22.06.2013 Vues

Confidences d'un cardinal - Fidélité

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CONFIDENCES D’UN CARDINAL<br />

Entretiens avec Christian Laporte et Jan Becaus<br />

| Racine


CONFIDENCES D’UN CARDINAL


Godfried Danneels<br />

CONFIDENCES<br />

D’UN CARDINAL<br />

Entretiens avec Christian Laporte<br />

et Jan Becaus<br />

| Racine


Les extraits de presse proviennent du journal la Libre Belgique.<br />

Toutes reproductions ou adaptations d’un extrait quelconque de ce livre,<br />

par quelque procédé que ce soit, réservées pour tout pays.<br />

© Éditions <strong>Fidélité</strong>, Namur, et Éditions Racine, Bruxelles, 2009<br />

www.fidelite.be<br />

www.racine.be<br />

D. 2009, 4323.28<br />

Dépôt légal : novembre 2009<br />

ISBN 978-2-87356-445-2 (<strong>Fidélité</strong>)<br />

ISBN 978-2-87386-632-7 (Racine)<br />

Imprimé en Belgique


PRÉFACE<br />

S’il se trouve dans l’establishment belge, quelqu’un qui personnifie<br />

la « solidité tranquille », c’est bien le Cardinal Danneels. L’évidence<br />

de sa foi, son calme imperturbable dans les questions épineuses et<br />

son affabilité étayent ce sentiment de confiante sécurité. Nous<br />

sommes loin de l’Église triomphante et de l’inviolabilité du Cardinal<br />

Van Roey, loin aussi de l’aristocratisme du Cardinal Suenens.<br />

Godfried Danneels, fils d’un instituteur de Kanegem, est resté fils de<br />

la terre ; il traduit par des images tirées du quotidien ses conceptions<br />

de la vie. Le Cardinal s’avère également homme de réconciliation<br />

dans la ligne de la grande tradition belge et flamande. Il « slalome »<br />

entre des points de vue opposés et trouve les mots qui guérissent et<br />

apaisent comme un baume. Peut-être représente-t-il plus encore un<br />

bâtisseur de ponts, pour Rome qui vit encore trop dans l’abîme entre<br />

la modernité et la tradition.<br />

Le Cardinal réconcilie celui qui naît à la foi et l’indifférent religieux<br />

avec le catholicisme. En lui, la foi n’est plus commandements, interdits,<br />

mais attention, soin, compréhension. L’Église n’est plus un<br />

« ennemi » mais une force positive, même si, pour beaucoup aujourd’hui,<br />

la vérité est un monde étranger au leur. Le Cardinal incarne<br />

ce que l’Église peut offrir de meilleur à nos compatriotes. La question<br />

est de savoir si sa disparition de la scène publique ne laissera<br />

pas un vide presque irremplaçable.<br />

C’est la grande tâche de l’Église de maintenir cet esprit, le seul qui<br />

possède un avenir. La victoire sur la crise de la foi et de l’institution<br />

5


est le labeur de générations, et même ainsi, ce ne sera plus jamais<br />

comme avant.<br />

Le Cardinal Danneels fut un précurseur sur ce chemin.<br />

Herman Van Rompuy<br />

Premier ministre belge


Chapitre I<br />

JEUNESSE À KANEGEM<br />

1933 – 1951<br />

– Monsieur le Cardinal, transportons-nous septante-cinq ans en<br />

arrière : nous sommes le 4 juin 1933. C’est le dimanche de la Pentecôte.Vous<br />

veniez au monde comme premier enfant de Hendrik Danneels<br />

et de Madeleine Stofferis.Votre père était originaire de Dudzele.<br />

Qu’est-ce qui l’avait amené à s’installer à Kanegem ?<br />

– Mon père était l’aîné de sa génération et il avait lui-même perdu<br />

son père très jeune. C’est pourquoi, comme c’était une coutume à<br />

l’époque, il a pu entreprendre des études d’instituteur. Il n’y avait<br />

qu’une école normale en Flandre-Occidentale et elle se situait à<br />

Torhout. Le cycle d’études était alors de deux ans. J’ai l’impression<br />

qu’il a été diplômé vraiment très jeune, à l’âge de dix-huit ans. Et<br />

il se fait que le vicaire de Kanegem, qui avait une petite école<br />

paroissiale sous sa houlette, était en quête d’un instituteur. Je ne<br />

sais pas comment il a déniché mon père, mais peut-être a-t-il tout<br />

simplement eu accès à la liste des diplômés. Mon père a alors quitté<br />

Dudzele pour Kanegem ; je ne pourrais plus dire en quelle année<br />

exactement mais, en tout cas, il a voulu apporter une aide financière<br />

à sa mère. Elle était couturière et cela ne lui rapportait pas tellement.<br />

Étant célibataire, il logeait au-dessus d’une boucherie.<br />

En août 1932, il a épousé une jeune femme de Kanegem, la fille<br />

d’un boulanger qui habitait en face de l’église. Ils ont alors construit<br />

une petite maison à côté de la grande demeure du boulanger,<br />

entendez de celle de mon grand-père. Elle existe toujours ; il y<br />

a une plaque en cuivre près de la porte d’entrée comme sur la<br />

7


Naissance de Godfried Danneels, le 4 juin 1933<br />

Le jour de la Pentecôte en 1933, le dimanche 4 juin, Godfried Danneels<br />

naissait à Kanegem, près de Tielt, en Flandre-Occidentale. La naissance<br />

de ce premier enfant de Hendrik Danneels, instituteur, et de son épouse<br />

Madeleine Stofferis allait être suivie de celle de cinq autres les années<br />

suivantes.<br />

Un peu partout en Europe, on assistait à la montée des périls. Plus particulièrement<br />

en Allemagne où Hitler allait parachever sa prise de pouvoir.<br />

Les autodafés avaient commencé le 10 mai 1933 dans des dizaines de<br />

villes universitaires allemandes et ponctuèrent la campagne nazie<br />

contre un pseudo esprit anti-allemand. Des listes noires d’ouvrages à<br />

rejeter virent le jour et ce afin de les éliminer très rapidement, au propre<br />

comme au figuré, des bibliothèques publiques et privées. Afin de donner<br />

un maximum de publicité à ces opérations, les autodafés étaient<br />

même annoncés dans la presse. Des milliers d’ouvrages de philosophes,<br />

de scientifiques, de poètes, de romanciers et d’auteurs politiques<br />

allaient ainsi disparaître en fumée. Une œuvre destructrice derrière<br />

laquelle se retrouvait la Centrale pour la presse et la propagande des<br />

étudiants allemands. La presse belge s’en fit aussi l’écho. Elle se pencha<br />

ainsi sur l’autodafé commis le 4 juin 1933 dans la ville de Schwerin,<br />

au nord de l’Allemagne, et dont on retrouva trace dans le Mecklenburgische<br />

Zeitung du 6 juin…<br />

« La nuit tombe à Schwerin. Le parti national-socialiste organise un Heimattreffen<br />

et entend ouvrir cette rencontre de manière spectaculaire.<br />

Les Nazis ont invité la population locale à se retrouver autour du Pfaffenteich,<br />

un grand étang en forme d’ellipse sis au centre de la vieille ville.<br />

Autour de la pièce d’eau, il y a plusieurs rangées de citoyens et, aux<br />

extrémités, se retrouvent des membres de la S.A., la Sturmabteilung, la<br />

milice du N.S.D.A.P., munis chacun d’un flambeau pas encore allumé. Ils<br />

attendent en fait un signal pour enflammer leurs torches. Précisément<br />

à 22 h 15, une fusée d’alerte déchire le ciel et en un minimum de temps<br />

la lumière tremblante des torches se reflète entièrement sur l’étang.<br />

Voilà qu’apparaît au milieu de celui-ci une embarcation avec des centaines<br />

de livres qu’enflamme à son tour une main anonyme. Pendant que<br />

le feu fait son ouvrage destructeur, le comédien local Arno Hoss, du<br />

Mecklemburgische Staatstheater, prend la parole. Il s’efforce de faire<br />

passer l’idée auprès de ses semblables que, dans la nouvelle Allemagne,<br />

seuls l’esprit et les idées qui émanent des livres allemands sont allemands<br />

et purs. » La mise en scène se poursuit alors par l’apparition d’une<br />

énorme croix gammée… L’on sait où mena cette vaste opération d’endoctrinement…<br />

8


Jeunesse à Kanegem<br />

devanture de l’étude d’un notaire, mais ici elle précise que ce fut<br />

là que je vis le jour ! Mes parents sont allés s’installer dans cette<br />

petite maison et ils y ont élevé six enfants. Je ne pourrais plus vous<br />

dire comment nous avons fait pour y vivre à huit. Mais je dois préciser<br />

qu’il nous arrivait de nous arrêter chez le grand-père, car les<br />

deux cours intérieures se rejoignaient, se touchaient…<br />

– Votre grand-père paternel est décédé très tôt ?<br />

– Je ne l’ai jamais connu. Il était déjà mort depuis un certain temps<br />

lorsque mon père a décroché son diplôme. Je pense qu’il a succombé<br />

à une maladie, mais je ne pourrais plus dire laquelle.<br />

– Quel genre d’homme était Hendrik Danneels ?<br />

– Mon père était un véritable instituteur. Cela voulait dire qu’il<br />

avait trois grands dons ! Sur le plan pédagogique, il était très bien<br />

formé parce qu’il avait le sens du contact des enfants. Il avait aussi<br />

une très bonne capacité d’évaluation. C’était un homme d’ordre<br />

qui pouvait faire preuve de sévérité. Je devais d’ailleurs personnellement<br />

être très attentif : j’étais forcément en classe chez lui et<br />

il n’était pas question de faire un pas de côté. Mais à la maison,<br />

c’était un très bon père. Il était d’une curiosité incroyable. Il voulait<br />

être au fait de toutes les innovations, scientifiques ou techniques.<br />

À Kanegem, il fut certainement le premier à avoir eu un<br />

poste de radio à la maison. Et c’est aussi chez lui que l’on a pu voir<br />

le premier tourne-disque du village. Je ne pense pas qu’il fut encore<br />

le premier à avoir une télévision, mais alors ce fut quand même de<br />

peu. Il était particulièrement friand de ce genre de nouveautés,<br />

d’innovations techniques et technologiques. Dans la seconde partie<br />

de son existence, cela n’a certainement pas facilité la vie de ma<br />

mère. Il se rendait toutes les semaines au marché de Bruges. Il y<br />

avait là des marchands qui vantaient toutes sortes de nouveaux<br />

gadgets. Par exemple, pour ôter les taches des vêtements. Il ramenait<br />

donc presque chaque semaine une nouvelle « eau miracle »<br />

qu’il testait sur son costume, mais les taches, au lieu de disparaître,<br />

ne cessaient de s’étendre… Maman éprouvait chaque fois un serrement<br />

au cœur, car elle se demandait toujours ce qu’il allait<br />

encore lui ramener. Il rapporta souvent des remèdes anti-taches<br />

mais aussi toutes sortes d’ouvre-bouteilles.<br />

9


– Il écrivait aussi des livres ?<br />

– Je pense qu’il a dû suivre des cours pour donner un coup de main<br />

à des fermiers et des horticulteurs des petits villages des environs.<br />

Il faisait aussi beaucoup d’exposés dans les cafés, surtout le<br />

dimanche en fin de matinée, après la grand-messe. Et il s’était spécialisé<br />

en petit élevage. Les lapins, les pigeons, les poules l’ont<br />

beaucoup occupé et il a d’ailleurs publié deux opuscules sur ces<br />

sujets. Le premier, et c’était typique dans le cas de mon père, avait<br />

non seulement un titre trop long mais il était également mauvais !<br />

Écoutez plutôt : Ce que j’ai entendu et cru bon de pouvoir dire sur<br />

le poussin de sélection. Ce genre de titre ne convient évidemment<br />

pas à la couverture d’une brochure, c’était beaucoup trop long, car<br />

ça prenait une demi-page ! Je vous avouerai que j’ai oublié le titre<br />

de son deuxième livre, mais il y était question d’élevage de poulets.<br />

– On peut imaginer qu’il lisait aussi beaucoup. Kanegem disposaitelle<br />

d’une bibliothèque paroissiale ?<br />

– Oui, il y en avait une, mais l’on n’y trouvait que des œuvres d’Ernest<br />

Claes, de Georges Rodenbach et de Guido Gezelle ; il ne devait<br />

pas y avoir autre chose.<br />

Mais mon père était abonné à des revues. Là, c’est plutôt curieux :<br />

ce n’était pas des revues scientifiques mais, par exemple, De Haagse<br />

Post, une publication hollandaise. Il lisait aussi beaucoup de journaux.<br />

– Il était abonné ?<br />

– Il lisait tous les jours un journal flamand. Pendant la guerre,<br />

c’était Volk en Staat. C’était aussi un fidèle lecteur de La Libre Belgique.<br />

Il continuait à apprendre un peu partout tout en suivant des<br />

cours outre, bien entendu, la lecture d’œuvres de vulgarisation sur<br />

les lapins, les pigeons, etc.<br />

– De quels talents avez-vous hérité de votre père ?<br />

– Je pense avoir hérité de ses trois talents… Je suis au moins aussi<br />

curieux que lui, j’ai certaines prédispositions pédagogiques et je<br />

peux aussi faire montre d’une grande empathie envers le public<br />

auquel je m’adresse. Par contre, je n’oserais pas dire que j’ai hérité<br />

de sa sévérité ; en tout cas pas de celle du maître d’école. Car j’ai<br />

quand même hérité aussi des caractéristiques de ma mère. C’était<br />

10


Jeunesse à Kanegem<br />

une femme très douce et très calme qui parvenait à relativiser les<br />

choses, et qui a su faire preuve d’une compassion sans limites avec<br />

les gens. Jamais, au grand jamais, je n’ai entendu ma mère condamner<br />

quelqu’un qui aurait commis un faux pas. Jamais, elle<br />

n’aurait dit : « Ce misérable n’aurait pas dû faire ceci ou cela. » J’ai<br />

aussi un peu ce côté-là. Il m’est difficile de prendre des décisions<br />

dures.<br />

– Parliez-vous le ouest-flamand à la maison ?<br />

– Oh oui, certainement, mais… ce n’était pas vraiment du ouestflamand.<br />

Le parler de Kanegem est presque de l’est-flamand puisqu’il<br />

se trouve aux confins des deux Flandres. Six kilomètres à<br />

gauche du village, Tielt est encore ouest-flamand alors que Poeke<br />

qui se situe à deux kilomètres, mais à droite de Kanegem, est estflamand.<br />

C’était donc une langue un peu mélangée, mais pas du<br />

ouest-flamand « pur jus » comme les parlers de Bruges, de Poperinge<br />

ou de Roulers. En fait, c’était un parler ouest-flamand un peu<br />

amendé !<br />

– À l’époque, l’on ne parlait donc pas encore l’ABN à l’école ?<br />

– Ah si si, les cours se donnaient en algemeen beschaafd nederlands<br />

mais… avec un fort accent de Flandre-Occidentale.<br />

– Avez-vous perdu la pratique de ce parler local ?<br />

– Non, quand je me rends dans ma famille, je parle leWest-Vlaams,<br />

enfin… le nôtre comme je viens de vous le dire. Mais ici, à Malines,<br />

je ne le fais plus jamais et je vous dirais que je n’y pense même plus.<br />

Depuis trente ans, je pratique donc l’ABN, sans doute avec un léger<br />

accent qui trahit mes origines. C’est indélébile, c’est presque une<br />

marque de fabrique.<br />

– Lequel de vos parents était le plus croyant ?<br />

– Tous les deux avaient la foi. Mon père avait une foi intellectuelle.<br />

Il posait aussi des questions, des questions critiques. Il se les posait<br />

à lui-même, pas à nous. Ma mère avait une foi très simple, mais<br />

surtout très humaine. Mais mon père lisait aussi beaucoup au contraire<br />

de ma mère qui ne lisait pas ou presque pas. Je me souviens<br />

encore très bien que mon père avait des problèmes avec le curé.<br />

En ce temps-là, dans les villages, les instituteurs et les curés fai-<br />

11


saient cause commune. Mais assez étonnamment, tous les curés<br />

dont nous avons hérité dans notre village de mille âmes étaient<br />

tous ou presque tous des pasteurs qui avaient été remerciés<br />

ailleurs !<br />

– Savez-vous pourquoi ils atterrissaient à Kanegem ?<br />

– Dans l’ensemble, ils avaient eu des difficultés ou un caractère<br />

impossible… C’est pourquoi ils étaient envoyés dans des petites<br />

communes. À Kanegem, nous avons presque toujours eu pareils<br />

curés. J’aurais pu devenir un second Walschap vous savez… J’avais<br />

un an d’avance sur le reste de la classe, mais je suivais la catéchèse<br />

avec eux. Le curé avait une dent contre mon père parce qu’il avait<br />

refusé que je sois acolyte. Il trouvait que j’étais encore trop petit<br />

pour me lever si tôt le matin. Et le prêtre s’était dit qu’il allait pouvoir<br />

ennuyer l’instituteur en se vengeant sur moi ! De manière un<br />

peu pernicieuse ! Il m’avait laissé participer à la catéchèse pour la<br />

confirmation mais, un mois avant le grand jour, il est venu me trouver<br />

pour me dire qu’il ne savait pas encore si je pourrais être confirmé<br />

parce que j’étais trop jeune. Il allait donc, avait-il ajouté, le<br />

demander à l’évêque. Deux ou trois semaines plus tard, je lui ai<br />

demandé s’il avait reçu une réponse. Et le curé de me répondre par<br />

la négative. Pire, la veille du jour de la confirmation, il me disait<br />

encore qu’il n’avait toujours pas reçu de réponse. Alors, très<br />

inquiet, je lui ai demandé ce que je devais faire. Il me répondit que<br />

je devais venir et m’installer tout au fond de l’église. Lorsque<br />

l’évêque ferait son entrée dans l’église, le curé lui aurait alors<br />

demandé si je pouvais être confirmé. Et à son tour en passant par<br />

la grande nef, il m’aurait dit si oui ou non, j’allais recevoir le sacrement<br />

de confirmation. J’étais là, dans l’angoisse, mon petit cœur<br />

battait la chamade. La vérité était que le prêtre n’avait évidemment<br />

rien demandé du tout à Monseigneur. Et quand il est passé près de<br />

moi, il m’a dit que je serais confirmé, mais en tout dernier lieu, à la<br />

fin de la cérémonie !<br />

J’ai raconté tout cela à mon père mais il était visiblement déjà au<br />

courant. Et alors qu’il faisait preuve d’une loyauté absolue à l’égard<br />

de l’institution, il m’a dit : « Écoute fiston, l’Église elle durera plus<br />

longtemps que les curés… » Mais ce curé avait tout de même mis<br />

12


Jeunesse à Kanegem<br />

le couteau sur la gorge d’un petit garçon dont il savait qu’il était<br />

très sensible, du moins à l’égard de ces choses-là…<br />

– Aviez-vous l’habitude de prier à la maison ?<br />

– Oui, mais sans exagération, avec modération ! Nous allions à la<br />

messe, presque tous les jours. Mais pas mon père… qui y allait le<br />

mercredi et le vendredi. Pas davantage, il ne fallait quand même<br />

pas exagérer !<br />

– Et le dimanche quand même ?<br />

– Oui, oui, le dimanche. Surtout au mois de mai. Nous nous retrouvions<br />

le soir autour de la cheminée parce qu’une statuette de la<br />

Vierge Marie y trônait. Je m’en souviens fort bien. On priait aussi<br />

au mois de juillet pour le Sacré-Cœur. Le reste du temps, c’était<br />

moins systématique.<br />

– Et vous alliez parfois en pèlerinage ?<br />

– Nous n’y allions jamais en famille. Ma mère avait l’habitude de<br />

se rendre chaque année à Oostakker. C’était le sanctuaire le plus<br />

proche. Puis on allait aussi à Leuven, le 19 mars, le jour de la Saint-<br />

Joseph, dans la petite église des Picpus, là où se trouve le tombeau<br />

du père Damien. C’était une tradition annuelle chez les Danneels…<br />

– L’Église jouait déjà un grand rôle dans votre jeune existence. Étiezvous<br />

fasciné par la liturgie ?<br />

– Oui, il y avait de la fascination pour quelque chose dont je dirais<br />

aujourd’hui que cela n’en valait guère la peine. Évidemment, la<br />

liturgie vaut toujours que l’on prenne du temps pour elle, mais il y<br />

avait la manière ! Et là, c’était vraiment très pauvre. Mon père<br />

aimait la liturgie, mais elle était de piètre qualité à la paroisse de<br />

Kanegem. Ni le curé, ni le vicaire n’étaient en fait des spécialistes.<br />

Reste que mon père avait l’habitude pendant la Semaine sainte<br />

d’expliquer aux élèves ce qui se passerait chaque fois le lendemain,<br />

le Jeudi saint, le Vendredi saint, le Samedi saint… Il y consacrait la<br />

dernière demi-heure des cours bien que personne ne s’y rendait<br />

quand même jamais. Le Vendredi saint, il détaillait ce qui allait se<br />

passer le lendemain à l’aube, pendant la Veillée pascale. En fait,<br />

cela se passait très tôt le matin, dès cinq heures, et donc pas le soir<br />

13


comme c’est le cas de nos jours. Tout y passait : le feu, le cierge pascal,<br />

la profession de foi, l’eau baptismale. Une année, en rentrant<br />

à la maison, j’ai dit à mon père que je voulais y aller le lendemain<br />

matin. Il m’a répondu que je ne pouvais pas parce que j’étais trop<br />

petit. Mais je continuai à insister, quatre, cinq fois… alors ma mère<br />

lui a demandé à quoi cela servait de donner toutes ces explications<br />

si l’on ne pouvait quand même pas s’y rendre. Finalement, mon<br />

père a cédé, mais il a dit qu’il ne se lèverait pas lui-même. J’avais<br />

donc dû mettre mon réveil à quatre heures et demie du matin. Il<br />

faut se rappeler que l’église n’était qu’à cinquante mètres de la maison.<br />

Je me suis donc levé à l’heure dite et suis allé à l’église alors<br />

qu’il faisait encore noir. Quand je suis entré dans le lieu de culte, il<br />

n’y avait au fond de l’église que le curé, le vicaire et le sacristain qui<br />

préparaient le feu. C’était impressionnant d’entrer dans ce vaste<br />

édifice à peine éclairé par le feu. Le curé, en me voyant, a dû penser<br />

que je m’étais enfui de la maison, mais il n’a rien dit. Il espérait<br />

probablement que je deviendrais acolyte après cela. Il m’a finalement<br />

dit d’approcher. Et j’ai donc été le seul paroissien à assister à<br />

l’ensemble de l’office avec le curé, le vicaire et le sacristain. Je ne<br />

puis pas dire que c’était beau, c’était même plutôt pauvre, mais<br />

j’avais vraiment été très impressionné par la succession de petits<br />

gestes comme allumer le feu, chanter devant un cierge dans l’obscurité,<br />

allumer progressivement les lumières et bénir les fonts baptismaux.<br />

Les fidèles n’arrivaient que vers sept heures du matin pour<br />

venir chercher de l’eau bénite. Cette cérémonie a eu une énorme<br />

influence pour moi, pour la suite de ma vie. Je répète que si je revoyais<br />

cela aujourd’hui, je trouverais cela très pauvre. Mais bon, il<br />

y avait autre chose que la présentation, la forme extérieure, l’enveloppe.<br />

J’ai ressenti ce que je vivais là comme quelque chose de<br />

sérieux.<br />

– La forme ne prime donc pas sur le fond ?<br />

– Certainement pas pour moi. Mais je ne peux pas l’expliquer non<br />

plus. Et je ne dis pas non plus qu’il ne faut pas soigner la forme.<br />

Mais il y avait une sorte de fluide ou un champ magnétique dans<br />

lequel j’avais été entraîné et je me disais qu’il y avait là quelque<br />

chose de l’ordre de l’invisible. Cette propriété de perception de l’invisible<br />

m’habite encore aujourd’hui. Un deuxième événement m’a<br />

14


Jeunesse à Kanegem<br />

beaucoup influencé : c’était pendant la guerre. Nous n’étions pas<br />

pauvres et on ne manquait pas de victuailles, on pouvait même dire<br />

que l’on avait à manger. Mais derrière chez nous, il y avait une<br />

famille qui souffrait vraiment de la faim. C’était chez mes petits<br />

copains de jeu de l’école. Ma mère me demandait toujours de rentrer<br />

à la maison avant le goûter, car ces gens n’avaient pas les<br />

moyens de subvenir à leurs besoins. Comme j’étais obéissant, je<br />

rentrais chez moi, mais il m’est arrivé à plusieurs reprises de<br />

prendre des tartines chez nous et d’aller les apporter à mes camarades<br />

qui avaient le même âge que moi. Cela m’a beaucoup<br />

influencé sur le plan social, je pense. Et pourtant, la dimension<br />

liturgique l’a toujours emporté chez moi sur la dimension sociale.<br />

C’est encore le cas maintenant.<br />

– Finalement, vous êtes quand même devenu acolyte et vous l’avez<br />

même été pendant des années ?<br />

– Oui, plus tard. Jusqu’à mes années de collège ; et même au-delà,<br />

jusqu’à mes quatorze, quinze ans. Pas plus tard, car à seize ans, l’on<br />

ne pouvait plus servir la messe, alors qu’aujourd’hui, on peut le<br />

faire jusqu’après ses dix-huit ans.<br />

– Votre famille était-elle bien intégrée à Kanegem ?<br />

– Oui, des deux côtés. Mon père était instituteur ; il a donc donné<br />

cours à tous les garçons de la paroisse pendant trente ans. Il connaissait<br />

dès lors toute la paroisse. Lorsque c’était la kermesse au<br />

village et que des jeunes revenaient de la fête, la nuit, en chahutant<br />

et en chantant, mon père les reconnaissait tous au seul son de leur<br />

voix ! Maman était également pleinement intégrée. Comme ses<br />

parents, elle était née à Kanegem et elle connaissait tout le monde.<br />

Bref, nous pouvions identifier tout le monde au village, mais mon<br />

père était un homme plutôt réservé. Il n’allait jamais au café et il<br />

imposait toujours une distance d’instituteur. Mon père, que tout<br />

le monde appelait « Maître », n’était pas vraiment attiré par la foule.<br />

– Jouait-il dans la fanfare de Kanegem, pour autant qu’il y en eût<br />

une ?<br />

– Non, mais… il en a dirigé une dans le village voisin. Il était de fait<br />

très porté sur la musique.<br />

15


Godfried Danneels en première année, Kanegem (1939-1940 ?)<br />

Archives privées du <strong>cardinal</strong> Danneels<br />

M gr Danneels donne la communion à ses parents au cours de son accession au siège<br />

archiépiscopal de la cathédrale Saint-Rombaut, à Malines Archives de l’archevêché, Malines<br />

16


Jeunesse à Kanegem<br />

– Jouait-il aussi d’un instrument ?<br />

– J’ai l’impression qu’il a dû jouer de la clarinette, mais je ne l’ai<br />

jamais vu à l’œuvre. Je l’ai davantage connu comme dirigeant. Mais<br />

c’était une fanfare très simple qui n’attirait pas les regards.<br />

– S’était-il investi dans la politique locale ?<br />

– Absolument pas ! Pendant la guerre, il a pris en main la gestion<br />

du Winterhulp, le Secours d’hiver, qui faisait de la soupe tous les<br />

samedis pour les démunis. Il avait assumé cette charge parce qu’il<br />

connaissait beaucoup de fermiers qui lui fournissaient de la viande<br />

et des légumes pour faire ces soupes bien utiles en ce temps-là. Il<br />

l’a fait pendant quatre ans, si je me souviens bien. Après la guerre,<br />

quelqu’un de la paroisse l’a accusé de collaboration avec les Allemands.<br />

Pendant deux jours, il a été détenu et enfermé à Sainte-<br />

Croix, près de Bruges. Ils se sont très vite rendu compte qu’il n’avait<br />

rien à se reprocher. N’empêche que cette affaire l’avait fortement<br />

marqué, car un dimanche matin, il avait vu un avis collé à la porte<br />

de l’église, qui le condamnait. Déjà auparavant, mais surtout à ce<br />

moment, il a tourné le dos à la politique, car il avait beaucoup souffert<br />

de cette affaire.<br />

– A-t-il su qui était son accusateur ?<br />

– Bien sûr, comme souvent dans des cas semblables, c’était une<br />

vengeance pour un fait du passé. Il n’a fallu que quelques semaines<br />

pour tourner la page.<br />

– Quelle était la majorité politique à Kanegem en ce temps-là ?<br />

– Catholique… homogène. Mon père était de surcroît très respecté<br />

par l’ensemble du village.<br />

– C’était une époque troublée. Vous êtes né l’année de l’arrivée au<br />

pouvoir du nazisme en Allemagne précédant de peu la guerre civile<br />

espagnole puis la Deuxième Guerre mondiale. Évoquait-on ces<br />

sujets chez vous ?<br />

– Non, en fait, nous vivions en marge du conflit. J’avais sept ans<br />

quand la guerre a éclaté. Mon seul souvenir est que toute la famille<br />

s’abritait dans la cave. Je me souviens aussi des avions britanniques<br />

et américains qui survolaient la maison. Ils larguaient du papier<br />

argenté pour brouiller les ondes, je pense. Les chemins de cam-<br />

17


pagne et les champs en étaient remplis. C’est une autre image qui<br />

me revient. Puis, je me rappelle de la libération par les troupes<br />

polonaises. Deux tanks ont traversé Kanegem et il n’y a pas eu de<br />

coups de feu. Sauf au départ de la colonne allemande, quelques<br />

heures plus tôt. Un résistant avait tiré sur la colonne qui commençait<br />

à battre en retraite. Alors les Allemands ont pénétré dans<br />

une maison où vivait un ménage avec trois enfants, une fille et deux<br />

garçons. Des gens très sympathiques avec des enfants très optimistes<br />

et joviaux. On aurait dit des fleurs qui s’épanouissaient.<br />

Hélas, le père, la mère et deux des enfants ont été abattus de sangfroid.<br />

Un des garçons qui était en fait un de mes copains – il avait<br />

le même âge que moi – s’était réfugié dans les buissons. Il a seulement<br />

été atteint au bras et a pu survivre au carnage. Plus tard, je<br />

l’ai retrouvé sur les mêmes bancs d’école. Je pense qu’il est mort<br />

jeune mais je n’en ai plus un souvenir très précis. Les Allemands<br />

ont ensuite incendié la maison avec les dépouilles des membres<br />

de la famille à l’intérieur. Je me rappelle encore que l’on a célébré<br />

un office à leur mémoire, le soir à l’église avec des cercueils bricolés<br />

et cloués à la hâte qui contenaient leurs restes carbonisés.<br />

C’était horrible ; ce fut une vision que je n’oublierai jamais.<br />

– Où avez-vous rencontré les premiers Allemands en 1940 ?<br />

– C’était au village. Ils l’ont traversé très vite. En fait, il n’y a jamais<br />

eu d’échanges de coups de feu à Kanegem pendant ces années<br />

noires, sauf à la Libération comme je viens de vous le raconter. La<br />

maison se situait un tout petit peu en dehors de la commune.<br />

– Votre père était distant de ce tout ce qui, de près ou de loin, avait<br />

affaire avec l’Ordre Nouveau ?<br />

– Oh oui ! il n’en était pas partisan. La politique ne l’intéressait pas<br />

et il ne m’en a en tout cas jamais parlé personnellement.<br />

– Est-ce que des jeunes de Kanegem sont partis sur le front de l’est ?<br />

– Je n’en sais rien. Il y en a peut-être eu l’un ou l’autre, mais ce<br />

n’était pas un sujet de conversation chez nous. Personne ne se sentait<br />

concerné par cela, ni mon père, ni aucun de nous. Quant à ma<br />

mère, elle était résolument rétive à la politique.<br />

18


Jeunesse à Kanegem<br />

– Vous espériez quand même que la guerre se termine vite. Ecoutiez-vous<br />

la radio de Londres ?<br />

– Je n’en sais rien. Il est possible que mon père le faisait quand<br />

nous étions au lit. Après la guerre, par contre, il est certain que la<br />

radio occupa une place de choix dans notre famille. Mieux, elle<br />

était au centre du salon et tous les samedis soirs, nous écoutions<br />

une émission de la chaîne hollandaise « Negen… de klok ». C’était<br />

un programme aux accents satiriques. Je me souviens très bien de<br />

ces retrouvailles autour du poste.<br />

– Vous étiez l’aîné de six enfants.Vous sentiez-vous chargé d’une certaine<br />

responsabilité ?<br />

– Oui, quand même un peu : il fallait montrer le bon exemple !<br />

– On vous le rappelait parfois, que vous étiez l’aîné ?<br />

– Cela allait de soi. J’étais traité comme un adulte et donc je me<br />

comportais aussi comme un adulte !<br />

– Mais avez-vous pu assumer pleinement votre enfance ?<br />

– Oui et non. Attention, j’étais très heureux. Je recevais des livres<br />

de mon père et bien d’autres choses encore. Il m’achetait le Spirou<br />

chaque semaine. Il m’a bien encouragé à la lecture. En tout cas, il<br />

m’a aidé à me responsabiliser.<br />

– Et vous préfériez donc la lecture au football ?<br />

– J’étais trop petit pour jouer au football. Je n’ai jamais grandi et<br />

c’était un désavantage pour être un footballeur digne de ce nom.<br />

J’ai donc compensé cela par mes études. Je me disais que si les<br />

autres pouvaient être des as du ballon rond, je serais au moins un<br />

champion en classe.<br />

– En septembre 1945, vous voilà sur le chemin du collège Saint-<br />

Joseph de Tielt. Ce n’était pas loin de Kanegem et pourtant on vous<br />

avait inscrit à l’internat. Pourquoi ?<br />

– Je pense que ma mère a été pour beaucoup dans cette décision.<br />

Elle ne voulait pas que je doive rentrer tous les soirs à vélo dans le<br />

noir. Surtout qu’il y avait six kilomètres entre l’école et la maison et<br />

que la route était mauvaise. Qui plus est, les conditions climatiques<br />

n’étaient pas toujours fameuses ! Ma mère trouvait que j’étais trop<br />

petit et trop faible. Et je suis donc resté en pension à Tielt.<br />

19


Godfried Danneels entre au collège de Tielt<br />

Âgé de douze ans, Godfried Danneels entame le 3 septembre 1945 ses<br />

études secondaires au collège Saint-Joseph de Tielt. Sa classe est la 6 e latine<br />

B. Bien que l’école soit située près de son domicile de Kanegem, il y fut<br />

d’emblée inscrit à l’internat. Il devait y rester pendant six ans et ce en étant<br />

chaque fois premier de sa classe. Ses bulletins rappellent qu’il fut le meilleur<br />

dans pratiquement toutes les disciplines : latin, grec, néerlandais, français,<br />

anglais, histoire, géographie, mathématiques, sciences naturelles, histoire<br />

de l’art et, last but not least, religion. Le 30 juin 1951, la ville de Tielt remettait<br />

la médaille d’or d’honneur à l’élève de rhétorique Godfried Danneels,<br />

Premier prix d’Excellence.<br />

Lorsque Godfried Danneels entre à « la grande école », la Belgique et le<br />

monde sortent encore de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Asie et<br />

toute la vie publique et quotidienne tourne encore autour de ses conséquences.<br />

Petite sélection de l’édition du lundi 10 septembre 1945 de La<br />

Libre Belgique…<br />

«Le drapeau américain flotte sur Tokyo : le général McArthur a fait son<br />

entrée samedi dans la capitale nipponne. » La dépêche mentionne que « les<br />

Japonais cherchent à sauver la face en créant la légende d’une armée invincible<br />

et ce en aménuisant l’étendue de leur défaite militaire. Le chiffre<br />

publié à Tokyo de 310 mille soldats japonais tués pendant la guerre est<br />

considéré comme fantaisiste à Londres. Des estimations officieuses, mais de<br />

source bien informée, fixent le chiffre réel à environ un million et demi. »<br />

« Mort de la princesse Stéphanie ». La Libre Belgique nous apprend encore<br />

la mort en Hongrie de S.A.R. la princesse Stéphanie, duchesse de Saxe, princesse<br />

de Saxe-Cobourg-Gotha, à l’âge de quatre-vingt-un ans. « La veuve<br />

de l’archiduc Rodolphe d’Autriche était née le 21 mai 1864. Le drame de<br />

Mayerling qui confirma l’infortune de la princesse est toujours présent<br />

dans toutes les mémoires. » La Libre Belgique rappelle aussi qu’elle n’eut<br />

qu’un enfant, la princesse Élisabeth et qu’elle se remaria avec le comte hongrois<br />

Lonyay de Hagy-Lonyay. La fille de Léopold II résidait depuis un an au<br />

château de Oroszvar.<br />

« Une exécution capitale à Charleroi. Hier matin à 7 h 30, le chasseur de<br />

réfractaires, Guillaume Nestor, âgé de 34 ans, de Solré-sur-Sambre a été<br />

fusillé. Il a fait montre d’un calme extraordinaire, refusant le bandeau,<br />

ses dernières paroles ont été : je suis innocent. Guillaume était père de six<br />

enfants. C’est le 7 e traître exécuté à Charleroi. »<br />

La Libre Belgique rend encore compte d’un « grand meeting » de soutien<br />

à Léopold III sous le titre « <strong>Fidélité</strong> royaliste ».<br />

Enfin, rapporte le quotidien, « le Moniteur annonce la distribution de 350<br />

grammes de citron par enfant de 0 à 14 ans ainsi qu’aux malades diabétiques.<br />

Un ticket bon pour trois citrons sera remis en même temps que les<br />

timbres de rationnement aux bénéficiaires. »<br />

20


Jeunesse à Kanegem<br />

– Vous vous y êtes adapté facilement ?<br />

– Oui, je n’en ai jamais ressenti un quelconque malaise. Il y avait<br />

bien un moment de blues, tous les dimanches après-midi, entre<br />

quatre et six heures du soir après les vêpres. Là oui, on avait tous<br />

le cafard, mais on veillait à le combattre aussi tous ensemble. On<br />

était à l’étude et on pouvait lire tout en écoutant des disques. Le<br />

surveillant avait un poste de radio et un tourne-disque. Et il nous<br />

initiait à la musique de l’époque : c’est alors qu’on a découvert des<br />

sérénades comme celle de Tocelli, mais aussi « Poète et paysan » de<br />

von Suppé et tous les succès de l’époque.<br />

– Il y avait un autre défi pour vous : premier de la classe chez vous<br />

à Kanegem, vous alliez être confronté à l’élite d’une plus grande<br />

région. Est-ce que cela vous a incité à faire plus d’efforts ?<br />

– J’y étais doublement encouragé ! Je voulais m’affirmer. Sur le<br />

plan physique et sportif, je n’étais rien. Rien du tout… Je ne courais<br />

pas assez vite et je voulais compenser cette lacune. Mais en<br />

même temps, j’étais très curieux et j’aimais les études. Pour moi,<br />

aller à Tielt m’ouvrit aussi un nouveau monde ou plutôt divers nouveaux<br />

mondes : le latin, le grec, le français, l’anglais et l’allemand<br />

ainsi que l’Histoire. Ce fut une suite de révélations.<br />

– Et c’est ainsi que vous alliez être premier en tout sauf en éducation<br />

physique…<br />

– J’étais même parmi les tout derniers. J’ajouterai qu’en dessin<br />

non plus, je n’excellais guère…<br />

– Quelles personnalités avez-vous appris à apprécier plus que<br />

d’autres au cours de vos études ?<br />

– Il y avait certainement les grands auteurs classiques qu’on lisait<br />

en classe comme Virgile ou Homère. En littérature néerlandaise,<br />

notre choix était bien plus limité : nous utilisions une anthologie<br />

composée par les jésuites et ces derniers avaient établi un choix<br />

très épuré. On ne lisait que des auteurs dont je décommanderais<br />

fermement la lecture aujourd’hui ! Je pense par exemple à Potgieter.<br />

C’est vrai que ce que nous lisions était vraiment faiblard. Par<br />

contre, pour ce qui est de la littérature française, nous avons eu de<br />

très bons professeurs au cours des trois dernières années. En fait,<br />

c’est là que j’ai appris et perfectionné mon français.<br />

21


– Il y eut aussi M. Moerman…<br />

— Moerman venait de Courtrai, mais c’était un francophone. Il<br />

nous lisait des extraits du Grand Meaulnes, d’Alain Fournier, le<br />

samedi à la dernière heure, alors que tout le monde était fatigué.<br />

De temps en temps, il devait bien nous traduire l’un ou l’autre passage,<br />

mais il nous lisait quand même tout en français. C’est là que<br />

je me suis initié à la grande littérature française.<br />

– Quels autres grands auteurs français vous ont frappé à ce momentlà<br />

?<br />

– Nous lisions du Verlaine, du Rimbaud, du Musset. Les classiques<br />

aussi, comme Racine, par exemple…<br />

– … mais rien de Baudelaire, qui était toujours à l’index ?<br />

– Je pense, en effet, que nous n’avons rien lu de sa plume…<br />

– Même pas « l’Albatros » qui est quand même un poème « correct »?<br />

– Ah oui, celui-là oui parce qu’il était dans les Modèles français.<br />

– À propos de modèles admiriez-vous certains de vos maîtres ? Ou<br />

plutôt vous enthousiasmiez-vous pour certains d’entre eux ?<br />

– Je m’enthousiasmais surtout pour mes enseignants dont l’un<br />

était originaire de Kanegem.<br />

– Vous pensez à l’abbé Daniel Billiet ?<br />

– Il avait été dans un camp de travail allemand pendant la Deuxième<br />

Guerre mondiale, puis il avait contracté la sclérose en plaques. J’étais<br />

très lié à lui.<br />

– Avait-il fait de la Résistance ?<br />

– Non, il avait été fait prisonnier de guerre en mai 1940 et déporté<br />

en Allemagne où il avait été détenu pendant plus de deux ans. Il y<br />

était tombé malade et avait pu rentrer.<br />

– Quels cours vous donnait-il ?<br />

– En ce temps-là, le titulaire de la classe donnait tout. En quatrième<br />

latine, il nous donnait latin, grec… en fait, presque tout à<br />

l’exception des mathématiques et de la physique.<br />

22


Jeunesse à Kanegem<br />

– Pourriez-vous nous expliciter ce lien particulier qui existait entre<br />

vous ?<br />

– L’abbé Billiet incarnait pour moi l’image idéale du prêtre. Très<br />

humble et très priant, il avait un grand sens du pardon. C’était un<br />

homme très miséricordieux. Il portait en lui le mystère de la souffrance.<br />

Il avait la patience et l’acceptation de la souffrance, l’acceptation<br />

de sa propre croix. J’ai appris cela avec lui ; c’était un<br />

homme vraiment admirable sur ce point. Il m’a révélé un aspect<br />

du christianisme dont on se passerait bien et que l’on n’aime pas<br />

vivre : c’est la souffrance et le mystère de la Croix. Ce n’était certainement<br />

pas un doloriste, loin s’en faut, mais il vivait une certaine<br />

mystique de la souffrance.<br />

– Auriez-vous été influencé par l’acceptation de sa souffrance ?<br />

– Il avait une patience incroyable. Je n’ai jamais entendu cet<br />

homme se plaindre. Et en outre, il était d’une grande gratitude<br />

L’abbé Daniel Billiet<br />

23


chaque fois qu’on l’aidait, surtout à la fin, car il ne pouvait plus se<br />

déplacer.<br />

– Était-ce un grand pédagogue ?<br />

– Ce n’était pas un grand intellectuel. Mais il « dominait » bien la<br />

quatrième latine. Il était d’un dévouement absolument incroyable.<br />

Le latin qu’il devait enseigner n’était pas très difficile. C’était la<br />

Guerre des Gaules, de César. En outre, c’était quelqu’un qui avait le<br />

souci de chacun de ses élèves. Il les aimait tous. Et surtout les plus<br />

petits, ceux qui ne parvenaient pas à suivre parfaitement.<br />

– Y avait-il d’autres compagnons de classe avec lesquels il avait un<br />

lien particulier en plus de vous ?<br />

– Oui, en définitive, quatre d’entre nous sont entrés au séminaire,<br />

soit quatre jeunes qu’il avait particulièrement touchés. Ils sont<br />

aussi tous restés.<br />

– Pourrions-nous dire que Godfried Danneels ne serait jamais<br />

devenu prêtre sans Daniel Billiet ?<br />

– C’est possible. Parce qu’il m’a toujours dit – et cela a peut-être<br />

influencé quelque part ma vie – que l’amour de Dieu est encore<br />

plus important que le prestige intellectuel. Il n’y avait pas de réel<br />

danger que ce dernier l’emporte chez moi, mais j’avais quand<br />

même une certaine tendance à vouloir devenir professeur d’université.<br />

– Mais le choix vous revenait quand même… Votre intelligence et<br />

votre curiosité auraient pu vous amener dans bien des directions.<br />

Vos frères en tout cas ont opté pour d’autres choix. Est-ce le sens du<br />

service dans le sacerdoce qui l’a emporté chez vous ?<br />

– En fait, c’est Dieu et en même temps, c’est l’invisible qui ont été<br />

déterminants dans mon choix. Je ne suis pas tellement un homme<br />

d’action religieuse qui entreprend rapidement quelque chose. Je le<br />

fais mais me situe plutôt de l’autre côté…<br />

– Ce serait donc plutôt la réflexion ?<br />

– Il y a deux tendances dans l’Évangile. Chez Marc, Luc et Matthieu,<br />

Jésus envoie ses disciples deux par deux en mission ; chez<br />

Jean, Jésus se présente comme la vigne alors que les disciples sont<br />

les sarments qui restent en lui et lui en Dieu le Père. Je me situe plu-<br />

24


tôt dans ce second courant.<br />

Jeunesse à Kanegem<br />

– Vous préférez donc réfléchir sur la foi plutôt que de la propager ?<br />

– En fait, on fait les deux, même si je suis davantage fasciné par la<br />

pensée ; je ne suis pas porté sur l’action dure.<br />

– Vous ne cherchez plus Dieu, vous l’avez déjà trouvé ?<br />

– Oh, je dirais que nous ne l’avons jamais trouvé. Dieu est particulier…<br />

Chaque fois qu’on pense l’avoir identifié, il se retire de<br />

nouveau. Et il faut toujours poursuivre sa quête. Imperturbablement<br />

et sans se résigner. C’est comme quand on montre un petit<br />

morceau de sucre à un bébé, on finit par le lui donner… Dieu agit<br />

de la même façon.<br />

– Mais peut-on jamais le trouver ?<br />

– On peut le trouver. Je n’aurais jamais continué si je ne savais pas<br />

que je le trouverais. Si ! on peut le trouver, mais pas au sens visible<br />

et tactile. Donc pas comme quand on dit que je prends mon verre<br />

et, deux secondes plus tard, je l’ai en main…<br />

– N’avez-vous jamais douté ?<br />

– Douté, non… mais le doute est consubstantiel à l’acte de foi,<br />

c’est-à-dire à la non-évidence. Reste que cette non-évidence n’est<br />

pas un doute mais quelque chose qu’il faut découvrir en plus.<br />

– Mais au fond n’est-ce pas une bonne chose de douter un peu de<br />

temps en temps ? Notamment, pour mieux se rapprocher de sa<br />

conviction ?<br />

– Je prends très au sérieux les critiques et surtout les difficultés et<br />

les questions et plus encore celles qui ont trait au sens de la souffrance.<br />

