LE BAROMAITRE N.12 - Association des Élèves Avocats
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BARO maître<br />
n° 12 - MARS 2011<br />
Le dossier<br />
de la rédaction<br />
Liberté d’expression :<br />
plume et image<br />
Interview de M. Jacques Degrandi<br />
<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France<br />
Maître Eolas en vingt questions<br />
Droit du Sexe
I. <strong>LE</strong> DOSSIER DE LA RÉDACTION :<br />
LIBERTÉ D’EXPRESSION : PLumE ET ImAgE<br />
PLumE ET LIBERTÉ D’EXPRESSION<br />
• Qui veut museler « les chiens de la<br />
démocratie » ?<br />
• Le secret <strong>des</strong> sources : Interview de<br />
gérard Davet<br />
• « Le procès de Jacques Chirac », le<br />
roman d’un procès rêvé<br />
• Interview de m. Jacques Degrandi,<br />
Premier président de la Cour d’appel<br />
de Paris<br />
• Le pôle 5 : « Vie économique »<br />
par Thierry Fossier, animateur du pôle<br />
5 de la Cour d’appel de Paris<br />
• Le fléau de la pédopornographie sur<br />
Internet<br />
• Le droit et la prostitution<br />
• Les maisons closes : du droit du sexe au<br />
droit au sexe<br />
• <strong>Avocats</strong> Sans Frontières France : « là où<br />
la défense n’a plus la parole »<br />
ImAgE ET LIBERTÉ D’EXPRESSION<br />
• Les procès historiques<br />
• La pratique photographique confrontée<br />
au droit à l’image<br />
• Interview de maître Brossolet<br />
II. LA VIE Du BARREAu<br />
• maître Eolas en vingt questions<br />
• Entretien avec maître Jean-Denis<br />
Bredin<br />
• Entretien avec Jacques Attali<br />
III. DOSSIER BIS : DROIT Du SEXE<br />
• De l’art et la manière de séduire :<br />
grivois et obsédés s’abstenir<br />
• Handicap et sexualité : vers un droit à<br />
la sexualité<br />
IV. HORS DES CÔTES<br />
• La Transnistrie : Voyage au pays <strong>des</strong><br />
derniers soviets<br />
• Jeux en ligne : les enjeux d’un nouveau<br />
marché<br />
• L’affaire Caillaux ou la comédie<br />
judiciaire de la III ème République<br />
• Juriscup 2010<br />
• L’éloquence à l’EFB : la Petite<br />
Conférence<br />
• La solitude <strong>des</strong> avocats démentie<br />
par les séries télévisées sur le monde<br />
judiciaire ?<br />
• Interview de Caroline Vigneaux<br />
• Restaurants italiens<br />
• La recette du Baromaître<br />
SOMMAIRE<br />
V. CARTE BLANCHE : JEuX EN LIgNE<br />
• Droit au pari : un bras de fer engagé, un<br />
débat apaisé<br />
VI. <strong>LE</strong> PASSÉ Au PRÉSENT<br />
• La Cour d’appel de Bordeaux : quand la<br />
vindicte s’en fût<br />
VII. L’AgENDA DE L’EFB<br />
• Interview de maître Vanessa Boussardo<br />
VIII. EVASIONS CuLTuREL<strong>LE</strong>S<br />
• Acteurs <strong>Avocats</strong> Associés : Rencontre<br />
avec maître Adrien Pelon<br />
• La voix de son maître<br />
IX. <strong>LE</strong>S BONNES TOQuES<br />
3
EDITORIAL<br />
Y a-t-il matière à se réjouir de l’accès, pour la deuxième fois, d’une<br />
femme au poste de bâtonnier? Et faut-il être une pétroleuse pour<br />
saluer l’élection de madame Christiane Feral-Schuhl ?<br />
On peut supposer, d’abord, qu’un peu plus d’un sur deux parmi nous<br />
pourra, sinon s’en féliciter, du moins ne pas s’en offusquer. Selon le<br />
ministère de la Justice, les femmes représentaient, en effet, 50,5 %<br />
<strong>des</strong> 50 314 confrères du barreau de Paris en février 2010 et près<br />
de 52 % en septembre 2010, alors que certains barreaux comptent<br />
plus de 60 % de femmes et que la féminisation de la profession n’a<br />
pas cessé de s’accentuer. Les femmes sont aussi plus nombreuses à<br />
être titulaires du Capa : 60 % pour les trois dernières promotions et<br />
cette proportion ne peut que croître puisqu’une très large majorité<br />
<strong>des</strong> élèves de la promotion 2011de l’EFB est féminine.<br />
Cette nouvelle donne démographique s’est également exprimée au<br />
plus haut niveau du barreau parisien. Sur les trois candidats au poste<br />
de bâtonnier, deux femmes étaient en lice.<br />
A vrai dire, il y a plutôt lieu de s’étonner que, jusqu’aux dernières<br />
élections, une seule femme ait pu accéder aux fonctions de<br />
bâtonnier de Paris. Faut-il comprendre que les hommes – mais<br />
peut-être aussi les femmes ? – accordent plus volontiers leur<br />
confiance à un homme ? Ou que les femmes entérinent leur position<br />
dominée par une autocensure qui les dissuade de se présenter aux<br />
postes de responsabilité ?<br />
L’histoire débute au siècle dernier.<br />
Sous l’impulsion de René Viviani et Raymond Poincaré, la loi du<br />
4 décembre 1900 permettant « aux femmes munies de diplômes<br />
de licence en droit, de prêter serment d’avocat et d’exercer cette<br />
fonction » est votée.<br />
Quelques jours plus tard, Jeanne Chauvin, docteur en droit,<br />
enseignante et militante de l’émancipation, prête serment et<br />
devient la première avocate de France, en dépit d’une une violente<br />
campagne misogyne.<br />
Il faut attendre 1950, pour voir la première femme élue au conseil<br />
de l’ordre – madame Lucile Tinayre-grenaudier – et le 30 novembre<br />
1996, pour que madame Dominique de la garanderie remporte<br />
l’élection du dauphinat.<br />
Certes les temps changent : avec la féminisation de la profession,<br />
le combat est moins frontal. Quand, pour la première fois, avec la<br />
promotion Jean-Denis Bredin, l’effectif féminin a dépassé celui <strong>des</strong><br />
hommes, une femme a été élue bâtonnier.<br />
mais certaines résistances restent fortement ancrées dans les<br />
mentalités. En témoignent l’accès limité <strong>des</strong> femmes à <strong>des</strong> postes<br />
de direction, leur sous-représentation parmi les associés <strong>des</strong><br />
grands cabinets d’affaires (293 femmes sur les 1.371 associés <strong>des</strong><br />
110 cabinets d’affaires parisiens, soit 21,37 % selon La radiographie<br />
4<br />
2006 <strong>des</strong> cabinets d’avocats d’affaires), la persistance <strong>des</strong> disparités<br />
de revenus (après 10 ans d’exercice, le revenu moyen <strong>des</strong> hommes<br />
est deux fois plus élevé que celui <strong>des</strong> femmes) et les « sanctions »<br />
de fait de la maternité (25 % <strong>des</strong> femmes n’ont pas pris de congé<br />
maternité et 7 % ont été licenciées en fin de grossesse).<br />
Christiane Feral-Schuhl appelait, entre autres mesures, à combattre<br />
une « discrimination culturelle latente toujours d’actualité ». Il<br />
faut s’en réjouir. Et si le bâtonnier n’a pas vocation à « changer le<br />
monde », du moins peut-on espérer qu’il puisse accompagner<br />
l’évolution morphologique de la profession, en faisant voler en<br />
éclats le « plafond de verre », en favorisant l’accès <strong>des</strong> femmes aux<br />
domaines majoritairement réservés aux hommes – les « affaires » et<br />
le pouvoir – et en les détournant de leur orientation traditionnelle<br />
vers les « petites structures », le « psychologique » et le « social ».<br />
Peut-être alors, l’adage <strong>des</strong> barreaux de France, qui voudrait que<br />
lorsqu’on plaide il n’y ait « point de sexe sous la robe », cessera-t-il<br />
d’être une pieuse fiction ?<br />
Sarah Mauger - Promotion Jacques Attali - Série N<br />
Le Baromaître<br />
63 rue de Charenton 75012 Paris<br />
http://www.baromaitre.com<br />
Imprimeur : DILA - Paris<br />
L’EQUIPE<br />
Directrice de la rédaction et de la publication :<br />
Sarah mauger<br />
Comité de rédaction :<br />
michael Fraysse<br />
Pierre-Emmanuel Frogé<br />
Sophie Joly<br />
grégoire Kopp<br />
Fanny Léger<br />
Léopold Lemiale<br />
Sarah mauger<br />
Hadrien Pellet<br />
mathilde Saltiel<br />
Directrice artistique :<br />
marion grateau<br />
Auteurs :<br />
Clémentine Bacri<br />
Lucie Berges<br />
Laurent Bonnet<br />
Florent Cardinaud<br />
guillaume Chiron<br />
Pierre-Emmanuel Frogé<br />
A.g.<br />
Philippe Herbeaux<br />
Sophie Joly<br />
grégoire Kopp<br />
Caroline Laverdet<br />
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Léopold Lemiale<br />
Hadrien Pellet<br />
Tiphaine Renvoise<br />
mathilde Saltiel<br />
Vandrille Spire<br />
Claire Tordjman<br />
R. V.<br />
Romain Vanni<br />
Comité de relecture :<br />
marion grateau<br />
Fanny Léger<br />
Sarah mauger<br />
Hadrien Pellet<br />
mathilde Saltiel<br />
Photographes :<br />
Florent Cardinaud<br />
marion grateau<br />
Léopold Lemiale<br />
Illustration de couverture :<br />
Florent Cardinaud<br />
5
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Liberté d’expression : plume et image<br />
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Introduction Introduction<br />
6<br />
photo : Florent Cardinaud<br />
L’actualité se nourrit<br />
de faits, et par la force<br />
<strong>des</strong> choses, le journaliste<br />
aussi. Les lecteurs<br />
sont plus capricieux,<br />
et s’abreuvent de<br />
sensationnel, d’incongru,<br />
d’insolite. Pour<br />
cela, force est pour le<br />
journaliste de dénicher<br />
l’info et de trouver la<br />
photo qui fera le<br />
« buzz » et soulèvera<br />
l’opinion.<br />
La liberté d’expression<br />
du journaliste pose alors<br />
nombre de questions.<br />
Peut-il dire n’importe<br />
quoi ? Doit-il avoir une<br />
éthique particulière ?<br />
Doit-il divulguer les<br />
sources qui l’ont conduit<br />
à annoncer <strong>des</strong> informations<br />
majeures ?<br />
Mais le journaliste aura<br />
également le souci<br />
d’illustrer ses propos.<br />
Certaines photos valent<br />
mieux qu’un long<br />
discours, et encore une<br />
fois le travail du journaliste<br />
se trouve-t-il délicat<br />
à accomplir. Peut-il<br />
photographier n’importe<br />
qui et n’importe<br />
quoi ? En quoi consiste<br />
ce droit à l’image que<br />
l’on retrouve sans cesse<br />
confronté au sacro-saint<br />
principe du droit au respect<br />
de la vie privée ?<br />
Le Baromaître vous<br />
a préparé un dossier<br />
centré sur l’éternel affrontement<br />
entre ces<br />
diverses libertés fondamentales.<br />
SOMMAIRE<br />
PLUME ET LIBERTÉ D’EXPRESSION<br />
Qui veut museler « les chiens de la démocratie » ?<br />
Le secret <strong>des</strong> sources : Interview de Gérard Davet<br />
« Le procès de Jacques Chirac », le roman d’un<br />
procès rêvé<br />
IMAGE ET LIBERTÉ D’EXPRESSION<br />
Les procès historiques<br />
La pratique photographique confrontée au droit à<br />
l’image<br />
Témoignage : interview de Maître Brossolet<br />
7
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Liberté d’expression : plume et image<br />
Qui veut museler les « chiens de garde de la démocratie » ?<br />
La profession de journaliste serait, pour<br />
66 % <strong>des</strong> français, soumise aux pressions <strong>des</strong><br />
partis politiques et du pouvoir et pour 60 %<br />
à celles de l’argent 1 . Il ne faut pas se voiler<br />
la face et l’actualité nous donne à observer<br />
quotidiennement les relations ténues<br />
qu’entretiennent parfois la politique, les médias<br />
et la justice. Néanmoins, subir <strong>des</strong> pressions ne<br />
veut pas dire y céder et récemment certains<br />
journalistes ont relevé le défi qui leur a été<br />
lancé en résistant aux multiples intimidations<br />
et sollicitations dont ils peuvent faire l’objet<br />
tant de la part <strong>des</strong> politiques que <strong>des</strong> acteurs<br />
de la vie judiciaire.<br />
Politiquement incorrect peut être, tant que le journaliste se bat<br />
pour son indépendance,il recevra la confiance de ses lecteurs.<br />
Au travers de cet article, nourri par <strong>des</strong> entretiens avec <strong>des</strong><br />
journalistes, chroniqueurs judiciaires ou journalistes d’investigation,<br />
Le Baromaître tente de dresser un état <strong>des</strong> lieux de l’indépendance<br />
<strong>des</strong> journalistes et <strong>des</strong> moyens offerts par la loi du 4 janvier 2010<br />
pour protéger la liberté d’information, pilier fondamental de<br />
toute démocratie, sans néanmoins faire du journaliste un citoyen<br />
au-<strong>des</strong>sus <strong>des</strong> lois.<br />
LA LOI DU 4 JANVIEr 2010 SUr LA<br />
PrOTECTION DES SOUrCES<br />
La protection <strong>des</strong> sources constitue un élément de la déontologie<br />
<strong>des</strong> journalistes. Il est un devoir plus qu’un droit. On se souvient<br />
qu’en 2005, une journaliste du New York Times, Judith miller,<br />
a été emprisonnée près de 4 mois pour avoir refusé de révéler<br />
ses sources d’information à un procureur enquêtant sur une fuite<br />
médiatique portant sur l’identité d’un agent de la CIA. Elle n’a été<br />
relâchée qu’après que sa source l’ait effectivement autorisée à la<br />
dévoiler.<br />
La protection <strong>des</strong> sources journalistiques est<br />
primordiale pour la liberté de la presse dans une<br />
société démocratique. Sans cette protection, les<br />
sources se tariraient inéluctablement. Le fameux arrêt<br />
Goodwin c/ Royaume-Uni de la Cour européenne <strong>des</strong><br />
droits de l’homme l’énonce clairement2 . Au fil de leur<br />
jurisprudence, les juges de Strasbourg ont façonné le<br />
cadre <strong>des</strong> devoirs et <strong>des</strong> responsabilités <strong>des</strong> journalistes<br />
leur offrant ainsi une quasi-immunité pénale, dès que<br />
leurs informations portent sur <strong>des</strong> questions d’intérêt<br />
public ou font l’objet d’une importante couverture<br />
médiatique, au point de parfois être accusés de caresser<br />
8<br />
dans le sens du poil ceux qu’ils surnomment les « chiens de garde<br />
de la démocratie ».<br />
Jusqu’à l’adoption de la loi du 4 janvier 2010, le principe du secret<br />
<strong>des</strong> sources était contenu dans <strong>des</strong> articles épars du code de<br />
procédure pénale ou dans <strong>des</strong> textes propres à la profession de<br />
journaliste, telle que la Charte <strong>des</strong> devoirs professionnels <strong>des</strong><br />
journalistes français rédigée en 1918, qui énonce notamment<br />
qu’ « un journaliste digne de ce nom garde le secret professionnel (…)<br />
et ne confond pas son rôle avec celui du policier. »<br />
Encouragé par la jurisprudence de la CEDH, le législateur français a<br />
consacré le principe de la protection <strong>des</strong> sources <strong>des</strong> journalistes en<br />
modifiant la loi sur la presse du 29 juillet 1881, à la suite de l’article<br />
1 er qui proclame le principe général de la liberté de la presse.<br />
Le code de procédure pénale a lui aussi été modifié. Son article<br />
60-1 prévoit ainsi que lorsque le journaliste est au cœur d’une<br />
enquête judiciaire et qu’il détient <strong>des</strong> documents intéressant cette<br />
enquête, la remise <strong>des</strong> documents demandée par le procureur de<br />
la République ou l’officier de police judiciaire ne peut intervenir<br />
qu’avec son accord.<br />
Des dispositions règlent également le statut <strong>des</strong> journalistes appelés<br />
en tant que témoins dans une affaire : les articles 326 et 437 du<br />
code de procédure pénale créent une dispense propre à la<br />
profession de journaliste les autorisant à ne pas révéler leurs sources<br />
à l’occasion de leurs dépositions devant une juridiction. La loi du 4<br />
janvier 2010 étend le champ de cette protection : elle reconnaît au<br />
profit <strong>des</strong> journalistes un droit absolu de se taire qui vaut pour tous<br />
les sta<strong>des</strong> de la procédure pénale.<br />
Les mesures de perquisition étaient jusqu’alors encadrées par<br />
l’article 56-2 du code de procédure pénale imposant que, pratiquées<br />
dans les locaux d’une entreprise de presse ou de communication<br />
audiovisuelle, elles ne puissent être effectuées que par un magistrat.<br />
Le nouveau texte étend la protection aux<br />
« véhicules professionnels de ces<br />
CENSURÉ<br />
1. Baromètre TNS Sofres publié en 2010 pour le journal « La Croix »<br />
2. « La protection <strong>des</strong> sources journalistiques est l’une <strong>des</strong> pierres angulaires de la liberté de la presse (...) l’absence d’une telle protection pourrait dissuader les sources journalistiques<br />
d’aider la presse à informer le public sur <strong>des</strong> questions d’intérêt général »<br />
entreprises ou agences » et surtout au « domicile d’un journaliste ».<br />
Est également une avancée de taille la faculté donnée au journaliste<br />
de s’opposer à la saisie d’un document si ce dernier estime qu’elle<br />
porte atteinte au libre exercice de sa profession ou constitue<br />
un obstacle injustifié à la diffusion de l’information. Dans cette<br />
hypothèse, le mécanisme mis en place prévoit que le document<br />
dont la saisie est contestée sera transmis sans délai au juge <strong>des</strong><br />
libertés et de la détention qui devra statuer dans les cinq jours sur<br />
la validité de la contestation. Le non respect de ces prescriptions<br />
entraînera la nullité de la partie de la procédure découlant de la<br />
saisie irrégulière.<br />
Les journalistes font souvent face à <strong>des</strong> accusations de diffamation.<br />
Le journaliste se trouve dès lors devant un dilemme : soit il décide<br />
d’apporter la preuve de ses dires ou écrits et il est nécessairement<br />
contraint de révéler l’origine de ses sources ; soit il se retranche<br />
derrière une conception stricte du secret <strong>des</strong> sources et risque<br />
alors d’être condamné pour diffamation. La loi du 4 janvier 2010<br />
vient résoudre ce dilemme avec le dernier alinéa de l’article 35 de<br />
la loi du 29 juillet 1881 qui dispose que « le prévenu peut produire<br />
pour les nécessités de sa défense, sans que cette production puisse<br />
donner lieu à <strong>des</strong> poursuites pour recel, <strong>des</strong> éléments provenant d’une<br />
violation du secret de l’enquête ou de l’instruction ou de tout autre<br />
secret professionnel s’ils sont de nature à établir sa bonne foi ou la<br />
vérité <strong>des</strong> faits diffamatoires ».<br />
<strong>LE</strong>S LIMITES DE LA LOI : UNE APPLICATION<br />
QUI NE COU<strong>LE</strong> PAS DE SOUrCE<br />
La reconnaissance du secret <strong>des</strong> sources empêche de décider <strong>des</strong><br />
mesures d’investigation pour découvrir les sources d’un journaliste.<br />
mais elle n’interdit évidemment pas de poursuivre un journaliste<br />
pour diffamation, atteinte à la vie privée, violation du secret de la<br />
défense nationale ou non-dénonciation de crime.<br />
Si la loi nouvelle prévoit le principe de protection <strong>des</strong> sources,<br />
cette proclamation est immédiatement suivie d’une limite. Ainsi il<br />
pourra être porté atteinte au secret <strong>des</strong> sources <strong>des</strong> journalistes<br />
« si un impératif prépondérant d’intérêt public le justifi e et si les<br />
mesures envisagées sont strictement nécessaires et proportionnées au<br />
but légitime poursuivi ».<br />
En d’autres termes, seule une atteinte particulière à l’intérêt public<br />
pourrait légitimer une atteinte au principe de la protection <strong>des</strong><br />
sources journalistiques. Toutefois, il reste à préciser les circonstances<br />
dans lesquelles la divulgation de données confidentielles pourrait<br />
porter atteinte à un « impératif prépondérant d’intérêt public ». De<br />
nombreux journalistes redoutent l’imprécision de cette expression<br />
très générale (cf. l’interview de m. gérard Davet, p. 12-13).<br />
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Qui veut museler les « chiens de garde de la démocratie » ?<br />
Aussi la jurisprudence devrait venir définir les contours de<br />
ces impératifs prépondérants d’intérêt public en visant <strong>des</strong> cas<br />
exceptionnels tels que les atteintes à la sécurité intérieure, le trafic<br />
de stupéfiants, les prises d’otages, les détournements d’avions,<br />
les attentats terroristes, etc. Cette solution aurait le mérite de<br />
respecter l’exigence de prévisibilité, condition sine qua non de la<br />
garantie de la sécurité juridique du journaliste.<br />
La loi ne contient en outre aucune incrimination en cas de violation<br />
du secret <strong>des</strong> sources et il est dès lors impossible de lui donner<br />
une force contraignante. La question se pose d’ailleurs dans le cas<br />
<strong>des</strong> plaintes récemment déposées par le journal Le monde qui<br />
pourraient rester lettres mortes.<br />
Par ailleurs, quelle que soit la protection accordée aux sources<br />
<strong>des</strong> journalistes, celle-ci sera réduite à néant s’il est permis que<br />
le journaliste taisant l’origine de sa source se voit mis en cause<br />
sur le fondement du recel de violation d’un secret professionnel<br />
(de l’enquête, de l’instruction, etc.). L’appareil de justice bénéficie<br />
du secret de l’enquête et de l’instruction ainsi que du secret <strong>des</strong><br />
délibérés auquel n’est pas tenu le journaliste. Pourtant le législateur<br />
n’a pas voulu supprimer le délit de recel de violation du secret de<br />
l’instruction ou du secret professionnel. Des condamnations sont<br />
ainsi prononcées si les prévenus ont reconnu l’origine frauduleuse<br />
d’un document publié mais aussi s’il était évident qu’il leur avait été<br />
transmis par une personne astreinte au secret.<br />
<strong>LE</strong> JOUrNALISTE EST UN ACTEUr DU<br />
PrOCÈS<br />
Le temps de l’information n’est pas celui de la justice et deux vérités<br />
s’affrontent. Celle <strong>des</strong> journaux et celle de la salle d’audience. Le<br />
journaliste devient un acteur à part entière de tout procès dit<br />
« médiatique » au risque de court-circuiter les enquêtes policières<br />
et de piétiner la présomption d’innocence.<br />
Plus étonnant encore, les avocats eux-mêmes se servent souvent<br />
de leurs liens avec les journalistes spécialisés dans la couverture<br />
<strong>des</strong> grands procès pour tenter de gagner leur combat sur le plan<br />
médiatique et entraîner l’opinion dans leur sens. Il n’est plus un<br />
procès qui ne se joue dans les colonnes <strong>des</strong> journaux ou dans<br />
<strong>des</strong> livres publiés par les parties victimes ou mis en cause avant<br />
l’ouverture de la phase judiciaire. Les journalistes sont donc<br />
