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L'Inde : de l'exploitation coloniale au ... - Lutte Ouvrière

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L’In<strong>de</strong> :<br />

<strong>de</strong> l’exploitation <strong>coloniale</strong><br />

<strong>au</strong> développement dans l’inégalité<br />

Exposé du Cercle Léon Trotsky<br />

du 10 mars 2006<br />

L’In<strong>de</strong> est un pays immense où vivent plus d’un milliard cent millions <strong>de</strong><br />

personnes : un individu <strong>de</strong> la planète sur six habite en In<strong>de</strong>. Cette superficie <strong>de</strong><br />

3 290 000 km² représente six fois celle <strong>de</strong> la France.<br />

Composée <strong>de</strong> 28 régions et sept États fédér<strong>au</strong>x, chacun <strong>au</strong>ssi vaste que<br />

bien <strong>de</strong>s pays européens, l’In<strong>de</strong> regroupe une multitu<strong>de</strong> <strong>de</strong> peuples et<br />

d’ethnies. Une diversité illustrée par le fait qu’<strong>au</strong>x côtés <strong>de</strong>s 18 langues<br />

reconnues officiellement, <strong>de</strong>s centaines d’<strong>au</strong>tres langues et dialectes sont<br />

parlées.<br />

Mais c’est pour d’<strong>au</strong>tres raisons que le « géant asiatique » a fait la une <strong>de</strong>s<br />

journ<strong>au</strong>x ces <strong>de</strong>rniers temps. Fin janvier, le sommet <strong>de</strong> Davos, ren<strong>de</strong>z-vous<br />

<strong>de</strong>s grands patrons <strong>de</strong> ce mon<strong>de</strong>, a mis l’In<strong>de</strong> en ve<strong>de</strong>tte. Et on a pu entendre<br />

les commentateurs vanter le t<strong>au</strong>x <strong>de</strong> croissance exceptionnel <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong>, flirtant<br />

avec les 8 % en 2005, juste <strong>de</strong>rrière celui <strong>de</strong> la Chine. À les en croire, dans<br />

l’ombre <strong>de</strong> la puissance chinoise, l’In<strong>de</strong> prend son envol et menacerait même,<br />

elle <strong>au</strong>ssi, à terme l’hégémonie <strong>de</strong>s puissances impérialistes sur l’économie<br />

mondiale.<br />

Et <strong>de</strong> mettre en évi<strong>de</strong>nce la « Shining India », l’In<strong>de</strong> qui brille, avec le<br />

développement à Bangalore <strong>de</strong> la Silicon Valley indienne, qui concentre les<br />

gran<strong>de</strong>s entreprises informatiques et se spécialise dans le développement <strong>de</strong><br />

logiciels et l’assistance en ligne, et l’existence d’une classe moyenne éduquée,<br />

parlant anglais et prête à consommer.<br />

Les commentaires <strong>de</strong>s médias passent <strong>de</strong> l’enthousiasme <strong>de</strong>vant le<br />

« miracle indien », en particulier lorsqu’ils traitent <strong>de</strong>s possibilités<br />

d’investissement pour les entreprises <strong>de</strong>s pays riches en In<strong>de</strong>, à la plus gran<strong>de</strong><br />

inquiétu<strong>de</strong> quand il s’agit <strong>de</strong> la concurrence potentielle <strong>de</strong> cette nouvelle<br />

puissance économique.<br />

Dans ce <strong>de</strong>rnier registre, nous avons eu droit à tout – ou presque – avec<br />

l’OPA hostile que le groupe sidérurgique Mittal Steel a lancée contre Arcelor fin<br />

janvier. Que n’a-t-on pas entendu alors ! Le loup indien était entré dans la


ergerie européenne, s’attaquant s<strong>au</strong>vagement à Arcelor – présenté comme<br />

un modèle <strong>de</strong> vertu européen, alors qu’il est lui-même en train <strong>de</strong> manger tout<br />

cru l’un <strong>de</strong> ses concurrents canadiens !<br />

Il fallait voir dans l’origine indienne <strong>de</strong> la famille Mittal la preuve que la<br />

montée en puissance, discrète mais bien réelle, <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong>, menaçait<br />

directement les plus grands trusts <strong>de</strong>s pays européens. Le fait qu’il s’agisse<br />

d’un groupe <strong>de</strong> droit néerlandais, coté en Europe et ne possédant même<br />

<strong>au</strong>cune usine sur le sol indien, ne rentrait guère en ligne <strong>de</strong> compte pour les<br />

éditorialistes.<br />

Sur le plan politique <strong>au</strong>ssi, l’In<strong>de</strong> est mise en avant comme un modèle. On<br />

vante la stabilité institutionnelle <strong>de</strong> « la plus gran<strong>de</strong> démocratie du mon<strong>de</strong> »,<br />

unique pays p<strong>au</strong>vre ayant réussi à préserver, <strong>de</strong>puis son indépendance, <strong>de</strong>s<br />

élections régulières, un système parlementaire, une presse libre, bref, tous les<br />

attributs d’une démocratie.<br />

Dire que cette vision n’est pas la nôtre n’étonnera personne. Pour<br />

s’extasier sur le miracle économique <strong>de</strong> Bangalore, il f<strong>au</strong>t oublier les<br />

bidonvilles <strong>au</strong> milieu <strong>de</strong>squels on passe avant d’arriver sur les pelouses<br />

impeccables qui entourent les entreprises <strong>de</strong> logiciels ; pour célébrer les<br />

vertus <strong>de</strong> la démocratie indienne, il f<strong>au</strong>t passer sous silence la persistance <strong>de</strong><br />

traits moyenâgeux comme le système <strong>de</strong>s castes, les inégalités qui se<br />

creusent, avec officiellement 390 millions d’Indiens qui survivent avec moins<br />

<strong>de</strong> un dollar par jour, et la répression féroce qui s’abat sur tous ceux qui<br />

protestent ou revendiquent, ainsi que la situation <strong>de</strong> guerre civile qui persiste<br />

dans certaines régions.<br />

Aujourd’hui, on nous dit qu’avec la mondialisation <strong>de</strong> l’économie, la<br />

redistribution <strong>de</strong>s cartes à l’échelle du mon<strong>de</strong>, tout serait différent, tout serait<br />

possible. Les plus optimistes vont même jusqu’à pronostiquer une « réduction<br />

significative <strong>de</strong> la p<strong>au</strong>vreté, si l’In<strong>de</strong> persévère dans la libéralisation <strong>de</strong> son<br />

économie ». Voilà une expression suffisamment vague pour ne rien vouloir dire<br />

et qui permet d’afficher quelques préoccupations à l’égard <strong>de</strong>s exclus <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong><br />

qui brille…<br />

Mais on ne peut comprendre ce qu’est l’In<strong>de</strong> <strong>au</strong>jourd’hui et l’évolution<br />

actuelle <strong>de</strong> cet immense pays sans revenir sur son passé, et en particulier sur<br />

son passé colonial. Les rapports entre la Gran<strong>de</strong>-Bretagne et l’In<strong>de</strong> ont<br />

constitué l’exemple même <strong>de</strong>s relations entre un pays impérialiste et une<br />

colonie et la révolution industrielle, qui a permis l’envolée économique <strong>de</strong> la<br />

Gran<strong>de</strong>-Bretagne, s’est appuyée dans une large mesure sur le pillage <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong>.<br />

L’histoire <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong>, la manière dont le pays s’est développé, illustrent tous<br />

les traits du colonialisme, dont on parle tant en ce moment. Et ce sont ces<br />

traits qui permettent <strong>de</strong> comprendre l’In<strong>de</strong> d’<strong>au</strong>jourd’hui.<br />

2<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


La colonisation britannique<br />

détruit la société indienne<br />

Du commerce <strong>au</strong> pillage<br />

La mondialisation, qu’on nous présente comme la gran<strong>de</strong> nouve<strong>au</strong>té <strong>de</strong><br />

notre époque, n’est pas chose nouvelle pour l’In<strong>de</strong> : dès la fin du XV e siècle,<br />

les richesses <strong>de</strong> ce pays lointain ont été le but <strong>de</strong> bien <strong>de</strong>s aventures <strong>de</strong> la<br />

bourgeoisie marchan<strong>de</strong> qui s’était développée en Europe.<br />

À l’époque où Vasco <strong>de</strong> Gama atteignit la côte occi<strong>de</strong>ntale indienne, en<br />

1498, l’In<strong>de</strong> était donc loin d’être un pays replié sur lui-même. Les échanges y<br />

étaient intenses et dans certaines régions, comme le Gujarat, un État côtier du<br />

nord-ouest, la production artisanale <strong>de</strong> tissus appréciés dans tout l’Orient était<br />

florissante. Les caravanes <strong>de</strong> marchands <strong>de</strong> l’empire moghol, dynastie<br />

musulmane qui régnait alors en In<strong>de</strong>, allaient jusqu’en Indonésie et en Chine à<br />

l’Est, et vers la Perse à l’Ouest.<br />

Avec les découvreurs venaient les marchands occi<strong>de</strong>nt<strong>au</strong>x : les Portugais<br />

installèrent <strong>de</strong>s comptoirs sur la côte ouest, bientôt suivis par la Hollan<strong>de</strong>, la<br />

Gran<strong>de</strong>-Bretagne et la France. Celle-ci, arrivée bonne <strong>de</strong>rnière dans la course,<br />

dut se contenter <strong>de</strong> quelques comptoirs, comme Pondichéry ou Chan<strong>de</strong>rnagor.<br />

Les Européens évinçaient les marchands indiens du commerce maritime<br />

avec l’étranger, ne développant un partenariat qu’avec les plus importants<br />

d’entre eux, qui servaient d’intermédiaires.<br />

La conquête <strong>de</strong> territoires se fit petit à petit. C’est la Gran<strong>de</strong>-Bretagne qui<br />

s’imposa rapi<strong>de</strong>ment : dès le XVIII e siècle, elle régnait en maître sur tout le sud<br />

<strong>de</strong> l’In<strong>de</strong>.<br />

Pendant plusieurs décennies, en particulier celles <strong>de</strong> la fin du XVIII e siècle,<br />

la Compagnie anglaise <strong>de</strong>s In<strong>de</strong>s orientales réalisa <strong>de</strong>s fortunes dans le<br />

commerce <strong>de</strong>s produits indiens, en particulier les épices, les cotonna<strong>de</strong>s et les<br />

soieries. Elle imposa son monopole par la force et le commerce se transforma<br />

vite en pillage pur et simple. La Compagnie obligeait les paysans et les<br />

tisserands à lui vendre la totalité <strong>de</strong> leur production, <strong>au</strong>x prix qu’elle fixait. Elle<br />

écrasait les villages d’impôts, qui allaient grossir la fortune <strong>de</strong> ses<br />

actionnaires.<br />

Résultat direct <strong>de</strong> ce pillage, la famine sévissait en 1770 <strong>au</strong> Bengale,<br />

pourtant l’un <strong>de</strong>s États les plus riches <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong>, où la production artisanale<br />

était développée : dix millions <strong>de</strong> personnes y trouvèrent la mort… Mais la<br />

Compagnie, qui avait continué à percevoir l’impôt foncier pendant la famine et<br />

l’avait même <strong>au</strong>gmenté, put se féliciter <strong>de</strong> voir ses recettes nettes s’accroître.<br />

Cette pério<strong>de</strong> constitue la première phase <strong>de</strong> ce qu’on pourrait appeler le<br />

développement du sous-développement en In<strong>de</strong>.<br />

3<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


Le rôle du pillage <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong><br />

dans la révolution industrielle en Gran<strong>de</strong>-Bretagne<br />

C’est effectivement l’argent prélevé sur le pillage <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong> qui finança<br />

pour une large part la révolution industrielle en Gran<strong>de</strong>-Bretagne. Ces capit<strong>au</strong>x<br />

s’emparèrent <strong>au</strong> tournant <strong>de</strong>s années 1800 <strong>de</strong>s récentes inventions<br />

techniques, comme celle <strong>de</strong> la machine à vapeur, pour investir non plus<br />

seulement le commerce <strong>de</strong>s marchandises mais leur production même. La<br />

généralisation <strong>de</strong> l’usage <strong>de</strong>s machines transforma les manufactures en<br />

usines et les ouvriers en simples compléments <strong>de</strong> ces <strong>de</strong>rnières. La révolution<br />

industrielle substitua la production <strong>de</strong> masse à la production artisanale.<br />

Elle marqua une nouvelle étape <strong>de</strong> la colonisation indienne, pire que la<br />

précé<strong>de</strong>nte. Car si la Compagnie britannique s’était assujettie l’artisanat<br />

indien, elle en avait <strong>au</strong>ssi besoin comme source première <strong>de</strong> son<br />

enrichissement. Avec l’avènement <strong>de</strong> l’industrie britannique, l’artisan indien<br />

était désormais un rival à éliminer. L’industrie textile qui se développait en<br />

Gran<strong>de</strong>-Bretagne ne pouvait tolérer la concurrence <strong>de</strong>s tissus indiens.<br />

Pour les détruire, elle s’appuya sur la supériorité <strong>de</strong> la production<br />

capitaliste et bénéficia <strong>de</strong> l’assistance directe <strong>de</strong> son État. L’État britannique<br />

mit en place <strong>de</strong>s droits <strong>de</strong> douane prohibitifs, interdisant pratiquement<br />

l’exportation <strong>de</strong>s tissus indiens.<br />

De grand pays producteur <strong>de</strong> tissus artisan<strong>au</strong>x, l’In<strong>de</strong> se transforma en<br />

vaste marché pour les tissus et le fil anglais, résultats d’une production<br />

mécanisée. Entre 1824 et 1837, les importations <strong>de</strong> mousseline britannique<br />

en In<strong>de</strong> passèrent <strong>de</strong> moins d’un million <strong>de</strong> mètres à cinquante-huit millions !<br />

Avec pour conséquence directe que la population <strong>de</strong> Dacca <strong>au</strong> Bengale, l’une<br />

<strong>de</strong>s gran<strong>de</strong>s régions productrice <strong>de</strong> tissus, tomba <strong>de</strong> 150 000 à 20 000<br />

personnes.<br />

Le nive<strong>au</strong> <strong>de</strong> vie <strong>de</strong> la population indienne baissa inexorablement. Des<br />

millions d’artisans ruinés grossissaient les rangs <strong>de</strong> la population sans terre<br />

<strong>de</strong>s villages. L’In<strong>de</strong> <strong>de</strong>venait une colonie chargée <strong>de</strong> produire les matières<br />

premières à <strong>de</strong>stination <strong>de</strong> la Gran<strong>de</strong>-Bretagne et d’acheter ses produits<br />

manufacturés, sans oublier les impôts qui contribuaient encore à étrangler la<br />

population.<br />

Même sous l’Empire moghol, où les paysans <strong>de</strong>vaient fournir en impôt un<br />

tiers <strong>de</strong> leur récolte, celui-ci pouvait être modulé, voire même supprimé,<br />

lorsque la faim menaçait, après une m<strong>au</strong>vaise récolte par exemple.<br />

Le colonisateur britannique ne se préoccupait pas <strong>de</strong> ces détails : les<br />

impôts étaient dus quoi qu’il arrive et leur volume global <strong>au</strong>gmentait<br />

régulièrement.<br />

Changement plus important encore : les colonisateurs britanniques<br />

imposèrent l’impôt en argent à la place <strong>de</strong> l’impôt en nature. Imposer l’argent<br />

dans une économie paysanne, qui en ignorait pratiquement l’usage jusque-là,<br />

conduisait à <strong>de</strong>s bouleversements soci<strong>au</strong>x majeurs. Les commun<strong>au</strong>tés<br />

4<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


villageoises d’antan éclatèrent. Les percepteurs d’impôts sous les Moghols,<br />

les zamindars 1 furent considérés par le pouvoir britannique comme les<br />

propriétaires du sol ; à charge pour eux <strong>de</strong> payer une re<strong>de</strong>vance en argent<br />

liqui<strong>de</strong>, avec la liberté <strong>de</strong> pressurer les paysans pour récupérer plusieurs fois<br />

la re<strong>de</strong>vance. Cette nouvelle classe <strong>de</strong> propriétaires terriens <strong>de</strong>vint le flé<strong>au</strong> <strong>de</strong><br />

la paysannerie indienne. Et une <strong>au</strong>tre catégorie <strong>de</strong> parasites fit son apparition<br />

dans les campagnes, avec l’introduction <strong>de</strong> l’impôt en argent : celle <strong>de</strong>s<br />

usuriers.<br />

L’In<strong>de</strong> souffre <strong>au</strong>jourd’hui encore <strong>de</strong> ces <strong>de</strong>ux flé<strong>au</strong>x, apportés par les<br />

colonisateurs britanniques.<br />

Commentant la situation <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong>, Marx écrivait en 1853 : « Aucun doute<br />

n’est possible pourtant : les m<strong>au</strong>x que les Anglais ont c<strong>au</strong>sés à l’Hindoustan<br />

sont d’un genre essentiellement différent et be<strong>au</strong>coup plus profond que tout<br />

ce que l’Hindoustan avait eu à souffrir <strong>au</strong>paravant. L’Angleterre a en effet<br />

détruit les fon<strong>de</strong>ments du régime social <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong>, sans manifester jusqu’à<br />

présent la moindre velléité <strong>de</strong> construire quoi que ce soit ».<br />

