Dossier Clausewitz - Base de connaissance AEGE

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CLAUSEWITZ CLAUSEWITZ (1780 (1780 - 1831) 1831)

1831)

Aron, penseur de Clausewitz

Rien ne prédisposait Raymond Aron à devenir le commentateur le plus érudit et le

plus marquant de Clausewitz au XXème siècle.

20 Avril 1999

Auteur :

Nicolas Baverez


Mots-clés

Histoire, conflit, politique, Aron


"L'investigation et l'observation, la philosophie et l'expérience ne doivent jamais se mépriser

ni s'exclure mutuellement; elles sont garantes l'une de l'autre"

Karl Von Clausewitz

"Riches de moyens, ignorant les fins, les hommes oscilleront entre le relativisme historique et

l'attachement irraisonné et frénétique à une cause. Le philosophe est celui qui dialogue avec

lui-même et avec les autres, afin de surmonter en acte cette oscillation. Tel est son devoir

d'Etat, tel est son devoir à l'égard de la cité"

Raymond Aron

Rien ne prédisposait Raymond Aron à devenir le commentateur le plus érudit et le plus

marquant de Clausewitz au XXème siècle. La distance semble en effet infranchissable entre le

général prussien, conservateur et monarchiste, animé par la haine de la France qu'il a

combattue tout au long des guerres de la Révolution puis de l'Empire, et le philosophe

français, libéral et européen, imprégné de l'esprit des Lumières et des idéaux de la

République. Et le principe de l'ascension de la violence aux extrêmes élaboré dans Vom

Kriege, paraît se situer aux antipodes du plaidoyer aronien en faveur d'un pouvoir modéré et

raisonnable, ancré dans la vertu des citoyens et la sagesse des dirigeants.

Pourtant, la redécouverte par Aron de Clausewitz , qui constitue le pendant dans l'ordre

stratégique de sa relecture de Tocqueville dans l'ordre politique, ne doit rien au hasard.

En réintroduisant la complexité, la tension entre la violence et la raison, entre l'intelligence et

les passions dans la vie et de l'oeuvre de Clausewitz, Aron rend une dimension universelle à

un penseur trop sérieux pour être abandonné aux militaires et au nationalisme allemand.

Vom Kriege fut longtemps réduit à la définition fameuse de "la guerre comme continuation de

la politique par d'autres moyens" ou au culte de l'offensive, alors que les thèses de Clausewitz

explorent la combinaison et les antinomies de la réflexion et de l'action, de la stratégie et de la

politique, de l'entendement et des sentiments, de la force et de la raison.


L'interprétation de Clausewitz par Aron s'ordonne dès lors autour d'un triple enjeu: personnel

avec la rencontre de deux destins croisés; intellectuel avec la volonté de penser la guerre

absolue, qui est l'objet a priori le plus étranger à la philosophie; moral avec l'ambition de

maîtriser la violence par l'exercice de l'intelligence et d'asseoir le primat du politique jusque

dans le recours aux armes.

Tout semble opposer les trajectoires de Clausewitz et d'Aron: le premier, issu d'une famille

d'officiers prussiens, s'est voué très jeune au métier des armes et à son Roi, portant toute son

admiration à Frédéric le Grand; le second, issu d'une famille lorraine d'origine juive, est un

pur produit de la République des professeurs, dont la formation, de l'Ecole normale à la

Sorbonne de Léon Brunschvicg en passant par l'agrégation de philosophie, a été dominée par

la haute figure de Kant. Mais ces deux caractères si dissemblables se rejoignent dans le choc

de l'histoire qui a bouleversé de façon parallèle, des guerres napoléoniennes aux conflits

mondiaux du XXème siècle, le cours de leurs existences et leurs choix de vie.

Le premier point commun est à chercher dans un patriotisme intransigeant, qui les conduisit,

face à l'occupation de leur pays, à opter pour l'exil afin de résister: Clausewitz quitta en 1811

le service du Roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II, pour poursuivre la lutte contre Napoléon

au sein des armées du tsar Alexandre Ier; Aron répondit à l'appel du général de Gaulle en juin

1940 et rejoignit la France Libre à Londres, avant de connaître en France, à partir de 1947, un

isolement complet du fait de son anticommunisme.

