Confidences d'un cardinal - Fidélité
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CONFIDENCES D’UN CARDINAL<br />
Entretiens avec Christian Laporte et Jan Becaus<br />
| Racine
CONFIDENCES D’UN CARDINAL
Godfried Danneels<br />
CONFIDENCES<br />
D’UN CARDINAL<br />
Entretiens avec Christian Laporte<br />
et Jan Becaus<br />
| Racine
Les extraits de presse proviennent du journal la Libre Belgique.<br />
Toutes reproductions ou adaptations d’un extrait quelconque de ce livre,<br />
par quelque procédé que ce soit, réservées pour tout pays.<br />
© Éditions <strong>Fidélité</strong>, Namur, et Éditions Racine, Bruxelles, 2009<br />
www.fidelite.be<br />
www.racine.be<br />
D. 2009, 4323.28<br />
Dépôt légal : novembre 2009<br />
ISBN 978-2-87356-445-2 (<strong>Fidélité</strong>)<br />
ISBN 978-2-87386-632-7 (Racine)<br />
Imprimé en Belgique
PRÉFACE<br />
S’il se trouve dans l’establishment belge, quelqu’un qui personnifie<br />
la « solidité tranquille », c’est bien le Cardinal Danneels. L’évidence<br />
de sa foi, son calme imperturbable dans les questions épineuses et<br />
son affabilité étayent ce sentiment de confiante sécurité. Nous<br />
sommes loin de l’Église triomphante et de l’inviolabilité du Cardinal<br />
Van Roey, loin aussi de l’aristocratisme du Cardinal Suenens.<br />
Godfried Danneels, fils d’un instituteur de Kanegem, est resté fils de<br />
la terre ; il traduit par des images tirées du quotidien ses conceptions<br />
de la vie. Le Cardinal s’avère également homme de réconciliation<br />
dans la ligne de la grande tradition belge et flamande. Il « slalome »<br />
entre des points de vue opposés et trouve les mots qui guérissent et<br />
apaisent comme un baume. Peut-être représente-t-il plus encore un<br />
bâtisseur de ponts, pour Rome qui vit encore trop dans l’abîme entre<br />
la modernité et la tradition.<br />
Le Cardinal réconcilie celui qui naît à la foi et l’indifférent religieux<br />
avec le catholicisme. En lui, la foi n’est plus commandements, interdits,<br />
mais attention, soin, compréhension. L’Église n’est plus un<br />
« ennemi » mais une force positive, même si, pour beaucoup aujourd’hui,<br />
la vérité est un monde étranger au leur. Le Cardinal incarne<br />
ce que l’Église peut offrir de meilleur à nos compatriotes. La question<br />
est de savoir si sa disparition de la scène publique ne laissera<br />
pas un vide presque irremplaçable.<br />
C’est la grande tâche de l’Église de maintenir cet esprit, le seul qui<br />
possède un avenir. La victoire sur la crise de la foi et de l’institution<br />
5
est le labeur de générations, et même ainsi, ce ne sera plus jamais<br />
comme avant.<br />
Le Cardinal Danneels fut un précurseur sur ce chemin.<br />
Herman Van Rompuy<br />
Premier ministre belge
Chapitre I<br />
JEUNESSE À KANEGEM<br />
1933 – 1951<br />
– Monsieur le Cardinal, transportons-nous septante-cinq ans en<br />
arrière : nous sommes le 4 juin 1933. C’est le dimanche de la Pentecôte.Vous<br />
veniez au monde comme premier enfant de Hendrik Danneels<br />
et de Madeleine Stofferis.Votre père était originaire de Dudzele.<br />
Qu’est-ce qui l’avait amené à s’installer à Kanegem ?<br />
– Mon père était l’aîné de sa génération et il avait lui-même perdu<br />
son père très jeune. C’est pourquoi, comme c’était une coutume à<br />
l’époque, il a pu entreprendre des études d’instituteur. Il n’y avait<br />
qu’une école normale en Flandre-Occidentale et elle se situait à<br />
Torhout. Le cycle d’études était alors de deux ans. J’ai l’impression<br />
qu’il a été diplômé vraiment très jeune, à l’âge de dix-huit ans. Et<br />
il se fait que le vicaire de Kanegem, qui avait une petite école<br />
paroissiale sous sa houlette, était en quête d’un instituteur. Je ne<br />
sais pas comment il a déniché mon père, mais peut-être a-t-il tout<br />
simplement eu accès à la liste des diplômés. Mon père a alors quitté<br />
Dudzele pour Kanegem ; je ne pourrais plus dire en quelle année<br />
exactement mais, en tout cas, il a voulu apporter une aide financière<br />
à sa mère. Elle était couturière et cela ne lui rapportait pas tellement.<br />
Étant célibataire, il logeait au-dessus d’une boucherie.<br />
En août 1932, il a épousé une jeune femme de Kanegem, la fille<br />
d’un boulanger qui habitait en face de l’église. Ils ont alors construit<br />
une petite maison à côté de la grande demeure du boulanger,<br />
entendez de celle de mon grand-père. Elle existe toujours ; il y<br />
a une plaque en cuivre près de la porte d’entrée comme sur la<br />
7
Naissance de Godfried Danneels, le 4 juin 1933<br />
Le jour de la Pentecôte en 1933, le dimanche 4 juin, Godfried Danneels<br />
naissait à Kanegem, près de Tielt, en Flandre-Occidentale. La naissance<br />
de ce premier enfant de Hendrik Danneels, instituteur, et de son épouse<br />
Madeleine Stofferis allait être suivie de celle de cinq autres les années<br />
suivantes.<br />
Un peu partout en Europe, on assistait à la montée des périls. Plus particulièrement<br />
en Allemagne où Hitler allait parachever sa prise de pouvoir.<br />
Les autodafés avaient commencé le 10 mai 1933 dans des dizaines de<br />
villes universitaires allemandes et ponctuèrent la campagne nazie<br />
contre un pseudo esprit anti-allemand. Des listes noires d’ouvrages à<br />
rejeter virent le jour et ce afin de les éliminer très rapidement, au propre<br />
comme au figuré, des bibliothèques publiques et privées. Afin de donner<br />
un maximum de publicité à ces opérations, les autodafés étaient<br />
même annoncés dans la presse. Des milliers d’ouvrages de philosophes,<br />
de scientifiques, de poètes, de romanciers et d’auteurs politiques<br />
allaient ainsi disparaître en fumée. Une œuvre destructrice derrière<br />
laquelle se retrouvait la Centrale pour la presse et la propagande des<br />
étudiants allemands. La presse belge s’en fit aussi l’écho. Elle se pencha<br />
ainsi sur l’autodafé commis le 4 juin 1933 dans la ville de Schwerin,<br />
au nord de l’Allemagne, et dont on retrouva trace dans le Mecklenburgische<br />
Zeitung du 6 juin…<br />
« La nuit tombe à Schwerin. Le parti national-socialiste organise un Heimattreffen<br />
et entend ouvrir cette rencontre de manière spectaculaire.<br />
Les Nazis ont invité la population locale à se retrouver autour du Pfaffenteich,<br />
un grand étang en forme d’ellipse sis au centre de la vieille ville.<br />
Autour de la pièce d’eau, il y a plusieurs rangées de citoyens et, aux<br />
extrémités, se retrouvent des membres de la S.A., la Sturmabteilung, la<br />
milice du N.S.D.A.P., munis chacun d’un flambeau pas encore allumé. Ils<br />
attendent en fait un signal pour enflammer leurs torches. Précisément<br />
à 22 h 15, une fusée d’alerte déchire le ciel et en un minimum de temps<br />
la lumière tremblante des torches se reflète entièrement sur l’étang.<br />
Voilà qu’apparaît au milieu de celui-ci une embarcation avec des centaines<br />
de livres qu’enflamme à son tour une main anonyme. Pendant que<br />
le feu fait son ouvrage destructeur, le comédien local Arno Hoss, du<br />
Mecklemburgische Staatstheater, prend la parole. Il s’efforce de faire<br />
passer l’idée auprès de ses semblables que, dans la nouvelle Allemagne,<br />
seuls l’esprit et les idées qui émanent des livres allemands sont allemands<br />
et purs. » La mise en scène se poursuit alors par l’apparition d’une<br />
énorme croix gammée… L’on sait où mena cette vaste opération d’endoctrinement…<br />
8
Jeunesse à Kanegem<br />
devanture de l’étude d’un notaire, mais ici elle précise que ce fut<br />
là que je vis le jour ! Mes parents sont allés s’installer dans cette<br />
petite maison et ils y ont élevé six enfants. Je ne pourrais plus vous<br />
dire comment nous avons fait pour y vivre à huit. Mais je dois préciser<br />
qu’il nous arrivait de nous arrêter chez le grand-père, car les<br />
deux cours intérieures se rejoignaient, se touchaient…<br />
– Votre grand-père paternel est décédé très tôt ?<br />
– Je ne l’ai jamais connu. Il était déjà mort depuis un certain temps<br />
lorsque mon père a décroché son diplôme. Je pense qu’il a succombé<br />
à une maladie, mais je ne pourrais plus dire laquelle.<br />
– Quel genre d’homme était Hendrik Danneels ?<br />
– Mon père était un véritable instituteur. Cela voulait dire qu’il<br />
avait trois grands dons ! Sur le plan pédagogique, il était très bien<br />
formé parce qu’il avait le sens du contact des enfants. Il avait aussi<br />
une très bonne capacité d’évaluation. C’était un homme d’ordre<br />
qui pouvait faire preuve de sévérité. Je devais d’ailleurs personnellement<br />
être très attentif : j’étais forcément en classe chez lui et<br />
il n’était pas question de faire un pas de côté. Mais à la maison,<br />
c’était un très bon père. Il était d’une curiosité incroyable. Il voulait<br />
être au fait de toutes les innovations, scientifiques ou techniques.<br />
À Kanegem, il fut certainement le premier à avoir eu un<br />
poste de radio à la maison. Et c’est aussi chez lui que l’on a pu voir<br />
le premier tourne-disque du village. Je ne pense pas qu’il fut encore<br />
le premier à avoir une télévision, mais alors ce fut quand même de<br />
peu. Il était particulièrement friand de ce genre de nouveautés,<br />
d’innovations techniques et technologiques. Dans la seconde partie<br />
de son existence, cela n’a certainement pas facilité la vie de ma<br />
mère. Il se rendait toutes les semaines au marché de Bruges. Il y<br />
avait là des marchands qui vantaient toutes sortes de nouveaux<br />
gadgets. Par exemple, pour ôter les taches des vêtements. Il ramenait<br />
donc presque chaque semaine une nouvelle « eau miracle »<br />
qu’il testait sur son costume, mais les taches, au lieu de disparaître,<br />
ne cessaient de s’étendre… Maman éprouvait chaque fois un serrement<br />
au cœur, car elle se demandait toujours ce qu’il allait<br />
encore lui ramener. Il rapporta souvent des remèdes anti-taches<br />
mais aussi toutes sortes d’ouvre-bouteilles.<br />
9
– Il écrivait aussi des livres ?<br />
– Je pense qu’il a dû suivre des cours pour donner un coup de main<br />
à des fermiers et des horticulteurs des petits villages des environs.<br />
Il faisait aussi beaucoup d’exposés dans les cafés, surtout le<br />
dimanche en fin de matinée, après la grand-messe. Et il s’était spécialisé<br />
en petit élevage. Les lapins, les pigeons, les poules l’ont<br />
beaucoup occupé et il a d’ailleurs publié deux opuscules sur ces<br />
sujets. Le premier, et c’était typique dans le cas de mon père, avait<br />
non seulement un titre trop long mais il était également mauvais !<br />
Écoutez plutôt : Ce que j’ai entendu et cru bon de pouvoir dire sur<br />
le poussin de sélection. Ce genre de titre ne convient évidemment<br />
pas à la couverture d’une brochure, c’était beaucoup trop long, car<br />
ça prenait une demi-page ! Je vous avouerai que j’ai oublié le titre<br />
de son deuxième livre, mais il y était question d’élevage de poulets.<br />
– On peut imaginer qu’il lisait aussi beaucoup. Kanegem disposaitelle<br />
d’une bibliothèque paroissiale ?<br />
– Oui, il y en avait une, mais l’on n’y trouvait que des œuvres d’Ernest<br />
Claes, de Georges Rodenbach et de Guido Gezelle ; il ne devait<br />
pas y avoir autre chose.<br />
Mais mon père était abonné à des revues. Là, c’est plutôt curieux :<br />
ce n’était pas des revues scientifiques mais, par exemple, De Haagse<br />
Post, une publication hollandaise. Il lisait aussi beaucoup de journaux.<br />
– Il était abonné ?<br />
– Il lisait tous les jours un journal flamand. Pendant la guerre,<br />
c’était Volk en Staat. C’était aussi un fidèle lecteur de La Libre Belgique.<br />
Il continuait à apprendre un peu partout tout en suivant des<br />
cours outre, bien entendu, la lecture d’œuvres de vulgarisation sur<br />
les lapins, les pigeons, etc.<br />
– De quels talents avez-vous hérité de votre père ?<br />
– Je pense avoir hérité de ses trois talents… Je suis au moins aussi<br />
curieux que lui, j’ai certaines prédispositions pédagogiques et je<br />
peux aussi faire montre d’une grande empathie envers le public<br />
auquel je m’adresse. Par contre, je n’oserais pas dire que j’ai hérité<br />
de sa sévérité ; en tout cas pas de celle du maître d’école. Car j’ai<br />
quand même hérité aussi des caractéristiques de ma mère. C’était<br />
10
Jeunesse à Kanegem<br />
une femme très douce et très calme qui parvenait à relativiser les<br />
choses, et qui a su faire preuve d’une compassion sans limites avec<br />
les gens. Jamais, au grand jamais, je n’ai entendu ma mère condamner<br />
quelqu’un qui aurait commis un faux pas. Jamais, elle<br />
n’aurait dit : « Ce misérable n’aurait pas dû faire ceci ou cela. » J’ai<br />
aussi un peu ce côté-là. Il m’est difficile de prendre des décisions<br />
dures.<br />
– Parliez-vous le ouest-flamand à la maison ?<br />
– Oh oui, certainement, mais… ce n’était pas vraiment du ouestflamand.<br />
Le parler de Kanegem est presque de l’est-flamand puisqu’il<br />
se trouve aux confins des deux Flandres. Six kilomètres à<br />
gauche du village, Tielt est encore ouest-flamand alors que Poeke<br />
qui se situe à deux kilomètres, mais à droite de Kanegem, est estflamand.<br />
C’était donc une langue un peu mélangée, mais pas du<br />
ouest-flamand « pur jus » comme les parlers de Bruges, de Poperinge<br />
ou de Roulers. En fait, c’était un parler ouest-flamand un peu<br />
amendé !<br />
– À l’époque, l’on ne parlait donc pas encore l’ABN à l’école ?<br />
– Ah si si, les cours se donnaient en algemeen beschaafd nederlands<br />
mais… avec un fort accent de Flandre-Occidentale.<br />
– Avez-vous perdu la pratique de ce parler local ?<br />
– Non, quand je me rends dans ma famille, je parle leWest-Vlaams,<br />
enfin… le nôtre comme je viens de vous le dire. Mais ici, à Malines,<br />
je ne le fais plus jamais et je vous dirais que je n’y pense même plus.<br />
Depuis trente ans, je pratique donc l’ABN, sans doute avec un léger<br />
accent qui trahit mes origines. C’est indélébile, c’est presque une<br />
marque de fabrique.<br />
– Lequel de vos parents était le plus croyant ?<br />
– Tous les deux avaient la foi. Mon père avait une foi intellectuelle.<br />
Il posait aussi des questions, des questions critiques. Il se les posait<br />
à lui-même, pas à nous. Ma mère avait une foi très simple, mais<br />
surtout très humaine. Mais mon père lisait aussi beaucoup au contraire<br />
de ma mère qui ne lisait pas ou presque pas. Je me souviens<br />
encore très bien que mon père avait des problèmes avec le curé.<br />
En ce temps-là, dans les villages, les instituteurs et les curés fai-<br />
11
saient cause commune. Mais assez étonnamment, tous les curés<br />
dont nous avons hérité dans notre village de mille âmes étaient<br />
tous ou presque tous des pasteurs qui avaient été remerciés<br />
ailleurs !<br />
– Savez-vous pourquoi ils atterrissaient à Kanegem ?<br />
– Dans l’ensemble, ils avaient eu des difficultés ou un caractère<br />
impossible… C’est pourquoi ils étaient envoyés dans des petites<br />
communes. À Kanegem, nous avons presque toujours eu pareils<br />
curés. J’aurais pu devenir un second Walschap vous savez… J’avais<br />
un an d’avance sur le reste de la classe, mais je suivais la catéchèse<br />
avec eux. Le curé avait une dent contre mon père parce qu’il avait<br />
refusé que je sois acolyte. Il trouvait que j’étais encore trop petit<br />
pour me lever si tôt le matin. Et le prêtre s’était dit qu’il allait pouvoir<br />
ennuyer l’instituteur en se vengeant sur moi ! De manière un<br />
peu pernicieuse ! Il m’avait laissé participer à la catéchèse pour la<br />
confirmation mais, un mois avant le grand jour, il est venu me trouver<br />
pour me dire qu’il ne savait pas encore si je pourrais être confirmé<br />
parce que j’étais trop jeune. Il allait donc, avait-il ajouté, le<br />
demander à l’évêque. Deux ou trois semaines plus tard, je lui ai<br />
demandé s’il avait reçu une réponse. Et le curé de me répondre par<br />
la négative. Pire, la veille du jour de la confirmation, il me disait<br />
encore qu’il n’avait toujours pas reçu de réponse. Alors, très<br />
inquiet, je lui ai demandé ce que je devais faire. Il me répondit que<br />
je devais venir et m’installer tout au fond de l’église. Lorsque<br />
l’évêque ferait son entrée dans l’église, le curé lui aurait alors<br />
demandé si je pouvais être confirmé. Et à son tour en passant par<br />
la grande nef, il m’aurait dit si oui ou non, j’allais recevoir le sacrement<br />
de confirmation. J’étais là, dans l’angoisse, mon petit cœur<br />
battait la chamade. La vérité était que le prêtre n’avait évidemment<br />
rien demandé du tout à Monseigneur. Et quand il est passé près de<br />
moi, il m’a dit que je serais confirmé, mais en tout dernier lieu, à la<br />
fin de la cérémonie !<br />
J’ai raconté tout cela à mon père mais il était visiblement déjà au<br />
courant. Et alors qu’il faisait preuve d’une loyauté absolue à l’égard<br />
de l’institution, il m’a dit : « Écoute fiston, l’Église elle durera plus<br />
longtemps que les curés… » Mais ce curé avait tout de même mis<br />
12
Jeunesse à Kanegem<br />
le couteau sur la gorge d’un petit garçon dont il savait qu’il était<br />
très sensible, du moins à l’égard de ces choses-là…<br />
– Aviez-vous l’habitude de prier à la maison ?<br />
– Oui, mais sans exagération, avec modération ! Nous allions à la<br />
messe, presque tous les jours. Mais pas mon père… qui y allait le<br />
mercredi et le vendredi. Pas davantage, il ne fallait quand même<br />
pas exagérer !<br />
– Et le dimanche quand même ?<br />
– Oui, oui, le dimanche. Surtout au mois de mai. Nous nous retrouvions<br />
le soir autour de la cheminée parce qu’une statuette de la<br />
Vierge Marie y trônait. Je m’en souviens fort bien. On priait aussi<br />
au mois de juillet pour le Sacré-Cœur. Le reste du temps, c’était<br />
moins systématique.<br />
– Et vous alliez parfois en pèlerinage ?<br />
– Nous n’y allions jamais en famille. Ma mère avait l’habitude de<br />
se rendre chaque année à Oostakker. C’était le sanctuaire le plus<br />
proche. Puis on allait aussi à Leuven, le 19 mars, le jour de la Saint-<br />
Joseph, dans la petite église des Picpus, là où se trouve le tombeau<br />
du père Damien. C’était une tradition annuelle chez les Danneels…<br />
– L’Église jouait déjà un grand rôle dans votre jeune existence. Étiezvous<br />
fasciné par la liturgie ?<br />
– Oui, il y avait de la fascination pour quelque chose dont je dirais<br />
aujourd’hui que cela n’en valait guère la peine. Évidemment, la<br />
liturgie vaut toujours que l’on prenne du temps pour elle, mais il y<br />
avait la manière ! Et là, c’était vraiment très pauvre. Mon père<br />
aimait la liturgie, mais elle était de piètre qualité à la paroisse de<br />
Kanegem. Ni le curé, ni le vicaire n’étaient en fait des spécialistes.<br />
Reste que mon père avait l’habitude pendant la Semaine sainte<br />
d’expliquer aux élèves ce qui se passerait chaque fois le lendemain,<br />
le Jeudi saint, le Vendredi saint, le Samedi saint… Il y consacrait la<br />
dernière demi-heure des cours bien que personne ne s’y rendait<br />
quand même jamais. Le Vendredi saint, il détaillait ce qui allait se<br />
passer le lendemain à l’aube, pendant la Veillée pascale. En fait,<br />
cela se passait très tôt le matin, dès cinq heures, et donc pas le soir<br />
13
comme c’est le cas de nos jours. Tout y passait : le feu, le cierge pascal,<br />
la profession de foi, l’eau baptismale. Une année, en rentrant<br />
à la maison, j’ai dit à mon père que je voulais y aller le lendemain<br />
matin. Il m’a répondu que je ne pouvais pas parce que j’étais trop<br />
petit. Mais je continuai à insister, quatre, cinq fois… alors ma mère<br />
lui a demandé à quoi cela servait de donner toutes ces explications<br />
si l’on ne pouvait quand même pas s’y rendre. Finalement, mon<br />
père a cédé, mais il a dit qu’il ne se lèverait pas lui-même. J’avais<br />
donc dû mettre mon réveil à quatre heures et demie du matin. Il<br />
faut se rappeler que l’église n’était qu’à cinquante mètres de la maison.<br />
Je me suis donc levé à l’heure dite et suis allé à l’église alors<br />
qu’il faisait encore noir. Quand je suis entré dans le lieu de culte, il<br />
n’y avait au fond de l’église que le curé, le vicaire et le sacristain qui<br />
préparaient le feu. C’était impressionnant d’entrer dans ce vaste<br />
édifice à peine éclairé par le feu. Le curé, en me voyant, a dû penser<br />
que je m’étais enfui de la maison, mais il n’a rien dit. Il espérait<br />
probablement que je deviendrais acolyte après cela. Il m’a finalement<br />
dit d’approcher. Et j’ai donc été le seul paroissien à assister à<br />
l’ensemble de l’office avec le curé, le vicaire et le sacristain. Je ne<br />
puis pas dire que c’était beau, c’était même plutôt pauvre, mais<br />
j’avais vraiment été très impressionné par la succession de petits<br />
gestes comme allumer le feu, chanter devant un cierge dans l’obscurité,<br />
allumer progressivement les lumières et bénir les fonts baptismaux.<br />
Les fidèles n’arrivaient que vers sept heures du matin pour<br />
venir chercher de l’eau bénite. Cette cérémonie a eu une énorme<br />
influence pour moi, pour la suite de ma vie. Je répète que si je revoyais<br />
cela aujourd’hui, je trouverais cela très pauvre. Mais bon, il<br />
y avait autre chose que la présentation, la forme extérieure, l’enveloppe.<br />
J’ai ressenti ce que je vivais là comme quelque chose de<br />
sérieux.<br />
– La forme ne prime donc pas sur le fond ?<br />
– Certainement pas pour moi. Mais je ne peux pas l’expliquer non<br />
plus. Et je ne dis pas non plus qu’il ne faut pas soigner la forme.<br />
Mais il y avait une sorte de fluide ou un champ magnétique dans<br />
lequel j’avais été entraîné et je me disais qu’il y avait là quelque<br />
chose de l’ordre de l’invisible. Cette propriété de perception de l’invisible<br />
m’habite encore aujourd’hui. Un deuxième événement m’a<br />
14
Jeunesse à Kanegem<br />
beaucoup influencé : c’était pendant la guerre. Nous n’étions pas<br />
pauvres et on ne manquait pas de victuailles, on pouvait même dire<br />
que l’on avait à manger. Mais derrière chez nous, il y avait une<br />
famille qui souffrait vraiment de la faim. C’était chez mes petits<br />
copains de jeu de l’école. Ma mère me demandait toujours de rentrer<br />
à la maison avant le goûter, car ces gens n’avaient pas les<br />
moyens de subvenir à leurs besoins. Comme j’étais obéissant, je<br />
rentrais chez moi, mais il m’est arrivé à plusieurs reprises de<br />
prendre des tartines chez nous et d’aller les apporter à mes camarades<br />
qui avaient le même âge que moi. Cela m’a beaucoup<br />
influencé sur le plan social, je pense. Et pourtant, la dimension<br />
liturgique l’a toujours emporté chez moi sur la dimension sociale.<br />
C’est encore le cas maintenant.<br />
– Finalement, vous êtes quand même devenu acolyte et vous l’avez<br />
même été pendant des années ?<br />
– Oui, plus tard. Jusqu’à mes années de collège ; et même au-delà,<br />
jusqu’à mes quatorze, quinze ans. Pas plus tard, car à seize ans, l’on<br />
ne pouvait plus servir la messe, alors qu’aujourd’hui, on peut le<br />
faire jusqu’après ses dix-huit ans.<br />
– Votre famille était-elle bien intégrée à Kanegem ?<br />
– Oui, des deux côtés. Mon père était instituteur ; il a donc donné<br />
cours à tous les garçons de la paroisse pendant trente ans. Il connaissait<br />
dès lors toute la paroisse. Lorsque c’était la kermesse au<br />
village et que des jeunes revenaient de la fête, la nuit, en chahutant<br />
et en chantant, mon père les reconnaissait tous au seul son de leur<br />
voix ! Maman était également pleinement intégrée. Comme ses<br />
parents, elle était née à Kanegem et elle connaissait tout le monde.<br />
Bref, nous pouvions identifier tout le monde au village, mais mon<br />
père était un homme plutôt réservé. Il n’allait jamais au café et il<br />
imposait toujours une distance d’instituteur. Mon père, que tout<br />
le monde appelait « Maître », n’était pas vraiment attiré par la foule.<br />
– Jouait-il dans la fanfare de Kanegem, pour autant qu’il y en eût<br />
une ?<br />
– Non, mais… il en a dirigé une dans le village voisin. Il était de fait<br />
très porté sur la musique.<br />
15
Godfried Danneels en première année, Kanegem (1939-1940 ?)<br />
Archives privées du <strong>cardinal</strong> Danneels<br />
M gr Danneels donne la communion à ses parents au cours de son accession au siège<br />
archiépiscopal de la cathédrale Saint-Rombaut, à Malines Archives de l’archevêché, Malines<br />
16
Jeunesse à Kanegem<br />
– Jouait-il aussi d’un instrument ?<br />
– J’ai l’impression qu’il a dû jouer de la clarinette, mais je ne l’ai<br />
jamais vu à l’œuvre. Je l’ai davantage connu comme dirigeant. Mais<br />
c’était une fanfare très simple qui n’attirait pas les regards.<br />
– S’était-il investi dans la politique locale ?<br />
– Absolument pas ! Pendant la guerre, il a pris en main la gestion<br />
du Winterhulp, le Secours d’hiver, qui faisait de la soupe tous les<br />
samedis pour les démunis. Il avait assumé cette charge parce qu’il<br />
connaissait beaucoup de fermiers qui lui fournissaient de la viande<br />
et des légumes pour faire ces soupes bien utiles en ce temps-là. Il<br />
l’a fait pendant quatre ans, si je me souviens bien. Après la guerre,<br />
quelqu’un de la paroisse l’a accusé de collaboration avec les Allemands.<br />
Pendant deux jours, il a été détenu et enfermé à Sainte-<br />
Croix, près de Bruges. Ils se sont très vite rendu compte qu’il n’avait<br />
rien à se reprocher. N’empêche que cette affaire l’avait fortement<br />
marqué, car un dimanche matin, il avait vu un avis collé à la porte<br />
de l’église, qui le condamnait. Déjà auparavant, mais surtout à ce<br />
moment, il a tourné le dos à la politique, car il avait beaucoup souffert<br />
de cette affaire.<br />
– A-t-il su qui était son accusateur ?<br />
– Bien sûr, comme souvent dans des cas semblables, c’était une<br />
vengeance pour un fait du passé. Il n’a fallu que quelques semaines<br />
pour tourner la page.<br />
– Quelle était la majorité politique à Kanegem en ce temps-là ?<br />
– Catholique… homogène. Mon père était de surcroît très respecté<br />
par l’ensemble du village.<br />
– C’était une époque troublée. Vous êtes né l’année de l’arrivée au<br />
pouvoir du nazisme en Allemagne précédant de peu la guerre civile<br />
espagnole puis la Deuxième Guerre mondiale. Évoquait-on ces<br />
sujets chez vous ?<br />
– Non, en fait, nous vivions en marge du conflit. J’avais sept ans<br />
quand la guerre a éclaté. Mon seul souvenir est que toute la famille<br />
s’abritait dans la cave. Je me souviens aussi des avions britanniques<br />
et américains qui survolaient la maison. Ils larguaient du papier<br />
argenté pour brouiller les ondes, je pense. Les chemins de cam-<br />
17
pagne et les champs en étaient remplis. C’est une autre image qui<br />
me revient. Puis, je me rappelle de la libération par les troupes<br />
polonaises. Deux tanks ont traversé Kanegem et il n’y a pas eu de<br />
coups de feu. Sauf au départ de la colonne allemande, quelques<br />
heures plus tôt. Un résistant avait tiré sur la colonne qui commençait<br />
à battre en retraite. Alors les Allemands ont pénétré dans<br />
une maison où vivait un ménage avec trois enfants, une fille et deux<br />
garçons. Des gens très sympathiques avec des enfants très optimistes<br />
et joviaux. On aurait dit des fleurs qui s’épanouissaient.<br />
Hélas, le père, la mère et deux des enfants ont été abattus de sangfroid.<br />
Un des garçons qui était en fait un de mes copains – il avait<br />
le même âge que moi – s’était réfugié dans les buissons. Il a seulement<br />
été atteint au bras et a pu survivre au carnage. Plus tard, je<br />
l’ai retrouvé sur les mêmes bancs d’école. Je pense qu’il est mort<br />
jeune mais je n’en ai plus un souvenir très précis. Les Allemands<br />
ont ensuite incendié la maison avec les dépouilles des membres<br />
de la famille à l’intérieur. Je me rappelle encore que l’on a célébré<br />
un office à leur mémoire, le soir à l’église avec des cercueils bricolés<br />
et cloués à la hâte qui contenaient leurs restes carbonisés.<br />
C’était horrible ; ce fut une vision que je n’oublierai jamais.<br />
– Où avez-vous rencontré les premiers Allemands en 1940 ?<br />
– C’était au village. Ils l’ont traversé très vite. En fait, il n’y a jamais<br />
eu d’échanges de coups de feu à Kanegem pendant ces années<br />
noires, sauf à la Libération comme je viens de vous le raconter. La<br />
maison se situait un tout petit peu en dehors de la commune.<br />
– Votre père était distant de ce tout ce qui, de près ou de loin, avait<br />
affaire avec l’Ordre Nouveau ?<br />
– Oh oui ! il n’en était pas partisan. La politique ne l’intéressait pas<br />
et il ne m’en a en tout cas jamais parlé personnellement.<br />
– Est-ce que des jeunes de Kanegem sont partis sur le front de l’est ?<br />
– Je n’en sais rien. Il y en a peut-être eu l’un ou l’autre, mais ce<br />
n’était pas un sujet de conversation chez nous. Personne ne se sentait<br />
concerné par cela, ni mon père, ni aucun de nous. Quant à ma<br />
mère, elle était résolument rétive à la politique.<br />
18
Jeunesse à Kanegem<br />
– Vous espériez quand même que la guerre se termine vite. Ecoutiez-vous<br />
la radio de Londres ?<br />
– Je n’en sais rien. Il est possible que mon père le faisait quand<br />
nous étions au lit. Après la guerre, par contre, il est certain que la<br />
radio occupa une place de choix dans notre famille. Mieux, elle<br />
était au centre du salon et tous les samedis soirs, nous écoutions<br />
une émission de la chaîne hollandaise « Negen… de klok ». C’était<br />
un programme aux accents satiriques. Je me souviens très bien de<br />
ces retrouvailles autour du poste.<br />
– Vous étiez l’aîné de six enfants.Vous sentiez-vous chargé d’une certaine<br />
responsabilité ?<br />
– Oui, quand même un peu : il fallait montrer le bon exemple !<br />
– On vous le rappelait parfois, que vous étiez l’aîné ?<br />
– Cela allait de soi. J’étais traité comme un adulte et donc je me<br />
comportais aussi comme un adulte !<br />
– Mais avez-vous pu assumer pleinement votre enfance ?<br />
– Oui et non. Attention, j’étais très heureux. Je recevais des livres<br />
de mon père et bien d’autres choses encore. Il m’achetait le Spirou<br />
chaque semaine. Il m’a bien encouragé à la lecture. En tout cas, il<br />
m’a aidé à me responsabiliser.<br />
– Et vous préfériez donc la lecture au football ?<br />
– J’étais trop petit pour jouer au football. Je n’ai jamais grandi et<br />
c’était un désavantage pour être un footballeur digne de ce nom.<br />
J’ai donc compensé cela par mes études. Je me disais que si les<br />
autres pouvaient être des as du ballon rond, je serais au moins un<br />
champion en classe.<br />
– En septembre 1945, vous voilà sur le chemin du collège Saint-<br />
Joseph de Tielt. Ce n’était pas loin de Kanegem et pourtant on vous<br />
avait inscrit à l’internat. Pourquoi ?<br />
– Je pense que ma mère a été pour beaucoup dans cette décision.<br />
Elle ne voulait pas que je doive rentrer tous les soirs à vélo dans le<br />
noir. Surtout qu’il y avait six kilomètres entre l’école et la maison et<br />
que la route était mauvaise. Qui plus est, les conditions climatiques<br />
n’étaient pas toujours fameuses ! Ma mère trouvait que j’étais trop<br />
petit et trop faible. Et je suis donc resté en pension à Tielt.<br />
19
Godfried Danneels entre au collège de Tielt<br />
Âgé de douze ans, Godfried Danneels entame le 3 septembre 1945 ses<br />
études secondaires au collège Saint-Joseph de Tielt. Sa classe est la 6 e latine<br />
B. Bien que l’école soit située près de son domicile de Kanegem, il y fut<br />
d’emblée inscrit à l’internat. Il devait y rester pendant six ans et ce en étant<br />
chaque fois premier de sa classe. Ses bulletins rappellent qu’il fut le meilleur<br />
dans pratiquement toutes les disciplines : latin, grec, néerlandais, français,<br />
anglais, histoire, géographie, mathématiques, sciences naturelles, histoire<br />
de l’art et, last but not least, religion. Le 30 juin 1951, la ville de Tielt remettait<br />
la médaille d’or d’honneur à l’élève de rhétorique Godfried Danneels,<br />
Premier prix d’Excellence.<br />
Lorsque Godfried Danneels entre à « la grande école », la Belgique et le<br />
monde sortent encore de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Asie et<br />
toute la vie publique et quotidienne tourne encore autour de ses conséquences.<br />
Petite sélection de l’édition du lundi 10 septembre 1945 de La<br />
Libre Belgique…<br />
«Le drapeau américain flotte sur Tokyo : le général McArthur a fait son<br />
entrée samedi dans la capitale nipponne. » La dépêche mentionne que « les<br />
Japonais cherchent à sauver la face en créant la légende d’une armée invincible<br />
et ce en aménuisant l’étendue de leur défaite militaire. Le chiffre<br />
publié à Tokyo de 310 mille soldats japonais tués pendant la guerre est<br />
considéré comme fantaisiste à Londres. Des estimations officieuses, mais de<br />
source bien informée, fixent le chiffre réel à environ un million et demi. »<br />
« Mort de la princesse Stéphanie ». La Libre Belgique nous apprend encore<br />
la mort en Hongrie de S.A.R. la princesse Stéphanie, duchesse de Saxe, princesse<br />
de Saxe-Cobourg-Gotha, à l’âge de quatre-vingt-un ans. « La veuve<br />
de l’archiduc Rodolphe d’Autriche était née le 21 mai 1864. Le drame de<br />
Mayerling qui confirma l’infortune de la princesse est toujours présent<br />
dans toutes les mémoires. » La Libre Belgique rappelle aussi qu’elle n’eut<br />
qu’un enfant, la princesse Élisabeth et qu’elle se remaria avec le comte hongrois<br />
Lonyay de Hagy-Lonyay. La fille de Léopold II résidait depuis un an au<br />
château de Oroszvar.<br />
« Une exécution capitale à Charleroi. Hier matin à 7 h 30, le chasseur de<br />
réfractaires, Guillaume Nestor, âgé de 34 ans, de Solré-sur-Sambre a été<br />
fusillé. Il a fait montre d’un calme extraordinaire, refusant le bandeau,<br />
ses dernières paroles ont été : je suis innocent. Guillaume était père de six<br />
enfants. C’est le 7 e traître exécuté à Charleroi. »<br />
La Libre Belgique rend encore compte d’un « grand meeting » de soutien<br />
à Léopold III sous le titre « <strong>Fidélité</strong> royaliste ».<br />
Enfin, rapporte le quotidien, « le Moniteur annonce la distribution de 350<br />
grammes de citron par enfant de 0 à 14 ans ainsi qu’aux malades diabétiques.<br />
Un ticket bon pour trois citrons sera remis en même temps que les<br />
timbres de rationnement aux bénéficiaires. »<br />
20
Jeunesse à Kanegem<br />
– Vous vous y êtes adapté facilement ?<br />
– Oui, je n’en ai jamais ressenti un quelconque malaise. Il y avait<br />
bien un moment de blues, tous les dimanches après-midi, entre<br />
quatre et six heures du soir après les vêpres. Là oui, on avait tous<br />
le cafard, mais on veillait à le combattre aussi tous ensemble. On<br />
était à l’étude et on pouvait lire tout en écoutant des disques. Le<br />
surveillant avait un poste de radio et un tourne-disque. Et il nous<br />
initiait à la musique de l’époque : c’est alors qu’on a découvert des<br />
sérénades comme celle de Tocelli, mais aussi « Poète et paysan » de<br />
von Suppé et tous les succès de l’époque.<br />
– Il y avait un autre défi pour vous : premier de la classe chez vous<br />
à Kanegem, vous alliez être confronté à l’élite d’une plus grande<br />
région. Est-ce que cela vous a incité à faire plus d’efforts ?<br />
– J’y étais doublement encouragé ! Je voulais m’affirmer. Sur le<br />
plan physique et sportif, je n’étais rien. Rien du tout… Je ne courais<br />
pas assez vite et je voulais compenser cette lacune. Mais en<br />
même temps, j’étais très curieux et j’aimais les études. Pour moi,<br />
aller à Tielt m’ouvrit aussi un nouveau monde ou plutôt divers nouveaux<br />
mondes : le latin, le grec, le français, l’anglais et l’allemand<br />
ainsi que l’Histoire. Ce fut une suite de révélations.<br />
– Et c’est ainsi que vous alliez être premier en tout sauf en éducation<br />
physique…<br />
– J’étais même parmi les tout derniers. J’ajouterai qu’en dessin<br />
non plus, je n’excellais guère…<br />
– Quelles personnalités avez-vous appris à apprécier plus que<br />
d’autres au cours de vos études ?<br />
– Il y avait certainement les grands auteurs classiques qu’on lisait<br />
en classe comme Virgile ou Homère. En littérature néerlandaise,<br />
notre choix était bien plus limité : nous utilisions une anthologie<br />
composée par les jésuites et ces derniers avaient établi un choix<br />
très épuré. On ne lisait que des auteurs dont je décommanderais<br />
fermement la lecture aujourd’hui ! Je pense par exemple à Potgieter.<br />
C’est vrai que ce que nous lisions était vraiment faiblard. Par<br />
contre, pour ce qui est de la littérature française, nous avons eu de<br />
très bons professeurs au cours des trois dernières années. En fait,<br />
c’est là que j’ai appris et perfectionné mon français.<br />
21
– Il y eut aussi M. Moerman…<br />
— Moerman venait de Courtrai, mais c’était un francophone. Il<br />
nous lisait des extraits du Grand Meaulnes, d’Alain Fournier, le<br />
samedi à la dernière heure, alors que tout le monde était fatigué.<br />
De temps en temps, il devait bien nous traduire l’un ou l’autre passage,<br />
mais il nous lisait quand même tout en français. C’est là que<br />
je me suis initié à la grande littérature française.<br />
– Quels autres grands auteurs français vous ont frappé à ce momentlà<br />
?<br />
– Nous lisions du Verlaine, du Rimbaud, du Musset. Les classiques<br />
aussi, comme Racine, par exemple…<br />
– … mais rien de Baudelaire, qui était toujours à l’index ?<br />
– Je pense, en effet, que nous n’avons rien lu de sa plume…<br />
– Même pas « l’Albatros » qui est quand même un poème « correct »?<br />
– Ah oui, celui-là oui parce qu’il était dans les Modèles français.<br />
– À propos de modèles admiriez-vous certains de vos maîtres ? Ou<br />
plutôt vous enthousiasmiez-vous pour certains d’entre eux ?<br />
– Je m’enthousiasmais surtout pour mes enseignants dont l’un<br />
était originaire de Kanegem.<br />
– Vous pensez à l’abbé Daniel Billiet ?<br />
– Il avait été dans un camp de travail allemand pendant la Deuxième<br />
Guerre mondiale, puis il avait contracté la sclérose en plaques. J’étais<br />
très lié à lui.<br />
– Avait-il fait de la Résistance ?<br />
– Non, il avait été fait prisonnier de guerre en mai 1940 et déporté<br />
en Allemagne où il avait été détenu pendant plus de deux ans. Il y<br />
était tombé malade et avait pu rentrer.<br />
– Quels cours vous donnait-il ?<br />
– En ce temps-là, le titulaire de la classe donnait tout. En quatrième<br />
latine, il nous donnait latin, grec… en fait, presque tout à<br />
l’exception des mathématiques et de la physique.<br />
22
Jeunesse à Kanegem<br />
– Pourriez-vous nous expliciter ce lien particulier qui existait entre<br />
vous ?<br />
– L’abbé Billiet incarnait pour moi l’image idéale du prêtre. Très<br />
humble et très priant, il avait un grand sens du pardon. C’était un<br />
homme très miséricordieux. Il portait en lui le mystère de la souffrance.<br />
Il avait la patience et l’acceptation de la souffrance, l’acceptation<br />
de sa propre croix. J’ai appris cela avec lui ; c’était un<br />
homme vraiment admirable sur ce point. Il m’a révélé un aspect<br />
du christianisme dont on se passerait bien et que l’on n’aime pas<br />
vivre : c’est la souffrance et le mystère de la Croix. Ce n’était certainement<br />
pas un doloriste, loin s’en faut, mais il vivait une certaine<br />
mystique de la souffrance.<br />
– Auriez-vous été influencé par l’acceptation de sa souffrance ?<br />
– Il avait une patience incroyable. Je n’ai jamais entendu cet<br />
homme se plaindre. Et en outre, il était d’une grande gratitude<br />
L’abbé Daniel Billiet<br />
23
chaque fois qu’on l’aidait, surtout à la fin, car il ne pouvait plus se<br />
déplacer.<br />
– Était-ce un grand pédagogue ?<br />
– Ce n’était pas un grand intellectuel. Mais il « dominait » bien la<br />
quatrième latine. Il était d’un dévouement absolument incroyable.<br />
Le latin qu’il devait enseigner n’était pas très difficile. C’était la<br />
Guerre des Gaules, de César. En outre, c’était quelqu’un qui avait le<br />
souci de chacun de ses élèves. Il les aimait tous. Et surtout les plus<br />
petits, ceux qui ne parvenaient pas à suivre parfaitement.<br />
– Y avait-il d’autres compagnons de classe avec lesquels il avait un<br />
lien particulier en plus de vous ?<br />
– Oui, en définitive, quatre d’entre nous sont entrés au séminaire,<br />
soit quatre jeunes qu’il avait particulièrement touchés. Ils sont<br />
aussi tous restés.<br />
– Pourrions-nous dire que Godfried Danneels ne serait jamais<br />
devenu prêtre sans Daniel Billiet ?<br />
– C’est possible. Parce qu’il m’a toujours dit – et cela a peut-être<br />
influencé quelque part ma vie – que l’amour de Dieu est encore<br />
plus important que le prestige intellectuel. Il n’y avait pas de réel<br />
danger que ce dernier l’emporte chez moi, mais j’avais quand<br />
même une certaine tendance à vouloir devenir professeur d’université.<br />
– Mais le choix vous revenait quand même… Votre intelligence et<br />
votre curiosité auraient pu vous amener dans bien des directions.<br />
Vos frères en tout cas ont opté pour d’autres choix. Est-ce le sens du<br />
service dans le sacerdoce qui l’a emporté chez vous ?<br />
– En fait, c’est Dieu et en même temps, c’est l’invisible qui ont été<br />
déterminants dans mon choix. Je ne suis pas tellement un homme<br />
d’action religieuse qui entreprend rapidement quelque chose. Je le<br />
fais mais me situe plutôt de l’autre côté…<br />
– Ce serait donc plutôt la réflexion ?<br />
– Il y a deux tendances dans l’Évangile. Chez Marc, Luc et Matthieu,<br />
Jésus envoie ses disciples deux par deux en mission ; chez<br />
Jean, Jésus se présente comme la vigne alors que les disciples sont<br />
les sarments qui restent en lui et lui en Dieu le Père. Je me situe plu-<br />
24
tôt dans ce second courant.<br />
Jeunesse à Kanegem<br />
– Vous préférez donc réfléchir sur la foi plutôt que de la propager ?<br />
– En fait, on fait les deux, même si je suis davantage fasciné par la<br />
pensée ; je ne suis pas porté sur l’action dure.<br />
– Vous ne cherchez plus Dieu, vous l’avez déjà trouvé ?<br />
– Oh, je dirais que nous ne l’avons jamais trouvé. Dieu est particulier…<br />
Chaque fois qu’on pense l’avoir identifié, il se retire de<br />
nouveau. Et il faut toujours poursuivre sa quête. Imperturbablement<br />
et sans se résigner. C’est comme quand on montre un petit<br />
morceau de sucre à un bébé, on finit par le lui donner… Dieu agit<br />
de la même façon.<br />
– Mais peut-on jamais le trouver ?<br />
– On peut le trouver. Je n’aurais jamais continué si je ne savais pas<br />
que je le trouverais. Si ! on peut le trouver, mais pas au sens visible<br />
et tactile. Donc pas comme quand on dit que je prends mon verre<br />
et, deux secondes plus tard, je l’ai en main…<br />
– N’avez-vous jamais douté ?<br />
– Douté, non… mais le doute est consubstantiel à l’acte de foi,<br />
c’est-à-dire à la non-évidence. Reste que cette non-évidence n’est<br />
pas un doute mais quelque chose qu’il faut découvrir en plus.<br />
– Mais au fond n’est-ce pas une bonne chose de douter un peu de<br />
temps en temps ? Notamment, pour mieux se rapprocher de sa<br />