Surtout la souffrance innocente. Je n’ai pas de réponse à ce<br />

sujet et cela m’interpelle donc aussi continuellement.<br />

– En sortant de la guerre, vous avez vu beaucoup de gens qui souffraient<br />

; est-ce qu’à ce moment-là, cela n’a pas influé négativement<br />

sur votre vocation ?<br />

– Cela aurait pu, mais ça n’a pas joué de rôle à ce moment-là.<br />

J’étais convaincu que Dieu se préoccupait de ceux qui avaient<br />

beaucoup souffert. Car il les aimait. Cela a toujours primé. C’est<br />

une grâce, ce n’est pas un mérite. Je ne puis pas exprimer ce que je<br />

25


essens. La souffrance est forte et la violence et le mal dans le<br />

monde sont presque insurmontables. Mais cela ne m’a jamais fait<br />

douter de la bonté de Dieu ; plutôt de mes propres déficiences.<br />

– Vous venez de dire que vous êtes plus un homme d’étude que d’action.<br />

Cyriel Verschaeve était aussi prêtre et homme d’action. Dans<br />

les jardins du collège Saint-Joseph se trouvait un buste de cet abbé<br />

qui y avait jadis enseigné. Comment vous situez-vous face à cet<br />

homme qui s’est fourvoyé pendant la Deuxième Guerre mondiale ?<br />

– Il ne m’a jamais beaucoup interpellé.<br />

– Son œuvre littéraire a également été très contestée…<br />

– Elle n’est pas bonne, c’est une œuvre pompeuse. Il ne m’a jamais<br />

interpellé, pas davantage que Rodenbach d’ailleurs.<br />

– C’est surfait et romantique, selon vous ? Avec trop peu de fond ?<br />

– Ah oui, je n’ai jamais été de ces Flamands qu’on fait avancer au<br />

pas de l’oie en leur lançant « en avant marche » et qui se jettent<br />

dans la mer par idéalisme. Je trouvais cela… comment dire ?<br />

valable, mais il y avait tant d’autres choses qui l’étaient bien plus<br />

que cela ! Oui, bien sûr, je me sens Flamand, mais moins au sens<br />

politique que culturel du terme…<br />

– Vos parents étaient au fond des Flamands normaux, si l’on ose<br />

dire… N’étaient-ils pas « vlaamsvoelend »?<br />

– Mon père l’était comme l’étaient tous les instituteurs de son<br />

époque. Mais certainement pas jusqu’à chausser des bottines et<br />

revêtir une culotte de peau. Ce n’était vraiment pas son style.<br />

– Vous non plus n’avez jamais été quelqu’un prompt à agiter le drapeau<br />

et à faire sonner les trompettes ?<br />

– Non, je trouvais que ce n’était pas là que je trouverais les valeurs.<br />

Mais cela ne m’a jamais empêché d’être très sensible à la culture<br />

flamande. Que ce soit au niveau de la forme ou des couleurs, j’apprécie<br />

les frères van Eyck, Memling, Rubens, etc. Tout comme la<br />

gastronomie, la poésie, etc.<br />

– Est-ce que cela vous a fait mal que Verschaeve ait fait s’engager<br />

des milliers de jeunes idéalistes sur le front de l’Est ?<br />

– Cela m’a en tout cas appris, une bonne fois pour toutes, qu’on<br />

26


peut être convaincu de la vérité fondamentale de son engagement<br />

et en tirer de très mauvaises conclusions. « La » vérité est toujours<br />

plus grande que la mienne. Et je ne sais pas si eux n’étaient pas<br />

convaincus que la leur était la meilleure. Ce n’était évidemment<br />

pas vrai !<br />

– Mais « la » vérité existe-t-elle ? Pour vous, la réponse est sans doute<br />

positive ?<br />

– Oui, elle existe. Elle existe en soi et je suis convaincu qu’il n’y en<br />

a qu’une. Mais les approches sont partielles et fragmentaires,<br />

jamais entières. En fait, on ne possède jamais la vérité. On la<br />

cherche dans la conviction qu’elle existe.<br />

– Mais elle n’est pas circonscrite, ni déterminée ?<br />

– Que savons-nous de Dieu ? La Bible lève un coin du voile. Mais<br />

il faut faire attention. Nous risquons d’être surpris lorsque nous le<br />

rencontrerons. Et on lui demandera vraisemblablement : cela, c’est<br />

vous aussi ? Nous avons une certaine vision de Dieu et je pense<br />

qu’elle est bonne. Nous sommes dans la bonne direction. Mais<br />

nous ne possédons pas Dieu. Si nous le connaissions à fond, on le<br />

possèderait et on le dominerait. Nous n’en sommes pas là…<br />

– Dieu incarne-t-il laVérité ? Être vrai est une de ses caractéristiques.<br />

– Oui, mais nous n’en découvrons qu’une toute petite partie.<br />

– Notre état d’être humain nous limite-t-il ?<br />

– Je pense que le christianisme a la vision la plus complète sur<br />

Dieu. Mais Dieu est infiniment plus que ce que nous pouvons en<br />

percevoir. Si on pouvait comprendre entièrement Dieu, nous<br />

serions nous-mêmes Dieu. Et cela, on ne l’est pas.<br />

– Avez-vous côtoyé des non-catholiques pendant votre jeunesse ?<br />

– Non, pas du tout !<br />

– Vous êtes donc issu d’un mode de pensée uniforme ?<br />

– D’un monde uniforme, cela oui…<br />

Jeunesse à Kanegem<br />

– Est-ce que cela a été un choc pour vous la première fois que vous<br />

avez croisé un non-catholique voire un non-croyant ?<br />

– Non. Mes années passées à l’Université de Louvain ont joué ici<br />

un très grand rôle. J’y ai appris qu’il y avait des gens qui pouvaient<br />

27


penser autrement : des scientifiques, de grands acteurs de l’Histoire,<br />

puis aussi Descartes et Hegel et tous les philosophes dont on<br />

s’est dit qu’ils n’étaient point idiots et que l’on pouvait être très<br />

intelligent et ne pas être catholique. Et là, les professeurs de l’Institut<br />

de Philosophie que j’ai fréquentés entre 1951 et 1954 m’ont<br />

ouvert remarquablement aux mondes de la pensée et de la philosophie.<br />

Plus important encore : nous étions au séminaire et ces<br />

enseignants nous ont dit qu’il y avait d’autres modes de pensée que<br />

le christianisme. Mais en même temps, les Deraeymaecker, Dondeyne,<br />

Verbeke et autres De Waelhens étaient fondamentalement<br />

des chrétiens qui ne s’en cachaient pas. Mais ils faisaient preuve<br />

d’une très grande ouverture au monde. Mes années louvanistes ont<br />

dès lors été des années de révélation pour moi. J’avais atterri dans<br />

un monde que j’aime d’ailleurs toujours beaucoup aujourd’hui.<br />

D’ailleurs, si c’était à refaire et si je n’étais pas devenu évêque, j’aurais<br />

aimé être professeur à Louvain.<br />

– Mais vous avez aussi été professeur… Notamment de sacramentaire.<br />

Qu’aimeriez-vous enseigner ?<br />

– J’opterais pour la théologie parce que je n’ai plus vraiment suivi<br />

l’évolution de la philosophie. Mais au fond, puisque vous insistez,<br />

j’aimerais bien enseigner la littérature. Les grandes littératures du<br />

monde en fait… avec Dostoïewski, Shakespeare, Tolstoï, les plus<br />

grands…<br />

– Mais cette découverte date pour vous de la période après le collège<br />

?<br />

– C’est vrai qu’on était très limité dans l’anthologie que l’on nous<br />

faisait suivre.<br />

28


La seconde naissance<br />

« Dans la famille, les enfants sont des partenaires à part entière. Dès<br />

leur plus jeune âge, ils exercent sur leurs parents une réelle<br />

influence, jusqu’à les faire changer profondément. À travers les<br />

crises et les affrontements inévitables de la vie quotidienne, les<br />

parents sont amenés à admettre peu à peu cette réalité : leurs<br />

enfants ne sont pas que le prolongement de leurs propres désirs.<br />

Tôt ou tard, l’enfant se révélera différent de l’image que ses parents<br />

se faisaient de lui. Accepter cette différence demande une très<br />

grande confiance mutuelle. Il faut pourtant qu’un jour l’enfant vole<br />

de ses propres ailes, qu’il prenne son indépendance. C’est sa<br />

seconde naissance, le jour où les parents le “mettent au monde”<br />

une seconde fois. Cela ne va pas sans crise, et les douleurs de ce<br />

nouvel enfantement durent parfois de longues années. C’est à ce<br />

moment-là que les parents comprennent – avec toute la joie et les<br />

souffrances que cela implique – ce que signifie “donner la vie”. Dans<br />

cette phase de croissance vers l’âge adulte, les parents doivent progressivement<br />

renoncer à l’emprise qu’ils avaient sur l’enfant et<br />

ménager un espace pour sa liberté. Ils commencent alors à comprendre<br />

que les enfants ne sont pas là d’abord pour les parents ;<br />

bien au contraire, ce sont ceux-ci qui sont là pour leurs enfants.<br />

Paradoxalement, c’est au moment où ils s’éloignent que les enfants<br />

ont le plus besoin de leur aide. »<br />

Un enfant nous est né, Noël 1986, « Paroles de vie » n o 11<br />

Jeunesse à Kanegem


Chapitre II<br />

LES ANNÉES LOUVANISTES<br />

1951 – 1954<br />

– Donc, c’est à Louvain que vos horizons se sont élargis ? Vous aviez<br />

dix-huit ans et l’ouverture allait être intellectuelle, littéraire et en<br />

même temps spirituelle.<br />

– Oui, ce furent trois années fameuses… alors que je n’avais pas<br />

encore tout à fait dix-huit ans. Trois années où il y a une accélération<br />

dans le développement de toute ma personnalité. Cela s’est<br />

répercuté sur le plan intellectuel, spirituel, littéraire, humain,<br />

social, artistique. C’est de ces périodes comme le printemps où l’on<br />

voit le muguet sortir puis se transformer en fleur en l’espace de<br />

trois semaines.<br />

– Vous gardez donc un souvenir merveilleux de votre passage à Louvain<br />

?<br />

– Ah oui, je reste amoureux de Louvain.<br />

– Vous n’aviez pas eu de contact non plus avec d’autres religions ?<br />

– Non, cela se situa bien plus tard.<br />

– À Rome ?<br />

– Oui, en fait, cela s’est surtout passé après le concile Vatican II.<br />

Certes, j’avais eu quelques discussions avec des protestants, mais<br />

jamais aucune rencontre avec les bouddhistes, les confucianistes,<br />

les grandes religions orientales, l’animisme…<br />

31


– En Belgique, il y avait quand même une certaine tradition œcuménique<br />

avec notamment les rencontres de Malines avec les anglicans,<br />

etc. ? Ces idées ne vinrent jamais jusqu’à Kanegem ?<br />

– Non, j’ai vraiment découvert l’oecuménisme à Malines à travers<br />

les contacts que nous avions avec York. Depuis un quart de siècle,<br />

cela s’est traduit par de nombreuses visites réciproques.<br />

– Vous veniez de terminer vos humanités à Tielt en 1951 lorsque la<br />

Guerre froide a éclaté. Comment vous situiez-vous, comme jeune de<br />

dix-huit ans face au communisme ? Etait-ce le diable incarné ?<br />

– Nous ne le connaissions pas bien…<br />

– Mais vous saviez quand même qu’il était antireligieux ?<br />

– Oui, bien sûr. Mais je n’étais pas très bien informé sur le communisme.<br />

On n’en parlait guère à Louvain, sinon dans les enseignements<br />

sur l’éthique sociale et surtout du côté francophone.<br />

Godfried Danneels étudiant<br />

32


– Pourtant vous avez fait une thèse sur Feuerbach qui était quand<br />

même un incroyant avéré.<br />

– Oui, mais il n’était pas communiste. Cette ouverture-là, je la dois<br />

à Alphonse De Waelhens. Je l’avais choisi comme promoteur de<br />

mon mémoire de licence. Je devais partir d’un aspect de la philosophie<br />

moderne qu’il enseignait et il m’a orienté vers la théorie de<br />

la projection de Feuerbach car c’était fondamental à ses yeux pour<br />

comprendre la suite. Et il m’a fait lire « L’essence du christianisme ».<br />

J’ai également été très influencé par Charles Moeller. D’abord, dans<br />

une certaine mesure, par son « Littérature et pensée chrétienne ».<br />

Chaque année, pendant les mois d’hiver, il donnait six, sept conférences<br />

à l’université, chaque fois sur un auteur français. Mais j’ai<br />

également lu son « Athéisme et foi chrétienne » où il posait la question<br />

fondamentale de savoir si le christianisme était une projection<br />

des hommes pour se doter d’un monde spirituel ou si, au<br />

contraire, c’était le fruit d’une révélation. C’est alors que je me suis<br />

tourné vers de Waelhens qui m’a demandé d’étudier Feuerbach.<br />

– N’est-ce pas Feuerbach qui a dit que Dieu était un produit des<br />

vœux des hommes ?<br />

– Des rêves des hommes…<br />

– Vous ne partagez évidemment pas ce point de vue ?<br />

– Non, pas du tout. Parce que Dieu dit beaucoup de choses qui ne<br />

sont pas les rêves des hommes. Lorsqu’il dit : « Heureux ceux qui<br />

pleurent, heureux les pauvres et heureux ceux qui sont poursuivis<br />

», ça ne fait pas partie de mes rêves ! Ce fut fondamental pour<br />

moi. Dans le christianisme, des éléments me plaisent et d’autres<br />

nous crucifient. Dieu se présente sous des formes et par des actes,<br />

des gestes et des paroles crucifiantes. Il est difficile de dire que cela<br />

vient de notre imagination.<br />

– Parce que cela va à l’encontre de la nature ?<br />

– Oui.<br />

Les années louvanistes<br />

– Et donc vous avez lu la théorie de la projection de Feuerbach et<br />

vous l’avez surtout jugée.<br />

– J’ai essayé de l’infirmer, mais je ne suis pas sûr que c’était fondamental.<br />

Si on dit que l’homme est autonome, qu’il n’est qu’homme,<br />

33


on n’arriverait jamais à accepter la Révélation. Donc dès le début,<br />

il faut se dire qu’il y a une possibilité que quelque chose puisse nous<br />

venir d’ailleurs. C’est une option qu’on peut suivre d’une certaine<br />

manière et oui, il y a une opposition inconciliable entre la libre pensée<br />

et la foi. On ne peut les réconcilier à mon avis. Mais on peut collaborer<br />

jusqu’à un certain point.<br />

– Parce que les conclusions sont diamétralement opposées.<br />

– Diamétralement… Et quand on me demande pourquoi un tel<br />

choisit cela et un autre pas, je n’ai pas de réponse. C’est alors que<br />

je me dis que tout est grâce. Je ne peux pas expliquer pourquoi je<br />

crois ou pourquoi je préfère ne pas croire. Je ne puis pas l’expliquer<br />

; je l’ai trouvé en moi.<br />

– Mais vous êtes tombé dedans dès votre naissance et pourtant vous<br />

avez quand même connu des moments critiques ?<br />

– Je suis effectivement passé par toutes sortes d’épreuves et je<br />

considère que l’on me met toujours à l’épreuve.<br />

– La foi n’est donc pas acquise une fois pour toutes ?<br />

– Non, ce n’est jamais une évidence. Et puis, si Dieu s’est incarné<br />

dans l’Histoire, l’Église a aussi son histoire propre avec beaucoup<br />

d’apports qui ne viennent pas de Dieu. Cela pose des questions. Il<br />

faut dès lors accepter les épreuves du moment et les assumer pleinement.<br />

– Retournons encore à la période d’avant-guerre. En Italie, on a vu<br />

émerger le fascisme, en Allemagne le nazisme alors que l’Espagne<br />

verse dans le franquisme. Sont-ce là les courants déterminants de<br />

cette période ? Comment caractériseriez-vous ces courants ?<br />

– Pour une part, ces systèmes ont émergé parce que ce qui précédait<br />

n’a pas marché. Je pense notamment à la république de Weimar<br />

en Allemagne. Mais ce ne fut pas la cause majeure de leur<br />

émergence. La véritable origine, c’est qu’il y a un rêve de Surhomme,<br />

d’Uebermensch, en chacun de nous et chaque fois que la<br />

démocratie vacille, il se réveille en disant qu’il va être le sauveur du<br />

peuple. C’est, je pense, quelque chose qui sommeille en chacun de<br />

nous. Et c’est très dangereux, parce que c’est dans nos gènes.<br />

34


Les années louvanistes<br />

– C’est de l’orgueil ?<br />

– Oui, c’est toujours la même chose. Les Grecs déjà l’ont expérimenté,<br />

bien avant le christianisme.<br />

– C’est Icare ?<br />

– Oui et c’est aussi Prométhée. C’est une aspiration qui est en nous<br />

et lorsqu’elle sort, on se détruit soi-même.<br />

– Dans tous ses excès, le nazisme a encore une terrible singularité,<br />

à savoir l’extermination des Juifs. Est-ce que la Shoah se serait produite<br />

dans une Europe qui n’aurait pas été chrétienne ?<br />

– La Shoah peut selon moi se produire dans chaque civilisation.<br />

Dès le moment où l’on se situe au-dessus de la morale et qu’on s’attribue<br />

des prérogatives absolues comme chef, on peut toujours<br />

tendre vers une Shoah. Reste qu’elle est inexplicable d’une certaine<br />

manière parce qu’elle a visé précisément les Juifs. Dans chaque culture,<br />

il existe une volonté d’extermination qui peut déboucher sur<br />

un génocide ; on l’a vu au Rwanda, mais ici on peut être frappé par<br />

le fait que le génocide des Nazis a ciblé une catégorie de la population<br />

uniquement parce qu’elle était juive. On ne visait pas ce<br />

qu’ils avaient fait mais ce qu’ils étaient. Et cela, c’était très particulier<br />

et garde pour moi une part de mystère. Je ne sais pas pourquoi<br />

cela s’est passé ainsi.<br />

– La Shoah visait-elle le peuple juif ou sa religion ? L’antijudaïsme<br />

a quand même joué un grand rôle pendant des siècles ?<br />

– Oui, mais ce qui a été entrepris était bien plus qu’une action antireligieuse,<br />

c’était tout simplement contre les Juifs. Même s’ils n’exprimaient<br />

nulle foi, les Juifs étaient toujours dans le collimateur<br />

des Nazis. Bon, il y avait, évidemment, cette longue histoire de l’antijudaisme<br />

catholique et chrétien en général. C’était inexcusable<br />

mais il faut quand même se dire que quand on se croit ou qu’on se<br />

dit dans la vérité, on ne peut admettre d’autres convictions. Aujourd’hui,<br />

on a accepté l’idée que si la vérité existe, elle n’est jamais<br />

complète mais plurielle. Oui, c’est vrai, on a exagéré par le passé.<br />

C’est une des grandes blessures de l’Église !<br />

35


– Et la question demeure sensible… Que l’on pense à la prière pour<br />

les Juifs du Vendredi saint qui a été revue mais qui n’agrée toujours<br />

pas une partie des Juifs…<br />

– Mais elle ne sera jamais assez satisfaisante. On ne peut pas<br />

l’adapter à la volonté des Juifs parce qu’on ne peut pas prier pour<br />

qu’ils deviennent chrétiens. Ou bien vous dites que les chrétiens<br />

et les Juifs n’ont rien en commun et le chrétien doit alors verser<br />

dans le mutisme et ne peut rien annoncer du message divin. Ce<br />

n’est pas mon avis : nous devons pouvoir le faire. Et dès lors, on<br />

peut toujours demander à Dieu de leur ouvrir les yeux, comme<br />

c’est du reste aussi mentionné chez saint Paul. Mais alors là, il est<br />

exact que l’on risque de faire montre d’une certaine suprématie,<br />

d’une certaine valeur ajoutée et toutes ces connotations sont loin<br />

d’être positives.<br />

– Il y a beaucoup d’arrogance derrière tout cela…<br />

– De l’arrogance… Mais il n’y a rien d’arrogant dans cette prière !<br />

On en appelle à Dieu et Il fait ce qu’Il veut. Le texte, tel qu’il a été<br />

réétabli ne me paraît pas offensant. Cette prière est seulement une<br />

affirmation du fait que nous voudrions que nos frères juifs nous<br />

rejoignent. Au moins eux. Quel que soit le plan de Dieu, il faut qu’il<br />

puisse se réaliser. Et puisque nous pensons que ce plan peut être<br />

réalisé dans le Christ, il faut être logique.<br />

– Une religion, pour réussir, ne doit-elle pas faire montre d’une certaine<br />

arrogance ? Est-ce qu’elle ne doit pas être convaincue de sa<br />

supériorité ?<br />

– Je ne sais pas…<br />

– Pour le dire autrement, une religion qui adopte un profil bas<br />

depuis le concile Vatican II et qui dit qu’il y a aussi un salut hors de<br />

l’Église ne creuse-t-elle pas sa propre tombe ?<br />

– Si on arrive à une sorte de relativisme parfait, vous vous éliminez<br />

naturellement vous-même. Le christianisme trouve ses origines<br />

sur une croix. Il n’y avait nul projet expansionniste chez le<br />

Christ. Pas l’once d’une quelconque suprématie. Pas davantage<br />

d’affirmation que l’on valait plus et mieux que les autres. Le christianisme<br />

a simplement vu le jour dans le sacrifice total de soi. C’est<br />

de là qu’il est issu et sa force se trouve toujours là. Mais sur sa croix,<br />

36


Les années louvanistes<br />

le Christ n’a pas dit : « M’as-tu vu ? » Non, il a dit : « Mon Dieu, mon<br />

Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?»<br />

– Mais cette vision-là est très récente quand même… Pendant deux<br />

mille ans, l’Église a quand même eu le monopole de l’enseignement…<br />

– Tant qu’existait un monopole, on ne pouvait nous reprocher<br />

d’être dur avec « ceux d’en face », vu qu’ils n’existaient pas. Pour<br />

moi, les plus grandes figures de l’Église sont les saints. François<br />

d’Assise n’a jamais demandé à personne : m’as-tu vu ? Tant qu’on<br />

ne croit pas dans le grain de blé qui meurt et qui donne de bons<br />

fruits, on ne peut pas résoudre la question.<br />

– Oui, mais l’Église a été instrumentalisée par toutes sortes de pouvoirs<br />

politiques ?<br />

– Et l’inverse fut aussi constaté de temps en temps… L’Église est<br />

très humaine. Mais il y a un noyau qui reste tout de même fort. Il ne<br />

faut cependant pas le chercher dans des catégories humaines de<br />

pouvoir, d’influence, de prestige, de nombre, de quantité ; en fait,<br />

tout cela est très accessoire. Et c’est aussi un piège. Il y a selon moi<br />

un noyau dur invincible au sein de l’Église. Il n’est pas humain. Il<br />

est comme une semence dans la terre qu’on ne peut pas empêcher<br />

de devenir une plante. C’est une sorte de force vitale irrésistible.<br />

– Pourrait-on dire qu’après deux mille ans d’« ubris », d’orgueil,<br />

l’Église retrouve l’humilité, la simplicité, la pauvreté ?<br />

– Dans l’Église post-conciliaire dans laquelle nous vivons aujourd’hui<br />

en Europe occidentale, on pourrait dire qu’elle paie des siècles<br />

d’orgueil. Mais ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’institution.<br />

On a dû connaître un moment similaire pendant le Moyen<br />

Âge. Et il y a encore eu la même chose lors de l’émergence du protestantisme<br />

au XVI e siècle où l’on a expié notre suprématie avec les<br />

indulgences. On peut aussi citer la Révolution française… Donc,<br />

nous avons vécu pareille situation à plusieurs reprises. Maintenant,<br />

cela paraît plus réel… Je crois qu’il y a une chance réelle pour<br />

l’Église de redécouvrir son essence fondamentale.<br />

– Est-ce possible à tous les échelons ou seulement à la base ?<br />

– C’est possible en Europe, mais je ne le verrais pas en Afrique ou<br />

37


en Amérique latine. Nous sommes en train de redécouvrir les<br />

racines de l’Église. Je compare la période actuelle à l’exil à Babylone.<br />

Les Juifs avaient tout : un roi, un grand-prêtre, une cité sainte,<br />

une montagne sainte, un temple. En fait, ils avaient tout et voilà<br />

que Dieu les envoyait à Babylone où ils n’avaient plus rien. Et puis<br />

est apparu le prophète Daniel avec sa prière qui conviendrait parfaitement<br />

à l’époque présente. C’est même une prière que l’on<br />

peut transposer à nos Églises occidentales… Seigneur, nous<br />

n’avons plus rien. Ni roi, ni grand-prêtre, ni temple, ni montagne<br />

sainte. On n’a plus de pays, en fait, on n’a plus rien du tout. Mais<br />

nous avons un cœur contrit et humilié. C’est bien de cela que l’on<br />

a besoin : un cœur morcelé et humble. Nous avons trop pensé que<br />

nous pouvions arranger nous-mêmes les problèmes et on le disait<br />

à Dieu. Il pouvait bien nous pousser dans le dos pour les cinq derniers<br />

mètres mais on avait la prétention de courir tout seuls les cent<br />

premiers mètres. Depuis il nous a dit que l’on n’avançait plus du<br />

tout. C’est une purification salutaire. Étant récemment en Chine,<br />

un évêque de là-bas m’a demandé d’aller voir la cathédrale qu’il<br />

était en train de construire. Nous y sommes donc allés. C’était une<br />

construction immense avec deux tours, et beaucoup d’annexes…<br />

Un véritable Koekelberg ! Et j’ai pensé en moi-même, mais sans<br />

avoir osé le lui dire parce qu’il y allait de son prestige, que c’était<br />

dommage de construire pareil édifice. C’est dommage, mais vous<br />

êtes encore à Koekelberg. On est passé par là, ne faites pas cela ! Je<br />

sais évidemment bien que pour eux cela avait une autre signification<br />

que pour nous. Ils sont persécutés et comme ils ne peuvent<br />

rien montrer, ils ne sont tout simplement pas visibles dans la cité.<br />

Mais je n’ai aucune attente par rapport à cela.<br />

– Les catholiques chinois sont très minoritaires sur une population<br />

totale d’un milliard trois cents millions individus…<br />

– Ils sont tout au plus douze millions.<br />

– Mais comme au Japon, l’Église n’interpelle-t-elle pas l’intelligentsia<br />

locale ?<br />

– Elle progresse très vite. Lors de notre visite, nous avons rencontré<br />

une dizaine d’évêques lors de deux demi-jours de discussion et<br />

tous nous ont parlé de la vigile pascale précédente. Il faut dire qu’il<br />

38


y avait eu entre quatre-vingts et quatre cents baptêmes d’adultes<br />

dans chacun de leurs diocèses. De fait, selon eux, il y a un rush et<br />

il émane principalement de l’intelligentsia.<br />

– Il est remarquable de constater que c’est aussi le cas au Japon. Un<br />

pays qui compte aussi des universités catholiques et qui se caractérise<br />

de surcroît par un grand éclectisme religieux. Là aussi, les intellectuels<br />

sont interpellés par le catholicisme. Comme en Chine ?<br />

– C’est partiellement vrai. Bien sûr, il y a les pressions du régime,<br />

ils ne sont pas libres, mais il se passe quelque chose. Je ne suis pas<br />

étonné de la venue des intellectuels. Le christianisme n’est pas une<br />

religion simpliste. Elle vient du mystère et, en même temps, c’est<br />

une religion qui a toujours intégré, accepté la raison. Il est reconnu<br />

que l’Église catholique est raisonnable. Toutes les universités sont<br />

issues du catholicisme. Du reste, Benoît XVI dit toujours que le<br />

christianisme apprécie beaucoup la raison. C’est vrai ! Même si le<br />

christianisme a ses mystères et si le Credo n’est pas si facile, ni<br />

simple du tout.<br />

– Mais il y a des dimensions de la foi difficiles à accepter pour un<br />

rationaliste. Je pense à la Trinité, à l’Immaculée Conception…<br />

– Ce sont des conclusions secondaires. Elles sont exactes mais pas<br />

fondamentales. Le plus difficile à admettre pour un athée ou un<br />

libre-penseur est que Dieu soit devenu homme. Cela n’est pas raisonnable<br />

du tout ! Dieu est Dieu. Mais bon, il est tellement Dieu<br />

qu’il fait des choses étranges comme j’ai l’habitude de dire. Dans<br />

une théodicée, Dieu ne peut évidemment pas devenir un homme.<br />

Parce que Dieu est Dieu. Il est éternel, parfait, etc. Mais peut-être<br />

que Dieu est tel qu’il fait des choses étranges.<br />

– Mais c’est une propriété que l’homme lui a attribué.<br />

– Oui.<br />

Les années louvanistes<br />

– Vous-même avez écrit un jour : tout ce que je sais de Dieu, je l’ai<br />

lu…<br />

– Oui, sauf qu’il existe. Cela vient de plus loin, de quelque chose<br />

de plus profond, cela ne vient pas de la lecture. Avec les textes, on<br />

habille Dieu mais on ne Le crée pas. Il est. Le costume qu’on lui<br />

met, par contre, peut être prêt à porter ou taillé sur mesure.<br />

39


– Kuitert, le théologien néerlandais, a également dit que tout ce que<br />

nous savions d’en haut venait d’en bas…<br />

– Naturellement, on ne peut parler qu’une langue à la dimension<br />

de l’homme.<br />

– Une langue qui manque d’outils.<br />

– Oui, c’est vrai…<br />

– Parce que c’est également votre grand désespoir : on manque de<br />

mots pour décrire la foi…<br />

– Oui, nous nous sentons en permanence en défaut de vocabulaire.<br />

Et en panne de syntaxe. C’est incroyable. Chaque fois que je<br />

parle de Dieu dans mes homélies, je le ressens directement : mais<br />

comment est-ce que je puis exprimer cela en fait ? Et on se dit que<br />

ce n’est pas encore ça.<br />

– Serait-ce pour cela que les moines se taisent tellement ?<br />

– Au fond, la meilleure manière de parler de Dieu est le silence !<br />

C’est de se taire…<br />

– En septembre 1951, votre décision est prise, irrévocable : vous voulez<br />

devenir prêtre. En aviez-vous parlé à beaucoup de personnes ?<br />

– Non, je n’en ai parlé qu’à un seul prêtre, à Daniel Billiet, qui était<br />

mon titulaire en quatrième latine. Je lui en ai même beaucoup<br />

parlé. C’est lui qui m’a dit que je devais absolument écrire une<br />

lettre à mon père et à ma mère pour leur dire que j’entrais au séminaire<br />

après les grandes vacances. Je ne leur en avais jamais parlé<br />

de manière explicite, mais ils avaient bien un pressentiment. J’ai<br />

toujours conservé cette lettre. Une lettre remarquable dans laquelle<br />

j’exposais le pourquoi et le comment. Quand je suis rentré à la maison,<br />

j’ai constaté que mon père m’approuvait. Je pense qu’à ses<br />

yeux le sacerdoce était aussi une promotion sociale. On peut se<br />

montrer avec un fils qui embrasse la prêtrise !<br />

Ma mère de son côté n’a rien dit. Elle gardait tout dans son cœur.<br />

Mais cela la préoccupait quand même beaucoup. J’ai donc commencé<br />

mon séminaire après les grandes vacances. Je ne me souviens<br />

plus si c’était le 1 er septembre, car l’évêque m’avait directement<br />

envoyé à Louvain. En Flandre-Occidentale, il y avait cependant une<br />

habitude de faire faire d’abord un an de séminaire à Bruges et puis<br />

40


Les années louvanistes<br />

ceux qui étaient les plus capables allaient à Louvain pour y décrocher<br />

un diplôme de candidat en deux ans. Mais, l’on devait en tout<br />

état de cause commencer à Bruges. C’était le seul diocèse à avoir<br />

cette réglementation. En fait, on voulait d’abord bien former les<br />

séminaristes « à la brugeoise ». Nous avons cependant innové<br />

puisque nous sommes directement partis à quatre à Louvain, après<br />

nos humanités, pour étudier la philosophie à l’Institut Léon XIII. J’y<br />

suis resté pendant trois ans. C’était une époque très particulière. Et<br />

une fameuse entreprise en soi pour un petit bonhomme de Flandre-<br />

Occidentale, sorti du collège de Tielt. Tielt, au fond, n’était qu’un<br />

grand village aux antipodes d’une ville universitaire. Ce fut donc<br />

pour moi un énorme changement.<br />

– Comment Louvain vous est-elle apparue à ce moment ? Comme<br />

la ville de tous les dangers ?<br />

– Il n’y avait pas beaucoup de dangers parce que nous étions au<br />

séminaire. En fait, on avait très peu de possibilités de sorties en<br />

dehors de la fréquentation des cours. On rencontrait certes des étudiants<br />

et des étudiantes, mais notre univers était assez limité<br />

puisque l’Institut de philosophie n’interpellait qu’une catégorie<br />

très limitée de jeunes. Cela dit, nous avions quand même en première<br />

année quelques cours en dehors de l’Institut : je pense à ceux<br />

de mathématiques, de logique, de biologie et de physique. Trois<br />

fois par trimestre, on pouvait aussi quitter l’Institut pour aller à un<br />

concert ou à une conférence. On notait précieusement ces sorties.<br />

– Et que choisissiez-vous alors en général ?<br />

– Habituellement j’optais pour une soirée musicale. Ou pour un<br />

film. Les pères joséphites avaient une salle où l’on projetait de bons<br />

films. Comme par exemple J’avais cinq fils, un long-métrage américain<br />

qui racontait l’histoire de cinq fils d’une famille qui ont dû<br />

aller à la guerre. Mais il faut savoir que les étudiants n’allaient pas<br />

tellement dans cette salle pour les films ! Elle n’était pas très confortable<br />

et on s’y rendait surtout pour chahuter. Les commentaires<br />

fusaient sur tout ce que l’on pouvait apercevoir à l’écran. Le baiser<br />

le plus chaste provoquait des hurlements à l’époque.<br />

– Alia tempora, alii mores…<br />

– Absolument, c’était inimaginable. Lorsqu’on voyait deux amou-<br />

41


eux se quereller à l’écran, un chœur se levait dans la salle pour<br />

crier qu’« on allait tout de même pas faire ça ! » Incroyable, non ?<br />

– Quelle était l’atmosphère à Louvain ? Est-ce que l’on sentait déjà<br />

que cela allait bouger ?<br />

– Non, certainement pas en 1951. On était encore dans l’université<br />

unitaire où des cours se donnaient en néerlandais et en français.<br />

Il n’y avait aucun problème à ce moment-là. Et personne ne<br />

trouvait alors cela anormal. Mais bon, je confesse que mes trois<br />

années universitaires à Louvain n’étaient guère centrées sur la vie<br />

estudiantine. Pour moi, l’important, c’étaient les sciences et la philosophie.<br />

Louvain fut pour moi une école de vie où mon esprit s’est<br />

vraiment ouvert.<br />

– Vous aviez des maîtres dans ce contexte ? Vous nous avez déjà cité<br />

Alphonse de Waelhens.<br />

– Oui, de grands maîtres même. Je pense à Deraeymaeker pour la<br />

métaphysique, à Verbeke pour l’Histoire de la philosophie. Verbeke<br />

était non seulement un très bon président, c’était aussi un excellent<br />

pédagogue. Mais pour ce qui était de la qualité et de la force<br />

intellectuelles, je pointe Deraeymaeker et surtout DeWaelhens, qui<br />

donnait la philosophie moderne, à partir de Hume et de Berkeley,<br />

et le XVII e siècle. Et puis il y avait aussi Dondeyne pour l’anthropologie<br />

et le cours spécial de métaphysique. Ou encore Augustin<br />

Mansion pour la philosophie grecque. À ce moment, « omnis comparatio<br />

claudicat » – je me sentais comme le jeune Jésus, à douze<br />

ans au temple parmi les scribes. Mon intelligence et mon caractère<br />

ont alors connu une évolution à pas de géant.<br />

– Quelle était votre plus profonde motivation pour embrasser le<br />

sacerdoce ?<br />

– Elle était en fait liturgique. C’est ce qui m’apparaît avec le recul.<br />

Ma vocation venait de la liturgie. Ah ! les rites et les rituels, le chant,<br />

les symboles, les métaphores.<br />

– Votre vocation fut hâtive puisque vous avez jadis déclaré qu’elle<br />

était très claire dès la fin de la sixième latine et certainement en cin-<br />

42


Les années louvanistes<br />

quième. N’est-ce pas un peu tôt pour un enfant de treize ou quatorze<br />

ans ?<br />

– C’était encore plus tôt que cela : j’y ai pensé dès l’âge de six ans<br />

quand j’ai fait ma première communion.<br />

– Ah bon, déjà à ce moment-là ?<br />

– Oui, mais il faut évidemment tenir compte de l’environnement<br />

dans lequel on vit : le mien était totalement déterminé par la foi. Et<br />

par la liturgie. En ce temps-là, les repères de mes contemporains<br />

n’étaient pas le 1 er janvier ou le 15 avril mais Pâques, l’Ascension,<br />

la Pentecôte, la Toussaint et Noël ou encore la Fête du Sacré-Cœur<br />

de Jésus et la Fête-Dieu. L’heure était liturgique. Le seul à ne pas<br />

fréquenter l’église à Kanegem était le secrétaire communal qui<br />

habitait à côté de chez nous. C’était un libre penseur mais pas un<br />

laïque engagé ou un franc-maçon, certainement pas. C’était un<br />

sceptique absolu. Toutes les semaines, il prenait le train pour aller<br />

jouer aux courses à Sterrebeek. Aux yeux de la population, il passait<br />

pour un homme très bizarre.<br />

Ma vocation était liturgique et un tout, tout petit peu sociale. Il y<br />

avait une certaine compassion envers les pauvres. Pendant la<br />

guerre, j’avais vu pas mal de famine et de pauvreté.<br />

– Dans votre famille, il n’y a pas eu d’autres vocations ?<br />

– Non, une sœur de ma grand-mère était religieuse mais elle habitait<br />

très loin de chez nous. On allait lui rendre visite une fois par an,<br />

en été pour aller manger des fraises.<br />

– Comment définiriez-vous la vocation sacerdotale ?<br />

– À vrai dire, là vous me posez une colle car je ne le sais pas… Il y<br />

a comme un projet. Je veux faire quelque chose de ma vie. Mais il<br />

y a projet et projet : ce n’est pas comme celui qui dit qu’il veut devenir<br />

avocat ou médecin ; ici, il y a aussi eu une attirance. C’est parfois<br />

quelque chose qui est plus fort que vous-même. J’ai toujours<br />

eu le sentiment que je voulais le faire, mais je suis aussi quelqu’un<br />

à part entière et, en même temps, je marche dans les pas de quelqu’un…<br />

Ce fut donc une combinaison très spéciale de faire et de<br />

se laisser faire. Voilà encore une belle part de mystère. Je n’ai jamais<br />

beaucoup réfléchi à cela.<br />

43


– Plus tard, dans votre fonction de directeur spirituel du grand séminaire<br />

de Bruges, vous avez dû juger vous-même des vocations et leur<br />

qualité. Comment pouvez-vous déterminer qu’une vocation est<br />

sérieuse ou non ?<br />

– Pour moi, l’ultime et plus grand critère était la joie. Les candidats<br />

étaient-ils heureux au séminaire ? Bien sûr, certains aspects<br />

pouvaient être négatifs et des garçons pouvaient dire qu’ils éprouvaient<br />

des difficultés mais lorsque je constatais une joie profonde<br />

chez quelqu’un, je me disais qu’il était à sa place. Quand il y avait<br />

des hauts et des bas, parfois très marqués, j’avais de sérieux doutes<br />

et je le leur disais après un certain temps. Cela me fait penser à un<br />

échange entre François de Sales et sainte Jeanne de Chantal (une<br />

sainte française, 1572–1641). Cette dernière lui avait écrit une lettre<br />

à propos d’une novice, un peu sauvage. Elle avait des doutes sur sa<br />

vocation. Puis, il y en avait une autre, une seconde qui était toujours<br />

triste. La réponse de saint François de Sales fut de conserver<br />

la première. On a retrouvé cette lettre… Mais c’est un étrange esprit<br />

que celui de la mélancholie. Je n’ai jamais oublié cet échange épistolaire<br />

et j’étais très attentif à ce genre de réaction. Était-il aussi<br />

comme ça chez lui ? L’autre grand problème était celui du célibat.<br />

Certains ne peuvent pas l’assumer. Alors je leur disais qu’ils étaient<br />

de bons garçons – ce qu’ils étaient du reste en général – et qu’ils ne<br />

devaient pas se rendre malheureux.<br />

– Est-ce que la question se posait déjà dans les termes actuels ?<br />

– Certainement mais pas de la même manière. On ne remettait pas<br />

en question le fait que l’Église pouvait exiger le célibat et que cela<br />

avait du sens. Aujourd’hui, l’on doute profondément de la valeur<br />

en soi du célibat. On était aussi très pratique…<br />

Il y avait des candidats qui s’amourachaient d’une fille pendant les<br />

vacances. J’en ai connu qui ont pu surmonter cela, mais lorsque<br />

cela durait trop longtemps, c’est-à-dire pendant six mois, un an ou<br />

deux, je leur disais que je ne voulais pas qu’ils soient malheureux<br />

plus tard.<br />

– Vous n’avez jamais remis personnellement le célibat en doute ?<br />

– Non. L’Église nous le demandait et nous nous exécutions. Puis<br />

on avait l’exemple d’un grand nombre de prêtres, de religieux et de<br />

44


Les années louvanistes<br />

religieuses autour de nous. On n’était pas encore une exception<br />

comme aujourd’hui. Combien de filles restent célibataires aujourd’hui<br />

?<br />

– Vous avez dit que vous vous soumettiez à la discipline de l’Église<br />

mais vous pouviez aussi arriver à la conclusion par vous-même que<br />

sans ce célibat, votre engagement serait moins fort.<br />

– Cela a certainement joué en partie mais l’on devait moins travailler<br />

qu’aujourd’hui. À l’époque, nous ne pouvions pas encore<br />

dire que j’allais pouvoir travailler plus parce que je n’étais pas<br />

marié. Mais certaines phrases de l’Évangile m’ont aussi conforté.<br />

Des phrases pourtant déroutantes du Christ : si vous m’aimez et si<br />

voulez me suivre, il faut renoncer à son mari, à sa femme, à ses<br />

enfants, à sa maison, à un bœuf et à un âne.<br />

Comme cela se trouvait dans l’Évangile, on ne pouvait pas les<br />

contourner. Vous pouvez dire que cela ne vous plait pas mais vous<br />

ne pouvez pas contester que ce sont des propos du Christ. J’ai été<br />

fortement interpellé par cette radicalité : si on voulait le suivre et<br />

l’aimer, on ne pouvait pas se retourner. Voilà des textes qui ont été<br />

passés au bleu, qu’on ne cite plus. Jésus est devenu un doux mais<br />

il peut aussi être terriblement dérangeant. Car on lui doit aussi des<br />

expressions fortes comme celle où il invite à s’arracher l’œil gauche<br />

s’il vous scandalise. Ce sont certes des métaphores mais quand<br />

même… Personnellement, je n’oserais jamais dire cela.<br />

– Iriez-vous jusqu’à dire qu’on est trop tolérant aujourd’hui ?<br />

– Oui, on a rendu le christianisme soft comme bien d’autres<br />

choses. Trop soft sans doute…<br />

– Ce n’est pas propre au christianisme, c’est vrai, prenez, tenez, notre<br />

métier : le journalisme…<br />

– Oui, oui, il ne fait pas de doute que cela se répercute dans tous<br />

les domaines. Nulle part, on n’ose plus poser des exigences. Ou<br />

alors dans le monde de l’économie. Là, vous vous retrouvez face à<br />

des tueurs ! Bon, c’est vrai que l’on attrape plus de mouches avec<br />

un peu de sucre et du sirop qu’avec du vinaigre. Mais dans le<br />

vinaigre, il y a un goût déterminé que vous ne pouvez trouver dans<br />

le sirop.<br />

45


Godfried Danneels, étudiant avant de devenir Grand<br />

Chancelier de l’Université de Louvain<br />

Lorsque Godfried Danneels fit son entrée à l’Université catholique de<br />

Louvain, une réflexion philosophique et théologique ouverte sur le<br />

monde y battait son plein avec des personnalités peu communes<br />

comme le chanoine Albert Dondeyne qui allait influencer des générations<br />

de jeunes « Louvanistes » à partir de son groupe « Universitas », le<br />

si bien nommé. Mais en ces temps de reconstruction après la Deuxième<br />

Guerre mondiale, l’humour tenait aussi le haut du pavé que l’on ne<br />

déboîtait pas encore dans les rues de la cité universitaire… : le<br />

21 novembre 1951, un groupe d’étudiants facétieux mystifiait les<br />

bonnes sœurs de l’institut du Sacré-Cœur d’Heverlee en leur faisant<br />

croire qu’elles recevaient en leurs murs le jeune roi Baudouin en personne.<br />

