POLITIQUES CULTURELLES ET MONDE DU TRAVAIL

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POLITIQUES CULTURELLES ET MONDE DU TRAVAIL

La CGT

Politique Culturelle Confédérale

CGT

263, rue de Paris

93 516 Montreuil Cedex

01 48 18 86 89 ou 06 82 30 68 40

culture@cgt.fr

Politiques culturelles et monde du travail

Echos d’une réflexion

Ce texte fait écho aux interventions et réflexions des participants à deux

séminaires organisés par la CGT, avec la participation de Jean-

Christophe Le Duigou, l’un portant sur « Travail et Création », l’autre sur

les « politiques culturelles publiques et leurs financements, dans le cadre

plus large de l’économie de la culture » et au colloque récapitulatif qui

s’en est suivi.

Ce document n’est ni une restitution, ni une reprise aboutie et rédigée

des échanges des 31 mars, à Planète Emergences (Maison des métallos),

14 avril au Centre Georges Pompidou et 20 Mai 2005, à La Bibliothèque

Nationale de France, site François Mitterrand.

Il n’a d’autres ambitions que de délimiter une étape du processus engagé

pour continuer et élargir les champs de réflexion et le cercle de ceux qui

veulent s’y engager. Ces premiers échos appellent de nouvelles et solides

constructions !

Nous tenons à remercier pour leur accueil les directions et les personnels :

de Planète Emergences - Maison des Métallos, Monsieur Gérard Paquet, délégué Général et

Madame Marie-France Lucchini, secrétaire Général.

du Centre Georges Pompidou, Monsieur Bruno Racine, Président, Monsieur Bruno Maquart,

directeur Général, Monsieur Eric Hervo, responsable Uspac CGT.

de la Bibliothèque Nationale de France (Site François Mitterrand), Madame Agnès Saal,

directrice générale, Didier Alaime, responsable Uspac CGT.

exergue

1


La pensée du Tremblement surgit de partout, musiques et formes

suggérées par les peuples. Musiques douces et lentes, lourdes et

battantes. Beautés à cri ouvert. Elle nous préserve des pensées de

système et des systèmes de pensée. Elle ne suppose pas la peur ou

l'irrésolu, elle s'étend infiniment comme un oiseau innumérable, les

ailes semées du sel noir de la terre. Elle nous réassemble dans

l'absolue diversité, en un tourbillon de rencontres. Utopie qui jamais ne

se fixe et qui ouvre demain, comme un soleil et un fruit partagés.

Ce que l'on appelle Mondialisation, qui est donc

l'uniformisation par le bas, le règne des multinationales, la

standardisation, l'ultralibéralisme sauvage sur les

marchés mondiaux (une Corporation déplace

avantageusement ses usines dans un lointain pays, un

malade n'a pas le droit d'acheter des médicaments à

meilleur rapport dans un pays voisin), et ainsi de suite,

chacun peut s'en rendre compte, c'est la procession des

lieux-communs rabâchés par tous, et que nous nous

répétons infiniment, mais c'est aussi, tout cela, le revers

négatif d'une réalité prodigieuse que j'appelle Mondialité.

Elle projette, cette mondialité, dans l'aventure sans

précédent qu'il nous est donné à tous aujourd'hui de

vivre, et dans un monde qui pour la première fois, et si

réellement et de manière tant immédiate, foudroyante, se

conçoit à la fois multiple et un, et inextricable. Nécessité

pour chacun de changer ses manières de concevoir, de

vivre et de réagir, dans ce monde-là.

L'Utopie n'est pas le rêve. Elle est ce qui nous manque dans le monde.

Voici ce qu'elle est : cela, qui nous manque dans le monde. Nous

sommes nombreux à nous être réjouis que le philosophe français Gilles

Deleuze ait estimé que la fonction de la littérature comme de l'art est

d'abord d'inventer un peuple qui manque. L'Utopie est le lieu même de

ce peuple. Nous imaginons, nous essayons d'imaginer ce qu'il en serait

si nous ne pouvions pas inventer cela, quand même nous ne saurions

dire ce qu'est cela, sauf que nous savons qu'avec ce peuple et ce pays

peuplé nous serions et nous sommes plus près du monde, et le monde

plus près de nous.

Edouard GLISSANT

« La cohée du Lamentin »

Poétique V Gallimard (2005)

2


Notre démarche

Deux séminaires et un colloque récapitulatif viennent de se tenir. Notre

première rencontre portait sur les rapports qu’entretiennent « travail et

création », la suivante sur « les fondements des politiques publiques et leurs

financements, dans le cadre plus large de l’économie de la culture ». Les

éléments de réflexions qui émergent de ce vaste tour d’horizon sont, sans

doute, en l’état, encore brouillons. Mais n’est-ce pas la nature propre des

commencements, même quand ils naissent de l’histoire. Et ici de l’histoire aussi

vieille que la CGT elle-même, dont la nature est de conjuguer syndicalisme,

émancipation et promotion de la culture ?

Tout confirme et valide les hypothèses de travail qui présidaient à cette

première série de rencontres que nous avons engagé.

Les temps sont aujourd’hui propices pour renouveler l’approche des questions

que nous avons posées et chercher avec tous les acteurs sociaux, artistiques,

culturels l’essor d’une société portant l’émancipation comme lieu de

confrontation et de partage, de l’expression sociale et de la création artistique.

Le terme de colloque, qui venait clore ce premier cycle d’échanges a pu

apparaître à certains, ambitieux et sans doute aussi un peu excessif. Pourtant

cette dernière réunion a bien permis de « collecter », de capitaliser,

d’assembler, ce que les séminaires avaient « semé ». Reste que nous avons

encore un grand et rigoureux travail d’identification, de clarification à mener.

Nous devons poursuivre la confrontation des expertises de différents acteurs

que nous sommes : monde syndical, associatif, responsables de l’éducation

populaire, chercheurs, auteurs, créateurs …

Nos rencontres d’Avignon devraient contribuer maintenant à ouvrir cette

nouvelle étape et tout à la fois, rassembler, ordonner, éclaircir pour dégager

ensemble un questionnement pertinent.

Elles participeront de la même dynamique et devraient permettre d’élargir

encore le cercle des acteurs et chercheurs en rassemblant de nouveaux

partenaires du vaste cercle des amis et professionnels de la culture. Nous

voudrions envisager ensemble comment continuer notre dialogue, nous donner

de la force ensemble. Trouver ainsi des suites, sous des formes plus adaptées,

dans la dynamique du prochain congrès de la CGT dont la préparation

s’engage.

Nous voulons créer des conditions pour mieux comprendre les enjeux, mieux

les maîtriser. Tracer un chemin. Voir ce que le syndicat peut apporter. Pas de

science infuse. Comprendre et voir ce qu’on peut apporter c’est le début d’une

stratégie. Nous ne voulons rien construire en petit comité, en vase clos et dans

le seul dialogue avec les pouvoirs publics. Nous voulons faire circuler la parole

le plus largement possible.

3


Le cadre de nos réflexions

Les rapports que la société toute entière entretient avec la création artistique,

les œuvres de culture sont fortement ébranlés. Le fossé s’est élargi. C’est cela

aussi que révèle la grave crise sociale que traversent les professions de la

culture, notamment dans le spectacle vivant et enregistré. L’hypothèse que

nous avançons, c’est que nous ne sommes pas confrontés uniquement à une

crise fonctionnelle des institutions, qu’il ne s’agit pas uniquement, même si cela

peut être nécessaire, de réformer tel ou tel mécanisme qui serait devenu

obsolète. Il y a sous-jacent la question du rapport qu’une société entretient avec

la création. Les 2° rencontres CGT « travail, culture, syndicalisme » organisées

à Montpellier, en février 2003, dans la proximité du 47° congrès, avaient pointé

la nécessité d’élargir le débat, de l’ouvrir. Elles avaient aussi ouvert quatre

champs de réflexion : l’entreprise et la culture ; site, territoire et culture ;

responsabilités publiques ; l’exception et la diversité culturelle. Cela n’avait

d’autre ambition que d’offrir un cadre à la réflexion. Ce cadre est pertinent pour

dégager des pistes de travail.

Où en sommes-nous après nos trois rencontres ?

Pour chacune d’entre-elles nous avons d’abord tenté de circonscrire et d’ouvrir

des champs de réflexion. Ceci à l’aide de quelques mots clefs. Rappelons les et

mêlons les, dans le seul but de ne pas oublier les commencements :

Comité d’entreprise, mécénat, stratégie culturelle des entreprises, travail, santé au

travail, souffrance et bonheur au travail, travail prescrit et travail réel, visibilité du travail,

création artistique, pratiques amateurs, nouveaux territoires de l’art, pratiques

émergentes, imaginaires et mémoires au travail, entreprise et cultures, droits culturels

au travail, discrimination, ergonomie, temps de travail, temps sociaux, cultures des

immigrations, handicap au travail, politiques culturelles des syndicats, représentations

du travail. Politiques publiques, décentralisation, déconcentration, établissements

publics, économie de la culture, éducation populaire, pratiques amateurs, politiques

patrimoniales, culture et temps sociaux, inter-culturalités, tourisme et culture, loisirs et

culture, l’école et l’art, fréquentation des équipements, pratiques culturelles des

populations, liberté de création, festivals, création et diffusion, politique de la ville. Liste

non exhaustive !

A partir de là, nous avons cherché à nous frayer un chemin, à poser et à cerner

des enjeux, à jeter les bases d’un questionnement possible.

Il nous faut aujourd’hui consolider nos interrogations, baliser notre réflexion. Il

nous faut discerner quelques attentes qu’on peut légitimement avoir envers une

organisation syndicale confédérée comme la CGT en ce qui concerne son

implication dans le développement culturel de notre société et donc pour la

promotion de politiques culturelles conquérantes, la constitution d’une

démocratie culturelle. Quel sens doit avoir son intervention ?