conviction ?<br />
– Je prends très au sérieux les critiques et surtout les difficultés et<br />
les questions et plus encore celles qui ont trait au sens de la souffrance.<br />
Surtout la souffrance innocente. Je n’ai pas de réponse à ce<br />
sujet et cela m’interpelle donc aussi continuellement.<br />
– En sortant de la guerre, vous avez vu beaucoup de gens qui souffraient<br />
; est-ce qu’à ce moment-là, cela n’a pas influé négativement<br />
sur votre vocation ?<br />
– Cela aurait pu, mais ça n’a pas joué de rôle à ce moment-là.<br />
J’étais convaincu que Dieu se préoccupait de ceux qui avaient<br />
beaucoup souffert. Car il les aimait. Cela a toujours primé. C’est<br />
une grâce, ce n’est pas un mérite. Je ne puis pas exprimer ce que je<br />
25
essens. La souffrance est forte et la violence et le mal dans le<br />
monde sont presque insurmontables. Mais cela ne m’a jamais fait<br />
douter de la bonté de Dieu ; plutôt de mes propres déficiences.<br />
– Vous venez de dire que vous êtes plus un homme d’étude que d’action.<br />
Cyriel Verschaeve était aussi prêtre et homme d’action. Dans<br />
les jardins du collège Saint-Joseph se trouvait un buste de cet abbé<br />
qui y avait jadis enseigné. Comment vous situez-vous face à cet<br />
homme qui s’est fourvoyé pendant la Deuxième Guerre mondiale ?<br />
– Il ne m’a jamais beaucoup interpellé.<br />
– Son œuvre littéraire a également été très contestée…<br />
– Elle n’est pas bonne, c’est une œuvre pompeuse. Il ne m’a jamais<br />
interpellé, pas davantage que Rodenbach d’ailleurs.<br />
– C’est surfait et romantique, selon vous ? Avec trop peu de fond ?<br />
– Ah oui, je n’ai jamais été de ces Flamands qu’on fait avancer au<br />
pas de l’oie en leur lançant « en avant marche » et qui se jettent<br />
dans la mer par idéalisme. Je trouvais cela… comment dire ?<br />
valable, mais il y avait tant d’autres choses qui l’étaient bien plus<br />
que cela ! Oui, bien sûr, je me sens Flamand, mais moins au sens<br />
politique que culturel du terme…<br />
– Vos parents étaient au fond des Flamands normaux, si l’on ose<br />
dire… N’étaient-ils pas « vlaamsvoelend »?<br />
– Mon père l’était comme l’étaient tous les instituteurs de son<br />
époque. Mais certainement pas jusqu’à chausser des bottines et<br />
revêtir une culotte de peau. Ce n’était vraiment pas son style.<br />
– Vous non plus n’avez jamais été quelqu’un prompt à agiter le drapeau<br />
et à faire sonner les trompettes ?<br />
– Non, je trouvais que ce n’était pas là que je trouverais les valeurs.<br />
Mais cela ne m’a jamais empêché d’être très sensible à la culture<br />
flamande. Que ce soit au niveau de la forme ou des couleurs, j’apprécie<br />
les frères van Eyck, Memling, Rubens, etc. Tout comme la<br />
gastronomie, la poésie, etc.<br />
– Est-ce que cela vous a fait mal que Verschaeve ait fait s’engager<br />
des milliers de jeunes idéalistes sur le front de l’Est ?<br />
– Cela m’a en tout cas appris, une bonne fois pour toutes, qu’on<br />
26
peut être convaincu de la vérité fondamentale de son engagement<br />
et en tirer de très mauvaises conclusions. « La » vérité est toujours<br />
plus grande que la mienne. Et je ne sais pas si eux n’étaient pas<br />
convaincus que la leur était la meilleure. Ce n’était évidemment<br />
pas vrai !<br />
– Mais « la » vérité existe-t-elle ? Pour vous, la réponse est sans doute<br />
positive ?<br />
– Oui, elle existe. Elle existe en soi et je suis convaincu qu’il n’y en<br />
a qu’une. Mais les approches sont partielles et fragmentaires,<br />
jamais entières. En fait, on ne possède jamais la vérité. On la<br />
cherche dans la conviction qu’elle existe.<br />
– Mais elle n’est pas circonscrite, ni déterminée ?<br />
– Que savons-nous de Dieu ? La Bible lève un coin du voile. Mais<br />
il faut faire attention. Nous risquons d’être surpris lorsque nous le<br />
rencontrerons. Et on lui demandera vraisemblablement : cela, c’est<br />
vous aussi ? Nous avons une certaine vision de Dieu et je pense<br />
qu’elle est bonne. Nous sommes dans la bonne direction. Mais<br />
nous ne possédons pas Dieu. Si nous le connaissions à fond, on le<br />
possèderait et on le dominerait. Nous n’en sommes pas là…<br />
– Dieu incarne-t-il laVérité ? Être vrai est une de ses caractéristiques.<br />
– Oui, mais nous n’en découvrons qu’une toute petite partie.<br />
– Notre état d’être humain nous limite-t-il ?<br />
– Je pense que le christianisme a la vision la plus complète sur<br />
Dieu. Mais Dieu est infiniment plus que ce que nous pouvons en<br />
percevoir. Si on pouvait comprendre entièrement Dieu, nous<br />
serions nous-mêmes Dieu. Et cela, on ne l’est pas.<br />
– Avez-vous côtoyé des non-catholiques pendant votre jeunesse ?<br />
– Non, pas du tout !<br />
– Vous êtes donc issu d’un mode de pensée uniforme ?<br />
– D’un monde uniforme, cela oui…<br />
Jeunesse à Kanegem<br />
– Est-ce que cela a été un choc pour vous la première fois que vous<br />
avez croisé un non-catholique voire un non-croyant ?<br />
– Non. Mes années passées à l’Université de Louvain ont joué ici<br />
un très grand rôle. J’y ai appris qu’il y avait des gens qui pouvaient<br />
27
penser autrement : des scientifiques, de grands acteurs de l’Histoire,<br />
puis aussi Descartes et Hegel et tous les philosophes dont on<br />
s’est dit qu’ils n’étaient point idiots et que l’on pouvait être très<br />
intelligent et ne pas être catholique. Et là, les professeurs de l’Institut<br />
de Philosophie que j’ai fréquentés entre 1951 et 1954 m’ont<br />
ouvert remarquablement aux mondes de la pensée et de la philosophie.<br />
Plus important encore : nous étions au séminaire et ces<br />
enseignants nous ont dit qu’il y avait d’autres modes de pensée que<br />
le christianisme. Mais en même temps, les Deraeymaecker, Dondeyne,<br />
Verbeke et autres De Waelhens étaient fondamentalement<br />
des chrétiens qui ne s’en cachaient pas. Mais ils faisaient preuve<br />
d’une très grande ouverture au monde. Mes années louvanistes ont<br />
dès lors été des années de révélation pour moi. J’avais atterri dans<br />
un monde que j’aime d’ailleurs toujours beaucoup aujourd’hui.<br />
D’ailleurs, si c’était à refaire et si je n’étais pas devenu évêque, j’aurais<br />
aimé être professeur à Louvain.<br />
– Mais vous avez aussi été professeur… Notamment de sacramentaire.<br />
Qu’aimeriez-vous enseigner ?<br />
– J’opterais pour la théologie parce que je n’ai plus vraiment suivi<br />
l’évolution de la philosophie. Mais au fond, puisque vous insistez,<br />
j’aimerais bien enseigner la littérature. Les grandes littératures du<br />
monde en fait… avec Dostoïewski, Shakespeare, Tolstoï, les plus<br />
grands…<br />
– Mais cette découverte date pour vous de la période après le collège<br />
?<br />
– C’est vrai qu’on était très limité dans l’anthologie que l’on nous<br />
faisait suivre.<br />
28
La seconde naissance<br />
« Dans la famille, les enfants sont des partenaires à part entière. Dès<br />
leur plus jeune âge, ils exercent sur leurs parents une réelle<br />
influence, jusqu’à les faire changer profondément. À travers les<br />
crises et les affrontements inévitables de la vie quotidienne, les<br />
parents sont amenés à admettre peu à peu cette réalité : leurs<br />
enfants ne sont pas que le prolongement de leurs propres désirs.<br />
Tôt ou tard, l’enfant se révélera différent de l’image que ses parents<br />
se faisaient de lui. Accepter cette différence demande une très<br />
grande confiance mutuelle. Il faut pourtant qu’un jour l’enfant vole<br />
de ses propres ailes, qu’il prenne son indépendance. C’est sa<br />
seconde naissance, le jour où les parents le “mettent au monde”<br />
une seconde fois. Cela ne va pas sans crise, et les douleurs de ce<br />
nouvel enfantement durent parfois de longues années. C’est à ce<br />
moment-là que les parents comprennent – avec toute la joie et les<br />
souffrances que cela implique – ce que signifie “donner la vie”. Dans<br />
cette phase de croissance vers l’âge adulte, les parents doivent progressivement<br />
renoncer à l’emprise qu’ils avaient sur l’enfant et<br />
ménager un espace pour sa liberté. Ils commencent alors à comprendre<br />
que les enfants ne sont pas là d’abord pour les parents ;<br />
bien au contraire, ce sont ceux-ci qui sont là pour leurs enfants.<br />
Paradoxalement, c’est au moment où ils s’éloignent que les enfants<br />
ont le plus besoin de leur aide. »<br />
Un enfant nous est né, Noël 1986, « Paroles de vie » n o 11<br />
Jeunesse à Kanegem
Chapitre II<br />
LES ANNÉES LOUVANISTES<br />
1951 – 1954<br />
– Donc, c’est à Louvain que vos horizons se sont élargis ? Vous aviez<br />
dix-huit ans et l’ouverture allait être intellectuelle, littéraire et en<br />
même temps spirituelle.<br />
– Oui, ce furent trois années fameuses… alors que je n’avais pas<br />
encore tout à fait dix-huit ans. Trois années où il y a une accélération<br />
dans le développement de toute ma personnalité. Cela s’est<br />
répercuté sur le plan intellectuel, spirituel, littéraire, humain,<br />
social, artistique. C’est de ces périodes comme le printemps où l’on<br />
voit le muguet sortir puis se transformer en fleur en l’espace de<br />
trois semaines.<br />
– Vous gardez donc un souvenir merveilleux de votre passage à Louvain<br />
?<br />
– Ah oui, je reste amoureux de Louvain.<br />
– Vous n’aviez pas eu de contact non plus avec d’autres religions ?<br />
– Non, cela se situa bien plus tard.<br />
– À Rome ?<br />
– Oui, en fait, cela s’est surtout passé après le concile Vatican II.<br />
Certes, j’avais eu quelques discussions avec des protestants, mais<br />
jamais aucune rencontre avec les bouddhistes, les confucianistes,<br />
les grandes religions orientales, l’animisme…<br />
31
– En Belgique, il y avait quand même une certaine tradition œcuménique<br />
avec notamment les rencontres de Malines avec les anglicans,<br />
etc. ? Ces idées ne vinrent jamais jusqu’à Kanegem ?<br />
– Non, j’ai vraiment découvert l’oecuménisme à Malines à travers<br />
les contacts que nous avions avec York. Depuis un quart de siècle,<br />
cela s’est traduit par de nombreuses visites réciproques.<br />
– Vous veniez de terminer vos humanités à Tielt en 1951 lorsque la<br />
Guerre froide a éclaté. Comment vous situiez-vous, comme jeune de<br />
dix-huit ans face au communisme ? Etait-ce le diable incarné ?<br />
– Nous ne le connaissions pas bien…<br />
– Mais vous saviez quand même qu’il était antireligieux ?<br />
– Oui, bien sûr. Mais je n’étais pas très bien informé sur le communisme.<br />
On n’en parlait guère à Louvain, sinon dans les enseignements<br />
sur l’éthique sociale et surtout du côté francophone.<br />
Godfried Danneels étudiant<br />
32
– Pourtant vous avez fait une thèse sur Feuerbach qui était quand<br />
même un incroyant avéré.<br />
– Oui, mais il n’était pas communiste. Cette ouverture-là, je la dois<br />
à Alphonse De Waelhens. Je l’avais choisi comme promoteur de<br />
mon mémoire de licence. Je devais partir d’un aspect de la philosophie<br />
moderne qu’il enseignait et il m’a orienté vers la théorie de<br />
la projection de Feuerbach car c’était fondamental à ses yeux pour<br />
comprendre la suite. Et il m’a fait lire « L’essence du christianisme ».<br />
J’ai également été très influencé par Charles Moeller. D’abord, dans<br />
une certaine mesure, par son « Littérature et pensée chrétienne ».<br />
Chaque année, pendant les mois d’hiver, il donnait six, sept conférences<br />
à l’université, chaque fois sur un auteur français. Mais j’ai<br />
également lu son « Athéisme et foi chrétienne » où il posait la question<br />
fondamentale de savoir si le christianisme était une projection<br />
des hommes pour se doter d’un monde spirituel ou si, au<br />
contraire, c’était le fruit d’une révélation. C’est alors que je me suis<br />
tourné vers de Waelhens qui m’a demandé d’étudier Feuerbach.<br />
– N’est-ce pas Feuerbach qui a dit que Dieu était un produit des<br />
vœux des hommes ?<br />
– Des rêves des hommes…<br />
– Vous ne partagez évidemment pas ce point de vue ?<br />
– Non, pas du tout. Parce que Dieu dit beaucoup de choses qui ne<br />
sont pas les rêves des hommes. Lorsqu’il dit : « Heureux ceux qui<br />
pleurent, heureux les pauvres et heureux ceux qui sont poursuivis<br />
», ça ne fait pas partie de mes rêves ! Ce fut fondamental pour<br />
moi. Dans le christianisme, des éléments me plaisent et d’autres<br />
nous crucifient. Dieu se présente sous des formes et par des actes,<br />
des gestes et des paroles crucifiantes. Il est difficile de dire que cela<br />
vient de notre imagination.<br />
– Parce que cela va à l’encontre de la nature ?<br />
– Oui.<br />
Les années louvanistes<br />
– Et donc vous avez lu la théorie de la projection de Feuerbach et<br />
vous l’avez surtout jugée.<br />
– J’ai essayé de l’infirmer, mais je ne suis pas sûr que c’était fondamental.<br />
Si on dit que l’homme est autonome, qu’il n’est qu’homme,<br />
33
on n’arriverait jamais à accepter la Révélation. Donc dès le début,<br />
il faut se dire qu’il y a une possibilité que quelque chose puisse nous<br />
venir d’ailleurs. C’est une option qu’on peut suivre d’une certaine<br />
manière et oui, il y a une opposition inconciliable entre la libre pensée<br />
et la foi. On ne peut les réconcilier à mon avis. Mais on peut collaborer<br />
jusqu’à un certain point.<br />
– Parce que les conclusions sont diamétralement opposées.<br />
– Diamétralement… Et quand on me demande pourquoi un tel<br />
choisit cela et un autre pas, je n’ai pas de réponse. C’est alors que<br />
je me dis que tout est grâce. Je ne peux pas expliquer pourquoi je<br />
crois ou pourquoi je préfère ne pas croire. Je ne puis pas l’expliquer<br />
; je l’ai trouvé en moi.<br />
– Mais vous êtes tombé dedans dès votre naissance et pourtant vous<br />
avez quand même connu des moments critiques ?<br />
– Je suis effectivement passé par toutes sortes d’épreuves et je<br />
considère que l’on me met toujours à l’épreuve.<br />
– La foi n’est donc pas acquise une fois pour toutes ?<br />
– Non, ce n’est jamais une évidence. Et puis, si Dieu s’est incarné<br />
dans l’Histoire, l’Église a aussi son histoire propre avec beaucoup<br />
d’apports qui ne viennent pas de Dieu. Cela pose des questions. Il<br />
faut dès lors accepter les épreuves du moment et les assumer pleinement.<br />
– Retournons encore à la période d’avant-guerre. En Italie, on a vu<br />
émerger le fascisme, en Allemagne le nazisme alors que l’Espagne<br />
verse dans le franquisme. Sont-ce là les courants déterminants de<br />
cette période ? Comment caractériseriez-vous ces courants ?<br />
– Pour une part, ces systèmes ont émergé parce que ce qui précédait<br />
n’a pas marché. Je pense notamment à la république de Weimar<br />
en Allemagne. Mais ce ne fut pas la cause majeure de leur<br />
émergence. La véritable origine, c’est qu’il y a un rêve de Surhomme,<br />
d’Uebermensch, en chacun de nous et chaque fois que la<br />
démocratie vacille, il se réveille en disant qu’il va être le sauveur du<br />
peuple. C’est, je pense, quelque chose qui sommeille en chacun de<br />
nous. Et c’est très dangereux, parce que c’est dans nos gènes.<br />
34
Les années louvanistes<br />
– C’est de l’orgueil ?<br />
– Oui, c’est toujours la même chose. Les Grecs déjà l’ont expérimenté,<br />
bien avant le christianisme.<br />
– C’est Icare ?<br />
– Oui et c’est aussi Prométhée. C’est une aspiration qui est en nous<br />
et lorsqu’elle sort, on se détruit soi-même.<br />
– Dans tous ses excès, le nazisme a encore une terrible singularité,<br />
à savoir l’extermination des Juifs. Est-ce que la Shoah se serait produite<br />
dans une Europe qui n’aurait pas été chrétienne ?<br />
– La Shoah peut selon moi se produire dans chaque civilisation.<br />
Dès le moment où l’on se situe au-dessus de la morale et qu’on s’attribue<br />
des prérogatives absolues comme chef, on peut toujours<br />
tendre vers une Shoah. Reste qu’elle est inexplicable d’une certaine<br />
manière parce qu’elle a visé précisément les Juifs. Dans chaque culture,<br />
il existe une volonté d’extermination qui peut déboucher sur<br />
un génocide ; on l’a vu au Rwanda, mais ici on peut être frappé par<br />
le fait que le génocide des Nazis a ciblé une catégorie de la population<br />
uniquement parce qu’elle était juive. On ne visait pas ce<br />
qu’ils avaient fait mais ce qu’ils étaient. Et cela, c’était très particulier<br />
et garde pour moi une part de mystère. Je ne sais pas pourquoi<br />
cela s’est passé ainsi.<br />
– La Shoah visait-elle le peuple juif ou sa religion ? L’antijudaïsme<br />
a quand même joué un grand rôle pendant des siècles ?<br />
– Oui, mais ce qui a été entrepris était bien plus qu’une action antireligieuse,<br />
c’était tout simplement contre les Juifs. Même s’ils n’exprimaient<br />
nulle foi, les Juifs étaient toujours dans le collimateur<br />
des Nazis. Bon, il y avait, évidemment, cette longue histoire de l’antijudaisme<br />
catholique et chrétien en général. C’était inexcusable<br />
mais il faut quand même se dire que quand on se croit ou qu’on se<br />
dit dans la vérité, on ne peut admettre d’autres convictions. Aujourd’hui,<br />
on a accepté l’idée que si la vérité existe, elle n’est jamais<br />
complète mais plurielle. Oui, c’est vrai, on a exagéré par le passé.<br />
C’est une des grandes blessures de l’Église !<br />
35
– Et la question demeure sensible… Que l’on pense à la prière pour<br />
les Juifs du Vendredi saint qui a été revue mais qui n’agrée toujours<br />
pas une partie des Juifs…<br />
– Mais elle ne sera jamais assez satisfaisante. On ne peut pas<br />
l’adapter à la volonté des Juifs parce qu’on ne peut pas prier pour<br />
qu’ils deviennent chrétiens. Ou bien vous dites que les chrétiens<br />
et les Juifs n’ont rien en commun et le chrétien doit alors verser<br />
dans le mutisme et ne peut rien annoncer du message divin. Ce<br />
n’est pas mon avis : nous devons pouvoir le faire. Et dès lors, on<br />
peut toujours demander à Dieu de leur ouvrir les yeux, comme<br />
c’est du reste aussi mentionné chez saint Paul. Mais alors là, il est<br />
exact que l’on risque de faire montre d’une certaine suprématie,<br />
d’une certaine valeur ajoutée et toutes ces connotations sont loin<br />
d’être positives.<br />
– Il y a beaucoup d’arrogance derrière tout cela…<br />
– De l’arrogance… Mais il n’y a rien d’arrogant dans cette prière !<br />
On en appelle à Dieu et Il fait ce qu’Il veut. Le texte, tel qu’il a été<br />
réétabli ne me paraît pas offensant. Cette prière est seulement une<br />
affirmation du fait que nous voudrions que nos frères juifs nous<br />
rejoignent. Au moins eux. Quel que soit le plan de Dieu, il faut qu’il<br />
puisse se réaliser. Et puisque nous pensons que ce plan peut être<br />
réalisé dans le Christ, il faut être logique.<br />
– Une religion, pour réussir, ne doit-elle pas faire montre d’une certaine<br />
arrogance ? Est-ce qu’elle ne doit pas être convaincue de sa<br />
supériorité ?<br />
– Je ne sais pas…<br />
– Pour le dire autrement, une religion qui adopte un profil bas<br />
depuis le concile Vatican II et qui dit qu’il y a aussi un salut hors de<br />
l’Église ne creuse-t-elle pas sa propre tombe ?<br />
– Si on arrive à une sorte de relativisme parfait, vous vous éliminez<br />
naturellement vous-même. Le christianisme trouve ses origines<br />
sur une croix. Il n’y avait nul projet expansionniste chez le<br />
Christ. Pas l’once d’une quelconque suprématie. Pas davantage<br />
d’affirmation que l’on valait plus et mieux que les autres. Le christianisme<br />
a simplement vu le jour dans le sacrifice total de soi. C’est<br />
de là qu’il est issu et sa force se trouve toujours là. Mais sur sa croix,<br />
36
Les années louvanistes<br />
le Christ n’a pas dit : « M’as-tu vu ? » Non, il a dit : « Mon Dieu, mon<br />
Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?»<br />
– Mais cette vision-là est très récente quand même… Pendant deux<br />
mille ans, l’Église a quand même eu le monopole de l’enseignement…<br />
– Tant qu’existait un monopole, on ne pouvait nous reprocher<br />
d’être dur avec « ceux d’en face », vu qu’ils n’existaient pas. Pour<br />
moi, les plus grandes figures de l’Église sont les saints. François<br />
d’Assise n’a jamais demandé à personne : m’as-tu vu ? Tant qu’on<br />
ne croit pas dans le grain de blé qui meurt et qui donne de bons<br />
fruits, on ne peut pas résoudre la question.<br />
– Oui, mais l’Église a été instrumentalisée par toutes sortes de pouvoirs<br />
politiques ?<br />
– Et l’inverse fut aussi constaté de temps en temps… L’Église est<br />
très humaine. Mais il y a un noyau qui reste tout de même fort. Il ne<br />
faut cependant pas le chercher dans des catégories humaines de<br />
pouvoir, d’influence, de prestige, de nombre, de quantité ; en fait,<br />
tout cela est très accessoire. Et c’est aussi un piège. Il y a selon moi<br />
un noyau dur invincible au sein de l’Église. Il n’est pas humain. Il<br />
est comme une semence dans la terre qu’on ne peut pas empêcher<br />
de devenir une plante. C’est une sorte de force vitale irrésistible.<br />
– Pourrait-on dire qu’après deux mille ans d’« ubris », d’orgueil,<br />
l’Église retrouve l’humilité, la simplicité, la pauvreté ?<br />
– Dans l’Église post-conciliaire dans laquelle nous vivons aujourd’hui<br />
en Europe occidentale, on pourrait dire qu’elle paie des siècles<br />
d’orgueil. Mais ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’institution.<br />
On a dû connaître un moment similaire pendant le Moyen<br />
Âge. Et il y a encore eu la même chose lors de l’émergence du protestantisme<br />
au XVI e siècle où l’on a expié notre suprématie avec les<br />
indulgences. On peut aussi citer la Révolution française… Donc,<br />
nous avons vécu pareille situation à plusieurs reprises. Maintenant,<br />
cela paraît plus réel… Je crois qu’il y a une chance réelle pour<br />
l’Église de redécouvrir son essence fondamentale.<br />
– Est-ce possible à tous les échelons ou seulement à la base ?<br />
– C’est possible en Europe, mais je ne le verrais pas en Afrique ou<br />
37
en Amérique latine. Nous sommes en train de redécouvrir les<br />
racines de l’Église. Je compare la période actuelle à l’exil à Babylone.<br />
Les Juifs avaient tout : un roi, un grand-prêtre, une cité sainte,<br />
une montagne sainte, un temple. En fait, ils avaient tout et voilà<br />
que Dieu les envoyait à Babylone où ils n’avaient plus rien. Et puis<br />
est apparu le prophète Daniel avec sa prière qui conviendrait parfaitement<br />
à l’époque présente. C’est même une prière que l’on<br />
peut transposer à nos Églises occidentales… Seigneur, nous<br />
n’avons plus rien. Ni roi, ni grand-prêtre, ni temple, ni montagne<br />
sainte. On n’a plus de pays, en fait, on n’a plus rien du tout. Mais<br />
nous avons un cœur contrit et humilié. C’est bien de cela que l’on<br />
a besoin : un cœur morcelé et humble. Nous avons trop pensé que<br />
nous pouvions arranger nous-mêmes les problèmes et on le disait<br />
à Dieu. Il pouvait bien nous pousser dans le dos pour les cinq derniers<br />
mètres mais on avait la prétention de courir tout seuls les cent<br />
premiers mètres. Depuis il nous a dit que l’on n’avançait plus du<br />
tout. C’est une purification salutaire. Étant récemment en Chine,<br />
un évêque de là-bas m’a demandé d’aller voir la cathédrale qu’il<br />
était en train de construire. Nous y sommes donc allés. C’était une<br />
construction immense avec deux tours, et beaucoup d’annexes…<br />
Un véritable Koekelberg ! Et j’ai pensé en moi-même, mais sans<br />
avoir osé le lui dire parce qu’il y allait de son prestige, que c’était<br />
dommage de construire pareil édifice. C’est dommage, mais vous<br />
êtes encore à Koekelberg. On est passé par là, ne faites pas cela ! Je<br />
sais évidemment bien que pour eux cela avait une autre signification<br />
que pour nous. Ils sont persécutés et comme ils ne peuvent<br />
rien montrer, ils ne sont tout simplement pas visibles dans la cité.<br />
Mais je n’ai aucune attente par rapport à cela.<br />
– Les catholiques chinois sont très minoritaires sur une population<br />
totale d’un milliard trois cents millions individus…<br />
– Ils sont tout au plus douze millions.<br />
– Mais comme au Japon, l’Église n’interpelle-t-elle pas l’intelligentsia<br />
locale ?<br />
– Elle progresse très vite. Lors de notre visite, nous avons rencontré<br />
une dizaine d’évêques lors de deux demi-jours de discussion et<br />
tous nous ont parlé de la vigile pascale précédente. Il faut dire qu’il<br />
38
y avait eu entre quatre-vingts et quatre cents baptêmes d’adultes<br />
dans chacun de leurs diocèses. De fait, selon eux, il y a un rush et<br />
il émane principalement de l’intelligentsia.<br />
– Il est remarquable de constater que c’est aussi le cas au Japon. Un<br />
pays qui compte aussi des universités catholiques et qui se caractérise<br />
de surcroît par un grand éclectisme religieux. Là aussi, les intellectuels<br />
sont interpellés par le catholicisme. Comme en Chine ?<br />
– C’est partiellement vrai. Bien sûr, il y a les pressions du régime,<br />
ils ne sont pas libres, mais il se passe quelque chose. Je ne suis pas<br />
étonné de la venue des intellectuels. Le christianisme n’est pas une<br />
religion simpliste. Elle vient du mystère et, en même temps, c’est<br />
une religion qui a toujours intégré, accepté la raison. Il est reconnu<br />
que l’Église catholique est raisonnable. Toutes les universités sont<br />
issues du catholicisme. Du reste, Benoît XVI dit toujours que le<br />
christianisme apprécie beaucoup la raison. C’est vrai ! Même si le<br />
christianisme a ses mystères et si le Credo n’est pas si facile, ni<br />
simple du tout.<br />
– Mais il y a des dimensions de la foi difficiles à accepter pour un<br />
rationaliste. Je pense à la Trinité, à l’Immaculée Conception…<br />
– Ce sont des conclusions secondaires. Elles sont exactes mais pas<br />
fondamentales. Le plus difficile à admettre pour un athée ou un<br />
libre-penseur est que Dieu soit devenu homme. Cela n’est pas raisonnable<br />
du tout ! Dieu est Dieu. Mais bon, il est tellement Dieu<br />
qu’il fait des choses étranges comme j’ai l’habitude de dire. Dans<br />
une théodicée, Dieu ne peut évidemment pas devenir un homme.<br />
Parce que Dieu est Dieu. Il est éternel, parfait, etc. Mais peut-être<br />
que Dieu est tel qu’il fait des choses étranges.<br />
– Mais c’est une propriété que l’homme lui a attribué.<br />
– Oui.<br />
Les années louvanistes<br />
– Vous-même avez écrit un jour : tout ce que je sais de Dieu, je l’ai<br />
lu…<br />
– Oui, sauf qu’il existe. Cela vient de plus loin, de quelque chose<br />
de plus profond, cela ne vient pas de la lecture. Avec les textes, on<br />
habille Dieu mais on ne Le crée pas. Il est. Le costume qu’on lui<br />
met, par contre, peut être prêt à porter ou taillé sur mesure.<br />
39
– Kuitert, le théologien néerlandais, a également dit que tout ce que<br />
nous savions d’en haut venait d’en bas…<br />
– Naturellement, on ne peut parler qu’une langue à la dimension<br />
de l’homme.<br />
– Une langue qui manque d’outils.<br />
– Oui, c’est vrai…<br />
– Parce que c’est également votre grand désespoir : on manque de<br />
mots pour décrire la foi…<br />
– Oui, nous nous sentons en permanence en défaut de vocabulaire.<br />
Et en panne de syntaxe. C’est incroyable. Chaque fois que je<br />
parle de Dieu dans mes homélies, je le ressens directement : mais<br />
comment est-ce que je puis exprimer cela en fait ? Et on se dit que<br />
ce n’est pas encore ça.<br />
– Serait-ce pour cela que les moines se taisent tellement ?<br />
– Au fond, la meilleure manière de parler de Dieu est le silence !<br />
C’est de se taire…<br />
– En septembre 1951, votre décision est prise, irrévocable : vous voulez<br />
devenir prêtre. En aviez-vous parlé à beaucoup de personnes ?<br />
– Non, je n’en ai parlé qu’à un seul prêtre, à Daniel Billiet, qui était<br />
mon titulaire en quatrième latine. Je lui en ai même beaucoup<br />
parlé. C’est lui qui m’a dit que je devais absolument écrire une<br />
lettre à mon père et à ma mère pour leur dire que j’entrais au séminaire<br />
après les grandes vacances. Je ne leur en avais jamais parlé<br />
de manière explicite, mais ils avaient bien un pressentiment. J’ai<br />
toujours conservé cette lettre. Une lettre remarquable dans laquelle<br />
j’exposais le pourquoi et le comment. Quand je suis rentré à la maison,<br />
j’ai constaté que mon père m’approuvait. Je pense qu’à ses<br />
yeux le sacerdoce était aussi une promotion sociale. On peut se<br />
montrer avec un fils qui embrasse la prêtrise !<br />
Ma mère de son côté n’a rien dit. Elle gardait tout dans son cœur.<br />
Mais cela la préoccupait quand même beaucoup. J’ai donc commencé<br />
mon séminaire après les grandes vacances. Je ne me souviens<br />
plus si c’était le 1 er septembre, car l’évêque m’avait directement<br />
envoyé à Louvain. En Flandre-Occidentale, il y avait cependant une<br />
habitude de faire faire d’abord un an de séminaire à Bruges et puis<br />
40
Les années louvanistes<br />
ceux qui étaient les plus capables allaient à Louvain pour y décrocher<br />
un diplôme de candidat en deux ans. Mais, l’on devait en tout<br />
état de cause commencer à Bruges. C’était le seul diocèse à avoir<br />
cette réglementation. En fait, on voulait d’abord bien former les<br />
séminaristes « à la brugeoise ». Nous avons cependant innové<br />
puisque nous sommes directement partis à quatre à Louvain, après<br />
nos humanités, pour étudier la philosophie à l’Institut Léon XIII. J’y<br />
suis resté pendant trois ans. C’était une époque très particulière. Et<br />
une fameuse entreprise en soi pour un petit bonhomme de Flandre-<br />
Occidentale, sorti du collège de Tielt. Tielt, au fond, n’était qu’un<br />
grand village aux antipodes d’une ville universitaire. Ce fut donc<br />
pour moi un énorme changement.<br />
– Comment Louvain vous est-elle apparue à ce moment ? Comme<br />
la ville de tous les dangers ?<br />
– Il n’y avait pas beaucoup de dangers parce que nous étions au<br />
séminaire. En fait, on avait très peu de possibilités de sorties en<br />
dehors de la fréquentation des cours. On rencontrait certes des étudiants<br />
et des étudiantes, mais notre univers était assez limité<br />
puisque l’Institut de philosophie n’interpellait qu’une catégorie<br />
très limitée de jeunes. Cela dit, nous avions quand même en première<br />
année quelques cours en dehors de l’Institut : je pense à ceux<br />
de mathématiques, de logique, de biologie et de physique. Trois<br />
fois par trimestre, on pouvait aussi quitter l’Institut pour aller à un<br />
concert ou à une conférence. On notait précieusement ces sorties.<br />
– Et que choisissiez-vous alors en général ?<br />
– Habituellement j’optais pour une soirée musicale. Ou pour un<br />
film. Les pères joséphites avaient une salle où l’on projetait de bons<br />
films. Comme par exemple J’avais cinq fils, un long-métrage américain<br />
qui racontait l’histoire de cinq fils d’une famille qui ont dû<br />
aller à la guerre. Mais il faut savoir que les étudiants n’allaient pas<br />
tellement dans cette salle pour les films ! Elle n’était pas très confortable<br />
et on s’y rendait surtout pour chahuter. Les commentaires<br />
fusaient sur tout ce que l’on pouvait apercevoir à l’écran. Le baiser<br />
le plus chaste provoquait des hurlements à l’époque.<br />
– Alia tempora, alii mores…<br />
– Absolument, c’était inimaginable. Lorsqu’on voyait deux amou-<br />
41
eux se quereller à l’écran, un chœur se levait dans la salle pour<br />
crier qu’« on allait tout de même pas faire ça ! » Incroyable, non ?<br />
– Quelle était l’atmosphère à Louvain ? Est-ce que l’on sentait déjà<br />
que cela allait bouger ?<br />
– Non, certainement pas en 1951. On était encore dans l’université<br />
unitaire où des cours se donnaient en néerlandais et en français.<br />
Il n’y avait aucun problème à ce moment-là. Et personne ne<br />
trouvait alors cela anormal. Mais bon, je confesse que mes trois<br />
années universitaires à Louvain n’étaient guère centrées sur la vie<br />
estudiantine. Pour moi, l’important, c’étaient les sciences et la philosophie.<br />
Louvain fut pour moi une école de vie où mon esprit s’est<br />
vraiment ouvert.<br />
– Vous aviez des maîtres dans ce contexte ? Vous nous avez déjà cité<br />
Alphonse de Waelhens.<br />
– Oui, de grands maîtres même. Je pense à Deraeymaeker pour la<br />
métaphysique, à Verbeke pour l’Histoire de la philosophie. Verbeke<br />
était non seulement un très bon président, c’était aussi un excellent<br />
pédagogue. Mais pour ce qui était de la qualité et de la force<br />
intellectuelles, je pointe Deraeymaeker et surtout DeWaelhens, qui<br />
donnait la philosophie moderne, à partir de Hume et de Berkeley,<br />
et le XVII e siècle. Et puis il y avait aussi Dondeyne pour l’anthropologie<br />
et le cours spécial de métaphysique. Ou encore Augustin<br />
Mansion pour la philosophie grecque. À ce moment, « omnis comparatio<br />
claudicat » – je me sentais comme le jeune Jésus, à douze<br />
ans au temple parmi les scribes. Mon intelligence et mon caractère<br />
ont alors connu une évolution à pas de géant.<br />
– Quelle était votre plus profonde motivation pour embrasser le<br />
sacerdoce ?<br />
– Elle était en fait liturgique. C’est ce qui m’apparaît avec le recul.<br />
Ma vocation venait de la liturgie. Ah ! les rites et les rituels, le chant,<br />
les symboles, les métaphores.<br />
– Votre vocation fut hâtive puisque vous avez jadis déclaré qu’elle<br />
était très claire dès la fin de la sixième latine et certainement en cin-<br />
42
Les années louvanistes<br />
quième. N’est-ce pas un peu tôt pour un enfant de treize ou quatorze<br />
ans ?<br />
– C’était encore plus tôt que cela : j’y ai pensé dès l’âge de six ans<br />
quand j’ai fait ma première communion.<br />
– Ah bon, déjà à ce moment-là ?<br />
– Oui, mais il faut évidemment tenir compte de l’environnement<br />
dans lequel on vit : le mien était totalement déterminé par la foi. Et<br />
par la liturgie. En ce temps-là, les repères de mes contemporains<br />
n’étaient pas le 1 er janvier ou le 15 avril mais Pâques, l’Ascension,<br />
la Pentecôte, la Toussaint et Noël ou encore la Fête du Sacré-Cœur<br />
de Jésus et la Fête-Dieu. L’heure était liturgique. Le seul à ne pas<br />
fréquenter l’église à Kanegem était le secrétaire communal qui<br />
habitait à côté de chez nous. C’était un libre penseur mais pas un<br />
laïque engagé ou un franc-maçon, certainement pas. C’était un<br />
sceptique absolu. Toutes les semaines, il prenait le train pour aller<br />
jouer aux courses à Sterrebeek. Aux yeux de la population, il passait<br />
pour un homme très bizarre.<br />
Ma vocation était liturgique et un tout, tout petit peu sociale. Il y<br />
avait une certaine compassion envers les pauvres. Pendant la<br />
guerre, j’avais vu pas mal de famine et de pauvreté.<br />
– Dans votre famille, il n’y a pas eu d’autres vocations ?<br />
– Non, une sœur de ma grand-mère était religieuse mais elle habitait<br />
très loin de chez nous. On allait lui rendre visite une fois par an,<br />
en été pour aller manger des fraises.<br />
– Comment définiriez-vous la vocation sacerdotale ?<br />
– À vrai dire, là vous me posez une colle car je ne le sais pas… Il y<br />
a comme un projet. Je veux faire quelque chose de ma vie. Mais il<br />
y a projet et projet : ce n’est pas comme celui qui dit qu’il veut devenir<br />
avocat ou médecin ; ici, il y a aussi eu une attirance. C’est parfois<br />
quelque chose qui est plus fort que vous-même. J’ai toujours<br />
eu le sentiment que je voulais le faire, mais je suis aussi quelqu’un<br />
à part entière et, en même temps, je marche dans les pas de quelqu’un…<br />
Ce fut donc une combinaison très spéciale de faire et de<br />
se laisser faire. Voilà encore une belle part de mystère. Je n’ai jamais<br />
beaucoup réfléchi à cela.<br />
43
– Plus tard, dans votre fonction de directeur spirituel du grand séminaire<br />
de Bruges, vous avez dû juger vous-même des vocations et leur<br />
qualité. Comment pouvez-vous déterminer qu’une vocation est<br />
sérieuse ou non ?<br />
– Pour moi, l’ultime et plus grand critère était la joie. Les candidats<br />
étaient-ils heureux au séminaire ? Bien sûr, certains aspects<br />
pouvaient être négatifs et des garçons pouvaient dire qu’ils éprouvaient<br />
des difficultés mais lorsque je constatais une joie profonde<br />
chez quelqu’un, je me disais qu’il était à sa place. Quand il y avait<br />
des hauts et des bas, parfois très marqués, j’avais de sérieux doutes<br />
et je le leur disais après un certain temps. Cela me fait penser à un<br />
échange entre François de Sales et sainte Jeanne de Chantal (une<br />
sainte française, 1572–1641). Cette dernière lui avait écrit une lettre<br />
à propos d’une novice, un peu sauvage. Elle avait des doutes sur sa<br />
vocation. Puis, il y en avait une autre, une seconde qui était toujours<br />
triste. La réponse de saint François de Sales fut de conserver<br />
la première. On a retrouvé cette lettre… Mais c’est un étrange esprit<br />
que celui de la mélancholie. Je n’ai jamais oublié cet échange épistolaire<br />
et j’étais très attentif à ce genre de réaction. Était-il aussi<br />
comme ça chez lui ? L’autre grand problème était celui du célibat.<br />
Certains ne peuvent pas l’assumer. Alors je leur disais qu’ils étaient<br />
de bons garçons – ce qu’ils étaient du reste en général – et qu’ils ne<br />
devaient pas se rendre malheureux.<br />
– Est-ce que la question se posait déjà dans les termes actuels ?<br />
– Certainement mais pas de la même manière. On ne remettait pas<br />
en question le fait que l’Église pouvait exiger le célibat et que cela<br />
avait du sens. Aujourd’hui, l’on doute profondément de la valeur<br />
en soi du célibat. On était aussi très pratique…<br />
Il y avait des candidats qui s’amourachaient d’une fille pendant les<br />
vacances. J’en ai connu qui ont pu surmonter cela, mais lorsque<br />
cela durait trop longtemps, c’est-à-dire pendant six mois, un an ou<br />
deux, je leur disais que je ne voulais pas qu’ils soient malheureux<br />
plus tard.<br />
– Vous n’avez jamais remis personnellement le célibat en doute ?<br />
– Non. L’Église nous le demandait et nous nous exécutions. Puis<br />
on avait l’exemple d’un grand nombre de prêtres, de religieux et de<br />
44
Les années louvanistes<br />
religieuses autour de nous. On n’était pas encore une exception<br />
comme aujourd’hui. Combien de filles restent célibataires aujourd’hui<br />
?<br />
– Vous avez dit que vous vous soumettiez à la discipline de l’Église<br />
mais vous pouviez aussi arriver à la conclusion par vous-même que<br />
sans ce célibat, votre engagement serait moins fort.<br />
– Cela a certainement joué en partie mais l’on devait moins travailler<br />
qu’aujourd’hui. À l’époque, nous ne pouvions pas encore<br />
dire que j’allais pouvoir travailler plus parce que je n’étais pas<br />
marié. Mais certaines phrases de l’Évangile m’ont aussi conforté.<br />
Des phrases pourtant déroutantes du Christ : si vous m’aimez et si<br />
voulez me suivre, il faut renoncer à son mari, à sa femme, à ses<br />
enfants, à sa maison, à un bœuf et à un âne.<br />
Comme cela se trouvait dans l’Évangile, on ne pouvait pas les<br />
contourner. Vous pouvez dire que cela ne vous plait pas mais vous<br />
ne pouvez pas contester que ce sont des propos du Christ. J’ai été<br />
fortement interpellé par cette radicalité : si on voulait le suivre et<br />
l’aimer, on ne pouvait pas se retourner. Voilà des textes qui ont été<br />
passés au bleu, qu’on ne cite plus. Jésus est devenu un doux mais<br />
il peut aussi être terriblement dérangeant. Car on lui doit aussi des<br />
expressions fortes comme celle où il invite à s’arracher l’œil gauche<br />
s’il vous scandalise. Ce sont certes des métaphores mais quand<br />
même… Personnellement, je n’oserais jamais dire cela.<br />
– Iriez-vous jusqu’à dire qu’on est trop tolérant aujourd’hui ?<br />
– Oui, on a rendu le christianisme soft comme bien d’autres<br />
choses. Trop soft sans doute…<br />
– Ce n’est pas propre au christianisme, c’est vrai, prenez, tenez, notre<br />
métier : le journalisme…<br />
– Oui, oui, il ne fait pas de doute que cela se répercute dans tous<br />
les domaines. Nulle part, on n’ose plus poser des exigences. Ou<br />
alors dans le monde de l’économie. Là, vous vous retrouvez face à<br />
des tueurs ! Bon, c’est vrai que l’on attrape plus de mouches avec<br />
un peu de sucre et du sirop qu’avec du vinaigre. Mais dans le<br />
vinaigre, il y a un goût déterminé que vous ne pouvez trouver dans<br />
le sirop.<br />
45
Godfried Danneels, étudiant avant de devenir Grand<br />
Chancelier de l’Université de Louvain<br />
Lorsque Godfried Danneels fit son entrée à l’Université catholique de<br />
Louvain, une réflexion philosophique et théologique ouverte sur le<br />
monde y battait son plein avec des personnalités peu communes<br />
comme le chanoine Albert Dondeyne qui allait influencer des générations<br />
de jeunes « Louvanistes » à partir de son groupe « Universitas », le<br />
si bien nommé. Mais en ces temps de reconstruction après la Deuxième<br />
Guerre mondiale, l’humour tenait aussi le haut du pavé que l’on ne<br />
déboîtait pas encore dans les rues de la cité universitaire… : le<br />
21 novembre 1951, un groupe d’étudiants facétieux mystifiait les<br />
bonnes sœurs de l’institut du Sacré-Cœur d’Heverlee en leur faisant<br />
croire qu’elles recevaient en leurs murs le jeune roi Baudouin en personne.<br />
Il est vrai qu’un étudiant d’origine anversoise qui avait nom<br />
Hugo Engels ressemblait comme deux gouttes de la célébrissime pils<br />
louvaniste au jeune souverain…<br />
Une bande de joyeux drilles dont faisaient partie un futur ministre<br />
d’État (Guy Spitaels), un futur directeur-rédacteur en chef de La Libre<br />
Belgique et futur baron (Jacques Franck), et notamment aussi Pierre<br />
Masson, le fils de l’écrivain régionaliste Arthur Masson, décida donc de<br />
rendre une « visite royale » avec l’étonnant sosie au très sympathique<br />
institut d’Heverlee qui accueillait en son sein pas moins de mille jeunes<br />
et charmantes jeunes filles…<br />
La Libre Belgique du 23 novembre 1951 évoqua la blague qu’elle appelait<br />
« mystification estudiantine » : « Mercredi peu après midi, un établissement<br />
d’enseignement tenu par des religieuses à Héverlé [sic] reçut<br />
un coup de téléphone qui provoqua un immédiat branle-bas de combat.<br />
On lui apprenait que S.M. le roi Baudouin allait, peu après ledit<br />
coup de téléphone, effectuer une visite privée à ce grand établissement<br />
d’enseignement et lui donner un témoignage spécial de sa bienveillance.<br />
» Le journal raconte alors comment en deux heures tout fut<br />
mis en œuvre pour que « tout le couvent soit reluisant comme un sou<br />
neuf ». Vers 14 h 30, quatre limousines débarquaient pas moins de dixhuit<br />
personnes. Une fameuse suite royale ! Après une visite de l’école,<br />
les étudiants se retrouvèrent dans la salle des fêtes face aux mille cinq<br />
cents élèves qui entonnèrent la Brabançonne et des chants patriotiques<br />
mais « une brave Sœur, qui avait vu récemment le Roi, le vrai, se douta<br />
de la plaisanterie » et « fit part de son sentiment à d’autres Sœurs, lesquelles,<br />
dès ce moment, remarquèrent que les personnalités de la Cour<br />
étaient vraiment fort jeunes ». La Mère Supérieure mise au parfum fit<br />
