25.06.2013 Vues

LE BAROMAITRE N.12 - Association des Élèves Avocats

LE BAROMAITRE N.12 - Association des Élèves Avocats

LE BAROMAITRE N.12 - Association des Élèves Avocats

SHOW MORE
SHOW LESS

Transformez vos PDF en papier électronique et augmentez vos revenus !

Optimisez vos papiers électroniques pour le SEO, utilisez des backlinks puissants et du contenu multimédia pour maximiser votre visibilité et vos ventes.

BARO maître<br />

n° 12 - MARS 2011<br />

Le dossier<br />

de la rédaction<br />

Liberté d’expression :<br />

plume et image<br />

Interview de M. Jacques Degrandi<br />

<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France<br />

Maître Eolas en vingt questions<br />

Droit du Sexe


I. <strong>LE</strong> DOSSIER DE LA RÉDACTION :<br />

LIBERTÉ D’EXPRESSION : PLumE ET ImAgE<br />

PLumE ET LIBERTÉ D’EXPRESSION<br />

• Qui veut museler « les chiens de la<br />

démocratie » ?<br />

• Le secret <strong>des</strong> sources : Interview de<br />

gérard Davet<br />

• « Le procès de Jacques Chirac », le<br />

roman d’un procès rêvé<br />

• Interview de m. Jacques Degrandi,<br />

Premier président de la Cour d’appel<br />

de Paris<br />

• Le pôle 5 : « Vie économique »<br />

par Thierry Fossier, animateur du pôle<br />

5 de la Cour d’appel de Paris<br />

• Le fléau de la pédopornographie sur<br />

Internet<br />

• Le droit et la prostitution<br />

• Les maisons closes : du droit du sexe au<br />

droit au sexe<br />

• <strong>Avocats</strong> Sans Frontières France : « là où<br />

la défense n’a plus la parole »<br />

ImAgE ET LIBERTÉ D’EXPRESSION<br />

• Les procès historiques<br />

• La pratique photographique confrontée<br />

au droit à l’image<br />

• Interview de maître Brossolet<br />

II. LA VIE Du BARREAu<br />

• maître Eolas en vingt questions<br />

• Entretien avec maître Jean-Denis<br />

Bredin<br />

• Entretien avec Jacques Attali<br />

III. DOSSIER BIS : DROIT Du SEXE<br />

• De l’art et la manière de séduire :<br />

grivois et obsédés s’abstenir<br />

• Handicap et sexualité : vers un droit à<br />

la sexualité<br />

IV. HORS DES CÔTES<br />

• La Transnistrie : Voyage au pays <strong>des</strong><br />

derniers soviets<br />

• Jeux en ligne : les enjeux d’un nouveau<br />

marché<br />

• L’affaire Caillaux ou la comédie<br />

judiciaire de la III ème République<br />

• Juriscup 2010<br />

• L’éloquence à l’EFB : la Petite<br />

Conférence<br />

• La solitude <strong>des</strong> avocats démentie<br />

par les séries télévisées sur le monde<br />

judiciaire ?<br />

• Interview de Caroline Vigneaux<br />

• Restaurants italiens<br />

• La recette du Baromaître<br />

SOMMAIRE<br />

V. CARTE BLANCHE : JEuX EN LIgNE<br />

• Droit au pari : un bras de fer engagé, un<br />

débat apaisé<br />

VI. <strong>LE</strong> PASSÉ Au PRÉSENT<br />

• La Cour d’appel de Bordeaux : quand la<br />

vindicte s’en fût<br />

VII. L’AgENDA DE L’EFB<br />

• Interview de maître Vanessa Boussardo<br />

VIII. EVASIONS CuLTuREL<strong>LE</strong>S<br />

• Acteurs <strong>Avocats</strong> Associés : Rencontre<br />

avec maître Adrien Pelon<br />

• La voix de son maître<br />

IX. <strong>LE</strong>S BONNES TOQuES<br />

3


EDITORIAL<br />

Y a-t-il matière à se réjouir de l’accès, pour la deuxième fois, d’une<br />

femme au poste de bâtonnier? Et faut-il être une pétroleuse pour<br />

saluer l’élection de madame Christiane Feral-Schuhl ?<br />

On peut supposer, d’abord, qu’un peu plus d’un sur deux parmi nous<br />

pourra, sinon s’en féliciter, du moins ne pas s’en offusquer. Selon le<br />

ministère de la Justice, les femmes représentaient, en effet, 50,5 %<br />

<strong>des</strong> 50 314 confrères du barreau de Paris en février 2010 et près<br />

de 52 % en septembre 2010, alors que certains barreaux comptent<br />

plus de 60 % de femmes et que la féminisation de la profession n’a<br />

pas cessé de s’accentuer. Les femmes sont aussi plus nombreuses à<br />

être titulaires du Capa : 60 % pour les trois dernières promotions et<br />

cette proportion ne peut que croître puisqu’une très large majorité<br />

<strong>des</strong> élèves de la promotion 2011de l’EFB est féminine.<br />

Cette nouvelle donne démographique s’est également exprimée au<br />

plus haut niveau du barreau parisien. Sur les trois candidats au poste<br />

de bâtonnier, deux femmes étaient en lice.<br />

A vrai dire, il y a plutôt lieu de s’étonner que, jusqu’aux dernières<br />

élections, une seule femme ait pu accéder aux fonctions de<br />

bâtonnier de Paris. Faut-il comprendre que les hommes – mais<br />

peut-être aussi les femmes ? – accordent plus volontiers leur<br />

confiance à un homme ? Ou que les femmes entérinent leur position<br />

dominée par une autocensure qui les dissuade de se présenter aux<br />

postes de responsabilité ?<br />

L’histoire débute au siècle dernier.<br />

Sous l’impulsion de René Viviani et Raymond Poincaré, la loi du<br />

4 décembre 1900 permettant « aux femmes munies de diplômes<br />

de licence en droit, de prêter serment d’avocat et d’exercer cette<br />

fonction » est votée.<br />

Quelques jours plus tard, Jeanne Chauvin, docteur en droit,<br />

enseignante et militante de l’émancipation, prête serment et<br />

devient la première avocate de France, en dépit d’une une violente<br />

campagne misogyne.<br />

Il faut attendre 1950, pour voir la première femme élue au conseil<br />

de l’ordre – madame Lucile Tinayre-grenaudier – et le 30 novembre<br />

1996, pour que madame Dominique de la garanderie remporte<br />

l’élection du dauphinat.<br />

Certes les temps changent : avec la féminisation de la profession,<br />

le combat est moins frontal. Quand, pour la première fois, avec la<br />

promotion Jean-Denis Bredin, l’effectif féminin a dépassé celui <strong>des</strong><br />

hommes, une femme a été élue bâtonnier.<br />

mais certaines résistances restent fortement ancrées dans les<br />

mentalités. En témoignent l’accès limité <strong>des</strong> femmes à <strong>des</strong> postes<br />

de direction, leur sous-représentation parmi les associés <strong>des</strong><br />

grands cabinets d’affaires (293 femmes sur les 1.371 associés <strong>des</strong><br />

110 cabinets d’affaires parisiens, soit 21,37 % selon La radiographie<br />

4<br />

2006 <strong>des</strong> cabinets d’avocats d’affaires), la persistance <strong>des</strong> disparités<br />

de revenus (après 10 ans d’exercice, le revenu moyen <strong>des</strong> hommes<br />

est deux fois plus élevé que celui <strong>des</strong> femmes) et les « sanctions »<br />

de fait de la maternité (25 % <strong>des</strong> femmes n’ont pas pris de congé<br />

maternité et 7 % ont été licenciées en fin de grossesse).<br />

Christiane Feral-Schuhl appelait, entre autres mesures, à combattre<br />

une « discrimination culturelle latente toujours d’actualité ». Il<br />

faut s’en réjouir. Et si le bâtonnier n’a pas vocation à « changer le<br />

monde », du moins peut-on espérer qu’il puisse accompagner<br />

l’évolution morphologique de la profession, en faisant voler en<br />

éclats le « plafond de verre », en favorisant l’accès <strong>des</strong> femmes aux<br />

domaines majoritairement réservés aux hommes – les « affaires » et<br />

le pouvoir – et en les détournant de leur orientation traditionnelle<br />

vers les « petites structures », le « psychologique » et le « social ».<br />

Peut-être alors, l’adage <strong>des</strong> barreaux de France, qui voudrait que<br />

lorsqu’on plaide il n’y ait « point de sexe sous la robe », cessera-t-il<br />

d’être une pieuse fiction ?<br />

Sarah Mauger - Promotion Jacques Attali - Série N<br />

Le Baromaître<br />

63 rue de Charenton 75012 Paris<br />

http://www.baromaitre.com<br />

Imprimeur : DILA - Paris<br />

L’EQUIPE<br />

Directrice de la rédaction et de la publication :<br />

Sarah mauger<br />

Comité de rédaction :<br />

michael Fraysse<br />

Pierre-Emmanuel Frogé<br />

Sophie Joly<br />

grégoire Kopp<br />

Fanny Léger<br />

Léopold Lemiale<br />

Sarah mauger<br />

Hadrien Pellet<br />

mathilde Saltiel<br />

Directrice artistique :<br />

marion grateau<br />

Auteurs :<br />

Clémentine Bacri<br />

Lucie Berges<br />

Laurent Bonnet<br />

Florent Cardinaud<br />

guillaume Chiron<br />

Pierre-Emmanuel Frogé<br />

A.g.<br />

Philippe Herbeaux<br />

Sophie Joly<br />

grégoire Kopp<br />

Caroline Laverdet<br />

Anne Lejeune<br />

Léopold Lemiale<br />

Hadrien Pellet<br />

Tiphaine Renvoise<br />

mathilde Saltiel<br />

Vandrille Spire<br />

Claire Tordjman<br />

R. V.<br />

Romain Vanni<br />

Comité de relecture :<br />

marion grateau<br />

Fanny Léger<br />

Sarah mauger<br />

Hadrien Pellet<br />

mathilde Saltiel<br />

Photographes :<br />

Florent Cardinaud<br />

marion grateau<br />

Léopold Lemiale<br />

Illustration de couverture :<br />

Florent Cardinaud<br />

5


DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Liberté d’expression : plume et image<br />

DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Introduction Introduction<br />

6<br />

photo : Florent Cardinaud<br />

L’actualité se nourrit<br />

de faits, et par la force<br />

<strong>des</strong> choses, le journaliste<br />

aussi. Les lecteurs<br />

sont plus capricieux,<br />

et s’abreuvent de<br />

sensationnel, d’incongru,<br />

d’insolite. Pour<br />

cela, force est pour le<br />

journaliste de dénicher<br />

l’info et de trouver la<br />

photo qui fera le<br />

« buzz » et soulèvera<br />

l’opinion.<br />

La liberté d’expression<br />

du journaliste pose alors<br />

nombre de questions.<br />

Peut-il dire n’importe<br />

quoi ? Doit-il avoir une<br />

éthique particulière ?<br />

Doit-il divulguer les<br />

sources qui l’ont conduit<br />

à annoncer <strong>des</strong> informations<br />

majeures ?<br />

Mais le journaliste aura<br />

également le souci<br />

d’illustrer ses propos.<br />

Certaines photos valent<br />

mieux qu’un long<br />

discours, et encore une<br />

fois le travail du journaliste<br />

se trouve-t-il délicat<br />

à accomplir. Peut-il<br />

photographier n’importe<br />

qui et n’importe<br />

quoi ? En quoi consiste<br />

ce droit à l’image que<br />

l’on retrouve sans cesse<br />

confronté au sacro-saint<br />

principe du droit au respect<br />

de la vie privée ?<br />

Le Baromaître vous<br />

a préparé un dossier<br />

centré sur l’éternel affrontement<br />

entre ces<br />

diverses libertés fondamentales.<br />

SOMMAIRE<br />

PLUME ET LIBERTÉ D’EXPRESSION<br />

Qui veut museler « les chiens de la démocratie » ?<br />

Le secret <strong>des</strong> sources : Interview de Gérard Davet<br />

« Le procès de Jacques Chirac », le roman d’un<br />

procès rêvé<br />

IMAGE ET LIBERTÉ D’EXPRESSION<br />

Les procès historiques<br />

La pratique photographique confrontée au droit à<br />

l’image<br />

Témoignage : interview de Maître Brossolet<br />

7


DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Liberté d’expression : plume et image<br />

Qui veut museler les « chiens de garde de la démocratie » ?<br />

La profession de journaliste serait, pour<br />

66 % <strong>des</strong> français, soumise aux pressions <strong>des</strong><br />

partis politiques et du pouvoir et pour 60 %<br />

à celles de l’argent 1 . Il ne faut pas se voiler<br />

la face et l’actualité nous donne à observer<br />

quotidiennement les relations ténues<br />

qu’entretiennent parfois la politique, les médias<br />

et la justice. Néanmoins, subir <strong>des</strong> pressions ne<br />

veut pas dire y céder et récemment certains<br />

journalistes ont relevé le défi qui leur a été<br />

lancé en résistant aux multiples intimidations<br />

et sollicitations dont ils peuvent faire l’objet<br />

tant de la part <strong>des</strong> politiques que <strong>des</strong> acteurs<br />

de la vie judiciaire.<br />

Politiquement incorrect peut être, tant que le journaliste se bat<br />

pour son indépendance,il recevra la confiance de ses lecteurs.<br />

Au travers de cet article, nourri par <strong>des</strong> entretiens avec <strong>des</strong><br />

journalistes, chroniqueurs judiciaires ou journalistes d’investigation,<br />

Le Baromaître tente de dresser un état <strong>des</strong> lieux de l’indépendance<br />

<strong>des</strong> journalistes et <strong>des</strong> moyens offerts par la loi du 4 janvier 2010<br />

pour protéger la liberté d’information, pilier fondamental de<br />

toute démocratie, sans néanmoins faire du journaliste un citoyen<br />

au-<strong>des</strong>sus <strong>des</strong> lois.<br />

LA LOI DU 4 JANVIEr 2010 SUr LA<br />

PrOTECTION DES SOUrCES<br />

La protection <strong>des</strong> sources constitue un élément de la déontologie<br />

<strong>des</strong> journalistes. Il est un devoir plus qu’un droit. On se souvient<br />

qu’en 2005, une journaliste du New York Times, Judith miller,<br />

a été emprisonnée près de 4 mois pour avoir refusé de révéler<br />

ses sources d’information à un procureur enquêtant sur une fuite<br />

médiatique portant sur l’identité d’un agent de la CIA. Elle n’a été<br />

relâchée qu’après que sa source l’ait effectivement autorisée à la<br />

dévoiler.<br />

La protection <strong>des</strong> sources journalistiques est<br />

primordiale pour la liberté de la presse dans une<br />

société démocratique. Sans cette protection, les<br />

sources se tariraient inéluctablement. Le fameux arrêt<br />

Goodwin c/ Royaume-Uni de la Cour européenne <strong>des</strong><br />

droits de l’homme l’énonce clairement2 . Au fil de leur<br />

jurisprudence, les juges de Strasbourg ont façonné le<br />

cadre <strong>des</strong> devoirs et <strong>des</strong> responsabilités <strong>des</strong> journalistes<br />

leur offrant ainsi une quasi-immunité pénale, dès que<br />

leurs informations portent sur <strong>des</strong> questions d’intérêt<br />

public ou font l’objet d’une importante couverture<br />

médiatique, au point de parfois être accusés de caresser<br />

8<br />

dans le sens du poil ceux qu’ils surnomment les « chiens de garde<br />

de la démocratie ».<br />

Jusqu’à l’adoption de la loi du 4 janvier 2010, le principe du secret<br />

<strong>des</strong> sources était contenu dans <strong>des</strong> articles épars du code de<br />

procédure pénale ou dans <strong>des</strong> textes propres à la profession de<br />

journaliste, telle que la Charte <strong>des</strong> devoirs professionnels <strong>des</strong><br />

journalistes français rédigée en 1918, qui énonce notamment<br />

qu’ « un journaliste digne de ce nom garde le secret professionnel (…)<br />

et ne confond pas son rôle avec celui du policier. »<br />

Encouragé par la jurisprudence de la CEDH, le législateur français a<br />

consacré le principe de la protection <strong>des</strong> sources <strong>des</strong> journalistes en<br />

modifiant la loi sur la presse du 29 juillet 1881, à la suite de l’article<br />

1 er qui proclame le principe général de la liberté de la presse.<br />

Le code de procédure pénale a lui aussi été modifié. Son article<br />

60-1 prévoit ainsi que lorsque le journaliste est au cœur d’une<br />

enquête judiciaire et qu’il détient <strong>des</strong> documents intéressant cette<br />

enquête, la remise <strong>des</strong> documents demandée par le procureur de<br />

la République ou l’officier de police judiciaire ne peut intervenir<br />

qu’avec son accord.<br />

Des dispositions règlent également le statut <strong>des</strong> journalistes appelés<br />

en tant que témoins dans une affaire : les articles 326 et 437 du<br />

code de procédure pénale créent une dispense propre à la<br />

profession de journaliste les autorisant à ne pas révéler leurs sources<br />

à l’occasion de leurs dépositions devant une juridiction. La loi du 4<br />

janvier 2010 étend le champ de cette protection : elle reconnaît au<br />

profit <strong>des</strong> journalistes un droit absolu de se taire qui vaut pour tous<br />

les sta<strong>des</strong> de la procédure pénale.<br />

Les mesures de perquisition étaient jusqu’alors encadrées par<br />

l’article 56-2 du code de procédure pénale imposant que, pratiquées<br />

dans les locaux d’une entreprise de presse ou de communication<br />

audiovisuelle, elles ne puissent être effectuées que par un magistrat.<br />

Le nouveau texte étend la protection aux<br />

« véhicules professionnels de ces<br />

CENSURÉ<br />

1. Baromètre TNS Sofres publié en 2010 pour le journal « La Croix »<br />

2. « La protection <strong>des</strong> sources journalistiques est l’une <strong>des</strong> pierres angulaires de la liberté de la presse (...) l’absence d’une telle protection pourrait dissuader les sources journalistiques<br />

d’aider la presse à informer le public sur <strong>des</strong> questions d’intérêt général »<br />

entreprises ou agences » et surtout au « domicile d’un journaliste ».<br />

Est également une avancée de taille la faculté donnée au journaliste<br />

de s’opposer à la saisie d’un document si ce dernier estime qu’elle<br />

porte atteinte au libre exercice de sa profession ou constitue<br />

un obstacle injustifié à la diffusion de l’information. Dans cette<br />

hypothèse, le mécanisme mis en place prévoit que le document<br />

dont la saisie est contestée sera transmis sans délai au juge <strong>des</strong><br />

libertés et de la détention qui devra statuer dans les cinq jours sur<br />

la validité de la contestation. Le non respect de ces prescriptions<br />

entraînera la nullité de la partie de la procédure découlant de la<br />

saisie irrégulière.<br />

Les journalistes font souvent face à <strong>des</strong> accusations de diffamation.<br />

Le journaliste se trouve dès lors devant un dilemme : soit il décide<br />

d’apporter la preuve de ses dires ou écrits et il est nécessairement<br />

contraint de révéler l’origine de ses sources ; soit il se retranche<br />

derrière une conception stricte du secret <strong>des</strong> sources et risque<br />

alors d’être condamné pour diffamation. La loi du 4 janvier 2010<br />

vient résoudre ce dilemme avec le dernier alinéa de l’article 35 de<br />

la loi du 29 juillet 1881 qui dispose que « le prévenu peut produire<br />

pour les nécessités de sa défense, sans que cette production puisse<br />

donner lieu à <strong>des</strong> poursuites pour recel, <strong>des</strong> éléments provenant d’une<br />

violation du secret de l’enquête ou de l’instruction ou de tout autre<br />

secret professionnel s’ils sont de nature à établir sa bonne foi ou la<br />

vérité <strong>des</strong> faits diffamatoires ».<br />

<strong>LE</strong>S LIMITES DE LA LOI : UNE APPLICATION<br />

QUI NE COU<strong>LE</strong> PAS DE SOUrCE<br />

La reconnaissance du secret <strong>des</strong> sources empêche de décider <strong>des</strong><br />

mesures d’investigation pour découvrir les sources d’un journaliste.<br />

mais elle n’interdit évidemment pas de poursuivre un journaliste<br />

pour diffamation, atteinte à la vie privée, violation du secret de la<br />

défense nationale ou non-dénonciation de crime.<br />

Si la loi nouvelle prévoit le principe de protection <strong>des</strong> sources,<br />

cette proclamation est immédiatement suivie d’une limite. Ainsi il<br />

pourra être porté atteinte au secret <strong>des</strong> sources <strong>des</strong> journalistes<br />

« si un impératif prépondérant d’intérêt public le justifi e et si les<br />

mesures envisagées sont strictement nécessaires et proportionnées au<br />

but légitime poursuivi ».<br />

En d’autres termes, seule une atteinte particulière à l’intérêt public<br />

pourrait légitimer une atteinte au principe de la protection <strong>des</strong><br />

sources journalistiques. Toutefois, il reste à préciser les circonstances<br />

dans lesquelles la divulgation de données confidentielles pourrait<br />

porter atteinte à un « impératif prépondérant d’intérêt public ». De<br />

nombreux journalistes redoutent l’imprécision de cette expression<br />

très générale (cf. l’interview de m. gérard Davet, p. 12-13).<br />

DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Qui veut museler les « chiens de garde de la démocratie » ?<br />

Aussi la jurisprudence devrait venir définir les contours de<br />

ces impératifs prépondérants d’intérêt public en visant <strong>des</strong> cas<br />

exceptionnels tels que les atteintes à la sécurité intérieure, le trafic<br />

de stupéfiants, les prises d’otages, les détournements d’avions,<br />

les attentats terroristes, etc. Cette solution aurait le mérite de<br />

respecter l’exigence de prévisibilité, condition sine qua non de la<br />

garantie de la sécurité juridique du journaliste.<br />

La loi ne contient en outre aucune incrimination en cas de violation<br />

du secret <strong>des</strong> sources et il est dès lors impossible de lui donner<br />

une force contraignante. La question se pose d’ailleurs dans le cas<br />

<strong>des</strong> plaintes récemment déposées par le journal Le monde qui<br />

pourraient rester lettres mortes.<br />

Par ailleurs, quelle que soit la protection accordée aux sources<br />

<strong>des</strong> journalistes, celle-ci sera réduite à néant s’il est permis que<br />

le journaliste taisant l’origine de sa source se voit mis en cause<br />

sur le fondement du recel de violation d’un secret professionnel<br />

(de l’enquête, de l’instruction, etc.). L’appareil de justice bénéficie<br />

du secret de l’enquête et de l’instruction ainsi que du secret <strong>des</strong><br />

délibérés auquel n’est pas tenu le journaliste. Pourtant le législateur<br />

n’a pas voulu supprimer le délit de recel de violation du secret de<br />

l’instruction ou du secret professionnel. Des condamnations sont<br />

ainsi prononcées si les prévenus ont reconnu l’origine frauduleuse<br />

d’un document publié mais aussi s’il était évident qu’il leur avait été<br />

transmis par une personne astreinte au secret.<br />

<strong>LE</strong> JOUrNALISTE EST UN ACTEUr DU<br />

PrOCÈS<br />

Le temps de l’information n’est pas celui de la justice et deux vérités<br />

s’affrontent. Celle <strong>des</strong> journaux et celle de la salle d’audience. Le<br />

journaliste devient un acteur à part entière de tout procès dit<br />

« médiatique » au risque de court-circuiter les enquêtes policières<br />

et de piétiner la présomption d’innocence.<br />

Plus étonnant encore, les avocats eux-mêmes se servent souvent<br />

de leurs liens avec les journalistes spécialisés dans la couverture<br />

<strong>des</strong> grands procès pour tenter de gagner leur combat sur le plan<br />

médiatique et entraîner l’opinion dans leur sens. Il n’est plus un<br />

procès qui ne se joue dans les colonnes <strong>des</strong> journaux ou dans<br />

<strong>des</strong> livres publiés par les parties victimes ou mis en cause avant<br />

l’ouverture de la phase judiciaire. Les journalistes sont donc<br />

en permanence sollicités par les avocats pour relayer leur thèse<br />

et pour devenir leur porte-parole dans leurs médias respectifs.<br />

Le déroulement du procès Bettencourt, initié par une plainte<br />

contre X de Françoise meyers-Bettencourt pour abus de faiblesse<br />

en est un exemple. Ce serait l’avocat de madame Françoise meyers-<br />

Bettencourt qui aurait sollicité plusieurs journalistes afin de rendre<br />

publics <strong>des</strong> enregistrements réalisés par le majordome à l’insu de<br />

son employeur, enregistrements qui démontreraient la vulnérabilité<br />

de madame Liliane Bettencourt. Le contenu <strong>des</strong> ban<strong>des</strong>, livré à la<br />

9


DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Liberté d’expression : plume et image<br />

Qui veut museler les « chiens de garde de la démocratie » ?<br />

justice, sera ainsi révélé par le site d’information mediapart et par le<br />

journal Le Point.<br />

rETOUr SUr L’AffAIrE BETTENCOUrT<br />

L’affaire Bettencourt qui a très vite pris une tournure politique a<br />

fait l’objet d’un véritable feuilleton médiatique. Cette affaire est<br />

aussi l’occasion de rendre compte <strong>des</strong> atteintes qui sont portées à<br />

l’indépendance de la presse et au secret <strong>des</strong> sources journalistiques.<br />

En effet, deux plaintes ont été déposées par Le monde.<br />

En septembre dernier, le journal Le monde annonce qu’il porte<br />

plainte contre X pour violation du secret <strong>des</strong> sources. Deux de ses<br />

journalistes qui suivaient l’affaire Bettencourt, Franck Johannès et<br />

gérard Davet, ont vu leurs factures téléphoniques détaillées – ou<br />

fadettes – interceptées par la Division centrale du Renseignement<br />

intérieur (DCRI) afin d’identifier la source à l’origine de la fuite. Ils<br />

avaient publié un article qui faisait état de déclarations faites par<br />

Patrice de maistre, le gestionnaire de fortune de l’héritière de<br />

L’Oréal, au cours de sa garde à vue quelques jours plus tôt au sujet<br />

10<br />

du ministre Eric Woerth. L’étude de ces fadettes a révélé que les<br />

journalistes avaient communiqué avec David Sénat, Conseiller pénal<br />

au cabinet de michèle Alliot-marie, chargé d’expliquer les réformes<br />

mises en œuvre par la Chancellerie et de ce fait régulièrement en<br />

contact avec gérard Davet. Cette mise en lumière <strong>des</strong> rapports<br />

entre les deux hommes entraîna le renvoi immédiat du Conseiller.<br />

Cette première plainte est fondée sur le fait que les enquêteurs<br />

se sont affranchis de tout respect de la procédure prévue dans le<br />

cas de relevés <strong>des</strong> communications téléphoniques. La Commission<br />

Nationale de Contrôle <strong>des</strong> Interceptions de Sécurité (CNCIS),<br />

censée statuer sur ce type de prise de renseignements n’a en effet<br />

pas été saisie.<br />

La CNCIS est consultée dans toutes les affaires relatives à la<br />

prévention du terrorisme, en vertu de l’article 6 de la loi du 23<br />

janvier 2006 relative à la lutte contre le terrorisme. Or, la Direction<br />

Générale de la Police Nationale (DGPN) a affirmé que l’identification<br />

de l’auteur <strong>des</strong> fuites au monde dans le dossier Bettencourt relevait<br />

de sa « mission de protection de la sécurité <strong>des</strong> institutions » et non<br />

pas du terrorisme. Par ailleurs, au terme de la loi du 4 janvier<br />

2010, la liste <strong>des</strong> appels téléphoniques d’un abonné ne peut être<br />

demandée à un opérateur de télécommunications que dans le seul<br />

cadre d’une procédure judiciaire et uniquement lorsqu’un impératif<br />

prépondérant d’intérêt public le justifie.<br />

Dans un second temps, le procureur de Nanterre, Philippe Courroye,<br />

se fondant sur une plainte de me georges Kiejman, a cherché à<br />

prouver que mme Prévost-Desprez, juge d’instruction saisie d’un<br />

supplément d’information dans le volet « abus de faiblesse » de<br />

l’affaire Bettencourt, diffusait <strong>des</strong> informations à la presse. Il a ainsi<br />

ordonné une enquête pour violation du secret professionnel et<br />

a chargé l’Inspection générale <strong>des</strong> Services (IgS) d’examiner les<br />

relevés téléphoniques <strong>des</strong> journalistes.<br />

C’est cette demande du procureur Courroye qui a nourri la seconde<br />

plainte déposée par le monde pour violation du secret <strong>des</strong> sources.<br />

Elle se fonde sur l’article 77-1-1 du code de procédure pénale<br />

mis en place par la loi du 4 janvier 2010, qui impose au procureur<br />

de demander à <strong>des</strong> journalistes une autorisation avant de se faire<br />

communiquer leurs factures détaillées.<br />

Pour compléter cet imbroglio, le 25 octobre 2010, l’ordinateur<br />

portable de gérard Davet lui a été dérobé, à son domicile. Seul le<br />

PC et le gPS du journaliste ont été dérobés lors du cambriolage,<br />

ne laissant aucun doute sur les intentions <strong>des</strong> voleurs. La même<br />

mésaventure est survenue, le même jour, au journaliste du Point,<br />

Hervé gattegno, chargé également de suivre l’affaire Bettencourt.<br />

Son ordinateur a été, cette fois, subtilisé dans les locaux du magazine.<br />

Peu de temps après mediapart annonce que deux ordinateurs ont<br />

été volés dans sa rédaction. Pour le site, ces vols sont un moyen de<br />

faire pression non sur les journalistes, mais sur leurs sources, qui<br />

pourraient craindre de se faire découvrir et renoncer à témoigner.<br />

CONCLUSION<br />

Témoins privilégiés <strong>des</strong> dérives de notre société, les journalistes ont<br />

pour devoir de les dénoncer. mais ils doivent faire face à chaque<br />

instant à leur conscience, à leur éthique professionnelle.<br />

Le droit de se taire laisse au journaliste la liberté de préserver le<br />

secret de ses sources ou de les révéler. Il ne s’agit pas d’une obligation<br />

mais d’un droit. Le journaliste lui-même n’est tenu à une aucune<br />

obligation légale de secret professionnel comme l’est le médecin<br />

ou l’avocat. Seul le journaliste est juge de la transgression du secret.<br />

mais le journaliste est constamment confronté aux responsabilités<br />

qui pèsent sur lui du fait de la loi. Le code pénal punit ainsi la non<br />

dénonciation de crime (article 434-1), la non dénonciation de<br />

mauvais traitements (article 434-3), la non révélation de preuve<br />

d’innocence (article 434-11) ou la non assistance à personne en<br />

danger (article 223-3), etc. Le débat a été relancé à la suite de la<br />

DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Qui veut museler les « chiens de garde de la démocratie » ?<br />

diffusion de l’émission « Les Infi ltrés » qui avait amené un journaliste<br />

à se faire passer pour une fillette de 14 ans sur la toile et qui était<br />

rentré en contact avec <strong>des</strong> pédophiles sur <strong>des</strong> blogs de discussion. A la<br />

suite de cette émission, vingt-trois pédophiles avaient été interpellés<br />

après la dénonciation du journaliste. Au-delà de la question<br />

soulevée par l’usurpation d’identité par le journaliste et de son rôle<br />

dans l’incitation à perpétrer un crime, se pose le cas de conscience<br />

suivant : révéler sa source ou protéger <strong>des</strong> vies ? Révéler sa source<br />

ou violer la loi ? Pour le groupe CAPA, producteur de l’émission,<br />

il était du devoir du journaliste de dénoncer ces pédophiles qui<br />

étaient sur le point d’agir. Pour d’autres, le secret <strong>des</strong> sources ne doit<br />

jamais être levé.<br />

Comment concilier la déontologie d’une profession <strong>des</strong>tinée à<br />

informer malgré toutes les pressions possibles et les prescriptions<br />

légales contraignantes ? Espérons que les tribunaux qui appliqueront<br />

la loi du 4 janvier 2010 nous apporteront rapidement <strong>des</strong> réponses.<br />

Pierre-Emmanuel Frogé – Promotion Jacques Attali – Série H<br />

11


DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Liberté d’expression : plume et image<br />

DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Le secret <strong>des</strong> sources : Interview de Gérard Davet Interview de Gérard Davet<br />

Chef du service enquêtes-reportages<br />

pour le journal Le<br />

Monde, Gérard<br />

Davet suit l’affaire<br />

Bettencourt depuis<br />

ses prémisses. A<br />

deux reprises, ses<br />

factures téléphoniques<br />

détaillées<br />

– « fadettes » – ou<br />

celles de ses informateurs<br />

ont été utilisées par la Direction<br />

Centrale du renseignement Intérieur (DCrI)<br />

et par l’Inspection Générale <strong>des</strong> Services<br />

(IGS), sans son consentement ce qui a conduit<br />

Le Monde à déposer deux plaintes pour<br />

violation du secret <strong>des</strong> sources. Il fait l’objet<br />

d’une plainte pour violation du secret de<br />

l’enquête déposée par Me Kiejman, avocat de<br />

Liliane Bettencourt. Son ordinateur personnel<br />

a été dérobé à son domicile le même jour que<br />

celui du vol de l’ordinateur d’Hervé Gattegno<br />

dans les locaux du journal Le Point. Cet imbroglio<br />

judiciaire en marge d’une affaire politicofi<br />

nancière nous a donné envie de le rencontrer<br />

et de lui poser quelques questions.<br />

Quelle est votre conception du principe du secret <strong>des</strong><br />

sources journalistiques ?<br />

Le secret <strong>des</strong> sources, c’est la pierre angulaire de notre<br />

travail, c’est son fondement même. C’est un principe<br />

évident et intangible. Un journaliste peut révéler ses<br />

sources s’il l’estime nécessaire, mais c’est quelque<br />

chose que je réprouve personnellement. Ca a été<br />

le cas dans quelques affaires, comme l’affaire <strong>des</strong><br />

« Infi ltrés » sur la pédophilie ou le cas de Guillaume<br />

Dasquié qui était poursuivi pour compromission du<br />

secret de la défense et qui avait désigné quelqu’un<br />

à la fi n d’une garde à vue éprouvante. Je considère<br />

que même à l’issue d’une telle garde à vue, l’impératif de base est<br />

de ne jamais révéler ses sources. Certains journalistes sont allés en<br />

prison aux Etats-Unis pour protéger leurs sources et je suis prêt à<br />

accepter cette idée. Si on donne nos sources, il n’y aura plus de sources,<br />

et sans sources, il n’y a plus d’information et plus de journalisme.<br />

12<br />

« Le secret <strong>des</strong><br />

sources, c’est la<br />

pierre angulaire de<br />

notre travail<br />

de journaliste, c’est<br />

son fondement<br />

même »<br />

Comment interprétez-vous l’utilisation de vos fadettes<br />

et de celles de certaines de vos sources supposées ?<br />

Pensez-vous que l’on cherche à vous intimider ?<br />

Le fait de rechercher les fadettes est courant, mais pour quelques<br />

professions répertoriées, comme les avocats, les médecins et les<br />

journalistes, il faut demander leur consentement aux intéressés ce qui<br />

n’a bien évidemment pas été fait en l’espèce. La loi du 4 janvier 2010<br />

sur la protection <strong>des</strong> sources est foulée au pied.<br />

L’objectif est certainement l’intimidation. C’est une pression évidente sur<br />

la presse. En tant que journaliste, tout devient suspect. Les personnes<br />

qui m’aident dans mes enquêtes se méfi ent d’autant plus qu’elles<br />

ont vu ce qui était arrivé à David Sénat, l’un de mes informateurs<br />

présumés au ministère de la justice. Le tout sans qu’il n’y ait aucune<br />

preuve que cette personne m’ait effectivement aidé pour mon enquête,<br />

car les fadettes prouvent simplement que nous avons été en contact, ce<br />

qui n’a rien à voir. Il faut éviter de tomber dans la parano, je veux croire<br />

à la bonne santé de la justice de ce pays, mais c’est vrai que le doute<br />

existe surtout quand un cambriolage survient chez soi, au Point et à<br />

Médiapart dans un temps très rapproché.<br />

Que pensez-vous de la loi du 4 janvier 2010 sur le secret<br />

<strong>des</strong> sources ?<br />

Jusqu’à l’adoption de cette loi, on pouvait se replier derrière le secret<br />

<strong>des</strong> sources dès qu’on était interrogé par <strong>des</strong> enquêteurs, ce qui gênait<br />

fortement le pouvoir. On s’aperçoit aujourd’hui que, certes ils ont fait voter<br />

une nouvelle loi que j’ai saluée à l’époque, tout en regrettant qu’elle<br />

n’aille pas au bout <strong>des</strong> choses, mais à côté de ça, ils s’en affranchissent<br />

de manière incroyable. Il s’agit d’un écran de fumée. Dans cette loi,<br />

il est prévu une réserve en cas d’impératif d’intérêt public. C’est une<br />

formulation qui laisse le champ ouvert puisqu’elle est extrêmement<br />

vague. On pensait, naïvement, que ça ne concernerait<br />

que <strong>des</strong> cas qui mettraient en cause la sécurité<br />

nationale comme <strong>des</strong> affaires de terrorisme,<br />

d’ingérence économique, de criminalité organisée ou<br />

d’autres affaires pour lesquelles l’enjeu est tel qu’on<br />

accepterait que soit portée atteinte au secret <strong>des</strong><br />

sources. Or, on se rend compte que c’était surtout pour<br />

satisfaire <strong>des</strong> intérêts particuliers. C’est une manière<br />

de privatiser la justice et la police qui me choque<br />

terriblement.<br />

Cette loi modifi e également les règles relatives aux<br />

perquisitions chez les journalistes.<br />

Les perquisitions de journalistes sont de moins en moins nombreuses. Je<br />

ne pense pas d’ailleurs que depuis que cette loi est entrée en vigueur,<br />

il y ait eu de perquisitions chez un journaliste. A côté de ça, c’est plus<br />

effi cace de faire les fadettes que de faire une perquisition, c’est moins<br />

voyant.<br />

Quel est votre sentiment sur la législation applicable<br />

au journalisme ?<br />

Le droit ayant trait au journalisme devrait être harmonisé, il y a beaucoup<br />

de pans qui se contredisent. Par exemple, un journaliste, qui n’est<br />

pourtant pas tenu au secret de l’instruction, peut être poursuivi pour<br />

recel de la violation du secret de l’instruction, même si, pour sa défense,<br />

il peut produire les pièces litigieuses.<br />

« La loi du 4 janvier<br />

2010 sur la<br />

protection <strong>des</strong><br />

sources ? Il s’agit<br />

d’un écran<br />

de fumée »<br />

Que pensez-vous <strong>des</strong><br />

exemples récents de publication<br />

par la presse de pièces<br />

clés avant l’ouverture d’un<br />

procès médiatique ?<br />

Il faut rappeler que le journaliste<br />

n’est pas astreint au secret de<br />

l’instruction, ni à aucun secret.<br />

Je pense que le secret de l’instruction à la façon française a vécu, parce<br />

que beaucoup de procès-verbaux sont ouverts à la presse. Il suffi t de<br />

tarir d’un côté pour que ça sorte de l’autre, c’est le principe <strong>des</strong> vases<br />

communicants. Jusque-là les journalistes n’étaient pas considérés<br />

comme <strong>des</strong> acteurs de la vie judiciaire et politique, or plus ça va, plus on<br />

vient bousculer tous les calendriers.<br />

Que pensez-vous de la tendance actuelle qu’ont les<br />

avocats à imposer aux journalistes un calendrier de<br />

communication avant l’ouverture d’un procès ?<br />

Les journalistes sont <strong>des</strong> réceptacles. Les gens s’adressent à nous pour<br />

de multiples raisons, pour faire avancer les enquêtes, pour devenir plus<br />

célèbres… Il y a pleins de motifs inavoués ou inavouables qui font que<br />

les avocats ont besoin de nous. Certains journalistes, comme Pascale<br />

Robert-Diard, ont refusé de faire partie d’un plan de communication<br />

défi ni par les avocats <strong>des</strong> parties.<br />

De mon côté, je n’ai pas cette pudeur là. Si on m’amenait <strong>des</strong><br />

enregistrements clan<strong>des</strong>tins, je commencerais par vérifi er que c’est<br />

crédible et qu’il n’y a pas d’atteinte excessive à la vie privée, comme<br />

la santé physique ou la vie familiale, auquel cas je publierais ce qui<br />

mérite de l’être. Il ne faut pas oublier qu’à deux reprises la justice a<br />

reconnu que les enregistrements clan<strong>des</strong>tins du majordome de Liliane<br />

Bettencourt pouvaient et devaient être publiés.<br />

Je considère que tout le monde a un calendrier de communication. Nous<br />

sommes au milieu de tout ça et il nous appartient de trancher. Les<br />

avocats font leur job et nous faisons le notre.<br />

En publiant <strong>des</strong> pièces de procédure, n’avez-vous<br />

pas l’impression en quelque sorte de mettre à mal le<br />

processus judiciaire et de risquer de porter atteinte à la<br />

présomption d’innocence ?<br />

Effectivement, on s’immisce dans le processus judiciaire, mais ce n’est<br />

pas mon propos. Je ne rentre pas dans ces considérations. Mes seules<br />

contraintes sont de faire du travail correct et que les informations que<br />

je sors soient béton, crédibles et contextualisées, qu’elles apportent<br />

réellement une plus-value à nos lecteurs. Si cela vient bouleverser le<br />

calendrier judiciaire, ce n’est pas mon problème.<br />

La présomption d’innocence est constamment bafouée, c’est comme<br />

le secret de l’instruction, ça ne veut plus dire grand-chose. Les gens se<br />

replient derrière, même lorsqu’ils sont mille fois coupables. Quand on a<br />

<strong>des</strong> éléments importants, on les écrit après les avoir vérifi és. Dans les<br />

affaires Outreau ou Allègre, le travail journalistique a été bâclé mais c’est<br />

à la lueur de ces affaires là que les journalistes progressent et essaient<br />

de s’autoréguler. Nous ne sommes surtout pas exempts de reproches,<br />

nous demeurons perfectibles. J’ai moi-même été condamné plusieurs<br />

fois en diffamation, j’en tire les conséquences. Je sais qu’il y a certaines<br />

choses qu’on peut faire, d’autres non. On apprend, nous aussi, au fur et<br />

à mesure. Le journaliste parfait, il n’est pas encore né.<br />

Propos recueillis par<br />

Sophie Joly – Promotion Jacques Attali – Série F<br />

& Pierre-Emmanuel Frogé – Promotion Jacques Attali – Série H<br />

13


DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Liberté d’expression : plume et image<br />

INTErVIEW DE PASCA<strong>LE</strong> rOBErT-DIArD<br />

Chroniqueuse judiciaire<br />

du Monde depuis 2002,<br />

lauréate en 2004 du Prix<br />

Louis-Hachette pour sa<br />

couverture du procès Elf,<br />

Pascale robert-Diard nous<br />

ravit de ses comptes rendus<br />

d’audience souvent drôles<br />

et cocasses, parfois sombres<br />

mais toujours justes. Elle<br />

publie aujourd’hui « Le procès<br />

de Jacques Chirac », une fi ction politique<br />

écrite à quatre mains avec françoise fressoz,<br />

directrice du service france du Monde, qu’elles<br />

signent du pseudonyme Cassiopée. A cette<br />

occasion, elle a accepté de répondre aux<br />

questions du Baromaître.<br />

Comment est née l’idée de raconter avant l’heure le<br />

procès de Jacques Chirac ?<br />

Cette idée a germé lors de l’enterrement de Philippe Séguin. Un témoin<br />

privilégié de la naissance <strong>des</strong> affaires politico-fi nancières <strong>des</strong> années<br />

1990 venait de disparaitre. Le procès <strong>des</strong> emplois fi ctifs de la ville de<br />

Paris se rapprochait et une question nous taraudait l’esprit : ce procès<br />

sera-t-il pour l’ancien Président l’occasion de faire son testament politique<br />

