2026 - Vol 10 - Num 1
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9 Online Journals in Open Access
Arts et sciences
Art and Science
redactrice en chef. editor-in-chief
Marie-Christine MAUREL
Sorbonne Universite, MNHN, Paris
2026 - Volume 1 O - Numero 1
&
www.openscience.fr
Arts et sciences
www.openscience.fr/Arts-et-sciences
La revue Arts et sciences présente les travaux, réalisations, réflexions, techniques et prospectives qui concernent
toute activité créatrice en rapport avec les arts et les sciences. La peinture, la poésie, la musique, la littérature, la
fiction, le cinéma, la photo, la vidéo, le graphisme, l’archéologie, l’architecture, le design, la muséologie etc. sont
invités à prendre part à la revue ainsi que tous les champs d’investigation au carrefour de plusieurs disciplines telles
que la chimie des pigments, les mathématiques, l’informatique ou la musique pour ne citer que ces exemples.
Rédactrice en chef
Marie-Christine MAUREL
Sorbonne Université, MNHN, Paris
marie-christine.maurel@sorbonne-universite.fr
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Institut d’Astrophysique de Paris
audouze@iap.fr
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Limoges jean-charles.hameau
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Arts et Sciences, une longue alliance source de
réciprocité créatrice
Marie-Christine Maurel
Depuis l'Antiquité, Arts et Sciences sont congénialement liés. Aristote, déclarait l’art comme
esthétique dont : “Les formes les plus hautes du beau sont l'ordre, la symétrie, le défini, et c'est
là surtout ce que font apparaître les sciences mathématiques. » (Métaphysique, 1078b).
A la Renaissance, le lien épistémique de tout art se renforce encore, avec des figures telles
que Piero della Francesca, grand scientifique, mathématicien éminent, et artiste exceptionnel.
Pensons aussi au Perugino, à son penchant naturaliste et à son élève le génial Raphael. Les arts
visuels ont ainsi particulièrement servi de "passerelles" entre les différentes formes artistiques
et les disciplines scientifiques. Léonard de Vinci polymathe incarne parfaitement cet
universalisme en tant que peintre, sculpteur, mathématicien et poète. Bernard Palissy,
céramiste, sculpteur et savant, a tenté de fusionner l’art et les sciences de la nature à travers ses
représentations de « natures mortes », still life. Diderot a plus tard affirmé dans l’Encyclopédie,
combien l'histoire de la nature est incomplète sans celle des arts. Les exemples sont
nombreux… Malgré une certaine distanciation entre arts et sciences au XXe siècle, en partie
due à la ferveur industrielle, cette séparation s'estompe progressivement aujourd’hui, en
particulier avec l'émergence des arts numériques mais aussi par des lectures qui re-pensent la
modernité de textes dits « classiques ».
Il est essentiel de comprendre comment un scientifique peut aider un artiste, mais aussi
comment un artiste peut apporter sa contribution à un scientifique. Les méthodes, l'imagination
et l'invention sont au cœur des processus scientifiques et artistiques. Cette convergence est
évidente dans la création et dans la scénographie théâtrale, rappelant par exemple le visuel des
mises en scène extraordinaires de Jérôme Bosch, véritable retour à un paradis perdu ou à un
enfer selon les perspectives.
Au-delà des sujets abordés, la créativité commune entre l'art et la science est le fil
conducteur. Les écrits de Diderot Le Rêve de d’Alembert et La Lettre sur les Aveugles à l’usage
de ceux qui voient, les œuvres de Molière traitant de considérations politico-religieuses (voir le
Tartuffe ou l’imposteur) annonciateur de l’imposture créationniste, sont autant d'exemples de
l’actualité et de la convergence entre arts et sciences.
Enfin rappelons que pour Einstein la véritable source de tout art et science réside dans le
mystère et dans l’engagement commun envers l'inconnu : « La plus belle chose dont nous
puissions faire l’expérience est le mystère – la source de tout vrai art, de toute vraie science ».
Aristote Métaphysique, traduction (éd. de 1953) de J. Tricot (1893-1963) Éditions Les Échos du Maquis (ePub, PDF), v.:
1,0, janvier 2014
Diderot Denis. 1769. Le rêve de D’Alembert. GF – Philosophie. Poche, 2002.
Diderot Denis. 1749. Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient. Folio-Poche.
Molière. Le Tartuffe ou l’Imposteur. 1669. Librio-Poche.
Einstein, Albert. Textes écrits entre 1930-1935. Comment je vois le monde. Flammarion-Champs Sciences
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Raphael ou l’innovation artistique et scientifique dans : L’Ecole d’Athènes (1509-1511).
Fresque 550x770 cm(18x25ft) Salles Raphael, Musée-Cité du Vatican.
Les personnages représentés ont été identifiés comme suit : Au centre, Platon tenant le
Timée pointe le ciel, illustrant sa théorie des formes idéales et immuables qui existent au-delà
du monde physique. La connaissance, la transcendance va de la réalité à la vérité. A ses
côtés, Aristote, qui tient l’Ethique à Nicomaque, étend sa main vers le sol, symbolisant
l’immanence, la réalité concrète et les phénomènes naturels. La vérité ne peut résider qu’icibas,
dans la réalité.
Le visage de Platon est représenté par Raphael sous les traits de Léonard de Vinci.
A gauche au 1er plan et au bas de la fresque Pythagore et le groupe des géomètres.
Hypathie (philosophe, mathématicienne et astronome d’Alexandrie en Égypte
du IVe au Ve siècle), vêtue de blanc au centre est à proximité de Pythagore.
À l’opposé du côté d’Aristote, la géométrie représentée par la figure d'Euclide et son compas
est entouré d'étudiants. On reconnaît également l'architecte Bramante.
Au-dessus d’Euclide, les astronomes Ptolémée, et Zoroastre soutiennent chacun une
sphère céleste en hommage à leurs contributions en astronomie.
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Arts et sciences
2026 - Volume 10
Numéro 1
‣ L’Homme de Vitruve et la géométrie du vivant selon Léonard de Vinci ............................................1
Jean-Charles Pomerol, Nathalie Popis
DOI : 10.21494/ISTE.OP.2026.1407
‣ The Vitruvian Man, and the Geometry of Life According to Leonardo da Vinci ................................51
Jean-Charles Pomerol, Nathalie Popis
DOI : 10.21494/ISTE.OP.2026.1408
‣ Arts et sciences, proximité .................................................................................................................99
Jean-Claude Serge Lévy
DOI : 10.21494/ISTE.OP.2026.1409
‣ L’énigme du calice dans Bouvard et Pécuchet....................................................................................125
Eric Tannier, Simon Castellan, Marine Fauché, Sophie Nadot, Agnès Schermann-Le-gionnet
DOI : 10.21494/ISTE.OP.2026.1425
‣ Color perception and taste for abstract paintings .............................................................................142
Karl Heinz Szekielda
DOI : 10.21494/ISTE.OP.2026.1446
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Arts et sciences
2026, vol. 10, n° 1, 1-50 pages, DOI : 10.21494/ISTE.OP.2026.1407 ISTE OpenScience
L’Homme de Vitruve et la géométrie du vivant
selon Léonard de Vinci
The Vitruvian Man, and the Geometry of Life
According to Leonardo da Vinci
Jean-Charles Pomerol 1 , Nathalie Popis 2
1
Professeur Émérite Sorbonne Université
2
Chercheuse indépendante spécialisée dans l’étude de l’œuvre de Léonard de Vinci
RÉSUMÉ. Cette étude est consacrée à l’étude du dessin de l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, ce qui nous permet
de dévoiler la géométrie sous-jacente à la construction dudit homme, défi antique lancé par l’architecte romain, Marcus
Vitruvius Pollio, dans son ouvrage De architectura. Notre étude vise à comprendre la genèse de cette œuvre, son
élaboration progressive et la manière dont Léonard a su élucider un problème resté sans réponse durant des siècles.
L’analyse met également en lumière le rôle fondateur des mathématiques érigées depuis les premières civilisations en
langage commun de la connaissance et de la perfection. Considérées, depuis toujours, comme un moyen de percer les
secrets de l’univers, leur usage dans ce dessin emblématique, révèle l’esprit scientifique de Léonard animé par la recherche
d’une harmonie universelle.
ABSTRACT. This study aims to understand the construction by Leonardo da Vinci of the Vitruvian Man, which represents
the graphic resolution of an ancient challenge set by the Roman architect Marcus Vitruvius Pollio in his treatise De
Architectura. It seeks to explain the genesis of this work, its progressive elaboration, and the way in which Leonardo
succeeded in addressing a problem that had remained unanswered for centuries. The analysis also highlights the seminal
role of mathematics, which since the earliest civilizations has been regarded as a universal language of knowledge and
perfection. Long considered to unlock the secrets of the universe, its use in this emblematic drawing reveals Leonardo’s
scientific spirit, driven by the pursuit of universal harmony.
MOTS-CLÉS. Léonard de Vinci, L’homme de Vitruve, Mathématiques, Harmonie, géométrie ancienne.
KEYWORDS. Leonardo da Vinci, Vitruvian Man, Mathematics, Harmony, Ancient geometry.
1. La chaîne du savoir, de l’Orient antique à la Renaissance
1.1. Les berceaux de la connaissance
Depuis toujours, les hommes se sont interrogés sur l’origine du monde et sur l’ordre qui le régit. Les
premiers récits furent mythiques. Ils mettaient en scène des dieux qui incarnaient les forces de la nature.
Mais à côté de ces récits sacrés, peu à peu, se sont formés des savoirs fondés sur l’observation, le calcul
et l’expérience. Cette nouvelle quête guidée par la raison, inaugura une nouvelle manière de comprendre
le monde et elle allait traverser toute l’histoire de l’humanité, de la Mésopotamie à l’Égypte, de la Perse
à l’Inde et à la Chine, puis de la Grèce à Rome et de l’Orient à l’Occident médiéval.
Ainsi s’est tissée, à travers le temps, une véritable chaîne du savoir, où chaque civilisation assimile,
transforme et enrichit l’héritage de la précédente. Au fil des siècles, l’Orient antique, la Grèce et Rome
ont transmis à la Renaissance un corpus de connaissances qui allait trouver en Léonard de Vinci un
héritier exceptionnel. C’est pourquoi, pour comprendre le dessin de l’Homme de Vitruve et l’œuvre
scientifique de Léonard, il faut d’abord retracer cette généalogie intellectuelle. Il convient donc de
revenir aux sources les plus anciennes, en Mésopotamie et en Égypte, là où naquirent les premiers savoirs
du ciel, des nombres et des proportions.
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L’une des toutes premières civilisations savantes fut la Mésopotamie, berceau des Sumériens et des
Babyloniens. Dès le deuxième millénaire avant notre ère, les prêtres-astronomes observaient le ciel nuit
après nuit. Pour eux, scruter les astres revenait à interpréter la volonté des dieux, Vénus était Ishtar,
Jupiter Marduk, la Lune Sîn 1 . Leurs observations furent consignées sur des tablettes d’argile, comme en
témoignent les archives retrouvées à Uruk et à Babylone 2 . Ces relevés permettaient non seulement de
prévoir certains phénomènes célestes, comme les éclipses, mais aussi de réguler la vie agricole qui
dépendait directement des cycles célestes. L’astronomie était ainsi indissociable de l’organisation de la
cité.
Ces tablettes donnèrent naissance aux éphémérides babyloniennes 3 , de véritables journaux du ciel qui,
jour après jour, consignaient les phénomènes observés. Ces journaux servirent de base aux calculs et aux
prévisions. Un tel suivi a pu être rendu possible grâce à l’adoption du système sexagésimal 4 .
Contrairement à notre système décimal, fondé sur des paquets de dix (unités, dizaines, centaines), les
mésopotamiens raisonnaient en paquets de soixante. Ce choix simplifiait les calculs de fractions et de
proportions. L’héritage en subsiste aujourd’hui dans la division du temps (60 minutes, 60 secondes) et
de l’espace (360 degrés pour le cercle).
Ce système numérique permit aux scribes de développer une culture mathématique avancée. Ils
établirent des tables numériques, surent calculer des racines carrées et résoudre des équations simples.
Ces savoirs constituaient une véritable science des nombres. Ainsi, la Mésopotamie apparaît comme la
matrice d’une démarche intellectuelle qui allait marquer toute l’histoire. Derrière les dieux et les mythes,
c’est bien par les nombres que l’homme commença à comprendre l’ordre de la création.
Au Moyen-Orient, entre 2000 et 1700 av. J.-C., puis durant le Nouvel Empire de 1550 à 1070 av. J.-
C., une même volonté de déchiffrer les lois de la nature se manifestait dans la vallée du Nil. Héritière en
partie des traditions mésopotamiennes venues par le Proche-Orient, mais aussi des cultures africaines
plus anciennes issues du cours du fleuve et des régions subsahariennes, l’Égypte élabora ses propres
observations et expérimentations.
Dans ce vaste entrelacs naquit une pensée où la marche des astres et le rythme du fleuve formaient un
langage, garant de l’ordre du monde 5 . Comme en Mésopotamie, Les grandes forces de l’univers étaient
incarnées par des dieux. Les crues régulières du Nil, synonymes de fertilité, étaient perçues comme une
bénédiction. À l’inverse, une inondation trop faible ou trop forte, une sécheresse ou une famine pouvaient
être interprétées comme une punition divine 6 . Mais peu à peu, les Égyptiens comprirent que les
perturbations climatiques et agricoles, qu’ils interprétaient comme les gestes des dieux, n’étaient en
réalité que des phénomènes réguliers qu’il fallait observer de près pour maintenir l’équilibre de la vie.
Ainsi, c’est en observant l’étoile Sothis (Sirius) que les égyptiens découvrirent que son lever héliaque,
c’est-à-dire le moment où elle redevenait visible à l’aube après une période d’invisibilité, coïncidait avec
le début de la crue du Nil 7 . Ce repère astronomique marquait le début de l’année et permit aux Égyptiens
de mettre au point le premier calendrier solaire de 365 jours 8 .
Les prêtres-mathématiciens d’Égypte avaient aussi développé une géométrie et une arithmétique
avancées, comme en témoigne le papyrus Rhind (vers 1650 av. J.-C.), rédigé par le scribe Ahmès 9 . Ainsi,
à l’image de la Mésopotamie, les égyptiens transformèrent une lecture religieuse en un savoir
mathématique et astronomique, avec la conviction que l’univers, pour être compris et maîtrisé, devait
être mesuré.
1.2. L’antiquité grecque et la pensée rationnelle
Depuis des millénaires, les égyptiens, les mésopotamiens et les perses avaient accumulé des savoirs
sur le ciel, les nombres et les proportions. À cela s’ajoutent aussi les traditions indiennes et chinoises.
En Inde, les Śulbasūtras (vers 800-500 av. J.-C.) contiennent déjà des énoncés géométriques proches du
théorème de Pythagore, tandis qu’en Chine, le Zhou Bi Suan Jing (IIIᵉ siècle av. J.-C.) témoigne de
calculs astronomiques et géométriques avancés 10 . Ces connaissances, qui circulaient par les routes
commerciales, les voyages et les conquêtes, ont constitué un patrimoine commun.
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C’est de ce fond universel que s’est nourrie la Grèce antique, qui transforma une partie de ces pratiques
en une véritable science rationnelle. Héritière de l’observation orientale, elle ne se contenta plus de
prévoir et de mesurer les phénomènes célestes, mais chercha à en comprendre les causes et à les
démontrer par le raisonnement.
Ainsi commence avec Thalès de Milet (vers 624-546 av. J.-C.) la première grande étape de la pensée
rationnelle en Occident. Considéré par Aristote (384-322 av. J.-C.) comme l’un des premiers
physiciens 11 , Thalès incarne la transition entre les savoirs orientaux et la philosophie grecque. D’après
l’historien grec, Hérodote 12 , il aurait voyagé en Égypte, où il reçut l’enseignement des prêtres sur l’art
de mesurer la terre et d’observer les astres. Ce séjour est également mentionné par l’historien et
biographe, Diogène Laërce 13 , qui rapporte que Thalès revint de son voyage avec des méthodes nouvelles
de calcul et d’observation. La tradition veut qu’il ait mesuré la hauteur des pyramides en utilisant leur
ombre. Il attendit que la sienne égalât sa taille, et en déduisit par proportion celle de la pyramide. Ce
procédé, fondé sur la similitude des triangles, devint l’un des principes majeurs de la géométrie. Thalès
apparaît ainsi comme le premier à avoir montré que l’on pouvait mesurer l’intangible grâce au
raisonnement mathématique.
Plusieurs siècles plus tard, Léonard de Vinci (1452-1519) reprit cette logique dans ses études sur la
lumière (figure 1). Il représenta par un grand arc, une surface lumineuse, et trois cônes placés en dessous
qui figurent un objet de face, et deux objets placés sur les côtés. Les rayons issus des bords de l’arc
délimitent la partie lumineuse. Ce sont des triangles semblables représentant les objets latéraux, qui
permettent de comparer la quantité de lumière reçue selon la position. Ainsi Léonard mesura la lumière
avec la même logique géométrique que Thalès.
Figure 1. Étude sur la théorie de la lumière et des ombres
Manuscrit A, Institut de France
De Vinci
Pour Léonard, la géométrie constituait l’outil principal pour la compréhension des phénomènes et
orientait la conduite de toutes ses recherches. Dans ses études anatomiques, il décomposait les formes
vivantes en réseaux de triangles. Cette grille géométrique appliquée dans sa quête de l’homme et du
cheval idéaux, lui permit de comparer et de comprendre les rapports de proportion qui gouvernent leurs
mesures (figures 2). Dans les deux cas, la méthode employée repose sur un principe qui témoigne de
l’influence de Thalès et de la volonté de Léonard d’étudier le vivant grâce à un langage géométrique
universel.
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Étude de proportions équines
RCIN 912318, Codex Windsor
Étude de proportions humaines
RCIN 912607, Codex Windsor
Figures 2
Parmi les héritiers de la tradition orientale et grecque, Pythagore de Samos (vers 570-vers 495 av. J.-
C.), philosophe, mathématicien et fondateur d’une communauté spirituelle, fut l’une des figures les plus
influentes de l’Antiquité. Les philosophes Jamblique 14 et Porphyre 15 ( III ème et IV ème siècle) rapportèrent
qu’il voyagea en Égypte et en Babylonie, où il entra en contact avec les prêtres égyptiens et les chaldéens,
héritiers de longues traditions astronomiques et mathématiques. Il fut initié en Égypte aux pratiques
sacerdotales et aux savoirs géométriques, et aurait également reçu l’enseignement des mages perses.
Au cœur de sa pensée se trouve l’idée que les nombres et les rapports numériques expriment la
structure profonde du monde. Pour Pythagore, tout phénomène peut être décrit à travers des relations de
proportionnalité. Cette conception trouve une illustration dans le théorème de Pythagore, selon lequel,
dans un triangle rectangle, la somme des carrés des deux côtés adjacents à l’angle droit est égale au carré
de l’hypothénuse. La même logique se manifeste dans la découverte des proportions musicales, l’octave
(2:1), la quinte (3:2), et la quarte (4:3), qui montrent que les intervalles les plus harmonieux à l’oreille
obéissent eux aussi à des rapports simples des longueurs des cordes vibrantes. Ainsi, pour les
pythagoriciens, les mathématiques représentaient un langage divin, capable de révéler l’ordre caché du
cosmos 16 .
Cet héritage parvint à Léonard qui reprit explicitement l’analogie entre la musique et la géométrie 17 .
Sur plusieurs pages de ses carnets, se trouvent des études de tuyaux d’orgue, de cordes vibrantes et de
systèmes mécaniques destinés à produire des séquences régulières (figure 3). ll compara la vibration des
cordes et la production sonore à des rapports numériques. Il observa que la hauteur du son varie selon la
longueur et la tension de la corde, confirmant ainsi de manière expérimentale, les principes de
proportionnalités déjà énoncés par Pythagore.
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Figure 3. Études musicales
Codex Arundel, f.133v, f.133r
De Vinci
De même, Léonard utilisa le triangle rectangle, comme un outil universel, capable de ramener
l’ensemble des phénomènes naturels à des rapports mesurables. Cette démarche est particulièrement
évidente dans ses recherches sur l’optique.
Dans une étude sur la propagation de la lumière, Léonard dessina un faisceau lumineux, sous la forme
d’un cône (figures 4). Il représenta des rayons provenant d’un astre, qui en passant par un petit orifice
forment derrière ce trou un faisceau lumineux. À partir de ce point, ces rayons se déploient en divisant
le faisceau en six triangles rectangles successsifs. Cette division en six secteurs s’inscrit dans la tradition
héritée du système sexagéminal 4 , utilisé dans l’astronomie et l’optique médiévales. Et comme la
construction repose sur des triangles rectangles, Léonard fixa naturellement l’angle d’ouverture du
faisceau à 90°, c’est-à-dire un quart du cercle.
Figures 4. Étude sur l’optique, la propagation de la lumière, Codex Arundel I, De Vinci
Pour décrire géométriquement cette construction, on note d la distance entre le trou et le centre de la
surface circulaire qui sert de repère spatial pour permettre de visualiser et mesurer l’ouverture du cône
lumineux. On désigne par hn la hauteur du niveau et par cn la longueur oblique du rayon lumineux
correspond à ce niveau. La distance d est égale à la premiere hauteur h0.
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Chaque niveau du faisceau possède ainsi son propre rayon oblique, qui constitue l’hypoténuse du
triangle rectangle formé avec d et hn. La configuration obéit alors au théorème de Pythagore.
hn² + d² = cn²
D’un niveau au suivant, la hauteur hn augmente d’une valeur constante, tandis que la longueur oblique
cn croit de moins en moins vite. Plus la taille des triangles rectangles augmente, plus la distance des
rayons lumineux se resserre. Cette décroissance des rapports cn+1/cn est due à la fonction cn= √(d 2 +h 2 n),
qui est croissante est concave. Ainsi, lorsque hn augmente d’une quantité constante, les incréments cn+1-
cn deviennent progressivement plus faibles, ce qui est caractérisitque d’une courbure concave.
Cette géométrie interne traduit un phénomène physique que Léonard énonça dans plusieurs
manuscrits. Dans le Codex Atlanticus, f.337 r. il nota :
« La luce si indebolisce secondo la distanza. »
« La lumière s’affaiblit en fonction de la distance. »
u folio 126r. de ce même manuscrit :
« Ogni cosa veduta da lunga distanza perde di vigore e di chiarezza. »
« Toute chose vue de loin perd de vigueur et de clarté. »
Et dans le manuscrit A, f. 17 v., de l’Institut de France :
« La luce si diminusce quanto più si allontana dalla sua origine. »
« La lumière diminue à mesure qu’elle s’éloigne de son origine. »
Ainsi les rayons cn, de plus en plus longs, transportent une lumière progressivement afaiblie, ce qui
renforce visuellement l’effet de resserrement observé dans le faisceau.
Pour rendre visible ce mécanisme naturel, Léonard construisit une véritable grille géométrique à
l’intérieur du faisceau lumineux. Il commença par découper, en deux, le premier triangle rectangle. Il
traça un segment à partir du centre du cercle jusqu’au milieu de l’hypoténuse, perpendiculaire à hn.
Depuis le milieu de l’hypoténuse, il traça un segment L1, jusqu’au plus grand segment cn, l’hypoténuse
du cône, de telle sorte que que les rayons lumineux soient divisés en deux parties égales.
À chaque niveau hn, un segment analogue à Ln, est tracé jusqu’au plus grand rayon lumineux cn. Ces
transversales découpent alors chaque rayon en un nombre croissant de parties égales, deux pour le
premier, trois pour le second, quatre pour le troisième, et ainsi de suite, jusqu’à 7.
Cette subdivision régulière fait apparaître une progression concave sur chaque rayon lumineux. Les
points d’intersections successifs correspondent aux fractions : 1/2, 2/3, 3/4, 4/5, 5/6, 6/7. Chacune de ces
valeurs est plus grande que la précédente, mais selon des incréments qui diminuent régulièrement. C’est
la signature d’une croissance concave, parfaitement comprise par Léonard.
Pour achever sa construction, Léonard projetta, depuis le centre du cercle, des segments (voir flèche
verte, sur la figure 4) jusqu’au segment parralèle à d, à l’endroit où se croisent les hypoténuses des
triangles rectangles. Les points d’intersections de ces segments sur le cercle furent ensuite reliés par des
segments jusqu’au trou (voir flèche rouge, sur la figure 4). Enfin, à partir de ces mêmes points
d’intersection, il traça des segments jusqu’au sommet hn de chaque triangle rectangle (flèche noire, sur
la figure 4). Ces projections permettent de visualiser comment les angles se resserrent et comment la
lumière s’affaiblit dans le faisceau.
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Ainsi, par l’application du théorème de Pythagore, Léonard chercha à comprendre le comportement
de la lumière, en observant les variations successives des rayons. Cette étude fondée sur la concavité de
la fonction √(d 2 +h 2 n), constitue une anticipation remarquable du calcul différentiel, bien avant sa
formalisation par Newton et Leibniz, au XVII ème siècle 18 .
À la même époque, tandis que certains philosophes exploraient les nombres et les figures pour
déchiffrer les mystères de la création, le domaine de la médecine traçait une nouvelle voie du savoir
tournée vers la compréhension du corps humain. Hippocrate (vers 460-370 av. J.-C.), surnommé « père
de la médecine », rompit avec les explications religieuses de la maladie et affirma que le corps obéit aux
mêmes lois que la nature 19 . La santé n’était pas un don des dieux, mais le résultat d’un équilibre fragile.
Cette idée s’enracinait dans un héritage plus ancien. En Égypte déjà et en Perse, la vie était perçue
comme un jeu d’équilibre entre les quatre éléments de la nature. Empédocle d’Agrigente (vers 490-430
av. J.-C.) en donna une première formulation philosophique en associant l’air, l’eau, le feu et la terre, à
la naissance et à la transformation des êtres 20 . Hippocrate formula cette conception de l’équilibre naturel
dans sa célèbre théorie des quatre humeurs, selon laquelle le corps humain est composé de quatre
substances fondamentales, le sang, la bile jaune, la bile noire et le phlegme. Chacune d’elles correspond
à un élément de la nature, l’air, le feu, la terre et l’eau, et se définit par une qualité essentielle, chaud,
froid, sec ou humide. Le sang, associé à l’air et caractérisé par la chaleur et l’humidité, symbolise la
vitalité et la joie, en proportion harmonieuse, il rend le tempérament vif et généreux, mais en excès, il
provoque l’agitation et l’instabilité. La bile jaune, liée au feu, chaude et sèche, représente la force
d’action et le courage, équilibrée, elle nourrit la détermination, mais trop abondante, elle engendre la
colère et l’irritabilité, d’où l’expression « se faire de la bile ». La bile noire, rattachée à la terre, froide et
sèche, évoque la profondeur de l’esprit et la sensibilité, lorsqu’elle domine, elle plonge l’individu dans
la mélancolie et la tristesse, mot d’ailleurs issu du grec « melaina chole », signifiant « bile noire ». Quant
au phlegme, associé à l’eau, froid et humide, il incarne la stabilité et le calme intérieur, bien dosé, il
permet de garder son sang-froid, mais lorsqu’il s’accumule, il provoque lenteur et inertie, ce qui a donné
l’expression « garder son flegme ». Ainsi, dans la pensée d’Hippocrate, la santé du corps dépendait de
l’équilibre harmonieux de ces quatre humeurs, reflet de l’harmonie même de la nature 21 . La maladie
apparaissait lorsque l’une d’elles devenait excessive ou insuffisante. Ainsi, de même que le monde vit
de l’équilibre entre les éléments, l’homme vit de l’équilibre entre ses humeurs. Cette doctrine, fondée
sur l’observation et l’expérience, fit de la médecine une science empirique, attentive aux symptômes et
à l’évolution des maladies 22 .
Cette vision fut prolongée par Galien de Pergame (129 – vers 201 apr. J.-C.), médecin grec au service
de l’Empire romain. Admirateur d’Hippocrate, il systématisa la théorie des humeurs dans une véritable
anatomie fonctionnelle, en s’appuyant sur des dissections animales. Son autorité resta incontestée
pendant plus d’un millénaire. Les écoles de médecine médiévale et renaissante enseignaient avant tout
Galien, dont les traités furent traduits en latin et en arabe 23 . Mais faute d’autopsie humaine systématique,
il conserva des erreurs anatomiques majeures. C’est précisément ce savoir figé que Léonard, des siècles
plus tard, allait contester par l’expérience directe.
Léonard commença à s’intéresser à l’anatomie dès les années 1480 à Florence, où il dessinait d’après
des modèles vivants. Toutefois, sa véritable campagne de dissection ne débuta qu’entre 1506 et 1513.
Durant l’hiver 1507-1508, à l’hôpital Santa Maria Nuova de Florence, il pratiqua l’autopsie d’un vieillard
centenaire mort « sans douleur » 24 . Dans ses feuillets, aujourd’hui conservés à Windsor, il consigna des
observations pathologiques inédites sur les vaisseaux du cerveau et du cœur.
Il partageait avec les penseurs de l’Antiquité, notamment Hippocrate, la conviction que l’homme est
un microcosme. Dans sa pensée, qu’il exprima dans le Codex Atlanticus, f 80r., l’être humain et le monde
ne sont que deux expressions d’une même organisation, gouvernés par des lois universelles :
«L’omo è detto da’ antichi mondo minore; e certo questa denominazione è ben data, perché, come il
corpo della terra è composto d’acqua, d’aria, di terra e di fuoco, così questo corpo dell’omo è fatto di
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queste medesime cose. E come l’omo ha in sé ossa che sostengono la carne, e la terra ha le rupi che
sostengono la terra, come nell’omo le vene e i fiumi, così nel mondo; come nell’omo il sangue, così nel
corpo della terra l’acqua, e come nell’omo il polso e il batter del cuore, così la terra ha il flusso e
reflusso del mare.»
« L’homme est appelé par les anciens un monde mineur, et cette appellation est très juste, car, tout
comme le corps terrestre est composé de terre, d’eau, d’air et de feu, de même le corps humain est formé
de ces mêmes éléments. L’homme a en lui des os qui sont comme les rochers, une chair qui est comme
la terre, les veines et les rivières, le sang qui est comme la mer, et la respiration qui est comme le flux et
reflux de l’océan. Ainsi, pour tout le reste, l’homme et le monde sont semblables. »
Dans ses notes tardives sur l’anatomie, conservées dans le Codex Atlanticus, Léonard élargit encore
cette conception. Inspiré par la vision cosmographique de Ptolémée, il concevait le corps humain comme
un petit monde (minor mondo), organisé selon les mêmes principes que l’univers. Il en fit mention sur
le folio 327 r:
«Adunque qui con quindici figure intere ti sarà mostrata la cosmografia del minor mondo col
medesimo ordine che innanzi a me fu fatto da Tolomeo nella sua cosmografia, e così dividerò poi quelli
in membra, come lui divise il tutto in provincie.»
« Ainsi, avec quinze figures complètes, te sera montrée la cosmographie du petit monde selon le même
ordre que celui que Ptolémée adopta avant moi dans sa Cosmographia ; et je diviserai ensuite le corps
en membres, comme lui divisa le tout en provinces. »
Léonard reprit également la pensée d’Hippocrate et de Galien selon laquelle la santé du corps dépend
de l’harmonie des quatre humeurs. Il s’inscrit ainsi dans la continuité de la tradition antique, tout en la
renouvelant par l’observation directe et l’expérimentation. Ses recherches relevaient d’une conception
unifiée du vivant, où les phénomènes physiologiques, la circulation du sang, la chaleur interne et la
respiration, sont ordonnés selon un principe d’organisation supérieur. Léonard considérait que l’âme agit
à travers les quatre humeurs, qui assurent l’équilibre et la cohésion du corps. Pour Léonard, elle est le
siège des émotions et du sentiment intérieur. C’est d’ailleurs de cette conception ancienne que
proviennent encore nos expressions telles que « avoir mal à l’âme » ou « le vague à l’âme », qui traduisent
l’unité profonde entre le corps et l’esprit. Cette pensée s’incarne dans une citation du Codex Atlanticus,
f.198r. :
«I movimenti dell’anima sono le cause delle varie complessioni degli uomini.»
« Les mouvements de l’âme sont la cause des différentes humeurs. »
Ainsi, les dissections de Léonard, au-delà d’une description anatomique du corps humain, visaient
aussi à comprendre cette organisation invisible, et les relations dynamiques qui unissent la vie matérielle,
la pensée et le principe divin qui les ordonne.
Par la suite, Léonard multiplia les dissections dans divers contextes hospitaliers et académiques, à
Florence, puis à Milan (probablement à l’Ospedale Maggiore), et enfin à Rome, à l’hôpital de Santo
Spirito in Sassia, où des accusations de sacrilège mirent fin à ses travaux 25 . Ses notes méthodiques
témoignent d’une approche rigoureusement scientifique, avant l’heure. Dans le manuscrit A, conservé à
l’Institut de France, il décrivit en détail sa méthode de travail. Il expliqua avoir ouvert plus de dix corps
humains, procédant « couche par couche », retirant successivement la chair, les tissus et le sang pour
révéler les veines, jusqu’aux plus fines ramifications capillaires (figures 5). Un seul corps ne lui suffisait
pas, il répétait sans cesse l’opération afin d’atteindre une connaissance aussi exacte que possible.
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Les os et les muscles de l’épaule
L’anatomie superficielle de l’épaule et du cou
RCIN 919001, De Vinci
Figures 5
Vers 1510-1511, il collabora à Pavie avec le médecin Marcantonio della Torre, jeune professeur
d’anatomie formé à Padoue. Ensemble, ils projetèrent de composer un grand atlas anatomique illustré,
mais la mort prématurée de della Torre interrompit cette entreprise 26 . Ce projet avorté ne mit pourtant
pas fin à la curiosité insatiable de Léonard. Ses carnets témoignent d’un esprit visionnaire, animé par
une quête constante de compréhension des lois du vivant.
Après Hippocrate, Platon (427–347 av. J.-C.), disciple de Socrate et fondateur de l’académie
d’Athènes, hérita des intuitions pythagoriciennes et des traditions d’Empédocle et d’Hippocrate, qui
avaient pensé le monde à partir des quatre éléments fondamentaux (feu, air, eau et terre). Dans le Timée
(53c–56c) 27 , il leur donna une forme géométrique, le tétraèdre pour le feu, l’octaèdre pour l’air,
l’icosaèdre pour l’eau et le cube pour la terre. À ces quatre solides, il en ajouta un cinquième, le
dodécaèdre, qu’il associa à l’univers dans son ensemble (figures 6). Ce dernier rassemblait les quatre
autres et les unissait en une totalité supérieure. Le dodécaèdre devint ainsi la figure de l’Un, principe
premier d’où provenait toute chose. Platon voyait dans ces formes parfaites le reflet de l’ordre rationnel
du cosmos, car il pensait que l’univers avait été conçu géométriquement par le Démiurge (l’artisan divin
qui façonne le monde matériel à partir des formes éternelles). À l’entrée de son école, on pouvait
d’ailleurs lire la célèbre devise : « Nul n’entre ici s’il n’est géomètre 28 », affirmation du rôle central de
la géométrie dans la formation de l’esprit et dans la compréhension du réel.
À la fin du XV ème siècle, Léonard de Vinci réalisa les illustrations du traité de son ami, le moine
mathématicien, Luca Pacioli, dans son ouvrage De Divina Proportione (1496–1498), publié en 1509 29 ,
consacré à l’idée qu’une certaine proportion universelle présente dans l’univers se retrouve dans le corps
humain. Léonard étudia les polyèdres réguliers et semi-réguliers de Platon, en version pleine et
transparente (figures 6). Parmi eux, le dodécaèdre occupa dans ses recherches une place singulière, car
il concentre en lui des rapports harmoniques. En effet, dans un dodécaèdre régulier, chaque face est un
pentagone, et dans ce dernier, le rapport entre la diagonale et le côté est celui d’une proportion idéale, le
nombre d’or (≈1,618). Ainsi, ce rapport se retrouve à toutes les échelles de la figure. Les grecs
reconnaissaient dans le dodécaèdre, l’empreinte géométrique d’une intelligence ordonnatrice du monde,
celle du Démiurge 30 . À l’instar de Platon, Léonard voyait dans les mathématiques le fondement
nécessaire à toute connaissance véritable. Dès l’introduction de son Traité de la peinture, il réaffirme
cette idée par un avertissement : « Que nul ne me lise s’il n’est mathématicien » 31 .
À cette époque, comme à la Renaissance, la philosophie n’était pas séparée des mathématiques. Le
philosophe était aussi géomètre, car comprendre le monde supposait de connaître ses rapports, ses
proportions et ses mesures. La pensée rationnelle, la science et la contemplation formaient un seul et
même chemin vers la vérité. C’est pourquoi les sages de l’Antiquité concevaient la connaissance du
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nombre comme une voie d’accès au divin. Peu à peu, ce domaine s’éloigna de la science dont il fut
l’origine, pour s’attacher davantage à la logique, à l’éthique, au langage, et à la conscience.
Les cinq polyèdres, Manuscrit M, f 80v., Institut de France
De Vinci
Dodécaèdre, Codex atlanticus F.707 r.
Da Vinci
Icosaèdre,Codex Atlanticus F.518 r.
Da Vinci
Figures 6
Après Platon et sa vision d’un cosmos ordonné par l’unité et la géométrie, son disciple Aristote (384
– 322 av. J.-C.) marqua un tournant dans l’histoire de la pensée. Là où Platon cherchait la vérité dans le
monde des Idées, c’est-à-dire dans une réalité intelligible, Aristote affirma qu’elle devait d’abord se
trouver dans l’expérience sensible, celle de l’observation et de l’étude des phénomènes accessibles aux
sens 32 . Philosophe encyclopédique, il s’intéressa à tous les domaines du savoir. Sa méthode reposait sur
la conviction que la connaissance naît de l’observation et de l’expérience, mais elle doit ensuite s’élever
vers des principes universels.
Léonard de Vinci a souvent été comparé à Platon, en raison de sa quête d’harmonie et d’unité du
monde, thèmes centraux de la philosophie platonicienne. Cette comparaison apparaît légitime car
Léonard s’inscrit dans la culture humaniste de la Renaissance, qui redécouvrit Platon et ses formes
idéales avec la même conviction que l’âme transcende le corps. Platon, dans le Phédon 33 , soutenait que
le corps n’est qu’un tombeau qui emprisonne, et que seule l’âme conduit à la vérité. Léonard, plusieurs
siècles plus tard, prolongea cette idée en écrivant dans le Codex Windsor (Anatomical Manuscript A,
fol. 2r) :
«E tu, o omo, che consideri in questa mia fatica l’opere mirabili della natura, se giudicherai essere
cosa nefanda il distruggerla, or pensa essere cosa nefandissima il tôrre la vita all’omo; del quale, se
questa sua composizione ti pare di maraviglioso artifizio, pensa questa essere nulla rispetto all’anima
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che in tale architettura abita; e veramente, quale essa si sia, ella è cosa divina: sicché lasciala abitare
nella sua opera a suo beneplacito…»
« Et toi, ô homme, qui contemple dans ce travail à quel point les œuvres de la nature sont admirables,
si tu juges qu’il est chose abominable de les détruire, songe qu’il est infiniment plus abominable d’ôter
la vie à un homme ; car si cette composition extérieure te paraît d’un art merveilleux, pense qu’elle n’est
rien en comparaison de l’âme qui habite une telle architecture. Et en vérité, quelle qu’elle soit, cette
âme est chose divine ; laisse-la donc demeurer dans son œuvre selon son bon plaisir… »
Toutefois, si Léonard partageait avec Platon cette quête de transcendance et d’unité, sa méthode de
recherche le rapproche davantage d’Aristote qu’il cita à plusieurs reprises dans ses carnets, tantôt pour
l’approuver, tantôt pour le contredire. Dans ses notes, il se référa explicitement au philosophe en
discutant des éléments de la nature et du mouvement. Cette présence constante montre qu’Aristote fut
pour lui une véritable autorité de référence.
Léonard partageait avec Aristote l’importance accordée à l’expérience directe comme fondement du
savoir. Dans une démarche épistémologique, il ne se contentait pas de répéter ce qu’il lisait dans les
livres, il vérifiait, expérimentait et confrontait sans cesse les savoirs reçus à l’épreuve de l’expérience.
D’ailleurs, dans ses écrits, il critiqua vivement ceux qui se bornaient à répéter les autorités anciennes
sans vérifier par eux-mêmes. Cette méfiance envers la spéculation abstraite et cette exigence de
vérification par l’observation rejoignent directement la méthode aristotélicienne.
Il écrivit, dans le Manuscrit G de l’Institut de France, fol. 8r:
«Quelli, che s’innamoran di pratica sanza scienza, son come ’l nocchiere, ch’entra in navilio sanza
timone o bussola, che mai ha certezza dove si vada. Sempre la pratica dev’esser edificata sopra la bona
teorica; della quale la prospettiva è guida e porta, e, sanza questa, nulla si fa bene.»
« Ceux qui s’éprennent de la pratique sans la science sont comme le pilote qui entre dans un navire
sans gouvernail ni boussole, et qui n’a jamais la certitude de la direction qu’il prend. La pratique doit
toujours être fondée sur une bonne théorie, dont la perspective est le guide et la porte, sans celle-ci, rien
ne se fait bien »
Il ajouta, dans le Codex Atlanticus, folio 76 recto :
«Chi disputa allegando l’autorità, non adopra(lo) ’ngegno, ma più tosto la memoria.»
« Celui qui, en disputant, invoque l’autorité n’emploie pas son intelligence, mais plutôt sa mémoire. »
Comme Aristote, Léonard consacra des centaines de pages à la biologie, à l’étude des animaux et du
corps humain. Son ambition était la même que celle du philosophe grec, transformer l’observation
empirique en science rationnelle. Qu’il s’agisse du vol des oiseaux, du cheval ou de l’homme, Léonard
suivit une démarche rigoureusement fondée sur l’observation, la description et la comparaison.
Léonard compara le squelette humain et le squelette équin, en particulier au niveau des jambes et de
leurs proportions. Cette analogie prolonge directement l’affirmation d’Aristote selon laquelle les jambes
du cheval sont semblables à celles de l’homme 34 (figure 7). En observateur attentif, Léonard reprit,
vérifia et confirma par le dessin cette intuition antique.
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Figure 7. RCIN 912625, Royal Collection Trust
Codex Windsor, De Vinci
Sa curiosité scientifique se nourrissait aussi de ses lectures. Léonard possédait dans sa bibliothèque 35 ,
l’Historia Naturalis de Pline l’Ancien (23-79 après J.C.), une véritable encyclopédie du monde naturel,
qu’il considérait comme un ouvrage de référence. Il y trouva matière à approfondir sa connaissance des
minéraux, des plantes, des animaux et du corps humain.
Après Aristote, Euclide (vers 325 – 265 av. J.-C.) apporta une nouvelle forme de rigueur et de clarté
qui marquera toute l’histoire des sciences. Mathématicien actif à Alexandrie, probablement sous le règne
de Ptolémée Ier Sôter (367 – 283 av. J.-C.), Euclide composa les Éléments 36 , un traité monumental en
treize livres qui rassemble, organise et systématise l’ensemble du savoir géométrique de son temps.
Euclide hérita de Thalès, de Pythagore, de Platon et d’Aristote, mais aussi des savoirs plus anciens
venus d’Égypte et de Babylonie. Toutefois, il leur donna une forme nouvelle, fondée sur des définitions
claires, des axiomes simples et une succession de démonstrations. Chaque théorème découla
logiquement du précédent, comme les maillons d’une chaîne parfaite. Cette méthode déductive, d’une
rigueur inédite, fera autorité pendant plus de deux millénaires.
Ce qui distingue Euclide, c’est sa capacité à transformer des découvertes éparses en un système
cohérent. Les Égyptiens avaient pratiqué l’arpentage, les Babyloniens l’astronomie numérique, les
pythagoriciens l’étude des proportions, et Platon avait donné une dimension cosmologique aux formes
géométriques. Euclide reprit cet héritage et en fit une science universelle. La géométrie cessa d’être un
art pratique ou une spéculation philosophique pour devenir un langage rationnel applicable en tout temps
et en tout lieu.
Parmi les nombreuses notions exposées dans les Éléments figure la division d’un segment « en
extrême et moyenne raison » (Les Éléments, Livre VI, Déf. 3). Il s’agit de la première définition
mathématique du fameux nombre d’or (≈1,618). Euclide démontra que ce rapport exprimait une
proportion particulière, déjà présente dans le dodécaèdre composé de douze pentagones réguliers.
Cette proportion, présente dans la structure du pentagone régulier, fut sans doute connue des
Pythagoriciens, qui voyaient dans les figures régulières l’expression de l’ordre du monde. Selon Proclus,
dans un de ses commentaires sur le premier livre d’Euclide 37 , Hippase de Métaponte, un Pythagoricien
du V ème siècle avant notre ère, aurait découvert la construction du dodécaèdre régulier et les rapports
irrationnels qu’il renfermait. Il rapporta : « On dit qu’un des Pythagoriciens fut le premier à découvrir
le dodécaèdre dans la sphère, et qu’ayant rendu publique la manière de l’y inscrire, il disparut sous
l’action du dieu, car il était juste qu’il meure, lui qui avait révélé ce qui devait rester secret. »
Cette tradition illustre la discipline du silence (ἐχεμυθία) qui régnait dans l’école pythagoricienne, où
tout savoir était tenu pour sacré. Les découvertes mathématiques y étaient perçues comme des révélations
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d’ordre divin et leur divulgation constituait une faute grave. À cette époque, le savoir n’était pas
accessible à tous, il relevait d’une pratique spirituelle, une voie de purification intérieure, réservée à un
cercle restreint d’initiés. Comme le rappelle Jamblique 14 : « Chez les Pythagoriciens, tout enseignement
avait un caractère sacré, réservé aux initiés. La parole du maître était chose sainte, et toute doctrine
révélée hors du cercle des disciples était tenue pour une profanation. Ceux qui enfreignaient la règle du
silence et divulguaient les enseignements étaient exclus de la communauté comme des impurs. »
Porphyre confirma également le caractère initiatique et la pédagogie secrète de l’école : « À ceux qui
venaient pour écouter son enseignement, il ordonnait de passer cinq années dans le silence, pour
éprouver s’ils savaient dominer leur langue et être maîtres de leurs paroles. Et s’ils traversaient ce
temps dans le calme et la douceur, alors il les admettait à la contemplation des sciences. »
Ces témoignages expriment le vertige qu’a pu susciter l’une des découvertes les plus bouleversantes
de toute l’histoire de la pensée grecque. La mise au jour des nombres irrationnels, révélés dans la
construction du dodécaèdre, remit en cause le cœur même de la doctrine de Pythagore, qui reposait sur
l’idée que tout l’univers obéit à la mesure et au nombre. Ainsi, en donnant à ces figures une structure
rationnelle, Euclide transforma une intuition mystique en un véritable système démonstratif, fondé sur
la mesure, l’axiome et la preuve.
Cette filiation qui marqua le passage de la pensée grecque d’une dimension ésotérique à une science
plus rationnelle, permet de comprendre combien le retour à l’esprit de l’antiquité fit battre le cœur de la
Renaissance.
Euclide fut redécouvert en Occident dès le XII ème siècle grâce aux traductions d’Adélard de Bath (vers
1080–vers 1152) et de Campanus de Novare (vers 1220–1296) 38 , puis imprimé à Venise en 1482. C’est
dans ce climat que Léonard de Vinci (1452–1519) étudia la géométrie. Ses codex témoignent d’un intérêt
constant pour les mêmes régularités que celles mises en évidence par Fibonacci (1170–1250), auteur de
la célèbre suite numérique (1, 1, 2, 3, 5, 8, 13…), dont les rapports successifs tendent vers le nombre
d’or 39 et expriment l’harmonie présente dans la nature.
Léonard remplit ses carnets de dessins d’hélices, de spirales et de vortex (figures 8). Cette fascination
se retrouve dans ses études conservées à la Royal Collection Trust, où il analysa les mouvements de
l’eau sous forme de tourbillons. Même dans ses visions sur le déluge, comme dans ses observations des
tempêtes et du mouvement de l’air, les flots en furie s’organisent en spirales, révélant l’omniprésence de
ces formes dans la nature.
Étude de l’eau
RCIN 912660, Codex Windsor, De Vinci
Déluge
RCIN 912380, Codex Windsor, De Vinci
Figures 8
Cette recherche de régularités trouva aussi un prolongement dans ses études anatomiques. Fasciné par
le mouvement des fluides, Léonard disséqua des cœurs de bœufs afin de mieux comprendre la forme des
ventricules et le mouvement du sang. Il injecta de la cire dans les cavités pour en obtenir des moulages
et visualiser les structures internes. Il observa que le flux sanguin à l’intérieur du cœur s’organise
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naturellement en spirale, un mouvement qui ferme les valves cardiaques de façon rapide et efficace
(figure 9). Ses observations, qu’il décrivit dans ses notes anatomiques sur le cœur (RL 19073r),
témoignent d’une compréhension remarquable du rôle de la géométrie naturelle avant que la science
moderne ne le confirme.
Figure 9. Étude valve aortique
Rcin 919083, Codex Windsor, De Vinci
À la suite d’Euclide, qui avait donné à la géométrie sa forme la plus rigoureuse, la pensée grecque
découvrit avec Archimède (287–212 av. J.-C.) l’importance de l’application des mathématiques à la
compréhension des forces, des poids et des mouvements. Né à Syracuse et probablement, selon le
philosophe Proclus 37 , formé auprès des savants d’Alexandrie, Archimède fut à la fois mathématicien,
physicien, ingénieur et inventeur. Il incarne l’idéal du savant complet, capable de relier la théorie à la
pratique et d’inscrire les mathématiques au cœur de la vie quotidienne.
Ses recherches, sur la mécanique et les équilibres, furent déterminantes. Il établit les lois du levier et
définit la notion de centre de gravité, ouvrant la voie à une véritable science des forces. Il développa
également un savoir hydraulique expérimental, concevant la célèbre vis d’Archimède qui permet d’élever
l’eau (figure 10). Il imagina des machines de siège, des catapultes, des poulies, des grues, inspirées de
la nature et qui témoignent d’une compréhension rationnelle des lois de la physique. Par cette capacité à
traduire les mathématiques en applications concrètes, il devint l’un des modèles les plus puissants de
l’Antiquité.
Figure 10. Outils et Machines, Vis d’Archimède
F 386 r, Codex Atlanticus, De Vinci
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Dans ses études mécaniques et d’ingénierie, Léonard évoqua, à plusieurs reprises Archimède. Comme
son illustre prédécesseur, il ne séparait jamais la théorie de l’expérience. Ses croquis de ponts, de poulies,
de pompes, de vis hydrauliques et de machines de guerre prolongent directement l’inspiration
archimédienne, dans une recherche constante sur les principes fondamentaux qui régissent le mouvement
et l’équilibre.
Un dessin de Léonard de Vinci illustre une réflexion sur les rapports proportionnels nécessaires à
l’équilibre des mécanismes (figure 11). La figure est composée de deux roues de diamètres différents,
dans un rapport de 5/4, la plus grande a un diamètre supérieur d’un quart à celui de la petite. Les deux
roues sont reliées par un système de bielles articulées fixées sur les moyeux, formant deux triangles
rectangles. Ce dispositif relève d’une étude cinématique et vise à comprendre le mouvement des pièces
entre elles, indépendamment des forces qui les provoquent. L’ensemble constitue un mécanisme fondé
sur le principe du levier composé, où plusieurs leviers coopèrent pour transmettre, transformer ou
amplifier un mouvement. Dans ce dispositif, les barres obliques et les axes remplissent la fonction de
leviers, assurant la transmission du mouvement d’une roue à l’autre selon des rapports de longueur
précis.
