La Cunégonde.pdf - Serge Viau : : : Chien d'écrivain

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La Cunégonde.pdf - Serge Viau : : : Chien d'écrivain

Serge Viau

La Cunégonde

roman

Les Éditions Pirate


Il n’est qu’une seule chose

qui excite les animaux

plus que le plaisir,

et c’est la douleur.

Umberto Eco, Le nom de la rose


La Cunégonde


−−− La Cunégonde −−−

Un jour, j’ai croisé un vieux bonhomme

aux yeux bridés sur une route poussiéreuse

du Yukon. On était à pied tous les deux,

seuls dans l’énorme crépuscule de la fin de

l’été. Bossu, pas rasé, il était arrangé

comme la chienne à Jacques, lui. Avec son

grand bâton tordu et ses guenilles, il

ressemblait à un pèlerin d’un autre âge, un

pèlerin perdu, un errant depuis des siècles

dans le labyrinthe du temps…

Il portait une casquette crottée sur

laquelle c’était écrit Beer Makes You Smart.

Il se plante devant moi. En se redressant, il

me fait un clin d’œil et il me dit, en anglais :

« La femme est un pays imaginaire situé un

peu plus haut qu’en bas et un peu plus bas

qu’en haut… »

Le soleil descendait lentement sur les

montagnes enneigées. Sans sourire, le vieux

me lance un autre clin d’œil. Puis il reprend

son chemin, et moi le mien. Je fais dix pas,

je me retourne… Il avait disparu,

naturellement…

Dans le ciel, la lumière avait une couleur

de fin du monde tranquille. J’étais encore à

des dizaines de kilomètres du prochain

village. J’avais bien du temps devant moi

pour penser à ce que j’avais lu sur sa drôle

de casquette…

*

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−−− La Cunégonde −−−

Les chemins sans fin du triste Yukon, le

craquement des lourdes jonques croisant

au large de Ningpo… Les dents en or des

contrebandiers de Barranquila, les salles de

billard de Brownsville, Texas… L’infernal

cloaque de Calcutta en putréfaction dans la

canicule… Tout ça, tout ça qui allait

devenir la vie que j’ai vécue ! On m’aurait

dit que les choses se passeraient de la

sorte, que je vivrais l’impensable calvaire

que la destinée me réservait, j’aurais ri à

m’en dévisser la glotte ! Pour être drôle, ça a

été drôle, oui ! La cauchemardesque

plaisanterie ! Et dire que j’étais parti dans

la vie bien naïf, plein d’illusions, plus

optimiste que trente-six douzaines

d’infaillibles papes… On me racontera plus

d’histoires, allez ! À d’autres ! J’en ai pissé

mon sang moi sur ce torchon-là ! Les

fragiles intelligences qui s’imaginent que je

les entends pas me traiter d’obtus vieux

bouc dans mon dos auraient avantage à

méditer là-dessus un bref instant !

Enfin… Ma jeunesse est derrière moi à

présent… Fini, le temps des lilas !

Fleurettes, folies, lon-la ! J’ai plus

d’illusions, elles m’ont toutes chié dans les

mains ! Je le clame ! Mais je me plains pas !

Non ! Bon débarras plutôt ! Les illusions ?

T’épuisent ! Le poids des rêves, cette

tyrannie de l’Impossible… Pénible ! Tandis

qu’à seize ans… À seize ans on en

redemande, on en a jamais assez. On est

prêt à croire à n’importe quelle connerie, à

la condition que ce soit de la très haute, de

la très belle, de la trois étoiles incroyable !

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−−− La Cunégonde −−−

Et puis on vieillit, la vie s’en charge, la

salope, jusqu’à vous ratatiner dans toutes

vos bottines ! À la longue, on en vient à

soupçonner l’existence d’être vaguement

brune… Après tout, la mémoire doit bien

servir à autre chose qu’à se rappeler

combien on doit d’argent à un tel, et un tel,

et un tel !

Oui, tout m’est resté gravé là dans le

chaudron ! Tout ! Les moindres détails !

Contrées, bourgades, calembredaines !

Êtres, choses ! Tout le sacré déferlement !

Barranquila, Ningpo ! Clova ! Cætera !

Mémoire ! J’ai vieilli énormément, je suis

aujourd’hui un véritable vieillard bien plus

vieux encore que mon pèlerin pouilleux

égaré en plein Yukon. Je commence à me

sentir un tantinet fatigué, forcément. J’ai

rien oublié par exemple ! Pas un atome !

Rien de rien ! Ô mon Ornella !

Je ferme les yeux, tiens…

*

Souvenirs, souvenances… Autrefois…

Ornella… J’avais seize ans ! J’y pense ! À

peine seize ans ! Jésus ! Déjà que

l’adolescence c’est pas exactement le

cadeau béni des dieux… Identité, boutons !

Aléas ! On sait ce que c’est ! Si on y a

survécu ! Mais pourquoi il a fallu que la

malédiction s’abatte sur moi si jeune un

des quatre matins ? L’authentique tornade

de merde hurlant l’horreur ! Destinée ma

calvaire ! Tabarnak ! Tout a arraché ! Ma vie

chavirée, virée sens dessus dessous ! Et

vrrrang !

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−−− La Cunégonde −−−

Je revois Montréal, l’absolument

minuscule appartement, rue Brébeuf, à

deux pas du parc Lafontaine… Une

cuisinette et une chambre-salon-salle-àdîner-etc…

À l’époque, mes parents

végétaient encore à Laval-des-Rapides, le

village de la mortelle banlieue où mon père

avait jeté l’ancre de son maudit rêve

américain. Souvenirs ! C’est pendant les

vacances de Noël cette année-là, alors que

la famille pensait rien qu’à fraterniser et à

se resserrer les liens à tour de bras, que je

leur ai tiré ma révérence. Ciao, les gnoufs !

J’évacue ! Je déménage ! Je m’installe ! En

ville ! Rue Brébeuf ! Pire encore, après les

vacances je retourne pas au collège !

Oh boy !

Je peux bien l’affirmer aujourd’hui, en

fait d’émancipation ça a pas été de la tarte.

Il s’en est fait un effroyable sang de cochon,

mon pauvre père ! À me voir hagard, tout

berlue, la profonde conviction que je me

roulais dans la farine soir et matin s’était

emparée de son frêle cerveau. Il y pouvait

rien ! La drogue c’était sa hantise

définitive ! Ma mère imaginait, elle, des

horreurs encore plus innommables si ça se

pouvait. Que je croyais plus en Dieu, que

j’avais vendu mon âme à quelque Fourchu,

pour une poignée de vent, peut-être ! Bref !

Du délire de respectables banlieusards !

D’une certaine manière, cependant, ils

avaient pas tout à fait tort, elle et lui. Je

venais de tomber en amour pour la

première fois de ma vie et à mes yeux plus

rien d’autre comptait. Même pas ma

vocation d’idole internationale ! C’est vrai,

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−−− La Cunégonde −−−

ma seule ambition vraiment sérieuse,

jusque-là, c’était de devenir une vedette

baroque, une sorte de flamboyant Mick

Jagger. L’irrévérencieuse pute de foule !

Violeuse violée ! Mais j’avais tout foutu en

l’air, tout envoyé promener ! Famille, école !

Idéal ! Amis ! Tout ! Alea jacta, je m’étais

dit ! Fuck ! C’était la passion terrible !

Vingt-quatre heures sans Elle et la

métaphysique m’en pissait par les oreilles !

J’angoissais sur le Cosmos au grand

complet ! Quand on était ensemble tous les

deux, quel sabbat démentiel, mon vieux,

quel épileptique marathon de fornication

c’était ! Tellement qu’on en avait des

cloches partout sur le corps à force ! J’en

devenais aveugle tellement je me les vidais !

Mais dès qu’on se quittait pour un petit

instant, pour se reposer l’organe en quelque

sorte, pouf ! j’effondrais ! Je convulsais

dans les questionnements ! Toute mon

existence virait puzzle, mes pensées se

mettaient à ressembler à des Picasso, en

plus compliqué encore ! Tout seul dans

mon réduit, rue Brébeuf, j’essayais de

réfléchir, de me ressaisir. Je lui demandais

rien à elle. Les questions, je les gardais

pour moi. Je les retournais contre moi ! À la

longue je commençais à m’éberluer aussi !

Elle m’aime, elle m’aime pas ? J’avais

comme un doute, un vague, lancinant,

malsain… On commettait l’acte quinze vingt

fois par jour, on pouvait pas dire le

contraire. Et les sentiments ? Ses

sentiments à elle ? Elle aimait pas en

parler. Son petit côté mystérieux… Féminité

oblige, n’est-ce pas ! Alors, m’aime, m’aime

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−−− La Cunégonde −−−

pas, m’aime, m’aime pas, soir, matin… En

réalité, j’en avais la chiasse au trou de

connaître la réponse et que ça soit pas la

bonne !

Ah, l’amour ! Diablerie d’engrenage !

Toute ma vie la chienne était en train d’y

passer ! Cet appartement miteux, grand

comme un dé à coudre, la vue imprenable

sur les hangars et les poubelles, là, dans la

ruelle… Je palpitais jusqu’à l’apoplexie pour

la Femelle, je me sauçais le pinceau quinze

fois par jour au moins, par conséquent il

me fallait une piaule ! Implacable

raisonnement d’un adolescent de seize ans !

Alors je l’avais louée la piaule, rue Brébeuf !

En principe je devais pouvoir payer le loyer

avec l’argent que j’espérais gagner je me

demande encore comment… À bride

abattue on ne regarde pas le cheval, hein !

Mais quelle folie, quelle folie… Je

mangeais presque plus, moi déjà si

malingre, je manquais de tout… J’avais pas

de meubles, pas de frigidaire, pas un rond !

Rien ! Par sa faute à elle, naturellement !

L’homme est pas une machine qui marche

toute seule, un Je-Me-Moi qui s’invente sur

un coup de tête, bing ! au fond d’un

placard, dans une maison vide, quelque

part dans un village fantôme perdu sur une

planète déserte ! Ayons pas peur des mots :

le monde existe ! Je suis pas la cause du

monde, moi ! Ça serait plutôt l’inverse ! Elle

était devenue le Monde, elle, précisément…

Le temps filait malgré tout. On était en

plein février, le mois du suicide… Les

petites vieilles en perdaient leurs dentiers à

force de claquer de tout l’ossature, le

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−−− La Cunégonde −−−

pauvre monde te rampait partout dans le

désespoir nordique. Trente C sous zéro ! Les

avitaminosés s’exterminaient déjà par

troupeaux entiers ! Février dans nos

latitudes ! De plus en plus le doute me

rongeait… Elle m’aime, m’aime pas, m’aime,

m’aime pas ? Plus j’essayais de faire le

point sur notre Amour et plus je

m’enfonçais dans les affres ! Le vice du

cercle ! En même pas six semaines de

passion, j’avais viré épave quasiment !

Ah, Ornella ! Ma pitoune ! Ma chose à

moi ! Si j’avais su où tout ça allait nous

mener !…

*

Trois jours sans la voir, trois jours à me

terrer dans mon local, misérable,

suffoqué… Je vivais plus, je devenais tout

enflé de sperme ! Avec elle, j’avais pris

l’habitude d’évacuer au fur et à mesure que

le produit se manufacturait ! Trois jours…

Les cheveux m’en tombaient à force de

penser à elle… Madame n’était pas

« disponible » ! Madame avait du « travail » !

Des masses de devoirs à corriger, des piles,

des amoncellements pas imaginables ! Elle

te les faisait suer ses étudiants, la petite

prof ! Pourtant la correction la mettait au

supplice ! Les fautes d’orthographe surtout

la révulsaient extraordinairement ! Son

calvaire ! Elle en défaillait d’indignation

devant les monstruosités à pleines pages !

Pour tout dire, elle haïssait corriger presque

autant qu’elle aimait pavaner dans ses plus

affriolantes robes devant les hordes

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d’étudiants qui te la violaient de toutes

leurs imaginations ! Oui, elle était un brin

exhibitionniste, la vache ! Elle avait besoin

de son public !

Enfin ! La correction la foutait tellement

en rogne qu’elle tolérait personne dans les

parages quand elle s’y mettait. Personne !

Même pas moi, l’homme de sa vie ! Elle

s’enfermait chez elle des jours et des nuits

durant avec des bouteilles, des alcools

violents, scotch, vodka, cognac, pour se

donner le courage d’affronter le titanesque

monceau de débilités que ses étudiants lui

avaient pondu. Elle m’avait donc mis à la

porte. Pour quelques jours, je veux dire !

Bon ! Très bien ! J’avais pas insisté ! Je

l’avais laissée à ses moutons… Mais trois

jours, trois jours… Je pouvais plus tenir !

J’avais besoin d’elle, c’en était du vice

d’héroïnomane ! Rien existait ! Qu’elle !

Rien d’autre ! Il me la fallait, là, ici, tout de

suite, maintenant, autrement j’existais plus

moi non plus ! Alors forcément je finis par

craquer ! Je cède ! Une idée me vient

soudain à travers le brouillard, dans ma

tête… Un plan ! Oui ! Arriver chez elle à

l’improviste, les bras chargés de plein de

victuailles, lui préparer un tendre petit

gueuleton, avec du vin et tout ! La gâter un

peu, qu’elle se repose une heure ou deux de

corriger les débiles! Elle pourrait pas dire

non, elle l’enragée de la papille ! D’ailleurs

je devinais qu’elle avait rien avalé depuis

trois jours, sauf du scotch, la pauvre bête !

Mon plan cependant était pas tout à fait

au point. La fin justifiait les moyens dont

hélas ! je disposais pas. En clair, le hic était

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le fric, fondement de tout existentialisme

authentique ! Bah, j’étais amoureux, je

pouvais balayer le détail d’un revers, après

tout. Passer à la maison paternelle, à Lavaldes-Rapides,

crier famine, empocher !

Aussitôt dit, fait ! Je plonge dans le

métro, j’y vais ! Puis l’autobus, le pont Viau,

la rivière des Prairies, gelée, blanc

boulevard, désert. Le ciel là-haut,

cotonneux, bourré de neige trop frileuse

pour se montrer le bout du nez, et puis

Laval… Laval ! L’Amérique des bungalows

de M. Levitt, pacage de l’effrayante « middleclass

» ! J’ai vu bien des choses au cours de

mes interminables tribulations, ghettos,

bidonvilles, cabanes de carton, mais j’avoue

que rien jamais m’a tourné l’estomac

comme les banlieues nord-américaines, où

tout est trop… Comment dire ? Trop…

Toujours est-il que la vieille a laissé aller

vingt dollars. Conditionnée par des années

d’allaitement, n’est-ce pas ! « Allons,

maman, encore une petite tétée ! » Ça m’a

quand même donné un certain coup de

vieux quand j’ai dû lui promettre cent mille

choses en retour, alors que pendant si

longtemps la laiterie avait affiché « Bar

ouvert » ! Ah, nos tendres mères ! Elles

travaillent neuf mois pour nous fabriquer, il

faut bien qu’un jour ou l’autre elles

essayent de nous refiler la facture ! Comme

si on y était pour quelque chose, nous

autres !

Entre autres basses concessions, j’ai

donc promis à la vieille de revenir à la

maison le lendemain soir pour rompre le

pain quotidien avec la famille. Ma mère

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insistait fortement que mon géniteur serait

là, pour une fois. Je la voyais venir, la

subreptice ! Le lendemain ça serait ma fête,

oui ! L’interrogatoire en règle ! « Qu’est-ce

que tu manigances tout seul dans ton

taudis, petit salaud ? Tu te touches ? Tu te

drogues, peut-être ? Dis-le que tu te

drogues, bandit ! Ordure ! » L’Inquisition,

quoi ! Mais pour vingt dollars j’étais

d’accord qu’ils me fassent tous les procès

qu’ils voudraient. Et puis mon père me

terrorisait plus autant qu’avant, l’hostie ! Je

devenais un homme, et il y a toujours

moyen de s’entendre entre hommes ! D’un

sexe à l’autre, par contre, l’incompréhension

a de la racine. Un qui rêve à des

formes d’absolu, l’autre qui pense rien qu’à

accrocher des rideaux autour… Enfin, en

général ! Parmi le commun, on rencontre

aussi parfois certains hommes dégénérés,

hélas !

Avec son fric, tiens, ma mère voulait que

j’achète des gants et de la vitamine. Voilà la

conception qu’elle se faisait de l’existence !

Des gants et de la vitamine ! Shit ! J’allais

lui donner la preuve que je menais une vie

décente, moi ! Avant de me ramener à la

maison, le lendemain, j’irais barboter une

paire de mitaines au Woolworth de la rue

Mont-Royal ! Pour les vitamines, je

mentirais ! « Oui maman, oui ! Je suis allé à

la pharmacie ! »

Ah, mon père aurait compris lui qu’une

bouteille de vin est plus importante qu’une

paire de gants quand on s’en va

gueuletonner avec une amoureuse ! Le

pauvre homme… Si j’avais pu lui parler

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franchement, entre quatre z’yeux, le

lendemain soir… J’ai pas tellement eu

l’occasion de le revoir, de lui expliquer…

Tant de choses… Pourquoi j’étais parti,

pourquoi il était totalement impératif que je

quitte Laval pour aller crever de faim dans

ma piaule, rue Brébeuf… Et pourquoi son

existence de marinade docile m’a toujours

fait vomir… Il aurait pu, je dis pas accepter,

être d’accord, mais comprendre peut-être…

Il avait été violoniste dans sa jeunesse… Il

devait bien lui rester une sorte de manière

de semblant d’étincelle de passion quelque

part dans sa triste carcasse d’abruti, non ?

J’y pensais vaguement, sans y penser, sur

le chemin du retour, en retraversant le pont

ViauLa grande conversation que nous

aurions pu avoir le lendemain… Mais le

lendemain ! le lendemain ! Je me doutais

pas que ma vie aurait basculé dans le caca

et que plus rien jamais y pourrait rien !

*

L’heure avançait. J’avais les vingt dollars

dans ma poche mais il me restait encore

toutes mes petites courses à faire. Je

m’élance ! Dix, douze épiceries ! Côtelettes,

faux camembert, cœurs d’artichaut… À la

fin de l’après-midi, j’avais tout acheté ce

qu’il me fallait, à rabais, forcément. Bleui

par le froid, épuisé d’avoir tant marché, je

sonne enfin chez Ornella, rue Drolet, près

du Carré Saint-Louis !

J’avais ma clé, Ornella m’en avait donné

une deux semaines auparavant. Je tenais à

sonner quand même, qu’elle se dérange un

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−−− La Cunégonde −−−

peu ! Qu’elle en sacre un bon coup, qu’elle

se demande écumante quel incongru osait

venir lui interrompre le marathon de la

correction ! Et qu’elle me découvre, moi

pauvre petit chou, là, sur son perron,

chargé de provisions, rayonnant la passion !

Je sonne, je sonne… Elle avait la tête

dure, l’amour ! Je grelottais à plein perron,

je commençais à avoir peur que le vin gèle…

Février, c’est malfaisant ! Je resonne…

Peut-être que mon plan était pas

entièrement génial ? Je réfléchis… Peutêtre

?… Mais non ! J’étais tellement délicat

dans mes bonnes intentions, tellement

gentil, comme toujours ! J’allais lui

préparer toute la popote et même lui faire

sa vaisselle après qu’on aurait bien baisé

cinq six fois ! Elle pourrait pas être fâchée !

Ding, dong, ding… Tabarnak, elle

répondait pas, l’indépendante !

Elle était sortie, alors ? Ou bien elle était

soûle morte, tombée tête première dans le

tas de dissertations babouines ?

Bref, je sors ma clé ! Je pénètre

carrément !

– C’est moi !

Je dépose les sacs de boustifaille

n’importe où, je fais le tour de

l’appartement…

Personne !

Qu’est-ce que c’était que cette

plaisanterie-là ? Elle aurait dû être vissée

sur sa chaise dans son « cabinet de travail

», comme elle disait en pinçant la

gueule ! Mais elle y était pas, la

délinquante ! Snif, snif… Je renifle… Une

odeur de tabac flottait dans la pièce… Sur

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−−− La Cunégonde −−−

le pupitre, la lampe était allumée. Le store

vénitien – rose ! – était pourtant pas baissé.

Bizarre… Une bouteille de vodka vide aux

trois quarts, pas de verre… Eh ! Elle y allait

au goulot, la redoutable chère ? Partout des

tas de piles de papiers, des amoncellements

vertigineux, un fouillis d’incroyables

machins, babioles, mégots, trombones,

élastiques, jarretelles, crayons… Elle avait

un profond sens du désordre, le moins

qu’on puisse dire !

On étouffait dans le cagibi. Les

classeurs, les plantes asphyxiées, le vieux

bahut cabossé tassé contre le mur, sous la

fenêtre… Sur ce bahut, au milieu d’un

tohu-bohu invraisemblable de livres,

d’assiettes sales, de vêtements froissés, de

n’importe quoi, j’aperçois soudain une

feuille de papier sur laquelle elle avait écrit :

« La longueur de l’onde associée est

d’autant plus grande que la masse de la

particule diminue. » Pareilles chinoiseries

lui ressemblaient pas du tout ! Elle était

prof de littérature, elle se foutait de toutes

les sciences l’an quarante ! Je le savais, elle

me l’avait assez répété ! Qu’est-ce qui lui

avait pris de noter cette phrase-là ?

Je voulais en avoir le cœur net. Je

ramasse le bout de papier, j’y regarde de

plus près… Oui, c’était bien son écriture…

Tiens, tiens. Une photo d’elle au milieu

de toute cette saloperie de désordre ! Je

laisse tomber la sibylline feuille, j’empoigne

la photo… Ah ! Ah, mon amour ! Ah ! Le

cœur me devient tout mou tout d’un coup !

Elle ! Elle le Monde ! Elle qui m’avait remis

au monde ! Comment j’avais pu vivre seize

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−−− La Cunégonde −−−

années d’affilée sans Elle ? Elle avait vingtsept

ans déjà ! Vingt-sept ans ! Pourvu

qu’elle vivrait vieille, pourvu qu’elle se

fanerait pas trop vite ! Mon pauvre père

disait toujours que les femmes c’est fini à

trente ans, qu’elles alourdissent, que le cul

leur élargit immanquable, qu’elles se

mettent à pondre et qu’elles deviennent

gagas à force de torcher les poussins, leur

crier après, les assommer pour essayer d’en

faire des créatures pas tout à fait tarées…

Ah, non, pas elle ! Jamais ! Plutôt la tuer !

La conserver dans un bocal, dans du

vinaigre ! Comme une saucisse ! J’en ferais

pas une mère, j’étais prêt à en faire le

serment sur mes deux ! J’aimais mieux lui

siphonner toute la matrice, lui bouffer

toutes les trompes avec !

Je restais planté là devant le bahut à

regarder la photo, je m’attendrissais… Une

fois de plus je constatais ébloui à quel point

elle ressemblait à Ornella Muti, la pépée

italienne, l’actrice, je veux dire… Phénoménale

ressemblance qui m’avait scié, la

première fois que je l’avais vue, au collège.

Mon premier cours de littérature ! Elle !

Bella ! Bellissima ! Tous ses étudiants, tous

les gars du collège en hurlaient d’unanimité

à se rouler sous les pupitres ! La ressemblance,

par contre, ils voyaient pas

tellement. Il faut dire qu’Ornella Muti est

jamais devenue extrêmement célèbre.

C’était pas la vedette monstre comme

Marilyn Monroe même morte, mettons !

D’ailleurs moi-même je serais bien

incapable de nommer un seul film dans

lequel elle a joué, sauf Un amour de Swann,

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−−− La Cunégonde −−−

que j’ai jamais vu, soit dit en passant.

J’avais plutôt contemplé activement des

photos d’elle dans des magazines, des

journaux, la publicité de Swann, des trucs

de ce genre-là. En tout cas je m’étais

toujours souvenu de sa fiole ! La fiole à

Ornella Muti ! Les pommettes bien

saillantes invitant la caresse, la lèvre

inférieure charnue, et cet air de sourire

même quand elle souriait pas… Un visage

naturellement souriant, angélique, quoi ! Le

cheveu sombre, l’œil crasse, le toton

lourd… L’exacte et totale beauté méditerranéenne,

en somme !

La photo serrée contre mon cœur, je me

transporte jusqu’à la cuisine, à l’autre bout

de l’appartement. Je me sers une petite

bière, je m’assois… Je réfléchis un brin…

C’était tout de même curieux que le visage

d’Ornella Muti se soit imprégné comme ça

en moi avant que je fasse la connaissance

de l’autre. C’est vrai, c’est assez drôle que

parmi les innombrables connasses à la belle

gueule de poupée qui nous déferlent soir et

matin sur l’imaginaire, magazines, cinéma,

TV, publicité, etc., celle d’Ornella Muti m’ait

si tant troublé, à un moment où je

connaissais pas encore la petite prof de

lettres qui lui ressemblait comme une

jumelle ! Bizarre de coïncidence ! Manifestation

du destin ? Quand on porte le nom

que j’ai, nommément Léo Lebrun, on prend

vite l’habitude de voir toutes sorte de signes

inquiétants qui pullulent au moindre coin

de rue…

Virilement absorbé dans ces vastes

réflexions, je sursaute, tout à coup ! Je me

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retourne… Quelqu’un se tenait tapi dans la

pénombre du corridor ! D’abord la créature

bouge pas… Ensuite elle recule d’un pas,

puis elle s’avance en se coulant contre le

mur… La nuit était tombée. Il fait encore

noir de bonne heure, en février ! J’y voyais

pas très clair dans la cuisine, j’avais juste

allumé la lampe au-dessus du poêle… La

chose, là, c’était une femme… Une femme

noire ! Saugrenue ! Pas jeune !

– Ah ! C’est bien toi ! elle dit.

Je l’avais jamais vue ni d’Ève ni d’Adam !

Parfaitement inconnue ! Elle était toute

menue, roulée on aurait dit un vrai

havane… Des pattes magnifiques, une

courte jupette de cuir noir qui lui flottait au

ras le bonbon…

– Y a eu de la bagarre ! Je l’ai entendue

crier ! Il l’a emmenée !

Elle écarquillait les yeux à se les faire

jaillir ! Théâtrale, polichinelle ! Qu’est-ce

qu’elle me chantait là ? D’où elle sortait

pour commencer ?

– Je te dis que j’ai entendu la bagarre !

– Vous êtes qui, vous ? je lui dis la voix

branlante.

– Qui ? Comment, qui ? ! ?

Elle s’était penchée en avant, la tête

rentrée dans les épaules… Les mains

ouvertes devant elle, tassée sur elle-même…

Elle se redresse ! Une seule détente ! En

faisant la gueule, méprisante ! Bing ! Un

ressort !

– Qu’est-ce que vous faites ici ? je lui

demande.

– Qu’est-ce ? Comment ? Quoi ? J’habite

en bas ! J’ai tout entendu ! J’ai vu un

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−−− La Cunégonde −−−

homme la traîner par les cheveux, la jeter

dans une auto ! Tout à l’heure, y a même

pas dix minutes !

– Ornella ?

Je l’appelais toujours Ornella, c’était plus

fort que moi ! Un réflexe !

– J’habite en bas, je te dis !

L’odeur de cigarette dans le « cabinet de

travail »… Ornella était encore ici dix minutes

avant que j’arrive, alors ?

– Un homme, vous dites ? ! ?

– Exactement ! elle aboie.

Je bondis, je saute sur mes pieds ! Je te

l’empoigne, elle, par les épaules, je te me

mets à t’y secouer le cocotier !

– Quel homme ? Quel genre d’homme ?

j’hurle.

– Je sais pas, moi ! Un homme ! Deux

bras, deux jambes ! Un chapeau ! Une tête !

– Vous avez rien fait ?

– Comment, rien fait ? ! Mais tu me

reconnais pas, non ?

– Quoi ?

– Omega Malinea ! Omega Malinea ! !

Tabarnak ! L’exaltée, man ! Elle avait des

mimiques d’hystérique, des gestes délirants

de cinéma muet qu’on aurait pu déchiffrer à

des kilomètres à la ronde ! Elle était pas si

vieille que ça pourtant ! Quarante-cinq,

cinquante ans environ ! Un débris admirablement

conservé !

Elle râle :

– J’allais quand même pas me jeter dans

la brute ! J’ai ma carrière ! Mon retour sur

scène ! Dix ans que j’y travaille, mon petit

gars ! Je le reconquiers, le monde, tu vas

voir ! Omega Malinea ! Oublie jamais ce

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−−− La Cunégonde −−−

nom-là, morveux !

– Mais… Mais…

– Ça te la coupe, hein ! elle dit, triomphale.

Pour me la couper, ça me la coupait,

oui ! Je me laisse retomber sur ma chaise,

j’avale deux trois lampées de bière

abasourdi, sonné… L’autre sauterelle

recommence son numéro, elle !

– Je les ai entendus boxer ! Après, il te l’a

sortie par le chignon, il te l’a traînée dans la

neige ! Je savais plus où me mettre ! J’étais

encore à ma fenêtre, je me demandais quel

fou… Je t’ai vu monter ! Avec tes sacs ! Je

t’ai reconnu, moi !

L’air offusquée…

– C’est toi qui la fais miauler quinze fois

par jour ? Hein, petit cochon ? C’est toi le

baiseur attitré ?

Elle rigolait, lubrique, émoustillée !

– Je vous entends… Quand vous faites

vos cochonneries dans l’évier de la cuisine

surtout ! Comme si j’y étais !

Elle me regarde l’eau à la bouche, en se

griffant les cuisses du bout des ongles…

Diabolique, la femelle ! Intégralement et

totalement superbe par-dessus le marché !

Je pouvais pas m’empêcher de le constater

même dans l’atroce situation ! Elle me

serrait de près avec ses beaux yeux brun

ténébreux… Nos regards s’emberlificotent

un moment… J’avais envie de lui demander

si elle avait besoin d’un permis pour se

promener sur des pattes pareilles… Ah,

non ! C’était pas le moment ! Je me

détourne… Pas facile ! Elle avait un

magnétisme terrible, la négresse ! Je ferme

- 21 -


−−− La Cunégonde −−−

les yeux… Je voulais échapper à

l’envoûtement ! Ça y est, j’éclate en

sanglots !

– Ornella ! je braille.

Tout de suite Omega se précipite sur

moi ! Elle m’accapare ! Une pieuvre ! Câline,

gentille ! Féline ! Féline pieuvre !

– Mais non mais non mais non ! elle me

console.

Elle faisait son possible, elle y mettait du

cœur ! Olé-olé quoique sympathique au

fond !

Je me sèche les larmes dans son

chandail, qui était du même noir que sa

peau et que sa mini-jupe en cuir. Elle me

voit un peu calmé, elle rallume aussitôt !

– Elle criait comme le cochon à

l’abattoir ! Je pensais qu’il allait l’égorger !

La découper en rondelles !

– Ah, taisez-vous !

– C’est un rival, peut-être ? elle insinue.

Hein ? Qu’est-ce que t’en penses ?

– Mais je sais pas, moi ! J’ai pas la

moindre idée qui c’est, cet homme-là !

Comment il était ? Jeune ? Vieux ? Votre

âge ?

– Un homme ! Ni jeune ni vieux !

– Vous l’avez vu, oui ou non ? ! ?

– J’ai vu une espèce de monstre en forme

de coffre-fort, je peux rien te dire de plus !

Je l’observe deux secondes à travers mes

larmes… Pourquoi elle voulait pas se laisser

tirer les vers du nez ? De quoi elle avait

peur ?

– Mais il faut faire quelque chose !

Je trouvais rien d’autre à m’arracher du

tronc !

- 22 -


−−− La Cunégonde −−−

Omega pendant ce temps s’était mise à

farfouiller dans le frigidaire. Zloup ! elle se

pêche une Miller, bière de femme s’il en

est… Elle s’en coule un verre pas gênée !

Puis elle commence à marmonner, à

baragouiner tournée vers le mur…

– Quoi ? Qu’est-ce que vous racontez ?

– Les hommes c’est tout de la saloperie

dégueulasse ! elle s’écrie. Coffres-forts ou

tarés, bassets, bossus et autres

échantillons ! J’en ai pas moi d’homme ! Ah,

je les connais ! Je l’ai eue ma leçon, je te

jure ! Qui qui m’a saboté ma carrière ? Qui

qui m’a détruit ma vie, tu penses ? Hein ?

Les hommes, c’est bon rien qu’à une chose !

Rien qu’une !

La bouteille de Miller entre les mains, le

goulot pointé vers l’organe, elle se met à

branler avant arrière, arrière avant !

Ciboire ! Elle me mimait l’acte

reproducteur ! La copulation !

– On peut pas s’en passer ! elle continue.

Le saint satané spasme ! On est des

animaux, si tu veux le savoir !

– Vous étiez au courant, vous, qu’il y

avait un autre homme dans sa vie ?

– T’es bien naïf, jeunesse ! Y a toujours

un autre homme !

– Ornella m’a jamais rien dit !

– T’as quel âge, yoyo ?

– Moi ? Seize ans !

Elle éclate de rire ! Pouffe à fendre ! Elle

se cramponne à elle-même tellement elle en

peut plus ! Vide son verre, s’étrangle ! Le

cirque ! Et puis brusquement sérieuse à

faire blêmir son ombre !

– Regarde-moi bien, mon enfant ! Qu’est-

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−−− La Cunégonde −−−

ce que tu vois ?

Je réponds pas… Je voyais rien !

– Tu vois pas l’âme ? The Soul ?

Franchement ! Elle délirait, ou quoi ?

– Je suis pas assez noire à ton goût ? elle

dit en venant lentement s’asseoir à la table

de la cuisine, tout contre moi. Réponds !

– Euh… Oui, oui ! Naturellement !

– Ben quand tu m’as vue, t’as tout vu !

Qu’est-ce qui fait s’agglutiner les humains

les uns par-dessus les autres ? C’est le

sexe, mon garçon ! Une étincelle, un feu de

paille dans la nuit ! Hommes, femmes,

jeunes, vieux, boutonneux, mongols, tout le

troupeau ! Ils sont esclaves ! Recommencer,

toujours ! Tirer encore un coup ! Encore !

Encore un ! Rallumer l’étincelle ! Ils

comprennent rien, les butors ! Entêtés dans

l’illusion que la vérité leur loge dans la

queue ! Voilà les faits ! Voilà le drame !

Elle me dévisage, exorbitée…

– Mais l’âme ? L’âme du monde ? Elle est

comme moi ! Elle est noire ! Toute noire ! La

lumière est pas de ce monde ! Surtout pas

dans la pauvre étincelle qui te jaillit du

gland quand tu te frottes ! Tout naît pour

mourir ! Faut le savoir ! Le dire !

L’accepter ! Entre deux trous de nuit noire,

la vie est rien qu’un peu de mort qui se

gratte pour que ça passe ! Une

démangeaison, comme ! Voilà tout ! J’en ai

mis moi du temps avant de comprendre…

Je te plais ? Je suis un beau morceau de

femme, d’après toi ?

– Ben… Je pense que oui…

– T’as des bons yeux, au moins ! Belle

femme ou pas, j’ai été esclave moi aussi !

- 24 -


−−− La Cunégonde −−−

Pendant des années, j’ai vécu pour le feu de

paille ! Pour la brûlure ! J’étais insatiable

qu’ils me passent tous sur le corps, devant,

derrière, sur le dos, sur le ventre ! Que

j’hurle de plaisir ! J’aurais pu devenir une

Billie Holiday, une Barbra Streisand… Une

très grande artiste ! Je chantais en anglais,

en espagnol ! En japonais, même ! J’avais

tous les dons ! Elle, Billie Holiday, c’est

l’héroïne qui l’a tuée… Moi, c’est l’illusion

du plaisir ! Je buvais pas, je me shootais

pas ! Non ! Je baisais ! J’aimais ! Pire que la

drogue ! Le jour où il a disparu, celui qui

me faisait mon affaire mieux que personne,

j’ai craqué ! Rr-rac ! Je suis devenue la

loque, m’entends-tu ? !

Possédée par les mots, elle parlait,

mélodieuse, chantonnante… Son corps se

balançait au rythme des phrases qui lui

jaillissaient des énormes babines… Elle

avait du talent pour de vrai ! J’étais

fasciné ! On aurait dit aussi qu’elle parlait

de moi, d’une certaine manière…

– Je suis tombée dans la déchéance

abominable…, elle continuait. Mais j’ai

compris ! L’âme du monde est faite de la

nuit la plus noire ! Faut pas chercher à se

défiler ! Tout pourrit, tout s’en va à la

merde ! Un jour, tu comprendras peut-être

toi aussi ! Toute la vie est pas assez pour

apprendre à mourir, j’ai rien que ça à te

dire !

Les bien troublantes paroles ! Où est-ce

qu’elle voulait en venir, à la fin ?

– Votre idée c’est que je baise trop ? Ou

que j’y accorde trop d’importance ? Ou que

je devrais me méfier de trop aimer Ornella ?

- 25 -


−−− La Cunégonde −−−

Elle vide son verre, glouc ! d’un trait…

– Je parlais pour moi, rassure-toi ! elle

dit avec un sourire, sorcière, ensorceleuse.

T’en tireras tes propres conclusions tout

seul ! Moi je m’en suis sortie… Je me

soigne… J’étudie la Nuit, celle du monde,

celle que je porte au-dedans de moi… Je

chante… Chanter, c’est toujours un peu

manière d’incantation à la mort… Les

artistes ont rien qu’un devoir, je te le dis

aussi en passant : celui de rappeler aux

autres imbéciles qu’on est tous ici pour s’en

aller ! L’artiste est l’attaché de presse de la

Nuit ! De la Mort ! Oublie jamais cette

vérité-là, mon enfant !

Elle me vrille du regard, me cloue sur ma

chaise, catégorique, définitive ! On était

tous les deux presque l’un contre l’autre,

comme deux conspirateurs, dans la

pénombre de la cuisine… J’en avais la chair

de poule ! Elle me faisait peur, la Nègre,

avec ses histoires !

Elle se relève, elle, pleine de dépit,

grimaçante, dégoûtée ! Elle va se cueillir

une autre Miller dans le frigidaire en

recommençant à maugréer !

– Sais-tu ce qu’elle fait, l’artiste, ces

temps-ci, pour gagner sa misérable sale

croûte ? Du cinéma, jeune homme ! Oh, je

suis pas vedette ! Non ! Je suis dans

l’animation, cher ! Parfaitement ! Je

travaille pour une boîte de trente-quatrième

ordre, avec un de ces ramassis d’alcooliques,

ratés, miteux cons… On est en train

de tourner un court métrage ! Spanish

Peanuts, ça s’appelle ! Une calamité de fond

de poubelle ! C’est des arachides en écale,

- 26 -


−−− La Cunégonde −−−

tu vois, toutes costumées, avec des

sombreros et des moustaches et des

miniatures perruques, ou bien des boucles

d’oreille et des colliers ! Pas une qui

ressemble aux autres ! Toutes uniques,

comme le vrai monde ! Il doit bien y en

avoir quinze ou seize cents. Toutes uniques,

comme le vrai monde ! Il doit bien y en

avoir quinze ou seize cents… On les fait

danser sur des musiques espagnoles – c’est

des arachides espagnoles, tu saisis la

subtilité ? – dans une nullité de décor en

papier mâché. Toute cette merde filmée

image par image, hein ! Vingt-quatre images

par seconde ! Tu peux faire le calcul ! Moi je

déplace les arachides, millimètre par

millimètre, entre deux prises de vue, pour

donner l’illusion qu’elles sont vivantes,

qu’elles bougent vraiment toutes seules !

Comme le vrai monde ! Non mais, tu te

rends compte ? Moi ! Omega Malinea !

Artiste ! Chanteuse ! Je fais danser des

pinottes ! Si c’est-y Dieu possible !

Les bras lancés en l’air, la tête renversée

en arrière, elle implorait le plafond,

s’échevelait, s’acharnait dans le baragouin !

Elle beuglait qu’elle en avait plein ses bottes

de cette débilitante chierie, elle qui allait

bientôt triompher sur toutes les scènes du

monde ! Olympia, Place des Arts ! Carnegie

Hall ! Pékin, Milan ! Buenos Aires ! Elle

venait de rencontrer un impresario du

tonnerre, Jimmy Ferrari, un gars de Ville

d’Anjou ! Un requin ! Il allait te la propulser

vers tous les sommets ! Il connaissait tout

le monde ! Pour commencer, il allait lui

dénicher un petit boulot, quelque part,

- 27 -


−−− La Cunégonde −−−

dans un hôtel, un palace à la mesure de

son Talent ! Bientôt ! Après-demain !

Demain, même ! La chose était pour ainsi

dire déjà faite ! Restait rien qu’à signer les

papiers ! Et patati, tata !

Je l’écoutais plus. J’avais retombé dans

la contemplation de la photo d’Ornella. Les

larmes m’en remontaient aux robinets ! Où

elle était, ma fleur ? Ma moitié ! Qu’est-ce

qui s’était passé ? Enlevée par un homme,

chez elle, en plein jour presque ! C’était

invraisemblable ! Mais véridique pourtant !

Ah, si j’avais pas traîné, si j’avais pas été si

zélé d’épargner quelques sous en cherchant

la bonne aubaine, je serais arrivé plus vite !

J’aurais pu m’interposer ! Intervenir !

L’irréparable se serait pas produit ! Voilà ce

que c’est que d’être pauvre dans le monde

d’aujourd’hui !

Tandis que j’approfondissais ces

réflexions, tif ! Omega m’administre traîtreusement

une grande claque dans le dos,

tellement que je m’en avale presque la

langue !

– Pleure pas, fiston ! elle dit. Une perdue,

dix trouvées !

– J’en veux pas dix ! Je veux Ornella !

– Écoute, je parlerais à son frère, moi, si

j’étais toi…

– Son frère ? Quel frère ?

– Celui qui est dans la police !

– Elle m’a jamais dit qu’elle avait un

frère ! Encore moins un frère flic !

– Y a pas de quoi se vanter, c’est vrai !

elle ricane. Téléphone-lui toujours ! Demande-lui

un conseil !

– Je connais pas son numéro !

- 28 -


−−− La Cunégonde −−−

– Ah, t’es pas débrouillard, c’est

effrayant ! Appelle l’opératrice ! Tu demandes

à parler au poste de police de Victoriaville,

pas plus compliqué !

– Victoriaville ? éructe-je.

– Victoriaville !

– Mais… Mais comment vous savez ça,

vous ?

– J’habite en bas, tête d’eau ! Je te l’ai

déjà dit dix mille fois ! On se fréquente,

entre voisines ! On jase, figure-toi !

– Comment ça se fait que je vous ai

jamais vue avant, moi ? Hein ? Comment ça

se fait ? ! ?

Je devenais suspicieux ! Pourquoi elle

savait des choses que j’ignorais à propos de

mon Ornella, cette morue-là ?

– Je viens jamais quand t’es là, vous

arrêtez pas de baiser ! elle proclame. Le jus

en dégouline à plein plafond chez nous en

bas !

Elle se penche brusquement sur moi du

coq à l’âne, elle m’embrasse de toute

l’énormité de ses babines !

– T’es pas beau, t’es tout chétif, mais tu

me plais bien ! Bon, adieu ! J’ai une

répétition à huit heures ! Avec mon

pianiste ! Je suis déjà en retard ! La gloire

m’a assez attendue ! Allez ! Adieu !

Elle se rue, freine, se retourne en

gesticulant comme une de ces hystériques

du cinéma muet !

– Et rappelle-toi : tout s’en va à la

merde ! La merde, c’est le petit paquet de

mort qu’on fabrique tous les jours ! Tous les

jours ! On va tous finir par y passer ! Au

- 29 -


−−− La Cunégonde −−−

bol ! Tous ! L’âme du monde est noire

comme le soir ! Adieu !

Une seconde après, zip ! elle avait

disparu !

J’en reste tout étourdi… Des deux mains,

je m’agrippe au bord de la table en

vacillant… Tabarnak ! Elle devait te les

soulever les foules, la phénomène !

J’avale encore deux trois gorgées de

bière… À l’autre bout de la pièce, le rideau

était grand ouvert… Dehors, il faisait tout à

fait nuit maintenant… Nuit noire !…

*

Tout se passe toujours très vite, toujours

trop vite ! On réfléchit seulement quand on

a rien à foutre ! La preuve : les

philosophes ! Désœuvrés, tous autant qu’ils

sont ! S’emmerdent à plus savoir où se

mettre !

Bref ! Après le départ d’Omega, j’allais

pas rester vissé sur ma chaise à me

demander le sens de l’existence ! Fallait

suivre les instructions de la Nègre plutôt ! À

la lettre ! Téléphoner ! L’opératrice ! Le

poste de police ! Victoriaville !

Au poste de police, le zouf de service me

communique aimablement le numéro du

frère d’Ornella… Il s’appelait Réal, le mec…

Réal Giguère…

Bon !

Sept ! Cinq ! Huit ! Etc. !

Drinnng ! Ça sonne !

– Réal Giguère ?

– C’est moi…

- 30 -


−−− La Cunégonde −−−

Aussitôt je lui raconte les faits ! Ornella

kidnappée par une armoire à glace avec un

chapeau ! Moi me liquéfiant d’inquiétude,

sachant pas que faire ! L’autre au bout du

fil m’écoute sans se sortir un son… Après

un quart d’heure de silence, il finit par

accoucher :

– J’ai ma petite idée… Je pense qu’il vaut

mieux pas alerter les flics tout de suite…

Il semblait pas très à son aise, le « Réal

Giguère » ! Il me connaissait pas, je veux

bien. Peut-être il soupçonnait une farce ?

Une espièglerie de collégien ? Enfin, je

sentais qu’il m’honorait pas entièrement de

sa confiance ! Alors tout à trac je lui

propose moi qu’on se rencontre ! Chez lui !

À Victoriaville ! Parfaitement ! J’étais prêt à

tout ! Ses conditions étaient les miennes ! Il

y avait pas une seconde à perdre !

Il disait pas non, il disait pas oui non

plus… L’adulte pas très affirmé, en somme !

– Bon ben j’arrive ! je lui dis.

Je raccroche, je me mets à farfouiller

comme un furieux dans les affaires

d’Ornella. J’épluche tous les tiroirs, je vire

l’appartement à l’envers ! Vingt minutes

plus tard, j’avais trouvé sa carte

Desjardins ! La clé du monde merveilleux

du Guichet Automatique ! Je me rappelais

son code personnel, elle m’avait souvent

demandé de lui faire des transactions,

paresseuse comme elle était, guenille

mollasse à jamais lever le petit doigt… Je

file en métro rapido presto jusqu’à Berri-

UQAM, la Caisse populaire, le guichet !

Fling-flang, je te retire cinq cents ! Le

maximum ! Une somme ! Jamais de toute

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−−− La Cunégonde −−−

ma vie j’avais vu autant de bacon à la fois !

Fuck ! C’était pour la bonne cause ! Allonsy

! Au pas de course ! Le terminus !

Autobus « Voyageur » ! À deux pas de là !

En route ! En route toute !

Voilà comment je suis parti, sans

réfléchir, sans penser à rien ! Fallait que

j’agisse instinctif !

Il devait être neuf, dix heures. Petit à

petit, je retrouvais mes esprits, tandis que

le bus s’enfonçait dans la nuit. Il existe rien

au monde de plus maternel qu’un bus qui

roule sur une autoroute en pleine noirceur.

Surtout en hiver, quand le paysage est tout

coussiné à perte de vue à force de neige.

L’apaisant transport, matrice ambulante…

On a rien à faire, qu’à se laisser bercer, le

monde entre parenthèses s’oublie tout

seul… Recroquevillé sur mon siège, je tétais

le camembert que j’avais fourré dans ma

poche avant de partir. Le fromage est une

manière de lait… Eh oui… Chaque fois que

je monte à bord d’un autobus, il se produit

la même magie. Je me dissous, je tombe

dans les limbes !

Très joli, merci ! Malheureusement

j’avais d’autres chats à fouetter ! Je

commençais à me dire que… Eh bien,

Ornella avait été enlevée à Montréal, et…

Enfin, je m’éloignais ! J’étais déjà plus dans

la ville où elle avait disparu ! Disparu…

Enlevée… L’homme qui l’avait emmenée

était peut-être… Peut-être un vieil ami ?

Quelqu’un qu’elle avait pas vu depuis

lurette, pointé chez elle comme le cheval

sur la soupe ? Plausible ! Le genre bourru,

qui vous tape sur la gueule au lieu de vous

- 32 -


−−− La Cunégonde −−−

serrer la pince, tellement il est content de

vous revoir ? Il y a des personnes comme ça

qui ont un certain mal à exprimer leurs

vraies émotions ! Les cris que la Nègre avait

entendus auraient pu être des cris de joie !

Elle m’avait dit que l’homme traînait

Ornella par le chignon dans la neige… Mais

peut-être qu’ils se taquinaient, mutins tous

les deux, pas sérieux ? Ils s’en allaient fêter

les retrouvailles, boire un coup ? Tout était

possible !

Hélas ! oui ! En réalité il avait pu se

passer n’importe quoi ! Shit! Réal Giguère

m’avait dit au téléphone qu’il avait sa petite

idée… Une idée ! Ça pèse rien dans le

monde d’aujourd’hui ! Ça adhère pas, les

idées, c’est pas comme la merde ! Je me

raccrochais quand même au fol espoir…

Pas question de sombrer dans la panique !

Qu’est-ce qu’il pouvait bien savoir, le frère ?

Le Réal ! Les flics savent jamais rien ! Le

crime paye, hein ! Même pas quinze pour

cent des crimes sont résolus ! Malgré tout

j’avais bien fait de partir, j’en avais la

conviction ! Resté en ville, je sais pas quel

geste funeste j’aurais accompli ! C’est agir

qui compte dans la vie ! Et puis j’avais pas

l’intention de traîner à Victoriaville, le

lendemain matin je serais déjà rentré à

Montréal, au plus tard !

*

Quand j’étais jeune, adolescent, seize

ans, ces eaux-là, je sortais pas de mon œuf

très souvent. J’ignorais encore que je

connaissais rien ! En route pour

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−−− La Cunégonde −−−

Victoriaville, je m’imaginais l’endroit

vaguement bourgade, un lieu servant à

rien, existant à peu près pas. Un bled où la

meilleure chose à faire est encore de se dire

qu’il faudrait aller voir ailleurs, que

n’importe où l’existence peut pas être pire.

Un gros village dans le genre de Saint-

Jérôme, en somme. Des parkings, des rues

arbitraires, des personnes qu’on a pas envie

de connaître parce qu’elles sont sûrement

pas intéressantes. Un bout d’espace

approximatif et miteux, pas joli, pas propre,

pas accueillant, comme Lachute, Shawinigan,

Thetford Mines. Un trou ! Un quelque

part où le monde passe, comme la Gaspésie

ou l’Abitibi, c’est tout ! Un Nouveau-

Brunswick en miniature, mettons !

Ah, mais non ! Victoriaville, c’était autre

chose ! À présent qu’on y était, je pouvais

constater ! J’avais pas précisément l’humeur

touristique, cependant, j’avoue, j’estomaquais

à corps défendant ! D’abord elle

pouvait presque prétendre au titre de

vraisemblable ville, cette agglomération-là !

Elle avait une certaine envergure ! Pas

comme Les Boules, Maniwaki, Notre-Damede-la-Salette

! Elle était pas laide à part ça,

à vue de nez en tout cas ! Je me remontais

dans mon siège, je m’intéressais, ci, ça…

Des autoroutes, mon vieux, et des gratteciel,

plus loin, là-bas ! J’en avais pourtant

jamais entendu parler, moi, de cette

capitale ! L’indigène devait être modeste

rare par ici !

Il était pas très loin de minuit. Les rues

commençaient à avoir envie d’être désertes.

- 34 -


−−− La Cunégonde −−−

Spacieuses rues, pleines de buildings,

gauche, droite ! À pas croire, vraiment !

Le bus ralentissait, tournait, quittait la

rue, s’arrêtait enfin…

Terminus !

Je descends, le cœur tout débattant

d’énervement… Misère ! Quel froid ! Rafales

! Poignées de lames de rasoir au visage

jetées ! Hiver maudit !

Contre vents et marées, je m’engouffre

là-dedans où il y avait encore du va-et-vient

et de la lumière… Voyageurs fatigués,

blêmes employés, individus… Vite, un

téléphone ! Pas de temps à perdre à

contempler la vaine humanité !

J’avais noté le numéro de téléphone de

Réal sur un bout de papier… Allons ! Sept,

cinq, huit ! Etc. !

Ça sonne ! Ça sonne longtemps ! C’est

vrai qu’il était tard !

– Hello ?

– Bonsoir ! C’est moi ! Léo ! Je suis là !

J’arrive !

– Hello ? Who’s speaking ?

– Allô ! C’est moi ! Léo !

– Wendy ? Is it you, Wendy ?

