Zeitschrift für romanische Philologie

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MARIE DE FRANCE ET LES LAIS BRETONS. 37

L'auteur de Desi'ri^ a lui aussi puisd largement dans Marie.

Moins servile que l'auteur de XEspine, il a une certaine abondance

verbale qui parfois rappeile Graeleni. Chez lui comme dans Graelent

les belles legendes contees de fa^on si poetique par Marie perdent

leur gräce et leur sens. Non que, comme l'autre, il interprete le

merveilleux dans un sens realiste. II veut mettre au contraire du

merveilleux partout: mais son surnaturel est de qualite inferieure,

il consiste surtout a introduire des incidents inexplicables suivant

les lois ordinaires de la vraisemblance; mais d'y mettre une intention

d'art ou ä vrai dire une intention quelconque, c'est ce dont

l'auteur est incapable. L'histoire qui fait le fond de son lai est

encore Celle de Lanval, mais il l'a renouvelee par des d^tails

gdneralement peu heureux: c'est ainsi que, dans la scene de la

rencontre avec la fee, Desire se contenterait fort bien de la suivante

qu'il voit la premiere, et celle-ci a fort ä faire pour calmer une

ardeur peu digne d'un courtois Chevalier; 2 Desire rev^le sa liaison

avec la fee non pas au roi ni ä la reine mais ä un ermite a qui

cites oü l'auteur nous represente la fin d'un festin i la cour du roi de

Bretagne: „Le lai escoutent d'Aelis Que uns Ireis sone en sa rote Molt

|

|

doucement le chante et note Empres celui autre encommence, Nus d'eus | | ne

noise ne ne tence; |

lai lor sone d'Orphei . . ." (V. 176— 181)? Ces vers

Le

sont empruntes ä un developpement oü l'auteur imite de tres pr^s un passage

de Guitigamor. II n'a fait ici qu'amplifier le texte de son modele: deux lais

habilement intercalts au milieu de ces aventures qu'on racontait, apr^s diner,

ä la cour de l'oncle de Guingamor feront bien dans le tableau: c'est de la

Couleur locale. Oü notre auteur a-t-il pris ces lais? Les a-t-il entendus luimeme

? C'est possible. Mais, etant donnees ses habitudes, il a pu, d'une fa9on

tout aussi vraisemblable, en emprunter la mention ä quelque nianuscrit. II est

ä noter que le lai ^ Orphee est cite dans un passage du Roman en prose de

Lancelot du Lac analogne ä celui qui nous occupe: ,,Le roi [Baudemagus]

etait assis dans un grand fauteuil d'ivoire, ayant devant lui un harpeur qui lui

notait le lai d'Orphee; il l'ecoutait avec plaisir et tout le monde observait le

plus grand silence." P.Paris, Les Rom. de la Table Rande, V, p. 193. Le lai

d'Aeh's mentione au V. 176 peut fort bien etre le lai lyrique d'Aelis public

d'abord par Wolf Über die Lais, etc., ( p. 447) puis par Bartsch et Horning,

Lang, et Litt., p. 489, ou, si l'on croit le lai de VEspine anterieur, une autre

piece lyrique du meme genre. Pourquoi veut-on que ce soit un lai epique,

que nous aurions perdu? Est-ce simplement par symetrie, par ce que le lai

di Orphee dont nous ne possedons qu'une traduction anglaise (Ed. Zielke,

Breslau 1880) etait un lai epique? En tout cas c'est accOrder ä notre auteur

une confiance excessive que de se fonder sur son temoignage (V. 176) pour

etablir que les lais bretons pouvaient etre executes par des Irlandais. Nous

pouvons etre süs qu'il savait fort peu de chose sur les lais bretons en general,

et il est extremement douteux qu'il en ait jamais entendu un seul. Les lais

qu'il mentionne sont des lais fran^ais, qu'un Irlandais avait fort peu de chance

de savoir. Et s'il fait allusion ä leurs originaux celtiques supposes, il est clair

qu'il ne connait pas ces originaux et qu'il ne sait pas s'ils ont ete jamais executes

par des Irlandais. II n'y a lä qu'imagination et fantaisie. C'etait son

droit, certes, d'inventer tout cela, mais c'est notre devoir de ne pas le prendre

au serieux plus qu'il ne convient. Son temoignage, sur tous points, est sans

valeur.

p. 5 sqq.

1 Fr. INIichel, Lais Lnedits des XLIe et XLILe siedes , Paris 1836,

2 id. p. II. [Les vers ne sont pas numerotes.]

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