Figure 11. Étude mécanique
Institut de France, Manuscrit B, 36 recto
Si l’on prolonge les segments jusqu’à la base des cercles, l’ensemble délimite un rectangle dont les
côtés sont dans un rapport de 3/2. Ce rapport se retrouve dans la transmission des forces selon des bras
inégaux, comparable à la loi du levier formulée par Archimède. Il se manifeste dans la répartition des
charges d’un système équilibré. La roue arrière supporte environ soixante pour cent du poids total, tandis
que la roue avant en porte quarante pour cent. Cette disposition assure la stabilité de l’ensemble, avec
un centre de gravité légèrement déplacé vers l’arrière. Il convient enfin de souligner que les deux rapports
présents dans ce mécanisme reflètent les rapports harmoniques décrits dans la théorie musicale de
Pythagore, celui de la tierce majeure (5/4) et celui de la quinte juste (3/2).
Ainsi, Léonard a relié les lois de la mécanique d’Archimède aux principes d’harmonie musicale
décrits par Pythagore en les inscrivant dans les formes géométriques élémentaires (carré, triangle,
rectangle et cercle). Comme Archimède, Léonard voyait dans la mécanique la démonstration vivante de
la puissance des mathématiques. Il exprima cette idée avec clarté dans le manuscrit E de l’institut de
France, folio 8.v:
«La meccanica è il paradiso delle scienze matematiche, perché con quella si viene al frutto delle
scienze matematiche.»
« La mécanique est le paradis des sciences mathématiques, car c’est par elle que les mathématiques
donnent leurs fruits. »
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1.3. L’antiquité romaine, la transmission et l’héritage du savoir grec
De la Grèce à Rome, l’idéal d’un monde ordonné par les mathématiques se transmit sans rupture.
Archimède en avait montré la puissance mécanique, l’architecte et ingénieur, Marcus Vitruvius Pollio,
dit Vitruve (Ier siècle av. J.-C.) en fit la règle de l’art de bâtir. Dans son traité De Architectura 40 , le seul
ouvrage d’architecture de l’Antiquité qui nous soit parvenu, il reprit l’héritage grec en y intégrant une
conception profondément unitaire du monde. Pour lui, l’architecture devait refléter l’ordre de l’univers,
et l’homme en constituait le modèle à travers ses proportions qui incarnaient à la fois l’équilibre et
l’harmonie. Vitruve affirma ainsi que « l’homme est la mesure de toute chose ». L’architecture relevait
donc d’une cosmologie où l’homme reflète l’univers dans son ensemble, une idée déjà présente chez
Empédocle, Hippocrate ou Platon mais que Vitruve appliqua pour la première fois à l’art de bâtir.
Dans la continuité des savants grecs, Vitruve fonda sa théorie de la construction sur l’équilibre des
quatre éléments, la terre, l’eau, l’air et le feu, dont la juste combinaison assure la stabilité et la durabilité
des ouvrages. La terre, par sa masse et sa cohésion, constituait la base des fondations et des murs
porteurs, l’architecte romain insista sur la qualité du sol, qu’il faut éprouver avant toute construction (De
Architectura, II, 1). L’eau, principe de vie et d’union des matières, qui intervient dans la préparation de
la chaux, du mortier et des enduits, devait être pure, légère et non stagnante pour garantir la solidité des
ouvrages (VIII, 3). Pour l’air, élément du souffle vital, il recommanda de choisir l’orientation des villes
et des maisons en fonction des vents dominants, pour préserver la santé des habitants (I, 4). Quant au
feu, Vitruve conseilla de carboniser la surface du bois afin de le rendre plus résistant à l’humidité et aux
insectes (II, 9,2). Ainsi, bâtir revenait à trouver la juste mesure, celle qui maintient l’harmonie entre les
forces naturelles, où chaque élément agit en correspondance avec les autres, formant un tout
indissociable.
Dans ce cadre conceptuel, Léonard de Vinci aborda la nature comme un champ d’expérimentation
régi par les lois de la physique. Pour lui, comprendre le monde revenait à en observer les forces
élémentaires, à en analyser les effets et à en mesurer les rapports. Il étudia la terre à travers la structure
des sols et des roches, notant les effets du temps, de l’érosion et de la gravité sur la forme du relief. Il
consacra à l’eau d’innombrables observations, l’analysant comme une force motrice du monde, il en
mesura la pression, la vitesse et la turbulence, et étudia le comportement des courants dans les rivières
et les canaux. Il explora la physique de l’air, observant la résistance, la portance et le mouvement, afin
de comprendre les principes du vol et de la propagation du son. Quant au feu, il examina ses effets sur
les métaux, les pigments et le bois. Dans le folio 91 v., du Codex Madrid I, Léonard reprit explicitement
un conseil hérité de Vitruve « Ligna quae leviter amburuntur, diuturniora fiunt. » (II, 9,2):
«Il legno, la cui superficie sia stata leggermente abbrusciata, diventa più duro e più atto a resistere
all’umidità.»
« Le bois dont la surface a été légèrement brûlée devient plus dur et plus résistant à l’humidité. »
Cette technique 41 a été identifiée sur des pieux et différents éléments en bois mis au jour à Ostie, dont
les vestiges se situent principalement entre le Iᵉʳ et le IIIᵉ siècle après J.-C., puis à Pompéi et à
Herculanum, conservées dans leur état de 79 après J.-C., ainsi que dans les camps militaires du Limes
de Germanie occupés du Iᵉʳ au IIIᵉ siècle. Les traces relevées concernent aussi bien des pieux de
soutènement et des éléments porteurs que des poteaux de palissades militaires et des piquets de clôture.
L’ensemble de ces données atteste que les romains recouraient déjà à la carbonisation superficielle du
bois dans des contextes variés, bien avant que Léonard de Vinci n’en reformule le principe à la
Renaissance.
Léonard de Vinci prolongea les principes vitruviens en les appliquant également à l’étude du corps
humain. Pour lui, les mêmes lois qui gouvernent la matière s’expriment dans les proportions de l’homme.
Il voyait dans le corps humain un système naturellement équilibré, gouverné par les mêmes lois
physiques que celles du monde, la gravité, la tension, l’appui et la résistance 42 . La mécanique du corps
constituait, à ses yeux, un modèle parfait d’efficacité dont il s’inspira dans ses recherches et ses
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inventions. En observant le fonctionnement des muscles, il transposa le geste humain dans des systèmes
articulés (figure 12), et il reprit les rapports de proportion du corps dans plusieurs de ses créations,
notamment dans la conception de son cheval idéal.
Figure 12. Codex atlanticus f844r
De Vinci
2. L’homme de Vitruve selon Léonard de Vinci
2.1. La genèse et les sources du dessin
La preuve la plus éclatante de l’influence de la pensée antique sur Léonard de Vinci demeure son
célèbre dessin de l’Homme de Vitruve qui concentre dans une seule image tout un héritage millénaire.
On y retrouve l’inspiration de Thalès, l’un des premiers penseurs grecs, à avoir introduit le raisonnement
géométrique dans l’étude du monde. Dans ce dessin, le corps humain est considéré comme une figure
mesurable, soumis à la géométrie comme n’importe quel objet naturel. À cette première intuition s’ajoute
l’influence de Pythagore, par l’incarnation d’une harmonie visuelle et une quête de perfection où la
géométrie devient le moyen d’approcher l’idéal. Mais cette harmonie n’est pas seulement celle du corps,
elle est l’expression d’une unité plus vaste. C’est ici qu’intervient l’inspiration de Platon, qui affirmait
dans le Timée 27 que « tout vient de l’Un ». Léonard illustre l’homme comme un microcosme, une partie
intégrée dans un ensemble plus large, reflet d’une unité fondamentale qui relie toutes choses. L’influence
d’Aristote apparaît également, à travers la méthode empirique fondée sur l’observation et
l’expérimentation que Léonard utilisa pour concevoir ce dessin. Cette quête de perfection conduit
naturellement à Euclide. Tout l’équilibre dans la conception de ce dessin repose sur l’harmonie de la
géométrie. À cela s’ajoute l’héritage d’Archimède, qui révéla les lois de la pesanteur et de l’équilibre.
L’homme de Vitruve est représenté dans deux mouvements superposés qui démontre que, lorsque les
jambes sont écartées et les bras déployés en trois quarts, l’homme conserve son équilibre et sa
stabilité. En revanche, avec les jambes jointes et les bras dans la même position, cet équilibre se perdrait,
il se maintient, en revanche, avec les bras écartés à l’horizontal. Ce dessin illustre ainsi, de manière
rationnelle, les lois de la gravité et de la stabilité du corps humain.
Cependant, il faut rappeler que la genèse et la représentation de l’homme de Vitruve ne sont pas nées
de l’imagination de Léonard. Elles s’appuient et répondent à un problème formulé par Vitruve dans son
traité De architectura (Livre III, chap. 1), où sont exposées les proportions idéales du corps humain. Il
consigna : « Le nombril est, naturellement, le centre du corps humain. Si, en effet, un homme est couché
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sur le dos, les mains et les pieds étendus, et que l’on place un compas sur son nombril, en traçant un
cercle on passera par les extrémités des mains et des pieds. De même, la hauteur de l’homme est égale
à l’envergure de ses bras ; ainsi, un carré peut être tracé autour de lui. »
Vitruve posait ainsi les bases d’une réflexion : Comment inscrire un homme dans deux positions, à la
fois dans un carré et dans un cercle ?
Ce défi posé par l’architecte romain fut longtemps une énigme redoutable pour de nombreux érudits
et artistes. Mariano di Jacopo dit Taccola (1382-1453) 43 esquissa une figure schématique sans précision
anatomique (figure 13). Francesco di Giorgio Martini (1439-1501) 44 , à son tour, tenta d’accorder la
géométrie aux proportions du corps, mais ses dessins restèrent maladroits (figure 14). Enfin, Giacomo
Andrea de Ferrara (vers 1450-1500) 45 , lecteur attentif de Vitruve, proche de Léonard, proposa une
solution encore bancale, où la figure ne respectait pas l’anatomie humaine (figure 15). Tous se heurtèrent
à des contradictions ou à des approximations. C’est dire à quel point ce problème exerçait une fascination
tenace tout en résistant aux plus habiles. En relevant ce défi, Léonard fut le premier à donner à ce
problème antique une solution visuelle à la fois rigoureuse et universelle. Il transforma une théorie
architecturale en une véritable construction géométrique fondée sur la mesure de l’homme.
Figure 13. Taccola,
vers 1419/1450
Figure 14. Giorgio Martini,
vers 1475/1482
Figure 15. Giacomo Andrea de
Ferrara, vers 1490
2.2. Entre infini et mesure
Dans cette quête d’unité, Léonard s’inscrivait dans la tradition des géomètres grecs, notamment
Pythagore et Euclide, pour qui la beauté résultait de la mesure et des rapports justes. Il voyait dans la
géométrie un moyen de relier l’homme à l’univers. Le corps humain, par ses proportions, devait refléter
un ordre universel à l’œuvre dans la nature et les êtres vivants, mais aussi dans le déploiement des formes,
des sons et des lois physiques. C’est dans cette continuité que Léonard s’intéressa aux travaux d’Euclide,
dont les Éléments posent les fondements de la géométrie classique.
Chez Euclide, la recherche de proportions idéales repose sur l’idée d’un équilibre entre deux rapports.
Cette relation qui relie la mesure à l’harmonie, devint un principe fondamental de la géométrie. La
proportion dite « extrême et moyenne » décrite dans le livre VI des Éléments d’Euclide, en offre
l’exemple le plus abouti (figures 16). Elle consiste à diviser un segment de telle sorte que le rapport de
la totalité à la plus grande partie soit égal au rapport de cette plus grande partie à la plus petite. Autrement
dit, si l’on divise un segment AB en un point C, on obtient la relation : AB/BC = BC/AC.
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Euclidis Elementa, Vaticanus Graecus 190,
Bibliothèque apostolique du Vatican,
IX ème siècle, folio 31r, section du livre VI
Reproduction du Rectangle d’or
Figures 16
Pour désigner cette harmonie, Euclide utilisa un signe distinctif représenté par un cercle traversé par
une ligne horizontale. Il le plaça à l’intersection entre la hauteur commune au carré et au petit rectangle
d’or. À cet endroit, le rapport entre ces deux segments est égal au nombre d’or car le côté du petit
rectangle d’or est 1/ φ puisque EA=ES= √5/2 et SB=(√5-1)/2= 1/ φ (figures 16).
Dans la pensée grecque, le cercle représentait l’unité, la totalité et la perfection. Quant à la barre, dans
la pratique géométrique grecque, elle indiquait l’acte rationnel de division d’un segment, autrement dit
la mesure du tout par la partie. L’union du cercle et de la barre incarne ainsi l’esprit grec d’un ordre
mesuré, où l’unité se divise en parties proportionnelles.
Au XIX ème siècle, le mathématicien américain Mark Barr 46 proposa d’utiliser la lettre grecque φ pour
désigner le nombre d’or. Selon une explication, souvent reprise dans la littérature, notamment chez
Matila Ghyka 47 et d’autres auteurs du XX ème siècle, Barr aurait choisi cette lettre en hommage au
sculpteur Phidias, auquel on attribuait l’usage du nombre d’or. Toutefois, aucune preuve directe ne vient
confirmer cette hypothèse. Il s’agit vraisemblablement d’une interprétation ultérieure. On peut donc
aussi supposer que, familier des écrits d’Euclide, il ait repris le même signe mais à la verticale, dans la
continuité du signe antique.
Léonard de Vinci s’est inspiré des études réalisées par Euclide (figure 17), jusqu’à recopier certaines
figures, parmi elles, une illustration du théorème de Pythagore. Dans la figure réalisée par Euclide
réapparaît de nouveau le signe d’un cercle traversé par un trait horizontal (figure 18). Ce rapprochement
a conduit à réexaminer la portée de cette figure.
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Figure 17. Études géométriques
De Vinci, Codex Arundel, British Library
Figure 18. Théorème de Pythagore
Élément I, proposition 47
Bibliothèque apostolique du Vatican
L’analyse de la figure, nous a permis de découvrir l’existence d’une structure géométrique sousjacente,
qui lie le théorème de Pythagore au nombre d’or (Figure 19). Si l’on considère un carré ABCD
de côté 1 et que l’on trace un arc de cercle de centre E, situé au milieu du segment BC, et de rayon √5/2,
cet arc permet de construire un rectangle d’or TSCD, de côté (1+√5) /2, qui passe précisément par les
sommets O et L du petit carré pythagoricien de côté (1/√2) car, grâce au théorème de Pythagore, sa
diagonale BR est égale à 1. Le point d’intersection M entre le rectangle d’or TSDC et le petit carré
pythagoricien détermine la position du rectangle d’or MPSB ainsi que celle du carré TMPA. De manière
analogue, en prolongeant le segment OB (côté du petit carré pythagoricien) jusqu’au segment TS, on
obtient le point U, qui permet de définir un rectangle d’or TUKA ainsi qu’un carré USBK.
Figure 19. Reproduction du rectangle d’or combiné au Théorème de Pythagore
L est situé 1/2 à droite du grand carré de côté 1 car OL=1. N est le milieu de LE, situé sur la droite
passant par AB. Ainsi BN= 1/4 et AE=EL= √5/2. AEL est donc un triangle rectangle.
Par le théorème de Pythagore :
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AL= √(AE 2 +EL 2 ) = √ (5/4 + 5/4) = (√10) /2
L’aire du carré de côté AL, associée à l’angle AEL, est alors égale à la somme des aires du rectangle
d’or TSCD, du petit carré pythagoricien ORLB et du carré USBK ou TMPA.
Soit AL 2 = (TSxSC) + OB 2 +US 2 où US = SC-1= 1/φ
(√10/2) 2 = (1 x φ) +(1/√2) 2 +( 1/φ) 2
Ces rapports peuvent s’expliquer par la longueur √5/2 qui agit comme une véritable charnière
géométrique entre le rectangle d’or et le théorème de Pythagore. Cette longueur est un facteur
multiplicateur au sein de la famille des triangles rectangles associés (figure 20).
En effet, si dans un triangle rectangle, le plus grand côté vaut deux fois le plus petit, alors l’aire du
triangle est égale à l’aire du carré construit sur le petit côté. Ce procédé se poursuit en prenant la moitié
de l’hypoténuse comme nouveau petit côté. On constate que le petit côté est passé de 1/2 à √5/4, il a
donc été multiplié par √5/2. Et l’aire est passé de 1/4 à 5/16, elle a donc été multiplié par (√5/2) 2 .
Figure 20. Représentation géométrique de la suite des triangles rectangles gouvernés par la progression √5/2
Cette construction fait également apparaître une nouvelle suite récurrente entière, définie
géométriquement à partir d’un carré initial et d’une itération du théorème de Pythagore. Les rapports
successifs convergent vers la proportion du nombre d’or. Les valeurs de la suite sont : 1, 4, 5, 9, 14, 23,
37, 60, 97, 157…Cette progression suit une loi d’addition où chaque terme est la somme des deux
précédents.
Le premier terme correspond à un petit carré de côté ½. L’aire de ce carré vaut donc (1/2) 2 = 0,25.
Pour éviter les fractions, on choisit une nouvelle échelle, où l’aire 0,25 devient 1. Le second terme est
un carré, de côté 1, qui devient 4, dans cette nouvelle échelle. Le troisième est issu de l’hypoténuse du
triangle rectangle des valeurs précédentes. Son carré d’aire de 1,25 devient 5 (1+4= 5).
Ainsi, à chaque étape, on forme un triangle rectangle à partir des longueurs précédentes, puis on
construit un nouveau carré sur l’hypoténuse obtenue.
Cette croissance géométrique engendre une série de rapports successifs qui tendent vers une valeur
limite correspondant à la racine carrée du nombre d’or.
On désigne R(k) le rapport entre deux longueurs successives. Le tableau suivant présente ces valeurs
sous forme exacte et décimale, qui illustre la convergence vers √ φ ≈ 1,272 (figure 21).
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Figure 21. Tableau des rapports R(k)
L’étude numérique montre qu’à partir du cinquième terme, l’écart entre deux rapports successifs
décroit selon une progression géométrique de raison (1/φ ≈ 0,618). Cette propriété est bien connue en
analyse des suites récurrentes. Toutefois, elle prend ici une forme inédite, appliquée à une construction
géométrique issue du théorème de Pythagore (figure 22).
Figure 22. Représentation géométrique de la suite qui converge vers √ φ
2.3. L’unité du monde
L’idée d’une harmonie entre mesure et infini, héritée de la tradition pythagoricienne 48 , a profondément
marqué la pensée de la Renaissance. Léonard de Vinci, en s’appuyant sur les textes antiques, a cherché
à comprendre et à révéler les rapports fondamentaux qui structurent l’univers. Dans ses études sur les
proportions du corps, Léonard explora les rapports mesurables qui structurent l’anatomie humaine, selon
des principes d’harmonie et de proportion 49 . Il nota ces rapports sous forme de fractions. Il ne s’agissait
pas, pour lui, de retrouver le nombre d’or en tant que valeur absolue, mais plutôt de comprendre comment
des rapports concrets et rationnels pouvaient traduire l’ordre harmonique du monde. Pour exprimer
l’équilibre des rapports géométriques, d’une mesure capable d’unir le multiple et la totalité, il reprit le
même symbole qu’Euclide (figures 23, 25).
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Euclide
Symbole d’harmonie
Da Vinci
Figures 23. Étude de proportions
Rcin 919130, Royal Collection Trust
De Vinci
Dans la conception de l’homme de Vitruve (figure 24), Léonard de Vinci recopia sur le dessin les
proportions établies par Vitruve, mais il ne se limita pas à les reproduire. Il en fit un principe
d’expérimentation. Par l’observation directe du corps, par la dissection et l’étude du mouvement, il
vérifia ces rapports, les rectifia et les harmonisa afin que chaque partie contribue à l’équilibre du tout.
Son objectif dépassa la mesure, il chercha une unité organique, où la forme humaine ne se réduit plus à
une somme de segments, mais se comprend comme un système de correspondances.
Figure 24. L’homme de Vitruve,
Galerie de l’académie de Venise, De Vinci
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Léonard constata que les différentes parties du corps se répondent selon un système rigoureux de
rapports proportionnels (figures 24, 25). La largeur des épaules est égale à la moitié d’une jambe,
proportion identique à celle qui va du torse au pubis, ou du torse au sommet de la tête. La main, quant à
elle, correspond aux dimensions du visage, de la racine des cheveux jusqu’au menton, ainsi que celle qui
sépare le nombril du pubis. La longueur du pied équivaut à la distance du poignet au coude, mais aussi
à celle du buste au nombril.
De nombreuses parties du corps ont une longueur double l’une par rapport l’autre. Par exemple, la
longueur du pubis à la plante des pieds correspond à la moitié de la hauteur du corps. La hauteur comprise
entre le cou et le pubis est deux fois celle située entre le cou et le sommet de la tête, et la distance du cou
au sommet de la tête est, à son tour, deux fois celle du cou au buste. La même logique s’observe dans
les membres supérieurs. La distance de l’épaule au milieu du buste est deux fois plus petite que celle du
milieu du buste au coude, et la longueur du coude à la main se retrouve doublée dans la portée totale du
bras jusqu’au milieu du buste.
D’autres rapports complètent cette structure selon des multiplications régulières. Le segment compris
entre le buste et le pubis est trois fois plus grand que celui qui sépare le cou du buste. La hauteur du
pubis au sommet de la tête présente le même rapport avec la distance du cou au sommet de la tête. La
hauteur du cou au pubis est, quant à elle, quatre fois plus grande que celle du cou au buste, tandis que la
distance du pubis à la plante des pieds en représente six fois la longueur.
Ce principe se retrouve dans ses études de proportions humaines, notamment sur un dessin conservé
à la Galerie de l’académie de Venise, où Léonard a segmenté le visage d’un homme de profil. Sur le côté
gauche de la feuille apparaissent des fractions 1/2, 1/3, 1/4, et 1/6 (figure 25).
Figures 25. Étude de proportions
Galerie de l’académie de Venise
De Vinci
Chaque mesure qui renvoie à une autre, révèle un principe d’autosimilarité. Le corps de l’homme de
Vitruve manifeste une récurrence géométrique comme si la forme humaine portait en elle un message
mathématique. Ainsi, chaque partie devient un multiple ou un sous-multiple rationnel de l’ensemble.
Les multiples de 2, 3, 4 et 6, employés par Léonard, révèlent que la structure du corps repose sur un
système duodécimal 50 hérité des méthodes de mesure antiques. Dans l’Antiquité, la base 12 était
considérée comme la plus harmonieuse, car elle permettait d’engendrer un grand nombre de divisions
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simples et exactes, la moitié, le tiers, le quart, le sixième. Elle offrait une souplesse de calcul que le
système décimal ne pouvait pas atteindre.
À la Renaissance aussi, ce système faisait partie de la vie quotidienne. Dans la monnaie, il structurait
toutes les valeurs, douze deniers formaient un sou, vingt sous équivalaient à une livre, soit deux cent
quarante deniers pour une livre. On comptait également par grandes mesures de cent vingt unités, plus
faciles à diviser en douzaines pour le commerce. Dans les longueurs et les poids, le même principe
s’appliquait, douze pouces égalaient un pied et douze onces une livre. Ce modèle, hérité de Rome, fut
encore enseigné par Luca Pacioli dans sa Summa de arithmetica 51 (1494), dans laquelle il décrivit les
méthodes de calcul marchand fondées sur ces divisions en douze.
Vitruve lui-même avait recours à ce principe métrologique dans les directives qu’il formula pour
établir les proportions de l’homme idéal 40 : « Quatre paumes font un pied, six paumes font une coudée,
et vingt-quatre paumes font un homme. »
Toutefois, il ne respecta pas toujours le système duodécimal, dans ses consignes. Il affirma, par
exemple, que la tête devait représenter un dixième de la hauteur totale du corps, ce qui introduit une
logique décimale étrangère à la division antique.
Léonard de Vinci reprit donc l’énoncé de Vitruve, qu’il recopia presque mot pour mot sur son célèbre
dessin de L’Homme de Vitruve. Cependant, il ne le suivit pas dans ses mesures. S’il adopta le système
duodécimal, hérité de la tradition antique, comme en témoignent les rapports fondés sur les multiples de
2, 3, 4 et 6, les proportions qu’il observa montrent que ce modèle ne suffisait pas à rendre compte de la
complexité du corps humain.
Pour certaines parties, telles que le pied, la main ou le visage, il étendit le principe duodécimal à une
échelle plus fine, fondée sur une base commune de 120 divisions de l’unité, le plus petit commun
multiple des principaux dénominateurs employés pour décrire les rapports de la forme humaine (figure
26).
Partie du corps Valeur Fraction exacte
Du sommet de la tête à la plante des pieds 1 1/1
Du nombril à la plante des pieds 0,60833 73/120
Du pubis à la plante des pieds 0,5 1/2
De l’extrémité de la main au milieu du buste 0,5 1/2
Du pubis au sommet de la tête 0,5 1/2
Du sommet de la tête au nombril 0,3916 47/120
Du cou au pubis 0,3333 1/3
Du buste au pubis 0,25 1/4
Largeur du buste (d’une épaule à l’autre) 0,25 1/4
Du sommet de la tête au buste 0,25 1/4
Du genou à la plante des pieds 0,25 1/4
Du pubis au genou 0,25 1/4
Du milieu du buste au coude 0,25 1/4
Du coude à l’extrémité de la main 0,25 1/4
Du cou au sommet de la tête 0,1666 1/6
Longueur du pied 0,1416 17/120
Du poignet au coude 0,1416 17/120
Du buste au nombril 0,1416 17/120
De l’épaule au milieu du buste 0,125 1/8
Du nombril au pubis 0,108 13/120
De la racine des cheveux au menton (visage) 0,108 13/120
De l’extrémité de la main au poignet (main) 0,108 13/120
Du cou au buste 0,0833 1/12
Figure 26. Tableau des proportions du corps humain telles qu’on peut les inférer
sur l’homme de Vitruve de Léonard de Vinci
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Le choix d’une base de 120 unités permet d’obtenir des rapports qui deviennent parfaitement
mesurables (40, 47, 60, etc.). Par exemple, la moitié du corps correspond à 60 unités sur 120, et la
longueur du pied à 17 unités, soit une proportion de 17/120. Ainsi, chaque valeur de la suite est calculée
à partir de la précédente selon un rapport simple et rationnel, qui assure la continuité et l’harmonie du
système de proportions (figure 27).
Figure 27. Équivalence des rapports sur une base de120 divisions
Le nombre 120 s’inscrit aussi dans la longue tradition antique des recherches sur l’harmonie des
proportions, en particulier dans le système sexagésimal 4 , hérité des civilisations mésopotamiennes pour
définir la mesure du temps et de l’espace. Le choix de Léonard d’adopter cette base numérique témoigne
de sa volonté d’ancrer la science du corps humain dans la continuité d’un savoir ancien, où la mesure et
la proportion expriment l’ordre universel. En outre, l’intérêt de ce système réside également dans sa
souplesse harmonique. Il permet d’engendrer et de combiner à la fois des rapports binaires (1/2, 1/4, 1/8)
et ternaires (1/3, 1/6, 1/12), au sein d’une même structure de mesure. Appliqué aux proportions du corps
humain, il agit comme un « modulus harmonique », c’est-à-dire une unité de référence qui relie toutes
les subdivisions du corps à une échelle commune.
Le rayon du cercle, qui a pour centre le nombril, a une valeur (73/120), proche de l’inverse du nombre
d’or (0,618). Par conséquent, la figure semble s’inscrire dans deux rectangles d’or superposés, l’un issu
de la géométrie du carré, l’autre de celle du cercle.
Au-delà de sa valeur arithmétique, le nombre 120 occupe, dans la tradition pythagoricienne 52 , une
place structurante. Il est interprété comme un principe d’organisation numérique qui reflète l’harmonie
du monde. Chez les penseurs de l’Antiquité 53 , les rapports mathématiques étaient perçus comme des
modèles d’ordre universel, capables de rendre compte aussi bien du mouvement des astres que des
structures du vivant.
Le nombre 120 résulte du produit des cinq premiers entiers (1 × 2 × 3 × 4 × 5=120). Cela représentait,
pour les pythagoriciens, une conception hiérarchique du monde qui symbolisait le passage progressif de
l’unité à la complexité, de l’abstraction à l’incarnation. Chaque nombre était ainsi envisagé comme une
étape qui participe à la genèse du réel.
Dans la pensée grecque, cette gradation s’exprime à travers cinq niveaux 54 , la Monade (1), principe
d’unité et d’origine, la Dyade (2), principe de dualité et de différenciation, la Triade (3), principe
d’harmonie et de médiation, la Tétrade (4), principe d’organisation et de stabilité du monde, et la Pentade
(5), principe de génération et de vie (figure 28). L’ensemble (1 à 5) définit une structure complète, où la
combinaison de ces rapports numériques est perçue comme la base de toute forme organisée.
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Figure 28. La hiérarchie pythagoricienne des nombres
Chez Platon, notamment dans le Timée 27 , où les cinq solides parfaits, constituent la structure
géométrique fondamentale du cosmos, le dodécaèdre, symbole d’unité et l’icosaèdre, miroir de ce
dernier, possèdent un groupe complet de symétrie comprenant cent vingt transformations, soixante
rotations et soixante réflexions, qui ramènent la figure sur elle-même sans altérer sa structure (figures
6). Ce nombre 120 illustre à la fois la complexité harmonieuse de ces figures et la perfection géométrique
que les philosophes de l’Antiquité associaient à l’ordre universel.
Dans les traditions monothéistes ultérieures, le nombre 120 conserve également une valeur
symbolique. Dans la Genèse (ancien testament, 6, verset 3), Dieu fixa à cent vingt ans la durée de vie de
l’homme. Dans le Livre des Actes des Apôtres (nouveau testament, 1, verset 15), ce même nombre
apparaît à nouveau, cent vingt disciples sont réunis lors de la descente de l’Esprit Saint. Dans la tradition
islamique primitive, la durée de cent vingt jours correspond au temps nécessaire à la formation de l’être
humain. Le développement embryonnaire y est décrit comme se déroulant en trois phases de quarante
jours chacune, d’abord sous forme de goutte, puis de caillot, et enfin d’embryon (Bad’al-Khalq, hadith
n°3208). Ainsi, de l’arithmétique pythagoricienne à la théologie, ce chiffre se présente comme une unité
de structure et de totalité, qui relie la science des proportions à une conception globale de l’ordre du
monde.
Cette relation, qui repose sur une recherche d’équilibre entre le multiple et l’unité, Léonard de Vinci
l’exprime également dans ses observations sur la croissance végétale (figure 29). Il nota dans le Codex
Arundel, folio 152 r.:
«Ogni anno, quando i rami d’un albero hanno compiuto la loro crescita, la somma delle loro
grossezze, in ogni livello di ramificazione, è sempre eguale a quella del tronco. »
« Chaque année, lorsque les branches d’un arbre ont achevé leur croissance, elles auront mis
ensemble une épaisseur égale à celle du tronc, et à chaque niveau de ramification, l’épaisseur des
branches issues de la même division sera toujours égale à celle du tronc. »
Par cette remarque, Léonard transposa une loi de conservation 55 où à chaque niveau de division, la
somme des diamètres des branches filles est égale au diamètre du tronc. Autrement dit, la matière se
divise, mais l’unité se maintient.
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Figure 29. Étude de proportions d’un arbre
De Vinci, Codex Arundel, British Library
Ce principe admet un parallèle direct dans la musique pythagoricienne 16 où la série des douze quintes
converge vers l’unité. Pour illustrer cette correspondance, les pythagoriciens exprimaient les rapports
harmoniques en termes de fréquences. Ils observaient que la quinte juste, intervalle fondamental de la
gamme, se définit par un rapport de 3/2 entre deux sons.
Soit f la fréquence d’une note fondamentale. La quinte juste correspond au rapport 3/2. La note située
une quinte au-dessus a pour fréquence :
f (quinte) = (3/2) × f
En enchaînant douze quintes justes successives, c’est-à-dire douze intervalles de rapport 3/2
appliquées les uns à la suite des autres, on obtient les douze notes du système musical qui forme le cycle
complet des sons. La fréquence de départ est donc multipliée douze fois par 3/2, ce qui donne :
f (12 quintes) = f × (3/2)¹²
Cependant, après l’ajout de ces douze quintes, la hauteur obtenue dépasse la zone où se situait la note
initiale. Le résultat se trouve à environ sept octaves plus haut puisque douze quintes couvrent
approximativement 7 octaves. En musique, une octave correspond à un intervalle dont la fréquence est
le double de la précédente (rapport 2/1). Ainsi, chaque octave multiplie la fréquence par 2, et sept octaves
correspondent à une multiplication par 2 7 .
Pour ramener cette fréquence dans le même registre sonore, c’est-à-dire dans la même plage de
hauteur que la note de départ, il faut donc diviser la fréquence obtenue après les douze quintes par 2⁷.
f(normalisée) = f (12 quintes) / 2⁷
La valeur normalisée obtenue correspond à la note initiale, replacée dans son registre d’origine. Le
rapport est :
(3/2)¹²/ 2⁷ ≈ 1,0136
Ce résultat est très proche de 1, ce qui montre que la série des douze quintes ramène pratiquement à
la note initiale. Ainsi, de la proportion du corps humain, à celle de la musique et de la nature, le même
principe d’unité se manifeste.
Léonard de Vinci concevait la nature comme une œuvre divine régie par des lois d’une perfection
absolue. Véritable esprit de la Renaissance, il ne chercha pas à opposer la foi et la raison, mais à les unir
dans une même quête de vérité. Dans ses écrits, à l’instar de Platon qui disait : « Dieu est la mesure de
toutes choses, bien plus que ne le fut jamais l’homme, comme le dit Protagoras 56 », Léonard affirmait
que les forces naturelles ne sont que les instruments de la volonté divine.
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Cette conviction transparaît dans la note du Codex Arundel, f 155v, Bristish Library :
«O mirabile necessità ! Tu costringi ogni effetto ad essere il risultato di sua causa; e per una legge
breve, severa e immutabile, disponi ogni azione naturale. »
« Ô merveilleuse nécessité ! Tu contrains tout effet à être le résultat de sa cause, et par une loi brève,
sévère et immuable, tu disposes de toute action naturelle. »
Par ces mots, Léonard proclama que le mouvement du cosmos participe de l’harmonie divine.
Dans cette même perspective, il nota dans le Codex Atlanticus, F 273r, Bibliothèque Ambroisienne :
«Io t’ubbidisco, Signore, prima per l’amore che ragionelemente portare ti debbo, secondaria che tu
sai abbreviare o prolungare le vite a li omini. »
« Je t’obéis, Seigneur, d’abord par l’amour que je te dois raisonnablement, ensuite parce que tu es
le seul à pouvoir abréger ou prolonger la vie des hommes. »
Ces paroles révèlent, chez Léonard, la reconnaissance d’un ordre supérieur, intelligible et parfait. Sa
foi profonde et réfléchie, relevait moins d’une dévotion religieuse que d’une méditation sur l’ordre du
monde. Il cherchait Dieu dans la raison et l’expérience, voyant dans la nature l’expression d’une
intelligence créatrice.
Léonard de Vinci percevait également la cyclicité des phénomènes naturels et l’unité des lois qui
gouvernent le ciel et la terre. Observateur rigoureux, il comprenait que les mouvements célestes se
reflètent dans les transformations terrestres, les marées, les saisons, la croissance des êtres vivants. Dans
le Codex Leicester (folio 9r), il partagea ses observations :
«L’acqua ritorna per i medesimi luoghi, crescendo e diminuendo per i corsi del sole e della luna. »
« L’eau revient par les mêmes lieux, croissant et décroissant selon les cours du soleil et de la lune. »
Ce constat exprime une vision cyclique et mécanique de la nature, où les astres agissent sur les
éléments selon des lois physiques et mesurables. En cela, Léonard rejoignit l’esprit des anciens
égyptiens, qui observaient le retour périodique de l’étoile Sothis (Sirius) comme le signe du
renouvellement des saisons et du cycle de la vie 7 .
Toutefois, Léonard se distingua profondément des croyances superstitieuses de son temps. Il
condamna les astrologues de cour, les devins, les chiromanciens et autres lecteurs de présages, qu’il
considérait comme autant d’imposteurs se réclamant à tort de la science. Il formula cette idée dans le
Codex Arundel, folio 176r, British Library :
«Gli astrologi fanno professione di predire i fatti futuri degli uomini, dicendo che essi nascono dalle
stelle; ma io dico che, se così fosse, non sarebbe in noi libero arbitrio, e per conseguenza non ci sarebbe
scienza né ragione. »
« Les astrologues prétendent prédire les actions futures des hommes, disant qu’elles proviennent des
étoiles ; mais je dis que, si cela était, il n’y aurait point en nous de libre arbitre, et par conséquent ni
science ni raison. »
L’étude du réel devint ainsi, pour Léonard, un acte spirituel. Il était convaincu que la raison et l’art
pouvait élever l’homme jusqu’à Dieu. Ainsi, il fit de la connaissance et de la création les voies d’une
ascension vers le divin. Il exprima cette conviction, dans le Codex Arundel, folio 155r, British Library :
«Quella scienzia è più utile della quale il frutto è più simile a quello di Dio; e così la pittura è di tal
genere, perché essa è cosa mentale, e per conseguenza partorita da Dio. »
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« Cette science (la peinture) est la plus utile dont le fruit ressemble le plus à celui de Dieu; et ainsi la
peinture est de ce genre, car elle est une chose de l’esprit, et, par conséquent, engendrée par Dieu. »
2.4. L’homme de Vitruve, une construction purement géométrique
Avant même de concevoir son Homme de Vitruve, Léonard de Vinci avait mené un immense travail
préparatoire. Ses carnets révèlent une accumulation de mesures, de dissections et d’observations. Il
scrutait l’homme dans ses moindres détails anatomiques, calculait les rapports entre segments et
confrontait la théorie à la réalité du corps. Ses dessins témoignent de d’une quête d’harmonie qui régit
les proportions du corps humain.
Suivant les principes énoncés par Vitruve, Léonard recopia d’abord l’énoncé du texte de l’architecte,
dans lequel était décrit les mesures de chaque partie du corps. Il ajouta ensuite ses propres observations
et notes, en comparant les valeurs théoriques proposées par Vitruve avec celles qu’il mesurait sur le
corps humain.
Pour établir sa figure, Léonard traça plusieurs segments horizontaux destinés à marquer les divisions
principales du corps, l’un au niveau du cou, un autre à la hauteur du thorax, un autre au niveau du pubis
et un dernier à la hauteur des genoux. Ces lignes de repère, visibles sur le dessin, servaient à mesurer la
longueur des différentes parties du corps et à vérifier leurs rapports proportionnels.
Ses carnets datés de 1489 à 1498 témoignent d’une réflexion entre l’anatomie, la mécanique du
mouvement et les principes mathématiques de l’équilibre. Il constata (Anatomical Manuscript A, F 2r,
Royal Library, Windsor Castle):
«Il movimento delle membra è governato dalle proporzioni. »
« Les mouvements du corps sont gouvernés par les proportions. »
L’analyse géométrique du dessin révèle une organisation interne d’une grande précision (figure 30).
Le choix des fractions employé par Léonard, rapporté à une base de 120 divisions, permet d’obtenir des
rapports précis et harmonieux dans la structure du corps et de l’espace.
Figure 30. Construction géométrique de l’homme de Vitruve, De Vinci
Galerie de l’académie de Venise
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Le positionnement des articulations principales de l’homme de Vitruve, combiné aux segments tracés
par Léonard sur le corps, constitue les points d’ancrage d’un système géométrique. Ce dispositif obéit à
une loi de projection qui engendre des angles droits convergeant vers des points significatifs du dessin.
En effet, si on trace un segment depuis la main droite, placée en trois quarts et située précisément sur
l’un des points d’intersection entre le cercle et le carré, jusqu’au centre du corps, au niveau du cou, il
forme un angle droit avec le segment qui part du milieu du cou à l’extrémité intérieure du pied droit
écarté (voir segments bleus).
De même, le segment qui relie la main gauche en trois quarts, jusqu’au milieu du segment qui souligne
le buste, forme un angle droit avec le segment qui relie le milieu du buste à l’extrémité extérieure du
pied gauche écarté (voir segments violets).
Par ailleurs, le segment qui part du milieu du sommet de la tête à l’extrémité de la main gauche
horizontale, forme un angle droit avec le segment qui part de ce dernier point vers l’extrémité intérieur
du pied gauche écarté. Un autre angle droit se forme, en traçant un segment du sommet de la tête à
l’extrémité extérieure du pied droit écarté (voir segments rouges).
De façon symétrique, celui qui part du sommet de la tête jusqu’à l’extrémité de la main droite
horizontale, forme un angle droit avec le segment du sommet de la tête à l’extrémité extérieure du pied
droit en trois quart (voir segments verts). Enfin, les segments qui relient le sommet de la tête aux
extrémités extérieures des pieds écartés, mis en regard de l’axe central du corps, forment deux angles
droits égaux, qui assurent l’équilibre et la symétrie de la figure.
Parmi les consignes énoncées par Vitruve figure celle-ci :
« Si tu ouvres les jambes de manière à diminuer ta hauteur d’un quatorzième et que tu écartes et
élèves les bras jusqu’à ce que le bout des doigts touche la hauteur du sommet de la tête sache que le
centre des membres écartés se trouve au nombril et que l’espace entre les jambes forme un triangle
équilatéral. »
Or dans son dessin, Léonard ne suivit pas strictement cette indication, il la rectifia. Après avoir étudié
l’anatomie de l’homme, il constata que le nombril ne se situe pas au milieu du corps. Il déplaça le centre
au niveau du pubis. Ce léger décalage fut indispensable à la cohérence géométrique et à la fidélité
anatomique de la figure.
C’est à partir de ce centre que se forme naturellement le triangle équilatéral mentionné par Vitruve.
Sa base correspond aux extrémités intérieures des pieds écartés et son sommet se situe exactement au
centre du pubis. Le triangle n’est pas centré au milieu du corps car les jambes sont légèrement en
mouvement. Ce décalage subtil témoigne de la dynamique du vivant. Enfin, si l’on prolonge le segment
tracé par Léonard au niveau des genoux, un autre triangle équilatéral se forme à l’intérieur du premier.
Ce savant équilibre, entre la rigueur géométrique et l’observation anatomique, manifeste toute la
complexité de la démarche. Léonard connaissait intimement le corps humain qu’il avait observé et étudié
dans le moindre détail. Il comprenait la gravité, la tension des muscles, la résistance des os et l’équilibre
des masses. Chaque position, chaque inclinaison du tronc, chaque appui du pied correspondait à une
réaction mesurée dans tout le corps. Si le bras se levait le poids se déplaçait, l’axe se corrigeait, la hanche
compensait. Cette conscience du mouvement et des forces donne à son dessin une stabilité réelle, presque
vivante.
Dans cette correspondance constante, entre le mouvement du corps et la mesure, émerge l’armature
invisible d’un ordre mathématique. L’ensemble de ces rapports révèle une grille géométrique sousjacente
régie par une harmonie interne qui organise le corps en un ensemble proportionnel et équilibré.
Une telle conception témoigne d’une ingéniosité mathématique rare. Léonard parvint à faire coïncider
la rigueur du calcul avec la complexité du corps vivant. Il résolut simultanément un ensemble de
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contraintes métriques, angulaires et proportionnelles, tout en unifiant dans une même structure les
exigences de la mesure et celles de la nature. La représentation du corps de l’Homme de Vitruve devint
ainsi une véritable démonstration géométrique.
Par cette approche scientifique, Léonard de Vinci a résolu le problème posé par Vitruve, mais sans
jamais en révéler la solution. Ses suiveurs, comme Bernardino Luini, copièrent ou reprirent ses carnets
sans saisir la logique géométrique du dessin. Le Codex Huygens 57 , réalisé vers 1570 par le peintre
milanais Carlo Urbino, en atteste. Ce manuscrit rassemble de nombreux dessins qui reprennent et
commentent les études de Léonard, dont l’Homme de Vitruve lui-même (figures 31). Mais loin de
retrouver la clarté du maître, ces copies témoignent surtout d’une recherche laborieuse et inaboutie, signe
que ses imitateurs échouèrent à saisir pleinement la solution que Léonard avait donné.
Figures 31. Codex Huygens, carlo Urbino, Fol.6 et 7, 1560/1570
3. Le projet sculptural du cheval idéal de Léonard de Vinci
3.1. Contexte historique
Léonard de Vinci conçut son Homme de Vitruve, à Milan, lorsqu’il était au service du duc Ludovico
Sforza. C’est dans ce milieu intellectuel et artistique d’une richesse exceptionnelle qu’il entreprit ses
recherches sur les proportions du corps humain. C’est précisément au sein de cette période d’activité
scientifique et artistique intense que Léonard entra en contact avec le mathématicien et moine franciscain
Luca Pacioli. Vers 1496, ce dernier, fut appelé à Milan par Ludovico Sforza 58 . Il y rencontra Léonard de
Vinci, déjà actif à la cour depuis plus d’une décennie. Les deux hommes se lièrent d’amitié et
collaborèrent étroitement entre 1496 et 1499. Les sources contemporaines rapportent qu’ils résidèrent
dans la même maison 59 , située à proximité de Santa Maria delle Grazie, là même où Léonard peignit La
Cène. Cette proximité favorisa une collaboration intellectuelle soutenue, centrée sur l’étude des rapports
de proportion, de la perspective et de la géométrie.
En 1498, Pacioli rédigea son grand traité De Divina Proportione, consacré à la proportion divine,
c’est-à-dire au nombre d’or. Il y affirma:
«Questa proporzione noi chiamiamo divina, perché simile a Dio ;
e nelle opere di Dio si trova, e principalmente nel corpo dell’uomo,
che si può dire modello e misura d’ogni cosa creata.»
« Nous appelons cette proportion divine, parce qu’elle est semblable à Dieu ; on la trouve dans toutes
les œuvres de Dieu, et principalement dans le corps de l’homme, que l’on peut considérer comme le
modèle et la mesure de toute chose créée. »
Léonard illustra personnellement le traité en réalisant les polyèdres réguliers et semi-réguliers,
dessinés avec une rigueur géométrique remarquable et destinés à démontrer visuellement la construction
du nombre d’or 29 . Dans sa préface, Pacioli le remercia explicitement:
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«A Leonardo da Vinci, excellentissimo pittore et perspectivo,
devo le mirabili figure che adornano questo libro.»
« À Léonard de Vinci, peintre et perspectiviste d’excellence, je dois les admirables figures qui ornent
cet ouvrage. »
Cette collaboration marqua profondément les deux hommes. Pacioli considérait Léonard comme « il
più gran maestro della geometria applicata all’arte »59, le plus grand maître de la géométrie appliquée à
l’art. Il est vraisemblable que le choix de Léonard pour illustrer son ouvrage ne fut pas fortuit, Le génie
toscan poursuivait, depuis plusieurs années déjà, une réflexion parallèle sur la proportion du corps
humain, dont l’Homme de Vitruve constitue la synthèse. Ce célèbre dessin, réalisé vers 1490–1492,
s’inscrivait dans une démarche où la figure humaine devenait le modèle même de la mesure et de
l’harmonie universelle. Léonard et Pacioli partageaient ainsi cette vision commune d’un ordre rationnel,
inhérent à toute forme de perfection.
Cette affinité entre Léonard et Pacioli s’enracina également dans la tradition intellectuelle
franciscaine. Léonard fit lui-même allusion, dans le Codex Arundel, à deux figures majeures de cette
tradition. Dans le codex Arundel, 71v, il mentionna : « Rugieri Bacon fatto in istampa», qui correspond
à Roger Bacon 60 , philosophe, savant et alchimiste anglais du XIII ème siècle, considéré comme l’un des
précurseurs de la méthode expérimentale. Il cita également « Cerca in Firenze della Ramondina » codex
Arundel, 192v, qui renvoie à Raymond Lulle, théologien et missionnaire catalan. Tous deux
appartenaient à l’ordre franciscain et cherchaient à unir la foi, la raison et la science dans la
compréhension du monde. Bacon prôna une connaissance fondée sur l’observation et l’expérience, tandis
que Lulle conçut, dans son Ars magna 61 , une logique géométrique et spirituelle destinée à révéler l’ordre
divin de la création.
Ces références témoignent de l’intérêt que Léonard portait à cette pensée où la mesure et la géométrie
sont perçues comme des voies d’accès à la vérité. Dans ce contexte, sa proximité avec le moine
franciscain Luca Pacioli et son insertion dans les milieux religieux milanais, dont témoigne notamment
la commande de la Vierge aux Rochers 62 pour la confrérie franciscaine de l’Immaculée Conception, le
rattachent pleinement à cette tradition intellectuelle.
De plus, Léonard partageait avec les disciples de Saint François le goût de la simplicité et le
détachement des richesses. Il ironisait souvent sur la vanité du luxe et la futilité du pouvoir, leur opposant
la sobriété, la contemplation et le travail de l’esprit. Pour lui (Codex Arundel, folio 155 recto, Bristish
Library):
«Il più nobile diletto è la gioia dell’intendere. »
« Le plus noble plaisir est la joie de comprendre. »
Dans le Codex Trivulazianus, f. 86r, il partagea une note sur la vanité de l’homme :
«O vana speranza, quanti ti seguono e quanti ti perdono! »
(Ô vaine espérance, combien te suivent et combien se perdent à ta suite !)
Et ailleurs, sur le même feuillet :
«O misera umanità, di quante cose ti rendi schiava per vile guadagno! »
« Ô misérable humanité, de combien de choses te rends-tu esclave pour un vil profit ! »
À cette même époque, Léonard travaillait à son projet du cheval idéal, destiné à honorer la mémoire
du père du Duc Ludovico Sforza 63,64 , projet auquel il appliqua les mêmes principes d’équilibre et de
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proportions que ceux élaborés dans la conception de l’homme de Vitruve. Il déclara, dans le Codex
Madrid II, 2r:
«Farò un cavallo di bronzo, grande, che non fu mai fatto di simile grandezza, e di proporzioni
perfette.»
« Je ferai un cheval de bronze, grand, comme jamais il n’en fut fait de semblable grandeur, et de
proportions parfaites. »
3.2. La recherche de perfection par le dessin
Commandé au début des années 1480, ce premier projet équestre occupa Léonard pendant plus d’une
décennie. Après de longues années d’études, il réalisa une maquette en plâtre, présentée en 1494 à
l’occasion du mariage de Bianca Maria Sforza avec Maximilien du Saint-Empire. À la vue de cette
maquette, le poète Piattino Piatti, ami du duc, composa un poème en hommage à cette œuvre 65 . Il
compara Léonard aux grands sculpteurs et peintres de l’antiquité, soulignant combien cette maquette
représentait une recherche d’équilibre et de proportions parfaites, digne des idéaux antiques.
Afin de parvenir à concevoir un cheval, avec l’objectif de dépasser les grands modèles qui l’avaient
précédé, du Gattamelata de Donatello au Colleone de Verrocchio, Léonard remplit ses carnets
d’observations, de croquis et de calculs, qui constituaient un véritable laboratoire de recherches 66 .
Chaque dessin visait à définir, avec une précision extrême, une partie anatomique de l’animal. Léonard
avait pour ambition de combiner les éléments les plus remarquables observés chez différents chevaux 67 ,
afin de créer un cheval à la fois réel et imaginaire.
La profusion et la diversité de ses études témoignent de l’ampleur de cette entreprise graphique.
Léonard multiplia les vues sous tous les angles et expérimenta divers matériaux, fusain, pierre noire,
craie rouge, pour explorer les volumes, la dynamique musculaire et les effets de la lumière. Cette
recherche aboutit à un dessin exceptionnel à la craie rouge identifié comme la version la plus achevée
du cheval idéal 68 (figure 32).