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Il ne s’agit pas, bien évidemment, de prédéfinir le positionnement syndical.

Concevoir la singularité de l’action syndicale en la matière dépend in fine de la

seule CGT. Ce que nous voulons c’est bien rentrer ainsi en partage, en

dialogue, pour agir ensemble, selon la nature propre de chacun.

On a besoin de réfléchir sur nous-mêmes, d’un retour sur notre histoire et sur

les deux leviers sur lesquels s’est forgé le syndicalisme moderne dont la CGT

est la matrice principale : Le pilier solidarité, mutualité. Le second pilier, celui de

l’émancipation, trop souvent délégué à d’autres, au politique ; Même si le

syndicalisme n’a pas vocation à répondre à tout, il ne peut consentir à une

césure entre le temps de son intervention sur la solidarité et sans la visée

émancipatrice. Ce qui nous ramène au rapport avec le travail.

Une double interrogation

Nous nous sommes d’abord interrogées sur les aspirations qui naissent au

travail, sur la reconnaissance du travail, sur les conditions de sa promotion.

Comment « soigner le travail », pour reprendre une expression d’Yves Clot 1 . Le

monde du travail doit toujours conquérir droit de cité. Rendre visible le travail, le

rendre publique. Le silence qui est fait sur le travail résulte bien sûr

principalement de l’exploitation et de la domination dont le salariat est l’objet.

Pourtant il n’est pas interdit de penser que parfois le salarié lui-même perçoit

mal, ou pas, la dimension culturelle du travail et tend lui-même à nier la

dynamique culturelle du travail.

Nous cherchons aussi à rencontrer ceux dont c’est la profession, le métier de

travailler à l’essor de la culture. Interroger et comprendre leurs attentes envers

une confédération comme la nôtre dont l’engagement pour des constructions

sociales solidaires et émancipatrices, au long du dernier siècle, est largement

reconnu.

Bref il s’agit de chercher ensemble comment construire une société émancipée

tout autant que solidaire, une démocratie culturelle. Et peut-être qu’un des

premiers jalons de notre réflexion pourrait être de revenir sur le lien qui unit ces

deux pôles pour en esquisser un nouveau rapport. Engager ainsi une

réappropriation de l’émancipation historiquement, trop souvent, déléguée au

champ politique.

Les politiques publiques

Se pose alors la question du renouvellement de ce qui fonde des politiques

publiques, avant même celle de leur financement.

Le contenu de nos débats confirme nos intuitions. La culture, la conception que

nous en avons, les politiques publiques sont en crise. Crise profonde a-t-il été

1 Voir annexe

5


dit. Crise profonde, sociale, politique, culturelle, crise de la création artistique.

On ne veut/peut pas le nommer mais il faut le dire.

Nous devons analyser cette crise, ces contradictions. Au cœur de facteurs

extrêmement négatifs du nouveau est déjà à l’œuvre, l’extraire de la gangue.

Aller au cœur de la question, en sortir le neuf et bel aujourd’hui.

L’examen nécessaire des mécanismes du travail de notre époque, non

seulement de sa représentation, seul peut permettre d’avancer.

Oui le monde change. Bien entendu l’appréciation que chacun a de ces

modifications dans le travail et dans la culture révèle des approches différentes.

Cela permet de croiser des hypothèses. Toutefois le nombre d’acteurs très

divers qui entre dans « la dispute » ne montre-t-il pas, précisément, que le

discernement du « nouveau » qui émerge dans le travail, dans la société, dans

les pratiques culturelles est central. Comment apprécier, discerner, les formes

nouvelles qui bousculent l’ancien qui demeure encore là ? Quelle pédagogie

d’espoir et d’enthousiasme est encore possible ? Cela concerne très

spécifiquement la création artistique dans son rapport à la société. Nous

touchons à la fonction sociale de l’art. Les artistes racontent des histoires. Ils

peuplent nos imaginaires, racontent des histoires pour que nous puissions

construire nos rapports au monde. Il y a là un défit nouveau : celui du monde

mondialisé dans le présent le plus singulier. Ne faut-il pas penser à raconter

cette histoire du monde qu’on ne s’est jamais raconté. Pouvoir nommer. Quels

concepts ?

On avait une vérité. Et c’est cette histoire qu’on se racontait. Aujourd’hui le

monde est multiple. Et ne devons-nous pas nous mettre dans la perspective

ouverte par Glissant : « La mondialisation revers négatif d’une réalité

prodigieuse que j’appelle mondialité ». Quels moyens avons-nous de raconter

cette histoire-là ?

Oui les choses et leurs représentions changent. De l’inconnu est là. Certains

ont avancé l’idée d’effondrement, de rupture du consensus que nous avons

connu sous les époques ministérielles d’André Malraux et de Jack Lang. La

crise sociale qui a traversé les professions du spectacle vivant et enregistré

marque cette rupture. Parler ainsi est certainement abusif si l’on veut dire que

nous aurions connu une époque où tout le monde aurait agi de concert en

matière de culture ! Mais c’est probablement pertinent si l’on entend par là que

tous les acteurs sociaux s’inscrivaient dans un paysage commun, avec un

même horizon, s’inscrivant dans une même problématique. Toutefois, cela ne

dispense pas de mener un inventaire sur cette période passée car, par

exemple, c’est avec Malraux que se sont mis en place les partenariats avec les

collectivités territoriales et dans les années 81 que se sont signées des

conventions Etat /collectivités de salariés.

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Travail et émancipation

A l’évidence il y a rupture du cadre dans lequel chacun se situait, même si

c’était avec des contradictions. Le débat centralisation / décentralisation est

l’expression de ce cadre. Plus il y a de décentralisation et plus il faut que le

cadrage soit solide.

Ce que nous disons de la culture, de sa conception et de ses évolutions ne

peut-on pas le rapporter au travail ? Et ne faut-il pas partir de là si nous voulons

concourir à son développement ?

Après une époque où le travail a été glorifié, voir mythifié dans ses

représentations, sa conception même, sa valeur, sont entrées en déclin. Fin du

travail avançait-on, il n’y a pas encore si longtemps. Eclipse dont il sort

difficilement, tant dans la recherche sociale, qu’à l’écran, dans la littérature et

son théâtre. Alors qu’il constitue la principale source de créativité humaine,

dans la mise en œuvre du prescrit (qui reste quand même au fond de la culture

cumulée) comme dans le travail réel qui le dépasse toujours et où se joue la

créativité.

Dans le réel, le travail effectif, nous sommes confrontés au défi de l’évolution de

la production : Une nouvelle inscription de l’homme dans le travail, l’entreprise,

la société. Nous mesurons bien les contradictions de l’évolution actuelle :

Fétichisme de la production, qui amène un engagement du salarié toujours plus

exigeant et important mais un engagement sans horizon. Pointe extrême de la

fin du travail : un horizon sans vie. Travail assez différent, d’autre nature que

celui que nous avons connu qui a permis les garanties collectives, les

solidarités. Il s’agit de la transformation du travail, non pas de son

évanouissement.

La rationalisation utilitariste dans l’entreprise clive travail et culture. Le

libéralisme sépare. Notre logique d’émancipation assemble, articule, rapproche.

Il n’y aura pas de retour au passé c’est dans ces conditions que doit s’opérer la

reconstruction du travail et de l’émancipation. Il fallait créer l’homme nouveau,

pendant des décennies, idéal auquel nous étions comme soumis. Aujourd’hui

l’homme nouveau est potentiellement là, mais comment l’inventer, le libérer ?

Reconstruire à l‘aide de la création tous les éléments imaginaires, intellectuels,

artistiques, scientifiques qui vont permettre de donner un cadre à la

reconnaissance de cette dimension humaine irréductible du travail et d’anticiper

sur les évolutions du travail dans les décennies à venir.

C’est sur ces bases fondamentales qu’il faut rebâtir modestement un nouveau

lien travail, émancipation, basé sur la création et la transformation du travail. Un

rôle renforcé pour le syndicat, à condition qu’il revalorise son ambition de

transformation et d’émancipation sociale qui était à son origine.

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Or comment approcher le vivant, car le travail c’est du vivant. Comment le

représenter, le capter ? Pour arriver à rencontrer il faut que ça passe par une

sorte de déstabilisation de soi qui est aussi une adaptation. Question de corps,

de sensations, des sens et du sens.. L’invisible du travail aussi, son énigme.

Difficile de saisir l’invisible ! N’avons-nous pas du mal à nous délivrer de

représentations naturalisées du travail, à sortir d’une conception de la mémoire,

de la transmission qui ne s’inscrit pas dans le renouvellement ?

Quelle lecture faisons-nous du vivant, du travail ? Tout à la fois aliénant et

émancipateur. Quand on a plus de travail c’est souffrant. On est dans

l’affectation dans un emploi mais aussi dans ses pulsions. Pulsion violence,

sexe. Comment être moins violent. Quelle lecture et quelle interprétation. Où en

parler. Espace de délibération. Temps morts… violence… culture. Comment

libérer la parole ?

Peut-être que les expressions artistiques des compagnies de danses, très

présentes à notre première rencontre, sont dans cette recherche d’avant le

parler, d’avant le dire. Notons qu’elles tentent de s’inscrire dans une série de

rapports complexes : entreprises, syndicats, comités, pouvoirs publics locaux

ou services de l’Etat, entreprises mécènes etc. C’est souvent le désir des

artistes qui bouscule montagnes, et qui apportent le regard nouveau,

contradictoire sur les architectures des lieux et sur les pratiques sociales.

« Le projet sur lequel nous travaillons porte la rencontre entre l’univers

artistique chorégraphique et l’univers industriel. Le projet est parti de mon désir.

Possibilité de rentrer dans les usines et de discuter, d’échanger avec les gens :

opérateurs, les directeurs, les ergonomes, sociologues du travail, médecins du

travail… » « Envi de travailler le mouvement autour des chaînes de production.