Tous deux payèrent chèrement cet engagement radical en devenant des proscrits: Clausewitz

vécut en disgrâce de 1818 à 1830, placé dans une semi retraite à la tête de l'Ecole de guerre;

Aron fut révoqué de l'Université par le statut des Juifs avant d'être mis au banc de la

communauté intellectuelle française aux heures les plus tendues de la guerre froide puis en

mai 1968.

Tous deux attendirent la veille de leur disparition pour être reconnus: Clausewitz fut frappé

par le choléra en 1831 alors qu'il venait d'être nommé chef d'état-major du maréchal von

Gneisenau, fonction à sa mesure auprès du chef de guerre qu'il estimait entre tous; Aron fut

emporté par une crise cardiaque en 1983, au moment où les intellectuels français se


convertissaient définitivement à l'antitotalitarisme et redécouvraient le libéralisme politique,

tandis que le grand public réservait un accueil enthousiaste à ses Mémoires.

Leur destin tragique autant que partagé consista à "Chercher la vérité au moment de

l'atteindre, défendre des valeurs périssables, que des disciples infidèles pervertissent".

Le deuxième rapprochement réside dans la subordination des parcours personnel et

professionnel de Clausewitz et Aron à ce qu'ils jugeaient être le bien commun supérieur.

Clausewitz, élevé par et pour l'action militaire, accepta de se voir cantonné dans l'ombre de

Stein, Scharnhorst, Gneisenau ou Boyen, et apporta une contribution décisive à la

reconstruction de la Prusse sur le plan intellectuel et non pas opérationnel.

Aron souffrit d'avoir été détourné des travaux universitaires dont il nourrissait le projet -

notamment une somme sur Marx et une histoire des guerres et des révolutions au XXème

siècle - par des écrits de circonstance que lui dictèrent l'impératif de la résistance des

démocraties face aux idéologies totalitaires ou l'urgence du redressement de la France après le

déclin des années 1930, la défaite et l'occupation du pays: à penser l'histoire et la politique

telles qu'elles se font et non telles que les intellectuels les rêvent, il se trouva piégé par les

contraintes de l'action et de l'actualité.

La grandeur commune de Clausewitz et d'Aron gît dans la renonciation, au nom d'un idéal, à

leur vocation première pour mieux servir la refondation de leurs patries dévastées et la

réforme de l'Etat.

Les deux personnalités présentent par là même des correspondances profondes, soulignées par

Aron qui avouait avoir été touché par les lettres de Clausewitz à sa femme Marie: "Le disciple

de Machiavel y trahit les deux âmes qu'il portait en lui, une volonté d'action et une sensibilité

frémissante". Les deux hommes partagent en effet, sous des dehors froids et austères, une

nature passionnée et tourmentée qu'ils n'ont eu de cesse de soumettre à la discipline de la

raison critique.

Ainsi Clausewitz, prêt à consentir au sacrifice de l'Etat prussien pour préserver une armée

capable de poursuivre le combat contre l'Empereur, élève Napoléon au rang de "dieu de la

guerre". Ainsi Aron, à Londres, tout en combattant de toute son âme l'Allemagne nazie et le

régime de Vichy, ne renonce pas à les analyser et à les comprendre, fort de la conviction qu'il

faut penser l'histoire pour agir sur elle; de même s'imposa-t-il comme le commentateur le plus


précis et le plus pertinent de Marx et des marxistes imaginaires de l'après-guerre - Sartre,

Merleau-Ponty ou Althusser -.

D'où un singulier mélange d'orgueil et de modestie qui réunit les deux hommes: chacun se sait

de première force dans son domaine, la stratégie pour Clausewitz, l'analyse politique et

sociale pour Aron; mais chacun a une claire conscience de sa dette vis-à-vis de ses

prédécesseurs et plus encore de la distance qui les sépare des hommes d'Etat qui, pour le

meilleur et pour le pire, font basculer l'histoire des peuples et des nations, que ce soient les

figures marquantes de la Révolution et Napoléon au tournant des XVIIIème et XIXème siècle,

Lénine et Staline, Mussolini et Hitler, Wilson et Roosevelt, Churchill et de Gaulle pour le

XXème siècle.