La Gran<strong>de</strong>-Bretagne représentait <strong>au</strong> milieu du XIX e siècle 2 % <strong>de</strong> la<br />

population mondiale, mais 45 % <strong>de</strong> la production manufacturée ! C’est cette<br />

puissance qui lui permit <strong>de</strong> régner sur l’In<strong>de</strong>, qui n’était pas un pays développé<br />

mais tout <strong>de</strong> même une civilisation ancienne, avec une agriculture irriguée<br />

relativement évoluée et une production artisanale qui s’exportait <strong>de</strong>puis<br />

longtemps.<br />

La prétendue « œuvre civilisatrice »<br />

Ce que l’écrivain britannique Rudyard Kipling célébrait comme étant le<br />

« far<strong>de</strong><strong>au</strong> civilisateur <strong>de</strong> l’homme blanc » et que nos politiciens souhaitent<br />

<strong>au</strong>jourd’hui nous vendre sous l’étiquette d’» œuvre civilisatrice <strong>de</strong> la<br />

colonisation » s’est résumé <strong>au</strong>x mêmes procédés <strong>de</strong> pillage et<br />

d’asservissement <strong>de</strong> la population, quelle que soit la puissance européenne<br />

concernée.<br />

Les bienfaits <strong>de</strong> la civilisation, les peuples colonisés les ont payés cher et<br />

s’il pouvait y avoir <strong>de</strong>s retombées positives pour eux, ce n’était pas le but<br />

premier ! Comme le soulignait Marx en 1853 : « L’oligarchie manufacturière<br />

anglaise ne désire doter l’In<strong>de</strong> <strong>de</strong> chemins <strong>de</strong> fer que dans l’intention<br />

exclusive d’en tirer à moindre frais le coton et <strong>au</strong>tres matières premières pour<br />

5<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong><br />

1 Le système <strong>de</strong>s zamindars s’était surtout développé dans l’État du Bengale. Dans toute l’In<strong>de</strong> septentrionale<br />

régnait le système <strong>de</strong>s ryotwari, dans lequel le cultivateur était virtuellement propriétaire <strong>de</strong> son petit lopin <strong>de</strong><br />

terre et payait l’impôt foncier directement à l’État, sans passer par l’intermédiaire d’un zamindar. Mais dans les<br />

<strong>de</strong>ux cas, le flé<strong>au</strong> restait le prêteur : dans l’In<strong>de</strong> du nord, il tenait le petit cultivateur sous sa coupe et il finit par<br />

concentrer la propriété <strong>de</strong>s terres. Les plus riches possédaient souvent <strong>de</strong>s centaines <strong>de</strong> villages et régnaient<br />

pratiquement comme <strong>de</strong>s princes féod<strong>au</strong>x. Ils finirent par jouer le même rôle que les zamindars.


ses manufactures. Tout ce que la bourgeoisie anglaise sera obligée <strong>de</strong> faire en<br />

In<strong>de</strong> pour ses profits n’émancipera pas la masse du peuple, ni n’améliorera<br />

substantiellement sa condition sociale ».<br />

Pour <strong>au</strong>tant, Marx ne regrettait pas le passé et ne voyait pas dans<br />

l’organisation ancienne <strong>de</strong> la société indienne, détruite par la colonisation, un<br />

quelconque âge d’or. Il en dénonçait <strong>au</strong> contraire l’obscurantisme et<br />

l’organisation sociale moyenâgeuse. Il écrivait : « Nous ne <strong>de</strong>vons pas oublier<br />

que cette vie végétative, stagnante, que ce genre d’existence passif<br />

déchaînait d’<strong>au</strong>tre part, par contrecoup, <strong>de</strong>s forces <strong>de</strong> <strong>de</strong>struction aveugles et<br />

s<strong>au</strong>vages et faisait du meurtre lui-même un rite religieux en Hindoustan. Nous<br />

ne <strong>de</strong>vons pas oublier que ces petites commun<strong>au</strong>tés portaient la marque<br />

infamante <strong>de</strong>s castes et <strong>de</strong> l’esclavage, qu’elles soumettaient l’homme <strong>au</strong>x<br />

circonstances extérieures <strong>au</strong> lieu d’en faire le roi <strong>de</strong>s circonstances, qu’elles<br />

faisaient d’un état social en développement spontané, une fatalité toute<br />

puissante (…) ».<br />

Les masses indiennes rançonnées<br />

par l’administration <strong>coloniale</strong><br />

Le milieu du XIX e siècle fut marqué en In<strong>de</strong> par la gran<strong>de</strong> révolte <strong>de</strong> 1857.<br />

Recrutés en majorité parmi les castes indiennes élevées et certaines minorités<br />

ethniques, les « cipayes », soldats placés sous le comman<strong>de</strong>ment d’officiers<br />

britanniques, en furent à l’origine et <strong>de</strong>s princes féod<strong>au</strong>x en prirent la tête,<br />

mais elle gagna <strong>au</strong>ssi les paysans misérables et la population <strong>de</strong>s villes.<br />

Malgré une répression féroce l’armée britannique, qui brûla <strong>de</strong>s villages<br />

entiers et en extermina tous les hommes, mit plus d’un an à venir à bout <strong>de</strong>s<br />

grands centres <strong>de</strong> résistance et, jusqu’en 1859, elle dut affronter <strong>de</strong>s petits<br />

détachements d’insurgés qui résistaient encore.<br />

C’est à ce moment-là que l’In<strong>de</strong> passa directement sous la domination <strong>de</strong><br />

la Couronne britannique. La Compagnie <strong>de</strong>s In<strong>de</strong>s orientales, qui l’avait<br />

administrée jusqu’alors, fut liquidée, non sans que ses actionnaires soient<br />

généreusement in<strong>de</strong>mnisés.<br />

Devenu sujet <strong>de</strong> sa majesté britannique, le peuple indien n’était pas<br />

mieux loti qu’avant. Dans les campagnes, les zamindars avaient tous les droits<br />

sur les paysans p<strong>au</strong>vres, du moment qu’ils faisaient rentrer l’argent dans les<br />

caisses du gouvernement colonial. Cet argent permit à la bourgeoisie<br />

britannique <strong>de</strong> financer <strong>de</strong>s infrastructures indispensables à l’exploitation du<br />

pays, par exemple le chemin <strong>de</strong> fer. De même, après avoir laissé dépérir, f<strong>au</strong>te<br />

d’entretien, les installations antérieures, <strong>de</strong> grands ouvrages d’irrigation furent<br />

construits, qui ne servaient en rien la population, bien que ce soit elle qui les<br />

ait payés, sous forme d’un « impôt sur l’e<strong>au</strong> ».<br />

Dans les campagnes, l’administration <strong>coloniale</strong> favorisa, <strong>au</strong> détriment <strong>de</strong>s<br />

cultures vivrières, le développement <strong>de</strong> gran<strong>de</strong>s plantations <strong>de</strong> thé, <strong>de</strong> café,<br />

6<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


mais <strong>au</strong>ssi <strong>de</strong> coton, <strong>de</strong> jute, <strong>de</strong> fibres <strong>de</strong> palme ou <strong>de</strong> caoutchouc, sans<br />

oublier le pavot à opium.<br />

Les paysans y travaillaient dans <strong>de</strong>s conditions proches <strong>de</strong> l’esclavage. Au<br />

Bengale, dans les plantations d’indigo, les propriétaires britanniques payaient<br />

à l’avance la récolte à venir <strong>de</strong>s paysans. Lorsque celle-ci ne suffisait pas à<br />

couvrir l’avance, le paysan s’en<strong>de</strong>ttait, la <strong>de</strong>tte se transmettant ensuite à ses<br />

enfants et l’enchaînant <strong>au</strong> propriétaire <strong>au</strong>ssi inexorablement que les liens <strong>de</strong><br />

servage pouvaient lier un serf à son seigneur.<br />

Cette forme d’en<strong>de</strong>ttement sur plusieurs générations <strong>de</strong>vint vite le lot <strong>de</strong><br />

la majorité <strong>de</strong>s paysans, qui ne pouvaient plus faire face <strong>au</strong> paiement <strong>de</strong>s<br />

impôts et se retrouvaient sous la coupe <strong>de</strong>s usuriers et <strong>de</strong>s zamindars,<br />

contraints pour finir <strong>de</strong> leur abandonner leurs terres.<br />

Les famines se succè<strong>de</strong>nt<br />

Les gran<strong>de</strong>s plantations étaient <strong>de</strong>stinées à développer une production<br />

entièrement tournée vers l’exportation. La famine continua <strong>de</strong> faire <strong>de</strong>s<br />

ravages et, entre 1875 et 1900, la faim ou ses conséquences directes tuèrent<br />

25 millions <strong>de</strong> personnes. Pendant les famines, les exportations <strong>de</strong> blé vers la<br />

Gran<strong>de</strong>-Bretagne continuaient.<br />

En 1881, Marx s’indignait en ces termes : « Ce que les Anglais prennent<br />

chaque année <strong>au</strong>x Indiens – sous forme <strong>de</strong> rente, <strong>de</strong> divi<strong>de</strong>n<strong>de</strong>s sur <strong>de</strong>s voies<br />

<strong>de</strong> chemin <strong>de</strong> fer parfaitement inutiles pour les Indiens eux-mêmes, <strong>de</strong><br />

pensions pour les fonctionnaires militaires et civils, <strong>de</strong> dépenses pour les<br />

guerres afghanes et <strong>au</strong>tres – ce qu’ils leur prennent chaque année sans<br />

<strong>au</strong>cune compensation – sans compter ce qu’ils s’approprient chaque année<br />

en In<strong>de</strong> même – dépasse le montant global <strong>de</strong>s revenus <strong>de</strong> 60 millions <strong>de</strong><br />

travailleurs agricoles et industriels <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong> ! C’est une véritable saignée, une<br />

affaire scandaleuse ! Les années <strong>de</strong> famine s’y succè<strong>de</strong>nt l’une après l’<strong>au</strong>tre,<br />

la faim y prenant <strong>de</strong>s dimensions que l’on ne soupçonne même pas en<br />

Europe ».<br />

Quinze ans après ces lignes, en 1896, la faim frappait à nouve<strong>au</strong><br />

l’ensemble du pays, après que la sécheresse eut entraîné <strong>de</strong> m<strong>au</strong>vaises<br />

récoltes. Les c<strong>au</strong>ses naturelles furent aggravées par la spéculation effrénée<br />

sur les céréales, que le gouvernement ne cherchait nullement à contenir. Une<br />

épidémie <strong>de</strong> peste s’ajouta <strong>au</strong> choléra à Bombay, où se concentraient <strong>de</strong>s<br />

dizaines <strong>de</strong> milliers <strong>de</strong> réfugiés affamés en provenance <strong>de</strong>s campagnes.<br />

Alors que l’administration <strong>coloniale</strong> préparait, en gran<strong>de</strong> pompe, les<br />

cérémonies du soixantième anniversaire du règne <strong>de</strong> Victoria, les différents<br />

organismes censés lutter contre la famine et contre la peste détournaient<br />

l’argent vers d’<strong>au</strong>tres objectifs, y compris les campagnes militaires <strong>de</strong> l’armée<br />

britannique, en H<strong>au</strong>te-Birmanie par exemple.<br />

C’est sur ces déprédations inouïes, sur la ruine et la mort <strong>de</strong> millions<br />

d’Indiens, que la bourgeoisie impérialiste a construit sa richesse. Un rapport<br />

7<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


officiel <strong>de</strong> l’administration britannique le traduisait même littéralement,<br />

préconisant en 1881, après plusieurs famines, <strong>de</strong> ne pas intervenir car, disaitil<br />

: « Si on s<strong>au</strong>ve les classes affamées, on risque d’<strong>au</strong>gmenter<br />

considérablement leur fécondité et <strong>de</strong> les laisser mourir en masses encore<br />

plus importantes à la famine suivante ». Cela se passe <strong>de</strong> commentaires.<br />

8<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


Diviser pour mieux régner<br />

La Gran<strong>de</strong>-Bretagne renforce les États princiers<br />

Comment l’administration britannique parvint-elle à imposer cette<br />

exploitation forcenée et à régner sur un pays <strong>au</strong>ssi vaste et peuplé, où<br />

éclataient régulièrement <strong>de</strong>s jacqueries paysannes ?<br />

Après la révolte <strong>de</strong>s cipayes, qui avait touché tout le pays, l’administration<br />

<strong>coloniale</strong> s’appuya désormais sur les grands propriétaires fonciers et les<br />

princes, dont elle renforça les pouvoirs contre la population.<br />

En effet, si elle contrôlait directement toute une partie du territoire, une<br />

<strong>au</strong>tre était laissée sous l’administration <strong>de</strong>s princes, avec pas moins <strong>de</strong> 562<br />

États princiers. Certains <strong>de</strong> ces États étaient minuscules, d’<strong>au</strong>tres<br />

constituaient <strong>de</strong>s roy<strong>au</strong>mes plus grands que <strong>de</strong>s pays d’Europe. La Gran<strong>de</strong>-<br />

Bretagne <strong>de</strong> la révolution industrielle maintenait les princes sur leur trône,<br />

mais après tout, quoi <strong>de</strong> plus naturel pour un pays qui conserve encore<br />

<strong>au</strong>jourd’hui ses rois et reines !<br />

Pour rester en place, les maharajas et <strong>au</strong>tres nababs faisaient allégeance<br />

à la couronne britannique et <strong>de</strong>vaient également collecter et payer l’impôt<br />

pour son compte. Avec la bénédiction <strong>de</strong>s <strong>au</strong>torités <strong>coloniale</strong>s, les princes<br />

pouvaient continuer d’exercer le <strong>de</strong>spotisme le plus absolu sur leurs sujets,<br />

qui <strong>de</strong>vaient entretenir <strong>de</strong>s cours <strong>au</strong>x fastes insensés. Un maharaja dépensa<br />

par exemple l’équivalent <strong>de</strong> 30 000 euros pour le « mariage » <strong>de</strong> son chien<br />

favori !<br />

L’émergence d’une bourgeoisie indienne<br />

Le développement extraordinaire <strong>de</strong> l’usure date <strong>de</strong> cette pério<strong>de</strong>. Les<br />

héritiers <strong>de</strong>s marchands indiens, qui avaient trouvé une place d’intermédiaires<br />

<strong>au</strong>près <strong>de</strong> la bourgeoisie britannique, notamment dans le commerce avec<br />

l’Extrême Orient qu’ils connaissaient bien, accumulaient <strong>de</strong>s capit<strong>au</strong>x qu’ils<br />

plaçaient dans la terre, et surtout dans l’usure. C’est sur cette base que se<br />

développa la bourgeoisie indienne.<br />

Le colonialisme britannique s’appuyait sur les classes privilégiées héritées<br />

du passé, dans cette société encore largement féodale, mais en développant<br />

l’exploitation <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong>, il créait <strong>au</strong>ssi <strong>de</strong> nouvelles forces productives et jetait<br />

les bases d’une industrie mo<strong>de</strong>rne. C’est ce qui donna les moyens d’un<br />

développement relatif à une petite fraction <strong>de</strong> la bourgeoisie usuraire et<br />

marchan<strong>de</strong> indienne. Les familles Tata et Birla, dont les rejetons figurent<br />

9<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


actuellement <strong>au</strong> hit-para<strong>de</strong> <strong>de</strong>s dynasties bourgeoises indiennes, en sont un<br />

exemple.<br />

Jameshdi Tata, d’une famille <strong>de</strong> commerçants enrichis dans le commerce<br />

<strong>de</strong> l’opium, lança les premières activités industrielles <strong>de</strong> la famille à Bombay,<br />

en y ouvrant une usine textile mécanisée dans les années 1870. En 1911, il<br />

lançait la première usine métallurgique à capit<strong>au</strong>x indiens équipée par la suite<br />

d’une centrale hydro-électrique.<br />

Même scénario chez les Birla. Dans cette famille <strong>de</strong> commerçants, la<br />

richesse s’est bâtie sur le commerce du jute et du sucre en tant<br />

qu’intermédiaires dévoués <strong>de</strong>s colons britanniques, pour ensuite s’investir<br />

dans la production, en commençant là <strong>au</strong>ssi par les usines textiles.<br />

La jeune bourgeoisie industrielle indienne <strong>de</strong>vait bien sûr affronter la<br />

concurrence déloyale <strong>de</strong>s bourgeois britanniques, qui lui livraient équipements<br />

et matéri<strong>au</strong>x <strong>de</strong> base à <strong>de</strong>s prix <strong>de</strong> monopole très élevés et utilisaient tous les<br />

freins législatifs possibles. Elle surmontait ces difficultés en soumettant ses<br />

ouvriers à une exploitation accrue, avec <strong>de</strong>s semaines <strong>de</strong> travail <strong>de</strong> 80 heures<br />

et en faisant travailler les enfants dès l’âge <strong>de</strong> six ans.<br />

Les classes possédantes alliées du pouvoir colonial<br />

L’administration <strong>coloniale</strong> s’appuyait à la base, dans les villages, sur <strong>de</strong>s<br />

notables indiens. Au sommet, la bourgeoisie indienne obtint quelques postes<br />