Mouvement des opérateurs, des machines, fourmillements. L’entreprise tourne,

fonctionne. Rapport au corps livré un regard sur tout ça. Les contraintes.

Rapport entre les gens, les différents espaces. Une certaine esthétique et en

même temps de la souffrance ». Cie Lanabel.

Notons aussi la force de la qualification artistique et de sa liberté mise en

mouvement. Notons aussi les rapports aux approches scientifiques ainsi

entretenues (espace, temps, vertige, équilibres). Approches scientifiques très

nettement sous évaluées dans nos débats. Ne sommes-nous pas héritiers

d’une conception de la culture comme étant d’abord celle portée par les Beaux

Arts et les Belles lettres ?

La question de la transformation du travail par le libéralisme bouscule notre

idée de l’émancipation. L’injonction paradoxale dont le travail est l’objet « L’on

pousse tous les salariés à plus de créativité mais sans moyens et en les

dépossédant des finalités qui conduiraient à l’émancipation, sans travailler le

sens, l’être au monde ». Il y a du nouveau mais il est dominé. C’est dans ce

cadre que les questions de la création et du travail sont des questions nodales.

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Prendre le temps de la création. Le capitalisme atomise. Il capte dans

imaginaires, ce qui devrait libérer.

Comment peut-on réaffirmer la centralité du travail aujourd’hui, créateur,

producteur de valeur au sens de Jean-Luc Nancy, c’est-à-dire de ce qui permet

à l’humanité de s’humaniser et non pas au sens de plus-value économique ?

Qu’est-ce qui dans l’art peut permettre de s’humaniser ?

La création, la culture deviennent une force productive. La posture créative

dans le travail est une question. Il y a des productions industrielles de la culture.

Ne pas renier la dimension de rencontres avec les expressions culturelles

traditionnellement portées par les comités d’entreprise… Mais la rencontre ne

peut plus être posée en terme d’accès. Quelle culture ? Quelle rencontre ? Quel

sens à la rencontre ? Quelle création partagée, dans la recherche de la liberté

et de la compétence de l’artiste ? Se pose alors le problème des qualifications,

des formations, de la formation des formateurs, de leur légitimité. Une

problématique aussi d’éducation populaire.

Refonder l’intervention et l’action des comités d’entreprise. Expérimenter des

mutualisations. Sortir de la seule gestion des activités culturelles pour porter la

question culturelle au cœur même de nos interventions sur les stratégies des

entreprises.

Travailler sur les formes. Un travail sur soi pour s’émanciper, émanciper la

société. La culture peut aider. Travail est culture. Réfléchir sur l’un et l’autre

concept.

Le libéralisme n’est pas qu’un rapport économique. C’est du « spirituel » du

symbolique . Ne pas être anesthésié ! La chosification de l’individu, son

atomisation seront aussi combattues avec la culture, c'est-à-dire avec de la

pensée, du symbolisme.. Mettre en œuvre les potentialités culturelles du travail.

Travailler l’inconnu et le connu… l’altérité. Une pensée du tremblement

(Edouard Glissant 2 ).

Tout le monde est dans la culture. Sortir d’une conception étroite de l’acte de

travail, le mettre en lien avec le tout de la vie. (Cf : « Daewoo » et l’approche

que fait François Bon de ces femmes qui devaient partir avec leur comité

d’entreprise et qui voient leur rêve brisé par la fermeture de l’entreprise) Rêve

où se concentre les désirs. .

Les gens ne sont pas sans culture. Nous faisons culture. Une démarche

d’éducation populaire.

2 Edouard GLISSANT, « La cohée du Lamentin, Poétique V » Gallimard -2005

9


Il faut aussi s’interroger sur les limites d’une réflexion sur le monde du travail,

lieu par essence d’une certaine cohésion sociale et de constructions solidaires

si elle n’intègre pas le drame que constitue 5 millions d’exclus. C’est dans cette

réalité que des groupes culturels trouvent à s’exprimer, autour de la culture en

prison, à l’hôpital ou auprès des handicapés. Il y a dans ces domaines aussi

des absences ou des insuffisances de politique nationale.

Les financements publics.

La rupture du consensus se marque aussi dans le rapport qu’entretiennent la

culture et l’économique et dans la conception que nous avons de ce rapport.

C’est pourquoi nous portons le problème aussi en terme économique et

financier. Notre approche de la société et des institutions nous fait dire qu’il y a

des soubassements, des infrastructures économiques et que ce sont les

modifications à l’œuvre dans ces infrastructures qui sont à l’origine des

modifications que l’on constate dans l’évolution des institutions culturelles.

Nous avons avancés trois hypothèses :

1. les bouleversements qui affectent le monde du travail, avec une mutation

technologique qui modifie les rapports de production.

2. Les bouleversements institutionnels, avec ce que l’on nomme la crise de la

démocratie. La société ne se sent plus correctement représentée. La

politique, voir le syndicalisme, sont ressentis comme des « professions ». Il

y a nécessité qu’on n’en reste pas au domaine de la représentation

délégataire et que la participation prenne toute sa place.

3. Les bouleversements culturels au sens de ce qu’il y a dans la tête des

gens et dans leurs pratiques sociales et qui traversent la société dans son

ensemble.

Face à ces bouleversements depuis 25 ou 30 ans les idées libérales, en

résurgence, prétendent par l’extension du marché et de la concurrence apporter

une solution à ces problèmes. Elles tentent de récupérer les aspirations à la

reconnaissance individuelle en les opposants aux solidarités.

Notre démarche devrait s’inscrire à l’inverse. Sans rien nier, au contraire, de

l’individu, il nous faut le promouvoir dans les valeurs de nouvelles solidarités.

Ainsi pour nous la culture est bien cette force qui doit permettre des

constructions sociales solidaires.

C’est en ce sens que la culture constitue, pour la CGT, une des quatre ou cinq

priorités qu’elle porte comme au-delà du seul temps de la défense immédiate

des revendications. Le cycle de réflexion dans lequel nous sommes les uns et

les autres engagés en témoigne.

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Le budget de la culture, malgré l’habillage positif que tente d’en faire le ministre

indique clairement qu’on est face à une restriction des moyens.

La réponse à cette crise des financements, ne peut pas être seulement inscrite

dans une augmentation des moyens, même si cela est nécessaire, voir

indispensable, mais il faut aussi mettre à jour les dimensions plus structurelles

qui posent la question des outils, des institutions et des politiques culturelles,

sans omettre l’introduction de nouveaux rapports entre public et privé.

Faut-il voir dans le fait que de l’argent privé investisse dans la culture qu’une

mauvaise chose ?

Personne n’oublie, en même temps, qu’en regard de la richesse de la nation,

les budgets culturels proprement dit sont bien peu de chose. Plus d’argent c’est

possible mais ce qui est plus difficile c’est de réformer les dispositifs en place. A

l’instar de ce qui a été fait pour le prix du livre, des dispositifs fiscaux ou de

mécénat, par exemple, restent à inventer selon une conception réellement

démocratique.

Sur ce dernier point il ne s’agit pas seulement d’une opposition public/privé. Ce

n’est là qu’un des éléments de la bataille car la restriction des moyens publics

laisse le champ libre à l’intervention privée. On en mesure bien les

conséquences, mais s’agit-il seulement de défendre les moyens publics ou fautil

voir en quoi l’utilisation des outils publics va permettre de contenir et d’orienter

l’intervention du marché et du privé dans ce secteur ?

Notre ambition va donc au-delà de moyens supplémentaires pour le public, elle

revendique aussi des outils publics pour contenir, voir empêcher la progression

du libéralisme.

Il y a bien lieu de réfléchir aux soubassements économiques qui sont à la base

des différentes politiques culturelles, c’est là que se situe le cœur de nos

hypothèses. D’autant que la LOLF (loi d’orientation relative à la loi de finances)

qui a cours aujourd’hui dans les ministères et bien sûr dans celui de la culture,

importe un modèle issu de l’entreprise où les performances se doivent d’être

mesurées par des indicateurs. Quels indicateurs ?

Ce modèle gestionnaire inquiète. Il est dénoncé comme induisant des formes

de pensée portant l’affectation des crédits vers ce qui est rentable. Le modèle

économique ne devient-il pas ainsi modèle culturel ? Nous avons aussi été

invités à examiner dans quelle mesure la professionnalisation du monde de la

culture ne s’inscrit pas dans cette recherche de l’efficacité et de la conformité

au modèle économique ?

En ce qui concerne le spectacle vivant et enregistré c’est un des mérites de la

CGT que d’avoir démontré que ce qui était en fait posé derrière ces problèmes,

c’était la viabilité économique du spectacle vivant et la nature des emplois dans

11


ce secteur. Contrairement à ce qu’ont voulu faire le patronat et la CFDT, à

savoir réguler par le chômage, il s’agit au contraire de mettre en place des

emplois pérennes et donc de poser le problème du financement de ce secteur.

L’objectif de la CGT est de repenser un modèle de l’intervention publique dont

le contenu nouveau nous conduit à considérer le rôle du privé. Le public n’est

pas là pour rectifier les erreurs ou les insuffisances du privé, le public doit être

capable de faire avancer les intérêts collectifs et définir le cadre dans lequel le

privé peut intervenir.

La démocratie représentative touche ici ces limites et les problèmes de la

culture ne se régleront que par un élargissement du débat public. C’est ce

débat qui doit porter l’exigence d’une loi d’orientation sur la culture voulue par la

CGT et sa fédération du spectacle.

Même si la place des fonds de pensions est énorme, ne pensons pas la

financiarisation comme un cancer qui se développerait en dehors du système

réel. Ces fonds ont une stratégie d’articulation avec le réel. Il s’agit en plus de la

stratégie de capitalisation, d’une volonté de captation des richesses. La finance

s’intéresse à la culture parce qu’il y a là des affaires à faire. Il faut que nous

soyons attentifs à ce que font les capitaux privés quant ils investissent dans la

culture, parce que c’est là que se constituent les nouveaux pouvoirs.