Il est vrai qu’un étudiant d’origine anversoise qui avait nom<br />

Hugo Engels ressemblait comme deux gouttes de la célébrissime pils<br />

louvaniste au jeune souverain…<br />

Une bande de joyeux drilles dont faisaient partie un futur ministre<br />

d’État (Guy Spitaels), un futur directeur-rédacteur en chef de La Libre<br />

Belgique et futur baron (Jacques Franck), et notamment aussi Pierre<br />

Masson, le fils de l’écrivain régionaliste Arthur Masson, décida donc de<br />

rendre une « visite royale » avec l’étonnant sosie au très sympathique<br />

institut d’Heverlee qui accueillait en son sein pas moins de mille jeunes<br />

et charmantes jeunes filles…<br />

La Libre Belgique du 23 novembre 1951 évoqua la blague qu’elle appelait<br />

« mystification estudiantine » : « Mercredi peu après midi, un établissement<br />

d’enseignement tenu par des religieuses à Héverlé [sic] reçut<br />

un coup de téléphone qui provoqua un immédiat branle-bas de combat.<br />

On lui apprenait que S.M. le roi Baudouin allait, peu après ledit<br />

coup de téléphone, effectuer une visite privée à ce grand établissement<br />

d’enseignement et lui donner un témoignage spécial de sa bienveillance.<br />

» Le journal raconte alors comment en deux heures tout fut<br />

mis en œuvre pour que « tout le couvent soit reluisant comme un sou<br />

neuf ». Vers 14 h 30, quatre limousines débarquaient pas moins de dixhuit<br />

personnes. Une fameuse suite royale ! Après une visite de l’école,<br />

les étudiants se retrouvèrent dans la salle des fêtes face aux mille cinq<br />

cents élèves qui entonnèrent la Brabançonne et des chants patriotiques<br />

mais « une brave Sœur, qui avait vu récemment le Roi, le vrai, se douta<br />

de la plaisanterie » et « fit part de son sentiment à d’autres Sœurs, lesquelles,<br />

dès ce moment, remarquèrent que les personnalités de la Cour<br />

étaient vraiment fort jeunes ». La Mère Supérieure mise au parfum fit<br />

le même constat et avertit discrètement la police qui vint « mettre la<br />

Cour à la porte » pour paraphraser La Libre Belgique.<br />

46


Les années louvanistes<br />

N’empêche : les étudiants avaient parfaitement réussi leur coup et s’ils<br />

furent interrogés par la police, il n’y eut pas de suite à leur encontre.<br />

En effet, une dépêche de l’agence Belga du 22 novembre 1951 précisait<br />

que « la mystification […] aurait pu donner lieu à des sanctions judiciaires<br />

assez sévères ». Mais… « le Roi a formulé le souhait qu’il n’y ait<br />

point de poursuites »… Triste, Baudouin, vraiment ?<br />

– Est-ce que le christianisme doit se positionner dès lors de manière<br />

plus offensive ? Plus comme un grand défi de vie ? Notamment pour<br />

susciter davantage de vocations ?<br />

– Le christianisme doit se présenter davantage comme un challenge.<br />

Mais il ne faut pas le faire non plus à la manière d’un général<br />

qui veut recruter des soldats. Il ne faut pas dire d’emblée : chez<br />

moi, c’est comme ça et pas autrement. Non, je pense qu’il faut dire :<br />

c’est le Christ qui est radical. Mais bon, au nom de cette radicalité,<br />

on a parfois connu des dérives dans le passé. Pensez à certaines<br />

histoires à propos de vocations dans les couvents et monastères.<br />

– Vous avez voulu devenir prêtre diocésain, pas religieux…<br />

– Je n’ai jamais pensé à une autre vocation.<br />

– Pourquoi ?<br />

– Cela allait presque de soi parce que tous les prêtres que j’ai<br />

connus au collège étaient des diocésains. Et aussi parce que j’ai<br />

toujours trouvé que les moines étaient spéciaux. Les « bruine<br />

paters » habitaient à côté du collège. C’étaient de braves gens, mais<br />

je ne me voyais pas habillé de brun ! Et puis, depuis ma Poésie,<br />

j’avais aussi un a priori défavorable contre les moines chanteurs<br />

qui avaient une guitare. Et aussi contre certains pères qui venaient<br />

nous parler. Surtout lorsqu’ils disaient qu’ils habitaient dans des<br />

igloos, chez les Esquimaux… Je trouvais cela déplacé parce qu’ils<br />

venaient de la sorte recruter des étudiants.<br />

– Les jésuites vous interpellaient plus positivement parce qu’ils<br />

avaient des activités intellectuelles, mais à vos yeux, ils n’étaient pas<br />

assez impliqués dans la liturgie ?<br />

– Ah oui, c’est le moins que l’on puisse dire ! Lorsque à la Grégo-<br />

47


ienne, vous traversiez les couloirs des chambres des Jésuites, un<br />

quart d’heure avant la messe de Minuit à Noël, on les entendait<br />

encore tous taper à la machine. À minuit moins cinq, ils arrêtaient<br />

parce que la cloche les appelait d’urgence. Non, les Jésuites<br />

n’avaient rien de liturgique.<br />

– Mais, répétons-le, leur engagement intellectuel a pu vous interpeller<br />

?<br />

– J’avoue que le seul doute que j’ai pu avoir était de savoir si je<br />

deviendrais ou non jésuite. Je n’exclus pas que si j’avais été dans<br />

un collège jésuite, je ne le serais pas devenu moi-même, parce qu’il<br />

y avait aussi de grands auteurs de livres pour la jeunesse parmi eux.<br />

C’étaient des hommes dont on pouvait dire qu’ils avaient des capacités<br />

!<br />

– Votre destination logique était le Philosophicum du petit séminaire<br />

de Roulers.Vous avez même été vous présenter là mais ils n’ont<br />

pas voulu de vous. Ils vous trouvaient donc trop malin pour le<br />

simple séminaire ?<br />

– Je ne pourrais pas vous répondre précisément ; ils ne me l’ont<br />

jamais dit…<br />

– Comment s’est effectuée la sélection quand vous avez été vous y<br />

présenter à l’âge de dix-huit ans ?<br />

– Nous étions nombreux, peut-être bien au-delà de cinquante. On<br />

était convoqué un certain jour et il y avait un examen particulier.<br />

On recevait une liste de questions écrites auxquelles il fallait<br />

répondre. Ensuite, il nous fallait écrire une sorte de rédaction. Et<br />

puis, nous avons dû comparaître pendant un petit quart d’heure<br />

devant un quatuor. Il y avait là l’évêque – ce devait encore être<br />

M gr Lamiroy… –, l’évêque auxiliaire et bien entendu le président<br />

du séminaire. Ils étaient assis face à nous et nous posaient<br />

quelques questions. Je n’ai jamais su pourquoi. Mais je pense qu’ils<br />

tenaient davantage compte de la manière dont on réagissait que<br />

du contenu de la réponse. C’était une façon intelligente de nous<br />

jauger.<br />

– Quel genre de questions vous avait-on posées ?<br />

– Je ne m’en souviens plus très bien. Je me rappelle quand même<br />

48


que les questions écrites concernaient notre connaissance du latin.<br />

Il fallait faire des traductions, répondre à une version et à un thème,<br />

du néerlandais au latin. Il y avait aussi des mathématiques dont je<br />

ne pense pas m’être dépêtré. Et puis, il y avait cette rencontre avec<br />

les quatre. Je n’ai pas été impressionné par ce qu’ils m’ont dit, mais<br />

bien par le fait que je me retrouvais là comme face à un tribunal.<br />

– C’était au fond un examen de maturité ?<br />

– Oui, c’était cela.<br />

Les années louvanistes<br />

– Aujourd’hui, la formation sacerdotale reste encore très stéréotypée<br />

: elle commence toujours par la philosophie, puis on se tourne<br />

vers la théologie. Estimez-vous que cette approche reste logique ?<br />

– L’on fait moins de distinction aujourd’hui. Tout cela s’imbrique<br />

l’un dans l’autre. Ainsi, en philosophie, on leur parle déjà de la<br />

Bible. Il faut dire que plus d’un séminariste se plaignait que, pendant<br />

les deux premières années de sa formation, on ne lui parlait<br />

que de Socrate et d’Aristote mais on ne disait rien ou presque rien<br />

de Dieu. Dès lors, on a aussi intégré quelque introduction aux<br />

textes bibliques au début des études. Personnellement, je continue<br />

à trouver que c’est un bon système. Afin d’asseoir sa foi, il est<br />

important de développer sérieusement son intelligence. Cela dit,<br />

cette dimension-là a été mise quelque peu à l’arrière-plan aujourd’hui.<br />

On dit maintenant que la foi c’est la foi et donc qu’il ne faut<br />

pas être nécessairement malin pour y accéder. Reste que s’il ne faut<br />

plus être malin pour croire, il faut quand même l’être un peu pour<br />

parler de la foi.<br />

– Vous êtes visiblement plus proche d’une certaine foi rationalisée<br />

que de celle du charbonnier…<br />

– Ah ! la foi du charbonnier ! Je respecte le charbonnier, je dis<br />

même vive le charbonnier mais cette foi-là n’est pas la mienne. Et<br />

je me pose de grandes questions sur celui qui veut rester charbonnier.<br />

Pour trouver les fondements de la raison, il n’est point sot<br />

de croire. Je trouve même cela essentiel. D’ailleurs quand on ne les<br />

possède pas, eh bien, la foi est plutôt vacillante. Au moindre<br />

contact avec ceux qui pensent autrement, on est perdu. La faiblesse<br />

de la formation philosophique m’inquiète ; je ne pense pas seule-<br />

49


ment à celle des prêtres mais aussi à celle que l’on donne à l’université.<br />

– En tant que responsable de diocèse, participez-vous aussi à l’élaboration<br />

du programme de la formation des prêtres ou est-ce que<br />

celle-ci vous est imposée par Rome ?<br />

– Oui, Rome nous propose un Ratio Studiorum, mais l’on a quand<br />

même une certaine liberté. Parce qu’on doit enseigner tellement<br />

de choses aux séminaristes qu’il leur est pratiquement et humainement<br />

impossible de tout engloutir. Il faut s’initier à la patristique,<br />

à la connaissance des médias, à l’art, à la littérature, à la politique…<br />

C’est une formation tellement universelle que personne ne peut<br />

tout intégrer mais sur le plan local, on peut resserrer les boulons.<br />

Et c’est ce que nous faisons.<br />

– Vous avez bouclé vos études de philosophie par une thèse sur la<br />

théorie de la projection de Feuerbach. Il fut un des premiers à avoir<br />

fait la critique de la religion à partir d’arguments psychologiques.<br />

La psychologie était-elle un cours obligatoire à Louvain ?<br />

– Oui, mais nous n’en avions guère. De Raeymaeker nous donnait<br />

une Introduction à la psychologie, en première année. Puis on avait<br />

Nuttin, mais cela ressemblait quand même plus à de la psychologie<br />

expérimentale. Et dans les cours de De Waelhens sur la philosophie<br />

moderne et contemporaine, il y avait toujours aussi une<br />

bonne part de psychologie.<br />

– L’Église n’a pas embrayé de la même manière sur l’approche psychologique<br />

de la religion. Pensons à ce qui est arrivé à Eugen Drewermann<br />

avec son « psychogramme du clerc ». D’où vient cette peur,<br />

cette méfiance de la psychologie ?<br />

– Je pense qu’on ne peut et qu’on ne sait pas être méfiant face à la<br />

psychologie comme objet d’étude de la vie spirituelle de l’homme.<br />

Le seul problème, c’est qu’en psychologie, il y a une tendance qui<br />

pousse facilement à l’exclusive, qui consiste à dire que si je le sais,<br />

la messe est dite, on n’a plus rien à ajouter. C’est plutôt le repli sur<br />

elle-même de la psychologie que la psychologie elle-même qui me<br />

pose problème. Ce n’est pas parce qu’on peut déterminer dans<br />

quelle lobe de mon cerveau se situe le sentiment religieux que je<br />

peux expliquer ce sentiment religieux.<br />

50


Les années louvanistes<br />

– L’Église craindrait-elle une démystification de la foi par la psychologie<br />

et par d’autres sciences ?<br />

– La puissance réductrice de la psychologie est plus forte que celle<br />

des mathématiques ou des sciences naturelles par exemple. Parce<br />

qu’il est question de la vie spirituelle de l’homme. Et donc aussi de<br />

la foi, dans une certaine mesure. L’exclusivisme de la psychologie<br />

touche de près la vie spirituelle. C’est là que se situe le problème.<br />

Je ne sais pas si toutes les théories psychologiques sont vraies. Je<br />

suis donc prudent.<br />

– Récemment, on a publié une étude qui affirmait qu’on avait<br />

trouvé le gène de la religion sans lequel on ne pourrait être croyant.<br />

Vous pouvez entrer dans cette assertion ?<br />

– C’est bizarre ! Je ne sais pas si c’est vrai. Et je vous avoue que cela<br />

m’étonnerait. L’on peut cependant avoir en permanence un handicap.<br />

Le sens de l’esthétique pourrait aussi être lié à certains<br />

gènes. Mais je n’ai pas d’explications à tout cela !<br />

– Cela signifierait cependant que l’homme serait prédestiné à croire<br />

ou le contraire…<br />

– En partie, oui. Un penseur comme Antoine Vergote a toujours<br />

été un bon exemple d’une intégration paisible entre la psychologie,<br />

la psychanalyse et la religion. Voilà un homme remarquable. À<br />

l’université, je n’ai eu cours avec lui que durant un semestre. Mais<br />

depuis que j’ai quitté la K.U.L. et jusqu’à aujourd’hui encore, je<br />

trouve remarquables les publications de Vergote et la manière dont<br />

il a traité tous ces sujets. C’est un vrai maître à penser. J’ajouterais<br />

que je n’ai aucune confiance dans la psychologie populaire.<br />

– Il nous semble qu’en lisant Vergote ou Herwig Arts, on reste dans<br />

le doute. L’on est sur la tranche entre la foi et l’incroyance. On y rencontre<br />

à la fois une solide rationalité et en même temps une grande<br />

irrationalité et finalement l’on ne sait plus très bien où on en est.<br />

– Oui, parce qu’elle prétend faire du travail scientifique. La foi est<br />

en définitive un choix. Et on ne peut pas l’imposer au scientifique.<br />

Il est seulement permis de dire que c’est possible. Sinon, ce n’est<br />

plus de la science. Mais quand on en parle avec Vergote, ce que j’ai<br />

encore fait de temps en temps, il apparaît qu’il a choisi mais il ne<br />

51


nous dit pas comment il faut faire. C’est fluide comme l’eau qui<br />

sort du robinet.<br />

– La religiosité se situe loin de la méthode scientifique. Elle n’a rien<br />

à faire avec les sciences exactes.<br />

– Avec les sciences exactes, certainement pas. En fait, c’est un<br />

miracle que la religion et la foi existent dans notre monde. Pour<br />

moi, c’est la preuve que l’homme est plus que l’homme. Et cela je<br />

ne puis pas l’expliquer. Mais plus on agresse la foi, plus on la combat,<br />

plus elle devient résistante. On ne parvient pas à éliminer le<br />

sentiment religieux. Mieux, en ces temps de sécularisation extrême<br />

comme aujourd’hui, on voit soudain émerger de nouveaux sentiments<br />

de religiosité. Ils ne sont certes pas tous chrétiens mais l’ère<br />

du positivisme où Auguste Comte pouvait affirmer que l’on avait<br />

tout trouvé et qu’il ne fallait plus rien chercher, eh bien, ce tempslà<br />

est révolu. Du reste, on entend de moins en moins ce genre de<br />

discours.<br />

– L’Église a-t-elle bien réagi à l’émergence des sciences, selon vous ?<br />

– Je crois que l’Église catholique en particulier a toujours eu un<br />

immense respect pour la raison naturelle. Les protestants, moins.<br />

Pour les protestants, la foi vient droit du ciel, « senkrecht von oben ».<br />

Pour Karl Barth, tout ce qui relève de la psychologie ou de la raison<br />

n’a aucune valeur. Et donc le Message nous tombe dessus comme<br />

une météorite. Et on n’a guère le choix. L’Église catholique n’a<br />

jamais accepté cela. Depuis l’Antiquité, elle n’a cessé d’intégrer<br />

divers acquis. Il y eut d’abord les philosophes grecs, puis les Pères<br />

de l’Église. Puis elle a encore intégré des apports grecs et arabes, et<br />

même le droit romain. Il ne faut pas oublier que le concile Vatican I<br />

était l’affirmation radicale de la raison pure humaine. À partir de<br />

mes études à Louvain, j’ai été frappé chaque fois que je m’interrogeais<br />

sur ce qui m’avait amené à être chrétien, à être catholique par<br />

l’immense respect pour la raison naturelle et ses diverses possibilités.<br />

Nous avions des professeurs qui étaient donc à la fois des<br />

croyants – la plupart d’entre eux étaient encore des prêtres – et des<br />

hommes de science. En fait, ils faisaient la synthèse en leur for intérieur.<br />

52


Les années louvanistes<br />

– N’est-ce pas plus difficile aujourd’hui quand on pense aux doutes<br />

d’un éminent chercheur comme Christian de Duve ?<br />

– L’agnosticisme et le doute sont plus répandus aujourd’hui qu’il<br />

y a un demi-siècle, c’est une certitude. Cependant chaque fois<br />

qu’on dit actuellement que ce n’est pas possible, on doit très vite<br />

revenir sur sa position. Quand vous dites qu’il ne peut y avoir<br />

quelque chose de plus que ce que l’on voit dans son microscope,<br />

vous n’agissez plus en homme de sciences.<br />

– La foi est-elle inexpugnable parce qu’elle offre des perspectives à<br />

l’homme ?<br />

– Je ne sais pas pourquoi elle l’est mais je sais seulement que c’est<br />

ainsi. Pourquoi ? Je pense que la foi répond à l’aspiration de l’homme<br />

à la transcendance. À plus et à plus loin. Notez que c’est vrai aussi<br />

pour la science. On continue parce qu’on veut toujours aller plus<br />

loin. Je pense aussi que la foi est fondamentalement liée à la vie éternelle.<br />

Et à une certaine continuité. Au moment où l’on met sérieusement<br />

en question cette continuité, comme à notre époque, la foi<br />

connaît de grandes difficultés. Mais ce désir de subsister est tellement<br />

enraciné que je ne parviens pas à comprendre pourquoi nos<br />

contemporains en viennent à dire que cela suffit et qu’ils vont mettre<br />

un terme à leur existence. De même, je ne comprends pas ceux qui<br />

disent n’avoir pas besoin de se perpétuer. C’est vraiment manifester<br />

une sûreté de soi prométhéenne.<br />

– Oui mais, on peut également dire que les croyants ou ceux qui<br />

voudraient croire en la transcendance ne sont pas d’accord avec la<br />

Création. Il est indéniable que l’homme est mortel, non ?<br />

– Oui, oui mais le fait de vouloir se perpétuer n’a rien à voir avec<br />

l’immortalité. L’homme est mortel. En fait, la vie éternelle signifie<br />

que la mort n’est pas une fin en soi où l’on est détruit. La science<br />

dit à bon escient que nos cellules ne peuvent pas survivre. C’est de<br />

fait impossible. Mais cela n’a rien à voir avec la vie éternelle. Nous<br />

sommes mortels mais nous pouvons avoir la vie éternelle. Notre<br />

culture pratique en fait une mélancolie calme. Il suffit de descendre<br />

dans la rue. Nos concitoyens ne sont pas aigris, sauf peut-être lorsqu’il<br />

pleut mais on ne peut pas affirmer non plus qu’ils sont joyeux.<br />

En fait, ils sont ainsi…<br />

53


– Un peu fatalistes ?<br />

– Oui et mélancoliques. Ils manquent de quelque chose mais ils<br />

ne peuvent pas dire de quoi il s’agit. C’est un étrange état d’esprit<br />

que celui de la mélancolie.<br />

– Doit-on attribuer à la sécularisation la perte de cette sécurité, la<br />

perte de la joie romaine ?<br />

– C’est la conséquence de diverses causes. Il y a en effet la perte<br />

des certitudes ; c’est un fait que nous sommes beaucoup plus prosaïques<br />

et pragmatiques face à la vie. On se dit qu’on peut se contenter<br />

de ce dont on dispose. En fait, nous sommes orphelins des<br />

grands idéaux. C’est bien cela le grand problème : les grands idéaux<br />

ont disparu. Ceux qui se rattachent à la société mais aussi les<br />

idéaux politiques et sociaux. Où en sont le marxisme et le communisme<br />

? Les idéologies d’antan sont mortes. Et nous voici à l’ère<br />

de la pensée faible où l’on se dit qu’il n’y a, au fond, plus rien. C’est<br />

presque le retour au règne animal. Une vache ne fait pas mieux :<br />

elle mange l’herbe qu’elle trouve sur son pré et ne pense pas<br />

l’ombre d’une minute à ce qu’elle fait. Sauf lorsqu’elle s’avance un<br />

peu imprudemment vers la clôture électrique qu’elle ne peut franchir<br />

et qui la rappelle aux dures réalités animales.<br />

– Hors de la foi, il n’y a donc plus d’espérance ?<br />

– Non, non. À moins de réduire la vie à une suite de cadeaux que<br />

l’on reçoit pour certaines fêtes et de limiter de la sorte son projet<br />

d’existence. C’est se mettre dans la peau des enfants qui attendent<br />

la venue de Saint-Nicolas. Pour moi, sans la foi, il n’y a plus d’espoir.<br />

D’espoir fondamental, s’entend.<br />

– Mais que dites vous alors à ceux qui disent avoir foi en l’homme ?<br />

N’ont-ils pas raison ?<br />

– Toutes mes félicitations !<br />

– Mais vous devez quand même admettre qu’il y a de bons côtés en<br />

l’homme ?<br />

– Mais oui, il y a de bons côtés. Seulement, il est fini le pauvre<br />

homme. Je ne nie pas qu’il puisse avoir de très bonnes qualités. Il<br />

y a même une certaine héroïcité dans le fait de croire en l’homme.<br />

Je me demande même si ce n’est pas déjà aller au-delà de ses<br />

54


limites. Bon, c’est bien de se dire dans son abri qu’on ne nous attrapera<br />

pas, qu’on est vraiment sauvé, mais quand on meurt, eh bien,<br />

il ne fait pas de doute que l’on se fait rattraper.<br />

La joie s’est-elle envolée ?<br />

Les années louvanistes<br />

« Où donc la joie a-t-elle disparu ? Il y a trop de tristesse dans le<br />

monde, trop de tristesse en nous, et dans l’Église, et dans le cœur des<br />

hommes ! D’où vient ce voile de deuil sur notre vie ? Cette “douce<br />

mélancolie” qui flotte autour de nous comme un brouillard ?<br />

Serions-nous donc malades ? Malades de la crise ? Sans doute, mais<br />

n’y a-t-il pas beaucoup plus encore ? Voici une lettre. Elle m’est arrivée<br />

hier. “Mon mari et moi, comme nous sommes loin l’un de l’autre,<br />

alors que nous sommes tous deux de si bonne volonté. Mais en<br />

même temps quelle mystérieuse distance ? Nous nous aimons ; nous<br />

avons si peur de nous perdre l’un l’autre. Alors pourquoi n’y arrivonsnous<br />

pas de vraiment nous trouver ?” Pourquoi tant de chagrin caché<br />

dans chaque foyer, dans presque tous les cœurs ?<br />

Qui nous indiquera ce “puits de Jacob” où nous pourrons puiser<br />

l’eau vive de la joie ? Tant d’hommes et femmes et tant de couples<br />

sont assis sur la margelle, fatigués et assoiffés l’heure de midi de<br />

leur vie. Tout comme Jésus. Et avec Lui, ils disent : “Donne-nous à<br />

boire” (Jean 4, 7). »<br />

La joie de saint François, Pâques 1982, « Paroles de vie » n o 2


Chapitre III<br />

ROME ET LE CONCILE<br />

1954 – 1959<br />

– Après vos études à Louvain, vous avez été envoyé à Rome. Pourquoi<br />

n’avez-vous pas pu faire vos études de théologie à la faculté louvaniste<br />

qui bénéficiait pour le moins d’une excellente réputation ?<br />

– Je ne pourrais pas y répondre ; c’était un choix de l’évêque de<br />

Bruges, de M gr De Smedt.<br />

– Il ne vous l’a jamais motivé ?<br />

– Non, car en ce temps-là, on ne donnait pas de motivations. Bon,<br />

sans vouloir me vanter, il est vrai que j’étais un excellent étudiant.<br />

Mon problème n’était pas de faire un grade ou d’obtenir un très<br />

haut grade, mais plutôt de le perdre ! Je me souviens encore très<br />

bien de la fin de ma première année de philo. Après la délibération,<br />

le président m’avait dit que je n’avais pas tout à fait réussi à décrocher<br />

une grande distinction parce qu’il me manquait quelques<br />

points. En fait, le problème venait du professeur de biologie Koch<br />

qui ne supportait pas les philosophes ! Et donc il m’avait doté d’un<br />

12 sur 20.<br />

À la délibération, on avait remonté la cote afin que je puisse avoir<br />

ma grande dis’ ! Mais le président m’avait dit qu’il aurait préféré<br />

que je ne la décroche pas. Et de me confier qu’il avait même insisté<br />

auprès de ses collègues pour que je ne l’aie pas ! Je lui avais alors<br />

demandé pourquoi il faisait preuve de tant de sévérité à mon égard.<br />

Il m’avait répondu que je devais au moins en faire autant l’année<br />

suivante sous peine d’apparaître en recul. J’ai sué eau et sang pendant<br />

ma deuxième année. Et j’ai de nouveau eu une grande dis-<br />

57


L’ordination sacerdotale de Godfried Danneels, le samedi<br />

17 août 1957<br />

Le samedi 17 août 1957, l’évêque de Bruges, M gr De Smedt confère l’ordination<br />

sacerdotale à Godfried Danneels dans l’église de Kanegem.<br />

Une date choisie à dessein : c’était en effet aussi celle du 25e anniversaire<br />

de mariage de ses parents. À la fin de la cérémonie, le nouveau<br />

prêtre reçoit le calice de l’abbé et enseignant Daniel Billiet qui a<br />

influencé de manière décisive sa vocation. L’évêque de Bruges ne « descendit<br />

» pas seulement sur Kanegem pour l’ordination de l’abbé Danneels<br />

: il bénit aussi la nouvelle maison communale et fut l’invité<br />

d’honneur du repas qui suivit…<br />

Contrairement au Standaard du 17 août 1957 qui mentionna l’information,<br />

nous n’en avons pas trouvé trace dans La Libre Belgique, mais<br />

la chronique religieuse alors encore quotidienne se faisait l’écho d’une<br />

vie spirituelle encore très intense en ces temps préconciliaires… Elle<br />

nous apprend, par exemple, ces jours-là que l’évêque de Gand a béni<br />

le dimanche 10 août une nouvelle église à Hamme, dédiée à Sainte-<br />

Renelde alors que quelques jours plus tard, il est fait état de la bénédiction<br />

d’une nouvelle chapelle à Quaregnon, au cœur d’un Borinage<br />

largement déchristianisé.<br />

Les retraites ont aussi le vent en poupe : à Orval, une retraite dirigée par<br />

deux franciscains, mais inspirée par les Exercices spirituels de saint Ignace<br />

de Loyola a réuni quelque nonante-quatre hommes et on a même dû<br />

en refuser… quarante, faute de place. Le public des retraitants était<br />

pour le moins éclectique puisque s’y côtoyaient des notaires, des professeurs,<br />

des délégués syndicaux, mais aussi un ouvrier actif dans une<br />

laminerie et un employé des contributions… Autre indice de la bonne<br />

santé religieuse : quelque trente mille jocistes venus des cinq continents<br />

ont afflué à Rome pour le rassemblement mondial des jeunes travailleurs<br />

pour la paix chrétienne. Et les ordinations sacerdotales avaient<br />

aussi particulièrement le vent en poupe : le lendemain de celle de Godfried<br />

Danneels, l’évêque de Gand, M gr Calewaert conférait la prêtrise<br />

à dix-neuf nouveaux séculiers ainsi qu’à quatre religieux !<br />

58


Rome et le Concile<br />

tinction. Le président est venu me trouver et m’a dit que cette fois,<br />

je l’avais…<br />

– Vous vous étiez vraiment impliqué, non ?<br />

– À Louvain, on ne pouvait pas suivre de cycle inférieur en théologie.<br />

La formation n’y était délivrée qu’en scola major ; autrement<br />

dit, il fallait déjà avoir été ordonné prêtre et avoir suivi un curriculum<br />

élémentaire en théologie. Donc, j’aurais dû faire ma théologie<br />

à Bruges mais, bon, on m’a envoyé à Rome et ce fut quelque chose<br />

de différent.<br />

– C’était une autre aventure. Comment vos parents ont-ils accueilli<br />

cette décision ?<br />

– Mon père était content. Il trouvait fantastique d’avoir un fils qui<br />

allait étudier à Rome, tout près du pape. Mais il se trompait un peu<br />

quand il pensait que nous étions tout le temps près du Saint-Père !<br />

– Il n’y avait pas que cela… Ce fut sans doute une tout autre aventure<br />

que celle de Louvain puisque vous voilà dans une ville de<br />

dimension mondiale…<br />

– La langue et la culture étaient différentes. J’y ai beaucoup appris<br />

mais pas sur le plan scientifique.<br />

– Justement, il semble que vous ayez dit un jour que Louvain était<br />

meilleur sur bien des terrains. Par exemple, pour les études bibliques<br />

modernes. À la Grégorienne, c’était loin d’être un point fort.<br />

– Oui, cela ne représentait pas grand-chose à cette époque-là. Les<br />

temps ont changé, car c’est bien mieux actuellement. N’empêche<br />

que nous avions de très bons professeurs dans une série de domaines.<br />

Je pense par exemple à Alvaro, en dogmatique. J’ai fait ma<br />

thèse chez cet enseignant espagnol. C’était un homme d’une<br />

grande bonté, très pointu, qui avait été formé chez les jésuites en<br />

Belgique. J’avais aussi un professeur américain qui avait des conceptions<br />

assez particulières sur la Trinité. Selon lui, le Père n’est pas<br />

le Fils, le Fils n’est pas le Père et le Père n’était pas davantage l’Esprit.<br />

Il nous avançait pas moins de quatorze propositions. Et il nous<br />

disait, en latin, qu’il était complet « sed nulla intelligentia ». C’était<br />

un génie, mais les études bibliques étaient particulièrement faibles.<br />

J’ose le dire, à Rome, mon esprit s’est d’abord et surtout ouvert à la<br />

59


culture davantage qu’à la science. D’abord pour les Italiens. Voilà<br />

un peuple divin malgré toutes les misères qu’on peut rencontrer à<br />

son contact. À l’époque, l’on devait, par exemple, veiller à ne pas se<br />

faire dépouiller mais pour le reste, ce sont des gens très agréables.<br />

Cette manie de chiper s’est bien atténuée depuis lors mais à<br />

l’époque, l’on ne pouvait vraiment pas avoir de biens sur soi.<br />

Puis il y avait aussi la ville… Rome… Voilà une cité qui embrasse<br />

toute l’histoire du monde, depuis les débuts jusqu’à nos jours. Avec<br />

le christianisme des débuts et les catacombes… On pouvait y courir<br />

entre les monuments en s’immergeant pleinement dans l’Histoire.<br />

Le Collège belge se trouvait alors en pleine ville à la via<br />

Quirinale, à un jet de pierre de la résidence du président de la république.<br />

Tous les après-midi, nous avions droit à une heure de promenade<br />

et le jeudi était totalement libre. On traversait le Forum,<br />

on se dirigeait vers les basiliques et les anciennes petites églises.<br />

Bref, on ne pouvait pas faire cinquante mètres sans rencontrer une<br />

trace du riche passé romain. Et en plus, cela m’a permis d’apprendre<br />

l’italien.<br />

– Mais les cours étaient donnés en latin… Comment cela s’est-il<br />

passé pour vous ?<br />

– Nous avions eu beaucoup de latin pendant nos humanités. Après<br />

un mois, on a donc pu parler le latin mais aussi le comprendre. La<br />

prise de notes s’avéra un peu plus difficile. Mais le latin avait l’avantage<br />

que l’on pouvait tout dire en moins de mots. Cela nous a permis<br />

de noter presque de manière littérale tout ce que disait le<br />

professeur. Et puis ce dernier ne parlait pas toujours non plus un<br />

latin parfait…<br />

On n’en est plus là aujourd’hui, puisque l’italien est devenu la<br />

langue véhiculaire à la Grégorienne.<br />

Aujourd’hui, c’est le contraire… Il y a beaucoup de mots pour<br />

exprimer peu de choses.<br />

– À l’époque, les auditoires de la Grégorienne étaient-ils toujours<br />

pleins à craquer ?<br />

– Oui plus que pleins et le grand auditoire était lui aussi plus que<br />

rempli…<br />

60


Rome et le Concile<br />

– Vous avez dû y croiser des étudiants qui sont devenus cardinaux<br />

comme vous ?<br />

– Oh oui, toute une série. Ils ont tous désormais plus de septante<br />

ans et certains sont même encore plus vieux car j’ai été créé <strong>cardinal</strong><br />

très jeune. Certains étaient déjà sexagénaires quand ils ont reçu<br />

le titre. Plusieurs ne sont plus de ce monde.<br />

– Par ces rencontres, vous aviez une vision du monde plus large que<br />

celle qui vous était offerte à Louvain ?<br />

Vous faites bien de préciser : sur le monde, pas sur la science. Pour<br />

moi à Louvain, l’endroit central était la bibliothèque. À Rome, j’avais<br />

quelques lieux de prédilection : Santa Maria Maggiore, Saint-Pierre<br />

et tous les grands monuments religieux. L’avantage était que nous<br />

y rencontrions beaucoup d’étudiants venus du monde entier. Il y<br />

avait là des Brésiliens, des Espagnols, des Allemands qui circulaient<br />

en soutane rouge. Nous connaissions tous nos collègues du Collège<br />

allemand et du Collège français. Les Français étaient les seuls à ne<br />

pas avoir de caractéristiques vestimentaires propres. Tous les autres<br />

collèges se faisaient remarquer sur ce plan. Nous avions une ceinture<br />

rouge et noire que nous devions arborer en permanence, alors<br />

que les Français circulaient en simple soutane noire. Je ne sais plus<br />

quel pape Pie avait eu cette idée d’imposer des distinctions entre<br />

les collèges. Il n’avait pas réussi à imposer ses vues à nos amis français.<br />

Il est vrai qu’il voulait leur imposer les couleurs de Notre Dame<br />

de Lourdes, une soutane blanche avec une ceinture bleue… Ils n’en<br />

ont jamais voulu et, de fait, cela aurait été vraiment difficile de circuler<br />

dans Rome dans ces couleurs-là.<br />

– L’appareil ecclésial était encore intact, si l’on peut dire, en ce<br />

temps-là avec des centaines de vocations. Ce déploiement de force<br />

ecclésial vous a-t-il impressionné ?<br />

– Nous n’allions pas souvent à la place Saint-Pierre et encore<br />

moins à la rencontre du pape. Tout au plus, quelques fois par an.<br />

C’était aussi à une demi-heure à pied du Collège belge. Qui plus<br />

est, il y avait moins de célébrations solennelles qu’aujourd’hui.<br />

C’était même exceptionnel sur la place Saint-Pierre elle-même. Je<br />

n’en ai jamais vécu aucune sinon lors de l’élection de Jean XXIII.<br />

61


– Avez-vous rencontré Pie XII ?<br />

– Non, jamais, même pas en groupe.<br />

– C’était un homme distant, une personnalité qui flottait au-dessus<br />

des autres ?<br />

– C’était une figure imposante autour de laquelle planait une aura<br />

un peu mystérieuse sinon mystique. Il avait déjà frôlé la mort de<br />

près et avait prié le rosaire sur son lit de souffrances. On avait pu<br />

suivre cela de très près grâce aux haut-parleurs, y compris à Sainte-<br />

Marie Majeure ; il y régnait aussi une ambiance particulière. La<br />

rumeur a couru qu’il avait eu des visions, mais je n’en crois rien.<br />

Tout cela pour vous dire que nous n’avions guère de contacts avec<br />

l’appareil ecclésial.<br />

– Comment était l’ambiance au Collège belge en ce temps-là ?<br />

– Elle était gaie !<br />

– Étiez-vous nombreux ?<br />

– Nous étions une vingtaine, pas davantage. C’était dans un vieux<br />

bâtiment, dans un ancien couvent de carmélites. Nous y vivions<br />

dans un dénuement certain. Il est heureux qu’il n’ait jamais fait très<br />

froid à Rome car aucune fenêtre ne pouvait plus être fermée. On<br />

logeait donc dans les petites cellules des carmélites, et je dois dire<br />

que c’était gai ! Nous avions comme président, à cette époque,<br />

M gr Devroede qui est devenu par la suite vice-recteur à l’Université<br />

de Louvain. C’était un homme plein d’humour qui nous faisait<br />

beaucoup rire à table avec ses talents d’imitateur. Il avait l’art d’imiter<br />

les cardinaux, en tout cas les principaux. C’était vraiment à<br />

mourir de rire. Je me souviens que, lors d’une veillée pascale, nous<br />

avions eu la visite de la femme de l’ambassadeur de Belgique. En<br />

fait, elle est arrivée en retard et on était pratiquement à la moitié<br />

de l’office. Après la cérémonie, M gr Devroede lui a dit qu’elle était<br />

juste arrivée à temps pour renouveler ses vœux de baptême…<br />

Je me souviens, par la suite, de M gr Devroede comme d’un homme<br />

quelque peu aigri. Il a fini sa vie comme recteur de Saint-Julien des<br />

Belges et je me rappelle qu’il avait des centaines de cassettes audio<br />

dans son armoire pour faire des visites guidées dans Rome.<br />

62


Rome et le Concile<br />

– Il a beaucoup fait cela à Rome à la fin de son mandat…<br />

– C’était aussi un mélomane mais il n’écoutait par exemple plus<br />

Mozart. Il disait qu’il connaissait le compositeur autrichien et donc<br />

il avait décidé qu’il n’y toucherait plus ! C’est aussi M gr Devroede<br />

qui m’avait dit que l’on ne pouvait apprécier un intérieur baroque<br />

qu’après avoir dépassé la cinquantaine. C’était un leitmotiv récurrent<br />

chez lui. Notamment lorsque nous entrions dans l’église du<br />

Gésu et que nous montrions que nous n’apprécions pas le décor<br />

chargé. « Ah, avait-il alors coutume de dire, attendez que vous ayez<br />

quarante ou cinquante ans et ce n’est qu’alors que vous apprécierez<br />

la joie de vivre du baroque. » Il avait sans doute raison. Mais les<br />

goûts musicaux de Devroede, pour autant que je m’en souvienne<br />

allaient plus dans la ligne des « Préludes » de Liszt et de « l’Arlésienne<br />

» de Bizet. Ce qui était au fond un peu plus baroque. Je<br />

pense que les problèmes ont surgi lorsque le concile s’est profilé.<br />

C’est alors qu’Albert Prignon a été nommé recteur du Collège<br />

belge. Cela signifia qu’il devait rentrer en Belgique. Il a très mal<br />

vécu ce changement : je pense qu’il l’a toujours interprété comme<br />

un désaveu, comme s’il n’avait pas été digne de se trouver aux côtés<br />

des évêques résidentiels.<br />

– Il y a eu une rumeur selon laquelle il aurait raté la mitre <strong>cardinal</strong>ice<br />

parce qu’il aurait fait le mauvais choix lors de la scission de<br />

l’Université de Louvain.<br />

– C’est possible, mais je n’en suis pas convaincu. Devroede était<br />

un vrai Bruxellois et un vrai Belge. Il était de Rhode-Saint-Genèse<br />

et un tantinet breughelien. Un vrai Pajot et un jouisseur de la vie…<br />

À la fin de l’année, il devait toujours faire ses comptes car il était<br />

aussi l’économe du Collège belge. Pendant huit jours, il était<br />

impossible de lui adresser la parole. Il était renfrogné et très soupe<br />

au lait parce que ses chiffres ne correspondaient jamais. Et puis<br />

tout d’un coup, on le voyait descendre avec sa bonne humeur traditionnelle.<br />

Que s’était-il passé ? Il avait comblé le trou en puisant<br />

dans son propre gousset et le bilan correspondait.<br />

– Avez-vous encore des contacts avec ceux qui étaient au Collège<br />

belge à votre époque ?<br />

– Le lundi de Pentecôte, je reçois à Malines les Romani, entendez<br />

63


Godfried Danneels, prêtre, étudiant au Collège belge de Rome Collège belge, Rome<br />

tous ceux qui ont été avec moi à Rome, mais aussi ceux qui nous<br />

ont précédés ou suivis d’un an. Nous nous retrouvons chaque<br />

année pour un déjeuner convivial chez l’un ou l’autre. Hélas, beaucoup<br />

d’entre nous ne sont plus, comme Basiel Maes, par exemple.<br />

– Cette joie d’antan remonte-t-elle alors à la surface ?<br />

– Oui, c’est le moment de rappeler beaucoup d’anecdotes, ce qui<br />

ne manque pas de charme. J’ai également fait la connaissance d’un<br />

grand nombre de nos vicaires épiscopaux actuels à Rome.<br />

– Lors de la troisième année de vos études romaines, vous avez été<br />

ordonné prêtre le 17 août 1957, dans l’église de Kanegem, le jour<br />

même des noces d’argent de vos parents.<br />

– Oui, c’était un grand moment. Habituellement, on recevait l’ordination<br />

à Rome après la troisième année de théologie et pas après<br />

la quatrième parce qu’on avait déjà fait une année de philosophie<br />

auparavant. Je savais donc que je serais ordonné pendant les<br />

grandes vacances de 1957 alors que j’étais à la maison. M gr De<br />

Smedt m’avait interpellé directement en sondant mes intentions à<br />

ce sujet. J’ai pu lui répondre que j’avais réfléchi à la question et que<br />

64


Rome et le Concile<br />

le hasard faisait bien les choses : mes parents fêtaient leurs vingtcinq<br />

ans de mariage le 17 août de cette année-là ! Je savais qu’il<br />

avait l’habitude d’ordonner les futurs prêtres dans leur paroisse.<br />

L’évêque me répondit donc qu’il procéderait à mon ordination<br />

dans l’église où mes parents avaient échangé leurs consentements<br />

exactement un quart de siècle auparavant. Il a tenu parole. Cela<br />

s’est passé dans l’après-midi. Ce jour-là, il y avait eu un terrible<br />

orage. La cérémonie a dû se dérouler vers quatre heures. Pas plus<br />

tard parce qu’il y avait une expression ouest-flamande assez péjorative<br />

pour ceux qui étaient ordonnés plus tard : on parlait de<br />

« priesters van achter de vieren »…<br />

Toujours est-il que toute la paroisse était présente. On venait de<br />

construire une nouvelle maison communale, juste en face de l’entrée<br />

principale de l’église. M gr De Smedt devait bénir le bâtiment<br />

officiel après mon ordination et, ensuite, il y avait encore un dîner<br />

à la nouvelle maison communale. Y assistaient les membres du<br />

conseil communal, qui ne comptait pour ainsi dire que des agriculteurs,<br />

mais il y avait aussi deux ouvriers. L’un d’eux était assis à<br />

côté de l’évêque, à table. On avait servi de petites pommes de terre,<br />

qu’on appelle des pommes parisiennes. Ce qui avait fait sortir<br />

notre élu de sa réserve. Il avait dit qu’il allait interpeller le collège<br />

parce qu’on avait vraiment les plus robustes patates de toute la<br />

région mais on servait des féculents aussi ridicules à l’occasion de<br />

la visite de l’évêque. Toute la Flandre-Occidentale a été informée<br />

de l’incident !<br />

– Lorsque pendant la cérémonie de l’ordination vous étiez couché<br />

face contre terre, prosterné, avez-vous pensé à la veillée pascale qui<br />

avait été à la base de votre engagement ?<br />

– Peut-être pas à ce moment précis. Mais c’était quand même<br />

impressionnant ! Tentez donc l’expérience de vous coucher sur le<br />

ventre pendant dix minutes sur des dalles froides… cela laisse<br />

incontestablement des traces.<br />

– Vous vous êtes senti écrasé ?<br />

– Certainement en état de prosternation… livré, en quelque sorte…<br />

– L’acte ultime de l’humilité ?<br />

– On touche la terre, on devient un avec elle et cela procure une<br />

65


sensation très particulière. On se sent au fond comme un ver. Qui<br />

plus est, ce n’est pas très facile ni confortable de se coucher de la<br />

sorte sur le marbre froid.<br />

– Vous souvenez-vous encore de votre première homélie ?<br />

– Non, vraiment plus !<br />

– Vous ne l’avez donc pas conservée ?<br />

– Non pas du tout. Je n’en sais plus rien !<br />

– Cela a dû être un moment émotionnel pour vous ? L’émotion vous<br />

a-t-elle envahi lorsque vous vous êtes rendu compte que vous étiez<br />

désormais prêtre ?<br />

– Oui, cela vous touche vraiment très fort. Cela est dû, au moins<br />

partiellement, au fait que les gens vous regardent désormais différemment.<br />

Pour eux, vous êtes soudainement prêtre. Et puis, à ce<br />

moment, je n’étais qu’un jeune homme de vingt-quatre ans. Mais<br />

le moment le plus émouvant s’est situé après mon ordination, à la<br />

sortie de l’église, quand on m’a remis mon calice qui était celui de<br />

l’abbé Daniel Billiet, ce prêtre et enseignant avec qui j’avais été en<br />

étroite relation au collège. J’ai toujours ce calice et je l’utilise toujours<br />

pour ma messe quotidienne. Oui, là, l’émotion m’a envahi.<br />

L’abbé Billiet m’avait toujours dit que si je devenais prêtre, il me<br />

donnerait son calice.<br />

Mais pour le reste, le jour de mon ordination sacerdotale fut un de<br />

ces jours solennels où l’on se rend à peine compte d’où l’on est et<br />

de ce que l’on fait. Et il n’en reste donc que quelques détails. Un<br />

jour, j’ai demandé à ma sœur ce qu’elle avait retenu de mon homélie<br />

lors de sa messe de mariage en l’église de Kanegem. Elle m’a répondu<br />

par la négative ; la seule chose que j’ai retenue, devait-elle<br />

ajouter, est qu’il faisait atrocement chaud ce jour-là. C’est tout ce<br />

qu’elle avait gardé du jour de son mariage !<br />

– Mais par contre, on peut supposer que vous vous souvenez encore<br />

de vos premières confessions…<br />

– Oui, l’on se sent totalement indigne à ce moment-là. Je devais<br />

confesser les membres de la Ligue du Sacré-Cœur de Jésus. Un<br />

dimanche par mois, à cette époque-là, les hommes devaient communier.<br />

Et j’avais donc été chargé de faire un tour des autres<br />

66


Rome et le Concile<br />

paroisses voisines de la nôtre comme confesseur « étranger ». Je me<br />

suis rendu à Aarsele, à Schuiferskapelle, à Ruiselede. Je me souviens<br />

encore d’avoir vu entrer un vieux fermier dans le confessionnal.<br />

J’ai tiré le volet et l’homme m’a confié ses fautes. C’est à<br />

ce moment-là qu’on se dit que l’on aurait peut-être dû inverser les<br />

rôles. Mais c’est le jeune morveux qui a remis ses péchés au vieil<br />

homme…<br />

– Aviez-vous l’impression que c’était un fardeau ?<br />

– Oui, encore que nous n’avions pas si souvent de pareilles séances<br />

de confessions car il y avait encore tellement de prêtres ! Et je ne<br />

me rendais donc dans les villages précités que parce qu’ils étaient<br />

près de chez moi.<br />

– Quelles étaient vos fonctions initiales ?<br />

– C’était d’étudier ! Je suis reparti à Rome pendant deux ans. Et<br />

donc je n’entendais des confessions que pendant les vacances.<br />

– Pendant vos études est décédé Pie XII. Lui a succédé une figure un<br />

peu hors normes, Jean XXIII, Giuseppe Roncalli. Vous avez dit un<br />

jour que ce nouveau pape ne vous avait pas enthousiasmé.<br />

– Mais mettez-vous à ma place ! Vous vous trouvez sur la place<br />

Saint-Pierre, la loggia s’ouvre et voilà qu’on voit apparaître et<br />

s’avancer un petit homme très corpulent sans le moindre look…<br />

– Le décorum cher à Pie XII…<br />

– … appartenait tout aussitôt au passé. Roncalli bénissait la foule<br />

à l’italienne (NDLR : avec des gestes rapides qu’improvise pour nous<br />

le <strong>cardinal</strong> Danneels) alors que Pie XII le faisait majestueusement<br />