en permanence sollicités par les avocats pour relayer leur thèse<br />
et pour devenir leur porte-parole dans leurs médias respectifs.<br />
Le déroulement du procès Bettencourt, initié par une plainte<br />
contre X de Françoise meyers-Bettencourt pour abus de faiblesse<br />
en est un exemple. Ce serait l’avocat de madame Françoise meyers-<br />
Bettencourt qui aurait sollicité plusieurs journalistes afin de rendre<br />
publics <strong>des</strong> enregistrements réalisés par le majordome à l’insu de<br />
son employeur, enregistrements qui démontreraient la vulnérabilité<br />
de madame Liliane Bettencourt. Le contenu <strong>des</strong> ban<strong>des</strong>, livré à la<br />
9
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Liberté d’expression : plume et image<br />
Qui veut museler les « chiens de garde de la démocratie » ?<br />
justice, sera ainsi révélé par le site d’information mediapart et par le<br />
journal Le Point.<br />
rETOUr SUr L’AffAIrE BETTENCOUrT<br />
L’affaire Bettencourt qui a très vite pris une tournure politique a<br />
fait l’objet d’un véritable feuilleton médiatique. Cette affaire est<br />
aussi l’occasion de rendre compte <strong>des</strong> atteintes qui sont portées à<br />
l’indépendance de la presse et au secret <strong>des</strong> sources journalistiques.<br />
En effet, deux plaintes ont été déposées par Le monde.<br />
En septembre dernier, le journal Le monde annonce qu’il porte<br />
plainte contre X pour violation du secret <strong>des</strong> sources. Deux de ses<br />
journalistes qui suivaient l’affaire Bettencourt, Franck Johannès et<br />
gérard Davet, ont vu leurs factures téléphoniques détaillées – ou<br />
fadettes – interceptées par la Division centrale du Renseignement<br />
intérieur (DCRI) afin d’identifier la source à l’origine de la fuite. Ils<br />
avaient publié un article qui faisait état de déclarations faites par<br />
Patrice de maistre, le gestionnaire de fortune de l’héritière de<br />
L’Oréal, au cours de sa garde à vue quelques jours plus tôt au sujet<br />
10<br />
du ministre Eric Woerth. L’étude de ces fadettes a révélé que les<br />
journalistes avaient communiqué avec David Sénat, Conseiller pénal<br />
au cabinet de michèle Alliot-marie, chargé d’expliquer les réformes<br />
mises en œuvre par la Chancellerie et de ce fait régulièrement en<br />
contact avec gérard Davet. Cette mise en lumière <strong>des</strong> rapports<br />
entre les deux hommes entraîna le renvoi immédiat du Conseiller.<br />
Cette première plainte est fondée sur le fait que les enquêteurs<br />
se sont affranchis de tout respect de la procédure prévue dans le<br />
cas de relevés <strong>des</strong> communications téléphoniques. La Commission<br />
Nationale de Contrôle <strong>des</strong> Interceptions de Sécurité (CNCIS),<br />
censée statuer sur ce type de prise de renseignements n’a en effet<br />
pas été saisie.<br />
La CNCIS est consultée dans toutes les affaires relatives à la<br />
prévention du terrorisme, en vertu de l’article 6 de la loi du 23<br />
janvier 2006 relative à la lutte contre le terrorisme. Or, la Direction<br />
Générale de la Police Nationale (DGPN) a affirmé que l’identification<br />
de l’auteur <strong>des</strong> fuites au monde dans le dossier Bettencourt relevait<br />
de sa « mission de protection de la sécurité <strong>des</strong> institutions » et non<br />
pas du terrorisme. Par ailleurs, au terme de la loi du 4 janvier<br />
2010, la liste <strong>des</strong> appels téléphoniques d’un abonné ne peut être<br />
demandée à un opérateur de télécommunications que dans le seul<br />
cadre d’une procédure judiciaire et uniquement lorsqu’un impératif<br />
prépondérant d’intérêt public le justifie.<br />
Dans un second temps, le procureur de Nanterre, Philippe Courroye,<br />
se fondant sur une plainte de me georges Kiejman, a cherché à<br />
prouver que mme Prévost-Desprez, juge d’instruction saisie d’un<br />
supplément d’information dans le volet « abus de faiblesse » de<br />
l’affaire Bettencourt, diffusait <strong>des</strong> informations à la presse. Il a ainsi<br />
ordonné une enquête pour violation du secret professionnel et<br />
a chargé l’Inspection générale <strong>des</strong> Services (IgS) d’examiner les<br />
relevés téléphoniques <strong>des</strong> journalistes.<br />
C’est cette demande du procureur Courroye qui a nourri la seconde<br />
plainte déposée par le monde pour violation du secret <strong>des</strong> sources.<br />
Elle se fonde sur l’article 77-1-1 du code de procédure pénale<br />
mis en place par la loi du 4 janvier 2010, qui impose au procureur<br />
de demander à <strong>des</strong> journalistes une autorisation avant de se faire<br />
communiquer leurs factures détaillées.<br />
Pour compléter cet imbroglio, le 25 octobre 2010, l’ordinateur<br />
portable de gérard Davet lui a été dérobé, à son domicile. Seul le<br />
PC et le gPS du journaliste ont été dérobés lors du cambriolage,<br />
ne laissant aucun doute sur les intentions <strong>des</strong> voleurs. La même<br />
mésaventure est survenue, le même jour, au journaliste du Point,<br />
Hervé gattegno, chargé également de suivre l’affaire Bettencourt.<br />
Son ordinateur a été, cette fois, subtilisé dans les locaux du magazine.<br />
Peu de temps après mediapart annonce que deux ordinateurs ont<br />
été volés dans sa rédaction. Pour le site, ces vols sont un moyen de<br />
faire pression non sur les journalistes, mais sur leurs sources, qui<br />
pourraient craindre de se faire découvrir et renoncer à témoigner.<br />
CONCLUSION<br />
Témoins privilégiés <strong>des</strong> dérives de notre société, les journalistes ont<br />
pour devoir de les dénoncer. mais ils doivent faire face à chaque<br />
instant à leur conscience, à leur éthique professionnelle.<br />
Le droit de se taire laisse au journaliste la liberté de préserver le<br />
secret de ses sources ou de les révéler. Il ne s’agit pas d’une obligation<br />
mais d’un droit. Le journaliste lui-même n’est tenu à une aucune<br />
obligation légale de secret professionnel comme l’est le médecin<br />
ou l’avocat. Seul le journaliste est juge de la transgression du secret.<br />
mais le journaliste est constamment confronté aux responsabilités<br />
qui pèsent sur lui du fait de la loi. Le code pénal punit ainsi la non<br />
dénonciation de crime (article 434-1), la non dénonciation de<br />
mauvais traitements (article 434-3), la non révélation de preuve<br />
d’innocence (article 434-11) ou la non assistance à personne en<br />
danger (article 223-3), etc. Le débat a été relancé à la suite de la<br />
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Qui veut museler les « chiens de garde de la démocratie » ?<br />
diffusion de l’émission « Les Infi ltrés » qui avait amené un journaliste<br />
à se faire passer pour une fillette de 14 ans sur la toile et qui était<br />
rentré en contact avec <strong>des</strong> pédophiles sur <strong>des</strong> blogs de discussion. A la<br />
suite de cette émission, vingt-trois pédophiles avaient été interpellés<br />
après la dénonciation du journaliste. Au-delà de la question<br />
soulevée par l’usurpation d’identité par le journaliste et de son rôle<br />
dans l’incitation à perpétrer un crime, se pose le cas de conscience<br />
suivant : révéler sa source ou protéger <strong>des</strong> vies ? Révéler sa source<br />
ou violer la loi ? Pour le groupe CAPA, producteur de l’émission,<br />
il était du devoir du journaliste de dénoncer ces pédophiles qui<br />
étaient sur le point d’agir. Pour d’autres, le secret <strong>des</strong> sources ne doit<br />
jamais être levé.<br />
Comment concilier la déontologie d’une profession <strong>des</strong>tinée à<br />
informer malgré toutes les pressions possibles et les prescriptions<br />
légales contraignantes ? Espérons que les tribunaux qui appliqueront<br />
la loi du 4 janvier 2010 nous apporteront rapidement <strong>des</strong> réponses.<br />
Pierre-Emmanuel Frogé – Promotion Jacques Attali – Série H<br />
11
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Liberté d’expression : plume et image<br />
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Le secret <strong>des</strong> sources : Interview de Gérard Davet Interview de Gérard Davet<br />
Chef du service enquêtes-reportages<br />
pour le journal Le<br />
Monde, Gérard<br />
Davet suit l’affaire<br />
Bettencourt depuis<br />
ses prémisses. A<br />
deux reprises, ses<br />
factures téléphoniques<br />
détaillées<br />
– « fadettes » – ou<br />
celles de ses informateurs<br />
ont été utilisées par la Direction<br />
Centrale du renseignement Intérieur (DCrI)<br />
et par l’Inspection Générale <strong>des</strong> Services<br />
(IGS), sans son consentement ce qui a conduit<br />
Le Monde à déposer deux plaintes pour<br />
violation du secret <strong>des</strong> sources. Il fait l’objet<br />
d’une plainte pour violation du secret de<br />
l’enquête déposée par Me Kiejman, avocat de<br />
Liliane Bettencourt. Son ordinateur personnel<br />
a été dérobé à son domicile le même jour que<br />
celui du vol de l’ordinateur d’Hervé Gattegno<br />
dans les locaux du journal Le Point. Cet imbroglio<br />
judiciaire en marge d’une affaire politicofi<br />
nancière nous a donné envie de le rencontrer<br />
et de lui poser quelques questions.<br />
Quelle est votre conception du principe du secret <strong>des</strong><br />
sources journalistiques ?<br />
Le secret <strong>des</strong> sources, c’est la pierre angulaire de notre<br />
travail, c’est son fondement même. C’est un principe<br />
évident et intangible. Un journaliste peut révéler ses<br />
sources s’il l’estime nécessaire, mais c’est quelque<br />
chose que je réprouve personnellement. Ca a été<br />
le cas dans quelques affaires, comme l’affaire <strong>des</strong><br />
« Infi ltrés » sur la pédophilie ou le cas de Guillaume<br />
Dasquié qui était poursuivi pour compromission du<br />
secret de la défense et qui avait désigné quelqu’un<br />
à la fi n d’une garde à vue éprouvante. Je considère<br />
que même à l’issue d’une telle garde à vue, l’impératif de base est<br />
de ne jamais révéler ses sources. Certains journalistes sont allés en<br />
prison aux Etats-Unis pour protéger leurs sources et je suis prêt à<br />
accepter cette idée. Si on donne nos sources, il n’y aura plus de sources,<br />
et sans sources, il n’y a plus d’information et plus de journalisme.<br />
12<br />
« Le secret <strong>des</strong><br />
sources, c’est la<br />
pierre angulaire de<br />
notre travail<br />
de journaliste, c’est<br />
son fondement<br />
même »<br />
Comment interprétez-vous l’utilisation de vos fadettes<br />
et de celles de certaines de vos sources supposées ?<br />
Pensez-vous que l’on cherche à vous intimider ?<br />
Le fait de rechercher les fadettes est courant, mais pour quelques<br />
professions répertoriées, comme les avocats, les médecins et les<br />
journalistes, il faut demander leur consentement aux intéressés ce qui<br />
n’a bien évidemment pas été fait en l’espèce. La loi du 4 janvier 2010<br />
sur la protection <strong>des</strong> sources est foulée au pied.<br />
L’objectif est certainement l’intimidation. C’est une pression évidente sur<br />
la presse. En tant que journaliste, tout devient suspect. Les personnes<br />
qui m’aident dans mes enquêtes se méfi ent d’autant plus qu’elles<br />
ont vu ce qui était arrivé à David Sénat, l’un de mes informateurs<br />
présumés au ministère de la justice. Le tout sans qu’il n’y ait aucune<br />
preuve que cette personne m’ait effectivement aidé pour mon enquête,<br />
car les fadettes prouvent simplement que nous avons été en contact, ce<br />
qui n’a rien à voir. Il faut éviter de tomber dans la parano, je veux croire<br />
à la bonne santé de la justice de ce pays, mais c’est vrai que le doute<br />
existe surtout quand un cambriolage survient chez soi, au Point et à<br />
Médiapart dans un temps très rapproché.<br />
Que pensez-vous de la loi du 4 janvier 2010 sur le secret<br />
<strong>des</strong> sources ?<br />
Jusqu’à l’adoption de cette loi, on pouvait se replier derrière le secret<br />
<strong>des</strong> sources dès qu’on était interrogé par <strong>des</strong> enquêteurs, ce qui gênait<br />
fortement le pouvoir. On s’aperçoit aujourd’hui que, certes ils ont fait voter<br />
une nouvelle loi que j’ai saluée à l’époque, tout en regrettant qu’elle<br />
n’aille pas au bout <strong>des</strong> choses, mais à côté de ça, ils s’en affranchissent<br />
de manière incroyable. Il s’agit d’un écran de fumée. Dans cette loi,<br />
il est prévu une réserve en cas d’impératif d’intérêt public. C’est une<br />
formulation qui laisse le champ ouvert puisqu’elle est extrêmement<br />
vague. On pensait, naïvement, que ça ne concernerait<br />
que <strong>des</strong> cas qui mettraient en cause la sécurité<br />
nationale comme <strong>des</strong> affaires de terrorisme,<br />
d’ingérence économique, de criminalité organisée ou<br />
d’autres affaires pour lesquelles l’enjeu est tel qu’on<br />
accepterait que soit portée atteinte au secret <strong>des</strong><br />
sources. Or, on se rend compte que c’était surtout pour<br />
satisfaire <strong>des</strong> intérêts particuliers. C’est une manière<br />
de privatiser la justice et la police qui me choque<br />
terriblement.<br />
Cette loi modifi e également les règles relatives aux<br />
perquisitions chez les journalistes.<br />
Les perquisitions de journalistes sont de moins en moins nombreuses. Je<br />
ne pense pas d’ailleurs que depuis que cette loi est entrée en vigueur,<br />
il y ait eu de perquisitions chez un journaliste. A côté de ça, c’est plus<br />
effi cace de faire les fadettes que de faire une perquisition, c’est moins<br />
voyant.<br />
Quel est votre sentiment sur la législation applicable<br />
au journalisme ?<br />
Le droit ayant trait au journalisme devrait être harmonisé, il y a beaucoup<br />
de pans qui se contredisent. Par exemple, un journaliste, qui n’est<br />
pourtant pas tenu au secret de l’instruction, peut être poursuivi pour<br />
recel de la violation du secret de l’instruction, même si, pour sa défense,<br />
il peut produire les pièces litigieuses.<br />
« La loi du 4 janvier<br />
2010 sur la<br />
protection <strong>des</strong><br />
sources ? Il s’agit<br />
d’un écran<br />
de fumée »<br />
Que pensez-vous <strong>des</strong><br />
exemples récents de publication<br />
par la presse de pièces<br />
clés avant l’ouverture d’un<br />
procès médiatique ?<br />
Il faut rappeler que le journaliste<br />
n’est pas astreint au secret de<br />
l’instruction, ni à aucun secret.<br />
Je pense que le secret de l’instruction à la façon française a vécu, parce<br />
que beaucoup de procès-verbaux sont ouverts à la presse. Il suffi t de<br />
tarir d’un côté pour que ça sorte de l’autre, c’est le principe <strong>des</strong> vases<br />
communicants. Jusque-là les journalistes n’étaient pas considérés<br />
comme <strong>des</strong> acteurs de la vie judiciaire et politique, or plus ça va, plus on<br />
vient bousculer tous les calendriers.<br />
Que pensez-vous de la tendance actuelle qu’ont les<br />
avocats à imposer aux journalistes un calendrier de<br />
communication avant l’ouverture d’un procès ?<br />
Les journalistes sont <strong>des</strong> réceptacles. Les gens s’adressent à nous pour<br />
de multiples raisons, pour faire avancer les enquêtes, pour devenir plus<br />
célèbres… Il y a pleins de motifs inavoués ou inavouables qui font que<br />
les avocats ont besoin de nous. Certains journalistes, comme Pascale<br />
Robert-Diard, ont refusé de faire partie d’un plan de communication<br />
défi ni par les avocats <strong>des</strong> parties.<br />
De mon côté, je n’ai pas cette pudeur là. Si on m’amenait <strong>des</strong><br />
enregistrements clan<strong>des</strong>tins, je commencerais par vérifi er que c’est<br />
crédible et qu’il n’y a pas d’atteinte excessive à la vie privée, comme<br />
la santé physique ou la vie familiale, auquel cas je publierais ce qui<br />
mérite de l’être. Il ne faut pas oublier qu’à deux reprises la justice a<br />
reconnu que les enregistrements clan<strong>des</strong>tins du majordome de Liliane<br />
Bettencourt pouvaient et devaient être publiés.<br />
Je considère que tout le monde a un calendrier de communication. Nous<br />
sommes au milieu de tout ça et il nous appartient de trancher. Les<br />
avocats font leur job et nous faisons le notre.<br />
En publiant <strong>des</strong> pièces de procédure, n’avez-vous<br />
pas l’impression en quelque sorte de mettre à mal le<br />
processus judiciaire et de risquer de porter atteinte à la<br />
présomption d’innocence ?<br />
Effectivement, on s’immisce dans le processus judiciaire, mais ce n’est<br />
pas mon propos. Je ne rentre pas dans ces considérations. Mes seules<br />
contraintes sont de faire du travail correct et que les informations que<br />
je sors soient béton, crédibles et contextualisées, qu’elles apportent<br />
réellement une plus-value à nos lecteurs. Si cela vient bouleverser le<br />
calendrier judiciaire, ce n’est pas mon problème.<br />
La présomption d’innocence est constamment bafouée, c’est comme<br />
le secret de l’instruction, ça ne veut plus dire grand-chose. Les gens se<br />
replient derrière, même lorsqu’ils sont mille fois coupables. Quand on a<br />
<strong>des</strong> éléments importants, on les écrit après les avoir vérifi és. Dans les<br />
affaires Outreau ou Allègre, le travail journalistique a été bâclé mais c’est<br />
à la lueur de ces affaires là que les journalistes progressent et essaient<br />
de s’autoréguler. Nous ne sommes surtout pas exempts de reproches,<br />
nous demeurons perfectibles. J’ai moi-même été condamné plusieurs<br />
fois en diffamation, j’en tire les conséquences. Je sais qu’il y a certaines<br />
choses qu’on peut faire, d’autres non. On apprend, nous aussi, au fur et<br />
à mesure. Le journaliste parfait, il n’est pas encore né.<br />
Propos recueillis par<br />
Sophie Joly – Promotion Jacques Attali – Série F<br />
& Pierre-Emmanuel Frogé – Promotion Jacques Attali – Série H<br />
13
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Liberté d’expression : plume et image<br />
INTErVIEW DE PASCA<strong>LE</strong> rOBErT-DIArD<br />
Chroniqueuse judiciaire<br />
du Monde depuis 2002,<br />
lauréate en 2004 du Prix<br />
Louis-Hachette pour sa<br />
couverture du procès Elf,<br />
Pascale robert-Diard nous<br />
ravit de ses comptes rendus<br />
d’audience souvent drôles<br />
et cocasses, parfois sombres<br />
mais toujours justes. Elle<br />
publie aujourd’hui « Le procès<br />
de Jacques Chirac », une fi ction politique<br />
écrite à quatre mains avec françoise fressoz,<br />
directrice du service france du Monde, qu’elles<br />
signent du pseudonyme Cassiopée. A cette<br />
occasion, elle a accepté de répondre aux<br />
questions du Baromaître.<br />
Comment est née l’idée de raconter avant l’heure le<br />
procès de Jacques Chirac ?<br />
Cette idée a germé lors de l’enterrement de Philippe Séguin. Un témoin<br />
privilégié de la naissance <strong>des</strong> affaires politico-fi nancières <strong>des</strong> années<br />
1990 venait de disparaitre. Le procès <strong>des</strong> emplois fi ctifs de la ville de<br />
Paris se rapprochait et une question nous taraudait l’esprit : ce procès<br />
sera-t-il pour l’ancien Président l’occasion de faire son testament politique<br />
? Un avocat, fi dèle de Jacques Chirac, nous a indiqué que cela<br />
ne risquait pas d’être le cas, car Jacques Chirac est aujourd’hui fatigué.<br />
Lorsque Le Monde a cherché un sujet pour le feuilleton de l’été, ce<br />
projet s’est imposé. Au fond, nous avons voulu raconter le « procès<br />
rêvé » de Jacques Chirac. Celui d’un grand fauve politique dont l’instinct<br />
se réveille quand on le cherche. Comment Jacques Chirac se préparait-il<br />
à affronter ce dernier acte de sa vie publique, cette comparution, en<br />
prévenu de droit commun, devant un tribunal correctionnel ?<br />
Pour moi, cela présentait un intérêt particulier car cela faisait le lien<br />
entre mes deux vies professionnelles ; j’ai longtemps été journaliste<br />
politique avant de me consacrer aux chroniques judiciaires.<br />
Quel accueil « Le procès de Jacques Chirac » a-t-il reçu<br />
de la part <strong>des</strong> lecteurs du Monde ?<br />
La publication de ce feuilleton dans un journal comme Le Monde en<br />
a surpris et déstabilisé certains, qui ne savaient pas comment appréhender<br />
cette histoire : s’agissait-il d’une fi ction ou d’une information<br />
14<br />
romancée ? Mais nous avions pris soin d’éviter tout risque de confusion<br />
dans l’esprit <strong>des</strong> lecteurs. Chaque épisode précisait qu’il s’agissait<br />
d’une fi ction politique. Le recours à un pseudonyme s’est par ailleurs très<br />
vite imposé, justement pour distinguer cette fi ction de notre travail de<br />
journalistes au quotidien. Nous avons également préféré <strong>des</strong> illustrations<br />
<strong>des</strong>sinées, dans un style BD, à <strong>des</strong> photos <strong>des</strong> acteurs du roman, afi n de<br />
renforcer cette distinction entre fi ction et réalité.<br />
Il ne s’agit donc pas d’un objet journalistique, mais bien d’une fi ction<br />
politique, dont l’objectif était d’abord de faire sourire !<br />
Outre les personnes impliquées dans ces affaires,<br />
pourquoi selon vous les procès politico-fi nanciers<br />
attirent d’avantage l’attention <strong>des</strong> médias que les autres<br />
procès ?<br />
Les procès politico-fi nanciers sont toujours particuliers car c’est le seul<br />
moment où les hommes politiques rencontrent les magistrats. Or à leur<br />
façon, ils sont sur les mêmes terrains, ceux de l’autorité et de la légitimité.<br />
Ils ne se comprennent pas et sont souvent dans une détestation<br />
réciproque.<br />
Dans ce type d’affaire, les hommes politiques ont vite fait d’emporter<br />
l’auditoire. Il revient alors aux magistrats de résister face aux politiques<br />
pendant le procès.<br />
Que répondriez-vous à Maître Kiejman qui<br />
« constate avec désolation la tendance croissante <strong>des</strong><br />
médias à substituer leur décision préalable à celle <strong>des</strong><br />
tribunaux » 1 ?<br />