Pendant trente ans la progression s’est faite sur les achats d’équipement et

c’est là que se sont fait les profits, puis on a vu migrer le pouvoir de celui qui

faisait les tuyaux vers celui qui créait les contenus. Demain ce n’est pas celui

qui tient la production qui va se faire de l’argent, ni celui qui tient l’infrastructure,

mais celui qui tient les robinets et l’on voit bien que la dépense des ménages se

fait aujourd’hui sur les abonnements ou les redevances.

C’est cette évolution qui va créer les nouveaux rapports de force et c’est en

partant de cette analyse que nous pouvons déterminer les moyens de nous y

opposer. Est-ce qu’au fond le danger imminent ce n’est pas que se constituent

des monopoles qui viendront freiner l’intervention publique.

Porter toute la problématique du financement public de la culture. Mesurer le

poids des apports des collectivités locales. Tout cela bien que les compétences

en matière de culture ne sont pas définies, notamment pour les régions. Quels

rapports, quels partenariats Région/ Drac. Alors que règne la mise en

concurrence des collectivités et institutions publiques.

C’est dans ce cadre que se pose la question de la politique patrimoniale. Les

outils de la politique publique sont exsangues. L’unité de la politique publique

est en cause. On assiste à une évolution qui consiste à faire du chiffre d’affaires

pour compenser la faiblesse des dotations budgétaires.

12


Il nous faut aussi apprécier, évaluer les commandes européennes en matière

sociale, culturelle, d’éducation artistique, d’intégration des populations

étrangères et du développement de leurs cultures et plus globalement

positionner notre démarche dans le cadre européen. L’interpellation a été

posée de créer une sorte de laboratoire européen des transformations

culturelles en cours dans le champ du travail, de la santé, de l’économie

sociale, cela dans le cadre du CES européen.

Pour continuer ensemble

Nous voulons faire grandir un processus permettant d’interroger les politiques

culturelles publiques dans leurs rapports à l’émancipation et à la solidarité.

Cela nécessite de les penser aussi dans le lien qu’entretiennent création et

travail. C’est cette exigence qui sera au centre des rencontres d’Avignon. Nous

voulons que ces rencontres soient larges et fondatrices d’un travail et d’un

dialogue pérenne.

En complément de ces quelques questions…

• Retour sur le processus engagés.

Notre démarche est née tout à la fois de la crise des politiques culturelles telle

que la grave crise sociale traversée par les professions de la culture,

notamment dans le spectacle vivant et enregistré, l’ont révélée et de la

nécessité de faire grandir des objectifs ambitieux en matière de politique

culturelle, et de porter l’exigence d’une loi d’orientation sur la culture. Nous

avons besoin d’une nouvelle intervention collective, avec de nouveaux

contenus. Nous mesurons mieux l’écart qu’il y a entre le besoin objectivement

exprimé par toutes les formes de luttes, les mobilisations dans ce secteur et

l’élaboration syndicale, mais plus largement publiques, de réponses et de

propositions.

• La question du diagnostic à porter sur les politiques culturelles.

Il y a d’abord à observer et à analyser l’état et les évolutions des pratiques

culturelles, à creuser les conceptions et les jugements que nous portons sur

elles.

Dans une certaine mesure lorsqu’on s’attribue dans notre combat un rôle

émancipateur est-ce qu’en même temps on ne se considère pas comme

porteur, détenteur des critères de ce qui est émancipateur ou pas ? La question

du public en liaison avec la fonction émancipatrice de la culture est, dès lors, un

thème important.

Quelle appréciation portée ? Il y a rupture aujourd’hui du consensus sur lequel

la société française a vécu et dans le cadre duquel on s’était affronté

fortement depuis la fin des années 50. 1959. Rupture du consensus veut dire

qu’aujourd’hui il y a des opinions différentes sur le cadre même de ce que

13


devrait être la politique culturelle. Cela ne revient pas à dire qu’il n’y avait pas

des conceptions différentes, ni des luttes. Mais le champ conceptuel était le lieu

commun des affrontements !

La politique culturelle depuis 40 ans a vécu sur le soutien à la création, sur

l’action en faveur de l’offre culturelle, censée susciter le désir de culture, sur la

diffusion et l’accès à la culture Ce que l’on a appelé la démocratisation de la

culture. La CGT a été très impliqué dans cette démarche. On a vécu pendant

40 ans sur cette tension et cette tension semble ne plus fonctionner aujourd’hui,

pour une série de raisons, qui dépassent les seuls problèmes de moyens

budgétaires.

Dire que l’on n’a pas réussit à surmonter un certain nombre d’obstacles

invalide-il ce que nous avons fait et la nécessité de la démocratisation de

l’accès à la culture ?

Au contraire, continuer comme avant n’est-ce pas courir un risque d’inefficacité

par rapport à nos objectifs. Si nous n’avons pas de propositions de

renouvellement le danger n’est-il pas que le libéralisme l’emporte comme

instrument de renouvellement.

Le débat n’est pas uniquement sur les moyens. On ne peut pas reprendre le

concept de démocratisation sans examen critique. On ne peut pas se laisser

déposséder mais on ne peut pas se passer de l’analyse critique. Ceux qui nous

contestent les moyens le font à partir des « ratés » de cette politique. Il nous

faut donc à la fois critiquer et hausser l’ambition, y compris de moyens.

Bref, il faut se mettre d’accord sur la question du diagnostic. On n’avancera pas

sur les bons moyens à mettre en œuvre sans cela. Le validons-nous ? Le

réfutons-nous ? L’infléchissons-nous ?

Il y a une légitimité politique à parler culture. La déclaration de l’UNESCO

l’exprime bien. Article 5. « Toute personne doit pouvoir participer à la vie

culturelle de son choix et exercer ses propres pratiques culturelles ». Culture

qui n’est pas seulement celle des « beaux arts », mais d’abord la vie même.

Conception qui assume et entend subsumer le vivre bien. Le grand chantier de

l’émancipation culturelle. Construire des parcours, s’appuyer sur du travail

artistique pour ne pas s’enfermer sur des identités. Partir des représentations

culturelles, pas de la création, s’appuyer sur cette légitimité pour retrouver les

sentiers de la création. Construction de parcours. Distinguer culture, création,

représentations culturelles.

Du coup on peut pousser plus loin le débat du contenu de l’intervention

publique dans le champ culturel. L’intervention publique légitime va-t-elle

compenser ce que ne fait pas le privé ou les contradictions de l’intervention

privée dans le champ culturel ? La conception que nous avançons de

l’intervention publique est celle de la maîtrise collective, démocratique, du

14


champ. Revendiquer le droit culturel. Cela impose de pousser plus loin le débat

du contenu de l’intervention publique dans le champ culturel.

La culture n’est pas que la culture artistique. La culture n’est pas le seul

élément d’émancipation de la société. La difficulté, aujourd’hui, est qu’on

manque de « mises en mots », de pensées pour ouvrir des perspectives.

Il est difficile de répondre, dans les conditions d’aujourd’hui, à cette question de

la transformation et de l’émancipation à laquelle on est attaché. Réfléchir à la

culture pour la situer, situer son contenu en lien avec les formes d’aujourd’hui.

Cette question de la transformation sociale est compliquée par l’aggravation

des politiques libérales. On est trop côte à côte. Il faut qu’on se rencontre et

qu’on se parle. Salariés, éducations populaires, les associations, les syndicats

et les professionnels, les élus politiques.

• La deuxième question par laquelle nous avons ouvert nos séminaires, à la

Maison des métallos, partait de l’hypothèse qu’il y a besoin de construire de

nouveaux rapports travail et création. Cette hypothèse était portée par la

nature même qu’incarne le syndicalisme, notamment et très spécifiquement

CGT,de son histoire, des expériences et réflexions qu’expriment bien le

thématique de la N.V.O. 3 , les rencontres « travail, culture, syndicalisme » de

Paris (1999) et de Montpellier (2003).

Le travail est une sorte de valeur commune partageable, repérable entre tous

les champs de l’activité humaine, entre des salariés et des artistes. La question

de l’intermittence dépasse le cadre du statut. Qu’est-ce que leur travail

réellement, qu’est-ce qu’on en voit ?

Notre postulat se fondait aussi sur l’émergence, dans la dernière période, d’un

retour dans la société, dans le mouvement social, mais aussi dans la recherche

en sciences sociales, comme dans la littérature, le cinématographe, d’une

vision et d’une réflexion sur le travail et de son importance capitale pour l’essor

de la société et des personnalités. « Jusqu’au bout, le film sur Celatex 4 , « les

vivants et les morts » de Gérard Mordillat 5 , Daewoo de François Bon 6 et pour

le théatre de Charles Torjman sont quelques uns des exemples souvent

retenus. On pourrait aussi citer le denier prix du livre Inter 7 « La réflexion des

états généraux de la culture, à laquelle nous nous sommes associés, a été une

contribution importante. Tout cela aide au discernement du nouveau, le fait

apparaître, montre comment le monde du travail réel existe et se comporte.

Notre postulat se trouve donc confirmé et nous pensons que l’on peut rouvrir le

procès des rapports de la création et du travail à partir même du diagnostic

3 thématiques NVO n°1 « la France a-telle besoin de culture ? »

4 Maurice Faillevic « Jusqu’au bout » un film 2004

5 Les vivants et les morts », Gérard Mordillat

6 Daewoo, roman, François Bon

7 L’étourdissement, roman, Joël Egloff, Buchet.chastel 2005

15


plus global que nous portons sur les rapports que notre société entretient avec

la culture. La sous-estimation de cette question est un élément majeur de la

crise des politiques culturelles.