? Un avocat, fi dèle de Jacques Chirac, nous a indiqué que cela<br />

ne risquait pas d’être le cas, car Jacques Chirac est aujourd’hui fatigué.<br />

Lorsque Le Monde a cherché un sujet pour le feuilleton de l’été, ce<br />

projet s’est imposé. Au fond, nous avons voulu raconter le « procès<br />

rêvé » de Jacques Chirac. Celui d’un grand fauve politique dont l’instinct<br />

se réveille quand on le cherche. Comment Jacques Chirac se préparait-il<br />

à affronter ce dernier acte de sa vie publique, cette comparution, en<br />

prévenu de droit commun, devant un tribunal correctionnel ?<br />

Pour moi, cela présentait un intérêt particulier car cela faisait le lien<br />

entre mes deux vies professionnelles ; j’ai longtemps été journaliste<br />

politique avant de me consacrer aux chroniques judiciaires.<br />

Quel accueil « Le procès de Jacques Chirac » a-t-il reçu<br />

de la part <strong>des</strong> lecteurs du Monde ?<br />

La publication de ce feuilleton dans un journal comme Le Monde en<br />

a surpris et déstabilisé certains, qui ne savaient pas comment appréhender<br />

cette histoire : s’agissait-il d’une fi ction ou d’une information<br />

14<br />

romancée ? Mais nous avions pris soin d’éviter tout risque de confusion<br />

dans l’esprit <strong>des</strong> lecteurs. Chaque épisode précisait qu’il s’agissait<br />

d’une fi ction politique. Le recours à un pseudonyme s’est par ailleurs très<br />

vite imposé, justement pour distinguer cette fi ction de notre travail de<br />

journalistes au quotidien. Nous avons également préféré <strong>des</strong> illustrations<br />

<strong>des</strong>sinées, dans un style BD, à <strong>des</strong> photos <strong>des</strong> acteurs du roman, afi n de<br />

renforcer cette distinction entre fi ction et réalité.<br />

Il ne s’agit donc pas d’un objet journalistique, mais bien d’une fi ction<br />

politique, dont l’objectif était d’abord de faire sourire !<br />

Outre les personnes impliquées dans ces affaires,<br />

pourquoi selon vous les procès politico-fi nanciers<br />

attirent d’avantage l’attention <strong>des</strong> médias que les autres<br />

procès ?<br />

Les procès politico-fi nanciers sont toujours particuliers car c’est le seul<br />

moment où les hommes politiques rencontrent les magistrats. Or à leur<br />

façon, ils sont sur les mêmes terrains, ceux de l’autorité et de la légitimité.<br />

Ils ne se comprennent pas et sont souvent dans une détestation<br />

réciproque.<br />

Dans ce type d’affaire, les hommes politiques ont vite fait d’emporter<br />

l’auditoire. Il revient alors aux magistrats de résister face aux politiques<br />

pendant le procès.<br />

Que répondriez-vous à Maître Kiejman qui<br />

« constate avec désolation la tendance croissante <strong>des</strong><br />

médias à substituer leur décision préalable à celle <strong>des</strong><br />

tribunaux » 1 ?<br />

Nous ne nous sommes pas substituées à la justice. En tout cas, cela<br />

n’était pas le but.<br />

Je ne pense pas que l’on puisse infl uencer les juges, mais il est vrai que<br />

certaines questions soulevées dans le roman se poseront. On imagine<br />

dans la fi ction que Dominique Pauthe, qui présidera le tribunal lors du<br />

procès, se demande avant la première audience s’il appellera l’ancien<br />

Président « monsieur Jacques Chirac » comme il le ferait pour un<br />

simple prévenu ou « monsieur le Président » au risque de paraître<br />

révérencieux. Cette question se posera lors du vrai procès.<br />

Après avoir exercé pendant une quinzaine<br />

d’années comme journaliste politique au<br />

Monde, pourquoi avoir choisi de vous<br />

tourner vers la chronique judiciaire ?<br />

J’ai fait mon premier stage à la sortie du Centre de<br />

Formation <strong>des</strong> Journalistes à l’édition Rhône-Alpes<br />

du Monde où j’ai eu la chance de suivre Jean-Marc<br />

Théolleyre, grand chroniqueur judiciaire, lors du<br />

procès Barbie qui se tenait à Lyon. Ma vocation pour<br />

la chronique judiciaire est née à cette époque.<br />

La chronique judiciaire est un exercice passionnant dans lequel les<br />

journalistes sont <strong>des</strong> media, au sens premier du terme. Leur rôle est<br />

de raconter de quelle manière la justice est rendue au nom du peuple<br />

français et de pointer d’éventuels dysfonctionnements.<br />

Le palais de justice est le lieu où la société vient frapper, où l’on retrouve<br />

tous les débats d’actualité. Une audience est un concentré de la société<br />

presque caricatural. Les tribunaux sont <strong>des</strong> endroits magnifi ques où<br />

l’on croise <strong>des</strong> anonymes aux <strong>des</strong>tins extraordinaires, au sens où ils<br />

sortent de la normalité. Tous les milieux s’y rencontrent, les non-dits y sont<br />

exposés et la complexité de l’homme y est dévoilée.<br />

Que pensez-vous de la tendance actuelle qu’ont<br />

les avocats à chercher à imposer un calendrier de<br />

communication aux médias ? On pense bien<br />

évidemment à Maître Metzner qui vous a approché<br />

récemment dans l’affaire Bettencourt.<br />

L’affaire Bettencourt est un cas particulier. Il arrive souvent que les<br />

avocats se tournent vers les journalistes, mais en règle générale les<br />

plus courtisés sont les journalistes d’investigation. Au Monde, comme<br />

au Figaro d’ailleurs, le traitement journalistique <strong>des</strong> affaires est<br />

scindé en deux. Les journalistes qui couvrent les phases d’enquête et<br />

d’instruction ne sont pas les mêmes que ceux qui suivent le procès. Les<br />

journalistes d’investigation effectuent leur propre enquête parallèlement<br />

au processus judiciaire en amont du procès.<br />

Les chroniqueurs judiciaires ne prennent le relai qu’une fois le procès<br />

ouvert. Ils posent alors un œil neuf sur la procédure. Nous n’avons pas<br />

le mérite <strong>des</strong> journalistes d’investigation, car tout nous est donné. Lors<br />

du procès, l’ensemble <strong>des</strong> éléments du dossier est rendu public. Le<br />

chroniqueur n’a donc pas à faire de recherche et à trouver de sources<br />

ce qui lui permet une plus grande indépendance.<br />

DOSSIER DE LA REDACTION<br />

« Le procès de Jacques Chirac », le roman d’un procès rêvé Interview de Pascale Robert-Diard<br />

1. « un président déjà entré dans l’histoire », Le Monde Magasine, 25 septembre 2010, p. 9<br />

« Nous avons voulu<br />

raconter le « procès<br />

rêvé » de Jacques<br />

Chirac. Celui d’un<br />

grand fauve<br />

politique dont<br />

l’instinct se réveille<br />

quand on le cherche »<br />

« L’affaire <strong>des</strong><br />

fadettes <strong>des</strong><br />

journalistes est<br />

signifi cative de<br />

la panique<br />

du pouvoir »<br />

On a appris que la Direction centrale du<br />

Renseignement intérieur s’est procuré les fadettes de<br />

journalistes sans leur autorisation et sans en référer à<br />

la Commission Nationale de Contrôle <strong>des</strong><br />

Interceptions de Sécurité (CNCIS). Qu’en<br />

pensez-vous ?<br />

L’affaire <strong>des</strong> fadettes <strong>des</strong> journalistes est signifi cative<br />

de la panique du Pouvoir. Il cherche à tarir les sources<br />

<strong>des</strong> journalistes, mais je ne pense pas qu’il arrive à<br />

museler la presse.<br />

En utilisant les fadettes de journalistes, sans<br />

l’autorisation du CNCIS ni <strong>des</strong> journalistes intéressés, la<br />

DCRI 2 a enfreint la loi. Le Pouvoir s’assoit sur la légalité<br />

et ne recule devant rien. Non seulement il ne lésine<br />

pas sur les moyens en se procurant les fadettes de journalistes – et de<br />

leurs sources supposées, de manière clairement illégale, mais il ment<br />

ouvertement en niant toute implication.<br />

Pensez-vous que cette affaire repose la question <strong>des</strong><br />

rapports ambigus qu’entretient le Pouvoir politique<br />

avec la Justice ?<br />

L’histoire se répète. Dans notre démocratie, cette affaire est presque<br />

d’une extrême banalité. On se souvient tous de l’affaire <strong>des</strong> écoutes de<br />

l’Elysée sous Mitterrand<br />

ou de l’hélicoptère<br />

dépêché dans l’Himalaya<br />

afi n de retrouver le<br />

procureur Davenas et<br />

d’éviter l’ouverture d’une<br />

information judiciaire<br />

contre Xavière Tiberi. Dans<br />

notre fi ction « Le procès<br />

de Jacques Chirac »,<br />

l’épisode dans lequel<br />

Bernadette Chirac se<br />

tourne vers Nicolas<br />

Sarkozy pour qu’il mette<br />

fi n aux poursuites à<br />

l’encontre de l’ancien<br />

Président s’inspire de<br />

la réalité. Bernadette<br />

Chirac ne comprend<br />

pas que le Président de<br />

la République n’ait pas réussi à arrêter le procès de Jacques Chirac.<br />

C’est symptomatique du fonctionnement actuel de nos institutions.<br />

Propos recueillis par<br />

Sophie Joly – Promotion Jacques Attali – Série F<br />

2. Direction de Contrôle <strong>des</strong> Renseignements Intérieurs service de renseignements dépendant du ministère de l’Intérieur, et né de la fusion entre la Direction de la Surveillance<br />

du Territoire (DST) et de la Direction centrale <strong>des</strong> Renseignements Généraux (RG)<br />

15


DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Liberté d’expression : plume et image<br />

Liberté d’expression et image<br />

« La photographie est un couperet qui dans l’éternité<br />

saisit l’instant qui l’a éblouie » [Henri Cartier-Bresson]<br />

Depuis la première photographie – « point de<br />

vue pris d’une fenêtre du Gras à Saint-Loupde<br />

Varennes » – prise en 1827 par Joseph<br />

Nicéphore Niépce, la photographie, medium<br />

puissant et novateur, est au cœur de nombreux<br />

débats et confl its qui ont régulièrement nourri<br />

les prétoires.<br />

Elle se situait déjà, au milieu du XIXème<br />

siècle, au carrefour exact de deux libertés<br />

fondamentales : la liberté d’expression et le<br />

respect de la vie privé.<br />

Lors <strong>des</strong> procès qui ont tourmenté son histoire, les enjeux ont<br />

tout d’abord tournés autour de la reconnaissance de droits<br />

d’auteur pour les photographes. Puis, la question tranchée, le<br />

débat a glissé sur le terrain de la censure privée avec la montée en<br />

puissance de « la liberté <strong>des</strong> modernes », le « droit à l’obscurité »<br />

ou droit au respect de la vie privée devenu le parangon <strong>des</strong> limites<br />

opposées à la liberté d’expression.<br />

16<br />

photo : Florent Cardinaud<br />

L’image et sa diffusion relèvent de l’éthique. Débats sur la retouche<br />

ou interrogations que suscitent certains clichés qui heurtent et<br />

choquent notre sensibilité mais qui, pourtant, jouent un rôle<br />

fondamentale dans l’information du public.<br />

A titre d’illustration, l’exposition de Larry Clark qui s’est récemment<br />

tenue au musée d’Art moderne de la ville de Paris a été interdite au<br />

moins de 18 ans, une première du genre.<br />

Au cœur de l’ensemble de ces conflits, et esclave du « choc <strong>des</strong><br />

photos », le photographe, l’artiste, le reporter, le journaliste, le<br />

« paparazi », ou le simple anonyme qui vient de s’acheter un<br />

appareil-photo numérique bon marché, se trouve en permanence<br />

confronté à l’ensemble de ces contraintes et doit, outre ses qualités<br />

de photographe, disposer de soli<strong>des</strong> connaissances en droit.<br />

Léopold Lemiale – Promotion Jacques Attali – Série N<br />

Bibliographie :<br />

Daniel girardin et Christian Pirker : « Controverses, une histoire juridique et<br />

éthique de la photographie » Acte Sud / musée de l’Elysée avril 2008.<br />

Hans-michael Koetzle « Photo Icons Petite histoire de la photo vol. 1<br />

et 2 » Tacschen.<br />

Collectif d’auteur « Dictionnaire mondial de la photographie » Larousse.<br />

LA PHOTOGrAPHIE EST-EL<strong>LE</strong> UN ArT ?<br />

<strong>LE</strong> PrOCÈS MAYEr ET PIErSON<br />

mayer (1817- vers 1865) et Pierson (1822-1913), Portrait du comte<br />

de Cavour, 1856.<br />

Spécialisés dans le portrait photographique, Ernst mayer et Louis<br />

Pierson réalisent en 1856 le portrait du comte de Cavour, chef du<br />

royaume de Piémont-Sardaigne. Constatant que cette photographie<br />

a fait l’objet d’une reproduction et d’une commercialisation par leurs<br />

concurrents, les deux photographes et amis intentent une action en<br />

contrefaçon. Seulement, pour qu’il y ait contrefaçon, encore faut-il<br />

que la photographie soit une œuvre d’art.<br />

La photographie est-elle un art ?<br />

Voici une question qui semble n’avoir jamais existé tant<br />

la réponse paraît aujourd’hui évidente. Cependant cette<br />

réponse est vitale pour la photographie et les débats<br />

passionnent alors le monde <strong>des</strong> beaux-arts.<br />

La pétition <strong>des</strong> 26<br />

Bien que la photographie ait rendu un grand service à<br />

la peinture en la déchargeant de la représentation de la<br />

réalité, les peintres ont rapidement montré leur hostilité.<br />

En effet, un collectif de grands artistes, Ingres en tête,<br />

proteste contre l’assimilation de la photographie à l’art<br />

et précise que « la photographie se résume en une série<br />

d’opérations toutes manuelles, qui nécessite sans doute<br />

quelque habitude <strong>des</strong> manipulations qu’elle comporte, mais<br />

que les épreuves qui en résultent ne peuvent, en aucune<br />

circonstance, être assimilées aux œuvres fruit de l’intelligence<br />

et de l’étude de l’art » 1 .<br />

La Cour de Cassation tranche : la<br />

photographie est un art<br />

Les juges de première instance donnent raison à Ingres.<br />

mais les deux photographes font appel de cette décision<br />

et obtiennent gain de cause en appel puis devant la<br />

Cour de cassation qui par un arrêt du 28 novembre<br />

1862 énonce que « les <strong>des</strong>sins photographiques peuvent<br />

être leproduit de la pensée, de l’esprit, du goût et de<br />

l’intelligence de l’opérateur », et ajoute que « leur perfection,<br />

indépendamment de l’habitude de la main, dépend en<br />

1. « Pétition <strong>des</strong> 26 » Le moniteur de la photographie,15 déc. 1862 (n°19), cité dans L. Sassère, pp. 149-151<br />

2. Cass., 28 novembre 1862, annales de la propriété 1862, P 419-433<br />

DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Les procès historiques<br />

grande partie, dans la reproduction <strong>des</strong> paysages, du choix du point de<br />

vue, de la combinaison <strong>des</strong> effets de lumière et d’ombre, et, en outre<br />

dans les portraits, de la pose du sujet, de l’agencement <strong>des</strong> costumes et<br />

<strong>des</strong> accessoires, toutes choses abandonnées au sentiment artistique et<br />

qui donne à l’œuvre du photographe l’empreinte de sa personnalité » 2 .<br />

La photographie acquiert ainsi pleinement le statut juridique<br />

d’œuvre d’art. Cette victoire marque le début du travail reconnu de<br />

photographe et la révision de la législation française en matière de<br />

propriété littéraire et artistique.<br />

Toutefois, la Cour ne met pas fin à la querelle entre la peinture et la<br />

photographie puisqu’aujourd’hui encore les livres d’histoire de l’art<br />

peinent à intégrer la photographie dans leurs pages.<br />

Portrait du comte de Cavour, 1856 ©<br />

17


PHOTOGrAPHIE ET MISE EN SCÈNE : « <strong>LE</strong><br />

BAISEr DE L’HÔTEL DE VIL<strong>LE</strong> »<br />

Robert Doisneau (1912-1994), Le baiser de l’hôtel de ville, 1950.<br />

Existe-t-il une photo qui incarne mieux l’amour et les promesses<br />

de la vie et qui à elle toute seule est devenue le symbole de Paris ?<br />

En 1950, le magasine Life commande à Robert Doisneau un<br />

reportage sur les amoureux de Paris. Tout d’abord oubliée, cette<br />

photo devient par la suite la figure de proue de la photographie<br />

humaniste <strong>des</strong> années 80. Elle fait l’objet d’un énorme succès<br />

commercial et se retrouve partout : posters, cartes postales,<br />

couvertures de magasines, etc. Succès non démenti à ce jour.<br />

Le procès <strong>des</strong> Lavergne et la terrible révélation<br />

A la fin <strong>des</strong> années 80, un couple – les Lavergne – se présente<br />

comme les amoureux de l’hôtel de ville et assigne en juillet 1992<br />

Robert Doisneau devant le tribunal de grande instance de Paris<br />

pour violation de son droit à l’image et demande, outre l’attribution<br />

de dommages et intérêts, le retrait de la vente de tous les produits<br />

le représentant.<br />

C’est ainsi, qu’au cours du procès et à titre de moyen de défense,<br />

Doisneau dut confesser son terrible secret. Cette photographie n’a<br />

pas été prise sur le vif mais elle est l’objet d’une mise en scène<br />

méticuleuse de son auteur, Robert Doisneau. En effet, Doisneau a<br />

engagé une jeune comédienne <strong>des</strong> cours Simon, Françoise Bornet,<br />

rencontrée par hasard et qu’il a trouvé « très jolie ». Celle-ci est<br />

revenue le lendemain avec son amoureux pour la fameuse mise en<br />

scène qui donna lieu à trois photos. Les Lavergne sont évidemment<br />

déboutés 3 .<br />

A l’annonce du procès, le véritable couple assigne à son tour le<br />

célèbre photographe et demande <strong>des</strong> dommages et intérêts pour<br />

atteinte au respect de la vie privée. Le tribunal de grande instance<br />

de Paris tranche : la rémunération en contrepartie de ces photos<br />

était équitable et le couple ne peut prétendre être reconnaissable<br />

puisque de nombreuses personnes revendiquent être les « amants<br />

de l’hôtel de ville ». Partant, il n’y a pas de préjudice 4 .<br />

Doisneau blanchi, son œuvre moins<br />

Doisneau obtient ainsi gain de cause contre ces deux couples, mais<br />

au soir de sa vie, l’ensemble de son œuvre est remise en question.<br />

Lui qui incarne le photographe discret « pêcheur d’images » qui,<br />

tapi dans son coin, attend avec patience l’instant décisif, se retrouve<br />

metteur en scène, et manipulateur de moments.<br />

Cependant, à l’instar de « la mort d’un soldat républicain » de Franck<br />

Capa, cette photo ne souffrira pas vraiment de ces révélations. Peu<br />

importe que le soldat ne soit pas décédé, que les amoureux soient<br />

<strong>des</strong> comédiens, ces photos sont en elles-mêmes chargées de sens et<br />

3. Cour d’appel de Paris, 1ère Ch, section A, 10 déc. 1996, Lavergne vs Doisneau<br />

4. TGI Paris, 1ère Ch, 2 juin 1993, Bornet vs Doisneau<br />

DOSSIER DE LA REDACTION<br />

expriment toutes deux leur vérité : d’un côté, l’horreur de la guerre<br />

et, de l’autre, la force de l’amour.<br />

LA rETOUCHE : « <strong>LE</strong> DrAPEAU rOUGE SUr<br />

<strong>LE</strong> rEICHSTAG »<br />

Evgueni Khaldei (1917-1997) Le drapeau rouge sur le Reichstag, 2<br />

mai 1945<br />

Le 2 mai 1945, alors que les combats font encore rage dans Berlin, le<br />

photographe de guerre Evgueni Khaldei réalise l’un <strong>des</strong> plus célèbres<br />

clichés du XX ème siècle en faisant flotter le drapeau rouge sur la<br />

ville de Berlin à feu et à sang. Ces épreuves rendues à l’agence qui<br />

l’emploie, son directeur remarque immédiatement que l’homme au<br />

premier plan en bas à droite de l’image détient une montre à chaque<br />

poignet.<br />

Une montre effacée<br />

Les procès historiques<br />

A cette époque, les soldats russes sont accusés de commettre <strong>des</strong><br />

pillages sur leurs homologues allemands. Afin d’éviter tout scandale<br />

pouvant éclabousser cette trépidante victoire, il est décidé de<br />

retoucher la photo et d’effacer l’une <strong>des</strong> deux montres. La célèbre<br />

photo, icône de la propagande russe pendant la guerre froide<br />

comporte en elle-même un secret inavouable. Celui-ci n’éclatera<br />

qu’après la chute du mur de Berlin avec la publication de l’original<br />

comportant les deux montres.<br />

Cette photo d’époque illustre parfaitement un débat définitivement<br />

contemporain. La généralisation <strong>des</strong> outils numériques a rendu si<br />

facile la retouche <strong>des</strong> images qu’elle crée une vive tentation pour les<br />

photographes et ceux qui les éditent.<br />

une légère retouche, aussi minime qu’elle soit, peut changer le sens,<br />

la lecture ou l’interprétation d’un cliché et créer de vives polémiques.<br />

Le diamant effacé de Rachida Dati en couverture d’un magazine ou<br />

encore la cigarette de Jean-Paul Sartre retirée sur l’affiche de son<br />

exposition à la BNF en 2005 sont autant d’illustrations célèbres.<br />

La question de la retouche, celle de savoir si elle est<br />

« acceptable » et, si oui, dans quelle mesure, constitue l’un <strong>des</strong><br />

débats majeurs de la profession. Afin d’affirmer une position sans<br />

ambigüité, le jury du World Press 2010 a notamment disqualifié l’un<br />

de ses lauréats, Stepan Rudik, pour avoir enlevé un simple bout de<br />

pied de sa photo via Photoshop.<br />

19


DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Liberté d’expression : plume et image<br />

Les procès historiques<br />

rEPrODUCTION D’UNE PHOTO CÉLÈBrE :<br />

LA PHOTO DU CHE<br />

Alberto Korda (1928-2001), Guerillero heroico, 1960<br />

Photographie mythique et icône de la révolution castriste, le portrait<br />

de Ernesto « Che » guevara, « guerillero héroïco » ou « Che au<br />

béret et à l’étoile » est sans doute l’un <strong>des</strong> clichés les plus reproduits<br />

de l’histoire de la photographie.<br />

Le 6 mars 1960, Alberto Diaz gutiérrez, dit « Korda », photographe<br />

pour le journal cubain Revolución assiste aux funérailles <strong>des</strong> victimes<br />

du sabotage du bateau La Coubre sur le port de La Havane. Ce jour<br />

là, Fidel Castro prononce un discours aux côtés de Jean-Paul Sartre<br />

et Simone de Beauvoir. A l’arrière de la tribune, pendant le discours,<br />

le Che s’avance l’espace d’un court instant et c’est à ce moment<br />

précis que Korda l’immortalise.<br />

« J’ai eu presque peur en voyant la rage qu’il exprimait.<br />

Il était peut être ému, furieux, je ne sais pas ».<br />

Pourtant, la photo n’est pas publiée. Ce n’est que sept ans plus tard<br />

et après la mort du Che en octobre 1967 en Bolivie qu’elle devient<br />

un mythe.<br />

Sans l’avis de Korda, la photo est recadrée sur le visage de Che<br />

puis elle est imprimée sur une affiche grand format et fait l’objet de<br />

millions de tirages.<br />

Dans un pays socialiste qui ne reconnait pas le droit de propriété,<br />

les droits d’auteur n’ont aucun sens. Par idéologie communiste,<br />

Korda ne réclamera jamais de droit de reproduction de cette<br />

photographie, considérant que celle-ci appartient à la Révolution.<br />

un peu à la manière de maurice Druon et de Joseph Kessel avec<br />

« Le chant <strong>des</strong> partisans » qui ne réclameront jamais un centime,<br />

considérant eux aussi que la chanson appartient à la Résistance, la<br />

photo du Che pourra être utilisée gratuitement par les générations<br />

futures de révolutionnaires.<br />

Cependant, l’industrie commence à s’emparer de cette icône et<br />

l’idéal incarné par le Che est détourné de son objet. L’homme au<br />

béret se retrouve notamment sur une bouteille de vodka de la<br />

marque Smirnoff.<br />

C’est le droit moral de l’auteur sur son œuvre que Korda entendra<br />

défendre à la fin de sa vie.<br />

La croisade mondiale de la fi lle du Che<br />

A sa mort, en 2001, c’est sa fille, Diana Diaz Lopez, qui reprend le<br />

flambeau et va entamer une véritable croisade mondiale contre les<br />

reproductions détournées de la photo du Che.<br />

Ainsi, à deux reprises, elle obtient gain de cause devant le tribunal<br />

de grande instance de Paris pour utilisation illicite contre Reporters<br />

Sans Frontières. Ce dernier exploitant l’image pour illustrer la<br />

20<br />

5. TGI Paris, 9 juillet 2003 et 10 mars 2004, Diana Diaz Lopez vs Reporters Sans Frontières<br />

6. Ordonnance du juge de la mise en l’état, TGI de Paris, 17ème Ch., 16 janvier 2008<br />

7. TGI de Paris, 3ème Ch. 3ème Sect., 24 septembre 2008<br />

restriction de la liberté de la presse à Cuba. mme Diaz Lopez ira<br />

jusqu’à demander plus d’un million d’euros de dommages et intérêts<br />

ramenés à plus juste proportion par le tribunal (6.000 euros) 5 .<br />

Elle poursuit également, de manière moins ostentatoire mais tout<br />

aussi révélatrice, le club de handball d’Ivry pour l’utilisation de la<br />

photo du Che sur leur maillot et obtient encore gain de cause.<br />

Doutes sur la paternité de Korda<br />

Coup de Tonnerre en 2008 avec la parution d’un article dans le<br />

journal marianne.<br />

Le journal indique qu’un ancien agent <strong>des</strong> services secrets cubains,<br />

Juan Vivés, opposant au régime Castriste, serait l’auteur de la photo<br />

du Che au béret et à l’étoile.<br />

Le régime aurait demandé à Korda de s’approprier le célèbre cliché<br />

car il aurait été intolérable que cette emblématique photographie<br />

soit l’œuvre d’un opposant. Juan Vivés prétendrait même que Korda<br />

lui aurait adressé une lettre d’excuse qu’il ne peut malheureusement<br />

produire.<br />

Le journal est immédiatement poursuivi en diffamation par la fille<br />

du Che.<br />

Cependant, le tribunal de grande instance de Paris constate la<br />

nullité de l’assignation 6 . L’action est prescrite au regard <strong>des</strong> délais<br />

extrêmement courts de la loi sur la presse.<br />

La fille du Che introduit une nouvelle action cette fois-ci sur le<br />

fondement de l’atteinte aux droits moraux pour avoir, d’une part,<br />

accordé la paternité de l’œuvre à Juan Vivés et, d’autre part, reproduit<br />

la photo du Che sans autorisation, sans le nom de l’auteur et sans<br />

respecter l’intégrité de l’œuvre.<br />

La demanderesse produit alors les planches-contacts de Korda<br />

datées de 1960 que le tribunal considère comme « éléments de<br />

preuve suffisants […] de la prise directe » par le célèbre photographe.<br />

Le TGI de Paris donne ainsi raison à la fille du Che 7 .<br />

On peut penser que le débat sous l’angle de la diffamation aurait<br />

amené de plus amples développements sur l’origine de la photo du<br />

Che que celui de l’atteinte aux droits moraux. même si les preuves<br />

avancées par Juan Vivés sont insuffisantes, cet article aura crée une<br />

controverse sur la paternité de la photographie qui est peut-être la<br />

plus célèbre de l’histoire.<br />

Léopold Lemiale – Promotion Jacques Attali – Série N<br />

DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Les procès historiques<br />

Alberto Korda, Guerillero heroico, Cuba, 1960 original © 2007, Prolitteris, Zurich<br />

21


DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Liberté d’expression : plume et image<br />

« A mon avis, vous ne pouvez pas dire que vous avez<br />

vu quelque chose à fond si vous n’en avez pas pris une<br />

photographie » [Emile Zola]<br />

Le droit à l’image n’est inscrit dans aucune<br />

loi et les droits opposables aux photographes<br />

communément appelés « droit à l’image » sont<br />

le fruit d’une construction jurisprudentielle<br />

complexe et instable qui s’est développée au<br />

cours du XX ème siècle.<br />

Le juge est alors chargé de concilier deux<br />

libertés fondamentales : la liberté d’expression<br />

et le droit au respect de la vie privée.<br />

En mai 1968, une photographie d’une jeune fille brandissant le<br />

drapeau noir de l’anarchie et le drapeau rouge du communisme<br />

avait fait la une d’un magazine. Cette photo, prise à son<br />

insu et sans autorisation, ne fût pas au goût de son père qui décidât<br />

purement et simplement de la déshériter. La jeune fille attaqua le<br />

journal en évaluant son préjudice à l’aune de l’héritage escompté.<br />

Cet exemple fameux illustre parfaitement les conséquences que la<br />

parution d’une image peut avoir sur la vie d’un citoyen.<br />

L’utilisation non autorisée d’images de choses ou de personnes fait<br />

alors courir à l’utilisateur le risque d’être condamné civilement et<br />

pénalement.<br />

Que devient le droit du photographe face au droit au<br />

respect de l’intimité de la vie privée ? Quand peut-il<br />

opposer l’exception d’information ?<br />

Le photographe doit faire preuve de bon sens et avant toute<br />

prise de vue, systématiquement se poser la question de<br />

l’existence de droits qui lui seraient opposables et éventuellement se<br />

prémunir en demandant les autorisations pour pouvoir diffuser ses<br />

photographies. Cependant, obtenir ces informations est parfois<br />

impossible et constitue une entrave à son libre travail.<br />

Ainsi, outre ses qualités de photographe, celui-ci doit désormais<br />

disposer de soli<strong>des</strong> connaissances juridiques afin de ne pas voir le<br />

produit de son activité attaqué.<br />

Le photographe se verra opposer deux types de droit : le droit à<br />

l’image <strong>des</strong> personnes d’une part, et celui <strong>des</strong> biens, de l’autre.<br />

<strong>LE</strong> DrOIT A L’IMAGE DES PErSONNES OU LA<br />

MONTEE EN PUISSANCE DU rESPECT DE LA<br />

VIE PrIVEE<br />

La protection du droit à l’image repose essentiellement sur l’article<br />

9 du Code civil issu de la loi du 19 juillet 1970 qui énonce sans<br />

22<br />

ambigüité que « chacun a droit au respect de sa vie privée ».<br />

A contrario donc, une image captée dans le cadre de la vie publique<br />

ne peut porter préjudice à quiconque.<br />

Cependant, la frontière entre vie privée et vie publique est ténue et<br />

c’est par une appréciation in concreto que le juge statuera. En effet, il<br />

ne suffit pas d’être dans un lieu public pour que toute image puisse<br />

être captée, non plus que de se trouver dans un lieu privé, pour<br />

interdire toute photographie.<br />

L’usage, sans son autorisation, de l’image d’une personne dans le<br />

cadre de sa vie privée peut ainsi entraîner la mise en cause de la<br />

responsabilité de l’utilisateur. En cas de litige, les juges reconnaissent<br />

classiquement que « toute personne, (...), tire du respect dû à sa vie<br />

privée le droit de s’opposer à une diffusion de son image faite sans son<br />

autorisation » 1 .<br />

Par conséquent, dès lors qu’une personne est le sujet principal<br />

de l’image et est parfaitement reconnaissable, il faut obtenir son<br />

autorisation.<br />

La condamnation, si elle a lieu, pourra prendre la forme de<br />

dommages et intérêts, de saisie <strong>des</strong> biens incriminés, ou de<br />

publication judiciaire dans un organe de presse.<br />

L’utilisateur pourra aussi faire l’objet de sanctions pénales sur<br />

le fondement <strong>des</strong> articles 226-1 et suivants du code pénal et<br />

s’expose à une peine<br />

d’un an d’emprisonnement<br />

et de 45.000 euros<br />

d’amende.<br />

Les exceptions<br />

nécessaires au droit<br />

à l’image<br />

Pour autant, les personnes<br />

photographiées<br />

ne pourront s’opposer à<br />

la diffusion de leur image<br />

dans certaines situations.<br />

En effet, le juge a admis<br />

sur la base de la<br />

liberté d’expression et du<br />

droit à l’information du<br />

public (article 10 de la<br />

Convention européenne<br />

<strong>des</strong> droits de l’homme)<br />

qu’il était possible de<br />

publier <strong>des</strong> images de<br />

personnes impliquées<br />

dans un événement dès<br />

photo : Florent Cardinaud lors que cette image<br />

était <strong>des</strong>tinée à l’information<br />

légitime du public et<br />

qu’elle ne portait pas atteinte à la dignité de cette personne.<br />

L’individu et sa vie publique<br />

De nombreuses exceptions s’appliquent, laissant alors le champ<br />

libre à la diffusion d’images. Toute image d’actualité immédiate se<br />

trouve ainsi exonérée de demande d’autorisation.<br />

Les foules<br />

Les conflits sociaux donnent toujours lieu à la parution de<br />

photographies en tête <strong>des</strong> journaux. Que se passe-t-il si une<br />

personne est reconnaissable et souhaite s’opposer à la diffusion de<br />

son image ?<br />

Si l’objet de l’image est une foule, il paraît impossible de demander<br />

à chacun l’autorisation pour reproduire. mais si le photographe fait<br />

un gros plan sur un petit groupe, on sort de l’hypothèse de foule.<br />

L’autorisation redevient nécessaire.<br />

Les personnages publics<br />

Toute personne médiatisée ne peut s’opposer à la publication de<br />

son image dans l’exercice de sa vie publique.<br />

DOSSIER DE LA REDACTION<br />

La pratique photographique confrontée au droit à l’image La pratique photographique confrontée au droit à l’image<br />

1. Cass., Civ. 1ère, 2 mars 2004 2. Fameuse agence fondée notamment par Henri Cartier-Bresson et Robert Capa<br />

La notoriété de ces personnes peut ainsi entraîner une réduction de<br />

la sphère de la vie privée.<br />

Les hommes politiques voient, au nom du droit à l’information la<br />

captation de leur image autorisée dès lors qu’ils sont dans l’exercice<br />

de leurs fonctions, qu’ils prononcent un discours, que cette captation<br />

soit effectuée dans les lieux publics ou dans <strong>des</strong> lieux dits « privés ».<br />

Les personnes dans l’exercice de leurs fonctions<br />

Les agents de Police peuvent être pris en photo mais ne doivent<br />

pouvoir être identifiés. Les employé(e)s <strong>des</strong> services publics (impôts,<br />

enseignements, SNCF), quant à eux, ne peuvent être pris en photo<br />

car ils sont assimilés à <strong>des</strong> personnes privées au même titre que <strong>des</strong><br />

ouvriers dans une usine privée.<br />

Le cas intéressant du citoyen lambda photographié<br />

dans l’espace public<br />

Rien n’interdit, dans l’espace public, et pour son seul usage, de<br />

prendre <strong>des</strong> photos de personnes inconnues, et ce sans leur<br />

demander leur autorisation.<br />

Cependant, lorsque les photographies sont <strong>des</strong>tinées à être<br />

diffusées, le problème se pose et le juge a parfois entendu au sens<br />

large la notion de droit à l’information.<br />

La jurisprudence s’attache au côté artistique <strong>des</strong> photos réalisées.<br />

C’est ce qui ressort d’une affaire célèbre qui illustre parfaitement<br />

cette exception artistique.<br />

Dans cette affaire, Luc Delahaye, photographe de l’agence Magnum 2 ,<br />

n’avait pas demandé l’autorisation <strong>des</strong> voyageurs du métro parisien<br />

pour la réalisation de son livre « L’Autre » qui compilait <strong>des</strong> photos<br />

d’individus tous anonymes, prises au moyen d’un dispositif caché.<br />

Le plaignant soutenait que la publication sans son accord de<br />

cette photographie réalisée à son insu et reproduite dans un but<br />

commercial, constituait une violation de son droit à l’image et lui<br />

causait un grave préjudice au regard de l’expression de tristesse se<br />

photo : Florent Cardinaud<br />

23


DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Liberté d’expression : plume et image<br />

DOSSIER DE LA REDACTION<br />

La pratique photographique confrontée au droit à l’image La pratique photographique confrontée au droit à l’image<br />

dégageant du portrait le ridiculisant.<br />

Cependant, le tribunal a considéré que « l’exercice par un individu de<br />

son droit à l’image [ne doit pas avoir] pour effet de faire arbitrairement<br />

obstacle à la liberté de recevoir ou communiquer <strong>des</strong> idées qui s’exprime<br />

spécialement dans le travail d’un artiste » 3 .<br />

Ce jugement reconnaît ainsi le primat de la liberté d’expression<br />

artistique sur le droit à l’image, ce livre offrant « la perspective<br />

de fournir un témoignage sociologique et artistique particulier sur le<br />

comportement humain, étayé par l’analyse d’un philosophe et<br />

sociologue cosignataire du livre ».<br />

Les interdictions légales à la diffusion d’image de<br />

personnes<br />

En amendant la loi sur liberté de la presse du 29 juillet 1881, La loi<br />

dite « guigou » du 15 juin 2000 a créé <strong>des</strong> infractions spéciales de<br />

diffusion d’images.<br />

(1) Les personnes menottées - Pour les personnes présumées<br />

innocentes dont une image serait diffusée alors qu’elles sont<br />

menottées, la peine encourue est de 15.000 euros d’amende (article<br />

35 ter I de la loi).<br />

(2) Les victimes d’attentat à la dignité <strong>des</strong>quelles il aurait été porté<br />

atteinte - Depuis l’affaire de la photographie du préfet Erignac juste<br />

après son assassinat, le droit a hésité entre la préservation du droit<br />

à l’information (un <strong>des</strong> arguments <strong>des</strong> photoreporters était qu’il<br />

fallait montrer l’horreur <strong>des</strong> attentats pour informer les lecteurs et<br />

dissuader les attaques éventuelles) et la préservation de la vie privée<br />

<strong>des</strong> victimes, touchées au plus profond de leur intimité physique.<br />

La loi a tranché, lorsque le cliché porte atteinte à la dignité de la<br />

victime, la peine encourue est de 15.000 euros d’amende (article<br />

35 quater de la loi).<br />

(3) Les mineurs - La prise de vue de mineurs doit être précédée<br />

24<br />

3. TGI Paris, 17e Ch., 2 juin 2004<br />

4. Cass., A.P., 7 mai 2004<br />

photo : Florent Cardinaud<br />

d’une autorisation <strong>des</strong> représentants légaux qui précise le cadre<br />

dans lequel l’image de leur enfant sera utilisée (lieu, durée, modalité<br />

de présentation, de diffusion, support).<br />

<strong>LE</strong> DrOIT A L’IMAGE DES BIENS OU <strong>LE</strong> PrI-<br />

MAT DE LA LIBErTE D’EXPrESSION<br />

L’image et la propriété matérielle<br />

Peut-on prendre en photo la maison ou le bien d’autrui ? un<br />

monument ? un bâtiment administratif ? une œuvre d’art ? La tour<br />

Eiffel ?<br />

En matière de droit à l’image <strong>des</strong> biens, à l’inverse de ce que l’on<br />

observe pour les personnes, le principe est celui de la liberté et<br />

l’interdiction l’exception.<br />

En effet, la haute juridiction, en sa formation plénière, a opéré un<br />

revirement et tranché en faveur de la liberté du photographe en<br />

énonçant que: « le propriétaire d’une chose ne dispose pas d’un droit<br />

exclusif sur l’image de celle-ci ; il peut toutefois s’opposer à l’utilisation<br />

de cette image par un tiers lorsqu’elle lui cause un trouble anormal » 4 .<br />

Le propriétaire qui veut intenter une action contre un photographe<br />

ayant photographié son bien, depuis l’espace public, doit désormais<br />

prouver devant les juges l’existence d’un « trouble anormal ».<br />

Si la prise de vue est réalisée dans un lieu privé, il est toutefois<br />

conseillé d’obtenir une autorisation du propriétaire qui n’est pas<br />

tenu de justifier son refus.<br />

Terrains et personnels militaires<br />

Il est interdit de photographier les terrains militaires, le personnel<br />

militaire (secret défense) et les gendarmeries (rattachées au ministère<br />

de la Défense).<br />

Photos extérieures de bâtiments, parcs, jardins,<br />

marchés publics, voire paysages<br />

Ces photos sont autorisées pour un usage privé mais l’obtention<br />

d’une autorisation est nécessaire pour une utilisation commerciale.<br />

A titre d’exemple, pour les bâtiments modernes, les architectes<br />

revendiquent souvent un droit de regard sur l’utilisation<br />

professionnelle qui est faite <strong>des</strong> photos montrant leurs réalisations.<br />

Si la prise de vue à but commercial se situe à l’intérieur du lieu public<br />

et qu’il existe un propriétaire unique du lieu, alors l’autorisation est<br />

requise (cas d’un parc de loisirs par exemple).<br />

Photos d’objets communs<br />

Il n’y a pas de limitation.<br />

Image et droit d’auteur<br />

La protection du droit d’auteur instituée par le Code de la Propriété<br />

intellectuelle s’applique à tous les auteurs (peintres, sculpteurs,<br />

architectes, <strong>des</strong>igners, graphistes, chorégraphes, écrivains, etc.) et<br />

peut entrer en conflit direct avec le travail du photographe.<br />

Ainsi, un bâtiment récent sera protégé par le droit d’auteur de<br />

l’architecte c’est à dire tout au long de sa vie et 70 ans après sa<br />

mort. Il en va de même <strong>des</strong> sculptures, peintures, œuvres littéraires<br />

mais aussi <strong>des</strong> photographies.<br />

Le photographe doit donc obtenir l’autorisation de l’auteur de ces<br />

œuvres pour pouvoir diffuser ces photographies et un artiste peut<br />

s’opposer à ce que l’on photographie son œuvre d’art placée au<br />

centre d’une place publique.<br />

Ainsi, la Tour Eiffel peut être photographiée sans problème, du moins<br />

lorsqu’elle est « éteinte ». Illuminée, elle ne peut être reproduite sans<br />

autorisation car le jeu de lumière est protégé en tant qu’œuvre d’art.<br />

En cas d’impossibilité de retrouver l’auteur pour obtenir son accord,<br />

la pratique tolère de recourir à la mention « droits réservés ».<br />

Les musées<br />

L’autorisation du propriétaire ou du musée est nécessaire, y compris<br />

pour les reproductions de peintures étant tombées dans le domaine<br />

public. Par exemple, au regard de son règlement intérieur (titre<br />

VI), au musée du Louvre, il est interdit de photographier dans la<br />

galerie d’Apollon et dans l’ensemble <strong>des</strong> salles de peinture du<br />

premier étage de l’aile Denon ainsi que sur le palier où est exposée<br />

la Victoire de Samothrace. Idem à la maison Van-gogh à Auverssur-Oise.<br />

De même, les flashs sont interdits dans les musées (pour préserver<br />

les tableaux et les œuvres d’art) et souvent aussi les églises.<br />

Photos dans <strong>des</strong> lieux strictement privés (maison,<br />

jardin, entreprise, voiture, chantier, etc.)<br />

L’autorisation du propriétaire <strong>des</strong> lieux est obligatoire.<br />

Photos dans <strong>des</strong> lieux privés à vocation publique<br />

(grands magasins, musées, hôtels, parkings, sta<strong>des</strong>,<br />

salons, théâtres, restaurants, enceintes sportives,<br />

églises, gares, aéroports, etc.)<br />

Ici, on appliquera au « cas par cas ». Rien ne peut empêcher de<br />

réaliser, à titre personnel, la photo d’un proche au sein de ces<br />

lieux, mais le photographe devra obligatoirement demander une<br />

autorisation pour prendre une photo à usage professionnel.<br />

Par exemple, photographier la coupole <strong>des</strong> galeries Lafayette<br />