Nous ne nous sommes pas substituées à la justice. En tout cas, cela<br />
n’était pas le but.<br />
Je ne pense pas que l’on puisse infl uencer les juges, mais il est vrai que<br />
certaines questions soulevées dans le roman se poseront. On imagine<br />
dans la fi ction que Dominique Pauthe, qui présidera le tribunal lors du<br />
procès, se demande avant la première audience s’il appellera l’ancien<br />
Président « monsieur Jacques Chirac » comme il le ferait pour un<br />
simple prévenu ou « monsieur le Président » au risque de paraître<br />
révérencieux. Cette question se posera lors du vrai procès.<br />
Après avoir exercé pendant une quinzaine<br />
d’années comme journaliste politique au<br />
Monde, pourquoi avoir choisi de vous<br />
tourner vers la chronique judiciaire ?<br />
J’ai fait mon premier stage à la sortie du Centre de<br />
Formation <strong>des</strong> Journalistes à l’édition Rhône-Alpes<br />
du Monde où j’ai eu la chance de suivre Jean-Marc<br />
Théolleyre, grand chroniqueur judiciaire, lors du<br />
procès Barbie qui se tenait à Lyon. Ma vocation pour<br />
la chronique judiciaire est née à cette époque.<br />
La chronique judiciaire est un exercice passionnant dans lequel les<br />
journalistes sont <strong>des</strong> media, au sens premier du terme. Leur rôle est<br />
de raconter de quelle manière la justice est rendue au nom du peuple<br />
français et de pointer d’éventuels dysfonctionnements.<br />
Le palais de justice est le lieu où la société vient frapper, où l’on retrouve<br />
tous les débats d’actualité. Une audience est un concentré de la société<br />
presque caricatural. Les tribunaux sont <strong>des</strong> endroits magnifi ques où<br />
l’on croise <strong>des</strong> anonymes aux <strong>des</strong>tins extraordinaires, au sens où ils<br />
sortent de la normalité. Tous les milieux s’y rencontrent, les non-dits y sont<br />
exposés et la complexité de l’homme y est dévoilée.<br />
Que pensez-vous de la tendance actuelle qu’ont<br />
les avocats à chercher à imposer un calendrier de<br />
communication aux médias ? On pense bien<br />
évidemment à Maître Metzner qui vous a approché<br />
récemment dans l’affaire Bettencourt.<br />
L’affaire Bettencourt est un cas particulier. Il arrive souvent que les<br />
avocats se tournent vers les journalistes, mais en règle générale les<br />
plus courtisés sont les journalistes d’investigation. Au Monde, comme<br />
au Figaro d’ailleurs, le traitement journalistique <strong>des</strong> affaires est<br />
scindé en deux. Les journalistes qui couvrent les phases d’enquête et<br />
d’instruction ne sont pas les mêmes que ceux qui suivent le procès. Les<br />
journalistes d’investigation effectuent leur propre enquête parallèlement<br />
au processus judiciaire en amont du procès.<br />
Les chroniqueurs judiciaires ne prennent le relai qu’une fois le procès<br />
ouvert. Ils posent alors un œil neuf sur la procédure. Nous n’avons pas<br />
le mérite <strong>des</strong> journalistes d’investigation, car tout nous est donné. Lors<br />
du procès, l’ensemble <strong>des</strong> éléments du dossier est rendu public. Le<br />
chroniqueur n’a donc pas à faire de recherche et à trouver de sources<br />
ce qui lui permet une plus grande indépendance.<br />
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
« Le procès de Jacques Chirac », le roman d’un procès rêvé Interview de Pascale Robert-Diard<br />
1. « un président déjà entré dans l’histoire », Le Monde Magasine, 25 septembre 2010, p. 9<br />
« Nous avons voulu<br />
raconter le « procès<br />
rêvé » de Jacques<br />
Chirac. Celui d’un<br />
grand fauve<br />
politique dont<br />
l’instinct se réveille<br />
quand on le cherche »<br />
« L’affaire <strong>des</strong><br />
fadettes <strong>des</strong><br />
journalistes est<br />
signifi cative de<br />
la panique<br />
du pouvoir »<br />
On a appris que la Direction centrale du<br />
Renseignement intérieur s’est procuré les fadettes de<br />
journalistes sans leur autorisation et sans en référer à<br />
la Commission Nationale de Contrôle <strong>des</strong><br />
Interceptions de Sécurité (CNCIS). Qu’en<br />
pensez-vous ?<br />
L’affaire <strong>des</strong> fadettes <strong>des</strong> journalistes est signifi cative<br />
de la panique du Pouvoir. Il cherche à tarir les sources<br />
<strong>des</strong> journalistes, mais je ne pense pas qu’il arrive à<br />
museler la presse.<br />
En utilisant les fadettes de journalistes, sans<br />
l’autorisation du CNCIS ni <strong>des</strong> journalistes intéressés, la<br />
DCRI 2 a enfreint la loi. Le Pouvoir s’assoit sur la légalité<br />
et ne recule devant rien. Non seulement il ne lésine<br />
pas sur les moyens en se procurant les fadettes de journalistes – et de<br />
leurs sources supposées, de manière clairement illégale, mais il ment<br />
ouvertement en niant toute implication.<br />
Pensez-vous que cette affaire repose la question <strong>des</strong><br />
rapports ambigus qu’entretient le Pouvoir politique<br />
avec la Justice ?<br />
L’histoire se répète. Dans notre démocratie, cette affaire est presque<br />
d’une extrême banalité. On se souvient tous de l’affaire <strong>des</strong> écoutes de<br />
l’Elysée sous Mitterrand<br />
ou de l’hélicoptère<br />
dépêché dans l’Himalaya<br />
afi n de retrouver le<br />
procureur Davenas et<br />
d’éviter l’ouverture d’une<br />
information judiciaire<br />
contre Xavière Tiberi. Dans<br />
notre fi ction « Le procès<br />
de Jacques Chirac »,<br />
l’épisode dans lequel<br />
Bernadette Chirac se<br />
tourne vers Nicolas<br />
Sarkozy pour qu’il mette<br />
fi n aux poursuites à<br />
l’encontre de l’ancien<br />
Président s’inspire de<br />
la réalité. Bernadette<br />
Chirac ne comprend<br />
pas que le Président de<br />
la République n’ait pas réussi à arrêter le procès de Jacques Chirac.<br />
C’est symptomatique du fonctionnement actuel de nos institutions.<br />
Propos recueillis par<br />
Sophie Joly – Promotion Jacques Attali – Série F<br />
2. Direction de Contrôle <strong>des</strong> Renseignements Intérieurs service de renseignements dépendant du ministère de l’Intérieur, et né de la fusion entre la Direction de la Surveillance<br />
du Territoire (DST) et de la Direction centrale <strong>des</strong> Renseignements Généraux (RG)<br />
15
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Liberté d’expression : plume et image<br />
Liberté d’expression et image<br />
« La photographie est un couperet qui dans l’éternité<br />
saisit l’instant qui l’a éblouie » [Henri Cartier-Bresson]<br />
Depuis la première photographie – « point de<br />
vue pris d’une fenêtre du Gras à Saint-Loupde<br />
Varennes » – prise en 1827 par Joseph<br />
Nicéphore Niépce, la photographie, medium<br />
puissant et novateur, est au cœur de nombreux<br />
débats et confl its qui ont régulièrement nourri<br />
les prétoires.<br />
Elle se situait déjà, au milieu du XIXème<br />
siècle, au carrefour exact de deux libertés<br />
fondamentales : la liberté d’expression et le<br />
respect de la vie privé.<br />
Lors <strong>des</strong> procès qui ont tourmenté son histoire, les enjeux ont<br />
tout d’abord tournés autour de la reconnaissance de droits<br />
d’auteur pour les photographes. Puis, la question tranchée, le<br />
débat a glissé sur le terrain de la censure privée avec la montée en<br />
puissance de « la liberté <strong>des</strong> modernes », le « droit à l’obscurité »<br />
ou droit au respect de la vie privée devenu le parangon <strong>des</strong> limites<br />
opposées à la liberté d’expression.<br />
16<br />
photo : Florent Cardinaud<br />
L’image et sa diffusion relèvent de l’éthique. Débats sur la retouche<br />
ou interrogations que suscitent certains clichés qui heurtent et<br />
choquent notre sensibilité mais qui, pourtant, jouent un rôle<br />
fondamentale dans l’information du public.<br />
A titre d’illustration, l’exposition de Larry Clark qui s’est récemment<br />
tenue au musée d’Art moderne de la ville de Paris a été interdite au<br />
moins de 18 ans, une première du genre.<br />
Au cœur de l’ensemble de ces conflits, et esclave du « choc <strong>des</strong><br />
photos », le photographe, l’artiste, le reporter, le journaliste, le<br />
« paparazi », ou le simple anonyme qui vient de s’acheter un<br />
appareil-photo numérique bon marché, se trouve en permanence<br />
confronté à l’ensemble de ces contraintes et doit, outre ses qualités<br />
de photographe, disposer de soli<strong>des</strong> connaissances en droit.<br />
Léopold Lemiale – Promotion Jacques Attali – Série N<br />
Bibliographie :<br />
Daniel girardin et Christian Pirker : « Controverses, une histoire juridique et<br />
éthique de la photographie » Acte Sud / musée de l’Elysée avril 2008.<br />
Hans-michael Koetzle « Photo Icons Petite histoire de la photo vol. 1<br />
et 2 » Tacschen.<br />
Collectif d’auteur « Dictionnaire mondial de la photographie » Larousse.<br />
LA PHOTOGrAPHIE EST-EL<strong>LE</strong> UN ArT ?<br />
<strong>LE</strong> PrOCÈS MAYEr ET PIErSON<br />
mayer (1817- vers 1865) et Pierson (1822-1913), Portrait du comte<br />
de Cavour, 1856.<br />
Spécialisés dans le portrait photographique, Ernst mayer et Louis<br />
Pierson réalisent en 1856 le portrait du comte de Cavour, chef du<br />
royaume de Piémont-Sardaigne. Constatant que cette photographie<br />
a fait l’objet d’une reproduction et d’une commercialisation par leurs<br />
concurrents, les deux photographes et amis intentent une action en<br />
contrefaçon. Seulement, pour qu’il y ait contrefaçon, encore faut-il<br />
que la photographie soit une œuvre d’art.<br />
La photographie est-elle un art ?<br />
Voici une question qui semble n’avoir jamais existé tant<br />
la réponse paraît aujourd’hui évidente. Cependant cette<br />
réponse est vitale pour la photographie et les débats<br />
passionnent alors le monde <strong>des</strong> beaux-arts.<br />
La pétition <strong>des</strong> 26<br />
Bien que la photographie ait rendu un grand service à<br />
la peinture en la déchargeant de la représentation de la<br />
réalité, les peintres ont rapidement montré leur hostilité.<br />
En effet, un collectif de grands artistes, Ingres en tête,<br />
proteste contre l’assimilation de la photographie à l’art<br />
et précise que « la photographie se résume en une série<br />
d’opérations toutes manuelles, qui nécessite sans doute<br />
quelque habitude <strong>des</strong> manipulations qu’elle comporte, mais<br />
que les épreuves qui en résultent ne peuvent, en aucune<br />
circonstance, être assimilées aux œuvres fruit de l’intelligence<br />
et de l’étude de l’art » 1 .<br />
La Cour de Cassation tranche : la<br />
photographie est un art<br />
Les juges de première instance donnent raison à Ingres.<br />
mais les deux photographes font appel de cette décision<br />
et obtiennent gain de cause en appel puis devant la<br />
Cour de cassation qui par un arrêt du 28 novembre<br />
1862 énonce que « les <strong>des</strong>sins photographiques peuvent<br />
être leproduit de la pensée, de l’esprit, du goût et de<br />
l’intelligence de l’opérateur », et ajoute que « leur perfection,<br />
indépendamment de l’habitude de la main, dépend en<br />
1. « Pétition <strong>des</strong> 26 » Le moniteur de la photographie,15 déc. 1862 (n°19), cité dans L. Sassère, pp. 149-151<br />
2. Cass., 28 novembre 1862, annales de la propriété 1862, P 419-433<br />
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Les procès historiques<br />
grande partie, dans la reproduction <strong>des</strong> paysages, du choix du point de<br />
vue, de la combinaison <strong>des</strong> effets de lumière et d’ombre, et, en outre<br />
dans les portraits, de la pose du sujet, de l’agencement <strong>des</strong> costumes et<br />
<strong>des</strong> accessoires, toutes choses abandonnées au sentiment artistique et<br />
qui donne à l’œuvre du photographe l’empreinte de sa personnalité » 2 .<br />
La photographie acquiert ainsi pleinement le statut juridique<br />
d’œuvre d’art. Cette victoire marque le début du travail reconnu de<br />
photographe et la révision de la législation française en matière de<br />
propriété littéraire et artistique.<br />
Toutefois, la Cour ne met pas fin à la querelle entre la peinture et la<br />
photographie puisqu’aujourd’hui encore les livres d’histoire de l’art<br />
peinent à intégrer la photographie dans leurs pages.<br />
Portrait du comte de Cavour, 1856 ©<br />
17
PHOTOGrAPHIE ET MISE EN SCÈNE : « <strong>LE</strong><br />
BAISEr DE L’HÔTEL DE VIL<strong>LE</strong> »<br />
Robert Doisneau (1912-1994), Le baiser de l’hôtel de ville, 1950.<br />
Existe-t-il une photo qui incarne mieux l’amour et les promesses<br />
de la vie et qui à elle toute seule est devenue le symbole de Paris ?<br />
En 1950, le magasine Life commande à Robert Doisneau un<br />
reportage sur les amoureux de Paris. Tout d’abord oubliée, cette<br />
photo devient par la suite la figure de proue de la photographie<br />
humaniste <strong>des</strong> années 80. Elle fait l’objet d’un énorme succès<br />
commercial et se retrouve partout : posters, cartes postales,<br />
couvertures de magasines, etc. Succès non démenti à ce jour.<br />
Le procès <strong>des</strong> Lavergne et la terrible révélation<br />
A la fin <strong>des</strong> années 80, un couple – les Lavergne – se présente<br />
comme les amoureux de l’hôtel de ville et assigne en juillet 1992<br />
Robert Doisneau devant le tribunal de grande instance de Paris<br />
pour violation de son droit à l’image et demande, outre l’attribution<br />
de dommages et intérêts, le retrait de la vente de tous les produits<br />
le représentant.<br />
C’est ainsi, qu’au cours du procès et à titre de moyen de défense,<br />
Doisneau dut confesser son terrible secret. Cette photographie n’a<br />
pas été prise sur le vif mais elle est l’objet d’une mise en scène<br />
méticuleuse de son auteur, Robert Doisneau. En effet, Doisneau a<br />
engagé une jeune comédienne <strong>des</strong> cours Simon, Françoise Bornet,<br />
rencontrée par hasard et qu’il a trouvé « très jolie ». Celle-ci est<br />
revenue le lendemain avec son amoureux pour la fameuse mise en<br />
scène qui donna lieu à trois photos. Les Lavergne sont évidemment<br />
déboutés 3 .<br />
A l’annonce du procès, le véritable couple assigne à son tour le<br />
célèbre photographe et demande <strong>des</strong> dommages et intérêts pour<br />
atteinte au respect de la vie privée. Le tribunal de grande instance<br />
de Paris tranche : la rémunération en contrepartie de ces photos<br />
était équitable et le couple ne peut prétendre être reconnaissable<br />
puisque de nombreuses personnes revendiquent être les « amants<br />
de l’hôtel de ville ». Partant, il n’y a pas de préjudice 4 .<br />
Doisneau blanchi, son œuvre moins<br />
Doisneau obtient ainsi gain de cause contre ces deux couples, mais<br />
au soir de sa vie, l’ensemble de son œuvre est remise en question.<br />
Lui qui incarne le photographe discret « pêcheur d’images » qui,<br />
tapi dans son coin, attend avec patience l’instant décisif, se retrouve<br />
metteur en scène, et manipulateur de moments.<br />
Cependant, à l’instar de « la mort d’un soldat républicain » de Franck<br />
Capa, cette photo ne souffrira pas vraiment de ces révélations. Peu<br />
importe que le soldat ne soit pas décédé, que les amoureux soient<br />
<strong>des</strong> comédiens, ces photos sont en elles-mêmes chargées de sens et<br />
3. Cour d’appel de Paris, 1ère Ch, section A, 10 déc. 1996, Lavergne vs Doisneau<br />
4. TGI Paris, 1ère Ch, 2 juin 1993, Bornet vs Doisneau<br />
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
expriment toutes deux leur vérité : d’un côté, l’horreur de la guerre<br />
et, de l’autre, la force de l’amour.<br />
LA rETOUCHE : « <strong>LE</strong> DrAPEAU rOUGE SUr<br />
<strong>LE</strong> rEICHSTAG »<br />
Evgueni Khaldei (1917-1997) Le drapeau rouge sur le Reichstag, 2<br />
mai 1945<br />
Le 2 mai 1945, alors que les combats font encore rage dans Berlin, le<br />
photographe de guerre Evgueni Khaldei réalise l’un <strong>des</strong> plus célèbres<br />
clichés du XX ème siècle en faisant flotter le drapeau rouge sur la<br />
ville de Berlin à feu et à sang. Ces épreuves rendues à l’agence qui<br />
l’emploie, son directeur remarque immédiatement que l’homme au<br />
premier plan en bas à droite de l’image détient une montre à chaque<br />
poignet.<br />
Une montre effacée<br />
Les procès historiques<br />
A cette époque, les soldats russes sont accusés de commettre <strong>des</strong><br />
pillages sur leurs homologues allemands. Afin d’éviter tout scandale<br />
pouvant éclabousser cette trépidante victoire, il est décidé de<br />
retoucher la photo et d’effacer l’une <strong>des</strong> deux montres. La célèbre<br />
photo, icône de la propagande russe pendant la guerre froide<br />
comporte en elle-même un secret inavouable. Celui-ci n’éclatera<br />
qu’après la chute du mur de Berlin avec la publication de l’original<br />
comportant les deux montres.<br />
Cette photo d’époque illustre parfaitement un débat définitivement<br />
contemporain. La généralisation <strong>des</strong> outils numériques a rendu si<br />
facile la retouche <strong>des</strong> images qu’elle crée une vive tentation pour les<br />
photographes et ceux qui les éditent.<br />
une légère retouche, aussi minime qu’elle soit, peut changer le sens,<br />
la lecture ou l’interprétation d’un cliché et créer de vives polémiques.<br />
Le diamant effacé de Rachida Dati en couverture d’un magazine ou<br />
encore la cigarette de Jean-Paul Sartre retirée sur l’affiche de son<br />
exposition à la BNF en 2005 sont autant d’illustrations célèbres.<br />
La question de la retouche, celle de savoir si elle est<br />
« acceptable » et, si oui, dans quelle mesure, constitue l’un <strong>des</strong><br />
débats majeurs de la profession. Afin d’affirmer une position sans<br />
ambigüité, le jury du World Press 2010 a notamment disqualifié l’un<br />
de ses lauréats, Stepan Rudik, pour avoir enlevé un simple bout de<br />
pied de sa photo via Photoshop.<br />
19
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Liberté d’expression : plume et image<br />
Les procès historiques<br />
rEPrODUCTION D’UNE PHOTO CÉLÈBrE :<br />
LA PHOTO DU CHE<br />
Alberto Korda (1928-2001), Guerillero heroico, 1960<br />
Photographie mythique et icône de la révolution castriste, le portrait<br />
de Ernesto « Che » guevara, « guerillero héroïco » ou « Che au<br />
béret et à l’étoile » est sans doute l’un <strong>des</strong> clichés les plus reproduits<br />
de l’histoire de la photographie.<br />
Le 6 mars 1960, Alberto Diaz gutiérrez, dit « Korda », photographe<br />
pour le journal cubain Revolución assiste aux funérailles <strong>des</strong> victimes<br />
du sabotage du bateau La Coubre sur le port de La Havane. Ce jour<br />
là, Fidel Castro prononce un discours aux côtés de Jean-Paul Sartre<br />
et Simone de Beauvoir. A l’arrière de la tribune, pendant le discours,<br />
le Che s’avance l’espace d’un court instant et c’est à ce moment<br />
précis que Korda l’immortalise.<br />
« J’ai eu presque peur en voyant la rage qu’il exprimait.<br />
Il était peut être ému, furieux, je ne sais pas ».<br />
Pourtant, la photo n’est pas publiée. Ce n’est que sept ans plus tard<br />
et après la mort du Che en octobre 1967 en Bolivie qu’elle devient<br />
un mythe.<br />
Sans l’avis de Korda, la photo est recadrée sur le visage de Che<br />
puis elle est imprimée sur une affiche grand format et fait l’objet de<br />
millions de tirages.<br />
Dans un pays socialiste qui ne reconnait pas le droit de propriété,<br />
les droits d’auteur n’ont aucun sens. Par idéologie communiste,<br />
Korda ne réclamera jamais de droit de reproduction de cette<br />
photographie, considérant que celle-ci appartient à la Révolution.<br />
un peu à la manière de maurice Druon et de Joseph Kessel avec<br />
« Le chant <strong>des</strong> partisans » qui ne réclameront jamais un centime,<br />
considérant eux aussi que la chanson appartient à la Résistance, la<br />
photo du Che pourra être utilisée gratuitement par les générations<br />
futures de révolutionnaires.<br />
Cependant, l’industrie commence à s’emparer de cette icône et<br />
l’idéal incarné par le Che est détourné de son objet. L’homme au<br />
béret se retrouve notamment sur une bouteille de vodka de la<br />
marque Smirnoff.<br />
C’est le droit moral de l’auteur sur son œuvre que Korda entendra<br />
défendre à la fin de sa vie.<br />
La croisade mondiale de la fi lle du Che<br />
A sa mort, en 2001, c’est sa fille, Diana Diaz Lopez, qui reprend le<br />
flambeau et va entamer une véritable croisade mondiale contre les<br />
reproductions détournées de la photo du Che.<br />
Ainsi, à deux reprises, elle obtient gain de cause devant le tribunal<br />
de grande instance de Paris pour utilisation illicite contre Reporters<br />
Sans Frontières. Ce dernier exploitant l’image pour illustrer la<br />
20<br />
5. TGI Paris, 9 juillet 2003 et 10 mars 2004, Diana Diaz Lopez vs Reporters Sans Frontières<br />
6. Ordonnance du juge de la mise en l’état, TGI de Paris, 17ème Ch., 16 janvier 2008<br />
7. TGI de Paris, 3ème Ch. 3ème Sect., 24 septembre 2008<br />
restriction de la liberté de la presse à Cuba. mme Diaz Lopez ira<br />
jusqu’à demander plus d’un million d’euros de dommages et intérêts<br />
ramenés à plus juste proportion par le tribunal (6.000 euros) 5 .<br />
Elle poursuit également, de manière moins ostentatoire mais tout<br />
aussi révélatrice, le club de handball d’Ivry pour l’utilisation de la<br />
photo du Che sur leur maillot et obtient encore gain de cause.<br />
Doutes sur la paternité de Korda<br />
Coup de Tonnerre en 2008 avec la parution d’un article dans le<br />
journal marianne.<br />
Le journal indique qu’un ancien agent <strong>des</strong> services secrets cubains,<br />
Juan Vivés, opposant au régime Castriste, serait l’auteur de la photo<br />
du Che au béret et à l’étoile.<br />
Le régime aurait demandé à Korda de s’approprier le célèbre cliché<br />
car il aurait été intolérable que cette emblématique photographie<br />
soit l’œuvre d’un opposant. Juan Vivés prétendrait même que Korda<br />
lui aurait adressé une lettre d’excuse qu’il ne peut malheureusement<br />
produire.<br />