le même constat et avertit discrètement la police qui vint « mettre la<br />
Cour à la porte » pour paraphraser La Libre Belgique.<br />
46
Les années louvanistes<br />
N’empêche : les étudiants avaient parfaitement réussi leur coup et s’ils<br />
furent interrogés par la police, il n’y eut pas de suite à leur encontre.<br />
En effet, une dépêche de l’agence Belga du 22 novembre 1951 précisait<br />
que « la mystification […] aurait pu donner lieu à des sanctions judiciaires<br />
assez sévères ». Mais… « le Roi a formulé le souhait qu’il n’y ait<br />
point de poursuites »… Triste, Baudouin, vraiment ?<br />
– Est-ce que le christianisme doit se positionner dès lors de manière<br />
plus offensive ? Plus comme un grand défi de vie ? Notamment pour<br />
susciter davantage de vocations ?<br />
– Le christianisme doit se présenter davantage comme un challenge.<br />
Mais il ne faut pas le faire non plus à la manière d’un général<br />
qui veut recruter des soldats. Il ne faut pas dire d’emblée : chez<br />
moi, c’est comme ça et pas autrement. Non, je pense qu’il faut dire :<br />
c’est le Christ qui est radical. Mais bon, au nom de cette radicalité,<br />
on a parfois connu des dérives dans le passé. Pensez à certaines<br />
histoires à propos de vocations dans les couvents et monastères.<br />
– Vous avez voulu devenir prêtre diocésain, pas religieux…<br />
– Je n’ai jamais pensé à une autre vocation.<br />
– Pourquoi ?<br />
– Cela allait presque de soi parce que tous les prêtres que j’ai<br />
connus au collège étaient des diocésains. Et aussi parce que j’ai<br />
toujours trouvé que les moines étaient spéciaux. Les « bruine<br />
paters » habitaient à côté du collège. C’étaient de braves gens, mais<br />
je ne me voyais pas habillé de brun ! Et puis, depuis ma Poésie,<br />
j’avais aussi un a priori défavorable contre les moines chanteurs<br />
qui avaient une guitare. Et aussi contre certains pères qui venaient<br />
nous parler. Surtout lorsqu’ils disaient qu’ils habitaient dans des<br />
igloos, chez les Esquimaux… Je trouvais cela déplacé parce qu’ils<br />
venaient de la sorte recruter des étudiants.<br />
– Les jésuites vous interpellaient plus positivement parce qu’ils<br />
avaient des activités intellectuelles, mais à vos yeux, ils n’étaient pas<br />
assez impliqués dans la liturgie ?<br />
– Ah oui, c’est le moins que l’on puisse dire ! Lorsque à la Grégo-<br />
47
ienne, vous traversiez les couloirs des chambres des Jésuites, un<br />
quart d’heure avant la messe de Minuit à Noël, on les entendait<br />
encore tous taper à la machine. À minuit moins cinq, ils arrêtaient<br />
parce que la cloche les appelait d’urgence. Non, les Jésuites<br />
n’avaient rien de liturgique.<br />
– Mais, répétons-le, leur engagement intellectuel a pu vous interpeller<br />
?<br />
– J’avoue que le seul doute que j’ai pu avoir était de savoir si je<br />
deviendrais ou non jésuite. Je n’exclus pas que si j’avais été dans<br />
un collège jésuite, je ne le serais pas devenu moi-même, parce qu’il<br />
y avait aussi de grands auteurs de livres pour la jeunesse parmi eux.<br />
C’étaient des hommes dont on pouvait dire qu’ils avaient des capacités<br />
!<br />
– Votre destination logique était le Philosophicum du petit séminaire<br />
de Roulers.Vous avez même été vous présenter là mais ils n’ont<br />
pas voulu de vous. Ils vous trouvaient donc trop malin pour le<br />
simple séminaire ?<br />
– Je ne pourrais pas vous répondre précisément ; ils ne me l’ont<br />
jamais dit…<br />
– Comment s’est effectuée la sélection quand vous avez été vous y<br />
présenter à l’âge de dix-huit ans ?<br />
– Nous étions nombreux, peut-être bien au-delà de cinquante. On<br />
était convoqué un certain jour et il y avait un examen particulier.<br />
On recevait une liste de questions écrites auxquelles il fallait<br />
répondre. Ensuite, il nous fallait écrire une sorte de rédaction. Et<br />
puis, nous avons dû comparaître pendant un petit quart d’heure<br />
devant un quatuor. Il y avait là l’évêque – ce devait encore être<br />
M gr Lamiroy… –, l’évêque auxiliaire et bien entendu le président<br />
du séminaire. Ils étaient assis face à nous et nous posaient<br />
quelques questions. Je n’ai jamais su pourquoi. Mais je pense qu’ils<br />
tenaient davantage compte de la manière dont on réagissait que<br />
du contenu de la réponse. C’était une façon intelligente de nous<br />
jauger.<br />
– Quel genre de questions vous avait-on posées ?<br />
– Je ne m’en souviens plus très bien. Je me rappelle quand même<br />
48
que les questions écrites concernaient notre connaissance du latin.<br />
Il fallait faire des traductions, répondre à une version et à un thème,<br />
du néerlandais au latin. Il y avait aussi des mathématiques dont je<br />
ne pense pas m’être dépêtré. Et puis, il y avait cette rencontre avec<br />
les quatre. Je n’ai pas été impressionné par ce qu’ils m’ont dit, mais<br />
bien par le fait que je me retrouvais là comme face à un tribunal.<br />
– C’était au fond un examen de maturité ?<br />
– Oui, c’était cela.<br />
Les années louvanistes<br />
– Aujourd’hui, la formation sacerdotale reste encore très stéréotypée<br />
: elle commence toujours par la philosophie, puis on se tourne<br />
vers la théologie. Estimez-vous que cette approche reste logique ?<br />
– L’on fait moins de distinction aujourd’hui. Tout cela s’imbrique<br />
l’un dans l’autre. Ainsi, en philosophie, on leur parle déjà de la<br />
Bible. Il faut dire que plus d’un séminariste se plaignait que, pendant<br />
les deux premières années de sa formation, on ne lui parlait<br />
que de Socrate et d’Aristote mais on ne disait rien ou presque rien<br />
de Dieu. Dès lors, on a aussi intégré quelque introduction aux<br />
textes bibliques au début des études. Personnellement, je continue<br />
à trouver que c’est un bon système. Afin d’asseoir sa foi, il est<br />
important de développer sérieusement son intelligence. Cela dit,<br />
cette dimension-là a été mise quelque peu à l’arrière-plan aujourd’hui.<br />
On dit maintenant que la foi c’est la foi et donc qu’il ne faut<br />
pas être nécessairement malin pour y accéder. Reste que s’il ne faut<br />
plus être malin pour croire, il faut quand même l’être un peu pour<br />
parler de la foi.<br />
– Vous êtes visiblement plus proche d’une certaine foi rationalisée<br />
que de celle du charbonnier…<br />
– Ah ! la foi du charbonnier ! Je respecte le charbonnier, je dis<br />
même vive le charbonnier mais cette foi-là n’est pas la mienne. Et<br />
je me pose de grandes questions sur celui qui veut rester charbonnier.<br />
Pour trouver les fondements de la raison, il n’est point sot<br />
de croire. Je trouve même cela essentiel. D’ailleurs quand on ne les<br />
possède pas, eh bien, la foi est plutôt vacillante. Au moindre<br />
contact avec ceux qui pensent autrement, on est perdu. La faiblesse<br />
de la formation philosophique m’inquiète ; je ne pense pas seule-<br />
49
ment à celle des prêtres mais aussi à celle que l’on donne à l’université.<br />
– En tant que responsable de diocèse, participez-vous aussi à l’élaboration<br />
du programme de la formation des prêtres ou est-ce que<br />
celle-ci vous est imposée par Rome ?<br />
– Oui, Rome nous propose un Ratio Studiorum, mais l’on a quand<br />
même une certaine liberté. Parce qu’on doit enseigner tellement<br />
de choses aux séminaristes qu’il leur est pratiquement et humainement<br />
impossible de tout engloutir. Il faut s’initier à la patristique,<br />
à la connaissance des médias, à l’art, à la littérature, à la politique…<br />
C’est une formation tellement universelle que personne ne peut<br />
tout intégrer mais sur le plan local, on peut resserrer les boulons.<br />
Et c’est ce que nous faisons.<br />
– Vous avez bouclé vos études de philosophie par une thèse sur la<br />
théorie de la projection de Feuerbach. Il fut un des premiers à avoir<br />
fait la critique de la religion à partir d’arguments psychologiques.<br />
La psychologie était-elle un cours obligatoire à Louvain ?<br />
– Oui, mais nous n’en avions guère. De Raeymaeker nous donnait<br />
une Introduction à la psychologie, en première année. Puis on avait<br />
Nuttin, mais cela ressemblait quand même plus à de la psychologie<br />
expérimentale. Et dans les cours de De Waelhens sur la philosophie<br />
moderne et contemporaine, il y avait toujours aussi une<br />
bonne part de psychologie.<br />
– L’Église n’a pas embrayé de la même manière sur l’approche psychologique<br />
de la religion. Pensons à ce qui est arrivé à Eugen Drewermann<br />
avec son « psychogramme du clerc ». D’où vient cette peur,<br />
cette méfiance de la psychologie ?<br />
– Je pense qu’on ne peut et qu’on ne sait pas être méfiant face à la<br />
psychologie comme objet d’étude de la vie spirituelle de l’homme.<br />
Le seul problème, c’est qu’en psychologie, il y a une tendance qui<br />
pousse facilement à l’exclusive, qui consiste à dire que si je le sais,<br />
la messe est dite, on n’a plus rien à ajouter. C’est plutôt le repli sur<br />
elle-même de la psychologie que la psychologie elle-même qui me<br />
pose problème. Ce n’est pas parce qu’on peut déterminer dans<br />
quelle lobe de mon cerveau se situe le sentiment religieux que je<br />
peux expliquer ce sentiment religieux.<br />
50
Les années louvanistes<br />
– L’Église craindrait-elle une démystification de la foi par la psychologie<br />
et par d’autres sciences ?<br />
– La puissance réductrice de la psychologie est plus forte que celle<br />
des mathématiques ou des sciences naturelles par exemple. Parce<br />
qu’il est question de la vie spirituelle de l’homme. Et donc aussi de<br />
la foi, dans une certaine mesure. L’exclusivisme de la psychologie<br />
touche de près la vie spirituelle. C’est là que se situe le problème.<br />
Je ne sais pas si toutes les théories psychologiques sont vraies. Je<br />
suis donc prudent.<br />
– Récemment, on a publié une étude qui affirmait qu’on avait<br />
trouvé le gène de la religion sans lequel on ne pourrait être croyant.<br />
Vous pouvez entrer dans cette assertion ?<br />
– C’est bizarre ! Je ne sais pas si c’est vrai. Et je vous avoue que cela<br />
m’étonnerait. L’on peut cependant avoir en permanence un handicap.<br />
Le sens de l’esthétique pourrait aussi être lié à certains<br />
gènes. Mais je n’ai pas d’explications à tout cela !<br />
– Cela signifierait cependant que l’homme serait prédestiné à croire<br />
ou le contraire…<br />
– En partie, oui. Un penseur comme Antoine Vergote a toujours<br />
été un bon exemple d’une intégration paisible entre la psychologie,<br />
la psychanalyse et la religion. Voilà un homme remarquable. À<br />
l’université, je n’ai eu cours avec lui que durant un semestre. Mais<br />
depuis que j’ai quitté la K.U.L. et jusqu’à aujourd’hui encore, je<br />
trouve remarquables les publications de Vergote et la manière dont<br />
il a traité tous ces sujets. C’est un vrai maître à penser. J’ajouterais<br />
que je n’ai aucune confiance dans la psychologie populaire.<br />
– Il nous semble qu’en lisant Vergote ou Herwig Arts, on reste dans<br />
le doute. L’on est sur la tranche entre la foi et l’incroyance. On y rencontre<br />
à la fois une solide rationalité et en même temps une grande<br />
irrationalité et finalement l’on ne sait plus très bien où on en est.<br />
– Oui, parce qu’elle prétend faire du travail scientifique. La foi est<br />
en définitive un choix. Et on ne peut pas l’imposer au scientifique.<br />
Il est seulement permis de dire que c’est possible. Sinon, ce n’est<br />
plus de la science. Mais quand on en parle avec Vergote, ce que j’ai<br />
encore fait de temps en temps, il apparaît qu’il a choisi mais il ne<br />
51
nous dit pas comment il faut faire. C’est fluide comme l’eau qui<br />
sort du robinet.<br />
– La religiosité se situe loin de la méthode scientifique. Elle n’a rien<br />
à faire avec les sciences exactes.<br />
– Avec les sciences exactes, certainement pas. En fait, c’est un<br />
miracle que la religion et la foi existent dans notre monde. Pour<br />
moi, c’est la preuve que l’homme est plus que l’homme. Et cela je<br />
ne puis pas l’expliquer. Mais plus on agresse la foi, plus on la combat,<br />
plus elle devient résistante. On ne parvient pas à éliminer le<br />
sentiment religieux. Mieux, en ces temps de sécularisation extrême<br />
comme aujourd’hui, on voit soudain émerger de nouveaux sentiments<br />
de religiosité. Ils ne sont certes pas tous chrétiens mais l’ère<br />
du positivisme où Auguste Comte pouvait affirmer que l’on avait<br />
tout trouvé et qu’il ne fallait plus rien chercher, eh bien, ce tempslà<br />
est révolu. Du reste, on entend de moins en moins ce genre de<br />
discours.<br />
– L’Église a-t-elle bien réagi à l’émergence des sciences, selon vous ?<br />
– Je crois que l’Église catholique en particulier a toujours eu un<br />
immense respect pour la raison naturelle. Les protestants, moins.<br />
Pour les protestants, la foi vient droit du ciel, « senkrecht von oben ».<br />
Pour Karl Barth, tout ce qui relève de la psychologie ou de la raison<br />
n’a aucune valeur. Et donc le Message nous tombe dessus comme<br />
une météorite. Et on n’a guère le choix. L’Église catholique n’a<br />
jamais accepté cela. Depuis l’Antiquité, elle n’a cessé d’intégrer<br />
divers acquis. Il y eut d’abord les philosophes grecs, puis les Pères<br />
de l’Église. Puis elle a encore intégré des apports grecs et arabes, et<br />
même le droit romain. Il ne faut pas oublier que le concile Vatican I<br />
était l’affirmation radicale de la raison pure humaine. À partir de<br />
mes études à Louvain, j’ai été frappé chaque fois que je m’interrogeais<br />
sur ce qui m’avait amené à être chrétien, à être catholique par<br />
l’immense respect pour la raison naturelle et ses diverses possibilités.<br />
Nous avions des professeurs qui étaient donc à la fois des<br />
croyants – la plupart d’entre eux étaient encore des prêtres – et des<br />
hommes de science. En fait, ils faisaient la synthèse en leur for intérieur.<br />
52
Les années louvanistes<br />
– N’est-ce pas plus difficile aujourd’hui quand on pense aux doutes<br />
d’un éminent chercheur comme Christian de Duve ?<br />
– L’agnosticisme et le doute sont plus répandus aujourd’hui qu’il<br />
y a un demi-siècle, c’est une certitude. Cependant chaque fois<br />
qu’on dit actuellement que ce n’est pas possible, on doit très vite<br />
revenir sur sa position. Quand vous dites qu’il ne peut y avoir<br />
quelque chose de plus que ce que l’on voit dans son microscope,<br />
vous n’agissez plus en homme de sciences.<br />
– La foi est-elle inexpugnable parce qu’elle offre des perspectives à<br />
l’homme ?<br />
– Je ne sais pas pourquoi elle l’est mais je sais seulement que c’est<br />
ainsi. Pourquoi ? Je pense que la foi répond à l’aspiration de l’homme<br />
à la transcendance. À plus et à plus loin. Notez que c’est vrai aussi<br />
pour la science. On continue parce qu’on veut toujours aller plus<br />
loin. Je pense aussi que la foi est fondamentalement liée à la vie éternelle.<br />
Et à une certaine continuité. Au moment où l’on met sérieusement<br />
en question cette continuité, comme à notre époque, la foi<br />
connaît de grandes difficultés. Mais ce désir de subsister est tellement<br />
enraciné que je ne parviens pas à comprendre pourquoi nos<br />
contemporains en viennent à dire que cela suffit et qu’ils vont mettre<br />
un terme à leur existence. De même, je ne comprends pas ceux qui<br />
disent n’avoir pas besoin de se perpétuer. C’est vraiment manifester<br />
une sûreté de soi prométhéenne.<br />
– Oui mais, on peut également dire que les croyants ou ceux qui<br />
voudraient croire en la transcendance ne sont pas d’accord avec la<br />
Création. Il est indéniable que l’homme est mortel, non ?<br />
– Oui, oui mais le fait de vouloir se perpétuer n’a rien à voir avec<br />
l’immortalité. L’homme est mortel. En fait, la vie éternelle signifie<br />
que la mort n’est pas une fin en soi où l’on est détruit. La science<br />
dit à bon escient que nos cellules ne peuvent pas survivre. C’est de<br />
fait impossible. Mais cela n’a rien à voir avec la vie éternelle. Nous<br />
sommes mortels mais nous pouvons avoir la vie éternelle. Notre<br />
culture pratique en fait une mélancolie calme. Il suffit de descendre<br />
dans la rue. Nos concitoyens ne sont pas aigris, sauf peut-être lorsqu’il<br />
pleut mais on ne peut pas affirmer non plus qu’ils sont joyeux.<br />
En fait, ils sont ainsi…<br />
53
– Un peu fatalistes ?<br />
– Oui et mélancoliques. Ils manquent de quelque chose mais ils<br />
ne peuvent pas dire de quoi il s’agit. C’est un étrange état d’esprit<br />
que celui de la mélancolie.<br />
– Doit-on attribuer à la sécularisation la perte de cette sécurité, la<br />
perte de la joie romaine ?<br />
– C’est la conséquence de diverses causes. Il y a en effet la perte<br />
des certitudes ; c’est un fait que nous sommes beaucoup plus prosaïques<br />
et pragmatiques face à la vie. On se dit qu’on peut se contenter<br />
de ce dont on dispose. En fait, nous sommes orphelins des<br />
grands idéaux. C’est bien cela le grand problème : les grands idéaux<br />
ont disparu. Ceux qui se rattachent à la société mais aussi les<br />
idéaux politiques et sociaux. Où en sont le marxisme et le communisme<br />
? Les idéologies d’antan sont mortes. Et nous voici à l’ère<br />
de la pensée faible où l’on se dit qu’il n’y a, au fond, plus rien. C’est<br />
presque le retour au règne animal. Une vache ne fait pas mieux :<br />
elle mange l’herbe qu’elle trouve sur son pré et ne pense pas<br />
l’ombre d’une minute à ce qu’elle fait. Sauf lorsqu’elle s’avance un<br />
peu imprudemment vers la clôture électrique qu’elle ne peut franchir<br />
et qui la rappelle aux dures réalités animales.<br />
– Hors de la foi, il n’y a donc plus d’espérance ?<br />
– Non, non. À moins de réduire la vie à une suite de cadeaux que<br />
l’on reçoit pour certaines fêtes et de limiter de la sorte son projet<br />
d’existence. C’est se mettre dans la peau des enfants qui attendent<br />
la venue de Saint-Nicolas. Pour moi, sans la foi, il n’y a plus d’espoir.<br />
D’espoir fondamental, s’entend.<br />
– Mais que dites vous alors à ceux qui disent avoir foi en l’homme ?<br />
N’ont-ils pas raison ?<br />
– Toutes mes félicitations !<br />
– Mais vous devez quand même admettre qu’il y a de bons côtés en<br />
l’homme ?<br />
– Mais oui, il y a de bons côtés. Seulement, il est fini le pauvre<br />
homme. Je ne nie pas qu’il puisse avoir de très bonnes qualités. Il<br />
y a même une certaine héroïcité dans le fait de croire en l’homme.<br />
Je me demande même si ce n’est pas déjà aller au-delà de ses<br />
54
limites. Bon, c’est bien de se dire dans son abri qu’on ne nous attrapera<br />
pas, qu’on est vraiment sauvé, mais quand on meurt, eh bien,<br />
il ne fait pas de doute que l’on se fait rattraper.<br />
La joie s’est-elle envolée ?<br />
Les années louvanistes<br />
« Où donc la joie a-t-elle disparu ? Il y a trop de tristesse dans le<br />
monde, trop de tristesse en nous, et dans l’Église, et dans le cœur des<br />
hommes ! D’où vient ce voile de deuil sur notre vie ? Cette “douce<br />
mélancolie” qui flotte autour de nous comme un brouillard ?<br />
Serions-nous donc malades ? Malades de la crise ? Sans doute, mais<br />
n’y a-t-il pas beaucoup plus encore ? Voici une lettre. Elle m’est arrivée<br />
hier. “Mon mari et moi, comme nous sommes loin l’un de l’autre,<br />
alors que nous sommes tous deux de si bonne volonté. Mais en<br />
même temps quelle mystérieuse distance ? Nous nous aimons ; nous<br />
avons si peur de nous perdre l’un l’autre. Alors pourquoi n’y arrivonsnous<br />
pas de vraiment nous trouver ?” Pourquoi tant de chagrin caché<br />
dans chaque foyer, dans presque tous les cœurs ?<br />
Qui nous indiquera ce “puits de Jacob” où nous pourrons puiser<br />
l’eau vive de la joie ? Tant d’hommes et femmes et tant de couples<br />
sont assis sur la margelle, fatigués et assoiffés l’heure de midi de<br />
leur vie. Tout comme Jésus. Et avec Lui, ils disent : “Donne-nous à<br />
boire” (Jean 4, 7). »<br />
La joie de saint François, Pâques 1982, « Paroles de vie » n o 2
Chapitre III<br />
ROME ET LE CONCILE<br />
1954 – 1959<br />
– Après vos études à Louvain, vous avez été envoyé à Rome. Pourquoi<br />
n’avez-vous pas pu faire vos études de théologie à la faculté louvaniste<br />
qui bénéficiait pour le moins d’une excellente réputation ?<br />
– Je ne pourrais pas y répondre ; c’était un choix de l’évêque de<br />
Bruges, de M gr De Smedt.<br />
– Il ne vous l’a jamais motivé ?<br />
– Non, car en ce temps-là, on ne donnait pas de motivations. Bon,<br />
sans vouloir me vanter, il est vrai que j’étais un excellent étudiant.<br />
Mon problème n’était pas de faire un grade ou d’obtenir un très<br />
haut grade, mais plutôt de le perdre ! Je me souviens encore très<br />
bien de la fin de ma première année de philo. Après la délibération,<br />
le président m’avait dit que je n’avais pas tout à fait réussi à décrocher<br />
une grande distinction parce qu’il me manquait quelques<br />
points. En fait, le problème venait du professeur de biologie Koch<br />
qui ne supportait pas les philosophes ! Et donc il m’avait doté d’un<br />
12 sur 20.<br />
À la délibération, on avait remonté la cote afin que je puisse avoir<br />
ma grande dis’ ! Mais le président m’avait dit qu’il aurait préféré<br />
que je ne la décroche pas. Et de me confier qu’il avait même insisté<br />
auprès de ses collègues pour que je ne l’aie pas ! Je lui avais alors<br />
demandé pourquoi il faisait preuve de tant de sévérité à mon égard.<br />
Il m’avait répondu que je devais au moins en faire autant l’année<br />
suivante sous peine d’apparaître en recul. J’ai sué eau et sang pendant<br />
ma deuxième année. Et j’ai de nouveau eu une grande dis-<br />
57
L’ordination sacerdotale de Godfried Danneels, le samedi<br />
17 août 1957<br />
Le samedi 17 août 1957, l’évêque de Bruges, M gr De Smedt confère l’ordination<br />
sacerdotale à Godfried Danneels dans l’église de Kanegem.<br />
Une date choisie à dessein : c’était en effet aussi celle du 25e anniversaire<br />
de mariage de ses parents. À la fin de la cérémonie, le nouveau<br />
prêtre reçoit le calice de l’abbé et enseignant Daniel Billiet qui a<br />
influencé de manière décisive sa vocation. L’évêque de Bruges ne « descendit<br />
» pas seulement sur Kanegem pour l’ordination de l’abbé Danneels<br />
: il bénit aussi la nouvelle maison communale et fut l’invité<br />
d’honneur du repas qui suivit…<br />
Contrairement au Standaard du 17 août 1957 qui mentionna l’information,<br />
nous n’en avons pas trouvé trace dans La Libre Belgique, mais<br />
la chronique religieuse alors encore quotidienne se faisait l’écho d’une<br />
vie spirituelle encore très intense en ces temps préconciliaires… Elle<br />
nous apprend, par exemple, ces jours-là que l’évêque de Gand a béni<br />
le dimanche 10 août une nouvelle église à Hamme, dédiée à Sainte-<br />
Renelde alors que quelques jours plus tard, il est fait état de la bénédiction<br />
d’une nouvelle chapelle à Quaregnon, au cœur d’un Borinage<br />
largement déchristianisé.<br />
Les retraites ont aussi le vent en poupe : à Orval, une retraite dirigée par<br />
deux franciscains, mais inspirée par les Exercices spirituels de saint Ignace<br />
de Loyola a réuni quelque nonante-quatre hommes et on a même dû<br />
en refuser… quarante, faute de place. Le public des retraitants était<br />
pour le moins éclectique puisque s’y côtoyaient des notaires, des professeurs,<br />
des délégués syndicaux, mais aussi un ouvrier actif dans une<br />
laminerie et un employé des contributions… Autre indice de la bonne<br />
santé religieuse : quelque trente mille jocistes venus des cinq continents<br />
ont afflué à Rome pour le rassemblement mondial des jeunes travailleurs<br />
pour la paix chrétienne. Et les ordinations sacerdotales avaient<br />
aussi particulièrement le vent en poupe : le lendemain de celle de Godfried<br />
Danneels, l’évêque de Gand, M gr Calewaert conférait la prêtrise<br />
à dix-neuf nouveaux séculiers ainsi qu’à quatre religieux !<br />
58
Rome et le Concile<br />
tinction. Le président est venu me trouver et m’a dit que cette fois,<br />
je l’avais…<br />
– Vous vous étiez vraiment impliqué, non ?<br />
– À Louvain, on ne pouvait pas suivre de cycle inférieur en théologie.<br />
La formation n’y était délivrée qu’en scola major ; autrement<br />
dit, il fallait déjà avoir été ordonné prêtre et avoir suivi un curriculum<br />
élémentaire en théologie. Donc, j’aurais dû faire ma théologie<br />
à Bruges mais, bon, on m’a envoyé à Rome et ce fut quelque chose<br />
de différent.<br />
– C’était une autre aventure. Comment vos parents ont-ils accueilli<br />
cette décision ?<br />
– Mon père était content. Il trouvait fantastique d’avoir un fils qui<br />
allait étudier à Rome, tout près du pape. Mais il se trompait un peu<br />
quand il pensait que nous étions tout le temps près du Saint-Père !<br />
– Il n’y avait pas que cela… Ce fut sans doute une tout autre aventure<br />
que celle de Louvain puisque vous voilà dans une ville de<br />
dimension mondiale…<br />
– La langue et la culture étaient différentes. J’y ai beaucoup appris<br />
mais pas sur le plan scientifique.<br />
– Justement, il semble que vous ayez dit un jour que Louvain était<br />
meilleur sur bien des terrains. Par exemple, pour les études bibliques<br />
modernes. À la Grégorienne, c’était loin d’être un point fort.<br />
– Oui, cela ne représentait pas grand-chose à cette époque-là. Les<br />
temps ont changé, car c’est bien mieux actuellement. N’empêche<br />
que nous avions de très bons professeurs dans une série de domaines.<br />
Je pense par exemple à Alvaro, en dogmatique. J’ai fait ma<br />
thèse chez cet enseignant espagnol. C’était un homme d’une<br />
grande bonté, très pointu, qui avait été formé chez les jésuites en<br />
Belgique. J’avais aussi un professeur américain qui avait des conceptions<br />
assez particulières sur la Trinité. Selon lui, le Père n’est pas<br />
le Fils, le Fils n’est pas le Père et le Père n’était pas davantage l’Esprit.<br />
Il nous avançait pas moins de quatorze propositions. Et il nous<br />
disait, en latin, qu’il était complet « sed nulla intelligentia ». C’était<br />
un génie, mais les études bibliques étaient particulièrement faibles.<br />
J’ose le dire, à Rome, mon esprit s’est d’abord et surtout ouvert à la<br />
59
culture davantage qu’à la science. D’abord pour les Italiens. Voilà<br />
un peuple divin malgré toutes les misères qu’on peut rencontrer à<br />
son contact. À l’époque, l’on devait, par exemple, veiller à ne pas se<br />
faire dépouiller mais pour le reste, ce sont des gens très agréables.<br />
Cette manie de chiper s’est bien atténuée depuis lors mais à<br />
l’époque, l’on ne pouvait vraiment pas avoir de biens sur soi.<br />
Puis il y avait aussi la ville… Rome… Voilà une cité qui embrasse<br />
toute l’histoire du monde, depuis les débuts jusqu’à nos jours. Avec<br />
le christianisme des débuts et les catacombes… On pouvait y courir<br />
entre les monuments en s’immergeant pleinement dans l’Histoire.<br />
Le Collège belge se trouvait alors en pleine ville à la via<br />
Quirinale, à un jet de pierre de la résidence du président de la république.<br />
Tous les après-midi, nous avions droit à une heure de promenade<br />
et le jeudi était totalement libre. On traversait le Forum,<br />
on se dirigeait vers les basiliques et les anciennes petites églises.<br />
Bref, on ne pouvait pas faire cinquante mètres sans rencontrer une<br />
trace du riche passé romain. Et en plus, cela m’a permis d’apprendre<br />
l’italien.<br />
– Mais les cours étaient donnés en latin… Comment cela s’est-il<br />
passé pour vous ?<br />
– Nous avions eu beaucoup de latin pendant nos humanités. Après<br />
un mois, on a donc pu parler le latin mais aussi le comprendre. La<br />
prise de notes s’avéra un peu plus difficile. Mais le latin avait l’avantage<br />
que l’on pouvait tout dire en moins de mots. Cela nous a permis<br />
de noter presque de manière littérale tout ce que disait le<br />
professeur. Et puis ce dernier ne parlait pas toujours non plus un<br />
latin parfait…<br />
On n’en est plus là aujourd’hui, puisque l’italien est devenu la<br />
langue véhiculaire à la Grégorienne.<br />
Aujourd’hui, c’est le contraire… Il y a beaucoup de mots pour<br />
exprimer peu de choses.<br />
– À l’époque, les auditoires de la Grégorienne étaient-ils toujours<br />
pleins à craquer ?<br />
– Oui plus que pleins et le grand auditoire était lui aussi plus que<br />
rempli…<br />
60
Rome et le Concile<br />
– Vous avez dû y croiser des étudiants qui sont devenus cardinaux<br />
comme vous ?<br />
– Oh oui, toute une série. Ils ont tous désormais plus de septante<br />
ans et certains sont même encore plus vieux car j’ai été créé <strong>cardinal</strong><br />
très jeune. Certains étaient déjà sexagénaires quand ils ont reçu<br />
le titre. Plusieurs ne sont plus de ce monde.<br />
– Par ces rencontres, vous aviez une vision du monde plus large que<br />
celle qui vous était offerte à Louvain ?<br />
Vous faites bien de préciser : sur le monde, pas sur la science. Pour<br />
moi à Louvain, l’endroit central était la bibliothèque. À Rome, j’avais<br />
quelques lieux de prédilection : Santa Maria Maggiore, Saint-Pierre<br />
et tous les grands monuments religieux. L’avantage était que nous<br />
y rencontrions beaucoup d’étudiants venus du monde entier. Il y<br />
avait là des Brésiliens, des Espagnols, des Allemands qui circulaient<br />
en soutane rouge. Nous connaissions tous nos collègues du Collège<br />
allemand et du Collège français. Les Français étaient les seuls à ne<br />
pas avoir de caractéristiques vestimentaires propres. Tous les autres<br />
collèges se faisaient remarquer sur ce plan. Nous avions une ceinture<br />
rouge et noire que nous devions arborer en permanence, alors<br />
que les Français circulaient en simple soutane noire. Je ne sais plus<br />
quel pape Pie avait eu cette idée d’imposer des distinctions entre<br />
les collèges. Il n’avait pas réussi à imposer ses vues à nos amis français.<br />
Il est vrai qu’il voulait leur imposer les couleurs de Notre Dame<br />
de Lourdes, une soutane blanche avec une ceinture bleue… Ils n’en<br />
ont jamais voulu et, de fait, cela aurait été vraiment difficile de circuler<br />
dans Rome dans ces couleurs-là.<br />
– L’appareil ecclésial était encore intact, si l’on peut dire, en ce<br />
temps-là avec des centaines de vocations. Ce déploiement de force<br />
ecclésial vous a-t-il impressionné ?<br />
– Nous n’allions pas souvent à la place Saint-Pierre et encore<br />
moins à la rencontre du pape. Tout au plus, quelques fois par an.<br />
C’était aussi à une demi-heure à pied du Collège belge. Qui plus<br />
est, il y avait moins de célébrations solennelles qu’aujourd’hui.<br />
C’était même exceptionnel sur la place Saint-Pierre elle-même. Je<br />
n’en ai jamais vécu aucune sinon lors de l’élection de Jean XXIII.<br />
61
– Avez-vous rencontré Pie XII ?<br />
– Non, jamais, même pas en groupe.<br />
– C’était un homme distant, une personnalité qui flottait au-dessus<br />
des autres ?<br />
– C’était une figure imposante autour de laquelle planait une aura<br />
un peu mystérieuse sinon mystique. Il avait déjà frôlé la mort de<br />
près et avait prié le rosaire sur son lit de souffrances. On avait pu<br />
suivre cela de très près grâce aux haut-parleurs, y compris à Sainte-<br />
Marie Majeure ; il y régnait aussi une ambiance particulière. La<br />
rumeur a couru qu’il avait eu des visions, mais je n’en crois rien.<br />
Tout cela pour vous dire que nous n’avions guère de contacts avec<br />
l’appareil ecclésial.<br />
– Comment était l’ambiance au Collège belge en ce temps-là ?<br />
– Elle était gaie !<br />
– Étiez-vous nombreux ?<br />
– Nous étions une vingtaine, pas davantage. C’était dans un vieux<br />
bâtiment, dans un ancien couvent de carmélites. Nous y vivions<br />
dans un dénuement certain. Il est heureux qu’il n’ait jamais fait très<br />
froid à Rome car aucune fenêtre ne pouvait plus être fermée. On<br />
logeait donc dans les petites cellules des carmélites, et je dois dire<br />
que c’était gai ! Nous avions comme président, à cette époque,<br />
M gr Devroede qui est devenu par la suite vice-recteur à l’Université<br />
de Louvain. C’était un homme plein d’humour qui nous faisait<br />
beaucoup rire à table avec ses talents d’imitateur. Il avait l’art d’imiter<br />
les cardinaux, en tout cas les principaux. C’était vraiment à<br />
mourir de rire. Je me souviens que, lors d’une veillée pascale, nous<br />
avions eu la visite de la femme de l’ambassadeur de Belgique. En<br />
fait, elle est arrivée en retard et on était pratiquement à la moitié<br />
de l’office. Après la cérémonie, M gr Devroede lui a dit qu’elle était<br />
juste arrivée à temps pour renouveler ses vœux de baptême…<br />
Je me souviens, par la suite, de M gr Devroede comme d’un homme<br />
quelque peu aigri. Il a fini sa vie comme recteur de Saint-Julien des<br />
Belges et je me rappelle qu’il avait des centaines de cassettes audio<br />
dans son armoire pour faire des visites guidées dans Rome.<br />
62
Rome et le Concile<br />
– Il a beaucoup fait cela à Rome à la fin de son mandat…<br />
– C’était aussi un mélomane mais il n’écoutait par exemple plus<br />
Mozart. Il disait qu’il connaissait le compositeur autrichien et donc<br />
il avait décidé qu’il n’y toucherait plus ! C’est aussi M gr Devroede<br />
qui m’avait dit que l’on ne pouvait apprécier un intérieur baroque<br />
qu’après avoir dépassé la cinquantaine. C’était un leitmotiv récurrent<br />
chez lui. Notamment lorsque nous entrions dans l’église du<br />
Gésu et que nous montrions que nous n’apprécions pas le décor<br />
chargé. « Ah, avait-il alors coutume de dire, attendez que vous ayez<br />
quarante ou cinquante ans et ce n’est qu’alors que vous apprécierez<br />
la joie de vivre du baroque. » Il avait sans doute raison. Mais les<br />
goûts musicaux de Devroede, pour autant que je m’en souvienne<br />
allaient plus dans la ligne des « Préludes » de Liszt et de « l’Arlésienne<br />
» de Bizet. Ce qui était au fond un peu plus baroque. Je<br />
pense que les problèmes ont surgi lorsque le concile s’est profilé.<br />
C’est alors qu’Albert Prignon a été nommé recteur du Collège<br />
belge. Cela signifia qu’il devait rentrer en Belgique. Il a très mal<br />
vécu ce changement : je pense qu’il l’a toujours interprété comme<br />
un désaveu, comme s’il n’avait pas été digne de se trouver aux côtés<br />
des évêques résidentiels.<br />
– Il y a eu une rumeur selon laquelle il aurait raté la mitre <strong>cardinal</strong>ice<br />
parce qu’il aurait fait le mauvais choix lors de la scission de<br />
l’Université de Louvain.<br />
– C’est possible, mais je n’en suis pas convaincu. Devroede était<br />
un vrai Bruxellois et un vrai Belge. Il était de Rhode-Saint-Genèse<br />
et un tantinet breughelien. Un vrai Pajot et un jouisseur de la vie…<br />
À la fin de l’année, il devait toujours faire ses comptes car il était<br />
aussi l’économe du Collège belge. Pendant huit jours, il était<br />
impossible de lui adresser la parole. Il était renfrogné et très soupe<br />
au lait parce que ses chiffres ne correspondaient jamais. Et puis<br />
tout d’un coup, on le voyait descendre avec sa bonne humeur traditionnelle.<br />
Que s’était-il passé ? Il avait comblé le trou en puisant<br />
dans son propre gousset et le bilan correspondait.<br />
– Avez-vous encore des contacts avec ceux qui étaient au Collège<br />
belge à votre époque ?<br />
– Le lundi de Pentecôte, je reçois à Malines les Romani, entendez<br />
63
Godfried Danneels, prêtre, étudiant au Collège belge de Rome Collège belge, Rome<br />
tous ceux qui ont été avec moi à Rome, mais aussi ceux qui nous<br />
ont précédés ou suivis d’un an. Nous nous retrouvons chaque<br />
année pour un déjeuner convivial chez l’un ou l’autre. Hélas, beaucoup<br />
d’entre nous ne sont plus, comme Basiel Maes, par exemple.<br />
– Cette joie d’antan remonte-t-elle alors à la surface ?<br />
– Oui, c’est le moment de rappeler beaucoup d’anecdotes, ce qui<br />
ne manque pas de charme. J’ai également fait la connaissance d’un<br />
grand nombre de nos vicaires épiscopaux actuels à Rome.<br />
– Lors de la troisième année de vos études romaines, vous avez été<br />
ordonné prêtre le 17 août 1957, dans l’église de Kanegem, le jour<br />
même des noces d’argent de vos parents.<br />
– Oui, c’était un grand moment. Habituellement, on recevait l’ordination<br />
à Rome après la troisième année de théologie et pas après<br />
la quatrième parce qu’on avait déjà fait une année de philosophie<br />
auparavant. Je savais donc que je serais ordonné pendant les<br />
grandes vacances de 1957 alors que j’étais à la maison. M gr De<br />
Smedt m’avait interpellé directement en sondant mes intentions à<br />
ce sujet. J’ai pu lui répondre que j’avais réfléchi à la question et que<br />
64
Rome et le Concile<br />
le hasard faisait bien les choses : mes parents fêtaient leurs vingtcinq<br />
ans de mariage le 17 août de cette année-là ! Je savais qu’il<br />
avait l’habitude d’ordonner les futurs prêtres dans leur paroisse.<br />
L’évêque me répondit donc qu’il procéderait à mon ordination<br />
dans l’église où mes parents avaient échangé leurs consentements<br />
exactement un quart de siècle auparavant. Il a tenu parole. Cela<br />
s’est passé dans l’après-midi. Ce jour-là, il y avait eu un terrible<br />
orage. La cérémonie a dû se dérouler vers quatre heures. Pas plus<br />
tard parce qu’il y avait une expression ouest-flamande assez péjorative<br />
pour ceux qui étaient ordonnés plus tard : on parlait de<br />
« priesters van achter de vieren »…<br />
Toujours est-il que toute la paroisse était présente. On venait de<br />
construire une nouvelle maison communale, juste en face de l’entrée<br />
principale de l’église. M gr De Smedt devait bénir le bâtiment<br />
officiel après mon ordination et, ensuite, il y avait encore un dîner<br />
à la nouvelle maison communale. Y assistaient les membres du<br />
conseil communal, qui ne comptait pour ainsi dire que des agriculteurs,<br />
mais il y avait aussi deux ouvriers. L’un d’eux était assis à<br />
côté de l’évêque, à table. On avait servi de petites pommes de terre,<br />
qu’on appelle des pommes parisiennes. Ce qui avait fait sortir<br />
notre élu de sa réserve. Il avait dit qu’il allait interpeller le collège<br />
parce qu’on avait vraiment les plus robustes patates de toute la<br />
région mais on servait des féculents aussi ridicules à l’occasion de<br />
la visite de l’évêque. Toute la Flandre-Occidentale a été informée<br />
de l’incident !<br />
– Lorsque pendant la cérémonie de l’ordination vous étiez couché<br />
face contre terre, prosterné, avez-vous pensé à la veillée pascale qui<br />
avait été à la base de votre engagement ?<br />
– Peut-être pas à ce moment précis. Mais c’était quand même<br />
impressionnant ! Tentez donc l’expérience de vous coucher sur le<br />
ventre pendant dix minutes sur des dalles froides… cela laisse<br />
incontestablement des traces.<br />
– Vous vous êtes senti écrasé ?<br />
– Certainement en état de prosternation… livré, en quelque sorte…<br />
– L’acte ultime de l’humilité ?<br />
– On touche la terre, on devient un avec elle et cela procure une<br />
65
sensation très particulière. On se sent au fond comme un ver. Qui<br />
plus est, ce n’est pas très facile ni confortable de se coucher de la<br />
sorte sur le marbre froid.<br />
– Vous souvenez-vous encore de votre première homélie ?<br />
– Non, vraiment plus !<br />
– Vous ne l’avez donc pas conservée ?<br />
– Non pas du tout. Je n’en sais plus rien !<br />
– Cela a dû être un moment émotionnel pour vous ? L’émotion vous<br />
a-t-elle envahi lorsque vous vous êtes rendu compte que vous étiez<br />
désormais prêtre ?<br />
– Oui, cela vous touche vraiment très fort. Cela est dû, au moins<br />
partiellement, au fait que les gens vous regardent désormais différemment.<br />
Pour eux, vous êtes soudainement prêtre. Et puis, à ce<br />
moment, je n’étais qu’un jeune homme de vingt-quatre ans. Mais<br />
le moment le plus émouvant s’est situé après mon ordination, à la<br />
sortie de l’église, quand on m’a remis mon calice qui était celui de<br />
l’abbé Daniel Billiet, ce prêtre et enseignant avec qui j’avais été en<br />
étroite relation au collège. J’ai toujours ce calice et je l’utilise toujours<br />
pour ma messe quotidienne. Oui, là, l’émotion m’a envahi.<br />
L’abbé Billiet m’avait toujours dit que si je devenais prêtre, il me<br />
donnerait son calice.<br />
Mais pour le reste, le jour de mon ordination sacerdotale fut un de<br />
ces jours solennels où l’on se rend à peine compte d’où l’on est et<br />
de ce que l’on fait. Et il n’en reste donc que quelques détails. Un<br />
jour, j’ai demandé à ma sœur ce qu’elle avait retenu de mon homélie<br />
lors de sa messe de mariage en l’église de Kanegem. Elle m’a répondu<br />
par la négative ; la seule chose que j’ai retenue, devait-elle<br />
ajouter, est qu’il faisait atrocement chaud ce jour-là. C’est tout ce<br />
qu’elle avait gardé du jour de son mariage !<br />
– Mais par contre, on peut supposer que vous vous souvenez encore<br />
de vos premières confessions…<br />
– Oui, l’on se sent totalement indigne à ce moment-là. Je devais<br />
confesser les membres de la Ligue du Sacré-Cœur de Jésus. Un<br />
dimanche par mois, à cette époque-là, les hommes devaient communier.<br />
Et j’avais donc été chargé de faire un tour des autres<br />
66
Rome et le Concile<br />
paroisses voisines de la nôtre comme confesseur « étranger ». Je me<br />
suis rendu à Aarsele, à Schuiferskapelle, à Ruiselede. Je me souviens<br />
encore d’avoir vu entrer un vieux fermier dans le confessionnal.<br />
J’ai tiré le volet et l’homme m’a confié ses fautes. C’est à<br />
ce moment-là qu’on se dit que l’on aurait peut-être dû inverser les<br />
rôles. Mais c’est le jeune morveux qui a remis ses péchés au vieil<br />
homme…<br />
– Aviez-vous l’impression que c’était un fardeau ?<br />
– Oui, encore que nous n’avions pas si souvent de pareilles séances<br />
de confessions car il y avait encore tellement de prêtres ! Et je ne<br />
me rendais donc dans les villages précités que parce qu’ils étaient<br />
près de chez moi.<br />
– Quelles étaient vos fonctions initiales ?<br />
– C’était d’étudier ! Je suis reparti à Rome pendant deux ans. Et<br />
donc je n’entendais des confessions que pendant les vacances.<br />
– Pendant vos études est décédé Pie XII. Lui a succédé une figure un<br />
peu hors normes, Jean XXIII, Giuseppe Roncalli. Vous avez dit un<br />
jour que ce nouveau pape ne vous avait pas enthousiasmé.<br />
– Mais mettez-vous à ma place ! Vous vous trouvez sur la place<br />
Saint-Pierre, la loggia s’ouvre et voilà qu’on voit apparaître et<br />
s’avancer un petit homme très corpulent sans le moindre look…<br />
– Le décorum cher à Pie XII…<br />
– … appartenait tout aussitôt au passé. Roncalli bénissait la foule<br />
à l’italienne (NDLR : avec des gestes rapides qu’improvise pour nous<br />
le <strong>cardinal</strong> Danneels) alors que Pie XII le faisait majestueusement<br />
à l’allemande. Nous nous demandions tous ce qui nous arrivait. Je<br />
me souviens queWilfried Dumon qui n’était plus à Rome avait suivi<br />
l’événement à la télévision à Bruges. Il m’a toujours dit que lorsqu’il<br />
avait vu pour la première fois le pape Jean XXIII à la télévision,<br />
