PRÉFACE. - Notes du mont Royal

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Notes du mont Royal

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Royal » dans le cadre d’un exposé

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L'ODYSSÉE

D'HO MÈRE,

TRADUITE EN VERS FRANÇOIS.

Par M. DE ROCHEFORT, de l'Académie Royale

des Infcriptions ir Belles-Lettres,

NOUVELLE ÉDITION.

A PARIS,

DE L'IMPRIMERIE ROYALE.

M. DCCLXXXII.


zr& ^.:\\

=*"-"_- -^" : •

PRÉFACE.

V^UELQUE imposante que foit au premier coup

dœil l'abondance de nos richeffes littéraires, il faut

avouer que nous avons bien peu d'Ouvrages qui aient

le précieux mérite de réunir à la fois l'agrément &

l'utilité, qui conviennent à tous les âges, à tous

les fiècles & à toutes lès Nations, enfin qui puiflènt

flatter & intéreflèr également les principales facultés

de l'homme, l'intelligence, l'imagination & le

fentiment. Il femble que la Nature, chez les

Anciens comme chez les Modernes, ait été avare

de ces fortes de productions. Les Hiftoriens, les

Philofophes & le commun des Poëtes, ne conviennent

pas indifféremment à tout le monde :

leurs Écrits n'ont qu'un ordre de Le&eurs, que

même ils ne fatisfbnt pas toujours. Il ne s'eft trouvé

qu'un homme dans le monde dont les Ouvrages

aient généralement; fait les délices des Nations, les

plus polies de l'Antiquité».-aientferviide modèles

dans tous les genres aux Poëtes, aux Orateurs,

Tome IL a


ij PRÉFACE.

aux Historiens , & aient été comme im tréfor

immenfe où les Philofophes, les Légiflateurs, .&

les plus grands hommes de Rome & de la Grèce,

ne ceflbient de puifer des autorités, des leçons ou

des exemples. Familiarifés dès l'enfance avec les

Ouvrages de ce Poète, ils le choient en toute

occafîon plus facilement qu'un homme de goût ne

citeroit aujourd'hui Racine & la Fontaine. Il n'eft

perfonne, parmi les gens un peu inftruits, qui ne

reconrioifîè Homère à ce portrait,& qui ne fâche

que dans le monde entier, Homère eft le feul qui

ait mérité un pareil éloge : c'efl le feul, en effet,

de qui on ait pu dire ce que Dion Chryfoftôme

en a dit; que fes Ouvrages étoient les premiers

5c les derniers de tous les Livres pour l'enfant,

pour l'homme fait & pour le vieillard.

Mais oublions en quelque forte les autorités,

pour n'appuyer notre fentiment que fur nos propres

réflexions ; mettons de côté le nom d'Homère,

& tout ce que ce nom porte avec lui de préjugés

favorables, & fuppofons que pour la première fois

on vînt nous .offrir un Ouvrage qui réunît & mît

en a&kra tous les fentimcns les plus chers à l'humanité

; ^ui nous montrât un Roi Vi&orieux r


PRÉFACE. ii;

«afpirant qu'à revoir ià patrie, ia femme & fon

fils, dont il eft privé depuis long-temps; qui mît

devant nos yeux une femme, une Reine, modèle

de tendrefjè 6c de vertu, expofée aux perfécutions

d'un grand nombre d amans, regrettant un époux

adoré , 6c forcée à fubir le joug d'un autre hymen ;

enfin un fils fenfibie 6c généreux, qui trop jeune

encore pour la défendre, inquiet fur le fort de fon

père dont il a fbuvent entendu vanter la gloire,

part pour l'aller chercher dans des contrées éloignées;

il n'eft perfonne, fans doute, qui fur le

{impie énoncé d'un fi grand intérêt ne voulût

connoître l'Ouvrage dont cet intérêt eft le fondement

Que feroitrce, fi cet Ouvrage, compofé

près de trois mille ans avant nous, pouvoit encore

nous intérefler fous un autre point de vue, en nous

montrant ce que les premiers fentimens de la

Nature avoient d'énergie dans ces temps anciens,

6c quels étaient les principes 6c les devoirs qui en

réfukoient i Que feroit-ce encore, û cet Ouvrage

étoittcnrichi de tout ce que l'imagination a de plus

brillant 6c de plus varié ; fi on y trouvait une foule

de traditions précieufes pour la connoilfance de

l'antiquité ; fi or> y voyoit comme un cours de

a t>


iv PRÉFACE.

morale pratique, étroitement liée à f adion immédiate

des Dieux , conformément au fyftème de

religion reçu dans ces temps reculés !

Cet Ouvrage û intéreflànt, fi moral, fi philofophique,cet

Ouvrage qui eft, ou mérite d'être dans

les mains de tout le monde, eft celui que je préfente

ici au Public. Moins généralement vantée que

l'Iliade, l'OdyfTée a cependant un grand nombre

de beautés que l'Iliade n'a pas. Peut-être eft-elle

inférieure à d'autres égards ; mais on peut dire en

général, que fi l'Iliade fut le Poëme des Guerriers,

rOdyffée doit être le Poëme des Citoyens. En

effet, autant l'on trouve dans la première toutes les

vertus brillantes qui conftituent les Héros, autant

l'on voit dans la féconde toutes les vertus paifibles

qui conviennent à la vie domeftique. On fent bien

qu'une pareille aflèrtion ne doit pas être prife

dans un fens abfolu, & qu'Achille pleurant fon

ami, & Ulyfle luttant contre les Deftinées, femblent

faire fortir ces deux Poëmes des deux clafles dittindives

où j'ai voulu les ranger. Achille dans l'un

femble autant le modèle d'une amitié fubiime

qu'Ulyffe dans l'autre eft l'exemple de ce courage

inébranlable, de cette patience invincible, qui eft


PRÉFACE. v

un des plus grands caradères de i'héroïfme. Mais

comme ces vertus dans ces deux Héros ne fuffifent

pas feules pour établir la nature de ces Poèmes,

dont ifs font les principaux perfonnages, la diflindion

que j'ai faite entre ces deux Ouvrages, n'en fera

pas moins vraie; & le fuccès différent qu'ils ont

eu, peut en faire mieux fentir la réalité.

Un ancien Rhéteur (a), cité par Ariftote, difoit

querOdyffée étoit le miroir de la vie humaine.

Comment, après un tel éloge, qui fuppofe dans ce

Poème un intérêt propre à tous les citoyens, a tous

les hommes, comment, dis-je, eft-il arrivé que cet

Ouvrage n'ait pas eu chez Un Peuple fpirituel & fenfible,

tel que les Grecs, le même fuccès que l'Iliade l

La raifbn en eft peut-être afîèz facile à trouver.

Lorfque les ouvrages d'Homère parurent dans

la Grèce, non plus épars & détachés, comme

Lycurgue les avoit apportés, mais rafïèmblés 6c

mis en ordre par les foins de Pifîftrate, l'on étoît

à la veille de voir renouveler les anciennes que*relies

de la Grèce & de l'Afie (b). Celle-ci avoit à

(a). Aicidaraas. Voyez Arifl. Rhet. frb. III.

(b) Les Pififtratides, fuivant Thucydide, furent chartes d'Athènes

vingt ans avant la bataiile de Marathon : cette bataiile ell de la

72.' Olympiade.


vj PRÉFACE.

cœur de dompter à fon tour la Nation qui lavoît

fubjuguée autrefois. Le Poëme de l'Iliade, qui

rappeloit à la Grèce fes anciens triomphes, étoit

propre à remplir les efprits de cet enthoufiafme, de

ce noble fanatifme patriotique qu'il falloit oppofer

aux armées innombrables dont on étoit menacé.

L'Iliade convenoit infiniment mieux que l'Odyffée

aux fentimens que les Chefs de la République

vouioientéchauffer parmi les citoyens; elle convenoit

mieux aux difpofitions générales des Grecs ;

auffi fut-elle beaucoup plus répandue, & le fuccès

en fut plus univerfel & plus brillant. La manière

dont on jugea les deux Poëmes fit affez voir les

vrais motifs de cette préférence.

Le père du fophifte Hippias, Apaemantus, cité

par Platon (cj, difoitque l'Iliade étoit autant fupérieure

en beauté à fOdyffée, qu'Achille étoit audeflus

d'Ulyflè, & le furpaffoit en mérite. C'étoit,

fuivant toute apparence , le fentiment général des

Grec$, qui, éblouis par les brillantes qualité^

(c) Tmitnm i% MOAMêf, Iff mfMi'mf

pïas. Socrite f dans ce ^dialogue f

fe moque du Sopbïie • ^ui ne

paraît avoir aucune idée de ce

qui conftitue la bonté ; & Il fait

i bien , par Tes afgumens , qull

ie force de conventrque le propre

de f homme bm eft d être Injuie

volontairement, ày*AS fék ^A


PRÉFACE. vi;

d'Achille, par cet héroïfine furnaturel, par cette

fenfibilité extrême qui fàifoit de ce Prince un modèle

accompli à leurs yeux, n'étoient pas difpofés à

concevoir le même enthoufiafme pour les qualités

plus folides, mais plus froides, du fage, du patient,

de l'infatigable UJyfîe.

Alexandre, qui cherchoit par-tout des alimens

â fon ambition & à fon courage, ne portoit avec

lui dans fes expéditions, que le Poëme de f Iliade,

revu par Ariftote: c'eft ce qu'il appeloit fes prwijîvns

de vertus guerrières (d). Quelque penchant que fon

goût naturel lui donnât pour l'Iliade, n'eft-il pas

vrai/êmbiabie que fon maître de fon côté n'avoit

pas peu contribué à le confirmer dans cette préférence

l Ariftote n'eut pas peut-être, pour fe décider

dans fon choix, les mêmes raifons qu'Alexandre ;

mais ce Philofophe établit dans fa Poétique, un

iyftème qui donnoit la préférence à l'Iliade (e) : il

ne balança pas même à mettre l'Odyflee dans la

claflè de ces compofitions du fécond ordre, où la

fable fe termine par une révolution favorable aux

bons, ÔL contraire aux médians, & qui, difoit-il,

(d) ^ rit pi» lxlr £ irtfMtÇur.

(e) Ariftote, Art Poétique.


viij PRÉFACE.

ne doivent l'honneur d'être quelquefois mîfes au

premier rang, qu'à la foibleflè de l'efprit humain,

pour qui ces fortes de cataftrophes font plus agréables

que les autres ffj. L'Iliade finit par la mort d'He&or «

& par les complaintes touchantes d'un peuple 6c

d'une famille défolée, qui pleurent fur le corps de

ce Héros intérefîànt. L'Odyflee fe termine par la

défaite & la mort d'une foule de prétendans odieux

& criminels, & par le triomphe du fage Ulyflè, qui,

après s'être fait connoître à fon fils, à fa femme,

à fon père, voit tout un peuple tomber à fes genoux

& fe ranger à fon obéiflànce.

Sans entrer ici dans aucune difcuffion fur l'opinion

d'Ariftote, nous nous contenterons d'obferver que

l'Iliade lui fembloit préférable à l'Odyflee. II neft

point étonnant enfuite que les Écrivains poftérieurs

fe foient fait un devoir d'adopter aveuglément le

fentiment de ce Philofophe, fans s'être même

ittachés aux raifons fur lefquelles il lavoit établi.

Longïn, comme l'on fait, n'a point héfité à mettre

l'Odyfleeau-deflbus de l'Iliade; il regarda ce Poëme

comme le fruit de la vieilleflè d'Homère; il n'y

(f) Madame Dacier n'étoit donc pas fondée à dire qu'Ariftote

n'avoit point décidé entre ces deux Poèmes.

trouvoit


PRÉFACE. ne

trouvoit pfus la même élévation que dans l'Iliade;

il le comparoit à 1 océan après une tempête, lorfque

la mer ceflè d'être agitée, & que fe renfermant enfin

dans les limites que la Nature lui a données, elle

ne roule plus vers le rivage que quelques flots

élevés qui font comme les reftes de la tourmente.

Homère (g), continue ce Critique, eft un Soleil

dans fon déclin, qui confervant la même grandeur,

n'a plus cependant la même force : ccft un Poëte

fubiime, qui, comme tous les grands Écrivains,

après avoir employé tout le temps de fâ jeuneflè

à peindre les grandes paflions, finit par peindre les

mœurs, & defeend de la hauteur du tragique dans

ces détails moraux qui conffituent la Comédie.

Je ne m'arrêterai point à difeuter i'obfèrvation

de ce fàvant Critique : tout ce que je puis dire en

panant, avec M. Pope, c'eft que fi l'Odyfïee fut le

fruit de la vieilleflè d'Homère, ce Poëte, par les

beautés qu'il y répandit, y fit bien mieux voir fâ

fegeflè & fa maturité que fa foibleflè & fon déclin,

(g) Voyei Longin, chap. IX. Je prends le mot a/*W«JVdan*

un fens contraire à celui que Boiieau lui a donné ; mon interprétation

eft conforme à celle de ToIIius, qui dit, en parlant de ce mot :

W&» nunquam accipitur prt ipfo œflu.

Tome IL ' * b


x PRÉFACE.

par les défauts qu'il y laiflà. Enfin, je ne voudrois

point de plus bel éloge de i'Odyflee que la critique

même de Longin : rien de plus capable de

montrer pourquoi ce Poëme doit être plus intéreflànt

à nos yeux qu'il ne le fut jamais aux yeux

des Grecs. Les objets impofans que leur préfentoit

l'Iliade, fembloient devoir les occuper par préférence

: ces objets fi intimement unis aux intérêts

de leur nation, entretenoient en eux cette ardeur

martiale


PRÉFACE. *;

dont lame ne fent & ne conçoit bien que des émotions

douces y nous nous accommoderons mieux

de l'Odyffie ^/.

Remarquons ici que dans la comparaifon que

nous fanons de ces deux Poëmes, ie goût de

préférence que je pourrois avoir pour l'OdyfTée,

ne détruit point la iûpériorité de l'Iliade dans de

certaines parties, & principalement dans la contextute

de k fable, comme nous le verrons Bientôt

Mais ce n eft peint ce genre de perfe&îon qui

fit fon fkecès chez les Grecs, qui la rendk fi chère

aux yeux d'Alexandre & fi admirable aux yeux des

znckns Critiques : c'eft une autre forte de beautés

que les Grecs , par leur caradère, étoîent plus

capables d apprécier que nous ne le ibmmes. Auflï

les Critiques modernes n'ont-ils rien négligé pour

venger en quelque forte l'Odyffée dé la préférence

que l'Iliade avoit obtenue parmi les Anciens, Les

Angkâs eux-mêmes, chez qui les Poefieé lés plus

varaées, font celles qui portent le plus ce éâra&ère"

d'énergie dont l'Iliade offre à chaque inftant de£

modèles, les Anglois, dis-je, ortt aflez mont

if >i#

(h) Par la ration contraire, les Anglois doivent préférer Shakefpeara

& Ratine.

tu


xi; PRÉFACE.

que, malgré leur admiration pour l'Iliade , ils

avoient peut-être plus d'inclination pour l'Odyflëe.

L'Odyflee, difoit M. Pope, n'a pas à ia vérité la

même élévation de génie, le même enthoufiafme

dé pôëfie que l'Iliade : elle eft moins noble, mais

elle eft plus morale & plus inftrudive. L'Iliade ne

nous met devant les yeux que des combats de

Dieux & de Héros, des fcènes de difcorde & de

carnage : l'Odyflee nous préfente des tableaux plus

aimables, ce font les plaifirs de la vie privée, les

devoirs de. chaque état, l'hofpitalité des temps

anciens ; 6c il cite x avec raifon, quatre vers d'Horace,

qui femblent affez bien caradérifer les deux Poèmes

dont nous parlons.

Seditione, doiïs, fcefere, atque Mutine & ira,

Jliacos intra muros peccatur & extra.

• Rursùs quid virtus & auid fapientia pojftt,

Utile propofuit nobis exemplar Ulyjfem.

Si i'Qdyffée, pourfuit l'auteur Angloïs, ne noua

offre point les grandes paffions de l'Iliade, elle n'en

a pas pour cela moins de poëfie: on y voit une

variété continue d'images A de fentimenç, rendus

avec autant de force ?8c de vérité que les plus beaux"

traits, de l'Iliade; Nou§ trouvons dans l'une'& dans


P R É F A C E. xii;

l'autre, dit M. Pope, fa même vivacité d'imagination,

la même fécondité, la même force dans les

images & dans la manière dont elles font, coloriées,

des defcriptions auffi parfaites, des métaphores auffi

animées & un nombre auffi harmonieux & auffi

varié. L'Iliade a quelque chofe de plus furprenant ;

elle nous étonne & nous faifit : c'eft un torrent qui

roulant à travers des rochers & des précipices ,

forme en tombant des catarades bruyantes & couvertes

d'écume: l'autre porte dans lame de plus

douces émotions; c'eft un fleuve paifibie qui coule

fans bruit à travers une campagne agréable dans

un vallon délicieux. Voilà, continue M. Pope, ce

qui faifbit dire à Madame Dacier ce que fé difent

beaucoup de Lecleurs : fadmire l'Iliade, mais

j'aime VOdyffèe.

Madame Dacier ne fe borna point à déclarer fbn

inclination ; elle fe fit un devoir de la juftifler, &

s'attacha, comme le Père le Boflu, à relever le

mérite de la composition de i'Odyflee : ifs ne négligèrent

rien, ni l'un ni l'autre, pour faire fentir la

belle ordonnance de cet Ouvrage, la manière dont

le Poëte entre en matière, Je choix heureux qu'il fut

faire entre les chofes qui. dévoient être mifes en


xiv F R É F A C E.

a&ion & celles qui dévoient être mifes erf récif.

En effet, on ne fauroit trop admirer l'art dont le

Poète fe fert pour fe tranfporter tout de fuite au

miKeu de fon fujet ; c'eft de-là qu'il en contemple

les deux extrémités, la naiflànce & la fin, qu'il les

fait entrevoir à la fois au Ledeur; & en excitant

fa curiofité, l'aide en même-temps à fuivre fans

peine le dépouillement de cette longue fuite

d'hiftoires.

Je dois encore remarquer ici qu'Homère emploie

pour la diftribution du récit général de fon Poëme,

le même art & la même méthode que dans les récits

particuliers. Il annoncé d'abord l'événement en peu

de mots : il fe place enfuite au miKeu de i'a&ion,

& remonte imperceptiblement au commencement,

pour conduire fans peine & fans ennui Ion Leâeur

au dénouement. On peut dire que cet art eft un

fecret qui lui eft refté tout entier, & que fes plus

fidèles imitateurs n'ont pas fu lui dérober. Quoi

qu'il en foit, voici comme il entre en matière.

» Mufe, chantez cet homme qui, après avoir

» renverfé Troie, erra longtemps for les mers,

» éprouva de longues traverfes; & malgré fes-efforts,

*ne put fauver fes compagnons, qui périrent par


PRÉFACE. xv

feurs propres fautes ». Homère ainfî fe contente

d'abord de nous tracer fon fujet en peu de mots ;

maisenfuite il en renverfel'ordre pour mettre.plus

d'agrément & de variété dans fon récit: il ne fuit

plus la marche naturelle des évènemens ; ce n'eft

point une fimple hifloire qu'il va nous décrire,

ceft un Poème, c'eft-à-dire, un ouvrage, un

édifice, un tout régulier, où l'accord des différentes

parties forme une unité que l'efprit embraflè facilement

fij; & comme les Ouvrages des arts qui

demandent pour règle fondamentale cette précieufe

unité, ont tous leur point de vue principal , d'où

fon peut juger fans peine de la régularité de l'en*

femble; c'eft ce point de vue qu'Homère a fu

choifir, & qu'il nous annonce fi bien dans fon

premier Livre de i'Odyflee. À peine le Poëme

commence-t-H, que l'on aperçoit d'un coup-d'ceil la

fîtuation des principaux À&eurs : on y voit d'un

côté Ulyflè retenu chez Calypfô, mais prêt à

s affranchir des liens de cette DéefTe par le fecours

fi ) On peut obferver cependant

que les anciens Ouvrages

des Hiftorîens, particulièrement

ceux d'Hérodote , furent composés

à la manière d'Homère, &

que Thucydide lui-même adopta

dans le commencement de fon

Hifloire, une partie de cette belle

ordonnance.


xvj PRÉFACE

de Mercure; de l'autre, la triflepofition de Pénélope

livrée aux perfécutions de fes amans, fon fils dans

les premières années de l'adolefcence & commençant

à fentir fon courage & fes malheurs. On

voit ce jeune Télémaque ne pouvant plus réfifter

au defir qu'il a daller s'informer par lui-même des

deflins de fon père, tandis que le vieux Laërte,

père d'Ulyfle, traîne au fond de fa retraite des jours

livrés à la douleur.

Certainement cette feule expofition, dont l'art

confifte à nous faire connoître les principaux perfonnages

intéreflës au dénouement, porte avec

elle, comme nous l'avons dit, l'intérêt le plus vif,

& tel que nous n'en trouverions peut - être pas un

femblabie dans aucun Poëme.

J'avouerai cependant, malgré U fuperbe ordonnance

de l'Odyfféô, que je ne fuis point de l'avis

de M. Pope, lorfqu'il prétend que la conduite, fa

forme & la conftitution de ce Poëme, nous offrent

le meilleur modèle que les Poètes épiques puifîènt

fe propofer: & que pour cette raifon, approuvée

par tous les Critiques, XÉnèïdè & le Télémaque ,

tiennent plus de l'ordonnane de l'Odyflee que de

celle de l'Iliade. On peut répondre à M, Pope,

que


P R É F A C R xvi;

que la première eft plus aifée à imiter que la

féconde; mais que ce neft pas une raifon pour

décider de fa fupériorké. L'art peut enfeigner en

quelque forte, à tracer un Poëme dans le goût

de l'Odyflee, mais il n'y a que le génie qui puifle

infpirer un fujet dans le genre de l'Iliade ; le plan

de ce dernier qui femble avoir été formé d'un

feul jet, eft une de ces heureufes penfées qu'on

ne fàuroit trouver en les cherchant, & où l'on

reconnoît par excellence, le privilège diftindif d'un

génie fupérieur.

C'eft donc fans fondement que Madame Dacier,

dans les éloges mérités qu'elle donne à la conduite

de l'Odyflee, avance qu'il y parott d'autant plus

de force ù* de vigueur a"ejprit, que le Poème embrajfe

plus de matière, & un temps bien plus long que celui

dé l'Iliade. Rien au contraire, ne femble annoncer

plus de vigueur d'efprit, qu'un Poëme jîmple tel

que l'Iliade, où l'intrigue & le dénouement font

fi bien liés aux paffions des perfonnages, qu elles

en font l'effet abfolu.

Quiconque a jamais réfléchi fur l'ordonnance du

Poëme de l'Iliade, doit le regarder par fa conftituûQTï

feule, comme ïa produdion la plus admirable

Tome IL c


xviij PRÉFACE.

deiefprit humain en Poëfie. Une des pîus grandes

différences qui fe trouvent entre l'Iliade & l'Odyflëe,

eft que dans cette dernière, l'adion eft beaucoup

moins une que dans l'autre (k) ; c'eft-à-dire que

l'adion qui a pour objet le retour d'Ulyflè & le

rétabliflcment de ce Roi dans fon palais, rencontre

une infinité d'obftacles qui ne font pas néceflàirement

enchaînés les uns aux autres; de forte que ces

évènemens accidentels pourroient être changés,

fans que le dénouement le fût. Il n'en eft pas de

même de l'Iliade. L'intrigue de ce Poëme eft de

telle nature, elle tient fi fort aux pallions des

perfonnages, qu'elle deviendroit un nœud indiflbiuble,

fans le moyen unique qu'Homère emploie

pour le dénouer. Quand une fois Achille offenfé

(k) Je ne fuis point cependant

de l'avis du Père Rapin, qui prétendoit,

mal - à -propos , que

i'aflionde l'Odyffée étoit double,

parce que les voyages de Télémaque

n'avorent aucun rapport

avec ïe retour d'Ulyfle , qui eft

le véritable fujet du Poème. Mais

comment ce Critique n'a-t-il pas

vu que le départ de Télémaque,

la pofition où il fe trouve, celle

où U biffe Pénélope & les Prc-

tendans, ne fervent qu'a rendre

Uiyfle plus intéreffant , & fon

retour plus difficile ; cV que c'eft

un trait de génie d'avoir fu faire

partir Télémaque pour le faire

arriver enfui te naturellement chez-

Eumée, y ménager la reconnoiffance

du fils & du père, & préparer

ainfi les moyens qui doivent

amener au dénouement par la

défaite entière des Prétend»» l


PRÉFACÉ. xix

seft retiré dans fa tente, qu'ii a cédé Briféis, qui!

a réfoïu de ne plus combattre, qu'il a réfifté aux

foHicitatîons des Ambaflâdeurs qu Agamemnon lui

envoie; il n'y a plus pour ainfi dire de Puiflànce

humaine ni divine qui puiflè le rappeler au^combat;

le moyen qu'Homère met en oeuvre étoit le feul

qui pût produire cet effet furnaturel, & les cîrcont

tances qui le précèdent & l'accompagnent, étoient

toutes abfolument néceflaires. On n'en fauroit dire

autant de rOdyffée. L'intrigue de celle-ci, porte

fur une forte de merveilleux qui plaît à l'imagination,

mais dont l'artifice eft bien moins furprenant,

Se demande beaucoup moins d'invention & de génie.

Aufli,ne faut-il pas s'étonner que les plus illuftres

imitateurs d'Homère, dans la carrière de l'Épopée,

tels que Virgile & Fénélon, aient plutôt employé

ies moyens de l'Odyflee qui tiennent au merveilleux,

que les reflôrts de l'Iliade qui ne tiennent

qu'aux paillons.

Lorfque Mentor dans le Tèièmaque, veut arracher

fon jeune élève à l'amour dangereux qui le confume

pour Eucharîs, il n'a point d'autre moyen

que de le précipiter dans la mer. Ce moyen eft

abfolument de la nature de ceux de l'Odyflee;

eij


xx PRÉFACE.

c'eft un moyen forcé que l'intervention feule d'une

Divinité rend tolérable. Cet événement eft du

genre de l'aventure d'UIyffe, porté tout endormi

fur fon rivage ; avec cette différence que l'un eft

le dénouement dune intrigue particulière qui arrêtoit

la marche du Poème-, l'autre eft le commencement

de l'intrigue générale qui doit amener

la fin de l'action.

Dans Virgile, Enée attaché à Didon par tous

les liens de l'amour & de la reconnoiiîànce, devient

cependant aflèz aifément parjure envers cette maiheureufe

Princeffe. L'ordre qu'il reçoit de la part

des Dieux ne lui permet pas de mettre en balance

les intérêts de fon amour avec ceux de fon devoir;

s'il balançoit long-temps, il agiroit contre fon

caradère, qui confifte dans une entière réfignation

à la volonté des Dieux; mais en cédant, fans

combats, il n'y a plus de pafîîon, & le merveilleux

vient, comme dans l'Odyffée, couper le nœud qui

cmbarraffoit le Poète.

Ainfi, les deux plus fidèles imitateurs d'Homère,

Virgile & Fénélon, femblent avoir choifi rOdyffée

par préférence pour l'objet de leur imitation, tant

dans la comexture de leur Épopée, que dans les


PRÉFACE. xxj

reflbrts qu'ils y ont mis en œuvre. Mais s'il ne faut

pas craindre de dire ia vérité, ofbns avouer qu'ils

n'ont pas pour cela fu mieux employer tout l'artir

fice & le grand deflein du Poëme qui leur fervit dé

modèle. Ni I un ni l'autre n'a fu comme Homère,

tracer un plan vafle & régulier, dont on puiflè

«d'un coup-d'œil embraflèr toute 1 étendue ^enchaîner

toutes les parties les unes aux autres par le

nœud de l'unité ; faire aifément diflinguer les épi*

fodes, de l'adion; préfenter dès le commencement

de l'Ouvrage, la fjtuation & le caradère des perfonnages

principaux qui doivent figurer au dénouement;

& parvenu au véritable nœud de l'adion,

employer des moyens fimples & naturels, & cependant

inattendus, pour en amener la catafrrophe.

Qu'y a-t-il en effet de plus inattendu qu'Ulyfle,

arrivant feul à Ithaque, & trouvant dans les reflburces

de fon génie & dans l'heureux" concours des cir*

confiances, le moyen de triompher d'une foule

de jeunes Amans, conjurés contre le fils & le pèrej

Il eft inutile de tracer ici d'avance au Ledeur ces

moyens /Impies & furprenans ; il aura plus de plaifîr

à les découvrir, & à tes admirer de lui-même,

quand û le£>renço.f]trete jdans l'Ouvrage.


xxij PRÉFACE.

C'efl; une grande fàtisfà&ion, fans doute, que

d'apercevoir, de fentir & d'admirer les inventions

du génie. Tout ce que nous venons de dire de

i'Odyflee ne regarde prefque que les plaifirs de

cette efpèce, j'entends ceux que l'admiration procure

à i'efprit; mais tout Ouvrage vraiment inté-

Tenant, procure une autre efpèce de plaifirs qui

ne cèdent en rien à ceux-là, qui les furpaffent

peut-être & qu'on pourroit nommer les plaifirs du

cœur. Ils ne demandent point comme ceux de

i'efprit, une certaine attention qui coûte à la

pareflê : ils viennent épanouir lame, fans qu'on fe

donne la peine de les préparer, fans même qu'on

y fonge. C'eft ce plaifir délicieux qui réfulte de

l'excellente morale d'Homère mife en aclion, &

des images cara&ériftiques dont elle eft revêtue.

Eh! qui, après avoir lu l'Odyffée, peut fe rappeler

Ulyflè, fans avoir l'idée d un homme qui réunit au

courage le plus infatigable i'ame la plus fenfible*

avec une fidélité inébranlable à fes premiers atta*

chemens, à fa femme, à fa patrie î Se repréfenter

Pénélope, fans Voir eft même-temps tout ce que

la vertu, éprouvée pat les malheurs, peut avoir

de luftre véritable l Songer à Tétémaque, fin* voir


PRÉFACE. xxïi)

raffemblé tout ce qui peut rendre im jeune Prince

întéreflant, vertu, pudeur, courage, & cette noble

fierté mêlée de douceur qui fied fi bien à fon état

& à fon âge l Enfin, fe retracer Eumée, fans

fonger à tout ce que peut avoir d'eftîmahle l'atta-:

chement défintérefle d'un fervitèur pour fon maître,

d'un fujet pour fon Rôi l Je ne parle point de

tant d'autres perfonnages qui ne jouent point un

fi grand rôle' dans fe Poëme ; mais qui n'en ont

pas moins ce caractère întéreflant propre â les faire

aimer, & à faire chérir avec eux les vertus dont ils

font lés modèles. Eh î fous quels traits plus touchans

pourroit-6n fe représenter l'aimable décence d'une

jeune fille, parvenue à Cet âge dangereux, où la

pudeur nefl plus comme dans l'eniàhce une vaine

rougeur fans fentimerit, que fous les traits de

Nauficaa l Quel plus aimable portrait d'une Reine

çii lait les déKces de fon peuple ,* l'efpoir des malheureux

, l'admiration & l'amour de tous ceux

qui l'approchent, le bonheur de l'époux auquel

elle eft unie j que celui de la Reine des Phaeaciensî

Si tous les portraits qu'on trouve dans Homère

fcmilent avofr pour objet d 7 intéreffer toutes les


xxiv PRÉFACE.

nations, celui-ci femble fait pour intéreflèr plus

particulièrement la nôtre.

Pour ajouter à l'éloge de la morale d'Homère,

je ne crois point devoir parler ici de fes maximes

fréquentes, fur l'amitié, fur l'hofpitalité, fur tous

les devoirs de ia vie civile. Ces maximes admirables

font fi étroitement liées aux adions & aux

perfonnages, quelles en font une partie effentielle,

comme le fang fait partie du corps dans lequel il

circule. Jamais Homère ne s'eft permis de ces

fentences ifolées, qui fontJ plus pour la vanité de

l'Écrivain que pour I'inftrudion du Ledeur; de ces

maximes que les Tragiques Grecs & principalement

Euripide, mirent fi fort en ufage, lorfque les

efprits, tournés par la mode vers la Philofophie,

autorifèrent les Poètes 3 vine affedation que le

bon goût réprouvoit.

Si cependant il eft quelque Ouvrage de longue

haleine qui eût pu faire excufer cet étalage fen~

tentieux, c'eût été l'Odyflëe, où tout ce qui eft

en adion, préfente quelque moralité , & où le

dénouement du Poème, moins tragique que celui


PRÉFACE. xxv

nous offre, de la punition des méchans & de ia

profpérité des bons; car fi llliade fut faite pour

flatter les Grecs , l'Odyffée femble faite pour

confQÎer l'humanité (l).

Quelque magnifique que foit cet éloge, je ne

crains point de le voir démenti par ceux qui dans

leur ledure cherchent l'utilité autant que le plaifir;

& qui ne fe laiflànt point emporter aux feuls amufemens

de l'imagination, font capables de trouver

dans Homère cette utilité que les Anciens y ont

reconnue. Je fais que depuis que la raifon inquiète

s'eft exercée fur toutes fortes d'objets, il n'eft point

de principe qui n'ait été mis en queftion. L'utilité

de la. Poëfie fur laquelle les Anciens ne fe permcttoient

aucun doute, a été regardée comme une de

ces erreurs que les préjugés des Ecoles avoient accréditées.

Cependant un des plus judicieux Écrivains

de l'Antiquité, Piutarque, dans un traité fait exprès,

(l) Le Tradu&eur Anglois,

dans une de Ces notes fur le XVI. e

Livre de l'Odyffée, dit, d'une

manière énergique, qu'il n'y a

qu'un Lecleur fuperficiei & inattentif

qui ne fe Toit point aperçu

de cette veine dhumanité qui parcourt

tout le Poème en entier,

Tome IL

& qu'il n'y a qu'un méchant

homme qui puifle y être indifférent.

II ajoute , qu'il n'y a pas,

pour ainfi dire, un feu! difeours

d'Ulyffe, de Télémaque & du

boa Eumée, qui ne renferme

quelque leçon utile à l'humanité.

d


xxvj P R É F A C E.

avoit déjà démontré combien la ledure des Poètes

bien dirigée pouvoit être utile aux mœurs. « De

» même, difoit-il, que les différentes efpèces d'ani-

» maux tirent leur nourriture des divers ahjnens

» qui leur font propres, de même dans la le&ure

» des Poètes, les uns s'attachent à la partie hiftov

rique, les autres à l'harmonie des vers, les autres,

» enfin, à la peinture des mœurs. Ces derniers

» qui lifent pour s'inftruire & non pour chercher

» un frivole amufement, & qui ont un goût naturel

» pour tout ce qui eft grand & eftimable, doivent

» s étudier à difcerner dans les ouvrages des Poètes,

» tout ce qui porte lame au courage, à la juftice,

à la prudence, &c. » Mais Plutarque ne paroît pas

encore avoir fi heureufement exprimé les avantages

de la Poëfie, qu'Horace dans ces vers charmans,

adreffés à Àugufte, où pour cara&érifer la Poëfie,

il femble avoir pris pour modèle le Poète par

excellence :

Os tenerum pueri ballumque Poëta figurât,

Torquet ab obfcœnis jam nunc fermonibus aurem,

Mox eiïam peélus praceptis format amicis,

Afperitatis & imidia, correâor & ira;

Reélèfaâa refert, orientîa tempora nous

Jnflruit exemplis, inopcm foîatur & œgrum.

Ep. I, U>. il,


P R É FA C E< XXYÎJ

- Quel homme un peu fàmiliarifé avec*Homère,

ne le reconoîtroit pas à cet éloge, & fur-tout à ce

précieux avantage qu'Horace attribue au Poète d'être

le confolateur de l'indigent & du malheureux!

Dans quel Poëme trouvera-t-on plus fouvent que

dans l'Odyflee ces penfées généreufes, propre*

à relever la dignité du malheur, & à donner à

l'infortuné cette réfignation mêlée de courage &

de fierté même qui peut feule le fauver de lavilifTement

l C'eft Homère feul qui ofa dire , pour

l'inftruclion des hommes puiflans, & la confolation

des fbibles :

Songez qu'un Suppliant que le malheur accable,

£Jl aux yeux des Dieux même un objet refpeûaUe.

Od. Lib. V.

C'eft lui qui difoit que le Pauvre & l'Etranger

* viennent des Dieux, C'eft lui qui fut fi bien exprimer

fa propre fenfibilité, & le refped que l'on doit

aux malheureux, par cette maxime digne des plus

illuftres Stoïciens :

Dans le cour du* Mortel que la Jageffe éclaire,

Un Etranger en pleurs tient la place d'un frère.

J'ai nommé la fenfibilité d'Homère (m). A ce

• • I I m i l i „ I '

(m) J'ai déjà fait quelques réflexions fur ce fujet dans le Difcours


xxvii; P R É F A CE.

mot, qui retentit aujourd'hui dans tous les Ecrits,

je crois entendre une foule de gens m'interroger,

me prefTer de queflions & de difficultés. Les uns

renouvelleront l'abfurde reproche qu'on a fait à

Homère comme à Euripide, d'avoir été l'ennemi

de la plus belle moitié du genre humain. A ceux-là

il fuffira de leur demander fi Andromaque, Pénélope

, Arété, Nauficàa, ne font point de ces

modèles de femmes accomplies, de ces portraits

intéreflàns qui font aimer jufquau peintre qui les a

faits, & fi jamais aucun Écrivain fut plus capable

d'infpirer des regrets & des defirs aux célibataires,

que le chantre de 1'OdyfTée, par cette defcription

touchante d'un imariage bien aflbrti l C'eft Uryfïè.

qui parle à la jeune Nauficàa:

Que des Dieux immortels la fuprême puijfance

De vos chafles defirs couronne l'innocence,

Vous accorde un époux qui foit cher à vos yeux,

Vous donne de l'Hymen les gages précieux,

Et les heureux tranfports, les douceurs infinies

Qu'éprouvent dans fies nœuds deux âmes bien unies.

Rare & parfait bonhtur de deux tendres époux;

Us ont mêmes penchans, mêmes foins, mêmes goûts,

• * . • • •

qui précède la traduction de l'Iliade; mais j'ai cru qu'il n'étoit pas

inutile d'y revenir ici, en conûdérant la chofe fous uta afpecl plus

étendu.


PRÉFACE. xxix

Font pâtir l'Envieux qui de loin les contemple•,

Et font de leurs amis h plaifir & l'exemple.

Od. Lib.VI.

Mais pourquoi, dirojjt les autres, ce Poëte fi

tendre, fi fenfibîe, fi ami de l'humanité, fi fupérieur

par fes feules qualités à tous les autres Poètes, ne

tient-il plus Je premier rang quand il s'agit de cette

paflîon qui fubjugue toutes les autres? Pourquoi

Virgile, qui lui eft fi inférieur dans l'an de peindre

les parlions grandes & nobles, eft-il fi fort au-deffus

de lui, quand il veut peindre l'amour ? Virgile eut

donc plus de fenfibilité.

L'amour, il eft vrai, ne joue point chez Homère,

le rôle que lui fait jouer Virgile ; mais le Poëte

qui a fii peindre la ceinture de Vénus, les'embraffemens

de Jupiter & de Junon, les plaifirs furtifs

de Vénus & de Mars, n'étoit pas, fans doute, un

homme à qui l'amour & fes tranfports fuflènt

étrangers. Et pourquoi n'eût-il pas connu auflï tout

ce que cette paillon a de plus délicat ! Un Poëte qui

a fu fi bien pénétrer dans les fentimens d'une jeune

pcrfonne, telle que Nauficaa, dont le cœur s'ouvre

aux premières Hnpreflîons de l'amour, étoit bien

capable, fans doute, d'exprimer & de mettre en

fcène les plus fecrets mouvemens de cette paffion.


xxx PRÉFACE.

Pourquoi ne ia-t-il pas fait l Les intrigues amoureufes

de Calypfo & de Circé, ne font que des

aventures & n'ont prefqitfL rien de l'amour; l'inclination

réciproque d'UIyne & de Pénélope, ne

nous préfente que les traits graves & décens de

l'amour conjugal, l'attachement ie plus tendre,

mais fans tranfports & fans paffion. Les Grecs,

fans doute alors, n etoient point encore parvenus,

comme les Romains fous Augufte, à ces temps

de luxe, de licence & de galanterie, où l'amour

devient l'occupation la plus importante de la vie,

où il entre dans tous les entretiens, où il fe mêle

à toutes les affaires civiles & politiques, où tous

les Auteurs qui veulent réuffir, cherchent admettre

en jeu cette paffion, & à intéreflër en leur faveur

la vanité de ce Sexe aimable par qui elle conferve

le plus d'empire.

Cependant l'amour de Calypfo pour Uïyflè, neft

point exempt de ces grands traits qui le cara&érifent.

Il femble qu'il a quelque choie qui tient le

milieu, entre les fentimens d'une mortelle & dune

Divinité; & c'efl dans ces nuances délicates que

l'art & le génie d'Homère, fe font le plus particulièrement

fentir. Si Calypfo eût réfîfté aux ordres


PRÉFACE. xxxj

de Jupiter, fi elle n'eût pu fe réfoudre à congédier

fon Amant, fi elle n'eut pas fu fe fàcrifier elle-même

aux arrêts du Deftin, ce neût été qu'une femme

ordinaire. Comme Déeffe, il faut qu'elle obéiflè

au Souverain des Dieux; mais comme amante,

elle fera fufceptible de jaloufie contre Pénélope;

elle ne parlera de fes propres appas qu'avec vanité,

êc de fa rivale qu'avec mépris. C'eft ainfi qu'Homère

fut confulter & peindre la vraifemblance, jufque

dans les objets d'une nature idéale, enfantés par

fon imagination.

Gardons-nous cependant de comparer 1 epifode

d'Énée & de Didon dans F Enéide, avec tout ce

que i'Odyfïëe nous peut offrir dans ce genre. Nous

n'y trouverons ni les progrès rapides d'une pafTïon

ruinante , ni les combats d'un cœur près d'abjurer

fon infenfibilité, ni cette image fi charmante & fi

délicate, d'une Amante qui croyant tenir dans fes

bras le fils de fon Amant, ne fait pas qu'elle careflè

l'Amour même, ni enfin ces dépits, ces reproches,

ces fureurs déchirantes d une Amante abandonnée.

Mais fi Homère ne nous a pas mis fous les yeux

ces tableaux iméreflàns, convenons que fon fujet

ne le comportoît pas ; que Calypfo ne pouvoit pas


xxxi; P R É F A CE.

reflembier à Didon, & qu'Homère, comme dit

M. Pope,n'avoit à peindre que les derniersmomens

d'une intrigue amoureufe, au lieu que Virgile avoit

à repréfenter tous les développemens d'une paflton

nouvelle. Didon eft, fans contredit, plus intéreffante

que Calypfo; mais oferai-je le dire, ce grand

intérêt qui tourne entièrement contre fon perfide

Enée, ne feroit-il pas un défaut! On oublie le

Héros du Poëme pour ne s'occuper que de cette

femme malheureufe ; au lieu que dans Homère,

l'intérêt repofe tout entier fur Ulyflê, & on oublie

Calypfq pour ne s'occuper que de lui.

Il fuffit de nommer Virgile & Homère, pour qu'il

fe préfente en foule à l'imagination miile fujets de

parallèle entre ces deux Poètes, mais, fans entrer ici

dans des détails particuliers, qu'on pourra réferver

pour les notes de l'Ouvrage ; les amateurs de Virgile

(eh î qui pourroit ne le pas être !) me reprocheroient,

fans doute, d'avoir pafle fous fîïence un des

morceaux de l'Enéide, où le Poète Latin joute

avec le plus d'avantage contre le Poète Grec; & ce

reproche feroii d'autant mieux fondé, que cette

comparaifon,pouvant fervir à faire connoître l'dprit

d'Homçre, n'eft point étrangère à mon fujet.

On


PRÉFACE. xxxiij

On devine aifément que je veux parier de la

defcente d'Énée aux Enfers. C'eft dans ce bel Épifode

que Virgile, marchant fur les traces d'Homère,

employa tout ce que la force de l'imagination,

les grâces de l'efprit & les charmes de l'élocution

pouvoient lui fournir pour s'élever au-deflus de fon

modèle. Virgile foutenu par les opinions mythologiques

de fon fiècle, y trouva des richeflès poétiques,

qu'Homère n'avoit pas trouvées dans celles qui

régnoient de fon temps. Énée defcend aux Enfers:

il y voit d'un côté, les lieux deftinés auxtourmens

des criminels; & de l'autre ces champs fortunés

où les âmes des juftes goûtoient un bonheur inaltérable.

Quels tréfors poétiques ces tableaux ne

devoient-ils pas fournir l Mais Ulyflè évoquant le$

morts, & n'ayant, pour ainfi dire, qu'une vifion

magique de ce qui fe parle dans les Enfers, n offrait

pas à l'imagination un fujet auffi heureux pour la

Poëfie. Les champs Élifées, tels que Virgile nous

les dépeint, n'exiftoient pas encore dans la Mythologie:

ainfi cette admirable oppofition que Virgile

nous préfente des lieux de tourmens & des lieux

de délices, ne pouvoit pas être employée par

Homère. Mais que dirons-nous de la partie la plus

Tome 11


xxxir PRÉFACE.

intéreflànte & la plus admirable de cet Épifode,


PRÉFACE. xxxr

ombres par Ulyflè fut le champ fécond dont

Homère fe fervit pour développer tout ce que

i'hiftoire & les traditions toi avoient appris ; mais

cet intérêt fi touchant pour les Grecs a été détruîr

par le temps & n'eft plus rien pour nous. Nous

contemplons fart du Poète, fans partager les im->

pieffions qu'il dut produire autrefois: & enfin,

dans cette comparaifon particulière cTHomère &>

de Virgile, fi nous nous intéreflbns plus pour le

fécond, notre admiration fe tourne davantage du

coté du premier, à qui on ne peut refufer le

mérite de l'invention.

Je ne poufferai pas plus loin ici la comparaifon

de ces deux Poètes, quétqu'avantage que je piaffe

en tirer pour l'honneur d'Homère *, mais s'il s'agit

foît de défendre dans i'Odyffée certains épifodes

qui femblent peu convenir à la gravité du Poëme

Épique, & qui! font regardés par quelques Critiques

comme des abus d'imagination r j.'appeiIerois Virgile

à mon fecours; & je prévois qu'erf fiivéur des

exemples que ce Poète élégant me pourroft fournir

en ce genre, on feroit plus difpofé de parefowner

au Poète Grec ces récits étranges, où 1 abfimfité ne

fauroit être fauvée que par h croyance du peuple


xxxvj PRÉFACE.

chez lequel ces contes étoient en quelque forte

confacrés. Car tel a été l'heureux effet de la réputation

du Poëte Latin, que fes Harpies, fes vaiflèaux

changés en Nymphes, le puéril Oracle des tables

d'Ënée mangées par fes Compagnons, &c. tout

cela lui a été plus aifément pardonné qu'il ne l'eût

été peut-être à fon modèle. Ce n'eft pas, fans

doute, fur lhiftoire des Sirènes, de Circé, des

Lotophages, de Scylla & de Carybde, & de plufîeurs

autres traits femblables, qu'Homère a befoin

d'être défendu. Dans les uns, la morale qui en

réfulte en fait non-feulement l'excufe, mais l'éloge;

& dans les autres, l'autorité de la tradition en juftifie

le merveilleux. Mais le Cyclope avec fon œil au

milieu du front, couché dans fon antre, dévorant

les compagnons d'Ulyfïè, & rejetant dans fon

fommeil des lambeaux de chair mêlés de fàng :

Ulyfle aiguifànt un épieu, & perçant l'œil de Poliphème

endormi Si Homère eût été le feui

Poëte Épique qui eût raconté une pareille hiftoire,

elle eût peut-être été taxée par fes détradeurs de

baflèfle & de groffièreté ; on l'eût traitée de fable

méprifable, uniquement propre à effrayer des

enfàns: mais l'élégant Virgile, mettant cette hiftoire


PRÉFACE. xxxvi;

dans la bouche d'Énée, & la lui faifant raconter,

non dans une aflemblée de gens oififs, tels qu'on

peint les Phœaciens, mais devant une Reine aimable

occupée à fonder une nouvelle ville ; voilà ce que

j'oppoferois aux Critiques févères à qui de pareils

récits fembleroient trop méprifables. Et fi l'exemple

d'Homère, fuivi par Virgile, ne pouvoit fervir

d'excufe ni à l'un ni à l'autre, j en appellerais pour

leur défenfe au brillant coloris dont ces deux Poètes

ont eu l'art d'embellir leurs tableaux. En effet, il

femble que plus ils fe font méfiés de leur fujet,

plus ils fe font efforcés de l'enrichir par la vivacité,

les grâces, la force & l'harmonie du ftyle. Il n'eft

peut-être aucun morceau dans l'un & l'autre de

ces Poètes, qui foit écrit avec plus de chaleur, de

noblefîe & de vérité. Quelle magie ! quel charme

divin ! comme ces objets effrayans & dégoûtans

même, deviennent précieux aux yeux d'un Ledeur

qui a quelque fentiment des beautés de la Poëfie!

Art fublime, qui corrige la Nature en l'imitant,

donne de la nobieffe aux chofes baflès & communes,

prête des agrémens aux choies hideufes,

& crée en quelque forte d'après les êtres réels, un

monde imaginaire plus parfait & plus beau que fon


xxxviij PRÉFACE.

modèle \ Eh 1 qui pourrait avoir lu Virgile & Homère,

fans avoir éprouvé le pouvoir de ce délicieux

enchantement î Mais auffi qui peut s'être fàmiliarifé

avec ces deux Poètes, fans avoir appris à connoître

la différence fingulière de leur manière & de leur

ftyle l Virgile fait admirer dans le fien l'élégance

des tours, la noblefïè des expreiîîons, le choix

heureux des métaphores, 6c par-defius tout, le

mérite de la précifîon 6c de la rapidité (n). On

fent qu'il écrrvoit pour des hommes fuperbes &

délicats, qu'il ne fallok pas même amufer trop

long-temps. Àuffi paroît-il toujours craindre de

trop s'arrêter; il fe hâte fans cefîè, jufque dans les

momens les plus intéreflàns ; 6c ceft en cela que;

confifte principalement fon. art, de fàvoir être concis

avec élégance , 6c rapide fans féchereffe. Mais

Homère eft comme un homme qui voyage fans fe

prefler, parce qu'il connoît fe terme de fi çourfe,.

le temps qu'il a devant lui 6c 1e temps quelle exige;

auffi fe. marche ne fent-elle jamais, le, travail ni h

peine. On- a le loifir avec hii de. toui obferver. On

fait tout, I&fiifon, le jour, l'heure où l'on fe trouve;

f'T'Pi P'fP 11 m 1 ' "l fST wfPT'i m p»n n w i fi i \ j* 1 f m pu i PI m i |t % | i

(n) On voit qu'il penfoit comme, Horace .dans ion Épître

à Augufte.


PRÉFACE. xxxix

là variété des objets répandus fur la route en

écarte 1 ennui ; & l'exaâitude qu'il met dans fes

récits donne aux contes même les plus étranges

une vérité fingulière. Enfin le mérite fuprême

d'Homère eft de laiflèr couler fon ftyle, fans que

jamais l'art s'y faiïe apercevoir. Cependant on fait

combien les anciens Critiques qui l'ont étudié

en ont découvert.

H faut convenir que nous ne voyons plus pour

ainfi dire* que le matériel de la Poëfie d'Homère;

& cette Poëfie telle que nous la fentons, procure

encore un très-grand plaifir à ceux qui fe font familiarifés

avec elle. Mais combien la fagacité des

gens les plus inftruits, ne fe trouve-t-elle pas en

défaut, quand on la compare avec celle des anciens

Critiques ! Que de vers d'Homère n'avoient-iis pas

marqués de l'aftérique» de cette marque d'approbation

particulière, fans lefquels cependant nous ne

trouvons rien aujourd'hui qui puiflè les diflingùer

des autres ! Si nous pouvions ignorer combien

nous fommes étrangers à la Poëfie d'Homère, H

fuffiroit pour l'apprendre, de confulter Denys d'HaiicarnafTe

(o); lorfqu'il nous dit que, chez Homère ,

(*) Voyez fon Traité de l'arrangement des mots.


PRÉFACE.

le charme de la Poëfie confifte moins dans le choftf

des mots que dans leur arrangement ; & que cet arrangement,

fous la main du Poète, acquiert des beautés

fi particulières, qu'en les détruifant, on détruit les

figures, les couleurs, les mœurs, les paffions.

L'afTertion de ce célèbre Critique qui nous étonne

plus quelle ne nous éclaire, peut fervir à nous

montrer que, lorfque nous condamnons Homère

pour certaines images qui nous paroifïènt baflès &

groffières, nous oublions que revêtues de ce charme

que la Poëfie leur prête, ces mêmes images ne s'o£

froient pas aux yeux des Grecs, comme elles fe préfentent

aux nôtres. N'éprouvons-nous pas tous les

jours que la plus fenfible différence, entre un homme

greffier & un homme poli, ne confifte fouvent que

dans une manière différente de dire les mêmes chofes?

Or, fi les Grecs trouvoient dans la Poëfie d'Homère

un charme fi fupérieur qu'il fervoit de voile & même

de parure, aux chofes les plus balles & les plus

communes; quel Tradu&eur d'Homère ofera prétendre

au mérite de la fidélité, s'il ne cherche à

racheter ce que le matériel de l'expreffion originale

peut avoir eje grofirer par cette grâce, cette harmonie

, ce voile léger qui l'enveloppe & l'embellit l

Ces


P R Ê F A C E. . *Ç

Ces* réflexions pourroient venir à l'appui de

celles que nous avons déjà faîtes ailleurs, touchant

la néceffité de traduire les Poètes en vers (p);

mais nous croyons inutile de revenir fur cette question,

fi fouvent agitée, & qu'on pourroit terminer

en accordant quelque chofe aux deux partis

contraires. Ceux qui veulent des tràdudions pour

leur faciliter l'intelligence des Auteurs, pour leur

apprendre la lignification des mots, pour leur

épargner la peine du travail ; à ceux-là, il leur

&ut des tràdudions en profe, qui foient comme

des efpèces de glofes, ou Ion rie prétende qu'au

mérite de rendre bien tous les mots : mais ceux

qui veulent qu'une tradudion leur fàflè un peu

connoître les beautés du Poëte traduit, la chaleur,

les mouvemens «Je fon ftyle, quelle rétabliflè,

autant qu'il eft poflïble, ce que le rhythme détruit

& enlève de charme à l'original; ceux-là, foit

qu'ils entendent la langue de l'Auteur, foit qu'ils

l'ignorent, veulent une tradudion en vers: dans le

premier cas, parce que cette tradudion leur rappelle

les beautés du Poëte traduit: dans le fécond, parce

(p) Voyez le Difcours fur Homère» qui eft à la tête de

J'IIiade.

Tome IL f


xïi; P R É F A CE.

qu'elle leur en donne ait moins quelqu'idée, ou

plutôt, parce quelle leur procure un plaifir à peu*

près fernblable à celui qu'éprouvent les gens inftnûtSt

qui lifent. L'original.

H y a auffi deux fortes de. gens: qui; jugent des

traductions : les uns, qui font les véritables juges*

font ceux que je fuppofe parfaitement inftruits de la

langue de l'original; les autres font les commençans,

ou ceux qui n'ont de cette langue qu'une connoif*.

fance fuperficielle. Ces derniers, qui nentendent

qu'avec peine l'Auteur traduit, qui l'expliquent

difficilement, qui n'en conrioiflènt que quelques

morceaux, qui par conféquent n'ont jamais pu,

par des comparaifons réfléchies fur les propriétés xfe

la langue, fur le génie de l'Auteur, fe faire une>

idée de ce qui conftitue proprement fa manière &

fonftyle; ceux-ci, dis-je, en lifant un vers d'Homère^

ne fauroient distinguer ce qui fert à l'harmonie,

de ce quiîeftnéceflàire pour l'expreffion: ils fe fbnfi

'une idée gîgantefque de tous; les mots-qu'ils ren-r

contrent t ils ne favent pas que telle expreffion qui

leur parofc hardie, eft quelquefois» une expreffionr

proverbiale; que telle métaphore qui leur fembfc

tenir de i'enthoufiafme, eft une figure propre, à lai


P R É F À CE. xlifj

langue, &qùi n'aYoit pas dans la penfee du Poëte

fintenfité démefurée qu'ils lui prêtent : & alors ifs

^condamnent impitoyablement un Traducteur qui ne

leur Tendra pas fidèlement cette faufle idée qu'ils

•ont conçue ; ils donneront au ftyle d'Homère des

-éloges qui prouveront bien qu'ils fte l'ont in fentï,

3&î c©nhà;;ils ne fauront pas que ccgHand Poëte

proportionne fi bien foh ftyle a fon iiijet, qu ? en

•fe lifant, on oublie ^Auteur, & on ne Toit que

iobjet ifcpréfefité, fensblable à ces Peînttîes fupésieurs

dont on fait l^ébge,:en iîtfant qu'ils font fans

manière; parce que n'ayant jamais fongé qu'à nous

•peindre la Nature, teHe quelle s offre à nos yeux,

Us nont point afiè&é dans leurs tableau*, de faire

fentir fe travail de leur art, & produîfem Aine telle

t Hufioi*,


xïiv PRÉ FACE.

originale, d'après laquelle il a travaillé. Un de$plits

grands Philofophes de l'antiquité, Ariftote, obferve

avec raifon, que le Poëte qui s'afFede des objets

qu'il décrit comme s'il les avoit fous les yeux,

trouve fans peine les couleurs propres pour nous

les peindre (q). Longin,. Denys d'Halicarnafle,

enfeïgnent ce fecret à tous les Poètes, à tous les

Auteurs, ce fecret qu'Horace appiiquoit à une

affedion particulière, & qui convient auffi parfaitement

à; toutes les afFedions dont lefprït

humain eft fufceptible: Si ris me Jlere, dolmdum

efl primùm ipji tibi.....

,. Ce fecret û efficace & fi fimple, nefl malheu*

reufement pas dans la puiflance de tout le monde y

& peut-être n'eft-il réfervé qu'à un petit nombre

d'Ecrivains (r), qui, en s'appliquant au talent de traduire.,

ont fait fentir qu'ils pouvoient aller pfus loin,

& que Jeur^éroeétok capable, de produire de luîr

même, en même temps qu'il s'aflervifîbità celui d'un

•autre ppurrutilité des Lettres. C'étoit fous ce point de

(q) Art? Poétique, Chapitre-

XVAL, • . • . ... -,

(r) Voyéa par les excellentes

traductions Fraaçoifes, Italiennes

& Àngloiftis, fi leurs Auteurs

n'étpient (pa^9 faits pour tenir ua

ring dïftingué dans la République

des Lettres.


PRÉFACE. y\y

Vue (futilité générale qu'un des plus illuftrè* Savans

de 1 ancienne Rome, Cicéron, attachoit tant de prix

aux bonnes traductions des bons Ouvrages. Les

Latins étoient accoutumés à regarder les Grecs

comme leurs maîtres dans l'art décrire * foit en

profe,foit en vers. Philofophie, Éloquence, Poëfie,

ils tenoient tout des Grecs; aufli l'étude de la

Langue Grecque sétoit-elle fi fort répandue à Rome,

que quelques gens de Lettres dédaignant les traductions,

affe&oient de ne vouloir plus lire que les

originaux. Cicéron, qui avoit en vue l'avancement

& l'utilité du plus grand nombre des citoyens, &

qui croyoit, comme il le dit lui-même, devoir

communiquer à la République les lumières qu'H

avoit raflcmbléés dans fa retraite, fe préparait en

conféquence à recueillir de la Philofophie Grecque,

tout ce quelle pouvoit renfermer de plus utile pour

la morale; & dans cette difpofition, il difoit qu'H

croïroit bien mériter de la République, s'il traduifoit

avec fidélité Platon & Ariffote, comme quelquesuns

des Pôëtes Latins avoient traduit les Poëtes

Grecs. Il avouoh cependant qu'il ne prétendoit

point soppofer au goût de ceux qui préféroient les

originauxt«pourvu?diwl? qu'ils les lifent en effet,


xlv; PRÉFACE.