<strong>de</strong> représentation. Sans pouvoir réel, ces rares représentants étaient choisis<br />

par le vice-roi. Le pouvoir colonial entendait conserver les possédants comme<br />

alliés, contre la masse du peuple indien.<br />

L’intégration <strong>de</strong>s grands propriétaires terriens et <strong>de</strong>s riches bourgeois se<br />

fit plus étroite en 1885, avec la création du parti du Congrès national,<br />

première organisation politique indienne et ancêtre du parti du Congrès<br />

encore <strong>au</strong> pouvoir <strong>au</strong>jourd’hui. Son secrétaire national était un h<strong>au</strong>t<br />

fonctionnaire britannique <strong>de</strong> l’administration <strong>coloniale</strong>. Les revendications du<br />

parti du Congrès ne remettaient nullement en c<strong>au</strong>se la colonisation, mais<br />

<strong>de</strong>mandaient un traitement « décent et équitable » <strong>de</strong>s colonies.<br />

La bourgeoisie indienne, dont les enfants faisaient leurs étu<strong>de</strong>s dans les<br />

universités britanniques les plus prestigieuses, qui vivait comme les<br />

représentants loc<strong>au</strong>x <strong>de</strong> la bourgeoisie britannique, réclamait la considération<br />

qui sied à la fortune, malgré la couleur <strong>de</strong> sa pe<strong>au</strong>. Or dans une société<br />

<strong>coloniale</strong> basée sur la certitu<strong>de</strong> <strong>de</strong>s Britanniques quant à leur supériorité, le<br />

racisme ordinaire pouvait frapper même les plus grands bourgeois : Jameshdi<br />

Tata, par exemple, se vit un jour refuser l’entrée d’un grand hôtel <strong>de</strong> Bombay –<br />

il corrigea l’affront en reprenant la gestion du luxueux Taj Mahal Hôtel !<br />

Le parti du Congrès réclamait donc <strong>de</strong>s mesures comme l’abolition <strong>de</strong>s<br />

discriminations raciales. Sur le plan économique, il revendiquait également la<br />

fin <strong>de</strong>s discriminations tarifaires dont était victime l’industrie indienne.<br />

10<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


Tout en prétendant représenter le peuple indien, cette assemblée <strong>de</strong><br />

notables représentait la bourgeoisie et les propriétaires fonciers indiens.<br />

Coupée <strong>de</strong>s masses, elle en avait peur. Elle fournissait un point d’appui<br />

indigène pour l’<strong>au</strong>torité <strong>coloniale</strong> et s’en contentait très bien, toute fière <strong>de</strong><br />

pouvoir faire entendre un avis dont personne ne tenait compte.<br />

Les castes : un système archaïque préservé et consolidé<br />

sous la domination britannique<br />

Pour mieux imposer sa domination, la bourgeoisie britannique n’hésita<br />

pas non plus à s’appuyer sur les divisions en castes. Celles-ci étaient un<br />

héritage <strong>de</strong>s sociétés antérieures, installées en In<strong>de</strong> 3 000 ans avant notre<br />

ère. Selon leur représentation religieuse, la société était divisée en quatre<br />

parties, à l’image du corps humain : <strong>au</strong> sommet, la tête représentait la caste<br />

<strong>de</strong>s brahmanes, héritiers <strong>de</strong>s prêtres <strong>de</strong> l’antiquité, tandis que les bras et les<br />

ép<strong>au</strong>les symbolisaient les guerriers. Venaient ensuite les producteurs, du<br />

marchand à l’artisan ou <strong>au</strong> paysan, qui représentaient les jambes et, enfin, les<br />

pieds, qui étaient les serviteurs. Une cinquième catégorie, hors castes, était<br />

composée <strong>de</strong>s hommes astreints <strong>au</strong>x tâches les plus dures et considérées<br />

comme impures, appelés « intouchables » car indignes d’entrer en contact<br />

avec les <strong>au</strong>tres castes.<br />

Par la suite, une multitu<strong>de</strong> <strong>de</strong> diversifications furent ajoutées, distinguant<br />

chaque corps <strong>de</strong> métier en plus <strong>de</strong> 3 000 castes. Ce système <strong>de</strong> division, dans<br />

une société relativement immuable pendant <strong>de</strong>s siècles, codifiait la division du<br />

travail à l’échelle du village, chaque famille occupant une place et un métier<br />

bien précis, transmis <strong>de</strong> père en fils et sans espoir d’en sortir, dans un<br />

système consacré par les préceptes religieux.<br />

Les « intouchables » vivaient à l’écart du village et n’avaient pas le droit <strong>de</strong><br />

puiser l’e<strong>au</strong> <strong>au</strong>x mêmes sources que les <strong>au</strong>tres castes, ni d’entrer dans les<br />

temples. Ils <strong>de</strong>vaient balayer les traces <strong>de</strong> leurs pas <strong>de</strong>rrière eux, afin <strong>de</strong> ne<br />

pas souiller le sol. Un intouchable <strong>de</strong> la région <strong>de</strong> Bombay a raconté dans un<br />

livre-témoignage comment il prit conscience, enfant, <strong>de</strong> sa condition. Ayant<br />

soif, il <strong>de</strong>manda à un homme d’une <strong>au</strong>tre caste la permission <strong>de</strong> boire à son<br />

réservoir d’e<strong>au</strong>. L’homme refusa qu’il approche ses mains, <strong>de</strong> lui ou <strong>de</strong> son<br />

e<strong>au</strong>. Il poursuit son récit ainsi : « Je m’éloignai avec mon père, qui m’expliquait<br />

que je n’avais pas le droit <strong>de</strong> toucher cette e<strong>au</strong> sinon elle serait polluée. En<br />

me retournant, je vis le chien <strong>de</strong> l’homme laper directement dans le réservoir.<br />

C’est ce jour-là que je me suis <strong>de</strong>mandé pour la première fois s’il ne valait pas<br />

mieux être né chien qu’intouchable ».<br />

En détruisant l’économie <strong>de</strong> village, l’envahisseur britannique sapait en<br />

fait les fon<strong>de</strong>ments <strong>de</strong> cette division inique <strong>de</strong> la société, qui n’avait plus <strong>de</strong><br />

base matérielle et était vouée à disparaître dans le tourbillon <strong>de</strong> l’économie<br />

capitaliste, l’urbanisation et le brassage <strong>de</strong> population qu’il entraînait. Mais<br />

paradoxalement, les castes conservèrent leur poids alors même qu’elles<br />

11<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


n’avaient plus <strong>de</strong> raison d’être, en gran<strong>de</strong> partie à c<strong>au</strong>se <strong>de</strong>s colons<br />

britanniques, qui y virent un moyen <strong>de</strong> maintenir les masses à leur place. Ils<br />

s’ingénièrent donc à entretenir ces divisions. Les privilèges <strong>de</strong>s h<strong>au</strong>tes castes<br />

furent en quelque sorte légalisés par l’<strong>au</strong>torité britannique, qui leur confia <strong>de</strong>s<br />

postes <strong>au</strong> sein <strong>de</strong> l’administration ou <strong>de</strong> l’armée. Par ailleurs, le recensement<br />

<strong>de</strong> la population fut effectué en mentionnant la caste.<br />

Les religions, instrument <strong>de</strong> division<br />

Les oppositions ethniques et religieuses furent un <strong>au</strong>tre <strong>de</strong>s instruments<br />

favoris du colonialisme pour diviser les populations.<br />

Dès le début, la bourgeoisie britannique joua donc sur plusieurs terrains.<br />

D’une part, elle s’ingénia à diviser la population pour mieux régner sur elle, ce<br />

qui n’était pas difficile dans un pays <strong>au</strong>ssi vaste, <strong>au</strong>x peuplements divers.<br />

D’<strong>au</strong>tre part, elle s’assura <strong>de</strong> la loy<strong>au</strong>té <strong>de</strong>s classes privilégiées indiennes en<br />

leur accordant une vague représentation sans pouvoir effectif.<br />

Il f<strong>au</strong>t dire que par-<strong>de</strong>là leurs différends, les bourgeoisies indienne et<br />

britannique étaient liées par une même peur <strong>de</strong>s masses. Devant le ch<strong>au</strong>dron<br />

en perpétuelle ébullition que représentaient ces centaines <strong>de</strong> millions <strong>de</strong><br />

p<strong>au</strong>vres, la bourgeoisie indienne et les propriétaires terriens appl<strong>au</strong>dissaient<br />

<strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux mains <strong>au</strong>x mesures <strong>de</strong> répression prises par l’<strong>au</strong>torité <strong>coloniale</strong>.<br />

En 1905, le ch<strong>au</strong>dron connut sa première explosion importante. Le<br />

contexte international, avec la victoire du Japon dans la guerre contre la<br />

Russie, entraînait une certaine effervescence car, pour la première fois, un<br />

pays asiatique triomphait et cette victoire était interprétée en In<strong>de</strong> comme une<br />

victoire sur le <strong>de</strong>spotisme européen. S’y ajoutaient les échos <strong>de</strong> la révolution<br />

russe <strong>de</strong> 1905, qui parvenaient certes déformés par la presse britannique,<br />

mais parvenaient tout <strong>de</strong> même, notamment <strong>au</strong>x jeunes étudiants et lycéens<br />

<strong>de</strong>s villes.<br />

Pour briser l’agitation dans l’une <strong>de</strong>s régions les plus turbulentes du pays,<br />

l’<strong>au</strong>torité <strong>coloniale</strong> décida la partition du Bengale en <strong>de</strong>ux régions, séparant<br />

les musulmans et les hindous, jouant ainsi la carte <strong>de</strong> la division religieuse.<br />

L’administration britannique proposait à l’intelligentsia musulmane du<br />

Bengale oriental <strong>de</strong>s positions avantageuses par rapport <strong>au</strong>x hindous.<br />

Mais la manœuvre suscita l’indignation générale. La fraction nationaliste<br />

dite « extrémiste » par opposition à la modération du parti du Congrès, qui<br />

s’était développée <strong>de</strong>puis quelques années, mit en avant le mot d’ordre <strong>de</strong><br />

boycott <strong>de</strong>s marchandises étrangères en août 1905.<br />

Mais cette fraction extrémiste, dont le principal dirigeant était Bal<br />

Gangadhar Tilak, appuyait sa propagan<strong>de</strong> sur ce qu’il y avait <strong>de</strong> plus<br />

réactionnaire dans l’hindouisme. Elle s’était fait connaître par une campagne<br />

contre la loi que les Britanniques voulaient faire passer pour interdire le<br />

mariage <strong>de</strong>s fillettes avant l’âge <strong>de</strong> douze ans. En même temps, elle exigeait<br />

une rupture avec la politique <strong>de</strong> conciliation avec l’impérialisme et trouvait un<br />

12<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


écho parmi la petite bourgeoisie mécontente, en particulier les étudiants<br />

p<strong>au</strong>vres <strong>au</strong>xquels le cadre colonial n’offrait <strong>au</strong>cun avenir.<br />

13<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong><br />

Montée du mouvement nationaliste et premières grèves ouvrières<br />

En 1905, le boycott remporta un certain succès, notamment dans les<br />

gran<strong>de</strong>s villes, qui contraignit la majorité du parti du Congrès à le soutenir du<br />

bout <strong>de</strong>s lèvres. Face à cette montée du mouvement nationaliste, le<br />

gouvernement colonial favorisa la création en 1906 <strong>de</strong> la Ligue musulmane,<br />

qui s’appuyait sur la bourgeoisie et les grands propriétaires fonciers<br />

musulmans.<br />

Par ailleurs, il accentua la répression et fit passer en 1907 une loi qui<br />

permettait la déportation sans jugement. L’arrestation et la condamnation à<br />

six ans <strong>de</strong> prison <strong>de</strong> Tilak entraînèrent la première grève politique <strong>de</strong>s ouvriers<br />

du textile <strong>de</strong> Bombay, qui paralysa la ville pendant six jours. Elle fut saluée à<br />

l’époque par Lénine comme un gage d’espoir pour le prolétariat indien,<br />

« parvenu <strong>au</strong> sta<strong>de</strong> <strong>de</strong> la lutte politique <strong>de</strong> masse consciente ».<br />

La répression s’abattit : les réunions étaient dispersées, les écoliers<br />

surpris à chanter <strong>de</strong>s chants nation<strong>au</strong>x arrêtés, les grèves, qui touchèrent les<br />

chemins <strong>de</strong> fer, les usines <strong>de</strong> textile, et les soulèvements agraires, comme<br />

celui qui eut lieu <strong>au</strong> Penjab, furent sévèrement réprimés.<br />

En même temps qu’elle maniait le bâton contre les masses, l’<strong>au</strong>torité<br />

<strong>coloniale</strong> accorda quelques miettes <strong>au</strong>x dirigeants modérés et recula<br />

notamment sur la partition du Bengale. En 1909, sa nouvelle loi électorale<br />

ouvrit <strong>au</strong>x Indiens l’accès <strong>au</strong> Conseil législatif central et <strong>au</strong>x conseils<br />

provinci<strong>au</strong>x, qui n’étaient que <strong>de</strong>s assemblées consultatives sans pouvoir<br />

effectif. La nouvelle loi électorale instituait également <strong>de</strong>s collèges <strong>de</strong> votants<br />

séparés entre musulmans et hindous – et par ailleurs limités à la minorité la<br />

plus riche, car le suffrage était censitaire. Le pouvoir colonial accorda<br />

proportionnellement plus <strong>de</strong> sièges <strong>au</strong>x musulmans qu’<strong>au</strong>x hindous.<br />

Les miettes accordées par le pouvoir colonial suffirent à contenter le parti<br />

du Congrès, qui se répandit en déclarations <strong>de</strong> loy<strong>au</strong>té à l’arrivée du nouve<strong>au</strong><br />

vice-roi en 1910, proclamant notamment que « tous les cœurs (…) débordaient<br />

plus que jamais <strong>de</strong> confiance et <strong>de</strong> gratitu<strong>de</strong> envers l’<strong>au</strong>torité britannique ».<br />

Quant <strong>au</strong>x luttes qui s’étaient prolongées <strong>de</strong> 1905 à 1908, elles étaient la<br />

traduction <strong>de</strong> l’éveil <strong>de</strong> la classe ouvrière à la politique. Un éveil qui allait se<br />

confirmer <strong>de</strong> manière éclatante dans la gran<strong>de</strong> vague révolutionnaire qui<br />

secoua l’In<strong>de</strong> après la Première Guerre mondiale.


1918-1922 : la montée révolutionnaire<br />

Dans le sillage <strong>de</strong> la révolution russe<br />

Comme toutes les puissances impérialistes qui s’affrontaient pour le<br />

partage du mon<strong>de</strong>, la Gran<strong>de</strong>-Bretagne avait puisé dans la population <strong>de</strong> ses<br />

colonies pour l’utiliser comme chair à canon sur les champs <strong>de</strong> bataille et elle<br />

lui avait fait supporter le poids <strong>de</strong> ses dépenses militaires. Le tout avec l’appui<br />

du parti du Congrès, dont le dirigeant déclarait en 1915 : « C’est la tâche <strong>de</strong><br />

l’In<strong>de</strong>, dans cette pério<strong>de</strong> difficile et délicate, <strong>de</strong> prouver sa gratitu<strong>de</strong> et <strong>de</strong><br />

remercier la gran<strong>de</strong> nation britannique ». Les dirigeants <strong>de</strong> la Ligue<br />

musulmane, qui fusionna avec le parti du Congrès en 1916, emboîtèrent le<br />

pas.<br />

Pendant que la bourgeoisie indienne s’ingéniait à prouver sa loy<strong>au</strong>té à<br />

l’Empire, la situation matérielle déjà insupportable <strong>de</strong>s masses indiennes<br />

s’aggravait encore, la famine refaisant son apparition après les m<strong>au</strong>vaises<br />

récoltes <strong>de</strong> 1918.<br />

Mais le chaos du conflit mondial, avec ses millions <strong>de</strong> morts et ses<br />

<strong>de</strong>structions, donna <strong>au</strong>ssi naissance à la révolution russe <strong>de</strong> 1917 qui, à son<br />

tour, ébranla le mon<strong>de</strong>. La vague révolutionnaire embrasa d’abord l’Europe, <strong>de</strong><br />

l’Allemagne à la Finlan<strong>de</strong> en passant par la Hongrie et l’Italie. Partout dans le<br />

mon<strong>de</strong>, elle suscita l’intérêt et l’enthousiasme <strong>de</strong>s opprimés et, en Afrique et<br />

en Asie, elle éveilla la conscience <strong>de</strong> millions <strong>de</strong> gens qui subissaient le joug<br />

colonial. L’écho <strong>de</strong> la révolution russe fut d’<strong>au</strong>tant plus vif qu’elle s’adressa<br />

très vite <strong>au</strong>x peuples colonisés.<br />

La classe ouvrière indienne était peu nombreuse, mais très concentrée<br />

dans <strong>de</strong> gran<strong>de</strong>s villes comme Calcutta et surtout Bombay. Un peu plus <strong>de</strong><br />

<strong>de</strong>ux millions d’ouvriers étaient officiellement recensés dans les usines et leur<br />

nombre avait <strong>au</strong>gmenté, du fait <strong>de</strong> l’industrie <strong>de</strong> guerre. Il fallait y ajouter toute<br />

une population <strong>de</strong> travailleurs hors <strong>de</strong> l’industrie mo<strong>de</strong>rne. Dans les<br />

campagnes, vingt millions <strong>de</strong> travailleurs agricoles surexploités avaient <strong>de</strong>s<br />

intérêts i<strong>de</strong>ntiques, sans oublier la gran<strong>de</strong> masse <strong>de</strong>s petits paysans.<br />