Figure 32. Cheval Idéal, recto, 45,3 cm x 27,5 cm
Craie rouge, Collection privée
De Vinci
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Au verso de ce dessin se trouve une autre étude qui représente un cheval exécuté de manière plus libre
et spontanée (figure 33). Il s’agit d’une esquisse, probablement réalisée d’après des observations directes
dans les écuries, comme dans plusieurs études de Léonard, conservées aujourd’hui à la Royal Collection
Trust à Windsor (figures 34). Léonard réutilisait fréquemment ses feuilles, dessinant au recto comme au
verso, ce qui témoigne d’un travail d’observation constant 69 . Il avait également pour habitude de couper
ses feuilles. On constate qu’une partie de la tête du cheval est manquante, comme sur les dessins cidessous
de la Royale Collection Trust.
Figure 33. Verso cheval idéal
Figures 34. Études de chevaux, Codex Windsor,
Rcin 912309, Rcin 912312
La technique employée sur le dessin du Cheval idéal est rigoureusement identique à celle observée,
dans plusieurs études de Léonard, conservées à la Royal Collection Trust. Dans l’étude de l’enfant
(figure 35), celle du chien (figure 36), de l’homme nu de dos (figure 37) et dans une étude de cheval
(figure 38), Léonard utilisa la craie rouge, un médium qu’il maîtrisait avec une précision exceptionnelle,
pour modeler les formes avec souplesse et leur conférer une présence physique saisissante. Le contour,
posé d’un geste continu et fluide, varie selon la lumière, appuyé dans l’ombre et allégé dans les zones
éclairées. C’est par cette modulation du trait que s’établit un jeu d’ombre et de lumière où le volume naît
de la respiration du tracé lui-même. Ce contour définit la structure optique et anatomique du sujet,
autrement dit, la charpente visuelle du corps et son orientation dans l’espace.
Figure 35. Étude d’un enfant
Figure 36. Étude de chien
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Figure 37. Homme nu de dos
Figure 38. Étude de cheval
Sur les dessins ci-dessus, comme sur l’étude du cheval idéal, le modelé est ensuite construit par un
réseau de hachures obliques et courbes, disposé en plusieurs passages successifs (figures 39). Leur
orientation dépend du relief anatomique, du mouvement du corps et de la direction de la lumière. Ces
trames, qui attestent de la dynamique interne du modèle, expriment la tension des muscles, la gravité des
masses et la continuité des plans. Les faisceaux se resserrent dans les zones de pression et s’ouvrent dans
les zones de détente, en fonction de la logique fonctionnelle du corps. Dans ces études, Léonard ajusta
la pression du trait, plus dense sur les saillies osseuses, plus légère sur les chairs. Il intervint également
parfois par un léger estompage, obtenu au doigt ou à l’estompe, pour adoucir les transitions sans effacer
le grain du support. Ce procédé crée un modelé diffus et précis fondé sur la variation de la densité du
pigment.
Figures 39. Détails du modelé et du réseau de hachures dans les études à la craie rouge de Léonard de Vinci
Dans l’étude du cheval idéal, les réserves lumineuses sont distribuées avec une exactitude
remarquable (figures 32,39). Elles correspondent aux zones où la lumière glisse sur le relief, le garrot,
la croupe, la poitrine, le rachis, et participent à l’équilibre général de la forme. Leur rôle est de laisser
respirer la matière. Léonard exploita le fond du support comme une source lumineuse à part entière, il
joua de la teinte et de la texture du papier pour créer une lumière interne qui semble émaner du corps
lui-même. Cette technique donne au dessin une présence vibrante, où la lumière devient un moyen de
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construction autant que de perception. C’est l’un des principes les plus caractéristiques de Léonard de
Vinci, qu’aucun disciple n’a su égaler.
La tête de cheval (figure 38) conservée à la Royal Collection Trust (codex Windsor) s’inscrit
exactement dans cette méthode. Attribuée à Léonard de Vinci depuis toujours, elle provient du fonds de
Francesco Melzi, héritier direct des dessins du maître, passé ensuite au sculpteur Pompeo Leoni, puis à
Thomas Howard, comte d’Arundel, avant d’être acquise par le roi Charles II, vers 1690. Cette chaîne de
provenance, parfaitement documentée, rattache la feuille au corpus léonardien. Ce n’est qu’au XX ème
siècle, dans les années 1930, que l’historien Kenneth Clark proposa une réattribution à Cesare da Sesto,
fondée sur l’inclinaison droite des hachures. Une telle hypothèse, purement formelle, s’inscrit dans une
tendance critique de l’époque qui visait à réduire le corpus autographe de Léonard, en attribuant à ses
élèves une partie importante de ses études. De nombreuses feuilles manifestement autographes ont ainsi
été écartées injustement, ce qui affaibli la compréhension de l’œuvre graphique de Léonard 70 . Or,
replacée dans le contexte de l’activité de Léonard, la Tête de cheval (figure 38) trouve naturellement sa
place.
Léonard de Vinci a consacré près de quinze années à l’étude du cheval, depuis les recherches pour le
monument Sforza jusqu’aux projets pour le monument Trivulzio, multipliant les analyses anatomiques
et mécaniques du mouvement. Il avait même entrepris la rédaction d’un traité complet dédié à l’animal,
destiné à accompagner le projet du cheval monumental. Cet ouvrage, mentionné par ses contemporains
et évoqué dans ses notes, a malheureusement été perdu 66 . Il ne subsiste que par quelques feuillets
dispersés et des études préparatoires conservées à Windsor.
Après la mort de Léonard de Vinci en 1519, son élève Francesco Melzi emporta, en Lombardie, la
plupart des carnets et dessins de son maître 71 . Ces milliers de feuillets, contenaient des études
d’anatomie, de mécanique, de géométrie et de proportions, qui furent jalousement conservés dans la villa
de Melzi, à Vaprio d’Adda, jusqu’à sa mort, vers 1570, puis peu à peu dispersés par ses descendants, qui
n’en comprenaient ni la valeur, ni la portée scientifique.
Une grande partie passa entre les mains du sculpteur milanais Pompeo Leoni 72 , au service du roi
d’Espagne Philippe II, qui remania le tout, en classant, découpant et collant les pages pour former de
vastes recueils, aujourd’hui connus sous le nom de Codex Atlanticus, Codex Madrid ou encore Codex
Windsor. Cette opération provoqua aussi la dispersion physique et thématique des feuillets, dont
beaucoup furent vendus ou donnés à des collectionneurs italiens et étrangers.
Carlo Pedretti souligne d’ailleurs que « certaines études de chevaux à la sanguine, mentionnées dans
des inventaires anciens, ont dû être détachées des volumes de Leoni et sont aujourd’hui perdues ou non
localisées 73 ». Ces études perdues figurent dans les inventaires rédigés après la mort de Leoni, conservés
dans les collections de la Bibliothèque Ambrosienne à Milan et du palais de l’Escorial 74 . Plusieurs
notices y mentionnent des « dessins de chevaux »et « études de membres en mouvement », qui auraient
circulé indépendamment des volumes, avant de passer dans des collections privées italiennes, puis en
Angleterre 69 .
Au XVII ème siècle, le grand collectionneur anglais Thomas Howard, 14ᵉ comte d’Arundel, réunit à
Londres l’une des plus importantes collections d’art d’Europe 75 . Celle-ci comprenait notamment de
nombreux dessins de Léonard de Vinci. Le diariste, John Evelyn 76 , nota dans ses carnets : « des dessins
et manuscrits de Léonard de Vinci remplis d’études de mouvement, d’anatomie et de mécanique ». Dans
une lettre contemporaine, William Petty évoqua également 77 : « des dessins à la craie rouge représentant
les parties du corps et les dispositifs du mouvement. »
Après la mort du comte d’Arundel en 1646, ses héritiers commencèrent à vendre des lots entiers de
la collection, certains manuscrits rejoignirent la Royal Collection, comme le Codex Arundel, aujourd’hui
à la British Library, et plusieurs dessins conservés à Windsor, tandis que d’autres lots partirent sur le
marché londonien 78 . Evelyn mentionna la visite de « beaucoup de visiteurs originaires des anciens Pays-
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Bas », venus voir ou acheter des dessins italiens. Au siècle suivant, des catalogues de ventes d’art, à
Londres, signalèrent encore des feuilles italiennes « provenant de la collection du défunt comte
d’Arundel » acquises par des négociants d’Amsterdam et d’Anvers. Les historiens Francis Haskell et
Nicholas Penny résumèrent cette circulation 79 : « Une partie des dessins de la collection Arundel est
passée entre les mains de marchands hollandais et flamands actifs à Londres, notamment la famille
Uylenburgh 80 , qui commerçait entre Amsterdam, Anvers et Bruxelles. »
Le spécialiste Carlo Pedretti, qui a consacré une grande partie de sa vie à l’étude des manuscrits
léonardiens, rappelait que cette dispersion « fit éclater la cohérence de l’œuvre graphique de Léonard,
ce qui relevait d’un même traité se retrouva réparti entre des pays et des siècles différents ». Il souligna
aussi que l’absence de provenance ne doit pas faire douter de l’authenticité d’une feuille, car beaucoup
de dessins autographes, connus aujourd’hui, notamment à Turin, Florence ou Windsor, ont refait surface
après plusieurs siècles d’oubli et peuvent aujourd’hui encore réapparaître dans des collections privées 69 .
L’examen de l’ensemble du corpus actuel léonardien montre en effet une abondance d’esquisses et
d’études analytiques sur le thème du cheval, souvent tracées à la plume ou à la pierre noire, destinées à
explorer les proportions, la mécanique du mouvement ou la structure musculaire. En revanche, les études
pleinement construites à la craie rouge sont exceptionnellement rares. Pourtant, cette étape s’inscrit
logiquement dans la continuité de sa pratique. Léonard a expérimenté successivement chaque médium
pour en exploiter les propriétés propres 81 . La craie rouge, par sa souplesse et sa capacité à unifier le trait
et la lumière, lui permettait d’aborder la question du modelé avec une précision que n’offrent ni la plume
ni la pierre noire.
Cette approche expérimentale se manifeste notamment dans un dessin conservé à la Royal Collection
Trust, qui représente le corps d’un cheval de profil, exécuté à la pointe métallique sur papier préparé
bleu avec rehauts de blanc (figure 40). Dans cette étude, Léonard chercha à rendre les volumes par le
seul contraste du métal et du rehaut, mais le résultat demeure limité, ce médium ne lui permit pas
d’obtenir la densité ni la fluidité du modelé qu’il recherchait. Ce passage vers la craie rouge s’impose
ainsi comme une étape nécessaire dans le prolongement naturel de ses recherches, comme en témoignent
ses études du corps humain, où chaque médium est mis au service d’une analyse spécifique. Il indiqua
dans son traité de la peinture 31 :
«I pittori debbono avere conoscenza dei colori e de’ loro misti, e de’ varii modi del disegno, sì col
carbon nero come col gesso o pietra rossa. »
« Les peintres doivent connaître les couleurs et leurs mélanges, ainsi que les divers moyens du dessin,
au charbon noir, à la craie ou à la pierre rouge. »
Figure 40. Étude du corps du cheval de profil, Rcin 912289
De Vinci, Royal collection Trust
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L’attention extrême que Léonard consacra à la représentation du cheval, et les longues séries d’études
qu’il lui dédie, s’expliquent non seulement par son intérêt scientifique et son véritable attachement à
l’animal, mais aussi par le rôle majeur que le cheval occupa dans la culture de son temps.
À la Renaissance, le cheval joua un rôle majeur dans la culture visuelle et politique 67 . Dans les grandes
commandes équestres, comme celles de Ludovico le More, le cheval incarnait la puissance militaire, la
noblesse et le rang de son cavalier. L’animal est pensé comme le prolongement du prince, sa force et sa
prestance reflètent celles de son maître.
Les chevaux de Léonard de Vinci sont imposants, avec des encolures puissantes. Un détail fréquent
est la queue coupée ou raccourcie. La caudectomie fut une pratique courante, à la Renaissance, pour
éviter qu’elle ne gêne le cavalier pendant les combats ou la chasse (figures 41).
Cheval idéal, collection privée
Étude de chevaux, Royal Library
Encolure imposante des chevaux de Léonard de Vinci
Étude de chevaux
Musée du Louvre
Caudectomie
Étude de chevaux
British Library
Figures 41
Le dessin du cheval idéal, qui peut être considéré comme une véritable pré-sculpture, correspond à
une étape avancée. À ce titre, il apporte des informations précieuses sur la manière dont Léonard
envisage la sculpture, sa monumentalité et surtout sa conception spatiale. Léonard y met en œuvre une
perspective parfaitement maîtrisée à travers une organisation interne précise qui confère à la composition
une réelle profondeur tridimensionnelle. Le socle esquissé sur lequel repose le cheval est légèrement
incliné et vue en plongé, ce qui place le spectateur en contrebas et accentue la sensation de hauteur
(figure 42). Ce dispositif permet à la figure équestre de dominer visuellement, comme elle le ferait dans
l’espace public depuis son piédestal.
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Ce socle a été esquissé, à l’aide de hachures en zigzag, similaires à celles du portrait de Cesare Borgia
(figure 43). Ce procédé rapide lui permit de couvrir des zones ou d’indiquer des ombres tout en
dissimulant parfois des esquisses antérieures, les feuilles étant souvent réemployées.
Figure 42. Cheval idéal
Collection Privée
De Vinci
Figure 43. Étude portrait de Cesare Borgia
Inv.15573, Bibliothèque Royale de Turin
De Vinci
3.3. La géométrie du vivant, de l’homme à l’animal
Léonard hérita d’un contexte visuel marqué par la tradition du cheval monumental mais il développa
une vision personnelle, fondée sur une approche anatomique beaucoup plus poussée, issue de
l’observation directe et de l’étude scientifique. Il y transposa les mêmes principes qu’il appliquait au
corps humain.
Comme pour l’Homme de Vitruve, Léonard commença par construire une structure géométrique
précise, dans laquelle le corps de l’animal s’inscrit dans un réseau où chaque partie est déterminée en
fonction de rapports de proportion rigoureux. Cette méthode se manifeste dans un dessin consacré à
l’étude d’un cheval, entièrement gouverné par des rapports géométriques internes (figure 44). Chaque
segment est mis en correspondance avec des proportions mathématiques précises qui soulignent que la
figure résulte d’une construction rationnelle avant toute intervention artistique.
Figure 44. Étude de cheval, Codex Madrid II, folio 151v.
Les arrière-trains des chevaux de Léonard s’organisent selon une structure circulaire dont le centre
correspond à l’articulation de la hanche (figure 45). Ce dispositif géométrique reflète le fonctionnement
réel du membre postérieur, la propulsion résulte d’un mouvement de rotation autour de ce point. Le tracé
circulaire qui relie ainsi la hanche, la cuisse et le jarret révèle la dynamique interne du mouvement.
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Cheval Idéal, collection privée
Étude de chevaux, Bibliothèque Royale de Turin
Figures 45
L’objectif de Léonard était de révéler l’existence d’une harmonie universelle, commune à toutes les
formes du vivant, qu’il s’agisse du corps humain, du monde animal, de la musique ou de la nature. Il
appliqua les mêmes principes géométriques et les mêmes lois de proportions au cheval qu’à l’homme de
Vitruve. La superposition des deux figures (figure 46), bien que leurs mesures absolues diffèrent,
révèlent qu’ils partagent la même proportionnalité. Le canevas de lignes tracées par Léonard sur
l’homme de Vitruve sert de règle aux deux corps. Chaque segment rencontre un repère anatomique du
cheval, comme si une seule grille mathématique ordonnait l’anatomie de ces deux êtres. Cette
correspondance rappelle le principe énoncé par Vitruve selon lequel « l’homme est la mesure de toutes
choses 40 . » Le corps humain devient ici l’étalon à partir duquel Léonard évalue et harmonise le corps du
cheval.
Figure 46. Juxtaposition en transparence du cheval idéal et de l’homme de Vitruve
En effet, la hauteur de la base du cou de l’homme coïncide avec le garrot du cheval. La ligne du torse
rejoint la croupe, la ligne du pubis correspond à la jonction des deux membres antérieurs, et la ligne des
genoux tombe au niveau du carpe de la patte fléchie. Le centre du cheval, c’est-à-dire la moitié de sa
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hauteur, se situe à la hauteur du nombril de l’homme. Il correspond également au niveau du pubis de
l’animal, soit le milieu de son corps comme sur l’homme de Vitruve (figure 46,47).
Figure 47. Dessin anatomique équin, position du Pubis
De Nombreuses études de Léonard, sur les proportions humaines et équines, se retrouvent sur les
mêmes feuillets, ce qui atteste d’une démarche comparative (figures 7, 48). En reprenant l’idée formulée
par Aristote 34 , selon laquelle les jambes de l’homme et celles du cheval présentent une structure
analogue, le genou de la jambe droite écartée de l’homme croise celui de la jambe avant droite du cheval,
tandis que le pied gauche joint de l’homme s’aligne avec le sabot arrière gauche fléchi de l’animal.
Verso
Recto
Figures 48. RCIN 912304, Windsor collection, Da Vinci
On the same sheet, studies of equine and human proportions
Ainsi, à travers cette conception anthropométrique, issue du modèle vitruvien, Léonard illustre l’idée
que les rapports internes du corps humain incarnent l’ordre rationnel du monde et peuvent être appliqués
à toute construction, qu’elle soit architecturale, mécanique ou artistique.
Ce dessin porte aussi l’empreinte de la rigueur anatomique de Léonard. Le cheval est représenté en
mouvement, une patte avant levée et l’autre parfaitement tendue, tandis que la tête se tourne vers le haut
à droite. En effet, chez le cheval, les vertèbres cervicales ne permettent pas un redressement vertical pur
du crâne. Pour lever la tête, le cheval doit combiner une extension et une rotation latérale du cou. Ce
mouvement entraîne une mise en tension de tout le corps, qui fait apparaître le long de la jambe tendue
la veine saphène médiale, saillante sous la peau (figure 49). Ce détail anatomique, rendu avec une
exactitude remarquable, atteste de la rigueur scientifique de Léonard. La tension musculaire et la ligne
ascendante formée par le cou et la tête définissent la hauteur maximale mesurable du cheval, sans rompre
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l’équilibre du mouvement. Léonard restitue ainsi, avec la précision d’un anatomiste, les tensions et les
structures internes de l’animal.
Toutefois, ce cheval demeure une création idéalisée. Léonard, tout en s’appuyant sur l’observation
rigoureuse du réel, ajuste certains détails pour en faire une œuvre sculpturale. C’est pourquoi, la courbure
du sabot est relevée pour assurer la stabilité de l’ensemble, selon une tradition équestre héritée de
l’Antiquité et reprise par les maîtres de la Renaissance.
Figure 49. Cheval idéal, veine saphène médiale
3.4. La maîtrise de la matière et du mouvement
Dans la conception de ce projet sculptural d’envergure, Léonard associa à la science des proportions
à une véritable réflexion d’ingénierie, où la mécanique du corps animal devient le modèle d’une
architecture vivante, stable et rationnelle. Conçu selon une planification géométrique et mécanique
rigoureuse, cette entreprise visait la solidité structurelle, la maîtrise des masses et l’équilibre général de
la composition. Léonard organisa ainsi l’ensemble autour d’une trame orthogonale, qui divise la surface
en modules proportionnels, et définit des axes de référence, qui servent à la mise en place des volumes
et à l’orientation des forces internes.
Dans ses études sur les proportions équines (figure 50), Léonard établit que l’envergure de la tête et
du cou du cheval représente environ 30% de son corps. Cette répartition proportionnelle, qui se retrouve
dans l’étude du cheval idéal, sert de fondement à la conception du corps, tel un système de force en
équilibre régi par les lois de la mécanique statique. Ainsi, la croupe et les postérieurs, qui assurent la
résistance, occupent 60%. Les 10% restant constitue une zone de transition mécanique, qui absorbe les
efforts opposés, relie les masses et assure la continuité des contraintes entre la traction avant et la poussée
arrière. Le garrot joue le rôle de pivot.
Ce rapport de 1/2, entre les masses avant et arrière, correspond à un principe mécanique, observé dans
les systèmes de levier et de répartition des charges. Une faible force, appliquée sur un bras court, peut
équilibrer une masse plus importante sur un bras deux fois plus long, ce qui garantit ainsi un équilibre
stable. Sur le cheval idéal, la tension du cou (traction) qui s’oppose à la poussée des
postérieurs (compression), génère un moment mécanique stable et une compensation
dynamique continue.
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Figure 50. Étude sur les proportions du cheval,
Rcin 912319, Codex Windsor
De cette organisation rationnelle découle, dans l’étude du cheval idéal, une véritable charpente
géométrique, constituée de deux triangles rectangles égaux, qui structurent la composition (figure 51).
Le premier relie la tête à la patte d’appui antérieure, le second, le garrot à la croupe et aux postérieurs.
Leurs angles droits verrouillent la direction des charges, et leurs hypoténuses convergent vers un point
gravitationnel unique, situé dans la partie inférieure de l’axe central vertical. Ce nœud statique concentre
les vecteurs de traction, de compression et de réaction. Toutes les lignes principales, le cou, le dos, les
membres et la croupe, y aboutissent. Ce point agit comme un pivot de redistribution des efforts
mécaniques vers les appuis. Par cette convergence, les forces s’annulent partiellement, celles qui tirent
vers l’avant et celles qui poussent vers l’arrière, se compensent. Ce jeu d’équilibre permet au cheval de
conserver une posture stable et harmonieuse.
Figure 51. Charpente géométrique, cheval idéal
L’arrière-train, conçu selon une géométrie circulaire, complète cette structure. La croupe, qui forme
un arc de rotation centré sur l’articulation de la hanche, agit comme un levier de propulsion. Cette
courbure transmet les efforts linéaires du dos, sous forme de mouvement rotatif, qui assure la poussée
vers l’avant. En termes mécaniques, cette zone fonctionne comme une poulie naturelle, qui stabilise la
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masse postérieure tout en compensant les charges générées par la tension du cou. L’ensemble du corps
se comporte ainsi comme une poutre triangulée vivante, organisée autour d’un point gravitationnel, et
soutenue par une base circulaire de rotation. Cette conception témoigne de l’assimilation par Léonard de
Vinci des travaux d’Archimède 81 . Ainsi, au-delà de la représentation équestre, ce dessin révèle une
pensée d’ingénieur pleinement intégrée à la création artistique. Chaque ligne répond à une fonction
structurelle précise, ce qui fait de cette étude une véritable modélisation de la statique. Elle préfigure les
contraintes techniques de la future fonte en bronze. Cette Conception rejoint les principes mécaniques
formulées par Léonard 83 dans le Codex Madrid I, F 10v :
« Ogni peso che ha il suo centro di gravità sopra il suo sostegno non cade, ma quando lo passa cade,
e quanto più lo passa tanto più presto cade. »
« Tout poids dont le centre de gravité se trouve au-dessus de son appui ne tombe pas ; mais dès qu’il
le dépasse, il tombe, et plus il le dépasse, plus il tombe vite. »
4. L’Anatomie de la Nature
Entre 1482 et 1499, Léonard réalisa de nombreuses études anatomiques et mécaniques, destinées à
concevoir un cheval monumental en bronze, pour le duc Francesco Sforza. Ces recherches, fondées sur
la géométrie, la mécanique, l’ingénierie, l’anatomie et la physique du mouvement, témoignaient déjà de
sa volonté d’unir la science à l’art. Après la chute du duché de Milan en 1499, Léonard poursuivit ses
études sur le cheval idéal, qu’il perfectionna au fil de ses découvertes dans les domaines de la statique et
de la mécanique appliquées.
Le dessin du cheval idéal marque une étape décisive dans l’évolution de son travail. Vers 1508 84 ,
Léonard appliqua au cheval de Trivulzio une conception plus dynamique, tout en reprenant les principes
anatomiques, mécaniques et géométriques élaborés deux décennies plus tôt pour le cheval de Sforza.
Resté inachevé, ce projet témoigne d’une approche plus mûre, qui prolonge les recherches menées pour
le monument du duc de Milan.
Afin de se consacrer pleinement à ce nouveau projet sculptural, Léonard interrompit la réalisation
d’une œuvre religieuse (la Vierge, Sainte Anne, l’Enfant Jésus et saint Jean-Baptiste), commencée
quelques années plus tôt, vers 1501-1503 85 , à Florence. Mais à la mort du maréchal Trivulzio, et face à
l’instabilité politique milanaise, l’entreprise fut abandonnée. Léonard revint alors à ses recherches sur la
Vierge et Sainte Anne, vers 1510/1513.
L'imagerie scientifique, en ultraviolet, réalisée au revers du cheval idéal atteste de cette période de
transition artistique. Une esquisse de la Vierge, qui correspond au dessin conservé au Louvre (figures
54, 55), apparaît. Si elle devient visible sous ultraviolet mais demeure invisible en infrarouge, c’est en
raison de la présence d’oxyde de fer dans le pigment. Les analyses effectuées, par l’Université Pierre et
Marie Curie (UPMC/CNRS, ISTEP) ont en effet confirmé une forte concentration en oxyde de fer dans
la composition du matériau, identifiée comme de l’hématite rouge, fréquemment employée par Léonard.
Ce composé absorbe fortement le rayonnement infrarouge, tandis qu’il réagit à la lumière ultraviolette
par une légère fluorescence rougeâtre, qui permet de rendre le dessin perceptible 86 . Ce phénomène a été
signalé par le scientifique et conservateur italien, Antonino Consentino 87 . Il est d’autant plus
remarquable de constater que le panneau final, conservé au Louvre, (figure 56) présente en imagerie
infrarouge, une tête de cheval (figure 57), qui témoigne du passage de la conception du cheval Trivulzio
à l’élaboration de la peinture religieuse.
Ces indices matériels et scientifiques contribuent à replacer, avec une précision nouvelle, les
différentes étapes du travail de Léonard et la chronologie de ses recherches. Ils témoignent de la
contemporanéité de ses études, menées de front dans des domaines aussi divers que la sculpture, la
peinture, la mécanique et la cartographie.
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Dessin sous-jacent de la Vierge
Réflectographie UV au dos du cheval idéal
Mise en évidence du dessin sous-jacent de la Vierge
Figure 54
Figure 55. Dessin préparatoire « La Vierge, Sainte Anne et l’enfant »
Figure 56. Sainte-Anne, la Vierge et l’enfant Jésus
De Vinci
Figure 57. Mise en évidence du dessin sous-jacent
De Vinci
Au début du XVIᵉ siècle, alors qu’il venait de regagner Florence, après son service auprès de César
Borgia, duc de Romagne, Léonard mit ses compétences d’ingénieur et de cartographe au service de la
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République florentine, qui lui confia l’étude du cours de l’Arno et de ses dérivations. Cette mission
coïncida avec la première phase de travail sur « La Vierge et Sainte Anne ».
À Florence, Léonard retrouva une cité engagée dans de vastes projets d’ingénierie hydraulique. Sous
le gonfalonier Piero Soderini et le secrétaire Niccolò Machiavel, la République florentine envisageait de
détourner le cours de l’Arno afin de relier la ville à la mer et d’affaiblir la puissance de Pise. Dès l’été
1503, une lettre de Machiavel mentionna explicitement sa mission d’étude du fleuve et de ses dérivations
possibles 88 .
Entre 1503 et 1504, il réalisa plusieurs cartes de la Toscane et de la vallée de l’Arno, aujourd’hui
conservées à Windsor (figures 58). Ces cartes, de grandes dimensions, furent exécutées à la plume, à
l’encre, et rehaussées de lavis colorés. Leur support est un papier de fort grammage, épais et résistant,
qui correspond aux papiers administratifs de qualité, très différents de ceux employés dans les ateliers
d’artistes.
Carte de la Vallée d’Arno, 27,5cm x 40,1cm
Rcin 912683, Royal Collection Trust, Da Vinci
Carte rivières et montagnes, centre d’Italie,
31,7cm x 44,9cm
Rcin 912277, Royal Collection Trust, Da Vinci
Figures 58
L’analyse du papier de l’étude du Cheval idéal, réalisé par Stefano Fortunati, spécialiste des
documents anciens, en collaboration avec Silvio Balloni, conservateur des archives Ginori Lisci à
Florence, a révélé qu’il s’agissait d’un papier administratif du même type que celui utilisé dans les
chancelleries, les registres, les livres comptables et les études notariales pour la rédaction des actes
officiels. De plus, le format de la feuille (45,3 × 27,5 cm) correspond étroitement à celui des grandes
cartes topographiques de Windsor (figures 58).
L’emploi de ces grandes feuilles notariales, capables d’absorber les lavis colorés et de supporter les
reprises à la plume, répondait parfaitement aux exigences techniques de la cartographie ainsi que pour
ses recherches anatomiques et ses dessins préparatoires à la craie rouge. Sa surface, légèrement
granuleuse et sa densité, permettait une adhérence fine du pigment, qui favorisait les effets de modelé et
les dégradés subtils qu’il recherchait dans ses études de volumes et de drapés. Ce papier robuste, conçu
pour durer, offrait ainsi à Léonard un support idéal pour ses travaux à la fois scientifiques et graphiques.
Ce type de papier, dont plusieurs feuilles utilisées par Léonard portent des filigranes attribuables aux
moulins de Fabriano et plus rarement de Foligno 89 , correspond exactement à la production de haute
qualité qui circulait en Toscane.
Par ailleurs, le fait que ce papier soit du même type que celui utilisé dans les registres et les actes
officiels donne un relief particulier à la présence, à Florence, du père de Léonard, Ser Piero da Vinci,
notaire de la République, décédé 1504, au moment où Léonard travaillait à ses cartes et à ses grands
projets picturaux 90 .
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Les cartographies de Léonard présentent une exactitude topographique vérifiée par les géographes
modernes. Les distances et les orientations sont représentées d’une précision étonnante pour l’époque,
obtenues à la main et sans aucun des instruments de mesure modernes.
Léonard parvint à restituer la dynamique du relief, des cours d’eau et des vents, transformant la carte
en une véritable anatomie vivante du territoire. Il concevait la terre comme un organisme en mouvement,
régi par des forces internes analogues à celles du corps humain. Dans ses cartes, les rivières sont les
veines de la terre, les vallées en sont les muscles et les montagnes en forment l’ossature, tandis que l’eau
joue le rôle du sang, fluide vital, qui irrigue et modèle le relief. Il formula cette pensée, vers 1504, dans
le Codex Leicester, F.10.r. :
« Il sangue che scorre per le vene dell’uomo è simile all’acqua che scorre per le vene della terra;
come il sangue nutrisce e vivifica il corpo umano, così l’acqua nutrisce e vivifica la terra. »
« Le sang qui coule dans les veines de l’homme est semblable à l’eau qui coule dans les veines de la
terre ; comme le sang nourrit et vivifie le corps humain, l’eau nourrit et vivifie la terre. »
Cette analogie témoigne d’une pensée profondément unitaire. À travers, ses représentations du
territoire, Léonard cherchait à révéler la physiologie de la nature, un système d’équilibres et de
circulations où chaque élément est relié à l’autre.
Cette pensée est attestée, dans le Codex Arundel, f.155 r. :
«Tutte le cose sono legate insieme da vincoli che l’occhio non può vedere. »
« Toutes choses sont liées ensemble par des liens que l’œil ne peut voir. »
Ainsi, là où la Mésopotamie inaugura la pensée de la mesure, et l’idée qu’il existe un ordre rationnel
dans la nature, Léonard passa à une lecture physiologique et géométrique du vivant.
Conclusion
La géométrie et la science furent, pour léonard de Vinci, les voies par lesquelles l’esprit humain
pouvait s’élever vers la connaissance des lois divines. Sa démarche reposait sur une exigence, à la fois
morale et rationnelle. Par la raison et la foi en une harmonie supérieure, il chercha à dévoiler les forces
invisibles qui régissent l’univers.
À travers L’Homme de Vitruve, il révéla que la beauté du monde procède de l’ordre, de la mesure et
de la proportion, reflets d’une harmonie divine que les sages de l’Antiquité avaient déjà pressentie. En
unissant les mathématiques à l’observation du réel, il accomplit la démonstration la plus aboutie, celle
d’un équilibre où l’homme devient le miroir et la mesure de la création.
Ainsi, L’Homme de Vitruve ne représente pas seulement un idéal de proportions, mais incarne encore
aujourd’hui l’affirmation d’un principe universel, celui d’une unité vivante qui relie le corps humain, la
nature et le cosmos. Par cette synthèse, Léonard de Vinci s’impose comme l’un des esprits les plus vastes
de tous les temps, à la fois scientifique, artiste et philosophe, pour qui l’observation, l’expérience et la
raison conduisent à la compréhension de l’ordre suprême de l’univers.
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2026, vol. 10, n° 1, 51-98 pages, DOI : 10.21494/ISTE.OP.2026.1408 ISTE OpenScience
The Vitruvian Man, and the Geometry of Life
According to Leonardo da Vinci
L’Homme de Vitruve et la géométrie du vivant de Léonard de Vinci
Jean-Charles Pomerol 1 , Nathalie Popis 2
1
Professor Emeritus Sorbonne University
2
Independent Scholar expert of Leonardo da Vinci’s works
ABSTRACT. This study aims to understand the construction by Leonardo da Vinci of the Vitruvian Man, which represents
the graphic resolution of an ancient challenge set by the Roman architect Marcus Vitruvius Pollio in his treatise De
Architectura. It seeks to explain the genesis of this work, its progressive elaboration, and the way in which Leonardo
succeeded in addressing a problem that had remained unanswered for centuries. The analysis also highlights the seminal
role of mathematics, which since the earliest civilizations has been regarded as a universal language of knowledge and
perfection. Long considered to disclose the secrets of the universe, its use in this emblematic drawing reveals Leonardo’s
scientific spirit, driven by the pursuit of universal harmony.
RÉSUMÉ. Cette étude est consacrée à l’étude du dessin de l’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, ce qui nous permet
de dévoiler la géométrie sous-jacente à la construction dudit homme, défi antique lancé par l’architecte romain, Marcus
Vitruvius Pollio, dans son ouvrage De architectura. Notre étude vise à comprendre la genèse de cette œuvre, son
élaboration progressive et la manière dont Léonard a su élucider un problème resté sans réponse durant des siècles.
L’analyse met également en lumière le rôle fondateur des mathématiques érigées depuis les premières civilisations en
langage commun de la connaissance et de la perfection. Considérées, depuis toujours, comme un moyen de percer les
secrets de l’univers, leur usage dans ce dessin emblématique, révèle l’esprit scientifique de Léonard animé par la recherche
d’une harmonie universelle.
MOTS-CLÉS. Léonard de Vinci, L’homme de Vitruve, Mathématiques, Harmonie, géométrie ancienne.
KEYWORDS. Leonardo da Vinci, Vitruvian Man, Mathematics, Harmony, Ancient geometry.
1.The continuum of knowledge from the ancient Orient to the Renaissance
1.1. The cradles of wisdom
Since the beginning of time, human beings have questioned the origin of the world and the order that
governs it. The earliest accounts were mythical. They staged gods who embodied the forces of nature.
But alongside these sacred narratives, little by little, forms of knowledge emerged that were based on
observation, calculation and experience. This new quest guided by reason inaugurated a new way of
understanding the world and it would cross the entire history of humanity, from Mesopotamia to Egypt,
from Persia to India and China, then from Greece to Rome and from the Orient to the medieval West.
Thus, was woven, across time, a true chain of knowledge, in which each civilization assimilated,
transformed and enriched the heritage of the previous one. Over the centuries, the ancient Orient, Greece
and Rome transmitted to the Renaissance a body of knowledge that would find in Leonardo da Vinci an
exceptional heir. This is why, in order to understand the drawing of the Vitruvian Man and Leonardo’s
scientific work, it is first necessary to retrace this intellectual genealogy. It’s therefore fitting to return to
the most ancient sources, in Mesopotamia and Egypt, where the first knowledge about the sky, numbers
and proportions was born.
One of the very first scholarly civilizations was Mesopotamia, cradle of the Sumerians and
Babylonians. As early as the second millennium before our era, priest-astronomers observed the sky
night after night. For them, scrutinizing the stars meant interpreting the will of the gods, Venus was
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Ishtar, Jupiter was Marduk, the Moon was Sîn 1 . Their observations were recorded on clay tablets, as
evidenced by the archives found at Uruk and Babylon 2 . These records not only made it possible to predict
certain celestial phenomena, such as eclipses, but also to regulate agricultural life which depended
directly on celestial cycles. Astronomy was thus inseparable from the organization of the city.
These tablets gave rise to the Babylonian ephemerides 3 , genuine journals of the sky that recorded
observed phenomena day after day. These journals served as the basis for calculations and predictions.
Such systematic tracking was made through the adoption of the sexagesimal system 4 . Unlike our decimal
system based on groups of ten (units, tens, hundreds), the Mesopotamians reasoned in groups of sixty.
This choice simplified calculations of fractions and proportions. Its legacy survives today in the division
of time (60 minutes, 60 seconds) and of space (360 degrees for the circle).
This numerical system allowed scribes to develop an advanced mathematical culture. They
established numerical tables, were able to calculate square roots and solve simple equations. This
knowledge constituted a true science of numbers. Thus, Mesopotamia appears as the matrix of an
intellectual approach that would mark all of history. Behind the gods and myths, it was indeed through
numbers that humanity began to understand the order of creation.
In the Middle East, between 2000 and 1700 BC, and then during the New Kingdom from 1550 to
1070 BC, the same desire to decipher the laws of nature appeared in the Nile Valley. Heir in part to
Mesopotamian traditions coming through the Near East, but also to older African cultures rooted in the
river basin and sub-Saharan regions, Egypt developed its own observations and experiments.
Within this vast interlacing was born a way of thinking in which the movement of the stars and the
rhythm of the river formed a language, guarantor of the order of the world 5 . As in Mesopotamia, the
great forces of the universe were embodied by gods. The regular floods of the Nile, synonymous with
fertility, were perceived as a blessing. Conversely, a flood that was too low or too high, a drought or a
famine could be interpreted as a divine punishment 6 . But little by little, the Egyptians understood that
the climatic and agricultural disturbances that they interpreted as the gestures of the gods were only
regular phenomena that had to be observed closely to maintain the balance of life. This means that, it
was by observing the star Sothis (Sirius) that the Egyptians discovered that its heliacal rising, that is, the
moment when it became visible again at dawn after a period of invisibility, coincided with the beginning
of the flooding of the Nile 7 . This astronomical marker signaled the beginning of the year and enabled
the Egyptians to develop the first solar calendar of 365 days 8 .
The priest-mathematicians of Egypt had also developed an advanced geometry and arithmetic, as
evidenced by the Rhind papyrus (around 1650 BC), written by the scribe Ahmès 9 . Thus, like
Mesopotamia, the Egyptians transformed a religious interpretation into mathematical and astronomical
knowledge, with the conviction that the universe, to be understood and mastered, had to be measured.
1.2. Greek Antiquity and rational thought
For millennia, the Egyptians, the Mesopotamians and the Persians had accumulated knowledge about
the sky, numbers and proportions, to this must be added the Indian and Chinese traditions. In India, the
Śulbasūtras (around 800–500 BC) already contain geometric statements close to the Pythagorean
theorem, while in China, the Zhou Bi Suan Jing (3rd century BC) bears witness to advanced astronomical
and geometric calculations 10 . This knowledge, which circulated through trade routes, travel and
conquests, constituted a shared heritage.
It was from this universal foundation that ancient Greece was nourished, which transformed part of
these practices into a true rational science. Heir to oriental observation, it no longer contented itself with
predicting and measuring celestial phenomena but sought to understand their causes and to demonstrate
them through reasoning.
Therefore, begins with Thales of Miletus (around 624–546 BC) the first great stage of rational thought
in the West. Considered by Aristotle (384–322 BC) as one of the first physicists 11 , Thales embodies the
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transition between oriental knowledge and Greek philosophy. According to the Greek historian
Herodotus 12 , he is said to have travelled to Egypt, where he received instruction from the priests in the
art of measuring the earth and observing the stars. This stay is also mentioned by the historian and
biographer Diogenes Laërtius 13 , who reports that Thales returned from his journey with new methods of
calculation and observation. Tradition holds that he measured the height of the pyramids by using their
shadow. He waited until his own shadow equaled his height and deduced by proportion that of the
pyramid. This procedure, based on the similarity of triangles, became one of the major principles of
geometry. Thales thus appears as the first to have shown that the intangible could be measured through
mathematical reasoning.
Several centuries later, Leonardo da Vinci (1452–1519) applied this same logic in his studies on light
(figure 1). He drew a large arc that represents an illuminated surface, and three cones placed below that
depict an object facing forward and two objects positioned to the sides. The rays coming from the edges
of the arc delimit the illuminated area. It is the similar triangles that represent the lateral objects which
make it possible to compare the quantity of light received according to position. Thus, Leonardo
measured light with the same geometric logic as Thales.
Figure 1. Studies on the theory of light and shadows
Manuscript A, Institut de France
Da Vinci
For Leonardo, geometry constituted the principal tool for the understanding of phenomena and guided
the conduct of all his research. In his anatomical studies, he decomposed living forms into networks of
triangles. This geometric grid applied in his quest for the ideal man and horse enabled him to compare
and understand the proportional relationships that govern their measurements (figures 2). In both cases,
the method employed is based on a principle that demonstrates the influence of Thales and Leonardo’s
desire to unify the study of living beings within a universal geometric language.
Study of horse proportions
RCIN 912318, Codex Windsor
Study of human proportions
RCIN 912607, Codex Windsor
Figures 2. Da Vinci
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Among the heirs of the oriental and Greek tradition, Pythagoras of Samos (around 570–around 495
BC), philosopher, mathematician and founder of a spiritual community, was one of the most influential
figures of Antiquity. The philosophers Iamblichus 14 and Porphyry 15 (3rd and 4th centuries) reported that
he travelled to Egypt and Babylonia, where he came into contact with the Egyptian priests and the
Chaldeans, heirs to long astronomical and mathematical traditions. He was initiated in Egypt into priestly
practices and geometric knowledge, and is also said to have received the teaching of the Persian magi.
At the heart of his thought lies the idea that numbers and numerical ratios express the deep structure
of the world. For Pythagoras, every phenomenon can be described through proportional relationships.
This conception finds an illustration in the Pythagorean theorem, according to which, in a right triangle,
the sum of the squares of the two sides adjacent to the right angle is equal to the square of the hypotenuse.
The same logic is manifested in the discovery of musical proportions, the octave (2:1), the fifth (3:2) and
the fourth (4:3), which show that the intervals most harmonious to the ear also obey simple ratios of the
lengths of vibrating strings. Thus, for the Pythagoreans, mathematics represented a divine language,
capable of revealing the hidden order of the cosmos 16 .
This heritage reached Leonardo, who explicitly took up the analogy between music and geometry 17 .
On several pages of his notebooks are found studies of organ pipes, vibrating strings and mechanical
systems designed to produce regular sequences (figure 3). He compared the vibration of strings and the
production of sound to numerical ratios. He observed that the pitch of the sound varies according to the
length and tension of the string, thus confirming experimentally the principles of proportionality already
stated by Pythagoras.
Figure 3. Music studies, Codex Arundel, f.133v, f.133r, Da Vinci
Similarly, Leonardo used the right triangle as a universal tool, capable of reducing all natural
phenomena to measurable ratios. This approach is particularly evident in his research on optics.
In a study on the propagation of light, Leonardo drew a beam of light in the form of a cone (figures
4). He represented rays coming from a celestial body which, passing through a small opening, form
behind this hole a beam of light. From this point, these rays unfold by dividing the beam into six
successive right triangles. This division into six sectors is part of the tradition inherited from the
sexagesimal system, used in medieval astronomy and optics⁴. And as the construction is based on right
triangles, Leonardo naturally set the opening angle of the beam at 90°, that is, a quarter of the circle.
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Figures 4. Study on optics, the propagation of light, Codex Arundel I, Da Vinci
To describe this construction geometrically, let d denote the distance between the opening and the
center of the circular surface which serves as a spatial reference to allow the visualization and
measurement of the opening of the luminous cone. Let hₙ denote the height of the level and cₙ the oblique
length of the light ray corresponding to this level. The distance d is equal to the first height h0.
Each level of the beam thus has its own oblique ray, which constitutes the hypotenuse of the right
triangle formed with d and hₙ. The configuration then obeys the Pythagorean theorem.
hn² + d² = cn²
From one level to the next, the height hₙ increases by a constant value, while the oblique length cₙ
grows more and more slowly. The larger the size of the right triangles becomes, the more the distance
between the light rays narrows. This decrease of the ratios cₙ+₁/cₙ is due to the function cn= √(d 2 +h 2 n),
which is increasing and concave. Thus, when hn increases by a constant amount, the increments cₙ+₁ -cₙ
gradually become smaller, which is characteristic of a concave curvature.
This internal geometry corresponds to a physical phenomenon that Leonardo stated in several
manuscripts, in the Codex Atlanticus, f.337 r. he noted:
« La luce si indebolisce secondo la distanza. »
« Light decreases as a function of distance »
On folio 126r. of this same manuscript :
«Ogni cosa veduta da lunga distanza perde di vigore e di chiarezza. »
« Anything seen from a distance loses strenght and clarity »
And in manuscript A, f. 17 v., of Institut de France :
«La luce si diminusce quanto più si allontana dalla sua origine. »
« Light diminushes as it moves away from its origin »
Thus, the rays cₙ, progressively longer, carry a gradually weakened light, which visually reinforces
the narrowing effect observed in the beam.
To make this natural mechanism visible, Leonardo constructed a true geometric grid within the beam
of light. He began by dividing the first right triangle in two. He drew a segment from the center of the
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circle to the midpoint of the hypotenuse, perpendicular to hn. From the midpoint of the hypotenuse, he
drew a segment L1 up to the larger segment cn, the hypotenuse of the cone, in such a way that the rays
of light were divided into two equal parts.
At each level hₙ, an analogous segment Lₙ is drawn to the largest light ray cₙ. These transversals then
divide each ray into an increasing number of equal parts, two for the first, three for the second, four for
the third and so on up to 7.
This regular subdivision reveals a concave progression on each light ray. The successive intersection
points correspond to the fractions: 1/2, 2/3, 3/4, 4/5, 5/6, 6/7. Each of these values is greater than the
preceding one, but according to increments that decrease regularly. This is the signature of a concave
growth, perfectly understood by Leonardo.
To complete his construction, Leonardo projected from the center of the circle segments (see green
arrow in figure 4) to the segment parallel to d at the point where the hypotenuses of the right triangles
intersect. The intersection points of these segments on the circle were then connected by segments to the
opening (see red arrow in figure 4). Finally, from these same intersection points, he drew segments to
the summit hₙ of each right triangle (black arrow in figure 4). These projections make it possible to
visualize how the angles narrow and how the light weakens within the beam.
Thus, through the application of the Pythagorean theorem, Leonardo sought to understand the
behavior of light by observing the successive variations of the rays. This study based on the concavity
of the function √(d² + hₙ²), constitutes a remarkable anticipation of differential calculus, long before its
formalization by Newton and Leibniz in the 17th century 18 .
At the same period, while certain philosophers explored numbers and figures to decipher the mysteries
of creation, the field of medicine traced a new path of knowledge oriented toward the understanding of
the human body. Hippocrates (around 460–370 BC), known as the “father of medicine”, broke with
religious explanations of illness and affirmed that the body obeys the same laws as nature 19 . Health was
not a gift from the gods, but the result of a fragile balance.
This idea was rooted in an older heritage. In Egypt already and in Persia, life was perceived as a play
of balance between the four elements of nature. Empedocles of Acragas (around 490–430 BC) gave a
first philosophical formulation by associating air, water, fire and earth with the birth and transformation
of beings 20 . Hippocrates expressed this conception of natural balance in his famous theory of the four
humors, according to which the human body is composed of four fundamental substances: blood, yellow
bile, black bile and phlegm. Each of them corresponds to an element of nature, air, fire, earth and water,
and is defined by an essential quality, hot, cold, dry or moist. Blood, associated with air and characterized
by heat and moisture, symbolizes vitality and joy. In harmonious proportion it produces a lively and
generous temperament, but in excess it causes agitation and instability. Yellow bile, linked to fire, hot
and dry, represents strength of action and courage. Balanced it nourishes determination, but too abundant
it generates anger and irritability, hence the french expression “se faire de la bile”, which conveys the
idea of anxiety and agitation. Black bile, attached to earth, cold and dry, evokes depth of mind and
sensitivity. When it dominates it plunges the individual into melancholy and sadness, a word moreover
derived from the Greek “melaina chole” meaning “black bile”. As for phlegm, associated with water,
cold and moist, it embodies stability and inner calm. Properly proportioned it makes it possible to keep
one’s composure, but when it accumulates it causes slowness and inertia, which gave rise to the french
expression “garder son flegme”, which denotes emotional restraint and self-control. Thus, in
Hippocratic thought, the health of the body depended on the harmonious balance of these four humors,
reflection of the very harmony of nature 21 . Illness appeared when one of them became excessive or
insufficient. Thus, just as the world lives from the balance of the elements, man lives from the balance
of his humors. This doctrine, founded on observation and experience, made medicine an empirical
science attentive to symptoms and to the evolution of diseases 22 .
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This vision was extended by Galen of Pergamon (129–around 201 AD), a Greek physician in the
service of the Roman Empire. An admirer of Hippocrates, he systematized the theory of the humors into
a true functional anatomy based on animal dissections. His authority remained uncontested for more than
a millennium, the schools of medieval and Renaissance medicine taught above all Galen, whose treatises
were translated into Latin and Arabic 23 . But in the absence of systematic human autopsy, he retained
major anatomical errors. It was precisely this fixed knowledge that Leonardo, centuries later, would
challenge through direct experience.
Leonardo began to take an interest in anatomy as early as the 1480s in Florence, where he drew from
living models. However, his true campaign of dissection did not begin until between 1506 and 1513.
During the winter of 1507–1508, at the hospital of Santa Maria Nuova in Florence, he performed the
autopsy of a centenarian who had died “without pain” 24 . In his sheets, today preserved in Windsor, he
recorded unprecedented pathological observations on the vessels of the brain and the heart.
He shared with thinkers of Antiquity, notably Hippocrates, the conviction that man is a microcosm.
In his thought, which he expressed in the Codex Atlanticus, f.80r., the human being and the world are
but two expressions of the same organization, governed by universal laws.
«L’omo è detto da’ antichi mondo minore; e certo questa denominazione è ben data, perché, come il
corpo della terra è composto d’acqua, d’aria, di terra e di fuoco, così questo corpo dell’omo è fatto di
queste medesime cose. E come l’omo ha in sé ossa che sostengono la carne, e la terra ha le rupi che
sostengono la terra, come nell’omo le vene e i fiumi, così nel mondo; come nell’omo il sangue, così nel
corpo della terra l’acqua, e come nell’omo il polso e il batter del cuore, così la terra ha il flusso e
reflusso del mare.»
«The man is called by the ancients the lesser world; and certainly this denomination is well given,
because, as the body of the earth is composed of water, air, earth, and fire, so this body of the man is
made of the same elements. And as man has bones in him that support the flesh and the earth has rocks
that support the earth, as in man the veins and rivers, so in the world; as in man blood, so in the body
of the earth water, and as in man the pulse and the beating of the heart, so the earth has the ebb and
flow of the sea. »
His late anatomical notes, preserved in the Codex Atlanticus, Leonardo further broadened this
conception, inspired by Ptolemy’s cosmographic vision, he conceived the human body as a small world
(minor mondo), organized according to the same principles as the universe, he mentioned it on folio 327
r:
«Adunque qui con quindici figure intere ti sarà mostrata la cosmografia del minor mondo col
medesimo ordine che innanzi a me fu fatto da Tolomeo nella sua cosmografia, e così dividerò poi quelli
in membra, come lui divise il tutto in provincie.»