– Léo !

– Qui vous parlez ?

J’interloque ! La voix était une femme !

Une vieille aïeule toute chevrotante !

– Je suis Léo ! je lui dis.

– What time is it ?

– Je veux parler au frère d’Ornella !

Le nom du satané frère me revenait pas !

– Hello ? Deborah ?

– Hello ? Is it the seven-five-eight ? je

baragouine. Euh… Five, four…

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−−− La Cunégonde −−−

– Qui vous parlez ?

– … four-zero ?… Eight ?…

– I’m sorry, sir !

– Madame ! Listen !

Elle me raccroche ! Tac !

Je rappelle aussitôt !

– Hello ?

– Madame ! Écoutez ! J’aimerais parler à

monsieur Giguère ! C’est ça ! Giguère !

Réal !

J’oubliais toujours qu’Ornella s’appelait

pas Muti !

– Giguère !

– Jaygger ?

– Réal Giguère ! je crie bien fort.

– I’m afraid you have the wrong number,

Mr. Jaygger !

– No ! Wait ! It’s Mr. Giguère I want to

talk !

– You want to talk ? Do you know what

time it is ? What time is it ?

– No, I want to talk to ! To Mr. Giguère !

– I’m sorry, sir ! Wendy is not home !

Elle me raccroche encore, la vache !

Je rappelle ! J’hurle à plein téléphone :

–Va chier, fendue ! Eat shnoutte !

Je raccroche ! Véhément ! Chacun son

tour ! Et broute, chamelle du câlisse !

Avec ma grande gueule, j’avais attiré

malgré moi l’attention du public toujours à

l’affût ! On me regardait ! Trois quatre

zouins-zouins bien habillés avec des

valises, des sacs de voyage… Ils m’avaient

entendu l’envoyer cueillir pâquerette, la

peau ! Ils avaient pas aimé que je profère

des malpropretés !

Eat a car of shit you too, tabarnak !

- 36 -


−−− La Cunégonde −−−

Je leur tourne le dos, à ces inutiles, et je

t’empoigne l’annuaire ! Trouver l’adresse du

frère, voilà ce qu’il fallait faire ! Réal

Giguère… Il devait pas y avoir des masses

de monde assez incohérents pour oser

porter ce nom-là, hein ! Giguère, Giguère…

Association, Bicounik, Bumapro… Duperron…

D, E, F… Fruiterie L’Abricot, Furlotte…

G ! Ga ! Gu ! Go ! Giono ! Gingras !

Giguère ! Giguère Réal ? Pas ! Pas un ! Pas

l’ombre ! Aucun ! Ah, ça parle au démon !

J’avais pourtant noté le bon numéro sur

mon papier, non ? Mais oui ! Puisque je lui

avais parlé, tout à l’heure, avant de partir

de Montréal !

Tout tordu d’angoisse, je me traîne vers

le banc le plus proche, à reculons

quasiment, crabe, suffoqué par le trop-plein

d’émotions ! Quoi tenter à présent ?

Téléphoner au poste de police ! Redemander

le numéro du frère ! Mais oui ! Mais non !

Ils allaient me donner le même ! Celui que

j’avais noté la première fois ! Celui de la

vieille râpe à fromage anglophone à moitié

sourde ! Sept, cinq, huit !

Ah, la vie devenait complexe !

Désemparé, belle nouille, là sur mon

banc, je devais être blanc ! Livide ! Un

drap ! Ornella… Ornella dans ses beaux

draps… Quand je pense que trois jours

auparavant, je me serrais au creux de ses

bras ! Chez elle, tout nu ! Serein ! Béat !

Souvenirs ! Je la revois… Dans le

plumard… Vêtue de rien que sa crinière, les

bidons le nez en l’air… Quelle assoiffante

paire de choses elle avait ! La première fois,

au collège, j’avais pas remarqué son visage

- 37 -


−−− La Cunégonde −−−

tout de suite. Non ! C’est les choses qui

m’avaient d’abord sauté aux yeux ! Elle

portait jamais de soutien-gorge, elle le

faisait sûrement exprès ! Salope à sa

manière, exhibitionniste sur les bords ! La

laiterie lui gigotait perpétuellement dans sa

blouse, à croire qu’elle se la remplissait de

Jell-O ! Elle aurait pu t’hypnotiser le python

musculeux aux écailles d’agate rien qu’en

se dépoitraillant ! Imaginez, moi vierge,

qu’avais jamais rien vu ! Pour mieux me

régaler, je me suis assis en avant, dans la

première rangée de la classe. Et elle s’est

mise à parler ! Alors j’ai regardé sa tête ! J’y

avais pas pensé jusque-là ! Elle aurait pas

eu de tête que ça m’aurait pas dérangé une

miette ! Mais elle en avait une ! Et quelle !

Ornella Muti craché ! J’ai pâmé ! À pouvoir

jamais m’en remettre ! J’aurais voulu lui

plonger dans la blouse, lui arracher la

tronche, me sauver avec ! Aller l’enterrer, la

garder pour moi tout seul ! Comme un

chien qui se cache un os !

Ces événements décisifs s’étaient

déroulés en septembre, au collège

Montmorency, Laval. Il en avait pas fallu

davantage pour qu’aussitôt l’hémorroïde de

l’amour se mette à me ronger nuit et jour !

L’impensable tourment a duré des semaines

! Des mois ! Octobre, novembre ! Horrible

! À la fin, j’en pouvais plus tellement je

me masturbais dans l’espoir de me purger

de son image ! J’osais même plus la

regarder, au collège, je fermais les yeux…

Bing ! Les visions me reprenaient ! Je

l’imaginais en déshabillé noir transparent

en train de corriger mes devoirs ! Je

- 38 -


−−− La Cunégonde −−−

devenais fou ! J’étais terrifié rien qu’à

penser qu’en classe elle pouvait me

regarder, ou pire, me poser une question,

devant tout le monde ! Si elle m’avait

demandé la définition sémiologique du

nouveau roman structuraliste, par exemple

? Hein ? Ah, je lui aurais hurlé dément

des bordées d’obscénités, tous mes rêves

pervers désaxés ! Je faisais plus l’intelligent

dans la première rangée ! Je me cachais

derrière les plus grands, j’essayais qu’elle

me voit pas ! Elle racontait la littérature

comme un vrai conte de fées, elle, pendant

ce temps-là ! Elle gazouillait : « Cet égoïsme

foncier, cette impassibilité feinte ou réelle,

qui ne sont d’ailleurs pas incompatibles

avec une forme de sensibilité esthétique,

voire d’hyperesthésie, très répandue chez

les originaux – la sensibilité de Rimbaud

aux odeurs et aux couleurs apparaît

constamment dans les Poésies – , sont

vraisemblablement liés, chez lui, à des

facteurs héréditaires, mais il est permis de

penser que la frustration affective dont il fut

victime au cours de son enfance contribua

considérablement à les développer, etc.,

etc. » Exquis babil ! Je m’en souviens encore

par cœur ! Je me souviens de tout !

Surtout qu’elle changeait de robe tous les

jours ! Des pas possibles aux décolletés

cruels, bas noirs et talons hauts avec ça !

Et toujours les bidons qui lui gigotaient

comme s’ils avaient voulu me sauter dans

la bouche ! Ah ! Elle se mettait des rubans

dans les cheveux aussi ! Des rouges, des

verts ! Des bleus ! Elle se les attachait en

boucles énormes ! Elle avait l’air d’un vrai

- 39 -


−−− La Cunégonde −−−

cadeau ! Une poupée littéraire sémiologique,

quoi ! Dans mes fantasmes les plus

crapuleux, je me voyais déguisé en

Rimbaud, avec des collants et une

perruque, à la mode de Rabelais ou Racine,

mettons ! J’imaginais que je la rencontrais

par hasard dans la rue et que je lui disais

tout désinvolte, lui citant Rimbaud : « Par

délicatesse j’ai perdu ma vie !… » Elle en

revenait pas, elle ! Elle ébahissait ! Je la

conquérissais ! Elle tombait en amour avec

moi illico ! On partait visiter les ruines de

l’Europe, se rouler dans les statues en

touristes amoureux cultivés ! Enfin, des

rêves ! De la poésie !

Pendant ce temps, le temps passait… On

était à la veille des vacances de Noël. Les

étudiants t’avaient organisé une gargantuesque

beuverie à la cafétéria du collège.

Ce fameux soir-là, je me pointe de bonne

heure, bien décidé à commettre une atrocité

sans nom. Je pensais au suicide… J’en

avais assez de plus vivre… Je me mets à

boire en déchaîné, j’engouffre six sept

bières… J’étais en forme, je sentais presque

pas l’effet ! J’en vide encore trois quatre au

milieu du tohu-bohu… La salle était

bondée, on marchait sur les corps ! De quoi

déclencher une épidémie vénérienne tellement

la mélasse fétide d’haleines et de

sueur et de promiscuité était épaisse ! Je

parlais à personne, je rôdais sinistre en

vidant mes bouteilles… Je me disais que

quand je serais soûl, j’irais me pendre dans

les toilettes des filles, ou bien que je

m’immolerais par le feu dans la bibliothè-

- 40 -


−−− La Cunégonde −−−

que, au milieu des plus grands poètes de

tous les temps…

Je songeais au geste funeste quand

subitement quelqu’un me tape sur l’épaule.

Je me dévire… Qui j’aperçois pas ? Elle !

Ornella ! Dans une robe rouge à paillettes

pas plus grande qu’un mouchoir de poche !

Jésus de plâtre ! Presque nue, pas impressionnée

le moins du monde dans cette

marée humaine débridée ! Légèrement

pompette avec ça ! L’air un peu débile

qu’elle avait, la façon qu’elle rigolait pour

rien… Peut-être elle avait consommé de la

drogue aussi ? Bref ! Une apparition ! Un

don du ciel ! Ou de l’enfer ! Une incroyablerie

! Elle se met à me tripoter les mains,

à me coller… Elle était brûlante ! En chaleur

! La conversation s’engage, le savant

déconnage au sujet de La logique des

genres littéraires de Kate Hamburger,

traduit de l’allemand par Pierre C.

L’interrogation sur la base linguistique

d’une logique de l’énonciation, n’est-ce pas !

Broutilles, doigt en l’air, bla-bla !

Littérature ! Voilà ! C’était parti ! Tout en

discutant, on se jette joyeusement dans la

foule malaxeur, la tribu en folie qui

convulsait sur la piste de danse ! On s’est

plus quittés, on a dansé la danse du

macaque survolté toute la sacrée soirée, en

buvant du punch et en échangeant des

mondanités sur l’interprétation occidentale

des critères de la « littérarité » ! Le lendemain

matin – midi ! – , je me réveille sur

son oreiller et dans un éclair de lucidité je

comprends que je suis plus vierge ! Pendant

des semaines j’avais essayé de manigancer

- 41 -


−−− La Cunégonde −−−

quelqu’astuce pour attirer prudemment son

attention sans avoir l’air trop gogo, un court

poème en prose instantanéiste sur les

rubans qu’elle se mettait dans les cheveux,

n’importe quoi ! Et bang ! Elle m’emmène

chez elle la veille de Noël, soûls morts tous

les deux, et elle me dépucelle ! Elle, vingtsept

ans ! Moi seize !

Et dire qu’il y a du monde qui paye pour

se faire raconter des histoires pareilles dans

les romans !…

*

L’heure avançait, c’était la nuit… Petit à

petit, tandis que je m’abandonnais à mes

souvenirs, la grande salle du terminus

s’était vidée.… La fatigue commençait à me

faire tourner la tête… Tant d’émotions !

J’avais plus rien à bouffer, j’avais tout

mangé mon fromage. Si j’avais apporté les

cœurs d’artichaut, la bouteille de vin, un

bout de pain… J’avais pas prévu que l’autre

loustic existerait plus ! Réal Giguère ! Le

frère ! Volatilisé ! Comme Ornella !

J’en pouvais plus… Il était temps d’aller

dormir…

Je sors, je fais signe à un taxi qui passait

en trombe devant le terminus… Quelle

lumineuse idée j’avais eue de retirer le gros

montant avant de partir de Montréal !

D’abord j’avais fait « 50 » sur le clavier du

guichet, je voulais juste avoir de quoi

prendre le bus aller-retour Victoriaville.

Ensuite j’avais ajouté un petit zéro, au cas

où ! On sait jamais, les choses peuvent

toujours tourner à la merde !

- 42 -


−−− La Cunégonde −−−

– À l’hôtel ! je dis en sautant dans la

bagnole.

– L’hôtel ? Quel hôtel ?

Oh-oh ! Il allait pas s’user le dentier à

force de politesse, celui-là ! Il s’était même

pas retourné… Je voyais même pas ses

yeux dans le rétroviseur…

– Euh… Un hôtel ! N’importe lequel ! Pas

trop cher, par exemple ! Le moins cher !

– Le Holiday Inn ? C’est-y assez cheap à

ton goût, ça, le Holiday Inn ?

– Certainement ! Certainement !

Il démarre en fou ! Pressé, le gars ! Feu

au cul ! L’hôtel devait se trouver à des

lieues ! Le Holiday Inn… Pas l’hôtel à quatre

dollars la nuitée ! Tout de même, j’osais pas

discuter… Il était pas très engageant, cet

individu-là… Tout hirsute, patibulaire… Un

farouche autochtone !

La neige s’était mise à tomber dru… Ça

dégringolait ! Poudre, vent ! Tourbillons !

On roule dans de la ouate cinq six minutes,

le chauffeur muet comme la carpe…

Finalement on stoppe dans une ruelle

étroite, une impasse à peine éclairée… J’y

voyais rien avec toutes ces maudites

rafales-là ! L’hirsute descend sans dire un

mot, il m’ouvre la portière… Porc-épic mais

prévenant !

J’avais pas mis le pied hors le taxi qu’il

m’empoigne, le sauvage ! À deux mains ! Il

me catapulte ! Tête première, bang ! Il me

ramasse, il m’écrase dans le mur ! Une

main me fouille, l’autre me visse le nez dans

la brique ! Au secours ! Il me dépouille ! En

pas trois secondes, je suis détroussé, toutes

mes poches vidées ! Fric ! Papiers ! Tout !

- 43 -


−−− La Cunégonde −−−

– Ôte tes culottes ! il me hurle.

– Mais monsieur… Mais il fait trente

sous zéro !

– Ôte-les ou je te les arrache !

Tif ! Taf ! Les coups de poing ! Les

baffes ! Il entreprend de me brutaliser !

J’obéis, moi ! Je me débarrasse de ma

culotte ! Qu’il m’assassine pas vivant ! Le

fou ! Le dément ! Sanguinaire ! Fêlé ! Ah, il

riait ! Il s’amusait ! Ploc ! Il me jette à terre !

Dans la neige, à quatre pattes ! J’en avais

jusqu’aux coudes ! Plein la gueule ! Ptaf ! Il

me botte le train ! Il allait m’achever tout

cru !

Non ! J’entends un moteur qui rugit !

Rrrhhheuuuuuh ! Le taxi bondit ! Fonce

dans la nuit ! Ffft, s’enfuit ! Disparaît !

Tabarnak !

Il m’avait tout pris ! Il s’était sauvé avec

mon pantalon, l’apache sale ! Le New-

Yorkais !

Je rampe dans la neige, je retrouve mes

bottes… Tu peux le dire, ils étaient

accueillants à Victoriaville ! Le monde était

civilisé à Victoriaville !

Où j’étais ? Dans une ruelle ! Un coupegorge

! Pas âme qui vivait !

Je détale ! Par-là ! La rue ! Des lumières !

Surtout pas rester à congeler sur place !

Je risque un œil… Je tenais pas à me

faire arrêter en caleçon rouge motif léopard

dans la rue passé minuit ! Je scrute… Plus

loin, là-bas, j’aperçois le boucanier ! Le

criminel ! Il avait abandonné le bolide au

milieu de la rue, il se sauvait à pied ! Ah,

mais ! Elle était pas à lui cette auto-là ! Il

l’avait volée trois minutes avant que je

- 44 -


−−− La Cunégonde −−−

l’hèle, sûrement ! Maintenant qu’il avait

mes cinq cents dollars, il en voulait plus de

son joujou ! Il courait s’acheter de la

drogue ! Ou se payer des femmes de

mauvaise vie ! Le détrousseur ! Le bandit !

Comble du malheur, la tempête s’était

déchaînée ! Il avait fallu que je m’amène à

Victoriaville pour que le ciel me tombe

dessus ! Ça soufflait des quatre coins, des

bourrasques à tout emporter ! Le

cataclysme ! Un raz-de-marée de neige !

Autour il y avait rien ! Des boutiques,

des immeubles ! Huit, dix étages ! Des

édifices à bureaux ! Le quartier devait être

désert au sacré grand complet ! Nulle part

où frapper ! Nul refuge possible !

Au milieu de la rue, dans la direction

opposée à celle où mon pirate avait enfui,

j’entrevois une vague silhouette vaguement

humaine… Quelqu’un ! Je le vois ! Je le vois

plus ! Je m’enroule autour d’un lampadaire,

j’hurle dans la tourmente : Eeeeeeeh ! ! ! Je

sentais presque plus mes jambes déjà !

L’ombreux dans le lointain, il m’entendait

pas ! La neige était trop épaisse, le vent

sifflait comme six cents supersoniques

détraqués !

Je plonge dans la rue ! La rue ? Un

fleuve plutôt ! Une Manicouagan de neige !

Je suis soulevé ! Fétu ! Propulsé ! Emporté !

Un homme à la merrrrr ! L’autre naufragé

réapparaît, redisparaît dans l’apocalypse…

Ah, je me rapprochais pourtant ! J’allais le

rattraper ! J’arrêtais pas de pousser les

hauts cris ! Eeeeeh ! Eeeeh ! Dans la

tempête ! La Tempête du Siècle ! Allez, tiens

- 45 -


−−− La Cunégonde −−−

bon, ami ! J’arrive ! J’étais à dix pas de lui !

On allait se rejoindre ! S’arrimer !

Vvviiouuuu ! Une géante rafale ! Une

vague monstre ! Vent, neige ! Me culbute

cul par-dessus tête ! On aurait pu faire du

surf sur cette faramineuse poudrerie

tellement la tornade rageait ! C’était la fin

du monde peut-être ! ! !

Au moment où je me relève, une paire de

phares jaillit d’une rue transversale ! La

bagnole dérape ! Elle heurte de plein fouet

la silhouette noire ! Bonk ! Un bruit mat !

L’homme est projeté ! Il s’était fait cogner

solide ! Ah ! Quelqu’un déboule de l’auto !

Quelqu’un dans une grosse boule de poil ! À

quatre pattes, il rampe dans les flocons ! Il

se traîne jusqu’à l’autre ! Je les rejoins ! J’y

suis !

Nous constatons, nous nous y mettons

tous les deux, penchés sur l’accidenté… Il

bougeait plus… Il était pas beau à voir ! Pas

ragoûtant ! Noir de barbe, usé ! Râpé ! Un

vieux tout en guenilles ! Clochard !

Pouilleux ! Un dégueu ! Il devait puer

terrible ! Il tenait encore une bouteille de

décapant… Il l’avait pas lâchée sa fiole !

L’homme dans la boule de poil me

regarde, l’air de se demander si… Si… ?

Est-ce que… ? Je vérifie, je tâtonne… Oui, il

était mort ! Tué sur le coup ! Du côté du

cœur, c’était tout mou sous sa veste pleine

de trous ! Tout écrabouillé ! Pas de sang,

par exemple… Hémorragie interne ! Bref il

vivait plus ! Il se réveillerait pas de sitôt !

La neige l’ensevelissait à vue d’œil…

Blanc sur noir…

L’âme du monde est noire !

- 46 -


−−− La Cunégonde −−−

Je me détourne, je me relève… Jamais

quelqu’un m’avait claqué dans les mains,

moi ! Quelle indécence ! Il était encore

chaud, le trépassé… La mort, au bout de

mes bras, qui me regardait, fixe, par l’œil

rouge de la loque…

Horreur !

Le zouave au manteau de fourrure était

encore à genoux près du cadavre… Il

s’aperçoit que je suis tout nu presque dans

la formidable tempête ! Il se remet debout

en titubant, il m’entraîne vers la bagnole !

La rafale infernale allait pas tarder à nous

arracher la peau ! Vvviou, vvviou ! Nous

remontons le courant, pliés en deux, lui et

moi ! Accrochés l’un à l’autre pour pas nous

envoler dans le décor ! Vvviiouuuu !

Étouffés quasiment, tellement la neige nous

rentrait dans le nez ! dans la bouche ! dans

les yeux ! J’avais plus de jambes ! Plus de

sexe ! Les couilles frigorifiées à l’avantdernier

degré ! De quoi mourir bonhomme

de neige !

L’auto ! Enfin ! La planche du salut !

Je m’enfourne ! J’écroule dans les bras

d’une femme assise là sur le siège avant !

Sans tiquer, elle m’époussette distraitement

du bout de ses ongles verts… La bagnole

vrombit, démarre en furie ! Et le mort ? On

l’abandonnait, le mort ? Eh ! Mais c’était un

délit de fuite, ça ! Un crime ! Un assassinat

après coup ! On avait pas le droit !

J’essaye de protester, de dire quelque

chose ! J’y arrivais pas ! Je grelottais trop

fort !

- 47 -


−−− La Cunégonde −−−

– Donne-lui ton manteau, Sheila ! dit

l’homme. Tu vois pas qu’il a pas de culotte,

non ?

Ça s’esclaffe, derrière, dans mon dos !

Deux autres filles ! Des jeunes ! C’est ça !

Allez-y, moquez-vous ! Assassins !

La grue aux ongles verts se dépêtre de

son manteau, elle m’enveloppe les jambes…

Elle était pas très vieille elle non plus…

Grimée clown, du rouge à lèvres jusqu’aux

oreilles ! Des cheveux teints blondinette,

une robe de satin de la couleur de son

vernis à ongles…

Elle me tapote gentiment la queue !

– Poor little thing ! elle susurre.

Ça puait le parfum à plein nez ! Et

l’alcool ! Parfaitement ! Ils avaient bu ! Ils

étaient soûls toute la bande ! Conduite en

état d’ébriété ! Je commençais à

comprendre ! Facultés affaiblies ! L’accident

s’expliquait ! L’accident… Le meurtre, oui !

Les deux linottes sur le siège arrière se

mettent à beugler une chanson !

En hiver, calvaire,

Ça glisse, câlisse,

Pas d’claques, tabarnak,

Ça descend, sacrament !

L’autre conne à côté de moi entonne,

avec l’accent anglo ! L’homme était quasiment

couché derrière son volant, lui… Pas

traumatisé pour trente sous, le tueur ! Il

conduisait avec un seul doigt, une main sur

la cuisse de la poudrée blonde aux ongles

verts… La bagnole, une Cadillac ! te fendait

la tourmente, te traversait toutes les

colossales bourrasques, te foutait des

épaisseurs de neige ! Un vrai Boeing ! On

- 48 -


−−− La Cunégonde −−−

roulait tombeau ouvert ! La ville défilait,

buildings, lumières ! Tout noyé dans le

forcené poudroiement prodigieux !

Nous sommes sur un pont à présent… Je

me décide :

– Où vous allez ? Où vous m’emmenez ?

– Au chaud ! dit l’homme.

Ils éclatent ! Toute la troupe ! Une formidable

rigolade ! Au chaud… Elle était à se

pisser de rire celle-là !

L’homme au volant… Il me rappelait

quelqu’un, le malfaisant… Sa tête m’était

pas totalement inconnue. La jeune quarantaine,

beau brummel… Une gueule carrée…

Le genre à vous empoigner la vie à deux

mains pour la mettre à genoux ! Une face

de TV, je sais pas…

Il se penche par-dessus l’Ongle Vert en

faisant un signe de tête vers là-bas,

derrière…

– Tu l’as vu se jeter sous mes roues ?

Quoi ? Que non ! C’était pas ce que

j’avais vu ! Pas du tout ! Mais je devinais où

il voulait en venir par exemple ! J’étais

l’unique témoin ! Le seul impartial ! Les

filles comptaient pas, elles ! Il devait être

plein aux as, le cynique, il allait sûrement

essayer de m’acheter ! Que j’aille pas le faire

condamner pour meurtre en état d’ébriété !

La barbouillée à la robe de satin vert me

passe un bras autour du cou, elle

m’embrasse sur la joue !

– We’re gonna take care of you, sweetie !

elle gargouille.

Malheur ! Ils s’entendaient tous pour

m’amadouer !

En hiver, calvaire,

- 49 -


−−− La Cunégonde −−−

Ça glisse, câlisse,

Pas d’claques, tabarnak,

Ça descend, sacrament !

– Dis-moi donc, garçon ! l’homme ricane.

Tu t’es fait voler tes culottes ou quoi ?

– Exactement ! je réponds.

Ils pouffent ! Encore ! Recommencent à

tordre ! Folichons !

Je renonce moi à leur raconter les événements

! Ils m’auraient jamais cru ! Je leur

demande plutôt s’ils peuvent m’héberger

pour la nuit…

– D’où est-ce que tu t’es sauvé ?

– Vous êtes comique, vous ! Je viens de

Montréal, si vous voulez le savoir !

Montréal ! Ça les refait exploser ! Ils se

contorsionnent à pleins boyaux, s’en

secouent follement toute la tripe ! Ils étaient

assez de bonne humeur ! Ou alors ils me

prenaient pour un cinglé ! Un mongol !

Bouffon de service !

– Tiens, beauté ! Réchauffe-toi un peu !

Une des greluches me passe une

bouteille… Du whisky… Elles avaient dû

baver là-dedans tous leurs sales microbes

personnels… Tant pis ! J’en avais besoin !

Glou, glou ! Glou !

Prendre un verre de bière, mon minou !

Prendre un verre de bière right through !

Je garde la bouteille ! Ils en avaient eu

assez eux autres ! Je bois, je bois… Je

ferme les yeux… Je voulais oublier tout,

pour une minute, rien qu’une petite

minute… Impossible ! Pas question ! À force

de rouler ventre à terre on était arrivés ! Il

fallait descendre !

- 50 -


−−− La Cunégonde −−−

La blonde à la robe verte reprend son

manteau, elle me pousse dehors ! La

tempête faisait rage extrêmement encore !

Toute la bande se regroupe autour de moi,

m’escorte jusqu’à la porte d’une imposante

cabane… On pénètre, empêtrés les uns

dans les autres… Tout de suite une femme

nous accueille ! Une dame, d’une

splendeur ! Grande, mince ! Une spaghetti !

Robe longue, bracelets, cailloux, colliers…

Sûrement son mari devait la ranger dans le

coffre-fort, la nuit, à l’abri des voleurs !

L’homme au manteau de fourrure lui fait

la bise, très cérémonieux. Il était

entièrement paf, lui ! Il tenait plus debout !

– Regarde ce que j’ai trouvé ! il dit.

Il me montre, il repart dans les

rigolades ! J’avais l’air de quoi, moi, devant

la belle spaghetti ? En caleçon ? Ô honte !

– Vous avez des goûts de plus en plus

extravagants, cher ami ! la femme

s’exclame.

Alors, là ! Là c’est le comble ! Il en rugit !

Il en tombe dans les rideaux ! C’est la crise !

Il en réchappera pas de celle-là ! Il va en

crever de rire ! S’avaler lui-même ! Les

autres doivent l’emporter comme un tapis

tellement il s’agite dans les convulsions !

La spaghetti me fait signe de pas bouger,

de pas m’en faire. Ils me laissent tout

seul… Tout le monde me regardait ! Deux

douzaines de personnes environ ! Des

monsieurs gras, joues roses, sourires

benoîts, cigares aux babines… Des femmes

plutôt jeunes, roulées poupées… Un gratin !

Raison de plus que je me sente déplacé avec

mon slip rouge léopard ! Je savais plus où

- 51 -


−−− La Cunégonde −−−

disparaître ! Mine de rien, je fais semblant

de m’intéresser au décor… Il y avait des

tableaux partout, sur tous les murs. Des

horreurs abstraites… Le style « néo-pizza »

chromatique… Ça avait du relief en tout

cas ! La salle de séjour… Immense ! De la

musique classique, tagada, tralalam… Je

voyais aussi un bout de piano à queue,

dans un coin. Un rose pêche… Lustre au

plafond, tout ça… Pas à dire, y en a qui en

ont ! Ils devaient pas connaître le prix de la

demi-livre de beurre, ces nantis-là !

Notre charmante hôtesse réapparaît au

bout d’un long corridor. Elle agite un truc,

elle m’adresse des simagrées… Un pantalon

! Pour moi !

J’y vais, je l’enfile ! Le pantalon, je veux

dire ! Enfin, pantalon… Vite dit ! Il

s’agissait plutôt d’une espèce de culotte de

pyjama bouffante en soie jaune transparente,

taille élastique… Une coquetterie,

quoi ! Très bien ! Très bien ! Soyons urbain,

je me dis ! Si quelqu’un me reluque de

travers, je lui dirai que je suis Ali Baba en

visite officielle à Victoriaville, aux frais de la

princesse ! Faut pas se laisser intimider,

dans la vie ! Faut s’affirmer !

Une fois reculotté, la précieuse maîtresse

de maison glisse son bras sous le mien…

– Allons rejoindre les autres, voulezvous

? elle murmure, les lèvres tendues

comme pour m’embrasser.

La pas possible créature ! Quel charme !

Quel parfum ! « Herpès », sans doute ! Et

quelle dignité ! Quelle absolue maîtrise !

Chacun de ses gestes était une petite

chorégraphie, chaque sourire une cruauté !

- 52 -


−−− La Cunégonde −−−

Probablement qu’elle travaillait mannequin,

ou qu’elle l’avait déjà fait ! Un naturel pareil

s’apprend pas tout seul ! S’improvise pas !

Elle m’entraîne doucement dans un

dédale de corridors de plus en plus

sombres… Elle flottait à mon bras, elle

jetait des lueurs de beauté… Magicienne en

plus ! On traversait des murs, on

franchissait des cloisons… Pas de portes

dans le bizarre labyrinthe ! Plutôt des sortes

de passages secrets ! Je m’énervais pas

toutefois ! Je l’aurais suivie jusqu’en enfer

les yeux bandés !

– C’est assez drôlement construit, chez

vous ! je lui dis.

Elle sourit, à croire que je venais de lui

faire un compliment ! Quelle classe ! Quelle

façon de pas répondre quand on lui parlait !

Nous voilà dans l’obscurité totale à

présent… Elle glisse une clé dans une

serrure invisible… La cloison s’ouvre… Un

miniature ascenseur apparaît ! On y va, on

grimpe à bord ! La porte se referme tandis

que ma jolie guide appuie sur un bouton…

Laurent ne nous a pas présentés, je

crois ? elle dit en pétillant de tous ses yeux.

Je suis Dixie Angora. N’hésitez pas à me

réclamer si vous avez besoin de quoi que ce

soit. Amusez-vous bien !

Elle me pousse gentiment hors

l’ascenseur… Tabarnak ! Si je m’attendais à

la surprise ! Une discothèque souterraine !

Oui ! J’exorbite stupéfait ! Pas croyable ! Un

bunker parfaitement insonorisé, sous la

maison ! Un club privé ! Plein de monde !

Une foule terrible ! Musique apocalyptique !

Velours rouge partout ! Sofas ! Miroirs !

- 53 -


−−− La Cunégonde −−−

Chromes ! Boules de lumière ! Un bar !

Deux bars ! Bouteilles ! Brouhaha ! Rires !

Plaisirs !

Je m’avance à tâtons dans la fumée.

Sceaux à glace, champagne sur toutes les

tables… Hilares tordus croulés au cou des

madames ! Je scrute discrètement… Les

clients m’avaient tous l’air de la même race

de monde que ceux d’en haut… Vestons,

cravates… Des bijoux plein les femmes…

Toute la bamboula puait le fric ! L’aristocratie

d’argent ! Voilà donc les notables de

Victoriaville, je me disais ! Nœuds papillon

et pifs rouges ! Femelles légères à gogo !

Une aux seins nus, là-bas, près du bar…

Une serveuse ! Et… Mais… J’en vois une

autre les bidons à l’air… Et une autre

encore ! Et… Tiens, tiens, tiens ! Je la suis

des yeux, celle-là, une rouquine coiffée style

décoiffé. Elle dépose son plateau sur une

table, elle monte sur un tabouret… Elle

était nue comme le ver ! Elle se met à

frétiller en se caressant joyeusement toutes

les intimités ! Elle dansait ? À poil ? Grimpée

sur le pouf ! Exactement !

J’étais tombé en plein lieu de débauche !

Dixie Angora, la grande spaghetti… J’aurais

dû m’en douter aussi ! Un nom pareil !

Angora ! Angora mon cul ! Une Madame de

bordel chic, oui ! Tout s’éclairait ! S’illuminait

! Les murs pivotants, les serrures

invisibles ! L’insonorisation parfaite ! Les

filles soûles dans la bagnole, tout à l’heure !

À propos, où il était passé, mon chauffeur ?

Le tueur dans la tempête ! Boule de Poil !

Quel nom elle m’avait dit la Dixie Angora

dans l’ascenseur ? « Laurent ne nous a pas

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−−− La Cunégonde −−−

présentés… » Laurent ! Voilà ! Laurent !

Quel nom lubrique ! L’odieux ! J’étais

mineur, moi ! Pas question de m’attarder

dans cet endroit-là une minute ! La

putasserie m’écœurait ! Me puait au nez !

J’allais pas commencer à me dépraver avec

des assassins à mon âge ! Si Ornella

m’avait vu, mon dieu… Ornella !

Au même moment :

– Barbara Edward, mes amis ! On l’applaudit

! Barbara Edward !

Un maître de cérémonie sanglé dans un

costume de pingouin s’égosillait devant un

micro, sur une large scène dans un coin !

La foule frémit, bat des mains à rompre

tout ! Aussitôt la ruade à l’estrade

commence ! Je suis poussé, tiré, traîné,

porté par le flot jusqu’au premier rang !

– Barbara Edward, mes amis ! Barbara

Edward ! À toi, Barbara !

Une fille s’élance sur la scène, bondit,

fait la roue, whouuu ! Retombe sur ses

pieds, salue la foule ! La musique reprend

de plus belle ! Oh la bête ! Oh le péché

incarné ! Talons aiguilles, bas noirs ! Nue

sous une veste de cuir ! On lui voyait tout !

Le poil ! Le nombril ! Les suces ! Whaou !

Tout le sacré troupeau te beuglait à mort

dans la salle ! Elle les avait allumés presto

les mâles ! Zip ! elle jette son haut-de-forme

dans le tas d’admirateurs ! La bagarre

éclate ! Les furieux s’entre-déchirent à qui

mieux mieux pour ramasser le chapeau !

Elle se retourne, elle montre son cul, elle !

L’admirable fente ! Les sifflements fusent !

Bing ! Elle se laisse tomber jusqu’à la

fourche ! Le grand écart ! Elle rebondit dans

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−−− La Cunégonde −−−

les airs ! Une balle ! Pas de répit ! Retrousse

ses manches, se penche en avant, une main

sur la cuisse ! De l’autre elle fait des passes

friponnes autour de son sexe ! Les lèvres

écarlates toutes tendues dans un obscène

baiser ! Twink ! Un œuf lui apparaît entre

les doigts ! Ah, c’était pas concevable ! Un

œuf de poule ! Sorti de sa touffe à elle ! La

salle explose ! Une magicienne érotique !

Quel numéro !

Elle repart dans les pirouettes ! En équilibre

sur une seule main ! Virevolte, atterrit

sur le devant de la scène ! Ptof ! Elle te

fracasse l’œuf sur le front d’un chauve !

Espiègle ! Coquine ! Main non ! L’œuf est

un faux ! Un truqué ! En éclatant il se

transforme en féerie de confettis de toutes

les couleurs ! Des barrissements à plus finir

jaillissent du public ! Elle se dandine,

maintenant, l’allumeuse ! Mains aux

hanches ! Elle fait comme si elle nous

crachait dessus ! Menton en l’air, méprisante

! Et puis elle se plante bien droite

face à la foule ! Elle plie les genoux, elle

glisse une main sur sa motte, entre ses

cuisses ! S’agace le machin sexuel ! Se

chatouille l’entre-jambes ! La cochonne !

Une plume lui vient tout à coup au bout

des doigts ! Elle tire dessus, elle joue la

surprise ! Elle se surprend elle-même ! Elle

comprend plus ! Elle tire ! Tire encore ! Le

truc s’allonge ! S’allonge encore ! Des

plumes et des plumes ! Elle tire dessus à

deux mains ! Fabuleux ! Un boa de plumes

qui lui sort de la vulve ! E lle arrête pas de

tirer ! Le boa arrête pas de s’allonger ! Elle

lance la tête de l’objet dans la salle ! Les

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−−− La Cunégonde −−−

admirateurs se ruent, s’emparent de la

chose ! Frénétiques ! S’entortillent dedans,

s’enivrent des odeurs intimes de la magicienne

! Elle leur fait signe, qu’ils tirent

aussi ! Qu’ils l’aident à se vider la matrice !

Ils s’y mettent à cinquante, cent mains !

Oh-hisse ! Oh-hisse ! Le boa s’allonge,

s’allonge toujours ! Vingt mètres ! Trente

mètres ! Sortant de son sexe ! Prodigieux !

Jamais vu !

Oh, mais ! Mais quoi encore ? Elle a senti

quelque chose ! Quoi, quoi ? Elle gigote, elle

a peur ! Les yeux lui sortent de la tête ! Elle

s’affole ! Elle pousse un cri à fendre l’âme !

Au même moment, au bout du boa phénoménal,

il lui jaillit de la vulve un énorme

poisson barbu, terrible ! Un vivant ! Flac ! Il

dégringole à ses pieds ! Tout frétillant !

C’est le délire ! Les murs vont s’effondrer

tellement la salle hurle, brame, applaudit,

siffle, rugit ! Elle se renverse en arrière !

Elle triomphe ! Elle envoie des baisers aux

quatre coins ! Elle se peut pas ! Elle est le

diable en personne ! Zip, pirouette ! Triple

saut, révérence ! Salut ! Elle se passe

encore un doigt sur la fente, souffle dessus,

nous jette un dernier brûlant baiser !

Tabarnak ! Les lieux vont être saccagés !

Elle s’enfuit ! En courant ! Sur les mains !

Tête en bas ! Cul en l’air ! Cent hommes se

précipitent ! S’assassinent pour être les

premiers à la rejoindre ! L’émeute ! Vingt

chaises volent dans le décor ! Trente

bouteilles éclatent ! Pètent ! Cous tordus,

dentiers en miettes ! Quinze gardes du

corps surgissent ! Huileux, musclés !

Tapent dans le tas ! Assomment !

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−−− La Cunégonde −−−

Démolissent ! Balaient la tourbe ! Dégagent

l’estrade ! La meute d’enragés est refoulée !

Massacrée ! Piétinée ! Dispersée !

Fallait que je me sauve de là ! Que je

finisse pas boudin aux mains des huileux !

Bouchers gardes du corps ! J’escalade trois

quatre monceaux d’admirateurs empilés !

Oreilles, nez ! Jambes ! Gueules ! Tout le

satané nœud de vipères ! Emmêlé, inextricable

! Je plonge sous une table, rampe,

refais surface ! Qui je vois pas ? Le

Laurent ! Lui ! Et sa poupée ! La poudrée

verte à la robe de satin ! Bien confortables,

détendus ! Souriants ! Mondains, plaisants

! Une flûte de champagne vissée à la

lippe ! Heureux, tétant ! Moi à genoux ahuri

entre les deux !

Laurent me passe une main dans les

cheveux !

– Tiens ! Notre petit nu-vite ! il roucoule.

– Va chier le nu-vite ! je lui crie. Je

t’arrache la tête avec mes dents si tu me

sors pas d’ici sur-le-champ ! ! !

– Champagne ? il dit, pas impressionné.

– T’aimes mieux que j’aille raconter comment

que t’as tué le pouilleux tout à

l’heure ? Hein ?

Je te l’empoigne par le collet, je me mets

à te le faire valser sur sa chaise ! J’en avais

plein mon cul moi ! Je devenais furieux !

Il a pas le temps de me repousser ! Cinq

six corps déboulent sur la table, basculent

les fers en l’air, virent tout à l’envers ! Une

de ces empoignades de déchaînés !

S’arrachent les couilles, s’entre-dévorent,

déments ! Égorgent, déchiquent ! Puis une

espèce de géant émerge du tas sanglant !

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−−− La Cunégonde −−−

Pif ! Paf ! Il te les met knock-out toute la

bande ! Bang ! À grands coups de bâton !

Non, non ! C’était pas un bâton qu’il avait,

c’était le poisson ! Le terrible poisson que la

magicienne s’était sorti de la raie ! Pour ça

qu’ils se battaient, les dégénérés ! Pour la

prise ! Le trophée ! Le souvenir ! Le géant se

l’avait approprié ! Ah, le mutant monstre !

Dents pourries, face de sanglier ! Géant ?

Créature du cloaque ! Erreur de la nature !

Victime du mercure ! Des radiations ! Il

mesurait six pieds et demi au moins, l’être !

Trois cents livres ! Il te l’avait réglée, lui, la

chicane ! Tif ! Tof ! Encore trois quatre

coups de pied dans le hachis d’assommés !

Il leur crache dessus pour finir ! Un de ces

boulets graveleux ! Et il s’en retourne

s’asseoir tranquillement à sa table, le

poisson fourré dans la poche de son

veston !

Ainsi dialoguait-on dans les bordels de

Victoriaville ! Ben vive le dialogue, d’abord !

Le Laurent était vautré à quatre pattes

exorbité… Je lui saute sur le dos ! Je te

l’enfourche ! Je t’y agrippe les deux oreilles

à pleines mains !

– Sors-moi d’ici, assassin !

Autour de nous autres, la troupe rigolait,

nous encourageait !

– Encule-le, le jeune ! Mets-y ta pine

dans le brun !

– Allez, monsieur Bégin ! Faites-y faire

un tour de rodéo ! Yaaa-hou ! ! !

Quoi ? Bégin ? Bégin Laurent ?

En entendant crier son nom, la lumière

s’allume dans ma tête ! Bégin ! Le ministre !

Des Finances ! Ou des Communications !

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−−− La Cunégonde −−−

Ou des Affaires indiennes ? Bref ! Bégin le

ministre ! Fédéral ! Fuck ! Dans l’auto, il me

semblait aussi que sa bouille m’était pas

inconnue !

Je tombe sur le cul, estomaqué ! Les

spectateurs me huent comme du pourri !

Bouh, bouh ! Ils voulaient qu’on continue à

les divertir, les excités !

– Vous êtes Laurent Bégin le ministre ? je

lui dis.

– On peut pas tout faire dans la vie,

hélas ! il répond.

– Qu’est-ce que vous faites à Victoriaville

? Vous travaillez pas au Parlement,

vous ?

– Quoi, Victoriaville ? Hull, tu veux dire !

– Hull ? ! ?

– C’est pas à Ottawa qu’on s’amuse ! il

glousse.

– Ottawa ? ! ?

– Où tu te penses, bozo ?

– On est pas à Victoriaville ? je m’écrie.

Il éclate ! Roule à terre ! Il en finissait

jamais de tout trouver comique, lui ! Je

m’étais trompé d’autobus, alors ? Porte

seize ? Porte treize ? Tabarnak ! J’avais

confondu dans l’énervement ?

Je me ressaisis illico ! Je t’y resaute à la

gorge, je le sonne sur le plancher de toutes

mes forces !

– Je te dénonce aux bœufs, mon salaud,

si tu m’aides pas ! Dis oui ou je te la fais

péter ! Dis oui ! ! !

– Oui, oui ! il capitule.

– J’ai tout vu, moi ! Comment que tu l’as

tué et que tu t’es sauvé ! Tu vas m’aider ou

je raconte tout aux journaux !

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−−− La Cunégonde −−−

– J’ai tout vu, moi ! Comment que tu l’as

tué et que tu t’es sauvé ! Tu vas m’aider ou

je raconte tout aux journaux !

– Oui ! Oui !

– J’ai besoin d’argent ! Pour m’en

retourner ! Faut que j’aille à Victoriaville !

Ça urge !

– OK ! OK !

– Faut que je couche quelque part ! je lui

ordonne.

– OK ! Je vais m’arranger avec Dixie !

Que t’aies une chambre ici pour la nuit !

– Une chambre et une culotte !

– Une culotte ! OK ! Demain ! Demain, la

culotte !

– Taille vingt-huit !

– Vingt-huit ! OK !

On se relève tous les deux, on

s’époussette… Il fait signe à une serveuse

aux branlants roberts, une qui portait une

manière d’attelage sado-maso en cuir noir…

– Va me chercher madame Angora ! il lui

commande. Et du champagne ! Champagne

pour tout le monde ! Arrosons ! Dans la

joie !

Les bras en croix, il se met à braire :

Pour boire il faut ven-endre,

Pour boire il faut ven-endre !…

*

Le lendemain, à la fin de l’après-midi,

j’étais à Victoriaville pour de vrai. Victoriaville,

paradis de « l’unifamiale », comme

Laval-des-Rapides, Brossard, Mascouche…

Chez Dixie Angora, j’avais dormi, gris de

champagne, dans une coquette chambre

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−−− La Cunégonde −−−

rose, une bonbonnière de courtisane à

ministres dépravés et autres pédégés. Au

matin, cinq six bonnes érotiques m’avaient

servi un de ces festins au lit ! Foie gras,

caviar ! Biscottes ! Et puis des fraises à la

crème ! Du champagne encore ! Des

bleuets, même ! En plein février ! Je te

l’avais mis à ma main, le Laurent Bégin,

ministre ! Il s’était démerdé pour qu’on me

traite aux oignons ! Après la régalade, trois

filles s’étaient glissées mine de rien sous les

couvertures, elles avaient entrepris qu’on se

fasse une petite partie de papouilles… Un

supplément gratis, quoi ! Il m’avait fallu me

battre farouche pour pas tromper Ornella

avec ces chairs-là ! Plantureuses mangeuses

d’homme, poupées vicieuses payées

pour ! J’avais résisté ! En tout honneur, ô

mon Amour !

Le chauffeur particulier de l’Angora

m’avait finalement reconduit au terminus

dans la BMW. Ensuite le voyage vers

Victoriaville avait été interminable, à cause

de la tempête de la veille, trois quatre pieds

de neige partout, les autoroutes bloquées,

un cauchemar dantesque… Toujours est-il

que j’y étais bel et bien, ce coup-là ! Je

téléphone à Réal Giguère. Il m’attendait

plus, il pensait que j’étais mort, englouti

dans un banc de neige ou broyé par une

souffleuse. Optimiste, le gars ! Il me donne

quand même son adresse. Cinq minutes

plus tard, j’arrive en taxi. Le bungalow était

là, cacateux, au bout d’une rue qui allait se

perdre dans je sais pas quelles collines, au

diable…

Je pénètre :

- 62 -


−−− La Cunégonde −−−

– Salut ! Je suis Léo !

Réal gisait à moitié couché dans un

fauteuil, une cannette de bière à la main,

débraillé, pas rasé… Pour un flic, il paraissait

pas très tonique ! Il regardait la télé,

une imbécillité de quizz américain… Une

faible lampe luttait faiblement contre la

pénombre de la fin du jour… Partout par

terre des cannettes, journaux, cartons de

pizza, croûtes, mégots… La soue…

Le grabataire m’offre une bière. Je dis

pas non ! Il ramasse une cannette sous son

fauteuil, il me la jette… Il continue à boire

sans rien dire, sans me regarder, même…

J’en profite pour l’étudier d’un peu plus

près. Il était bâti en vrai taureau. Un cou

aussi gros que ma taille, des pieuvres à la

place des mains… Mais il avait quelque

chose de mou, c’était comme indéniable…

Quelque chose de triste aussi…

– J’espère que je dérange pas ! je lui dis.

Il hausse les épaules…

– Y a rien qui me dérange…, il murmure

avec une drôle de voix de fillette.

– Qu’est-ce qu’il y a ? Ça va pas ?

Il me lance un de ces regards rampant !

– Je pense que je suis en pleine dépression…

J’arrive plus à travailler, tout le

monde rit de moi parce que je suis dans la

police… Ou bien ils me lancent des boules

de neige dans mon dos ou bien des œufs

pourris dans mes fenêtres…

– Faut laisser faire le monde, voyons ! je

lui dis pour le remonter. Un grand gars

comme vous !

– J’ai fait une thérapie aux vitamines…

Le résultat a été nul… Je voulais combattre

- 63 -


−−− La Cunégonde −−−

le Mal, moi… Même résultat… Les enfants

rient de moi… Ils me traitent de maudit

chien sale… Je passe ma vie à me faire

offrir des pots-de-vin tout le temps ou à me

faire demander par tout le monde l’adresse

des pushers…

Oh boy ! Il volait bas rare, le moineau !

– Changez de job ! je dis. Y a toujours

moyen ! Vous pourriez devenir dentiste,

n’importe quoi ! Aller travailler chez les Africains,

je sais pas, moi ! Y a mille façons

d’aider le monde, dans la vie !

– J’aime pas les bouches, c’est des organes

obscènes, je trouve… L’autre jour, par

contre, j’ai rencontré Sa Divine Grâce A. C.

Bhaktivedanta Prabhupada, le fondateur du

Mouvement pour la Conscience de

Khrishna… Dans un bar, à Sherbrooke…

J’ai commencé à lire le Brihad Naradia

Purana… Peut-être que je vas devenir

Khrishna végétarien pour essayer de

trouver le bonheur…

– Pourquoi pas !

Je voulais pas le contrarier ! On doit jamais

brusquer les malades, n’est-ce pas !

– Attends, je vas te montrer un article

dans le dernier numéro de Chaque ville et

village…, il reprend. « La philosophie du

professeur Grenouille »…

– Certainement ! Mais on pourrait peutêtre

parler d’Ornella avant !

– Ornella ?

– Votre sœur, je veux dire !

– Ah oui, c’est vrai… Je l’avais oubliée,

celle-là… Qu’est-ce qui lui est arrivé encore

?

- 64 -


−−− La Cunégonde −−−

– Il lui arrive souvent des choses ? je demande,

intrigué.

– Bah ! elle fréquente pas du monde

recommandable… Elle boit de l’alcool, elle

mange trop épicé aussi… Qu’est-ce qu’elle a

fait, ce coup-là ?

Je lui raconte les événements en détail,

d’A jusques à Z. Peu, en réalité ! Je savais

rien presque, sauf ce qu’Omega Malinea

m’avait appris ! Réal m’écoute en sifflant sa

bière, aussi enthousiaste qu’un mort

enterré vivant…

– Au téléphone, hier, vous m’avez dit que

vous aviez une idée ? je conclus pour le

relancer.

Il me lâche un de ces soupirs de fin fond

d’abysse, l’air sombre comme le caveau…

– D’après la description de la voisine, le

coupable peut pas être personne d’autre

que le Turc…, il me dit, complètement

défait.

– Qui, le Turc ? Quel Turc ?

– Les intellectuelles, c’est des bizarres de

femmes… Tout dans la tête…

– Oui ! Des totales emmerdeuses souvent

! je l’approuve.

– Ah, ta gueule ! Arrête de m’interrompre

tout le temps !

Il me foudroie ! Vivant subitement ! Un

regain !

Je le laisse poursuivre…

– Les intellectuelles… Tout toujours dans

la tête… Forcément, quand elles rencontrent

des brutes pas humaines avec du poil

partout, ça les attire un peu… Ça les

intrigue, ça les excite, même, des fois… Ma

sœur a un quotient intellectuel d’à peu près

- 65 -


−−− La Cunégonde −−−

huit cent soixante-quinze, tu peux te faire

une idée du penchant qu’elle a pour les

sans cervelle poilus, les puants étalons

bestiaux… C’est de la compensation à

l’envers, si tu veux mon avis… L’attirance

des contraires, la loi de la nature, en

somme… D’ailleurs je me demande qu’estce

qu’elle a bien pu te trouver… T’as rien,

t’es tout maigre… T’as même pas de

barbe…

– Eh, j’ai seize ans, Chose ! Je me rase !

J’ai commencé ça fait trois mois déjà !

– C’est toi qui le dis… En tout cas, elle a

rencontré ce gars-là, le Turc, je sais pas où

ni quand… Un de ces animals de cirque

comme on en voit même pas dans les

éprouvettes…

– Mais qu’est-ce qu’ils faisaient ensemble

? je gueule en bondissant de mon siège.

– Commence pas à crier ! Énerve-moi

pas ! J’ai besoin de calme dans mon état !

Je me rassois de peine et misère… Les

révélations de Réal me faisaient bouillir les

tripes ! La moutarde me montait !