Bien que minoritaire, la classe ouvrière représentait une force<br />

considérable, capable d’entraîner les masses et, dans les conditions créées<br />

par la fin <strong>de</strong> la guerre mondiale et la vague révolutionnaire partie <strong>de</strong> Russie,<br />

elle fit irruption sur la scène politique.<br />

L’aggravation <strong>de</strong>s conditions <strong>de</strong> vie s’ajoutait à l’effervescence politique :<br />

à la fin <strong>de</strong> l’année 1918, une gran<strong>de</strong> grève éclata dans les usines textiles <strong>de</strong><br />

Bombay. En janvier 1919, près <strong>de</strong> 120 000 ouvriers étaient en grève. Les lois<br />

répressives mises en place par le pouvoir colonial ne purent empêcher le<br />

mouvement <strong>de</strong> s’étendre et <strong>de</strong> gagner les campagnes et les gran<strong>de</strong>s<br />

14<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


plantations. Le mouvement <strong>de</strong> grève se déroulait à une échelle encore jamais<br />

vue en In<strong>de</strong>.<br />

Dans ce contexte, le parti du Congrès oscillait entre son habituelle attitu<strong>de</strong><br />

conciliante envers l’impérialisme britannique et les mots d’ordre un peu plus<br />

radic<strong>au</strong>x que la situation lui soufflait. La bourgeoisie indienne ne pouvait<br />

ignorer le mouvement <strong>de</strong> masse qui avait éclaté sans elle. Plutôt que <strong>de</strong> voir la<br />

situation lui échapper, le parti du Congrès tenta <strong>de</strong> la contrôler et <strong>de</strong> s’en<br />

servir pour obtenir quelques concessions du pouvoir colonial.<br />

Mais si le parti du Congrès voulait bien s’appuyer sur la mobilisation<br />

populaire, il la voulait désarmée. Et c’est ce que la politique <strong>de</strong> Gandhi allait lui<br />

offrir.<br />

Gandhi, ou l’art <strong>de</strong> désarmer les masses<br />

Issu d’une famille commerçante, Gandhi fit ses premières armes <strong>de</strong><br />

militant nationaliste en Afrique du Sud où, jeune avocat, il était employé par<br />

une firme commerçante indienne. Tout en proclamant sa loy<strong>au</strong>té à la Gran<strong>de</strong>-<br />

Bretagne, il y organisa la lutte contre les laissez-passer imposés <strong>au</strong>x<br />

commerçants indiens par les Britanniques. Il se déclarait déjà en faveur <strong>de</strong><br />

mouvements pacifistes, une non-violence qui ne l’empêcha pas <strong>de</strong> se ranger<br />

activement <strong>au</strong>x côtés <strong>de</strong> l’armée britannique lors <strong>de</strong> la guerre <strong>de</strong>s Boers, puis<br />

contre la révolte <strong>de</strong>s Zoulous.<br />

Différents ouvrages <strong>de</strong> propagan<strong>de</strong>, parmi lesquels le film d’Attenborough<br />

qui remporta l’Oscar du meilleur film en 1982, présentent Gandhi comme un<br />

champion <strong>de</strong> la non-violence. Dans une société <strong>au</strong>ssi violente que la société<br />

indienne, où les rapports soci<strong>au</strong>x eux-mêmes étaient violents <strong>au</strong> quotidien, la<br />

doctrine non-violente <strong>de</strong> Gandhi avait une fonction politique : celle <strong>de</strong> laisser<br />

les masses désarmées face à la violence <strong>de</strong> leurs oppresseurs.<br />

Gandhi est également présenté comme étant du côté <strong>de</strong>s p<strong>au</strong>vres, pour<br />

l’égalité. Il soutenait pourtant la division <strong>de</strong> la société en castes, qui lui<br />

paraissait même fondamentale. Il écrivait en 1920 : « Je considère<br />

fondamentales, naturelles et essentielles les quatre gran<strong>de</strong>s divisions (…). Les<br />

innombrables subdivisions peuvent être gênantes, mais je suis tout à fait<br />

opposé à ce qu’on essaye <strong>de</strong> détruire les divisions fondamentales.<br />

Je suis porté à croire que la loi <strong>de</strong> l’hérédité est une loi éternelle et que<br />

toute tentative pour la transformer doit forcément conduire <strong>au</strong> désordre<br />

absolu. Je ne considère pas qu’il soit indispensable à l’esprit démocratique <strong>de</strong><br />

boire ensemble, <strong>de</strong> partager un repas et <strong>de</strong> s’unir par le mariage »<br />

15<br />

.<br />

Gandhi ne revendiquait même pas l’égalité juridique entre les hommes, ce<br />

qui serait à la portée <strong>de</strong> n’importe quel démocrate bourgeois. Non, lui exhortait<br />

simplement les p<strong>au</strong>vres à la patience et à l’acceptation <strong>de</strong> leur sort jusqu’à<br />

leur future réincarnation.<br />

Il se déclarait pourtant affligé par la p<strong>au</strong>vreté qui sévissait en In<strong>de</strong>. Mais<br />

son remè<strong>de</strong>, c’était le retour <strong>au</strong> tissage à la main ! Non sans démagogie, il<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


préférait désigner le progrès comme l’ennemi <strong>de</strong>s p<strong>au</strong>vres, plutôt que les<br />

possédants britanniques et indiens qui en accaparaient les fruits.<br />

Le chantre du métier à tisser manuel était <strong>au</strong>ssi un obscurantiste religieux<br />

dont la bêtise s’illustrait dans ses écrits. On peut lire sous sa plume que « les<br />

hôpit<strong>au</strong>x sont <strong>de</strong>s institutions pour la propagation du péché. Aller consulter le<br />

mé<strong>de</strong>cin et guérir soulage le corps, mais affaiblit l’esprit ».<br />

Au nom <strong>de</strong> ses principes il laissa sa femme mourir, f<strong>au</strong>te d’injections <strong>de</strong><br />

pénicilline, car il considérait l’intraveineuse comme « une agression violente<br />

contre le corps ».<br />

De retour en In<strong>de</strong>, Gandhi sut se faire apprécier <strong>de</strong>s masses. S’appuyant<br />

sur la religion et ses symboles, il imposait le respect par son mo<strong>de</strong> <strong>de</strong> vie<br />

simple, ses déplacements dans les wagons <strong>de</strong> troisième classe, qui<br />

semblaient contraster avec le mo<strong>de</strong> <strong>de</strong> vie <strong>de</strong>s <strong>au</strong>tres dirigeants du parti du<br />

Congrès. Ayant abandonné le costume occi<strong>de</strong>ntal pour un simple morce<strong>au</strong><br />

d’étoffe tissé par ses soins, il n’avait pas l’allure habituelle <strong>de</strong>s bourgeois du<br />

parti du Congrès, habillés à l’occi<strong>de</strong>ntale et qui ne perdaient pas une occasion<br />

d’étaler leur richesse.<br />

Cette image <strong>de</strong> p<strong>au</strong>vreté que Gandhi voulait offrir <strong>au</strong>x masses p<strong>au</strong>vres<br />

n’était, justement, qu’une image. L’écrivain-journaliste Tibor Men<strong>de</strong> a rapporté<br />

dans son ouvrage « L’In<strong>de</strong> <strong>de</strong>vant l’orage » : « Le fait que Gandhi habitait<br />

fréquemment une <strong>de</strong>meure luxueuse où il était l’hôte d’un <strong>de</strong>s plus grands<br />

industriels <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong> (Birla), ne troublait pas l’image que <strong>de</strong>s millions d’Indiens<br />

se faisaient <strong>de</strong> leur lea<strong>de</strong>r ; pas plus d’ailleurs que les dépenses<br />

extraordinaires engagées pour gar<strong>de</strong>r et transformer les wagons <strong>de</strong> troisième<br />

classe dans lesquels il faisait <strong>de</strong>s voyages spectaculaires, ou pour<br />

reconstruire <strong>de</strong>s quartiers entiers <strong>de</strong> t<strong>au</strong>dis lorsqu’il séjournait parmi les<br />

intouchables ». Le même Birla déboursait les 50 000 roupies annuelles qui<br />

faisaient vivre l’ashram, la petite commun<strong>au</strong>té <strong>au</strong>tour <strong>de</strong> Gandhi. Pour<br />

l’industriel Birla, cet investissement en la personne <strong>de</strong> Gandhi se révéla<br />

particulièrement fructueux par la suite.<br />

Le talent – si l’on peut dire – <strong>de</strong> Gandhi résidait dans sa capacité<br />

extraordinaire à tromper les masses. La population p<strong>au</strong>vre, qui crevait <strong>de</strong><br />

misère, <strong>au</strong> point d’être <strong>au</strong> bord <strong>de</strong> l’explosion, pouvait s’i<strong>de</strong>ntifier à cet homme<br />

décharné et y compris à sa doctrine non-violente, ce qui n’<strong>au</strong>rait pas pu être le<br />

cas avec un notable.<br />

À peine arrivé en In<strong>de</strong>, et malgré ses professions <strong>de</strong> foi non-violentes,<br />

Gandhi soutint la Gran<strong>de</strong>-Bretagne durant la première guerre mondiale et se<br />

lança même dans une campagne <strong>de</strong> recrutement <strong>de</strong> soldats indiens.<br />

Le prêche <strong>de</strong> la non-violence <strong>de</strong>stiné <strong>au</strong>x seuls p<strong>au</strong>vres<br />

En 1919, alors que les grèves et les manifestations <strong>de</strong>s masses se<br />

radicalisaient, Gandhi proposa sa première gran<strong>de</strong> campagne d’action nonviolente,<br />

pour protester contre les lois Rowlatt, qui prolongeaient les pouvoirs<br />

16<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


épressifs du temps <strong>de</strong> guerre et permettaient <strong>au</strong> gouvernement<br />

d’emprisonner sans jugement. Il décréta une journée <strong>de</strong> « hartal » en avril. À<br />

l’origine, le mot signifiait “grève générale”. Gandhi lui donna le sens <strong>de</strong> journée<br />

<strong>de</strong> jeûne et <strong>de</strong> prière, durant laquelle la population <strong>de</strong>vait suspendre toute<br />

activité.<br />

Les masses répondirent à l’appel, bien <strong>au</strong>-<strong>de</strong>là <strong>de</strong> ce que Gandhi avait<br />

prévu : une vague <strong>de</strong> manifestations <strong>de</strong> masse et <strong>de</strong> grèves, parfois ponctuées<br />

d’émeutes, embrasa différentes régions du pays dès le mois <strong>de</strong> mars. Durant<br />

cette pério<strong>de</strong> d’agitation, hindous et musulmans manifestèrent côte à côte et<br />

fraternisèrent dans la lutte, <strong>au</strong> point qu’un rapport officiel du gouvernement<br />

soulignait cette « fraternisation sans précé<strong>de</strong>nt ».<br />

Alors que la répression se faisait <strong>de</strong> plus en plus violente, Gandhi<br />

redoublait d’efforts pour prêcher la non-violence <strong>au</strong>x masses indiennes. À<br />

Amritsar, dans la région du Pendjab où le mouvement <strong>de</strong> masse était très<br />

actif, l’armée tira à la mitrailleuse sur la foule rassemblée dans un lieu clos,<br />

sans <strong>au</strong>cune possibilité <strong>de</strong> s’échapper. Il y eut entre 400 et 500 morts et plus<br />

<strong>de</strong> 1200 blessés.<br />

Un peu partout, <strong>de</strong>s groupes courageux <strong>de</strong> résistance à la répression<br />

furent mis en place par les manifestants, peu enclins à se laisser massacrer<br />

sans réagir. Gandhi multiplia les appels <strong>au</strong> calme, regrettant que le<br />

mouvement « sorte du cadre <strong>de</strong> la non-violence ». Il décida du coup <strong>de</strong><br />

suspendre la résistance passive quelques jours seulement après le hartal,<br />

déclarant qu’il avait commis « une bévue énorme comme l’Himalaya qui avait<br />

permis à <strong>de</strong>s personnes mal disposées et non à <strong>de</strong> véritables résistants<br />

passifs <strong>de</strong> perpétrer <strong>de</strong>s désordres ». Et pour que les choses soient bien<br />

claires, il ajouta dans une lettre à la presse qu’un « résistant civil ne cherche<br />

jamais à mettre le gouvernement dans l’embarras ».<br />

Fin 1919, Gandhi mit tout son poids dans la balance pour que le parti du<br />

Congrès accepte les mini-réformes consenties par le gouvernement et que tout<br />

le mon<strong>de</strong> « se mette tranquillement <strong>au</strong> travail pour en assurer le succès ».<br />

Mais si Gandhi parvenait à s’imposer <strong>au</strong> parti du Congrès, le mouvement<br />

n’obéissait pas à ses injonctions malgré sa popularité, et il continua à se<br />

développer.<br />

Les six premiers mois <strong>de</strong> 1920 furent même le point culminant du<br />

mouvement <strong>de</strong> grève, entraînant un million et <strong>de</strong>mi <strong>de</strong> travailleurs à travers<br />

tout le pays. Le mouvement ouvrier ne faiblissait pas, malgré l’absence d’une<br />

direction politique <strong>au</strong>tonome.<br />

Quant <strong>au</strong> parti du Congrès, il constatait par la voix résignée <strong>de</strong> son<br />

prési<strong>de</strong>nt : « Il ne sert à rien <strong>de</strong> se dissimuler que nous traversons une pério<strong>de</strong><br />

révolutionnaire ». F<strong>au</strong>te <strong>de</strong> parvenir à l’arrêter, la bourgeoisie indienne tenta à<br />

nouve<strong>au</strong> <strong>de</strong> se porter à la tête <strong>de</strong>s masses et Gandhi élabora un nouve<strong>au</strong><br />

programme <strong>de</strong> « non-collaboration dans la non-violence » qui fut adopté par le<br />

parti du Congrès en septembre 1920.<br />

La non-violence prônée par les dirigeants ne reflétait pas une quelconque<br />

préoccupation humanitaire d’éviter les effusions <strong>de</strong> sang : elle exprimait la<br />

17<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


peur <strong>de</strong>s propriétaires terriens et <strong>de</strong> la bourgeoisie indienne <strong>de</strong> voir les<br />

masses s’armer et menacer <strong>de</strong> renverser non seulement le pouvoir colonial,<br />

mais <strong>au</strong>ssi le leur.<br />

Les actions mises en avant étaient le boycott <strong>de</strong>s élections <strong>au</strong>x nouvelles<br />

assemblées consultatives, le boycott <strong>de</strong>s établissements scolaires et <strong>de</strong>s<br />

tribun<strong>au</strong>x. Autant <strong>de</strong> mesures qui concernaient en fait la bourgeoisie gran<strong>de</strong> et<br />

petite. Quant <strong>au</strong>x masses, le programme les encourageait « <strong>au</strong> retour <strong>au</strong> filage<br />

à la main » et <strong>au</strong> boycott <strong>de</strong>s vêtements britanniques. C’était une façon <strong>de</strong><br />

tenter <strong>de</strong> détourner les travailleurs du terrain <strong>de</strong> la lutte <strong>de</strong>s classes en les<br />

appelant à <strong>de</strong>s processions <strong>au</strong>tour <strong>de</strong> grands bûchers où l’on brûlait<br />

symboliquement les vêtements britanniques.<br />

Mais si la campagne <strong>de</strong> non-collaboration séduisit les masses, celles-ci ne<br />

s’arrêtèrent pas là : en 1921, l’agitation continuait sous forme <strong>de</strong> grèves et elle<br />

avait carrément pris l’aspect d’une rébellion ouverte dans le Pendjab et dans la<br />

région côtière <strong>de</strong> Malabar. Le mouvement culmina lors <strong>de</strong> la visite du prince <strong>de</strong><br />

Galles, qui provoqua le mouvement <strong>de</strong> hartal – journée morte – le plus<br />

spectaculaire que l’In<strong>de</strong> ait jamais connu. Les journées <strong>de</strong> grève décrétées à<br />

Bombay pour l’occasion se transformèrent en émeutes contre la répression<br />

féroce.<br />

Une fois <strong>de</strong> plus, Gandhi se désolidarisa <strong>de</strong>s masses et déclara que le<br />

« mouvement pour l’indépendance lui faisait horreur ». Une fois <strong>de</strong> plus,<br />

malgré Gandhi et malgré la répression et les milliers d’arrestations, le<br />

mouvement continua.<br />

La puissance du mouvement <strong>de</strong> masse<br />

Gandhi était pratiquement le seul dirigeant à ne pas être en prison<br />

lorsque le parti du Congrès se réunit à la fin <strong>de</strong> l’année 1921. Il mit toute son<br />