» & que leur dédain n'ait rien d'affecté î Modo legatti

illaipfa, nec jimulent. » Cette reftri&ion mérite d'être

remarquée, & il n'y a point de Traducteur d'Ouvrages

écrits en langue favante, qui ne fît avec fes

Lecteurs, la même composition que Cicéron avec

les Cens.

Si l'Orateur Romain eût cru rendre un fervice

eflentiel à fa nation, en la familiarifant, par une

traduction fidèle, avec les plus grands Philofophes


PRÊTA CE. xïvi;

de mon mieux à la. grandeur de l'entreprife. Je ne

prétends point en jelevcr le mérite, en obfervant

que M; Pope, dont la traduction eut en Angleterre

un fi grand fuccès , fût non-feulement aidé de$

encouragemens & des fecours littéraires de tout

ce qui! y aroit de plus illuftre chez fa nation,

mais qu'il eut encore pour Coopérateurs deux

hommes inftruits (s), qui eurent la générofité de

fraflbcier à fon travail, & de facrifier leur amourpropre

à fa gloire ( facrifiçe unique peut-être dans

l'empire des Lettres!) Ils firent, fous lui pluiîeurs

Livres de fa tradu&ion de rOdyfTée, & lui fournirent

toutes les notes dont elle eft enrichie. Ce

que je veux infînuer par-là, c'eft que j'ofe attendre

de l'équité de mes Le&eurs, d'autant plus d'indulgence,

que j'ai eu, j'ofe le dire, plus de courage

& moins de fecours.

Je n affe&erai point, pour m'afftirer cette indulgence,

de relever la difficulté de l'Ouvrage; cependant

j'emploîrai ici une réflexion de M. Pope,

qui, en fàifant connoître le vrai mérite de l'original,

peut faire plus aifément pardonner la foiblefTe de

(s) M." Broomc & Fenton.


xïviij PRÉFACE,

la copie, « Peu de Poètes, dit l'Ecrivain Ànglois,

» ont pu imiter Homère dans l'air & le ton naturel

» du dialogue, à caufe de la difficulté extrême qui fe

» trouve à concilier à la fois l'aifance & la dignité.

y> Il femble qu'il en coûte autant au Poëte épique

» dedefcendre au tonde la narration, qu'aux Princes

» de prendre le ton familier, fans rien perdre de leur

» grandeur. Je ne fais pas, ajoute-t-il, ce qui coûta

» le plus à Homère, du ftyle fublime ou du ftyle

» fimple; mais tout ce que je puis aflurer, c'eft que

v l'imitation du dernier a donné bien plu$ de peine

à fon Tradudeur. »

J'ignore ce que la traduction de fOdyffée a pu

coûter de travail à M. Pope, fur-tout avec les fecours

qui lui ont été fournis & dont il a fi bien profité:

mais, quelque bçfoin que j'aie de rendre mon

Ledeur indulgent, je ne diffimuîerai point que

malgré les très-grandes difficultés que l'Odyflee

préfente à un Tradudeur François, l'Iliade en offre

davantage; foit que l'Odyflee, regardée comme le

fruit de la vieiHeflè d'Homère, & du déclin de fes

forces, mette ce Poëte, pour ainfi dire, plus à

notre portée; foit plutôt que le ton naturel & fe

fujet de l'OdyfTée femblent mieux aflbrtis au caradère

de


PRÉFACE. xlix

que les grandes, images, les fortes pafîîons & la

fublimité de l'Iliade. La clarté,; la pureté du ftyie

& une forte de facilité élégante,.peuvent fuffire

pour le ton général de ce Poëme, où là (àgeflè

qui en eft lame, femble permettre jnoins de har*

dieflè & d'écarts. Mais quelque rapprochée que

puiflè être l'Odyflee de nos forces &L de.notre

langue , quel Écrivain pdurroit encore fe flatter

de raflèmbler les heureufes qualités que ce travail

démande l Ce goût fin, ce ta& fur & délicat, qui

fait fi bien tenir le milieu entre le .ftyîe \ naturel

& le ftyle bas, entre l'élégant & l'affe&é, ri'eft-il

pas en quelque forte auflî rare que le génie l C'en

eft aflèz fur cet objet. Que fert de chêrdher à capter

fes Lecleurs? Si l'Ouvrage eft bon, toute excufe

eft inutile; s'il eft mauvais, tous les artifices d'une

humble Préface ne les ramèneront pas, Je me

contenterai donc de prévenir ; les miensr fur la

fidélité que je me fois efforcé; de mettre 'dan& ma

tradu&ion. Jofe, à cet égard, m en rapporter aux

Savans, & à ceux qui, fuffifamment inftruits dans

la langue originale & dans la nôtre, font feuls

en état d'apprécier le mérite de l'exàcTitude; ou

des compénfàrions qui la rachettent. Ils y verront

Tome IL g


1 PRÉFACE.

quelques omiffions & quelques changemens, que

j'ai cru néceflàires & dont j'ai eu foin d'avertir

dans mes notes. Ils verront que ces omiffions ont

quelquefois eu pour fondement des interpolations

manifeftes, que le fcrupule religieux des Critiques

a laiffé fubfifter, malgré la réclamation & le défaveu

des Anciens. *

Au refte, je n'étendrai point mes remarques

autant que je le pourrois-, je tâcherai en général de

n'y mettre que ce que je croirai le plus néceflàire

pour mieux faire entendre & ifemir la penfée de

l'original, pour réveiller 1 attention du Ledeur,

pour aider fes réflexions, ou enfin pour fuppléer,

comme je l'ai déjà dit, ce que je n'aurai pas cru

devoir exprimer dans Je texte. Les Savans qui iîfent

& connoiflent bien Homère, favent à peu-près

déjà tout ce qu'on peut recueillir des Commentateurs

: iei gens- de goût n'ont befoin que d'être

avertis. Cependant, comme ma tradudion nes^acr

corde pas/toujours avec celle dé Madame Dacki*

j'ai cru devoir en plufîeurs endroits relever les

fautes où j'ai penfé que- cette Savante étoit tombée:,

dans la crainte que la ' réputation d'exaditude dont

jouit fa tradudion ne fit tort à la Jdéiité que j'ai


P R É F A C E. i)

taché de mettre dans la mienne (t/; Je aaffè&erai

point, à beaucoup préside les relever toutes ; cela

pourroit m'entraîner dans.des^difcuffions,fréquentes,

6ù ion foupçonneroit peut-être phisj d'envie que

de favoir; car (ccft Homère qui parlé.): :

Car Vernie odieufe & les foupçons cruels,

Gouvernent en tyrans la race des mortels,

, -. Od. IJk. Vit

Cependant, comme il efl un ordre de Leâeuri

auxquels je dois particulièrement compte de mon

travail, j'ai crii devoir nie permettre quelques notes

critiques de différens genres, fur-tout quand elles

m'ont paru renfermer des obfervatioris nouvelles.

Mais quelques efforts que j'aie faits pour rendre

cet Ouvrage digne de paroître fous les yeux

du PubKc, je fuis,bien éloigué de demander qui!

m'en tienne compte. Il doit croire, avec Taifon,

que le piaifir du travail m'a payé du travail même,

& que dans une entreprife auffi; effrayante que

celle-là, je n'eufïè pas été û confiant, jfi je n'avois

(t) J'aurai fou vent occafton qu'il a fuivi rellgleufement Ma­

d'obferver ï'obicrvcr dans mes notçs,


fi; PRÉFACE.

pas été fatisfàit. Puiflè cette penfée, dont je"ne me

plaindrai pas, tourner toute entière au profit de

mon Auteur, & que. l'attrait qui m'a gouverné

fe communique, du moins en partie, à ceux qui

me liront I Puiflênt-ils dans 1 âge heureux de l'innocence

, fe laiflèr bercer agréablement de ces

contes charmans dont ce Poëme eft embelli; dans

l'âge des parlions, fe nourrir en quelque forte des

fentimens reipe&ables d'Époux, de Père, de Fils

& de Citoyen, qui en font lame 6c la vie ; enfin,

dans l'âge de la fageflè & de la réflexion, recueillir

avec délices ces traits de morale qui confolent

l'humanité, qui reflerrent les nœuds de la fociété,

qui nous rendent nos amis plus chers, les malheureux

plus intéreflàns ï Philofophes, Poètes,

Orateurs, puiflîez - vous auflî, à l'exemple des

Anciens, chercher fans cefle.à vous enrichir dans

ce tréfor de raifon, d'imagination & de fentiment,

duflïez-vous oublier le Tradudeur pour ne vous,

occuper que ( de fon Modèle L


EXAMEN^

D E L A

liij

PHILOSOPHIE D'HOMERE.

C>EUX qui déclament contre la Philofophie,*

dit Cicéron, font, pour la plupart, des ignorans, a

dont lafoible vue ne peut s'étendre jufqu'aux fiècîes «

reculés, & qui ne fàuroient fe perfuader que les«

premiers inftituteurs du genre humain aient été «

des Philofophes. Le mot Philofophie eft moderne ; «

mais fa Sagefle ne left pas ». Indépendamment Tufcul. I. v.

du témoignage de cet Orateur, tout le monde fait

que ce mot Philofophie étoit inconnu dans le fîècle

d'Homère. Les fept Sages de la Grèce n'eurent pas

le titre de Philofophes. Pythagore fut le premier

qui, trouvant trop de fàfte dans le titre de Sage,

ne voulut prendre que ia qualité de Philofophe,

(a) Le Philosophe Favorinus- Phïiûfûphe ! Se décida pour Ta£

avoit, fuivant Suidas, comnofé firmative.

on Ouvrage qui traitoit de la Porphyre avoit auffi compofé

Pfàtûfophie d'Hûtnère. Voyez un Traité intitulé : rite* viç 'cytr>*

Fabricius. Longin après lui, traita $/A0ff«f/ctf«

cette «jueilion : fi Hemke étsit ,


liv EXAMEN

c'e(l-à-dire, ami de la fagejfe. La précaution de

Pythagore fut vaine, & le titre de Philofophe

devint dans la fuite plus fàftueux que ne fut jamais

le nom de Sage.

Sageffe & fcience avoient été fynonymes. L'expérience

& la raifon apprirent malheureufement

aux hommes à ne plus confondre la fageffe & la

fcience. Socrate fut le premier qui, dédaignant

toutes les autres connoiflances, s'attacha particulièrement

à la morale, & qui, fuivant l'expreffion

de l'Orateur Romain, fit defcendre la Phiiofophie

du Gel', la plaça dans les villes, & la fit régner

fur les mœurs.

Nous aurons beau vouloir étendre l'empire de

la Phiiofophie , la faire entrer dans toutes les

fciences, dans tous les arts, ce n'eft plus aujourd'hui

qu'un abus du mot, qu'il appartient à la faine

Phiiofophie de corriger. Il en faudra toujours revenir

au fentiment de Socrate ou à celui de Sénèque,

lorfqu'en parlant des Grammairiens, des Géomètres,

des Phyficiens, il difoit: // faut voir Jî tous ces

sénèque, gens-là nous enfeigncnt la vertu, ou non; s'ils nous

Efp. 88

tenfeignent, ils font Philofophes, Sénèque avoit raifon.

Toutes ces fciences qui exercent la fubtilité de


DE Là PHILOSOPHIE D'HOMèRE. IV

notre eiprit & flattent notre orgueil, ne font point

i'eflènce de la Philofophie.

Il eft un ordre admirable qui conftitue le beau

dans le monde moral & dans le monde phyfique.

L'Être fuprêmequi, placé au centre déM'tmiverfelIe

harmonie, en faifit d'un coup-d'oeil tous les rapports,

qui les voit & les fent en lui-même, celui-là eft le

Sage par excellence, & que font près de lui ces

mortels préfomptueux & bornés qui ofent porter

le nom de Sages / Si ce titre fàcré peut fe donner

à quelquhomme fur la terre, ceft à celui qui, à

l'exemple de ce grand modèle, poflederoit, autant

quïf eft permis à la fbibleflè humaine, ce ta& fur,

ce fentiment intime, qui fait preflèntir le bien en

tous genres, & cette raifon exercée qui le connoît

& l'apprécie. Le fentiment & la réflexion condiment

donc, fuivant moi, I'eflènce de la Philofophie.

Lorfque les premiers Poètes raflèmbloient les

peuples fauvages & potiçoient leurs mœurs par le

pouvoir de rharmonie, à quelle fource ces hommes

privilégiés avoient : iîs puifé cette étonnante magie l

à la fource du fentiment. La Nature dans toute fa

grandeur & dans toute là pureté, fe découvrit k

eux, & leur inipira ces fohs éloquens & énergique*


Ivj EXAMEN

qui ravirent I'ame & les fens de ceux qui les écoutoient.

Ces hommes û heureufement organifés,

ces génies û fàvorifés de la Nature, confervèrent

feuls dans leur cœur la trace de cette raifon immortelle

qui fembloit éteinte dans Je cœur des

peuples fauvages. Ceux-ci ne connoiflbient ni loix

naturelles, ni loix pofitives. Ils vivoient du fang

de leurs femblables; ils n'avoient aucune idée de

religion, Orphée fut un des premiers Poètes qui,

par le pouvoir de l'harmonie, fut réveiller en eux

f inftincl naturel abruti ou méconnu : leur cœur s'attendrit

, ils devinrent fenfibles à la pitié ; le fang

leur fit horreur ; leur ame reconnoiflànte s'éleva

jufqu'à la Divinité: ils conftruifirent des temples,

ils établirent des loix (b).

Ceft à ces effets, ou à des effets femblables

que je puis reconnoître la vraie Philofophie. Quelques

changemens qu'ait éprouvés la fignification de

ce mot dans les révolutions des opinions & des

—P " m* % ' "• tmmmw^mwmméfmmvmm il ityt——^—»—i*


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE. Ivij

mœurs, je ne faurois ie concevoir fans y joindre

l'idée de fageflè, ni concevoir ia fageflè fans la

compofer de raifon & de fentiment. Le bien moral

enfin eft l'effet caradériftique de la Philofophie,

qui eft une fageffe agiflante ; & où je ne vois point

cet effet, je ne vois point de Philofophie fr/.

J'en ai dit aflèz pour faire voir que la Philofophie

morale, la Philofophie par excellence, eft

la feule que je veux & que je dois examiner dans

Homère. Je laine aux Commentateurs le foin

d'interpréter fes allégories, & d'y découvrir, comme

ils le prétendent, les fecrets les plus cachés de la,

Phi/ofophie phyfique.

Je me hâte de prévenir I objection qu'on pourrait

me faire. Homère, dira-t-on, fut auffi Philofophe

que fon flècle le comportoit ; mais cette,

Philofophie comparée à celle des temps plus éclairés,

ne montre que l'ignorance & la foibleflè de l'efpric

humain dans des fîècles barbares. Je réponds que

c'eft cette çomparaifon même que j'apporterai en

preuve de l'excellence de la Philofophie d'Homère,

& je me flatte de faire voir que la lecture, ou plutôt

"" —-P—, I m ni , „ , , , „ „ — — " wmmmmmmmmmm^ || lui m „ 1 m ,,„, —

(c) G'étoit avec raifon que Phérécyde difoit, que ïe vrai Sage

étoit utile pendant fa vie & après fa mort.

Tome IL h


Iviij EXAMEN

1 étude de ce Poëte, peut être aufîî philofophîque

que celle des Auteurs qui ont traité le plus particulièrement

de la Philofophie.

Le Poëte le plusphilofophe de l'ancienne Rome,

Horace, va plus loin que moi. Il n'héfite point à

prononcer, qu'Homère (d) enfeigne mieux que

Chryfippe & Crantor le beau, l'honnête & l'utile.

Et par Chryflppe & Crantor il déiîgnoit les Philofophes

les plus renommés de l'Académie & du

Portique : cette refpe&able autorité fervira peutêtre

à rendre plus circonfpecles les critiques de

ceux que le titre feu! de ce Difcours auroit pu

effaroucher. En effet, ce que je vais tâcher de

prouver n'efl en quelque forte qu'un commentaire

de l'opinion qu'un des meilleurs eiprits de l'antiquité

avoit conçue d'Homère.

La plus grande & la plus magnifique idée qui

puifle entrer dans l'efprit humain, eft celle d'un

Dieu feu! & unique , dont la fageilè & la puiilànce

conduifent le monde qu'il a créé. Beaucoup de

Poètes philofophes avant Socratc, avoient reconnu

' " mm "*" ' - - " "• " " ' ' i »

(d) Qiùdquid fit puichrum, quidturpe ,qtùdutile ^quidntm^

Pleriiîis ac meliùs Chryfippo ac Crantore dkit.


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE. Iix

cette vérité. Homère excella entre eux par fes

magnifiques defcriptions de l'Être fuprême. Jupiter

eft le père des Dieux & des mortels. Ce mot feul

en dit autant que toutes fes définitions des Pfailofophes.

Il a tout engendré, il gouverne tout; il

commande aux Dieux comme aux hommes. Tout

fè confond devant fa puifiance; c'eft lui qui tient

la chaîne des êtres, c'eft lui qui pèfe les deftins

des mortels, c'eft lui qui verfe les biens & les

maux fur la terre, il punit 6c il récompenfe , il

augmente & affoibiità fon gré la vertu des humains.

Rafïèmblez tous ces traits, & voyez fî les Philosophes

avec leurs fubtiles diftincTions, nous ont

montré des vérités plus utiles & plus frappantes.

Platon m'aura-t-il rien enfeigné de plus fatisfàifànt

pour mon cœur & pour ma raifon, Jorfqu'il m'aura

repréfenté la matière & l'idée coéternelles à Dieu l

Mais de la définition d'Homère, il en réfulte

d'autres vérités importantes, expofées dans fes

ouvrages avec moins dobfcurité que chez les plus

fameux Philofophes. Si Jupiter puifant dans le$

urnes du bien & du mal, en arrofe indiftin&ement

le patrimoine du bon & du méchant : fi tout eft

confondu ici bas; fi, comme dit Achille, on récom-


le Gorgias.

h EXAMEN

penfe également le vice & la vertu; que devient

Voyei la juftice de l'Être fuprême? Platon vous dira qu'il

vaut mieux fouffrir une injuftice que de la commettre,

& qu'ainfî l'homme jufte eft plus heureux

que le méchant. Donnez cette confolation à l'homme

jufte à qui l'on ravit fon honneur & fes biens, à

l'orphelin opprimé, à la mère de famille indigente

qui voit l'impudence & le crime nager dans la

richeffe & dans la profpérité ; & vous verrez fi cette

confolation fera plus efficace que celle des peines

& des récompenfes néceflàirement liée au fyftème

d'Homère. Cette opinion paroît- d'autant mieux

avoir été admife pour fervir de confolation à l'innocence

& à la fbiblefle opprimée, qu'Homère,

ainfi que les tragiques, qui ne tranfportent fur la

fcène que les actions des perfonnages célèbres, ne

nous montre dans les enfers que des rois fameux.

Il ne nous y préfente pas Therfite, dit Platon; mais

Tityus, Sifyphe & Tantale. Cependant combien de

Philofophes, même à l'école de Socrate, n ont-ils

pas voulu anéantir cette grande & belle idée, cette

idée confolatrice qui remet tous les hommes au

même niveau, étouffe le murmure dans le fein du

malheureux, & répare en quelque forte l'injuftice


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE. Ixj

du fort dans ie partage inégal des fortunes & des

conditions. Si je fuis l'hiftoire de la Philofophie,

je vois cette opinion flottante, incertaine; je revole

vers Homère, & je l'y trouve fermement établie

depuis près de trois mille ans. Agité encore par les

incertitudes des Philofbphes fur l'immortalité de

lame, je cherche quelque repos dans les ouvrages

d'Homère, c'eft-à-dire, dans le dépôt le plus ancien

des premières opinions des hommes, & j'y vois

des idées qui me contentent du moins fî elles ne

m'éclairent pas: & fur ces matières, que peut-on

demander de plus aux hommes? Homère ne dit

pas que l'ame foit immortelle, mais il ne fixe point

de terme à fon exiftence. Si nous avions le loifir

de rapprocher ici toutes les opinions des Philofbphes

fur cette matière, il feroit aifé de faire voir

que les uns, après avoir long-temps diflèrté, ne

nous ont pas plus inflruits qu'Homère ; & que les

autres ont établi des dogmes triftes & dangereux,

ou des abfurdités incompatibles avec le fentiment

intérieur (e). Homère ne s'attache qu'à des opinions

(e) Que tous les Phiïofophes

veuillent approfondir la nature

de l'ame, qu'ils cherchent à la

définir, que l'un la nomme un

fouffle, l'autre une harmonie >

celui-ci une portion de la Divinité,

celui-là une entéléchie, en feronsnous

plus inflruits • Et Homère


Jxij EXAMEN

dont le fentiment ou la raifon pouvoient fournir la

preuve au cœur des hommes, & il en déduit fon

fyftème philofophique, le plus fimple & le plus

grand qui ait été enfanté dans le fein du Paganifme.

Il réduit tout ce qui exifte à deux êtres, l'Univers

.& Dieu: & tout ce qui fe pafTe dans le monde

entier, à l'influence de Dieu fur l'Univers. Ce fyftème

avoit cela d'heureux, qu'en regardant le bien

& le mal comme une fuite de cette influence d'un

Etre fuprême, la vertu s'attiroit moins d'envie, &

le crime plus de pitié. Mais les Philofophes ne

purent pas s'accommoder d'une opinion dont les

conféquences leur parurent dangereufes pour l'honneur

de l'Etre fuprême. Dès qu'ils eurent défini la

nature de Dieu, ils prétendirent qu'un Etre bon

par eflence ne pouvoit pas être l'auteur du mal. Ils

établirent la liberté abfolue de l'homme; mais, par

une contradiction inévitable en ces matières, quand

on veut fe fervir du langage humain, ils admirent

la Fortune, laquelle, fuivant Platon, concouroit

avec Dieu dans i'adminiflration de ce bas monde,

en nous montrant cette ame,

quelle que foit Ton eflence, punie

ou récompenfée, ne dit-il pas

tout ce qu'il eft néceflaire de

dire 6x de favoirf


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE. Ixiij

Ce fyftème, aflèmblage bizarre de hafard & de

liberté, devint celui de tous les Philofophes. Mais

comme il ne donnoit pas encore la folution de

toutes les difficultés, on en revint dans la fuite au

fyftème d'Homère : cette phrafe fi fouvent répétée

dans notre Poète, % $p«wtç igt Ain Z«7$, Jupiter lui ota

la réflexion y devint le langage de la croyance générale.

Ce fentiment étoit commun dans l'antiquité,

& on difoit en proverbe : Quos Jupiter vult perdere

démentat. La Théologie même employa fouvent

le même langage. L'aveuglement de l'homme, fa

témérité, fa folie, fa lâcheté, pafsèrent pour des

effets d'une Providence particulière qui le puniflbît; DK?J e * I e

tandis que fa fermeté, fon courage, fa préfence ^J^J rt '

d'efprit, étoient des faveurs de la Providence qui

vouloit le fàuver ou le faire profpérer. Je demande

fi en perfonnifiant ces qualités abftrakes, regardées

par les Théologiens comme les caufes du bien &

du mal ; & en fuppofaht, à l'exemple de l'illuftre

Boflûet, que Mars, Vénus, Junon, font les fym- ft Hm ° îre

1 J UniYerfelle.

boles des partions, bonnes ou mauvaifes, qui agitent

le coeur humain, il n'en réfulte pas un fyftème auflî

raifon noble qu'aucun de ceux qui fur cette matière

aient été enfantés par la Philofophie.


Ixiv E X A M E N

Cependant le fyftème de l'influence de Dieu

fur les adtions des hommes eût été trop décourageant

pour la vertu, fans le fentiment de la liberté.

Je n'entreprendrai pas d'expliquer comment Homère

concilioit deux principes fi difficiles à accorder. Le

fentiment de la liberté tient au cœur humain,

comme le fentiment de notre exiftence. Homère,

qui fut fi bien connoître & développer tous les

fentimens naturels, fe garda bien de donner atteinte

à celui de la liberté. Ce mot d'un ancien Philofophe

cité par Lucien : Lorfquun homme commet

une faute, il fait un mauvais choix, & cefi ce choix

éf non -pas Dieu, qui ejl la caufe de fa faute (f),

0goç Àm'moç, àtrta «Té tAquiW, n'efl-ce pas ce que penfe

Homère, lorfqu'il fait dire à Jupiter : Les hommes

od. L. i. nous accufent, tandis que leurs folies feules font les

caufes de leur malheur!

Ces penfées étoient belles & confblantes, elles

fervoient d'aiguillon à l'homme de bien. Il ne sagifîbit

pas de concilier des principes qui fembloient

contradictoires ; il s'agifïbit de ne rien dire qui ne

(f) Çç giot eft attribué à Platon dans un Ouvrage qui a pour

titre: OrigcmsPhibfaphumtna,p. 12$.

fût


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE, hv

fut utile & toléré par la raifon, ou infpiré par le

fentiment.

Aux deux principes dont nous venons de parler,

il s en joîgnoit un troifîème qui ne paroiflbit pas

s'accorder mieux avec les deux autres, que ces

deux-ci entre eux! C'étoit celui du Deftin & de la

Nécefïïté. Celui-ci femble être de tous les dogmes

le plus ancien, le plus univerfel, 6c le plus durable.

Il a régné chez les Celtes, chez les Grecs, chez

les Huns, chez les Sandinaves ; l'empire du Deftin

s etendoit fur la Nature entière, il fembloit aflèrvîr

Jupiter même. Mais qu'on ne penfe pas qu'il fut

regardé par Homère comme un être réel. Le Deftin

n'étoit en effet que la volonté de Jupiter Aw &A».

Il feroit aifé, mais ennuyeux, d'amener tous les

partages d'Homère à cette interprétation. Je ne puis

mieux exprimer & appuyer ma penfée que par

celle-ci de Sénèque,.fur l'Etre fuprême: Me ipfe

omnium conditor éf reftor fcripfit quidem fat a, fed

fequitur, femper par et, fimul Jujfît (g).

(?) Ovide au XIV. e Livre

de (es Métamorphofes, fait dire

à Jupiter qu'il efl entièrement

fournis au Deftin, me quoquefata

regunt ; mais il y a fi peu de

rapport entre les opinions théo-

Tome IL

logiques ou mythologiques d'Homère

& celles des Poètes Latins,

qu'on ne peut jamais les citer en

témoignage de la façoirde penfer

d'Homère.

I


fxvj EXAMEN

Si l'on veut faire un crime#à Homère d'avoir

admis des principes contradictoires, parcourons

l'hiftoire des Philofophes de tous les Cèdes, & nous

verrons qu'ils ont été fur cette matière inextricable,

aufîî fertiles en inconféquences. Le Poëte du moins

avoit pour excufe que ces principes n'ayant pas été

rapprochés l'un de l'autre, ni examinés de trop

près, agiflbient utilement fur l'efprit de fes contemporains.

Le fyftème de la NéceJJîté domptoit l'orgueil

humain, confoloit les malheureux, ou préparait leur

réfignation aux revers de la fortune : celui de la

Liberté fàifoit jouir l'homme vertueux des bonnes

actions qu'il avoit faites, & rendoit Je remords plus

fenfible dans le cœur du criminel; enfin celui de

I influence de Dieufur les a fiions des hommes, les portoit

à implorer la Providence dans toutes les actions de

la vie, & établifîbit un commerce de bienfaits &

de prières de Dieu avec l'homme, 6c de l'homme

avec Dieu. C etoit dans l'efprit de ce fyftème

confolant que les prières & les facrifices étoient

préfentés par Homère, comme un des moyens les

plus efficaces de s'attirer la faveur des Dieux. Si

Minerve veut attendrir Neptune fur le fort des

Grecs, elle lui rappelle les hécatombes que ces


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE. Ixvî;

peuples lui offrent dans Hélice. Agamemnon, pour

fléchir Jupiter, lui repréfente les, facrifices qu'il lui

a faits fur tous les rivages qu'il a parcourus avant

d'arriver à Troie. Jupiter, à la vue d'He&or pourfoi

vi par Achille, s'attendrit fur le fort de ce Héros,

qui fouvent fur le mont Ida, verfoit en fon honneur

le fang des geniflês. Socrate fut choqué de voir

que les facrifices & les prières paflbient pour être

le premier mérite des hommes envers les Dieux,

& que les vertus étoient comptées pour rien. Il

voulut montrer aux Athéniens que la pompe de

leurs facrifices ne valoit pas auprès des Dieux la

(implicite des liturgies de Sparte, que les Dieux

ne fe gagnoient pas par des préfens comme de vils

ufuriers ; que les prières pouvoient être des blafphèmes,

& qu'avant de rien demander aux Dieux,

ort devoit examiner ce qu'il falloit leur demander.

Voyez

Voilà le triomphe de la fagefïè de Socrate. Ce dif- rAiciSe,

cours convenoit aux Athéniens de fon fiécle. Leur

religion furchargée de pratiques fuperflitieufes,

avoit befoin d'être émondée par la main d'un Sage.

Mais la religion des Grecs, nouvelle encore au

temps d'Homère, avoit befoin d'être encouragée.

Le culte public en étoit la bafe ; les facrifices dévoient

• • •

t ij


Ixvii; EXAMEN

être méritoires, & il fàlloit que les prières fuflent

regardées comme un moyen d'élever l'homme en

l'abaiflânt, & de le mettre, pour ainfi dire, en

commerce avec les Dieux.

Les prières, chez notre Poëte , font filles de

Jupiter, elles s'adreflènt aux Dieux & aux hommes;

elles viennent remédier à l'injure, elles demandent

le pardon des fautes, elles ne préfentent au Ciel

que la droiture de leur intention & leurs larmes.

Si la prière eft jufte, les Dieux l'écoutent; injufte,

les Dieux la repoufTent, & ferment l'oreille à fes

cris. Voilà les tableaux confolans que nous offrent

les Poèmes d'Homère ; mais ne croyez pas, quel

que foit le crédit des prières, qu'elles puiflent tenir

lieu de vertus. Les Dieux puniflbient dans les enfers

l'oubli des devoirs, & non l'oubli des autels. Étoïtce

pour n'avoir pas prié les Dieux, que Sifyphe

& Tantale étoient tourmentés dans les enfers l Si

les Dieux tenoient compte des fàcrifices, c'eft que

dans ces fiècles héroïques, l'hypocrifie, qui eft

le partage des âmes baffes & des cœurs efféminés,

étoit alors le vice le moins connu, & que la piété

étoit le fymbole de la vertu. Quand Jupiter

voit, avec douleur, périr Hedor, il fonge à la


JbÉ LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE, hïx

vertu de ce Héros, iàtà *rm. Si ce Dieu fait

éclater fa vengeance par des tonnerres & des orages,

ceft, dit le Poëte,

Contre finiquité des Juges & des Rois,

Qui, foulant h leurs pieds la fainteté des Loix,

Sans redouter des Dieux les jugemens augufies,

Accablent l'innocent de leurs arrêts injufles.

D. txVi,

Mais enfin quel étoit le fàng qui couloit fur les

autels des Dieux ! Des hommes barbares offraient*

ils à des Dieux barbares le fang de leurs fembiables î

Cet ufage atroce a fubfiflé chez toutes les Nations.

Pourquoi n'en trouvons-nous point d'exemple dans

les ouvrages d'Homère ? Ce filence fait fbn éloge

ou celui de fon Cède; & cette réflexion neft pas

inutile pour ceux qui, mal inftruits, ou trop prévenus

contre ces temps reculés, s'imaginent que

les Grecs alors fortis à peine de la barbarie, «confervoient

encore la férocité de l'homme fauvagè.

Homère n'a point profané fés chants par l'aborninabie

facrifice d'Iphigénie, dont Euripide ofa

retracer l'hiftoire aux yeux defc Athéniens, peu de

temps après que Thémiflocle leur eut donné le

fpedlacle trop réel d'un pareil facrifice, en immo-


Ixx EXAMEN

lant trois jeunes captifs fur les autels des Dieux,

pour fe préparer au combat de Salamine. Le feu!

exemple de victimes humaines qu'on rencontre

dans notre Poète , ferx à taire connoître toute

l'horreur que ces facrifices lui infpiroient. Lorfque

Achille, pour aflbuvir fa fureur, immole fes prisonniers

fur le bûcher de fon ami, Homère fe fert

de la formule ordinaire qu'il emploie en figne

d'exécration, K*«t f* i^nhto iyy*. (h). Cependant

Achille ufe des droits de la guerre, &, dévoré du

defir de venger fon ami, il immole au tombeau

de Patrocle, ceux qu'il pouvoit immoler au champ

de bataille : mais ce prétendu droit de guerre, cette

amitié fi touchante dont Achille eft pénétré, ce

defir de vengeance fi pardonnable à fa fenfibilité,

(h) Qu'on ne reproche point d'Hector autour du tombeau de

à Homère , dit Barnès dans Tes Patrocle, fe fert d'une expreffion

notes, le facrùfice des, /douze prefque femblable, expreflion

Troyens qu'Achille fait à fon qu'il a foin de répéter encore au

ami Patrocle, lorfque Virgile fait XXll.

faite au pieux Énée un pareil facrifîce,

fans que le Poète Latin

témoigne aucune horreur de cette '

action ; tandis • que le JPoè'te

Grec la réprouve par'ces mots:

JLexA fi y**i fuife» fo*. J'ajoute ;

qu'Homère en parlant


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE. JXXJ

rien ne l'excufe auprès,d'Homère; & cette action

qu'il lui auroit pardonnée dans Tivreflè du .combat,

faite de fang-froid devient atroce à fes yeux. C'cft

ainfi qu'Homère, guidé par la loi naturelle, antérieure

à toutes les loix, imprimoit lefceau de l'indignation

fur des actes de barbarie, qui, peut-être,

en auroient impofé à fes concitoyens par les brillantes

qualités de ceux qui les commettoient. L'arrêt

prononcé par le Poëte tenoit lieu de loi. Le Poëte,

comme dit le Docteur Brown, étoit l'organe du,. Hm ° îredc

.w ° I origine de la

Légiflateur.

Poé ' ie -

Mais fi Homère contribuoit 4 répandre & à fortifier

les" impreffions de la loi naturelle ; il fàvoit

refpe&er les opinions qui fervoient de colonnes

à la religion & au gouvernement, & rejeter les

préjugés qui, trop inutiles à l'un & à l'autre, ne

pouvoient quaffoiblir le courage & éteindre la

vertu. Je cite en preuve ce vers fameux qu'il met

dans la bouche d'Hector.

Défendre fon pays efi le meilleur augure.

Notre; Poëte philofophe ne prétendit point ici

affecter une liberté téméraire, & attaquer les opinions

reçues, par une maxime impie & contraire aux loix.


îxxij E X A M E tf

Les préfages dans lantiquîté n etoîenf pâ$ regardés*

comme infaillibles; les Prêtres feuls & les Devins,

avoient à cœur de les faire pafîèr pour tels: maïs

Jet Chefs du gouvernement s'étoient confervé le

droit de leur donner plus ou moins de crédit,

Hedor eft le chef de l'armée, il ufe du droit qui

lui appartient. Un aigle a paru dans l'air à la gauche

des Troyens, tenant un ferpent monftrueux qu'il

laiflè tomber entre les deux camps. Polydamas

intimidé par ce préfage , veut empêcher Hedor

de poufîèr plus loin le combat. Hedor rejette fes

timides confeils, & fe rappelant les promeflès qu'Iris

lui a faites au nom de Jupiter, il lui répond avec

une noble fierté ;

Jobéis à ce Dieu qui feul tient dans fes mains

Le fort des Immortels & le fort des humains-

Les Anciens s'imaginoient que les Dieux fe

manifeftoient aux hommes de différentes manières;

mais celle qui marquoit une prédiledion particulière

de la Divinité, c'eft lorfqu'ils entendoient ou

croyoient entendre la voix d'un Dieu. Cette opinion

que'lés Dieux fe communiquoient aux mortels par

ïnfpiration, étoit un des points fondamentaux de la

Mythologie d'Homère. C'étoit dans cette penfée

que


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE. Ixxiij

que les Poètes invoquoient véritablement leur Muiè^

& qu'ils s'imaginoient en être infpirés. Homère ne

ibngea donc pas à mettre une maxime hardie dans

la bouche d'He&or, mais la maxime dun homme

fàge qui, fe croyant infpiré par les Dieux, aimoit

mieux s'abandonner à cette inipiration & au fenriment

de l'honneur, qu'à des préfages obfcurs &

incertains. D'ailleurs» combattre pour la Patrie étoit

un a&e de religion. La Patrie renfermoit tout ce

que les hommes avoient de plus cher & de plus

fàcrc, leurs enfàns, leurs époufes, leurs pères,

leurs Dieux,

Voilà ce qui rendoit Homère fi convenable au

deilèm des Légiilateurs, c'eft qu'il fâifoit aimer

la Patrie', c'eft qu'il mettoit au rang des plus

grandes vertus l'honneur de combattre & de périr

pour elle ; & voilà comment l'efprit philofophique

d'Homère, influoit autant fur la politique, que fur

la religion.

Le gouvernement monarchique en Grèce remonte

prefque juiqu'à l'origine des fociétés; il étoit

encore le feui connu au temps de la guerre de Troye

& dans le fiècle d'Homçre. La Grèce étoit divifée

en un grand nombre de Principautés abfolument

Tome IL k


Ixxiv EXAMEN

indépendantes les unes des autres. Quand tous ces

Princes fe réunirent pour la conquête de l'Àfie, ce

fut fous la forme du gouvernement monarchique

que fe fit cette confédération. Rien ne manquoit

au chef de l'État de ce qui pouvoit lui attirer le

refped des peuples. Tout ce quî concernoit le culte

public 6c la religion, étoit auffi-bien de fon reflbrt

que la guerre & les confeils. Il tenoit fon fceptre

de Jupiter même. Il n'avoitau-deflus de lui que les

Dieux 6c les Loix. Son empire ne pouvoit être

partagé ; fon pouvoir, dirigé par les Loix &. éclairé

par les confeils des Sages, n 'étoit- balancé par

aucune Puiflànce : plus il étoit honoré par la Patrie,

plus il devoit l'honorer 6c la défendre. Le repos

n'étôit pas fait pour les Rois; ils dévoient veiller

tandis que leurs fujets goûtoient le repos. Ces

maximes fondamentales du gouvernement des

Grecs, Homère les mit en adion dans fes Poèmes,

6c les embellit du charme des vers pour fervir de

barrière à l'orgueil des Rois 5c à l'inquiétude des

peuples.

Il feroit difficile de déterminer quelle fût Finfluence

que les Poèmes d'Homère eurent fur l'union

6c la tranquillité des Grecs. Il fuffit de rappeler que


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE. Ixxv

Lycurgue voulant donner de nouvelles loix à

Sparte, fe fervit de fes Ouvrages pour leur infpirer

l'amour de ces vertus, qui, plus que les remparts

& les tours, font la force des États; 6c que Solon,

avec les mêmes deflèins, employa les mêmes

moyens à Athènes. Comment donc fe fait-il que

Platon ait confondu Homère avec le refte des

Poètes, & l'ait chafle de fa République? La raifon

que Platon en fournit lui-même eft, en quelque

forte, une réparation de l'outrage qu'il lui fait.

Les allégories de ce Poète, dit-il, n'étoient

plus entendues, & les fables ne préfentant qu'un

voi/e impénétrable, il étoit dangereux de parler

à de jeunes Élèves des querelles des Dieux,

de leurs combats, de leurs amours, & d'autres

indécences énigmatiques qui pouvoient furprendre

l'imagination des jeunes gens incapables de diftinguer

l'allégorie de la réalité. Ce n'eft donc pas

la faute d'Homère, fi fes Ouvrages, portés en

Grèce long-temps après lui, pouvoient être, & ont

été mal interprétés; & il n'eft pas plus coupable

d'avoir contribué, malgré lui, à répandre & à entretenir

le& abfurdhés de la MythoJogie, que ne le

feroit Éfope d'avoir donné lieu à la fottife d'un

A i)


Ixxvj E X A M E N

enfant qui croiroit, daprès fes fables, que le loup

ait jamais parié à i agneau.

Mais fi Homère, par la douceur de fes chants,

fut aflèrvir au joug de la raifon & des loix, des

peuples inquiets & turbulens, tels que les premiers

Spartiates & les Athéniens, il nuifoit, dira-t-on, à

des peuples policés, & fes ridions, la pâture de

l'imagination, ne pouvoient fervir qu'à entretenir

le genre humain dans une longue enfance. J'avoue

que tous les Poètes ont puifé dans les Ouvrages

d'Homère, que toutes fes fidions devinrent le type

général, bien ou mal imité par les autres Poètes;

mais le règne de la poèfie & des ridions fut le

plus beau moment de la Grèce, & tout s'altéra

infenfiblement fous l'empire de la philofophie.

Voyez Platon a beau médire du gouvernement de

le Gorgias.

Périclès, ce fut, fans contredit, l'époque la plus

marquée de la fplendeur d'Athènes. La poèfie êc

les arts y floriflbient, la philofophie fimple & fans

fafte fbrmoit les Généraux & les Poètes. L'efprit

danalyfe & de difcuflïon n avoitpas encore deflëché

le germe des arts» La fenfibilité des Grecs, exercée

par les Poètes tragiques, n'étôit pas aiors regardée»

comme une foibleflè réprouvée par la philofophie;


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE. Ixxvij

le commencement de ce fiècle avoit vu les belles

journées de Marathon & de Salamine, Enfin, l'âge

brillant de la Grèce fut celui où la raifon & la

fenfibiiité, portées auffi loin quelles peuvent l'être

dans un jufte équilibre, firent naître à la fois les

plus grands hommes dans tous les genres. Mais le

temps vint que la raifon voulut prendre 1 empire

fur la fenfibiiité. Socrate fit une révolution dans

l'efprit des Grecs; il ofa le premier attaquer les

Poètes, il mit en crédit l'art d'exercer fa raifon fur

des objets métaphyfiques. Cependant Socrate, dont

famé étoit fi élevée, participoit encore au génie

des anciens Poëtes, il en avoit toute l'imagination &

la fenfibiiité ; & ces mêmes facultés, qu'il fembloit

profcrire chez les Poëtes, fe retrouvoient encore

dans les écrits de Platon, fon élève. Mais après lui,

quel fut l'effet du changement qu'il avoit introduit l

Zenon, difciple de Cratès & chef des Stoïciens f

établit à tel point le fanatifme de la vertu, qu'il ne

reconnoiiïbit plus les liens facrés de la Nature dans

les parens & les enfàns, que la recherche de la

vertu n'occupoient pas tout entiers. Les fe&es fe

multiplièrent à l'infini; le mépris de toutes les loix cJîfoLf.

de la pudeur: la volupté regardée comme le bien ^ Lcs

* * ° Epicurk ijJICWKD*»


Ixxviij EXAMEN

L« fuprême: l'égoïfme devenu le but & la règle de

Hégéliens. r o o

L« toutes les adions: tous ces principes monftrueux

Théodoriens. i • T r

furpaiies encore par celui de ie permettre tout ce

qu'on pouvoit faire avec impunité, montroient

iufqu'où peut aller l'abus de la raifon, quand le

fentiment intérieur n'eft plus écouté (i); ce fentiment

qui a devancé la raifon même ; qui, par un

inftind focial, a rapproché les hommes épars dans

les forêts, avant qu'ils aient pu s'impofer des loix;

ce fentiment enfin qui anima les Écrits d'Homère *

& en a tranfmis le charme à tous Içs fiècles & à

toutes les nations.

Parmi les Philofophes dont nous venons de

parler, choififlbns ceux qui, par l'élévation de leur

génie, fe font attiré le plus d'hommages. Je lis

leurs Ouvrages avec raviflèment ; on y plaide avec

éloquence les intérêts de la juftice & de la vertu.

On y montre que l'ordre eft la vertu de l'Univers

entier, que cet ordre établit les juftes relations'

qui doivent exifter de l'homme à l'homme, & de

l'homme à Dieu. Les Sages nous enfeignent, difoit

(i) Les chofes en vinrent au

point vers la quatrième année de

la 118. e Olympiade, qu'il y eut

un décret à Athènes pour défendre

aux Philofophes de tenir école

fans la permiflion du Peuple &

du Sénat. Mais le mal étoit fait,

& le décret fut inutile.


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE, fxxïx

Socrate, qu'entre les cieux & la terre, entre les

Dieux & les hommes, régnent la fociété, l'amitié,

I ordre, la fageffe & la juftice. Cet amour de la

juftice doit nous porter à lui tout facrifier, amis,

parens, & patrie même. Ces maximes font belles ,

fublimes; mais, qu'en réfulte-t-il! Ces mots de

juftice & de vertu retentiflènt à mes oreilles, fans

pénétrer jufqu'à mon cœur. Jufquici ce font des

mots abftraits qui ne peuvent fixer mes idées.

Suivant les différens Ijeux où ces mots de jujie &

&injujte feront prononcés , ils feront naître des

idées différentes. Mais n'exifte-t-il pas dans la

Nature un archétype, un modèle du vrai beau,

auquel toutes les a&ions & toutes les penfées étant

comparées, elles peuvent, par leur reffemblance

ou leur difîèmblance avec ce premier modèle, être

jugées bonnes ou mauvaifes ? Je vous entends *

Socrate; mais, où réfide le fentiment de ce premier

modèle? N'eft-ce pas dans la confcience? Et fi la

confcience n'eft qu'une faculté pafîîve qui approuve

ou condamne, ne faut-il point lui préfenter des

objets palpables, fur lefquels elle puifie exercer fa

fenfibilité ? Que fait le Poète, le Poëte philofophe l

II va chercher dans la Nature des modèles animés;


Lh* IX*

Ixxx EXAMEN

& par la manière dont il nous les préfente, il

réveille en nous ce jugement fecret de la confcience,

& produit les piaifirs vifs de l'enthoufiafme de la

vertu ; je dis endioufiafme, carfouvent ce qui excite

fadmiration la plus vive, ne donne point de prife

aux raifonnemens, & femble tenir du preftige par

fes effets & par fa caufe (k).

Dans quelle ame Achille n'excite-t~ il pas cet

enthoufiafme, par la manière dont il reçoit ies

Députés qu'Agamemnon lui envoie ! Il étoit dans

fa tente, & pour calmer fa peine, il chantoit fur

fa lyre les exploits des Héros. Tout-à-coup, les

trois Députés paroiifent. Que de mouvemens

doivent fe pafTer dans fon cœur! que d'agitationsI

que de trouble! Que leur dirart-iU

Venei, Princes, venei; mon trop jufle dépit

Ne vous a point bannis d'un cœur qui vous che'rit.

Vous cherche^ votre ami; quel malheur vous menace !

Pourquoi ce difçpurs fi fimple nous tranfporte-t-îl l

Eft-ce le pouvoir que cet homme fougueux exerce

(k) Cétoit'ainfi que les Grecs

concevoient les véritables Poètes,.

Dans une Comédie d'Ariftophane,

intitulée ies Grenpuilles,

Efchyle demande à Euripide ce

qm diflingue les Poètes : « C'eii,

dit Euripide, la fagefle de leurs *

préceptes, & l'art qu'ils em> «

ployent pour les faire valoir «

& pour rendre les hommes *

meilleurs. * Voye^ la Scène 11

de FÀcle V.

alors


DE Là PHILOSOPHIE D'HOMèRE. Ixxxj

alors fur lui-même! eft-ce leftime, lattadiement

qu'il témoigne à fes anciens amis, malgré les

reffentimens dont fon cœur eft dévoré l Je ne fais ^

mais dans une aâion telle que celle-là, on trouve

empreinte l'idée du grand & du beau, dont la

philofophie ne nous offre que dçs idées vagues &

fans confiftance.

Voulez-vous d'autres traits de ce fublime, qui

a fa fource dans la noblefie de lame, & qui ne

veut qu'être préfenté aux cœurs fenfîbles, pour

exciter leur raviflèment! Ce même Achille,

enflammé du defir de venger Patrocle, fait un

carnage affreux desTroyens, Lycaon fe jette à fes

pieds & lui demande la vie. Achille portant encore

au milieu des combats l'image de fon ami, s'écrie :

Kfltr^otw x) n*T/>oxAo$ o ts'tp trio tfoWot &(ium.

Patrocle eft mort, qui va/oit mieux que toi.

Rappelons encore un trait moins célèbre, mais

suffi remarquable,

Agamemnon brûlant de commencer le combat, Lh. iv.

preffe fes Généraux, tantôt par des louanges, tantôt

par des reproches. Dans l'ivrefle qui le pofsède*

il s'oublie jufqu'au point d'outrager Diomède par

Tome IL I


Ixxxij E X A M E N

des injures fanglantes. Diomède le regarde, fe tait,

& vole au combat Philofophes, fi votre ame

plus fenfible pouvoit rendre à ces adions la jtiftice

qu elles méritent, vous conviendriez que toutes

vos fpéculations ne fauroient nous donner d idée

aufîî vive de ce qui efl grand & beau; & portant

le flambeau de l'analyfe dans ces mêmes adions,

vous y reconnoîtriez tous ces principes dont vous

nous entretenez, mais qui s'évanouiffent avec vos

paroles, parce qu'elles n'ont pas fu réveiller en

nous ce fentiment intérieur, qui nous fait applaudir

à l'adion & goûter le plaifir de nous y trouver

fenfibles.

La poëfie ieft donc, en quelque forte, par fes

effets, plus philofophit}ue que la philofophie

même; cette opinion fe rapproche afîez de celle

d'Ariftote, qui prétendoit que la poëfie étoit plus

Puisque, philosophique que i'hiftoire. Qui peut donc donner

cet avantage à la poëfie, finon l'intention & l'habileté

du Poëte? Et comment ce Poëte peut-H

en avoir l'intention & les moyens , s'il n'efl: pas

vraiment philofophe l II faut donc qu'ayant approfondi

là nature dû vice & de la vertu, du jufte 6c

de Tin jufte, pour tous les pays & pour tous les


DE LA PHILOSOPHIE JO'HOMèRE. Ixxxiij

temps, il fâche leur prêter des couleurs convenables,

ne pas emheliir les vices par des grâces,

aimables, ni défigurer la vertu par des traits auftères

& repouflâns. Il faut qu'il fâche qu'il n'y a point

de vertu où il n'y a point de paffion, que dans

toutes les langues le mot de vertu emporte l'idée

de force ou de combat, qu'un perfon nage entièrement

vertueux eft un être chimérique, que la

vertu n'eft pas un fentiment froid, & que, malgré

fà beauté naturelle, il faut la faire valoir par les

contraires.

Nous verrons bientôt comment Homère fut

remplir, à cet égard, dans fes Ouvrages, les

fondions d'un Poëte philofophe ; non que je fois

du fentiment de ceux qui, comme Ariftote, prétendent

qu'Homère, en formant le plan de {es

Ouvrages, eut en vue quelque moralité, dont les

évènemens que présentent fes Poèmes dévoient

fournir la preuve. Des Écrivains diflingués fe font voyez

exercés dans cette fàmeufe diipute. Les uns fe font des

rangés du côté d'Ariftoje; les autres ont prétendu de l'Acad.

qu'Homère n avoit eu pour objet aucune moralité inferiptions.

particulière : entre deux fentimens fi oppofés, ne

feroit-il pas poffible de trouver quelque conciliation

ni


IXXXÎV E X A M E N

qui nous approchât davantage de la vérité? Homère,

comme nous l'avons dk ailleurs, étoit autant

l'Hiftorien que le Poète de fa Nation. Il n'a donc

pas inventé le fujet qu'il a traité; mais il la circonfcrit

& déterminé; & comme il n'eft point

d'a&ion humaine dont il ne réfulte une moralité,

il n'eft pas étonnant que du fait hiftorique dont

Homère a fait la bafe de fon Poème, il nen ait

réfulté une maxime prédominante, qu'on a prife

pour le fondement de la fable d'Homère.

Le malheur de tous les Critiques, c'eft de ne

s'être pas fait une aflèz jufte idée du nom de Poète

au temps d'Homère, & d'avoir confondu ce titre

avec l'opinion qu'on en a conçue dans les temps

poflérieurs. Les Poètes étoient, en quelque forte,

les orades de la religion & les organes d'une Divinité

qui daignoit fe communiquer aux hommes.

L'objet de la religion étoit donc l'objet principal

de tous les Poètes, &, comme, fuivant les dogmes

de cette religion, les aclions de la vie humaine

tenoient immédiatement à l'influence des Dieux,

les Poètes choififibient quelque adion intéreflânte

où ils piuTent faire fcntiç les effets de çetie influence

divine.


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE. îXXXV

Tel fut, fuivant moi, 1 objet véritable d'Homère

dans ia composition de fes Poèmes; & y eut-il

jamais aucune maxime de morale qui pût entrer

en comparaifon avec ce grand & magnifique objet

qui les renferme toutes?

Si ce iyftème de religion, l'objet moral de l'épopée,

étoit digne de l'efprit philofophique d'Homère,

voyons fi les a&ions & les caractères de fes perfonnagcs

méritent le même éloge.

La vertu, comme nous l'avons dit, eft un

combat. La Poëfie aime à mettre fes perfonnages

dans des pofîtions extrêmes; elle aime à nous offrir

de grandes pallions & de grands évènemens.

Je n'examine point le fujet de la guerre que les

Grecs font aux Troyens ; une femme enlevée, un

époux outragé qui arme vingt Rois pour fa querelle,

ceci tient à Thifloire du temps, & peut encore avoir

ion objet moral : mais voyons ce qui appartient au

Poëte.

La première aflèmblée des Princes Grec9 dans

l'Iliade, ne nous préfente qu'une fcène de difcorde

éc de confufion. Les deux plus grands Rois de

la Grèce fe querellent, fe menacent, s'accablent

d'invectives. Qu'y a~t-il de philofophique dans ce


frxxvf EXAMEN

fcandalcux événement? Je pourrois citer la modération

d'Achille, qui, portant la main à Ton épée

pour fe venger d'Agamemnon, eft arrêté par la

Déeflè de la Sageiîè, & cette belle réponfe qu'il

fait à Minerve, & qui devient le fondement de

tout le Poëme: Qui fuit la voix des Dieux, en doit

être écouté. Mais avançons. Achille fe retire dans

fà tente; il verfe un torrent de larmes, il eft foible

comme une femme & furieux comme un lion.

Les Hérauts paroiffent qui viennent lui ravir fon,

amante. Achille, dont la vue feule les fait trembler,

Achille les raffure, les fait approcher, leur parle

avec douceur, & leur remet fa maîtrefîe. Je cherche

en vain dans l'hiftoire de la philofophîe un trait

plus admirable 5c plus inftructif; j'y vois des fentences,

des maximes, & peu de faits. Platon nous

dit qu'il vaut mieux fouffrir une injuflice que de la

commettre; il le dit, Achille le fait. Mais y a-t-il

quelque principe de philofophîe dans i'obftination

de ce même Achille, qui, nourriflânt fa colère,

abandonne la défenfe de fa patrie, & fe plaît à voir

périr des milliers d'hommes, que fa feule préfence

eût pu fauver? Non, fans doute, & Homère ne

veut pas que nous nous y trompions. Il a foin de


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE. Ixxxvij

nous montrer combien cette obftination eft criminelle

en foi; il va plus loin, il ne veut pas quelle

refte impunie; elle fera la caufe de la mort de

Patrocle ; & Achille, en pleurant la mort de fon

ami,, fentira le regret amer de 1 avoir perdu par fà

faute. Agamemnon, dont l'injuftice & l'orgueil ont

offenfé le plus brave foutien de fon parti, fubit

la peine qu'il mérite» 11 voit périr fon armée; le

remords & le défefpoir le tourmentent; pour réparer

fa faute, il en fait l'aveu, & humilie ce même

orgueil qui l'avoit rendu coupable. C'eft ainfi

qu'Homère fut inftruire les Rois & les Peuples,

par les tableaux énergiques & animés des fuites

affreufes que les paillons entraînent après elles.

Si je veux jeter les yeux fur des objets plus

confolans, Hedor, fok aux combats, foit au fein

de fa famille, retrace à mon cœur les charmes

intéreflâns de la vertu. Nous avons déjà parlé de

fon refped pour la religion,& de fa confiance aux

Dieux. Qu'il eft beau de voir la noble fîmplicité

d'un grand Homme fe livrer à des fentimens fi

capables dexalter lame, & les mêler aux tendres

fentimens de la Nature ! Ce fpedacle efl au moins

auffi intéreiiànt que celui du Stoïcien luttant contre


IxxxvHj EXAMEN

la Fortune. Malheur aux cœurs froids pour qu! cet

objet feroit un fujet de ridicule! Hedor prêt à

partir pour le combat, confole fa chère Andromaque;

mais tout occupé qu'il eft de ces adieux

fi touchans, ce Héros ne fe borne pas à prodiguer

des careflès à fon fils & à fon époufe, fon cœur

lui dit que .les Dieux font préfens à cette fcène ;

il s'adrefie à ces Dieux, il leur préfente fon fils,

il les prie de veiller fur fes jours, il leur demande

que cet enfant furpaflè un jour fon père, pour la

confolation de la vieillefle de fa mère, & la gloire

de là patrie, Excellent citoyen, père cendre, époux

fenfiblé; il pofledoit encore une qualité plus rare,

& qui femble ëtrç le partage diftindif de la vertu.

II favoit compatir aux fojblefïès des autres, ménager

adroitement leur amour-propre ppur les rappeler

à leur devoir, & refpeder leurs remords, ces

peines fecrettes infligées par la Nature même. De

quels ménagemens ne fe fert-il pas pour éveiller

l'honneur dans le cœur de Paris? 11 vérifie bien

cette penfée d'Homère citée par Platon : O? y*

Mxtuot n/iipot. Les Jujles font humains fr doux* Hélèn

en pleurant fur le corps d'Hedor, avoue elle-même

quç jamais ce Héros ne favoit affligée par le

moindre


I>E LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE, ïxxxîx

moindre reproche ni le plus léger murmure; &

que fi quelques Troyens, fatigués des travaux

d'un long fiége, s'emportoient en imprécations

contr'elle, il étoit le premier à calmer leur aigreur

par de douces paroles. Je le répète encore, où

font les Philofophes qui me rendront la vertu plus

fenfible & plus aimable? ..

Ce n'eft point-là, j'en conviens, le Héros de

la République de Platon. Cet He&or s'attendrit

fur le fort de fon époufe & de fon-fils; il prend

cet enfant entre fes bras, il le careflè, il fourit à

fes naïvetés:

Faut-il qu'un fi grand cœur montre tant de foiblejfe !

H n'en feroït pas ainfi dans cette République imaginaire,

où toutes les femmes appartenant à tous

les hommes, & tous les enfàns à la République,

on ne verrait plus de ces inquiétudes, de ces

angoiflès que donnent les préjugés du fang; on

feroit tout à la Patrie. Mais que d'excellentes

qualités, dit avec raifon Ariûote , deviendroient De Répubi.

* liv, /»

inutiles dans une République où les hommes,

renonçant aux fentimens naturels, chercheroient le

bonheur dans des fentimens furnaturels & fadices l

Tome II m


xc EXAMEN

Achille n'y verferoit pas des larmes pour fon ami ;

il le verroit périr d'un œil fec. Priam, fans être

ému, verroit le cadavre de fon fils traîné autour

des murailles de la ville par le char du vainqueur.

Si Ton traite ainfi de préjugés tous les fentimens

de la Nature, Hélène, rattendriflànte Hélène, ne

doit donc pas avoir de remords. Le remords,

diront quelques Philofophes, eft une fbiblefïè, il

ne remédie point au mal, il eft inutile & cruel;

c'eft un préjugé d'éducation que la politique a fait

naître, que la fuperftition entretient, & que les

lumières de la raifon font évanouir. Mais fi cela

eft ainfi, pourquoi Homère, qui étoit plus près de

l'origine des fociétés, & qui pouvoit voir encore

gravés dans le cœur des hommes les premiers

principes de leur traité fociâl, n'a-t-il pas donné

à Hélène des fentimens plus dignes de cet état de

liberté ou de licence qu'on croit être l'état de

nature! Que veulent dire les remords d'Hélène!