Le journal est immédiatement poursuivi en diffamation par la fille<br />
du Che.<br />
Cependant, le tribunal de grande instance de Paris constate la<br />
nullité de l’assignation 6 . L’action est prescrite au regard <strong>des</strong> délais<br />
extrêmement courts de la loi sur la presse.<br />
La fille du Che introduit une nouvelle action cette fois-ci sur le<br />
fondement de l’atteinte aux droits moraux pour avoir, d’une part,<br />
accordé la paternité de l’œuvre à Juan Vivés et, d’autre part, reproduit<br />
la photo du Che sans autorisation, sans le nom de l’auteur et sans<br />
respecter l’intégrité de l’œuvre.<br />
La demanderesse produit alors les planches-contacts de Korda<br />
datées de 1960 que le tribunal considère comme « éléments de<br />
preuve suffisants […] de la prise directe » par le célèbre photographe.<br />
Le TGI de Paris donne ainsi raison à la fille du Che 7 .<br />
On peut penser que le débat sous l’angle de la diffamation aurait<br />
amené de plus amples développements sur l’origine de la photo du<br />
Che que celui de l’atteinte aux droits moraux. même si les preuves<br />
avancées par Juan Vivés sont insuffisantes, cet article aura crée une<br />
controverse sur la paternité de la photographie qui est peut-être la<br />
plus célèbre de l’histoire.<br />
Léopold Lemiale – Promotion Jacques Attali – Série N<br />
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Les procès historiques<br />
Alberto Korda, Guerillero heroico, Cuba, 1960 original © 2007, Prolitteris, Zurich<br />
21
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Liberté d’expression : plume et image<br />
« A mon avis, vous ne pouvez pas dire que vous avez<br />
vu quelque chose à fond si vous n’en avez pas pris une<br />
photographie » [Emile Zola]<br />
Le droit à l’image n’est inscrit dans aucune<br />
loi et les droits opposables aux photographes<br />
communément appelés « droit à l’image » sont<br />
le fruit d’une construction jurisprudentielle<br />
complexe et instable qui s’est développée au<br />
cours du XX ème siècle.<br />
Le juge est alors chargé de concilier deux<br />
libertés fondamentales : la liberté d’expression<br />
et le droit au respect de la vie privée.<br />
En mai 1968, une photographie d’une jeune fille brandissant le<br />
drapeau noir de l’anarchie et le drapeau rouge du communisme<br />
avait fait la une d’un magazine. Cette photo, prise à son<br />
insu et sans autorisation, ne fût pas au goût de son père qui décidât<br />
purement et simplement de la déshériter. La jeune fille attaqua le<br />
journal en évaluant son préjudice à l’aune de l’héritage escompté.<br />
Cet exemple fameux illustre parfaitement les conséquences que la<br />
parution d’une image peut avoir sur la vie d’un citoyen.<br />
L’utilisation non autorisée d’images de choses ou de personnes fait<br />
alors courir à l’utilisateur le risque d’être condamné civilement et<br />
pénalement.<br />
Que devient le droit du photographe face au droit au<br />
respect de l’intimité de la vie privée ? Quand peut-il<br />
opposer l’exception d’information ?<br />
Le photographe doit faire preuve de bon sens et avant toute<br />
prise de vue, systématiquement se poser la question de<br />
l’existence de droits qui lui seraient opposables et éventuellement se<br />
prémunir en demandant les autorisations pour pouvoir diffuser ses<br />
photographies. Cependant, obtenir ces informations est parfois<br />
impossible et constitue une entrave à son libre travail.<br />
Ainsi, outre ses qualités de photographe, celui-ci doit désormais<br />
disposer de soli<strong>des</strong> connaissances juridiques afin de ne pas voir le<br />
produit de son activité attaqué.<br />
Le photographe se verra opposer deux types de droit : le droit à<br />
l’image <strong>des</strong> personnes d’une part, et celui <strong>des</strong> biens, de l’autre.<br />
<strong>LE</strong> DrOIT A L’IMAGE DES PErSONNES OU LA<br />
MONTEE EN PUISSANCE DU rESPECT DE LA<br />
VIE PrIVEE<br />
La protection du droit à l’image repose essentiellement sur l’article<br />
9 du Code civil issu de la loi du 19 juillet 1970 qui énonce sans<br />
22<br />
ambigüité que « chacun a droit au respect de sa vie privée ».<br />
A contrario donc, une image captée dans le cadre de la vie publique<br />
ne peut porter préjudice à quiconque.<br />
Cependant, la frontière entre vie privée et vie publique est ténue et<br />
c’est par une appréciation in concreto que le juge statuera. En effet, il<br />
ne suffit pas d’être dans un lieu public pour que toute image puisse<br />
être captée, non plus que de se trouver dans un lieu privé, pour<br />
interdire toute photographie.<br />
L’usage, sans son autorisation, de l’image d’une personne dans le<br />
cadre de sa vie privée peut ainsi entraîner la mise en cause de la<br />
responsabilité de l’utilisateur. En cas de litige, les juges reconnaissent<br />
classiquement que « toute personne, (...), tire du respect dû à sa vie<br />
privée le droit de s’opposer à une diffusion de son image faite sans son<br />
autorisation » 1 .<br />
Par conséquent, dès lors qu’une personne est le sujet principal<br />
de l’image et est parfaitement reconnaissable, il faut obtenir son<br />
autorisation.<br />
La condamnation, si elle a lieu, pourra prendre la forme de<br />
dommages et intérêts, de saisie <strong>des</strong> biens incriminés, ou de<br />
publication judiciaire dans un organe de presse.<br />
L’utilisateur pourra aussi faire l’objet de sanctions pénales sur<br />
le fondement <strong>des</strong> articles 226-1 et suivants du code pénal et<br />
s’expose à une peine<br />
d’un an d’emprisonnement<br />
et de 45.000 euros<br />
d’amende.<br />
Les exceptions<br />
nécessaires au droit<br />
à l’image<br />
Pour autant, les personnes<br />
photographiées<br />
ne pourront s’opposer à<br />
la diffusion de leur image<br />
dans certaines situations.<br />
En effet, le juge a admis<br />
sur la base de la<br />
liberté d’expression et du<br />
droit à l’information du<br />
public (article 10 de la<br />
Convention européenne<br />
<strong>des</strong> droits de l’homme)<br />
qu’il était possible de<br />
publier <strong>des</strong> images de<br />
personnes impliquées<br />
dans un événement dès<br />
photo : Florent Cardinaud lors que cette image<br />
était <strong>des</strong>tinée à l’information<br />
légitime du public et<br />
qu’elle ne portait pas atteinte à la dignité de cette personne.<br />
L’individu et sa vie publique<br />
De nombreuses exceptions s’appliquent, laissant alors le champ<br />
libre à la diffusion d’images. Toute image d’actualité immédiate se<br />
trouve ainsi exonérée de demande d’autorisation.<br />
Les foules<br />
Les conflits sociaux donnent toujours lieu à la parution de<br />
photographies en tête <strong>des</strong> journaux. Que se passe-t-il si une<br />
personne est reconnaissable et souhaite s’opposer à la diffusion de<br />
son image ?<br />
Si l’objet de l’image est une foule, il paraît impossible de demander<br />
à chacun l’autorisation pour reproduire. mais si le photographe fait<br />
un gros plan sur un petit groupe, on sort de l’hypothèse de foule.<br />
L’autorisation redevient nécessaire.<br />
Les personnages publics<br />
Toute personne médiatisée ne peut s’opposer à la publication de<br />
son image dans l’exercice de sa vie publique.<br />
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
La pratique photographique confrontée au droit à l’image La pratique photographique confrontée au droit à l’image<br />
1. Cass., Civ. 1ère, 2 mars 2004 2. Fameuse agence fondée notamment par Henri Cartier-Bresson et Robert Capa<br />
La notoriété de ces personnes peut ainsi entraîner une réduction de<br />
la sphère de la vie privée.<br />
Les hommes politiques voient, au nom du droit à l’information la<br />
captation de leur image autorisée dès lors qu’ils sont dans l’exercice<br />
de leurs fonctions, qu’ils prononcent un discours, que cette captation<br />
soit effectuée dans les lieux publics ou dans <strong>des</strong> lieux dits « privés ».<br />
Les personnes dans l’exercice de leurs fonctions<br />
Les agents de Police peuvent être pris en photo mais ne doivent<br />
pouvoir être identifiés. Les employé(e)s <strong>des</strong> services publics (impôts,<br />
enseignements, SNCF), quant à eux, ne peuvent être pris en photo<br />
car ils sont assimilés à <strong>des</strong> personnes privées au même titre que <strong>des</strong><br />
ouvriers dans une usine privée.<br />
Le cas intéressant du citoyen lambda photographié<br />
dans l’espace public<br />
Rien n’interdit, dans l’espace public, et pour son seul usage, de<br />
prendre <strong>des</strong> photos de personnes inconnues, et ce sans leur<br />
demander leur autorisation.<br />
Cependant, lorsque les photographies sont <strong>des</strong>tinées à être<br />
diffusées, le problème se pose et le juge a parfois entendu au sens<br />
large la notion de droit à l’information.<br />
La jurisprudence s’attache au côté artistique <strong>des</strong> photos réalisées.<br />
C’est ce qui ressort d’une affaire célèbre qui illustre parfaitement<br />
cette exception artistique.<br />
Dans cette affaire, Luc Delahaye, photographe de l’agence Magnum 2 ,<br />
n’avait pas demandé l’autorisation <strong>des</strong> voyageurs du métro parisien<br />
pour la réalisation de son livre « L’Autre » qui compilait <strong>des</strong> photos<br />
d’individus tous anonymes, prises au moyen d’un dispositif caché.<br />
Le plaignant soutenait que la publication sans son accord de<br />
cette photographie réalisée à son insu et reproduite dans un but<br />
commercial, constituait une violation de son droit à l’image et lui<br />
causait un grave préjudice au regard de l’expression de tristesse se<br />
photo : Florent Cardinaud<br />
23
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Liberté d’expression : plume et image<br />
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
La pratique photographique confrontée au droit à l’image La pratique photographique confrontée au droit à l’image<br />
dégageant du portrait le ridiculisant.<br />
Cependant, le tribunal a considéré que « l’exercice par un individu de<br />
son droit à l’image [ne doit pas avoir] pour effet de faire arbitrairement<br />
obstacle à la liberté de recevoir ou communiquer <strong>des</strong> idées qui s’exprime<br />
spécialement dans le travail d’un artiste » 3 .<br />
Ce jugement reconnaît ainsi le primat de la liberté d’expression<br />
artistique sur le droit à l’image, ce livre offrant « la perspective<br />
de fournir un témoignage sociologique et artistique particulier sur le<br />
comportement humain, étayé par l’analyse d’un philosophe et<br />
sociologue cosignataire du livre ».<br />
Les interdictions légales à la diffusion d’image de<br />
personnes<br />
En amendant la loi sur liberté de la presse du 29 juillet 1881, La loi<br />
dite « guigou » du 15 juin 2000 a créé <strong>des</strong> infractions spéciales de<br />
diffusion d’images.<br />
(1) Les personnes menottées - Pour les personnes présumées<br />
innocentes dont une image serait diffusée alors qu’elles sont<br />
menottées, la peine encourue est de 15.000 euros d’amende (article<br />
35 ter I de la loi).<br />
(2) Les victimes d’attentat à la dignité <strong>des</strong>quelles il aurait été porté<br />
atteinte - Depuis l’affaire de la photographie du préfet Erignac juste<br />
après son assassinat, le droit a hésité entre la préservation du droit<br />
à l’information (un <strong>des</strong> arguments <strong>des</strong> photoreporters était qu’il<br />
fallait montrer l’horreur <strong>des</strong> attentats pour informer les lecteurs et<br />
dissuader les attaques éventuelles) et la préservation de la vie privée<br />
<strong>des</strong> victimes, touchées au plus profond de leur intimité physique.<br />
La loi a tranché, lorsque le cliché porte atteinte à la dignité de la<br />
victime, la peine encourue est de 15.000 euros d’amende (article<br />
35 quater de la loi).<br />
(3) Les mineurs - La prise de vue de mineurs doit être précédée<br />
24<br />
3. TGI Paris, 17e Ch., 2 juin 2004<br />
4. Cass., A.P., 7 mai 2004<br />
photo : Florent Cardinaud<br />
d’une autorisation <strong>des</strong> représentants légaux qui précise le cadre<br />
dans lequel l’image de leur enfant sera utilisée (lieu, durée, modalité<br />
de présentation, de diffusion, support).<br />
<strong>LE</strong> DrOIT A L’IMAGE DES BIENS OU <strong>LE</strong> PrI-<br />
MAT DE LA LIBErTE D’EXPrESSION<br />
L’image et la propriété matérielle<br />
Peut-on prendre en photo la maison ou le bien d’autrui ? un<br />
monument ? un bâtiment administratif ? une œuvre d’art ? La tour<br />
Eiffel ?<br />
En matière de droit à l’image <strong>des</strong> biens, à l’inverse de ce que l’on<br />
observe pour les personnes, le principe est celui de la liberté et<br />
l’interdiction l’exception.<br />
En effet, la haute juridiction, en sa formation plénière, a opéré un<br />
revirement et tranché en faveur de la liberté du photographe en<br />
énonçant que: « le propriétaire d’une chose ne dispose pas d’un droit<br />
exclusif sur l’image de celle-ci ; il peut toutefois s’opposer à l’utilisation<br />
de cette image par un tiers lorsqu’elle lui cause un trouble anormal » 4 .<br />
Le propriétaire qui veut intenter une action contre un photographe<br />
ayant photographié son bien, depuis l’espace public, doit désormais<br />
prouver devant les juges l’existence d’un « trouble anormal ».<br />
Si la prise de vue est réalisée dans un lieu privé, il est toutefois<br />
conseillé d’obtenir une autorisation du propriétaire qui n’est pas<br />
tenu de justifier son refus.<br />
Terrains et personnels militaires<br />
Il est interdit de photographier les terrains militaires, le personnel<br />
militaire (secret défense) et les gendarmeries (rattachées au ministère<br />
de la Défense).<br />
Photos extérieures de bâtiments, parcs, jardins,<br />
marchés publics, voire paysages<br />
Ces photos sont autorisées pour un usage privé mais l’obtention<br />
d’une autorisation est nécessaire pour une utilisation commerciale.<br />
A titre d’exemple, pour les bâtiments modernes, les architectes<br />
revendiquent souvent un droit de regard sur l’utilisation<br />
professionnelle qui est faite <strong>des</strong> photos montrant leurs réalisations.<br />
Si la prise de vue à but commercial se situe à l’intérieur du lieu public<br />
et qu’il existe un propriétaire unique du lieu, alors l’autorisation est<br />
requise (cas d’un parc de loisirs par exemple).<br />
Photos d’objets communs<br />
Il n’y a pas de limitation.<br />
Image et droit d’auteur<br />
La protection du droit d’auteur instituée par le Code de la Propriété<br />
intellectuelle s’applique à tous les auteurs (peintres, sculpteurs,<br />
architectes, <strong>des</strong>igners, graphistes, chorégraphes, écrivains, etc.) et<br />
peut entrer en conflit direct avec le travail du photographe.<br />
Ainsi, un bâtiment récent sera protégé par le droit d’auteur de<br />
l’architecte c’est à dire tout au long de sa vie et 70 ans après sa<br />
mort. Il en va de même <strong>des</strong> sculptures, peintures, œuvres littéraires<br />
mais aussi <strong>des</strong> photographies.<br />
Le photographe doit donc obtenir l’autorisation de l’auteur de ces<br />
œuvres pour pouvoir diffuser ces photographies et un artiste peut<br />
s’opposer à ce que l’on photographie son œuvre d’art placée au<br />
centre d’une place publique.<br />
Ainsi, la Tour Eiffel peut être photographiée sans problème, du moins<br />
lorsqu’elle est « éteinte ». Illuminée, elle ne peut être reproduite sans<br />
autorisation car le jeu de lumière est protégé en tant qu’œuvre d’art.<br />
En cas d’impossibilité de retrouver l’auteur pour obtenir son accord,<br />
la pratique tolère de recourir à la mention « droits réservés ».<br />
Les musées<br />
L’autorisation du propriétaire ou du musée est nécessaire, y compris<br />
pour les reproductions de peintures étant tombées dans le domaine<br />
public. Par exemple, au regard de son règlement intérieur (titre<br />
VI), au musée du Louvre, il est interdit de photographier dans la<br />
galerie d’Apollon et dans l’ensemble <strong>des</strong> salles de peinture du<br />
premier étage de l’aile Denon ainsi que sur le palier où est exposée<br />
la Victoire de Samothrace. Idem à la maison Van-gogh à Auverssur-Oise.<br />
De même, les flashs sont interdits dans les musées (pour préserver<br />
les tableaux et les œuvres d’art) et souvent aussi les églises.<br />
Photos dans <strong>des</strong> lieux strictement privés (maison,<br />
jardin, entreprise, voiture, chantier, etc.)<br />
L’autorisation du propriétaire <strong>des</strong> lieux est obligatoire.<br />
Photos dans <strong>des</strong> lieux privés à vocation publique<br />
(grands magasins, musées, hôtels, parkings, sta<strong>des</strong>,<br />
salons, théâtres, restaurants, enceintes sportives,<br />
églises, gares, aéroports, etc.)<br />
Ici, on appliquera au « cas par cas ». Rien ne peut empêcher de<br />
réaliser, à titre personnel, la photo d’un proche au sein de ces<br />
lieux, mais le photographe devra obligatoirement demander une<br />
autorisation pour prendre une photo à usage professionnel.<br />
Par exemple, photographier la coupole <strong>des</strong> galeries Lafayette<br />
(monument classé) nécessite l’autorisation du magasin.<br />
Si interdiction il y a, elle doit être manifestement indiquée, mais<br />
peut parfois constituer un abus. Les dérives sont nombreuses. Rien<br />
n’autorise un organisateur de spectacle ou de sport à interdire les<br />
prises de vues à usage privé (et pourtant cela est indiqué au dos de<br />
nombreux tickets).<br />
Image et propriété industrielle<br />
Les biens sur lesquels apparaissent <strong>des</strong> marques, brevets,<br />
dénominations sociales ou d’autres signes distinctifs sont protégés<br />
par le Code de la Propriété Intellectuelle. Le photographe devra<br />
donc se prémunir d’une autorisation <strong>des</strong> titulaires de ces droits<br />
pour diffuser l’image.<br />
photo : Florent Cardinaud<br />
Plages naturistes<br />
Pour l’anecdote, il est interdit de photographier<br />
sur les plages naturistes (espaces publics de droit<br />
privé).<br />
En conclusion, la loi ne réglemente pas tout<br />
et dans bien <strong>des</strong> cas seule la jurisprudence<br />
- quand elle existe - permet de se faire une idée à<br />
l’avance de ce qui peut être requis ou non. Toute<br />
exploitation d’une image suppose l’accord de tous<br />
les titulaires de droits de celle-ci ou autour de<br />
celle-ci. Il convient de bien repérer les droits<br />
en présence et de se prémunir en obtenant les<br />
autorisations, souvent accordées sans difficulté si<br />
elles sont demandées préalablement.<br />
Texte et photos - Florent Cardinaud<br />
25
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Liberté d’expression : plume et image<br />
DOSSIER DE LA REDACTION<br />
Interview de Maître Luc Brossolet : Droit dans la presse people ? Interview de Maître Brossolet<br />
Maître Brossolet, connu comme étant l’avocat<br />
parisien de Prisma Presse, deuxième groupe<br />
de presse en france et éditeur notamment <strong>des</strong><br />
magazines Voici et Voilà, a très aimablement<br />
accepté de répondre aux questions du<br />
Baromaître.<br />
Maître Brossollet, pouvez-vous brièvement nous<br />
décrire votre parcours professionnel ?<br />
En janvier 1987, je prête serment et deviens collaborateur pendant un<br />
an de cinq avocats exerçant en Cabinet groupé. L’année suivante, je ne<br />
collabore plus qu’avec Pierre et Monique Fayon, chez qui je me sens si<br />
bien que je m’y installe. En 1990, Olivier d’Antin me rejoint et nous nous<br />
associons l’année suivante.<br />
Après plusieurs années de débats doctrinaux et<br />
jurisprudentiels, existe-t-il pour vous aujourd’hui un<br />
droit à l’image autonome?<br />
La question me paraît loin d’être réglée par la doctrine. A s’attacher<br />
à la jurisprudence, on constate que dans l’immense majorité <strong>des</strong> cas,<br />
l’atteinte au droit à l’image est commise dans le cadre, plus large, d’une<br />
atteinte à la vie privée.<br />
26<br />
Les personnes concernées, pour agir, pourraient très bien se passer du<br />
droit à l’image comme fondement de leur action et se limiter à celui<br />
d’une atteinte à la vie privée, atteinte qui peut être commise aussi bien<br />
par le texte que par l’image.<br />
Néanmoins, dans certains cas, force est de reconnaître que le droit à<br />
l’image est autonome. Ce sont les cas où il est invoqué à l’exclusion<br />
de toute autre atteinte (atteinte à la vie privée, diffamation, atteinte à<br />
la dignité, atteinte aux droits <strong>des</strong><br />
artistes interprètes, etc.).<br />
Disons, pour résumer que le<br />
besoin d’autonomie du droit à<br />
l’image se fait rarement sentir...<br />
D’où vient selon vous cette<br />
protection si importante<br />
de la vie privée en<br />
France en comparaison<br />
avec les systèmes dits<br />
« anglo-saxons » où<br />
la vie privée est quasi<br />
inexistante pour les<br />
personnes publiques ?<br />
Je ne suis pas sûr que l’affirmation<br />
contenue dans votre question<br />
soit entièrement exacte. Pour<br />
ce qui concerne l’Europe,<br />
l’article 8 de la Convention<br />
européenne de sauvegarde <strong>des</strong><br />
droits de l’homme s’applique<br />
dans tous les pays ayant ratifié<br />
ladite Convention, c’est-à-dire aussi bien dans les pays latins qu’en<br />
Angleterre ou en Allemagne.<br />
Ce qui diffère, ce n’est pas le principe de la protection de la<br />
vie privée, mais peut-être la conception que l’on en a, ou si<br />
vous préférez, le contenu de cette notion. Je vous donne un<br />
exemple : un homme politique qui milite avec ferveur pour les<br />
valeurs traditionnelles de famille et de fidélité, part en vacances<br />
avec sa maîtresse. Doit-on passer ses vacances sous silence au motif<br />
qu’elles ne concernent que sa vie privée ou au contraire s’empresser<br />
d’en parler pour démontrer que les actes dudit homme politique<br />
ne sont pas en accord avec ses idées ? Je suppose que les réponses<br />
varieront selon les pays où elle est posée.<br />
L’autre différence réside dans la plus ou moins grande facilité qu’il<br />