il avait dit à ses collègues que l’image était déformée !<br />
– Reste que quand il a annoncé la tenue d’un nouveau concile, vous<br />
étiez plus enthousiaste.<br />
– Il ne se rendait pas bien compte dans quelle aventure il se lançait.<br />
L’on rapporte que quelques mois après son élection, il avait<br />
dit à son substitut le <strong>cardinal</strong> Tardini : « Faciamo un piccolo conci-<br />
67
lio. » Nous allions donc tenir un petit concile. Et il pensait qu’il<br />
serait terminé à Noël. Mais cela a pris quatre ans. Il avait pris de<br />
fameux risques. Jean XXIII ignorait aussi tout ce que cela entraînerait<br />
et c’est sans doute heureux…<br />
– Ce concile n’était-il pas dans l’air du temps ? N’avez-vous pas vu<br />
arriver cette évolution ?<br />
– Oui, il est exact qu’avec Jean XXIII, on pouvait s’attendre à tout.<br />
Ce n’était pas quelqu’un de la Curie. Et la première fois qu’il est<br />
apparu pour une audience, il portait une sorte de bonnet phrygien<br />
que l’on n’avait plus sorti des armoires depuis le XVI e siècle. À noter<br />
que le pape actuel l’a déjà porté aussi. En fait, tout était possible.<br />
Jean XXIII avait une vraie piété italienne, avec tout ce que cela comporte<br />
aussi bien de positif que de négatif. Je me souviens que lors<br />
d’une visite ad limina, M gr De Smedt avait pu emmener ses étudiants<br />
à l’audience chez le pape. C’était pour faire une photo…<br />
Nous étions quatre et lorsque nous sommes entrés, Jean XXIII nous<br />
a accueillis en lançant : « Ah, voilà les quatre vertus <strong>cardinal</strong>es !»<br />
On se regardait un peu éberlués parce qu’on ne savait pas très bien<br />
ce qu’il fallait répondre. Mais une fois la photo faite, on nous a priés<br />
de sortir.<br />
– L’Église avait-elle besoin d’un concile ?<br />
– Vu avec le recul, oui.<br />
– Vous nous avez dit que le pape avait pris un risque énorme…<br />
– Oui, je pense qu’il a libéré quelque chose dont il ne pouvait pas<br />
prévoir que cela conduirait à tout cela. Le concile a quand même<br />
duré quatre ans et ce fut un énorme saut quantitatif si on le replace<br />
dans l’Histoire de l’Église.<br />
– Peut-on dire que c’était le concile le plus important depuis celui<br />
de Trente ?<br />
– Tous les conciles sont importants, mais celui-ci l’était quand même<br />
un peu plus. Pour la première fois, on voyait émerger les thèmes de<br />
la décentralisation, de la collégialité, de l’exégèse de la Bible, de la<br />
liberté religieuse et du respect des autres religions, de l’œcuménisme,<br />
des rapports entre l’Église et le monde. Tout cela était au fond totalement<br />
original et nouveau.<br />
68
Rome et le Concile<br />
– Évoquait-on ces thèmes au Collège belge ?<br />
– Certainement. Les célébrations eucharistiques se célébraient<br />
déjà face au peuple. Le recteur Devroede était un homme très<br />
ouvert et large d’esprit qui s’intéressait à un certain renouveau. Ces<br />
« expériences » se déroulaient tout naturellement à huis clos, entre<br />
nous. Les voisins n’en savaient rien…<br />
– Mais les Belges appartenaient quand même à l’avant-garde ?<br />
– J’ose affirmer que rien de ce qui serait établi plus tard au concile<br />
ne m’était inconnu auparavant. Je trouvais tout cela très normal.<br />
Qu’aurait-on pu décider autrement ? Et lorsque je vins au séminaire<br />
de Bruges en 1962, j’y ai déjà trouvé toutes les conceptions<br />
conciliaires sur l’étude de la Bible, l’exégèse, la liberté religieuse,<br />
les rapports entre l’Église et le monde, l’opinio communis. Nous<br />
n’étions donc absolument pas surpris.<br />
– Vous étiez naturellement proche de M gr de Smedt qui fut une grande<br />
figure du concile. En a-t-il parlé avec vous ? Vous occupiez quand<br />
même un poste à responsabilités…<br />
– J’y étais à peine et j’étais encore fort jeune. Mais De Smedt ne<br />
venait pas si souvent au séminaire. Il laissait le séminaire en l’état,<br />
tel qu’il était et c’était bien ainsi. M gr De Smedt était une personnalité<br />
étonnante. Au fond, c’était un évêque très classique qui avait<br />
ramené la tradition de Malines à Bruges. On aurait dit un grandpère.<br />
Lorsqu’il est entré en fonction, il a immédiatement intimé<br />
l’ordre à son cérémoniaire de porter une soutane violette comme à<br />
Malines. Ce qu’on n’avait jamais vu à Bruges. Et en même temps, il<br />
pouvait faire montre de visions très modernes que l’on n’aurait<br />
jamais attendues de sa part. En outre, il n’avait pas peur. Il pouvait<br />
de temps en temps utiliser une expression qui était presque lapidaire.<br />
Par exemple, le mot « triomphalisme » de l’Église, qu’il avait<br />
ressorti au concile et qui fit grand bruit. Il se trouve aujourd’hui dans<br />
le Petit Robert.<br />
– Sa célèbre allocution au concile a fait des étincelles…<br />
– À cause, d’abord, de son contenu. Il avait dit qu’il fallait cesser<br />
de glorifier l’Église qui ne commettait jamais d’erreurs. C’était cela,<br />
le triomphalisme à rejeter. Puis, on ne doit pas oublier qu’il y avait<br />
aussi la forme. Car De Smedt était un grand orateur.<br />
69
– Comment expliquez-vous cette évolution ? On a vu changer Roncalli,<br />
on vit changer De Smedt, on verrait changer bien d’autres<br />
hommes d’Église. Etait-ce dans l’air du temps ?<br />
– C’est la modernité qui avait fait son entrée dans la manière de<br />
penser et de ressentir les choses. Ce n’était pas tellement le fait de<br />
l’Église mais de ceux qui avaient leur mot à dire en son sein : les<br />
archevêques, beaucoup d’évêques et certains cardinaux. Au concile,<br />
il n’y avait que quatre ou cinq véritables figures : Lercaro, Doepfner,<br />
Montini, Suenens et Agagnanian. Surtout ces cinq-là.<br />
– Les réformateurs n’avaient pas la partie gagnée d’avance…<br />
– Pas du tout ! Jusqu’à la fin, il y a eu de l’obstruction. La majorité<br />
de la Curie était contre. On a dit, et je le crois, que la Curie était heureuse<br />
que le concile se termine. Ce qui se résuma par la formule :<br />
« Qu’ils rentrent seulement chez eux, ces évêques, afin que nous<br />
puissions enfin reprendre les affaires en main !»<br />
– C’était la fin de la récréation !<br />
– Mais la récréation ne s’est pas arrêtée !<br />
– Quelle a été la plus importante rénovation de Vatican II ? Quand<br />
vous jetez l’accessoire…<br />
– Il y en a eu beaucoup, hein…<br />
– Mais comme liturgiste, vous direz sans doute que ce fut la réforme<br />
de la liturgie…<br />
– Oui, certainement. Je pense que ce fut une mutation fondamentale<br />
parce que quand on change la liturgie, cela se fait nécessairement<br />
en profondeur. Je pense que ce fut un des changements<br />
essentiels… mais il y a eu plus : on est passé de l’image de l’Église<br />
qui était comme une citadelle à celle du levain dans la pâte. Au<br />
fond, le rapport entre l’Église et le monde a changé fondamentalement.<br />
Et pas par n’importe qui : c’est Jean XXIII qui a dit que nous<br />
devions largement ouvrir les fenêtres.<br />
– Le fameux aggiornamento…<br />
– Oui…<br />
– Justement de par son identité et de par ses dispositions multiculturelles,<br />
l’Église de Belgique y a joué un rôle de premier plan. On a<br />
70
parlé de squadra belga… Le Collège belge ne fut-il pas un carrefour<br />
et un point d’appui extraordinaire pour le concile ?<br />
– Certainement. Ce fut un point d’appui scientifique. Les théologiens<br />
de Louvain ont joué un rôle intellectuel de pointe. M gr Philips<br />
a rédigé une des constitutions du concile, ce qui fut quand<br />
même une des étapes essentielles de Vatican II. Les participants<br />
belges ont aussi brillé par leurs connaissances linguistiques. Ils<br />
parlaient parfaitement l’italien, l’anglais, l’allemand, le français, le<br />
néerlandais. Ce fut un avantage énorme pour le travail en commission.<br />
Et puis, il y eut naturellement les grandes personnalités<br />
comme De Smedt et Suenens mais également comme Charue, parfois<br />
oublié, qui ont tous joué un rôle de pointe.<br />
– Est-ce que cela vous apparaissait déjà lorsque vous avez étudié au<br />
Collège belge ?<br />
– Nous ne doutions pas que M gr De Smedt allait jouer un rôle de<br />
première importance. Et qu’un rôle plus important encore reviendrait<br />
au <strong>cardinal</strong> Suenens qui était déjà plus connu sur le plan<br />
international. Et puis vous aviez cet esprit belge qui facilitait la<br />
recherche de formules de compromis, qui réconciliaient les parties<br />
adverses et qui signifiaient en même temps quelque chose. On<br />
m’a toujours dit que M gr Philips avait l’art d’écouter absolument<br />
tous les points de vue et de les réunir ensuite d’une manière nuancée<br />
dans une synthèse significative sur laquelle personne ne pouvait<br />
achopper.<br />
– C’était le fameux compromis à la belge…<br />
– Certainement, cela a joué. Les nôtres étaient habités du sens de<br />
trouver des formules de compromis.<br />
– Cela se perd un peu aujourd’hui ?<br />
– C’est déjà perdu !<br />
Rome et le Concile<br />
– On avait donc ouvert les portes et les fenêtres de l’Église mais c’est<br />
par les mêmes portes, que dans les années qui ont suivi le concile,<br />
des milliers de prêtres et de religieux ont quitté l’institution. Étaitce<br />
la faute du concile ?<br />
– Non, comment le concile pourrait-il en être responsable ?<br />
71
– Sans le concile, cela se serait-il vraiment produit ?<br />
– Cela se serait passé autrement mais pas mieux. Car je pense que<br />
cette modernité avec son libre-arbitre était déjà présente dans la<br />
culture. Elle allait donc tôt ou tard se manifester. Mais il est vrai<br />
qu’un concile est aussi un choc culturel. C’est comme un bateau<br />
qui passe et qui laisse des vagues derrière lui. Ce fut le cas après le<br />
concile de Trente. Moins après celui de Vatican I, mais il avait été<br />
interrompu prématurément. Après chaque concile, il y a de grandes<br />
turbulences. Et elles sont allées de pair avec le développement des<br />
droits du « Moi », avec certaines perspectives que tout allait changer.<br />
Nombre de prêtres sont sortis de charge parce qu’ils étaient<br />
convaincus que le célibat allait être supprimé. Ils croyaient être une<br />
avant-garde. Cela a joué un grand rôle selon moi.<br />
– La réforme liturgique qui était votre secteur de prédilection, professionnellement<br />
parlant n’a-t-elle pas été trop loin aprèsVatican II ?<br />
Vous avez dit jadis : là où la méconnaissance triomphe, la rupture<br />
menace…<br />
– Nous avons laissé évoluer la situation sans expliquer au préalable<br />
aux fidèles ce dont il était question et on ne l’a pas fait davantage<br />
vis-à-vis des prêtres. On l’a fait très vite. Dans toute la culture<br />
actuelle, il y a une grande difficulté à percevoir l’invisible. Sur l’ensemble<br />
de la planète. Que fait-on alors ? On s’est axé dans la liturgie<br />
sur le développement du visible. On l’a modifié et retravaillé. Et l’invisible<br />
a alors disparu totalement. Je participe parfois à des sacrements<br />
de confirmation où l’on nous raconte des histoires de Mickey<br />
Mouse. On en fait une sorte de petite pièce de théâtre scolaire et ils<br />
n’en retiendront absolument rien. Alors, il m’arrive de faire la<br />
remarque que l’on sous-estime ces enfants. Ce qui se passe à l’avantplan<br />
est tellement accentué et développé que l’arrière de la scène<br />
disparaît de notre vision. On est alors dans la crise de l’invisible.<br />
– On a jeté le bébé avec l’eau du bain en introduisant tous ces textes<br />
profanes…<br />
– Il n’y a pas eu assez de réflexions à ce sujet. Et les croyants ne<br />
peuvent pas en être portés responsables : ils sont pleins de bonne<br />
volonté et ils pensent qu’ils doivent agir de la sorte. Mais ils ne<br />
comprennent plus le mystère parce qu’ils n’en ont plus de notions.<br />
72
Rome et le Concile<br />
– Force est de constater que le lectionnaire est très facilement mis de<br />
côté pour faire place à des textes confectionnés pour la circonstance.<br />
Est-ce que cela vous fait mal ?<br />
– Oui. Parce que c’est aussi un extraordinaire appauvrissement<br />
culturel. Et pas seulement parce que les textes ne sortent plus de<br />
la Bible. Quand on me les fait entendre, je les compare à ceux des<br />
livres sacrés et je ne puis m’empêcher de me demander dans quel<br />
impasse on nous fait échouer. C’est devenu du jeu d’enfant ! Il n’y<br />
a plus une personne intelligente qui viendrait encore écouter cela.<br />
De fait, ils ne viennent plus.<br />
– C’est un manque général de formation ?<br />
– Absolument.Y compris pour les fidèles qui ne comprennent plus<br />
rien. On devrait faire un effort énorme sur le terrain de la catéchèse<br />
comme sur celui de l’évangélisation. On ne dispose même plus du<br />
vocabulaire idoine pour parler de Dieu.<br />
– Pensez-vous que ce soit une des raisons pour lesquelles le pape<br />
Benoît XVI a fait un pas en avant dans la restauration de la messe<br />
en latin, à l’ancienne ?<br />
– Je ne sais pas pourquoi il l’a fait. Chez nous, c’est parfaitement<br />
superfétatoire.<br />
– Mais n’y-a-t-il pas eu de demandes pour cela suite au motu proprio<br />
?<br />
– Non, aucune. Je n’en ai pas reçu une seule sur l’ensemble du territoire<br />
de l’archevêché. Et je pense que pour l’ensemble de la Belgique,<br />
il n’y a pas eu ou alors très peu de demandes. En fait, on<br />
disposait déjà auparavant chez nous d’un ou deux lieux où c’était<br />
possible et où ce l’est toujours. Mais il se peut que le pape actuel<br />
se soit dit que s’il permettait de nouveau la célébration selon le rite<br />
ancien, d’aucuns chercheraient à revenir vers l’Église catholique.<br />
Pour ce qui me concerne j’ai toujours été convaincu qu’ils ne le<br />
feraient pas. En fait, on a changé la locomotive. C’était le rite tridentin.<br />
Cependant, l’essentiel, ce sont quand même les wagons qui<br />
y sont accrochés. Et que trouve-t-on dans ces wagons ? C’est le rejet<br />
de Vatican II : pas de liberté religieuse, pas d’œcuménisme, pas de<br />
dialogue interreligieux. Et ces wagons sont tirés actuellement par<br />
une autre locomotive. C’est tout. Le pape peut octroyer ce rite<br />
73
ancien. Il y a d’ailleurs toujours eu des rites anciens dans l’Église.<br />
Il y en a encore d’autres aujourd’hui qui diffèrent du nôtre : le rite<br />
ambrosien, le rite milanais, les nombreux rites orientaux… Cela a<br />
toujours été le cas. Mais je pense que c’est un coup d’épée dans<br />
l’eau que de penser que l’on réintégrera de la sorte les lefebvristes.<br />
– Il s’agit d’une infime minorité…<br />
– Attention, quatre cents prêtres de par le vaste monde se disent<br />
proches de M gr Lefebvre.<br />
– Ce serait une belle affaire s’ils pouvaient rentrer au bercail…<br />
– Je ne le vois pas arriver…<br />
– Irréconciables précisément à cause du concile…<br />
– Les wagons de Vatican II sont inacceptables pour eux.<br />
– Pour en revenir à vous, cela doit être une immense déception que<br />
la vie des Belges ne soit plus rythmée par le calendrier liturgique ?<br />
Que le seul rythme qui s’impose à nos compatriotes soit celui de leur<br />
montre…<br />
– Je ne pense pas que l’on puisse retourner en arrière. Parce que<br />
le temps liturgique ne peut fonctionner que lorsque tout le monde<br />
est catholique. Cela, ce n’est plus possible. Je ne le regrette pas,<br />
mais je constate qu’il y a beaucoup de superficialité chez un grand<br />
nombre de gens. C’est un manque de culture qui me fait mal de<br />
temps en temps. Le pratico-pratique et le pragmatisme dominent<br />
totalement la scène. Voilà la nourriture ou plutôt les aliments que<br />
mettent en avant la télévision, la radio et la presse écrite. Pour ma<br />
part, ils peuvent écrire tout cela. Mais mon cœur saigne quand je<br />
me dis qu’il y a tellement d’autres choses, plus profondes et plus<br />
humaines que ce que l’on donne là à manger. Cela me rappelle une<br />
inscription que j’avais découverte sur un mur du vicariat de<br />
Bruxelles : « Seigneur, arrêtez le monde, je veux descendre »!<br />
– Est-ce qu’il n’y a pas un manque de responsabilité au sein même<br />
de l’Église, peut-être sur le plan de la communication ? Pensez donc<br />
à Noël : tout tourne autour du Père Noël et plus personne ne pense<br />
à la crèche de Bethléem.<br />
– Très certainement. Mais cela se situe surtout sur le plan culturel.<br />
Et la culture est quand même le terreau de la foi. Tout a telle-<br />
74
Rome et le Concile<br />
ment été banalisé. Et cela me fait vraiment mal de constater que la<br />
majorité de la population reste indifférente à la richesse de la religion,<br />
à la culture religieuse, aux paroles de l’évangile et de la Bible.<br />
Cela me fait vraiment mal.<br />
– Croyez-vous que ce soit irréversible ?<br />
– Je ne le pense pas. On vit dans une sorte de kermesse permanente.<br />
Mais il y aura un lundi. Il y aura un lendemain qui déchante !<br />
Je me souviens encore très bien du dimanche de la « ducasse » à<br />
Kanegem. On faisait la fête à fond. Tout le monde était imbibé. Et<br />
le lundi matin, la vie active reprenait ; les paysans retournaient au<br />
travail avec leurs chevaux et leurs carrioles comme si de rien n’était.<br />
Je crois que la vie religieuse va elle aussi reprendre. D’ailleurs, le<br />
christianisme et la foi sont trop forts pour être anéantis. Nous<br />
serions morts depuis longtemps avec tout ce qu’on a manigancé.<br />
Mais il est naturellement plus agréable de vivre à une époque où<br />
tout le monde est catholique… Avec quand même la tentation de<br />
la facilité, de la supériorité et de la prétention. Ces tentations ne<br />
nous habitent plus, mais il y en a d’autres. Comme le découragement.<br />
Et ainsi de suite…<br />
75
Accepter l’étranger<br />
« Il y a des dizaines de milliers de gens qui vivent avec nous et qui<br />
eux aussi sont différents. Ce sont les étrangers. Ils sont venus de<br />
loin mais ils habitent chez nous depuis des années. Et ils sont<br />
autres. Peut-être avons-nous pu penser qu’ils n’étaient pas si différents.<br />
Mais avec le temps, nous nous sommes rendus compte<br />
qu’ils sont autres, si différents de nous par leur culture, leurs<br />
usages, leur langue et leur religion. Et ils nous demandent de pouvoir<br />
vivre parmi nous tels qu’ils sont. Voici l’étranger qui nous dit :<br />
“Prends-moi tel que je suis ; laisse-moi habiter avec vous, vivre chez<br />
vous, y travailler. Pour l’amour de Dieu, dont moi aussi je suis l’enfant<br />
! Ah ! Si vous déchiriez vos “cieux” pour descendre vers nous.” »<br />
Accepter l’autre, Noël 1981, « Paroles de vie n o 1
Chapitre IV<br />
DE BRUGES À ANVERS<br />
1959 – 1977<br />
– Au moment des prémices du concile, vous avez été désigné en<br />
juillet 1959, directeur spirituel des étudiants en théologie de Bruges<br />
qui étaient encore cent seize à cette époque. En quoi consistait précisément<br />
votre travail ?<br />
– Mon professorat était très limité. Je pouvais donner un petit<br />
cours de liturgie de quelques heures. À côté de cela, mon travail<br />
consistait en un accompagnement spirituel collectif : des récollections<br />
mensuelles, une vigile tous les samedis soir pour préparer la<br />
fête du lendemain et je devais assurer aussi tous les jours la prière<br />
de la mi-journée. Le directeur célébrait la messe. Et puis, une fois<br />
par trimestre, je devais recevoir chaque étudiant pendant une<br />
demi-heure. Une rencontre individuelle qui portait sur la vie spirituelle<br />
en général. Mais bon, cela faisait quand même cent seize<br />
personnes tous les trois mois. J’ai donc passé des heures dans mon<br />
fauteuil, de deux heures de l’après-midi à huit ou neuf heures du<br />
soir à recevoir ces jeunes hommes, de demi-heure en demi-heure.<br />
C’était une tradition là-bas mais je puis vous assurer que c’était<br />
fatiguant sinon tuant de devoir être à l’écoute en permanence. À<br />
côté de cela, j’accompagnais encore individuellement un bon<br />
nombre d’étudiants parce qu’ils pouvaient opter pour le professeur<br />
de leur choix. Donc, outre l’accompagnement collectif, je<br />
devais encore suivre de façon individuelle environ la moitié des<br />
séminaristes. C’était cependant une période très passionnante.<br />
Particulièrement lourde parce que j’ai dû apprendre à écouter pen-<br />
77
dant des heures et des heures sans pouvoir intervenir beaucoup<br />
dans la conversation. Mais cela m’a permis d’entrer en contact<br />
direct avec pas mal de problèmes nouveaux. L’image du sacerdoce<br />
était en pleine évolution, sans doute pas de façon fondamentale<br />
au début mais quand même. Puis, il y avait aussi la concrétisation<br />
du concile. Avec les tensions qui pouvaient opposer les conservateurs<br />
aux progressistes encore qu’à cette époque-là, tout le monde<br />
était progressiste. Il fallait être parfois un peu conservateur soimême<br />
pour réfréner leurs ardeurs. Et puis, il y a eu tout le débat<br />
autour du célibat. J’ai pu parfaitement prendre la température de<br />
la jeunesse de dix-huit à vingt-deux ans à ce moment précis en<br />
Flandre-Occidentale… Leurs rapports aux parents, aux familles,<br />
aux paroisses. C’était une très belle école de vie pour apprendre à<br />
connaître les hommes.<br />
– Mais comme jeune prêtre de vingt-six ans, aviez-vous des réponses<br />
claires à toutes ces questions fondamentales ?<br />
– Non. Mon prédécesseur qui avait réalisé le même travail m’avait<br />
dit que je ne devais pas donner une réponse précise et définitive<br />
parce que ce ne serait pas une vraie réponse. Il me disait que je<br />
devais surtout apprendre à écouter. Et j’ai appris cela là-bas. Vous<br />
ne devez pas leur répondre de façon exhaustive. Du reste, ils ne le<br />
demandent pas. Mais il fallait écouter avec une certaine empathie,<br />
et de temps en temps donner des éléments de réponse en précisant<br />
que ceci ou cela était ou non très heureux. Je pense, en examinant<br />
cela avec le recul du temps, que M gr De Smedt a pris un<br />
risque énorme en me nommant là alors que je n’avais que vingtsix<br />
ans. Il fallait oser ! J’étais plus jeune qu’une bonne partie des<br />
séminaristes ! Une anecdote à ce sujet : le premier soir de mon arrivée<br />
au séminaire de Bruges, où je n’avais jamais mis les pieds auparavant,<br />
j’essayais de me repérer dans le bâtiment et je me souviens<br />
très bien qu’un étudiant est venu vers moi en me demandant en<br />
quelle année j’étais. Il a poussé un « ah » de surprise lorsque je lui<br />
ai dit que j’étais le directeur spirituel. À l’époque, il y avait déjà des<br />
vocations tardives d’hommes de trente, trente-cinq ans.<br />
– Entre-temps, vous avez aussi continué à travailler à votre doctorat ?<br />
– Cela a été la grande épreuve de ces premières années parce que<br />
78
De Bruges à Anvers<br />
pendant l’année scolaire, je n’avais absolument pas le temps de<br />
m’en occuper. Je devais accompagner non seulement tous les étudiants<br />
mais aussi donner deux heures de cours et puis jeter les<br />
bases d’un nouveau cours de liturgie, car celui qui était donné<br />
avant mon arrivée était ridicule. On leur apprenait, par exemple, à<br />
faire les gestes du baptême avec une poupée. Ce n’était vraiment<br />
plus d’actualité ! Il fallait tout recommencer à zéro. Notez que j’aimais<br />
bien me lancer dans pareil défi. Mais bon, j’ai donc dû achever<br />
ma thèse pendant les vacances de Noël, les vacances de Pâques<br />
et les vacances d’été. Pendant deux ans, j’y ai consacré tous mes<br />
moments de repos et de liberté. J’ai encore un souvenir précis de<br />
cette époque, plus particulièrement de certaines vacances de<br />
Pâques. J’étais en train de travailler et, face au séminaire, c’était la<br />
Potteriekermis, une fête locale où il y avait un petit carrousel. Ce<br />
dernier n’arrêta pas de faire tourner perpétuellement le même<br />
disque. Je l’ai encore bien dans les oreilles : c’était une chanson de<br />
Pétula Clark ; une chanson triste sur un amour qui avait mal<br />
tourné…<br />
– Quel était le sujet de votre thèse de doctorat ?<br />
– Elle traitait d’un certain Henricus de Gand, un théologien inconnu<br />
du Moyen Âge qui n’en était pas moins intéressant. Un professeur<br />
de la Grégorienne, un Espagnol, m’avait collé ce sujet. Je<br />
n’ai jamais pu vraiment l’utiliser car c’était un exercice purement<br />
méthodologique. Il fallait apprendre à écrire un texte que l’on<br />
annotait abondamment ; in fine, il devait avoir belle allure.<br />
– Vous parlez là d’écrire… mais vous publiiez déjà aussi des articles<br />
en ce temps-là…<br />
– Tous les professeurs de Bruges et de Gand – ils étaient alors<br />
ensemble mais sans Anvers et Hasselt – devaient rédiger de temps<br />
en temps un papier pour la revue Collationes. Je me souviens que<br />
j’avais choisi de parler de la concélébration, bien avant que le sujet<br />
n’émerge au concile.<br />
– Vous avez aussi écrit des articles à la demande de l’épiscopat ?<br />
– J’ai dû en écrire un sur l’Église. Initialement, il devait faire office de<br />
document de l’épiscopat. Mais je crois me rappeler que j’étais encore<br />
trop léger sur le plan théologique. J’y avais pourtant travaillé sans<br />
79
compter mes efforts. M gr De Smedt a fini par sauver mon texte en le<br />
publiant dans Ministrando [NDA : la revue du diocèse de Bruges]. Il<br />
était donc sans doute trop spirituel et pas assez épiscopal.<br />
– Interveniez-vous déjà aussi à la radio ?<br />
– Je m’y suis mis assez tôt. Il y avait la demi-heure mariale d’un<br />
père carmélite de Courtrai. Radio 2 s’appelait encore Radio Courtrai,<br />
en ce temps-là. L’émission passait sur antenne le samedi soir.<br />
Ensuite, j’ai encore collaboré à la demi-heure religieuse de la VRT<br />
qui s’appelle maintenant « Braambos ». C’étaient des séries de<br />
quatre émissions qui se succédaient le dimanche pendant un mois.<br />
Les auditeurs d’alors étaient des « fans » de la demi-heure religieuse.<br />
En ce temps-là, c’était encore très intra-ecclésial. Il s’agissait<br />
en fait de méditations comme on n’en entend plus de nos jours<br />
à la radio. Un peu comme en Allemagne où il y avait « DasWort zum<br />
Sonntag ». Mais, comme on disait outre-Rhin, c’était plutôt « Das<br />
Wort zum… Bier holen ». C’était le moment d’aller chercher une<br />
chope dans le frigo !<br />
– En 1967, après avoir été directeur spirituel, vous devenez professeur<br />
de sacramentaire et d’ecclésiologie. Mais à côté de cela, vous<br />
étiez aussi actif dans le diocèse de Bruges. Quelles étaient vos tâches ?<br />
– On m’a confié alors la responsabilité de la formation des diacres.<br />
C’est moi qui ai formé les tout premiers diacres à Bruges. C’était<br />
une formule que l’on ne voit plus guère que çà et là : ils avaient tous<br />
aussi charge de famille. À tour de rôle, toutes les deux semaines,<br />
nous allions en visite chez un de ces diacres. Il y en avait alors<br />
quatre ; mine de rien, c’était un travail vespéral assez exigeant. Et<br />
puis j’avais aussi été chargé de la formation continue du clergé brugeois.<br />
Trois fois par an, nous faisions le tour de tous les doyennés<br />
avec une série d’orateurs. Je pouvais compter sur la collaboration<br />
de tous mes collègues ainsi que de quelques théologiens de l’extérieur.<br />
Mais tout cela demandait une préparation et la rédaction<br />
d’un syllabus. J’ai fait cela assez longtemps ; je pense même que ce<br />
fut le cas jusqu’au moment où je suis devenu évêque.<br />
– Était-il difficile d’expliquer les constitutions du concile au clergé<br />
ouest-flamand ?<br />
– En fait, ce ne fut pas possible. Mais tout ce qui a été décidé à<br />
80
De Bruges à Anvers<br />
Rome était dans l’air du temps. Pour la plupart des prêtres, il n’y<br />
eut donc pas vraiment de surprises. Il y avait cependant un certain<br />
groupe de curés qui considéraient les professeurs du séminaire<br />
comme des francs-tireurs. Comme des Partisans ! On ne leur faisait<br />
pas totalement confiance. Lorsque le professeur d’exégèse<br />
avançait que les rois mages n’avaient peut-être pas existé, surgissait<br />
un vrai problème. L’évêque n’est jamais venu, M gr De Smedt<br />
trouvait que l’on se débrouillait bien. Et j’avais la confiance de ces<br />
prêtres parce que j’étais plutôt modéré. J’ai toujours pensé que l’on<br />
ne doit pas seulement savoir ce que l’on dit ; il faut aussi choisir le<br />
bon moment pour le dire. Il n’est pas vrai que les bonnes et vraies<br />
idées sont bonnes et vraies à n’importe quel moment. Il faut toujours<br />
percevoir où en est votre auditoire. Lorsque le professeur<br />
d’exégèse disait qu’il ne fallait pas prendre tel récit au pied de la<br />
lettre, les prêtres réagissaient au quart de tour. Tout était donc<br />
inventé et aucun miracle n’était vrai…<br />
Mais bon, comme ce n’était pas le cas, il fallait les ramener à la raison.<br />
En fait, j’avais déjà appris cela du curé de Kanegem lorsque<br />
j’étais petit. Dans un sermon, j’avais entendu parler de la multiplication<br />
des pains, je devais avoir dix ans… Le curé avait dit que<br />
cinq mille personnes, des hommes, parce qu’on n’avait pas intégré<br />
les femmes dans le calcul, avaient été rassasiées par Jésus. Il<br />
ajouta que l’on pouvait enlever un zéro car de toute façon, cinq<br />
cents, c’était encore beaucoup. J’ai compris alors qu’il n’y avait pas<br />
eu de dénombrement mais que cinq mille personnes, cela représentait<br />
vraiment beaucoup de monde !<br />
– Cette manière de relativiser était-elle due au concile ou à l’air du<br />
temps ?<br />
– C’était l’air du temps. Je suis convaincu qu’on est allé trop vite<br />
après le concile dans la présentation de ses acquis. En ce sens que<br />
l’on s’est limité à mettre en exergue ce qui avait changé. Mais un<br />
certain nombre de choses n’avaient pas été modifiées. Au contraire,<br />
on les avait approfondies. C’est ce qui a déboussolé certains. Ce<br />
n’est plus un problème actuellement. Le groupe des conservateurs<br />
était plutôt limité et de temps à autre compréhensif. Des curés<br />
disaient qu’il fallait savoir ce que l’on donnait aux fidèles. Il ne fallait<br />
pas leur donner tout un pain mais couper d’abord quelques<br />
81
tartines. Je l’ai toujours dit : on ne peut pas tout déverser dans le<br />
cerveau des gens parce qu’ils n’ont pas les outils pour tout comprendre.<br />
Cela rime donc à quoi de les ennuyer à propos de tout ?<br />
– Il est remarquable de constater que le concile n’a pas conduit en<br />
Belgique à une polarisation comme aux Pays-Bas. À quoi attribuezvous<br />
cela ?<br />
– J’y vois deux raisons. D’abord, le caractère des Flamands et celui<br />
des Belges en général est différent de celui des Hollandais. En ce<br />
temps-là, je disais souvent : nous avons les mêmes problèmes que<br />
les Hollandais, mais eux veulent encore voir le cadavre avant le<br />
coucher du soleil… Nous, on dit : on va d’abord passer la nuit et<br />
demain matin, nous verrons si nous allons saluer le corps. La<br />
deuxième raison, ce sont les mérites de Louvain. Et de la squadra<br />
belga au Collège belge à Rome. Ils étaient bien en avance sur leur<br />
temps, mais ils ne s’en vantaient pas. Des personnalités comme<br />
Thils ou Philips n’aiment pas se tresser des couronnes de fleurs, se<br />
mettre en vedette. Ils livraient du travail sérieux. Et ils avaient aussi<br />
moins de contacts avec les médias que leurs homologues d’outre-<br />
Moerdijk. Là, la presse était directement mise dans le coup, dans<br />
la confidence. Chez nous, les médias étaient moins attirés par les<br />
professeurs louvanistes. Et l’inverse était vrai aussi. Nous avons<br />
cueilli les fruits d’une très bonne école de théologiens qui entendaient<br />
faire une mise à jour. Je dis bien : mettre à jour et pas vouloir<br />
faire une révolution. Aux Pays-Bas, les théologiens voulaient<br />
dire très vite des choses que personne n’avait exprimées avant eux.<br />
– On peut dire que Lumen gentium et Gaudium et Spes furent les<br />
deux grands documents du concile ?<br />
– Oui, ce furent en effet les deux documents importants sur et pour<br />
l’Église et le monde. C’est surtout le déroulé des chapitres de<br />
Lumen gentium qui était totalement neuf. On y parla d’abord du<br />
peuple de Dieu puis de la hiérarchie. Jusque-là, on évoquait en premier<br />
lieu le pape, les évêques et puis seulement les fidèles. L’ordre<br />
classique a donc été inversé. C’était un document impressionnant<br />
qui portait la marque du professeur de Louvain Philips qui avait<br />
trouvé la formule pour satisfaire tout le monde avec un texte tout<br />
en nuances qui n’en demeurait pas moins fort. Gaudium et Spes a<br />
82
De Bruges à Anvers<br />
aussi eu une énorme influence mais je suis quand même d’avis<br />
qu’il faudrait réécrire totalement aujourd’hui cette constitution.<br />
Car si les problèmes présents à cette époque le sont toujours<br />
actuellement, il s’en est ajouté plusieurs de la plus haute importance<br />
: l’écologie, les embryons, les cellules souches. Il n’y a forcément<br />
pas une ligne à leur propos dans Gaudium et Spes. Mais le<br />
ton était néanmoins donné : c’était l’ouverture au monde et la<br />
reconnaissance que l’Église n’était plus une forteresse.<br />
Et pourtant la constitution sur la liturgie fut celle qui a eu le plus<br />
d’impact et qui a fait le plus bouger les structures. Ce n’était sans<br />
doute pas la constitution la plus importante, cela ce fut certainement<br />
Lumen gentium, mais la liturgie a une influence directe sur<br />
la vie quotidienne. Quand on touche à la liturgie, on touche les<br />
nerfs de la vie chrétienne. Car la manière par laquelle on s’exprime<br />
dans le culte, le worship, comme disent les Britanniques, détermine<br />
l’image que l’on a de soi, de Dieu, du Christ et de l’Église. Le<br />
fait que la Bible ait pris une si grande place dans la réforme liturgique<br />
a eu une influence énorme.<br />
À propos de constitutions encore, il y en eut une autre dont on n’a<br />
pas assez parlé à mon sens. Elle s’appelait Dei Verbum et portait<br />
sur la Révélation, et sur le problème de la Tradition et de la Bible,<br />
les deux sources de cette Révélation. Un texte extraordinaire qui a<br />
été complètement oublié alors qu’il s’agit selon moi du document<br />
le plus riche, le plus consistant. On notera qu’il a été largement<br />
rédigé par M gr Charue, l’évêque de Namur.<br />
– Vous retrouvez-vous vous-même dans la nouvelle liturgie ou<br />
changeriez-vous encore ci et là certains aspects ?<br />
– Nous étions déjà en avance sur le concile. Au Collège belge, nous<br />
célébrions déjà la messe face au peuple. Tout cela était déjà dans<br />
l’air et nous avions trouvé normal que les textes conciliaires confirment<br />
ce que nous faisions déjà. Le mouvement liturgique était déjà<br />
très important à ce moment en Belgique. Pour nous, il n’y avait rien<br />
de neuf. Alors, procéder encore à des changements aujourd’hui…<br />
Lorsque la liturgie est soignée avec la musique idoine, elle est très<br />
puissante.<br />
83
– Mais peut-être n’êtes-vous pas de l’avis de certains rénovateurs qui<br />
remplacent les textes anciens par des textes de circonstance ?<br />
– On a fait des bêtises. Tout d’abord, on a très mal préparé les personnes<br />
qui devaient se charger de ces changements. Les équipes<br />
liturgiques ont été abandonnées à leur sort et on leur a simplement<br />
dit de changer. Mais ils ne savaient pas très bien comment faire. À<br />
la fin, on n’a plus qu’une absoute, un méli-mélo. Ce n’était pas un<br />
manque de bonne volonté mais de vision sur le sens de la liturgie<br />
de toujours. Ce fut surtout cela. On fit appel à des artifices pour<br />
avoir du succès. Cela pouvait aller pendant quelques semaines<br />
mais par la suite il n’y avait plus un chat. Lorsque les fidèles avaient<br />
l’impression que c’était la liturgie à la sauce du curé, ils se révoltaient<br />
en disant que ce n’était pas pour cela qu’ils étaient venus. Ils<br />
étaient venus en fait pour la liturgie de Dieu, celle du Christ, celle<br />
de l’Église. D’ailleurs de toutes les expériences menées jadis aux<br />
Pays-Bas, il ne subsiste plus rien aujourd’hui.<br />
– L’orgue a trop souvent été remplacé par la guitare ?<br />
– Pas seulement cela ! Après un petit temps, on a commencé à<br />
mépriser l’orgue et à canoniser la guitare… Et faire preuve de mépris<br />
à l’égard de l’orgue, c’est de la barbarie. Et c’est surtout très<br />
stupide.<br />
– Mais on a quand même dépassé ce stade ?<br />
– Oui. Le problème, ce n’est plus la liturgie, mais le fait que nos<br />
contemporains ne trouvent plus le chemin de la liturgie.<br />
– Cela n’a cependant rien à voir avec la liturgie elle-même ?<br />
– Non. On commence à se rendre compte que c’est sérieux et que<br />
l’initiative ne doit pas venir du curé. Elle doit venir de plus loin. Il<br />
faut vraiment le vouloir. Ce ne peut pas être un jeu. Il ne faut pas en<br />
faire du théâtre car la liturgie n’est pas du théâtre. Tout ne doit pas<br />
être évident dès la première minute. Il peut y avoir du mystère et<br />
une bonne part de silence et de profondeur que l’on ne trouve pas<br />
nécessairement au premier coup et pour lesquelles il faut peut-être<br />
fréquenter l’église pendant dix ans avant que cela ne passe. Les gens<br />
commencent à ressentir cela petit à petit. En d’autres termes, ils<br />
commencent à chercher des puits qui ne sont pas encore taris. L’ère<br />
hippie, car c’est de cela qu’il s’agissait, est bien derrière nous.<br />
84
De Bruges à Anvers<br />
– Un des grands principes du concile était la collégialité et la mise<br />
en avant du peuple de Dieu. Estimez-vous que l’on est allé assez loin<br />
là-dedans ou peut-on parler de rapports équilibrés ?<br />
– On ne trouvera jamais d’équilibre. Il est en effet difficile de dire<br />
en même temps que le pape est le pape et que les évêques sont ses<br />
collègues dans la collégialité, à la fois avec et sous le pouvoir pontifical.<br />
Aucune organisation humaine ne permet pareille structure.<br />
Ce sera donc toujours un paradoxe d’avoir un chef auprès duquel<br />
chacun serait coresponsable. Cela vaut pour l’ensemble de la chrétienté.<br />
La grâce est indispensable mais ma propre volonté compte<br />
aussi si l’on veut coopérer. Comment mettre cela en concordance ?<br />
La Bible est la parole de Dieu, mais ce sont des écrivains historiques<br />
qui l’ont couchée sur papier. C’est la parole de Dieu, mais<br />
dans le Livre des Juges, on assassine sans la moindre limite.<br />
L’Église, c’est la grâce, le libre arbitre, le pape, les évêques ; l’Église<br />
est au ciel et sur la terre et elle est surtout mystère. Vous ne trouverez<br />
jamais un schéma de pensée qui convienne parfaitement.<br />
L’Église ne peut pas nous tailler un costume, car il ne conviendra<br />
jamais. Il faut toujours commander un costume sur mesure…<br />
– Mais le temps de « Roma locuta, causa finita est » est quand même<br />
passé ? C’est en contradiction avec ce que disent certains critiques ?<br />
– « Roma locuta, causa finita », c’est presque devenu un dogme.<br />
Pour d’aucuns, cela ne peut tout simplement pas changer ! Non,<br />
bien sûr, c’est dépassé. Je déplore seulement que les évêques prennent<br />
si peu d’initiatives. Prenez le synode des évêques. Ce n’est pas<br />
le pape qui est assis là devant eux qui contrôle et qui dit qu’il faut<br />
faire ceci ou cela. Ce sont plutôt les évêques qui manquent d’inspiration<br />
et d’idées. Ils sont assis là et, totalement soumis, disent<br />
respectueusement : « Oui, Saint-Père. » Est-ce parce qu’il est le<br />
chef ? Mais non, tout simplement parce qu’en l’espèce, ils n’ont<br />
rien à dire. Parce qu’ils n’ont pas d’idées.<br />
– Vous avez dit un jour qu’ils se comportaient comme des enfants<br />
de chœur…<br />
– C’est la triste réalité. Les enfants de chœur ne débordent généralement<br />
pas d’idées. Il arrive de temps à autre que les évêques manquent<br />
de courage. Cela change certes mais alors tellement lentement.<br />
85
– On ne fait pas confiance à la Curie ?<br />
– C’est une autre affaire ! La Curie n’est pas le pape. La Curie est<br />
un organe exécutif qui, sans le savoir et sans mauvaise volonté,<br />
évolue vers un appareil de fonctionnaires : c’est l’administration.<br />
Vous savez que les ministres n’ont rien à dire si les fonctionnaires<br />
font de l’opposition. Le pape l’a déjà dit à plusieurs reprises : la<br />
Curie est un organe exécutif qui doit réaliser ce que décide le souverain<br />
pontife. De temps en temps, elle se considère elle-même<br />
comme un pouvoir législatif. Mais la direction de l’Église ne se<br />
trouve pas dans la Curie mais chez le pape. L’administration veut<br />
toujours être plus puissante que le ministre. Et il se fait qu’elle est<br />
techniquement plus compétente.<br />
– Jean-Paul II préférait parcourir le monde plutôt que de suivre le<br />
travail à la Curie.<br />
– Il a certes tenté de rassembler parfois les dirigeants des dicastères<br />
[NDA : les ministères du Vatican], mais cela n’a pas changé la<br />
donne. Sous Paul VI, c’était différent. En ce temps-là, il ne se passait<br />
rien au sein de la Curie sans que le pape n’en soit informé. Il<br />
n’est pas exclu, mais allez donc savoir… que le pape actuel dise lui<br />
que si l’administration passe, la théologie et la science restent…<br />
– Il y a quelques années, vous avez plaidé pour une sorte de conseil<br />
de la couronne papale…<br />
– Et je plaide toujours dans ce sens-là, mais rien ne bouge !<br />
– … Un conseil de la couronne composé d’évêques qui en feraient<br />
partie à tour de rôle…<br />
– Je plaide toujours pour une sorte de conseil de la couronne<br />
papale. Un conseil qui n’aurait pas de compétences juridiques<br />
mais qui serait doté d’un grand pouvoir moral et qui conseillerait<br />
le pape. Ce conseil ne devrait pas être composé uniquement de<br />
grands cardinaux. Ce pourraient être, si l’on ose dire, de simples<br />
évêques à condition qu’ils aient quelque chose à dire. Ils viendraient<br />
des différents continents et se réuniraient pendant deux<br />
ou trois jours autour du pape pour parler de choses et d’autres. Il<br />
s’agirait simplement d’informer le pape sans avoir la moindre prétention<br />
d’en faire une encyclique ou un autre document romain.<br />
Bref, ce serait de nouveau Pierre qui se réunirait avec ses apôtres.<br />
86
Cela me fait penser à un passage des Actes des Apôtres où il était<br />
question de l’application ou non de la circoncision : « Les apôtres<br />
se réunirent et dirent : on va regarder la question. » Regarder, examiner<br />
: c’est le mot qui figure dans la nouvelle traduction de la<br />
Bible. Un mot moderne.<br />
– Comme une sorte de conseil de la couronne ?<br />
– Oui, voire comme un conseil des sages.<br />
De Bruges à Anvers<br />
– Un organe qui ne devrait pas être médiatisé, qui doit travailler<br />
loin des regards de la presse ?<br />
– Ah non ! Si le pape devait suivre la proposition, les caméras<br />
seraient très vite de la partie, naturellement. Et les caméras seraient<br />
surtout présentes à New York, à Paris, ailleurs, lors du retour chez<br />
eux des membres du conseil de la couronne…<br />
– … ou à Malines, non ?<br />
– Je ne me hisserai plus dans ce conseil de la couronne ! Pour une<br />
double raison : il ne se concrétisera pas, et ensuite, on m’en éjecterait<br />