à l’allemande. Nous nous demandions tous ce qui nous arrivait. Je<br />

me souviens queWilfried Dumon qui n’était plus à Rome avait suivi<br />

l’événement à la télévision à Bruges. Il m’a toujours dit que lorsqu’il<br />

avait vu pour la première fois le pape Jean XXIII à la télévision,<br />

il avait dit à ses collègues que l’image était déformée !<br />

– Reste que quand il a annoncé la tenue d’un nouveau concile, vous<br />

étiez plus enthousiaste.<br />

– Il ne se rendait pas bien compte dans quelle aventure il se lançait.<br />

L’on rapporte que quelques mois après son élection, il avait<br />

dit à son substitut le <strong>cardinal</strong> Tardini : « Faciamo un piccolo conci-<br />

67


lio. » Nous allions donc tenir un petit concile. Et il pensait qu’il<br />

serait terminé à Noël. Mais cela a pris quatre ans. Il avait pris de<br />

fameux risques. Jean XXIII ignorait aussi tout ce que cela entraînerait<br />

et c’est sans doute heureux…<br />

– Ce concile n’était-il pas dans l’air du temps ? N’avez-vous pas vu<br />

arriver cette évolution ?<br />

– Oui, il est exact qu’avec Jean XXIII, on pouvait s’attendre à tout.<br />

Ce n’était pas quelqu’un de la Curie. Et la première fois qu’il est<br />

apparu pour une audience, il portait une sorte de bonnet phrygien<br />

que l’on n’avait plus sorti des armoires depuis le XVI e siècle. À noter<br />

que le pape actuel l’a déjà porté aussi. En fait, tout était possible.<br />

Jean XXIII avait une vraie piété italienne, avec tout ce que cela comporte<br />

aussi bien de positif que de négatif. Je me souviens que lors<br />

d’une visite ad limina, M gr De Smedt avait pu emmener ses étudiants<br />

à l’audience chez le pape. C’était pour faire une photo…<br />

Nous étions quatre et lorsque nous sommes entrés, Jean XXIII nous<br />

a accueillis en lançant : « Ah, voilà les quatre vertus <strong>cardinal</strong>es !»<br />

On se regardait un peu éberlués parce qu’on ne savait pas très bien<br />

ce qu’il fallait répondre. Mais une fois la photo faite, on nous a priés<br />

de sortir.<br />

– L’Église avait-elle besoin d’un concile ?<br />

– Vu avec le recul, oui.<br />

– Vous nous avez dit que le pape avait pris un risque énorme…<br />

– Oui, je pense qu’il a libéré quelque chose dont il ne pouvait pas<br />

prévoir que cela conduirait à tout cela. Le concile a quand même<br />

duré quatre ans et ce fut un énorme saut quantitatif si on le replace<br />

dans l’Histoire de l’Église.<br />

– Peut-on dire que c’était le concile le plus important depuis celui<br />

de Trente ?<br />

– Tous les conciles sont importants, mais celui-ci l’était quand même<br />

un peu plus. Pour la première fois, on voyait émerger les thèmes de<br />

la décentralisation, de la collégialité, de l’exégèse de la Bible, de la<br />

liberté religieuse et du respect des autres religions, de l’œcuménisme,<br />

des rapports entre l’Église et le monde. Tout cela était au fond totalement<br />

original et nouveau.<br />

68


Rome et le Concile<br />

– Évoquait-on ces thèmes au Collège belge ?<br />

– Certainement. Les célébrations eucharistiques se célébraient<br />

déjà face au peuple. Le recteur Devroede était un homme très<br />

ouvert et large d’esprit qui s’intéressait à un certain renouveau. Ces<br />

« expériences » se déroulaient tout naturellement à huis clos, entre<br />

nous. Les voisins n’en savaient rien…<br />

– Mais les Belges appartenaient quand même à l’avant-garde ?<br />

– J’ose affirmer que rien de ce qui serait établi plus tard au concile<br />

ne m’était inconnu auparavant. Je trouvais tout cela très normal.<br />

Qu’aurait-on pu décider autrement ? Et lorsque je vins au séminaire<br />

de Bruges en 1962, j’y ai déjà trouvé toutes les conceptions<br />

conciliaires sur l’étude de la Bible, l’exégèse, la liberté religieuse,<br />

les rapports entre l’Église et le monde, l’opinio communis. Nous<br />

n’étions donc absolument pas surpris.<br />

– Vous étiez naturellement proche de M gr de Smedt qui fut une grande<br />

figure du concile. En a-t-il parlé avec vous ? Vous occupiez quand<br />

même un poste à responsabilités…<br />

– J’y étais à peine et j’étais encore fort jeune. Mais De Smedt ne<br />

venait pas si souvent au séminaire. Il laissait le séminaire en l’état,<br />

tel qu’il était et c’était bien ainsi. M gr De Smedt était une personnalité<br />

étonnante. Au fond, c’était un évêque très classique qui avait<br />

ramené la tradition de Malines à Bruges. On aurait dit un grandpère.<br />

Lorsqu’il est entré en fonction, il a immédiatement intimé<br />

l’ordre à son cérémoniaire de porter une soutane violette comme à<br />

Malines. Ce qu’on n’avait jamais vu à Bruges. Et en même temps, il<br />

pouvait faire montre de visions très modernes que l’on n’aurait<br />

jamais attendues de sa part. En outre, il n’avait pas peur. Il pouvait<br />

de temps en temps utiliser une expression qui était presque lapidaire.<br />

Par exemple, le mot « triomphalisme » de l’Église, qu’il avait<br />

ressorti au concile et qui fit grand bruit. Il se trouve aujourd’hui dans<br />

le Petit Robert.<br />

– Sa célèbre allocution au concile a fait des étincelles…<br />

– À cause, d’abord, de son contenu. Il avait dit qu’il fallait cesser<br />

de glorifier l’Église qui ne commettait jamais d’erreurs. C’était cela,<br />

le triomphalisme à rejeter. Puis, on ne doit pas oublier qu’il y avait<br />

aussi la forme. Car De Smedt était un grand orateur.<br />

69


– Comment expliquez-vous cette évolution ? On a vu changer Roncalli,<br />

on vit changer De Smedt, on verrait changer bien d’autres<br />

hommes d’Église. Etait-ce dans l’air du temps ?<br />

– C’est la modernité qui avait fait son entrée dans la manière de<br />

penser et de ressentir les choses. Ce n’était pas tellement le fait de<br />

l’Église mais de ceux qui avaient leur mot à dire en son sein : les<br />

archevêques, beaucoup d’évêques et certains cardinaux. Au concile,<br />

il n’y avait que quatre ou cinq véritables figures : Lercaro, Doepfner,<br />

Montini, Suenens et Agagnanian. Surtout ces cinq-là.<br />

– Les réformateurs n’avaient pas la partie gagnée d’avance…<br />

– Pas du tout ! Jusqu’à la fin, il y a eu de l’obstruction. La majorité<br />

de la Curie était contre. On a dit, et je le crois, que la Curie était heureuse<br />

que le concile se termine. Ce qui se résuma par la formule :<br />

« Qu’ils rentrent seulement chez eux, ces évêques, afin que nous<br />

puissions enfin reprendre les affaires en main !»<br />

– C’était la fin de la récréation !<br />

– Mais la récréation ne s’est pas arrêtée !<br />

– Quelle a été la plus importante rénovation de Vatican II ? Quand<br />

vous jetez l’accessoire…<br />

– Il y en a eu beaucoup, hein…<br />

– Mais comme liturgiste, vous direz sans doute que ce fut la réforme<br />

de la liturgie…<br />

– Oui, certainement. Je pense que ce fut une mutation fondamentale<br />

parce que quand on change la liturgie, cela se fait nécessairement<br />

en profondeur. Je pense que ce fut un des changements<br />

essentiels… mais il y a eu plus : on est passé de l’image de l’Église<br />

qui était comme une citadelle à celle du levain dans la pâte. Au<br />

fond, le rapport entre l’Église et le monde a changé fondamentalement.<br />

Et pas par n’importe qui : c’est Jean XXIII qui a dit que nous<br />

devions largement ouvrir les fenêtres.<br />

– Le fameux aggiornamento…<br />

– Oui…<br />

– Justement de par son identité et de par ses dispositions multiculturelles,<br />

l’Église de Belgique y a joué un rôle de premier plan. On a<br />

70


parlé de squadra belga… Le Collège belge ne fut-il pas un carrefour<br />

et un point d’appui extraordinaire pour le concile ?<br />

– Certainement. Ce fut un point d’appui scientifique. Les théologiens<br />

de Louvain ont joué un rôle intellectuel de pointe. M gr Philips<br />

a rédigé une des constitutions du concile, ce qui fut quand<br />

même une des étapes essentielles de Vatican II. Les participants<br />

belges ont aussi brillé par leurs connaissances linguistiques. Ils<br />

parlaient parfaitement l’italien, l’anglais, l’allemand, le français, le<br />

néerlandais. Ce fut un avantage énorme pour le travail en commission.<br />

Et puis, il y eut naturellement les grandes personnalités<br />

comme De Smedt et Suenens mais également comme Charue, parfois<br />

oublié, qui ont tous joué un rôle de pointe.<br />

– Est-ce que cela vous apparaissait déjà lorsque vous avez étudié au<br />

Collège belge ?<br />

– Nous ne doutions pas que M gr De Smedt allait jouer un rôle de<br />

première importance. Et qu’un rôle plus important encore reviendrait<br />

au <strong>cardinal</strong> Suenens qui était déjà plus connu sur le plan<br />

international. Et puis vous aviez cet esprit belge qui facilitait la<br />

recherche de formules de compromis, qui réconciliaient les parties<br />

adverses et qui signifiaient en même temps quelque chose. On<br />

m’a toujours dit que M gr Philips avait l’art d’écouter absolument<br />

tous les points de vue et de les réunir ensuite d’une manière nuancée<br />

dans une synthèse significative sur laquelle personne ne pouvait<br />

achopper.<br />

– C’était le fameux compromis à la belge…<br />

– Certainement, cela a joué. Les nôtres étaient habités du sens de<br />

trouver des formules de compromis.<br />

– Cela se perd un peu aujourd’hui ?<br />

– C’est déjà perdu !<br />

Rome et le Concile<br />

– On avait donc ouvert les portes et les fenêtres de l’Église mais c’est<br />

par les mêmes portes, que dans les années qui ont suivi le concile,<br />

des milliers de prêtres et de religieux ont quitté l’institution. Étaitce<br />

la faute du concile ?<br />

– Non, comment le concile pourrait-il en être responsable ?<br />

71


– Sans le concile, cela se serait-il vraiment produit ?<br />

– Cela se serait passé autrement mais pas mieux. Car je pense que<br />

cette modernité avec son libre-arbitre était déjà présente dans la<br />

culture. Elle allait donc tôt ou tard se manifester. Mais il est vrai<br />

qu’un concile est aussi un choc culturel. C’est comme un bateau<br />

qui passe et qui laisse des vagues derrière lui. Ce fut le cas après le<br />

concile de Trente. Moins après celui de Vatican I, mais il avait été<br />

interrompu prématurément. Après chaque concile, il y a de grandes<br />

turbulences. Et elles sont allées de pair avec le développement des<br />

droits du « Moi », avec certaines perspectives que tout allait changer.<br />

Nombre de prêtres sont sortis de charge parce qu’ils étaient<br />

convaincus que le célibat allait être supprimé. Ils croyaient être une<br />

avant-garde. Cela a joué un grand rôle selon moi.<br />

– La réforme liturgique qui était votre secteur de prédilection, professionnellement<br />

parlant n’a-t-elle pas été trop loin aprèsVatican II ?<br />

Vous avez dit jadis : là où la méconnaissance triomphe, la rupture<br />

menace…<br />

– Nous avons laissé évoluer la situation sans expliquer au préalable<br />

aux fidèles ce dont il était question et on ne l’a pas fait davantage<br />

vis-à-vis des prêtres. On l’a fait très vite. Dans toute la culture<br />

actuelle, il y a une grande difficulté à percevoir l’invisible. Sur l’ensemble<br />

de la planète. Que fait-on alors ? On s’est axé dans la liturgie<br />

sur le développement du visible. On l’a modifié et retravaillé. Et l’invisible<br />

a alors disparu totalement. Je participe parfois à des sacrements<br />

de confirmation où l’on nous raconte des histoires de Mickey<br />

Mouse. On en fait une sorte de petite pièce de théâtre scolaire et ils<br />

n’en retiendront absolument rien. Alors, il m’arrive de faire la<br />

remarque que l’on sous-estime ces enfants. Ce qui se passe à l’avantplan<br />

est tellement accentué et développé que l’arrière de la scène<br />

disparaît de notre vision. On est alors dans la crise de l’invisible.<br />

– On a jeté le bébé avec l’eau du bain en introduisant tous ces textes<br />

profanes…<br />

– Il n’y a pas eu assez de réflexions à ce sujet. Et les croyants ne<br />

peuvent pas en être portés responsables : ils sont pleins de bonne<br />

volonté et ils pensent qu’ils doivent agir de la sorte. Mais ils ne<br />

comprennent plus le mystère parce qu’ils n’en ont plus de notions.<br />

72


Rome et le Concile<br />

– Force est de constater que le lectionnaire est très facilement mis de<br />

côté pour faire place à des textes confectionnés pour la circonstance.<br />

Est-ce que cela vous fait mal ?<br />

– Oui. Parce que c’est aussi un extraordinaire appauvrissement<br />

culturel. Et pas seulement parce que les textes ne sortent plus de<br />

la Bible. Quand on me les fait entendre, je les compare à ceux des<br />

livres sacrés et je ne puis m’empêcher de me demander dans quel<br />

impasse on nous fait échouer. C’est devenu du jeu d’enfant ! Il n’y<br />

a plus une personne intelligente qui viendrait encore écouter cela.<br />

De fait, ils ne viennent plus.<br />

– C’est un manque général de formation ?<br />

– Absolument.Y compris pour les fidèles qui ne comprennent plus<br />

rien. On devrait faire un effort énorme sur le terrain de la catéchèse<br />

comme sur celui de l’évangélisation. On ne dispose même plus du<br />

vocabulaire idoine pour parler de Dieu.<br />

– Pensez-vous que ce soit une des raisons pour lesquelles le pape<br />

Benoît XVI a fait un pas en avant dans la restauration de la messe<br />

en latin, à l’ancienne ?<br />

– Je ne sais pas pourquoi il l’a fait. Chez nous, c’est parfaitement<br />

superfétatoire.<br />

– Mais n’y-a-t-il pas eu de demandes pour cela suite au motu proprio<br />

?<br />

– Non, aucune. Je n’en ai pas reçu une seule sur l’ensemble du territoire<br />

de l’archevêché. Et je pense que pour l’ensemble de la Belgique,<br />

il n’y a pas eu ou alors très peu de demandes. En fait, on<br />

disposait déjà auparavant chez nous d’un ou deux lieux où c’était<br />

possible et où ce l’est toujours. Mais il se peut que le pape actuel<br />

se soit dit que s’il permettait de nouveau la célébration selon le rite<br />

ancien, d’aucuns chercheraient à revenir vers l’Église catholique.<br />

Pour ce qui me concerne j’ai toujours été convaincu qu’ils ne le<br />

feraient pas. En fait, on a changé la locomotive. C’était le rite tridentin.<br />

Cependant, l’essentiel, ce sont quand même les wagons qui<br />

y sont accrochés. Et que trouve-t-on dans ces wagons ? C’est le rejet<br />

de Vatican II : pas de liberté religieuse, pas d’œcuménisme, pas de<br />

dialogue interreligieux. Et ces wagons sont tirés actuellement par<br />

une autre locomotive. C’est tout. Le pape peut octroyer ce rite<br />

73


ancien. Il y a d’ailleurs toujours eu des rites anciens dans l’Église.<br />

Il y en a encore d’autres aujourd’hui qui diffèrent du nôtre : le rite<br />

ambrosien, le rite milanais, les nombreux rites orientaux… Cela a<br />

toujours été le cas. Mais je pense que c’est un coup d’épée dans<br />

l’eau que de penser que l’on réintégrera de la sorte les lefebvristes.<br />

– Il s’agit d’une infime minorité…<br />

– Attention, quatre cents prêtres de par le vaste monde se disent<br />

proches de M gr Lefebvre.<br />

– Ce serait une belle affaire s’ils pouvaient rentrer au bercail…<br />

– Je ne le vois pas arriver…<br />

– Irréconciables précisément à cause du concile…<br />

– Les wagons de Vatican II sont inacceptables pour eux.<br />

– Pour en revenir à vous, cela doit être une immense déception que<br />

la vie des Belges ne soit plus rythmée par le calendrier liturgique ?<br />

Que le seul rythme qui s’impose à nos compatriotes soit celui de leur<br />

montre…<br />

– Je ne pense pas que l’on puisse retourner en arrière. Parce que<br />

le temps liturgique ne peut fonctionner que lorsque tout le monde<br />

est catholique. Cela, ce n’est plus possible. Je ne le regrette pas,<br />

mais je constate qu’il y a beaucoup de superficialité chez un grand<br />

nombre de gens. C’est un manque de culture qui me fait mal de<br />

temps en temps. Le pratico-pratique et le pragmatisme dominent<br />

totalement la scène. Voilà la nourriture ou plutôt les aliments que<br />

mettent en avant la télévision, la radio et la presse écrite. Pour ma<br />

part, ils peuvent écrire tout cela. Mais mon cœur saigne quand je<br />

me dis qu’il y a tellement d’autres choses, plus profondes et plus<br />

humaines que ce que l’on donne là à manger. Cela me rappelle une<br />

inscription que j’avais découverte sur un mur du vicariat de<br />

Bruxelles : « Seigneur, arrêtez le monde, je veux descendre »!<br />

– Est-ce qu’il n’y a pas un manque de responsabilité au sein même<br />

de l’Église, peut-être sur le plan de la communication ? Pensez donc<br />

à Noël : tout tourne autour du Père Noël et plus personne ne pense<br />

à la crèche de Bethléem.<br />

– Très certainement. Mais cela se situe surtout sur le plan culturel.<br />

Et la culture est quand même le terreau de la foi. Tout a telle-<br />

74


Rome et le Concile<br />

ment été banalisé. Et cela me fait vraiment mal de constater que la<br />

majorité de la population reste indifférente à la richesse de la religion,<br />

à la culture religieuse, aux paroles de l’évangile et de la Bible.<br />

Cela me fait vraiment mal.<br />

– Croyez-vous que ce soit irréversible ?<br />

– Je ne le pense pas. On vit dans une sorte de kermesse permanente.<br />

Mais il y aura un lundi. Il y aura un lendemain qui déchante !<br />

Je me souviens encore très bien du dimanche de la « ducasse » à<br />

Kanegem. On faisait la fête à fond. Tout le monde était imbibé. Et<br />

le lundi matin, la vie active reprenait ; les paysans retournaient au<br />

travail avec leurs chevaux et leurs carrioles comme si de rien n’était.<br />

Je crois que la vie religieuse va elle aussi reprendre. D’ailleurs, le<br />

christianisme et la foi sont trop forts pour être anéantis. Nous<br />

serions morts depuis longtemps avec tout ce qu’on a manigancé.<br />

Mais il est naturellement plus agréable de vivre à une époque où<br />

tout le monde est catholique… Avec quand même la tentation de<br />

la facilité, de la supériorité et de la prétention. Ces tentations ne<br />

nous habitent plus, mais il y en a d’autres. Comme le découragement.<br />

Et ainsi de suite…<br />

75


Accepter l’étranger<br />

« Il y a des dizaines de milliers de gens qui vivent avec nous et qui<br />

eux aussi sont différents. Ce sont les étrangers. Ils sont venus de<br />

loin mais ils habitent chez nous depuis des années. Et ils sont<br />

autres. Peut-être avons-nous pu penser qu’ils n’étaient pas si différents.<br />

Mais avec le temps, nous nous sommes rendus compte<br />

qu’ils sont autres, si différents de nous par leur culture, leurs<br />

usages, leur langue et leur religion. Et ils nous demandent de pouvoir<br />

vivre parmi nous tels qu’ils sont. Voici l’étranger qui nous dit :<br />

“Prends-moi tel que je suis ; laisse-moi habiter avec vous, vivre chez<br />

vous, y travailler. Pour l’amour de Dieu, dont moi aussi je suis l’enfant<br />

! Ah ! Si vous déchiriez vos “cieux” pour descendre vers nous.” »<br />

Accepter l’autre, Noël 1981, « Paroles de vie n o 1


Chapitre IV<br />

DE BRUGES À ANVERS<br />

1959 – 1977<br />

– Au moment des prémices du concile, vous avez été désigné en<br />

juillet 1959, directeur spirituel des étudiants en théologie de Bruges<br />

qui étaient encore cent seize à cette époque. En quoi consistait précisément<br />

votre travail ?<br />

– Mon professorat était très limité. Je pouvais donner un petit<br />

cours de liturgie de quelques heures. À côté de cela, mon travail<br />

consistait en un accompagnement spirituel collectif : des récollections<br />

mensuelles, une vigile tous les samedis soir pour préparer la<br />

fête du lendemain et je devais assurer aussi tous les jours la prière<br />

de la mi-journée. Le directeur célébrait la messe. Et puis, une fois<br />

par trimestre, je devais recevoir chaque étudiant pendant une<br />

demi-heure. Une rencontre individuelle qui portait sur la vie spirituelle<br />

en général. Mais bon, cela faisait quand même cent seize<br />

personnes tous les trois mois. J’ai donc passé des heures dans mon<br />

fauteuil, de deux heures de l’après-midi à huit ou neuf heures du<br />

soir à recevoir ces jeunes hommes, de demi-heure en demi-heure.<br />

C’était une tradition là-bas mais je puis vous assurer que c’était<br />

fatiguant sinon tuant de devoir être à l’écoute en permanence. À<br />

côté de cela, j’accompagnais encore individuellement un bon<br />

nombre d’étudiants parce qu’ils pouvaient opter pour le professeur<br />

de leur choix. Donc, outre l’accompagnement collectif, je<br />

devais encore suivre de façon individuelle environ la moitié des<br />

séminaristes. C’était cependant une période très passionnante.<br />

Particulièrement lourde parce que j’ai dû apprendre à écouter pen-<br />

77


dant des heures et des heures sans pouvoir intervenir beaucoup<br />

dans la conversation. Mais cela m’a permis d’entrer en contact<br />

direct avec pas mal de problèmes nouveaux. L’image du sacerdoce<br />

était en pleine évolution, sans doute pas de façon fondamentale<br />

au début mais quand même. Puis, il y avait aussi la concrétisation<br />

du concile. Avec les tensions qui pouvaient opposer les conservateurs<br />

aux progressistes encore qu’à cette époque-là, tout le monde<br />

était progressiste. Il fallait être parfois un peu conservateur soimême<br />

pour réfréner leurs ardeurs. Et puis, il y a eu tout le débat<br />

autour du célibat. J’ai pu parfaitement prendre la température de<br />

la jeunesse de dix-huit à vingt-deux ans à ce moment précis en<br />

Flandre-Occidentale… Leurs rapports aux parents, aux familles,<br />

aux paroisses. C’était une très belle école de vie pour apprendre à<br />

connaître les hommes.<br />

– Mais comme jeune prêtre de vingt-six ans, aviez-vous des réponses<br />

claires à toutes ces questions fondamentales ?<br />

– Non. Mon prédécesseur qui avait réalisé le même travail m’avait<br />

dit que je ne devais pas donner une réponse précise et définitive<br />

parce que ce ne serait pas une vraie réponse. Il me disait que je<br />

devais surtout apprendre à écouter. Et j’ai appris cela là-bas. Vous<br />

ne devez pas leur répondre de façon exhaustive. Du reste, ils ne le<br />

demandent pas. Mais il fallait écouter avec une certaine empathie,<br />

et de temps en temps donner des éléments de réponse en précisant<br />

que ceci ou cela était ou non très heureux. Je pense, en examinant<br />

cela avec le recul du temps, que M gr De Smedt a pris un<br />

risque énorme en me nommant là alors que je n’avais que vingtsix<br />

ans. Il fallait oser ! J’étais plus jeune qu’une bonne partie des<br />

séminaristes ! Une anecdote à ce sujet : le premier soir de mon arrivée<br />

au séminaire de Bruges, où je n’avais jamais mis les pieds auparavant,<br />

j’essayais de me repérer dans le bâtiment et je me souviens<br />

très bien qu’un étudiant est venu vers moi en me demandant en<br />

quelle année j’étais. Il a poussé un « ah » de surprise lorsque je lui<br />

ai dit que j’étais le directeur spirituel. À l’époque, il y avait déjà des<br />

vocations tardives d’hommes de trente, trente-cinq ans.<br />

– Entre-temps, vous avez aussi continué à travailler à votre doctorat ?<br />

– Cela a été la grande épreuve de ces premières années parce que<br />

78


De Bruges à Anvers<br />

pendant l’année scolaire, je n’avais absolument pas le temps de<br />

m’en occuper. Je devais accompagner non seulement tous les étudiants<br />

mais aussi donner deux heures de cours et puis jeter les<br />

bases d’un nouveau cours de liturgie, car celui qui était donné<br />

avant mon arrivée était ridicule. On leur apprenait, par exemple, à<br />

faire les gestes du baptême avec une poupée. Ce n’était vraiment<br />

plus d’actualité ! Il fallait tout recommencer à zéro. Notez que j’aimais<br />

bien me lancer dans pareil défi. Mais bon, j’ai donc dû achever<br />

ma thèse pendant les vacances de Noël, les vacances de Pâques<br />

et les vacances d’été. Pendant deux ans, j’y ai consacré tous mes<br />

moments de repos et de liberté. J’ai encore un souvenir précis de<br />

cette époque, plus particulièrement de certaines vacances de<br />

Pâques. J’étais en train de travailler et, face au séminaire, c’était la<br />

Potteriekermis, une fête locale où il y avait un petit carrousel. Ce<br />

dernier n’arrêta pas de faire tourner perpétuellement le même<br />

disque. Je l’ai encore bien dans les oreilles : c’était une chanson de<br />

Pétula Clark ; une chanson triste sur un amour qui avait mal<br />

tourné…<br />

– Quel était le sujet de votre thèse de doctorat ?<br />

– Elle traitait d’un certain Henricus de Gand, un théologien inconnu<br />

du Moyen Âge qui n’en était pas moins intéressant. Un professeur<br />

de la Grégorienne, un Espagnol, m’avait collé ce sujet. Je<br />

n’ai jamais pu vraiment l’utiliser car c’était un exercice purement<br />

méthodologique. Il fallait apprendre à écrire un texte que l’on<br />

annotait abondamment ; in fine, il devait avoir belle allure.<br />

– Vous parlez là d’écrire… mais vous publiiez déjà aussi des articles<br />

en ce temps-là…<br />

– Tous les professeurs de Bruges et de Gand – ils étaient alors<br />

ensemble mais sans Anvers et Hasselt – devaient rédiger de temps<br />

en temps un papier pour la revue Collationes. Je me souviens que<br />

j’avais choisi de parler de la concélébration, bien avant que le sujet<br />

n’émerge au concile.<br />

– Vous avez aussi écrit des articles à la demande de l’épiscopat ?<br />

– J’ai dû en écrire un sur l’Église. Initialement, il devait faire office de<br />

document de l’épiscopat. Mais je crois me rappeler que j’étais encore<br />

trop léger sur le plan théologique. J’y avais pourtant travaillé sans<br />

79


compter mes efforts. M gr De Smedt a fini par sauver mon texte en le<br />

publiant dans Ministrando [NDA : la revue du diocèse de Bruges]. Il<br />

était donc sans doute trop spirituel et pas assez épiscopal.<br />

– Interveniez-vous déjà aussi à la radio ?<br />

– Je m’y suis mis assez tôt. Il y avait la demi-heure mariale d’un<br />

père carmélite de Courtrai. Radio 2 s’appelait encore Radio Courtrai,<br />

en ce temps-là. L’émission passait sur antenne le samedi soir.<br />

Ensuite, j’ai encore collaboré à la demi-heure religieuse de la VRT<br />

qui s’appelle maintenant « Braambos ». C’étaient des séries de<br />

quatre émissions qui se succédaient le dimanche pendant un mois.<br />

Les auditeurs d’alors étaient des « fans » de la demi-heure religieuse.<br />

En ce temps-là, c’était encore très intra-ecclésial. Il s’agissait<br />

en fait de méditations comme on n’en entend plus de nos jours<br />

à la radio. Un peu comme en Allemagne où il y avait « DasWort zum<br />

Sonntag ». Mais, comme on disait outre-Rhin, c’était plutôt « Das<br />

Wort zum… Bier holen ». C’était le moment d’aller chercher une<br />

chope dans le frigo !<br />

– En 1967, après avoir été directeur spirituel, vous devenez professeur<br />

de sacramentaire et d’ecclésiologie. Mais à côté de cela, vous<br />

étiez aussi actif dans le diocèse de Bruges. Quelles étaient vos tâches ?<br />

– On m’a confié alors la responsabilité de la formation des diacres.<br />

C’est moi qui ai formé les tout premiers diacres à Bruges. C’était<br />

une formule que l’on ne voit plus guère que çà et là : ils avaient tous<br />

aussi charge de famille. À tour de rôle, toutes les deux semaines,<br />

nous allions en visite chez un de ces diacres. Il y en avait alors<br />

quatre ; mine de rien, c’était un travail vespéral assez exigeant. Et<br />

puis j’avais aussi été chargé de la formation continue du clergé brugeois.<br />

Trois fois par an, nous faisions le tour de tous les doyennés<br />

avec une série d’orateurs. Je pouvais compter sur la collaboration<br />

de tous mes collègues ainsi que de quelques théologiens de l’extérieur.<br />

Mais tout cela demandait une préparation et la rédaction<br />

d’un syllabus. J’ai fait cela assez longtemps ; je pense même que ce<br />

fut le cas jusqu’au moment où je suis devenu évêque.<br />

– Était-il difficile d’expliquer les constitutions du concile au clergé<br />

ouest-flamand ?<br />

– En fait, ce ne fut pas possible. Mais tout ce qui a été décidé à<br />

80


De Bruges à Anvers<br />

Rome était dans l’air du temps. Pour la plupart des prêtres, il n’y<br />

eut donc pas vraiment de surprises. Il y avait cependant un certain<br />

groupe de curés qui considéraient les professeurs du séminaire<br />

comme des francs-tireurs. Comme des Partisans ! On ne leur faisait<br />

pas totalement confiance. Lorsque le professeur d’exégèse<br />

avançait que les rois mages n’avaient peut-être pas existé, surgissait<br />

un vrai problème. L’évêque n’est jamais venu, M gr De Smedt<br />

trouvait que l’on se débrouillait bien. Et j’avais la confiance de ces<br />

prêtres parce que j’étais plutôt modéré. J’ai toujours pensé que l’on<br />

ne doit pas seulement savoir ce que l’on dit ; il faut aussi choisir le<br />

bon moment pour le dire. Il n’est pas vrai que les bonnes et vraies<br />

idées sont bonnes et vraies à n’importe quel moment. Il faut toujours<br />

percevoir où en est votre auditoire. Lorsque le professeur<br />

d’exégèse disait qu’il ne fallait pas prendre tel récit au pied de la<br />

lettre, les prêtres réagissaient au quart de tour. Tout était donc<br />

inventé et aucun miracle n’était vrai…<br />

Mais bon, comme ce n’était pas le cas, il fallait les ramener à la raison.<br />

En fait, j’avais déjà appris cela du curé de Kanegem lorsque<br />

j’étais petit. Dans un sermon, j’avais entendu parler de la multiplication<br />

des pains, je devais avoir dix ans… Le curé avait dit que<br />

cinq mille personnes, des hommes, parce qu’on n’avait pas intégré<br />

les femmes dans le calcul, avaient été rassasiées par Jésus. Il<br />

ajouta que l’on pouvait enlever un zéro car de toute façon, cinq<br />

cents, c’était encore beaucoup. J’ai compris alors qu’il n’y avait pas<br />

eu de dénombrement mais que cinq mille personnes, cela représentait<br />

vraiment beaucoup de monde !<br />

– Cette manière de relativiser était-elle due au concile ou à l’air du<br />

temps ?<br />

– C’était l’air du temps. Je suis convaincu qu’on est allé trop vite<br />

après le concile dans la présentation de ses acquis. En ce sens que<br />

l’on s’est limité à mettre en exergue ce qui avait changé. Mais un<br />

certain nombre de choses n’avaient pas été modifiées. Au contraire,<br />

on les avait approfondies. C’est ce qui a déboussolé certains. Ce<br />

n’est plus un problème actuellement. Le groupe des conservateurs<br />

était plutôt limité et de temps à autre compréhensif. Des curés<br />

disaient qu’il fallait savoir ce que l’on donnait aux fidèles. Il ne fallait<br />

pas leur donner tout un pain mais couper d’abord quelques<br />

81


tartines. Je l’ai toujours dit : on ne peut pas tout déverser dans le<br />

cerveau des gens parce qu’ils n’ont pas les outils pour tout comprendre.<br />

Cela rime donc à quoi de les ennuyer à propos de tout ?<br />

– Il est remarquable de constater que le concile n’a pas conduit en<br />

Belgique à une polarisation comme aux Pays-Bas. À quoi attribuezvous<br />

cela ?<br />

– J’y vois deux raisons. D’abord, le caractère des Flamands et celui<br />

des Belges en général est différent de celui des Hollandais. En ce<br />

temps-là, je disais souvent : nous avons les mêmes problèmes que<br />

les Hollandais, mais eux veulent encore voir le cadavre avant le<br />

coucher du soleil… Nous, on dit : on va d’abord passer la nuit et<br />

demain matin, nous verrons si nous allons saluer le corps. La<br />

deuxième raison, ce sont les mérites de Louvain. Et de la squadra<br />

belga au Collège belge à Rome. Ils étaient bien en avance sur leur<br />

temps, mais ils ne s’en vantaient pas. Des personnalités comme<br />

Thils ou Philips n’aiment pas se tresser des couronnes de fleurs, se<br />

mettre en vedette. Ils livraient du travail sérieux. Et ils avaient aussi<br />

moins de contacts avec les médias que leurs homologues d’outre-<br />

Moerdijk. Là, la presse était directement mise dans le coup, dans<br />

la confidence. Chez nous, les médias étaient moins attirés par les<br />

professeurs louvanistes. Et l’inverse était vrai aussi. Nous avons<br />

cueilli les fruits d’une très bonne école de théologiens qui entendaient<br />

faire une mise à jour. Je dis bien : mettre à jour et pas vouloir<br />

faire une révolution. Aux Pays-Bas, les théologiens voulaient<br />

dire très vite des choses que personne n’avait exprimées avant eux.<br />

– On peut dire que Lumen gentium et Gaudium et Spes furent les<br />

deux grands documents du concile ?<br />

– Oui, ce furent en effet les deux documents importants sur et pour<br />

l’Église et le monde. C’est surtout le déroulé des chapitres de<br />

Lumen gentium qui était totalement neuf. On y parla d’abord du<br />

peuple de Dieu puis de la hiérarchie. Jusque-là, on évoquait en premier<br />

lieu le pape, les évêques et puis seulement les fidèles. L’ordre<br />

classique a donc été inversé. C’était un document impressionnant<br />

qui portait la marque du professeur de Louvain Philips qui avait<br />

trouvé la formule pour satisfaire tout le monde avec un texte tout<br />

en nuances qui n’en demeurait pas moins fort. Gaudium et Spes a<br />

82


De Bruges à Anvers<br />

aussi eu une énorme influence mais je suis quand même d’avis<br />

qu’il faudrait réécrire totalement aujourd’hui cette constitution.<br />

Car si les problèmes présents à cette époque le sont toujours<br />

actuellement, il s’en est ajouté plusieurs de la plus haute importance<br />

: l’écologie, les embryons, les cellules souches. Il n’y a forcément<br />

pas une ligne à leur propos dans Gaudium et Spes. Mais le<br />

ton était néanmoins donné : c’était l’ouverture au monde et la<br />

reconnaissance que l’Église n’était plus une forteresse.<br />

Et pourtant la constitution sur la liturgie fut celle qui a eu le plus<br />

d’impact et qui a fait le plus bouger les structures. Ce n’était sans<br />

doute pas la constitution la plus importante, cela ce fut certainement<br />

Lumen gentium, mais la liturgie a une influence directe sur<br />

la vie quotidienne. Quand on touche à la liturgie, on touche les<br />

nerfs de la vie chrétienne. Car la manière par laquelle on s’exprime<br />

dans le culte, le worship, comme disent les Britanniques, détermine<br />

l’image que l’on a de soi, de Dieu, du Christ et de l’Église. Le<br />

fait que la Bible ait pris une si grande place dans la réforme liturgique<br />

a eu une influence énorme.<br />

À propos de constitutions encore, il y en eut une autre dont on n’a<br />

pas assez parlé à mon sens. Elle s’appelait Dei Verbum et portait<br />

sur la Révélation, et sur le problème de la Tradition et de la Bible,<br />

les deux sources de cette Révélation. Un texte extraordinaire qui a<br />

été complètement oublié alors qu’il s’agit selon moi du document<br />

le plus riche, le plus consistant. On notera qu’il a été largement<br />

rédigé par M gr Charue, l’évêque de Namur.<br />

– Vous retrouvez-vous vous-même dans la nouvelle liturgie ou<br />

changeriez-vous encore ci et là certains aspects ?<br />

– Nous étions déjà en avance sur le concile. Au Collège belge, nous<br />

célébrions déjà la messe face au peuple. Tout cela était déjà dans<br />

l’air et nous avions trouvé normal que les textes conciliaires confirment<br />

ce que nous faisions déjà. Le mouvement liturgique était déjà<br />

très important à ce moment en Belgique. Pour nous, il n’y avait rien<br />

de neuf. Alors, procéder encore à des changements aujourd’hui…<br />

Lorsque la liturgie est soignée avec la musique idoine, elle est très<br />

puissante.<br />

83


– Mais peut-être n’êtes-vous pas de l’avis de certains rénovateurs qui<br />

remplacent les textes anciens par des textes de circonstance ?<br />

– On a fait des bêtises. Tout d’abord, on a très mal préparé les personnes<br />

qui devaient se charger de ces changements. Les équipes<br />

liturgiques ont été abandonnées à leur sort et on leur a simplement<br />

dit de changer. Mais ils ne savaient pas très bien comment faire. À<br />

la fin, on n’a plus qu’une absoute, un méli-mélo. Ce n’était pas un<br />

manque de bonne volonté mais de vision sur le sens de la liturgie<br />

de toujours. Ce fut surtout cela. On fit appel à des artifices pour<br />

avoir du succès. Cela pouvait aller pendant quelques semaines<br />

mais par la suite il n’y avait plus un chat. Lorsque les fidèles avaient<br />

l’impression que c’était la liturgie à la sauce du curé, ils se révoltaient<br />

en disant que ce n’était pas pour cela qu’ils étaient venus. Ils<br />

étaient venus en fait pour la liturgie de Dieu, celle du Christ, celle<br />

de l’Église. D’ailleurs de toutes les expériences menées jadis aux<br />

Pays-Bas, il ne subsiste plus rien aujourd’hui.<br />

– L’orgue a trop souvent été remplacé par la guitare ?<br />

– Pas seulement cela ! Après un petit temps, on a commencé à<br />

mépriser l’orgue et à canoniser la guitare… Et faire preuve de mépris<br />

à l’égard de l’orgue, c’est de la barbarie. Et c’est surtout très<br />

stupide.<br />

– Mais on a quand même dépassé ce stade ?<br />

– Oui. Le problème, ce n’est plus la liturgie, mais le fait que nos<br />

contemporains ne trouvent plus le chemin de la liturgie.<br />

– Cela n’a cependant rien à voir avec la liturgie elle-même ?<br />

– Non. On commence à se rendre compte que c’est sérieux et que<br />

l’initiative ne doit pas venir du curé. Elle doit venir de plus loin. Il<br />

faut vraiment le vouloir. Ce ne peut pas être un jeu. Il ne faut pas en<br />

faire du théâtre car la liturgie n’est pas du théâtre. Tout ne doit pas<br />

être évident dès la première minute. Il peut y avoir du mystère et<br />

une bonne part de silence et de profondeur que l’on ne trouve pas<br />

nécessairement au premier coup et pour lesquelles il faut peut-être<br />

fréquenter l’église pendant dix ans avant que cela ne passe. Les gens<br />

commencent à ressentir cela petit à petit. En d’autres termes, ils<br />

commencent à chercher des puits qui ne sont pas encore taris. L’ère<br />

hippie, car c’est de cela qu’il s’agissait, est bien derrière nous.<br />

84


De Bruges à Anvers<br />

– Un des grands principes du concile était la collégialité et la mise<br />

en avant du peuple de Dieu. Estimez-vous que l’on est allé assez loin<br />

là-dedans ou peut-on parler de rapports équilibrés ?<br />

– On ne trouvera jamais d’équilibre. Il est en effet difficile de dire<br />

en même temps que le pape est le pape et que les évêques sont ses<br />

collègues dans la collégialité, à la fois avec et sous le pouvoir pontifical.<br />

Aucune organisation humaine ne permet pareille structure.<br />

Ce sera donc toujours un paradoxe d’avoir un chef auprès duquel<br />

chacun serait coresponsable. Cela vaut pour l’ensemble de la chrétienté.<br />

La grâce est indispensable mais ma propre volonté compte<br />

aussi si l’on veut coopérer. Comment mettre cela en concordance ?<br />

La Bible est la parole de Dieu, mais ce sont des écrivains historiques<br />

qui l’ont couchée sur papier. C’est la parole de Dieu, mais<br />

dans le Livre des Juges, on assassine sans la moindre limite.<br />

L’Église, c’est la grâce, le libre arbitre, le pape, les évêques ; l’Église<br />

est au ciel et sur la terre et elle est surtout mystère. Vous ne trouverez<br />

jamais un schéma de pensée qui convienne parfaitement.<br />

L’Église ne peut pas nous tailler un costume, car il ne conviendra<br />

jamais. Il faut toujours commander un costume sur mesure…<br />

– Mais le temps de « Roma locuta, causa finita est » est quand même<br />

passé ? C’est en contradiction avec ce que disent certains critiques ?<br />

– « Roma locuta, causa finita », c’est presque devenu un dogme.<br />

Pour d’aucuns, cela ne peut tout simplement pas changer ! Non,<br />

bien sûr, c’est dépassé. Je déplore seulement que les évêques prennent<br />

si peu d’initiatives. Prenez le synode des évêques. Ce n’est pas<br />

le pape qui est assis là devant eux qui contrôle et qui dit qu’il faut<br />

faire ceci ou cela. Ce sont plutôt les évêques qui manquent d’inspiration<br />

et d’idées. Ils sont assis là et, totalement soumis, disent<br />

respectueusement : « Oui, Saint-Père. » Est-ce parce qu’il est le<br />

chef ? Mais non, tout simplement parce qu’en l’espèce, ils n’ont<br />

rien à dire. Parce qu’ils n’ont pas d’idées.<br />

– Vous avez dit un jour qu’ils se comportaient comme des enfants<br />

de chœur…<br />

– C’est la triste réalité. Les enfants de chœur ne débordent généralement<br />

pas d’idées. Il arrive de temps à autre que les évêques manquent<br />

de courage. Cela change certes mais alors tellement lentement.<br />

85


– On ne fait pas confiance à la Curie ?<br />

– C’est une autre affaire ! La Curie n’est pas le pape. La Curie est<br />

un organe exécutif qui, sans le savoir et sans mauvaise volonté,<br />

évolue vers un appareil de fonctionnaires : c’est l’administration.<br />

Vous savez que les ministres n’ont rien à dire si les fonctionnaires<br />

font de l’opposition. Le pape l’a déjà dit à plusieurs reprises : la<br />

Curie est un organe exécutif qui doit réaliser ce que décide le souverain<br />

pontife. De temps en temps, elle se considère elle-même<br />

comme un pouvoir législatif. Mais la direction de l’Église ne se<br />

trouve pas dans la Curie mais chez le pape. L’administration veut<br />

toujours être plus puissante que le ministre. Et il se fait qu’elle est<br />

techniquement plus compétente.<br />

– Jean-Paul II préférait parcourir le monde plutôt que de suivre le<br />

travail à la Curie.<br />

– Il a certes tenté de rassembler parfois les dirigeants des dicastères<br />

[NDA : les ministères du Vatican], mais cela n’a pas changé la<br />

donne. Sous Paul VI, c’était différent. En ce temps-là, il ne se passait<br />

rien au sein de la Curie sans que le pape n’en soit informé. Il<br />

n’est pas exclu, mais allez donc savoir… que le pape actuel dise lui<br />

que si l’administration passe, la théologie et la science restent…<br />

– Il y a quelques années, vous avez plaidé pour une sorte de conseil<br />

de la couronne papale…<br />

– Et je plaide toujours dans ce sens-là, mais rien ne bouge !<br />

– … Un conseil de la couronne composé d’évêques qui en feraient<br />

partie à tour de rôle…<br />

– Je plaide toujours pour une sorte de conseil de la couronne<br />

papale. Un conseil qui n’aurait pas de compétences juridiques<br />

mais qui serait doté d’un grand pouvoir moral et qui conseillerait<br />

le pape. Ce conseil ne devrait pas être composé uniquement de<br />

grands cardinaux. Ce pourraient être, si l’on ose dire, de simples<br />

évêques à condition qu’ils aient quelque chose à dire. Ils viendraient<br />

des différents continents et se réuniraient pendant deux<br />

ou trois jours autour du pape pour parler de choses et d’autres. Il<br />

s’agirait simplement d’informer le pape sans avoir la moindre prétention<br />

d’en faire une encyclique ou un autre document romain.<br />

Bref, ce serait de nouveau Pierre qui se réunirait avec ses apôtres.<br />

86


Cela me fait penser à un passage des Actes des Apôtres où il était<br />

question de l’application ou non de la circoncision : « Les apôtres<br />

se réunirent et dirent : on va regarder la question. » Regarder, examiner<br />

: c’est le mot qui figure dans la nouvelle traduction de la<br />

Bible. Un mot moderne.<br />

– Comme une sorte de conseil de la couronne ?<br />

– Oui, voire comme un conseil des sages.<br />

De Bruges à Anvers<br />

– Un organe qui ne devrait pas être médiatisé, qui doit travailler<br />

loin des regards de la presse ?<br />

– Ah non ! Si le pape devait suivre la proposition, les caméras<br />

seraient très vite de la partie, naturellement. Et les caméras seraient<br />

surtout présentes à New York, à Paris, ailleurs, lors du retour chez<br />

eux des membres du conseil de la couronne…<br />

– … ou à Malines, non ?<br />

– Je ne me hisserai plus dans ce conseil de la couronne ! Pour une<br />

double raison : il ne se concrétisera pas, et ensuite, on m’en éjecterait<br />

pour raison d’âge.<br />

– Et pourquoi ne pourrait-il pas se concrétiser ?<br />

– Le projet n’est pas si facile à réaliser. Qui allez-vous choisir ? Soit<br />

vous retenez des gens pour des raisons institutionnelles, et alors,<br />

vous prenez des archevêques comme ceux de New York, de Bombay,<br />

de Bruxelles ou de Paris, de Sydney. Pour faire court, des<br />

valeurs établies, mais dont on n’est pas sûr qu’ils soient les<br />

meilleurs. Vous pouvez aussi procéder autrement : choisir un<br />

évêque du Niger qui est bien au courant des problèmes des Églises<br />

africaines, ou un évêque japonais, mais très vite, on entendra des<br />

critiques sur tel ou tel choix. Le pape devrait donc presque faire<br />

part de ses appréciations personnelles à l’égard de ces prélats…<br />

– N’est-ce pas plutôt la Curie qui est contre l’idée d’un conseil de la<br />

couronne ?<br />

– Je ne sais pas, mais je ne pense pas qu’ils en seraient de chauds<br />

partisans.<br />

– Elle y perdrait une partie de son pouvoir ?<br />

– Ils diront : nous ferions mieux nous-mêmes ce travail. Il est vrai<br />

87


que la Curie a parfois une vision plus large que la nôtre parce que<br />

ses membres disposent de plus de canaux d’information par-delà<br />

le vaste monde. Reste que pour inspirer des idées au pape, le<br />

conseil que j’appelle de mes vœux s’imposerait. Non pas pour<br />

déterminer la gestion de l’Église ; au fond, c’est la fonction des cardinaux.<br />