Le travail est en train de changer là aussi sous pilotage des entreprises, des

règles financières du libéralisme qui tendent à séparer, à cliver culture et travail,

comme toujours dans le libéralisme alors que l’enjeu est celui de la conjugaison

et donc du rapprochement. On l’a touché du doigt avec la danse/travail. (voir

supra)

Quelle lecture avons-nous du vivant et du travail tout à la fois aliénant et

émancipateur. C’est la question de fond. Elle touche à la fois le monde du

travail, le syndicat dans ce qui devrait être son ambition et aussi profondément

la matière même de la création artistique parce que même s’il y a une grande

difficulté pour que cette création artistique s’empare des questions du travail on

peut voir, et toute l’histoire du théâtre le montre, que les artistes ont eu du mal à

se défaire de la question. Elle est là (le Tartufe de Molière pose aussi cette

question sans ce que cela se voit et c’est pourtant une question fondamentale

dans cette pièce et peut-être dans le théâtre de Molière).

On a besoin pour avancer de rapprochements nouveaux, on a besoin de

travailler avec d’autres pour faire émerger à la fois des questions, des solutions,

et de « l’intervention sociale ». Nous posons donc aussi la question des

rapports de force.

Dans ce cadre, la bataille revendicative des salariés du champ de la culture

porte une dimension de la bataille culturelle d’ensemble.

Mais dans ce cadre aussi se pose la question du rapprochement avec une série

d’organisations, associations, mouvements d’éducation populaire qui

interviennent sur telle ou telle autre dimension.

• Il y a un troisième champ d’interrogations, celui proprement économique

des financements. Les questions de l’économie politique de la culture. Mais

une question transversale les sous-tende : qui décide, qui a le pouvoir ? Il y a

des évolutions technologiques dans le secteur de la culture, des industries de la

culture, qui font que ceux qui aujourd’hui ou qui demain auront le pouvoir, ne

sont pas ceux qui l’avaient hier.

Si nous allons profondément dans l’analyse nous mettons en cause

radicalement dans une opération critique mais aussi dans une proposition

prospective l’économie de la culture.

Si on passe d’emblée aux outils, aux moyens d’action sans savoir ce que l‘on

veut faire, comme on le fait en matière de la décentralisation, c’est l’impasse. Il

y a besoin de reconstruire un pouvoir de réflexion, de délibération, et

d’intervention collective qui impliquerait les pouvoirs publics, les associations,

16


les organisations syndicales, dans des dimensions territoriales ou

professionnelles. Sans quoi nous laissons la place à un nouveau rôle de l’état

ouvrant sur de nouvelles régulations, avec le danger d’un Etat qui se replie sur

ce rôle de régulateur, avec l’abandon des contenus.

On bloque dans les institutions. Tous les pouvoirs sont institutionnalisés. Il nous

manque la liberté de repenser les choses.

L’ensemble des activités culturelles ne relève pas uniquement du ministère de

la Culture. Toute l’éducation populaire, par exemple, encore aujourd’hui, est

davantage liée au ministère de la Jeunesse et des Sports. Et il y a toute

l’intervention privée marchande (ce qui ne veut pas nécessairement dire

médiocre).

De grandes questions ne sont pas suffisamment prises en charge, par

exemple, celle de la télévision. Pour les comprendre les statistiques sur les

politiques culturelles ne sont pas suffisantes. Comment déterminer ce qui est

divertissement/loisir/culture.

Affronter la question de la télévision en terme de service public de la culture.

• Quatrième question, celle des compétences culturelles publiques et

des territoires. Question nouvelle. Il y a l’Europe, les régions qui ont pris des

compétences nouvelles et la création des agglomérations. Avant, nous avions

trois partenaires : l’Etat, les conseils généraux, avec peu de compétences

obligatoires et les villes. Aujourd’hui, il y a les régions et les agglomérations.

Les compétences se sont faites sur fond de renoncement de l’Etat. La question

des compétences renvoie à la question de la pertinence optimum des

territoires. Quel territoire est le plus optimum ! Se pose aussi la question du

décloisonnement des responsabilités publiques, décloisonnement du ministère,

des relations interministérielles.

Cloisonnement qu‘épouse trop souvent la structuration de l’organisation

syndicale calquée sur les structures de pouvoirs. La question donc de la forme

que doit prendre le travail confédéré.

• Les rapports science/société. La crise sociale que traverse la science

(la recherche scientifique) n’est pas sans parenté avec celle de la création,

même si elle a des contours bien spécifiques. Sur quoi cela va-t-il déboucher ?

Que devient le travail ? Le travailleur, la production, le marché de la science vat-il

aussi aboutir à des prolétaires de la science. D’autant qu’on voit parfois des

directeurs scientifiques se livrer à une sorte d’accumulation primitive dans ce

domaine.

Par rapport aux rapports sciences et société, on voit que l’on est dans les

mêmes problématiques. Aujourd’hui sciences, industries et la société

entretiennent des rapports similaires à ceux qui traversent d’autres sphères

culturelles. L’instrumentalisation de la science, l’intérêt et la nécessité en même

17


temps des produits et techniques industriels issus aussi de recherches

scientifiques, la complexité qu’on a dans nos rapports avec la science

aujourd’hui, le danger qu’elle peut représenter pour l’humanité en même temps

que les bienfaits. On est dans le même genre de questions et peut-être qu’on

ne les lie pas assez. On devrait faire attention dans la suite de nos travaux,

faire un effort pour intégrer davantage les sciences et les techniques à nos

réflexions. Alors qu’on est au cœur du travail et de l’industrie, on a trop réduit la

culture aux seules dimensions artistiques.

Ce qui s’aggrave aujourd’hui met en lumière que la science comme l’art sont

encore un peu éloignées et au-dessus du quotidien.

Tout nous amène à revenir sur le rôle du citoyen comme nécessité et but de la

démocratisation de la culture. La science comme la créativité doivent être

l’affaire du citoyen. Le droit de regard, le droit de décision.

C’est sous cet angle aussi qu’il faut penser la problématique de l’immatériel. Il y

a eu le même débat il y a un siècle, sur la dématérialisation, quand est apparu

l’électricité. Et le débat est allé très loin au plan philosophique. Aujourd’hui ce

ne sont plus les mêmes supports. L’information est traitée de manière

différente, avec des changements qualitatifs. L’électronique ce n’est pas le

papier. Peut-on dire pour autant qu’il n’y a plus de support ? Il y a les clefs USB,

etc. Ce changement de nature de l’information, au sens large du terme, modifie

les rapports économiques, sociaux et de pouvoir. C’est ça qui nous intéresse

dans le processus. Entre le livre numérisé et le livre traditionnel ce n’est plus le

même qui tient le pouvoir. Quelle captation financière, quelle économie du

secteur ? C’est de cela dont il faut aussi parler d’autant que derrière il y a

d’autres problèmes : droits de propriété, libre accès, les logiciels.

• Sixième question : la place et le rôle du syndicat. Notre logique

d’émancipation rassemble, articule, rapproche ». En opposition au libéralisme

qui clive, sépare travail et culture. Quelle traduction concrète dans l’activité

syndicale ? Interroger le travail pour mieux nous comprendre, pour comprendre

qui nous sommes, nous qui le mettons en œuvre ! Savoir qui nous sommes.

Interroger le travail aussi pour renouveler notre pratique militante à partir du

moment où l’on a un regard renouvelé sur ce qui se passe, sur la manière dont

on appréhende ce temps là, la manière dont on appréhende les rapports dans

le travail et le rapport entre les personnes.

« Chez les jeunes syndiqués du commerce, les nouvelles syndicalisations, on

est dans des liens, des relations aux pouvoirs, à l’autorité, avec des jeunes

syndiqués, très différents que dans les « bastions » de l’industrie. Cela

transforme des choses dans les pratiques syndicales. On est là dans la

représentation et donc la culture.»

L’interrogation de nos pratiques militantes. Dans le travail, des gens

s’investissent pour le transformer, transformer leur place, leur rôle, donner du

18


sens aux services qu’ils rendent, à ce qu’ils font, qu’ils produisent, mettent en

oeuvre. Comment on prend le temps d’interroger ces déplacements pour sortir

les et décloisonner les champs d’activités et de vie : professionnels, militants,

culturels, sociaux. Des choses sont à unifier.

Les pratiques militantes sont en elles-mêmes émancipatrices et au théâtre, par

exemple, le moment de la représentation crée du lien social et il permet de

progresser ensemble. Au théâtre c’est le non-dit qui est le plus important,

décrypter le travail du corps.

Se délivrer de représentations naturalisées du travail, avons-nous dit. Nous

sommes porteurs de représentations qui ne correspondent plus, insuffisantes.

Un rôle nouveau, ambitieux, pour le syndicat. Revaloriser notre ambition de

transformation et d’émancipation sociale.

Revisiter aussi la notion de la démocratisation. Ne pas être comptable. Mais

porter la question du sens. Un syndicat n’a pas les mêmes raisons d’élargir le

cercle. Cet élargissement du cercle ne suffit pas, c’est la question du sens de la

culture, de son partage, du rapport social qu’elle instaure, conteste, délivre,

critique. Il faut enrichir la culture par des expériences extérieures.

Ne plus parler d’accès à la culture, mais d’échange et de partage des cultures

et des savoirs. C’est cette dynamique qu’il faut enclencher. Il y a des dangers

de populisme si on ne se confronte pas à des pratiques artistiques.

Que peut faire la CGT ? Quel terrain d’échange offrir, quelles propositions de la

part des élus? Qu’est-ce qu’on peut faire pour croiser des expériences, les

ouvrir et partager avec un monde du travail atomisé dans des entreprises en

cascade ? Quelle formation des élus sociaux sur ces questions ? Quel

développement et quelle capitalisation de l’intelligence collective ? Quelle

dynamique de pensée critique faire émerger ? Que peut-on expérimenter ?

