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Exclusivité

Les priorités du secrétaire d’État aux Familles

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Edito P. 2

Brèves d’actu P. 2-3

Interview P. 4-5

Dossier P. 6-12

Initiatives P. 13-14

Hors champ P. 15-18

Entretien P. 19-21

Focus théâtre P. 22-25

En lisant P. 26-28

Humour-humeur P. 28

P. 4-5

Inégalités Femmes-Hommes en Belgique

Au boulot !

P. 13-14

Recherche de paternité

Qui est le père ?

P. 22-25

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

Ensemble, défendons le lien intrafamilial.

Mensuel n°6 avril-mai 2012

Ne paraît pas en juillet et août

Prix de vente : 5,00€ (2x2,50€)

Belgique - België

P.P. - P.B.

1099 BRU X

BC31550

n° agr. P913051

Retrouvez-nous sur www.filiatio.be

et sur les réseaux sociaux

1


Qu’en pensez-vous ?

Octobre 2011. Une odeur d’encre envahit mon

hall d’entrée, et un parfum de satisfaction me

gagne : le premier numéro de Filiatio vient

d’être imprimé. C’est l’aboutissement d’un

long processus, mais surtout le départ d’une

sacrée aventure.

Planifier, rencontrer, écouter, rédiger, corriger,

appeler, briefer, commander, payer, patienter,

relancer, remercier… C’est notre quotidien (ou

presque), et on aime ça !

Nous voilà six mois plus tard. Le temps d’établir

un premier diagnostic. Alors, on pète la

forme ou on traîne la patte ? Pour en avoir le

cœur net, nous avons décidé de mener une

enquête qualitative. Très vite, il s’est avéré

que le fichier d’adresses posait problème :

Vivre en famille,

un droit bafoué

La loi sur le regroupement familial, adoptée en

septembre 2011, porterait gravement atteinte au

droit fondamental à vivre en famille. Le 12 mars

dernier, six associations (ADDE, CIRÉ, Liga voor

Mensenrechten, Ligue des droits de l’Homme,

MRAX, Siréas) ont introduit un recours en annulation

de cette loi.

Elles dénoncent tout d’abord le côté discriminatoire

de cette loi pour les Belges (et sont particulièrement

visés les citoyens belges d’origine

marocaine et turque) pour qui vivre en famille

devient plus difficile que pour d’autres citoyens

européens.

La loi subordonne aussi le regroupement familial

à des revenus suffisants. Aux yeux des associations,

cette mesure constitue une forme de

discrimination sur base de la fortune. Elles plaident

pour qu’un examen de la situation de la

2

ÉDITO

BRÈVES D’ACTU

pas mal de destinataires n’ont jamais reçu le

journal. Gasp. Pour les autres, heureusement,

l’intérêt envers Filiatio semble évident et la

satisfaction au rendez-vous. Yesss ! Pas plus

tard que ce matin, je recevais par mail ce commentaire

d’une responsable d’un centre de

planning : « je me suis attardée sur la rubrique

"Brèves d'actu", accessible, vite lue, parfaite

pour moi!... J'apprécie avoir l'avis des différents

partis politiques, ça concrétise leurs actions…

Votre publication est intéressante et novatrice

au niveau de l'apport d'une vision "politique"

des questions qui nous intéressent… Le prix de

vente me semble accessible. »

Encore, encore ! Sans rire, nous avons bien pris

conscience de toutes vos remarques, et vous

remercions chaleureusement pour votre aide.

En pratique, nous n’avons pas tardé à replonger

dans le fichier d’adresses pour le rendre perfor-

personne dans son ensemble puisse être effectué,

sans qu'il soit possible, comme la nouvelle

loi le prévoit, de refuser le regroupement familial

sur le seul fait de revenus jugés insuffisants.

Enfin, les associations regrettent que cette

nouvelle loi ait été mise en œuvre sans aucune

mesure transitoire. Une personne qui a introduit

une demande de regroupement familial avant

septembre 2011 peut voir son dossier examiné

aujourd’hui aux conditions de la nouvelle loi, et

dès lors voir son dossier refusé même si toutes

les conditions étaient réunies au moment de

l'introduction de la demande.

Que l'on soit d'accord ou non avec ce recours

en annulation ainsi qu'avec les points dénoncés

par les six associations, il est certain que cette

démarche pose aussi la question, fondamentalement

politique, des moyens de l'intégration

de ces près de 20.000 personnes par an qui demandent

le regroupement familial.

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

E.C.

mant, raison pour laquelle vous avez reçu une

lettre encartée dans le numéro précédent.

Vos autres suggestions nourrissent déjà nos réunions

de rédaction et se retrouveront bientôt

concrétisées dans ces colonnes, sur le web ou

ailleurs. Pour le reste, nous solliciterons prochainement

une aide auprès des instances officielles

habilitées à nous subsidier, afin de rendre

le projet pérenne. Comme vous le voyez, on

s’organise, on s’améliore, on en veut !

Bonne lecture,

Benoît Devuyst

http://www.filiatio.be

https://www.facebook.com/Filiatio

http://twitter.com/Filiatio

Apprendre en filmant

Une salle de réunion. Autour de la table, trois

femmes chefs d’entreprise, des dossiers, des

portables, une ambiance d’effervescence et

de dure négociation. La présidente de séance

propose un café, appelle son secrétaire d’une

touche de son téléphone et commande trois

cafés. Il entre. Aucun regard. Aucun merci. Au

moment où il prend congé, la présidente le

retient et lui met les mains aux fesses… Rires

dans l’assemblée. Réalisées par des jeunes d’une

école secondaire, les vidéos font de l’effet. «

L’inversion des rôles est le premier pas vers une

prise de conscience, souligne Nadine Plateau, du

Conseil des Femmes Francophones de Belgique

qui, avec son homologue néerlandophone, a

coordonné ce projet. « Filmer, c’est changer

l’image des jeunes face aux relations homme/

femme ». Et les jeunes de témoigner ô combien

ils ne se rendaient absolument pas compte des

stéréotypes véhiculés par les images qui nous

entourent : pubs, films, clips sur Internet, jusqu’à

leurs propres images mises sur Facebook. Images


de rôles que l’on trouve normaux, évidents et

qui se retrouvent autour de la lessive comme

de la garde parentale. Une première étape donc

pour se rendre compte que les rapports entre

les sexes ne sont pas naturels mais construits et

peuvent donc être transformés.

Mise en ligne des clips à suivre sur

http://www.cffb.be/

Qui garde

votre enfant

de moins de 12 ans ?

E.C.

La Ligue des familles publie les résultats d’une

grande enquête. Plus de 5000 parents y ont répondu.

C’est dire l’enjeu de cette question ! En

effet, si l’offre est bien connue, la demande des

parents l’est beaucoup moins. Sur quoi se base

alors le politique pour développer des réponses

concrètes et adaptées aux besoins ?

Pour les 0 à 3 ans, trouver une solution de garde

est difficile pour plus de 7 parents sur 10, et

cette difficulté reflète celle de l’articulation des

vies professionnelles et familiales. Les chiffres

montrent qu’on est encore loin de l’objectif

minimal que s’est fixé l’Union Européenne pour

2010 et qui ne serait même pas suffisant en regard

des besoins exprimés par les parents.

Une fois l’âge scolaire, la difficulté persiste. Depuis

le développement du travail des femmes

et la volonté des pères de s'impliquer davantage

dans les soins et l'éducation des enfants, ni les

horaires de l’école, ni les horaires profession-

nels n’ont évolué. Moins d’un parent sur trois

est pleinement satisfait de la qualité de l’accueil

extrascolaire : trop cher, qualité insuffisante, …

L’étude révèle aussi l’écart entre les conséquences

du mode de garde sur la vie des pères

et des mères. Selon cette étude, ce sont majoritairement

les mères qui seraient touchées dans

leur vie professionnelle, sociale et de loisirs. Les

résultats de l’enquête sont publiés dans Le Ligueur

du 14/03/2012 – www.leligueur.be

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

E.C.

Quatre mois de congé

parental ?

La ministre de l'Emploi, Monica de Coninck

(SP.A), a déclaré le 23 mars que le congé parental

serait étendu de 3 à 4 mois : il s'agit, pour la

Belgique, de se conformer à une directive européenne.

« Le paiement de ce 4 ème mois de

congé parental était essentiel car il relève de

la justice sociale : s'occuper de ses enfants doit

être possible pour tous les parents et non pas

seulement ceux qui disposent de hauts revenus

et pour lesquels l'absence de salaire au cours

d'un mois n'aurait que peu d'incidences », souligne

la ministre dans un communiqué. Est-ce

uniquement réjouissant ? Pas si vite.

Pour rappel, aujourd'hui, les salariés peuvent

prendre un congé parental de trois mois maximum,

rémunéré par l'ONEM 693 euros par mois

pour un temps plein. Il est possible de le prendre

à mi-temps pendant 6 mois, ou même à 1/5 pendant

15 mois. Il est également fractionnable.

On parle d'une grosse enveloppe : le budget nécessaire

à la mise en œuvre de cette prolongation

du congé est estimé à 2,2 millions d'euros

en 2012, à 5,5 millions pour 2013 et à 8,8 millions

pour 2012. Problème : la rémunération de ce

mois de congé supplémentaire. On a entendu

des employeurs, majoritairement opposés à la

mesure à cause des difficultés de trouver des

remplaçants pour des durées courtes et variables,

proposer que le quatrième mois soit

déduit des crédits-temps. Cette proposition n'a

pas été retenue, notamment car elle créait des

inégalités pour les salariés du privé dont le secteur

n'est pas régi par une convention collective,

ou pour les agents du secteur public.

A la fin du congé parental, le travailleur pourrait

également adapter son régime de travail pour

favoriser l'articulation entre vie privée et vie professionnelle.

« Si on veut augmenter le nombre

de travailleurs, il faut notamment leur donner

les moyens de continuer à assumer leur rôle de

parents. Et dans un contexte où on demande

aux travailleurs de faire preuve de toujours plus

de flexibilité - les horaires varient plus souvent,

la limite entre le bureau et la maison s'efface -,

cela s'avère toujours plus difficile », a expliqué

la ministre de l'Emploi à la Libre Belgique. Faire

preuve de flexibilité, d'accord, mais pour certains

parents qui n'ont pas de place en crèche,

le congé parental est un passage obligatoire en

attendant une solution de garde de leur enfant.

Et ces parents, qui sont-ils ? L'an dernier, 76 000

travailleurs ont eu recours à un congé parental :

73,3% d'entre eux étaient des mères. Est-ce qu'un

congé parental prolongé ne va pas contribuer

à l'éloignement des femmes du marché du travail

? Visiblement, dans les esprits, les congés

parentaux sont encore liés aux mères plus qu'aux

pères : la mesure vaut pour les enfants nés à

partir du 8 mars, journée internationale pour les

droits des femmes. Le symbole fait réfléchir.

S.P.

* Voir Filiatio n°1. Il s'agit d'un processus d'incorporation de la

perspective d'égalité entre les femmes et les hommes dans

tous les domaines et à tous les niveaux.

3


INTERVIEW

DEUX ANS POUR AGIR

les priorités du Secrétaire d’État aux familles

Filiatio : Quelles sont vos responsabilités en

tant que secrétaire d’État aux familles ?

Philippe Courard : Je conçois ma fonction

comme devant activer la transversalité. Je dois

attirer l'attention de mes collègues et participer

à leur réflexion sur les mesures qu'ils

prennent et l'impact que cela peut avoir sur la

famille. J'ai par ailleurs la responsabilité des allocations

familiales et du défi du transfert de

ces compétences au niveau communautaire.

En pratique, c'est très complexe ! Je dois me-

4

Philippe Courard, PS, est le nouveau secrétaire d’État aux affaires sociales, aux familles et aux personnes handicapées.

Il a un peu plus de deux ans devant lui : quelles sont ses priorités ? Entretien avec un homme qui se veut surtout pragmatique.

ner une action publique de soutien aux familles

pour qu'elles puissent pleinement assurer leurs

fonctions affectives, d'éducation, de soin, de

transmissions de valeurs, d'amour. Tout en sachant

que la famille est en constante évolution

: quand on parlait de la famille il y a de

nombreuses années, on pensait au papa, à la

maman et aux deux ou trois enfants. Mais les

familles ont évolué et évoluent constamment :

recomposées, monoparentales, … tous les types

de famille doivent être pris en compte. Dans le

cadre d’une politique des familles optimale, il

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

y a selon moi quatre éléments à combiner, de

manière complémentaire : des ressources basiques

pour vivre et s'épanouir, du temps, un

accueil suffisant et de qualité pour les enfants,

et enfin un soutien à l' éducation.

F. : En ce qui concerne les ressources, pouvez-vous

nous dire un mot sur les allocations

familiales ?

P.C. : Il y a deux préalables avant le transfert

dans l'accord du gouvernement : inscrire le

droit aux allocations familiales dans la constitution

et ne plus avoir de disparités entre les

indépendants, les fonctionnaires, les salariés.

L'objectif est de mettre tout le monde à niveau

avant le transfert, sans spolier personne.

Je ne changerai pas le système actuel (ndlr :


des allocations familiales progressives qui dépendent

notamment du nombre d’enfants par

famille) et ferai en sorte que tout le monde

reçoive son argent, sans interruption. Ensuite,

quant à la politique que mèneront les gouvernements

communautaires en la matière, c'est

une autre chose que je ne peux pas prédire...

F. : Comment réagissez-vous à ceux qui demandent

que le droit aux allocations familiales

soit uniquement destiné aux mères ?

Est-ce que ce n'est pas, symboliquement, abstraitement,

continuer à charger seule la mère

du suivi des enfants ?

P.C. : Tout doit être possible : parfois ce n'est

pas la maman la mieux indiquée, notamment

quand les parents sont séparés et que le papa

a la garde principale. Toutefois, au départ, il

faut l'accorder à quelqu'un, et faire un choix :

sur quel critère ? Il y a un équilibre à trouver

entre l'égalité hommes/femmes et le fait

que c'est encore la mère qui effectue majoritairement

les dépenses pour les enfants. De

manière pragmatique, l'argent doit être utilisé

pour les enfants.

F. : Est-ce qu'il n'y a pas une tendance à vouloir

privilégier une aide immédiate, via les allocations

familiales, plutôt qu'une politique à plus long

terme facilitant l'accueil des enfants notamment

à travers les crèches et l'accueil des enfants en

bas âge - comme en Islande, ou au Danemark ?