Eft-il donc dans la Nature une loi univerfelle, qui,

d'une promeffe mutuelle entre deux individus, fait

un lien indiflbluble, qui reflèrre plus étroitement

ce lien entre les deux fexes, & qui donne des

chaînes plus fortes au fexe le plus aimable & le


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE, xcj

plus tendre? Cette loi feroit-elle gravée dans tous

les cœurs depuis la naiflànce du monde? Seroitelle

jointe au fentiment de la honte, laquelle,

comme dit Homère, nuit & fert tant aux hommes,

& fèmbie dépofer contre celui qui l'éprouve, qu'il

a péché contre l'humanité entière. C'eft ainfi

qu'Hélène, baillant le front devant les Troyennes,

fe difbit à elle-même : foi péché contre la loi

de la Nature qui eft gravée dans le cœur de mes

femblables.

Comment donc s'eft-il trouvé des Phiiofophes,

qui, mécontens de l'ouvrage de la Nature, ont

prétendu la réformer, & fubftituer de nouveaux

principes à ces loix éternelles ? Loin de combattre

ces loix, Homère, par la vérité de fes tableaux

intérefTans, les grava plus profondément dans le

cœur de tous les hommes, & la Nature même a

dépofé pour lui dans tous les lieux & dans tous

les temps. Il fut diftinguer ce qui appartenoit à la

Nature & qui étoit utile à l'homme, de ce que les

erreurs de l'efprit & la brutalité des paffions étoient

capables de lui infpirer.

Je fens que je m'engage un peu loin; je m arrête

: & dans la comparaûon que j'ai faite des

m ij


xcij EXAMEN

Philofophes à notre Poëte, je me vois forcé de

paiTer fous filence l'article le plus délicat de ce

parallèle. Pure & fainte amitié, dont l'hiftoire du

monde entier ne nous préfente que quelques

exemples rares fauves de l'abyme des temps \ fentiment

délicieux, qui appela l'homme du fond de

la folitude pour l'attacher à fon femblable, & pour

rendre communs entr'eux leurs intérêts, leurs

penchans, leurs defirs ! Achille & Patrocle ont été

du nombre des premiers hommes connus dans

l'Antiquité qui aient brûlé de ton feu facré.

Détournons nos yeux de l'hiftoire des Philofophes

; ce feu faint & pur y efl: couvert de nuages

trop fufpe&s. Mais ne craignons pas d'arrêter nos

regards fur Homère, le plus chafte des Poètes-

Jamais la moindre idée, le moindre foupçon du

vice favori dts Grecs corrompus, n'a profané dans

fes Poèmes l'image pure de l'amitié. Si Sthénélus

aimoit Déipile, c'eft, dit Homère, parce que fon

ame fympatifoit avec celle de fon ami, tm «' 4>pw)r

âpnei &fy, ou, pour me fervir de fexpreffion de

tlëfce 6 Pythagore, c'eft qu'il y avoit entre leurs âmes une

égalité harmonique. Si Achille pleure la mort de

Patrocle, il regrette les travaux qu'il a fupportés


DE LA PHILOSOPHIE D'HOMèRE, xciij

avec lui, les périls & la mort tant de fois bravés

au milieu des combats & des orages de la mer.

Quand l'ombre de Patrocle apparoît à Achille:

« Cher ami, lui dit-il, embraflèz - moi, nous ne

nous verrons plus, nous ne pourrons plus, «

comme autrefois, affis loin de nos Compagnons, «

goûter la douceur de nous confulter l'un l'autre «

dans la confiance de l'amitié. » Comparons ces

nobles fentimens avec ceux qu'un des plus fages

Difciples de Socrate, Xénophon, exprimoit dans

des vers paffionnés : Clinias efi plus cher à mon LaëS"'.

cceur que tous les objets de la Nature. Que m importe

en fon abfence de jouir de la lumière f Je confens de

devenir aveugle pour tout ce qui n efi pas, lui. Quand

je ne le vois pas, mes jours ne font qu'une nmtfombre;

& ma vie un profond fommeil; je ne connois le foleil

& la lumière qu'en revoyant Clinias, . .

N'étendons pas plus loin cette comparaifon>

dont la pudeur pourroit être offenfée , & dans

laquelle toutes les fubtilités de Platon défèndroient Je Ba^Lt

mal la caufe des Philofophes.

Rappelons enfin les réflexions que nous avons

faites dans ce Difcours. L'étude de la Nature ne

fuffit pas pour mériter le nom de Sage ; les abymes

dcPlaton -


xciv EXAMEN DE LA PHILOS. D'HOMèRE.

de la Métaphyfique font fi impénétrables, les propositions

les plus oppofées s'y combattent avec

tant d'égalité, qu'il ne refle à un efprit judicieux

& fain, que ie choix des opinions les plus conformes,

celles dont le cœur defire en fecret la

réalité, La Morale offre à la raifort dts difcuffions

interminables, fi la voix du fentiment intérieur ne

fe fait écouter. Les Philofophes ont trop fouvent

préfumé de leur raifon, & en ont abufé. Les Poètes,

nés plus fenfibles, eux dont l'étude eft d'émouvoir

ie cœur humain, en doivent connoître la nature;

Homère l'a connu par fentiment & par réflexion.

Les fuccès de fes Ouvrages, & la voix qui crie

au fond du cœur de tous les hommes, en font

la preuve. Voilà nos garans de la Philofophie

d'Homère, & faflurance où nous fommes que les

opinions des Philofophes qui ont abufé de leur

efprit, ne prévaudront pas contre les fiennes.


AVERTISSEMENT.

xcv

(QUOIQUE les changement qui ont été faits dans

cette nouvelle édition de ÏOdyjfée , ne foient pas auffi

confidérables que ceux de tIliade, le LeÛeur cependant

pourra s'apercevoir que TAuteur y a mis le même foin,

èr qu'il n'a rien négligé pour donner à cet Ouvrage

toute la perfècJion qui dépendait de lui.


xcvj

ARGUMENT DU LIVRE I."

JLJES Dieux affemblés dans F Olympe s'occupent du

retour dUlyffè à Ithaque, fr* des moyens de le faire

finir de l'île de Calypfo, où cette Déeffe le retient depuis

long-temps. Minerve va trouver Télémaque, ù*, fous

la figure de Mentor, lui donne le confeil d'aller chercher

fin Père à Pylos fr à Spane. Les Prétendans font dans

le palais d'Ulyffe uniquement occupés de chants f de

feftins. Pénélope impofe filence au Chantre Phœmius,

qui chantoit fur fa lyre le retour des Grecs. Difcours

des Prétendans. Télémaque indique une affemblée générale

pour le lendemain.

LIVRE /.' er


L'O D'Y S S É E

D'H O M È R E,

LIVRE PREMIER.

IVlusE, chantez ce Roi prudent & courageux,

Qui long-temps égaré fur les flots orageux,

Après que fa valeur, par le fer & la flamme,

Eut brifé les remparts de l'antique Pergame,

J-De cent Peuples fameux vit les loix & les mœurs,

Avec fès Compagnons fbufFrit de longs malheurs,

Et contre les fureurs des Vents & de Neptune

Défendit conftamment leur vie & fâ fortune.

En vain il fè flattoit d'aflurer leur retour,

io.Il ne les put fàuver: le puiflànt Dieu du jour

Leur ravit le bonheur de revoir leur patrie,

Et leur fit expier leur coupable folie.

Tome II, A


2 L'ODYSSÉ E D'HO M È R E,

Infènfés! qui, fur eux attirant tous leurs maux,

Osèrent du Soleil dévorer les troupeaux.

M-FILLE de Jupiter, o vous, dont la mémoire

Se retrace /ans peine une fi longue hifloire,

Impirez-moi, Déefîè, & daignez par mes chants

En immortalifèr les traits les plus touchans (a)!

TANDIS que tous ces Rois, qu'un Deftin plus profpère

2o-Délivra des périls de l'onde & de la guerre,

Au fein de leur Patrie ont retrouvé la paix;

UlyfTe fèul, UlyfTe, en des antres fècrets,

Dédaignant les faveurs d'une belle Déefle,

Songeôit à fon époufè & fbupiroit fans cefïè.

*î-L'aimable Calypfb, fur des bords enchanteurs,

Prétendoit l'enchaîner des noeuds les plus flatteurs;

Mais le temps arriva que les décrets céleftes

Arrachèrent UlyfTe à ces liens funefles;

Il vola vers Ithaque, & trouva fur fès pas,

30.Et de nouveaux dangers, & de nouveaux combats.

Le Ciel vit en pitié fon deftin déplorable;

A fès vœux cependant Neptune inexorable,

Avant de le livrer à ces derniers aflàuts,

Lui préparoit encor l'inclémence des flots.

3 5-Aux champs d'Ethiopie (b), aux limites du monde,

Seul, entre tous les Dieux, ce fier tyran de l'onde

(a) C'eft à peu-près le fens de

i'exprefllon grecque, làtàfûS» yi,

dont la précifion ne fauroit être

rendue par aucune langue moderne.

(b) Le texte ajoute ; Les


L I V R E I. |

Âffiftoit aux apprêts d'un bancpet fclennel r

Où le" ûng des taureaux înondolt Ion autel;

Tandis que Jupiter, fur la ¥OÛte étoilée,

40. De l'Olympe à les pieds voit l'augufte aflemblée,

Et veut» tout occupé d'Égifthe & de la mort»

Julifier les Dieux des cruautés du Sort*

««DES Mortels, diJbit-i!9 voyez les injuftices;

» Ils font, à les entendre,-en butte à nos caprices fej§

41. » Leurs maux viennent de nous; cependant leurs fureurs

» Contre les loix du Sort, caulent tous leurs malheurs*

Éthiopiens divifés ai deux nations

I l'extrémité de la Terre, l'une

du côté de l'Orient, l'autre du

côté du Couchant. On peut, après

cela, (aire, d'après Strabon, Ptolémée,

Pline» toutes les confectures

qu'on voudra, pour (a¥oir

oè étoient placés ces Éthiopiens.

Strabon , dans fon premier Livre,

prétend, a¥ec plus d'apparence,

que les anciens Grecs comprenoient

lous le ipm d'Éthfopiens,

tous les Peuples qui habitoient les

bords de POeéan méridional,

(c) Ce paflage d'Homère explique-

û clairement fâ façon de

penlèr fur la Jiberté de l'homme,

qu'il n'eft plus poliîble de la regarder

encore comme problématique.

11 eft , (ans doute » difficile de

concilier cette opinion d'Homère",

a¥ec l'influence qu'il donne aux

Dieux fur les aéiions des hommes:

cependant la fuite du paUâge lait

aflez • entendre de quelle manière

Homère a conçu cette conciliation*

Les Dieux avertiflfent, mais ne

déterminent point la ¥olonté; &

l'homme libre, qui, en cette qualité,

s'eft attiré par quelque crime

les ¥engeances du Ciel, détient

enfuite, quoi qui faflê, la vi£Mme

des évènemens dont fon crime a

été l'origine. C'eft ce qu'éprouva

Orefte, c'eft ce qu'éprouvèrent

les Compagnons d'UIyfle : c'eft

ainfïmême qu'on voit, dans l'Iliade»

les Rois punis de leurs imprudences

par les fuites de leurs fautes.

Ce fyftème ancien, qui eft peutêtre

le plus grand & le plus (impie

que la railbn humaine puifle produire

fur ces matières, fe foutint

allez long-temps en Grèce.

Théognis le célébra dans fes vers.

Hérodote, dans toute fon HiA

toire, (emble vouloir en prouver

la vérité : la Philofophie même le

foutint quelque temps, & ce ne

fut qu'au fiècle d'Ëpicure qu'il

difparut tout-à-fait.

Aij


+ L*ODYSSéE D'H O M è R E,

ïJ Égifthe, ce tyran, dont la rage jaloufe

» Frappa le roi d'Argos, lui ravit fon époufe,

» Avoit connu fà perte, & put la prévenir.

50.» Nous avions à iês yeux dévoilé l'avenir:

» Pour mettre quelque obftacle à fon penchant fùnefle,

» Mercure l'avertit des vengeances d'Orefle.

» Ce foin fut inutile, & ce lâche afïàffin

Courut au précipice en dépit du Deftin. »>

**• IL DIT, Pallas fe lève, & d'une voix févère:

« DIEU , Souverain des Dieux, vous, leur Maître & leur Père,

» Un trop jufle fupplice a puni ce Mortel (d).

» Tombe, & périfTe ainfi tout homme criminel,

» Tout fcélérat, fouillé d'un attentat femblable !

60. » Mais de quel noir forfait UlyfTe efl-il coupable l

» En proie à des tourmens dont je plains la rigueur,

» Abfènt de fà Patrie, expirant de douleur,

» Il gémit, enfermé dans une île étrangère,

» Qu'un rempart de rochers défend de Tonde amère,

&h» Sans cefle combattu par les brillans appas

» Et les difcours flatteurs de la fille d'Atlas;

» Adas dont autrefois la fcience profonde

» Pénétra les fècrets de Tabyme de l'onde,

(d) Comme fe crime d'Égtfthe

étoit l'événement fe plus affreux

& le pfos ftmefte, qui eût •été le

fruit de cette guerre étrangère,

entreprife par tous les Grecs,, il

femble qu'Homère (e fait fait «m

devoir, en commençant fon Poëme,

d'attacher a ce -crime tome l'horreur

qu'il mérite, en le montrant

chargé de l'exécration des Dieux*


LIVRE I.

» Et mit en ion pouvoir ces colonnes cTiîraln (e),

7©. n Où la Terre & les Cieux font gravés de £1 main.

m Vainement cette Nymple épuife auprès d'Ulyfle

» Tout ce que ûk f Amour inventer d'artifice;

» Ce Héros, occupé d'un plus juie defir^

» Ne demande, ne veut que l'unique piaifir

(i) Les Mythologues ont dit qu'­

Atlas foutenoit le Ciel ; les uns ont

voulu que ce fut avec (es épaules,

les autres avec des colonnes. Cependant

ils convenaient que cette

fable n'étoit qu'une allégorie j qui

fervoit à rappeler qu'Atlas avoit

étéungrandAftronome. Onpenfe

communément qu'Homère a été 1

le premier qui mit parlé d'Atlas 9

& qu'il eft l'inventeur de la fable

dbs colonnes qui fbntieiiiient le

monde. Madame Dacier, & Pope

après elle f n'ont point (ait difficulté

d'adopter cette opinion *itns

leur traduction & dans leurs notes ;

cependant, c'eft une chofe allez

digne d'être remarquée, que l'expreflîon

d'Homère ne reflemble

point du tout i ce qu'on liti (ait

dire. Le texte porte amplement ;

Qu'Atlas mnnét tomes les pfof§mdmrs

de la Mer, & qu'il pqfsède

des mknms fui mt i t'entour la

Terre if tes Cieux, Les colonnes

étoient dans l'Antiquité une forte

4e livres «ouverts à tout le monde,

fur iefqneb -on gravoit & en deflSnoh

ce qu'il y avoit de plus important

dans les feiences 9 dans

m relgion & dans la morale».

(Djm. Ckrff de Mi§ copto*) Les

PéruYiens avoient des colonnes

(ur lefquelles étoient tracées des

ignés, qui marquoient les folftices

& hê équinoxes. Ainii les colonnes

d'Atlas portoïent, (ans doute, le

Ciel & la Terre, comme le bouclier

d'Achille portoit la Terre,

les Mers & le Firmament. Voilà

cependant comme les erreurs en

tout genre s'accréditent & (ê perpétuent

: perfora» n'a douté

qu'Homère n'ait fait porterie Ciel

fur des colonnes. Cette bizarre

idée s f e(t trouvée confirmée par

celle d'Hé!ode# qui dit, (ans

équivoque, dans (à Théogonie j

qu'Atlas foutient le Ciel avec (a

tête & fes mains. Mais ce n'eft pas

rle (eul endroit propre à prouver la'

ande différence qui fe trouve entre

mythologie d'Homère & celle

d'Hé(îode,&combien Héfiodefut

poftérieur à Homère. Le progrès

des obfcurités allégoriques, depuis

le premier Jufqu'au fécond de ces

Poètes, indique afïèz que l'intervalle

qu'l y a eu entr'eux eft plus

cotilidérable qu'on ne le croit

communément*


6 l'ÛDYSSÉ E D $ H0MÈRE9

7î- n De découvrir de loin Ion Ithaque chérie (f)9

» Et d'expirer de joie en voyant fa Patrie.

» Quand vous l'abandonnez à les ennuis cruels,

» Dieu puiflant, a-t-il donc négligé vos autels!

« A-t-il, par fes forfaits, fur les rives de Troie,

80. Mérité les tourmens où Ion cœur cl en proie î »

ce O MA fille, o Pallas, répondit Jupiter,

» Quels difeours Imprudens, & quel reproche amerl

« Puls-je oublier un Roi digne de ma tçndrçfTe,

» Ses foins religieux, la confiante fàgeffe,

85.» Les vidimes qu'au Ciel II offrit tant de fols,

n Sa vertu qui rélève au rang des plus grands Rois !

» Mais le Dieu dont l'Empire environne la Terre,

» Neptune, à ce Héros a déclaré la guerre.

n U veut venger un fils, ce Cyclope odiepx (g),

po. n Qu'UIyfle a lu priver de la clarté des deux;

» 11 veut, fans terminer fa déplorable vie,

» L'éloigner * quelque temps des bords de fa Patrie.

(f) Jlie grec eft Infiniment plus

énergique. Pallas dit dans le teste,

J

nulyjfe ne demande qu 9 qu'elle fe fut abandonnée aux

defïrs de Neptunf.

a voir la Pope remarque, avec raifbn,

imée s'élever des toits de fin Jfle ; qu'Homère ne s'arrête point ici

mais,quelque vive, quelque natu­ 1 faire le récit de la manière dont

relle que foit cette penfée, notre Ulyflê a crevé l'çeil de Polyphème;

langue fe refufe à la repdre no­ il fe hâte de porter fbn. Leéteur

blement CL f»ns équivoque. au milieu des évènemens qu'il doit

(g) Le texte ajoute: Polyphème, lui préfènter, pour le mettre en

renommé par fa force entre tous état d'en embrafler plus aifément

les Cyclopes, & que Thoofla, l

fille de Phorcyne, Dieu marin,

conçut dans (es flancs, après

9 étendue9 & de ne pas confondre

les parties épifodiques avec les

parues principales.


L I V R E I.

» Mais c'eft à nos confeils, à nos puifiàmes mains,

» D'aplanir à ce Roi ces pénibles chemins,

95. » De contraindre Neptune à dépofer fà haine.

» Comment pourroit le Dieu de la liquide plaine,

» Malgré fès vains projets, fèul & privé d'appui,

Faire tête à l'Olympe afTemblé contre lui! »

« MON Père, dit Pallas, vous que le Ciel révère,

100,» S'il eft vrai que les Dieux, touchés de fà misère,

» Veuillent fàuver ce Roi, le rendre à fès amis;

» Que Mercure à l'inftant, à vos ordres fournis,

» Vole vers Calypfo pour arracher UJyfïê

» A ces nœuds imponuns qui caufênt fbn fùpplice;

10;.» Qu'il force la Déefïè à laiflèr ce Héros

» S'échapper de fbn île & traverfèr les flots;

, » Et moi, j'irai fbudain aux rivages d'Ithaque

» Enflammer les efprits du jeune Télémaque,

» Aflèmbler à fà voix ces Prétendans cruels,

no.» Qui dévorent en paix fès tréfbrs paternels;

» A la face des Grecs, témoins de fà difgrâce,

» J'irai faire éclater fà généreufè audace,

» L'arracher aux langueurs d'un indigne repos,

» Le guider vers les murs de Sparte & de Pylos,

»IJ » Pour y chercher un père, &, par ce noble zèle,

Orner fes jeunes ans d'une gloire immortelle. »

ELLE dit, & déjà, préparant fbn eflbr,

La DéefTe à fes pieds a mis ces ailes d'or


g U ODYSSéE D'HOM è R E9

Dont elle fend les airs, lorfque d'un voi rapide

i2o. Elle franchit la terre ou la plaine liquide.

Elle charge fou Bras d f un javelot pelant 9

Terrible, immenle, armé d'un airain menaçant9

Fléau des bataillons


L I V R Ê I. 9

II peint à fbn efprit ce moment fortuné

Où ion père viendroit, par les Dieux amené,

Rétablir en ces lieux la gloire de ià race,

140. Confondre ces tyrans, auteurs de ià diigrâce,

Venger fes longs malheurs, punir leurs attentats.

Sur le ièuil du Palais il aperçoit Pallas,

Et dans ion jeune cœur, qu'un noble feu tranfporte,

Se plaint qu'un étranger foit debout à ià porte.

H5- Il vole à lui, l'aborde, &, lui prenant la main,

Le délivre du poids de ià lance d'airain.

« ÉTRANGER, lui dit-il, venez à notre table,

» Venez y recevoir un accueil honorable,

» Et vous pourrez enfuite à nos cœurs généreux

150. Expoiêr le iujet qui vous guide en ces lieux. »

DE Minerve iùivi. Télémaque s'avance,

RepaiTe le portique, & va placer ià lance

Auprès d'une colonne, où, rangés en iàiiceaux,

On conièrvoit du Roi les nombreux javelots.

155. Il préfente avec grâce aux yeux de l'Immortelle

Un trône qu'enrichit une pourpre nouvelle,

L'y conduit, & prend ibin de l'afTeoir à l'écart.

Il veut, des Prétendans évitant le regard,

La ibuitraire à leurs cris, à leur audace altière,

itfo. Et près d'elle, en fecret lui parler de ion père.

Une Efclave s'avance, &, d'un ibin diligent,

Apporte un vaiè d'or fur un baifin d'argent,

Tome 11 B


io L'ODYSSéE D'H ô M è R E,

Vient arrofer leurs mains des flots d'une eau limpide.

Une autre, dont le zèle à ces banquets préfide,

*5- Fait dreflfer une table, où la diverfité

De leurs fèns délicats flatte la vanité;

Et, dans des coupes d'or qu'un Héraut leur préfènte,

lis boivent de Bacchus la liqueur pétillante.. . . .

DéJà les Prétendans interrompant leurs jeux,

*7°« Vont s'afTeoir au feftin qu'on prépara pour eux,

Où de jeunes beautés, leurs coupables complices,

Des taureaux immolés leur fèrvoient les prémices;

Où la danfe & les chants, délices des banquets,

Joignoient un nouveau charme à ces brilians apprêts.

175. Phœmius, malgré lui fournis à leur empire,

Fait réfonner pour eux les doux fbns de fà lyre :

Il Yoyoit à regret Ces illuftres talens

Con/àcrés à flatter des mortels infblens.

Il prélude, & déjà fâ main légère & vive

180. Charmoit par Tes accords leur oreille attentive;

Quand fbudain Télémaque, inquiet, agité,

Se penchant vers Minerve alfifè à fon côté:

« CHER Étranger, dit-il, pardonnez à ma peine;

» Vous voyez cette foule, orgueiileufè, inhumaine,

185. » D'une lyre brillante écouter les atcens.

» Aifément de plaifirs ils enivrent leurs fèns,

» Con/îimant fans remords l'opulent héritage

» D'un homme, dont peut-être, au plus lointain rivage,


L I V R E L II

» Les ofïèmens épars, corrompus par les eaux,

190. » Attendent vainement Ta/y le des tombeaux.

» Ah ! û dans ce palais il s'offroit à leur vue,

» Qu'on verrait leur fierté promptement abattue!

» £t qu'ils préféreroient, dans leurs vœux impuiflàns,

» La fuite la plus prompte aux tré/brs les plus grands (i)!

195•» Hélas! il ne vit plus, & toute autre penfée

» Eft de nos trilles cœurs pour jamais eflàcée.

>» Notre ame inacceffible à des bruits décevans

» Ne compte plus UlyfTe au nombre des vivans.

» Mais daignez contenter ma jufle impatience.

200. » Quels lieux & quels parens vous ont donné naiflànce i

» Quel Vaiiïeau vous conduit! quels font vos Matelots l

» Quel fùjet vers ces bords vous guida fur les flots ï

» Connoiiïèz-vous Ithaque, & cette heureufè terre

» Reverroit-elie en vous un hôte de mon père!

aoj.» Car mon père autrefois chéri dans l'Univers,

Auiroit l'Étranger de cent pays divers. »

« Vous ferez fatisfâit, dit la CdLge Déeflè.

» Anchiale mon père efl connu dans la Grèce,

///Homère a prétendu exprimer

ici ia frayeur extrême de tous ces

Prétendons à l'al'pea d'Ulyflè, &

combien tous leurs vœux alors ne

tendroient qu'à (ê dérober à fa

fureur. Si Madame Dacier avoit

bien entendu la penfée d'Homère,

elle n'aurott pas rendu ce paflage

par cette phrai'e fi plaifante : Ah!

s'ils le voy oient un jour de retour

dans Ithaque, qu'ils aimeroient bien

mieux avoir de bonnes jambes, que

d'être chargés d'ori? de riches habits

comme vous les voye\ ! Pope a pris

la même tournure, & dit poétiquement,

mais à contre-fens : Cette

troupe audacieufe, couverte de pourpre

& d'or, maudiroit la pefanteur de

fes riches habits.

B


*...

i2 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

» On me nomme Mentes; je règne dans Taphos,

- l °* » Sur des Peuples amis de l'empire des flots.

» Vers Témèfë en ce jour le commerce m'attire;

» De Nautonniers choïfis j'ai chargé mon Navire,

*> Et j f alloîs en ce Port, où tendent tous mes vœux,

» De difFérens métaux faire un échange heureux.

aj *•» J'ai laide mon VaifTeau fur les bords de Yotre îlet

» Où de vaftes rochers forment un fur afyle,

» Et contre les fureurs des Autans déchaînés

>* Oppofent la forêt dont ils font couronnés.

» Ami de votre père & fon hôte fidèle,

zio. n Qu'apprends-je en arrivant ï quelle trifte nouvelle

» A caufé ma furprifè, a confterné mon cœur!

« Laërte, m'a-t-on dit, flétri par la douleur (k),

» Éloigné de ces murs, n'y daigne plus paroître;

» 11 cultive la terre en un féjour champêtre,

"j. » Y vit de fon labeur, & n'a d'autres fècours

» Que les foins d'une Efclave attachée à fes jours.

(h) Après nous aYoir peint la

fituation d'UIyffe, deTélémaque,

& des Prétendans, Homère f pour

achever de nous repréfenter le

defordre du palais d'UIyffe, met,

en deux mots, fous nos yeux le

trille état du malheureux Laërte.

Le voilà retiré de la Cour, traînant

les fours dans la douleur & dans

la peine, tandis que des hommes

infolens font dans le palais de fon

fils, continuellement occupés de

feux & de feftins.

II n ? y a peut - être perfonne

aujourd'hui qui ne folt capable 7 de

fentlr l'artifice & la beauté de cette

heureufeoppofition.il n'en étoit pas

ainfi au commencement du fiècle,

quand les difcuflîons polémiques

fur Homère avoient fi fort aigri les

efprits, que les gens Indifférons"

ne pouvoient prefque plus croire

ni aux critiques, ni aux éloges : ce

.que nous admirons ici fut regardé

par quelques détracteurs, comme

une chofe extravagante.


L I V R E I. 13

» H pîeure, abandonné dans le déclin de J'âge,

» Son fils depuis long-temps abfent de ce rivage:

» Mais ce fils, que le Ciel éloigna de ces bords,

»3°>» N'eft point encor tombé dans l'abîme des morts;

» Plaintif & gémiflànt fur des rives lointaines,

» Il refpire, enchaîné par des mains inhumaines.

» De mes prédictions gardez le fbuvenir.

» Je n'ai point le talent de prévoir l'avenir,

*3*•» Je n'ai point les fecrets dont fè vante un Augure:

»> Le Ciel parle à mon cœur, & fâ voix eft plus fure.

» J'en jure par Ulyfïè, & par notre amitié:

» Quand de chaînes de fer il fè verroit lié,

» Il fàura les brifèr ; fâ confiante induftrie

240. » Ramènera fès pas au fèin de fâ Patrie.

» Mais daignez m'écouter, Prince, répondez-moi.

» N'êtes-vous pas le fils de cet illuftre Roiï

» Vous en avez le port & tous les traits enfèmble:

» J'aime à trouver en vous un fils qui lui refTemble.

Hh» Souvent je le voyois avant que ce Héros

» A la flotte des Grecs eût uni fès Vaifîèaux;

» Mais depuis que le Sort l'a conduit en Phrygie,

D'un fi parfait bonheur la douceur m'eft ravie. »

TéLéMAQUE à ces mots fbupire, & lui répond:

*jo.a Étranger, vous fâvez ma naiflânee & mon nom;

» Mais pour vous confirmer que ce Prince eft mon père,

» Je ne puis attefter que la voix de ma mère (l).

-• r 11 1 • • • - - - m

(Ij Cette réponfe lige & mo- I comme un trait de fatyre contre,

iefte a été mal-à-propos regardée I les femmes. Télémaque, fils d'un


14- L $ 0 DYSSÉE D'HOM È R Ef

» Et quel homme/ en effet, (îijet aux loix du Sort,

n Peut prou?er autrement les parens dont il fort ï

*j|. » Trop fortuné celui, cjui de fa foible enfance

n Voit un père chéri cultiver l'innocence,

» Veiller fur les tréfbrs tranfmis par fes aïeux,

« Et trouver la vieilleffe en fes foyers heureux î

» Mais de tous les mortels le moins digne d'envie

160. Efl ce Roi malheureux dont j'ai reçu la vie. »

« AH! dit Pallas, le Ciel qui forma votre cœur,

» Voulut de votre fang relever la fplendeurf •

» Et d'un père fameux» Pénélope charmée

» Vous verra fbutenir la haute renommée.

atfj-» Mais que veulent ici ces feftins & ces jeux!

» Seroient-ils de l'hymen les apprêts faftueux!

» Ce n'eft point l'appareil d'une fête ordinaire.

» Quelle foule inlblente, en ces lieux étrangère!

» Quel tumulte odieux î & quel homme fenfé

^7°* D'un delbrdre û grand ne feroit offenfé î «

des plus grands Rois de la Grèce,

& n'ayant fait encore aucun exploit

qui lervît à jurtifter la naiflance,

n'oie employer la formule dont le

ferYoient ceux qui le croyoient en

état de faire honneur aux parens

dont ils étoient fortis : Je me glorifie

d'être fis d'un tel. C'eft cette

formule dont Minerve , fous la

forme de Mentor, s'efl ferYie, en

difant que l'illuflre Anchiale lui

avoit donné le jour; £y%âhm JW-

Ufwif ttç^tnù ïitm mk* La répoafe

de Télémaque eft une expreffion

de modeltie qui étoit fort en ufage

dans l'antiquité 9 & que M. de

Fénelon n'a pas craint de mettre

dans la bouche de Néoptolème :

On dit que je fuis fis d'Achille^

Cette réponfe étoit non-feulement

modefte, mais très-philolbphique.

Comment fe Yanter de fa naiflance»

lorfqu'il n'y 1 qu'un fèul

témoin qui en dépofe I Pope a

donné à ce partage le même fens

à peu-près que je lui donne*


LIVRE/. I J

« ÏL FUT un temps heureux, répondit Télémaque,

» Où la gloire & l'honneur réfidoient dans Ithaque;

» UlyfTe alors, Ulyflè habitoit ce palais:

» Mais les Dieux ennemis en ont banni la paix,

*7î-» Depuis que ce Héros fur des rives lointaines

» A traîné uns fècours le fardeau de fes peines.

» Hélas! de moindres pleurs couleroient de mes yeux,

» Si devant Ilion, vainqueur & glorieux,

» Il eût vu, dans les bras de quelque ami fidèle,

a8o.» Trancher le noble fil de fâ trame mortelle.

» Par les Grecs élevé, fbn fuperbe tombeau

» Eût fait jaillir fur moi l'éclat d'un nom fi beau.

» Mais loin d'un tel deflin, ce deftru&eur de Troie

» Des oifeaux dévorans efl devenu la proie;

285.1» Inconnu, fans renom, il ne lahTe à fbn fils

» Que de longues douleurs & de cruels ennuis.

» Encore fi les Dieux, pour combler mes alarmes,

» Ne m'avoient pas donné d'autres fùjets de larmes!

» Vous voyez que le Soit, à ma perte animé,

î$o. » Raflfembie ici les Chefs des Peuples de Samé,

» Ceux de Dulichium, & les Rois de Zacynthe,

» Ceux même que cette île enferme en fbn enceinte;

» Ils font venus, livrés à d'aveugles tranfports,

» Prétexter leur amour, & ravir mes tréfbrs.

*$j.» Ma mère, fans flatter leur flamme impatiente,

» Ne reçoit ni ne fuit les vœux qu'on lui préfëme.

» Cependant les cruels, comblant leurs attentats»

Dévorent ma fortune & jurent mon trépas. »


i6 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

«AH, Prince! répondit la Déeffe indignée,

300. „ Plût au Ciel, pour calmer leur audace obftinee,

» Qu'UlyfTe dans fà main faifànt briller fès dards,

» Sur le feuil du palais s'offrît à leurs regards,

» Tel qu'il frappa mes yeux, quand revenant d'Éphyre,

» Il defcendit aux bords fournis à mon empire!

30j.„ H venoit d'eflàyer, par des foins fiiperflus,

» De plier à fès vœux J'auftérité d'IIus ;

» II cherchoit un poifon (m), dont fà main meurtrière

» Envenimât les traits qu'apprêtoit fà colère.

» Iius le refufà, fon cœur craignoit les Dieux;

310. „ Mon père aimoit UlyfTe, & fàtisfit fès vœux.

» Que fà vue en ces lieux apporteroit de craintes !

» Qu'il changerait bientôt leurs menaces en plaintes,

» Et la pompe d'hymen en appareil de mort!

» Mais c'eft aux Immortels à décider fon fort.

315. » Vous, Prince, à vos malheurs cherchez quelque remède :

» A mes fàges confèils fi votre amitié cède,

» Raffemblez dès demain vos fidèles Sujets ;

» En invoquant les Dieux, annoncez vos projets;

» Ordonnez à ces Rois, à ces fiers infùlaires,

320.» D'aller porter chez eux leurs amours téméraires.

(m) On n'aime pas à voir le

{âge Ulyfle allant demander à Iius

du poifon pour envenimer fes

flèches. Minerve, qui, fous le

perfonnage de Mentes, raconte

cette aventure, ne manque pas

d'ob(êrver qu'Iius, qui craignoit

les Dieux, refufa la demande

d'UJyûe. Ainfi voilà cette aclion

repréfentée par Homère comme

une adion impie; & on peut en

conclure, avec raifon, que fi cet

ufage étoit quelquefois pratiqué

de fon temps , il étoit regardé

comme inhumain & odieux.

» Si


L I V R E / . 17

» Si Pénélope enfin, brûlant d'un feu nouveau,

» Veut d?un fécond hymen allumer le flambeau,

» Qu'elle* parte auflitôt, que chez fon père Icare

» Elle aille recueillir les dons que lui prépare

3 2 î- » L'amant fàvorifé qui recevra fà main.

» Et vous, écoutez-moi, fùivez un grand deflein

» Que l'honneur vous commande & que le Ciel m'infpire ;

» Chargez de vingt Rameurs le plus léger Navire;

» AHez chercher Ulyflè; allez, en divers lieux,

330.» Recueillir les avis des hommes & des Dieux.

» Ces Dieux, difpenfàteurs d'une gloire immortelle,

» Pourront de votre amour récompenfèr le zèle.

» Aux rives de Pyios interrogez Neflor:

» A Spane, Ménélas peut vous inftruire encor. .

335-» Bravez tous les périls, & qu'une année entière

» Vous voie au loin voler fur les traces d'un père.

» Mais fi, de ce Héros, la Renommée enfin

» Venoit vous confirmer la déplorable fin;

» Revenez en ces lieux; qu'une pompe funèbre

340.» Lui rende les honneurs dûs à fbn nom célèbre;

» Qu'une tombe dreflee aux mânes de ce Roi

» Laine la Reine ici difpofèr de fà foi.

» C'efl alors qu'il faudra confpirer à détruire

» Ces orgueilleux amans qui la veulent féduire;

Hy» Alors, pour renverfèr de pareils ennemis,

» La force & les complots, tout vous fera permis.

*> Dans l'âge où je vous vois, ardent, plein de vaillance,

» Vous êtes affranchi des vains jeux de l'enfance.

Tome IL C


18 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

» Eh! ne fàvez-vous pas quel illuftre renom

3 5°«» Acquit dans l'Univers le fils d'Agamemnon,

» Orefte, dont la main, noblement meurtrière,

» Frappa ce fier Égifthe, aflàffin de fbn pèreï

» Et ne devez-vous pas, à ce prix excité,

» Envier les regards de la poftéritéï

3 5 5- •» Je vous quitte, je vais où mes amis m'attendent;

» La voile fè déploie, & les vents me demandent;

» Je pars: puifïè ma voix, échauffant votre ardeur,

Retentir quelque temps au fond de votre cœur ! »

« VERTUEUX Étranger, répond le fils d'UIyfle,

360. » Vos confeils me font chers; que le Ciel me punifle

» Si j'oubliois jamais vos généreux avis,

» Pareils à ceux qu'un père oflfriroit à fbn fils !

» Mais daignez demeurer; quelque foin qui vous prefle,

» Accordez un moment aux vœux de ma tendreflè,

365. » Et foufFrez que ma main vous offre en liberté

Un gage précieux de Phofpitalité. »

« CESSEZ de m'arrêter, dit la fzge Minerve,

» Et que pour mon retour votre cœur me réfèrvc

» Ce don fi précieux qu'il me veut préfènter:

370. Peut-être en ce grand jour pourrai-je m'acquitter. »

AUSSITôT, comme un aigle élancé vers la nue,

Elle franchit les airs, difparoît à fâ vue,

Et laiflè Télémaque, étonné, confondu,

Brûlant d'un feu nouveau dans fbn fèin répandu.


L I V R E / . 19

37h Par des vœux plus ardens, il demande fort père ;

Il reconnoît qu'un Dieu le tranfporte & l'éclairé;

Plein du feu qui l'élève au-deflùs d'un mortel,

Il va voir des amans le banquet folennel,

Où tous ces Rois, fâifis d'un aveugle délire,

380. Écoutoient Phœmius &. les fbns de fà lyre,

Et des Grecs triomphans le funefte retour,

Dont ce Chantre célèbre amufbit leur amour.

PéNéLOPE entendit, du fèin de fà retraite (n)t

Ces chants î\ douloureux pour ion ame inquiète:

3 8 J- De deux femmes fui vie, elle defcend foudain

De fbn appartement vers le lieu du feftin,

Se couvre de fbn voile, &, le cœur plein d'alarmes.

Veut cacher à la fois fa douleur & fes charmes,

S'arrête vers la porte, où, lui prêtant leurs bras,

39°« Ses femmes s'empreflbient à conduire fes pas.

« PHœMIUS, arrêtez, d'aflèz nobles matières

» Sont des Chantres fameux les fùjets ordinaires,

» Dit-elle; tant de laits des Héros & des Dieux

» Ne peuvent-ils remplir vos chants mélodieux!

(n) II ne manquoit plus, pour

achever l'expofiiion du Poëme,

que de nous faire connoître Pénélope,

Ton caractère, & la fituation

d'efprit où elle fe trouvoit alors.

II fâlloit qu'elle fût amenée fur la

fcène par un moyen naturel, qui

fèrvît encore à la rendre plus

iméreflante. Je iaiflè à juger aux

Lecteurs fans partialité, A cette

condition n'eft pas fupérieurement

remplie, & fi Homère, en achevant

ainfi la magnifique expofition de

(on Poëme, ne nous a pas tracé

un des plus parfaits modèles que

l'on puuTe trouver en ce genre,

Toit dans l'épopée, loit dans la

tragédie.

C ij


20 L'ODYS S é E D'HôM èRE,

395-» Pourquoi, renouvelant ma trop longue infortune,

» Tourmenter mes efprits d'une idée importune!

» Amufez tous ces Rois, fans les entretenir

» Du malheureux objet d'un trifte fbuvenir.

» Vous fâvez trop combien, fidèle à ma tendrefTe,

400. Je pleure un Roi fameux, adoré dans la Grèce. »

Elle dit, & fbn fils fait entendre fà voix:

« POURQUOI de Phcemius vouloir régler le choix,

» Ma mère l qu'il fe livre au penchant qui l'entraîne ;

» Qu'il célèbre des Grecs les travaux & la peine;

4°5-» Ces fujets plus récens n'en font que plus flatteurs.

» Ceux qui chantent nos maux n'en font pas les auteurs ;

» Il efl un puifîànt Dieu, Souverain du tonnerre,

» Dont la main, à fbn gré, les difpenfe à la Terre.

» UlyfTe n'a pas feul, parmi tant de Guerriers,

410.» Perdu l'efpoir flatteur de revoir fes foyers.

» Sachez donc, dans le deuil d'une perte commune,

» Oppofèr plus de force aux traits de la Fortune.

» Allez, pour diffiper vos ennuis & vos maux,

>» Ranimer dans vos mains la toile & les fiifeaux;

4'î-» Diflribuez la tâche aux femmes qui vous fùivent.

» Les hommes ont auffi des foins qui les captivent;

» Mais ces foins en ces lieux ne regardent que moi,

Moi, qui dans ce palais peux fèui donner la loi. »

A CES nobles accens Pénélope l'admire,

420. S'en étonne en fècret, à pas lents fe retire,


L I V R E L %V

Remonte en fà retraite, & confùme le jour

A pleurer un époux objet de fon amour.

Minerve qui la plaint, daigne fur (es paupières

Verfèr d'un doux repos les vapeurs fàlutaires.

4 2 î« DéJX le crépufcule & fès voiles épais

Commençoient à couvrir les voûtes du palais,

Le Sommeil s'avançoit; mais libres, fans alarmes,

Les Princes par leurs cris en repoufibiènt les charmes.

Quand Télémaque enfin leur adreflà ces mots:

43°«œ AMANS de Pénélope, injurieux rivaux,

* Dd vos cris importuns calmez la violence ;

» À ces feftins affis, écoutons en filence

» Ces chants de Phcemius, ces ions harmonieux,

» Dignes d'être admirés à la table des Dieux.

435-» Mais demain, au Confeil, où ma voix vous invite,

» Venez; vous m'entendrez vous ordonner la fûjte,

» De fbrtir de ces lieux, de ne plus envahir

» Des tréfbrs & des biens dont fèul je dois jouir,

» De chercher fur les bords fournis à votre empire

44°-»> Ces plaifirs, ces feftins dont l'amour vous attire.

» Mais fi vous préférez, trop long-temps-iriipunis,

» D'être contre moi fèul inceffammentunis;

» J'attefte Jupiter, dont la main fbuveraine* :

» Sur, le crime fbuvent a mefuré la, peine, ;ri -n

44J« » Que vous périrez tous,&^ë/darjs ce palais

Une fàngiante mort vengera vos forfaits. »


ZZ L'O D Y S SE E D 3 H0>M ÈRE,

IL fe tait: la pâleur régnolt fur leur viûge,

Et leurs lè?res portoïent Fempreînte de la rage;

Ses menaçans difcours, fa noble fermeté,

45°- Confondent leurs efprïts & glacent leur fierté*

LE fier Antinous ofê enfin lui répondre:

ce Cette audace nouvelle a de quoi nous confondre (o);

« Les Dieux en vos difcours n'ont mis tant de hauteur»

» Que pour mieux nous montrer le fond de votre cœur.

(o) Après avoir vu tracés les

principaux caractères du Poëme,

II fembloit que nous n'euffions

plus * rien à délirer à cei égard,

La fituatlon des Préteadans, leur

caradère, nous étolent fuffi(amment

connus ; nous n'ofions guère

defirer d'en favolr davantage, &

de trouver parmi ces Préteiidans

des traits plus diftinâifèque Virgile

n'en a mis parmi ces Guerriers,

fortemque Gyan fortemque Cloanthum*mus

l'elprit d'Homère alloit

plus loin; Il prévoyolt que dans

fon Poëme la troupe, des Prête!

îdans de volt 'jouer «n fi grand

rôlea que pour y mettre de la

vniiété, II fâlloit néceflairetnent

qu'il y «eût plufieurs perlbnnages

dïflingués, dont les aûlons fuftent

nuancées fulvant leur caraétère;

que pour éviter la confufion, Il

f àlloit que ces premiers perfonnages

d'entre les Prérendans ne fufient

pas trop nombreux, & qu'enfin

leur caractère fut annoncé dès le

commencement 5dë l'Ouvragé.

Eu conféquence, nous voyons

ici Antinous & Eurymaque Indiquer

eux-mêmes leur caraétère

par leurs difcours. Antinous a

cette forte de violence & d'amertume

, qui aime à^ employer l'ironie

comme plus piquante que les Injures

même : l'autre eft plus

modéré f il connoît mieux fart de

fe dégulfer & de cacher fes mauvais

defleins fous une apparence de

confeils utiles. Nous les verrons

l'un & l'autre (butenir durant tout

le Poëme, le caractère qu'Homère

leur donne ici ; & Je croîs que,

d'après ces réflexions, que tout

le monde eft en état de faire, il

n'eft point de Leâeur judicieux

qui ne (bit étonné de la vafte Intelligence

qui a préfîdë aux Poèmes

d%omèfe ,- -& • encore plus de

l'aveuglement Inconcevable de

certains Détracteurs, qui les ont

regardés < comme des Ouvrages

faits pièce à pièce A (ans defiein,

à peu-pris^'de la manière que les

_Épicuriens, #pt ara qpp. le. monde

'avait été compofë.'.


L I V R E L 23

4jj. » Qu'ils ne fouffrent donc point que le fceptre d'Ithaque

Paflè des mains d'UJyfïe à fon fils Télémaque ! »

LE Prince vit l'orgueil de ces vœux menaçans,

Et fut avec prudence en détourner le fens.

« ANTINOUS, dit-il, eh quoi! l'honneur du trône

460.» N'efl-il qu'un bien fatal que Jupiter nous donne i <

» Duffiez-vous condamner l'aveu que je vous fais;

» La douceur d'être Roi eombleroit mes ibuhaits.

» Quel bonheur d'obtenir ces honorables marques -

» Qui diflinguent la pompe & la Cour des Monarques !

4*;>» Dans Ithaque, il efl vrai, d'autres Chefs plus puifTans

» Ont droit de fùccéder aux Rois dont je defcends :

» Quand mon père n'efl plus, du moins, pour mon partage,

» Je puis de fès foyers réclamer l'héritage,

» Ces Efblaves nombreux qu'UIyfle avoit acquis*

47°- Pour accroître les biens deftinés à (on fils. * • • -

« PRINCE, laifïbns les Dieux, répondit Éurymâque,

» Nommer parmi les Grecs le Souverain d'Ithaque:

» Seul maître de vos biens, & Roi de ce palais,

» Bornez tous vos defïrs à l'habiter en paix;

47$•» Craignez de vous flatter d'un efpoir inutile,

» Tant que des Chefs puiflàns régneront dans cette île.

» Mais fouffrez que ma voix vous puifTe interroger^

» Quel efl le fàng,"le nom, le rang de l'Étranger,

» Qui, venu dans ces lieux, ne s'efl point fait connoîtfeî

480.» A peine il s'efl montré qu'on l'a vu difparoître.


2+ L'ODYSSÊ E D'H OM È R E,

» Vous venoit-il d'Ulyfle annoncer le retour!

» Quel befoin l'amenoit en cet heureux féjour ï

Il n'a point les dehors d'un mortel ordinaire. »

« EH! que me parlez-vous du retour de mon père,

485. » Répondit Téiémaque! il eft perdu pour moi»

» J'abandonne à ma mère une crédule foi;

» Je la laiffe écouter la flatteufe réponfè

» Des Devins impofteurs, dont la voix nous l'annonce.

» Quant à cet Etranger, de respectables nœuds,

490. » Formés depuis long temps, nous unifient tous deux.

* Il fut l'hôte d'Ulyfle, &, û je dois l'en croire,

» Fils d'un père fameux, dont on vante la gloire,

» Il fè nomme Mentes, & règne dans Taphos,

Sur des peuples amis de l'empire des flots. »

4-5>j. IL DIT; mais fbn e/prit, qu'éclaire la Sagefïè,

Avoit dans l'Étranger reconnu la Déefle.

CEPENDANT, & la danfè, & la lyre, & les chants,

Rappeloient au plaifir cette foule d'amans,

Jufqu'au temps que la Nuit, au fond de leurs demeures,

joo. D'un paifible repos amènera les heures.

LA nuit vient, & bientôt, au fond de leur palais,

D'un fommeil favorable ils vont goûter la paix.

Et déjà, dans le fjein de fon réduit antique, ••

Qu'entoure un long parvis, qu'annonce un beau portique,

505. Téiémaque, occupé de foins intérefTans,

Aux charmes du fommeH alloit livrer fes fens;

II


L I V R E L £C

Il mnrchc précédé de la /âge Euryclée (p),

turvcke, aujourd'hui par les ans accablée.

D'un Maître complaifant jadis objet aimé:

j::.De iis jeunes attraits Laërte fut charmé,

lt pj\a d'un grand prix cette Efclave i\ belle;

Mais il lut, njpeclant une époufe fidèle,

D'un amour étranger éviter le lien,

Lt eîurir là beauté fans ofîenfër l'hymen.

)i;.l)u jeune Dit-rnaque elle a nourri l'enfance,

L.'amitié de ce Prince en eft la récompenfë.

Lurvclée , employant fes foins accoutumés,

Portoit devant les pas des flambeaux allumés.

hlle ouvre, il va s'afleoir fur un lit magnifique;

j.-v. Dans les mairie d'Euryclée il remet fà tunique.

L Lielave la reçoit, en arrange les plis,

Et de iès doigts tremblans la fiifpend aux lambris.

K-rmant entin la porte, elle fort, & le lailTe

Couché fur le duvet qui l'entoure & le prefTe.

j-j.La, fuyant le lommeil, s'occupant de fes maux,

Il médite la route & les nobles travaux,

Ou, jaloux d'acquérir une gloire immortelle,

Sa tend refit- l'invite, & Minerve l'appelle.

^_^,,„._...., _ . — _ _„......, ...„„ _ .mmmmmmmmmma^ÊOimmmmmmmmmm 1-1 • • i IIIIIIIIImi • • • • - - ^ • W ^ M M M M M W i mmmmmmmmÊmmmmmtÊ

//>/ I) auroii manqué quelque choie à l'artifice du Poëme d'Homcre,

H Lurydo-, qui doit contribuer au dénouement, n'étoit point connue

di:> l'expédition.

Tome IL D



ARGUMENT DU LIVRE II.

1 ÉLÉMAQVE ajfemble les Princes a*Ithaque, èf fe

plaint dans cette ajfemblée de la conduite des amans qui

prétendent à l'hymen de fa mère. Ceux-ci cherchent à fi

juftifier par la conduite même de la Reine. Télémaque

demande un Vaijfeau, pour aller à Sparte à* à Pylos

s'informer des deftrns de fin père. Minerve, fous laforrne

de Mentor, lui procure ce Vaijfeau qu'il demande, à* les

fecours dont il a befiin, ù* s'embarque avec lui


LIVRE DEUXIEME.

A PEINE un foible jour a diffipé la nuit.

Que déjà renonçant au fbmmeil qui le fuit,

Télémaque fè lève, il revêt fâ tunique,

Ajufte fbn épée & franchit le portique;

5.II paroît tel qu'un Dieu, commande à fes Hérauts

De convoquer les Chefs plongés dans le repos.

Minerve l'embellit d'une grâce nouvelle;

U marche accompagné d'une efcorte fidèle (a),

De deux chiens vigoureux, pour la chafTe nourris.

10.De fes traits, de fon air, tous les yeux font furpris.

Au milieu des Vieillards, plein d'une noble audace,

Au trône de fbn père, il va prendre fà place.

(a) Virgile n'a pas craint d'imiter ces petits détails. C'eft la meilleure

réponfe qu'on puifle faire à ceux qui n'en favent pas connoître le

mérite.

Aire non if gemini euflodes Iitnine ah alto

Procedunt, grtjfumquc canes comitantur herïlem.

An. viir, 4


zS L'ODYSSéE D'H'O M èRE,

^Egyptius fè lève, & parle le premier.

La douleur & les ans courbent fbn front guerrier:

*;• Le plus cher de fes fils, fbn efpoir & fà joie (b),

Suivit les pas d'Ulyffe aux campagnes de Troie.

Il ne fait point encor qu'un Cyclope inhumain

A de ce fils chéri fait fbn dernier feflin.

Trois enfans lui reftoient; mais, pour combler fà peine,

20. L'un d'eux (c) ofà s'unir aux amans de la Reine.

Ce Vieillard, occupé d'un trifte fbuvenir,

Laifïè couler des pleurs qu'il ne peut retenir:

« ILLUSTRES Citoyens, dit-il, daignez m'entendre,

» Ce Confeil qu'on afTemble a de quoi nous fiirprendre ;

25. » Depuis le jour qu'Ulyfle abandonna ces lieux,

»> Jamais rien de pareil n'avoit frappé mes yeux.

J> Quel befbin nous appelle! Une voix alarmée

» Nous a-t-elle annoncé l'approche d'une armée!

» Quel intérêt puifïànt & quel noble fouci

30. » Animent le mortel qui nous rafTemble ici!

» Quel qu'il fbit, jeune ou vieux, je l'eflime, & l'admire.

Dieux du Ciel, couronnez la vertu qui l'infpire ! »

DE ce préfàge heureux Télémaque flatté,

Se lève, & tient en main fbn fceptre redouté.

3î« CELUI que vous cherchez, vous allez le connoître,

» Vieillard, dit-il: c'eft moi, le fils de votre Maître,

* C'eft moi, c'eft ma douleur, qui cherchant un appui,

y* Au palais de vos Rois vous afTemble aujourd'hui.

(b) II fe nommoit Antiphus. (c) Eurynome.


L I V R E I L 20

» Je ne viens point ici, d'une voix alarmée,

40.» Annoncer à nos Chefs rapproche d'une armée,

» Expofer des befoins à mon coeur étrangers;

» Je viens vous avertir de mes propres dangers.

» Deux cruels coups du Sort ont comblé ma misère;

» L'un ravit à mes vœux un trop malheureux père,

45» Ce Roi qui vous aimoit d'un paternel amour;

» L'autre encor plus fatal défoie ce féjour.

» D'orgueilleux Prétendans une foule importune

» Affiége Pénélope, engloutit ma fortune.

» De nos plus vaiilans Chefs ces amans font les fils.

$0. » Mais, quel que foit le feu dont ils fèmblent épris,

» Plus épris de mes biens, l'orgueil qui les égare,

» Craint d'aller mendier les fùffrages d'Icare,

» Trop contens de pouvoir, en d'éternels fêftins,

» Dévorer mes troupeaux, s'abreuver de mes vins.

JJ.» Qui pourroit arrêter leur infolent ravage!

» Dieux, rendez-moi mon père, ou du moins fon courageî

» Si quelque heureux fècours ne daigne m'affifter,

» Jeune & foible orphelin, que pourrois-je tenter l

» C'efl en vous, mes amis, qu'il faut que je retrouve

60. » Les généreux vengeurs des tourmens que j'éprouve,

» A mes reflenthnens unifTez vos fureurs;

» De cent Peuples voifins redoutez les clameurs;

» Craignez, craignez les Dieux prêts à punir l'injure.

» C'eft par ces Dieux puiflàns que ma voix vous conjure,

6$.» Par le grand Jupiter, par Thémis, dont la voix

» Se plaît à préfider dans les Confeils des Rois»


jo L 9 0DYS S é E D $ HO M è RE9

» Prêtez-moi YOS fecours; ou, fi jamais Ulyflê

m Sur fon trône avec lui fit affeoîr l'injuftice,

» De ion crime aujourd'hui ¥enez tous me punir;

70.» Excitez ces amans, loin de les retenir;

» Pour confùmer mes biens, joignez-vous à leur rage.

^ ^ Avec moins de doukur je verrois cet outrage;

» J'eipcrerois


L I V R E 1 L 31

te JEUNE orgueilleux, dit-il, dont les vaines paroles

» Élèvent contre nous tant de plaintes frivoles,

I5» N'accufèz point ce? Chefs, ceffez de leur prêter

» Des maux qu'à votre mère il vous faut imputer;

» Elle dont l'artifice, ,& ia.wbtile adreûe,

» Sait donner & reprendre, éluder fà promefTe,

» Déguifèr fà penfée, &, nous trompant toujours,

90. n Depuis plus de trois ans abufèr nos amours ;

» Qui fe jouant enfin de notre ardeur extrême, ; „

» N'a pas craint d'employer ce nouveau ftratagéme. ; ,

» Un jour qu'elle occupoit fès doigts induftrieux

» A former le tiflu d'un vpjie précieux:

95-» Jeunes amans, dit-elle, enfin daignez m'entendre; .<

» Puifqu'Ulyflè n'eft plus/ je confèns à me rendre; ;

» Mais avant de fùbir les nœuds d'un autre hymen,

» Lahlèz-moi terminer l'ouvrage


32 L'ODYSSéE D*HO M è R E,

» Ah ! fi de vos malheurs vous cherchez Je remède,

» Écoutez ces amans; l'amour qui les pofsède,

» A la face des Grecs, s expliqué par ma voix:

» Engagez Pénélope à déclarer fbn choix ;

«'}•» Renvoyez cette Reine au féjour de ion père;

» Forcez-la d'accomplir l'hymen qu'elle diffère,

» Et ne permettez point qu'au fèin de ce palais,

» Elle enchaîne nos pas par de nouveaux délais.

» Les talens que Minerve âfTembla fur la Reine

120.» N'ont que trop prolongé vos maux & notre peine.

» Jamais dans l'Univers la plus fière beauté

» Ne joignit à tant d'art tant de févérité.

» Jamais Tyro, Mycène, otf la femeufè Alcmène,

» Né fût mieux de l'amour éterni/er la chaîne.

125- » Mais cet art fi puifTant, que les Dieux ont conduit,

» En fervant fbn orgueil, vous opprime & vous nuit,

» Vous livre à des malheurs que fà rufe autorifè,

i> Et c'eft à vos dépens qu'elle s'immortalifè ;

» Puifqu'enfin cet hymen, différé fi long-temps,

*3°- Peut fèui de ce palais éloigner fès amans. »

TéLéMAQùE fbudairi * que la SagefTe infpire:

« ANTINOUS, dit-il, fbit qu'Ulyflè refpire,

» Soit qu'il ait fùcéornbé fous un Deftm crue!,

» Vous ne mé verrez ^oihV, mjuffe & criminel, ;

«3 5»» Pour exiler ma mèrèVemployer rtrâ puiflàncë';

» Ma mère, dont le fein a nourri mon enènce.

» Que


LIVRE IL 33-

» Que de maux à la fois il me faudroit braver!

»> Icare contre moi prêt à fè foulever,

» Prêt à venger fà fille en fès bras gémi/Tante (*f):

i*o. » De mon père indigné la fureur menaçante :

» La juflice des Dieux, le mépris des humains;

» Des infernales fceurs les redoutables mains, *

» Qu'une mère outragée en ces momens attefte.

» Loin de moi, pour jamais, un arrêt fi fiinefte !

145. » Mais fi de mes malheurs vos cœurs font affligés,

» Quittez, quittez ces lieux trop long-temps ravagés;

» Partez, allez aux bords fournis à votre empire,

» Chercher ces voluptés dont l'amour vous attire.