«Thus, with fifteen complete figures, the cosmography of the small world will be shown to you
according to the same order that Ptolemy adopted before me in his Cosmographia; and I shall then
divide the body into members, as he divided the whole into provinces»
Leonardo also adopted the thought of Hippocrates and Galen according to which the health of the
body depends on the harmony of the four humors. He thus placed himself in the continuity of the ancient
tradition while renewing it through direct observation and experimentation. His research belonged to a
unified conception of living beings, in which physiological phenomena, the circulation of the blood,
internal heat and respiration are ordered according to a higher organizing principle. Leonardo considered
that the soul acts through the four humors, which ensure the balance and cohesion of the body. For
Leonardo it is the seat of emotions and inner feeling, it is moreover from this ancient conception that
French expressions such as “avoir mal à l’âme” which conveys profound emotional suffering, and by
expression “le vague à l’âme”, which denotes a diffuse melancholy and inner yearning, both testifying
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to the ancient idea of a profound unity between body and mind. This thought is embodied, by Leonardo,
in a quotation from the Codex Atlanticus, f.198r.:
«I movimenti dell’anima sono le cause delle varie complessioni degli uomini.»
«The movements of the soul are the cause of the various humors. »
Thus, Leonardo’s dissections, beyond an anatomical description of the human body, also aimed to
understand this invisible organization and the dynamic relations that unite material life, thought and the
divine principle that orders them. Thereafter, Leonardo multiplied dissections in various hospital and
academic contexts, in Florence, then in Milan (probably at the Ospedale Maggiore), and finally in Rome
at the hospital of Santo Spirito in Sassia, where accusations of sacrilege put an end to his work 25 , his
methodical notes bear witness to a rigorously scientific approach ahead of its time, in Manuscript A,
preserved at the Institute de France, he described in detail his working method, he explained that he had
opened more than ten human bodies, proceeding “layer by layer”, removing successively the flesh, the
tissues and the blood to reveal the veins, down to the finest capillary branches (figures 5), a single body
did not suffice for him, he repeated the operation endlessly in order to attain knowledge as exact as
possible.
Figures 5. Anatomical studies, RCIN 919001, Da Vinci
Around 1510–1511, he collaborated in Pavia with the physician Marcantonio della Torre, a young
professor of anatomy trained in Padua, together they planned to compose a great illustrated anatomical
atlas, but the premature death of della Torre interrupted this undertaking 26 . Yet this abandoned project
did not put an end to Leonardo’s insatiable curiosity, his notebooks bear witness to a visionary mind
driven by a constant quest to understand the laws of living beings.
After Hippocrates, Plato (427–347 BC), disciple of Socrates and founder of the academy of Athens,
inherited the Pythagorean intuitions and the traditions of Empedocles and Hippocrates, who had
conceived the world from the four fundamental elements (fire, air, water and earth), in the Timaeus 27 he
gave them a geometric form, the tetrahedron for fire, the octahedron for air, the icosahedron for water
and the cube for earth, to these four solids he added a fifth, the dodecahedron, which he associated with
the universe as a whole (figures 6). The latter gathered the four others and united them into a superior
totality, the dodecahedron thus became the figure of the One, first principle from which all things arose,
Plato saw in these perfect forms the reflection of the rational order of the cosmos, for he thought that the
universe had been geometrically designed by the Demiurge (the divine craftsman who shapes the
material world from eternal forms). At the entrance to his school could be read the famous motto: “Let
no one ignorant of geometry enter here 28 ”, an affirmation of the central role of geometry in the formation
of the mind and in the understanding of reality.
At the end of the 15th century, Leonardo da Vinci produced the illustrations for the treatise of his
friend, the mathematician monk Luca Pacioli, in his work De Divina Proportione (1496–1498), published
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in 1509 29 , devoted to the idea that a certain universal proportion present in the universe is found in the
human body. Leonardo studied the regular and semi-regular polyhedra of Plato, in solid and transparent
versions (figures 6). Among them, the dodecahedron occupied in his research a singular place, for it
contains within it harmonic ratios, indeed, in a regular dodecahedron, each face is a pentagon, and in the
latter, the ratio between the diagonal and the side is that of an ideal proportion, the golden ratio (≈1.618).
Thus, this ratio is found at all scales of the figure, the Greeks recognized in the dodecahedron the
geometric imprint of an intelligence ordering the world, that of the Demiurge 30 . Like Plato, Leonardo
saw in mathematics the necessary foundation for all true knowledge, from the introduction to his Treatise
on Painting, he reaffirmed this idea with a warning: “Let no one read me who is not a mathematician 31 .”
At that time, as in the Renaissance, philosophy was not separated from mathematics, the philosopher
was also a geometer, for understanding the world required knowing its ratios, its proportions and its
measures. Rational thought, science and contemplation formed one and the same path toward truth, this
is why the sages of Antiquity conceived the knowledge of number as a path to the divine. Little by little
this domain moved away from the science from which it originated, to attach itself more to logic, ethics,
language and consciousness.
The five polyhedra, Manuscript M, f 80v., Institut de France, DaVinci
Dodecahedron, Codex atlanticus Fol 707 r
Da Vinci
Icosahedron, Codex Atlanticus Fol 518 r.
Da Vinci
Figures 6
After Plato and his vision of a cosmos ordered by unity and geometry, his disciple Aristotle (384–322
BC) marked a turning point in the history of thought. Where Plato sought truth in the world of Ideas,
that is, in an intelligible reality, Aristotle affirmed that it must first be found in sensible experience, that
of observation and the study of phenomena accessible to the senses 32 . An encyclopedic philosopher, he
was interested in all fields of knowledge, his method was based on the conviction that knowledge is born
of observation and experience but must then rise toward universal principles.
Leonardo da Vinci has often been compared to Plato, because of his quest for harmony and unity of
the world, central themes of Platonic philosophy. This comparison appears legitimate because Leonardo
belongs to the humanist culture of the Renaissance, which rediscovered Plato and his ideal forms with
the same conviction that the soul transcends the body. Plato, in the Phaedo 33 , maintained that the body
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is nothing but a tomb that imprisons, and that only the soul leads to truth. Leonardo, several centuries
later, continued this idea by writing in the Windsor Codex (Anatomical Manuscript A, fol. 2r):
«E tu, o omo, che consideri in questa mia fatica l’opere mirabili della natura, se giudicherai essere
cosa nefanda il distruggerla, or pensa essere cosa nefandissima il tôrre la vita all’omo; del quale, se
questa sua composizione ti pare di maraviglioso artifizio, pensa questa essere nulla rispetto all’anima
che in tale architettura abita; e veramente, quale essa si sia, ella è cosa divina: sicché lasciala abitare
nella sua opera a suo beneplacito…»
« And you, O man, who contemplate in this work how admirable the works of nature are, if you judge
that it is an abominable thing to destroy them, think that it is infinitely more abominable to take the life
of a man. For if this outward structure appears to you to be of marvelous craftsmanship, consider that
it is nothing in comparison with the soul that dwells in such an architecture, and in truth, whatever it
may be, this soul is a divine thing. Therefore, let it remain in its work according to its good pleasure… »
However, if Leonardo shared with Plato this quest for transcendence and unity, his method of research
brings him closer to Aristotle, whom he cited on several occasions in his notebooks, sometimes to
approve him, sometimes to contradict him. In his notes he explicitly referred to the philosopher when
discussing the elements of nature and movement, this constant presence shows that Aristotle was for him
a true authority of reference.
Leonardo shared with Aristotle the importance given to direct experience as the foundation of
knowledge. In an epistemological approach he did not content himself with repeating what he read in
books, he verified, experimented and constantly confronted received knowledge with the test of
experience. Moreover, in his writings he strongly criticized those who limited themselves to repeating
ancient authorities without verifying for themselves. This mistrust of abstract speculation and this
requirement of verification through observation correspond directly to the Aristotelian method.
He wrote, in Manuscript G of the Institut de France, fol. 8r:
« Quelli, che s’innamoran di pratica sanza scienza, son come ’l nocchiere, ch’entra in navilio sanza
timone o bussola, che mai ha certezza dove si vada. Sempre la pratica dev’esser edificata sopra la bona
teorica; della quale la prospettiva è guida e porta, e, sanza questa, nulla si fa bene. »
« Those who fall in love with practice without science are like the pilot who boards a ship without
rudder or compass and who never has certainty of the direction he takes. Practice must always be
founded on a good theory, whose perspective is the guide and the gate. Without it nothing is done well. »
He added, in the Codex Atlanticus, folio 76 recto:
« Chi disputa allegando l’autorità, non adopra(lo) ’ngegno, ma più tosto la memoria. »
« He who, in disputing, invokes authority does not employ his intelligence, but rather his memory »
Like Aristotle, Leonardo devoted hundreds of pages to biology, to the study of animals and of the
human body. His ambition was the same as that of the Greek philosopher, to transform empirical
observation into rational science. Whether concerning the flight of birds, the horse or man, Leonardo
followed a method rigorously founded on observation, description and comparison.
Leonardo compared the human skeleton and the equine skeleton, at the level of the legs and their
proportions. This analogy directly extends Aristotle’s assertion according to which the legs of the horse
are like those of man 34 (figure 7). As an attentive observer, Leonardo resumed, verified and confirmed
through drawing this ancient intuition.
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Figure 7. RCIN 912625, Royal Collection Trust
Codex Windsor, Da Vinci
His scientific curiosity was also nourished by his reading. Leonardo possessed in his library 35 the
Historia Naturalis of Pliny the Elder (23–79 AD), a true encyclopedia of the natural world, which he
regarded as a work of reference. In it he found material for deepening his knowledge of minerals, plants,
animals and the human body.
After Aristotle, Euclid (around 325–265 BC) brought a new form of rigor and clarity that would mark
the entire history of science. A mathematician active in Alexandria, probably under the reign of Ptolemy
I Soter, Euclid composed the Elements 36 , a monumental treatise in thirteen books that gathers, organizes
and systematizes the whole of the geometric knowledge of his time.
Euclid inherited from Thales, Pythagoras, Plato and Aristotle, but also from the more ancient
knowledge that came from Egypt and Babylonia. However, he gave it a new form, founded on clear
definitions, simple axioms and a succession of demonstrations. Each theorem followed logically from
the preceding one, like the links of a perfect chain. This deductive method, of unprecedented rigor, would
hold authority for more than two millennia.
What distinguishes Euclid is his ability to transform scattered discoveries into a coherent system. The
Egyptians had practiced land surveying, the Babylonians numerical astronomy, the Pythagoreans the
study of proportions, and Plato had given a cosmological dimension to geometric forms. Euclid took up
this heritage and made it into a universal science. Geometry ceased to be a practical art or a philosophical
speculation and always became a rational language applicable in all places.
Among the many notions presented in the Elements is the division of a segment “in extreme and mean
ratio” (The Elements, Book VI, Def. 3). It is the first mathematical definition of the famous golden ratio
(≈1.618). Euclid demonstrated that this ratio expressed a particular proportion already present in the
dodecahedron composed of twelve regular pentagons.
This proportion, present in the structure of the regular pentagon, was no doubt known to the
Pythagoreans, who saw in regular figures the expression of the order of the world. According to Proclus,
in one of his commentaries on the first book of Euclid 37 , Hippasus of Metapontum, a Pythagorean of the
5th century before our era, is said to have discovered the construction of the regular dodecahedron and
the irrational ratios it contained. He reported: « It is said that one of the Pythagoreans was the first to
discover the dodecahedron in the sphere, and that having made public the way to inscribe it there, he
disappeared under the action of the god, for it was just that he die, he who had revealed what ought to
remain secret. »
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This tradition illustrates the discipline of silence (ἐχεμυθία) that reigned in the Pythagorean school,
where all knowledge was held to be sacred. Mathematical discoveries were perceived there as revelations
of divine order and their divulgation constituted a grave fault. At that time knowledge was not accessible
to all, it belonged to a spiritual practice, a path of inner purification reserved for a restricted circle of
initiates. As Jamblichus 14 reminds us: « Among the Pythagoreans, all teaching had a sacred character
reserved for initiates, the word of the master was a holy thing, and any doctrine revealed outside the
circle of disciples was regarded as a profanation, those who violated the rule of silence and divulged
the teachings were excluded from the community as impure. »
Porphyry also confirmed the initiatory character and the secret pedagogy of the school: « To those
who came to listen to his teaching, he ordered five years of silence to test whether they knew how to
control their tongue and be masters of their words, and if they passed this time in calm and gentleness,
then he admitted them to the contemplation of the sciences. »
These testimonies express the vertigo that may have been caused by one of the most overwhelming
discoveries in the entire history of Greek thought. The uncovering of irrational numbers, revealed in the
construction of the dodecahedron, called into question the very heart of the doctrine of Pythagoras, which
rested on the idea that the whole universe obeys measure and number. Thus, by giving these figures a
rational structure, Euclid transformed a mystical intuition into a true demonstrative system founded on
measurement, axiom and proof.
This lineage, which marked the passage of Greek thought from an esoteric dimension to a more
rational science, makes it possible to understand how the return to the spirit of antiquity made the heart
of the Renaissance beat.
Euclid was rediscovered in the West as early as the 12th century thanks to the translations of Adelard
of Bath (around 1080–around 1152) and of Campanus of Novara (around 1220–1296) 38 , then printed in
Venice in 1482. It was in this climate that Leonardo da Vinci (1452–1519) studied geometry. His codices
bear witness to a constant interest in the same regularities as those brought to light by Fibonacci (1170–
1250), author of the famous numerical sequence (1, 1, 2, 3, 5, 8, 13…), whose successive ratios tend
toward the golden ratio 39 and express the harmony present in nature.
Leonardo filled his notebooks with drawings of helices, spirals and vortices (figures 8). This
fascination is found in his studies preserved at the Royal Collection Trust, where he analyzed the
movements of water in the form of whirlpools. Even in his visions of the deluge, as in his observations
of storms and the movement of air, the raging waters organize themselves into spirals, revealing the
omnipresence of these forms in nature.
Study of water
RCIN 912660, Codex Windsor, Da Vinci
Study of the Deluge
RCIN 912380, Codex Windsor, Da Vinci
Figures 8
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This search for regularities also found an extension in his anatomical studies. Fascinated by the
movement of fluids, Leonardo dissected ox hearts to better understand the shape of the ventricles and
the movement of the blood. He injected wax into the cavities to obtain molds and visualize the internal
structures. He observed that the blood flow inside the heart naturally organizes itself into a spiral, a
movement that closes the cardiac valves rapidly and efficiently (figure 9). His observations, which he
described in his anatomical notes on the heart (RL 19073r), bear witness to a remarkable understanding
of the role of natural geometry before modern science confirmed it.
Figure 9. Study of the aortic valve
Rcin 919083, Codex Windsor, Da Vinci
Following Euclid, who had given geometry its most rigorous form, Greek thought discovered with
Archimedes (287–212 BC) the importance of applying mathematics to the understanding of forces,
weights and movements. Born in Syracuse and probably, according to the philosopher Proclus 37 , trained
among the scholars of Alexandria, Archimedes was at once a mathematician, physicist, engineer and
inventor. He embodies the ideal of the complete scholar, capable of linking theory to practice and placing
mathematics at the heart of daily life.
His research on mechanics and balances was decisive. He established the laws of the lever and defined
the notion of center of gravity, opening the way to a true science of forces. He also developed an
experimental hydraulic knowledge, designing the famous Archimedean screw which made it possible to
raise water (figure 10). He devised siege machines, catapults, pulleys and cranes inspired by nature and
which reveal a rational understanding of the laws of physics. Through this ability to translate
mathematics into concrete applications, he became one of the most powerful models of Antiquity.
Figure 10. Tool and machine, Archimedean screw
F 386 r, Codex Atlanticus, Da Vinci
In his mechanical and engineering studies, Leonardo mentioned Archimedes on several occasions.
Like his illustrious predecessor, he never separated theory from experience. His sketches of bridges,
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pulleys, pumps, hydraulic screws and war machines directly extend the Archimedean inspiration, in a
constant search for the fundamental principles that govern movement and equilibrium.
A drawing by Leonardo da Vinci illustrates a reflection on the proportional ratios necessary for the
equilibrium of mechanisms (figure 11). The figure is composed of two wheels of different diameters in
a ratio of 5/4, the larger one has a diameter greater by a quarter than that of the smaller one. The two
wheels are connected by a system of articulated connecting rods fixed to the hubs, forming two right
triangles. This device belongs to a kinematic study and aims to understand the movement of the parts
with respect to one another independently of the forces that produce them. The whole constitutes a
mechanism based on the principle of the compound lever, where several levers cooperate to transmit,
transform or amplify a movement. In this device the oblique bars and the axes fulfil the function of
levers, ensuring the transmission of movement from one wheel to the other according to precise length
ratios.
Figure 11. Studies in mechanics
Institut de France, Manuscript B, 36 recto
If the segments are extended to the base of the circles, the whole defines a rectangle whose sides are
in a ratio of 3/2. This ratio is found in the transmission of forces according to unequal arms, comparable
to the law of the lever formulated by Archimedes. It appears in the distribution of loads in a balanced
system. The rear wheel supports about sixty per cent of the total weight, while the front wheel carries
forty per cent. This arrangement ensures the stability of the whole with a center of gravity slightly
displaced towards the rear. It should finally be noted that the two ratios present in this mechanism reflect
the harmonic ratios described in the musical theory of Pythagoras, that of the major third (5/4) and that
of the perfect fifth (3/2).
Thus, Leonardo linked the laws of the mechanics of Archimedes with the principles of musical
harmony described by Pythagoras by inscribing them in elementary geometric forms (square, triangle,
rectangle and circle). Like Archimedes, Leonardo saw in mechanics the living demonstration of the
power of mathematics. In the manuscript E of the French Institute folio 8.v, he expressed this idea with
clarity :
« La meccanica è il paradiso delle scienze matematiche, perché con quella si viene al frutto delle
scienze matematiche. »
« Mechanics is the paradise of the mathematical sciences, for it is through it that mathematics bears
fruit »
1.3. Roman Antiquity, the transmission and the legacy of Greek knowledge
From Greece to Rome, the ideal of a world ordered by mathematics was transmitted without rupture.
Archimedes had shown its mechanical power, the architect and engineer Marcus Vitruvius Pollio, known
as Vitruvius (1st century BC), made it the rule of the art of building. In his treatise De Architectura 40 ,
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the only architectural work of Antiquity that has come down to us, he took up the Greek heritage by
integrating into it a profoundly unitary conception of the world. For him architecture had to reflect the
order of the universe, and man constituted its model through his proportions which embodied both
balance and harmony. Vitruvius thus affirmed that « man is the measure of all things. » Architecture
therefore belonged to a cosmology in which man reflects the universe as a whole, an idea already present
in Empedocles, Hippocrates or Plato, but which Vitruvius applied for the first time to the art of building.
In continuity with the Greek scholars, Vitruvius founded his theory of construction on the equilibrium
of the four elements, earth, water, air and fire, whose proper combination ensures the stability and
durability of structures. Earth, through its mass and cohesion, constituted the base of foundations and
load-bearing walls, the Roman architect insisted on the quality of the soil, which must be tested before
any construction (De Architectura, II, 1). Water, principle of life and union of materials, which intervenes
in the preparation of lime, mortar and coatings, had to be pure, light and non-stagnant to guarantee the
solidity of buildings (VIII, 3). For air, element of vital breath, he recommended choosing the orientation
of cities and houses according to prevailing winds to preserve the health of inhabitants (I, 4). As for fire,
Vitruvius advised charring the surface of wood to make it more resistant to humidity and insects (II, 9,2).
Thus, building amounted to finding the right measure, that which maintains harmony between natural
forces, where each element acts in correspondence with the others, forming an indivisible whole.
Within this conceptual framework, Leonardo da Vinci approached nature as a field of experimentation
governed by the laws of physics. For him understanding the world meant observing its elementary forces,
analyzing their effects and measuring their ratios. He studied earth through the structure of soils and
rocks, noting the effects of time, erosion and gravity on the form of the landscape. He devoted countless
observations to water, analyzing it as a driving force of the world. He measured its pressure, its speed
and its turbulence, and studied the behavior of currents in rivers and canals. He explored the physics of
air, observing resistance, lift and movement to understand the principles of flight and the propagation of
sound. As for fire, he examined its effects on metals, pigments and wood. In folio 91 v. of the Codex
Madrid I, Leonardo explicitly took up a piece of advice inherited from Vitruvius: « Ligna quae leviter
amburuntur, diuturniora fiunt. » (II, 9,2)
« Il legno, la cui superficie sia stata leggermente abbrusciata, diventa più duro e più atto a resistere
all’umidità. »
« Wood whose surface has been slightly burned becomes harder and more resistant to moisture »
This technique 41 has been identified on piles and various wooden elements uncovered at Ostia, whose
remains date mainly from the 1st to the 3rd century AD, as well as at Pompeii and Herculaneum,
preserved in their state of 79 AD, and in the military camps along the Germanic Limes occupied between
the 1st and the 3rd century. The traces documented concern supporting piles and structural components
as well as posts from military palisades and fence stakes. Taken together, this evidence demonstrates
that the Romans already made use of superficial wood carbonization in a range of contexts, long before
Leonardo da Vinci reformulated the principle during the Renaissance.
Leonardo da Vinci also extended the Vitruvian principles by applying them to the study of the human
body. For him the same laws that govern matter are expressed in the proportions of man. He saw in the
human body a naturally balanced system governed by the same physical laws as those of the world,
gravity, tension, support and resistance 42 . The mechanics of the body constituted in his eyes a perfect
model of efficiency from which he drew inspiration in his research and his inventions. In observing the
functioning of the muscles, he transposed the human gesture into articulated systems (figure 12), and he
took up the proportional ratios of the body in several of his creations, notably in the conception of his
ideal horse.
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Figure 12. Codex atlanticus f844r, Da Vinci
2. Vitruvian Man according to Leonardo da Vinci
2.1. The genesis and the sources of the drawing
The most striking proof of the influence of ancient thought on Leonardo da Vinci remains his famous
drawing of the Vitruvian Man. It concentrates in a single image an entire millennial heritage. In it we
find the inspiration of Thales, one of the first Greek thinkers to have introduced geometric reasoning into
the study of the world. In this drawing the human body is considered as a measurable figure, subject to
geometry like any natural object. To this first intuition is added the influence of Pythagoras, through the
embodiment of a visual harmony and a quest for perfection in which geometry becomes the means of
approaching the ideal. But this harmony is not only that of the body, it is the expression of a vaster unity.
This is where the inspiration of Plato comes in, who affirmed in the Timaeus 27 that “all comes from the
One.” Leonardo illustrates man as a microcosm, a part integrated within a larger whole, reflection of a
fundamental unity that links all things. The influence of Aristotle also appears through the empirical
method founded on observation and experimentation that Leonardo used to conceive this drawing. This
quest for perfection naturally leads to Euclid. The entire balance in the conception of this drawing rests
on the harmony of geometry. To this is added the heritage of Archimedes, who revealed the laws of
weight and equilibrium. The Vitruvian Man is represented in two superimposed movements which
demonstrate that when the legs are spread and the arms extended at three quarters, man preserves his
equilibrium and stability. On the other hand, with the legs together and the arms in the same position,
this equilibrium would be lost. It is maintained, however, with the arms extended horizontally. This
drawing thus illustrates, in a rational manner, the laws of gravity and stability of the human body.
However, it must be recalled that the genesis and representation of the Vitruvian Man were not born
from Leonardo’s imagination. They are based on and respond to a problem formulated by Vitruvius in
his treatise De architectura (Book III, chap. 1), in which the ideal proportions of the human body are
presented. He wrote:
“The navel is, by nature, the center of the human body, for if a man lies on his back, with hands and
feet extended, and one places a compass upon his navel, in tracing a circle one will pass through the
extremities of the hands and feet, likewise the height of the man is equal to the span of his arms; thus a
square can be traced around him.”
Vitruvius thus posed the basis of a reflection: how can a man be inscribed in two positions, both in a
square and in a circle?
This challenge posed by the Roman architect was for a long time a formidable enigma for many
scholars and artists. Mariano di Jacopo, known as Taccola (1382–1453) 43 , sketched a schematic figure
without anatomical precision (figure 13). Francesco di Giorgio Martini (1439–1501) 44 in turn attempted
to reconcile geometry with the proportions of the body, but his drawings remained clumsy (figure 14).
Finally, Giacomo Andrea de Ferrara (around 1450–1500) 45 , attentive reader of Vitruvius and close to
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Leonardo, proposed a still unstable solution in which the figure did not respect human anatomy (figure
15). All encountered contradictions or approximations. This shows how much this problem exercised a
tenacious fascination while resisting the most skilled. In taking up this challenge, Leonardo was the first
to give this ancient problem a visual solution both rigorous and universal. He transformed an
architectural theory into a true geometric construction founded on the measurement of man.
Figure 13. Taccola, circa
1419/1450
Figure 14. Giorgio Martini, circa
1475/1482
Figure 15. Giacomo Andrea de
Ferrara, circa 1490
2.2. Between infinity and measure
In this quest for unity, Leonardo belonged to the tradition of the Greek geometers, notably Pythagoras
and Euclid, for whom beauty resulted from measure and just ratios. He saw in geometry a means of
linking man to the universe. The human body, through its proportions, had to reflect a universal order at
work in nature and in living beings, but also in the unfolding of forms, sounds and physical laws. It is in
this continuity that Leonardo took an interest in the works of Euclid, whose Elements lay the foundations
of classical geometry.
In Euclid, the search for ideal proportions rests on the idea of a balance between two ratios. This
relation which links measure to harmony became a fundamental principle of geometry. The proportion
called « extreme and mean » described in Book VI of Euclid’s Elements offers the most complete
example (figures 16). It consists in dividing a segment in such a way that the ratio of the whole to the
greater part is equal to the ratio of this greater part to the smaller one. That is, if one divides a segment
AB at a point C, one obtains the relation:
AB/BC = BC/AC
Euclidis Elementa, Vaticanus Graecus 190
Apostolic library of the Vatican,
9 th century, folio 31r, section of the book VI.
Reproduction of the golden rectangle
Figures 16
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To designate this harmony, Euclid used a distinctive sign represented by a circle crossed by a
horizontal line. He placed it at the intersection between the height common to the square and to the small
golden rectangle, at this point the ratio between these two segments is equal to the golden number
because the side of the small golden rectangle is 1/φ since EA = ES= √5/2 et SB= (√5-1)/2= 1/ φ (figures
16).
In Greek thought, the circle represented unity, totality and perfection, as for the bar, in Greek
geometric practice it indicated the rational act of dividing a segment, in other words the measurement of
the whole by the part. The union of the circle and the bar thus embodies the Greek spirit of an ordered
measure, where unity is divided into proportional parts.
In the nineteenth century, the American mathematician Mark Barr 46 proposed using the Greek letter
φ to designate the golden number. According to an explanation often repeated in the literature, notably
in Matila Ghyka 47 and other authors of the twentieth century, Barr is said to have chosen this letter in
homage to the sculptor Phidias, to whom the use of the golden number was attributed. However, no
direct proof confirms this hypothesis, it is most likely a later interpretation, one may therefore also
suppose that familiar with the writings of Euclid, he reused the same sign but vertically, in continuity
with the ancient sign.
Leonardo da Vinci was inspired by the studies carried out by Euclid (figure 17), even copying certain
figures, among them an illustration of the Pythagorean theorem. In the figure made by Euclid the sign
of a circle crossed by a horizontal line appears again (figure 18). This comparison has led to a
reexamination of the significance of this figure.
Figure 17. Geometrics studies
Da Vinci, Codex Arundel, British Library
Figure 18. Pythagorean theorem
Element I, proposition 47
Apostolic library of Vatican
The analysis of the figure enabled us to discover the existence of an underlying geometric structure
which links the Pythagorean theorem to the golden number (figure 19). If one considers a square ABCD
of side 1 and one draws an arc of a circle with center E, situated at the middle of segment BC, and of
radius √5/2, this arc makes it possible to construct a golden rectangle TSCD of side (1+√5)/2, which
passes precisely through the vertices O and L of the small Pythagorean square of side (1/√2) because its
diagonal BR is equal to 1. The point of intersection M between the golden rectangle TSDC and the small
Pythagorean square determines the position of the golden rectangle MPSB as well as that of the square
TMPA. In an analogous manner, by extending segment OB (side of the small Pythagorean square) to
segment TS one obtains point U, which makes it possible to define a golden rectangle TUKA as well as
a square USBK.
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Figure 19. Reproduction of golden rectangle with Pythagorean theorem
L is situated 1/2 to the right of the large square of side 1 because OL=1. N is the midpoint of LE,
situated on the line passing through AB. Thus BN = 1/4 and AE = EL = √5/2. AEL is therefore a right
triangle.
By the Pythagorean theorem:
AL = √(AE² + EL²) = √(5/4 + 5/4) = (√10)/2
The area of the square of side AL, associated with angle AEL, is then equal to the sum of the areas of
the golden rectangle TSCD, of the small Pythagorean square ORLB and of the square USBK or TMPA.
Thus, AL² = (TS × SC) + OB² + US² where US = SC − 1 = 1/ φ
(√10/2)² = (1 × φ) + (1/√2)² + (1/ φ)²
These ratios can be explained by the length √5/2, which acts as a genuine geometric hinge between
the golden rectangle and the Pythagorean theorem. This length serves as a multiplicative factor within
the family of associated right triangles (Figure 20).
Indeed, if in a right triangle the largest side is twice the smallest, then the area of the triangle is equal
to the area of the square constructed on the smallest side. This process continues by taking half of the
hypotenuse as the new smallest side. One observes that the smallest side has gone from 1/2 to √5/4 and
has therefore been multiplied by √5/2. Likewise, the area has increased from 1/4 to 5/16, meaning it has
been multiplied by (√5/2)².
Figure 20. Geometric representation of the sequence of right triangles governed by the √5/2 progression
This construction also reveals a new whole recurrent sequence defined geometrically from an initial
square and an iteration of the Pythagorean theorem. The successive ratios converge toward the
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proportion of the golden number. The values of the sequence are: 1, 4, 5, 9, 14, 23, 37, 60, 97, 157…
This progression follows a rule of addition in which each term is the sum of the two preceding ones.
The first term corresponds to a small square of side 1/2, the area of this square is therefore (1/2)² =
0.25. To avoid fractions one chooses a new scale in which the area 0.25 becomes 1. The second term is
a square of side 1 which becomes 4. In this new scale, the third comes from the hypotenuse of the right
triangle of the previous values. Its square of area 1.25 becomes 5 (1 + 4 = 5).
Thus, at each step, a right triangle is formed from the preceding lengths, then a new square is
constructed on the hypotenuse obtained. This geometric growth generates a series of successive ratios
that tend toward a limit value corresponding to the square root of the golden number.
Let R(k) denote the ratio between two successive lengths. The following table presents these values
in exact and decimal form, which illustrates the convergence toward √φ ≈ 1.272 (figure 21).
Indice K R(k)=√(n(k+1) / n(k)) (R(K) (Decimal value)
1 √(5/4) ≈ 1.118
2 √(9/5) ≈ 1.341
3 √(14/9) ≈ 1.247
4 √(23/14) ≈ 1.281
5 √(37/23) ≈ 1.269
6 √(60/37) ≈ 1.273
7 √(97/60) ≈ 1.271
8 √(157/97) ≈ 1.272
9 √(254/157) ≈ 1.271
10 √(411/254) ≈ 1.272
11 √(665/411) ≈ 1.272
12 √(1076/665) ≈ 1.272
13 √(1741/1076) ≈ 1.272
14 √(2817/1741) ≈ 1.272
15 √(4558/2817) ≈ 1.272
Figure 21. Table of ratios R(k)
The numerical study shows that from the fifth term onwards, the difference between two successive
ratios decreases according to a geometric progression with ratio (1/φ ≈ 0.618). This property is well
known in the analysis of recurrent sequences. However it here takes an unprecedented form, applied to
a geometric construction derived from the Pythagorean theorem (figure 22).
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Figure 22. Geometric representation of the sequence that converges toward √ φ
2.3. The unity of the world
The idea of a harmony between measure and infinity, inherited from the Pythagorean tradition 48 ,
profoundly marked the thought of the Renaissance. Leonardo da Vinci, drawing upon ancient texts,
sought to understand and to reveal the fundamental ratios that structure the universe. In his studies on
the proportions of the body Leonardo explored the measurable ratios that structure human anatomy
according to principles of harmony and proportion 49 . He noted these ratios in the form of fractions. It
was not for him a matter of rediscovering the golden number as an absolute value, but rather of
understanding how concrete and rational ratios could express the harmonic order of the world. To express
the equilibrium of geometric ratios, of a measure capable of uniting the multiple and the totality, he took
up the same symbol as Euclid (figures 23, 25).
Euclide
Da Vinci
Symbol of harmony
Figures 23. Studies of proportions,
Rcin 919130, Royal Collection Trust, Da Vinci
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In the conception of the Vitruvian Man (figure 24), Leonardo da Vinci copied onto the drawing the
proportions established by Vitruvius, but he did not limit himself to reproducing them. He made them a
principle of experimentation. Through direct observation of the body, through dissection and the study
of movement, he verified these ratios, corrected them and harmonized them so that each part contributes
to the equilibrium of the whole. His objective went beyond measurement, he sought an organic unity in
which the human form is no longer reduced to a sum of segments but is understood as a system of
correspondences.
Figure 24. Vitruvian Man,
Gallerie dell‘academia of Venise, Da Vinci
Leonardo observed that the different parts of the body correspond to one another according to a
rigorous system of proportional ratios (figures 24, 25). The width of the shoulders is equal to half a leg,
a proportion identical to that which runs from the torso to the pubis or from the torso to the top of the
head, the hand, for its part, corresponds to the dimensions of the face, from the root of the hair to the
chin, as well as to that which separates the navel from the pubis. The length of the foot is equivalent to
the distance from the wrist to the elbow but also to that of the torso to the navel.
Many parts of the body have a length double one another, for example the length from the pubis to
the soles of the feet corresponds to half the height of the body. The height between the neck and the
pubis is twice that between the neck and the top of the head, and the distance from the neck to the top of
the head is in turn twice that from the neck to the torso, the same logic is observed in the upper limbs,
the distance from the shoulder to the middle of the torso is twice smaller than that from the middle of
the torso to the elbow, and the length from the elbow to the hand is found doubled in the total reach of
the arm to the middle of the torso.
Other ratios complete this structure according to regular multiplications. The segment between the
torso and the pubis is three times larger than that which separates the neck from the torso, the height
from the pubis to the top of the head presents the same ratio with the distance from the neck to the top
of the head. The height from the neck to the pubis is in turn four times larger than that from the neck to
the torso, while the distance from the pubis to the soles of the feet represents six times its length.
This principle is found in his studies of human proportions, notably in a drawing preserved at the
Gallerie dell’Accademia of Venice, where Leonardo segmented the face of a man in profile. On the left
side of the sheet appear the fractions 1/2, 1/3, 1/4 and 1/6 (figure 25).
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Figures 25. Studies of proportions
Gallerie dell’académia of Venise
Da Vinci
Each measurement that refers to another reveals a principle of self-similarity. The body of the
Vitruvian Man manifests a geometric recurrence, as if the human form carried within it a mathematical
message. Thus, each part becomes a multiple or a rational submultiple of the whole.
The multiples of 2, 3, 4 and 6 employed by Leonardo reveal that the structure of the body rests upon
a duodecimal system 50 inherited from ancient methods of measurement. In Antiquity base 12 was
considered the most harmonious because it made it possible to generate many simple and exact divisions,
the half, the third, the quarter, the sixth. It offered a flexibility of calculation which the decimal system
could not attain.
In the Renaissance as well, this system formed part of daily life. In currency it structured all values,
twelve deniers formed one sou, twenty sous were equivalent to one livre, that is two hundred and forty
deniers for one livre. Large unit of one hundred and twenty units were also used, as they were easier to
divide into dozens for commercial purposes. The same principle was applied to lengths and weights,
were twelve inches made a foot and twelve ounces one pound. This model, inherited from Rome, was
still taught by Luca Pacioli in his Summa de arithmetica 51 (1494), in which he described merchant
calculation methods founded on these divisions into twelve.
Vitruvius himself made use of this metrological principle in the directives he formulated to establish
the proportions of the ideal man 40 : “Four palms make a foot, six palms make a cubit and twenty-four
palms make a man.”
However, he did not always respect the duodecimal system in his instructions. He affirmed for
example that the head had to represent one tenth of the total height of the body, which introduces a
decimal logic foreign to ancient division.
Leonardo da Vinci therefore took up the statement of Vitruvius, which he copied almost word for
word on his famous drawing of the Vitruvian Man. However, he did not follow him in his measurements.
If he adopted the duodecimal system inherited from the ancient tradition, as shown by the ratios founded
on the multiples of 2, 3, 4 and 6, the proportions he observed show that this model did not suffice to
account for the complexity of the human body.
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For certain parts such as the foot, the hand or the face he extended the duodecimal principle to a finer
scale founded on a common base of 120 divisions of the unit, the smallest common multiple of the
principal denominators employed to describe the ratios of the human form (figure 26).
Body part Value Exact fraction
From the top of the head to the soles of the feet 1 1/1
From the navel to the soles of the feet 0,60833 73/120
From the pubis to the soles of the feet 0,5 1/2
From the tip of the hand to the middle of the
torso
0,5 1/2
From pubis to the top of the head 0,5 1/2
From the top of the head to the navel 0,3916 47/120
From the neck to the pubis 0,3333 1/3
From the torso to the pubis 0,25 1/4
Width of the torso (from one shoulder to the
other)
0,25 1/4
From the top of the head to the torso 0,25 1/4
From the knee to the soles of the feet 0,25 1/4
From the pubis to the knee 0,25 1/4
From the middle of the toroso to the elbow 0,25 1/4
From the elbow to the tip to the hand 0,25 1/4
From the neck to the top of the head 0,1666 1/6
Lenght of the foot 0,1416 17/120
From the wrist to the elbow 0,1416 17/120
From the torso to the navel 0,1416 17/120
From the shoulder to the middle of the torso 0,125 1/8
From the navel to the pubis 0,108 13/120
From the hairline to the chin (face) 0,108 13/120
From the tip of the hand to the wrist (hand) 0,108 13/120
From the neck to the torso 0,0833 1/12
Figure 26. A table of the proportions as they can be inferred from Leonardo da Vinci’s Vitruvian Man
The choice of a base of 120 units makes it possible to obtain ratios that become perfectly measurable
(40, 47, 60, etc.). For example, half of the body corresponds to 60 units out of 120, and the length of the
foot to 17 units, that is a proportion of 17/120. Thus, each value of the sequence is calculated from the
previous one according to a simple and rational ratio, which ensures the continuity and harmony of the
system of proportions (figure 27).
Ratio Decimal value Equivalent over 120 divisions
1 (whole body) 1 120
73/120 0,60833 73
1/2 0,5 60
47/120 0,3916 47
1/3 0,33333 40
1/4 0,25 30
1/6 0,16666 20
17/120 0,14166 17
1/8 0,125 15
13/120 0,108 13
1/12 0,08333 10
Figure 27. Equivalence of ratios on a base of 120 divisions
The number 120 is also part of the long ancient tradition of research on the harmony of proportions,
within the sexagesimal system 4 inherited from the Mesopotamian civilizations to define the measurement
of time and space. Leonardo’s choice to adopt this numerical base reveals his desire to anchor the science
of the human body in the continuity of an ancient knowledge in which measurement and proportion
express the universal order. Moreover, the interest of this system also lies in its harmonic flexibility, it
makes it possible to generate and combine both binary ratios (1/2, 1/4, 1/8) and ternary ratios (1/3, 1/6,
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1/12) within a single structure of measurement. Applied to the proportions of the human body it acts as
a “harmonic modulus”, that is a reference unit which links all the subdivisions of the body to a common
scale.
The radius of the circle whose center is the navel has a value (73/120), close to the inverse of the
golden number (0.618). Consequently, the figure seems to be inscribed in two superimposed golden
rectangles, one arising from the geometry of the square, the other from that of the circle.
Beyond its arithmetic value the number 120 occupies, in the Pythagorean tradition 52 , a structuring
place. It is interpreted as a principle of numerical organization which reflects the harmony of the world.
Among the thinkers of Antiquity 53 mathematical ratios were perceived as models of universal order
capable of accounting both for the movement of the stars and for the structures of living beings.
The number 120 results from the product of the first five integers (1 × 2 × 3 × 4 × 5 = 120). This
represented for the Pythagoreans a hierarchical conception of the world which symbolized the
progressive passage from unity to complexity, from abstraction to incarnation. Each number was thus
understood as a stage that participates in the genesis of reality.
In Greek thought this gradation is expressed through five levels 54 , the Monad (1), principle of unity
and origin. The Dyad (2), principle of duality and differentiation. The Triad (3), principle of harmony
and mediation. The Tetrad (4), principle of organization and stability of the world. And the Pentad (5),
principle of generation and life (figure 28). The whole (1 to 5) defines a complete structure in which the
combination of these numerical ratios is perceived as the basis of every organized form.
Number Pythagorean Symbol Meaning
1 Monad
Divine principle, absolute unity,
origin of all being.
2 Dyad
Duality, polarity, separation of
principle and matter.
3 Triad
Harmony, mediation, equilibrium
between opposites.
4 Tetrad
Structure of the world, stability,
the four elements.
5 Pentad
Life, generation, humankind as
microcosm of the whole.
Figure 28. The Pythagorean hierarchy of numbers
In Plato, notably in the Timaeus 27 , where the five perfect solids constitute the fundamental geometric
structure of the cosmos, the dodecahedron, symbol of unity, and the icosahedron, mirror of the former,
possess a complete symmetry group comprising one hundred and twenty transformations, sixty rotations
and sixty reflections, which return the figure to itself without altering its structure (figures 6). This
number 120 illustrates both the harmonious complexity of these figures and the geometric perfection
that the philosophers of Antiquity associated with the universal order.
In later monotheistic traditions the number 120 also retains a symbolic value. In Genesis (Old
Testament, 6, verse 3) God fixed at one hundred and twenty years the duration of human life. In the
Book of the Acts of the Apostles (New Testament, 1, verse 15) this same number appears again. One
hundred and twenty disciples are gathered at the descent of the Holy Spirit. In early Islamic tradition the
duration of one hundred and twenty days corresponds to the time necessary for the formation of the
human being. Embryonic development is described there as unfolding in three phases of forty days each,
first in the form of a drop, then of a clot, and finally of an embryo (Bad’al-Khalq, hadith n°3208). Thus,
from Pythagorean arithmetic to theology this number appears as a unit of structure and totality which
links the science of proportions to a global conception of the order of the world.
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This relation, which rests on a search for equilibrium between the multiple and unity, Leonardo da
Vinci also expresses in his observations on plant growth (figure 29). He noted in the Codex Arundel,
folio 152 r.:
« Ogni anno, quando i rami d’un albero hanno compiuto la loro crescita, la somma delle loro
grossezze, in ogni livello di ramificazione, è sempre eguale a quella del tronco. »
« Each year, when the branches of a tree have completed their growth, they will together have a
thickness equal to that of the trunk, and at each level of branching the thickness of the branches issuing
from the same division will always be equal to that of the trunk. »
Through this remark Leonardo transposed a law of conservation 55 in which, at each level of division,
the sum of the diameters of the daughter branches is equal to the diameter of the trunk. In other words
matter divides but unity is maintained.
Figure 29. Study of the tree’s proportion
Da Vinci, Codex Arundel, British Library
This principle admits a direct parallel in Pythagorean music 16 , where the series of twelve fifths
converges toward unity. To illustrate this correspondence, the Pythagoreans expressed harmonic ratios
in terms of frequencies. They observed that the perfect fifth, fundamental interval of the scale, is defined
by a ratio of 3/2 between two sounds.
Let f be the frequency of a fundamental note. The perfect fifth corresponds to the ratio 3/2. The note
located a fifth above has for frequency:
f(quinte) = (3/2) × f.
By chaining twelve successive perfect fifths, that is twelve intervals of ratio 3/2 applied one after
another, one obtains the twelve notes of the musical system which forms the complete cycle of sounds.
The starting frequency is therefore multiplied twelve times by 3/2, which gives:
f(12 quintes) = f × (3/2)¹².
However, after the addition of these twelve fifths, the pitch obtained exceeds the zone where the initial
note was situated. The result is found approximately seven octaves higher, since twelve fifths cover
roughly seven octaves. In music an octave corresponds to an interval whose frequency is double the
previous one (ratio 2/1). Thus, each octave multiplies the frequency by 2, and seven octaves correspond
to a multiplication by 2⁷.
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To bring this frequency back into the same sound register, that is into the same range of pitch as the
starting note, it is therefore necessary to divide the frequency obtained after the twelve fifths by 2⁷:
f(normalized) = f(12 quintes) / 2⁷.
The normalized value obtained corresponds to the initial note replaced in its original register. The
ratio is:
(3/2)¹² / 2⁷ ≈ 1,0136.
This result is very close to 1, which shows that the series of twelve fifths returns practically to the
initial note. Thus, from the proportion of the human body to that of music and of nature, the same
principle of unity is manifested.
Leonardo da Vinci conceived nature as a divine work governed by laws of absolute perfection. A true
spirit of the Renaissance, he did not seek to oppose faith and reason, but to unite them in a single quest
for truth. In his writings, following Plato who said: « God is the measure of all things, far more than
man ever was, as Protagoras says 56 », Leonardo affirmed that natural forces are only the instruments of
the divine will.
This conviction appears in the note of the Codex Arundel, f 155v, British Library:
«O mirabile necessità! Tu costringi ogni effetto ad essere il risultato di sua causa; e per una legge
breve, severa e immutabile, disponi ogni azione naturale.»
«O marvelous necessity! You constrain every effect to be the result of its cause, and by a brief, severe
and immutable law you dispose of every natural action. »
By these words Leonardo proclaimed that the movement of the cosmos participates in divine harmony.
In this same perspective he noted in the Codex Atlanticus, F 273r, Biblioteca Ambrosiana:
«Io t’ubbidisco, Signore, prima per l’amore che ragionelemente portare ti debbo, secondaria che tu
sai abbreviare o prolungare le vite a li omini. »
« I obey you, Lord, first through the love that I reasonably owe you, then because you alone can
shorten or prolong the lives of men. »
These words reveal in Leonardo the recognition of a higher order, intelligible and perfect. His deep
and reflective faith arose less from religious devotion than from a meditation on the order of the world.
He sought God in reason and experience, seeing in nature the expression of a creative intelligence.
Leonardo da Vinci also perceived the cyclicity of natural phenomena and the unity of the laws that
govern the heavens and the earth. A rigorous observer, he understood that celestial movements are
reflected in terrestrial transformations, tides, seasons, the growth of living beings. In the Codex Leicester
(folio 9r) he shared his observations:
«L’acqua ritorna per i medesimi luoghi, crescendo e diminuendo per i corsi del sole e della luna.»
“Water returns by the same places, growing and diminishing according to the courses of the sun and
the moon.”
This observation expresses a cyclical and mechanical vision of nature in which the stars act upon the
elements according to physical and measurable laws. In this, Leonardo joined the spirit of the ancient
Egyptians who observed the periodic return of the star Sothis (Sirius) as the sign of the renewal of the
seasons and of the cycle of life 7 .
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However, Leonardo distinguished himself profoundly from the superstitious beliefs of his time. He
condemned the court astrologers, diviners, chiromancers and other readers of omens, whom he regarded
as impostors falsely claiming science. He formulated this idea in the Codex Arundel, folio 176r, British
Library:
«Gli astrologi fanno professione di predire i fatti futuri degli uomini, dicendo che essi nascono dalle
stelle; ma io dico che, se così fosse, non sarebbe in noi libero arbitrio, e per conseguenza non ci sarebbe
scienza né ragione. »
«Astrologers claim to predict the future actions of men, saying that they arise from the stars, but I say
that if that were so there would be no free will in us, and consequently neither science nor reason. »
The study of reality thus became for Leonardo a spiritual act. He was convinced that reason and art
could raise man toward God. Thus, he made knowledge and creation the paths of an ascent toward the
divine. He expressed this conviction in the Codex Arundel, folio 155r, British Library:
«Quella scienzia è più utile della quale il frutto è più simile a quello di Dio; e così la pittura è di tal
genere, perché essa è cosa mentale, e per conseguenza partorita da Dio. »
«This science (painting) is the most useful, whose fruit most resembles that of God, and thus painting
is of that kind, for it is a thing of the mind and consequently engendered by God. »
2.4. The Vitruvian Man, a purely geometric construction
Even before conceiving his Vitruvian Man, Leonardo da Vinci had undertaken an immense
preparatory work. His notebooks reveal an accumulation of measurements, dissections and observations.
He scrutinized the human being in the smallest anatomical details, calculated the ratios between
segments and compared theory with the reality of the body. His drawings bear witness to a quest for
harmony that governs the proportions of the human body.
Following the principles set out by Vitruvius, Leonardo first copied the statement of the architect’s
text, in which the measurements of each part of the body were described. He then added his own
observations and notes, comparing the theoretical values proposed by Vitruvius with those he measured
on the human body.
To establish his figure, Leonardo drew several horizontal segments intended to mark the principal
divisions of the body, one at the level of the neck, another at the height of the thorax, another at the level
of the pubis and a final one at the height of the knees. These reference lines, visible on the drawing,
served to measure the length of the different parts of the body and to verify their proportional ratios.
His notebooks dated from 1489 to 1498 bear witness to a reflection between anatomy, the mechanics
of movement and the mathematical principles of equilibrium. He observed (Anatomical Manuscript A,
f. 2r, Royal Library, Windsor Castle):
«Il movimento delle membra è governato dalle proporzioni.»
« The movements of the body are governed by proportions. »
The geometric analysis of the drawing reveals an internal organization of great precision (figure 30).
The choice of fractions used by Leonardo, expressed on a base of 120 divisions, makes it possible to
obtain precise and harmonious ratios in the structure of the body and of space.
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Figure 30. Geometric construction of the Vitruvian Man, Da Vinci
Gallerie dell’accademia of Venise
The positioning of the principal joints of the Vitruvian Man, combined with the segments drawn by
Leonardo on the body, constitutes the anchoring points of a geometric system. This arrangement obeys
a law of projection which generates right angles converging toward significant points of the drawing.
Indeed, if one draws a segment from the right hand placed in three-quarter view and situated precisely
on one of the points of intersection between the circle and the square, to the center of the body at the
level of the neck, it forms a right angle with the segment that runs from the middle of the neck to the
inner extremity of the right foot in extension (see blue segments).
Likewise, the segment that links the left hand in three-quarter view to the middle of the segment that
marks the bust forms a right angle with the segment that links the middle of the bust to the outer extremity
of the left foot in extension (see violet segments).
Moreover, the segment that runs from the middle of the top of the head to the extremity of the
horizontal left hand forms a right angle with the segment that runs from this latter point to the inner
extremity of the left foot in extension. Another right angle is formed by drawing a segment from the top
of the head to the outer extremity of the right foot in extension (see red segments).
In a symmetrical way, the one that runs from the top of the head to the extremity of the horizontal
right hand forms a right angle with the segment from the top of the head to the outer extremity of the
right foot in three-quarter view (see green segments). Finally, the segments that link the top of the head
to the outer extremities of the extended feet, when aligned with the central axis of the body, form two
equal right angles which ensure the equilibrium and symmetry of the figure.
Among the instructions stated by Vitruvius appears the following:
“If you spread your legs so as to diminish your height by one fourteenth and extend and raise your
arms until the tips of your fingers reach the height of the top of the head, know that the center of the
extended limbs is located at the navel and that the space between the legs forms an equilateral triangle.”
Yet in his drawing Leonardo did not strictly follow this indication. He corrected it. After having
studied the anatomy of man he observed that the navel is not situated at the middle of the body. He
displaced the center to the level of the pubis. This slight shift was indispensable to the geometric
coherence and anatomical fidelity of the figure.