P.C. : Oui, et d'un autre côté celui qui choisit

de ne pas travailler ne doit pas non plus être

pénalisé parce qu'il ne met pas son enfant à

la crèche... L’approche qui est la nôtre est la

suivante : il faut trouver un équilibre et des

moyens concrets pour permettre aux gens de

s'épanouir en famille et dans leur boulot. A la

Région wallonne, j'ai eu la même réflexion sur

la manière dont les quotas pouvaient augmenter

la participation des femmes à la vie politique

: mais il me semble que ces quotas sont

positifs pour celles qui ont la possibilité et les

moyens de le faire. Il faut plutôt offrir des solutions

pragmatiques pour permettre surtout aux

jeunes mamans d'avoir le temps de s'investir.

F. : Quels seront vos autres chantiers ?

P.C. : Au niveau des contributions alimentaires,

on se rend compte que c'est parfois au petit

bonheur la chance que la justice les fixe, souvent

en fonction de l'approche philosophique

ou politique du juge. Or, il existe une demande

d'objectivité de la part de la justice même. La

loi du 19 mars 2010 est venue apporter un cadre

législatif plus clair, indiquant des critères de

fixation du montant de la contribution. Nous

devons maintenant mettre sur pied la commission

prévue par la loi sur l’objectivation des

contributions alimentaires, en collaboration

avec la Ministre de la Justice, pour trouver des

solutions avec des experts et aller dans le sens

du pragmatisme.

Un mot sur le SECAL, qui dépend du ministère

des finances : beaucoup de personnes pourraient

en bénéficier et n'en bénéficient pas. Il faut dès

lors améliorer son accessibilité et sa visibilité. Il

faut également améliorer la récupération des

avances auprès du parent débiteur, et travailler

sur une hausse du plafond d'intervention.

Il faut permettre aux familles de mieux concilier

la vie personnelle, professionnelle et sociale :

les congés de maternité, de paternité, le congé

parental, le congé d'allaitement... Le passage de

3 à 4 mois pour le congé parental n'a pas été

une chose simple . Il faut aussi faire changer les

mentalités pour faire en sorte que les pères en

profitent davantage.

Même si les Régions et les Communautés font

déjà beaucoup d’efforts dans ce sens, il faut

renforcer l'accueil des enfants et élargir l'accueil

extra-scolaire, notamment en développant les

écoles des devoirs pour accompagner les enfants

et les parents qui ont des difficultés. Cela

passe aussi par l'amélioration du statut des accueillantes

, une meilleure formation... Il faudrait

aussi mettre en place des formules pour permettre

aux parents d'être mieux suivis et mieux

épaulés s'ils en ont besoin ou s'ils connaissent

des difficultés. Dans une période comme celle

qu'on traverse, on doit développer les niches

d'emploi qui apportent des plus et qui génèrent

sur le long terme des économies.

On donnera un suivi aux États Généraux de la

Famille et on se nourrira de tout ce qui a été initié.

Mais il est trop tôt pour vous dire concrètement

comment on le fera.

Quant au projet du Tribunal de la Famille, on y

travaille avec notre collègue de la Justice : c'est

un projet qui doit être mis en œuvre en 2013,

selon l'accord politique.

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

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DOSSIER

Antigone, vous voyez ? Deux jumeaux qui s'entretuent pour le pouvoir ; une fille qui se fait ratatiner par son oncle après avoir défendu la dépouille

de son frère. Vous en avez soupé au programme des humanités ? Hé bien ce mois-ci, à Filiatio, on vous en ressert un plat. Bien frais, et très familial.


Pourquoi Antigone ? Figurez-vous que c'est

une figure dont on entend beaucoup parler

quand on s'intéresse à la famille. Et la

famille, à Filiatio, on s'y intéresse. A force d'entendre

parler d'Antigone à toutes les sauces,

on a eu envie de dépatouiller le vrai du faux.

Antigone est-elle une héroïne familiale? Une

héroïne de société ? Une héroïne féministe ?

Une héroïne dangereuse, attisant les rebellions,

ou à l'inverse, une héroïne magnifique que l'on

prend comme modèle ? Est-elle une héroïne

tout court ? Il y a celle de Sophocle. Celle de

Hegel, celle de Lacan. Et puis Anouilh, Brecht,

Yourcenar, Bauchau. Et il y a la vôtre, celle qui

sommeille en vous. La petite Antigone qui palpite

discrètement sous vos méninges.

Les situations politiques changeantes participent

à la structuration de son mythe : à chaque

siècle son Antigone, rappelle le juriste et phi-

losophe François Ost dans son interview. Le

temps passe, les Antigone aussi, et que restet-il

? La protestation, le sacrifice, et le débat

démocratique. Attention cependant, houlà !

Antigone n'est pas lisse. Elle a encore bien des

mystères – notamment son amour pour son

frère, sa fascination pour la tragédie et la mort.

Et puis, Antigone – la pièce – et Antigone – le

personnage, ce n'est pas la même chose : pourtant,

on ne peut réduire aucune des deux ni aucun

des autres personnages de la pièce à une

dichotomie schématique.

Antigone, vue du chœur, c'est aussi le compromis

à la belge : on écoute ici, on écoute là, et

on tente de trouver une position intermédiaire.

Nous avons voulu pousser encore plus loin. Antigone,

insiste la super star académique Judith

Butler, spécialiste du genre, dans son ouvrage

Antigone, la parenentre vie et mort (ouvrage

que nous ne recommanderons, malgré notre

respect pour Butler, qu'aux lecteurs titulaires

d'un triple doctorat en linguistique comparée

grec ancien/turkmène/xhosa), Butler, donc, essaie

de repenser le mythe d'Antigone dans son

histoire récente : la plupart des lectures faites

d'Antigone seraient indissociables d'une idéologie

bourgeoise et européenne influencée par

la psychanalyse. Comme le dit si joliment François

Ost, Antigone c'est peut-être avant tout de

l'art dans la cité, de l'art qui permet de tisser

un lien social fondateur à travers les discussions

qu'elle suscite. Et ça, ça n'a pas d'âge. A moins

que tout cela ne soit encore un cliché.

LE PITCH

S.P. et C.L.

Antigone est une Labdacide, ce qui signifie

qu'elle est destinée à ne pas se faire de vieux

os. Une malédiction frappe cette famille depuis

que Laïos, fils de Labdacos, s'est vu révéler

qu'il se ferait tuer par son propre fils, qui

ensuite épouserait Jocaste, la femme de Laïos

– sa propre mère, donc. C'est assez tordu ? Ça

vous rappelle furieusement quelque chose ?

Œdipe ? Bingo. C'est lui, le fils. Eh bien Antigone,

c'est la fille d'Œdipe et Jocaste, qui est donc à

la fois sa mère et sa grand-mère, mais qui n'est

plus, puisqu'elle s'est pendue en apprenant la

vérité des liens qui l'unissent à Œdipe. Antigone

est dotée de deux frères et d'une sœur, à qui il

va aussi arriver des bricoles.

Dans la pièce de l'auteur grec Sophocle, Antigone

rentre au Palais de Thèbes après avoir accompagné

son père Œdipe dans son errance de

fin de vie. Les deux frères d'Antigone, Polynice

et Etéocle, censés se partager le pouvoir, se

sont entretués. Créon, l'oncle d’Antigone, règne

donc à présent sur la cité. Il interdit d’offrir à Polynice,

accusé de trahison, des funérailles selon

le rite traditionnel. Antigone, révoltée, enfreint

la règle et s’engage dans un combat aux conséquences

dramatiques. Ça finit mal pour tout

le monde : pour elle (elle s'étrangle), pour son

fiancé Hémon, qui se trouve être aussi le fils de

Créon (il s'ouvre le ventre), pour la femme de

Créon (elle se tranche la gorge). Cela mis à part,

Antigone est une pièce de théâtre puissante,

d'une terrible modernité.


François Ost, juriste et philosophe, professeur et Vice-Recteur aux Facultés universitaires Saint-Louis (Bruxelles), auteur d’Antigone voilée,

nous livre sa vision d’Antigone : la protestation incarnée. Pourtant elle a aussi un côté sombre – et fort heureusement

il ne vous faudra pas attendre la prochaine lune pour le découvrir. Lisez plutôt.

Filiatio : Quelles étaient les intentions de Sophocle,

en écrivant Antigone ?

François Ost : L'éclosion des grandes tragédies

grecques – Sophole, Eschyle, Euripide... – correspond

aux expérimentations des premières

formes de démocratie. Les tragédies étaient

jouées pendant les fêtes de Dionysos, des festivités

qui étaient aussi une obligation civique

pour les citoyens athéniens. Le contenu de ces

tragédies est politique, au sens noble du terme :

elles tendent un miroir aux Athéniens et leur

posent les questions que la cité se pose à ellemême.

Avec Antigone, c'est surtout la question

de la place du religieux dans un système

politique en voie de laïcisation qui est posée

– même si ce processus prend 25 siècles... Antigone,

c'est la protestation inspirée par une religion

ancienne par rapport à des formes plus

modernes de religion « civile », représentées

par le personnage de Créon. Bien sûr, c'est aussi

le heurt entre le droit naturel et le droit positif.

Est-ce que le gouvernant moderne doit gouverner

en tenant compte de ses valeurs ?

F. : Comment Antigone a-t-elle traversé les âges ?

F. O. : Chaque époque a son Antigone, comme

l'écrit Steiner. Antigone est un archétype de

l'humain. Elle regroupe les cinq plus fortes polarités

anthropologiques, et c'est ce qui en fait un

archétype : la femme contre l'homme, le jeune

contre le vieux, les divinités contre le temporel,

le foyer contre la cité, et enfin, l'inclination

vers la vie contre l'inclination vers la mort. Ces

polarités portent l'antagonisme entre Antigone

et Créon vers un point d'incandescence inouï.

Antigone nous émeut, et elle se prête bien à

toutes les formes de conscience individuelle

face à la raison d’État, ou la (dé)raison d’État.

Antigone est un mythe universel, on se la réapproprie,

on la réécrit.

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DOSSIER / INTERVIEW

CHAQUE ÉPOQUE A SON ANTIGONE

‟Les tragédies posent les questions que la cité se pose à elle-même.”

ANTIGONE VOILÉE

Dans sa pièce Antigone voilée, François Ost adapte l’histoire

originelle de Sophocle au débat brûlant sur le port du voile

à l’école. Aïcha, élève apparemment tranquille, fait figure

d’Antigone et les autres protagonistes sont clairement identifiables. Créon en directeur

d’école, Polynice, le frère suspecté de terrorisme… Au-delà d’un exercice de style (les

dialogues et la narration s’inspirent du théâtre classique), Antigone Voilée interpelle et

alimente le débat sur le voile sous une forme inattendue.

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012


F. : Quelles idéologies, parfois contrastées peutêtre,

a-t-on fait porter à Antigone ?

F. O. : Je pense par exemple aux Antigone de

Bertold Brecht, ou de Jean Anouilh. Avec

Brecht, c'est une résistante. Avec Anouilh, en

revanche, Antigone est présentée comme une

adolescente attardée qui ne comprend rien

au pouvoir, et notre sympathie irait presque

à Créon qui, dans le texte, « retrousse ses

manches » et « fait le sale boulot ». Anouilh a

bien pu montrer sa pièce à Paris, sous l'occupation

allemande, car elle n'a pas été censurée.

Aujourd' hui, je pense qu'on découvre une 3 ème

voie, qui s'exprime dans la bouche d'Hémon : il

s'oppose à son père pour des raisons très modernes.

La cité, dit-il, n'est pas le bien d'un seul :

quelque chose qui est juste en général peut

être injuste en particulier, et inversement. Avec

Hémon, il n'y a plus de modèle pré-établi dont

il suffirait de déduire les solutions. C'est la procédure

qui peut donner des chances d'aboutir

à une solution juste, et même cette solution

peut ne pas rester éternellement juste. Ni Antigone,

ni Créon ne gagnent. Tous deux s'écroulent,

et les derniers mots de Créon sont pour

avouer qu'il s'est trompé depuis le début.

F. : Antigone est-elle uniquement une héroïne

courageuse, un modèle à suivre ? Est-ce qu'elle

n'est pas aussi une menace pour l'ordre, pour le

droit, pour la cité ?

F. O. : Antigone a aussi une face d'ombre. Son

nom, Anti-goné, le révèle : elle n'est pas du

côté de l'engendrement, elle est celle qui n'engendrera

pas. Le type d'amour qu'elle manifeste

est un type d'amour sororal. Elle a d'ailleurs une

réplique qu'on peut trouver scandaleuse : « ce

que j'ai fait pour mon frère, je ne l'aurais pas

fait pour un mari ou un enfant ». Et elle meurt,

sans mari et sans enfant. Pourtant elle nous séduit

par son courage, par sa détermination. Elle

s'engage tout entière. Mais elle est en clair-obscur.

En particulier pour deux raisons. D'abord,

sa tendance incestueuse. Et puis aussi par sa

proximité avec la mort. On peut la comprendre,

dans une famille où beaucoup sont déjà passés

de l'autre côté... Elle me fait penser aux mères

tchétchènes ou palestiniennes qui se font sauter,

par désespoir, parce que la vie leur est insupportable.

Antigone est en quelque sorte démesurée,

au-delà de la limite. Cependant elle

n'est pas tout le temps isolée ; elle l'est au début,

mais elle finit par convaincre le chœur, qui

représente l'opinion publique. Comme Créon

pourtant, elle est tout d'une pièce. Mais Créon

est celui qui ne sait pas écouter. Son discours

est de plus en plus réducteur, et il se ferme aux

conseils de bon sens. C'est sa faute politique

majeure : refuser le débat.

F. : Est-ce qu'à votre avis, il y a une raison pour

laquelle Antigone est une femme ?

F. O. : La Grèce athénienne, il faut le rappeler,

laisse de côté la moitié de l'humanité. Chez Sophocle,

les deux plus grandes héroïnes, Électre

et Antigone, sont toutes deux des femmes. On

peut y voir la mauvaise conscience de la vie politique

athénienne qui s'exprime à travers l'utilisation

de personnages féminins. C'est aussi le

rôle de la littérature que de pointer du doigt

les dysfonctionnements : un rôle de bouffon,

de fou du roi.

F. : Venons-en à votre Antigone, l'Antigone

voilée. Comment a-t-elle été reçue, et quelles

étaient vos intentions en réinterprétant le

mythe sur ce sujet précis ?