» Ou fi vous préférez, injuftes raviflèurs,

IJO. » D'être d'un orphelin les lâches oppreflèurs,

» J'attelle Jupiter, dont la main fouveraine

1» Sur le crime fouvent fut mefûrer la peine,

» Que vous périrez tous. & que dans ce palais

Un trépas impuni vengera vos forfaits. »

IJJ. AINSI parloit ce Prince enflammé de colère;

Quand du fommet des monts deux oifèaux du Tonnerre,

Deux aigles, qu'en ces lieux a lancés Jupiter,

Vinrent comme les vents dans les plaines de l'air:

(f) J'ai employé une expreflion

générale comme celle d'Homère,

TO'AA' àwrlnn fjcapiu. Les Commentateurs

ont été fort embarraflés

de ce paflâge; ils ont cherché à

excufer ce qu'ils croyoient y voir,

& ce qui n'y eft pas ; je veux

Tome IL

dire, la crainte qu'il fembloit que

Télémaque avoit de rendre à Icare

la dot de fà mère. Les. Commentateurs

font aflez dans l'habitude

de fe faire des chimères pour les

combattre.


34 L'O DV S S Ê E D'H O M È RE,

Tous deux d'un vol égal & d'une aile rapide,

*6o. Us fondent fur l'enceinte, où leur inftincl: les guide.

Soudain de l'afTemblée embraflànt le circuit,

De leurs battemens d'aile ils redoublent le bruit,

Menacent ces amans en planant fur leur tête,

lLeur annoncent les maux que le Sort leur apprête;

«65- Eux-mêmes de leur bec fe déchirant le flanc,

Sur ces Chefs effrayés font dégoutter le fàng,

Et bientôt, traverfànt le palais & la ville,

Revolent par la droite à leur fecret afyle.

LES Chefs à cette vue, interdits, confternés,

tyo. Ne fàvoient où fixer leurs efprits étonnés,

Ils méditoient le fens de cet affreux préfàge ;

Quand le fàge Halitherfè, appefânti par l'âge,

Mais du vol des oifèaux interprète fameux,

Ofà leur éclaircir ce figne ténébreux.

175." PEUPLES, écoutez tous ce que ma voix attefîe:

» J'annonce à ces amans un avenir fiinefle ;

>» Leur perte Ce prépare, & le temps n'eft pas loin,

» Que de leur fàng verfé votre ceil fera témoin.

» Ulyflè va paroître, & fès mains redoutées

180.» Vous apprêtent auffi des peines méritées.

» Craignez donc fes fureurs, craignez de vous unir

» A ces hommes pervers qu'Ulyfïè va punir.

» Le temps que j'ai prédit, ce temps fatal arrive.

» Le jour que de cette île abandonnant la rive,


LIVRE IL JJ

i8y. » Ulyflç avec les Grecs voloit vers Ilion,

» Le Ciel mit en mon cœur cette prédiction :

» Qu'après que ce Héros auroit, dans l'infortune,

» Vu périr fès amis, victimes de Neptune,

» Seul, après vingt hivers, & méconnu des liens,

ipo. » Il viendroit recouvrer & ion trône & fès biens.

Déjà l'heure fatale approche & nous menace. »

Eurymaque irrité répond avec audace:

« VA, Prophète mfènfé, qu'ont aveuglé les ans,

» Par tes prédictions effrayer tes enfàns:

i?j.» Je connois mieux que toi le grand art de prédire,

» Dans le vol des oifeaux, mieux que toi je fais lire;

» Ces oifeaux qui dans l'air Yojtigent à leur gré,

»> N'apportent pas toujours un augure afluré.

» UlyfTe a loin de nous fini fa deftinée :

ioo. » Plût aux Dieux que la. tienne ainfi fut terminée!

» On ne te verrait pas, mercenaire Devin, .

» Aiguillonner fon fils par un préfàge vain.

»> Mais écoute un ferment plus fur que tes oracles:

» Si, d'un art impofteur étalant les miracles,

*oj.» Tu veux de fà jeunefïè enflammer la fierté,

» Tu ne jouiras pas de fà crédulité;

» On fâura, détournant ta frivole menace,

» Te punir des débats qu'excite ton audace.

» Que ce Prince, docile à des avis plus doux,

%io.» Engage Pénélope à choifur un époux,

Eij


$6 L'ODYSSéE D'HOM èR E,

» A recevoir enfin, dans le palais d'Icare,

» La main & les préièns que l'hymen lui prépare;

» C'eft Tunique moyen de délivrer ces lieux

» D'une foule d'amans importuns à tes yeux,

aij.» Qui ne redoutent rien, qui laiflènt Télémaque

» De Ces difcours amers remplir les murs d'Ithaque;

» Et qui, d'un vain Prophète abhorrant les avis,

>» Oppofènt à ià haine un tranquille mépris.

» Tant que cette Beauté, dans ces lieux adorée,

2.zo » Permettra quelque efpoir à notre ame enivrée,

» Loin de tout autre objet, fès vertus, fès appas,

En excitant nos vœux, enchaîneront nos pas (g}.

TéLéMAQUE auffitôt, diflimulant fa peine:

«

« ILLUSTRES Courtilans d f une fùperbe Reine,

zzj.m Je ne vous preffe plus de quitter ce palais,

» Dit-il, je laifîe aux Dieux ces puiians intérêts.

» Hélas ! trop aièété d'une iatteufè image,

» J'ai d'un autre projet occupé mon courage.

» Je demande un Navire, où porte fur les lots,

430.» J'irai chercher les bords de Sparte & de Pylos;

(g) Pope remarque, avec raifbn,

qu'Homère eft regardé comme fe

père de l'Éloquence, aufli-bien

que de la Poëfie, puifqu'en effet

il n'y a point de genre d'éloquence

qui ne le trouve dans.fes Poëmes.

Cfe qu'if eft important de remarquer

ici, c'eft combien le dttcûuft

d'Eurymaque eft .aflbrti à fou

caractère infinuant & fin. Il ne reproche

point à Pénélope, comme

a fait Antinous, les rufes dont elle

le (èrt ; il allègue les venus & la

beauté de .cette Prîncefle, qui ne

permettent peint à les amans de

lénOdcer à' (à poûeffion.


LIVRE IL ^.

» Sur les traces d'fti père & de fâ deftince,

» Je veux avec ardeur employer une année.

» Mais fi de ce Héros la Renommée enfin

» Venoit me confirmer la déplorable fin,

a 35-» Je reviens en ces lieux dreffer à fà mémoire

» Le digne monument qui convient à fà gloire,

» Et laiiïèr à ma mère, après ce trille emploi,

La jufle liberté d'ordonner de fâ foi. »

IL s'affied; mais Mentor fait éclater fbn zèle:

HO. H chériûoit Ulyffe, & fut l'ami fidèle

Que ce Prince, en partant pour les bords Phrygiens,

Chargea de gouverner & fbn fils & fès biens.

« PEUPLES, écoutez-moi, dit-il, prêtez l'oreille

» Au trop jufte dépit qui dans mon cœur s'éveille.

*4î«» Loin du trône des Rois la juftice & la paix!

>» Que d'un fceptre de fer ils frappent leurs Sujets!

» Que le bras des tyrans fàffe trembler la terre !

» Puifqu'Ulyffe, ce Roi qui vous fèrvoit de père,

» Par des Sujets ingrats lâchement oublié,

*J°- » N'a pas obtenu d'eux un fbupir de pitié. *

» Si l'indignation s'élève dans mon ame,

» Ce n'eft point ces amans que je hais, que je blâme ;

» Ce n'eft point leur audace & leurs cruels complots:

» Aux périls de leurs jours, ils troublent mon repos,

*55«» Ils dévorent les bierfs d'un Prince, que leur rage

» Croit déjà defcendu fur le fatal rivage.


38 L 9 0 D Y S S Ê E D 9 H 0 MÈRE,

^^ Mais c'eft vous que'j'accufè ave#plus de railbnf

» Témoins indifférens des maux de là Mailbn,

» Vous, Citoyens nombreux, qui, rompant le fiience,

260. Pouviez intimider leur coupable infolence. »

Lé oc RITE auffitôt: « Quel difcours inlenfé,

^> Téméraire mortel f avez-vous prononcé î

» Vous voulez, au milieu des feftins & des fêtes,

» Sur nos fronts couronnés attirer des tempêtes!

z6$. *> Qui défend fa Patrie ei terrible, o Mentor;

» Qui défend les plaifirs ei plus terrible encor (h).

» Qu'Uiyfle tout armé delcende aux bords d'Ithaque,

» Pour nous chaflèr d'Ici cpe Ion bras nous attaque f

» Qu'il vienne nous lurprendre au milieu d'un feiin,

270. » Le fuccès du combat pourrait être incertain ;

(h) F m ajouté ce vers au texte, 1 ce paflige, qui a fort tierce h&

pour mieux faire fentir i'efprit de | Commentateurs:

mS'gpri g whîwwffi /uuQQieddui «ici JWr#.

J'ai cru voir ^ dans cette ex- a fuivl le fens grammatical; maïs

prefïîoE fîngulière, un proverbe elle en donne une fîngulière expli­

ancien parodié. Je fuppofè, avec cation. Il eft difficile, dit-elle, de

quelque vraifemblance, que le combattre contre des gens qui

proverbe portoit fâ^cmë^4 «tei font toujours à" table ; car f comme

mdljMÇf & Léocrite le- retourne, en elle le remarque dans la note f

(iibftituanrle mot de fifin-ï celui outre que le vin donne des forées,

de patrie* Je croîs d'ailleurs qu'il iis combattent dans un iieu avan­

faut entendre .ainfi - ce paflage : tageux ; à* $ maîtres des avenues,

Arduum efl viris, itiâm pkrïbus ils s'en fervent comme de défiés.

armatis i jmgnare de comivïo contra. Au refte, cetie Savante -nia pas

epulantes* C'eft le fens d'Euftathe mieux- faifi h fens de la phrafe qui

& du Scholiafte. Madame Dader précède. Voyeila note mClêrke»


L I V R E I L 39

» Son retour coûterait quelques pleurs à la Reine.

» Sachez donc mettre un frein à votre audace yaine.

» Et vous, qui m'écoutez, Peuples, retirez-vous.

» Halitherfe & Mentor, animés contre nous,

*75. » Au fils d'UIyfTe en vain voudroient fèrvir de guides,

» Et donner quelque efpoir à fes efprits timides:

i> Mais le repos qu'il aime enchaînera fes pas,

Et ce voyage enfin ne s'accomplira pas. »

IL DIT; en fès foyers la foule fe retire.

280. Cependant au palais où l'amour les attire,

Ces Rois vont fê livrer à des piaifirs divers;

Tandis que, fans efeorte & fèul au bord des Mers,

Télémaque éploré, plongeant fes mains dans Tonde (i),

Confioit à Paiias fa trifteflè profonde :

*8j.« O TOI, dont la bonté, que je dois adorer,

» Hier de ta préfènee a daigné m'honorer;

» Toi qui m'as commandé d'aller fur l'onde amère,

» Chercher loin de ces bords les traces de mon père;

» Que puis-je, fi les Grecs, (i l'orgueil de ces Rois,

apo. M'ofènt fermer la route où m'engage ta voixî »

DE l'Olympe, à ces mots, Minerve defeendue,

Vient ranimer l'ardeur de fbn ame éperdue;

Elle prend de Mentor & la voix & les traits:

«« TéLéMAQUE, les Dieux veillent fur vos projets:

(i) Ces fortes d'ablutions étoient fort en ufage dans l'antiquité. On

fait combien les Égyptiens portèrent foin cette forte de pureté extérieure,

qui étoit ou devoit être l'image de la pureté intérieure.


40 L'ODYS S É E D'HO M È R E,

25)5.» Ces Dieux vous conduiront par des routes certaines,

» Dit-elle, fi le fàng qui coule dans vos veines

» A du fàng paternel confervé la chaleur;

» Si d'un père fameux vous avez la valeur,

» La prudence, l'adrefTe & la douce éloquence.

300. » Mais fi vous démentez le nom & la naiflànce,

» Et les hautes vertus de ceux dont vous fbrtez,

» Vous verrez dans leur cours vos defleins avortés,

» Vous ne recueillerez que difgrâces amères.

» Peu d'eniàns ont marché fur les pas de leurs pères (k),

305.» Peu les ont égalés; peu de pères heureux

» Se font vus fùrpaffés par des fils généreux.

» Mais vous ne ferez point de ces fils fans courage,

» Indignes de leur fàng, nés pour lui faire outrage;

» Ulyfle & fes vertus fèmblent renaître en vous:

310. » Tout flatte vos amis de Tefpoir le plus doux.

» Quittez le vain fbuci de ces trames perfides,

» Qu'ourdifTent contre vous des Prétendans avides:

» Orgueilleux & cruels, ils font loin de fbnger

» Qu'au féjour ténébreux la mort va les plonger,

315.» Qu'un feul jour fûffîra pour confbmmer leur perte.

» Marchez, fùivez la voie à vos defirs ouverte,

» J'y conduirai vos pas, & je cours apprêter

» Le Navire léger où vous devez monter;

(k) Cette obfervation, affligeante pour l'humanité, eft malheureufement

A commune, que les Anciens en avoient fait un proverbe.

Voyez dans les Adages d'Éra/mc, ceux qui ont pour titre: De gènerantium

in pejus.

« Je


L 1 V R E I I. 41

» Je cours vous raflembler une Troupe fidèle

320.» De Nautonniers hardis, pleins d'ardeur & de zèle.

» Retournez au palais, allez, &. par vos foins,

» D'un voyage fi long prévenez les befbins;

» Aflemblez les tréfbrs que Bacchus fèul nous donne,

Et le fruit des épis dont Cérès fe couronne. »

3*5- TiLÉMAdUE l'écoute, & revole au palais;

D'un feftin magnifique il y voit les apprêts,

II y voit ces amans égorgeant des victimes,

Et, dans un doux repos, jouiflànt de leurs crimes.

De rage & de douleur, il fbupire & frémit.

330. Antinous le voit, il l'aborde & fburit,

Le fàifit par la main, le carefle & l'arrête:

« PARTAGEZ, lui dit-il, les pfaifîrs de la fête (l),

» Calmez le vain orgueil de vos efprits chagrins;

» Venez, comme autrefois, jouir de nos feftins;-

335.» Rejetez les confeils d'une imprudente haine;

» Et, fi loin de ces bords votre ardeur vous entraîne,

» Nos amis emprcfTés fourniront à vos voeux

De quoi voguer au loin fur les flots orageux. »

TéLéMAQUE l'écoute, & fbn cœur s'en indigne:

340." Moi, dit-il, qu'oubliant votre arrogance infigne,

» Aflis à vos feflins, partageant vos plaifirs,

» J'étoufïè dans mon cœur de trop jufles clefîrs !

(l) Antinous foutient (on caraûère d'ironie & de malignité.

Tome IL F

- —*^


42 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

» N'avez-vous pas afTez, avec pleine licence,

»> Abufé lâchement des jours de mon enfance!

345- „ Le temps de l'ignorance eft enfin écoulé,

» Mes yeux fè font ouverts, mes amis m'ont parlé:

» Plus éclairée enfin, mon ame révoltée

» N'a/pire qu'à punir votre audace effrontée,

» A raffembler fur vous d'Ithaque ou de Pylos,

3 *°- » Tout ce que doit ma haine à vos cruels complots.

» Je n'aurai pas en vain annoncé mon voyage;

» Sur le premier Vaifleau qui fuit de ce rivage,

» Je pars, puifque toujours par YOUS perfécuté,

Et VaifTeaux & Rameurs, vous m'avez tout ôté. »

3 7Î* IL DIT; &, d'un courage égal à fâ fàgefïè,

Il retire fà main de la main qui la prefïè.

Les amans raflemblés fous fcs riches lambris,

Font éclater au loin leurs éclats & leurs ris ;

Et joignant l'ironie à leur fureur barbare:

3$o. u QUEL fort, difoit l'un d'eux, quels maux il nous prépare

» Ce vengeur irrité, qui, pour trancher nos jours,

» Va de Sparte ou de Pyle implorer le fècours;

» Ou qui, nous dégui/ànt la haine qu'il re/pire,

» Va chercher les poifons de la fertile Éphyre,

365. » Et, les mêlant aux vins dont nos fèns font flattés,

Nous offrira la mort au fein des voluptés ! »

« Qui fait, difoit un autre, à quelle deflinée

» Son imprudente ardeur fe verra condamnée!


LIVRE//. ^

» Si, loin de fès amis, errant parmi les mers,

37°-» H ne doit pas d'Ulyfle éprouver les revers?

» Ah ! combien fes malheurs puniraient nos outrages !

» II faudrait de fès biens ordonner les partages,

» Défèrter ce palais, iaiflèr la Reine enfin

» Au gré de fès defirs difpofànt de fà main,

375» Nommer l'amant heureux dont elle eft la conquête;

Voilà par fon trépas les maux qu'il nous apprête (m), »

LE Prince cependant, mépruant leurs transports,

Vole aux lieux où fon père enferma fès tréfors:

Sous de doubles verroux Euryclée y confèrve

380. Les préfèns de Cérès, la liqueur de Minerve,

Et des vins renommés cachés à l'œil du jour,

Qui de leur Maître encore attendoient le retour.

Il appelle Euryclée, & fur fes pas s'avance.

« O vous, qui de mon père avez nourri l'enfance,

3«j. » Daignez, dit-il, remettre à fon malheureux fils

» Douze amphores de vin, non de ces vins exquis

» Que vos foins vigilans confervent pour Ulyflè,

» S'il venoit terminer fès maux & mon ftipplice;

(m) L'ironie étoit la figure familière

des Grecs. On trouveroit, je

crois, dans les Ouvrages d'Homère,

tous les genres d'ironie pofîïbles.

Pope a raifon de relever, comme

il fait, la mauvaise ailufîon que

Madame Dacier a cru trouver

entre le root tîw, qui eft dans ce

difcours, & fim, qui eft dans le

précédent. Ces fortes de fubtilités

ne font propres qu'à gâter le goût,

& à faire tort au Poète, en lui

prêtant de miférabfes jeux d'efprit,

qui ne font, pour l'ordinaire, que

Je talent de ceux qui ne fauroient

en avoir d'autre.

F ii


44 L'O DYSSÉ E D'HOM È RE,

» Mais des vins moins parfaits, & dont le cours des ans

390. » N'a point encor mûri les efprits odorans.

» Renfermez avec /bin dans des outres nouvelles,

» D'un froment préparé vingt mefures fidèles.

» Gardez, û vous m'aimez, de trahir mes fecrets ;

» Gardez de révéler ces importans apprêts.

3P5-» Quand l'ombre de la nuit rappellera ma mère

» Au fein de fà retraite, à fon lit folitaire,

» Je les fais enlever; je vais braver les flots,

Et demander mon père aux rives de Pylos. »>

« QUE faites-vous, mon fils, répondit Euryclée,

400. » Déchirant fes habits, de douleur accablée !

» Quel fùnefte projet ! quel aveugle deflein !

» Où portez-vous vos pas, jeune & cher orphelinî

» Quand Utyfîè a péri loin de cette contrée,

» Pourquoi fuir en fecret une mère éplorée,

405.» Vous, qui dans fès malheurs deviez la fecourir,

» Vous, qu'à votre retour elle verra périr,

» Victime abandonnée aux trames homicides

» Qu'aflèmbleront fur vous des Prétendans avides ï

» Reftez, & n'allez pas, errant parmi les mers,

4 1 ©» Nous expofer encore à des maux plus amers. »

LE ûge Télémaque, attendri par fès larmes:

« RASSUREZ-vous, dit-il, & calmez vos alarmes.

» La voix d'un puiflànt Dieu m'infpira ce projet.

» Jurez dans votre fein d'enfermer ce iècret;


L 1 V R E 1 1. 4j

41 j.» Jurez d'attendre en paix, pour l'ouvrir à ma mère,

» Que du douzième jour le flambeau nous éclaire,

» Ou que des bruits cruels qui pourraient l'accabler,

Pour flatter fà douleur, vous forcent à parler. » '

D'EURYCLéE, à fà voix, la douce complaifânce

4 20 » Jure aux Dieux de garder ce rigoureux fdence,

S'emprefïè d'obéir, & rafTemble avec foin

Le froment & les vins dont fbn Prince a befbin.

TéLéMAQUE en fbn cœur renfermant fon audace,

Parmi les Prétendans va reprendre fà place;

4 2 J* Tandis que, fous les traits de ce jeune Héros;

Pallas court aflèmbter de braves Matelots,

Leur parle, & fait promettre à leur jeune courage,

Que la nuit les verroit accourir au rivage,

Et va de Noëmon, par un fêcret accord (h),

43°« Emprunter un Navire attaché.près du port.

LA fbmbre' Nuit à peine enveioppoit le monde,

Pallas faîfit la nef, la £rit flotter fur fonde,

(m) Cette particularité femble

peu intéreflante; elle n*eft pas cependant

fans deffein, ni fans effet*

Elle devient la caufe très-naturelle

de la manière dont les amans de

Pénélope apprennent le départ de

Télémaque, & eft ainfi le fondement

de tout _ ce qu'ils feront

pour s'oppofer à'fbn retour. Pop?,

Voilà comme les circonflances

les plus limplts deviennent f daîls

les Ouvrages des grands Maîtres 9

des refforts puiflans, d'autant plus

admirables, qu'çn ne fauroit ea

prévoir l'effet. Au relie, on voit

Ici comme tout s'enchaîne, & comment

les difcours de Télémaque

ont préparé la facilité avec laquelle

ce Prince, ou Minerve agiffant

à fa place» trouve dans le peuple

d'Ithaque tout ce qui étoit néce£

fiire à fou voyage.


4.6 L'ODYSSéE D'H O M è R E,

Y porte les agrêts dont l'homme induftrieux

Se fèrt pour commander aux vents impérieux,

43 5- L'enchaîne vers la rive, où fà voix immortelle

Conduit des Matelots la cohorte fidèle.

Elle court au palais, & va des Prétendans

Soumettre au doux repos les efprits imprudens.

Ils ne fbutiennent plus les coupes trop pefàntes,

44°- Que le fbmmeii enlève à leurs mains languiflàntes.

Us vont, fe difperfant à travers la Cité,

Prévenir de la nuit l'entière obfcurité,

S'endormir fans fbupçon au fèin de leur retraite;

Et, loin d'eux auflîtôt, Minerve fàtisfaite,

445- Empruntant de Mentor & la voix & les traits.

Invite Télémaque à fbrtir du palais:

« VENEZ fur le rivage, où déjà vous attendent

»> Les braves Nautonniers que vos voeux nous demandent ;

Partons fans différer. » A la voix de Pallas,

45o- Télémaque emprefTé s'avance & fuit fès pas.

Il arrive, il commande, & la Troupe afïèmblée

Court chercher les tréfôrs que gardoit Euryclée.

Le VaifTeau détaché n'attend plus que les vents;

Les agiles Rameurs couvrent déjà les bancs.

455- Télémaque animant le zèle de la Troupe,

Fait préparer la voile & s'affied à la poupe.

Pallas qui le conduit, s'affied à fbn côté;

Soudain le flot blanchit, pair le& vents agité. ;


LIVRE IL

Un Zéphyre léger que la Déeflè envoie,

4^>- Excite des Rameurs & l'ardeur & la joie :

A fon fouffie attendu, la voile ouvre fort fein.

Us enchaînent la rame inutile en leur main.

La nef cède au Zéphyre, & quitte le rivage,

Et Tonde à gros bouillons mugit fur fon paflàge.

4*5-LES Nochers cependant, par le flot entraînés,

Vont conûcrer aux Dieux ces loifirs fortunés;

Dans leurs libations, fuivant l'antique u/âge,

A Minerve d'abord ils offrent leur hommage.

Ils voguent, &. l'Aurore, en blanchiflànt les airs,

470. Vit ce Vaiflèau léger fendre le fein des mers.

l^^P^^^Pt

47


48

ARGUMENT DU LIVRE III.

1 ÉLÉMAQUE arrive h Pylos, if trouve fur le rivage

Neflor if fis fils, qui le reçoivent, if Vadmettent au

facrifice que les Pyliens offroient à Neptune. Télémaque,

encouragé par Minerve, demande des nouvelles de fin père.

Réponfe de Neflor. On y apprend la manière dont les

Grecs partirent de Troie, if la divifwn qui fe mit dans

leur armée. Minerve, qui avoit accompagné Télémaque,

difparoit^ Defcription du facrifice offert à cette Déeffe.

Neflor envoie ce jeune Prince à Lacédémone, if lui donne

un char pour faire le voyage, if fin fils Pififtrate pour

raccompagner.

ci»

a-. ; .i

LIVRE III.


LIVRE TROISIEME.

I ANDIS que le Soleil fortant de fonde imère (*)ê

Sir la voûte des deux répandolt û lumière,

Et dorolt de les feux la lurÉce des flots»

Télémaque touchoît aux rives de Pylos.

5- Il voit de loin ces murs qu'avoit bâtis Nélée:

Il trouve fur Y arène une auguie affemblée,

(a) La fcène change ; elle n'eft

plus à Ithaque, elle eft i Pylos :

ce changement eft une nouvelle

fource de Poëfie qui va s f ouvrir.

Au lieu du fpeétacle que nous

préfentoît le defbrdre des Pré|pndans

, nous allons jouir de celui que

nous offrira la fàgeflè de Neftqr.

Ce Livre & le fuivant font, en

quelque forte, un fupplément de

Filiale. Homère, en nous fâifint

connoître le fort de ces Héros

qui ont joué un fi grand rôle au

fiége de Troie, non - feulement

Tome II.

(atisfait notre curiofité, mais encore

lait voir un art infini par la variété

des évènemens dont il nous entretient

; la tranfition qu'il emploie

eft iacïle & naturelle» S'il fe fût

trop appefanti fur les détais de

la vie des Prétendans, i auroit

ennuyé le LeAeur ; au lieu qu'en

les interrompant, comme il lait,

par des épifodes agréables, il nous

îaiflè tout prêts à écouter avec

avidité la fuite de ces defbrdres

affreux dont les Prétendans doivent

être punis à la fin du Poëme. Pope*

G


10.

50 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

Un fàcrifice offert au puifTant Dieu des mers;

Neuf Tribus de Pylos fur neuf gradins divers,

Où, chacune, à l'envi, présentant fon hommage.

Du fàng de neuf taureaux inondoit le rivage.

11 aborde; & foudain précipitant (es pas,

Defcend fur le rivage & vole avec Pallas.

« PRINCE, dit la DéefTe, il eft temps que votre ame,

» Moins timide, fe livre au beau feu qui l'enflamme.

i j. » Pour un père chéri votre cœur tourmenté

» Eft venu fur ces bords chercher la vérité;

» Voyez donc fi Neftor peut, à votre prière,

» Vous apprendre le fort de ce malheureux père.

» Soyez fur que du moins un langage impofteur

s.o. » Ne profanera pas fà bouche ni fon cœur.

Le menfbnge n'eft point fur les lèvres du Sage. »

*y

« Vous connoifîèz, ami, la pudeur de mon âge,

„ Répondit Télémaque: eh comment, cher Mentor,

„ Pourrois-je, fins trembler, approcher de Neftor,

„ Moî, qui jeune, timide & fans expérience,

„ Des fàges entretiens ignore la fcience (b)!

(b) Un jeune homme qui craint

d'aborder un Vieillard, & qui,

loin de fe prévaloir des avantages

que luî donnent les agrémens de

fon âge, fe fent, au contraire, fi

inférieur à un homme refpeclable

par fes années & par fon expérience,

qu'il craint même de

l'aborder & de lui parler; voilà

l'image des temps antiques, de ces

temps où la Nature étoit encore

écoutée, & où la perverfité des

mœurs n'avoit pas détruit ce qui

rend la jeunefle refpeclueufè, &

la vieillefle refpeétable.


LIVRE III.


J2 L'ODYSSé E D*HOMèRE9

» Sitôt que votre main l'honorant ia première,

» De fes effufions. aura rougi la terre,

jj.» Offrez à votre ami ce vin délicieux;

» Sans doute il fait nos loix & refpe&e les Dieux.

» Par des libations & par des facrifices,

» Il ne dédaigne pas de les rendre propices.

» Tout mortel a befbin de leurs fecours puiffans.

do. » II eft, ainfi que moi, dans la fleur de fès ans,

» Et fbn cœur généreux applaudit & partage

Les égards mérités quç je rends à votre âge. »>

MINERVE, à ce difcours, répond par un fburis;

La voix d'un homme fâge a flatté fès efprits :

6$. Elle fàifit le vafè, arrofè la poufïière,

Et foudain à Neptune adrefîè fa prière:

« DAIGNE entendre ma voix, Dieu Souverain des Mers,

» Daigne prêter l'oreille à nos vœux les plus chers:

» Que Neflor & fès fils, amis de la SagefTe,

70. » Soient les premiers objets des foins de ta tendrefTe ;

» Que ces Peuples nombreux que Pyfos a nourris,

» T'oftrant cette hécatombe en obtiennent le prix ;

» Que Télémaque enfin paiflè, fur ce rivage,

Obtenir le fùccès qui flatta fbn courage. »

7j. TéLéMAQUE, à for» tour, prenant le vafe d'or,

Répète la prière & ks vœux de Mentor.

Le repas fàft, Neflor lève un front rcfpeûakAc,

Et s'adreflàm aux Chefs conviés à fa table :


L I V R é 1 ï I.

53

m DE nos.Hôtes, dit-il, les 'beibms .iatis£iits»

to.» Amis, vont Éûre place à d'autres, Intérêts.

» Nos deirs. à lents yeux: peuvent m&m pamutrc. '

» Étrangers 3 quels climatsy quels fieux.vons ont fit naître ï

» Sur l'empire des lots, quel important projet

» Vous commit aux dangers d'un, pénible trajet î

tj. ti Alez-voos. fur les Mers errer à fanenture,

» Aini que ces brigands qu'accompagne- l'injure,

» Qui fur la violence ont. fondé' leur* appui,

Et, toujours, expofés, vivent des maux d'autrui' (c)! m

(c) Qui croiroit-qu'cfi ait piia»

conclu de ce pillage que la piraterie

étoit en honneur chet; les

Anciens! Le genre de'vie de cet*

brigands eft repréfenté Ici f n termes

courts, mais énergiques, comme

une choie û odieule, qu'il- (env» '

bleroit plutôt qu'on en dçvoit

tirer une conftquènce entlliemf nt

contraire. Cependant c'eft un des

meilleurs efprfts de l'Antiquité,

c'efi m Jiuteur grave 9 * - c'eA

Thucydide, qui a cru voir dans

ce piâÂgt de quoi antorifer fou

opinion lui la barbarie des anciens

Grecs, tir £m Félin» qu'ils avoient

pour la piraterie.

Pour «§bibll# • Fantorité' de

Thucydide en cène madère, 1

indroit coitfuléref èm$ quei efprit

M a écrit la Préface qu'il a mile à

il tête de ïbn Hiftoire. II annonce

qu'il va parler de la guerre la plus

intéreHinte .que les Grecs tuent

eue: & comme les anciennes

guerres, telles que celte* de Troie f

avoient été très-fameules, il .s'efforce

de les rabaifler au niveau de

celles de s • Barbares» 11 y a donc

dap$ fon, defTein un petit motif

d'intérêt particulier, qui rend

Thucydide uapeuTuljpeâ. Sextus

Empyricus, & d'autres $crivains f

ont répété lé même reproche^

toujours fur le même fondement ;

mais la laine critique ne veut pas

qu'on s'en tienife aux autorités.

Les «Anciens ne doivent avoir

ëa droits Dur notre opiaïên que

lorfqu'ik ont raifon* Comment

concilier ce que dit Thucydide,

avec ce qu'on trouve dans d'autres

endroits de l'Odylte î Dés le

commencement cte ce Poëintf,

Homère nous apprend que les

Compagnons tfUlyfle furent punis

pour avoir égorgé les troupeaux

du SoIeiL On défîgnoit ordinairement

par ce nom ; des troupeaux

paiflant à l'aventure dans des pâturages

où is demeuroknt le Jour &


54. L'ODYSSéE D'HO M è R E,

A CES mots, fùrmontant fà timide réferve,

90. Télémaque répond, inipiré par Minerve,

Qui vouloit, éclairant fbn cœur & ià raifôn,

. Préparer à ce Prince un immortel renom:

95- "

»

100. »

NESTOR , YOUS dont la gloire éclate entre les hommes,

Je vais vous contenter, vous fâurez qui nous Ibmmes.

Pour de grands intérêts, qui ne touchent que moif

Je viens des bords d'Ithaque implorer votre foi;

Je viens, cherchant au loin quelque heureufe lumière,

Apprendre les deftins d'un trop malheureux père,

D'UIyflè, qui^ dit-on, dans les champs Phrygiens

Détruifit avec vous les remparts des Troyens.

De tant de Rois vainqueurs le Ciel fauva la gloire,

Et leur fort, quel qu'il fbit, vit dans notre mémoire;

Mais de mon père, hélas! un rigoureux Deftin

Se plaît à nous cacher la déplorable lin;

la nuit. Tels étoient les troupeaux


L I V R E I 1 I. 55

io;.» En quels lieux H périt; quelle rive étrangère,

» Ou quelles mers ont vu terminer fà carrière.

» De mes cruels ennuis trop long-temps confterné,

» Je viens vous implorer, à vos pieds profterné.

» N'allez point, ménageant ma tendrefïe alarmée,

no.» Déguifèf à mon cœur ce que la Renommée,

» Sur le fort de ce Roi, répandit dans ces lieux,

» Ce que Ton vous apprit, ou ce qu'ont vu vos yeux;

» Écoutez ma prière, & fi jamais d'Ulyflè

» La Grèce aux champs Troyens reçut quelque fèrvice,

";•» S'il fignala pour elle & ion zèle & fà foi,

» *Que le prix du bienfait s'étende jufqu'à moi ;

» Et, fans vous prévenir d'une pitié trop tendre,

Dites ce qu'à mon cœur il importe d'apprendre. »

« MON fils, répond Neftor, ah! de quel fbuvenir

i2o.,, Faut-il que vos douleurs viennent m'entretenir î

» Que cette guerre aux Grecs coûta de longues peines î

» Que de tourmens fbufïèrts fur les liquides plaines,

» Quand le bouillant Achille afTemblant nos Vaiflèaux,

» A l'amour du butin excitoit nos Héros ;

î* j. » Ou lorfqu'aux bords du Xanthe, au pied des murs de Troie,

y> D'une fànglante mort ils devinrent la proie î

» Là Patrocle expira; là, près de ces remparts,

» Périt le grand Ajax, digne rival de Mars;

» Là le fils de Pelée acheva fà carrière;

130.» Là mon fils Antiloque a fermé fà paupière;

» Ses talens, fès vertus, fà valeur aux combats,

» Ne purent le fàuver de la fâulx du trépas.


56 UODYSSèE D'HOMèRE,

» Grands Dieux, que de périls! que d'alarmes diverfêsî

» Dans le trille récit de nos longues traverses,

«35*» Cinq ans pourroient à peine épuifèr mes difcours.

» Mais de nos maux enfin le Ciel borna le cours,

» II voulut qu'au courage on joignit l'artifice.

» Eh ! qui dans ce grand art auroit pu vaincre Ulyfle l

» Ulyfle,. votre père Oui, vous êtes fbn fils,

140.» Tout en vous le retrace à mes regards fùrpris;

» Je le vois, je l'admire, & crois encor l'entendre;

» Ce Prince que j'aimois d'une amitié fi tendre:

» Dans les champs, aux combats, dans les Confeils des Roi?,

» Nous n'avions qu'un eiprit, qu'une ame, qu'une vok ;

145. » Et toujours occupés du bonheur de la Grèce,

» Le Ciel nous inipiroit une égale fagtflè.

» A peine d'Ilion les murs étoient détruits,

» Que volant aux Vaifleaux qui nous avoient conduits,

» Nous partons ; mais bientôt Jupiter nous difperfè (d);

150.» Contre tous nos Vaifleaux û vengeance s'exerce,

» Il puniflbit les Grecs; ces fùperbes vainqueurs

» Avoient à l'injuftice abandonné leurs cœurs.

(d) Telle eft la manière d'Homère

dans tous fes récits : il commence

par annoncer i'iflue de i'hiftoire

qu'il va raconter, & en reprend

enfuite l'origine, pour en fuivre

le fil & arriver au dénouement,

fans embarras & fans ennui.

Homère dit ici, qu'un Dieu

difperfa Us Grecs fi tôt qu'ils furent

montés fur leurs Vaifleaux, ttcç

^"ttt'JWtr A'XUVç. Il annonce j

d'abord ce qui arriva, & raconte

enfuite comment cela eft arrivé.

Madame Dacier n'a pas pris garde

i cet art d'Homère, lorfqu'elle

interprète ainfi ces mots que nous

venons de citer: Un Dieu divifa

les Grecs. Et Pope, ainfi qu'il lui

arrive aflez fouvent dans les cas

douteux, a fuivi l'interprétation de

Madame Dacier.

» Leur


L I V R E III. 57

» Leur fol aveuglement fit naître leur misère,

» Et Minerve fur eux fignala fà colère,

! 5 5-,» Le jour que la Difcorde, accourant à fà voix,

i> Empoifbnna le fèin de nos deux plus grands Rois.

» Au moment où la nuit développoit fbn ombre,

» On vit les fils d'Atrée, en un délire fbmbre,

» Convoquer notre armée, & de leurs fèns troublés

160. „ Montrer l'égarement aux Peuples affemblés.

» Ménélas veut partir, mais fbn frère s'oppofè

» Aux vœux impatiens que ce Roi leur expofè;

» Il veut, fur ce rivage arrêtant nos Soldats,

» Fléchir en fà faveur la févère Pallas,

l6 i- » Et, par une hécatombe offerte fur l'arène,

» Appaifèr fà colère & conjurer fà haine.

» Infènfe! que vouloient ton offrande & tes vœux!

» Crois-tu qu'on puifle ainfi changer l'arrêt des Dieux î

» Cependant, du dépit paflànt jufqu'à l'infulte,

»7°- »> Ces Rois parmi les Grecs échauffent le tumulte.

» On fè fépare enfin, & l'horreur de la nuit

» Fomente la Difcorde & l'Erreur qui la fuit.

» Alors de nos malheurs commença la carrière;

» Car fitôt que l'Aurore apporta la lumière,

l 75- » La moitié de l'armée accourant aux Vaifleaux,

» Les prépare & les rend au vafte fèin des eaux,

» Y charge les tréfbrs & les belles captives

» Que leurs bras triomphans ont conquis fïir ces rives.

». L'autre moitié, docile aux vœux d'Agamemnon,

180. „ Demeure oifive encor dans les champs d'Ilion.

Tome IL H


58 L'ODVSSé E D'HOM è R E,

» Cependant nous partons, & le vent nous féconde;

» Quelque Dieu devant nous fèmbloit aplanir Tonde.

» Aux bords de Ténédos, par des vœux fblennels,

» Nous allons implorer Tappui des Immortels:

i8j.» Vain efpoirî Jupiter, à nos vœux inflexible,

» Reproduit parmi nous la Difcorde terrible.

» Suivi de quelques Chefs, votre père emprefle

» Revole vers le Roi qu'il avoit délaifTé;

» Un vain ménagement l'emporte & le ramène

190. » Au camp d'Agamemnon dont il plaignoit la peine.

» Trop fur alors qu'un Dieu Ievoit fur nous fbn bras,

» Je partis; Diomède accompagna mes pas.

» Ménélas nous vit fuir, & fbn incertitude

» Le retint quelque temps en cette fblitude.

195» Sur nos traces enfin, défèrtant Ténédos,

» La flotte qu'il guidoit nous joignit à Lefbos.

» Nous méditions alors quel facile partage

» Pourroit moins des Nochers étonner le courage;

» Si, des bords de Chio connoiflànt le danger (e),

aoo. » Au pied du mont Mimas ils voudraient s'engager,

» Ou, de La pleine mer affrontant la furie,

» Ils ofèroient doubler les roches de Plyrie.

(e) II n'y avoit que deux routes

à prendre en partant de Lefbos

pour arriver en Eubée : l'une étoit

de pafier au-deiîus de Chio, &

de doubler la pe ite île de Pfyra,

qui en elt éloignée de trois lieues ;

l'autre de traverfer le détroit qui

elt à l'orient de Chio, & de ralèr

la terre des Érythréens, où eft le

mont Mimas. Voye^ la Carte de

l'AJie mineure, par AI. d'Anville.

Par la première, qui étoit fa

plus courte & la plus droite, on

cingloit tout de fuite en pleinemer

, conformément à l'exprefljon

du texte, T*A*>of /uW, & on


L I V R E III. ^9

» Quelque Dieu complaifânt, par des fignes heureux,

» A ce trajet plus court déteqtfiina nos vœux.

10j.» Nous partons, affiliés de la faveur célefte,

» Nous arrivons la nuit aux rives de Gérefte,

* Vers l'Eubée, où foudain nos cœurs reconnoiflâns

» Offrirent à Neptune un légitime encens.

» Le vent que Jupiter envoyoit à notre aide,

iio.,, Aux rivages d'Argos conduifit Diomède,

» Et durant quatre jours m'aplaniflànt les flots,

» M'amena fans danger aux rives de Pylos.

» Ainfi lorfque des Grecs ma flotte féparée,

» Mon fils, revit enfin cette heureufè contrée,

ai$- » J'ai de tous mes amis ignoré le deflin.

» Mais vous voulez fâvoir fi quelque bruit certain

» Sur ce paifible bord efl venu m'en inflruire.

» Je ne vous tairai point ce qu'on m'en a pu dire.

» L'illuftre fils d'Achille, au fèin de fès foyers,

«0. » A ramené, dit-on, fès généreux Guerriers;

» Le vaillant Philo&ète a revu fà patrie;

» Le fier Idoménée, en fbn île chérie,

» Des fureurs de Neptune a fàuvé fès Cretois,

» Et recueilli le fruit de fès fameux exploits.

arrivoit droit à Eubée, rd^ta,.

Voilà, je crois, l'idée d'Homère,

dont l'exaâitude géographique efl

connue de tous les Sa vans. Madame

Dacier paroît ne l'avoir pas

bien faille , puifqu'elle prétend

dans fa note, que le chemin qui

conduifoit entre l'île de Chia de

le rivage d'Afie, étoit le plus

court. II étoit, fans contredit,

le plus long; mais l'embarras de

naviguer en pleine mer, faiibh

balancer fi on ne préféreroit pas

cette route à l'autre.

H ij


6o L'ODYSSéE D'H O M è R E,

"*• » Mais quel climat fàuvage & quelle île éloignée

» N'a pas d'Agamemno» appris la deftinéeî

» N'a pas appris comment Egifthe, à fon retour,

s> Confpira fon trépas & lui ravit le jour!

» Comme Orefte fit voir, en puniflànt fon crime,

23 °« » Quel tréfor pour un père eft un fils magnanime (f)!

» Comment de l'afïàifin il fut percer le cœur,

» Et du trône d'Argos rétablir la fplendeurï

» Mais vous, fi j'en puis croire & vos yeux & votre âge,

» De ce fils généreux vous avez le courage;

*;$•» Tel que lui, vous pourrez, aux fiècles à venir,

Laifler de vos travaux un noble fouvenir. »

« NESTOR, dit Télémaque, o vous dont la fageflè

» Eft l'honneur de notre âge & l'appui de la Grèce,

» Trop heureux fut le fils du grand Agamemnon,

240. » Qui, vengeur de fon père, a confacré fon nom

» Parmi les noms fameux que l'Univers adore.

» Ah! fi les Dieux vouloient que ma main, jeune encore,

»> D'une foule d'amans pût terraflèr l'orgueil,

» Et les précipiter dans la nuit du cercueil -

*45« »» Mais ces Dieux trop cruels m'ont, ainfi qu'à mon père,

» Envié les douceurs d'un deftin fi proipère;

(f) Quel plus bel encouragement

Neftor pouvoit-U donner à

Télémaque! Les Anciens admiraient

beaucoup la manière dont

eft ménagé le difeours de ce fage

Vieillard, & comme l'exemple

d'Orefte y eft amené pour fervir

d'aiguillon & de confolaâon au

fils d'UIyfle.


L I V R E III. 61

Il Eut, fans murmurer, en fùbir les rigueurs. »

« MON fils, répond Neftor (puifque fur vos malheurs

» Votre cœur fans détour s'eft expliqué lui-même)

^50.» On m'a dit qu'enflammés d'une arrogance extrême,

» Une foule "d'amans, de votre mère épris,

» N'ont point de leurs forfaits encor reçu le prix.

» Leur avez-vous cédé fans combat & fans peine !

» N'avez-vous point d'amis, ou craignez-vous la haine

*55-» De vos Sujets armés par quelque arrêt des Dieux!

» Qui fait û quelque jour UlyfTe plus heureux,

» Seul, ou fùivi des Grecs unis pour fà querelle,

» Ne vous vengera point de leur fierté cruelle!

» Plût au Ciel que Pallas eût pour vous aujourd'hui

atfo.» Cette forte amitié qu'elle eut jadis pour lui!

» (Car jamais on ne vit les Dieux ni les DéefTes

» Honorer un mortel de ces vives tëndreffes,

» Que pour le ûge Ulyfïè, au milieu des combats,

» Dans les champs Phrygiens fit éclater Pallas.)

*&}•*> Bientôt de ces amans la cohorte infenfëe

Perdroit d'un fol hymen l'infblente penfée. »

« POURQUOI, dit Télémaque, abufèr de ma foi!

» Jamais un fi beau jour ne brillera pour moi.

» C'en eft fait, & des Dieux la puiflànce fùpréme

370. Ne pourroit m'afiranchir de mon malheur extrême. »

MINERVE l'interrompt: « Télémaque, arrêtez;

» Qu'avez-vous dit! Songez que ces Dieux redoutés


6i L'ODYSSé E D'H O M è RE,

» Peuvent, d'un fèul regard de leur bonté profpère,

» Arracher un mortel du fèin de la misère.

*75-» Et ne vaut-il pas mieux, après de longs travaux,

» Rentrer dans fès foyers, y trouver le repos,

» Que comme Agamemnon, revoyant fà patrie,

»> Périr par les complots d'une époufè chérie.'

» La mort feule eft pour nous un mal impérieux,

280. Dont ne peut triompher la clémence des Dieux. »

« N'EN parlons plus, Mentor, répond le fils d'UJyfïè:

» Je fèns à ce difcours accroître mon fùpplice.

» Dans la nuit du tombeau mon père defcendu,

» Ne doit plus dans Ithaque être encore attendu.

285.» Mais fbuffrez qu'inftruhant ma timide jeunefle,

» Ma voix du vjeux Neftor confùlte la fàgeflè.

» Trois générations ont vécu fous fès loix,

» Il chérit la juftice, il en connoît la voix ;

» Je crois, en lui parlant, voir un Dieu tutélaire,

apo. „ Qui dans mon foible cœur répandra la lumière.

» O Vieillard! daignez donc, éclairant mon efprit,

« M'apprendre enfin comment Agamemnon périt;

» Que fàhoit Ménélas l par quelle trame impie

>» Le criminel Égifthe a-t-il tranché là vie î

*9J«» Quand ce lâche aflàflin égorgea ce Héros,

» Sans doute Ménélas n'étoit point dans Argos,

» Et-là fetale abfence encourageant le crime., -

Sous le couteau fanglant fit tomber la vi#kne. »


LIVRE III. 63

« IL cft trop vrai, mon fils, dit le Roi de Pylos,

300. » Lorfqu'Atride expira fous de lâches complots,

» Ménélas n'étoit point aux champs de l'Achaïe.

» Que ne put-il alors voler vers fa patrie!

» Bientôt le corps d'Égifthe étendu fur ces bords,

» Abandonné, banni de l'afyle des morts,

30;.» Eût changé nos douleurs en des larmes de joie,

» Et des chiens dévorans fut devenu la proie.

» De fbn crime, en effet, quelle fut la noirceur !

» Quand les Grecs devant Troie exerçoient leur valeur,

» Il préparait en paix fa déteftable trame,

310.» Du grand Agamemnon il féduifbit la femme,

» Il verfbit dans fbn fein le dangereux poifon

» Qui devoit égarer fa trop foible raifbn.

» Quelque temps Clytemneftre avec un œil févère,

» Rejeta les tranfports d'un amour adultère.

315.» Par des chants généreux, amis de la \et\xx-(g),

» Un Sage foutenoit fbn efprit combattu,

» Atride le chargea de veiller fiir la Reine:

» Il combattoit fà flamme, il en porta la peine;

» Car, fitôt que du Ciel les fbmbres volontés

320.» Livrèrent Clytemneftre au feu des voluptés,

(g) Tout ce qu'on lit chez les

Anciens fert à nous prouver que

la mufique étoit originairement

conlacrée à la religion & à ta

morale. On voit ici le rare &

lorieux effet qui lui eft attribué.

f

Ilie fert, pendant quelque temps,

à défendre une femme contre les

attaques de l'amour. Cet effet, fi

peu connu aujourd'hui, courroit

rifque d'être traité de fable, û

nous ne trouvions- dans un des

plus grands Philolbphes de l'antiquité

, dans Ariflote, des preuves

de l'effet moral dont étoient fuf*ceptibles,

chez les Anciens, les

différens modes de mufique. Voye\

Républ. ïtv. VIII, chajp. V.


6^ L'O DYS S É E D*HOMÈRE,

» Ce Sage, relégué dans une île défèrte,

» Ne fàuva plus un cœur qui couroit à fà perte.

»> Égifthe triompha fans peine & fans remords (h);

» Ii ofà même aux Dieux confàcrer des tréfbrs,

32J. » Brûler fur leurs autels la graifTe des victimes,

» Et les remercier du fùccès de fes crimes,

» Cependant efcorté de nos Chefs réunis,

» Ménélas s'avançoit fur les flots aplanis;

>» Déjà du fèin des mers, vers les bords de l'Attique,

330. v II voyoit Sunium lever fon front antique,

» Il fillonnoit en paix le liquide cryftal,

» Quand fbudain Apollon perça d'un trait fatal

» Le Pilote fameux qui, d'une main habile,

» Dirigeoit le Vaifïèau fur la vague docile;

33j.*» C'étoit le vieux Phrontis, dont l'art induflrieux

» Affrontoit la tempête & les vents furieux.

» Ménélas éperdu defcend fur le rivage,

» L'enferme en une tombe, acquitte fbn hommage,

» S'éloigne de ces bords; mais lorfqu'au gré des eaux,

340.» Près du cap de Malée, il guidoit fès Vaiffeaux,

» Des Autans déchaînés l'indomptable furie

» Vint lui ravir l'efpoir de revoir fà patrie.

» Déjà fondent fur lui les flots par-tout prefTés,

» Semblables à des monts l'un fur l'autre entafTés ;

(h) On ne peut trop admirer

ici la décence particulière avec

laquelle Neftor parle devant un

jeune homme , du triomphe

tl'Égifthe, & de la foiblefle de

Clytemneftre. II fe garde bien

d'employer aucune expreffion qui

puifte échauffer l'imagination la

plus fufceptible. Il dit Amplement

quÉgiJîke conduifit à fon gré, dans

fa maifon, Clytemnejhe, qui l'y

foi vit volontairement.

« Sa


345-»

II

3jo. »

355-»

»

Z I V.'R E I I L ' 6$

5a lotte ie'di/perfè, & les rives de Crète

N'offrent à les amis qu'une 'trille retraite,'

,Où contre les écuells la main de Jupiter

Engloutit leurs Vaîfïeaux dans la profonde mer. >

Trop heureux à ce prix d'échapper au naufrage î

Près des Bords du Jardane, & non loin du rivage

Où les Cydoniens ont bâti leurs remparts fij§

Un rocher, que les mers ceignent de toutes parts*

S'élève, & de Ion front, qui fur les eaux domine9

Défend vers le midi les rives de Gortyne.

Là, les bords de Phaeftus-» à Gortyne oppofésf

Reçoivent, en grondant, le choc des flots brifés;

Là, contre un foible écueil, le Souverain des ondes »

Voit échouer f effort de lès vagues profondes.

(i) II y a dans ce pafïage une

11

•difficulté qui ne mérite guère d'ar­

rêter que les* Leéteurs à qui les

difcuffions géographiques pourraient

être agréables.

Madame Dacier trouve qu# ce

.paflage eft un des plus difficiles

• d'Homère; mais elle ne paroît pas

,avoir entièrement réfolu la difficulté,'

qui confifte à. conrioître la

pofition de Cydonia, de Gortyne

& de Phaeftus. Elle fèmble, dans

Jà traduction, confondre la pofition

,de Cydonia avec celle de Gortyne :

elle remarque cependant, avec

.ration, que Cydonia étoit fituée

vers le côté occidental de. File.

.Strabon détermine la pofition de

cette Ville, en dilant qu'elle regardoit

la Laconie, & qu'elle étoit

Tome IL

éloignée de Gortyne de quatrevingts

ftades; mais comme Gortyne

étoit fituée fur le côté méridional,

fuivant Diodore de Sicile, il paroît

que les deux rives où ces deux

Villes étoient bâties, ne doivent

pas être confondues, & qu'il ne

faut pas prendre à la lettre ce que

dit Neftor, que les Vaifleaux de

Ménéks abordèrent en Crète, oà

étoient les Cyioniens* C'eft une

expreffion indéterminée qui a

trompé les Commentateurs. Pour

défigner plus particulièrement

f endroit de l'île où ces VaMèaux

furent Jetés, Neftor parle de

Gortyne, de Phaeftum, & d'un

rocher qui étoit à l'extrémité de

Gortyne. La • véritable difficulté

confifte donc à trouver quelle étept

î


66 L*ODY S Sè E D'HOMèRE,

» Ce fût vers ce rocher> qu'échappés à là mort,

}6o. „ Les Grecs fur leurs débris ëritrèréht dans le port.

» Mais, avec ciiKj VaïflfeaiiX, VilMtë fils d'Àtrée

» De l'antique -rEgyptus vit Theuréufe contrée,

» Et defcendit, potifle par les vents & lés flots,

» Sur les bords que le Nil enrichit de fés eaux.

365- » L'infarrie Égifthe alors trernpôit fés mains perfides

» Dans le fang glorieux de l'aîné des ÀtridéS;

» H dompta fes Sujets, ufurpa fes Etats*

» Jouit pendant fept ans de fes hoirs attentats;

» Mais la huitième année, à fort deftih fuhefte*

370.» Rendit aux vœux d'Argos le généreux Orèfte*

•>i OreiTe en fon palais vint, fans être attendu,

» Laver le fang d'un père éri ce lieu répandu ;

leur pofition refpeclive. Les Scho-

Iiaftes & les Géographes ne s'accordent

pas.

Diddorë de Sicile, Lib. V,

rapporte tjue Mirios bâtit h ville

de Phaflttim au midi frir le bofd

de la nier. Elle étoit éloignée,

fuivaht Straboh, de foixante ftades

de Gortyne. Ges deux Villes

doivent par conféqueht être confidérëes

comme très - voifi nés. Le

Scholiafte he regardé Phaeftum

que comme un promontoire de

Gortynfe, 'k^-rfa* *?


L I V R E III. 67

»> Et par un grand feflin , dans les murs de Mycène,

» II célébroit la mort d'Egifthe & de la Reine,

375. » Lorfqu'enfin Ménélas, après de longs travaux,

» Ramena dans fes Ports fes fortunés VailTeaux.

» Craignez ainfi, craignez, o mon cher Télémaque,

» De voguer trop long-temps loin des rives d'Ithaque,

» De laifTer dans vos murs des mortels odieux

380.» Confumer à loifir les biens de vos aïeux,

» Pour n'obtenir, peut-être, en vos recherches vaincs,

» Que des regrets tardifs & des pertes certaines.

» Vous pouvez cependant vifiter Ménélas,

» Dans de lointains pays il a porté fes pas :

385. »> Sur l'objet de vos vœux il pourra vous inflruire;

» La vérité l'éclairé & la rai (on l'infpire,

» Le pays où, dit-on, les Dieux l'ont égaré,

» Par un fi grand e/pace eft d'ici féparé,

» Que dans le cours d'un an, rafant l'humide plaine,

390. » Le plus rapide oifeau le franchiroit à peine,

» Et que les Nautonniers, vers ce climat portés,

» N'efpèrent plus revoir les lieux qu'ils ont quittés.

» Volez à Sparte, allez; votre léger Navire

«» A votre impatience aifément peut fuflire.

3pj. *» Si la pompe d'un char a pour vous plus d'attraits,

Mes fils vous conduiront, & mes courfiers font prêts. >»

IL DIT, & le Soleil, terminant fa carrière,

Alloit au fèin des flots éteindre (à lumière,

Minerve s'écria: « De vos /aires difeours,

400.» Neflor, déjà la Nuit vient arrêter le cours.

I îj


68 L'ODYSSéE B'H OM èRE,

» Peuples» n'attendez point que, des Cieux defcendue,

» Sur ce feflin facré l'ombre foit répandue.

» Il faut, avant la nuit, que les Dieux immortels

» Reçoivent votre offrande & vos vœux fbiennels;

4°;« »> Que des bœufs immolés les langues confàcrées (k),

» Soient au pied des autels par le feu dévorées.

Allons, le jour qui fuit nous appelle au repos. »

AINSI parla Minerve aux Peuples de Pylos.

Déjà s'accompliffoit i'augufte fàcrifice,

410. Déjà vers fbn VaifTeau marchoit le fils d'UIyflè;

Mais Neftor emprefTé court arrêter fês pas:

« NON, mon fils, non, les Dieux ne le permettront pas,

» Que, venu fur des bords fournis à mon Empire,

» Vous alliez repofèr dans les flancs d'un Navire;

4 ! 5- » Comme fi le Deflin ne vous eût amené

» Qu'au ruflique fejour de quelque infortuné,

» Qui ne pût vous offrir, dans fà trifte indigence,

» Ces lits voluptueux-ou s'endort l'opulence.

» Mais j'ai dans mon palais, fous de riches lambris,

420. » De brillantes toifons & de riches tapis.

» Quoi î le fils d'un Héros fi cher à ma Patrie,

» Irbit Non, tant qu'un fouffle animera ma vie',

(k) C'eft la feule fois qu'Homère

fait mention de cette cérémonie.-

Athénée dit (Jue c'étoit un ufâge

pratiqué chez. les Anciens dans

les (âcrifices du foir. On coupoit

leè langues des victimes, & on

les jetoit au feu avant de s'aller

coucher. Ce rit avoit fans doute

quelque choie de fymbolique, dont

on peut donner telle explication

qu'on voudra. Voye^Athén. liv. J. n ,

chap, XJV.


LI V R E 11 L 6ç

» Je (aurai l'empêcher; & mes fils, après moi,

» De J'hofpitalité fauront garder la loi.

***•« A vos généreux foins, Vieillard, il faut fè rendre,

» Dit Pallas, Télémaque en vain veut s'en défendre;

» Pour moi, vers fon Navire, où je fuis attendu,

» Je retourne, & je vais, à leurs defirs rendu,

» Revoir mes Compagnons que notre abfçnce étonne.

43°'» J'ai fur eux quelques droits que mon âge me donne:

» Je vais, pour raflurer leur efprit incertain,

» Attendre fur la nef le retour du matin ;

» Et dès l'aube, je cours, non loin de ce rivage (l),

» Recouvrer les tréfors d'un antique héritage,

435-» Cher & fàcré dépôt commis à l'amitié.

» Vous, iècourez un Prince à vos foins confié;

» Prêtez-lui des courfiers, & que d'un pas rapide

Un de vos fils bieiflôt l'accompagne & le guide. »

ELLE dit, & foudain, étonnant tous les yeux,

44°» En aigle transformée, elle revole aux Cieux.

Le Vieillard, admirant ce favorable aufpice,

Saifit avec tranfport la main du fils d'Ulyflè.

» O MON ami, dit-il, que ce préfàge eft doux!

» Quel brillant avenir s'entr'ouvre ici pour vous!

445* » Lorfque, fi jeune encor, les Dieux, pour vous conduire,

» Ont daigné de l'Olympe abandonner l'empire !

(I) Homère dit chez les Caucons. II paroît, fuivant Euftathe, que

ces Peuples habitoient entre Élis & Pylos.


7o L'O D Y S S é E D'H O MèRE,

» Et quel Dieu! croyez-moi, e'eft la fière Paillas,

» Qui d'Ulyflè autrefois accompagnait les pas......