– Je pense pas qu’ils ont jamais commis

l’acte, si tu vois ce que je veux dire… Elle

l’aurait pas laissé aller jusque-là…

Quoique… Avec les intellectuelles, on sait

jamais… L’organe comme un concombre

monstre les change du stylo à bille… Mais

j’ai l’impression qu’elle était plutôt intéressée

à dialoguer… À échanger des idées,

des « concepts »… Concept, c’est un mot

qu’elle aime bien, ma sœur… Bref, elle

cherchait du dépaysement, je crois… Pareille

à l’autre dans la jungle avec ses

babouins… Le syndrome de King Kong,

- 66 -


−−− La Cunégonde −−−

autrement dit… Syndrome répandu plein

les universités, on le sait… Elle m’a parlé

du gars deux trois fois… Elle le faisait

exprès, elle me racontait ses aventures rien

que pour me scandaliser… Tout le monde

fait pareil parce que je suis dans la police…

Ça me rend malade… J’ai craqué, aussi, il y

a trois semaines… Je commence à croire

que je vas finir alcoolique total à force de

dépression…

Sur ces bonnes paroles, il balance sa

cannette vide par-dessus son épaule, puis il

s’en sort une autre de sous son fauteuil…

– Tiens, je vas te montrer une photo…

Une photo d’elle et lui qu’elle m’a donnée…

Pour me provoquer, je le sais… J’ai jamais

eu de photo d’elle à part celle-là… Quand je

te dis qu’elle le fait exprès…

Il fouillait dans toutes ses poches en

continuant :

– Le Turc est un bandit de la dernière

espèce, j’en mets mes mains au feu

n’importe quand… Il t’a une de ces têtes de

redoutable individu malfaiteur né criminel

malgré tout le bon sens humain… Le flibustier

génétique pillard assassin héréditaire

depuis douze générations, apache crapule à

boire le sang et à se nourrir rien que

d’oignons crus… Pas Turc pour rien, je te le

garantis… Il doit t’avoir l’instinct du violeur

professionnel tortureur de mineures, du détrousseur

pendable à pas respirer ailleurs

que dans l’odeur du meurtre et de

l’effraction avec voies de fait… Dans la

police, on a l’habitude de les reconnaître

facilement, ces criminels-là psychopathes

- 67 -


−−− La Cunégonde −−−

sociaux-affectifs mésadaptés, gangsters

vampires pires que l’étrangleur de Boston…

Pas à dire, il avait le tour de me

rassurer !

– Regarde-moi ça…, il dit en me tendant

une photo toute froissée qu’il venait de tirer

de son portefeuille. C’est pas un peu le

barbare définitif coupable de tout à priori,

d’après toi ?

Les deux bras m’en tombent ! J’hallucinais,

ou quoi ? Sur la photo, Ornella

souriante, juteuse, en robe d’été turquoise !

Et le gars ! Cette face d’hybride sanglier

têtard aux dents pourries ! Jésus ! Lui !

– Mais je le connais ton Turc ! j’égosille.

Je veux dire, je l’ai vu ! Hier soir ! Au

bordel ! Chez Dixie Angora !

– Au bordel ? Où il est, ton bordel ?

Je lui refais toute l’histoire de la veille !

Le mauvais bus, Ottawa ! Le chauffeur de

taxi ! Laurent Bégin, l’accident-meurtre ! Le

club privé maison close ! Hull ! Le poisson

de la magicienne ! La bagarre ! La chose

inqualifiable, là, sur la photo, c’était le

monstre qui avait estourbi tous les furieux

à coups de poisson ! C’était le géant

aberration chromosomique irréparable !

– Tu le connais ? T’es sûr ? Réal Giguère

me demande.

– Si je le connais ? Mais y a pas deux

créatures mongoles reptiliennes semblables

dans tout le Cosmos ! C’est absolument lui

positif !

On se dévisage un moment les yeux hors

du crâne… Tabarnak ! Les poils m’en dressaient

! Si l’individu qui avait enlevé Ornella

était ce Turc de malheur… Alors ? Alors elle

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−−− La Cunégonde −−−

devait être à Hull, elle ! Elle devait y être la

veille, à Hull ! Les ondes magnétiques

m’avaient mis providentiellement sur sa

trace ! Je m’étais pas gouré d’autobus pour

rien ! Ornella m’avait téléguidé par télépathie

! Mais moi bouché, stupide, j’avais rien

compris aux fluides subtils !

– Tu dois avoir une auto, non ? !

– Pourquoi une auto ? il dit.

– Bouc ! Faut y aller ! Le monstre est làbas

! À Hull ! Ou à Ottawa ! Avec Ornella !

On y va ! C’est notre seule piste ! Notre

seule chance de la retrouver !

– On y va, on y va… Je peux bien te

prêter mon auto, si tu veux…

– J’ai pas mon permis ! Je sais pas conduire

!

– Comment que t’es venu ? il me demande.

– En autobus ! Mais on s’en torche ! Le

Turc est là-bas, je te dis ! Ornella aussi ! Je

le sens ! Je le sais ! C’est magnétique !

Viens-t’en, on y va ! ! !

– On y va, on y va… Je peux pas laisser

la maison dans cet état-là… Regarde-moi

ça…

Il tergiversait, le déprimé maudit ! Le

chieux du christ !

– Mais c’est ta sœur ! ! ! j’époumone.

– Ma sœur, ma sœur… Elle s’en fout

bien, ma sœur… Toujours à rire de moi

parce qu’elle est intelligente, elle… Elle

passe son temps à me dire que je suis la

honte de la famille depuis que je suis dans

les forces de l’ordre…

– Fais-le pour Bouddha, d’abord ! Ou

pour Musul !

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−−− La Cunégonde −−−

– Musul ?

– Le roi des Musulmans ! Je sais pas,

moi ! Ton gourou ! Khrishna ! Mais on a pas

une seconde à perdre !

Il réfléchit un instant, il se tord les

mains, indécis, épais, angoissé… Et puis il

finit par se lever, lentement, lourdement, à

reculons quasiment !

– OK… J’apporte la bière…, il dit en ramassant

un plein sac de cannettes.

– Grouille, tabarnak ! ! !

Une minute après, on sautait dans le

bolide et on fonçait sus au Turc !

*

Jamais j’aurais pu fabuler pire cafardeux

buté que le frère d’Ornella. Victoriaville-

Ottawa dans les séquelles de la titanesque

tempête de la veille, avec toute cette neige

sur les routes, c’était une petite promenade

de cinq six heures au moins ! Je prévoyais

qu’on arriverait pas avant onze heures,

minuit… Réal Giguère était décidément la

compagnie enivrante à partager bloqué

dans une bagnole des heures et des

heures ! Le comparse têtu absolument muet

à pas desserrer ! Il buvait sa bière en

conduisant, il regardait la route avec un de

ces airs de s’en aller à son propre

enterrement… Avant de partir, il avait

chaussé sa casquette de flic et un gros

blouson rembourré avec des « Police » sur

les manches. Je l’observais du coin de

l’œil… Il aurait pu me faire gicler la cervelle

comme du pus d’un bouton rien qu’en me

pressant la tête entre deux doigts ! Il avait

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−−− La Cunégonde −−−

des mains en forme de gant de base-ball,

des bras comme des gigots d’agneau… Une

de ces mâchoires à chiquer le béton armé !

Dans un sens sa présence me rassurait !

Tout seul, j’aurais été loin de faire le poids

contre le Raspoutine cyclopéen ! Mais il

était mou, Réal, mou au moral, cassé par

en dedans, déprimé rampant, tellement que

je me demandais s’il aurait encore assez de

nerf au cas où les événements vireraient à

la violence…

Histoire de le stimuler un brin, je lui dis :

– Comme ça t’es dans la police ?

On venait de passer Montréal… Depuis

trois heures, pas un mot nous était sorti de

la trappe…

Réal répond rien…

– T’es pas marié ? je lui demande pour le

faire jaser, qu’il s’exprime un peu.

Il vide sa cannette d’un trait, il la jette

derrière sur la banquette…

– Une bande de motards m’a fait un

attentat à la bombe y a quatre ou cinq

ans… On était pas encore mariés, Angélique

et moi… Elle a eu peur, elle a pas voulu

rester avec moi une minute de plus…

– T’as pas connu d’autres femmes ?

– Victoriaville c’est une petite ville… Tout

le monde sait que je suis dans la police…

La bombe nous a pété dans l’auto un soir

qu’on s’en allait au motel… J’ai jamais pu

coucher avec une autre femme après ça…

Vraiment, il avait le bacille de la merde

écrit en majuscules dans la face !

– Tu vois, on vit dans un monde

mauvais, les philosophes l’ont dit…, il

reprend avec sa fluette voix d’eunuque. Tu

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−−− La Cunégonde −−−

sais que l’humain descend du babouin… Ça

fait des milliards d’années qu’on existe,

mais en réalité on vient à peine de sortir de

la jungle… On mangeait encore des racines

y a même pas un quart d’heure, on

s’habillait avec des mammouths dans les

grottes en Afrique… Tu prends un homme,

n’importe lequel, tu lui grattes la crasse

dans la face et tu découvres quoi ? Que

c’est encore un babouin qui s’est mis des

souliers… N’importe qui peut redevenir

singe n’importe quand… Ça dépend de

rien… Moi comme les autres, d’ailleurs…

C’est pour ça que je suis entré dans les

forces de l’ordre… Faut se protéger contre

la nature, autrement la brute sanguinaire

nous mange par en dedans… On existe

seulement parce qu’y a des polices qui nous

empêchent de retomber dans nos instincts

cannibales préhistoriques…

Il soupire à fendre le pare-brise, puis il

enchaîne :

– Oui… Faut défendre la civilisation, mon

vieux… Sinon c’est la planète des singes…

Maintenant il pouvait se la fermer

pendant trois mois tellement il en avait dit

d’un seul coup !

– Pourquoi t’es déprimé à pas pouvoir te

ramasser ? je lui demande.

Il s’ouvre une nouvelle cannette, rrrac !

avec les dents, il s’en tape une bonne

lampée…

– Je sais pas…, il dit. Peut-être parce que

je crois plus aux héros à force de faire rire

de moi ou de me faire dynamiter par les

babouins barbus… J’ai plus la force d’être

un héros, peut-être… Je sais pas…

- 72 -


−−− La Cunégonde −−−

Il retombe dans le mutisme… On

continue à rouler dans la nuit enneigée,

cahin-caha… Ornella, Ornella… Je pouvais

pas m’empêcher de penser à elle ! Elle avait

été enlevée la veille, et pourtant j’avais

l’impression d’avoir vieilli de mille ans

depuis ! Pourquoi le Turc me l’avait ravie ?

Qu’est-ce qu’il lui voulait à Ornella, le

crocodile ? Qu’est-ce qu’elle lui avait fait ?

Ah, on avait baisé des centaines de fois en

même pas deux mois, mais je connaissais

rien d’elle ! Son penchant pervers pour les

barbares malodorants… Si j’avais su qu’elle

me cachait sa véritable nature profonde,

peut-être je l’aurais pas aimée… J’aurais

été plus prudent, en tout cas ! De toute

façon il était trop tard à présent ! Le mal

était fait, sacrament !

Deux trois heures encore s’écoulent à

bringuebaler péniblement sur l’autoroute…

Puis : buildings ! lumières ! Ottawa ! Enfin

!

– Où on va ? Réal m’interroge.

– Bégin est ministre, on va aller au

Parlement ! Il doit connaître le Turc ! Ils se

dépravent dans les mêmes bordels !

– Au Parlement ? Y est presque une heure

du matin !

– On y va pareil ! Si il est pas là, ils vont

nous dire son adresse !

Giguère se démerde pour trouver le

chemin du Parlement… Le totem de la

Confédération des Loyalistes passeurs de

sapin couronné feuille d’érable… On arrive,

on t’entre dans le bâtiment comme dans un

moulin !

- 73 -


−−− La Cunégonde −−−

Un gardien nous arrête sitôt franchi le

seuil…

– On est fermé ! il dit.

– On veut voir Laurent Bégin le ministre !

je riposte pas gêné. On est de la police !

Affaire d’État ! Top-secret !

Le gardien s’aperçoit de la casquette de

Réal… « Police » ! Méfiant comme sa race, il

hésitait quand même à nous croire sur

parole, le mal rémunéré !

– Il est là oui ou non, Bégin ? je le

brusque.

– Euh… Oui, oui ! Ils sont en train de

fêter je sais pas quoi !

– Appelle-le ! Dis-y que c’est à propos de

l’accident d’hier soir ! Le délit de fuite ! Tu

vas voir si y va nous recevoir !

L’autre reluque encore Réal, histoire de

s’assurer qu’on était pas des terroristes

arabes poseurs de bombes… J’admets

qu’on inspirait pas tellement confiance, pas

rasés lui et moi, défraîchis six sept heures

dans l’auto ! Réal Giguère puait la bière à

des kilomètres… Brisée viande à psy…

Le gardien finit tout de même par se

décider.

– Attendez-moi ici ! il décrète.

Réal s’extirpe une autre cannette… Il en

avait partout dans son blouson, plein les

poches, dans son pantalon aussi !

Le gardien rapplique…

– Montez par là, tournez à gauche ! il dit.

Monsieur Bégin va venir à votre rencontre !

On se jette dans l’escalier, on grimpe

quatre à quatre ! Enfin, moi ! Le dépressif

traînait derrière, lui, pas encore décidé s’il

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−−− La Cunégonde −−−

allait continuer d’exister sur cette planète

un quart d’heure de plus…

En haut du grand escalier, badang !

Bégin me rentre dedans ! S’entortille dans

mes jambes, écroule ! Les cheveux bourrés

de confettis, tout enrubanné de guirlandes

en colliers ! Un chapeau pointu en carton

rouge chromé sur la tête, avec un élastique

sous le menton !

– Charmé de vous revoir, concitoyen ! il

bave. Quel bon vent vous amène dans notre

capitale ?

Il tenait un magnum de champagne à

pleines mains ! Schlouttt ! Il s’en vide une

tasse dans le bec ! Il me passe la bouteille !

– On vient de recevoir les résultats du

sondage ! il gazouille. Le sondage national

annuel parrainé par notre Parti ! Quatrevingt-huit

pour cent sont pour !

– Pour quoi ?

– On a demandé aux Canadiens s’ils

étaient pour ou contre !

– Pour ou contre quoi ? !

– Pour ou contre ! Ils ont répondu positivement

pour ! La majorité est avec nous !

Les chiffres sont incontestables !

– Ce qui est incontestable, c’est que le

monde est encore plus épais que je le

pensais ! je dis.

– Soyez pas existentialiste, voyons ! il

rétorque. Demain nous célébrons la Saint-

Valentin, après tout ! La fête de l’amour !

Il me reprend le magnum… La fête de

l’amour… Il me donnait des ulcères, l’honorable

taré !

- 75 -


−−− La Cunégonde −−−

– Écoute ! je lui dis. Je suis venu te

demander un service ! T’aurais avantage à

coopérer !

La masse nous élit pour ça ! il répond

en rotant.

– Tiens, en parlant de masse, jette donc

un coup d’œil là-dessus ! Dis-moi si tu

reconnais pas quelqu’un !

Je lui tends la photo d’Ornella et du

Turc… Il regarde, plisse les paupières,

cligne, sort ses lunettes, regarde d’encore

plus près, titubant, suintant l’alcool à

pleins pores…

– Mais… Mais c’est Ornella Muti l’actrice

italienne, cette femme-là !

– Non ! je dis. C’est une prof de lettres !

Ma blonde !

– Oui… Ma sœur…, dit Réal qui venait de

nous rejoindre.

– Ta blonde ? ! ?

– Ben… Ma maîtresse, si tu préfères ! je

dis.

– Cette femme-là c’est ta maîtresse ? ! ?

Il regarde la photo, me regarde, regarde

la photo, me regarde, regarde la photo…

Laisse faire la femme ! je lui dis. Le

gars, tu le reconnais pas ?

– Lui ? Jamais vu !

Je me catapulte ! Je t’y saute à la gorge !

– Ben moi je l’ai vu hier soir chez Dixie

Angora ! je proclame. Il est client au bordel,

oui ou non ?

Bégin se déprend, se réfugie dans un

coin, les guirlandes en loques, le chapeau

détruit !

– Réponds, ou mon ami te fait avaler ta

bouteille !

- 76 -


−−− La Cunégonde −−−

– Non, vraiment ! Vous m’en voyez

navré ! J’ai hélas jamais eu le plaisir de

rencontrer ce gentleman ! Mais Dixie le

connaît sûrement, puisque vous l’avez vu

chez elle ! Ses clients sont d’abord des

amis, n’est-ce pas ! Entre pas dans sa

demeure quelqu’un qu’elle connaît pas

personnellement ! Pas au sens biblique,

naturellement, mais enfin…

– Donne-moi l’adresse ! L’adresse du bordel

! Et le chemin ! Comment qu’on se rend

là ?

Il se met à tout m’expliquer en détail…

Tourne ici, là, gauche, droite… Le pont,

Hull… L’église, un arbre… Et patati… Il

était encore soûl, il délirait de précision

maniaque obsessionnelle !

– Bon ! T’as tout compris ? je demande à

Réal.

Il hoche, pas très convaincant…

– Let’s go ! je m’écrie.

Je me retourne, je lance à l’autre cave :

– Moi je suis contre, en tout cas ! Tu

mettras ça dans ton sondage, piton du

christ !…

*

On a dû mettre une bonne heure avant

d’arriver chez Dixie Angora. On parvenait

pas à trouver le dernier satané point de

repère, le fameux arbre que Bégin nous

avait décrit dans ses moindres ramures.

Pendant tout le temps qu’on cherchait, Réal

bougonnait pas arrêtable, il avait faim, il

avait envie d’aller se coucher, il voulait faire

caca… N’importe quel prétexte pour pas

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−−− La Cunégonde −−−

affronter les événements, l’héros mou !

On finit finalement par déboucher dans

un quartier cossu planté de milliards

d’arbres, naturellement… Je reconnaissais

pas du tout l’environnement… Et si le

Laurent nous avait pas donné la bonne

adresse ? Il aurait pu être de mèche !

Complice ! Réal avait pas tort que les

humains c’est tout turpitude au fond, et

que le fond est jamais bien loin ! Dixie,

Bégin, le Turc… Ligués, peut-être ? Une

conspiration contre Lebrun était toujours

possible ! Probable, même ! D’ailleurs la

suite de l’histoire allait me donner douloureusement

raison ! Pas tout à fait de la

façon dont je commençais à l’appréhender

ce soir-là, dans ma fatigue paranoïaque,

mais quand même… À seize ans, j’étais

encore d’une navrante naïveté, j’avais pas

encore assez vécu pour être capable

d’imaginer la réalité telle qu’elle est. Et qu’il

faut faire confiance à personne ! Jamais !

Aujourd’hui, dans mon repaire sur une île

que je nommerai pas, par mesure de

sécurité, je prépare une dernière expédition,

je me ferai plus posséder, je te jure ! J’ai de

la maturité ! De l’expérience ! En toutes ces

années, il m’en est passé du réel dans la

carcasse !

Il faut bien dire aussi que cette nuit-là,

dans les rues de Hull, l’abject doute recommençait

à siphonner mon enthousiasme.

Ornella m’avait fait partager sa plus profonde

intimité, je m’étais introduit dans tous

ses trous, je l’avais visitée de la cave au

grenier. Mais l’amour ? L’amour ? Nous

échappe ! Toujours ! L’autre est pas con-

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−−− La Cunégonde −−−

naissable ! Tout est que théâtre, toujours !

Autrement, pourquoi les populations divorceraient

à pleines meutes ? Pourquoi les

crimes passionnels ? Hommes, femmes,

homos, pareils ! Quand ils découvrent que

l’autre est pas la fiction qu’ils se sont

tricotée au coin du feu, bien consentants

tous les deux à se fermer les yeux, alors ils

explosent ! Ils deviennent fous furieux ! Je

me remémorais moi cette drôle de phrase

que j’avais lue, par hasard, la veille, dans le

cabinet de travail d’Ornella : « La longueur

de l’onde associée est d’autant plus grande

que la masse de la particule diminue. » J’ai

appris bien des années plus tard que c’est

la loi de Broglie, cette phrase-là. Enfin,

Ornella m’avait caché ça aussi ! On peut

toujours à la rigueur admettre qu’une

femme nous trompe avec ses pires infâmes

fantasmes inavouables. Surtout quand elle

est la beauté prodigieuse comme Ornella !

On est humains après tout ! Les femmes

sont pas les seuls mammifères de l’univers

à avoir des mamelles permanentes pour

rien ! La sexualité existe, hein ! La truie a

beau en avoir douze, elle, des mamelles, elle

les a pas tout le temps pour attirer

constamment le cochon ! De toute façon,

tous les cochons sont les mêmes ! Tandis

que nous autres humains tout nous arrive

dans la tête ! Voilà pourquoi les femmes ont

des seins permanents et qu’elles sont

perpétuellement prêtes à coucher avec tout

le monde, pour essayer toujours des choses

nouvelles ! C’est comme lire des livres, on

en achète des nouveaux de temps en temps,

on change, on cherche ! La tête demande

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−−− La Cunégonde −−−

toujours du renouveau ! Toujours ! Toujours

! Par conséquent, j’étais presque prêt,

à la limite, à accepter que mon Ornella

avait pu frayer avec le Turc raboteur

d’innocentes victimes, horreur sans nom.

Mais qu’elle m’avait caché la loi de Broglie ?

Qu’elle avait prétendu s’en torcher, elle, de

toutes les sciences, et que rien que la

littérature existait ? Ah, l’escroquerie !

L’ignoble mensonge ! À seize ans on est influençable

aussi ! Quand un professeur dit

quelque chose, on le croit, même si on fait

semblant du contraire pour épater les filles,

les amis, soi-même, même ! J’y avais cru,

moi, à la littérature ! Pas pour faire plaisir à

Ornella, mais parce qu’on se cherche

toujours des autorités, des maîtres, à cet

âge-là ! Et quand on tombe en amour avec

un prof par-dessus le marché, c’est encore

pire ! Ornella disparue, quelle foi je pouvais

avoir encore dans la littérature ? Elle

m’avait pas dit la vérité ! Son enlèvement

par le Turc m’avait permis de le découvrir !

La loi de Broglie était la preuve ! Même pour

elle qui vivait dans les lettres soir et matin,

la loi de Broglie existait ! Elle pouvait pas

s’en passer, même si elle prétendait le

contraire, l’arrogante ! Où ils commençaient,

où ils finissaient, ses mensonges ?

Omega Malinea, sa voisine, en connaissait

plus sur elle que moi ! Pourtant Omega lui

avait pas mis la langue dans l’anus et dans

les oreilles comme moi ! À moins qu’elle

l’avait fait ? Des activités lesbiennes avaient

peut-être eu lieu ? Ça se pouvait ! Tout se

pouvait !

– Ornella, elle a déjà couché avec des

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−−− La Cunégonde −−−

femmes ? je demande à Réal Giguère.

Il me regarde sans comprendre…

– Tu connais pas Omega Malinea, sa

voisine d’en bas ?

– Non…, il dit.

– Pourquoi le Turc a enlevé ta sœur,

d’après toi ?

Il se gratte le chaudron, s’envoie une

gorgée de bière…

– Peut-être qu’ils sont partis ensemble…

On sait pas ce qui s’est passé… Si tu veux

mon avis, on le saura jamais…

– À moins qu’on les retrouve ! je dis.

Je renflammais ! Rien qu’à le voir aussi

pessimiste ! Tant qu’on avait pas montré la

photo à Dixie Angora, tous les espoirs

étaient permis !

– Toi, t’as couché avec elle ?

Réal me pose la question comme ça, sans

me regarder…

– Qu’est-ce que ça peut te faire ? je lui

dis.

– Elle est pas mal, ma sœur…

– T’as des pulsions ?

– Non…, il dit. J’ai renoncé à la sexualité

à force de réalisme… J’ai pas un gros

organe, de toute façon…

– T’aurais une échalote à la place que ça

changerait rien ! Ornella te ferait grimper

dans le plafond pareil !

– Elle fait bien l’acte ?

– C’est pas la question ! je dis. L’important,

vois-tu, c’est le cœur à l’ouvrage !

C’est d’aimer la chose ! Même principe en

cuisine ! Je te donne des côtelettes de veau

et des olives farcies, par exemple. Qu’est-ce

que tu fais ?

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−−− La Cunégonde −−−

– Ben… Je les mange…

– Ciboire ! j’esclaffe. Tu devais baiser

comme un fonctionnaire, toi ! Non, écoute !

Tu prends les côtelettes, tu les passes dans

la farine. Tu secoues, t’enlèves le surplus.

Après, tu les fais revenir dans du beurre

deux trois minutes, des deux côtés, jusqu’à

ce qu’elles soient bien dorées. Tu sales, tu

poivres, à ton goût. Tu mouilles avec une

tasse de bon vin blanc sec, pas de la merde

que t’achètes pas cher chez le dépanneur !

Tu portes le tout à ébullition trrrès lentement,

tu couvres et tu laisses mijoter une

quinzaine de minutes. Mijoter, hein ! Pas

bouillir ! Frémir ! À feu doux ! Faut pas

brusquer les côtelettes ! Pendant ce tempslà,

tu te nettoyes des champignons, deux

tasses, mettons, et tu les fais sauter au

beurre. Tu les laisses pas brunir, par exemple

! Zip, deux onces de ton vin blanc dans

les champignons. Tu mijotes cinq minutes

et tu les jettes avec leur jus dans la

casserole où il y a les côtelettes. Là,

t’ajoutes une tasse d’olives farcies coupées

en rondelles, ou entières, si tu préfères, on

en a rien à foutre ! Tu mijotes encore dix

minutes, que la viande soit bien tendre, le

jus bien chaud. Tu me suis ?

– Je suis pas loin…, il dit.

– OK ! Ensuite, tu mets les côtelettes

dans un plat que t’as réchauffé, tu garnis

avec les champignons et les olives, et là,

mon vieux, tu saupoudres le tout d’estragon

! Haché fin, l’estragon ! Tu finis ta

sauce en ajoutant de la crème au jus de

cuisson, avec une demi-cuillerée de fécule

pour épaissir encore un peu, si tu veux.

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−−− La Cunégonde −−−

Mijote deux trois minutes additionnelles,

pendant que tu corriges l’assaisonnement,

et puis tu tabarnakes la sauce sur les côtelettes

et tu sers ! Les olives et l’estragon,

c’est génial ! Le vin blanc aussi ! Une orgie !

Un petit brocoli croquant en accompagnement

et une bouteille de chablis, t’as le

paradis, mon gars ! Hein ? Qu’est-ce que

t’en dis ?

– Oui, ça doit être pas mal… Mais c’est

quoi, de l’estragon ?

Je me prends la tête à deux mains, de

désespoir !

– T’as-tu déjà baisé au moins une fois

dans ta vie ? je lui crie.

– Je vois pas le rapport avec l’estragon…

– Justement, tête d’eau ! J’imagine que

t’as jamais bu du vin dans le nombril d’une

femme ?

– C’est ma sœur qui t’a montré ces

cochonneries-là ? il dit.

– Ta sœur t’aurait montré sa plaie que

t’aurais rien compris, tata ! As-tu déjà

donné un bain à une femme ? T’es-tu déjà

fait masturber avec du ketchup Heinz ?

– Ah, t’es dégoûtant !…, il s’offusque.

– T’as-tu déjà fait l’amour dehors, l’hiver,

dans un banc de neige ? T’as-tu déjà mis

un doigt dans une femme, au milieu d’une

foule terrible, dans un bar, disons, rien que

pour lui voir les yeux virer à l’envers ?

– Ketchup Heinz, banc de neige… C’est

de la décadence, oui… Je savais bien que

ma sœur était une malade…

– Quel âge que t’as ? je lui demande.

– Trente et un…

– Ah, parce que t’es l’aîné, en plus ! Les

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−−− La Cunégonde −−−

testicules t’ont pas encore descendu ? T’astu

du poil, au moins ?

– Pourquoi tu me demandes ça ?

Laisse faire ! On en reparlera une autre

fois !

Il se renfrogne, boudeur, zébu, tandis

qu’on continue à tourner en rond dans les

rues désertes… Je voyais toujours pas le

maudit arbre, le point de repère ! Bégin

nous avait dit qu’on pouvait pas le manquer,

qu’il avait la forme précise d’un

moulin à vent… Moulin à vent mes noix,

oui ! Il s’était sûrement foutu de notre

gueule, le sale !

– Tu vois, me dit Réal, si j’étais pas dans

la police, probablement que des fois j’irais

aux putains…

– Elles voudraient pas de toi, toton !

– J’irais à Montréal… Ou à Trois-

Rivières… Elles me connaîtraient pas…

Pour sauver les mœurs, c’est juste avec ces

femmes-là qu’on peut se permettre certains

écarts…

– T’en ferais pas écartiller une seule

même en payant pour ! je le nargue.

Au même moment, j’aperçois la maison !

Je la reconnais ! Une de ces cabanes à

coûter les yeux du crâne ! Toute en pierre

de taille, des tourelles, des balcons à la

Roméo et Juliette ! On y était, c’était la

bonne adresse ! Bégin avait pas menti,

après tout ! Sauf pour l’arbre ! Enfin ! Je

me rue ! Précipite ! Sonne ! Secoue la porte

dans ses gonds comme pour te l’arracher !

Ah, quelqu’un nous ouvre ! Une fille nous

accueille ! Pas une enfant mais pas loin…

Bref, une mineure avec des mamelles de

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−−− La Cunégonde −−−

femme !

– Madame Angora ! je réclame tout de

suite.

– C’est à quel sujet ?

Elle reluque la casquette de Réal, les

écussons « Police » sur les manches de son

blouson… Je crois qu’on lui inspirait pas

confiance…

– On veut juste un petit renseignement !

je dis. On est des amis à Laurent Bégin, le

ministre de la Défense !

– Du Commerce extérieur…, dit Réal.

– Oui ! Bégin, le ministre ! Fédéral ! Ministre

fédéral !

– Bon, entrez…, dit la fille.

On procède, on s’introduit dans l’immense

salon plein de « pizza » sur les murs… Le

dernier cri de l’art pictural, le style obstructionniste

amphigourique blasé… J’avais lu

un article sur le sujet, dans un journal, je

m’en rappelais vaguement… Comme la veille

la pièce était bondée de gratin… Les bien

habillés nous saluent discrètement… Sourires,

hochements… On s’assoit Réal et moi

sur un sofa italien tellement design qu’il

ressemblait à un sac à déchets en plastique

noir…

– T’es sûr qu’on est dans un bordel ?

Réal me souffle.

– T’as rien vu encore ! je lui dis en

pensant à la salle souterraine. Il y a plus de

choses dans cette maison que ton

imagination n’en peut concevoir, mon cher

Horace !

– Avoir su, je me serais habillé en monde

ordinaire…

– Commence donc par ôter ta maudite

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−−− La Cunégonde −−−

casquette ! Tu vois pas que t’intimides tout

le monde avec tes airs de flic ?

– C’est pas grave, je suis habitué…, il dit.

Sans qu’on l’ait vue venir, une femme se

glisse entre nous deux… Ce parfum, cet

éclat… Cette mousseline de cheveux décolorés…

– Bonsoir, chers ! elle susurre.

Cette voix humide ! Ce nez ! Ces coquins

yeux verts pareils à des tranches de kiwi !

Ce décolleté vertiginal ! Cette robe blanche

en pétales de lys blanc ! Ces feux ! Bijoux,

pierres ! Diamants ! Ah, la pharaonne bibelot

! Dixie Angora elle-même en personne !

– Comment va notre ami Laurent ? elle

dit en posant le bout de ses doigts sur ma

cuisse.

Jésus ! Je bandais ! Je ramollissais ! Je

survoltais ! J’électrocutais !

– Bien ! Bien ! je dis. Il fête la Saint-

Valentin !

– Vraiment ? Je croyais que c’était demain

!

– On est après minuit, Madame ! Pardonnez

mon impertinence, mais demain est

déjà plus hier !

– Mais… Mais oui ! Vous avez raison !

elle dit.

Elle me regarde comme si elle me passait

un gant de velours sur le visage…

– On m’a dit que vous vouliez me parler ?

elle s’enquiert.

– Oui, oui ! Juste une banale petite information

amicale ! Une broutille ! Vous connaissez

tellement tout le monde !

Je lui montre la photo…

– J’ai rencontré l’homme, là, ici, hier soir,

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−−− La Cunégonde −−−

voyez-vous. Il m’a prêté une babiole que j’ai

oublié de lui remettre avant de partir ! Vous

sauriez pas où je pourrais le trouver, par

hasard ?

Elle fronce, mignonne, coquette ! Le

charme lui débordait à chaque infime manifestation

de sa personne !

– Oh !…, elle fait en arrondissant les

lèvres.

Je la voyais contrariée, un rien perplexe,

malgré tout plus pleine de grâce encore !

– Eh bien…, elle commence.

– Vous le connaissez pas ? J’ai cru comprendre

qu’il est étranger ! Turc, je crois ?

« Turc » ?

– Ah, oui ! Bien sûr ! Monsieur l’ambassadeur

plénipotentiaire de la Turquie !

Comme c’est dommage ! Il a dû repartir

dans son pays ce matin même !

– Il est reparti ?

– Malheureusement, oui !

– Si ce gars-là est ambassadeur, dit Réal,

ben moi je suis Miss Univers…

Dixie Angora se lève brusquement.

– Excusez-moi, chers ! elle dit. On me

réclame ! Mais vous prendrez bien un léger

rafraîchissement en m’attendant, n’est-ce

pas ? Aux frais de la maison, il va sans

dire !

– Il va sans dire ! je concède.

Elle fait signe à la mineure qui nous

avait ouvert…

– Liette ! Du champagne pour ces messieurs

! Notre cuvée spéciale !

Sans plus de formalités, elle s’envole !

Papillon, plume ! Frou-frou d’air ! Dans une

débauche de parfum ! Mon dieu ! La tête me

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−−− La Cunégonde −−−

tournait !

– Ambassadeur…, dit Réal entre ses

dents. Ambassadeur des évadés de la

chaise électrique, oui…

– Pourquoi elle nous mentirait ? j’objecte.

Il répond rien… Chacun de notre côté on

se renfonce dans les réflexions… Puis il me

vient une idée tout à coup. Téléphoner à

Montréal ! Chez Ornella ! Il était impossible

de savoir pourquoi le Turc était allé la

chercher la veille, pourquoi il l’avait traînée

par les cheveux dans la neige, mais elle

était peut-être rentrée à présent ! Revenue

de je sais pas où ! Au fond, en y pensant

bien, j’avais absolument aucune ombre de

semblant d’apparence de certitude qu’elle

avait bel et bien été kidnappée !

La fille Liette s’amène avec les flûtes et le

champagne… Elle avait pas plus de seize,

dix-sept ans, l’enfant ! Coiffée punk ébouriffée,

l’air nymphette délurée comme

trente-six Marie-Madeleine… Prostituée vicieuse

par vocation indélébile, sans doute…

Elle était pleine de rouge à lèvres gras et

d’ongles vernis ! Des boucles d’oreille géantes

en forme de fourchettes, une minuscule

robe de soie collante, bariolée de couleurs

outrées… Une bombe de sensualité perverse

qui demandait rien qu’à vous péter dans

les bras ! Elle appelait le rut de la tête aux

pieds, la catin !

Après nous avoir versé chacun un verre,

elle reste plantée là à attendre qu’on se le

boive… On se fait pas prier nous autres, on

avait bien besoin d’un petit remontant !

Glou, glou… Rince la dalle ! Allez, un autre

verre ! On ingurgite… Encore un, puis un

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−−− La Cunégonde −−−

autre encore ! Champagne ! Gratis ! On allait

pas lever le nez sur le produit ! Fallait

être poli, quand même !

Pendant l’opération, la fille me regardait

en se pourléchant les babines, des énormes

lèvres à faire jaillir le sperme rien qu’en

vous disant bonjour !

– Je vous laisse la bouteille…, elle dit.

Elle partait toujours pas…

– Vous auriez pas un petit pourboire,

non ? elle se décide.

Je donne un coup de coude à Réal…

Tandis qu’il se fouille, je me renverse dans

le sofa… Je ferme les yeux… Les bulles me

montaient au cerveau ! J’avais rien avalé

depuis le matin, douze quinze heures déjà !

Le festin au lit, ici même, dans la chambre

rose bonbon…

Je rouvre les yeux. Tiens, Réal Giguère

avait disparu… J’avais la drôle d’impression

d’avoir dormi quelques minutes tout en

étant resté à moitié éveillé… Le décor et

l’ambiance avaient pas vraiment changé.

Les convives mondains, le gazouillis pianoflûte-violon,

la lumière délicatement tamisée…

Les voix feutrées… Pourtant… Un

élément nouveau s’était introduit dans le

tableau. Quoi ? Qu’est-ce que c’était ? En

m’introspectant un brin, je me rends

compte que je ressentais une raideur des

deux côtés de la tête, derrière les oreilles…

Ma langue et mes dents avaient pris une

texture bizarrement caoutchouteuse aussi…

Curieuses sensations ! La fatigue,

probablement…

Je me sers un autre verre de champagne,

je le siffle d’un trait… Je me lève sans trop

- 89 -


−−− La Cunégonde −−−

savoir pourquoi… Quelque chose me

démangeait… Je battais des paupières, les

mains me transpiraient… Un de ces irrésistibles

chatouillements me vient soudain

dans le fond de la rate ! La pissante envie

de rire ! Je me mets à barrir, plié en deux !

Et puis plus rien ! Comme ça ! Parti comme

c’était venu !

J’aperçois une toile sur un mur, une

grosse goulache de lentilles vertes et

mauves… Je m’avance, je passe un doigt

sur la chose… Je goûte… Oh ! Mais ça

goûtait réellement mauve et vert !

Impensable ! J’essaye de décrocher la toile,

de mordre dedans… Pas moyen de l’enlever

du mur ! Elle était accrochée solide, la

saleté ! Ah, je vois rouge ! J’enrage ! La

puissante poussée d’adrénaline ! L’idée

fixe ! Je m’y mets à deux mains, je t’arrache

l’objet ! La moitié du mur me déboule sur la

tête ! Le plâtre, la poussière ! Un boucan

d’enfer ! Tout le monde se retourne ahuri !

J’avais chaud de partout, moi ! Je lâche la

goulache, je me débarrasse de mon

manteau… Je demande à un grand escogriffe

en smoking qui était enfoncé dans un

fauteuil, à proximité :

– Où la salle de bains ?

Il me montre un escalier en marbre à

l’autre bout de la pièce… Parfait ! Je prends

mon élan, je me jette une jambe en avant…

Whou ! Je te fais un de ces fantastiques pas

de géant ! Une de ces envolées de ballerine !

Boum ! Je retombe sur mes pieds ! Je reste

figé sur place deux trois secondes, et puis…

Boum ! Encore une espèce de saut

prodigieux ! Ah, je comprenais vraiment

- 90 -


−−− La Cunégonde −−−

plus rien ! J’arrivais plus à marcher

ordinaire ! Boum ! Boum ! Comme un

cosmonaute qui se déplace dans l’apesanteur

à grands coups d’incroyables

bonds, je traverse la pièce, au ralenti,

boum ! boum ! boum ! En souriant aux

messieurs-dames attroupés, en essayant

d’avoir l’air extra-terrestre le moins possible

malgré tout ! Boum ! Boum ! Je m’arrête au

pied de l’escalier… J’essaye un peu de

concevoir comment procéder… Dans ma

tête tout était parfaitement clair, mais mon

corps répondait drôlement à mes

instructions… On aurait dit que tous les fils

de ma machine s’étaient emmêlés, que

toutes les puces de mon ordinateur avaient

bouffé je sais pas quel folichon virus

anarchiste !

J’attaque l’escalier à reculons. Pas mal,

pas mal ! Il suffisait que je m’appuie sur

mes deux mains, bien arqué, à l’srevne, je

veux dire à l’envers, sod el rus tnapmar

settap ertauq à – à quatre pattes rampant

sur le dos… À force d’inhumains efforts,

j’arrive aux dernières marches, tortillant,

débris, mi-tortue mi-couleuvre se souvenant

plus haut, bas, envers, endroit ! Je me

relève, accroché à la rampe, j’ouvre la porte.

Je m’introduis… La salle de bains… Je

reprends mon souffle, je me regarde dans le

miroir… Stupéfaction ! J’étais blanc comme

un mort ! Exsangue ! Tout suintant de

sueurs froides !

Tremblotant, branli-branlant, l’ossature

en gigue, le squelette en folie, je m’assois

sur le trône tant bien que mal… Elle était

de grandes dimensions, cette pièce-là… De

- 91 -


−−− La Cunégonde −−−

très grandes dimensions, à vrai dire… De la

céramique partout, du marbre… Des objets

de luxe comme on en voit dans les

magazines… Subitement, l’idée me vient

que chier dans du marbre est une

indécence inexprimable ! Une impertinence

de barbare pas dégrossi ! Et puis tout de

suite après je me dis non, je peux pas chier,

voyons, je peux plus, je pourrai plus

jamais… C’est fini, ça, pisser, éjaculer,

manger… Tout le reste… Tout est fini !

J’étais dans un caveau en réalité ! Sous la

terre ! Dans une tombe ! Dans une

pyramide plutôt ! Je jette un coup d’œil sur

les murs… Je voyais plein de dessins

d’animaux magiques sur les tuiles de

céramique… Des corps d’hommes avec des

têtes d’oiseaux, des danseuses avec des

bandeaux… Des pirogues, des chasseurs

armés de lances, des hippopotames… Des

bas-reliefs hallucinants avec des déesses

poitrines nues serrées dans des pagnes…

Dans ma tête, je voyais en même temps des

hiéroglyphes se former à la place des mots

et puis disparaître, remplacés par

d’autres… Le Nil est en crue, je réfléchis, les

basses terres vont être inondées… Il est

temps de partir, de s’en aller… Là-bas, en

Grèce, pour la suite du monde… Toute

l’Égypte va mourir bientôt, la civilisation va

se continuer à Athènes…

Je me lève, je grimpe sur une marche…

Je m’appuie sur le bord d’une énorme

baignoire… Je fais couler l’eau… La mer…

La mer… Un vaste océan se formait dans le

ruissellement bouillonnant de vapeurs… Je

me déshabille pieusement, je baise mes

- 92 -


−−− La Cunégonde −−−

vêtements… Je dis adieu en langue

égyptienne… Adieu les dattes et la boue du

fleuve, les perruques bleues des courtisanes

et les esclaves de Mésopotamie… Le

calendrier des prêtres a éclaté dans la tête

du Dieu-Soleil, adieu, Râ est devenu fou…

L’Égypte va sombrer dans sa folie et mille

ans de civilisation vont être engloutis à

jamais ! Adieu ! Adieu ! Adieu Osiris

découpé en rondelles comme un salami !

Adieu Nefertari, Amen-khep-chou-ef ! Adieu

les bouteilles de cuir et les rasoirs de

bronze, la pistache et les huiles, les

gommes aromatiques et l’or de Tyr ! Adieu

l’ambre et le corail, adieu papyrus !

Je me glisse dans le fourreau de l’eau,

bateau de la Mort ! Voyage vers l’Autre

Tantôt ! Adieu ! Adieu ! Dans la profondeur

du tunnel, de l’autre côté de l’océan

souterrain qui traverse le Monde-d’En-Bas,

j’aperçois un noir visage qui rayonnait

mauvaisement… Ce visage… Omega Malinea

! Noire prêtresse du Noir ! Voisine d’En-

Bas ! Elle m’appelle, elle me tend les bras !

« Entre deux trous de nuit noire, la vie est

rien qu’un peu de mort qui se gratte pour

que ça passe ! » Les terribles paroles ! Leur

écho se répercutant sur les piliers du

Monde ! Nuit noire ! Nuit noire de l’En-Deçà

des Choses ! Nuit noire ! Je vois plus rien !

Je suis aveugle ! La réalité a disparu et Réal

avec ! Effacés ! Le monde s’est effondré,

pulvérisé ! Bing ! Au centre du néant

apparaît alors la face de l’Ennemi ! Le

Hittite ! Roi de la Ténèbre, Prince du Mal !

Turc ! Tête dansante, mirage en plein

néant ! Flottant, vibrant, trônant sur le

- 93 -


−−− La Cunégonde −−−

royaume du Rien-du-Tout ! Une tête de

monstre, moitié poisson, moitié sanglier ! Le

Hittite ! Le Hittite ! Et puis plus rien ! Le

trou noir ! Nuit noire ! Nuit noire !

Je sors de la baignoire, je me gratte la

bedaine… Frappé de stupeur, j’étais !

Qu’est-ce qui s’était passé ! Où j’étais ?

Qu’est-ce que je fabriquais tout nu dans

toutes ces vapeurs ? La crise avait duré une

seconde, une heure, je pouvais pas le dire…

J’étais devenu fou peut-être ! Un accès ! Un

délire imprévisible ! L’épuisement ! Je m’enroule

grelottant dans une serviette… Dans

une fenêtre couverte de buée, j’aperçois une

autre tête ! Une figure de jeune homme !

Quelqu’un qui me ressemble pire qu’un

frère ! Rimbaud ! Mais oui ! Lui-même !

Enveloppé dans une serviette blanche, lui

aussi ! Une tunique grecque ! Ah, je

commençais à comprendre ! À retrouver le

fil ! J’avais échappé au cataclysme de

l’Égypte ! Exactement ! J’avais passé le

Fleuve de la Mort pour renaître dans la

Nouvelle Civilisation ! Avec Rimbaud ! Nous

étions sortis de la Confusion ! Limpide !

Lumineux !

Je m’assois sur le trône. Rimbaud fait

pareil, de l’autre côté de la vitre. Je me

penche, il se penche, je m’approche, il

s’approche. On se regarde intensément

dans les yeux un long moment… Je

détourne le regard, il détourne le regard.

Étrange… Il singeait mes moindres gestes,

il s’amusait à se prendre pour moi ! Je me

lève, il se lève en même temps que moi. Il se

met à déclamer, sa pipe tournée à l’envers,

beau et brun dans sa tunique : « Loin des

- 94 -


−−− La Cunégonde −−−

oiseaux, des troupeaux, des villageoises, je

buvais, accroupi dans quelque bruyère

entourée de tendres bois de noisetiers, par

un brouillard d’après-midi tiède et vert… »

Les mots me résonnaient dans la tête, « par

un brouillard… d’après-midi… tiède… et

vert… tiède… et vert… » Ornella elle aussi

m’avait récité ces préciosités, un matin, à

poil, au lit, pendant que je lui suçais les

bidons ! Les mots m’étaient restés vissés

dans la cervelle, « loin des oiseaux, des

troupeaux, je buvais, accroupi… » « Tu parles

bien ! », je dis au Rimbaud. – « C’est de

la Poésie ! de la Poésie ! », il me répond.

« Qu’est-ce qu’on serait sans la Poésie ? Des

insectes qui font caca et qui vont à la

banque ? Comme mon père ? Comme

madame ma mère ? Des consommateurs ?

Des comptables ? Ithyphalliques et pioupiesques

? Sur les bancs verts, des clubs

d’épiciers retraités ? Des adultes, peutêtre

? ! » Il se met à rigoler, démoniaque, en

se renversant en arrière ! « Ah, les adultes

sont une aberration ! Pire : une fiction ! Le

plus énorme mensonge qu’on découvre en

vieillissant ! Regarde-moi ! Est-ce que j’ai

l’air d’un adulte, moi ? Je pisse vers les

cieux bruns, très haut et très loin, avec

l’assentiment des grands héliotropes !

Vieillir est pas le ratatinage qu’ils veulent

nous faire croire ! Ceux qui se ratatinent

adultes étaient déjà des génétiquement

ratatinés ! Ils deviennent ce qu’ils sont, en

réalité ! Vois-tu, l’adolescence est une

chance donnée à l’homme de faire un faux

pas, un petit pas de côté, une chance de

glisser dans la Poésie ! Faut se laisser aller,

- 95 -


−−− La Cunégonde −−−

faut pas se gêner ! Sauter sur la Poésie !

C’est une bouée ! L’adolescence, un salut !

Élan insensé et infini aux splendeurs

invisibles, aux délices insensibles ! Je m’y

revois, dans la pénombre des sous-sols

enfumés de Laval-des-Rapides et de Pont-

Viau ! De la mescaline plein mon chapeau !

Dehors, le regard attendri de ma mère la

Lune ! Dans ma carcasse, des Cathédrales

de Mots ! L’oisive jeunesse ! Ils m’ont pas

eu, les ratatinés ! Vendeurs d’assurance,

banquiers ! Pointeurs pointés ! Postiers ! Je

suis le miracle du Langage ! Je suis mille

fois le plus riche ! Ils me feront jamais

travailler ! J’aime mieux boire et baisouiller,

éjaculer au petit matin dans la bouche

d’une femme que je connais depuis même

pas trois heures, comme ça m’est arrivé

hier ! »

Il se tordait, le possédé ! Le Rimbaud

dans la buée ! « Tu délires ! », je lui dis ! –

« Écoute ! », il me hurle. « Cet après-midi, je

devrais être un homme raisonnable occupé

à des occupations raisonnables ! Et qu’estce

que je fais ? Je suis en train de nous

inventer tous les deux, ô miracle du

Langage ! Orgie du Mot ! À dix ans, je

tricotais des romans policiers avec la vieille

machine à écrire de mon pauvre père ! Dans

la chambre nue aux persiennes closes !

L’odeur de la lotion solaire flottait dans l’air

lourd autour de la lampe, la matérialité de

cette odeur faisait se matérialiser les pays

lointains imaginés sur mon clavier ! Toute

la famille s’ébattait dans la piscine, sous le

soleil rutilant de l’Aval-des-Rapides ! Frères

et sœurs pataugeant pataugeurs ! Patau-

- 96 -


−−− La Cunégonde −−−

gent toujours ! Moi, j’écris toujours ! C’est

l’Ordre des Choses ! À dix-neuf ans, au

pays pourpre des drogues, au Cabaret

Concorde, la distorsion de l’élément

chimique se distillant dans l’arbre de mes

nerfs, acide ! acide ! tandis que les danseuses

nues se frottaient le cul sur la fourrure,

toute la sacrée salle aquarium de lumière

rouge, les autres m’appelant le Rimbaud ! le

Rimbaud ! À l’Île Bizard, dix ans plus tard,

sur la véranda, au bout de la nuit, le ciel de

l’aube obscène de pastels, la bouteille sur la

table et les Mots roulant toujours, une

marée d’oiseaux grondant dans ma tête !

Ah, comment vieillir quand tu t’es trempé si

jeune, si loin, si longtemps, dans l’Absolu !

La terrible célérité de la perfection des

formes ! L’adolescence m’a miraculé ! Je

suis devenu le Rimbaud ! Maintenant, c’est

gagné ! Ô illuminations ! ! »

Il bondit derrière sa vitre, il se met à se

déhancher, pâmé, tordu ! Tabarnak ! La

sarabande ! Sur le même ton surexcité, il

vocifère : « Ô très paisibles photographes !

La Flore est diverse à peu près comme des

bouchons de carafes ! Ô croquignoles

végétales ! » Je me détourne, moi, devant

cette frénésie d’emporté ! Que l’esprit me

pète pas halluciné ! Au même instant,

Ornella surgit soudain, déesse de marbre

sans bras, roide et pure et blanche et

froide, posant sur moi son regard vide de

statue ! L’agité rimbaldien s’écrie : « C’est

l’aimée ! Ni tourmentante ni tourmentée !

L’aimée ! » Ornella enchaîne : « Je suis la

Beauté, Perfection des Formes et Forme de

la Perfection ! Je suis le commencement et

- 97 -


−−− La Cunégonde −−−

la fin de la Poésie ! Quand tu sortiras des

mots pour entrer dans la Poésie, tu me

trouveras et tu trouveras la Beauté ! » Le

Rimbaud gueule de l’autre côté : « J’ai seul

la clé de cette parade sauvage ! » –

« Ornella ! Ornella ! », je crie ! « Ornella ! ! ! »

Mais elle s’estompe ! Décompose ! Disparaît

! Ffft ! fond en fumée ! Ravalée dans

l’au-delà de l’ici-bas !

Elle est pas là… Ornella… Ornella n’est

pas là… J’ouvre les yeux. J’étais assis par

terre, écrasé sous le poids d’une drôle de

lumière métallique, ma tête comme une

boule de caoutchouc trop pleine, trop

dense. Je réfléchis : le cerveau est une sorte

de vaisseau spatial, par conséquent je suis

assis dans mon cerveau ou dans un

vaisseau spatial… Peut-être un Soir m’attend

où je boirai tranquille en quelque vieille Ville

et mourrai plus content : puisque je suis

patient… Ainsi, Ornella était la Beauté,

Perfection des Formes et Forme de la

Perfection… Et moi, j’avais fui l’engloutissement

de la vieille civilisation pour devenir

le Rimbaud… Mais oui ! Devant moi, sur le

mur, ce que j’avais pris tout à l’heure pour

une fenêtre couverte de buée était un

miroir, en réalité ! J’étais donc le Rimbaud

des sous-sols enfumés de Laval-des-

Rapides ? La Poésie était mon avenir ? Ce

par quoi devait passer la queste d’Ornella,

Forme de la Perfection et Perfection des

Formes, Beauté… Oui, oui… J’en étais

encore à un Turc près, donc j’étais… Oui !