F. O. : En Belgique comme en France, c'est une

pièce qui pose un problème. Le débat est crispé,

et si on ne peut même plus en parler sur le

mode de la littérature, c'est qu'on a peut-être

régressé par rapport à l'Athènes de Sophocle...

La pièce n'a jamais été jouée dans un théâtre

– cela tient peut-être à la pièce elle-même,

mais je crois aussi que c'est un tabou qui en dit

long. On me reproche d'avoir fait une Antigone

voilée – d'avoir fait une héroïne d'une jeune

femme voilée – alors que la pièce, tout comme

le mythe, est tout en nuances... J'ai fait Antigone

Voilée car j'étais préoccupé par la problématique

du voile et soucieux du dialogue

des cultures. Plutôt que de traiter cette problématique

à grand coup d'articles juridiques et

d'articles de loi, j'ai la conviction qu'il faut travailler

à un niveau plus profond, au niveau des

passions, et les traiter par la littérature, par le

théâtre. Le travail sur l'imaginaire collectif est

très important, il est fondateur du lien social.

Faire l'impasse sur l'imaginaire et les débats qui

l'accompagnent, c'est passer à côté d'une clef

de lecture fondamentale de la société.

POUR ALLER PLUS LOIN

Les Antigones, Steiner, Gallimard, 1986. Un magistral

inventaire des Antigone depuis Sophocle,

et une lecture qui permet de comprendre à

quelles sauces Antigone a été mangée.

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012 9


Que serait-il arrivé si la psychanalyse

avait choisi Antigone, et non pas

Œdipe, comme point de départ ?

La rebelle descendante d'Œdipe, héroïne

de la pièce de Sophocle, a été acclamée

par des générations comme l'exemple de

la résistance, à la fois face à l’État et face à

l'ordre patriarcal. Que se passerait-il si nous

échappions à ces représentations, par lesquelles

Antigone joue le rôle de la rebelle

ultime dans un ordre présupposé naturel, et

si nous repensions son mythe comme, justement,

les prémices de cet ordre même ? Dans

un ensemble d'essais à la fois provocants et

brillants, Antigone, la parenentre vie et

mort, Judith Butler fait preuve de son talent

unique de combinaison entre la littérature

comparée et la pensée politique radicale.

Butler, professeur de rhétorique à Berkeley,

est l'une des plus prolifiques figures contemporaines

de la « théorie critique » (en anglais,

critical theory), des études de genre et de la

philosophie.

Dans Antigone, Butler continue son exploration

des pré-suppositions de genre et fait un

pas supplémentaire dans la réflexion sur les

tabous de la parenté. Comme beaucoup avant

elle, elle est fascinée par la figure d'Antigone :

sœur du défunt héritier du trône (Polynice), elle

décide de donner une sépulture à son frère, allant

ainsi à l'encontre des ordres de son oncle

Créon, roi de Thèbes, qui avait ordonné de

laisser le corps de Polynice sur le champ de bataille.

Antigone ne fait preuve d'aucun remords

et défend ses actes. Lorsque Créon décide de

la faire enterrer vivante, elle prend son destin

en mains et désobéit une dernière fois à son

oncle en se donnant la mort. La lecture de l'histoire

d'Antigone par Butler se fait également en

réaction aux travaux précédents de Hegel et

Lacan : au fil des pages, ce qu'Antigone représente

ne semble plus si clair.

Dans le premier chapitre, Butler évoque l'Antigone

de Hegel : non pas une héroïne féministe,

mais la défenderesse de la famille et de la parenté.

Pour Hegel, Antigone signale la transition

d'une règle matriarcale à une règle patriarcale,

mais aussi la dissolution de la parenté face à

l'émergence de l'ordre éthique de l’État, repré-

10

ANTIGONE, RÉSISTANTE COMPLEXE

Une critique de l'ouvrage de Judith Butler "Antigone, la parenentre vie et mort". Epel, 2003, traduction Guy Le Gaufey

senté par la figure de Créon. La pièce est quasiment

un thriller politique dans lequel l'apothéose

d'Antigone révèle la crise de la paren

comme institution sociale prévalente.

Dans la lecture de Lacan (chapitre suivant), la

parenté signifie quelque chose de tout à fait

différent. Non pas, selon Hegel, l'organisation

primitive des liens et des affiliations, mais le

concept de Lacan, toujours évasif, des positions

symboliques attribuées au langage et à

la psyché. Ce n'est pas son frère de « chair »

qu'Antigone entendrait protéger, mais la position

symbolique de son frère en tant qu'être, de

sa position à elle de sœur symbolique (note de

la traductrice : on parle bien de solidarité ou

de fraternité). Sa transgression ne serait donc ici

pas de l'ordre de la dissidence politique, mais

dans la façon dont elle repousse à l'extrême les

limites de l'humain en défiant les normes symboliques

verticales traditionnelles (autorité,

transmission, parentalité et filiation) afin de les

remplacer par des normes horizontales (solidarité,

fraternité).

Lorsque c'est à Butler de distribuer les rôles, Lacan

et Hegel reçoivent celui de Tirésias, le devin

aveugle. Car il y a un point fondamental qu'aucun

des deux penseurs n'a, semble-t-il, soulevé :

celui de l'amour incestueux. Le plus grand tabou

de la parenté, au cœur de la famille. Alors

que l'amour incestueux d'Œdipe installe un

paradigme pour déchiffrer l'âme humaine, la

transgression d'Antigone est au mieux complètement

niée, ou tout simplement rejetée, reléguée

à un amour de « positions symboliques ».

Selon Butler, la psychanalyse détache l'ordre

familial européen et hétérosexuel du domaine

de la politique et de l’histoire, et le rend indissociable

de notre psyché. Ainsi, la famille de

la bourgeoisie européenne de la fin du XIX ème

siècle (un père, une mère et plusieurs enfants

par foyer) aurait été réinventée comme étant

une disposition pré-culturelle (naturelle). Une

critique à la Butler serait de demander si, face

à un tel constat, une discipline comme la psychanalyse

peut encore être valide pour d'autres

types de familles : homosexuelles, recomposées,

etc. C'est ici que l'urgence politique du

débat se dévoile. La désobéissance d'Antigone

a entraîné sa mort, inévitable – mais, en même

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

Judith Butler

temps, elle a exposé les structures politiques

du pouvoir ainsi que leurs tabous. Aujourd'hui,

les structures familiales « non normatives » sont

plus prévalentes que jamais...

Face à ces trois Antigone (Hegel, Lacan et

Butler), une pensée toute simple nous vient :

ne serait-il pas possible de trouver un compromis

entre Antigone et Créon ? N’est-il

pas possible de concilier hétérosexualité et

homosexualité (Butler), de concilier religions

et laïcité (Hegel), de concilier verticalité et

horizontalité (Lacan), de concilier hommes et

femmes, pères et mères ?

Romm Lewkowicz et la rédaction de Filiatio


BOÎTE À IDÉES

Parle-t-on d’Antigone, au singulier, ou d’Antigones,

au pluriel ? Au vu des nombreuses adaptations,

interprétations et traductions de la

pièce de Sophocle – on pense à Anouilh, Hölderlin,

Staub, Hegel, Brecht, Steiner, Kundera, Lacan, Butler,

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

Ost, etc. -, on aurait tendance à favoriser la thèse

du pluriel. De nombreux auteurs, metteurs en scène

et cinéastes ont donné leur vision du personnage

d’Antigone et des ses trois principaux rôles, Créon

(l’oncle d’Antigone), Ismène (la sœur d’Antigone) et

11


Hémon (l’amoureux d’Antigone et fils de Créon). Chacun

semble y trouver l’inspiration pour analyser telle

ou telle situation socio-psycho-politique du moment.

Dans l’ensemble, il ressort une tendance générale indéniable

depuis deux siècles : il y a d’un côté Antigone, figure

positive, héroïne, et de l’autre côté, tous les autres,

plus fades ou négatifs. Tous ces auteurs du 19 et 20ème

siècle ont plutôt favorisé une vision dichotomique

du bien contre le mal. Mais était-ce la volonté de Sophocle?

On peut en douter pour au moins deux raisons.

Premièrement, aujourd’hui, nous avons tendance à

oublier un personnage essentiel, le « coryphée», celui

qui mène le chœur (du grec choros). Le « coryphée »

représente la cité, le peuple avisé. Il ne s’agit pas d’un

individu mais d’un collectif, d’un symbole, d’une personne

morale (au sens juridique). Pour Sophocle, le

véritable héros, c’est peut-être lui, modèle de tolérance,

d’écoute et de chorégraphie. Le seul à ne pas

subir ses émotions sans pour autant les nier, le seul à

vouloir le débat, le seul à tenter une médiation entre

les pôles purement émotionnels que sont Antigone,

Créon, Hémon et Ismène. Le théâtre grec antique devait

permettre, entre autres, au peuple d’apprendre à

gérer la démocratie et à éviter ses écueils principaux.

Sophocle en a caricaturé quatre: l’autoritariste-rationnel

(du grec kréion : chef, souverain, noble), la nihiliste-intégriste

(du grec anti et gonè : à la place de

l’enfantement, abortif), l’hyper-soumise (du grec eido :

s’adapter, être habile) et le passionnel-fusionnel (du

grec aimon : passionné, avide).

Pour Sophocle, la conclusion du drame pourrait être

simple : tous, ou presque, meurent de leurs excès (même

si Créon ne meurt pas, tout ce qu’il avait construit rationnellement

s’effondre, ce qui est peut-être pire pour

lui que la mort). Seul un personnage survit à cette boucherie,

c’est le « coryphée», symbole de l’équilibre et du

« juste-milieu ».

12 FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

Deuxièmement, étymologiquement, il est fort étonnant

que personne ne se soit arrêté sur le sens des

mots. Antigone signifierait peu ou prou «autogénocide»

ou nihilisme absolu, Créon ferait référence au

traditionalisme, au souverainisme et au légalisme, Ismène

représenterait le naturalisme et la soumission

aveugle et Hémon défendrait la passion destructrice,

le « relationnisme » absolu et le relativisme. Sous

l’angle étymologique, nous devrions plutôt éprouver

de l’antipathie pour tous ces personnages, y compris

pour Antigone. Imaginons aujourd’hui une pièce s’intitulant

« démagogie » et traitant de l’histoire d’une

jeune femme s’appelant « Démagogie » luttant contre

son oncle s’appelant « Abusdepouvoir »...

En conclusion, peu importe de parler d’Antigone au singulier

ou au pluriel, l’important était sans doute pour

Sophocle d’inviter le peuple grec à éviter la démagogie

et la pensée unique et de faire naître l’envie d’enrichir sa

réflexion sur l’essence de la démocratie par la confrontation

de personnages extrêmes. Antigone n’était pas

LE personnage, mais plutôt un personnage.

A titre d’illustration, aujourd’hui, un Sophocle contemporain

pousserait les citoyens à favoriser une approche

multipolaire, pluridisciplinaire, il les titillerait sur les

dangers des pouvoirs non contrôlés, concrets ou abstraits,

tenterait de réconcilier nature et culture, gêne et

volonté, passion et raison, laïcité et spiritualité, obligations

de moyens et de résultat. Au niveau de la famille,

il veillerait à l’équilibre entre l’Etat et la vie privée, entre

le prescriptif et le contractuel, entre les droits des enfants

et le droit des parents. Une loi a tenté ce projet :

c’est la loi, certes imparfaite, de l’hébergement égalitaire

de 2006, dite loi « Onkelinks ». Elle pousse en effet

les parents au dialogue, les « punit » d’un hébergement

parfaitement égalitaire en cas de non accord et autorise

l’état, par l’intermédiaire du juge, à contrôler l’intérêt de

l’enfant selon des règles très strictes, très spéciales.

Koen Mater

12


INITIATIVES

(IN)ÉGALITÉS FEMMES/HOMMES EN BELGIQUE

AU BOULOT !

Et du boulot, il y en a encore pas mal. L’Institut pour l’Égalité entre les Femmes et les Hommes (IEFH) sort un nouveau rapport

sur les femmes et les hommes en Belgique, et fait le point sur les principales inégalités dont les deux sexes sont victimes.

Bilan mitigé : décryptage avec Michel Pasteel, directeur de l'IEFH, et Élodie Debrumetz, responsable de la communication.

Il n'y a rien de très neuf sous le soleil des (in)

égalités hommes-femmes. Ce n'est d'ailleurs

pas un soleil, mais plutôt un ciel gris un peu

lourd, plombé par des nuages tenaces. Parfois,

une petite éclaircie ; et ensuite il pleut. Pas très

réjouissant, je vous le dis tout de suite. Chapitre

après chapitre, le rapport de l'IEFH égrène les

différences qui persistent entre les hommes

et les femmes et sont à la source de situations

d'inégalités de traitement, dans la vie privée et

dans la vie publique. Une vision statistique et

à double sens : les inégalités dont les hommes

sont majoritairement victimes sont également

mentionnées. Après épluchage du rapport,

nous identifions les directions suivantes : il faut

aller vers plus d'emploi pour les femmes et plus

de vie privée/éducation et soin aux enfants

pour les hommes. Pour les détails, reportezvous

aux 300 pages de statistiques et d'indicateurs

en tous genres : population, migration,

revenus, pauvreté, santé, emploi, mobilité, emploi

du temps, criminalité, violence entre partenaires,

processus décisionnel, autant de thématiques

dont l'étude repousse loin, très loin,

le mythe de l'égalité acquise entre hommes et

femmes en Belgique.

S.P.

Filiatio : Au lendemain du 8 mars, journée internationale

pour le droit des femmes, quelles

sont les principales leçons que vous tirez de

votre rapport ?

Élodie Debrumetz : Avant tout, ce qu'il est important

de savoir, c'est qu'il s'agit d'une étude

statistique objective sur les hommes et les

femmes, fruit d'un énorme travail de collaboration

entre services publics fédéraux. Ce

qu'on remarque, c'est que notre société actuelle

est inégalitaire dans de nombreux domaines

différents : nous abordons l'emploi, la

santé, la migration, la violence, les sciences,

la criminalité, la conciliation vie privée – vie

professionnelle... A l'institut,

on le remarque quotidiennement

à travers

les plaintes déposées : les

femmes sont surtout discriminées

dans le domaine

de l'emploi, et les hommes

surtout dans le domaine

des biens et services.

F. : Dans le domaine des

biens et services ? Pouvezvous

en dire plus ?

Michel Pasteel : Quand

on parle de discriminations

dans le domaine des

biens et services, on parle

essentiellement des tarifs

des sites internet, des

boites de nuit, ou des événements

où les femmes

ne doivent pas payer ou à

un moindre tarif, contrairement

aux hommes...