Quel partenariat avec les collectivités publiques.

Le diagnostic implique aussi les organisations syndicales. L’histoire a été plus

forte dans le passé. Aujourd’hui il y a un tas de lieu où la CGT n’apparaît pas.

Un tas de lieux crée par le pouvoir ou conquis par des forces de la société civile

où la CGT n’apparaît pas fortement. D’autres ont choisis d’y être présents et de

faire entendre leurs voix.

Chercher du sens, des finalités. On utilise des mots. Les mots qu’on utilise ont

toujours plusieurs sens. Par exemple on parle de démocratisation. Les multiples

sens du mot démocratisation. On ne parle pas des rapports de force dans les

mots. N’y a-t-il pas là un vrai débat derrière les mots et un rôle spécifique du

syndicat dans la bataille des mots, dans les mots ? Cherchons qui tire les

ficelles, qui domine, qui a le rapport de force. Qui assume ? Le secret où

personne n’assume. Qui décide. Parler des mots pour identifier les rapports de

force.

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Annexe 1

Re-créer le travail.

Y. Clot,

Professeur de Psychologie du Travail au CNAM.

Intervention aux États généraux de la Culture.

Théâtre de la Commune, Aubervilliers, 15 Novembre 2004.

On peut commencer par un constat qui signe la dégradation de la santé au travail :

accidents et maladies professionnelles coûtent aujourd'hui l'équivalent de 3% du PIB,

autrement dit, d'environ 10 jours fériés sur le calendrier. Ces simples chiffres qui

donnent une idée de la situation sont intéressants à mettre en rapport avec les résultats

récemment confirmés des enquêtes ESTEV réalisées par les médecins du travail sur un

échantillon aléatoire de vingt-mille salariés. Dans ces enquêtes la souffrance psychique

au travail est fortement corrélée avec le fait de ne pas disposer des moyens pour faire un

travail de bonne qualité. C'est là l'un des principaux "facteurs de risques". Mais ces

données quantitatives, reliées aux enquêtes qualitatives réalisées en situation autorisent

un diagnostic convergent : le travail ordinaire tend à devenir une épreuve qu'on ne

surmonte plus qu'à un coût psychique démesuré et mal reconnue, même par ceux qui la

vivent.

Je ne m'attarderai pas ici sur le vaste domaine du non-travail. Il le faudrait. Car, au

regard du travail, le chômage structurel et durable entretient des formes nouvelles de

ressentiment reliées à des formes psychologiques de désoeuvrement débouchant sur des

modalités "modernes" de psychopathologies sociales. Ces processus, particulièrement

vifs dans les jeunes générations et trop largement maintenus dans le silence, sont la

source de problèmes de santé mentale qui "empoisonnent" plus largement la vie sociale.

Quoi qu'il en soit, on peut dire que la situation actuelle constitue comme un étau social

dont les deux mâchoires sont le sous-emploi chronique d'un côté et le sur-travail de

l'autre, encouragé par un neo-stakanovisme bien médiatisé. Remettre la France au

travail passe visiblement par la volonté d'en mettre au chômage une partie toujours plus

vaste. Les deux processus ont, paradoxalement, en commun le désoeuvrement. En effet,

ce dernier a deux faces. La première, mieux connue, est celle que présente la masse des

chômeurs de longue durée, ces privés d'emploi de plus en plus jeunes que le très beau

film de Bruno Dumont, La Vie de Jésus a éclairée si justement. La vie personnelle est

littéralement contaminée par la perte de l'inscription sociale, privée des obligations à

"remplir" et des engagements à assumer grâce auxquels chacun peut s'assurer qu'il n'est

pas superflu. Chassé de l'histoire et pas seulement de l'emploi, celle ou celui pour qui

cette situation perdure subit l'interdiction de contribuer par son travail à l'existence de

tous en assurant la sienne propre. Au regard de l'oeuvre commune, il est de trop. C'est là

une transparence sociale qui nous aveugle tous.

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Mais je voudrais dire que le désoeuvrement se rencontre aussi où on l'attend moins. La

psychopathologie du travail, discipline encore trop peu développée, nous fait

paradoxalement découvrir sa deuxième face dans la sur-activité imposée par des

organisations du travail en pleine restructuration. En leur sein, la tyrannie du court

terme laisse les femmes et les hommes aux prises avec une intensification opératoire qui

fait perdre sa fonction psychologique au travail humain. La course au résultat et le

fétichisme du produit impose la démesure d'un engagement sans horizon. Et ce dernier

cache, sous le masque d'une mobilisation de tous les instants, une immobilisation

psychique lancinante. Une sorte "d'externalisation de la respiration" s'avance qui croit

pouvoir faire passer pour normal le travail en apnée. Dans ce cadre, une sur-activité de

détail n'est rien d'autre qu'une modalité du désoeuvrement, le déni d'une histoire, un

temps plein qui devient un temps mort livré aux obsessions du présent. On le sait

maintenant : de ces situations là, de plus en plus de salariés "en font une maladie". Car

la vie devient invivable. "On ne peut accepter la vie, écrivait A. Artaud, qu'à condition

d'être grand, de se sentir à l'origine des phénomènes, au moins d'un certain nombre

d'entre aux. sans puissance d'expansion, sans une certaine domination sur les choses, la

vie est indéfendable" (1984, p. 130).

Au travail, dans les conditions qui tendent à s'imposer aujourd'hui, on peut donc "y

laisser sa santé" comme le dit joliment le langage populaire. Et c'est d'autant plus grave

que la santé n'est pas seulement l'absence de maladie : "je me porte bien, note

malicieusement, Canguilhem, dans la mesure où je me sens capable de porter la

responsabilité de mes actes, de porter des choses à l'existence et de créer entre les

choses des rapports qui ne leur viendraient pas sans moi" (2002, p. 68). C'est seulement

dans ce genre de "climats" qu'on peut se dire "en forme". Quand les choses se mettent à

avoir des rapports entre elles qui leur viennent indépendamment de moi, même si je

cours après elles, elles sont désaffectées et je suis désoeuvré. C'est cette "anémie"

ordinaire du travail qui mine la santé de beaucoup de salariés et les expose à tant de

maladies du corps et de l'esprit. Car l'homme ne peut, sans dommages profonds,

seulement vivre dans un contexte. Il doit pouvoir créer du contexte pour vivre. Privé de

cette possibilité, il est amputé de l'histoire collective dont il pourrait se sentir comptable.

Dans les situations de travail où la santé est préservée et même où elle se développe, j'ai

pu constater (Clot, 1995, 1999 ; Fernandez et al. 2003) que les femmes et les hommes,

pour arriver à faire ce qu'on leur demande, ont appris à faire autre chose que ce qu'on

leur demande. Leur activité la plus ordinaire invente, souvent malgré tout, une sorte de

tâche dans la tâche, une tâche au delà de la tâche. Cette activité n'est pas une autre tâche.

C'est un devenir autre de la tâche. Une autre histoire qui échappe à la tâche pour qu'ils

puissent la faire leur. C'est ainsi qu'il protège leur santé, par la création d'une sorte de

syntaxe qui retient l'histoire des gestes et des mots entre les générations et soutient une

pensée sur le travail, dans le travail. A ce moment là, ils cessent d'être cette collection

que l'organisation du travail a prévue pour devenir un collectif.

Dans ces situations, l'expérience professionnelle n'est pas un produit fini. Elle se définit

moins par ce qu'un collectif sait faire ou fait que par sa façon originale de changer ses

façons de faire et de concevoir. Ce n'est pas dans la conservation de leurs usages et de

leurs idées héritées que les hommes manifestent la pérennité de leur expérience mais

21


dans leur manière propre, originale, de faire leur de nouvelles manières de faire, de

sentir, de voir les choses. L'expérience ne recouvre pas seulement ce qu'on sait faire —

le déjà su, le déjà dit, le déjà fait — mais aussi les possibilités dont on dispose ou pas

pour se défaire d'une situation, s'affranchir de ce qu'on sait, s'en détacher. C'est

pourquoi, les situations de travail que je connais où la santé est respectée témoignent

pour une autre définition de l'efficacité : l'efficacité réside dans l'action bien sûr mais

aussi dans l'interruption de l'action, plus précisément là où l'action s'arrête, dans le loisir

de pouvoir repenser l'action. Le temps libre c'est d'abord cette reconstruction, la liberté

de penser son travail, même et surtout différemment de son collègue, avec son collègue,

différemment de son chef, avec son chef. Cette expérience vitale prend le contre-pied de

"l'homme nouveau" du néo-stakanovisme régnant, cet homme imaginaire plein de

savoirs mais vide de toute pensée, ce "boxeur manchot", pour parler comme T. Williams

(1960). Cette expérience vitale, c'est, tout simplement et au contraire, le sentiment de

vivre la même histoire.

Ce sentiment là n'a nullement disparu dans les milieux de travail d'aujourd'hui. Il existe.

Il résiste, même s’il est contrarié par l'organisation du travail ou encore négligé par ceux

qui travaillent eux-mêmes. Quand il existe et résiste, c’est qu’il est le contraire d'un

moule. Il se nourrit de disputes professionnelles autour des critères du travail bien fait,

de conflits, de débats d'écoles dans lesquels le dernier mot n'est jamais dit. A l'inverse,

la déflation de ces controverses réduit le travail au silence et dégénère le plus souvent en

assourdissantes querelles de personnes. Au bout du compte, l'inflation actuelle des

conflits relationnels au travail est le résultat de la déflation sociales des disputes sur le

travail lui-même, sur les critères forcément contestables du travail de qualité. Quand ce

qui est à faire est devenu "naturel", quand plus rien ne se discute et que la controverse

est éteinte, quand le conflit des évaluations est refoulé, le désoeuvrement nous atteint

même quand l'agitation nous tient.