y a à intenter un procès. En France, c’est en jeu d’enfant que de<br />
saisir une juridiction pour se plaindre d’une atteinte à la vie privée.<br />
C’est rapide et peu coûteux. En Angleterre, il en va sans doute<br />
différemment. Le procès risque d’être plus long, plus coûteux et l’on<br />
peut imaginer que cela est dissuasif.<br />
Avec le succès de la « presse people », les magazines<br />
ne préfèrent-ils pas payer <strong>des</strong> dommages intérêts pour<br />
continuer leur activité ? En d’autres termes, ne font-ils<br />
pas « recette de l’illégalité » ?<br />
C’est ce que répètent les plaideurs à longueur d’audience. Pour la<br />
presse, le jeu en vaudrait la chandelle. Il faudrait que les dommages et<br />
intérêts, déconnectés de l’idée de réparation, deviennent dissuasifs.<br />
Ceci étant, je ne pense pas que l’on puisse dire que les magazines<br />
préfèrent payer <strong>des</strong> dommages et intérêts.<br />
Ils sont plutôt d’avis qu’ils ne devraient pas être condamnés car la<br />
plupart du temps, les personnalités dont ils parlent ne sont pas très<br />
discrètes. De leur vie privée, elles ont fait un véritable tremplin pour<br />
accéder à une certaine notoriété.<br />
A l’inverse, n’existe-t-il pas un abus du droit à l’image<br />
<strong>des</strong> « peoples » qui profi tent d’un système qu’ils<br />
alimentent parfois eux-mêmes et qui leur a parfois<br />
aussi apporté leur statut de célébrité?<br />
Pour vous répondre, quelques exemples de ces abus. un magazine<br />
avait publié un jour la photographie d’une spécialiste de la météo la<br />
représentant en monokini. Cri d’horreur : la pudeur bafouée, etc...<br />
Le jugement est rendu, le chèque <strong>des</strong> dommages et intérêts encaissé,<br />
et la jolie demoiselle de faire quelques semaines plus tard la une du<br />
« Nouveau Playboy ».<br />
L’abus, pour ne pas dire l’hypocrisie, ou pire encore l’escroquerie au<br />
jugement passera parfois par la revendication d’un préjudice<br />
important alors même que l’article est anodin, ou mieux encore,<br />
alors même qu’il est poursuivi sans avoir été lu par les intéressés. On<br />
a déjà vu que certains s’en vantent !<br />
En droit de la presse, la diffusion sur l’ensemble du<br />
territoire permet au demandeur d’assigner dans le<br />
ressort de son choix supposé plus ou moins généreux<br />
pour l’octroi de dommages et intérêts, cette pratique<br />
dite de shopping judiciaire est-elle encore une réalité ?<br />
Le shopping judiciaire reste bien entendu une réalité. A votre<br />
avis qu’est-ce qui peut bien convaincre une personnalité habitant<br />
Paris, ayant pour conseil un avocat inscrit au Barreau de cette ville,<br />
poursuivant un journal édité par une société ayant également son<br />
siège social dans la capitale, à saisir une juridiction d’un département<br />
de la périphérie ?<br />
Pensez-vous que la mesure de publication judiciaire<br />
spécifi quement en matière d’atteinte à la vie privée<br />
soit une mesure effi cace ?<br />
Tout dépend de ce que l’on entend par efficace. Dans l’esprit <strong>des</strong><br />
plaideurs, et, je le crains, souvent dans l’esprit <strong>des</strong> juridictions, les<br />
publications judiciaires n’ont d’autre vocation que de gêner les<br />
journaux auxquels elles sont infligées.<br />
D’où ces placards ridicules qui ne servent à rien et en tous les<br />
cas sûrement pas à informer le lecteur. Quand on lui parle de<br />
condamnation, ce dernier, toute enquête le démontrerait, pense<br />
qu’on lui signale une décision répressive.<br />
Vous considérez-vous comme un militant ?<br />
Pas comme un militant mais comme un mo<strong>des</strong>te auxiliaire de justice<br />
qui essaye d’être convaincant sur le thème : les choses sont plus<br />
compliquées qu’elles n’y paraissent. Pas toujours avec le succès<br />
espéré, la justice cédant souvent à la tentation de tout simplifier.<br />
Que diriez-vous à un jeune photographe essayant de<br />
vous « paparazer » ?<br />
On partage ?<br />
Propos recueillis par<br />
Léopold Lemiale – Promotion Jacques Attali – Série N<br />
27
La diffusion légale en ligne<br />
La DILA : la diffusion légale assurée<br />
Créée par décret le 22 janvier 2010, la Direction de l’information légale et administrative (DILA) est issue de la<br />
fusion de la direction de la Documentation française et de la direction <strong>des</strong> Journaux officiels. Placée sous l’autorité<br />
du secrétaire générale du gouvernement, l’institution exerce une mission majeure de service public : la diffusion<br />
légale.<br />
Le Journal officiel électronique authentifié a la même valeur légale que<br />
le Journal officiel papier. Il est publié le même jour en version papier et<br />
sous forme numérique. Tous les textes publiés au Journal officiel entrent en<br />
vigueur, sauf exception, le lendemain de leur publication. Le Journal officiel<br />
électronique authentifié bénéficie d’une sécurisation informatique renforcée<br />
qui garantit la protection maximale de son contenu. Tous les JO parus depuis<br />
le 1er juin 2004 sont consultables de manière permanente. La publication<br />
au Journal officiel « Lois et décrets » rend les textes opposables aux citoyens.<br />
Legifrance.gouv.fr, le service public de la diffusion du droit par Internet, créé<br />
par le décret n° 2002-1064 du 7 août 2002 permet un accès gratuit aux<br />
documents suivants :<br />
• les textes de droit en vigueur français : la Constitution, les co<strong>des</strong>, les<br />
autres textes législatifs et réglementaires (lois, ordonnances et décrets,<br />
mais également les arrêtés ainsi que les textes émanant <strong>des</strong> autorités<br />
administratives indépendantes), les bulletins officiels <strong>des</strong> ministères ;<br />
• les textes de droit en vigueur européen : traités communautaires,<br />
textes publiés au Journal officiel de l’Union européenne, transposition<br />
<strong>des</strong> directives, jurisprudence européenne ;<br />
• les textes de droit en vigueur international : les traités internationaux,<br />
la jurisprudence internationale ;<br />
• les conventions collectives nationales étendues notamment les<br />
accords salariaux et les arrêtés d’extension, dans leur version en<br />
vigueur.<br />
La diffusion légale exercée par la DILA<br />
Les publications de la DILA – imprimées ou numériques – font<br />
référence en matière d’information du citoyen et <strong>des</strong> administrations,<br />
en favorisant l’accès à la vie publique dans les domaines politique,<br />
administratif, économique, social, juridique et international.<br />
L’institution diffuse, entre autres, les textes législatifs et réglementaires,<br />
mettant à la disposition de tous la norme juridique française. Elle<br />
assure la publication <strong>des</strong> lois et décrets au Journal officiel et édite et<br />
diffuse les textes législatifs et réglementaires qui sont ensuite<br />
disponibles sur le site d’accès au droit : légifrance.gouv.fr.<br />
La DILA est donc un relais majeur de l’information juridique et remplit<br />
une mission de service public essentielle. Plus précisément, elle met<br />
à disposition <strong>des</strong> professionnels du droit une multitude d’outils et de<br />
ressources leur permettant d’approfondir leurs connaissances.<br />
L’institution édite également sous la marque « Journaux officiels »,<br />
l’ensemble <strong>des</strong> co<strong>des</strong> officiels indispensables à la pratique juridique.<br />
Du Code civil au Code du travail en passant par le Code de<br />
procédure pénale, la marque offre un panel complet <strong>des</strong> textes<br />
de droit. Les autres actes à caractère normatif (Constitution, lois<br />
et actes réglementaires…) sont aussi publiés par les « Journaux<br />
officiels ». Les décisions et arrêts du Conseil constitutionnel, du<br />
Conseil d’Etat ou encore de la Cour de cassation ainsi que la<br />
jurisprudence plus généralement sont également diffusés par la<br />
DILA. Les sources d’information proposées sont donc nombreuses.<br />
Enfin, la DILA garantit la transparence économique et financière<br />
par la publication au niveau national de l’ensemble <strong>des</strong> informations<br />
légales, économiques et financières relatives à la vie <strong>des</strong> entreprises<br />
(notamment grâce au Bulletin <strong>des</strong> annonces civiles et commerciales<br />
– BODACC.fr ou au Bulletin officiel <strong>des</strong> annonces <strong>des</strong> marchés<br />
publics – BOAmP.fr).<br />
Les données juridiques produites et diffusées par la DILA sont<br />
accessibles gratuitement, dans le respect du décret n° 2002-1064<br />
du 7 août 2002 relatif au service public de la diffusion du droit par<br />
Internet. Avec une jurisprudence et une norme juridique française,<br />
en perpétuelle mutation, un accès en ligne permet <strong>des</strong> mises à jour<br />
fréquentes et une totale concordance entre les textes de droit et la<br />
pratique juridique. La DILA met donc à disposition <strong>des</strong> internautes<br />
plusieurs sites incontournables.<br />
Le droit simplifié et accessible à tous grâce à la DILA<br />
Créé en 2000, le portail service-public.gouv.fr, édité<br />
par la DILA, a pour mission de faciliter et de simplifier<br />
l’accès à l’information administrative et aux services<br />
en ligne, en fédérant les différentes ressources<br />
publiques disponibles sur Internet et en les organisant<br />
en fonction <strong>des</strong> besoins <strong>des</strong> usagers.<br />
La rubrique « Justice », notamment, présente les<br />
caractéristiques du système judiciaire français.<br />
L’organisation de la justice française, les peines<br />
encourus ou encore la saisie d’un tribunal sont<br />
détaillées aux internautes pour faciliter leurs<br />
démarches.<br />
La Documentation française, éditeur de référence<br />
<strong>des</strong> administrations<br />
La DILA, sous la marque « la Documentation française », figure<br />
parmi les premiers éditeurs publics d’ouvrages et de périodiques<br />
en France. Partenaire privilégié de plus de 150 administrations et<br />
organismes, elle édite <strong>des</strong> conventions collectives, <strong>des</strong> rapports<br />
annuels, <strong>des</strong> travaux de recherche et <strong>des</strong> publications de référence.<br />
Les étu<strong>des</strong> sont menées par de gran<strong>des</strong> personnalités juridiques ou<br />
politiques, offrant ainsi un autre regard sur le droit, moins objectif et<br />
plus critique. Son périmètre est national, européen et international<br />
sur <strong>des</strong> thèmes variés : administratif, économique, social et juridique.<br />
Les étu<strong>des</strong> d’Autorités administratives indépendantes (AAI), telles<br />
que la Commission nationale de l’informatique et <strong>des</strong> libertés<br />
(CNIL) ou le médiateur de la République, sont également éditées<br />
par la Documentation française.<br />
Les publications de la Documentation française<br />
Outre les rapports institutionnels, la Documentation française<br />
publie également ses propres ouvrages, poussant à une analyse<br />
La collection Droits et démarches, quant à elle,<br />
est conçue sous la forme de gui<strong>des</strong> pratiques. Elle<br />
propose une information administrative et juridique,<br />
structurée et concise, visant à mieux faire connaître<br />
au grand public les formalités courantes auxquelles<br />
il doit faire face au quotidien et à mieux l’informer<br />
sur ses droits.<br />
Le lecteur trouvera également <strong>des</strong> éclairages sous la<br />
forme de questions-réponses et un enrichissement<br />
apporté par <strong>des</strong> références de textes officiels, de<br />
co<strong>des</strong> et de formulaires, <strong>des</strong> adresses utiles, <strong>des</strong><br />
adresses de sites internet.<br />
contextuelle du droit français et international. La collection<br />
Documents d’étu<strong>des</strong> regroupe <strong>des</strong> extraits de textes du droit public<br />
français et international explicités et commentés par <strong>des</strong> professeurs<br />
d’université. Plusieurs séries sont proposées : « Droit constitutionnel<br />
et institutions », « Droit administratif », « Droit international public »,<br />
« Finances publiques », « Jurisprudence ».<br />
D’autres collections présentent <strong>des</strong> étu<strong>des</strong> de la situation judiciaire<br />
et juridique française. Les notices de la Documentation française ont<br />
notamment publié, en 2008, un ouvrage intitulé « Droit administratif<br />
et administration ». Ce livre de Jacques Petit reprend les bases<br />
du droit administratif en analysant son évolution et en présentant<br />
l’organisation, l’action et les moyens administratifs.<br />
Plus récemment, la collection Etu<strong>des</strong> de la Documentation française<br />
a publié un ouvrage, la Cour de cassation. Entièrement consacré à<br />
cette juridiction, cette publication permet de comprendre l’originalité<br />
<strong>des</strong> missions de la Cour, à la suite de la révision constitutionnelle du<br />
23 juillet 2008 et sa place dans les institutions de la République.
LA VIE DU BARREAU<br />
Interview de M. Jacques Degrandi,<br />
Premier président de la Cour d’appel de Paris<br />
Installé depuis mai 2010 à la première<br />
présidence de la cour d’appel de Paris, M.<br />
Degrandi revient pour nous sur les enjeux et le<br />
fonctionnement de cette cour si particulière, à<br />
la lumière <strong>des</strong> missions dont il se trouve investit<br />
et <strong>des</strong> moyens pour mener celles-ci à bien.<br />
[Cette interview a été réalisée en novembre 2010]<br />
Comment décririez-vous la<br />
cour d’appel de Paris par<br />
comparaison aux autres cours<br />
que vous avez connues ?<br />
C’est la première cour d’appel que<br />
je préside. Il serait en conséquence<br />
présomptueux de la comparer à<br />
d’autres cours. Je me contenterai d’en<br />
rappeler les principales caractéristiques<br />
qui en font une juridiction hors normes.<br />
La présence dans son ressort du tribunal<br />
de grande instance de Paris lui confère,<br />
dans le domaine pénal, une compétence<br />
nationale en matière de terrorisme, de<br />
droit pénal boursier et de corruption<br />
internationale, quasi-nationale en santé<br />
publique (ressort de vingt-quatre <strong>des</strong><br />
trente cinq cours d’appel), interrégionale<br />
en criminalité organisée et délinquance<br />
financière d’une très grande complexité<br />
(ressort de vingt-sept tribunaux de<br />
grande instance dépendant de neuf<br />
cours d’appel). C’est la même chose<br />
dans le secteur civil. La compétence<br />
est nationale en matière de brevets et<br />
marques communautaires et désormais<br />
de brevets nationaux, interrégionale<br />
ou régionale en matière de propriété<br />
littéraire et artistique, <strong>des</strong>sins et modèles,<br />
marques et indications géographiques,<br />
adoptions internationales, contestations<br />
de nationalité et pratiques restrictives<br />
de concurrence. Les effectifs de la<br />
cour représentent plus de cinq mille<br />
personnes, dont mille quatre cents<br />
magistrats. Son budget annuel, masse<br />
salariale incluse, est supérieur à quatre<br />
cents millions d’euros. Le ressort comporte plus de quatre vingt sites<br />
judiciaires, dont neuf tribunaux de grande instance, six parmi les plus<br />
importants de France.<br />
Photo © Jean-René Tancrède - Téléphone 01 42 60 36 35<br />
De quels moyens humains et matériels spécifiques<br />
disposez-vous pour répondre aux particularités de<br />
notre cour ?<br />
Je viens de vous donner quelques chiffres en ce qui concerne les moyens<br />
humains répartis dans l’ensemble du ressort qui s’étend de la porte<br />
Maillot à Auxerre, autrement dit de la Défense aux portes de Dijon. Cela<br />
dit, la première présidence dispose d’un secrétariat général composé<br />
de quatre magistrats, dont un secrétaire général et trois chargés de<br />
mission, et seize fonctionnaires. Pour la gestion budgétaire, la gestion <strong>des</strong><br />
ressources humaines, la formation, l’informatique, le premier président<br />
et le procureur général sont assistés par le service administratif régional,<br />
dirigé par un magistrat, dont l’effectif est de cent cinquante agents. Les<br />
dimensions de ces services reflètent les particularités de la cour même<br />
si les chefs de cour et les chefs de juridiction souhaiteraient qu’elles<br />
soient encore mieux prises en compte par les responsables du budget<br />
opérationnel de programme du ministère de la justice. Mais je dois dire<br />
que c’est une préoccupation partagée par la plupart <strong>des</strong> responsables<br />
de juridictions.<br />
En quoi consiste l’organisation en pôles, en quoi les<br />
usagers peuvent-ils y trouver une plus-value ? Envisagez<br />
vous <strong>des</strong> aménagements ?<br />
Les pôles ont été définis par mon prédécesseur dont j’entends reprendre<br />
les objectifs. Ils sont d’abord le lieu d’échanges juridiques internes et<br />
d’enrichissement <strong>des</strong> pratiques juridictionnelles. C’est en leur sein que<br />
doivent se mettre en place les mécanismes d’inventaire et de circulation<br />
<strong>des</strong> jurisprudences ainsi que <strong>des</strong> pratiques innovantes <strong>des</strong>tinées à<br />
améliorer la qualité et la célérité de la justice. C’est à travers eux que<br />
doivent être recensés les besoins de formation, que doit être établie<br />
une contribution réelle au plan annuel de formation <strong>des</strong> magistrats<br />
comme <strong>des</strong> fonctionnaires, que doivent être organisées <strong>des</strong> actions<br />
locales de formation. Ils doivent être en outre un lieu d’échanges avec<br />
leur environnement. Il faut qu’y circulent <strong>des</strong> informations sur ce qui<br />
nous entoure : les entreprises, les syndicats, les magistrats étrangers,<br />
les universités. Enfin, ils doivent être les lieux naturels d’accueil <strong>des</strong><br />
magistrats et fonctionnaires nouvellement affectés à la cour ou dans une<br />
chambre du pôle, d’épanouissement <strong>des</strong> mo<strong>des</strong> alternatifs de résolution<br />
<strong>des</strong> litiges (médiation, conciliation), de contact avec les auxiliaires de<br />
justice, les mandataires de justice et les experts, de répartition et de<br />
suivi effectif <strong>des</strong> assistants de justice. En favorisant la réalisation de<br />
tels objectifs, ils permettent aux magistrats et fonctionnaires, appelés<br />
à mieux prendre conscience de leur appartenance institutionnelle,<br />
de définir <strong>des</strong> lignes directrices de jurisprudence et d’accroître<br />
subséquemment la sécurité juridique qui est un bien précieux pour les<br />
justiciables. Ces derniers bénéficient aussi de l’expertise que procure<br />
aux membres <strong>des</strong> pôles, la réflexion collective développée au sein de<br />
ces structures. Pour autant, celles-ci ne sont pas figées. Leur création a<br />
été assortie de l’établissement de bilans périodiques pour permettre<br />
d’apporter les améliorations commandées par l’expérience. Un groupe<br />
de travail a donc été mis en place pour apprécier la pertinence de la<br />
répartition <strong>des</strong> matières entre les pôles ou à l’intérieur de ceux-ci. Des<br />
aménagements sont donc susceptibles d’intervenir. Ainsi, par exemple,<br />
est-il prévu de regrouper les cours d’assises au sein d’un même pôle au<br />
mois de janvier 2011.<br />
LA VIE DU BARREAU<br />
Interview de M. Jacques Degrandi<br />
La cour d’appel de Paris va connaître plusieurs longs<br />
procès dans les mois qui viennent ; quelles contraintes<br />
et quels défis cela représente-t-il pour vous ?<br />
La cour va effectivement devoir juger en l’espace d’une année, la<br />
plupart <strong>des</strong> grands procès qui ont été traités par le tribunal de grande<br />
instance de Paris au cours <strong>des</strong> trois années antérieures, dont ceux<br />
dits de l’hormone de croissance, du Sentier II, de l’Angolagate, mais<br />
encore les procès d’assises Fofana, Ferrara, Colonna. S’y ajoutent de<br />
nombreuses procédures de la juridiction interrégionale spécialisée<br />
en matière de criminalité organisée et de criminalité économique et<br />
financière. Beaucoup nécessitent la présence d’un magistrat et d’un<br />
greffier supplémentaires aux audiences pour sécuriser les débats,<br />
autrement dit leur permettre d’aller jusqu’à leur terme en cas d’incident<br />
affectant la composition de jugement. La contrainte est d’autant plus<br />
forte que plusieurs autres secteurs d’activité nécessitent un renfort pour<br />
promouvoir <strong>des</strong> délais raisonnables de jugement. Il faut organiser le<br />
service dans un contexte de restriction <strong>des</strong> moyens et d’accroissement<br />
<strong>des</strong> tâches. Une réflexion collective est entreprise sur les métho<strong>des</strong> de<br />
travail, la définition de ratios par formation, la modélisation <strong>des</strong> décisions<br />
dans les matières qui s’y prêtent. Il faut à mon sens y associer les avocats<br />
qui pourraient nous aider grandement par une démarche déterminée<br />
vers la structuration <strong>des</strong> écritures <strong>des</strong> parties. Permettre par exemple<br />
au juge de distinguer facilement les moyens grâce à une forme imposée<br />
serait de nature à faire gagner un temps précieux pour les justiciables. Je<br />
suis certain que les années à venir vont nous imposer de progresser dans<br />
cette voie. En tout état de cause, l’accumulation de procès hors normes<br />
à la cour nous y incite en tous cas dès maintenant.<br />
La réforme de la procédure civile d’appel est<br />
imminente ; comment la présenteriez-vous globalement<br />
et quelles dispositions avez-vous dû prendre, y compris<br />
matériellement ?<br />
La Justice éprouve <strong>des</strong> difficultés pour rendre toutes les décisions dans<br />
un délai raisonnable et nos concitoyens n’hésitent plus à engager <strong>des</strong><br />
actions pour en dénoncer les dysfonctionnements, confortés en cela<br />