(monument classé) nécessite l’autorisation du magasin.<br />

Si interdiction il y a, elle doit être manifestement indiquée, mais<br />

peut parfois constituer un abus. Les dérives sont nombreuses. Rien<br />

n’autorise un organisateur de spectacle ou de sport à interdire les<br />

prises de vues à usage privé (et pourtant cela est indiqué au dos de<br />

nombreux tickets).<br />

Image et propriété industrielle<br />

Les biens sur lesquels apparaissent <strong>des</strong> marques, brevets,<br />

dénominations sociales ou d’autres signes distinctifs sont protégés<br />

par le Code de la Propriété Intellectuelle. Le photographe devra<br />

donc se prémunir d’une autorisation <strong>des</strong> titulaires de ces droits<br />

pour diffuser l’image.<br />

photo : Florent Cardinaud<br />

Plages naturistes<br />

Pour l’anecdote, il est interdit de photographier<br />

sur les plages naturistes (espaces publics de droit<br />

privé).<br />

En conclusion, la loi ne réglemente pas tout<br />

et dans bien <strong>des</strong> cas seule la jurisprudence<br />

- quand elle existe - permet de se faire une idée à<br />

l’avance de ce qui peut être requis ou non. Toute<br />

exploitation d’une image suppose l’accord de tous<br />

les titulaires de droits de celle-ci ou autour de<br />

celle-ci. Il convient de bien repérer les droits<br />

en présence et de se prémunir en obtenant les<br />

autorisations, souvent accordées sans difficulté si<br />

elles sont demandées préalablement.<br />

Texte et photos - Florent Cardinaud<br />

25


DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Liberté d’expression : plume et image<br />

DOSSIER DE LA REDACTION<br />

Interview de Maître Luc Brossolet : Droit dans la presse people ? Interview de Maître Brossolet<br />

Maître Brossolet, connu comme étant l’avocat<br />

parisien de Prisma Presse, deuxième groupe<br />

de presse en france et éditeur notamment <strong>des</strong><br />

magazines Voici et Voilà, a très aimablement<br />

accepté de répondre aux questions du<br />

Baromaître.<br />

Maître Brossollet, pouvez-vous brièvement nous<br />

décrire votre parcours professionnel ?<br />

En janvier 1987, je prête serment et deviens collaborateur pendant un<br />

an de cinq avocats exerçant en Cabinet groupé. L’année suivante, je ne<br />

collabore plus qu’avec Pierre et Monique Fayon, chez qui je me sens si<br />

bien que je m’y installe. En 1990, Olivier d’Antin me rejoint et nous nous<br />

associons l’année suivante.<br />

Après plusieurs années de débats doctrinaux et<br />

jurisprudentiels, existe-t-il pour vous aujourd’hui un<br />

droit à l’image autonome?<br />

La question me paraît loin d’être réglée par la doctrine. A s’attacher<br />

à la jurisprudence, on constate que dans l’immense majorité <strong>des</strong> cas,<br />

l’atteinte au droit à l’image est commise dans le cadre, plus large, d’une<br />

atteinte à la vie privée.<br />

26<br />

Les personnes concernées, pour agir, pourraient très bien se passer du<br />

droit à l’image comme fondement de leur action et se limiter à celui<br />

d’une atteinte à la vie privée, atteinte qui peut être commise aussi bien<br />

par le texte que par l’image.<br />

Néanmoins, dans certains cas, force est de reconnaître que le droit à<br />

l’image est autonome. Ce sont les cas où il est invoqué à l’exclusion<br />

de toute autre atteinte (atteinte à la vie privée, diffamation, atteinte à<br />

la dignité, atteinte aux droits <strong>des</strong><br />

artistes interprètes, etc.).<br />

Disons, pour résumer que le<br />

besoin d’autonomie du droit à<br />

l’image se fait rarement sentir...<br />

D’où vient selon vous cette<br />

protection si importante<br />

de la vie privée en<br />

France en comparaison<br />

avec les systèmes dits<br />

« anglo-saxons » où<br />

la vie privée est quasi<br />

inexistante pour les<br />

personnes publiques ?<br />

Je ne suis pas sûr que l’affirmation<br />

contenue dans votre question<br />

soit entièrement exacte. Pour<br />

ce qui concerne l’Europe,<br />

l’article 8 de la Convention<br />

européenne de sauvegarde <strong>des</strong><br />

droits de l’homme s’applique<br />

dans tous les pays ayant ratifié<br />

ladite Convention, c’est-à-dire aussi bien dans les pays latins qu’en<br />

Angleterre ou en Allemagne.<br />

Ce qui diffère, ce n’est pas le principe de la protection de la<br />

vie privée, mais peut-être la conception que l’on en a, ou si<br />

vous préférez, le contenu de cette notion. Je vous donne un<br />

exemple : un homme politique qui milite avec ferveur pour les<br />

valeurs traditionnelles de famille et de fidélité, part en vacances<br />

avec sa maîtresse. Doit-on passer ses vacances sous silence au motif<br />

qu’elles ne concernent que sa vie privée ou au contraire s’empresser<br />

d’en parler pour démontrer que les actes dudit homme politique<br />

ne sont pas en accord avec ses idées ? Je suppose que les réponses<br />

varieront selon les pays où elle est posée.<br />

L’autre différence réside dans la plus ou moins grande facilité qu’il<br />

y a à intenter un procès. En France, c’est en jeu d’enfant que de<br />

saisir une juridiction pour se plaindre d’une atteinte à la vie privée.<br />

C’est rapide et peu coûteux. En Angleterre, il en va sans doute<br />

différemment. Le procès risque d’être plus long, plus coûteux et l’on<br />

peut imaginer que cela est dissuasif.<br />

Avec le succès de la « presse people », les magazines<br />

ne préfèrent-ils pas payer <strong>des</strong> dommages intérêts pour<br />

continuer leur activité ? En d’autres termes, ne font-ils<br />

pas « recette de l’illégalité » ?<br />

C’est ce que répètent les plaideurs à longueur d’audience. Pour la<br />

presse, le jeu en vaudrait la chandelle. Il faudrait que les dommages et<br />

intérêts, déconnectés de l’idée de réparation, deviennent dissuasifs.<br />

Ceci étant, je ne pense pas que l’on puisse dire que les magazines<br />

préfèrent payer <strong>des</strong> dommages et intérêts.<br />

Ils sont plutôt d’avis qu’ils ne devraient pas être condamnés car la<br />

plupart du temps, les personnalités dont ils parlent ne sont pas très<br />

discrètes. De leur vie privée, elles ont fait un véritable tremplin pour<br />

accéder à une certaine notoriété.<br />

A l’inverse, n’existe-t-il pas un abus du droit à l’image<br />

<strong>des</strong> « peoples » qui profi tent d’un système qu’ils<br />

alimentent parfois eux-mêmes et qui leur a parfois<br />

aussi apporté leur statut de célébrité?<br />

Pour vous répondre, quelques exemples de ces abus. un magazine<br />

avait publié un jour la photographie d’une spécialiste de la météo la<br />

représentant en monokini. Cri d’horreur : la pudeur bafouée, etc...<br />

Le jugement est rendu, le chèque <strong>des</strong> dommages et intérêts encaissé,<br />

et la jolie demoiselle de faire quelques semaines plus tard la une du<br />

« Nouveau Playboy ».<br />

L’abus, pour ne pas dire l’hypocrisie, ou pire encore l’escroquerie au<br />

jugement passera parfois par la revendication d’un préjudice<br />

important alors même que l’article est anodin, ou mieux encore,<br />

alors même qu’il est poursuivi sans avoir été lu par les intéressés. On<br />

a déjà vu que certains s’en vantent !<br />

En droit de la presse, la diffusion sur l’ensemble du<br />

territoire permet au demandeur d’assigner dans le<br />

ressort de son choix supposé plus ou moins généreux<br />

pour l’octroi de dommages et intérêts, cette pratique<br />

dite de shopping judiciaire est-elle encore une réalité ?<br />

Le shopping judiciaire reste bien entendu une réalité. A votre<br />

avis qu’est-ce qui peut bien convaincre une personnalité habitant<br />

Paris, ayant pour conseil un avocat inscrit au Barreau de cette ville,<br />

poursuivant un journal édité par une société ayant également son<br />

siège social dans la capitale, à saisir une juridiction d’un département<br />

de la périphérie ?<br />

Pensez-vous que la mesure de publication judiciaire<br />

spécifi quement en matière d’atteinte à la vie privée<br />

soit une mesure effi cace ?<br />

Tout dépend de ce que l’on entend par efficace. Dans l’esprit <strong>des</strong><br />

plaideurs, et, je le crains, souvent dans l’esprit <strong>des</strong> juridictions, les<br />

publications judiciaires n’ont d’autre vocation que de gêner les<br />

journaux auxquels elles sont infligées.<br />

D’où ces placards ridicules qui ne servent à rien et en tous les<br />

cas sûrement pas à informer le lecteur. Quand on lui parle de<br />

condamnation, ce dernier, toute enquête le démontrerait, pense<br />

qu’on lui signale une décision répressive.<br />

Vous considérez-vous comme un militant ?<br />

Pas comme un militant mais comme un mo<strong>des</strong>te auxiliaire de justice<br />

qui essaye d’être convaincant sur le thème : les choses sont plus<br />

compliquées qu’elles n’y paraissent. Pas toujours avec le succès<br />

espéré, la justice cédant souvent à la tentation de tout simplifier.<br />

Que diriez-vous à un jeune photographe essayant de<br />

vous « paparazer » ?<br />

On partage ?<br />

Propos recueillis par<br />

Léopold Lemiale – Promotion Jacques Attali – Série N<br />

27


La diffusion légale en ligne<br />

La DILA : la diffusion légale assurée<br />

Créée par décret le 22 janvier 2010, la Direction de l’information légale et administrative (DILA) est issue de la<br />

fusion de la direction de la Documentation française et de la direction <strong>des</strong> Journaux officiels. Placée sous l’autorité<br />

du secrétaire générale du gouvernement, l’institution exerce une mission majeure de service public : la diffusion<br />

légale.<br />

Le Journal officiel électronique authentifié a la même valeur légale que<br />

le Journal officiel papier. Il est publié le même jour en version papier et<br />

sous forme numérique. Tous les textes publiés au Journal officiel entrent en<br />

vigueur, sauf exception, le lendemain de leur publication. Le Journal officiel<br />

électronique authentifié bénéficie d’une sécurisation informatique renforcée<br />

qui garantit la protection maximale de son contenu. Tous les JO parus depuis<br />

le 1er juin 2004 sont consultables de manière permanente. La publication<br />

au Journal officiel « Lois et décrets » rend les textes opposables aux citoyens.<br />

Legifrance.gouv.fr, le service public de la diffusion du droit par Internet, créé<br />

par le décret n° 2002-1064 du 7 août 2002 permet un accès gratuit aux<br />

documents suivants :<br />

• les textes de droit en vigueur français : la Constitution, les co<strong>des</strong>, les<br />

autres textes législatifs et réglementaires (lois, ordonnances et décrets,<br />

mais également les arrêtés ainsi que les textes émanant <strong>des</strong> autorités<br />

administratives indépendantes), les bulletins officiels <strong>des</strong> ministères ;<br />

• les textes de droit en vigueur européen : traités communautaires,<br />

textes publiés au Journal officiel de l’Union européenne, transposition<br />

<strong>des</strong> directives, jurisprudence européenne ;<br />

• les textes de droit en vigueur international : les traités internationaux,<br />

la jurisprudence internationale ;<br />

• les conventions collectives nationales étendues notamment les<br />

accords salariaux et les arrêtés d’extension, dans leur version en<br />

vigueur.<br />

La diffusion légale exercée par la DILA<br />

Les publications de la DILA – imprimées ou numériques – font<br />

référence en matière d’information du citoyen et <strong>des</strong> administrations,<br />

en favorisant l’accès à la vie publique dans les domaines politique,<br />

administratif, économique, social, juridique et international.<br />

L’institution diffuse, entre autres, les textes législatifs et réglementaires,<br />

mettant à la disposition de tous la norme juridique française. Elle<br />

assure la publication <strong>des</strong> lois et décrets au Journal officiel et édite et<br />

diffuse les textes législatifs et réglementaires qui sont ensuite<br />

disponibles sur le site d’accès au droit : légifrance.gouv.fr.<br />

La DILA est donc un relais majeur de l’information juridique et remplit<br />

une mission de service public essentielle. Plus précisément, elle met<br />

à disposition <strong>des</strong> professionnels du droit une multitude d’outils et de<br />

ressources leur permettant d’approfondir leurs connaissances.<br />

L’institution édite également sous la marque « Journaux officiels »,<br />

l’ensemble <strong>des</strong> co<strong>des</strong> officiels indispensables à la pratique juridique.<br />

Du Code civil au Code du travail en passant par le Code de<br />

procédure pénale, la marque offre un panel complet <strong>des</strong> textes<br />

de droit. Les autres actes à caractère normatif (Constitution, lois<br />

et actes réglementaires…) sont aussi publiés par les « Journaux<br />

officiels ». Les décisions et arrêts du Conseil constitutionnel, du<br />

Conseil d’Etat ou encore de la Cour de cassation ainsi que la<br />

jurisprudence plus généralement sont également diffusés par la<br />

DILA. Les sources d’information proposées sont donc nombreuses.<br />

Enfin, la DILA garantit la transparence économique et financière<br />

par la publication au niveau national de l’ensemble <strong>des</strong> informations<br />

légales, économiques et financières relatives à la vie <strong>des</strong> entreprises<br />

(notamment grâce au Bulletin <strong>des</strong> annonces civiles et commerciales<br />

– BODACC.fr ou au Bulletin officiel <strong>des</strong> annonces <strong>des</strong> marchés<br />

publics – BOAmP.fr).<br />

Les données juridiques produites et diffusées par la DILA sont<br />

accessibles gratuitement, dans le respect du décret n° 2002-1064<br />

du 7 août 2002 relatif au service public de la diffusion du droit par<br />

Internet. Avec une jurisprudence et une norme juridique française,<br />

en perpétuelle mutation, un accès en ligne permet <strong>des</strong> mises à jour<br />

fréquentes et une totale concordance entre les textes de droit et la<br />

pratique juridique. La DILA met donc à disposition <strong>des</strong> internautes<br />

plusieurs sites incontournables.<br />

Le droit simplifié et accessible à tous grâce à la DILA<br />

Créé en 2000, le portail service-public.gouv.fr, édité<br />

par la DILA, a pour mission de faciliter et de simplifier<br />

l’accès à l’information administrative et aux services<br />

en ligne, en fédérant les différentes ressources<br />

publiques disponibles sur Internet et en les organisant<br />

en fonction <strong>des</strong> besoins <strong>des</strong> usagers.<br />

La rubrique « Justice », notamment, présente les<br />

caractéristiques du système judiciaire français.<br />

L’organisation de la justice française, les peines<br />

encourus ou encore la saisie d’un tribunal sont<br />

détaillées aux internautes pour faciliter leurs<br />

démarches.<br />

La Documentation française, éditeur de référence<br />

<strong>des</strong> administrations<br />

La DILA, sous la marque « la Documentation française », figure<br />

parmi les premiers éditeurs publics d’ouvrages et de périodiques<br />

en France. Partenaire privilégié de plus de 150 administrations et<br />

organismes, elle édite <strong>des</strong> conventions collectives, <strong>des</strong> rapports<br />

annuels, <strong>des</strong> travaux de recherche et <strong>des</strong> publications de référence.<br />

Les étu<strong>des</strong> sont menées par de gran<strong>des</strong> personnalités juridiques ou<br />

politiques, offrant ainsi un autre regard sur le droit, moins objectif et<br />

plus critique. Son périmètre est national, européen et international<br />

sur <strong>des</strong> thèmes variés : administratif, économique, social et juridique.<br />

Les étu<strong>des</strong> d’Autorités administratives indépendantes (AAI), telles<br />

que la Commission nationale de l’informatique et <strong>des</strong> libertés<br />

(CNIL) ou le médiateur de la République, sont également éditées<br />

par la Documentation française.<br />

Les publications de la Documentation française<br />

Outre les rapports institutionnels, la Documentation française<br />

publie également ses propres ouvrages, poussant à une analyse<br />

La collection Droits et démarches, quant à elle,<br />

est conçue sous la forme de gui<strong>des</strong> pratiques. Elle<br />

propose une information administrative et juridique,<br />

structurée et concise, visant à mieux faire connaître<br />

au grand public les formalités courantes auxquelles<br />

il doit faire face au quotidien et à mieux l’informer<br />

sur ses droits.<br />

Le lecteur trouvera également <strong>des</strong> éclairages sous la<br />

forme de questions-réponses et un enrichissement<br />

apporté par <strong>des</strong> références de textes officiels, de<br />

co<strong>des</strong> et de formulaires, <strong>des</strong> adresses utiles, <strong>des</strong><br />

adresses de sites internet.<br />

contextuelle du droit français et international. La collection<br />

Documents d’étu<strong>des</strong> regroupe <strong>des</strong> extraits de textes du droit public<br />

français et international explicités et commentés par <strong>des</strong> professeurs<br />

d’université. Plusieurs séries sont proposées : « Droit constitutionnel<br />

et institutions », « Droit administratif », « Droit international public »,<br />

« Finances publiques », « Jurisprudence ».<br />

D’autres collections présentent <strong>des</strong> étu<strong>des</strong> de la situation judiciaire<br />

et juridique française. Les notices de la Documentation française ont<br />

notamment publié, en 2008, un ouvrage intitulé « Droit administratif<br />

et administration ». Ce livre de Jacques Petit reprend les bases<br />

du droit administratif en analysant son évolution et en présentant<br />

l’organisation, l’action et les moyens administratifs.<br />

Plus récemment, la collection Etu<strong>des</strong> de la Documentation française<br />

a publié un ouvrage, la Cour de cassation. Entièrement consacré à<br />

cette juridiction, cette publication permet de comprendre l’originalité<br />

<strong>des</strong> missions de la Cour, à la suite de la révision constitutionnelle du<br />

23 juillet 2008 et sa place dans les institutions de la République.


LA VIE DU BARREAU<br />

Interview de M. Jacques Degrandi,<br />

Premier président de la Cour d’appel de Paris<br />

Installé depuis mai 2010 à la première<br />

présidence de la cour d’appel de Paris, M.<br />

Degrandi revient pour nous sur les enjeux et le<br />

fonctionnement de cette cour si particulière, à<br />

la lumière <strong>des</strong> missions dont il se trouve investit<br />

et <strong>des</strong> moyens pour mener celles-ci à bien.<br />

[Cette interview a été réalisée en novembre 2010]<br />

Comment décririez-vous la<br />

cour d’appel de Paris par<br />

comparaison aux autres cours<br />

que vous avez connues ?<br />

C’est la première cour d’appel que<br />

je préside. Il serait en conséquence<br />

présomptueux de la comparer à<br />

d’autres cours. Je me contenterai d’en<br />

rappeler les principales caractéristiques<br />

qui en font une juridiction hors normes.<br />

La présence dans son ressort du tribunal<br />

de grande instance de Paris lui confère,<br />

dans le domaine pénal, une compétence<br />

nationale en matière de terrorisme, de<br />

droit pénal boursier et de corruption<br />

internationale, quasi-nationale en santé<br />

publique (ressort de vingt-quatre <strong>des</strong><br />

trente cinq cours d’appel), interrégionale<br />

en criminalité organisée et délinquance<br />

financière d’une très grande complexité<br />

(ressort de vingt-sept tribunaux de<br />

grande instance dépendant de neuf<br />

cours d’appel). C’est la même chose<br />

dans le secteur civil. La compétence<br />

est nationale en matière de brevets et<br />

marques communautaires et désormais<br />

de brevets nationaux, interrégionale<br />

ou régionale en matière de propriété<br />

littéraire et artistique, <strong>des</strong>sins et modèles,<br />

marques et indications géographiques,<br />

adoptions internationales, contestations<br />

de nationalité et pratiques restrictives<br />

de concurrence. Les effectifs de la<br />

cour représentent plus de cinq mille<br />

personnes, dont mille quatre cents<br />

magistrats. Son budget annuel, masse<br />

salariale incluse, est supérieur à quatre<br />

cents millions d’euros. Le ressort comporte plus de quatre vingt sites<br />

judiciaires, dont neuf tribunaux de grande instance, six parmi les plus<br />

importants de France.<br />

Photo © Jean-René Tancrède - Téléphone 01 42 60 36 35<br />

De quels moyens humains et matériels spécifiques<br />

disposez-vous pour répondre aux particularités de<br />

notre cour ?<br />

Je viens de vous donner quelques chiffres en ce qui concerne les moyens<br />

humains répartis dans l’ensemble du ressort qui s’étend de la porte<br />

Maillot à Auxerre, autrement dit de la Défense aux portes de Dijon. Cela<br />

dit, la première présidence dispose d’un secrétariat général composé<br />

de quatre magistrats, dont un secrétaire général et trois chargés de<br />

mission, et seize fonctionnaires. Pour la gestion budgétaire, la gestion <strong>des</strong><br />

ressources humaines, la formation, l’informatique, le premier président<br />

et le procureur général sont assistés par le service administratif régional,<br />

dirigé par un magistrat, dont l’effectif est de cent cinquante agents. Les<br />

dimensions de ces services reflètent les particularités de la cour même<br />

si les chefs de cour et les chefs de juridiction souhaiteraient qu’elles<br />

soient encore mieux prises en compte par les responsables du budget<br />

opérationnel de programme du ministère de la justice. Mais je dois dire<br />

que c’est une préoccupation partagée par la plupart <strong>des</strong> responsables<br />

de juridictions.<br />

En quoi consiste l’organisation en pôles, en quoi les<br />

usagers peuvent-ils y trouver une plus-value ? Envisagez<br />

vous <strong>des</strong> aménagements ?<br />

Les pôles ont été définis par mon prédécesseur dont j’entends reprendre<br />

les objectifs. Ils sont d’abord le lieu d’échanges juridiques internes et<br />

d’enrichissement <strong>des</strong> pratiques juridictionnelles. C’est en leur sein que<br />

doivent se mettre en place les mécanismes d’inventaire et de circulation<br />

<strong>des</strong> jurisprudences ainsi que <strong>des</strong> pratiques innovantes <strong>des</strong>tinées à<br />

améliorer la qualité et la célérité de la justice. C’est à travers eux que<br />

doivent être recensés les besoins de formation, que doit être établie<br />

une contribution réelle au plan annuel de formation <strong>des</strong> magistrats<br />

comme <strong>des</strong> fonctionnaires, que doivent être organisées <strong>des</strong> actions<br />

locales de formation. Ils doivent être en outre un lieu d’échanges avec<br />

leur environnement. Il faut qu’y circulent <strong>des</strong> informations sur ce qui<br />

nous entoure : les entreprises, les syndicats, les magistrats étrangers,<br />

les universités. Enfin, ils doivent être les lieux naturels d’accueil <strong>des</strong><br />

magistrats et fonctionnaires nouvellement affectés à la cour ou dans une<br />

chambre du pôle, d’épanouissement <strong>des</strong> mo<strong>des</strong> alternatifs de résolution<br />

<strong>des</strong> litiges (médiation, conciliation), de contact avec les auxiliaires de<br />

justice, les mandataires de justice et les experts, de répartition et de<br />

suivi effectif <strong>des</strong> assistants de justice. En favorisant la réalisation de<br />

tels objectifs, ils permettent aux magistrats et fonctionnaires, appelés<br />

à mieux prendre conscience de leur appartenance institutionnelle,<br />

de définir <strong>des</strong> lignes directrices de jurisprudence et d’accroître<br />

subséquemment la sécurité juridique qui est un bien précieux pour les<br />

justiciables. Ces derniers bénéficient aussi de l’expertise que procure<br />

aux membres <strong>des</strong> pôles, la réflexion collective développée au sein de<br />

ces structures. Pour autant, celles-ci ne sont pas figées. Leur création a<br />

été assortie de l’établissement de bilans périodiques pour permettre<br />

d’apporter les améliorations commandées par l’expérience. Un groupe<br />

de travail a donc été mis en place pour apprécier la pertinence de la<br />

répartition <strong>des</strong> matières entre les pôles ou à l’intérieur de ceux-ci. Des<br />

aménagements sont donc susceptibles d’intervenir. Ainsi, par exemple,<br />

est-il prévu de regrouper les cours d’assises au sein d’un même pôle au<br />

mois de janvier 2011.<br />

LA VIE DU BARREAU<br />

Interview de M. Jacques Degrandi<br />

La cour d’appel de Paris va connaître plusieurs longs<br />

procès dans les mois qui viennent ; quelles contraintes<br />

et quels défis cela représente-t-il pour vous ?<br />

La cour va effectivement devoir juger en l’espace d’une année, la<br />

plupart <strong>des</strong> grands procès qui ont été traités par le tribunal de grande<br />

instance de Paris au cours <strong>des</strong> trois années antérieures, dont ceux<br />

dits de l’hormone de croissance, du Sentier II, de l’Angolagate, mais<br />

encore les procès d’assises Fofana, Ferrara, Colonna. S’y ajoutent de<br />

nombreuses procédures de la juridiction interrégionale spécialisée<br />

en matière de criminalité organisée et de criminalité économique et<br />

financière. Beaucoup nécessitent la présence d’un magistrat et d’un<br />

greffier supplémentaires aux audiences pour sécuriser les débats,<br />

autrement dit leur permettre d’aller jusqu’à leur terme en cas d’incident<br />

affectant la composition de jugement. La contrainte est d’autant plus<br />

forte que plusieurs autres secteurs d’activité nécessitent un renfort pour<br />

promouvoir <strong>des</strong> délais raisonnables de jugement. Il faut organiser le<br />

service dans un contexte de restriction <strong>des</strong> moyens et d’accroissement<br />

<strong>des</strong> tâches. Une réflexion collective est entreprise sur les métho<strong>des</strong> de<br />

travail, la définition de ratios par formation, la modélisation <strong>des</strong> décisions<br />

dans les matières qui s’y prêtent. Il faut à mon sens y associer les avocats<br />

qui pourraient nous aider grandement par une démarche déterminée<br />

vers la structuration <strong>des</strong> écritures <strong>des</strong> parties. Permettre par exemple<br />

au juge de distinguer facilement les moyens grâce à une forme imposée<br />

serait de nature à faire gagner un temps précieux pour les justiciables. Je<br />

suis certain que les années à venir vont nous imposer de progresser dans<br />

cette voie. En tout état de cause, l’accumulation de procès hors normes<br />

à la cour nous y incite en tous cas dès maintenant.<br />

La réforme de la procédure civile d’appel est<br />

imminente ; comment la présenteriez-vous globalement<br />

et quelles dispositions avez-vous dû prendre, y compris<br />

matériellement ?<br />

La Justice éprouve <strong>des</strong> difficultés pour rendre toutes les décisions dans<br />

un délai raisonnable et nos concitoyens n’hésitent plus à engager <strong>des</strong><br />

actions pour en dénoncer les dysfonctionnements, confortés en cela<br />

par la jurisprudence de la Cour européenne <strong>des</strong> droits de l’homme.<br />

Tous les acteurs du procès doivent s’engager dans une démarche de<br />

modernisation pour mieux maîtriser le juste temps judiciaire. La réforme<br />

de la procédure civile introduite par le décret du 9 décembre 2009<br />

relatif à la procédure d’appel avec représentation obligatoire en matière<br />

civile s’inscrit dans cette perspective. Elle impose <strong>des</strong> délais de mise<br />

en état rigoureux sous peine d’irrecevabilité ou de caducité. Elle nous<br />

engage fermement à recourir aux nouvelles technologies, l’article 930-1<br />

du Code de procédure civile prévoyant la remise progressive <strong>des</strong> actes<br />

de procédure par voie électronique, sous peine d’irrecevabilité relevée<br />

d’office. Pour l’instant, ces dispositions restent applicables à compter<br />

du 1er janvier 2011 pour les déclarations d’appel et les constitutions<br />

dans les procédures introduites à compter de cette date. A terme, la<br />

30 31


LA VIE DU BARREAU<br />

Interview de M. Jacques Degrandi,<br />

Premier président de la Cour d’appel de Paris<br />

communication électronique appliquée à la procédure civile en cause<br />

d’appel permettra de réduire les délais, les distances et les coûts, éviter les<br />

déplacements inutiles <strong>des</strong> auxiliaires de justice et induire <strong>des</strong> modalités<br />

de travail plus efficientes. Je suis aussi conscient que ces orientations<br />

sont à l’origine de craintes, parce qu’elles bousculent les habitu<strong>des</strong>, y<br />

compris celles <strong>des</strong> avocats, et s’accompagnent d’incertitu<strong>des</strong> sur les<br />

calendriers. En tout état de cause, les magistrats et le greffe de la cour<br />

ont engagé une réflexion associant les services de la Chancellerie, le<br />

Conseil national <strong>des</strong> barreaux, le barreau de Paris et les barreaux <strong>des</strong><br />

autres arrondissements judiciaires du ressort, ainsi que la chambre <strong>des</strong><br />

avoués. Il s’agit, avant même les derniers arbitrages, de se préparer pour<br />

que le système fonctionne au mieux dans les meilleurs délais possibles.<br />

Depuis mon installation le 10 mai 2010, je suis tout particulièrement<br />

ce dossier et remercie tous ceux qui s’y impliquent avec beaucoup de<br />

sérieux et sens du service rendu au justiciable. Les magistrats et le<br />

greffe revoient les trames de mise en état à la lumière <strong>des</strong> nouveaux<br />

textes. Elles ont été validées durant la deuxième quinzaine d’octobre<br />

et seront installées avant la fin du mois de novembre 2010. Dans le<br />

même temps, un vade-mecum de procédure civile sera finalisé grâce<br />

aux observations de tous les acteurs concernés. Il servira de socle et de<br />

guide à une réflexion plus générale sur l’évolution du droit au regard de<br />

nos spécificités parisiennes.<br />

Enfin, la cour d’appel de Paris teste d’ores et déjà la dématérialisation<br />

au sein <strong>des</strong> chambres devant lesquelles la représentation n’est pas<br />

obligatoire en permettant aux avocats de procéder à <strong>des</strong> transmissions<br />

dématérialisées via e-barreau. Cette phase expérimentale ouverte<br />

depuis le 18 mai 2010 associe quelques cabinets d’avocats <strong>des</strong><br />

barreaux de Paris et du ressort spécialisés en droit social, le greffe social<br />

central, le service de la distribution et les chambres sociales. Les avoués<br />

sont bien évidemment invités à cette expérimentation qui profite de leur<br />

incomparable expérience. Les protocoles de communication électronique<br />

seront régularisés sous peu.<br />

Je tiens à ajouter que les améliorations passent aussi par la volonté<br />

commune de promouvoir le principe de concentration <strong>des</strong> écritures<br />

auquel je suis particulièrement attaché. Il n’est évidemment pas question<br />

de rechercher une justice expéditive et bâclée mais au contraire de<br />

tendre vers une justice plus loyale en contraignant d’emblée à exposer<br />

tous les tenants et aboutissants du procès. Ce principe de loyauté sera<br />

encore favorisé par la structure <strong>des</strong> écritures qui s’imposera dans le<br />

cadre de la future procédure civile européenne. Je sais pouvoir compter<br />

sur le dynamisme <strong>des</strong> avocats afin que notre cour continue d’être un<br />

modèle d’excellence.<br />

La profession d’avoué est susceptible de disparaître.<br />

Est-ce une difficulté pour la cour ?<br />

La dernière rédaction du projet de loi précise que la fusion avocats/<br />

avoués n’entrera en application qu’à compter du 1 er janvier 2012. Les<br />

avoués devraient donc garder le monopole de la postulation jusqu’à cette<br />

date. Les difficultés tenant à leur suppression sont à mon sens de deux<br />

ordres. Une perte potentielle d’efficacité. Leur intervention introduit de<br />

la lisibilité dans les procédures parfois très complexes et représente un<br />

véritable gain pour les magistrats tandis que les échanges sont facilités<br />

par leur petit nombre. Les difficultés sont aussi techniques. Dans un<br />

processus général de modernisation <strong>des</strong> échanges, les avoués parisiens<br />

transmettent à la cour de Paris de façon dématérialisée leurs déclarations<br />

d’appel et les constitutions d’intimés dans le cadre d’une convention<br />

nationale. En contrepartie, ils accèdent à certaines<br />

données du greffe. Les réformes en cours ont abouti à<br />

la régularisation d’une convention nationale soumise<br />

à la signature du Conseil national <strong>des</strong> barreaux et à<br />

celle de la Chancellerie le 16 juin 2010. Les avocats<br />

peuvent d’ores et déjà saisir électroniquement la cour<br />

d’appel et procéder à la mise en état dans toutes<br />

les procédures sans représentation obligatoire. Les<br />

avoués peuvent continuer à échanger via leur réseau<br />

mais leur convention nationale ne sera pas reconduite<br />

très longtemps. Jusqu’à leur suppression, ils ont intérêt<br />

à communiquer via e-barreau, seul réseau qui sera<br />

autorisé pour toutes les procédures civiles. Dans cette<br />

mesure et grâce à une parfaite collaboration entre<br />

tous les acteurs, magistrats et greffe, Chancellerie,<br />

CNB et chambre parisienne <strong>des</strong> avoués, ces derniers<br />

sont activement associés à l’évolution du système<br />

e-barreau.<br />

Les services de la cour mettent tout en œuvre pour<br />

que le basculement en 2011 soit le moins pénalisant<br />

possible pour les justiciables. Je ne doute pas que<br />

cette concertation permettra une transition dans<br />

les meilleures conditions possibles. Cela dit, je reste<br />

convaincu que la disparition programmée <strong>des</strong> avoués<br />

devrait être subordonnée à la dématérialisation<br />

préalable de l’ensemble <strong>des</strong> procédures civiles. Nous<br />

sommes loin du compte. Je crains que certaines cours<br />

ne disposent pas <strong>des</strong> matériels et <strong>des</strong> personnels<br />

suffisants pour être en mesure, d’une part, de<br />

communiquer avec la communauté <strong>des</strong> avocats<br />

tellement plus nombreuse que celle <strong>des</strong> avoués,<br />

d’autre part, de traiter le contentieux à partir <strong>des</strong><br />

pièces dématérialisées. Le monde judiciaire vit une<br />

révolution culturelle. Il faudra encore un peu de temps<br />

pour en intégrer toutes les conséquences.<br />

Comment décririez-vous la profession d’avocat de<br />

demain ? Qu’attendent les magistrats <strong>des</strong> jeunes<br />

avocats ?<br />

Je pense que la communication électronique et la dématérialisation<br />

<strong>des</strong> procédures comme le travail partagé que permettent désormais<br />

les techniques informatiques vont transformer la profession d’avocat.<br />

Les déplacements et les pertes de temps seront moins nombreux, le<br />

travail de cabinet plus intense. En matière civile, la procédure écrite<br />

et les nouvelles technologies amoindriront encore l’importance de la<br />

plaidoirie. Le principe de concentration <strong>des</strong> deman<strong>des</strong>, <strong>des</strong> moyens, <strong>des</strong><br />

preuves, qui prévaudra tôt ou tard, imposera à l’avocat du demandeur,<br />

hors cas d’urgence, de mettre en état la procédure avant l’exploit<br />

introductif d’instance. La défense devra disposer d’un délai suffisant pour<br />

LA VIE DU BARREAU<br />

Interview de M. Jacques Degrandi<br />

en faire de même. Les délais avant jugement seront nécessairement<br />

raccourcis. Le succès de l’acte d’avocat, s’il est au rendez-vous, accroîtra<br />

sensiblement la fonction de rédacteur attachée à la profession. La<br />

future procédure participative de négociation assistée par avocat, bien<br />

comprise et intégrée par la profession, lui confèrera un rôle important<br />

de régulateur <strong>des</strong> conflits sociaux. Son adhésion aux procédures de<br />

médiation aboutira au même résultat. Au-delà, ainsi que je l’ai suggéré à<br />

la mission Darrois, je souhaite voir redéfinir le périmètre de la constitution<br />

d’avocat. La constitution obligatoire ne serait plus déterminée par la<br />

catégorie de la juridiction mais par la nature ou le quantum de la<br />

demande. Elle serait étendue à toutes les formations juridictionnelles,<br />

au premier comme au second degré de juridiction. Cela conduirait<br />

les avocats à intervenir nécessairement, selon le seuil ou la matière,<br />

devant le tribunal de commerce, le conseil de prud’hommes ou toute<br />

photo : Florent Cardinaud<br />

32 33


LA VIE DU BARREAU<br />

Interview de M. Jacques Degrandi,<br />

Premier président de la Cour d’appel de Paris<br />

autre juridiction. De même, la constitution devant les administrations<br />

deviendrait possible en toute matière, l’avocat étant investi du pouvoir<br />

de représenter ou simplement de celui d’assister l’administré qui le<br />

souhaite sans que l’administration ne puisse s’y opposer. Je souhaite par<br />

ailleurs voir promouvoir pour les avocats, le statut de magistrat associé<br />

ainsi que l’a préconisé le recteur Guinchard pour les professeurs de<br />

l’enseignement supérieur. Actuellement, les avocats peuvent compléter<br />

la formation collégiale du tribunal de grande instance et de la cour<br />

d’appel en application <strong>des</strong> articles L. 212-4 et L. 312-3 du Code de<br />

l’organisation judiciaire. Mais, d’une part, cette suppléance est ponctuelle<br />

et décidée par le président d’audience. D’autre part, elle n’est pas<br />

rémunérée. Il serait judicieux à mon sens de limiter le plus possible les<br />

formations à juge unique au tribunal de grande instance et de codifier<br />

de manière corollaire la faculté pour les chefs de cour et de juridiction de<br />

compléter les audiences collégiales par <strong>des</strong> avocats magistrats associés<br />

moyennant le règlement de vacations horaires. Outre que ce serait un<br />

nouveau facteur de rapprochement <strong>des</strong> professions, de telles dispositions<br />

permettraient de faire face à la restriction <strong>des</strong> moyens humains <strong>des</strong><br />

juridictions et, par le biais d’une collégialité restaurée, d’améliorer encore<br />

la qualité de la justice.<br />

Avec les organes compétents de notre profession,<br />

vous vous êtes battu pour que les PPI soient encore<br />

rémunérés jusqu’en fin de 2010 ; espérez vous que la<br />

stabilité de cette rémunération soit retrouvée pour<br />

2011 et la suite ?<br />

Les perspectives budgétaires concernant le fonctionnement <strong>des</strong><br />

juridictions m’incitent à la plus grande prudence. Si nous ne pouvions<br />

dégager les sommes nécessaires à la gratification réglementaire <strong>des</strong><br />

élèves avocats, j’en serai tout à fait et très sincèrement désolé. Je suis<br />

profondément convaincu que le stage de six mois <strong>des</strong> auditeurs de justice<br />

dans <strong>des</strong> cabinets d’avocats comme la réalisation du projet pédagogique<br />

individuel <strong>des</strong> élèves avocats en juridiction sont <strong>des</strong> facteurs puissants<br />

de rapprochement <strong>des</strong> deux professions. Les futurs magistrats sont mis<br />

en mesure d’appréhender les grandeurs et les difficultés de la défense<br />

ainsi que de l’exercice d’une profession libérale. Ils ne regardent plus les<br />

avocats de la même manière après avoir partagé leur vie professionnelle<br />

pendant quelques mois. Les élèves avocats touchent quant à eux du<br />

doigt les attentes <strong>des</strong> juges, leurs problèmes, les pratiques qu’ils devront<br />

éviter dans l’exercice de leur futur métier pour être plus efficaces. Il<br />

faut sauver ces échanges mais la solution, que je vais rechercher avec<br />

le bâtonnier et le directeur de l’Ecole de formation du barreau de Paris,<br />

n’est pas évidente.<br />

<strong>LE</strong> PÔ<strong>LE</strong> 5 : VIE ÉCONOMIQUE<br />

Le pôle numéro 5<br />

Le pôle « Vie de l’entreprise,<br />

économie, finances », que<br />

j’anime avec l’assistance du<br />

Conseiller Loos, regroupe<br />

onze chambres civiles ou<br />

commerciales et deux<br />

chambres pénales, soit une<br />

quarantaine de magistrats du<br />

siège et autant de fonctionnaires<br />

de greffe, pour un stock<br />

de huit à neuf mille dossiers<br />

en cours. Il présente deux<br />

particularités, outre sa taille :<br />

les chambres à compétence<br />

nationale ou interrégionale qui<br />

Thierry Fossier<br />

caractérisent la Cour de Paris font presque toutes partie de ce<br />

pôle ; et c’est naturellement dans ce pôle que le droit européen<br />

trouve à s’appliquer le plus souvent. Il s’ajoute que « de facto »,<br />

en raison de la densité de sièges sociaux qui caractérise Paris, ce<br />

pôle assume une part importante du contentieux d’affaires du<br />

territoire national. Naturellement, les usagers de la justice dans<br />

ce domaine ont <strong>des</strong> attentes bien connues : la rapidité de la mise<br />

en état, la collégialité très poussée, la précision <strong>des</strong> arrêts. Les<br />

magistrats qui y sont affectés l’ont très généralement voulu et<br />

reçoivent une formation en droit économique et en sciences<br />

économiques tout au long de leur présence dans ce pôle.<br />

L’animateur<br />

Le rôle de l’animateur, décrit par le Premier président dans<br />

l’interview qu’il vous a accordée, prend une dimension spécifique<br />

dans ce pôle. Je ne dois pas faire la leçon à mes collègues, dont<br />

l’expérience en droit <strong>des</strong> affaires est affirmée et dont beaucoup<br />

ont une vraie notoriété à l’extérieur de la cour d’appel. De<br />

toute façon, la vie judiciaire n’est pas pyramidale comme la vie<br />

politique ou administrative : un animateur doit épouser la<br />

diversité, rechercher l’harmonie, il ne commande pas. mais en<br />

même temps, la première présidence a <strong>des</strong> attentes fortes<br />

à l’égard <strong>des</strong> chambres du pôle économique et financier.<br />

Notamment, il est essentiel, pour que le droit économique joue son<br />

rôle régulateur, que les divergences éventuelles d’interprétation de<br />

la loi soient repérées et si possible aplanies. Et puis les occasions sont<br />

nombreuses pour moi et monsieur Loos d’organiser <strong>des</strong> actions de<br />

coordination, d’information, de formation, en interne ou en lien avec<br />

le Barreau, avec l’Ecole de la magistrature, avec l’université. Je suis<br />

naturellement à la disposition <strong>des</strong> organes de la profession<br />

d’avocats pour mener à bien ce type de projet. Le pôle a par<br />

exemple joué un rôle important dans l’organisation du colloque<br />

de 2009 sur la crise, dans la mise en place de la réforme de la<br />

procédure d’appel cette année, etc.<br />

La chambre 5-7<br />

Je ne résiste pas à l’envie de vous dire un mot d’une entité en<br />

partie originale au sein du pôle, et dont la compétence est à la<br />

fois nationale et communautaire : la chambre de la Régulation.<br />

Cette juridiction a été restructurée voici deux ans, en forme<br />

de « chambre » classique. Elle examine les recours engagés<br />

contre les décisions du ministère de l’économie et <strong>des</strong> finances<br />