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It is from this center that the equilateral triangle mentioned by Vitruvius is naturally formed. Its base
corresponds to the inner extremities of the extended feet and its apex is situated exactly at the center of
the pubis. The triangle is not centered at the middle of the body because the legs are slightly in movement.
This subtle displacement bears witness to the dynamics of living form. Finally, if one prolongs the
segment drawn by Leonardo at the level of the knees another equilateral triangle is formed inside the
first.
This subtle equilibrium between geometric rigor and anatomical observation manifests the full
complexity of the approach. Leonardo knew the human body intimately, having observed and studied it
in the smallest detail. He understood gravity, the tension of the muscles, the resistance of the bones and
the balance of the masses. Each position, each inclination of the torso, each support of the foot
corresponded to a measured reaction throughout the body. If the arm was raised the weight shifted, the
axis corrected, the hip compensated. This awareness of movement and forces gives his drawing a real
stability, almost living.
In this constant correspondence between the movement of the body and measurement emerges the
invisible armature of a mathematical order. All these ratios reveal an underlying geometric grid governed
by an internal harmony that organizes the body into a proportional and balanced whole. Such a
conception bears witness to a rare mathematical ingenuity. Leonardo succeeded in making the rigor of
calculation coincide with the complexity of the living body. He simultaneously resolved a set of metrics,
angular and proportional constraints while unifying in a single structure the requirements of
measurement and those of nature. The representation of the body of the Vitruvian Man thus became a
true geometric demonstration.
Through this scientific approach Leonardo da Vinci solved the problem posed by Vitruvius, but
without ever revealing the solution. His followers, such as Bernardino Luini, copied or reused his
notebooks without grasping the geometric logic of the drawing. The Codex Huygens 57 , produced around
1570 by the Milanese painter Carlo Urbino, attests to this. This manuscript gathers numerous drawings
that reprise and comment on Leonardo’s studies, including the Vitruvian Man itself (figures 31). But far
from rediscovering the clarity of the master these copies bear witness above all to a laborious and
unfinished search, a sign that his imitators failed to grasp fully the solution that Leonardo had given.
Figures 31. Codex Huygens, Carlo Urbino, Fol.6 et 7, 1560/1570
3. Leonardo’s da Vinci Sculptural Project of the Ideal Horse
3.1. Historical Context
Leonardo da Vinci conceived his Vitruvian Man in Milan, while he was in the service of Duke
Ludovico Sforza. It was in this intellectual and artistic environment of exceptional richness that he
undertook his research on the proportions of the human body. It was precisely within this period of
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intense scientific and artistic activity that Leonardo met the mathematician and Franciscan friar Luca
Pacioli. Around 1496 the latter was summoned to Milan by Ludovico Sforza 58 . There he met Leonardo
da Vinci, already active at the court for more than a decade. The two men formed a friendship and
collaborated closely between 1496 and 1499. Contemporary sources report that they resided in the same
house 59 , situated near Santa Maria delle Grazie, the very place where Leonardo painted The Last Supper.
This proximity favored sustained intellectual collaboration centered on the study of proportional ratios,
perspective and geometry.
In 1498 Pacioli composed his great treatise De Divina Proportione, devoted to the divine proportion,
to the golden ratio. He stated:
«Questa proporzione noi chiamiamo divina, perché simile a Dio ;e nelle opere di Dio si trova, e
principalmente nel corpo dell’uomo,che si può dire modello e misura d’ogni cosa creata. »
« We call this proportion divine, because it resembles God; one finds it in all the works of God, and
principally in the body of man, which may be considered the model and measure of all created things. »
Leonardo personally illustrated the treatise by producing the regular and semi-regular polyhedra,
drawn with remarkable geometric rigor and intended visually to demonstrate the construction of the
golden ratio 29 . In his preface Pacioli explicitly thanked him:
«A Leonardo da Vinci, excellentissimo pittore et perspectivo, devo le mirabili figure che adornano
questo libro. »
« To Leonardo da Vinci, most excellent painter and perspectivist, I owe the marvelous figures that
adorn this work. »
This collaboration deeply marked both men. Pacioli regarded Leonardo as “il più gran maestro della
geometria applicata all’arte 59 , the greatest master of geometry applied to art. It is likely that the choice
of Leonardo to illustrate his work was not accidental. The Tuscan genius had already been pursuing for
several years a parallel reflection on the proportion of the human body, of which the Vitruvian Man
constitutes the synthesis. This celebrated drawing, produced around 1490–1492, formed part of an
approach in which the human figure became the very model of measurement and universal harmony.
Leonardo and Pacioli thus shared this common vision of a rational order inherent in every form of
perfection.
This affinity between Leonardo and Pacioli also took root in the Franciscan intellectual tradition.
Leonardo himself alluded in the Codex Arundel to two major figures of this tradition. In Codex Arundel,
71v he mentioned: “Rugieri Bacon fatto in istampa”, which corresponds to Roger Bacon 60 , philosopher,
scholar and English alchemist of the thirteenth century, regarded as one of the precursors of the
experimental method. He also cited “Cerca in Firenze della Ramondina” in Codex Arundel, 192v,
which refers to Ramon Llull, Catalan theologian and missionary. Both belonged to the Franciscan order
and sought to unite faith, reason and science in the understanding of the world. Bacon advocated
knowledge founded on observation and experience, while Llull conceived in his Ars magna 61 a
geometrical and spiritual logic intended to reveal the divine order of creation.
These references bear witness to the interest Leonardo showed for this mode of thought in which
measurement and geometry are perceived as paths toward truth. In this context his closeness with the
Franciscan friar Luca Pacioli and his insertion in the religious circles of Milan, as is shown notably by
the commission of the Virgin of the Rocks 62 for the Franciscan confraternity of the Immaculate
Conception, link him fully to this intellectual tradition.
Moreover, Leonardo shared with the disciples of Saint Francis a taste for simplicity and detachment
from wealth. He often mocked the vanity of luxury and the futility of power, opposing to them sobriety,
contemplation and the work of the mind. For him (Codex Arundel, folio 155 recto, British Library):
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«Il più nobile diletto è la gioia dell’intendere.»
« The noblest pleasure is the joy of understanding. »
In the Codex Trivulzianus, f. 86r, he shared a note on the vanity of man:
«O vana speranza, quanti ti seguono e quanti ti perdono!»
« O vain hope, how many follow you and how many are lost in your wake! »
And elsewhere on the same folio:
«O misera umanità, di quante cose ti rendi schiava per vile guadagno!»
« O miserable humanity, how many things enslave you for a paltry gain! »
At this same period Leonardo was working on his project of the ideal horse intended to honor the
memory of the father of Duke Ludovico Sforza 63,64 , a project to which he applied the same principles of
equilibrium and proportion as those developed in the conception of the Vitruvian Man. He declared in
the Codex Madrid II, 2r:
«Farò un cavallo di bronzo, grande, che non fu mai fatto di simile grandezza, e di proporzioni
perfette.»
« I shall make a horse of bronze, large, such as never has been made of similar size, and of perfect
proportions. »
3.2. The Pursuit of Perfection trough Drawing
Commissioned in the early 1480s this first equestrian project occupied Leonardo for more than a
decade. After many years of studies, he produced a plaster model presented in 1494 on the marriage of
Bianca Maria Sforza with Maximilian of the Holy Empire. At the sight of this model the poet Piattino
Piatti, friend of the duke, composed a poem in homage to this work 65 , he compared Leonardo to the great
sculptors and painters of antiquity, emphasizing how much this model represented a search for
equilibrium and perfect proportions worthy of ancient ideals.
To succeed in conceiving a horse with the aim of surpassing the great models that preceded it, from
Donatello’s Gattamelata to Verrocchio’s Colleone, Leonardo filled his notebooks with observations,
sketches and calculations which constituted true research laboratory 66 . Each drawing aimed to define
with extreme precision an anatomical part of the animal. Leonardo’s ambition was to combine the most
remarkable elements observed in different horses 67 , to create a horse that was both real and imaginary.
The abundance and diversity of his studies bear witness to the magnitude of this graphic enterprise.
Leonardo multiplied views from every angle and experimented with various materials, charcoal, black
chalk, red chalk, to explore volumes, muscular dynamics and the effects of light. This research resulted
in an exceptional drawing in red chalk identified as the most accomplished version of the ideal horse 68
(figure 32).
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Figure 32. Ideal Horse, recto, 45,3 cm x 27,5 cm
Red Chalk drawing, Private Collection
Da Vinci
On the reverse of this drawing is another study depicting a horse executed in a freer and more
spontaneous manner (figure 33). It is a sketch probably made from direct observation in the stables, as
in several of Leonardo’s studies preserved today at the Royal Collection Trust in Windsor (figures 34).
Leonardo frequently reused his sheets, drawing on both the recto and the verso, which attests to a
constant practice of observation 69 . He also had the habit of cutting his sheets. One can see that part of
the horse’s head is missing, as in the drawings below from the Royal Collection Trust.
Figure 33. Verso Ideal Horse Figures 34. Studies of horses, Codex Windsor, Rcin 912309,
Rcin 912312
The technique used in the drawing of the Ideal Horse is strictly identical to that observed in several
studies by Leonardo preserved at the Royal Collection Trust. In the study of the child (figure 35), that of
the dog (figure 36), the nude man seen from the back (figure 37), and in a study of a horse (figure 38),
Leonardo used red chalk, a medium he mastered with exceptional precision, to model forms with
suppleness and to give them a striking physical presence. The contour, laid down with a continuous and
fluid gesture, varies according to the light, pressed more firmly in shadow and lightened in illuminated
areas. It is through this modulation of the line that a play of shadow and light is established, where
volume emerges from the very breathing of the stroke. This contour defines the optical and anatomical
structure of the subject, the visual framework of the body and its orientation in space.
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Figure 35. Study of a child
Figure 36. Study of a dog
Figure 37. Nude man from the back
Figure 38. Study of a horse
In the drawings above, as in the study of the Ideal Horse, the modelling is then constructed through a
network of oblique and curved hatching applied in several successive passes (figure 39). Their
orientation depends on anatomical relief, the movement of the body, and the direction of the light. These
hatchings, which reveal the internal dynamism of the model, express the tension of the muscles, the
weight of the masses, and the continuity of the planes. The bundles tighten in areas of pressure and open
in areas of release, according to the functional logic of the body. In these studies, Leonardo adjusted the
pressure of the stroke denser over bony protrusions, lighter over soft flesh. He also occasionally softened
transitions with a slight blending, applied with the finger or a stump, without erasing the tooth of the
paper. This method creates a diffuse yet precise modelling based on the variation in pigment density.
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Figures 39. Details of modeling and hatching networks in Leonardo da Vinci’s red chalk studies
In the study of the ideal horse, the reserved highlights are distributed with remarkable exactness
(figures 32, 39). They correspond to the areas where light glides across the relief, the withers, the croup,
the chest, the spine, and contribute to the overall balance of the form. Their role is to allow the material
to breathe. Leonardo exploited the tone of the support as a luminous source, he played with the tint and
texture of the paper to create an internal light that seems to emanate from the body itself. This technique
gives the drawing a vibrant presence, where light becomes a means of construction as much as
perception. It is one of the most characteristic principles of Leonardo da Vinci, which no disciple ever
equaled.
The Horse’s Head (figure 38) preserved at the Royal Collection Trust (Codex Windsor) fits exactly
within this method. Attributed to Leonardo da Vinci since always, it comes from the collection of
Francesco Melzi, direct heir to the master’s drawings, then passed to the sculptor Pompeo Leoni, then to
Thomas Howard, Earl of Arundel, before being acquired by King Charles II, around 1690. This chain of
provenance, perfectly documented, links the sheet to the Leonardian corpus. It was only in the twentieth
century, in the 1930s, that the historian Kenneth Clark proposed a reattribution to Cesare da Sesto, based
on the rightward inclination of the hatching. Such a hypothesis, purely formal, belongs to a critical trend
of the time that sought to reduce the autograph corpus of Leonardo by attributing a significant part of his
studies to his students. Numerous sheets manifestly autograph were thus unjustly excluded, which
weakened the understanding of Leonardo’s graphic work⁷⁰. Yet, when replaced in the context of
Leonardo’s activity, the Horse’s Head (figure 38) naturally finds its place.
Leonardo da Vinci devoted nearly fifteen years to the study of the horse, from the research for the
Sforza monument to the projects for the Trivulzio monument, multiplying anatomical and mechanical
analyses of movement. He even undertook the writing of a complete treatise dedicated to the animal,
intended to accompany the monumental horse project. This work, mentioned by his contemporaries and
evoked in his notes, was unfortunately lost⁶⁶. It survives only through a few scattered leaves and
preparatory studies preserved at Windsor.
After the death of Leonardo da Vinci in 1519, his pupil Francesco Melzi took with him to Lombardy
most of the master’s notebooks and drawings⁷¹. These thousands of folios contained studies of anatomy,
mechanics, geometry and proportions, which were jealously kept in Melzi’s villa at Vaprio d’Adda until
his death, around 1570, then gradually dispersed by his descendants, who understood neither their value
nor their scientific significance.
A large portion passed into the hands of the Milanese sculptor Pompeo Leoni⁷², in the service of the
king of Spain Philip II, who reorganized the whole, arranging, cutting and mounting the pages to form
vast volumes, today known as the Codex Atlanticus, Codex Madrid and Codex Windsor. This operation
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also caused the physical and thematic dispersal of the sheets, many of which were sold or given to Italian
and foreign collectors.
Carlo Pedretti notes that « certain studies of horses in red chalk, mentioned in ancient inventories,
must have been detached from Leoni’s volumes and are today lost or unlocated⁷³. »These lost studies
appear in the inventories drafted after Leoni’s death, preserved in the collections of the Biblioteca
Ambrosiana in Milan and the palace of El Escorial⁷⁴. Several entries mention “drawings of horses” and
“studies of limbs in motion,” which likely circulated independently of the volumes before passing into
private Italian collections, then to England⁶⁹.
In the seventeenth century, the great English collector Thomas Howard, 14 th Earl of Arundel,
assembled in London one of the most important art collections in Europe⁷⁵. It included notably numerous
drawings by Leonardo da Vinci. The diarist John Evelyn⁷⁶ noted in his journals: « drawings and
manuscripts by Leonardo da Vinci filled with studies of movement, anatomy and mechanics. » In a
contemporary letter, William Petty also mentioned⁷⁷: « drawings in red chalk representing the parts of
the body and the mechanisms of movement. »
After the death of the Earl of Arundel in 1646, his heirs began selling large portions of the collection,
some manuscripts joining the Royal Collection, such as the Codex Arundel, now at the British Library,
and several drawings preserved at Windsor, while other lots went onto the London art market⁷⁸. Evelyn
noted the visit of “many visitors from the former Low Countries,” who came to view or purchase Italian
drawings. In the following century, London auction catalogues continued to record Italian sheets “from
the collection of the late Earl of Arundel,” acquired by dealers from Amsterdam and Antwerp. Historians
Francis Haskell and Nicholas Penny summarized this circulation⁷⁹: “Part of the drawings from the
Arundel collection passed into the hands of Dutch and Flemish dealers active in London, including the
Uylenburgh family⁸⁰, who traded between Amsterdam, Antwerp and Brussels.”
The specialist Carlo Pedretti, who devoted a large part of his life to the study of Leonardo’s
manuscripts, recalled that this dispersion “shattered the coherence of Leonardo’s graphic work, so that
what belonged to a single treatise ended up separated across countries and centuries.” He also stressed
that the absence of provenance should not cast doubt on the authenticity of a sheet, for many autograph
drawings known today, notably in Turin, Florence or Windsor, resurfaced after several centuries of
oblivion and may still reappear in private collections⁶⁹.
The examination of the current Leonardian corpus reveals indeed an abundance of sketches and
analytical studies on the theme of the horse, often drawn with pen or black chalk, intended to explore
proportions, movement mechanics or muscular structure. By contrast, fully constructed studies in red
chalk are exceptionally rare. Yet this stage aligns logically with the continuity of his practice. Leonardo
experimented successively with each medium to exploit its properties⁸¹. Red chalk, by its suppleness and
its ability to unify line and light, allowed him to approach the question of modelling with a precision that
neither pen nor black chalk could offer.
This experimental approach is manifest in a drawing preserved at the Royal Collection Trust, which
represents the body of a horse in profile, executed in metalpoint on blue-prepared paper with white
heightening (figure 40). In this study, Leonardo attempted to render volume through the sole contrast of
metal and heightening, but the result remains limited, as this medium did not allow him to obtain the
density nor the fluidity of modelling he sought. The transition toward red chalk thus appears as a
necessary step in the natural progression of his research, as demonstrated in his studies of the human
body, where each medium serves a specific analytical purpose. He stated in his Treatise on Painting³¹:
«I pittori debbono avere conoscenza dei colori e de’ loro misti, e de’ varii modi del disegno, sì col
carbon nero come col gesso o pietra rossa.»
« Painters must know the colors and their mixtures, as well as the various means of drawing, in black
charcoal, in chalk, or in red stone. »
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Figure 40. Étude du corps du cheval de profil, Rcin 912289
da Vinci,Royal collection Trust
The extreme attention that Leonardo devoted to the representation of the horse, and the long series of
studies he dedicated to it, may be explained not only by his scientific interest and his genuine attachment
to the animal, but also by the major role the horse occupied in the culture of his time.
At the Renaissance, the horse played a major role in visual and political culture 67 . In the great
equestrian commissions, such as those of Ludovico il Moro, the horse embodied military power, nobility
and the rank of its rider. The animal was conceived as an extension of the prince, its strength and bearing
reflecting those of its master.
Leonardo da Vinci’s horses are imposing, with powerful necks, a frequent detail is the cut or shortened
tail. Caudectomy was a common practice in the Renaissance to prevent the tail from hindering the rider
during combat or hunting (figures 41).
Ideal Horse, Private Collection
Studies of horses, Royal Library
The imposing neck of Leonardo da Vinci’s horses
Studies of horses
Museum of Louvre
Tail docking
Study of horse
British Library
Figures 41
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The drawing of the ideal horse, which may be considered as a true pre-sculptural study, corresponds
to an advanced stage. In this respect, it provides valuable information on the way Leonardo conceived
sculpture, its monumentality and especially his spatial conception. Leonardo implemented a perfectly
mastered perspective through a precise internal organization that gives the composition real threedimensional
depth. The sketched base on which the horse stands is slightly inclined and seen from above,
which places the viewer below and accentuates the sensation of height (figure 42). This device enables
the equestrian figure to dominate visually, as it would in public space upon its pedestal.
This base was sketched using zigzag hatching, like that of the portrait of Cesare Borgia (figure 43).
This rapid technique allowed him to cover areas or indicate shadows while sometimes concealing earlier
sketches, the sheets being frequently reused.
Figures 42. Ideal Horse
Private Collection
Da Vinci
Figure 43. Portrait of Cesare Borgia
Inv.15573, Royal Library of Turin
Da Vinci
3.3. The Geometry of living forms, from man to animal
Leonardo inherited a visual context shaped by the tradition of the monumental horse, but he developed
a personal vision founded on a far more advanced anatomical approach, derived from direct observation
and scientific study. He transposed into it the same principles that he applied to the human body.
Like for the Vitruvian Man, Leonardo began by constructing a precise geometric structure, in which
the body of the animal is inscribed within a network where each part is determined according to rigorous
proportional ratios. This method appears in a drawing devoted to the study of a horse, entirely governed
by internal geometric relationships (figure 44). Each segment corresponds to precise mathematical
proportions, demonstrating that the figure results from a rational construction prior to any artistic
intervention.
Figure 44. Study of horse, Codex Madrid II, folio 151v.
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The hindquarters of Leonardo’s horses are organized according to a circular structure whose center
corresponds to the hip joint (figure 45). This geometric device reflects the real functioning of the hind
limb, propulsion resulting from a rotational movement around this point. The circular line that links the
hip, the thigh and the hock reveals the internal dynamics of movement.
Ideal Horse, Private Collection
Studies of horses, Royal Library of Turin
Figures 4. Da Vinci
Leonardo’s objective was to reveal the existence of a universal harmony shared by all living forms,
whether the human body, the animal world, music, or nature itself. He applied the same geometric
principles and the same laws of proportion to the horse as to the Vitruvian Man. The superimposition of
the two figures (figure 46), although their absolute measurements differ, reveals that they share the same
proportionality. The framework of lines drawn by Leonardo on the Vitruvian Man serves as a rule for
both bodies. Each segment meets an anatomical reference point of the horse, as though a single
mathematical grid ordered the anatomy of both beings. This correspondence recalls the principle stated
by Vitruvius according to which « man is the measure of all things 40 . » The human body here becomes
the standard by which Leonardo evaluates and harmonizes the body of the horse.
Figure 46. Transparent juxtaposition of the Ideal Horse and the Vitruvian Man
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Indeed, the height of the base of the man’s neck coincides with the withers of the horse. The line of
the torso meets the croup, the line of the pubis corresponds to the junction of the two forelimbs, and the
line of the knees falls at the level of the carpus of the flexed foreleg. The center of the horse, that is, half
of its height, is located at the level of the man’s navel. It also corresponds to the level of the animal’s
pubis, that is, the midpoint of its body just as in the Vitruvian Man (figures 46,47).
Figure 47. Drawing of the anatomy of the horse, position of the pubis
Many studies by Leonardo, on human and equine proportions, are found on the same sheets, which
demonstrates a comparative approach (figures 7, 48). Taking up the idea expressed by Aristotle 34 ,
according to which the legs of man and those of the horse share an analogous structure, the knee of the
man’s right leg, set apart, meets that of the horse’s right foreleg, while the left joined foot of the man
aligns with the flexed left hind hoof of the animal.
Verso
Recto
Figures 48. RCIN 912304, Windsor collection, Da Vinci
On the same sheet, studies of equine and human proportions
Thus, through this anthropometric conception, derived from the Vitruvian model, Leonardo illustrates
the idea that the internal ratios of the human body embody the rational order of the world and may be
applied to any construction, whether architectural, mechanical or artistic.
This drawing also bears the imprint of Leonardo’s anatomical rigor. The horse is represented in
motion, one foreleg raised and the other perfectly extended, while the head turns upward to the right.
Indeed, in the horse, the cervical vertebrae do not allow a purely vertical elevation of the skull. To raise
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its head, the horse must combine an extension and a lateral rotation of the neck. This movement produces
a tension throughout the body, which causes the medial saphenous vein to appear prominently along the
extended leg, visible beneath the skin (figure 49). This anatomical detail, rendered with remarkable
accuracy, attests to Leonardo’s scientific precision. The muscular tension and the ascending line formed
by the neck and the head define the maximal measurable height of the horse, without breaking the
balance of the movement. Leonardo thus conveys, with the precision of an anatomist, the tensions and
internal structures of the animal.
However, this horse remains an idealized creation. Leonardo, while relying on rigorous observation
of reality, adjusts certain details to make it a sculptural work. This is why the curvature of the hoof is
raised to ensure the stability of the whole, in accordance with an equestrian tradition inherited from
Antiquity and taken up by the masters of the Renaissance.
Figure 49. Ideal Horse, medial saphenous vein
3.4. The mastery of matter and movement
In the conception of this large-scale sculptural project, Leonardo combined the science of proportions
with a true reflection on engineering, where the mechanics of the animal body become the model of a
living, stable and rational architecture. Conceived according to a rigorous geometrical and mechanical
planning, this undertaking aimed at structural solidity, the control of masses and the overall balance of
the composition. Leonardo thus organized the whole around an orthogonal grid, which divides the
surface into proportional modules, and defines reference axes, which serve for the placement of volumes
and the orientation of internal forces.
In his studies on equine proportions (figure 50), Leonardo established that the span of the horse’s head
and neck represents about 30% of its body. This proportional distribution, which appears in the study of
the ideal horse, forms the basis for the conception of the body, like a balanced force system governed by
the laws of static mechanics. Thus, the croup and the hindquarters, which ensure resistance, occupy 60%.
The remaining 10% constitute a zone of mechanical transition, which absorbs opposing forces, connects
the masses and ensures the continuity of constraints between the traction of the front and the push of the
rear. The withers act as a pivot.
This ratio of 1/2 between the front and rear masses corresponds to a mechanical principle observed in
systems of leverage and weight distribution. A small force applied to a short arm can balance a larger
mass on an arm twice as long, thereby ensuring a stable equilibrium. On the ideal horse, the tension of
the neck (traction), which opposes the push of the hindquarters (compression), generates a stable
mechanical moment and continuous dynamic compensation.
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Figure 50. Study horse’s proportion,
Rcin 912319, Codex Windsor
Da Vinci
From this rational organization arises, in the study of the ideal horse, a true geometric framework,
composed of two equal right triangles, which structure the composition (figure 51). The first connects
the head to the supporting foreleg, the second the withers to the croup and hindquarters. Their right
angles lock the direction of the loads, and their hypotenuses converge toward a single gravitational point,
located in the lower part of the central vertical axis. This static node concentrates the vectors of traction,
compression and reaction. All the principal lines, the neck, the back, the limbs and the croup, converge
there. This point acts as a pivot for the redistribution of mechanical forces toward the supports. Through
this convergence, the forces partially cancel each other, those pulling forward and those pushing
backward compensate each other. This balance allows the horse to maintain a stable and harmonious
posture.
Figure 51. Geometric framework of the Ideal Horse
The hindquarters, conceived according to a circular geometry, complete this structure. The croup,
which forms an arc of rotation centered on the hip joint, acts as a lever of propulsion. This curvature
transmits the linear forces of the back in the form of rotational movement, which ensures the forward
thrust. In mechanical terms, this zone functions like a natural pulley, stabilizing the posterior mass while
compensating for the loads generated by the tension of the neck. The entire body thus behaves like a
living triangulated beam, organized around a gravitational point and supported by a circular base of
rotation. This conception reflects Leonardo da Vinci’s assimilation of the works of Archimedes 82 . Thus,
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beyond the equestrian representation, this drawing reveals an engineer’s way of thinking fully integrated
into artistic creation. Each line responds to a precise structural function, which makes this study a true
modelling of statics. It anticipates the technical constraints of the future bronze casting. This conception
corresponds to the mechanical principles formulated by Leonardo 83 in the Codex Madrid I, F 10v:
«Ogni peso che ha il suo centro di gravità sopra il suo sostegno non cade, ma quando lo passa cade,
e quanto più lo passa tanto più presto cade.»
« Any weight whose center of gravity is above its support does not fall; but once it passes beyond it,
it falls, and the more it passes beyond it, the faster it falls. »
4. The Anatomy of Nature
Between 1482 and 1499, Leonardo produced numerous anatomical and mechanical studies intended
to design a monumental bronze horse for Duke Francesco Sforza. These investigations, grounded in
geometry, mechanics, engineering, anatomy, and the physics of movement, already testified to his desire
to unite science and art. After the fall of the Duchy of Milan in 1499, Leonardo continued his studies of
the ideal horse, which he refined in the light of his discoveries in the fields of statics and applied
mechanics.
The drawing of the ideal horse marks a decisive stage in the evolution of his work. Around 1508 84 ,
Leonardo applied to the Trivulzio horse a more dynamic conception while reintroducing the anatomical,
mechanical, and geometric principles developed two decades earlier for the Sforza horse. Left
unfinished, this project reflects a more mature approach, extending the research undertaken for the
monument of the Duke of Milan.
To devote himself fully to this new sculptural project, Leonardo interrupted the execution of a
religious work (the Virgin, Saint Anne, the Christ Child and Saint John the Baptist), begun a few years
earlier, around 1501–1503 85 , in Florence. But upon the death of Marshal Trivulzio and in the face of
political instability in Milan, the undertaking was abandoned. Leonardo then returned to his research on
the Virgin and Saint Anne, around 1510/1513.
Scientific ultraviolet imaging carried out on the reverse of the ideal horse confirms this period of
artistic transition. A sketch of the Virgin, corresponding to the drawing preserved in the Louvre (figures
54, 55), appears. If it becomes visible under ultraviolet but remains invisible in infrared, this is due to
the presence of iron oxide in the pigment. The analyses conducted by the Université Pierre et Marie
Curie (UPMC/CNRS, ISTEP) confirmed a high concentration of iron oxide in the material, identified as
red hematite, frequently used by Leonardo. This compound strongly absorbs infrared radiation, while
reacting under ultraviolet light with a faint reddish fluorescence, which allows the drawing to become
perceptible 86 . This phenomenon was noted by the Italian scientist and conservator Antonino
Consentino 87 . It is more remarkable that the final panel preserved in the Louvre (figure 56) reveals, under
infrared imaging, a horse’s head (figure 57), which demonstrates the transition from the conception of
the Trivulzio horse to the elaboration of the religious painting.
These material and scientific indications help reposition, with new precision, the different stages of
Leonardo’s work and the chronology of his research. They testify to the contemporaneity of his studies,
carried out simultaneously in fields as diverse as sculpture, painting, mechanics, and cartography.
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Underlying drawing of the Virgin
UV reflectography on the reverse of the Ideal Horse
Da Vinci
Revealing the underlying drawing
Figure 54
Figure 55. Preparatory drawings « The Virgin, Saint Anne and the Christ Child »
Da Vinci
Figure 56. The Virgin, Saint Anne and the Christ child
Da Vinci
Figure 57. Revealing the underlying drawing
Da Vinci
At the beginning of the sixteenth century, after having returned to Florence following his service with
Cesare Borgia, Duke of Romagna, Leonardo placed his skills as an engineer and cartographer at the
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service of the Florentine Republic, which entrusted him with the study of the course of the Arno and its
possible diversions. This mission coincided with the first phase of work on The Virgin and Saint Anne.
In Florence, Leonardo found a city engaged in large-scale hydraulic engineering projects. Under the
gonfalonier Piero Soderini and the secretary Niccolò Machiavelli, the Florentine Republic was
considering diverting the course of the Arno to link the city to the sea and weaken the power of Pisa. As
early as the summer of 1503, a letter from Machiavelli explicitly mentioned his mission to study the
river and its possible diversions 88 .
Between 1503 and 1504, he produced several maps of Tuscany and of the Arno valley, today
preserved at Windsor (figures 58). These maps, of large dimensions, were executed in pen and ink, and
heightened with colored washes. Their support is a heavy-weight paper, thick and resistant,
corresponding to high-grade administrative papers, very different from those used in artists’ workshops.
Carte de la Vallée d’Arno, 27,5cm x 40,1cm
Rcin 912683, Royal Collection Trust
Da Vinci
Carte rivières et montagnes, centre d’Italie,
31,7cm x 44,9cm
Rcin 912277, Royal Collection Trust, Da Vinci
Figures 58
The analysis of the paper of the study of the Ideal Horse, carried out by Stefano Fortunati, specialist
in ancient documents, in collaboration with Silvio Balloni, curator of the Ginori Lisci archives in
Florence, revealed that it was an administrative paper of the same type as that used in chanceries,
registers, accounting books and notarial studies for the drafting of official acts. Moreover, the format of
the sheet (45.3 × 27.5 cm) corresponds closely to that of the large topographical maps at Windsor (figures
58).
The use of these large notarial sheets, capable of absorbing-colored washes and supporting reworking
with the pen, suited perfectly the technical requirements of cartography as well as of his anatomical
research and preparatory drawings in red chalk. Its slightly grainy surface and density allowed for a fine
adhesion of pigment, favoring the modelling effects and subtle gradations he sought in his studies of
volumes and drapery. This robust paper, designed to last, thus offered Leonardo an ideal support for both
his scientific and graphic work.
This type of paper, several sheets of which used by Leonardo bear watermarks attributable to the mills
of Fabriano and more rarely of Foligno 89 , corresponds exactly to the high-quality production that
circulated in Tuscany.
Furthermore, the fact that this paper is of the same type as that used in registers and official acts gives
resonance to the presence in Florence of Leonardo’s father, Ser Piero da Vinci, notary of the Republic,
who died in 1504, when Leonardo was working on his maps and his major pictorial projects 90 .
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The cartographies of Leonardo present a topographical accuracy verified by modern geographers.
Distances and orientations are represented with astonishing precision for the period, obtained by hand
and without any modern measuring instruments.
Leonardo succeeded in rendering the dynamics of relief, watercourses and winds, transforming the
map into a true living anatomy of the territory. He conceived the earth as an organism in motion,
governed by internal forces analogous to those of the human body. In his maps, rivers are the veins of
the earth, valleys its muscles and mountains its skeletal structure, while water plays the role of blood,
the vital fluid that irrigates and shapes the landscape. He formulated this idea, around 1504, in the Codex
Leicester, F.10.r.:
«Il sangue che scorre per le vene dell’uomo è simile all’acqua che scorre per le vene della terra;
come il sangue nutrisce e vivifica il corpo umano, così l’acqua nutrisce e vivifica la terra.»
« The blood that flows through the veins of man is like the water that flows through the veins of the
earth; as blood nourishes and gives life to the human body, so water nourishes and gives life to the
earth. »
This analogy reveals a profoundly unified conception. Through his representations of the territory,
Leonardo sought to reveal the physiology of nature, a system of balances and circulations in which each
element is bound to the other.
This idea is attested in the Codex Arundel, f.155 r.:
«Tutte le cose sono legate insieme da vincoli che l’occhio non può vedere.»
« All things are bound together by links that the eye cannot see. »
Thus, where Mesopotamia inaugurated the idea of measurement and the existence of a rational order
in nature, Leonardo advanced to a physiological and geometric reading of living matter.
Conclusion
Geometry and science were, for Leonardo da Vinci, the paths through which the human mind could
rise toward the knowledge of divine laws. His approach was founded upon a requirement that was both
moral and rational. Through reason and faith in a higher harmony, he sought to unveil the invisible forces
that govern the universe.
Through the Vitruvian Man, he revealed that the beauty of the world proceeds from order, measure,
and proportion, reflections of a divine harmony that the sages of Antiquity had already intuited. By
uniting mathematics with the observation of reality, he achieved the most accomplished demonstration,
that of an equilibrium in which man becomes the mirror and the measure of creation.
Thus, the Vitruvian Man does not only represent an ideal of proportions, but still today embodies the
affirmation of a universal principle, that of a living unity that links the human body, nature, and the
cosmos. Through this synthesis, Leonardo da Vinci stands as one of the most expansive minds of all
time, at once scientist, artist, and philosopher, for whom observation, experience, and reason lead to the
understanding of the supreme order of the universe.
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Arts et sciences
2026, vol. 10, n° 1, 99-124 pages, DOI : 10.21494/ISTE.OP.2026.1409 ISTE OpenScience
Arts et sciences, proximité
Sciences and arts, closeness
Jean-Claude Serge Lévy 1
1
MPQ UMR 7162 CNRS UPC jean-claude.levy@univ-paris-diderot.fr
RÉSUMÉ. Dans une perspective historique des rapports entre arts et sciences, on rappelle d’abord ce qu’est la
propagation en physique avant d’approfondir l’histoire des pavages, c’est-à-dire de l’occupation de l’espace, en art
comme en science, ce qui démontre de nombreux liens interdisciplinaires à toute époque, de la décoration aux
mathématiques, à la physique et la chimie et l’architecture, dans tous les sens. La considération de l’art et la science à
l’ère industrielle et notamment les musiques et leurs connexions possibles permet de conclure sur la réalisation de
nouvelles voies entre arts et sciences.
ABSTRACT. Starting from a global historical view of the links between arts and sciences we first focus on the physical
content of propagation, before looking at the long story of tiling and packing in art and science with questions and
comments on these numerous links between all disciplines. After looking at the connections between art and science at
industrial era, a word on the connections between different musical worlds enables us to conclude about how to improve
the paths between arts and sciences in the future.
MOTS-CLÉS. Propagation, art de l’islam, quasi-cristaux, agrégats, alliages à forte entropie, taille critique, tenségrité,
Street art, alliages à mémoire de forme.
KEYWORDS. Propagation, art of islam, quasi-crystals, clusters, high entropy alloys, critical size, tensegrity, Street art,
shape memory alloy.
1. Introduction
Comme son titre l’indique, cet article s’inscrit dans la suite d’un article récemment paru dans la
même revue 1 . Le présent article reprend l’approche d’histoire « globale » 2 de ces distances entre les
arts et les sciences, des disciplines nées toutes deux d’une étude approfondie de la nature qui nous
entoure, une nature dont nous faisons aussi partie.
Les finalités de ces disciplines sont différentes, les arts sont destinés à l’appréciation d’une
communauté d’amateurs, tandis que les sciences ont une visée universelle, pratique ou théorique, sous
le contrôle d’experts. Cette différenciation s’est accrue au cours du temps, avec l’accroissement de la
population et la structuration de plus en plus complexe de la société 3 . Donc la propagation des idées, à
l’intérieur d’une même discipline ou entre disciplines est devenue plus lente, voire problématique,
même si les moyens de propagation de tout signal se sont énormément développés. Ce problème de
propagation des concepts à travers la société et dans le temps sera donc l’objet d’une première partie,
1
L’article intitulé « Arts et sciences, des voies proches » est paru dans le volume 9 de la revue Arts et Sciences, aux pages 130-146
en 2025.
2
La notion d’« histoire globale » a été largement approfondie par Fernand Braudel (1902-1985) qui fut professeur au Collège de
France et qui a marqué le développement des sciences humaines en France après la fin de la seconde guerre mondiale. Ses ouvrages
principaux sont cités dans la bibliographie.
3
La complexité de la société « moderne » est particulièrement mise en évidence dans l’ouvrage « La distinction » de Pierre Bourdieu
(1930-2002) qui fut aussi professeur au Collège de France. L’ouvrage, cité dans la bibliographie, montre le besoin de se différencier,
au-delà des fonctions sociales strictes et le résultat est une mosaïque de personnalités.
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avec une réflexion formelle et quelques exemples concrets qui montrent la diversité et la complexité de
ces phénomènes.
Dans l’article précédent, le problème des pavages, de l’occupation de l’espace, s’est révélé être un
problème central de cet interface entre art et science car il concerne de nombreuses formes de
structuration. Il reste ici à développer cette étude, d’une part sur un plan théorique : savoir quelles sont
toutes les conséquences d’un changement de structuration d’un groupe lors de sa croissance et ceci
qu’il soit constitué de nucléons interagissants, d’atomes ou d’êtres humains ou d’animaux ? Dans le cas
de la physique cette réflexion signifie toujours l’espoir de trouver de nouveaux matériaux mieux
adaptés par leur structure à de nouveaux emplois. C’est la perspective d’une recherche permanente,
d’une dynamique renouvelée qui s’ouvre. Sur le plan de la pratique artistique, la question qui se pose
est : comment ces modèles de pavage ont évolué au cours de l’histoire et se sont toujours adaptés aux
problématiques du moment ? Ces deux questions de dynamique sont l’objet de la deuxième partie.
Elles nous montreront le profond entrelacement des arts et des sciences dans leur actualité au point, un
exemple parmi tant d’autres, de donner le nom d’un artiste et architecte (Fuller) à des agrégats de
carbone ainsi nommés fullerènes. Ces observations largement reconnues ont valu à leurs découvreurs
le prix Nobel de chimie.
La troisième partie est consacrée à la connexion entre l’art et la science à l’ère industrielle, et
notamment à la musique, un art si scientifique.
La quatrième partie pose la question de l’animation présente et à venir de ces liens entre arts et
sciences en considérant trois cas types de situations actuelles qui se situent à la charnière entre arts et
sciences. Cela permet d’envisager des perspectives concrètes de progrès dans ces zones intermédiaires
peu reconnues.
La conclusion reprend le bilan de cet article et permet de réfléchir aux voies d’optimisation de ces
transferts de connaissance dans le futur proche.
2. La propagation ou la non-propagation des concepts dans une discipline et entre disciplines
Avant même de rappeler les modèles usuels de propagation en physique, ce qui constitue un cadre
concret de réflexion, il est quand même utile de revenir sur quelques cas de non-propagation. En effet
il arrive souvent que des groupes humains, à des lieux et à des époques différentes se posent des
questions semblables et y trouvent des réponses semblables, mais différentes, sans la trace d’un
quelconque échange entre ces groupes. Ce relatif isolement et cette indépendance dépendent
évidemment de la question qui ne doit pas être univoque, et aussi de l’état des communications entre
groupes à ce moment là. Nous allons donner quelques exemples de tels cas, dont certains ont été déjà
notés dans l’article précédent : les pyramides et les écritures, et le dernier, la notation musicale, sera
développé plus amplement plus loin dans cet article.
2.1. La non-propagation
Ce cas semble a priori curieux, c’est un cas limite, mais il est essentiel, comme le zéro parmi les
nombres. C’est en effet un point important de résoudre soi-même ses problèmes, indépendamment des
autres, voisins ou non. Bien sûr, l’éloignement physique et matériel, ici, l’absence de moyens efficaces
de communication, renforcent cet état d’indépendance.
2.1.1. Non-Propagation de la notion de pyramide
Un tel premier cas de figure a été déjà cité 4 . En effet de grandes pyramides sont apparues à peu près
simultanément en Egypte, dans de nombreux sites de ce qui est devenu le Mexique, et aussi dans des
4
C’est cité dans la référence 1.
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sites de ce qui est devenu le Pérou, avec la civilisation Caral. Les hauteurs de ces pyramides sont
différentes, mais toujours importantes, leurs formes sont assez semblables avec des bases carrées dans
tous les cas, des pentes assez fortes, mais elles aussi différentes. La référence naturelle commune de
ces pyramides semble bien être la dune, dont la pente maximale est définie par les propriétés
mécaniques de ses constituants. De plus, des dunes existent dans les déserts proches de ces zones
habitées, ce qui a donc pu inspirer les architectes de ces pyramides. A cette époque si reculée, il semble
difficile de croire à une quelconque communication entre des peuples aussi éloignés. C’est donc un
premier cas très clair de non-propagation et de coïncidence approximative des idées.
Dans l’article précédent nous avons montré que pour obtenir les impressionnantes masses des
pyramides égyptiennes, des découvertes scientifiques avaient été effectuées et utilisées comme l’ont
montré le professeur Daniel Bonn et son équipe 5 . C’est un bel exemple de collaboration entre
scientifiques et artistes, ce qui semble fréquent aux premiers temps de l’humanité 6 où la société était
bien moins compartimentée qu’elle ne l’est aujourd’hui.
2.1.2. Propagation resteinte de l’écriture
Un deuxième cas de figure de non-propagation ou de propagation réduite, est celui de l’invention de
l’écriture, elle aussi déjà mentionnée dans l’article précédent, avec en particulier la référence à
l’exposition « La naissance de l’écriture » réalisée à Paris en 1982 et le texte associé 7 . Le langage parlé
a dû exister depuis très longtemps. Les animaux eux-mêmes utilisent des ensembles de sons
complexes, dont la signification de certains a même été analysée et comprise. Par contre les traces du
langage écrit dans l’humanité sont bien plus récentes. Le langage écrit a un potentiel de transmission
beaucoup plus important que l’oral, à la fois dans le temps et dans l’espace, une permanence.
Evidemment ce langage écrit est apparu par nécessité pratique, par exemple pour communiquer lors de
grands travaux collectifs, ou pour faire des échanges commerciaux entre plusieurs parties en laissant
des traces précises de ces accords.
Comme ils sont un support essentiel d’échange, les langages écrits se sont évidemment vite
répandus dans leurs sphères respectives d’influence. Différents centres économiques indépendants
existaient parfois à des distances atteignables par des commerçants nomades, aussi une telle
propagation pratique a conduit localement à produire des traductions entre ces différents langages,
comme c’est le cas des traductions inscrites sur la pierre de Rosette. Cette remarque signifie donc qu’il
existe à la fois des cas de propagation et des cas de non-propagation, faute d’intermédiaires, dans le cas
d’un grand éloignement.
A l’origine, le langage écrit est naturellement fait de dessins qui représentent symboliquement
l’objet, l’acte, voire le sentiment. Ce langage iconographique est donc très riche, très complexe,
puisque chaque idée nécessite une représentation. Ce langage se révèle ainsi à la fois puissant et aussi
réservé à une élite savante, les lettrés, les scribes, capables d’une si grande culture. L’individu
5
Précisément, le physicien néerlandais Daniel Bonn et son équipe ont publié en 2014 dans la fameuse revue scientifique « Physical
Review Letters » à propos de la modification du coefficient de frottement du sable lors de son humidification, l’élément important
de l’opération, l’article intitulé « Nonuniversality in the Pinch-off coefficient of yeld stress fluids : rôle of non-local rheology » (PRL
113, 218302 (2014). Cet article récemment complété par un suivant (PRL 134, 176202 (2025) eut un retentissement international
avec des articles de commentaires dans « The Washington Post » et « The Huffington Post » notamment, des journaux d’intérêt
général mondialement connus, car ce travail révélait toute la qualité technique et scientifique insoupçonnée de ces constructeurs
antiques.
6
Les peintures des grottes préhistoriques témoignent d’une incontestable maîtrise technique et scientifique des matériaux et d’un
art efficace largement reconnus. Picasso et d’autres peintres à sa suite s’en sont inspirés.
7
L’exposition « Naissance de l’écriture : cunéiformes et hiéroglyphes » aux Galeries nationales du Grand Palais a eu une large
audience. Jean-Paul Boulanger et Geneviève Renisio en étaient les commissaires, Béatrice André-Lecknam et Christiane Ziegler les
auteures du catalogue. Cette exposition a suscité un vif intérêt pour cette transition, bien au-delà de ces pays.
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ordinaire a, lui, besoin d’une version simplifiée, réduite, de ce langage, une version qui corresponde
directement à son langage oral. Du coup, en général, des versions de langage écrit proches du langage
oral, c’est-à-dire faites d’assemblages de phonèmes eux-mêmes décrits par quelques lettres, sont
apparues dans la pratique et ont progressivement supplanté les versions iconographiques trop
complexes.
Le Moyen Orient réunissant de nombreuses anciennes civilisations comme l’Egypte, la
Mésopotamie et les pays proches, à la fois indépendants et en communication commerciale avec leurs
voisins, a été un berceau de ces nouvelles versions phonétiques de langage écrit. Les pays d’Amérique
ont dû connaître la même transition entre un langage écrit iconographique et un langage écrit
phonétique qui s’est peu à peu imposé. Par contre, la Chine a toujours conservé son langage écrit
iconographique et aussi sa structure sociale très hiérarchisée, les deux points étant probablement
corrélés. Mieux, la Corée et le Japon ont aussi conservé cette écriture en sinogrammes. Là encore la
longue pratique de communication a eu tendance à limiter petit à petit le nombre des signes utiles, mais
cette écriture iconographique persiste encore sur un large territoire.
Cet exemple de l’écriture montre bien la complexité de ce phénomène de propagation
d’informations, de concepts dans l’univers culturel. Tout d’abord il faut percevoir une connnaissance
physique de ce contenu de l’information, contenu qui peut alors être accepté ou rejeté pour des raisons
qui peuvent mettre en jeu de nombreux mécanismes sociaux. La non-propagation peut même être
volontaire, par choix délibéré, comme le montrent les exemples précédents.
2.1.3. Propagation restreinte de la musique
Le dernier exemple que nous traiterons ici très brièvement est celui de l’écriture de la musique.
Comme nous le verrons un peu plus loin, beaucoup du charme de l’écoute de la musique provient de
résonances approximatives entre les sons émis successivement. Du coup, il existe plusieurs façons
« mathématiques » d’organiser ces résonances d’une façon que l’on pourrait qualifier d’optimale. Donc
initialement, selon leur localisation, les hommes ont choisi assez tôt différents codes musicaux pour
optimiser ces résonances. Ensuite ces différents codes se sont imposés dans des régions assez étendues
par propagation de proche en proche. Mais, in fine, il existe encore différents codes, différentes
gammes, heureusement pas trop différents, ce qui a permis d’effectuer des traductions et d’obtenir
ainsi, relativement récemment, des extensions du domaine musical. Ravi Shankar (1920-2012) sitariste
et compositeur indien a été un exemple d’une telle traduction entre musique occidentale et musique
indienne. Cet exemple ainsi que d’autres semblables, pour différentes traditions musicales, ont permis
une relative transmission tardive de ces cultures en ajoutant de nouvelles couleurs sonores à la musique
locale dominante. On a ainsi vu apparaître de nouvelles sortes de musiques composites, plus aptes à
conquérir de larges publics. Dans ce cas la propagation de ces codes artistiques entre eux s’est produite
grâce à une interface physico-mathématique qui a permis la transcription entre ces codes. On est ainsi
passé d’une musique-art à une autre musique-art en passant par les sciences. Cela montre déjà la
richesse et la complexité de ces phénomènes de propagation.
Ce bref aperçu nous permet de revenir à une vue rapide de la propagation en physique, qui pourra
servir de référence concrète pour l’observation de la propagation des concepts.
2.2. La propagation des phénomènes physiques
La propagation des phénomènes physiques peut même avoir lieu sans aucun support matériel, une
réalité abstraite qui est donc difficile à comprendre. C’est effectivement un concept dur à admettre,
mais important, d’autant que ces forces ainsi propagées sont très importantes, omniprésentes dans la
nature et agissent très loin de leur source. Donc ce concept ne fut enregistré qu’assez tardivement dans
l’humanité, relativement longtemps après les grandes découvertes. Ce délai avait permis à
l’imagination de se libérer.
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2.2.1. Propagation dans le vide
C’est le cas de la gravitation, l’attraction entre les masses, découverte par Isaac Newton (1643-
1727), et c’est aussi le cas des forces électriques de Coulomb (1736-1806), des forces qui ont toutes
deux des comportements similaires à longue distance, une décroissance lente. Une des nuances entre
ces deux interactions est que les forces de gravitation sont toujours attractives entre les masses, tandis
que les charges électriques sont positives ou négatives et que, des charges de mêmes signes se
repoussent, tandis que des charges de signes opposés s’attirent. Du coup, pour la propagation de
l’électricité, on parle ici de champ électrique pour indiquer cette possibilité de déplacement des charges
qui dépend de leur signe, une sorte de distorsion se produit à l’intérieur de la matière selon le signe des
charges, une voie bien différente de celle de la gravitation qui a un effet uniforme sur la matière.
2.2.1.1. Propagation dans le vide de l’électromagnétisme
Des charges en déplacement ont des effets plus complexes que des charges statiques. Ce
déplacement des charges dans le temps et dans l’espace induit non seulement un champ électrique mais
aussi un champ magnétique qui agit à son tour sur le déplacement des autres charges. Finalement le
champ électromagnétique, cet ensemble d’actions électriques et magnétiques à distance a été bien
étudié par Maxwell (1831-1879) et son équipe, avec cette dualité entre (position, vitesse) et (champ
électrique, champ magnétique).
Ce champ électromagnétique, selon sa fréquence, c’est-à-dire selon la rapidité du mouvement des
charges qui le produisent, a de multiples effets pratiques, c’est le rayonnement optique, mais c’est aussi
l’infra-rouge et l’ultra-violet, les rayons X et les rayons gamma. Autrement dit, le champ
électromagnétique représente un très large spectre de phénomènes physiques qui se propagent dans le
vide et interagissent avec la matière.
Ces champs électromagnétiques pénètrent donc dans la matière, ce qui ajoute alors la réponse de la
matière à ces sollicitations propres et élargit considérablement le problème puisque les contributions du
champ initial et du champ induit se combinent. Le résultat de cette combinaison dépend évidemment
de l’état, de la nature, de la matière en question. Dans un premier temps on considère la matière
comme continue et uniforme, quitte à préciser ensuite sa nature de façon plus précise, plus réaliste,
dans une approche plus détaillée.
2.2.2. Propagation dans la matière
La gravitation, c’est-à-dire les forces induites par la gravitation, agit sur la matière en provoquant
des forces, des tensions, voire des déplacements si le milieu considéré est mobile. Un exemple pratique
est l’effet de la marée qui est induite par l’attraction de la lune sur la masse d’eau des océans, une
masse mobile dont le mouvement suit donc la fréquence des rotations de la lune autour de la terre.