énergie à arrêter le mouvement et annonça une campagne <strong>de</strong><br />

« désobéissance civile <strong>de</strong> masse » limitée à un seul district <strong>de</strong> 87 000<br />

habitants, <strong>au</strong> prétexte qu’ainsi, les conditions <strong>de</strong> non-violence seraient<br />

respectées ! Et quand la nouvelle arriva que dans un petit village <strong>de</strong> la zone<br />

choisie, les paysans attaqués par la police avaient riposté en faisant brûler le<br />

commissariat, avec les policiers <strong>de</strong>dans, Gandhi s’empressa <strong>de</strong> mettre un<br />

terme à ce simulacre <strong>de</strong> campagne, tout en dénonçant « la conduite<br />

inhumaine <strong>de</strong> la populace ». Il s’infligea alors cinq jours <strong>de</strong> grève <strong>de</strong> la faim<br />

pour « expier l’immense bévue qu’il avait faite en appelant les masses à la<br />

désobéissance civile alors qu’elles n’étaient pas prêtes ».<br />

Réprimé par l’administration <strong>coloniale</strong>, désorienté par les trahisons<br />

successives du parti du Congrès, le mouvement reflua. Dans la résolution<br />

rédigée début 1922, le parti du Congrès insistait sur la nécessité <strong>de</strong> respecter<br />

les « droits légitimes <strong>de</strong>s propriétaires terriens » à percevoir le loyer <strong>de</strong>s terres<br />

et la nécessité <strong>de</strong> payer les impôts et les taxes « légitimement dus ». Il n’était<br />

18<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


pas question <strong>de</strong> violence ou <strong>de</strong> non-violence, mais <strong>de</strong> respecter les intérêts <strong>de</strong><br />

classe <strong>de</strong>s possédants.<br />

La pério<strong>de</strong> <strong>de</strong> 1918-1922 sonna comme une alarme pour les possédants<br />

indiens et leurs homologues britanniques. La révolution était là. La question se<br />

posait objectivement <strong>de</strong> savoir qui allait la diriger, <strong>de</strong> la bourgeoisie ou du<br />

prolétariat.<br />

La possibilité <strong>de</strong> voir la classe ouvrière prendre la direction <strong>de</strong> la lutte<br />

révolutionnaire contre la domination britannique en In<strong>de</strong>, et donc <strong>de</strong> lui donner<br />

un <strong>au</strong>tre caractère, n’était pas exclue et cela apparaissait clairement <strong>au</strong>x yeux<br />

<strong>de</strong>s possédants indiens. Sous la contrainte du mouvement <strong>de</strong> masses, le parti<br />

du Congrès adoptait <strong>de</strong>s revendications et un ton un peu plus radic<strong>au</strong>x, pour<br />

mieux reculer respectueusement dès que le mouvement refluait, après qu’il ait<br />

tout fait pour le désarmer.<br />

Et ce qui rend Gandhi si populaire dans les récits, les films et les livres<br />

d’histoire du mon<strong>de</strong> entier, c’est justement le rôle qu’il a joué <strong>au</strong>près <strong>de</strong>s<br />

masses. Dans un pays p<strong>au</strong>vre où la révolte grondait, la bourgeoisie a trouvé en<br />

lui un homme capable <strong>de</strong> dévoyer l’énergie <strong>de</strong>s masses.<br />

Après le coup d’arrêt imposé <strong>au</strong> mouvement par Gandhi et le parti du<br />

Congrès, l’<strong>au</strong>torité britannique revint sur les quelques concessions qu’elle avait<br />

accordées <strong>au</strong>paravant à la bourgeoisie indienne, notamment sur le terrain<br />

économique. En même temps, elle mit sur pied la commission Simon, chargée<br />

d’élaborer la future constitution <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong>, mais uniquement composée <strong>de</strong><br />

Britanniques.<br />

C’est parce que les intouchables se convertissaient par millions à la<br />

religion musulmane, tentant ainsi d’échapper à la condition <strong>de</strong> sous-hommes<br />

qui leur était faite dans la société hindoue, que Gandhi lança à cette époque<br />

un mouvement <strong>de</strong> défense <strong>de</strong> la dignité <strong>de</strong>s intouchables. Il proposait <strong>de</strong> les<br />

désigner d’un terme moins infamant, « harijans », qui signifie « enfants <strong>de</strong><br />

Dieu » et d’abandonner un certain nombre d’ostracismes, qui leur interdisaient<br />

par exemple l’accès <strong>au</strong>x temples. Cette soudaine préoccupation charitable<br />

était également une tentative <strong>de</strong> s’opposer <strong>au</strong> mouvement <strong>de</strong>s dalits, créé par<br />

un dirigeant intouchable, Amb<strong>de</strong>kar, qui commençait à remporter <strong>de</strong>s succès<br />

(dalit signifie « opprimé » et c’était le nom par lequel ils se désignaient à la<br />

place du terme « intouchable »).<br />

Le mouvement <strong>de</strong> masse avait réalisé l’unité <strong>de</strong>s populations <strong>de</strong> religions<br />

différentes dans la rue. À la faveur <strong>de</strong> son recul, les organisations qui jouaient<br />

la carte du fondamentalisme religieux tentèrent <strong>de</strong> développer leur influence.<br />

La Ligue musulmane se sépara du parti du Congrès, prônant l’organisation<br />

séparée <strong>de</strong> la minorité musulmane d’In<strong>de</strong>. À l’opposé, à partir <strong>de</strong>s courants<br />

intégristes hindous, un parti nationaliste fut créé en 1925. Le RSS (Rashtryia<br />

Swayamsevak Sangh — Ligue nationale <strong>de</strong>s volontaires) se réclamait <strong>de</strong><br />

« l’hindouité ». Créé après la vague révolutionnaire, il se distinguait également<br />

par son anti-communisme et une hostilité virulente contre la classe ouvrière. Il<br />

joua à l’occasion le rôle <strong>de</strong> troupes <strong>de</strong> choc contre les ouvriers, et ses<br />

19<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


dirigeants s’inspirèrent d’ailleurs <strong>de</strong>s Chemises noires <strong>de</strong> Mussolini pour<br />

structurer leur organisation en unités paramilitaires.<br />

Ces <strong>de</strong>ux organisations jouaient ouvertement sur le terrain <strong>de</strong> la division<br />

religieuse, sous l’œil bienveillant <strong>de</strong> l’<strong>au</strong>torité britannique. Mais Gandhi, si<br />

souvent encensé pour avoir prôné l’unité entre hindous et musulmans,<br />

justifiait <strong>au</strong>ssi les préjugés les plus imbéciles <strong>de</strong> la religion hindoue, qui<br />

interdisaient les mariages intercommun<strong>au</strong>taires, et même le simple fait <strong>de</strong><br />

manger ensemble les mêmes aliments !<br />

20<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


Une nouvelle montée révolutionnaire<br />

La classe ouvrière sur le <strong>de</strong>vant <strong>de</strong> la scène<br />

Le mouvement ouvrier connut une nouvelle accélération dans un contexte<br />

marqué par la révolution dans la Chine voisine. La révolution chinoise <strong>de</strong> 1927<br />

jeta en effet le prolétariat dans la lutte contre l’oppression <strong>coloniale</strong>, mais<br />

<strong>au</strong>ssi contre la bourgeoisie chinoise.<br />

Mais contrairement à ce qui se passait en Chine, le Parti communiste<br />

indien ne jouait pas <strong>de</strong> rôle important. Formé dans l’immigration en 1920, il<br />

avait commencé à s’implanter dans la classe ouvrière indienne <strong>au</strong> milieu <strong>de</strong>s<br />

années vingt, mais ne joua jamais un rôle <strong>de</strong> direction dans la nouvelle<br />

montée révolutionnaire.<br />

Les gran<strong>de</strong>s grèves qui reprirent à Bombay en 1928 avaient à la fois <strong>de</strong>s<br />

revendications politiques, contre la commission Simon, mais <strong>au</strong>ssi <strong>de</strong>s motifs<br />

économiques, contre les exploiteurs, anglais comme indiens. Les bataillons les<br />

plus avancés <strong>de</strong> la classe ouvrière, et notamment les ouvriers du textile <strong>de</strong><br />

Bombay, occupaient à nouve<strong>au</strong> le <strong>de</strong>vant <strong>de</strong> la scène en 1928.<br />

Cette nouvelle poussée du mouvement ouvrier se traduisait dans le parti<br />

du Congrès par <strong>de</strong>s débats entre les modérés et l’aile g<strong>au</strong>che, qui prônait<br />

« l’indépendance totale » comme objectif du parti. Pour finir, l’aile g<strong>au</strong>che se<br />

contenta <strong>de</strong> la revendication <strong>de</strong>s modérés d’un « gouvernement responsable<br />

<strong>au</strong> sein <strong>de</strong> l’empire britannique ».<br />

En mars 1929, la plupart <strong>de</strong>s dirigeants syndic<strong>au</strong>x et politiques furent<br />

arrêtés, sous prétexte <strong>de</strong> complot contre la couronne. Le procès traîna<br />

pendant quatre ans, durant lesquels les dirigeants furent laissés en prison, ce<br />

qui permit <strong>de</strong> les tenir à l’écart <strong>de</strong> la lutte.<br />

La fin <strong>de</strong> l’année 1929 approchait, sans que le gouvernement colonial<br />

montre la moindre attention <strong>au</strong>x sollicitations modérées du parti du Congrès.<br />

En même temps, la classe ouvrière était sur le pied <strong>de</strong> guerre, impatiente d’en<br />

découdre.<br />

Dans ce contexte, alors que le parti du Congrès osait finalement se<br />

prononcer pour l’indépendance, Gandhi s’y opposa. Il mit en avant un<br />

programme <strong>de</strong> réformes en onze points, qui excluait toujours l’indépendance,<br />

et proposa une nouvelle campagne… contre le monopole du sel exercé par le<br />

gouvernement britannique. Cela avait l’avantage d’être une revendication<br />

populaire tout en excluant la grève et la lutte <strong>de</strong> classe, puisqu’il s’agissait<br />

d’effectuer une marche symbolique vers la mer...<br />

Gandhi se mit donc en marche avec quelques dizaines <strong>de</strong> ses partisans<br />

triés sur le volet et une batterie <strong>de</strong> caméras et <strong>de</strong> journalistes, pendant que les<br />

masses étaient invitées à patienter. C’était un grand show médiatique pour<br />

21<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


l’époque, qui se conclut le 6 avril 1930, quand Gandhi fit symboliquement<br />

bouillir une poignée <strong>de</strong> sel <strong>de</strong>vant la mer.<br />

Les masses une nouvelle fois trahies par Gandhi<br />

Ni Gandhi ni les <strong>au</strong>torités britanniques, qui avaient sereinement laissé la<br />

marche du sel s’accomplir, n’avaient prévu le formidable mouvement <strong>de</strong><br />

masse qui se déclencha dans la foulée. Loin <strong>de</strong> se borner à « fabriquer leur sel<br />

dans le respect <strong>de</strong> la non-violence », les masses se saisirent <strong>de</strong> leurs armes<br />

habituelles. Grèves dans les usines et le chemin <strong>de</strong> fer, manifestations <strong>de</strong> rue<br />

et piquets <strong>de</strong> grève dans les villes. Dans les villages, les premiers mouvements<br />

<strong>de</strong> refus d’acquitter les loyers <strong>au</strong>x propriétaires terriens se généralisèrent.<br />

À Peshawar, qui resta pendant dix jours <strong>au</strong>x mains <strong>de</strong> la population, les<br />

soldats refusèrent <strong>de</strong> tirer sur les manifestants. Ces troupes hindoues<br />

fraternisèrent avec une foule en majorité musulmane. Il fallut l’intervention <strong>de</strong><br />

l’aviation britannique pour faire revenir le calme. Alors que celle-ci réprimait la<br />

population, ce n’était pas sa violence que Gandhi condamnait, mais le refus<br />

<strong>de</strong>s soldats indiens <strong>de</strong> tirer ! « Un soldat qui désobéit à un ordre <strong>de</strong> faire feu<br />

enfreint son serment et se rend coupable <strong>de</strong> désobéissance criminelle. Je ne<br />

puis <strong>de</strong>man<strong>de</strong>r à <strong>de</strong>s fonctionnaires et à <strong>de</strong>s soldats <strong>de</strong> désobéir, car lorsque<br />

je serai <strong>au</strong> pouvoir, j’utiliserai, selon toute probabilité, ces mêmes<br />

fonctionnaires et ces mêmes soldats. Si je leur enseignais la désobéissance,<br />

je craindrais qu’ils n’agissent <strong>de</strong> même lorsque je serai <strong>au</strong> pouvoir » .<br />

La loi martiale fut proclamée le 12 mai 1930, alors que le mouvement <strong>de</strong><br />

grève connaissait un nouvel essor suite à l’arrestation <strong>de</strong> Gandhi. La<br />

répression s’abattit et en l’espace <strong>de</strong> dix mois, entre avril 1930 et février<br />

1931, 90 000 hommes, femmes et enfants furent condamnés.<br />

Depuis sa prison, Gandhi continuait à déplorer que la situation s’envenime<br />

et se déclarait tout à fait prêt à collaborer avec les <strong>au</strong>torités. Ce qui fut fait en<br />

janvier 1931, où Gandhi et l’exécutif du parti du Congrès furent relâchés.<br />

Gandhi participa ensuite <strong>au</strong>x négociations <strong>de</strong> la Table Ron<strong>de</strong> à Londres,<br />

négociations que le parti du Congrès avait pourtant fait serment <strong>de</strong> boycotter<br />

quelques mois plus tôt, car <strong>au</strong>cune discussion sur l’<strong>au</strong>tonomie <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong> n’y<br />

était prévue. Pour contraindre l’ensemble du parti du Congrès à accepter,<br />

Gandhi avait ressorti la menace d’une grève <strong>de</strong> la faim « jusqu’à la mort ».<br />

À Londres, Gandhi signa un accord avec les <strong>au</strong>torités britanniques, qui<br />

n’accordait absolument rien, même pas la fin du monopole du sel. Toute<br />

l’énergie <strong>de</strong>s masses, toute leur mobilisation étaient une nouvelle fois trahies<br />

par les dirigeants du parti du Congrès et l’aile g<strong>au</strong>che du parti, après avoir<br />

émis quelques protestations, finit, comme à son habitu<strong>de</strong>, par se ranger<br />

<strong>de</strong>rrière les modérés.<br />

Quant <strong>au</strong> pouvoir colonial, il en profita pour frapper un grand coup,<br />

arrêtant plus <strong>de</strong> 80 000 personnes entre 1932 et 1934.<br />

22<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


La Secon<strong>de</strong> Guerre mondiale<br />

et la situation révolutionnaire d’après-guerre<br />

Une constitution « esclave »<br />

En 1935, la constitution indienne – élaborée par la commission Simon<br />

sans participation indienne et adoptée par le parlement britannique – ne<br />

donnait <strong>au</strong>cune <strong>au</strong>tonomie à l’In<strong>de</strong>. Elle fut dénoncée par le parti du Congrès<br />

comme « la constitution esclave ». L’In<strong>de</strong> restait gouvernée par un vice-roi<br />

britannique. Elle confirmait la division entre l’In<strong>de</strong> britannique et l’In<strong>de</strong> <strong>de</strong>s<br />

États princiers, ces <strong>de</strong>rniers représentant 45 % du territoire sous le règne <strong>de</strong>s<br />

<strong>de</strong>spotes. Elle accentuait ensuite la division <strong>de</strong>s collèges élector<strong>au</strong>x. Les 15 %<br />

<strong>de</strong> classes privilégiées <strong>au</strong>torisées à voter par le suffrage censitaire, pour élire<br />

les gouvernements <strong>de</strong>s provinces <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong> britannique, toujours chape<strong>au</strong>tés<br />

par un h<strong>au</strong>t fonctionnaire britannique, étaient séparés en différents collèges :<br />

un pour les musulmans, un pour les hindous, mais <strong>au</strong>ssi un pour les sikhs, un<br />

<strong>au</strong>tre pour les Anglo-Indiens, les Indiens chrétiens, les intouchables, les<br />

Européens…<br />

L’idée restait <strong>de</strong> limiter l’influence exclusive du parti du Congrès d’une<br />

part, mais <strong>au</strong>ssi et surtout <strong>de</strong> jouer les populations les unes contre les <strong>au</strong>tres.<br />

Le parti du Congrès, largement majoritaire <strong>au</strong>x élections en 1937, refusa<br />

alors tout partage <strong>de</strong> postes avec la Ligue musulmane dans les<br />

gouvernements <strong>de</strong>s provinces à forte minorité musulmane. La Ligue<br />

musulmane put s’appuyer sur l’attitu<strong>de</strong> du parti du Congrès pour élargir sa<br />

base dans la population musulmane, en expliquant que les droits <strong>de</strong>s<br />

minorités musulmanes ne seraient pas pris en compte sans elle.<br />

Lors <strong>de</strong> la Secon<strong>de</strong> Guerre mondiale, les organisations nationalistes<br />

tentèrent sans succès <strong>de</strong> marchan<strong>de</strong>r leur soutien à l’effort <strong>de</strong> guerre<br />

britannique contre quelques assurances et garanties applicables à la fin <strong>de</strong> la<br />

guerre. Quant à Gandhi, il avait déclaré qu’il ne soutenait pas cette guerre,<br />

mais qu’il ne ferait rien pour profiter <strong>de</strong> la situation. Il mit cependant en avant<br />

un mot d’ordre plus radical, exigeant que les Britanniques quittent l’In<strong>de</strong>.<br />