(à savoir les services fiscaux et douaniers), et d’institutions<br />

historiquement dérivées de ce ministère que sont les<br />

autorités de régulation économique et de sanctions : Autorités <strong>des</strong><br />

marchés financiers, de la concurrence et sectorielles<br />

(télécommunications, énergie, activités ferroviaires, Internet, jeux<br />

en ligne). L’œuvre juridictionnelle de cette chambre démultiplie<br />

toutes les caractéristiques du pôle dans son ensemble : complexité,<br />

relative urgence, ouverture aux sciences humaines, et pour le<br />

président de la chambre liens forts avec de multiples instances<br />

extérieures. Notre travail poursuit en outre un but particulier :<br />

l’introduction <strong>des</strong> droits de la défense dans <strong>des</strong> procédures<br />

administratives qui n’y sont, dans leur phase préjudiciaire, que<br />

partiellement soumises. Ces activités intellectuellement exaltantes<br />

se développent aussi dans un contexte politico-administratif très<br />

prégnant.<br />

LA VIE DU BARREAU<br />

34 35<br />

L’avocat<br />

Dans cette chambre, et dans le pôle en général, il est essentiel que<br />

nous ayons affaire à <strong>des</strong> avocats hautement spécialisés, aussi bons<br />

juristes qu’économistes, et je ne peux qu’abonder dans le sens<br />

de ce que vient de vous dire le Premier président Degrandi : la<br />

plaidoirie est utile, à condition du moins qu’elle soit<br />

interactive, mais la préparation d’un très bon dossier, approfondi dès<br />

l’introduction du recours, et de très bonnes conclusions est ce qui<br />

convainc les magistrats et ce sur quoi ils travaillent. Il faut aussi que<br />

nous ayons de bonnes équipes de documentalistes, d’assistants et<br />

de stagiaires de très haut niveau. C’est vous dire combien nous<br />

espérons accueillir <strong>des</strong> élèves de l’EFB à l’avenir, comme nous<br />

l’avons fait dans de larges proportions dans le passé.<br />

Thierry Fossier - Animateur du pôle 5 de la Cour d’appel de Paris -<br />

Présient de la Chambre 5-7 de la Cour d’appel de Paris<br />

Interview de M. Jacques Degrandi<br />

Le nouveau palais de justice semble enfin entrer dans le<br />

domaine <strong>des</strong> certitu<strong>des</strong> ; en quoi la cour d’appel, ou son<br />

premier président, sont-ils concernés par ce chantier ?<br />

Les chefs de cour sont comme les chefs de juridiction, membres du<br />

conseil d’administration de l’établissement public du Palais de justice de<br />

Paris. Ils sont donc appelés à participer aux décisions essentielles qui vont<br />

déboucher sur la définition du projet et le choix entre les propositions qui<br />

seront faites par les partenaires privés. Ils seront ultérieurement appelés<br />

à suivre la construction jusqu’à la remise <strong>des</strong> clés de l’établissement. Audelà,<br />

ils auront <strong>des</strong> décisions à prendre en leur qualité de responsable<br />

du budget opérationnel de programme de la cour et d’ordonnateurs<br />

secondaires <strong>des</strong> dépenses. Mais plus encore, le futur déménagement<br />

du tribunal de grande instance conduira à redistribuer les surfaces<br />

judiciaires utiles du site historique sur l’île de la Cité. Il leur donnera<br />

la possibilité d’attribuer <strong>des</strong> bureaux aux magistrats et fonctionnaires<br />

qui n’en disposent pas ou sont répartis dans d’autres bâtiments loués.<br />

Ils superviseront aussi l’accueil <strong>des</strong> juridictions ou <strong>des</strong> services qui<br />

intégreront les lieux compte tenu de l’importance <strong>des</strong> surfaces qui seront<br />

libérées, dont une partie de celles actuellement occupées par la police<br />

judiciaire au 34, quai <strong>des</strong> Orfèvres. Le futur chantier fait donc d’ores et<br />

déjà partie <strong>des</strong> préoccupations <strong>des</strong> chefs de cour.<br />

Propos recueillis par<br />

Mathilde Saltiel - Promotion Jacques Attali – Série G<br />

& Claire Tordjman - Promotion Jacques Attali - Série G


LA VIE DU BARREAU<br />

LA VIE DU BARREAU<br />

Maître Eolas en vingt questions Maître Eolas en vingt questions<br />

Juriste iconoclaste,<br />

Maître Eolas sait<br />

?<br />

rendre sexy cette<br />

matière juridique<br />

qui nous paraît parfois<br />

vieille et austère.<br />

Son blog est désormais<br />

une référence<br />

incontournable, dépassant<br />

largement le<br />

microcosme <strong>des</strong> professionnels<br />

du droit<br />

et les frontières de<br />

l’Hexagone.<br />

Anonymement entré dans la sphère publique,<br />

il est régulièrement interviewé dans la presse<br />

écrite, à la radio et vient de faire l’actualité<br />

pour son « tweetclash » avec Pascal Nègre<br />

sur Twitter. Il a néanmoins pris le temps de<br />

répondre aux questions du Baromaître avec cet<br />

humour dont beaucoup sont déjà coutumiers.<br />

NAISSANCE<br />

1/ Sans vouloir donner trop d’indications, ni dévoiler<br />

votre anonymat, quelles étu<strong>des</strong> avez-vous suivies et<br />

avez-vous toujours voulu être avocat ?<br />

Mon cursus est tout à fait ordinaire. M2 de droit privé, à une époque où<br />

cela s’appelait un DEA. Puis l’examen d’accès au CRFPA. Pas de double<br />

cursus : j’avais une vie sexuelle à la fac.<br />

2/ Pourquoi avoir créé votre blog, le « Journal d’un<br />

avocat », en 2004 ?<br />

J’ai découvert les blogs courant 2003, à l’époque où le phénomène<br />

est arrivé en France. J’ai naturellement commencé à commenter sous<br />

les billets, et mes commentaires se sont faits de plus en plus longs, et<br />

appelaient <strong>des</strong> deman<strong>des</strong> de précisions d’autres lecteurs, très intéressés<br />

par les questions juridiques. Immanquablement, l’hôte <strong>des</strong> lieux finissait<br />

par me faire remarquer que je devrais ouvrir le mien, sans que je susse<br />

s’il s’agissait d’un encouragement admiratif ou d’une invitation à cesser<br />

de lui voler la vedette.<br />

Le déclic a eu lieu en 2004, quand deux lois sont venues simultanément<br />

devant le Parlement. L’une, la future LCEN, déchaînait les passions<br />

sur Internet, alors que son contenu était plutôt anodin, et même très<br />

protecteur <strong>des</strong> blogs amateurs. L’autre, la future loi Perben II, enflammait<br />

la profession d’avocat, mais laissait l’opinion publique indifférente.<br />

J’ai donc réalisé que l’information juridique répondait à un véritable<br />

besoin et non à une simple curiosité. Et que ce besoin n’était pas<br />

satisfait par <strong>des</strong> articles de presse parfois approximatifs, tant il est<br />

difficile de parler du droit et de la justice quand on n’en connaît pas<br />

les mécanismes.<br />

Pour rédiger un billet, je me suis fixé une règle simple. Quand je me suis<br />

inscrit en fac de droit, je suis allé faire un tour à la Bibliothèque, j’ai pris<br />

un code civil, l’ai ouvert au hasard et ai lu. Et j’ai été pris de panique. Je<br />

comprenais les mots séparément, mais mis côte à côte, ils ne voulaient<br />

plus rien dire. Je me suis dit que je n’y arriverais jamais et que j’avais fait<br />

une erreur en choisissant cette voie. Quand j’écris un billet, je l’écris pour<br />

ce moi de 18 ans, désespéré dans cette bibliothèque déserte. Je veux le<br />

rassurer, et pour cela, il faut qu’il comprenne ce que j’écris.<br />

Nous sommes la somme de nos traumatismes d’enfance, disait Freud<br />

quand il avait trop bu.<br />

3/ Pour nous qui découvrons les horaires chargés de<br />

ce métier, une question se pose : comment faites-vous<br />

pour prendre le temps d’écrire aussi régulièrement ?<br />

Auriez-vous le don d’ubiquité ?<br />

C’est LA question à laquelle je<br />

n’échappe jamais. La réponse est<br />

toujours la même : plutôt que de<br />

perdre du temps à me demander<br />

où je trouverai le temps d’écrire<br />

un billet, je l’écris. Ne fumant pas,<br />

j’économise déjà le temps perdu<br />

à pétuner (oui, ça existe, à vos<br />

dictionnaires) dans la rue. Je n’ai<br />

pas de maîtresse, ça me libère mes<br />

« Il faudrait que je<br />

teste une année être<br />

chargé de TD en<br />

droit pénal »<br />

fins d’après midi. Je me prends une pause à l’heure du déjeuner, et je<br />

la passe à rédiger. Enfin, le goût immodéré <strong>des</strong> chaînes de télévision<br />

pour la télé-réalité, les variétés sans variété et les séries mal doublées<br />

me libère mes soirées. L’un dans l’autre, j’arrive à consacrer 2 heures<br />

par jour à ce blog, tout en restant un époux attentionné et un père<br />

exemplaire. Ça n’a rien d’un exploit.<br />

4/ Comment avez-vous été amené à ouvrir votre blog<br />

à d’autres contributeurs, tels Aliocha ou Gascogne ?<br />

Vérifiez-vous leurs écrits avant publication ?<br />

J’ai remarqué leurs commentaires, révélant à la fois un vrai style, de<br />

l’esprit, ce qui est indispensable pour me séduire, et une absence de<br />

peur de <strong>des</strong>cendre dans l’arène, se frotter aux débats en ligne qui<br />

peuvent parfois être vifs. Dans ce cas, plutôt que de se draper dans leur<br />

dignité outragée, ils paraient et ripostaient avec une habileté de fins<br />

bretteurs. Un jour que je guettais leurs commentaires, je me suis dit que<br />

ce serait encore mieux de guetter leurs billets.<br />

Je ne vérifie jamais leurs écrits avant. Ils ont les clefs, ils rédigent et<br />

publient eux-mêmes.<br />

ENGAGEMENT<br />

5/ Votre blog est-il pour vous une façon d’agir et<br />

d’influencer en dehors de l’enceinte confinée <strong>des</strong><br />

prétoires, afin de retrouver le rôle historiquement<br />

« politique » de l’avocat ?<br />

Non. Désolé pour votre question, joliment rédigée, mais non, absolument<br />

pas. L’influence sur Internet est quasi nulle. J’en veux pour preuve que la<br />

seule fois où je me suis ouvertement engagé dans un combat politique,<br />

c’était en faveur du oui ou référendum de 2005. Avec le succès que<br />

l’on sait. On ne vient pas me lire comme maître à penser. Beaucoup<br />

de mes lecteurs ne sont pas d’accord avec moi, et je tire une vraie<br />

fierté de leur lectorat, car c’est un beau compliment que l’on fait à<br />

son adversaire. Même si je n’ai rien contre les lecteurs, et surtout les<br />

lectrices, convaincues par mes propos et épousant mes idées.<br />

Mon seul capital, c’est la confiance que me témoignent mes lecteurs.<br />

Ce que je dis s’appuie sur <strong>des</strong> sources dont je donne les liens, et si on<br />

me signale une erreur, elle est toujours commise de bonne foi et je<br />

m’efforce de la corriger.<br />

Ma capacité d’influence se mesure à “l’effet Eolas” : quand je signale<br />

un lien intéressant, c’est plusieurs centaines à plusieurs milliers de<br />

visiteurs qui s’y rendent dans l’heure suivante (il arrive que <strong>des</strong> sites<br />

plantent parce que je les ai signalés !).<br />

C’est déjà beaucoup. Mais ça ne va pas plus loin. Et ça me va très bien,<br />

tout compte fait. J’aime trop l’esprit critique pour me plaindre d’en être<br />

entouré.<br />

6/ La république <strong>des</strong> blogs est-elle une résurgence de la<br />

République <strong>des</strong> avocats si chère à Berryer ?<br />

Désolé de répondre par la négative à chaque fois que vous faites une<br />

perspective historique, mais les blogs, et au-delà les réseaux sociaux,<br />

sont un phénomène qui dépasse de loin la profession d’avocat, qui ne<br />

fut ni la première à utiliser ce support, ni la plus nombreuse à l’utiliser.<br />

Les informaticiens sont surreprésentés, vous vous en doutez.<br />

L’Internet est devenu un nouvel espace d’expression, une nouvelle agora,<br />

et c’est formidable. Le Conseil constitutionnel l’a d’ailleurs consacré dans<br />

sa décision HADOPI (Décision n° 2009-580 DC du 10 juin 2009).<br />

C’est assez loin de la République <strong>des</strong> avocats, puisqu’il n’y a pas<br />

prédominance de cette profession par sa maîtrise du Verbe. Chacun<br />

apporte son expertise sur la question qu’il connaît. Il y a <strong>des</strong> blogs<br />

d’économistes passionnants, qui apportent leur éclairage sur telle affaire<br />

ou tel débat sur lequel le juriste n’a rien à dire : le débat sur les retraites,<br />

aussi intéressant soit-il, n’est pas juridique.<br />

En fait, la république <strong>des</strong> blogs est la vraie république, chacun débattant<br />

sur un pied d’égalité, et seul le mérite distinguant les meilleurs, exception<br />

faite de votre serviteur, dont le succès inexplicable ne peut être dû qu’à<br />

la chance.<br />

7/ Quelles sont les réactions ordinales vis-à-vis de votre<br />

blog ? Ne vous a-t-on jamais fait de reproches d’ordre<br />

déontologique ?<br />

L’Ordre ne m’a jamais fait la moindre remarque sur mon blog, hormis<br />

un bâtonnier qui, ayant appris qui j’étais, m’a très chaudement félicité<br />

à titre personnel. Et ce dès le début : on ne peut affirmer que c’est à<br />

cause de mon succès. L’Ordre est beaucoup, beaucoup moins frileux<br />

qu’on ne le croit.<br />

Il faut dire que dès son ouverture, j’ai indiqué que ce blog n’était pas<br />

un site de cabinet d’avocat (d’où mon pseudonyme et mon refus de<br />

répondre à <strong>des</strong> deman<strong>des</strong> de consultation juridique), mais que je n’en<br />

respecterais pas moins la déontologie de ma profession, notamment en<br />

m’abstenant de parler de mes dossiers personnels.<br />

Ce choix, auquel je me suis toujours tenu, a semble-t-il satisfait l’Ordre,<br />

et je crois qu’il s’en félicite même tant je pense que mon blog a rejailli<br />

positivement sur l’image de la profession, en aidant à briser quelques<br />

clichés pourtant soli<strong>des</strong>.<br />

8/ L’écriture de votre blog a-t-elle une influence sur<br />

votre façon d’exercer votre métier d’avocat ?<br />

Non, j’espère que c’est même le contraire. Même si j’ai forcément<br />

beaucoup appris <strong>des</strong> échanges qui ont lieu avec les lecteurs en<br />

commentaires, tout particulièrement les magistrats.<br />

« En fait, la république<br />

<strong>des</strong> blogs est la vraie<br />

république, chacun<br />

débattant sur un pied<br />

d’égalité »<br />

36 37


LA VIE DU BARREAU<br />

LA VIE DU BARREAU<br />

Maître Eolas en vingt questions Maître Eolas en vingt questions<br />

9/ Pensez-vous que l’avocat peut avoir une fonction<br />

sociale ? Êtes-vous favorable à l’idée d’une « class<br />

action » à la française ?<br />

Je me méfi e de ces expressions à tiroir où on peut mettre tant<br />

de chose. L’avocat, une fonction sociale ? Je ne suis même pas sûr<br />

que nous comprendrions cette expression de la même façon.<br />

L’avocat a essentiellement une fonction juridique et judiciaire.<br />

Ce qui implique un rôle social par ricochet. Après, chacun vit<br />

son métier de la façon dont il l’entend et de manière à lui donner<br />

le plus de substance possible, en fonction de sa conception.<br />

De même que je me méfi e de<br />

l’expression « à la française ».<br />

Généralement, quand on l’accole à<br />

quelque chose, c’est de la même<br />

façon que les chinois accolent<br />

« à la chinoise » aux mots « droits de<br />

l’homme » : garde à vue à la française,<br />

par exemple. La class action, ou<br />

action de groupe, existe en droit<br />

américain et est bien connue et<br />

encadrée. S’il faut l’importer en<br />

droit français, prenons-la telle<br />

quelle, sans vouloir l’adapter, ce qui<br />

immanquablement la viderait de sa<br />

substance et la priverait de tout intérêt.<br />

Elle présente un intérêt réel à chaque<br />

fois qu’un acteur commercial a<br />

causé un préjudice minime, quelques<br />

dizaines d’euros, à un grand nombre<br />

de consommateurs. Seule une action<br />

de groupe permet de réparer ce<br />

préjudice dans son intégralité, qui est<br />

la seule sanction dissuasive. Je n’aurais<br />

rien contre, étant précisé que vu mon<br />

domaine d’activité, je n’aurais rien à y<br />

gagner.<br />

10/ Comment jugez-vous la portée concrète et réelle<br />

de votre engagement pour ce qu’on pourrait appeler<br />

d’une façon générale les « libertés publiques », alors<br />

que toute cette construction intellectuelle peut être<br />

balayée d’un revers de main dans l’opinion publique à<br />

chaque affaire de violeur multi-récidiviste ?<br />

Vous savez ce que de Moro Giafferi disait de l’opinion publique. Elle n’est<br />

pas plus à sa place sur mon blog que dans le prétoire. Je m’adresse à<br />

l’intelligence de mes lecteurs. Ceux qui veulent juste cracher leur haine<br />

médiocre ont les commentaires de la presse en ligne qui leur proposent<br />

MINISTÈRE<br />

DES BLOGS,<br />

DU TWIT<br />

ET DU TEMPS<br />

QUI PASSE<br />

un havre. Tout le monde est content. Je n’ai jamais eu la prétention<br />

ni l’illusion d’infl uencer durablement et en masse mes concitoyens.<br />

Simplement, ceux qui, au-delà de la colère et de l’indignation, veulent<br />

comprendre trouveront les clefs sur mon blog. Je ne puis faire mieux. Au<br />

moins, il y a un endroit où elles se trouvent.<br />

11/ Est-il possible de concilier l’humanité du<br />

commentateur et le rigorisme juridique de l’avocat ?<br />

J’essaye depuis 6 ans, en tout cas.<br />

LA rANÇON DU SUCCÈS<br />

12/ Vous attendiez-vous à un<br />

tel succès ? Comment le gérer ?<br />

Comment gardez-vous la tête<br />

froide ?<br />

Non, je ne m’y attendais pas. Je croyais<br />

plafonner à 300 habitués, ce qui me<br />

paraissait déjà ingérable. J’en suis à plus<br />

de 20 000.<br />

Comment le gérer ? La question ne se<br />

pose pas. Je peux moins interagir en<br />

commentaires, forcément. Mais par une<br />

étrange alchimie, les commentaires sont<br />

de qualité et ne dégénèrent presque<br />

jamais. Il y a une volonté d’échanger, de<br />

confronter les points de vue, et même<br />

si la controverse peut être rude, je n’ai<br />

presque jamais à intervenir.<br />

Quant à garder la tête froide, il faudrait<br />

d’abord qu’elle chauffât. Mon anonymat<br />

y pourvoit. Quand je vais plaider, je suis<br />

traité comme un avocat parisien ordinaire. Les magistrats font semblant<br />

de m’écouter, les prévenus se croient meilleurs juristes que moi, mes<br />

confrères me faxent leurs pièces le lendemain de l’audience et personne<br />

ne m’adresse la parole dans les couloirs sauf pour me demander son<br />

chemin. C’est une cure quotidienne de mo<strong>des</strong>tie.<br />

« J’aime trop l’esprit<br />

critique pour me<br />

plaindre d’en être<br />

entouré »<br />

13/ En plus d’être un <strong>des</strong> blogueurs les plus lus de France,<br />

vous êtes désormais un <strong>des</strong> français les plus actifs et les<br />

plus suivis sur Twitter, avec près de 20 000 « followers<br />

» pour bientôt 10 000 tweets postés ! Comment gérezvous<br />

ce nouvel outil et qu’en attendez-vous ?<br />

Comme mon blog, du plaisir. Twitter est un bon complément du blog. Il<br />

m’oblige à la concision, ce qui n’est pas mon fort dans mes billets. C’est<br />

un format parfaitement adapté à l’Internet mobile (il m’arrive de tweeter<br />

<strong>des</strong> audiences en direct). Son instantanéité permet de faire passer très<br />

vite <strong>des</strong> infos urgentes, développées dans un billet qui forcément prendra<br />

du temps.<br />

14/ Il est bien dommage de décerner un prix sans<br />

remettre de trophée… A quand une remise offi cielle de<br />

prix Busiris ?<br />

C’est prévu. Je travaille sur un site dédié et l’Académie s’est doté d’un<br />

superbe blason. Je compte à l’avenir imprimer un diplôme et l’envoyer au<br />

récipiendaire avec mes compliments.<br />

<strong>LE</strong> PLUS BEAU MÉTIEr DU MONDE<br />

15/ Vos billets sont d’une pédagogie et d’une clarté<br />

remarquable, avez-vous déjà enseigné ? Cela pourraitil<br />

vous intéresser ?<br />

Merci. J’ai peu touché à l’enseignement, mais oui, je crois que l’expérience<br />

m’intéresserait. Il faudrait que je teste une année être chargé de TD en<br />

droit pénal, ou en procédure pénale et civile.<br />

QUELQUES QUESTIONS « fAÇON<br />

BErrYEr »<br />

16/ Informer tous, n’est ce pas ne défendre personne ?<br />

Et n’informer personne, serait-ce défendre tout le monde ?<br />

17/ Peut-on mettre un vent à Eolas ?<br />

Non, car Eolas est du gaélique irlandais, et n’a rien à voir avec le Dieu<br />

grec. Cela veut dire “connaissance, information”.<br />

18/ Sommes-nous vraiment « ego » en droit ?<br />

Ego en droit, c’est la défi nition même de l’avocat.<br />

19/ A force d’avertir vos concitoyens, ne craignez vous<br />

pas que vos « hé ho » lassent ?<br />

Ce jour là, je publierai mes billets dans l’Almanach Vermot.<br />

QUESTION INDISCrÈTE<br />

20/ Votre plume fait l’unanimité. Pour suivre la voie<br />

d’Eolas, quel livre faut-il avoir sur sa table de chevet ?<br />

Celui que je devrais bientôt publier, bien sûr.<br />

Propos recueillis par<br />

Grégoire Kopp – Promotion Jacques Attali – Série M<br />

& Hadrien Pellet – Promotion Jacques Attali – Série J<br />

38 39


LA VIE DU BARREAU<br />

LA VIE DU BARREAU<br />

Entretien avec Maître Jean-Denis Bredin Entretien avec Maître Bredin<br />

Parrain de la promotion 2009-2010, Jean-Denis<br />

Bredin est l’un <strong>des</strong> membres fondateurs du<br />

cabinet Bredin Prat. Membre de l’Académie<br />

française, ancien professeur de droit privé,<br />

professeur émérite à l’Université Paris I<br />

Panthéon-Sorbonne, il est également un auteur<br />

consacré. En toute simplicité, il a accepté de<br />

nous recevoir dans son bureau le 12 juin 2009<br />

pour nous faire part de son rôle de parrain, de<br />

son parcours et de sa vision de la profession<br />

d’avocat.<br />

Afin d’introduire vos<br />

propos, pourriez-vous<br />

s’il vous plaît nous dire<br />

comment vous voyez votre<br />

fonction de parrain ?<br />

Je ne peux pas répondre<br />

précisément à votre question. Je la<br />

vois comme un lien professionnel<br />

d’abord, confraternel et amical<br />

ensuite, mais je ne sais pas bien ce<br />

qu’est la fonction de parrain.<br />

Y a-t-il <strong>des</strong> obligations qui<br />

vous sont imposées ?<br />

L’Ordre, les représentants de l’Ordre<br />

ne m’ont pas fait état d’obligations,<br />

s’il y en a. Faire un grand gâteau<br />

pour le dernier jour ? Je ne sais pas<br />

ce que ce peut être. Cela m’a fait<br />

grand plaisir, mais je ne sais pas<br />

bien ce que cela recouvre.<br />

C’est à nous, élèvesavocats,<br />

de vous faire<br />

intervenir ?<br />

C’est à vous si vous le souhaitez ; il<br />

est vrai que je suis de nature peu<br />

bavarde et timide. Ce qui n’est pas<br />

bon pour être avocat (rires).<br />

Un de vos premiers ouvrages publié chez LGDJ était<br />

« L’entreprise publique et semi-publique et le<br />

droit privé ». En quoi les réflexions que vous avez pu<br />

avoir à l’époque peuvent servir de réflexion encore<br />

aujourd’hui ?<br />

C’était ma thèse ! J’avais pour Président de thèse le Professeur Solus qui<br />

était un homme très compétent et aimable, mais qui était spécialiste<br />

de procédure. Et il m’avait dit : « Pas de procédure, non, non ! Vous<br />

allez faire votre thèse sur l’entreprise publique. C’est un sujet<br />

passionnant. C’est un sujet d’époque ». En fait j’avais fait droit<br />

et lettres ne sachant pas si j’allais devenir Professeur de Lettres ou<br />

Professeur de Droit. Mais en lettres, à la Sorbonne, j’ai regret à le<br />

dire, j’ai eu quelques professeurs ennuyeux. A l’époque, à la Faculté<br />

de Droit - Paris I n’était pas distinct de Paris II - j’ai entendu <strong>des</strong><br />

professeurs passionnants. Alors, j’ai fait plus de droit que de lettres. Et<br />

j’ai continué en droit.<br />

Et vous avez continué à écrire…<br />

Oui, je suis resté fidèle à l’idée que les « lettres », comme on disait alors,<br />

sont importantes dans la vie, et dans la vie de beaucoup de juristes. J’ai<br />

été Professeur à Rennes pendant quinze ans, ensuite à Lille, à Dauphine,<br />

puis à Paris I. J’ai fait mon droit parce que les professeurs m’ont fasciné.<br />

En 1983, vous avez été l’auteur de « L’Affaire ». Ce livre<br />

traite de l’affaire Dreyfus. Avez-vous voulu prendre<br />

l’habit de l’historien ou plutôt celui de l’avocat engagé<br />

pour le rédiger ?<br />

De l’historien. Très vite, je m’y suis beaucoup intéressé. Je vis un peu avec<br />

lui (Ndlr. en nous indiquant deux de ses tableaux dans son bureau).<br />

Je vous montre l’avocat de Dreyfus lors du procès de Rennes, qui pleure<br />

sous les pieds du Christ - car la justice militaire était encore rendue sous<br />

les pieds du Christ en croix. Il pleure parce qu’il a échoué. Vous voyez<br />

aussi Dreyfus qui sort entre deux rangs de militaires qui lui tournent le<br />

dos, après qu’il eut été injustement condamné.<br />

Le 15 juin 1989, vous êtes entré à l’Académie française<br />

et vous êtes devenu un immortel pour occuper le<br />

fauteuil n°3, celui qu’ont occupé avant vous Marguerite<br />

Yourcenar et Georges Clemenceau. Qu’avez-vous<br />

ressenti ?<br />

A vrai dire, je suis allé dans cette prestigieuse maison un peu contraint,<br />

même si on n’est jamais contraint lorsqu’on reçoit <strong>des</strong> honneurs, parce<br />

qu’un certain nombre de bâtonniers et d’amis m’y ont conduit, car il y<br />

avait toujours, de tradition, un ou deux avocats à l’Académie. J’y suis allé<br />

par surcroît fort intéressé par l’idée que si j’étais élu, je succèderais à<br />

Marguerite Yourcenar dont l’œuvre m’avait passionné.<br />

Aujourd’hui, nombreux sont les jeunes élèves-avocats<br />

et les avocats qui ne voient leur carrière qu’à travers<br />

le droit <strong>des</strong> affaires et qui, quand on leur évoque<br />

de s’investir dans <strong>des</strong> causes, répondent qu’ils sont<br />

avocats d’affaires et que cela n’est pas leur travail.<br />

Cela peut se comprendre. Quand j’ai prêté serment, on ne disait pas<br />

avocat d’affaires, on disait « civiliste ». Robert Badinter, avec qui j’ai<br />

fondé ce cabinet, faisait du pénal. Il était appelé un<br />

« pénaliste ». Je n’en faisais pas du tout. J’ai plaidé quelques fois<br />

devant <strong>des</strong> juridictions pénales, mais rarement. Il me semblait alors que<br />

AffAIrE SEzNEC<br />

Le 25 mai 1923, Pierre Q.,<br />

conseiller général du Finistère<br />

et guillaume Seznec devaient<br />

se rendre à Paris afin d’y<br />

traiter une affaire d’achat<br />

et de revente de véhicules<br />

d’occasion américains.<br />

Pierre Q. avait annoncé à ses proches qu’il serait de retour,<br />

au plus tard, le 28 mai 1923. Il ne réapparaîtra jamais à son<br />

domicile.<br />

guillaume Seznec regagna quant à lui morlaix dans la nuit du<br />

27 au 28 mai 1923.<br />

Principal suspect à cause de la découverte, le 20 juin 1923, de<br />

la valise de Pierre Q. dans laquelle se trouvait une promesse<br />

de vente d’un immeuble situé à Plourivo au bénéfice de<br />

guillaume Seznec et à un prix inférieur au marché, la cour<br />

d’assises du Finistère le condamna le 4 novembre 1924 à la<br />

peine de travaux forcés à perpétuité. Libéré finalement le 14<br />

mai 1947, il décède le 13 février 1954.<br />

Ayant toujours clamé son innocence, plusieurs deman<strong>des</strong><br />

de révision de sa condamnation ont été présentées depuis<br />

les années 1920 par la famille Seznec et elles ont été le plus<br />

souvent rejetées.<br />

Toutefois, pour la quatorzième demande, la Commission de<br />

révision <strong>des</strong> condamnations pénales a indiqué le 11 avril 2005<br />

qu’il y avait lieu de saisir la Cour de révision.<br />

Cependant, le 14 décembre 2006, cette Cour de révision a<br />

finalement considéré que la requête en révision ne pouvait<br />

être admise et elle l’a rejetée. Le volet judiciaire était alors<br />

définitivement clos.<br />

Jean-Denis Bredin était l’un <strong>des</strong> deux avocats du petit-fils<br />

de guillaume Seznec.Ému par cette affaire, Robert Hossein<br />

présenta au théâtre de Paris, de janvier à avril 2010, « l’affaire<br />

Seznec ». Dans cette pièce de théâtre interactive, le public était<br />

invité à donner son avis sur l’enquête 1 ...<br />

40 41<br />

1. Pour aller plus loin : Commission de révision <strong>des</strong> condamnations pénale, 11 avril 2005 : 01 REV 065 ; Crim., 14 décembre 2006, n°05-82943.


LA VIE DU BARREAU<br />

LA VIE DU BARREAU<br />

Entretien avec Maître Jean-Denis Bredin Rencontre avec Jacques Attali<br />

l’avocat, qu’il soit civiliste ou pénaliste, pouvait être intéressé de la même<br />

manière par <strong>des</strong> injustices et par son rôle d’avocat dans la société.<br />

Dans l’affaire Seznec vous avez pris une part très<br />

importante. C’est contre l’injustice que vous vouliez<br />

vous battre? C’est ce sentiment que vous avez toujours<br />

honoré ?<br />

Oui, c’est un sentiment que j’ai toujours honoré. C’est pour cela que<br />

j’ai essayé d’être avocat, de réduire un peu le rôle de l’injustice. Ainsi,<br />

dans l’affaire Seznec, où nous avons échoué d’ailleurs, après d’autres<br />

qui avaient également échoué, j’espérais bien que nous arriverions à<br />

ouvrir la procédure de révision. J’ai compris que la Chambre criminelle<br />

avait une tendance, sans doute légitime, à réduire autant que possible<br />

le champ <strong>des</strong> révisions ordonnées, pour ne pas être encombrée d’une<br />

multitude d’affaires.<br />

Vous avez beaucoup écrit et vous vous êtes engagé dans<br />

de nombreuses d’affaires, qu’est ce qui vous a poussé à<br />

devenir avocat ?<br />

D’abord, j’avais <strong>des</strong> avocats dans ma famille. Cela m’a poussé un peu<br />

vers la profession, mais cela aurait pu aussi m’en éloigner. Le droit m’a<br />

beaucoup intéressé et, du droit, on passe volontiers à la profession<br />

d’avocat. Et puis, comme je vous l’ai dit, à la Faculté de Droit, les<br />

professeurs que j’ai connus étaient remarquables. Du métier d’avocat on<br />

disait une « très belle profession », un admirable « sacerdoce ». Je crois<br />

que l’on a tendance maintenant à en exagérer les difficultés. La difficulté<br />

était de gagner sa vie, mais cela a toujours été.<br />

Selon vous, quelles sont les qualités requises pour être<br />

un avocat ?<br />

Beaucoup travailler. Cela, vous le savez. Il faut aussi avoir beaucoup de<br />

patience dans les affaires. Et rester toujours indépendant.<br />

Faut-il aussi avoir beaucoup d’empathie ?<br />

Oui, peut-être. Il faut s’intéresser au droit quand même! Je me souviens<br />

d’un jour où j’avais plaidé contre un de mes vieux confrères. Je lui avais<br />

dit : « Mais quand même, il y a un problème de droit ! ». Il m’avait<br />

répondu : « Le droit, je m’en fous éperdument ! ». Et je lui avais dit : « Ah,<br />

bon ! Bien Monsieur ». J’étais trop respectueux de mes confrères.<br />

Pour vous qui avez été Premier Secrétaire de la<br />

Conférence, quelle est la place de l’éloquence dans le<br />

procès ?<br />

Je crois beaucoup à la place de l’éloquence, mais non pas à une<br />

éloquence figée, conventionnelle. Quelqu’un qui explique très simplement<br />

les faits d’une affaire en cinq minutes est éloquent. L’éloquence a <strong>des</strong><br />

formes multiples. Et l’éloquence peut être tout à fait simple. Ce n’est<br />

pas la grande éloquence que l’on peut encore regarder à la Bibliothèque<br />

<strong>des</strong> avocats. Au premier étage, il y a un portrait de Fernand Labori, que<br />

l’on voit avec un bras levé, au-<strong>des</strong>sus de la tête, le torse dressé. Il figure<br />

une image de l’éloquence qui serait caricaturale aujourd’hui. L’éloquence<br />

peut être toute simple. Alors Premier Président de la Cour de Cassation,<br />

Pierre Bellet me disait : « la meilleure éloquence est celle qui ne se voit<br />

pas ».<br />

Quels sont les avocats qui vous ont marqué ?<br />

Il y avait <strong>des</strong> civilistes qui plaidaient admirablement <strong>des</strong> causes civiles<br />

comme le Bâtonnier Chresteil. Il y avait aussi de grands pénalistes<br />

comme Maurice Garçon. Quand Maurice Garçon plaidait bien, il plaidait<br />

admirablement.<br />

C’est la crise, les élèves-avocats ont très peur de ce que<br />

sera le marché du travail, nous aimerions connaître<br />

votre sentiment sur les perspectives de la profession<br />

aujourd’hui ?<br />

Je n’ai pas l’impression que la profession soit menacée. Je crois qu’elle va<br />

se compliquer, qu’elle va se transformer, mais je ne crois pas qu’elle soit<br />

menacée. Les pério<strong>des</strong> de crises économiques et de crises sociales n’ont<br />

jamais beaucoup nui à la profession. Ce que je crois, c’est qu’elle risque<br />

d’être confrontée à de nouveaux problèmes, notamment au nombre<br />

sans cesse croissant <strong>des</strong> avocats.<br />

Propos recueillis et sélectionnés2 par<br />

Guillaume Chiron3 – Promotion Jean-Denis Bredin – Série F<br />

rENCONTrE AVEC JACQUES ATTALI<br />

Lundi 4 octobre 2010, 9 heures.<br />

Après de nombreux échanges de mails et<br />

quelques reports, l’assistante de Jacques<br />

Attali m’a enfin trouvé un créneau de<br />

15 minutes dans son agenda plus que chargé,<br />

afin d’accorder au Baromaître une entrevue<br />

acceptée de longue date. Un peu intimidé,<br />

je me présente rue de Miromesnil, dans le<br />

8 ème arrondissement de Paris, au sein <strong>des</strong><br />

locaux d’Attali & Associés. Je pénètre dans<br />

ce superbe appartement haussmannien, à<br />

l’ambiance feutrée et aux murs couverts<br />

d’ouvrages en tous genres, en même temps<br />

qu’un autre homme, bien plus imposant que<br />

moi, qui prend place dans la salle de réunion.<br />

Je comprends vite que cette personne est<br />

« l’imprévu de dernière minute » dont<br />

l’assistante de Jacques Attali vient de me<br />

parler en m’accueillant ! Jacques Attali<br />

n’aura finalement que quelques instants à<br />

m’accorder. C’est avec entrain qu’il m’attrape<br />

au vol dès son arrivée et m’invite à le suivre<br />

dans son bureau, le temps pour lui de poser sa<br />

veste, d’allumer son ordinateur et de jeter un<br />

coup d’œil à ses mails.<br />

Comment êtes-vous devenu le parrain de la promotion<br />

2010-2011 de l’EFB ?<br />

J’ai été contacté par le directeur de l’école, et j’ai accepté<br />

immédiatement, avec le plus grand plaisir.<br />

Pourquoi pensez-vous avoir été choisi ?<br />

Je suis, entre autres, juriste, mais j’imagine que c’est surtout pour<br />

donner une sorte d’image, qu’il faut regarder vers l’avenir et que ce<br />

métier va beaucoup bouger.<br />

Des missions vous sont-elles confiées en tant que<br />

parrain ?<br />

On ne m’a fait part d’aucune tâche précise, mais je considère que ma<br />

responsabilité est d’être disponible pour ceux qui en auraient besoin.<br />

Je ne peux pas accueillir chacun d’entre vous, mais n’hésitez pas à me<br />

contacter à mon adresse mail.<br />

Dans un monde où de nombreux droits sont proclamés,<br />

mais au final bien peu sont effectifs, quelle est selon<br />

vous la place du droit alors que la liberté individuelle<br />

prédomine, chacun pouvant défaire ce à quoi il s’était<br />

engagé ?<br />

C’est ce dont j’avais pu parler, je crois, dans mon discours lors de la<br />

rentrée solennelle de l’EFB. Nous vivons dans un monde avec une<br />

sorte de déloyauté générale, qui rend les contrats instables. Mais le<br />

droit n’a pas à être loyal et juste, le droit représente avant tout un<br />

équilibre politique.<br />

Pour représenter un équilibre politique mondial,<br />

il faudrait donc réussir à mettre en œuvre une<br />

régulation d’ensemble, un droit global ?<br />

Il y aura un gouvernement européen comme il y aura un gouvernement<br />

mondial, on y arrivera. Mais comme il n’y a pas de gouvernement sans<br />

impôt, c’est assez difficile, et la fiscalité européenne est déjà bien plus<br />

élevée que ce qui existe…<br />

En tant que parrain, quel message pouvez-vous<br />

adresser aux futurs avocats que nous sommes ?<br />

D’abord, vous savez que je suis à votre disposition et que chacun<br />

d’entre vous peut me contacter : sec@attali.com . Ensuite, il ne faut<br />

pas se borner aux sphères nationales, mais « penser Monde » !<br />

Propos recueillis par<br />

Grégoire Kopp - Promotion Jacques Attali - Série M<br />

42 2. Retrouvez la version intégrale sur www.aea-paris.net ou sur www.baromaitre.com.<br />

3. Lors de cette interview, étaient également présents Sahand Saber et Lydia Hamoudi – Promotion Jean-Denis Bredin – séries M et G.<br />

43


DOSSIER BIS<br />

Droit du sexe<br />

DOSSIER BIS<br />

Le fl éau de la pédopornographie sur Internet Le fl éau de la pédopornographie sur Internet<br />

Internet a su ouvrir les portes de la<br />

diffusion de l’information au public et est<br />

désormais un moyen incontournable de la<br />

liberté d’expression. Néanmoins, sa facilité<br />

d’utilisation et sa démocratisation ont<br />

engendré de nombreuses dérives, dont la plus<br />

dangereuse concerne les enfants. Par une<br />

décision-cadre du 22 décembre 2003 relative<br />

à la lutte contre l’exploitation sexuelle <strong>des</strong><br />

enfants et la pédopornographie, le Conseil<br />

de l’Europe a défi ni cette dernière comme la<br />

représentation visuelle d’un enfant, qu’il soit<br />

réel ou non, participant à un comportement<br />

sexuellement explicite. Tour d’horizon <strong>des</strong><br />

moyens législatifs et humains pour lutter<br />

contre la pédopornographie sur Internet.<br />

Lutte contre la cyber-pédopornographie :<br />

quelle législation ?<br />

Au plan international, l’Assemblée générale <strong>des</strong> Nations<br />

unies a adopté le 20 novembre 1989 la Convention<br />

internationale <strong>des</strong> droits de l’enfant et a invité les Etats<br />

signataires à prendre les mesures nécessaires pour interdire la<br />

prostitution et la représentation pornographique d’enfants. A<br />

l’échelon européen, une décision du Conseil de l’Europe en date<br />

du 29 mai 2000, relative à la lutte contre la pédopornographie sur<br />

Internet, encourage les Etats membres à se montrer réactifs dans<br />

le traitement <strong>des</strong> infractions et à mettre en place <strong>des</strong> systèmes<br />

de signalement de contenus illicites par les internautes. Enfin,<br />

la décision-cadre du 22 décembre 2003 du Conseil de l’Europe<br />

met l’accent sur la coopération policière entre Etats membres<br />

afin de mieux poursuivre les auteurs d’infractions à caractère<br />

pédopornographique : la tentative et l’incitation à adopter de<br />

tels comportements doivent ainsi être punis, et les critères<br />

d’attribution de compétence <strong>des</strong> juridictions <strong>des</strong> Etats membres<br />

sont mieux définis. Enfin, au plan national, le code pénal protège<br />

les mineurs en ses articles 227-23 et 227-24, punissant de sept ans<br />

d’emprisonnement et de 100.000 euros d’amende l’enregistrement<br />

ou la diffusion d’images pédopornographiques sur Internet, et leur<br />

tentative. A noter que la détention d’images pédopornographiques<br />

d’enfants – virtuels ou réels – est également punie.<br />

Un constat alarmant<br />

Le 31 mars dernier s’est déroulé, comme chaque année, le Forum<br />

International sur la Cybercriminalité à Lille. La lutte contre la<br />

pédopornographie était bien sûr au centre <strong>des</strong> interventions et les<br />

experts ont pu débattre d’un inquiétant rapport de la Commission<br />

européenne, selon lequel le nombre de sites hébergeant <strong>des</strong><br />

contenus pédopornographiques est en hausse. Il apparaît même<br />

qu’environ 200 nouvelles images à caractère pédopornographique<br />

sont recensées sur le web chaque jour. En effet, les outils d’accès à ces<br />

contenus ne manquent pas :<br />

qu’il s’agisse de streaming,<br />

de téléchargements ou de<br />

connexion à <strong>des</strong> webcams,<br />

les délinquants sexuels<br />

bénéficient de nombreux<br />

moyens techniques pour<br />

assouvir leurs pulsions.<br />

Les chiffres avancés par<br />

un rapport de l’ONu<br />

présenté en septembre<br />

dernier reflètent d’ailleurs<br />

ce triste constat. Plus de<br />

700.000 pédophiles seraient<br />

connectés en permanence<br />

sur Internet et plus de<br />

quatre millions de sites<br />

Internet présenteraient<br />

aujourd’hui <strong>des</strong> photos de<br />

jeunes mineurs.<br />

Lutte policière et<br />

soutien <strong>des</strong> fAI<br />

Au vu du développement<br />

fulgurant de la pédopornographie<br />

sur Internet, les<br />

métho<strong>des</strong> de lutte <strong>des</strong><br />

autorités policières et judiciaires<br />

ont été adaptées. un<br />

arrêté du 30 mars 2009 a<br />

ainsi autorisé les policiers<br />

et gendarmes à infiltrer les<br />

« chats » et autres<br />

plateformes communautaires<br />

en se faisant passer pour<br />

<strong>des</strong> mineurs, afin d’entrer en<br />

contact avec <strong>des</strong> délinquants<br />

potentiels. Autre moyen de<br />

lutte, la traque <strong>des</strong> détenteurs de contenus pédopornographiques<br />

sur les réseaux peer-to-peer. En entrant certains mots-clés dans<br />

les moteurs de recherche, les gendarmes ont alors accès à <strong>des</strong><br />

listes de serveurs sur lesquels sont diffusés ces contenus, et peuvent<br />

remonter jusqu’aux internautes qui les détiennent. Il est triste de<br />

constater néanmoins que les effectifs humains sont trop légers<br />

pour poursuivre chaque cyber-délinquant. En outre, il est quasiment<br />

impossible de procéder à la suppression de sites Internet hébergeant<br />

<strong>des</strong> contenus pédopornographiques lorsque ceux-ci sont situés en<br />

dehors de l’union Européenne. Seul un système de blocage <strong>des</strong> sites<br />

pédopornographiques est<br />

envisageable, tel que prévu<br />

dans le cadre du projet de loi<br />

LOPPSI 2, la loi d’orientation<br />

pour la programmation<br />

et la performance de la<br />

sécurité intérieure. Les<br />

fournisseurs d’accès Internet<br />

pourraient donc être obligés<br />

d’empêcher « l’accès sans<br />

délai » aux adresses Internet<br />

communiquées par l’autorité<br />

administrative.<br />

De nouveaux<br />

fl éaux : dédipics,<br />

grooming…<br />

Qui dit nouvelle mode<br />

chez les adolescents dit<br />

souvent dérive ou danger.<br />

Les « dédipics » en sont<br />

l’illustration parfaite sur la<br />

toile, et principalement sur<br />

les blogs. Cette nouvelle<br />

forme de monnaie virtuelle<br />

attise en effet la convoitise<br />

de certains prédateurs<br />

sexuels : une « dédipics »<br />

est une photo représentant<br />

une partie du corps d’un<br />

adolescent sur laquelle celuici<br />

y a inscrit le nom ou le<br />

pseudonyme d’un autre<br />

adolescent. Cette photo<br />

est alors publiée sur son<br />

blog, et la personne visée<br />

« paiera » l’auteur avec<br />

un certain nombre de commentaires. Le problème est que les<br />

pédophiles peuvent désormais facilement trouver les coordonnées<br />

de ces adolescents qui s’exhibent avec plus ou moins de pudeur, et<br />

entrer en contact avec eux.<br />

campagne de sensibilisation de l’ONG Action Innocence www.actioninnocence.org<br />