"Le grand intellectuel, écrivait Malraux, est l'homme de la nuance, du degré, de la qualité, de

la vérité en soi, de la complexité. Il est par définition, par essence anti-manichéen". La lecture

de Clausewitz par Aron a précisément pour objectif et pour intérêt de réintroduire la nuance et

la complexité dans une oeuvre qui a été le plus souvent réduite à un éloge de la violence

hyperbolique ou à des recettes militaires d'une part, d'utiliser la dialectique de Vom Kriege

pour éclairer les mutations de la guerre au XXème siècle d'autre part.

La guerre, pour Clausewitz, est un caméléon. Son analyse procède par le rapprochement d'un

modèle théorique avec une situation historique. La figure élémentaire est celle du duel, dans

lequel l'acte de violence est mis au service de l'affrontement des volontés, et dont la logique

est celle de l'ascension aux extrêmes.

Mais ce schéma théorique doit être corrigé par la prise en compte de l'expérience et de la

réalité, c'est à dire par l'histoire, la géographie, la technologie, les hommes et les forces en

présence. Le modèle initial du duel s'efface alors au profit de la combinaison de triades

d'éléments - la passion, le hasard, l'entendement -, d'acteurs - le peuple, le chef de guerre, le

gouvernement -, d'objectifs - la volonté, le chemin, la fin -. Et le principe de l'anéantissement

de l'adversaire doit intégrer la logique politique de la recherche d'un équilibre favorable, qui,

pour prétendre à la durée, suppose une certaine limitation dans les buts et les instruments de

guerre. D'où l'ambiguïté des guerres modernes: d'un côté, l'éviction des guerres dynastiques

par les guerres nationales qui mobilisent les passions populaires favorise l'évolution vers la

guerre totale, utilisant toutes les ressources en hommes et en moyens de destruction; de


l'autre, la subordination du militaire au politique réintroduit la raison au coeur de l'exercice de

la violence.

Pour Aron, la pensée de Clausewitz est dialectique, fondée sur l'oscillation entre deux

versants indissociables, l'ascension aux extrêmes et le contrôle de la violence, le sentiment et

l'entendement, la passion et la raison, le hasard et la détermination, le chef de guerre et

l'homme d'Etat. De la précipitation instable entre ces composants découlent le choix entre la

guerre et la paix, le basculement du sort des armes et du destin des nations.

L'histoire du XXème siècle illustre cette conception ambivalente de la guerre. D'un côté, les

guerres mondiales menées au nom des nationalismes puis des idéologies ont mobilisé

l'immense potentiel de la civilisation industrielle au service de la destruction et de

l'avilissement des hommes, ouvrant l'ère des conflits totaux qui visent à l'élimination radicale

de l'adversaire par le génocide ou à sa mort politique et militaire par la capitulation sans

condition. De l'autre, le maintien du primat du politique qui culmine avec la dissuasion

nucléaire, pari effectué sur la raison pour contrôler l'emploi des armes de destruction massive.

L'âge planétaire voit ainsi les adversaires recourir aux différents éléments de la triade

clausewitzienne en fonction de leurs objectifs, de leurs forces et des contraintes géopolitiques:

la guerre populaire - expérimentée par la Vendée contre la Révolution puis par l'Espagne et la

Russie contre Napoléon - est théorisée par Mao et utilisée avec succès par les peuples

colonisés par les Européens pour conquérir leur indépendance; l'U.R.S.S. militarise le

politique plus qu'elle ne politise le militaire, revendiquant la violence révolutionnaire pour

justifier l'ascension aux extrêmes; la victoire des démocraties sur les totalitarismes - militaire

sur le fascisme et le nazisme, politique sur le communisme acquise après la mort d'Aron -

offre l'exemple de la supériorité de la raison et de l'intelligence stratégique sur la logique de

l'expansionnisme territorial et de l'accumulation d'un arsenal inégalé d'armes de destruction

massive.

La chute du mur de Berlin comme l'éclatement de l'empire extérieur et intérieur soviétique

font ainsi écho à la formule de Napoléon selon laquelle: "Il n'y a que deux puissances dans le

monde, le sabre et l'esprit. Et à la longue, le sabre est toujours défait par l'esprit".


Au-dede cet objet de réflexion si singulier qu'est la guerre, qui pousse à un point ultime

l'interrogation sur le gouvernement des hommes et sur la conciliation du pouvoir et de la

liberté, la proximité de la démarche de Clausewitz et d'Aron frappe. Tous deux sont des

penseurs à la fois réalistes, probabilistes et dialectiques.