Trotsky avait commenté ainsi cette attitu<strong>de</strong> : « Malheur <strong>au</strong> peuple indien<br />

s’il fait confiance à ces paroles ronflantes. Gandhi s’est déjà hâté <strong>de</strong><br />

proclamer son refus <strong>de</strong> créer <strong>de</strong>s difficultés à la Gran<strong>de</strong>-Bretagne pendant la<br />

crise actuelle (…). La répugnance morale <strong>de</strong> Gandhi <strong>de</strong>vant la violence reflète<br />

la peur <strong>de</strong> la bourgeoisie indienne <strong>de</strong>vant ses propres masses ».<br />

De fait, Gandhi avait durci son langage, coincé qu’il était entre la poussée<br />

<strong>de</strong>s masses et l’intransigeance <strong>de</strong>s <strong>au</strong>torités britanniques, qui refusèrent toute<br />

concession, rompirent les pourparlers, interdirent le parti du Congrès et<br />

arrêtèrent 60 000 personnes.<br />

23<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


La Secon<strong>de</strong> Guerre mondiale fut marquée par un app<strong>au</strong>vrissement<br />

massif : en 1943, la famine qui éclata <strong>au</strong> Bengale, aggravée par l’incurie <strong>de</strong><br />

l’administration anglaise, fit entre trois et quatre millions <strong>de</strong> morts. Soit dit en<br />

passant, le camp <strong>de</strong>s démocraties donnait là un exemple <strong>de</strong> son <strong>de</strong>gré <strong>de</strong><br />

barbarie…<br />

Grèves ouvrières et soulèvement <strong>de</strong>s marins<br />

Au sortir <strong>de</strong> la guerre, la marche vers l’indépendance s’accéléra.<br />

L’impérialisme avait pour cette fois échappé à la révolution en Europe. Mais<br />

<strong>de</strong> la Chine à l’Indonésie, en passant par l’In<strong>de</strong> et la péninsule indochinoise ou<br />

la Malaisie, <strong>de</strong>s millions d’hommes et <strong>de</strong> femmes se soulevèrent, rendant<br />

inévitable l’explosion contre la domination <strong>coloniale</strong> ou semi-<strong>coloniale</strong>.<br />

En In<strong>de</strong>, l’agitation reprit <strong>de</strong> plus belle dès la fin <strong>de</strong> l’année 1945, avec<br />

<strong>de</strong>s vagues <strong>de</strong> manifestations et <strong>de</strong> grèves politiques qui partirent encore une<br />

fois <strong>de</strong>s gran<strong>de</strong>s villes comme Calcutta et Bombay. Dans la foule <strong>de</strong>s<br />

manifestants qui défilaient presque quotidiennement, les drape<strong>au</strong>x rouges<br />

côtoyaient ceux du parti du Congrès et <strong>de</strong> la Ligue musulmane, les travailleurs<br />

se retrouvant une fois <strong>de</strong> plus ensemble dans la lutte, indépendamment <strong>de</strong><br />

leur religion.<br />

En février 1946, les marins <strong>de</strong> la flotte <strong>de</strong> Bombay, le plus grand port<br />

militaire, se soulevèrent. Tout comme le reste <strong>de</strong> l’armée d’In<strong>de</strong>, la marine<br />

était dirigée par <strong>de</strong>s officiers britanniques, mais composée d’Indiens. Le<br />

drape<strong>au</strong> rouge flottait sur les bâtiments militaires, dont les marins avaient<br />

expulsé les officiers. Appuyés par les grévistes <strong>de</strong> Bombay, qui venaient<br />

ravitailler les bate<strong>au</strong>x, les marins insurgés élirent un Comité central <strong>de</strong> grève<br />

<strong>de</strong> la marine. Le mouvement gagna d’<strong>au</strong>tres secteurs <strong>de</strong> l’armée et d’<strong>au</strong>tres<br />

bases <strong>de</strong> la marine, ébranlant dans ses fondations mêmes l’appareil d’État.<br />

Le Comité central <strong>de</strong> grève contacta les dirigeants du parti du Congrès et<br />

ceux <strong>de</strong> la Ligue musulmane, qui lui refusèrent d’une seule voix toute ai<strong>de</strong> ou<br />

appui pratique.<br />

Les marins insurgés pouvaient par contre compter sur l’ai<strong>de</strong> active <strong>de</strong>s<br />

travailleurs. Lorsque l’armée britannique lança un ultimatum <strong>au</strong>x marins,<br />

menaçant <strong>de</strong> « détruire toute la flotte si nécessaire », les travailleurs<br />

répondirent par une gigantesque grève. Quant <strong>au</strong>x soldats indiens, ils<br />

refusèrent <strong>de</strong> tirer sur les manifestants. Les <strong>au</strong>torités <strong>coloniale</strong>s firent venir la<br />

troupe britannique et <strong>de</strong>s renforts navals considérables pour mener trois jours<br />

d’une répression féroce, tirant sans discrimination sur la foule. Entre le 21 et<br />

le 23 février 1946, il y eut officiellement 250 morts.<br />

24<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


Le manque d’une direction révolutionnaire<br />

Au bout du compte, sous la pression du parti du Congrès et <strong>de</strong> la Ligue<br />

musulmane et <strong>de</strong> leur promesse <strong>de</strong> tout faire pour éviter les représailles, le<br />

comité <strong>de</strong> grève <strong>de</strong>s marins décida <strong>de</strong> se rendre, et fut immédiatement<br />

emprisonné.<br />

Pendant ces journées révolutionnaires, les masses avaient montré leur<br />

désir d’unité, passant par-<strong>de</strong>ssus les différences <strong>de</strong> confession religieuse.<br />

Dans l’<strong>au</strong>tre camp, les dirigeants <strong>de</strong> la Ligue musulmane rejoignirent ceux<br />

du parti du Congrès pour condamner la violence : non pas celle <strong>de</strong>s troupes<br />

britanniques contre le peuple désarmé, mais celle <strong>de</strong> ce que Gandhi appela<br />

« l’alliance impie » <strong>de</strong>s hindous et <strong>de</strong>s musulmans qui défiait le dogme <strong>de</strong> la<br />

non-violence.<br />

Les grèves ouvrières massives, le soulèvement <strong>de</strong>s marins : c’était le<br />

spectre <strong>de</strong> la révolution russe <strong>de</strong> 1917 qui passait <strong>de</strong>vant les yeux <strong>de</strong> la<br />

bourgeoisie. Mais à la différence <strong>de</strong>s Russes, les masses indiennes ne<br />

disposaient pas d’un parti bolchévik, d’une direction révolutionnaire qui leur<br />

permette <strong>de</strong> s’emparer du pouvoir. Le Parti communiste indien venait <strong>de</strong> sortir<br />

d’une pério<strong>de</strong> <strong>de</strong> collaboration politique <strong>de</strong> fait avec le pouvoir britannique, <strong>au</strong><br />

nom <strong>de</strong> « l’alliance <strong>de</strong>s démocraties contre le fascisme ». La bourgeoisie<br />

indienne avait par contre un instrument efficace pour stopper les masses, en<br />

la personne <strong>de</strong> Gandhi et dans le parti du Congrès.<br />

Quant à l’impérialisme britannique, il savait l’indépendance inéluctable.<br />

Son souci était <strong>de</strong> transmettre le pouvoir à la bourgeoisie indienne en<br />

s’assurant à chaque pas que les intérêts britanniques seraient préservés.<br />

Mais il fallait faire vite face <strong>au</strong> mouvement <strong>de</strong>s masses.<br />

Au mois <strong>de</strong> mars 1946, la grève touchait les travailleurs <strong>de</strong> toutes les<br />

gran<strong>de</strong>s villes, ceux du chemin <strong>de</strong> fer, mais <strong>au</strong>ssi <strong>de</strong>s postes et même <strong>de</strong> la<br />

police. Dans les campagnes, en particulier dans les États princiers, les révoltes<br />

paysannes se multipliaient, contre les propriétaires fonciers et les princes.<br />

25<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


Vers l’indépendance…<br />

et la partition<br />

Une surenchère nationaliste<br />

entre le parti du Congrès et la Ligue Musulmane<br />

qui fait le jeu <strong>de</strong> l’impérialisme<br />

La mission ministérielle britannique arriva en In<strong>de</strong> en mai 1946. Elle était<br />

chargée <strong>de</strong> préparer la passation du pouvoir <strong>au</strong>x mains <strong>de</strong> la bourgeoisie et<br />

<strong>de</strong>s propriétaires fonciers indiens, dans un contexte où leurs <strong>de</strong>ux grands<br />

partis, le parti du Congrès et la Ligue musulmane, se concurrençaient pour se<br />

positionner <strong>au</strong> mieux dans la course <strong>au</strong> pouvoir.<br />

La proposition du gouvernement britannique était <strong>de</strong> faire <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong> un<br />

dominion, c’est-à-dire un État indépendant restant dans le cadre du<br />

Commonwealth. Le pays <strong>de</strong>vait être divisé en trois zones découpées suivant<br />

les majorités religieuses, avec un gouvernement fédéral central.<br />

Cela ne satisfaisait ni le parti du Congrès, qui prétendait à l’hégémonie, ni<br />

la Ligue musulmane qui réclama la création d’un État musulman indépendant,<br />

le Pakistan.<br />

Des <strong>de</strong>ux côtés, les partis nationalistes se mirent à attiser les haines<br />

religieuses, appuyés par la surenchère <strong>de</strong>s groupes fondamentalistes hindous<br />

et musulmans. Les massacres et les pogroms commencèrent dès août 1946,<br />

faisant <strong>de</strong>s milliers <strong>de</strong> morts et <strong>de</strong>venant <strong>au</strong>tant d’arguments pour parvenir à<br />

la création <strong>de</strong> <strong>de</strong>ux États. Sans oublier que hindoue ou musulmane, la<br />

bourgeoisie préférait <strong>de</strong> toute façon voir les masses s’entre-massacrer plutôt<br />

que s’unir dans les luttes.<br />

En février 1947, la situation était mûre pour que le nouve<strong>au</strong> vice-roi, Lord<br />

Mountbatten, propose un règlement qui coupait l’In<strong>de</strong> en <strong>de</strong>ux en créant le<br />

Pakistan, les États princiers <strong>de</strong>vant choisir à quel pays se rattacher.<br />

Pour tracer les frontières <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux États, Mountbatten fit venir <strong>de</strong> Londres,<br />

avec l’accord <strong>de</strong>s dirigeants du parti du Congrès et <strong>de</strong> la Ligue musulmane, un<br />

fonctionnaire britannique qui ne connaissait rien à l’In<strong>de</strong>.<br />

Il en résulta d’un côté l’In<strong>de</strong> d’<strong>au</strong>jourd’hui, qui comptait près <strong>de</strong> 260<br />

millions d’hindous et 40 millions <strong>de</strong> musulmans. De l’<strong>au</strong>tre côté, le Pakistan,<br />

censé être la patrie <strong>de</strong>s musulmans, était constitué <strong>de</strong> <strong>de</strong>ux parties distantes<br />

<strong>de</strong> plus <strong>de</strong> 1 500 km l’une <strong>de</strong> l’<strong>au</strong>tre, qui correspon<strong>de</strong>nt <strong>au</strong> Bangla<strong>de</strong>sh et <strong>au</strong><br />

Pakistan actuels : il comptait 80 millions <strong>de</strong> musulmans et neuf millions<br />

d’hindous. En outre, la frontière tracée entre In<strong>de</strong> et Pakistan coupait en <strong>de</strong>ux<br />

<strong>de</strong>s régions linguistiques relativement homogènes, comme le Bengale à l’est<br />

et le Pendjab à l’ouest.<br />

26<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


Le tracé <strong>de</strong>s frontières <strong>de</strong>vait être gardé secret jusqu’après les<br />

cérémonies <strong>de</strong> l’indépendance car, expliquait Mountbatten : « Tout notre<br />

travail et notre espoir d’avoir <strong>de</strong> bonnes relations indo-britanniques le jour du<br />

transfert <strong>de</strong>s pouvoirs risqueraient d’être anéantis ». Il savait que, quel que fut<br />

leur tracé, ces frontières qui passaient <strong>au</strong> be<strong>au</strong> milieu <strong>de</strong> régions susciteraient<br />

<strong>de</strong>s massacres… Et les dirigeants du parti du Congrès et <strong>de</strong> la Ligue<br />

musulmane acceptèrent sans broncher <strong>de</strong> proclamer l’indépendance <strong>de</strong> pays<br />

dont ils ne connaissaient même pas les frontières exactes.<br />

Le bain <strong>de</strong> sang <strong>de</strong> la partition<br />

Pendant que les cérémonies officielles se déroulaient en août 1947,<br />

Mountbatten courant <strong>de</strong> Karachi à Delhi pour assister à la proclamation <strong>de</strong><br />

l’indépendance <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux États, la partition entraîna les millions d’habitants<br />

<strong>de</strong>s régions frontalières dans un bain <strong>de</strong> sang.<br />

Au Pendjab, l’une <strong>de</strong>s provinces <strong>de</strong> l’ouest qui se retrouvait coupée en<br />

<strong>de</strong>ux, les affrontements entre sikhs et musulmans tournèrent <strong>au</strong> carnage et<br />

Lahore vécut six semaines d’émeute. Le correspondant du « NewYork Times »<br />

écrivait : « J’ai vu <strong>de</strong>s centaines <strong>de</strong> morts et, pire encore, <strong>de</strong>s milliers d’indiens<br />

sans yeux, sans pieds ou sans mains. La mort par balle est plus douce que la<br />

mort à coups <strong>de</strong> pierre ou <strong>de</strong> bâton, qui laisse les mourants agoniser dans la<br />

chaleur et les mouches ».<br />

Des millions <strong>de</strong> personnes qui, suivant leur religion, se retrouvaient du<br />

m<strong>au</strong>vais côté <strong>de</strong> la frontière furent jetées sur les routes. Les trains étaient<br />

attaqués et il n’était pas rare <strong>de</strong> voir passer dans les gares <strong>de</strong>s wagons<br />

remplis <strong>de</strong> cadavres. En In<strong>de</strong>, on massacrait les circoncis, tandis qu’<strong>au</strong><br />

Pakistan c’était l’inverse. Les massacres engendrés par la partition firent entre<br />

180 000 et 500 000 morts suivant les estimations et forcèrent dix millions <strong>de</strong><br />

personnes à abandonner leurs foyers pour changer <strong>de</strong> pays et se retrouver<br />

ensuite parquées dans <strong>de</strong>s camps, dans <strong>de</strong>s conditions effroyables.<br />

Les dirigeants impérialistes avaient choisi <strong>de</strong> jeter l’une contre l’<strong>au</strong>tre les<br />

<strong>de</strong>ux commun<strong>au</strong>tés, avec la complicité <strong>de</strong>s dirigeants nationalistes du parti du<br />

Congrès et <strong>de</strong> la Ligue musulmane. L’antagonisme entre l’In<strong>de</strong> et le Pakistan<br />

assurait l’impérialisme britannique <strong>de</strong> pouvoir jouer un pays contre l’<strong>au</strong>tre.<br />

Pour plusieurs générations, le souvenir <strong>de</strong>s massacres <strong>de</strong> 1947 allait<br />

s’élever entre les populations <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux pays, et maintenir dans l’isolement les<br />

millions <strong>de</strong> musulmans d’In<strong>de</strong> et les millions d’hindous du Pakistan. Quant à<br />

l’arbitraire <strong>de</strong>s frontières, tranchant à vif <strong>au</strong> cœur <strong>de</strong>s populations, il <strong>de</strong>vait<br />

amener une série <strong>de</strong> guerres frontalières entre l’In<strong>de</strong> et le Pakistan.<br />

L’État princier du Cachemire, à la frontière nord <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong> et du Pakistan,<br />

fut le théâtre d’un premier conflit armé dès 1947. Les officiers britanniques<br />

qui continuaient à comman<strong>de</strong>r les armées indienne et pakistanaise se<br />

retrouvèrent dans les <strong>de</strong>ux camps.<br />

27<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


La continuité dans l’In<strong>de</strong> indépendante<br />

Tout changer pour que rien ne change<br />

En août 1947, l’indépendance <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong> fut proclamée. Aux mâts <strong>de</strong>s<br />

édifices officiels, les trois couleurs du drape<strong>au</strong> indien remplaçaient l’Union<br />

Jack britannique. Mais <strong>de</strong>rrière cette rupture formelle, il y avait la continuité<br />

entre l’impérialisme britannique et la bourgeoisie indienne à laquelle il<br />

remettait le pouvoir.<br />

Au cours <strong>de</strong>s années <strong>de</strong> situation révolutionnaire que l’In<strong>de</strong> avait connues,<br />

l’impérialisme britannique avait trouvé <strong>de</strong>s solutions politiques, et surtout les<br />

avait éprouvées. La bourgeoisie indienne et ses représentants du parti du<br />

Congrès avaient fait leurs preuves dans les faits : ils s’étaient montrés<br />

capables <strong>de</strong> mener les luttes <strong>de</strong>s masses dans <strong>de</strong>s impasses et d’éviter la<br />

révolution. Toute cette pério<strong>de</strong> avait permis <strong>au</strong> gouvernement britannique <strong>de</strong><br />

préparer une transition <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong> <strong>coloniale</strong> à l’In<strong>de</strong> indépendante qui préservait<br />

l’ordre impérialiste, tout en laissant les représentants <strong>de</strong> la gran<strong>de</strong> bourgeoisie<br />

indienne et <strong>de</strong>s grands propriétaires fonciers à la tête du pays.<br />