Ce genre de désoeuvrement chasse l'homme en chacun d'entre nous et finalement

"empoisonne" la vie. Car ce qui est ravalé au travail n'est pas aboli pour autant. C'est un

résidu qui contamine les autres domaines de la vie. Étranger à soi-même, incarcéré dans

une seule vie, "Je" ne peux plus être un autre et Rimbaud n'a plus qu'à crier dans le

désert. "Je est un Autre" se plaît-on à répéter après lui en oubliant qu'il ajoutait juste

après, dans le même poème : "A chaque être plusieurs vies me semblaient dues". Quand

ces autres vies sont ravalées, le sujet est à la fois sur-occupé et désoeuvré. Et, à cet

instant, l'oeuvre d'art ne lui parle plus. Car l'oeuvre d'art ne s'adresse pas au désoeuvré.

Triste malentendu. Puisque le travail de l'artiste — il faudrait le crier sur les toits —

explore aussi les possibilités de l'existence, cherche à faire reculer les frontières de

l'objectivité du monde (Kundera, 1986) comme n'importe quel travailleur voudrait le

faire aussi. L’artiste le fait à sa façon bien sûr. En lutte avec d’autres objets, une autre

matière première, une autre histoire, il entretient pourtant la passion de s’emparer des

énigmes du monde pour découvrir ce qu’il pourrait devenir. Triste malentendu qui n’a

jamais dit son dernier mot : en effet, si l'oeuvre, séparée du travail de l'artiste, mutée en

chose culturelle, devient un objet de consommation comme un autre, alors, elle n'est

plus que perfusion culturelle, tranquillisant qui engourdit encore une vie amputée :

anesthésique pour boxeur manchot.

22


Alors comment faire ? Résister en retrouvant et en explorant ensemble les équivoques

du travail humain. Le travail est ce piège à pensée qui peut se refermer sur l'usine, sur le

bureau, sur le musée, sur le théâtre lui-même. Mais le travail est tout autant cette

expérience même du réel qui résiste aux idées reçues. Comment faire ? Du travailleur à

l'artiste utilisons peut-être le mot-de-passe que R. Char a fabriqué pour nous :

"l'inaccompli bourdonne d'essentiel" (1978, p. 179). N'importe quel travailleur,

n'importe qui d'entre nous sent que le désir brûle de ce côté là : dans l'effort pour

chercher ensemble à faire ce qu'on arrive pas encore à faire, à dire ce qu'on arrive pas

encore à dire. Au delà de la quiétude factice du déjà dit ou du déjà fait, à l'abri de quoi

la vie peut s’éteindre.

Dans cette retraite, on court toujours le risque de se résigner à comprendre d'avance ce

que le réel nous veut. Grâce aux vérités du moment, aux idées reçues plus ou moins

grandiloquentes, on peut alors se prendre au sérieux— ce qui le plus souvent est le

contraire du sérieux — dans les filets de l'esprit catégorique qui charrie toujours avec lui

sa dose de tranquillisants pontifiants et boursouflés. "Tout ce qui est authentiquement

grand doit comporter un élément de rire, au risque de devenir menaçant, effrayant"

notait déjà M. Bakhtine (1984, p. 354). Prenons-le au mot justement. Le rire fait la voie

libre. C'est sans doute pourquoi, l'hostilité envers l'art a quelque chose de commun avec

l'hostilité envers le travail. C'est une hostilité au neuf, à l'imprévu, disait R. Bresson

(1975, p. 133).

Résistons donc. En re-créant le travail par notre travail. Grâce à l'increvable désir que

quelque chose arrive. Les personnages de Beckett sont, à l'image de Vladimir dans En

attendant Godot, des instruments polis à cette fin. Ce sont des "anonymes du labeur

humain que le comique rend à la fois interchangeables et irremplaçables" (Badiou,

1995, p. 75). Des chefs d'oeuvre d'obstination humaine. Entendons Vladimir :

« Ne perdons pas notre temps en vain discours. Faisons quelque chose, pendant que

l’occasion se présente ! Ce n’est pas tous les jours qu’on a besoin de nous. Non pas à

vrai dire qu’on ait besoin de nous. D’autres feraient aussi bien l’affaire, sinon mieux.

L’appel que nous venons d’entendre, c’est plutôt à l’humanité toute entière qu’il

s’adresse. Mais en cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise

ou non. Profitons-en, avant qu’il soit trop tard. Représentons dignement pour une fois

l’engeance où le malheur nous a fourrés. Qu’en dis-tu ? Il est vrai qu’en pesant, les bras

croisés, le pour et le contre, nous faisons également honneur à notre condition… Nous

sommes au rendez-vous, un point c’est tout. Nous ne sommes pas des saints, mais nous

sommes au rendez-vous. Combien de gens peuvent en dire autant ? » (Beckett, 1971,

pp. 115-116).

Il faut conclure. Je disais, en commençant, que, lorsqu'il n'est pas désoeuvré, le travail

est une tâche dans la tâche, au delà de la tâche. On se sert alors de la tâche pour vivre

une autre histoire et lui conserver une histoire. Je veux terminer avec Proust pour qui la

littérature trace aussi une sorte de langue étrangère dans la langue. Ce n'est pas une

autre langue ni un patois retrouvé, mais un devenir autre de la langue qui échappe à la

langue par la langue : "la seule manière de défendre la langue c'est de l'attaquer"

23


écrivait-il (1972, lettre 47, pp. 110-115). La seule manière de défendre son travail c'est

aussi de l'attaquer. Faisons-le ensemble. Au nom du travail. C'est un signe de santé.

Soyons au rendez-vous.

Références.

Artaud, A. (1984). Oeuvres Complètes. Tome I. Paris : Gallimard.

Badiou, A. (1995). Beckett. L'increvable désir. Paris : Hachette.

Bakhtine, M. (1984). Esthétique de la création verbale. Paris : Gallimard.

Beckett, S. (1971). Théâtre I. Paris : Editions de Minuit.

Bresson, R. (1975). Notes sur le cinématographe. Paris : Folio 2705.

Canguilhem, G. (2002). Ecrits sur la médecine. Paris : Seuil.

Char, R. (1978). Le Nu perdu et autres poèmes 1964-1975. Paris : Gallimard.

Clot, Y. (1995). Le travail sans l’homme ? Pour une psychologie de milieux de travail

et de vie. Deuxième édition de Poche 1998. Paris : La Découverte.

Clot, Y. (1999). La fonction psychologique du travail. 4 ème édition augmentée. Paris :

PUF.

Fernandez, G., Gatounes, F., Herbain, P., Valejo, P. (2003). Nous conducteurs de trains.

Paris : la Dispute.

Kundera, M. L’art du roman. Paris : Folio 2702.

Proust (1972). Correspondance avec madame Strauss. Paris : Livre de Poche.

24


Annexe 2

Rencontres d’Avignon 2005

Extrait du journal « Le Peuple », Juillet 2005

Le 20 mai dernier à la Bibliothèque Nationale de France, se tenait à l’initiative de la CGT, un colloque

dont l’ambition affichée par les participants était de rassembler les réflexions amenées lors de deux

séminaires qui s’étaient précédemment tenus, l’un le 31 mars, à Planète Emergences (Maison des

métallos), consacré au « travail et à la création », l’autre le 14 avril, au Centre Georges Pompidou, sur les

politiques publiques de la culture et leur financement, dans le cadre plus large de l’économie de la culture.

La prochaine étape du processus engagé devrait conduire à la rencontre d’Avignon du 13 juillet.

Les rapports création et société au cœur de notre débat

Les questions du rapport de la création et de la société ont été au cœur de la réflexion engagée lors des

réunions préparatoires. Ces questions hantent le festival d’Avignon depuis son origine et durant toute son

histoire. Bien qu’elles aient été portées avec beaucoup de volonté par ceux qui le fondèrent dans les

problématiques et selon les idéaux de leur époque, elles ne furent jamais vraiment résolues.

Nous pensons qu’aujourd’hui, le festival d’Avignon demeure un des lieux prestigieux et emblématiques

d’où peut renaître une parole publique forte, portant loin l’exigence de leur renouvellement. Car oui, il

faut parler de renouvellement.

Ainsi, notre présence confédérale à Avignon devrait manifester publiquement notre détermination à

vouloir poursuivre avec tous le dialogue engagé. Nous voulons renouveler l’ambition des rencontres

confédérales d’Avignon en les organisant avec d’autres partenaires et en en affichant le caractère

délibérément public, c'est-à-dire ouvert à l’expertise des différents acteurs : monde syndical, bien sûr,

mais aussi associatif ou du champ de l’éducation populaire, chercheurs, auteurs, créateurs.

Nous nous inscrivons aussi dans la perspective de la préparation de notre congrès et de ce que le syndicat

peut apporter sur l’ensemble de ces questions. Cependant nous n’avons pas la science infuse. C’est bien

avec l’ensemble des acteurs de la culture que nous pourrons dégager les voies de notre intervention

spécifique, trouver ensemble des éléments de réponses et nous donner les moyens de poursuivre.

Comprendre dans l’échange et voir ce qu’on peut apporter, c’est le début d’une stratégie. Nous ne

pourrons construire un vaste mouvement portant l’exigence d’une loi d’orientation sur la culture en petit

comité, en vase clos et dans le seul dialogue avec les pouvoirs publics. Il faut que la parole circule

largement. Ce débat, il est bien de notre responsabilité d’organisation syndicale de l’ouvrir, nous ne

pouvons ni ne voulons le porter seuls. Tout à la fois pour des raisons d’efficacité et pour des raisons liées

à la nature propre de syndicalisme confédéré que nous représentons, porteur des valeurs de solidarité et

d’émancipation.

Il ne s’agit pas, bien évidemment, de demander à d’autres de définir le positionnement syndical.

Concevoir la singularité de l’action syndicale en la matière dépend in fine de la seule CGT. Ce que nous

voulons, c’est entrer en partage, en dialogue, pour agir ensemble, selon notre nature propre.