par la jurisprudence de la Cour européenne <strong>des</strong> droits de l’homme.<br />
Tous les acteurs du procès doivent s’engager dans une démarche de<br />
modernisation pour mieux maîtriser le juste temps judiciaire. La réforme<br />
de la procédure civile introduite par le décret du 9 décembre 2009<br />
relatif à la procédure d’appel avec représentation obligatoire en matière<br />
civile s’inscrit dans cette perspective. Elle impose <strong>des</strong> délais de mise<br />
en état rigoureux sous peine d’irrecevabilité ou de caducité. Elle nous<br />
engage fermement à recourir aux nouvelles technologies, l’article 930-1<br />
du Code de procédure civile prévoyant la remise progressive <strong>des</strong> actes<br />
de procédure par voie électronique, sous peine d’irrecevabilité relevée<br />
d’office. Pour l’instant, ces dispositions restent applicables à compter<br />
du 1er janvier 2011 pour les déclarations d’appel et les constitutions<br />
dans les procédures introduites à compter de cette date. A terme, la<br />
30 31
LA VIE DU BARREAU<br />
Interview de M. Jacques Degrandi,<br />
Premier président de la Cour d’appel de Paris<br />
communication électronique appliquée à la procédure civile en cause<br />
d’appel permettra de réduire les délais, les distances et les coûts, éviter les<br />
déplacements inutiles <strong>des</strong> auxiliaires de justice et induire <strong>des</strong> modalités<br />
de travail plus efficientes. Je suis aussi conscient que ces orientations<br />
sont à l’origine de craintes, parce qu’elles bousculent les habitu<strong>des</strong>, y<br />
compris celles <strong>des</strong> avocats, et s’accompagnent d’incertitu<strong>des</strong> sur les<br />
calendriers. En tout état de cause, les magistrats et le greffe de la cour<br />
ont engagé une réflexion associant les services de la Chancellerie, le<br />
Conseil national <strong>des</strong> barreaux, le barreau de Paris et les barreaux <strong>des</strong><br />
autres arrondissements judiciaires du ressort, ainsi que la chambre <strong>des</strong><br />
avoués. Il s’agit, avant même les derniers arbitrages, de se préparer pour<br />
que le système fonctionne au mieux dans les meilleurs délais possibles.<br />
Depuis mon installation le 10 mai 2010, je suis tout particulièrement<br />
ce dossier et remercie tous ceux qui s’y impliquent avec beaucoup de<br />
sérieux et sens du service rendu au justiciable. Les magistrats et le<br />
greffe revoient les trames de mise en état à la lumière <strong>des</strong> nouveaux<br />
textes. Elles ont été validées durant la deuxième quinzaine d’octobre<br />
et seront installées avant la fin du mois de novembre 2010. Dans le<br />
même temps, un vade-mecum de procédure civile sera finalisé grâce<br />
aux observations de tous les acteurs concernés. Il servira de socle et de<br />
guide à une réflexion plus générale sur l’évolution du droit au regard de<br />
nos spécificités parisiennes.<br />
Enfin, la cour d’appel de Paris teste d’ores et déjà la dématérialisation<br />
au sein <strong>des</strong> chambres devant lesquelles la représentation n’est pas<br />
obligatoire en permettant aux avocats de procéder à <strong>des</strong> transmissions<br />
dématérialisées via e-barreau. Cette phase expérimentale ouverte<br />
depuis le 18 mai 2010 associe quelques cabinets d’avocats <strong>des</strong><br />
barreaux de Paris et du ressort spécialisés en droit social, le greffe social<br />
central, le service de la distribution et les chambres sociales. Les avoués<br />
sont bien évidemment invités à cette expérimentation qui profite de leur<br />
incomparable expérience. Les protocoles de communication électronique<br />
seront régularisés sous peu.<br />
Je tiens à ajouter que les améliorations passent aussi par la volonté<br />
commune de promouvoir le principe de concentration <strong>des</strong> écritures<br />
auquel je suis particulièrement attaché. Il n’est évidemment pas question<br />
de rechercher une justice expéditive et bâclée mais au contraire de<br />
tendre vers une justice plus loyale en contraignant d’emblée à exposer<br />
tous les tenants et aboutissants du procès. Ce principe de loyauté sera<br />
encore favorisé par la structure <strong>des</strong> écritures qui s’imposera dans le<br />
cadre de la future procédure civile européenne. Je sais pouvoir compter<br />
sur le dynamisme <strong>des</strong> avocats afin que notre cour continue d’être un<br />
modèle d’excellence.<br />
La profession d’avoué est susceptible de disparaître.<br />
Est-ce une difficulté pour la cour ?<br />
La dernière rédaction du projet de loi précise que la fusion avocats/<br />
avoués n’entrera en application qu’à compter du 1 er janvier 2012. Les<br />
avoués devraient donc garder le monopole de la postulation jusqu’à cette<br />
date. Les difficultés tenant à leur suppression sont à mon sens de deux<br />
ordres. Une perte potentielle d’efficacité. Leur intervention introduit de<br />
la lisibilité dans les procédures parfois très complexes et représente un<br />
véritable gain pour les magistrats tandis que les échanges sont facilités<br />
par leur petit nombre. Les difficultés sont aussi techniques. Dans un<br />
processus général de modernisation <strong>des</strong> échanges, les avoués parisiens<br />
transmettent à la cour de Paris de façon dématérialisée leurs déclarations<br />
d’appel et les constitutions d’intimés dans le cadre d’une convention<br />
nationale. En contrepartie, ils accèdent à certaines<br />
données du greffe. Les réformes en cours ont abouti à<br />
la régularisation d’une convention nationale soumise<br />
à la signature du Conseil national <strong>des</strong> barreaux et à<br />
celle de la Chancellerie le 16 juin 2010. Les avocats<br />
peuvent d’ores et déjà saisir électroniquement la cour<br />
d’appel et procéder à la mise en état dans toutes<br />
les procédures sans représentation obligatoire. Les<br />
avoués peuvent continuer à échanger via leur réseau<br />
mais leur convention nationale ne sera pas reconduite<br />
très longtemps. Jusqu’à leur suppression, ils ont intérêt<br />
à communiquer via e-barreau, seul réseau qui sera<br />
autorisé pour toutes les procédures civiles. Dans cette<br />
mesure et grâce à une parfaite collaboration entre<br />
tous les acteurs, magistrats et greffe, Chancellerie,<br />
CNB et chambre parisienne <strong>des</strong> avoués, ces derniers<br />
sont activement associés à l’évolution du système<br />
e-barreau.<br />
Les services de la cour mettent tout en œuvre pour<br />
que le basculement en 2011 soit le moins pénalisant<br />
possible pour les justiciables. Je ne doute pas que<br />
cette concertation permettra une transition dans<br />
les meilleures conditions possibles. Cela dit, je reste<br />
convaincu que la disparition programmée <strong>des</strong> avoués<br />
devrait être subordonnée à la dématérialisation<br />
préalable de l’ensemble <strong>des</strong> procédures civiles. Nous<br />
sommes loin du compte. Je crains que certaines cours<br />
ne disposent pas <strong>des</strong> matériels et <strong>des</strong> personnels<br />
suffisants pour être en mesure, d’une part, de<br />
communiquer avec la communauté <strong>des</strong> avocats<br />
tellement plus nombreuse que celle <strong>des</strong> avoués,<br />
d’autre part, de traiter le contentieux à partir <strong>des</strong><br />
pièces dématérialisées. Le monde judiciaire vit une<br />
révolution culturelle. Il faudra encore un peu de temps<br />
pour en intégrer toutes les conséquences.<br />
Comment décririez-vous la profession d’avocat de<br />
demain ? Qu’attendent les magistrats <strong>des</strong> jeunes<br />
avocats ?<br />
Je pense que la communication électronique et la dématérialisation<br />
<strong>des</strong> procédures comme le travail partagé que permettent désormais<br />
les techniques informatiques vont transformer la profession d’avocat.<br />
Les déplacements et les pertes de temps seront moins nombreux, le<br />
travail de cabinet plus intense. En matière civile, la procédure écrite<br />
et les nouvelles technologies amoindriront encore l’importance de la<br />
plaidoirie. Le principe de concentration <strong>des</strong> deman<strong>des</strong>, <strong>des</strong> moyens, <strong>des</strong><br />
preuves, qui prévaudra tôt ou tard, imposera à l’avocat du demandeur,<br />
hors cas d’urgence, de mettre en état la procédure avant l’exploit<br />
introductif d’instance. La défense devra disposer d’un délai suffisant pour<br />
LA VIE DU BARREAU<br />
Interview de M. Jacques Degrandi<br />
en faire de même. Les délais avant jugement seront nécessairement<br />
raccourcis. Le succès de l’acte d’avocat, s’il est au rendez-vous, accroîtra<br />
sensiblement la fonction de rédacteur attachée à la profession. La<br />
future procédure participative de négociation assistée par avocat, bien<br />
comprise et intégrée par la profession, lui confèrera un rôle important<br />
de régulateur <strong>des</strong> conflits sociaux. Son adhésion aux procédures de<br />
médiation aboutira au même résultat. Au-delà, ainsi que je l’ai suggéré à<br />
la mission Darrois, je souhaite voir redéfinir le périmètre de la constitution<br />
d’avocat. La constitution obligatoire ne serait plus déterminée par la<br />
catégorie de la juridiction mais par la nature ou le quantum de la<br />
demande. Elle serait étendue à toutes les formations juridictionnelles,<br />
au premier comme au second degré de juridiction. Cela conduirait<br />
les avocats à intervenir nécessairement, selon le seuil ou la matière,<br />
devant le tribunal de commerce, le conseil de prud’hommes ou toute<br />
photo : Florent Cardinaud<br />
32 33
LA VIE DU BARREAU<br />
Interview de M. Jacques Degrandi,<br />
Premier président de la Cour d’appel de Paris<br />
autre juridiction. De même, la constitution devant les administrations<br />
deviendrait possible en toute matière, l’avocat étant investi du pouvoir<br />
de représenter ou simplement de celui d’assister l’administré qui le<br />
souhaite sans que l’administration ne puisse s’y opposer. Je souhaite par<br />
ailleurs voir promouvoir pour les avocats, le statut de magistrat associé<br />
ainsi que l’a préconisé le recteur Guinchard pour les professeurs de<br />
l’enseignement supérieur. Actuellement, les avocats peuvent compléter<br />
la formation collégiale du tribunal de grande instance et de la cour<br />
d’appel en application <strong>des</strong> articles L. 212-4 et L. 312-3 du Code de<br />
l’organisation judiciaire. Mais, d’une part, cette suppléance est ponctuelle<br />
et décidée par le président d’audience. D’autre part, elle n’est pas<br />
rémunérée. Il serait judicieux à mon sens de limiter le plus possible les<br />
formations à juge unique au tribunal de grande instance et de codifier<br />
de manière corollaire la faculté pour les chefs de cour et de juridiction de<br />
compléter les audiences collégiales par <strong>des</strong> avocats magistrats associés<br />
moyennant le règlement de vacations horaires. Outre que ce serait un<br />
nouveau facteur de rapprochement <strong>des</strong> professions, de telles dispositions<br />
permettraient de faire face à la restriction <strong>des</strong> moyens humains <strong>des</strong><br />
juridictions et, par le biais d’une collégialité restaurée, d’améliorer encore<br />
la qualité de la justice.<br />
Avec les organes compétents de notre profession,<br />
vous vous êtes battu pour que les PPI soient encore<br />
rémunérés jusqu’en fin de 2010 ; espérez vous que la<br />
stabilité de cette rémunération soit retrouvée pour<br />
2011 et la suite ?<br />
Les perspectives budgétaires concernant le fonctionnement <strong>des</strong><br />
juridictions m’incitent à la plus grande prudence. Si nous ne pouvions<br />
dégager les sommes nécessaires à la gratification réglementaire <strong>des</strong><br />
élèves avocats, j’en serai tout à fait et très sincèrement désolé. Je suis<br />
profondément convaincu que le stage de six mois <strong>des</strong> auditeurs de justice<br />
dans <strong>des</strong> cabinets d’avocats comme la réalisation du projet pédagogique<br />
individuel <strong>des</strong> élèves avocats en juridiction sont <strong>des</strong> facteurs puissants<br />
de rapprochement <strong>des</strong> deux professions. Les futurs magistrats sont mis<br />
en mesure d’appréhender les grandeurs et les difficultés de la défense<br />
ainsi que de l’exercice d’une profession libérale. Ils ne regardent plus les<br />
avocats de la même manière après avoir partagé leur vie professionnelle<br />
pendant quelques mois. Les élèves avocats touchent quant à eux du<br />
doigt les attentes <strong>des</strong> juges, leurs problèmes, les pratiques qu’ils devront<br />
éviter dans l’exercice de leur futur métier pour être plus efficaces. Il<br />
faut sauver ces échanges mais la solution, que je vais rechercher avec<br />
le bâtonnier et le directeur de l’Ecole de formation du barreau de Paris,<br />
n’est pas évidente.<br />
<strong>LE</strong> PÔ<strong>LE</strong> 5 : VIE ÉCONOMIQUE<br />
Le pôle numéro 5<br />
Le pôle « Vie de l’entreprise,<br />
économie, finances », que<br />
j’anime avec l’assistance du<br />
Conseiller Loos, regroupe<br />
onze chambres civiles ou<br />
commerciales et deux<br />
chambres pénales, soit une<br />
quarantaine de magistrats du<br />
siège et autant de fonctionnaires<br />
de greffe, pour un stock<br />
de huit à neuf mille dossiers<br />
en cours. Il présente deux<br />
particularités, outre sa taille :<br />
les chambres à compétence<br />
nationale ou interrégionale qui<br />
Thierry Fossier<br />
caractérisent la Cour de Paris font presque toutes partie de ce<br />
pôle ; et c’est naturellement dans ce pôle que le droit européen<br />
trouve à s’appliquer le plus souvent. Il s’ajoute que « de facto »,<br />
en raison de la densité de sièges sociaux qui caractérise Paris, ce<br />
pôle assume une part importante du contentieux d’affaires du<br />
territoire national. Naturellement, les usagers de la justice dans<br />
ce domaine ont <strong>des</strong> attentes bien connues : la rapidité de la mise<br />
en état, la collégialité très poussée, la précision <strong>des</strong> arrêts. Les<br />
magistrats qui y sont affectés l’ont très généralement voulu et<br />
reçoivent une formation en droit économique et en sciences<br />
économiques tout au long de leur présence dans ce pôle.<br />
L’animateur<br />
Le rôle de l’animateur, décrit par le Premier président dans<br />
l’interview qu’il vous a accordée, prend une dimension spécifique<br />
dans ce pôle. Je ne dois pas faire la leçon à mes collègues, dont<br />
l’expérience en droit <strong>des</strong> affaires est affirmée et dont beaucoup<br />
ont une vraie notoriété à l’extérieur de la cour d’appel. De<br />
toute façon, la vie judiciaire n’est pas pyramidale comme la vie<br />
politique ou administrative : un animateur doit épouser la<br />
diversité, rechercher l’harmonie, il ne commande pas. mais en<br />
même temps, la première présidence a <strong>des</strong> attentes fortes<br />
à l’égard <strong>des</strong> chambres du pôle économique et financier.<br />
Notamment, il est essentiel, pour que le droit économique joue son<br />
rôle régulateur, que les divergences éventuelles d’interprétation de<br />
la loi soient repérées et si possible aplanies. Et puis les occasions sont<br />
nombreuses pour moi et monsieur Loos d’organiser <strong>des</strong> actions de<br />
coordination, d’information, de formation, en interne ou en lien avec<br />
le Barreau, avec l’Ecole de la magistrature, avec l’université. Je suis<br />
naturellement à la disposition <strong>des</strong> organes de la profession<br />
d’avocats pour mener à bien ce type de projet. Le pôle a par<br />
exemple joué un rôle important dans l’organisation du colloque<br />
de 2009 sur la crise, dans la mise en place de la réforme de la<br />
procédure d’appel cette année, etc.<br />
La chambre 5-7<br />
Je ne résiste pas à l’envie de vous dire un mot d’une entité en<br />
partie originale au sein du pôle, et dont la compétence est à la<br />
fois nationale et communautaire : la chambre de la Régulation.<br />
Cette juridiction a été restructurée voici deux ans, en forme<br />
de « chambre » classique. Elle examine les recours engagés<br />
contre les décisions du ministère de l’économie et <strong>des</strong> finances<br />
(à savoir les services fiscaux et douaniers), et d’institutions<br />
historiquement dérivées de ce ministère que sont les<br />
autorités de régulation économique et de sanctions : Autorités <strong>des</strong><br />
marchés financiers, de la concurrence et sectorielles<br />
(télécommunications, énergie, activités ferroviaires, Internet, jeux<br />
en ligne). L’œuvre juridictionnelle de cette chambre démultiplie<br />
toutes les caractéristiques du pôle dans son ensemble : complexité,<br />
relative urgence, ouverture aux sciences humaines, et pour le<br />
président de la chambre liens forts avec de multiples instances<br />
extérieures. Notre travail poursuit en outre un but particulier :<br />
l’introduction <strong>des</strong> droits de la défense dans <strong>des</strong> procédures<br />
administratives qui n’y sont, dans leur phase préjudiciaire, que<br />
partiellement soumises. Ces activités intellectuellement exaltantes<br />
se développent aussi dans un contexte politico-administratif très<br />
prégnant.<br />
LA VIE DU BARREAU<br />
34 35<br />
L’avocat<br />
Dans cette chambre, et dans le pôle en général, il est essentiel que<br />
nous ayons affaire à <strong>des</strong> avocats hautement spécialisés, aussi bons<br />
juristes qu’économistes, et je ne peux qu’abonder dans le sens<br />
de ce que vient de vous dire le Premier président Degrandi : la<br />
plaidoirie est utile, à condition du moins qu’elle soit<br />
interactive, mais la préparation d’un très bon dossier, approfondi dès<br />
l’introduction du recours, et de très bonnes conclusions est ce qui<br />
convainc les magistrats et ce sur quoi ils travaillent. Il faut aussi que<br />
nous ayons de bonnes équipes de documentalistes, d’assistants et<br />
de stagiaires de très haut niveau. C’est vous dire combien nous<br />
espérons accueillir <strong>des</strong> élèves de l’EFB à l’avenir, comme nous<br />
l’avons fait dans de larges proportions dans le passé.<br />
Thierry Fossier - Animateur du pôle 5 de la Cour d’appel de Paris -<br />
Présient de la Chambre 5-7 de la Cour d’appel de Paris<br />
Interview de M. Jacques Degrandi<br />
Le nouveau palais de justice semble enfin entrer dans le<br />
domaine <strong>des</strong> certitu<strong>des</strong> ; en quoi la cour d’appel, ou son<br />
premier président, sont-ils concernés par ce chantier ?<br />
Les chefs de cour sont comme les chefs de juridiction, membres du<br />
conseil d’administration de l’établissement public du Palais de justice de<br />
Paris. Ils sont donc appelés à participer aux décisions essentielles qui vont<br />
déboucher sur la définition du projet et le choix entre les propositions qui<br />
seront faites par les partenaires privés. Ils seront ultérieurement appelés<br />
à suivre la construction jusqu’à la remise <strong>des</strong> clés de l’établissement. Audelà,<br />
ils auront <strong>des</strong> décisions à prendre en leur qualité de responsable<br />
du budget opérationnel de programme de la cour et d’ordonnateurs<br />
secondaires <strong>des</strong> dépenses. Mais plus encore, le futur déménagement<br />
du tribunal de grande instance conduira à redistribuer les surfaces<br />
judiciaires utiles du site historique sur l’île de la Cité. Il leur donnera<br />
la possibilité d’attribuer <strong>des</strong> bureaux aux magistrats et fonctionnaires<br />
qui n’en disposent pas ou sont répartis dans d’autres bâtiments loués.<br />
Ils superviseront aussi l’accueil <strong>des</strong> juridictions ou <strong>des</strong> services qui<br />
intégreront les lieux compte tenu de l’importance <strong>des</strong> surfaces qui seront<br />
libérées, dont une partie de celles actuellement occupées par la police<br />
judiciaire au 34, quai <strong>des</strong> Orfèvres. Le futur chantier fait donc d’ores et<br />
déjà partie <strong>des</strong> préoccupations <strong>des</strong> chefs de cour.<br />
Propos recueillis par<br />
Mathilde Saltiel - Promotion Jacques Attali – Série G<br />
& Claire Tordjman - Promotion Jacques Attali - Série G
LA VIE DU BARREAU<br />
LA VIE DU BARREAU<br />
Maître Eolas en vingt questions Maître Eolas en vingt questions<br />
Juriste iconoclaste,<br />
Maître Eolas sait<br />
?<br />
rendre sexy cette<br />
matière juridique<br />
qui nous paraît parfois<br />
vieille et austère.<br />
Son blog est désormais<br />
une référence<br />
incontournable, dépassant<br />
largement le<br />
microcosme <strong>des</strong> professionnels<br />
du droit<br />
et les frontières de<br />
l’Hexagone.<br />
Anonymement entré dans la sphère publique,<br />
il est régulièrement interviewé dans la presse<br />
écrite, à la radio et vient de faire l’actualité<br />
pour son « tweetclash » avec Pascal Nègre<br />
sur Twitter. Il a néanmoins pris le temps de<br />
répondre aux questions du Baromaître avec cet<br />
humour dont beaucoup sont déjà coutumiers.<br />
NAISSANCE<br />
1/ Sans vouloir donner trop d’indications, ni dévoiler<br />
votre anonymat, quelles étu<strong>des</strong> avez-vous suivies et<br />
avez-vous toujours voulu être avocat ?<br />
Mon cursus est tout à fait ordinaire. M2 de droit privé, à une époque où<br />
cela s’appelait un DEA. Puis l’examen d’accès au CRFPA. Pas de double<br />
cursus : j’avais une vie sexuelle à la fac.<br />
2/ Pourquoi avoir créé votre blog, le « Journal d’un<br />
avocat », en 2004 ?<br />
J’ai découvert les blogs courant 2003, à l’époque où le phénomène<br />
est arrivé en France. J’ai naturellement commencé à commenter sous<br />
les billets, et mes commentaires se sont faits de plus en plus longs, et<br />
appelaient <strong>des</strong> deman<strong>des</strong> de précisions d’autres lecteurs, très intéressés<br />
par les questions juridiques. Immanquablement, l’hôte <strong>des</strong> lieux finissait<br />
par me faire remarquer que je devrais ouvrir le mien, sans que je susse<br />
s’il s’agissait d’un encouragement admiratif ou d’une invitation à cesser<br />