Parfaitement ! Exactement !

*

- 98 -


−−− La Cunégonde −−−

Je sors de la salle de bains, je

redescends l’escalier de marbre, encore

confus, une paire de pinces serrée solide

sur la peau du cerveau… J’avais du mal à

retrouver le fil des événements qui venaient

de se dérouler… Lambeaux, fièvre…

Brume !… Ornella, Rimbaud ? J’étais pas

sûr ! J’avais rêvé, ou quoi ? Assis tout nu

sur le plancher, là-haut, mes vêtements

rangés dans un coin, soigneusement pilés…

Étrange ! Pas commun ! Inhabituel, pour

tout dire ! Des fluides mauvais circulaient

sûrement dans la maison ! Des effluves

ensorcelants, des bizarres ondes ! L’esprit

du Mal, peut-être ? Je me trouvais dans un

authentique bordel, ne l’oublions pas ! Chic

pas chic, pareil du même !

Je redescends l’escalier que je me

souvenais pas très bien d’avoir monté… Où

ils étaient passés toute la bande ? Le

« gratin » ! Les pervers mondains ! Dixie

Angora Cie ! Plus personne dans le spacieux

salon… Rien qu’une odeur de cigare

refroidie et un soupçon d’aube délicate aux

fenêtres… Un trou dans un mur, du dégât,

plâtre, poussière, saloperie…

Sur un divan, tout à coup, je les

aperçois ! Réal Giguère et la fille ! La Liette

à la bouteille de champagne, l’ébouriffée

ventouse aux babines juteuses ! Elle me fait

des simagrées… « Chut ! Chut ! Par ici !

Amène-toi ! »… Je me transporte vitement,

je les rejoins… Réal avec sa casquette de

débile… Il était vert, le flasque ! Les yeux

cernés jusqu’aux gencives, les oreilles

molles, la tronche démolie !

- 99 -


−−− La Cunégonde −−−

La bouilloire t’a pas sauté ? il m’interroge

aussitôt.

– Quoi ?

– T’as pas eu des visions infernales toute

la nuit ? Des delirium tremens terribles

d’animaux féroces ?

Je commençais à me rappeler… Des basreliefs,

des crocodiles… Des phrases sans

tête ni queue… Rimbaud farfadet, grimaçant,

contorsionnant à travers un rideau de

brume…

– Qu’est-ce qui s’est passé ? je fais.

– Il s’est passé que la fille nous a drogués…,

dit Réal.

– Drogués ? ! ?

– C’est pas de ma faute ! elle s’écrie. Ils

m’ont forcée !

– Pourquoi que t’as fait ça, poubelle ? ! je

gueule.

J’essaie de te l’agripper par le crin !

Oups ! Je vacille ! Flageolant, étourdi ! J’étais

pas solide ! Pas loin d’à plat !

– C’est Dixie Angora ! elle miaule. Elle

vous a menti ! Le Turc était ici pas plus

tard que cette nuit !

– Le Turc ? ! ?

– Je te l’avais dit qu’il était pas ambassadeur…,

dit Réal.

– Cette nuit ? ! ? j’étrangle.

– Oui ! dit la fille. Dixie voulait gagner du

temps pour qu’il puisse se sauver ! Elle m’a

demandé de vous donner la cuvée spéciale !

On a des bouteilles de champagne comme

ça, des pleines de drogues pour soigner les

animaux dans les zoos !

– Tu peux le dire, je suis devenu un zoo à

moi tout seul aussi…, dit Réal.

- 100 -


−−− La Cunégonde −−−

– Ah, ta gueule, toi ! je beugle. Laisse-la

parler !

– Je peux rien vous dire de plus ! Je sais

rien !

– Où qu’elle est la chienne galeuse ?

L’Angora ! Que j’aille t’y éplucher le squelette

!

Réal m’abat une de ses grosses pattes

sur l’épaule ! Tap !

– Lâche-moi ! j’écume. L’Angora j’en fais

des confettis si je la trouve ! ! !

– T’as pas compris ? dit Réal. Le Turc est

parti !…

– Avec des filles ! dit Liette.

– Avec des filles ? ! ? Où ça ? Où il est

allé ?

– Je le connais, c’est un habitué de la

maison ! dit la Liette. Je m’occupe jamais

de lui, il me fait trop peur ! Il me

défoncerait tellement il a un membre ! Il est

jamais rassasié, le satyre ! Le bélier ! Mais

les autres filles me parlent de lui des fois !

Une des cinq qu’il a baisées cette nuit dans

un bain d’algues et de boue m’a dit qu’il

s’en allait en Floride ! Qu’il emmenait des

filles avec lui ! Pas des filles de la maison,

mais des filles !

– En Floride ? ! ? je jappe.

– Il a eu peur ! À cause Chose avec sa

casquette de police ! La photo ! Toutes vos

chinoiseries ! Dixie y a tout raconté ! Il

devait partir de toute façon ! Il a filé encore

plus vite !

– On devrait appeler la police…, dit Réal.

– Étouffe, le zouf ! je rugis. Je vas te le

dire, moi, ce qu’on va faire !

– Je te vois venir…

- 101 -


−−− La Cunégonde −−−

– On va pas le laisser disparaître à notre

barbe sans réagir ! On y va, sacrament !

– On y va, on y va…

Il recommençait à vouloir me chier dans

les mains, le névrotique !

– Parfaitement ! je barris. À l’aéroport !

Que ça traîne pas !

Les deux mains fourrées entre ses cuisses,

Réal restait absolument assis sur son

steak, épais, pas bougeable, véritable

monument vivant à la gloire de la Nouille !

– Je peux pas… Je peux pas, j’ai la

phobie des avions…, il murmure avec sa

petite voix d’insignifiant.

Liette l’insolente rigolait dans sa barbe,

elle, en le contemplant ! Fuck ! Je m’amusais

pas moi !

– Attendez-moi ici ! Je reviens tout de

suite ! je dis.

Il me restait un doute ! Un infime fond,

mince, mince comme le fol espoir ! D’abord

trouver un téléphone ! Le jour commençait

à se relever… Et si, par le plus inconcevable

des miracles, Ornella était rentrée chez

elle ? Ou bien toute cette histoire d’enlèvement

était une grossière fabulation, une

simple supposition hâtive fondée sur une

interprétation farfelue des faits… Dans ce

cas, elle devait être chez elle, rue Drolet, à

Montréal, couchée, dormant à poings

fermés, à l’heure qu’il était ! Elle pouvait

pas être ailleurs ! Le travail de la correction

la réclamait au logis à grands cris ! Et

d’une ! Ou bien, au contraire, la merde était

bien réelle, Ornella bel bien disparue, donc

absente du nid, et alors l’horreur faisait

- 102 -


−−− La Cunégonde −−−

rien que débuter, puisque le Turc

méphistophélique venait de quitter le pays !

Je dégote finalement un appareil, dans

un coin, sur une table en forme de tasse

renversée… Un vraiment drôle d’objet… La

table, je veux dire… Le téléphone aussi,

tant qu’à y être… « La voix au loin »… Télé,

phonê… Racine grecque… Dans quel

monde on vit, c’est bien pour dire !… Trrrtt,

je compose le numéro plein de sueurs

froides ! La sonnerie grelotte… Riiiiiiiiiing !

Riing ! Trois coups ! Cinq coups ! Huit…

douze… seize… Trente… Je les comptais, je

voulais pas agir avec trop de précipitation

pessimiste… Lui laisser le temps d’ulcérer

dans l’éventualité qu’elle résistait à se

lever…

Trente-six… quarante-deux, quatre,

huit… Quarante-neuf… Cinquante…

Les dés étaient jetés ! Le sort avec !

– Lève ton tas, guenille ! je gueule à Réal

en le rejoignant.

– Je te dis que je peux pas prendre

l’avion…, il chiale.

– Tu vas quand même pas me laisser

affronter le monstre et ses sbires tout seul,

bouse de vache !

– On y va en auto d’abord…

– En auto ? ! ? je fends.

– Il se dirige où dans la Floride ? Réal

demande à Liette.

– Daytona ! elle dit.

– En roulant sans arrêt, on y est en

moins de quelques heures…, il dit.

– Quelques heures ? ! ? je plie, scié.

- 103 -


−−− La Cunégonde −−−

À ce moment-là, la fille Liette se jette sur

moi, elle s’enroule en boa, elle m’embrasse

partout !

– Emmenez-moi avec vous autres ! elle

me supplie. Si Dixie Angora apprend que je

vous ai parlé, elle me tue !

– Elle peut te transformer en manger à

chien, je m’en torche le trou ! je dis.

– Je vas vous aider à retrouver le Turc à

Daytona ! J’ai des renseignements que vous

connaissez pas !

– Quoi ? Quels renseignements ? je la

questionne. De quoi tu parles ?

– Les filles m’ont dit des choses à propos

du Turc ! Si vous m’emmenez pas, vous

saurez rien ! Vous le retrouverez jamais ! À

part ça, j’en ai plein le cul moi d’être

putain ! Je vis plus ! Je veux un mari avec

des enfants ! Je veux apprendre le violon et

l’orthographe ! Faire mon repassage, le soir,

avoir une existence normale ! Dixie Angora

et ses hommes de main me gavent d’alcool

et de pilules soir et matin ! J’en peux plus

de me dépraver ! Je suis rendue le vagin

large comme le métro tellement il m’en

passe dedans ! J’ai juste à écarter même

pas mouillée pour que tu me rentres le bras

au complet ! Je veux refaire ma vie dans le

Sud !

Refaire sa vie ! Saint ciboire ! Elle avait

dix-huit ans maximum !

– C’est la faute à la société si j’ai dégénéré

! elle braille. Mon père m’a violée j’avais

quatre ans ! Il m’obligeait à lui fourrer des

carottes dans le trou du cul en le suçant !

Laisse faire les détails ! je dis.

- 104 -


−−− La Cunégonde −−−

– À onze ans, ma mère alcoolique m’a

vendue à un maquereau iranien ! elle

continue. Je me suis fait avorter douze fois

en même pas trois ans, quand j’étais jeune,

tellement j’étais innocente aux mains des

criminels ! Si vous m’emmenez avec vous

autres, je vous laisse me faire tout ce que

vous voulez gratis jusqu’à ce qu’on soit

rendus !

– OK…, dit Réal en posant une main sur

l’épaule de la fille. Notre devoir est d’aider

les faibles dans un monde mauvais…

– Tu pourrais t’occuper ailleurs ! je lui

dis. Sur la planète, il y a quarante mille

enfants qui meurent de faim à tous les

jours ! Va leur donner le sein si t’as besoin

de soulager ta conscience !

– Et moi ? la Liette minaude. Vous voulez

pas les voir, moi, mes seins ?

Elle s’était changée, elle avait enfilé des

jeans délavés moulants et un fragile teeshirt

rose saumon qui lui serrait l’obscène

poitrail toutes suces dehors… Elle entreprend

de se déshabiller, de nous montrer

comment elle était faite ! En levant les bras,

Réal l’arrête aussitôt !

– Ne nous emportons pas…, il dit paternellement.

Ta carrière de putain est finie…

Suis-nous, on va te guider dans le droit

chemin…

Ha ! J’en revenais pas ! Il se prenait pour

le Christ, le tabarnak ! Il rédemptait solide !

Plus sérieux qu’un pape comptant son or !

Rien à faire, il en démordrait pas qu’elle

venait avec nous autres, la Marie-Madeleine

!

- 105 -


−−− La Cunégonde −−−

– Bon ! je dis. On va pas philosopher

jusqu’à midi ! On a des centaines de

kilomètres de droit chemin à se taper ! T’astu

fini ton prêchi-prêcha, l’absurde ?

– En route…, il répond avec un soupir à

lui faire rendre l’âme.

Liette me resaute au cou ! Elle

m’embrasse vorace partout !

– Je vas chercher ma valise ! elle dit. Je

vous rejoins dehors !

Elle s’était préparée sûre de son coup, la

grue !

– Dépêche ! je lui suggère.

Les mains me brûlaient encore d’aller

t’étrangler Dixie Angora la poupée précieuse…

L’ineffable ordure, menteuse, complice

à Caligula l’éventreur… Et puis merde ! Sa

mort avait moins de prix que la vie

d’Ornella ! Le Turc était parti avec des filles

qui appartenaient pas à la maison, Liette

l’avait dit. Preuve qu’Ornella était captive

du sanglier aux dents pourries, puisque

d’un autre côté elle était pas chez elle ! Tout

collait dans le puzzle !

Je ramasse mon manteau dans les

débris du mur arraché, je pousse Réal

Giguère amorphe vers la porte… Je m’arrête

sur le seuil… Quelque chose avait changé

en moi, j’en prenais conscience, pas très

clairement, mais juste assez par exemple

pour me sentir tout drôle. Comme un

animal qui sent venir la mue, sans doute…

Il y a des moments comme ça dans

l’existence où on sait qu’on vient d’arriver à

la croisée des chemins, même si on ignore

encore d’où ils viennent et où ils vont. On

peut seulement supposer que ceux-là sont

- 106 -


−−− La Cunégonde −−−

ceux du passé, ceux-ci ceux de l’avenir…

J’hésitais, je restais vissé sur le seuil, la

lumière de l’aube cristalline et froide dans

mes yeux fatigués… Je me disais qu’il fallait

pas que je me retourne, qu’il fallait surtout

pas que je regarde en arrière, sinon… Sinon

quoi ? Tout allait s’embrouiller dans ma

tête ? J’aurais pas la force de croire assez

dur dans l’avenir de mon amour pour

Ornella, peut-être ? Je renoncerais avant

d’avoir commencé à espérer ? Il faut savoir

qu’il y a beaucoup d’avenir dans le passé,

mais j’avais seize ans et pour moi cette

simple vérité était loin d’être évidente. Et

puis des fragments des zoopsies de cette

nuit-là me remontaient confusément, le

départ de l’antique Égypte promise à son

déclin, les paroles du Rimbaud pointant de

sa pipe renversée l’ailleurs où tout est

encore possible… L’adolescence, planche de

salut… Une chance donnée à l’homme de

faire un petit pas à côté de lui-même, à côté

de la route plate et rectiligne tracée entre

l’enfant enfermé en dedans et l’adulte

enfermant le monde au dehors… J’avais

encore le choix de revenir en arrière, de

refuser de quitter la route pour éviter de me

perdre… J’avais le choix, et c’était

terrifiant ! Parfois, toute la vie tient

seulement à ces hésitations sur le pas

d’une porte ! Devant, derrière, dehors,

dedans… Comment choisir ? Dans mon

hallucination, Ornella m’avait dit : « Quand

tu sortiras des mots pour entrer dans la

Poésie, alors tu me trouveras et tu

trouveras la Beauté, Perfection des Formes

et Forme de la Perfection… » Shit ! L’émo-

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−−− La Cunégonde −−−

tion ! La vague de fond, tout à coup ! La

tendresse, la tendre, la si tendre tendresse !

Cette poussée de chaleur à partir du plus

profond de mes tripes ! Je revoyais Ornella,

je revoyais la perfection de sa beauté, je

voyais la Beauté comme une idole

aveuglante dressée devant moi, dans le jour

qui se levait ! Mon choix était fait ! Je

choisissais la Beauté ! Ma route s’en allait

de ce côté-là, en arrière tout n’était que

caca ! Oui, sortir des mots, sortir de la

raison raisonnante et raisonnable, sortir de

la logique qui fait les postiers et les

comptables ! Entrer dans l’absurdité de la

Poésie, de l’amour pour la Perfection des

Formes ! Vivre pour trouver la Forme de la

Perfection, la Beauté ! Ornella ! L’amour est

un choix qui mutile le monde dans ses

possibles pour l’enrichir de plus de réalité ?

« Allons-y ! », je me dis !

Je referme la porte du bordel à Dixie

Angora derrière moi, je descends l’escalier…

Zloup ! Les deux pieds me glissent sur les

marches gelées ! Je virevolte dans les airs !

Bouffon, grotesque ! Bang ! J’atterris sur

mon cul, dans la neige, au pied de

l’escalier !

Ah, comme départ, c’était réussi !…

- 108 -


−−− La Cunégonde −−−

Le Canada, terre de nos aïeux… Un vaste

pays où végète un nombre pourtant pas

très considérable de personnes… Beaucoup

de crétins en ce pays, par exemple… Même

phénomène ailleurs, d’ailleurs ! Noirs,

jaunes, blancs, ils sont partout pareils. Ils

seraient indigo ou grenat, ça changerait

rien ! Les crétins, semblables en cela au

Rat, s’adaptent à n’importe quel climat,

survivent n’importe où, se reproduisent à

un rythme dément. L’épidémie cent fois

centenaire, le fléau enraciné dans le fin

fond des âges, dans le même marais qui

nous a donné les virus, les microbes

sexuels et autres bactéries pas tuables !

L’humaine petitesse déferlant sous tous les

cieux en se flattant la bedaine, rotant,

satisfaite de sa bêtise, procréant, inlassable,

polluant le globe, se pétant les bretelles,

sûre de son droit à la vie et au

bonheur ! Si au moins ceux de cette

engeance-là faisaient juste un peu moins de

bruit de temps en temps… Il est pas interdit

de rêver, ô avenir meilleur !

Enfin… Le Canada, c’est comme tout le

reste, il s’agit d’en sortir, en somme ! La

crétinerie c’est autre chose, c’est plus

difficile… Elle a pas de frontières, elle

connaît pas vraiment de limites. Inutile de

s’étendre sur le sujet… On a rien qu’à

ouvrir un journal ou la télévision pour

- 109 -


−−− La Cunégonde −−−

constater… S’asseoir sur un banc, dans un

parc, ou traîner un court moment dans

n’importe quel magasin… Regarder, écouter,

surtout… Les dégâts ont de l’ampleur !

Bref ! Passons ! Pas de quoi s’inquiéter ! Les

civilisations passent, les crétins restent !

Rien de nouveau ! Dix mille ans d’histoire

l’ont prouvé ! Enfin, bref… Les rats ont bien

développé des mécanismes pour se régaler

des poisons qu’on leur sert, eux autres. Les

crétins ? Même chose ! Ils résistent à tout !

Écoles, soins de santé, bibliothèques, encyclopédies

! On a là une espèce infiniment

perfectible, une race supérieure transcendant

les religions, les continents, les

cultures, le temps, même ! Rien à redire !

Ils ont la force du nombre ! Payent leurs

impôts, s’arrangent qu’on les refoule pas à

la mer rejoindre les déjections de tous les

égouts du monde… Travaillent, s’accrochent…

Font des villes, s’y empilent, crétins

par-dessus crétins, trop heureux de se

retrouver en famille… Se ressemblent,

s’assemblent ! Se solidarisent dans la résistance

aux lumières, se reproduisent avec

une redoutable efficacité ! Non, on en sort

pas ! Ils sont à l’image de Dieu, les crétins !

Présents partout à la fois ! Éternels ! Jaunes,

rouges, bruns ? Pareils ! Ils se divertissent

en s’entre-tuant pour des chicanes

de territoire où ils prétendent reconnaître

l’odeur de leur pisse ! Même pas trois cents

ans de paix dans les trente-quatre derniers

siècles, sur cet atome de boue qu’on intitule

notre planète ! Même pas une année sur

onze ! Quelqu’un l’a calculé, un zélé, mais

tout le monde s’en fout ! Les statistiques ça

- 110 -


−−− La Cunégonde −−−

émeut personne ! Les crétins sont contents

quand ça bouge, voilà la leçon à retenir !

Quand on leur dit d’aller s’embrocher les

uns les autres, s’imbiber de sang, histoire

de pas oublier qu’ils sortent de la jungle,

peut-être ! Enfin… Ils sont inépuisables…

Épuisants… Passons…

Une fois sortis du bordel d’Angora, on

était pas pour autant sortis du bois. La

frontière américaine était pas à la porte

d’Hull ! Les chemins encore ensevelis aux

trois quarts sous la neige facilitaient pas les

déplacements non plus ! L’Ontario se

pressait pas pour sortir ses souffleuses…

D’ailleurs l’Ontario s’est jamais pressée

pour quoi que ce soit, sauf pour passer des

sapins à tout le monde au nom de la

Confédération canadienne… Nous autres,

dans la folle urgence, on avait pas de temps

à perdre ! Ce qui a pas empêché qu’aussitôt

partis, la première chose qu’on a faite a été

de nous arrêter ! Pour manger ! Réal

Giguère y tenait ferme ! Bon, d’accord !

C’était lui le chauffeur ! On avait pas le

droit de protester !

Les restaurants qui ouvrent leurs portes

à l’aube sont aussi rares que les femmes

qui ouvrent leurs cuisses au premier prétendant

venu… Après une demi-heure de

pénible errance à travers Ottawa vide, on

échoue finalement dans une roulotte

calamiteuse déguisée en vague snack-bar,

au sortir de la ville. Le zouave qui avait

baptisé cette gargote-là Le Jardin avait

vraiment du génie ! Pourquoi pas Le Jardin

d’Éden, tant qu’à y être ! Dans la vitrine du

palace, une affiche malpropre proclamait au

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−−− La Cunégonde −−−

bon peuple qu’un « bébé poutine » était

« gratis gracieusement » avec je sais plus

quoi… « Bébé poutine » ! Tel quel ! Ah, plaignons

l’étranger qui débarque en nos

contrées pas prévenu des subtilités de notre

dialecte !

On s’empiffre d’œufs, saucisses, toasts,

marmelade, café, tout ça infect au dernier

degré, comme de raison… J’insiste fortement

pour qu’on se prenne malgré tout des

sandwiches et du café encore pour la

route… Question de gagner du temps en

s’arrêtant le moins souvent possible pour

croûter… Eh ! On s’en allait en Floride !

L’extrême bout du continent ! Je veux dire,

de ce côté-là ! L’Amérique du Sud, quasiment

! Cuba à un jet de salive ! L’espagnol

pratiquement deuxième langue officielle

dans tout l’état floridien ! Un maire cubain

à Miami pas pour rien ! Moi qu’avais jamais

voyagé, je concevais pas la distance ! Victoriaville

représentait déjà une sacrée

promenade, tu parles Daytona ! Tandis

qu’on fonçait lentement sur la 401,

j’appréhendais un peu ! Le temps de le dire,

on serait déjà aux portes de l’état de New

York ! On allait pénétrer dans la formidable

puissance américaine, la colossale nation

conquérante de l’Espace et inventrice du

Big Mac ! Le pays de Mickey Mouse et de

Jack Kerouac ! On s’était procurés une

carte dans une station-service, je l’étudiais

éberlué, ébaubi ! Cette Terre Promise de la

Liberté et de la Prospérité, elle était criblée

de villes par centaines ! Pas des

croisements de chemins de terre avec deux

poteaux de téléphone et un « stop » comme

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−−− La Cunégonde −−−

Rigaud, La Tuque, Grand-Mère ! Non ! Des

villes z’énormes ! Partout ! Détroit, Dallas,

Denver ! Tampa, Atlanta ! Los Angeles,

Memphis, Chicago ! Des Moines ! Des

agglomérations abritant l’inimaginable

grouillement ! Des hordes de populations !

Des Portoricains assassins, des Nègres à

radios transistors, des Indiens de Far-

West ! Des Ku Klux Klan Hell’s Angels, des

Siciliens de maffia, des Miss America en

veux-tu en voilà ! U.S.A. ! Géant titanesque

napalmeur de Viêt-congs rebelles ! Sacrosainte

patrie de l’ogive nucléaire, pays du

Bon et du Méchant ! Ah, il m’en affluait des

visions de la grande Amérique plein la

cervelle ! Des usines phénoménales à tous

les coins de rue, des cents étages de gratteciel

miraculeux que ça tienne debout tout

seul ! Des multitudes de millions de

véhicules motorisés sur les routes ! Un de

ces rodéos GM-Ford à exterminer le passant

à l’oxyde de carbone ! Montréal était rien

que quantité négligeable, pépère banlieue

comparé ! Le Canada tout entier un trou

plein d’arriérés ! Et c’était dans ce pays-là

de neiges et de sables éternels, de Nevada et

d’Alaska et de joueurs de base-ball que le

Turc avait entraîné Ornella ma tendre

moitié ! On risquait même d’y rencontrer

Tom Waits, loup-garou rôdant, retour de

Baie des Anges ! Réal était pas de trop à

bord, même si par sa faute on allait se

traîner sur les routes vingt-quatre heures

durant au lieu de survoler le continent !

Taciturne, égal à lui-même, il tenait le

volant d’une main alanguie, sa grosse face

de taureau fermée aux joies de la vie…

- 113 -


−−− La Cunégonde −−−

J’étais assis à côté de lui. La Liette s’était

installée derrière, elle, avec les provisions

de sandwiches et de café. Elle était de

bonne humeur, la repentie ! Elle venait de

s’évader de l’enfer, elle partait pour l’école

buissonnière ! On avait pas franchi dix

kilomètres qu’elle sort une grosse bouteille

de vodka de son sac à main et qu’elle se

met à téter goulue le goulot !

– On a pas le droit de boire dans l’auto !

je lui dis.

– Il boit bien de la bière, lui ! elle

rétorque.

Effectivement, Giguère lâchait pas les

cannettes ! Il s’en sortait constamment de

partout ! Un authentique prodige ! À croire

qu’il se recyclait automatiquement les

urines en les reshootant dans des contenants

qui lui auraient poussé au bout de la

queue ! C’est vrai, il avait jamais envie de

pisser ! Il montrait aucun signe non plus

que les flots de boisson alcoolisée

l’affectaient d’une manière ou d’une autre,

et pourtant il t’en pintait un coup !

– Lui, c’est pas pareil ! je dis. Il est malade

!

– Oh ! Il a mangé de la vache enragée, le

pauvre ti-bœuf ? elle demande.

Elle pouffe ! Un de ces rires strident à

vous donner mal aux dents ! Je voyais la

mâchoire de Réal se contracter, sa face se

ratatiner…

– Donne-moi plutôt des détails sur le

Turc ! je dis à la fille.

– De quoi t’es malade, mon grand ? elle

questionne l’autre.

- 114 -


−−− La Cunégonde −−−

Elle revenait à la charge ! Elle y tenait, la

crasse !

– Je suis en congé de maladie…, dit Réal.

Les nerfs m’ont faibli il y a quelques

semaines…

– Qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu t’es fait

tirer dessus par un Noir ? Ou bien un

chauffeur de taxi t’a battu, peut-être ? !

Elle se bidonnait en m’envoyant des clins

d’œil pleins de grimaces complices !

– Tu dois connaître suffisamment les

forces du Mal pour savoir qu’à force de les

affronter les forces viennent à nous

manquer même dans les forces de l’ordre…,

dit Réal.

– Recommence donc cette phrase-là dans

le même ordre ! J’ai rien compris ! elle le

nargue.

Réal la boucle un moment… Il avait l’air

plus contrarié que d’ordinaire… Il essayait

de se maîtriser, de pas perdre son calme,

ou alors il arrivait pas à se rappeler

correctement la phrase qu’il venait de dire…

– Tu devrais me laisser conduire ! Liette

lui dit. On avance pas !

– Cent kilomètres à l’heure, c’est la limite

légale…

– Cent à l’heure ? Mais on arrivera jamais

! On est encore au Canada !

– Le chemin du salut est une longue

marche qui doit commencer par un premier

pas…, dit Réal. L’enseignement du Maître

Sri Caitanya Mahaprabhu nous le confirme…

– Ton maître, il vient des fois chez Dixie

Angora ?

- 115 -


−−− La Cunégonde −−−

Tabarnak ! Elle le faisait exprès pour le

provoquer !

– Qu’est-ce que tu bouffes ? je lui dis.

Qu’est-ce que t’as dans les mains ?

– Rien, rien !

Elle essayait de cacher je sais pas quoi…

Des tubes, des contenants de plastique

transparent…

– Tu te drogues ? Tu prends des pilules

avec de l’alcool ? Tu sais pas que c’est un

cocktail mortel, ça, non ?

– Mortel, va chier ! elle éructe. J’en

prends depuis des années, je suis

habituée ! Je ressens presque plus l’effet !

Tiens, goûtes-y ! Ça va te réveiller ! On

dirait que t’as pas dormi depuis deux mois !

Elle avait pas tort ! Un petit somme

aurait pas été de refus ! J’étais debout

depuis vingt-quatre heures au moins !

Réal aussi ! À moins qu’il avait pu dormir

halluciné, lui, chez Dixie Angora ?

– J’ai eu ma dose la nuit dernière, merci

bien ! je dis. À part ça, il est même pas neuf

heures du matin ! T’es pas folle, boire de la

vodka pas de glace à cette heure-là ?

– Chacun son break fast ! elle dit.

Face à claques, décérébrée nymphette !

Elle se foutait de nous autres, ou quoi ?

– T’as pas de but dans la vie ? je lui

demande, histoire de la sonder mine de

rien.

– Certainement ! Je suis féministe, si tu

veux le savoir !

– Tu vends ta fente dans le but d’éliminer

tous les hommes à force de sida ?

– J’ai fait mes plans il y a longtemps ! elle

rétorque. Quand on sera dans le Sud, je

- 116 -


−−− La Cunégonde −−−

sais quoi faire pour m’enrichir d’une

manière féministe ! À condition qu’on arrive

avant que j’aye cent ans, sacrament !

– Du calme et de la dignité…, dit Réal. Je

peux pas rouler plus vite… Faut respecter

la Loi…

– Tu vois, dans le Sud je vas me lancer

en affaires ! Liette reprend. J’ai tout prévu !

J’ai la bosse absolument ! Je l’ai dans le

sang, moi, le commerce !

– Tu te vends combien le kilo ? je ricane.

La Floride est surpeuplée de Cubains

sud-américains ! La mentalité de ces

machos-là, elle est bien simple ! T’es un

homme seulement si t’es capable de faire

des enfants ! La vraie femme, même chose !

Le visa pour avoir le droit d’exister et de

regarder les autres en face s’appelle : La

Fertilité ! Je me suis documentée, j’y pense

depuis des années ! La demande est là !

Avec un investissement de rien, t’as des

profits cinquante fois le prix que t’as payé le

produit !

– Tu veux faire le tour des poubelles ?

Ramasser les fœtus avortés ? je dis.

– Encore mieux ! Le commerce du

sperme, man !

Oh ! Réal Giguère fronçait, carrément

pas d’accord dès l’abord !

– Y a pas de lois là-dessus ! la Liette

continue. « Vide juridique », comme ils

disent ! Vingt pour cent des couples au

moins ont des défectuosités de fécondité !

Les enragés d’avoir pareil un enfant s’en

foutent couvrir d’or un gynécologue qui leur

arrangera la ponte ! Moi j’interviens à ce

moment-là !

- 117 -


−−− La Cunégonde −−−

– Tu te siphonnes le sperme que tes

clients t’ont tiré dans l’organe, ou quoi ?

– Pas une miette ! elle dit. Je m’achète

un super-congélateur à azote liquide ! Cinq

mille dollars environ !

– Et t’enfermes un gogo dedans, que tu

ressors de temps en temps pour lui faire

une pipe ?

– J’achète aussi des conteneurs cryobiologiques

pour le transport ! Me manque

rien que les donneurs !

– Va à la fourrière municipale ! Ramène

trois quatre bergers allemands !

– Non ! elle réplique. Pour trouver les

donneurs, y a les petites annonces ! J’ai

tout prévu, je te dis ! Je paye vingt dollars

la masturbation ! Pas un homme refusera

un beau billet de vingt U.S. rien que pour

venir ! Même dans une éprouvette ! Vingt

dollars pour cinq minutes, c’est un salaire

d’un demi-million par année, si tu y penses

bien ! Et puis y pourrait y avoir des

donneurs zélés qui veulent collaborer par

pure humanité ! Des tatas qui rêvent

d’aider le pauvre monde ! Ceux qui lèguent

leurs organes à la science, ce genre-là ! Pas

un problème, les donneurs ! Avec une

masturbation, t’as vingt-cinq ou trente

doses ! On appelle ça des « pailles » ! Tu les

fourres dans ton azote liquide ! Le sperme

peut durer des années congelé là-dedans !

Fais le calcul ! Trente pailles pour vingt

dollars, soixante-huit cents la paille !

– Malheureuse, tu vois pas la poutre de

l’illégalité qu’il y a dans ta combine…, intervient

Réal.

- 118 -


−−− La Cunégonde −−−

– Fuck l’illégalité, Chose ! On est au

monde pour vivre ! Donc je disais soixantehuit

cents la « paille » ! Tu sais combien le

gynécologue va me la payer ? Trente

dollars ! U.S. ! Trente, man ! Et il lui en faut

plus qu’une ! Pour être sûr ! Avec un

pistolet spécial, il faudra qu’il shoote au

moins trois pailles à vingt-quatre heures

d’intervalle dans l’utérus de la cliente !

Pow ! Pow ! Pow ! Complice à l’os, lui, le

gynécologue ! La femme lui verse entre deux

mille et deux mille cinq cents ! U.S.

toujours, oublie pas ! Il fait ses frais facile,

le docteur ! Tout le monde est content !

L’argent circule, l’humanité perpétue, le

mari pas de couilles sauve la face ! Et moi

je me sors de la misère ! Je me réhabilite en

aidant la société ! Le comble du chrétien,

non ? Féministe, en plus ! Féministe !

– Comment, féministe ? je la brusque.

– L’exploitation des hommes ! La clé de

mon système ! La semence revendue à prix

d’or ! Poussière de crottin de rien du tout

pour eux autres ! Ils pensent rien qu’à se la

faire couler, la crème fouettée ! Y a rien qu’à

ramasser ! Refiler aux preneurs ! Des

siècles qu’ils nous exploitent comme des

animaux ! On a même pas le droit d’être des

femmes publiques dans les gouvernements

ni dans les bordels ! Il est temps qu’on les

fasse payer, les maudits hommes ! Qu’on

mette les bœufs devant la charrue, comme !

On roulait toujours sur l’autoroute 401

tandis que la neige recommençait à tomber

tout doucement… Le ciel chargé de nuages

mauvais augurait rien de bien joyeux pour

le début du voyage…

- 119 -


−−− La Cunégonde −−−

– Attends ! dit Liette en ravalant trois

quatre pilules vertes, rouges, bleues. Je t’ai

pas tout dit mon plan !

– Plan de carrière funeste…, lâche Réal

entre ses dents. Tu t’es déjà assez

incriminée, tu devrais te la fermer…

– Eh ! On est libres, Chose ! elle gueule.

Tu m’empêcheras pas de parler ! T’es pas

Dixie Angora la louve des S.S. ! Personne

m’a jamais écoutée dans la vie ! J’étais pas

plus haute qu’une pomme quand que mon

père le taré m’a dressée planche à baiser !

Le reste, j’avais pas le droit d’exister !

Calvaire ! Un malade ! Ses carottes dans

l’anus à tour de bras, c’est une façon

d’élever un enfant, peut-être ? Hein ? ? ?

– Relaxe ! je lui conseille. Les carottes, ça

me fait penser à l’autre jour, dans une

épicerie, à Montréal. Deux filles arrivent,

elles se choisissent chacune une belle

grosse banane. Le gars à la caisse leur dit :

« Je m’excuse, je les vends pas à l’unité !

Faut que vous en achetiez au moins trois ! »

Les deux filles se regardent, un peu

perplexes… Finalement, y en a une qui dit :

« Bah, c’est pas grave, la troisième on va la

manger ! »

Liette éclate ! Tord de rire ! Réal, lui, me

jette un œil désapprobateur…

– Il y a un sous-entendu dans cette

plaisanterie-là…, il dit.

– T’as le temps d’y réfléchir, Gaston ! je

rigole. On en reparlera à Daytona !

Liette ramène son idée fixe, elle !

– Mon plan pour le commerce du sperme,

c’est de pas rester à croupir au bas niveau !

elle dit. Qui qui se tape la plus grosse part

- 120 -


−−− La Cunégonde −−−

de la galette ? Le gynécologue ! Naturellement

! Trois pailles dans l’engin de la

femelle, rrrac ! deux mille cinq cents U.S. !

Easy money, mon man ! Moi, quand j’aurai

engrangé assez de fric en vendant mes

pailles, je vas m’arranger pour acheter un

faux diplôme de docteur ! Je vas devenir

gynécologue moi-même en personne ! C’est

rien de difficile ! Je me suis déjà regardée,

je sais comment que je suis faite ! Pas plus

conne qu’une autre ! Je vas contrôler toutes

les opérations d’un bout à l’autre ! Ça va

être la fortune, man ! Après, je me lance

dans l’immobilier ! Les condos se vendent

comme des pains en Floride ! Plein de vieux

riches qui demandent rien qu’à jeter le fric

par la fenêtre ! La Floride est devenue

l’hospice de vieillards de l’Amérique ! Ou

bien je me mets dans la coke ! Miami, sa

plus grosse industrie s’appelle : Le Crime ! Y

a des millions à ramasser rien qu’en se

donnant la peine de se pencher ! Je me

gênerai pas, je te jure !

Elle en irradiait un coup à rêver à voix

haute dans l’auto ! Ses grands yeux bleus

viraient verts à fantasmer les dollars ! Je la

regarde à la dérobée, toute rayonnante

qu’elle était, tétant sa fiole de vodka… Elle

était pas laide, elle avait quelque chose !

Frimousse mutine, babines à croquer…

Ébouriffée blondasse, fins poignets d’adolescente…

Des yeux de veau dans du lait…

On a beau dire, l’expérience des femmes de

trente ans, la maturité, etc., n’empêche que

les jeunettes à peine sorties des eaux

troubles de la puberté sont pas mal non

plus ! Cette peau des filles de dix-huit ans…

- 121 -


−−− La Cunégonde −−−

Du Brillat-Savarin ! Pas le gastronome ! Le

fromage ! Triple crème pâte molle ! Croûte

blanche duvetée ! Un péché ! Liette pouvait

à la rigueur faire figure d’acceptable échantillon

! Les suces pointées dur dans le teeshirt

rose saumon… Pas mal, le galbe du

bidon… Une belle petite gueule, surtout !

Gueule de jolie vache, le genre que les

hommes se tapent la tête sur les murs

pour ! Et qu’elle aime ça, elle ! Décidément,

le visage est encore l’organe le plus

émouvant ! Liette si différente d’Ornella par

l’âge, la fonction, la charpente… Ornella le

type méditerranéen, seins lourds, yeux

noirs… Liette très française d’Amérique,

comme les filles de Québec, qui sont absolument

toutes belles ! C’est vrai ! Pas une

seule fille laide dans toute la ville de

Québec ! Je l’ai découvert plus tard, constaté

mille fois ! Arrière-petites-filles de la

haute gomme de la colonie, Champlain,

Montcalm ! Filles de hauts fonctionnaires,

ministres, élites ! Liette, elle, son père

incestueux, sa mère alcoolique qui l’avait

vendue à un maq… Plutôt porteurs d’eau,

ceux-là ! Comment des monstres aussi

haïssables avaient pu engendrer un aussi

plaisant paquet ? Dans le bordel à l’ordure

Angora, les enfiévrés du bat devaient faire

la queue terrible pour se la payer ! Elle

valait l’or en barre ! Je commençais à

éprouver un rien de tristesse à penser à la

déchéance dans laquelle elle avait sombré…

Et puis ce jour-là c’était la Saint-Valentin

aussi ! La fête à Cupidon ! Février, 14 ! À

portée de la main, j’avais personne à aimer,

moi ! Ornella disparue avait fait de moi un

- 122 -


−−− La Cunégonde −−−

pauvre cœur solitaire ! Comme elle ! Comme

Liette ! Elle avait sûrement pas de

partenaire sexuel légal dans sa vie à elle

non plus ! Elle avait dû connaître seulement

des écœurants mâles baiseurs puant

le fric, des machos méprisants à ordonner

des cochonneries pas concevables aux

mineures dans l’enfer de la prostitution !

Mais… Ses plans louches, racket de spermatozoïdes,

faux diplômes… Et la coke…

Elle en avait parlé de la coke, pas d’erreur !

Elle se froissait nullement à l’idée de

prospérer dans la criminalité ! D’ailleurs

Réal Giguère était en train de lui souligner

la chose !

– T’as le vice gravé dans les chromosomes…,

il disait. Tu nous as prétendu que

tu voulais te réhabiliter de ton existence de

salope, sortir de ta putasserie qui ferait

vomir n’importe quel être normal… Tu nous

aurais pas un peu menti, par hasard ?…

T’as des projets illicites plein la caboche

aussi facilement que tu respires… Même les

pilules avec l’alcool, tu veux pas t’en

sevrer… Léo a raison… Ce cocktail-là va

finir par t’être fatal… Surtout à ton âge…

T’as quoi ? Dix-neuf ? Vingt ?

– Seize ans et demi ! elle répond. J’ai

toujours eu l’air vieille pour mon âge !

– Certainement… À vingt ans, tu vas en

paraître quatre-vingt-quinze si tu persistes

à croupir dans le cloaque… Moi, vois-tu, les

misérables créatures dans ton genre

m’inspirent une certaine forme de dégoût…

– Tant mieux ! C’est réciproque ! J’ai

jamais pu sentir les chiens ! Tu me fais

penser à mon père, sac d’étrons !

- 123 -


−−− La Cunégonde −−−

– Quoi ? Ton père œuvrait dans les forces

de l’ordre ?

– Qu’est-ce que tu penses ? Que je suis

la fille du cardinal Léger ? Ou de Robert

Bourassi-Bourassa le pas de couilles ? Ou

de Michel Tremblay la grosse mémère à

barbichette ? Ou…

La lutte contre le Mal est perdue si les

forces de l’ordre engendrent de la racaille

abominable pareille…, soupire Réal.

Franchement, je crois qu’avec ta personne

la civilisation a reculé d’un pas…

– Ben moi ta civilisation j’y chie dans la

bouche, Chose ! elle crie. Elle m’a passé sur

le corps dans tous mes trous depuis que je

suis en âge de marcher sur mes deux

pattes ! Tu peux le dire, je l’ai vue de près

moi ta civilisation ! Elle sent le caca jusque

dans son argent, ta civilisation ! On devrait

interdire ça, la « civilisation » ! La planète

devrait être gouvernée par des robots ! Des

extra-terrestres ! Des singes ! Qu’ils enferment

tout le monde dans des camps ! Qu’ils

te stérilisent tout le troupeau de guignols

en attendant qu’ils crèvent toute la bande !

Qu’ils les empêchent de raisonner, surtout,

parce que c’est là qu’ils sont les plus pires

dangereux malades !

– Pourtant tu veux leur vendre de la

semence, qu’ils continuent à perpétuer…

– Demande-moi pas de régler l’humanité

d’A à Z, man ! elle se défend. Pour le

moment, je m’occupe de penser à leur

prendre le max de fric pendant qu’y en est

encore temps ! Pour le reste, tu peux aller

te faire enculer, j’en ai rien à branler !

Réal, la face lui allongeait à vue d’œil !

- 124 -


−−− La Cunégonde −−−

– J’ai pas raison de sombrer dans la

dépression, non ? il me dit, larmoyant,

presque. Seize ans et plus aucune morale

déjà… Quand je pense qu’elle nous a

raconté qu’elle voulait apprendre

l’orthographe et le violon… Avec chaque

nouvelle génération, les babouins gagnent

du terrain… C’est la force montante… Dans

pas longtemps, ils vont prendre le pouvoir,

je te le garantis…

– J’aime mieux les babouins que les

chiens ! la Liette le pique.

– Pourquoi tu travailles pas honnêtement

? dit Réal.

– Travailler ? Quand on est intelligent, on

fait travailler les autres à la place !

N’importe qui normalement constitué rêve

rien que de vice, paresse, luxe ! T’aimerais

pas passer ta vie à te rouler dans les

poupées et la drogue, toi ? Avoir ta villa

partout ? Côte d’Azur ! Bahamas ! T’habiller

avec du crocrodile ? Soie, fourrure ! Rouler

Jaguar ! Pacha ! Regarder le temps qui

passe ! Avoir une vie ! À toi ! Au lieu de te

traîner dans le métro, soir, matin ! T’attends

ta retraite, ou quoi ? T’attends de

crever ? Deep six holiday, my ass, Chose !

La vie commence ici, tout de suite ! Quand

je les vois ! Raisonnables ! Honnêtes !

Esclaves ! Ta civilisation a fait de tout le

monde des travailleurs ! Vive les vieux ! Les

malades ! Les fous ! Les animaux ! Ils sont

pas rien qu’un chèque de paye, eux autres !

La liberté, tu y as jamais pensé, sans

dessein ? T’es pas venu au monde pour

vivre vissé sur une machine à coudre dix

heures par jour ! Ah, j’en ai connues des

- 125 -


−−− La Cunégonde −−−

filles qui voulaient se sortir de la prostitution

! Elles travaillent caissières, serveuses,

vendeuses d’élastiques chez Zeller’s !

Elles gagnent rien pendant que les gros

s’engraissent sur leur dos ! Chaque jour,

elles recommencent, métro, routine, mêmes

gestes, mêmes faces d’imbéciles heureux

alentour ! Intriguent, potinent ! Jalousent,

conspirent ! Suivent la mode, s’habillent !

Font ce qu’on leur dit ! Monde d’insignifiants

! Bornés ! Milliards de cons qui nous

font la morale ! Qui nous crèvent le cœur

parce qu’on est différents ! Ben qu’y broutent,

les moutons ! J’ai une conception de

l’existence, moi ! J’attends pas qu’on s’en

occupe à ma place à la télévision ! J’ai pas

besoin de patron ! Politiciens ! Gourous !

Polices ! Je veux être une reine, parce qu’y

a pas d’autre façon de vivre ! J’attendrai

pas qu’ils viennent me couronner ! T’as ce

que tu prends, dans la vie ! Je veux les

beaux gosses ! Plages ! Champagne ! Bagnoles

! Paris, New York ! Dolce vita !

Serviteurs, boniches ! J’ai pas honte, je

veux tout ! Le monde me doit ce que j’ai

besoin, hostie de câlisse !

Oy ! Elle nous exprimait sa pensée, la

nymphe ! On avait pas besoin de l’université

pour décoder !

– L’orgie perpétuelle, ça c’est la vie ! elle

continuait. Stupre et farine ! Le labeur aux

stupides ! Qu’ils arrêtent pas de nous

fabriquer des bouteilles, qu’on puisse continuer

à boire, nous autres ! Si j’avais de

l’argent, je m’achèterais des esclaves !

Comme tout le monde, si tout le monde

osait se l’avouer ! Mais ils en ont pas assez

- 126 -


−−− La Cunégonde −−−

dans le ventre ! Lilliputiens ! Gagnent le

million à la loterie, continuent à travailler à

la buanderie ! Trop chieux pour jouir ! Moi

j’ai l’étoffe royale ! Je vas le faire mon

chemin, tu peux pas savoir comment ! Le

bordel à Dixie a été la chance de ma vie !

Quand tu travailles sur l’oreiller, tu l’apprends

vite ta leçon ! L’humanité en

caleçon, c’est l’enseignement accéléré, tu

peux pas te douter ! Potentats, richards,

juges, industriels, pareils, tous ! Tout du

toutou docile après la fornication ! Rien

porté sur les confidences compromettantes

comme le mâle qui vient d’éjaculer ! Je t’en

ai de ces listes de pauvres époux pleins aux

as ! Je pourrais faire chanter toute la

chorale que je saurais plus où fourrer mon

fric tellement il en pleuvrait ! Un jour je vas

revenir au Canada, par exemple ! Ça va

saigner ! Ils vont me licher les bottes, les

poux, quand j’ouvrirai ma propre maison !

Y aura pas un bordel plus huppé dans les

quatre continents ! En attendant, tu

t’imagines que je vas aller ramasser du

coton en Floride ? Y va me pousser une

grappe de couilles entre les pattes avant

que quelqu’un me fasse travailler ! J’ai

assez fait ma part avec mon père et mon

maq iranien et « madame » Angora ! Dès

qu’on est arrivés, je me l’achète, mon

congélateur à azote liquide ! Rien va m’arrêter

! Surtout pas un restant de fond de

microcéphale dans ton genre !

Elle était pas assise sur sa langue, notre

sylphide ! Les femmes qui ont du nerf m’ont

toujours plu, et j’avoue que celle-là se

mettait à prendre un certain relief qui la

- 127 -


−−− La Cunégonde −−−

déparait pas du tout ! Les rougeurs lui

avaient enflammé les joues à force d’irrépressible

éloquence ! Plus elle s’abaissait

dans la fange de ses opinions et plus en un

sens elle gagnait en beauté ! J’avais connu

rien qu’Ornella, moi, jusque-là ! L’intellectuelle

raffinée doigt en l’air ! Une vraie

dame, portée sur l’ail et la sauce tomate,

lectrice assidue de Cervantes et d’Hermann

Broch, fameuse baiseuse, vicieuse, certes,

mais pas moins civilisée pour autant ! Liette

se chauffait d’un autre bois, elle ! Plutôt

chienne enragée, prête à te déchiqueter

l’univers en mille si il s’avisait de lui

résister ! Elle avait de l’appétit ! Et du

piment, pas à dire, pour seize ans et demi !

Dans la tête de Réal, les phénomènes

extérieurs déclenchaient rarement des réactions

rapides. Je l’observais du coin de

l’œil… Il commençait à peine à agencer les

morceaux du tas de crotte que Liette venait

de lui jeter au visage. Personne avait intérêt

à ce que le processus s’accélère ! Pour faire

diversion, je lance à la fille :

– Où tu vas les prendre, les cinq mille

dollars pour t’acheter ton congélateur ?

– Ben…

Les yeux lui papillotent nerveusement,

son regard se détourne, se fixe sur le morne

paysage d’arbres nus fouettés par la

poudrerie…

– Ben…

– Ben quoi ? je m’impatiente. Cinq mille,

c’est un montant !

– Ben, je les ai…, elle dit avec une petite

voix pas très assurée.

- 128 -


−−− La Cunégonde −−−

Elle se remet à sucer le goulot de sa

bouteille, croque deux trois pilules, renifle,

tortille…

– Qu’est-ce que t’as ? je lui demande.

T’es gênée d’avoir fait des économies avec ta

raie ?

– Non, je suis pas gênée…

– C’est pas tes économies, peut-être ? !

– Ben…

Elle se racle la gorge, allume une

cigarette, tortille encore un coup…

– J’ai fait Dixie Angora avant de partir…,

elle se décide.

– Tu l’as « faite » ? Qu’est-ce que ça veut

dire, ça, tu l’as « faite » ?

– Elle m’a assez exploitée au trognon

pendant des années ! elle explose. J’y ai

rapporté des millions au moins ! Elle a tout

gardé pour elle ! Tu lui as pas vu la cabane,

non ? Comment tu penses qu’elle a payé

son hypothèque et ses meubles, la putain ?

– Précise !

– Précise ? Je suis partie avec douze mille,

si tu veux le savoir !

– Quoi ? ! ?

La recette de la semaine ! Elle fait un

demi-million par an, ça te dérange pas ?

Douze mille de plus ou de moins, elle s’en

fout ! Pour moi c’est mon seul avenir ! La

survie !

Réal se passe une main sur le front,

secoue la tête, abattu de désespoir ! Pour

ma pauvre part, je me contente de fermer

les yeux, d’essayer que la réalité existe plus,

rien qu’une brève seconde !

– Qu’est-ce que vous avez ? Liette s’offusque.

J’ai volé une voleuse ! Qu’est-ce que ça

- 129 -


−−− La Cunégonde −−−

peut faire ? Vous en avez, vous autres, de

l’argent pour le voyage ?

Non, j’avais pas un rond ! J’y avais pas

pensé aux ronds ! Autres chats à fouetter !

Et Réal ? Je l’interroge, bong ! un coup de

coude !

– J’ai mes cartes de crédit…, il dit. Je

sais pas si elles sont encore valides, par

exemple…

Je referme les yeux ! Christ ! Au moindre

pas qu’on faisait, on s’enfonçait un peu

plus dans l’infini de la merde !

– Écoute ! je dis à Liette avec le plus

grand calme dont j’étais capable. Écoutemoi

bien ! Qu’est-ce que Dixie Angora va

faire, d’après toi, quand elle s’apercevra que

le pot à biscuits est vide ?

– Quel pot à… ?