pour raison d’âge.<br />
– Et pourquoi ne pourrait-il pas se concrétiser ?<br />
– Le projet n’est pas si facile à réaliser. Qui allez-vous choisir ? Soit<br />
vous retenez des gens pour des raisons institutionnelles, et alors,<br />
vous prenez des archevêques comme ceux de New York, de Bombay,<br />
de Bruxelles ou de Paris, de Sydney. Pour faire court, des<br />
valeurs établies, mais dont on n’est pas sûr qu’ils soient les<br />
meilleurs. Vous pouvez aussi procéder autrement : choisir un<br />
évêque du Niger qui est bien au courant des problèmes des Églises<br />
africaines, ou un évêque japonais, mais très vite, on entendra des<br />
critiques sur tel ou tel choix. Le pape devrait donc presque faire<br />
part de ses appréciations personnelles à l’égard de ces prélats…<br />
– N’est-ce pas plutôt la Curie qui est contre l’idée d’un conseil de la<br />
couronne ?<br />
– Je ne sais pas, mais je ne pense pas qu’ils en seraient de chauds<br />
partisans.<br />
– Elle y perdrait une partie de son pouvoir ?<br />
– Ils diront : nous ferions mieux nous-mêmes ce travail. Il est vrai<br />
87
que la Curie a parfois une vision plus large que la nôtre parce que<br />
ses membres disposent de plus de canaux d’information par-delà<br />
le vaste monde. Reste que pour inspirer des idées au pape, le<br />
conseil que j’appelle de mes vœux s’imposerait. Non pas pour<br />
déterminer la gestion de l’Église ; au fond, c’est la fonction des cardinaux.<br />
J’ai toujours su faire la part des choses. Mais j’aurais bien<br />
vu un conseil avec des personnalités comme de Lubac, Congar,<br />
Hans Urs von Balthasar, l’archevêque de Paris, certains théologiens<br />
– bien que ce ne soit pas absolument nécessaire – mais surtout des<br />
gens dont on pourrait dire qu’ils voient quelque chose.<br />
– Soit, mais le pape est déjà libre de consulter qui il veut…<br />
– Il le fait aussi. Mais cela se passe alors au cours d’une conversation<br />
personnelle au cours de laquelle on peut exprimer beaucoup<br />
de choses. Mais cela ne se passe pas de manière collégiale.<br />
– Retour encore au concile. Et à une autre déclaration importante :<br />
Nostra aetate. On a l’impression que cela a été le document le plus<br />
médiatisé sur lequel on revient encore périodiquement parce qu’il<br />
porte encore des fruits.<br />
– Nostra aetate est un document important, mais pas autant que<br />
les quatre grandes constitutions. Mais il est certainement très<br />
important, cela oui.<br />
– C’est quand même Nostra aetate qui a joué un rôle décisif dans<br />
les relations judéo-chrétiennes…<br />
– Certainement. Mais on peut également citer le décret sur l’œcuménisme<br />
et le document sur le dialogue interreligieux, paru après<br />
le concile. Les documents les plus faibles sont ceux sur la communication<br />
sociale, sur l’enseignement et sur les prêtres. Tous ceuxci<br />
n’ont pratiquement pas eu d’influence.<br />
– Pourquoi ?<br />
– Parce que la théologie n’avait pas encore beaucoup évolué dans<br />
ces domaines précis. On a rédigé ces documents parce qu’on estimait<br />
qu’il fallait dire quelque chose sur l’enseignement et sur le<br />
sacerdoce. Les documents sur ces thèmes, réalisés par la suite, lors<br />
du synode des évêques – comme l’exhortation apostolique sur les<br />
prêtres – sont bien meilleurs que ceux du concile. Ils ont en fait été<br />
88
De Bruges à Anvers<br />
mûris. En outre, la problématique du sacerdoce avait déjà bien évolué<br />
en comparaison avec l’époque du concile.<br />
– Certains prétendent que Nostra aetate a définitivement mis à mal<br />
le principe qu’en dehors de l’Église catholique, il n’y avait pas de<br />
salut.<br />
– Mouais… Au concile, on a dit que le salut passait en tout état de<br />
cause par le Christ. Mais il peut se faire par des voies qui nous sont<br />
inconnues, et qui ne coïncident pas nécessairement avec les frontières<br />
matérielles de l’Église catholique. Il me semble que c’est vrai.<br />
Mais on ne doit pas s’imaginer que dans une pratique religieuse<br />
strictement animiste, en Afrique, la pureté de la conscience de<br />
Dieu soit aussi présente que chez nous. Cela, je ne le pense pas.<br />
Tout repose sur l’interprétation que la vraie foi subsistit in,<br />
(n’)existe (que) dans l’Église catholique. Notez qu’on ne dit pas que<br />
la foi « repose chez » ou « se perpétue dans ». On a utilisé là un terme<br />
qui n’existe nulle part ailleurs et qui est plutôt original pour exprimer<br />
la présence de la foi dans l’Église. Mais si vous comparez le<br />
christianisme à d’autres religions, on doit quand même en déduire<br />
qu’il y a chez lui une sorte de perfection, également sur le plan<br />
moral et sur celui de l’image de Dieu, que l’on ne peut trouver<br />
ailleurs. J’en suis personnellement convaincu.<br />
– C’est aussi la religion sous-tendue par la théologie la mieux construite<br />
?<br />
– Oui, parce que c’est la seule religion qui a toujours dit que la raison<br />
et l’intelligence de l’homme conservent pleinement leur valeur<br />
et ne doivent pas s’effacer devant la foi. J’en suis fier. Dans l’Église<br />
catholique, le travail sur l’intelligence a sa place. Ce fut perceptible<br />
dès les débuts, mais aussi avec Thomas d’Aquin et tout au long du<br />
Moyen Âge. Ainsi replacez un instant la finesse de la morale du sermon<br />
sur la montagne sur les pauvres d’esprit, l’amour de ses ennemis,<br />
etc. dans une autre culture comme celle de la Chine : vous<br />
remarquerez très vite combien cette dernière peut être dure ! On<br />
se dit alors qu’un tout autre esprit souffle chez nous. Ce n’est pas<br />
un hasard si beaucoup d’intellectuels chinois se convertissent<br />
aujourd’hui au catholicisme. Ce sont des personnes qui ressentent<br />
89
certes que la culture chinoise est raffinée mais qu’elle est aussi en<br />
même temps très sévère, très dure.<br />
– Vous parlez des relations interpersonnelles…<br />
– On sent immédiatement en Chine que l’on est dans une autre<br />
civilisation où la violence peut jouer un rôle. Je ne dis pas que le<br />
christianisme n’a pas recouru à la violence, loin s’en faut, mais on<br />
ne pourra jamais dire que ce fut par référence à Jésus.<br />
– Vous semblez fasciné par l’Asie. L’avenir de l’Église se situerait-il<br />
finalement là alors que l’on a l’habitude de le placer plutôt en Amérique<br />
latine, le continent catholique d’aujourd’hui ?<br />
– L’avenir numérique, en (grand) nombre ? Je n’en sais rien. Je<br />
pense qu’il se situera plutôt comme vous le dites en Amérique<br />
latine ou en Afrique. Mais si le christianisme parvient à pénétrer la<br />
culture asiatique, ce serait sans conteste la plus belle victoire dont<br />
on puisse rêver. Quant à l’Afrique, il n’est pas si difficile d’y proclamer<br />
l’Évangile. Ce continent, c’est de la lave qui ne s’est pas<br />
encore solidifiée. Le christianisme peut dès lors encore s’y répandre<br />
sans grands efforts. L’Asie, par contre, avec des cultures cinq<br />
fois millénaires, c’est autre chose. Le christianisme a donc encore<br />
besoin de pas mal de temps pour y pénétrer. N’oubliez pas que la<br />
culture chinoise est plus ancienne qu’Abraham ! C’est une culture<br />
qui a atteint sa plénitude et qui connaît un certain grade de mûrissement<br />
et de cohérence. Mais je pense qu’on y arrivera. Dans l’encyclique<br />
Redemptoris missio, de Jean-Paul II, il y a deux ou trois<br />
pages sur le christianisme en Asie. Dans nombre de documents<br />
antérieurs, il n’était question que du christianisme et de son inculturation<br />
en Afrique ou en Amérique latine. C’est cependant en Asie<br />
que l’on va jeter les dés. Parce que c’est un continent qui a une culture<br />
raffinée.<br />
– Le défi est d’autant plus grand que ces pays sont en pleine croissance<br />
économique…<br />
– Je nourris une admiration énorme pour le père Théophile Verbist<br />
qui a créé les Scheutistes au XIX e siècle, mais plus encore pour<br />
son homonyme, le jésuite Ferdinand Verbiest qui s’est rendu en<br />
Chine au XVI e siècle. Parti comme astronome, il a activé la science<br />
et a réalisé un dictionnaire chinois avant d’introduire le christia-<br />
90
De Bruges à Anvers<br />
Le <strong>cardinal</strong> Danneels durant son voyage en Chine en 2008. À l’extrême gauche, le père<br />
scheutiste Jeroom Heyndrickx Fondation Ferdinand Verbiest, Leuven<br />
nisme à la cour impériale. Cela c’était vraiment « catholique » ! Respecter<br />
la raison et la science et prêcher en même temps le Christ…<br />
L’empereur a bien perçu cela et a fait de Verbiest un mandarin, un<br />
des grands de son empire.<br />
– Avez-vous d’autres exemples de pareils « hommes de Dieu »?<br />
– Quelques autres jésuites ont accompli un travail remarquable<br />
sur le terrain de l’inculturation. Je pense au père Pedro Arrupe, l’ancien<br />
supérieur général de la Compagnie de Jésus qui avait été actif<br />
au Japon. Et son successeur, le père Peter Hans Kolvenbach était<br />
aussi un connaisseur de l’Asie. Voilà des hommes qui avaient des<br />
doigts en or. Ce qu’ils ont réalisé fut très beau. Et cela continue<br />
puisque le nouveau général, le père Adolpho Nicolas est à son tour<br />
un excellent connaisseur de l’Extrême-Orient.<br />
– Et on ne doit pas citer, osons-nous imaginer, « notre » père Damien ?<br />
– Damien, c’est d’un autre ordre. Lui, c’était à la fois l’humilité et<br />
91
l’héroïcité. Damien est un héros là où Verbiest était un missionnaire.<br />
Et un catholique typique. Je veux dire par là qu’il prêchait la<br />
raison et la foi. Les deux à la fois et pas l’un ou l’autre. Il n’y a pas<br />
de raison pure sans foi ni de foi sans raison. Ce mix est typiquement<br />
catholique.<br />
– Damien, c’était plutôt une foi paysanne solide…<br />
– Oui et cela se remarque dans la manière dont on l’honore. Lorsque<br />
vous comparez la vénération pour Damien avec celles pour le<br />
frère Mutien-Marie, le frère Isidore de Courtrai ou pour le « Heilig<br />
Paterke » de Hasselt, elle est différente : là où l’on prie les trois derniers<br />
nommés, on ressent de l’admiration pour l’apôtre des<br />
lépreux. Certes, depuis qu’il a été béatifié, de plus en plus de gens<br />
viennent prier sur sa tombe mais, auparavant, on n’y trouvait pas<br />
un chat. En dehors des écoles, bien entendu…<br />
– Vous devrez admettre que l’Église a mis du temps à reconnaître ses<br />
vertus…<br />
– Oui, un siècle !<br />
– Mais cela s’est accéléré…<br />
– Oui, il y a eu une accélération.<br />
– Venons-en, voulez-vous, à Louvain, aux problèmes de l’Université<br />
pendant les années 1960 s’entend. Certes, au moment où la crise a<br />
atteint son paroxysme, vous étiez à Bruges mais vous avez quand<br />
même dû en avoir des échos. À partir de 1960, la situation s’est tendue<br />
à Louvain. C’est alors qu’on y entend pour la première fois le<br />
détestable slogan « Walen buiten ». À Rome ou à Bruges où vous vous<br />
trouviez, a-t-on vu arriver la crise ?<br />
– À l’époque, et même encore en 1968, j’étais tellement pris par<br />
mon travail qui était quand même envahissant que je n’ai pas vécu<br />
cette crise sur le plan émotionnel. Je l’ai suivie avec mon intelligence,<br />
pas avec mes émotions. Ce n’est que par la suite que je m’en<br />
suis rendu compte. Personnellement, depuis l’âge de dix-sept ou<br />
dix-huit ans, j’ai toujours vécu dans un milieu bilingue, voire trilingue<br />
ou quadrilingue. Je n’ai jamais compris pourquoi quelqu’un<br />
refusait de parler le néerlandais, le français ou l’italien. J’étais heureux<br />
comme un enfant de pouvoir participer à toutes ces cultures,<br />
92
De Bruges à Anvers<br />
et c’est toujours le cas aujourd’hui. Pourtant, être polyglotte n’est<br />
pas chose aisée quand on doit changer de langue toutes les dix<br />
minutes… mais on s’y habitue quand même. C’est cela qui est tellement<br />
enrichissant.<br />
– Votre position n’est-elle pas liée au fait que la faculté de théologie<br />
se trouvait par la force des choses au-dessus de la querelle linguistique<br />
?<br />
– Oui, certainement. Nous avions tout naturellement pris nos distances.<br />
Mais vu avec le recul, il eût été matériellement impossible<br />
de loger cinquante mille étudiants dans une ville comme Louvain.<br />
Cela aurait posé de gros soucis d’urbanisme. Mais cela ne m’empêche<br />
pas de déplorer la manière dont la scission s’est déroulée.<br />
M gr Massaux, un homme qui ne manquait pas de tempérament,<br />
n’a jamais pu admettre que l’on ait réparti la bibliothèque centrale<br />
en nombre pairs et impairs, ce qui avait cassé toutes les collections.<br />
C’était évidemment inacceptable !<br />
– Mais il oubliait d’ajouter que toutes les œuvres avaient été microfilmées<br />
! Son propos était dès lors quelque peu provocateur…<br />
– Bien sûr qu’il y avait une part de provocation dans son propos !<br />
Mais vous admettrez avec moi qu’une bibliothèque doit pouvoir<br />
disposer de livres. Un microfilm n’est pas un livre ! Certes, ce n’est<br />
finalement qu’un détail dans toute cette affaire. Cela dit, j’ai vécu<br />
de loin le moment le plus émotionnel de la crise. Je ne suis pas très<br />
« provincialiste » et certainement pas seulement Flamand ou francophone.<br />
Chaque fois que je remets le pied en Italie, je suis heureux<br />
d’entendre parler l’italien. Et quand je me trouve à Echternach, cela<br />
me fait tout aussi plaisir d’entendre parler luxembourgeois, même<br />
si je n’en comprends pas grand-chose. Mais c’est quand même un<br />
enrichissement. Je pourrais dire la même chose de l’anglais en<br />
Grande-Bretagne, même si c’est déjà un peu un autre monde qui<br />
n’en est pas moins intéressant.<br />
– Ce sont vos parents qui vous ont donné cette ouverture d’esprit ?<br />
– Oui, mais aussi une question de curiosité. J’ai hérité de cela de<br />
mon père : être curieux et vouloir en savoir toujours plus. Une soif<br />
de savoir intarissable. Je suis resté comme ça. Je n’ai donc été touché<br />
que de très loin par la question louvaniste. Je me concentre<br />
93
davantage sur les idées que sur les préoccupations politiques et pratiques.<br />
Un des plus beaux moments de ma vie s’est situé le 2 février<br />
2000 à Louvain. Les professeurs flamands et francophones se sont<br />
retrouvés tous ensemble à l’église Saint-Pierre pour célébrer en<br />
commun l’anniversaire de leur Alma Mater. J’étais vraiment très<br />
ému ce jour-là. Aujourd’hui, les relations entre les deux universités<br />
sont parfaitement normalisées.<br />
Une frontière linguistique est une affaire de populations et de cultures<br />
qui est coulée sous une forme juridique par la politique. On<br />
peut déplorer que l’on trace des frontières linguistiques mais il faut<br />
les accepter. Personnellement, je n’ai jamais compris ceux qui dans<br />
l’une ou l’autre partie du pays refusent de parler la langue de<br />
l’autre. Du moins, si on connait cette langue, bien évidemment…<br />
– Il y a eu la suppression des messes en français à la côte…<br />
– Ce fut souvent pénible…<br />
– Parce que certains ont fait montre d’intolérance ?<br />
– C’était surtout pénible parce qu’on avait fait de ces messes en<br />
français un enjeu qui allait au-delà de la religion. C’était devenu une<br />
affaire politique et cela n’était pas admissible. D’aucuns avaient<br />
aussi considéré ces messes comme une tête de pont pour des<br />
siècles et des siècles. Cela n’avait pas davantage de rapports avec la<br />
religion mais bien avec la culture et, finalement, avec la politique.<br />
– La scission de Louvain était devenue inévitable après la fixation<br />
de la frontière linguistique ?<br />
– Je le pense. Une fois que la politique en avait décidé ainsi, c’était<br />
inscrit dans les astres !<br />
– Certains groupements, notamment flamingants, vous ont-ils<br />
approché ?<br />
– En 1968, j’étais simple professeur à Bruges. Ce n’est qu’un an<br />
plus tard que j’ai été nommé à Louvain et là les carottes étaient déjà<br />
cuites.<br />
– Vous n’avez en tout cas pas le profil du petit vicaire flamand…<br />
– C’est exact. Ces « petits vicaires » avaient certes leurs mérites, ils<br />
étaient très généreux mais ce n’était pas ma façon de mener mon<br />
sacerdoce. Cela manquait quelque peu de profondeur. Ils ont joué<br />
94
De Bruges à Anvers<br />
un rôle au moment de l’émancipation culturelle dans les paroisses<br />
et, pour cette raison, je les admire. Mais en ce qui me concerne, je<br />
pense là à l’augmentation du niveau de vie et de la culture. Si les<br />
Flamands sont là où ils en sont, ils le doivent pour une grande part<br />
aux kleine onderpastoorkes.<br />
– Mais aussi aux fondsen, comme le Davidsfonds ?….<br />
– Certainement, il faut le reconnaître. Mais vous ne pouvez pas<br />
éternellement vous fixer là-dessus. En outre, le petit vicaire flamand<br />
n’existe plus aujourd’hui et c’est très bien ainsi.<br />
– Vous avez suivi l’affaire de Louvain de très loin… La naissance de<br />
l’Acapsul francophone, la Vereniging der Vlaamse Professoren,<br />
c’était loin, très loin de vos préoccupations…<br />
– Oui, d’abord parce que j’étais surchargé de travail. Et puis, c’était<br />
aussi une question de tempérament. Le mien est à peine inflammable<br />
pour ce genre de choses.<br />
– Comment vous situiez-vous à l’égard du fameux Mandement des<br />
évêques où l’on se disait certes ouvert à un dédoublement, mais qui<br />
demandait en même temps le maintien du grand quartier général<br />
bilingue à Louvain ?<br />
– Je ne sais vraiment pas quoi vous dire à ce sujet !<br />
– Serait-ce encore possible aujourd’hui ?<br />
– Non, les évêques ne le feraient plus. C’était la dernière prise de<br />
position dans ce sens…<br />
– C’était un ultime soubresaut ?<br />
– Oui, vu avec le recul. Mais c’était surtout une question de principe<br />
: il fallait maintenir une université. Mais de là à en faire une<br />
interpellation fondamentale… Non, les fondements d’une université,<br />
c’est une bonne approche scientifique, de la bonne recherche<br />
et aussi une excellente proximité culturelle avec les gens et la<br />
région environnante.<br />
– Mais en ce temps-là, on a encore connu d’autres ukases. Que l’on<br />
se rappelle celle de M gr De Smedt qui interdisait aux fidèles d’ap-<br />
95
porter leur voix à la Volksunie. Ce ne serait plus possible actuellement<br />
?<br />
– Non ! L’enjeu était alors très important. Si les catholiques avaient<br />
perdu les élections, c’en était fini de l’école catholique. Je puis donc<br />
comprendre pourquoi De Smedt l’a fait. Mais il n’aurait pas dû dire<br />
que c’était un péché mortel de ne pas voter pour le CVP. En fait, il<br />
aurait dû faire le lien entre le vote et l’école catholique. Ce n’est pas<br />
une question de parti mais d’avenir scolaire. La seule manière de<br />
les sauver était de voter pour le CVP. Mais au fond, je pense qu’il<br />
n’a jamais sorti le mot péché mortel, mais plutôt péché grave. Cela<br />
dit, c’était une erreur de le dire, même si c’était au fond la réalité.<br />
– Au moment de la sortie du Mandement, le 13 mai 1966, la Flandre<br />
connaît une montée inédite d’anticléricalisme. L’avez-vous aussi<br />
vécue à Bruges ?<br />
– Oui, y compris chez les prêtres. Mais je n’ai pas considéré cela<br />
comme une crise grave et je ne l’ai donc pas vécue non plus de<br />
manière très profonde.<br />
– Mais dans les écoles catholiques flamandes, on a quand même vu<br />
certains enseignants exciter les écoliers…<br />
– Toutes les écoles de Malines sont venues manifester ici devant<br />
l’archevêché contre le <strong>cardinal</strong> Suenens. Ce dernier m’a toujours<br />
dit que ce fut un des moments les plus pénibles de son existence<br />
que de voir « ses » écoles venir manifester contre lui dans « sa »<br />
propre ville, ici devant sa porte ! Cette place a déjà vécu tellement<br />
d’événements, de remous. Je trouve que l’on devrait modifier son<br />
nom. Quelque chose comme la place d’Armes, Wapenplein plutôt<br />
que Wollemarkt, quoique « marché aux laines » sonne quand<br />
même plus pacifique !<br />
À ce sujet, il y a une anecdote qui semble être vraie : le soir de cette<br />
horrible journée, alors qu’il était dans son fauteuil, Suenens avait<br />
été interpellé par son serviteur Petrus qui lui avait demandé s’il<br />
voulait boire une trappiste. Comme Petrus lui demandait quelle<br />
marque il souhaitait, il lui a répliqué qu’il en voulait deux : une<br />
Orval et une Westmalle. Mais une crise bien plus profonde fut celle<br />
à l’occasion de la sortie de l’encyclique Humanae vitae. Ce fut une<br />
vraie pomme de discorde entre la hiérarchie ecclésiale et le peuple<br />
96
De Bruges à Anvers<br />
de Dieu. Elle était beaucoup plus profonde et on en subit encore<br />
les conséquences de nos jours.<br />
– Entre-temps, l’Université catholique de Louvain a d’autres chats<br />
à fouetter sur le plan bioéthique. Elle est toujours en bagarre avec la<br />
Curie. La recherche libre est-elle compatible avec la catholicité de<br />
l’institution ?<br />
– Une liberté de la recherche qui refuse de se soumettre à quelque<br />
principe que ce soit n’est pas compatible avec une université<br />
catholique. La question est de savoir s’il faut se tenir ou non à des<br />
principes. Pour ne pas perdre cela de vue, il faut continuer le dialogue<br />
avec Rome, même sur le plan technique. Donc, il ne faut pas<br />
seulement se situer dans un rapport institutionnel et hiérarchique,<br />
d’autorité contre autorité. On n’avance pas en opposant le pape au<br />
Recteur. Cela n’a pas de sens. Ce sont des questions très lourdes et<br />
pas seulement pour Louvain ; c’est aussi un grave problème pour<br />
toute l’Église. Et si Louvain peut y contribuer d’une manière ou<br />
d’une autre, que ce soit sur le plan de la réflexion ou de la technicité,<br />
cela peut aussi être très utile pour toute l’Église.<br />
Donc, il faut poursuivre le dialogue et je puis affirmer qu’il sera<br />
poursuivi, car des deux côtés, on s’est montré satisfait des premiers<br />
contacts. Louvain accueillera prochainement un grand congrès<br />
mondial de toutes les universités catholiques. Il y aura aussi des<br />
participants romains. Je pense que ce sera le lieu où il se passera<br />
quelque chose pour améliorer les relations. Comme par exemple,<br />
la rédaction d’une charte sur ce que les universités catholiques<br />
veulent faire dans et pour le monde. Par ailleurs, un professeur de<br />
Louvain-la-Neuve m’a dit, voici déjà un certain temps, qu’il est possible<br />
que la dispute actuelle n’ait plus de sens dans quelques<br />
années et qu’elle ne se posera plus. En effet, on ne sera plus obligé<br />
de travailler sur des embryons parce qu’on pourra atteindre les<br />
mêmes résultats avec des cellules souches adultes. Et dès lors, le<br />
problème disparaîtra de lui-même. Ce professeur m’a dit qu’il ne<br />
pouvait pas m’assurer que d’autres problèmes scientifiques ne se<br />
poseraient pas.<br />
97
– Il y a aussi toujours la fertilisation in vitro qui est elle aussi interdite<br />
en principe…<br />
– Cela restera une pomme de discorde entre les universités et<br />
l’Église. Mais la vraie question est quand même de savoir si l’on<br />
peut retirer l’identité catholique à une université parce qu’une de<br />
ses facultés est en infraction avec la doctrine de l’Église.<br />
– Il y a eu des précédents chez nos voisins du nord : des universités<br />
néerlandaises ont perdu leur qualificatif de catholique…<br />
– Je le déplorerais. Parce que selon moi, catholique n’est pas synonyme<br />
de romain. Être catholique, c’est se montrer fidèle aux<br />
valeurs du christianisme et chercher au sein de ce christianisme<br />
l’intelligibilité de l’homme et de la foi.<br />
– Comme Grand chancelier de « Louvain », vous vous trouvez entre<br />
le marteau et l’enclume…<br />
– Il est difficile de jeter tout le temps des ponts, mais c’est après<br />
tout le devoir d’un évêque que d’être un pontifex, un « poseur de<br />
ponts ».<br />
– Avez-vous déjà évoqué personnellement ce dossier avec le pape ?<br />
– Oui, oui.<br />
– L’intellectuel de qualité qu’il est doit quand même faire montre ici<br />
d’une certaine ouverture ?<br />
– Il voit la complexité de ce problème. Il est beaucoup trop intelligent<br />
que pour ne pas le voir. Les questions bioéthiques et le développement<br />
de la science rappellent singulièrement les tensions du<br />
XVI e siècle où la Bible était l’objet de la discussion. Aujourd’hui, la<br />
confrontation se fait entre, d’une part, science et recherche et,<br />
d’autre part, la morale catholique. Je trouve cependant que l’Église<br />
a raison de ne pas lâcher du lest. C’est une question de respect de<br />
l’homme, aussi petit qu’il soit. Car si l’on ouvre les vannes à tout<br />
va, nous risquons de nous retrouver dans une culture à la Orwell<br />
où tout le monde peut tout faire. Je suis d’avis que l’Église doit de<br />
temps en temps froncer les sourcils et dire que telle ou telle avancée<br />
n’est pas bonne.<br />
98
De Bruges à Anvers<br />
– L’Église devrait mettre la barre plus haut même si elle sera alors<br />
infranchissable pour les fidèles…<br />
– Elle a toujours mis la barre très haut. Jadis, on disait : « Sévère en<br />
chaire de vérité et bienveillant au confessionnal ». C’était un dicton<br />
populaire, mais il y avait du vrai là-dedans. À chaque péché,<br />
miséricorde. À chaque péché son pardon, mais on ne peut pas effacer<br />
le péché. La situation est difficile pour l’Église et cela va encore<br />
s’aggraver. J’y ai pensé lors du dernier conclave lorsque j’ai vu le<br />
<strong>cardinal</strong> Ratzinger devenir le pape Benoît XVI. Je me suis dit que la<br />
tâche serait impossible pour un pape de devoir assurer au cours de<br />
la décennie à venir la sauvegarde de la doctrine, de l’orthodoxie et<br />
de la morale. Cela nécessite une intelligence aiguisée énorme, une<br />
grande capacité d’évaluation, de l’habileté et beaucoup de bonté.<br />
Le paradoxe est toujours là : la loi fait face à la charité. Gardez donc<br />
ces deux-là en parfaite entente ! C’est encore pire que le Saint-<br />
Office et l’Université de Louvain. L’on sait que les relations sont difficiles<br />
entre elles, mais on est en permanence entre la loi et la<br />
charité.<br />
– Pour en terminer avec l’affaire de Louvain, il y eut le coup de<br />
théâtre du 2 février 1968 lorsque devant les Gildes féminines du Boerenbond,<br />
M gr De Smedt avoua qu’il s’était trompé.<br />
– … Qu’il s’était trompé terriblement…<br />
– S’en était-il ouvert à vous ou avait-il médité cela dans le silence<br />
de sa chapelle domestique ?<br />
– Je ne sais pas comment il en est arrivé là, mais j’ai l’impression<br />
qu’il avait tellement ressenti la résistance des fidèles à la hiérarchie<br />
qu’il s’est dit que cela ne pouvait pas durer. Mais en admettant cela,<br />
il a mis définitivement le feu aux poudres. C’était typiquement du<br />
M gr De Smedt ! Cela me fait penser à une réflexion du maire de<br />
Lourdes qui devait recevoir le pape. On lui avait demandé comment<br />
il envisageait cette visite avec toute la complexité que l’on<br />
sait. Il avait répondu que cela lui faisait penser à une inondation.<br />
On laisse venir l’eau et puis on nettoie tout… M gr De Smedt s’est<br />
en quelque sorte comporté de cette façon-là dans l’affaire de Louvain.<br />
Il a laissé venir et puis il a admis que ses collègues évêques et<br />
lui-même s’étaient terriblement trompés.<br />
99
– Ce n’était donc pas un flamingant ? Du côté francophone, on l’a<br />
souvent présenté comme un épouvantail.<br />
– Non, ce n’était certainement pas un épouvantail. De Smedt, c’était<br />
De Smedt. Je me souviens d’une caricature dans Pan peu après son<br />
revirement. On y voyait un curé en chaire dire à ses ouailles qu’il<br />
s’était terriblement trompé en prêchant la semaine précédente que<br />
le péché de chair donnait un goût de cendres en bouche !<br />
– Connaissiez-vous les évêques de Louvain ? Les Descamps, van<br />
Waeyenbergh, etc. ?<br />
– C’était la génération avant la mienne. Même les Thils, Philips et<br />
autre Coppens en faisaient partie. Oui, je les connaissais mais<br />
n’avais pas de véritables contacts avec eux.<br />
– Les années 1960 ont aussi été caractérisées par une contestation<br />
de l’autorité en général. Avec comme point d’orgue Mai 68. Le vent<br />
de la révolte soufflait-il aussi sur le séminaire de Bruges ?<br />
– Non, ils n’ont pas fait « mai 68 ». L’on remarqua certes une aspiration<br />
à l’émancipation parmi les séminaristes. C’en était fini de<br />
l’obéissance aveugle ; il y avait une demande pour avoir voix au<br />
chapitre.<br />
– Les cheveux des séminaristes n’ont pas poussé à ce moment-là ?<br />
– Non, ce n’était pas un problème.<br />
– Mais les séminaristes brugeois étaient peut-être plus braves…<br />
– C’est possible, Malines a été davantage marqué par cette époque<br />
que Bruges.<br />
– La sous-culture des années 1960 a vu émerger une nouvelle catégorie<br />
de chanteurs et les chants de protestation. Connaissiez-vous<br />
ces chanteurs contestataires ?<br />
– Non, à part quelques-uns… Je pense à Bob Dylan ou encore à<br />
Boudewijn de Groot, chez nous, en Flandre… Je connaissais Bob<br />
Dylan sans en être un fan.<br />
– Et les Beatles ?<br />
– Ah ! là, oui… J’ai tous les enregistrements des Beatles dans ma<br />
discothèque. Parce que je trouvais que c’était de la bonne musique.<br />
Je les ai tous…<br />
100
De Bruges à Anvers<br />
– Vous avez constaté cela au moment même ou par la suite ?<br />
– Plus tard. Il m’arrive encore le soir de sortir un CD des Beatles.<br />
J’aime bien « Hey Jude », le « Yellow Submarine », etc. De belles<br />
compositions. J’aime bien les trois B : Bach, Beethoven et… les<br />
Beatles.<br />
– Et Joan Baez ? C’était aussi de cette époque…<br />
– Là, oui, j’aimais bien l’écouter, mais vous devez évidemment<br />
vous rappeler que je n’avais pas le temps de me consacrer à tout<br />
cela…<br />
– Pour revenir un instant en arrière : un épisode sanglant de l’Histoire<br />
récente de la Belgique fut l’indépendance du Congo, le 30 juin<br />
1960. Beaucoup de missionnaires belges ont été assassinés, des religieuses<br />
ont été violées. Comment aviez-vous vécu ces événements ?<br />
– J’ai vécu cela de près avec les missionnaires que j’ai vus revenir.<br />
Et ces sœurs qui… Cela m’a beaucoup impressionné, oui. Ce fut un<br />
moment de prise de conscience politique en ce qui me concerne.<br />
Je revois encore les images quand on a pris le sabre du roi Baudouin<br />
ou quand Lumumba a été assassiné.<br />
– Estimiez-vous que c’était un déni de reconnaissance à l’égard des<br />
Blancs ?<br />
– On pourrait le caractériser de la sorte. Il y eut un manque de gratitude,<br />
de reconnaissance. Nous y avions apporté pratiquement un<br />
siècle de civilisation et cela se mua en quelques jours en une barbarie<br />
épouvantable ! Elle était donc très fine, la couche de vernis<br />
culturel que nous avions posée ! Avions-nous bien fait en y introduisant<br />
le christianisme tel que nous le fîmes ? J’ai eu le même ressentiment<br />
– de manière encore plus profonde – lors du génocide<br />
au Rwanda. Un an ou deux avant les événements, j’avais été prêcher<br />
deux fois une retraite sur place pour les évêques locaux. Je ne<br />
pouvais pas admettre que les gens que j’avais approchés et qui<br />
étaient l’incarnation même de la douceur et de la gentillesse puissent<br />
s’exterminer les uns les autres d’une façon aussi barbare. Quel<br />
gâchis ! L’Église avait été présente pendant deux siècles, voire plus,<br />
et les Pères Blancs y avaient été particulièrement sévères : il fallait<br />
passer un long catéchuménat avant de recevoir le baptême et voilà<br />
101
qu’en huit jours, l’on trucidait un million de personnes. Je n’ai pas<br />
pu l’accepter et je ne l’accepte toujours pas maintenant.<br />
– Vous en tirez aussi des conclusions en matière de catéchèse ?<br />
– Celle des Pères Blancs fut certainement l’une des meilleures au<br />
monde. J’en suis convaincu. Cela veut dire que l’homme n’attrape<br />
que très, très progressivement de bonnes manières.<br />
– Mais Auschwitz est aussi arrivé dans et par une Europe chrétienne…<br />
– J’ai toujours eu du mal à comprendre ce qui a rendu possible une<br />
chose pareille…<br />
– Peut-on parler chaque fois d’une régression dans la civilisation ?<br />
– Oui, une certaine régression, certainement. Cela signifie que<br />
l’humanisation de l’homme est une affaire de millénaires. Et dans<br />
cette humanisation, je place le fait de devenir religieux et de se<br />
convertir.<br />
– Est-ce que l’Église d’Afrique peut survivre sans soutien de l’Occident,<br />
tant logistique que spirituel ?<br />
– Pour le moment, non. Mais elle devra y faire appel un jour. Tout<br />
est lié en fait : la politique, l’économie…<br />
– Avez-vous souvent été au Congo ?<br />
– La dernière fois remonte déjà à une décennie, mais les évêques<br />
belges y retourneront. On nous a fait remarquer à juste titre que<br />
nous nous sommes rendus en grande délégation en Chine où il y<br />
a à peine cinq évêques, alors qu’ils sont bien plus nombreux au<br />
Congo. Je pense que nous devons y retourner pour soutenir l’Église<br />
congolaise.<br />
– Avez-vous eu encore des contacts avec l’Église rwandaise après le<br />
génocide ?<br />
– Oui, mais ils furent purement ecclésiaux. On voit passer pas mal<br />
d’évêques chez nous. Reste que le génocide rwandais demeure une<br />
blessure profonde…<br />
– Le 3 juin 1963, le pape Jean XXIII décède. Il a comme successeur<br />
Paul VI, une personnalité totalement différente qui vous a nommé<br />
102
De Bruges à Anvers<br />
évêque. Comment catégoriseriez-vous cet homme ? Il nous est souvent<br />
apparu comme un homme peureux.<br />
– Comment le classer ? Je ne l’ai pas tellement bien connu parce<br />
qu’il est décédé alors que je venais à peine d’entrer dans ma charge<br />
épiscopale. Je ne l’ai jamais vu de près non plus. C’était pour moi<br />
un intellectuel de très haut vol, avec un sens énorme de la responsabilité.<br />
Ce fut aussi pour moi le pape qui a réussi à canaliser l’enthousiasme<br />
pour le concile de Jean XXIII – qui fut un « big bang »<br />
pour l’Église – en énergie utile. C’était en quelque sorte la turbine<br />
qui a transformé la violence de l’eau qui passe dans le barrage en<br />
électricité utile, en énergie dont on peut faire quelque chose. Paul<br />
VI était un homme lettré très compétent ; on dit de lui que son italien<br />
fut le plus beau du siècle dernier. En même temps, c’était quelqu’un<br />
de très francophile. Quand on prend la peine de se pencher<br />
sur ses citations, on constate qu’il s’agit pour une large part d’auteurs<br />
français et plus précisément de ceux qui avaient les plus<br />
belles plumes. On a toujours dit qu’il aurait voulu conférer le <strong>cardinal</strong>at<br />
à son bon ami et membre de l’Académie française Jean<br />
Guitton, un laïc. Un des meilleurs livres sur Paul VI est sans doute<br />
Le <strong>cardinal</strong> Danneels durant sa visite au Soudan en 1994 Archives de l’archevêché, Malines<br />
103
La consécration épiscopale de Godfried Danneels,<br />
le dimanche 18 décembre 1977<br />
Une semaine avant Noël 1977, Godfried Danneels avait été consacré<br />
évêque d’Anvers. La Libre Belgique a rendu sobrement compte de<br />
l’événement dans ses éditions du lendemain vraisemblablement par<br />
la reprise d’une dépêche d’agence dont voici quelques extraits…<br />
« Plus de deux mille fidèles se pressaient dimanche après-midi dans la<br />
nouvelle église Saint-Jacques afin d’assister à la consécration épiscopale<br />
de M gr Danneels qui accède à la direction du diocèse d’Anvers. Normalement<br />
cette solennité du sacre du vingtième évêque de la Métropole<br />
aurait dû dérouler ses fastes dans la cathédrale mais on sait que<br />
l’église épiscopale consacrée au culte de Notre-Dame fait actuellement<br />
l’objet d’importants travaux de restauration.<br />
» L’imposante cérémonie était présidée par le <strong>cardinal</strong> Suenens, primat<br />
de Belgique avec comme co-consécrateurs NNSS Jules-Victor Daem qui<br />
fut le premier à réoccuper le siège épiscopal d’Anvers, Ernest De Smedt,<br />
évêque de Bruges, Guillaume van Zuylen, évêque de Liège et Jean<br />
Huard, évêque de Tournai. »<br />
Dans son homélie, le <strong>cardinal</strong> Suenens a relevé que la mission qui<br />
attend le nouvel évêque d’Anvers « a été confiée à un homme qui est<br />
constamment à la recherche de la lumière et de la vérité. N’a-t-il pas<br />
déclaré de manière aussi simple que sublime : “Je suis si heureux d’être<br />
chrétien.” Et de poursuivre qu’en lui “on saura trouver un ardent<br />
défenseur de la foi et un fidèle gardien de la liturgie”. »<br />
Outre cette dépêche d’agence, La Libre Belgique consacrait aussi un<br />
encadré au blason de M gr Danneels, soulignant l’heureuse rencontre<br />
sur celui-ci de l’abbaye des Dunes de Coxyde et de la mer du Nord avec<br />
Anvers, sa ville d’adoption. Il y fut aussi question de la devise de<br />
l’évêque : « L’amour de Dieu pour les hommes s’est manifesté »…<br />
104
De Bruges à Anvers<br />
celui des dialogues que lui a consacré Guitton. Oui, j’ai une grande<br />
admiration pour PaulVI, mais c’était un homme très timide et hésitant.<br />
Je l’admire surtout parce que c’était un homme très typique<br />
du XX e siècle. Un sceptique et un homme travaillé par le doute face<br />
aux mutations ecclésiales et dans le monde, mais avec de grandes<br />
capacités artistiques. Il en avait toutes les qualités mais aussi tous<br />
les maux.<br />
– Disons qu’il a eu la malchance de venir entre Jean XXIII et Jean-<br />
Paul II…<br />
– L’homme méritait mieux, car il disposait de qualités et de dons<br />
remarquables. Cela me fait penser à l’épitaphe qui figure sur la<br />
tombe d’Adrien VI, le seul pape d’origine hollandaise : « Ce qui<br />
importe pour un grand homme, c’est qu’il soit né à la bonne<br />
époque. » On doit naître au bon moment, sinon…<br />
– Le 16 novembre 1977, Paul VI vous a nommé évêque d’Anvers.<br />
L’académique que vous étiez devint du jour au lendemain manager.<br />
Un passage facile ?<br />
– Cela ne s’imposa pas. On n’est pas demandeur. Aujourd’hui<br />
encore, je dirais que ma vie de professeur au séminaire où je pouvais<br />
lire, étudier, aller à la bibliothèque, déterminer mon agenda,<br />
donner cours une heure ou deux, trois à quatre fois par semaine,<br />
était au fond une vie idéale. C’était l’Utopia pour moi ! Encore plus<br />
en 1969, quand j’ai été nommé à Louvain et que je suis entré en<br />
contact avec les étudiants. À dire vrai, j’avais rêvé de pouvoir rester<br />
professeur toute ma vie et je dois vous avouer que cela m’habite<br />
encore. Je n’ai jamais renoncé à ce désir, car c’était pour moi<br />
la vie idéale. Dois-je vous expliquer qu’en 1977, j’ai dès lors dû<br />
changer de vie du jour au lendemain ? C’en était fini de pouvoir<br />
lire… Oui, je lisais des dossiers, des tonnes de pages, mais jamais<br />
de quoi m’enrichir réellement. Dans la plupart des cas, il s’agissait<br />
de dossiers, de problèmes qu’il faut résoudre et qui vous appauvrissent<br />
plutôt que de vous apporter quelque chose. Qui plus est,<br />
je n’étais plus maître de mon emploi du temps puisque celui-ci<br />
était déterminé par mon secrétaire. Enfin, c’était heureux, car<br />
sinon c’eût été le chaos. J’ai eu, à partir de ce moment, une vie très<br />
relationnelle, alors que ma vie de professeur était bien protégée,<br />
105
Ordination épiscopale de M gr Danneels (avec M gr De Smedt, évêque de Bruges). Anvers,<br />
Sint-Jacobskerk, 18-12-1977. Archives de l’archevêché, Malines<br />
voire même fermée, ce qui me permettait de disposer de beaucoup<br />
de temps libre. Il y eut aussi une part certaine de management mais<br />
pas aussi grande qu’on l’imagine. Dans le fond, je n’ai pas eu grand<br />
chose à diriger. J’avais de bons collaborateurs pour les finances,<br />
pour les nominations, qui s’acquittaient de leur tâche à ma place.<br />
En même temps, je suis devenu une figure publique. Ce ne fut pas<br />
rien, car j’y ai perdu la protection de pouvoir vivre dans une sorte<br />
de réserve avec mes pairs. Au contraire, j’ai été confronté aux<br />
médias et vous admettrez qu’ils ont été fort envahissants au cours<br />
de ces deux dernières décennies. Je dus dès lors mener une vie<br />
publique. Et ce fut comme si je vivais désormais dans une maison<br />
de verre où tout un chacun voit ce que vous faites et écoute ce que<br />
vous dites. Tous mes faits et gestes ont été épiés, suivis à la trace.<br />
– Cela vous a gêné ?<br />
– Je m’y suis habitué, mais ce ne fut pas facile. Et ce n’est toujours<br />
pas facile aujourd’hui car à notre époque et dans ce pays, on marche<br />
sur des œufs. Il était plus facile de tenir jadis l’Église au milieu de la<br />
106
De Bruges à Anvers<br />
société parce qu’elle y était tout simplement. Mais maintenant, elle<br />
est comme sur des roulettes et on peut donc la déplacer.<br />
– Lorsqu’on devient évêque, on dit que l’on reçoit aussi « la plénitude<br />
du sacerdoce ». N’est-ce pas un peu dénigrant à l’égard du<br />
simple prêtre ?<br />
– Le sacerdoce typique, c’est la fonction épiscopale. En fait, c’est<br />
la prêtrise qui est une extension de la fonction épiscopale. C’est<br />
Vatican II qui a dit cela ! Avant, on disait que la véritable consécration<br />
était l’ordination sacerdotale mais que le prêtre ne pouvait pas<br />
conférer tous les sacrements. Il était comme un oiseau dont on<br />
aurait rogné les ailes et qui ne pouvait pas voler. Il ne lui était pas<br />
permis de procéder à des onctions comme la confirmation. Au<br />
concile Vatican II, on a inversé cela en proclamant que l’évêque<br />
était le prêtre type. Le prêtre était l’assistant de l’évêque qui exerçait<br />
une partie de ses compétences. Mais dans la pratique, il n’y a<br />
guère de différences entre ces deux conceptions.<br />
– Votre désignation à Anvers vous avait-elle surpris ?<br />
– Il n’y avait qu’un poste vacant d’évêque mais je ne m’attendais<br />
pas du tout à ce choix.<br />
– Aviez-vous des liens avec Anvers ?<br />
– Non, pas du tout. Je connaissais tout au plus, disons, dix personnes<br />
à Anvers. Je me souviens de m’y être rendu pour la première<br />
fois par l’ancienne route de Gand. Je suis arrivé sur la rive gauche<br />
et j’ai vu la tour de la cathédrale Notre-Dame et un peu plus loin la<br />
zone portuaire avec les raffineries et leurs immenses torches. En<br />
découvrant ce paysage, je me suis rappelé un texte de Paul, extrait<br />
des Actes des Apôtres lorsqu’il s’était retrouvé devant Corinthe.<br />
Paul s’était demandé ce qu’il irait faire là. Et la nuit, il avait eu une<br />
vision divine où Dieu lui avait dit de ne pas avoir peur parce que<br />
beaucoup de Corinthiens lui étaient déjà dévoués. J’ai « entendu »<br />
ce texte en découvrant Anvers. Ce n’était pas une vision mais la<br />
résurgence d’un texte que je connaissais et qui me revint à l’esprit.<br />
– Vous ne parliez pas davantage l’anversois, le fameux Aantwaarps ?<br />
– Pas un mot… Et je ne sais toujours pas le parler aujourd’hui.<br />
107
– Votre devise épiscopale porte : « L’amour de notre Dieu pour les<br />
hommes nous est apparu ». Kerknet décrit cela comme « un plaidoyer<br />
pour un humanisme chrétien authentique ».Vous partagez ce<br />