J’ai toujours su faire la part des choses. Mais j’aurais bien<br />

vu un conseil avec des personnalités comme de Lubac, Congar,<br />

Hans Urs von Balthasar, l’archevêque de Paris, certains théologiens<br />

– bien que ce ne soit pas absolument nécessaire – mais surtout des<br />

gens dont on pourrait dire qu’ils voient quelque chose.<br />

– Soit, mais le pape est déjà libre de consulter qui il veut…<br />

– Il le fait aussi. Mais cela se passe alors au cours d’une conversation<br />

personnelle au cours de laquelle on peut exprimer beaucoup<br />

de choses. Mais cela ne se passe pas de manière collégiale.<br />

– Retour encore au concile. Et à une autre déclaration importante :<br />

Nostra aetate. On a l’impression que cela a été le document le plus<br />

médiatisé sur lequel on revient encore périodiquement parce qu’il<br />

porte encore des fruits.<br />

– Nostra aetate est un document important, mais pas autant que<br />

les quatre grandes constitutions. Mais il est certainement très<br />

important, cela oui.<br />

– C’est quand même Nostra aetate qui a joué un rôle décisif dans<br />

les relations judéo-chrétiennes…<br />

– Certainement. Mais on peut également citer le décret sur l’œcuménisme<br />

et le document sur le dialogue interreligieux, paru après<br />

le concile. Les documents les plus faibles sont ceux sur la communication<br />

sociale, sur l’enseignement et sur les prêtres. Tous ceuxci<br />

n’ont pratiquement pas eu d’influence.<br />

– Pourquoi ?<br />

– Parce que la théologie n’avait pas encore beaucoup évolué dans<br />

ces domaines précis. On a rédigé ces documents parce qu’on estimait<br />

qu’il fallait dire quelque chose sur l’enseignement et sur le<br />

sacerdoce. Les documents sur ces thèmes, réalisés par la suite, lors<br />

du synode des évêques – comme l’exhortation apostolique sur les<br />

prêtres – sont bien meilleurs que ceux du concile. Ils ont en fait été<br />

88


De Bruges à Anvers<br />

mûris. En outre, la problématique du sacerdoce avait déjà bien évolué<br />

en comparaison avec l’époque du concile.<br />

– Certains prétendent que Nostra aetate a définitivement mis à mal<br />

le principe qu’en dehors de l’Église catholique, il n’y avait pas de<br />

salut.<br />

– Mouais… Au concile, on a dit que le salut passait en tout état de<br />

cause par le Christ. Mais il peut se faire par des voies qui nous sont<br />

inconnues, et qui ne coïncident pas nécessairement avec les frontières<br />

matérielles de l’Église catholique. Il me semble que c’est vrai.<br />

Mais on ne doit pas s’imaginer que dans une pratique religieuse<br />

strictement animiste, en Afrique, la pureté de la conscience de<br />

Dieu soit aussi présente que chez nous. Cela, je ne le pense pas.<br />

Tout repose sur l’interprétation que la vraie foi subsistit in,<br />

(n’)existe (que) dans l’Église catholique. Notez qu’on ne dit pas que<br />

la foi « repose chez » ou « se perpétue dans ». On a utilisé là un terme<br />

qui n’existe nulle part ailleurs et qui est plutôt original pour exprimer<br />

la présence de la foi dans l’Église. Mais si vous comparez le<br />

christianisme à d’autres religions, on doit quand même en déduire<br />

qu’il y a chez lui une sorte de perfection, également sur le plan<br />

moral et sur celui de l’image de Dieu, que l’on ne peut trouver<br />

ailleurs. J’en suis personnellement convaincu.<br />

– C’est aussi la religion sous-tendue par la théologie la mieux construite<br />

?<br />

– Oui, parce que c’est la seule religion qui a toujours dit que la raison<br />

et l’intelligence de l’homme conservent pleinement leur valeur<br />

et ne doivent pas s’effacer devant la foi. J’en suis fier. Dans l’Église<br />

catholique, le travail sur l’intelligence a sa place. Ce fut perceptible<br />

dès les débuts, mais aussi avec Thomas d’Aquin et tout au long du<br />

Moyen Âge. Ainsi replacez un instant la finesse de la morale du sermon<br />

sur la montagne sur les pauvres d’esprit, l’amour de ses ennemis,<br />

etc. dans une autre culture comme celle de la Chine : vous<br />

remarquerez très vite combien cette dernière peut être dure ! On<br />

se dit alors qu’un tout autre esprit souffle chez nous. Ce n’est pas<br />

un hasard si beaucoup d’intellectuels chinois se convertissent<br />

aujourd’hui au catholicisme. Ce sont des personnes qui ressentent<br />

89


certes que la culture chinoise est raffinée mais qu’elle est aussi en<br />

même temps très sévère, très dure.<br />

– Vous parlez des relations interpersonnelles…<br />

– On sent immédiatement en Chine que l’on est dans une autre<br />

civilisation où la violence peut jouer un rôle. Je ne dis pas que le<br />

christianisme n’a pas recouru à la violence, loin s’en faut, mais on<br />

ne pourra jamais dire que ce fut par référence à Jésus.<br />

– Vous semblez fasciné par l’Asie. L’avenir de l’Église se situerait-il<br />

finalement là alors que l’on a l’habitude de le placer plutôt en Amérique<br />

latine, le continent catholique d’aujourd’hui ?<br />

– L’avenir numérique, en (grand) nombre ? Je n’en sais rien. Je<br />

pense qu’il se situera plutôt comme vous le dites en Amérique<br />

latine ou en Afrique. Mais si le christianisme parvient à pénétrer la<br />

culture asiatique, ce serait sans conteste la plus belle victoire dont<br />

on puisse rêver. Quant à l’Afrique, il n’est pas si difficile d’y proclamer<br />

l’Évangile. Ce continent, c’est de la lave qui ne s’est pas<br />

encore solidifiée. Le christianisme peut dès lors encore s’y répandre<br />

sans grands efforts. L’Asie, par contre, avec des cultures cinq<br />

fois millénaires, c’est autre chose. Le christianisme a donc encore<br />

besoin de pas mal de temps pour y pénétrer. N’oubliez pas que la<br />

culture chinoise est plus ancienne qu’Abraham ! C’est une culture<br />

qui a atteint sa plénitude et qui connaît un certain grade de mûrissement<br />

et de cohérence. Mais je pense qu’on y arrivera. Dans l’encyclique<br />

Redemptoris missio, de Jean-Paul II, il y a deux ou trois<br />

pages sur le christianisme en Asie. Dans nombre de documents<br />

antérieurs, il n’était question que du christianisme et de son inculturation<br />

en Afrique ou en Amérique latine. C’est cependant en Asie<br />

que l’on va jeter les dés. Parce que c’est un continent qui a une culture<br />

raffinée.<br />

– Le défi est d’autant plus grand que ces pays sont en pleine croissance<br />

économique…<br />

– Je nourris une admiration énorme pour le père Théophile Verbist<br />

qui a créé les Scheutistes au XIX e siècle, mais plus encore pour<br />

son homonyme, le jésuite Ferdinand Verbiest qui s’est rendu en<br />

Chine au XVI e siècle. Parti comme astronome, il a activé la science<br />

et a réalisé un dictionnaire chinois avant d’introduire le christia-<br />

90


De Bruges à Anvers<br />

Le <strong>cardinal</strong> Danneels durant son voyage en Chine en 2008. À l’extrême gauche, le père<br />

scheutiste Jeroom Heyndrickx Fondation Ferdinand Verbiest, Leuven<br />

nisme à la cour impériale. Cela c’était vraiment « catholique » ! Respecter<br />

la raison et la science et prêcher en même temps le Christ…<br />

L’empereur a bien perçu cela et a fait de Verbiest un mandarin, un<br />

des grands de son empire.<br />

– Avez-vous d’autres exemples de pareils « hommes de Dieu »?<br />

– Quelques autres jésuites ont accompli un travail remarquable<br />

sur le terrain de l’inculturation. Je pense au père Pedro Arrupe, l’ancien<br />

supérieur général de la Compagnie de Jésus qui avait été actif<br />

au Japon. Et son successeur, le père Peter Hans Kolvenbach était<br />

aussi un connaisseur de l’Asie. Voilà des hommes qui avaient des<br />

doigts en or. Ce qu’ils ont réalisé fut très beau. Et cela continue<br />

puisque le nouveau général, le père Adolpho Nicolas est à son tour<br />

un excellent connaisseur de l’Extrême-Orient.<br />

– Et on ne doit pas citer, osons-nous imaginer, « notre » père Damien ?<br />

– Damien, c’est d’un autre ordre. Lui, c’était à la fois l’humilité et<br />

91


l’héroïcité. Damien est un héros là où Verbiest était un missionnaire.<br />

Et un catholique typique. Je veux dire par là qu’il prêchait la<br />

raison et la foi. Les deux à la fois et pas l’un ou l’autre. Il n’y a pas<br />

de raison pure sans foi ni de foi sans raison. Ce mix est typiquement<br />

catholique.<br />

– Damien, c’était plutôt une foi paysanne solide…<br />

– Oui et cela se remarque dans la manière dont on l’honore. Lorsque<br />

vous comparez la vénération pour Damien avec celles pour le<br />

frère Mutien-Marie, le frère Isidore de Courtrai ou pour le « Heilig<br />

Paterke » de Hasselt, elle est différente : là où l’on prie les trois derniers<br />

nommés, on ressent de l’admiration pour l’apôtre des<br />

lépreux. Certes, depuis qu’il a été béatifié, de plus en plus de gens<br />

viennent prier sur sa tombe mais, auparavant, on n’y trouvait pas<br />

un chat. En dehors des écoles, bien entendu…<br />

– Vous devrez admettre que l’Église a mis du temps à reconnaître ses<br />

vertus…<br />

– Oui, un siècle !<br />

– Mais cela s’est accéléré…<br />

– Oui, il y a eu une accélération.<br />

– Venons-en, voulez-vous, à Louvain, aux problèmes de l’Université<br />

pendant les années 1960 s’entend. Certes, au moment où la crise a<br />

atteint son paroxysme, vous étiez à Bruges mais vous avez quand<br />

même dû en avoir des échos. À partir de 1960, la situation s’est tendue<br />

à Louvain. C’est alors qu’on y entend pour la première fois le<br />

détestable slogan « Walen buiten ». À Rome ou à Bruges où vous vous<br />

trouviez, a-t-on vu arriver la crise ?<br />

– À l’époque, et même encore en 1968, j’étais tellement pris par<br />

mon travail qui était quand même envahissant que je n’ai pas vécu<br />

cette crise sur le plan émotionnel. Je l’ai suivie avec mon intelligence,<br />

pas avec mes émotions. Ce n’est que par la suite que je m’en<br />

suis rendu compte. Personnellement, depuis l’âge de dix-sept ou<br />

dix-huit ans, j’ai toujours vécu dans un milieu bilingue, voire trilingue<br />

ou quadrilingue. Je n’ai jamais compris pourquoi quelqu’un<br />

refusait de parler le néerlandais, le français ou l’italien. J’étais heureux<br />

comme un enfant de pouvoir participer à toutes ces cultures,<br />

92


De Bruges à Anvers<br />

et c’est toujours le cas aujourd’hui. Pourtant, être polyglotte n’est<br />

pas chose aisée quand on doit changer de langue toutes les dix<br />

minutes… mais on s’y habitue quand même. C’est cela qui est tellement<br />

enrichissant.<br />

– Votre position n’est-elle pas liée au fait que la faculté de théologie<br />

se trouvait par la force des choses au-dessus de la querelle linguistique<br />

?<br />

– Oui, certainement. Nous avions tout naturellement pris nos distances.<br />

Mais vu avec le recul, il eût été matériellement impossible<br />

de loger cinquante mille étudiants dans une ville comme Louvain.<br />

Cela aurait posé de gros soucis d’urbanisme. Mais cela ne m’empêche<br />

pas de déplorer la manière dont la scission s’est déroulée.<br />

M gr Massaux, un homme qui ne manquait pas de tempérament,<br />

n’a jamais pu admettre que l’on ait réparti la bibliothèque centrale<br />

en nombre pairs et impairs, ce qui avait cassé toutes les collections.<br />

C’était évidemment inacceptable !<br />

– Mais il oubliait d’ajouter que toutes les œuvres avaient été microfilmées<br />

! Son propos était dès lors quelque peu provocateur…<br />

– Bien sûr qu’il y avait une part de provocation dans son propos !<br />

Mais vous admettrez avec moi qu’une bibliothèque doit pouvoir<br />

disposer de livres. Un microfilm n’est pas un livre ! Certes, ce n’est<br />

finalement qu’un détail dans toute cette affaire. Cela dit, j’ai vécu<br />

de loin le moment le plus émotionnel de la crise. Je ne suis pas très<br />

« provincialiste » et certainement pas seulement Flamand ou francophone.<br />

Chaque fois que je remets le pied en Italie, je suis heureux<br />

d’entendre parler l’italien. Et quand je me trouve à Echternach, cela<br />

me fait tout aussi plaisir d’entendre parler luxembourgeois, même<br />

si je n’en comprends pas grand-chose. Mais c’est quand même un<br />

enrichissement. Je pourrais dire la même chose de l’anglais en<br />

Grande-Bretagne, même si c’est déjà un peu un autre monde qui<br />

n’en est pas moins intéressant.<br />

– Ce sont vos parents qui vous ont donné cette ouverture d’esprit ?<br />

– Oui, mais aussi une question de curiosité. J’ai hérité de cela de<br />

mon père : être curieux et vouloir en savoir toujours plus. Une soif<br />

de savoir intarissable. Je suis resté comme ça. Je n’ai donc été touché<br />

que de très loin par la question louvaniste. Je me concentre<br />

93


davantage sur les idées que sur les préoccupations politiques et pratiques.<br />

Un des plus beaux moments de ma vie s’est situé le 2 février<br />

2000 à Louvain. Les professeurs flamands et francophones se sont<br />

retrouvés tous ensemble à l’église Saint-Pierre pour célébrer en<br />

commun l’anniversaire de leur Alma Mater. J’étais vraiment très<br />

ému ce jour-là. Aujourd’hui, les relations entre les deux universités<br />

sont parfaitement normalisées.<br />

Une frontière linguistique est une affaire de populations et de cultures<br />

qui est coulée sous une forme juridique par la politique. On<br />

peut déplorer que l’on trace des frontières linguistiques mais il faut<br />

les accepter. Personnellement, je n’ai jamais compris ceux qui dans<br />

l’une ou l’autre partie du pays refusent de parler la langue de<br />

l’autre. Du moins, si on connait cette langue, bien évidemment…<br />

– Il y a eu la suppression des messes en français à la côte…<br />

– Ce fut souvent pénible…<br />

– Parce que certains ont fait montre d’intolérance ?<br />

– C’était surtout pénible parce qu’on avait fait de ces messes en<br />

français un enjeu qui allait au-delà de la religion. C’était devenu une<br />

affaire politique et cela n’était pas admissible. D’aucuns avaient<br />

aussi considéré ces messes comme une tête de pont pour des<br />

siècles et des siècles. Cela n’avait pas davantage de rapports avec la<br />

religion mais bien avec la culture et, finalement, avec la politique.<br />

– La scission de Louvain était devenue inévitable après la fixation<br />

de la frontière linguistique ?<br />

– Je le pense. Une fois que la politique en avait décidé ainsi, c’était<br />

inscrit dans les astres !<br />

– Certains groupements, notamment flamingants, vous ont-ils<br />

approché ?<br />

– En 1968, j’étais simple professeur à Bruges. Ce n’est qu’un an<br />

plus tard que j’ai été nommé à Louvain et là les carottes étaient déjà<br />

cuites.<br />

– Vous n’avez en tout cas pas le profil du petit vicaire flamand…<br />

– C’est exact. Ces « petits vicaires » avaient certes leurs mérites, ils<br />

étaient très généreux mais ce n’était pas ma façon de mener mon<br />

sacerdoce. Cela manquait quelque peu de profondeur. Ils ont joué<br />

94


De Bruges à Anvers<br />

un rôle au moment de l’émancipation culturelle dans les paroisses<br />

et, pour cette raison, je les admire. Mais en ce qui me concerne, je<br />

pense là à l’augmentation du niveau de vie et de la culture. Si les<br />

Flamands sont là où ils en sont, ils le doivent pour une grande part<br />

aux kleine onderpastoorkes.<br />

– Mais aussi aux fondsen, comme le Davidsfonds ?….<br />

– Certainement, il faut le reconnaître. Mais vous ne pouvez pas<br />

éternellement vous fixer là-dessus. En outre, le petit vicaire flamand<br />

n’existe plus aujourd’hui et c’est très bien ainsi.<br />

– Vous avez suivi l’affaire de Louvain de très loin… La naissance de<br />

l’Acapsul francophone, la Vereniging der Vlaamse Professoren,<br />

c’était loin, très loin de vos préoccupations…<br />

– Oui, d’abord parce que j’étais surchargé de travail. Et puis, c’était<br />

aussi une question de tempérament. Le mien est à peine inflammable<br />

pour ce genre de choses.<br />

– Comment vous situiez-vous à l’égard du fameux Mandement des<br />

évêques où l’on se disait certes ouvert à un dédoublement, mais qui<br />

demandait en même temps le maintien du grand quartier général<br />

bilingue à Louvain ?<br />

– Je ne sais vraiment pas quoi vous dire à ce sujet !<br />

– Serait-ce encore possible aujourd’hui ?<br />

– Non, les évêques ne le feraient plus. C’était la dernière prise de<br />

position dans ce sens…<br />

– C’était un ultime soubresaut ?<br />

– Oui, vu avec le recul. Mais c’était surtout une question de principe<br />

: il fallait maintenir une université. Mais de là à en faire une<br />

interpellation fondamentale… Non, les fondements d’une université,<br />

c’est une bonne approche scientifique, de la bonne recherche<br />

et aussi une excellente proximité culturelle avec les gens et la<br />

région environnante.<br />

– Mais en ce temps-là, on a encore connu d’autres ukases. Que l’on<br />

se rappelle celle de M gr De Smedt qui interdisait aux fidèles d’ap-<br />

95


porter leur voix à la Volksunie. Ce ne serait plus possible actuellement<br />

?<br />

– Non ! L’enjeu était alors très important. Si les catholiques avaient<br />

perdu les élections, c’en était fini de l’école catholique. Je puis donc<br />

comprendre pourquoi De Smedt l’a fait. Mais il n’aurait pas dû dire<br />

que c’était un péché mortel de ne pas voter pour le CVP. En fait, il<br />

aurait dû faire le lien entre le vote et l’école catholique. Ce n’est pas<br />

une question de parti mais d’avenir scolaire. La seule manière de<br />

les sauver était de voter pour le CVP. Mais au fond, je pense qu’il<br />

n’a jamais sorti le mot péché mortel, mais plutôt péché grave. Cela<br />

dit, c’était une erreur de le dire, même si c’était au fond la réalité.<br />

– Au moment de la sortie du Mandement, le 13 mai 1966, la Flandre<br />

connaît une montée inédite d’anticléricalisme. L’avez-vous aussi<br />

vécue à Bruges ?<br />

– Oui, y compris chez les prêtres. Mais je n’ai pas considéré cela<br />

comme une crise grave et je ne l’ai donc pas vécue non plus de<br />

manière très profonde.<br />

– Mais dans les écoles catholiques flamandes, on a quand même vu<br />

certains enseignants exciter les écoliers…<br />

– Toutes les écoles de Malines sont venues manifester ici devant<br />

l’archevêché contre le <strong>cardinal</strong> Suenens. Ce dernier m’a toujours<br />

dit que ce fut un des moments les plus pénibles de son existence<br />

que de voir « ses » écoles venir manifester contre lui dans « sa »<br />

propre ville, ici devant sa porte ! Cette place a déjà vécu tellement<br />

d’événements, de remous. Je trouve que l’on devrait modifier son<br />

nom. Quelque chose comme la place d’Armes, Wapenplein plutôt<br />

que Wollemarkt, quoique « marché aux laines » sonne quand<br />

même plus pacifique !<br />

À ce sujet, il y a une anecdote qui semble être vraie : le soir de cette<br />

horrible journée, alors qu’il était dans son fauteuil, Suenens avait<br />

été interpellé par son serviteur Petrus qui lui avait demandé s’il<br />

voulait boire une trappiste. Comme Petrus lui demandait quelle<br />

marque il souhaitait, il lui a répliqué qu’il en voulait deux : une<br />

Orval et une Westmalle. Mais une crise bien plus profonde fut celle<br />

à l’occasion de la sortie de l’encyclique Humanae vitae. Ce fut une<br />

vraie pomme de discorde entre la hiérarchie ecclésiale et le peuple<br />

96


De Bruges à Anvers<br />

de Dieu. Elle était beaucoup plus profonde et on en subit encore<br />

les conséquences de nos jours.<br />

– Entre-temps, l’Université catholique de Louvain a d’autres chats<br />

à fouetter sur le plan bioéthique. Elle est toujours en bagarre avec la<br />

Curie. La recherche libre est-elle compatible avec la catholicité de<br />

l’institution ?<br />

– Une liberté de la recherche qui refuse de se soumettre à quelque<br />

principe que ce soit n’est pas compatible avec une université<br />

catholique. La question est de savoir s’il faut se tenir ou non à des<br />

principes. Pour ne pas perdre cela de vue, il faut continuer le dialogue<br />

avec Rome, même sur le plan technique. Donc, il ne faut pas<br />

seulement se situer dans un rapport institutionnel et hiérarchique,<br />

d’autorité contre autorité. On n’avance pas en opposant le pape au<br />

Recteur. Cela n’a pas de sens. Ce sont des questions très lourdes et<br />

pas seulement pour Louvain ; c’est aussi un grave problème pour<br />

toute l’Église. Et si Louvain peut y contribuer d’une manière ou<br />

d’une autre, que ce soit sur le plan de la réflexion ou de la technicité,<br />

cela peut aussi être très utile pour toute l’Église.<br />

Donc, il faut poursuivre le dialogue et je puis affirmer qu’il sera<br />

poursuivi, car des deux côtés, on s’est montré satisfait des premiers<br />

contacts. Louvain accueillera prochainement un grand congrès<br />

mondial de toutes les universités catholiques. Il y aura aussi des<br />

participants romains. Je pense que ce sera le lieu où il se passera<br />

quelque chose pour améliorer les relations. Comme par exemple,<br />

la rédaction d’une charte sur ce que les universités catholiques<br />

veulent faire dans et pour le monde. Par ailleurs, un professeur de<br />

Louvain-la-Neuve m’a dit, voici déjà un certain temps, qu’il est possible<br />

que la dispute actuelle n’ait plus de sens dans quelques<br />

années et qu’elle ne se posera plus. En effet, on ne sera plus obligé<br />

de travailler sur des embryons parce qu’on pourra atteindre les<br />

mêmes résultats avec des cellules souches adultes. Et dès lors, le<br />

problème disparaîtra de lui-même. Ce professeur m’a dit qu’il ne<br />

pouvait pas m’assurer que d’autres problèmes scientifiques ne se<br />

poseraient pas.<br />

97


– Il y a aussi toujours la fertilisation in vitro qui est elle aussi interdite<br />

en principe…<br />

– Cela restera une pomme de discorde entre les universités et<br />

l’Église. Mais la vraie question est quand même de savoir si l’on<br />

peut retirer l’identité catholique à une université parce qu’une de<br />

ses facultés est en infraction avec la doctrine de l’Église.<br />

– Il y a eu des précédents chez nos voisins du nord : des universités<br />

néerlandaises ont perdu leur qualificatif de catholique…<br />

– Je le déplorerais. Parce que selon moi, catholique n’est pas synonyme<br />

de romain. Être catholique, c’est se montrer fidèle aux<br />

valeurs du christianisme et chercher au sein de ce christianisme<br />

l’intelligibilité de l’homme et de la foi.<br />

– Comme Grand chancelier de « Louvain », vous vous trouvez entre<br />

le marteau et l’enclume…<br />

– Il est difficile de jeter tout le temps des ponts, mais c’est après<br />

tout le devoir d’un évêque que d’être un pontifex, un « poseur de<br />

ponts ».<br />

– Avez-vous déjà évoqué personnellement ce dossier avec le pape ?<br />

– Oui, oui.<br />

– L’intellectuel de qualité qu’il est doit quand même faire montre ici<br />

d’une certaine ouverture ?<br />

– Il voit la complexité de ce problème. Il est beaucoup trop intelligent<br />

que pour ne pas le voir. Les questions bioéthiques et le développement<br />

de la science rappellent singulièrement les tensions du<br />

XVI e siècle où la Bible était l’objet de la discussion. Aujourd’hui, la<br />

confrontation se fait entre, d’une part, science et recherche et,<br />

d’autre part, la morale catholique. Je trouve cependant que l’Église<br />

a raison de ne pas lâcher du lest. C’est une question de respect de<br />

l’homme, aussi petit qu’il soit. Car si l’on ouvre les vannes à tout<br />

va, nous risquons de nous retrouver dans une culture à la Orwell<br />

où tout le monde peut tout faire. Je suis d’avis que l’Église doit de<br />

temps en temps froncer les sourcils et dire que telle ou telle avancée<br />

n’est pas bonne.<br />

98


De Bruges à Anvers<br />

– L’Église devrait mettre la barre plus haut même si elle sera alors<br />

infranchissable pour les fidèles…<br />

– Elle a toujours mis la barre très haut. Jadis, on disait : « Sévère en<br />

chaire de vérité et bienveillant au confessionnal ». C’était un dicton<br />

populaire, mais il y avait du vrai là-dedans. À chaque péché,<br />

miséricorde. À chaque péché son pardon, mais on ne peut pas effacer<br />

le péché. La situation est difficile pour l’Église et cela va encore<br />

s’aggraver. J’y ai pensé lors du dernier conclave lorsque j’ai vu le<br />

<strong>cardinal</strong> Ratzinger devenir le pape Benoît XVI. Je me suis dit que la<br />

tâche serait impossible pour un pape de devoir assurer au cours de<br />

la décennie à venir la sauvegarde de la doctrine, de l’orthodoxie et<br />

de la morale. Cela nécessite une intelligence aiguisée énorme, une<br />

grande capacité d’évaluation, de l’habileté et beaucoup de bonté.<br />

Le paradoxe est toujours là : la loi fait face à la charité. Gardez donc<br />

ces deux-là en parfaite entente ! C’est encore pire que le Saint-<br />

Office et l’Université de Louvain. L’on sait que les relations sont difficiles<br />

entre elles, mais on est en permanence entre la loi et la<br />

charité.<br />

– Pour en terminer avec l’affaire de Louvain, il y eut le coup de<br />

théâtre du 2 février 1968 lorsque devant les Gildes féminines du Boerenbond,<br />

M gr De Smedt avoua qu’il s’était trompé.<br />

– … Qu’il s’était trompé terriblement…<br />

– S’en était-il ouvert à vous ou avait-il médité cela dans le silence<br />

de sa chapelle domestique ?<br />

– Je ne sais pas comment il en est arrivé là, mais j’ai l’impression<br />

qu’il avait tellement ressenti la résistance des fidèles à la hiérarchie<br />

qu’il s’est dit que cela ne pouvait pas durer. Mais en admettant cela,<br />

il a mis définitivement le feu aux poudres. C’était typiquement du<br />

M gr De Smedt ! Cela me fait penser à une réflexion du maire de<br />

Lourdes qui devait recevoir le pape. On lui avait demandé comment<br />

il envisageait cette visite avec toute la complexité que l’on<br />

sait. Il avait répondu que cela lui faisait penser à une inondation.<br />

On laisse venir l’eau et puis on nettoie tout… M gr De Smedt s’est<br />

en quelque sorte comporté de cette façon-là dans l’affaire de Louvain.<br />

Il a laissé venir et puis il a admis que ses collègues évêques et<br />

lui-même s’étaient terriblement trompés.<br />

99


– Ce n’était donc pas un flamingant ? Du côté francophone, on l’a<br />

souvent présenté comme un épouvantail.<br />

– Non, ce n’était certainement pas un épouvantail. De Smedt, c’était<br />

De Smedt. Je me souviens d’une caricature dans Pan peu après son<br />

revirement. On y voyait un curé en chaire dire à ses ouailles qu’il<br />

s’était terriblement trompé en prêchant la semaine précédente que<br />

le péché de chair donnait un goût de cendres en bouche !<br />

– Connaissiez-vous les évêques de Louvain ? Les Descamps, van<br />

Waeyenbergh, etc. ?<br />

– C’était la génération avant la mienne. Même les Thils, Philips et<br />

autre Coppens en faisaient partie. Oui, je les connaissais mais<br />

n’avais pas de véritables contacts avec eux.<br />

– Les années 1960 ont aussi été caractérisées par une contestation<br />

de l’autorité en général. Avec comme point d’orgue Mai 68. Le vent<br />

de la révolte soufflait-il aussi sur le séminaire de Bruges ?<br />

– Non, ils n’ont pas fait « mai 68 ». L’on remarqua certes une aspiration<br />

à l’émancipation parmi les séminaristes. C’en était fini de<br />

l’obéissance aveugle ; il y avait une demande pour avoir voix au<br />

chapitre.<br />

– Les cheveux des séminaristes n’ont pas poussé à ce moment-là ?<br />

– Non, ce n’était pas un problème.<br />

– Mais les séminaristes brugeois étaient peut-être plus braves…<br />

– C’est possible, Malines a été davantage marqué par cette époque<br />

que Bruges.<br />

– La sous-culture des années 1960 a vu émerger une nouvelle catégorie<br />

de chanteurs et les chants de protestation. Connaissiez-vous<br />

ces chanteurs contestataires ?<br />

– Non, à part quelques-uns… Je pense à Bob Dylan ou encore à<br />

Boudewijn de Groot, chez nous, en Flandre… Je connaissais Bob<br />

Dylan sans en être un fan.<br />

– Et les Beatles ?<br />

– Ah ! là, oui… J’ai tous les enregistrements des Beatles dans ma<br />

discothèque. Parce que je trouvais que c’était de la bonne musique.<br />

Je les ai tous…<br />

100


De Bruges à Anvers<br />

– Vous avez constaté cela au moment même ou par la suite ?<br />

– Plus tard. Il m’arrive encore le soir de sortir un CD des Beatles.<br />

J’aime bien « Hey Jude », le « Yellow Submarine », etc. De belles<br />

compositions. J’aime bien les trois B : Bach, Beethoven et… les<br />

Beatles.<br />

– Et Joan Baez ? C’était aussi de cette époque…<br />

– Là, oui, j’aimais bien l’écouter, mais vous devez évidemment<br />

vous rappeler que je n’avais pas le temps de me consacrer à tout<br />

cela…<br />

– Pour revenir un instant en arrière : un épisode sanglant de l’Histoire<br />

récente de la Belgique fut l’indépendance du Congo, le 30 juin<br />

1960. Beaucoup de missionnaires belges ont été assassinés, des religieuses<br />

ont été violées. Comment aviez-vous vécu ces événements ?<br />

– J’ai vécu cela de près avec les missionnaires que j’ai vus revenir.<br />

Et ces sœurs qui… Cela m’a beaucoup impressionné, oui. Ce fut un<br />

moment de prise de conscience politique en ce qui me concerne.<br />

Je revois encore les images quand on a pris le sabre du roi Baudouin<br />

ou quand Lumumba a été assassiné.<br />

– Estimiez-vous que c’était un déni de reconnaissance à l’égard des<br />

Blancs ?<br />

– On pourrait le caractériser de la sorte. Il y eut un manque de gratitude,<br />

de reconnaissance. Nous y avions apporté pratiquement un<br />

siècle de civilisation et cela se mua en quelques jours en une barbarie<br />

épouvantable ! Elle était donc très fine, la couche de vernis<br />

culturel que nous avions posée ! Avions-nous bien fait en y introduisant<br />

le christianisme tel que nous le fîmes ? J’ai eu le même ressentiment<br />

– de manière encore plus profonde – lors du génocide<br />

au Rwanda. Un an ou deux avant les événements, j’avais été prêcher<br />

deux fois une retraite sur place pour les évêques locaux. Je ne<br />

pouvais pas admettre que les gens que j’avais approchés et qui<br />

étaient l’incarnation même de la douceur et de la gentillesse puissent<br />

s’exterminer les uns les autres d’une façon aussi barbare. Quel<br />

gâchis ! L’Église avait été présente pendant deux siècles, voire plus,<br />

et les Pères Blancs y avaient été particulièrement sévères : il fallait<br />

passer un long catéchuménat avant de recevoir le baptême et voilà<br />

101


qu’en huit jours, l’on trucidait un million de personnes. Je n’ai pas<br />

pu l’accepter et je ne l’accepte toujours pas maintenant.<br />

– Vous en tirez aussi des conclusions en matière de catéchèse ?<br />

– Celle des Pères Blancs fut certainement l’une des meilleures au<br />

monde. J’en suis convaincu. Cela veut dire que l’homme n’attrape<br />

que très, très progressivement de bonnes manières.<br />

– Mais Auschwitz est aussi arrivé dans et par une Europe chrétienne…<br />

– J’ai toujours eu du mal à comprendre ce qui a rendu possible une<br />

chose pareille…<br />

– Peut-on parler chaque fois d’une régression dans la civilisation ?<br />

– Oui, une certaine régression, certainement. Cela signifie que<br />

l’humanisation de l’homme est une affaire de millénaires. Et dans<br />

cette humanisation, je place le fait de devenir religieux et de se<br />

convertir.<br />

– Est-ce que l’Église d’Afrique peut survivre sans soutien de l’Occident,<br />

tant logistique que spirituel ?<br />

– Pour le moment, non. Mais elle devra y faire appel un jour. Tout<br />

est lié en fait : la politique, l’économie…<br />

– Avez-vous souvent été au Congo ?<br />

– La dernière fois remonte déjà à une décennie, mais les évêques<br />

belges y retourneront. On nous a fait remarquer à juste titre que<br />

nous nous sommes rendus en grande délégation en Chine où il y<br />

a à peine cinq évêques, alors qu’ils sont bien plus nombreux au<br />

Congo. Je pense que nous devons y retourner pour soutenir l’Église<br />

congolaise.<br />

– Avez-vous eu encore des contacts avec l’Église rwandaise après le<br />

génocide ?<br />

– Oui, mais ils furent purement ecclésiaux. On voit passer pas mal<br />

d’évêques chez nous. Reste que le génocide rwandais demeure une<br />

blessure profonde…<br />

– Le 3 juin 1963, le pape Jean XXIII décède. Il a comme successeur<br />

Paul VI, une personnalité totalement différente qui vous a nommé<br />

102


De Bruges à Anvers<br />

évêque. Comment catégoriseriez-vous cet homme ? Il nous est souvent<br />

apparu comme un homme peureux.<br />

– Comment le classer ? Je ne l’ai pas tellement bien connu parce<br />

qu’il est décédé alors que je venais à peine d’entrer dans ma charge<br />

épiscopale. Je ne l’ai jamais vu de près non plus. C’était pour moi<br />

un intellectuel de très haut vol, avec un sens énorme de la responsabilité.<br />

Ce fut aussi pour moi le pape qui a réussi à canaliser l’enthousiasme<br />

pour le concile de Jean XXIII – qui fut un « big bang »<br />

pour l’Église – en énergie utile. C’était en quelque sorte la turbine<br />

qui a transformé la violence de l’eau qui passe dans le barrage en<br />

électricité utile, en énergie dont on peut faire quelque chose. Paul<br />

VI était un homme lettré très compétent ; on dit de lui que son italien<br />

fut le plus beau du siècle dernier. En même temps, c’était quelqu’un<br />

de très francophile. Quand on prend la peine de se pencher<br />

sur ses citations, on constate qu’il s’agit pour une large part d’auteurs<br />

français et plus précisément de ceux qui avaient les plus<br />

belles plumes. On a toujours dit qu’il aurait voulu conférer le <strong>cardinal</strong>at<br />

à son bon ami et membre de l’Académie française Jean<br />

Guitton, un laïc. Un des meilleurs livres sur Paul VI est sans doute<br />

Le <strong>cardinal</strong> Danneels durant sa visite au Soudan en 1994 Archives de l’archevêché, Malines<br />

103


La consécration épiscopale de Godfried Danneels,<br />

le dimanche 18 décembre 1977<br />

Une semaine avant Noël 1977, Godfried Danneels avait été consacré<br />

évêque d’Anvers. La Libre Belgique a rendu sobrement compte de<br />

l’événement dans ses éditions du lendemain vraisemblablement par<br />

la reprise d’une dépêche d’agence dont voici quelques extraits…<br />

« Plus de deux mille fidèles se pressaient dimanche après-midi dans la<br />

nouvelle église Saint-Jacques afin d’assister à la consécration épiscopale<br />

de M gr Danneels qui accède à la direction du diocèse d’Anvers. Normalement<br />

cette solennité du sacre du vingtième évêque de la Métropole<br />

aurait dû dérouler ses fastes dans la cathédrale mais on sait que<br />

l’église épiscopale consacrée au culte de Notre-Dame fait actuellement<br />

l’objet d’importants travaux de restauration.<br />

» L’imposante cérémonie était présidée par le <strong>cardinal</strong> Suenens, primat<br />

de Belgique avec comme co-consécrateurs NNSS Jules-Victor Daem qui<br />

fut le premier à réoccuper le siège épiscopal d’Anvers, Ernest De Smedt,<br />

évêque de Bruges, Guillaume van Zuylen, évêque de Liège et Jean<br />

Huard, évêque de Tournai. »<br />

Dans son homélie, le <strong>cardinal</strong> Suenens a relevé que la mission qui<br />

attend le nouvel évêque d’Anvers « a été confiée à un homme qui est<br />

constamment à la recherche de la lumière et de la vérité. N’a-t-il pas<br />

déclaré de manière aussi simple que sublime : “Je suis si heureux d’être<br />

chrétien.” Et de poursuivre qu’en lui “on saura trouver un ardent<br />

défenseur de la foi et un fidèle gardien de la liturgie”. »<br />

Outre cette dépêche d’agence, La Libre Belgique consacrait aussi un<br />

encadré au blason de M gr Danneels, soulignant l’heureuse rencontre<br />

sur celui-ci de l’abbaye des Dunes de Coxyde et de la mer du Nord avec<br />

Anvers, sa ville d’adoption. Il y fut aussi question de la devise de<br />

l’évêque : « L’amour de Dieu pour les hommes s’est manifesté »…<br />

104


De Bruges à Anvers<br />

celui des dialogues que lui a consacré Guitton. Oui, j’ai une grande<br />

admiration pour PaulVI, mais c’était un homme très timide et hésitant.<br />

Je l’admire surtout parce que c’était un homme très typique<br />

du XX e siècle. Un sceptique et un homme travaillé par le doute face<br />

aux mutations ecclésiales et dans le monde, mais avec de grandes<br />

capacités artistiques. Il en avait toutes les qualités mais aussi tous<br />

les maux.<br />

– Disons qu’il a eu la malchance de venir entre Jean XXIII et Jean-<br />

Paul II…<br />

– L’homme méritait mieux, car il disposait de qualités et de dons<br />

remarquables. Cela me fait penser à l’épitaphe qui figure sur la<br />

tombe d’Adrien VI, le seul pape d’origine hollandaise : « Ce qui<br />

importe pour un grand homme, c’est qu’il soit né à la bonne<br />

époque. » On doit naître au bon moment, sinon…<br />

– Le 16 novembre 1977, Paul VI vous a nommé évêque d’Anvers.<br />

L’académique que vous étiez devint du jour au lendemain manager.<br />

Un passage facile ?<br />

– Cela ne s’imposa pas. On n’est pas demandeur. Aujourd’hui<br />

encore, je dirais que ma vie de professeur au séminaire où je pouvais<br />

lire, étudier, aller à la bibliothèque, déterminer mon agenda,<br />

donner cours une heure ou deux, trois à quatre fois par semaine,<br />

était au fond une vie idéale. C’était l’Utopia pour moi ! Encore plus<br />

en 1969, quand j’ai été nommé à Louvain et que je suis entré en<br />

contact avec les étudiants. À dire vrai, j’avais rêvé de pouvoir rester<br />

professeur toute ma vie et je dois vous avouer que cela m’habite<br />

encore. Je n’ai jamais renoncé à ce désir, car c’était pour moi<br />

la vie idéale. Dois-je vous expliquer qu’en 1977, j’ai dès lors dû<br />

changer de vie du jour au lendemain ? C’en était fini de pouvoir<br />

lire… Oui, je lisais des dossiers, des tonnes de pages, mais jamais<br />

de quoi m’enrichir réellement. Dans la plupart des cas, il s’agissait<br />

de dossiers, de problèmes qu’il faut résoudre et qui vous appauvrissent<br />

plutôt que de vous apporter quelque chose. Qui plus est,<br />

je n’étais plus maître de mon emploi du temps puisque celui-ci<br />

était déterminé par mon secrétaire. Enfin, c’était heureux, car<br />

sinon c’eût été le chaos. J’ai eu, à partir de ce moment, une vie très<br />

relationnelle, alors que ma vie de professeur était bien protégée,<br />

105


Ordination épiscopale de M gr Danneels (avec M gr De Smedt, évêque de Bruges). Anvers,<br />