Pour cela, nous menons

une action de sensibilisation

dans le secteur

concerné. Il y a également

des plaintes d'hommes qui

sont liées à des problèmes

de non-remboursement

de médicaments, notamment

dans le cas des médicaments contre l’ostéoporose.

Mais les discriminations contre les

femmes restent beaucoup plus importantes

en termes de statistiques : dans l'ensemble, les

inégalités touchent plutôt les femmes, et surtout

dans le domaine de l'emploi : ségrégation

professionnelle, discrimination à l'embauche à

cause de la maternité... Cela tient également

aux difficultés de conciliation entre vie privée

et vie professionnelle.

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

F. : Remarquez-vous des progrès dans le sens

d'une plus grande égalité ?

E.D. : Par exemple, le nombre d'hommes au

foyer a doublé en 25 ans, et le nombre de

femmes au foyer a diminué de 61% : ce qui est

positif, c'est qu'il y a une tendance au changement

dans les rôles, dans la répartition des

tâches et la conciliation vie privée – vie professionnelle.

Mais bon, il y a encore 32 femmes

au foyer pour un homme...

13


F. : Vous reconnaissez une forme de violence

spécifique entre ex-partenaires : « le droit de

garder un contact personnel ». Les hommes représentent

63% des victimes et les femmes, 73%

des suspectes de cette violation. S'agit-il de l'enjeu

de la non présentation des enfants ?

M. P. : La non présentation de l'enfant est une

infraction, c'est bien de cela qu'il s'agit. Ce sont

les chiffres de la police fédérale. C'est une problématique

classique dès qu'il y a une rupture :

les enfants sont pris en otage et on les utilise.

F. : Quel est le rôle de l'Institut dans la promotion

de l'égalité au sein de la famille ?

E.D. : Suite à l'étude de 2011 sur le congé de paternité,

nous avons fait des recommandations

à l'ensemble des partenaires syndicaux et politiques,

pour que cela aboutisse à des changements

dans la loi : en effet, en juillet 2011 la protection

contre le licenciement durant le congé

de paternité est devenue obligatoire.

M.P. : …Mais il n'est que de 10 jours, alors que

la durée souhaitée en moyenne est de 22 à 23

jours. 10 jours, c'est encore trop peu !

E.D. : En ce qui concerne les discriminations liées

à la grossesse et à la maternité, nous avons fait

une étude en 2010 qui montre que les femmes

sont discriminées à l'embauche parce qu'elles

ont des enfants ou risquent de tomber en-

DES CHIFFRES

Toutes ces informations, statistiquement valables,

sont à analyser avec attention. Ce n'est

sans doute pas parce que les hommes « naîtraient

violents » qu'ils représentent 96% des

détenus, ou qu'ils se suicident beaucoup plus

que les femmes. Ce n'est sûrement pas parce

que leurs jeunes enfants ne les intéressent pas

de manière innée qu'ils s'en occupent deux fois

et demie moins que les femmes. Et pour elles,

inversement, ce n'est pas par pur amour maternel

qu'elles s'en occupent deux fois plus. Toutes

ces données ont des explications à trouver dans

les rapports de pouvoir, l'histoire, les stéréotypes

ancrés dans les mentalités, ou encore les intérêts

économiques à perpétuer des situations de discrimination.

Ce qui nous intéresse ici, c'est bien

ce que ces chiffres veulent dire sur les problèmes

des femmes et des hommes d'aujourd'hui.

14

ceintes ; elles peuvent être licenciées pendant

leur grossesse ou à leur retour de maternité, ou

parfois elles ne retrouvent pas le même poste...

L'idée est de sensibiliser au maximum les pouvoirs

publics et tous les acteurs concernés pour

faire évoluer les mentalités. Pour la famille, on

collabore aussi avec le SPF Emploi pour la sensibilisation

concernant la conciliation vie privée

– vie professionnelle et les stéréotypes cantonnant

les femmes dans la sphère privée et les

hommes dans la sphère publique.

F. : Si vous deviez identifier une ou deux mesures

vraiment importantes pour arriver à plus d'égalité

dans la famille, que recommanderiez-vous ?

E.D. : Les hommes et les femmes devraient

se sentir libres de prendre autant les créditstemps,

les congés de parentalité : l'employeur

pourra embaucher une femme

comme un homme quand il sera

convaincu que les deux sont

susceptibles de s’investir dans

une vie de famille, d’y consacrer

du temps, d'aller chercher leurs

enfants à l'école, etc.

F. : Mais cela prend du temps...

Peut-on penser à des mesures

plus rapides ?

M.P. : Cela dépend à quoi on

pense. Prenons la question des

Parmi les femmes salariées, 44,3% travaillent

à temps partiel, contre 9,3% chez les hommes.

96% des détenus sont des hommes ; ce

pourcentage est relativement stable.

Les mamans ayant de jeunes enfants s’en

occupent 2 fois et demie plus que les papas

avec de jeunes enfants.

Dans 72% des cas, les suicides sont commis

par des hommes, contrastant fortement avec

les chiffres relatifs à la dépression, qui sont

plus élevés pour les femmes.

Le fait d'avoir des enfants a en général un

impact négatif sur la position des femmes sur

le marché du travail et un impact positif sur

celle des hommes.

57,2% des bénéficiaires d'un revenu d'intégration

sociale sont des femmes.

Pensionnés : parmi les personnes qui ont le

droit à une pension, 59% des femmes et 33%

des hommes reçoivent un montant inférieur à

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

horaires et de la flexibilité : elle est à double

tranchant, car il y a un risque que ce soient les

femmes qui se retrouvent à travailler à la maison

et donc à s'occuper encore plus des enfants et

du ménage... L'égalité de salaire est également

fondamentale. Par ailleurs, on doit donner aux

hommes la possibilité de s'investir davantage à

la maison. Tout cela passe par la sensibilisation

mais aussi par des mesures concrètes, comme

le développement des places d'accueil en

crèche, par exemple.

La publication Femmes et hommes en Belgique.

Statistiques et indicateurs de genre – Édition 2011

est disponible gratuitement auprès de l’Institut

pour l’égalité des femmes et des hommes (egalite.

hommesfemmes@iefh.belgique.be , tél: 02/233 41

75). Vous pouvez également le télécharger sur le

site web www.iefh.belgium.be

1000 euros. L'écart de pension découle en particulier

des différences de carrière et des inégalités

de salaires et de revenus. En moyenne

l'écart de pension entre les hommes et les

femmes s'élève à 23% en faveur des hommes :

chez les fonctionnaires, l'écart est le moins important

(16%) et chez les indépendants, il est le

plus important (33%).

Dépendance financière et « parents isolés »

(qui sont des femmes, cinq fois plus que des

hommes) : le degré de dépendance financière

des femmes apparaît toujours plus élevé que

celui des hommes, à l'exception de la catégorie

résiduelle « autres formes de familles ». Assez

curieusement et contrairement à ce que suggèrent

d'autres indicateurs de pauvreté, les « parents

isolés » s'en sortent très bien. Cela peut

s'expliquer par le fait qu'ils bénéficient d'allocations

via le système de sécurité sociale et que

ces montants leur sont effectivement versés.


HORS CHAMP / ALLEMAGNE

En Europe, un mariage sur deux se termine

par un divorce. La moitié de ces

séparations concernent des familles

avec des enfants mineurs. Les institutions européennes

essayent petit à petit d'harmoniser

les lois sur le divorce dans les pays-membres ;

mais à quel point les besoins de l’enfant sontils

entendus, compris, définis, respectés ?

Un petit arrondissement judiciaire en Allemagne,

du nom de Cochem (ça vous fait penser

à Astérix ? Il y a un peu de ça...), pratique

ENSEMBLE C’EST TOUT

La pratique de Cochem : vers des jugements familiaux en faveur des enfants ?

Dans un petit arrondissement judiciaire allemand, à Cochem, une équipe de professionnels a trouvé une formule inédite

pour que les séparations ne se terminent pas en guerre ouverte avec, au milieu du champ de bataille, les enfants.

Le juge Jürgen Rudolph, dont la ténacité a permis à cette expérience de devenir un modèle, décortique les mécanismes

du système de Cochem pour les lecteurs de Filiatio.

depuis le début des années 1990 un système

qui fait la différence entre le contentieux du

couple et le bien, ou l'intérêt, de l’enfant.

Un système connu pour vouloir faire gagner

toutes les parties plutôt que donner raison à

l'une et condamner l'autre.

COOPÉRATION ORGANISÉE : VOUS POU-

VEZ VOUS SÉPARER, MAIS PAS DE L'ENFANT

Quand une partie sort gagnante du tribunal,

c’est l’enfant qui a perdu. Telle est la maxime

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

qui règne dans le règlement des litiges familiaux

à Cochem. On y part du principe

que les parents en cours de séparation sont

tellement centrés sur eux-mêmes dans ces

moments-là que, dans la plupart des cas, les

enfants sont instrumentalisés – inconsciemment

ou consciemment – et que leurs besoins

sont oubliés.

Le but, c’est donc de trouver des solutions

concernant les enfants le plus rapidement

possible. Le litige du couple est considéré

15


séparément de ce qui concerne les enfants.

Juges, avocats, services de l’assistance sociale,

toutes professions impliquées dans

des litiges familiaux s’engagent à suivre ce

principe et à coopérer de manière flexible.

Les avocats de l’arrondissement signent une

charte dans laquelle ils s'engagent à proposer

des solutions extrajudiciaires à leurs mandants

s'ils ne se montrent pas coopératifs. Ils

se promettent aussi de privilégier la parole

et le dialogue aux actes écrits. Si, lors de la

première session au tribunal, aucune solution

n'est trouvée, un travailleur social accompagne

le couple dans un centre de consultation,

où médiateurs et thérapeutes sont

regroupés pour trouver des solutions extrajudiciaires.

Si le couple utilise ces services, le

centre de consultation en informe le tribunal

qui suspend toute action pendant ce temps.

A Cochem, le nombre d'enfants en garde

« conjointe », c'est à dire avec au minimum un

week-end sur deux pour l'un des deux parents,

approche les 100% ; Traudl Füchsle-Voigt,

professeure, experte en matière familiale et

membre du groupe de travail « Séparation et

Divorce » de Cochem, se réjouit de ce chiffre

qui montre, selon elle, que les cas où le lien

est coupé avec l'un des parents sont rarissimes.

Elle considère que ces résultats ne seraient

pas possibles sans la coopération de tous

les services impliqués dans le règlement des

litiges familiaux. En ce qui concerne la garde

égalitaire, ce que nous appelons en Belgique

hébergement égalitaire (où l'enfant passe une

semaine chez un parent, une semaine chez

l'autre), elle semble minoritaire à Cochem où

les mamans auraient encore, en grande majorité,

la garde principale : est-ce encore le poids

de l'image de la Mutti traditionnelle, la femme

au foyer dévouée à ses enfants ? Pour l'instant,

nous n'avons pas obtenu d'informations plus

précises à ce sujet : il est dommage que la

pratique de Cochem ne se soit pas étendue à

une réflexion sur le lien minimum, de manière

quantitative, qui permet de créer un lien de

qualité avec un enfant. En effet, le modèle dominant

du week-end sur deux est de plus en

plus remis en question par les parents « Walibi

» et par les enfants eux-mêmes, au profit,

notamment, d'une réflexion sur le 5/9 (9 jours

chez le parent dit « principal », 5 jours chez

le parent dit « secondaire ») et sur l'hébergement

égalitaire. Mais ces sujets ne sont pas les

principales préoccupations à Cochem, où on

s'occupe surtout de ne pas enlever totalement

un parent de la vie d'un enfant.

POURQUOI CETTE DÉMARCHE N'EST-ELLE

PAS ÉTENDUE ?

Ursula Kodjoe, psychologue et thérapeute

familiale de l'arrondissement de Cochem, explique

que le non-contact des parents entre

eux et la démonisation de l'un des parents

devant les enfants provoque un déchirement

dans la psyché des enfants qui, auparavant,

avaient une image positive de leurs deux parents.

L’idée d’avoir un bon parent et un parent

méchant a des effets très négatifs pour

l’amour-propre et le futur des enfants. De

plus, la plupart des professionnels qui, a priori,

ont à voir avec le litige, n’ont en général pas de

formations ciblées sur les effets psychiques de

sdivorces et de leurs conséquences pour les

enfants. Dans son interview, le juge Rudolph

déplore que le système qu'il appelle « traditionnel

» soit encore la norme générale, en Allemagne

comme dans d'autres pays d'Europe :

selon lui, c'est à la fois un manque de connais-

16 FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

sance et un manque de volonté de la part

des représentants des systèmes judiciaires en

place qui empêchent la mise en œuvre d'une

approche différente, basée sur le règlement

du conflit et sur le respect de l'enfant ; mais

quelles sont les approches qui ne se targuent

pas d'être basées sur le respect de l'enfant ?

ET EN BELGIQUE ?

Chez nous, aucun arrondissement judiciaire

ne s’oriente directement vers le modèle de

Cochem. La coopération des parents, quand

elle est possible, est censée être volontaire

dans tous les litiges familiaux. Depuis 2005,

les procédures peuvent être interrompues si

les parties souhaitent entrer en médiation.

Si un accord est trouvé et si le médiateur est

agréé par la commission fédérale de médiation,

l'accord peut facilement et rapidement

être transformé en droit écrit et mettre fin à

la procédure judiciaire. Dans quelques projets-pilotes,

comme par exemple au tribunal

de la jeunesse de Bruxelles, le juge peut obliger

les parties à rencontrer un médiateur (de

permanence au tribunal) afin de s’informer sur

le processus de médiation. Selon Benoît van

Dieren, psychopédagogue et médiateur , ainsi

qu'Eliane Masson, de l'asbl La Mouette Belgique,

l’intérêt est de plus en plus grand : de

plus en plus de juges et d’avocats s’intéressent

aux modes de résolution de litige alternatifs

et à la coopération des professions. Un dossier

à suivre attentivement dans nos prochains

numéros : nous vous ferons notamment rencontrer,

à Liège, une initiative de médiation

inspirée par la philosophie de Cochem.

Annabelle Kalckreuth


HORS CHAMP / INTERVIEW

« Il manque des normes claires

connues de tous »

Avocat au tribunal de la famille de Cochem , le

juge Rudolph a assisté à plus de 4000 divorces

et est l’un des fondateurs du système de Cochem.