– Non, réponds pas tout de suite ! Essaye

de réfléchir ! Juste un instant ! Juste une

fraction de milliardième de seconde ! Il lui

manque douze mille dollars ! Toi, t’as

disparu ! Alors ? Elle déduit ! « Liette s’est

sauvée avec mon fric ! » Élémentaire ! Limpide

! Et d’un ! Deux : nous autres on

cherchait le Turc ! C’est toi qui nous as

donné le champagne truqué plein d’hallucinogène

pour lui permettre de filer ! Dixie

se dira que tu connaissais le Turc, que tu

savais qu’il devait partir pour Daytona ! T’es

plus là, on est plus là non plus ! Qu’est-ce

qu’elle déduit ? Penses-y bien ! Qu’est-ce

qu’elle déduit ?

– Elle déduit rien !

– Elle déduit qu’on est partis ensemble,

linotte ! j’hurle à pleine gueule. À Daytona !

Toi avec le fric, nous autres chercher le

- 130 -


−−− La Cunégonde −−−

Turc ! On est complices à l’os ! Même un

aveugle y verrait clair à quatre heures du

matin au fond d’une mine abandonnée !

– Elle devinera jamais, voyons !

– Elle va envoyer son armée nous régler

notre compte en Floride ! Elle va prévenir le

Turc ! On le retrouvera jamais ! Tout va

foirer absolument ! Par ta faute, pauvre

conne sans cervelle ! !

Un poisseux silence s’installe dans

l’auto… J’éberluais parfaitement à me

représenter le cauchemar ! J’osais même

plus respirer de peur qu’un autre malheur

nous tombe dessus, venu de je sais pas

quel infernal karma !

– Je sais ce qu’on va faire ! dit Liette

soudain. On a rien qu’à aller à Miami au

lieu de Daytona, mettons ! On aura plus de

problèmes !

Shit ! Même sur la planète Trident, il

nous en resterait tout un colossal sur les

bras ! À moins qu’on aurait pu éjecter le

siège arrière du carrosse !…

*

Je me demandais… Si Liette s’était

sauvée avec les douze mille dollars volés à

la pute Angora, qu’est-ce qu’elle foutait avec

nous autres ? Pourquoi elle s’était pas

enfuie toute seule ? Pourquoi elle avait pas

pris l’avion, elle ? Bizarre idée de s’embarrasser

de nous deux… Elle avait peur des

sbires que Dixie finirait bien par lâcher à

ses trousses ? Probable… Elle savait qu’elle

avait besoin de protection… Charmant !

Réal et moi, on devenait par le fait des

- 131 -


−−− La Cunégonde −−−

complices flagrants, même à corps défendant

! Les tueurs à l’Angora feraient aucune

différence entre elle et nous, si jamais ils

nous retrouvaient !

Il y a des joies, dans l’existence, on peut

pas imaginer…

Enfin, on pouvait pas reculer,

rebrousser ! La vie nous arrive toujours

sans qu’on ait rien demandé ! Tout le

monde guignol, pantin du zodiaque,

nageant dans le perlimpinpin cosmique !

Pas grand-chose à redire ! Ruer dans le

décor, foncer pareil ! Advienne qu’adviendra

!

Pendant qu’on devisait, on avait traversé

un long pont étroit et on avait passé la

douane (curieux mot, dou-a-ne…) sans

anicroche. On était dans les États-Unis

finalement ! L’Amérique ! L’état de New

York ! Malgré tout, on progressait ! Fallait

pas désespérer ! On continue à rouler une

heure, deux heures… J’en bavais à force de

guetter l’apparition des prodiges du plus

formidable pays de l’Univers ! Mais mais

mais ! There was nothing there ! Une

autoroute, de la neige poudroyant, des

arbres frileux enveloppés de vent… Rien

d’autre ! Comme chez nous, en somme ! Où

ils se terraient, les deux cent soixante

millions d’Américains ? Où elles étaient

passées, les faramineuses cités ? La cyclopéenne

puissance Ford-IBM ! Les flocons

déboulaient de plus en plus épais, la

bagnole avançait plutôt tortue… Réal

Giguère retombé dans le mutisme, Liette

maintenant suprêmement discrète… Elle

osait plus rien dire, la gaffeuse ! Elle préfé-

- 132 -


−−− La Cunégonde −−−

rait s’enfoncer dans les vaps en égoïste et

qu’on lui foute la paix !

– Parle-moi du Turc ! je l’apostrophe.

– C’tu veux savoir ? elle gargouille, la

bouche remplie de pilules.

– Qui c’est, ce gars-là ? Qu’est-ce qu’il

fait dans la vie ? Dixie Angora nous a dit

qu’il est ambassadeur de son pays ?

– Oui…, murmure Réal. Et moi je suis le

Canadien de Montréal…

– Bah, dit Liette, je sais pas trop…

Toutes les filles disaient qu’il était dans les

affaires. Mais tous les bandits prétendent la

même chose !

– Il est parti avec des filles ?

– Y en avait toujours des masses avec

lui ! Des harems interminables ! Quelqu’un

m’a dit une fois qu’il était propriétaire d’une

douzaine de clubs de danseuses nues ! Une

autre fille m’a dit que le Turc est le plus

grand maquereau de tout l’Est du Canada !

Personne le sait, au fond ! Y en a même qui

sont convaincus qu’il est le chef des

motards Les Copains !

– Les Copains ? dit Réal. Y a pas pire

horde barbare de coupeurs de têtes trafiquants

de stupéfiants mercenaires illégaux

bolcheviques… C’est ces vautours-là qui

m’ont dynamité le soir que je me rendais au

motel avec ma fiancée… Comparés aux

Copains, les Hell’s Angels ont l’air d’une

bande de Bérets Blancs…

– Tu peux le dire, Chose ! Liette intervient.

J’ai sorti avec un de ces gars-là

quand j’étais jeune ! Je te raconterai pas les

épreuves qu’y faut passer par pour être

admis dans leur gang ! Comme aller à la

- 133 -


−−− La Cunégonde −−−

Place des Arts huer à tue-tête en plein

opéra ! Ou ramener les deux yeux d’un

Road Shit dans un bocal de vinaigre !

– Oui…, dit Réal. Les Road Shit sont les

éternels rivals sanguinaires des Copains

dans le commerce de la drogue… Une

affaire de cinq milliards par an au Canada…

– Terre de nos aïeux ! je dis.

– Oui… Tu peux t’imaginer les hécatombes,

la boucherie préhistorique, l’hallali à

plus finir… Les cimetières débordent…

L’industrie du ciment fait fortune… Mais je

pense pas que le Turc soit le Grand Fanal,

en fin de compte…

– Le Grand Fanal ?

– Le chef suprême des Copains ! lance

Liette.

– Les Copains aiment pas les races mélangées…,

reprend Réal. Les races bizarres,

exotiques, les approximatives un peu douteuses,

comme les Turcs, justement… Ils

laisseraient jamais quelqu’un d’autre qu’un

Blanc francophone, catholique si possible,

devenir leur chef… D’ailleurs, ils veulent

exterminer tout le monde qui sont pas

blancs… La police a des preuves à la tonne

qu’ils sont tous des disciples acharnés de

Darwin et de Vacher de Lapouge…

– Ta sœur t’a jamais parlé des activités

du Turc ? je lui demande.

– Non, jamais…

Je mijote ces informations-là deux trois

minutes… Si je comprenais bien, personne

savait rien !

– Pourquoi le Turc se rend à Daytona ?

j’interroge Liette.

- 134 -


−−− La Cunégonde −−−

La bouteille de vodka vissée aux babines,

elle hausse les épaules…

– Tu m’as dit que t’avais des renseignements

! je me fâche.

– Je te dirai ce que je sais quand on sera

en Floride, pas avant ! elle rétorque. Je suis

pas folle, man ! Tu penses que je devine pas

ce que t’as dans la tête ? Si je parle tout de

suite, vous me balancez sur le bord de la

route, je m’en doute un peu !

Elle avait pas tort de se méfier ! Surtout

que Réal Giguère semblait avoir fortement

et peut-être même définitivement déchanté

de la rédempter ! En tout cas, l’atmosphère

était pas sur le point de virer à la célébration

débridée des nouvelles amitiés ! Valait

mieux qu’on se la ferme avant qu’une

furieuse explosion d’adrénaline nous

pousse à l’étripade en règle !

On se renfonce donc, chacun pour soi,

chacun dans son coin et dans ses pensées…

Il y avait pas de quoi s’exciter sur le

paysage américain… Le voyage s’annonçait

pour ainsi dire drôlement monotone !

L’autoroute, la forêt, la neige qui s’acharnait

à ralentir le bolide… On était encore

loin de l’océan, des palmiers, du Sud

profond ! La fatigue commençait à me faire

tourner le carrousel aussi… Je ferme les

yeux, je me rencogne un peu plus

confortablement… Réal avait mis la radio,

une musique d’ascenseur, rala, lalaire…

Ornella… Ornella… Les vannes de ma

mémoire s’ouvraient doucement… Curieux,

la mémoire ! Parfois tyrannise, inonde,

déborde ! Pas contrôlable ! D’autres fois elle

se fait rare, offusque à rien, se refuse

- 135 -


−−− La Cunégonde −−−

comme vierge offensée ! Là, des rigoles de

souvenirs se mettaient à me couler dans la

tomate… Ornella… Un après-midi de janvier

qu’on forniquait maladivement, on

s’était jetés en transe dans le sapin de Noël,

on t’avait foutu le feu presque au mobilier

de son salon, quand les fils arrachés

s’étaient mis à faire péter les petites lumières

électriques accrochées aux branches de

l’arbre ! Ptif ! Paf ! Les flammèches ! Le

court-circuit ! Le feu d’artifice orgastique !

Après l’acte, il avait fallu qu’Ornella

m’extraye du tronc et du cul des pleines

poignées d’aiguilles ! Elle s’en était fendue

la gueule à ma barbe et à mon nez ! Alors je

lui avais interdit, moi, formellement, de rire

des folies que les transports libidineux nous

font commettre ! Elle m’avait donné raison

à la fin, quand je lui avais expliqué que la

sexualité est une activité tellement bizarre

et compliquée qu’il faut l’étudier à l’université

si on veut la comprendre vraiment !

La sexologie existe pas pour les pingouins,

n’est-ce pas ! C’est à ce moment-là

qu’Ornella m’avait confié tout uniment

qu’elle subissait de son côté des fantasmes

acharnés, des pas avouables, sordides,

crapuleux, depuis des années… Elle m’avait

dit par exemple qu’elle rêvait en secret de

faire du strip-tease devant des racailles

d’hommes soûls, dans des établissements

érotiques mal famés de bas étage… Quelle

révélation ! Elle m’apprenait rien du tout, la

dévergondée ! Je m’en étais toujours douté

qu’elle me cachait des saloperies semblales

! Elle aimait trop le théâtre ! Il le faut,

quand on se donne en spectacle tous les

- 136 -


−−− La Cunégonde −−−

jours devant des centaines d’étudiants

ravagés par les affres de la puberté ! Je

l’avais toujours vue exhibitionniste émousillée

par tous ces regards qui devaient lui

faire battre le vagin comme un mollusque

affamé ! Phénomène qui m’avait toujours

ulcéré au dernier degré ! Malgré mes

intuitions, cependant, j’avais toujours refusé

d’admettre cette facette de sa personnalité…

Pure jalousie – oh, quand tu nous

tiens !… Aussi cet après-midi-là, quand elle

m’a raconté son honteux fantasme, mon

cerveau a enregistré la chose, mais ma

mémoire l’a classée pas présentable à

perpétuité ! À présent qu’on roulait sur

l’autoroute new-yorkaise, le souvenir me

revenait dans toute sa hideur ! Pourquoi ?

Parce que Liette avait évoqué les rumeurs

voulant que l’Abominable soit propriétaire

d’une douzaine de temples d’Éros peuplés

de danseuses nues ? Mais oui ! Ornella

avait très bien pu céder ignominieusement

à son fantasme pervers, s’enfuir avec le

Turc se livrer à la plus dégueulasse

pornographie ! Pas un être au monde peut

réprimer éternellement ses tendances

profondes, Freud l’a écrit noir sur blanc en

trente-deux langues ! Ah, ça se pouvait très

bien ! On vit avec des monstres effroyables,

on s’en rend pas compte ! On soupçonne

jamais assez les abysses d’horreurs intimes

que les autres nous cachent derrière leurs

yeux de velours, leurs sourires mielleux,

leurs bonnes manières hypocrites ! Qu’estce

qu’on perçoit de l’humain ? Une

rassurante enveloppe de chair parfois jolie,

moche la plupart, faite pour tromper, en

- 137 -


−−− La Cunégonde −−−

tout cas ! En réalité, on voit pas la réalité !

Viscères ! Glandes ! Organes ! Boyaux !

Bile ! Humeurs ! Sécrétions ! Voilà ce qui

gouverne l’être ! Les maniaques dépressifs

prennent pas du lithium par pure coquetterie

! On ignore encore l’a-b-c des milliards

de subtilités chimiques qui font les fous, les

assassins, les homosexuels et les profs de

lettres exhibitionnistes ! Les hormones,

c’est la clé de toutes les personnalités !

Plus j’y pensais et plus Ornella me

dégoûtait, au fond ! Tabarnak, personne me

fera croire qu’elle s’était acoquinée avec le

Turc mongol pour ses beaux yeux ! Ça lui

suffisait donc pas de parader dépoitraillée

devant tous les étudiants du collège ? Il lui

fallait des fantasmes malpropres pardessus

le marché ! Il lui fallait du Turc

pornocrate ! Ornella mon Amour… Amour

mon cul ! Amour avec un grand cul ! Bêtise

du Christ ! Attrape, nigaud ! L’amour rime

avec toujours parce qu’il est toujours plein

de mauvais tours, oui ! Nous, les

tremblants butors, tous autant qu’on est,

treize à la douzaine, on se bouche les yeux

pour pas voir l’Amour tel qu’il est, parce

qu’on craint la solitude cent fois pire que la

« menace nucléaire » ! Strip-teaseuse…

Strip-teaseuse… Shit ! J’allais lui en faire,

moi, du déshabillage en public, une fois que

je te l’aurais retrouvée, l’amourée !

Entre-temps, Réal Giguère était en train

de s’appliquer à nous jeter dans le décor,

lui ! La bagnole avait dérapé ! Sur la glace !

Valsé dans les flocons ! On avait évité la

catastrophe un poil à peine !

- 138 -


−−− La Cunégonde −−−

– J’en peux plus…, il dit en arrêtant

l’engin sur le côté de la route. Je dors

debout, je vois plus clair…

– Où on est ? je demande.

La Pennsylvanie…

Je constate de vizou… D’innombrables

montagnes au dos rond, partout alentour…

Un sauvage paysage ! Toujours ni ville ni

village en vue, pas plus que d’Américains ni

de rien du tout… Toujours la neige

poudroyant, moins épaisse, maintenant,

mais tenace comme une crasse… L’obscurité

descendait déjà sur toute cette chierie

avec un air triste… J’avais somnolé

passablement longtemps sans m’en rendre

compte, perdu que j’étais dans mes

réflexions ! Je jette un coup d’œil sur la

carte… On roulait depuis le petit matin et

pourtant, avec cette calamité de neige, on

avait même pas franchi la moitié de la

distance encore !

– On va quand même pas s’arrêter ! je

dis.

– C’est déjà fait…, Réal rétorque tristement.

– Pas question ! On est au milieu de

rien !

– Je vas conduire ! dit Liette. Dormez,

reposez-vous, vous autres ! Moi je suis en

pleine forme !

Il y avait pas des masses de solutions si

on voulait finir par arriver avant le jour du

Jugement dernier. Et puis Liette délirait

pas, Réal et moi on avait sérieusement besoin

de sommeil ! Fallait songer à refaire

nos forces dans l’éventualité qu’on

- 139 -


−−− La Cunégonde −−−

affronterait le Monstre à Daytona ! Sans

parler des Sarrasins à l’Angora !

– OK ! je dis. Tiens, prends la carte ! On

est sur la 81. T’as rien qu’à continuer à

rouler tout droit ! Va falloir qu’on se dirige

vers l’est prendre la 95, quelque part en

Virginie, je pense. On regardera ça plus

tard ! Réveille-nous quand on sera rendus

dans ce coin-là !

– En Virginie ?

– Mettons !

Réal s’installe sur la banquette arrière…

Trois secondes plus tard, un de ces

ronflements de pachyderme nous déferle

dans le tympan ! Sacrament ! Une de ces

puissantes aspirations ! Il t’avait l’appareil

redoutable à faire le vacuum le temps de le

dire ! À ce rythme-là, l’oxygène dans la bagnole

durerait pas longtemps !

Liette se cale derrière le volant… Elle me

regarde en tendant vers moi sa bouche

lippue… La jolie fleur humide, maléfique…

– J’adore conduire ! C’est tellement physique

! elle jubile, toute pétillante.

– T’as ça dans le sang, hein ?

– Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dans le sang ?

– Fatigue-toi pas ! T’es sûre que t’es en

état de conduire ?

– Je boirai pas, je te le jure ! elle minaude.

J’ai laissé la bouteille derrière !

Le bas instinct primitif commençait à me

démanger… Te coller la délurée, te la tasser

dans la pénombre… Lui croquer ses grosses

babines enflées… T’y tâtonner en passant

les damnées chairs rebondies… Qu’est-ce

que la bouche d’une femme si différente

d’Ornella pouvait bien goûter ?

- 140 -


−−− La Cunégonde −−−

– Fais de beaux rêves ! Rêve à moi ! elle

susurre.

La démone ! Elle lisait dans mes

pensées !

– Pas question, poupée ! je lui réplique.

J’ai besoin de repos pour de vrai !…

*

J’avais dormi tombé dans une de ces

catalepsies totale que même la mort m’aurait

pas réveillé… Idéale et simplissime

promenade au doux pays du néant ! Quel

majuscule bien-être ! Puis le froid m’avait

ramené à la triste réalité des phénomènes

extérieurs… En cherchant à tirer je sais pas

quelle couverture imaginaire sur ma

carcasse grelottante, j’avais glissé de mon

siège, j’étais tombé sur le côté, tif ! la gueule

dans le manche de la boîte à vitesses !

J’essaie de me replacer les idées, de

réadapter à l’humaine condition chargée

d’inquiétudes, sensations, pensées… Je

reprends malhabile le fil de moi-même… Un

air frisquet me chatouillait les os… D’où il

venait, ce vent mauvais ?

Tiens, tiens… La portière du côté du

chauffeur était grande ouverte…

Grande ouverte ?

Oui !

Et le chauffeur ? Liette ?

L’auto était bel et bien arrêtée ! Liette ?

Pas là ! Absente ! Disparue !

Je jette un œil sur le siège arrière… Réal

Giguère dormait comme un pape, enroulé

autour de lui-même, sa casquette de flic

écrasée sous sa tête en guise d’oreiller… Un

- 141 -


−−− La Cunégonde −−−

rictus énigmatique flottait sur sa grosse

face butée, le lichen de sa barbe gagnait de

plus en plus de terrain sur ses joues et son

menton… Le bienheureux ! Je serais bien

allé le rejoindre ! Au creux du ventre

douillet du Cheval des Songes ! Hélas ! Avec

ce froid-là, me rendormir était un rêve !

Combien de temps j’avais dormi ? Quelle

heure il était ? J’avais pas de montre, j’en ai

jamais eu… Savoir qu’on va mourir tôt ou

tard est déjà assez humiliant ! Masochisme

à l’os, s’embarrasser en plus d’un outil qui

vous rappelle mille fois par jour que la vie

fout le camp à toute allure ! Le temps, c’est

l’étoile jaune cousue sur la chair de toute la

juiverie humaine ! Voilà ce que je pense, si

on veut le savoir ! Nous tous, marqués,

parqués dans le ghetto de l’entre-deux

Rien-du-Tout, en attendant la Solution

finale… Enfin… Chacun ses obsessions,

phobies… Moi c’est le Thanatos, j’y peux

rien…

Parlant de la mort, je me doutais pas

qu’elle rôdait, la hyène charognarde, cette

nuit-là, qu’elle était même tapie, là, quelque

part, dans les fourrés enneigés, qu’elle allait

nous bondir à la gorge avant que le jour se

ramène… Mais j’anticipe ! À mon âge, j’ai

parfois des impatiences, oh ! bien normales,

bien compréhensibles !…

Chose certaine, une certaine impression

me portait à croire que la nuit était déjà

plutôt avancée. Pourtant, une étrange

phosphorescence émanait du ciel. Une

phosphorescence circulaire… Curieux phénomène,

jamais observé auparavant… En y

regardant deux fois, je m’aperçois qu’on

- 142 -


−−− La Cunégonde −−−

s’était arrêtés presque au milieu d’un très

vaste plateau. Non, non ! Pas un plateau !

En fait, la surface plane sur laquelle on se

trouvait était encaissée dans un anneau de

grandes montagnes noires tout bord tout

côté. On aurait dit le fond d’un gigantesque

cratère ! À la lumière de la bizarre lueur

flottant au ciel, il était possible de voir à des

kilomètres à la ronde ! De ces immenses

étendues pavées de neige, qui ondulaient

doucement, un rien, jusqu’au pied du cercle

ténébreux du cratère, là-bas, loin, loin ! À

peine çà et là se dressaient des frêles

touffes d’arbres nus. Ombres chinoises,

farfadets statufiés ! Lunaire, le paysage !

Une autre planète, comme ! Et cette drôle

de lumière qui avait l’air de monter du

sommet des monts, ou de venir de derrière

l’anneau colossal… Dans les villes, il est

inutile de chercher un centre, le centre

existe pas. Il est partout. Partout des gens,

des véhicules, des tours jaillies de terre !

Autant de centres jamais fixes, l’espace est

rien que du mouvement, des mille

dimensions interpénétrées, incohérentes,

excentriques ! En ville, on a jamais la

sensation d’être au milieu de quelque part,

en plein milieu, la sensation d’être soimême

le milieu de l’espace, du monde. Mais

là, dans ce cratère phosphorescent… Dans

cette démesure du vide… Là, le milieu du

monde, le centre de Tout, c’était l’auto de

Réal Giguère avec nous autres dedans,

comme embarqués sur un dérisoire radeau

dérivant en mer ! L’échelle humaine était

plus rien qu’un pauvre handicap de l’esprit

affronté aux titanesques dimensions ! On

- 143 -


−−− La Cunégonde −−−

était vétilles dans notre fragilité d’insignifiants

poux ! L’horizon avait plus quatre

coins, il était rond, parfaitement rond, audessus

de nous autres, partout où se

dirigeait le regard l’horizon était rond et

lisse, sans commencement, sans fin ! On

était au fond d’un trou, en plein milieu,

exactement et précisément au centre

mathématique du plus petit des bouts de

l’entonnoir Univers ! De partout à la fois,

l’espace qui pesait sur la bagnole vous

donnait la sensation qu’il allait vous broyer,

et pourtant il vous imprimait en même

temps une de ces irrépressibles impulsions

à vous échapper de vous-même, à vous

agrandir, vous agrandir ! Paysage ensorcelant,

prodigieux décor mystique vous

appelant à projeter la grandeur intime de

votre être, peu importe de quoi elle était

faite ! La vôtre, simplement ! Et que ça

jaillisse, et que ça transcende ! Yha-hou !

Je résiste pas, je m’éjecte hors le bolide !

Je dégringole ! Fasciné ! Surexcité ! Hypnotisé

par une pleine lune invisible, qui faisait

monter en moi une incontrôlable marée !

Cette luisance irréelle qui émanait de l’anneau

magique des montagnes… Soudain,

j’aperçois la Liette plus bas sur la route !

En tee-shirt ! Dans la nuit glacée ! Les

cheveux fous, électrisée ! Possédée ! Ah, la

bizarre énergie circulait aux quatre vents,

pas d’erreur ! Mégawatts ! On était peutêtre

dans un des centres magnétiques du

globe ? Un lieu semblable au fameux

Triangle des Bermudes ? L’Anneau de la

Pennsylvanie, peut-être ! La Pennsylvanie…

Tabarnak ! J’avais plus la moindre idée où

- 144 -


−−− La Cunégonde −−−

on était, en réalité ! Monts Pocono, Alaska,

Mer de la Tranquillité ? L’auto semblait

avoir été stoppée net par une force

cosmique, au beau milieu d’un chemin

enneigé à peine assez large pour un seul

véhicule ! À gauche, à droite, devant,

derrière, ici, là, de près ou de loin, on

percevait pas le plus infime indice d’une

quelconque trace de civilisation ! Qu’est-ce

qu’on foutait là, au-delà du réel ? Qu’est-ce

qui s’était passé ? Liette avait sûrement

perdu la carte, c’était le cas de le dire !

Droguée ! Furibonde ! Pilules, vodka ! Les

neurones avaient dû finir par lui fondre à

force de satanique cocktail molotov ! Tout le

circuit avait pété ! Grillé ! Kaput ! Bousillé !

Elle en déhanchait un coup, en tout cas !

Râlait bestiale, le crin épars ! Contorsionnait

serpent, pirouettait dans l’air

glacial ! La gueule béante, plaie vive, yeux

hors ! Elle se grimpait dans elle-même

comme jamais j’avais vu un acrobate ! La

transe à pas rire ! Le show vaudou ! Elle

avait ravalé à l’état primitif insondable !

J’osais pas intervenir ! Elle m’aurait taillé

en pièces ! Elle s’en serait même pas rendu

compte ! Surtout que la crise avait rien

d’une célébration de la joie de vivre !

J’aurais plutôt parié pour la samba des

électrocutés ! L’empalement hypnotique par

les forces fluides ! L’hémorroïde mystique,

comme !

– Liette ! Liette ! ! je lui crie sans m’approcher.

Elle m’entendait pas ! Elle touchait plus

à terre ! Je lui lance deux trois boules de

neige ! Eh ! Eh ! Peine perdue ! Elle était

- 145 -


−−− La Cunégonde −−−

plus là ! Elle était Ailleurs ! Dans la bamboula

! Bouffée par la vision intérieure

démonique ! « Venez ! Venez ! », elle hurlait

tordue vers le ciel ! À qui qu’elle s’adressait

? À l’Univers ? Il faisait la sourde

oreille ! Il l’ignorait ! Il s’en torchait l’Univers,

des loufoqueries de la pâmée ! « Venez,

venez ! », elle s’acharnait, elle ! Qu’est-ce

qu’elle avait vu au firmament ? Un objet

volant ? Elle chassait la soucoupe sidérale ?

Franchement ! Belle excuse pour quitter

l’autoroute et nous détourner du but !

« Venez ! Venez ! »

Elle renonçait pas, l’huberlue ! Le haut

mal te la secouait sérieusement ! Shit ! La

chiasse commençait à me travailler ! Comment

on maîtrise les fous ? Il m’aurait fallu

un bâton ! Une camisole ! Une tasse de

tisane ! Du tilleul, tiens !

Ameuté par les hurlements de l’insensée,

Réal Giguère s’était finalement réveillé… Il

apparaît tout à coup, twing ! dressé dans la

nuit phosphorescente ! Menaçant le monde

entier ! Un de ces regards d’hagard inquiétant,

retour d’outre-tombe ! Cheveux gras,

barbe trois jours ! Face de bois ! Fripé !

Ténébreux ! Il te fusille la Liette des yeux !

Les mâchoires serrées tant qu’auraient pu

casser ! Fouille le ciel l’œil mauvais !

Constate, désapprouve ! Contrarié comme

un mort dérangé en plein oubli !

– Elle a gobé des pilules ! je gueule. Laisse-la

faire ! Elle va se calmer ! Va-t’en dans

l’auto !

Ses deux poings fermés lui pendaient

jusqu’aux genoux presque ! Des boulets !

Énormes ! Lentement, j’esquisse une tenta-

- 146 -


−−− La Cunégonde −−−

tive d’amorce de prudent geste vers lui…

Tif ! Il m’envoie rouler dans le décor ! Il

m’avait pas touché ! À peine effleuré ! Une

pichenotte !

– Liette ! il aboie.

– Fais rien, Réal ! je le supplie. Laissela…

– Liette ! ! !

Toute la journée, elle l’avait fait grincer,

l’animal ! Elle te lui avait ri au nez, l’avait

provoqué impudente ! Le zébu t’avait comprimé

tant qu’il avait pu, refoulé

maximum ! Il en avait assez, il en pouvait

plus ! Le désordre, les manifestations de

liberté, les élans incongrus lui retroussaient

les poils ! Il pouvait pas piffer les abandons,

la spontanéité, les écarts ! Du « babouin »

pour lui, ces polissonneries-là ! Sa terreur

obsessionnelle ! Névrotique déprimé ou pas,

il restait flic fondamentalement ! Christ ! Ça

allait être le massacre ! Je pouvais pas

supporter qu’il allait la dépecer vive sous

mes yeux ! Je me cache la face au creux de

mes mains, dans le banc de neige où il

m’avait planté !

Qu’est-ce qu’il attendait pour te

l’empoigner par la peau du tronc, pour te la

faire tournoyer en l’air au bout d’un bras ?

Pourquoi elle criait pas à l’agonie effroyable,

elle ?

J’essaie un coup d’œil sur la scène du

crime… Liette s’était retournée vers Réal,

elle lui faisait face, tassée sur elle-même,

toutes griffes dehors, les crocs luisants !

Même si elle se trouvait à une vingtaine de

pas de moi, je voyais bien ses yeux… Ils

scintillaient, lumineux dans l’obscurité, ses

- 147 -


−−− La Cunégonde −−−

yeux ! Ah ! La même brillance surnaturelle

qui auréolait le satané saint paysage ! Elle

l’avait capté, le mystérieux rayonnement !

La magique réverbération ! Elle s’en avait

chargé la batterie ! Elle dégageait solide ! La

bizarre énergie l’avait transmuée totem ! Un

primitif phénomène sorcier ! Réal Giguère

s’était arrêté devant elle, aussi ! Le nez

cogné contre le bouclier d’effluves, ondes !

L’espace avait courbé autour d’elle,

l’assoiffé de sang pouvait plus avancer ! Pas

femmelette le Réal, pourtant ! Sculpté en

Minotaure ! Bâti tout en muscles bandés !

La mythologique force incarnée ! Il lui

manquait rien que les cornes et la queue !

Et encore ! Liette si menue, elle, dans son

tee-shirt rose ! Féminine, une soie ! Frêle !

Un poil !

Je sais pas pourquoi, j’avais peur pour

Réal Giguère tout à coup ! Liette avait du

tigre dans la posture, le visage… La redoutable

assurance du fauve sorti de la nuit

des temps ! La charge de l’autre évadé de la

ganaderia mythologique l’avait ramenée sur

terre le temps de le dire ! Elle l’avait

compris le message, qu’il allait te l’éventrer

proprement si elle se défendait pas ! Réal

s’appartenait plus ! Il avait viré psychopathe

furieux ! Fanatique preux affronté à

la Nuit que la sorcière insolente brassait

des bras ! Elle ameutant les hordes d’esprit

malins ! Lui tendu à rompre dans sa

répulsion pour le désordre, le mal, la

merde !

– Vade retro ! il lui dit sans rire.

– Va chier mon gros ! elle lui crie du tac

au tac.

- 148 -


−−− La Cunégonde −−−

Avec une de ces lenteurs tragiques à la

Sergio Leone, là dans le cratère irréel, il se

met à tourner autour d’elle, le mufle

frémissant, elle sifflant entre ses dents

comme un chat sauvage, menaçante…

– Qu’est-ce que tu faisais là ? il dit. Ta

vie d’écœurante débauche a fini par te

détraquer la bouilloire ? T’as sombré dans

l’animal, hein, païenne ? Tu veux pas

travailler, hein, putain ?

– Toi et toutes tes polices…, elle lui répond.

Toi et tes pères et tes maîtres et tes

lois et tes pantoufles…

– T’invoquais le Grand Arrogant ? Tu t’offrais

à lui ? Hein, démone ?

Ils se tournent autour encore un coup…

Un pas de deux hallucinant !

– Regarde le ciel ! elle murmure. Toutes

ces étoiles-là sont des soleils comme le

nôtre ! Des boules de feu qui nous éclairent

même pas un infime coin du cerveau !

Regarde ! Y a rien là-haut ! Tes dieux sont

morts ! On est tout seuls dans la baraque !

On est libres, man !

La lune est pas libre de renoncer à la

force d’attraction de la terre…

La lune a pas de cervelle, elle ! lance

Liette. Si t’as un cerveau, t’es libre ! Mais si

tu l’exerces pas, ta liberté, tu deviens un

animal ! Une roche !

La liberté, gueuse ? Tu veux dire les

pilules et la vodka ? Les faux diplômes de

gynécologue ? La criminalité ?

– Où que tu veux que l’humain évade,

déchet ? Dans les salles de cinéma ? Les

romans à l’eau rose ? Ou le jogging ?

Regarde le ciel ! L’immensité ! Les galaxies !

- 149 -


−−− La Cunégonde −−−

T’hurlerais toute la nuit pour que les

Martiens viennent te chercher, tu crèverais

quand même tout seul ! Regarde autour ! Le

monde ! Le nôtre ! Le seul ! Ta race est

partie pour en faire une prison ! Qu’est-ce

que t’as à m’offrir ? La vie en société ? La

fourmilière ? La respectabilité ? Le métro

soir et matin ? Hein ? T’as pas comme un

arrière-goût d’absolu dans la bouche, toi ?

Quelque chose de plus grand que toi,

limace ?

– Tu veux te détruire ! crie Réal.

– Les gros culs bien torchés dans ton

genre me laissent pas le choix ! Ils me

proposent le travail et le rôti de bœuf en

famille les dimanches midi ? Big deal ! Le

monde a déjà été autre chose qu’un

troupeau de lobotomisés qui passent leur

vie à acheter des meubles et à regarder la

TV !

La liberté, c’est le respect de la nécessité…

– Quelle nécessité, éclopé ? Celle d’IBM ?

D’ITT ? De Wall Street ? Ou celle des zazous

qui voudraient nous faire croire que le

monde est un jeu de blocs qu’on peut

démonter et remonter pour essayer de le

comprendre ? Les chimistes ? Les biologistes

? Les ingénieurs du cerveau ? Les psychanalystes

? Ou les cambistes ? La GRC,

peut-être ? La CIA ? Tu vois pas à quoi ils

ont réduit la vie sur cette planète ? Ils en

font crever de faim les trois quarts pour que

les autres puissent continuer à vivre terrés

dans leurs bungalows climatisés ! Ah, elle

est belle, ta nécessité !

Réal baisse les yeux, se mord la lèvre…

- 150 -


−−− La Cunégonde −−−

– Ça tient pas debout ! il dit en se

laissant choir sur son fondement.

Il allume une cigarette avec une lenteur

d’effaré, se gratte la barbe sous le menton…

Les yeux de Liette étaient plus que des

fentes lumineuses, des braises brûlantes…

À voix basse, elle reprend :

– Cette nuit, j’ai provoqué les anges, j’ai

essayé de les ameuter dans leur repaire

cosmique… Ils m’ont pas répondu ! J’ai

appelé les extra-terrestres, ils sont pas

venus non plus !

– Tu voulais qu’une de ces méduses

intergalactiques dégoulinantes vert morve

te tombe dessus ? Que l’Absolu te chie dans

la face ?

– Oui !

– L’Absolu, c’est le Bien…

– Le Bien, c’est la fonction sociale à

laquelle le monde moderne a réduit la vie de

l’homme ! murmure Liette. J’accepterai jamais

de la pareille réduction d’humanité !

– Tu te condamnes au vide…, dit Réal en

soufflant un énorme panache de fumée.

– Le vide, il est dans les évidences creuses

de ta société, man !

– Je dis pas que le commun vit pas dans

l’illusion…, admet Giguère. Mais tu veux

passer ta vie à chercher quoi, finalement ?

D’autres illusions ? Au lieu de t’en remettre

à des principes qui ont… qui ont…

Il lève la tête vers le firmament… Il scrute

un moment l’impénétrable… Frissonne, se

remet à tirer sur sa cigarette, le cul calé

dans la neige…

– Le monde est en crise…, il dit. Je

comprends de moins en moins à force de

- 151 -


−−− La Cunégonde −−−

réfléchir… On peut pas arracher l’arbre du

Bien et du Mal et puis essayer de revenir à

nos vieilles valeurs comme si de rien

n’était !

– Le Pouvoir tue toutes les valeurs !

rétorque Liette. Il a pris la place de toutes

les autres ! Mais le Pouvoir est immoral par

définition ! Plus de moralité qui tient !

Cherche pas plus loin !

– Plus de moralité ?… Alors tu veux vraiment

te livrer au Mal ? grince Réal.

Liette esclaffe ! Hiiiiiiii ! Auréolée, luisante,

elle se remet à danser, renversée en

arrière !

– Regarde le ciel, bonhomme ! Y a rien

dans le ciel ! Plus de lois ! Rien que du

vide ! Tu peux écrire n’importe quoi dans le

ciel ! On est tout seuls, man, mais on est

libres ! !

Réal bondit sur ses pieds ! Il t’administre

un de ces coups de raquette à Liette ! Ptaf !

La pauvre fille envole ! Elle atterrit dix pas

plus loin dans un buisson branchu ! Cul

par-dessus tête, sonnée !

Le taureau se prend les cheveux à deux

mains ! Il courbe vers le sol !

– Y a plus d’héros ! il râle. Le monde est

fini ! !

Il se tordait de désespoir, s’arrachait le

crin à pleines poignées ! Sanglotant, étranglé

! Il craquait, le déprimé ! Liette l’avait

achevé ! Je savais plus où me mettre, moi !

J’avais l’impression d’être un unijambiste

dans un concours de coup de pied au cul !

Liette dans son buisson, tous membres

mêlés, repart, stridente ! Un rire à vous

liquéfier la moelle des os ! Satané cratère !

- 152 -


−−− La Cunégonde −−−

La maison de fous, oui ! À quoi ils leur

avaient servi tous leurs discours, palabres ?

Ils pouvaient pas se contenter de vivre au

lieu de se délirer l’un l’autre à qui mieux

mieux ? Et puis, qui est-ce qui avait

raison ? Tout le monde pense toutes sortes

de choses, croit n’importe quoi ! On s’en

fout ! Ça fait aucune différence, après tout !

Pas de quoi s’abîmer dans des états de

délabrement pareils ! Vivez, tabarnak, et

qu’on en parle plus ! Vous allez tous finir

par crever de toute manière !

Pour le moment, mes deux moineaux

avaient plus du tout leur tête à eux, eux

autres ! Giguère braillait d’un bord, de

l’autre Liette hurlait de rire ! Je pouvais pas

grand-chose pour Réal ! Il était malade de

la conscience pas réchappable ! Sûrement il

avait trop regardé de Mannix et d’Incorruptibles

à la télévision quand il était

impubère ! Le monde se passait pas de la

façon qu’il avait appris ! Il avait jamais

grandi, le pauvre nullard ! Il lui restait plus

rien qu’à entrer dans l’armée canadienne et

à arrêter de penser une fois pour toutes,

that’s all !

Je me rabats du côté de Liette :

– Tu vas te geler le train si tu restes là

pas habillée ! je lui dis. Viens t’asseoir dans

l’auto deux minutes ! Allez, viens !

Je la tire par les bras, la pousse devant

moi, hue ! la grise ! Elle titubait, tanguait,

euphorique ! Grimaçait des clins d’œil au

ciel ! On s’enfourne sur le siège arrière de la

bagnole… Elle rempoigne sa bouteille, ressort

ses pilules ! Je t’y arrache la fiole ! Je

commençais à avoir soif, moi aussi ! En

- 153 -


−−− La Cunégonde −−−

dodelinant, elle me regarde, l’œil brûlant, la

babine molle, le sourire aguichant…

– J’ai pas de complexes ! elle roucoule.

– Moi non plus ! Mais je vois pas le

rapport ! Qu’est-ce qu’on fout ici ? Où estce

qu’on est, pour commencer ?

– Aucune idée ! On dirait qu’on s’est

perdus !

– Qu’est-ce que t’as fait encore ? Qu’estce

qui s’est passé ?

Elle se lance dans une explication pénible

parfaitement alambiquée… Du dédale

interminable ! Elle avait roulé, longtemps,

longtemps, puis elle s’était rappelée ce que

je lui avais dit, qu’il fallait qu’on se dirige

vers l’est, alors elle avait quitté l’autoroute à

un certain endroit, elle se rappelait pas

quelle sortie, quel état, et elle avait continué

à rouler un moment dans les montagnes,

en cherchant la 95, oui, je lui avais parlé de

la 95, elle s’en souvenait… Bon ! La nuit

était venue, etc., etc., et en entendant une

chanson des Rolling Stones, Sweet Virginia,

à la radio, tu sais, celle avec l’harmonica au

début, elle s’était rappelée aussi que je lui

avais dit d’attendre qu’on soit en Virginie

pour tourner vers l’est, mais comme elle

avait vu aucun panneau indiquant la

Virginie, elle avait fini par comprendre que

probablement elle avait pas pris la bonne

sortie… Dans les montagnes, il faisait de

plus en plus noir, elle avait voulu revenir

vers la 81, elle aurait dû nous réveiller, Réal

et moi, pour qu’on l’aide à retrouver notre

chemin, mais elle avait pas osé, elle avait

préféré enfiler d’autres routes, combien, elle

savait pas, cinq, ou peut-être six, des

- 154 -


−−− La Cunégonde −−−

différentes, de plus en plus étroites et

sombres et désertes, et pour finir elle s’était

arrêtée au milieu de l’espèce de cratère où

on se trouvait, le ciel et le paysage l’avaient

inspirée, les champs de neige à perte de

vue, Dixie Angora me laissait jamais sortir

de son bordel, j’aime bien la campagne,

moi, et puis j’étais comme intéressée par

une drôle de lumière qui venait du ciel, et

patati, et patata…

– On est absolument perdus…, je dis.

Elle croque une autre poignée de pilules,

pendant que j’entreprends de réfléchir un

brin… L’aube commençait à poindre derrière

les montagnes… La sagesse commandait

qu’on se tape encore un petit somme avant

qu’il fasse jour pour de bon et qu’on reprenne

la route… Après, on pourrait toujours

chercher une maison, un village, des

habitants qui…

C’est à ce moment-là qu’on a entendu le

coup de feu. Une détonation terrible qui a

ébranlé le silence enneigé du cratère, et

puis plus rien…

L’air s’était comme figé. J’avais la

sensation que l’éternité m’avait saisi dans

toutes mes fibres. Devant nous, la lumière

glacée du soleil luttait pour grignoter

l’obscurité qui écrasait encore l’anneau des

montagnes. J’ignore combien de temps on

est restés immobiles et presque sans

respirer, Liette et moi, à attendre je sais pas

quoi, à pas vouloir croire ce qu’on avait

compris malgré tout. Et puis il a bien fallu

qu’on finisse par se décider à aller voir…

Shit… Il était renversé sur le dos, dans la

neige, à l’endroit où on l’avait laissé tout à

- 155 -


−−− La Cunégonde −−−

l’heure… Il tenait encore l’arme au creux de

sa main droite, un gros pistolet de flic qui

ressemblait à une bête cynique… Il avait

pas manqué son coup, il se l’était fait péter

royalement le fusible… Un de ces dégâts…

Les débris de cervelle avaient éclaboussé la

neige et les buissons alentour, il avait la

moitié de la face et du crâne arrachée… Les

lambeaux de chair lui pendaient, sanguinolents…

Une belle saloperie de spaghetti

sauce tomate écœurante…

Ce silence… On pouvait entendre le sang

glouglouter, goutte à goutte… Tic, toc…

Tic…

Je me détourne, je vais rejoindre Liette

près de l’auto… Les yeux chavirés, elle se

mordait les mains pour pas hurler…

– J’ai toujours su que c’était un petit

comique, ce gars-là…

J’avais parlé sans penser, juste pour dire

quelque chose, je suppose… On se rassoit,

la fille et moi, sur le siège arrière de la

bagnole… Une quatre portières superconfortable,

le gros modèle américain presque

neuf… Les humains sont pas garantis

contre les défauts de fabrication, eux

autres… La rouille, l’usure… Christ ! D’où il

l’avait sorti son tabarnak de revolver, le

malade ? Où qu’il l’avait caché pour que je

m’en sois pas aperçu avant ? Christ de

Christ ! Le frère d’Ornella ! Mon propre

beau-frère, en somme ! Pourquoi on l’avait

laissé tout seul aussi ? Pourquoi je l’avais

entraîné dans cette aventure insensée ? Il

était même pas en état de ramasser les

croûtes de pizza dans son tabarnak de

bungalow calamiteux à Victoriaville ! Christ

- 156 -


−−− La Cunégonde −−−

de Christ de Christ ! Il avait plus rien qu’un

œil, maintenant, l’autre la balle l’avait fait

éclater comme une bulle de savon ! Pouf !…

« Y a plus d’héros ! », il avait dit… Ses

dernières paroles… Qu’est-ce que ça l’empêchait

de vivre, lui ? Et d’abord, pourquoi

plus d’héros ? Tout ce qui tient debout et

qui fonctionne tout seul, toute machine

miraculeuse qui est capable de langage et

d’émotion, toute créature qui sait goûter le

vent qui lui joue dans les narines et le soleil

qui lui fait reluire la peau, et la peur et la

peine, tant qu’à y être, et cette chierie qu’on

appelle la vie – c’est pas tout du héros, ça,

non ? Qu’est-ce qu’il voulait de plus que la

vie, le pauvre phénoménal imbécile ? Y a

plus d’héros… T’as rien qu’à tenir le coup

malgré le déferlement du caca, tu vas en

être un toi-même, héros, non ? Ah, faut se

méfier coûte que coûte de trop croire en

quoi que ce soit ! Bien, Mal, idées ! Puissances,

idoles ! Etc. ! Voilà le piège ! Omega

Malinea m’en avait touché un petit mot,

l’autre soir, chez Ornella ! La désillusion

proportionnelle à l’illusion, toujours ! On a

pas besoin de cette merde-là ! Faut s’accrocher,

plutôt, faut s’arranger pour pas se

laisser bouffer par la chiennerie des Autres

Inc. ! Savoir s’aménager une solitude, dans

la vie, jamais craindre le vide, le non-sens,

l’absurdité, parce qu’on déborde toujours de

sens et de plénitude, au fond ! On est

jamais seul, mais faut être seul pour le

comprendre ! Paradoxes ! Voilà pour s’occuper

l’esprit ! Le reste tout du détail ! Et fuck

les théories, dogmes, synthèses, tentatives

d’essais de tordre le monde en élucubra-

- 157 -


−−− La Cunégonde −−−

tions toujours plus fumeuses les unes que

l’autre ! Bien-Mal Cie ! Y a plus d’héros…

Colossale andouille ! Il se l’était éparpillé, le

dilemme Bien-Mal, partout dans les buissons

alentour ! Il se l’était fait gicler hors la

caboche, l’insignifiant problème ! Rien

qu’une balle et salut les métaphysiques, et

bonsoir la compagnie, un coup parti !

Calvaire… Quelle horreur quand même…

Qui est-ce qui allait devoir ramasser le

dégât, à part ça ? Le hachis dégoulinant, la

cervelle pulvérisée cent mille miettes !

Sûrement pas Liette ! Toujours les hommes

qui héritent la sale besogne !

Ah, je me mets à pleurer, soudain ! Ah !

Pourquoi des atrocités semblables ? Pourquoi

? Ah, les larmes ! Ah, la peine, la

terrible peine ! Cette infinie souffrance,

quand on y pense ! Partout, toujours !

Pauvre monde ! Pauvre Réal ! Lui qui

voulait devenir végétarien pour trouver le

bonheur, il allait être servi ! Il allait bouffer

du pissenlit par la racine jusqu’à la fin de

l’éternité !

Liette me caresse le visage, elle m’essuie

les larmes qui me pissaient à pleins

robinets… Ce trou que Réal avait dans la

tête… J’aurais pu t’y fourrer mes deux

mains, lui chatouiller la luette comme rien !

Par l’œil arraché, on pouvait lui voir

jusqu’au fond du gosier, c’est dire un peu

comment il béait, le décoiffé… Il se l’avait

décapsulée la calotte ! J’en dormirais plus

pendant des années tellement je lutterais

contre le cauchemar ! Notre innocente

jeunesse venait d’en prendre un sacré

coup ! Enfin, la mienne ! Liette, à son âge,

- 158 -


−−− La Cunégonde −−−

elle était déjà plus endurcie que moi, je

crois… Elle avait grandi avec des

malandrins professionnels, elle avait dû en

voir deux trois, des effroyableries pires que

celle-là ! Elle avait le regard à peine un peu

fixe, à peine un peu vide, à croire qu’elle

était déjà en train de digérer l’événement…

En m’attirant doucement à elle, ses deux

mains nouées sur ma nuque, elle me fait un

sourire désolé, puis elle se renverse sur le

siège en relevant son tee-shirt sur ses

seins…

– Viens, mon beau Léo…, elle me dit tout

bas. Viens sur moi…

Je pose ma tête sur son ventre mou, son

ventre douillet… Le doux, le confortable

coussinet… Je ferme les yeux… Glouc,

glouc… Son estomac gargouillait… Son

cœur battait, pou-poup, régulier, pou-poup,

métronome… Je l’entendais, rassurant,

courageux, paisible… Un bon petit cœur

têtu qui faisait son boulot malgré tout… Les

femmes s’y connaissent en ces matièreslà…

Elles la fabriquent la vie, elles, làdedans,

au creux des entrailles… Je

l’écoutais, la vie, je pensais qu’autrefois les

hommes dans leur sagesse se couchaient

par terre pour trouver l’endroit où ils

bâtiraient leur maison… Ils traçaient

simplement une croix là où ils avaient

entendu battre leur cœur…

J’étais collé contre la vie, la vie

continuait, et c’était chaud et c’était bon et

c’était bien.

Oui, c’était bien…

*

- 159 -


−−− La Cunégonde −−−

Un bruit de moteur sur la mer étale du

sommeil…

Non, la bagnole était… Pourtant, oui,

j’entendais le ronflement d’un moteur, bel

et bien, pas d’erreur…

Liette était couchée sous moi. Je m’étais

endormi sur son ventre quand le baume de

sa chaleur avait fini par dissiper la vision

d’horreur. Elle dormait encore, elle. Le

sommeil lui faisait un délicat visage

d’enfant, une moue coquine, au milieu de

l’écrin broussailleux de ses cheveux. Pour

une fois, elle ressemblait à l’adolescente de

seize ans qu’elle était. L’inimaginable

débauche l’avait pas encore défigurée. À cet

âge-là, on a vraiment tous les atouts, même

si la partie se joue contre l’Enfer lui-même.

C’est l’effrénée force de la vie, biologique,

élémentaire !

La vie… Réal… Qu’est-ce que c’était que

ce bruit-là de moteur ? Je me lève, je

descends de l’auto encore tout barbouillé de

nirvâna… Le soleil était haut, à présent.

Autour de la tête de Réal, la flaque de sang

s’était étendue prodigieusement… Elle avait

pris la forme d’une pieuvre pourpre qui

déployait ses vingt tentacules dans vingt

directions… Une vieille camionnette cabossée,

couleur caca d’oie, s’était arrêtée à une

dizaine de mètres de la carcasse

renversée… Trois hommes en descendaient,

des espèces d’épouvantails coiffés de

chapeaux de paille… Ils portaient des

lunettes noires et des longs fusils pareils à

des pattes d’insectes monstres… Trois

étranges créatures humanoïdes, sorties de

- 160 -


−−− La Cunégonde −−−

nulle part, qui s’immobilisaient maintenant

sur la neige aveuglante…

Liette descend à son tour du bolide et

vient se serrer contre moi. Je la sens frissonner

sous son mince tee-shirt froissé,

tandis que j’aperçois un quatrième énergumène

assis derrière le volant de la

camionnette… Les drôles d’épouvantails

regardaient le cadavre de Réal, peut-être.

J’en savais rien, les lunettes noires

m’empêchaient de voir leurs yeux… Personne

disait rien, c’était invraisemblable ! Dans

notre civilisation de pin-ups et de linoléum,

la mort est une indécence inacceptable, au

même titre que les bourrelets de graisse et

les rides et le fumier et la pauvreté… La

publicité a pas encore trouvé l’emballage

pour nous la rendre attrayante… Il faut

cependant reconnaître que la façon que

Réal s’était arrangé était pas banale. Sa tête

avait l’air d’avoir servi de hors-d'œuvre à

trois quatre douzaines de vautours. On

pouvait s’amuser à lui compter les

circonvolutions du cortex exposées au

grand jour… Une de ces coupes latérales à

faire pâmer des académies de neurologues…

– Va mettre ton manteau…, je dis à

Liette.

Elle acquiesce, s’exécute, pendant que je

m’avance vers les étranges hommes… Peutêtre

les extra-terrestres que Liette avait

appelés pendant la nuit avaient emprunté

cette forme-là pour entrer en contact avec

nous autres ! Je les voyais mal, à cause de

la réverbération du soleil sur la neige… Un

grand maigre, un petit gros, un grand

- 161 -


−−− La Cunégonde −−−

gros… Vêtus tous les trois de sacs de toile

grisâtres… Barbus, souillons, patibulaires…

– Something wrong ? le petit gros se

décide.