Sint-Jacobskerk, 18-12-1977. Archives de l’archevêché, Malines<br />

voire même fermée, ce qui me permettait de disposer de beaucoup<br />

de temps libre. Il y eut aussi une part certaine de management mais<br />

pas aussi grande qu’on l’imagine. Dans le fond, je n’ai pas eu grand<br />

chose à diriger. J’avais de bons collaborateurs pour les finances,<br />

pour les nominations, qui s’acquittaient de leur tâche à ma place.<br />

En même temps, je suis devenu une figure publique. Ce ne fut pas<br />

rien, car j’y ai perdu la protection de pouvoir vivre dans une sorte<br />

de réserve avec mes pairs. Au contraire, j’ai été confronté aux<br />

médias et vous admettrez qu’ils ont été fort envahissants au cours<br />

de ces deux dernières décennies. Je dus dès lors mener une vie<br />

publique. Et ce fut comme si je vivais désormais dans une maison<br />

de verre où tout un chacun voit ce que vous faites et écoute ce que<br />

vous dites. Tous mes faits et gestes ont été épiés, suivis à la trace.<br />

– Cela vous a gêné ?<br />

– Je m’y suis habitué, mais ce ne fut pas facile. Et ce n’est toujours<br />

pas facile aujourd’hui car à notre époque et dans ce pays, on marche<br />

sur des œufs. Il était plus facile de tenir jadis l’Église au milieu de la<br />

106


De Bruges à Anvers<br />

société parce qu’elle y était tout simplement. Mais maintenant, elle<br />

est comme sur des roulettes et on peut donc la déplacer.<br />

– Lorsqu’on devient évêque, on dit que l’on reçoit aussi « la plénitude<br />

du sacerdoce ». N’est-ce pas un peu dénigrant à l’égard du<br />

simple prêtre ?<br />

– Le sacerdoce typique, c’est la fonction épiscopale. En fait, c’est<br />

la prêtrise qui est une extension de la fonction épiscopale. C’est<br />

Vatican II qui a dit cela ! Avant, on disait que la véritable consécration<br />

était l’ordination sacerdotale mais que le prêtre ne pouvait pas<br />

conférer tous les sacrements. Il était comme un oiseau dont on<br />

aurait rogné les ailes et qui ne pouvait pas voler. Il ne lui était pas<br />

permis de procéder à des onctions comme la confirmation. Au<br />

concile Vatican II, on a inversé cela en proclamant que l’évêque<br />

était le prêtre type. Le prêtre était l’assistant de l’évêque qui exerçait<br />

une partie de ses compétences. Mais dans la pratique, il n’y a<br />

guère de différences entre ces deux conceptions.<br />

– Votre désignation à Anvers vous avait-elle surpris ?<br />

– Il n’y avait qu’un poste vacant d’évêque mais je ne m’attendais<br />

pas du tout à ce choix.<br />

– Aviez-vous des liens avec Anvers ?<br />

– Non, pas du tout. Je connaissais tout au plus, disons, dix personnes<br />

à Anvers. Je me souviens de m’y être rendu pour la première<br />

fois par l’ancienne route de Gand. Je suis arrivé sur la rive gauche<br />

et j’ai vu la tour de la cathédrale Notre-Dame et un peu plus loin la<br />

zone portuaire avec les raffineries et leurs immenses torches. En<br />

découvrant ce paysage, je me suis rappelé un texte de Paul, extrait<br />

des Actes des Apôtres lorsqu’il s’était retrouvé devant Corinthe.<br />

Paul s’était demandé ce qu’il irait faire là. Et la nuit, il avait eu une<br />

vision divine où Dieu lui avait dit de ne pas avoir peur parce que<br />

beaucoup de Corinthiens lui étaient déjà dévoués. J’ai « entendu »<br />

ce texte en découvrant Anvers. Ce n’était pas une vision mais la<br />

résurgence d’un texte que je connaissais et qui me revint à l’esprit.<br />

– Vous ne parliez pas davantage l’anversois, le fameux Aantwaarps ?<br />

– Pas un mot… Et je ne sais toujours pas le parler aujourd’hui.<br />

107


– Votre devise épiscopale porte : « L’amour de notre Dieu pour les<br />

hommes nous est apparu ». Kerknet décrit cela comme « un plaidoyer<br />

pour un humanisme chrétien authentique ».Vous partagez ce<br />

point de vue ?<br />

– Il s’agit en fait d’une citation de Noël. Il s’agit d’un extrait de la<br />

Lettre à Tite qui est lu à la messe matinale de Noël, celle dite des<br />

bergers. Il y est question de « l’amour pour les hommes de Dieu »<br />

– philanthropia est le terme grec – qui « est apparu sur terre ». J’ai<br />

toujours été un homme de la Nativité. Tout ce qui a marqué ma vie<br />

s’est passé en décembre. Pour ce qui est de ma devise, je voudrais<br />

faire une double précision : je suis un être de l’incarnation. Entendez<br />

que pour moi, la fête de Noël est bien plus émotionnelle que<br />

celle de Pâques. C’est alors que l’humanité du Christ émerge le<br />

plus. On est là face à un enfant, et on sait ce qu’est un enfant, on<br />

sait ce que sont ses parents, on sait ce qu’est un berceau ou ici une<br />

crèche. J’éprouve beaucoup plus de peine à la fois sur le plan de la<br />

vision et de l’émotion de voir quelque aspect emblématique dans<br />

le Jésus qui surgit du tombeau, un étendard à la main. Je n’ai pas<br />

cette difficulté face à la crèche. C’est aussi typiquement occidental.<br />

Les Orientaux, au contraire, diront que la fête des fêtes, c’est<br />

Pâques. Personnellement, je suis très marqué par l’humanité du<br />

Christ. Donc j’apprécie et j’aime tout ce qui est humain. C’est l’essence<br />

de notre culture : l’humanité de l’homme, l’humanisme, l’interface<br />

entre la foi et la culture, entre la foi et le monde. C’est<br />

l’essentiel pour moi. Mes centres d’intérêts vont vers la culture, vers<br />

les arts, vers tout ce qui a trait à la pensée et à la science. Moins vers<br />

le social… Non pas que je n’apprécie pas le travail social mais cette<br />

dimension me touche moins. Je dois toujours faire un effort pour<br />

établir le lien mais j’y parviens. Au fond, je suis tout à fait d’accord<br />

avec quelqu’un qui a dit de moi dans l’hebdomadaire chrétien Tertio<br />

que j’étais un mystique et pas un travailleur de rue.<br />

108


Les sacrements<br />

« Les sacrements sont importants pour l’Église. Là où ils sont délaissés<br />

ou moins appréciés, surgit une menace énorme : que le christianisme<br />

soit réduit à un processus purement verbal. Alors le<br />

chemin est ouvert vers une foi complètement rationalisée, s’évaporant<br />

dans une philosophie, s’intériorisant jusqu’à ne plus être<br />

qu’un phénomène subjectif et privé. L’Église disparaît alors du<br />

même coup.<br />

Savez-vous finalement pourquoi les sacrements sont si importants<br />

? Ils sont les gardiens du réalisme de l’incarnation. Ils sont<br />

Dieu qui pénètre dans la matière de l’univers, qui fait de l’eau, du<br />

pain, du vin, de l’huile, les porteurs de sa rédemption. Les sacrements<br />

ont quelque chose à voir avec Noël : “Le Verbe s’est fait chair,<br />

et il a habité parmi nous.” »<br />

Le jardin des sept sources, Noël 1993, « Paroles de vie » n o 25<br />

De Bruges à Anvers


Chapitre V<br />

JEAN-PAUL II ET BAUDOUIN 1 er<br />

1977 – 1990<br />

– En 1978, Albino Luciani devenait le pape Jean-Paul I er. L’avezvous<br />

jamais rencontré ?<br />

– Non, mais il n’a été pape que pendant trente-trois jours. Voilà un<br />

homme qui a dû troquer sa vie calme sur une lagune de Venise<br />

contre l’existence fiévreuse de pape. Son cœur n’a pas tenu le coup.<br />

– Que penser de toutes les théories du complot autour de son décès ?<br />

C’étaient de vastes blagues ?<br />

– Le lendemain de sa désignation comme pape, il se trouvait avec<br />

le <strong>cardinal</strong> Suenens dans un ascenseur et, comme ils se connaissaient,<br />

il lui avait confié qu’il n’aurait peut-être pas dû accepter la<br />

charge. Il était cardiaque et selon moi son cœur n’a pas supporté<br />

l’accélération de rythme entre Venise et Rome. Il y avait réellement<br />

un monde de différence. Comme entre le repos du Grand séminaire<br />

de Bruges et le cœur animé du centre d’Anvers…<br />

– Vous avez ressenti la même chose ?<br />

– Oui, naturellement.<br />

– Vous n’avez pas connu Luciani au contraire de son successeur<br />

Karol Wojtyla. Quelles étaient vos relations avec Jean-Paul II ?<br />

– Finalement très bonnes. Au tout début de son pontificat et de<br />

mon arrivée à Malines, en 1980, il m’a demandé d’être le vice-président<br />

du Synode hollandais. C’était quand même une marque de<br />

grande confiance que de confier un des dossiers les plus épineux<br />

du moment à un jeune évêque de quarante-quatre ans et la tâche<br />

111


d’assurer le déroulement des débats avec M gr Willebrands. Le pape<br />

a quand même pris un grand risque, là. Plus tard, il m’a aussi<br />

nommé dans quelque six dicastères, dans les ministères de la<br />

Curie. Je l’ai aussi souvent rencontré. Pour moi, Jean-Paul II était à<br />

la fois un « chef » – « nous devons prendre nos responsabilités »…<br />

– et en même temps quelqu’un de très proche, de très disponible.<br />

Il a réuni en fait deux dimensions qui ne vont pas toujours très bien<br />

ensemble. Vous avez ainsi des personnes qui ont une très grande<br />

compétence pour décider, mais qui sont des poissons froids, sans<br />

émotions. Et puis vous avez, par ailleurs, des gens qui ont le sens<br />

de l’émotion, qui aiment serrer des mains, mais qui ne sont pas de<br />

bons dirigeants. Jean-Paul II alliait les deux qualités. J’ai beaucoup<br />

apprécié cela chez lui.<br />

J’ai aussi eu l’occasion d’avoir diverses conversations très directes<br />

avec lui. À la fin de sa vie, j’ai eu beaucoup moins de contacts avec<br />

lui. Oh, rien ne nous opposait et il n’a jamais éprouvé de ressentiment<br />

à mon égard, tout au contraire. Mais il avait vu que l’Église<br />

de Belgique n’était plus celle de trente ans auparavant avec pléthore<br />

de missionnaires et de religieux. Le processus de sécularisation<br />

nous est tombé dessus comme une bombe. Qui plus est, la<br />

Belgique s’est dotée des législations les plus libérales en matière<br />

éthique. Mais selon moi, il n’a jamais pensé que c’était la faute du<br />

<strong>cardinal</strong> ou des évêques. Il a plutôt réagi en Polonais pour déplorer<br />

la perte d’impact de l’Église sur la vie publique et politique en<br />

si peu de temps. Mais je puis dire que cela n’a pas eu de répercussions<br />

sur notre relation. À la fin de sa vie, durant les dernières<br />

années, il était tellement handicapé que nous ne nous sommes<br />

pratiquement plus vus. Il faut dire qu’il était pénible d’aller lui<br />

rendre visite.<br />

– Vous parliez tout à l’heure du travailleur social, de rue. Lui en était<br />

un, plus branché sur l’action que sur la réflexion.<br />

– Attention quand même aux simplifications fallacieuses ! C’était<br />

un philosophe. Il a écrit notamment des ouvrages sur le mariage.<br />

Il était également très fort sur le plan anthropologique. De là à le<br />

qualifier de travailleur social de rue ? Je dirais qu’il était plutôt un<br />

homme qui avait le sens social, le sens des relations…<br />

112


Jean-Paul II et Baudouin I er<br />

– Quelle était sa principale qualité ?<br />

– Au début de son pontificat, il a voulu réformer la Curie, mais il<br />

s’est vite rendu à l’évidence que c’était peine perdue. C’est alors<br />

qu’il a décidé de prendre son bâton de pèlerin et de parcourir la<br />

planète. Et il a peut-être eu raison de le faire, car il a obtenu bien<br />

plus par ses voyages qu’en voulant réformer la Curie. Ce fut tout le<br />

contraire de Paul VI. Celui-ci resta à Rome, s’occupa de la Curie et<br />

suivit de près tous les dossiers. Jean-Paul II a laissé faire beaucoup<br />

de choses. Il a beaucoup délégué. Il fallait le voir en action…<br />

– Est-ce que cet effort soutenu d’un quart de siècle de visites vers tous<br />

les pays et continents possibles et imaginables a eu un effet ?<br />

– Il a mis l’Église sur la carte du monde. Cela c’est incontournable.<br />

Il n’a cependant pas toujours été accueilli à bras ouverts car si on<br />

appréciait le chanteur, on n’aimait pas toujours sa chanson. Mais<br />

bon, il a eu une influence certaine car c’était un bon chanteur.<br />

Sinon, l’Église se serait retrouvée isolée comme une île au milieu<br />

de la mer. C’est le contraire qui s’est produit. On ne peut nier que<br />

l’Église a pour l’heure une influence assez considérable sur tout ce<br />

qui se passe dans le monde. On ne peut pas l’ignorer. C’est incontestablement<br />

le mérite de Jean-Paul II. Sinon nous ne serions peutêtre<br />

plus que quantité négligeable aujourd’hui.<br />

– C’est cela que vous retiendrez de son pontificat ?<br />

– Vu de l’extérieur, oui. Ses relations publiques, au sens le plus<br />

positif du mot, ont été une bonne chose. Mais il y eut l’autre dimension,<br />

intérieure et intime que peu de gens connaissent. Ce fut sa<br />

vie de grand mystique. C’était un homme qui priait de manière<br />

remarquable et qui était en même temps un penseur. Certains ont<br />

vu en lui un homme de spectacle mais au fond c’était quelqu’un<br />

qui avait énormément souffert. J’en suis convaincu. Il fallait le voir<br />

prier le matin très tôt, seul dans sa chapelle personnelle avant de<br />

concélébrer à ses côtés. Il était vraiment ailleurs et n’appartenait<br />

plus à ce monde. Peu de gens le savent au fond. C’était une personnalité<br />

très complexe.<br />

– L’on devrait rapidement le béatifier. Le mérite-t-il ?<br />

– Ce fut quand même une figure particulière. Sur le plan de sa vie<br />

intérieure et pour tout ce qu’il a accompli, il le mérite sans conteste.<br />

113


À peine installé archevêque, M gr Danneels copréside le<br />

Synode spécial de Rome sur l’Église néerlandaise qui<br />

s’est ouvert le lundi 14 janvier 1980<br />

Le 4 janvier 1980, nouvelle étape importante dans la vie de Godfried<br />

Danneels : ce jour-là, il avait été installé comme dix-neuvième archevêque<br />

de Malines-Bruxelles. Dans l’homélie qu’il prononça à la cathédrale<br />

Saint-Rombaut de Malines, il ne cacha pas que « Dieu avait posé<br />

de lourdes responsabilités sur les épaules d’un homme inexpérimenté ».<br />

Mais il avait ajouté aussitôt qu’« Il donne aussi la force de remplir cette<br />

mission ». Le nouvel archevêque belge n’eut guère le temps de souffler<br />

: dix jours plus tard, sous la houlette du pape Jean-Paul II, il fut un<br />

des deux vice-présidents du Synode spécial de Rome sur l’Église catholique<br />

néerlandaise avec l’archevêque d’Utrecht, le <strong>cardinal</strong> Willebrands,<br />

par ailleurs président de la Conférence épiscopale des Pays-Bas ! Un<br />

événement qui interpella aussi directement les catholiques belges. Au<br />

point de faire deux jours de suite l’objet d’un dossier dans La Libre<br />

Belgique sous la plume du chroniqueur religieux du journal, le P. Fabien<br />

Deleclos.<br />

D’entrée de papier, il était question d’une Église « turbulente » et engagée.<br />

« Ce sont des divergences de vues parfois en opposition, quant à<br />

la tâche de l’Église et de l’ensemble des responsabilités pastorales qui<br />

sont à l’origine de tensions au sein de l’Église des Pays-Bas qui ont<br />

motivé la convocation de ce synode. » Et d’écrire un peu plus loin : « les<br />

uns y voient simplement une nouvelle manière d’exercer la collégialité<br />

au niveau des Églises locales, d’autres, une manière pour le Pape d’intervenir<br />

plus directement sur le terrain ». Mais « ils sont nombreux ceux<br />

qui considèrent cette initiative comme une volonté de remettre au pas<br />

une Église fervente de la contestation et des déviations doctrinales, pastorales<br />

et disciplinaires. Établissant un lien et une comparaison avec les<br />

affaires Schillebeeckx ou Küng, d’aucuns n’hésitent pas à y voir l’amorce<br />

d’un procès ». M gr Danneels vit dans la mission qu’on lui avait confiée la<br />

marque d’une confiance exceptionnelle mais aussi un énorme pari…<br />

114


Jean-Paul II et Baudouin I er<br />

Il y a un an ou deux, un <strong>cardinal</strong> avait déclaré qu’il vaudrait mieux<br />

de canoniser immédiatement tous les papes, car ainsi ils ne<br />

seraient plus jaloux les uns des autres. C’est vrai que l’on assiste à<br />

une avancée remarquable. On est en voie de canoniser une série<br />

de papes : bon certes, Pie XII ne peut pas l’être pour le moment,<br />

mais Paul VI sera béatifié ; Jean XXIII l’est déjà et il ne fait pas de<br />

doute que Jean-Paul II suivra…<br />

– Encore heureux que vous ne soyez pas devenu pape…<br />

– Je n’aimerais pas être déclaré saint. La sainteté, c’est d’un autre<br />

ordre. Si tous ceux qui vivent de manière sainte leur existence<br />

devaient être canonisés, on va tout droit vers une crise du logement<br />

dans le calendrier liturgique.<br />

– Avez-vous jamais rêvé de devenir pape ?<br />

– Moi, je n’en ai pas rêvé, mais j’ai vu que les médias le faisaient à<br />

ma place… Et avec eux, toute une série de personnes autour de<br />

moi. Il faut faire attention à ne pas tomber dans ce piège-là. Je me<br />

suis toujours interrogé pourquoi l’on voulait m’y voir. Et finalement,<br />

j’en vins à me demander de temps à autre s’il n’était quand<br />

même pas vrai que je pourrais le faire…<br />

– Vous n’avez jamais fait de plans, du style : si jamais je suis pape,<br />

je ferai ceci ou cela ?<br />

– Je suis très mauvais pour établir un planning. Très mauvais. Je<br />

ne prépare jamais rien. Tenez, à la veille de prendre ma pension, je<br />

ne suis encore nulle part. Je n’ai pas encore de maison, je ne sais<br />

pas encore où aller. Cela ne me préoccupe pas. [En fait, depuis cette<br />

interview, le <strong>cardinal</strong> a trouvé un logement non loin de l’archevêché,<br />

NDA.] La brave sœur qui s’occupe de moi se demande ce que<br />

je vais faire de tous les livres, CD, tableaux que j’ai reçus ou achetés.<br />

On ne parviendra jamais à faire entrer cela dans une autre maison<br />

! C’est presque un cauchemar pour elle. Mais je tiens à la<br />

rassurer et lui dis toujours que cela finira par s’arranger, qu’on verra<br />

bien. Contrairement à ceux qui, cinq ans déjà avant de prendre leur<br />

retraite, s’en préoccupent, je ne sais pas encore où j’irai et comment<br />

je ferai. Je vis au jour le jour et cela a toujours bien fonctionné<br />

jusqu’à présent puisque je me suis toujours senti bien.<br />

115


– Et cela s’est traduit par diverses surprises.<br />

– Rien que des surprises. Je n’ai jamais rien choisi pendant ma vie ;<br />

tout m’est tombé dessus.<br />

– En 1980, par exemple, vous vous êtes retrouvé archevêque de<br />

Malines-Bruxelles…<br />

– C’était encore pire !<br />

– … Vous voilà à la tête de tous les catholiques belges. C’était totalement<br />

inattendu pour vous ?<br />

– Pas tout à fait, puisque je savais que le <strong>cardinal</strong> Suenens allait se<br />

retirer en 1980. Fin 1977, je m’étais installé à Anvers. Et lorsqu’entre<br />

évêques on évoquait le futur archevêque, M gr Heusschen, l’évêque<br />

de Hasselt de cette époque, me disait toujours que je devais me<br />

tenir prêt. Mais je n’en étais pas vraiment convaincu jusqu’à ce que<br />

le <strong>cardinal</strong> Suenens me dise que cela pouvait être de l’ordre du possible.<br />

Mais je n’ai jamais attendu cette désignation, que du<br />

contraire. J’estimais que ce serait même encore un plus grand déracinement<br />

qu’Anvers, car voir s’installer un fils de la Flandre-Occidentale<br />

dans la métropole était déjà une fameuse gageure. Mais<br />

alors que dire de devoir s’occuper d’un (archi)-diocèse bilingue très<br />

complexe avec Bruxelles au milieu ! Je connaissais encore moins<br />

de monde ici qu’à Anvers. Ce ne fut pas une mince affaire de se<br />

retrouver pour la première fois à une réunion parmi tous ces<br />

évêques qui étaient des sommités à leur manière… Moi, je n’avais<br />

que quarante-six ans et je devenais leur patron à tous. J’ai dû m’y<br />

faire…<br />

– Et comment cela s’est-il passé avec les francophones ?<br />

– Au début, il y avait un peu de méfiance, mais cela n’a pas duré<br />

très longtemps. Le problème était en fait qu’il fallait que je parle<br />

bien le français. Une fois qu’ils ont ressenti que j’étais un bon<br />

bilingue au point d’en oublier mes origines flamandes, la confiance<br />

s’est installée. Et puis je n’avais jamais eu de réflexes flamingants<br />

pendant ma vie antérieure. J’étais aussi doté de la capacité de m’intégrer<br />

dans d’autres mentalités et sensibilités. Jamais, je ne me suis<br />

dit que ce serait ennuyeux de devoir parler le français ou de me<br />

frotter à des Wallons. Au contraire, j’ai toujours considéré que ces<br />

contacts seraient enrichissants. Et je puis dire, avec le recul, qu’ils<br />

116


Jean-Paul II et Baudouin I er<br />

le furent aussi. Qui plus est, c’est devenu un réflexe positif très rapidement.<br />

Il faut aussi se rappeler que j’avais passé mes premières<br />

années au séminaire Léon XIII dans un environnement bilingue.<br />

Et à Rome, c’était même trilingue. J’ai toujours vécu dans des<br />

milieux où l’on parlait plus d’une langue.<br />

– En 1983, l’archevêque que vous étiez se voyait conférer le titre de<br />

<strong>cardinal</strong>. Cela impressionne que de l’être fait par le pape ?<br />

– Le problème ne fut pas de le devenir, mais j’en aurais connu un<br />

vrai en ne le devenant pas. Parce que là, c’eût été un désaveu. Je l’ai<br />

donc accepté sans rechigner. Je ne cache pas que cela m’a réjoui<br />

aussi parce que cela me donnait la possibilité de m’approcher de<br />

l’administration centrale de l’Église à Rome, et donc du pape. Mais<br />

je n’ai pas vraiment jubilé parce que je devenais <strong>cardinal</strong>.<br />

– Notamment parce que ce furent aussi beaucoup de frais nouveaux…<br />

notamment chez le tailleur !<br />

– Oui, je n’en ai jamais vraiment parlé, mais ces tenues spéciales<br />

ont été de véritables épreuves pour moi ! Quand on vous mande au<br />

Vatican, il faut porter les habits liés à votre rang. Mais en même<br />

temps, il faut y arriver en prenant par exemple le métro. Je puis<br />

vous affirmer qu’avec un pareil accoutrement, ce n’est vraiment<br />

pas facile de se déplacer en transport en commun, en métro ou en<br />

bus, car une partie de la soutane finit toujours par se coincer entre<br />

deux portes. Pareils vêtements sont faits pour des dignitaires qui<br />

ont une voiture avec chauffeur et qui peuvent se permettre de se<br />

glisser à l’arrière de leur limousine. Mais pas pour des gens normaux<br />

ou modernes. Qu’est-ce que je fais dès lors ? Je mets ma belle<br />

soutane dans un cartable ou dans une petite valise et je vais vite<br />

me changer derrière une porte du Vatican pour me présenter dans<br />

les règles. Je honnis vraiment celui qui a inventé cette tenue. Surtout<br />

avec ces trente ou quarante petits boutons à aligner sans<br />

erreur possible. Car si on loupe un rang, on peut tout recommencer<br />

! Cela me pèse fort sur l’estomac. Pourquoi ne s’est-on pas inspiré<br />

de la tenue des Jésuites. Ces derniers pouvaient se contenter<br />

de superposer les deux parties de leur tenue et les voilà prêts à aller<br />

en audience. Moi, cela me prend au moins dix minutes !<br />

117


– Avez-vous un tailleur romain ?<br />

– Oui, parce qu’on ne peut pas trouver les étoffes ad hoc chez nous.<br />

Il n’y a qu’à Rome que l’on puisse trouver certains accessoires<br />

rouges ou violets. Un rouge très particulier de surcroît.<br />

– Rouge sang ?<br />

– Oui, rouge sang. Et du sang comme on en trouve dans les artères.<br />

Pas du sang qui se propage dans les veines !<br />

– Toujours en 1980, vous avez été porté à la vice-présidence du<br />

synode spécial de l’Église des Pays-Bas. Est-ce que ce dernier a pu<br />

résoudre les problèmes de l’Église d’outre Moerdijk ?<br />

– Je ne sais pas s’il a pu les résoudre mais il a en tout cas évité le<br />

pire.<br />

– On aurait pu aller jusqu’au schisme ?<br />

– Je ne sais si l’on en serait arrivé là. Mais en tout cas, les évêques<br />

qui avaient des opinions divergentes se sont rendu compte qu’ils<br />

devaient collaborer. Et la situation a quand même évolué, il s’est<br />

passé des choses. Lentement, très lentement, une certaine unité<br />

s’est développée parmi ces évêques. Je n’oserais dire qu’elle est très<br />

solide, parce que ce sont des caractères très marqués, très différents.<br />

Mais je pense quand même qu’ils ont pu retrouver une certaine<br />

unité épiscopale. Ils ne se sont en tout cas plus désavoués<br />

publiquement. Et ils ont aussi pu opposer dans une certaine<br />

mesure une résistance à des groupes de pression comme le Mouvement<br />

du 8 mai. Mais il ne fait aucun doute que ce fut une période<br />

difficile. Et sans exagérer, je puis dire qu’il a encore fallu au moins<br />

dix ans après le synode pour en arriver à un véritable modus<br />

vivendi.<br />

La situation est désormais apaisée, mais bon, ce sont aussi de tout<br />

autres évêques qui ne sont plus aussi révolutionnaires que leurs<br />

prédécesseurs. Au fond, l’épiscopat hollandais est devenu classique.<br />

– En 1983 naissait à Louvain le premier bébé éprouvette belge.<br />

L’Église continue à s’opposer à la fertilisation in vitro et ce alors que<br />

pas mal de couples ont pu vivre grâce à cette technique la joie de<br />

118


Jean-Paul II et Baudouin I er<br />

devenir parents. Pourquoi Rome continue-t-elle à s’y opposer avec<br />

une rare détermination ?<br />

– Le plus gênant, c’est qu’un certain nombre de ces embryons sont<br />

implantés pour rien. Soit, cela doit permettre d’avoir des jumeaux<br />

ou davantage encore d’enfants, mais il y a aussi le risque de les<br />

détruire. Si Rome est si intransigeante, c’est par respect pour la vie<br />

et pour rappeler qu’il ne faut pas prendre de risques inutiles. Si l’on<br />

ne devait implanter qu’une cellule avec une certitude de fertilité,<br />

je n’aurais personnellement pas d’objection à ce que l’on le fasse.<br />

On a toujours dit que la fertilisation devait se faire dans le cadre<br />

d’un acte d’union maritale ; cela me pose aussi question. Il y a bien<br />

évidemment une différence entre un acte sexuel d’un homme et<br />

d’une femme dans le lit conjugal et une implantation d’une cellule<br />

fertile dans un laboratoire. Encore que là aussi, j’avoue ne pas voir<br />

une différence essentielle. Mais cela dit, cela m’ennuie très fort de<br />

voir se perdre des embryons.<br />

– En 1985, Rome vous a de nouveau confié une nouvelle mission<br />

importante : rapporteur du synode spécial vingt ans après le concile<br />

Vatican II. Vous vous souvenez encore de la teneur de votre rapport<br />

final ?<br />

– En fait, ce synode spécial a tourné autour d’une question fondamentale<br />

: fallait-il freiner ou, à l’inverse, continuer dans l’esprit du<br />

concile ? Ou encore, selon d’aucuns, aller plus loin. C’était donc cela<br />

l’enjeu et toute la presse mondiale se focalisait sur l’enjeu : stop ou<br />

encore. Ma tâche était de faire la synthèse de tous les débats et de<br />

la consigner dans le rapport final. Mon secrétaire était alors Walter<br />

Kasper [NDA : <strong>cardinal</strong> de curie allemand, pour l’heure, président du<br />

Conseil pontifical pour la promotion de l’unité entre les chrétiens]<br />

qui n’était pas encore évêque à ce moment-là. Il enseignait à Tübingen.<br />

Ce synode fut en fait un des sommets de mon existence. Kasper<br />

et moi avons réussi à rédiger un texte qui a réconcilié tous les<br />

participants. Il a d’ailleurs été approuvé à l’unanimité le lendemain.<br />

C’était presque un miracle auquel, si vous me le permettez, les deux<br />

auteurs du rapport ne furent pas étrangers. On a eu le moment de<br />

grâce qu’avaient vécu les théologiens de Louvain pendant le concile<br />

Vatican II : rédiger un texte très clair mais qui ne dérangeait personne.<br />

Un vrai texte de compromis, mais dans le meilleur sens du<br />

119


C’est en qualité de rapporteur que le <strong>cardinal</strong> Danneels<br />

participe, à partir du 25 novembre 1985, au Synode<br />

extraordinaire, organisé vingt ans après la clôture du<br />

concile Vatican II<br />

Un événement encore selon La Libre Belgique… À la une du journal du<br />

25 novembre, Paul Vaute titre, en effet : « Le Synode recrée à Rome<br />

l’ambiance de Vatican II ». « Pratiquement tout sujet pourra être abordé<br />

par les pères synodaux… mais en allant vite ». L’événement avait fait…<br />

« L’événement » en page 2, avec notamment une photo du <strong>cardinal</strong><br />

Danneels qui « par ses fonctions de rapporteur est appelé à jouer un<br />

rôle clé dans les travaux du synode ». Le chroniqueur religieux de La<br />

Libre, le père Deleclos, envoyé spécial à Rome, précise cependant d’emblée<br />

que « la réforme de la Curie est encommissionnée » même si un<br />

schéma pour y procéder existe depuis plusieurs années. Fabien Deleclos<br />

souligna aussi l’heureuse internationalisation de la Curie. « En 1962, à<br />

la veille du concile, sur les 20 dicastères, les préfets et secrétaires étaient<br />

italiens à 88 pc, les membres 56 pc, les consulteurs 66 pc. En 1985, sur<br />

les 31 organismes existants, les préfets et secrétaires sont “étrangers”<br />

à 56 pc, les membres 77 pc et les consulteurs, 70 pc. Des chiffres éloquents.<br />

Mais l’internationalisation ne peut pas se faire sans une coopération<br />

de toutes les Églises particulières qui devraient de leur côté<br />

assurer la préparation intellectuelle et pastorale de candidats qui puissent<br />

à leur tour comprendre le service qu’ils pourraient ainsi rendre à<br />

l’Eglise universelle et à leurs propres diocèses. »<br />

Dès le lendemain, dans les éditions du mardi 26 novembre, le <strong>cardinal</strong><br />

Danneels précise que « le Concile, c’est la règle ». Le père Deleclos rend<br />

compte d’une méga-conférence de presse (plus de 300 journalistes !)<br />

où le rapporteur met immédiatement les pendules à l’heure. Pas question<br />

d’une restauration. Du reste, pour l’archevêque de Malines-<br />

Bruxelles, « le terme est impropre. Vatican II reste complètement<br />

valable et il est impossible de revenir à un état antérieur, pas plus que<br />

de faire un pas en arrière. Le Synode doit faire en sorte que le concile<br />

soit approfondi, appliqué et que l’on puisse en retrouver le souffle<br />

originel ».<br />

120


Le <strong>cardinal</strong> Danneels durant le synode des évêques en 1985 à Rome<br />

Archives de l’archevêché, Malines<br />

Jean-Paul II et Baudouin I er<br />

mot. Le plus important réside dans une bonne formulation. Le<br />

matin du vote, l’unanimité fut quasiment totale. À la conférence de<br />

presse, tous les médias de la planète étaient venus avec une seule<br />

question : que s’est-il passé ?<br />

On se demandait auparavant si l’on allait continuer ou, au contraire,<br />

revenir en arrière parce qu’on était allé trop loin. Et il fut donc<br />

décidé de continuer, mais sans excès. Ce texte avait aussi formulé<br />

pour la première fois qu’il fallait un grand catéchisme.<br />

De même, le rapport évoquait la nécessité d’étudier la collégialité<br />

et la primauté. Il y fut aussi question du statut des conférences<br />

épiscopales : s’agirait-il de cénacles purement administratifs ou de<br />

vrais instruments de cogestion dans l’Église ? Tout cela y figurait.<br />

C’était un texte qui faisait parler l’espérance, un texte positif. Je me<br />

souviens qu’il était deux heures du matin quand nous y avons mis<br />

un point final dans l’enceinte du Vatican. Nous avons même dû<br />

réveiller les gardes suisses pour pouvoir sortir. Je m’en souviens<br />

comme si c’était hier. J’ajouterai que j’étais complètement épuisé.<br />

121


– Cela s’est traduit par une amitié pour la vie avec le futur <strong>cardinal</strong><br />

Kasper.<br />

– Oui, elle se poursuit. Ce fut aussi une preuve que Jean-Paul II me<br />

faisait confiance, sinon il ne m’aurait certainement pas confié cette<br />

mission. À l’époque, quel âge avais-je ? Cinquante-deux ans…<br />

– Un gamin…<br />

– Oui, au fond selon les normes de l’Église. En outre, le pape avait<br />

pris un risque très sérieux. Les débats auraient très bien pu déboucher<br />

sur une polarisation. C’était précisément ce que nous devions<br />

éviter à tout prix.<br />

– Aviez-vous écrit ce texte en latin ?<br />

– Non, en italien, et une partie en allemand sous la plume de Kasper.<br />

– Cette même année 1985, le pape Jean-Paul II était venu en Belgique.<br />

– Ce fut une kermesse ! Lors de la dernière conférence de presse<br />

après son retour pour Rome, je l’ai formulée de la sorte. C’était vraiment<br />

inimaginable. Il nous arrivait des Pays-Bas où l’accueil avait<br />

eu tous les traits d’une douche froide. Bon, cela s’était encore bien<br />

passé au Luxembourg, mais qu’allait-il se passer chez nous ? Finalement,<br />

plus d’un million de personnes se sont déplacées, ce qui<br />

n’est plus pensable aujourd’hui. Mais vu avec le recul, ce fut aussi<br />

la fin d’une époque. Celle d’un catholicisme sociologique omniprésent.<br />

Et tout ça sans complexe. C’était presque une situation à<br />

la polonaise : tout le monde était catholique. Tout autre chose fut<br />

la béatification du père Damien, dix ans plus tard. Là, nous ne<br />

sommes parvenus, et encore avec grande peine, à ne rassembler<br />

que quarante mille personnes. Le sommet était passé…<br />

– Un des plus grands événements, sinon l’événement de la fin du<br />

XX e siècle fut pour beaucoup de nos contemporains, la chute du Mur<br />

de Berlin, le 9 novembre 1989. Vous souvenez-vous encore de ce qui<br />

vous a traversé l’esprit lorsque vous avez vu passer tous ces gens de<br />

l’est à l’ouest ?<br />

– Ce fut un moment de grande émotion. En voyant la destruction<br />

du Mur et l’effondrement de toute la forteresse communiste, je me<br />

suis dit que l’on entrait dans une nouvelle période de l’Histoire de<br />

122


Jean-Paul II et Baudouin I er<br />

Le <strong>cardinal</strong> Danneels durant la visite du pape Jean-Paul II en 1985. Ils sont tous deux sur<br />

le parvis de la cathédrale Saint-Rombaut de Malines. Archives de l’archevêché, Malines<br />

Visite du pape Jean-Paul II à la basilique nationale du Sacré-Cœur de Koekelberg à l’occasion<br />

de la béatification du père Damien. Archives de l’archevêché, Malines<br />

123


La première visite papale en Belgique,<br />

du 16 au 21 mai 1985<br />

Pour le <strong>cardinal</strong> Danneels, ce fut sans conteste un des temps les plus<br />

forts de sa présence à la tête de l’Église de Belgique. Une visite qui s’inscrivait<br />

en fait dans ce que l’on pourrait appeler un tour du Benelux<br />

pour le « grand patron » de l’Église universelle : si l’accueil au Grand-<br />

Duché de Luxembourg avait été conforme à la discrétion traditionnelle<br />

de notre petit voisin, il avait été franchement négatif voire même haineux<br />

outre-Moerdijk. La Belgique allait finir par surprendre puisque<br />

des centaines de milliers de fidèles participèrent finalement aux cérémonies,<br />

de Bruxelles à Liège et à Gand en passant par Louvain et Louvain-la-Neuve…<br />

et on en passe ! Les observateurs extérieurs furent<br />

frappés par la grande liberté d’opinion et d’expression qui prévalut<br />

dans les prises de parole et autres manifestations face à Jean-Paul II.<br />

Le jeudi 23 mai 1985, au surlendemain du retour du Pape à Rome, le<br />

<strong>cardinal</strong> Danneels avait accordé une interview bilan à La Libre Belgique.<br />

Recueillie par le P. Fabien Deleclos, elle fit la « manchette » sous le titre :<br />

« Tout pouvait être dit à Jean-Paul II ».<br />

Quelques morceaux choisis dans les commentaires de Godfried Danneels<br />

:<br />

Ses impressions générales ? « J’ai deux impressions qui se confirment de<br />

plus en plus. Il y a un mois encore, c’était la morosité. Le voyage du Pape<br />

a rendu au contraire les gens extrêmement heureux et joyeux. Un<br />

deuxième point : le voyage me paraît une réussite parce que tout le<br />

monde est resté soi-même. Le Pape a dit ce qu’il voulait dire. Les représentants<br />

des laïcs engagés également. Le peuple a pu s’exprimer en<br />

approuvant ou en désapprouvant par des applaudissements ou des cris. »<br />

Sur le peuple chrétien qui s’est exprimé : « C’est le peuple constitué par<br />

ceux qui ne font pas partie des groupes organisés, les non-sélectionnés,<br />

les anonymes groupés dans les rues et dans les stades. Il manquait malheureusement<br />

les plus pauvres, les gens des quartiers populaires. »<br />

Sur la manière dont s’est exprimée la collégialité des évêques belges : « En<br />

permettant par exemple que des laïcs engagés s’expriment librement sans<br />

la moindre censure… Cela aussi, c’est l’Église particulière qui parle. »<br />

Sur le fait que le recteur de l’U.L.B. ait regretté sans doute un peu ironiquement<br />

que le Pape ne soit pas venu aux États généraux de l’Action<br />

laïque : « Quand le Pape rencontre des groupes qui ne font pas partie de<br />

l’Église catholique, il doit y être invité. Or, à ma connaissance, il ne l’a pas<br />

été. Sinon, c’eut été possible. Non pour discuter mais pour écouter le<br />

point de vue des tenants de la laïcité et pour exprimer aussi le sien. »<br />

Sur ce que cette visite a révélé : « Les attitudes du cœur qui étaient<br />

latentes chez nous. Le sens et le goût de la fête aussi. Au fond, le cœur<br />

124


Jean-Paul II et Baudouin I er<br />

du peuple est en bonne santé. Il est sain. Je crois aussi que les chrétiens<br />

ont manifesté le désir d’être évangélisés. Certains ont certainement<br />

découvert que dans ce “bazar catholique” il y a quelque chose<br />

de fort important qui mérite réflexion. »<br />

Et que pensa La Libre de tout cela ? Dans un éditorial signé de son nom,<br />

le journal concluait : « Dans l’exigence de la doctrine catholique, dans<br />

la tolérance aux diversités qui font la richesse et la vie de la communauté<br />

catholique en Belgique, la visite de Jean-Paul II nous apparaît dès<br />

aujourd’hui comme le levain dans la pâte, comme le levier d’une vie spirituelle<br />

plus intense, comme une incitation à mieux aimer Dieu et le<br />

prochain, comme un gage d’amour, de réconciliation et d’espoir. »<br />

Enfin, scoop parmi les scoops du quotidien alors installé au boulevard<br />

Jacqmain, Fabien Deleclos avait pu brièvement interpeller le Pape sur<br />

ses propres impressions… à la sortie de la nonciature à un jet de pierre<br />

de sa propre paroisse du Chant-d’Oiseau… Jean-Paul II lui avait dit être<br />

« très heureux de ce voyage chez vous » avant de se dire « pleinement<br />

satisfait et vraiment content de tout »…<br />

l’Europe. Il y a quelques mois, j’étais à Berlin. Lorsque vous vous<br />

retrouvez à l’endroit où se situait le Mur et que vous pensez à tous<br />

ceux qui n’ont pas eu la chance de pouvoir le traverser, notamment<br />

parce qu’ils ont été abattus en tentant de le franchir, je me suis dit<br />

que l’Europe avait de la chance…<br />

– Aviez-vous pensé que le communisme pourrait disparaître un jour ?<br />

– Non, en tout cas pas de cette manière. Je ne pouvais pas m’imaginer<br />

que le communisme disparaîtrait sans effusion de sang. Au<br />

contraire, il a implosé et de manière remarquable, cela s’est passé<br />

assez vite. Mais bon, s’il a disparu, c’est parce qu’il reposait sur le<br />

mensonge et sur une mauvaise anthropologie. À savoir, que l’on<br />

pouvait rendre l’homme dépendant de l’économie.<br />

– Il est indéniable que Jean-Paul II a joué un grand rôle dans tout<br />

ce processus.<br />

– Il n’a pas fait chuter le Mur mais sans lui, il ne se serait peut-être<br />

pas effondré.<br />

125


– Et la Pologne a aussi joué un rôle prééminent ici…<br />

– Oui, avec Lech Walesa et Solidarnosc. Ces deux-là ont joué un<br />

rôle essentiel dans le déclin du communisme.<br />

– Il y a aussi eu la résurrection de la religion.<br />

– Oui, mais seulement en Russie, pas dans l’ancienne Allemagne<br />

de l’Est. Et je ne suis pas assez informé pour vous dire si l’on trouve<br />

cela aussi en Hongrie ou en République tchèque. Mais bon, c’est<br />

vrai pour la Russie : cette renaissance de la religion y est au fond<br />

très russe. Car où connaît-elle une nouvelle floraison ? Principalement<br />

dans les monastères. Il y a eu des milliers de vocations de<br />

moines et de moniales dans les centaines de couvents qui ont vu<br />

le jour. C’est l’âme russe. Ils sont ainsi.<br />

– La Russie vous fascine ?<br />

– Oh oui ! Je pense à Dostoïewski, à la liturgie orthodoxe, au<br />

patriarche Alexis II… Je ne voudrais pas être un métropolite orthodoxe,<br />

parce que leurs vêtements sont encore plus compliqués que<br />

nos petits nœuds. N’empêche que la Russie est un grand pays.<br />

– En 1990, l’avortement était légalisé dans notre pays. Comment<br />

avez-vous ressenti cette législation ?<br />

– Ce fut un tournant de civilisation.<br />

– Un recul ?<br />

– Oui, je pense à la loi, mais également au phénomène de l’avortement<br />

qui a pris des proportions inimaginables. Car si l’avortement<br />

n’avait été qu’une exception, on ne l’aurait évidemment pas<br />

légalisé. On a changé de civilisation, car on est tombé dans un rapport<br />

de domination de l’homme sur l’homme. Où le premier a pu<br />

dire qu’il en supprimait un autre… Avec l’euthanasie, on s’est aussi<br />

retrouvé dans un rapport de domination injuste. Et l’on pourrait<br />

encore s’éloigner un peu plus d’une société civilisée en élargissant<br />

la loi sur l’euthanasie aux mineurs, aux handicapés, aux malades<br />

d’Alzheimer. Je ne me sens pas bien dans ce monde-là. L’on me dit<br />

évidemment que je ne suis pas obligé de le faire, mais puisque<br />

d’autres le veulent… Je ne puis cependant pas m’incliner devant<br />

cela parce que je suis d’avis que cela conduira finalement à une<br />

déshumanisation de la société.<br />

126


Jean-Paul II et Baudouin I er<br />

– Est-ce qu’on va trop loin dans le libre arbitre ?<br />

– On divinise l’homme. On lui confère un pouvoir de décision<br />

quasi-divin sur lui-même et sur les autres. Il devrait pouvoir se<br />

rendre compte qu’il n’est pas Dieu. Dans le meilleur des cas, il ne<br />

sera qu’une idole. Un « moi » qui devient tellement important tue<br />

la solidarité humaine et la famille humaine. Le « moi » devait avoir<br />

ses droits, cela ne fait pas l’ombre d’un doute et depuis la Renaissance,<br />

il les a. Il y a longtemps que ce « moi » n’est plus perdu dans<br />

le « nous ». Sur ce plan, la Renaissance a permis des avancées extraordinaires.<br />

Mais maintenant nous sommes en train de gonfler le<br />

« moi » jusqu’à des proportions hors normes, quasi cancéreuses.<br />

Nous sommes dans une culture où le « moi » domine tout et où l’on<br />

en vient à se dire qu’il faut à peine tenir un peu compte de son prochain,<br />

de manière à ce qu’il n’y ait pas de chocs. Mais cette culture<br />

où il n’y a plus fondamentalement de sens de la famille dérive vers<br />

une mauvaise civilisation.<br />

– Jusqu’où peut aller l’autonomie de la personne ? Parce que si l’on<br />

part du point de vue que le « moi » ne peut pas être libre à l’infini, il<br />

faut bien qu’il y ait une instance qui dise qu’il y a des limites : c’est<br />

jusqu’ici et pas plus loin. Ce qui inclut presque automatiquement la<br />

croyance en une transcendance.<br />

– Cela comprend au minimum les dix commandements et certainement<br />

les cinq derniers d’entre eux.<br />

– C’est la loi mosaïque…<br />

– En effet, on peut dire que celle-ci vient de Dieu ou de la nature.<br />

Ou encore que c’est la sagesse humaine ancienne qui dit que l’on<br />

ne peut pas tuer, etc., etc. Mais je pense qu’il y a quelque chose qui<br />

dépasse ma compétence individuelle.<br />

– Un homme a fait de la résistance absolue contre la loi sur l’IVG : le<br />

roi Baudouin. Il a refusé de la signer. Est-ce qu’il vous avait consulté<br />

à ce sujet ?<br />

– J’en ai parlé avec le roi, « consulté » est un terme un peu trop fort.<br />

Mais nous en avons débattu ensemble à plusieurs reprises. Et il<br />

revenait toujours à ceci : « Dites-moi ce que vous en pensez et ce<br />

que l’Église en pense, mais je déciderai en toute conscience. » Je suis<br />

d’ailleurs allé à Rome pour parler de ce problème de conscience<br />

127


Crise de l’avortement avec l’effacement volontaire du roi<br />

Baudouin, les 4 et 5 avril 1990<br />

Si le monde politique s’est largement exprimé à propos de l’objection de<br />

conscience du roi Baudouin qui avait refusé de signer la loi sur l’interruption<br />

volontaire de grossesse, l’Église fut totalement absente au cours<br />

de ces heures tragiques pour la Belgique et l’avenir de la monarchie.<br />

Pour rappel, après le Sénat qui avait lancé la démarche législative à<br />

travers une proposition de loi de Roger Lallemand (P.S.) et de Lucienne<br />

Herman-Michielsen (P.V.V., devenu V.L.D. en 1992), la Chambre avait à<br />

son tour adopté une dépénalisation partielle de l’avortement. Mais le<br />

roi Baudouin refusa de s’y soumettre au nom de sa conscience la plus<br />

personnelle et il demanda au Premier ministre Martens de trouver une<br />

solution qui ne le forcerait pas à signer la loi mais tout en lui permettant<br />

d’être promulguée puisqu’elle avait bénéficié d’une majorité<br />

démocratique dans les deux assemblées fédérales. Finalement, l’on<br />

recourut aux articles 79 et 82 de la Constitution (impossibilité de régner)<br />

et la loi fut signée et promulguée par le gouvernement. L’impossibilité<br />

de régner avait pris fin après une séance commune des deux chambres<br />

et le Roi retrouva l’exercice de ses prérogatives constitutionnelles. L’historien<br />

Jean Stengers parla d’une « entourloupette » mais celle-ci avait<br />

permis d’éviter une crise de régime. Et tant le Roi que l’expression<br />

démocratique s’y retrouvaient en fin de compte. Mais revenons au<br />

mutisme de l’Église ! Tout au plus, La Libre Belgique du vendredi 6 avril<br />

1990 relaya-t-elle une prise de position du Vatican. Sous le titre « Noble<br />

et courageux pour le Vatican », le quotidien rapportait que « Radio Vatican<br />

a qualifié jeudi de noble et courageuse la décision du roi Baudouin<br />

de renoncer à régner pendant deux jours pour ne pas signer la loi dépénalisant<br />

partiellement l’avortement. Cette décision, commentait Radio<br />

Vatican, a été dictée par une très haute conscience morale et par un<br />

indiscutable sens de l’État. Le <strong>cardinal</strong> Ugo Poletti, vicaire du Pape pour<br />

le diocèse de Rome, a exprimé jeudi son admiration pour l’exemple<br />

donné par le souverain belge en s’adressant aux médecins et au personnel<br />

de l’université catholique de médecine de Rome ».<br />

Dans un éditorial à la une, Jacques Franck, le directeur de la rédaction<br />

de La Libre rappelait que le Roi par-delà son geste très personnel souhaitait<br />

que l’on ne puisse plus jamais revivre pareille crise. Et de fait,<br />

écrivait-il « un problème comme celui que l’on vient de vivre ne peut<br />

plus se représenter. Si on reconnaît au Roi le droit de s’exprimer, il faut<br />

lui en donner la possibilité sans mettre notre système parlementaire en<br />

péril. L’essentiel est que le Roi et – par-delà la personne de Baudouin –<br />

la Monarchie, puissent continuer de rendre à notre pays les services<br />

128


Jean-Paul II et Baudouin I er<br />

qu’ils n’ont cessé de lui rendre, conformément à sa longue tradition de<br />

sagesse, de hauteur de vues, de rigueur éthique, de désintéressement<br />

et d’attention aux besoins et à la protection de tous les Belges ».<br />

avec le pape Jean-Paul II. Je crois que la décision de ne pas promulguer<br />

la loi était clairement un choix personnel du roi Baudouin.<br />

Ce n’était pas le mien, ce n’était pas celui de Wilfried Martens, ce<br />

n’était pas celui du gouvernement, mais le sien et rien que le sien.<br />

– Et lorsqu’il est apparu qu’il avait tranché, vous a-t-on approché<br />

pour influencer le roi ?<br />

– Non, c’était sa décision et il en a assumé toutes les conséquences.<br />

Là, je ne suis plus intervenu ; il revenait aux hommes politiques de<br />

le faire.<br />

– Mais vous avez vu arriver cette décision-là ?<br />

– Je supposais qu’il allait le faire, mais jusqu’au dernier moment,<br />

je n’en ai rien su.<br />

– Et cela ne vous a pas surpris lorsque vous l’avez apprise ?<br />

– Pas vraiment, en fait. On a échafaudé une théorie selon laquelle<br />

le roi n’est pas obligé d’être d’accord avec toutes les lois qu’on soumet<br />

à sa signature. Il s’agirait d’une sorte d’approbation notariale<br />

qui confirmerait seulement que la procédure a été suivie et bien<br />

suivie. Mais le roi Baudouin n’a jamais voulu accepter cette interprétation.<br />

