Zeitschrift für romanische Philologie

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MARIE DE FRANCE ET LES LAIS BRETONS. 53

Supposez maintenant un homme doue de quelque imagination,

qui au lieu de nous repeter, sur un ton doctoral, les renseignements

qu'il vient de puiser dans Marie les mette en scene de fac^on vivante,

qui nous montre brillants Chevaliers et belies dames, magnifiquement

costumes, se pressant a ces fetes somptueuses oü ceux qui

avaient trouve des aventüres venaient les raconter a un auditoire

avide de les entendre, qui nous fasse assister u la discussion courtoise

qui s'engage sur le merite compare de ces differentes aventüres,

qui nous montre enfin le lai non plus acheve et pret pour

la circulation mais en voie de formation, l'objet de la collaboration

empressee de toute cette assemblee d'elite, — et vous aurez le

badinage ingenieux du lai du LecheorA Ce n'est la du reste qu'un

cadre oü l'humeur railleuse de l'auteur se donne libre carriere: et

ce qu'il ridiculise, s'y attendrait-on dans un lai de Bretagne? ce

sont aventüres, tournois, requetes de druerie, c'est l'amour lui-meme

l'amour desinteressc, courtois 011 il ne veut voir que la recherche

d'une grossiere sensualite. Cet eclat de rire moqueur clot la

periode de floraison des lais de Bretagne. En realite le genre n'a

pas survecu a Marie; ses imitateurs immediats, parmi lesquels il

faut ranger probablement l'auteur de Graelenl et celui de Desire, ne

voyaient deja dans son ceuvre que l'exterieur: ils s'attachent a reproduire

surtout ses procedcs, prologues, epilogues, formules favorites;

de son merveilleux ils ne retiennent guere que l'invraisemblance.

Mais voici que l'auteur du Lecheor va plus loin : sa raillerie s'en

prend aux procedes eux-memes. A la fin de son recit, par une

imitation ironique de Marie, il nous apprend gravement que son lai

a deux noms,2 et Tun de ces noms est tel que Tintention de

railler est hors de doute. Et puis l'idee merae de rassembler

dames et Chevaliers, „la fleur de Bretagne", en une fete oü on

nous les montre tous et toutes s'enthousiasmant pour une grossiere

boutade, est-ce que ce n'est pas la negation complete de l'esprit

de courtoisie et de raffinement qui est l'essence meme des lais de

Marie? C'est apres le Lecheor qu'il faudrait ecrire pour tout de

bon: Explicit les lais de Bretagne. En un autre point encore on

peut dire que ce lai marque la fin du genre. N'est -il pas sin-

gulier que dans ces vers oü il nous enumere les difterents aspects

des lais bretons

65 Molt oi ces Chevaliers parier

De tornoier et de joster,

D'aventures, de drueries.

Et de requerre lor amies . . .

il n'y ait pas un mot qui nous rappeile le fantastique si curieux des

lais de Guigemar, de Lanval, de Vonec, de Guwgamor'^ C'est dire

p. 281—282.] N'est-il pas singulier que les memes vers 29—30 d« Prologtie

de Marie aient conduit M.Wulff ä une meprise d'un autre genre (p. 5)?

Cf. Warnke, Lais, p. 226.

1 Rom., VIII, p. 64 sqq. Public par G. Paris.

2 Le Lecheor, V. 119— 122. Cf. Gröber, Grundr., II, \, p. 601.

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