Eh ! J’avais envie de lui répondre : « Mais

non, tout va bien ! On se fait un petit piquenique

entre amis ! »

Le grand maigre se détache de la grappe.

De sa démarche de cow-boy monté sur des

interminables jambes arquées, il se dirige

vers le cadavre… Qu’est-ce qu’ils foutaient

avec leurs fusils ? De quoi ils avaient peur ?

Quatre contre deux… Nous autres adolescents

inoffensifs aux mains nues…

– It’s a cop ! dit le grand maigre.

Les deux autres gnous se tenaient sur

leurs gardes, ils avaient l’air de commencer

à s’énerver, même ! Une route perdue, une

belle grosse bagnole presque neuve, un flic

mort par-dessus le marché… Nos visiteurs

avaient pas besoin de se creuser les

méninges pour imaginer n’importe quoi !

Surtout le pire mauvais scénario incriminant

pour nous autres parfaitement

innocents pourtant !

– Il s’est suicidé ! je leur dis en anglais.

Tiré une balle dans la tête ! Killed himself !

Je voulais dissiper tout de suite les

malentendus !

– Whaddya say, Sal ? dit le Grand-Galop

debout près de la camionnette.

Sal-le-Maigre donne deux trois coups de

pied sur la main de Réal, celle qui tenait le

maudit pistolet… Les doigts du macchabée

lâchaient pas prise… L’arme et la main

restaient soudées l’une à l’autre comme la

- 162 -


−−− La Cunégonde −−−

vie et la mort… Sal se pressait pas. Il

considérait la chose avec un détachement

sceptique, une froideur de paysan devant

un cageot de laitues. Il écoutait son nez ! Et

puis, subitement, son long corps se met à

se courber vers le cadavre… Il laisse tomber

son fusil, retire ses gants, les jette dans la

neige… S’agenouille, glisse une main sous

le blouson de Réal…

– Il a vécu…, il constate.

Je fais un pas en avant… Aussitôt, le Sal

se redresse, d’une seule détente, en te rempoignant

le long fusil plus vif que l’éclair !

Grand-Galop et Petit-Trot s’ébranlent à leur

tour, lents, lourds, méfiants… S’amènent,

m’encerclent prudemment…

– On va le transporter à l’hôpital, dit Salle-Décharné.

Une heure de route à peu

près… Viens m’aider, toi !

On ramasse Réal lui et moi… Je m’étais

dépêché, j’avais réussi à attraper le bon

bout ! Les pieds ! L’autre s’en était aperçu !

Il baragouinait, fucking ci, fucking ça ! Il

allait s’en souvenir de celle-là ! Le moignon

de tête du suicidé juste sous son nez lui

revirait l’estomac… Il en devenait vert sous

sa barbe crasseuse !

Petit-Trot se colle contre lui, lui souffle

trois mots dans la feuille, puis il esquisse

un geste vers le bolide de Réal…

– C’est à qui la bagnole ? dit Sal.

– À lui…, je réponds.

– OK. Ray va ramener l’auto du mort.

Vous deux, vous venez avec nous autres !

La procédure m’avait un air d’arrestation

sommaire qui me plaisait pas particulièrement

! Enfin ! On dépose le restant de

- 163 -


−−− La Cunégonde −−−

Giguère sur le siège arrière de son auto,

pendant que le dénommé Ray s’installe en

suant au volant… Peut-être il aurait fallu

envelopper la tête de Réal, essayer de lui

colmater la formidable ouverture ? Il devait

plus lui rester beaucoup de sang, même si

le temps et le froid avaient fini par faire

cailler un peu la saloperie, mais quand

même…

Ray – « Petit-Trot » – démarre plein gaz,

envole droit devant, frrrp ! Les deux autres

escogriffes, Sal et Grand-Galop, regardent

disparaître le bolide à Réal en hochant du

chef, après quoi ils nous escortent, Liette et

moi, jusqu’à la camionnette caca d’oie. Du

bout de son fusil, Grand-Galop nous fait

signe de monter… On s’entasse à côté du

chauffeur qui était resté assis à l’intérieur,

Sal, moi, Grand-Galop, Liette sur les

genoux de celui-là, sardines sur la

banquette toute la bande…

– Let’s go home, Zack ! lance Grand-

Galop au chauffeur.

– Quoi ? On va pas à l’hôpital ? je couine.

– Relaxe ton petit nerf ! dit Sal. Ray va

s’occuper du gars !

Liette me jette un coup d’œil inquiet…

Elle avait pas tout à fait tort de tiquer… Ils

étaient bien charitables mais ils inspiraient

pas confiance, les bouseux ! Ils sentaient la

soue, à part ça, avec leurs chapeaux de

paille et leurs longs manteaux en toile de

sac ! Crottés mal léchés sortis du fond des

bois… Zack le chauffeur édenté, Sal les

oreilles prodigieusement décollées, Grand-

Galop les mains barbouillées de fumier, ou

de je sais pas quelles immondices… Ils

- 164 -


−−− La Cunégonde −−−

avaient tous les trois la sombre quarantaine

fatiguée et bedonnante des épais buveurs

de bière, bâfreurs de caca, sauf le Sal qui

ressemblait à une vieille poule déplumée,

lui, tellement il était décharné et tout fripé !

Ils avaient pris la direction opposée à

celle dans laquelle « Ray » Petit-Trot avait

disparu. On roule cahin-caha quatre ou

cinq minutes… Tout à coup, Liette lâche un

cri pointu !

– Ôte tes pattes, grosse truie ! elle dit en

français.

Grand-Galop s’était mis à lui pincer les

tétons ! Il se gênait pas, la torche !

– Quelle langue que tu parles, ma tite

fille ? il demande.

– On vient du Canada ! je réponds.

– Première fois que j’entends parler le

canadien ! il dit, visiblement impressionné.

– Dans n’importe quelle langue, ça s’appelle

touche pas, Chose ! dit Liette.

Les autres se mettent à bidonner rauque,

rigolent, rocailleux… Liette se dépêtre du

Grand-Galop dégoûtant !

– On aurait jamais dû accepter qu’ils

nous emmènent, ces pourceaux-là ! elle me

dit en s’assoyant sur mes genoux.

– Ils nous ont pas vraiment laissé le

choix…

– Demande-leur de nous conduire à

l’hôpital !

Je savais pas trop quoi lui répondre…

– On veut aller à l’hôpital avec notre ami !

elle dit.

– Qu’est-ce que ça vous donnerait d’aller

poireauter là pendant des heures ? dit Sal.

- 165 -


−−− La Cunégonde −−−

Quand Ray aura des nouvelles du mort, il va

nous téléphoner, c’est ce qu’on a convenu…

Il se sort un sac de tabac, une sorte de

vessie de porc, poisseuse, puante…

– Comme ça, il s’est tiré lui-même, hein ?

il dit en entreprenant de s’en rouler une.

– Qu’est-ce que tu penses ? dit Liette.

Qu’on l’a assassiné, peut-être ? !

– Qu’est-ce que vous fabriquez dans le

comté ?

– On va en Floride ! je dis.

– On s’est perdus ! rajoute Liette.

– Ah bon…

Le silence s’installe, pas rassurant pour

trois sous… On avait enfilé un chemin

transversal, presque une piste de

motoneige, à vrai dire, qui fuyait en ligne

droite vers les montagnes et l’horizon. Dix

minutes plus tard, la camionnette stoppe

devant une bicoque entourée d’arbres

chétifs… Le temps de le dire, on est

assaillis ! Une de ces meutes acharnée !

Molosses peau et os, cerbères ! Grand-

Galop saute le premier, il se fraye un

chemin parmi les chiens à coups de pied !

Tif ! Tof ! Il t’en pique trois quatre avec le

canon de son fusil, tic ! touc ! dans les

côtes !

Laichez vos mains dans vos poches, ils

vous feront rien ! dit le Zack.

On descend, on s’introduit dans le

palace… Une vaste pièce, moitié cuisine,

moitié « salle de séjour »… Des guenilles

accrochées aux fenêtres, des fauteuils

défoncés qui devaient dater de la dernière

glaciation… Des lampes à l’huile, deux

poêles à bois… Un pour la cuisine, l’autre

- 166 -


−−− La Cunégonde −−−

pour le chauffage… Un peu partout

trônaient des animaux empaillés, des

ratons laveurs, des mouffettes, des renards,

tout gueules béantes, crocs hors, tordus

dans des postures d’attaque… Un matelas

couvert de taches infectes était calé contre

un mur. Je voyais des crachoirs aussi et

des haches, et dans un coin un monceau de

ferraille… L’inextricable tohu-bohu de

vieilles pièces de moteur mêlées à des

essoreuses de machines à laver

préhistoriques… Un de ces fouillis d’inimaginables

machins noirs de graisse ! Çà et là

des bouteilles de bière vides, des calendriers

de l’année dernière avec des filles à

poil… Des caleçons et des interminables

chaussettes suspendus à une corde à linge,

au-dessus du poêle qu’ils utilisaient pour le

chauffage… Dans un autre coin, des sacs et

des barils et des cruches empilés pêle-mêle,

un évier énorme et une pompe à eau

manuelle, rongée par la rouille, des manches

de pelle et des fourches, et, sur un

mur, un embrouillamini de lanières de cuir

reliées entre elles par des anneaux de

métal, vestige d’un incompréhensible

attelage…

– On a pas encore la télévigion, mais cha

va venir, dit Zack l’édenté en refermant la

porte derrière lui. En attendant, prendriezvous

un petit quelque choge, ou bien vous

aimeriez mieux autre choge ? Une petite

choupe chaude, peut-être ?

– On veut pas déranger…, je dis.

Tabarnak, je voyais pas de téléphone

nulle part, moi ! On était en 1910, làdedans

! Quelque part dans les États-Unis

- 167 -


−−− La Cunégonde −−−

d’Amérique, pays de la NASA et d’Hollywood

!

Les Épouvantails avaient retiré leurs

manteaux, mais ils avaient gardé leurs

lunettes noires et leurs chapeaux de paille.

Zack s’attache un tablier autour de la taille,

une coquetterie en forme de cœur rouge

bordé de fausse dentelle en plastique blanc

jauni… Ting ! tong ! Sal avait sorti son

violon pendant ce temps-là. Il le tenait à la

manière d’une mandoline, pinçait les cordes,

l’air absent, ting, tong, twing !…

La choupe est chur le feu ! dit Zack.

La corde ! Où que t’as mis la corde,

enfant de chienne ? ! gueule Grand-Galop à

l’autre bout du capharnaüm.

Il farfouillait dans un coffre, lançait des

outils tout bord tout côté ! Il éparpillait le

fourbi aux quatre coins ! Zack reprend son

fusil, s’assoit sur une vieille chaise berçante

pleine de craquements, rrak, crrrak…

– On va leur jouer quelque chose ! dit Sal.

– Chûr !…, dit Zack en s’allumant une

pipe.

Ils repartent à bidonner, à se poiler doucement…

– J’ai fait un drôle de rêve la nuit

dernière…, reprend le Zack en mâchouillant

le tuyau de sa pipe avec ses gencives. Des

corneilles, je chais pas…

– On est en plein février ! dit Sal.

– Chûr…, dit l’autre. Ch’est un rêve

auchi…

Il crache un énorme nuage de fumée

puant l’égout ! Une de ces calamités d’herbe

du diable à vous faire fondre les vibrisses !

– Je me demande pourquoi qu’on rêve…, il

- 168 -


−−− La Cunégonde −−−

continue. Toujours des animaux, des femmes…

Je rêve jamais à des chiens ni à vous

autres, par exemple…

– Les rêves ça sert à ce qu’on a pas, ou à

ce qu’on est pas capable de faire, dit Sal.

Moi je rêve jamais, j’ai pas besoin de rien…

Zack tire encore un coup sur sa pipe, Sal

pince encore un coup les cordes de son

violon, twing-tong…

– Pourquoi j’ai rêvé à des corneilles ? dit

Zack au bout d’un temps.

– Je sais pas, moi, dit Sal. Qu’est-ce

qu’elles faisaient ?

– Elles étaient trois… Une groche, deux

petites… Des noires… J’ai venu dans mon

calechon quand que la groche a disparu…

Il se racle la gorge, t’expectore un de ces

nœuds de muscosité filandreuse qu’il tire

comme un boulet dans un crachoir, à dix

pas de sa chaise !

La plus grosse des trois a disparu,

hein ? dit Sal.

– Oui… À propos, tu penches que Ray va

revenir avec leur auto ?

– Ça dépend. Les corneilles, dans ton

rêve, elles volaient, ou quoi ?

– Elles volaient pas bien haut !

– Alors y reverront pas la bagnole, je

dis…, conclut le Sal.

Ils se remettent à rire tout bas ! Gouah,

gouah, gouah !…

– Qu’est-ce qu’ils racontent ? dit Liette.

Qu’est-ce que ça veut dire, on reverra pas

l’auto ? !

– Bah, ils s’amusent ! Déconnent ! Fais

pas attention !

– On devrait foutre le camp pendant

- 169 -


−−− La Cunégonde −−−

qu’on est pas encore morts ! elle souffle. Ça

pue le pas catholique là-dedans !

Sal s’était levé, il avait traversé la pièce

en tanguant sur ses échasses élastiques…

Han ! Il bouscule Grand-Galop ! Il l’envoie

dinguer les quatre fers en l’air !

– Regarde-les ! dit Liette. C’est des

Cromagnons, ces crottés-là !

Deux temps trois mouvements, Sal vire à

l’envers le gros coffre à outils pansu en bois

vermoulu, plonge dans la quincaillerie,

extirpe une pelote de corde qu’il jette à

Grand-Galop !

– À la choupe ! bêle le Zack.

On se met à table… Il nous passe les

bols… La soupe sentait pas trop mauvais…

Je reconnaissais rien de précisément identifiable

dans la mixture plâtreuse, mais la

chose se laissait avaler… Il faut dire qu’on

était sérieusement affamés ! Et puis, n’estce

pas, on doit être poli, même chez les plus

pires malotrus !

Pendant qu’on se tapait le potage, Liette

et moi, ils s’installent en demi-cercle, eux

autres, sur des chaises droites, de l’autre

côté de la table. Grand-Galop au centre, un

violoncelle calé entre ses pattes, Zack et Sal

gauche droite avec des violons ! Zack le

brûle-gueule vissé dans les gencives,

Grand-Galop les joues rebondies, chiquant

je sais pas quoi ! Chapeaux de paille tous

les trois, bretelles, chemises à carreaux !

Sal en camisole, un doigt fourré dans le nez

jusqu’au coude ! Avachis, balourds ! Liette

et moi on en caillait d’incrédulité ! Wing !

Wong ! Ils accordent leurs outils ! Un qui

pète, un qui rote, l’autre qui se gratte

- 170 -


−−− La Cunégonde −−−

l’entrecuisses ! Sal enfin se racle solennel !

Il se met à déclamer :

La prochaine pièce a été composée par

Anton Webern pas longtemps après les

Kinderstucke de 1924. On peut dire que c’est

un mouvement unique pour trio à cordes écrit

dans le style sériel le plus correct, mettons !

– Ch’est cha ! dit Zack.

– Les séries apparaissent en courts motifs

athématiques pour créer une œuvre dense et

d’une extrême complexité. Mesdames-Messieurs,

voici le « Mouvement pour trio à cordes

», opus posthume, d’Anton Webern…

– Une petite pièce pas longue, vous allez

voir ! dit Grand-Galop en lançant un gras

clin d’œil à Liette.

Sal lui fout un coup d’archet !

– T’es pas en train de faire tes gammes,

trou de cul du Christ ! Y a du monde !

Ils se recueillent un instant, bien graves

tous les trois… Et puis ça part ! La rafale de

notes ! Pincements, hoquets ! L’incohérence

cacophonique ! Sophistiqué pourtant ! Bizarre

! Chaotique ! Du canard boitillant !

Incongru ! Clopin, clopant ! Pic, pouc !

Zing-zang ! Pas du sanglot long de violon !

Saccadée arythmie, plutôt ! Saisissant !

Affolant ! Zing ! Zroung ! Cadence et jambette

! Nerf ! Ferveur ! Klap, schloup,

plouc ! Pétarades, grincements ! Du trébuchement

d’instruments tout cordes mêlées !

Halètements ! Danse de Saint-Guy ! Arthritique

musique, chinoiserie ! Pas débrouillable

! Deux minutes ! Trois, maximum ! Et

wrang ! Fini ! Plus rien ! Rideau !

On en reste absolument interdits, nous

autres ! Tellement qu’il nous vient même

- 171 -


−−− La Cunégonde −−−

pas à l’esprit de réagir, d’applaudir ! Ah, ils

nous l’avaient coupé court le sifflet, les

Épouvantails ! La pièce qu’ils avaient

exécutée était si saugrenue qu’on pouvait

pas dire s’ils savaient vraiment jouer ou

s’ils s’étaient payés notre fiole ! On le

saurait jamais ! Le concert était fini ! Ils

rangeaient déjà leurs outils, l’air blasés

tous les trois comme trente-six plombiers à

la fin d’une journée de pompe-chiottes !

– Toujours le même bémol qui vient pas…,

disait Zack.

– Je t’ai à l’œil, toi, mon fienteux ! lui siffle

Sal. La prochaine fois, j’arrête en plein là

dans le bémol ! Devant tout le monde ! Tu

continues tout seul, je te le garantis !

Les yeux en soucoupes, on te les

dévisageait nous autres, les phénomènes !

Des pareils pouilleux pouvaient humainement

pas être des vrais musiciens pour

de vrai ! Liette disait rien, elle avait abasourdi,

elle ! Bémol, bémol… J’avais envie

d’exiger qu’ils nous servent une autre pièce,

moi ! Une qu’on connaissait ! Aspince

Laframboise, quelque chose ! Le temps des

cathédrabes ! Juste pour qu’ils nous

donnent la preuve qu’ils nous avaient pas

joué la comédie avec leur « œuvre posthume

» !

Comme après avoir fait leur caca, ils s’en

foutaient, maintenant, nos brillants hôtes !

Grand-Galop s’était pêché une cruche en

grès dans la pile de barils, il remplissait des

longs gobelets en métal bosselé… Ils se

mettent à boire, ils s’en jettent trois quatre

en grimaçant… Ils remettent ça… Ils se la

rincent encore un bon coup, toujours

- 172 -


−−− La Cunégonde −−−

grattant, pétant, loqueteux ! Loustics ! Ils

nous en offraient pas par exemple ! Ils se

désintéressaient intégralement de nous

autres ! Tournaient en rond, vaquaient à

rien, maintenant… Ils avaient retombé à

plat après leur performance, le feu d’artifice

feu de paille… Ils avaient rechuté dans

l’élément végétatif…

Bon ! Bravo la soupe au plâtre et le

concert gratis ! Mais une chose me tarabustait

un peu sur les bords. Je

recommençais à réfléchir ! On y peut rien,

ça marche tout seul, la tête ! La petite bête

qui cavale en tous sens dès qu’il se met à se

passer plus rien ! Je constatais qu’il y avait

pas d’électricité dans la cabane, rien que

des lampes à l’huile… Pas de frigidaire, pas

de radio… Pas de téléphone non plus !

Surtout pas de téléphone ! Détail ! Comment

on allait pouvoir avoir des nouvelles

de Réal Giguère ? « Ray va téléphoner », Sal

l’avait dit ! Ça collait pas ! À moins que…

Là-haut, peut-être ? Là-haut, le téléphone ?

Il y avait un étage, un escalier de ce côté-là,

dans un coin… Des chambres, peut-être,

au premier ? Au grenier ? Ils dormaient

sûrement pas toute la bande sur le matelas

infect tassé contre le mur, ni par terre

comme des porcs qu’ils étaient pourtant !

Quoique…

Liette pousse un cri de mort à ce

moment-là précis de mes réflexions ! Une

stridence ! L’alarme ! Je me tourne vers

elle… Et puis… Et puis…

*

- 173 -


−−− La Cunégonde −−−

On avait pas pu se défendre. Ils avaient

agi trop vite, par-derrière, à la traître, les

sauvages. À présent, je comprenais

pourquoi Grand-Galop s’était mis à

chercher une corde dès qu’on avait pénétré

à l’intérieur de la cambuse, tout à l’heure…

Sur mon menton, je sentais durcir la

croûte de sang. Ils nous avaient tabassés,

pas trop, tout de même, pour la forme, qui

sait, ensuite ils nous avaient ligotés sur nos

chaises. Je me demandais… Pourquoi ils

avaient bâillonné Liette et pas moi ? Parce

que j’avais pas crié, moi ? Ou parce qu’elle

avait réussi à mordre une main ? Celle de

Sal, ou celle du Zack ?

Le jour descendait, la pénombre rongeait

molécule après molécule la pauvre minable

lumière de la pièce… Les Épouvantails nous

avaient laissés sur nos chaises… Ils

disaient rien, ils buvaient, vautrés dans

l’indifférence… Je les observais à la

dérobée. Le fait qu’ils nous avaient attachés

me paraissait moins inquiétant que… Je

veux dire, je les regardais et, vraiment,

j’arrivais pas à… On peut toujours se

mettre dans la peau de quelqu’un qui nous

ressemble, qu’on peut comprendre, qui fait

au moins son petit effort pour essayer

d’avoir l’air à peu près « normal ». On peut

deviner les motifs qui le poussent à agir, on

peut prévoir un peu ses actes aussi. Mais

ces oiseaux-là… Rien à faire ! Ils appartenaient

à une autre espèce, comme ! À

l’intérieur des dés à coudre qui leur

servaient de têtes, les phénomènes

semblaient se passer très étrangement. Ils

avaient l’air de fonctionner par à-coups,

- 174 -


−−− La Cunégonde −−−

inertes et vides la plupart du temps, et puis

soudain, bing ! un soubresaut incompréhensible

! Ils se jetaient de temps à autre

dans des actions imprévisibles, des gestes

ou des paroles leur venaient d’on sait pas

où, d’on sait pas quels réflexes rudimentaires

qu’ils contrôlaient d’aucune façon.

Des vieux mécanismes déglingués, enfouis

au profond de leurs viandes insondables, se

déclenchaient tout à coup, provoquaient

des réactions désordonnées, par saccades.

Au lieu d’agir, ils étaient agis par on sait

pas quelles secousses d’automates détraqués.

Trois quatre neurones, pas plus,

devaient régler le fonctionnement approximatif

du bidule, pour le reste il fallait s’en

remettre à des probabilités, au hasard, à la

chance simplement !

Pour le moment, leur principale préoccupation

était pas difficile à identifier. Ils

t’avaient liquidé la première cruche de tordboyaux,

ça avait pas traîné ! Une deuxième

avait suivi le temps de crier cirrhose ! De

temps à autre, il y en avait un qui se levait

et qui sortait de la baraque enfumée… Il

allait pisser sur un arbre, je suppose… À

ces moments-là, la meute de chiens dehors

se réveillait, furieuse ! Elle déclenchait un

concert d’hurlements à vous glacer le sang

jusqu’au fond de la prostate ! Un jour ou

l’autre, il faudrait bien qu’on sorte de là,

qu’on affronte les molosses enragés ! Qu’on

essaye de passer dans le hachoir sans

laisser notre chemise ! J’aimais mieux pas

trop y penser ! Je me concentrais,

j’espionnais discrètement les Épouvantails…

J’essayais d’anticiper… Mon idée c’é-

- 175 -


−−− La Cunégonde −−−

tait qu’ils nous soupçonnaient d’avoir

attaqué Réal pour lui voler sa bagnole. Ray

avait conduit le cadavre à l’hôpital, après

quoi il était allé tout rapporter aux flics. Les

autres s’étaient chargés qu’on se sauve pas

en attendant le débarquement des troupes.

Ils avaient dû avoir peur de nous autres,

redoutables « Canadiens » ! Ils devaient

nous prendre pour des tueurs sans pitié !

Des crazy canucks ! Alors ils nous avaient

attachés pour pas qu’on leur fasse du mal…

S’ils nous en avaient voulu personnellement,

ils nous auraient pas laissés ligotés,

ils nous auraient… Bref ! Ils nous auraient

fait quelque chose ! Mais on les intéressait

pas. Ils avaient fait ce qu’ils avaient pu

pour aider la police, le reste ils s’en lavaient

les mains, les porcs !

Je réfléchissais, je réfléchissais, tandis

que Zack l’édenté faisait le tour des bêtes

empaillées… Il leur tapotait gentiment le

crâne en remuant les lèvres en silence,

parlait sans rien dire, affectueux, béat,

idiot… Sal pour sa part passait des

interminables moments à fixer Grand-

Galop, sans ciller, ses yeux jaunes vides,

vitreux, totalement absorbé en une espèce

de néant idéal, immobile… Il avait un tic

qui lui secouait la bouche et les joues,

c’était sa façon de faire tomber la cendre

des cigarettes qu’il se plantait entre les

babines… Touc ! Touc ! À chaque coup, les

énormes oreilles décollées lui battaient de

chaque côté du crâne ! Son langage à lui ! Il

émettait des signaux de cette manière-là !

Ses oreilles avaient une vie indépendante, le

reste de sa personne était rien qu’un

- 176 -


−−− La Cunégonde −−−

appendice encombrant ! Il savait pas quoi

en faire !

Une troisième cruche de gnôle passait de

mains en mains. Grand-Galop se chargeait

d’aller chercher l’alcool. Il était plus animé

que les deux autres malotrus, celui-là. Il

tortillait, hochait, soufflait, grattait, suait !

Quelque chose le démangeait… Il avait des

vers peut-être…

La lumière baissait de plus en plus. On y

voyait presque plus… Qu’est-ce que les flics

fabriquaient ? Et Ray ? Et Liette ? Liette…

Elle avait fermé les yeux, elle s’avait abandonnée…

Elle pouvait pas me parler, à

cause de son bâillon, et moi j’osais rien

dire… Je voulais pas attirer l’attention des

Épouvantables… Faut rien faire dans ces

occasions-là, faut exister le moins possible !

Pour un oui, un non, un des bouseux

pouvait à n’importe quel moment me faire

passer vie à trépas en me décapitant !

L’attente devenait intolérable mais je

préférais rien risquer. Pourtant, si j’avais

voulu… Si j’avais voulu, j’aurais pu tenter

quelque chose ! Oui ! À force de presque

imperceptibles mouvements, je m’étais

aperçu que mes liens se desserraient un

tout petit peu… Et même un peu plus… Et

encore davantage, petit à petit ! Les crottés

s’étaient pas vraiment donné la peine, ils

m’avaient ficelé au petit bonheur ! Du

travail d’amateur ! Je sentais qu’au premier

effort sérieux la corde sauterait facilement !

Enfin : peut-être…

Zack avait décidé qu’il était temps de

faire de la lumière. Il butait dans les

fauteuils défoncés, renversait tout par terre,

- 177 -


−−− La Cunégonde −−−

trouvait plus son verre… Il allume une

lampe « à huile » dans un coin de la soue…

L’antiquité projetait pas fort ! Son halo

luisait jaunâtre, aussi convaincant qu’une

bougie au fond d’une caverne ! Sal avec sa

gueule de poule fripée bougeait plus depuis

le début de la troisième cruche de

décapant, tombé dans je sais pas quelle

sombre méditation… Les paupières lui

battaient plus du tout depuis une bonne

heure au moins ! Même ses grandes oreilles

avaient arrêté de vivre ! Il se remet à ciller,

soudain, à cause de la lumière, je

suppose… Il regarde Zack, regarde Grand-

Galop… Fait des yeux le tour de la pièce, la

face aussi expressive qu’une porte de

prison… Son regard de crapaud glisse sur

moi, une ombre froide, insensible, sans me

voir, et s’arrête net sur Liette… Elle avait

presque l’air de dormir sur sa chaise, la tête

penchée sur le côté, les yeux clos,

vulnérable, abandonnée… Chaque fibre de

ma pauvre carcasse d’infâme misérable

couillon avait déjà deviné ce qui allait se

passer, et pourtant je restais là, immobile, à

pas réagir !

Le grand Sal vide son gobelet d’un trait.

Il se lève lentement, lentement… Lentement,

il s’avance vers Liette. Les deux

autres ordures lui emboîtent le pas, comme

si toute l’écœurante chorégraphie avait été

réglée depuis le commencement des temps !

Trois automates humanoïdes, vides d’émotion,

incapables de pensée, des créatures de

laboratoire évadées du formol, mélanges

d’emprunts d’animaux et de restants de

boîtes de conserve… Et cette lumière

- 178 -


−−− La Cunégonde −−−

jaunâtre, derrière eux, ces ombres

démesurées qui se dressaient sur les murs,

les bêtes empaillées, les gueules béantes,

les crocs, les caleçons raides sur la corde à

linge… Liette essayait de crier dans son

bâillon, ses cris étouffés faisaient un drôle

de son ouateux, lointain, presque anodin…

Ils l’avaient entourée sans rien dire, ils la

regardaient en salivant… Sur leurs faces

d’abrutis, je décelais pas la moindre trace

de désir, ni de haine, ni de mépris, rien

qu’un appétit rudimentaire, rien qu’une

nécessité sordide, et cet air déshumanisé

du bourreau qui considère froidement sa

victime avant l’horreur du sacrifice. Je

cherchais de toutes mes forces, pendant

qu’ils lui sautaient dessus, je cherchais,

affolé, le fusil qu’un des Épouvantails avait

posé quelque part, près de ma chaise, je

m’en souvenais, mais où, où ? Le dernier

nœud avait cédé, une secousse avait suffi,

je savais que j’avais rien qu’à me mettre

debout pour être libre, mais le fusil, il fallait

que je trouve d’abord le fusil ! Seul contre

trois, je pourrais rien sans arme ! Ils me

réduiraient en bouillie avant de retourner

finir leur immonde besogne ! Sans regarder,

je pouvais pas m’empêcher de les voir, je

sais pas quel instinct pervers avait faim

aussi en moi, faim de la sauvagerie avec

laquelle ils s’acharnaient maintenant sur

Liette, faim de cette brutalité infinie à

laquelle ils donnaient libre cours aussi

naturellement qu’on respire. Ils étaient

encore tout habillés, les grosses queues

noirâtres leur sortaient des braguettes

ouvertes, juste ces moignons-là, ces

- 179 -


−−− La Cunégonde −−−

excroissances grotesques, ils lui déchiraient

ses vêtements, ils lui arrachaient son frêle

tee-shirt et ses jeans, et le fusil, je le voyais,

mais j’étais incapable de bouger ! Le pire

pouvait encore être évité, j’avais juste à me

lever, un bond, deux pas, et j’empoignais

l’arme et j’en abattais un, je tirais dans le

tas, mais non, non, la peur me clouait sur

ma chaise, la peur, et la lâcheté, et la

fascination ! Ils se grimpaient les uns sur

les autres en la grimpant, elle, qui se

tordait dans ses liens à moitié défaits,

c’était toute l’atrocité de millénaires de

barbarie refoulée qui refluait dans cette

sculpture vivante, un monstre à quatre

têtes, à huit bras, à huit jambes, un nœud

d’humanité râlant dans l’abrutissement le

plus bestial, un instantané de la guerre

immémoriale de l’homme contre la femme,

du fort contre le faible, du grand contre le

petit ! Tout ça emmêlé, roulant par terre, la

chaise raclant le plancher, et pas un mot,

rien que des souffles rauques, rien que des

grognements d’animaux détraqués, et

toujours ce son étouffé, semblable aux cris

d’une poupée de chiffon que des chiens

s’amusent à déchiqueter ! Ils la forçaient, ils

l’ouvraient, un par-devant, l’autre parderrière,

le troisième lui éjaculait dans la

face en s’abattant sur elle, comme

désarticulé par une douleur intolérable.

J’étais pétrifié, le viol avait lieu dans une

dimension inaccessible, protégée, rituelle,

sanctifiée, comme sous une cloche de verre,

sur une scène, un écran de cinéma, un

autel ! Je pensais aux molosses qui

dormaient dehors dans la neige, je pensais

- 180 -


−−− La Cunégonde −−−

à Réal Giguère et à sa tête éclatée et à la clé

de la vieille camionnette des Épouvantails,

je pensais que jamais j’avais tué un homme

ni un chien et que si j’arrivais à mettre la

main sur le fusil que Zack avait posé sur les

accoudoirs de la chaise berçante, au bout

de la table, si j’arrivais à le saisir avant

qu’ils aient le temps de se dépêtrer de la

pauvre suppliciée… Non, c’était au-dessus

de mes forces, ils l’enculeraient, ils la

défonceraient, jusqu’à ce que crève l’abcès

de leur folie, j’y pouvais rien, elle expiait

pour toutes les femmes, elle expiait comme

toutes les idoles qui appellent la profanation

parce qu’elles appellent l’adoration,

et… Et soudain la vision d’Ornella dans les

bras du Turc me traverse, plus brûlante

qu’une aiguille chauffée à blanc, Ornella

pour qui j’aurais donné plus que ma vie,

Ornella que je serais indigne de sauver si

j’abandonnais Liette maintenant !

Je saute sur mes pieds ! Les brutes

râlaient, se contorsionnaient, s’écroulaient

dans les derniers spasmes, le long fusil

ténébreux était déjà entre mes mains, lourd

comme le pouvoir, lourd comme la mort,

aussi, et le carrousel démentiel s’arrêtait

enfin de tourner, aussi sec qu’il avait

commencé, mais il était trop tard, il était

trop tard !…

*

Sal et ses yeux de crapaud… Il me

dévisageait, haletant, renversé sur le côté…

J’avais pas besoin de lui faire un dessin. Il

avait compris tout ce qu’il y avait à

- 181 -


−−− La Cunégonde −−−

comprendre.

En rampant, il s’éloigne des autres,

s’immobilise, se redresse en prenant appui

sur ses mains. Les bûches craquaient dans

les deux poêles à bois, dehors la nuit était

tombée pour de bon. J’arrivais pas à croire

que je tenais réellement une arme entre

mes mains, j’avais envie de hurler pour que

toute la baraque et les Épouvantails et

Liette et moi on tombe en poussière, là, tout

de suite, que le cauchemar finisse enfin !

Pourtant c’était fini ! Oui, c’était déjà fini, à

croire qu’il s’était rien passé, à croire que

c’était pas un viol qui venait d’avoir lieu,

fulgurant comme un accident qui fait

basculer le monde d’un seul coup dans un

autre univers ! La bite de Sal commençait à

ramollir, dans sa braguette éventrée… Je

lui en aurais tiré une dessus, mais je voyais

du sang sur Liette, un mince filet qui lui

coulait entre les fesses, et des éraflures

rouges sur ses bras et sur sa poitrine et sur

son ventre, à cause qu’elle s’était trop

débattue dans ses liens. Cette fine coulée

de sang… Un des dégueulasses l’avait prise

par-derrière, j’avais pas vu lequel, j’avais

pas eu le courage de regarder jusqu’au

bout…

– Détachez-la ! je crie.

Les Épouvantails me regardent sans

bouger…

– Détachez-la ! ! je répète en levant le

canon de mon fusil.

Zack et Grand-Galop s’y mettent, à la

fin… Sal me quittait pas des yeux, lui…

J’en chiais dans mon froc tellement son

regard de basilic me transperçait ! Jamais

- 182 -


−−− La Cunégonde −−−

je m’étais servi d’un fusil, sauf pour tuer

mes amis, à la guerre, quand on était

petits ! J’avais aucune idée de ce qui se

produirait si j’appuyais sur la gâchette !

– Tu peux aller chercher nos manteaux,

Liette…, je lui dis le plus doucement

possible. On s’en va !

Elle récupère les pelures en titubant,

ensuite elle se dirige docilement vers la

porte…

La clé de la camionnette ! j’ordonne.

Zack sort l’objet de sa poche. Je lui fais

signe de le lancer à Liette. Il obéit… Ils

offraient aucune résistance, ils avaient l’air

de se foutre de nous autres, à présent,

autant que du dernier best-seller…

– Comment on va à l’hôpital où Ray a

emmené notre ami ?

Ils se mettent à rigoler… Ray avait

probablement balancé le cadavre de Réal

Giguère dans un fossé, tout bonnement,

avant de filer vendre la bagnole pour aller

boire ou je sais pas quoi… Bon, très bien.

J’étais trop gringalet pour jouer les durs !

On s’arrangerait bien pour retrouver notre

mort, après tout !

Je rejoins Liette devant la porte. De ses

deux mains, elle essuyait les coulées de

sperme mêlées de larmes qui lui souillaient

le visage…

– Occupe-toi pas des chiens, je lui dis.

Cours le plus vite que tu pourras et

démarre dès que tu seras dans la

camionnette ! Ça va ? T’as compris ?

Elle fait oui bien brave… Pauvre petite

gueule terrorisée…

– Allez ! Une… Deux… Trois !

- 183 -


−−− La Cunégonde −−−

Han !

La porte… La porte était coincée !

Verrouillée !

Les Épouvantails ivres tous les trois

fendent de rire, éclatent comme des baleines

! Han ! Han ! Shit ! Elle s’ouvrait pas, la

salope ! Han ! Je pousse de tout mon

poids ! Han ! Han !

Rien à faire !

Sal se lève tranquillement… Il se dirige

vers un des fauteuils en nous tournant le

dos !

– Bouge pas, mon salaud ! je lui crie.

La voix me grelottait pas contrôlable !

L’autre traverse résolument la pièce ! Pas la

moindre hésitation ! Il s’arrête, se penche,

empoigne son fusil ! Se retourne vers nous !

Inexpressif ! Une dalle ! Lève son arme avec

une infinie lenteur !

– Lâche ça ! Lâche ça ! !

Il avait dû finir par comprendre que je

tirerais jamais ! La panique me sciait le

ventre, ça se voyait jusqu’aux Philippines !

Christ ! On était coincés aussi ! D’un côté la

porte, de l’autre la gueule du fusil de Sal-le-

Décharné qui montait, montait ! Le salut

était pas de ce côté-là, en tout cas ! Restait

la fuite ! La porte, par conséquent ! Pas le

choix ! Je m’élance ! L’énergie du désespoir

! Au même moment, Liette a l’idée bien

féminine de tirer sur la poignée, au lieu de

pousser sur la porte ! Wamm ! Je défonce le

vide ! Passe à travers rien ! M’abats dans la

neige, au milieu d’un déchaînement effroyable

d’aboiements ! La meute s’était ruée !

Elle nous coupait le passage, massée en

demi-cercle devant nous autres, grouillante,

- 184 -


−−− La Cunégonde −−−

furieuse ! Quinze gueules d’acier hurlant au

sang !

– Fonce ! je crie à Liette.

Bang ! Bang ! Je tire deux coups de feu

en l’air ! Aussitôt les molosses déguerpissent

! Détalent dans tous les sens !

S’éparpillent les oreilles rabattues, la queue

entre les jambes ! Que le ciel leur tombe

pas sur la tête ! Liette grimpait déjà derrière

le volant de la camionnette, le moteur se

mettait à râler dans l’obscurité glacée !

Bang ! Bang ! Deux autres coups de

pétard ! En l’air ! Puis je saute dans la boîte

découverte du bolide qui démarrait en

crachotant !

La silhouette décharnée du grand Sal se

découpe sur le rectangle de lumière de la

porte… Il épaule son fusil… Je fais pareil de

mon côté ! L’arme était devenue vivante

entre mes mains ! Je l’avais réveillée !

J’avais ressenti jusqu’à la moelle de chacun

de mes os la prodigieuse puissance de

chacune des détonations ! J’avais plus peur

de tirer, maintenant ! J’avais plus peur de

rien du tout !

J’appuyais sur la gâchette quand le

mouvement de la camionnette, qui virait à

angle droit pour s’engager sur le chemin,

me fait perdre mon équilibre ! Bang ! À

peine une fraction de seconde plus tard,

bang ! une autre détonation répond à mon

dernier coup de feu ! Sal, là-bas, sur le pas

de la porte, baissait son fusil… Est-ce

que… ? Non ! Les deux balles, la mienne, la

sienne, étaient allées se perdre dans le

décor ! Tant pis ! Tant mieux ! J’en avais

rien à foutre ! La camionnette filait sur la

- 185 -


−−− La Cunégonde −−−

piste enneigée ! La baraque des Épouvantails

rapetissait à vue d’œil, le paysage

lunaire l’engloutissait petit à petit, dans les

replis des vagues qui ondulaient doucement

à la surface de la vaste plaine encerclée de

montagnes !

C’était gagné, tabarnak !

Gagné ? Vite dit ! On se sauvait de la

merde, d’accord ! Mais on se sauvait avec

un véhicule qui était pas le nôtre ! Un

véhicule volé ! Comparé à l’auto de Réal

Giguère, on perdait au change absolument !

À part ça, on était pas plus avancés, on

savait toujours pas où on se trouvait dans

les États-Unis d’Amérique ! Et puis on avait

perdu Réal dans les événements, et puis

Liette… Ils l’avaient salement arrangée, la

pauvre fille… Pas de quoi crier victoire…

J’étais intervenu trop tard. J’étais pas

intervenu, en fait ! J’avais attendu comme

le pire des couards que le viol soit

consommé, que les porcs bouseux s’effondrent

les couilles vides ! Que j’aie enfin osé

viser Sal au moment qu’on s’enfuyait y

changeait rien !

On se trouvait toujours à l’intérieur du

cratère ensorcelant où Liette nous avait

conduits la veille. Monts Pocono ou Enfersur-Merde…

L’Atlantide, qui sait ! Audessus

de l’anneau magique des montagnes,

la même inexplicable phosphorescence

auréolait le ciel… Mon dieu ! Pour la

première fois de ma vie, je venais de tirer

sur un homme avec l’intention de le tuer !

Sans réfléchir, je fous le fusil par-dessus

bord !

- 186 -


−−− La Cunégonde −−−

– Plus jamais ! Plus jamais, aussi longtemps

que je vivrai ! je murmure en levant

les yeux au ciel. Plus jamais, je le jure !

Deux trois minutes plus tard, la

camionnette s’arrête enfin sur le bord de la

route. Il était temps ! Je frigorifiais dans la

boîte aux quatre vents ! Je rejoins Liette

devant… Ses jambes nues sous son

manteau, son corps d’enfant couvert d’égratignures…

Elle était encore raide de peur et

de répulsion… Elle avait fourré son sac à

main entre ses cuisses où elle le tenait bien

serré… Le bacon était là, en sécurité. Les

douze mille dollars empruntés à Dixie

Angora ! Personne y avait fait attention à

son sac ! Une chance ! Comment on aurait

pu poursuivre le voyage sans argent ?

On redémarre sans échanger une parole,

sans un regard l’un pour l’autre… Le ciel

immense était tapissé d’étoiles, des multitudes

de milliards, myriades d’infimes

larmes glacées… Un océan de tristesse

coagulée suspendu au-dessus de nos têtes,

immobile, lourd comme la nuit qui pesait

sur le paysage désolé… J’avais envie de

pleurer bêtement, de me tasser sur moimême

et de laisser s’enfler ma peine mêlée

de honte… La vie avait pas le droit d’être ce

déferlement d’horreurs qui avait pas cessé

depuis que le monde s’était fendu, depuis

qu’Ornella avait disparu ! J’avais honte de

moi, la vie me faisait honte elle aussi, la

chienne ! J’aurais donné ma main gauche à

cet instant-là pour pouvoir revenir en

arrière, pour retrouver la chaleur du cocon

au creux duquel j’avais vécu pendant des

semaines, la chambre d’Ornella, rue Drolet,

- 187 -


−−− La Cunégonde −−−

à Montréal, le store baissé, le désordre

tranquille, les vêtements éparpillés, les

journaux qu’on faisait rien que regarder,

sans jamais les lire, les quartiers d’orange

qu’elle glissait doucement entre mes lèvres,

ma tête calée contre sa poitrine, ce nid où je

pouvais me contenter de respirer par les

pores de sa peau à elle… Il avait suffi que

cette chambre se vide pour que je sois

chassé de mon paradis personnel, pour que

je sois forcé de me jeter dans une quête

tortueuse semée d’atrocités, une quête qui

ferait peut-être de moi rien d’autre qu’un

homme, en m’obligeant à rien d’autre qu’à

affronter la vie. Mais je voulais pas devenir

un homme si l’horreur était le prix à payer !

Je voulais pas de cette vie-là si elle savait

pas être autre chose qu’une hésitation entre

le grotesque et la souffrance ! Le grand

Hulk énigmatique monstre turc, et Omega

Malinea la délirante prêtresse de la Nuit, et

Bégin le ministre bouffon et Angora la pute

ordure, et Réal la cervelle pulvérisée dans

sa recherche du Bien et la bande d’Épouvantails

et leur immonde viol sacrificatoire…

Du vraiment bel échantillon d’humanité

à montrer à un adolescent de seize

ans ! Et Liette, Liette victime de tout et de

tous depuis toujours, Liette l’innocence

profanée ! Un bourgeon de femme qui

s’épanouirait jamais, un ange avorté par la

bestialité et la bêtise du monde des

hommes ! Ah, mon devoir était de l’aider, de

la protéger, qu’un jour elle puisse enfin

déployer la belle paire d’ailes qu’elle portait

sûrement en elle ! Je venais d’échouer

misérablement une première fois, tout à

- 188 -


−−− La Cunégonde −−−

l’heure, dans la cabane des violeurs, j’avais

pas pu me montrer à la hauteur de l’épreuve

! J’avais pas réussi à m’élever plus haut

que la racaille, même pas un cran audessus

de la lâcheté qui fait les humains

complices de l’abomination ! Et même en ce

moment, dans la camionnette, je pensais

encore rien qu’à moi, à Ornella, au passé, à

l’ombilic des limbes d’avant la dure réalité !

Où puiser le courage pour pouvoir accepter

de continuer, pour vouloir être un homme,

pour lutter contre ce qui s’était déchaîné

contre Liette dix minutes plus tôt ?

La frêle Liette elle-même allait me

permettre de trouver une réponse à cette

question, pas plus tard que cette même

nuit-là, elle allait m’aider en me donnant

l’exemple d’une fabuleuse force intérieure…

Pour l’heure, j’anticipais rien, je me repliais

dans mon silence… Le bonbon amer de la

honte me faisait serrer les dents, tandis que

la camionnette fonçait à travers l’obscurité…

Liette conduisait d’une main, de

l’autre elle s’envoyait une pilule de temps

en temps, et de temps en temps une gorgée

de ce qu’il restait de vodka dans sa grosse

bouteille presque vide… À force d’avancer,

on finit par se retrouver au pied des

montagnes. La route continuait, grimpait

droit devant, au flanc de la masse noire qui

enserrait la lugubre plaine. On sortait enfin

du maudit cratère ! On s’en tirait mieux que

Réal… En pensant à lui, je me demandais

s’il était possible que « Ray » l’avait réellement

conduit à un quelconque hôpital. Si

par hasard on roulait sur la même route

que le quatrième Épouvantail avait em-

- 189 -


−−− La Cunégonde −−−

pruntée, alors il y avait au moins une

chance sur un milliard pour qu’on tombe

sur cet hôpital-là et qu’on le retrouve, Réal

Giguère. Je veux dire, ce qu’il en restait…

J’y croyais pas trop, par exemple. En mon

for intérieur, j’avais déjà jeté la première

pelletée de terre sur ce qui s’était jadis

intitulé le frère de mon Ornella. J’étais déjà

en deuil… Qu’est-ce que ça changerait

qu’on le retrouve ou pas ? Pas un médecin

au monde pourrait jamais lui poser une

autre tête à la place de celle qu’il avait

semée cent mille miettes dans le décor du

cratère…

Les mâchoires serrées, l’air hypnotisée,

Liette semblait déterminée elle à rouler

jusqu’à ce qu’il y ait plus une goutte

d’essence dans le réservoir. Je savais pas

quoi lui dire, alors je me la fermais, je la

laissais faire… Au gré des routes qu’on

empruntait de fil en aiguille, on finirait bien

par arriver quelque part. En attendant, on

croisait de temps à autre des maisons,

parfois isolées, parfois groupées, par trois

ou par quatre, dans des vallées qui

ressemblaient à des avant-postes de la

civilisation… Les montagnes autour de

nous autres reculaient peu à peu, elles se

dégonflaient au fur et à mesure qu’on

avalait les kilomètres… La route s’élargissait,

on sortait d’une sorte d’entonnoir

par le gros bout, pour ainsi dire… J’avais

l’impression qu’on roulait depuis des

années, et pourtant la nuit était profonde

encore. Ci, là, des noms apparaissaient sur

des panneaux. Tuscarora, Leesburg… Du

chinois, ces inscriptions-là, pour nous

- 190 -


−−− La Cunégonde −−−

autres errants ! J’aperçois un autre panneau,

des indications pour se diriger vers

Washington. Je connaissais le nom, bien

sûr, mais j’aurais été incapable de dire si

cette ville-là se trouvait dans le Connecticut

ou dans le Wisconsin, près de la frontière

canadienne ou sur la route de la Floride !

Liette tenait le volant, et elle le tenait

solide ! Les indications pour Washington lui

avaient fait autant d’effet qu’une poubelle

abandonnée sur le bord de la route ! On

continuait… Marshall, Warrenton… Les

montagnes étaient derrière nous autres

pour de bon, maintenant. Chose certaine,

on se dirigeait vers le sud, les panneaux

pouvaient pas mentir ! À moins qu’on était

victimes d’une véritable conspiration universelle,

ou que la déesse Maya nous précédait

sur la route avec son sac à malice !

J’aurais bien voulu qu’on s’arrête pour

acheter une carte ou demander notre chemin,

mais la seule préoccupation de Liette

était de toute évidence d’accumuler le plus

de kilomètres possible entre derrière et

devant. Une préoccupation que je pouvais

pas lui reprocher, la pauvre…

– Opal…, elle murmure soudain.

Sa voix avait résonné avec une étrange

rondeur, après toutes ces heures de silence

oppressant. On aurait dit que « Opal » était

un mot d’une langue étrangère qu’on aurait

pu traduire par « Ça va » ou « Bonjour, je

suis vivante »…

– Opal…, elle répète. C’est beau, ça,

Opal…

Elle me jette un regard en coin, presque

rien… Elle sortait enfin de l’état de choc !

- 191 -


−−− La Cunégonde −−−

Opal… Une agglomération pareille à des

milliards d’autres de par le vaste monde…

Le Grand Ordinateur Central nous avait

pas programmés pour qu’on s’y arrête cette

fois-là… Enfin, l’important était que Liette

puisse encore trouver belle au moins une

chose sur cette terre ! Un élastique, une

boîte vide ! Un vilebrequin ! N’importe quoi !

Probablement que Opal avait été mise sur

notre route rien que pour cette raison-là…

Une demi-heure plus tard environ, on se

retrouve roulant sur un large boulevard

bien éclairé, bordé de McDonald’s et de

Texaco et de Quality Inn. Wing ! L’Amérique

du néon sortie de terre sans crier gare !

Rien que des restaurants fast-food et des

motels et des stations-service, gigantesques

machines à sous plantées en plein désert !

Un îlot capitaliste au beau milieu des

champs ! Pas de ville autour, rien ! Rien

que l’obscénité brutale de ces relais où la

civilisation occidentale, extravertie, boulimique

dévoreuse d’espace, s’arrête pour

refaire le plein, essence, hot dogs, café,

cigarettes, sommeil, avant de reprendre la

route direction une illusion nommée bout

du monde !

La nuit était déjà très avancée, le secteur

était tout à fait tranquille. Après notre

errance à travers les monts, l’obscurité, les

bois, j’avais l’impression que la camionnette

venait de se poser sur la piste d’atterrissage

d’une base de ravitaillement désaffectée,

sur une planète oubliée, aux confins de

l’univers… L’absence de vie était

saisissante. Les installations s’étiraient en

longueur des deux côtés du boulevard

- 192 -


−−− La Cunégonde −−−

dénudé. Rien retenait le regard, il y avait

trop d’espace dans ce paysage angoissant !

On y voyait rien ni personne bouger, on y

apercevait pas le moindre point de repère

humain brisant la perspective trop aplatie

et trop fuyante des choses. Les surfaces

asphaltées sur lesquelles le vent balayait

une neige fine étaient absurdement vides.

Le décor paraissait être bel et bien rien

qu’un décor d’une incompréhensible

inutilité, « où la main de l’homme n’avait

jamais posé le pied », comme aurait dit le

capitaine Bonhomme !

J’espérais simplement que la camionnette

continuerait de glisser dans la lumière

où elle baignait, comme dans du plastique

liquide, et qu’on s’enfoncerait à nouveau au

cœur de la nuit américaine, quitte à errer

encore jusqu’au matin… Mais Liette s’engageait

déjà dans le terrain de stationnement

d’un Howard Johnson…

– Viens ! elle dit en descendant. J’ai

besoin de me laver !