Il disait que sa conscience l’empêchait de dire qu’il était<br />

un notaire. En fait, il était roi. Et chrétien.<br />

– Il aurait même affirmé que le pape n’aurait pas pu le faire changer<br />

d’avis.<br />

– Il disait que l’on pouvait affirmer ce que l’on voulait et il insistait<br />

même pour qu’on lui fasse part de son avis personnel, mais il<br />

ajoutait que c’est lui-même qui prendrait sa décision. Et que le<br />

pape ne pourrait l’influencer dans un sens ou dans un autre. Je n’ai<br />

jamais essayé de le convaincre et le pape non plus.<br />

– Étiez-vous proche de Baudouin ?<br />

– Je le connaissais, mais de là à dire que j’étais un de ses proches…<br />

129


– Vous rendiez-vous parfois au Palais royal pour parler de la foi ?<br />

– Je l’ai rencontré très souvent et lors de ces contacts, il est clair<br />

que nous parlions entre autres de la foi. Il lui arrivait aussi de m’inviter.<br />

Et à ce moment, nous parlions de choses et d’autres, mais<br />

jamais de politique.<br />

– Il avait plus de contacts avec le <strong>cardinal</strong> Suenens.<br />

– Il avait en effet beaucoup de contacts avec mon prédécesseur.<br />

– Comment voyiez-vous ces liens étroits ? Lui avez-vous dit que ce<br />

n’était pas votre vision des choses ?<br />

– Cela dépendait du roi, hein ! Vous ne pouvez pas perdre de vue<br />

que le <strong>cardinal</strong> Suenens a encore vécu pendant plusieurs années<br />

après mon entrée en fonction. Le <strong>cardinal</strong> a tout simplement poursuivi<br />

ses contacts avec le chef de l’État.<br />

– Le <strong>cardinal</strong> Suenens n’a pas pu davantage influencer le roi Baudouin<br />

à propos de la loi sur l’avortement.<br />

– Je suis convaincu que c’était une décision personnelle du roi,<br />

qu’il a prise en son âme et conscience après l’avoir mûrement<br />

méditée par la prière : « J’ai décidé de… Point. » Baudouin était un<br />

homme droit, très droit.<br />

– Était-ce cela son « secret » dont vous avez parlé dans l’homélie de<br />

ses funérailles ?<br />

– Les journalistes ont compris qu’il y avait quelque chose de secret<br />

autour de Baudouin, quelque chose de presque un peu maçonnique<br />

! En fait, j’ai parlé de secret parce que c’était le noyau même<br />

de sa personnalité, mais certainement pas pour dire qu’il y avait<br />

une dimension mystérieuse autour du roi.<br />

– Mais vous avez dit littéralement : « Un jour, les gens se porteront<br />

la main au visage et comme le centurion ils diront que cet homme<br />

était vraiment un juste »…<br />

– C’était le mystère de sa souffrance. On ne se rend pas encore<br />

réellement compte combien cet homme a souffert. Il y a eu sa<br />

santé, sa famille, tout ce qui se passait dans son pays… Je pense<br />

qu’il a souffert de façon incroyable. Il ne le montrait pas, même pas<br />

à moi. Mais c’est cela, la signification de son secret.<br />

130


Jean-Paul II et Baudouin I er<br />

– On a évoqué une possible béatification du roi Baudouin. A-t-on<br />

fait des démarches dans ce sens ?<br />

– Pas officiellement en tout cas. Tant que la reine Fabiola vivra, il<br />

sera difficile de lancer un procès. Lorsque des chrétiens m’écrivent<br />

à propos d’une grâce qu’ils auraient obtenue à l’intercession de<br />

Baudouin, nous joignons tout cela au dossier. Mais à ce jour,<br />

aucune démarche officielle n’a été entreprise pour lancer la procédure<br />

en béatification.<br />

– Il y a donc pas mal de personnes qui écrivent qu’ils ont obtenu une<br />

faveur en priant le roi Baudouin ?<br />

– On ne peut pas vraiment parler de miracles. Ce sont plutôt des<br />

faveurs. Nous les conservons dans un dossier.<br />

– Et selon vous, Baudouin mérite-t-il de rejoindre la cohorte des<br />

bienheureux ?<br />

– Oui, et cela pour diverses raisons. Pour sa vie de prière, mais également<br />

parce qu’il était profondément juste. C’était un homme très<br />

sensible, avec un grand sentiment d’empathie. Surtout pour les<br />

Le <strong>cardinal</strong> Danneels accueille le roi Baudouin à l’occasion de la réouverture solennelle<br />

de la cathédrale Notre-Dame d’Anvers en 1984. Archives de l’archevêché, Malines<br />

131


La mort et les funérailles du roi Baudouin ont surpris les<br />

Belges mais aussi le monde entier…<br />

Après le choc de la disparution inopinée du chef de l’État du 31 juillet<br />

1993, la « messe de gloire et d’espérance » voulue par la reine Fabiola<br />

pour l’à-Dieu, le samedi 7 août suivant, fut un temps fort exceptionnel.<br />

Et au sein de celle-ci, il y eut l’homélie du <strong>cardinal</strong> Danneels…<br />

« Ce fut un roi selon le cœur des hommes » expliqua non sans émotion<br />

le primat de Belgique. « Il nous aimait, nous l’aimions […] Cet homme<br />

discret, silencieux […] avait un cœur large comme les sables le long de<br />

la mer. Il y cachait toutes les joies et toutes les souffrances de son pays<br />

et de son peuple […] À l’exemple de David, le grand roi de la Bible, le<br />

roi Baudouin a été le berger de son peuple. Il privilégiait les pauvres,<br />

les laissés pour compte. Surtout ces derniers mois, il les recherchait. Lors<br />

de ses visites à travers le pays, on le voyait souvent avec la Reine flâner<br />

en compagnie de gens simples ou des enfants, penchant la tête et<br />

les oreilles pour les écouter […] Il y a des feux qui se consument : la charité<br />

est un de ces feux. Elle l’a consumé. Son départ vient trop tôt […]<br />

Le Roi a beaucoup souffert. La souffrance a été sa compagne dès son<br />

plus jeune âge et tout au long de sa vie. Elle ne l’a jamais quitté. Mais<br />

elle l’a fait mûrir, elle l’a transformé, elle lui a donné une capacité de<br />

compassion. Elle a trituré son cœur comme un meunier triture le froment<br />

pour en faire le bon pain du peuple. […] Dieu vient de donner un<br />

intercesseur et un protecteur pour la Belgique… Heureux le peuple qui<br />

a reçu un tel Roi pour le gouverner de son vivant et un tel ange pour<br />

veiller sur lui après sa mort. »<br />

petits et pour les pauvres. Il avait un cœur de sucre. Mais il ne s’en<br />

vantait pas. Le <strong>cardinal</strong> Suenens pouvait en parler, et dans le livre<br />

qu’il a écrit sur le roi, il l’a fait. Baudouin vivait très fort en empathie<br />

avec ceux qui étaient malheureux.<br />

– Ce livre du <strong>cardinal</strong> Suenens sur le roi, était-ce réellement une<br />

bonne chose ?<br />

– Il m’avait dit un jour qu’il rédigerait ses mémoires sur le roi. Mais,<br />

avait-il ajouté, je ne les publierai pas de mon vivant. Après ma<br />

mort, vous recevrez le manuscrit et vous en ferez ce que vous voudrez.<br />

Un jour, il m’a appelé pour me demander si je pouvais me<br />

rendre chez lui, ce soir-là. J’avais répondu positivement ; il faut<br />

132


Jean-Paul II et Baudouin I er<br />

savoir que nous nous voyions plus ou moins tous les quinze jours.<br />

J’arrivai chez lui et il me montra deux livres prêts à être diffusés sur<br />

le roi Baudouin, dans les deux grandes langues nationales. J’étais<br />

perplexe. Je lui expliquai que ce n’était pas ce que nous avions<br />

convenu auparavant, mais il ne semblait plus très bien se souvenir<br />

de ce qu’il m’avait promis.<br />

– Le <strong>cardinal</strong> était-il encore autonome ou se trouvait-il sous l’influence<br />

de son entourage ?<br />

– Non, je ne pense pas cela non plus. C’était son idée. Je crois me<br />

souvenir que quelques semaines plus tard, il m’avait confié qu’il<br />

n’aurait peut-être pas dû écrire certaines choses. Mais à ses yeux,<br />

il était important que les Belges sachent qui était vraiment le roi<br />

Baudouin.<br />

– Rencontrez-vous encore souvent la reine Fabiola ?<br />

– Non, rarement. Il arrive bien de temps en temps qu’elle veuille<br />

me demander quelque chose. Mais nous n’avons certainement pas<br />

de grands colloques singuliers. C’est une sainte femme, mais je ne<br />

lui rends pas visite régulièrement.<br />

– C’est plutôt elle qui vient frapper à votre porte ?<br />

– Elle me téléphone parfois en disant qu’elle sollicite un conseil.<br />

133


Respecter la liberté<br />

« Nos contemporains sont fort jaloux de leur liberté : « On ne peut<br />

rien m’imposer. » Mais cela ne peut pas signifier qu’il soit interdit de<br />

proposer. D’ailleurs l’Évangile ne met pas quelqu’un aux fers ; il le<br />

libère plutôt. Comment quelqu’un est-il en effet libre, si l’on refuse<br />

de lui montrer le menu ? Pas de choix sans possibilités de choix.<br />

La passion pour la liberté individuelle a pourtant pour conséquence<br />

que l’apôtre d’aujourd’hui devra adapter sa manière d’annoncer,<br />

qu’il lui donnera une tonalité particulière. Ainsi est-il important<br />

qu’il soit peut-être plus soucieux de témoigner que de convaincre :<br />

le témoignage de son style de vie devient primordial. Il sait que ses<br />

paroles doivent être appuyées sur un rayonnement indépendant de<br />

la parole. Il existe en effet une évangélisation par rayonnement, à la<br />

manière d’un poêle rayonnant par sa chaleur ou d’un cierge par sa<br />

lumière. Nos contemporains se laissent aussi convaincre plus aisément<br />

quand on leur parle d’“être en état de” plutôt que de “devoir”.<br />

C’est d’ailleurs là l’ordre de succession logique : d’abord vient la<br />

bonne nouvelle, ensuite la morale. »<br />

Une Bonne Nouvelle, Noël 2006, « Paroles de vie » n o 51


Chapitre VI<br />

BILAN ET PERSPECTIVES<br />

1991 – 2009<br />

– En 1991, la Flandre fait la connaissance des télésuites home<br />

made : ce fut « Familie » sur la chaîne privéeVTM. Elle continue toujours…<br />

C’est le genre d’émission qui peut attirer votre attention ?<br />

– Jamais. Ce n’est certainement pas par principe. C’est tout simplement<br />

parce que je ne suis presque jamais à la maison le soir. Et<br />

je ne regarde pas davantage les rediffusions. Mais je les connais<br />

quand même un peu grâce aux religieuses qui s’occupent de moi.<br />

J’ai donc suivi longtemps les aventures du « prêtre » Walter par ce<br />

que m’en raconte la bonne sœur qui suit cela de très près. Je pense<br />

qu’il doit être mort maintenant, si je suis bien informé…<br />

– Mais quel genre d’émission regardez-vous alors lorsque vous vous<br />

installez devant le petit écran ?<br />

– «Koppen », « Terzake » à la VRT ; « Controverse » sur RTL-TVi ou<br />

« Mise au point » sur la RTBF. Il m’arrive aussi de regarder le<br />

dimanche un film que j’aurais raté pendant la semaine. Je n’ai de<br />

toute façon pas le temps d’aller dans les salles et je découvre donc<br />

à la télévision les principaux films deux ou trois ans après leur sortie,<br />

voire via des DVD. Mais je ne suis pas un grand téléspectateur.<br />

– Vous n’avez pas davantage le temps de suivre les JT ?<br />

– Je suis l’actualité à la radio dans ma voiture.<br />

– Un autre moyen de communication moderne est l’ordinateur.<br />

L’utilisez-vous souvent ? Quel usage en faites-vous ?<br />

– Principalement pour envoyer des courriels. Ou pour lire les résu-<br />

135


Seconde visite papale en Belgique les 3 et 4 juin 1995<br />

pour la béatification du père Damien<br />

Une chute malencontreuse du pape Jean-Paul II avait fait reporter<br />

l’événement d’un an. Et à la grande tristesse des habitants de Malonne<br />

mais davantage encore de ceux de Tremelo, la seconde visite du Pape,<br />

finalement prévue en Belgique les 3 et 4 juin 1995 pour la béatification<br />

du père Damien, se limiterait à Bruxelles. Plus question donc de grande<br />

fête de tous les saints belges avec le Wallon Mutien-Marie et le Flamand<br />

Jef (Damien) De Veuster… que l’on devait honorer dans nos trois<br />

régions, séparément puis ensemble.<br />

Comble de malchance : alors que globalement, elle avait moins mobilisé<br />

les foules que dix ans plus tôt, sans doute à cause de l’affaire Gaillot<br />

qui avait secoué la base chrétienne dans nos régions, le temps de Toussaint<br />

qui, selon la belle formule de Francis Matthys dans La Libre marqua<br />

la Pentecôte cette année-là, découragea encore nombre de fidèles à se<br />

rendre sur le plateau de Koekelberg pour cette seconde visite papale.<br />

Dans ses éditions du 6 juin, La Libre Belgique titrait : « Pour les exclus et<br />

pour la vie ». Une belle formule pour résumer l’ambiance de la visite<br />

papale axée non seulement sur le combat du père Damien pour les<br />

écorchés de la vie de son temps mais également sur l’hommage très<br />

appuyé rendu par le Pape au roi Baudouin. Au cours de l’eucharistie de<br />

Koekelberg, Jean-Paul II avait dit que « tous les hommes ont le droit<br />

d’avoir, de la part de leurs frères, une main tendue, une parole, un<br />

regard, une présence patiente et aimante même s’il n’y a pas d’espoir<br />

de guérison ».<br />

Enfin, à l’issue de la cérémonie de béatification, lors du Regina Coeli,<br />

le Pape avait mis en exergue « l’exemplaire roi Baudouin » en soulignant<br />

« l’exemple de vie qu’il a laissé à ses compatriotes et à toute l’Europe<br />

». Et il n’avait pas manqué de souligner « sa force dans la défense<br />

des droits de Dieu et des droits de l’Homme, et spécialement, du droit<br />

de l’enfant à naître ».<br />

Il n’en fallut pas plus pour relancer la rumeur d’une autre béatification,<br />

en l’occurrence, celle de notre cinquième Roi !<br />

Qu’en pensa donc le <strong>cardinal</strong> Danneels ? « Pour le moment, il n’y a<br />

aucun projet. Mais si la sainteté de vie évangélique du Roi devient telle<br />

que sa vénération devient populaire et grande, il faudra en tirer les<br />

conclusions ». Reste que le primat de l’Église de Belgique insista surtout<br />

sur l’urgence de concrétiser le message de Damien.<br />

Dans son commentaire, le rédacteur en chef de La Libre, Jean-Paul<br />

Duchateau, revenait aussi sur le malaise qui entoura cette seconde<br />

visite de Jean-Paul II mais pour le dépasser et pour lancer un appel à<br />

tous les hommes (et femmes) de bonne volonté. Et de prôner l’accueil<br />

136


Bilan et perspectives<br />

et l’écoute. « Aujourd’hui comme hier, il revient aux catholiques entre<br />

eux, aux catholiques et aux autres chrétiens, aux chrétiens et aux autres<br />

croyants ou non-croyants, de s’écouter les uns les autres, pour se comprendre,<br />

et en tout cas, pour se respecter. »<br />

més des principaux articles des journaux. Sur Deredactie.be, de la<br />

VRT, les infos changent toutes les dix minutes. Je n’ai par contre<br />

guère de temps pour « surfer » sur le net. Mais lorsque je rencontre<br />

un mot qui m’est inconnu, je fais une recherche. Alors je me<br />

branche sur Wikipedia.<br />

– Vous connaissez visiblement le chemin !<br />

– Oui, oui. La semaine dernière, quelqu’un qui me téléphonait<br />

m’avait dit que sa plus jeune fille était restée à la maison jusqu’à ce<br />

que les siblings soient rentrés. Je n’avais jamais entendu ce mot. Et<br />

j’ai donc été voir. Je sais maintenant que c’est un terme anglais<br />

pour petits frères ou petites sœurs.<br />

– Et vous rédigez aussi vos textes sur PC ?<br />

– Toujours. Quand il faut faire vite, je les écris à la main et je les<br />

passe à la secrétaire, car je fais beaucoup de fautes de frappe. Mais<br />

c’est vrai que je me retrouve souvent face à mon écran d’ordinateur.<br />

– Vous savez dès lors ce que signifie Skype…<br />

– Oui, j’ai cela sur mon ordinateur, mais je ne l’utilise presque<br />

jamais.<br />

– Ce serait peut-être intéressant pour communiquer avec vos collègues<br />

de l’épiscopat ?<br />

– Mais ils ne sont jamais à la maison ! Ils sont toujours en route.<br />

– Vous pourriez aussi utiliser Skype pour communiquer avec le<br />

pape…<br />

– Je ne pense pas qu’il réagirait. Car je n’ai pas l’impression que ce<br />

soit sa tasse de thé.<br />

137


– Mais il doit quand même vous arriver d’envoyer des courriels à<br />

vos collègues ?<br />

– Pour ne rien vous cacher, il y a une forte circulation de textes et<br />

de courriels entre les évêques. J’en reçois certainement trente à<br />

quarante chaque jour. Mais pas que des évêques, hein ! J’en envoie<br />

certainement autant. Et aussi des SMS. Tout le temps.<br />

– On peut en déduire que les moyens de communication modernes…<br />

– … n’ont plus de secrets pour moi ! Lorsque je lis et que je rencontre<br />

le nom d’un artiste, je me demande de qui il pourrait bien s’agir et<br />

je veux savoir s’il est encore en vie. Alors, je fais une recherche et je<br />

me retrouve face à une description complète de l’artiste. Sur son lieu<br />

de résidence, son âge et sur ses œuvres. Tout cela est très utile.<br />

– Mais c’est la curiosité de votre père Hendrik !<br />

– Ah ! elle m’habite toujours. Et si je disposais de plus de temps, je<br />

serais encore plus curieux.<br />

Coup de tonnerre dans un ciel bleu :<br />

le <strong>cardinal</strong> Danneels a dû être opéré du cœur le 4 mars 1996<br />

Un événement qui le marqua à jamais car elle lui rappela brutalement<br />

combien l’existence terrestre peut tenir à un fil. Aujourd’hui encore,<br />

le calendrier qui se trouve sur son bureau reste bloqué au 4 mars, jour<br />

de la Saint-Casimir.<br />

Un petit papier non signé – probablement une dépêche d’agence –<br />

apprend ce mercredi 6 mars 1996 aux lecteurs de La Libre que le <strong>cardinal</strong><br />

Danneels a été « opéré avec succès ». Hospitalisé au Gasthuisberg<br />

louvaniste, il y a subi « une intervention chirurgicale cardiaque avec<br />

pontages coronaires ». L’on y lisait encore que « M gr Danneels souffrait<br />

de légers troubles cardiaques depuis plusieurs mois et se soumettait<br />

régulièrement à des contrôles. Il s’est présenté, comme prévu de<br />

longue date, à l’un de ces contrôles lundi. Les analyses ont montré<br />

qu’une opération s’indiquait et les médecins ont proposé au <strong>cardinal</strong><br />

de la réaliser sans tarder ; ce que M gr Danneels a accepté ». L’article précisait<br />

encore que quelques jours auparavant, il avait encore prêché une<br />

récollection de carême devant les prêtres francophones de Bruxelles<br />

à Notre-Dame du Chant-d’Oiseau et avait paru en très bonne forme<br />

physique à tous ceux qui l’avaient approché à cette occasion.<br />

138


Bilan et perspectives<br />

– Le 4 mars 1996, une date qui vous a marqué…<br />

– C’est le jour de la Saint-Casimir. Une date fatidique. Mon calendrier<br />

s’est bloqué sur ce jour-là. C’était le jour de mon opération.<br />

De mes pontages…<br />

– Des opérations qui vous marquent un homme…<br />

– … et qui le changent ! Chez moi, cela s’est fait plutôt très vite. On<br />

m’a posé des cathétaires et les médecins m’ont dit que la veine principale<br />

au-dessus de mon cœur était bloquée à x pour cent. À la<br />

moindre émotion, elle pouvait se resserrer et j’aurais fait un arrêt<br />

cardiaque. Une heure plus tard, j’étais en salle d’opération.<br />

– À ce moment précis, avez-vous cru que votre heure avait sonné ?<br />

– Oui, j’ai cru que c’était fini. Mais avant de m’emmener en salle<br />

d’opération, j’ai encore vu arriver une infirmière avec un peu de<br />

Valium et elle m’a dit qu’au Gasthuisberg, on faisait à peu près mille<br />

opérations du genre chaque année.<br />

– Avez-vous le sentiment que sans la science moderne, vous ne seriez<br />

plus de ce monde ?<br />

– Vu sous cet angle, oui… J’étais en voie de partance. Sans le cardiologue<br />

et le chirurgien, je ne vivrais plus aujourd’hui.<br />

– Cela vous remplit-il d’un certaine gratitude ?<br />

– Cela m’a changé. Avant l’opération, je me réveillais le matin et je<br />

me disais que je vivais. Et bien sûr, je disais vivre parce que tel était<br />

mon droit. Et maintenant chaque fois que je me réveille, je me dis<br />

que je vis encore et je ne manque pas de gratitude. La vie est devenue<br />

un cadeau, ce n’est plus un droit. Et pendant la revalidation,<br />

on apprend aussi à relativiser. On n’est plus irremplaçable. Il y en<br />

a d’autres qui pourraient faire ce que je fais. On ne peut pas tout<br />

faire non plus. On a aussi une meilleure vision des réalités. Avant<br />

mon opération, lorsque je faisais une promenade de santé dans<br />

mon jardin, je ne voyais rien. Maintenant je connais chaque fleur,<br />

chaque arbre, chaque oiseau. Je ne voyais pas combien le jardin<br />

était beau. Maintenant, je le considère comme un cadeau.<br />

– Vous vivez désormais plus sainement ?<br />

– Certainement, je mène une vie plus saine. Je surveille ma ligne,<br />

139


ce que je mange, je suis de très près l’évolution de mon cholestérol.<br />

Je fais désormais très attention.<br />

– Vous sentez-vous malade ?<br />

– Je me sens très bien mais le moteur est à l’intérieur. On ne sait<br />

pas toujours comment il tourne.<br />

– Un peu plus tard, en 1996, le 5 juillet naît la brebis Dolly, la première<br />

à être clonée. Placeriez-vous aussi cette avancée dans la catégorie<br />

« une autre civilisation » comme l’avortement ou l’euthanasie ?<br />

Éthiquement inacceptable donc aussi ?<br />

– On joue les apprentis sorciers. Cela avait-il un intérêt ? C’est possible<br />

que je me trompe. Mais ces clonages, c’est quand même jouer<br />

avec la nature, c’est la forcer. Où tout cela va-t-il nous conduire ?<br />

Pas à grand chose de positif, je pense. Je ne parviens pas à intégrer<br />

cela. Je refuse en tout cas que l’on me clone ! Et je déplore que l’on<br />

ait pu faire ça à un animal innocent ! Non, c’est une direction prise<br />

par la science qui ne m’intéresse pas beaucoup. Cela me fait plutôt<br />

penser à des artifices ; on veut se mettre en avant en disant :<br />

regardez un peu ce que je peux faire ! Personnellement, je trouve<br />

que ce sont des enfantillages pour adolescents en crise de puberté,<br />

pour des enfants de dix à quatorze ans.<br />

– Tout ce qui subit des mutations génétiques ne vous dit pas grandchose<br />

qui vaille ?<br />

– J’en ai peur parce que je ne vois pas très bien où cela conduit et<br />

dans quelle mesure cela touche les hommes. Passe encore pour<br />

moi que le traitement génétique d’organismes puisse accroître la<br />

production alimentaire et combattre la faim, mais il ne faut pas que<br />

cela ait des effets négatifs par ailleurs. En tout cas, on ne peut pas<br />

faire de l’homme un laboratoire permanent. Se demande-t-on vraiment<br />

encore s’il est devenu plus homme grâce à cela ?<br />

– Tout cela s’inscrit naturellement dans la quête de la perfection de<br />

la création.<br />

– Je ne suis pas convaincu que l’homme soit totalement perfectible.<br />

Il y a des limites. L’Église qui sera confrontée dans l’avenir à<br />

toutes ces expériences va devoir garder une ligne éthique qui<br />

puisse garantir que l’homme restera humain. Ce ne sera pas facile !<br />

140


Bilan et perspectives<br />

– L’Académie pontificale des sciences travaille-t-elle bien dans cette<br />

optique ?<br />

– Je le pense. J’ai peur des apprentis sorciers qui prennent des<br />

risques. Oui, on peut améliorer l’homme mais on ne peut pas le<br />

manipuler fondamentalement parce que la nature va se venger. Imaginez<br />

un instant que l’on puisse fabriquer un homme qui pourrait<br />

vivre jusqu’à cent cinquante ans. Serait-il heureux ? Je n’en ai pas<br />

l’impression. Le dernier mot ne doit pas revenir à ce que l’on « peut »<br />

faire de l’homme, mais plutôt à ce qui est bon pour l’homme.<br />

– Vous ne voulez pas devenir centenaire ?<br />

– À la limite, centenaire oui… mais à condition de ne pas devenir<br />

un grand-père qui, près de l’âtre, ne ferait que ressasser des souvenirs<br />

de la Deuxième Guerre mondiale.<br />

– Imaginons que vous constatiez que vous présentez des signes de<br />

démence. Ce serait terrible pour quelqu’un qui vit avec ses méninges<br />

comme vous…<br />

– Ce serait effectivement effroyable.<br />

– Mais pourriez-vous l’accepter ?<br />

– Je le pense, oui. Et j’espère que je pourrai continuer à le penser<br />

ainsi. C’est en effet un des grands problèmes contemporains. Nous<br />

avons vaincu beaucoup de maladies mais pas encore la démence.<br />

– Il ne serait pas très héroïque de demander alors l’euthanasie ?<br />

– Non !<br />

– Pour vous, chacun doit terminer l’étape ?<br />

– Il faut rendre sa vie comme on l’a reçue. C’est-à-dire dans une<br />

certaine obéissance. Un cadeau reçu des mains de Dieu tel que<br />

celui de pouvoir vivre longtemps, ne se casse quand même pas<br />

après nonante ans ? Qui casse un vase que l’on s’est vu offrir ? En<br />

tout cas, pas moi !<br />

– Mais pouvez-vous imaginer que les non-croyants ne partagent<br />

pas votre point de vue ?<br />

– Je le peux et je ne les condamnerai jamais. Je respecte leurs choix<br />

personnels. Mais cela ne signifie pas que je suis d’accord avec lesdits<br />

choix. Je puis être d’accord avec la liberté de l’autre, mais pas<br />

141


La loi sur la dépénalisation de l’euthanasie est<br />

adoptée le 16 mai 2002. L’opposition récurrente de<br />

l’Église catholique n’a donc pas eu d’effets, mais celle-ci<br />

continuerait à faire entendre sa voix…<br />

« L’euthanasie dépénalisée bientôt soumise à l’épreuve des faits » : la<br />

manchette du vendredi 17 mai de La Libre Belgique annonce que la<br />

veille, sur le coup de 20 h 22, une majorité de députés a, à la suite du<br />

Sénat, voté la dépénalisation de l’euthanasie par 86 voix pour, 51<br />

contre et 10 abstentions. Dans la majorité, précise Paul Piret, les nonapprobations<br />

se cantonnent à la famille libérale : 3 abstentions M.R.,<br />

3 abstentions V.L.D., 2 contre M.R.<br />

Au lendemain du vote de la Chambre, l’Association pour le droit de<br />

mourir dans la dignité se félicite de l’adoption d’une « loi de liberté<br />

et de tolérance ». Et d’expliquer que le 16 mai 2002 restera une date<br />

historique pour la conquête d’une liberté fondamentale : celle de pouvoir<br />

décider de sa fin de vie selon ses propres conceptions. « Demain, le<br />

médecin qui acceptera de poser cet ultime acte de solidarité ne sera<br />

plus considéré comme un assassin », commentait encore l’association.<br />

De son côté, la Conférence épiscopale de Belgique publiait une nouvelle<br />

déclaration qui plaidait pour que l’on recoure aux soins palliatifs<br />

plutôt qu’à l’euthanasie. Constatant que « la Belgique est devenue<br />

[…] un des rares pays au monde où il est permis légalement de tuer<br />

délibérément un être humain », les évêques belges, le <strong>cardinal</strong> en tête,<br />

exprimaient leur crainte que « le malade ne subisse dans certains cas<br />

une lourde pression des membres de sa famille ou du personnel soignant<br />

afin qu’il soit euthanasié. Le médecin pourra-t-il s’opposer et dire<br />

non si les personnes concernées demandent l’euthanasie ? Ou bien risquera-t-il,<br />

en pratiquant l’euthanasie, d’aliéner le sens de sa profession<br />

? Et laissera-t-on en paix les hôpitaux qui refusent qu’on pratique<br />

l’euthanasie chez eux ? On entend déjà que l’euthanasie pourra être<br />

exigée par les patients, quelles que soient les convictions philosophiques<br />

de l’établissement où il est soigné ».<br />

Après avoir réfuté, une fois encore, que l’Église catholique veut laisser<br />

souffrir les gens inutilement et sans raison, la Conférence épiscopale<br />

disait attendre « beaucoup du développement futur et de la mise<br />

en œuvre des soins palliatifs. Nous avons ici l’occasion de faire en sorte<br />

que nos êtres chers nous quittent d’une manière humaine et physiquement<br />

supportable, au lieu de devoir les tuer ou les faire tuer parce<br />

qu’ils n’en peuvent plus. Il faudra dans les années futures dégager<br />

davantage de moyens qu’on ne le fait aujourd’hui en faveur de la<br />

recherche et du traitement en matière de lutte contre la douleur ».<br />

142


nécessairement avec les choix qu’il fait, fort de cette liberté. Je n’ai<br />

jamais rien dit sur Hugo Claus qui a choisi l’euthanasie. C’était sa<br />

décision et je la respecte. Mais ce n’était pas la mienne et je ne partagerai<br />

donc jamais son option. Mais le fond du débat n’était pas<br />

là. Il s’agissait en fait de la présentation héroïque qu’on allait faire<br />

de sa mort. Comme pour dire, on lâche les vannes, on y va et faitesle<br />

vous aussi !<br />

– Votre critique visait la médiatisation et le fait qu’on fit de sa mort,<br />

un objet de propagande ?<br />

– On en fit presque une démarche exemplaire et j’ai la faiblesse de<br />

penser qu’il y a de meilleurs exemples.<br />

– Cela vous a ennuyé, non ?<br />

– Oui, cela m’a ennuyé.<br />

Bilan et perspectives<br />

– Que pensez-vous des hommes politiques chrétiens-démocrates qui<br />

ont approuvé la loi sur l’euthanasie ?<br />

– Ils ont suivi leur conscience, mais cela ne signifie pas que je suis<br />

d’accord avec ce qu’ils ont fait. Je suis d’avis qu’il faut rester logique :<br />

la foi, ce n’est pas une superstructure pour Pâques ou Noël. Quand<br />

on a la foi, il faut aussi en assumer les conséquences. Ils auraient<br />

certes pu s’abstenir au moment du vote mais, normalement, ils<br />

auraient dû rejeter la législation.<br />

– S’abstenir, c’est moins courageux ?<br />

– En effet, parce qu’on ne doit pas montrer ce que l’on pense réellement.<br />

– Qu’est ce que vous redoutez le plus dans l’avenir sur le plan religieux<br />

?<br />

– Beaucoup de choses. D’abord que l’homme évolue vers un être<br />

renfermé et isolé. Un être humain qui deviendrait totalement narcissique,<br />

qui ne cesse de regarder son propre « moi » et d’envisager<br />

son petit bonheur à soi et qui n’aurait dès lors plus aucune perspective<br />

sur les autres et sur l’avenir. Et que l’on tire aussi le rideau du ciel<br />

tout en taisant le monde de l’invisible ou en ne le voyant même plus.<br />

– C’est vers cela que l’on se dirige ?<br />

– Je n’oserais pas aller jusque-là. Il y a actuellement un intérêt<br />

143


croissant pour l’au-delà de l’horizon et pour le monde de l’invisible,<br />

plus grand que pendant les années quatre-vingt. Alors, on<br />

nous parlait de la fin de la religion, mais on en est loin aujourd’hui.<br />

Le Vendredi saint de 1966, le 8 avril plus précisément, le grand<br />

magazine Time s’interrogeait à la une : « Is God dead ?»À peine trois<br />

ans plus tard, le 26 décembre 1969, le même newsmagazine remettait<br />

Dieu en couverture, mais en se demandant cette fois : « Is God<br />

coming back to Life ?»Il s’interrogeait sur le retour de Dieu. On ne<br />

parviendra pas à casser le religieux. Le seul danger est que le religieux<br />

ne serait pas le vrai religieux. Et que l’on mette en évidence<br />

le satanisme, l’ésotérisme et je ne sais quoi encore. C’est certes de<br />

la religiosité, mais qui peut briser l’homme.<br />

– Lors de vos adieux, vous avez déclaré que vous étiez plus soucieux<br />

d’un manque de vocations que d’un manque de fidèles. Cela en a<br />

étonné plus d’un.<br />

– Ai-je dit cela ? Je ne le pense pas.<br />

– Le fait qu’il y ait moins de vocations – pratiquement plus chez les<br />

religieux – vous préoccupe plus que les églises vides.<br />

– Des églises vides, c’est très vide, naturellement et c’est grave. Je<br />

pense que la croissance de la religion, ce n’est pas de recruter du<br />

nouveau personnel ; je trouve cela plutôt secondaire parce qu’on<br />

est quand même là face à des gens qui se consacrent radicalement<br />

et pendant toute leur vie à leur foi. Une affaire pour laquelle personne<br />

ne se dit encore prêt à mourir est déjà morte. Devenir prêtre<br />

ou religieux, c’est mourir un peu pour une fonction invisible.<br />

– Mourir au monde ?<br />

– Oui, et y consacrer totalement son existence. Si l’on ne trouve<br />

plus personne pour faire cela, cela signifierait que la teneur de la<br />

foi est si petite qu’elle est devenue stérile. Elle ne se perpétue plus.<br />

C’est tout simplement… fini.<br />

– Serait-ce là le plus grand défi pour votre successeur ?<br />

– Cela commence par une évangélisation. Une forte évangélisation<br />

en profondeur. Et le reste suit. Mais on ne peut pas se contenter<br />

de faire des cadres pour y nicher un pigeon dans chaque trou,<br />

cela c’est secondaire. Il est par contre important de trouver des<br />

144


Bilan et perspectives<br />

gens qui soient si croyants qu’on en verrait surgir certains qui veulent<br />

le faire pour toujours et complètement. Cela c’est le défi pour<br />

moi.<br />

– Malgré le fait que vous utilisiez tous les médias modernes avec une<br />

certaine bravoure, vous n’avez pas pu empêcher que la sécularisation<br />

ait frappé très fort dans nos régions.<br />

– Non et quand je mourrai tout à l’heure, je demanderai à Dieu :<br />

« Qu’est-ce que tout cela a signifié ?»<br />

– Peut-être ne peut-on pas l’enrayer ?<br />

– Le capitaine d’un bateau ne peut pas influencer les courants. Les<br />

vagues vont et viennent et on ne peut pas prévoir la suivante. Mais<br />

que peut faire un capitaine ? Il ne peut que naviguer sur les vagues.<br />

Il se fait que parfois ce sont des vagues que l’on ne peut pas dominer.<br />

Mais il faut savoir conduire son navire. J’ai essayé de le<br />

manœuvrer. Cela s’est passé, tantôt plutôt bien et tantôt, plutôt<br />

mal. C’est le <strong>cardinal</strong> Suenens qui disait que l’on ne pouvait pas<br />

choisir d’où venait le vent, mais que l’on pouvait bien dresser ses<br />

voiles. Au fond, c’est très vrai. On ne peut pas choisir mais préparer<br />

ses voiles. J’ai essayé, je pense, de le faire.<br />

– Malgré cela, vous restez très positif.Vous dites que nous sommes à<br />

un tournant parce que nous remontons la pente.<br />

– Nous sommes effectivement à un tournant. Cela ne peut plus<br />

continuer de la sorte. On voit d’ailleurs déjà une certaine évolution.<br />

Dans de petits groupes en France, dans les nouveaux mouvements<br />

et même un petit peu aux Pays-Bas. On aime bien taper<br />

sur la tête de l’Église, certainement dans notre pays où les médias<br />

ne font pas de cadeaux. Mais à force de frapper sur la tête de quelqu’un,<br />

il devient un martyr et un martyr est toujours sympathique.<br />

Il finira par l’emporter.<br />

– De quoi êtes-vous le plus fier ?<br />

– En réalité, je ne suis pas vraiment fier de quelque chose en particulier.<br />

S’il y a un motif de fierté, c’est que j’ai toujours répondu<br />

aux sollicitations du moment. Au fond, je n’ai jamais imposé ma<br />

propre volonté. Quand vous êtes nommé évêque, cela dépend du<br />

pape mais il peut aussi y avoir bien d’autres facteurs. J’ai toujours<br />

145


pensé qu’on était un homme heureux quand on pouvait répondre<br />

oui. J’ai été heureux d’avoir pu le dire. Je me réjouis aussi de n’avoir<br />

pas eu un caractère qui dise facilement et presque spontanément :<br />

« Non, cela je ne le ferai pas. » C’est aussi un désavantage. En fait,<br />

on ne peut pas refuser. Si je puis donc être fier, c’est bien que, dans<br />

mon existence, j’aie refusé peu de choses, en dehors du mal, cela<br />

va sans dire…<br />

– Si l’on peut le résumer, on peut dire que vous êtes fier de votre sens<br />

du service.<br />

– Oui, considérez les autres plus que vous-même, comme le disait<br />

Paul.<br />

– Vous ne pouvez donc pas dire « non »?<br />

– Non, et cela me joue tout naturellement et régulièrement des<br />

tours. Notamment parce que mon agenda est plus que surchargé.<br />

Il comporte tellement de rendez-vous que je ne puis humainement<br />

plus assumer une ponctualité.<br />

– Êtes-vous trop sollicité comme la plupart des clercs actuellement ?<br />

– Je me sens surchargé, mais je dois avouer que je suis quand même<br />

dans une position privilégiée parce que j’ai beaucoup de secrétaires<br />

qui peuvent résoudre beaucoup de problèmes à ma place. Imaginez<br />

un instant que je doive assumer et organiser tout cela seul ! Tous<br />

les problèmes pratiques sont résolus pour moi. Je ne dois pas<br />

empoigner le cornet de mon téléphone pour fixer des rendez-vous,<br />

je peux vraiment m’occuper de ma fonction d’évêque. Je n’ai pas de<br />

soucis administratifs… et donc, oui, je puis me considérer comme<br />

très privilégié.<br />

– Un évêque doit être avant tout un pasteur. Avez-vous assez de<br />

temps pour l’être ?<br />

– Vous n’avez jamais le temps d’être partout sur le terrain, et certainement<br />

pas moi avec un archidiocèse aussi grand. N’oubliez pas<br />

qu’en outre je dirige la Conférence épiscopale, que je m’occupe des<br />

contacts avec Rome et avec les autorités belges, sans oublier toutes<br />

les sollicitations qui me viennent des médias. Il est impossible de<br />

se trouver au milieu de ses fidèles à l’instar du berger qui est parmi<br />

ses brebis. Mais la pastorale ne vit pas que de votre seule présence ;<br />

146


il faut aussi montrer votre engagement et votre implication. Et cela<br />

ne se trouve pas nécessairement dans l’environnement physique<br />

le plus proche.<br />

– Sur quel terrain d’action aimeriez-vous être plus présent ?<br />

– Surtout sur celui de la prédication, de l’évangélisation. Il faudrait<br />

créer plus d’occasions pour parler directement de ce qui m’interpelle<br />

et de ce qui interpelle les fidèles. Je veux parler de la Parole…<br />

– Parce que vous êtes d’avis que l’évangélisation est toujours d’une<br />

extrême importance, et dans ce contexte et dans notre pays ?<br />

– Elle est importante partout dans le monde occidental sécularisé.<br />

Certainement avec le déboisement de la mémoire chez les chrétiens.<br />

On sait au fond encore peu de choses sur son environnement.<br />

L’histoire et la tradition ne peuvent s’implanter durablement<br />

que par la Parole. Il faut le dire, on ne trouve pas cela dans son carquois.<br />

Et toute la controverse avec la culture contemporaine est au<br />

fond, pour une grande part, une querelle verbale.<br />

– Et vous aimeriez y contribuer d’une manière plus active ?<br />

– Oui, proclamer la foi dans le contexte culturel, social et sociétal<br />

actuels me semble être une bonne mise à jour de la Révélation.<br />

– Ce contexte est très difficile…<br />

– Je dirais même qu’il est particulièrement difficile.<br />

Bilan et perspectives<br />

– Mais est-ce que nos contemporains sont encore ouverts au message<br />

?<br />

– Je le pense. Si vous le délivrez de manière authentique, lorsque<br />

vous êtes vous-même d’une transparence cristalline et à condition<br />

de ne pas avoir d’agenda caché jusqu’à ce que l’on vous demande<br />

ce que vous voulez réellement. Deuxièmement, si vous pouvez le<br />

faire avec une certaine modestie. Les Français disent qu’il ne faut<br />

pas imposer la foi mais la proposer. C’est quand même une grande<br />

différence par rapport à naguère. Là où on disait qu’il fallait croire,<br />

l’on suggère aujourd’hui que l’on peut croire.<br />

– Il y a beaucoup de tentations, sur le marché, évidemment.<br />

– Mais il y en a toujours eu. Cela dit, il y en a plus que jamais. Le<br />

marché de l’information est tellement saturé que les choix sont<br />

147


devenus difficiles. Désormais on vous aide à choisir ; cela signifie<br />

qu’on va vous aider à expliquer de quoi il retourne.<br />

– Est-ce que l’Église devrait sortir des sentiers battus pour diffuser<br />

désormais la Bonne Nouvelle ?<br />

– Sans aucun doute, mais il ne faut pas tomber dans l’alternative<br />

caricaturale. Je ne crois pas qu’il faille rejeter tout ce que l’on a fait<br />

auparavant et se dire qu’il faut tout renouveler. L’Église est un organisme<br />

qui croît toujours ; elle ne se reconstruit pas comme une<br />

maison qu’on démolit pour y substituer une nouvelle. Un organisme<br />

qui grandit cela veut dire qu’il se renouvelle et qu’il conserve<br />

une certaine fraîcheur mais aussi qu’il provient toujours d’une<br />

même source.<br />

– La peur n’envahit-elle pas votre cœur lorsque vous constatez que<br />

vous avez de moins en moins de collaborateurs pour annoncer le<br />

message ? Cela ne vous trouble-t-il pas de vous retrouver peut-être<br />

seul demain ?<br />

– Je ne pense pas me retrouver tout seul. On est quand même parti<br />

d’un seul homme, non ? Nous n’en sommes évidemment pas là,<br />

mais un souci sérieux m’envahit quand même par moments et là<br />

j’interpelle le Seigneur, pour lui demander comment cela va continuer.<br />

– Vous vous posez donc bien des questions…<br />

– Oui, oui, tout naturellement.<br />

– Il y a-t-il des choses que vous regrettez ? Et dont vous diriez que<br />

vous ne les répéteriez plus ?<br />

– Je ne sais pas…<br />

– … Ou encore des événements que vous avez vécus et dont vous<br />

vous dites que vous n’aimeriez pas que cela se reproduise encore.<br />

– Cela, oui, certainement. Je pense à l’affaire de pédophilie d’il y a<br />

quelques années lorsque j’avais été convoqué au palais de Justice<br />

de Bruxelles. Cela, je ne voudrais absolument pas le revivre ! Je<br />

pense aussi à toute la fièvre médiatique autour de l’élection de<br />

Benoît XVI. Quand on a affirmé que j’étais d’une certaine manière<br />

son adversaire direct et qu’on a fait passer l’idée que j’étais malheureux<br />

parce qu’il avait été choisi. C’était totalement injuste pour<br />

148


Bilan et perspectives<br />

ne pas dire faux et je crains que je doive supporter cette accusation<br />

jusqu’à mon ultime souffle. Face à de pareilles assertions, l’on ne<br />

parvient pas à se défendre.<br />

– Vous aviez ressenti cela comme une manipulation ? Avez-vous eu<br />

l’impression d’avoir été instrumentalisé ?<br />

– Pas directement. J’ai été stupide d’aller promettre à la presse que<br />

je m’adresserais tout de suite à elle dès la fin du conclave. Tout<br />

d’abord, ça m’a privé de dîner avec le pape et avec les cardinaux en<br />

sortant de la chapelle Sixtine. Ils m’ont donc vu m’enfuir, pas parce<br />

que je refusais de rester avec eux, mais parce que j’avais promis aux<br />

journalistes de leur parler. Et puis, par-dessus tout, j’étais au bord<br />

de l’épuisement. Mes gestes n’étaient pas ceux de quelqu’un qui<br />

était enthousiaste. Je ne veux plus jamais revivre cela.<br />

– Si vous pouviez refaire votre vie, emprunteriez-vous les mêmes<br />

voies que celles que vous avez choisies ?<br />

– Je ne sais pas si je suivrais concrètement la même route, mais je<br />

roulerais avec la même voiture. Je dirais donc oui. Si l’on vous<br />

demande raisonnablement de faire quelque chose, faites-le !<br />

– Serait-il aussi facile d’entreprendre le sacerdoce aujourd’hui<br />

comme vous l’avez fait à l’époque ?<br />

– Ah non ! nous étions épaulés et aidés par tout un environnement.<br />

Dans mon village, tout le monde était catholique jusque et y compris<br />

les poules ! Je ne dis pas que c’est à cause de cela que je suis<br />

devenu prêtre. C’était beaucoup plus profond. Mais en tout cas, il<br />

y avait un échafaudage qui vous soutenait dans la construction de<br />

la maison de votre vocation. C’est une évidence !<br />

– Regrettez-vous que cette ossature n’existe plus ?<br />

– Pas du tout, je ne regrette jamais les situations historiques. Ce<br />

sont des faits. Et ces faits changent. Il y a donc une possibilité d’accéder<br />