Il est en train de mettre sur pied un institut

interdisciplinaire pour offrir des formations

en matière familiale à tous ceux qui sont actifs

dans le domaine. Franc et sans tabou, Rudolph

nous a confié sa vision d'une justice tournée

vers la résolution des conflits. Certains points

qu'ils soulève nous semblent devoir faire l'objet

de discussions approfondies : notamment le

fait qu'il ne voit pas l'intérêt d'évaluer la réussite

de l'expérience de Cochem, ou encore son utilisation

de l'expression « bien de l'enfant » sans

une claire définition de ce qu'il entend par là –

sa volonté de « tout subordonner au point de

vue des enfants ». Au-delà de ces pistes de discussion,

Rudolph contribue au dialogue sur la

direction à emprunter chez nous, en Belgique,

au moment où le Tribunal de la Famille est un

projet prioritaire pour le gouvernement.

Filiatio : Le modèle de Cochem a connu un

énorme succès : dans quels districts judiciaires

allemands le système est-il mis en

œuvre ?

Jürgen Rudolph : Je voudrais tout d’abord préciser

que l’expression « modèle de Cochem »

peut amener des malentendus. Ce que nous

POUR ALLER PLUS LOIN

pratiquons ici est n’est pas un modèle statique

mais une pratique flexible qui s’est développée

selon nos réalités. Je préfère donc parler

de la « pratique de Cochem ». J’entends par

cela l’interdisciplinarité des professions. Ce

qui nous unit est, d'une part, l'idée que tout

doit se subordonner au point de vue des enfants

et, d'autre part, l’intervention précoce

Jürgen Rudolph : Du bist mein Kind. Die « Cochemer Praxis » – Wege zu einem menschlicheren Familienrecht,

Schwarzkopf & Schwarzkopf, Berlin, 2007 (attention, non-germanophones s'abstenir !)

Dans son livre Tu es mon enfant. La Pratique de Cochem– chemins vers un droit de la famille plus humain,

le juge Rudolph décrit l’archaïsme des divorces traditionnels avec ses conséquences destructrices pour tout

le monde. Il y expose la pratique de l'arrondissement de Cochem, où on cherche une solution vivable pour

tout le monde au lieu de déterminer un gagnant et un perdant. Pour illustrer son propos, trois exemples de

litiges familiaux sont analysés, d'abord selon la manière traditionnelle et ensuite selon la manière de faire à

Cochem. Les différences de résultat sont remarquables. Le livre est complété par 50 questions sur le sujet qui

expliquent les différences entre Cochem et le système traditionnel. Le juge Rudolph nous montre que des

solutions durables et plus harmonieuses pourraient facilement être trouvées si une volonté collective était

présente. Ni plus d’argent, ni plus de théorie ne sont nécessaires pour un système de résolution des litiges plus

humain : tout ce qu’il faut, dit-il, c’est la volonté d’abandonner des positions égoïstes et les œillères de ceux

qui travaillent pour leur compte, pour le bien des enfants.

Présence web du groupe de travail à Cochem : www.ak-cochem.de

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

qui vise à faire dialoguer les parents pour l'intérêt

des enfants. En Allemagne, en général,

toute interdisciplinarité dans ce domaine se

base encore sur la volonté des Länder, mais

il y a des avant-gardistes, notamment Berlin,

Cuxhafen, Brème et le land Baden-Württemberg

qui organisera, en novembre de cette

année, la 4 ème Conférence Fédérale sur l’interdisciplinarité

dans les conflits familiaux.

Notre but est de faire en sorte qu'une réglementation

fédérale force toutes professions

dans le domaine à coopérer et à suivre des

formations spécifiques. Comme tout cela

n’existe pas encore, ce sont souvent les

idéologies des personnes impliquées qui dominent

les procès. Malheureusement, une

grande partie de l’Allemagne pratique encore

le système traditionnel.

F. : Quels éléments du modèle de Cochem

ont été repris dans la loi ?

J. R. : Trois éléments de notre pratique ont

été repris dans notre nouvelle loi sur la famille.

Tout d'abord, les tribunaux de la famille

doivent donner un premier rendez-vous dans

un délai d’un mois ; nous voulions 15 jours,

17


car un mois, c'est beaucoup pour un enfant,

mais c’est au moins une petite amélioration.

Ensuite, le tribunal peut ordonner une consultation

dans un centre de consultation. Mais,

de manière absurde, cette consultation n'est

pas forcément exécutée et ce ne sont que

les juges qui sont déjà convaincus de son intérêt

qui l'ordonnent. Enfin, le troisième élément

inspiré par notre pratique est que les

experts doivent travailler de manière ciblée et

concrète : les tribunaux peuvent leur ordonner

de trouver une solution avec les parents. Mais

c'est peu pratiqué. De nouveau, il manque des

normes claires et de l'information, les juges

ne savent pas ce qu'ils peuvent exactement

demander aux experts, et les experts agissent

souvent selon leur idéologie et non pas selon

un ensemble de règles.

F. : Comment mesurez-vous le succès de Cochem

? Savez-vous si les accords trouvés par

les parents sont durables ?

J. R. : Notre but est de guider les parents vers

l’autonomie. Pour réaliser ce but, les différentes

professions coopèrent. Les juges représentent

le pouvoir de l’État. Ils peuvent faire

pression sur les parents. Mais le but n’est pas

de leur imposer une solution, le but est de

donner une chance aux enfants en forçant les

parents à coopérer. Dans les pays scandinaves

et en Californie, règne le consensus principal :

les parents le doivent aux enfants. Ils n’en discutent

pas. Dans les tribunaux, il y a des salles

pour les juges, d’autres pour les consultations,

des salles pour l’investigation et la médiation.

Ça m’a fait beaucoup d'effet de voir des parents

qui prêtent serment aller en consultation

ou en médiation. Si les parents ne tiennent pas

leur promesse, ils sont parjures. Cette attitude

de devoir ce dialogue parental à ses enfants

manque chez nous.

F. : ...Mais elle est présente à Cochem. Mesurez-vous

le succès de votre modèle au fait que

les parents ne reviennent plus vers vous une

fois qu’ils ont utilisé vos services ?

J. R. : Ça m’étonne que cette question revienne

souvent ! Les gens veulent savoir si je peux

prouver mon succès. Je ne veux pas prouver

que je travaille mieux avec des personnes

quand je les respecte plutôt que quand je les

traite de manière irrespectueuse : cela va de soi.

Le respect est un mot très important. D’abord,

le respect des professions entre elles et la

transmission de ce respect aux personnes.

Nous ne pouvons pas exiger un changement

d’attitude des parents si nous ne donnons pas

l'exemple entre professions différentes. Nous

18

devons agir de manière flexible et rapide. Des

semaines et des mois, c'est long dans la vie

d’un enfant ! Quand on dit à un enfant qu’il

aura son anniversaire dans deux semaines, cela

lui paraît une éternité – ou bien il ne sait pas

du tout ce que peuvent être des semaines.

Dans les conflits parentaux, il faut intervenir

tôt, montrer aux enfants que quelque chose

se passe. Et il faut le faire de manière adéquate,

avec la profession la plus compétente

à ce moment-là.

F. : Est-ce que ça vous arrive de ne même pas

essayer d’entamer un dialogue entre deux parents

car leur situation est sans recours ?

J. R. : Non ! Et je ne pense pas de cette manière.

On se pose plutôt la question de l'intensité

avec laquelle le réseau doit intervenir. Il y a

des parents qui sont difficilement accessibles,

d'autres qui ne paraissent pas accessibles du

tout. Mais cela n’est pas une raison pour se résigner.

Pendant 25 ans, Judith Wallerstein, une

psychologue californienne, a accompagné 135

familles où l'un des parents avait disparu de

la vie des enfants et avait été démonisé. Ces

enfants ont grandi en pensant qu'ils étaient les

enfants de quelqu’un de mauvais. C'est invivable.

Et en effet, la plupart d'entre eux ont eu

une trajectoire sociale très négative.

Vous demandez si nous capitulons parfois. Les

juges, aujourd’hui, capitulent constamment.

On peut même dire que l’approche conventionnelle

dans les litiges familiaux contribue à

l'escalade. Il y des affaires qui durent depuis

trois ans, et personne ne sait pourquoi. Les

juges se cachent derrière les expertises, les

experts disent que ce sont les juges qui ont

décidé, et personne ne se sent responsable.

Cela est sûrement dû à l’incompétence et à

une formation inadéquate.

En général, la responsabilité des décisions est

diffuse : c’est cela qui rend le statu quo facile.

On va préférer mettre les enfants dans une famille

d’accueil plutôt que de les laisser chez

leurs parents ou leurs proches. Nous sommes

très centrés sur les adultes.

A Cochem, nous essayons de régler ces problèmes

de manière différente. Nous ne capitulons

pas. Nous n'enlevons pas l’un des parents

de la vie des enfants. Nous lui disons : tu

ne peux pas faire ce travail maintenant, mais

tu ne disparais pas de la vie de l’enfant ! Nous

avons observé que, dès que les parents réalisent

que le réseau professionnel de Cochem

mettra ses pouvoirs à exécution et changera

l'hébergement de l’enfant d’un parent à l’autre,

la volonté de coopérer arrive.

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

F. : Il y a des juges qui pointent le fait que la

pratique de Cochem ne pourrait fonctionner

que dans des localités de petite taille et non

pas dans des grands centres urbains.

J. R. : Cette critique est une spécificité allemande.

Lorsque les allemands furent forcés à

la démocratie en 1949, on argumentait que cela

n’allait pas pouvoir prendre dans les grandes

villes, et que ça n'allait marcher que dans des

petites communes. C’était la même mentalité

derrière ces arguments. Ce qui est intéressant

dans ce contexte, c’est qu’à Berlin, il y a des

protagonistes très engagés dans des grands

tribunaux de la famille. Ils avaient les mêmes

réticences au début. Mais quelques personnes

ont organisé des réunions interprofessionnelles,

avec succès. Pour changer les choses, il

faut changer d’attitude et adapter le système

selon ses possibilités. Maintenant, les Berlinois,

dont le système de coopération marche

très bien, nous racontent leurs expériences

dans les communes rurales environnantes... et

ils pensent que cette manière de coopération

n’est possible que dans des contextes urbains !

Ce serait drôle si ce n'était pas si tragique. Les

gens ne comprennent pas qu’il s’agit d’une attitude.

J’ai observé que dans les grandes villes,

les possibilités de conseil sont plus vastes.

Si le juge d'une petite ville refuse de changer

d’attitude, le projet est mort. Si dans une

grande ville, 100 personnes décident de faire

une chose alors que 800 sont contre, la chose

commence à rouler quand même...

POUR ALLER PLUS LOIN

Jean-Emile Vanderheyden, Approcher le divorce

conflictuel, Éditions Feuilles Familiales.

Malonne, 2008.

Dans son recueil, le neuropsychiatre Jean-Émile

Vanderheyden (reportez-vous à son interview

dans ce numéro) propose des solutions aux

conflits entraînés par les séparations en Belgique,

où le taux de divorce est le plus élevé

d'Europe. Commençant par quelques témoignages,

Vanderheyden illustre les « multiples

facettes de la pénibilité des divorces conflictuels

» et décrit les effets psychiques, financiers

et physiques qu’un divorce peut causer

pour les enfants et leurs parents. Dans une

seconde partie, juristes, avocats, médiateurs

et psychologues s’expriment sur leurs expériences

et proposent des solutions.


ENTRETIEN

LA NOCIVITÉ DU STRESS CHRONIQUE

DANS LES SÉPARATIONS CONFLICTUELLES

Le neuropsychiatre Jean-Emile Vanderheyden, spécialiste du stress, a mis son expérience au service de l'étude des conséquence des divorces

conflictuels sur les parents et les enfants. Dans son travail de praticien, il cherche des solutions pour contribuer à la bonne santé mentale des

parents et des enfants. Pour Filiatio, il revient sur ses analyses.

Neuropsychiatre, Jean-Emile Vanderheyden

s’est impliqué dans les pathologies

neurodégénératives et tout particulièrement,

dans la maladie de Parkinson, développant

au CHU de Charleroi une unité de prise en

charge transdisciplinaire. Il est rédacteur en chef

de la revue Neurone. Depuis plusieurs années, il

s'intéresse de près au stress dont souffrent les

parents et les enfants confrontés à une séparation

conjugale conflictuelle. En ce qui concerne

les parents, il s'attache en particulier à analyser la

trajectoire et les difficultés des parents dits « secondarisés

» qui risquent de perdre le lien avec

leurs enfants. Quant aux enfants et adolescents,

il fait le constat que les divorces conflictuels

peuvent être à l'origine de fragilités psychologiques,

d'absentéisme scolaire, de dépression,

de toxicomanie, des troubles du comportement

avec agressivité. En parallèle, il envisage avec des

juges, des médiateurs, des psychologues et des

avocats, les solutions qui pourraient être trouvées

pour éviter les conséquences destructrices

des divorces conflictuels.

Filiatio : Pourriez-vous nous expliquer la différence

que vous faites entre « stress aigu » et

« stress chronique » ?

Jean-Emile Vanderheyden : le stress aigu est engendré

par une situation qui est transitoire, telle

qu’une période d’examens, un décès proche….

En soi, ce type de stress n’est pas nocif : il peut

aider au développement de la personne, et entraîne

une certaine capacité d’adaptation. Le

stress chronique, par contre, s’étend sur une période

plus longue. Contrairement au stress aigu,

le stress chronique entraîne chez l’individu des

altérations générales, neuronales et comportementales,

qui deviennent dangereuses, car elles

dépassent les capacités d’adaptation humaines

usuelles. En effet, si on observe d’abord les décharges

bien connues d’adrénaline toxiques au

plan cardio-circulatoire ainsi qu’une réponse de

l’hormone de protection neuro-immunitaire,

le cortisol, celle-ci s’affaiblit avec le temps (au

bout de quelques mois environ) et rend donc

le sujet, adulte comme enfant, plus susceptible

de développer des complications de fatigue,

dépression, maladie infectieuse .

Filiatio : A quel type d’altérations neuronales

peut-on s’attendre ?