On s’introduit dans la longue boîte

plate… Liette se dirige aussitôt vers la

réception. Deux minutes plus tard, elle se

ramène avec la clé de notre chambre. Je

m’engage derrière elle dans un interminable

corridor plein de silence feutré. La fille

marchait rapidement, en secouant avec des

coups de tête énergiques sa crinière ébouriffée…

Elle revenait à elle, elle fonçait !

La chambre… Deux lits, une commode,

une chaise… Une pénombre accueillante,

enveloppante… Aussitôt entrée, Liette lance

son sac à main sur un lit et disparaît sans

un mot dans la salle de bains…

- 193 -


−−− La Cunégonde −−−

J’accroche mon manteau, je vais m’asseoir

à l’autre bout de la pièce sur la chaise

au style indéfini qui arrivait pas à se

prendre vraiment pour un fauteuil… En

jetant un coup d’œil sur le sac de Liette,

l’idée me vient d’aller y fourrer mon nez,

histoire de voir si elle avait pas menti à

propos des douze mille dollars. Elle avait

apporté une valise, aussi, quand on était

partis de Hull. Le bagage avait disparu avec

la bagnole de Réal. Eh oui… Tout va, vient,

se crée, se perd, passe… Les amis, les

dents, les cheveux… Le temps… Veaux,

vaches, couvées… Tout que passage ! La

chambre si convenable et si impersonnelle

me le disait bien ! Des centaines de

personnes y étaient venues, puis étaient

reparties, sans que rien en soit changé,

sauf les draps et les serviettes et les verres

enveloppés de papier, là, sur la longue et

basse commode. Qu’est-ce qu’il en restait

de toute cette agitation ? À peine une

présence fantomatique, un relent de la

fatigue des errants… Plus tard, au cours de

mes interminables tribulations, j’allais

découvrir des continents où il est possible

de vivre, je veux dire de vraiment vivre,

j’allais comprendre que l’Amérique est rien

qu’un lieu de passage, où une partie de

l’humanité s’est arrêtée pour faire un coup

d’argent, entre l’Europe du passé et l’Asie

qui représente l’avenir. Le présent est

américain, lui… Une réalité trop immédiate,

proprement invivable… Cette nuit-là, cependant,

j’ignorais encore tout de ces

vérités. Je restais assis dans la chambre

silencieuse, je regardais les deux lits qui

- 194 -


−−− La Cunégonde −−−

ressemblaient à d’imposants cercueils où

affleuraient les âmes de tant d’errants

disparus, et l’envie me passait déjà d’aller

farfouiller dans le sac de Liette. L’argent qui

s’y trouvait peut-être avait après tout une

bien mince importance…

Enroulée dans une serviette blanche, la

tignasse recoiffée en chignon, Liette

m’adresse un sourire gêné, en sortant de la

salle de bains. Je me débarrasse de mon

chandail pour aller me décrasser à mon

tour. De retour dans la pièce, après la

douche, je constate qu’elle a éteint le

plafonnier et qu’elle a allumé la lampe de

chevet, sur la table, entre les deux lits…

Elle devait dormir à présent, elle en avait

bien besoin… Je pensais juste à m’écrouler

sur mon lit moi aussi, laisser l’armée des

travailleurs du sommeil se mettre au

boulot, qu’ils puissent faire le ménage de

ma tête et de mon corps, qu’ils remplacent

les cellules usées, qu’ils débranchent les

circuits surchargés, qu’ils me repeignent

l’intérieur en bleu ciel et qu’ils fassent aérer

toute la baraque le reste de la nuit…

– Léo ? murmure Liette, au moment où

j’allais me glisser sous mes draps.

Je me tourne vers elle…

– Dors, pense à rien…, je lui dis doucement.

On a eu une rude journée, mais c’est

fini, maintenant…

Sur la couverture, la masse noire de son

sac à main et la serviette blanche roulée en

boule ressemblaient à deux petites bêtes

serrées l’une contre l’autre. La blancheur de

cette serviette… Le filet de sang qui avait

- 195 -


−−− La Cunégonde −−−

coulé des fesses de Liette… Les éraflures, le

bâillon…

– Demain, on trouve une ville avec des

magasins et on achète plein de vêtements

neufs ! elle dit.

– Si tu veux…

Avec ses menottes délicates, elle avait

tiré la couverture sur son menton… Ses

yeux bleus me regardaient, fatigués, timides

et limpides pourtant, comme ceux d’une

enfant regardant son père… Mon dieu ! Il

fallait se donner du mal pour arriver à

croire que cette fillette-là sortait réellement

d’un bordel !

– Léo ?

Elle se mord la lèvre…

– Je veux te demander quelque chose…

Je me sentais horriblement mal à l’aise,

je sais pas pourquoi… La honte me

remontait à la gorge… Ma lâcheté devant

les Épouvantails qui l’avaient…

– Tu vas rire…, elle reprend. Mais je veux

te dire que… Ben… J’ai jamais fait l’amour

avec un gars de mon âge… Ou presque de

mon âge… Je pense même que j’ai jamais

fait l’amour de ma vie… Ils m’ont toujours…

Dehors il y avait le monde, je le savais

bien, le monde qui poussait de toutes ses

prodigieuses forces contre la vitre de la

chambre, le monde rempli d’épouvantails et

de saloperies et d’amours perdues, le

monde des hommes et des adultes, la

formidable machine à broyer les rêves et à

déchiqueter la fragile dentelle qui nous

habille le cœur, et c’était trop pour moi,

c’était trop !

- 196 -


−−− La Cunégonde −−−

– J’aimerais que tu te mettes dedans

moi…, elle disait à voix basse.

C’était trop ! Une infinie douceur

m’envahit, soudain, une douceur à me faire

fondre en pleurs ! Un miel aussi léger que

l’air, une tendresse comme celle dont seuls

les paisibles animaux sont capables !

– Juste que tu sois dedans moi comme

un homme dedans une femme… Juste

qu’on s’endorme comme ça, sans bouger ni

rien…

Tous mes muscles s’étaient relâchés.

J’avais la sensation qu’elle venait d’éponger

mon front avec un nuage plus pur que le

pardon. Ses yeux bleus demeuraient posés

sur moi, elle souriait pas, elle m’implorait

surtout pas, elle quémandait rien, elle avait

seulement dit les choses comme elles

étaient, et ça me déchirait profondément, et

ça m’apaisait profondément…

Qui de nous deux avait le plus besoin de

la force de l’autre pour pouvoir continuer à

surnager ? Mon sexe qui s’enfonçait dans

l’océan de son sexe à elle connaissait la

réponse, et je la serrais dans mes bras,

comme une bouée, je la serrais dans mes

bras…

*

Un jour, mon oncle Jean-Paul, mieux

connu sous le nom du Homard, a déclaré à

mon père : « Avant que le Canada adopte le

système métrique, je baisais comme un

pied, maintenant je baise comme un

maître ! »

- 197 -


−−− La Cunégonde −−−

Tandis que je regardais Liette se

pomponner devant la glace de la salle de

bains, cette plate plaisanterie me revenait à

l’esprit, je sais pas pourquoi. Pour me

distraire un tantinet du spectacle qui

s’offrait à moi ? Possible… En tout cas, je

découvrais à ma compagne d’infortune une

pudeur que je lui aurais jamais soupçonnée

la veille, une pudeur paradoxale, parce

qu’elle semblait être inversement proportionnelle

au degré d’intimité de ses rapports

avec les hommes. On aurait dit qu’elle était

capable de se foutre joyeusement à poil

devant n’importe qui, à la seule condition

qu’elle connaisse pas la personne, qu’elle

l’ait jamais vue et qu’elle la revoie jamais !

Une manière de déformation professionnelle,

l’habitude de faire la chose avec le

client, je suppose ! Par contre, tout à

l’heure, quand on s’était levés, elle avait fait

bien attention que je la voie pas nue, elle

s’était tout de suite enroulée dans la

serviette qu’elle avait laissée sur son lit, la

veille, ensuite elle avait enfilé rapidement le

seul vêtement que les Épouvantails lui

avaient pas déchiré sur le dos, son

manteau. J’aime voir les femmes se

bichonner, ça m’a toujours fasciné, leur

attirail, les crèmes hydratantes à l’essence

de pamplemousse, cette invraisemblable

quincaillerie qui sert à rien, sauf à particulariser

l’insaisissable féminité… Je m’étais

appuyé contre le cadre de la porte de la

salle de bains, et, les mains dans les

poches, je la regardais se crêper le crin,

s’ébouriffer savamment, se refaire les yeux

et se repeindre les lèvres… Le fait que

- 198 -


−−− La Cunégonde −−−

j’assiste à la représentation l’agaçait fortement,

je m’en rendais bien compte ! Pourtant

elle disait rien, elle protestait pas, par

pudeur justement… Elle se contentait de

me décocher de temps à autre ce petit

sourire timide qui me troublait tant parce

qu’il ressemblait si peu à ce que je

connaissais d’elle… J’étais pas encore

revenu de la façon qu’elle m’avait demandé,

la veille, de lui faire l’amour sans vraiment

lui faire l’amour. Elle m’avait ouvert son

sexe pour chasser le souvenir du viol,

l’empêcher de cristalliser en elle et de rester

gravé dans sa chair. Elle avait refusé de

laisser l’horreur s’inscrire en elle, comme

un naufragé qu’on vient de repêcher d’une

mer démontée se rejetterait aussitôt à l’eau

pour prouver qu’il est le plus fort. Jamais

cette fille-là capitulerait devant qui que ce

soit, rien jamais pourrait venir à bout de sa

rage de vivre, je l’avais compris, et je m’étais

senti grandi de la savoir si forte. Si elle

avait été capable de m’étreindre au creux de

ses bras et de me prendre en elle après ce

que les trois brutaux dégoûtants lui avaient

fait subir, alors moi j’avais pas le droit

d’être le pauvre minable crétin faiblard que

j’étais !

Je la regardais se maquiller en pensant à

tout ça, ému par cette touchante légèreté,

cette frivolité de la beauté féminine, ce fin

voile de gaze tendu sur le bloc de granit…

– On va bouffer ? elle dit en fourrant

pêle-mêle ses tubes et ses pinceaux et ses

petits pots au fond de son sac à main.

– Je suis pas pressé…, je lui dis.

- 199 -


−−− La Cunégonde −−−

En se collant contre moi, elle effleure

mon cou de ses lèvres dodues…

– Ben moi j’ai faim ! elle dit. T’as pas hâte

qu’on soye en Floride ? T’as-tu déjà vu la

mer ?

– Non…

– Moi non plus ! Mais ce soir on sera à

Daytona, par exemple !

Elle me pousse dans le corridor de

l’hôtel…

– Liette…, je lui dis en posant mes mains

sur ses hanches.

La vague de tendresse roulait encore en

moi. J’avais l’impression qu’on abandonnait

un précieux trésor dans la chambre qu’on

venait de quitter, un trésor qui appartiendrait

pour toujours à cette chambre-là,

un trésor qui nous appartenait déjà plus !

Liette me regarde un instant dans le

blanc des yeux, avec une espèce de bonté

maternelle…

– Non…, elle réplique doucement. Je

veux pas parler de ce qui s’est passé hier…

– Tu veux dire… ?

– Je veux dire hier et la nuit dernière…

Elle avait deviné je sais pas le diable

comment !

– Qui qui te parle d’hier ? je me raidis. Je

voulais juste que tu saches que j’ai pas un

rond ! C’est Réal qui était le grand argentier

de notre bande à nous deux ! Mais je vas te

rembourser, je te le promets !

– Me rembourser quoi ?

La chambre, la bouffe ! Tout !

– Ah, come on, man !

– Non, sérieux ! j’insiste.

– J’ai douze mille, je te l’ai dit !

- 200 -


−−− La Cunégonde −−−

– T’en as pas à gaspiller ! Oublie pas qu’il

t’a coûté assez cher, ton fric !

– On mange et après on va s’acheter du

linge ! elle tranche. Il doit bien y avoir une

ville quelque part pas loin ! Faut qu’on soit

beaux comme des dieux pour quand qu’on

va voir la mer ! On va s’habiller genre

« Miami Vice » ! On va même se prendre trois

quatre bouteilles de champagne pour célébrer

l’événement ! Hein ? Qu’est-ce que t’en

dis ?

J’en disais que je m’en branlais de ses

projets ! D’autres réflexions me requéraient

! Je me remettais à penser à Ornella,

au Turc… Merde ! J’avais été infidèle !

J’avais perdu la boule ! Pas le choix ! Les

événements, le cours des choses ! La gaffe

était arrivée malgré moi ! Le libre arbitre,

oui, bon, bravo ! Mais il y a les circonstances

aussi dans la vie ! Enfin, la nuit

m’avait redonné le courage de continuer,

c’était l’essentiel ! Je m’étais rechargé la

batterie, je l’avais fait pour Ornella, en

réalité ! Par les ondes télépathiques, elle

avait probablement compris ! Elle m’avait

sûrement pardonné ! Je me détournais pas

du But, même si Liette… Eh bien… Oui, je

l’avoue, elle avait touché en moi je sais pas

quelle fibre sensible par trop vulnérable, je

pouvais pas me l’expliquer… Même aujourd’hui,

en dépit de ma colossale expérience

de la vie, j’arrive pas encore très bien à

débrouiller ce trouble, cette défaillance…

Cette vulnérabilité entre mille autres de

l’affectivité…

Bref ! On était rendus à la réception !

Liette remet la clé au yoyo de service, un

- 201 -


−−− La Cunégonde −−−

dadais d’Américain bas de gamme affligé

d’épaisses lunettes et de longues dents, la

face tapissée de boutons pétants de santé…

– Y a un restaurant dans le motel ? elle

l’apostrophe.

– Y en a un, mais Howard Johnson c’est

de la merde, je vous préviens…, répond

l’autre.

– On veut juste des œufs et des toasts et

du café !

– Allez plutôt en face, chez Harvey’s !

C’est aussi merdique, mais au moins ça vous

coûtera pas un bras pis une gosse !

Sans le moindre remords, on abandonne

le pesteux à lui-même… Dehors, le soleil

était doux, le ciel impeccable. Une belle

matinée, un de ces chèques en blanc dont

la vie vous fait cadeau de temps en temps !

Liette se dirige immédiatement vers la

camionnette…

– Eh ! je lui crie. Pourquoi on traverse

pas à pied ? T’as pas envie de prendre un

petit bol d’air avant de déjeuner ?

– Je vas aller mettre du pétrole ! elle dit.

Je te rejoins dans deux minutes !

L’idée me vient brusquement qu’elle allait

se sauver, qu’elle disparaîtrait avec la

camionnette, que je la reverrais plus

jamais ! Elle ouvrait la portière de l’engin…

Au moment où j’allais bondir pour la

rattraper, j’aperçois un flic moustachu

carrure athlète qui descendait d’une

bagnole garée à proximité…

– Excuse me ! il jappe en s’avançant à

grandes enjambées vers la camionnette.

Liette se retourne, elle repère l’animal…

Elle a tout de suite un mouvement de recul,

- 202 -


−−− La Cunégonde −−−

du genre qu’elle avait eu quand elle nous

avait ouvert la porte, chez Dixie Angora, et

qu’elle avait vu la casquette de Réal… Un

deuxième flic contournait lentement la

voiture de police, les yeux braqués sur

moi… Liette hésitait, je savais qu’elle

hésitait. Je voyais qu’elle réfléchissait à

toute pompe, qu’elle calculait ses chances

de prendre le large avant que le moustachu

carré ait le temps de réagir !

Shit, le deuxième flic lâchait pas la

crosse de son revolver, lui !

– Excuse me, miss !

La physionomie de Liette avait changé en

même pas un quart de seconde ! Jamais

j’avais vu une femme chasser aussi vite

l’appréhension de son visage en se recomposant

en même temps un air d’aussi

parfaite innocence angélique !

– Excusez-moi ! C’est à vous, cette camionnette-là

? le policier l’interroge.

Je traduis, naturellement !

Liette fait oui en entreprenant sur-lechamp

de l’entortiller dans son plus fripon

sourire !

– Vous avez deux minutes ?

– Sûr ! elle dit. Qu’est-ce qu’il y a ? On a

pas le droit de stationner ici, ou quoi ?

Discrètement, le flic à moustache s’assure

que son collègue est pas très loin

derrière et qu’il m’a bien à l’œil…

– Non, il dit, les clients peuvent stationner,

le parking est là pour ça. Je peux voir

votre permis de conduire, mademoiselle ?

– Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

L’autre flic me demande, en désignant

Liette d’un geste du menton :

- 203 -


−−− La Cunégonde −−−

– Vous êtes ensemble ?

– Oui…

On était à présent tous les quatre près de

la camionnette cabossée couleur caca

d’oie… Une brise caressante me jouait sur

la nuque, l’air sentait presque le

printemps…

– Je suppose que vous êtes au courant

qu’il est interdit de circuler sans

immatriculation ? dit la Moustache.

– Sans immatriculation ? ! Liette interloque.

– Vous avez un permis de conduire ?

Il revenait à la charge ! Il avait pas l’air

très futé, mais c’est ceux-là qui sont les

plus pires inflexibles coriaces butés !

– Vous êtes si pressé que ça ? Liette

minaude, coquine.

Elle braquait vers lui tout l’arsenal de

son charme, tellement qu’il était pas très

difficile de comprendre qu’elle en avait pas,

de permis !

– Pourquoi ? le flic lui demande.

– Ben… Je l’ai laissé là, dans ma chambre…

– Votre permis, vous voulez dire ?

– Oui. Vous voulez venir voir avec moi ?

Elle se dandine, sourit, s’humecte la

babine… La catin ! Elle l’appâtait gros

comme le bras ! Le Moustache bronchait

pas… Il disait pas oui, il disait pas non non

plus ! Dans ses yeux clairs d’Américain,

une petite flamme avait dansé, comme on

dit dans les romans… Liette jouait quitte ou

double, le gars supputait tranquille-ment,

lui… Il essayait de deviner si elle le bluffait

ou quoi…

- 204 -


−−− La Cunégonde −−−

– Allez ! On les embarque ! le deuxième se

décide.

– Mais je vous dis que mon permis est

dans ma chambre ! Liette proteste.

– Tu raconteras ça au Père Noël, ma

belle ! il ricane en lui empoignant le bras.

Sur ce, ils nous entraînent vers leur

voiture ! Je me retourne… Je voulais en

avoir le cœur net… Effectivement, il y avait

pas de plaque sur la camionnette ! Tabarnak

! Le monde nous fendait bel et bien

sous les pieds, ce coup-là !

– T’en as un permis, oui ou non ? je

demande à Liette, tandis que la bagnole

ébranle.

Elle répond rien ! Elle avouait tout, oui !

Restait plus rien qu’à espérer l’impossible

miracle pour nous sortir du pétrin ! Pour le

moment, l’auto roulait en douceur, le plat

paysage d’arbres dénudés défilait dans la si

tendre lumière de la matinée… Quelques

minutes plus tard, on arrive quelque part,

un négligeable bourg nommé « Banal »,

peut-être… Au poste de police, les deux

agents nous fourrent dans un bureau, puis

ils disparaissent. Ah, le sort, christ! Se

faire foutre en prison parce qu’on vient

d’être victime d’une agression, d’un viol !

S’ils nous avaient vus, les Épouvantails s’en

seraient pissés de rire du bon tour qu’ils

nous avaient joué !

– Qu’est-ce que tu fais ? ! je dis à Liette.

Elle essayait d’ouvrir la fenêtre !

– Faut qu’on s’évade ! elle chuchote.

– T’es pas malade, non ? !

– Viens m’aider au lieu de chialer !

– Reste donc tranquille, crétine !

- 205 -


−−− La Cunégonde −−−

– Ah, fais ce que tu veux ! elle s’impatiente.

En tout cas, moi ils m’auront pas !

– Ils t’auront pas vivante, tu veux dire ! !

La porte s’ouvre… Liette se précipite sur

une chaise ! Je m’attendais à ce qu’elle la

balance à travers la vitre, mais non ! Elle

s’assoit, semblant de rien…

Le Moustache pénètre.

– Bon ! il dit en s’installant derrière le

bureau encombré de paperasse.

Il nous regarde pas méchamment, il

prend tout son temps… On l’impressionnait

pas ! Il en avait vu d’autres !

– Je peux avoir vos noms, s’il vous plaît ?

il dit.

– Léo Lebrun…

– Liette Lukosevicius !

– Minute ! Minute ! Vous pouvez m’épeler

ça ?

Il se met à écrire, laborieux, appliqué…

Le bout de la langue lui sortait de plus en

plus long, au coin des lèvres, au fur et à

mesure qu’on épelait… Je me demandais

moi où Liette était allée pêcher ce L-u-k-os-e-v-i-c-i-u-s…

– Et de quel endroit êtes-vous ?

– Du Canada ! Montréal, Canada ! je dis.

– Ottawa…, dit Liette.

– Des amis du Canada ! Comment va

monsieur Mulroney ?

– Très bien ! Très bien ! dit Liette. La GRC

le poursuit pour fraude ! Il vous envoie ses

salutations !

– Ah, bon !

- 206 -


−−− La Cunégonde −−−

Il était content ! L’amitié entre les

peuples ! Quelles réjouissances !

– J’ai un cousin qui habite au Canada ! À

Moose Jaw ! il proclame.

– Pas possible ! Liette s’écrie. C’est à côté

de chez nous !

– Vous avez un drôle d’accent… Vous êtes

d’origine ukrainienne ?

– Mon père est lapon !

– Ah, bon !

– En fait, on est francophones ! je précise.

– Ah, francophones, oui ! Bonne-jour !

Kamment thalleyvou !

Il esclaffe ! Vraiment fier de nous étaler

son immense culture !

– Donc le véhicule avait pas de plaques

d’immatriculation…, il marmonne en se

remettant à gribouiller. Puis : Vous avez

des papiers ? Des pièces d’identité ?

Liette et moi on fait non de la tête…

– Pas de pièces d’identité… C’est embêtant,

ça… Je peux savoir lequel de vous deux

est le propriétaire de la camionnette ?

– Elle est à moi, dit Liette.

– À nous deux ! je dis.

– Et qui la conduit habituellement ?

– Moi, dit Liette.

– Nous deux ! je dis.

– Si j’ai bien compris, vous avez pas de

permis de conduire, n’est-ce pas ? il reprend

en continuant à griffonner.

Liette soupire et détourne le regard vers

la fenêtre…

– Donc pas de permis de conduire… Votre

âge, s’il vous plaît ?

– Vingt ans ! dit Liette.

– Vingt-sept ! je dis.

- 207 -


−−− La Cunégonde −−−

Le flic me plante un regard amusé dans

le blanc des yeux…

– S’il vous plaît, jeune homme ! il susurre.

– Euh… Dix-sept… Dix-sept ans…

– Mademoiselle ?

– Même chose ! Dix-sept ! Dix-huit, en

fait !

– Donc… mineurs… tous… les deux…

Christ ! Plus il écrivait, plus le désespoir

me gagnait !

– Vous avez des papiers qui prouvent que

la camionnette vous appartient ?… Non ?…

Mais le véhicule est bien à vous, n’est-ce

pas ?

– Oui, oui ! dit Liette.

– Donc… un véhicule volé…, il murmure.

Pourriez-vous me laisser voir votre sac à

main, mademoiselle Lukosevicius ?

– Pourquoi ? elle se fâche. On a rien fait

de mal ! On est en vacances ! On voyage ! Je

veux voir un avocat, moi, à part ça ! On est

des citoyens étrangers ! Vous avez pas le

droit !

– Je peux voir votre sac, s’il vous plaît ? il

insiste doucement.

Elle lui lance le sac par-dessus le

bureau ! Le Moustachu se met à farfouiller,

les mains enfoncées jusqu’aux coudes, en

arquant haut le sourcil… Il sort aussitôt la

bouteille de vodka vide, qu’il pose devant lui

avec un air satisfait…

– Vous ignoriez que la Loi permet pas aux

mineurs de consommer de l’alcool dans les

États-Unis d’Amérique ? il dit.

– Peux te la mettre dans le cul, ta Loi,

Chose…, marmonne Liette.

- 208 -


−−− La Cunégonde −−−

– Consommation… illégale… d’alcool…,

dit le flic, toujours écrivant.

Il continue à sonder le sac…

– Tiens, tiens !

Il décapsule un tube de pilules, en fait

rouler quelques-unes au creux de sa

main…

– Qu’est-ce que c’est ? il demande.

– Vous le voyez pas, non ? dit Liette. C’est

des médicaments !

– Quel genre de médicaments ?

– Des pilules pour… Pour le foie !

– Je vois pourtant pas d’étiquettes sur

ce… sur ces…

Il extirpe trois quatre autres tubes de

plastique qu’il range sur le bureau, à côté

de la maudite bouteille !

– Toutes ces pilules-là sont pour le foie ?

Les rouges, les vertes, les bleues ?

– Life is hard and then you die…, soupire

Liette.

– Pardon ?

– Je dis qu’il y en a qui sont pour le foie,

d’autres pour la circulation !

La circulation ?

– Le sang ! Dans la tête ! J’ai mal à la

tête, tu comprends-tu ça, piton ? !

– Est-ce que vous avez des ordonnances

pour toutes ces drogues ? Je veux dire, pour

tous ces « médicaments » ?

– Je les ai perdues !

– Avec votre permis de conduire et vos

plaques et… Mais… Jésus !

Il venait de tomber sur la galette ! Une

enveloppe brune, épaisse, épaisse sans bon

sens ! Centaines, milliers de dollars ! Le fric

à Dixie Angora ! Une fortune ! Tabarnak !

- 209 -


−−− La Cunégonde −−−

Cette fois on était faits à l’os !

Moustache palpait les liasses, les coudes

appuyés sur le bureau, l’œil rêveur…

– Dire qu’il y a du monde qui se demande

pourquoi on vit…, il murmure.

Sans lâcher les billets, il se renverse

dans sa chaise en nous dévisageant

calmement l’un et l’autre. Il rayonnait de

joie, le salaud !

– Étrangers, mineurs, possiblement fugueurs,

pas de papiers, pas de permis de

conduire, un véhicule probablement volé, pas

de plaques, de l’alcool, des drogues, et tout

cet argent…, il dit. Décidément…

– Écoutez ! j’explose. C’est un malentendu

! On a pas volé la camionnette ! On a été

attaqués !

– Vraiment ?

– Oui ! On est pas des fugueurs à part ça !

On s’en allait en Floride avec notre ami Réal

Giguère qui s’est tiré une balle dans la tête

parce qu’il en pouvait plus d’être dans la

police ! Une bande de campagnards armés

nous ont volé notre auto et nos papiers ! Ils

nous ont brutalisés ! Ils ont violé Liette

Lukosevicius ! Hier ! La nuit dernière ! On

s’est sauvés avec leur camionnette pour pas

qu’ils nous assassinent !

Le flic Moustache éclate de rire !

– Vous me croyez pas ? je gueule. Ben

regardez Liette ! Elle est tout éraflée à cause

qu’ils l’ont ligotée ! Elle a plus de vêtements !

Vous le voyez pas, non ? Liette, montre-lui

tes blessures !

– Oui, montrez-moi donc vos blessures,

mademoiselle ! il dit, très intéressé.

Liette se lève à contrecœur et se met à

- 210 -


−−− La Cunégonde −−−

déboutonner son manteau…

– Regarde pas, toi ! elle me dit.

Je ferme les yeux pendant que le

représentant de la loi constate…

– Rien me prouve que ces éraflures-là ont

été faites par une corde, il conclut. Enfin, si

vous tenez à ce que j’enregistre cette version

des…

– Absolument ! je dis. C’est pas une

version, c’est les faits !

– Bon, admettons ! Ça expliquerait que

vous soyez en possession d’un véhicule qui

vous appartient pas et que vous ayez ni

pièces d’identité ni permis de conduire. Mais

l’alcool ? Et les drogues ?

– On connaît pas les lois des États-Unis,

nous autres ! Vous pouvez pas nous accuser

pour des infractions qu’on savait même pas

que c’en était ! Au Canada on peut faire

n’importe quoi ! On a pas pensé que les

mœurs pouvaient être différents dans votre

pays !

– Et l’argent ? il dit.

– On voyage pas sans argent ! C’est normal,

non ?

– Vous vous rendiez en Floride ?

– Exactement !

– Et vous aviez l’intention d’y séjourner

longtemps ?

– Un mois ! Au moins un mois ! À trois, ça

revient assez cher ! Surtout quand on aime

encourager l’économie locale ! Vous nous

connaissez, nous autres Canadiens ! Nous

aimons encourager tout ! Tout !

Il réfléchit un instant, puis :

– Vous m’avez dit qu’une autre personne

vous accompagnait ?

- 211 -


−−− La Cunégonde −−−

– Oui ! Réal ! Un ami ! Le frère de ma

blonde ! De ma femme ! Mon beau-frère !

Agent de police ! Comme vous ! Comme

vous ! !

– Et qu’est-ce qui lui est arrivé ?

– Oh, rien de bien grave ! Il a eu envie de

se suicider, on sait pas pourquoi! Un des

hommes qui nous ont attaqués est parti avec

son auto ! Il disait qu’il allait le conduire à

l’hôpital !

– Où est-ce que ces événements se sont

déroulés ? il demande.

– On sait pas ! On était perdus ! Au nord !

Dans des montagnes ! Quelque part ! En

Pennsylvanie, je pense ! On a roulé pendant

des heures après qu’on s’est sauvés !

Le flic se masse les tempes du bout des

doigts…

La vie est un phénomène complexe…, il

décrète.

– Bon ! On peut s’en aller maintenant ?

lance Liette en se levant.

– Pas si vite ! Jusqu’à preuve du contraire,

vous êtes suspects d’au moins une dizaine

de délits graves ! Puisque vous êtes mineurs

tous les deux, je dois d’abord communiquer

avec vos parents !

– Pas de problème ! je dis. L’indicatif

régional est le 514, le numéro 669-2152 !

– Mademoiselle ?

– 598-4421. C’est à Ottawa. 613, l’indicatif…

Vous demandez monsieur Bowes.

David Bowes…

– Bowes ? C’est… ?

– Je suis orpheline ! David est mon

tuteur !

Tuteur ! Gouah ! « Suggar daddy », oui !

- 212 -


−−− La Cunégonde −−−

Un client parmi la horde des autres !

– OK, mes petits amis ! dit la Moustache.

On va vous héberger, le temps de vérifier vos

déclarations !

J’avais même pas envie de lui souhaiter

bonne chance…

*

Combien il y a d’individus en prison sur

terre ? Combien sont coupables, réellement

coupables ? Moines noirs des geôles voués

au culte de l’À-l’Envers… Politiques, incompétents

à vivre, pauvres ! Valjean affamés,

voleurs de pain ! Psychopathes ! Casseurs

de carreaux, de cailloux ! Fins finauds,

cuisses légères, révoltés ! Fragiles cervelles,

enfants de la haine, déviants toutes sortes !

Pervers, illuminés ! Sombres brutes, chercheurs

de Graal fourvoyés ! Barabbas mêlés

de Jésus ! L’Ordre des Qui Trop Étreint Mal

Embrasse !

Voilà que j’en étais là moi aussi, malgré

moi ! Innocent de tout, pourtant ! Preux

Perceval parti pour Victoriaville deux trois

jours plus tôt ! Animé rien que de bonnes

intentions ! Buté dans les dragons, hydres

hideux, Cie, tout bout de champ ! Enfin…

Ils avaient installé Liette dans un autre

appartement, j’ignorais où. Ma cage à moi

était au sous-sol, à l’image de mon moral,

en somme ! Dans la cellule où ils m’avaient

fourré, un frère de misère roulé en boule

ronflait sur une couchette… J’aurais

préféré être seul pour une fois ! Je

commençais à en avoir ma claque des

- 213 -


−−− La Cunégonde −−−

crapules et autres criminels ! L’Engeance

Inc. du christ !

Qu’est-ce qui m’attendait maintenant

que la flicaille allait prévenir mes parents ?

Ou bien ils me foutaient en prison ici, ou

bien j’étais mûr pour la maison de redressement

retour à Laval ! L’un et l’autre

étaient pires ! Je pouvais dire adieu à

Ornella définitivement, pas d’erreur !

Adieu ! Adieu, amour ! Couvées, idéal !

Vaches !

Écroulé dans l’humiliation, je dévidais

comme ça l’écheveau du désespoir… La

cellule avait pas de fenêtre, c’est dire un

peu dans quelle profondeur abyssale

d’incarcération j’étais chu… Et je parle pas

de la lumière ! Les néons ! L’impitoyable

évidence ! Tout gommé dans le même plan,

sans possibilité aucune d’échappement !

L’autre larron qui me tournait le dos

baragouinait dans son sommeil… Il se

réveille en sursaut, tout à coup ! Un

hoquet !

– Ah non, ah non, ah non, ah non, ah

non non non !

Il essaye de se lever ! Le tronc raide comme

une barre ! Paralysé du haut ! Il savait

pas sur quoi prendre appui ! Le mur ? Le

lit ? L’air ! Ou son ombre ! Il se donne un

sérieux élan, en se lançant les bras en

arrière, pour rouler sur lui-même ! Il

s’arrête juste à temps, au bord du lit ! Ses

bras débiles battant l’air ! En soufflant, il se

laisse tomber les jambes hors la couche !

Zlouc ! L’effet de levier te redresse le reste et

te l’assoit bien droit, tout étonné ! Il regarde

partout sans rien voir, mâchouille,

- 214 -


−−− La Cunégonde −−−

marmonne, bredouille… Et puis il se lève,

marionnette, soulevé par des ficelles

invisibles ! Bringuebale jusque dans un

coin, se met à pisser sur le plancher pas

plus gêné !

Il se retourne, il sursaute ! Les pieds au

milieu de la flaque, il recule d’un pas en

portant à ses lèvres le bout de ses doigts !

– Oh ! il dit. I’m sorry ! I didn’t know… I

thought I was… Well…

Je le scrutais de toutes mes forces le

malpropre ! Je l’avais déjà aperçu quelque

part, cet oiseau-là, j’en aurais mis ma tête

sur le billot ! Il était pas jeune… Cinquantecinq,

soixante ans, environ… Le front

dégarni, le cheveu long… Un visage barbouillé

de rides… Il portait une veste de

laine grise, style pépère assis dans sa pipe

au coin du feu… Il ressemblait énormément

à Einstein, la moustache en moins, mais

c’était pas lui, ça se pouvait pas !

– Vous parlez français ? ! je lui dis.

Il cligne, branle du squelette sous sa

graisse, tremblote, comme surpris en

flagrant délit !

–- Mais oui ! il dit, méfiant. Mais oui,

mais oui, mais oui ! Aurais-je l’honneur ?

Compatriote ? Canadien français ? Hein ?

Somme toute ?

Il me tend la main en se cabrant en

même temps dans un mouvement de recul !

– Eh bien, eh bien ! il reprend en laissant

retomber sa main. Belle journée, n’est-ce

pas ! Quel bon vent ! Quel vent ? Vous

amène !

Il osait pas sortir de la flaque puante !

Pour essayer que je la vois pas, il avait rien

- 215 -


−−− La Cunégonde −−−

découvert de plus intelligent que de rester

planté dedans !

– Ils vous ont arrêté vous aussi, hein ? il

dit. Moi aussi, ils m’ont arrêté ! En somme,

vous et moi, ils nous ont tous les deux bel

et bien arrêtés, on dirait ! Hein !

– On dirait bien, oui…

– Qu’est-ce que vous avez fait contre la

loi, vous ? Hein ? Vous ! Dites-moi !

Je l’observais… Grand, gros… Enfant !

Attardé ? On aurait dit qu’il portait un

corset qui lui tenait le tronc extrêmement

raide. Curieux… Alors on était compatriotes

? Il l’avait dit ! Je me sentais pas pour

autant très enclin à lui ouvrir mon cœur !

Au contraire !

– Malheur, je m’en rappelle plus ! il déclare

tristement. Je veux dire, pourquoi moi

ils m’ont arrêté !

Il glousse, rigole !

– Bah, l’important est ailleurs, vous pensez

pas ? Qu’est-ce que vous fabriquez dans

la vie, mon ami ? Oui, vous ! Hein ?

– Moi ? Rien !

– Allons ! Tous les condamnés disent

qu’ils ont rien fait ! Bref ! Je me présente !

Cette fois, en me tendant de nouveau la

main, il s’avance vers moi… Mais il s’assoit

sur sa couchette sans me l’avoir serrée !

– Je crois que j’ai fait du dégât…, il murmure,

piteux. M’en voulez pas ! Je suis

Alzheimer !

– Enchanté ! je dis.

Il fronce, me regarde, intense…

– Non, je suis Valleyfield ! il reprend.

Tabarnak ! Rien à comprendre quoi du

pour au tordu !

- 216 -


−−− La Cunégonde −−−

– Je vous suis pas très bien…, je lui dis.

– Eh bien ! Eh bien ! Prenons les choses

une par une ! N’est-ce pas !

Il penche la tête et se met à contempler

consciencieusement ses vieilles bottines

défoncées… Il m’oubliait ! Il s’absentait ! Il

reste comme ça prostré une ou deux minutes…

Mon dieu ! Il était vraiment pitoyable,

le pauvre déglingué !

– Moi je m’appelle Léo ! je lui dis en

haussant la voix pour le secouer.

– Tout le monde m’a toujours appelé

Valleyfield…, il fait au bout d’un temps.

Vous pouvez m’appeler Valleyfield si vous le

voulez, vous savez ! Je viens de Valleyfield !

Vous connaissez ? Valleyfield ? Pas moi ! La

ville ! Rrr, rrr !

Ah ! Il retrouvait sa bonne humeur !

– En vérité, je m’appelle Hubert ! il précise.

Hubert Hébert ! De Valleyfield ! Rrr, rrr,

rrr !

– OK, ça va ! On a compris !

– Vous fâchez pas, mon jeune ami ! Je

suis malade, je vous l’ai dit ! Vous connaissez

Alzheimer ?

La ville ?

Le vieux se bidonne… Rrr, rrr !

– Alzheimer est un neurologue allemand

de 1906 ! il dit. On est trois cent mille dans

la province de Québec ! Ou dans tout le

Canada ?

La terre de nos aïeux ?

– Oui ! Exact ! Enfin, c’est la raison pour

laquelle parfois je m’échappe… Euh… Ainsi,

là, par exemple, tout à l’heure… J’oublie

des choses… Voyez-vous, l’Alzheimer est

une maladie dégénératrice du cerveau ! Une

- 217 -


−−− La Cunégonde −−−

véritable maladie, hein ! Dégénérative !

Vous pouvez me croire !

– Ah bon !

Je comprenais toujours rien, mais je lui

accordais mon entière confiance ! Des tas

de snobs prétendent aimer « Godard », se

posent pas plus de questions ! Pour le

moment, ma principale préoccupation était

d’essayer de me rappeler dans quelle vie

antérieure on s’était rencontrés…

– Vous venez de Valleyfield, comme ça ?

je lui demande. Vous êtes parti il y a

longtemps ?

– Oh, des années !

– Vous voulez dire que vous habitez par

ici ?

– Pardon ?

– Vous vivez plus au Québec ? je crie.

– Ça dépend ! En fait beaucoup moins

qu’avant ! Le cerveau est une drôle de machine,

vous savez ! Pourquoi on pense ?

Pourquoi la pensée se démanche un jour ?

Hein ? Mystère ! Boule de gomme ! Il y a des

milliards de données enfermées dans une

tête ! Un géant dictionnaire ! Une encyclopédie

! Cyclopéenne ! Tout parfaitement

rangé en ordre ! On sait que les quatre

équations de Maxwell rendaient compte à

l’époque de tous les phénomènes électriques

connus, que les ris de veau à la sauce

dite « financière » sont sublimes accompagnés

d’un Flagey-Echezeaux ! On sait que

Bergson a écrit sur le rire et Vladimir

Jankélévitch sur l’esthétique musicale, et

que la capture d’un muon par un noyau

atomique permet de déterminer sa forme !

- 218 -


−−− La Cunégonde −−−

La forme du noyau, je veux dire ! Rrr, rrr !

Cependant on sait rien au fond !

– C’est ce que je me disais, justement !

– Pascal peut aller foutre, hein ! Le

roseau pesant ! Pardon ! Pensant ! « Roseau

pensant » ! Qui se pense lui-même ! Plus

fort que l’Univers qui l’écrase ! Prrttt ! Le

cerveau vous pisse dans les mains un jour,

on sait pas pourquoi ! Alzheimer lui non

plus le savait pas ! En 1906 ! Alois, il

s’appelait… Alois Alzheimer… Vous voyez

bien que j’ai pas perdu toute ma tête !

– Absolument ! je l’approuve.

– Alors les voyages, forcément… Hein !

De moins en moins ! Mon état me complique

terriblement la vie… Bravo la tête

comme une titanesque bibliothèque, mais

faut savoir lire, n’est-ce pas ! Enfin, métaphoriquement

parlant ! Vous me comprenez

!

– Je ne fais que ça !

– Bien ! Bien ! Hein ! Bien ! Rrr !

Hubert Hébert alias Valleyfield… Un

autre zazou ! Décidément !

– Ils vous ont pas dit pourquoi ils m’ont

enfermé ici, par hasard ? il m’interroge.

– Non, je regrette ! Mais dites-moi, vous

savez où on est, vous ?

– Ah, bien sûr ! Bien sûr ! Nous sommes

en Virginie, mon cher ! Pas très loin de…

Quel est le nom, déjà ?… Pas loin de…

Enfin, si ma mémoire ne me trahit pas,

nous nous trouvons en ce moment dans la

sympathique petite ville de Fredericksburg !

Pas très loin de… Attendez, le nom

m’échappe… Une ville plate, les usines de

cigarettes… Plate ! Je veux dire : sans

- 219 -


−−− La Cunégonde −−−

relief ! À partir d’ici et jusqu’en Floride,

toute la côte est d’ailleurs ainsi faite ! Hein !

Je veux dire : plate ! Somme toute, sans

relief ! Ha !

Il se ronge les ongles en me regardant

par en-dessous…

– Vous connaissez Arlequin, vous ? il me

demande soudain. Hein ?

– Arlequin ?

– Dans la comédie italienne, il y a longtemps,

Arlequin était un personnage

bouffon portant sabre de bois et masque

noir. Aujourd’hui, quand on dit « l’habit

d’arlequin », on entend signifier un ensemble

composé de parties disparates.

L’expression vient du costume du bouffon,

qui était fait d’un assemblage de triangles

multicolores tout cousus ensemble ! Je

vous en parle parce que cet habit, c’est

moi ! Oui ! Malheur ! Ma tête est devenue

un habit d’arlequin ! La maladie d’Alois

Alzheimer, vous comprenez ? Hein ! Oh, je

suis encore conscient ! J’ai cinquante-huit

ans, j’en suis rien qu’au début ! Je vais

retomber en enfance petit à petit, je le sais !

L’Alzheimer est une manière de régression !

Calamité ! Alois peut frapper n’importe qui !

À vingt ans ! À quarante ! À soixante ! Rien

à voir avec l’intelligence ! Retenez bien ce

fait mille fois prouvé ! Qu’importe ! Car au

fond toute la pensée n’est jamais qu’arlequinades

! On a la tête pleine, forcément on

mélange tout ! Croyez pas ce que j’ai dit

tout à l’heure ! On s’imagine seulement que

le cerveau est une bibliothèque bien

rangée ! Un dictionnaire tout classé par

ordre alphabétique ! Hein ! N’est-ce pas !

- 220 -


−−− La Cunégonde −−−

Semblant d’ordre, en réalité ! Fouillez un

peu, vous allez voir ! En un sens, ma

maladie m’a fait comprendre le désordre

profond dans lequel on vit vous et moi… On

s’en rend pas compte tant que les neurones

fonctionnent vaille que vaille ! Mais la

pensée humaine c’est l’habit d’arlequin,

vous pouvez me croire ! Vous me croyez,

j’espère ? !

– Vous en faites pas ! J’ai des yeux pour

voir !

– C’est tout de même embêtant de pas

savoir pourquoi ils m’ont arrêté… J’ai

cherché toute la nuit, j’ai pas trouvé… Je

suis épuisé… Pourtant, cette injuste

arrestation ne date que d’hier soir ! Ah, je

ne suis pas fier, mon petit Maurice ! Savezvous

qu’un jour j’ai entendu parler d’un

Alzheimer qui se cachait dans les placards,

chez lui, parce qu’il croyait que tout le

monde voulait le tuer ? Comique, non ?

Hein ? Oh, que non ! Dramatique ! Dramatique

!

– Vous vous cachez dans les placards,

vous ?

– Moi ? Mon dieu, non ! Rrr, rrr ! Non !

Moi, voyez-vous, je serais plutôt joueur ! Je

l’avoue ! Joueur « invétéré » ! Ça reste entre

nous, bien entendu !

– Bien entendu ! je dis.

– Vous connaissez Dostoievsky ?

– L’écrivain américain ? Ma blonde m’en

a un peu…

– Il jouait comme un damné ! Il a écrit Le

joueur ! Sa propre histoire! Parfaitement !

Une affaire sordide, je vous en dis pas

plus ! D’ailleurs il paraît qu’il écrivait pas,

- 221 -


−−− La Cunégonde −−−

mais qu’il dictait ! Eh oui ! Enfin, ça le

regarde, n’est-ce pas ! Vous connaissez le

parc Lafontaine, à Montréal ?

– Certainement ! J’ai un appartement

pas loin de…

– J’y vais parfois, l’après-midi, l’été, pour

jouer aux cartes avec le troisième âge, en

écoutant les oiseaux et en buvant du Pepsi !

Toujours le fidèle Ti-Fred qui va acheter le

Pepsi !… Euh… En réalité, mon inquiétude

me vient du fait qu’ils m’ont peut-être

arrêté hier soir parce que je… Rhmm !… Je

veux dire, parce qu’ils croyaient que je

trichais ! Voyez-vous, on a fait une petite

partie, dans un motel ! Hein ! Des amis ! Je

m’en rappelle ! À propos, vous auriez pas

envie de… ?

Le visage plissé, le sourire vicieux, il fait

mine de distribuer les cartes… Je hausse

les épaules…

– De toute façon, je crois qu’ils me les ont

confisquées…, il reprend, l’air désolé.

Il soupire en faisant une moue de gros

bébé boudeur… La raideur de son corps

m’obsédait ! Il semblait sanglé depuis la

taille jusqu’aux aisselles ! Bizarre, réellement

!

– Richmond ! il s’écrie.

– Quoi ?

La ville ! La ville pas loin d’ici ! Richmond

! Hein ! La ville plate ! Ah, tout ne va

pas si mal, après tout ! Vous trouvez que je

ressemble à Einstein, vous ? Vous ! Oui !

Il se fourre un doigt sous le nez en guise

de moustache, s’ébouriffe de son autre

main !

– Ben…

- 222 -


−−− La Cunégonde −−−

– Avant ma lugubre maladie, j’étais physicien

! Eh oui ! Je me passionnais pour

l’infiniment grand et l’infiniment petit !

L’atome et l’univers ! Car quoi d’autre, je

vous le demande ! Les particules issues du

soleil, le rayonnement cosmique… Les deux

ceintures de Van Allen, autour du globe,

l’interne faite de protons, l’externe faite de…

de… Le système solaire se déplaçant dans

la direction de la constellation d’Hercule…

Vingt kilomètres à la seconde… La physique

nucléaire… Mode quadripolaire de surface,

mode dipolaire de polarisation… Fluctuations

de la densité des protons par rapport

aux neutrons… Je mêle tout, naturellement

! Je sais encore que deux protons et

deux neutrons constituent un noyau

d’hélium, et qu’outre les noyaux déformés

et les noyaux sphériques, il existe ceux

qu’on appelle les noyaux de transition, aux

propriétés encore mal comprises… Ah, tout

ça tout en lambeaux dans ma tête ! La

Terre ne reçoit qu’un cinq millième de

milliardième de l’énergie rayonnée par le

soleil… Je m’en souviens ! Comme si j’étais

là ! Oui ! On connaît sa masse et sa composition

chimique ! Hein ! En un milliard

d’années, il a dû brûler seulement deux

pour cent de son hydrogène ! La transmutation

d’un gramme d’hydrogène en hélium

libère près de deux cent mille kilowattsheure…

Le cycle du carbone, dans les

étoiles plus massives et plus chaudes, audessus

de quinze millions de degrés…

Fusion du noyau du carbone et du noyau

d’hydrogène, synthèse d’un noyau d’hélium,

avec régénération du carbone… Misère !

- 223 -


−−− La Cunégonde −−−

Misère ! Mon ancien savoir ! Plus que des

débris qui ressemblent à de la poésie

surréaliste sans queue ni tête ! Ah, mon

ami ! De plus en plus j’ai l’impression que je

pue de la tête, comme si mon cerveau avait

déjà commencé à se décomposer !

Il se prend la caboche entre les poignes

en versant une larme ! Pas à dire, il y a des

malheurs dont on a pas idée, quand on est

jeune et bien portant ! Les miens en comparaison

? Vétilles ! Galéjades ! Tandis que ce

pauvre Valleyfield qui pouvait plus

s’occuper du soleil, pardon ! Il m’avait

quand même un peu dégoûté… Je lui

imaginais le chaudron devenu sac à vers,

toute cette écœuranterie d’asticots pourris

en train de lui bouffer la cervelle…

J’essayais de me représenter le processus…

J’y connaissais rien, moi, à sa maladie !

Alzheimer, j’en avais jamais entendu

parler ! Je me remets à penser à Réal

Giguère… Lui aussi il était promis aux vers

à brève échéance… Je me demandais…

Combien il faut de temps avant qu’un mort

commence à sentir ? Pas longtemps,

sûrement… Les embaumeurs les vident pas

pour rien…

– Vous êtes tout blême ! s’écrie le Valleyfield.

Ça va pas, mon vieux ?

– Euh… Oui, oui, ça va… J’ai juste un

petit creux, je crois. J’ai pas mangé depuis

je me rappelle pas quand…

– Mais il faut manger, à votre âge ! Hein !

Beaucoup de protéines, beaucoup d’hydrates

de carbone !

Il semblait avoir déjà repris le dessus sur

sa peine ! Un enfant qui rit et qui pleure et

- 224 -


−−− La Cunégonde −−−

qui oublie les contrariétés au fur et à

mesure !

– Alors ils vous ont arrêté vous aussi,

hein ? il enchaîne. Vous avez pas l’air d’un

malfaiteur, pourtant ! Vous faites quoi,

dans la vie ? Vous !

– Rien… Je cherche la Beauté…

– Eh ! Vous avez le noble idéal, mon

garçon ! il jubile. Vous connaissez les

Lettres sur l’éducation esthétique de

l’homme ? Friedrich Schiller ? Dix-huitième

siècle ? Ou… Dix-neuvième ?… Attendez…

Kant, c’était en… La « finalité sans fin »,

structure de la Beauté, comme la « légalité

sans loi » est la structure de la Liberté !

– Finalité sans fin…, je répète, songeur.

– Ainsi donc œuvrons-nous chacun de

notre côté dans des domaines similaires !

En fait, je suis pour ma part sur une grosse

affaire ! Une énorme, à vrai dire ! L’affaire

du siècle ! Hein ! Du siècle ! Je vous en dis

pas plus ! Tout se tient, n’est-ce pas ! Vous

comprendrez ! Un jour ! Un jour !

Il hochait la tête, gloussait, se trémoussait

d’excitation ! Rr, rr, rr !

– Bon, d’accord ! il dit. Mais promettezmoi

d’abord que tout cela restera entre

nous !

– Quoi ? L’affaire du siècle ?

– Chut ! il souffle tout bas. Taisez-vous,

malheureux ! Écoutez, plutôt ! Écoutezmoi

! Il y a quelques années, je travaillais à

Genève, au Centre européen de recherche

nucléaire. Nous avons réussi l’exploit

d’amener en collision des faisceaux de

protons et d’antiprotons d’une énergie

jamais atteinte auparavant ! D’ailleurs, si

- 225 -


−−− La Cunégonde −−−

ma mémoire est bonne, c’est à cette époque

que j’ai commencé à virer Alzheimer sur les

bords, alors que nous travaillions déjà à un

autre anneau de stockage… Le LEAR ! C’est

ça ! « Low Energy Antiproton Ring » ! Faisceaux

monochromatiques d’antiprotons de

faible énergie cinétique ! Intensité, pureté,

définition en énergie bien supérieure à tout

ce qui existait jusque-là ! Malheureusement,

j’ai été forcé de remettre ma

démission avant que le LEAR ne devienne

opérationnel ! Ma santé, n’est-ce pas ! Vous

avez déjà entendu parler de l’espionnage

industriel ?

– Pas vraiment, non…

– Il y a quinze cents ans, une princesse

chinoise, coiffée d’un magnifique chapeau

couvert de fleurs, part en voyage à

l’étranger. Rien là d’extraordinaire, me

direz-vous ! Mais détrompez-vous ! Car

comment croyez-vous que la soie a pu sortir

de Chine, hein ? Vous y avez jamais

réfléchi, naturellement ! La jeunesse ignore

tout ! Je vais vous le dire, moi, comment !