Autre fléau tendant à se développer, le « grooming ». Ce terme<br />

vise l’établissement par un adulte de liens d’amitié avec un<br />

enfant sur Internet, afin d’obtenir de lui <strong>des</strong> images érotiques ou<br />

pornographiques, voire <strong>des</strong> relations sexuelles. Sont souvent utilisés<br />

comme supports de communications les chats de type mSN, ou<br />

le récent « Chatroulette ». La loi du 5 mars 2007 a introduit une<br />

nouvelle infraction dans le code pénal, à l’article 227-22-1. Ainsi,<br />

« le fait pour un majeur de faire <strong>des</strong> propositions sexuelles à un mineur<br />

de 15 ans en utilisant un moyen de communication électronique » est<br />

puni de deux ans d’emprisonnement et de 30.000 euros d’amende.<br />

Enfin, le 1er juillet 2010, la Convention du Conseil de l’Europe sur<br />

la protection <strong>des</strong> enfants contre l’exploitation et les abus sexuels –<br />

dite Convention de Lanzarote – est entrée en vigueur, et criminalise<br />

le « grooming ». Néanmoins, seuls cinq Etats membres ont à ce<br />

jour ratifié cette convention : l’Albanie, le Danemark, la Grèce, les<br />

Pays-Bas et Saint-marin.<br />

Vers une prise de responsabilité parentale ?<br />

Aujourd’hui média de masse, Internet est également le lieu de<br />

mauvaises rencontres pour les plus jeunes. Les pseudonymes et<br />

l’écran de l’ordinateur permettent aux prédateurs sexuels de mentir<br />

sur leur véritable identité et d’abuser <strong>des</strong> petites victimes. Alors<br />

qu’ils maîtrisent moins bien cet outil que leurs enfants, les parents<br />

doivent désormais protéger ces derniers sur le net. Pour ce faire, un<br />

accompagnement est mis en place. Le site Internet www.mineurs.fr<br />

informe ainsi les parents sur le contrôle qu’ils doivent opérer quant à<br />

l’utilisation de l’ordinateur par leurs enfants. Les fournisseurs d’accès<br />

à Internet ont d’ailleurs l’obligation de leur fournir un logiciel de<br />

contrôle parental. Si ces initiatives sont louables, une décision plus<br />

radicale pourrait être néanmoins envisagée par certains parents :<br />

bannir l’ordinateur de la chambre <strong>des</strong> enfants…<br />

Caroline Laverdet – Promotion Jacques Attali – Série G<br />

44 45


DOSSIER BIS<br />

Droit du sexe<br />

DOSSIER BIS<br />

Le droit et la prostitution Le droit et la prostitution<br />

Peut-être le saviez-vous : en france, la<br />

prostitution est tout ce qu’il y a de plus<br />

légale ! Pourtant, si la prostitution n’est pas<br />

pénalement réprimée, elle reste moralement<br />

condamnée, y compris offi ciellement, tout en<br />

étant par ailleurs une activité fi scalisée, et ce<br />

alors qu’en pratique elle s’accompagne d’une<br />

nouvelle forme d’esclavage.<br />

L’activité qui consiste pour une personne à avoir <strong>des</strong> relations<br />

sexuelles contre rémunération, tout comme le fait pour un<br />

individu de rémunérer cette personne pour son service<br />

sexuel, ne constituent pas <strong>des</strong> infractions pénales en droit français.<br />

A première vue, comment pourrait-il en aller autrement, alors que<br />

la sexualité relève du corps, de la sphère de l’intime, c’est-à-dire<br />

précisément de ce dont chacun est libre de disposer ?<br />

Au commencement était l’autorisation ou plutôt la permission.<br />

En effet, rien dans le droit français n’interdit de se livrer à <strong>des</strong><br />

relations sexuelles tarifées, de manière occasionnelle ou régulière.<br />

Plus précisément, la prostitution n’est pas une infraction, elle ne<br />

correspond pas à un comportement pénalement répréhensible.<br />

Pour autant, le droit français n’autorise pas non plus la prostitution –<br />

ce qui en tout état de cause n’aurait pas de sens, puisque, en matière<br />

pénale, tout ce qui n’est pas interdit est autorisé.<br />

A contrario, et comme pour mieux souligner cette absence<br />

d’interdiction, toute une série d’activités connexes sont considérées<br />

comme illégales : du proxénétisme au racolage passif, en passant<br />

par le recours à la prostitution de mineurs ou de personnes<br />

particulièrement vulnérables. Dans chaque cas, ce n’est pas le<br />

principe <strong>des</strong> relations sexuelles tarifées qui est réprimé, mais leur<br />

exploitation abusive. Ainsi en est-il du proxénétisme qui recouvre<br />

plusieurs hypothèses énumérées à l’article 225-5 du Ccode pénal,<br />

telles le fait de recevoir <strong>des</strong> subsi<strong>des</strong> d’une personne se livrant<br />

habituellement à la prostitution, ou d’exercer sur cette personne<br />

une pression pour qu’elle se prostitue.<br />

La prostitution stricto sensu est donc une activité, professionnelle ou<br />

non, régulière ou occasionnelle, parfaitement légale. Au regard du<br />

droit, le ou la prostitué(e) est un travailleur indépendant comme un<br />

autre, sa seule particularité étant que son outil de travail se confond<br />

avec son corps.<br />

La prostitution est également totalement dérégulée, depuis<br />

la loi du 13 avril 1946 dite loi marthe Richard – la « Veuve qui<br />

Clôt » – par laquelle est ordonnée la fermeture <strong>des</strong> traditionnelles<br />

« maisons closes », véritable institution de la société française<br />

d’alors. Depuis, sont seulement interdites l’organisation et<br />

l’exploitation de la prostitution ainsi que ses manifestations visibles.<br />

D’où la transformation <strong>des</strong> « maisons de tolérances » en hôtels de<br />

passe et salons de massage.<br />

La prostitution est une activité économique si libre qu’elle est taxée!<br />

L’Etat, par le biais du fisc et de l’URSSAF, soumet à prélèvements<br />

chaque fois qu’il en a connaissance (le plus souvent au cours d’un<br />

redressement fiscal), les revenus tirés de l’activité de prostitution.<br />

La justice n’y trouve rien à redire, la Cour de cassation ayant admis<br />

que « la cotisation d’allocations familiales <strong>des</strong> employeurs et <strong>des</strong><br />

travailleurs indépendants est due par toute personne physique exerçant,<br />

même à titre accessoire, une activité non salariée, telle celle en litige<br />

[la prostitution] » 1 . Le droit européen lui aussi considère que la<br />

prostitution est une activité économique comme une autre. A ce<br />

titre, lui sont appliqués les principes communautaires, dont celui de<br />

libre établissement 2 .<br />

Indifférence et taxation, telle serait donc l’attitude de l’Etat ? Les<br />

euphémismes, expressions pudiques telles que « filles publiques »,<br />

« filles de joie » ou « dames galantes », tout ce parfum de scandale<br />

attaché au plus vieux métier du monde n’auraient donc plus lieu<br />

d’être ? Pourtant, la position officielle de la France sur ce sujet n’est<br />

pas neutre. En effet, depuis qu’elle a signé la Convention pour la<br />

répression de la traite <strong>des</strong> êtres humains et de l’exploitation<br />

de la prostitution d’autrui, la France est officiellement un pays<br />

abolitionniste. Cette convention, adoptée sous l’égide <strong>des</strong> Nations<br />

unies le 2 décembre 1949, proclame en tête de son préambule que<br />

« la prostitution et le mal qui l’accompagne, à savoir la traite <strong>des</strong> êtres<br />

humains en vue de la prostitution, sont incompatibles avec la dignité<br />

et la valeur de la personne humaine ». Suivent vingt-huit articles<br />

prévoyant la punition de l’exploitation de la prostitution, l’abolition<br />

de toute réglementation étatique de cette profession, et imposant<br />

aux Etats de développer la prévention et la réinsertion. En signant<br />

cette convention, puis en la ratifiant le 19 novembre 1960, notre<br />

pays a manifesté sa volonté de combattre la prostitution – et non<br />

seulement la traite <strong>des</strong> êtes humains – comme un mal en soi.<br />

Au premier abord, cette position officielle n’a que peu de<br />

conséquences. En effet, la France ne reconnaît ni ne réprime la<br />

prostitution. Quant à la convention de 1949, bien qu’elle condamne<br />

fermement la prostitution, elle ne la criminalise en aucune manière,<br />

laissant les Etats libres de la tolérer, ainsi que le fait la France.<br />

malgré tout, et quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir de la<br />

prostitution (mal social, pratique contraire à la dignité individuelle,<br />

emploi librement choisi…), cette gigantesque tartufferie d’Etat qui<br />

consiste à condamner ce que l’on reconnaît fiscalement, ne peut<br />

qu’heurter la conscience. L’Etat condamne ce commerce mais en<br />

vit ! Bref, il répudie les prostituées mais se garde bien de répudier<br />

leur argent, à l’image <strong>des</strong> bourgeois de Boule de Suif suppliant une<br />

femme de petite vertu de les sauver, pour ensuite mieux la rejeter<br />

dans les ténèbres du mépris une fois leur survie assurée.<br />

Schizophrénie ? Non, hypocrisie. Alors qu’il condamne le coït<br />

rémunéré, l’Etat en profite, à la manière d’un proxénète prélevant<br />

son pourcentage sur chaque passe. Le proxénète lui-même est<br />

imposable au titre <strong>des</strong> revenus qu’il tire de l’exploitation du travail<br />

de celui ou celle qu’il exploite, et doit verser la TVA : ainsi, l’on peut<br />

mener une activité illicite, en exploitant une autre personne, tout<br />

en générant de la valeur ajoutée sur ces activités de prostitution<br />

contrainte, valeur ajoutée que l’Etat s’empresse de quantifier et dont<br />

il profite !<br />

Cette compromission étatique est choquante et de surcroît, induit<br />

en pratique <strong>des</strong> difficultés considérables pour les travailleuses du<br />

sexe qui sont pénalisées alors que dans leur immense majorité elles<br />

vivent et travaillent dans <strong>des</strong> conditions précaires, sont extrêmement<br />

vulnérables et très souvent sous la coupe de réseaux de proxénètes 3 .<br />

Alors que toute personne affiliée à l’URSSAF peut de ce simple<br />

fait obtenir <strong>des</strong> prestations familiales et cotiser au régime social<br />

<strong>des</strong> indépendants pour la retraite et à l’assurance maladie, cela ne<br />

va pas de soi pour les prostituées. Seuls certains centres uRSSAF<br />

acceptant l’affiliation sous la rubrique « Relations publiques » 4 . Selon<br />

les services du Sénat, « dans tous les pays, sauf aux Pays-Bas, l’absence<br />

de reconnaissance juridique de la profession empêche les prostituées de<br />

disposer d’une couverture sociale complète » 5 . En outre, les rappels et<br />

majorations qui interviennent à l’occasion d’un recouvrement fiscal<br />

imposent de disposer de revenus et obligent donc la personne à se<br />

prostituer pour payer. Reste la possibilité, puisqu’elles ne déclarent<br />

pas de revenus, de bénéficier du RSA et de la CMU. Maigre<br />

compensation.<br />

Par un paradoxe incroyable, les prostituées ne bénéficient ni de<br />

la liberté que le droit leur reconnaît, ni de l’intervention de l’Etat<br />

dans leurs affaires. Rien ne résume mieux cette situation que cet<br />

extrait d’une décision de justice : « lorsque l’on sait que les personnes<br />

prostituées sont le plus souvent victimes de sévices, de contraintes<br />

et de violences entraînant <strong>des</strong> dégradations physiques et morales et<br />

aboutissant à un esclavage non contestable, il apparaît surprenant que<br />

l’Etat commémore avec moult discours bienséants et démagogiques<br />

l’abolition de l’esclavage et maintienne volontairement un nombre<br />

important de personnes victimes de brutalités dans cet état en<br />

fi scalisant cet esclavage » 6 . Cette position, alliance contradictoire<br />

de non-reconnaissance juridique, de condamnation officielle et de<br />

réalisme fiscal plus proche du cynisme, constitue au mieux une<br />

ambiguïté non-résolue de notre droit, au pire une position à la fois<br />

moralement indéfendable et matériellement coupable.<br />

Laurent Bonnet – Promotion Jacques Attali – Série F<br />

46<br />

1. Cass. soc, 18 mai 1995, pourvoi n°93-18.641<br />

2. CJCE, 20 novembre 2001, Malgorzata Jany c/ Pays-Bas, affaire C-268/99<br />

3. Selon l’Office central pour la répression de la traite <strong>des</strong> êtres humains (OCRTEH), « Environ 80 % <strong>des</strong> femmes se prostituant dans les grands centres urbains seraient sous la<br />

coupe de proxénètes. Ainsi, la prostitution est aujourd’hui largement le fait de jeunes personnes étrangères, victimes de réseaux criminels organisés ».<br />

http://www.travail-solidarite.gouv.fr/espaces,770/femmes-egalite,772/la-traite-et-l-exploitation,6179.html<br />

4. Guide <strong>des</strong> droits sociaux, 2e éd., 2003, p. 99 (http://www.actupparis.org)<br />

5. Document de travail : Le régime juridique de la prostitution, Octobre 2000, n° LC 79, p. 3-4 (http://www.senat.fr/europe/lc79.pdf)<br />

6. Tribunal <strong>des</strong> affaires de sécurité sociale de Paris, 17 décembre 1998 ; cité dans : CEDH, Tremblay c/ France, 11 septembre 2007 (requête no37194/02), § 10<br />

47


DOSSIER BIS<br />

Droit du sexe<br />

DOSSIER BIS<br />

Les maisons closes : du droit du sexe au droit au sexe Les maisons closes<br />

Les maisons closes, interdites en France depuis la loi marthe<br />

Richard du 13 avril 1946 1 – que la légende attribue à<br />

l’influence de la femme du Général de Gaulle – sont remises<br />

à l’ordre du jour par les bruissements politiques et la production<br />

audiovisuelle.<br />

Surfant sur la tendance, madame Chantal Brunel, députée umP<br />

de Seine et marne a, dans le cadre d’un groupe de travail sur la<br />

prostitution mis en place par le ministre de l’Intérieur, déposé<br />

un projet d’amendement examiné le 25 février 2010 devant<br />

l’Assemblée nationale. La députée s’est penchée sur la question<br />

d’une possible réouverture <strong>des</strong> maisons closes, avec de nombreux<br />

aménagements.<br />

Ainsi, l’amendement ne visait pas à proprement parler le<br />

« lupanar 2 » tel qu’entendu dans la mémoire collective, c’est-àdire<br />

<strong>des</strong> maisons régies par <strong>des</strong> tenanciersproxénètes<br />

qui s’octroient de larges bénéfices<br />

en taillant leurs parts sur les loyers que leurs<br />

reversent les prostituées et un pourcentage<br />

sur les prestations effectuées 3 . La députée<br />

proposait une nouvelle approche <strong>des</strong> maisons<br />

closes et se démarquait de la conception<br />

traditionnelle par l’emploi du terme « maisons<br />

ouvertes ». Celles-ci seraient <strong>des</strong>tinées<br />

« aux femmes qui font de la prostitution<br />

leur métier, qui paient <strong>des</strong> impôts et qui sont<br />

indépendantes ». L’objectif est d’instituer un<br />

cadre légal susceptible de favoriser un système<br />

de cogestion inspiré du modèle libéral, dans<br />

lequel chaque prostituée organiserait son<br />

commerce dans la plus stricte transparence et<br />

légalité. Enfin, selon Madame Chantal Brunel<br />

cet encadrement aurait pour but de protéger les prostituées, car<br />

selon elle, « les réseaux mafi eux et les réseaux de traite d’humains ne<br />

s’épanouissent que dans la clan<strong>des</strong>tinité ».<br />

Le présent projet ne serait pas contraire à la Loi marthe Richard<br />

interdisant les maisons closes car il s’agit de « maisons ouvertes »<br />

ayant un statut différent qui ne serait pas incompatible avec la loi<br />

de 1946. Néanmoins, le projet serait illégal au regard de la loi du<br />

18 mars 2003 qui interdit le racolage passif dont la définition reste<br />

encore aujourd’hui extrêmement vague 4 . Le présent amendement<br />

aurait alors pour but d’abroger cette dernière législation.<br />

Face à la prostitution, les Etats, notamment européens, ont adopté<br />

<strong>des</strong> réglementations différentes. Dans les pays réglementaristes, la<br />

prostitution est autorisée. Elle est reconnue comme une activité<br />

En Suisse, les maisons<br />

closes existent<br />

légalement depuis<br />

1992, aux Pays-Bas<br />

offi ciellement depuis<br />

2000, en Catalogne les<br />

maisons de tolérance<br />

sont légales depuis le 1er<br />

août 2002, en Allemagne<br />

les « eros centers » sont<br />

autorisés dans certaines<br />

zones.<br />

légale et ne se distingue pas <strong>des</strong> autres branches de l’économie.<br />

Les prostituées bénéficient d’une couverture sociale et signent<br />

<strong>des</strong> contrats de travail. Le proxénète ne peut tomber sous le coup<br />

de la loi sauf si la personne dont il tire un bénéfice est mineure<br />

ou non consentante. En revanche, les pays abolitionnistes tolèrent<br />

la prostitution mais non sa réglementation. La prostituée est<br />

considérée comme une victime que l’Etat doit aider à se réinsérer.<br />

La réglementation française, abolitionniste, sans pour autant être<br />

isolée au sein de l’Europe, dénote avec certains de ses voisins<br />

qui n’ont jamais réellement interdit les maisons closes et les ont<br />

même légalisées. Ces Etats ont adopté une norme réglementariste<br />

considérant la prostitution comme une activité à part entière, et de<br />

ce fait nécessitant une réglementation spécifique.<br />

Ré-institutionnaliser les maisons closes serait un moyen indéniable<br />

d’encadrer la prostitution, et permettre <strong>des</strong><br />

lieux où le sexe et son accès seraient encadrés<br />

conformément à une législation stricte. Si les<br />

avantages concernant les normes d’hygiène,<br />

la fiscalité, le contrôle de l’activité et la lutte<br />

contre la criminalité organisée sont les<br />

bénéfices entendus d’une nouvelle législation ;<br />

quid d’un nouveau droit d’accès au sexe ?<br />

S’il existe désormais une multitude de droits<br />

subjectifs de toutes sortes, il n’y a qu’un pas<br />

à franchir entre le très en vogue « droit du<br />

sexe », au plus ambigu « droit AU sexe ».<br />

Si le droit du sexe a une conception large<br />

recouvrant le cadre légal et les infractions à<br />

caractère sexuel, telles que le harcèlement,<br />

le viol, les agressions, etc., le droit au sexe<br />

pourrait apparaître comme certes une prérogative, mais plus<br />

encore comme une créance opposable. Opposable à qui ? A l’Etat,<br />

et donc au législateur, mais aussi à la société, et plus largement aux<br />

mœurs actuelles.<br />

un droit subjectif est par essence attaché à la personne humaine. Si<br />

la pratique du sexe a <strong>des</strong> bienfaits reconnus, il serait injuste que tous<br />

ne puissent y avoir accès. Le droit au sexe serait alors un moyen de<br />

rendre opposable à nos institutions le droit d’avoir une sexualité –<br />

tarifée – dans un cadre légal et plus sain pour tous les participants.<br />

Le législateur a, à cet égard, un rôle majeur à jouer. En France, la<br />

prostitution est tolérée mais la loi prohibe – par une terminologie<br />

équivoque – tout racolage passif et actif. Dès lors, la réouverture<br />

de maisons dédiées à la prostitution serait une avancée vers un<br />

encadrement de la prostitution, sa moralisation et un moyen de la<br />

rendre plus accessible.<br />

Bien sûr, l’idée dérange. Comment faire accepter qu’avoir une<br />

sexualité, de surcroît tarifée, est un droit subjectif dont la satisfaction<br />

résulterait de l’intérêt général, et pour lequel l’Etat tient le rôle<br />

primordial de permettre, ou à tout le moins de ne pas restreindre,<br />

cet accès au sexe ?<br />

un bref aperçu de la jurisprudence portant sur les contrats relatifs<br />

aux maisons closes permet d’illustrer le refus <strong>des</strong> magistrats<br />

d’intervenir dans un litige privé lorsque les deux parties sont<br />

considérées comme aussi « indignes » l’une que l’autre. Les<br />

décisions rendues laissent supposer que l’indignité de la pratique et<br />

l’immoralité <strong>des</strong> participants ne permettent pas de faire trancher leur<br />

litige devant une juridiction d’Etat 5 . une avancée substantielle vers<br />

une réglementation faciliterait la reconnaissance <strong>des</strong> prostituées, de<br />

leurs prestations, mais également <strong>des</strong> inévitables litiges susceptibles<br />

d’intervenir dans le cadre de cette activité.<br />

De là à envisager un retour de l’âge d’or de la prostitution<br />

« à la française », il y a un pas à ne pas franchir trop prématurément.<br />

Toutefois, permettre la réouverture de maisons de prostitution en y<br />

incluant l’idée que le droit au sexe serait un facteur de contrôle et<br />

de socialisation pourrait être (d)étonnant et réduire le sentiment de<br />

marginalisation qu’ont les prostituées et leurs clients.<br />

R. V - CRFPA de Versailles - HEDAC<br />

48<br />

1. Loi n° 46-685 du 13 avril 1946 tendant à la fermeture <strong>des</strong> maisons de tolérance et au renforcement de la lutte contre le proxénétisme<br />

2. Définition du Petit Larousse illustré : Mot emprunté du latin « lupa » qui signifie louve et qui servait à <strong>des</strong>igner une fille publique dès la Rome antique<br />

3. Madame Claude expliquait prendre entre 25 et 30% sur les prestations effectuées<br />

4. Loi n° 2003-239 du 18 mars 2003, article 50 : « Le fait, par tout moyen, y compris par une attitude même passive, de procéder publiquement au racolage d’autrui en vue<br />

d’inciter à <strong>des</strong> relations sexuelles en échange d’une rémunération est puni de deux mois d’emprisonnement et de 3750 euros d’amende » (Art. 225-10-1 du code pénal)<br />

5. Cass. 1<br />

49<br />

ère Civ., 15 février 1967 : JCP G 1967, IV, 46


DOSSIER BIS<br />

Droit du sexe<br />

DOSSIER BIS<br />

De l’art et la manière de séduire : grivois et obsédés s’abstenir De l’art et la manière de séduire<br />

Le harcèlement sexuel, infraction récente,<br />

détonne par son originalité<br />

Original car le harcèlement sexuel fait l’objet de deux<br />

législations concurrentes, dans le code pénal et celui du<br />

travail et que le cumul de ces deux textes est possible.<br />

Depuis l’adoption de ces deux incriminations, le législateur n’a<br />

cessé d’œuvrer à leur harmonisation, atténuant une différence<br />

de rédaction par-ci 1 et alignant les peines prévues par le code du<br />

travail sur celles du code pénal par-là. En effet, depuis la loi du 9<br />

juillet 2010 2 , la peine encourue est d’un an d’emprisonnement et<br />

de 15.000 euros d’amende et la juridiction dispose de la possibilité<br />

d’ordonner l’affichage ou la diffusion du jugement de condamnation.<br />

Originale toujours car cette incrimination est la seule agression<br />

sexuelle qui ne consiste pas en un contact ou un spectacle imposé.<br />

Certains auteurs considèrent d’ailleurs que<br />

cette infraction n’est nullement une agression<br />

sexuelle mais aurait dû être classée dans les<br />

atteintes à la tranquillité <strong>des</strong> personnes 3 . Quelle<br />

que soit sa nature, le harcèlement sexuel peut<br />

se cumuler avec le viol, l’agression sexuelle ainsi<br />

que l’exhibition sexuelle.<br />

Originale enfin par l’objectif particulier que<br />

le législateur a attribué à cette incrimination.<br />

En effet, à l’origine le but était de sanctionner<br />

une forme de violence sociale perturbant<br />

les relations de travail. Ainsi, était engagée la<br />

lutte contre les comportements indécents<br />

<strong>des</strong> supérieurs hiérarchiques confondant<br />

passion amoureuse – ou simple désir – et<br />

abus d’autorité. La loi du 17 janvier 2002 4 a<br />

conféré à ce délit un objectif de droit commun<br />

en retenant une définition épurée qui<br />

s’affranchit de toute considération de relation de travail. De même,<br />

elle a supprimé l’exigence d’abus d’autorité accompagné d’ordres,<br />

menaces, contraintes ou pressions du harceleur.<br />

La caractérisation de l’infraction n’exige plus que la réunion de deux<br />

conditions simples : un élément matériel consistant en un fait de<br />

harcèlement et un dol spécial résultant de la volonté d’obtenir <strong>des</strong><br />

faveurs sexuelles.<br />

Cette extension considérable de l’incrimination additionnée à <strong>des</strong><br />

incertitu<strong>des</strong> et imprécisions rédactionnelles ont fait naître <strong>des</strong><br />

difficultés à bien <strong>des</strong> égards.<br />

En effet, l’article 222-33 du code pénal est dépourvu<br />

de précisions quant aux agissements incriminés.<br />

En supprimant les adminicules accompagnant<br />

l’abus d’autorité, le législateur a opté pour une<br />

défi nition tautologique du harcèlement qui consiste<br />

logiquement – trop logiquement – dans « le fait de<br />

harceler ».<br />

Pour ajouter à la difficulté, le législateur s’est affranchi du sens<br />

<strong>des</strong> mots. Si le terme « harcèlement » postule logiquement la<br />

répétition d’actions sur une période de temps, il résulte <strong>des</strong><br />

travaux parlementaires que son intention était de créer – moins<br />

logiquement – un délit consommé en en acte unique.<br />

Ces maladresses rédactionnelles ont ouvert malheureusement mais<br />

nécessairement la porte à l’interprétation et à l’arbitraire. Ainsi, le<br />

juge qui doit former un syllogisme parfait se voit dans l’obligation<br />

de déterminer lui-même la majeure... Chaque juge s’érige alors en<br />

quasi législateur et il est à craindre que le sort<br />

d’un citoyen ne change plusieurs fois en passant<br />

devant <strong>des</strong> tribunaux différents.<br />

Si l’incertitude créée par l’interprétation de la<br />

loi est problématique, c’est bien l’impression de<br />

l’instauration d’un ordre moral qui a inquiété. En<br />

effet, la lettre de l’article 222-33 du code pénal<br />

permet de réprimer tant les actes odieux ayant<br />

pour objectif l’obtention de faveurs sexuelles<br />

que les tentatives de séduction. Certains ont pu<br />

affirmer que la réforme a réduit l’infraction de<br />

harcèlement sexuel à un « délit de sentiment »,<br />

équivalent puritain du délit d’opinion 5 .<br />

En effet, le législateur laisse au juge la difficile<br />

tâche d’appliquer cette incrimination sensible<br />

touchant au désir et à son rituel qu’est la<br />

séduction. Articulant liberté sexuelle <strong>des</strong> uns et<br />

liberté de plaire <strong>des</strong> autres, le juge se voit imposer de définir les<br />

canons de la séduction et d’examiner la justesse du style et du ton<br />

employés par le « Don Juan ».<br />

Le danger de cette incrimination est d’inclure dans le champ <strong>des</strong><br />

comportements punissables ceux qui n’ont d’autre finalité que de<br />

faire comprendre à l’interlocuteur l’intérêt que l’on éprouve pour<br />

lui et de le faire succomber. La difficulté, elle, réside dans le fait que<br />

la matière est éminemment subjective.<br />

Néanmoins, soyons rassurés, les juges n’ont pas fait de ce texte<br />

l’application excessive tant redoutée : l’épris qui adresse une brassée<br />

de fleurs afin d’exprimer, par ce langage attentionné, toute l’ardeur<br />

de sa flamme n’est pas menacé par l’enfer <strong>des</strong> murs gris d’une<br />

prison.<br />

Sont considérés comme caractérisant l’infraction, soit les seuls<br />

propos grivois ou les gestuelles suggestives ou indécentes instituant<br />

« un climat malsain et grossier », soit un comportement d’obsédé<br />

sexuel. A défaut de ces agissements scandaleux, une attitude de<br />

séduction ne constitue que ce que la jurisprudence a qualifié de<br />

manière très légère et romantique de « simples signaux conventionnels<br />

HANDICAP ET SEXUALITÉ : VErS UN DrOIT A LA SEXUALITÉ ?<br />

« Existe-t-il un droit à la sexualité » ? Cette question est au centre du débat<br />

sur la création de « services d’accompagnement sexuel pour les personnes<br />

handicapées ». Réclamée par les associations de protection <strong>des</strong> droits<br />

<strong>des</strong> handicapés, cette mesure consiste à recruter et former <strong>des</strong> personnes<br />

spécialisées dans « l’assistance sexuelle » aux personnes atteintes d’un<br />

handicap physique ou mental.<br />

Cette revendication a surgi dans le sillage de la loi « handicap » du 11<br />

février 2005, qui prévoit « l’accès aux droits fondamentaux reconnus à<br />

tous les citoyens », et le « droit à compensation <strong>des</strong> conséquences de son<br />

handicap ».<br />

Jusqu’ici, l’accompagnement et la réparation de la souffrance <strong>des</strong> handicapés<br />

avaient été envisagés du point de vue psychologique, médical, financier, de<br />

l’insertion professionnelle ou de la citoyenneté, sans que jamais ne soit<br />

prise en compte leur difficulté à accéder au plaisir sexuel. Pourtant, si elle<br />

fut longtemps tenue muette, cette souffrance n’en est pas moins réelle. Les<br />

personnes en situation de dépendance physique ou mentale sont souvent<br />

dans l’impossibilité de s’épanouir sexuellement. C’est le cas, bien sûr, <strong>des</strong><br />

individus isolés mais aussi <strong>des</strong> couples dont les deux partenaires sont trop<br />

lourdement handicapés pour avoir <strong>des</strong> relations sexuelles sans assistance.<br />

Bien souvent, cette frustration ne peut même pas être soulagée par les<br />

services d’une prostituée.<br />

Bernadette Soulier, sexologue spécialisée dans le handicap livre son<br />

expérience : « moi-même, je suis allée voir <strong>des</strong> prostituées pour leur demander<br />

si elles accepteraient ces handicapés : On en trouve une sur dix qui accepte » 1 .<br />

Cette situation douloureuse pèse également sur ceux qui s’occupent <strong>des</strong><br />

handicapés au quotidien et sont confrontés à leurs frustrations et, parfois,<br />

à leurs deman<strong>des</strong> : directeurs d’établissements, associations, soignants,<br />

parents… Interviewée par Libération, une responsable de l’<strong>Association</strong><br />

Française contre les myopathies décrit une situation catastrophique : « On<br />

connaît <strong>des</strong> situations de mamans qui masturbent leur fi ls, <strong>des</strong> soignants, très<br />

embêtés avec les érections de jeunes garçons handicapés, qui donnent un coup<br />

de main, répriment ou font semblant de ne pas voir » 2 .<br />

Les associations s’insurgent contre le silence, gêné et parfois hypocrite, qui<br />

entoure cette question : dès lors que l’on entend compenser toutes les<br />

conséquences du handicap, comment ne pas évoquer les douleurs induites<br />

par l’accumulation et le refoulement <strong>des</strong> tensions libidinales?<br />

Certains de nos voisins européens ont déjà répondu à cette attente avec<br />

la création de services d’accompagnement sexuel. Ceux-ci sont composés<br />

de femmes et d’hommes « formés aux spécifi cités <strong>des</strong> personnes en situation<br />

de grande dépendance physique ou mentale, [qui] sont rémunérés pour<br />

leur offrir <strong>des</strong> massages, caresses et expériences sexuelles, à domicile ou en<br />

institution » 3 . Les Pays-Bas font figure de pionnier en ayant mis en place, dès<br />

1980, <strong>des</strong> associations de prostituées « spécialisées », dont les prestations<br />

sont remboursées par certaines collectivités locales. Le Danemark,<br />

l’Allemagne et la Suisse ont suivi.<br />

Les tenants d’un accompagnement sexuel à la française proposent de<br />

s’engager sur cette voie, tout en insistant sur la nécessité d’encadrer ces<br />

[permettant] d’exprimer la manifestation, non fautive au plan pénal,<br />

d’une inclination pouvant être sincère ».<br />

La séduction reste un défi à relever.<br />

Philippe Herbeaux - CRFPA de Versailles - HEDAC<br />

services de manière très stricte et de trier le personnel sur le volet. marcel<br />

Nuss, fondateur de l’association Coordination Handicap et Autonomie,<br />

préconise le recrutement de personnes issues du milieu paramédical<br />

(psychologues, kinés, ai<strong>des</strong> soignants), et de ne pas aller au-delà de la<br />

masturbation.<br />

Du point de vue juridique, la mise en place de tels services est<br />

problématique. Comment articuler la nécessaire pénalisation du<br />

proxénétisme et la légalisation de l’accompagnement sexuel ? En effet, la<br />

loi assimile à un proxénète toute personne faisant « offi ce d’intermédiaire<br />

entre deux personnes dont l’une se livre à la prostitution et l’autre exploite<br />

ou rémunère la prostitution d’autrui » (article 225-6-1 du code pénal). Par<br />

conséquent, une modification <strong>des</strong> textes qui régissent le proxénétisme est<br />

un préalable nécessaire à la création de services d’accompagnement afin<br />

de mettre à l’abri du risque pénal les responsables de ces services et les<br />

associations.<br />

Caroline gelly, juriste au sein d’Handicap International, propose une nouvelle<br />

rédaction du texte, qui incriminerait « le fait, par quiconque, de quelque<br />

manière que ce soit […] de faire offi ce d’intermédiaire entre deux personnes<br />

dont l’une se livre à la prostitution et l’autre exploite et rémunère la prostitution<br />

d’autrui », puis de faire peser la rémunération de l’accompagnant(e) sexuel<br />

sur un tiers. Ainsi, explique-t-elle, « la personne handicapée serait distincte<br />

de celle qui rémunère la prostitution d’autrui. Par conséquent, dans la mise<br />

en œuvre de l’accompagnement érotique, il manquerait inévitablement une<br />

condition pour que l’intermédiaire entre dans le champ d’application <strong>des</strong><br />

sanctions pénales de l’article L.225-6 du code pénal et serait ainsi protégé » 4 .<br />

Face à ces revendications, les associations de lutte contre la prostitution<br />

dénoncent les risques de dérives. Pour Claudine Legrandier, responsable du<br />

« mouvement du Nid » 5 , la création de tels services conduirait à fragiliser<br />

émotionnellement les handicapés et placer les accompagnants sexuels<br />

dans <strong>des</strong> situations ingérables 6 . Elle fournirait, en outre, « une vitrine rêvée<br />

pour l’industrie du sexe et les proxénètes qui ont tout intérêt à la respectabilité<br />

d’une activité présentée sous les dehors généreux du service à la personne » 7 .<br />

Les détracteurs du projet s’inquiètent surtout de la consécration d’un<br />

« droit à la sexualité ». La revendication d’un droit au bien être sexuel<br />

s’inscrit dans un contexte de prolifération de droits-créances, c’est-à-dire<br />

de droits attachés à la personne humaine (droit à un environnement<br />

sain, droit au logement, etc.). Or, si les droits-créances constituent<br />

indéniablement <strong>des</strong> progrès lorsqu’ils protègent le citoyen, garantissent<br />

son bien-être et sa dignité, peut-on en dire autant d’un droit dont la mise<br />

en œuvre favoriserait la marchandisation du corps d’autrui ? Du côté <strong>des</strong><br />

associations de lutte contre la prostitution, on répond par la négative.<br />

Au prétexte, certes honorable, de soulager la souffrance de personnes<br />

handicapées, l’accompagnement érotique risquerait d’ouvrir la porte à une<br />

forme institutionnalisée d’exploitation sexuelle.<br />

A.G - CRFPA de Versailles - HEDAC<br />

1. Loi n°98-468 du 17 juin 1998 sur la prévention et la répression <strong>des</strong> infraction sexuelles<br />

1. Bernadette Soulier, Un amour comme tant d’autres, handicapés moteurs et sexualité, APF, 2005<br />

2. Libération, Handicap de vie intime, 25 septembre 2009<br />

2. Loi n°2010-769 du 9 juillet 2010 relative aux violences faites spécifiquement aux femmes, aux violences au sein <strong>des</strong> couples et aux incidences de ces dernières sur les<br />

3. Claudine Legardinier, Handicap : accompagnement sexuel ou prostitution ?, Prostitution et Société, numéro 160<br />

enfants<br />

4. Passages cités dans l’ouvrage de Marcel NUSS, Handicaps et sexualités : le livre blanc, Editions Dunod 2008<br />

3. Marie-Laure RASSAT jurisclasseur de Droit pénal<br />

5. Le mouvement du Nid, fondé dans les années 1930 par le père André-Marie Talvas.<br />

50 4. Loi n°2002-73 du 17 janvier 2002 de modernisation sociale<br />

6. Claudine Legardinier, Handicap : accompagnement sexuel ou prostitution ?, Prostitution et Société, numéro 160<br />

51<br />

5. Philippe CONTE « Une nouvelle fleur de légistique : le crime en boutons. A propos de la nouvelle définition du harcèlement sexuel » JCP G, 2002, Act. 320<br />

7. idem


HORS DES CÔTES<br />

<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France :<br />

« là où la défense n’a plus la parole »<br />

Organisation de solidarité internationale,<br />

<strong>Avocats</strong> Sans frontières france mène depuis<br />

1998 ses missions à travers le monde, « là<br />

où la défense n’a plus la parole ». Cette<br />

association jouit d’une reconnaissance tant<br />

nationale qu’internationale, elle a notamment<br />

obtenu en 2004 le statut consultatif spécial<br />

auprès du Conseil économique et social<br />

de l’ONU et en 2005 le statut consultatif<br />

auprès de l’Organisation internationale de la<br />

francophonie. En 2007, le GIE avocat, composé<br />

du Conseil National <strong>des</strong> Barreaux, du Barreau<br />

de Paris et de la Conférence <strong>des</strong> Bâtonniers, a<br />

décidé de créer, à l’initiative d’ASf france, un<br />

fonds d’urgence pour la défense.<br />

françois Cantier, avocat au barreau de Toulouse<br />

depuis 1971, est le président fondateur d’ASf<br />

france. Ce grand habitué du prétoire de la<br />

Cour pénale internationale a accepté de nous<br />

rencontrer et de nous présenter les activités<br />

d’<strong>Avocats</strong> Sans frontières france.<br />

Pouvez-vous nous présenter en quelques mots les<br />

différentes activités d’<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France ?<br />

Le premier objectif d’ASF est la défense. Nous sommes avant tout<br />

<strong>des</strong> avocats et nous faisons ce que font tous les avocats du monde :<br />

défendre. Nous assurons la défense <strong>des</strong> personnes n’ayant pas accès à<br />

un avocat indépendant dans leur pays. Lorsqu’il n’y a pas d’avocat sur<br />

place, nous le faisons seuls, mais souvent nous assistons <strong>des</strong> consœurs et<br />

confrères menacés en raison de leur exercice professionnel.<br />

Le projet fondateur de l’association a été d’organiser la défense de<br />

prévenus et victimes du génocide hutu contre les tutsis devant les<br />

juridictions rwandaises. Dans le cadre du projet « Justice pour tous<br />

au Rwanda », nous sommes intervenus en faveur de ces personnes<br />

parce-qu’il n’y avait plus d’avocat sur place en mesure d’assurer leur<br />

défense. Il ne restait en effet que très peu d’avocats locaux et ceux-ci<br />

manquaient de moyens fi nanciers pour offrir à leur client une bonne<br />

défense.<br />

Notre deuxième mission est de soutenir les avocats subissant <strong>des</strong><br />

menaces en raison de leur activité professionnelle. Parce qu’ils acceptent<br />

de défendre certaines personnes, <strong>des</strong> avocats sont eux-mêmes inquiétés,<br />

menacés, poursuivis voire condamnés, et parfois à mort. Nous avons<br />

créé en 2008 l’Observatoire International <strong>des</strong> <strong>Avocats</strong> (OIA) dont la<br />

mission est, dans un premier temps, de recenser à travers le monde les<br />

cas d’avocats victimes de menaces, pressions, tortures, disparitions et<br />

autres atteintes à leur intégrité physique et morale et, dans un second<br />

temps, d’apporter à ces avocats une assistance matérielle, morale et<br />

juridique. Vous savez, dans de nombreux Etats, lorsqu’un avocat déplaît,<br />

il est assassiné. L’Observatoire soutient alors les procédures judiciaires<br />

concernant ces avocats assassinés.<br />

Le troisième objectif que nous nous sommes fi xé est de renforcer les<br />

acteurs locaux de la justice et du droit sur le terrain. Nous organisons<br />

différents types de formations <strong>des</strong>tinées aux avocats. La première<br />

formation que nous offrons porte sur les outils juridiques internationaux<br />

de protection <strong>des</strong> droits de l’homme. Nombreux sont les avocats, y<br />

compris français, qui manquent de connaissances sur les spécifi cités<br />

de la protection <strong>des</strong> droits de l’homme. Nous proposons également <strong>des</strong><br />

formations comportementales dont l’objectif est de former les avocats<br />

aux réalités de leur métier, en leur apprenant notamment comment se<br />

comporter face à un client, à un confrère, à un procureur ou un juge.<br />

Enfi n, et surtout, nous organisons <strong>des</strong> formations méthodologiques dont<br />

le but est de former de futurs formateurs qui pourront transmettre leur<br />

savoir-faire sur place. Ces formations sont supervisées par un conseil en<br />

ingénierie pédagogique et formation de formateurs.<br />

<strong>Avocats</strong> Sans<br />

Frontières n’est<br />

pas <strong>des</strong>tiné à <strong>des</strong><br />

avocats en mal<br />

d’exotisme !<br />

En dehors de la formation de formateurs, l’ensemble <strong>des</strong> formations<br />

dispensées par ASF France est agréé par le Conseil National <strong>des</strong><br />

Barreaux et pris en charge au titre de la formation continue. La<br />

reconnaissance de nos formations est également internationale, ASF<br />

France est d’ailleurs pressentie par la Cour pénale internationale pour<br />

assurer <strong>des</strong> formations.<br />

La dernière mission qu’ASF France s’est assignée est de favoriser l’accès<br />

au droit. ASF France participe sur le terrain à <strong>des</strong> programmes d’aide<br />