» Daigne entendre mes vœux, Déefïè fouveraine,

45°- ». Protège ma vieiileflê, & mes fib, & Ja Reine;

» Répands fur tous nos jours l'éclat de la vertu;

» Et ma main, te payant l'hommage qui t'eft dû *

» Au milieu des apprêts d'un pompeux facriâce.

T'offrira le fàng pur d'une belle geniffe. »

45 5* IL DIT: Pallas entend les généreux fouhaits.

Au milieu de (es fils, il retourne au palais,

Où, préparés pour eux, des fiéges magnifiques

"S'offrent à leurs regards fous de vaftes portiques.

Les Princes font afTis.; déjà le vieux Neftor

460. D'un vin délicieux remplit fâ coupe d'or.

Onze ans avoient mûri ce neclar qu'il conjfêrve.

Chacun d'eux à l'envi le préférée à Minerve.

On fè fèpare enfin, &. ces jeunes Héros

Dans leurs réduits fecrets vont chercher le .repos.

46$. Mais Neftor à fon hôte offrant un digne hofpice,

Vers un lit fomptucux conduit le fils d'UîyfTe;

Il place près de lui le dernier des enfans

Dont fa fidèle époufê honora tes vieux ans ;

Il quitte le portique, & va, près de la.Reine,

470. Se livrer au fommeil dont le charme l'entraîne,

< AUSSITôT que l'Aurore eut ramené ie jour,

Neftor fe lève A fort de fou hitHhm if jour.

Aux portes du palais 11 va prendre û place,

En des lieux confieras aux Héros de fa race,


L I V R E I I I.

7*

475. SUT des marbres polis où fon père autrefois, ;

Par les Dieux infpiré, dictait iès figes loix (m).

Neftor, digne héritier du trône de Néiée,

S'affied le fceptre en main* convoque i'aflèmblée.

Auffitôt tous fès fils, Perfée & Statius,

480. Thraiymède, Échéphfon» Pififtrate, Arétus»

Accourent, &, jaloux du bonheur de hii plaire,

Amènent Télémaque à leur vertueux père.

« D'UN Roi qui vous chérit, accomplifléz les vœux,

» Mes fils, dit-il : Pallas eft venue à nos yeux

485.» HonoteY le banquet du Souverain de l'onde;

» Il Eut qu'à fès bienfaits ma piété réponde,

» Il faut que par vos foins, en ce jour folennel,

» Le fâng d'une geniffe arrofè fbn autel.

» Un de vous, dans nos champs va chercher la victime ;

490. » Un autre, partageant le zélé qui m'anime,

» Pour plaire a Télémaque ira fur fbn Vaifïèau

» Inviter fès amis à ce banquet nouveau.

» Qu'un àutfe amène ici cet Artifàn habile,

» Laërce, dont le bras rend le métal docile,

4PJ. » Et peut d'un or brillant, par fes mains préparé,

» Orner le front du bœuf à Parlas confàcré.

/m/Les Juges d'Ifraël s'affeyoient

aux portes de ia Ville pour rendre

la juftice ; Neflor Se. Ntle'e le

plaçoiem aux portes du palais, fur

des fiéges de marbre ; Louis IX

s'affeyoit fous un grand chêne,

pour tfcoutt r à. juger les différends.

Tou:es ces coutumes, fi daignées

de nos mœurs , nous paroiffent

aujourd'hui fort extraordinaires ;

mais quel ieroit le Critique allez

frivole &. allez peu inllruit, pour

oler en prendre occafion de meprilër

les temps où ces uia^es

ctoient pratiqués l


JZ L % 0 D Y.S S È E D 9 H0 M È R E9

n Vous, amis, demeurez, commandez aux CaptΥes

» D'apprêter le feiln, les ftéges des convives,

» Les rameaux pétillans deflinés au foyer,

1 oo. Et l'eau dont le cryftal nous doit purifier, m

SES ordres font donnés, & la viâime arrive.

Bientôt d'un pas léger, defoendus fur la rive,

Du jeune fils d'Ulyffe on volt les Compagnons,

Accourir avec joie à ces.libations:

JOJ, Bientôt le noir Laërce à Neftor fe prélente,

11 porte dans les bras l'enclume réfonnante fnjê

Et la forte tenaille & le pelant marteau.

Déjà l'or amolli prend un luftre nouveau;

Déjà, de feuilles d'or légères & brillantes,

JIO. 11 ceint du jeune bœuf les cornes menaçantes,

Et'veut, par ce métal qu'il dîlpenle avec art,

Mériter de Pallas quelque tendre regard.

La Décile delcend, & la vlétlme eft prête;

Stratlus, Échéphron en lâlfifènt la tête (o);

(n) Les Voyageurs modernes

nous confiririem, dit Pope, que

c'eft encore un ufôge établi dans la

Perfe & dans tout l'Orient, que

les OuYriers en métal portent avec

eux, daps la maiïbn où on les

emploie, tous les outils néceflàires

au métier qu f il$ profeleiit.

(ê) Nous n f avons point dans

ppmère de defcription de (kerir

ice plus coroplette & plus pitto-

refque. Ce feroit la matière d'un

•riche tableau entre la foule de ceux

que ce Poète préfente aux Artiftes

de ' génie , * lorfqu'ils Voudront

quitter des fiijets cent fois rebattus*,

& qui reflêmblent affez bien aux

fujets d'amplification qu'on donne

aux Écoliers dans les Collèges, SI

Homère a formé tant de Poètes,

combien ne feroit-il pas utile aux

Peintres qui, voudraient & qui

auraient l'étudier !

- D'une

%


LIVRE III 71

515. D'une main Arétus, fur un large baffin,

Porte un vafè enrichi d'un merveilleux deffein,

De l'autre une corbeille, où s'élève l'offrande

Des pains myftérieux que la fête demande.

Thrafymède, auprès d'eux précipitant fes pas,

j20. D'une hache aiguifée avoit armé fbn bras.

Chargé de recueillir le fàng de la genifle,

Perfee, un vafe en main, attend le fàcrifice;

Neftor, pour préfider à ces myftères fàints,

Verfè fur la victime & l'eau pure & les pains,

jaj-Et fa voix à Minerve adrefTe fâ prière;

Lorfqu'auffitôt, levant la hache meurtrière, ' '

Thrafymède s'avance, &, d'un bras vigoureux,

Au front de la géniflè adrefTe un coup affreux.

Les filles de Neftor & la Reine en frémifïènt,

J3°-De mille cris perçans les échos retentiflènt ;

La victime fuccombe, & Pififtrate enfin

D'un poignard acéré lui déchire le fein.

Le fàng coule à grands flots; la géniflè expirante

Se débat, & s'étend fur l'arène fànglante.

Jj'f-Ses membres palpitans, auffitôt divifés,.

Sont rangés avec foin fur les feux attifés ;

Et, tandis que leur chair pétille. & fè confùme,

Neftor répand le vin fur le feu qu'on allume.

Ses fils vont achever les apprêts du feftin.

H°-Sur des axes de fer, leur diligente main

Préfèntoit aux foyers, qu'un vent léger anime,

Les partages fanglans du corps de la victime»

Tome IL K


74 L'ODYSS É E D'HOMÈRE,

DES filles de Neftor la plus jeune beauté,

Polycafle, conduit Télémaque enchanté,

HT- Le Êiit defcendre au bain qu'elle-même prépare (pj.

Des parfums les plus doux fà main n'eft point avare,

Elle arrofc fbn corps, & le couvre à l'infant

D'une riche tunique & d'un manteau flottant.

Semblable aux immortels Télémaque s'avance,

55°. S'afîied près de Neftor & demeure en filence*

A ce feflin déjà les Convives affis,

Dans des vafes briilans buvoient un vin exquis.

« MES enfàns, dit Neftor, le fils du ûge Ulyflè

» Attend de nos fecours un important fervice;

J5 5» Qu'à mon char attelés des courtiers généreux

Soient prêts à le conduire où l'appellent fes vœux. >»

IL commande, & Tes fils vont féconder fbn zèle;

Déjà le char eft prêt: une Efclave fidèle

Le charge de fromens, de vin délicieux,

}6o. Et de mets délicats faits pour les fils des Dieux.

TéLéMAQUE auffitôt, fùivi de Pififtrate,

S'élance fur ce char dont la beauté le flatte.

(p) Rien n'eft plus commun

dans rOdyflee, que de voir des

femmes conduire des hommes au

bain. Si on jugeoit de ce fait par

les moeurs modernes, on le regarderait

comme un acle d'indécence,

qu'un bon Gouvernement n'auroit

pas dû tolérer ; mais fi on juge de

cet ufage ancien par les moeurs

anciennes, on aura lieu de croire

.qu'il n'étoit d'aucune fàcheufe

conféquence. C'étoit ainfi qu'à

Sparte, fuivant l'expreflion de

Roufîeau , l'honnêteté publique

fervoit de voile aux jeunes filles

qui combattoient dans ies jeux.


L I V R E 11L 75

Animés & conduits par le fils de Neftor,

Les courfiers dans les champs prennent fbudain l'eflbr,

jtfj. S'éloignent de Pylos, &, couverts de pouffière,

Confùment fous le joug cette journée entière.

Mais à peine la Nuit avoit d'un voile épais

Obfcurci devant eux les monts & les guérets,

Ils entrent à grand bruit dans les remparts de Phères.

570.Là régnoit Dioclès au trône de fès pères:

A ces jeunes Héros ce Prince, avec bonté»

Prodigua tous les foins de l'hofpitalité.

Quand l'Aurore eut des Cieux fait rayonner la voûte.

Ils attèlent leur char, &, pourfùivant leur route»

575.D'un pas impatient ils quittent Dioclès;

Ils biffent derrière eux fes murs & fès palais.

Secondés par l'ardeur de leurs courfiers agiles.

Us arrivent enfin dans des guérets fertiles,

Entourés de coteaux qu'arrofè l'Eurotas.

j80.Là, vers Lacédémone ils dirigent leurs pas,

En traverfent l'enceinte, &, fur leur char rapide.

S'avancent au palais du généreux Atride.

* * * * *

Kij


76

ARGUMENT DU LIVRE IV.

1 ÉLÉMAQUE, accompagné de Pififlrate, arrive à

Sparte. Ménélas le reçoit avec bonté, le reconnoît, if

apprend de lui les motifs de fin voyage. Il cherche à

fatis faire ce jeune Prince fur le defir qu'il a Rapprendre

des nouvelles de fin père, if lui raconte ce qui lui eft

arrivé dans fes voyages, if les réponfes de Proîée fur le

fort des Héros Grecs après la prife de Troie. Ulyjfe ,fuivant

ce Devin, eft enfermé dans Vile de Calypfo. Pendant que

Télémaque eft à Sparte, les Prétendans confpirent contre

fes jours. Pénélope en eft avertie, if s*abandonne à toute

fa douleur; mais Pallas, dans un finge, lui fait voir

l'ombre defafœur qui la confie, if lui donne dheureufes

ejpérances.


.,,.,:/" .-...tar^'ï JK.

' \ :

LIVRE QUATRIEME.

C O D A N T M ^ , en un fcftinpamp»*,

(Jtlcnrc un double hymen, confacrc les beaux nœuds ^

Qui (rim nouvel éclat honoroient fa famille;

Mciiehs a Pyrrhus avoit uni fa fille;

i" -

i. .

C' ^Ui Cic

/ Madame Dacïer oblerve,

r,nw..u , que ce commencetin

qu...:jriènie Livre a donné

-. Lit ri ts conjectures de fa

les A m. u.-ns. Les uns, comme

ou- i-: (..;rammairien, le iup-

'•i'.::u ennèrement; les autres,

K- Amenée, y fuppofoient

IH i;:u-rpoIations faites de

;n d'-\ u;!arc{ue; mais j avoue

r n '• y< is rien qui oblige à

i n. truchement , fans être

icl,u;i ïir lavis de Madame

v r. *. Li i, K. ontredifant A thénée,

no (iu: , fui vaut le feus du

, lv m.-:iage dTlermione &

h... ;i ïtere Mégapenthcs ?

Ife-:.

n'étoient point achevés au moment

de l'arrivée de 1 ciémaque. (Jette

Savante n'a pas pris garde que ce

font les exprefljons même de f original

qui annoncent que le mariage

étoit fait, Tc«f à tvçpv Jlmifû r !a. yayiQV *

elle n'avoit pas réfléchi que l'on

difoit en grec^ j&fAQp S'anvAq , comme

TùLçûV SastuSm , & que coin tue il eit

certain que cette expreflion, r«*«r

Sai¥uSm} fignifioit donner un ftlliii

après des cérémonies funèbres,

on peut afTurer, par l'analogie de

rexprefïion correspondante , que

yctjuLov 4mnv$u4 vouloit dire donner

un fijhn après un mariage.

Cette obfervation Importe à


78 L'O DYSSÈ E D'HOM ÈRE,

y Cette beauté charmante, image de Venus,

Par fes jemes attraits a?oit féckit Pyrrhus,

Quand devant llion» combattant pour la Grèce,

De cet augufte hymen il obtint la promefle.

Hermione conduite aux champs Theflàliens,

10. Âlloit, en grande pompe y former ces liens;

Son frère avoit déjà fous les loix d'hy menée,

Au beau fang d'Âledtor uni fa deftinée.

Pour célébrer ces nœuds, qui combloient les defirs,

Àtride en Ion palais raffembloît les plaifirs.

1;. Une foule d f amîs à fa table s'emprefle,

Et d'un Chantre lameux la voix enchanterelïê

Aux doux Ions de la lyre accordant les accens,

De deux légers Danfeurs guidoit les pas brillans.

l'hiftoire des mœurs; car û on

admet l'interprétation de Madame

Dacier, il faudra luppoler que le

mariage d'Hermione le fit par

procuration; ce qui lêroit le (cul

exemple que nous en trouverions

dans l'antiquité, puifque celui

qu'elle cite du mariage de Rébecca

n'eft pas Julie* Abraham envoie

fon Serviteur demander Rébecca,

& porter les préfens,; mais la Bible

ne parle point de feflins de noces,

comme l'avance Madame Dacier,

11 y eft dit amplement, inito confhm»

Cette observation eft encore

néceflâire pour mieux apprécier

l'attention infinie d'Hpmère dans

h combinâilbn de fon Poëme. Si

Hermione n'étoit pas déjà partie

du palais de Ménélas, elle eût joué

quelque rôle dans les fêtes que ce

Roi donne à Télémaque; elle fe

fut jointe, (ans doute, à Mégapenthès,

& à Hélène, pour porter

à ce jeune Prince les préfens que

Ménélas lui (ait, au XV.* e Livre.

Mégapenthès n'a point été oublié

dans cette occafion ; il étoit relié

à Sparte : pourquoi la belle Hermione

l'auroit-elle été, fi elle j

fut demeurée! Ce Mégapenthès

étoit un fils que Ménélas avoit eu

d'une Efclave, & c'eft lui que le

Roi avoit marié dans Sparte à la

fille d'AIedor.


20.

*S

LIVRE IV. .

Au milieu des tranlports de la gaieté publique»

Le char de Télémaque aborde le portique.

La main de Pîfilrate arrête les chevaux.

Étonné de fafpeél de ces jeunes Héros f

Le %e Étéonée, à fbn devoir fidèle,

Soudain à Ménélas en porte la nouvelle.

79

• « DEUX Étrangers, dit-il, s'avancent vers ces lieux:

• •Tout annonce en leurs traits fiiluftre lang des Dieux,

Faut-il de ce féjour leur accorder Y entrée l »

«AMI, que dites-vous, répond le Ils d'Âtrée!

» Eft-ce vous qui doutez û Je dois recevoir

30. » Des Mortels .inconnusf |ui cherchent à me voir!

» Ave^-vous oublié fur combien de rivages,

» Vers des pays lointains, pouffé par les orages,

» De J'hofpitalité j'ai reçu les bienfaits ï

» Allez, qu'on les amène au fein de mon palais ;

II.» Qu'ils viennent partager, au gré de leur envie,

La joie & les feÉins d'un Moi qui les convie (b). »

(b) Nous avons déjà obfervé

que toutes les fols qu'Homère

amenoit fur la fcène un nouveau

perfonnage, Il avoit foin de le

reprlfenter par des traits fi diftinâifs,

qu'on pouvoit connpître

prefque au premier coup-d'oeil

fou cara£tère & fa conduite.

Pope a raifon de remarquer que

les couleurs dont Homère peint

Ménélas, en le fàiOmt paroître ici

pour la première fois dans ce

Poème, doivent le rendre infiniment

intérefTant. Il auroit pu

ajouter, que le Poëte a fia lui

confêrver le même caractère qu'il

lui avoit donné dans l'Iliade ; & ,

en vérité, c'eft un fujet d'étonnement

de plus, de voir une telle

concordance entre deux Poëmes

fi étendus & fi différens. Au rele 9 •

le langage de Ménélas eft le même

que Virgile a mis dans la bouch©

de Didon.

Mm igmm mati mifirU Juccunre dijè§t


8p L % 0 DYS S É E B 9 HO MÊME,

Aux vœux de Ménélas le Héraut obéit;

11 retourne au portique, il commande, on le fuit.

D'efclaves emprefTés une troupe fidèle

40. Court offrir la pâture aux courfiers qu'il détèle;

Le char eft renfermé fous de vaftes abris.

Sur fes pas cependant, enchantés & furprïs,

Les deux jeunes Héros, traverlànt le portique,

Ne ceflbient d'admirer ce palais magnifique»

45. Ce fomptueux fejour, dont l'éclat enchanteur

Leur fembloit du Soleil effacer la fplendeur.

Enfin de toutes parts quand leur regard avide

Eut affez parcouru les richeffes d'Âtride,

Us vont, Ibus les lambris d'un réduit écarté, •

jo. Se plonger dans un bain, pour eux feuls apprêté,

Où de jeunes beautés une troupe charmante

Leur verfe des parfums dont l'odeur les enchantes

Revêtus des habits qui leur font préfèntés,

Us vont trouver le Roi, s'affeoir à les côtés,

U#Et, des libations répandant les prémices,

Pu banquet folennel partagent les délices (c).

(c) Je ferois fort tenté de croire

que le détail du feftin que l'on

volt dans le texte ,• n f eft qu'une

répétition que la négligence des

Rhapfodes aura introduite ici malà-propos.

Ce font les mêmes vers

qu'on trouve au.premier Livre,

dans la defcrlptlon du repas que

Télémaque préfènte i Minerve.Ce

Prince étant fuppofé aHis à l'écart

loin de la table des Prétendaps, il

étoit naturel qu'il fût fervi particu­

lièrement. Mais ici les deux jeunes

Princes viennent s'affeoir au feftin

avec Ménélas & tous fes amls< de

comme le repas eft commencé f h

table eft fuppofée néceftàlrempnt

couverte de mets. On volt d'ailleurs

dans Homère, que Ménélas, pour

faire honneur à fes nouveapx Hôtes,

leur fèrt un dos de boeuf qu'on

avoït mis devant lui, ce qui femfateroit

ne s'accorder guère avec la*

deferipuon du feftin.

Ménélas


L l V R E 1 V. 8l

Ménélas les fàlue, &, de fa propre main,

Leur fait, en les fèrvant, les honneurs du feflin.

« CONTENTEZ VOS defirs, dit-il, fi cette table

60.» Vous offre les douceurs d'un repas agréable.

» Nous apprendrons enfùite en quel heureux fëjour

» Vos parens fortunés vous ont donné le jour;

» Car, fi j'en crois mes yeux, fi j'en crois l'apparence,

» De quelques puifïàns Rois vous tenez la naiflànce:

6y Un Sang vil n'eût jamais produit de tels enfàns. »

LE Monarque, à ces mots, avec des foins touchans,

Leur offre du feflin une part honorable.

Ils goûtent un moment les plaifirs de la table.

Bientôt, vers fbn ami, Télémaque éperdu,

70. Se penche en s'approchant, & craint d'être entendu.

« VOYEZ, fils de Neftor, ce féjour magnifique;

» Voyez l'airain poli briller fur ce portique ;

r

» Voyez luire par-tout l'argent, l'ivoire & l'or (d);

» Quel éclat fbmptueux! quel fuperbe tréfor!

75. Les Cieux, les Cieux n'ont point de plus rare merveille. »

A SA timide voix, le Roi prête l'oreille.

(d) Le texte ajoute à ces magnificences,

Yéleftrum, qui, fuivant

Piine, étoit un mélange d'or &

d'argent, où ce dernier mental dorai-

noit. Le Scholiafle d'Ariftophane,

croit que ce nom fignifiojt du*

verre, *****

Tome IL L

; ' * i


82 L'ODYS S É E B'HO M è M ë9

* GARDEZ de comparer au Palais étemel

-m Le fragile réduit d'un malheureux mortel:

» O mes enfaos, "dit-il, d'une Jieureufe fortune

80. n Je parois pofTéder la laveur peu commune;

» Mais vous ne voyez pas de combien de rigueurs

» Il m f a fallu payer ces amères douceurs (e).

m Sur mes VaifTeaux errans au gré des delinéesf

» N'ai-je pas confumé le cours de neuf années!

85. n J'ai vu les bords de Cypre & les murs de Sidon $

» Les noirs enfans du Nil, l'Arabe vagabond,

n Et l'heureux habitant des champs d'Ethiopie,.

> Et les troupeaux nombreux qu'enfante la Libye (f).

» Tandis -que, trop long-temps égaré fur ces bords f

9°* » Je chargeois mes VaifTeaux des plus riches tréfbrs»

n Dans Argos en fècret un perfide adultère,

» Par la main d'une époufe aflàffinoit mon frire.

(t) Quoique le texte ne dife

pas préciféinem ce qu# fe lui fais

dire ici, on sfape.rcevra bien, en

le liant aiec attention, que ce fens

y eft implicitement renfermé. La

phrafe dont Ménélas fe fert, peint

le mépris qu'il- a pour fe$ richeffes,

& ce mépris eit fondé fur les

peines qu'elles lui* ont coûtées.

Homère eft rempli de ces fortes

:

de (ans.* qui ne ûmt.

fuppléées que par des particules,

comme ici par ta particule yf. Ce

font de ces propriété! de- ifmgage

qui ne (auraient palier tftuwiiftgiw

dans une autre.

Je me fuis cru obligé, quoiqu'i

regret, de mettre ici cette remarqua

grammaticale; j'eufle bien mieux

aimé laiftèr le Leékur livré tu

(èdtiment & aux réfleiions qulnf»

pire le langage de ce Roi, dont

de feunes gens (ans expérience

vantent la magnificence & le

bonheur. « *

f/J ^- e texte dft : Où les agneaux

mit des, CMr.nn* if §i les bnkis perlent

trois fois chaque année. Les Anciens

attribuoient ces miracks de la

Nature, à- la chaleur du climat;

1 Mimé, lm IV} Arijt. Mf^


L I V R E IV. 83

» Jugez Ci tant de biens achetés d'un tel prix,

» Peuvent de quelque joie affecter mes efprits.

95-» Les/auteurs de vos jours ont eu foin de vous dire

» Quelle riche Cité, quel formidable Empire,

» Après de longs travaux, eft tombé fous nos coups:

» Heureux, fi des deftins moins brillans & plus doux,

» Écartant loin de moi ces tréibrs qu'on envie,

I0 °- » M'avoicnt dans mon palais laifTé couler ma vie,

» Et û tant de Héros, morts aux champs d'Ilion,

» N'a voient point expié ma folle ambition!

» Mon ame, à fes ennuis fbuvent abandonnée,

» Déploré en ce palais leur trifte deftinée;

«°5» Ou û quelque moment je Élis trêve à mes pleurs,

» Bientôt ce fouvenir me rend à mes douleurs.

» Mais de tous ces Guerriers, dont la fatale hiftoire

» De fini (très objets vient charger ma mémoire,

» Il en eft un fur-tout dont l'image me fuit

no. » A la clarté du jour, dans l'ombre de la nuit,

» Et qui brifànt mon cœur, lui rend infùpportable

*» Tout ce qu'ont de plus doux le fommeil & la table.

» Quel mortel en effet plus digne de pitié,

» Eut plus de droits qu'UIyffe aux pleurs de l'amitié!

«15.» A tant de fermeté qui fût jamais atteindre!

» Et qui dut plus que moi le chérir & le plaindre,

» Ce Roi, qui, loin de nous, emporté par le fort,

» Nous laiflê encor douter s'il vit ou s'il eft mortî

• Tandis que les ennuis continuent dans Ithaque

iao. Laërte, Pénélope, & fon fils Télémaque. »

L ij


84 L'ODYSSéE B $ HO M èRE,

IL fê tait- Au feul nom de ce père chérie

La douleur fait pâlir Télémaque attendri,

Et des torrens de pleurs inondant la paupière,

Àrrofent Ion vilage & mouillent la pouflière.

i^5-En vain devant les jeux la main adroitement

Oppofè les longs plis d'un large vêtement ;

Ménélas voit les pleurs, il médite & balance

S'il doit l'interroger ou garder le filence (g)*

Il héfiîoit encor, quand du fond du palais

ïjo-On vît paroître Hélène avec tous fes attraits,

Telle qu'on voit Diane au milieu des montagnesf

Un javelot en main, rejoindre fes compagnes.

Àdcefte lui prélènte un fiége ébfouiflànt,

Qu'Àlcippe vient couvrir d'un tapis éclatant.

13 5- La charmante Phylo remet aux mains d'Hélène

Les beaux préfens qu'Alcandre avoit faits à la Reinef

Quand le Nil, étonné de fes divins appas,

La vit entrer à Thèbe & îuivre Ménélas.

(g) Voilà des ménagemens de

politefle qu'on (eroit étonné de

trouver dans. Hcfmère, fi J'on

n'étoit pas encore revenu des ridicules

préjugés que noire vanité

voudroit nous inlpirer contre ces

fiècles'reculés. La vraie politefle,

qui confifte dans la connoilîance

des égards & • des convenances ,

doit avoir été pouflée de bonne

heure au dernier degré chez un

Peuple naturellement très-fenfible.

Comme elle tient à des principes.

certains, gravés dans le cœur de

l'homme, elle n'eft point fujette

aux caprices de la mode ni à fes

variations. La fiiufîe politefîe, au

contraire, qui ne confifte que dans

la cnnnoiflance des ulàges » & dans

fart de le contrefaire les uns les

autres, varie fans cefle, & ftra

aifément d'un homme qui eût palTé

pour très-poli dans le dernier

iiècle, un homme parfaitement

ridicule aujourd'hui*


LIVRE IV. 85

Polybe, dans ces murs, fameux par iès richefïès,

140. D'AIcandre fon époufê imita les largeflès,

Et, pour le Roi des Grecs, choifit dans ion tréfbr

Deux va/ès, deux trépiés, & douze talens d'or;

Mais Hélène reçut, comme un précieux gage,

Une quenouille d'or, rare & fuperbe ouvrage,

«45- D'où pendoit un fuièau, vrai chef-d'œuvre de l'art,

Que des cercles d'argent ceignoient de toute part.

HéLèNE, fàififlànt la quenouille dorée,

S'atfied, prête à filer là laine colorée,

Lorfque foudain fon cœur découvrit fès foupçons:

150.ce DE ces deux Étrangers ignorez-vous les noms,

» Dit-elle, o Ménélasî je veux vous en inftruire.

» Par dés fignes trompeurs me laifTé-je feduireî

» Je ne fais", mais jamais à mes regards furpris

» Nul mortel n'offrit mieux l'image de ce fils

«jj.a Qu'Ulyflè, trop jaloux d'une gloire éternelle,

» Dclaifla dans les bras d'une époufe fidèle,

» Quand la Grèce pour moi, pour mes foibles appas,

Entreprit des travaux qu'ils ne méritoient pas. »

« CHèRE Hélène, répond l'illuftre fils d'Atrée,

160.» Par vos preflemimens mon ame eft éclairée:

» Oui, de ce Roi fameux, fi digne de regrets,

» Voilà les yeux, le port, le maintien & les traits;

» Et, dans ce moment même, où, plein de fort image,

» A ce jeune Étranger, je vamois ion courage,


86 L'O DY S S é E D'HO M è R E,

itfj. » Et les maux que pour moi ce Prince avoit ibuflèrts,

» De larmes, malgré lui, (es yeux fe font couverts,

» (1 n'a pu les cacher; en vain de pleurs humide

Sa main, fous fon manteau voiloit fon front timide. »

170. »

»

»

»

175.»

180. »

PISISTEATE à ces mots: « Généreux Ménélas,

Croyez-en YOS fbupçons, ils ne vous trompent pu;

H eft le fils cTUlyfle, &, digne d'un tel pèref

Une hge réfërfe & le guide, & ¥ éclaire:

Étranger dans ces lieux, iâ voix, de vos difcours (h),

Craignoit avec raifbn d'interrompre le cours,

De mêler aux accens dont nous goûtions les charmes,

Des Ions entre-coupés de ânglots & de larmes.

Neftor, qui m'a chargé d'accompagner fes pas (i)ê

L'envoya vers ces lieux du fein de les États f

Pour obtenir de vous & de votre ûgeffc,

Un appui néeeflàire à là foible jeuneffe.

(h) Cette pofiteffe de PMIftrate

n f eft pas moins aimable que celle

de Ménélas. Ce feune Prince s'emprefle

de juHifîeF fon ami fur la

réferve qu'il a gardée envers un

Roi qui les avoit fi bien ceçus; il

prend le premier la parole, & le

tour dont il Ce fert 9 rafteimble. à h

fois le mérite de la délicateffc $ &

celui de l'ingénuité*

(i) Pimuraie ne dit., point ici

qip Neftor cil fou pçre ; if. dit

fftnplement que Neftor Fa envoyé

pour accûttipagnec-Télâmaque. La

1 1 1 1 m

Poëte a rélerré avec adrefle emm

féconde reconnoifïanct pour 1%

dernière» afin d'éviter l'embarras

des limitions- trop compliquées.

Madame Dacier n'a point lait

cette attention, & a, rotl-à-propos,,

fait dire à Pifîftrate: Neftor, qui eft

mm père* Pop#, qui fuit toujours

Madame Dacier k h pille f n'9 f as.

manqué d'afouter, comme elle, au

tçxte, ce mot déplacé qui fuffi*

pour détruire, tout l'effet de la

lcène fuivante, où Ménélas reconnaît

le ils de Neftor»


L IV R E IV, 87

t> Vous fâvez de quels maux fe voit fbuvent preûe

» Un fils que fans fecours un père a délaiffé;

» Concevez les périls qu'UlyfTe, abfènt d'Ithaque»

A laifles en partage à fbn fils Télémaque. »

i8j.« GRANDS Dieux! il eft donc vrai, dit Atride charmé»

» C'eft le fils d'un mortel que j'avois tant aimé,

1» Qui brava pour moi fèul les plus fenfibles peines.

» Je jurai, fi le Ciel» fur les liquides plaines,

» Secondait le retour de nos heureux Vai(Féaux,

»?°'» Qu'il viendrait, près de moi, jouir de fes travaux;

» Que, fur tous nos amis honorés dans la Grèce,

» Il me verrait pour lui fignaler ma tendrefîè;

» Qu'il pourrait dans Argos, à fbn pouvoir fournis,

» Tranfporter fbn palais, & fbn peuple, & fbn fils;

!?;•» Et que, jufqu'à la mort, notre amitié facYée

» Charmerait de nos jours- la paifible durée.

» Hélas! un Dieu cruel, de mon bonheur jaloux,

Pourfuit encore Ulyffe & l'éloigné de nous. »

IL DIT, chacun fe tait & partage fâ peine;

aoo. Une fburce de pleurs coufe des yen* d'Hélène,

Le Roi pleure A fbupire ; &, de larmes trempé,

Télémaque gémit» de fes maux occupé. -

Pififtratc, au milieu de la douleur commune,

S'attendrit, en longeant à fa propre infortune;

10y. D'un frère qu'il aimoit, le touchant fouyenir

Lui coûte auffi des pleurs qu'il ne peut retenir; .


88 L'ODYSSéE D'H O M è R E,

D'Antiloque, immolé par le fils de l'Aurore,

Le fùnefte trépas le fait gémir encore.

Mais de fes longs fbupirs interrompant le cours :

aio.« GRAND Roi, dit-il, o vous, qu'en fès fàges difcours

« Neflor nous propofoit pour exemple & pour guide,

» Faut-il qu'à ce feftin la triftefTe préfideï

» Faut-il inceflàmment fe nourrir de douleurs!

» La vie a tant de jours pour fùfnre à nos pleurs.

ai;. » Ce n'eft point, croyez-moi, que mes yeux fe défendent

» De payer le tribut que les mânes demandent;

» J'avois un frère, hélas î & les champs d'IIion (k)

» Le virent expirer en fignalant fbn nom :

» Vous (avez mieux que moi de quelle renommée

xxo. Le vaillant Antiloque illuftra votre armée. »

« AMI, dit Ménélas, qui, darfs votre printemps,

» PofTédez la raifon, cet heureux fruit du temps,

» Qu'aîfément vos difcours, dictés par la prudence," fc

»> Du fils du vieux Neftor atteftent la naiflànce!

zij.n La race des Mortels favorifës des Dieux,

» A tde§ fignes certains qui frappent tous les yeux. ,

(k) Voilà comme Pififtrate fait

connoître à Ménélas qu'il efl le

fils de Neftor, II n'y a point de

Poëme dans le monde, où il y

ait peu^-êtrc. autant ^eireoin-

noifîances que dans FOdyfTée; il

n'y en a certainement pas non plus

où elles foieni aufli adroitement

ménagées. -

n Que


Il

»

1J0. m

Hh

240.

m

L 1 V M £ IF. B9

Que du âge Nclor le deftin fut prolpère !

Quel plus heureux époux î quel plus fortuné père (l)!

Quel mortel vit jamais de plus généreux, fils

Conibler les vieux jours, & charmer les ennuis î

Laîffons donc les Ibupirs où nos cœurs font en proie ;

Que le vin ïôît verle, qu'il rappelle la joie;

Demain, avec le jour, nous reprendrons en paix

Des entretiens û doux à nos cœurs fatisfaits. »

IL DIT; des conviés la gaieté va renaître; "

Àlphalion s'empreflê aux ordres de Ion maître,

D'une eau limpide & pure il arrolè leurs mains;

Hélène vient mêler à la pourpre des vins

Ce Émeux népenthès, rare & puifTant remède (m),

Pour les cœurs des mortels que la fureur polsède,

(l) rurfêiff TI. J'ai préféré le

feus du Sciioliafte à celui de Madame

Dacier, malgré ûL longue

note 9 où elle veut juftifier l'explication

qu'elle donne de ce -mot.

L f ordre feul dans lequel les mots

font placés dans le texte, fuffiroit

pour montrer qu'il s'agit ici du

(m) II y auroit une belle &

longue, & ennuyeufe DifTertation

à faire fur la drogue qu'Hélène

mêla dans le vin des Convives;

je l'ai nommée népenthes, en ufimt

du prifilége des Anciens f & ,

entr'autres de Pline, lequel change

en fubftantif ce mot, qui n'eft

bonheur d'avoir de dignes enfans, dans Homère qu'une éphhète » &

&. non d'être heureufement né. qui fignifieySors douleur, Le P. Har-

Mais d'ailleurs, on voit que toute douin, dans fa note fur*ce partage

l'idée de Ménélas porte fur le

bonheur de Neflor d'avoir eu des

Ils dignes de lui, & que l'éloge

de Plîne f eft fort tenté de croire

que c'étoit quelque {impie f comme

la bourrache ou la buglofe; & Ma­

de la félicité du père, eft un comdame Dacier remarque, allez

pliment pour le Ils. Pope a fuîvï propos, à cette occafion, que de

Madame Dacier. Selon le Scho- tels Commentateurs paroiflènt bien

Ikfte & Euftathe 9 ^Mt/mêrn répond I éloignés de trouver le

rvowruMê, ymSrrt*

d'Hélène.

fecret

Tome II.

M


^o L-OD YSS é E D'HO M è M E9

Qui d'un oubli profond enveloppe leurs maux,

Et femble aux malheureux donner des fens nouveaux :

En vain dût-on pleurer-la perte la plus chère,

La mort d'un fils chéri, d'un époux ou d'un père,

^4 S-Les yeux, durant un jour, interdits aux douleurs,

N'admettent que la joie, & font fermés aux pleurs.

Le fleuve de l'Egypte y nourrit & féconde

Ce puifTant végétal dont fon rivage abonde,

Et mille autres encor dont le charme vanté

a50. Répand for les humains la mort ou la fanté.

C'eft aux fils de Paean, c'eft à leurs mains lavantes (n),

Qu'eft donné le fecret des vertus de ces plantes.

CE fut for ce rivage, ou ces liges Mortels

Cultivent avec fruit ces lècrets paternels,

2 5 5«Que l'époufè de Thon remit aux mains d'Hélène (0)

Cet antidote heureux de la plus longue peine,

Qui peut, des conviés diffipant les ennuis,

Ramener au plaifir leurs cœurs épanouis.

(n) Je ne puis m'empêcher de

relever encore ici une faute de

Madame Dacier, qui, trompée

apparemment par une mauvaise

interprétation de Diogène Laërce,

au IIL C chofe, confidérées grammaticalement

; mais elles font plus importantes

quand on les confidère par

rapport à l'hiftoire.

Livre, fait dire à Homère

(0) Hérodote parle d'un certain

Protée, Roi d'Egypte ; il parle de

que tous les Egyptiens font d'ex- Thonis, Gouverneur de Canope,

cellens Médecins; au lieu que le & de l'arrivée d'Hélène en cette

texte bien entendu, dit Amplement contrée; mais fa tradition qu'il

que chaque Médecin de cette contrée tenoit des Prêtres d'Egypte, con­

îfifavant fut tous les hommes ; ïnî&ç cernant l'aventure d'Hélène, ne re£

fi ïmçêç iwsçdfÂmç mt%& mmlmf

Mpdwmt. Ces fautes font peu de

fembloit point à celle qu'Homère

a fuivie. Voye^ Hérod* //y. //•


L I V R E IV. OJ

A LA douce liqueur que fà main leur préfènte,

160. Hélène joint l'effet de fà voix confolante.

« Vous voyez, Ménélas, & vous, jeunes Héros,

» Comment le Ciel partage & les biens & les maux:

» Lui lêul peut tout, lui feul, au gré de fà puifîànce,

» Aux malheureux humains à fbn gré les difpenfe.

26j.» Ainfi fbumettons-nous à la loi du Deftin;

» Qu'un entretien aimable anime ce feftin,

» Qu'un intérêt touchant à nos difcours préfide :

» C'eft cet intérêt feul que je prendrai pour guide.

» Je n'irai point, d'UIyflè épuifànt les exploits,

*7 0 '» Laflèr par mes récits, & vos fèns, & ma voix.

» Pour peindre fon courage un feul trait peut fiiffire.

» Aux remparts d'Ilion, où la gloire l'attire,

» Il marche, il veut des Grecs venger les longs travaux;

» D'un obfcur mendiant il revêt les lambeaux,

17j.» Se'ëéchire les flancs, &, par cet artifice,

» H fèmble un vH efblave échappé du fiippf ice.

» Dans les murs des Troyens Ulyfle parvenu,

» S'avance impunément, & par-tout méconnu.

» J'allois le pénétrer ; ion adrefîe fupréme

*8o. ^JD^tourna mes fbupçons & me trompa moi-même.

**#llate torique; dans tes bains apprêtés par mes foins,

^ll ii'eiu que mon palais & mes yeux pour témoins,

» Par un ferment fàcré j'obtins fà confiance.

» Sûr alors de ma foi, comptant fur ma prudence,

285.» H ofè à mes regards dévoiler fès projets,

» Et court, impatient d'en hâter les effets^

M ij


02 L'ODYSSÉ E D'HO M È R E,

» Que de braves Troyens fous fon glaive périrent !

» Que de gémiflemens dans leurs murs retentirent!

» Seule, je triomphois, & mon cœur, en fècret,

*po. „ D'une douce efpérance avoit fenti l'attrait.

» Ce cœur étoit changé ; je déplorois fans cefTe

» Les erreurs où Vénus entraîna ma jeunefTe,

» Quand jadis, renonçant aux liens les plus doux,

» J'abandonnai ma fille, amis, parens, époux;

2 5>5-» Et quel époux encore! Un Héros magnanime,

Qui mérita des Grecs & l'amour & l'eftime (p). »•

« CHèRE Hélène, il eft vrai, répondit Ménélas,

» Dans les divers pays où j'ai porté mes pas,

» J'ai vu plus d'un Héros & valeureux & fàge;

300. » Mais Ulyfïè fur eux auroit eu l'avantage.

»> Combien je l'admirai, quand les Chefs Argiens

» Alioient porter la mort dans les murs des Troyens !

» Une machine énorme, en courfier figurée,

» Renfermoit dans fès flancs la Troupe conjurée.

30y.» Un Dieu qui protégeoit ces murs prêts à périr,

» Sans doute fur fès pas vous força d'accourir»

(p ) Si Homère a confervé à

Ménélas dans i'Odyflée, le caractère

qu'il lui avoit donné dans

l'Iliade, H n'a pas été moins fidèle

dans la peinture du caractère

d'Hélène. Cette Prince/Te ne paroît

dans l'Iliade que pouf y déplorer

les malheurs dont elle a été caufe,

& ver fer des larmes fur le crime

que l'amour lui a fait commettre ;

ici eHe reparoît avec les mêmesfentimens

& les mêmes remords,

& on avouera, fans doute, qu'une

convenance fi admirable n'eft pas

l'effet du hafard, mais de quelque

intention déterminée, qui fait autant

d'honneur aux ëxcellens principes

de notre Poëte, qu'à J'éténdue dp

fon efprit & de fon imagination.


L I v M E IV. 93

» D'obiêrvér aYCc foin cette vafte retraite,

» Où nos Roîst d 9 Iiion préparaient la défaite.

» Trois fois, de votre main» frappant fès Yales flancs,

jia. » On vous vit à l'entour promener à pas lents»

» Et d'une voix trompeufe» où régnoit la tendrefTe»

» Appeler par leurs noms tous les Chefs de la Grtctfq).

» Le vaillant Déiphobe étoît à vos côtés-*

» Déjà de nos Héros "vos accens écoutés »

315.» Attirant Diomède» acculant mon filence»

» Prêts à nous entraîner nous laiflbient en balance;

» Mais Ulyfle arrêta nos tranfports indïfcrets.

» Anticlus feul» feduit par de fi doux attraits»

» Se difpofe à répondre à la voix qui l'appelle »

320. il Quand» "d'une forte maîn» fur fa Jbouche infidèle»

» Le fage Moi d'Ithaque étouffa fès accens»

» Et» fauvant nos Héros interdits» frémiflans»

»-Ne ceià de tenir fon haleine enchaînée»

Que loin de nous Pallas ne vous eût entraînée. »

32jeci.PRINCE» dît Télémacjue, un fbûvenir û cher»

» Rend mes maux plus cuîfans » mon regret plus amer :

(q) J'ai fuppriroé Ici un ¥ers de

l'original, cpi me paraît abfurde:

iiiivant ce vers» Hélène» en appelant

les Grecs, contnfàifoït la voix

éi kmrs femmes. Euftathe a bien

fenti le ridicule & la grollèreté

de ce ftratagènie ; mais i 1 cherché

à l'excufer par l'intervention cTune

Divinité qui pouffe Hélène à une

aétion que fon coeur iiuroit fans

doute defavouée# Cette Juiiica-

tion eft peu (àtisfaHànte, & fe ne

lais pourquoi on fe feroit plutôt

un (crapule de rétablir un fens

convenable, en (upprimant un

vers abfurde, que de chercher des

raifons û miférables.

Hélène venant fonder cette vafle

machine, oè les Héros Grecs

étaient enfermés, les invitait9 fans

doute, à en fortir; & ils étoient

perdus s'ils avoient obéi


94 L'O DYSSÉ E D'H OM È R E,

» Les vertus de ce Roi n'ont pu fauver fà vie

» Mais déjà le Sommeil au repos nous convie:

» Généreux Ménélas, allons à fes faveurs,

33°- Durant la nuit entière abandonner nos cœurs. »

IL DIT; foudain Hélène, au milieu des portiques,

Fait hâter les apprêts de deux lits magnifiques ;

Des tapis, enrichis de cent deflins divers,

Brillent fur les toifons dont ces lits font couverts.

33j- Là, content des douceurs d'un accueil fi propice,

Pififirate s'endort auprès du fils d'Ulyfle,

Et la charmante Hélène, en un lieu retiré,

Va repofèr au lit d'un époux adoré.

MAIS, au premier rayon de l'aube matinale,

34°- Atride abandonnant la couche nuptiale,

Du fond de fon palais fort avec majefté,

Tel qu'un Dieu rayonnant de grâce & de beauté,

Il s'avance & s'aflied auprès de Télémaque.

« QUEL fujet, lui dit-il, vous fit quitter Ithaque,

345-« Ami! quels intérêts fi preflàns & fi chers,

Ont fait à votre ardeur braver les flots amers l »

TéLéMAQUE répond: « O généreux Atride,

»> Je viens où mon amour, où mon efpoir me guide,

»> Je viens chercher un père, &, fur fes vrais deftins,

3 50-» Recueillir près de vous des bruits moins incertains.

» Hélas ! dans fon palais un infolent ravage

» De ce Roi malheureux confume l'héritage.


'LIVRE IV. 95

» J'ai vu mes biens.- détruits f mes foyers défblés,

» Par de cruels tyrans mes troupeaux immolés.

Jîî-» J f ai vu ces ravifiêurs, auteurs de'ma misère,

Prétendre avec audace à l'hymen de ma mère (r). »

ce DIEUX! reprit Ménélas, qu'entends-je! quels complots!

» Des lâches confpîrer pour le lit d f un Héros î

1» Vous tromperez, grands Dieux, leur criminelle attente!

3^0.n Àinfi qu'au fond des bois une biche imprudente,

» Dans l'antre d'un lion porte deui jeunes Jaons,

»* Que fon lait a nourris au fbrtir de les flancs,

» Et, pour leur préparer leur douce nourriture, ' .

» Dans les guérets féconds va chercher fa pâture ;

3*J-» Elle y court;.& bientôt le lion de retour,

» Vient rougir de leur fang fon horrible féjour;

» Àinfi de ces tyrans vendus à l'injuftice,

^ Le fang ruifTelIera fous le glaive d'Uiyfle.

(r) J'ai fupprimé ici les dix vers

qui fuivent dans f original, & qui

ne font qu'une répétition de ceux

qu'on trouve au I1I. C livre, vers p j.

S'il y a quelque chofe qui prouve

que cette répétition efl plutôt du

lait des Rhapfodes que du Poète,

c'eft qu'au 111/ livre, ils font

très - bien placés » & amènent néceflâirement

la réponfe de Neflor ;

au lieu qu'ici ces mêmes vers font

inutiles , & que Ménélas prend

foudain la parole pour répondre

avec véhémence à l'expoiition

des maux de Télémaque f qui efl

finie dans le difeours de ce Prince

tel que je l'ai rapporté.

Je fais bien tout ce qu'on peut

dire contre ces fortes de fuppreffîons

; je fais de quelle conféquence

elles pourroient être pour l'altération

des Anciens; mais comme

les interpolations d'Homère font

avouées par les plus religieux Commentateurs

, je crois que l'inutilité

&l'abfurdité bien reconnues, font

les caractères les plus diftinélifs

de ces interpolations, & que tout

homme de fens peut en ufer fans

fcrupule, pour venger un Poète

que le temps & f ignorance ont

fouvent maltraité.


96 L 3 0BYSSé E D 9 HOM è R E$

» Plût au Ciel qu'il parût tel qu'il lut autrefois ,-*

37°-« Lorfque, dans un combat qui furprlt tous nos Roïs.f

n LefBos le vit, brûlant d'HIuftrer fa vaillance,

n Du fier Philomélide abattre l'infolence (f)I

n A ces lâches amans ion redoutable bras,

n Bientôt, au lieu d'hymen, offriroit le trépas.

375.» Maïs fur l'objet enfin .qui près de moi vous guide

n Je vais, fans rien celer à votre efprit avide,

» Par un récit fidèle, ici vous découvrir

» Ce que m'apprit un Dieu qui lit dans l'avenir.

n L'EGYPTE réfbnnoît de mes plaintes trop vaines,

3S0. w Et j'accufbis des Vents les tardives haleines;

» Mais les Dieux, dont j'avois négligé les autels,

» Me faifbîent expier ces mépris criminels:

n Ils aiment à punir l'imprudente folie

» Des mortels dont le cœur les brave ou les oublie.

385. » Vers les bouches du Nil, & non loin de ces bords (t),

i> Où les mers en fureur repoufTent fes efforts,

(f) C'étoit, comme dit Euftatht,

un Roi de Lefbos, qulj prévenu

de fa force, déftolt à la lutte

mus ceux qui fe préfentoiènt. Du

temps de l'ancienne Chevalerie,

on auroit trouvé cet ulage bien

moins extraordinaire que nous ne

le trouvons aujourd'hui.

(t) Ce fleuve alors iè nommoit

Égyptus ; il a donné fon nom au

pays qu'il arrofe, comme l'Indus

à f Inde, & plufieurs autres fleuves

qui femblent avoir eu la même

deftinée. Du temps d'Héfîode, il

avoit déjà le nom qu'il a confcrvé ;

& c'eft un de ces mots dont l'ufage

poftérieur i Homère, ferviroit à

prouver qu'Héfiode n'efl venu que

long-temps après lui, fi 9 en lifant

avec attention ces deux Poètes, on

pouvoit encore en douter.

Eft

m


il

fi

w

»

n

II

m

il

II

11

400- »

LIVRE IV.

97

Eft une île 'femeufe où fonde plus tranquille

Aux VaifTeaux tourmentés préiente un fur afyle fuj;

Le Phare étoît fbn nom. Ce fîit-Ià- que les Dieux,

Pendant vingt jours entiers furent lourds à mes vœux,

Que leur main enchaîna Jur le liquide Empire

Les favorables Vents qui dévoient me conduire;

Mes Soldats expiroient; &, privés de fèeours,

L'Impitoyable faim alloit finir leurs jours;

Aux habitans des eaux en vain leur .main avide

Offroit inceflamment un hameçon perfide ;

Nous périffions enfin % fi ma vive douleur

D'une Divinité n'eût attendri le cœur.

Je reconnus la voix de la belle Idothée;

Ce fut elle, ce fut la fille de Prothée,

(m) Le texte dit ; Âufli éloigné

du fleuve qu'un Vaiffe au ffécondé d'un

bon vent, pourroit faire de trajet en

un pur. Madame Dacier prétend

que Jamais cette île n'a été plus

éloignée du continent qu'elle ne

Feft aujourd'hui ; mais Je ne fais û

par cette aflertion elle ne rejette

pas trop légèrement le témoignage

d'un Hiftorien tel qu'Hérodote,

qui confirme beaucoup le fentiment

d'Homère, en attribuant la

formation du terrein de l'Egypte

au-defîbus de Memphis f aux enfablemens

(ucceflifs du Nil. Quant

i l'éloignement qu'Homère donne

à l'île de Pharos, il eft très-permis

de croire qu'il a ufé du privilège

des Poètes, & qu'il a exagéré;

Tome II

mais il aura fondé fou exagération

fur la tradition d'une diftance beaucoup

plus grande que celle qui

fubfiftoit de fon temps.

Strabon dit qu'Homère a parlé

en Hiftorien, quand il a lait.de/

Pharos une île éloignée du continent

; mais qu'il a parlé en Poëte,

en fuppofant que cet éloignement

fubfiftoit encore. Strabon, /iV» I,

Au relie f un favant Anglois,

M. Wood, a vengé Homère des

critiques que Bochart, Madame

Dacier & Pope ont laites de cet

endroit d'Homère, par les obfer-

Yâtions fudicieufes qu'il a inférées

dans fon Ouvrage, intitulé : Du

Génie original d'Homère,p. i oj*

N


98 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

» Qui daigna, par pitié pour mes maux rigoureux,

» Suivre mes pas errans fur ces bords malheureux.

» N'avez-vous, Étranger, ni vertu, ni courage!

» Dit-elle; & voulez-vous languir fur ce rivage,

405.» Avec vos compagnons voulez-vous y périr,

» Sans qu'un hardi projet vienne vous fècourir!

» Ah ! qui que vous fbyez, répondis-je, o DéefTe,

» Gardez-vous d'accufèr ma crainte ou ma foibleffe,

» Et n'imputez qu'au Ciel contre nous irrité,

410.» Ce tourment que mon cœur, fans doute, a mérité.

» Mais vous ( car il n'efl rien que les Dieux ne connohTent)

» Découvrez-moi l'auteur des dangers qui me prefTent ;

» Quel Dieu m'enchaîne ici! quelle immortelle main

» De ces flots mutinés m'a fermé le chemin!

41 j. » ÉCOUTEZ, Étranger, la vérité m'infpire,

» Dit-elle; un habitant de ce liquide Empire,

» Infaillible Devin, fbuvent vient en ces lieux;

» Il connoît de nos mers les gouffres ténébreux;

»> Soumis au Dieu puifTant qui régit Tonde amère,

420. » On le nomme Protée, on dit qu'il eft mon père (x).

» Si, fans être aperçu, vous le pouvez fàifir,

» Il peut de votre cœur contenter le defir,

» Vous enfèigner la route à vos VaifTeaux ouverte,

» Vous offrir les moyens d'en prévenir la perte,

(x) Madame Dacier, d'après le

(èniiment de quelques Anciens

rapporté par Euflathe, croit que

Protée étoit un célèbre Magicien,

& prétend que cette opinion eft

très-prouvée par tout ce que l'Écriture

nous dit des Magiciens de

Pharaon.


L 1 V R E 1 Y. 9)

4*5- » Et découvrir enfin à yotrc œil curieux

» Ce qu'en votre palais ont ordonné les Dieux,

» Tous les biens & les maux que le Ciel y fit naître,

» Depuis qu'en votre abfènce il a langui uns maître.

» APPRENEZ-MOI, lui dis-je, à dompter ce Vieillard,

4jo.» A vaincre fâ prudence, à tromper fbn regard.

» Que puis-je, fi vos foins ne veillent fur ma gloire î

Quel mortel peut aux Dieux difputer la vi&oire l »

LA Déefle, à ces mots: « Repofèz-vous fur moi;

» Mes fincères avis méritent votre foi.

43î«» Quand le Soleil verfànt des torrens de lumière,

» Atteint a la moitié de 4â vaile carrière,

» Le Devin, fécondé par un vent doux & frais,

» Sort des flots azurés, ceint d'un brouillard épais (y),

» Et fous les antres creux, voifins de cette rive,

440.» S'abandonne au fbmmeil, qui bientôt le captive.

» Devant lui les troupeaux des monftrueux enfàns

» Que la belle Haloiydne a conçus dans fes flancs (1),

» S'avancent, & couchés près de l'humide plaine,

» Infectent, en dormant, les airs de leur haleine.

44$. » C'eft-là, dès que l'aurore annoncera le jour»

» Qu'il vous feut de Protée attendre le retour,

(y) J'ai fiim l'interprétation du

Scholiafte,, que j'ai crue plus jufte

que celle de Madame I)acier, qui

rend ces mots /*cAa/r* çtnù katotfUiç,

fa) HtToltç HBLÛiç .AA8ffJ^mf. J'ai

pris le mot ri-jroltf pour «Toyoro/,

progenies, comme on en voit des

exemples dans plusieurs Poëtes,

par ceux-ci: tout couvert d'algue & entr'autres, dans Théocrite,

& d'écume. . . . * Caliunaque, Apollonius, &c.

N ij


ioo L'ODYSSéE D'HOMèRE,

» Seul, avec trois Guerriers pleins de force & d'audace

» Je veux vous y conduire, & vous marquer la place

» D'où, fans être aperçu, vous verrez ce Vieillard,

450•» Vifiter, parcourir, & ranger avac art

» Ces nionflres de la mer à fès ordres dociles,

» Au doux fommeii enfin livrer fès fèns tranquilles,

» Comme un Berger paifible au milieu d'un troupeau.

» AulTitôt, enflammé d'un courage nouveau,

45 5-» Volez, que votre main le fàififTe & l'arrête,

» En dépit des combats que fbn art vous apprête.

» Vous le verrez, brûlant d'échapper à fes fers,

» Emprunter les dehors de cent monftres divers,

» Devenir un torrent d'une eau pure & limpide,

460.» Éclater, pétiller, ainfi qu'un feu rapide (a).

» De tous ces vains efforts, loin de vous étonner,

» Plus il réfiftera, plus il faut l'enchaîner;

» Mais lorfqu'il reprendra fà figure première,

» Tel qu'il parut d'abord, quand, fermant la paupière,

46$.» Le fommeii dans vos fers venoit de l'engager;

» Sitôt qu'il fera prêt à vous interroger,

» LaifTez-Ie refpirer, & déliez fes chaînes;

» Demandez-lui quel Dieu fut l'auteur de vos peines,

(a ) Homère eft plus précis ; &. Horace a parfaitement imité fa

concifion dans ce vers :

Fiet aper modb ayis, modbfaxum, if cùm volet arbor,

Serm. liU II.

Virgile eft plus étendu, mais plus élégant dans ceux-ci :

Aut acrem flammes Jbtiitt/m dabit atque ita vinchs

Excidet, aut in aquas tenues dilapfus abibit. Gcerg* IV.


L I V R E IV. 101

» Par quels foins vous pourrez, hâtant votre retour,

47°- Vous aplanir les mers qui bordent ce féjour l »

« ELLE dit; l'Onde s'ouvre & reçoit fà Déeflè.

» Cependant, tout rempli du trouble qui me preflè,

» Je rejoins mes VaifTeaux, & mon corps languiflànt

» Y goûta de la Nuit le repos bienfaifànt.

475» Mais, fitôt que l'Aurore eut éclairé la Terre,

» Je parcourus en paix la rive foiitaire;

» Et, levant mes regards vers la voûte des Cieux,

» D'une tremblante voix j'invoquai tous les Dieux,

» Suivi des trois Guerriers dont la noble aflurance

480. » Pouvoit mieux du iliccès me donner l'efpérance.

» A peine j'achevois, que la Nymphe des mers,

» Sortant du fèin profond de leurs flots entr'ouverts,

» Vint offrir à nos yeux, dans fes mains immortelles,

» De quatre veaux marins les dépouilles nouvelles.

485.» Elle creufè l'arène, & nous cache foudain

» Dans les lits iàblonneux qu'a façonnés fa main;

» Elle ajufte avec foin notre forme empruntée,

» Nous couvre de ces peaux, dont l'odeur empeftée

» Alloit être fatale à nos fèns révoltés,

4P 0 -» Si fà main, fècourable en ces extrémités,

», Nous offrant le parfum d'une douce ambroifie,

» N'eût contre cette odeur défendu notre vie.

» AINSI, d'une ame ferme, & fournis au Deflin,

» Nous laiflàmes couler les heures du matin.


102 L'ODYSSéE D'HO M è R E,

4-95- » Cependant hors des flots de la mer agitée,

» S'élancent, à grand bruit, les troupeaux de Protée,

» Ils marchent vers la rive, &, couchés fur ces bords ,

» Sèchent l'humidité qui pénétrait leur corps.

» Vers le milieu du jour le Vieillard hors de l'onde,

jao. >, S'avance & voit couchés dans une paix profonde

» Ses monftrueux troupeaux, qu'il fè plaît à compter.

» II approche de nous, & les vient vifiter.

» Mais, ne foupçonnant rien, tranquille & fans alarmes,

» Du Sommeil qui l'entraîne il va goûter les charmes;

j°5« » II dort. Au même inftant, prompts à l'environner,

»> Tous enfemble, à grands cris, nous courons l'enchaîner.

» Le Devin, rappelant ion adrefTe ordinaire (b),

» Se transforme en lion, en dragon, en panthère,

» Devient un chêne épais, pouûant de longs rameaux,

j i o. » Un torrent qui blanchit & Élit mugir fes eaux.

mmm iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiminiiiiMiii [imi pur m min •••i i^p,,»,»»»»» i i mu i .. i i i n r wm^m*^»^^^— i —^—^»^h**—

(b) Virgile en cet endroit a fuivi de plus près Homère par la

précifion de fe$ images:

Ilk fitœ amtrà non immemm* artis

Ommiê Transformai Jèfi m tmhmula fermn,

Ignemjue, horribikmque feram, flwiumque /iquentem* Georg, IV.