de lui voler la vedette.<br />
Le déclic a eu lieu en 2004, quand deux lois sont venues simultanément<br />
devant le Parlement. L’une, la future LCEN, déchaînait les passions<br />
sur Internet, alors que son contenu était plutôt anodin, et même très<br />
protecteur <strong>des</strong> blogs amateurs. L’autre, la future loi Perben II, enflammait<br />
la profession d’avocat, mais laissait l’opinion publique indifférente.<br />
J’ai donc réalisé que l’information juridique répondait à un véritable<br />
besoin et non à une simple curiosité. Et que ce besoin n’était pas<br />
satisfait par <strong>des</strong> articles de presse parfois approximatifs, tant il est<br />
difficile de parler du droit et de la justice quand on n’en connaît pas<br />
les mécanismes.<br />
Pour rédiger un billet, je me suis fixé une règle simple. Quand je me suis<br />
inscrit en fac de droit, je suis allé faire un tour à la Bibliothèque, j’ai pris<br />
un code civil, l’ai ouvert au hasard et ai lu. Et j’ai été pris de panique. Je<br />
comprenais les mots séparément, mais mis côte à côte, ils ne voulaient<br />
plus rien dire. Je me suis dit que je n’y arriverais jamais et que j’avais fait<br />
une erreur en choisissant cette voie. Quand j’écris un billet, je l’écris pour<br />
ce moi de 18 ans, désespéré dans cette bibliothèque déserte. Je veux le<br />
rassurer, et pour cela, il faut qu’il comprenne ce que j’écris.<br />
Nous sommes la somme de nos traumatismes d’enfance, disait Freud<br />
quand il avait trop bu.<br />
3/ Pour nous qui découvrons les horaires chargés de<br />
ce métier, une question se pose : comment faites-vous<br />
pour prendre le temps d’écrire aussi régulièrement ?<br />
Auriez-vous le don d’ubiquité ?<br />
C’est LA question à laquelle je<br />
n’échappe jamais. La réponse est<br />
toujours la même : plutôt que de<br />
perdre du temps à me demander<br />
où je trouverai le temps d’écrire<br />
un billet, je l’écris. Ne fumant pas,<br />
j’économise déjà le temps perdu<br />
à pétuner (oui, ça existe, à vos<br />
dictionnaires) dans la rue. Je n’ai<br />
pas de maîtresse, ça me libère mes<br />
« Il faudrait que je<br />
teste une année être<br />
chargé de TD en<br />
droit pénal »<br />
fins d’après midi. Je me prends une pause à l’heure du déjeuner, et je<br />
la passe à rédiger. Enfin, le goût immodéré <strong>des</strong> chaînes de télévision<br />
pour la télé-réalité, les variétés sans variété et les séries mal doublées<br />
me libère mes soirées. L’un dans l’autre, j’arrive à consacrer 2 heures<br />
par jour à ce blog, tout en restant un époux attentionné et un père<br />
exemplaire. Ça n’a rien d’un exploit.<br />
4/ Comment avez-vous été amené à ouvrir votre blog<br />
à d’autres contributeurs, tels Aliocha ou Gascogne ?<br />
Vérifiez-vous leurs écrits avant publication ?<br />
J’ai remarqué leurs commentaires, révélant à la fois un vrai style, de<br />
l’esprit, ce qui est indispensable pour me séduire, et une absence de<br />
peur de <strong>des</strong>cendre dans l’arène, se frotter aux débats en ligne qui<br />
peuvent parfois être vifs. Dans ce cas, plutôt que de se draper dans leur<br />
dignité outragée, ils paraient et ripostaient avec une habileté de fins<br />
bretteurs. Un jour que je guettais leurs commentaires, je me suis dit que<br />
ce serait encore mieux de guetter leurs billets.<br />
Je ne vérifie jamais leurs écrits avant. Ils ont les clefs, ils rédigent et<br />
publient eux-mêmes.<br />
ENGAGEMENT<br />
5/ Votre blog est-il pour vous une façon d’agir et<br />
d’influencer en dehors de l’enceinte confinée <strong>des</strong><br />
prétoires, afin de retrouver le rôle historiquement<br />
« politique » de l’avocat ?<br />
Non. Désolé pour votre question, joliment rédigée, mais non, absolument<br />
pas. L’influence sur Internet est quasi nulle. J’en veux pour preuve que la<br />
seule fois où je me suis ouvertement engagé dans un combat politique,<br />
c’était en faveur du oui ou référendum de 2005. Avec le succès que<br />
l’on sait. On ne vient pas me lire comme maître à penser. Beaucoup<br />
de mes lecteurs ne sont pas d’accord avec moi, et je tire une vraie<br />
fierté de leur lectorat, car c’est un beau compliment que l’on fait à<br />
son adversaire. Même si je n’ai rien contre les lecteurs, et surtout les<br />
lectrices, convaincues par mes propos et épousant mes idées.<br />
Mon seul capital, c’est la confiance que me témoignent mes lecteurs.<br />
Ce que je dis s’appuie sur <strong>des</strong> sources dont je donne les liens, et si on<br />
me signale une erreur, elle est toujours commise de bonne foi et je<br />
m’efforce de la corriger.<br />
Ma capacité d’influence se mesure à “l’effet Eolas” : quand je signale<br />
un lien intéressant, c’est plusieurs centaines à plusieurs milliers de<br />
visiteurs qui s’y rendent dans l’heure suivante (il arrive que <strong>des</strong> sites<br />
plantent parce que je les ai signalés !).<br />
C’est déjà beaucoup. Mais ça ne va pas plus loin. Et ça me va très bien,<br />
tout compte fait. J’aime trop l’esprit critique pour me plaindre d’en être<br />
entouré.<br />
6/ La république <strong>des</strong> blogs est-elle une résurgence de la<br />
République <strong>des</strong> avocats si chère à Berryer ?<br />
Désolé de répondre par la négative à chaque fois que vous faites une<br />
perspective historique, mais les blogs, et au-delà les réseaux sociaux,<br />
sont un phénomène qui dépasse de loin la profession d’avocat, qui ne<br />
fut ni la première à utiliser ce support, ni la plus nombreuse à l’utiliser.<br />
Les informaticiens sont surreprésentés, vous vous en doutez.<br />
L’Internet est devenu un nouvel espace d’expression, une nouvelle agora,<br />
et c’est formidable. Le Conseil constitutionnel l’a d’ailleurs consacré dans<br />
sa décision HADOPI (Décision n° 2009-580 DC du 10 juin 2009).<br />
C’est assez loin de la République <strong>des</strong> avocats, puisqu’il n’y a pas<br />
prédominance de cette profession par sa maîtrise du Verbe. Chacun<br />
apporte son expertise sur la question qu’il connaît. Il y a <strong>des</strong> blogs<br />
d’économistes passionnants, qui apportent leur éclairage sur telle affaire<br />
ou tel débat sur lequel le juriste n’a rien à dire : le débat sur les retraites,<br />
aussi intéressant soit-il, n’est pas juridique.<br />
En fait, la république <strong>des</strong> blogs est la vraie république, chacun débattant<br />
sur un pied d’égalité, et seul le mérite distinguant les meilleurs, exception<br />
faite de votre serviteur, dont le succès inexplicable ne peut être dû qu’à<br />
la chance.<br />
7/ Quelles sont les réactions ordinales vis-à-vis de votre<br />
blog ? Ne vous a-t-on jamais fait de reproches d’ordre<br />
déontologique ?<br />
L’Ordre ne m’a jamais fait la moindre remarque sur mon blog, hormis<br />
un bâtonnier qui, ayant appris qui j’étais, m’a très chaudement félicité<br />
à titre personnel. Et ce dès le début : on ne peut affirmer que c’est à<br />
cause de mon succès. L’Ordre est beaucoup, beaucoup moins frileux<br />
qu’on ne le croit.<br />
Il faut dire que dès son ouverture, j’ai indiqué que ce blog n’était pas<br />
un site de cabinet d’avocat (d’où mon pseudonyme et mon refus de<br />
répondre à <strong>des</strong> deman<strong>des</strong> de consultation juridique), mais que je n’en<br />
respecterais pas moins la déontologie de ma profession, notamment en<br />
m’abstenant de parler de mes dossiers personnels.<br />
Ce choix, auquel je me suis toujours tenu, a semble-t-il satisfait l’Ordre,<br />
et je crois qu’il s’en félicite même tant je pense que mon blog a rejailli<br />
positivement sur l’image de la profession, en aidant à briser quelques<br />
clichés pourtant soli<strong>des</strong>.<br />
8/ L’écriture de votre blog a-t-elle une influence sur<br />
votre façon d’exercer votre métier d’avocat ?<br />
Non, j’espère que c’est même le contraire. Même si j’ai forcément<br />
beaucoup appris <strong>des</strong> échanges qui ont lieu avec les lecteurs en<br />
commentaires, tout particulièrement les magistrats.<br />
« En fait, la république<br />
<strong>des</strong> blogs est la vraie<br />
république, chacun<br />
débattant sur un pied<br />
d’égalité »<br />
36 37
LA VIE DU BARREAU<br />
LA VIE DU BARREAU<br />
Maître Eolas en vingt questions Maître Eolas en vingt questions<br />
9/ Pensez-vous que l’avocat peut avoir une fonction<br />
sociale ? Êtes-vous favorable à l’idée d’une « class<br />
action » à la française ?<br />
Je me méfi e de ces expressions à tiroir où on peut mettre tant<br />
de chose. L’avocat, une fonction sociale ? Je ne suis même pas sûr<br />
que nous comprendrions cette expression de la même façon.<br />
L’avocat a essentiellement une fonction juridique et judiciaire.<br />
Ce qui implique un rôle social par ricochet. Après, chacun vit<br />
son métier de la façon dont il l’entend et de manière à lui donner<br />
le plus de substance possible, en fonction de sa conception.<br />
De même que je me méfi e de<br />
l’expression « à la française ».<br />
Généralement, quand on l’accole à<br />
quelque chose, c’est de la même<br />
façon que les chinois accolent<br />
« à la chinoise » aux mots « droits de<br />
l’homme » : garde à vue à la française,<br />
par exemple. La class action, ou<br />
action de groupe, existe en droit<br />
américain et est bien connue et<br />
encadrée. S’il faut l’importer en<br />
droit français, prenons-la telle<br />
quelle, sans vouloir l’adapter, ce qui<br />
immanquablement la viderait de sa<br />
substance et la priverait de tout intérêt.<br />
Elle présente un intérêt réel à chaque<br />
fois qu’un acteur commercial a<br />
causé un préjudice minime, quelques<br />
dizaines d’euros, à un grand nombre<br />
de consommateurs. Seule une action<br />
de groupe permet de réparer ce<br />
préjudice dans son intégralité, qui est<br />
la seule sanction dissuasive. Je n’aurais<br />
rien contre, étant précisé que vu mon<br />
domaine d’activité, je n’aurais rien à y<br />
gagner.<br />
10/ Comment jugez-vous la portée concrète et réelle<br />
de votre engagement pour ce qu’on pourrait appeler<br />
d’une façon générale les « libertés publiques », alors<br />
que toute cette construction intellectuelle peut être<br />
balayée d’un revers de main dans l’opinion publique à<br />
chaque affaire de violeur multi-récidiviste ?<br />
Vous savez ce que de Moro Giafferi disait de l’opinion publique. Elle n’est<br />
pas plus à sa place sur mon blog que dans le prétoire. Je m’adresse à<br />
l’intelligence de mes lecteurs. Ceux qui veulent juste cracher leur haine<br />
médiocre ont les commentaires de la presse en ligne qui leur proposent<br />
MINISTÈRE<br />
DES BLOGS,<br />
DU TWIT<br />
ET DU TEMPS<br />
QUI PASSE<br />
un havre. Tout le monde est content. Je n’ai jamais eu la prétention<br />
ni l’illusion d’infl uencer durablement et en masse mes concitoyens.<br />
Simplement, ceux qui, au-delà de la colère et de l’indignation, veulent<br />
comprendre trouveront les clefs sur mon blog. Je ne puis faire mieux. Au<br />
moins, il y a un endroit où elles se trouvent.<br />
11/ Est-il possible de concilier l’humanité du<br />
commentateur et le rigorisme juridique de l’avocat ?<br />
J’essaye depuis 6 ans, en tout cas.<br />
LA rANÇON DU SUCCÈS<br />
12/ Vous attendiez-vous à un<br />
tel succès ? Comment le gérer ?<br />
Comment gardez-vous la tête<br />
froide ?<br />
Non, je ne m’y attendais pas. Je croyais<br />
plafonner à 300 habitués, ce qui me<br />
paraissait déjà ingérable. J’en suis à plus<br />
de 20 000.<br />
Comment le gérer ? La question ne se<br />
pose pas. Je peux moins interagir en<br />
commentaires, forcément. Mais par une<br />
étrange alchimie, les commentaires sont<br />
de qualité et ne dégénèrent presque<br />
jamais. Il y a une volonté d’échanger, de<br />
confronter les points de vue, et même<br />
si la controverse peut être rude, je n’ai<br />
presque jamais à intervenir.<br />
Quant à garder la tête froide, il faudrait<br />
d’abord qu’elle chauffât. Mon anonymat<br />
y pourvoit. Quand je vais plaider, je suis<br />
traité comme un avocat parisien ordinaire. Les magistrats font semblant<br />
de m’écouter, les prévenus se croient meilleurs juristes que moi, mes<br />
confrères me faxent leurs pièces le lendemain de l’audience et personne<br />
ne m’adresse la parole dans les couloirs sauf pour me demander son<br />
chemin. C’est une cure quotidienne de mo<strong>des</strong>tie.<br />
« J’aime trop l’esprit<br />
critique pour me<br />
plaindre d’en être<br />
entouré »<br />
13/ En plus d’être un <strong>des</strong> blogueurs les plus lus de France,<br />
vous êtes désormais un <strong>des</strong> français les plus actifs et les<br />
plus suivis sur Twitter, avec près de 20 000 « followers<br />
» pour bientôt 10 000 tweets postés ! Comment gérezvous<br />
ce nouvel outil et qu’en attendez-vous ?<br />
Comme mon blog, du plaisir. Twitter est un bon complément du blog. Il<br />
m’oblige à la concision, ce qui n’est pas mon fort dans mes billets. C’est<br />
un format parfaitement adapté à l’Internet mobile (il m’arrive de tweeter<br />
<strong>des</strong> audiences en direct). Son instantanéité permet de faire passer très<br />
vite <strong>des</strong> infos urgentes, développées dans un billet qui forcément prendra<br />
du temps.<br />
14/ Il est bien dommage de décerner un prix sans<br />
remettre de trophée… A quand une remise offi cielle de<br />
prix Busiris ?<br />
C’est prévu. Je travaille sur un site dédié et l’Académie s’est doté d’un<br />
superbe blason. Je compte à l’avenir imprimer un diplôme et l’envoyer au<br />
récipiendaire avec mes compliments.<br />
<strong>LE</strong> PLUS BEAU MÉTIEr DU MONDE<br />
15/ Vos billets sont d’une pédagogie et d’une clarté<br />
remarquable, avez-vous déjà enseigné ? Cela pourraitil<br />
vous intéresser ?<br />
Merci. J’ai peu touché à l’enseignement, mais oui, je crois que l’expérience<br />
m’intéresserait. Il faudrait que je teste une année être chargé de TD en<br />
droit pénal, ou en procédure pénale et civile.<br />
QUELQUES QUESTIONS « fAÇON<br />
BErrYEr »<br />
16/ Informer tous, n’est ce pas ne défendre personne ?<br />
Et n’informer personne, serait-ce défendre tout le monde ?<br />
17/ Peut-on mettre un vent à Eolas ?<br />
Non, car Eolas est du gaélique irlandais, et n’a rien à voir avec le Dieu<br />
grec. Cela veut dire “connaissance, information”.<br />
18/ Sommes-nous vraiment « ego » en droit ?<br />
Ego en droit, c’est la défi nition même de l’avocat.<br />
19/ A force d’avertir vos concitoyens, ne craignez vous<br />
pas que vos « hé ho » lassent ?<br />
Ce jour là, je publierai mes billets dans l’Almanach Vermot.<br />
QUESTION INDISCrÈTE<br />
20/ Votre plume fait l’unanimité. Pour suivre la voie<br />
d’Eolas, quel livre faut-il avoir sur sa table de chevet ?<br />
Celui que je devrais bientôt publier, bien sûr.<br />
Propos recueillis par<br />
Grégoire Kopp – Promotion Jacques Attali – Série M<br />
& Hadrien Pellet – Promotion Jacques Attali – Série J<br />
38 39
LA VIE DU BARREAU<br />
LA VIE DU BARREAU<br />
Entretien avec Maître Jean-Denis Bredin Entretien avec Maître Bredin<br />
Parrain de la promotion 2009-2010, Jean-Denis<br />
Bredin est l’un <strong>des</strong> membres fondateurs du<br />
cabinet Bredin Prat. Membre de l’Académie<br />
française, ancien professeur de droit privé,<br />
professeur émérite à l’Université Paris I<br />
Panthéon-Sorbonne, il est également un auteur<br />
consacré. En toute simplicité, il a accepté de<br />
nous recevoir dans son bureau le 12 juin 2009<br />
pour nous faire part de son rôle de parrain, de<br />
son parcours et de sa vision de la profession<br />
d’avocat.<br />
Afin d’introduire vos<br />
propos, pourriez-vous<br />
s’il vous plaît nous dire<br />
comment vous voyez votre<br />
fonction de parrain ?<br />
Je ne peux pas répondre<br />
précisément à votre question. Je la<br />
vois comme un lien professionnel<br />
d’abord, confraternel et amical<br />
ensuite, mais je ne sais pas bien ce<br />
qu’est la fonction de parrain.<br />
Y a-t-il <strong>des</strong> obligations qui<br />
vous sont imposées ?<br />
L’Ordre, les représentants de l’Ordre<br />
ne m’ont pas fait état d’obligations,<br />
s’il y en a. Faire un grand gâteau<br />
pour le dernier jour ? Je ne sais pas<br />
ce que ce peut être. Cela m’a fait<br />
grand plaisir, mais je ne sais pas<br />
bien ce que cela recouvre.<br />
C’est à nous, élèvesavocats,<br />
de vous faire<br />
intervenir ?<br />
C’est à vous si vous le souhaitez ; il<br />
est vrai que je suis de nature peu<br />
bavarde et timide. Ce qui n’est pas<br />
bon pour être avocat (rires).<br />
Un de vos premiers ouvrages publié chez LGDJ était<br />
« L’entreprise publique et semi-publique et le<br />
droit privé ». En quoi les réflexions que vous avez pu<br />
avoir à l’époque peuvent servir de réflexion encore<br />
aujourd’hui ?<br />
C’était ma thèse ! J’avais pour Président de thèse le Professeur Solus qui<br />
était un homme très compétent et aimable, mais qui était spécialiste<br />
de procédure. Et il m’avait dit : « Pas de procédure, non, non ! Vous<br />
allez faire votre thèse sur l’entreprise publique. C’est un sujet<br />
passionnant. C’est un sujet d’époque ». En fait j’avais fait droit<br />
et lettres ne sachant pas si j’allais devenir Professeur de Lettres ou<br />
Professeur de Droit. Mais en lettres, à la Sorbonne, j’ai regret à le<br />
dire, j’ai eu quelques professeurs ennuyeux. A l’époque, à la Faculté<br />
de Droit - Paris I n’était pas distinct de Paris II - j’ai entendu <strong>des</strong><br />
professeurs passionnants. Alors, j’ai fait plus de droit que de lettres. Et<br />
j’ai continué en droit.<br />
Et vous avez continué à écrire…<br />
Oui, je suis resté fidèle à l’idée que les « lettres », comme on disait alors,<br />
sont importantes dans la vie, et dans la vie de beaucoup de juristes. J’ai<br />
été Professeur à Rennes pendant quinze ans, ensuite à Lille, à Dauphine,<br />
puis à Paris I. J’ai fait mon droit parce que les professeurs m’ont fasciné.<br />
En 1983, vous avez été l’auteur de « L’Affaire ». Ce livre<br />
traite de l’affaire Dreyfus. Avez-vous voulu prendre<br />
l’habit de l’historien ou plutôt celui de l’avocat engagé<br />
pour le rédiger ?<br />
De l’historien. Très vite, je m’y suis beaucoup intéressé. Je vis un peu avec<br />
lui (Ndlr. en nous indiquant deux de ses tableaux dans son bureau).<br />
Je vous montre l’avocat de Dreyfus lors du procès de Rennes, qui pleure<br />
sous les pieds du Christ - car la justice militaire était encore rendue sous<br />
les pieds du Christ en croix. Il pleure parce qu’il a échoué. Vous voyez<br />
aussi Dreyfus qui sort entre deux rangs de militaires qui lui tournent le<br />
dos, après qu’il eut été injustement condamné.<br />
Le 15 juin 1989, vous êtes entré à l’Académie française<br />
et vous êtes devenu un immortel pour occuper le<br />
fauteuil n°3, celui qu’ont occupé avant vous Marguerite<br />
Yourcenar et Georges Clemenceau. Qu’avez-vous<br />
ressenti ?<br />
A vrai dire, je suis allé dans cette prestigieuse maison un peu contraint,<br />
même si on n’est jamais contraint lorsqu’on reçoit <strong>des</strong> honneurs, parce<br />
qu’un certain nombre de bâtonniers et d’amis m’y ont conduit, car il y<br />
avait toujours, de tradition, un ou deux avocats à l’Académie. J’y suis allé<br />
par surcroît fort intéressé par l’idée que si j’étais élu, je succèderais à<br />
Marguerite Yourcenar dont l’œuvre m’avait passionné.<br />
Aujourd’hui, nombreux sont les jeunes élèves-avocats<br />
et les avocats qui ne voient leur carrière qu’à travers<br />
le droit <strong>des</strong> affaires et qui, quand on leur évoque<br />
de s’investir dans <strong>des</strong> causes, répondent qu’ils sont<br />
avocats d’affaires et que cela n’est pas leur travail.<br />
Cela peut se comprendre. Quand j’ai prêté serment, on ne disait pas<br />
avocat d’affaires, on disait « civiliste ». Robert Badinter, avec qui j’ai<br />
fondé ce cabinet, faisait du pénal. Il était appelé un<br />
« pénaliste ». Je n’en faisais pas du tout. J’ai plaidé quelques fois<br />
devant <strong>des</strong> juridictions pénales, mais rarement. Il me semblait alors que<br />
AffAIrE SEzNEC<br />
Le 25 mai 1923, Pierre Q.,<br />
conseiller général du Finistère<br />
et guillaume Seznec devaient<br />
se rendre à Paris afin d’y<br />
traiter une affaire d’achat<br />
et de revente de véhicules<br />
d’occasion américains.<br />
Pierre Q. avait annoncé à ses proches qu’il serait de retour,<br />
au plus tard, le 28 mai 1923. Il ne réapparaîtra jamais à son<br />
domicile.<br />
guillaume Seznec regagna quant à lui morlaix dans la nuit du<br />
27 au 28 mai 1923.<br />
Principal suspect à cause de la découverte, le 20 juin 1923, de<br />
la valise de Pierre Q. dans laquelle se trouvait une promesse<br />
de vente d’un immeuble situé à Plourivo au bénéfice de<br />
guillaume Seznec et à un prix inférieur au marché, la cour<br />
d’assises du Finistère le condamna le 4 novembre 1924 à la<br />
peine de travaux forcés à perpétuité. Libéré finalement le 14<br />
mai 1947, il décède le 13 février 1954.<br />
Ayant toujours clamé son innocence, plusieurs deman<strong>des</strong><br />
de révision de sa condamnation ont été présentées depuis<br />
les années 1920 par la famille Seznec et elles ont été le plus<br />
souvent rejetées.<br />
Toutefois, pour la quatorzième demande, la Commission de<br />
révision <strong>des</strong> condamnations pénales a indiqué le 11 avril 2005<br />
qu’il y avait lieu de saisir la Cour de révision.<br />
Cependant, le 14 décembre 2006, cette Cour de révision a<br />
finalement considéré que la requête en révision ne pouvait<br />
être admise et elle l’a rejetée. Le volet judiciaire était alors<br />
définitivement clos.<br />
Jean-Denis Bredin était l’un <strong>des</strong> deux avocats du petit-fils<br />
de guillaume Seznec.Ému par cette affaire, Robert Hossein<br />
présenta au théâtre de Paris, de janvier à avril 2010, « l’affaire<br />
Seznec ». Dans cette pièce de théâtre interactive, le public était<br />
invité à donner son avis sur l’enquête 1 ...<br />
40 41<br />
1. Pour aller plus loin : Commission de révision <strong>des</strong> condamnations pénale, 11 avril 2005 : 01 REV 065 ; Crim., 14 décembre 2006, n°05-82943.