Maître François Cantier<br />

président fondateur d’ASF France<br />

judiciaire en collaboration avec<br />

<strong>des</strong> juristes locaux, comme au<br />

Burundi, au Mali ou au Kosovo.<br />

L’exemple le plus parlant<br />

est celui du Cambodge où,<br />

pendant deux décennies, le<br />

régime Khmer rouge a privé le<br />

pays d’une génération entière<br />

d’avocats et de magistrats.<br />

Aujourd’hui, la majorité <strong>des</strong><br />

avocats cambodgiens sont<br />

installés à Phnom Penh et<br />

leurs tarifs sont beaucoup<br />

trop élevés pour la majorité<br />

de la population. ASF France<br />

a mis en place un programme<br />

d’assistance judiciaire gratuite<br />

pour les populations les plus<br />

vulnérables sur l’ensemble du<br />

territoire en partenariat avec les barreaux locaux. Ce programme a<br />

permis d’installer un avocat dans chaque province et de sensibiliser<br />

la population au droit et à la justice. La population a trouvé chez ces<br />

avocats une aide précieuse pour se constituer partie civile devant les<br />

Chambres Extraordinaires au sein <strong>des</strong> Tribunaux Cambodgiens (CETC)<br />

chargées de juger les responsables <strong>des</strong> crimes commis sous le régime<br />

Khmer rouge. Le 26 juillet 2010, Duch, l’ancien directeur du centre<br />

de détention et de torture S 21, a été condamné à 35 ans de prison<br />

pour différents chefs, et notamment ceux de crime contre l’humanité,<br />

persécution pour motifs politiques, torture et traitements inhumains. Fin<br />

2010, quatre autres anciens hauts dirigeants <strong>des</strong> Khmers rouges seront<br />

jugés. A ce jour, plus de 1200 dossiers de constitution de partie civile<br />

ont été déposés par ASF France en vue de ce procès.<br />

Comment choisissez-vous les causes que vous<br />

défendez ? Y a-t-il un ou plusieurs critères qui entrent<br />

en ligne de compte ?<br />

Nous sommes évidemment obligés de sélectionner les cas dans lesquels<br />

nous nous engageons, car nos moyens fi nanciers ne sont pas illimités,<br />

mais il est diffi cile de défi nir un critère de sélection a priori.<br />

Dans certains cas, nous intervenons à l’occasion d’une affaire exemplaire<br />

comme ce fut le cas au Nigéria par exemple. En 2003, Amina Lawal a<br />

été condamnée à mort par lapidation en vertu de la charia pour avoir<br />

mis un enfant au monde onze mois après son divorce. ASF France a<br />

alors proposé à ses défenseurs d’intervenir aux côtés de son avocate,<br />

Maître Hauwa Ibrahim. Cette affaire a connu une fi n heureuse puisque<br />

la jeune fi lle a été acquittée, mais ce procès a révélé les diffi cultés de<br />

la justice nigériane et a marqué le début de l’engagement d’ASF France<br />

HORS DES CÔTES<br />

<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France<br />

dans ce pays. Deux projets, respectivement de lutte contre la torture et<br />

de lutte contre l’application de la peine de mort, ont depuis vu le jour<br />

au Nigéria.<br />

ASF France a également œuvré pour la libération <strong>des</strong> infi rmières bulgares<br />

et du médecin d’origine palestinienne qui avaient été accusés d’avoir<br />

inoculé le virus du sida à plus de 400 enfants en Libye. Les rumeurs<br />

les plus folles couraient à l’époque à leur égard, on les accusait d’être<br />

<strong>des</strong> agents à la solde du Mossad et de la CIA. Nous avons rapidement<br />

acquis la conviction qu’ils étaient innocents et que la contamination de<br />

ces enfants était accidentelle. Bien qu’ils n’aient pas été acquittés, ils ont<br />

été libérés dans les conditions que l’on connaît en 2007.<br />

Un autre cas emblématique de la diffi cile lutte pour la protection <strong>des</strong><br />

droits de l’homme est celui de Sakineh Ashtiani. Cette jeune femme<br />

iranienne a été condamnée à mort par lapidation pour adultère et<br />

est emprisonnée depuis 2006. Le réseau <strong>Avocats</strong> Sans Frontières a<br />

déposé un recours en grâce auprès <strong>des</strong> autorités iraniennes afi n que la<br />

condamnation à mort ne soit pas exécutée. Son avocat et son fi ls ont<br />

depuis, malheureusement, été arrêtés.<br />

Si l’on devait vraiment défi nir un critère de choix <strong>des</strong> affaires dans<br />

lesquelles <strong>Avocats</strong> Sans Frontières France s’engage, ce serait le degré<br />

d’injustice.<br />

Y a-t-il <strong>des</strong> pays dans lesquels il est impossible ou<br />

diffi cile pour vous d’intervenir ?<br />

Malheureusement, oui. Il est très diffi cile pour <strong>des</strong> ONG d’intervenir dans<br />

<strong>des</strong> pays où les pressions étatiques sont très fortes comme la Birmanie,<br />

l’Iran, ou encore la Chine.<br />

Pour donner un exemple, <strong>Avocats</strong> Sans Frontières France s’est engagée<br />

pour la défense de Hu Jia, militant chinois et coordinateur de l’association<br />

« <strong>Avocats</strong> aux pieds nus » qui combat les injustices à l’aide <strong>des</strong> lois<br />

chinoises existantes. Celui-ci est détenu depuis 2007 pour « incitation<br />

à la subversion du pouvoir de l’Etat ». Lors de nos visites sur place,<br />

nous n’avons pas eu l’autorisation de le rencontrer. Nous avons travaillé<br />

de concert avec ses avocats chinois, mais il est aujourd’hui encore<br />

emprisonné et sa santé se dégrade. En octobre 2008, il a reçu le prix<br />

Sakharov pour la liberté de penser, qui lui a été décerné par le Parlement<br />

européen en dépit <strong>des</strong> pressions exercées par les autorités chinoises sur<br />

les eurodéputés.<br />

Parfois, le cas inverse se présente, comme pour Haïti par exemple. Le<br />

Barreau de Paris nous a sollicités pour intervenir sur place mais il est<br />

diffi cile de savoir quelle voie d’action entreprendre. Nous travaillons<br />

actuellement sur ce projet, mais la principale urgence en Haïti est<br />

la reconstruction et la salubrité publique qui ne sont pas de notre<br />

compétence.<br />

52 53


HORS DES CÔTES<br />

<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France :<br />

« là où la défense n’a plus la parole »<br />

Quelles qualités recherchez vous chez les avocats<br />

désireux de vous accompagner ?<br />

La qualité essentielle que nous recherchons est l’engagement. Ce que<br />

l’on fait est diffi cile et parfois dangereux. Il faut croire aux valeurs que<br />

nous défendons, la présomption d’innocence, le droit à la vie, la liberté,<br />

le droit à l’intégrité de son corps et surtout le droit à une défense libre<br />

et indépendante.<br />

Les avocats sont les<br />

leaders dans la défense<br />

<strong>des</strong> droits de l’homme<br />

et, à ce titre,<br />

ils sont de plus en plus<br />

souvent menacés.<br />

La spécifi cité de notre association est que nos membres sont <strong>des</strong><br />

professionnels du droit qui font l’effort d’acquérir les compétences<br />

juridiques nécessaires pour pouvoir agir dans le cadre de la solidarité<br />

judiciaire. Il est indispensable que nous nous formions aux particularités<br />

du droit local pour pouvoir apporter une aide effi cace et cela prend du<br />

temps. Nos principales activités sont <strong>des</strong> travaux de fond, de recherche<br />

et d’analyse juridique, puisque quand nous ne pouvons pas intervenir<br />

sur place, il nous est toujours possible d’apporter nos compétences de<br />

praticiens du droit en participant à la rédaction de mémoires en défense<br />

ou de recours en grâce.<br />

<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France n’est pas <strong>des</strong>tiné à <strong>des</strong> avocats en mal<br />

d’exotisme !<br />

De quelles ressources bénéfi cie l’association <strong>Avocats</strong><br />

Sans Frontières France ?<br />

Nos actions sont fi nancées majoritairement par <strong>des</strong> bailleurs de fonds<br />

institutionnels, et ce à plus de 80%. A ce titre, l’Etat français participe<br />

au fi nancement d’ASF France à hauteur de près de 50%. Nous trouvons<br />

également un soutien fi nancier auprès de l’Organisation internationale<br />

de la Francophonie, de 35 barreaux français dont ceux de Paris,<br />

Toulouse, Lille ou Bordeaux, du Conseil National <strong>des</strong> Barreaux ou encore<br />

de l’Union Européenne.<br />

La Fondation Clifford Chance a décidé en 2009 de soutenir le<br />

renforcement et le développement du mouvement <strong>Avocats</strong> Sans<br />

Frontières. Nous bénéfi cions également de la confi ance de plusieurs<br />

gran<strong>des</strong> entreprises comme Microsoft, Dalloz ou la Banque Populaire.<br />

<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France a la chance de pouvoir compter à ce<br />

jour près de 1 000 adhérents. Chaque année, plus de 100 d’entre eux<br />

apportent bénévolement leur aide et leur savoir-faire à l’association.<br />

Comme toutes les associations, nous sommes en permanence à la<br />

recherche d’adhérents qui sont pour nous un gage d’indépendance.<br />

Quel bilan faîtes-vous aujourd’hui de la protection <strong>des</strong><br />

droits de l’homme dans le monde ?<br />

Il est diffi cile de répondre à cette question. Il n’existe pas d’outils de<br />

mesure exacts de l’état d’avancement <strong>des</strong> droits de l’homme dans<br />

le monde, même si l’on peut bien sûr se référer aux travaux <strong>des</strong><br />

organisations internationales comme Amnesty International ou<br />

Human Rights Watch.<br />

Ce que l’on peut dire, concernant la profession d’avocat, c’est que les<br />

avocats sont souvent à la tête <strong>des</strong> mouvements de protestation contre<br />

les situations d’injustice et de violation <strong>des</strong> droits de l’homme. Ils sont<br />

leaders dans la défense <strong>des</strong> droits de l’homme et la marche vers la<br />

démocratie et, à ce titre, ils sont de plus en plus souvent menacés.<br />

L’opinion publique internationale est plus sensibilisée qu’auparavant aux<br />

cas de violation <strong>des</strong> droits de l’homme et se mobilise davantage contre<br />

ces injustices. C’est un gage d’espoir et un encouragement très fort pour<br />

nous. Il ne faut pas oublier que les droits de l’homme et le droit à la<br />

défense, c’est l’affaire de tous.<br />

Propos recueillis par<br />

Sophie Joly, Promotion Jacques Attali, Série F<br />

HORS DES CÔTES<br />

<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France<br />

54 55


HORS DES CÔTES<br />

HORS DES CÔTES<br />

La Transnistrie : Voyage au pays <strong>des</strong> derniers soviets La Transnistrie<br />

Cet été, au mois d’août, j’ai eu<br />

l’occasion d’aller en Transnistrie.<br />

Vous ne connaissez pas ce pays ?<br />

Vous ouvrez un atlas, et il n’apparaît<br />

nulle part ? C’est normal, ce pays<br />

n’existe pas. Ou plutôt, il existe<br />

pour ses habitants, mais pas pour le<br />

reste du monde.<br />

En effet, il s’agit d’une République<br />

autonome, autoproclamée depuis<br />

1990, et qui est restée à l’ère<br />

soviétique. A l’opposé de tous les<br />

anciens satellites de l’uRSS, cette<br />

région de 200 km du nord au sud<br />

a refusé l’indépendance, et a choisi<br />

de rester dans le giron russe. Il<br />

s’agit donc d’une sorte d’enclave russe, sauf qu’elle n’est reconnue<br />

par personne.<br />

Entrons pour une visite dans cette contrée hors du temps.<br />

La Transnistrie est une zone située en moldavie, petit pays à la limite<br />

est de l’Europe, à cheval entre les mon<strong>des</strong> slave et latin.<br />

Cette république, bien que non reconnue par la<br />

communauté internationale, bénéfi cie néanmoins<br />

de tous les attributs de la souveraineté : elle a sa<br />

propre constitution, son drapeau, ses frontières,<br />

son hymne, son président, son parlement, son<br />

gouvernement, son armée, sa monnaie, sa<br />

langue, etc.<br />

Petit retour historique pour expliquer cette incongruité :<br />

La moldavie a vécu une histoire tourmentée, et n’a cessé de<br />

basculer d’un camp à l’autre : ses 33 900 km2 ont alternativement<br />

été annexés à la grande Roumanie et à l’Empire Russe, laissant une<br />

empreinte culturelle et linguistique forte.<br />

C’est une ancienne République socialiste soviétique, qui a retrouvé<br />

les attributs de sa souveraineté le 27 août 1991, au terme d’un<br />

référendum. mais cette date qui signe l’indépendance du pays<br />

va, en contrepartie, être le signal de la perte de fait – sinon de<br />

droit – d’une partie de son territoire au profit de la République<br />

autoproclamée autonome de Transnistrie.<br />

Cette zone, à l’est du fleuve Dniestr, était dans les années 1980<br />

peuplée de soviétiques venus de la mère-patrie russe, et avait été<br />

industrialisée par leurs soins. Lors <strong>des</strong> prémices de l’indépendance<br />

du gouvernement moldave, alors que le Parlement moldave adopte<br />

le roumain comme seule langue officielle de la République (et non<br />

plus le russe), en juin 1990 les russophones de Transnistrie réclament<br />

le maintien de la région au sein de l’uRSS ou de la Russie.<br />

Puis, le 2 septembre 1990, c’est-à-dire presque un an avant la<br />

déclaration d’indépendance de la moldavie, les habitants de<br />

Transnistrie, soutenus par la XIVe armée soviétique toujours<br />

vaillante malgré une uRSS moribonde, font eux-mêmes sécession,<br />

se séparant de la République moldave ! La République moldave<br />

de Transnistrie est alors autoproclamée, prenant Tiraspol comme<br />

capitale, au terme d’un conflit qui fait plus d’une centaine de morts.<br />

La nouvelle République demande son rattachement à l’uRSS, requête<br />

confirmée par les électeurs transnistriens lors du référendum<br />

d’auto-détermination du 17 septembre 2006.<br />

Ce pays n’est reconnu à ce jour que par la russie.<br />

Il existe depuis l’automne 1992 un cessez-le-feu signé avec la<br />

Russie, qui a gelé tout conflit dans la région. La situation n’est<br />

toujours pas réglée, et l’entrée en Transnistrie<br />

confi rme ce sentiment : sur le pont reliant les deux<br />

rives du fl euve Dniestr, <strong>des</strong> tanks armés, recouverts<br />

de bâches de camoufl age, pointent leurs canons vers<br />

la Moldavie, située de l’autre côté. L’armée soviétique<br />

maintient toujours la région très militarisée. De son côté, la moldavie<br />

est soutenue par l’union Européenne, et refuse la souveraineté<br />

transnistrienne. mais ce refus reste très théorique tant la Transnistrie<br />

est armée et apte à résister à toute « invasion » (elle a récupéré<br />

l’essentiel du parc industriel et militaire moldave).<br />

La statue de Lénine devant le siège du soviet suprême<br />

(Parlement) de Tiraspol<br />

La Transnistrie est une zone de non-droit (la moldavie n’y contrôle<br />

plus rien), la plaque tournante en Europe <strong>des</strong> trafics en tous genres,<br />

et considérée comme la poudrière de l’Europe. Elle était donc<br />

particulièrement déconseillée pour l’étudiante en mal d’aventures<br />

que je suis…<br />

Pourtant, l’opportunité s’offrit à moi par l’intermédiaire de Veronica,<br />

une amie moldave rencontrée à Paris qui rentrait à Chisinau,<br />

pour le mois d’août. Lorsque je lui parlais de mon désir d’aller en<br />

Transnistrie, elle proposa de m’y emmener !<br />

Du coup, le 26 août dernier, nous avons traversé les frontières<br />

moldave puis transnistrienne, armés de nos passeports (et oui, il<br />

s’agit toujours légalement du même pays, mais il faut quand même<br />

passer <strong>des</strong> frontières !).<br />

Après le passage par le poste-frontière à devoir justifier la raison de<br />

notre séjour, nous rencontrons à chaque coin de rue <strong>des</strong> militaires<br />

à pied et sur <strong>des</strong> chars armés, avec faucille et marteau sur<br />

le képi, et étoile rouge soviétique sur la poitrine. Les<br />

mêmes symboles que sur le drapeau du pays.<br />

Nous entrons dans la ville de Tiraspol, complètement irréelle : je<br />

m’attendais à une zone très pauvre et décatie, et j’arrive dans une<br />

ville carte-postale, où tout est neuf, repeint et où les statues de<br />

Lénine sont étincelantes ! Nous visitons la grande rue principale, qui<br />

relie la maison <strong>des</strong> Soviets, le gouvernement, et les ministères. Pas<br />

de photos, il y a trop de militaires dans les rues, et aucun touriste.<br />

Avant les visites, il convient de changer de l’argent, car seule la<br />

monnaie locale – le rouble transnistrien – est acceptée. Particularité<br />

intéressante : il s’agit de la seule monnaie au monde qui n’est<br />

échangeable nulle part ailleurs ! Et idem pour la poste : les timbres<br />

sont à l’effigie du président et ne sont valables qu’a l’intérieur de<br />

la Transnistrie, ils ne permettent d’envoyer <strong>des</strong> lettres que sur le<br />

territoire transnistrien !<br />

Le temps semble s’être arrêté, tout cela ressemble à un conte de<br />

propagande soviétique. Les gens se baignent au bord du fleuve, il<br />

fait beau. Et les magasins sont approvisionnés, sauf que la plupart<br />

<strong>des</strong> enseignes (telles que les stations-service et les supermarchés,<br />

détenus par la compagnie transnistrienne Sheriff) n’existent pas<br />

ailleurs en moldavie.<br />

La journée a suffi pour la visite, et bien qu’il existe deux hôtels sur<br />

place (selon le guide du Routard, sans eau courante ni électricité),<br />

nous rentrons le soir même.<br />

Je ne sais pas combien de temps ce pays sécessionniste continuera à<br />

exister, ni s’il sera un jour reconnu. En attendant, il vaut le coup d’œil !<br />

Clémentine Bacri - Promotion Jean-Denis Bredin - Série G<br />

56 57


CARTE BLANCHE<br />

Jeux en ligne<br />

Ce sont dans ces conditions que l’ARJEL a été créée avec pour<br />

activités principales : la délivrance <strong>des</strong> agréments aux opérateurs<br />

souhaitant avoir une activité sur le territoire Internet français selon<br />

<strong>des</strong> critères de transparence et de contrôle, la lutte contre les<br />

opérateurs illégaux et l’édiction de normes générales d’encadrement.<br />

« Le point d’équilibre recherché, ajoute Jean-François Vilotte, est celui<br />

d’un basculement de la demande vers les sites légaux sans que sous<br />

l’effet de la publicité il y ait une<br />

explosion <strong>des</strong> mises ».<br />

Si l’on prend l’exemple <strong>des</strong><br />

paris sportifs, aujourd’hui,<br />

après 6 mois d’ouverture<br />

du marché, ce sont 450<br />

millions de mises qui ont été<br />

enregistrées sur l’ensemble<br />

<strong>des</strong> sites agréés ; ce qui<br />

correspond à peu près à la<br />

prévision annuelle du milliard<br />

de mises. « Ces chiffres sont<br />

cohérents par rapport à<br />

l’estimation et au souhait du<br />

législateur », constate Jean-<br />

François Vilotte.<br />

CARTE BLANCHE<br />

Jeux en ligne : les enjeux d’un nouveau marché les enjeux d’un nouveau marché<br />

Et si le pari était gagnant ?<br />

Comment la France a su modifier sa législation en un<br />

temps record, tout en conciliant les exigences du couple<br />

Bruxelles-Luxembourg avec les intérêts <strong>des</strong> monopoles, <strong>des</strong><br />

nouveaux opérateurs et du sport.<br />

Le Baromaître n°10 de juin 2010, dans son dossier<br />

relatif à l’actualité en droit du sport, évoquait<br />

l’arrivée <strong>des</strong> paris sportifs sur internet depuis<br />

l’entrée en vigueur de la loi n° 2010-476 du 12 mai<br />

2010 relative à l’ouverture à la concurrence et à la<br />

régulation du secteur <strong>des</strong> jeux d’argent et de hasard<br />

en ligne.<br />

Six mois après la mise en place de cette régulation<br />

nouvelle en france, un second éclairage s’imposait,<br />

faisant état <strong>des</strong> problématiques et enjeux du<br />

secteur, du contexte juridique en passant par le rôle<br />

de l’avocat, sans oublier le « droit au pari », nouvelle<br />

forme d’exploitation <strong>des</strong> compétitions sportives.<br />

En ce jour du mois d’octobre 2010, les auditeurs de la Direction <strong>des</strong><br />

Agréments et de la Supervision (DAS) de l’Autorité de régulation<br />

<strong>des</strong> jeux en ligne (ARJEL), réunis en équipe restreinte, sont<br />

tombés d’accord : l’opérateur de jeux en ligne unibet va pouvoir<br />

exercer son activité en France. Il obtiendra trois agréments (paris<br />

sportifs ; paris hippiques ; jeux de cercle) quelques jours plus tard<br />

par décision du collège de l’ARJEL.<br />

Au total, ce sont 48 agréments qui ont été délivrés par cette Autorité<br />

administrative indépendante en quelques mois : un bouleversement<br />

dans la tradition juridique française, auparavant gouvernée par un<br />

principe d’interdiction générale <strong>des</strong> loteries depuis 1836 ainsi que<br />

<strong>des</strong> jeux de hasard. Retour sur le contexte de la loi du 12 mai 2010.<br />

source bwin.fr<br />

Une mutation<br />

inévitable<br />

L’équation à résoudre pour le<br />

législateur était celle-ci : une très<br />

forte demande de jeux en ligne<br />

face à un principe d’interdiction<br />

pour <strong>des</strong> raisons d’ordre public<br />

et d’ordre social et deux<br />

exceptions monopolistiques,<br />

la Française <strong>des</strong> Jeux (FDJ)<br />

et le Pari mutuel urbain<br />

(Pmu) : « <strong>des</strong> modalités de<br />

régulation quantitative inadaptées<br />

à l’économie de l’internet »<br />

explique Jean-François Vilotte,<br />

Président de l’ARJEL. Le tout<br />

sous la pression du droit<br />

communautaire.<br />

En effet, « face au principe de<br />

prohibition ou d’offre limitée, la<br />

demande s’est tournée vers les<br />

opérateurs illégaux qui, nombreux,<br />

ont révélé l’ineffi cacité <strong>des</strong> moyens<br />

de lutte contre ces opérateurs »<br />

poursuit Jean-François Vilotte.<br />

une situation de fait à laquelle<br />

s’ajoute une situation de<br />

droit : la légitimité <strong>des</strong> monopoles<br />

(FDJ et Pmu) développant une<br />

offre plus large en réponse à la<br />

demande, devenait de plus en<br />

plus contestable au regard du droit communautaire et notamment<br />

de l’article 56 du Traité sur le fonctionnement de l’union<br />

européenne relatif à la libre prestation de service.<br />

Ainsi, « réaffi rmant les objectifs d’ordre public – lutte contre la fraude et<br />

le blanchiment – et d’ordre social – lutte contre l’addiction et protection<br />

<strong>des</strong> mineurs – le législateur a adapté cette régulation à l’économie<br />

de l’Internet. Nous sommes passés d’une régulation quantitative à une<br />

régulation qualitative ».<br />

De l’illégal au légal<br />

source Arjel<br />

Jean-François Vilotte<br />

Président de l’Autorité de régulation<br />

<strong>des</strong> jeux en ligne<br />

« Nous sommes<br />

passés<br />

d’une régulation<br />

quantitative à une<br />

régulation<br />

qualitative »<br />

L’exemple est significatif : on estime à un milliard d’euros le montant<br />

<strong>des</strong> mises sur les paris sportifs chaque année en France. Sur ce<br />

milliard, seuls 50 millions d’euros étaient le fait de la FDJ, unique<br />

opérateur autorisé auparavant, c’est-à-dire environ 5% du total <strong>des</strong><br />

mises. La réalité du secteur <strong>des</strong> jeux en ligne en France était donc,<br />

avant la loi du 12 mai 2010, celle d’un marché déjà très ouvert mais<br />

clairement tourné vers les opérateurs illégaux.<br />

Ainsi, « la véritable question qui était posée au législateur n’était pas<br />

celle de savoir comment ouvrir le marché mais plutôt comment réguler<br />

effi cacement le marché pour faire valoir les objectifs d’ordre public et<br />

d’ordre social qui sont ceux <strong>des</strong> pouvoirs publics français » explique<br />

l’ancien directeur de cabinet de Jean-François Lamour au ministère<br />

de la jeunesse et <strong>des</strong> sports.<br />

« Le point d’équilibre<br />

recherché est celui d’un<br />

basculement de la<br />

demande vers les sites<br />

légaux sans que sous<br />

l’effet de la publicité<br />

il y ait une explosion<br />

<strong>des</strong> mises »<br />

Les chiffres <strong>des</strong> jeux en ligne<br />

Après 6 mois d’ouverture du marché<br />

450 millions d’euros<br />

le montant <strong>des</strong> mises sur les paris sportifs (environ<br />

180 millions pour le football, soit 60% de parts<br />

de marché)<br />

450 millions d’euros<br />

le montant <strong>des</strong> mises sur les paris hippiques<br />

3,7 milliards d’euros<br />

le montant <strong>des</strong> mises sur le poker en cash game<br />

(considérant le recyclage immédiat <strong>des</strong> gains en cash<br />

game, une division de ce montant par un coefficient<br />

compris entre 20 et 25 correspond au montant<br />

réellement engagé par les joueurs)<br />

412 millions d’euros<br />

le montant <strong>des</strong> droits d’entrée dans les tournois de<br />

poker fermés<br />

2,1 millions<br />

le nombre de joueurs actifs en France (tous les<br />

secteurs de jeux confondus)<br />

85 millions d’euros<br />

la somme dépensée par les opérateurs agréés en<br />

publicité (60 millions) et en sponsoring (25 millions)<br />

58 59<br />

source Arjel<br />

Le passage de l’illégal au légal était un objectif. Il est atteint.<br />

Pour autant le Président de l’ARJEL reste prudent et, tel un entraîneur<br />

sportif, veut inscrire les bons résultats de son équipe dans la durée,<br />

pour pouvoir tirer de véritables enseignements une fois la saison<br />

plus avancée.<br />

fi n décembre 2010


L’avenir ensemble.<br />

Un livre vert et un rapport national<br />

Le Commissaire européen au marché Intérieur a annoncé la<br />

publication d’un Livre vert sur les jeux en ligne d’ici à la fin de<br />

l’année.<br />

S’il actera vraisemblablement la jurisprudence de la CJuE devenue<br />

claire et lisible dans ses principes (voir notre encadré), il posera<br />

nécessairement une réflexion sur les instruments de coopération<br />

entre Etats membres concernant les problématiques qui ne<br />

peuvent être efficacement réglées dans le strict cadre national de<br />

régulation. Plus précisément, « on ne va pas, à très court terme, vers<br />

une harmonisation européenne du secteur car il y a <strong>des</strong> différences de<br />

sensibilité très fortes entre les 27 pays de l’Union » mais <strong>des</strong> éléments<br />

de meilleure coopération seront définis.<br />

Une autre réflexion est celle que le Président de l’ARJEL mène<br />

concernant la protection de l’intégrité <strong>des</strong> compétitions et qui fera<br />

l’objet d’un rapport remis au mois de mars 2011 au ministre <strong>des</strong><br />

sports. Il s’agit de réfléchir avec les organisateurs, les opérateurs et<br />

les pouvoirs publics aux dispositifs de prévention <strong>des</strong> risques à la<br />

sincérité <strong>des</strong> compétitions sportives. « Les paris sportifs n’ont pas<br />

inventé la corruption mais ils multiplient à l’infi ni le nombre de personnes<br />

qui ont un intérêt économique<br />

et fi nancier au résultat d’un<br />

match, d’une compétition,<br />

d’où une multiplication<br />

<strong>des</strong> risques de<br />

corruption », explique Jean-<br />

François Vilotte.<br />

Le risque existe, il est très<br />

international : l’objectif est<br />

donc de définir les dispositifs<br />

communs efficaces sur le<br />

plan national qui trouveraient<br />

un prolongement à<br />

l’international.<br />

« Les paris sportifs<br />

n’ont pas inventé la<br />

corruption mais ils<br />

multiplient à l’infi ni le<br />

nombre de personnes<br />

qui ont un intérêt<br />

économique et fi nancier<br />

au résultat<br />

d’un match »<br />

CARTE BLANCHE<br />

les enjeux d’un nouveau marché<br />

L’état de la jurisprudence communautaire<br />

Celle-ci tient en plusieurs points :<br />

• Aucune directive communautaire relative aux jeux en ligne<br />

n’harmonise à ce jour le secteur dans l’union Européenne. Il<br />

appartient donc aux Etats membres d’adopter les cadres<br />

de régulation les plus adaptés à leur marché dans le respect<br />

<strong>des</strong> seuls articles 49 et 56 du Traité sur le fonctionnement<br />

de l’union européenne, relatifs respectivement à la<br />

liberté d’établissement et à la libre prestation de services ;<br />

• Un cadre de régulation constitué d’un monopole public<br />

ou d’une offre limitée ne s’oppose pas aux dispositions du<br />

Traité, pour autant que ce cadre de régulation poursuive<br />

un but d’intérêt général et soit justifié par les principes de<br />

proportionnalité, de nécessité et de non discrimination ;<br />

• Aucun principe de réciprocité ne s’impose aux Etats<br />

membres quant à la reconnaissance d’un opérateur<br />

légal d’un état à l’autre. L’arrêt Santa Casa de la Cour de<br />

Justice de l’union Européenne (CJuE) du 8 septembre 2009<br />

(C-42/07) le rappelle explicitement.<br />

Ainsi le principe d’un monopole public adapté et<br />

proportionné au but d’intérêt général prétendument<br />

poursuivi est admis par la CJuE : c’est le cas du Portugal à<br />

travers la jurisprudence Santa Casa.<br />

Néanmoins, lorsque le cadre de la régulation ne justifie<br />

plus une restriction <strong>des</strong> principes communautaires, la CJuE<br />

sanctionne les monopoles. C’est le cas de l’Allemagne à<br />

travers la récente décision Winner Wetten GmbH de la CJuE<br />

du 8 septembre 2010 (C-409/06).<br />

« La France a choisi une voie médiane tenant compte de la jurisprudence<br />

de la CJUE et de la demande forte de jeux, c’est-àdire<br />

une ouverture du secteur dans un cadre maîtrisé », précise<br />

le Président de l’Autorité de régulation <strong>des</strong> jeux en ligne.<br />

61


CARTE BLANCHE<br />

Jeux en ligne<br />

CARTE BLANCHE<br />

Droit au pari : un bras de fer engagé, un débat apaisé Droit au pari<br />

Le droit d’exploitation <strong>des</strong> manifestations ou<br />

compétitions sportives - Ligue 1, Top 14, Pro<br />

A, roland Garros, Tour de france - dont les<br />

fédérations sportives ou les organisateurs sportifs<br />

sont propriétaires, conformément à l’article<br />

L. 333-1 du code du sport, inclut désormais le<br />

droit de consentir à l’organisation de paris sur ces<br />

manifestations.<br />

En effet, le nouvel article L. 333-1-1 du code du sport<br />

dispose que « le droit d’exploitation défini au premier<br />

alinéa de l’article L. 333-1 inclut le droit de consentir<br />

à l’organisation de paris sur les manifestations ou<br />

compétitions sportives ».<br />

Tout opérateur de paris sportifs agréé par l’Autorité de<br />

régulation <strong>des</strong> jeux en ligne doit ainsi contracter avec<br />

l’organisateur d’une compétition avant de pouvoir proposer<br />

sur son site Internet <strong>des</strong> paris sur celle-ci. Au même titre que les<br />

droits TV ou les droits marketing, le droit au pari consacré par<br />

la loi du 12 mai 2010 jouit donc d’une commercialisation bien<br />

déterminée.<br />

Lutte contre la fraude<br />

Au sens de la loi du 12 mai 2010, la commercialisation du droit<br />

au pari par les organisateurs de manifestations sportives répond<br />

à deux objectifs précis : le premier est celui<br />

de préserver l’intégrité <strong>des</strong> compétitions<br />

sportives. En effet, les montants considérables<br />

mis en jeux sur <strong>des</strong> paris pris sur les<br />

compétitions, le tout sans aucun contrôle,<br />

accentuent fortement le risque de fraude et<br />

de suspicions de tricherie. Or « toute perte<br />

de confiance dans le sport porte atteinte à<br />

l’image de l’ensemble du mouvement sportif,<br />

son intégrité, ainsi qu’aux valeurs qu’il véhicule<br />

et nuit directement au développement et à la<br />

promotion <strong>des</strong> activités sportives en France »<br />

souligne Cécile Thomas Trophime, avocate en<br />

droit du sport, aujourd’hui juriste à l’ARJEL.<br />

Si l’ARJEL a dans un premier temps défini<br />

les compétitions, types de résultats et<br />

phases de jeux pouvant faire l’objet de paris, les organisateurs<br />

doivent également, en contrepartie du droit au pari, établir un<br />

dispositif anti-fraude garantissant la sincérité <strong>des</strong> compétitions.<br />

Ce système comprend <strong>des</strong> actions concrètes de surveillance<br />

<strong>des</strong> compétitions, <strong>des</strong> interdictions de prises de paris par les<br />

personnes intéressées par les compétitions, voire le contrôle<br />

L’accroissement <strong>des</strong><br />

risques de fraude<br />

en relation avec<br />

l’augmentation<br />

<strong>des</strong> flux financiers<br />

dans le secteur <strong>des</strong> paris<br />

justifie pleinement<br />

une redevance<br />

proportionnelle au<br />

montant total <strong>des</strong> mises<br />

précis de l’évolution <strong>des</strong> cotes et <strong>des</strong> paris en vue de détecter<br />

<strong>des</strong> mouvements anormaux liés au trucage de la compétition. Le<br />

second objectif est d’assurer un retour financier pour le monde<br />

sportif.<br />

Conformément à l’article 3 du décret 2010-614 relatif aux conditions<br />

de commercialisation <strong>des</strong> droits portant sur l’organisation de paris<br />

en relation avec une manifestation ou compétition sportives, le<br />

prix en contrepartie de l’attribution du droit d’organiser <strong>des</strong> paris<br />

s’exprime en proportion <strong>des</strong> mises.<br />

La bataille interne<br />

Considérant que, selon la loi du 12 mai 2010,<br />

le droit au pari tient compte « notamment <strong>des</strong><br />

frais exposés par la détection et la prévention<br />

de la fraude » et que de plus, comme<br />

l’a déjà souligné le Parlement Européen,<br />

l’augmentation <strong>des</strong> flux financiers dans le<br />

secteur <strong>des</strong> paris en ligne accroît les risques<br />

de fraude, une redevance proportionnelle au<br />

montant total <strong>des</strong> mises se justifie pleinement.<br />

Cette redevance, pour la grande majorité <strong>des</strong><br />

contrats de commercialisation, avoisine les<br />

1% du montant total <strong>des</strong> mises engagées sur<br />

la compétition.<br />

Pour autant, ce droit au pari ne satisfait<br />

aucunement les opérateurs, privés de<br />

revenus substantiels, qui l’ont fait savoir.<br />

A la tête <strong>des</strong> contestataires, Betclic qui a attaqué le droit au<br />

pari devant le juge administratif et devant le Conseil d’Etat par<br />

le biais d’une question prioritaire de constitutionnalité : la plus<br />

haute juridiction administrative n’a pas entendu les arguments de<br />

l’opérateur et a validé le droit au pari.<br />

un <strong>des</strong> arguments majeurs soulevé par les pourfendeurs du droit<br />

au pari consiste à soutenir que les paris portent sur <strong>des</strong> résultats<br />

et plus précisément « <strong>des</strong> données factuelles non susceptibles<br />

d’appropriation » qui se trouveraient donc nécessairement hors du<br />

champ d’exploitation, qu’ainsi, le principe du droit à l’information<br />

serait violé.<br />

Néanmoins, la cour d’appel de Paris dans un arrêt du 14 octobre<br />

2009, précisément relatif à une atteinte au droit de propriété de<br />

la Fédération Française de Tennis par un opérateur proposant<br />

illégalement <strong>des</strong> paris sur Roland garros, a clairement balayé cet<br />

argument : « considérant en effet que l’objet du pari n’est évidemment<br />

pas le résultat connu, mais l’aléa qui n’existe que pour autant que la<br />

manifestation se déroule actuellement, et qui, par définition, disparaît<br />

une fois celle-ci terminée, l’acquisition du résultat tarissant aussitôt<br />

le flux économique généré par l’organisation de paris, ce qui achève<br />

de démontrer que ce flux est bien constitutif d’une exploitation de la<br />

manifestation sportive qui en est le support ». Dont acte.<br />

Un débat porté au niveau européen<br />

L’European gaming and Betting <strong>Association</strong> (EgBA), association de<br />

lobby pour les opérateurs de paris en Europe a, elle aussi, entendu<br />

contester la légalité du droit au pari, cette fois-ci auprès du premier<br />

ministre français lui-même.<br />

Ce vent de contestation a dû dépasser nos frontières pour y trouver<br />

un écho : en effet le Sports Rights Owners Coalition (SROC),<br />

groupement <strong>des</strong> détenteurs de droits sportifs (une quarantaine<br />

d’organisations sportives nationales et internationales parmi les plus<br />

importantes) s’est indigné <strong>des</strong> démarches judiciaires entreprises par<br />

les opérateurs pour s’exonérer du droit au pari : « les membres<br />

du SROC considèrent que l’intégration du droit d’exploitation <strong>des</strong><br />

organisateurs de compétitions sportives dans la loi française sur les jeux<br />

en ligne est un exemple de très bonne pratique permettant d’assurer le<br />

financement durable du sport à tous les niveaux et de protéger l’intégrité<br />

<strong>des</strong> compétitions sportives. C’est pourquoi ils estiment que ce modèle<br />

devrait être suivi par les institutions et les gouvernements européens et<br />

exporté de la manière la plus large possible ».<br />

Le modèle français<br />

du droit d’exploitation <strong>des</strong><br />

compétitions<br />

sportives fait l’objet<br />

d’un grand intérêt<br />

et est sans doute<br />

appelé à se répandre<br />

en Europe à plus ou moins<br />

long terme<br />

C’est bien l’ambition du législateur français que d’exporter sa<br />

législation en Europe et la reconnaissance du droit au pari dans les<br />

autres Etats membres en serait une très belle démonstration. En<br />

tout état de cause, l’intérêt grandit autour du droit au pari. Dernier<br />

exemple en date : Quirino mancini, avocat associé du cabinet Sinisi<br />

Ceschini Mancini (Italie) a souligné fin octobre lors d’une conférence<br />

à madrid organisée par l’International masters of gaming Law (ImgL)<br />

que le modèle français du droit d’exploitation <strong>des</strong> compétitions<br />

sportives faisait l’objet d’un grand intérêt et était sans doute appelé<br />

à se répandre en Europe à plus ou moins long terme.<br />

Vandrille Spire – Promotion Jacques Attali – Série F<br />

62 63<br />

source Ansa


<strong>LE</strong> PASSÉ AU PRÉSENT<br />

L’affaire Caillaux ou la comédie judiciaire de la III ème République<br />

Le directeur du figaro vient d’être abattu de<br />

plusieurs balles de revolver.<br />

Le tireur n’est autre que la femme de l’un <strong>des</strong><br />

hommes politiques les plus en vue du moment.<br />

Par ce geste d’épouse désespérée, elle<br />

pense mettre fi n à une campagne de presse<br />

particulièrement virulente menée contre son<br />

mari, ministre <strong>des</strong> fi nances, dont la tête est<br />

réclamée depuis plusieurs mois pour cause<br />

de confl it d’intérêts avec certains fonds<br />

monétaires, d’enrichissement personnel et de<br />

déshonneur de la Patrie.<br />

Que nos chers lecteurs se rassurent !<br />

Ils n’ont pas manqué l’information, bourrasque de plus dans le<br />

cyclone politico-médiatique « Bettencourt ».<br />

Nous sommes l’après-midi du 16 mars 1914, Henriette Caillaux,<br />

64<br />

femme du ministre <strong>des</strong> finances Joseph Caillaux,<br />

anéantit à sa source l’infamante campagne de<br />

presse menée contre son mari. Le directeur<br />

du Figaro, gaston Calmette, auteur principal de<br />

cette campagne, s’écroule sous les balles…<br />

Né le 30 mars 1863, Joseph Caillaux entre<br />

rapidement en politique. Néanmoins,<br />

d’infamantes campagnes de presse viendront<br />

ternir la carrière du « père de l’impôt sur<br />

le revenu ». De la chute du gouvernement<br />

Barthou en décembre 1913 au 16 mars 1914,<br />

près de 110 articles furent dirigés contre celui<br />

qu’Aristide Briand qualifiait de « Ploutocrate<br />

démagogue ». Tous, quasiment, furent signés de<br />

la main de gaston Calmette qui les concluait<br />

par « Continuons… A demain ». Il annonçait<br />

prochainement « Le rendez-vous de Monsieur<br />

Caillaux devant l’histoire » en référence à <strong>des</strong><br />

télégrammes, « les verts », échangés entre<br />

Caillaux et les agents allemands en 1911. Le<br />

prétexte de l’étouffement d’un conflit armé avec<br />

l’Allemagne dans la Baie d’Agadir n’empêchera<br />

pas la rumeur de trahison. « Joseph Caillaux<br />

travaille pour le roi de Prusse » titra le Figaro.<br />

Caillaux craignait en outre la publication d’un<br />

rapport du procureur Fabre témoignant du rôle<br />

joué par le ministre dans le scandale Rochette,<br />

financier véreux condamné en 1912 pour<br />

escroquerie.<br />

L’acharnement de Calmette se poursuivra par la diffusion de la<br />

correspondance privée de Joseph Caillaux, alors marié à Berthe<br />

gueydan. Le journaliste se dira certes indigné d’une telle publication<br />

mais obligé de le faire pour délivrer son pays. Les lecteurs du<br />

Figaro y découvriront les intentions du ministre « J’ai écrasé l’impôt<br />

sur le revenu en ayant l’air de le défendre ». Inarrêtable, Calmette<br />

fera allusion aux « imprudentes correspondances » du ministre…<br />

Henriette Clarétie, qui deviendra la seconde madame Caillaux ne<br />

saurait échapper à la vindicte journalistique : sa vie privée allait-elle<br />

être déballée au grand jour ? Son<br />

honneur allait-il être trainé dans la<br />

boue, bafoué ?<br />

Le 14 mars 1914 Calmette<br />

triomphe : « Ma tâche est<br />

accomplie. Balayez ! Allez-y ! ».<br />

Henriette Caillaux, devenue<br />

« figarophobe », sollicita en vain<br />

l’aide du président du tribunal<br />

de la Seine, qui lui avouait<br />

l’impuissance de la justice. Son<br />

« Joseph Caillaux<br />

travaille pour le roi<br />

de Prusse » titra le<br />

figaro<br />

mari rendait dans le même temps<br />

visite au Président Poincaré.<br />

« Si Calmette publie une de<br />

mes lettres, je lui casserai la<br />

gueule » déclara Caillaux au<br />

Président de la République. De<br />

son côté, Henriette Caillaux,<br />

hantée par le désespoir, comprit<br />

qu’elle seule pouvait mettre<br />

fin à la calomnie. Dans sa lettre<br />

d’adieu à son « Mari bien aimé »,<br />

elle expliquait qu’elle avait perdu<br />

Joseph Caillaux<br />

patience et qu’elle seule ferait<br />

justice.<br />

A 17h15, elle entrait au siège du Figaro. Six coups de feu retentirent<br />

dans le bureau de Calmette. Touché, à terre, le journaliste<br />

murmurera « Je n’ai fait que mon devoir, ce que j’ai fait, je l’ai fait sans<br />

haine ». À la police arrivée à la hâte, Henriette Caillaux dira « Il<br />

n’y a pas de justice en France, c’était le seul moyen d’en fi nir (…) Ne<br />

me touchez pas, je suis une dame, je suis la femme du ministre <strong>des</strong><br />