Le principal artisan <strong>de</strong>s changements qu’il fallait faire pour que tout<br />

continue comme avant, Gandhi, ne survécut que quelques mois après<br />

l’indépendance. Il fut assassiné le 30 janvier 1948 par un fondamentaliste<br />

hindou.<br />

Nehru, son d<strong>au</strong>phin, Premier ministre <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong>, intégra les États princiers<br />

à l’In<strong>de</strong>, moyennant l’assurance pour les princes <strong>de</strong> conserver tous leurs biens<br />

et <strong>de</strong> bénéficier d’une immunité juridique, quelles que fussent leurs exactions<br />

passées, le tout couronné par une pension d’État.<br />

Il n’y avait plus d’États princiers, mais il y avait toujours <strong>de</strong>s princes, avec<br />

le poids social qu’ils représentent. À l’opposé <strong>de</strong> ce que fit la révolution<br />

française, qui débarrassa la société <strong>de</strong> la classe <strong>de</strong>s nobles et <strong>de</strong> leurs<br />

prélèvements sur la société et qui permit l’essor <strong>de</strong> la bourgeoisie française,<br />

l’In<strong>de</strong> indépendante dut entretenir pendant 25 ans cette couche parasitaire<br />

héritée <strong>de</strong>s temps anciens. Restés à la tête <strong>de</strong> leurs richesses, les princes ont<br />

le plus souvent fini par intégrer les gouvernements provinci<strong>au</strong>x ou les rouages<br />

<strong>de</strong> l’appareil d’État.<br />

Le gouvernement indien a proclamé la république démocratique en 1950.<br />

Une démocratie corrompue, qui ne reflète en rien la réalité <strong>de</strong> ce que vivent et<br />

pensent les masses. Dès les premières élections <strong>au</strong> suffrage universel, en<br />

1952, le clientélisme, les rése<strong>au</strong>x entretenus par le parti du congrès, la<br />

corruption et la pression plus ou moins organisée et officielle <strong>de</strong>s notables<br />

loc<strong>au</strong>x ont caractérisé le jeu électoral indien et le caractérisent encore<br />

<strong>au</strong>jourd’hui.<br />

28<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


Le parti du Congrès protège les marques infâmantes du passé<br />

Mais surtout, dans cette In<strong>de</strong> indépendante, rien n’a changé <strong>au</strong> nive<strong>au</strong><br />

social. En Chine, la révolte paysanne qui a porté Mao <strong>au</strong> pouvoir n’avait rien <strong>de</strong><br />

socialiste ou <strong>de</strong> communiste, mais elle a bouleversé bien <strong>de</strong>s choses dans la<br />

vie sociale. Elle s’est débarrassée <strong>de</strong>s propriétaires fonciers et a mis fin à bien<br />

<strong>de</strong>s formes d’oppression ou <strong>de</strong> coutumes sociales poussiéreuses et pesantes.<br />

Rien <strong>de</strong> tout cela en In<strong>de</strong>. Tous les préjugés gangrenant la société sont restés<br />

en place.<br />

Le système <strong>de</strong>s castes perdure dans une partie <strong>de</strong> la population. Même si<br />

une discrimination positive a été mise en place en faveur <strong>de</strong>s basses castes,<br />

leur réservant <strong>de</strong>s places dans la fonction publique, même si une infime<br />

minorité d’intouchables a pu accé<strong>de</strong>r à <strong>de</strong>s postes plus ou moins élevés, les<br />

interdits liés à l’appartenance <strong>de</strong> caste sont restés pour l’essentiel en place<br />

dans les mentalités et dans les faits, qui interdisent par exemple les mariages<br />

hors <strong>de</strong> sa caste et entraînent encore <strong>au</strong>jourd’hui les atrocités régulièrement<br />

commises contre les intouchables.<br />

Même constat quant à la situation <strong>de</strong>s femmes. Outre les avortements<br />

sélectifs, la mortalité infantile féminine reste supérieure à celle <strong>de</strong>s garçons,<br />

parce que les filles sont moins éduquées, moins soignées et moins nourries<br />

que les garçons. Les mariages forcés <strong>de</strong> fillettes ont perduré, et les mariages<br />

arrangés sont toujours majoritaires. La pratique <strong>de</strong> la dot s’est maintenue,<br />

avec son lot <strong>de</strong> femmes défigurées, répudiées ou brûlées vives, quand l’argent<br />

<strong>de</strong> la dot n’est pas à la h<strong>au</strong>teur <strong>de</strong>s espérances <strong>de</strong> la famille du mari.<br />

La société indienne a conservé les pires préjugés qui vont avec <strong>de</strong>s<br />

conditions <strong>de</strong> vie moyenâgeuses et se mélangent <strong>au</strong> capitalisme le plus<br />

mo<strong>de</strong>rne. Voilà la base sociale sur laquelle se déroule la vie publique indienne<br />

<strong>de</strong>puis l’indépendance.<br />

L’In<strong>de</strong> et le non-alignement<br />

Nous n’allons pas en faire l’historique. Disons simplement que l’In<strong>de</strong> est<br />

passée par <strong>de</strong>s phases que d’<strong>au</strong>tres pays sous-développés ont connues, en<br />

particulier un certain étatisme.<br />

À partir <strong>de</strong> 1956, Nehru utilisa les moyens étatiques et les fonds publics<br />

pour tenter <strong>de</strong> suppléer <strong>au</strong>x carences <strong>de</strong> sa bourgeoisie nationale et <strong>de</strong> doter<br />

le pays <strong>de</strong> quelques infrastructures et industries lour<strong>de</strong>s. L’État prit en charge<br />

<strong>de</strong>s secteurs comme les mines, l’exploitation du pétrole, la production d’acier.<br />

Quelques nationalisations eurent lieu, comme celle <strong>de</strong> la première compagnie<br />

aérienne fondée par la famille Tata, qui <strong>de</strong>vint Air India, non sans une<br />

généreuse in<strong>de</strong>mnisation <strong>de</strong> l’État, le fils Tata en <strong>de</strong>venant PDG.<br />

Même si ces mesures étaient habillées d’un langage socialiste, Nehru<br />

parlant même <strong>de</strong> « planification socialiste », toute cette politique se fit en<br />

29<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


accord avec la bourgeoisie, dont les intérêts ne furent jamais lésés, car il n’y<br />

eut <strong>au</strong>cune expropriation.<br />

Dans les années cinquante et soixante, pour tromper leurs masses<br />

populaires et pour leur imposer <strong>de</strong>s sacrifices <strong>au</strong> nom d’un avenir meilleur,<br />

bien <strong>de</strong>s dirigeants <strong>de</strong> pays p<strong>au</strong>vres se proclamaient socialistes. Les dirigeants<br />

indiens ne firent que flirter avec le mot, prétendant surtout incarner, dans un<br />

mon<strong>de</strong> divisé entre <strong>de</strong>ux blocs, une « troisième voie », celle du tiers mon<strong>de</strong>,<br />

dont l’In<strong>de</strong> tentait <strong>de</strong> se poser en chef <strong>de</strong> file.<br />

L’In<strong>de</strong> <strong>de</strong> Nehru fut l’un <strong>de</strong>s pays organisateurs <strong>de</strong> la conférence <strong>de</strong>s pays<br />

dits « non-alignés », à Bandung, en 1955. Le contexte <strong>de</strong> la guerre froi<strong>de</strong> leur<br />

permettait <strong>de</strong> tenter <strong>de</strong> jouer sur les <strong>de</strong>ux blocs, sans jamais vraiment se<br />

fâcher avec le camp impérialiste.<br />

Au contraire, car l’In<strong>de</strong> servait en quelque sorte <strong>de</strong> contrepoids à la Chine<br />

<strong>de</strong> Mao, y compris à Bandung, par rapport <strong>au</strong>x pays nouvellement<br />

indépendants d’Asie ou d’Afrique. Et cette rivalité n’était pas seulement<br />

diplomatique : en octobre-novembre 1962, l’In<strong>de</strong> et la Chine s’affrontèrent les<br />

armes à la main pour le contrôle <strong>de</strong> certains sommets stratégiques <strong>de</strong><br />

l’Himalaya.<br />

Nouve<strong>au</strong>x maîtres, mêmes métho<strong>de</strong>s<br />

La prétendue « plus gran<strong>de</strong> démocratie du mon<strong>de</strong> » a réglé les<br />

nombreuses crises <strong>au</strong>xquelles elle a été confrontée par les moyens <strong>de</strong> la<br />

dictature. Cela a rarement fait la « Une » <strong>de</strong>s médias, mais ceux que la misère<br />

poussait à la révolte se heurtaient systématiquement à la répression féroce du<br />

pouvoir local ou central.<br />

Le gouvernement mis en place par Nehru avait conservé l’arsenal <strong>de</strong> lois<br />

répressives élaboré par les colons britanniques, en particulier la possibilité <strong>de</strong><br />

décréter l’État d’urgence et d’emprisonner sans jugement.<br />

Dès 1947, l’armée indienne réprima férocement les paysans qui s’étaient<br />

soulevés et organisés pour s’emparer <strong>de</strong>s terres dans la région du Telengana.<br />

Il s’agissait <strong>de</strong> faire comprendre <strong>au</strong>x paysans p<strong>au</strong>vres qu’il ne fallait attendre<br />

<strong>de</strong> l’indépendance <strong>au</strong>cune amélioration <strong>de</strong> leur sort. Deux ans après<br />

l’indépendance, il y avait plus <strong>de</strong> prisonniers politiques en In<strong>de</strong> que pendant<br />

toute la domination britannique.<br />

Le parti du Congrès eut également recours <strong>au</strong>x mêmes métho<strong>de</strong>s que les<br />

Britanniques, s’appuyant sur les divisions religieuses et régionales. Sur fond<br />

<strong>de</strong> misère et <strong>de</strong> discrédit politique du parti du Congrès, les revendications<br />

religieuses ou régionalistes, et parfois un mélange <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux, attisées par <strong>de</strong>s<br />

organisations d’extrême droite, trouvaient périodiquement un terrain propice<br />

où se développer, <strong>au</strong>x quatre coins du pays. Et les dirigeants du parti du<br />

Congrès n’hésitèrent pas à user <strong>de</strong> démagogie criminelle, dressant les<br />

commun<strong>au</strong>tés les unes contre les <strong>au</strong>tres.<br />

30<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


Par exemple, <strong>au</strong> début <strong>de</strong>s années quatre-vingt, <strong>au</strong> Pendjab, l’une <strong>de</strong>s<br />

régions agricoles les plus riches d’In<strong>de</strong>, qui concentre la majorité <strong>de</strong> la<br />

population sikh, le parti régional sikh modéré avait remporté les élections et<br />

dirigeait le gouvernement local.<br />

Le parti du Congrès encouragea clan<strong>de</strong>stinement, y compris en leur<br />

donnant <strong>de</strong>s armes, les groupes radic<strong>au</strong>x sikhs les plus anti-hindous. En 1983,<br />

ceux-ci se lancèrent dans <strong>de</strong>s actions terroristes séparatistes, qui fournirent le<br />

prétexte <strong>au</strong> gouvernement central pour déposer le gouvernement local. Puis,<br />

lorsque <strong>de</strong>s groupes armés envahirent le Temple d’or d’Amritsar, symbole <strong>de</strong><br />

la religion sikhe, le gouvernement répondit en faisant donner l’ass<strong>au</strong>t contre le<br />

temple, faisant 1 000 morts, parmi lesquels 400 pèlerins. Enfin, lorsqu’en<br />

1984, Indhira Gandhi, qui dirigeait le gouvernement, fut assassinée par un<br />

sikh, le parti du Congrès et les fondamentalistes hindous déclenchèrent <strong>de</strong>s<br />

pogroms un peu partout dans le pays. 4 000 sikhs furent tués, et Rajiv Gandhi<br />

put se faire élire à la suite <strong>de</strong> sa mère en jouant la carte <strong>de</strong> l’hindouisme.<br />

Une fois <strong>au</strong> pouvoir, Rajiv Gandhi joua sur les <strong>de</strong>ux table<strong>au</strong>x <strong>de</strong> la<br />

démagogie pro-musulmane, puis pro-hindoue, en faisant <strong>de</strong>s concessions <strong>au</strong>x<br />

courants les plus réactionnaires <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux commun<strong>au</strong>tés.<br />

Cette politique s’illustra dans l’affaire <strong>de</strong> la mosquée d’Ayodhya, construite<br />

<strong>au</strong> XV e siècle sur un site revendiqué par les hindous comme le lieu <strong>de</strong><br />

naissance du dieu Ram. Un lieu <strong>de</strong> culte hindou coexistait à côté <strong>de</strong> la<br />

mosquée, jusqu’à ce que le site soit fermé à tous en 1949, suite à <strong>de</strong>s<br />

affrontements sanglants.<br />

En 1985, Rajiv Gandhi, alors qu’il cherchait les voix <strong>de</strong>s musulmans, fit<br />

rouvrir la mosquée d’Ayodhya. Mais l’année suivante c’était <strong>au</strong>x hindous qu’il<br />

cherchait à plaire et il exigea donc que les lieux soient ouverts <strong>au</strong>x pèlerins<br />

hindous.<br />

Rajiv Gandhi mettait en place une nouvelle source <strong>de</strong> conflit,<br />

immédiatement exploitée par le BJP, le parti hindouiste, qui fit campagne pour<br />

la construction d’un temple à la place <strong>de</strong> la mosquée. Le drame éclata en<br />

1992, lorsque le gouvernement <strong>au</strong>torisa une gran<strong>de</strong> manifestation conduite<br />

par le BJP à Ayodhya. 200 000 hindous convergèrent vers la mosquée, qui fut<br />

détruite en l’espace d’une nuit. Dans la foulée, une série d’émeutes contre les<br />

musulmans eurent lieu <strong>au</strong>x quatre coins du pays. Bilan officiel : 2 000 morts et<br />

80 000 blessés. Bombay, où l’émeute dura près <strong>de</strong> six semaines, compta le<br />

plus grand nombre <strong>de</strong> victimes. C’est <strong>au</strong>ssi là que les forces <strong>de</strong> répression du<br />

gouvernement se livrèrent à <strong>de</strong> véritables massacres préventifs, tirant sur les<br />

foules rassemblées <strong>au</strong>tour <strong>de</strong>s lieux <strong>de</strong> culte, musulmans <strong>au</strong>ssi bien<br />

qu’hindous.<br />

Entre 1980 et 1993, les différents conflits et pogroms inter-religieux ou<br />

régionalistes ont fait quelque 30 000 morts ! Et <strong>au</strong>jourd’hui, personne ne peut<br />

dire si les récents attentats à Bénarès, une ville sainte hindoue, n’entraîneront<br />

pas <strong>de</strong> nouve<strong>au</strong>x affrontements religieux.<br />

Et lorsque les divisions internes ne suffisent pas, il y a toujours le<br />

Pakistan : <strong>de</strong>puis la partition, chacun <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux pays utilise l’existence <strong>de</strong> son<br />

31<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


voisin comme un exutoire <strong>au</strong> mécontentement <strong>de</strong>s masses. Les<br />

revendications nationalistes <strong>de</strong>s <strong>de</strong>ux pays sur la région frontalière du<br />

Cachemire entraînent par exemple <strong>de</strong>s conflits périodiques, allant jusqu’à<br />

l’affrontement armé. Mais comme le dit l’écrivain indienne Arundathi Roy, pour<br />

les dirigeants <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong> et du Pakistan, « Le Cachemire n’est en <strong>au</strong>cune<br />

manière un problème, c’est <strong>au</strong> contraire une solution, immuable et<br />

spectaculairement efficace ».<br />

32<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


Le mythe du « miracle indien »<br />

Un marché qui intéresse l’impérialisme<br />

Et le « miracle <strong>de</strong> l’économie indienne » dans tout cela ? Eh bien, il n’y en a<br />

pas ! Vers le milieu <strong>de</strong>s années quatre-vingt, le gouvernement a commencé à<br />

assouplir l’étatisme. À une politique <strong>de</strong>stinée à servir les intérêts <strong>de</strong> la<br />

bourgeoisie à plus long terme, il a substitué, <strong>de</strong> plus en plus, une politique<br />

d’ai<strong>de</strong>s directes <strong>au</strong>x entreprises privées et <strong>de</strong> baisses d’impôts pour les riches<br />

particuliers.<br />

Puis, sous la pression du grand capital international, l’In<strong>de</strong>, comme tant<br />

d’<strong>au</strong>tres pays sous-développés, a commencé à lever, une à une, les barrières<br />

protectionnistes dont elle s’était entourée pour tenter <strong>de</strong> préserver le marché<br />

national pour sa bourgeoisie. Oh, ces barrières protectionnistes n’ont jamais<br />

été infranchissables pour les grands capit<strong>au</strong>x <strong>de</strong>s pays impérialistes. Elles<br />

protégeaient non seulement les capit<strong>au</strong>x indiens, mais <strong>au</strong>ssi les capit<strong>au</strong>x<br />

britanniques et américains, qui possédaient, six ans après l’indépendance,<br />

près <strong>de</strong> la moitié du capital <strong>de</strong> tous les secteurs clés <strong>de</strong> l’économie.<br />

Mais, avec la crise du début <strong>de</strong>s années soixante-dix et la longue pério<strong>de</strong><br />