Le Lecteur remarquera, fans

doute avec plaifir, dit Pope, que

Virgile a emprunté d'Homère

toute cette hiftoire de Protée, &

qu'il Fa traduite prefque littéralement.

Le P. Rapiii pie avancer quç

la defcription d'Homère montre

plus de génie & d'invention, &

celle de Virgile plus de jugeme&t.f

J'ignore où peut être cette fupérïorité

de jugement dam l'emploi

de ce merveilleux. Vkgile ne

fait-il pas intervenir les merveilles

de Protée p#ur recouvrer des

abeilles perdues ï Ici, du moins f

l'importance du motif a des rapports

c|ç convenance fvec jea proifg^s

que le Poëte met en feu; & cette

règle des convenances fera toujours

^ h _ pierre ^e touche _ ém plus op

moins de jugement des Écrivains.


L I V R E IV. IOJ

» Mais quand notre valeur, qui le prefToit iàns cefle,

» Eut vaincu du Vieillard l'étonnante fbupJefTe,

Il m'interroge enfin, & m'adrefle ces mots : »

« QUEL befoin t'a forcé de troubler mon repos,.

*«$•» Ménélas, quelle voix, fur ce lointain rivage,

» A du fècret des Dieux informé ton courage f

» Vous le û\ez, lui dis-je, & vous n'ignorez pas

» Que dans ces lieux défèrts on enchaîne mes pas,

» Que je n'en puis fbrtir, & que dans l'amertume,

j2o. „ Mon cœur incefîàmment s'agite & fè coniùme.

» Apprenez-moi quel Dieu, dédaignant mes fbupirs.

Ferme la mer encore à mes ardens defirs. »

« POUR obtenir des Dieux les vents que tu demandes,

» Ta main n'a point au Ciel préfènté des offrandes.

JM'» Tu n'as point, me dit-il, iùppiié Jupiter

» D'aplanir devant toi les routes de la mer.

» Si tu veux defàrmer la main qui te captive,

» Revois les eaux du Nil, retourne fur ià rive,

» Préfente une hécatombe aux habitans des Cieux„

J3°- » Et mérite qu'enfin ils fécondent tes vœux,

y* IL fe tait: je frémis à cet ordre fùprême,

» Qui replongeant ma vie en un péril extrême,

» M'envoyoit vers les bords que j'avois voulu fuir.

» A fes Joix cependant je promis d'obéir.


104 L'ODYSSéE D'HOM è RE,

535.» MAIS, lui dis-je, daignez, fenfible à ma détreffe,

» M'apprendre les deftins des Héros de la Grèce,

» De ceux qu'aux champs Troyens nous biffâmes encor

» Quand ma flotte fùivit ia flotte de Neftorî

» ATRIDE, que prétend ton ardeur infènféeî

540.» Dit-il; pourquoi vouloir au fond de ma penfee,

» Pénétrant des fecrets qui te furent voilés,

» Accroître les douleurs de tes fèns défolésî

» Combien de ces Héros eurent un fort funefte !

» Les fecourables Dieux ont confervé le refte.

545.» Et, parmi tous ces Rois qui, preffant leur retour,

» Se flattoient de revoir leur antique féjour,

> Deux feuls-infortunés ont terminé leur vie.

» Un autre, fur les mers, cherche encor fa patrie.

»» Ajax, que protégeoit le Souverain des eaux,

550.» Aux rochers de Gyra vit brifèr fès VaifTeaux;

» Neptune le fàuvoit, en dépit de Minerve;

» Mais, blafphémant encor la main qui le confèrve,

» Il ofà proférer ces mots audacieux:

» MON courage triomphe & des flots & des Dieux.

555. »> NEPTUNE l'entendit du profond de l'abyme,

» Il jura de punir fon orgueil & fbn crime;

» II faifit le trident, &, d'un bras courroucé,

» II frappe ce rocher qu'Ajax tient embraffé.

» Le roc fè brifè, éclate, &, dans l'humide plaine,

560. » Un immenfè débris l'enveloppe & l'entraîne.

» SUR


L 1 V R E I V^ ,105

«SUR les flots cependant ton frère Agamemnoh

» Voguoit tranquillement protégé par Junon,

» Il franchifjbit déjà les roches de Malée,

» Lorfque des Aquilons la rage redoublée

565.» Vint chafïèr, malgré lui, fès VaifTeaux tourmentés,

» Vers des bords autrefois par Thiefte habités,

» Mais qui d'Égifthe alors reconnoifïbient l'empire.

» Les Aquilons bruyans firent place au Zéphyre;

» Tout fembloit lui promettre un retour fortuné;

$70. » Il defcend fur la rive, &. fbudain profterné,

» Saluant fà patrie, il embrafle la terre,

» Et de larmes de joie arrofè la pouffière.

» Un Efclave le vit du fbmmet de la tour,

» Où, depuis plus d'un an, au bruit de fbn retour,

J7J-» Égiflhe, méditant un affreux flratagême,

» Pour attendre ce Roi l'avoit placé lui-même;

» Il court, va l'annoncer & recevoir le prix

» Que fon Maître barbare à fon zèle a promis. , :

» Le tyran aufïitôt, avec un foin perfide, .

$80. » Fait hâter le feftin deftiné pour Atride;

» II ordonne la fête, &, dans un lieu fécret,

» Fait de vingt afTaffins entourer le banquet-,, . • e

» Et, couvrant fes noirceurs des refpects qu'il ki marque,

» S'avance, & marche en pompe au-devant du Monarque;

J85.» H l'invite au feflin. Le grand Agamernnpn , \- ' . j ,

» Le fuit dans fbn palais fans crainte & fans fbupçon,

» Et périt fous fès coups, comme en un fàcrifice

» Tombe fous le couteau l'innocente génifTe.

Tome 11 O


io6 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

» Ses braves Compagnons, par-tout enveloppés,

590. „ Périflent avec lui, des mêmes coups frappés;

» Mais de leurs aflàffins combattant la furie,

» Par des torrens de fàng ils font payer leur vie.

c

» JE fèntis, à ces mots, mon cœur fè déchirer;

» Je. m'affis fur l'arène, & ne fus que pleurer:

jpj. » Je déteftois le jour, j'abhorrois la lumière;

» Mais, lorfque, profterné fur l'humide poufTière,

» J'eus, quelque temps encor, laifTé couler mes pleurs,

» Le Devin, par ces mots, fùipendit mes douleurs:

» ATRIDE, c'eft aflez; l'ennui qui vous pofsède,

600.» Ne peut à ces malheurs apporter de remède;

» Occupez-vous du foin de revoir vos foyers,

» De venger votre frère & fès vaillans Guerriers,

» De punir rafTaffin, fi le glaive d'Orefle

» N'a pas fèrvi déjà la vengeance célefle.

tfoj.» IL DIT; de ce difcours les charmes tout-puiflâns

» Mêlèrent quelque joie au trouble de mes fèns.

» Vous m'avez de deux Rois raconté l'infortune,

» Lui dis-je; mais quel efl ce Héros que Neptune,

» Sur l'empire des Mers, retient vivant ou mortï

610.» Je brûle de connoître & fbn nom & fbn fort. '

. *" v * • 1

» LE-Devin me répond: G'eftje fils dé Laè'rte

» Qu'enchaîne Çaiypfo dans fon île défèrte.


w

flf. *>

11

"-LIVRE- IV. " - 107

Je l f aî vu, ce Héros, en proie à fes douleurst

Pételer ce fëjour, l'arroiër de les pleurs,

Dédaigner les ïbupirs d'unej amante cruellef

Tourner Yers û Patrie un coeur toujours' fidèle h -

Mais feuj & uns. fccoursf J&ns armes, fans Yaifleaux*

II defiroit en vain deitnwerter'les'éauix...... . ;

Trop ^ heureux Ménélas., ta nobles .deftinées ' *

Appellent loin d , Àrgos b*fin:de tes années.; * •: .-. .

Les Dieux, te" conduiront, pour te combler de biens #

Aux bornes de la terre, aux "champs Élyfiens fc^-

fc) Les champs Élyfées, tels*

que Virgile nous les a dépeints,

n'étoient point connus d'Htomèrt. '

L'étynioiogie du mot eft - aufli

incertaine chez lès Anciens,

que la véritable pofirion du lieu.

Quelques-uns ont cru que les

champs * Élyfées étoient ces' îles

voifînes du détroit, qu'on a depuis.

appelées les îles Fortunées, d'autres *

les plaines d'Andaloufie. Apion J

avoit imaginé qu'Homère avoir

entendu par les champs Élyfiens,

la ville de Canope & fe$ environs,

près des bouches mdû Nd;»& )l

avoit trouvé cette explication dans

l'étymologie du mot. II prétendoit

que HAUVIW venoit .d'iAuf, parce f

que ce pays avoit été Formé par les

alluvions du NU. Suivant Hérodote,

le nom d'Odfit, qui étoir une ville -

à fept fournées de 1 diftance 'de

Thèbes en Egypte'* &gRifiofc> eh 1 '.

égyptien f l f ile des Miatheurew* i


io8 L'ODYSSéE D'HOM è R E,

» Beaux lieux où Rhadamante établit fbn Empire,

» Où rien ne corrompt l'air & la paix qu'on refpire,

**$• » Où la vie aux mortels ne coûte aucuns travaux,

» Où les plaifirs font purs, affranchis de tous maux.

» Là jamais les hivers, de leur âpre froidure,

» Ne viennent attrifter la riante Nature;

« Et toujours le Zéphyr, voltigeant fur les mers,

*3 °- » De fà plus douce haleine y rafraîchit les airs.

>? Gendre de Jupiter, & digne époux d'Hélène,

» C'eft-là que tes beaux jours feront exempts de peine.

« IL DIT, & difparoît dans les flots écumans.

» Cependant, agité de divers fentimens,

635*» Je retourne aux VaifTeaux, où la Nuit defcendue

» Vint donner quelque calme à mon ame éperdue;

» Bientôt mes Compagnons fè livrent au fommeil.

» Mais fitôt que l'Aurore annonçant le Soleil,

» Eut des cieux azurés effacé les étoiles,

640.» On lança les VaifTeaux, on déploya les voiles,

» Et les bras des Rameurs difpofés fur les bancs

» Entrouvrirent les flots fous la rame écumans.

» Aux rivages du Nil, où ma flotte arrêtée,

» Me vit offrir aux Dieux l'hécatombe apprêtée,

*45- » Des puiflans Immortels j'invoquai le pouvoir;

»> Et fidèle à la loi d'un trop jufte devoir,

» Pour iinmortalifèr la gloire de jrrion frère,

» Je bâtis une tombe à cette ombre fi chère.


L*I V R E IV. 109

» Je partis, & bientôt, envoyé par les Dieux,

*jo- » Le Vent qui me portoit me rendit en ces lieux.

» CHER Prince, écoutez-moi: que la douzième aurore

» Puifle dans mon Palais vous retrouver encore!

» Avant de me quitter vous recevrez de moi

» Des gages folennels d'une éternelle foi;

*$*•» Un char brillant traîné par trois courfiers dociles,

» Un vafe précieux qui, dans des jours tranquilles,

» Quand vos libations couleront pour les Dieux,

Pourra vous rappeler ma tendrefîè & mes vœux. »

« PRINCE, dit Télémaque, o généreux Atride,

€60.» Si j'en croyois mon cœur de vos difcours avide,

» Durant le cours d'un an, afïis auprès de vous,

» Je gôûterois en paix des entretiens fi doux;

» Et les noms les plus chers, de Père & de Patrie,

» Sembleraient* s'effacer de mon ame ravie.

665.» Mais la voix des amis qu'affligent mes délais,

» Me rappelle à Pylos, m'arrache à ce Palais.

» Souffrez donc que je parte, & que mon cœur fincère,

» Parmi tous ces préfèns que vous voulez me faire,

» N'en accepte qu'un fèul, gage de votre foi.

670, » Vos fùperbes courfiers ne font pas faits pour moi,

» Pour les âpres rochers renfermés dans mon île,

» Mais pour vous qui régnez fur un pays fertile,

» Où le lotos abonde, où les prés, les guérets

» Se couvrent tous les ans des tréfbrs de Cérès ;


no L'ODYSSéE D'Ha M è R E,

67 5 > v» Ithaque ne voit point ces tapis de verdure,

» Qui des courfiers fougueux font la riche pâture ;

» Mais dans ces rocs défèrts je trouve des appas,

Et des plaifirs touchans que d'autres lieux n'ont pas (d). >»

IL DIT; &, iàififlànt fà main avec tendreflè,

680. Atride, en l'écoutant, fburit & le carefle.

« MON fils, que vos dhcours, fâgement médités,

» Annoncent bien, dit-il, le Sang dont vous fbrtez !

y> Mais avant qu'un adieu pour jamais nous fépare,

» Prenez ce que ces lieux pofsèdent de plus rare;

^ 8 5- » Acceptez de ma main une coupe d'argent,

» Couronnée avec art d'un or éblouiffant,

» Chef-d'œuvre de Vulcain, riche & fùperbe ouvrage,

» Que le Roi de Sidon m'offrit à mon pafïàge,

» Lorfque dans fbn Palais fà libéralité

690. Me prodigua les foins de ï'hofpitalîté. »

DANS ces doux entretiens le temps fuît & s'écoule.

Déjà, pour le banquet, les Efclaves en foule

(d) Ce paflâge n'avoit pas échappé aux réflexions philofophiques

d'Horace; & c'eit ainfi qu'il l'emploie pour fervir de leçoïï à la vaine

ambjiion des hommes.

' Haud màîè TétemÂchiis, -proies patientis Ulyffli i '

,Non tfl apttis etjuis Jïh&ccè iàtus, vt nequt ptanis

Porreâlus Jpatiif, nec milita prodigus, herbce* • • •

Atride, thagis apta tîbi tuadona rèïmquam.


L I V R E IV. ni

Amenoient les taureaux & les troupeaux bélans ;

D'autres verfoient les vins dans des vafès briilans:

tyj. Les femmes accouraient, en portant fur leur tête

, Le pain qui doit fèrvir au fcflin qu'on apprête (t).

1

CEPENDANT les plaifirs fans cefTe renaiflàns,

De Pénélope encore occupoient les Amans,

Et du difque & du trait le facile exercice

700. Amufbit leurs loifirs dans le Palais d'Ulyflè.

Au milieu d'eux aiïis, deux Prétendans fameux,

D'un regard fàtisfàit contemploient tous ces jeux.

Leurs noms étoient encor refpedés dans Ithaque.

C'êtoit Antinous, & le fier Eurymaque.

705. Noëmon les aborde, &, d'un ton ingénu;

« Si le retour du Prince ici vous efl connu,

» Antinous, dit-il, daignez donc m'en inftruire.

» Mes vœux impatiens demandent mon Navire

» Qu'emmena Télémaque aux rives de Pylos;

710.» Tous les jours je l'attends pour traverfër les flots,

» Pour aller, vifitant mes haras de l'Élide,

Façonner mes courfiers à la main qui les guide. »

(e) Voilà Télémaque occupé

d'un feftin qui doit le retenir encore

quelques momens à Sparte, & qui.

ne nous préfênteroit plus rien d'intéreflant,

puifque Télémaque vient ;

d'apprendre de Ménélas tout ce que

ce Roi favoit fur le fort d'Ulyflè.

Cet épifbde efl fufpendu ici; mais

Homère, qui ne le perd pas de

vue, (aura bien, quand il faudra,

fe renouer à l'action principale ;

& ç'eA ce que nous verrons au

&VI. e Livre,


3i2 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

IL DIT: à ce difcours ces Amans confondus

Demeurent en filence, interdits, éperdus;

7 1 5- Ils penfbient que, tranquille, & loin des murs d'Ithaque,

Les feuls plaifîrs des champs occupoient Télémaque.

« CIEL! dit Antinous, d'étonnement fàifi,

» Pour ce fecret départ quel temps a-t-il choifiî

» Quelle Troupe le fuîtî efclave ou mercenaire!

720. » Et ce Navire enfin, daignez ne nous rien taire,

» Vous l'a-t-il fu ravir \ ou l'a-t-il obtenu

De votre foible cœur par fà voix prévenu? »»

« AtJ-DEVANT de fes vœux mon cœur vola fans peine,

»> Répondit Noëmon ; & quelle injufte haine,

7 2 5-» D'un Prince (1 chéri méprifànt les fbupirs,

» Eût fermé mon oreille à fès ardens defirsï

» Des nobles Citoyens j'ai vu la jeune élite

» S'emprefïer fur fès pas, accourir à fà fuite;

» Et, lorfqu'à leurs VaifTeaux les Vents donnoient Feflbr,

730. » J'ai vu le gouvernail dirigé par Mentor,

» Mentor, ou quelque Dieu, qui, cachant fà préfênce,

» De ce fàgé mortel a pris la refTefnblance ;

» Car hier, quand l'aurore âvoit doré lés flots,

- Mes yeux ont vu Mentor qu'on croyoit à Pylos. » --

735. EN leur parlant ainfi, Noëmon fê retire.

Le filence fùccède à leur bruyant délire,

Les jeux font fùfpendusj & les Princes afGs, :

De leurs plus vaillans Chefs écoutent les avis.

LE


L i v /? E IV. 113

LE fier Antinous, le defèfpoir dans l'ame,

74°- Se lève, & de fès yeux lance des. traits de flamme (f).

« MES amis, leur dit-il, qui l'eût jamais penfé

» Que ce hardi projet, hautement annoncé%

» Télémaque à nos yeux l'accompliroit fans peine ;

«Qu'un enfant fè joueroit de notre audace vaine,

745*»'Et que, fur un Navire, une foule d'amis

» Suivraient fà deftinée, à fès ordres fournis!

» Mais allons; des complots de fbn cœur magnanime

» Peut-être Jupiter le rendra la viclime;

» Peut-être je fàurai, raflurant vos efprits,

7jo.» D'un voyage indiferet lui ménager le prix;

» Si de vingt Compagnons une efeorte fidèle,

» Sur un VaifTeau léger veut féconder mon zèle,

» Et, laiflànt quelque temps ce fortuné féjour,

Entre Ithaque & Samos attendre fbn retour. »

755- IL fe tait: on J'approuve, on Fadmire, on le prefie

D'accomplir fbn defïein, de tenir fà promefTe ;

Et ces Amans encor, déguifànt leurs projets,

Font de leurs jeux bruyans retentir le Palais.

CEPENDANT, Pénélope, en fecret alarmée,

760. De leur complot fatal eft bientôt informée.

(f) Pourquoi Homère fait-il

ici parler Antinous le premier!

Pourquoi donne-t-il à ce Prince,

plutôt qu'aux autres, ce difeours

& ces confeils de violence qu'on

Tome IL

voit éclater ici ! Si le Lecteur fait

ces queftions, c'eft qu'il a perdu

de vue la manière dont le caractère

de ce jeune Prétendant eft annoncé

dans le I." Livre.

P


ii4 L'ODYSSéE D'H O M è R E,

Le généreux Médon, qui l'avoit entendu,

Vient porter l'épouvante à fon cœur éperdu.

Il pénétroit déjà l'afyle où Pénélope

Dans fes longues douleurs fe plonge & s'enveloppe;

7^5* La Reine qui le voit le prévient par ces mots:

« HéRAUT, quel foin vous porte à troubler mon repos (g)!

» Quels ordres mes Amans m'ofènt-ils Élire entendre \

« Que mes femmes vers eux s'empreflènt de fè rendre,

. mmmm^mmm, - . ——— mi i m.. • • •

(g) Le Ledeur verra, (ans doute, kl avec plaifir, la traduiftion de

ce même paflfage par BoIIeau :

De mes fâcheux Amans mmifire injurieux,

Héraut, que cherches-tu! qui famène en ces lieux I

Y viens-tu de la part de cette troupe avare 9

Ordonner qtfà tin fiant le feftin fe prépare S

Pajfe k jufie Ciel, avançant leur trépas,

Que ce repas pour eux fiit le dernier repas !

Lâches, qui, pleins d'orgueil, if fiibles de murage,

Cênfumei de fon fils k fertile héritage,

Y os pères, autrefois, ne vous ont-ils pas dit

Quel homme étoit Ufyjfe, $c«

Ces vers font afiTurément fort

beaux; mais BoIIeau n f avoit pas

françoife a parfaitement rendue; &

il ne faudroit point lui reprocher

Intention de donner une traduction ce qui manque d'ailleurs du côté

exacte de ce paflâge, qui cft cité de la fidélité. Par exemple » le ton

par Longin, comme un de ces injurieux que Pénélope emploie

morceaux où la paffîon fe peint envers Médon, & qui n'eft point

plus parfaitement par une tranfition dans Homère ni dans le caraûère

imprévue, qu'elle ne le w pourrait

être par tout autre trait d'éloquence.

Ceux qui compareront

l'original & la traduction de Boileau,

ne doivent juger (à traduction que

relativement à la beauté que

Longin voulait y faire admirer,

de Pénélope, ni' dans les convenances

du fu jet ; l'çmtffion de ces

mots de Pénélope, fi propres à

cttaCtérifer l'horreur de fa filiation

:. Vene^vous dire à mes Femmes

de quitter leurs .travaux $.fwr s'pe»

cupit dufefiin di ai Amans orgueil

& que le Légïflateur de Ja-Poëfie | leux 0 &c.


770* n

m

m

m

77 h »

n

m

/bo. «

785.

L I V M E 1K 1 15

Et f quittant les travaux dont j'occupe leur main f

Se livrent aux apprêts d'un iefblent félin î

Grands Dieux! que leur amour, que leur audace altière,

Difparoife avec eux du féjour de la terre!

Que ce repas pour eux (bit le dernier repas!

Lâches» qui, poursuivant vos cruels attentatsf

Dévorez de mon fils l'entière fubfifiancc,

Vos pères vous ont dit fans doute en votre enfance,

Quel homme ctoit UlyflTe. Ami de l'équité,

Ami de la droiture & de la vérité,

On ne le vit jamais de fait ou de parole,

Offenfër des Sujets dont il ctoit l'idole.

Ennemi d'un défaut trop ordinaire aux Rois (h),

Jamais de la faveur il n'écouta la voix,

Et jamais faniitié» la haine, ou le caprice

Ne furprît à Ion cœur une feule înjtifiice.

Et c'eft par des noirceurs, par de lâches forfaits,

Que votre ingratitude a payé tes bienfaits i

Vous les oubliez tous, & votre vaine audace •

Voudrait dans tous les cœurs en effacer la trace ! n .

(h) Madame Dacier fait Ici f ce

ane femble, une faute grave ; elle

prétend que § fui vaut ce ' paflàge

d'Homère, il efl permis aux Mois

d avoir des favoris ; tandis que

notre Poète, chei lequel on ne

Aurait trouver une feule de ces

maximes diâées par la flatterie,

dit Amplement que c'eft la coutume

des Rois ; I T tri ism


n6 L'ODYS S è E D'HOMèRE,

« O REINE, dit Médon, que le Ciel qui m'entend,

79°- » Veuille éloigner de vous un mal encor plus grand,

» Le plus affreux des maux que leur main vous prépare!

» Télémaque eft l'objet de leur fureur barbare,

» Et c'eft à fon retour qu'ils veulent l'égorger:

» Il a des vaftes mers méprifé le danger;

7° 5-» II court chercher fon père, &, bouillant de courage,

Eft allé de Pylos vifiter le rivage. »

800.

PéNéLOPE en tremblant écoute ce récitv

Son cœur femble glacé du froid qui la fàifit ;

Les pleurs couvrent fès yeux, elle gémit, foupire,

Et d'une foible voix, qui fur fà bouche expire,

Après de longs efforts, profère ce difcours,

Dont fes fréquents fànglots interrompent le cours :

« HéRAUT, pourquoi faut-il que mon fils m'abandonne,

« Que le péril des mers n'ait en rien qui l'étonné,

805. « Qu'il ait ofé monter ces dangereux Vaiflèaux,

» Qui, pour l'homme imprudent, font les courfiers des tzuxfij?

(\) Madame Dacier n'a pas

ofé employer dans fa traduction

cette forte de métaphore qui

eft dans le texte, & qui paroît

un peu hardie dans l'endroit où

elfe eft placée; & cependant elle

ne laifTe pas de la jufhfier dans

une note, en remarquant qu'il y

a dans cette phrafe une forte

d'indignation contre cette nulheureufe

invention des hommes

de voyager fur les eaux. C'eft

dans ce fèns que je l'ai prife,

de que j'ai cru pouvoir rendre

cette métaphore non - feulement

fupportable , mais encore intéreflante.


L I V R E I V. 11 y

Veut-il enfevelir fon nom & la mémoire I »

« J'IGNORE, dit Médon, fi, foigneux de fa gloire,

» Quelque Dieu l'a forcé d'abandonner ces bords,

^ i0 - Ou d de fou cœur feul il fùivit les traniports. »

IL s'éloigne à ces mots, & la Reine éplorée

S'abandonne aux tourmens dont elle eft déchirée,

Tremble, gémit, cliancelic, &, dans Ion delc/poir,

Sur des (iéges brillans dédaigne de s'afleoir;

Sl >' Elle tombe, & le marbre eft mouillé de fes larmes.

Ses femmes à l'entour partagent fes alarmes,

Et fa douleur enfin s'exhale par ces cris :

** Vous qui tournez fur moi vos regards attendris,

» Voyez s'il fut jamais de femmes & de reines

§20. „ Que ]e Qef accabla de plus fënfibles peines.

» J'ai perdu mon époux, j'ai perdu pour toujours

>•> Un Héros, la douceur, la gloire de mes jours,

» Qui, par mille vertus, mérita ma tendrefïe,

» Qui du bruit de fon nom remplit toute la Grèce.

g2 5-» Maintenant dans les eaux les Dieux ont fait périr

» Mon fils, le dernier bien que je pouvois chérir.

« J'ignorois fon départ Vous le fâvicz, cruelles;

» Pourquoi dans ce moment, plus tendres, plus fidèles,

« N'accourutes-vous point, par de jufles transports,

s 3 0 -» M'arracher au fommeil qui m'encliainoit alors!

» J'aurois fu détourner cette fuite imprévue,

» Ou l'ingrat m'eût laiflée expirer à fà vue.


Il8 L'OD Y S S É E D $ HOM Ê R E9

» Volez; que par vos foins Dolius averti (k)9

» Apprenne en ce moment que mon fils eft parti;

8 ^ # « Qu'il coure, ïans délais, en inftruire Laërte;

» Qu'il lui révèle tout, & là fuite, & là perte,

*> Ouï, Ion trépas certain, û Laërte auflitôt

» Ne va clés aiàCins dénoncer le complot,

. » S'il ne va dans Ithaque annoncer l'artifice

8 4^- Qu'ont tramé les cruels contre le fils d'Utyflê. »

EURYCLéE, à ces mots*, tombant à les genoux:

« O REINE, accablez-moi de tout votre courroux,

» Frappez, percez ce cœur dont vous êtes chérie,

» C'eft moi qui fuis coupable, & qui vous ai trahie;

8+î* » Je fàvois tout; c'eft moi qui, dans votre Palais,

« De Ion trifte voyage ai formé les apprêts f •

^ J'obéis à là voix; je jurai de vous taire

» Ju/qu'au douzième jour, ce fltnefte myftère;.

» Julqu'au douzième jour je dus vous l'épargner;

*5°«» Mais de vos pleurs enfin celiez de vous baigner;

^ Le texte ajoute : Cet Efclawe

fut rmn père me dmna quand je

vins ieir if qui a l'intendance de

mes }ardins. Dolius, dont le notn

eft ici prononcé pour la première

fois, ne feft pas inutilement. II

pmroîtra dans la dernière (cène du

Poëme, d'une manière fort Intéreflante.

Au reftef le vers 74 e de f original

me paroît fufceptîble d'une

légère correûioaf qw le rendrait

plus intelligible, & mieux lié avec

le fui vaut. Au lieu de m fM/âMAm¥9

je propoferois de lire: ML /*îjmm9

en (bus-entendant fmné'pw ; car en

laiflânt la leçon aâuelle, Pénélope

" accule, rnal-à-propos, les Peuples

d*Ithaque de vouloir perdre fou

(ils. Madame Dacier a fenti la

difficulté, & a mis feulement dans

fa traduâioD, tfut. tes Peuples aU§iemt

laijfer périr Télémaque, Ce qui eft

bien éloigné du fem & de la force

du texte.


L I V R E • IV. IÏO

» Quittez ces vêtemens tout fouillés de vos larmes ;

»> Que le cryftal des eaux rafraîchiflfe vos charmes ;

» Allez offrir vos vœux à Taugufte Pallas,

» Seule, elle peut fàuver votre fils du trépas:

Ijj.» D'un malheureux Vieillard épargnez la foiblefTe;

» Allez, ne craignez point que le Ciel vous délaifTe.

» Le fàng d'Arcéjius n'eft point haï des Dieux,

Et &$ fils à jamais régneront dans ces lieux. »

A CE $ mots confblans, qui fbulagent fes craintes,

%6Q. Pénéfope fe lève & Élit trêve à fes plaintes,

Se plonge dans le bain, ranime fes attraits,

Prend de nouveaux habits, monté au haut du Palais,

Et chargeant de fes dons une vafte corbeille:

..•'7'. •.- ; '•• :/'•«•;••-• • • . •

« A MA tremblante voix daignez prêter l'oreille,

86$.» Écoutez»-m6i, Palfas, fille de Jupiter,

» Dit-elle: fi jamais l'époux qui me fut cher,

» Ofîrif ïur vos autels de pompeux fàcrifices,

» Gardez-en la mémoire; & que vos mains propices,

» En délivrait mon fils d'un redoutable écueil,

870. Puniflent ces Amans aveuglés par l'orgueil. »

SA prière & fes pleurs ont touché la Déefle.

LES Princes cependant pleins d'une folle ivrefle,

Remplirent le Palais de leurs cris redoublés.

« ENFIN, difoit l'un d'eux, nos vœux feront comblés:


120 L'ODYSSéE D'HO M è R E,

$7$. » La Reine apprête ici les flambeaux d'hyménée,

Et ne voit point la mort à fbn fils deftinée. »

ANTINOUS alors: « ImprudensI arrêtez (l),

» Craignez que vos difcours ne lui foient répétés.

» Occupons-nous d'agir, &, gardant le filence,

880. Ne fbngeons qu'au projet que fuit notre efpérànce. »

IL DIT; vingt compagnons, dont lui-même a fait choix,

S'emprefTent auffitôt d'obéir à fà voix,

De lancer un VaifTeau fur les plaines liquides,

D'y porter, d'y cacher des armes homicides.

885. Le Vaifleau, que le vent agite près du bord.

N'attend plus que la nuit pour s'éloigner du port. -

CEPENDANT Pénélope, au fond de fà retraite,

Se livroit fans témoins à fà douleur fecrète;

Nul aliment encor n'efl entré dans fbn fein,

890. Sur fbn lit folitaire elle repofè en vain. . '

8py.

La crainte ou l'efpérance inceflàmment l'affiége;

Elle croit voir {on fils, tantôt mourant au piège

Où des hommes cruels vont enlacer fès pas, ;

Tantôt libre & vainqueur échappant au trépas;

Elle frémit, s'agite, aïnfi qu'une lionne

Qu'un eflàim de ChafTeurs.de fès rets environne.

Mais du Sommeil enfin i'infènfible langueur

L'accable, f & dé'iès'îriatix appalfe la -tigùëdiv

(l) Voilà bien les précautions

des iplenfés, qui ne s'en avifent

Jamais que lorfqu* la faute eft défi'

,i!j • 'jii ».'!;.M". '•: il -) l 1 •*('*+!

commife. Médon f qui les avoit entendus,

a tout rapporté à la Reine»

comme nous venons de le voir..

MINERVE ,


L I V R E IV. 121

MINERVE, en ce moment, de fbn fort attendrie,

900. Vient offrir à la Reine une image chérie,

L'image d'une Sœur, qui, loin d'elle autrefois,

D'un glorieux hymen avoit fùbi les loix.

Dans le vague des airs Minerve la transporte.

Du réduit de fà Sœur l'Ombre franchit la porte,

905. Approche de fbn lit, & lui parle en ces mots:

« Quoi! VOUS pleurez encor, même au fèin du repos!

» Pénélope, les Dieux, touchés de vos misères,

» Veulent tarir le cours de vos larmes amères;

» Votre généreux Fils mérita leur amour,

910. Et leur bonté puiflànte attitré fbn retour. »>

PéNéLOPE, endormie à la porte des Songes,

Se livroit aux douceurs de leurs heureux menfbnges.

« CHèRE Sœur, lui dit-elle, à qui dois-je aujourd'hui

» Le bonheur de vous voir confbler mon ennui l

915.»» Vous, par un long trajet de ces lieux feparée,

» Vous, que ne vit jamais cette heureufè contrée,

» Que voulez-vous de moi ! J'ai perdu pour toujours

» Un Époux, la douceur, la gloire de mes jours,

» Qui, par mille vertus, mérita ma tendrefle,

920. » Et du bruit de fbn nom fit retentir la Grèce.

» Maintenant fur les mers je vois errer mon Fils,

» En cet âge où les fèns, trop aifément furpris,

» Ignorent des dangers l'utile expérience,

» Et livrent aux médians un cœur fans défiance.

Tome IL Q


122 L'OD Y S S É E D $ H O M È R E$

9 2 5- » J'ai fenti pour ce Fils accroître mes douleurs (m)f

n Mes regrets pour fon Père avoient moins de rigueurs

» Je YOîS ce Fils jeté fur de lointains rivages;

» Expofé fur les mers aux fureurs des orages;

» Je vois, en frémiflànt, fes ennemis cruels

930. Exécuter fer lui* leurs complots criminels. »

MAIS le Phantôme alors: « Éloignez cette crainte»

» Diffipez vos douleurs & calmez votre plainte;

» Yous avez pour appui cette même Pallas

>* Qu'invoquent les Guerriers en marchant aux combats.

5>3 5-» Senlible à vos tourmens, c'eft elle qui m'envoie

Soulager f amertume où votre ame el en proie. »

« PARDONNEZ, dit la Reine, à mon cœur agité;

» Etes-vous en effet une Divinité,

» Ou de quelque Immortel la iatteufe interprète!

940. n Parlez, & contentez une Epoufe inquiète.

n Daignez m'apprendre enfin s'il voit eecor le jour (n)9

Ou û le Dieu des Morts f enchaîne uns retour. »

(m) On ne demandera pas,

fans doute, pourquoi Pénélope

tient ce langage : on fait que dans

les douleurs accumulées, c'eft la

dernière qui eft la plus fenfibfe,

parce qu'elle renouvelle toutes les

autres. Mais il faut remarquer que

chez les Anciens» la mort d'un

homme comblé de gloire, & qui

avoit rempli dignement (a carrière,

coûtoit moins de farmçs

que celle d'un feune homme, qui,

en mourant, n'emportoit pas la

fkrisfaâion d'avoir rendu quelque

grand fervice à fès amis, à h$

parens, ou à fa patrie.

(n) Pénélope ne prononce point

le nom d'Ulyflê; elle parle à fa

foeur : mais quand elle parleroit à

toute autre, elle ne le nommeroit

pas davantage ; l'objet de fa paffion

lui eft fi préfent, qu'elle ne fauroit

fè figurer qu'on pût s'y méprendre*


L I V R E . IV. 123

« SUR le fort de ce Roi, lui répondit le Songe,

» Quels que fbient les tourmens où fon deftin vous plonge,

?4 j. » Je ne puis contenter vos defirs curieux.

Fuyons les vains difcours, & fiez-vous aux Dieux. »

IL DIT, vole & s'échappe en traverfant la porte,

Ainfi qu'une vapeur que le Zéphyre emporte:

Pénélope s'éveille, & fon coeur enchanté

9JO. Se retrace le Songe à fès yeux préfènté,

Tandis que fès Amans vont, fur la plaine humide,

Dreflèr contre fon Fils leur complot homicide.

ENTRE Ithaque & Samé, dans l'empire des mers,

Eft une île efcarpée, où des rochers défèrts

JJJ. Forment deux vaftes ports, &, contre la tempête

Oppofèht la hauteur de leur fuperbe tête.

Aftéris eft fon nom; là, ces fiers afiàffins

Vont attendre l'infant d'accomplir leurs defleins.

&5^$7i

Qij


124

ARGUMENT DU LIVRE V.

JL ALLAS, dans fajjemblée des Dieux, fe plaint à

Jupiter des malheurs d'Ulyjfe retenu dans file de Calypfo.

Jupiter envoie Mercure pour engager la Nymphe à laiffer

partir UlyJJe. Calypfo, quoiqu'avec peine, obéit aux ordres

de Jupiter. Ulyjfe conflruit lui-même le Vaiffeaufur lequel

il s'embarque. Neptune fufcite une tempête qui brife fon

Navire. Ce Héros, après des efforts furnaturels, alloit

périr, fi Leucothoé ne feût fecouru. Ulyjfe aborde fur les

côtes des Phéaciens.


:- : _/

LIVRE CINQUIEME.

CEPENDANT du Soleil la brillante courrière,

Aux Dieux comme aux Mortels rapportant la lumière,

Chaflbjt devant les pas la Nuit & le Sommeil;

Les Habitans des Cieux s'aflêmblent au Confeil,

Aux pieds du Dieu puifiant qui, maître du Tonnerre,

Gouverne en fbuverain & le Ciel & la Terre.

Pallas d'Vlyffe alors plaignant les maux cruels:

« O JUPITER» dit-elle» & vous, Dieux éternels fa),

(a) Tout ce commencement du

Hfcours de Minerve, n'eft qu'une

répétition d'une partie du difcowrs

de Mentor au fécond Livre; c f cfl

une forte de formule. de déclamation

contre la vertu devenue

inutile â celui qui la pratique; mais

cette formule, comme on le (ent

tien, n'eft qu'une figure oratoire

qui tend à perfuader ie contraire

:£">

de ce qu f elle exprime* II faut

cependant obferver que dans cet

endroit du texte, où Homère a

mis dans la bouche de Minerve

la même formule qu'il avoit mile

dans celle de Mentor, il fe trouve

un vers répété mal-à-propos, &

qu'on doit regarder comme-interpolé*

Amùv9 mm ar«r#c9 mâwp Smf

um&ç m* Ce vers ctoit à fa place


126 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

» Que dans le fèin des Rois la fàgefTe pérhTe,

i o. » Périflè dans leur cœur la bonté, la juftice,

» Puifque des Immortels Ulyfle eft oublié,

» Sans avoir reçu d'eux un regard de pitié!

>» Nous l'avons délaifle fur la fùnefle rive

» Où, loin de fes foyers, Calypfo le captive;

» j. » Où fès foupirs en vain demandent des Vaiflèaux *

» Pour voler vers Ithaque &, repafTer les flots;

»» Et fon fils qui le cherche aux rives de la Grèce,

Reviendra pour périr au piège qu'on lui drefTe. »

« MA Fille, répondit le puiflant Jupiter,

20. » Quel injufle reproche & quel difcours amer !

» N'avez-vous pas vous-même embrafTé fà défenfè,

» Préparé fon retour, afluré fà vengeance l

» Ne doit-il pas punir ceux qui l'ont offènfé!

» Portez donc à fon Fils votre foin emprefle;

25.» Arrachez Télémaque aux complots de la haine,

» Trompez fès aflàffins, rendez leur fureur vaine,

» Qu'il revienne en vainqueur au fèin de fon palais.

» Vous, mon Fils, qui toujours annoncez mes décrets,

» Mercure, defeendez, allez vers la Déeflè,

30. » Portez-lui des confèils dictés par la Sagefïè;

» Que fon cœur trop long-temps combattu par l'amour»

» Permette au ûge Ulyflè ua. fortuné retour ;

dans le difcours de Mentor; mais

ici il ne fait que gêner ie fens, &

donner inutilement de l'embarras

aux Commentateurs. Pope, forcé

par le fens, a retranché ce rers

dans (à traduction.


L I V R E V. 127

» Qu'il parte, fécondé de fà feule vaillance;

» Que, fans l'appui des Dieux, fur les flots il s'élance,

35. » Seul & fans compagnons; qu'un fragile radeau

» Raflèmblé par fès mains lui fèrve de VaifTeau;

r> Que vainqueur des Autans & des Mers en furie,

» Il aborde en vingt jours aux rives de Schérie,

» Où les Phœaciens, ces Peuples fortunés,

40-» Enivrés de plaifirs, & de fleurs couronnés,

» L'honorant comme un Dieu venu dans leur Empire,

» Le rendront aux climats pour qui fbn cœur fbupire,

» Comblé deJeurs préfèns & plus chargé de biens,

» Qu'il n'en eût emporté des débris des Troyens :

45-» C*efl à ce prix enfin que le Deftin fevère

Lui permet de revoir fon Époufè & fbn Père. »

MERCURE fe difpofè à prendre fbn eflbr;

A fès pieds immortels il met fès ailes d'or,

Dont il perce les airs lorfque, d'un vol rapide,

jo- II franchit ou la terre, ou la plaine liquide.

Le Dieu prêt à partir fait briller dans fà main

Son fceptre, revêtu d'un charme fbuverain,

Qui ravit ou difpenfè aux mortels miferables

Du paifible fbmmeil les vapeurs fècourables.

îJ. Auflitôt s'élançant, plus prompt que les éclairs,

Des Cieux au mont Ofïà, de l'OfTa vers les mers,

H rafè le cryflal de la plaine liquide,

Semblable dans fon vol à cet oifèau rapide

Qui, pour chercher fà proie au fèin brillant des flots,

éo. Y va tremper fbn aile en effleurant les eaux.


128 L'O DYS S É E D'H O M È RE,

II arrive, il defcend fur cette île écartée,

Où régnoit Calypfo de plaifir enchantée.

Il marche vers fà grotte, &, du milieu des bois,

Il entend réfbnner les accens de fà voix ;

*$• Il fent les doux parfums qu'auprès d'elle on allume.

Le cèdre & le thuya, que la flamme confûme,

Du fein de fès foyers s'exhaloient en vapeurs,

Et remplifToient les airs d'agréables odeurs.

Il voit près de la grotte un fuperbe bocage,

7°' Où l'odorant cyprès forme un épais ombrage,

Où l'aune, en s'élevant, s'unit au peuplier,

Où mille oifèaux divers, le faucon, I'épervier,

Et ceux qui de la mer fréquentent le rivage,

Étaioient la beauté de leur brillant plumage.

75* Une vigne féconde embrafle le contour

De la grotte où la Nymphe a fixé fbn féjour,

Et fous des pampres verds de tous côtés préfènte

De fes raifins dorés la grappe jauniflànte.

Quatre ruifïèaux voifins rouloient d'un cours égal,

8o-Sur des bords émaillés, leur limpide cryftal,

Dans des prés, où le lys & l'humble violette

Parfumoient à l'entour cette aimable retraite.

Mercure quelque temps y promenant fès yeux,

Ne peut, tout Dieu qu'il efl, qu'admirer ces beaux lieux.

8 5-11 entre dans la grotte, & trouve la Déefïè

Qui d'un fuperbe ouvrage occupoit fbn adrefïè;

Une navette d'or que fait voler fà main,

D'un tifîu merveilleux achevoit le deflîn.

La


L I V R E V. I2Q

La belle Calypfo le reconnoît fans peine.

90. Telle eft des Immortels la puiiïànce certaine:

En tous lieux l'un par l'autre aifëment aperçus,

Leurs regards pénétrans ne font jamais déçus.

Ulyflè étoit abfênt; Ulyflè alors loin d'elle,

Se livrait tout entier à û peine mortelle

95. Sur la rive des mers, feu! & baigné de pleurs,

Affis, il exhaloit fès amères douleurs,

Et, fans cefïè accufàm les Dieux & la Fortune,

Il parcourait des yeux les défèrts de Neptune.

Calypfo fur les pas du divin Meflàger

100. Vole, & le fait aflèoir, prompte à l'interroger:

« MAîTRE du Caducée, o vous que je révère,

» Dit-elle, qu'à mes yeux votre préfènce eft chère !

» Quel fujet vous conduit en ces lointains climats,

» Où Ton ne vit jamais la trace de vos pasl

105.» Parlez, & j'obéis, fi ma foible puifiànce

» Peut fùffire en ce jour à mon obéiflànce,

» Mais daignez, avant tout, aiïis à mon côté,

Accepter les préfèns de l'hofpitalité. »

PAR fes mains auftitôt une table fèrvie

no. Offre au Dieu le neâar & la douce ambroifie.

« Vous fàvez le fujet qui m'amène en ce lieu,

n Dit-il, pourquoi, DéefTe, interroger un Dieu!

» Fils du grand Jupiter, je fuis venu moi-même

» Vous porter, à regret, fâ volonté fùprême.

Tome IL R


130 L'O DY S S é E D'H 0 M è R E,

115. » Qui pourroit, de plein gré, traverfànt tant de mers (b),

» Venir ici chercher au bout de l'Univers

» Un féjour folitaire éloigné des rivages

» Où les hommes aux Dieux préfentent leurs hommages,

» Où le fàng des taureaux arrofè nos autels.'

\ 20. „ Mais comment s'affranchir des ordres éternels

»> D'un Dieu qui, tout-puiflànt, & maître du tonnerre,

» Embrafle d'un regard & les Cieux & la Terre!

» Il fait que votre amour recèle en vos foyers

» Le plus infortuné de ces vailians Guerriers

125- » Qui, fous les murs deTroe, ont, durant dix années,

» Éprouvé la rigueur du joug des Deftinées,

*> Et qui, fur leurs VaifTeaux, pourfùivis par Pallas,

» Expièrent enfin leurs derniers attentats.

» De ce Roi malheureux les Compagnons périrent,

130.» Près de ces rocs défèrts les flots les engloutirent.

» Lui fèul, fur fès débris, aborda vers ces lieux:

» Hâtez donc fbn départ, préparez vos adieux,

» Jupiter a parlé; le Sort qui vous l'envie,

Lui permet de revoir fà Femme & fà Patrie. »

«3 5- IL DIT; en l'écoutant la Déeffe pâlit,

Et, par des mots preffés, exprima fbn dépit:

(b) On voit ici l'adrefie de

Mercure pour préparer l'eiprit de

Caiypfo à la cruelle nouvelle qu'il

vient lui apprendre ; il l'ait que

c'eft à une DéeUe & à une amante

qu'il vient porter cet ordre contraire

à Tes vœux, & il croit, avec

raifon, ne pouvoir ufer de trop

grands ménagemens pour ne point

irriter fa tendrefle.


CI

m

»

140. »

i4j.»

IJO. »

11

L'i VR E V. 131

D*IEUX cruels» Dieux jaloux du bonheur des Déeflès

Qui jadis de l'amour ont fentl les fbiblefles,

Et qui, pour des Mortels, loin de cacher leurs feux*

Daignèrent de fhymen fiibir les tendres nœuds;

(Tel vous, dont la lureur fè renouvelle encore,

Pour ravir de mes bras cet Amant que j'adore.

AInfi l'on vit Diane au milieu des forêts

Sur l'Amant de l'Aurore épuîlèr tous lès traits,

Et l'Aurore éperdue, aux rives d'Ortygie,

Mêler £es pleurs au £mg dont l'île lut rougie.

Ainfi, lorfque Cérès brûlant pour Jafion,

De Ion cœur enflammé fiiivit la paflion,

Dans un guéret fertile où trois fols la charrue

Avolt fur les filions tracé â dent aiguë (c),

La foudre retentît, &, par un prompt trépas,

Jupiter Immola cet Amant dans lès bras.

Ainfi f Olympe entier me pourfuit, & m'envie

Le coeur de ce Mortel dont j'ai lauvé la vie;

(c) Cérès unie à Jafîon dans

un champ bien préparé, en avoit

eu Pkmis, le Dieu des richefïès.

Ainfi l'on voit que les Anciens,

chez qui la M ythologie ne renfermoif

fouvent que des înftruâîons

dégutftes, n'ignorcîent point cette

vérité fi rebattue aujourd'hui, que

la terre cil la première & unique

fource de toutes les richefïès ; mais

pour attacher plus d'importance

à cette vérité, & empêcher que f

devenant en v quelque forte trop

populaire, elle ne tombât infênfibkment

dans une forte de mépris f

les Anciens favoient, revêtue des

couleurs de l'imagination, &, en

appelant la religion à leur fecours »

avoient donné à ce précepte une

fanétion plus refpeétable. Héfiode

difoït dans fa Théogonie 9 que

Cérès engendra Plutus dans un

champ trois fois labouré; &Théocrite

s'écrioit d'un ton myiérieux :

Profanes, vous ne faurei point quel

fit k bonhew de Jafion. Id. lli.

R ij

/


î^z L'ODYSSéE D'HOMèRE,

*55-» Qui, lorfque le Tonnerre eut frappé fes Vaifleaux,

» Seul, avec leurs débris, luttoit contre les eaux ;

» Qui, tandis qu'à mes yeux fes Compagnons périrent,

» Que près de mes écueils les flots les engloutirent,

» Seul, porté fur ces bords par les Vents & la Mer,

*6°-» De mes foins complai/àns fut l'objet le plus cher.

» Hélas ! combien de fois je lui fis la promette

» D'éternifer fes jours ainfi que ma tendreflè,

» D'écarter loin de lui la vieillefle & la mort!

» Mais puifque Jupiter difpofè de fbn fort,

i6j. » Puifqu'il faut obéir au maître du Tonnerre,

» Dont le regard embraflè & les Cieux & la Terre (d)>

» Qu'il parte (e); que ce Dieu le porte fur les flots;

» Je ne lui peux offrir ni Rameurs, ni Vaiffeaux;

» Mais je puis, conduifant fà facile induftrie,

>7°- Lui fournir les moyens de revoir fà Patrie. »

« IL fuffit, lui répond l'augufte Meffager;

Allez, craignez un Dieu qui fàuroit fè venger. »

IL DIT, & difparoît; & fbudain la Déefte

Va chercher le Héros objet de fà tendreflè.

(d) Calypfo affefte de répéter trompé cette Savante, ne veut dire

ici les propres termes de Mercure. en cet endroit, qu'exeat, & non

Cette forte de répétition a une pereat, comme Éole dit à Ulyflè,

grâce particulière, qu'il eft aifé de au//v. X, vers y2, ï$ ix rin dû*for.

remarquer &. de ientir..

Ex infulâ céleri ter abi. Comment

l'interprétation de Madame Dacier.

(e) Je ne fais comment Madame pourroit-elle fe concilier avec ce

Dacier a pu faire dire à Calypfo que Mercure vient de dire, que

dans cet endroit, Que ce cher Prince le Dejlin permet à Ulyjfe de revoir

périjfe donc. Le mot 'EflâVû», qui a \fa Patriel


L I V R E K 133

17j. Elle le trouve affis fur la rive des Mers,

Pourtant de longs fbupirs, baigné de pleurs amers,

Que fès yeux fatigués ne ceflbient de répandre,

Depuis qu'un fbuvenir plus fidèle & plus tendre,

Pour fbn Epoufè enfin ranimant fès regrets,

180. De la Nymphe en fbn cœur eut effacé les traits.

Seulement, quand la Nuit venoit couvrir la Terrer

Malgré lui, s'éloignant de ce bord fblitaire,

Il alloit, ménageant l'orgueil de fès appas,

Pour complaire à fès vœux, s'endormir dans fès bras.

ISJ. Mais, dès que le Soleil rendoit le jour au monde,

Il couroit fè livrer à fà douleur profonde;

Affis, & l'œil fixé fur la plaine des Mers,

Il pleuroit à loifir fur des rochers défèrts.

CALYPSO l'abordant: « Infortuné, dit-elle, .

190. » CefTe de te livrer à ta douleur mortelle ,

» De confumer tes jours en regrets fuperflus;

» Sois I&:e déformais, je ne te retiens plus.

» Vas, confirais un radeau qui, fur l'humide plaine,

» Te conduifè aifément où ton defir t'entraîne;

I$J.» C'eft moi de qui la main, compiaifànte à tes vœux,

» Chargera ton VaifTeau d'un vîn délicieux,

» Et des apprêts divers qu'exige un long voyage;

» C'eft moi qui t'enverrai, du fèin de ce rivage,

» Un favorable vent qui jufqu'en ton pays

aoo. » Conduira ton VaifTeau fur les flots aplanis,


i34 L'ODYSSéE D'HOMèRE*

» Si les Dieux, habitans de la célefte voûte,

» Daignent de leurs regards fàvorifèr ta route,

» Ces Dieux qui plus prudens & plus puiflàns que moi,

A l'Univers entier peuvent donner la loi. »

*oj. ULYSSE, en frémiflànt, fe hâte de répondre:

«

»

210. »

»

% I J. »

QUE ce difcours, Déeflè, a de quoi me confondre (f).

Combien doit s'alarmer mon cœur infortuné !

Sur un radeau fragile aux vents abandonné,

Comment braver les flots de cet humide Empire,

Franchir cet Océan que le meilleur Navire,

Plein du fbuffle des Dieux, ne traverfèroit pas!

Heureux, encore heureux, fi, quittant ces climats,

Je pouvois me flatter de ne vous point déplaire,

Et fi, par un ferment, votre bouche févère

Me daignoit aflurer que vos vœux fbuverains

N'ont point formé fur moi de dangereux deflèinsî »

LA Déeflfe, à ces mots, fourit & le careflè*

« VOILX, rufë Mortel, ton ordinaire adrefle,

» Dit-elle ; tu veux donc t'aflùrer de ma foi !

*2o. » Eh bien! que l'Univers dépofè ici pour moi.

(f) Ulyfle, en affetfant une

crainte qu'il ne fent guère, fe tire

aflez bien d'affaire dans cette pofition

délicate. II eût été malhonnête

de témoigner trop de joie,

& l'inquiétude qu'il marque n'eft

qu'un voile adroit dont il fe fèrt

pour déguifer le plaifir fecret qu'il

éprouve.


L I V R E V. 135

» Oui, j'attefte ia Terre & la voûte Célefte,

» Et le Styx infernal, & fbn onde fiinefle,

» Que je n'ai point fur toi formé de noirs complots,

» Que mon cœur tout entier confpire à ton repos,

xi}.» Que ce fenfible cœur, qui te plaint & qui t'aime,

Forme pour toi les vœux qu'il feroit pour moi-même. »

CALYPSO vers fà grotte auffitôt le conduit,

UlyflTe mit fès pas en ce charmant réduit,

Et s'affied fur le trône où repofà Mercure.

*jo. CEPENDANT de fbn cœur étouffent le murmure,

Elle dreflè une table où Tes augufles mains

Lui préfentent des mets permis à des humains,

Se place à fès côtés, fè nourrit d'ambroifie

Qu'avec le doux nectar fès Nymphes ont fèrvie.

23 î- Mais bientôt, infènfible à la voix du plaifir,

Elle rompt le filence, &, pouffant un fbupir:

« INFORTUNé, dit-elle, o téméraire Ulyflè,

» Tu veux donc me quitter, tu veux, pour mon fùpplice,

» Retourner vers Ithaque, abandonner ces lieux l

240.» Contente tes defirs, vas, pars & fois heureux.

» Mais fi tu prévoyois ce que le Sort t'apprête,

» Combien de maux encor vont fondre fur ta tête,

» Combien doit te coûter de travaux & d'ennuis

» Le plaifir d'embraffer & ta Femme & ton Fil»,

24;.» Qu'on te verroit bientôt,«plus prudent & plus fâge,

» Préférer les douceurs qu'avec toi je partage,


i]6 L'ODYSSé E D'HOMèRE,

» Et l'hifigne faveur de l'immortalité,

» A l'Époufè où ton cœur met fa félicité,

» A ce vulgaire objet d'une folle tendrefle,

250. » Que tes vœux importuns redemandent fans cefTeî

» Car j'ai lieu de penfer que mon air & mes traits

» Ne font point au-deffous de fes foibles attraits.

» Quelle femme jamais fi fùperbe & fi belle

Balança les appas dont brille une Immortelle! »

tj5.« BELLE Divinité, j'embrafTe vos genoux,

» Dit UlyfTe, calmez ce funefte courroux;

» Je connois, comme vous, quel immenfè intervalle

» Vous élève au-defTus d'une foible rivale,

» Combien tous vos attraits l'emportent fin* les fiens,

&60. » Combien je dus chérir de fi charmans liens.

» Vous pofledez des Dieux la jeunefTe éternelle,

» Vous ne mourrez jamais, Pénélope eft mortelle.

» Cependant tous les jours mon cœur infortuné

» N'afpire qu'à revoir ies lieux où je fuis né.

a65.» Dût encor quelque Dieu m'égarer fur ies ondes,

» Engloutir mon Vaifleau dans les vagues profondes,

» Ce cœur, tant éprouvé par tant de maux divers.

Saura bien réfifler à ces nouveaux revers. »

CEPENDANT du fômmeil la nuit ramène l'heure,

470. Et conduit ces Amans au fèin de leur demeure.

Dans un lieu retiré de ce charmant fejour,

Ils vont s'abandonner aux douceurs de l'Amour.

MAIS


L I V R E V. 137

MAIS, parmi les plaîfirs qui l'enchaînoient encore,

A peine le Héros eut vu naître l'aurore,

*75- Qu'il fè lève & revêt un pompeux vêtement.

Calypfo, qui ne peut arrêter fon Amant,

Le mit, en fè couvrant d'une robe flottante, *

Où mille fleurs brilloient fur la trame éclatante.

Une ceinture d'or relève fà fierté,

* 8 °* Son voile eft fur fà tête avec art ajufté ;

Livrée à des penfèrs qui font tout fon fùppiice,

Elle réfout enfin de renvoyer UiyfTe,

Approche du Héros, & remet en fà main

Une hache, une foie, ouvrages de Vulcain,

28 5*Sort & guide fès pas, le conduit au rivage

Où le Printemps nourrit le plus épais ombrage,

Où l'aune, le fàpin, le tremblant peuplier,

Ont vu le cours des ans fécher leur front altier;

Leurs rameaux dépouillés v& leur tige légère

*P°-N'afpirent déformais qu'à braver l'onde amère.

CALYPSO fè retire; UlyfTe au même inftant,

Impatient, fè livre au travail qui l'attend.

Vingt arbres diftingués par leur tête fuperbe,

Sous fès coups redoublés font étendus fur l'herbe.

A P5-Dirigée avec art, la foie aux dents d'airain

Suit la ligne tracée & leur ouvre le fein.

La main qui les divifè, à l'inftant les affemble.

Par de robuftes nœuds, fortement joints enfèmbie,

Tome IL S


138 L'ODYSSéE D'HO M èRE,

Des madriers, fournis aux règles du niveau,

300. Forment les fondemens d'un immenfe radeau.

Déjà des deux côtés le bord croît & s'élève,

Un large pont déjà le couronne & l'achève.

4Jn antique /àpin, l'ornement de ces bois,

Eft le mât orgueilleux dont Ulyfle a fait choix.

3°5-Les fomptueux tapis, préfèns de la Déeflè,

Se transforment en voile, & le bras qui la dreflè,

L'enchaînant avec art par des nœuds différens,

La contraint d'obéir aux caprices des vents.

Soudain fur des pivots le gouvernail mobile,

3 ,0 -A la^main qui le meut, eft devenu docile.

La quatrième aurore enfin vit ce VaifTeau

Balancer & flotter fur la face de l'eau,

Tout chargé des préfèns qu'une Amante attendrie (g)

Remet, en foupirant, à l'Amant qui l'oublie.

3» 5-Un vent doux & léger, par la Nymphe excité,

Vient aider du VaifTeau le cours précipité;

Ulyfle avec plaifir le vit enfler fes voiles,

Il part, en obfervant la marche des étoiles,

La Pléiade au front d'or, le Bootès tardif,

320.Et l'Ourfe, dont le char, en un cercle captif,

(g) Ces préfèns confiftoient,

fui van t le texte, en des habits

parfumés, & quelques provifions

de vin, d'eau &. de vivres.