2.2.2.1 Propagation de l’électromagnétisme dans la matière
Les forces électromagnétiques agissent sur la matière en déplaçant les charges potentiellement mobiles
que sont, par exemple, les électrons plus ou moins liés à leurs atomes de référence. Selon la nature du
matériau, deux sortes de réactions à ces sollicitations existent.
Isolants
Soit le champ électromagnétique pénètre profondément dans la matière et est freiné de façon
uniforme par cette matière qu’il traverse et que l’on qualifie alors d’isolante. Dans ce cas, une partie du
rayonnement est réfléchie dans le milieu initial, le vide, c’est-à-dire y revient. Le freinage correspond,
quant à lui, à une transmission partielle d’énergie au milieu matériel rencontré, une absorption et en
optique, ce changement de propagation est qualifié de réfraction, car la direction de propagation peut
changer alors à l’interface.
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Conducteurs
Soit le champ électromagnétique produit une polarisation locale de la matière à la surface d’entrée
du rayonnement. Et cette polarisation locale s’oppose à la propagation du champ électromagnétique à
l’intérieur de cette matière. Cette matière est alors qualifiée de conductrice car elle a répondu à
l’excitation, et le rayonnement électromagnétique est, lui, totalement réfléchi dans le milieu initial.
L’observation de ce phénomène de réfraction et réflexion en optique est bien entendu très ancienne 8 ,
très antérieure à la compréhension détaillée de l’électromagnétisme. En France on attribue sa
formalisation avec la notion d’indice de réfraction à Descartes (1596-1650).
Ce qui nous intéresse ici du point de vue de la propagation en général est cet effet de freinage du
rayonnement « réfracté », vis-à-vis du phénomène incident, tandis qu’une autre partie du phénomène
incident est renvoyée, réfléchie, dans son milieu de départ. Et le second point est que ce freinage et
l’absorption d’énergie associée dépendent de la nature du milieu matériel rencontré.
Un milieu matériel inhomogène, comme c’est le cas du corps humain traversé par des rayons X, va
révéler différentes parties comme les os ou les muscles qui se comportent différemment avec ces
rayons, notamment en les absorbant plus ou moins. Moyennant une résolution optimale des images
ainsi produites, cela permet d’observer l’intérieur du corps sans pénétration, sans opération
chirurgicale. La propagation de l’onde électromagnétique dans le corps va donner lieu à différents
freinages et réflexions, tout comme à des absorptions.
2.2.3. Propagation de phénomènes élastiques dans la matière
Dans les milieux matériels plus ou moins denses, les atomes, les molécules, qui constituent ces
milieux interagissent entre eux, avec des effets du type attraction-répulsion par exemple, et des effets
plus complexes qui vont maintenir la structure à longue distance du matériau, selon sa rigidité et ses
propriétés élastiques. Ces différentes propriétés élastiques permettent aussi la propagation
d’ébranlements, d’ondes, de proche en proche, à travers ces milieux. C’est le cas du son qui a une
nature simple dans un milieu très dilué comme l’air, mais a une nature beaucoup plus complexe dans
un milieu dense, selon la nature des nombreuses interactions qui ont lieu dans ce milieu.
La propagation de ces ondes dépend donc fortement du milieu. Cette fois, plus le milieu est dense et
réactif, meilleure et plus rapide est la propagation. A contrario des ondes électromagnétiques, ces
ondes ne se propagent pas du tout dans le vide. Elles se propagent lentement dans un milieu peu dense
comme un gaz, tandis qu’elles se propagent rapidement dans un milieu dense, liquide ou solide.
Dans un milieu composite, la propagation devient complexe, on peut observer plusieurs sons se
propageant à des vitesses différentes. Ainsi, par exemple, il faut utiliser une source convenablement
guidée pour obtenir des résultats d’échographie lors de l’observation de différentes parties du corps
qui, chacune à sa façon, réfractent, réfléchissent et absorbent les ondes élastiques.
Ce petit rappel nous situe la complexité de la propagation dans des milieux homogènes et nous
incite à considérer encore d’autres cas, d’autres géométries de propagation.
2.2.4. Propagation diffusive
Le premier cas considéré d’une telle propagation, évidemment dans la matière, est une errance, c’est
la propagation aléatoire sur un réseau régulier, elle est aussi appelée « marche aléatoire » ou « marche
8
En France on parle de la loi de réfraction de Descartes et en Grande-Bretagne de la loi de réfraction de Snell. Dominique Raynaud,
historien des Sciences, a trouvé d’autres références à ces observations dans d’autres pays.
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de l’homme ivre » 9 selon une expression imagée. Cette marche consiste à changer aléatoirement de
direction à chaque pas. Ces pas étant de longueur déterminée. Le résultat est cette fois que
l’éloignement du point de départ augmente en moyenne comme la racine carrée du temps 10 ! La
propagation est donc différente et bien plus lente.
Cette remarque incite donc à considérer ce qui se passe sur un réseau à lacunes, ce qui impose des
contraintes supplémentaires. Dans le cas d’un réseau réduit, d’une île par exemple, la propagation est
limitée à la taille de l’île. De fait, il n’y a plus de propagation au-delà de l’île ! Du coup dans un
système à lacunes, le cas où une seule voie ou juste quelques voies permettent de sortir de l’île devenue
une presqu’ile, le cheminement aléatoire est encore plus lent que la racine carrée du temps. Ces ponts,
ces liens faibles prennent donc une importance considérable dans la propagation de l’information.
C’est ce qu’a remarqué le sociologue Mark Granovetter en notant l’importance de ces liens faibles 11 .
Du coup la matière lacunaire a pris un intérêt en physique 12 où elle a un intérêt non seulement pour des
matériaux composites mais aussi lors de changements de phase comme la fusion ou la cristallisation où
deux phases d’un même composé cohabitent comme la glace et l’eau avec de multiples fragments
liquides ou solides qui coexistent. On peut aussi citer dans un registre différent la propagation des
manifestations, un cas étudié par le juriste Didier Joubert 13 , c’est-à-dire une propagation clairement
non uniforme.
Une version « petit poucet » de la marche de l’homme ivre, où les briques s’accumulent, a même eu
un succès exceptionnel, vu le nombre de publications qui s’y réfèrent. Il s’agit de « l’agrégation limitée
par la diffusion » (Diffusion limited aggregation en anglais, DLA en acronymes) 14 qui permet de
construire de telles structures, où la propagation d’ébranlements est évidemment lente. L’algorithme de
base propose la marche aléatoire d’éléments qui se figent lorsqu’ils rencontrent un autre élément, isolé
ou non, amorçant ainsi la croissance d’un agrégat. Cette version relativement simple, car les
interactions sont simplistes, a eu un grand succès car elle ouvrait la perspective de l’étude fine de
beaucoup de situations 15 . Du côté modèle, cela signifie un développement informatique et notamment
l’optimisation du caractère pseudo-aléatoire d’une suite de nombres et du côté expérimental, un
développement de la précision de l’information.
9
La notion de marche aléatoire a été introduite en 1905 par un mathématicien anglais, Karl Pearson, à propos de biologie. Elle fait
suite au mouvement brownien aussi introduit pour la biologie. Les applications mathématiques aux modèles économiques ou
physiques sont nombreuses ( Lord Rayleigh, Markov, Polya). On cite à ce propos le travail de la thèse de Louis Bachelier sur la
variation des valeurs en bourse.
10
L’application des méthodes statistiques conduit à une répartition « gaussienne » des écarts et donc à un éloignement moyen
« diffusif » proportionnel à la racine carrée du temps.
11
Le sociologue Mark Granovetter a publié l’article « The strength of weak ties » dans le “American Journal of Sociology 78, pp.
1360-1380 (1973), suivi de « The strength of weak ties : a network theory revisited» dans Sociological Theory 1, pp. 201-233 (1983)
12
Les phénomènes de transition de phase ont été largement étudiés avec de nombreux prix Nobel dont celui de Kenneth Wilson
(1936-2013) obtenu en 1982 pour le groupe de renormalisation. Ces sujets ont largement débordé sur d’autres domaines avec
notamment la création de l’ « éconophysique » par le physicien H. Eugene Stanley en 1995.
13
Didier Joubert a écrit l’article « The epidemic of collective violence, a manifestation of disorder and complexity » EPJ WOC 300,
01004 (2024) qui montre une propagation complexe selon un réseau de connexions.
14
T.A Witten et L.M. Sander ont écrit l’article intitulé « Diffusion limited aggregation : a kinetic critical phenomenon » paru dans la
revue « Physical Review Letters 47 pp.1400-1403 (1981)
15
Parmi les développements il faut évidemment citer les fractals de Benoît Mandelbrot (1924-2010) et son livre : « The fractal
geometry of nature » publié chez Freeman en 1982
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2.3. Conclusions sur les modèles de propagation
Deux conclusions s’imposent : d’une part l’émergence au début du dix-neuvième siècle du thème de
l’aléatoire correspond probablement à la constatation d’une profonde instabilité sociale d’où découlait
un avenir aléatoire obsédant tout individu, scientifique ou non, et d’autre part, la difficulté de
propagation des idées non obsédantes dans un monde complexe et à la mémoire volatile.
Du coup, il faut forcer le destin et créer des situations favorables à la diffusion des idées. C’est
évidemment le cas de la revue « Arts et Sciences ». Mais un contact direct doit s’avérer plus efficace 16
et donc il faut aussi promouvoir des rencontres avec présence physique sur le thème « arts et sciences »
pour apporter les conditions d’un échange fructueux entre les différents participants, ce qui implique
donc des efforts de communication de part et d’autre.
La transition avec le thème suivant, « les pavages », est claire, puisque l’existence des pavages
suppose des frontières entre domaines, entre espaces d’une certaine uniformité. Les pavages sont un
peu le dual de la propagation.
3. Les pavages
Profitant de la référence à l’article précédent, nous commençons ici directement par étudier les
pavages depuis leur développement avec l’art islamique jusqu’à leur présence aujourd’hui en
soulignant les commentaires qu’ils suscitent dans les arts et les sciences, une façon concrète d’observer
les connexions entre les arts et les sciences.
3.1. Les pavages de l’art islamique
L’art décoratif de l’islam est plus ou moins marqué dès son origine par la volonté d’absence de
représentations humaines, animales ou végétales. Cette intention, avec ses nuances locales, qui peuvent
être importantes, correspond à un désir évident d’abstraction, d’élévation de pensée, de spiritualité. Et
cet effort intense et étendu d’abstraction de la décoration a conduit à une étude savante très poussée de
la géométrie, une étude dont nous n’avons pas fini d’apprécier la qualité et le potentiel scientifique,
même dans l’art comme dans la décoration.
Le point de départ des réalisations artistiques décoratives du monde musulman est tout simple, voire
presqu’incontournable : la réalisation de découpages, de pavages pour décorer un panneau, un plan.
C’est la réflexion sur l’assemblage des formes, une réflexion commencée très tôt, dès le début de la
sédentarisation de l’humanité. Et cette réflexion basique s’est poursuivie au cours du temps, avec une
analyse qu’il faut bien qualifier de mathématique, ce qu’elle est.
Ainsi les artistes de l’art de l’islam ont vite considéré l’assemblage de polygones réguliers de
différentes symétries, en tirant parti de la régularité introduite par ces symétries, une idée très
fructueuse, pour réaliser des assemblages de grandes dimensions de quelques motifs reproduits d’une
part à l’identique et d’autre part à des échelles différentes. Cette économie de moyens était aussi
pratique pour la réalisation ainsi standardisée.
Les polyèdres réguliers de Platon
Il faut bien dire que les cinq polyèdres réguliers de Platon, le tétraèdre - une référence en matière de
pyramide : le thème architectural fort de l’Egypte et de la civilisation américaine précolombienne-, le
cube, l’octaèdre, l’icosaèdre et le dodécaèdre avaient ouvert la voie à ce principe de décoration
géométrique en mettant en évidence ces polygones réguliers.
16
C’est tout à fait la remarque de Christian Ruby dans l’article « Arts et sciences, sciences et arts, sur une médiation en cours de
réalisation » Le Philosophoire, 35 pp.129-143 (2011)
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À partir de dessins, de plans, les artistes de l’art de l’islam ont ainsi réalisé des pavages en mosaïque
ou en pierre. Ces pavages ont assez vite été répandus dans tout le si vaste monde islamique comme on
peut encore le constater par les traces monumentales qui demeurent. Ce monde s’est rapidement étendu
aux trois continents alors connus : Asie, Europe et Afrique en de nombreux témoignages exemplaires
qui restent bien présents, à la fois par leur richesse géométrique et aussi par la qualité de leurs couleurs,
voire de leur relief.
Le tour de force scientifique des artistes de l’art islamo-andalou est d’avoir découvert tous les 17
pavages du plan dont la symétrie est cristalline. Cette découverte a été probablement le résultat d’une
suite d’essais-erreurs pour passer d’un polygone ou de quelques polygones à tout un ensemble de
polygones jointifs. Cette recherche témoigne d’une forte détermination car elle a dû nécessiter
beaucoup d’essais et aussi beaucoup d’imagination pour obtenir une telle variété de résultats, ce dont
nous allons reparler. Car ces artistes ne se sont pas contentés d’une seule formule, mais la concurrence
aidant, ils ont exploré quantité de possibilités.
Le résultat de ces réalisations est aussi une évidence de la proximité entre science et art. Ainsi à
l’Alhambra de Grenade, un des hauts lieux de l’Andalousie, ces artistes ont multiplié des œuvres
superbes de belle qualité mathématique, comme l’a noté le mathématicien Marcel Berger. Ce que
Marcel Berger ne disait pas, c’est que parmi les œuvres de Grenade, de l’Andalousie, et du monde
musulman, on peut observer non seulement ces pavages cristallins mais aussi des structures encore
plus complexes dont on reparlera bientôt. C’est une avancée tout à fait exceptionnelle.
Ces constructions de Grenade sont bien sûr antérieures à 1492, avant l’expulsion des musulmans
d’Espagne, et bien avant que la notion de symétrie cristalline ne soit même formulée. Et sans avoir
besoin de connaître leur valeur scientifique, ces pavages nous illuminent encore par leur présence
complexe et colorée.
Mieux, les artistes de l’art islamo-andalou ont aussi construit des pavages de symétrie d’ordre 5, des
pavages de symétrie d’ordre 8, et des pavages de symétrie d’ordre 12, là aussi bien avant que les
symétries « quasi cristallines » qui correspondent à ces symétries ne soient imaginées actives dans la
nature et ne soient finalement observées. Encore mieux, ces artistes ont construit des pavages de
symétrie d’ordre 7, ce qui n’a pas encore été observé dans la nature parmi les structures de solide, mais
devrait l’être bientôt, comme nous allons le préciser un peu plus loin !
Les premières tentatives de réalisations concrètes, des mosaïques, de ces pavages de symétrie
d’ordre 7, ces défis exceptionnels, datent environ de l’an 1100. Bien entendu, cette date se situe bien
après les réalisations de pavages cristallins et des pavages quasicristallins dont l’étude systématique a
rebondi après les observations scientifiques récentes.
Ainsi après la prévision de l’existence des quasicristaux de symétrie d’ordre 5 en1982, et leur
observation en 1984, qui a donné un supplément d’intérêt aux pavages de l’art de l’islam, différents
auteurs ont recherché les premières traces de ces pavages encore plus complexes, encore plus originaux
que ces quasicristaux si récemment observés.
Ce fut le cas de Jay Bonner et Marc Pelletier, des spécialistes en design, qui ont publié l’article « A
7-fold system for creating Islamic geometric patterns I Historic antecedents » dans la revue Bridges
2012 : Mathematics, Music, Art, Architecture, Culture, p. 141-148, (2012). D’après leur étude bien
documentée, le premier pavage de cette nature, c’est-à-dire de symétrie d’ordre 7, aurait été produit à
Ghazna en Afghanistan vers 1100, donc très tôt.
La Figure 1 montre une partie du pavage du sol de la mosquée Bibi Khanoum (1404), dont le nom
est celui de l’épouse (1341-1405) de Tamerlan (1320-1405). Ce pavage montre une symétrie d’ordre 5,
une symétrie non cristalline. Les traits rouges parallèles ajoutés sur la photo sont entre eux, à des
distances m+n fois la plus petite de leurs distances, où m et n sont des entiers et où est le nombre
d’or soit 1.61803. Ces rapports simples soulignent la régularité de la structure, bien étudiée et
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maîtrisée. Le trait bleu est à 72° des traits rouges. Le schéma à droite correspond à la coupe dans un
plan orthogonal à un axe de symétrie d’ordre 5 d’un ensemble de sphères de symétrie icosaédrique.
L’article d’où est issue cette coupe parut en 1982, deux ans avant la parution du premier article sur
l’observation des quasi-cristaux dont la structure est tout à fait semblable et dont les figures de
diffraction révèlent ces symétries originales. On remarque donc la grande ressemblance entre le dessin
de ce sol pavé et la coupe de cet assemblage de sphères, avec notamment les mêmes rapports entre les
distances remarquables, une propriété algébrique singulière.
C’est dire combien est grande la distance temporelle entre ces réalisations artistiques et les études
mathématiques et physiques qui se rapportent, bien plus tard, à des structures semblables de solides.
Bien sûr les motivations des artistes et des scientifiques étaient très différentes et donc les dynamiques
d’activité l’étaient aussi, mais la réalité de la nature, de l’objet est bien commune. Nous reviendrons
plus loin sur ces thèmes car ces problématiques sont loin d’être closes, elles peuvent ëtre étendues à
des structures potentielles et méritent une attention soutenue car elles offrent aussi de nouvelles
perspectives pratiques scientifiques et artistiques.
3.2. Self-similarité et fractales
De fait ces créateurs de pavages bien concrets, de mosaïques, ont utilisé des propriétés
d’autosimilarité, de ressemblance à grande échelle, bien avant que des mathématiciens comme B. B.
Mandelbrot ne les formulent. Benoît B. Mandelbrot (1924-2010) a introduit la théorie des fractales qui
permet de construire des structures complexes autosimilaires utiles pour représenter bien des structures
complexes dont les quasi-cristaux. Ces constructions fractales sont un moyen de développer des
pavages originaux de symétrie d’ordre 5 comme l’ont montré R. Penrose, R. M. Robinson, ainsi que B.
Grünbaum et G. C. Shephard, ces derniers dans leur ouvrage synthétique « Tilings and Patterns » paru
en 1987 chez W.H. Freeman. Ces fameux triangles autosimilaires de Roger Penrose ont même été
mentionnés lorsqu’il a reçu le prix Nobel de physique en 2020.
Comme les exemples donnés dans l’article de Jay Bonner et Marc Pelletier le montrent, ces schémas
de pavage ont été assez vite largement répandus dans tout le monde musulman ; en quelques dizaines
d’années, voire un peu plus. Ce succès incontestable témoigne d’une profonde avancée scientifique et
artistique à la fois, ce qui a séduit tant d’amateurs. Aussi ces résultats méritent d’être visualisés ici sur
une photographie complétée par un extrait d’une simulation réalisée dans le cadre d’études ultérieures
de physiciens. La comparaison visuelle souligne la réalité de cette proximité.
La Figure 1 donne un exemple des différents pavages observés à Samarcande en Ouzbékistan, un
des nombreux sites de cet art largement propagé en Asie, en Europe et en Afrique. Il faut ajouter ici
que la compétition entre des artistes qui ont, chacun, tenus à se singulariser par rapport à leurs proches
voisins, a donné lieu à des œuvres d’une qualité exceptionnelle. Une telle émulation a du bon pour le
spectateur, et c’est une émulation à la fois scientifique par la recherche des thèmes, et artistique par le
choix des matériaux et de leurs couleurs.
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Figure 1. Une partie du pavage du sol de la mosquée Bibi Khanoum située à Samarcande (Ouzbékistan). La
taille des éléments du pavage n’a pas permis de réaliser une parfaite harmonie des couleurs, mais l’ensemble
reste très agréable à la vue. On remarque la symétrie d’ordre 10 de l’ensemble soulignée par les traits
parallèles rouges et le trait bleu à 72°. On compare à droite avec la coupe d’un agrégat à symétrie
icosaédrique, coupe perpendiculaire à un axe d’ordre 5, où l’on remarque les alignements similaires décalés
de 72°. Cette coupe fait partie du travail présenté par D. Mercier et J.-C.S. Lévy à une conférence de la 3M
(Magnetism and Magnetic Materials) à Montréal en 1982. Ce travail est commenté plus tard dans le texte.
L’article « Amorphous structures : a local analysis » de J.-C. S. Lévy et D. Mercier qui sert de base
au dessin introduit dans la figure 1 a été présenté à la conférence 3 M (Magnetism and Magnetic
Materials) à Montréal en juillet 1982 et est paru en 1982 dans la revue « Journal of Applied Physics ».
Il a été complété par l’article « Construction of amorphous structures » paru en janvier 1983 dans la
revue « Physical Review B 27, 1292 » par les mêmes auteurs qui ont aussi étudié les propriétés
élastiques d’une partie de ces structures qui constitue alors un agrégat dans : « Local elasticity
properties of an amorphous structure : evidences for typical sites and shell structure : Dynamic
stability » un article paru en février 1984 dans la revue J. Physique 45 pp.291-301.
L’article sur le premier matériau observé correspondant à cette symétrie de l’icosaèdre, et qualifié de
« quasi-cristal » peu de temps après la parution de cet article, s’intitule : « Metallic phase with long
range orientational order and no translational symmetry ». Le titre de cet article signé par D.
Shechtman, I. Blech, D. Gratias et J.W. Cahn précise bien à la fois le caractère non cristallin de ce
matériau et ses propriétés étendues de symétrie. Cet article est paru en 1984 dans la revue « Physical
Review Letters 53, 1951 ». D. Shechtman a reçu le prix Nobel de chimie en 2011 pour cette
découverte. Peu après la parution de cet article, D. Levine et P. J. Steinhardt ont fait paraître, toujours
en 1984, l’article « Quasicrystals : a new class of ordered structures », toujours dans la revue
« Physical Review Letters 53, 2477 ». Cet article-là a donné ce nom à cette nouvelle classe de
matériaux ainsi qu’à une classe plus large de matériaux dont les symétries sont d’ordre 5, 8 ou 12. Peu
de temps après, le regretté Christopher Henley (1956-2015) a noté dans son article « Sphere packings
and local environment in Penrose tilings » paru en 1986 dans la revue « Physical Review B 53, 797 »
que, curieusement certaines des figures parues dans son article et certaines des figures parues dans
l’article de Socolar et Steinhardt intitulé « Quasicrystals II : Definition and Structure » étaient
identiques à des figures de l’article de Mercier et Lévy paru en 1983. Signalons aussi que P. J.
Steinhardt a poursuivi cette recherche en cosignant bien plus tard l’article « Decagonal and
Quasicrystalline Tilings in medieval islamic art » de P. J. Lu et P. J. Steinhardt, paru dans « Science
315 1106-1110 (2007) ». Ils signaient ainsi un retour des structures cristallines et quasi-cristallines aux
sources imagées de l’art islamique.
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3.3. La physique des quasicristaux et au-delà
Le surgissement de ces images de physique tout à fait comparables aux pavages islamiques
traditionnels impose donc de revenir sur le contexte de la physique récente de ces matériaux denses
pour comprendre ce phénomène. Nous allons considérer cette physique en plusieurs temps, c’est-à-dire
selon plusieurs approches.
En effet le moteur économique de la physique, et donc un moteur à effets rapides, puisqu’il
déclenche des moyens puissants, est celui de la recherche de nouveaux matériaux pleins de promesse,
tandis que le moteur à long terme de la physique, ce qui sous-entend une certaine lenteur, est celui de
la compréhension des phénomènes, l’aspect théorique, qui n’est pas vraiment lié à la production
immédiate.
3.3.1. La trempe, la trempe rapide et son avenir
Dans le cas qui nous intéresse, l’apparition de nouvelles techniques de « trempe » a fait surgir
l’espoir de la production d’une grande variété de nouveaux matériaux de toutes sortes de propriétés
potentiellement utiles pour l’industrie. Ce « tsunami » expérimental fut et est encore le moteur d’une
recherche active, car comme le montre si bien l’historien Fernand Braudel à propos de l’invention de la
machine à vapeur, l’innovation est faite d’une multiplicité d’avancées, et une première découverte est
peut-être la trace d’une ou plusieurs autres à venir.
La trempe des aciers, des bronzes et des verres est un phénomène bien connu de refroidissement
rapide. Ce procédé physique utilisé depuis longtemps dans l’industrie permet d’obtenir des matériaux
originaux dont la texture fine est différente de celle des matériaux bruts et dont les propriétés physiques
sont aussi originales. L’exemple bien connu des aciers trempés évoque des matériaux particulièrement
durs. La prononciation du mot anglais qui signifie trempe : « quenching » rappelle bien
phonétiquement l’effet de « coinçage » de la texture ainsi réalisée par cette transition brutale.
Un premier grand changement dans cette perspective de développement industriel a été celui de la
découverte de la « trempe rapide » ou « trempe sur roue », introduite en Californie en 1960 par le
physicien belge Pol Duwez (1907-1984). Cette expérience de trempe ultra-rapide dite de « splat
quenching » permet de réaliser des « verres métalliques » à partir de mélanges en fusion pour donner
des films très minces. Cette nouvelle découverte s’est répandue rapidement dans le milieu scientifique,
et il en est vite résulté une grande quantité de films minces de verres métalliques. Leurs observations
ont donné lieu à de nombreux résultats et pour enregistrer, comparer ces nombreux résultats et en faire
la synthèse, on a organisé des conférences scientifiques désignées sous le nom de RQM (« Rapidly
Quenched Materials »).
RQM
La chronologie de ces conférences et leur localisation donnent bien une idée de la propagation
spatio-temporelle de ce phénomène dans le monde scientifique actuel et donc de son importance
pratique. La première RQM a eu lieu en Europe, à Brela en Yougoslavie en 1970, donc dix ans après la
mise au point de la méthode. La suivante a lieu à Cambridge, Massachusetts, USA en 1975. Les
suivantes sont encore plus rapprochées dans le temps et plus variées dans leur localisation : RQM 3 à
Brighton UK (1978), RQM 4 à Sendai Japon (1981), RQM 5 à Würzburg Allemagne (1984). Cela
continue, nous en sommes à RQM 17 à Varsovie Pologne (2023) et RQM 18 à venir à Busan en Corée
(2026). Il faut quand même ajouter que le thème initial s’est élargi pour les dernières conférences
RQM en y ajoutant le thème des structures métastables. La thématique s’est donc un peu étendue.
HEA
L’actualité très récente de cette nouvelle thématique consiste à imposer cette fois la présence d’au
moins trois éléments en quantité comparable, une garantie de complexité et surtout de variété de ces
nouveaux matériaux agrégés. En effet au début des RQM, on s’intéressait à des matériaux composites
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où un ou deux éléments dominaient largement dans la composition, ce qui laissait aux autres éléments
le rôle de bouche-trou. Ce sont donc les « High Entropy Alloys » (HEA) Conférences, qui portent cette
nouvelle thématique et l’on en compte déjà beaucoup. Une HEA a eu lieu à Pittsburgh en 2023, une
autre à Londres en 2025, une nouvelle est prévue à Los Angeles en 2026. La fréquence déjà élevée
s’accélère, et les espoirs sont bien sûr de la même taille. Evidemment on a déjà retrouvé parmi les
résultats de ces HEA des structures locales icosaédriques 17 , on reviendra par la suite sur l’explication
de ce phénomène.
3.3.2. Vers de nouvelles structures !
Et surtout on peut espérer trouver ainsi des structures de symétrie plus complexe, au-delà de celles
des quasicristaux. Ainsi dans les couches électroniques successives, s, p, d et f des éléments lourds, on
compte 2, 6, 10 et 14 électrons respectivement, ce qui donne de l’espoir pour trouver plus de liaisons
chimiques pour un même élément, des états de « valence » plus élevés et donc potentiellement des
structures plus complexes. Pour cela il faut utiliser des éléments « lourds » de masse nucléaire élevée, à
l’origine de ces multiples liaisons potentielles et par exemple des terres rares. Les résultats sont à venir.
Venons-en donc maintenant à ce que l’on peut considérer comme le fond de cette histoire ou la
partie théorique physico-mathématique. Le premier point est la situation particulière de l’icosaèdre et
du dodécaèdre par rapport aux autres polyèdres réguliers. Le deuxième point qui est une conséquence
indirecte du premier, est la différence entre les petits assemblages et les grands assemblages. Cette
différence produit un schisme, une séparation entre petits et grands ensembles, et enfin le dernier point
est la notion de taille critique entre petit et grand, autrement dit les notions de taille moyenne ou de lieu
de rupture. Tout cela semble anodin, mais peut mener loin comme on va le voir.
3.3.3. De nouvelles architectures et sculptures à symétrie d’ordre 5
Pour construire un bâtiment de forme sphérique, on peut justement se servir d’une telle construction
à base d’icosaèdre ou de dodécaèdre et l’améliorer, comme dans le cas du ballon de football. C’est la
recette qu’a appliquée l’ingénieur allemand Bauersfeld (1879-1959) dès 1925, puis l’américain
Buckminster Fuller (1895-1985), inventeur et architecte, cette fois avec la production de dômes
géodésiques dès 1945. Deux exemples célèbres d’une telle construction issue de l’icosaèdre, sont le
dôme géodésique de Montréal, « la Biosphère », une structure de 80 mètres de diamètre construite à
Montréal en 1967, et la « Géode » cette salle de cinéma de 36 mètres de diamètre construite à Paris en
1985. La propagation a donc été large dans le temps et dans l’espace.
Ces structures géométriques se développent dans l’espace avec une masse minimale de côtés
solides. Elles ont induit une nouvelle sculpture dite de « tenségrité », qui a un certain succès dû aussi à
la fois à ce caractère minimaliste et à une complexité séduisante.
3.3.4. De l’architecture urbaine à l’architecture atomique de même symétrie
Le succès international de ces dômes, faciles à construire, fut tel que les chimistes Kroto, Curl et
Smalley qui observèrent des structures de carbone C60, C80, d’allure comparable aux dômes précités,
mais d’une toute autre échelle, les appelèrent « buckminsterfullerenes » dans leur publication dans la
revue « Nature 318, 162 (1985)». Quel bel échange entre art et science ! Et Kroto (1939-2016), Curl
(1933-2022) et Smalley (1943-2005) reçurent le prix Nobel de chimie en 1996 pour leur découverte
des « fullerenes ». Car c’est finalement le mot fullerene qui est resté jusqu’à présent le nom de ces
structures ! Le va-et-vient entre science et art se produit donc parfois rapidement dans les deux sens,
avec une belle propagation.
17
Les chercheurs J. Ding, M. Asta et R.O. Ricthie ont publié l’article « Melts of CrCoNi-based high-entropy alloys : Atomic diffusion
and electronic/atomic structure from ab initio simulations” dans la revue « Applied Physics Letters 113 111902 ( 2018). Ils ont
observé la présence de symétrie icosaédrique dans ces alliages d’une rigidité exceptionnelle.
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3.4. Différents effets de taille critique dans différents domaines !
Enfin cette propriété curieuse de symétrie optimale non cristalline, n’est pas vraie à une et deux
dimensions, où les assemblages cristallins à la queue leu-leu et en nid d’abeille sont aussi les plus
symétriques ! Cette singularité de l’espace à trois dimensions signifie donc que les petits systèmes et
les grands ont des comportements différents dans cet espace à trois dimensions, le nôtre ! Ce nouveau
principe entraîne beaucoup de conséquences.
3.4.1. Stabilité et instabilité des espèces animales
Une telle différence entre petits et grands systèmes explique par exemple la disparition des
dinosaures, curieusement plus fragiles, plus sensibles aux aléas par exemple climatiques, du fait de leur
grande taille, alors que des traces de vie à des échelles plus petites ont survécu à de tels aléas. La
situation actuelle de l’humanité, très nombreuse, très active et donc interférant fortement avec son
environnement, évoque aussi une telle fragilité, cette fois-ci due à une très large extension à la fois en
nombre et en interaction avec l’environnement.
3.4.2. Stabilité des agrégats catalytiques
De même en chimie, l’étude de petits agrégats métalliques de fer, cobalt et nickel, formés à
relativement basse température par synthèse en milieu polyol, montre que l’agrégat ainsi formé
démarre autour d’un ion platine, puis s’accroît par dépôt d’ions de fer, cobalt ou nickel en couches
successives autour de cet ion initial fédérateur, jusqu’à ce que l’ion platine, fondateur, ne soit,
vraisemblablement, expulsé de l’agrégat initial et ne redémarre la construction d’un nouvel agrégat
autour de lui. C’est une remarque récurrente de l’équipe de chimistes du professeur Fernand Fiévet 18 de
l’Université Paris Cité. Cette remarque s’appuie sur une très longue pratique expérimentale de cette
synthèse originale d’agrégats utiles pour leurs propriétés catalytiques.
Le point théorique qui prolonge ces genres de problème dans d’autres circonstances est celui de
l’existence d’une taille critique de structure qui sépare deux genres de comportement, bien différents
pour des petits et des grands ensembles. Cela indique donc un phénomène nouveau, une question à la
fois de structure et de dynamique, qui a lieu lorsque l’on atteint cette taille dite critique.
3.4.3. Stabilité structurelle des agrégats
Le premier point qui vient à l’esprit quand on parle de taille critique après ces considérations de
structures est, pour cette taille précise, celui d’une manifestation de faiblesse dans ces structures
quasicristallines de symétrie icosaédrique à une seule espèce atomique. Nous avons évidemment étudié
cela en considérant les propriétés élastiques locales de ces structures et trouvé des tailles critiques qui
dépendent un peu de la nature des interactions considérées 19 . Une approche parallèle consiste à
considérer des agrégats qui peuvent être formés en vol dans un milieu raréfié et à observer leurs
structures pour différentes tailles d’agrégats. De telles expériences ont été faites notamment par
l’équipe d’Yves Farge à Orsay sur des agrégats de gaz rares et ont été aussi simulées. Là encore on
trouve des tailles critiques qui sont autour de 300 éléments avec de petites structures icosaédriques et
de plus grandes structures composées de parties cristallines 20 . La nature des grandes structures dépend
bien sûr de la nature de l’interaction entre les éléments, ce qui s’observe bien dans les simulations.
18
Fernand Fiévet, professeur de chimie à l’Université Paris Cité prépare ainsi ses catalyseurs depuis lanotamment fin des années 80,
cf. l’article de F. Fiévet, J.-P. Lagier, M. Figlarz « Preparing monodisperse metal powders micrometer and submicrometer sizes by the
polyol process » MRS Bull. 14 29-34 (1989)
19
C’est le résultat de l’article intitulé “Local elasticity properties of an amorphous structure : evidences for typical sites and shell
structure ; dynamic stability” de J.-C.S. Levy et D. Mercier, paru dans J. Phys 45 291-301 (1984)
20
Par exemple dans l’article « Structural transitions in clusters” de A. Ghazali et J.-C.S. Levy paru dans Phys. Lett. A 228, 291-296
(1997)
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3.4.4. Stabilité des noyaux atomiques, étoiles à neutrons et nouveaux éléments
Cette valeur particulière de 300 éléments comme seuil critique fait aussi songer au nombre
maximum de nucléons d’un atome. On ne connaît pas beaucoup d’atomes de plus de 300 nucléons, et
parmi les atomes d’environ 300 nucléons, beaucoup sont radioactifs, c’est-à-dire instables, à des
niveaux différents, par exemple avec des radioactivités différentes selon les isotopes considérés.
Cependant à propos de structures riches en nucléons, il existe aussi des étoiles à neutrons qui
contiennent, elles, des ensembles denses et complexes de neutrons. Ces étoiles contiennent
évidemment bien plus que 300 neutrons, au-delà de ce seuil apparent. Donc on peut soupçonner une
certaine analogie entre les structures d’agrégats atomiques et les structures d’agrégats de nucléons,
avec bien entendu, des interactions spécifiques entre nucléons, et donc en conclusion l’existence de
nouveaux atomes particulièrement lourds de plus de 300 nucléons.
3.4.5. Stabilité et masse critique
La répétition du mot taille critique suggère encore une analogie avec la « masse critique » de la
bombe atomique. Cette observation mérite vraiment un détour du fait de l’importance à la fois
stratégique et dramatique de cet effet. Dans le résumé de cette expérience, les noyaux atomiques
« fissiles » émettent spontanément de temps en temps des neutrons, et lorsqu’ils reçoivent des
neutrons, par exemple ceux émis par leurs voisins, ils peuvent exploser au bout d’un certain temps en
émettant à leur tour des neutrons et d’autres éléments selon différentes possibilités, dans une réaction
dite en chaîne puisque les neutrons ainsi émis vont à leur tour interagir avec d’autres noyaux et
produire d’autres neutrons. Autrement dit l’ensemble de ces réactions en chaîne est complexe et
dépend de la structure géométrique de cet ensemble d’atomes « snipers ». Le résultat est bien sûr
dangereux puisque l’on connaît les terribles dégâts causés par les bombes atomiques et nucléaires. Le
point pratique important est ici que, si la masse de matériau fissile considérée est relativement petite, la
réaction ne s’emballe pas, tandis que si elle est grande, la réaction s’emballe, devient explosive et
terriblement destructrice. Pour rappel, la masse critique de la bombe historique était estimée être de
l’ordre de 10 kg.
Le procédé opérationnel de la mise au point de cette arme consiste donc à préparer de petites masses
« sous critiques » de ce produit fissile, puis à les réunir au moment choisi, de façon à passer au-delà de
ce seuil critique pour produire alors l’explosion. Autrement dit, il ne faut pas se tromper sur les
quantités, sinon on saute si la masse préparée de façon groupée est trop grande, ou rien ne se passe si la
masse totale préparée est finalement trop petite. L’enjeu de ce calcul difficile est donc énorme, à la fois
pour limiter le risque lors de la préparation et pour assurer ensuite la réussite de l’explosion.
3.5. Retombées scientifiques du calcul de la masse critique: l’électronique moderne
Cette nécessaire précision dans le calcul a conduit à inventer alors, dans le cadre de ce projet
« Manhattan », des principes de calcul innovants incluant un aspect probabiliste comme la méthode de
Monte-Carlo utilisée pour résoudre ces problèmes délicats de réaction en chaîne avec un résultat
précis. Pour cela, on a utilisé les premiers ordinateurs disponibles, qui étaient à lampes électroniques,
triodes et pentodes. Juste retour des choses, ces méthodes statistiques comme la méthode Monte-Carlo
sont devenues par la suite très utiles pour traiter de l’évolution spontanée des systèmes, comme la
structure des agrégats dont nous venons de parler, en tenant compte, grâce à elles, d’un certain
caractère aléatoire des processus, cette fois d’agrégation.
Pour effectuer les nombreux calculs numériques qui étaient alors nécessaires, on a ainsi été amené
ainsi à utiliser les premiers calculateurs électroniques qui étaient « à lampes », à tubes électroniques,
c’est-à-dire à la fois encombrants et énergivores. Le succès des conclusions de ce calcul et de leurs
applications a vite amené l’essor de l’électronique moderne, à composants solides, puisque la
découverte du transistor chez Bell labs date de 1947, très peu de temps après l’explosion des premières
bombes atomiques en 1945. Il faut quand même dire que cette piste de l’électronique à composants
solides était déjà anticipée depuis l’utilisation du détecteur à galène en radio.
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3.6. L’utilisation des pavages dans la décoration depuis la grande époque de l’art de l’islam
La notion de pavage, d’occupation du plan, de l’espace est restée gravée dans les mémoires depuis
longtemps, mais le niveau très élevé atteint par l’art islamique a marqué son évolution et donc l’a
isolée un peu dans sa rigueur. De même l’absence de motifs figuratifs dans les pavages, leur donne une
certaine froideur.
Citons quand même deux exemples artistiques proches de cette tradition géométrique et donc
évidemment reliés à l’art islamique lui-même. Ainsi parmi les tapis, un art oriental, les « tapis de
Boukhara » gardent fidèlement le principe d’une structure géométrique et aussi une opposition
relativement austère de couleurs foncées entre rouge et noir. Bien sûr Boukhara est en Ouzbékistan,
assez près de Samarcande et donc au cœur de cette tradition artistique.
D’autre part, les « azulejos », ces faïences portugaises, conservent aussi ces formes géométriques,
cette fois avec un bleu plein de douceur. Là encore l’histoire relie bien le Portugal, qui fut à l’origine
des grandes découvertes, à ces hauts lieux de l’art islamique situés près du parcours des navigateurs.
Mais le pavage et l’aspect géométrique de la décoration ont eu aussi beaucoup d’autres applications, de
haut niveau, dans la décoration, et en particulier dans la décoration des palais modernes.
3.6.1. Le pavage des palais
Ainsi le Versailles de Louis XIV a eu de grandes ambitions et est donc devenu assez naturellement
un haut lieu du pavage dans différents domaines, et une référence de haut niveau artistique. Citons déjà
le parquet avec pour exemple les structures complexes du parquet de la galerie des Glaces. Les jardins
de Le Nôtre sont un autre exemple de structures géométriques, même si ces structures sont souvent
complétées par la présence de quelques sculptures figuratives ! L’architecture classique a apporté le
goût des colonnes apparentes en façade, un art développé par Palladio, avec une large influence sur
l’architecture, une influence issue du livre de Vitruve. Et l’art du pavage a encore enrichi ce décor.
A Versailles et surtout au Grand Trianon, autrefois appelé Trianon de marbre, construit par Jules
Hardouin-Mansart et achevé en 1687, les plaques de marbre servent de décoration en alternance avec
les colonnes du même marbre ou d’un marbre assorti. C’est en particulier un marbre rouge veiné
appelé « incarnat » et issu des carrières de Caunes-Minervois, qui a été utilisé en alternance avec un
marbre blanc. La réussite de ce pavage coloré peut se mesurer au nombre de copies effectuées du
Grand Trianon, plus ou moins tard et plus ou moins loin, dont, par exemple, cet hôtel particulier où
demeure Xavier Niel, près du jardin du Ranelagh à Paris. Cet hôtel, malheureusement appelé « Petit
Trianon » alors qu’il ne ressemble pas au « « Petit Trianon », mais au Grand dont il est une réplique
réduite ! Et les copies royales du Grand Trianon que sont les palais de « Sans souci » à Potsdam,
« Schönbrunn » à Vienne et « Peterhof » près de Saint Pétersbourg rivalisent de couleurs et de jardins à
décoration géométrique avec Versailles et le Grand Trianon.
L’ère industrielle va apporter une puissance nouvelle à l’architecture et l’urbanisme à la fois par les
nouvelles concentrations urbaines et par les possibilités techniques alors disponibles.
3.6.2. Les pavages à l’époque des chemins de fer
L’étape suivante de l’évolution des pavages et de leur structuration géométrique, c’est pratiquement
celle de la révolution industrielle. Bien sûr la nouveauté, c’est alors le chemin de fer, les gares, le
tourisme avec les grands hôtels, le thermalisme et bien sûr, l’industrie, les banques. Un nouveau style
architectural, sérieux, imposant le respect, se développe alors avec ses propres codes géométriques. En
France c’est le style Haussmannien qui arrive dès 1850, avec ses règles, peu de temps après les débuts
de cette nouvelle civilisation. L’effet de ce renouveau architectural et artistique se produit alors à
grande échelle du fait du nouveau potentiel industriel et du désir de laisser son empreinte.
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En Angleterre, Turner va peindre les panaches de fumée autour de la locomotive d’un train
franchissant un pont, ce qui va marquer la peinture. A son tour la diffusion de la lumière par ce nuage
de fumée va déclencher les débuts de l’impressionnisme en France et toute une recherche sur la
diffusion de la lumière par les irrégularités du paysage.
Les trains vont aussi déclencher un nouveau mouvement architectural pour célébrer leur présence.
Aux Pays-Bas, la gare centrale d’Amsterdam (1889) a des allures de palais, elle contient d’ailleurs un
pavillon royal. Elle va servir de modèle pour la gare centrale de Tokyo (1914) qui, depuis, a subi de
nombreuses rénovations à la suite notamment de tremblements de terre. En France les gares et les
grands hôtels développent progressivement le style Haussmannien avec ses règles et aussi son goût
pour les dômes bulbeux, une tradition orientale 21 .
Les nouveaux styles architecturaux se développent parallèlement à ces styles officiels dans tout le
monde industriel. Ce sont le style Art Nouveau aux multiples déclinaisons locales, puis le style Art
déco, tout aussi largement propagé.
Le style Art Nouveau impose une décoration à motifs floraux plus ou moins complexes, avec
l’exemple des décorations du métro parisien et de nombreux immeubles parisiens réalisées par Hector
Guimard (1867-1942). Ce mouvement est aussi bien représenté à Bruxelles avec par exemple les
décors intérieurs très complets de Victor Horta (1861-1947) et notamment le mobilier très élaboré, très
travaillé. La compétition artistique est évidemment au moins européenne et on ne peut pas oublier le
catalan Antoni Gaudi (1852-1926) et ses multiples réalisations, parfois toujours en cours de réalisation.
Toute l’Europe participe à ce mouvement qui porte une réaction au développement industriel avec ce
retour de la décoration florale. C’est une réaction quand même pondérée car elle s’appuie aussi sur
l’efficacité de ces nouvelles techniques industrielles pour produire de si nombreuses œuvres
imposantes.
Le style Art Déco s’appuie lui sur des formes géométriques élaborées et est en cela plus en
continuité avec les pavages islamiques. Un superbe exemple de ce style est le Chrysler Building (1930)
à New York et sa flèche décorée. Dans ce style imposant, la compétition, de ce haut niveau, devint vite
internationale avec le Rockefeller Center (1939) à New York, l’Université Lomonosov (1953) à
Moscou ou Le Palais de la Culture et de la Science à Varsovie (1955), des immeubles finalement
parents de la pyramide et du style gothique pour leur élan vertical et leur aspect global.
Le renouveau des pavages en architecture a suscité un intérêt accru chez les peintres et les autres
artistes.
3.6.3. L’influence du pavage sur la peinture et la décoration modernes
Notons aussi que les réussites artistiques de l’art islamique ont eu une réelle descendance directe,
mais largement différée dans la peinture moderne. Dans ce sens une première série de tableaux vient en
France avec le « cubisme », une des époques de Pablo Picasso (1881-1973), et son style géométrique.
De nombreux artistes comme Robert Delaunay (1885-1941), Sonia Delaunay (1885-1979) et Jacques
Villon (1875-1963) ont aussi déployé ces formes géométriques du cubisme. En Allemagne le courant
« Blaue Reiter » correspond assez à cette tradition avec, cette fois, son choix de couleurs fortes et ses
formes géométriques développées par Vassily Kandinsky (1866-1941), Paul Klee (1879-1940) et
August Macke (1887-1914).
Mais le grand retour des pavages plus traditionnels vient avec les tableaux abstraits du peintre
néerlandais P. Mondrian (1872-1944). Ces tableaux sont marqués par le nombre d’or caractéristique de
la symétrie d’ordre 5 (1918). Un autre artiste néerlandais, M. C. Escher (1898-1972) resta longtemps
en résidence à Grenade, ce haut lieu des pavages islamiques et est resté imprégné toute sa vie de ces
21
Il faut encore citer l’Histoire de l’architecture d’Auguste Choisy, déjà citée dans la référence 1.
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pavages qu’il a su faire siens en les enrichissants d’annotations plus personnelles figuratives. Ainsi
avec lui les polygones peuvent devenir des oiseaux ou des poissons selon leurs positions. Son jeu
permanent avec les mathématiques les plus sophistiquées comme la géométrie hyperbolique où il
mélange savoureusement « Anges et Démons », lui permet d’obtenir des créations de pavages d’une
grande originalité.
À son tour l’architecte Jean Nouvel a produit à Paris la structure complexe des moucharabiehs de
l’Institut du monde arabe (1987), une structure dynamique, mouvante, malheureusement bloquée dans
son évolution par des soucis techniques. Depuis, Jean Nouvel a su encore jouer les « paveurs » sur la
« Philharmonie de Paris » (2015) en y reprenant les thèmes chers à Escher pour envelopper ce lieu de
concert. Escher avait, quant à lui, su ajouter une figuration issue du monde animal et variable, à la
rigueur mathématique des pavages de l’art islamique. Jean Nouvel s’est bien servi de cette inspiration
avec ici un pavage ondulant dans l’espace, et qui joue aussi avec la lumière de son environnement.
Sur ce thème de l’enveloppe d’un volume considérée comme un pavage de cette surface, on peut
aussi considérer les emballages éphémères de Christo (1935-2020) et Jeanne-Claude (1935-2009),
deux artistes originaux et très créatifs, comme des pavages, à Paris, avec par exemple l’emballage du
Pont Neuf (1985) puis pour finir celui de l’Arc de Triomphe de l’Etoile (2021). Ils ont aussi réalisé à
Berlin l’habillage du Reichstag (1995) et à New York, celui de « the Gates » (2004-2005).
Dans un genre assez proche, on ne peut pas oublier les multiples pavages, éphémères ou non, de
Daniel Buren, que ce soit dans la cour d’honneur du Palais Royal avec ce que l’on appelle maintenant
les colonnes de Buren (1988), sur, et dans, le Grand Palais à l’occasion de Monumenta (2012) ou sur
les parois de la Fondation Louis Vuitton (2016).
Avec ces grands exemples, le pavage décoratif a repris, reconquis sa place dans l’espace urbain et
les décorateurs du Street Art ne s’en sont pas privés.
3.6.4. Les pavages et le Street Art
A ces exemples assez nombreux, il faut ajouter cette nouvelle version de la peinture qu’est le
« Street Art », un art, souvent figuratif, mais aussi parfois géométrique, au moins dans son fond, du fait
des grandes surfaces considérées pour ces décorations sur des murs qui ne sont pas toujours aveugles.
Ces grandes surfaces imposent une structuration géométrique de cet espace à peindre. La modernité du
Street Art, sa présence incontournable dans le nouvel espace urbain, en font un élément phare du
nouveau monde artistique accessible à tous. A son tour il est devenu un reflet de ce monde si complexe
qui est le nôtre. Citons par exemple, à Paris, qui est devenu un lieu d’exposition tantôt permanent
tantôt temporaire du Street art, « le totem solaire » de Da Cruz, rue des Périchaux dans le 15 ème
arrondissement.
La figure 2 montre, elle, une œuvre de l’américain John Perello (JoneOne en Street Art) réalisée en
2025 à Paris où il réside. Le choix des couleurs est raffiné et harmonieux. Surtout la conception de ces
disques faits de sphères évoque, l’auteur le dit lui-même, un ensemble d’atomes ou de molécules.
Autrement dit cette œuvre réalise directement la synthèse entre le thème des pavages artistiques et
celui des structures atomiques ou moléculaires, une synthèse que nous avons déjà remarquée.
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Figure 2. « Fantaisie » rue Vulpian Paris 13ème, une œuvre de John Perello qu’il qualifie lui-même
d’atomique ou moléculaire.
Figure 3. rue Saint Laurent Paris 13 « Snoopy part à la Manoeuvre », une œuvre de Dark Snoopy,
alias Joachim Romain (2018)
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La figure 3 est un exemple un peu plus ancien (2018), elle représente « Snoopy à la manœuvre » et
est due à Joachim Romain (Dark Snoopy en Street Art). Elle se relie directement aux pavages en ce
sens qu’elle présente sur un fond de calligraphies orientales, un chien, de bandes dessinées, très occupé
par la poursuite de cette décoration avec des techniques de plus en plus sophistiquées et modernes, en
lisant le panneau de gauche à droite. Là encore l’artiste marie art traditionnel, celui de la calligraphie
orientale, et histoire des techniques, avec un clin d’œil aux héros de bandes dessinées. C’est un peu la
marque de cet art actuel, complexe et désireux d’appréhender notre monde dans sa complexité qu’est le
« Street Art ». Là encore on retrouve une harmonie des couleurs sur une palette assez restreinte, une
autre parenté avec ces références historiques.