<strong>de</strong> stagnation qui s’installa alors, les différents pays impérialistes ne pouvaient<br />

et ne voulaient laisser <strong>au</strong>cune région à l’abri <strong>de</strong> leurs activités, et surtout pas<br />

un pays comme l’In<strong>de</strong>.<br />

C’est un pays p<strong>au</strong>vre, certes, plus p<strong>au</strong>vre même que l’Amérique latine et à<br />

peine moins que la majorité <strong>de</strong> l’Afrique. Mais c’est un grand pays et surtout<br />

très peuplé. Même si 80 % <strong>de</strong> la population indienne vivent avec moins <strong>de</strong><br />

<strong>de</strong>ux dollars par jour, il reste tout <strong>de</strong> même 20 % <strong>de</strong> consommateurs<br />

potentiels, petits ou grands. Et 20 % <strong>de</strong> la population indienne, c’est plus <strong>de</strong><br />

200 millions <strong>de</strong> personnes, plus que toute la population <strong>de</strong> la Russie par<br />

exemple ! Ce marché, déjà, intéresse les entreprises occi<strong>de</strong>ntales.<br />

Il y a encore <strong>au</strong>tre chose qui les intéresse. Un État <strong>de</strong> la taille <strong>de</strong> celui <strong>de</strong><br />

l’In<strong>de</strong>, même p<strong>au</strong>vre, cela représente <strong>de</strong> l’argent. Le budget <strong>de</strong> l’État indien<br />

est le double <strong>de</strong> celui <strong>de</strong> la Belgique, pays certes plus développé, mais <strong>de</strong> plus<br />

petite taille. Quant à son budget militaire, par sa part dans le budget national,<br />

l’In<strong>de</strong> arrive dans le peloton <strong>de</strong> tête.<br />

Cela en représente, <strong>de</strong>s centrales nucléaires, <strong>de</strong>s grands trav<strong>au</strong>x dans le<br />

bâtiment, <strong>de</strong>s Boeing ou <strong>de</strong>s Airbus ! Il n’est pas étonnant que ces VRP <strong>de</strong> luxe<br />

que sont les chefs d’État se succè<strong>de</strong>nt à New Delhi. Dans les semaines qui<br />

viennent <strong>de</strong> s’écouler, à peine l’avion <strong>de</strong> Chirac s’était-il envolé que celui <strong>de</strong><br />

Bush atterrissait !<br />

Alors, pour paraphraser cet ancien slogan d’une gran<strong>de</strong> banque en<br />

France, « l’argent <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong> les intéresse ». Et puis l’In<strong>de</strong> attire pour une <strong>au</strong>tre<br />

raison les gran<strong>de</strong>s entreprises internationales. Malgré l’analphabétisme d’une<br />

33<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


gran<strong>de</strong> partie <strong>de</strong> la population qui n’a accès à <strong>au</strong>cune forme d’éducation, la<br />

minorité qui peut parachever ses étu<strong>de</strong>s représente plusieurs millions <strong>de</strong><br />

personnes. Et parmi elles, il y a <strong>de</strong>s ingénieurs, il y a <strong>de</strong>s informaticiens, qui<br />

ont l’avantage <strong>de</strong> coûter nettement moins cher que leurs confrères <strong>de</strong>s pays<br />

impérialistes.<br />

La « fuite <strong>de</strong>s cerve<strong>au</strong>x » n’est pas chose nouvelle. Et bien <strong>de</strong>s intellectuels<br />

h<strong>au</strong>tement qualifiés, <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong> comme d’<strong>au</strong>tres pays sous-développés, qui ont<br />

fait leurs étu<strong>de</strong>s <strong>au</strong>x frais <strong>de</strong> leurs pays finissent leurs carrières <strong>au</strong>x États-Unis<br />

ou en Gran<strong>de</strong>-Bretagne. Mais les techniques mo<strong>de</strong>rnes, l’informatique et la<br />

communication instantanée à gran<strong>de</strong> distance permettent cette forme <strong>de</strong> fuite<br />

<strong>de</strong>s cerve<strong>au</strong>x qui consiste, non plus à attirer informaticiens et ingénieurs dans<br />

les pays impérialistes où ils finissent par avoir le même salaire que leurs<br />

collègues nation<strong>au</strong>x, mais à les gar<strong>de</strong>r en In<strong>de</strong> en les payant <strong>au</strong>x salaires<br />

indiens.<br />

Les conséquences pour le pays sont cependant les mêmes : <strong>au</strong> lieu <strong>de</strong><br />

consacrer leur compétence <strong>au</strong> développement <strong>de</strong> leur propre pays, ils la<br />

consacrent à l’enrichissement <strong>de</strong> grands groupes internation<strong>au</strong>x qui paient<br />

leurs salaires.<br />

Bien <strong>de</strong>s grands groupes d’informatique, comme Microsoft, Intel ou IBM<br />

se sont implantés en In<strong>de</strong>. Quant <strong>au</strong>x entreprises indiennes, comme Tata<br />

Consulting Systems (eh oui, encore Tata), ou Infosys, elles vivent <strong>de</strong> la soustraitance<br />

<strong>de</strong>s services <strong>de</strong> grands groupes internation<strong>au</strong>x. BNP Paribas, Axa,<br />

Peugeot, Air Liqui<strong>de</strong> ou Saint-Gobain figurent parmi les gran<strong>de</strong>s entreprises<br />

françaises qui sous-traitent une partie <strong>de</strong> leur informatique en In<strong>de</strong>.<br />

Le t<strong>au</strong>x <strong>de</strong> croissance <strong>de</strong> l’économie indienne, dont on dit qu’elle<br />

commence à décoller, repose essentiellement sur ce secteur <strong>de</strong>s services en<br />

sous-traitance, qui dépend entièrement <strong>de</strong>s grands groupes mondi<strong>au</strong>x.<br />

L’ouverture <strong>de</strong> l’économie offre à la classe moyenne une issue, un moyen <strong>de</strong><br />

se caser dans les rouages <strong>de</strong> l’économie impérialiste mondiale. Mais, pour<br />

l’immense majorité <strong>de</strong> la population indienne, ces îlots <strong>de</strong> mo<strong>de</strong>rnisme, ces<br />

centres d’appels, fabricants <strong>de</strong> software et <strong>au</strong>tres services <strong>de</strong> traitement<br />

informatique, n’ont que <strong>de</strong>s retombées extrêmement rares et indirectes.<br />

Accroissement <strong>de</strong>s inégalités<br />

Cette « In<strong>de</strong> qui brille », cette réussite étalée à toutes les unes <strong>de</strong>s<br />

journ<strong>au</strong>x, est pourtant constituée <strong>de</strong> tout petits îlots dans un océan <strong>de</strong> misère.<br />

D’<strong>au</strong>cuns, propagandistes conscients du système capitaliste ou simplement<br />

stupi<strong>de</strong>s, voient pourtant dans le développement <strong>de</strong> ces îlots l’amorce du<br />

développement <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong>. Mais <strong>de</strong>s îlots <strong>de</strong> développement, fussent-ils ultramo<strong>de</strong>rnes,<br />

<strong>au</strong> milieu <strong>de</strong> campagnes pour ainsi dire pas sorties du Moyen-Age,<br />

ce n’est pas l’amorce du développement, mais <strong>au</strong> contraire le signe même du<br />

sous-développement.<br />

34<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


L’inégalité du développement économique se reflète <strong>de</strong> manière<br />

dramatique dans la vie sociale. C’est en In<strong>de</strong> que se trouve la majorité <strong>de</strong> ceux<br />

qui, à l’échelle du mon<strong>de</strong>, survivent avec moins d’un dollar par jour : 390<br />

millions <strong>de</strong> personnes.<br />

Dans la ville <strong>de</strong> Bombay, quelques quartiers huppés, où le mètre carré<br />

neuf se négocie à 10 000 euros, sont entourés <strong>de</strong> bidonvilles dont celui <strong>de</strong><br />

Dharavi, le plus grand d’Asie. Six millions <strong>de</strong>s dix-huit millions d’habitants <strong>de</strong><br />

Bombay vivent dans la rue, dans <strong>de</strong>s abris <strong>de</strong> fortune éphémères, ou sur les<br />

trottoirs. Les télévisions occi<strong>de</strong>ntales s’attar<strong>de</strong>nt sur les boutiques <strong>de</strong> luxe qui<br />

s’ouvrent ou sur les marchands qui s’enrichissent en vendant du champagne<br />

ou <strong>de</strong>s vins <strong>de</strong> grand cru, alors que la malnutrition frappe un cinquième <strong>de</strong> la<br />

population !<br />

On insiste sur les <strong>de</strong>ux millions d’ingénieurs ou d’informaticiens, formés<br />

chaque année et <strong>au</strong>ssi compétents que ceux <strong>de</strong>s pays riches, mais on passe<br />

sous silence les 400 millions d’analphabètes parmi lesquels une écrasante<br />

majorité <strong>de</strong> femmes. Petit détail bien révélateur : dans cette In<strong>de</strong>,<br />

pompeusement intitulée « bure<strong>au</strong> » ou « cerve<strong>au</strong> » du mon<strong>de</strong> – la Chine en<br />

étant l’» atelier » – en raison <strong>de</strong> la compétence <strong>de</strong> ses informaticiens, il y a à<br />

peine huit millions d’ordinateurs pour un milliard d’habitants ! C’est l’un <strong>de</strong>s<br />

t<strong>au</strong>x les plus bas du mon<strong>de</strong>.<br />

Alors, ce qu’on peut en dire, c’est que l’évolution mo<strong>de</strong>rne ne diminue<br />

pas, mais <strong>au</strong> contraire accentue les contradictions économiques et les<br />

inégalités sociales.<br />

La situation <strong>de</strong> la classe ouvrière<br />

Dans ce contexte d’ouverture <strong>de</strong> l’économie, quelle est la situation <strong>de</strong> la<br />

classe ouvrière indienne ?<br />

Celle-ci reste numériquement faible par rapport <strong>au</strong> chiffre global <strong>de</strong> la<br />

population indienne. Mais les 40 millions d’ouvriers d’industrie, <strong>au</strong>xquels il<br />

f<strong>au</strong>t ajouter l’immense sous-prolétariat qui les entoure, sont très concentrés<br />

dans une douzaine <strong>de</strong> gran<strong>de</strong>s agglomérations. Et l’histoire a montré que, bien<br />

que minoritaire, cette classe ouvrière a été capable d’une gran<strong>de</strong> combativité,<br />

y compris sur le terrain politique, contre la domination britannique.<br />

Cette combativité n’a pas disparu une fois l’In<strong>de</strong> indépendante. De<br />

gran<strong>de</strong>s grèves ont jalonné son histoire. En 1974, celle <strong>de</strong>s cheminots a duré<br />

trois semaines et a entraîné plus d’un million sept cents mille travailleurs. Il a<br />

fallu 30 000 arrestations et le meurtre <strong>de</strong> plusieurs grévistes par la police et<br />

l’armée pour réprimer ce mouvement. En 1982, le mouvement <strong>de</strong> grève <strong>de</strong>s<br />

travailleurs <strong>de</strong>s usines textiles <strong>de</strong> Bombay a entraîné 200 000 ouvriers et a<br />

duré 22 mois !<br />

Dans les <strong>de</strong>ux cas, ces mouvements ont eu lieu contre l’opposition<br />

ouverte <strong>de</strong> la plupart <strong>de</strong>s syndicats. D’une manière générale, les appareils<br />

syndic<strong>au</strong>x sont très intégrés <strong>au</strong> système et corrompus.<br />

35<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


Pendant l’époque <strong>coloniale</strong>, les combats politiques <strong>de</strong> la classe ouvrière<br />

indienne l’ont opposée, à juste raison, à la domination britannique. Au cours<br />

<strong>de</strong> ces combats, la classe ouvrière <strong>au</strong>rait pu acquérir l’indépendance politique<br />

en combattant le pouvoir colonial par ses propres moyens <strong>de</strong> classe et surtout<br />

avec ses propres objectifs, différents et opposés à ceux <strong>de</strong> la bourgeoisie<br />

nationale. Mais il n’y a pas eu <strong>de</strong> partis pour incarner cette politique. Le Parti<br />

communiste indien est <strong>de</strong>venu stalinien avant même d’avoir acquis une<br />

véritable influence sur la classe ouvrière indienne.<br />

Le combat contre la domination britannique, <strong>au</strong> lieu <strong>de</strong> faciliter la prise <strong>de</strong><br />

conscience <strong>de</strong> la classe ouvrière, est <strong>de</strong>venu le moyen <strong>de</strong> dissimuler, <strong>de</strong> faire<br />

passer <strong>au</strong> second plan, les oppositions <strong>de</strong> classes à l’intérieur même <strong>de</strong> la<br />

société indienne. Le Parti communiste n’est en tout cas jamais apparu comme<br />

incarnant une <strong>au</strong>tre politique que celle qui, globalement, s’est placée sous<br />

l’<strong>au</strong>torité <strong>de</strong> Gandhi.<br />

Depuis soixante ans que l’In<strong>de</strong> est <strong>de</strong>venue indépendante, la présence<br />

britannique n’est plus là pour dissimuler la guerre féroce que la bourgeoisie<br />

indienne mène à son propre peuple. Mais le prolétariat indien, la seule classe<br />

sociale susceptible <strong>de</strong> relever le défi <strong>au</strong> nom du nombreux sous-prolétariat <strong>de</strong>s<br />

villes et <strong>de</strong> l’immense masse <strong>de</strong>s paysans p<strong>au</strong>vres, manque toujours d’une<br />

direction révolutionnaire.<br />

Le Parti communiste a connu, pendant ces six décennies, bien <strong>de</strong>s<br />

déboires et <strong>de</strong>s scissions. Des éléments d’un <strong>de</strong>s courants issus <strong>de</strong> ces<br />

scissions, ont adopté une politique radicale, comme les Naxalites, qui ont pris<br />

la tête <strong>de</strong> guérillas paysannes <strong>au</strong> nord du Bengale.<br />

C’est certes plus radical que l’intégration <strong>de</strong>s <strong>au</strong>tres Partis communistes<br />

dans la société indienne telle qu’elle est, à l’échelle locale ou régionale, où ils<br />

sont associés <strong>au</strong> pouvoir politique. Il leur est arrivé à l’occasion <strong>de</strong> se retrouver<br />

à la tête du gouvernement d’un État fédéré <strong>de</strong> l’In<strong>de</strong> et ils y sont toujours <strong>au</strong><br />

Bengale. Aujourd’hui, ils soutiennent tous les <strong>de</strong>ux le gouvernement fédéral.<br />

Mais même la politique <strong>de</strong>s Naxalites n’ouvre pas <strong>de</strong> perspectives <strong>de</strong>vant la<br />

classe ouvrière, car les armes, même mises <strong>au</strong> service <strong>de</strong>s paysans, ne font<br />

pas encore une politique <strong>de</strong> classe pour le prolétariat. Voilà les faits.<br />

<br />

Ce qui est certain en tout cas, c’est que la croissance actuelle tant vantée<br />

en Occi<strong>de</strong>nt n’offre, <strong>au</strong> mieux, à l’In<strong>de</strong> que quelques miettes qui tomberont<br />

peut-être <strong>de</strong> la table impérialiste. Cela enrichira une petite minorité. Dans la<br />

liste <strong>de</strong>s milliardaires du mon<strong>de</strong>, il y avait dix Indiens l’an <strong>de</strong>rnier et vingt-trois<br />

cette année. La « croissance » actuelle assurera une vie un peu plus<br />

confortable à une petite fraction plus large <strong>de</strong> salariés h<strong>au</strong>tement qualifiés,<br />

qui travaillent pour les trusts occi<strong>de</strong>nt<strong>au</strong>x et offrira <strong>de</strong>s perspectives<br />

d’enrichissement à une petite bourgeoisie commerçante qui vit <strong>de</strong>s revenus<br />

<strong>de</strong> ces <strong>de</strong>rniers.<br />

Mais il n’y a pas d’avenir véritable pour l’In<strong>de</strong> sans un bouleversement<br />

radical <strong>de</strong>s structures sociales. Seule une révolution entraînant <strong>de</strong> larges<br />

36<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>


masses peut ne serait-ce que balayer toutes les ordures qu’a laissées le passé<br />

et que la domination britannique a confortées : le poids d’une couche <strong>de</strong><br />

propriétaires terriens parasitaires, d’usuriers, les castes et l’oppression <strong>de</strong>s<br />

femmes. Mais, bien plus que <strong>de</strong> ces saletés du passé, l’In<strong>de</strong> souffre du<br />

capitalisme mo<strong>de</strong>rne, et d’ailleurs le second conforte les premières.<br />

Même dans les riches pays impérialistes, l’économie capitaliste est<br />

incapable d’assurer <strong>au</strong>x classes exploitées une vie décente. Dans un pays<br />

p<strong>au</strong>vre comme l’In<strong>de</strong>, elle les condamne à mourir <strong>de</strong> faim.<br />

Seul un bouleversement social majeur, expropriant <strong>au</strong>ssi bien les classes<br />

parasitaires héritées du passé que la bourgeoisie mo<strong>de</strong>rne et consacrant leurs<br />

richesses à améliorer la vie <strong>de</strong> tous, peut ouvrir un avenir <strong>de</strong>vant l’In<strong>de</strong>. Et ce<br />

bouleversement social ne pourra venir que du prolétariat.<br />

37<br />

CLT n° 102 – L’In<strong>de</strong>

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