Un Traducteur qui n'a point

pour rendre ces démis une. langue

telle que celle d'Homère, eft

bien excu fable de les fupprimer,

quand ils ne font point néceflaires»


L I V R E K 139

Sans jamais fe baigner dans fcs lots d'AmpIiitrite »

Pourfuit ïnceflàmnient Orion qui l'évite;

Il la laiffe à la droite, & n'a point oublié

L'avis de la Déeïïè à les vœux confié.

3 2 î-Il aperçut enfin le lommet des montagnes

Qui des Pàaeaeiens dominent les campagnes,

11 vit leur front lûperibe élevé dans les airs

Tel qu'un nuage épais épandu fur les mers (h).

CEPENDANT, revenu des champs d'Ethiopie,

3j^.Neptune, traverlint les .campagnes d'Afie (i),

Du haut du mont Solyme aperçoit ce Héros

Qui voguoit à Ion gré fur les paifihles flots-

(h) Les Commentateurs & les

Traducteurs, embarraffes fur la

véritable acception cTun mot du

texte mm, qui peut fignlfier un

bouclier, n'ont pas néfité de

comparer cette terre qu'UIyfîfe

aperçoit, i un bouclier flottant

fur fa mer. Pope s'eft conformé

à l'Interprétation commune y & n'a

pas fait difficulté de mettre dans

ta traduction :

Lite a kmml ikiêM mmid tte wairj wmfk*

Il faut convenir que cette interprétation

eft complètement ridicule,

& que ceux qui font fuivie

n'ont jamais obfervé par euxmêmes

la réalité, ni la poflibilité

d'une femMable- apparence. S'ils

FeuHênt fait, ils n'aurolent point

balancé d'admettre une autre interprétation

ancienne plus- rarfbnnable»

Le Sdbalialte. nous apprend'

que dans la langue des III y riens,

ce mot /#MV figtiioit un nmge; &

tous- les Marins Curent que c'eft

à peu-près fous cette forme que

les terres (ê découvrent de loin

aux yemt des Ntviggtturs».

(i) Homère ne perd jamais de

vue lès perfonnagesb, U a eu him

de nous dire au commencement

du Poëme que Neptune ftt le feuî

des Pieux qui ne fe trouva fis» au

Confeil de l'Olympe, & qu'il étok

alors-en Étiiople.

Si;


14.0 L'ODYSSéE D'HOM è R E,

Enflammé de courroux il le voit, il s'arrête,

Terrible, menaçant, & fecouant la tête:

3 3î'c< Quoi! dit-il en fon cœur, fur le fort de ce Roi

» Les Habitans des Cieux ont prononcé fans moi!

» Voilà devant tes yeux l'île où fà deftinée

» Doit terminer enfin fà courte infortunée.

» Que tu vas payer cher leurs glorieux tecours!

3+°- Vas, tes malheurs encor nont pas fini leur cours. »

IL DIT, prend fon trident, afTemble les nuages,

Et les vents furieux & les fombres orages,

Bouleverte la Mer, &, du fommet des Cieux,

Répand for la Nature un voile ténébreux.

345* Eurus & l'Aquilon, l'Autan & le Zéphyre

Vont des airs obfcurcis te difputer l'empire,

Et, poufTant à l'envi des tourbillons bruyans,

Roulent des flots pareils à des monts blanchiflàns.

Ulyfle, à cet afpect, ell iaïfî d'épouvante,

350- Et déjà dans l'horreur d'une funefle attente:

« MALHEUREUX! difoit-il, après tant de revers,

» Que me faut-il encore éprouver fur les Mers!

» Les voilà donc ces maux que m'a trop fu prédire

» La Nymphe dont mon cœur a dédaigné l'empire i

35h» De quelle épaifle nuit les. Cieux fe font voilés!

» Quels vents impétueux I quels flots amoncelés 1


L I V R E V. 141

» Mes delins font remplis ; ma perte eft afforée.

» Heureux, trois fols heureux ceux que les fils cTAtrée (k)

» Ont YU mourir pour eux dans les champs Phrygiens!

j60. » Que n'ai-je ainfi péri fous le fer des Troyensf

» Quand, repoufTant feffort de leur rage inutile,

» J'arrachai de leurs bras le cadavre j{ ? Achille!

n Une fuperbe tombe, aux rives d'^pi,

« En confervant ma cendre eût illuftré mon nom.

3*J«» Aujourd'hui vil rebut des vents & de forage.

Une mort déplorable eft mon dernier partage. *>

A PEINE il achevoit, qu'une montagne d'eau

Vint fondre, avec grand bruit» fur fon frêle radeau^

Le renverfe, & du choc9 que l'ouragan féconde,

370. Enlève & précipite UlyfTe au foin de l'Onde,

Au milieu des débris de fon mât fracaffé;

L'humide tourbillon fur fa tête entafTé,

(k) II n'eft perfonne qui, en lifant ce paflage, ne fe rappelle celui

ie Yirgile :

; O terqut 9 quaterque beati,

Quiis mti m*a patrttm, Trojœ Jiib mœnibus ahis $

Comigit oppctere*

Mais ce qui rend ce pafïage plus

fameux , c'eft ce trait que rapporte

Plutàrque. Le conful Mummhis,

i la prlfe de Corinthe, voyant

autour de lui un certain nombre

de Citoyens qu'on lui avolt amenés

prilbnniers, voulut, par bizarrerie,

ou pour les éprouver, qu'ils écriviflent

chacun un vers grec. Un

tour, écrivit fur le champ ce vers

d'Homère :

Tptç /AmKOf%$ AmfMêi* • • •

Mummius en fut fi touché, qu'il

en verfa des larmes, & qu'il

ordonna de délivrer tous les prifonniers

parens ou amis de ce

Jeune homme. Voye^ Plut* Sympojl

feune homme, forcé d'écrire à fon J Lik IX', pmbl i,


142 L'ODYSSéE D'H0 M è R E,

Le ceint de toutes parts, l'enveloppe, le preflè;

Chargé des vêtemens tiiïus par la DéefTe,

375-Il refte quelque temps dans Tonde enfeveli.

Il reparoît enfin, & de fbn front pâli

II laifle en longs ruifleaux dégoûter l'onde amère:

Sa bouche la rejette, & fur la nef légère,

Au milieu des hôrieurs d'un naufrage prochain,

380.Il porte fes regards, il attache fà main,

S'élance, s'y repofè; & fà ferme vaillance

Aux portes de la mort garde encor l'efpérance.

LE radeau cependant pouflfé de tous côtés,

Efl le jouet des vents & des flots agités ;

38 j. Tel un léger amas d'épines enlaflees ,

Dont le hafàrd unit les branches difperfées,

Roule dans la campagne au gré des Aquilons

Que l'Automne ramène au milieu des vallons;

Telle rouloit la nef fur la liquide plaine ;

35>o. Tantôt l'Autan la quitte & l'Aquilon l'entraîne ;

Tantôt le fier Eurus la di/pute au Zéphyr.

Épuifé, fans fêcours, Ulyfle ailoit périr :

Ino le vit enfin & plaignit fà détrefle:

Ino, jadis Mortelle, & maintenant Décile,

395-Partageoit les honneurs qu'on rend aux Dieux des ffowr

Elle vole • elle approche & fort du ièia des, eaux„

FareiHe au plus léger des oilëaux d'Àmphitrite,

Et s'affied fur la nef que: h tejmpete agitç.


L I V R E V. 143

« INFORTUNé Mortel, de quel affreux courroux

400. » Neptune dans ce jour s'eft armé contre vous !

» Dit-elle; quels tourmens fâ rage vous apprête!

» Mais, malgré fes fureurs, les vents & la tempête»

» Il ne vous vaincra point fi vous fùivez ma voix,

» Vous qui de la Sageiïe avez connu les loix.

4»j» Quittez vos vetemens, laiiïez au gré de Tonde

» Emporter les débris de la nef vagabonde;

» Et, nageur vigoureux, d'une robufte main,

» Vers cette île prochaine ouvrez-vous un chemin;

» C'eft-là que doit le Sort finir votre dilgrâce.

410.» Que ce voile immortel anime votre audace,

» Prenez-le, à votre fein hâtez-vous d'attacher

» Ce tiflu dont la mort ne fauroit approcher.

» Mais fitôt que vos mains auront touché la terre,

»> Rejetez loin de vous ce gage (âlutaire (l),

4'j. Rendez-le à mon empire en détournant les yeux. »

420.

A PEINE elle achevoit ces mots myftérieux,

Que fbudain, s'élançant dans la mer entr'ouverte,

La Nymphe di/paroît par les flots recouverte.

Ulyfle cependant d'étonnement frappé,

De foupcons inquiets demeuroit occupé.

(I) Cette formule étoit apparemment

ordinaire dans certaines

cérémonies d'enchantemens, pratiquées

chez les Anciens. On voit

dans Théocrite, Tiréfias prédifam

à Alcmène les exploits de Ton fils

Hercule, lui ordonner de brûler

les deux ierpens qu'il vient d'étou£

fer, & d'en jeter les cendres au

vent, en détournant la tite, «rçpwW


i44 L'ODYSSéE D'HOM è R E,

« DIEU cruel, difbit-il, par quel confeil funefte

» Voulez-vous de mes jours voir éteindre le refte!

» Je ne quitterai point ce radeau tourmenté,

» Seul, il peut me conduire à ce bord écarte,

4 2 5» Où mes avides yeux peuvent à peine atteindre.

» Tant qu'il fubfiftera, je ferai moins à plaindre,

» Je le fuivrai par-tout; s'il s'engloutit fous moi,

„ De la néceflké je fubirai la loi;

Je nagerai » Ces foins flottoient dans fâ penfée,

43°- Quand, du milieu des mers, par Neptune lancée,

Une vague terrible attaquant fbn radeau,

En répand les débris fur la face de l'eau, .

Ainfi qu'un tourbillon difperfè au fêin d'une aire

Un monceau de froment & de paille légère.

43 5- Ulyffe au même inftant fur un long madrier

S'élance, & le gouverne à l'égal d'un courfier

Qu'un habile écuyer manie avec adrefTe;

Il quitte fès habits tiffus par la DéefTe,

Attache fur fbn fein le voile merveilleux ;

440. Et, les bras étendus, fe confiant aux Dieux,

Il s'abandonne aux flots, il nage; mais Neptune

Le voit & s'applaudit de fà trifte infortune,

Et, fecouant la tête, il prononce ces mots:

« VAS chercher des malheurs & des périls nouveaux;

445.» Vas, battu par les mers, defcendre à ce rivage

>* Dont.un bpnheur tranquille efl l'éternel partage;

» Du


L I V R E V. 14$

» Du moins voyant les maux fur ta tête entafles.

Tu ne jouiras pas de tes crimes pafles (m). >•

IL DIT; & fès courfiers agitant leur crinière,

4?o- Achèvent, à grands pas, leur immenfè carrière,

Arrivent dans -


146 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

4 6 J. Éprouve ce plaifir qu'une amitié fineère

ïnfpire à des enfans à i'afjjecl de leur père (n) ,

Qui, de maux accablé, 6ns e/poir de fecours,

A long-temps vu la mort prête à trancher les jours,

Et qu'un Dieu fècourable a, de fâ main pui/Tantc,

47°- Fait renaître au plaifir d'une vie innocente.

A l'afpect du rivage animant fes efforts,

Il brûle de l'atteindre, & d'en toucher les bords,

De fentir fbus fes pieds fa molleffe du fable ;

Il approche, il entend fe bruit épouvantable

475- Des flots retentifïàns fur les écueils cachés;

Il voit blanchir les rocs l'un à l'autre attachés,

La vague fë brifèr, & la mer mugifïàme

Élever en brouillards fort onde jaillifTante,

Et des rochers aigus fans afyle ni ports,

480. D'un rivage efcarpé défendre les abords.

ULYSSE, à cet afpect, fênt fbn ame glacée:

« MALHEUREUX que je iùis! dit-iJ en fà penfée,

»» Que les bienfaits des Dieux me deviendront amers,

» Si, contre mon e/poir, traverfànt tant de mers,

(n) Comment refufer à Homère

le titre de Poëte fenfible par excellence,

quand on le voit pénétrer

ainfi dans tous les mouvemens de

l'aine, & fe montrer aufïï fécond

& aufll varié .dans la peinture des

fentimens tendres, que dans les plus

riches tableaux de l'imagination.

Cette riche/Te d'imagination a,fi fouvent

duitlesLetfeuçs d'Homère,

qu'ils ont négligé fes autres beautés;

& j'ofe croire que les obfervations

que je fais fur la fenfibilité d'Homère

, ne font point encore aflez

ulees, pour qu'on ne me pardonne

pas de le* avoir répétées.


L I V R E V. 147

•85. » Près d'atteindre la rive où je devois defcendre,

» Un amas de rochers s'unit pour la défendre,

» Y forment des remparts de pointes hérifles,

» Environnés des flots confondus & brifés !

» Que leur bruit eft afireuxî que la mer eft profonde!

490. » Bientôt je périrois dans les gouffres de l'onde,

» Contre tous ces écueils qu'ils femblent m'oppofër,

» Si mes pieds imprudens o/bient s'y repo/èr.

» Allons chercher plus loin une rive facile,

» Où mon corps fatigué trouve enfin quelque afyle;

4$î » Mais en nageant encor, comment puis-je échapper

» A la fureur des flots qui vont m'envelopper,

» Ou des monfires cruels, fiers enfàns d'Amphitritc,

» Excités par ce Dieu que mon afpecl irrite!

Neptune courroucé fans cefTe me pourfuit. »

joo. TANDIS que ces penfêrs flottoient dans fon e/prit,

Une vague terrible avec grand bruit approche,

L'enlève, &, Je pou fiant fur les flancs d'une roche»

Alloit froifïèr tes os, alloit briièr fon corps,

Si Pallas n'eût foudain ranimé fès efforts.

joj- A cette roche aiguë où la vague l'entraîne,

Il attaché fes bras, palpitant, hors d'haleine,

Y refte fufpendu ; mais le flot retiré

L'entraîne au fein des mers, fàngknt & déchiré;

Dans Tabyme entr'quVert le flot le précipite,

S10. Comme on voit» arraché des roclies qu'il habite,

T if


148 L'O DYS S é E D $ H a M è R E*

Le polype emporter des cailloux fablonneux

Dans les nœuds reflerrés de les pieds tortueux (oj.

EN dépit des Deftins c'en étoît fait cTUfyfle,

Si Minerve, fur lui tournant un œil propice,

S l hNe Veut tiré des flots fur â tête aflemblés.

11 nage & frappe fonde à grands coups redoublés;

Il regarde la terre, il cherche des' rivages

Où la mer, s'épanchant fur la pente des plages,

Préfente à les defirs un plus facile abord.-

$ 2Ù » Il trouve enfin un, lieu dont l'agréable bord

(b) C'eft une chbfè véritablement

étonnante, dit avec raifon

crïptîon eft d'autant plus telle f

qu'elle eft parfaitement bien en­

Pope, que la prodïgieufe variété tendue, ibh pour l'endroit dm

dont Homère a eu le fecret d'ani­ Poëme où elle eft placée, foit

mer fa Poëfie. 11 fait s'élever ou pour le Héros qui en eft l'objet»

s'abaiftèr ainfî que Ion (iijet le Le deflein du Poëme eft de nous

demande, & trouve toefours des repréfenter un Roi luttant contre

moyens nouveaux pour repréfenter f infortune. Àinfi, dès que le mo­

avec vivacité la muation de les ment eft venu de mettre en fcène ce

personnages. Quelle variété de fen- grand & principal Àéteur, il faut

timens & d'adions ne donne-t-il qu'il paroifiè dans Je péri le plus

pas à Ulyfïe, foît durant la tem­ imminent, pour pouvoir expofêr

pête, foit au milieu de ion nau­ dans tout fon jour & fe» courage

frage l Quel eft le Lecteur qui ne & la prudence. Qu'ont de com­

partage point les dangers qu'Ulyfle mun, continue.Pope, les malheurs

éprouve, avec la vicifîîtude ter­ d'Énée dans l'Enéide, avec ceux

rible de (es efpérances & de les d'UfyCe dans FOdyfTéef Les évè-

craintes! Le tableau entier eft animé

& ennobli par la.préfeâcede plunemens

qu'éprouve le f Fondateur

de Pempi*e< Hémaita , ènt "bien

lîeurs Divinités.* Neptune, Paîlas, moins devarîété, & par conljîqucyrit

Leucothoé, femblent fe difputer moins cïe beautés. •

les Jours de ce fieras* Cette de£- . \

.c 1


L I V R E V. 149

Voit un fleuve argenté s'unir à l'onde amère;

Il aperçoit le cours de cette onde étrangère",

Et, fàluant le fleuve, il l'invoque en ces mots:

« DIEU, qui que vous fbyez, Souverain de ces eaux,

J*J.» J'implore votre appui contre mon infortune,

» Dieu puiflànt, fàuvez-moi des fureurs de Neptune,

» Sauvez un malheureux qui tombe à vos genoux;

» Je viens en votre fèin chercher un fort plus doux;

» Songez qu'un Suppliant que le malheur accable,

J3 0 -» Eft aux yeux des Dieux même un objet refpectable.

Souverain de ces eaux venez à mon fècours. »

LE Fleuve l'entendit, & fùfpendant fbn cours,

Aplanit le cryftal de fbn onde attentive,

Le reçut dans fbn fèin, le porta fur la rive.

53J- Là fès genoux tremblans ne le fbutenant plus,

Il fait pour fè lever des efforts fùperflus,

De fès bras impuiflàns il prefïè en vain l'arène;

Son corps appefanti vers le fable l'entraîne.

D'un épais gonflement la livide couleur

H°- Lui donne de la mort l'effroyable pâleur ;

Et, tandis qu'à grands flots il vomit Tonde amère,

Sans haleine & fans voix, il tombe fur la terre.

Enfin il fè ranime, il fè lève, & fbudain

Il détache le voile attaché fur fon fèin,

Hh Le jette dans le fleuve, où h vague rapide

L'emporte, &, l'entraînant vers la plaine liquide,


150 L'ODYSSéE D'HO M è R E,

Va rendre aux mains d'Ino ce dépôt révéré.

#

CEPENDANT de ce fleuve Ulyfle retiré,

Et foulant à fes pieds l'algue & le jonc fàuvage,

J5°- Dans un tranfport de joie embrafle le rivage.

Mais fur fà deftinée incertain & troublé:

« DIEUX î de quels maux encor me verrai-je accablé ï

» Dans l'état où je fuis, à quoi me dois-je attendre,

»> Dit-il, fi dans ces lieux la nuit vient me hirprendre,

5 5 5* » Sur les bords de ce fleuve où de froides vapeurs

» Éteindront de mon fàng les dernières cbaleurs,

» Sur-tout lor/qu'au matin les brouillards qu'il exhale

» Viendront m'envelopper de leur ombre fatale!

« Porterai-je mes pas fur ces prochains coteaux,

50*0. ,> QUe des arbres touffus couvrent de leurs rameaux!

» Je crains que la fatigue, au milieu des alarmes,

» M'apportant du fbmmeil les trop perfides charmes.

Ne m'abandonne en proie aux monftres de ces bois. »

CE parti cependant a décidé /on choix.

565. Il monte la colline, où, non loin du rivage.

Une fombre forêt déployoit fon ombrage.

Là, de deux oliviers les rameaux eniafles,

Nés & nourris enfemble, & des vents carefles,

Forment fous des berceaux une retraite aimable,

J7 0 « Aux feux du Dieu du jour a/yle impénétrable,

Dont la pluie & l'Autan décharnés dans les airs*

N'oat jamais pu percer Jes rameaux toujours vewls.


L i v M E F. 151

EN entrant dans ce lieu/ qu'il choifit pour retraite,

11 éprouve en Ion cœur une douceur fecrette;

Î7J*H forme un long amas de feuillages féchés,

Dont au loin, en tout temps, ces Bois étoient jonchés.

En compofe Ion lit, &, d'une main prudente,

Y répand lur Ion corps fa moifïon abondante

De ces feuillages fecs verles par les hivers (p).

jSo.Ainfi qu'au fond des bois, ou des vallons délerts,

Un ruiiijue habitant d'un réduit folitaîre

Recèle, fous l'amas d'une cendre légère,

Des lêmenees de feu qu'il craint de voir périr,

Àinfi de ce feuillage il a lu le couvrir ;

ftf.ïl repoie, & Pallas épand lur les paupières

D'un Ibmmeil enchanteur les vapeurs lalutaires.

(p) SulYant M. Brydone, dans

fm Voyage de Sicile, qu'il a Tu

rendre û intéreflant, on le voit

de même (e composer un lit de

feuilles sèches, dans une caverne

entourée de vieux chênes. On

fait que toutes les forêts fort couvertes

font Jonchées de feuilles

sèches ; cette feule particularité

annonce que le bols eft touffu 9

& que la terre n%ft pas humide.

Madame Dacier n'ayant pas fait

cette attention, a cru que cette

abondance de feuilles tombées

venolt de la violence du dernier

orage.


152

ARGUMENT DU LIVRE VI.

JrllNERVE apparaît en fonge à Nauficaa, fille

dAlcinoiis, Roi des Phœaciens, ir lui commande d'aller

au fleuve voifin laver les habits qui doivent fervir à la

pompe de fon hymen. La Princeffe obéit, èr va, fuivie

de fies Femmes, remplir la tâche que Minerve vient de

lui donner. Tandis que fies habits sèchent fur le rivage,

elle fe divertit if pue avec fies Compagnies. Leurs cris

éveillent Ulyffe; il fe jette aux pieds de Nauficaa, qui

prend pitié de fon fort, lui donne les ficours dont il avoit

befoin» Ù* le conduit au palais de fon Père.

V

LIVRE SIXIèME.


L I V R E S I X I E M E .

1 ANDIS que dans ces Boîs i f invincible Héros #

Vaincu par le ïbmmeil, goûtoit quelque reposf

Minerve defcendit aux rives de Scàérie (a),

Où l'antique habitant de la vaie Hypérie,

(a) Quelques Commentateurs

veulent cpie Scàérie (bit Cvrcyn 9

aujourd'hui C§rf§u; mais on ne

lait trop fur quel fondement; car

Homère a eu la précaution de ne

pas défigner plus clairement la pofition

de cette île, que celle de fie

de Cal jpfo » pour laiflêr une libre

carrière à fon imagination & aux

merveilles qu'il ¥ou!oit ai raconter.

11 en eft de cette le comme des

remparts qu'Homère lait bâtir aux

Crées autour de leur camp pendant

le fiége de Troie, au XL* Livre

de f Iliade. Le Poète a foin de

ém qu'ils furent détruits dans la

fuite par la foreur de Neptune ; de

même* en parlant de Sellerie,

Totm IL

dont U ne détermine point la po


i54 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

î-Long-temps en butte aux traits des Cyciopes afïreux,

Tyrans dévaftateurs de ces bords dangereux,

Pour mieux fuir des Mortels Je commerce perfide (b),

Vint s'établir au (èin de l'empire liquide.

Le Roi Naufithoiïs en ces lointains climats,

io.Tran/porta fès foyers, fbn Trône & fès États,

Y bâtit des remparts, des palais & des temples.

Régna moins par les loix que par de grands exemples,

Y partagea la terre à Tes Peuples heureux,

Et defcendit en paix au féjour ténébreux.

ij.Le dàge Alcinoiis, qu'infpiroit le Ciel même,

Obtint, après ce Roi, l'autorité fùprême.

Ce fut vers fbn Palais que Ja ûge Pallas

De la cime des Cieux précipita fès pas;

Elle alloit, employant un heureux artifice,

20. Y préparer la gloire & le retour d'Ulyffe.

UNE jeune PrincefTe en ce brillant Palais,

D'un tranquille fbmmeil goûtoit la douce paix;

(ijl'xtiç ettfput


L i v R E V I. j 55

Fille d'Alcinoiis, objet de fà tendrefle,

Elle a les traits, le port & l'air d'une DéefTe:

aj. Deux femmes de fà Cour, deux charmantes beautést

Voifines de fbn lit, dormoient à fès côtés;

C'efl Vénus qui repofè & dort auprès des Grâces.

Pallas vole, &, des airs parcourant les efpaces,

Comme un léger zéphyr pénètre ce réduit,

30. En traverfe la porte, &, s'approchant du lit,

Va, ibus les traits chéris d'une compagne aimée,

AdrefTer ces accens à la Nymphe charmée:

« NAUSICAA, dit-elle en planant fur fbn front,

» Quelle honte pour vous, & quel fènfible affront,

35.,» Si, lorfque votre hymen emce Palais s'apprête,

» Vous n'avez point d'habits pour en orner la fête,

» Pour parer vos amis qui conduiront vos pas,

» Et relever encor l'éclat de vos appas ï

» Négligerez-vous donc cet heureux art de plaire,

40.» D'enchanter les regards de la plus tendre Mère!

» Allons, dès que l'Aurore éclairera les Cieux,

» Rafraîchir dans les eaux ces tifTus précieux,

» Ces pompeux vêtemens qu'Alcinoiis pofsède.

» Pour fbulager vos foins, j'accourois à votre aide ;

45.» Car votre hymen approche, & nos Chefs à l'envi

» Se difputent un bien dont leur cœur efl ravi.

» Allez folliciter la tendrefTe d'un Père,

» Qu'il vous accorde un char à vos foins nécefTaire,

U \)


156 L $ 0 D Y S S É E D $ H OM ÈRE,

» Pour porter Yers nos bains, du palais écartés,

J 0- » Ces Ibmptueux habits, ces voiles argentés,

» Conduifaot fur vos pas, à travers les campagnes,

Le timide troupeau de vos jeunes Compagnes. »

îî-

€0.

LA Déeffe, à ces mots, revole au feïn de l'air,

Vers fOlympe, où, dit-on, le puiflant Jupiter

Plaça des Immortels l'Inébranlable afyle (c),

Demeure de la paix, féjour pur & tranquille,

Que le fbuffle des vents n'a jamais agité;

Où l'air Incorruptible en û férénlté,

Ne lut jamais troublé par cette âpre froidure

Dont la neige & la pluie affligent la Nature;

(c) J'ai confervé l'expreflion

d'Homère, qui, pour difculper

en quelque forte la defeription

qu'il va faire de i'Olympe, fe fert

de ce mot on dit, péri» pour faire

entendre qu'il ne rapporte ici

qu*une opinion vulgaire. Au relie,

û on veut en voir une traduction

parfaite & digne de lutter avec

l'original, il Sut lire ces vers de

Lucrèce, iiy. III ê yers 181

Apparet Dhûm nmmn, fedefqm quieiœ ,

Quas m que conçut iunt verni, neque nubih newêk

Afpergunt, mque nix, acri concrète pruinâ,

Cana codera violât, femperque înnuMlm ather

Integit if large dijfufo lumine ridet,

Pope va plus loin que moi, &

prétend que Lucrèce a furpaflfé

Homère. Je conviens de toute la

beauté du pafïage de Lucrèce,

mais j'avoue que je n'ai point

encore vu ni en poëHe, ni en

peinture, des copies fiirpaflêr des

originaux ; que fi c'étolt ici le lieu ,

je pourrais faire obïerver dans les

vers de Lucrèce quelques taches

que l'original n f a pas.


L I V R E VI. 157

Où d'un jour infini la brillante fplendeur

De la voûte des Cieux embraflè la grandeur;

Où les Dieux, repofânt fur leurs trônes fùprêmes.

Goûtent de vrais plaifirs éternels comme eux-mêmes.

**• L'AURORE cependant vint de fès rayons d'or

Frapper Nauficaa qui fbmmeilloit encor:

Nauficaa s'éveille, & fbn ame fbupire;

Elle rappelle encor ce fbnge qu'elle admire;

Avant que le Soleil ait commencé fbn cours,

7°« Elle veut embrafler les auteurs de fès jours.

SA Mère en fès foyers, de femmes entourée,

Chargeoit fes fufeaux d'or d'une laine empourprée,

Et fbn Père déjà, renonçant au fbmmeil,

Accompagné des Grands, va fè rendre au Confeil.

7j« II fort, & fè préfènte au Peuple qui l'appelle.

Elle approche du Roi: « Mon Père, lui dit-elle,

» Vous qui me chérifïèz, ne daignerez-vous pas

» Faire apprêter un char pour conduire mes pas

» Vers la rive du fleuve, où mes mains emprefTées

80. » Vont rendre à vos habits leurs couleurs efl&cées l

» J'aime à voir, dans le rang où vous êtes monté,

» De vos habits pompeux briller la pureté. 7

» J'ai cinq frères chéris, qui, fiers de leur jeune âge,

» Des plus beaux vêtemens affectent l'avantage,

85.H Lorfqu'entre leurs égaux, à la danfè excités,

» Ils vont orner les jeux de nos folennités.


^58 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

Ce foin, vous le favez, m'intérefle & me flatte. »

L A pudeur, à ces mots, fur fon vifàge éclate.

* De l'hymen qui l'occupe elle n'a point parlé (d),

90. Mais aux yeux paternels fbn cœur s'efl dévoilé.

°5-

100.

« MA Fille, dit le Roi, ne craignez point qu'un Père

» Jamais à vos defirs oppofè un front févère.

» Allez, & j'aurai foin de vous faire apprêter

Le char fur & commode où vous devez monter. »

IL commande; aufïîtôt une troupe fidèle

Vole & choifit ce char, le prépare & Patelle;

Nauficaa le voit aux portes du parvis,

Et court y dépofer fes fomptueux habits,

En recevant des bras de la plus tendre Mère

Ce que fà prévoyance a jugé néceflàire,

Des alimens exquis, & de précieux vins,

Et la douce liqueur qui parfume les bains.

(d) La peinture des moeurs

fimples ne fauroit manquer de nous

intéreûer, non-feulement par ellemême,

mais encore par les fentimens

naïfs qu'on voit xéfulter de

cette firaplicité touchante. II eft

des gens délicats qui, oubliant la

vérité des moeurs antiques, pourroient

être choqués de voir la fiHe

d'une Reine laver Tes habits, mais

qui, en faveur de plufieurs traits

pareils à celui que nous voyons

ici, & que nous allons voir répandus

en foule dans la fuite de

cet épifode, fe réconcilieroient

aifément avec la (implicite de?

premiers âges.


LIVRE VI. ^o.

Sur le char apprêté Nauficaa s'élance,

Dans fès avides mains prend les rênes, s'avance,

10j-Emmenant avec elle, à travers les guérets,

Un eflàim de Beautés qu'effacent fès attraits.

PRèS des bords où le fleuve épand une onde pure,

Sçnt de vaftes baflins couronnés de verdure,

Où le cryftal de l'eau que ce fleuve fournit,

no.Ne fè fouille jamais, & jamais ne tarit.

Là s'arrête le char, & la troupe timide

Court porter les habits dans cette onde limpide,

S'empreflè d'y defcendre, &, d'un pied diligent,

Les foule avec adreflè au fein des flots d'argent,

11 5-Leur rend le vif éclat de leur blancheur première.

Et, fur un fable doux, lavé par l'onde amère,

Les expofe avec foin aux rayons du matin.

Tandis que le Soleil de fbn regard fèrein

Séchoit ces vêtemens étendus fur l'arène,

120. Les plaifirs occupoient la Fille de la Reine

Et les jeunes Beautés qui marchoient fur Ces pas.

Les délices du bain précèdent leur repas,

Et bientôt leur adreflè à grands cris fè déploie

Dans des débats charmans qu'accompagne la joie.

li hChacune en liberté, pour fignaler fâ main,

Se dépouille du voile étendu fur fbn fein.

Et court, d'un pas léger, dans la lice tracée, ,]

Prendre ou fuir une balle adroitement lancée. .


! 6o L'ÛBYS S É E B'H 0 M É RÊâ

NAUSICAA commence, & brille dans ces jeux (e);

130. Ses grâces & Ion air, & l f éclat de fes yeux

Efliçoîent les appas de lès jeunes Compagnes,

Telle qu'on voit Diane au milieu dés campagnes (f)0

Parcourant le Taygète & les valtes forêts,

Sur le daim fugitif aire ?oler fes traits,

(e) Madame Dacîer, & Pope

qui la fuit toujours fidèlement,

me paroiflent s'être fingulièrement

trompés à l'interprétation du mot

fâMmmt employé dans cet endroit;

ils ont cru qu'Homère vouloit dire

que Nauficaafe mit à chanter ; tandis

que le mot dont il ell queflion, eft

fouvent employé dans Homère

pour lignifier tout exercice du

corps, qui fe fait avec un çertaip

art, comme on le voit au VIL*

Livre de l'Iliade 9 vers -24 0,

Nous avons défi obfervé que *

pour bien interpréter Homère, c'eft

Homère feul qui! faut confulter.

(f) Cette comparaison étoît trop

belle , pour que Virgile, cet élégant

imitateur d'Homère, ne cherchât

pas i l'employer. Voici comme il

h rendue 1

Qualis m Emet m npis9 aut perjugë Çyntfëi

Emirat Diana choms, quant mille Jiaaœ,

Mine nique hinc gbmeramur Oreades : iïïa pharetrani

Feri humeris, gradienfqm JDem fipereminet emntim

Latenm tatitum permutant gaudia peûu$$

Taiis erai DM§ § talem Je lœta ferebai

Per medim9 injtans o^eri, regnifqm futur h»

Aulu-Gelle rapporte qui! avoit

fouvent entendu Valérius Probus

critiquer cette imitation de Virgile f

& foutenk que c'étoit une des

moins heureufes que le Poète Latin

eût empruntées du Poëte Grec.

Macrobe étoit du même (entraient*

: Je n'entrerai point dans f examen

critique des deux paflagesf & fe

MM* If v«$ 50**

MUerai aux (tudieux Amateurs le

foin de trouver eux-mêmes em

quoi Homère a furpaffé Virgile, de

lenâr combien la comparaison dans

lç premier eft mieux employée que

dans le fécond 9 & de voir quelles

font h$ beautés qui font dans

Honjère, & qui nç font plus dans

fa copie,

Pes


L I V R E VI. 161

13j. Des Nymphes de ces bois un eflàim l'environne;

Sa, démarche & ion air font fburire Latone,

Qui, fur tant de Beautés, filles de Jupiter,

La voit lever fon front majeflueux & fier.

Eh ! qui méconnoîtroit cette jeune Immortelle l

140. Elles ont mille attraits, mais Diane eft plus belle.

Telle Nauficaa, rebelle aux feux d'amour (g),

Brille entre les beautés qui composent û Cour.

MINERVE cependant préparait l'artifice

Qui des bras du fommeil doit arracher Ulyflè;

HJ. Elle vient détourner & pouffer vers la mer

La balle que la Nymphe a fait voler dans l'air.

Ses Compagnes fbudain, de leurs clameurs perçantes,

Font retentir au loin les rives mugiflàntes.

UlyfTe les entend, il s'éveille à ces cris,

M°> H fe lève, & s'affied incertain & furpris.

« Où fûis-je, dooit-il! qu'entends-je ! ces rivages

» N'ont-ils pour habitans que des Peuples (àuvages,

» Partifans de l'injure & de l'iniquité!

» Suis-je en des lieux amis de l'hofpitalité,

(g) napdîrtf mt/aic. Cette épithète

n'eft pas inutile ici, elle

convient parfaitement à cette jeune

Princefle, qui jufqu'alors avoit

paru infenfibie à l'amour, &

autorife ainfi plus particulièrement

l'idée d'Homère , iorfqu'il la

Terne IL

compare a Diane: c'eft en même

temps un moyen détourné dont

le Poète fe fert pour relever le

mérite de Ton Héros, qui, le

premier, parut digne de toucher

ce cœur rebelle. •


l6z L 3 0D¥SSÉ E B $ H OM È R E3

»jj«» Où la crainte des Dïeui ne foit point étrangère!

» Quel bruit frappe mes lensî eft-ce la voix légère

» Des Nymphes des forêts qui couvrent ces coteaux»

» Ou des Divinités fbuveraines des eaux.

:6o.

1

n Ces bords ibnt-ils enfin habités par des hommes!

Sortons de ces forêts, & voyons où nous fommes. i

165.

170

ULYSSE, hors du bois s'élançant à ces mots,

Saîfit un rejeton des plus épais rameaux,

L'arrache, &, du feuillage étalant la verdure,

Forme autour de Ion corps une large ceinture, .

Se raflure, s'avance, & franchit le buiflbn.

Ainfi du fein des bois un énorme lioft

Long-temps battu des vents & mouillé par forage,

S'élance, quand la faim aiguillonne fa rage;

11 fe fie à â force, &, l'œil.étincelant,

Fond au milieu des prés fur un troupeau bêlant.

Tel, horrible SL noirci par le bitume humide (h),

Paroît le fier UlyfTe à la troupe timide.

Denys d'Haiicarnafle,dans fou

Traité de l 9 arrangement dis m§is,

cite ce Yers, pour montrer que

lorlqu'Homère veut peindre quelque

Image effrayante, il a foin de

rejeter ces vûy elles douces & haï-'

inonieufes , & fmt un choix de

•oyelles fourdes dont ia pronon^

dation eft lente & pénible. Je me

Ibis attaché, -autant que j'ai pu 9 è

fitifir l'intention d'Homère jnfque

dans (on coloris; mais il ne faut

pas imaginer que f dans une fangut

aufli peu accentuée que la nôtre,

ces effets puifient jamais être bien

fenfibJes ; & i eft fouvent m craindre.

qu'il ne réfulte de ces imitations

forcées f une dureté révoltante pour

notre oreille, parce que l'égalité de

notre' rhyihme ne donne pas allez

de mouvement à l'harmonie j au

lieu que la langue grecque eft une

forte de mufîque où les diffonances

font des beautés.


L I V R E VI. 163

La foule fe di/perfè & fùk vers les coteaux

Que cette rive oppofe à la fureur des eaux ;

•75- Seule entre ces Beautés, la Fille de la Reine

S'arrête, & ne fuit point l'effroi qui les entraîne;

Minerve la raflure, & dans fôn jeune cœur

A de plus nobles foins a fait céder la peur.

Ulyfle la contemple, il héfite, il balance;

ito. Doit-il, de cette Nymphe implorant l'afliftance,

Aller en fùppliant erabraflèr fès genoux l

Ou doit-il à l'écart, redoutant fon courroux.

Et ménageant l'orgueil d'une Beauté févère,

Adoucir & fierté par une humble prière!

11

$• Fixé par le refpecï, Ulyfle, profterné,

Lui tient ce doux langage av*ec art amené:

« ÉCOUTEZ les accens que ma voix vous adreflTe,

» O, qui que vous {oyez, ou Mortelle ou Déefle (i),

» O Reine, digne objet de reiped & d'amour:

'9°'» Dirpuiffant Jupiter û vous ornez la Cour,

fi) Ovide, au IV! Lim du Mêtmmwphêftsf a imité, ou plutôt

traduit fort faeureufemeiit ce ptfligeî

Ptiir/0 égniffim €mdi

Effe Dw$9 feu tu Dm$ er, p§te$ effi Copiée $

S m m wmtofis, qui te genwm bemif

JBi fréter felix, if qm dédit wkra mtmM$

mmÊi$9 kmgiqm jmiimim iÊa

Si §m iiU Jpmfa eft, fi qumm digmatem tmdi*

Vîrgiï» § MH voulu imiter cet endroit au^deflui de toute imitatioiw

X ii


164 L'ODYSSéE D'HOM è R E,

» A ces traits éclatans d'une beauté fùprême,

» Je crois, fans m'abufer, voir Diane elle-même;

» Mais fi d'un fang mortel votre fàng fut produit,

» Heureux, trois fois heureux le fein qui vous nourrit!

195» Trop heureux le Mortel qui vous nomma fà Fille,

» Glorieux ornement d'une iliuftre famille!

» Quel plaifir pour leur cœur, quel charme pour leurs yeux,

» De vous voir, animant les danfès & les jeux,

» Effacer d'un coup d'ceil l'éclat de vos rivales ï

200. > Mais, o félicités à jamais fans égales

» Pour le Mortel chéri, qui, vous comblant de biens,

» Pourra vous enchaîner des plus tendres liens!

» Mes fens font enchantés, mon ame eft confondue;

» Tant de grâces jamais n'avoient frappé ma vue.

20j.» Tel étoit à Délos le Palmier immortel (k),

» Qui couvroit d'Apollon le redoutable autel,

» Lorfqu'en ces lieux, fuivi d'une troupe guerrière,

» J'allai de mes malheurs commencer la carrière.

» Long-temps je l'admirai ce fùperbe Palmier,

210.» Qui fèmbloit jufqu'au Ciel lever fbn front altier.

» Mon œil croit voir encor cette rare merveille,

» Je fens mêmes tranfports & fùrprifè pareille;

(h) Les perfonnês à qui ie fpectacle

de la campagne fournit autant

de fentimens que d'images, & qui

auront joui quelquefois du plaifir

dç contempler un bel arbre dont

la tijje élevée porte un caractère

de jeunefle, de force & de fanté*,

fendront la grâce de la comparaifon

d'Ulyfle, fur-tout en joignant à ces

idées le refpecl de la fuperftition,

qui avoit rendu ce palmier fort

célèbre dans l'Antiquité.


L I V R E V L 165

» Même refpecl: aufïi m'enchaîne loin de vous;

» Je crains, malgré mes maux, d'embraflèr vos genoux.

21 j.» De quels maux cependant la rigueur me tourmente!

» Jouet durant vingt Jours de la vague écumante,

» En butte aux ouragans contre moi révoltés,

» Pouffé loin d'Ogygie à ces bords écartés,

» J'y descendis hier, pour y trouver encore,

220.» Et des maux éprouvés, & des maux que j'ignore,

» Si le courroux des Dieux n'a pas fini fon cours.

» Ne me fefùfèz pas vos généreux fêcours,

» O Reine, qu'en ces lieux j'implorai la première.

» Le plus vil vêtement fuffit à ma misère,

*2}.„ Ne me l'enviez pas, & plaignant mon deftin,

» Daignez de la Cité me montrer le chemin;

» Et que des juftes Dieux la fuprême puiflànce

» De vos chaftes defirs couronne l'innocence,

» Vous accorde un Époux qui fbit cher à vos vœux,

230.» Vous donne de l'hymen les gages précieux,

» Et les heureux tranfports, les douceurs infinies

» Qu'éprouvent dans leurs nœuds deux âmes bien unies!

» Rare & parfait bonheur de deux tendres Époux,

» Ils ont mêmes penchans, mêmes foins, mêmes goûts,

Hh n Font pâlir l'envieux qui de loin les contemple,

Et font de leurs amis le plaifir & l'exemple (l). »

(l) Quand on étudie l'Antiquité

pour en obferver les mœurs,

•n voit avec plaifir combien, dans

ces temps de (implicite, on attachoit

i'exiftence du bonheur aux

fenumens naturels. Jamais aucun


i66 L'ODYSSéE D'HO M è R E,

LA Nymphe lui répond: « Étranger malheureux,

» Vous, dont la voix annonce un Mortel généreux,

» Vous fâvez que du Ciel la puiflànce fuprême

Mo. » Ne* fuit dans fes faveurs que fà volonté même,

» Et que fes libres mains, aux méchans comme aux bons,

» Partagent tour-à-tour fes bienfaits & fes dons;

» Supportez conftamment les maux qu'il vous envoie.

» Peut-être vos ennuis feront place à la joie.

*4S«» Sur ces bords defcendu, ce que vous demandez,

» Afyle & vêtemens vous feront accordés.

» Aux murs de la Cité je fàurai vous conduire,

» Et fur fes habitans ma voix va vous inftruire.

» C'eft ici la contrée où les Phaeaciens

*jo. „ Font profpérer fans cefTe & leur gloire & leurs biens;

» Alcinoiîs y règne, & je dois la naiflance

A ce Roi dont le bras a fondé leur puiflànce. *

ELLE dit; & foudain fà réfbnnante voix

Fait au loin retentir le rivage & les bois;

ajj. Elle rappelle ainfi fes femmes fugitives:

« Où courez-vous encore errantes & craintives ï

Poëte n'a fu mieux le repréfenter

qu'Homcrç, dans ce tableau qu'il

nous offre d'un mariage bien

aflbrti. Le Poëte Silius Ta imité

Velle ac nolle ambobus idem, Jbciataqve lat$

Mens arvo, ac jpams diva concordai rebut.

avec quelque fucçès ; mais on

reconnofc dans cette imitation ia

sècherefle ordinaire d'une coacifion

affectée:


L I V R E VI. 167

» Revenez; ce Mortel, dont vous fuyez l'afpecl,

» N'eft point un ennemi redoutable & fûfpeét.

» Et quel audacieux viendrait porter la guerre

t6o. » En ces lieux feparés du relie de la terre,

» Où les Dieux complaifàns daignent veiller fur nous!

» C'eft un infortuné qui tombe à nos genoux,

» Qui des mers en courroux eft devenu la proie,

» H le faut fêcourir, Jupiter nous l'envoie;

i6$. » Le Pauvre & l'Étranger nous viennent de fa main (m)i

» Le plus foible fecours eft un tribut humain,

» Qui flatte l'indigent autant qu'il le foulage.

» Venez donc de vos foins affilier fbn courage,

» Et dans ce pur cryftal lavez cet Étranger,

Que l'humanité fàjme invite à fbulager. »

170

*7Î-

Aux accens de fâ voix £cs Compagnes fidèles

Reviennent fur leurs pas, s'encouragent entr'elles,

Contemplent le Héros, &, l'ofânt approcher,

Le mènent vers le fleuve, à l'abri d'un rocher.

Où l'haleine des vents fèmble toujours captive.

Des plus riches habits elles couvrent la rive,

( m) Le Lecleur remarquera

bien fans moi l'excellente morale

que ces difcours de Nauficaa renferment.

J'obferverai feulement

combien cette union de la religion

& de la morale peut rendre refpedables

à nos yeux ces ficelés,

nommés les fîècles héroïques, &

/qui tiennent de fi près aux temps

fabuleux, qu'on eft aflèz difpofé

à ne pas y ajouter plus de foi

qu'aux merveilles de l'âge d'or.

Quand on cherche le ûède où

peut avoir vécu un homme tel

qu'Homère, & qu'on lit fss

Ouvrages, on eft alors très-porté

à croire que les Cèdes héroïques

ont «xifté.


168 L'O DYS S é E D'HO M è RE,

Y joignent des parfums pour le bain apprêtés,

Et déjà le guidoient vers les flots argentés,

Lorfqu'Ulyflè écoutant la voix de la Sagefle:

280.« O vous, de qui mon cœur refpe&e la jeunefTe,

» Éloignez-vous, dit-il, lahTez-moi fur ces bords

» Laver le fel impur qui pénètre mon corps,

» Et m'arrofer des flots de cette huile odorante.

Retirez-vous, allez, troupe jeune & charmante. »

*8$. IL DIT; & ces Beautés obéiflfent aux loix

De la fàge Pudeur qui parle par fa voix.

UlyfTe alors, plongeant dans le cryftal limpide,

Baigne fbn large fein couvert d'un fèl humide;

Un liquide parfum fur fa tête épanché

290. Humecte l'âpreté de fbn corps defTéché,

Il revêt les habits laifTés fur le rivage;

Quand Pallas, fe hâtant d'accomplir fon ouvrage,

Relève de ce Roi la taille & la fierté,

Fait fur fbn front ferein briller la majefté,

*9h Ajoute à fes cheveux la fbupleflè & la teinte

Qui diftinguent la fleur de la noire hyacinthe ;

Ainfi qu'un Artifàn dont Minerve & Vulcain

Éclairent i'induflrie & dirigent la main,

Joint l'éclat d'un or pur à la blancheur brillante

300. De l'argent travaillé par fà main diligente.

UlyfTe


L I V R E VI. 169

UlyfTe en cet état, tranquiile & radieux,

S'affied au bord des mers, y promène fès yeux;

La Nymphe cependant le regarde, l'admire,

Et Élit parler ainfi le penchant qui l'in/pire :

3°5-« O vous dont j'éprouvai la tendrefle & la foi,

» Compagnes, approchez, venez, écoutez-moi:

» Sans doute que des Dieux la volonté facrée

» Ouvrit à ce Mortel cette heureufe contrée.

» Vous l'avez vu tantôt, le front humilié,

3 10 » Ne mériter de nous qu'un regard de pitié;

» Maintenant, c'eft un Dieu que le Ciel nous envoie.

» Ah! pour mon cœur charmé quelle fburce de joie!

» Si d'un femblable Époux je recevois la main,

» S'il vouloit à mon fort attacher fon deftin,

3 ' *• » Habiter ces beaux lieux... Mais, vous qui m'êtes chères,

» Allez, lui prodiguant les fecours néceflàires,

De Cérès & Bacchus lui porter les préfens. »

AUSSITôT, prévenu par leurs foins complaifàns,

UlyflTe, qu'aiguillonne une faim dévorante,

3 î0 « S'afTouvit à fon gré des mets qu'on lui préfènte.

LA Nymphe cependant préparait fon départ;

Les habits repliés & placés fur le* char,

Brilloient à fes côtés d'une blancheur nouvelle;

Elle regarde UlyfTe, & tendrement 1*jppelle :

Tome IL Y,


170 L'ODYSSéE D'H O M è RE9

3*5-« LEVEZ-vous, Étranger, marchons vers la Cite,

n Venez, confiez-vous à ma fidélité;

» Vous verrez le palais où mon père-, réfide 9

» Au milieu de vingt Chefs qu'il éclaire & préfide.

» Mais longez aux égards que j'exige de vous,

3J°* *> Vous, pour qui la fageffe a des attraits û doux*

» Je confëns qu'avec mol traverfant les campagnes,

» Vos pas*' fuivent mon char auprès de mes Compagnes;

M Mais, du peuple indifcret évitant les regards;

n Songez à me .quitter non loin de nos remparts

33 5- » Dont le front femble atteindre à la voûte éthérée*

« Deux magnifiques ports en refferrent l'entrée (n)ê

» Sur des marbres épais un fblide chemin

» S'élève en féparant l'un & l'autre baflin,

(n) Homère dit : Quand nous

monterons vers la Ville, amour de

laquelle il y a une haute muraille,

de chaque cêtê efi un beau port ;

l'entrée efi étroite, les Vaijfeaux font

rangés près du chemin, if chacun

d'eux à fa calle $ iWcitr. Tout cet

endroit ne laifïe pas que d'avoir

des difficultés. J'ai cru que pour

en trouver le fens II falloit avoir

égard à f Intention de Nauïîcaa,

lorfqu'elle fait cette defcrlption:

cette Prlnceflê veut fMre entendre

à Ulyfle qu'elle ne peut éviter de

palier par la placé publique, où

font les arféniwc, &, par conféquent,

les gens les plus greffiers

de ce Peuple navigateur, La vUe

n'eft pas ouverte, il y a un rempart

qui la défend; d'ailleurs elle efi

ceinte des deux côtés par un port

où font rangés tous les Vaifleaux,

& cet efpace qui fépare ks deux

ports, n'eft qu'une chauflee*qui

communique par un bout I la ville,

& par l'autre à la terre-ferme. On

entend aifément alors comment les

Vaifleaux font rangés près du

chemin. Toute cette defeription

n'eft pas inutile, au deflein de

Naufîcaa ; elle doit lui fervîr d'exeufe

auprès de l'Étranger, fi elle

ne le mène pas fufque dans la

ville, & en même temps de réalignement

à cet Étranger même 9

par la préclfion des détails qu'elle


L I V R E VI. . i7r

m Mille Vaïieaux, couvrant le lit qui les enchaîne,

3*0.» D'une épaiie forêt ferablent border farène.n

Non loin du. pied des murs que domine la tour,

m D f une fuperbe place eft le vaie contour.

» An centre de ce lieu le temple de Neptune

» De nos Concitoyens protège la fortune.

j*î-» On y voit à l'entour les vaies arfènauxf

m Où leurs mains, façonnant les agrès des Vaifleauif .

» Préparent ces longs mâts & ces rames pliantes,

m Qui rendent à leurs vœux les mers obéiflantes.

» Ils méconnoiflent fart des carquois & des traits,

JJO. m Le feu! art de Neptune a pour eux des attraits,

» De ce peuple orgueilleux je connois la licence (o);

» Je craindrois d'éveiller û noire médilance,

renferme : mais, en fuîvatit la traduction

de Madame Dacier , cette

deferiprion devient fans intention

& tout-à-fait inutile. La voici:

m La ville n'eft pas fort éloignée,

m elle eft ceinte d'une haute mu-

» raille, &, à chacun de Tes deux

m bouts, elle a un bon port, dont

» Fentrée eft étroite & difficile, ce

» qui en fait la fureté; fun &

» l'autre font fi commodes, que

» les Yaiflêaux y font i l'abri de

tous les vents. » On demanderait,

avec raifbn, que fervoit à Ulyfle

de fàvoir qu'il y avoit deux ports

au bout de la ville, & que ces ports (

#toienî fort fârs ï Homère explique

lui-même, au Livre VII, cette

topographie de la ville des Phaeaciens,

en difant qu'Uyfle pafîant

fur le chemin qui conduit à la

ville, admire les deux ports & les

Vaifleaux, ce qui certainement ne

pourroit pas être, fi les deux ports

étoient, comme le dit M.** Dacier f

aux deux extrémités de la ville;

m Cette méprife de ML me Dacier

m f a paru aflez importante pour

mériter d'être relevée; il en eft

beaucoup d'autres dans ce Livre

que fai paifêes fous filence9 Je

que fabandonne aux foins des

Leéieurs curieux de ces fortes de

critiques.

(o) Nauftcaa ne parle ici que

du peuple proprçptent dit 9 & qui f

Yij


ijz L 3 0D Y S S é E D'HOMèRE,

» De m'expofèr aux traits qu'il Ce plaît à lancer.

n Quel eft, cliroit l'un d'eux, plus prompt a m'ofïenier,

3S5 » Cet Étranger û beauf qui séance & s'emprefle (p)

» A fume clans nos murs cette jeune Princefîè!

» Où l'a-t-elle trouvé ce Mortel plein d'appas!

>* Vient-il fur un Vaifleau^des plus lointains climats!

» Efi-ce un Dieu, qui, ienfible à (a tendre prière>

» Pour recevoir iâ main vient habiter la terre ï

» Ah 1 ans doute, il falloît qu'un lùperbe Étranger

» Sous le joug de l'hymen vînt ici l'engager,

» Et fùbjuguer ce cœur long-temps lourd & rebelle

» Aux Chefs de nos Maifbns qui fbupîrent pour elle.

3^h » A .ces propos amers, quelle honte pour moi!

>» Pour moi, qui de mon fèxe aimai toujours fa loi. 1

3


L I V R E V I. IJJ

» Moi, qui ne pourrois voir fans en être indignée,

» Celle qui, devançant le temps de l'hyménée,

» Sans crainte de déplaire aux Auteurs de fès jours,

37°-» Ofèroit d'un Mortel écouter les difcours!

» Suivez donc, Étranger, un avis fàlutaire,

» Si vous voulez bientôt, fècoUru par mon Père,

* Hâter votre départ & revoir vos foyers.

» Il eft près du chemin un bois de peupliers,

375' » Dont l'augufte Palias daigne habiter l'ombrage.

» Une pure fontaine au fèin de ce bocage

» Sourcille, &, s'épanchant hors du bofquet fàcré,

» Baigne les prés fleuris dont il eft entouré.

» C'eft-là que, près des murs qui couronnent la ville,

3 8o «» On voit d'Alcinoùs l'héritage fertile;

» Là, quelque temps caché fous des ombrages frais,

» Laiflèz-nous le loifir d'arriver au palais.

» Vous fortirez alors, & pourrez vous inftruire

» Du facile chemin qui vous y doit conduire.

3 8 5-» Un enfant fùffiroit pour y guider vos pas.

v Et quel œil étranger ne reconnoîtroit pas,

» Parmi les humbles toits que la Cité raflèmbie,

» Ce palais dont l'afpecl n'a rien qui leur reffemble!

» En ce brillant fèjour aifement introduit,

390.» Ne vous arrêtez point, marchez .vers le réduit

» Où, près de fès foyers, de femmes entourée,

» La Reine, préparant fà laine colorée,

» Fait tourner fes firièaux fous fès légères mains.

» Là, comme un puiflàm Dieu, protecteur des humains/


174- L'ODYSSéE D'HOMèRE,

3P5- » Non loin de la colonne où fè place ma Mère,

» Sur un trône éclatant vous trouverez mon Père;

» Paflez devant ce trône, &, lâns vous détourner,

» Aux genoux de la Reine allez vous profterner (q).

» Si vos vœux trouvent grâce en fon ame attendrie *

4°°- » L'efpoir de voir bientôt votre chère patrie,

» D'embrafler vos parens, vos foyers, vos amis,

Cet efpoir fi flatteur va vous être permis. »

ELLE part à ces mots, & du char qu'elle guide

Sa main /ait modérer la marche trop rapide,

40j. Pour conduire fans peine à travers les guérets

Ses Femmes & le Roi qui la fùivent de près.

DéJX Tartre du jour au bout de fà carrière,

Dans le vafte Océan éteignoit fà lumière,

Lorfqu'approchant du bois à Pallas confàcré ^

410. Ulyfle alla s'alTeoir en ce lieu révéré,

Et fbudain à Pallas adreflànt fà prière:

« FILLE du Dieu puiflànt qui lance le tonnerre,

» Daignez du haut des Gieux m'écouter aujourd'hui,

» Difbit-il, vous m'avez refafé votre appui,

(a) Cette petite circonflance,

dit rope, toute indifférente qu'elfe

paroît , n'eft pas cependant (ans

beauté. II efl naturel à une jeune

perfonne d'avoir plus de confiance

dans fà mère que dans fon père;

d'ailleurs, les femmes, avec un

cœur plus fenfible, (ont naturelle­

ment plus portées à la compafCon.

Le confeil que donne Naultcaa efl

clone convenable à fon caraclrre ;

il eft convenable à la pofidon où fe

trouve Ulyfiê, & (ert en même

temps à montrer l'afcendant que

la vertu donnoit à la Reine fur

i'efprit du Roi.


L I V R E V 1. 175

4» J- » Lor/qu'au milieu des mers la fureur de Neptune

» Achevoit mon naufrage & ma longue infortune;

» Pour réparer mes maux, donnez à mes accens

» L'art de toucher les cœurs & d'émouvoir les fèns,

» D'infpirer l'intérêt, la pitié la plus tendre,

4*o. A ces Peuples heureux dont mon fort va dépendre. »

Du fommet azuré de la voûte des d'eux,

Pallas l'entend & n'ofè apparoître à fes yeux;

Tant elle craint encor d'enflammer la colère

D'un Dieu que Jupiter reconnoît pour fon frère !


ARGUMENT DU LIVRE VIL

J\AU SIC A A retourne au palais. Ulyffe marchoit vers

la ville» quand Minerve» fous la figure d*une jeune fille t

lui appamty if le conduit au palais cfAlcinoùs. Défi

aiption du palais if des jardins du Roi Ulyffe tombe

aux genoux de la Reine, if implore fin ficours; Alcinoûs

le relève if lui promet fin affiflance. La Reine le quejlionne

fur les habits dont elle le voit vêtu ; Ulyffe fatîsfait à fes

que/lions par le récit de fes malheurs depuis fin départ

de Me de Calypfo.

LIVRE VIL


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1

LIVRE SEPTIEME.

, J_Jà Nymphe cependant traverfint la Cité (m)â .

Approche du féjour par Ion Père habité,

S'arrête yers la porte, & volt voler vers elle

Ses Frères, qui, brûlant de lui marquer leur zèle$

f• Semblables à des Dieux par leur taille & leurs traits f

Vont enfermer Ion char au fond-de ce palais.

EN Ion réduit leeret la Nymphe le retire;

.Une femme la luit, qui, fur les bords d'ËpîrCi

(a) Avant que d'entrer dans" les

récits que les Livres firivans renferment

, le Traducteur Anglois 1 cru

devoir prévenir fbnLeéteur que les

Poèmes d'Homère tenoïent autant

à la vérité qu f à la fiâion, & que

jufque dans les choies les plus extraordinaires,

comme dans l'aventure

des Cyclopes, dont U fera

Tome II.

bientôt queftionf il y avoit un

mélange de vérité hiftorique, dont

quelque tradition populaire étoit te

fondement. Nous avons défi fuffiïamment

appuyé fur ces réflexions

dans la Préface & dans les Notes

de l'Iliade, & nous croyons inutite

de les répéter ici.


lyS L 3 0D TSSÉ E D 9 H 0 ME M E,

Jadis de f cfclavage avoit fubi h loi.