Plus d’impasse sur le travail !

Les relations que notre société entretient avec la création artistique, les œuvres de culture, l’invention

scientifique, sont aujourd’hui fortement ébranlées. Ce qui se révèle ainsi dans la sphère culturelle porte un

éclairage sur la gravité des blocages économiques et sociaux que nous connaissons. Cela est en

interaction avec l’ensemble des problèmes sociaux, économiques et sociétaux que nous connaissons. Les

rapports du travail et de la création apparaissent comme symptomatiques d’une rupture culturelle, alors

25


qu’ils devraient être le lieu fondamental et symbolique d’un rapprochement ouvrant à la transformation

émancipatrice.

C’est pour cela qu’il faut interroger, à nouveaux frais, les politiques culturelles, les réévaluer à l’aune de

pratiques, de formes sociales, tout autant qu’artistiques et culturelles, nouvelles. Le problème n’est pas

d’abord, ni seulement, celui des moyens qu’on octroie à la culture. C’est du sens et du contenu des

politiques culturelles, des objectifs qu’elles s’assignent qu’il faut parler, et porter diagnostic. Objectifs

qu’il faut revoir à la hausse pour appréhender le nouveau et en tirer force.

Comment, ici, ne pas évoquer le travail, renouveler notre attention à son égard ? Principal lieu de

créativité humaine, le travail connaît des bouleversements nombreux, profonds et contradictoires.

Comment le penser, en dégager tout le potentiel de transformation ? Comment poser la question de sa

libération sans l’articuler à l’acte artistique ? Comment le rendre visible, le représenter ? Quel rapport

entretient l’art avec l’activité humaine, sociale, industrieuse qui s’exerce au travail ? Quel rapport avec les

stratégies des entreprises ? Quel rapport avec les constructions sociales qui s’y tissent ?

Le silence qui est fait sur le travail résulte bien sûr principalement de l’exploitation et de la domination

dont le salariat est l’objet. Pourtant, il n’est pas interdit de penser que parfois le salarié lui-même perçoit

mal, ou pas, la dimension culturelle du travail, et tend lui-même à nier sa dynamique culturelle.

L’un des enseignements, et pas des moindres, de la lutte des professionnels concernés par les annexes 8 et

10 des Assedic, aura été de redonner dans cette sphère de l’activité humaine, de la visibilité au travail, qui

demeure plus souvent masqué qu’ailleurs dans l’expression artistique.

Nous faisons l’hypothèse que l’impasse trop souvent faite sur le travail et ses mutations dans la conduite

des politiques culturelles passées, d’Etat comme des collectivités territoriales, a largement grevé leur

efficience et, pour bonne part, conduit aux impasses que nous connaissons. Comment s’en étonner quand

il en est ainsi pour d’autres politiques publiques (santé, éducation…), et que l’on connaît la conception de

la culture que portent historiquement les politiques publiques !

La rupture aggravée, qu’elles consacrent, de la création artistique avec l’ensemble de la société, fragilise

l’une comme l’autre. Elle prive d’une dynamique émancipatrice. L’urgence, au contraire, aujourd’hui,

n’est-il pas de réfléchir à des politiques culturelles ambitieuses, s’appuyant sur de nouveaux

rapprochements, mêlant, de façons inouïes, créations culturelles et travail, concevant la culture comme

un territoire partagé du travail et de la création ?

Aujourd’hui, les politiques culturelles ne peuvent plus ignorer si elles souhaitent promouvoir une société

de plein développement, démocratique et culturelle, le travail comme lieu déterminant de créativités, de

culture. Elles ne pourront d’ailleurs pas, dans d’autres domaines, si elles veulent reconquérir la légitimité

qui leur est contestée, trop tarder à revisiter et à reconsidérer le travail, sa valeur, son concept et ses

réalités. L’attention et le soin portés au travail sont déterminants pour qui veut lever les verrous.

Pour une dynamique culturelle démocratique

Nous ne sommes pas confrontés uniquement à une crise fonctionnelle des institutions. Il ne s’agit pas

uniquement, même si cela peut être nécessaire, de réformer tel ou tel mécanisme qui serait devenu

obsolète. Il y a, de façon sous-jacente, la question du rapport qu’une société entretient avec la création.

C’est ce qui a conduit la Cgt, en son temps, à lancer l’idée de « vraies assises de la culture » avec

l’ambition d’organiser un large débat public sur la culture et son économie et les politiques publiques en

la matière. Les difficultés rencontrées dans la concrétisation de ce projet, ne nous amènent pas à renoncer

à notre objectif, mais certainement à reprendre les choses, d’une autre façon, pour l’atteindre.

Quel est cet objectif ? D’une certaine façon, les 2 e Rencontres CGT « Travail, culture, syndicalisme »

organisées à Montpellier, en février 2003, dans la proximité du 47 e congrès, l’avaient pointé en indiquant

la nécessité d’élargir le débat, de l’ouvrir si nous voulions un mouvement fort, susceptible d’exiger et de

contribuer à l’instauration d’une loi d’orientation sur la culture.

26


Elles avaient aussi ouvert quatre champs de réflexion : l’entreprise et la culture ; site, territoire et culture ;

responsabilités publiques ; l’exception et la diversité culturelle. Cela n’avait d’autre ambition que d’offrir

un cadre à la réflexion de débats publics que nous voulions régionaux. Nous voulons consolider nos

interrogations, baliser notre réflexion, valider nos hypothèses.

Il nous faut discerner quelques attentes que l’on peut légitimement avoir envers une organisation

syndicale confédérée comme la CGT, en ce qui concerne son implication dans le développement culturel

de notre société et donc pour la promotion de politiques culturelles conquérantes, engageant une

dynamique de démocratie culturelle. Quel sens doit avoir notre intervention ?

Pour cela, nous avons besoin aussi de réfléchir sur nous-mêmes, d’un retour sur notre histoire et sur les

deux leviers pour le syndicalisme moderne dont la CGT est la matrice principale : le pilier solidarité,

mutualité, protection sociale. Le second pilier, celui de l’émancipation, un peu délégué à d’autres, à la

politique, même si le syndicalisme n’a pas vocation à répondre à tout. Le temps de son intervention sur la

solidarité ne peut être donné sans visée émancipatrice. Ce qui nous ramène à penser le travail dans son

rôle déterminant pour des constructions sociales solidaires et émancipatrices ouvrant des perspectives

pour une démocratie culturelle.

Jean-Pierre Burdin

Activité confédérale Politique culturelle

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Annexe 3

Entretien Journal de la Ligue de l’Enseignement.

La culture et la création occupent-elles encore une place significative dans le monde du travail ?

Le monde du travail est en lui-même un creuset de culture. A l’entreprise, le collectif de travail crée,

innove, cherche, invente des techniques, des procédés, transforme des pratiques sociales, culturelles.

Cela n’est pas suffisamment réfléchi, et quand cela l’est c’est souvent du seul point de vue du

management des hommes, des procès de travail, dans le cadre des stratégies d’entreprises.

Le travail est culture parce qu’il est, de facto, le lieu de mise en œuvre de ressources, de capacités

humaines, individuelles et collectives. Tout travail est d’abord culture parce qu’il est accomplissement et

dépassement d’un travail cumulé. Il l’est aussi parce que l’exécution du travail prescrit ne s’accomplit que

par cette sorte de« plus value culturelle » qu’y apporte le salarié. Sans cet « au delà du prescrit », le travail

ne se ferait tout simplement pas.

L’entreprise est aussi le lieu de pratiques, d’activités et d’expressions spécifiquement culturelles.

Notamment quand il y a des comités d’entreprise. On critique beaucoup l’action de leurs élus. On dit

moins bien la faiblesse de leurs moyens, l’obsolescence de leurs droits (temps, formations, espaces) en

rapport avec les évolutions techniques, scientifiques, artistiques du temps présents. On s’interroge peu sur

le fait que le plus grand nombre ne dispose d’aucune institution pour exercer leur solidarité et construire

leur émancipation. En fait, on ne cherche pas à contribuer à l’essor culturel du monde du travail !

D’où votre initiative de tenir à Avignon le 13 juillet une « rencontre » sur culture, création et

travail. En quoi consistera ce temps de paroles et qu’est-ce que vous en attendez ?

Ce que nous cherchons c’est à rassembler des syndicalistes, des acteurs sociaux, des auteurs, des

chercheurs, des militants de l’éducation populaire, des responsables d’institutions culturelles pour mettre

en dispute le rapport de la création et du travail comme une condition sine qua none du développement

d’une démocratie culturelle, du renouvellement des langages de la création, mais aussi du travail luimême,

du lien qu’on entretient avec lui, de son sens.

Les problèmes auxquels sont confrontés les salariés, à commencer par l’image, les représentations qu’ils

entretiennent d’eux-mêmes, sont immenses. Il faut qu’ils rentrent en partage culturel pour imaginer,

anticiper, transformer les choses. Dans un paysage mobile, profondément en crise, il faut pouvoir « lire le

réel » pour en exploiter les contradictions.

Dans cette volonté de renouer des liens forts entre culture et monde du travail, quel rôle peut, à

votre sens, jouer l’éducation populaire ?

Les mouvements d’éducation populaire ne sont pas des syndicats, mais depuis que nous sommes nés nous

entretenons de fortes complicités. Ces différences de nature peuvent faire émerger des richesses. Nous

sommes des militants de la culture active. Nous pouvons agir d’une part pour porter ensemble des

exigences fortes en matière de politiques culturelles, mais aussi pour construire des actions, pour

confronter des expériences, les mettre en débat. Enfin les mouvements d’éducation populaires sont

porteurs de compétences techniques, pédagogiques qui peuvent contribuer à qualifier nos actions et à les

rendre plus efficaces, plus opérantes.

Jean-Pierre Burdin

Culture@cgt.fr

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