à la prêtrise dans bien des contextes. Le contexte n’est pas<br />

déterminant, mais il peut aider. De temps en temps, ce contexte<br />

est défavorable pour ceux qui entendent suivre leur vocation. Pour<br />

ma part, je ne regretterai jamais le passé. Et je n’anticiperai pas<br />

davantage le futur. En fait, je dis oui à ce qui se présente à moi, au<br />

jour le jour.<br />

149


– Auriez-vous opté pour la prêtrise ? Vous auriez aussi pu devenir<br />

moine, par exemple…<br />

– Oh oui ! Je peux encore le faire, hein ! Mais je pense qu’on ne voudra<br />

plus de moi dans aucun couvent. Aujourd’hui, cela n’engendrerait<br />

plus que de gros frais ! Il est évidemment difficile de vous<br />

dire ce que je ferais si j’avais dix-huit ans maintenant.<br />

– N’êtes-vous pas un homme trop actif, un homme d’action que<br />

pour aller mener une vie monacale calme ?<br />

– Non, au premier regard, on pense cela de moi, mais au fond je<br />

suis un moine. Et je regrette que j’aie à peine pu sauver les meubles<br />

de la contemplation au cours de ma vie active. Mais je pourrais me<br />

tromper. Il se pourrait que, dans quelques mois, lorsque je ne serai<br />

plus archevêque, cette existence trépidante me manque.<br />

– Choisiriez-vous une abbaye où l’on brasse de la bière ?<br />

– Certainement pas pour la bière, mais ce pourrait être une raison<br />

supplémentaire.<br />

– Comment avez-vous ressenti la mort de votre mère ?<br />

– Cela m’a profondément touché. Elle est restée pendant neuf<br />

semaines dans le coma. Et j’ai été la voir tous les jours pendant<br />

cette période-là. C’est clair que l’on a une relation forte avec sa<br />

mère lorsqu’on est prêtre. Mais vous êtes tellement pris par votre<br />

travail pastoral que vous ne pouvez pas vous enfermer dans votre<br />

tristesse.<br />

– Pendant neuf semaines, vous n’avez plus pu communiquer avec<br />

elle ?<br />

– Non, elle ne pouvait plus parler. Elle entendait tout, elle comprenait<br />

tout et avait tous ses esprits, mais, comme elle était paralysée,<br />

elle ne parvenait plus à s’exprimer. C’est un de ces moments<br />

dans son existence où il faut savoir prendre ses distances. C’était<br />

cependant une expérience très riche.<br />

– Mais vous avez quand même pu lui dire ce que vous vouliez ?<br />

– J’ai pu lui dire tout. Et elle acquiesçait ; je pouvais donc deviner<br />

ce qu’elle voulait dire. Être présent à la mort de ses parents est<br />

important pour relier les générations. À ce moment, on peut dire<br />

qu’il « se passe » quelque chose. Je n’ai pas été présent à la mort de<br />

150


mon père. Il est décédé à la clinique Imelda, à Bonheiden. J’étais<br />

en train de visiter la caserne de Wilrijk lorsqu’au milieu de cette<br />

activité, on m’a prévenu qu’il était mort. Je n’ai pas pu partir tout<br />

de suite.<br />

– C’était inattendu ?<br />

– Il a eu une rupture d’anévrisme. On a encore pu l’opérer, mais il<br />

n’était plus possible de le sauver.<br />

– Est-ce que sa mort vous a moins touché que celle de votre mère ?<br />

– J’avais de l’admiration, du respect, de la gratitude pour lui. Pour<br />

ma mère, c’était d’un autre registre : celui de l’affectif et de l’émotion.<br />

J’éprouvais une autre forme d’amour à son égard.<br />

– D’ici peu, ce sera l’heure de la retraite pour vous…<br />

– … Elle a déjà commencé à sonner !<br />

Bilan et perspectives<br />

– Comment allez-vous vous organiser ?<br />

– Je ne sais pas ! J’ai bien quelques idées en tête, mais je ne sais pas<br />

si ça va réussir.<br />

– Mais vous avez déjà levé un coin du voile…<br />

– Je vais dormir, me promener, aller voir des choses que je n’ai pas<br />

pu voir parce que je n’avais pas le temps. Ce qui ne veut pas dire<br />

que je vais faire de grands voyages car cela ne sera plus possible. Et<br />

ensuite, je vais lire et prier.<br />

– Et vous écrirez aussi ?<br />

– Oui, d’habitude, les vrais retraités ajoutent cela à leur programme,<br />

mais là, je ne me prononce pas encore. Si vous n’avez plus<br />

de motif direct pour prendre la plume parce que vous ne devez plus<br />

écrire aux gens, vous en restez souvent là. Aujourd’hui, je dois<br />

encore livrer des messages de Noël et de Pâques, et c’est une incitation<br />

puissante à écrire.<br />

– Que préférez-vous finalement : lire, écrire ou parler ?<br />

– J’aime bien ces trois disciplines. Mais au fond, ma préférence<br />

absolue va quand même à l’écriture. Parce que là, on peut calmement,<br />

sans aucune influence, mettre bien des choses sérieuses sur<br />

papier. J’aime cependant bien parler aussi parce qu’on peut avoir<br />

un contact avec son auditoire. Et puis en parlant, on livre toujours<br />

151


une part de soi-même, mais cela va plus loin dans l’exercice d’écriture.<br />

On le fixe même sur papier pour un certain temps ou pour<br />

toujours, alors que lorsque vous faites un exposé, cela se termine<br />

après les applaudissements.<br />

– Considérez-vous que l’écriture, dans le cadre de vos fonctions pastorales,<br />

est une corvée ?<br />

– Oui, parce qu’il y a toujours une deadline à respecter. Pouvoir<br />

écrire sans que l’on ne soit obligé et sans qu’il y ait une date limite<br />

de remise est bien plus agréable.<br />

– Auriez-vous pu être journaliste ?<br />

– Oh oui, j’aurais bien aimé faire cela.<br />

– Et cela en dépit des obligations de bouclage ?<br />

– Non, parce qu’il n’est pas supposé que vous sortiez la dernière<br />

vérité. Mais pour le plaisir de pouvoir réagir à l’actualité tout en<br />

éclairant celle-ci et en y joignant un brin d’humour ou un petit peu<br />

de sarcasme.<br />

– Dans quel secteur journalistique auriez-vous voulu exercer ?<br />

– Pas vraiment dans le domaine politique…<br />

– Plutôt dans la rubrique « Société », alors ?<br />

– Ah, oui ! dans la rubrique « Société »… Par exemple pour approfondir<br />

ce qui s’est passé à Termonde… [NDLR : le <strong>cardinal</strong> se réfère au<br />

drame de la crèche « Het Fabeltjesland » où, en février 2009, deux<br />

bébés et une puéricultrice ont été poignardés] Je préfère un papier<br />

d’analyse, après coup, plutôt qu’un article à chaud au moment des<br />

faits. Dans un autre ordre d’idées : qui était Jean-Paul II ? Qu’a-t-il<br />

représenté ? Quel est le sens de ce que nous avons vécu hier ou avanthier<br />

? Mais par-dessus tout j’aurais aimé écrire des chroniques : cela<br />

nécessitait évidemment une bonne plume.<br />

– En tant qu’intellectuel, éprouvez-vous du plaisir à croiser le fer<br />

avec quelqu’un d’une opinion diamétralement opposée à la vôtre ?<br />

– Oui, j’aime bien. Avec un non-croyant « honnête » qui ne fait pas<br />

de fixations idéologiques. J’adore faire ça. Et je l’ai d’ailleurs fait plusieurs<br />

fois. En public, à la Foire du livre de Bruxelles, j’ai dialogué<br />

avec le Grand-Maître du Grand-Orient de Belgique, M e Henri Bar-<br />

152


Bilan et perspectives<br />

Le <strong>cardinal</strong> Danneels au cours du tournage d’une émission télévisée avec Frida Van Wijck<br />

(« Ten huize van kardinaal Danneels », VRT) en mai 2004. Hans Medart<br />

tholomeeusen. Je l’ai fait plusieurs fois. Tout comme avec le président<br />

du Centre d’action laïque, Pierre Galand et avec son prédécesseur<br />

M e Philippe Grollet.<br />

– Vous vous y rendez comme à une confrontation sportive ?<br />

– Non, mais quand je commence, je deviens un boxeur. Quand le<br />

débat est lancé, je n’ai plus de notion ni du temps, ni de l’espace.<br />

Je cherche surtout la meilleure réplique possible. Il faut non seulement<br />

que ce que vous dites soit intelligent mais il faut aussi le<br />

dire au bon moment. C’est essentiel d’avoir un bon sens de la<br />

réplique.<br />

– Vous avez eu de bonnes expériences dans ces « tenues blanches »?<br />

– Je dois concéder que mes interlocuteurs ont été très corrects. Ces<br />

ateliers maçonniques-là étaient ouverts au spirituel. Il en existe<br />

peut-être d’autres…<br />

153


– Mais ce n’étaient pas des ateliers de la maçonnerie régulière, il<br />

s’agissait d’ateliers du Grand-Orient adogmatique…<br />

– Oui, en effet, mais j’y ai perçu une grande ouverture. Il est vrai<br />

que ses membres ne devaient pas défendre le parti, comme en<br />

politique. En outre, cela se passait forcément en cercle fermé.<br />

– Est-ce que ce genre de dialogue entre personnes de mondes idéologiques<br />

très différents ne devrait pas se multiplier ?<br />

– Oui, mais cela suppose que les participants aient pas mal de qualités<br />

! Toute quête de pouvoir doit en être écartée. Et tout intérêt<br />

trop personnel aussi. En d’autres mots, il faut avoir face à face des<br />

gens qui veulent discuter uniquement du fond et qui ne dériveraient<br />

pas vers les avantages et désavantages de leur position. Pas<br />

question non plus d’avoir un double agenda.<br />

– Il faut donc des interlocuteurs altruistes ou bienveillants ?<br />

– En fait, il faut des intellectuels au bon sens du terme.<br />

– Quelle est votre définition de l’intellectuel ?<br />

– C’est quelqu’un qui cultive toutes les potentialités humaines<br />

qu’il a reçues. Donc : penser, raisonner ; mais également quelqu’un<br />

qui sait faire montre d’imagination, d’affectivité, de beauté, de<br />

noblesse morale, de responsabilité. Mais donc pas quelqu’un qui<br />

ne fait fonctionner que son intelligence pure. Toutes les capacités<br />

doivent s’exprimer.<br />

– Pas quelqu’un obsédé de manière monomaniaque par son métier<br />

donc ?<br />

– Ce n’est pas un intellectuel, celui-là, non…<br />

– Avec cette définition dans le coin de votre cerveau, à qui pensezvous<br />

spontanément ?<br />

– Oh, il y en plus d’un ! Pour en prendre un dans mon propre<br />

monde, je citerais le <strong>cardinal</strong> Martini, le <strong>cardinal</strong> Lustiger avec tout<br />

son arrière-plan ou encore un homme comme le <strong>cardinal</strong> Kasper…<br />

[NDLR : Le <strong>cardinal</strong> Carlo-Maria Martini, s.j. est né le 15 février 1927<br />

à Turin ; c’est l’archevêque émérite de Milan. Le <strong>cardinal</strong> Jean-<br />

Marie Lustiger est né le 17 septembre 1926 à Paris et y est décédé<br />

le 5 août 2007 ; il avait été archevêque de Paris. Le <strong>cardinal</strong> Walter<br />

154


Kasper est né le 5 mars 1933 à Heidenheim an der Brenz. Il préside<br />

le Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens.]<br />

– Et dans « l’autre » monde, à qui pensez-vous ?<br />

– À Einstein et pas seulement pour ses qualités scientifiques mais<br />

aussi pour son humanité. À côté de ses prouesses scientifiques, il<br />

a aussi dit des choses de très haut niveau. Quand il a écrit, par<br />

exemple, dans Physique et réalité (1936) que l’éternellement incompréhensible<br />

à propos du monde est sa compréhensibilité. Je<br />

pense aussi à des écrivains, à des essayistes…<br />

– Un intellectuel peut-il vivre avec des dogmes ?<br />

– Cela dépend de ce que l’on entend par dogme…<br />

Bilan et perspectives<br />

– Quelque chose dont on affirme qu’il ne peut plus y avoir de remise<br />

en question…<br />

– Un dogme pour moi, c’est comme les petits poteaux le long de<br />

la route. Qui nous disent qu’il ne faut pas aller trop à gauche ni trop<br />

à droite. Si l’on devait s’arrêter à cela, je pense qu’on est à côté de<br />

la question. En général on pense que le dogme exprime la foi. Le<br />

dogme, ce sont les garde-fous des deux côtés de la route pour rester<br />

dans la foi mais qu’est-ce que la foi ? Bon, les dogmes sont donc<br />

des repères… N’allez pas jusque-là car là, vous êtes en dehors de<br />

la vérité. Et puis vous avez le dogmatisme. Le dogmatisme identifie<br />

la vérité avec ce qu’il y a dans les dogmes. C’est très appauvrissant<br />

parce que les dogmes sont loin de dire tout ce qu’il y a dans la<br />

Bible et dans la foi. J’insiste : loin de dire ! Et puis, on en a fait un<br />

squelette de la foi, sec comme tout, ce qui au fond n’est pas exact.<br />

– Vous ne vous considérez pas vous-même comme dogmatique ?<br />

– Non, le dogmatisme est une pathologie, c’est une maladie.<br />

– Voilà quelque chose que le pape ne devrait pas être ravi d’entendre<br />

!<br />

– Je pense que le pape est d’accord avec moi. Le dogmatisme est<br />

une maladie dont on peut guérir. Mais le pire survient parfois lorsqu’on<br />

déclare que la pathologie est saine.<br />

– Est-ce que la foi chrétienne peut encore se passer des dogmes ?<br />

– Non, parce que sinon vous risquez de quitter la route. S’il n’y a<br />

155


plus de petits poteaux à gauche et à droite ou si l’on ne trace pas<br />

de lignes, on va dans le décor avec son automobile.<br />

– Les dogmes ne vous sont jamais apparus comme des limites ?<br />

– Non, car pour moi, ce sont des points d’appui, des points de vérification.<br />

Où suis-je ? D’une certaine manière, un dogme c’est<br />

comme un GPS. Mais certains en font le problème essentiel. Mais<br />

l’essentiel est bien plus riche que cela.<br />

– Quels aspects de la foi sont plus importants que ceux qui ont trait<br />

aux dogmes ?<br />

– Certains aspects de la foi sont forcément liés aux dogmes. Prenez<br />

donc le Symbole des apôtres. Tout ce qui s’y trouve est pour<br />

moi la Magna Charta. Car la caisse de résonance du Symbole des<br />

apôtres ce sont les Évangiles et la Bible. Le Symbole des apôtres est<br />

comme une pastille effervescente. Elle est sèche d’apparence. Il<br />

faut la jeter dans l’eau pour qu’elle agisse. Je dirais qu’il faut aussi<br />

lancer le Credo dans l’eau de la contemplation, de l’amour du prochain,<br />

de la diaconie, de la culture. Car sinon, elle n’aura jamais<br />

d’effet.<br />

– Il y a quand même une priorité pour le guide qu’est la Bible…<br />

– Bien sûr, la Bible, c’est un peu notre Constitution à nous. Pour moi,<br />

c’est clair comme de l’eau de roche. Et à des intervalles réguliers dans<br />

l’histoire de l’Église, il faut mélanger les dogmes à la richesse de la<br />

Bible. Sinon, ils dessèchent. C’est ce qu’a fait Vatican II !<br />

– Tout récemment, quatre évêques traditionalistes ont été admis de<br />

nouveau dans le giron de l’Église. Le plus surprenant est qu’il s’agissait<br />

de personnes dont on savait qu’elles rejetaient les acquis du<br />

concile Vatican II. Estimez-vous que ce fut une bonne chose de les<br />

reprendre dans la communion de l’Église ? Quand on en aborde les<br />

conséquences, on peut en douter…<br />

– Je trouve qu’on ne peut pas affirmer que le souci du pape de réaliser<br />

l’unité et la réconciliation au sein de l’Église ne soit pas une<br />

bonne chose. Qu’est-ce donc que lever une excommunication ? Ce<br />

n’est rien d’autre que de regarder la route pour rentrer au sein de<br />

l’Église et d’enlever un rocher ou une grosse pierre pour que l’on<br />

puisse passer. Mais on n’a pas encore avancé d’un pouce. Autre<br />

156


Bilan et perspectives<br />

image : c’est comme rétablir une ligne téléphonique mais à cette<br />

heure précise, il n’y a pas encore eu de contact, ni d’un côté, ni de<br />

l’autre. C’est donc un préalable. On rend possible le dialogue, mais<br />

on n’a pas encore dit le moindre mot pour le faire avancer.<br />

– Est-ce qu’on n’aurait pas dû commencer par là ? D’abord vider la<br />

question sur les antagonismes et puis dire seulement ensuite de venir<br />

nous rejoindre ?<br />

– L’évêque traditionaliste Bernard Fellay aurait dit au Vatican au<br />

nom de ses évêques qu’il était prêt à reconnaître intégralement<br />

l’autorité du pape et du concile Vatican II. J’ignore s’il a réellement<br />

dit cela. Dans tous les cas, il dit qu’il veut une obéissance filiale à<br />

tout ce que dit le Saint-Père. Et là, ils se sont probablement fait posséder.<br />

Ils auraient dû mieux vérifier. Et amener les traditionalistes<br />

à revenir sur ce qu’ils avaient dit auparavant. Ils auraient dû se<br />

positionner par rapport à leurs déclarations antérieures. Est venue<br />

se greffer là-dessus la fameuse affaire Williamson. Il faut oser<br />

reconnaître que ce fut une bavure. Pas directement dans le chef du<br />

pape, mais de ceux qui, dans son entourage, auraient dû l’informer<br />

et qui ne l’ont pas fait.<br />

Ils devaient d’autant plus savoir que Richard Williamson avait déjà<br />

tenu des propos semblables au Canada. On aurait vraiment dû<br />

avoir ce débat auparavant.<br />

Je ne suis pas convaincu qu’ils accepteront Vatican II. Et j’en viens<br />

à craindre qu’on fasse un texte tellement confus que tout soit possible<br />

et que l’on en vienne à dire que tout ce que l’Église a dit jusqu’à<br />

Vatican I était le vrai dépôt de la foi. Avec la conséquence que<br />

Vatican II n’aurait été qu’un beau sermon sur tout ce qui précédait.<br />

– Ce serait encore pire et cela s’accompagnerait d’un nouvel exode<br />

de chrétiens…<br />

– Ce serait regrettable. Il est vrai que le pape actuel a une préférence<br />

pour tout ce qui est traditionnel et qui accompagnait la vie<br />

de l’Église depuis des siècles. Il suffit de regarder sur quoi l’on met<br />

l’accent actuellement dans les liturgies romaines : on assiste au<br />

retour des dentelles, des mitres qui remontent au Moyen Âge et on<br />

a replacé le crucifix sur l’autel alors qu’il en avait été éloigné. Je<br />

crois y déceler une certaine nostalgie d’antan, mais le pape sait<br />

157


mieux que quiconque que la tradition est une chose et que le traditionalisme<br />

en est une autre. La tradition préserve les racines. Le<br />

traditionalisme étouffe ces racines sous une chape de béton<br />

– On a dit que le pape était fasciné par le nombre élevé de vocations<br />

dans les rangs intégristes.<br />

– Mais nous avons aussi beaucoup de vocations en Afrique. Et en<br />

Amérique latine. Et ils ne sont pas nécessairement proches des intégristes.<br />

À l’inverse de ce qu’on voit chez nous où les vocations se<br />

situent surtout chez les disciples de M gr Lefebvre. Ce qui m’effraie le<br />

plus est qu’on fasse de la Fraternité Saint-Pie X une prélature personnelle<br />

comme pour l’Opus Dei… Je ne pourrais absolument pas<br />

entrer dans cette logique-là. Parce qu’alors, ils dépendraient directement<br />

du pape et pourraient agir comme bon leur semble. Non<br />

seulement ils organiseraient le culte selon leur volonté, mais ils<br />

pourraient aussi librement faire leur propagande et leur publicité.<br />

– Ce qui serait encore plus ravageur pour l’Église…<br />

– Oui, c’est vraiment malheureux. Et que dire des propos deWilliamson<br />

? C’était non seulement malhonnête intellectuellement, mais en<br />

outre c’est une négation nette et claire de l’Histoire. C’est une offense<br />

à la mémoire de l’humanité, et à celle du peuple juif en particulier.<br />

– …et c’est aussi une offense à la foi…<br />

– Je crois qu’il faut être particulièrement clair et net à ce sujet : c’est<br />

inacceptable. Pour le dire comme Louis Tobback : ce n’est pas<br />

malin d’agir comme ça, c’est même lourd !<br />

– Quel écrivain vous a influencé ?<br />

– Celui qui m’a le plus influencé et depuis pas mal de temps, c’est<br />

certainement Georges Bernanos. Et en particulier son Journal d’un<br />

curé de campagne. Mais aussi d’autres œuvres comme Sous le soleil<br />

et la Joie. Personne n’a aussi bien compris les prêtres que Bernanos.<br />

Pour lui, c’est le mystère du prêtre « qui souffre comme le<br />

Christ ». C’est assez extraordinaire.<br />

– Vous êtes-vous reconnu dans le Journal d’un curé de campagne ?<br />

– Certainement pas jusqu’à la fin de la vie de son personnage principal,<br />

qui meurt des suites de la tuberculose. Mais le livre est parsemé<br />

de scènes magnifiques. Ce prêtre qui a quitté le ministère et<br />

158


Bilan et perspectives<br />

qui reste l’ami du prêtre qui va mourir fait un geste magnifique : il<br />

donne pour sa dernière nuit son lit au jeune prêtre malade. Et le<br />

lendemain lorsqu’il revient et voit qu’il est mort, il dit que tout est<br />

grâce ! Cette conclusion-là, il fallait quand même la trouver. Pour<br />

moi, Georges Bernanos est un tout grand écrivain. Mais bon, j’ai<br />

eu une très mauvaise éducation littéraire ! Au collège, le niveau de<br />

la littérature néerlandaise que l’on nous apprenait était abominable.<br />

Sauf pour Gezelle. Mais pour le reste, ce n’était pas vraiment<br />

de la littérature. Dans le manuel Zuid en Noord qui avait été réalisé<br />

par des jésuites, nous ne trouvions que des textes très ennuyeux<br />

que nous n’aimions pas lire. Nous n’avons pas pu lire et découvrir<br />

la littérature moderne. On n’allait pas plus loin que Felix Timmermans.<br />

Et c’était encore le meilleur ! Il y avait aussi Ernest Claes,<br />

mais c’était de la littérature de terroir. Dieu merci, on a eu plus de<br />

chance en français avec les « Modèles français » mais également<br />

parce que notre professeur de rhétorique, M gr Moerman était francophone<br />

et donnait son cours en français. C’est lui qui m’a fait<br />

découvrir la littérature française. J’ai quelque peu approfondi ces<br />

connaissances quand j’étais en théologie. Je pense à Bernanos, à<br />

Graham Greene, à Julien Green ou encore à François Mauriac,<br />

entendez : la littérature française du début du XX e siècle. Au fond,<br />

j’ai donc été éduqué surtout avec la littérature française. Avec le<br />

désavantage que je ne connais pas grand-chose de la littérature<br />

anglaise et de la littérature américaine. J’ajouterai en outre que<br />

pendant mes années épiscopales, je n’ai pas eu de temps libre pour<br />

pouvoir lire un roman de bout en bout. Sauf peut-être pendant les<br />

vacances, et encore…<br />

– Quel genre de roman lisez-vous alors ? Pas nécessairement les bestsellers<br />

ou les romans qui sont vantés à grand renfort de publicité ?<br />

– Non ! Je relirais encore les carnets et journaux de Julien Green. Je<br />

pense aussi à ceux du peintre Michel Ciry. J’aime les lire et les relire.<br />

Et les reprendre. Mais il y en a un qui émerge par dessus tous les<br />

autres et c’est Shakespeare. Avec une grosse difficulté : son anglais<br />

est difficile. Il a un vocabulaire très étendu et il faut de temps en<br />

temps recourir au dictionnaire.<br />

159


– Vous n’êtes pas branché sur les grands stylistes du XIXe siècle tels<br />

Hugo ou Flaubert ?<br />

– Non et pas davantage sur Lamartine. Pour moi c’est de la littérature<br />

soporifique !<br />

– Et la poésie ?<br />

– J’aime bien la poésie néerlandaise contemporaine. Je pense aux<br />

florilèges de Komrij ou encore à Hugo Claus. Charles Péguy m’a<br />

aussi séduit avec « le Porche de la deuxième vertu » qui a dépassé<br />

toutes les autres. Ou encore « la Petite Fille espérance ». Je trouve<br />

cela fantastique. Et puis, il y a aussi Bernanos. Il a aussi écrit des<br />

textes très durs comme « les Grands Cimetières sous la lune ».<br />

– Vous nommez surtout des écrivains catholiques. Mais c’est vrai<br />

qu’il y en avait encore à cette époque-là. Comment se fait-il qu’il n’y<br />

en ait plus de nos jours ?<br />

– Cela reste une énigme pour moi. Je pense que dans le christianisme,<br />

dans la foi et dans tout le monde religieux chrétien, il y a<br />

d’énormes potentialités pour la littérature. Mais on n’ose plus l’encourager<br />

parce que nous avons été longtemps confrontés à une littérature<br />

piétiste. C’était de la littérature de terroir sur une foi qui<br />

tendait au folklore. Ou alors on rencontrait une littérature axée sur<br />

la spiritualité qui manquait de dimension humaine. C’est une raison,<br />

une sorte de charge héréditaire. Et puis il y a la mode. Vous ne<br />

pouvez pas faire montre de vos convictions chrétiennes ou catholiques<br />

ou vous n’êtes plus chez vous dans le petit monde de la littérature.<br />

Et je ne trouve pas cela très honnête non plus. Prenez un<br />

Anton van Wilderode. Je ne dis pas que c’est le plus grand poète de<br />

la terre mais il a quand même écrit des pages magnifiques. Il n’a<br />

cependant jamais été reconnu comme un grand poète parce qu’il<br />

était prêtre. Il n’était pas admis dans ce petit monde.<br />

– Ne faut-il pas voir là l’influence d’un Gérard Walschap ou d’une<br />

Maria Rosseels qui, à un moment donné, ont nettement pris position<br />

contre l’Église et la foi ?<br />

– Je le pense. Mais je ne serais pas aussi négatif vis-à-vis de Walschap<br />

et de Rosseels. Ils n’ont pas pu se défaire de leur passé. Il faut<br />

pourtant pouvoir se dire à un moment déterminé que le passé c’est<br />

le passé. Toujours remâcher ce que certains ont pu nous faire endu-<br />

160


Bilan et perspectives<br />

rer n’est au fond pas très intellectuel non plus. J’ai l’impression<br />

qu’ils n’ont pu dépasser cela. Et il n’est pas exclu qu’ils aient donné<br />

mauvaise conscience à certains écrivains chrétiens en leur disant<br />

de ne pas se lancer là-dedans.<br />

– Oui, et quand vous lisez un livre de Walschap, vous vous demandez<br />

effectivement quel était le problème qui tarabustait cet homme.<br />

– Je me demande aussi quel était son problème.<br />

Il a dû subir un terrible traumatisme lorsqu’il a été expulsé du<br />

séminaire et qu’en outre, il s’est retrouvé sans moyens à cause de<br />

l’entourage catholique.<br />

Walschap et Rosseels furent aussi vivement critiqués par le père<br />

Janssen, un jésuite. Je ne pense pas que c’était très malin de le faire.<br />

Ce n’étaient évidemment pas des apôtres de la vraie foi, mais on<br />

ne pouvait pas le leur demander non plus puisqu’ils étaient écrivains.<br />

Mais à l’époque, on n’avait pas cette conception. Car quand<br />

on faisait de la littérature, on estimait qu’il fallait s’inspirer de la<br />

Bible ou la commenter.<br />

– Dans d’autres régions linguistiques, il n’y a pas davantage d’écrivains<br />

qui s’affirment en tant que tels catholiques.<br />

– Il y en a très peu. Éric-Emmanuel Schmitt, dans Oscar et la dame<br />

rose, évoque une problématique qui n’est pas à proprement parler<br />

catholique, mais qui s’en rapproche quand même. Aux Pays-Bas,<br />

Willem-Jan Otten écrit un peu dans la même direction. L’on ne peut<br />

pas exiger de la littérature qu’elle soit un commentaire du christianisme.<br />

Je m’étonne aussi et je le déplore en même temps que nous<br />

ne trouvions plus de gens qui relèvent la dimension dramatique de<br />

la foi et qui prennent la foi comme thème de leur travail. Au cinéma,<br />

cela se voit encore de temps en temps. Ces dernières années, il y a<br />

eu moult films qui avaient une inspiration chrétienne. Mission, par<br />

exemple traite bien de la problématique de la foi.<br />

– Mais il est vrai aussi qu’un réalisateur qui ose affirmer qu’il est<br />

catholique pratiquant comme Mel Gibson est mis sur le bord de la<br />

route.<br />

– Oui, c’est une réalité. Et c’est dommage car le cinéma offre bien<br />

des possibilités. Ainsi Ingmar Bergman qui n’était pas croyant y<br />

mettait une problématique religieuse. Pensez au Silence ou encore<br />

161


aux Fraises sauvages. Un film magnifique, très pessimiste qui commence<br />

avec une scène en clair obscur avec quatre personnes<br />

autour d’une table. Et à la fin du film, l’on voit toujours la même<br />

table avec autour d’elle toujours les mêmes personnes. Il ne s’est<br />

rien passé mais le problème demeure entier !<br />

– À ce stade, une remarque sur un film récent, le Grand Silence. C’est<br />

un long métrage de trois heures sur les chartreux qui a connu un très<br />

grand succès populaire. Et ce alors qu’on n’y dit pas un mot !<br />

– Il me paraît difficile d’en expliquer le succès. Il y a certainement<br />

une part de curiosité. Moi-même, je n’ai jamais mis les pieds dans<br />

une chartreuse. Le silence, le fait de faire le vide autour de soi et<br />

l’engagement sérieux attirent. Et le succès de ce film reflète aussi<br />

le réveil diffus du religieux. Ces moines ne veulent rien prouver. Et<br />

ils ne nous disent pas non plus de les rejoindre. Il leur suffit d’être<br />

là. Ils sont muets et ne nous engagent pas. C’est un coup de maître<br />

d’agir de la sorte. Alors comment expliquer le succès de ce film ?<br />

Plusieurs facteurs ont pu jouer selon moi : certainement la curiosité<br />

mais aussi la simplicité de leur existence, pas compliquée pour<br />

un sou. Et enfin, il y a le réveil du courant selon lequel « il y a quelque<br />

chose de plus et de différent dans la société ».<br />

– À propos de ce réveil du religieux, est-ce qu’on peut faire un parallélisme<br />

avec les pèlerinages à Saint-Jacques de Compostelle ?<br />

– Oui, c’est un exploit sportif, mais on retrouve aussi les plaisirs de<br />

la vie simple. Quand même, à l’heure des avions et des trains, voilà<br />

qu’on veut marcher ! En outre, on se laisse aller, on se laisse guider…<br />

Mais dans la longue histoire de l’humanité, les lieux de pèlerinage<br />

ont toujours eu un attrait un peu mystérieux. On se fixe un<br />

but en allant au mont Saint-Michel, à Lourdes ou à Saint-Jacques<br />

de Compostelle.<br />

– Mais les gens ne veulent-ils surtout pas se retrouver ?<br />

– Oui, ils sont prêts à prendre le risque de se confronter à euxmêmes.<br />

Très certainement…<br />

– Mais cela peut être souvent traumatisant.<br />

– Oui, c’est bien pourquoi, il ne faut jamais entreprendre pareille<br />

aventure tout seul, sans protection. Il faut le faire au moins à deux.<br />

162


– N’est-ce pas significatif que les hôtelleries de presque toutes nos<br />

abbayes et couvents font le plein chaque week-end ? N’est-ce pas<br />

plein de sens qu’un acteur flamand connu comme Jo de Meyere nous<br />

dit qu’il se retire pendant trois mois dans un monastère après une<br />

période de travail acharné ?<br />

– Il s’agit de la même motivation : on veut se confronter à soimême<br />

et on est en quête d’une vie simple et sobre, on recherche la<br />

vita bona. Mais il y a certainement aussi une part de curiosité :<br />

comment vais-je me sentir ? Et puis quand même, il y a toujours<br />

une certaine demande du religieux. Il y a encore autre chose qui<br />

me paraît important : quand on franchit le portail d’un monastère,<br />

on ne vous demande rien, vous pouvez être qui vous êtes. En<br />

d’autres termes, on nous prend tels que nous sommes.<br />

– On propose, mais on n’impose pas…<br />

– Tout à fait !<br />

Bilan et perspectives<br />

– L’Église à tous ses niveaux est-elle prête à répondre à tous ces défis ?<br />

– Je ne dirais pas l’Église, mais le Christ est capable de le faire. Et<br />

puis quand même, il y a encore un grand potentiel dans l’Église.<br />

Bon, l’Église est déjà ancienne dans nos contrées, mais on ne peut<br />

plus dire que l’Occident est le centre de l’Église. Les Asiatiques, les<br />

Africains et les Latino-Américains vont la réinventer.<br />

– Quelle est votre réaction face à cette campagne publicitaire sur les<br />

bus londoniens qui proclame que Dieu n’existe pas et qu’il faut profiter<br />

de la vie ?<br />

– Elle est pour le moins marquée idéologiquement. Moi, je pourrais<br />

de la même manière peindre les trams avec : « Dieu existe. Profitez<br />

donc de la vie !»<br />

– Ah, mais la contre-campagne est déjà sur les rails…<br />

– Il ne faut pas tomber dans le même piège ! Sinon, c’est une discussion<br />

sans fin. Dieu n’existe pas et donc on peut jouir sans limite ;<br />

mais on peut également dire que Dieu existe et prendre tout autant<br />

de plaisir. C’est un peu fou, non ?<br />

– Voire un peu enfantin ?<br />

– Oui, car ce n’est pas là que ça se passe. On peut peindre tout ce<br />

que l’on veut sur un train. Du genre : Allez au Carrefour, car cette<br />

163


année, les pommes sont exceptionnelles. Ce n’est évidemment pas<br />

du même ordre, hein ?<br />

– D’un tout ordre, il y a le succès d’écrivains ouvertement athées<br />

comme Richard Dawkins…<br />

– Je ne l’ai pas lu, mais je pense que c’est une compilation de tout<br />

ce qui a toujours été dit pour mettre la foi en difficulté. Au fond, il<br />

ne comprend rien du mystère du christianisme. On peut tout expliquer<br />

de cette manière-là. Pour moi, ce genre de livre est dépassé.<br />

Nous avons déjà tous entendu dire cela ; il n’y a rien de neuf làdedans.<br />

– Ce sont les thèses scientistes du XIX e siècle…<br />

– Comment ceux qui sont issus des sciences positives pures et<br />

dures peuvent-ils évaluer l’existence de Dieu ? C’est comme si je<br />

demandais à un musicien ce qu’est la loi de la pesanteur ou ce que<br />

représente pi. Cela n’a évidemment aucun lien ! Vous ne demandez<br />

quand même pas à un romancier de faire le diagnostic d’une<br />

pneumonie ! Cela n’a pas de sens. Est-ce que l’on ne sait toujours<br />

pas qu’on ne peut pas envisager Dieu de manière quantitative ? Et<br />

puis vous avez encore tous ces fous qui défendent le créationnisme<br />

! Qui affirment qu’il y a un plan derrière le développement<br />

des espèces. Comme si Dieu était un conducteur de tram qui détermine<br />

la suite de l’Histoire. Le processus de la création ne peut être<br />

assimilé à un jeu de Meccano ou à une boite de construction de<br />

Lego. La création est en cours depuis les origines et elle n’est pas<br />

prête de se terminer. De minimis non curat praetor. Dieu ne va<br />

quand même pas s’occuper de la manière dont s’est développé le<br />

singe, mais il a laissé le singe se développer en homme. J’admets<br />

difficilement qu’un si grand nombre de gens tombent dans le panneau<br />

du créationnisme. Quand je pense que la moitié de l’Amérique<br />

croit cela…<br />

– Il est quand même surprenant de constater que les athées les plus<br />

rabiques se recrutent plus dans les rangs des biologistes que dans<br />

ceux des physiciens.<br />

– Oui, les biologistes s’occupent concrètement de la vie et de son<br />

développement. Alors, on peut plus facilement imaginer que Dieu<br />

tient la plume et comment il aurait pu procéder. Mais cela n’a évi-<br />

164


Bilan et perspectives<br />

demment rien à voir. Mais c’est ennuyeux, car cela nous met aussi<br />

en difficulté. J’estime qu’on ne peut pas déterminer à partir du<br />

développement des espèces et de la création si Dieu existe ou pas.<br />

Bon, certains nous disent que parmi les millions de possibilités, il<br />

en fut une qui s’est imposée et derrière elle, se situerait une intelligence.<br />

Je n’en sais rien mais lorsque vous jetez dix dés sur la table,<br />

il y en aura aussi toujours un qui roulera plus loin que les autres.<br />

– Vous maintenez donc que Dieu est la cause de tout ?<br />

– Oui, mais pas comme une locomotive qui entraîne des wagons<br />

dans son sillage. À l’origine de tout, il y a une expression métaphysique<br />

mais pas une expression mécanique comme on l’imagine<br />

souvent. « La première cause » signifie que Dieu surplombe<br />

toutes les autres causes et qu’il n’exerce donc pas le même ordre<br />

de causalité. Sinon, il ne serait plus lui-même – la première cause –<br />

mais l’une parmi d’autres dans une série. Or, il est la cause de<br />

toutes les causes. Cela ne m’a jamais vraiment posé de problème.<br />

165


Il y a un temps pour chaque chose<br />

« Le temps demande que nous nous assoyions calmement près de<br />

lui, que nous réfléchissions et dialoguions sagement, que nous examinions<br />

ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. C’est ce que faisait<br />

Mister Time du Premier Testament, l’Ecclésiaste : “Toute chose<br />

a son temps”, disait-il. Les techniques modernes de management<br />

éprouvent plus de difficultés : elles essaient de mystifier le temps,<br />

de le mettre astucieusement dans leur poche. Elles y réussissent en<br />

partie, jusqu’au jour où le médecin rappelle l’ancienne sagesse en<br />

disant : “Vous allez devoir vous y prendre autrement ! Comme vous<br />

êtes parti, vous brûlez la chandelle par les deux bouts.”<br />

Le chrétien a sa sagesse propre. Il n’aborde pas le temps en conquérant<br />

; il le considère comme un cadeau. Dieu crée le temps. C’est<br />

Lui qui en est propriétaire ; nous n’en sommes que les gérants. Être<br />

convaincu de cela et vivre selon cette conviction dé-tend.<br />

Dieu donne au chrétien trois conseils pour parvenir à vivre en<br />

bonne entente avec le temps : patience, confiance et gratitude. Les<br />

conseils peuvent mener très loin. Jusqu’au jour où Dieu mettra un<br />

terme au temps et nous introduira dans l’Aujourd’hui Éternel, où<br />

Lui-même, Il demeure. »<br />

Il y a un temps pour chaque chose, Pâques 2001, « Paroles de vie » n o 40


QUELQUES GRANDES DATES<br />

Godfried Danneels est né le 4 juin 1933 à Kanegem. De 1951 à 1954, il<br />

étudie au séminaire Léon XIII à Louvain, où il obtient une licence en<br />

philosophie thomiste à l’Institut supérieur de philosophie. En 1957,<br />

il est ordonné prêtre. Il poursuit ses études à l’université Grégorienne<br />

de Rome où il obtient, en 1961, le titre de docteur en théologie.<br />

De 1959 à 1969, il est professeur de liturgie et de théologie sacramentaire<br />

au Grand Séminaire de Bruges et de 1969 à 1977, il enseigne<br />

ces mêmes matières à la Faculté de théologie de la KUL.<br />

Le 18 décembre 1977, il est ordonné évêque d’Anvers par le <strong>cardinal</strong><br />

Léon-Joseph Suenens. Deux ans plus tard, en décembre 1979, il est<br />

nommé successeur du <strong>cardinal</strong> Suenens par le pape Jean-Paul II. Le<br />

4 janvier 1980, Godfried Danneels est fait archevêque de Malines-<br />

Bruxelles et président de la Conférence des évêques de Belgique. Cette<br />

même année, il est nommé coprésident, avec le <strong>cardinal</strong>Willebrands,<br />

du Synode extraordinaire tenu à Rome par les évêques des Pays-Bas.<br />

Le 2 février 1983, monseigneur Danneels est fait <strong>cardinal</strong>. En 1985,<br />

il est nommé relator du Synode extraordinaire tenu pour les vingt<br />

ans de Vatican II. Lors du Synode des évêques de 2001, il est à nouveau<br />

choisi comme membre du secrétariat permanent.<br />

De 1990 à juin 1999, il est Président international de Pax Christi.<br />

Depuis 1980, il est Vicaire aux Armées, et depuis 1987, évêque du<br />

diocèse aux Forces Armées.<br />

En septembre 2002, le <strong>cardinal</strong> Danneels a reçu un doctorat honoris<br />

causa de la Faculté de théologie de Tilburg, aux Pays-Bas, et au début<br />

mars 2003, l’Université Georgetown de Washington lui a décerné un<br />

autre doctorat honorifique.<br />

169


PUBLICATIONS EN FRANÇAIS<br />

DU CARDINAL DANNEELS<br />

Guido Van Hoof, Entretiens avec le Cardinal Danneels, Paris et Gembloux, Duculot, 1988.<br />

Qui est Dieu pour vous ? Réponses à des jeunes, Paris, Nouvelle Cité, 1990.<br />

Familles, Dieu vous aime, Paris, Nouvelle Cité, 1991.<br />

Figures bibliques, icônes de la foi, 1 re édition, Namur, <strong>Fidélité</strong>, 1992.<br />

Devenir des hommes nouveaux. Lettres d’espérance, Paris, Centurion et Duculot, 1993.<br />

L’humanité de Dieu. Entretiens avec Gwendoline Jarczyk, Paris, Desclée de Brouwer, 1994.<br />

Les saisons de la Vie, Paris et Bruxelles, Cerf et Racine, 1995.<br />

Tu n’as rien gardé pour Toi. Prières, Paris et Bruxelles, Cerf et Racine, 1996.<br />

Figures bibliques, icônes de la foi, avec la collaboration de Frans Lefèvre et Marc Roseeuw,<br />

2 e édition, Bruxelles et Namur, Racine et <strong>Fidélité</strong>, 1997.<br />

La Première Cène. Méditation d’images, Malines, Service de Presse, 2000.<br />

Figures bibliques, Icônes d’humanité, 3 e édition, Paris et Bruxelles, Cerf et Racine, 2001.<br />

Dieu, à quoi bon, Dialogue avec des ados sur la vie et la foi, Namur, <strong>Fidélité</strong>, 2001.<br />

Franc-parler. Six entretiens réunis par Peter Schmidt, Paris, Desclée de Brouwer, 2002.<br />

Les sept doigts d’une main. Un livre de foi pour les enfants, rédaction Iny Driessen, Namur,<br />

<strong>Fidélité</strong>, 2003.<br />

Chrétiens en actes et en paroles, Namur, <strong>Fidélité</strong>, 2003.<br />

Prières glanées par le <strong>cardinal</strong> Danneels, illustrées par Kim En Joong, Namur, <strong>Fidélité</strong>, 2004.<br />

Cardinal Godfried Danneels, Père Kim En Joong, o.p., Ave Maria. En hommage à Jean-<br />

Paul II, Paris, Cerf, 2004.<br />

Cardinal Godfried Danneels, Père Kim En Joong, o.p., La Croix, Paris, Cerf, 2005.<br />

Réapprendre à prier, Namur, Fidelité, coll. « Vie spirituelle », 2006.<br />

N’éteignez pas le Souffle. Entretiens avec Denis Gira, Paris, Bayard, 2007.<br />

Si tu connaissais le don de Dieu. Commentaire pastoral de Saint Jean, Namur, <strong>Fidélité</strong>, 2007.<br />

Le Cardinal Danneels et l’art, Anvers, Halewijn NV, 2009.<br />

171


TABLE DES MATIÈRES<br />

Préface 5<br />

I Jeunesse à Kanegem 1933 – 1951 7<br />

La seconde naissance 29<br />

II Les années louvanistes 1951 – 1954 31<br />

La joie s’est-elle envolée ? 55<br />

III Rome et le Concile 1954 – 1959 57<br />

Accepter l’étranger 75<br />

IV De Bruges à Anvers 1959 – 1977 77<br />

Les sacrements 109<br />

V Jean-Paul II et Baudouin 1er 1977 – 1990 111<br />

Respecter la liberté 134<br />

VI Bilan et perspectives 1991 – 2009 135<br />

Il y a un temps pour chaque chose 167<br />

Quelques grandes dates 169<br />

Publications en français du <strong>cardinal</strong> Danneels 171<br />

173


Achevé d’imprimer le 26 novembre 2009<br />

sur les presses de l’imprimerie Bietlot, à Gilly


GODFRIED DANNEELS<br />

CONFIDENCES D’UN CARDINAL<br />

Entretiens avec Christian Laporte et Jan Becaus<br />

Préface d’Herman Van Rompuy, Premier ministre<br />

Avec la complicité de deux journalistes, le <strong>cardinal</strong> se livre dans<br />

une longue interview. Il évoque sa jeunesse, ses modèles, sa<br />

vocation, sa formation de liturgiste, Vatican II et le rôle de la<br />

squadra belga, tous les grands textes de l’Église, la crise de Louvain,<br />

la décolonisation, sa nomination comme évêque puis très vite<br />

comme archevêque, son statut de « papabile »… Il parle aussi, sans<br />

langue de bois, de la difficulté de croire, du rapport entre science<br />

et foi, de la dépénalisation de l’avortement en Belgique, du manque<br />

de vocation, mais aussi de son rapport aux médias et à la culture.<br />

Au fil des pages, le lecteur croisera des personnages que le <strong>cardinal</strong><br />

Danneels a bien connus, comme le roi Baudouin, Jean-Paul II et<br />

Benoît XVI.<br />

Le <strong>cardinal</strong> Danneels apparaît comme quelqu’un de modéré, en<br />

recherche permanente du compromis mais avec un véritable francparler<br />

qui n’hésite pas à être critique, notamment vis-à-vis de la Curie<br />

romaine.<br />

Quelques articles de presse, plusieurs extraits de ses plus beaux textes<br />

spirituels et de nombreuses photos rendent ce livre particulièrement<br />

attractif.<br />

Christian Laporte est journaliste à La Libre Belgique après avoir longtemps travaillé<br />

pour Le Soir. Chroniqueur religieux mais également journaliste politique, il est<br />

l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire récente de notre pays.<br />

Jan Becaus est journaliste à la VRT.<br />

Prix TTC 18,00 €<br />

ISBN 978-2-87356-445-2<br />

9 782873 564452<br />

<strong>Fidélité</strong><br />

ISBN 978-2-87386-632-7<br />

9 782873 866327<br />

Racine<br />

| Racine<br />

Photo de couverture © Frank Bahnmuller

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