Réalistes parce qu'ils entendent intégrer pleinement les contraintes de l'action et la

responsabilité qui pèse sur ceux qui font l'histoire, chefs de guerre ou hommes d'Etat; parce

qu'ils définissent la vie internationale à partir de l'affrontement de la volonté de puissance et

de la rivalité des intérêts entre les Etats.

Probabilistes parce qu'ils refusent l'idée d'un sens de l'histoire et qu'ils réservent toute leur

place à la liberté des hommes comme au hasard dans la conduite de la politique ou des

opérations militaires, afin d'éclairer la diversité des possibles: "les hommes font leur histoire,

même s'ils ne savent pas l'histoire qu'ils font" .

Dialectiques, parce qu'ils admettent la complexité et l'incertitude, récusant la tentation

commode des explications unilatérales; parce qu'ils ne cherchent pas à définir des règles

éternelles, aussi illusoires que séduisantes, mais à surmonter, par le travail patient et austère

de l'intelligence, l'antinomie entre la connaissance et la contingence, entre l'action dans

l'histoire et la quête d'une forme de vérité. Très révélatrice fut de ce point de vue la polémique

lancée par l'historien révisionniste Robert Hepp lors de la publication de Penser la guerre,

Clausewitz. L'accusation lancée contre Aron d'avoir trahi Clausewitz en le transformant en

penseur libéral et inoffensif renouait avec l'interprétation militariste de Vom Kriege,

traditionnellement mise à l'honneur par le haut état-major allemand; elle annonçait de manière

prémonitoire la renaissance d'un nationalisme allemand et la redécouverte de la Machtpolitik

par une fraction de l'Allemagne réunifiée.

Loin d'affadir Clausewitz, la lecture d'Aron lui confère son ultime dimension qui est d'ordre

moral. La guerre se situe en effet au point de plus grande tension entre l'universel et le

particulier, entre la rivalité des Etats et l'existence de valeurs communes de l'humanité.

La modernité et l'actualité de Clausewitz dans l'après-guerre froide provient précisément de ce

qu'il ménage, avec le primat du politique sur le militaire, la possibilité d'un pari gagnant sur la


aison des hommes, par-delà la différence des cultures et des religions, la diversité des nations

et des ethnies.

La mort de Dieu et la fin des idéologies, la démythification du progrès et de la révolution

n'ont dissipé ni les illusions sur la fin de l'histoire - dont le dernier avatar est à chercher dans

l'avènement de la "démocratie de marché" chère à Francis Fukuyama -, ni la fascination pour

la violence et la fatalité de la guerre - le choc des civilisations étant censé succéder dans le

XXIème siècle, selon Samuel Huntington, à celui des idéologies au cours du XXème et celui

des nationalités au XIXème -.

La liberté n'est jamais acquise mais toujours conquise; elle devra continuer à être protégée

contre ses adversaires mais aussi contre certains de ses défenseurs, prompts à céder à de

nouvelles utopies ou à vouloir la tremper dans la résistance à des menaces chimériques. La

conclusion de Penser la guerre reste l'antidote le plus efficace aux vertiges des démocraties,

toujours prêtes à s'abandonner au pacifisme ou à se laisser emporter par les passions

collectives: la contrepartie du pari sur la raison demeure la capacité à en assurer la défense par

le recours aux armes s'il le faut; dans le troisième après-guerre du siècle comme à l'issue des

deux premiers conflits mondiaux, en dépit du mouvement de décomposition des empires et du

discrédit des idéologies, "ni les hommes, ni les Etats n'ont dit "adieu aux armes"" . C'est de la

prise de conscience par les Européens de cette réalité et de leur volonté de se doter des

moyens de maintenir la paix sur leur continent que dépendra ultimement la capacité de

l'Europe à réinvestir son histoire, à recouvrer la maîtrise de son destin, et à jouer un rôle

d'acteur à part entière dans le cours du XXIème siècle.

Nicolas Baverez

Nicolas Baverez, historien et économiste est notamment l'auteur de Raymond Aron, un

moraliste aux temps des idéologies (Flammarion, 1993, réédition, "Champs", 1995), et Les

Trente piteuses (Flammarion, 1997, réédition, "Champs", 1998).

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