Figure 4. rue Vergniaud Paris 13 « l’arbre de la connaissance » une œuvre de Philippe Baudelocque (2025).
La figure 4, une œuvre récente (2025) de Philippe de Baudelocque, est intitulée « l’arbre de la
connaissance ». Elle se trouve sur la façade d’un hôtel dont l’intérieur est aussi décoré par le même
artiste, toujours dans cet esprit de mélange de formes naturelles observées à des échelles très
différentes, une référence à la réalité scientifique actuelle. Les couleurs, peu nombreuses mais fortes,
insistent sur le détail du dessin très varié, très détaillé.
Ces trois figures montrent quelques perspectives d’un art urbain en pleine expansion, omniprésent
dans la vie moderne, à la fois facile d’accès, gratuit, et aussi valorisé par des galeries. Le « Street Art »
revivifie l’architecture comme un nouvel art décoratif en se référant aux possibilités scientifiques et
techniques actuelles.
3.6.5. L’optimisation scientifique du pavage moderne
Et en un certain sens, ce jeu du pavage qui se situe entre science, technique et architecture s’est
encore étendu avec, par exemple l’usage fréquent du logiciel « CATIA », dont l’acronyme signifie
« Conception Assistée Tridimensionnelle Interactive Appliquée », un logiciel issu de Dassault
industries, c’est-à-dire des techniques de l’aviation, autrement dit un apport scientifique mis au point
dans les années 70. Ce logiciel adapté au pavage par des surfaces courbes de profils d’avion
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mécaniquement stables, donc résistants aux conditions de l’aérodynamique, a été depuis largement
utilisé en architecture par exemple pour concevoir le plan de la fondation Louis Vuitton établi par
Frank Gehry (1926-2025) en 2014, tout comme les constructions complexes de Zaha Hadid (1950-
2016), dont la tour CMA à Marseille. Cette brillante architecte a développé avec Patrik Schumacher
une conception paramétrique des bâtiments, ce qui lui a permis d’arriver à des réalisations audacieuses
dans le monde entier. A ce propos rappelons l’exposition « Zaha Hadid, une architecture » présentée à
l’Institut du monde arabe en 2011.
Il faut ajouter que la pratique des logiciels en architecture est devenue, depuis cette époque, c’est-àdire
les années 70, chose courante, voire indispensable. Ce sont les logiciels du BIM (Building
Information Modeling). Un exemple particulier d’une telle utilisation est le logiciel Revit utilisé par les
architectes Tolila et Gilliland (titulaires de 2 équerres d’argent obtenues en 2022 et 2024) pour
concrétiser les versions possibles de leur brique émaillée complexe et colorée qui fait toute l’originalité
de leur construction d’un ensemble de boutiques du Miami Design District.
Dans un article paru en 2018 dans « l’avenir de la complexité et du désordre » paru aux éditions
Matériologiques, et intitulé « complexité et désordre en peinture, architecture et urbanisme : vers une
cité tridimensionnelle », je signalais aussi l’utilisation récente des pavages et des jeux de lumière.
Parmi les exemples cités, on trouve la reconstruction du Havre par les frères Perret qui ont su utiliser
des bétons de couleurs différentes pour briser l’uniformité d’une architecture industrielle et donc
répétitive par principe.
L’église Saint-Joseph du Havre (1957) et sa tour lanterne de 107 mètres de haut donne un élan
incontestable à cet ensemble. Surtout, dans cette église, les vitraux uniformément colorés de
Marguerite Huré (1874-1967) apportent une dimension nouvelle aux pavages, par leur abstraction. Une
telle initiative de décoration sobre des vitraux sera reprise notamment par Pierre Soulages (1919-2022)
à l’abbatiale Sainte Foy de Conques en 1994, avec une version personnelle très reconnue.
Au-delà de ces versions très actuelles des pavages artistiques, il faut aussi considérer l’inspiration
biologique de l’architecture, un autre rapport entre science et art.
3.7. Les nouvelles formes architecturales inspirées du végétal au Moyen Âge
Revenons-en au Moyen Âge, déjà bien avancé, vers la fin de l’art roman. L’art religieux intègre
cette fois de nouvelles pratiques architecturales enrichies par la compétition avec les voisins plus ou
moins lointains. C’est tout d’abord l’arrivée de l’art gothique qui allège considérablement les édifices
élevés que sont les églises, en jouant sur la stabilité de l’arc de cercle, qui devient ici l’arc de voûte ou
l’arc boutant. On démontrera bien plus tard que cet arc de cercle est une structure mécanique optimale
dans sa résistance et sa légèreté. Cette démonstration, on la doit à Robert Hooke (1635-1703)
polymathe anglais, et notamment mécanicien, à qui l’on doit les bases de la théorie de l’élasticité et à
Christopher Wren (1632-1723) architecte anglais aux multiples réalisations architecturales dont la
cathédrale Saint Paul à Londres. Bien plus tard Pascal Monceau et moi-même avons montré que toute
structure mécanique lacunaire avait tendance à se former en arc de cercle quand elle est soumise à une
tension (Physical Review B 49 1026 (1994)) 22 , ce qui confirme l’universalité de ces formes arrondies ;
une universalité bien observée dans la nature.
Avec la technique de l’art gothique on a atteint ainsi, lors de la construction de telles églises, des
hauteurs comparables à celles des plus hautes pyramides, sans leur énorme masse et l’énorme chantier
que ces réalisations nécessitaient alors. Ces monuments élégants évoquent aussi des formes végétales
déformées par le vent. Cette propriété de biomimétisme correspond bien sûr à l’optimisation technique
qui vient d’être notée. C’est évidemment aussi une propriété valable pour les végétaux dont les tiges se
courbent élégamment sous le vent. Avec ce succès technique, l’essor de l’architecture gothique a été
22
L’article s’intitule « Monodimensional effects on elastic and vibrational properties of lacunary networks”
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immense jusqu’au gothique flamboyant qui se joue de la complexité en produisant un délire de
courbes. Un exemple entre autres est celui du palmier, le pilier central entouré de ses multiples arcs, de
l’église des Jacobins à Toulouse (1335), une église d’un gothique particulier. Cette église à double nef
présente en effet un palmier complexe qui a inspiré à Salvador Dali, ce grand amateur de délires
surréalistes, le fond du tableau « Santiago El Grande » réalisé en 1957 qui fait apparaître Saint Jacques
en chevalier du moyen âge devant ce décor architectural inspirant.
Parmi les formes végétales qui ont marqué l’architecture ainsi libérée de ses traditions, de ses
contraintes, on trouve aussi les bulbes, qui sont notamment imités dans les églises orthodoxes, et dont
la mode s’est propagée très loin.
L’œcuménisme règne alors dans les arts et chez les artistes soucieux d’originalité, et les dômes
orientaux des mosquées sont largement reproduits dans les églises catholiques occidentales. C’est le
cas de la basilique Saint Marc de Venise (inaugurée en 1094) ou de la cathédrale Saint-Front de
Périgueux (1170) ou encore de l’église Sainte-Marie de Souillac (1150), voire de l’église Saint-Pierre
de Chauvigny. L’historien et archéologue de l’architecture Auguste Choisy (1841-1909) suppose
même dans son « Histoire de l’Architecture » , déjà citée dans la référence 21, que des artisans venus
d’Orient ont été employés à l’édification de ces constructions originales, tout comme d’autres artisans
orientaux ont participé en Europe à d’autres activités artistiques telles que la poterie et la céramique en
y apportant à chaque fois leur touche originale et finalement une grande diversité de formes, comme on
l’a vu à propos des azulejos. Ces nombreux échanges favoriseront la transition vers la nouvelle ère
dont l’ouverture, cette fois mondiale, va se révéler exceptionnelle.
4. Art et science à l’ère industrielle
La transition vers la nouvelle ère est aussi progressive. On a l’habitude de faire débuter cette
transition avec la Renaissance et Pétrarque qui a apporté une première marque de liberté de pensée. Le
phénomène marquant de cette transition est bien sûr la conquête du « Nouveau Monde ». Cette
conquête repose sur la maîtrise de la navigation, une maîtrise initiée par Henri le Navigateur (1394-
1460), un prince portugais qui a développé la recherche technique autour de la navigation, avec même
la réalisation de la « Caravelle », ce nouveau bateau exceptionnel de stabilité. Cette maîtrise
scientifique et technique va, par ses nombreux résultats, obtenus peu à peu, avec l’aide de l’Espagne,
complètement chambouler « l’Ancien Monde », par la découverte de nouveaux espaces et de leurs
richesses, une découverte bientôt suivie par l’apport de quantité de produits nouveaux, et finalement
par la mise en question à la fois des anciennes théories comme des pratiques traditionnelles.
Ce grand changement est étudié en détail sous ses multiples aspects dans l’ouvrage « Histoire du
monde au XVe siècle », un livre collectif rédigé sous la direction de Patrick Boucheron et cité dans la
bibliographie. A partir de ce succès, à l’origine technique, s’ensuit un engouement pour la science ainsi
triomphante et un développement scientifique considérable qui mène par exemple à la construction de
la machine thermique (James Watt 1776), laquelle à son tour conduira définitivement l’humanité vers
l’ère industrielle en disposant ainsi à volonté d’énergies considérables pour effectuer toutes sortes de
travaux. Nous ne retiendrons ici encore que quelques fragments historiques choisis pour illustrer
encore une fois le parallèle entre science et art. La considération de deux arts, la peinture et la musique
s’impose alors, car, à l’évidence, ils mettent en jeu des propriétés scientifiques, l’optique et
l’acoustique respectivement dont l’essor dès les débuts de cette période industrielle est très net.
4.1. L’impressionnisme
Une autre étape marquante de la peinture est le début de l’impressionnisme avec le tableau de Monet
« Impressions, soleil levant » (1872) qui a donné son nom à cette importante école de peinture.
L’explication du phénomène montré dans ce tableau et souvent photographié depuis : une traînée
lumineuse de la largeur du soleil semble posée sur la mer agitée, relève évidemment de la physique.
Pierre Coullet et Yves Pomeau ont essayé récemment de comprendre cette observation dans l’article
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« Light, water and physics in Monet painting » paru dans « European Physical Journal Web of
Conferences 244, 01011 » en 2020. Leur interprétation, fondée sur l’étude de l’océanographe Walter
Munk (1917-2019), tient au résultat de la somme statistique de la lumière de l’astre réfléchie par les
multiples miroirs constitués par les nombreuses vagues de la mer agitée. Le résultat de leurs
simulations confirme l’apparence de cette traînée de lumière sur la mer. Néanmoins, les espoirs
d’interprétations des phénomènes marins à partir des observations faites depuis des satellites n’ont pas
encore réussi. L’art donne des pistes aux scientifiques, mais certaines résistent aux investigations.
4.2. Quelques exemples de dialogue entre musique et sciences
Un autre cas de figure de dialogue entre art et science est celui de la musique et de l’acoustique, art
et science qui sont évidemment très liés. La musique impose à l’homme son évidence naturelle avec le
souffle du vent, le chant des oiseaux, les cris des animaux. Et la musique a été réellement pratiquée
depuis longtemps par l’humanité comme en témoignent les nombreuses flutes préhistoriques
retrouvées dans de nombreux sites. Pour faire de la musique, et surtout le faire de façon collective et de
façon répétée, il faut obligatoirement une certaine codification commune, une règle, une écriture en
quelque sorte qui fasse trace, référence. Et donc différentes codifications de la musique, proches dans
leurs principes, mais un peu différentes entre elles, selon leur lieu d’exercice et selon l’époque de leur
réalisation ont été produites et existent. Déjà la réalisation de flutes demande une expérience
approfondie du son.
Revenons donc brièvement sur ces codes, avec ici une vue basée sur l’analyse spectrale des sons,
une observation récente et puissante, dont les anciens n’ont eu qu’indirectement conscience, que ces
sons soient émis par un instrument à vent, un instrument à corde ou une voix. Premièrement, ces
observations ne sont pas toutes identiques, elles dépendent de nombreux facteurs comme l’intensité,
l’instrument, le jeu de l’instrumentiste. Donc il faut s’attacher à leurs caractéristiques générales, en
ayant aussi conscience de l’amplitude des variations de ces données.
La première observation montre que chaque enregistrement des fréquences des sons émis par un
instrument met en évidence la présence d’un premier maximum, ce que l’on appelle la fréquence
fondamentale, un maximum assez large, donc pas très bien défini. Ce maximum est suivi d’une série
d’autres maximums à des fréquences qui sont (approximativement bien sûr, puisque le fondamental
n’est pas parfaitement défini) à des multiples entiers de la fréquence fondamentale et que l’on appelle
les harmoniques. Ce principe de répartition des fréquences principales fut observé depuis longtemps
car plusieurs notes émises successivement ou simultanément peuvent posséder des harmoniques
communes, ce qui produit à l’écoute un effet de résonance agréable, vite noté et recherché. Ces
résonances ont permis de codifier la musique et tout bonnement de réaliser ces flutes dont les sons sont
harmonieux justement parce qu’ils ont des harmoniques (approximatives) en commun.
Et cette codification de la musique ne date pas d’hier puisque l’on parle de la gamme
pythagoricienne ! Pythagore (-580 ? - -495) est vraiment très connu pour de nombreuses activités d’une
mathématique aux effets pratiques, très tôt. Cela prouve donc l’ancienneté de la musique, des
musiques.
La fréquence approximative du fondamental de l’instrument correspond à ses propriétés de
construction. Pour un instrument à vent, la distance entre le point d’émission du son et la première
ouverture disponible sert à définir la longueur d’onde dans l’air du son émis et de là, la fréquence
sonore. Pour un instrument à corde, la longueur de corde entre son point d’attache et l’autre point fixé
par l’artiste ou l’instrument, sert à définir la longueur d’onde dans la corde et ensuite la fréquence
sonore de l’instrument à corde, fréquence qui est transmise à l’air ambiant. Donc pour accorder
l’instrument à vent et l’instrument à corde, il faut ajuster la tension de l’instrument à cordes, car on ne
peut pas modifier la hauteur de la fréquence du son de l’instrument à vent.
Ensuite, pour un même instrument, il faut s’arranger pour que les sons successifs, les notes émises,
aient entre eux des harmoniques communs pour procurer une résonnance agréable à l’oreille. Ce
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problème mathématique a été résolu pratiquement de plusieurs façons approximatives, par exemple par
Pythagore. Les résultats sont les gammes et les accords, ces successions de notes aux effets agréables.
Du phonème qu’est la note, on est ainsi passé au mot. Comme on l’annonçait plus tôt, on obtient ainsi
une écriture, une structure de sons successifs. Le plus simple des multiplicateurs entiers est 2, donc
passer de la note de fréquence f à sa première harmonique, la note de fréquence 2f est un point
important, c’est la même note dans la gamme supérieure, ce qui définit la gamme. Du coup, pour
optimiser les résonances entre notes par leurs harmoniques, on est conduit à ne faire intervenir que
quelques notes dans la même gamme de fréquence c’est-à-dire dans l’intervalle [f, 2f], dans des
rapports simples de fréquence. Les choix optimaux sont évidemment approximatifs comme on l’a déjà
noté, et ils ne sont pas très différents d’une civilisation musicale à une autre, ce qui permet des
adaptations assez faciles d’une tradition à une autre.
La musique a donc réellement une vocation universelle, car, heureusement, les différentes traditions
sont assez proches. En revanche son expression n’est pas très précise, alors que les langues comptent
souvent de l’ordre de 100000 mots qui peuvent encore être précisés par des juxtapositions, des
constructions, on ne peut pas distinguer aussi bien des motifs musicaux différents. Cela donne à la
musique un statut particulier, à la fois universel et diffus. De fait, la musique a été associée très tôt aux
religions en faisant partie de leurs activités, de leurs rites, avec ce statut à la fois solennel et distancié.
Ce statut privilégié lui a aussi valu l’appréciation de riches mécènes qui entretenaient sa pratique, ses
compositeurs et ses interprètes pour leurs divertissements. Les progrès techniques et sociaux de la
révolution industrielle en marche, ont alors fait apparaître une bourgeoisie soucieuse de culture, de
divertissement, et donc susceptible d’affranchir les musiciens de leur servitude vis-à-vis des
établissements religieux et des mécènes. Et il faut aussi dire que les pratiques musicales se sont très tôt
diversifiées, comme les instruments et les groupes musicaux et vocaux.
On est donc arrivés au point déjà abordé où les conversions entre les musiques de civilisations
différentes deviennent nécessaires. Pour avancer encore cet état des lieux dans le passé récent, le
présent et le futur, nous allons considérer quelques cas particuliers contemporains.
5. Trois cas particuliers entre arts et sciences
Après ce bref parcours qui montre la réalité et aussi les difficultés des échanges entre arts et
sciences, nous allons montrer ici trois cas particuliers d’ouverture actuelle entre arts et sciences, des
cas qui illustrent la richesse de cette thématique et ses espoirs. C’est une voie déjà existante et bien sûr
à développer.
Jean-Marc Philippe (1939-2008)
Jean-Marc Philippe avec une formation de scientifique (DEA de Géophysique) s’est très tôt tourné
vers les arts en devenant peintre. La rencontre en 1984, lors d’une conférence scientifique, de l’exposé
d’Alain Dubertret, chercheur au CNRS Vitry, sur les alliages à mémoire de forme alors utilisés dans
l’aérospatiale pour déployer dans l’espace les photopiles nécessaires à la fourniture d’énergie des
satellites, transportées sous un volume minimum dans les fusées, a changé sa vie. En effet, Jean-Marc
Philippe s’est alors lancé dans un sérieux apprentissage technique auprès du constructeur américain de
ces supports pour devenir sculpteur d’alliages à mémoire de forme, avec l’espoir, réalisé plus tard, de
lancer de tels messages dans l’espace. Il avait aussi l’idée fructueuse de réaliser des sculptures à sens
multiples, dont le sens pouvait varier selon la température de l’environnement, ce qu’il a aussi réussi.
Ce parcours tout à fait exceptionnel ouvre des perspectives fructueuses de transfert des connaissances
d’un domaine à l’autre.
LINKs
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LINKs est une revue créée par le critique d’art Louis-José Lestocart dans les années 2010 pour être
le lien entre diverses activités artistiques et scientifiques, un lieu d’échanges, d’ouverture. Cette revue
d’une quinzaine d’années d’existence a permis des rencontres assez exceptionnelles sur un art en
création, en mouvement, à la pointe de la science et de la technologie. La réalisation de cette revue fut
d’ailleurs un bouleversement pour ce spécialiste formé initialement en paléoarchéologie ! Un des
nombreux artistes ainsi révélés par cette revue et ces échanges est Antoine Schmitt, un musicien rompu
à de multiples techniques actuelles et en devenir.
Antoine Schmitt
Antoine Schmitt a une formation d’ingénieur des télécommunications et après une carrière
d’ingénieur a développé une activité artistique où l’image et le son générés par l’ordinateur occupent
notre imaginaire en l’enrichissant d’expériences multiples. Il saisit, ou au moins tente de saisir toutes
ces possibilités, ce qui est, malheureusement rare actuellement, en créant un spectacle aux multiples
vies dans de nombreux lieux dont le musée Pompidou à Beaubourg.
Ces derniers exemples, tout comme les exemples plus anciens cités précédemment prouvent
amplement la possibilité de la communication entre arts et sciences. Ces différents cas mettent tous en
évidence plusieurs niveaux d’interaction sociale, un niveau individuel avec des capacités multiples, des
goûts assez larges, un niveau intermédiaire susceptible de générer des rencontres rares comme dirait
Granovetter, et enfin la nécessité d’un soutien plus permanent, d’un mécénat social en quelque sorte,
qui permette la durée de tels trajets transverses et leur donne l’opportunité d’un épanouissement.
Le deuxième niveau d’interaction, la rencontre de thématiques, demande une création de colloques,
de lieux d’exposition largement ouverts, et ceci selon une pratique régulière. Le troisième niveau
demande quant à lui, un effort prolongé dans la durée : un accord de bourse sur des durées assez
longues pour assurer le succès de telles entreprises, de longue durée, un réel mécénat, pour dépasser les
aléas liés à de telles entreprises.
6. Conclusion
Au cours de ce résumé historique, nous avons observé bien des échanges entre arts et sciences.
Citons entre autres, la pratique de la self-similarité dans les pavages de l’art de l’islam, et ceci bien
avant les fractals de Benoît Mandelbrot et l’étude des phénomènes critiques. De même les pavages de
l’art de l’islam ont anticipé de plusieurs siècles l’étude des cristaux et des quasicristaux. Plus près de
nous, Escher a su tirer parti des découvertes scientifiques et notamment de celles d’Henri Poincaré
pour créer des dessins pleins de talent. L’exploitation des données géométriques des pavages a conduit
à imaginer des structures architecturales légères et à leur tour des œuvres d’art dites en « tenségrité »,
et le tout est revenu en chimie avec la découverte des fullerènes ! Le Street Art sait aussi tirer parti de
cette réflexion sur la structure intime de la matière pour décorer les murs et les villes. A leur tour les
architectes utilisent des logiciels scientifiques pour réaliser leurs œuvres ! Et les alliages à mémoire de
forme, récemment découverts, suggèrent un renouveau de la sculpture en proposant des statues dont la
forme dépend de la température extérieure, voire d’un souffle.
Ces liens se produisent dans les deux sens et la question du développement de ces liens est ici posée
d’après des expériences récentes. Cette question met en évidence le besoin d’une reconnaissance
sociale de ce genre d’activité qui peut se révéler créatrice en sciences comme en arts.
7. Bibliographie
[BRA 49] BRAUDEL F., La Méditerranée et le Monde Méditerranée, à l’époque de Philippe II, Armand Colin, Paris,
1949.
[BRA 81] BRAUDEL F., Civilization and Capitalism 15th-18 th Century, University of California, Berkeley, 1981.
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[BRA 88] BRAUDEL F., The identity of France, Harper and Row, New York, 1988.
[CHO 64] CHOISY A., Histoire de l’Architecture Tomes 1 et 2, Éditions Vincent, Fréal & Cie, Paris, 1964.
[JOF 79] JOFFROY R., Musée des Antiquités nationales Saint-Germain-en-Laye Guide, Éditions Réunion des musées
nationaux, Paris, 1979.
[MAN 77] MANDELBROT B.B., Fractals: Form, Chance and Dimension, W. H. Freeman and Co., San Francisco, 1977.
[GRU 87] GRÜNBAUM B., SHEPHARD, G.C., Tilings and Patterns, W. H. Freeman and Co., San Francisco, 1987.
[DEL 89] DELACOUR J., LEVY J.-C.S. (dir.), Systèmes à Mémoire, une approche multidisciplinaire, Masson, Paris,
1989
[LEV 92] LEVY J.-C.S. (dir.), Nouvelles Structures de Matériaux, Masson, Paris, 1992
[LEV 15] LEVY J.-C.S. (dir.), Complexité et Désordre, éléments de réflexion, EDP Sciences, 2015
[LEV 18] LEVY J.-C.S., S. OFMAN (dir.), L’avenir de la complexité et du désordre, Editions Matériologiques, 2018
[BOU 09] BOUCHERON P., (dir.) Histoire du monde au XV é siècle, Fayard, Paris, 2009.
© 2026 ISTE OpenScience – Published by ISTE Ltd. London, UK – openscience.fr Page | 124
Arts et sciences
2026, vol. 10, n° 1, 125-141 pages, DOI : 10.21494/ISTE.OP.2026.1425 ISTE OpenScience
L’énigme du calice dans Bouvard et Pécuchet
The Enigma of the Calyx in Bouvard and Pécuchet
Eric Tannier 1,2,* , Simon Castellan 3 , Marine Fauché 4 , Sophie Nadot 5 , Agnès Schermann-Legionnet
6
1
Centre Inria de Lyon et Institut des systèmes complexes, ENS Lyon
2
Université de Lyon, CNRS, Laboratoire de Biométrie et Biologie Évolutive
3
Centre Inria de l’Université de Rennes
4
Université Paris-Saclay, CNRS, AgroParisTech, Écologie Société et Evolution
5
Université Paris-Saclay, CNRS, AgroParisTech, Écologie Société et Evolution
6
Université de Rennes, CNRS, Écosystèmes, biodiversité, évolution
*
pour les correspondances : eric.tannier@inria.fr
RÉSUMÉ. Quelques jours avant de mourir le 8 mai 1880, Gustave Flaubert élaborait l’épisode sur la botanique, un des
derniers de son roman Bouvard et Pécuchet. À cette fin, et inspiré par une phrase de Rousseau sur le calice des fleurs qui
« manque à la plupart des liliacées », il avait rédigé une note en forme d’énigme botanique : trouver une plante commune,
poussant en Normandie au mois d’avril, qui serait d’une famille qui dérogerait à une règle générale chez les plantes (« Toute
plante a des feuilles, un calice et une corolle »), mais qui elle-même dérogerait à cette exception au sein de sa famille (une
exception à l’exception). Sans grande familiarité avec la botanique, Flaubert prétendait prédire l’existence d’une telle plante,
alors que l’énigme suscitait la circonspection chez ses amis plus savants. Une enquête de Maupassant lui a permis d’examiner
des solutions possibles d’abord parmi les Renonculacées puis les Rubiacées, où la shérarde lui a semblé répondre
à son attente. Cet épisode laisse toujours plusieurs questions sans réponse, auxquelles nous tentons d’apporter des éclairages,
qui nécessitent un regard botanique sur cette énigme : pourquoi Rousseau a-t-il écrit « la plupart » ? Pourquoi
Flaubert a-t-il refusé la première solution de Maupassant ? Pourquoi a-t-il accepté la seconde ? La shérarde était-elle en
1880, et est-elle aujourd’hui une bonne solution à son énigme ? Quels mécanismes naturels ou épistémologiques, produisent
les exceptions aux exceptions ? Comment cette plante imaginaire peut-elle devenir le terrain de confrontation de
conceptions différentes de la nature et de la connaissance, du XIXe au XXIe siècle ?
ABSTRACT. A few days before his death on May 8, 1880, Gustave Flaubert was working on the episode about botany,
one of the last in his novel Bouvard and Pécuchet. To this end, inspired by a sentence by Rousseau about the calyx of
flowers, which “is missing in most liliaceae,” he wrote a note in the form of a botanical enigma: to find a common plant,
growing in Normandy in April, that would belong to a family that deviated from a general rule among plants (“Every plant
has leaves, a calyx, and a corolla”), but which itself would deviate from this exception within its family (an exception to the
exception). Without much familiarity with botany, Flaubert claimed to predict the existence of such a plant, while the enigma
aroused caution among his more knowledgeable friends. An investigation by Maupassant allowed him to examine possible
solutions, first among the Ranunculaceae and then the Rubiaceae, where the sherardia seemed to meet his expectations.
This episode still leaves several questions unanswered, which we will attempt to shed light on, requiring a botanical and
historical perspective on this enigma: why did Rousseau write “most”? Why did Flaubert reject Maupassant's first solution?
Why did he accept the second? Was the sherardia in 1880, and is it today, a good solution to his enigma? What natural or
epistemological mechanisms produce exceptions to exceptions? How can this imaginary plant become the battleground for
different conceptions of nature and knowledge, from the 19th to the 21st century?
MOTS-CLÉS. Botanique, Littérature, Histoire, Flaubert, Rousseau, Philosophie de la connaissance, Campagne, Périanthe.
KEYWORDS. Botany, Literature, History, Flaubert, Rousseau, Philosophy of knowledge, Countryside, Perianth.
1. Introduction
Dans une de ses dernières lettres, le 1er mai 1880, Gustave Flaubert écrivait à Georges Pennetier,
conservateur au muséum d’histoire naturelle de Rouen : « Mon cher ami, Pourriez-vous, demain, me
montrer des dessins de Rubiacées (gratteron, caille muguet, etc. qui n’ont point de calice) – & la
représentation exacte d’une Sherarde (ou Sherardia) plante de la même famille, qui en possède un ! Ainsi,
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j’ai ce qu’il me faut : une exception à la règle, – & une exception à l’exception. » 1 . On sait que le
lendemain, le soir du 2 mai, Flaubert a effectivement rendu visite à Pennetier 2 , mais on ignore s’ils ont
regardé ensemble des dessins de plantes, et si Flaubert a pu considérer ces dessins comme des solutions
satisfaisantes à la quête à laquelle il s’était consacré pendant les deux derniers mois de sa vie, inspiré par
une phrase énigmatique de Rousseau lue dans ses Lettres élémentaires sur la botanique.
Nous proposons dans cet article une lecture botanique approfondie de cet épisode. Nous nous référons
à la documentation de Rousseau et celle de Flaubert et de ses informateurs, nous donnons une
interprétation et des réponses possibles aux multiples questions botaniques que s’était posées Flaubert et
que ses contemporains et les nôtres n’ont pas jusqu’ici abordées de bonne grâce. Nous produisons les
dessins qu’avait demandés Flaubert à Pennetier, qui font voir et comprendre l’enjeu diégétique des
organes floraux ou de leur absence.
Trois familles de plantes sont impliquées dans l’énigme : les Liliacées, car c’est la famille concernée
par la phrase de Rousseau qui a inspiré la quête de Flaubert, les Renonculacées, car elles ont d’abord été
proposées par Maupassant comme solution à l’énigme, et les Rubiacées, car c’est là que Flaubert a vu la
solution qui semblait lui convenir. Nous montrons des éléments historiques, botaniques, graphiques, qui
permettent de comprendre les enjeux littéraires et philosophiques de cet épisode.
La partie botanique de l’énigme n’est pas entièrement résolue à la fin de notre enquête. En chemin,
elle a néanmoins permis d’examiner une prédiction théorique surprenante de Flaubert, qui donne à
Bouvard et Pécuchet, vu depuis la botanique, l’aspect d’un herbier, collection de failles illustrant les
difficultés posées par la nature à l’entreprise humaine de connaissance, de maîtrise ou de contrôle du
monde. Herbier que la littérature ou le cinéma du XXe siècle a continué à alimenter, et qui pourrait être
utile aujourd’hui à la représentation de l’équilibre des rapports des sociétés occidentales à la nature où,
comme l’écrivait Michel Serres, la maîtrise des éléments s’est accélérée, au détriment de la « maîtrise
de notre maîtrise ».
2. L’énigme et son contexte
L’histoire de l’épisode botanique est documentée par la correspondance et les brouillons successifs
de Bouvard et Pécuchet. Elle est racontée en particulier par Mitsumasa Wada [WAD 99], mais
l’introduction de quelques détails importants pour notre propos justifient qu’on en recommence le récit.
Flaubert est mort brusquement le 8 mai 1880, en fin de matinée. Sa dernière lettre connue est du 6 ou
7 mai, où il écrit à Maxime du Camp « j’ai à peu près terminé mon livre ; ce qui me reste à faire est peu
de chose » 3 . Deux mois avant, il entame un passage sur la botanique pour Bouvard et Pécuchet, ce conte
philosophique sur la fragilité des savoirs, pour la documentation duquel il affirme avoir lu plus de 1500
livres, parcourant les connaissances de son époque, et leurs failles, sur presque tous les sujets.
Pour cela il commence 4 par consulter les Lettres élémentaires sur la botanique de Rousseau. Dès le
premier chapitre il tombe sur cette formule qui nous fait entrevoir l’acuité qu’il avait développée pour
percevoir les failles dans les édifices qu’il contemplait : « Le calice qui accompagne presque toutes les
autres fleurs manque à la plupart des liliacées » [ROU 89]. Du « presque » de Rousseau, Flaubert déduit
1
Notre source pour la correspondance est l’édition en ligne publiée sous la direction de Yvan Leclerc et Danielle Girard, Centre Flaubert,
Université de Rouen Normandie [FLA 17]
2
Comme l’atteste une lettre à Pennetier le 3 mai.
3
Lettre à Maxime du Camp, 6 ou 7 mai 1880
4
Dans la lettre à Frédéric Baudry du 29 mars, on trouve « N’ayant pas d’autre livre sur le sujet, j’ai pris la Botanique de J-J Rousseau
», tandis que le 27 mars il écrivait à Caroline Commanville « Pour un passage de 6 lignes j’ai lu 3 volumes ».
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une première exception à une règle générale : les fleurs ont généralement un calice 5 , mais pas toutes.
Certaines familles 6 , dont les Liliacées, en manquent. Du « la plupart » 7 , il déduit une exception à
l’exception : Rousseau sous-entend que certaines Liliacées 8 ont un calice tout de même.
Figure 1. Extrait de l’exemplaire lu et annoté par Flaubert des Lettres élémentaires sur la botanique de Rousseau,
conservé à la bibliothèque de l’université de Rouen et numérisé, disponible en ligne sur le site du Centre
Flaubert 9 . Dans la marge, on lit de la main de Flaubert « trouver un liliacée qui ait un calice » (avec peut-être
un « X », qui depuis Descartes est la marque de l’inconnue). Reproduction avec l’accord de Yvan Leclerc, que
nous remercions pour le signalement de cette source.
5
Les fleurs sont décrites depuis le XVIIIe siècle comme composées des organes sexuels (étamines et pistils), situés au centre, et entourés
par une corolle, ensemble des pétales, souvent colorés, et un calice, que Rousseau décrit comme « cette partie verte et communément
en cinq folioles, qui soutient et embrasse par le bas la corolle, et qui lʼenveloppe toute entière avant son épanouissement,
comme vous aurez pu le remarquer dans la Rose ». L’ensemble est aujourd’hui nommé le périanthe, terme utilisé de façon
générique quand il est difficile de distinguer corolle et calice, comme chez la plupart des Liliacées.
6
Une famille, terme et concept formalisés par Jussieu au XVIIIe siècle, est un ensemble de plantes partageant des caractères morphologiques
ou fonctionnels, absents des plantes à l’extérieur de l’ensemble. Les environ 6000 plantes de la flore de France métropolitaine
sont aujourd’hui classées en environ 200 familles, aux répartitions très inégales, la moitié étant recensées dans une dizaine
de familles.
7
Wada [WAD 99] a écrit que Flaubert a imaginé le mot « la plupart », n’ayant pas eu accès à l'époque de la rédaction de son article
à l’édition des Lettres sur la botanique lue par Flaubert. Il reproduit la même erreur dans un article plus récent [WAD 09]. Cette erreur
lui fait peut-être minimiser l’importance de l’énigme botanique, qui aurait concerné dans ce cas une plante imaginaire issue
d’une phrase inventée. Flaubert est pourtant, habituellement et cette fois encore, précis avec les éléments de sa documentation.
8
Nous adoptons, autant que faire se peut, les règles de nomenclatures botaniques utilisées à l’époque concernée dans le passage
(XVIIIe siècle ici, XIXe siècle ou XXIe siècle par la suite), c’est pour cette raison que nous pouvons écrire liliacées pour la famille dont
parle Rousseau, et Liliacées, avec une majuscule, pour la famille contemporaine.
9
https://flaubert.univ-rouen.fr/qui-%C3%A9tait-flaubert/dossiers-documentaires/une-vie-de-lectures/la-biblioth%C3%A8que-deflaubert/autres-%C5%93uvres/jean-jacques-rousseau-%C5%93uvres-compl%C3%A8tes-t-v
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Il n’en faut quasiment pas plus à Flaubert pour la trame de son épisode : devant ses élèves (l’épisode
se trouve dans un chapitre sur l’éducation), Pécuchet énonce une règle : « Toute plante a des feuilles, un
calice et une corolle enfermant un ovaire ou péricarpe qui contient la graine 10 » [FLA 81]:p389, mais les
plantes à proximité la démentent immédiatement. Il justifie les observations par une exception à sa règle,
mais une plante commune dément l’exception. Si l’exception confirme la règle, comme Flaubert l’écrit
dans le Dictionnaire des idées reçues, l’exception à l’exception la réduit à néant. Flaubert écrit dans la
marge des Lettres sur la botanique : « Trouver un liliacée qui ait un calice » (Figure 1), qu’on retrouve
aussi dans une note de lecture 11 .
Il se lance dans la quête. Il en parle à plusieurs savants de son entourage. Le 21 mars il s’entretient à
Croisset avec Georges Pennetier, conservateur au muséum d’histoire naturelle de Rouen, et Georges
Pouchet, un biologiste du muséum d’histoire naturelle de Paris et son ami de longue date 12 . Tous les
deux le prennent de haut, et Flaubert le leur rend bien : « Quelles drôles de cervelles que celles des
savants, pour ne pas distinguer une idée accessoire d’une idée principale !!! – Tout cela, faute d’habitude
littéraire et philosophique » 13 . Ils lui affirment que les Liliacées n’ont pas de calice, que les
approximations de Rousseau ne sont que de peu d’utilité pour la botanique. Flaubert s’entête. « Si je n’ai
pas cela autant supprimer tout le passage sur la botanique » 14 . Parallèlement à la rédaction progressive
de son passage, où les noms des plantes sont laissés provisoirement vides, il écrit une longue lettre à
Frédéric Baudry 15 , un ami d’enfance qui est bibliothécaire à Paris, accompagnée d’une note qui explique
le mieux possible son énigme (note reproduite en Figure 2). Il étend sa recherche à d’autres familles : si
les Liliacées sont toutes dépourvues de calice, admettons une imprécision ou une prudence de Rousseau
dans son expression, alors il devrait exister une autre famille, dépourvue de calice, mais dont un membre
en un aurait tout de même. Cette démarche froisse ses interlocuteurs : Flaubert prétend prédire
l’existence d’une plante sur la base d’un vieux texte qui parle d’une autre, couplé à une vision esthétique
de la nature, sans connaissances scientifiques. Baudry affirme que les plantes recherchées par Flaubert
sont « introuvables dans les conditions de plantes vulgaires où vous les recherchez » 16 , et il donne des
leçons d’écriture à Flaubert, le comparant, volontairement ou non, à ses personnages : « Mais, tonnerre
de Dieu, pourquoi vous engagez-vous dans la botanique que vous ne savez pas ? Vous vous exposez à
une foule d’erreurs qui n’en seront pas moins drôles pour être involontaires. »
Flaubert ne renonce pas. Il écrit à son ami Ivan Tourgueniev « Ma plus grande indignation porte
maintenant sur les botanistes. Impossible de leur faire comprendre une question, que je trouve très claire !
Vous verrez cela vous-même. Et vous serez stupéfait du peu de jugement qu’il y a dans ces cervelles ! » 17
10
Phrase fausse à toutes les époques, évidemment, non seulement pour les exceptions dont il est question ici, mais aussi parce que
ce n’est pertinent que pour les plantes à fleur, et qu’il existe d’autres sortes de plantes organisées très différemment (les mousses,
les fougères, les conifères, entre autres).
11
Conservée à la bibliothèque municipale de Rouen, dans les dossiers de Bouvard et Pécuchet, numérisée et accessible en ligne ici :
https://www.dossiers-flaubert.fr/cote-g226_2_f_174__r____-trn. Merci à Stéphanie Dord-Crouslé pour le signalement.
12
Georges Pouchet est le fils de Félix-Archimède Pouchet, connu pour ses controverses avec Pasteur à propos de la génération
spontanée, et ancien professeur de sciences naturelles de Flaubert au collège de Rouen.
13
Lettre à Caroline Commanville du 27 mars 1880. On note dans cette formule étonnante une opposition entre les savants et les
philosophes qui rappellent la distinction entre les sciences de la nature et les sciences de l’esprit que faisait Wilhelm Dilthey à la
même époque. On note également une opposition entre les idées principales et les idées accessoires, où, pour Flaubert, l’exception
à l’exception fait figure d’idée principale. Flaubert renverse donc la pensée nomologique propre aux sciences de la nature, qui voudrait
qu’une idée principale soit une règle, un fait général, et non un fait singulier. Ceci explique probablement la mésentente avec
ses correspondants, et comment Flaubert construit son roman en faisant des exceptions son idée principale.
14
Lettre à Frédéric Baudry du 29 mars 1880. Cette formule fait apparaître que donner une existence à cette plante imaginaire est
une nécessité diégétique plus qu’une quête scientifique.
15
Cette lettre (voir aussi la note précédente) a été retrouvée en 1975 dans l’exemplaire ayant appartenu à Frédéric Baudry des
Lettres élémentaires sur la botanique de Rousseau [BRI 76]
16
Lettre de Frédéric Baudry à Flaubert du 4 avril 1880.
17
Lettre de Flaubert à Ivan Tourgueniev du 7 avril 1880.
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Il demande à Guy de Maupassant, à qui il fait suivre la note envoyée à Baudry, une solution à son énigme.
Maupassant se prend au jeu en allant poser la question à des spécialistes : « tous les professeurs d’histoire
naturelle de France sont à ma disposition » 18 . Il propose tout d’abord dans une lettre du 23 avril la famille
des Renonculacées, dont certaines ont un calice (les renoncules), et d’autres non (anémones, clématites).
Mais Flaubert n’est pas satisfait : il ne retient pas les renoncules comme une exception à l’exception, les
voit plutôt comme des exemples suivant la règle générale : « Non ! ça ne me suffit pas, bien que déjà, ce
soit mieux. Les anémones (dans la famille des renonculacées) sans calice, – très bien. Mais [...] il me
faut une exception à l’exception, malice qui m’est suggérée par le « la plupart » du citoyen de Genève. »
Maupassant consulte le professeur de botanique du Jardin des plantes, sans doute Édouard Bureau, qui
suggère la shérarde 19 , qui aurait un calice, tandis que les Rubiacées, famille dont elle fait partie, n’en
auraient pas. Flaubert a tout juste le temps d’envoyer à sa nièce Caroline (le 1er mai) l’expression de sa
satisfaction pour cette solution : « Je triomphe. » On ne sait pas s’il était toujours aussi satisfait après sa
soirée du 2 mai avec Pennetier où il a peut-être regardé des dessins de Rubiacées, comme le suggère la
lettre citée en début d’introduction.
Après la mort de Flaubert, Caroline Commanville tenta de compléter le paragraphe botanique du
roman en assurant à la fois la cohérence botanique et le respect de ce qu’elle pensait être la volonté de
son oncle, en sollicitant l’aide de Pennetier 20 . Les éditions ultérieures de Bouvard et Pécuchet font des
compromis différents en éliminant les ajouts de l’héritière, quitte à mélanger Liliacées et Rubiacées, et
expliquer en note que les incohérences sont dues au caractère inachevé de l’ouvrage 21 .
Figure 2. La note de Flaubert, décrivant l’énigme, disponible sur le site de l’édition de la correspondance de
l’université de Rouen 22 . Reproduite avec l’autorisation de Yvan Leclerc.
18
Lettre de Maupassant à Flaubert du 23 avril 1880.
19
Par un moyen et à une date qui ne sont pas connus. Dans une lettre postérieure à la mort de Flaubert, sa nièce Caroline dit avoir
en sa possession une lettre de Édouard Bureau à Flaubert, perdue aujourd’hui [DOR 26]. La lettre du 1er mai 1880 à Georges Pennetier,
citée en introduction, fait pour la première fois une mention de cette solution, avec une demande de vérification.
20
Il est fait mention de deux lettres de Caroline Commanville à Georges Pennetier sur ce sujet dans l’article de Stéphanie Dord-Crouslé
[DOR 26].
21
Par exemple dans l’édition Garnier Flammarion, 1999 [FLA 81]. Voir aussi Stéphanie Dord-Crouslé [DOR 20], où l’autrice explique le
rôle de l’éditeur scientifique dans l’élaboration d’un texte, et pointe une autre incongruité botanique dans un roman de Flaubert,
avec des nappes de violettes en octobre, dues à des erreurs de copie.
22
https://flaubert.univ-rouen.fr/correspondance/correspondance/29-mars-1880-de-gustave-flaubert-%C3%A0-
fr%C3%A9d%C3%A9ric-baudry/?person_id=126
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Transcription : « un bourgeois ignorant la Botanique, pose l’axiome suivant pr l’instruction de deux enfants :
« toutes les plantes ont des feuilles, un calice et une corole 23 enfermant l’ovaire ou péricarpe qui contient la
graine. » L’axiome doit être démenti par trois faits :
1° les enfants apportent à leur professeur
– une touffe de gazons des graminées où il n’y a pas de péricarpe
– & X .................................. ?
2° Une rose. | ici l’ovaire n’est pas dans la corole mais au-dessous des pétales.
3° Je demande une plante n’ayant pas de calice comme les jacinthes, les anémones. J.-J. Rousseau dans sa
botanique, dit que « la plupart des liliacées en manquent ». ce mot « la plupart » m’avait donné à croire que
certains liliacées en manquent. mais on m’affirme que tous en manquent. Je ne tiens pas aux liliacées. Donc,
cherchez une autre famille n’ayant pas de calice, mais où cependant, il on trouve, par exception, une plante
en ayant un. Pr arriver à ce double effet : L’axiome posé est démenti par X qui n’ont pas de corole 24 . Eh bien
ce n’est pas vrai ? X qui sont de cette famille – en ont un. De sorte que non seulement la règle est démolie,
mais encore l’exception à la règle.
Il me faut des plantes vulgaires. On est à la fin d’avril, en Basse-Normandie. »
3. Des solutions, des mécanismes
Il reste, malgré l’exemple de la shérarde qui a satisfait Flaubert, plusieurs questions sans réponses
dans la genèse de l’épisode botanique. L’une est la toute première recherche de Flaubert, « trouver un
liliacée qui ait un calice », qu’il a abandonnée suite au scepticisme de ses amis. Pourtant, Rousseau écrit
bien que le calice « manque à la plupart des liliacées », ce qui laisse penser qu’il connaissait des
exceptions. Lesquelles ? Une autre question concerne le refus de Flaubert devant la première solution de
Maupassant. Pourquoi Flaubert n’est-il pas satisfait de l’exemple des renoncules ? Comprendre ce
premier échec peut permettre de mieux saisir la quête de Flaubert, et le statut biologique,
épistémologique et esthétique de l’exception à l’exception. Une troisième question est de savoir si
l’exemple de la shérarde répond bien à la demande de Flaubert. Pour plusieurs commentateurs du XXe
siècle [WAD 99, BOU 81] ce n’est pas le cas mais leurs arguments sont discutables.
Tenter de résoudre aujourd’hui ces énigmes pose la question des points de vue historique et
géographique. Historique parce que d’une part les plantes qui fleurissent en Normandie au mois d’avril
ne sont pas nécessairement les mêmes aux XVIIIe, XIXe et XXIe siècles ; et d’autre part et
principalement, parce que les noms, les classifications en familles et les descriptions des caractères
peuvent être différents pour les contemporains de Rousseau, pour ceux de Flaubert et pour nous. Les
classifications sont diverses et mouvantes, controversées et évolutives 25 . Géographique aussi parce que
dire que les plantes d’une certaine famille sont dépourvues de calice, c’est se prononcer soit sur toutes
les plantes connues mondialement de cette famille, soit sur les plantes de cette famille qui poussent en
France métropolitaine, soit sur les plantes qu’on trouve en Normandie. Et ce choix peut inverser le statut
23
C’est l’orthographe habituelle en 1880.
24
Wada [WAD 99] remarque l’étourderie de Flaubert qui écrit « qui n’ont pas de corole » au lieu de « calice ». Il fait à son tour une
étourderie en transcrivant la note dans son article, où « au-dessus » des pétales est écrit à la place du « au-dessous » de la note de
Flaubert, et c’est cette dernière qui est conforme à la description botanique des roses, aussi bien au XIXe siècle qu’aujourd’hui, et
qui est utilisée dans le passage botanique de Bouvard et Pécuchet.
25
De nombreux systèmes de classification se sont succédé et ont même cohabité simultanément, différant selon le choix et l’interprétation
des caractères utilisés pour classer. Aujourd’hui la plupart des classifications issues du monde académique sont plutôt
phylogénétiques et fondées sur des données moléculaires, ce qui n’élimine ni les controverses ni le caractère mouvant parce que les
façons d’interpréter le signal moléculaire sont également sujettes à controverses.
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d’une exception : une exception en France peut être une généralité dans le monde. Cette étude tente donc
de situer les énigmes et leurs éventuelles solutions 26 .
3.1. L’énigme de Rousseau et l’exception à l’exception chez les Liliacées
Dans la cinquième promenade des Rêveries du promeneur solitaire, Rousseau écrit qu’il part
herboriser avec le Systema Naturae de Linné sous le bras [ROU 89b]. Il lui sert à connaître les genres et
leur diversité en espèces. Mais ce n’est pas dans Systema Naturae qu’il a pu trouver la documentation
pour le passage des Lettres élémentaires sur la botanique qui nous intéresse ici, car la classification en
familles n’y figure pas 27 . On trouve cette classification dans les Éléments de botanique de Tournefort,
paru en 1694, que Rousseau a également consulté 28 . Dans cet ouvrage, la famille des lis (les liliacées)
est divisée en plusieurs sections selon la composition de la « feuille de la fleur » (le périanthe) en six
parties identiques ou bien décomposée en calice et corolle. Dans la première section (six parties
identiques, comme dans la Figure 3, ligne du haut), on trouve la plupart des genres de liliacées. Dans la
deuxième section (calice et corolle distincts, Figure 3, ligne du milieu) on trouve un unique genre 29 ,
Ephemerum, qui pourrait être l’origine du « la plupart » de Rousseau.
Cette solution reste valable au cours du XIXe siècle 30 , mais plus pour les classifications d’aujourd’hui
où ce genre est nommé Tradescantia (les misères) et classé dans la famille des Commelinacées. Il reste
cependant possible de trouver une Liliacée contemporaine avec un calice dans le genre Calochortus, qui
présente des tépales en deux séries distinguables (Figure 3, ligne du bas).
Malheureusement (ou heureusement, car on serait déçus de s’arrêter là) ces genres, s’ils peuvent
expliquer le « la plupart » de Rousseau, n’auraient pas fourni à Flaubert le « renseignement botanique »
qu’il attendait, car les plantes des genres Ephemerum (ou Tradescantia) ou Calochortus ne sont pas des
plantes communes qui poussent dans les prairies de Normandie en avril. Elles sont natives du continent
américain, et les misères ont été importées en France métropolitaine pour servir d’ornementation.
26
Nous nous plaçons ainsi dans la veine de nombreux travaux analogues qui étudient le même roman avec une perspective scientifique
et historique. Par exemple sur l’agriculture [GAY 98], ou un numéro spécial de la revue Flaubert [LEC 17].
27
Une classification des plantes de Linné figure dans son ouvrage Species plantarum publié en 1753, mais les catégories, fondées
uniquement sur le système reproducteur, n’ont pas résisté au temps.
28
Tournefort est cité dans les Lettres élémentaires sur la botanique, ainsi que dans sa correspondance. Voir en particulier l’extrait de
la correspondance cité par Alexandra Cook [COO 07], où Rousseau écrit qu’il « rapporte les noms de Tournefort au système de
Linné » (note 23 de cet article) en recourant à des travaux de Gaspard Bauhin.
29
Le genre est un niveau de classification plus précis que la famille. Habituellement, on classe dans un même genre les plantes qui
ont des feuilles et des fleurs similaires, alors qu’on s’autorise plus de disparité dans les familles.
30
Dans la seconde partie du XIXe siècle, la famille des Liliacées est à peu près celle déjà reconnue par Tournefort dès la fin du XVIIe
siècle. dans Familles des plantes publié par Michel Adanson en 1763, la famille des Liliacées (orthographiée Liliasées ou Liliacées ou
Liliacea) est décrite comme dépourvue de « corole », les pièces colorées étant interprétées comme un calice. Dans ce système de
classification la famille englobe le genre Tradescantia (orthographié Tradeskantia). Adanson interprète cependant le calice de ce
genre comme un ensemble de feuilles vertes et affirme que les pièces colorées sont un calice et pas une corolle. En 1789, dans Genera
Plantarum, Antoine-Laurent de Jussieu sépare la famille des Liliacées en 7 ordres (ordines en latin, qui est synonyme de famille),
les genres Tradescantia et Commelina étant rangés à part, dans l’ordre (i.e. famille) des joncs. Ces auteurs, suivis par De Candolle
(Théorie élémentaire de la botanique. 1815) servent de référence pour les classifications botaniques pendant une bonne partie
du XIXe siècle.