*o-Par les Phaacicns livrée aux mains du loi,

De îa jeune Princefle elle nourrît l'enfance,

Et par de tendres foins gagna fa confiance.

Eiirymèdc cft fou nom ; c'cft elle dont la main

Va de Nauficaa préparer le feftin.

*;• ULYSSE en ce moment, loin du facré Bocagef

S'avancent vers la ville, entouré d'un nuage (b).

Que Pallas, du Héros i'c/pérance & l'appui,

À lait du haut des airs descendre autour de lui,

Pour le cacher aux yeux d une foule importune,

*o* Qui pourroit, fans égard, infuiter fa fortune,

Et dont le vain orgueil» prompt à l'interroger,

N'apprendroit fes malheurs que pour mieux l'outrager.

( b) Virgile a cru devoir, I l'exemple d'Homère, rendre fou Héros

inviiibfe lortqu'il arrive â Carthage.

At Venus obfeuro gradientis aèrt fepjit p

Et mu ho mbulœ arc uni Dca fudh ami un f

Cemere ne quis eo$, mu qui s contingcrc f.~f;r\

Mûlime moram nui vtnitndi pofcere c.-.-;...-..

Quand il s'agît d'élégance &

d'harmonie, Virgile elt quelquefois

en état de. jouter contre Homère

avec avantage ; mais comparez les

motifs que l'un & l'autre donnent

aux allions qu'ils décrivent, c'ell

alors que vous reconnoîirez la

différence de l'original & de la

copie» Les motifs de Vénus, qui

couvre Enée d'un nua£je, ne font

point préparés, ils font (bibles:

Vénus craint qu on ne le voie,

qu'on ne K*

l'arrête f & qi

Voyez enfinU:-:

*•=]] ne:

ils portent iur

& vain de c c

i -.UJ.LÏA i>: ÏIÏ\OIî:ï\Z

teurs, & ce L:..,XUïV a ck-j.i i. u.:

annoncé d^:^ k- I .\\ û.:: uRxLcitTH.

C'eft cet an. des pn.j ,-ui;;-n> qui

étonne & LUI cLn.^ VN-m^re, &

queue (aur-iuiM alkv nu dh-jr LUUX.

qui le con*-u - *. su H qudque ^tiut

d'écrire qtu: ce luiu


L I V R E VIL t7$

II approche, & fbudain devant lui fe préfême,

Dans un fimpie appareil, une Beauté charmante.

*?• Une urne fur la tête, elle avance à grands pas.

Sous ce déguifement c'eft la fàge Pallas.

« MA Fille, lui dit-il, quelle route afTurée

» Peut conduire au féjour des Rois de la contrée!

» Je fuis un étranger du Son perfécuté,

3°« » J'ignore dans quels lieux les Deftins m'ont jeté.

Inconnu, c'eft à vous qu'un malheureux s'adreflè. »

« RESPECTABLE Étranger, répondit la Déeflè,

» Venez, fuivez mes pas. Qui pourroit mieux que moi

» Vous conduire au palais qu'habite notre Roi!

3î-» Ce palais eft voifm du fejour de mon Père.

»> Mais gardez en marchant un filence févère;

» Craignez d'interroger ce peuple, dont l'orgueil

» N'offriroit à vos yeux qu'un froid & dur accueil;

» Tout fier de fùbjuguer le maritime empire,

4o- » Sur des Vaifleaux légers, plus prompts que le Zéphyre,

» Plus prompts que la penfée, on ne le vit jamais

Verfèr fur l'Étranger fes dons & fês bienfaits. »»

EN achevant ces mots la Déeflè s'avance;

Le Héros obéit, & la fuit en fdence,

4J« Trouve un peuple nombreux en ces lieux répandu.

En tra,verfè les flots, le voit fans être vu ;

Tant la ùge Déefle, à fès vœux favorable,

L'avoit enveloppé d'un voile impénétrable!

Zij


ÏO.

Jî'

60. n

éj. »

180 L'O DFSSÉ E D $ B O.M È RE$

II voit des deux côtés qui bordent le chemin (c),

Les Navires rangés dans un vafte baffin ; .

11 trouve fur fes pas un magnifique temple,

Des remparts élevés qu'à Joifir II contemple;

Maïs quand, d'Alcinous abordant le palais,

UlyfTe y promena fes regards fatisfâîts,

Minerve par ces mots s'emprefla de Flnftmîre:

J'AI, dît-elle, en ces lieux promis de vous conduire,

Voilà de notre Roi le lùperbe féjour:

Vous l'allez voir ce Prince entouré de 4a Courf

Au milieu du feiln d'une brillante fête ;

Allez, ne craignez rien, que rien ne vous arrête*

Une noble affiirance ouvre un facile.accès (d),

Et peut d'un inconnu préparer les 4uccès.

Allez donc, & bientôt» pour calmer votre peinef

Arété, c J el le nom que Ton donne à la Reine,

L'adorable Arété va s'offrir à vos yeux;

Le fang l'unit au Roi par les plus tendres nœuds,

Et du lambeau d'Hymen la favorable flamme

De ces liens ficrés a reflerré la trame

(c) Voilà le pafîage qui juflifïe

l'interprétation que j'ai donnée

dans Je Livre précédent, de la defcription

topographique; de la vile

des Phaeaciens.

(d) Combien l'expérience ne

montre-t-elle pas la vérité de cette

maxime ! II fembleroit qu'Homère

eût éprouvé par lui-même combien

l'extrême modellïe obfcurcii le

talent; car ce n'eft pas la feule

réflexion qu'il fait fur cette pudeui

naturellet qui, comme il le dit luimême

$fert if nuit tant aux h§mmi$»

Qu'on me permette cette réflexion:

Homère modefte & timide ! I' qui

fera-t-il donc permis de ne le pas

ctreï


LIVRE VIL 181

» Fils du Tyran des mers, jadis Naufithous

70.» Compta parmi fès fils le fàge Alcinoûs,

» Qui, d'un frère expiré relevant la famille,

» Se fit la douce loi d'en époufèr la Fille.

» Depuis l'inftant heureux qu'il l'admit à fbn lit,

» Son cœur plus tendrement tous les jours la chérit,

75. » Lui porte des refpects que jamais fur la terre

» Ne reçut d'un Époux l'Époufè la plus chère.

» Mais ces affeclions, & ce parfait amour,

» Tout les rcAent pour elle en ce charmant fejour;

» Ses enfâns & fbn peuple à l'envi la révèrent.

lo. » Que d'encens, que d'honneurs tous les cœurs lui défèrent,

» Quand, daignant de fès yeux parcourir la Cité,

» Elle vient, à l'égal d'une Divinité,

» Verfer fur la vertu fès bontés maternelles,

» Calmer les différends, diffiper les querelles,

85.» Et, d'un efprit modefte, & noble fans orgueil,

» Rendre tous fès Sujets heureux par fbn accueil !

» Puiffiez-vous trouver grâce en fbn ame attendrie ;

» Bientôt le doux efpoir de voir votre patrie,

» D'embrafTer vos parens, vos foyers, vos amis,

po. Cet efpoir fi flatteur va vous être permis. »

ELLE achevoit ces mots, lorfque d'un vol rapide

Elle s'élève en l'air, franchit ia plaine humide

Des rives de Schérie aux champs de Marathon,

Arrive dans Athène, &, d'un pas auffi prompt,

95. Se retire en fbn temple, où jadis h tcndreffe

Du fameux Érechthée éleva la jeunefïb,


I§2 L 3 0 BYS S È E D 9 HO M È REâ

LES yeux d'Ulyfle alors étonnés & ravis» .

Du palais qui! aborde, admirent le parvis;

11 s'arrête un moment fur le feuil du porticpe;

ioo.H contemple à loifir ce palais magnifique,

Séjour refplendifîant, dont l'éclat eft pareil

Aux feux que dans les airs fait jaillir le Soleil,

Et pourroît elacer h brillante lumière

Dont l'aftre de la nuit embellit fâ carrière.

105. Là s'ouvre & s'arrondit une fuperbe cour;

Un vafte mur d'airain en forme le contour,

Qu'un acier azuré de tous côtés couronne.

Là brille le palais que ce mur environne (e),

Fermé de portes d'or que fur un fèuil d'airain

11 o. Portoient des gonds d'argent travaillés par Vulcain-

Mais de ce Dieu puiflànt l'immortelle induftrie

Sur deux fiers animaux fignala fbn génie;

(c) Quelques Critiques, fans

jugement & fans goût, ont voulu

cenCurer cette defcription du palais

d f Alcinoiis, en la regardant comme

inutile à la marche du Poëme.

Pope fttftïfî© Homère, en difant

que û c'eft une faute, c'efl une

faute trop aimable pour, ne la fui

pardonner pas, & que c'eft dans

cette bccafîon qu*on peut particulièrement

appliquer a-Homère

i'épithète que lui donne .S. 1 Aaguftin,

duldjpmt vanus. Mais Pope

pouvoit afouter que l'intention de

i'Odyfiee étottcle ^montrer un Roi

tourmenté du defk de revoir là

Femme, fbn Fils & fa Patrie, &

furmontant tous les obftacks qui

l'arrêtent : il falloir que ces obftades

fîiflênt de plufieurs genres

différens, pour le mieux éprouver;

que tantôt Calypfo cherchât â le

duire par la promefïê de l'immortalité;

que tantôt Nauicaa s'offrit

à lui avec toutes les grâces qu'une

ingénuité charmante peut prêter à

la beauté ; que file des Phaeaciens

& le palais d'Akinous renfermaient

tout ce qui peut éblouir les yeux

d'un Etranger, A lui faire defîrer

d'y ftmar §1 demeure. Voilà les

vrais & les, plus grands obftacles

qtt'Ulyfle avoit à vaincre, Ceujc

qui veaoient de la Fortune & qui

ne demandoient que de la bravoure!

étoknc moins dangereux.


L I V R E VIL 183

Deux chiens d'or & d'argent que Tes mains ont formés,

De l'immortalité paroifTent animés,

nj-Et du palais du Roi femblent garder l'entrée.

Là fè découvre enfin une fàlle, entourée

De trônes éclatans, où, jetés avec art,

De fuperbes tapis brillent de toute part.

Là les Chefs de l'État, la fleur de la jeunefïè,

i î0 'Au piaifir des feftins s'abandonnent fans ceflè;

La nuit ne fàuroit même en arrêter le cours.

Sur des trépiés dorés font placés des Amours,

Qui, ponant dans leurs mains une torche allumée,

Éclairent des banquets la pompe accoutumée.

12 5-Par des femmes en foule on voit inceflamment

Sous le poids de la meule écrafèr le froment,

Tandis que d'autres mains à d'autres foins livrées,

S'occupent à tiflèr des laines préparées,

Ou, fous leurs doigts légers, font tourner leurs fùfeaux,

«3°. Comme on voit s'agiter les feuilles des rameaux (f)

Qu'un peuplier préfènte au fbuffle du Ifcéphyre.

Minerve dans cet art a daigné les inftruire.

Autant que dans ces lieux les bras des Matelots

Excelloient à voguer fur l'empire des flots,

«iî-Autant s'y diftinguoient les foins cônflans des femmes

Dans l'art d'ouvrer la laine & d'en orner les trames.

(f) Quelle fraîcheur, quelle

grâce charmante dans cette comparaifon

! Comme Homère avoit

ïenti les beautés de la Nature ! Un

peuplier dont le zéphyre agite légè­

rement le feuillage, lui vient fur

le champ dans la penfée, pour

peindre la facile activité de ces

jeunes 'mains occupées à remuer

leurs fufeaux.


184 L'ODYSSéE D'HOME RE,

NON loin des portes d'or de ce brillant palais

Eft un jardin fermé par des buiflbns épais.

Jamais fur les tréfbrs de cette heureufè enceinte

»4°Le fougueux Aquilon n'ofà porter d'atteinte.

Des arbres élevés qui bravent les hivers,

Y forment à l'envi des berceaux toujours verds ;

Là, près des fruits dorés que le pommier préfènte,

Brille de l'olivier la tête fleuriflànte ;

145*La cime du poirier à l'oranger s'unit;

La douceur de la figue y croît & s'y nourrit;

Chaque jour le Zéphyre y produit & féconde

Mille fruits différens dont ce jardin abonde;

Chaque fàifbn y donne avec égalité,

ijo.Et les fleurs du Printemps, & les fruits de l'Été

La poire en vieilliflànt en voit d'autres renaître,

Sous la figue flétrie une autre va paroître,

Et, fur le même cep où le raifin mûrit,

Un raifin dans fà fleur déjà fe reproduit;

15 5. Une vigne abondante offre toute l'année

Les feftons jauniflàns dont elle eft couronnée.

Là, dans un lieu frappé des rayons du Soleil,

L'heureux Cultivateur sèche un raifin vermeil.

Ici des Vendangeurs, fur de larges corbeilles,

160. Vont porter au prefToir la dépouille des treilles,

Mais un nouveau raifin, de la fleur échappé,

Rend aux pampres verdis ie fruit qu'on a coupé.

Non loin de ces vergers une aimable industrie

De quarrés alignés forma la fymétrie,


LIVRE VIL I8J

itfs-Où lesTilIons, remplis de'végétaui divers,

Offrent à l'œil charmé des tapis toujours : verts. -

On y voit-fourclller deux fontaines-fécondes,- '

Dont Fune'en ces jardins va promener "les ondes-,* *

Et l'autre, fous la terre, en un profond çaqal^

170. Aux bains de la Cité va Vyerier fon eryial fg}* • . . f

QUAND le FiH tfe'Laerte* enchanté, Famé émue,

Eut de ces- lieux charmans raflafié fa* vue f

Il franchît, à grands' pas, fc'fetrif de-ce féjonr;-

II;entre, & voit le Prince & les Grands de fa*Cour;

17 J-Chacun d'eux à Mercure adreilàrit'fa prière l

De'-fès libations épanchait 1 la dernière.-'

La nuit les invitoit à goûter le repos ;

Ils vont fe Éparer, quand-le fage Héros

S'avance, enveloppé de cette épyifle nue.

180.Que la main de Minerve a'-fur lui.répandue,

(g) Telle efif dit Roufleau,' au

1V• Livre d'Emile, la defiription

du^ jardin royal d'Alcinous9 dam

lequel, à la honte de ce vieux rêveur-

£ Homère 9 & des Primes de fon

temps, on ne mit ni treillages*, ni*

fiâmes, ni cafcades, ni boulingrins.-

En citant ici Roufleau, fe dois

prévenir ceux qui feraient curieux

de voir la traduétion qu f fultée; comme Joriqu'il dit qu'à

l'extrémité du jardin iLy* a deux

f narrés couverts de fleurs; ce font*

detax quarrés^ de potagers qui orerdifleitt

continuellement, immrdflf '

i ^mêmmi* La - verlion latine rend -

cette $xpre(fion'. par . ces mots,

pereçnè florentes; &• c'eft ce qui a

trompé Roufleau. li y a d'autres

iï donne _ méprifes encore qu'il eft inutile %de

du paflage d'Homère, qu'elle n'eft - jrelever, mais dont Je crois devoir

pas tout-à-fâit exacte, & que fi la Amplement avertir, pour-me dé*'

mienne • eft un peu étendue, la fendre contre la critique de ceux'

fienne eft un peu trop • reflèrrée. 'qui connoiflênt mieux Roufleau

On trouve d'ailleurs dans (a tra­ qu'Homère, & qui Jugeraient mi

duction des méprifes qui viennent traduétion d'après celle de cet

de la verfioftf latine* qull a &tot~- illuftre Écrivain. '

Tome IL

Âa


186 -L*ODYS$£E D'HOMêR E,

Pafle devant le, R,oj, tombée aux pieds d'Arété,.

Se profterne; auflitôt le nuage écarté (h)

LaifTe voir im Mprtel aux genoux de h Reine.

Chacun ft tak, fcappé d'une terreur fbudainc.

l8 5« REINE, dit le Héros, j'embraflè vos çenoux,

»> Je viens vous implorer & vous & votre Époux,

» Et ces Mortels heureux aflis à votre table.

» Que la bonté des Dieux, à mes voeux favorajble,

» Répande le bonheur for le cours, de vos*ansi

ipo. „ Vivez longtemps heureux, & puhTent vos enfàns (l)

» De leurs aïeux, en paix recueillir L'héritage l

» Mais, touchés de mes maux, daignez de ce Rivage

» Me renvoyer bientôt aux bords où je fuis né,

Et dont un fort cruel m'a long-temps éloigné. »

l 9î- LE fdige Ulyflè aim* terminant & prière,

Approche des foyers > & s'affied for h terre,

Attend, les yeux baifles, l'arrêt de fon deflin»

Le fiknce régnoit; mais Êchéneus enfin,

(k) Si l'on veuf, connaître un^de cet, endroits oà Virgile paroir

avoir- embelli Homère, on peut citer- celui-ci: c'eft-Ià* qu'on, voit

f élégance du Poccç Latin l'emporter j fui; h- (implicite, du «Poite Grec :

Vix m. faim était, dm drcumfoj* npmtè

Stindit fi nuh$9 if- h mhma purgai 'apmtum*

Mefiitii j£mm, ckr^m in lùce nfulfit. Mm. Sh L

0) I^e bêcheur chéries Anciens t

Ht copijtoit pas feulemwit dajis la

plus douce ejciflenct de- lepr individu;,

leuç aine (êmbloit trop active

&trpp élevée pour fe borner au court

intervalle de leur vie. Le bonheur de

leurs enfàns étoit une-félcilé dont,

ils, jçuiflbient par anticipation; &

cguxqyele célibat, ou.quelquemal'

hipr, privoif de cette -confolatiotti

n'étaient jamais mis- au.nombre des

'hommes heureux. Voilà le< fondement

4m v«u quci ferm^UI yflepoiir

uni» JeSiConviveiiq(i 9 il


L rVk E VIL ily

Échéneus, ce Héros dont l'aimable vieillefle .. '

*oo. Poffédoit les tréfors d'une utHe fàgeffé,

Réclama les devoirs de l'hofpitaiité. . • '


88 L'ODYSS êE D'HO M èRE.

**y » RafTemble fur vos pas nos auguftes Vieillards:

» Venez à ce Mortel prodiguer vos égards,

» Le flatter, l'afîùrer de vos fècours propices,

» Préparer pour les Dieux de pompeux facrifices,

» Et confùlter comment fur un Vaifïèau léger,

*3°- », Écartant loin de lui la peine & le danger,

y* Nos foins pourront bientôt le rendre à fà patrie,.

» Affranchi des tourmens qui menaçoient fâ vie.

» Fallût-il le.porter'fur les plus vafles mers,

» Nous le ramènerons aux lieux qui lui fbnr chers.

235-» Là; fès jours, confèrvés par .nos foins favorables,

» Rentreront au pouvoir des Parques redoutables,

» Sous le joug du deftin que leurs mains ont tiffi*

» A Tinflant que fà mère en fès flancs Ta conçu....»

» Peut-être e'efi un Dieu, qui, des célefles-plages,

240.» Vient, pour nous éprouver, vifiter ces rivages»

» Souvent à nos regards les Dieux fè font offerts,.

» Mais aucun yoile encor ne les avok couverts (k)}

» Soit qu'affis parmi nous, à nos defirs propices*

» Us vinflent .recevoir l'encens des facrifices;

M5• » Soit que, nous prodiguant leur plus douce faveur,.

» lis daignaflent guider les pas du Voyageur;

(k) Madame Daçier me paraît

s'être trompée en cet endroit, &

cette .Savante, guidée . par Sport*

danus, a cru que l'étonnement

d'AIcinous venoit de ce que cette

apparition prétendue étoit hors du

temps ordinaire, tandis qu'il porte

fimplement fur le déguifement

qu'il fuppofe, & qui n'étoit point

ordinaire aux Dieux, quand ils

venoient au milieu des Pbacaciens •

Un mvtufviofotir.


L I V R E VIL 189

m De leurs foins en effet ! f adorable affiftance

» De nous aux Immortels laiffe moins de diftance,

» Ils font moins éloignés de nos coeurs Jbienfeifans

*5°- Que les Géans aiireux des Cyclopes ïanglans flj.

« RENONCEZ, dit Ulyflê, à ce fbupçon proiane,

» Que J f examen détruit, que la railbn condamne.

» Quels traits de reffemblance entre les Dieux & mol

» Ont pu f trompant vos yeux » abufer votre loi î

*J5*» Loin de voir en mes traits ces Dieux que je révère,

» Comparez-moi plutôt à tout ce que la terre

»,À vu chez les Mortels de plus Infortuné (m).

» Que je détromperais votre efprit étonné f

» SI, de mes maux palTés rappelant la mémoire,

itfo.» Je vous en racontols la déplorable hllolre!

n Mais- un befoln preiant, plus fort que ce defir,

» D'un trlle & long récit m'enlève le lolfnv

*> La faim aux malheureux commande en fouveraine,

» Contre fes aiguillons la réfrfhnce el vaine;

(l) Voilà la grande opinion

des Stoïciens : Is penfoient que

l'homme ¥ertueujt s-'approchoit de

h Divinité ; & ils recommandoient

la vertu, comme le feul moyen

et nous rendre femblables à l'Etre

fuprême, dont nous fommes émalés.

Où Socrate avoit-M puïfé

cette idée fubimel Dans l'anti­

quité , fans doute, où il ne cefloit

de puifer, ainii qu'il le dit luimime,

en l'appelant le ttéfor des

Sages»

(m) Combien d'hommes envias

pourroient faire la même réponfe f

& dire, comme le Vulteius*

d'Horace \

Pd! wm mifirum, pamne, w€ans,

Si wilks* in fuit, wmm mhi dicm mmm*

Uk 1, Ejfc vii%


ioo L'ODYSSéE D'HO M è R E,

a65.» Au fèin même des pleurs, au fèin du defèfpoir,

» II faut encor céder à fbn fatal pouvoir;

» II faut oublier tout, regrets, fbucis, alarmes,

» Et contenter fà rage en s'abreuvant de larmes.

» Souffrez donc qu'un inftant ranimant mes efprits,

270. » J'écarte de mon cœur la peine & lès ennuis ;

» Et fi fur mes malheurs votre ame eft attendrie,

» Hâtez-vous de me rendre aux vœux de ma patrie;

» Content, fi je pouvois, à mon dernier fbupir, •

Embrafïer fbn rivage, & la voir, & mourir. »

A7J- IL DIT, & tous les Chefs que ce banquet rafTembfe,

A fà tendre prière applaudiffent enfèmbfe,

Par des libations terminent le feftin,

Et vont, en attendant le retour du matin,

Des vapeurs du fommeil goûter la douce ivrefle.

a80. D'efclaves diligens une foule s'empreflè;

On deflèrt; & le Roi, fêui? avec Arété,

Demeure près, d'Ulyflè, aflb à fon côté.

D'aucun témoin fâcheux l'importune préfènce

Ne les contraindra plus à garder le filence,

a8j. La Reine va parier; déjà fesyeux fùrpris

A voient de l'Étranger reconnu les habits ;

Ces habits dont jadis, de fes femmes aidée,

Elle ferma la trame artiflemem brodée.

Elle regarde Ulyflè, & veut l'interroger.

apo.« CONTENTEZ nos defirs, généreux Étranger;,


L I V R E VIL 191

» Dit-elle, pardonnez à notre impatience;

» Quei pays, quels parens vous ont donné naiflânce!

» De qui reçutes-vous ces habits fbmptueux,

Vous, que de longs malheurs ont conduit en ces lieux l »

*9î- ULYSSE mi répond: « O re/pe&able Reine,

» Ces malheurs, dont le Ciel forma ia trifte chaîne,

» A mesfèns accablés offrent on long récit,

» Qui pourroit aifémeni fatiguer votre efprit.

» Mais je vais vous répondre, & vous allez" entendre

300. „ Ce que fur mes deftins vous defirez d'apprendre.

» II eft au fein des mers uft féjour écarté,

» Que nul Dieu, nul Mortel n'a jamais fréquenté,

» Où la fille d'Atlas, Nymphe trompeuïe & vaine,

» La belle Calypfo, réfide en fouveraine.

305.» Ce fût là que les mers, déchirant mon Vaîffeau,

» De tous mes Compagnons devinrent le tombeau;

» Que le Ciel en courroux déchaîna fur ma tête,

» Les vents impétueux, la foudre & la tempête ;

» Et que feul, rappelant ma force & mes efprits,

310.» Du Vaifleau fracafTé je fàifis les débris»

» J'ofài lutter neuf jours contre la deflinée,

» Et déjà s'achevoit la dixième journée,

» Quand par Tonde & les vents je me trouvai porté

» Au féjour enchanteur par h Nymphe habité.

3*j-» Calypfo me reçut; cette belle DéefTe

» Me prodigua fes foins, fès fècoursv fo tendreflc,


192 L'ODYSSéE D'HO M è R E,

» Jura que fon amour afFranchîroit mon fort

» Du poids de la vieillefTe & des traits de la mort.

» A fes difcours flatteurs, à fà voix douce & tendre,

320. » Mon cœur, toujours confiant, refiua de fè rendre (n),

» Dans cette île enfermé je demeurai fept ans,

» Arrofànt de mes pleurs les riches vêteméns

» Que je devois aux foins de là bonté cruelle;

N

» Mais le temps arriva que la fière Immortelle,

325.» Favorable à mes vœux, fécondant mon defir,

»> Vint enfin réordonner, me prefTer de partir;

» Soit qu'un ordre du Ciel eût vaincu fa confiance,

» Soit que, las de mes pleurs & de ma réfiflance,

» Son cœur fùperbe & vain de lui-même eût changé.

330.» Sur un léger radeau, de fes préfèns chargé,

>» Favorifé des vents qu'ordonna la DéefTe,

-» Je partis, je quittai fon île enchanterefTe.

» Dix-huit fois le Soleil chafTa la nuit des* Cieux ;

» Enfin je vis votre île & fes monts fourciileux;

33 j.» Mon cœur qui s'abufoit en trefïàillit de joie.

» J'ignorois de quels maux j'allois être la proie,

» Quels tourmens m'apprêtoit le Souverain des mers,

» Qui, raffemblant ïçs Vents déchaînés dans les airs,

(n) Cette partie du récit des

malheurs d'Ulyflè n'eft point

inutile à la marche du Poëme.

Comment Alcinoiis voudroit-il

afpirer à retenir Ulyflê dans fon

île, quand il faura ce qu'il a

refufé pour la feufe efpérance de

revoir fa' Femme #. fc,Pa*net

Quelques réflexions que je rafle

fur l'art infini d'Homère dans la

conduite de fon Poëme, je fuis

perfuadé que le Lecteur, pour peu

qu'il veuille y apporter d'attention,

profitera encore davantage de ceijes

que je lui laide à faire.

*» Par


L I V R E VIL 103

» Par des flots enta/Tés me ferma le paflàge,

340.» Et vint de mon radeau confbm mer le naufrage.

» Sur cette vaile plaine où je nageai long-temps,

» Je devins le jouet & des flots & des vents.

» Vers ces bords délires vainement je m'approche,

» Je n'y vois qu'un écueil, qu'une effroyable roche,

345-« Où les flots courroucés redoublant leurs efforts,

» Alloient m'enfévelir & déchirer mon corps.

» Je réfifte à leur choc, &, côtoyant la rive,

» Je fors » J'aperçus vers les bords où j'étois defcendu

» Un eflàim de Beautés en ces lieux répandu.

» Votre Fille à mes yeux brilloit au milieu d'elles,

» Ainfi qu'une Déeflè au milieu des Mortelles.

36 j. » Ma fùppliante voix implora fà bonté.

» Combien fbn noble cœur répond à fà beauté!

Tome IL Bb


i94 L'O DYSSé E D'HOMèRE,

» Qui l'eût jamais penfé, qu'avec tant de jeuneflè

» Ce cœur d'un âge mûr poffëdât la fagefle \

» Dans le printemps de l'âge on fuit peu la raifbn :

37°- » Mais déjà fes vertus devancent leur fàifon.

» Senfible à mes malheurs, elle daigna m'entendre,

» Me donna tous les foins que je pouvois attendre,

» Par quelques alimens répara mes esprits,

y* Et remit en mes mains ces fbmptueux habits.

375. » O Reine ! vous avez de ma bouche fincère

Entendu le récit que j'avois à vous Élire. »

« ÉTRANGER, dit le Roi, pour vous mieux accueillir,

» Il reftoit à ma Fille un devoir à remplir.

» De fes Femmes fùivie, elle eût dû la première

380. Guider vos pas errans au palais de fbn Père (o), »

MAIS UlyfTe auffitôt, avec vivacité,

D'un voile officieux couvrant la vérité (p):

« GARDEZ-VOUS d'accufèr cette Princeflè aimable

» D'un tort léger, dit-il, dont je fuis feul coupable.

(0) Quelle bienféance admirable

de mettre ces paroles dans la

bouche du Père, plutôt que dans

celle de la Reine! Si quelqu'un

de mes Lecteurs en cherchoit la

raifon, il n'efl point de femme

& de mère qui ne puiffe la lui

apprendre ; mais ces fortes de

chofes fe devinent, & ne s'apprennent

jamais.

(p J Je ne fais fi des Cafuiftes

févères pourroient blâmer le men-

fonge qu'emploieUIy fïè pour excufer

Nauficaa; mais j'oie croire que

ce menfonge feul fêroit fait pour

montrer que le fîècle d'Homère

connoiffoh déjà tout ce que la politeffe

a de plus délicat, & que les gens

du monde apprendront par ce trait

& par mille autres répandus dans

les Poèmes d'Homère, à apprécier

les reproches de barbarie qu'on a

faits fi fou vent & fi mal-à-propos

à ces fiècles héroïques.


*5-

390.

«c

395- »

m

m

400* »

' L I V R E VIL 195

Pour m f amener Yers vous, .0 refpedaMe Roi,

Elle-même s'offroit à marcher devant moi;

Mais, le cœur prévenu d'un relpeél trop févère,

En la fuîvant ici, j'ai craint de vous déplaire;

Car f envie odieufe & les Ibupçons cruels

Gouvernent en tyrans la race des mortels* «

IL DIT; Alcinous s'emprefle de répondre:

GéNéREUX Étranger, gardez de me confondre

Avec ces hommes vains, injuftes & jaloux

Dont un fbupçon frivole allume le courroux.

Le parti le plus jufte eft toujours le plus fige.

Plût aux Dieux immortels qu'en cet heureux rivage

Votre amitié me vît tel qu'ici je vous voi;

Que le plus-doux lien m'aflurât votre foi;' '

:.Que le nœud de f hymen; vous unît à ma. Fille, fqj;

Qu'héritier de mes Biens, appiii de ma famille,

;^/Lat,Goimnentateurs trouvant

. la^piiipofîtion •d , ÀIcinous..un, peu

pédpttée,; 'n'ont pas manqué de

fifeuifté* .fniut*. la juliier f à leur

nw^ci«< Ils ont ..Imaginé que le

lllf #îpaf fe defir qu'il témoignait

à cet Étranger, ne cherchoit qu'à

l'éprouver. Its ont ajouté que ces

fortes de mariages n'étoient point

d'ailleurs fans exemples .dans l'antiquité.

; mais .s'ils avoient .voulu

Mm un peu'plus d'attention au.

véritable efprit d'Homère, ils

auraient vu q«d,,iorfqu© ce Poète.

met en jeu quelqu'un de £es Héros,

dont il veut relever la gloire f il

lui fait opérer dm prodiges fiirnaturels

1 & qui cependant acquièrent

une forte. de vraifcmblance poétique

par la manière dont ils font

amenés. C'eft ainfi qu'on a vu

dans Tlliade Achille paroManifut

les remparts du camp des Grecs,

frapper de terreur. toute l'armé*

des Troyens, •& les précipiter .les

uns fur i§§ autres, Ici c 9 eÈ une

merveille « d'une, autre efpèce*

Homère, pour relever les charmes

'Bb ij


196 UO DYS S É E D'HOM È RE,

» Mon Cendre conientît d'habiter ces climats!

- n Mais contraindre YOS vœux, mais enchaîner vos pasf

n Me préferve le Ciel d'en avoir la penfée !

» Allez ; déjà la nuit, dans ûL courfë avancée t

4°ï-» Vous invite avec nous aux douceurs du fbmmeil;

» Et demain, prévenant le retour du Soleil,

» Vous me verrez hâter les apprêts du Navire,

» Où, franchisant les mers, on aura vous conduire

» Vers les heureux climats, objets de tous vos vœux,

4 10 *» Fuffent-ils féparés de ces paiûbles lieux

n Plus que les bords d'Eubée, où jadis Rhadamante (r)

n Fut conduit par nos foins fur la mer cannante.

» Il vïfita Titye, & fe vit de retour

n Avant que le Soleil eût achevé fbn tour.

extérieurs de fou Héros, fuppofe l'avoir (buvent interprété fans

que Minerve a verfé fur lui des l'avoir entendu,

grâces nouvelles , qu'en confé- (r) Cette hifloire de Rhadaquence

la fi ère Nauficaa en paroît. mante a fait imaginer à Euftarihe

éprife prefque au premier abord f qu'Àkioous ne racontoit ce mer­

& qu'AIcinciis defiie de l'avoir veilleux voyage que pour perfuader

pour fou gendre» Mais- ce (buhait à Ulylfe que l'ffo des Phaeatiens

d'Alcînoiis ei'précédé d'un éloge, étoit près des îles Fortunées, parce

qui hit étez connoftpe l'enchan- que MEadiminte kabitoit une de

tement dont k vue d'UIyfle t'a- ces îles. Subtilité de Commentafrappé

; Il 1e prend pour un Die», teur, qui ne fert de rien à l'intel­

ou fuppofe qu'il peut l'être : après ligence du Poëte,. non plus qu'à

un (êmblable témoignage tf admi­ h connoifliwice de h pofîtion de

ration, eft4l éionnant qu'Àlckioisï Schëiie, qu'Homère, comme nous

defire de l'avoir pouf gendt* !" levons-' £t, n'a* pat voulu déter-

: Si; f©- revient -un peu- fréquein^ rtliner, -petor - qu'on ne put pas-

nient fiir ces artifice» de la poëfi# douter ' que toutes Ie§ -merveilles

d'Hbmèrey U'feut s'eftpreadfeaiiît qu'il en raconte ne (oient forties

Commentateurs, qui nMpacotÉèiit ^ de-ion imagination.


LIVRE VIL ï^

41 j.» Vous verrez fi jamais & Rameurs ,.&. Navire,.

Ont d'un vol plus léger.-franchi l'humidevempire* «

ULYSSE à ce diïcours, tranfporté de plaifir,

Invoque Jupiter, & pouffe un long ioupk; *

« GRAND Dieu! qu'Àlcïnous* fidèle à la. parole.,.

420.,, N'abufe point mon eceur par un'ëipoîr frivole! '- '

» Son immortel renom remplira f Univers, *

Et mon œil reverra les lieux qui me font ehers. »J •

LES Femmes cependant, fous le vafte portique,

Dreflbiem un lit couvert d'un tapis " magnifique : • • %i

4*5- UlyfTe au même iniant par ces Femmes conduit f * -

' Y va goûter en paix le repos de la nuit;

. Tandis qu Alciooùs, que le £0mmeH -appelle,

Va partager le lit d'une époufe fidèle (f).

(f) L'expretlion greccjuc, telle,

qu'elle eft communément entendue,

femble dire qu'Arété fe lit

drefîer un iittraprès de (on Époux :

Madame Dacier & Pope ont remarqué

que cela étolt fans exemple

dans Homère, & abfblument contraire

à Tufàge pratiqué dans f antiquité.

Ils auroient dû obferfer en

même temps que cette même ex-

«$Ç%

K

preffîon eft (ufceptftle^un autr#(

fens plus véritable, qui eft celui

que j'ai adopté dans ma traduiftion.

A*XK iriptvn £ tW?* (ignifie proprement

gémit fou lit. C'eft dans

ce lens qu'Hélène, au III. C Lî?re

de l'Iliade, dit à Vénus qu'elle ne

veut plus partager le lit de Paris :

Kuw wêjmùwm kix>ç. Vm +i**


? 8

ARGUMENT DU LIVRE VIII.

A.SSEMBLÉE générale des Phœaciens, ou Alcinous

propqfe de fournir à Ufyffe un Vaijfeau pour le ramener

dans fa patrie. Le Vaiffeau fe prépare, if les Rameurs

qui le doivent conduire xajfiftent au feftin qu*Alcinous donne

à Ulyjfe. Le Poète Démodocus vient, par fes chants,

amufer les Convives. Le feftin eft fuivi de plufieurs jeux,

tels que la courfe, la lutte if le difque. Ulyjfe fe diflingue

if remporte le Prix dans le dernier. Démodocus chante

les amours de Vénus if de Mars. Ulyjfe invite le Poète à

chanter la prife de Troie, if en l'écoutant il ne peut retenir

fes larmes. Alcinous en prend occafion de lui demander

fin nom t fa naiffance if fa fortune.


•*••, t ••

- : 1

LIVRE HUITIEME.

PORTANT du fcin des eaux l'Aurore au front vermeil

Des yeux d'Alcinoùs écarte le fommeil.

Les Chefs avec Ulyfle à fon palais accourent.

Le «Monarque, fùivi des Princes qui l'entourent,

}- S'avance vers l'enceinte» où, non loin des Vaifleaux,

S'élevoient jufqu'aux Cieux de vailes arfenaux.

Sur des marbres brillans en cette enceinte immenfe

L'augufte Souverain va s'afleoir en filence,

Environné des Grands qui composent fa Cour.

*•• MINERVE veut d'UIyflè avancer le retour:

Elle defcend des Cieux, &, d'une aile légère,

Sous les traits d'un Héraut que le peuple révère,

Court aux Phaeaciens adrefîèr ces accens (a):

« ACCOUREZ à ma voix, fortunés Habitans,

^Quoiquedans le texte Minerve I de l'État, il paroît que tout le

ferable ne s'adrefier qu'aux Chefs | Peuple fut convoqué, puifque la

^

lil /


200 L*ODYSSéE D'HOMèRE,

**•» Auprès d'Alcinous hâtez-vous de vous rendre.

» Venez tous, fur mes pas, l'admirer & l'entendre,

» Cet illuftre Etranger, que la faveur du Sort,

» Après de longs revers, a jeté dans ce port.

11 a des Immortels les attraits & les grâces. >»

20. ELLE dit, & foudain, accourant fur fès traces,

Une foule innombrable arrive & va s'afTeoir

Dans le vafte parvis qui la doit recevoir.

L/ceil fixé fur Ulyflè on l'admire, oh s'étonne

De l'éclat rayonnant dont ion front fè couronne.

*$• Par les traits impofans d'une mâle beauté,

Minerve a du Héros embelli la fierté,

Et, joignant fès préfens à ceux de la Nature,

Elle avoit pris plaifir d'accroître fà ftature,

Pour lui gagner les foins, l'amour & le rèfpect

3°« Des peuples afîèmblés, charmés à fon a/pecl,

Et, lui faciliter l'honorable conquête

Des Prix faits pour les jeux que ce grand jour apprête.

ALCINOUS fè lève: «« Écoutez votre Roi,

» Peuples, cet Étranger s'eft fournis à ma foi.

3 5- » J'ignore fon deftin, je ne fais point encore

» S'il vient de l'Occident, ou des champs de l'Aurore ;

Place entière fut remplie de (pectateurs,

& que nous allons voir

Alcinous s'adrefler au Peuple, &

lui demander les cinquante Rameurs

dont ii a befoin pour conduire

Ulyfie. Ces mots, ftunwtrnynr^ç,

qui femblent defrgner ^particulièrement

les Chefs des Phaeaciens,

pouvoient n'être en quelque forte

qu'une appellation honorable pour

l'afîèmbkfe du Peuple, qui avoit

part au Gouvernement.

H

m


LIVRE Vï IL 201

» Il fuifit que le Ciel l'amène en mon palais,

» Quel qu'il foit, fà misère implore nos bienfaits:

» Il attend des fècours pour revoir fà patrie,

4°- » Ne fermons point l'oreille à la voix qui nous prie ;

» Ne lui refiuons pas ce bienfait confolant

» Que notre humanité prodigua fi fbuvent.

» Jamais dans mes foyers une voix étrangère

» Ne m'adrefîà long-temps une vaine prière.

45» Préparez fon VaifTeau, difpofèz les agrès;

» Que cinquante Rameurs, choifis pour ces apprêts,

»> Recevant de nos mains le prix de leurs fèrvices,

»> D'un banquet folennel partagent les délices.

» Et vous, de mon pouvoir honorables foutiens,

50.» Venez, Princes, venez, généreux Citoyens:

» Pour fêter l'Étranger unifïbns-nous enfemble,

» Qu'avec l'humanité le plaifir nous raffemble ;

» Et que Démodocus, ce Chantre harmonieux,

» Dont les nobles talens font un préfènt des Cieux,

îj» Vienne, favorifé par le Dieu qui l'infpire,

Unir fês doux accens aux accor.ds de fà lyre. »,

IL fe lève, à ces mots, & ramène au palais

Le cortège pompeux de ces Chefs fàtisfàits. ;

Le Héraut qui le fert, à fès ordres fidèle,*

*»°- Du Chantre defiré court exciter le zèle ; ,, ( A

Tandis que les Rameurs, dans un ardent tran/port> -

Volent vers le VaifTeau qui les attend au port,

Et, l'arrachant du lit de la profonde arène, . •

Le rendent au cryftal de la liquide plaine.

Tûme II, ' C e


202 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

65- Ils y placent le mât & fès agrès divers. •

Déjà la rame eft prête à fillonner les mers,

De la voile déjà la blancheur éclatante

Semble fburire au vent qui flatte leur attente,

Et du rivage enfin le Navire écarté,

70. Par de puiflàns liens eft fur l'onde arrêté.

VERS la cour du palais où leur Roi les invite,

Des Rameurs diligens l'efTaiin fè précipite,

Et tout un peuple entier dont leurs pas font fùivis,

De ce vafté fejour inonde les parvis.

75' Le banquet fblennel au même iliftant s'apprête;

Les troupeaux affemblés, amenés pour la fête,

Tombent, en mugifîànt, fous le fatal airain.

Alcinoûs lui-même ordonnoit le feftin,

Quand, à travers les flots de la foule attentive,

80. Guidé par le Héraut, Démodocus arrive,

Approche & va s'afleoir fur un trône doré,

Qui s'élève au milieu de ce banquet fàcré.

Le Héraut, dont la main prit foin de le conduire,

Au-defTus de fà tête a fûfpendu fà lyre,

85. A la même colonne où ce Chantre appuyé

Eft un objet touchant d'envie & de pitié.

Les Mufès Tont aimé, mais ces Mufès févères (b)

Ont, aux biens qu'il r'eçut, joint des peines amères,

(h) Ne nous arrêtons point à

confidéref fi, comme le penfoit

i?Antiquité, Homère s'eft voulu

peindre ici lui-même fous le nom

de Démodocus ; remarquons bien

plutôt la morale qui réfulte de cette

penfée, & comme Homère s'eft

plu à répandre dans fes Ouvrages

les réflexions qu'il avoit faites fur

le mélange des biens & des maux


LIVRE VIII.

Et, donnant à fi voix des fins mélodieux,

po. L'ont privé pour jamais de la clarté des Cieux*

Des prémices des mets fi table étoit lervîe,

Un vin exquis Jbrilloit dans fa coupe remplie.

Quand II ait fitisfiit, quand chacun à loifir

Eut calmé de les ïens l'impérieux/defir,

95-Sa Mule à fon efprit diéfca des tons iûbliines,

Il célébra des Rois, des Guerriers magnanimesf

Des Héros, dont les noms élevés jufqu'au Ciel

Remplifïbient Y Univers d'un éclat immortel

11 chanta la querelle & d f Àchlç & d* Ulyflê f

100. Lorlqu'au jour fbleenel d'un pompeux ficrificcf

On vit ces deux Héros, impétueux & fierst

S'outrager, fins égard, par des propos amers.

Atridcen (burioit, loin à 9 y former obiacle (e);

Dans Ion cœur avec joie il rappeloît f Oracle

dont la vie humaine eft rempile.

Si ces confidérations intéreiantes

fe gravoient un peu profondément

dans le cœur de l'homme, il y

auroit moins de murmure parmi

les malheureux, & moins d'aveuglement

chez k$ favoris de la

Fortune.

(c) Le Scholîafte nous apprend

qu'Agamemnon ayant confulté

l'Oracle d'Apollon, ce Dieu lui

avoit répondu que Troie ne (èroit

piile que Jorfqu'une difpute s'éleveroit

entre les plus- (ameux Généraux

de l'armée. Il ajoute que le

iujet de cette difpute étoit de

lavoir û la valeur à la guerre étoit

préférable à la prudence. Athénée

*OJ

veut que ce débat eût pour fondement

l'incertitude de deux confeils

propofés pour attaquer Troie, ou

de la rufe, ou de la force ouverte*

Quoi qu f il en foit, Homère JaUTe

ainfî dans pïufïeurs endroits de £es

Poèmes, un vafte champ aux Commentateurs,

en y infinuant des faits

énoncés à moitié, & que h M des

convenances ne lui permettoit pas

de raconter- en entier» Si l'oit

confidéroit la multitude de fàcri*

lices de ce genre qu'Homère a

faits, on (endroit mieux la vérité

de cet éloge que lui donne Horace:

Semper ëd eventum ifejtmnu Et

Boileau : Chaque vers, chaque mot

iourt à l'événement.

Ccij


204 L'ODYSSéE D*H OM è R E,

te5. Qu'à Delphes autrefois il Teçut d'Apollon,

Lorfque, portant la mort aux rives d'Ilion,

Il entendit ce Dieu, du fond du fànctuaire,

Lui prédire le terme où finiroit la guerre.

I 10.

ny

IZO.

DéMODOCUS chamoit, & fès divins accens

Du trop fènfible Ulyfle ont pénétré les fens,

Et, dans fon noble cœur réveillant les alarmes,

Malgré lui de fès yeux ont fait couler des larmes.

Mais, prompt à lés cacher, par crainte ou par égards,

Il veut de J'aflèniblée éviter les regards ;

De fon manteau couvert, en fecret il fbupire.

Si le Chantre un moment fait repofèr fà lyre,

Alors féchant fès pleurs, prenant un front (èrein,

Ulyfle, au nom des Dieux, épand des flots de vin;

Mais quand, flattant les vœux du peuple qui le preflèr

Démodocus reprend la lyre enchantereflè,

Pour dérober fes pleurs, Ulyfle de nouveau (d),

Enveloppe fon front des plis de fon manteau,

Et trompe l'œil perçant de fès nombreux convives.

Tandis que le plaifir tient leurs âmes captives,

(d) Quelques perfonnes demanderont

peut-être pourquoi

Ulyfle s'attendrit ainfi au récit de

Démodocus , qui femble ne lui

rappeler que les heureux temps de

fa gloire, comme nous le verrons

encore dans la fuite de ce Livre.

Homère avoit bien fenti que les

fouvenirs les plus amers pour les

infortunés, ne font pas ceux de

leurs peines paflées, mais, au contraire,

ceux des momens les plus

btillans & les plus heureux de leur

vie. C'eft ce qui rend fi touchante

cette exprefllon de Catulle: Fulfcrt

quondam candidi mihifoUs.


LIVRE VIII. 205

i*y. Le fèul Aicinoiïs, aflk près du Héros,

Aperçut fâ douleur, entendit fes fànglots.

1

« PRINCES & Chefs, dit-il, ces chants & cette lyre,

» Par qui dans nos banquets la volupté refpire,

» Ont allez aujourd'hui, de leurs charmes puiflàns,

130.» Enchanté nos efprits & captivé nos fens:

» Sortons, que fur mes pas à l'envi Ton s'empreflè ;

» Dans des jeux variés fignalons notre adrefîe,

» Étonnons l'Étranger; qu'il puifle, en fbn pays,

» Raconter notre gloire, & dire à fes amis,

135.» Que nuls monels fur nous n'auroient*la préférence,

Pour la lutte ou la courfè, ou le difque ou la danfè. »

IL fê lève; on le fuit, & le Héraut fbudain

Sufpend la lyre d'or, & conduit par la main, •

Au milieu de la foule à ces jeux invitée,

140. Le Chantre révéré qui l'avoit enchantée.

ON s'afïèmble; auïïîtôt d'illufïres Combattons

Fixent de toutes parts lés yeux des affiftans.

Là, fëmblable au Dieu Mars, on diftingue Euryafe,

Le bouillant Élatrée & le jeune Amphiale,

Mj. Et trois fils généreux, l'efpoir d'Alcinoiïs,

Le fier Laodamas, Clytoneus, AJius;

A la courfè excités, franchisant la barrière,

On les voit à Tenvi voler dans la carrière.

Et déjà Clytoneus devance fes rivaux,

f J°- Autant que fous le joug deux robuftes chevaux.


2o6 L'ODYSSéE D'HOMèRE,

Traçant un long fillon pour féconder la terre,

Devancent de deux boeufs la lenteur ordinaire.

Mais la lutte bientôt excitant leur ardeur,

Euryaie paroît, Euryale eft vainqueur.

X 5J* Quand ia danfè légère eut remplacé la lutte,

Amphiale remporte un Prix qu'on lui difpute.

Élatrée auflitôt lève un bras triomphant,

Et fait mugir le& airs fous fon difque pefànt.

Vainqueur au Pugilat, & maître de la lice,

»&>• Laodamas s'écrie, en regardant Ulyfîè:

« APPROCHEZ, Compagnons, venez interroger

» Cet illuftre Inconnu, ce fùperbe Étranger.

» Connoît-il de nos jeux l'adrefle & la fcienceï

» En auroit-il acquis l'heureufè expérience l

165-'.» Sa flature, fon air, la vigueur de fon bras,

» Semblent faits pour briller dans ces nobles combats.

» Mais, malgré fà fierté, quoiqu'à ia fleur dé l'âge,

» Peut-être fès malheurs ont flétri fon courage.

» Quel pouvoir plus puiflànt que la mer^en fureur,

«7°- Pour confondre un Mortel & dompter fâ vigueur! »

EURYALE, à ces mots, levant 6 voix altière:

«< JEUNE Laodamas, allez dans la carrière,

» Dit-il, de vos difoours appuyant la hauteur,

Propofèr ce défi dont vous êtes l'auteur. »

V5- LAODAMAS l'écoute, SL volant dans la lice,

Y provoque en, ces mots l'infatigable Ulyflè. ,


L I V R E VIII. 207

« VENEZ donc avec nous, Étranger courageux,

?> Vous fignaler auffi dans ces aimables jeux,

» Si dans ces arts brillans que chérit la jeunette,

»So. » On vous vit quelquefois exercer votre adrefTe.

» Pour vous, pour vos talens, mes regards prévenus

» M'afTurem que ces jeux vous font déjà connus.

» Vous fàvez trop, inflruit à fignaier vos forces,

» Que la gloire n'a point de plus douces amorces.

» 8 f«» Venez, fùivez nos- pas, de cette gloire épris;

» De vos longues douleurs dégagez vos efprits.

» Votre départ s'avance, &, prêts à vous conduire,

Déjà nos Matelots ont armé leur Navire. »

« CESSEZ, Laodamas, répondit le Héros,

190.„ D'aiguillonner mon cœur, & d'accroître mes maux,

» Qui, fans cefTe préfèns à mon ame opprefTée,

» M'enlèvent aux douceurs de toute autre penfée.

» Combien font loin de moi ces combats & ces jeux!

» Mon retour que j'attends peut fêul natter mes vœux;

!$*•» C'eft ce bienfait qu'ici je redemande encore

A ce Peuple, à ce Roi que ma misère implore. »

A PEINE il achevoit, que, pour mieux l'exciter,

L'imprudent Euryale ofè ainfi l'infulter:

« ÉTRANGER, tes refus te font afTez connoître;

*oo. „ j e yojs tr0p ^ préfènt que le Sort te fit naître

» Non pour ces nobles jeux^, ces loifirs des Héros, •

» Mais pour le vil métier de Chef de Matelots,


208 L'OD YSSé E D $ HO M é R E$

» Dont un honteux trafic allure la fortune,

Et ïbullle de larcins l'empire de Neptune. »«

%op ULYSSE le fixant d'un regard courroucé:

€C

n

n

210. »

• il

JEUNE homme, répond-t-il, ce difcours ïnfènfé

Me dît de votre cœur ce qu'il Eut que je penlè.

Àinfi, parmi les Biens que le Ciel nous difpenïe,

Rarement un Mortel enfemble réunit

Et les grâces du corps, & les dons de fefprit (e).

L'un n'a point la beauté, mais le.Ciel l'environne

De ces brillans appas que l'éloquence donne;

Tout un peuple enchanté relient à Ion alpeét,

Des tranlports de plaifir, d'amour* & de refped.

D'une aimable pudeur les invincibles charmes

À fon génie encor femblent donner des armes (f);

On le voit comme un Dieu digne de nos autels/

Un autre a le maintien, le front des Immortels,

(e) Que les hommes les plus

favorifés de la Nature foient bien

pénétrés de cette vérité, qui eft

une de celles qu'Homère a répétées

le plus fouvent ; nous les

verrons moins orgueilleux de leur

fupériorité, & plus indulgens pour

les défauts des autres,

(f) II tft étonnant que Cîcéron,

qui a puifé dans ce pafîàge d f Homère

la définition du véritable Orateur

f ait négligé de comprendre

parmi les qualités qu'il çxigç déP'

lui, cette pudeur'aimable fi capable

d'afEirer fon triomphe fur (es

Auditeurs : S S"d€fmh(mç dy*p*vt$ dsi§§

/jmkiXh* ^ îr ^ ^ mfLmH dyf^msm.

Voici le pafîage de Cicéron : M

quo ïgkur homines exhorrefcunt I

quem Jlupefaâi dkmtim ïntuentur!

in quo exclamant ! Quem Deum, ut

ha dicam ,• inter homines. putant!

' Qui dijlinâè , qui explicatif, qui

abundanter, qui illuminai}, & rébus,

if verbis dicit. De Orat. lib. ïll.

Héfiode, en copiant prefque- e»

entier cet endroit d'Homère*,'n f a

pas oublié le trait qui le rend û

intéreflànt.

» Mais


LIVRE VIII. 209^

» Maïs les Grâces jamais n'ont orné ion langage.

320.» Ainfi de la beauté vous avez l'avantage,

» Quelque Dieu complaiiànt Ce plut à la former;

» Mais un efprit trop vain paroît vous animer,

» Vous, dont l'air infultant & la voix téméraire

Ont de mon cœur fènfible allumé la colère.

22j.„ Je ne fuis point, ajnfi que vous,le publiez, -

» Novice en ces combats,Ten ces jeux variés;

» J'y fignalai mon'nom au temps* dé ma jëûneffe.

» Maintenant là douleur, l'infortune me prefle;

» Cependant, fatigué des maux que j'ai fbufferts,

230.» Soit parmi les combats, /bit au milieu des mers,

» Tel que je fujs, je vais, defcendre dans la lice;

» J'y vais de votre orgueil confondre l'injuftice, .

Vos difcours trop amers ont enflammé mon cœur. »

t

IL DIT, &, tranlporté d'une noble fureur,

23j. De fon manteau couvert, dans la lice il: s'élance,, ,

Et d'un bras vigoureux iàifit un di/que immcniè ,

Un éclat de rocher en difque façonné,

Il le tourne & le lance ; & le peuple étonné

Frémit & fuit des yeux l'épouvantable pierre,

240. Dont le bruit, en tombant, fait retentir la terre,

Et dont l'eflTor rapide a fur tous (es Rivaux

Marqué dans ce combat la place du Héros.

Sous les traits d'un mortel, Palias vient elle-même

Annoncer la vicloire à ce Héros qu'elle aime.

Tome II D d


210 L 3 0 DYS S É E D'HOM'ÈRE,

245.« GéNéREUX Étranger, tous ces difques lancés

» Par vos efforts heureux ont été devancés;

» II n'eft point de Mortel qui, fans voir la lumière,

» Ne pût vous décerner l'honneur de ia carrière (g),

» Et qui, de Ton bras feu! vers la terre étendu,

250. » Ne jugeât aifément que le Prix vous eft dû.

Quel orgueilleux rivai ofêroit y prétendre! »

A CE5 mots confblans qu'UlyfTe vient d'entendre,

Une fecrette joie adoucit fbn courroux;

Il s'applaudit de voir chez ce,. Peuple jaloux

25$. Un homme dont le cœur refpire la juftice.

# -

« JEU tu s Phaeaciens, defcendez dans-la lice,

» Dit-il,.&, s'il Je faut, je ïaurai bien encor

» Y donner à mon difque--un plus- rapide efïbr;

» Ou, û d'autres combats peuvent ici vous plaire,

%6o. » Puifqu'enfnr vous-avez excité ma colère»-»- •'

» Venez les propofer, je les accepte tout. '

*> J'accepte .pour-rival quiconque d'entre vous

•rrr

(g) Voilà* uni de cei endrofti

infiniment eittbarrallans pour' un

Tradudeur f •; forfqu'il raui. faire

pafïer noblement- dans fa langue

une exprêffibft cbmmuhe. Là difficulté

n'eft pas,4e Hïii|¥eri PIF four

moins 'trivial que cçlui que li

penfée toute niïê petit ptè&iiiet 1 }

c f eÛ deconfèrvçfjà-Jn fpis k-clpté %

& la fimplicité. Un Traducteur,

qui ne. s'atiaébera' qà'iw } matériel 1

..de. l'exprçfnpn f dira, comme a dît

Madame' Dàcîer : Étranger, un

'aveugle même* éÙfifoguèroU 'J. titans

votre marque de- celle :de tous les

autres. Mais cette penfée, ainfi

» dépouille -de ffatrmonifeclu vws,

e repréfente pas mieux la pjenfife

S'Homère ; que Pombre d'un "corps

iwBtonpqtème c-Jè; corps ^t'elfe

raccoiiipagnf»


LIVRE VIII. m

» Veut tenter le combat de la lutte ou du cefte.

» Je n'excepte que vous de cet eflài fûnefte,

a6j- » Jeune Laodamas, qui, dans votre palais,

» M'avez de l'amitié prodigué les bienfaits.

» Malheur à l'homme vain.dont l'audace infenfée

>» Pourroit d'un tel défi concevoir la penfée,

» Et combattre, au milieu d'un climat étranger,

*7 0 ' » Un Hôte hienfàifànt qui fut le protéger !

» Mais (bngez qu'en ces jeux c'eft vous fêul que j'excepte,

» Qu'il n'eft point de rival qu'après vous je n'accepte ,

»> Que ma bouillante ardeur, qui veut fè fignaler,

» Aux plus braves Mortels eut droit de s'égaler (h).

*75'» Des combats différens j'ai couru la carrière,

» Et, fàvant à lancer ia flèche meurtrière,••

» Dans des jours de carnage on m'eût vu le premier

» Faire voler un trait dans le iein d'un Guerrier. "

» Entre mille Héros de cet honneur avides,

a8o. » De Philoclète feul les flèches plus rapides

» Pouvoient parmi les Grecs, dans les champs dlfiorr,

» Au-deflus de ma gloire élever fon grand nom.

(h) On a reproché aux Héros

d'Homère de parler fouvent fort

avantageuiemem d'eux - mêmes.

Mais, fi l'on avoit pris garde en

quelle occafion notre Poète leur

donne cette noble afiurance, on

auroit jugé avec raifon comme

Plmarque, qu'H y a des «hrconf-

tances où les hommes les. plus

modeftes peuvent parier d'euxmêmes

avec quelque dignité, .&

qu'un honnête homme qui lutte

contre le. malheur, ou qui fe foulé

ve contre fon femblable . dont

l'orgueil veut l'humilier, acquiert le

droit d'-être fon propre panégyruTé.

Dd ij


j2I2 L*0 D YSSÉE D'HOM È R E,

» Sur tout autre Mortel que vit briller notre âge,

» Je pouvois dans cet art remporter l'avantage.

* 8 5-» Je cède, je l'avoue, à ces Héros fameux;

»