fi nances ».<br />

Le procès mondain d’Henriette Caillaux<br />

Ce procès occupera le tout Paris<br />

pendant six audiences. C’est un<br />

événement politique, littéraire et bien<br />

sûr mondain, comme en témoigne<br />

la liste <strong>des</strong> témoins. Le Président<br />

Poincaré, le président du Conseil<br />

Briand, le ministre Barthou, l’écrivain<br />

et ami de Calmette Paul Bourget,<br />

le mathématicien et ministre de<br />

la guerre Painlevé, le dramaturge<br />

Henry Bernstein, et bien d’autres encore.<br />

« Voulez-vous<br />

vous lever<br />

Madame ? »<br />

Joseph Caillaux, omniprésent, dirige tout tel un chef d’orchestre.<br />

L’homme politique voulait que rien ne soit laissé au hasard, il<br />

entendait tout maîtriser.<br />

Sa fameuse « garde corse » dirigée par son bras droit, Ceccaldi,<br />

décidait de qui méritait d’assister à ce spectacle. Le public ainsi choisi<br />

était, de fait, acquis à la cause « Caillaux ». « La tourbe s’emparerait<br />

du Palais si (ma) garde corse ne la faisait pas rentrer sous Terre »<br />

écrivit plus tard Caillaux.<br />

Dans le box <strong>des</strong> accusés, Henriette Caillaux donne le ton et la<br />

mesure du spectacle : ce sera un événement mondain et grave. Très<br />

habillée, elle porte sur la tête « un cylindre de satin noir, surmonté<br />

de deux ailes de corbeaux, qui lui donnent un air de walkyrie<br />

moderne ». Ses mains sont gantées de noir.<br />

<strong>LE</strong> PASSÉ AU PRÉSENT<br />

Face à elle, l’accusation, représentée par le Procureur général<br />

Herbaux qui hérita de l’étiquette « Caillautiste » dès les premiers<br />

instants du procès. La cravate de commandeur de la légion<br />

d’honneur remise la veille du procès y était-t-elle pour quelque<br />

chose ? À la barre, Barthou lancera d’ailleurs à l’accusée : « Madame,<br />

depuis que vous êtes ici, l’accusation n’a rien fait entendre contre<br />

vous ». A la droite de l’accusée, le président Albanel allait<br />

conduire les débats avec une courtoisie qui lui valu d’être taxé de<br />

laxiste par les journaux de droite.<br />

Quant au jury, sa composition déclencha une nouvelle rumeur qui<br />

inonda les couloirs du Palais de Justice lorsque l’urne contenant<br />

les noms <strong>des</strong> jurés arriva <strong>des</strong>cellée sur le bureau <strong>des</strong> magistrats…<br />

un huissier prétendra une chute dans un escalier. Simple hasard ?<br />

manipulation du jury par <strong>des</strong> hommes de Caillaux ? Les archives de la<br />

préfecture de police révèleront qu’une enquête discrète fut menée<br />

sur les opinions politiques <strong>des</strong> jurés. Réactionnaires et conservateurs<br />

seront écartés, me Labori, conseil de madame Caillaux, récusera 8<br />

noms.<br />

Ce 20 juillet 1914, Albanel se refusera une formule brutale du type<br />

« Accusée levez-vous ». Henriette Caillaux, la femme du ministre, il<br />

la connaît, il la côtoie ; à cette dame trop respectable il prononcera<br />

d’une voix délicate : « Voulez-vous vous lever Madame ? ».<br />

Les avocats <strong>des</strong> parties<br />

L’affaire Caillaux<br />

« Si Calmette publie<br />

une de mes lettres,<br />

je lui casserai la<br />

gueule » déclara<br />

Caillaux au<br />

Président de la<br />

république<br />

Avocat de la partie civile, conservateur, détestant Caillaux, le<br />

bâtonnier Chenu mettra tout en œuvre pour prouver que l’acte<br />

d’Henriette Caillaux était prémédité.<br />

Sur le banc de la défense, le bâtonnier Fernand Labori trépigne,<br />

prépare ses notes. Après avoir défendu notamment le capitaine<br />

Dreyfus, Emile Zola, il s’impose avec la défense d’Henriette Caillaux,<br />

comme l’un <strong>des</strong> avocats les plus convoités de l’histoire judiciaire de<br />

la III ème République.<br />

65


<strong>LE</strong> PASSÉ AU PRÉSENT<br />

L’affaire Caillaux ou la comédie judiciaire de la III ème République<br />

La tribune de Joseph Caillaux<br />

Joseph Caillaux s’était juré de faire sien ce procès. Si sa femme<br />

est acquittée, il en sortira vainqueur. Avec le même élan qu’à<br />

l’Assemblée, Joseph Caillaux monte à la tribune. Après deux jours<br />

d’audience, il est au centre de tous les débats, il interrompt les<br />

dépositions <strong>des</strong> témoins dérangeants, il vient au secours de sa<br />

défense s’il la juge trop fébrile. Il devient l’accusé par procuration.<br />

D’ailleurs lui-même s’accusera :<br />

« Je tiens à dire que cette femme qui est aujourd’hui dans le box <strong>des</strong><br />

accusés s’y trouve en effet par ma faute ! (…) Je n’ai pas su la protéger<br />

contre la méchanceté et la calomnie (…) De ne pas avoir senti que, par<br />

amour pour moi, elle pouvait être capable d’un tel geste…Je l’en excuse,<br />

et je m’accuse moi-même ». La salle est domptée.<br />

Le procès d’Henriette Caillaux est dominé par deux questions :<br />

« A-t-elle voulu tuer ? », « A-t-elle tué ? ».<br />

Bien qu’insistant sur l’achat de l’arme dans l’après midi, et la lettre<br />

d’adieu, Chenu aura du mal à convaincre le jury d’un acte prémédité.<br />

D’autant que la défense va sortir de sa manche un atout majeur, le<br />

chirurgien Doyen.Ami du couple Caillaux, il qualifiera le meurtre de<br />

« roman ». Il montre qu’au vu <strong>des</strong> blessures de gaston Calmette,<br />

c’est bien le directeur du Figaro qui s’est « jeté sous les balles », tandis<br />

qu’Henriette Caillaux tirait en direction du sol comme si elle perdait<br />

le contrôle de son arme. Plus encore, le chirurgien s’indignera contre<br />

ses confrères qui ont opéré Calmette plus de cinq heures après le<br />

crime. Il les tiendra pour responsables de la mort du journaliste.<br />

Caillaux obtint ce qu’il voulut. Le doute venait de s’emparer de la<br />

Cour d’Assises, il ne quittera plus jamais l’esprit <strong>des</strong> jurés.<br />

mais la partie civile n’entendait pas laisser Joseph Caillaux triompher<br />

devant sa nouvelle tribune. Le bâtonnier Chenu avec la citation<br />

du témoin Latzarus, rédacteur du Figaro, passait à l’attaque. Le<br />

procès allait prendre une coloration politique. À la barre Latzarus<br />

évoque tout d’abord le rapport Fabre, dont le contenu fut révélé<br />

par Barthou à l’Assemblée. D’un ton grave Caillaux répondait :<br />

« Le document Fabre était un acte de gouvernement, je le ferai encore, si<br />

c’était à refaire ». Les jurés restèrent, n’en déplaise à me Chenu, assez<br />

insensibles à cet épisode du procès.<br />

À propos <strong>des</strong> fameux « verts », ces télégrammes qui attestaient<br />

de conversations entre Joseph Caillaux et le Reichstag, la crainte<br />

du ministre se faisait beaucoup plus grande. La partie civile jouait<br />

là sa plus grosse carte, mais surtout la dernière. Elle voyait en<br />

une disgrâce politique une condamnation certaine. Ces « verts »,<br />

ceux-là même qui contraignirent Caillaux à démissionner un peu<br />

auparavant, l’ancien ministre les redoutait. Certes, ils n’étaient<br />

pas très explicites, mais Joseph Caillaux craignait que cette<br />

« germanophilie » ne le renvoyât devant une autre Cour. Il n’eut<br />

d’ailleurs pas tort. mais l’utilisation de ces documents se résuma à leur<br />

66<br />

simple évocation. une intervention du gouvernement, par crainte de<br />

représailles de la part de l’Allemagne, empêchera l’avocat Chenu<br />

de les divulguer. Le lendemain le procureur lira une déclaration du<br />

gouvernement : « Ces pièces ne sont que <strong>des</strong> prétendues copies de<br />

documents qui n’existent pas, et qui n’ont jamais existé. On ne peut<br />

donc en aucune façon les invoquer en vue de porter atteinte à l’honneur<br />

et au patriotisme de M. Caillaux ».<br />

Après cette lecture, le bâtonnier Labori concluait victorieusement<br />

« l’incident est clos ».<br />

Le naufrage de la partie civile commençait.<br />

Plus tard, l’interrogation de la provenance de cette déclaration<br />

du gouvernement sera posée. Les conditions d’approbation de<br />

Poincaré, en voyage en Russie à ce moment, furent remises en cause<br />

par le Président lui-même. Poincaré accusera directement certains<br />

membres de son gouvernement et proches de Caillaux d’avoir<br />

permis l’acquittement d’Henriette Caillaux.<br />

Le quatrième jour d’audience fut marqué par la déposition de<br />

la première madame Caillaux, Berthe gueydan. C’est d’un air<br />

revanchard et farouche qu’elle vint porter l’accusation contre celle<br />

qui « l’a mise dehors ». Elle expliquera que la crainte de sa rivale était<br />

infondée : cette correspondance entre Joseph et Henriette, « ce ne<br />

sont que <strong>des</strong> lettres d’une femme furieuse qui veut me faire jeter dehors.<br />

On n’y parle pas de politique ». Elle témoignera qu’elle eût été la seule<br />

et unique victime d’une telle révélation publique.<br />

Le même jour Barthou s’insurgera contre le président Albanel<br />

« Vous présidez avec tant de partialité que je refuse de continuer ».<br />

Les conseillers en vinrent même à reprocher au président de les<br />

« déshonorer ». Le lendemain la presse titre : « Les juges du procès<br />

Caillaux vont-ils se battre en duel ? ».<br />

Chaque nouvelle journée d’audience était pour Joseph Caillaux<br />

une nouvelle tribune d’où il donnait libre court à son éloquence.<br />

L’auteur Bernstein fut l’un de ceux qui osa l’affronter<br />

directement : « Nous assistons ici à une chose<br />

inconcevable. Celle d’un homme qui monte sur le<br />

cercueil de sa femme pour parler plus haut (…) je ne<br />

sais quand sera la mobilisation, je ne sais pas quel jour<br />

part Caillaux, mais je dois le prévenir qu’à la guerre on<br />

ne peut pas se faire remplacer par une femme et qu’il<br />

faut tirer soi-même ».<br />

La salle jubile,exulte,chavire… Le président suspend<br />

l’audience, Caillaux sort sous les huées.<br />

Hors <strong>des</strong> frontières, la Serbie lance un ultimatum<br />

à l’Autriche-Hongrie. La poudrière allait bientôt<br />

exploser.<br />

Dernier acte d’une comedia judiciare<br />

La plaidoirie du bâtonnier Chenu, outre les attaques envers la<br />

personnalité de Joseph Caillaux, est rythmée par la question de la<br />

préméditation. Pour lui, l’acte d’Henriette Caillaux était prémédité.<br />

Le bâtonnier Chenu conclura sa plaidoirie par la démonstration que<br />

Joseph Caillaux a poussé sa femme au crime. Henriette Caillaux ne<br />

résiste pas face à un tel assaut, elle vacille, s’effondre et sera évacuée.<br />

Le réquisitoire du ministère public sera aussi fébrile que l’a été<br />

l’accusation dans ce procès, ne sachant et n’osant surtout prendre<br />

une position définitive. Le procureur Herbaux réclamera tout de<br />

même la culpabilité d’Henriette Caillaux et requerra cinq années<br />

de réclusion.<br />

Tout au long du procès, me Labori se présenta comme un gardien<br />

de la liberté de la presse, cependant il ajouta : « Il faut que la presse<br />

soit digne de ses fonctions ». Le bâtonnier Labori débuta sa plaidoirie<br />

par l’évocation d’autres scenarii analogues. Il cita pour mémoire<br />

l’affaire de La lanterne dont il avait lu le récit dans le Figaro en 1898.<br />

Il s’agissait de la femme d’un député qui tira sur le secrétaire de la<br />

rédaction du journal pour se venger d’un article outrageux. Elle fut<br />

acquittée. Acquittée encore, Madame Clovis Hugues qui mit fin à<br />

une campagne de presse infamante en abattant un journaliste de<br />

six balles.<br />

Au soutien de l’acquittement, Labori sortira une dernière botte<br />

<strong>LE</strong> PASSÉ AU PRÉSENT<br />

L’affaire Caillaux<br />

invraisemblable. Il appellera gaston Calmette. Lui-même qui avait<br />

approuvé l’acquittement de ses femmes diffamées qui défendirent<br />

leur honneur. « Je le vois s’approcher de la barre. Il n’a plus le visage de<br />

la haine. Il a celui du pardon. C’est lui qui vous demande l’acquittement<br />

d’Henriette Caillaux. (…) Gardons nos colères pour l’ennemi (…) La<br />

guerre est à notre porte ».<br />

Il fallut un peu moins d’une heure aux jurés pour répondre « non »<br />

aux deux questions posées.<br />

Non, Henriette Caillaux n’est pas coupable d’avoir<br />

donnée la mort à gaston Calmette. Non, elle n’a<br />

pas agi avec préméditation. Henriette Caillaux est<br />

acquittée.<br />

« Il faut que la<br />

presse soit digne Quelques applaudissements éclatent, alors qu’une<br />

de ses<br />

tornade d’ « A mort Caillaux ! » emporte le Palais de<br />

fonctions »<br />

Justice. Les injures pleuvent, <strong>des</strong> bagarres éclatent<br />

à l’extérieur.<br />

mais les passions les plus déchainées allaient<br />

bien vite s’éteindre. Jean Jaurès est assassiné,<br />

la mobilisation générale ordonnée, les canons<br />

chargés… La France vient d’entrer dans ce qui sera « la grande<br />

guerre ».<br />

Epilogue<br />

Parlant beaucoup, beaucoup trop, Caillaux commit de nouvelles<br />

imprudences envers <strong>des</strong> agents allemands comme Duval à la tête<br />

du Bonnet Rouge. La hargne de Clémenceau refit surface, Poincaré<br />

aurait témoigné à Barrès de sa priorité d’arrêter Caillaux. Le 14<br />

janvier 1918, Joseph Caillaux était arrêté à son domicile pour<br />

« intelligence avec l’ennemi » et conduit à la prison de la Santé. Le<br />

17 février, le jugement de Caillaux se tiendra au Sénat, érigé pour<br />

l’occasion en Haute Cour de justice. Pour ce second rendez-vous<br />

judiciaire du couple Caillaux, le tout Paris a refait le déplacement.<br />

Le trio de virtuoses, Demange, moutet, et moro-giaferri ne<br />

pourra pas empêcher, ce 23 Avril 1920, la condamnation de Joseph<br />

Caillaux. malgré la privation de ses droits civiques, il retrouvera le<br />

ministère <strong>des</strong> finances - ironie du <strong>des</strong>tin ? - grâce à l’amnistie votée<br />

en 1925. Il achèvera sa carrière politique comme sénateur de la<br />

Sarthe aux côtés de ceux qui l’on jugé quelques années auparavant.<br />

« Ancien adversaire du Sénat, je suis devenu sénateur pour ma<br />

punition » écrivit-il. Joseph Caillaux meurt le 22 novembre 1944.<br />

Le général de gaulle appréciait ce personnage dont il dira qu’il était<br />

« le premier homme d’Etat moderne ».<br />

Romain Vanni – Promotion Jacques Attali – Série G<br />

67


<strong>LE</strong> PASSÉ AU PRÉSENT<br />

Cour d’appel de BORDEAUX : Quand la vindicte s’en fût 1<br />

On connaît Bordeaux pour deux choses. Elle<br />

est d’un coté la france <strong>des</strong> juges, mère de<br />

l’ENM et juste bras de trois départements. De<br />

l’autre, on la présente comme la france <strong>des</strong><br />

vins, siège de Margaux, Petrus et Libourne. Le<br />

Baromaître ne pouvait donc omettre de visiter<br />

celle qui, sans conteste, incarne sous toutes<br />

ses coutures la france de la robe.<br />

La cour d’appel de Bordeaux est au centre d’un contentieux<br />

bien particulier. Celui du vin, car pour se rendre dans le<br />

bordelais, il ne suffit pas de suivre Marie Besnard 2 partie de<br />

Poitiers pour faire reconnaître son innocence, encore faut-il être un<br />

tantinet œnophile.<br />

La guerre <strong>des</strong><br />

projets<br />

Bordeaux est à la<br />

croisée <strong>des</strong> ambitions<br />

grecques et romaines.<br />

Elle se veut délicate et<br />

virile, représentative et<br />

symbolique, romane et<br />

dorique. La cour d’appel de<br />

Bordeaux a hérité de ces<br />

gènes hétéroclites et son<br />

palais témoigne encore de<br />

ces contradictions.<br />

C’est ainsi que Joseph-<br />

Adolphe Thiac concevait<br />

en 1836 les plans d’une<br />

bâtisse pareille à une fillette<br />

chargée de tenir dans une<br />

main la cour criminelle de<br />

la ville, et dans l’autre la<br />

prison de Hâ. Au terme <strong>des</strong> divers projets successivement élaborés,<br />

la fillette prenait un peu d’embonpoint pour donner naissance à une<br />

demoiselle, languissante jeune fille dont les humeurs suivaient celles<br />

du conseil général, qui finira par rompre le marché de construction,<br />

sujet à de brusques changements d’avis.<br />

Il est alors question de reconvertir l’ancienne prison, dont la<br />

salubrité fait l’objet de vives polémiques. De tout temps, le bon<br />

fonctionnement de la justice a pu se trouver ralenti par les impératifs<br />

de logement <strong>des</strong> condamnés. Aujourd’hui, le contrôleur <strong>des</strong> prisons<br />

surveille. Naguère, il semblerait que nul ne maîtrisait ces cellules<br />

obscures.<br />

Le dixième projet de Thiac s’avère être le bon. Le péristyle est<br />

grandiose, la salle centrale <strong>des</strong> pas perdus monumentale et les douze<br />

68<br />

colonna<strong>des</strong> juchant l’escalier principal titanesques. La demoiselle<br />

porte un nom : c’est marie-Jeanne. Elle a la silhouette d’une chopine.<br />

Ce Parthénon est un « Temple Palais » sur lequel quatre cariati<strong>des</strong><br />

veillent. Il s’agit de michel de l’Hospital, malesherbes, d’Haguenau<br />

et montesquieu. La justice bordelaise porte dorénavant la barbe<br />

et perd un peu de sa féminité : c’est Balthazar offrant la myrrhe au<br />

justiciable. Il est cette force tranquille qui croît avec les siècles.<br />

Portalis devait initialement être le quatrième <strong>des</strong> rois mages<br />

bordelais. mais le conseil général de gironde lui fera boire le calice<br />

jusqu’à la lie.<br />

Un monde viti-vinicole<br />

Selon le bâtonnier Jean Philippe magret, « une part importante de<br />

l’activité judicaire (du département) concerne spécifi quement le droit<br />

de la vigne et du vin, c’est-à-dire <strong>des</strong> contentieux relatifs à tout ce<br />

qui touche au monde vitivinicole<br />

notamment les baux<br />

ruraux, la circulation <strong>des</strong><br />

vins, les frau<strong>des</strong>, le droit <strong>des</strong><br />

marques, etc. » 3 . Le juriste<br />

curieux se portera ainsi à<br />

Bordeaux pour y goûter<br />

ses spécialités aromatiques<br />

comme contentieuses.<br />

Toutefois, si la villégiature<br />

à Bordeaux visera souvent<br />

à croiser un apprenti<br />

magistrat, Bordeaux la<br />

généreuse vous tiendra<br />

rigueur de ne pas en<br />

profiter pour parcourir ses<br />

chais, cépages et vallons<br />

vinifiés. La ville vous<br />

enivrera de son arôme.<br />

Puis l’on se demande<br />

quelles sont les charpentes<br />

de l’activité judicaire de la ville. L’homme de cour répondra<br />

machinalement que le droit bordelais repose sur un principe<br />

simple : séparer le bon grain de l’ivraie. Ainsi, le contrefaiseur se<br />

verra condamner quand le propriétaire d’un cépage d’exception<br />

bénéficiera quant à lui de la protection la plus absolue.<br />

L’architecte Thiac, créateur du « joli Bazar de Bordeaux » a bâti<br />

une barrique sophistiquée pour faire mûrir l’activité judicaire. Des<br />

reliques du passé gardent l’édifice du haut de la tour <strong>des</strong> anglais et<br />

de la tour <strong>des</strong> minimes, comme si les organes de justice, assemblés<br />

dans ce tonneau de pierre, étaient menacés par une sorte de<br />

phylloxera judicaire.<br />

Le bouillonnement de l’activité condensée de ces divers degrés de<br />

1. ou « Quand le vin dicte sans fût »<br />

2. Marie Besnard fut inculpée en 1949 pour l’empoisonnement de 12 personnes dont son propre mari et fut d’abord jugée à Poitiers pour l’être plus tard devant les<br />

juridictions bordelaises. Cf. Baromaitre n°10<br />

3. JCP G, n°12 – 22 mars 2010 p. 579<br />

juridiction n’aura de répit qu’une fois le dernier condamné à mort<br />

exécuté : le sieur Delafet. une seconde de persistance pour le Palais<br />

sanguinaire, avant que l’abolition de la peine de mort ne limite le seul<br />

nectar écarlate à celui de Bacchus.<br />

Un bien beau bourg<br />

La fin du vingtième siècle marque pour la cour d’appel de Bordeaux,<br />

comme pour nombre de ses semblables, une accélération de<br />

la procédure. Le Palais est surchargé, fort en tanin et en affaires<br />

aux couleurs variables, aux fragrances incompatibles. L’AOC ne<br />

<strong>LE</strong> PASSÉ AU PRÉSENT<br />

Cour d’appel de BORDEAUX<br />

fonctionne plus.<br />

Rogers vient alors à la rescousse. Celui-là même qui concevait<br />

quelques années plus tôt le centre Pompidou avec son collègue<br />

Piano. Un tribunal de grande instance flambant neuf allait, en 1998,<br />

alléger les locaux dans lesquels la cour d’Appel siégeait de droit.<br />

Rogers perçait ainsi le tonneau de Diogène de ses passions<br />

fonctionnaires, faisant de Bordeaux ce fameux Nabuchodonosor,<br />

témoin historique de l’achèvement de sa maturation.<br />

Hadrien Pellet - Promotion Jacques Attali – Série J<br />

<strong>Avocats</strong> ENVIRON uN mILLIER<br />

Bâtonnier : michel DuFRANC<br />

Première présidente Chantal BuSSIÈRE<br />

Procureur général Jean-marie DARDE<br />

Tribunaux de Grande Instance du ressort CHARENTE : Angoulême<br />

DORDOgNE : Bergerac, Perigueux<br />

gIRONDE : Bordeaux, Libourne<br />

Tribunaux d’instance du ressort CHARENTE : Angoulême, Cognac<br />

DORDOgNE : Bergerac, Perigueux, Saralt-la-Canéda<br />

gIRONDE : Arcachon, Bordeaux, Libourne<br />

69


L’AGENDA DE L’EFB<br />

Juriscup 2010<br />

L’équipage du Pen Kalet IX représentant l’EfB 2010<br />

est heureux de vous annoncer qu’il a remporté la<br />

coupe <strong>des</strong> meilleurs jeunes juristes de la Juriscup 2010<br />

à Marseille. Le trophée pèse 2 kg, et brille de mille<br />

feux dans les couloirs de l’EfB rue de Charenton.<br />

Cette superbe aventure a été rendue possible par<br />

notre partenaire : la maison BOSC.<br />

UN EQUIPAGE DE COMPET’<br />

L’équipage<br />

Sur un bateau, rigueur et réactivité sont les maîtres mots. Les<br />

qualités individuelles et une bonne cohésion nous ont permis<br />

de remporter ce trophée.<br />

Sandrine et JB jouèrent un 4 mains digne <strong>des</strong> plus grands virtuoses<br />

du piano. Léo et Fanny, en numéros 2, constamment aux aguets firent<br />

<strong>des</strong> virements de bords et <strong>des</strong> empannages une simple formalité.<br />

Romain, Chloé et Alexandra : pas moins de 6 bras furent nécessaires<br />

pour tenir les écoutes de la voilure avant. Quant à la grand Voile,<br />

elle fut confiée aux deux moussaillons Pierre-Marie et Alexandre<br />

dont le calme et la sagesse ont permis <strong>des</strong> réglages au millimètre.<br />

« Sur l’Attila,<br />

prévenir c’est<br />

toujours mieux, même<br />

s’il faut mettre un ris<br />

pour un vent<br />

force 2… »<br />

70<br />

Le bateau : le Pen Kalet IX,<br />

« tête dure » bretonne<br />

Le Pen Kalet IX, 9ème bateau de<br />

georges le Troquet, concourt<br />

depuis plusieurs années pour<br />

l’EFB. Capitaine georges<br />

navigue depuis toujours. En<br />

vieux loup de mer, il prédit les<br />

vents, manœuvre au gré <strong>des</strong><br />

courants… Accompagnés de<br />

deux marins de son équipage,<br />

gilles et Sébastien, ces trois<br />

navigateurs confirmés étaient<br />

les chefs de bords.<br />

Nous voulons ici les remercier pour<br />

leur patience, leur gentillesse et leur<br />

pédagogie sans lesquelles notre victoire<br />

n’aurait pas été possible.<br />

Les évènements « chocs »<br />

Léo, chef radio, a « bouché le port de<br />

marseille » avec son Iphone ! Il était<br />

en outre photographe officiel de l’EFB<br />

et accessoirement le commis de la<br />

« chasse d’eau » (nom d’une écoute reliée au tangon !). « Alex<br />

sans draps » et Chloé furent quant à elles très « acide-du » sur le<br />

pont de l’infirmerie… Romain, « agent tout risque », a lutté contre<br />

un hélicoptère qui déréglait le spi. georges « Hasselof » sauva la<br />

sirène Fanny <strong>des</strong> eaux. Enfin, le Pen Khalet IX lors de la dernière<br />

régate subissait un départ (un peu trop) coque contre coque…<br />

UN ÉQUIPAGE DE PLAISANCE<br />

Les 30 accompagnateurs<br />

L’AEA, soucieuse de proposer<br />

aux matelots les plus néophytes<br />

d’entre vous, a avitaillé trois<br />

bateaux de luxe pour <strong>des</strong><br />

élèves avocats de prestige.<br />

C’est ainsi que trois navires,<br />

le Jacques Attila, le Bredelien<br />

et le Bob l’aventure, baptisés<br />

pour l’occasion, ont pu soutenir<br />

notre équipage Régate et<br />

dignement arborer les couleurs<br />

de notre école.<br />

« Pas d’ongle cassé un<br />

teint halé et<br />

les boites de nuit de<br />

Marseille<br />

amplement<br />

visitées !»<br />

Pour les vingt ans de la Juriscup, l’EFB était ainsi présente « en force<br />

», mêlant initiation à la voile et moments de détente.<br />

L’AEA vous l’avait promis : c’est sous les auspices bienveillants de<br />

Poséidon que l’EFB était « à la barre ». On se souviendra longtemps<br />

de la présence <strong>des</strong> avocats parisiens à marseille !<br />

<strong>LE</strong> JACQUES ATTILA<br />

Sun Odysssey 43<br />

<strong>LE</strong> BrEDELIEN<br />

Sun Odysssey 43<br />

<strong>LE</strong> BOB L’AVENTUrE<br />

Oceanis 45<br />

Les bateaux<br />

Un bateau sans encombre (apparente)<br />

• Un équipage toujours prêt, et BSP souvent aux taquets !<br />

L’AGENDA DE L’EFB<br />

Juriscup 2010<br />

Il serait vain de vouloir dresser la liste exhaustive <strong>des</strong> rires et <strong>des</strong><br />

larmes qui ont accompagné un tel périple. Le Baromaître vous<br />

propose ici un bref <strong>des</strong>criptif <strong>des</strong> caractéristiques de nos bateaux<br />

accompagnateurs, essayant autant que possible d’y mettre la forme<br />

(voir encadré).<br />

Romain Vanni – Promotion Jacques Attali – Série G<br />

& Hadrien Pellet– Promotion Jacques Attali – Série J<br />

• Chaque jour le bateau s’en vogue vers l’île, confondre Frioul et Vilnus c’est facile !<br />

• Sur l’Attila, prévenir c’est toujours mieux, même s’il faut mettre un ris pour un vent force 2…<br />

Le bateau pierre précieuse (estampillé Diadème)<br />

• Les calanques à moteur : On les remercie, pas d’avarie, pas de voile sortie : le moteur était de rigueur !<br />

• Pas d’ongle cassé, un teint halé et les boites de nuit de Marseille amplement visitées !<br />

• Le Bredelien s’amuse.<br />

Champagne, Jet Set, Paillette : bienvenue sur la croisette !<br />

Accompagnateurs mais pas amateurs !<br />

• Les skippers les mieux aguerris d’un coup de baume ne sont pas à l’abri !<br />

• Darmaillan mouillant<br />

le bateau ? 24 secon<strong>des</strong> chrono !<br />

• Quel est le point commun entre le Bob l’aventure et un ferry-boat ? *<br />

* Les allers-retours !<br />

71


L’AGENDA DE L’EFB<br />

L’éloquence à l’EFB : La Petite Conférence<br />

Si vous passez à l’EFB, vous l’apercevrez, de temps à autre,<br />

avec dans une main son rouleau de scotchs et dans l’autre<br />

ses affiches enroulées, glissant de fenêtres en portes, passant<br />

par tous les étages, avant de finir par la cage de l’ascenseur. Qui ?<br />

Le membre de l’AEA en charge du pôle éloquence, responsable<br />

de l’organisation du concours de la petite Conférence, et à ce titre<br />

chargé de communiquer avant chaque séance du concours.<br />

Si vous le voyez se balader dans l’Ecole, en train d’en recouvrir<br />

les moindres recoins d’affiches annonçant une séance de la petite<br />

Conférence, c’est qu’il va y avoir de l’éloquence dans l’air. Avis aux<br />

amateurs : <strong>des</strong> plaideurs exaltés vont prononcer <strong>des</strong> plaidoiries enflammées,<br />

<strong>des</strong> invités prestigieux vont évaluer leurs jeunes futurs<br />

pairs, prononçant quelques doctes conseils avant de laisser la parole<br />

aux Secrétaires présents (généralement, au moins la moitié de la<br />

promo). Et pour finir, après deux, quatre ou six discours, tout ce<br />

petit monde se dirigera vers le bar d’en face pour un apéritif propre<br />

aux confidences et encouragements. Mais d’où vient ce concours<br />

peu connu ?<br />

Au commencement était une évidence :<br />

l’éloquence a toute sa place à l’EFB, et les<br />

élèves-avocats, bien qu’encore étudiants – et<br />

donc non-éligibles à participer au concours de<br />

la Conférence – devraient pouvoir malgré tout<br />

s’exercer à la rhétorique et affiner leur talent<br />

oratoire. Depuis <strong>des</strong> temps immémoriaux, un<br />

concours d’éloquence, label AEA, existait dans<br />

notre Ecole mais faisait double emploi avec<br />

le concours de la petite Conférence, organisé<br />

par les Secrétaires de la Conférence. Ce<br />

dernier poursuivait le même but : permettre<br />

aux presque-avocats que nous sommes de<br />

perfectionner notre éloquence, notamment dans l’optique de la<br />

préparation du concours de la Conférence. En effet, l’article 4 du<br />

Règlement de la Conférence (annexe IV du Règlement intérieur du<br />

Barreau de Paris) prévoit que : « Ce concours [celui de la Conférence<br />

du Barreau] pourra être préparé au cours de la période initiale de<br />

formation à l’EFB dans le cadre de la « petite conférence ». »<br />

Dans leur grande sagesse, les deux organisations décidèrent<br />

de fusionner les deux concours, lequel s’intitule maintenant<br />

« La petite Conférence – AEA ».<br />

Qui s’y présente ? Des élèves-avocats comme vous et moi. Nul<br />

besoin d’être un Cicéron en herbe ou un Démosthène en<br />

puissance... Il suffit d’avoir un peu de temps à consacrer à l’écriture<br />

de son discours et pouvoir être à l’EFB un soir de semaine, autour<br />

de 19h30. Tout le monde peut s’y présenter, ceux de la promotion<br />

sortante comme ceux de la promotion entrante. L’expérience n’est<br />

pas un pré-requis pour ce concours, mais le fruit que récoltent ceux<br />

qui ont le courage de s’y présenter.<br />

72<br />

En effet, contrairement aux autres concours d’éloquence qui<br />

existent de-ci de-là, la valeur ajoutée de la petite Conférence, pour<br />

le public comme pour les orateurs, c’est la formation. On revient<br />

au but initial : préparer, entraîner, former à l’éloquence, dans la<br />

perspective du concours de la Conférence. Points de sarcasmes et<br />

de moqueries gratuites, comme à la Berryer – ou alors si peu. Point<br />

de solennité pompeuse et étouffante, comme à la Conférence du<br />

Barreau. Ici, au contraire, une écoute patiente <strong>des</strong> Secrétaires, les<br />

conseils avisés d’une personnalité invitée pleine d’expérience et de<br />

sagesse, un public sage et bienveillant et la possibilité de visionner<br />

sa propre prestation (chaque séance étant filmée). D’où aussi une<br />

ambiance différente au moment de la reprise, car la longueur et la<br />

densité <strong>des</strong> conseils prodigués ne préjugent bien évidemment pas<br />

de l’appréciation du jury sur la prestation, une excellente prestation<br />

pouvant faire l’objet d’un plus grand nombre de remarques qu’une<br />

prestation qui sera moins bien notée mais qui aurait suscité moins<br />

de commentaires.<br />

Il est vrai que si les séances du premier tour<br />

possèdent un caractère souvent intimiste,<br />

qui favorise les conseils et les confidences, le<br />

deuxième tour, et surtout la finale prennent<br />

une autre ampleur. Pour commencer, le<br />

lieu change : fini l’EFB et ses amphis parfois<br />

décatis rappelant trop les années 1970, nous<br />

voici dans le Palais de Justice, dans la salle<br />

haute de la bibliothèque de l’Ordre <strong>des</strong><br />

avocats ou dans la Salle <strong>des</strong> Criées. mais pour<br />

les huit demi-finalistes et quatre finalistes,<br />

quelle consécration que de pouvoir plaider à<br />

la place <strong>des</strong> candidats à la Conférence, face à<br />

<strong>des</strong> Secrétaires réunis au complet et devant un<br />

public nombreux et où l’on voit quelques têtes<br />

grisonnantes, associés de cabinet prospectant ici et là de jeunes<br />

pousses prometteuses. Enfin, le prix pour le gagnant – une robe<br />

d’avocat offerte par la maison Bosc – n’est pas négligeable.<br />

Au fond, la petite Conférence, c’est comme la grande mais en<br />

mieux : moins d’enjeux, plus de conseils. Petite par son nom, elle est<br />

assurément aussi grande quant à la qualité de ses candidats, l’intensité<br />

de leurs plaidoiries et l’expérience qu’ils y acquièrent.<br />

Laurent Bonnet – Promotion Jacques Attali – série F<br />

INTErVIEW DE MAÎTrE VANESSA BOUSSArDO<br />

Les candidats vous ont-ils fait<br />

penser à vous-même quand vous<br />

avez tenté la Conférence ?<br />

Le concours de la Conférence n’est pas<br />

si loin et forcement je me suis projetée<br />

dans les candidats. J’ai retrouvé à travers<br />

eux la même angoisse et le même plaisir<br />

qui m’animaient lorsque j’ai présenté la<br />

conférence.<br />

Avez-vous présenté le concours de la petite<br />

conférence ?<br />

Non, à l’époque le concours était assez discret et l’évènement ne<br />

se déroulait pas du tout de la même manière. Alors qu’aujourd’hui il<br />

se passe sur trois tours, la petite conférence se déroulait en une fois<br />

avec un discours à la bibliothèque de l’EFB. On parlait ainsi peu de<br />

la petite conférence.<br />

Est-ce plus difficile de plaider ou de juger ?<br />

D’une manière générale, il est très difficile de juger car nous avons<br />

tous une sensibilité différente et se retrouver du jour au lendemain<br />

de l’autre côté de la barrière à devoir évaluer les performances d’un<br />

autre est toujours délicat.<br />

Cependant, j’ai pris beaucoup de plaisir avec la petite conférence et<br />

cette expérience a été véritablement enrichissante.<br />

Quel conseil principal donneriez-vous aux candidats<br />

qui se présentent ?<br />

Je dirais avant tout qu’il faut être soi-même, ne pas chercher à<br />

recopier un style car cela ne fonctionne pas. Chacun a son propre<br />

tempérament et sa personnalité et c’est ce qui fait la différence lors<br />

de son passage.<br />

L’AGENDA DE L’EFB<br />

La Petite Conférence<br />

Les critères sont-ils les mêmes que ceux de la<br />

Conférence ?<br />

Les critères sont proches car l’idée est la même, l’orateur doit séduire,<br />

convaincre et émouvoir.<br />

Alors comme pour la Conférence, ce sont ces critères que l’on<br />

regarde même si bien sûr l’on tient compte du fait qu’il y a moins<br />

de candidats à l’EFB et qu’ils ont évidemment moins d’expérience.<br />

Toutefois, je peux vraiment dire que les discours de cette année<br />

étaient dignes de ceux prononcés lors de la Conférence.<br />

La petite conférence serait-elle un tremplin vers la<br />

Conférence ?<br />

Il s’agit d’un véritable entraînement car ce qui attend les candidats<br />

lors de la Conférence est exactement pareil. Les 2ème et 3ème tours<br />

se déroulent également à bibliothèque de l’Ordre et sont abordés de<br />

la même manière.<br />

Bien sûr il n’y a ni acquis ni certitude mais cela démontre néanmoins<br />

une aisance et une aptitude au discours qui, couplé avec l’expérience<br />

engrangée, constituent un acquis indéniable.<br />

Si vous montiez votre cabinet, embaucheriez-vous un<br />

<strong>des</strong> quatre finalistes ?<br />

(Rire) C’est difficile à dire puisque tous les candidats étaient<br />

talentueux. En revanche, ce que je puis dire avec certitude c’est que<br />

j’ai hâte de les voir passer le concours de la Conférence car je suis<br />

persuadé que l’on entendra parler d’eux.<br />

Propos recueillis par<br />

Léopold Lemiale – Promotion Jacques Attali – Série N<br />

73


EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />

La solitude <strong>des</strong> avocats démentie par les séries télévisées<br />

sur le monde judiciaire ?<br />

La justice, et notamment notre future<br />

profession, est une source intarissable<br />

d’inspiration pour les scénaristes <strong>des</strong> séries à<br />

succès. Parfois grossière déformation, parfois<br />

étonnamment juste, l’image que ces séries<br />

renvoient de notre métier mérite d’être<br />

étudiée, c’est l’objet de cet article.<br />

Pour vous réchauffer en cette saison glaciale, nous avons choisi<br />

de vous parler plus particulièrement du « couple » que les<br />

avocats forment dans les séries que vous regardez le soir,<br />

après une dure journée de labeur, à l’EFB ou en cabinet.<br />

Prenons l’exemple d’Engrenages, une <strong>des</strong> séries phares de Canal +.<br />

une série policière recommandée par les policiers : étonnant mais<br />

vrai. Engrenages est une série que les policiers ne désavouent pas,<br />

et pour cause. L’un <strong>des</strong> scénaristes, Eric de Barahir, est un ancien<br />

commissaire.<br />

Pourquoi prendre en exemple cette série plutôt qu’une autre ? A<br />

cause de son réalisme ? De la qualité <strong>des</strong> scénarios ? Du jeu <strong>des</strong><br />

acteurs ? C’est cet ensemble qui a conduit la BBC à acquérir cette<br />

série où tout le petit monde de la justice se défie. De l’instruction au<br />

parquet, en passant par la police et le barreau.<br />

Le barreau est représenté dans Engrenages par Joséphine Karlsonn,<br />

une avocate pénaliste, interprétée par Audrey Fleurot. Qui veut<br />

devenir avocat doit connaître Joséphine Karlsonn. Elle incarne tout<br />

ce qu’on aimerait être et tout ce que nous détesterions devenir.<br />

Intelligente, rusée, excellente en procédure pénale, elle est capable<br />

de faire tomber une enquête pour un détail. Son vice : l’argent ? Le<br />

pouvoir ?<br />

Sa phrase fétiche, reprise dans le teaser de la saison 3, est à méditer<br />

pour les futurs avocats que nous sommes : « Faire libérer un innocent,<br />

c’est facile, c’est normal. Faire libérer un coupable, ça, ça m’excite… »<br />

En observant le parcours de Joséphine Karlsonn, on s’aperçoit qu’elle<br />

ne travaille jamais seule. Les scénaristes la font toujours évoluer en<br />

binôme. Les « couples » qu’elle forme avec ses confrères (toujours<br />

masculins) sont d’ailleurs un <strong>des</strong> atouts de la série.<br />

Dans la première saison, Joséphine travaille avec un ex-avocat radié<br />

du barreau suite à un viol. grâce à lui, elle apprend à tirer parti <strong>des</strong><br />

médias afin de promouvoir la cause de son client, ce qui lui permet<br />

par ailleurs de se bâtir une solide réputation. Seules les affaires<br />

pouvant intéresser les journalistes attirent l’avocate ambitieuse.<br />

Deuxième saison, deuxième rencontre phare de la carrière de J.<br />

Karlsonn : maître Szabo, avocat pénaliste de renom, et sans scrupule.<br />

maître Szabo va faire ressortir les traits de caractère les plus noirs de<br />

Joséphine. Avec lui, elle travaillera pour <strong>des</strong> délinquants qui attendent<br />

de leur avocat une quasi-servitude en échange de grosses sommes<br />

d’argent. Cet aspect du métier d’avocat revient d’ailleurs souvent<br />

74<br />

dans la série : Joséphine Karlsonn se retrouve à de nombreuses<br />

reprises face à <strong>des</strong> clients qui considèrent que les honoraires versés<br />