point de vue ?<br />
– Il s’agit en fait d’une citation de Noël. Il s’agit d’un extrait de la<br />
Lettre à Tite qui est lu à la messe matinale de Noël, celle dite des<br />
bergers. Il y est question de « l’amour pour les hommes de Dieu »<br />
– philanthropia est le terme grec – qui « est apparu sur terre ». J’ai<br />
toujours été un homme de la Nativité. Tout ce qui a marqué ma vie<br />
s’est passé en décembre. Pour ce qui est de ma devise, je voudrais<br />
faire une double précision : je suis un être de l’incarnation. Entendez<br />
que pour moi, la fête de Noël est bien plus émotionnelle que<br />
celle de Pâques. C’est alors que l’humanité du Christ émerge le<br />
plus. On est là face à un enfant, et on sait ce qu’est un enfant, on<br />
sait ce que sont ses parents, on sait ce qu’est un berceau ou ici une<br />
crèche. J’éprouve beaucoup plus de peine à la fois sur le plan de la<br />
vision et de l’émotion de voir quelque aspect emblématique dans<br />
le Jésus qui surgit du tombeau, un étendard à la main. Je n’ai pas<br />
cette difficulté face à la crèche. C’est aussi typiquement occidental.<br />
Les Orientaux, au contraire, diront que la fête des fêtes, c’est<br />
Pâques. Personnellement, je suis très marqué par l’humanité du<br />
Christ. Donc j’apprécie et j’aime tout ce qui est humain. C’est l’essence<br />
de notre culture : l’humanité de l’homme, l’humanisme, l’interface<br />
entre la foi et la culture, entre la foi et le monde. C’est<br />
l’essentiel pour moi. Mes centres d’intérêts vont vers la culture, vers<br />
les arts, vers tout ce qui a trait à la pensée et à la science. Moins vers<br />
le social… Non pas que je n’apprécie pas le travail social mais cette<br />
dimension me touche moins. Je dois toujours faire un effort pour<br />
établir le lien mais j’y parviens. Au fond, je suis tout à fait d’accord<br />
avec quelqu’un qui a dit de moi dans l’hebdomadaire chrétien Tertio<br />
que j’étais un mystique et pas un travailleur de rue.<br />
108
Les sacrements<br />
« Les sacrements sont importants pour l’Église. Là où ils sont délaissés<br />
ou moins appréciés, surgit une menace énorme : que le christianisme<br />
soit réduit à un processus purement verbal. Alors le<br />
chemin est ouvert vers une foi complètement rationalisée, s’évaporant<br />
dans une philosophie, s’intériorisant jusqu’à ne plus être<br />
qu’un phénomène subjectif et privé. L’Église disparaît alors du<br />
même coup.<br />
Savez-vous finalement pourquoi les sacrements sont si importants<br />
? Ils sont les gardiens du réalisme de l’incarnation. Ils sont<br />
Dieu qui pénètre dans la matière de l’univers, qui fait de l’eau, du<br />
pain, du vin, de l’huile, les porteurs de sa rédemption. Les sacrements<br />
ont quelque chose à voir avec Noël : “Le Verbe s’est fait chair,<br />
et il a habité parmi nous.” »<br />
Le jardin des sept sources, Noël 1993, « Paroles de vie » n o 25<br />
De Bruges à Anvers
Chapitre V<br />
JEAN-PAUL II ET BAUDOUIN 1 er<br />
1977 – 1990<br />
– En 1978, Albino Luciani devenait le pape Jean-Paul I er. L’avezvous<br />
jamais rencontré ?<br />
– Non, mais il n’a été pape que pendant trente-trois jours. Voilà un<br />
homme qui a dû troquer sa vie calme sur une lagune de Venise<br />
contre l’existence fiévreuse de pape. Son cœur n’a pas tenu le coup.<br />
– Que penser de toutes les théories du complot autour de son décès ?<br />
C’étaient de vastes blagues ?<br />
– Le lendemain de sa désignation comme pape, il se trouvait avec<br />
le <strong>cardinal</strong> Suenens dans un ascenseur et, comme ils se connaissaient,<br />
il lui avait confié qu’il n’aurait peut-être pas dû accepter la<br />
charge. Il était cardiaque et selon moi son cœur n’a pas supporté<br />
l’accélération de rythme entre Venise et Rome. Il y avait réellement<br />
un monde de différence. Comme entre le repos du Grand séminaire<br />
de Bruges et le cœur animé du centre d’Anvers…<br />
– Vous avez ressenti la même chose ?<br />
– Oui, naturellement.<br />
– Vous n’avez pas connu Luciani au contraire de son successeur<br />
Karol Wojtyla. Quelles étaient vos relations avec Jean-Paul II ?<br />
– Finalement très bonnes. Au tout début de son pontificat et de<br />
mon arrivée à Malines, en 1980, il m’a demandé d’être le vice-président<br />
du Synode hollandais. C’était quand même une marque de<br />
grande confiance que de confier un des dossiers les plus épineux<br />
du moment à un jeune évêque de quarante-quatre ans et la tâche<br />
111
d’assurer le déroulement des débats avec M gr Willebrands. Le pape<br />
a quand même pris un grand risque, là. Plus tard, il m’a aussi<br />
nommé dans quelque six dicastères, dans les ministères de la<br />
Curie. Je l’ai aussi souvent rencontré. Pour moi, Jean-Paul II était à<br />
la fois un « chef » – « nous devons prendre nos responsabilités »…<br />
– et en même temps quelqu’un de très proche, de très disponible.<br />
Il a réuni en fait deux dimensions qui ne vont pas toujours très bien<br />
ensemble. Vous avez ainsi des personnes qui ont une très grande<br />
compétence pour décider, mais qui sont des poissons froids, sans<br />
émotions. Et puis vous avez, par ailleurs, des gens qui ont le sens<br />
de l’émotion, qui aiment serrer des mains, mais qui ne sont pas de<br />
bons dirigeants. Jean-Paul II alliait les deux qualités. J’ai beaucoup<br />
apprécié cela chez lui.<br />
J’ai aussi eu l’occasion d’avoir diverses conversations très directes<br />
avec lui. À la fin de sa vie, j’ai eu beaucoup moins de contacts avec<br />
lui. Oh, rien ne nous opposait et il n’a jamais éprouvé de ressentiment<br />
à mon égard, tout au contraire. Mais il avait vu que l’Église<br />
de Belgique n’était plus celle de trente ans auparavant avec pléthore<br />
de missionnaires et de religieux. Le processus de sécularisation<br />
nous est tombé dessus comme une bombe. Qui plus est, la<br />
Belgique s’est dotée des législations les plus libérales en matière<br />
éthique. Mais selon moi, il n’a jamais pensé que c’était la faute du<br />
<strong>cardinal</strong> ou des évêques. Il a plutôt réagi en Polonais pour déplorer<br />
la perte d’impact de l’Église sur la vie publique et politique en<br />
si peu de temps. Mais je puis dire que cela n’a pas eu de répercussions<br />
sur notre relation. À la fin de sa vie, durant les dernières<br />
années, il était tellement handicapé que nous ne nous sommes<br />
pratiquement plus vus. Il faut dire qu’il était pénible d’aller lui<br />
rendre visite.<br />
– Vous parliez tout à l’heure du travailleur social, de rue. Lui en était<br />
un, plus branché sur l’action que sur la réflexion.<br />
– Attention quand même aux simplifications fallacieuses ! C’était<br />
un philosophe. Il a écrit notamment des ouvrages sur le mariage.<br />
Il était également très fort sur le plan anthropologique. De là à le<br />
qualifier de travailleur social de rue ? Je dirais qu’il était plutôt un<br />
homme qui avait le sens social, le sens des relations…<br />
112
Jean-Paul II et Baudouin I er<br />
– Quelle était sa principale qualité ?<br />
– Au début de son pontificat, il a voulu réformer la Curie, mais il<br />
s’est vite rendu à l’évidence que c’était peine perdue. C’est alors<br />
qu’il a décidé de prendre son bâton de pèlerin et de parcourir la<br />
planète. Et il a peut-être eu raison de le faire, car il a obtenu bien<br />
plus par ses voyages qu’en voulant réformer la Curie. Ce fut tout le<br />
contraire de Paul VI. Celui-ci resta à Rome, s’occupa de la Curie et<br />
suivit de près tous les dossiers. Jean-Paul II a laissé faire beaucoup<br />
de choses. Il a beaucoup délégué. Il fallait le voir en action…<br />
– Est-ce que cet effort soutenu d’un quart de siècle de visites vers tous<br />
les pays et continents possibles et imaginables a eu un effet ?<br />
– Il a mis l’Église sur la carte du monde. Cela c’est incontournable.<br />
Il n’a cependant pas toujours été accueilli à bras ouverts car si on<br />
appréciait le chanteur, on n’aimait pas toujours sa chanson. Mais<br />
bon, il a eu une influence certaine car c’était un bon chanteur.<br />
Sinon, l’Église se serait retrouvée isolée comme une île au milieu<br />
de la mer. C’est le contraire qui s’est produit. On ne peut nier que<br />
l’Église a pour l’heure une influence assez considérable sur tout ce<br />
qui se passe dans le monde. On ne peut pas l’ignorer. C’est incontestablement<br />
le mérite de Jean-Paul II. Sinon nous ne serions peutêtre<br />
plus que quantité négligeable aujourd’hui.<br />
– C’est cela que vous retiendrez de son pontificat ?<br />
– Vu de l’extérieur, oui. Ses relations publiques, au sens le plus<br />
positif du mot, ont été une bonne chose. Mais il y eut l’autre dimension,<br />
intérieure et intime que peu de gens connaissent. Ce fut sa<br />
vie de grand mystique. C’était un homme qui priait de manière<br />
remarquable et qui était en même temps un penseur. Certains ont<br />
vu en lui un homme de spectacle mais au fond c’était quelqu’un<br />
qui avait énormément souffert. J’en suis convaincu. Il fallait le voir<br />
prier le matin très tôt, seul dans sa chapelle personnelle avant de<br />
concélébrer à ses côtés. Il était vraiment ailleurs et n’appartenait<br />
plus à ce monde. Peu de gens le savent au fond. C’était une personnalité<br />
très complexe.<br />
– L’on devrait rapidement le béatifier. Le mérite-t-il ?<br />
– Ce fut quand même une figure particulière. Sur le plan de sa vie<br />
intérieure et pour tout ce qu’il a accompli, il le mérite sans conteste.<br />
113
À peine installé archevêque, M gr Danneels copréside le<br />
Synode spécial de Rome sur l’Église néerlandaise qui<br />
s’est ouvert le lundi 14 janvier 1980<br />
Le 4 janvier 1980, nouvelle étape importante dans la vie de Godfried<br />
Danneels : ce jour-là, il avait été installé comme dix-neuvième archevêque<br />
de Malines-Bruxelles. Dans l’homélie qu’il prononça à la cathédrale<br />
Saint-Rombaut de Malines, il ne cacha pas que « Dieu avait posé<br />
de lourdes responsabilités sur les épaules d’un homme inexpérimenté ».<br />
Mais il avait ajouté aussitôt qu’« Il donne aussi la force de remplir cette<br />
mission ». Le nouvel archevêque belge n’eut guère le temps de souffler<br />
: dix jours plus tard, sous la houlette du pape Jean-Paul II, il fut un<br />
des deux vice-présidents du Synode spécial de Rome sur l’Église catholique<br />
néerlandaise avec l’archevêque d’Utrecht, le <strong>cardinal</strong> Willebrands,<br />
par ailleurs président de la Conférence épiscopale des Pays-Bas ! Un<br />
événement qui interpella aussi directement les catholiques belges. Au<br />
point de faire deux jours de suite l’objet d’un dossier dans La Libre<br />
Belgique sous la plume du chroniqueur religieux du journal, le P. Fabien<br />
Deleclos.<br />
D’entrée de papier, il était question d’une Église « turbulente » et engagée.<br />
« Ce sont des divergences de vues parfois en opposition, quant à<br />
la tâche de l’Église et de l’ensemble des responsabilités pastorales qui<br />
sont à l’origine de tensions au sein de l’Église des Pays-Bas qui ont<br />
motivé la convocation de ce synode. » Et d’écrire un peu plus loin : « les<br />
uns y voient simplement une nouvelle manière d’exercer la collégialité<br />
au niveau des Églises locales, d’autres, une manière pour le Pape d’intervenir<br />
plus directement sur le terrain ». Mais « ils sont nombreux ceux<br />
qui considèrent cette initiative comme une volonté de remettre au pas<br />
une Église fervente de la contestation et des déviations doctrinales, pastorales<br />
et disciplinaires. Établissant un lien et une comparaison avec les<br />
affaires Schillebeeckx ou Küng, d’aucuns n’hésitent pas à y voir l’amorce<br />
d’un procès ». M gr Danneels vit dans la mission qu’on lui avait confiée la<br />
marque d’une confiance exceptionnelle mais aussi un énorme pari…<br />
114
Jean-Paul II et Baudouin I er<br />
Il y a un an ou deux, un <strong>cardinal</strong> avait déclaré qu’il vaudrait mieux<br />
de canoniser immédiatement tous les papes, car ainsi ils ne<br />
seraient plus jaloux les uns des autres. C’est vrai que l’on assiste à<br />
une avancée remarquable. On est en voie de canoniser une série<br />
de papes : bon certes, Pie XII ne peut pas l’être pour le moment,<br />
mais Paul VI sera béatifié ; Jean XXIII l’est déjà et il ne fait pas de<br />
doute que Jean-Paul II suivra…<br />
– Encore heureux que vous ne soyez pas devenu pape…<br />
– Je n’aimerais pas être déclaré saint. La sainteté, c’est d’un autre<br />
ordre. Si tous ceux qui vivent de manière sainte leur existence<br />
devaient être canonisés, on va tout droit vers une crise du logement<br />
dans le calendrier liturgique.<br />
– Avez-vous jamais rêvé de devenir pape ?<br />
– Moi, je n’en ai pas rêvé, mais j’ai vu que les médias le faisaient à<br />
ma place… Et avec eux, toute une série de personnes autour de<br />
moi. Il faut faire attention à ne pas tomber dans ce piège-là. Je me<br />
suis toujours interrogé pourquoi l’on voulait m’y voir. Et finalement,<br />
j’en vins à me demander de temps à autre s’il n’était quand<br />
même pas vrai que je pourrais le faire…<br />
– Vous n’avez jamais fait de plans, du style : si jamais je suis pape,<br />
je ferai ceci ou cela ?<br />
– Je suis très mauvais pour établir un planning. Très mauvais. Je<br />
ne prépare jamais rien. Tenez, à la veille de prendre ma pension, je<br />
ne suis encore nulle part. Je n’ai pas encore de maison, je ne sais<br />
pas encore où aller. Cela ne me préoccupe pas. [En fait, depuis cette<br />
interview, le <strong>cardinal</strong> a trouvé un logement non loin de l’archevêché,<br />
NDA.] La brave sœur qui s’occupe de moi se demande ce que<br />
je vais faire de tous les livres, CD, tableaux que j’ai reçus ou achetés.<br />
On ne parviendra jamais à faire entrer cela dans une autre maison<br />
! C’est presque un cauchemar pour elle. Mais je tiens à la<br />
rassurer et lui dis toujours que cela finira par s’arranger, qu’on verra<br />
bien. Contrairement à ceux qui, cinq ans déjà avant de prendre leur<br />
retraite, s’en préoccupent, je ne sais pas encore où j’irai et comment<br />
je ferai. Je vis au jour le jour et cela a toujours bien fonctionné<br />
jusqu’à présent puisque je me suis toujours senti bien.<br />
115
– Et cela s’est traduit par diverses surprises.<br />
– Rien que des surprises. Je n’ai jamais rien choisi pendant ma vie ;<br />
tout m’est tombé dessus.<br />
– En 1980, par exemple, vous vous êtes retrouvé archevêque de<br />
Malines-Bruxelles…<br />
– C’était encore pire !<br />
– … Vous voilà à la tête de tous les catholiques belges. C’était totalement<br />
inattendu pour vous ?<br />
– Pas tout à fait, puisque je savais que le <strong>cardinal</strong> Suenens allait se<br />
retirer en 1980. Fin 1977, je m’étais installé à Anvers. Et lorsqu’entre<br />
évêques on évoquait le futur archevêque, M gr Heusschen, l’évêque<br />
de Hasselt de cette époque, me disait toujours que je devais me<br />
tenir prêt. Mais je n’en étais pas vraiment convaincu jusqu’à ce que<br />
le <strong>cardinal</strong> Suenens me dise que cela pouvait être de l’ordre du possible.<br />
Mais je n’ai jamais attendu cette désignation, que du<br />
contraire. J’estimais que ce serait même encore un plus grand déracinement<br />
qu’Anvers, car voir s’installer un fils de la Flandre-Occidentale<br />
dans la métropole était déjà une fameuse gageure. Mais<br />
alors que dire de devoir s’occuper d’un (archi)-diocèse bilingue très<br />
complexe avec Bruxelles au milieu ! Je connaissais encore moins<br />
de monde ici qu’à Anvers. Ce ne fut pas une mince affaire de se<br />
retrouver pour la première fois à une réunion parmi tous ces<br />
évêques qui étaient des sommités à leur manière… Moi, je n’avais<br />
que quarante-six ans et je devenais leur patron à tous. J’ai dû m’y<br />
faire…<br />
– Et comment cela s’est-il passé avec les francophones ?<br />
– Au début, il y avait un peu de méfiance, mais cela n’a pas duré<br />
très longtemps. Le problème était en fait qu’il fallait que je parle<br />
bien le français. Une fois qu’ils ont ressenti que j’étais un bon<br />
bilingue au point d’en oublier mes origines flamandes, la confiance<br />
s’est installée. Et puis je n’avais jamais eu de réflexes flamingants<br />
pendant ma vie antérieure. J’étais aussi doté de la capacité de m’intégrer<br />
dans d’autres mentalités et sensibilités. Jamais, je ne me suis<br />
dit que ce serait ennuyeux de devoir parler le français ou de me<br />
frotter à des Wallons. Au contraire, j’ai toujours considéré que ces<br />
contacts seraient enrichissants. Et je puis dire, avec le recul, qu’ils<br />
116
Jean-Paul II et Baudouin I er<br />
le furent aussi. Qui plus est, c’est devenu un réflexe positif très rapidement.<br />
Il faut aussi se rappeler que j’avais passé mes premières<br />
années au séminaire Léon XIII dans un environnement bilingue.<br />
Et à Rome, c’était même trilingue. J’ai toujours vécu dans des<br />
milieux où l’on parlait plus d’une langue.<br />
– En 1983, l’archevêque que vous étiez se voyait conférer le titre de<br />
<strong>cardinal</strong>. Cela impressionne que de l’être fait par le pape ?<br />
– Le problème ne fut pas de le devenir, mais j’en aurais connu un<br />
vrai en ne le devenant pas. Parce que là, c’eût été un désaveu. Je l’ai<br />
donc accepté sans rechigner. Je ne cache pas que cela m’a réjoui<br />
aussi parce que cela me donnait la possibilité de m’approcher de<br />
l’administration centrale de l’Église à Rome, et donc du pape. Mais<br />
je n’ai pas vraiment jubilé parce que je devenais <strong>cardinal</strong>.<br />
– Notamment parce que ce furent aussi beaucoup de frais nouveaux…<br />
notamment chez le tailleur !<br />
– Oui, je n’en ai jamais vraiment parlé, mais ces tenues spéciales<br />
ont été de véritables épreuves pour moi ! Quand on vous mande au<br />
Vatican, il faut porter les habits liés à votre rang. Mais en même<br />
temps, il faut y arriver en prenant par exemple le métro. Je puis<br />
vous affirmer qu’avec un pareil accoutrement, ce n’est vraiment<br />
pas facile de se déplacer en transport en commun, en métro ou en<br />
bus, car une partie de la soutane finit toujours par se coincer entre<br />
deux portes. Pareils vêtements sont faits pour des dignitaires qui<br />
ont une voiture avec chauffeur et qui peuvent se permettre de se<br />
glisser à l’arrière de leur limousine. Mais pas pour des gens normaux<br />
ou modernes. Qu’est-ce que je fais dès lors ? Je mets ma belle<br />
soutane dans un cartable ou dans une petite valise et je vais vite<br />
me changer derrière une porte du Vatican pour me présenter dans<br />
les règles. Je honnis vraiment celui qui a inventé cette tenue. Surtout<br />
avec ces trente ou quarante petits boutons à aligner sans<br />
erreur possible. Car si on loupe un rang, on peut tout recommencer<br />
! Cela me pèse fort sur l’estomac. Pourquoi ne s’est-on pas inspiré<br />
de la tenue des Jésuites. Ces derniers pouvaient se contenter<br />
de superposer les deux parties de leur tenue et les voilà prêts à aller<br />
en audience. Moi, cela me prend au moins dix minutes !<br />
117
– Avez-vous un tailleur romain ?<br />
– Oui, parce qu’on ne peut pas trouver les étoffes ad hoc chez nous.<br />
Il n’y a qu’à Rome que l’on puisse trouver certains accessoires<br />
rouges ou violets. Un rouge très particulier de surcroît.<br />
– Rouge sang ?<br />
– Oui, rouge sang. Et du sang comme on en trouve dans les artères.<br />
Pas du sang qui se propage dans les veines !<br />
– Toujours en 1980, vous avez été porté à la vice-présidence du<br />
synode spécial de l’Église des Pays-Bas. Est-ce que ce dernier a pu<br />
résoudre les problèmes de l’Église d’outre Moerdijk ?<br />
– Je ne sais pas s’il a pu les résoudre mais il a en tout cas évité le<br />
pire.<br />
– On aurait pu aller jusqu’au schisme ?<br />
– Je ne sais si l’on en serait arrivé là. Mais en tout cas, les évêques<br />
qui avaient des opinions divergentes se sont rendu compte qu’ils<br />
devaient collaborer. Et la situation a quand même évolué, il s’est<br />
passé des choses. Lentement, très lentement, une certaine unité<br />
s’est développée parmi ces évêques. Je n’oserais dire qu’elle est très<br />
solide, parce que ce sont des caractères très marqués, très différents.<br />
Mais je pense quand même qu’ils ont pu retrouver une certaine<br />
unité épiscopale. Ils ne se sont en tout cas plus désavoués<br />
publiquement. Et ils ont aussi pu opposer dans une certaine<br />
mesure une résistance à des groupes de pression comme le Mouvement<br />
du 8 mai. Mais il ne fait aucun doute que ce fut une période<br />
difficile. Et sans exagérer, je puis dire qu’il a encore fallu au moins<br />
dix ans après le synode pour en arriver à un véritable modus<br />
vivendi.<br />
La situation est désormais apaisée, mais bon, ce sont aussi de tout<br />
autres évêques qui ne sont plus aussi révolutionnaires que leurs<br />
prédécesseurs. Au fond, l’épiscopat hollandais est devenu classique.<br />
– En 1983 naissait à Louvain le premier bébé éprouvette belge.<br />
L’Église continue à s’opposer à la fertilisation in vitro et ce alors que<br />
pas mal de couples ont pu vivre grâce à cette technique la joie de<br />
118
Jean-Paul II et Baudouin I er<br />
devenir parents. Pourquoi Rome continue-t-elle à s’y opposer avec<br />
une rare détermination ?<br />
– Le plus gênant, c’est qu’un certain nombre de ces embryons sont<br />
implantés pour rien. Soit, cela doit permettre d’avoir des jumeaux<br />
ou davantage encore d’enfants, mais il y a aussi le risque de les<br />
détruire. Si Rome est si intransigeante, c’est par respect pour la vie<br />
et pour rappeler qu’il ne faut pas prendre de risques inutiles. Si l’on<br />
ne devait implanter qu’une cellule avec une certitude de fertilité,<br />
je n’aurais personnellement pas d’objection à ce que l’on le fasse.<br />
On a toujours dit que la fertilisation devait se faire dans le cadre<br />
d’un acte d’union maritale ; cela me pose aussi question. Il y a bien<br />
évidemment une différence entre un acte sexuel d’un homme et<br />
d’une femme dans le lit conjugal et une implantation d’une cellule<br />
fertile dans un laboratoire. Encore que là aussi, j’avoue ne pas voir<br />
une différence essentielle. Mais cela dit, cela m’ennuie très fort de<br />
voir se perdre des embryons.<br />
– En 1985, Rome vous a de nouveau confié une nouvelle mission<br />
importante : rapporteur du synode spécial vingt ans après le concile<br />
Vatican II. Vous vous souvenez encore de la teneur de votre rapport<br />
final ?<br />
– En fait, ce synode spécial a tourné autour d’une question fondamentale<br />
: fallait-il freiner ou, à l’inverse, continuer dans l’esprit du<br />
concile ? Ou encore, selon d’aucuns, aller plus loin. C’était donc cela<br />
l’enjeu et toute la presse mondiale se focalisait sur l’enjeu : stop ou<br />
encore. Ma tâche était de faire la synthèse de tous les débats et de<br />
la consigner dans le rapport final. Mon secrétaire était alors Walter<br />
Kasper [NDA : <strong>cardinal</strong> de curie allemand, pour l’heure, président du<br />
Conseil pontifical pour la promotion de l’unité entre les chrétiens]<br />
qui n’était pas encore évêque à ce moment-là. Il enseignait à Tübingen.<br />
Ce synode fut en fait un des sommets de mon existence. Kasper<br />
et moi avons réussi à rédiger un texte qui a réconcilié tous les<br />
participants. Il a d’ailleurs été approuvé à l’unanimité le lendemain.<br />
C’était presque un miracle auquel, si vous me le permettez, les deux<br />
auteurs du rapport ne furent pas étrangers. On a eu le moment de<br />
grâce qu’avaient vécu les théologiens de Louvain pendant le concile<br />
Vatican II : rédiger un texte très clair mais qui ne dérangeait personne.<br />
Un vrai texte de compromis, mais dans le meilleur sens du<br />
119
C’est en qualité de rapporteur que le <strong>cardinal</strong> Danneels<br />
participe, à partir du 25 novembre 1985, au Synode<br />
extraordinaire, organisé vingt ans après la clôture du<br />
concile Vatican II<br />
Un événement encore selon La Libre Belgique… À la une du journal du<br />
25 novembre, Paul Vaute titre, en effet : « Le Synode recrée à Rome<br />
l’ambiance de Vatican II ». « Pratiquement tout sujet pourra être abordé<br />
par les pères synodaux… mais en allant vite ». L’événement avait fait…<br />
« L’événement » en page 2, avec notamment une photo du <strong>cardinal</strong><br />
Danneels qui « par ses fonctions de rapporteur est appelé à jouer un<br />
rôle clé dans les travaux du synode ». Le chroniqueur religieux de La<br />
Libre, le père Deleclos, envoyé spécial à Rome, précise cependant d’emblée<br />
que « la réforme de la Curie est encommissionnée » même si un<br />
schéma pour y procéder existe depuis plusieurs années. Fabien Deleclos<br />
souligna aussi l’heureuse internationalisation de la Curie. « En 1962, à<br />
la veille du concile, sur les 20 dicastères, les préfets et secrétaires étaient<br />
italiens à 88 pc, les membres 56 pc, les consulteurs 66 pc. En 1985, sur<br />
les 31 organismes existants, les préfets et secrétaires sont “étrangers”<br />
à 56 pc, les membres 77 pc et les consulteurs, 70 pc. Des chiffres éloquents.<br />
Mais l’internationalisation ne peut pas se faire sans une coopération<br />
de toutes les Églises particulières qui devraient de leur côté<br />
assurer la préparation intellectuelle et pastorale de candidats qui puissent<br />
à leur tour comprendre le service qu’ils pourraient ainsi rendre à<br />
l’Eglise universelle et à leurs propres diocèses. »<br />
Dès le lendemain, dans les éditions du mardi 26 novembre, le <strong>cardinal</strong><br />
Danneels précise que « le Concile, c’est la règle ». Le père Deleclos rend<br />
compte d’une méga-conférence de presse (plus de 300 journalistes !)<br />
où le rapporteur met immédiatement les pendules à l’heure. Pas question<br />
d’une restauration. Du reste, pour l’archevêque de Malines-<br />
Bruxelles, « le terme est impropre. Vatican II reste complètement<br />
valable et il est impossible de revenir à un état antérieur, pas plus que<br />
de faire un pas en arrière. Le Synode doit faire en sorte que le concile<br />
soit approfondi, appliqué et que l’on puisse en retrouver le souffle<br />
originel ».<br />
120
Le <strong>cardinal</strong> Danneels durant le synode des évêques en 1985 à Rome<br />
Archives de l’archevêché, Malines<br />
Jean-Paul II et Baudouin I er<br />
mot. Le plus important réside dans une bonne formulation. Le<br />
matin du vote, l’unanimité fut quasiment totale. À la conférence de<br />
presse, tous les médias de la planète étaient venus avec une seule<br />
question : que s’est-il passé ?<br />
On se demandait auparavant si l’on allait continuer ou, au contraire,<br />
revenir en arrière parce qu’on était allé trop loin. Et il fut donc<br />
décidé de continuer, mais sans excès. Ce texte avait aussi formulé<br />
pour la première fois qu’il fallait un grand catéchisme.<br />
De même, le rapport évoquait la nécessité d’étudier la collégialité<br />
et la primauté. Il y fut aussi question du statut des conférences<br />
épiscopales : s’agirait-il de cénacles purement administratifs ou de<br />
vrais instruments de cogestion dans l’Église ? Tout cela y figurait.<br />
C’était un texte qui faisait parler l’espérance, un texte positif. Je me<br />
souviens qu’il était deux heures du matin quand nous y avons mis<br />
un point final dans l’enceinte du Vatican. Nous avons même dû<br />
réveiller les gardes suisses pour pouvoir sortir. Je m’en souviens<br />
comme si c’était hier. J’ajouterai que j’étais complètement épuisé.<br />
121
– Cela s’est traduit par une amitié pour la vie avec le futur <strong>cardinal</strong><br />
Kasper.<br />
– Oui, elle se poursuit. Ce fut aussi une preuve que Jean-Paul II me<br />
faisait confiance, sinon il ne m’aurait certainement pas confié cette<br />
mission. À l’époque, quel âge avais-je ? Cinquante-deux ans…<br />
– Un gamin…<br />
– Oui, au fond selon les normes de l’Église. En outre, le pape avait<br />
pris un risque très sérieux. Les débats auraient très bien pu déboucher<br />
sur une polarisation. C’était précisément ce que nous devions<br />
éviter à tout prix.<br />
– Aviez-vous écrit ce texte en latin ?<br />
– Non, en italien, et une partie en allemand sous la plume de Kasper.<br />
– Cette même année 1985, le pape Jean-Paul II était venu en Belgique.<br />
– Ce fut une kermesse ! Lors de la dernière conférence de presse<br />
après son retour pour Rome, je l’ai formulée de la sorte. C’était vraiment<br />
inimaginable. Il nous arrivait des Pays-Bas où l’accueil avait<br />
eu tous les traits d’une douche froide. Bon, cela s’était encore bien<br />
passé au Luxembourg, mais qu’allait-il se passer chez nous ? Finalement,<br />
plus d’un million de personnes se sont déplacées, ce qui<br />
n’est plus pensable aujourd’hui. Mais vu avec le recul, ce fut aussi<br />
la fin d’une époque. Celle d’un catholicisme sociologique omniprésent.<br />
Et tout ça sans complexe. C’était presque une situation à<br />
la polonaise : tout le monde était catholique. Tout autre chose fut<br />
la béatification du père Damien, dix ans plus tard. Là, nous ne<br />
sommes parvenus, et encore avec grande peine, à ne rassembler<br />
que quarante mille personnes. Le sommet était passé…<br />
– Un des plus grands événements, sinon l’événement de la fin du<br />
XX e siècle fut pour beaucoup de nos contemporains, la chute du Mur<br />
de Berlin, le 9 novembre 1989. Vous souvenez-vous encore de ce qui<br />
vous a traversé l’esprit lorsque vous avez vu passer tous ces gens de<br />
l’est à l’ouest ?<br />
– Ce fut un moment de grande émotion. En voyant la destruction<br />
du Mur et l’effondrement de toute la forteresse communiste, je me<br />
suis dit que l’on entrait dans une nouvelle période de l’Histoire de<br />
122
Jean-Paul II et Baudouin I er<br />
Le <strong>cardinal</strong> Danneels durant la visite du pape Jean-Paul II en 1985. Ils sont tous deux sur<br />
le parvis de la cathédrale Saint-Rombaut de Malines. Archives de l’archevêché, Malines<br />
Visite du pape Jean-Paul II à la basilique nationale du Sacré-Cœur de Koekelberg à l’occasion<br />
de la béatification du père Damien. Archives de l’archevêché, Malines<br />
123
La première visite papale en Belgique,<br />
du 16 au 21 mai 1985<br />
Pour le <strong>cardinal</strong> Danneels, ce fut sans conteste un des temps les plus<br />
forts de sa présence à la tête de l’Église de Belgique. Une visite qui s’inscrivait<br />
en fait dans ce que l’on pourrait appeler un tour du Benelux<br />
pour le « grand patron » de l’Église universelle : si l’accueil au Grand-<br />
Duché de Luxembourg avait été conforme à la discrétion traditionnelle<br />
de notre petit voisin, il avait été franchement négatif voire même haineux<br />
outre-Moerdijk. La Belgique allait finir par surprendre puisque<br />
des centaines de milliers de fidèles participèrent finalement aux cérémonies,<br />
de Bruxelles à Liège et à Gand en passant par Louvain et Louvain-la-Neuve…<br />
et on en passe ! Les observateurs extérieurs furent<br />
frappés par la grande liberté d’opinion et d’expression qui prévalut<br />
dans les prises de parole et autres manifestations face à Jean-Paul II.<br />
Le jeudi 23 mai 1985, au surlendemain du retour du Pape à Rome, le<br />
<strong>cardinal</strong> Danneels avait accordé une interview bilan à La Libre Belgique.<br />
Recueillie par le P. Fabien Deleclos, elle fit la « manchette » sous le titre :<br />
« Tout pouvait être dit à Jean-Paul II ».<br />
Quelques morceaux choisis dans les commentaires de Godfried Danneels<br />
:<br />
Ses impressions générales ? « J’ai deux impressions qui se confirment de<br />
plus en plus. Il y a un mois encore, c’était la morosité. Le voyage du Pape<br />
a rendu au contraire les gens extrêmement heureux et joyeux. Un<br />
deuxième point : le voyage me paraît une réussite parce que tout le<br />
monde est resté soi-même. Le Pape a dit ce qu’il voulait dire. Les représentants<br />
des laïcs engagés également. Le peuple a pu s’exprimer en<br />
approuvant ou en désapprouvant par des applaudissements ou des cris. »<br />
Sur le peuple chrétien qui s’est exprimé : « C’est le peuple constitué par<br />
ceux qui ne font pas partie des groupes organisés, les non-sélectionnés,<br />
les anonymes groupés dans les rues et dans les stades. Il manquait malheureusement<br />
les plus pauvres, les gens des quartiers populaires. »<br />
Sur la manière dont s’est exprimée la collégialité des évêques belges : « En<br />
permettant par exemple que des laïcs engagés s’expriment librement sans<br />
la moindre censure… Cela aussi, c’est l’Église particulière qui parle. »<br />
Sur le fait que le recteur de l’U.L.B. ait regretté sans doute un peu ironiquement<br />
que le Pape ne soit pas venu aux États généraux de l’Action<br />
laïque : « Quand le Pape rencontre des groupes qui ne font pas partie de<br />
l’Église catholique, il doit y être invité. Or, à ma connaissance, il ne l’a pas<br />
été. Sinon, c’eut été possible. Non pour discuter mais pour écouter le<br />
point de vue des tenants de la laïcité et pour exprimer aussi le sien. »<br />
Sur ce que cette visite a révélé : « Les attitudes du cœur qui étaient<br />
latentes chez nous. Le sens et le goût de la fête aussi. Au fond, le cœur<br />
124
Jean-Paul II et Baudouin I er<br />
du peuple est en bonne santé. Il est sain. Je crois aussi que les chrétiens<br />
ont manifesté le désir d’être évangélisés. Certains ont certainement<br />
découvert que dans ce “bazar catholique” il y a quelque chose<br />
de fort important qui mérite réflexion. »<br />
Et que pensa La Libre de tout cela ? Dans un éditorial signé de son nom,<br />
le journal concluait : « Dans l’exigence de la doctrine catholique, dans<br />
la tolérance aux diversités qui font la richesse et la vie de la communauté<br />
catholique en Belgique, la visite de Jean-Paul II nous apparaît dès<br />
aujourd’hui comme le levain dans la pâte, comme le levier d’une vie spirituelle<br />
plus intense, comme une incitation à mieux aimer Dieu et le<br />
prochain, comme un gage d’amour, de réconciliation et d’espoir. »<br />
Enfin, scoop parmi les scoops du quotidien alors installé au boulevard<br />
Jacqmain, Fabien Deleclos avait pu brièvement interpeller le Pape sur<br />
ses propres impressions… à la sortie de la nonciature à un jet de pierre<br />
de sa propre paroisse du Chant-d’Oiseau… Jean-Paul II lui avait dit être<br />
« très heureux de ce voyage chez vous » avant de se dire « pleinement<br />
satisfait et vraiment content de tout »…<br />
l’Europe. Il y a quelques mois, j’étais à Berlin. Lorsque vous vous<br />
retrouvez à l’endroit où se situait le Mur et que vous pensez à tous<br />
ceux qui n’ont pas eu la chance de pouvoir le traverser, notamment<br />
parce qu’ils ont été abattus en tentant de le franchir, je me suis dit<br />
que l’Europe avait de la chance…<br />
– Aviez-vous pensé que le communisme pourrait disparaître un jour ?<br />
– Non, en tout cas pas de cette manière. Je ne pouvais pas m’imaginer<br />
que le communisme disparaîtrait sans effusion de sang. Au<br />
contraire, il a implosé et de manière remarquable, cela s’est passé<br />
assez vite. Mais bon, s’il a disparu, c’est parce qu’il reposait sur le<br />
mensonge et sur une mauvaise anthropologie. À savoir, que l’on<br />
pouvait rendre l’homme dépendant de l’économie.<br />
– Il est indéniable que Jean-Paul II a joué un grand rôle dans tout<br />
ce processus.<br />
– Il n’a pas fait chuter le Mur mais sans lui, il ne se serait peut-être<br />
pas effondré.<br />
125
– Et la Pologne a aussi joué un rôle prééminent ici…<br />
– Oui, avec Lech Walesa et Solidarnosc. Ces deux-là ont joué un<br />
rôle essentiel dans le déclin du communisme.<br />
– Il y a aussi eu la résurrection de la religion.<br />
– Oui, mais seulement en Russie, pas dans l’ancienne Allemagne<br />
de l’Est. Et je ne suis pas assez informé pour vous dire si l’on trouve<br />
cela aussi en Hongrie ou en République tchèque. Mais bon, c’est<br />
vrai pour la Russie : cette renaissance de la religion y est au fond<br />
très russe. Car où connaît-elle une nouvelle floraison ? Principalement<br />
dans les monastères. Il y a eu des milliers de vocations de<br />
moines et de moniales dans les centaines de couvents qui ont vu<br />
le jour. C’est l’âme russe. Ils sont ainsi.<br />
– La Russie vous fascine ?<br />
– Oh oui ! Je pense à Dostoïewski, à la liturgie orthodoxe, au<br />
patriarche Alexis II… Je ne voudrais pas être un métropolite orthodoxe,<br />
parce que leurs vêtements sont encore plus compliqués que<br />
nos petits nœuds. N’empêche que la Russie est un grand pays.<br />
– En 1990, l’avortement était légalisé dans notre pays. Comment<br />
avez-vous ressenti cette législation ?<br />
– Ce fut un tournant de civilisation.<br />
– Un recul ?<br />
– Oui, je pense à la loi, mais également au phénomène de l’avortement<br />
qui a pris des proportions inimaginables. Car si l’avortement<br />
n’avait été qu’une exception, on ne l’aurait évidemment pas<br />
légalisé. On a changé de civilisation, car on est tombé dans un rapport<br />
de domination de l’homme sur l’homme. Où le premier a pu<br />
dire qu’il en supprimait un autre… Avec l’euthanasie, on s’est aussi<br />
retrouvé dans un rapport de domination injuste. Et l’on pourrait<br />
encore s’éloigner un peu plus d’une société civilisée en élargissant<br />
la loi sur l’euthanasie aux mineurs, aux handicapés, aux malades<br />
d’Alzheimer. Je ne me sens pas bien dans ce monde-là. L’on me dit<br />
évidemment que je ne suis pas obligé de le faire, mais puisque<br />
d’autres le veulent… Je ne puis cependant pas m’incliner devant<br />
cela parce que je suis d’avis que cela conduira finalement à une<br />
déshumanisation de la société.<br />
126
Jean-Paul II et Baudouin I er<br />
– Est-ce qu’on va trop loin dans le libre arbitre ?<br />
– On divinise l’homme. On lui confère un pouvoir de décision<br />
quasi-divin sur lui-même et sur les autres. Il devrait pouvoir se<br />
rendre compte qu’il n’est pas Dieu. Dans le meilleur des cas, il ne<br />
sera qu’une idole. Un « moi » qui devient tellement important tue<br />
la solidarité humaine et la famille humaine. Le « moi » devait avoir<br />
ses droits, cela ne fait pas l’ombre d’un doute et depuis la Renaissance,<br />
il les a. Il y a longtemps que ce « moi » n’est plus perdu dans<br />
le « nous ». Sur ce plan, la Renaissance a permis des avancées extraordinaires.<br />
Mais maintenant nous sommes en train de gonfler le<br />
« moi » jusqu’à des proportions hors normes, quasi cancéreuses.<br />
Nous sommes dans une culture où le « moi » domine tout et où l’on<br />
en vient à se dire qu’il faut à peine tenir un peu compte de son prochain,<br />
de manière à ce qu’il n’y ait pas de chocs. Mais cette culture<br />
où il n’y a plus fondamentalement de sens de la famille dérive vers<br />
une mauvaise civilisation.<br />
– Jusqu’où peut aller l’autonomie de la personne ? Parce que si l’on<br />
part du point de vue que le « moi » ne peut pas être libre à l’infini, il<br />
faut bien qu’il y ait une instance qui dise qu’il y a des limites : c’est<br />
jusqu’ici et pas plus loin. Ce qui inclut presque automatiquement la<br />
croyance en une transcendance.<br />
– Cela comprend au minimum les dix commandements et certainement<br />
les cinq derniers d’entre eux.<br />
– C’est la loi mosaïque…<br />
– En effet, on peut dire que celle-ci vient de Dieu ou de la nature.<br />
Ou encore que c’est la sagesse humaine ancienne qui dit que l’on<br />
ne peut pas tuer, etc., etc. Mais je pense qu’il y a quelque chose qui<br />
dépasse ma compétence individuelle.<br />
– Un homme a fait de la résistance absolue contre la loi sur l’IVG : le<br />
roi Baudouin. Il a refusé de la signer. Est-ce qu’il vous avait consulté<br />
à ce sujet ?<br />
– J’en ai parlé avec le roi, « consulté » est un terme un peu trop fort.<br />
Mais nous en avons débattu ensemble à plusieurs reprises. Et il<br />
revenait toujours à ceci : « Dites-moi ce que vous en pensez et ce<br />
que l’Église en pense, mais je déciderai en toute conscience. » Je suis<br />
d’ailleurs allé à Rome pour parler de ce problème de conscience<br />
127
Crise de l’avortement avec l’effacement volontaire du roi<br />
Baudouin, les 4 et 5 avril 1990<br />
Si le monde politique s’est largement exprimé à propos de l’objection de<br />
conscience du roi Baudouin qui avait refusé de signer la loi sur l’interruption<br />
volontaire de grossesse, l’Église fut totalement absente au cours<br />
de ces heures tragiques pour la Belgique et l’avenir de la monarchie.<br />
Pour rappel, après le Sénat qui avait lancé la démarche législative à<br />
travers une proposition de loi de Roger Lallemand (P.S.) et de Lucienne<br />
Herman-Michielsen (P.V.V., devenu V.L.D. en 1992), la Chambre avait à<br />
son tour adopté une dépénalisation partielle de l’avortement. Mais le<br />
roi Baudouin refusa de s’y soumettre au nom de sa conscience la plus<br />
personnelle et il demanda au Premier ministre Martens de trouver une<br />
solution qui ne le forcerait pas à signer la loi mais tout en lui permettant<br />
d’être promulguée puisqu’elle avait bénéficié d’une majorité<br />
démocratique dans les deux assemblées fédérales. Finalement, l’on<br />
recourut aux articles 79 et 82 de la Constitution (impossibilité de régner)<br />
et la loi fut signée et promulguée par le gouvernement. L’impossibilité<br />
de régner avait pris fin après une séance commune des deux chambres<br />
et le Roi retrouva l’exercice de ses prérogatives constitutionnelles. L’historien<br />
Jean Stengers parla d’une « entourloupette » mais celle-ci avait<br />
permis d’éviter une crise de régime. Et tant le Roi que l’expression<br />
démocratique s’y retrouvaient en fin de compte. Mais revenons au<br />
mutisme de l’Église ! Tout au plus, La Libre Belgique du vendredi 6 avril<br />
1990 relaya-t-elle une prise de position du Vatican. Sous le titre « Noble<br />
et courageux pour le Vatican », le quotidien rapportait que « Radio Vatican<br />
a qualifié jeudi de noble et courageuse la décision du roi Baudouin<br />
de renoncer à régner pendant deux jours pour ne pas signer la loi dépénalisant<br />
partiellement l’avortement. Cette décision, commentait Radio<br />
Vatican, a été dictée par une très haute conscience morale et par un<br />
indiscutable sens de l’État. Le <strong>cardinal</strong> Ugo Poletti, vicaire du Pape pour<br />
le diocèse de Rome, a exprimé jeudi son admiration pour l’exemple<br />
donné par le souverain belge en s’adressant aux médecins et au personnel<br />
de l’université catholique de médecine de Rome ».<br />
Dans un éditorial à la une, Jacques Franck, le directeur de la rédaction<br />
de La Libre rappelait que le Roi par-delà son geste très personnel souhaitait<br />
que l’on ne puisse plus jamais revivre pareille crise. Et de fait,<br />
écrivait-il « un problème comme celui que l’on vient de vivre ne peut<br />
plus se représenter. Si on reconnaît au Roi le droit de s’exprimer, il faut<br />
lui en donner la possibilité sans mettre notre système parlementaire en<br />
péril. L’essentiel est que le Roi et – par-delà la personne de Baudouin –<br />
la Monarchie, puissent continuer de rendre à notre pays les services<br />
128
Jean-Paul II et Baudouin I er<br />
qu’ils n’ont cessé de lui rendre, conformément à sa longue tradition de<br />
sagesse, de hauteur de vues, de rigueur éthique, de désintéressement<br />
et d’attention aux besoins et à la protection de tous les Belges ».<br />