Dans les fleurs du chapeau de la dame se

trouvaient de précieux vers à soie ! Un

présent de notre chinoise de princesse,

destiné à son amant indien ! Indien des

Indes, notez bien ! Voilà ! Voilà tout le

scénario primitif de l’espionnage industriel !

Trafic de secrets ! Matériaux, idées, découvertes

! Porcelaine, caoutchouc ! Pétrochimie,

aéronautique ! Cultures microbiennes !

Fabrication d’un scotch renommé, collections

de mode inédites ! Pneu radial !

Concorde ! Tout y passe ! Tout ! C’est la

guerre économique, m’entendez-vous !

- 226 -


−−− La Cunégonde −−−

– Et alors ? je m’impatiente.

– Après avoir quitté le Centre européen

de recherche nucléaire, je me suis spécialisé

dans la lutte contre ces pratiques

illégales ! Contre l’espionnage industriel !

Précisément ! Ma formation scientifique,

n’est-ce pas ! Valeur d’or ! Je suis devenu

détective ! Privé ! À mon compte !

– Passionnant…, je dis en étouffant un

bâillement.

– Or, le hasard, qui fait si bien les

choses, m’a mis tout inopinément sur la

piste de… de… Comment est-ce, déjà, son

nom, à ce fangeux bas criminel sans

scrupules ?

– Capone ?

– Mais non !

– Mesrine ?

– Mais non, voyons !

– Sinatra ?

– Pelizza ! il s’écrie. Rolando Pelizza !

– Ah oui !

– Le « rayon de la mort » !

– Hélas ! je dis.

Du coin de l’œil, l’Hubert Einstein Hébert

s’assure qu’on est bien seuls tous les deux

dans la cellule…

– Je vous rappelle les faits ! il continue.

D’ailleurs ils sont de notoriété publique !

Révélés à la suite de l’enquête du juge Carlo

Palermo sur le colossal trafic d’armes et de

drogue entre l’Europe et le Proche-Orient !

Revenons quelque peu en arrière, si vous le

voulez bien… 1945… Les derniers jours de

la Deuxième Guerre mondiale… Des soldats

allemands abandonnent quatre étranges

machines dans la région de Brescia… Des

- 227 -


−−− La Cunégonde −−−

machines capables d’émettre un mystérieux

faisceau de lumière ! De quoi s’agit-il

exactement ? Nous ne le savons toujours

pas ! Par contre, nous savons qu’au début

des années 1970 un de ces appareils vint à

tomber entre les mains de Rolando Pelizza,

un truand bien connu de la police

italienne ! En 1973, un ex-agent secret et

ex-colonel des carabiniers, un certain

Pugliese, rencontre Pelizza. Il s’engage à

l’aider à vendre le fameux appareil ! Le

« rayon de la mort » ! Un faisceau d’antiatomes

qui peut détruire une cible sans

endommager ce qu’il rencontre sur son

passage ! Science-fiction ? Fumisterie ? En

tout cas, Pugliese réussit à intéresser à

l’affaire le président américain Ford luimême

! Gerald ! Parfaitement ! Même que

Ford dépêche un représentant à Rome,

Matthew… euh… Matthew… euh…

Matthew Tuttino ! Oui ! Tuttino ! Tuttino

qui rencontre Piccoli, le dirigeant de la

Démocratie chrétienne, et le chef des

services secrets italiens, le général… euh…

le général… euh… le général… Santovito !

C’est ça ! Un représentant du gouvernement

belge assiste aussi à la réunion ! Bref, je

vous épargne les détails ! L’essentiel est que

l’Américain Tuttino estime que le « rayon »

vaut un milliard de dollars ! Les États-Unis

sont prêts à payer ! Ils exigent toutefois une

démonstration préalable ! Ils fournissent les

coordonnées d’un de leurs satellites pour

qu’il soit abattu ! Une tempête de neige

aurait, paraît-il, empêché l’expérience…

Entre-temps, le commandant… euh…

euh… le commandant Tindemans, oui,

- 228 -


−−− La Cunégonde −−−

Tindemans, un agent secret belge, fourre

son nez dans cette affaire. Pas convaincu

que le rayon de la mort tient debout,

Tindemans ! Ce qui cependant empêche

nullement Pelizza et Pugliese de convaincre

un homme d’affaires sarde, Giuseppe…

euh… Giuseppe… euh… euh… Giuseppe…

euh… Enfin, bref ! Au diable tous ces

maudits noms ! Un homme d’affaires sarde,

voilà tout ! Pugliese et Pelizza le convainquent

de leur verser quelques millions de

dollars contre cinq pour cent des droits sur

l’appareil ! Mieux encore, une société-écran,

la Transpraesa, basée au Liechtenstein,

remet sept millions à Pugliese ! Sept

millions ! Pour les droits exclusifs de

fabrication ! Escroquerie ? Tenez compte

qu’entre 1976 et 1980, des expériences avec

ce « rayon de la mort » ont lieu ici et là,

même et y compris au Centre national de

l’énergie nucléaire italien ! Officiel ! Sérieux

! Authentique ! Vérifiable ! Pour finir,

Rolando Pelizza finit par disparaître dans la

nature avec sa petite machine ! Pouf !

Évaporé ! Inexistant ! Introuvable ! Et riche

à craquer ! Millions ! Voilà les faits ! Voilà !

Visiblement satisfait, Valleyfield me

regarde le nez en l’air, glousse un coup,

glouc !

– Et qui c’est qui a retrouvé la trace de

Rolando Pelizza, selon vous ? Hmm ? il dit,

le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Qui,

hein ? Moi-même ! En personne ! Rr, rr, rr !

Moi-même ! Rrrr ! Engagé par la Transpraesa,

Liechtenstein ! Payé rubis sur

ongle ! Dépenses illimitées ! Dollars !

Contacts anonymes, cependant ! La Trans-

- 229 -


−−− La Cunégonde −−−

praesa n’est qu’un paravent ! Nul ne sait

quels intérêts se cachent derrière cette

société ! Puissants intérêts, à n’en pas

douter ! Puissants ! Formidables, même !

Comptes à régler avec Pelizza ! Ha !

La tête lui tombe brusquement sur le

côté…

– Vous savez ce que j’ai découvert ? il dit

avec une drôle de voix de ventriloque.

– Dites toujours…

– Pelizza s’est réfugié au Canada…

Montréal… Relations louches, communauté

italienne… Grossistes, parmesan… Eh oui,

c’est comme ça… C’est la vie, mon ami… La

vie !…

En hochant la tête, il s’approuve luimême,

très sérieux, grave, même…

– Eh oui…, il continue. Ses intentions

sont claires. Il veut refaire ici ce qu’il a fait

là-bas, en Europe… Des millions, en

somme… La piste m’a conduit jusqu’à son

présumé nouvel associé, un certain… un

certain… euh… un certain… euh… Son

nom m’échappe… Un certain… euh… euh…

Enfin, un certain Turc…

Assis sur ma couchette, adossé au mur,

je glissais peu à peu dans une bienfaisante

somnolence…

– Un Turc ? je dis en sursautant. Qui ?

Quel Turc ?

– Attendez… Un certain… Euh… Un

certain… Euh… euh… Un certain… Euh…

Kaya… Kaya… Euh… Kaya Irten… Oui,

Irten… Un nom d’emprunt, bien entendu…

Turc assurément, toutefois…

– De quoi il a l’air, votre Turc ? Comment

il est fait ? Où il habite ? Où il est ? ? ?

- 230 -


−−− La Cunégonde −−−

– Mystérieux personnage…, dit Valleyfield

à voix basse. Les dernières informations

que j’ai pu recueillir à son sujet m’ont

amené à croire qu’il se trouvait encore

récemment dans la région d’Ottawa,

capitale nationale du Canada…

Je bondis au milieu de la cellule !

– Mais c’est là que je vous ai vu ! je

m’écrie. À Ottawa ! Le soir de la tempête ! Il

y a trois jours ! Ou deux ! Ou quatre !

Je me précipite sur lui, je me mets à t’y

palper les côtes ! J’avais pas rêvé ! Il portait

pas un corset, mais un plâtre ! Du nombril

jusqu’à la pomme d’Adam quasiment !

– Vous êtes pas mort ? ! j’incrédule.

– Ah, vous parlez de l’accident, sans

doute ? Non, il semble que je sois pas mort !

La cage thoracique légèrement défoncée,

sans plus !

– Mais ça se peut pas ! !

– Les médecins m’ont dit que l’alcool

m’avait sauvé la vie ! En effet, mes

partenaires et moi avions accompagné de

quelques boissons fermentées et alcoolisées

notre partie de cartes, ce soir-là ! Je m’étais

dit qu’une petite marche avant de rentrer à

mon hôtel me ferait du bien ! Et puis,

boum ! Rr, rr !

– Mais… Mais… Ils vous ont pas gardé à

l’hôpital ? Vous êtes pas en convalescence ?

Vous vous êtes retapé comme ça, du jour

au lendemain ?

– Bah, je suis de robuste constitution !

En fait, pour tout vous dire, je me suis

sauvé de l’hôpital ! Rr, rr, rr ! J’aime pas les

hôpitaux ! Ces endroits-là sont malsains !

Tout le monde y est toujours malade !

- 231 -


−−− La Cunégonde −−−

– Mais vous êtes fou ! je crie. Vous êtes

un vrai danger public même pour vousmême

! On se sauve pas de l’hôpital dans

votre état !

– Au contraire ! Au contraire, mon

garçon ! Je me porte très bien ! Le plâtre a

été impeccablement réalisé ! Tout va pour le

mieux ! Hein ! À propos, comment cela se

fait-il que vous fussiez au courant de mon

accident ? Serait-ce par hasard vous qui

conduisiez le véhicule motorisé qui m’a

frappé ? Hmmm ?

– Insinuez rien, espèce de boudin ! J’ai

été témoin de l’accident, un point c’est

tout ! Mais je connais le nom du chauffeur,

si vous voulez le savoir !

– Pourquoi vivre dans le passé ? Laissez !

Laissez ! C’était un accident, n’est-ce pas ?

Alors ! Hein ! Oublions ! Détendons-nous !

Comme ça vous habitez à Ottawa, vous ?

– Non ! je claironne. J’y étais par hasard,

en rapport avec une affaire qui a rapport

avec un certain Turc !

– Tiens, tiens ! Drôle de coïncidence ! Moi

aussi !

– Justement ! Qui c’est, votre Turc à

vous ? Dites-moi ce que vous savez !

– Kaya… euh… Kaya… euh… Kaya

Irten ? Écoutez, mon vieux, je ne peux rien

affirmer qui soit irréfragable, bien qu’il soit

certainement présumable que cet individu

est le nouveau Pugliese de Pelizza, en

quelque sorte et pour ainsi dire…

– Ce Chose, Turc, il est dans des combines

pas catholiques avec des filles, selon

vous ?

- 232 -


−−− La Cunégonde −−−

– Chose certaine, ses activités sont illicites

et criminelles au-delà de toute imagination

! dit Hubert Hébert. Le Turc est de la

pire race des boucaniers assassins, bouchers

vandales écumant le continent d’un

océan à l’autre ! L’envergure de ses délits

transcende les frontières ! Il est une véritable

multinationale du banditisme à lui tout

seul, croyez-m’en ! Quant à savoir de façon

précise en quels marécages il se vautre et

grenouille, c’est une autre paire de

manches ! Dites-vous bien, toutefois, que si

le « rayon de la mort » de Pelizza existe

réellement, et qu’il vienne à tomber entre

les pattes du Turc, la civilisation occidentale

tremblera sur ses bases ! !

– Vous l’avez vu, à Ottawa ? Vous savez

où il est, maintenant ?

– Non, je l’ai pas vu… Je n’en sais pas

moins de façon certaine qu’il a quitté la

région de la capitale… Attendez… Euh…

Est-ce bien le lendemain ?… Oui ! Le

lendemain de mon accident !

– Tabarnak ! j’hurle. Tout concorde !

C’est lui ! Le monstre ! C’est le même homme

! Alors vous vous rendez à Daytona

Beach vous aussi, hein ?

Le zouave me dévisage avec un drôle

d’air…

– Pas du tout…, il dit.

– Mais le Turc est là-bas ! !

– Vous croyez ?

– Vous croyez pas, vous ?

– Eh bien… Je dispose d’informations de

première main… Sources sûres ! Pures !

Fiables parfaitement ! Car fort coûteuses !

– Oui, bon ! Et alors ?

- 233 -


−−− La Cunégonde −−−

– Kaya Irten doit se trouver en ce

moment ou bien à Vancouver, ou bien à

San Francisco. De toute façon, s’il est pas à

l’un de ces endroits-là, il y sera bientôt ! Je

veux dire qu’il doit aller et à Vancouver et à

San Francisco !

– Quoi ? ! ? je brais.

– Hors d’absolument tout doute !

Ah, stupeur et bouche bée ! Providentielle

rencontre ! Enfin du concret ! Du

solide ! Et puis, après tout, merde, non, ça

collait pas ! Liette avait pas pu me mentir à

propos de Daytona ! À moins que… Non,

non ! J’avais bel bien vu le Turc chez Dixie

Angora ! Le même homme que sur la photo

que Réal Giguère m’avait donnée ! Pas

d’erreur ! Liette travaillait chez l’Angora la

galeuse, elle savait de quoi elle parlait !

Bien plus que… Ce « Valleyfield »… Détective,

physicien ? Louche, l’Hubert Hébert !

Je l’avais pris pour un clochard pouilleux, à

Ottawa, le soir de l’accident… Maintenant il

était pas couvert de guenilles, il avait la

barbe moins longue, mais il payait quand

même pas de mine avec ses bottines

crevées, son pantalon en accordéon, sa

tronche d’illuminé… Shit ! Ou bien on

parlait pas du même Turc, ou bien

quelqu’un se trompait quelque part ! Lui ou

Liette, un des deux !

Il y avait rien qu’un moyen de tirer cette

merde au clair !

– Votre Turc, ça serait pas ce gars-là, par

hasard ? je lui demande en lui faisant voir

la photo d’Ornella et de l’être.

Il entreprend de scruter le portrait…

- 234 -


−−− La Cunégonde −−−

– Belle femme ! il marmonne en se

caressant le menton. Vous connaissez

Ornella Muti, l’actrice italienne ?

– Ah, foutez-moi la paix avec Ornella

Muti ! C’est pas elle !

– Je le vois bien que c’est pas elle !

Ornella Mutin a les yeux bleus, celle-là les a

noirs !

– Muti ! Ornella Muti !

– Ceci convenu, voilà tout de même du

bel objet, mon ami ! Un bien joli spécimen

de la femelle de l’Homme !

– Le gars ! Le gars ! je grince. C’est lui ou

fuck ?

– Oh, c’est lui, je crois bien !

– Vous êtes sûr ?

– Oui, c’est Kaya Irten, positivement !

Enfin, Kaya Irten est un nom d’emprunt !

Un nom de bandit ! Mais l’homme est lui,

oui !

Abasourdissement ! Le puzzle recommençait

! Tout à refaire ! Daytona, Vancouver ?

Liette, l’Hubert ? D’abord rien conclure

pour l’heure ! Patience et longueur de

temps ! Parler à Liette, confronter la fille

avec Valleyfield ! La vérité triompherait ou

bien l’existence valait pas la peine d’être

subie ! Voilà comment je réagissais

ultimement ! Tout qu’optimisme et foi dans

la vie ! Roidi contre l’adversité ! Je plierais

pas ! Pas moi ! Jamais ! J’avais bien vu

jusqu’où peut mener la gangrène du doute !

Réal Giguère était pas l’exemple à suivre !

Plus le sort m’empêcherait de retrouver

Ornella mon oiseau d’amour, plus je

m’acharnerais, entêté à jamais renoncer !

Dans la vie, il faut s’engager ! Choisir !

- 235 -


−−− La Cunégonde −−−

Décider ! Croire, et foncer ! On tient rien

que par la fidélité, christ !

Ah, ces spartiates pensées-là me ragaillardissaient,

me fouettaient les surrénales !

Flux d’adrénaline ! Moutarde ! Encore

fallait-il commencer par sortir de l’infecte

cellule… Broutille ! On était là par erreur,

Liette et moi ! Ça s’arrangerait ! Comme le

reste ! Question de temps ! Et puis, à force

de requinquer, je réfléchissais plus froidement,

maintenant ! À bien y penser, un

petit détail dans l’histoire d’Hubert Hébert

me turlupinait un brin…

– Si le Turc est sur la côte Ouest comme

vous le prétendez, qu’est-ce que vous foutez

par ici, vous ? ! je lui demande.

– Plaît-il ?

– Fais pas le sourd, débris ! Tu m’as dit

que t’étais à Ottawa rapport au Turc ! Que

t’as appris qu’il avait filé dans l’Ouest ! Ici,

on est dans l’Est ! En Virginie ! !

– Ah mais… Ah mais…

– Explique-toi, diminué !

– Vous allez comprendre ! il dit. Tout

s’explique ! Je vous ai parlé de l’affaire du

siècle, n’est-ce pas ? Hein !

– Va chier le rayon de la mort ! C’est le

Turc qui m’intéresse !

– Sans l’ombre d’un doute ! Mais je vous

ai encore rien dit !

Rhaaah ! Il me foutait en rogne, le

restant !

– À Ottawa, le jour même de mon regrettable

accident, il m’est arrivé un authentique

miracle ! il reprend.

– T’as réalisé que t’existais depuis déjà

trop longtemps, ou quoi ? !

- 236 -


−−− La Cunégonde −−−

– Le hasard ! Miraculeux ! Qui fait si bien

les choses ! Hein ! J’ai encore du mal à y

croire !

– Et moi donc !

– Vous vous souvenez ? Je vous ai dit

qu’on avait fait une partie de cartes ? Des

amis, de l’alcool ? Eh bien, il s’est avéré

qu’un des joueurs s’est trouvé complètement

lessivé à la fin de la soirée ! En fait,

cet homme était une femme ! Belge

d’origine ! Marion Fuks, elle s’appelle ! Oui,

Fuks ! Riez pas ! C’est véridique ! Rencontrée

il y a des lustres, à Genève, à l’époque

où j’œuvrais au service du Centre européen

de recherche nucléaire ! Vieille amie !

Partenaire ! Aux cartes, je veux dire ! Bref,

elle-même spécialisée depuis toujours dans

toutes les formes d’enquêtes privées !

Directrice d’une importante agence, qui

plus est ! Je lui dois ma chance ! Ma

nouvelle vocation de détective ! Ah, pauvre

Marion ! Les faramineuses dettes de jeu

l’ont ruinée ! L’ont forcée à quitter l’Europe !

Elle a erré, ci, là, de par le vaste monde

avant de se fixer à Ottawa, il y a de ça deux

ou trois ans ! Usée, désabusée, elle a repris

le collier sans enthousiasme, elle a ouvert

une nouvelle agence, presque rien, la

routine, enquêtes matrimoniales, adultères,

kid’s stuff… Le pain et le beurre… Le poker

pour arrondir les fins de mois… Enfin, dans

la mesure où la chance veut bien lui

sourire, hein !

– Vous allez me promener encore longtemps

comme ça ? je beugle.

– Mais je vous mets simplement au fait

des faits ! le vieux se défend. Je disais donc

- 237 -


−−− La Cunégonde −−−

que ce soir-là, à Ottawa, Marion Fuks s’est

trouvée une fois de plus lessivée ! Débitrice

d’une somme considérable ! Débitrice à

mon égard ! Eh oui ! Malheur ! J’avais

gagné comme un bossu toute la sacrée

soirée durant ! Or, Marion est une femme

d’honneur ! Elle a la dignité de son vice !

Puisqu’elle se trouvait dans la totale impossibilité

de me payer, elle m’a proposé un

marché ! Une information d’une valeur

prodigieuse en échange de l’effacement de

sa dette !

– Elle t’a dit comment faire pour réussir

à te supprimer toi-même ?

– Écoutez ! il continue, presque inaudible.

Presley… Elvis Presley… Vous savez ?

Ben… Il est pas mort !

Ah, je plie ! J’étrangle !

– C’est ça, ton affaire du siècle ? ! ? je

braille.

– Mais… Mais vous riez ! il s’offusque.

– Je suis mort de rire, tu veux dire !

Je convulsais roulé sur le plancher !

– Elvis se trouve dans la région de Big

Creek Lake, si vous voulez tout savoir !

tonitrue Valleyfield. Dans le sud de l’Alabama

! Au nord de Mobile !

– Vous avez pas avalé ça ? ! ? je pisse.

– Je constate, jeune homme, qu’hélas

vous connaissez pas Marion Fuks ! Jamais

Marion affirme quoi que ce soit à la légère !

Elle a l’admirable conscience professionnelle

si tant que vous ne pouvez l’imaginer ne

serait-ce qu’approximativement ! Elle a pas

fait ses classes dans les services secrets

britanniques au cours de la dernière guerre

pour rien, sachez-le !

- 238 -


−−− La Cunégonde −−−

Hubert Hébert avait pas encore achevé

sa dernière phrase qu’une clé se met à criccroquer

dans la serrure de la porte… Un

gardien ouvre et me fait signe de

m’amener… Je sors de la cellule en

essuyant mes larmes !

– What’s so funny ? il m’interroge, l’air

désapprobateur.

– Ah, don’t be cruel !…, je le supplie.

*

Dans le bureau de Moustache, icelui

m’attendait en jasant plaisamment avec

Liette. Vraiment, il paraissait le gentil flic,

décontracté, pas vicieux ! Agent de la paix à

Fredericksburg, quand j’y pense, il devait

pas être candidat à l’ulcère d’estomac ! Pour

qu’il ait eu le temps de s’apercevoir que la

camionnette des Épouvantails avait pas de

plaques, il fallait qu’il ait pas grand-chose à

foutre de ses journées !

Avec un large sourire, il m’invite à

m’asseoir…

– Vous avez de la chance ! il s’exclame.

On a retrouvé votre ami !

– Réal ? ! je dis.

– En effet ! Je me suis informé auprès de

la police de la Pennsylvanie. Les hôpitaux

doivent rapporter obligatoirement tous les

cas de blessure par balles. La présence de…

Il se penche sur une feuille de papier…

– … Ray-hal Jaygger…

– Giguère ! je corrige. Réal Giguère !

– Oui ! Jaygger ! Sa présence a été

signalée dès son arrivée à l’hôpital ! Policier,

- 239 -


−−− La Cunégonde −−−

Canadien-français, domicilié à Victoriaville,

province de Québec, Canada !

– Exact ! La terre de nos aïeux !

– Très grave blessure à la tête… Mort

immédiate… Balle provenant selon toute

probabilité d’un pistolet réglementaire…

– Son arme ! Son arme à lui !

– Le décès a vraisemblablement eu lieu

moins de douze heures avant son admission

à l’hôpital…, dit le chien en poursuivant sa

lecture. Ces informations concordent assez

bien avec votre version des faits !

Le grand flic nous offre une cigarette,

s’en allume une…

– Mes collègues de la Pennsylvanie

voulaient vous interroger. Je leur ai dit qu’ils

verraient mon rapport en temps et lieu. Notre

système judiciaire est déjà suffisamment

engorgé ! Je vous renvoie au Canada !

– Mais… Mais on s’en allait en Floride,

nous autres ! j’insiste.

– Et moi je dis que vous êtes des

indésirables dans notre pays ! tranche le

Moustache. On va vous ramener à la frontière

canadienne ! La Gendarmerie royale vous

ramènera chez vos parents ! Vous vous en

tirez pas si mal, compte tenu de tout ce que

j’aurais pu retenir contre vous ! Vous avez de

la chance d’être mineur et d’avoir des

parents qui vous aiment, jeune homme !

Quant à vous, mademoiselle Lukosevicius,

votre tuteur David Bowes est particulièrement

impatient de vous revoir ! Vous savez

que c’est un vieillard au cœur fragile ! Il était

mort d’inquiétude !

- 240 -


−−− La Cunégonde −−−

– Cœur fragile et gros portefeuille ? je dis

à Liette à voix basse. Je suppose qu’il a

surtout hâte de revoir ta raie ?

– Jaloux ! elle jette. Puis, à l’intention du

flic : Votre morale, on s’en torche le trou,

espèce de… Espèce d’Américain !

– Allez, débarrassez-moi le plancher ! dit

Moustache en riant de bon cœur. Et bonne

fessée !

– Vas-y, bande donc, sado ! crache Liette

entre ses dents.

– Oh, mademoiselle Lukosevicius ! Oubliez

pas votre sac à main !

– Et toi, oublie pas d’aller chier ! elle

rajoute en récupérant l’objet.

Dans le corridor, un gardien taciturne

chiquant comme une vache lascive nous

passe les menottes…

– On va faire un tour…, il dit sans nous

regarder. Si vous vous tenez tranquilles, je

vous promets de vous acheter du nanan

avant qu’on arrive à la frontière…

Il nous pousse dehors mollement. Le

soleil était haut encore dans le ciel

immaculé, la brise charriait des odeurs

printanières. Ils devaient pas avoir un

vraiment vrai hiver en cette contrée-là.

Après tout, on était à douze cents

kilomètres environ au sud de Montréal,

j’allais l’apprendre plus tard. Çà et là, je

voyais quelques petits bancs de neige pas

très convaincants… Un panier à salade

genre camionnette Econoline nous attendait

derrière le poste de police. Le gardien nous

fait monter derrière, claque la portière,

s’installe devant, côté droit… Manquait plus

que le chauffeur, et ça serait ça qui serait

- 241 -


−−− La Cunégonde −−−

ça ! Finie, notre aventure dans l’Amérique

des Américains ! Daytona, palmiers ? Ornella

? Vous repasserez, Chinois ! Quel échec !

Quel humiliant, sombre, démoralisant,

total, cuisant, sale échec ! Une fois que la

Gendarmerie royale du Canada m’aurait

remis entre les mains de mes parents, il se

passerait presque deux ans avant que j’aie

l’âge d’être majeur ! D’ici là, jamais mes

vieux me laisseraient repartir ! Faudrait que

je me sauve ! Qui sait ce que le Turc Irten

mongolien monstre aurait fait d’Ornella

entre-temps… Qui sait si elle était pas déjà

morte, même, à l’heure qu’il était ! Ah,

jamais j’aurais dû m’embarrasser de Réal

Giguère ! Ni de la Liette ! Sauter seul, bien

brave, dans le premier avion, et filer directement

à Daytona, voilà ce que j’aurais dû

faire !

J’aurais dû… Assis confortable sur la

banquette de la camionnette, j’entendais

pleurer en moi les millions de cœurs brisés

qui dans le vaste monde soupirent :

« J’aurais dû ! J’aurais dû !… » Millions,

milliers de millions de vies tire-bouchonnées

par le regret ! L’Internationale des

Pleureuses apitoyées sur leur propre sort,

légions de braillards incapables de relever

la tête ! Dorlotant leur échec, couvant le

boulet dont ils ont eux-mêmes accouché !

Fuck ! Je serais pas de ceux-là, moi !

Jamais ! J’allais pas commencer à me

donner des coups de pied dans le cul, à

m’auto-flageller, à me cracher dessus, à

mon âge ! J’ignorais encore ce que j’allais

faire, mais je savais que même morte, je la

- 242 -


−−− La Cunégonde −−−

retrouverais, mon Ornella ! J’avais pas dit

mon dernier mot, tabarnak !

- 243 -


−−− La Cunégonde −−−

Rarement au cours de ma vie j’ai vu un

si bel homme… Le pur Apollon descendu

droit du ciel, objet idéal de perfection tombé

dans la caverne de Platon, au milieu du

ramassis loqueteux des indécrottablement

mal foutus mortels… Il ressemblait

véritablement à l’Idée la plus quintessenciée

de l’humaine forme mâle, tellement que rien

qu’à le regarder on se mettait presque à

croire en Dieu, en se disant qu’il avait pas

pu être créé à partir d’une autre image… Si

le suprême raffinement peut pas

décemment emprunter d’autres traits que

ceux de l’Oriental, la royauté appartient,

elle, de toute éternité, au masque

magnifique du Nègre.

Deux gardes du corps, l’arme à la main,

l’avaient escorté jusqu’à la camionnette, en

le poussant avec la crosse de leurs fusils.

Le grand Noir s’était assis derrière nous,

hautain, inaccessible, indifférent à tout ce

qui était pas le ciel vers lequel il tenait ses

yeux levés. Ils l’avaient amené juste au

moment où j’allais me décider à parler de

Valleyfield à Liette. Son apparition m’avait

cloué le bec. J’avais senti le couteau de la

révolte se retourner dans mon ventre,

quand j’avais entendu cliqueter sur

l’asphalte du parking la chaîne qu’il traînait

entre ses pieds. C’était un dangereux

criminel, très certainement, et peut-être

- 244 -


−−− La Cunégonde −−−

même un meurtrier. Mais à mes yeux la

noblesse de sa beauté était la plus décisive

des circonstances atténuantes. Cet hommelà

avait probablement jamais connu la vie

pour laquelle il était fait. Je me disais : en

voilà un qui a toujours refusé de plier

l’échine ! De la criminalité considérée

comme une variété de la guerre civile ou de

cette guerre économique que Valleyfield

avait évoquée, tout à l’heure, dans la

cellule ? Dans l’Amérique encore très économiquement

raciste, il suffit de pas grandchose

pour qu’un dieu naisse du mauvais

côté de la clôture. Il en faut pas davantage

pour que la royauté devienne, par

contradiction avec l’environnement, une

tare insupportable. Chose certaine, il existe

des êtres qui ont de naissance tous les

droits, y compris celui de le savoir. Des

êtres envers qui l’injustice consiste à ne pas

dresser pour eux le trône qui leur est dû…

L’homme assis derrière nous était un de ces

êtres-là, je l’avais tout de suite senti…

Les flics qui l’avaient escorté étaient

restés postés près de la camionnette. Ils

grillaient une cigarette en se faisant

chauffer la couenne, leurs grosses faces

carrées tournées vers le soleil. Le plus

costaud des deux tenait son fusil pointé

vers le haut, la crosse de l’arme calée contre

sa hanche, red neck, arrogant, suffisant…

On attendait la venue du Messie ou du

chauffeur, on en savait rien… Les deux

chiens de garde se mettent à rigoler, tout à

coup. Ils se foutaient de la gueule d’un

autre détenu qu’on amenait, le plaisan-

- 245 -


−−− La Cunégonde −−−

taient en le saluant pleins de méprisante

ironie…

Clopin-clopant, Hubert Hébert, alias

Valleyfield, traversait le terrain de stationnement,

suivi de son chaperon !

Dans un indéchiffrable charabia qui

ressemblait à rien, il leur baragouine quelques

mots en leur envoyant la main, fier

d’être heureux, tata, gloussant ! Starlette,

linotte devant les faux admirateurs

amusés ! Les flics bidonnaient de plus belle,

tout salamalecs pour le dindon de la farce !

Valleyfield monte enfin dans la camionnette

et se plante, raide comme un pieu, à côté de

l’Homme Noir, en distribuant des « Hello ! »

papaux à la ronde !

Il avait pas l’air de m’avoir reconnu…

Ça va ? je lui dis.

– Oh, admirablement ! Belle journée,

n’est-ce pas ! Le soleil darde !

– Vous vous rappelez de moi ?

– Sans l’ombre du doute ! Je vous avoue

toutefois que j’avais pas remarqué que vous

parliez aussi français ! Dites-moi, ont-ils

relâché le gérant du motel ?

– Je crois que vous y êtes pas tout à fait !

– Tout est possible ! il proclame. Je suis

Alzheimer ! Enfin, vous pouvez m’appeler

Professeur ! Hein !

Le véhicule ébranle… Le chaperon

d’Hubert Hébert s’était glissé derrière le

volant, à la gauche du gardien chiquant qui

nous avait menottés, Liette et moi.

Seulement deux flics pour quatre

passagers… Une vitre probablement

« blindée » nous séparait d’eux autres, ils

- 246 -


−−− La Cunégonde −−−

avaient rien à craindre ! Et puis ils étaient

armés aux dents !

– Faites un petit effort, Professeur ! je dis

au débile. On était ensemble tous les deux,

dans la cellule, il y a même pas un quart

d’heure ! Vous m’avez parlé du rayon de la

mort ! D’Elvis Presley !

– Ah ça ah ça ah ça ah ça ! il bégaye,

suspicieux. Vous voulez dire que je vous ai

parlé d’Elvis et du rayon de la mort ?

– Et du Turc ! Irten ! Kaya Irten ! D’Arlequin

aussi !

– Le Turc ? dit Liette en se tournant vers

l’hurluberlu.

– Arlequin ?… Oui, oui ! Assurément !

Enfin… Euh… Pour le moment, j’ai un

blanc, vous me pardonnerez, j’espère !

– Vous avez fait pipi dans le coin ! J’étais

là ! j’insiste.

Cette fois, les yeux lui exorbitent ! Il en

devient cramoisi de honte jusqu’à la racine

des cheveux !

– Ah, suis-je bête ! il bredouille. Temporaire

panne de la mémoire ! Je vais m’y

retrouver, vous en faites pas ! Gardons

notre calme !

– L’affaire du siècle ! je l’encourage.

– Oui ! Elvis !

– Big Creek Lake !

– Nous avons parlé de Big Creek Lake,

vraiment ?

– Au nord de Mobile, Alabama ! je confirme.

– Au nord ! Oui !

Il se fendait de son plus beau sourire,

mais je voyais bien qu’il se demandait

- 247 -


−−− La Cunégonde −−−

comment diable il en était venu à me faire

ces redoutables confidences-là !

– Ils vous ramènent au Canada ? je

l’interroge.

– Ils croient me rendre service ! Rr, rr,

rr ! En fait, ils m’ont appréhendé hier soir,

dans une chambre de motel, sous je sais

pas quel ridicule prétexte !

– Vous connaissez le Turc ? lui demande

Liette.

Valleyfield acquiesce, il lui refait toute

l’histoire du rayon de la mort, long, large,

pile et face, Pugliese, Pelizza, envers,

endroit, patati, patata… Les mêmes inextricables

folichonneries qu’il m’avait déballées

dans la cellule, à quelques détails près… Ce

qui tendait à prouver qu’il était pas

irrémédiablement fêlé, après tout ! Ou alors

il l’était encore plus qu’il en avait l’air !

Liette l’écoutait, elle, sans croire un mot

de ce qu’il disait, ça crevait les yeux !

– Le Professeur prétend que le Turc est

parti direction la côte Ouest…, je dis à la

poupée.

– Ben c’est pas le même Turc, d’abord !

elle décrète sans ciller.

– Il a reconnu l’animal… Je lui ai montré

la photo, celle que j’ai fait voir à Dixie

Angora…

Liette hausse les épaules…

– De toute façon, on s’en fout, on s’en

retourne au Canada ! elle dit.

– Écoute, roulure ! je glapis. Tu m’as

menti, ou bien Valleyfield se trompe !

– Voyons donc ! J’ai jamais menti à

personne depuis que je suis au monde !

– Dis-moi la vérité, salope !

- 248 -


−−− La Cunégonde −−−

La vérité ? elle rétorque. La vérité, c’est

que ce bouffon-là a pas le quart du tiers du

cinquième de sa tête à lui !

– Il a reconnu le Turc sur la photo ! !

– Mais il te reconnaît pas, toi, par

exemple !

Elle marquait un point, la vache ! Shit !

Comment débrouiller l’indébrouillable ?

– Vous vous rétractez pas, vous là, le

Galilée ?

Le dieu noir enchaîné avait posé sur moi

son admirable regard laiteux, mélange de

souffrance, d’humiliation et de fierté… Déjà

ses yeux se faisaient fuyants, son noble

visage se détournait du mien…

– Je persiste et signe ! affirmait l’Alzheimer.

De longues cagoules pointues de Ku Klux

Klan se mettent à danser dans ma tête…

Croix de bois, hommes noirs, chevaliers

blancs… Chasse au Nègre dans le Deep

South brûlant… Liette avait pu être induite

en erreur, Valleyfield pouvait être fou… La

première hypothèse était difficilement

vérifiable. La seconde… Deep South, Alabama…

Si j’avais bien compris, le Professeur

avait lâché la piste du rayon de la mort et

de Pelizza, et par conséquent celle du Turc,

pour se lancer sur celle d’Elvis Presley

toujours vivant, Elvis se terrant en Alabama,

quelque part au nord de Mobile…

Dément ! Pourtant… Les modernes figures

de proue de la mythologie américaine,

sauce mass-médias, sont nimbées de

mystère. L’abracadabrante mort de Marilyn

Monroe, l’assassinat de John Kennedy… Il

fallait que j’entende coûte que coûte ce que

- 249 -


−−− La Cunégonde −−−

Valleyfield avait à dire au sujet de l’ « affaire

du siècle ». Si son histoire tenait pas

debout, alors Ornella et le Turc étaient à

Daytona, et Hubert Hébert était mûr, lui,

pour une longue, une très longue cure

d’électrochocs !

Notre cellule roulante roulait à présent

bien sagement sur l’autoroute. On avait

tout notre temps. La présence de sa

Royauté l’Homme Noir me gênait un peu,

d’autant plus qu’il se cantonnait dans son

silence, superbe d’indifférence, insolent

presque à force d’irradiante majesté. Mais il

fallait que je sache avant qu’on passe la

frontière, autrement je resterais éternellement

écartelé entre les informations contradictoires

de Liette et du Professeur !

– Parlez-moi d’Elvis ! je lui dis de but en

blanc.

– Qu’est-ce à dire ? il se cabre.

– Vous m’en avez dit rien que la moitié !

– Vraiment ?

– Oui ! Votre partie de poker avec votre

vieille amie Marion Fuks ! Pour payer ses

dettes, elle vous a dit qu’Elvis est encore en

vie ?

– Vous êtes bien informé ! il s’étonne.

– Par toi, pauvre clown !

– Eh bien, oui ! The King is alive ! il

admet. La Planète n’a rien à branler du

rayon de la mort de Pelizza ! Êtes-vous

conscient, jeune homme, que chacun

d’entre nous, je veux dire les six milliards

d’individus qui peuplent notre Terre, est

assis sur l’équivalent de trois kilos de

dynamite ? Métaphoriquement parlant, bien

entendu ! La Bombe, n’est-ce pas !

- 250 -


−−− La Cunégonde −−−

– On en a plein le cul, en effet !

– Je vous le fais pas dire ! Alors, que peut

nous faire, entre vous et moi, trois quatre

missiles de plus ou de moins, lasers par-ci,

rayons de la mort par-là ? Hein ? C’est la

guerre bactériologique qu’il nous faut

essayer de prévenir ! Quoique chez nous, en

Occident, le virus du sida représente à

l’heure actuelle une bien plus alarmante

menace ! Et je ne vous parle pas du tabac !

Oh, le tabac !

Il se ronge les ongles un instant,

crachote les rognures en bavant, s’essuie le

menton et enchaîne :

– Les Américains ont envoyé une sonde

dans l’espace, il y a de ça quelques

années… Ils savaient pertinemment qu’ils

en perdraient un jour le contrôle, puisqu’elle

finirait par franchir les limites de

notre système solaire… Wing ! Perdue dans

l’espace ! Dérive infinie dans l’infini de

l’univers ! Quoique… Einstein estimait que

l’Univers est fini tout en étant illimité…

Espace courbe, au sens mathématique du

terme… Ambartsoumian et Zelmanov

conçoivent, eux, d’autres « métagalaxies »,

d’autres univers, parallèles au nôtre, dont

les caractéristiques spatio-temporelles

seraient différentes de celles que nous

connaissons… Pure spéculation, si vous

voulez mon avis ! Bref ! La sonde américaine,

à force de dérives interstellaires, en

viendra-t-elle à s’échouer, dans quelques

millénaires, sur une lointaine planète dont

nous n’avons aucune idée ? Sera-t-elle

capturée par un fabuleux vaisseau spatial,

dans quelque galaxie éloignée ? En un mot

- 251 -


−−− La Cunégonde −−−

comme en mille, la possibilité existe que cet

engin aborde un jour une terre habitée dont

nous ne soupçonnons même pas

l’existence ! Grisante perspective ! Dans

l’éventualité de laquelle les Américains,

gens pragmatiques, ont apposé, à l’extérieur

de la sonde, une plaque ornée de leur

drapeau, si ma mémoire m’est fidèle, ainsi

que d’un plan cosmique indiquant la

provenance de la sonde. Pour signaler aux

Martiens où se trouve l’Amérique, n’est-ce

pas ! Sur cette carte de visite sont

également représentés, nus tous les deux,

un spécimen mâle et un spécimen femelle

de notre espèce. Une photo de nous autres

humains pour les habitants de la planète

« Z » ! En fait, cette photo est un dessin !

Mâle et femelle y sont montrés debout, une

main levée à la hauteur des épaules, les

cinq doigts bien écartés et le pouce

particulièrement en évidence ! Pourquoi ?

Mais parce qu’on admet, sur notre planète,

que la station droite a permis à l’Homme de

libérer ses membres supérieurs, et que le

développement du cerveau humain doit

beaucoup à celui de la main, et surtout du

pouce opposable aux autres doigts ! Quant

à savoir si les habitants de la planète Z y

comprendront quelque chose, c’est une

autre affaire ! Tout dépend s’ils ont des

pouces eux aussi ! Et s’ils en ont pas, c’est

qu’ils doivent pas être bien malins, hein !

Rr, rr, rr !

Tabarnak ! Il avait l’horripilant don de la

digression, le débris !

– Que conclure de ce qui précède ? il

continuait. Qu’est-ce qui compte véritable-

- 252 -


−−− La Cunégonde −−−

ment ? Le pouce, ou la cervelle ? Entre

nous, l’humain s’est-il arrêté au stade du

faber homo ? S’est-il pas plutôt hissé

jusqu’à celui du sapiens ? Bien sûr,

l’homme transforme son environnement,

modèle le monde, l’adapte à ses besoins ! Si

tant va la cruche qu’à la fin elle risque de se

briser ! Pollution, bombe atomique, érosion

et autres et cætera ! Mais songez à ceci,

mon jeune ami : qui, des peuplades

primitives ou de nous, a le mieux résolu le

problème de la mort ?

– Oui, qui ! je l’approuve.

– Hein ! il glousse. Car enfin, dans notre

civilisation judéo-technico-chrétienne, nous

n’en finissons plus de vivre ! Les progrès de

la science et les antibiotiques nous

prolongent jusque passé quatre-vingts ans

de plus en plus ! Les hospices débordent !

La jeune génération va bientôt crouler sous

le poids des impôts qu’il faudra lever pour

entretenir les hordes de vieillards

increvables que nous sommes, vous et moi,

en train de devenir ! Or, cette civilisation

qui n’en a que pour l’extraversion est, de

toutes celles qui l’ont précédée au cours de

l’histoire, la moins capable de soulager

l’homme de sa mort ! Non qu’elle ne dispose

de formidables moyens technologiques ! Au

contraire ! Obnubilée par sa technologie,

par le faire, elle passe à côté de l’essentiel !

Car l’essentiel se trouve dans la tête !

Précisément ! Le primitif qui crève à trentecinq

ans d’âge, rongé par une sordide

maladie, a, lui, résolu le problème de la

mort d’une façon bien plus efficace que

notre civilisation, qui tente par tous les

- 253 -


−−− La Cunégonde −−−

moyens de prolonger notre existence ! Le

primitif a résolu le problème en imagination

! Que dis-je ! Dans son imaginaire !

Il a assimilé son âme aux autres formes de

vie qu’il côtoie et s’est assuré de sa

pérennité, en lui votant une quelconque

forme de passeport pour l’Autre Monde ! Le

voilà immortel ! Mourant à trente-cinq ans

en moyenne, mais immortel ! Qu’est-ce que

tout cela prouve ? La condition humaine est

mortelle, elle est aussi mortellement

ennuyeuse, parce qu’à la longue notre

conscience finit par devenir une bien lourde

couronne à porter. L’imaginaire, voilà la

solution à l’un et l’autre de ces problèmes !

Car la bête à pouces se nourrit autant de

son imaginaire que de ses mains, si vous

me passez cette image plutôt incongrue ! Et

puis, n’est-ce pas, considérez que l’homme

a survécu sur cette planète pendant des

centaines de milliers d’années sans que la

technologie ne dépasse le stade du feu, du

bâton, du silex ! Voilà en définitive pourquoi

Elvis vivant représente véritablement

l’affaire du siècle mille fois plus que le

« rayon de la mort » de Pelizza !

– Clair comme de l’eau de roche ! je

concède.

– Elvis est l’un des dieux de l’Occident

moderne ! L’un de ces élus qui suscitent,

appellent, stimulent la si tant précieuse et

essentielle faculté de l’imaginaire ! À force

de dominer le réel, le réel nous écrase ! Les

apparences nous sont bien plus

nécessaires ! Puisque nous avons tant

besoin de rêver ! Et puisque jamais la

technologie qui nous obnubile ne nous

- 254 -


−−− La Cunégonde −−−

permettra de transcender notre condition !

Elle ne fait que nous y adapter, mais c’est

pour mieux nous y asservir !

– Transcendez donc un peu vous aussi

du côté d’Elvis, pendant qu’on y est ! Il est

vivant, si je vous ai bien compris ?

– Selon les informations de Marion Fuks,

oui !

– Et pourquoi il serait vivant, alors que

tout le monde sait qu’il est mort, le pauvre

taré ?

– Prenons un exemple simple ! dit

Valleyfield. L’écrivain américain Ernest

Hemingway, qui s’est suicidé en 1961, a par

ailleurs écrit un petit livre très célèbre, à

juste titre, qui est en vérité une manière de

parabole. Il s’agit, vous l’avez deviné, du

Vieil homme et la mer. Or, de quoi est-il

question, dans cette œuvre admirable ? Un

vieux pêcheur cubain, très pauvre, seul

dans une barque, au large des côtes, se bat

trois jours et trois nuits durant contre un

gigantesque poisson. Il finit par en

triompher. Il avait rien pris pendant quatrevingt-quatre

jours, mais cette fois, ça y est !

Et quelle prise ! Il a gagné ! Non : les

requins lui bouffent son bel espadon ! En

laissent rien que la tête et les os ! Ah !

Parabole de l’Amérique ! American way of

life ! Vie d’Elvis lui-même ! En clair, c’est la

défaite dans la victoire ! Santiago le pêcheur

n’a gagné que pour mieux perdre ! Elvis ?

Pareil ! L’échec dans la réussite ! Ou la

réussite dans l’échec !

Tout sinueux qu’il était, le vieux bouc

commençait malgré tout à m’intéresser…

Dans ma queste d’Ornella perdue, je venais

- 255 -


−−− La Cunégonde −−−

d’échouer, justement, puisque la flicaille me

ramenait au Canada… Pourtant, pourtant

quelque chose me disait que…

– Elvis était pas idiot ! poursuivait le

Professeur. Il a fait des millions et il a été

couronné roi ! The King, n’est-ce pas ! À

l’époque où il habitait sur les hauteurs de

Memphis ou de Bel Air, entre 1961 et 1968,

il a tourné, je vous le rappelle, vingt et un

films ! Trois par année ! Tous d’indiscutables

navets ! Et il est devenu, grâce à ce

tas de débilités profondes, la vedette la

mieux payée de l’industrie du spectacle, à

la même époque ! Cent millions de disques

vendus lui avaient rapporté, en 1965, après

dix ans de carrière, cent cinquante millions

de dollars ! Les films, à peu près autant en

recettes brutes ! Comment croyez-vous que

l’homme s’arrangeait de ses contradictions

? Un jour, il a dit au metteur en scène

d’un de ses films : « Il paraît qu’il y avait

deux trois petites choses amusantes dans le

scénario. Il faudra que je le lise un de ces

jours… » Sans sourire, remarquez ! Pas

dupe, le King ! Pour le reste, il passait son

temps à jouer au football, à se promener en

moto, à offrir des Cadillac à tout le monde,

et à se gaver de pilules et de poupées ! Vous

avez vu l’émission de télévision qu’il a

tournée en 1968 ?

– Non…

– Belle image de ses contradictions !

D’un côté, vous avez le grand fauve lâché

dans l’arène, le rockeur tout vêtu de cuir

qui s’amuse avec ses vieux amis musiciens

de la première heure, qui rit de lui-même et

qui chie poliment sur la musique fabriquée

- 256 -


−−− La Cunégonde −−−

en studio, tout en rappelant au public les

origines du rock ’n’ roll. De l’autre, vous

avez le grand dadais entouré de danseuses,

qui casse la gueule à des cascadeurs dans

des décors de carton, en faisant semblant

de chanter des chansons fadasses

préenregistrées ! Sa carrière ressemble à

cette émission : il y a l’Elvis rockeur d’avant

son service militaire, une bête incroyable, et

il y a l’Elvis de Hollywood, incroyablement

bête ! Comment un homme peut-il vivre

avec de pareilles contradictions ? Il peut

pas vivre, justement ! Ou bien ses

contradictions finissent par le tuer, ou bien

il accélère le processus en se tuant luimême

! Hein ! Vous l’avez vu bouffi et

ramolli, à l’époque où quelques-uns de ses

amis musiciens ont donné une conférence

de presse pour annoncer qu’ils le quittaient,

parce qu’il était en train de se détruire avec

les drogues ? Drugs ! « Médicaments » ! Ils

voulaient lui rendre service en rendant la

chose publique, ils espéraient qu’il

réagirait, qu’il se reprendrait en mains ! Et

savez-vous ce qu’il a fait, le King ? Eh bien,

il l’a fait ! Parfaitement !

– Où est-ce que vous voulez en venir à la

fin ? ! je lui hurle en pleine gueule.

– Mais nous y sommes déjà ! il gazouille.

Elvis a réalisé, bien que sur le tard, que les

requins avaient dévoré l’espadon ! Que sa

réussite était un lamentable échec ! Valait

pas du vent ! Un pet ! Alors il a cédé tous

ses droits au Colonel Parker, son

machiavélique et pittoresque manager !

S’est déclaré mort et s’en fut cultiver la

bette et le myosotis à Big Creek Lake !

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−−− La Cunégonde −−−

Incognito ! Chirurgie esthétique ! Refait en

homme-éléphant pour égarer l’hurlante

horde des fans ! Retiré dans la profonde

thébaïde ! Il était, vous le savez, très

religieux ! Il se consacre depuis lors à la

gloire du Seigneur, dans la vie austère, et

fout du reste l’an quarante ! Humble !

Repenti ! Et vivant ! !

– Vous avez des preuves de ce que vous

avancez ?

La parole de Marion Fuks ! il clame.

– D’où elle tient ces informations-là ? Elle

est voyante, ou quoi ?

– Le chirurgien ! Celui qui a réalisé l’impossible

! Créer Frankenstein à partir de

Presley ! Il lui a greffé un genou dans le

dos ! Sous la peau ! Pour le rendre bossu,

n’est-ce pas ! Il lui a posé des oreilles de

kangourou et un bec-de-lièvre ! Un prodige !

Il voulait lui coudre un troisième bras au

milieu du tronc, mais ce détail aurait pu

attirer l’attention ! Les curieux, les experts !

Il a renoncé ! Il s’est contenté de lui en

couper un à la place ! Ainsi pouvait-il être

sûr que son Quasimodo aurait pas l’idée de

se remettre à jouer de la guitare !

Audacieuse intervention ! Brillant docteur !

Il lui a aussi inversé les jambes, gauche

droite, vice-versa ! Pour plus de prudence, il

vous y a fait pointer les orteils par en

arrière au lieu d’avant ! L’autre polichinelle

s’y retrouve plus ! Recule au lieu d’avancer !

Ensuite, le docteur lui a ôté le cuir chevelu !

Sur la tête, il lui a mis la main coupée,

comme une crête de coq ! Une petite

fantaisie, quoi ! Elvis a toujours été coquet,

il a bien aimé ça ! Pour finir, il lui a soudé

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−−− La Cunégonde −−−

la colonne vertébrale au bassin pour le

raidir un peu ! L’empêcher de déhancher !

Le naturel revient au galop, ne l’oublions

pas !

J’avais envie de lui dire que l’opération

aurait été beaucoup plus simple si le

chirurgien s’était contenté de lui faire une

ablation de la tête… Mais Liette, qui s’était

mise à discuter à voix basse avec le royal

Nègre, me distrayait… Je me demandais

qu’est-ce qu’ils complotaient, ces deux

moineaux-là…

– Oui, Elvis a fait faire l’opération à Ottawa,

voyez-vous ! le Professeur enchaîne.

Précautions ! Mesures de sécurité ! Le

chirurgien – appelons-le le docteur Pion

(rien à voir avec le pion, vecteur de la force

nucléaire !) – le chirurgien, dis-je, est un

excellent ami de Marion ! Crédib