à leur avocat impliquent une obéissance aveugle.<br />

Troisième saison, Joséphine s’associe avec un ancien Procureur de la<br />

République devenu avocat pour se libérer de la pression hiérarchique<br />

du parquet. Il va critiquer les procédés illégaux que Joséphine met en<br />

œuvre pour gagner ses procès, ce qui mettra Joséphine face à ses<br />

propres contradictions en tant qu’avocate.<br />

Toutes ces rencontres font que le métier d’avocat, réputé pour être<br />

un métier solitaire, est en réalité une profession dépendante du<br />

rapport que l’on a avec ses confrères. Engrenages, comme d’autres<br />

séries, met en exergue le fait qu’un avocat est plus fort lorsqu’il<br />

travaille en équipe, ou en couple.<br />

Les séries américaines proposent elles aussi un<br />

éventail de couples souvent originaux, toujours<br />

attachants, parfois inattendus qui participent à leur<br />

construction et à leur succès.<br />

Vous souvenez-vous de la révolution télévisuelle provoquée par<br />

l’ancien avocat David E. Kelley auteur <strong>des</strong> brillantissimes Ally McBeal<br />

et The Practice ?<br />

D’un côté, nous étions plongés dans les mon<strong>des</strong> conscient et<br />

inconscient de la jeune avocate, Ally mcBeal. Sortie fraiche et moulue<br />

de Harvard, poussée à la démission en raison d’un collaborateur<br />

trop caressant, elle intègre le cabinet d’un ancien camarade de<br />

promotion, Richard Finch. Elle y tombe nez à nez avec son amour<br />

d’enfance, Billy Thomas, celui pour qui elle a choisi le droit, celui aussi<br />

qui lui a préféré sa carrière voilà quelques années.<br />

Le cabinet se compose aussi de toute une kyrielle d’associés, de<br />

collaborateurs, de secrétaires qui tour à tour vont danser sur « You’re<br />

EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />

La solitude <strong>des</strong> avocats démentie par les séries télévisées<br />

sur le monde judiciaire ?<br />

the first, the last, My everything » de Barry White dans les toilettes<br />

unisexes ou chanter dans le bar sous le regard bienveillant de la<br />

chanteuse Vonda Shepard.<br />

A travers le traitement de sa grande complicité avec l’associé John<br />

« Le biscuit » Cage et de celle avec le fétichiste Richard Finch, de<br />

ses amours contrariés avec Billy et Larry (interprété par l’incroyable<br />

Robert Downey Jr.), de son amitié souvent vache avec les autres<br />

collaboratrices Nelle et Ling ou avec sa secrétaire Elaine, la riche<br />

vie réelle et imaginaire d’Ally mcBeal nous émeut, nous fait rire et<br />

nous présente également toutes les incongruités et les défauts du<br />

système judiciaire américain.<br />

Le succès de cette série tient évidemment au casting incroyable<br />

(Calista Flockhart la première) mais surtout à l’imaginaire débordant<br />

de son créateur et à la qualité <strong>des</strong> dialogues dont voici quelques<br />

pépites en VO :<br />

Ally mcBeal :<br />

- « There’s no sin in loving men. Only pain ! »<br />

- « Law and love are the same- romantic in concept but the actual<br />

practice can give you a yeast infection ».<br />

Richard Finch :<br />

- « You’re not who you are, you’re only what other people think you are.<br />

Fishism ».<br />

- « Problem is just a bleak word for challenge ».<br />

- « Let me tell you something. I didn’t become a lawyer because I like<br />

the law; the law sucks. It’s boring, but it can also be used as a weapon.<br />

You want to bankrupt somebody ? Cost him everything he’s worked for ?<br />

Make his wife leave him, even make his kids cry ? Yeah, we can do that. »<br />

De l’autre côté, dans The Practice, nous sommes plongés dans la<br />

vie du cabinet de Bobby O’Donnell, avocat pénaliste spécialisé dans<br />

la défense. Fini ici l’imaginaire débridé et place à un réalisme parfois<br />

touchant, souvent cruel mais toujours incisif. L’avocat de Boston au<br />

regard bleu acier se démène corps et âme avec toute son équipe<br />

pour porter la meilleure défense et se trouve toujours confronté<br />

à <strong>des</strong> « district attorneys » impitoyables. Cette série s’adresse aux<br />

amoureux <strong>des</strong> joutes verbales dans les prétoires.<br />

Plus récemment sont apparues deux autres séries sur le monde<br />

judiciaire américain, Damages et The Good Wife.<br />

Dans la première, évolue Ellen Parsons, une brillante jeune avocate<br />

qui devient, malgré <strong>des</strong> avertissements bienveillants, la protégée de la<br />

puissante et aguerrie Patricia Hewes. Si ce choix coûte à Ellen sa vie<br />

personnelle, son innocence et ses illusions, il reflète également sa soif<br />

de pouvoir et de succès. Patricia Hewes tout à tour l’impressionne,<br />

la fascine mais aussi devient l’objet d’une haine profonde. De son<br />

côté, la redoutable avocate Patricia Hewes semble retrouver dans<br />

Ellen l’image de sa fille disparue sans pour autant cesser d’être prête<br />

à toutes les trahisons, y compris parmi ses proches. Pour autant<br />

elles ne parviennent pas à évoluer l’une sans l’autre, ces sentiments<br />

ambigus et contradictoires les mènent toujours à se retrouver.<br />

Le traitement de cette série peut devenir au fil <strong>des</strong> saisons trop<br />

systématique et donc lassant avec ce fonctionnement en flashbacks<br />

et un filtre de couleurs toujours identique. Toutefois la relation<br />

entre ces deux avocates continue à intriguer et à fasciner. Cet intérêt<br />

réside pour l’essentiel dans l’admirable interprétation portée par ces<br />

deux actrices, l’australienne Rosie Byrne et l’américaine glenn Close.<br />

Si glenn Close se trouve encore une fois dans un rôle proche de<br />

ceux de madame de merteuil dans Les Liaisons Dangereuses ou<br />

d’Alex Forrest dans Liaison Fatale, elle y excelle et la jeune Rosie<br />

Byrne parvient à lui tenir tête avec brio.<br />

En outre, cette série parvient à montrer de nombreux aspects du<br />

fonctionnement judiciaire américain. Ainsi à travers la « lecture »<br />

de la première saison, le mécanisme <strong>des</strong> class actions devient plus<br />

clair pour les téléspectateurs avertis. Dans la seconde, Alicia Florrick<br />

(Juliana Margulies, l’infirmière Carol Hattaway dans Urgences), est<br />

une « <strong>des</strong>perate housewife » de Chicago mariée au district attorney<br />

(Chris Noth alias mister Big). Elle se trouve au centre d’un scandale<br />

politico – sexuel quand son mari est accusé, mis en prison pour <strong>des</strong><br />

raisons politiques plus ou moins obscures et contraint d’avouer en<br />

direct ses infidélités.<br />

Dans The Good Wife, Alicia est une ancienne étudiante de<br />

georgetown, avocate qui n’a jamais exercé pour se consacrer à sa<br />

famille. Devant désormais faire bouillir la marmite, elle s’adresse à<br />

son ancien camarade d’université Will gardner qui l’engage comme<br />

« junior associate » dans son cabinet. Evidemment, Alicia fait la<br />

démonstration de bien <strong>des</strong> qualités, notamment humaines, au sein<br />

de ce cabinet. Elle parvient même à faire face à la compétition<br />

terrible qui l’oppose à un jeune diplômé aux dents longues. Surtout<br />

elle se lie d’amitié avec le détective privé du cabinet, Kalinda Sharma<br />

(personnage mystérieux mais essentiel au dénouement <strong>des</strong> dossiers<br />

et donc au succès du cabinet) et voit ressurgir <strong>des</strong> sentiments<br />

partagés avec Will gardner. Finalement, elle se trouve tiraillée entre<br />

sa famille, son mari et ses enfants et puis cette nouvelle vie avec un<br />

exercice professionnel qui la comble et la perspective d’un nouvel<br />

amour qui la taraude.<br />

Si la vie personnelle d’Alicia empiète pour beaucoup sur sa vie<br />

professionnelle, elle la nourrit également. The good Wife offre<br />

de très intéressantes séquences d’interrogatoires et de contre<br />

interrogatoires ou encore de plaidoiries et initie au fonctionnement<br />

complexe mais pourtant politiquement déterminant <strong>des</strong> élections<br />

<strong>des</strong> « districts attorneys ».<br />

N’hésitez pas à satisfaire votre curiosité : rendez vous devant un<br />

écran !<br />

Lucie Berges – Promotion Jacques Attali – Série N<br />

& Tiphaine Renvoise – Promotion Jacques Attali – Série N<br />

75


EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />

Interview de Caroline Vigneaux<br />

Devenue avocate en<br />

l’an 2000, Caroline<br />

Vigneaux intégra la<br />

troupe de théâtre de<br />

l’UJA dès 2001, avant<br />

d’être élue 11ème<br />

Secrétaire de la<br />

Conférence du stage<br />

en 2005. Après une<br />

expérience télévisée<br />

dans l’émission<br />

l’Arène de france de<br />

Stéphane Bern, elle a<br />

choisi de raccrocher<br />

la robe en 2008 afin de<br />

se consacrer à ce qui s’est imposé à elle comme<br />

une irrésistible passion, la scène. C’est dans un<br />

café de Saint-Germain, dégustant une dorade<br />

et un coca light, qu’elle a accepté de rencontrer<br />

le Baromaître. Discussion à<br />

bâtons rompus avec une forte<br />

personnalité au parcours hors du<br />

commun.<br />

Comment êtes-vous devenue avocate et<br />

pourquoi ?<br />

Après mon bac, je suis entrée en prépa pour faire<br />

une école de commerce, mais l’ambiance ne m’a<br />

absolument pas convenue ! Je suis donc allée en<br />

droit, mais toujours dans le but d’ensuite faire une<br />

école de commerce par admission parallèle en<br />

3ème année. Mais la révélation fut ma découverte<br />

du droit civil en 2ème année, c’était décidé, je serai<br />

avocate ! J’ai donc préparé l’IEJ en même temps<br />

que ma maîtrise, puis gelé mon entrée à l’EFB d’un<br />

an pour faire un troisième cycle en droit <strong>des</strong> assurances. J’ai obtenu<br />

ma première collaboration au sein du cabinet du bâtonnier du Granrut,<br />

puis travaillé dans un cabinet américain, LeBoeuf, Lamb, Greene &<br />

MacRae, aujourd’hui Dewey & LeBoeuf. Je faisais principalement<br />

du contentieux <strong>des</strong> assurances, mais voulais avant tout plaider. La<br />

première fois que j’ai demandé et obtenu un renvoi, il me semblait<br />

que j’avais gagné l’affaire du siècle ! Et quel plaisir de se battre pour<br />

démontrer juridiquement ses théories, la sensation de monter sur le<br />

ring, de plaider, et que l’on nous donne raison ! Je me souviens d’un<br />

avocat à l’âge certain qui était mon contradicteur et m’avait présenté<br />

comme « sa jeune petite consœur ». J’ai adoré me lever et lui<br />

76<br />

rétorquer : « merci mon cher vieux confrère, l’avantage quand on est<br />

jeune, c’est que l’on est au fait <strong>des</strong> dernières jurisprudences » ! C’est<br />

un métier génial, il faut en profiter au maximum.<br />

Des côtés négatifs ?<br />

C’est avec le spectacle<br />

de fin d’année de l’EFB<br />

que j’ai découvert la<br />

scène, au cirque d’hiver.<br />

Je me suis retrouvée<br />

devant 2000 personnes,<br />

dont le Bâtonnier,<br />

en train de faire<br />

Wonderwoman alors<br />

que je cherchais une<br />

collaboration…<br />

C’était génial !<br />

J’avais un peu de mal avec les contraintes <strong>des</strong> gros cabinets, bien que<br />

cela soit très confortable aussi bien sur le plan financier que matériel.<br />

Je pense que si j’avais continué, j’aurai fini par monter ma structure :<br />

trouver ses locaux, ses clients, tout gérer à sa façon, ça m’aurait vraiment<br />

emballée.<br />

Quand avez-vous commencé le théâtre ?<br />

C’est avec le spectacle de fin d’année de l’EFB que j’ai découvert la<br />

scène, au cirque d’hiver. Nous avions préparé une sorte de remake de<br />

Grease, je n’en avais jamais fait avant. Je me suis retrouvée devant<br />

2000 personnes, dont le Bâtonnier, en train de faire Wonderwoman<br />

alors que je cherchais une collaboration… C’était génial !<br />

Et vous avez donc attrapé le virus ?<br />

La revue de l’UJA était dans la salle et le Président<br />

de l’époque m’a alors proposé de les rejoindre. J’y<br />

suis donc allée et y ai contribué pendant 3 ans. Je<br />

me suis éclatée, j’ai rencontré plein de gens, c’était<br />

vraiment sympa !<br />

Mais comment trouver le temps et<br />

concilier avec l’emploi du temps bien<br />

chargé d’une jeune collaboratrice ?<br />

C’est un choix. J’ai toujours considéré qu’être<br />

avocate, c’est être libéral. Je ne me serais jamais<br />

baissée pour ramasser un dossier que l’on m’aurait<br />

jeté par terre. Tout dépend de notre façon d’être. Pendant l’année, c’est<br />

un soir de temps en temps pour créer le spectacle avec la troupe, il est<br />

toujours possible de se libérer ponctuellement à 19h. Les semaines où<br />

l’on joue, c’est plus compliqué, mais il suffit de prévenir son patron que<br />

l’on sortira à 17h et s’arranger.<br />

Et ensuite le concours de la Conférence …<br />

C’est Jean Castelain, votre bâtonnier, ancien secrétaire de la Conférence,<br />

qui m’en a parlé lorsque nous travaillions tous deux chez Granrut. J’ai<br />

passé le concours car je voulais avant tout faire <strong>des</strong> Assises. Le droit<br />

DOSSIER DE PRESSE juin 2010<br />

CAROLINE VIGNEAUX<br />

j’aime le métier<br />

d’avocat. Je l’aime<br />

autant qu’avant,<br />

mais j’ai simplement<br />

découvert quelque chose<br />

de plus fort. Quand<br />

la salle est comble, le<br />

public debout, j’en ai<br />

les larmes aux yeux<br />

<strong>des</strong> assurances me permettait<br />

déjà de plaider, c’était plus<br />

confortable, mais il y avait<br />

moins d’adrénaline. Ce fut une<br />

année formidable.<br />

Vous avez donc<br />

découvert le pénal à ce<br />

moment là ?<br />

Oui, et pour une fille c’est<br />

compliqué. Je me suis déjà<br />

faite débarquée de dossiers<br />

de braquage car lorsque le<br />

prévenu me voit arriver, il me dit « excusez-moi, mais il me faudrait<br />

un vrai avocat ! ». Mais les premières Assises… Il ne faut pas s’en<br />

priver quand l’on est avocat !<br />

EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />

Interview de Caroline Vigneaux<br />

Justement, pas trop dur d’abandonner ?<br />

J’ai mis un an à arrêter, psychologiquement c’était très difficile. Mais<br />

quand j’ai débuté la scène, je jouais au Lieu, une petite salle de 40 places,<br />

et venais de terminer un procès aux Assises contre un Avocat Général<br />

avec lequel nous nous étions bien écharpés. Cette salle est si petite que<br />

l’entrée <strong>des</strong> artistes et <strong>des</strong> spectateurs se fait au même endroit, et comme<br />

il y a un spectacle avant, on se retrouve à attendre avec nos propres<br />

spectateurs. Et là j’entends derrière moi la voix de cet Avocat Général :<br />

« maître Vigneaux, c’était donc bien vrai, ce n’est pas une légende,<br />

eh bien nous allons voir ça ce soir » ! Cela devait être ma 5ème<br />

représentation, je jouais une fée avec une perruque et une baguette<br />

magique, et je me disais qu’il était là. Il n’y avait plus de retour possible,<br />

je ne pouvais plus plaider devant lui ! Je n’avais plus de crédibilité ! Et<br />

j’ai vécu une heure de souffrance, j’étais pleine de trac, le spectacle<br />

était pourri… Mais j’ai eu énormément de mal à remettre ma lettre<br />

de démission, je n’arrivais pas à dire « je plante tout, je pars faire de<br />

la comédie » !<br />

Concrètement, être comédienne, ça veut dire quoi ?<br />

Le vrai problème pour moi est que quand j’étais avocate, j’avais mon<br />

titre et lorsque l’on me demandait ce que je faisais dans la vie, je pouvais<br />

répondre aisément. A présent, lorsque l’on me pose cette question, chose<br />

très fréquente dans la vie de tous les jours, je ne sais pas exactement<br />

quoi répondre ! Je dis « comédienne », mais tant que l’on n’est pas<br />

connu, cela ne veut rien dire, rien ne le prouve ! C’est très bizarre de se<br />

définir ainsi. De plus aujourd’hui je suis entrepreneuse, j’ai monté mon<br />

association et j’ai choisi de me produire. Je mets toutes les chances de<br />

mon côté mais c’est très dur, <strong>des</strong> gens avec de supers spectacles, il y en<br />

a plein… Mais je ne veux avoir aucun regret, ne pas me retrouver à 60<br />

ans à me demander ce que cela aurait donné si j’avais essayé.<br />

Vous fixez-vous <strong>des</strong> échéances ?<br />

Oui, pas sur le long terme car c’est impossible, mais à moyen terme. Là<br />

par exemple je réécris mon spectacle et dois avoir fini pour décembre<br />

afin d’être programmée à Paris en janvier.<br />

En parlant de cela, comment trouvez-vous l’inspiration<br />

pour vos spectacles ?<br />

J’ai un carnet où je note tout, mais il est très compliqué de vulgariser.<br />

J’adorerais faire une blague sur l’article 700, mais c’est impossible, car<br />

vous rigolerez, moi aussi, mais pas grand monde ! De même, si je plaide<br />

aux Assises et que je dis « m. l’Avocat général », personne ne sait<br />

à quoi cela correspond, tandis que si je dis « m. le Procureur », tout<br />

le monde comprend, alors qu’aux Assises il n’y a pas de Procureur !<br />

77


EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />

Interview de Caroline Vigneaux<br />

De même, j’écris souvent <strong>des</strong> blagues qui me font beaucoup rire, en<br />

pensant qu’elles vont cartonner, mais personne ne se marre ! Je suis<br />

donc obligée de les enlever au bout de quelques mois… A côté de ça,<br />

j’en avais une autre qui n’était pas vraiment une vanne mais plutôt une<br />

transition et tous les soirs, elle faisait mourir de rire… Je ne comprends<br />

toujours pas pourquoi !<br />

Et comment cela se passe pour trouver <strong>des</strong> salles, partir<br />

en tournée... ?<br />

Il y a Avignon, où je suis allée pour la deuxième fois, on y présente<br />

son spectacle et <strong>des</strong> programmateurs viennent faire leur marché.<br />

Après chez les pros, le bouche à oreille est primordial et il suffit que<br />

quelqu’un soit venu voir mon spectacle et l’apprécie pour qu’il en<br />

parle et me procure <strong>des</strong> dates. Autrement, par exemple, j’ai joué à<br />

Montbéliard il y a 15 jours, il y a eu un article dans l’Est Républicain<br />

et l’on m’a appelé pour d’autres dates dans une autre salle… En tout<br />

état de cause, le but est de jouer avant tout, de rencontrer le public, et<br />

de gagner en notoriété, ce qui permet de remplir sa salle. J’ai joué un<br />

an au théâtre <strong>des</strong> Blancs-Manteaux à Paris et quand tu arrives et qu’il<br />

y a deux personnes, c’est dur pour le moral, mais également dur pour<br />

les spectateurs !<br />

Donc quelques moments de déprimes…<br />

Vous ne regrettez jamais ce choix ?<br />

Non pas du tout, mais Dieu sait que j’aime le<br />

métier d’avocat. Je l’aime autant qu’avant, mais j’ai<br />

simplement découvert quelque chose de plus fort.<br />

Quand la salle est comble, le public debout, j’en ai<br />

les larmes aux yeux. Je me dis chaque jour « quelle<br />

chance j’ai de vivre ça ! ».<br />

Après « Il était une fée », votre second one woman<br />

show s’intitule « Caroline Vigneaux quitte la robe ».<br />

Quelles évolutions entre ces deux spectacles ?<br />

Depuis deux ans, j’ai découvert la scène, joué mon spectacle qui avait<br />

beaucoup de défauts car c’était un spectacle de jeunesse, mais il m’a<br />

permis de prendre le contact avec la scène et d’assumer tout ce que<br />

je fais. Je réalise aujourd’hui <strong>des</strong> trucs sur scène que je n’aurais pas pu<br />

faire il y a deux ans.<br />

Que pensez-vous que votre ancien métier d’avocat<br />

vous apporte aujourd’hui au théâtre ?<br />

Ca m’aide en répartie, notamment avec les Berryer, mais je l’ai<br />

78<br />

le but est de jouer<br />

avant tout, de<br />

rencontrer le public,<br />

et de gagner en<br />

notoriété, ce qui<br />

permet de remplir<br />

sa salle<br />

beaucoup travaillé. En audience, quand un confrère se lève et avance<br />

un argument, il faut être capable de répliquer. Maintenant, il peut se<br />

passer n’importe quoi pendant mes spectacles, je pourrais être surprise,<br />

mais j’enchaînerai !<br />

C’est très courageux de tout<br />

plaquer pour vivre sa passion, mais<br />

arrivez-vous désormais à vivre du<br />

théâtre ?<br />

En vivre non, mais je ne perds plus d’argent et c’est<br />

déjà énorme ! Toutefois, je suis mariée, et cela change<br />

la vie, soyons honnête. De plus, j’ai pu économiser<br />

pendant mes dernières années de collaboration, les<br />

horaires effectués empêchant de dépenser ce que<br />

l’on gagne ! Mais je veux croire que cela va marcher.<br />

Un conseil à donner aux jeunes avocats ?<br />

Plaider un maximum, dites à vos patrons que vous voulez le<br />

faire et demandez à être impliqué ! Le métier d’avocat est<br />

magnifique, c’est vraiment un métier de passion, profitez-en ! Et<br />

donnez-vous les moyens de réussir, quelque soient vos objectifs,<br />

prenez le risque de décider de votre vie, de faire <strong>des</strong> choix.<br />

Propos recueillis par<br />

Grégoire Kopp – Promotion Jacques Attali – Série M<br />

CArOLINE VIGNEAUX JOUE ACTUEL<strong>LE</strong>MENT<br />

AU THÉâTrE DU TEMP<strong>LE</strong><br />

TOUS <strong>LE</strong>S LUNDIS ET MArDIS à 20H15<br />

Maison Bosc<br />

Costumier <strong>des</strong> Cours, <strong>des</strong> Tribunaux et Universités depuis 1845<br />

3, Boulevard du Palais – 75004 Paris<br />

01 43 54 16 50<br />

www.maisonbosc.com<br />

Boutons de manchettes argent massif


EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />

Acteurs <strong>Avocats</strong> Associés : Rencontre avec Maître Adrien Pelon<br />

Après la première pièce très réussie de<br />

« Quatre pièces sur jardin », l’association<br />

Acteurs <strong>Avocats</strong> Associés (A.A.A) a retrouvé<br />

la scène de la bibliothèque de l’ordre <strong>des</strong><br />

avocats du palais de Justice de Paris, pour nous<br />

enchanter avec « Interdit au public », mis en<br />

scène par Marie-Claude Gelin.<br />

Réunis autour de la même passion, le théâtre, Valérie<br />

Desforges, gilles galvez, Fabienne Havet, David Lodyga,<br />

Adrien Pelon, marie-Béatrice Roy, georges Sauveur,<br />

Sivane Seniak et Quilina Vizzavona-moulonguet ont également en<br />

commun le même métier, avocat.<br />

Rencontre avec maître Adrien Pelon, l’un <strong>des</strong> membres de cette<br />

association qui a eu la gentillesse de répondre à nos questions :<br />

Depuis quand êtes-vous avocat ? Est-ce un métier que<br />

vous avez toujours voulu exercer ?<br />

J’ai prêté serment en novembre 2008. J’ai toujours baigné dans ce<br />

milieu qui m’a très tôt intéressé. Après ma terminale, la fac de droit<br />

s’est imposée comme une évidence dans l’optique de devenir Avocat.<br />

80<br />

La pièce « Interdit au public » est pleine de<br />

nuances et de subtilités dans le jeu <strong>des</strong> acteurs,<br />

comment se sont déroulées les répétitions et à quelle<br />

fréquence ?<br />

La troupe <strong>des</strong> A.A.A., qui accueille <strong>des</strong> avocats de tous les Barreaux de la<br />

région parisienne, se réunit tous les mardis soir de 20h à 23h à la maison<br />

du Barreau de Paris. Toutefois, plus on approche <strong>des</strong> représentations,<br />

plus on intensifie les répétitions : le mois précédant la première on se<br />

retrouve tous les week-ends de 10h à 19h.<br />

Faisiez-vous du théâtre avant de prêter serment ?<br />

J’ai commencé le théâtre vers l’âge de 11 ans dans un cours de quartier.<br />

On écrivait nous même la pièce que nous allions présenter à nos familles<br />

et amis en fin d’année. J’ai intégré, en Première, les Cours Florent que<br />

j’ai suivis pendant deux ans. Je me suis ensuite concentré sur mon droit<br />

pour finalement reprendre le théâtre lors de la dernière année de l’EFB<br />

en intégrant la troupe.<br />

Le théâtre permet-il d’acquérir une confiance en<br />

soi qui permet d’évacuer le stress lors <strong>des</strong> plaidoiries<br />

? Conseilleriez-vous le théâtre aux avocats de nature<br />

timide ?<br />

Toutes les activités qui supposent une exposition publique permettent<br />

d’acquérir confiance en soi. Le plus difficile est, en effet, de se confronter<br />

au regard <strong>des</strong> autres. Néanmoins, le théâtre présente cet avantage que<br />

les comédiens se dissimulent derrière un personnage. Ce qui compte<br />

alors n’est pas ce qu’on dit mais comment on le dit. En audience, à<br />

l’inverse, les deux sont importants.<br />

Le théâtre permet également de travailler la prise de parole en<br />

public - indispensable à l’Avocat - et d’apprendre à canaliser son énergie.<br />

Pour toutes ces raisons je ne peux que conseiller une telle activité à mes<br />

futurs Confrères, timi<strong>des</strong> ou non.<br />

Le métier d’avocat est un art oratoire, la présence sur<br />

scène procure-t-elle les mêmes sensations ?<br />

En audience comme sur scène, il nous appartient de capter l’attention<br />

de notre auditoire pour faire passer notre message. Nous donnons le<br />

meilleur de nous même ce qui procure une montée d’adrénaline qu’il<br />

nous revient d’apprivoiser.<br />

LA VOIX DE SON MAÎTrE<br />

Vous vous souvenez peut-être de cette question que vous<br />

avez sûrement croisé, il y a pile un an, parmi d’autres,<br />

une question de plus qui figurait dans les annales<br />

et à laquelle vous vous étiez appliqué à répondre, pour vous<br />

entraîner au grand oral de l’examen d’entrée au CRFPA : « le fait,<br />

pour un avocat, de jouer de l’accordéon dans la rue, en déposant<br />

un chapeau pour recueillir l’argent <strong>des</strong> passants, constitue-t-il un<br />

manquement au devoir de délicatesse et de dignité ? ». Sans<br />

doute vous étiez-vous alors demandé d’où pouvait bien provenir<br />

une telle hypothèse, sans savoir que ce cas avait bel et bien existé,<br />

en 2002, devant le conseil de discipline du barreau de Bergerac.<br />

Avec « La Voix de son maître », aucun risque de ce genre. Si <strong>des</strong><br />

avocats y chantent et y jouent, c’est sans réclamer d’obole, rien que<br />

pour la musique, rien que pour le plaisir, le leur comme le votre.<br />

Juridiquement – car c’est une entité composée essentiellement<br />

de juristes – La Voix de Son maître est une association créée<br />

en 1999, qui regroupe <strong>des</strong> avocats, <strong>des</strong> magistrats et différents<br />

acteurs du corps judiciaire, tous mûs par le goût de la musique et<br />

du chant et unis par l’envie d’exercer leurs talents. Oui, le Palais<br />

aussi regroupe <strong>des</strong> passionnés de sons, <strong>des</strong> affidés d’Euterpe, <strong>des</strong><br />

fanatiques du piano et de la trompette.<br />

une association, certes, mais plusieurs formations musicales.<br />

Chacune regroupe <strong>des</strong> personnes travaillant – en permanence<br />

ou de temps en temps – au Palais de justice de Paris, et chacune<br />

a son style musical, ses thèmes et son identité. L’Orchestre du<br />

Palais, d’abord, la plus ancienne puisque fondée en 1999, se définit<br />

comme une formation classique de vingt musiciens à cor<strong>des</strong>.<br />

En somme, l’ensemble symphonique – toutes proportions<br />

gardées – du Barreau de Paris. Viennent ensuite Les Relaxes,<br />

groupe de variété/Rock composé de sept musiciens (dont deux<br />

EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />

Rencontre avec Adrien Pelon<br />

Vous êtes un jeune avocat, un grand nombre d’élèvesavocats<br />

se demandent s’il est possible de concilier le<br />

travail et les loisirs, que souhaitez-vous leur dire ?<br />

J’encourage vos lecteurs à se ménager un moment dans la semaine<br />

pour pratiquer une activité qui leur tient à cœur. Je sais que ce n’est pas<br />

toujours facile et que cela dépend souvent, pour un jeune collaborateur,<br />

du cabinet et <strong>des</strong> personnes avec lesquelles on travaille. Toutefois, il<br />

appartient à chacun de déterminer ses priorités et de se donner les<br />

moyens de les concilier.<br />

Propos recueillis par<br />

Anne Lejeune - CRFPA de Versailles - HEDAC<br />

chanteurs), qui se produisent de temps à autre dans <strong>des</strong> cafés<br />

et <strong>des</strong> clubs, Le gospel du Palais, chœur dirigé par un ancien du<br />

« golden gate Quartet », Le groupe gainsbourg, créé en 2004<br />

et enfin le Jazz Band du Palais, sept musiciens et trois chanteurs.<br />

Leur style musical est le jazz classique, New Orleans et Rythm’and<br />

Blues. Ils se sont produits dans <strong>des</strong> cabinets d’avocats, dans <strong>des</strong><br />

soirées privées et à l’Auditorium de la maison du Barreau.<br />

Qui sont ces membres <strong>des</strong> professions juridiques et judiciaires<br />

qui, heureux élus, disposent de temps libre et le consacrent à<br />

s’époumoner en rythme collectivement ? Des avocats sans rien<br />

à faire, qui se tournent les pouces en attendant leurs clients ?<br />

Des marginaux du Palais, qui ne craignent pas le ridicule ? Que<br />

nenni ! On y trouve de tout le monde, y compris <strong>des</strong> membres<br />

du Conseil de l’Ordre, comme grégoire Lafarge, membre du<br />

groupe gainsbourg. Ils se produisent lors d’événements <strong>des</strong><br />

plus officiels, comme le dîner annuel <strong>des</strong> Agréés du Tribunal de<br />

Commerce. Le bâtonnier assiste parfois à leur représentation,<br />

comme le 31 mars 2007, au sein de la Salle Haute de la<br />

Bibliothèque de l’Ordre.<br />

Tout ce petite monde est emmené par André Fourcade, huissier<br />

appariteur de l’Ordre <strong>des</strong> avocats à la cour de Paris et pianiste<br />

émérite. Où peut-on les voir ? Dans quelles salles parisiennes<br />

se produisent-ils ? malheureusement, leur site Internet<br />

(http://lavoix<strong>des</strong>onmaitre.com) est peu fourni – mais il vous suffit<br />

d’aller à l’entrée de l’Ordre, dans le Palais, et de demander à<br />

André lui-même, qui se fera un plaisir de vous parler de son<br />

œuvre !<br />

Laurent Bonnet – Promotion Jacques Attali – Série F<br />

81


ESTAUrANTS ITALIENS<br />

De chaleureux restaurants s’appliquent bien<br />

volontiers à nous égayer, à faire rayonner notre<br />

mine et à honorer notre appétit transalpin.<br />

Profitons-en !<br />

Casa Bini<br />

A l’orée du tumultueux boulevard Saint germain, vous pourrez<br />

vous engouffrer dans la petite rue grégoire de Tours qui abrite<br />

deux pépites : Casa Bini et sa fraîchement inaugurée trattoria,<br />

l’Oenosteria. Chez Casa Bini, signalée par de petits oliviers, le<br />

décor est sans prétention : nappes blanches et petit dédale de<br />

salles : une en entrant, une quelques marches plus haut, une à<br />

l’étage mais aucune n’est suffisamment imposante pour perdre<br />

son attrait.<br />

Les classiques de la maison se décomposent en antipasti, bruschetta<br />

(10-14€) et carpaccio – de bœuf ou de bresaola (16-<br />

17€). Les autres entrées (fleurs de courgettes frites), les pâtes<br />

et autres plats de résistance changent tous les jours. Suivant les<br />

saisons : paccheri a la norma (tomates, aubergines et ricotta –<br />

16€), spaghetti marinara (calamar, palour<strong>des</strong> et moules – 21€),<br />

linguine à l’encre de seiche.<br />

L’inspiration est surtout toscane en cuisine mais la cave fait la<br />

part belle à d’autres régions italiennes (comme le montepulciano<br />

di Abruzzo 2008, 36€ ou bien un rouge de Vénétie à 28€).<br />

En <strong>des</strong>sert, ne manquez pas le tiramisu (si vous êtes nombreux<br />

à en prendre, vous aurez même tout le plat et donc du rab !)<br />

ou la pana cotta au coulis de fruits rouges (10€).<br />

Service en V.O. plutôt avenant. Veillez à réserver le soir et demandez<br />

de préférence une table ronde à l’étage si vous êtes<br />

plus de quatre. une arrivée à l’improviste ne sera pas forcément<br />

déçue puisque vous pourrez agréablement attendre<br />

qu’une table se libère autour d’un verre de vin et d’une assiette<br />

de charcuterie à l’annexe, quelques mètres plus loin –<br />

l’Oenosteria – ou tout simplement y dîner, autour d’une table<br />

commune et d’une carte concise.<br />

CASA BINI<br />

36 rue Grégoire de Tours 75006 - 01 46 34 05 60<br />

Métro Odéon (4/10) - Fermé le dimanche<br />

OENOSTERIA<br />

40 rue Grégoire de Tours 75006 - 01 77 15 94 13<br />

Métro Odéon (4/10) ou Mabillon (10) - Fermé dimanche<br />

<strong>LE</strong>S BONNES TOQUES<br />

Les Cailloux<br />

Restaurants italiens<br />

Dans le charmant et vivant quartier de la butte aux cailles, cette<br />

adresse ne déroge pas à la <strong>des</strong>cription de cette contrée. On<br />

se trouve dans un bistrot, empruntant au brut et à l’industriel,<br />

où l’on peut également s’attabler en pleine journée pour se<br />

rafraîchir et calmer une fringale sucrée. Pendant les beaux jours,<br />

une petite terrasse entoure le restaurant et les gran<strong>des</strong> baies vitrées<br />

sont ouvertes. L’orientation gastronomique du restaurant<br />

démontre qu’une carte bon marché n’est pas synonyme de<br />

carte banale. Plusieurs influences régionales sont représentées<br />

: pensez en entrée à une spécialité de Saranza (trio de mini<br />

cèpes au pesto, ragoût et fromage – 11€) et, en plat, à une<br />

spécialité de Ligure comme le trofie au pesto de basilic (sorte<br />

de gnocchis allongés – 16€). D’autres propositions, d’envergure<br />

nationale cette fois, ne vous décevront pas : risotto au citron<br />

et romarin (16€), bar grillé avec sa poêlée d’artichauts (22€)<br />

ou côtes d’agneau grillées au romarin et courgettes (17€). Le<br />

rapport qualité/prix <strong>des</strong> vins est à noter, aussi bien au verre<br />

(Valpolicella Classico 2007 Santi à 4,5€ ou Nebbiolo d’Alba<br />

2005Tenuta Falchetto à 6€), qu’en fillettes et en bouteilles. Lors<br />

du choix de votre <strong>des</strong>sert, laissez-vous tenter par un tiramisu<br />

revisité aux fruits rouges (9€) ou ignorez la légère entorse à<br />

la veine très italienne de la carte en optant pour la délicieuse<br />

mousse au chocolat (7€). L’ambiance est à la hauteur du succès<br />

du restaurant. La clientèle est plutôt jeune et la salle s’anime le<br />

soir. Le service, parfois pressé, reste efficace.<br />

58 Rue Des Cinq Diamants 75013 - 01 45 80 15 08<br />

Métro Corvisart (6) - Fermé dimanche et lundi<br />

83


<strong>LE</strong>S BONNES TOQUES<br />

Restaurants italiens<br />

84<br />

Le Paris 16<br />

une devanture rouge, dans la rue <strong>des</strong> Belles Feuilles<br />

aux abords de la place de mexico. un cadre rustique<br />

mais chaleureux, <strong>des</strong> tables et chaises en bois, une<br />

deuxième salle quelques marches plus haut et un<br />

personnel sympathique rendent le moment agréable.<br />

La carte est variée et convient aussi bien aux petites<br />

faims qu’aux grands<br />

appétits. Les assiettes<br />

d’antipasti, végétariennes<br />

ou carnivores (respectivement<br />

12,5 et 16€)<br />

pourront complaire les<br />

attablés à l’heure du<br />

déjeuner. A toute heure,<br />

il faudra pourtant réussir<br />

à choisir parmi les pâtes<br />

alléchantes : de simples<br />

et succulentes rigatoni<br />

crème et parmesan (11€),<br />

<strong>des</strong> rigatoni amatriciana<br />

(tomates, lardons et mozzarella<br />

– 11,5€), ou l’une<br />

<strong>des</strong> préparations du jour<br />

(linguine aux morilles). Ou<br />

vous vous laisserez tenter<br />

par une spécialité de la maison<br />

: l’escalope de veau : très fine, parfaitement cuite<br />

et fondante à souhait, elle se décline en plusieurs<br />

saveurs : milanaise – classique, simplement panée<br />

(14€), parmigiana (mozzarella et aubergine – 15€) ou<br />

encore valdostene (mozzarella et jambon de parme<br />

– 15€). Ce plat incontournable et copieux s’accompagne<br />

de très fins spaghettis à la sauce tomate (que<br />

vous pouvez faire remplacer par du plus diététique).<br />

En <strong>des</strong>sert, si vous n’avez pas décidé de lui substituer<br />

un assortiment de fromages (6€) ou seulement du<br />

gorgonzola (4€), ne manquez pas l’excellent tiramisu<br />

(7€). Le remarquable rapport qualité/satiété/prix<br />

se vérifie un peu moins dans la carte <strong>des</strong> flacons :<br />

comptez pas moins de 8€ le verre de vin (hors vin<br />

du mois, à 6€, aléatoire) et 40€ pour un toscan Vino<br />

Nobile Montepulciano (Lodola Nuova « Ruffino »,<br />

2005) ou 32€ pour un piémontais Dolcetto d’Alba «<br />

Parusso » 2008. Le restaurant est plein de vie et les<br />

convives, d’un joyeux mélange, aux mines satisfaites et<br />

repues, ont l’air d’en profiter. Pensez à réserver aussi<br />

bien au déjeuner qu’au dîner.<br />

18 rue <strong>des</strong> Belles Feuilles 75116 - 01 47 04 56 33<br />

Métro Trocadéro (6/9) ou Victor Hugo (9) - Fermé<br />

dimanche<br />

La Pizzetta<br />

Sur la majestueuse<br />

avenue Trudaine bordée<br />

d’arbres se trouve<br />

la Pizzetta, petit restaurant,<br />

prolongé été<br />

comme hiver par une<br />

terrasse. Décor brut<br />

épuré, belle hauteur<br />

sous plafond, voilà de<br />

quoi mettre à l’aise<br />

sans trop attirer l’attention.<br />

Et pour cause,<br />

le clou du spectacle<br />

ici, ce sont les pizzas,<br />

sous trois déclinaisons<br />

: classique, verte (à la<br />

roquette) et à la farine<br />

complète. En vrac : une classique revisitée (tomate, mozzarella<br />

de buffle crue, tomates fraîches, ail et basilic – 14€), une gourmande<br />

(tomate, mozzarella, speck et gorgonzola – 15€) et<br />

pour une version light (si tant est que ce soit possible) : une<br />

pizza à la farine complète agrémentée de tomates, mozzarella<br />

et légumes de saison grillés (15€). Certes les prix ne flirtent<br />

pas avec ceux que l’on trouve en Italie, mais le rapport qualité<br />

/ prix ne fait pas défaut et s’applique également à la courte<br />

carte <strong>des</strong> vins. Les amateurs de pâtes ne seront pourtant pas<br />

déçus – goûtez par exemple les casarecci au pistou rouge de<br />

matteo (12,5€) ou les maccheroni artisanales au ragoût de<br />

bœuf (13€) – pas plus que les éternels carnivores (pièces de<br />

bœuf et ratatouille au romarin –18€) ou adeptes de fruits de<br />

mer (calamars grillés – 17 €, ou espadon à la sicilienne – 19€).<br />

Quant aux douceurs, pas de surprise : tiramisu (7€) ou panna<br />

cotta et son coulis de saison (6€). Le restaurant a du succès et<br />

le service peut s’en ressentir dans les « rush » du week end.<br />

Heureusement, il existe une annexe quelques mètres plus loin<br />

– la Salumeria – qui dispose d’une autre carte (plus rustique<br />

et rudimentaire : bruschetta, assiettes de charcuterie, etc.)<br />

mais qui vous servira bien volontiers la cuisine de sa voisine.<br />

En prime, la Salumeria offre une belle sélection, entre autres,<br />

d’huile d’olive, de fromages et de charcuterie à emporter.<br />

LA PIZZETTA<br />

22 avenue Trudaine 75009 - 01 48 78 14 08<br />

Métro Anvers (2) ou Pigalle (2/12) - Fermé dimanche soir<br />

LA SALUMERIA<br />

20 avenue Trudaine 75009 - 01 42 82 06 32<br />

Ouvert tous les jours<br />

<strong>LE</strong>S BONNES TOQUES<br />

L’Enoteca<br />

Restaurants italiens<br />

Entre le marais et la Seine, le long de la royale rue Charles V, entrez<br />

dans la haute et imposante salle de l’Enoteca, aux poutres<br />

et pierres apparentes et dont les lustres en verre sont soufflés à<br />

murano. un escalier vous mènera à une autre salle ouverte sur<br />

celle de plain-pied. La cuisine, authentique, et le menu change<br />

toutes les semaines. La carte est bel et bien originale et en<br />

saison, <strong>des</strong> plats à la truffe blanche d’Alba vous seront proposés,<br />

en respectant au mieux le coût du produit brut (tagliolini<br />

fraîches à la truffe blanche d’Alba, beurre et parmesan – 39€).<br />

Quelques illustrations, évanescentes par définition, mettent<br />

l’eau à la bouche : soufflé de parmesan et sa sauce au vinaigre<br />

balsamique caramélisé (9€), cassolette de calamars, lentilles,<br />

menthe basilic et sa boutargue de Sardaigne (11€), pappardelle<br />

con ragu’d’anatra (ragoût de canard, mijoté au vin rouge, parfumé<br />

à la cannelle et à la sauge – 15€) ou pennette au pistou<br />

de noisette, ail et basilic (14€). Le soir, un menu entrée/plat/<br />

<strong>des</strong>sert est proposé à partir de la carte principale (28€), que<br />

l’on peut choisir d’agrémenter par la sélection de vins au verre,<br />

chaque étape du menu étant couplée à un vin différent (43€).<br />

L’expérience en vaut le détour car l’Enoteca, qui porte bien son<br />

nom, a distingué sa cave en remportant le prix de la meilleure<br />

carte <strong>des</strong> vins italiens à l’étranger (Salon international Vinitaly,<br />

2005). Le service sera ravi de vous conseiller, plein d’enthousiasme,<br />

une bouteille, y compris à emporter. En prime, la chaleureuse<br />

Enoteca accueille les dîneurs jusqu’à 23h30, y compris<br />

le dimanche !<br />

25 rue Charles V 75004 - 01 42 78 91 44<br />

Métro Saint-Paul (1) ou Pont Marie (7)<br />

Ouvert tous les jours<br />

Mathilde Saltiel - Promotion Jacques Attali - Série G<br />

85


<strong>LE</strong>S BONNES TOQUES<br />

La recettes du Baromaître<br />

Pennes crémeuses aux girolles<br />

Ingrédients pour 4 personnes :<br />

• 400g de pennes<br />

• 300g de girolles (ou de cèpes ou de morilles)<br />

• 3 échalotes<br />

• 3 noix de beurre<br />

• 1 cuillère à soupe d’huile d’olive<br />

• 150 ml de crème fraîche épaisse<br />

• 1 pincée de noix de muscade<br />

• Sel et poivre<br />

1. Nettoyez les champignons pour leur ôter terre et autres<br />

dépôts.<br />

2. Chemisez les échalotes et émincez-les.<br />

3. Dans une poêle, faites chauffez à feu doux, trois noix<br />

de beurre et la cuillère à soupe d’huile d’olive puis faites-y<br />

revenir les échalotes émincées jusqu’à ce qu’elles deviennent<br />

tendres (environ 5 minutes).<br />

4. Ajoutez les girolles dans la poêle et laissez cuire quelques<br />

minutes à feu doux en mélangeant de temps en temps.<br />

5. Portez une casserole d’eau salée à ébullition, jetez-y les<br />

pâtes et laissez les cuire le temps indiqué.<br />

6. Pendant la cuisson <strong>des</strong> pâtes, ajoutez la crème fraîche à la<br />

poêle et laissez cuire à feu doux pendant 8-10 minutes, en<br />

remuant de temps en temps.<br />

7. Ajoutez la pincée de noix de muscade, salez et poivrez. une<br />

fois les pâtes égouttées, incorporez la sauce crémeuse aux<br />

girolles et dégustez immédiatement !<br />

86<br />

Mathilde Saltiel - Promotion Jacques Attali - Série G<br />

<strong>LE</strong>S BONNES TOQUES<br />

La recette du Baromaître<br />

87

Hooray! Your file is uploaded and ready to be published.

Saved successfully!

Ooh no, something went wrong!