JEV : Si le stress est subi par un adulte, il peut

engendrer une diminution de la capacité à travailler,

des problèmes de mémoire et une incapacité

à s’adapter aux nouveautés. Cela peut

provoquer, par exemple, la perte de la connaissance

d’une langue pourtant maîtrisée pendant

des années. L’enfant souffrant de stress chronique

pourra développer plus tard une diminution

de la capacité à prendre des décisions et

des problèmes de stabilité, surtout sur le plan

affectif et sentimental, aussi appelé troubles de

l’attachement (incapacité d’avoir des relations

stables et saines). Ceci correspond à des perturbations

de la gestion du stress cérébral avec

des angoisses et des troubles comportementaux

(agressivité vis-à-vis de toute autorité type

école…), voire psychiatriques, souvent d’ordre

addictif (internet, boissons, drogues…), qui ne

s’exprimeront éventuellement qu’à l’âge adulte.

En effet, ces altérations modifient les gènes de

la personne qui a subi, par exemple, des traumatismes

psychologiques dans l’enfance d’ordre

sexuel ou non, ou des carences affectives, et

s’installent donc de manière assez définitive.

Ces anomalies seront d’autant plus marquées et

indélébiles que la situation est traînante et hésitante

à travers une longue procédure. L’adage

« tout finit par s’arranger » est totalement trompeur.

D’autant plus que cet acquis génétique

pourrait se transmettre de génération en génération.

La rapidité, qui ne veut pas dire bâclage

de la procédure, est donc indispensable, avec un

suivi régulier de la situation des parents et des

enfants. Désamorcer le conflit pour éviter la

judiciarisation est le mieux qu’on puisse faire.

Filiatio : Est-ce que vous conseilleriez, pour

éviter de mêler l’enfant aux conflits parentaux,

d’écarter temporairement un des parents,

s'il y en a un qui, manifestement, attise

les tensions ou manipule l’enfant ?

JEV : La perte de contact avec un des parents

est une situation qui peut instaurer un stress

chronique. Il faut donc être très prudent dans

l’emploi de ce mécanisme et bien peser le

pour et le contre. Je pense cependant que la

mesure peut être positive, mais uniquement

si elle est temporaire. Un enfant a besoin de

ses deux parents pour s’épanouir pleinement.

Je crois que, si la justice tranche en ce sens,

la mesure doit être accompagnée d’un suivi

constant et fréquent en vue de résoudre le

problème. En fait, il faudrait plutôt tout

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012 19


faire pour que le ou les parents qui attisent

le conflit changent d’attitude et retrouvent

un comportement correct, ce qui est une

urgence pour le bien des enfants et parents.

Pour y arriver, on peut penser à la médiation,

à la prise en charge précoce type Cochem,

à l’inversion de la garde comme au Canada.

Filiatio : Est-ce qu'une solution bénéfique serait

que l'enfant passe autant de temps chez

ses deux parents ?

JEV : C’est en tout cas le principe général sur

lequel il faut se baser, mais il faut faire attention

à ne pas le systématiser de manière

idéologique : il existe des cas dans lesquels

ce type d’hébergement n’est pas profitable,

par exemple en cas de violence psychologique

avérée. Je ne critique pas le fait

qu’un juge octroie l’hébergement principal

de l’enfant à un des parents, je dénonce le

manque de justifications apportées à ces

décisions. La loi laisse aux juges l’aptitude

de déterminer le cas qui est, selon eux,

l’exception, mais elle ne les contraint pas

à réellement justifier leurs décisions. De

ce fait, des parents (père ou mère) peuvent

20

être écartés à tort, ce qui peut engendrer,

je le rappelle, un stress chronique aigu chez

l’enfant. Toute décision en droit familial

devrait être limitée dans le temps avec un

jalonnement de « bilan de la situation »

permettant de faire le point sur l’attitude

des parents et les remarques des enfants.

Trop souvent, les décisions dites provisoires

deviennent définitives par manque

de suivi : cela peut faire beaucoup de tort.

Filiatio : Sur quoi pensez-vous qu’il faille

baser la motivation du jugement ?

JEV : Sur des éléments concrets. Une motivation

formelle ne suffit pas. À partir du moment

où la décision est basée sur des éléments

concrets du dossier, cela permet aux

« acteurs » d’entamer des procédures pour rectifier

la situation (thérapies, déménagements,…

etc.). Cela permet aussi aux professionnels de

coordonner leurs actions, de travailler ensemble

à trouver la solution au conflit. Des

jugements plus précis, détaillant ce qui a choqué

le juge dans le conflit, permettraient une

prise en charge pluridisciplinaire (médiateur,

avocat, psychologue…) efficace.

Filiatio: Selon vous,

quels sont les dangers

inhérents à l’hébergement

inégalitaire ?

JEV : Le risque principal,

dans ce type de situation,

est la secondarisation

extrême d’un des

parents, ce qui l’amène

très fréquemment à

développer un stress

chronique. Ce parent

« écarté » au minimum

12 jours sur 14 doit se

reconstruire entièrement

: logement, voiture,

voir les enfants

maximum 2 jours sur

14… Tout ceci est coûteux

au plan de l’énergie

personnelle, d’autant

qu’il faut souvent, dans

les séparations conflictuelles,

résister aux ricanements

du parent

privilégié et continuer

de se battre en justice.

Mais attention, même

si l’hébergement est

égalitaire d’un point de

vue strictement tempo-

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

rel, le parent qui quitte la maison doit, sur le

plan spatial, tout reconstruire pour l’enfant :

un domicile, une certaine aisance, un réseau

social, etc. Dans le cadre d’une séparation, il

y a toujours un parent privilégié et un parent

secondarisé. Ce que je voudrais, c’est que la

différence entre les deux soit la plus minime

possible. Plus l’hébergement est inégalitaire,

plus le risque de ne pas arriver à assumer est

grand. Des deux, le parent secondarisé est le

plus fragile. Je pense que les intervenants judiciaires

devraient faire spécialement attention

à sa situation, pour s’assurer que les dégâts sur

la relation avec l’enfant soient les moins élevés

possible.

Filiatio : Pensez-vous que, si l’un des parents

est mal dans sa peau, l’enfant le sera aussi ?

JEV : Tout à fait. Si vous prenez l’exemple du

parent secondarisé, sa situation est susceptible

de déclencher chez lui un stress chronique.

Or, si le parent secondarisé souffre,

l’enfant fait de même. Et si l’enfant souffre,

l'autre parent souffrira aussi. Tout le monde

y perd quand le stress chronique s’installe. La

première responsabilité de la justice devrait

être d’éviter d’installer de manière chronique

un stress pour les enfants et les ex-conjoints,

qui sont toujours parents. Je crains que cette

priorité ne soit souvent oubliée. Je plaide

donc pour un tribunal de la famille où des

compétences dans ce sens seraient requises,

voire exigées, et où des comptes devraient

être rendus concernant les décisions prises.

Ceci d’autant plus qu’il est humainement difficile

de séparer parentalité et conjugalité,

mais il faut aider les ex-conjoints à y arriver.

Filiatio : Vous parliez de « mesure provisoire »

dans le cadre de l’éloignement d’un des parents.

Quel serait, pour vous, un délai raisonnable

dans une affaire qui touche des enfants ?

JEV : Je ne crois pas que le délai raisonnable

doive se calculer en fonction de l’âge de

l’enfant. Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est

qu’une séparation de l’enfant d’un de ses

parents engendrera un stress aigu si elle est

prévue pour une durée de 3 à 4 mois. En revanche,

si l’éloignement dure plus de 6 mois,

le stress chronique fait son apparition, avec

toutes les conséquences neuronales qu’on lui

connaît. La solution serait donc de rouvrir le

dossier et s’inquiéter de la situation à intervalles

réguliers.

Filiatio : Pensez-vous qu'une décision du magistrat

faite « dans l’urgence » puisse avoir des

conséquences négatives ?


JEV : Une décision de justice rapide est rarement

excellente, mais elle est indispensable

pour ne pas tenir les familles dans

l’expectative. Si l’on introduisait un système

de réouverture des dossiers et de jalonnement

des solutions tous les 3 mois environ,

je suis convaincu qu’on arriverait, de 3 mois

en 3 mois, à une bonne solution. Je tiens encore

à insister sur l’importance capitale de la

motivation de chaque décision adoptée par

le magistrat : une mauvaise décision justifiée

vaut mieux que pas de décision du tout. Cela

permet d’éviter la stagnation. La longueur

actuelle des procédures en justice n’entraîne

que des conséquences négatives pour toutes

les parties impliquées. Par ailleurs, je rappelle

que l’éloignement d’un enfant ne doit

être envisagé que dans des cas très graves.

Cela ne concerne que quelques procédures

judiciaires. Dans l’immense majorité des litiges

amenés devant les tribunaux, il s’agit

au contraire d’éviter au maximum la perte

de lien avec l’un des parents. L’hébergement

égalitaire ou l’hébergement classique élargi

(le 5 jours / 9 jours) contribuent à une bonne

santé mentale des parents et des enfants. En

dessous d’un 5/9, sauf accord des parents, le

risque d’une dégradation de la santé psychologique

de tous les membres de la famille est

fort important.

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012 21


Une étude, publiée en 2009 par la

revue The Lancet, explique que des

chercheurs en génétique travaillant

sur plusieurs générations ont dû écarter

10% de leur échantillon pour cause de « surprises

» dans la filiation. La conclusion de l'article

: un enfant sur trente en moyenne n'aurait

pas été biologiquement conçu par son

père. Ces enfants, on les appelle de manière

assez malheureuse des « enfants de coucou »,

parce que le coucou squatte le nid des autres

oiseaux pour y pondre ses propres œufs. Le

ENFANTS DE COUCOU

Filiation et tests de paternité

Mater sempre certa est, pater sempre incertus. On connaît toujours la mère, on est toujours incertain pour le père. Ce vieil adage

latin, vous le connaissez sûrement : c'est le sujet de la pièce de théâtre de Lukas Bärfuss, Le Test, qui sera jouée à Bruxelles au Théâtre

de Poche à partir du 8 mai avec le soutien de l'Institut pour l’Égalité entre les Femmes et les Hommes. Pourquoi ce terrain est-il aussi

glissant ? Jehanne Sosson, avocate, nous aide à faire le point.

22

FOCUS THÉÂTRE

volatile pousse la supercherie jusqu'à imiter

la forme des œufs de ses hôtes.

Comment savoir si le père est le père biologique

? Si on connaissait la mère biologique,

qui porte et accouche de l'enfant, le père

était jusqu'à peu considéré comme sempre

incertus. La technologie est passée par là, et

depuis plusieurs années on peut déterminer

simplement, via un échantillon d'ADN (des

cheveux, un peu de salive), s'il y a un lien biologique

entre deux personnes.

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

On peut se dire d'abord : si la mère est certaine,

pourquoi ne pas donner au père la

possibilité de l'être ? Pour certaines femmes,

c'est une angoisse récurrente que d'imaginer

qu'on a changé son enfant à la naissance

à l'hôpital, comme dans La Vie est un long

fleuve tranquille. Si quelques pères ont la

même angoisse, pourquoi ne pas leur permettre

de se rassurer ?

Ceci posé, réfléchissons à ce que ça implique.

Ce n'est vraiment pas si simple.


Cela peut avoir des conséquences sur la filiation

: en effet, un père qui apprend qu'il n'est

pas le père biologique de l'enfant dont il est

le père légal pourrait demander à remettre en

question le lien de filiation qui les unit : l'enfant

pourrait donc se retrouver sans père. Inversement,

un homme pourrait découvrir qu'il

est le père biologique d'un enfant dont il n'est

pas le père légal, et demander un lien de filiation

paternelle avec cet enfant. On imagine le

tableau : qui est le père, s'il faut en choisir un ?

Celui qui a élevé l'enfant ? Celui qui l'a conçu ?

Peut-on remettre en question une filiation

construite au nom d'un lien biologique ? La

question de la recherche en paternité seraitelle

indissociable d'un débat plus large sur la

question de la recherche des origines et des

fondements de la filiation ?

En Europe, les positions sont diverses. En

France, on l'a bien vu dans le cas de l'accouchement

sous X, le secret des origines

est enraciné dans le droit – mais régulièrement

remis en question. Dans l'Hexagone, il

est interdit à des particuliers de consulter

des laboratoires à des fins de vérifications

de filiation pour, éventuellement, servir de

prélude à une action en justice : seul le juge

peut ordonner une expertise génétique. Procéder

à une analyse en dehors de ce cadre

est puni d'un an de prison et de 15000 euros

d'amende. En revanche, en Allemagne ou

en Suisse, où la pièce de théâtre Le Test a

été écrite, la Constitution garantit le droit à

connaître ses origines génétiques, mais cette

connaissance n'a pas obligatoirement de lien

avec la filiation au sens juridique du terme.

Chez nous, il suffit de googliser « recherche

de paternité + Belgique » pour découvrir sur

une dizaine de sites proposant aux internautes

de réaliser à peu de frais un test de

paternité fiable à 99,99 % : ce n'est pas interdit,

mais ça n'a aucune valeur juridique. Vous

êtes un peu perdu ? Jehanne Sosson, avocate

familialiste professeur à l'UCL et spécialiste

des questions de filiation, a accepté d'éclairer

notre lanterne. Le résultat des courses, vous

allez voir, est instructif, mais nous laisse un

peu sur notre faim : en effet, les conditions

de recevabilité dans lesquelles, en Belgique,

un test de paternité peut être réalisé légalement,

sont en train d'évoluer sous l'influence

de la jurisprudence de la Cour constitutionnelle

belge et de la Cour Européenne des

Droits de l'Homme de Strasbourg. Vers quelle

direction ? Des questions restent en suspens,

et qui ne sont pas de l'ordre de la procédure.

Dans la parenté, l'homme et la femme ne

sont pas égaux, et la recherche d'un équilibre

entre leurs droits et celui de l'enfant peut paraître

nécessaire, mais a du mal à s'exprimer

clairement en termes juridiques. Peut-être

parce que l'on arrive pas à exclure totalement

le biologique du débat au nom d'une conception

purement volontaire de la parenté. Au

fond, est-ce que ce n'est pas une histoire de

compromis à la belge ? Et puis, n'assiste-t-on

pas aujourd'hui à une remise en question de

l'adage mater sempre certa est, avec notamment

la gestation pour autrui, tandis que les

tests de paternité font que le pater est de

moins en moins incertus ?

S.P.

Filiatio : Avons-nous, en Belgique, une vision

claire de la filiation ?

Jehanne Sosson : Notre droit et notre conception

de la question du fondement biologique

ou socio-affectif de la filiation sont en sandwich

entre différentes traditions culturelles.

Nous sommes à la recherche d'un équilibre

entre le biologique et le sociologique, ce qui

est à la fois très compliqué et très technique.