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Figure 3. Dessin de fleurs, vues de face (à gauche) et vues de côté (à droite). Ts : Tulipa sylvestris, la tulipe
des bois, et la fleur vue de côté est fermée. On distingue deux cycles de pièces florales très similaires, ce qui
peut s’interpréter comme l’absence de calice. C : Calochortus apiculatus, la tulipe des mormons, la fleur vue
de côté est fermée. Tv : Tradescantia virginiana, une misère. Sur la tulipe des Mormons et sur la misère, on
distingue deux cycles de pièces florales différant par la taille et la forme, constituant un calice (cycle externe)
et une corolle (cycle interne). Toutes les échelles : 1cm. Dessins inédits de Agnès Schermann-Legionnet,
d’après des photos sur Wikimedia Commons (Ts : Meneerke bloem et Limani07 ; C : Thayne Tuason et Matt
Lavin ; Tv : Frank Vincentz).
3.2. La première solution de Maupassant et l’exception à l’exception chez les Renonculacées
Dans une lettre datée du 23 avril 1880, Maupassant écrit « Voici, mon bien cher maître, le
renseignement demandé. Dans la famille des Renonculacées toutes les Renoncules ont un calice ; mais
les : Clematis, Thalictrum ou Pigamon, et l’Anémone, qui appartiennent à la même famille n’en ont
pas » 31 . Flaubert, on l’a vu, ne retient pas cette solution.
31
Maupassant, ou plus probablement ses informateurs, se réfère possiblement ici à la définition de la famille des Renonculacées
établie par Jussieu dans Genera Plantarum (1789), dans laquelle il est indiqué que le calice est composé de plusieurs sépales libres
entre eux (« polyphylle »), parfois absent. Les pièces colorées des clématites ou des anémones sont donc interprétées par Jussieu
comme des pétales, la fleur étant alors dépourvue de calice. Aujourd’hui ces pièces florales sont considérées comme un calice, et
c’est la corolle qui est absente.
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On est donc en présence de deux interprétations possibles d’une même situation : pour Maupassant,
la famille des Renonculacées est une exception à la règle générale (comme en témoignent plusieurs
genres de cette famille, dont les anémones, sans calice, voir la Figure 4, ligne du haut), et le genre des
renoncules peut donc faire figure d’exception à l’exception (voir la Figure 4, ligne du bas) ; cependant
pour Flaubert, ce sont les anémones qui sont une exception à la règle générale, ce qui semble indiquer
qu’il considère les renoncules non comme une exception à l’exception, mais comme un genre suivant la
règle.
Alors où situer l’exception ? Dans les classifications, peut-être. Il est possible que la nomenclature ait
son importance : le genre des renoncules est censé être le représentant privilégié de la famille des
Renonculacées, ce qui rend difficile son statut d’exception dans la famille. Le niveau taxonomique
aussi peut rebuter Flaubert : il cherche une plante (une espèce et pas un genre) faisant exception à son
genre ou à sa famille, comme exception à l’exception. Un genre (et celui des renoncules contient de
nombreuses espèces présentes en France) lui semble peut-être une catégorie trop ample, inadéquate pour
figurer son exception.
Il est possible aussi de situer l’exception sur un plan biologique, en cherchant les mécanismes qui
peuvent les provoquer. Aujourd’hui où les classifications sont issues de la biologie évolutive et conçues
de façon à refléter les relations de parenté entre les groupes taxonomiques, nous pouvons aussi faire
l’interprétation suivante de l’exception à l’exception : un évènement évolutif, comme la perte du calice,
provoque une exception à la règle, elle-même interprétée comme un état ancestral. Un autre évènement,
postérieur, de réapparition du calice dans la famille qui l’a perdu, pourra ainsi provoquer une exception
à l’exception : il s’agit d’une « réversion évolutive ». Cependant c’est peut-être aussi trahir l’esprit de
l’énigme, destinée à mettre en difficulté les classifications, que de proposer un mécanisme qui fasse
entrer cette recherche dans un nouveau type de classification.
Les réversions sont cependant des mécanismes qui ont parfois contredit la prétention à élaborer des
lois de l’évolution. On peut citer ici ce qui est connu sous le nom de loi de Dollo, du nom du
paléontologue belge Louis Dollo (1857-1931), qui stipule que l’évolution ne revient jamais sur ses pas.
On pourrait interpréter la loi de Dollo comme affirmant l’inexistence de l’exception à l’exception de
Flaubert, bien que la formulation de Dollo lui-même soit plus subtile, et probablement vraie : « un
organisme ne revient jamais exactement à un stade antérieur ».
L’étude évolutive des Renonculacées [RAN 24] n’apporte pas d’éclairage définitif sur l’existence
d’une telle réversion. L’organisation florale dans cette famille, contrairement à la plupart des autres
familles, est d’une grande diversité. La présence d’un calice n’est pas un critère facile à déterminer : si
au XIXe siècle, l’absence du calice chez certains genres de renonculacées avait été décrite, on pense
plutôt aujourd’hui que toutes les renonculacées ont gardé leur calice, tandis que certaines ont perdu leur
corolle. Ce qu’on pouvait prendre pour des pétales sont en réalité des sépales colorés. Ce qui ne change
pas nécessairement la structure de l’énigme de Flaubert, chez qui on pourrait interchanger « calice » et
« corolle » (il le fait d’ailleurs une fois par inadvertance dans sa note), ou, mieux, utiliser un trait moins
sujet à interprétation comme « périanthe à calice et corolle différentiés ». On peut en tous cas donner
raison à Flaubert sur l’incertitude liée à la première solution de Maupassant et la difficulté de l’utiliser
dans un roman.
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Figure 4. Ranunculus acris, la renoncule âcre ou bouton-d'or, ligne du haut, et Anemone nemorosa, l'anémone
des bois, ligne du bas. Dessins des fleurs vues de face à gauche, dessins des fleurs vues de dos à
droite (échelle 1cm). Chez la renoncule, on distingue les sépales, plus petits que les pétales, d'une autre couleur
et poilus alors que les pétales sont glabres. Chez l'anémone, il est impossible de distinguer deux cycles
de pièces de formes ou couleurs différentes, ce qui s’interprète comme l’absence de calice. Dessins inédits de
Agnès Schermann-Legionnet, d’après photos (Wikimedia Commons : Stefan.lefnaer CC-BY-SA 4.0, Robert
Flogaus-Faust CC-BY-SA 4.0, Gilles Ayotte, Bibliothèque de l'Université Laval CC-BY-SA).
3.3. La shérarde, ou l’exception à l’exception chez les Rubiacées
La shérarde, proposée en deuxième solution par Maupassant, avait enthousiasmé Flaubert : « – Ah !
Ah ! je triomphe ! Ça, c’est un succès » 32 . Mitsumasa Wada n’est pas de cet avis : « il est difficile de
tenir la shérarde pour une exception à l'exception. Même s'il est vrai que toutes les autres rubiacées n'ont
pas un calice aussi développé et aussi vivace que celui de la shérarde, cette dernière ne constitue pas
réellement une exception à l'exception. Car le développement réduit du calice chez les rubiacées n'est
qu'un des traits distinctifs de cette famille, et non une condition sine qua non d’appartenance. Bref, le
calice de la shérarde ne constitue pas une exception au second degré, puisque le développement réduit
du calice chez les rubiacées ne constitue pas en lui-même une exception par rapport aux autres familles
de plante. Une exception au second degré n’a pas lieu d’être, là où une exception au premier degré n'est
pas possible. » Plus loin, « Le calice de la shérarde, même s’il est exceptionnellement développé parmi
les rubiacées, ne suffit pas pour constituer l’exception à l’exception. » [WAD 99]. Wada pense
nécessaire l’existence d’une condition sine qua non d’appartenance à une famille pour qu’elle constitue
une exception de premier ordre. C’est pourtant une manière restrictive et maximaliste de définir une
exception, alors que déroger à une caractéristique commune pourrait suffire. L’argument de Wada ne
semble pas décisif pour rejeter la solution.
32
Lettre de Flaubert à Caroline Commanville du 2 mai 1880
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Bernard Boullard, ancien professeur de biologie végétale à Rouen et fin connaisseur de Flaubert,
donne une raison plus précise : « Hélas, là, la montagne accoucha d'une souris ! Les données scientifiques
les plus sérieuses sont formelles : toutes les Rubiacées possèdent un calice, même s'il est parfois
extrêmement discret ! » [BOU 81]. Toutes les Rubiacées ? Données formelles ? Le site « World Flora
Online » est plus nuancé : on peut lire à l’entrée « Rubiacées » : « Calice gamosépale à (3)4-5(8) lobes
d'aspect variable, égaux ou non, parfois très réduits à nuls, ou au contraire plus ou moins foliacés,
imbriqués, contortés ou espacés. » 33 . Le « extrêmement discret » de Boullard se rapporte au « très réduit
à nul », qui commence à ressembler à une absence possible.
Les commentateurs contemporains semblent donc s’accorder pour ne pas retenir la shérarde comme
exception à l’exception, principalement parce que l’absence de calice chez les Rubiacées ne leur paraît
pas suffisamment caractérisée. Cependant ils ne semblent pas avoir cherché pourquoi Édouard Bureau,
botaniste au muséum de Paris, secrétaire général de la société botanique de France, a pensé à cette plante
pour répondre à Flaubert. Regardons la documentation disponible en 1880, et celle à laquelle a pu avoir
accès le professeur Bureau. Les descriptions botaniques varient beaucoup sur la description du calice des
Rubiacées, depuis le XVIIIe siècle. Dans l’ouvrage Famille des plantes de Michel Adanson (publié en
1763), il est fait mention d’un calice pourvu de dents ou formant un bourrelet, présent pour toute la
famille. Dans Genera Plantarum d’Antoine-Laurent de Jussieu, paru en 1815 et considéré comme
fondateur pour une définition formelle des familles des plantes, cette interprétation est reprise puisque
les Rubiacées sont décrites avec la mention d’un « calice monophylle 34 , supère, simple, à limbe divisé,
ou plus rarement entier. ». Ceci vient à l’appui de Boullard.
Cependant en consultant le dictionnaire de botanique de Baillon, qui date de 1876, et auquel a
collaboré Édouard Bureau, on lit pour le genre aspérule (un genre de Rubiacées): « Son réceptacle floral
(calice des aut.) est profondément creusé en une coupe sur les bords de laquelle se trouvent un calice
représenté par un bourrelet ou quatre dents très-courtes » et pour le genre Sherardia : « remarquable par
les bractées soulevées jusqu’en haut de ses ovaires et qui simulent un calice ». Ce qui complexifie la
situation : on peut confondre le réceptacle floral des aspérules avec un calice 35 alors que le calice a lui
l’apparence de bourrelets ou des dents, et l’apparent calice des shérardes serait fait de bractées simulant
des sépales 36 . Les bractées, qui sont des feuilles à la base des pièces florales, sont parfois très difficiles
à distinguer des sépales du calice, qui sont des pièces de la fleur.
Cette difficulté de distinction est assumée par la flore Bonnier de 1908, qui fait encore partiellement
référence aujourd’hui, et qui différencie les genres Rubia, Asperula, ou Galium (Figure 5, ligne du haut)
du genre Sherardia (Figure 5, ligne du bas), par les alternatives « Calice à sépales non distincts, fruits
non surmontés par les dents du calice » et « Calice à sépales distincts, fruits surmontés par les dents du
calice persistantes ». Autrement dit, la reconnaissance de plusieurs genres de Rubiacées parmi les plus
courants en France est faite sur la possibilité ou non de voir un calice. Dans cette flore destinée à la
reconnaissance des plantes plutôt qu’à leur description, c’est la possibilité de voir un calice à l’œil nu
pour un observateur pas forcément expert qui fait foi pour la présence ou non d’un calice. En plus des
points de vue qui varient d’un endroit à l’autre ou d’une époque à l’autre, une description peut donc
changer en fonction de l’observateur, son outillage, ses connaissances [CAS 25].
Finalement, pour tenter de résumer, le statut d’exception à l’exception n’est pas aussi univoque que
pouvaient le penser à la fois Flaubert, puis après lui, et dans l’autre sens, Wada ou Boullard : la shérarde
n’est pas une exception à l’exception selon certains manuels de botanique du XIXe siècle, pour qui toutes
les Rubiacées ont un calice. Selon d’autres, elle n’est pas une exception à l’exception parce que son
33
https://www.worldfloraonline.org/taxon/wfo-7000000534#citation146
34
Monophylle signifie que les sépales composant le calice sont soudés entre eux, formant comme une seule « feuille » (phylle).
35
La pièce qui soutient les organes floraux, dont le calice. Le réceptacle est parfois dit « caliciforme ».
36
Une pièce foliaire à la base des fleurs, qu’on appelle parfois le « calicule » pour sa ressemblance avec un calice.
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calice n’en est pas vraiment un, elle ne se distinguerait donc pas des autres Rubiacées par le calice, mais
par des bractées plus proéminentes et persistantes.
Elle est cependant une exception à l’exception dans le cas, et c’est sans doute ce qu’a imaginé Édouard
Bureau, où l'on s'en tient aux organes visibles par un observateur non averti, susceptible d’appeler calice
des bractées caliciformes. Ce qui, pour les besoins d’un récit, peut s’accorder avec la quête de Flaubert.
Figure 5. Dessins de Rubiacées, que nous imaginons semblables à ceux que Flaubert a demandé à voir dans
sa lettre à Pennetier (citée dans l’introduction). Ligne du haut : Galium aparine, le gaillet, dessin de la fleur entière
(à gauche) et coupe longitudinale (à droite). La présence de calice n’est pas évidente, on peut soit interpréter
cette organisation florale par l’absence de calice (comme le fait Édouard Bureau), soit identifier le bourrelet
situé au-dessus de l'ovaire comme étant une corolle, et les pièces blanches allongées comme des sépales,
mais ce bourrelet est un disque nectarifère. Ligne du bas : Sherardia arvensis, la shérardie, dessin de
la fleur entière (à gauche) et coupe longitudinale (à droite). La corolle est en tube à la base et on voit bien son
insertion au-dessus de l'ovaire. Les pièces ressemblant à des sépales et insérées sur le pédicelle sous l'ovaire
évoquent un calice, mais sont des bractées. C'est le fait que les pétales et les sépales sont habituellement insérés
au même niveau (soit au-dessus de l'ovaire, soit en-dessous) qui indique que ces pièces ne sont pas
des sépales. Barres d'échelle 1mm ; sur les coupes longitudinales les hachures désignent les parties coupées.
Dessins inédits de Agnès Schermann, d’après photos (Wikimedia Commons : Stefan.lefnaer CC-BY-SA 4.0,
Robert Flogaus-Faust CC-BY-SA 4.0) et planches botaniques (Wikimedia Commons : O.W. Thomé (1885),
public domain).
Cette prise en compte du point de vue des observateurs, dans la définition des exceptions, aurait peutêtre
aussi mieux convenu au rapport critique aux savoirs que Flaubert développe dans son roman et
ailleurs, en pointant notamment leur relativisme historique : comme il l’écrit à Léon Hennique dans une
lettre du 3 février 1880, « Cette manie de croire qu’on vient de découvrir la nature et qu’on est plus vrai
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que les devanciers m’exaspère. La Tempête de Racine est tout aussi vraie que celle de Michelet. Il n’y a
pas de Vrai ! Il n’y a que des manières de voir 37 . »
Flaubert, qui voulait que la nature résiste aux tentatives de la catégoriser, en produisant des exceptions
aux exceptions, ne pouvait pas lui en vouloir de résister à sa propre initiative de lui imposer ses conditions
diégétiques.
4. La vie trouve toujours un chemin
La place que prend la recherche du renseignement botanique dans la fin de la vie de Flaubert montre
l’importance qu’il accordait à l’existence de la plante qui servirait d’exemple à l’exception à l’exception.
L’enjeu dépasse rapidement la botanique et la rédaction d’un court passage du roman. Flaubert écrit le 2
mai 1880 à sa nièce Caroline, à propos du renseignement botanique « j’avais raison parce que
l’Esthétique est le Vrai & qu’à un certain degré intellectuel (quand on a de la méthode) on ne se trompe
pas. La Réalité ne se plie pas à l’idéal mais le confirme. Il m’a fallu pr Bouvard et Pécuchet trois voyages
en des régions diverses avant de trouver leur Cadre. Le milieu idoine à l’action. ». Dans ces phrases
stupéfiantes il n’est pas question de plantes, mais d’une série de concepts plus ou moins articulés,
esthétique, réalité, vrai, méthode, idéal, erreur, milieu, qui font penser, même si le ton fanfaron n’invite
pas à tout prendre au sérieux, que des conceptions du monde, de la nature, de la connaissance, de la
littérature, s’affrontent sur ce minuscule terrain.
La confirmation sur le terrain d’une idée théorique rappelle les planètes dont l’existence est d’abord
prédite mathématiquement, puis observée effectivement, à l’exemple de Neptune, prédite par
l’astronome français Urbain Le Verrier. De Flaubert, on pourrait alors dire, en reprenant la formule de
François Arago, qu’il a vu cette plante « au bout de sa plume » sans avoir besoin de jeter un seul regard
vers le sol 38 . Darwin avait également prédit sans l’avoir jamais vu l’existence d’un insecte à la trompe
suffisamment longue pour récolter le nectar d’une orchidée dotée d’un éperon de 35cm 39 . Pour effectuer
cette prédiction, Flaubert a eu besoin de deux ingrédients : une phrase de Rousseau qui lui suggère
l’existence d’exceptions aux exceptions dans le domaine botanique, et un « milieu idoine », c’est-à-dire
l’endroit dans lequel on peut faire confiance à l’exubérance végétale pour générer de telles exceptions.
Examinons ces deux ingrédients, et comment Flaubert et le milieu s’allient pour élaborer cette
surprenante prévision théorique basée sur une collection d’échecs des prévisions théoriques.
4.1. Un herbier de monstres
Dans leur ouvrage Arranger les choses, Bowker et Star pointent l’importance des exceptions dans les
catégories. Ils écrivent que « toute chose peut relever d’une catégorie résiduelle dans un système de
classification quelconque » [BOW 99]. L’exception devient un « monstre », et la classification une
entreprise de production de monstres. Tout individu est susceptible de devenir un monstre au gré des
classifications.
On retrouve cette idée chez Flaubert : une plante commune, « vulgaire », accessible sans difficulté, se
transforme en monstre sous l’apposition d’une simple catégorie : présence ou absence d’un calice.
Pourtant ce n’est pas l’objectif de Flaubert que de prendre le parti des marges créées par les catégories.
Il tente de disloquer les catégories elles-mêmes, l’exception à l’exception inversant les statuts de norme
et de monstre. Normand Lalonde écrit, à propos de l’épisode botanique : « La réalité se révèle
37
Lettre à Léon Hennique du 3 février 1880, citée par Gisèle Séginger [SEG 20]
38
« M. Le Verrier a aperçu le nouvel astre sans avoir besoin de jeter un seul regard vers le ciel ; il l'a vu au bout de sa plume ; il a
déterminé par la seule puissance du calcul, la place et la grandeur d'un corps situé bien au-delà des limites jusqu'ici connues de
notre système planétaire » [ARA 46]
39
En biologie, de telles prédictions sont plus rares qu’en physique, mais on peut mentionner les chromosomes, puis les inversions
chromosomiques, ont aussi été prédits théoriquement par les généticiens avant d’être observés par les cytologues [TAN 22]
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essentiellement contradictoire ; elle bafoue les règles qui devraient régir, en théorie, les rapports entre le
genre et l’exception » [LAL 05]. Florence Pellegrini voit l’exception à l’exception comme l’expression
de « la volonté flaubertienne de mettre à mal toute forme de prévision : celle de la règle, bien sûr, mais
aussi celle de l’exception, susceptible de renforcer, dans son unicité marginale, la règle à laquelle elle
déroge. » [PEL 08].
Pourtant malgré cette entreprise destructrice des règles, des catégories et de leurs capacités prédictives,
Flaubert accomplit ici lui-même une prédiction, en vertu d’une phrase de Rousseau lui faisant penser
qu’il existe des exceptions aux exceptions dans le domaine botanique. Henri Céard, dans un commentaire
de Bouvard et Pécuchet pour l’Express en 1881 40 lui reprochait d’avoir choisi l’esthétique comme
mesure de toute chose, en rabaissant ainsi les vérités scientifiques. L’expression de Flaubert
« L’Esthétique est le Vrai » appuie évidemment ce jugement, autant que les quelques formules
vénéneuses qu’il emploie pour désigner ses collègues savants (voir les citations de ses lettres dans la
première section). Pourtant il y a là plus qu’une rivalité entre sciences et littérature 41 . Car Bouvard et
Pécuchet, en plus d’être « une encyclopédie critique en farce, un conte philosophique, une fable, une
épopée, une préface, un poème héroï-comique, une comédie d’idées, [...] un poème bucolique, un poème
didactique, une parodie biblique, un récit cosmogonique » [LAL 05], est un herbier. Mais un herbier fait
non pas d’illustrations de règles générales, mais au contraire d’illustrations de ce qui n’y entre pas, des
exceptions, des failles, des erreurs, des anomalies, des échecs, des monstres, des approximations, des
incertitudes, des doutes, les discordances, un herbier sauvage qui au lieu de mettre de l’ordre dans les
connaissances, de les présenter pour ce qu’elles ont de puissant et rassurant, comme le faisait Jules Verne,
détruit cet ordre. En ceci Flaubert accomplit un travail de philosophe naturaliste, correspondant à
certaines de ses anciennes aspirations : « Combien je regrette souvent de n’être pas un savant et comme
j’envie ces calmes existences passées à étudier des pattes de mouche, des étoiles ou des fleurs. » 42 . On
comprend ainsi que quand il lit cette phrase de Rousseau qui contient à la fois « presque » et « la
plupart », il la trouve prometteuse pour son entreprise à la fois destructrice, des catégories, et créatrice,
d’une histoire des savoirs par l’erreur 43 .
4.2. Un milieu idoine
Les longues énumérations botaniques ou horticoles dans les Rougon-Macquart [RAC 25], La faute
de l’abbé Mouret 44 , ou encore L’Archipel de la Manche 45 n’ont pas d’équivalent chez Flaubert. Lui,
témoigne plutôt d’une sensibilité à la nature en général [BOU 81], il insère souvent des descriptions
succinctes du paysage et de la présence des plantes, les reliant à des sentiments, à des personnes,
mentionnant parfois le nom d’une espèce. Il écrit souvent « la nature », « des fleurs », « des arbres »,
parfois « des forêts de pins », il n’a pas la tentation de décortiquer ses catégories, de lister, de tenter d’y
mettre de l’ordre. Il exprime néanmoins un attachement aux plantes, et écrit par exemple : « ... si la
40
Inclus dans l’édition Garnier Flammarion de Bouvard et Pécuchet [FLA 81]. C’est aussi l’interprétation de Wada [WAD 09] qui voit
dans la confiance de Flaubert une confiance dans la langue plus que dans les faits.
41
Wilhelm Dilthey publie en 1883 son Introduction à l’étude des sciences humaines (édition française aux PUF, 1942), où il conceptualise
les différences épistémologiques entre sciences « de l’esprit » et sciences « de la nature ».
42
Lettre à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, 1er mars 1858
43
Les histoires des erreurs scientifiques sont rares, et les histoires des sciences insistent plus sur les succès. On peut pourtant en
trouver quelques-unes [FIR 15, LIV 14].
44
La visite du jardin du Paradou, dans La Faute de l'abbé Mouret, est reprise dans un livre de Umberto Eco [ECO 09] consacré aux
énumérations, dont Flaubert est absent, malgré son livre en forme de longue énumération d’échecs.
45
« Vous y trouvez des fétuques et des paturins, comme dans la première herbe venue, plus le brome mollet aux épillets en fuseau,
plus le phalaris des Canaries, l’agrostide qui donne une teinture verte, l’ivraie raygrass, la houlque qui a de la laine sur sa tige, la
flouve qui sent bon, l’amourette qui tremble, le souci pluvial, la fléole, le vulpin dont l’épi semble une petite massue, le stype propre
à faire des paniers, l’élyme utile à fixer les sables mouvants. Est-ce tout ? non » [HUG 66]
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Société continue à aller de ce train, il n’y aura plus dans deux mille ans ni un brin d'herbe, ni un arbre ;
ils auront mangé la nature... » 46
Aude Campnas voit dans les échecs répétés de Bouvard et Pécuchet une « revanche de la nature »
[CAM 11] sur ce grignotage de la société et sur les tentatives de la connaître et de la contrôler. L’épisode
botanique est à ce titre emblématique. Pour garantir la survenue des exceptions et des échecs, il était
nécessaire de situer l’intrigue à la campagne. Comme le faisait remarquer Michel Serres, la ville n’est
pas propice à la résistance aux catégories humaines, puisqu’elle est conçue selon ces catégories ellesmêmes
: il décrivait ainsi l’existence de « deux physiques du monde vécu [...] Celle-ci est industrielle ;
l’autre est rurale ». Dans l’une, « le monde, par la pratique de l’industrie, [est] devenu le fait, [...] les
problèmes n’ont pas d’autres résidus que leurs solutions exhaustives, ils sont, à la lettre, des
représentations. [...] Sans lacune, sans défaite que temporaire au niveau des objets. » [SER 74]. Un
monde sans lacune et sans défaite n’était certainement pas le milieu idoine d’un herbier des défaites.
Il y a pour le milieu, comme pour les catégories, une volonté paradoxale, celle du contrôle de la
survenue de l’incontrôlable. Dans une lettre à George Sand du 5 septembre 1873 Flaubert écrit : « J’ai
passé le mois d’août à vagabonder, car j’ai été à Dieppe, à Paris, à St-Gratien, dans la Brie & dans la
Beauce pour découvrir un certain paysage que j’ai en tête. » (nous soulignons). Flaubert cherche ce qui
dans la réalité peut (et même, doit !) se prêter aux exigences diégétiques de son œuvre en préparation. Il
confie à Maupassant : « Voici mon plan, que je ne puis changer. Il faut que la Nature s’y prête. » 47 . Ainsi
Flaubert commande à la nature d’être indocile, autant qu’il choisit le meilleur endroit pour pouvoir
prédire qu’elle sera imprédictible.
C’est finalement de cette alliance interspécifique entre Flaubert et la végétation 48 rebelle que se forme
dans le roman l’image d’une Terre qui « ne se laisse pas connaître » 49 comme la décrivait Isabelle
Stengers. Ou, dans un autre registre, l’image d’une nature qui ne se laisse pas contrôler comme la
décrivait Ian Malcolm, le personnage mathématicien dans Jurassic Park, de Michael Crichton. Dans une
situation qui rappelle celle de Flaubert devant les botanistes : contre les biologistes plus savants que lui
sur le fonctionnement du vivant, et sans en connaître tous les mécanismes, et sur la base d’une culture
en théorie du chaos, Ian Malcolm affirme que « la nature trouve toujours un chemin. » 50
COMPLEMENTS BOTANIQUES. Les fleurs sont décrites depuis le XVIIIe siècle comme composées
des organes sexuels (étamines et pistils), situés au centre, et entourés par une corolle, ensemble des
pétales, souvent colorés, et un calice. C’est Linné qui a le premier formalisé cette description de la
fleur, définie auparavant par rapport à son rôle dans la reproduction du fait de sa transformation en
fruit (comme chez Tournefort), même si on parle déjà de calice et de corolle dans la description des
fleurs. Le calice correspond à ce que Rousseau décrit comme « cette partie verte et communément en
cinq folioles, qui soutient et embrasse par le bas la corolle, et qui lʼenveloppe toute entière avant son
épanouissement, comme vous aurez pu le remarquer dans la Rose ». L’ensemble formé par le calice
et la corolle est aujourd’hui nommé le périanthe (littéralement « autour de la fleur »), terme utilisé de
façon générique quand il est difficile de distinguer corolle et calice, comme chez la plupart des Liliacées
et familles apparentées.
46
Lettre citée par Boullard [BOU 81]
47
Lettre du 5 novembre 1877 à Maupassant
48
De telles alliances politiques interspécifiques sont par exemple décrites dans le livre Nous ne sommes pas seuls [BAL 21]. Selon
cette lecture, Flaubert s’allie avec la campagne contre Baudry.
49
Stengers [STE 20] raconte comment le séquençage de l’ADN, une technique qui portait la promesse d’un déchiffrement du vivant,
a conduit au contraire au brouillage des catégories et des frontières.
50
« Nature finds a way » est la réplique célèbre du personnage qui s’oppose aux techniciens de la biologie moléculaire, persuadés
de contrôler la situation. La ressemblance avec Flaubert et les botanistes est frappante. Les deux affirment, selon une idée théorique,
et contre des plus savants qu’eux, que la nature ne se pliera pas à leurs catégories et à leur contrôle.
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Les bractées sont des feuilles associées à des fleurs ou des ensembles de fleurs (inflorescences).
Les bractées peuvent avoir des formes et des couleurs différentes de celles des autres feuilles de l’appareil
végétatif. Certaines sont grandes et colorées, comme chez les bougainvillées (rose pourpre chez
Bougainvillea spectabilis), d’autres au contraire sont minuscules et scarieuses. Souvent les bractées
ressemblent aux feuilles végétatives, mais sont plus petites, comme dans le cas de la shérarde.
Ovaire supère ou infère : l’ovaire, partie de l’appareil reproducteur femelle des fleurs qui contient
les ovules, se trouve généralement au centre de la fleur, comme dans la phrase énoncée par Pécuchet
en guise de règle « (...) un calice et une corolle enfermant un ovaire ou péricarpe qui contient la
graine » .Le péricarpe est le nom donné à la paroi du fruit qui provient de la transformation de la paroi
de l’ovaire, alors que les graines proviennent de la transformation des ovules (ici Pécuchet mélange
le vocabulaire propre à la fleur avec celui approprié pour les fruits). Dans certains cas, le réceptacle
floral, pièce située au sommet de la tige et qui porte les différents organes de la fleur, est creusé, ce
qui a pour effet d’abaisser l’ovaire en-dessous du niveau d’insertion des autres pièces florales. C’est
le cas chez la rose, citée par Flaubert (voir figure 2), et chez le gaillet. Chez la shérarde, la corolle est
insérée au-dessus de l’ovaire (voir figure 5), et les pièces qui évoquent un calice sont situées audessous,
c’est pourquoi on les interprète comme des bractées et non comme des sépales.
Une famille, terme et concept formalisés par Adanson puis par Jussieu au XVIIIe siècle, est un
ensemble de plantes partageant des caractères morphologiques ou fonctionnels, absents des plantes à
l’extérieur de l’ensemble. Les environ 6000 espèces de la flore de France métropolitaine sont aujourd’hui
classées en environ 200 familles, aux répartitions très inégales, la moitié des espèces étant
recensée dans une dizaine de familles.
Remerciements
Merci à Yvan Leclerc, Stéphanie Dord-Crouslé et Pablo Jensen pour leurs encouragements dans la
rédaction de ce texte et les références qu'ils nous ont suggérées pour l'enrichir. Merci aux membres de
Botascopia pour l'hébergement de conversations botaniques et philosophiques.
Bibliographie
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1846, p. 660.
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disponible en ligne ⟨hal-05419216⟩, 2025
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Arts et sciences
2026, vol. 10, n° 1, 142-152 pages, DOI : 10.21494/ISTE.OP.2026.1446 ISTE OpenScience
Color perception and taste for abstract paintings
Perception des couleurs et goût des peintures abstraites
Karl Heinz Szekielda 1
1
Alumnus Adjunct Professor City University of New York, Fulbright Scholar University of The Bahamas,
karl.szekielda@gmail.com
ABSTRACT. This article raises the fundamental questions whether all humans are experiencing the same color and
taste. Color perception is significantly impacted when the eye loses capability to discriminate color gradients that lead to a
shift to more gray and yellow. Cognitive differences are observed between men and women for the perception of color
because women can differentiate more shades of colors than males and they have also a wider color spectrum than men.
However the complexity in judgment on color is primarily based on the educational level of a viewer and his experience in
visual perception. The evaluation of color and taste therefore is subjective and is based almost entirely on personal
experience. There is not a single satisfactory answer to the question of whether a particular color and taste is the right
one or not, or why we interpret color differently.
RÉSUMÉ. Cet article soulève la question fondamentale de savoir si tous les êtres humains perçoivent les couleurs et les
goûts de la même manière. La perception des couleurs est fortement altérée lorsque l'œil perd sa capacité à distinguer
les dégradés de couleurs, ce qui entraîne une tendance vers le gris et le jaune. Des différences cognitives sont
observées entre les hommes et les femmes quant à la perception des couleurs : les femmes peuvent distinguer
davantage de nuances et possèdent un spectre de couleurs plus étendu. Cependant, la complexité du jugement des
couleurs repose principalement sur le niveau d'instruction et l'expérience visuelle de l'observateur. L'évaluation des
couleurs et des goûts est donc subjective et repose presque entièrement sur l'expérience personnelle. Il n'existe pas de
réponse unique et satisfaisante à la question de savoir si une couleur ou un goût particulier est approprié ou non, ni
pourquoi nous interprétons les couleurs différemment.
KEYWORDS. Abstract painting, color perception, cognitive differences, color judgment.
MOTS-CLÉS. Peinture abstraite, perception des couleurs, différences cognitives, jugement des couleurs.
1.Introduction
An old saying refers to an assertion that there is no arguing about taste and color, and this claim is
widespread in various societies. Basically it means that there is no necessity to debate, because no
dispute would lead to a judgment on the level of taste and color. The problem in establishing an
evaluation on taste and color is to develop appropriate arguments on what actually is required to
determine on a quantitative scale if a certain taste is the right one. Hindrance to elaborate on such
measure is that a judgment would be based on personal experience in aesthetics and social upbringing
that would complicate the setting for a universal standard. Thus an individual evaluating on taste and
color will certainly call for a dispute with individuals or groups, and may generate conflicts between
the parties involved. Furthermore, differences in educational level and discipline orientation may
impact benchmarking for a possible ranking of taste and color. This task also raises the question if
varying educational and ethnic backgrounds play a role in perception of abstract paintings and if
everybody perceives colors the same way equally.
Before abstract painting was fully integrated into our present culture, the reigning class in previous
societies set norms for the styles and subjects of art, and consequently it restrained artists’ imagination
and set limits to their deliberation. The departure from this intellectual barrier was possible by
introducing concepts that set priorities on the use of lines, shapes, colors and forms and abolished the
classical representation of natural scenes and events (Art Rewards, 2025). This approach gave more
freedom to the artists, and the deviation from reality allowed them to diverge from the conduct of
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classical painting. However, the new phase also addressed a new audience that had to overcome
interferences by those who objected to the new appearance in art. Irrelevant judgments on what is good
and what is bad led to more confusion, because artists continued to look for more freedom and
experimented without limit or constraint.
The discrepancy between artists and the audience became more intricate due to the interaction with
and support by the scientific development and access to new resources and techniques that could be
integrated into artistic expressions. This further complicated the evaluation of modern abstract art,
because it required a more sophisticated education on the reviewer’s part. It has been demonstrated that
the comprehension of abstraction and complexity of paintings depends on recognition capabilities and
extent of art education, and persons with training in art may even distinguish between levels of
abstraction and visual complexity of paintings (Freedman, 1988).
In the past, a few centuries ago, it was possible to master scientific skills and art equally. For
instance, Leonardo da Vinci during the High Renaissance was a leading painter, but he was also a
scientist and dealt with anatomy, astronomy, botany, cartography, paleontology and engineering
(Pomerol and Popis 2026). However, from his time, science advanced to new levels of materials and
techniques that expanded the artist’s range of tools, but it also set limits to get actively involved in the
very discipline-oriented science as of today. Despite this short coming, the benefits of progress in
science had a feedback to art as outlined in Figure 1 that shows the general information flow in science
and technology with the feedback into art.
INTERRELATION ART AND SCIENCE
SCIENCE
DEVELOPMENT and DESIGN
TECHNOLOGY
MATERIALS
+
TECHNIQUES
ART
Figure 1. General information flows in science technology with feedback to art.
Still, a close relationship between art and science is not yet fully recognized in our society and its
educational institutions, although many universities have departments that merge in their programs art
and sciences. However, at present, mergers of art, science and technology are especially seen in the
commercial and public service sectors where presentations are commonly enhanced by artistic design
and color annotations. On the other side, certain art principles are used to enhance scientific
information especially in data displays of which two examples are shown in Figure 2. Figure 2A shows
two images that have the same image content, but Figure 2A is displayed in a black and white scale,
whereas Figure 2B has a color annotation that makes it easier to recognize features that may go
unnoticed by an unskilled interpreter and also has a more aesthetic appearance. The remarquable point
is that the Figure 2A in black-and-white reveals for a skilled image interpreter the same content and
structures as seen in the color coded Figure 2B. Such color-coding is also applied in daily information
flow, for instance in weather maps, and Figure 2C gives an example of temperature data display where
specific colors are annotated to mark regions with the same temperature.
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Against this background, the question arises whether observation and evaluation of abstract
paintings can be uniformly generalized and whether certain criteria can be systematically applied to
qualitatively assess taste and color. In order to address this matter, the following elaborates on some
criteria that may illustrate the difficulties of this undertaking, but it should be noted that this task is by
no means exhaustive although it may provide some concepts for further considerations.
International Journal of Geology, Earth & Environmental Sciences ISSN: 2277-2081
An Open Access, Online International Journal Available at http://www.cibtech.org/jgee.htm
2023 Vol. A 13, pp. 100-132/Karl
B
Research Article
2003
SEA
YEAR
SURFACE
AVERAGED
TEMPERATURE
DAYTIME SURFACE
JULY 2002
TEMPERATURE
TO DECEMBER
( 0 C
2022
)
A
15 0 N
10 0 N
DAYTIME
75 0 W 70 0 W 65 0 W
60 0 W
0
C
B
DAY - NIGHT
Figure 8: Sea surface temperature ( 0 C) July 2002 to December 2022. A: Daytime
measurements ( 0 C); B: Temperature difference of day minus night time measurements.
70 0 W, 10N, 55W, 20N
20 0 N
c
15 0 N
10 0 N
65 0 W
70 0 W 60 0 W
Figure 2. A: Image perception Figure 9: Yearly of black-and-white average daytime image sea surface images. temperature Figure 2B is ( 0 C) the for same 2003. as the one shown in
Figure 2A, but the grey-scale has been color-coded. Source: NASA Webb’s near-infrared image of the Pillars
of Creation. Figure 2C shows the color- coding of a temperature map.
Centre for Info Bio Technology (CIBTech) 120
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2. Color perception through the human eye
The comprehension of abstract art is very complex and its evaluation is based on many
characteristics that contribute to a decision whether a work of art appeals either with positive or
negative feedback. Judgment of art is mainly based on perceived color schemes and on physiological
factors. Fundamental questions however arise if every human sees the same color and texture and how
much education plays a role in the decision process to evaluate art. Many other factors play a role in
judging abstract art, but only a few that seem to have possible impact on a decision making process
that will be highlighted in the following with the inclusion of some basic principles of visual
perception. Basically, perceiving a picture is based on the physical properties of light at different
wavelengths that is either absorbed or reflected from a scene and is identified by the brain as various
colors. However, our vision is rather limited, because only a small range of the perceived light from
the electromagnetic spectrum (EMS) that is emitted from a light source is recognized by the human
eye, and it ranges only from about 0.38 to 0.74μm as shown in Figure 3.
0.70µm
A
CHOROID
B
0.65µm
CILIARY BODY
OPTIC NERVE
IRIS
0.60µm
VITREUS
LENS
PUPIL
0.55µm
RETINA
CORNEA
0.50µm
SCLERA
0.45µm
0.40µm
Figure 3. A: Schematic of the human eye: B: The narrow band of the electromagnetic spectrum in the visible.
Narrow spectral bands are recognized in specific spectral regions as color: red at 0.625–0.740 μm, orange at
0.590–0.625 μm, yellow, at 0.565–0.590 μm, green at 0.500–0.565 μm, cyan at 0.485–0.500 μm, blue at
0.450–0.485 μm and violet at 0.380–0.450 μm.
Figure 3A shows that light first enters a flexible lens that focuses light onto the retina for near or far
objects where light is converted into electrical signals that are carried through the optic nerve to the
brain, which interprets them as a perceived color. This shows that changes in the human optical system
may also result in a different color perception by individuals and that they may see the same image
differently. This discrepancy is remarkably enhanced by general degeneration of the eyes as witnessed
in persons with cataracts. Color vision is significantly reduced when cataracts are building in the eyes
and colors loose brightness, and it is difficult to discriminate color gradients. This shortcoming in
reduced color recognition is due a shift in wavelength recognition that causes colors to appear to a
person with cataracts as faded colors that are dull or less vibrant, with a distinct shift toward yellow or
brown tones. Especially, blue and purple become more difficult to distinguish, appearing as muted or
gray, while white may shift to yellow or brown. A simulation how cataracts may produce possible
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optical changes in color perception by viewing of an abstract painting is shown in Figure 4.1, and
Figure 4.2.
The spectral perception of artwork, especially abstract paintings, can be modified by exposure to
different illumination. For instance, when objects with the same color are exposed to different light
conditions they may change their reflective properties according to their surface conditions. Another
phenomenon known as metamerism, is the process where two colors, though physically different,
appear identical under one light source but different under another (Rafizadeh, 2015). This shows that
changes in the human optical system may also result in a different color perception by individuals, and
they may see the same image differently. It also has been pointed out by Lafer-Sousa et al. (2015) that
some people may perceive selective colors according to the wavelength of a viewed scene.
Furthermore, the perception of beauty in abstract paintings seems to be a function of exposure time to
artwork, and it correlates with particular image properties. For instance, when abstract paintings were
rated after long exposure to the viewer, the degree of beauty decreased after exposure to paintings that
were originally rated as beautiful (Mallon et al. 2014). It shows that appreciation of artworks increases
with exposure time of art to the viewer that was also recognized by Böthig and Hayn-Leichsenring
(2017).
1 2
Figure 4. 4.1. Original painting, 4.2. Simulated color perception when contrast, tint and sharpness are reduced
from the reflection of the painting in 4.1.
The perception of the human eye can also be manipulated by vision techniques that simulate a threedimensional
effect in a pictorial display according to their reflection properties. Viewing artwork with
glasses that have diffraction and refraction properties may change a 2D image into a three-dimensional
image. Basically a diffraction grating bends different wavelengths at different angles and red light is
bent more than blue light whereas other colors like green are bent at intermediate angles (Steenblik,
1991; Ucke, 1998)). Thus red areas in an image are interpreted to be closer to a viewer, and blue areas
seem to be further away. The effect on a viewer is well documented in Figure 5. However the
disadvantage of this three-dimensional viewing of art is the wearing of glasses, but this technique is
very useful as a training tool to better recognize color pattern.
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There is also a gender difference for the perception of color, because females can see more shades of
colors than males, and this difference is caused by deviations in the perceived saturation of green–
yellow stimuli (Murray et al., 2012; Jain et al., 2010). As an outcome, females are better at
discriminating among colors and have a wider color spectrum than men (Jisha et al., 2023). That shows
that obviously men and women exhibit dissimilar behavior, and females reveal a more differentiated
color perception compared to males (Fider and Komarova, 2019). This seems to have an impact on the
selection process in the arts, because longer wavelengths in the red are associated with warmer colors
and the green region may appear greener to women than to men. However, woman can distinguish very
small differences between certain colors that men cannot. In this context it is interesting to compare
the gender of contact persons in events that are related to art. As an example, by analyzing the number
of contact persons in visual art events including galleries in the San Diego area in 2025, that out of 219
listed occasions about 79.5% were guided by women and only 20.6% were affiliated with men
(unpublished author’s study). A similar scenario on female participation seems to be symptomatic in
other cities and regions. However, this high percentage of women in more managerial position does not
reflect the role in the production of actual artwork by women nor does it explain whether socioeconomic
factors create this difference and not just different color perception.
A
B
Figure 5. A. Color-coded painting; B. The effect of a three-dimensional illusion of a two-dimensional painting
by wearing glasses with diffraction grating (from an exhibit in the German House, New York).
3. Color and emotions
It is generally accepted that taste and color are based on emotional reactions when viewers are
exposed to art, and such emotional reactions may play a role in evaluating pieces of art. However
judgment of visual art is based on a mixture of low- and high-level features in artwork and subjective
value evaluation can be predicted across individuals, at least in part, as a “systematic integration over
the underlying visual features of an image” (Iigaya et al. (2021). Emotional responses from abstract
paintings may be even so strong that they can be identified by electronic recognition systems. It was
shown with statistical pattern extraction that paintings are associated with positive and negative
emotions that can be used to predict a person’s reaction on viewing a painting (Yanulevskaya et al.,
2012; Alameda-Pineda et al., 2016; Castellano and Vessio, 2021). Thus computer vision techniques
can extract features that make it possible to identify in abstract paintings to a high degree the emotions
that are generated by color, shapes and texture on the human emotional response (Sartori, 2014). This
has an interesting effect, namely that mood variations of a viewer may influence the capability to
differentiate between particular pieces of art and a selective preference for specific colors.
Furthermore, variations in moods are also related to seasonal changes and changes in natural light
conditions that are a function of climate and latitude. These effects are grouped as seasonal affective
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disorder (SAD) symptoms and typically may begin in fall and can emotionally influence a person’s
judgment on color and taste. As light intensity also is a function of latitude, residents in the north are
more vulnerable to SAD than those living in the south, because the southern countries have more
daylight in the late fall and winter (Rosenthal et al., 1984). Schloss and Heck (2017) reasoned that
during the fall season, dark-warm colors are preferred, and therefore dark-red, dark-orange and darkyellow
colors are preferred more during fall seasons. This shows that a viewer’s color preferences may
change according to seasons, and color-associated objects may be received differently when evaluated
at different times.
Artists express their own mood and their color perception and inspire viewers with their work. As an
outcome, a viewer of abstract paintings is exposed to the color selection that was applied by an artist
according to a specific mood situation. It is not a coincidence that artists and viewers have a preference
for certain colors that is related to their emotional associations and their psyche. For instance red is a
very intense color and may be associated with emotions and excitement, yellow is considered a happy
color, whereas blue relates more to water and the sky. Black is known to relate in most societies to
darkness, melancholy and is in many societies associated with death and mourning. Some of those
moods can be unveiled in paintings with color selection for simulating various levels of emotions. It
seems to be agreeable that specific colors initiate emotions that can be deducted from abstract paintings
of which samples are shown in Figure 6. It is irrelevant which season the pictures can be assigned to,
however some deductions can be drawn from the color arrangement. Figure 6.1 has been crafted with a
wide color pallet and appears as a rather cold reminder of a winter scenario while Figure 6.2 has a
wider color pallet with a more joyful display and relates better to a spring season, whereas Figures 6.3
and 6.4 dominate with somber colors that preferably refer to a fall scenario.
1 2
3
4
Figure 6. Examples of different color arrangement to simulate preferred seasonal color changes.
Many artistic expressions stimulate mental processes that are below the threshold of consciousness
and can be perceived by a viewer without being aware of it, and interaction between art work and a
viewer can also lead to a reciprocal interaction. Such reciprocal interaction and subconscious feedback
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can be demonstrated with a display of expressions of a three-year old child working with bold strokes
shown in Figure 7A. An adult artist who concurrently painted as shown with two examples in Figures
7B and 7C that show an unintended transmission of lines and strokes to the artist’s own work. The two
paintings deviated from the expressions the artist used normally with his own techniques. This example
shows that focusing on the expression of another person’s perception, regardless of educational level or
training in art has an emotional retroflection on the perception of art by another individual.
A
B
C
Figure 7. A. Unaware motivation by child’s drawing (Olivia) at age of three with oil pen and crayon on paper
32” X 16”. Figure B and C were painted during the same period by an artist.
4. Complexity of judgment and concluding remarks
Only a few perspectives on color and taste are covered in this study, however the topics addressed
show the many complicated psychological aspects that would require a more thorough analysis on
judging what is good in abstract art or what is not. The complexity in evaluating abstract art is further
demonstrated with a study by Sidhu et al. (2018) that showed even a distinction between liking and
beauty ratings for abstract paintings, and a comparison of ratings showed liking ratings were much
more predictable than beauty ratings. However the educational level of viewers and experience in
understanding visual perception of abstract paintings may play the major role. This statement can be
underlined with a comparison in which three independent viewers were exposed to the same artwork
but evaluated the work very differently. A professor in geology found that “upon closer inspection,
human figures occasionally emerge from this cosmos of color. As a geologist, I naturally have different
associations than others. My summary could be described as Man, trapped in the lattice of a crystalline,
yet opaque and confusing world of matter. Of course, squares immediately bring pyrite to mind for
me.” The second viewer, who has decades of experience as an art writer and artist career coach, looked
at the same art work very differently, ”With a superior handling of graduated tones, gestures, and a
variety of translucent and transparent applications of paint, he achieves a robust rhythmic expression.
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Colors and forms coalesce in an exquisite sense of harmony, balance and depth." The third viewer
wrote as an art critic and published the comments as “…the abstract paintings are bold. Bright aquas
blend with midnight blues, brushed smoothly across large expanse of canvas. Drips of black paint seem
to stream from craters of brown punctuated with dazzles of rich red. Still other paintings draw the eye
with oranges and shades of yellow which liberally mingle with greens, pinks and blues seemingly atop
shades of brown and cream.” What does that seemingly discrepancy in evaluation has to do with color
and taste? All three viewers may have experienced the same emotional feeling, but they express them
differently based on a distinctive educational background and through the use of a specialized
vocabulary. The possible feedback is that the information contained in these statements will be further
communicated to an audience that is equivalent to the communication level of the evaluator, but it may
not relate to any other audience, and a shortcoming in this approach is the subjective opinion on what
is good and what is bad. A possible weighing on the importance of some of the above arguments for
evaluating an artwork has been undertaken by rating qualitatively some factors that have been
described above by using a scale of 1 to 5, and are shown in Table 1.
Influence on perception Comments Rating
1. Gender; Female/Male Significant differences 4
2. Eye Condition Serious interference 4
3. Emotions Time and season dependent 3
4. Cultural Important differences 3
5. Education Most important 5
Table 1. Qualitative evaluation on color perception that may have a feedback on selecting and judging
abstract art.
The gender factor seems to be significant, and due to the better color perception by women, the
selection of an artwork may differ from a selection by men. Eye degeneration is another factor that has
serious consequences on image perception; however, it develops at a later stage in life. Cultural
differences seem to be an important factor in the perception of color and the interpretation in
connection with taste. The ranking established in Table 1 is of less importance if an item is selected for
the private sphere, but it may have significance when abstract paintings are publicly shown or are
selected, for instance, at a competition or in selection for display in a gallery.
It can be recapitulated that the evaluation of color and taste is subjective and is based almost entirely
on the personal experience of the viewer. Finally, it is important to note that cultural perceptions also
affect how we perceive color, because different cultures have varying associations with specific colors,
and these perceptions can affect how color is interpreted in other contexts. For example, while white
may be associated with purity in western cultures, it is considered the color of mourning in eastern
cultures, but some colors remain particularly constant across populations. That means perception of an
abstract painting may be powerful in one culture but not necessarily in another. All above arguments
do not lead to a satisfactory answer to the question whether a particular taste or color is the right one or
not. Therefore the answer to this question has to wait until science delivers more information on this
issue, but meanwhile we have to stay with the Latin expression, De gustibus et coloribus non est
disputandum, meaning no necessity to argue about tastes and colors.
Acknowledgment
The author acknowledges the useful comments of two anonymous reviewers that enhanced the
manuscript.
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