avec le pape Jean-Paul II. Je crois que la décision de ne pas promulguer<br />
la loi était clairement un choix personnel du roi Baudouin.<br />
Ce n’était pas le mien, ce n’était pas celui de Wilfried Martens, ce<br />
n’était pas celui du gouvernement, mais le sien et rien que le sien.<br />
– Et lorsqu’il est apparu qu’il avait tranché, vous a-t-on approché<br />
pour influencer le roi ?<br />
– Non, c’était sa décision et il en a assumé toutes les conséquences.<br />
Là, je ne suis plus intervenu ; il revenait aux hommes politiques de<br />
le faire.<br />
– Mais vous avez vu arriver cette décision-là ?<br />
– Je supposais qu’il allait le faire, mais jusqu’au dernier moment,<br />
je n’en ai rien su.<br />
– Et cela ne vous a pas surpris lorsque vous l’avez apprise ?<br />
– Pas vraiment, en fait. On a échafaudé une théorie selon laquelle<br />
le roi n’est pas obligé d’être d’accord avec toutes les lois qu’on soumet<br />
à sa signature. Il s’agirait d’une sorte d’approbation notariale<br />
qui confirmerait seulement que la procédure a été suivie et bien<br />
suivie. Mais le roi Baudouin n’a jamais voulu accepter cette interprétation.<br />
Il disait que sa conscience l’empêchait de dire qu’il était<br />
un notaire. En fait, il était roi. Et chrétien.<br />
– Il aurait même affirmé que le pape n’aurait pas pu le faire changer<br />
d’avis.<br />
– Il disait que l’on pouvait affirmer ce que l’on voulait et il insistait<br />
même pour qu’on lui fasse part de son avis personnel, mais il<br />
ajoutait que c’est lui-même qui prendrait sa décision. Et que le<br />
pape ne pourrait l’influencer dans un sens ou dans un autre. Je n’ai<br />
jamais essayé de le convaincre et le pape non plus.<br />
– Étiez-vous proche de Baudouin ?<br />
– Je le connaissais, mais de là à dire que j’étais un de ses proches…<br />
129
– Vous rendiez-vous parfois au Palais royal pour parler de la foi ?<br />
– Je l’ai rencontré très souvent et lors de ces contacts, il est clair<br />
que nous parlions entre autres de la foi. Il lui arrivait aussi de m’inviter.<br />
Et à ce moment, nous parlions de choses et d’autres, mais<br />
jamais de politique.<br />
– Il avait plus de contacts avec le <strong>cardinal</strong> Suenens.<br />
– Il avait en effet beaucoup de contacts avec mon prédécesseur.<br />
– Comment voyiez-vous ces liens étroits ? Lui avez-vous dit que ce<br />
n’était pas votre vision des choses ?<br />
– Cela dépendait du roi, hein ! Vous ne pouvez pas perdre de vue<br />
que le <strong>cardinal</strong> Suenens a encore vécu pendant plusieurs années<br />
après mon entrée en fonction. Le <strong>cardinal</strong> a tout simplement poursuivi<br />
ses contacts avec le chef de l’État.<br />
– Le <strong>cardinal</strong> Suenens n’a pas pu davantage influencer le roi Baudouin<br />
à propos de la loi sur l’avortement.<br />
– Je suis convaincu que c’était une décision personnelle du roi,<br />
qu’il a prise en son âme et conscience après l’avoir mûrement<br />
méditée par la prière : « J’ai décidé de… Point. » Baudouin était un<br />
homme droit, très droit.<br />
– Était-ce cela son « secret » dont vous avez parlé dans l’homélie de<br />
ses funérailles ?<br />
– Les journalistes ont compris qu’il y avait quelque chose de secret<br />
autour de Baudouin, quelque chose de presque un peu maçonnique<br />
! En fait, j’ai parlé de secret parce que c’était le noyau même<br />
de sa personnalité, mais certainement pas pour dire qu’il y avait<br />
une dimension mystérieuse autour du roi.<br />
– Mais vous avez dit littéralement : « Un jour, les gens se porteront<br />
la main au visage et comme le centurion ils diront que cet homme<br />
était vraiment un juste »…<br />
– C’était le mystère de sa souffrance. On ne se rend pas encore<br />
réellement compte combien cet homme a souffert. Il y a eu sa<br />
santé, sa famille, tout ce qui se passait dans son pays… Je pense<br />
qu’il a souffert de façon incroyable. Il ne le montrait pas, même pas<br />
à moi. Mais c’est cela, la signification de son secret.<br />
130
Jean-Paul II et Baudouin I er<br />
– On a évoqué une possible béatification du roi Baudouin. A-t-on<br />
fait des démarches dans ce sens ?<br />
– Pas officiellement en tout cas. Tant que la reine Fabiola vivra, il<br />
sera difficile de lancer un procès. Lorsque des chrétiens m’écrivent<br />
à propos d’une grâce qu’ils auraient obtenue à l’intercession de<br />
Baudouin, nous joignons tout cela au dossier. Mais à ce jour,<br />
aucune démarche officielle n’a été entreprise pour lancer la procédure<br />
en béatification.<br />
– Il y a donc pas mal de personnes qui écrivent qu’ils ont obtenu une<br />
faveur en priant le roi Baudouin ?<br />
– On ne peut pas vraiment parler de miracles. Ce sont plutôt des<br />
faveurs. Nous les conservons dans un dossier.<br />
– Et selon vous, Baudouin mérite-t-il de rejoindre la cohorte des<br />
bienheureux ?<br />
– Oui, et cela pour diverses raisons. Pour sa vie de prière, mais également<br />
parce qu’il était profondément juste. C’était un homme très<br />
sensible, avec un grand sentiment d’empathie. Surtout pour les<br />
Le <strong>cardinal</strong> Danneels accueille le roi Baudouin à l’occasion de la réouverture solennelle<br />
de la cathédrale Notre-Dame d’Anvers en 1984. Archives de l’archevêché, Malines<br />
131
La mort et les funérailles du roi Baudouin ont surpris les<br />
Belges mais aussi le monde entier…<br />
Après le choc de la disparution inopinée du chef de l’État du 31 juillet<br />
1993, la « messe de gloire et d’espérance » voulue par la reine Fabiola<br />
pour l’à-Dieu, le samedi 7 août suivant, fut un temps fort exceptionnel.<br />
Et au sein de celle-ci, il y eut l’homélie du <strong>cardinal</strong> Danneels…<br />
« Ce fut un roi selon le cœur des hommes » expliqua non sans émotion<br />
le primat de Belgique. « Il nous aimait, nous l’aimions […] Cet homme<br />
discret, silencieux […] avait un cœur large comme les sables le long de<br />
la mer. Il y cachait toutes les joies et toutes les souffrances de son pays<br />
et de son peuple […] À l’exemple de David, le grand roi de la Bible, le<br />
roi Baudouin a été le berger de son peuple. Il privilégiait les pauvres,<br />
les laissés pour compte. Surtout ces derniers mois, il les recherchait. Lors<br />
de ses visites à travers le pays, on le voyait souvent avec la Reine flâner<br />
en compagnie de gens simples ou des enfants, penchant la tête et<br />
les oreilles pour les écouter […] Il y a des feux qui se consument : la charité<br />
est un de ces feux. Elle l’a consumé. Son départ vient trop tôt […]<br />
Le Roi a beaucoup souffert. La souffrance a été sa compagne dès son<br />
plus jeune âge et tout au long de sa vie. Elle ne l’a jamais quitté. Mais<br />
elle l’a fait mûrir, elle l’a transformé, elle lui a donné une capacité de<br />
compassion. Elle a trituré son cœur comme un meunier triture le froment<br />
pour en faire le bon pain du peuple. […] Dieu vient de donner un<br />
intercesseur et un protecteur pour la Belgique… Heureux le peuple qui<br />
a reçu un tel Roi pour le gouverner de son vivant et un tel ange pour<br />
veiller sur lui après sa mort. »<br />
petits et pour les pauvres. Il avait un cœur de sucre. Mais il ne s’en<br />
vantait pas. Le <strong>cardinal</strong> Suenens pouvait en parler, et dans le livre<br />
qu’il a écrit sur le roi, il l’a fait. Baudouin vivait très fort en empathie<br />
avec ceux qui étaient malheureux.<br />
– Ce livre du <strong>cardinal</strong> Suenens sur le roi, était-ce réellement une<br />
bonne chose ?<br />
– Il m’avait dit un jour qu’il rédigerait ses mémoires sur le roi. Mais,<br />
avait-il ajouté, je ne les publierai pas de mon vivant. Après ma<br />
mort, vous recevrez le manuscrit et vous en ferez ce que vous voudrez.<br />
Un jour, il m’a appelé pour me demander si je pouvais me<br />
rendre chez lui, ce soir-là. J’avais répondu positivement ; il faut<br />
132
Jean-Paul II et Baudouin I er<br />
savoir que nous nous voyions plus ou moins tous les quinze jours.<br />
J’arrivai chez lui et il me montra deux livres prêts à être diffusés sur<br />
le roi Baudouin, dans les deux grandes langues nationales. J’étais<br />
perplexe. Je lui expliquai que ce n’était pas ce que nous avions<br />
convenu auparavant, mais il ne semblait plus très bien se souvenir<br />
de ce qu’il m’avait promis.<br />
– Le <strong>cardinal</strong> était-il encore autonome ou se trouvait-il sous l’influence<br />
de son entourage ?<br />
– Non, je ne pense pas cela non plus. C’était son idée. Je crois me<br />
souvenir que quelques semaines plus tard, il m’avait confié qu’il<br />
n’aurait peut-être pas dû écrire certaines choses. Mais à ses yeux,<br />
il était important que les Belges sachent qui était vraiment le roi<br />
Baudouin.<br />
– Rencontrez-vous encore souvent la reine Fabiola ?<br />
– Non, rarement. Il arrive bien de temps en temps qu’elle veuille<br />
me demander quelque chose. Mais nous n’avons certainement pas<br />
de grands colloques singuliers. C’est une sainte femme, mais je ne<br />
lui rends pas visite régulièrement.<br />
– C’est plutôt elle qui vient frapper à votre porte ?<br />
– Elle me téléphone parfois en disant qu’elle sollicite un conseil.<br />
133
Respecter la liberté<br />
« Nos contemporains sont fort jaloux de leur liberté : « On ne peut<br />
rien m’imposer. » Mais cela ne peut pas signifier qu’il soit interdit de<br />
proposer. D’ailleurs l’Évangile ne met pas quelqu’un aux fers ; il le<br />
libère plutôt. Comment quelqu’un est-il en effet libre, si l’on refuse<br />
de lui montrer le menu ? Pas de choix sans possibilités de choix.<br />
La passion pour la liberté individuelle a pourtant pour conséquence<br />
que l’apôtre d’aujourd’hui devra adapter sa manière d’annoncer,<br />
qu’il lui donnera une tonalité particulière. Ainsi est-il important<br />
qu’il soit peut-être plus soucieux de témoigner que de convaincre :<br />
le témoignage de son style de vie devient primordial. Il sait que ses<br />
paroles doivent être appuyées sur un rayonnement indépendant de<br />
la parole. Il existe en effet une évangélisation par rayonnement, à la<br />
manière d’un poêle rayonnant par sa chaleur ou d’un cierge par sa<br />
lumière. Nos contemporains se laissent aussi convaincre plus aisément<br />
quand on leur parle d’“être en état de” plutôt que de “devoir”.<br />
C’est d’ailleurs là l’ordre de succession logique : d’abord vient la<br />
bonne nouvelle, ensuite la morale. »<br />
Une Bonne Nouvelle, Noël 2006, « Paroles de vie » n o 51
Chapitre VI<br />
BILAN ET PERSPECTIVES<br />
1991 – 2009<br />
– En 1991, la Flandre fait la connaissance des télésuites home<br />
made : ce fut « Familie » sur la chaîne privéeVTM. Elle continue toujours…<br />
C’est le genre d’émission qui peut attirer votre attention ?<br />
– Jamais. Ce n’est certainement pas par principe. C’est tout simplement<br />
parce que je ne suis presque jamais à la maison le soir. Et<br />
je ne regarde pas davantage les rediffusions. Mais je les connais<br />
quand même un peu grâce aux religieuses qui s’occupent de moi.<br />
J’ai donc suivi longtemps les aventures du « prêtre » Walter par ce<br />
que m’en raconte la bonne sœur qui suit cela de très près. Je pense<br />
qu’il doit être mort maintenant, si je suis bien informé…<br />
– Mais quel genre d’émission regardez-vous alors lorsque vous vous<br />
installez devant le petit écran ?<br />
– «Koppen », « Terzake » à la VRT ; « Controverse » sur RTL-TVi ou<br />
« Mise au point » sur la RTBF. Il m’arrive aussi de regarder le<br />
dimanche un film que j’aurais raté pendant la semaine. Je n’ai de<br />
toute façon pas le temps d’aller dans les salles et je découvre donc<br />
à la télévision les principaux films deux ou trois ans après leur sortie,<br />
voire via des DVD. Mais je ne suis pas un grand téléspectateur.<br />
– Vous n’avez pas davantage le temps de suivre les JT ?<br />
– Je suis l’actualité à la radio dans ma voiture.<br />
– Un autre moyen de communication moderne est l’ordinateur.<br />
L’utilisez-vous souvent ? Quel usage en faites-vous ?<br />
– Principalement pour envoyer des courriels. Ou pour lire les résu-<br />
135
Seconde visite papale en Belgique les 3 et 4 juin 1995<br />
pour la béatification du père Damien<br />
Une chute malencontreuse du pape Jean-Paul II avait fait reporter<br />
l’événement d’un an. Et à la grande tristesse des habitants de Malonne<br />
mais davantage encore de ceux de Tremelo, la seconde visite du Pape,<br />
finalement prévue en Belgique les 3 et 4 juin 1995 pour la béatification<br />
du père Damien, se limiterait à Bruxelles. Plus question donc de grande<br />
fête de tous les saints belges avec le Wallon Mutien-Marie et le Flamand<br />
Jef (Damien) De Veuster… que l’on devait honorer dans nos trois<br />
régions, séparément puis ensemble.<br />
Comble de malchance : alors que globalement, elle avait moins mobilisé<br />
les foules que dix ans plus tôt, sans doute à cause de l’affaire Gaillot<br />
qui avait secoué la base chrétienne dans nos régions, le temps de Toussaint<br />
qui, selon la belle formule de Francis Matthys dans La Libre marqua<br />
la Pentecôte cette année-là, découragea encore nombre de fidèles à se<br />
rendre sur le plateau de Koekelberg pour cette seconde visite papale.<br />
Dans ses éditions du 6 juin, La Libre Belgique titrait : « Pour les exclus et<br />
pour la vie ». Une belle formule pour résumer l’ambiance de la visite<br />
papale axée non seulement sur le combat du père Damien pour les<br />
écorchés de la vie de son temps mais également sur l’hommage très<br />
appuyé rendu par le Pape au roi Baudouin. Au cours de l’eucharistie de<br />
Koekelberg, Jean-Paul II avait dit que « tous les hommes ont le droit<br />
d’avoir, de la part de leurs frères, une main tendue, une parole, un<br />
regard, une présence patiente et aimante même s’il n’y a pas d’espoir<br />
de guérison ».<br />
Enfin, à l’issue de la cérémonie de béatification, lors du Regina Coeli,<br />
le Pape avait mis en exergue « l’exemplaire roi Baudouin » en soulignant<br />
« l’exemple de vie qu’il a laissé à ses compatriotes et à toute l’Europe<br />
». Et il n’avait pas manqué de souligner « sa force dans la défense<br />
des droits de Dieu et des droits de l’Homme, et spécialement, du droit<br />
de l’enfant à naître ».<br />
Il n’en fallut pas plus pour relancer la rumeur d’une autre béatification,<br />
en l’occurrence, celle de notre cinquième Roi !<br />
Qu’en pensa donc le <strong>cardinal</strong> Danneels ? « Pour le moment, il n’y a<br />
aucun projet. Mais si la sainteté de vie évangélique du Roi devient telle<br />
que sa vénération devient populaire et grande, il faudra en tirer les<br />
conclusions ». Reste que le primat de l’Église de Belgique insista surtout<br />
sur l’urgence de concrétiser le message de Damien.<br />
Dans son commentaire, le rédacteur en chef de La Libre, Jean-Paul<br />
Duchateau, revenait aussi sur le malaise qui entoura cette seconde<br />
visite de Jean-Paul II mais pour le dépasser et pour lancer un appel à<br />
tous les hommes (et femmes) de bonne volonté. Et de prôner l’accueil<br />
136
Bilan et perspectives<br />
et l’écoute. « Aujourd’hui comme hier, il revient aux catholiques entre<br />
eux, aux catholiques et aux autres chrétiens, aux chrétiens et aux autres<br />
croyants ou non-croyants, de s’écouter les uns les autres, pour se comprendre,<br />
et en tout cas, pour se respecter. »<br />
més des principaux articles des journaux. Sur Deredactie.be, de la<br />
VRT, les infos changent toutes les dix minutes. Je n’ai par contre<br />
guère de temps pour « surfer » sur le net. Mais lorsque je rencontre<br />
un mot qui m’est inconnu, je fais une recherche. Alors je me<br />
branche sur Wikipedia.<br />
– Vous connaissez visiblement le chemin !<br />
– Oui, oui. La semaine dernière, quelqu’un qui me téléphonait<br />
m’avait dit que sa plus jeune fille était restée à la maison jusqu’à ce<br />
que les siblings soient rentrés. Je n’avais jamais entendu ce mot. Et<br />
j’ai donc été voir. Je sais maintenant que c’est un terme anglais<br />
pour petits frères ou petites sœurs.<br />
– Et vous rédigez aussi vos textes sur PC ?<br />
– Toujours. Quand il faut faire vite, je les écris à la main et je les<br />
passe à la secrétaire, car je fais beaucoup de fautes de frappe. Mais<br />
c’est vrai que je me retrouve souvent face à mon écran d’ordinateur.<br />
– Vous savez dès lors ce que signifie Skype…<br />
– Oui, j’ai cela sur mon ordinateur, mais je ne l’utilise presque<br />
jamais.<br />
– Ce serait peut-être intéressant pour communiquer avec vos collègues<br />
de l’épiscopat ?<br />
– Mais ils ne sont jamais à la maison ! Ils sont toujours en route.<br />
– Vous pourriez aussi utiliser Skype pour communiquer avec le<br />
pape…<br />
– Je ne pense pas qu’il réagirait. Car je n’ai pas l’impression que ce<br />
soit sa tasse de thé.<br />
137
– Mais il doit quand même vous arriver d’envoyer des courriels à<br />
vos collègues ?<br />
– Pour ne rien vous cacher, il y a une forte circulation de textes et<br />
de courriels entre les évêques. J’en reçois certainement trente à<br />
quarante chaque jour. Mais pas que des évêques, hein ! J’en envoie<br />
certainement autant. Et aussi des SMS. Tout le temps.<br />
– On peut en déduire que les moyens de communication modernes…<br />
– … n’ont plus de secrets pour moi ! Lorsque je lis et que je rencontre<br />
le nom d’un artiste, je me demande de qui il pourrait bien s’agir et<br />
je veux savoir s’il est encore en vie. Alors, je fais une recherche et je<br />
me retrouve face à une description complète de l’artiste. Sur son lieu<br />
de résidence, son âge et sur ses œuvres. Tout cela est très utile.<br />
– Mais c’est la curiosité de votre père Hendrik !<br />
– Ah ! elle m’habite toujours. Et si je disposais de plus de temps, je<br />
serais encore plus curieux.<br />
Coup de tonnerre dans un ciel bleu :<br />
le <strong>cardinal</strong> Danneels a dû être opéré du cœur le 4 mars 1996<br />
Un événement qui le marqua à jamais car elle lui rappela brutalement<br />
combien l’existence terrestre peut tenir à un fil. Aujourd’hui encore,<br />
le calendrier qui se trouve sur son bureau reste bloqué au 4 mars, jour<br />
de la Saint-Casimir.<br />
Un petit papier non signé – probablement une dépêche d’agence –<br />
apprend ce mercredi 6 mars 1996 aux lecteurs de La Libre que le <strong>cardinal</strong><br />
Danneels a été « opéré avec succès ». Hospitalisé au Gasthuisberg<br />
louvaniste, il y a subi « une intervention chirurgicale cardiaque avec<br />
pontages coronaires ». L’on y lisait encore que « M gr Danneels souffrait<br />
de légers troubles cardiaques depuis plusieurs mois et se soumettait<br />
régulièrement à des contrôles. Il s’est présenté, comme prévu de<br />
longue date, à l’un de ces contrôles lundi. Les analyses ont montré<br />
qu’une opération s’indiquait et les médecins ont proposé au <strong>cardinal</strong><br />
de la réaliser sans tarder ; ce que M gr Danneels a accepté ». L’article précisait<br />
encore que quelques jours auparavant, il avait encore prêché une<br />
récollection de carême devant les prêtres francophones de Bruxelles<br />
à Notre-Dame du Chant-d’Oiseau et avait paru en très bonne forme<br />
physique à tous ceux qui l’avaient approché à cette occasion.<br />
138
Bilan et perspectives<br />
– Le 4 mars 1996, une date qui vous a marqué…<br />
– C’est le jour de la Saint-Casimir. Une date fatidique. Mon calendrier<br />
s’est bloqué sur ce jour-là. C’était le jour de mon opération.<br />
De mes pontages…<br />
– Des opérations qui vous marquent un homme…<br />
– … et qui le changent ! Chez moi, cela s’est fait plutôt très vite. On<br />
m’a posé des cathétaires et les médecins m’ont dit que la veine principale<br />
au-dessus de mon cœur était bloquée à x pour cent. À la<br />
moindre émotion, elle pouvait se resserrer et j’aurais fait un arrêt<br />
cardiaque. Une heure plus tard, j’étais en salle d’opération.<br />
– À ce moment précis, avez-vous cru que votre heure avait sonné ?<br />
– Oui, j’ai cru que c’était fini. Mais avant de m’emmener en salle<br />
d’opération, j’ai encore vu arriver une infirmière avec un peu de<br />
Valium et elle m’a dit qu’au Gasthuisberg, on faisait à peu près mille<br />
opérations du genre chaque année.<br />
– Avez-vous le sentiment que sans la science moderne, vous ne seriez<br />
plus de ce monde ?<br />
– Vu sous cet angle, oui… J’étais en voie de partance. Sans le cardiologue<br />
et le chirurgien, je ne vivrais plus aujourd’hui.<br />
– Cela vous remplit-il d’un certaine gratitude ?<br />
– Cela m’a changé. Avant l’opération, je me réveillais le matin et je<br />
me disais que je vivais. Et bien sûr, je disais vivre parce que tel était<br />
mon droit. Et maintenant chaque fois que je me réveille, je me dis<br />
que je vis encore et je ne manque pas de gratitude. La vie est devenue<br />
un cadeau, ce n’est plus un droit. Et pendant la revalidation,<br />
on apprend aussi à relativiser. On n’est plus irremplaçable. Il y en<br />
a d’autres qui pourraient faire ce que je fais. On ne peut pas tout<br />
faire non plus. On a aussi une meilleure vision des réalités. Avant<br />
mon opération, lorsque je faisais une promenade de santé dans<br />
mon jardin, je ne voyais rien. Maintenant je connais chaque fleur,<br />
chaque arbre, chaque oiseau. Je ne voyais pas combien le jardin<br />
était beau. Maintenant, je le considère comme un cadeau.<br />
– Vous vivez désormais plus sainement ?<br />
– Certainement, je mène une vie plus saine. Je surveille ma ligne,<br />
139
ce que je mange, je suis de très près l’évolution de mon cholestérol.<br />
Je fais désormais très attention.<br />
– Vous sentez-vous malade ?<br />
– Je me sens très bien mais le moteur est à l’intérieur. On ne sait<br />
pas toujours comment il tourne.<br />
– Un peu plus tard, en 1996, le 5 juillet naît la brebis Dolly, la première<br />
à être clonée. Placeriez-vous aussi cette avancée dans la catégorie<br />
« une autre civilisation » comme l’avortement ou l’euthanasie ?<br />
Éthiquement inacceptable donc aussi ?<br />
– On joue les apprentis sorciers. Cela avait-il un intérêt ? C’est possible<br />
que je me trompe. Mais ces clonages, c’est quand même jouer<br />
avec la nature, c’est la forcer. Où tout cela va-t-il nous conduire ?<br />
Pas à grand chose de positif, je pense. Je ne parviens pas à intégrer<br />
cela. Je refuse en tout cas que l’on me clone ! Et je déplore que l’on<br />
ait pu faire ça à un animal innocent ! Non, c’est une direction prise<br />
par la science qui ne m’intéresse pas beaucoup. Cela me fait plutôt<br />
penser à des artifices ; on veut se mettre en avant en disant :<br />
regardez un peu ce que je peux faire ! Personnellement, je trouve<br />
que ce sont des enfantillages pour adolescents en crise de puberté,<br />
pour des enfants de dix à quatorze ans.<br />
– Tout ce qui subit des mutations génétiques ne vous dit pas grandchose<br />
qui vaille ?<br />
– J’en ai peur parce que je ne vois pas très bien où cela conduit et<br />
dans quelle mesure cela touche les hommes. Passe encore pour<br />
moi que le traitement génétique d’organismes puisse accroître la<br />
production alimentaire et combattre la faim, mais il ne faut pas que<br />
cela ait des effets négatifs par ailleurs. En tout cas, on ne peut pas<br />
faire de l’homme un laboratoire permanent. Se demande-t-on vraiment<br />
encore s’il est devenu plus homme grâce à cela ?<br />
– Tout cela s’inscrit naturellement dans la quête de la perfection de<br />
la création.<br />
– Je ne suis pas convaincu que l’homme soit totalement perfectible.<br />
Il y a des limites. L’Église qui sera confrontée dans l’avenir à<br />
toutes ces expériences va devoir garder une ligne éthique qui<br />
puisse garantir que l’homme restera humain. Ce ne sera pas facile !<br />
140
Bilan et perspectives<br />
– L’Académie pontificale des sciences travaille-t-elle bien dans cette<br />
optique ?<br />
– Je le pense. J’ai peur des apprentis sorciers qui prennent des<br />
risques. Oui, on peut améliorer l’homme mais on ne peut pas le<br />
manipuler fondamentalement parce que la nature va se venger. Imaginez<br />
un instant que l’on puisse fabriquer un homme qui pourrait<br />
vivre jusqu’à cent cinquante ans. Serait-il heureux ? Je n’en ai pas<br />
l’impression. Le dernier mot ne doit pas revenir à ce que l’on « peut »<br />
faire de l’homme, mais plutôt à ce qui est bon pour l’homme.<br />
– Vous ne voulez pas devenir centenaire ?<br />
– À la limite, centenaire oui… mais à condition de ne pas devenir<br />
un grand-père qui, près de l’âtre, ne ferait que ressasser des souvenirs<br />
de la Deuxième Guerre mondiale.<br />
– Imaginons que vous constatiez que vous présentez des signes de<br />
démence. Ce serait terrible pour quelqu’un qui vit avec ses méninges<br />
comme vous…<br />
– Ce serait effectivement effroyable.<br />
– Mais pourriez-vous l’accepter ?<br />
– Je le pense, oui. Et j’espère que je pourrai continuer à le penser<br />
ainsi. C’est en effet un des grands problèmes contemporains. Nous<br />
avons vaincu beaucoup de maladies mais pas encore la démence.<br />
– Il ne serait pas très héroïque de demander alors l’euthanasie ?<br />
– Non !<br />
– Pour vous, chacun doit terminer l’étape ?<br />
– Il faut rendre sa vie comme on l’a reçue. C’est-à-dire dans une<br />
certaine obéissance. Un cadeau reçu des mains de Dieu tel que<br />
celui de pouvoir vivre longtemps, ne se casse quand même pas<br />
après nonante ans ? Qui casse un vase que l’on s’est vu offrir ? En<br />
tout cas, pas moi !<br />
– Mais pouvez-vous imaginer que les non-croyants ne partagent<br />
pas votre point de vue ?<br />
– Je le peux et je ne les condamnerai jamais. Je respecte leurs choix<br />
personnels. Mais cela ne signifie pas que je suis d’accord avec lesdits<br />
choix. Je puis être d’accord avec la liberté de l’autre, mais pas<br />
141
La loi sur la dépénalisation de l’euthanasie est<br />
adoptée le 16 mai 2002. L’opposition récurrente de<br />
l’Église catholique n’a donc pas eu d’effets, mais celle-ci<br />
continuerait à faire entendre sa voix…<br />
« L’euthanasie dépénalisée bientôt soumise à l’épreuve des faits » : la<br />
manchette du vendredi 17 mai de La Libre Belgique annonce que la<br />
veille, sur le coup de 20 h 22, une majorité de députés a, à la suite du<br />
Sénat, voté la dépénalisation de l’euthanasie par 86 voix pour, 51<br />
contre et 10 abstentions. Dans la majorité, précise Paul Piret, les nonapprobations<br />
se cantonnent à la famille libérale : 3 abstentions M.R.,<br />
3 abstentions V.L.D., 2 contre M.R.<br />
Au lendemain du vote de la Chambre, l’Association pour le droit de<br />
mourir dans la dignité se félicite de l’adoption d’une « loi de liberté<br />
et de tolérance ». Et d’expliquer que le 16 mai 2002 restera une date<br />
historique pour la conquête d’une liberté fondamentale : celle de pouvoir<br />
décider de sa fin de vie selon ses propres conceptions. « Demain, le<br />
médecin qui acceptera de poser cet ultime acte de solidarité ne sera<br />
plus considéré comme un assassin », commentait encore l’association.<br />
De son côté, la Conférence épiscopale de Belgique publiait une nouvelle<br />
déclaration qui plaidait pour que l’on recoure aux soins palliatifs<br />
plutôt qu’à l’euthanasie. Constatant que « la Belgique est devenue<br />
[…] un des rares pays au monde où il est permis légalement de tuer<br />
délibérément un être humain », les évêques belges, le <strong>cardinal</strong> en tête,<br />
exprimaient leur crainte que « le malade ne subisse dans certains cas<br />
une lourde pression des membres de sa famille ou du personnel soignant<br />
afin qu’il soit euthanasié. Le médecin pourra-t-il s’opposer et dire<br />
non si les personnes concernées demandent l’euthanasie ? Ou bien risquera-t-il,<br />
en pratiquant l’euthanasie, d’aliéner le sens de sa profession<br />
? Et laissera-t-on en paix les hôpitaux qui refusent qu’on pratique<br />
l’euthanasie chez eux ? On entend déjà que l’euthanasie pourra être<br />
exigée par les patients, quelles que soient les convictions philosophiques<br />
de l’établissement où il est soigné ».<br />
Après avoir réfuté, une fois encore, que l’Église catholique veut laisser<br />
souffrir les gens inutilement et sans raison, la Conférence épiscopale<br />
disait attendre « beaucoup du développement futur et de la mise<br />
en œuvre des soins palliatifs. Nous avons ici l’occasion de faire en sorte<br />
que nos êtres chers nous quittent d’une manière humaine et physiquement<br />
supportable, au lieu de devoir les tuer ou les faire tuer parce<br />
qu’ils n’en peuvent plus. Il faudra dans les années futures dégager<br />
davantage de moyens qu’on ne le fait aujourd’hui en faveur de la<br />
recherche et du traitement en matière de lutte contre la douleur ».<br />
142
nécessairement avec les choix qu’il fait, fort de cette liberté. Je n’ai<br />
jamais rien dit sur Hugo Claus qui a choisi l’euthanasie. C’était sa<br />
décision et je la respecte. Mais ce n’était pas la mienne et je ne partagerai<br />
donc jamais son option. Mais le fond du débat n’était pas<br />
là. Il s’agissait en fait de la présentation héroïque qu’on allait faire<br />
de sa mort. Comme pour dire, on lâche les vannes, on y va et faitesle<br />
vous aussi !<br />
– Votre critique visait la médiatisation et le fait qu’on fit de sa mort,<br />
un objet de propagande ?<br />
– On en fit presque une démarche exemplaire et j’ai la faiblesse de<br />
penser qu’il y a de meilleurs exemples.<br />
– Cela vous a ennuyé, non ?<br />
– Oui, cela m’a ennuyé.<br />
Bilan et perspectives<br />
– Que pensez-vous des hommes politiques chrétiens-démocrates qui<br />
ont approuvé la loi sur l’euthanasie ?<br />
– Ils ont suivi leur conscience, mais cela ne signifie pas que je suis<br />
d’accord avec ce qu’ils ont fait. Je suis d’avis qu’il faut rester logique :<br />
la foi, ce n’est pas une superstructure pour Pâques ou Noël. Quand<br />
on a la foi, il faut aussi en assumer les conséquences. Ils auraient<br />
certes pu s’abstenir au moment du vote mais, normalement, ils<br />
auraient dû rejeter la législation.<br />
– S’abstenir, c’est moins courageux ?<br />
– En effet, parce qu’on ne doit pas montrer ce que l’on pense réellement.<br />
– Qu’est ce que vous redoutez le plus dans l’avenir sur le plan religieux<br />
?<br />
– Beaucoup de choses. D’abord que l’homme évolue vers un être<br />
renfermé et isolé. Un être humain qui deviendrait totalement narcissique,<br />
qui ne cesse de regarder son propre « moi » et d’envisager<br />
son petit bonheur à soi et qui n’aurait dès lors plus aucune perspective<br />
sur les autres et sur l’avenir. Et que l’on tire aussi le rideau du ciel<br />
tout en taisant le monde de l’invisible ou en ne le voyant même plus.<br />
– C’est vers cela que l’on se dirige ?<br />
– Je n’oserais pas aller jusque-là. Il y a actuellement un intérêt<br />
143
croissant pour l’au-delà de l’horizon et pour le monde de l’invisible,<br />
plus grand que pendant les années quatre-vingt. Alors, on<br />
nous parlait de la fin de la religion, mais on en est loin aujourd’hui.<br />
Le Vendredi saint de 1966, le 8 avril plus précisément, le grand<br />
magazine Time s’interrogeait à la une : « Is God dead ?»À peine trois<br />
ans plus tard, le 26 décembre 1969, le même newsmagazine remettait<br />
Dieu en couverture, mais en se demandant cette fois : « Is God<br />
coming back to Life ?»Il s’interrogeait sur le retour de Dieu. On ne<br />
parviendra pas à casser le religieux. Le seul danger est que le religieux<br />
ne serait pas le vrai religieux. Et que l’on mette en évidence<br />
le satanisme, l’ésotérisme et je ne sais quoi encore. C’est certes de<br />
la religiosité, mais qui peut briser l’homme.<br />
– Lors de vos adieux, vous avez déclaré que vous étiez plus soucieux<br />
d’un manque de vocations que d’un manque de fidèles. Cela en a<br />
étonné plus d’un.<br />
– Ai-je dit cela ? Je ne le pense pas.<br />
– Le fait qu’il y ait moins de vocations – pratiquement plus chez les<br />
religieux – vous préoccupe plus que les églises vides.<br />
– Des églises vides, c’est très vide, naturellement et c’est grave. Je<br />
pense que la croissance de la religion, ce n’est pas de recruter du<br />
nouveau personnel ; je trouve cela plutôt secondaire parce qu’on<br />
est quand même là face à des gens qui se consacrent radicalement<br />
et pendant toute leur vie à leur foi. Une affaire pour laquelle personne<br />
ne se dit encore prêt à mourir est déjà morte. Devenir prêtre<br />
ou religieux, c’est mourir un peu pour une fonction invisible.<br />
– Mourir au monde ?<br />
– Oui, et y consacrer totalement son existence. Si l’on ne trouve<br />
plus personne pour faire cela, cela signifierait que la teneur de la<br />
foi est si petite qu’elle est devenue stérile. Elle ne se perpétue plus.<br />
C’est tout simplement… fini.<br />
– Serait-ce là le plus grand défi pour votre successeur ?<br />
– Cela commence par une évangélisation. Une forte évangélisation<br />
en profondeur. Et le reste suit. Mais on ne peut pas se contenter<br />
de faire des cadres pour y nicher un pigeon dans chaque trou,<br />
cela c’est secondaire. Il est par contre important de trouver des<br />
144
Bilan et perspectives<br />
gens qui soient si croyants qu’on en verrait surgir certains qui veulent<br />
le faire pour toujours et complètement. Cela c’est le défi pour<br />
moi.<br />
– Malgré le fait que vous utilisiez tous les médias modernes avec une<br />
certaine bravoure, vous n’avez pas pu empêcher que la sécularisation<br />
ait frappé très fort dans nos régions.<br />
– Non et quand je mourrai tout à l’heure, je demanderai à Dieu :<br />
« Qu’est-ce que tout cela a signifié ?»<br />
– Peut-être ne peut-on pas l’enrayer ?<br />
– Le capitaine d’un bateau ne peut pas influencer les courants. Les<br />
vagues vont et viennent et on ne peut pas prévoir la suivante. Mais<br />
que peut faire un capitaine ? Il ne peut que naviguer sur les vagues.<br />
Il se fait que parfois ce sont des vagues que l’on ne peut pas dominer.<br />
Mais il faut savoir conduire son navire. J’ai essayé de le<br />
manœuvrer. Cela s’est passé, tantôt plutôt bien et tantôt, plutôt<br />
mal. C’est le <strong>cardinal</strong> Suenens qui disait que l’on ne pouvait pas<br />
choisir d’où venait le vent, mais que l’on pouvait bien dresser ses<br />
voiles. Au fond, c’est très vrai. On ne peut pas choisir mais préparer<br />
ses voiles. J’ai essayé, je pense, de le faire.<br />
– Malgré cela, vous restez très positif.Vous dites que nous sommes à<br />
un tournant parce que nous remontons la pente.<br />
– Nous sommes effectivement à un tournant. Cela ne peut plus<br />
continuer de la sorte. On voit d’ailleurs déjà une certaine évolution.<br />
Dans de petits groupes en France, dans les nouveaux mouvements<br />
et même un petit peu aux Pays-Bas. On aime bien taper<br />
sur la tête de l’Église, certainement dans notre pays où les médias<br />
ne font pas de cadeaux. Mais à force de frapper sur la tête de quelqu’un,<br />
il devient un martyr et un martyr est toujours sympathique.<br />
Il finira par l’emporter.<br />
– De quoi êtes-vous le plus fier ?<br />
– En réalité, je ne suis pas vraiment fier de quelque chose en particulier.<br />
S’il y a un motif de fierté, c’est que j’ai toujours répondu<br />
aux sollicitations du moment. Au fond, je n’ai jamais imposé ma<br />
propre volonté. Quand vous êtes nommé évêque, cela dépend du<br />
pape mais il peut aussi y avoir bien d’autres facteurs. J’ai toujours<br />
145
pensé qu’on était un homme heureux quand on pouvait répondre<br />
oui. J’ai été heureux d’avoir pu le dire. Je me réjouis aussi de n’avoir<br />
pas eu un caractère qui dise facilement et presque spontanément :<br />
« Non, cela je ne le ferai pas. » C’est aussi un désavantage. En fait,<br />
on ne peut pas refuser. Si je puis donc être fier, c’est bien que, dans<br />
mon existence, j’aie refusé peu de choses, en dehors du mal, cela<br />
va sans dire…<br />
– Si l’on peut le résumer, on peut dire que vous êtes fier de votre sens<br />
du service.<br />
– Oui, considérez les autres plus que vous-même, comme le disait<br />
Paul.<br />
– Vous ne pouvez donc pas dire « non »?<br />
– Non, et cela me joue tout naturellement et régulièrement des<br />
tours. Notamment parce que mon agenda est plus que surchargé.<br />
Il comporte tellement de rendez-vous que je ne puis humainement<br />
plus assumer une ponctualité.<br />
– Êtes-vous trop sollicité comme la plupart des clercs actuellement ?<br />
– Je me sens surchargé, mais je dois avouer que je suis quand même<br />
dans une position privilégiée parce que j’ai beaucoup de secrétaires<br />
qui peuvent résoudre beaucoup de problèmes à ma place. Imaginez<br />
un instant que je doive assumer et organiser tout cela seul ! Tous<br />
les problèmes pratiques sont résolus pour moi. Je ne dois pas<br />
empoigner le cornet de mon téléphone pour fixer des rendez-vous,<br />
je peux vraiment m’occuper de ma fonction d’évêque. Je n’ai pas de<br />
soucis administratifs… et donc, oui, je puis me considérer comme<br />
très privilégié.<br />
– Un évêque doit être avant tout un pasteur. Avez-vous assez de<br />
temps pour l’être ?<br />
– Vous n’avez jamais le temps d’être partout sur le terrain, et certainement<br />
pas moi avec un archidiocèse aussi grand. N’oubliez pas<br />
qu’en outre je dirige la Conférence épiscopale, que je m’occupe des<br />
contacts avec Rome et avec les autorités belges, sans oublier toutes<br />
les sollicitations qui me viennent des médias. Il est impossible de<br />
se trouver au milieu de ses fidèles à l’instar du berger qui est parmi<br />
ses brebis. Mais la pastorale ne vit pas que de votre seule présence ;<br />
146
il faut aussi montrer votre engagement et votre implication. Et cela<br />
ne se trouve pas nécessairement dans l’environnement physique<br />
le plus proche.<br />
– Sur quel terrain d’action aimeriez-vous être plus présent ?<br />
– Surtout sur celui de la prédication, de l’évangélisation. Il faudrait<br />
créer plus d’occasions pour parler directement de ce qui m’interpelle<br />
et de ce qui interpelle les fidèles. Je veux parler de la Parole…<br />
– Parce que vous êtes d’avis que l’évangélisation est toujours d’une<br />
extrême importance, et dans ce contexte et dans notre pays ?<br />
– Elle est importante partout dans le monde occidental sécularisé.<br />
Certainement avec le déboisement de la mémoire chez les chrétiens.<br />
On sait au fond encore peu de choses sur son environnement.<br />
L’histoire et la tradition ne peuvent s’implanter durablement<br />
que par la Parole. Il faut le dire, on ne trouve pas cela dans son carquois.<br />
Et toute la controverse avec la culture contemporaine est au<br />
fond, pour une grande part, une querelle verbale.<br />
– Et vous aimeriez y contribuer d’une manière plus active ?<br />
– Oui, proclamer la foi dans le contexte culturel, social et sociétal<br />
actuels me semble être une bonne mise à jour de la Révélation.<br />
– Ce contexte est très difficile…<br />
– Je dirais même qu’il est particulièrement difficile.<br />
Bilan et perspectives<br />
– Mais est-ce que nos contemporains sont encore ouverts au message<br />
?<br />
– Je le pense. Si vous le délivrez de manière authentique, lorsque<br />
vous êtes vous-même d’une transparence cristalline et à condition<br />
de ne pas avoir d’agenda caché jusqu’à ce que l’on vous demande<br />
ce que vous voulez réellement. Deuxièmement, si vous pouvez le<br />
faire avec une certaine modestie. Les Français disent qu’il ne faut<br />
pas imposer la foi mais la proposer. C’est quand même une grande<br />
différence par rapport à naguère. Là où on disait qu’il fallait croire,<br />
l’on suggère aujourd’hui que l’on peut croire.<br />
– Il y a beaucoup de tentations, sur le marché, évidemment.<br />
– Mais il y en a toujours eu. Cela dit, il y en a plus que jamais. Le<br />
marché de l’information est tellement saturé que les choix sont<br />
147
devenus difficiles. Désormais on vous aide à choisir ; cela signifie<br />
qu’on va vous aider à expliquer de quoi il retourne.<br />
– Est-ce que l’Église devrait sortir des sentiers battus pour diffuser<br />
désormais la Bonne Nouvelle ?<br />
– Sans aucun doute, mais il ne faut pas tomber dans l’alternative<br />
caricaturale. Je ne crois pas qu’il faille rejeter tout ce que l’on a fait<br />
auparavant et se dire qu’il faut tout renouveler. L’Église est un organisme<br />
qui croît toujours ; elle ne se reconstruit pas comme une<br />
maison qu’on démolit pour y substituer une nouvelle. Un organisme<br />
qui grandit cela veut dire qu’il se renouvelle et qu’il conserve<br />
une certaine fraîcheur mais aussi qu’il provient toujours d’une<br />
même source.<br />
– La peur n’envahit-elle pas votre cœur lorsque vous constatez que<br />
vous avez de moins en moins de collaborateurs pour annoncer le<br />
message ? Cela ne vous trouble-t-il pas de vous retrouver peut-être<br />
seul demain ?<br />
– Je ne pense pas me retrouver tout seul. On est quand même parti<br />
d’un seul homme, non ? Nous n’en sommes évidemment pas là,<br />
mais un souci sérieux m’envahit quand même par moments et là<br />
j’interpelle le Seigneur, pour lui demander comment cela va continuer.<br />
– Vous vous posez donc bien des questions…<br />
– Oui, oui, tout naturellement.<br />
– Il y a-t-il des choses que vous regrettez ? Et dont vous diriez que<br />
vous ne les répéteriez plus ?<br />
– Je ne sais pas…<br />
– … Ou encore des événements que vous avez vécus et dont vous<br />
vous dites que vous n’aimeriez pas que cela se reproduise encore.<br />
– Cela, oui, certainement. Je pense à l’affaire de pédophilie d’il y a<br />
quelques années lorsque j’avais été convoqué au palais de Justice<br />
de Bruxelles. Cela, je ne voudrais absolument pas le revivre ! Je<br />
pense aussi à toute la fièvre médiatique autour de l’élection de<br />
Benoît XVI. Quand on a affirmé que j’étais d’une certaine manière<br />
son adversaire direct et qu’on a fait passer l’idée que j’étais malheureux<br />
parce qu’il avait été choisi. C’était totalement injuste pour<br />
148
Bilan et perspectives<br />
ne pas dire faux et je crains que je doive supporter cette accusation<br />
jusqu’à mon ultime souffle. Face à de pareilles assertions, l’on ne<br />
parvient pas à se défendre.<br />
– Vous aviez ressenti cela comme une manipulation ? Avez-vous eu<br />
l’impression d’avoir été instrumentalisé ?<br />
– Pas directement. J’ai été stupide d’aller promettre à la presse que<br />
je m’adresserais tout de suite à elle dès la fin du conclave. Tout<br />
d’abord, ça m’a privé de dîner avec le pape et avec les cardinaux en<br />
sortant de la chapelle Sixtine. Ils m’ont donc vu m’enfuir, pas parce<br />
que je refusais de rester avec eux, mais parce que j’avais promis aux<br />
journalistes de leur parler. Et puis, par-dessus tout, j’étais au bord<br />
de l’épuisement. Mes gestes n’étaient pas ceux de quelqu’un qui<br />
était enthousiaste. Je ne veux plus jamais revivre cela.<br />
– Si vous pouviez refaire votre vie, emprunteriez-vous les mêmes<br />
voies que celles que vous avez choisies ?<br />
– Je ne sais pas si je suivrais concrètement la même route, mais je<br />
roulerais avec la même voiture. Je dirais donc oui. Si l’on vous<br />
demande raisonnablement de faire quelque chose, faites-le !<br />
– Serait-il aussi facile d’entreprendre le sacerdoce aujourd’hui<br />
comme vous l’avez fait à l’époque ?<br />
– Ah non ! nous étions épaulés et aidés par tout un environnement.<br />