Au nom du lien biologique, peut-on remettre

en cause une filiation construite, ou bien

peut-on imposer une filiation à un père qui

n'en veut pas ? Il y a ce que dit la loi, ce que

dit la Cour Constitutionnelle, qui elle-même

s’en réfère à ce que dit la Cour Européenne

des Droits de l'Homme de Strasbourg. Dans

ce kaléidoscope, l’équilibre est subtil : la filiation

est en principe fondée sur l’existence

d’un lien biologique, mais ce n’est pas toujours

le cas et le droit reconnaît aussi une

place au lien socio-affectif. Dans les procréations

médicalement assistées, on tend par

ailleurs à la fonder sur le « projet parental ».

F. : Alors qui est le père, selon la loi belge ?

J. S. : En termes juridiques, le lien légal est le

lien entériné par le droit, et ce lien n'a jamais

été uniquement biologique. Ainsi, le mari de

la mère est présumé être le père de l’enfant ;

en principe, il est le père biologique, mais

même si ce n'est pas le cas, s’il se comporte

comme un père, ce lien légal ne pourra en

principe pas être remis en cause. Hors mariage,

la paternité est établie par une reconnaissance.

A nouveau, en principe un homme

reconnaît un enfant parce qu’il en est le père

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

POUR ALLER PLUS LOIN

Les familles et le droit, une collection dirigée par Jehanne

Sosson aux éditions De Boeck. L'objectif : fournir

aux citoyens une information accessible, claire

et précise sur les règles de droit organisant actuellement

les relations familiales : relations de couple,

relations de filiation et de parenté, relations personnelles

et patrimoniales…

http://superieur.deboeck.com/collections/20231_6_23906/lesfamilles-et-le-droit.html

Et en particulier : Devenir père ou mère en droit, le

droit belge de la filiation, Collection Les familles et le

droit, De Boeck, 2010.

La possession d'état, article 331 nonies du Code Civil,

fait référence à un ensemble de faits qui montrent

qu'une personne s'est toujours comportée comme un

parent et que le monde extérieur l'a toujours considérée

comme tel. La possession d'état est, selon le Code

civil, une cause d’irrecevabilité de toute procédure en

contestation de paternité ou de maternité. Si l'on s'est

toujours comporté comme un parent vis-à-vis de l'enfant

et que l'on a toujours été considéré comme tel

par son entourage, le lien de filiation établi ne peut en

principe pas être contesté. (source : SPF Justice).

Art. 331nonies. .

La possession d'état doit être continue. Elle s'établit

par des faits qui, ensemble ou séparément, indiquent

le rapport de filiation.

Ces faits sont entre autres :

- que l'enfant a toujours porté le nom de celui dont

on le dit issu;

- que celui-ci l'a traité comme son enfant;

- qu'il a, en qualité de père ou de mère, pourvu à son

entretien et à son éducation;

- que l'enfant l'a traité comme son père ou sa mère;

- qu'il est reconnu comme son enfant par la famille et

dans la société;

- que l'autorité publique le considère comme tel.

23


iologique, mais pas toujours. Pour les juristes, il

y a d'une part la parenté, issue du lien de filiation

légalement établi et qui entraîne des droits

et des devoirs clairement définis par la loi (possible

transmission du nom, autorité parentale,

obligation alimentaire, obligation de transmettre

au moins une partie de sa succession). D'autre

part, il y a la parentalité, à savoir la situation de

personnes qui ne sont ni le père ni la mère d’un

enfant mais assument à son égard des fonctions

éducatives (comme un beau-parent) ; à défaut

d’être le père ou la mère, il n’a pas de droits et

de devoirs envers l’enfant car ces droits et devoirs,

actuellement, ne découlent que du lien de

filiation. A côté de cela, se pose la question de

savoir si chacun aurait le droit à connaître ses origines,

sans que cela n’ait de conséquences sur le

lien de filiation établi. Certains pays germaniques,

comme la Suisse et l’Allemagne, considèrent que

c’est le cas et ont même fait du droit à connaître

ses origines génétiques un droit constitutionnel,

sans lien nécessaire avec la filiation.

F. : En Belgique, quelles peuvent être les

conséquences de la recherche de paternité

sur la filiation ?

J. S. : Il faut distinguer les cas où un enfant n’a pas

de filiation paternelle établie et ceux où il en a un,

établi par la présomption de paternité du mari ou

par une reconnaissance qui devra être contestée

avant de pouvoir éventuellement établir une

« autre » filiation fondée sur le lien biologique.

Pour agir en justice pour contester une filiation,

il faut remplir des conditions de recevabilité.

D'abord, on a au maximum un an après la découverte

du fait qu’on est le père ou que l’on n’est

pas le père d’un enfant (ou que l’on n’est pas le fils

ou la fille de telle personne), pour ouvrir la porte

d'une action en justice. Il faut ensuite que l'enfant

et son père légal n'aient pas de possession d'état,

c'est- à-dire qu'il faut qu'ils ne se soient pas vécus

TESTS DE PATERNITÉ VERSUS EXPERTISES : OÙ EST LA LÉGALITÉ ?

Lorsque le Tribunal demande une expertise, c'est dans les conditions

de recevabilité qui font que le test pourrait avoir un effet sur une paternité

légale. Ce test est effectué par un médecin légiste, dans des

conditions qui garantissent la crédibilité des résultats. Ce n'est pas la

même chose que des tests génétiques qui s'effectuent en dehors des

expertises judiciaires (voir les résultats de la google-équation « Test de

Paternité + Belgique »).

Il y a quelques années, les laboratoires officiels acceptaient de faire des

tests en dehors des expertises légales. « Ensuite, se rappelle Jehanne

24

comme père et fils ou fille : car on préférera ne

pas remettre en question la filiation au nom d'un

lien biologique. Ensuite, il faudra prouver que le

père désigné légalement n’est pas le père biologique

de l’enfant, le plus souvent par une expertise

génétique. Si c’est le père biologique qui a introduit

la demande, il devra en plus prouver qu'il

est le père car il va être judiciairement déclaré

comme étant le père.

F. : La Cour Constitutionnelle est-elle en train de

faire évoluer ces conditions ?

J. S. : En effet, en 2011, une salve d'arrêts de la

Cour Constitutionnelle vient dire que certains

aspects de ces conditions seraient contraires à

l'égalité, au respect de la vie familiale ou à l'intérêt

de l'enfant. Il s'agit d'une transposition de la

jurisprudence de la Cour Européenne des Droits

de l'Homme de Strasbourg, qui dit dans plusieurs

arrêts que, quand un lien légal ne repose ni sur un

lien socio-affectif, ni sur un lien biologique, il ne

peut y avoir d'obstacle absolu à la contestation

d’une filiation. Ces obstacles absolus sont, chez

nous, le délai-couperet d'un an ou bien la possession

d'état. La Cour Constitutionnelle belge a

donc remis en question certains délais ainsi que

la condition de la possession d'état. Aujourd'hui,

il est difficile de définir exactement les conséquences

de ces arrêts : les juges ne peuvent plus

appliquer une disposition du Code civil qui a été

déclarée inconstitutionnelle mais pour autant la

loi n’a pas (encore ?) été modifiée.

F. : Ainsi, le lien biologique ne peut pas systématiquement

permettre de contester une paternité.

Mais peut-on imposer, au nom de ce lien, à un

homme d'être père ?

J. S. : Dans ma pratique, je vois ce que l’on pourrait

appeler des « vols de paternité ». J'ai vu des

hommes en consultation, qui me disent qu'une

femme avec qui ils avaient eu une relation est

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

venue les trouver neuf mois plus tard pour leur

dire qu'ils étaient pères. D'un autre côté, il y a

aussi des femmes qui disent que des hommes les

ont laissé tomber pendant leur grossesse, parfois

même après avoir désiré l'enfant. Dans tous les

cas, s'il n'y a pas de père légal, la femme peut imposer

une paternité via une action en recherche

de paternité pendant 30 ans, ou, pour les enfants,

jusqu’à l'âge de 48 ans (car le délai est suspendu

durant leur minorité). Si le tribunal ordonne

une expertise génétique et que la mère établit

qu’il est le géniteur de l’enfant, que l'homme le

veuille ou non, on établira la paternité légale, et

l'homme devra payer, comme la mère, pour l'éducation,

la vie quotidienne et les frais de santé de

l'enfant à travers une pension alimentaire, il devra

faire hériter l'enfant, etc. Ici, le lien biologique va

permettre d'établir une filiation, et cela se passe

parfois de manière douloureuse. A côté de cela,

la loi prévoit que les donneurs de sperme ne peuvent

quant à eux jamais devenir des pères légalement

des enfants qui sont nés grâce à leur don.

Mais il y a un paradoxe quand certains hommes

vous disent qu'ils considèrent avoir été utilisés

par une femme un peu comme un donneur de

sperme et qu'on les force à être pères par la suite.

F. : Alors selon vous, qu'est-ce qui doit fonder la

filiation ?

J. S. : Certains pensent que c'est la volonté qui

devrait fonder la filiation. Pour moi, cette démarche

s'inscrit dans un mouvement sociologique

où l'on considère que la volonté des individus

doit primer : mais la volonté va et vient ;

est-ce que des enfants peuvent se construire

ainsi ? Je crois qu'on ne peut pas dire que le

biologique n'a aucune place dans la filiation,

même s'il n'est pas tout.

Sosson, ces personnes venaient chez nous, avocats, et nous devions

leur dire parfois que nous ne pouvions rien faire car ils ne remplissaient

pas les conditions de recevabilité pour agir en justice ». Ainsi, en Belgique,

les grands laboratoires officiels n'acceptent plus de réaliser des

tests ADN en dehors des expertises ordonnées par les tribunaux. En

revanche, de nombreux laboratoires privés ont fleuri sur ce marché de

la demande en tests ADN, et aucun article de loi ne l'interdit. Pourtant,

ces petits labos restent discrets : ceux que nous avons contactés ont

refusé de nous donner des chiffres et des indications sur les profils des

personnes qui s'adressaient à eux.


FILIATIO VOUS EMMÈNE AU THÉÂTRE

A partir du 8 mai, au Théâtre de Poche, sera

jouée la pièce Le Test, de l'auteur dramatique

suisse Lukas Bärfuss. Une histoire d'un test

de paternité et de famille détruite – étaitelle

si solide avant ? Ce qui est sûr, c'est que

Le Test alimente la peur du conflit liée à la

découverte tardive de la vérité biologique.

Pierre Coré est marié à Agnès : ensemble, ils

ont un enfant, que Pierre a désiré de tout son

cœur et dont il s'occupe beaucoup. Le père

de Pierre, Simon, est un homme politique

qui prépare activement une campagne électorale.

Frantzeck, le bras droit de Simon, est

jaloux du bonheur familial de la famille Coré.

Un jour, Frantzeck instille le doute dans l'esprit

de Pierre : et s'il n'était pas le père biologique

de l'enfant ? Pierre, qui visiblement ne

va pas très bien, fait un test de paternité. Résultat

: il n'est pas le père biologique, et c'est

le début de la fin. Pour lui, à ce moment-là,

ça change tout – même si pour les autres qui

finissent par l'apprendre, ça ne change rien.

Tant pis : Le Test, c'est l'histoire de l'explosion

d'une famille. Les dialogues sont forts, durs, sans

pitié. Les questions fondamentales sur le lien, la

confiance, la paternité, la filiation, posées dans

le silence de sa détresse, détruisent d'abord

Pierre, puis ceux qu'il aime, et ceux qui l'aiment.

LE TEST

Extraits :

Pierre, à son père, parle d'Agnès qui ignore encore

qu'il a fait un test : « Je n'arrive pas à lui

dire. Elle croit que tout est comme avant. J'ai eu

l'occasion de l'observer en train de mentir. Ce

déchet joue la comédie sans la moindre trace

de honte. Les yeux brillent d'un éclat fidèle. La

voix est enjôleuse. Je dis : Il est pas beau, beau

comme son père. Et elle : Oui, tout à fait. Je dis :

Il est pas sensible et doux comme son père. Elle

répond avec un sourire : Deux de la même espèce.

Un Coré. Et aucun éclair ne jaillit du ciel

pour la foudroyer, aucune faille ne s'ouvre pour

engloutir cette chose, ce faux-jeton. Dis-le-lui.

Dis-lui que je sais. Je ne maîtrise pas mes nerfs. »

Un peu plus tard. Frantzeck, à Simon, évoquant

Pierre : « Est-il courageux ou lâche ? Courageux

de vouloir connaître la vérité. Lâche de ne pas

supporter d'être rongé. » Simon : « C'est de la

stupidité, rien d'autre. ».

Filiatio vous invite au théâtre

Non, la rédaction de Filiatio ne s'est pas ruinée

en actions du Théâtre de Poche. Tout

simplement, pour la deuxième fois de suite,

le Théâtre de Poche monte une pièce dont le

sujet nous intéresse, et c'est donc à nouveau

avec un grand plaisir que Filiatio vous invite au

théâtre au mois de mai.

Réservez avec le mot de passe « filiatio »

et bénéficiez d'une réduction de 50%

du prix de la place (8 € au lieu de 16 €).

Du 8 mai au 2 juin 2012 à 20h30

THÉÂTRE DE POCHE (www.poche.be)

1a, Chemin du Gymnase

1000 Bruxelles (Bois de La Cambre)

Infos au 02/647 27 26

Réservations au 02/649 17 27

ou sur réservation@poche.be

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012


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EN LISANT

UNE SEMAINE SUR DEUX /BANDE DESSINÉE

Pacco, Éditions Fluide Glacial

Une semaine sur deux : c'est le

quotidien, en garde alternée,

d'un père et de sa fille Maé,

6 ans, une petite tornade sur

pattes, très inventive en matière

de bêtises. A travers une Bande

Dessinée assez drôle et ultra

contemporaine dans son trait,

c'est un sujet de société majeur

que Pacco participe à banaliser :

celui des pères célibataires avec

enfants. Il raconte : « entre les

hommes qui comme moi ont fait le choix d’avoir leur enfant une semaine

sur deux, ceux qui n’ont pas pu ou pas voulu, ceux qui ont du mal avec les

gamins et ceux pour qui c’est facile, chaque cas est particulier. Ça fait une

dizaine d’années que les papas, séparés ou non, s’impliquent vraiment dans

la vie de leurs enfants, c’est un phénomène nouveau dans notre société,

c’est en train de s’écrire. Je constate tout de même que pour beaucoup de

papas, c’est une situation compliquée. La société, qui à l’époque n’était

pas prête pour les mères célibataires, a encore du mal à accepter les pères

célibataires, mais c’est en train de changer et de s’organiser. » Au-delà du

sujet. Une semaine sur deux nous a vu simultanément ricaner, se rappeler

(ou appréhender) les bêtises de nos propres marmots, être émus parfois :

être dans la vie, tout simplement.