Dans mon village, tout le monde était catholique jusque et y compris<br />
les poules ! Je ne dis pas que c’est à cause de cela que je suis<br />
devenu prêtre. C’était beaucoup plus profond. Mais en tout cas, il<br />
y avait un échafaudage qui vous soutenait dans la construction de<br />
la maison de votre vocation. C’est une évidence !<br />
– Regrettez-vous que cette ossature n’existe plus ?<br />
– Pas du tout, je ne regrette jamais les situations historiques. Ce<br />
sont des faits. Et ces faits changent. Il y a donc une possibilité d’accéder<br />
à la prêtrise dans bien des contextes. Le contexte n’est pas<br />
déterminant, mais il peut aider. De temps en temps, ce contexte<br />
est défavorable pour ceux qui entendent suivre leur vocation. Pour<br />
ma part, je ne regretterai jamais le passé. Et je n’anticiperai pas<br />
davantage le futur. En fait, je dis oui à ce qui se présente à moi, au<br />
jour le jour.<br />
149
– Auriez-vous opté pour la prêtrise ? Vous auriez aussi pu devenir<br />
moine, par exemple…<br />
– Oh oui ! Je peux encore le faire, hein ! Mais je pense qu’on ne voudra<br />
plus de moi dans aucun couvent. Aujourd’hui, cela n’engendrerait<br />
plus que de gros frais ! Il est évidemment difficile de vous<br />
dire ce que je ferais si j’avais dix-huit ans maintenant.<br />
– N’êtes-vous pas un homme trop actif, un homme d’action que<br />
pour aller mener une vie monacale calme ?<br />
– Non, au premier regard, on pense cela de moi, mais au fond je<br />
suis un moine. Et je regrette que j’aie à peine pu sauver les meubles<br />
de la contemplation au cours de ma vie active. Mais je pourrais me<br />
tromper. Il se pourrait que, dans quelques mois, lorsque je ne serai<br />
plus archevêque, cette existence trépidante me manque.<br />
– Choisiriez-vous une abbaye où l’on brasse de la bière ?<br />
– Certainement pas pour la bière, mais ce pourrait être une raison<br />
supplémentaire.<br />
– Comment avez-vous ressenti la mort de votre mère ?<br />
– Cela m’a profondément touché. Elle est restée pendant neuf<br />
semaines dans le coma. Et j’ai été la voir tous les jours pendant<br />
cette période-là. C’est clair que l’on a une relation forte avec sa<br />
mère lorsqu’on est prêtre. Mais vous êtes tellement pris par votre<br />
travail pastoral que vous ne pouvez pas vous enfermer dans votre<br />
tristesse.<br />
– Pendant neuf semaines, vous n’avez plus pu communiquer avec<br />
elle ?<br />
– Non, elle ne pouvait plus parler. Elle entendait tout, elle comprenait<br />
tout et avait tous ses esprits, mais, comme elle était paralysée,<br />
elle ne parvenait plus à s’exprimer. C’est un de ces moments<br />
dans son existence où il faut savoir prendre ses distances. C’était<br />
cependant une expérience très riche.<br />
– Mais vous avez quand même pu lui dire ce que vous vouliez ?<br />
– J’ai pu lui dire tout. Et elle acquiesçait ; je pouvais donc deviner<br />
ce qu’elle voulait dire. Être présent à la mort de ses parents est<br />
important pour relier les générations. À ce moment, on peut dire<br />
qu’il « se passe » quelque chose. Je n’ai pas été présent à la mort de<br />
150
mon père. Il est décédé à la clinique Imelda, à Bonheiden. J’étais<br />
en train de visiter la caserne de Wilrijk lorsqu’au milieu de cette<br />
activité, on m’a prévenu qu’il était mort. Je n’ai pas pu partir tout<br />
de suite.<br />
– C’était inattendu ?<br />
– Il a eu une rupture d’anévrisme. On a encore pu l’opérer, mais il<br />
n’était plus possible de le sauver.<br />
– Est-ce que sa mort vous a moins touché que celle de votre mère ?<br />
– J’avais de l’admiration, du respect, de la gratitude pour lui. Pour<br />
ma mère, c’était d’un autre registre : celui de l’affectif et de l’émotion.<br />
J’éprouvais une autre forme d’amour à son égard.<br />
– D’ici peu, ce sera l’heure de la retraite pour vous…<br />
– … Elle a déjà commencé à sonner !<br />
Bilan et perspectives<br />
– Comment allez-vous vous organiser ?<br />
– Je ne sais pas ! J’ai bien quelques idées en tête, mais je ne sais pas<br />
si ça va réussir.<br />
– Mais vous avez déjà levé un coin du voile…<br />
– Je vais dormir, me promener, aller voir des choses que je n’ai pas<br />
pu voir parce que je n’avais pas le temps. Ce qui ne veut pas dire<br />
que je vais faire de grands voyages car cela ne sera plus possible. Et<br />
ensuite, je vais lire et prier.<br />
– Et vous écrirez aussi ?<br />
– Oui, d’habitude, les vrais retraités ajoutent cela à leur programme,<br />
mais là, je ne me prononce pas encore. Si vous n’avez plus<br />
de motif direct pour prendre la plume parce que vous ne devez plus<br />
écrire aux gens, vous en restez souvent là. Aujourd’hui, je dois<br />
encore livrer des messages de Noël et de Pâques, et c’est une incitation<br />
puissante à écrire.<br />
– Que préférez-vous finalement : lire, écrire ou parler ?<br />
– J’aime bien ces trois disciplines. Mais au fond, ma préférence<br />
absolue va quand même à l’écriture. Parce que là, on peut calmement,<br />
sans aucune influence, mettre bien des choses sérieuses sur<br />
papier. J’aime cependant bien parler aussi parce qu’on peut avoir<br />
un contact avec son auditoire. Et puis en parlant, on livre toujours<br />
151
une part de soi-même, mais cela va plus loin dans l’exercice d’écriture.<br />
On le fixe même sur papier pour un certain temps ou pour<br />
toujours, alors que lorsque vous faites un exposé, cela se termine<br />
après les applaudissements.<br />
– Considérez-vous que l’écriture, dans le cadre de vos fonctions pastorales,<br />
est une corvée ?<br />
– Oui, parce qu’il y a toujours une deadline à respecter. Pouvoir<br />
écrire sans que l’on ne soit obligé et sans qu’il y ait une date limite<br />
de remise est bien plus agréable.<br />
– Auriez-vous pu être journaliste ?<br />
– Oh oui, j’aurais bien aimé faire cela.<br />
– Et cela en dépit des obligations de bouclage ?<br />
– Non, parce qu’il n’est pas supposé que vous sortiez la dernière<br />
vérité. Mais pour le plaisir de pouvoir réagir à l’actualité tout en<br />
éclairant celle-ci et en y joignant un brin d’humour ou un petit peu<br />
de sarcasme.<br />
– Dans quel secteur journalistique auriez-vous voulu exercer ?<br />
– Pas vraiment dans le domaine politique…<br />
– Plutôt dans la rubrique « Société », alors ?<br />
– Ah, oui ! dans la rubrique « Société »… Par exemple pour approfondir<br />
ce qui s’est passé à Termonde… [NDLR : le <strong>cardinal</strong> se réfère au<br />
drame de la crèche « Het Fabeltjesland » où, en février 2009, deux<br />
bébés et une puéricultrice ont été poignardés] Je préfère un papier<br />
d’analyse, après coup, plutôt qu’un article à chaud au moment des<br />
faits. Dans un autre ordre d’idées : qui était Jean-Paul II ? Qu’a-t-il<br />
représenté ? Quel est le sens de ce que nous avons vécu hier ou avanthier<br />
? Mais par-dessus tout j’aurais aimé écrire des chroniques : cela<br />
nécessitait évidemment une bonne plume.<br />
– En tant qu’intellectuel, éprouvez-vous du plaisir à croiser le fer<br />
avec quelqu’un d’une opinion diamétralement opposée à la vôtre ?<br />
– Oui, j’aime bien. Avec un non-croyant « honnête » qui ne fait pas<br />
de fixations idéologiques. J’adore faire ça. Et je l’ai d’ailleurs fait plusieurs<br />
fois. En public, à la Foire du livre de Bruxelles, j’ai dialogué<br />
avec le Grand-Maître du Grand-Orient de Belgique, M e Henri Bar-<br />
152
Bilan et perspectives<br />
Le <strong>cardinal</strong> Danneels au cours du tournage d’une émission télévisée avec Frida Van Wijck<br />
(« Ten huize van kardinaal Danneels », VRT) en mai 2004. Hans Medart<br />
tholomeeusen. Je l’ai fait plusieurs fois. Tout comme avec le président<br />
du Centre d’action laïque, Pierre Galand et avec son prédécesseur<br />
M e Philippe Grollet.<br />
– Vous vous y rendez comme à une confrontation sportive ?<br />
– Non, mais quand je commence, je deviens un boxeur. Quand le<br />
débat est lancé, je n’ai plus de notion ni du temps, ni de l’espace.<br />
Je cherche surtout la meilleure réplique possible. Il faut non seulement<br />
que ce que vous dites soit intelligent mais il faut aussi le<br />
dire au bon moment. C’est essentiel d’avoir un bon sens de la<br />
réplique.<br />
– Vous avez eu de bonnes expériences dans ces « tenues blanches »?<br />
– Je dois concéder que mes interlocuteurs ont été très corrects. Ces<br />
ateliers maçonniques-là étaient ouverts au spirituel. Il en existe<br />
peut-être d’autres…<br />
153
– Mais ce n’étaient pas des ateliers de la maçonnerie régulière, il<br />
s’agissait d’ateliers du Grand-Orient adogmatique…<br />
– Oui, en effet, mais j’y ai perçu une grande ouverture. Il est vrai<br />
que ses membres ne devaient pas défendre le parti, comme en<br />
politique. En outre, cela se passait forcément en cercle fermé.<br />
– Est-ce que ce genre de dialogue entre personnes de mondes idéologiques<br />
très différents ne devrait pas se multiplier ?<br />
– Oui, mais cela suppose que les participants aient pas mal de qualités<br />
! Toute quête de pouvoir doit en être écartée. Et tout intérêt<br />
trop personnel aussi. En d’autres mots, il faut avoir face à face des<br />
gens qui veulent discuter uniquement du fond et qui ne dériveraient<br />
pas vers les avantages et désavantages de leur position. Pas<br />
question non plus d’avoir un double agenda.<br />
– Il faut donc des interlocuteurs altruistes ou bienveillants ?<br />
– En fait, il faut des intellectuels au bon sens du terme.<br />
– Quelle est votre définition de l’intellectuel ?<br />
– C’est quelqu’un qui cultive toutes les potentialités humaines<br />
qu’il a reçues. Donc : penser, raisonner ; mais également quelqu’un<br />
qui sait faire montre d’imagination, d’affectivité, de beauté, de<br />
noblesse morale, de responsabilité. Mais donc pas quelqu’un qui<br />
ne fait fonctionner que son intelligence pure. Toutes les capacités<br />
doivent s’exprimer.<br />
– Pas quelqu’un obsédé de manière monomaniaque par son métier<br />
donc ?<br />
– Ce n’est pas un intellectuel, celui-là, non…<br />
– Avec cette définition dans le coin de votre cerveau, à qui pensezvous<br />
spontanément ?<br />
– Oh, il y en plus d’un ! Pour en prendre un dans mon propre<br />
monde, je citerais le <strong>cardinal</strong> Martini, le <strong>cardinal</strong> Lustiger avec tout<br />
son arrière-plan ou encore un homme comme le <strong>cardinal</strong> Kasper…<br />
[NDLR : Le <strong>cardinal</strong> Carlo-Maria Martini, s.j. est né le 15 février 1927<br />
à Turin ; c’est l’archevêque émérite de Milan. Le <strong>cardinal</strong> Jean-<br />
Marie Lustiger est né le 17 septembre 1926 à Paris et y est décédé<br />
le 5 août 2007 ; il avait été archevêque de Paris. Le <strong>cardinal</strong> Walter<br />
154
Kasper est né le 5 mars 1933 à Heidenheim an der Brenz. Il préside<br />
le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens.]<br />
– Et dans « l’autre » monde, à qui pensez-vous ?<br />
– À Einstein et pas seulement pour ses qualités scientifiques mais<br />
aussi pour son humanité. À côté de ses prouesses scientifiques, il<br />
a aussi dit des choses de très haut niveau. Quand il a écrit, par<br />
exemple, dans Physique et réalité (1936) que l’éternellement incompréhensible<br />
à propos du monde est sa compréhensibilité. Je<br />
pense aussi à des écrivains, à des essayistes…<br />
– Un intellectuel peut-il vivre avec des dogmes ?<br />
– Cela dépend de ce que l’on entend par dogme…<br />
Bilan et perspectives<br />
– Quelque chose dont on affirme qu’il ne peut plus y avoir de remise<br />
en question…<br />
– Un dogme pour moi, c’est comme les petits poteaux le long de<br />
la route. Qui nous disent qu’il ne faut pas aller trop à gauche ni trop<br />
à droite. Si l’on devait s’arrêter à cela, je pense qu’on est à côté de<br />
la question. En général on pense que le dogme exprime la foi. Le<br />
dogme, ce sont les garde-fous des deux côtés de la route pour rester<br />
dans la foi mais qu’est-ce que la foi ? Bon, les dogmes sont donc<br />
des repères… N’allez pas jusque-là car là, vous êtes en dehors de<br />
la vérité. Et puis vous avez le dogmatisme. Le dogmatisme identifie<br />
la vérité avec ce qu’il y a dans les dogmes. C’est très appauvrissant<br />
parce que les dogmes sont loin de dire tout ce qu’il y a dans la<br />
Bible et dans la foi. J’insiste : loin de dire ! Et puis, on en a fait un<br />
squelette de la foi, sec comme tout, ce qui au fond n’est pas exact.<br />
– Vous ne vous considérez pas vous-même comme dogmatique ?<br />
– Non, le dogmatisme est une pathologie, c’est une maladie.<br />
– Voilà quelque chose que le pape ne devrait pas être ravi d’entendre<br />
!<br />
– Je pense que le pape est d’accord avec moi. Le dogmatisme est<br />
une maladie dont on peut guérir. Mais le pire survient parfois lorsqu’on<br />
déclare que la pathologie est saine.<br />
– Est-ce que la foi chrétienne peut encore se passer des dogmes ?<br />
– Non, parce que sinon vous risquez de quitter la route. S’il n’y a<br />
155
plus de petits poteaux à gauche et à droite ou si l’on ne trace pas<br />
de lignes, on va dans le décor avec son automobile.<br />
– Les dogmes ne vous sont jamais apparus comme des limites ?<br />
– Non, car pour moi, ce sont des points d’appui, des points de vérification.<br />
Où suis-je ? D’une certaine manière, un dogme c’est<br />
comme un GPS. Mais certains en font le problème essentiel. Mais<br />
l’essentiel est bien plus riche que cela.<br />
– Quels aspects de la foi sont plus importants que ceux qui ont trait<br />
aux dogmes ?<br />
– Certains aspects de la foi sont forcément liés aux dogmes. Prenez<br />
donc le Symbole des apôtres. Tout ce qui s’y trouve est pour<br />
moi la Magna Charta. Car la caisse de résonance du Symbole des<br />
apôtres ce sont les Évangiles et la Bible. Le Symbole des apôtres est<br />
comme une pastille effervescente. Elle est sèche d’apparence. Il<br />
faut la jeter dans l’eau pour qu’elle agisse. Je dirais qu’il faut aussi<br />
lancer le Credo dans l’eau de la contemplation, de l’amour du prochain,<br />
de la diaconie, de la culture. Car sinon, elle n’aura jamais<br />
d’effet.<br />
– Il y a quand même une priorité pour le guide qu’est la Bible…<br />
– Bien sûr, la Bible, c’est un peu notre Constitution à nous. Pour moi,<br />
c’est clair comme de l’eau de roche. Et à des intervalles réguliers dans<br />
l’histoire de l’Église, il faut mélanger les dogmes à la richesse de la<br />
Bible. Sinon, ils dessèchent. C’est ce qu’a fait Vatican II !<br />
– Tout récemment, quatre évêques traditionalistes ont été admis de<br />
nouveau dans le giron de l’Église. Le plus surprenant est qu’il s’agissait<br />
de personnes dont on savait qu’elles rejetaient les acquis du<br />
concile Vatican II. Estimez-vous que ce fut une bonne chose de les<br />
reprendre dans la communion de l’Église ? Quand on en aborde les<br />
conséquences, on peut en douter…<br />
– Je trouve qu’on ne peut pas affirmer que le souci du pape de réaliser<br />
l’unité et la réconciliation au sein de l’Église ne soit pas une<br />
bonne chose. Qu’est-ce donc que lever une excommunication ? Ce<br />
n’est rien d’autre que de regarder la route pour rentrer au sein de<br />
l’Église et d’enlever un rocher ou une grosse pierre pour que l’on<br />
puisse passer. Mais on n’a pas encore avancé d’un pouce. Autre<br />
156
Bilan et perspectives<br />
image : c’est comme rétablir une ligne téléphonique mais à cette<br />
heure précise, il n’y a pas encore eu de contact, ni d’un côté, ni de<br />
l’autre. C’est donc un préalable. On rend possible le dialogue, mais<br />
on n’a pas encore dit le moindre mot pour le faire avancer.<br />
– Est-ce qu’on n’aurait pas dû commencer par là ? D’abord vider la<br />
question sur les antagonismes et puis dire seulement ensuite de venir<br />
nous rejoindre ?<br />
– L’évêque traditionaliste Bernard Fellay aurait dit au Vatican au<br />
nom de ses évêques qu’il était prêt à reconnaître intégralement<br />
l’autorité du pape et du concile Vatican II. J’ignore s’il a réellement<br />
dit cela. Dans tous les cas, il dit qu’il veut une obéissance filiale à<br />
tout ce que dit le Saint-Père. Et là, ils se sont probablement fait posséder.<br />
Ils auraient dû mieux vérifier. Et amener les traditionalistes<br />
à revenir sur ce qu’ils avaient dit auparavant. Ils auraient dû se<br />
positionner par rapport à leurs déclarations antérieures. Est venue<br />
se greffer là-dessus la fameuse affaire Williamson. Il faut oser<br />
reconnaître que ce fut une bavure. Pas directement dans le chef du<br />
pape, mais de ceux qui, dans son entourage, auraient dû l’informer<br />
et qui ne l’ont pas fait.<br />
Ils devaient d’autant plus savoir que Richard Williamson avait déjà<br />
tenu des propos semblables au Canada. On aurait vraiment dû<br />
avoir ce débat auparavant.<br />
Je ne suis pas convaincu qu’ils accepteront Vatican II. Et j’en viens<br />
à craindre qu’on fasse un texte tellement confus que tout soit possible<br />
et que l’on en vienne à dire que tout ce que l’Église a dit jusqu’à<br />
Vatican I était le vrai dépôt de la foi. Avec la conséquence que<br />
Vatican II n’aurait été qu’un beau sermon sur tout ce qui précédait.<br />
– Ce serait encore pire et cela s’accompagnerait d’un nouvel exode<br />
de chrétiens…<br />
– Ce serait regrettable. Il est vrai que le pape actuel a une préférence<br />
pour tout ce qui est traditionnel et qui accompagnait la vie<br />
de l’Église depuis des siècles. Il suffit de regarder sur quoi l’on met<br />
l’accent actuellement dans les liturgies romaines : on assiste au<br />
retour des dentelles, des mitres qui remontent au Moyen Âge et on<br />
a replacé le crucifix sur l’autel alors qu’il en avait été éloigné. Je<br />
crois y déceler une certaine nostalgie d’antan, mais le pape sait<br />
157
mieux que quiconque que la tradition est une chose et que le traditionalisme<br />
en est une autre. La tradition préserve les racines. Le<br />
traditionalisme étouffe ces racines sous une chape de béton<br />
– On a dit que le pape était fasciné par le nombre élevé de vocations<br />
dans les rangs intégristes.<br />
– Mais nous avons aussi beaucoup de vocations en Afrique. Et en<br />
Amérique latine. Et ils ne sont pas nécessairement proches des intégristes.<br />
À l’inverse de ce qu’on voit chez nous où les vocations se<br />
situent surtout chez les disciples de M gr Lefebvre. Ce qui m’effraie le<br />
plus est qu’on fasse de la Fraternité Saint-Pie X une prélature personnelle<br />
comme pour l’Opus Dei… Je ne pourrais absolument pas<br />
entrer dans cette logique-là. Parce qu’alors, ils dépendraient directement<br />
du pape et pourraient agir comme bon leur semble. Non<br />
seulement ils organiseraient le culte selon leur volonté, mais ils<br />
pourraient aussi librement faire leur propagande et leur publicité.<br />
– Ce qui serait encore plus ravageur pour l’Église…<br />
– Oui, c’est vraiment malheureux. Et que dire des propos deWilliamson<br />
? C’était non seulement malhonnête intellectuellement, mais en<br />
outre c’est une négation nette et claire de l’Histoire. C’est une offense<br />
à la mémoire de l’humanité, et à celle du peuple juif en particulier.<br />
– …et c’est aussi une offense à la foi…<br />
– Je crois qu’il faut être particulièrement clair et net à ce sujet : c’est<br />
inacceptable. Pour le dire comme Louis Tobback : ce n’est pas<br />
malin d’agir comme ça, c’est même lourd !<br />
– Quel écrivain vous a influencé ?<br />
– Celui qui m’a le plus influencé et depuis pas mal de temps, c’est<br />
certainement Georges Bernanos. Et en particulier son Journal d’un<br />
curé de campagne. Mais aussi d’autres œuvres comme Sous le soleil<br />
et la Joie. Personne n’a aussi bien compris les prêtres que Bernanos.<br />
Pour lui, c’est le mystère du prêtre « qui souffre comme le<br />
Christ ». C’est assez extraordinaire.<br />
– Vous êtes-vous reconnu dans le Journal d’un curé de campagne ?<br />
– Certainement pas jusqu’à la fin de la vie de son personnage principal,<br />
qui meurt des suites de la tuberculose. Mais le livre est parsemé<br />
de scènes magnifiques. Ce prêtre qui a quitté le ministère et<br />
158
Bilan et perspectives<br />
qui reste l’ami du prêtre qui va mourir fait un geste magnifique : il<br />
donne pour sa dernière nuit son lit au jeune prêtre malade. Et le<br />
lendemain lorsqu’il revient et voit qu’il est mort, il dit que tout est<br />
grâce ! Cette conclusion-là, il fallait quand même la trouver. Pour<br />
moi, Georges Bernanos est un tout grand écrivain. Mais bon, j’ai<br />
eu une très mauvaise éducation littéraire ! Au collège, le niveau de<br />
la littérature néerlandaise que l’on nous apprenait était abominable.<br />
Sauf pour Gezelle. Mais pour le reste, ce n’était pas vraiment<br />
de la littérature. Dans le manuel Zuid en Noord qui avait été réalisé<br />
par des jésuites, nous ne trouvions que des textes très ennuyeux<br />
que nous n’aimions pas lire. Nous n’avons pas pu lire et découvrir<br />
la littérature moderne. On n’allait pas plus loin que Felix Timmermans.<br />
Et c’était encore le meilleur ! Il y avait aussi Ernest Claes,<br />
mais c’était de la littérature de terroir. Dieu merci, on a eu plus de<br />
chance en français avec les « Modèles français » mais également<br />
parce que notre professeur de rhétorique, M gr Moerman était francophone<br />
et donnait son cours en français. C’est lui qui m’a fait<br />
découvrir la littérature française. J’ai quelque peu approfondi ces<br />
connaissances quand j’étais en théologie. Je pense à Bernanos, à<br />
Graham Greene, à Julien Green ou encore à François Mauriac,<br />
entendez : la littérature française du début du XX e siècle. Au fond,<br />
j’ai donc été éduqué surtout avec la littérature française. Avec le<br />
désavantage que je ne connais pas grand-chose de la littérature<br />
anglaise et de la littérature américaine. J’ajouterai en outre que<br />
pendant mes années épiscopales, je n’ai pas eu de temps libre pour<br />
pouvoir lire un roman de bout en bout. Sauf peut-être pendant les<br />
vacances, et encore…<br />
– Quel genre de roman lisez-vous alors ? Pas nécessairement les bestsellers<br />
ou les romans qui sont vantés à grand renfort de publicité ?<br />
– Non ! Je relirais encore les carnets et journaux de Julien Green. Je<br />
pense aussi à ceux du peintre Michel Ciry. J’aime les lire et les relire.<br />
Et les reprendre. Mais il y en a un qui émerge par dessus tous les<br />
autres et c’est Shakespeare. Avec une grosse difficulté : son anglais<br />
est difficile. Il a un vocabulaire très étendu et il faut de temps en<br />
temps recourir au dictionnaire.<br />
159
– Vous n’êtes pas branché sur les grands stylistes du XIXe siècle tels<br />
Hugo ou Flaubert ?<br />
– Non et pas davantage sur Lamartine. Pour moi c’est de la littérature<br />
soporifique !<br />
– Et la poésie ?<br />
– J’aime bien la poésie néerlandaise contemporaine. Je pense aux<br />
florilèges de Komrij ou encore à Hugo Claus. Charles Péguy m’a<br />
aussi séduit avec « le Porche de la deuxième vertu » qui a dépassé<br />
toutes les autres. Ou encore « la Petite Fille espérance ». Je trouve<br />
cela fantastique. Et puis, il y a aussi Bernanos. Il a aussi écrit des<br />
textes très durs comme « les Grands Cimetières sous la lune ».<br />
– Vous nommez surtout des écrivains catholiques. Mais c’est vrai<br />
qu’il y en avait encore à cette époque-là. Comment se fait-il qu’il n’y<br />
en ait plus de nos jours ?<br />
– Cela reste une énigme pour moi. Je pense que dans le christianisme,<br />
dans la foi et dans tout le monde religieux chrétien, il y a<br />
d’énormes potentialités pour la littérature. Mais on n’ose plus l’encourager<br />
parce que nous avons été longtemps confrontés à une littérature<br />
piétiste. C’était de la littérature de terroir sur une foi qui<br />
tendait au folklore. Ou alors on rencontrait une littérature axée sur<br />
la spiritualité qui manquait de dimension humaine. C’est une raison,<br />
une sorte de charge héréditaire. Et puis il y a la mode. Vous ne<br />
pouvez pas faire montre de vos convictions chrétiennes ou catholiques<br />
ou vous n’êtes plus chez vous dans le petit monde de la littérature.<br />
Et je ne trouve pas cela très honnête non plus. Prenez un<br />
Anton van Wilderode. Je ne dis pas que c’est le plus grand poète de<br />
la terre mais il a quand même écrit des pages magnifiques. Il n’a<br />
cependant jamais été reconnu comme un grand poète parce qu’il<br />
était prêtre. Il n’était pas admis dans ce petit monde.<br />
– Ne faut-il pas voir là l’influence d’un Gérard Walschap ou d’une<br />
Maria Rosseels qui, à un moment donné, ont nettement pris position<br />
contre l’Église et la foi ?<br />
– Je le pense. Mais je ne serais pas aussi négatif vis-à-vis de Walschap<br />
et de Rosseels. Ils n’ont pas pu se défaire de leur passé. Il faut<br />
pourtant pouvoir se dire à un moment déterminé que le passé c’est<br />
le passé. Toujours remâcher ce que certains ont pu nous faire endu-<br />
160
Bilan et perspectives<br />
rer n’est au fond pas très intellectuel non plus. J’ai l’impression<br />
qu’ils n’ont pu dépasser cela. Et il n’est pas exclu qu’ils aient donné<br />
mauvaise conscience à certains écrivains chrétiens en leur disant<br />
de ne pas se lancer là-dedans.<br />
– Oui, et quand vous lisez un livre de Walschap, vous vous demandez<br />
effectivement quel était le problème qui tarabustait cet homme.<br />
– Je me demande aussi quel était son problème.<br />
Il a dû subir un terrible traumatisme lorsqu’il a été expulsé du<br />
séminaire et qu’en outre, il s’est retrouvé sans moyens à cause de<br />
l’entourage catholique.<br />
Walschap et Rosseels furent aussi vivement critiqués par le père<br />
Janssen, un jésuite. Je ne pense pas que c’était très malin de le faire.<br />
Ce n’étaient évidemment pas des apôtres de la vraie foi, mais on<br />
ne pouvait pas le leur demander non plus puisqu’ils étaient écrivains.<br />
Mais à l’époque, on n’avait pas cette conception. Car quand<br />
on faisait de la littérature, on estimait qu’il fallait s’inspirer de la<br />
Bible ou la commenter.<br />
– Dans d’autres régions linguistiques, il n’y a pas davantage d’écrivains<br />
qui s’affirment en tant que tels catholiques.<br />
– Il y en a très peu. Éric-Emmanuel Schmitt, dans Oscar et la dame<br />
rose, évoque une problématique qui n’est pas à proprement parler<br />
catholique, mais qui s’en rapproche quand même. Aux Pays-Bas,<br />
Willem-Jan Otten écrit un peu dans la même direction. L’on ne peut<br />
pas exiger de la littérature qu’elle soit un commentaire du christianisme.<br />
Je m’étonne aussi et je le déplore en même temps que nous<br />
ne trouvions plus de gens qui relèvent la dimension dramatique de<br />
la foi et qui prennent la foi comme thème de leur travail. Au cinéma,<br />
cela se voit encore de temps en temps. Ces dernières années, il y a<br />
eu moult films qui avaient une inspiration chrétienne. Mission, par<br />
exemple traite bien de la problématique de la foi.<br />
– Mais il est vrai aussi qu’un réalisateur qui ose affirmer qu’il est<br />
catholique pratiquant comme Mel Gibson est mis sur le bord de la<br />
route.<br />
– Oui, c’est une réalité. Et c’est dommage car le cinéma offre bien<br />
des possibilités. Ainsi Ingmar Bergman qui n’était pas croyant y<br />
mettait une problématique religieuse. Pensez au Silence ou encore<br />
161
aux Fraises sauvages. Un film magnifique, très pessimiste qui commence<br />
avec une scène en clair obscur avec quatre personnes<br />
autour d’une table. Et à la fin du film, l’on voit toujours la même<br />
table avec autour d’elle toujours les mêmes personnes. Il ne s’est<br />
rien passé mais le problème demeure entier !<br />
– À ce stade, une remarque sur un film récent, le Grand Silence. C’est<br />
un long métrage de trois heures sur les chartreux qui a connu un très<br />
grand succès populaire. Et ce alors qu’on n’y dit pas un mot !<br />
– Il me paraît difficile d’en expliquer le succès. Il y a certainement<br />
une part de curiosité. Moi-même, je n’ai jamais mis les pieds dans<br />
une chartreuse. Le silence, le fait de faire le vide autour de soi et<br />
l’engagement sérieux attirent. Et le succès de ce film reflète aussi<br />
le réveil diffus du religieux. Ces moines ne veulent rien prouver. Et<br />
ils ne nous disent pas non plus de les rejoindre. Il leur suffit d’être<br />
là. Ils sont muets et ne nous engagent pas. C’est un coup de maître<br />
d’agir de la sorte. Alors comment expliquer le succès de ce film ?<br />
Plusieurs facteurs ont pu jouer selon moi : certainement la curiosité<br />
mais aussi la simplicité de leur existence, pas compliquée pour<br />
un sou. Et enfin, il y a le réveil du courant selon lequel « il y a quelque<br />
chose de plus et de différent dans la société ».<br />
– À propos de ce réveil du religieux, est-ce qu’on peut faire un parallélisme<br />
avec les pèlerinages à Saint-Jacques de Compostelle ?<br />
– Oui, c’est un exploit sportif, mais on retrouve aussi les plaisirs de<br />
la vie simple. Quand même, à l’heure des avions et des trains, voilà<br />
qu’on veut marcher ! En outre, on se laisse aller, on se laisse guider…<br />
Mais dans la longue histoire de l’humanité, les lieux de pèlerinage<br />
ont toujours eu un attrait un peu mystérieux. On se fixe un<br />
but en allant au mont Saint-Michel, à Lourdes ou à Saint-Jacques<br />
de Compostelle.<br />
– Mais les gens ne veulent-ils surtout pas se retrouver ?<br />
– Oui, ils sont prêts à prendre le risque de se confronter à euxmêmes.<br />
Très certainement…<br />
– Mais cela peut être souvent traumatisant.<br />
– Oui, c’est bien pourquoi, il ne faut jamais entreprendre pareille<br />
aventure tout seul, sans protection. Il faut le faire au moins à deux.<br />
162
– N’est-ce pas significatif que les hôtelleries de presque toutes nos<br />
abbayes et couvents font le plein chaque week-end ? N’est-ce pas<br />
plein de sens qu’un acteur flamand connu comme Jo de Meyere nous<br />
dit qu’il se retire pendant trois mois dans un monastère après une<br />
période de travail acharné ?<br />
– Il s’agit de la même motivation : on veut se confronter à soimême<br />
et on est en quête d’une vie simple et sobre, on recherche la<br />
vita bona. Mais il y a certainement aussi une part de curiosité :<br />
comment vais-je me sentir ? Et puis quand même, il y a toujours<br />
une certaine demande du religieux. Il y a encore autre chose qui<br />
me paraît important : quand on franchit le portail d’un monastère,<br />
on ne vous demande rien, vous pouvez être qui vous êtes. En<br />
d’autres termes, on nous prend tels que nous sommes.<br />
– On propose, mais on n’impose pas…<br />
– Tout à fait !<br />
Bilan et perspectives<br />
– L’Église à tous ses niveaux est-elle prête à répondre à tous ces défis ?<br />
– Je ne dirais pas l’Église, mais le Christ est capable de le faire. Et<br />
puis quand même, il y a encore un grand potentiel dans l’Église.<br />
Bon, l’Église est déjà ancienne dans nos contrées, mais on ne peut<br />
plus dire que l’Occident est le centre de l’Église. Les Asiatiques, les<br />
Africains et les Latino-Américains vont la réinventer.<br />
– Quelle est votre réaction face à cette campagne publicitaire sur les<br />
bus londoniens qui proclame que Dieu n’existe pas et qu’il faut profiter<br />
de la vie ?<br />
– Elle est pour le moins marquée idéologiquement. Moi, je pourrais<br />
de la même manière peindre les trams avec : « Dieu existe. Profitez<br />
donc de la vie !»<br />
– Ah, mais la contre-campagne est déjà sur les rails…<br />
– Il ne faut pas tomber dans le même piège ! Sinon, c’est une discussion<br />
sans fin. Dieu n’existe pas et donc on peut jouir sans limite ;<br />
mais on peut également dire que Dieu existe et prendre tout autant<br />
de plaisir. C’est un peu fou, non ?<br />
– Voire un peu enfantin ?<br />
– Oui, car ce n’est pas là que ça se passe. On peut peindre tout ce<br />
que l’on veut sur un train. Du genre : Allez au Carrefour, car cette<br />
163
année, les pommes sont exceptionnelles. Ce n’est évidemment pas<br />
du même ordre, hein ?<br />
– D’un tout ordre, il y a le succès d’écrivains ouvertement athées<br />
comme Richard Dawkins…<br />
– Je ne l’ai pas lu, mais je pense que c’est une compilation de tout<br />
ce qui a toujours été dit pour mettre la foi en difficulté. Au fond, il<br />
ne comprend rien du mystère du christianisme. On peut tout expliquer<br />
de cette manière-là. Pour moi, ce genre de livre est dépassé.<br />
Nous avons déjà tous entendu dire cela ; il n’y a rien de neuf làdedans.<br />
– Ce sont les thèses scientistes du XIX e siècle…<br />
– Comment ceux qui sont issus des sciences positives pures et<br />
dures peuvent-ils évaluer l’existence de Dieu ? C’est comme si je<br />
demandais à un musicien ce qu’est la loi de la pesanteur ou ce que<br />
représente pi. Cela n’a évidemment aucun lien ! Vous ne demandez<br />
quand même pas à un romancier de faire le diagnostic d’une<br />
pneumonie ! Cela n’a pas de sens. Est-ce que l’on ne sait toujours<br />
pas qu’on ne peut pas envisager Dieu de manière quantitative ? Et<br />
puis vous avez encore tous ces fous qui défendent le créationnisme<br />
! Qui affirment qu’il y a un plan derrière le développement<br />
des espèces. Comme si Dieu était un conducteur de tram qui détermine<br />
la suite de l’Histoire. Le processus de la création ne peut être<br />
assimilé à un jeu de Meccano ou à une boite de construction de<br />
Lego. La création est en cours depuis les origines et elle n’est pas<br />
prête de se terminer. De minimis non curat praetor. Dieu ne va<br />
quand même pas s’occuper de la manière dont s’est développé le<br />
singe, mais il a laissé le singe se développer en homme. J’admets<br />
difficilement qu’un si grand nombre de gens tombent dans le panneau<br />
du créationnisme. Quand je pense que la moitié de l’Amérique<br />
croit cela…<br />
– Il est quand même surprenant de constater que les athées les plus<br />
rabiques se recrutent plus dans les rangs des biologistes que dans<br />
ceux des physiciens.<br />
– Oui, les biologistes s’occupent concrètement de la vie et de son<br />
développement. Alors, on peut plus facilement imaginer que Dieu<br />
tient la plume et comment il aurait pu procéder. Mais cela n’a évi-<br />
164
Bilan et perspectives<br />
demment rien à voir. Mais c’est ennuyeux, car cela nous met aussi<br />
en difficulté. J’estime qu’on ne peut pas déterminer à partir du<br />
développement des espèces et de la création si Dieu existe ou pas.<br />
Bon, certains nous disent que parmi les millions de possibilités, il<br />
en fut une qui s’est imposée et derrière elle, se situerait une intelligence.<br />
Je n’en sais rien mais lorsque vous jetez dix dés sur la table,<br />
il y en aura aussi toujours un qui roulera plus loin que les autres.<br />
– Vous maintenez donc que Dieu est la cause de tout ?<br />
– Oui, mais pas comme une locomotive qui entraîne des wagons<br />
dans son sillage. À l’origine de tout, il y a une expression métaphysique<br />
mais pas une expression mécanique comme on l’imagine<br />
souvent. « La première cause » signifie que Dieu surplombe<br />
toutes les autres causes et qu’il n’exerce donc pas le même ordre<br />
de causalité. Sinon, il ne serait plus lui-même – la première cause –<br />
mais l’une parmi d’autres dans une série. Or, il est la cause de<br />
toutes les causes. Cela ne m’a jamais vraiment posé de problème.<br />
165
Il y a un temps pour chaque chose<br />
« Le temps demande que nous nous assoyions calmement près de<br />
lui, que nous réfléchissions et dialoguions sagement, que nous examinions<br />
ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. C’est ce que faisait<br />
Mister Time du Premier Testament, l’Ecclésiaste : “Toute chose<br />
a son temps”, disait-il. Les techniques modernes de management<br />
éprouvent plus de difficultés : elles essaient de mystifier le temps,<br />
de le mettre astucieusement dans leur poche. Elles y réussissent en<br />
partie, jusqu’au jour où le médecin rappelle l’ancienne sagesse en<br />
disant : “Vous allez devoir vous y prendre autrement ! Comme vous<br />
êtes parti, vous brûlez la chandelle par les deux bouts.”<br />
Le chrétien a sa sagesse propre. Il n’aborde pas le temps en conquérant<br />
; il le considère comme un cadeau. Dieu crée le temps. C’est<br />
Lui qui en est propriétaire ; nous n’en sommes que les gérants. Être<br />
convaincu de cela et vivre selon cette conviction dé-tend.<br />
Dieu donne au chrétien trois conseils pour parvenir à vivre en<br />
bonne entente avec le temps : patience, confiance et gratitude. Les<br />
conseils peuvent mener très loin. Jusqu’au jour où Dieu mettra un<br />
terme au temps et nous introduira dans l’Aujourd’hui Éternel, où<br />
Lui-même, Il demeure. »<br />
Il y a un temps pour chaque chose, Pâques 2001, « Paroles de vie » n o 40
QUELQUES GRANDES DATES<br />
Godfried Danneels est né le 4 juin 1933 à Kanegem. De 1951 à 1954, il<br />
étudie au séminaire Léon XIII à Louvain, où il obtient une licence en<br />
philosophie thomiste à l’Institut supérieur de philosophie. En 1957,<br />
il est ordonné prêtre. Il poursuit ses études à l’université Grégorienne<br />
de Rome où il obtient, en 1961, le titre de docteur en théologie.<br />
De 1959 à 1969, il est professeur de liturgie et de théologie sacramentaire<br />
au Grand Séminaire de Bruges et de 1969 à 1977, il enseigne<br />
ces mêmes matières à la Faculté de théologie de la KUL.<br />
Le 18 décembre 1977, il est ordonné évêque d’Anvers par le <strong>cardinal</strong><br />
Léon-Joseph Suenens. Deux ans plus tard, en décembre 1979, il est<br />
nommé successeur du <strong>cardinal</strong> Suenens par le pape Jean-Paul II. Le<br />
4 janvier 1980, Godfried Danneels est fait archevêque de Malines-<br />
Bruxelles et président de la Conférence des évêques de Belgique. Cette<br />
même année, il est nommé coprésident, avec le <strong>cardinal</strong>Willebrands,<br />
du Synode extraordinaire tenu à Rome par les évêques des Pays-Bas.<br />
Le 2 février 1983, monseigneur Danneels est fait <strong>cardinal</strong>. En 1985,<br />
il est nommé relator du Synode extraordinaire tenu pour les vingt<br />
ans de Vatican II. Lors du Synode des évêques de 2001, il est à nouveau<br />
choisi comme membre du secrétariat permanent.<br />
De 1990 à juin 1999, il est Président international de Pax Christi.<br />
Depuis 1980, il est Vicaire aux Armées, et depuis 1987, évêque du<br />
diocèse aux Forces Armées.<br />
En septembre 2002, le <strong>cardinal</strong> Danneels a reçu un doctorat honoris<br />
causa de la Faculté de théologie de Tilburg, aux Pays-Bas, et au début<br />
mars 2003, l’Université Georgetown de Washington lui a décerné un<br />
autre doctorat honorifique.<br />
169
PUBLICATIONS EN FRANÇAIS<br />
DU CARDINAL DANNEELS<br />
Guido Van Hoof, Entretiens avec le Cardinal Danneels, Paris et Gembloux, Duculot, 1988.<br />
Qui est Dieu pour vous ? Réponses à des jeunes, Paris, Nouvelle Cité, 1990.<br />
Familles, Dieu vous aime, Paris, Nouvelle Cité, 1991.<br />
Figures bibliques, icônes de la foi, 1 re édition, Namur, <strong>Fidélité</strong>, 1992.<br />
Devenir des hommes nouveaux. Lettres d’espérance, Paris, Centurion et Duculot, 1993.<br />
L’humanité de Dieu. Entretiens avec Gwendoline Jarczyk, Paris, Desclée de Brouwer, 1994.<br />
Les saisons de la Vie, Paris et Bruxelles, Cerf et Racine, 1995.<br />
Tu n’as rien gardé pour Toi. Prières, Paris et Bruxelles, Cerf et Racine, 1996.<br />
Figures bibliques, icônes de la foi, avec la collaboration de Frans Lefèvre et Marc Roseeuw,<br />
2 e édition, Bruxelles et Namur, Racine et <strong>Fidélité</strong>, 1997.<br />
La Première Cène. Méditation d’images, Malines, Service de Presse, 2000.<br />
Figures bibliques, Icônes d’humanité, 3 e édition, Paris et Bruxelles, Cerf et Racine, 2001.<br />
Dieu, à quoi bon, Dialogue avec des ados sur la vie et la foi, Namur, <strong>Fidélité</strong>, 2001.<br />
Franc-parler. Six entretiens réunis par Peter Schmidt, Paris, Desclée de Brouwer, 2002.<br />
Les sept doigts d’une main. Un livre de foi pour les enfants, rédaction Iny Driessen, Namur,<br />
<strong>Fidélité</strong>, 2003.<br />
Chrétiens en actes et en paroles, Namur, <strong>Fidélité</strong>, 2003.<br />
Prières glanées par le <strong>cardinal</strong> Danneels, illustrées par Kim En Joong, Namur, <strong>Fidélité</strong>, 2004.<br />
Cardinal Godfried Danneels, Père Kim En Joong, o.p., Ave Maria. En hommage à Jean-<br />
Paul II, Paris, Cerf, 2004.<br />
Cardinal Godfried Danneels, Père Kim En Joong, o.p., La Croix, Paris, Cerf, 2005.<br />
Réapprendre à prier, Namur, Fidelité, coll. « Vie spirituelle », 2006.<br />
N’éteignez pas le Souffle. Entretiens avec Denis Gira, Paris, Bayard, 2007.<br />
Si tu connaissais le don de Dieu. Commentaire pastoral de Saint Jean, Namur, <strong>Fidélité</strong>, 2007.<br />
Le Cardinal Danneels et l’art, Anvers, Halewijn NV, 2009.<br />
171
TABLE DES MATIÈRES<br />
Préface 5<br />
I Jeunesse à Kanegem 1933 – 1951 7<br />
La seconde naissance 29<br />
II Les années louvanistes 1951 – 1954 31<br />
La joie s’est-elle envolée ? 55<br />
III Rome et le Concile 1954 – 1959 57<br />
Accepter l’étranger 75<br />
IV De Bruges à Anvers 1959 – 1977 77<br />
Les sacrements 109<br />
V Jean-Paul II et Baudouin 1er 1977 – 1990 111<br />
Respecter la liberté 134<br />
VI Bilan et perspectives 1991 – 2009 135<br />
Il y a un temps pour chaque chose 167<br />
Quelques grandes dates 169<br />
Publications en français du <strong>cardinal</strong> Danneels 171<br />
173
Achevé d’imprimer le 26 novembre 2009<br />
sur les presses de l’imprimerie Bietlot, à Gilly
GODFRIED DANNEELS<br />
CONFIDENCES D’UN CARDINAL<br />
Entretiens avec Christian Laporte et Jan Becaus<br />
Préface d’Herman Van Rompuy, Premier ministre<br />
Avec la complicité de deux journalistes, le <strong>cardinal</strong> se livre dans<br />
une longue interview. Il évoque sa jeunesse, ses modèles, sa<br />
vocation, sa formation de liturgiste, Vatican II et le rôle de la<br />
squadra belga, tous les grands textes de l’Église, la crise de Louvain,<br />
la décolonisation, sa nomination comme évêque puis très vite<br />
comme archevêque, son statut de « papabile »… Il parle aussi, sans<br />
langue de bois, de la difficulté de croire, du rapport entre science<br />
et foi, de la dépénalisation de l’avortement en Belgique, du manque<br />
de vocation, mais aussi de son rapport aux médias et à la culture.<br />
Au fil des pages, le lecteur croisera des personnages que le <strong>cardinal</strong><br />
Danneels a bien connus, comme le roi Baudouin, Jean-Paul II et<br />
Benoît XVI.<br />
Le <strong>cardinal</strong> Danneels apparaît comme quelqu’un de modéré, en<br />
recherche permanente du compromis mais avec un véritable francparler<br />
qui n’hésite pas à être critique, notamment vis-à-vis de la Curie<br />
romaine.<br />
Quelques articles de presse, plusieurs extraits de ses plus beaux textes<br />
spirituels et de nombreuses photos rendent ce livre particulièrement<br />
attractif.<br />
Christian Laporte est journaliste à La Libre Belgique après avoir longtemps travaillé<br />
pour Le Soir. Chroniqueur religieux mais également journaliste politique, il est<br />
l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire récente de notre pays.<br />
Jan Becaus est journaliste à la VRT.<br />
Prix TTC 18,00 €<br />
ISBN 978-2-87356-445-2<br />
9 782873 564452<br />
<strong>Fidélité</strong><br />
ISBN 978-2-87386-632-7<br />
9 782873 866327<br />
Racine<br />
| Racine<br />
Photo de couverture © Frank Bahnmuller