26 FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

SANS PAPIERS /JEUNESSE

Rascal, Cendrine Genin, Jean-François Martin, Éditions Escabelle

« C'est ici que j'habite avec Papa.

Lorsqu'on est arrivés, on dormait

dans les parcs et les jardins publics

et les soirs de pluie, dans les hôtels

bon marché du centre-ville ».

Il y a quatre ans, la petite fille vivait

dans un pays en guerre. Sa mère a

été tuée le premier jour. La mort

était partout. Alors, son père a décidé

de partir avec elle vers une

terre d'asile : la France. Le voyage

fut long et difficile. A l'arrivée, la

petite fille est allée à l'école et a

appris à lire, à écrire et à parler

le français. « Je connais la Marseillaise

par cœur. La liste des 100 départements sur le bout des doigts.

J'adore le bœuf bourguignon, le poulet basquaise, le bleu d'Auvergne et

les croissants au beurre. » Elle s'enracine. Mais ça ne suffit pas à obtenir à

son père une autorisation de séjour. Alors, le jour de la photo de classe,

on vient la chercher. Sans papiers. Est-ce le fait que j'ai reçu cet album

le matin précis où j'allais chercher, à la préfecture de police de Paris, un

passeport pour ma fille ? Est-ce tout simplement la simplicité poétique,

pudique et bouleversante, des textes de Rascal, la délicatesse des détails

dans les photos de Cendrine Genin, rendues plus touchantes encore par

les illustrations de Jean-François Martin ? La publication au mois de mars

de Sans Papiers, quelques semaines avant les élections présidentielles

françaises, n'est évidemment pas le fruit du hasard. « Espérons que ce

livre saura éveiller les consciences », m'écrit-t-on à l'Escabelle, une petite

maison d'édition qui « s'amuse à créer du lien ». Nous partageons, en pariant

sur la capacité puissante qu'ont les mots et les images de mettre les

humains en relation : en lien.

MON PÈRE EST AMÉRICAIN /JEUNESSE

Fred Paronuzzi, Editions Thierry Magnier

Léo n'a jamais connu son père. Il vit avec sa mère et son beau-père à Chambéry

(jamais citée, mais trahie par la fontaine aux éléphants et les Charmettes).

Tout va bien pour lui, à part ce trou béant à la place de son père.

Un jour, il tombe sur une série de factures qui lui apprennent, d'un coup

d'un seul, que non seulement son père est encore vivant, mais aussi que sa

mère est en contact avec lui.

« A présent le monde entier – ce en quoi il a pu croire, un jour – s'est disloqué,

croule sous des tonnes de décombres. Il se sent perdu, étranger à

lui-même, ne reconnaît rien. Plus de repère. Juste cette affreuse certitude

d'avoir été trahi. C'est pourquoi, aussi longtemps que sa mère s'entêtera

dans son silence et ses mensonges, il est bien décidé à lui pourrir la vie. Tout

autant, estime-t-il, qu'elle lui pourrit la sienne ». Première page, qui donne

évidemment terriblement envie de tourner la suivante, et ainsi de suite

jusqu'à la fin de ce roman si dense, toujours dans le juste, jamais gnan-gnan,

et pourtant ça pourrait le devenir, parce que Léo apprend, juste après, que

son père est certes vivant, mais plus pour longtemps : il est prisonnier dans

les couloirs de la mort, accusé d'une histoire de braquage qui a mal tourné.


Il s'appelle Benjamin et il sait dire en

français : « c'est la vie », « ouhlala » et

« camembert ». Commence entre Léo

et Benjamin (en anglais, donc) une

correspondance épistolaire, lente et

incongrue à l'ère instantanée, le seul

échange autorisé par les autorités pénitentiaires,

réciproquement attendue

dans un bouillonnement intense d'impatience

et d'émotion. Au-delà d'un

roman sur la prison et la peine de mort

– on n'en sait, finalement, pas grandchose,

à part l'élan qui nous pousse à

garder Benjamin vivant dans l'histoire à

écrire, Mon Père est américain est une

belle histoire de franchise, de lien qui

se tisse, sans promesse d'avenir, dans

l'urgence de la vie de Léo.

LE CRI DU PETIT CHAPERON ROUGE /JEUNESSE

Beate Theresa Hanika, Alice Editions

En ouvrant ce livre, à la couverture rouge où le titre s'étale, blanc, en grandes

lettres hurlantes, je me suis dit : j'y vais, comme on plonge. Parce que je

connaissais le sujet – l'inceste. Combien de pages vais-je tenir ? Et en fait,

j'y ai passé ma soirée, en apnée. C'est très bien écrit, c'est très bien raconté,

c'est très bien incarné, et c'est très lisible. C'est avant tout un roman, ouf : on

s'accroche à l'histoire de Malvina, parce qu'elle est passionnante.

Malvina est une adolescente qui vit

avec ses parents et sa grande sœur.

Son frère aîné, Paul, qu'elle adore

(mais plus pour longtemps), leur

rend visite le dimanche. Dans la famille,

on ne sait pas si les parents ont

du mal à exprimer leur amour pour

leurs enfants, ou s'il n'y a tout simplement

pas d'amour. En tous les cas, il

n'y a pas de mots, et ceux que Malvina

tente de faire passer s'évaporent

comme si elle ne les avait jamais prononcés,

puisque personne ne l'entend.

Au fil des pages, on découvre

une mère absente, au sens propre et

au sens figuré ; un père cadenassé et indifférent. Sa grand-mère vient de

mourir, et son grand-père... son grand-père... la manipule, la force, abuse

d'elle, l'agresse.

D'habitude, Malvina puise sa joie de vivre dans les moments qu'elle partage

avec Lizzy, sa meilleure amie. Mais là, ce sont les vacances, et Lizzy n'est pas

là. C'est à Malvina que ses parents demandent de porter à son grand-père

les repas qu'il se dit incapable de se préparer tout seul, et alors tout dérape.

Au début, Malvina parle, mais personne ne la croit, alors elle s'évade

d'elle-même. Tous les mécanismes psychiques de l'esprit qui s'échappe du

corps pour survivre à l'insupportable se mettent en marche – et pourtant

à côté, la vie continue et deux figures, un garçon et une voisine bruyante,

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

apparaissent dans l'intrigue pour permettre à Malvina de se confronter

avec la seule porte de sortie : la vérité, la vérité par la parole.

Le cri du petit chaperon rouge est un roman magnifique, puissant, sur l'inceste

mais aussi – et c'est sans doute lié – sur la force et l'habitude du

silence, sur la violence et la manipulation, sur la voix de l'enfant.

FEMMES ENTRE SEXE ET GENRE /ESSAI

Sylviane Agacinski, Editions du Seuil, avril 2012

La philosophe Sylviane Agacinski

s'attaque au concept

théorique du « genre ». Certains

lecteurs et lectrices assidu(e)s

se rappellent peut-être une

histoire de carte routière et de

chasse aux mammouths dans

le premier numéro de Filiatio.

Vous voyez, les chasseurs de

mammouth n'ont pas fini de se

retourner dans leur tombe.

Sylviane Agacinski est une philosophe

française bien connue,

engagée dans les débats de société.

On connaît sa position

tranchée contre la gestation

pour autrui, qu'elle considère

comme une aliénation du corps humain et du corps féminin en particulier.

Sylviane Agacinski est une féministe dite « différentialiste » ou « essentialiste

» – bien que selon elle, le terme d' « essentialisme » doive plutôt

être imputé aux « conceptions qui font de l'humain un être hors nature,

surnaturel à force d'être antinaturel, régnant sur le monde et sur lui-même

par la parole et la technique » (p. 133). Elle considère plutôt qu'il faut partir

du fait que l'humanité est double, mixte, pour développer une réflexion

sur les relations entre les hommes et les femmes. « Tout individu qui n’est

pas femme est homme, et tout individu qui n’est pas homme est femme.

(…) La division sexuelle oblige à renoncer au vieux rêve d’une humanité

pensée à partir d’un modèle unique et à la considérer comme constituée

de deux types humains distincts, à la fois semblables et différents. C’est-àdire

à penser l’humanité comme mixte », écrit-elle dans Politique des sexes

(Seuil, 2001). En cela, elle s'oppose à d'autres philosophes féministes dit(e)s

« rationalistes » comme Élisabeth Badinter, qui met l'accent sur les ressemblances

entre les hommes et les femmes. Badinter pense que le corps de

la femme est devenu sacré du fait du « pouvoir » (si je pouvais mettre à

ce mot dix guillemets sans que la correctrice de Fililatio ne me refrène, je

le ferais) que confère la maternité aux femmes, maternité qui les limiterait

à ce « pouvoir ». Les féministes proches de Badinter militent donc plutôt

pour la désacralisation du corps de la femme et de la maternité, et voient

notamment dans la gestation pour autrui un outil pour s'éloigner de

l' « empire du ventre », pour reprendre le titre d'un essai de Marcela Iacub.

Dans Femmes entre sexe et genre, Agacinski essaie de montrer que l'histoire

des sociétés humaines n'est pas uniquement le fait de données biologiques,

mais qu'elle ne « flotte » pas simplement au-dessus d'elle. Les humains

sont aussi des corps vivants, insiste-t-elle, en critiquant notamment

la pensée de Judith Butler (voir notre dossier de ce mois). Butler, fondatrice

27


de la queer theory, a développé une pensée du « genre » comme étant

totalement déconnecté du « sexe » avec lequel on naît. « Le culturalisme

queer et ses épigones français décrètent que la nature n'est rien. Ses mots

d'ordre, inlassablement martelés, sont : tout est culture, tout est construit,

rien n'est donné, sans demander comment s'est élaborée l'histoire des

cultures » (p. 14).

Dans une première partie de son essai, Agacinski évoque les relations

entre sexes et servitude et le pouvoir complexe longtemps exercé sur les

femmes dans l'institution familiale. Elle revient ensuite sur l'apparition du

concept du « genre » (et des « genres » au pluriel). Sans remettre en question

le fait que les caractères acquis attribués aux femmes ne sont pas

héréditaires, elle déplore le fait que le genre ait installé une division, selon

elle illusoire, entre identité culturelle et identité biologique. Elle en vient

à l'expérience de la procréation comme engageant des corps féminins et

masculins en relation : la sexualité, dit-elle, ne peut être conçue en éliminant

son versant biologique, c'est-à-dire la fonction sexuelle génératrice.

Dans la tradition occidentale, explique-t-elle ensuite, la différence des

sexes a été hiérarchisée et est centrée sur l'homme (androcentrée). Derrière

les théories du genre, il y aurait une révolte contre cette hiérarchie

mais aussi souvent une confusion créatrice de différences entre la catégorie

« femmes » et la sexualité, comme si la queer theory ne pouvait

pas admettre qu'on soit femme ET lesbienne, comme s'il fallait être autre,

comme s'il fallait passer complètement au-dessus du biologique. La queer

theory, selon Agacinski, a lancé un « cheval de Troie contre le féminisme » :

si le genre est un artifice, de même que la catégorie « femmes », alors le féminisme

est liquidé d'office. Mais Butler coincerait toujours sur la question

28

HUMOUR-HUMEUR AU SOMMAIRE DU PROCHAIN NUMÉRO

Filiatio est un périodique publié par Smala!*.Il est envoyé chaque mois aux parlementaires, aux avocats, aux juges et

aux professionnels en charge de la famille, des rôles parentaux, des processus d’éducation et de l’égalité hommesfemmes.

Il est aussi disponible pour le grand public par abonnement. Pour plus d’infos, pour témoigner, réagir ou agir,

rendez-vous sur www.filiatio.be.

Ont collaboré à ce n° : Sabine Panet, Benoît Devuyst, Annabelle Kalckreuth,

Céline Lefèvre, Romm Lewkowicz et Eléonore Correnc

FILIATIO - n°6 - avril & mai 2012

de la génération, de la procréation : sa théorie qui vise à « dénaturaliser »

les différences sexuelles, demande Agacinski, n'est-elle pas plutôt une

réponse à l'angoisse de briser le tabou et devenir gay ou lesbienne dans

notre société ? Que l'on regarde l'histoire de la hiérarchisation des sexes,

ou les réponses que sont la queer theory ou les techniques biologiques

de transformation des corps, « on ne saurait masquer le principe de leur

dualité » (p. 137). Les femmes ne sont pas des hommes comme les autres,

conclut-elle : pourtant aujourd'hui, elles seraient prêtes à se détacher de

leur corps pour en faire un bien monnayable, étranger à leur vie, à leurs

désirs, à leurs plaisir.

S'il est important de situer cet essai de Sylviane Agacinski dans le contexte

très politique des débats autour de la prostitution et de la gestation pour

autrui, la philosophe a le mérite de poser, dans un langage assez clair, des

questions que nous avons tous en tête. Elle propose des ponts entre les

traditionnelles distinctions nature/culture, plutôt que de les opposer,

comme elle le reproche à la fois à ceux qui lisent l'histoire par le biologique,

et à ceux qui veulent le contourner, ou le dominer. Selon elle, il

n'y a rien à faire : pour notre grande majorité, nous naissons homme ou

femme avec une différence dans la capacité à engendrer. Elle soutient que

c'est plutôt la hiérarchie des sexes ou les normes sociales qui régissent les

sexualités qu'il faut questionner, plus que cette différence originelle. Pour

les chasseurs de mammouth qui se sont retournés dans leur tombe : cet

essai est disponible dans toutes les bonnes librairies.

Dossier : Origine et diversité des systèmes familiaux en Belgique :

Pour vous, un parent, c'est quoi ?

Hors Champ : Les rapts parentaux

Focus : Georges ouvre un service d'écoute à Filiatio !

* L’ASBL Smala! soutient la parentalité et la famille au sens large, l’égalité hommes-femmes au sein de

la famille et dans la société à travers toutes activités d’éducation, d’accompagnement, de plaidoyer, de

communication et de recherche.

Editeur responsable: Dominique Brichet

Adresse: rue de l’Été 53 1050 Bruxelles Belgique

Contact: filiatio@filiatio.be ou www.filiatio.be

Filiatio est imprimé chez Massoz sur Cyclus Print, papier 100% recyclé blanchi sans chlore.

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