LA VIE DU BARREAU<br />
LA VIE DU BARREAU<br />
Entretien avec Maître Jean-Denis Bredin Rencontre avec Jacques Attali<br />
l’avocat, qu’il soit civiliste ou pénaliste, pouvait être intéressé de la même<br />
manière par <strong>des</strong> injustices et par son rôle d’avocat dans la société.<br />
Dans l’affaire Seznec vous avez pris une part très<br />
importante. C’est contre l’injustice que vous vouliez<br />
vous battre? C’est ce sentiment que vous avez toujours<br />
honoré ?<br />
Oui, c’est un sentiment que j’ai toujours honoré. C’est pour cela que<br />
j’ai essayé d’être avocat, de réduire un peu le rôle de l’injustice. Ainsi,<br />
dans l’affaire Seznec, où nous avons échoué d’ailleurs, après d’autres<br />
qui avaient également échoué, j’espérais bien que nous arriverions à<br />
ouvrir la procédure de révision. J’ai compris que la Chambre criminelle<br />
avait une tendance, sans doute légitime, à réduire autant que possible<br />
le champ <strong>des</strong> révisions ordonnées, pour ne pas être encombrée d’une<br />
multitude d’affaires.<br />
Vous avez beaucoup écrit et vous vous êtes engagé dans<br />
de nombreuses d’affaires, qu’est ce qui vous a poussé à<br />
devenir avocat ?<br />
D’abord, j’avais <strong>des</strong> avocats dans ma famille. Cela m’a poussé un peu<br />
vers la profession, mais cela aurait pu aussi m’en éloigner. Le droit m’a<br />
beaucoup intéressé et, du droit, on passe volontiers à la profession<br />
d’avocat. Et puis, comme je vous l’ai dit, à la Faculté de Droit, les<br />
professeurs que j’ai connus étaient remarquables. Du métier d’avocat on<br />
disait une « très belle profession », un admirable « sacerdoce ». Je crois<br />
que l’on a tendance maintenant à en exagérer les difficultés. La difficulté<br />
était de gagner sa vie, mais cela a toujours été.<br />
Selon vous, quelles sont les qualités requises pour être<br />
un avocat ?<br />
Beaucoup travailler. Cela, vous le savez. Il faut aussi avoir beaucoup de<br />
patience dans les affaires. Et rester toujours indépendant.<br />
Faut-il aussi avoir beaucoup d’empathie ?<br />
Oui, peut-être. Il faut s’intéresser au droit quand même! Je me souviens<br />
d’un jour où j’avais plaidé contre un de mes vieux confrères. Je lui avais<br />
dit : « Mais quand même, il y a un problème de droit ! ». Il m’avait<br />
répondu : « Le droit, je m’en fous éperdument ! ». Et je lui avais dit : « Ah,<br />
bon ! Bien Monsieur ». J’étais trop respectueux de mes confrères.<br />
Pour vous qui avez été Premier Secrétaire de la<br />
Conférence, quelle est la place de l’éloquence dans le<br />
procès ?<br />
Je crois beaucoup à la place de l’éloquence, mais non pas à une<br />
éloquence figée, conventionnelle. Quelqu’un qui explique très simplement<br />
les faits d’une affaire en cinq minutes est éloquent. L’éloquence a <strong>des</strong><br />
formes multiples. Et l’éloquence peut être tout à fait simple. Ce n’est<br />
pas la grande éloquence que l’on peut encore regarder à la Bibliothèque<br />
<strong>des</strong> avocats. Au premier étage, il y a un portrait de Fernand Labori, que<br />
l’on voit avec un bras levé, au-<strong>des</strong>sus de la tête, le torse dressé. Il figure<br />
une image de l’éloquence qui serait caricaturale aujourd’hui. L’éloquence<br />
peut être toute simple. Alors Premier Président de la Cour de Cassation,<br />
Pierre Bellet me disait : « la meilleure éloquence est celle qui ne se voit<br />
pas ».<br />
Quels sont les avocats qui vous ont marqué ?<br />
Il y avait <strong>des</strong> civilistes qui plaidaient admirablement <strong>des</strong> causes civiles<br />
comme le Bâtonnier Chresteil. Il y avait aussi de grands pénalistes<br />
comme Maurice Garçon. Quand Maurice Garçon plaidait bien, il plaidait<br />
admirablement.<br />
C’est la crise, les élèves-avocats ont très peur de ce que<br />
sera le marché du travail, nous aimerions connaître<br />
votre sentiment sur les perspectives de la profession<br />
aujourd’hui ?<br />
Je n’ai pas l’impression que la profession soit menacée. Je crois qu’elle va<br />
se compliquer, qu’elle va se transformer, mais je ne crois pas qu’elle soit<br />
menacée. Les pério<strong>des</strong> de crises économiques et de crises sociales n’ont<br />
jamais beaucoup nui à la profession. Ce que je crois, c’est qu’elle risque<br />
d’être confrontée à de nouveaux problèmes, notamment au nombre<br />
sans cesse croissant <strong>des</strong> avocats.<br />
Propos recueillis et sélectionnés2 par<br />
Guillaume Chiron3 – Promotion Jean-Denis Bredin – Série F<br />
rENCONTrE AVEC JACQUES ATTALI<br />
Lundi 4 octobre 2010, 9 heures.<br />
Après de nombreux échanges de mails et<br />
quelques reports, l’assistante de Jacques<br />
Attali m’a enfin trouvé un créneau de<br />
15 minutes dans son agenda plus que chargé,<br />
afin d’accorder au Baromaître une entrevue<br />
acceptée de longue date. Un peu intimidé,<br />
je me présente rue de Miromesnil, dans le<br />
8 ème arrondissement de Paris, au sein <strong>des</strong><br />
locaux d’Attali & Associés. Je pénètre dans<br />
ce superbe appartement haussmannien, à<br />
l’ambiance feutrée et aux murs couverts<br />
d’ouvrages en tous genres, en même temps<br />
qu’un autre homme, bien plus imposant que<br />
moi, qui prend place dans la salle de réunion.<br />
Je comprends vite que cette personne est<br />
« l’imprévu de dernière minute » dont<br />
l’assistante de Jacques Attali vient de me<br />
parler en m’accueillant ! Jacques Attali<br />
n’aura finalement que quelques instants à<br />
m’accorder. C’est avec entrain qu’il m’attrape<br />
au vol dès son arrivée et m’invite à le suivre<br />
dans son bureau, le temps pour lui de poser sa<br />
veste, d’allumer son ordinateur et de jeter un<br />
coup d’œil à ses mails.<br />
Comment êtes-vous devenu le parrain de la promotion<br />
2010-2011 de l’EFB ?<br />
J’ai été contacté par le directeur de l’école, et j’ai accepté<br />
immédiatement, avec le plus grand plaisir.<br />
Pourquoi pensez-vous avoir été choisi ?<br />
Je suis, entre autres, juriste, mais j’imagine que c’est surtout pour<br />
donner une sorte d’image, qu’il faut regarder vers l’avenir et que ce<br />
métier va beaucoup bouger.<br />
Des missions vous sont-elles confiées en tant que<br />
parrain ?<br />
On ne m’a fait part d’aucune tâche précise, mais je considère que ma<br />
responsabilité est d’être disponible pour ceux qui en auraient besoin.<br />
Je ne peux pas accueillir chacun d’entre vous, mais n’hésitez pas à me<br />
contacter à mon adresse mail.<br />
Dans un monde où de nombreux droits sont proclamés,<br />
mais au final bien peu sont effectifs, quelle est selon<br />
vous la place du droit alors que la liberté individuelle<br />
prédomine, chacun pouvant défaire ce à quoi il s’était<br />
engagé ?<br />
C’est ce dont j’avais pu parler, je crois, dans mon discours lors de la<br />
rentrée solennelle de l’EFB. Nous vivons dans un monde avec une<br />
sorte de déloyauté générale, qui rend les contrats instables. Mais le<br />
droit n’a pas à être loyal et juste, le droit représente avant tout un<br />
équilibre politique.<br />
Pour représenter un équilibre politique mondial,<br />
il faudrait donc réussir à mettre en œuvre une<br />
régulation d’ensemble, un droit global ?<br />
Il y aura un gouvernement européen comme il y aura un gouvernement<br />
mondial, on y arrivera. Mais comme il n’y a pas de gouvernement sans<br />
impôt, c’est assez difficile, et la fiscalité européenne est déjà bien plus<br />
élevée que ce qui existe…<br />
En tant que parrain, quel message pouvez-vous<br />
adresser aux futurs avocats que nous sommes ?<br />
D’abord, vous savez que je suis à votre disposition et que chacun<br />
d’entre vous peut me contacter : sec@attali.com . Ensuite, il ne faut<br />
pas se borner aux sphères nationales, mais « penser Monde » !<br />
Propos recueillis par<br />
Grégoire Kopp - Promotion Jacques Attali - Série M<br />
42 2. Retrouvez la version intégrale sur www.aea-paris.net ou sur www.baromaitre.com.<br />
3. Lors de cette interview, étaient également présents Sahand Saber et Lydia Hamoudi – Promotion Jean-Denis Bredin – séries M et G.<br />
43
DOSSIER BIS<br />
Droit du sexe<br />
DOSSIER BIS<br />
Le fl éau de la pédopornographie sur Internet Le fl éau de la pédopornographie sur Internet<br />
Internet a su ouvrir les portes de la<br />
diffusion de l’information au public et est<br />
désormais un moyen incontournable de la<br />
liberté d’expression. Néanmoins, sa facilité<br />
d’utilisation et sa démocratisation ont<br />
engendré de nombreuses dérives, dont la plus<br />
dangereuse concerne les enfants. Par une<br />
décision-cadre du 22 décembre 2003 relative<br />
à la lutte contre l’exploitation sexuelle <strong>des</strong><br />
enfants et la pédopornographie, le Conseil<br />
de l’Europe a défi ni cette dernière comme la<br />
représentation visuelle d’un enfant, qu’il soit<br />
réel ou non, participant à un comportement<br />
sexuellement explicite. Tour d’horizon <strong>des</strong><br />
moyens législatifs et humains pour lutter<br />
contre la pédopornographie sur Internet.<br />
Lutte contre la cyber-pédopornographie :<br />
quelle législation ?<br />
Au plan international, l’Assemblée générale <strong>des</strong> Nations<br />
unies a adopté le 20 novembre 1989 la Convention<br />
internationale <strong>des</strong> droits de l’enfant et a invité les Etats<br />
signataires à prendre les mesures nécessaires pour interdire la<br />
prostitution et la représentation pornographique d’enfants. A<br />
l’échelon européen, une décision du Conseil de l’Europe en date<br />
du 29 mai 2000, relative à la lutte contre la pédopornographie sur<br />
Internet, encourage les Etats membres à se montrer réactifs dans<br />
le traitement <strong>des</strong> infractions et à mettre en place <strong>des</strong> systèmes<br />
de signalement de contenus illicites par les internautes. Enfin,<br />
la décision-cadre du 22 décembre 2003 du Conseil de l’Europe<br />
met l’accent sur la coopération policière entre Etats membres<br />
afin de mieux poursuivre les auteurs d’infractions à caractère<br />
pédopornographique : la tentative et l’incitation à adopter de<br />
tels comportements doivent ainsi être punis, et les critères<br />
d’attribution de compétence <strong>des</strong> juridictions <strong>des</strong> Etats membres<br />
sont mieux définis. Enfin, au plan national, le code pénal protège<br />
les mineurs en ses articles 227-23 et 227-24, punissant de sept ans<br />
d’emprisonnement et de 100.000 euros d’amende l’enregistrement<br />
ou la diffusion d’images pédopornographiques sur Internet, et leur<br />
tentative. A noter que la détention d’images pédopornographiques<br />
d’enfants – virtuels ou réels – est également punie.<br />
Un constat alarmant<br />
Le 31 mars dernier s’est déroulé, comme chaque année, le Forum<br />
International sur la Cybercriminalité à Lille. La lutte contre la<br />
pédopornographie était bien sûr au centre <strong>des</strong> interventions et les<br />
experts ont pu débattre d’un inquiétant rapport de la Commission<br />
européenne, selon lequel le nombre de sites hébergeant <strong>des</strong><br />
contenus pédopornographiques est en hausse. Il apparaît même<br />
qu’environ 200 nouvelles images à caractère pédopornographique<br />
sont recensées sur le web chaque jour. En effet, les outils d’accès à ces<br />
contenus ne manquent pas :<br />
qu’il s’agisse de streaming,<br />
de téléchargements ou de<br />
connexion à <strong>des</strong> webcams,<br />
les délinquants sexuels<br />
bénéficient de nombreux<br />
moyens techniques pour<br />
assouvir leurs pulsions.<br />
Les chiffres avancés par<br />
un rapport de l’ONu<br />
présenté en septembre<br />
dernier reflètent d’ailleurs<br />
ce triste constat. Plus de<br />
700.000 pédophiles seraient<br />
connectés en permanence<br />
sur Internet et plus de<br />
quatre millions de sites<br />
Internet présenteraient<br />
aujourd’hui <strong>des</strong> photos de<br />
jeunes mineurs.<br />
Lutte policière et<br />
soutien <strong>des</strong> fAI<br />
Au vu du développement<br />
fulgurant de la pédopornographie<br />
sur Internet, les<br />
métho<strong>des</strong> de lutte <strong>des</strong><br />
autorités policières et judiciaires<br />
ont été adaptées. un<br />
arrêté du 30 mars 2009 a<br />
ainsi autorisé les policiers<br />
et gendarmes à infiltrer les<br />
« chats » et autres<br />
plateformes communautaires<br />
en se faisant passer pour<br />
<strong>des</strong> mineurs, afin d’entrer en<br />
contact avec <strong>des</strong> délinquants<br />
potentiels. Autre moyen de<br />
lutte, la traque <strong>des</strong> détenteurs de contenus pédopornographiques<br />
sur les réseaux peer-to-peer. En entrant certains mots-clés dans<br />
les moteurs de recherche, les gendarmes ont alors accès à <strong>des</strong><br />
listes de serveurs sur lesquels sont diffusés ces contenus, et peuvent<br />
remonter jusqu’aux internautes qui les détiennent. Il est triste de<br />
constater néanmoins que les effectifs humains sont trop légers<br />
pour poursuivre chaque cyber-délinquant. En outre, il est quasiment<br />
impossible de procéder à la suppression de sites Internet hébergeant<br />
<strong>des</strong> contenus pédopornographiques lorsque ceux-ci sont situés en<br />
dehors de l’union Européenne. Seul un système de blocage <strong>des</strong> sites<br />
pédopornographiques est<br />
envisageable, tel que prévu<br />
dans le cadre du projet de loi<br />
LOPPSI 2, la loi d’orientation<br />
pour la programmation<br />
et la performance de la<br />
sécurité intérieure. Les<br />
fournisseurs d’accès Internet<br />
pourraient donc être obligés<br />
d’empêcher « l’accès sans<br />
délai » aux adresses Internet<br />
communiquées par l’autorité<br />
administrative.<br />
De nouveaux<br />
fl éaux : dédipics,<br />
grooming…<br />
Qui dit nouvelle mode<br />
chez les adolescents dit<br />
souvent dérive ou danger.<br />
Les « dédipics » en sont<br />
l’illustration parfaite sur la<br />
toile, et principalement sur<br />
les blogs. Cette nouvelle<br />
forme de monnaie virtuelle<br />
attise en effet la convoitise<br />
de certains prédateurs<br />
sexuels : une « dédipics »<br />
est une photo représentant<br />
une partie du corps d’un<br />
adolescent sur laquelle celuici<br />
y a inscrit le nom ou le<br />
pseudonyme d’un autre<br />
adolescent. Cette photo<br />
est alors publiée sur son<br />
blog, et la personne visée<br />
« paiera » l’auteur avec<br />
un certain nombre de commentaires. Le problème est que les<br />
pédophiles peuvent désormais facilement trouver les coordonnées<br />
de ces adolescents qui s’exhibent avec plus ou moins de pudeur, et<br />
entrer en contact avec eux.<br />
campagne de sensibilisation de l’ONG Action Innocence www.actioninnocence.org<br />
Autre fléau tendant à se développer, le « grooming ». Ce terme<br />
vise l’établissement par un adulte de liens d’amitié avec un<br />
enfant sur Internet, afin d’obtenir de lui <strong>des</strong> images érotiques ou<br />
pornographiques, voire <strong>des</strong> relations sexuelles. Sont souvent utilisés<br />
comme supports de communications les chats de type mSN, ou<br />
le récent « Chatroulette ». La loi du 5 mars 2007 a introduit une<br />
nouvelle infraction dans le code pénal, à l’article 227-22-1. Ainsi,<br />
« le fait pour un majeur de faire <strong>des</strong> propositions sexuelles à un mineur<br />
de 15 ans en utilisant un moyen de communication électronique » est<br />
puni de deux ans d’emprisonnement et de 30.000 euros d’amende.<br />
Enfin, le 1er juillet 2010, la Convention du Conseil de l’Europe sur<br />
la protection <strong>des</strong> enfants contre l’exploitation et les abus sexuels –<br />
dite Convention de Lanzarote – est entrée en vigueur, et criminalise<br />
le « grooming ». Néanmoins, seuls cinq Etats membres ont à ce<br />
jour ratifié cette convention : l’Albanie, le Danemark, la Grèce, les<br />
Pays-Bas et Saint-marin.<br />
Vers une prise de responsabilité parentale ?<br />
Aujourd’hui média de masse, Internet est également le lieu de<br />
mauvaises rencontres pour les plus jeunes. Les pseudonymes et<br />
l’écran de l’ordinateur permettent aux prédateurs sexuels de mentir<br />
sur leur véritable identité et d’abuser <strong>des</strong> petites victimes. Alors<br />
qu’ils maîtrisent moins bien cet outil que leurs enfants, les parents<br />
doivent désormais protéger ces derniers sur le net. Pour ce faire, un<br />
accompagnement est mis en place. Le site Internet www.mineurs.fr<br />
informe ainsi les parents sur le contrôle qu’ils doivent opérer quant à<br />
l’utilisation de l’ordinateur par leurs enfants. Les fournisseurs d’accès<br />
à Internet ont d’ailleurs l’obligation de leur fournir un logiciel de<br />
contrôle parental. Si ces initiatives sont louables, une décision plus<br />
radicale pourrait être néanmoins envisagée par certains parents :<br />
bannir l’ordinateur de la chambre <strong>des</strong> enfants…<br />
Caroline Laverdet – Promotion Jacques Attali – Série G<br />
44 45
DOSSIER BIS<br />
Droit du sexe<br />
DOSSIER BIS<br />
Le droit et la prostitution Le droit et la prostitution<br />
Peut-être le saviez-vous : en france, la<br />
prostitution est tout ce qu’il y a de plus<br />
légale ! Pourtant, si la prostitution n’est pas<br />
pénalement réprimée, elle reste moralement<br />
condamnée, y compris offi ciellement, tout en<br />
étant par ailleurs une activité fi scalisée, et ce<br />
alors qu’en pratique elle s’accompagne d’une<br />
nouvelle forme d’esclavage.<br />
L’activité qui consiste pour une personne à avoir <strong>des</strong> relations<br />
sexuelles contre rémunération, tout comme le fait pour un<br />
individu de rémunérer cette personne pour son service<br />
sexuel, ne constituent pas <strong>des</strong> infractions pénales en droit français.<br />
A première vue, comment pourrait-il en aller autrement, alors que<br />
la sexualité relève du corps, de la sphère de l’intime, c’est-à-dire<br />
précisément de ce dont chacun est libre de disposer ?<br />
Au commencement était l’autorisation ou plutôt la permission.<br />
En effet, rien dans le droit français n’interdit de se livrer à <strong>des</strong><br />
relations sexuelles tarifées, de manière occasionnelle ou régulière.<br />
Plus précisément, la prostitution n’est pas une infraction, elle ne<br />
correspond pas à un comportement pénalement répréhensible.<br />
Pour autant, le droit français n’autorise pas non plus la prostitution –<br />
ce qui en tout état de cause n’aurait pas de sens, puisque, en matière<br />
pénale, tout ce qui n’est pas interdit est autorisé.<br />
A contrario, et comme pour mieux souligner cette absence<br />
d’interdiction, toute une série d’activités connexes sont considérées<br />
comme illégales : du proxénétisme au racolage passif, en passant<br />
par le recours à la prostitution de mineurs ou de personnes<br />
particulièrement vulnérables. Dans chaque cas, ce n’est pas le<br />
principe <strong>des</strong> relations sexuelles tarifées qui est réprimé, mais leur<br />
exploitation abusive. Ainsi en est-il du proxénétisme qui recouvre<br />
plusieurs hypothèses énumérées à l’article 225-5 du Ccode pénal,<br />
telles le fait de recevoir <strong>des</strong> subsi<strong>des</strong> d’une personne se livrant<br />
habituellement à la prostitution, ou d’exercer sur cette personne<br />
une pression pour qu’elle se prostitue.<br />
La prostitution stricto sensu est donc une activité, professionnelle ou<br />
non, régulière ou occasionnelle, parfaitement légale. Au regard du<br />
droit, le ou la prostitué(e) est un travailleur indépendant comme un<br />
autre, sa seule particularité étant que son outil de travail se confond<br />
avec son corps.<br />
La prostitution est également totalement dérégulée, depuis<br />
la loi du 13 avril 1946 dite loi marthe Richard – la « Veuve qui<br />
Clôt » – par laquelle est ordonnée la fermeture <strong>des</strong> traditionnelles<br />
« maisons closes », véritable institution de la société française<br />
d’alors. Depuis, sont seulement interdites l’organisation et<br />
l’exploitation de la prostitution ainsi que ses manifestations visibles.<br />
D’où la transformation <strong>des</strong> « maisons de tolérances » en hôtels de<br />
passe et salons de massage.<br />
La prostitution est une activité économique si libre qu’elle est taxée!<br />
L’Etat, par le biais du fisc et de l’URSSAF, soumet à prélèvements<br />
chaque fois qu’il en a connaissance (le plus souvent au cours d’un<br />
redressement fiscal), les revenus tirés de l’activité de prostitution.<br />
La justice n’y trouve rien à redire, la Cour de cassation ayant admis<br />
que « la cotisation d’allocations familiales <strong>des</strong> employeurs et <strong>des</strong><br />
travailleurs indépendants est due par toute personne physique exerçant,<br />
même à titre accessoire, une activité non salariée, telle celle en litige<br />
[la prostitution] » 1 . Le droit européen lui aussi considère que la<br />
prostitution est une activité économique comme une autre. A ce<br />
titre, lui sont appliqués les principes communautaires, dont celui de<br />
libre établissement 2 .<br />
Indifférence et taxation, telle serait donc l’attitude de l’Etat ? Les<br />
euphémismes, expressions pudiques telles que « filles publiques »,<br />
« filles de joie » ou « dames galantes », tout ce parfum de scandale<br />
attaché au plus vieux métier du monde n’auraient donc plus lieu<br />
d’être ? Pourtant, la position officielle de la France sur ce sujet n’est<br />
pas neutre. En effet, depuis qu’elle a signé la Convention pour la<br />
répression de la traite <strong>des</strong> êtres humains et de l’exploitation<br />
de la prostitution d’autrui, la France est officiellement un pays<br />
abolitionniste. Cette convention, adoptée sous l’égide <strong>des</strong> Nations<br />
unies le 2 décembre 1949, proclame en tête de son préambule que<br />
« la prostitution et le mal qui l’accompagne, à savoir la traite <strong>des</strong> êtres<br />
humains en vue de la prostitution, sont incompatibles avec la dignité<br />
et la valeur de la personne humaine ». Suivent vingt-huit articles<br />
prévoyant la punition de l’exploitation de la prostitution, l’abolition<br />
de toute réglementation étatique de cette profession, et imposant<br />
aux Etats de développer la prévention et la réinsertion. En signant<br />
cette convention, puis en la ratifiant le 19 novembre 1960, notre<br />
pays a manifesté sa volonté de combattre la prostitution – et non<br />
seulement la traite <strong>des</strong> êtes humains – comme un mal en soi.<br />
Au premier abord, cette position officielle n’a que peu de<br />
conséquences. En effet, la France ne reconnaît ni ne réprime la<br />
prostitution. Quant à la convention de 1949, bien qu’elle condamne<br />
fermement la prostitution, elle ne la criminalise en aucune manière,<br />
laissant les Etats libres de la tolérer, ainsi que le fait la France.<br />
malgré tout, et quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir de la<br />
prostitution (mal social, pratique contraire à la dignité individuelle,<br />
emploi librement choisi…), cette gigantesque tartufferie d’Etat qui<br />
consiste à condamner ce que l’on reconnaît fiscalement, ne peut<br />
qu’heurter la conscience. L’Etat condamne ce commerce mais en<br />
vit ! Bref, il répudie les prostituées mais se garde bien de répudier<br />
leur argent, à l’image <strong>des</strong> bourgeois de Boule de Suif suppliant une<br />
femme de petite vertu de les sauver, pour ensuite mieux la rejeter<br />
dans les ténèbres du mépris une fois leur survie assurée.<br />
Schizophrénie ? Non, hypocrisie. Alors qu’il condamne le coït<br />
rémunéré, l’Etat en profite, à la manière d’un proxénète prélevant<br />
son pourcentage sur chaque passe. Le proxénète lui-même est<br />
imposable au titre <strong>des</strong> revenus qu’il tire de l’exploitation du travail<br />
de celui ou celle qu’il exploite, et doit verser la TVA : ainsi, l’on peut<br />
mener une activité illicite, en exploitant une autre personne, tout<br />
en générant de la valeur ajoutée sur ces activités de prostitution<br />
contrainte, valeur ajoutée que l’Etat s’empresse de quantifier et dont<br />
il profite !<br />
Cette compromission étatique est choquante et de surcroît, induit<br />
en pratique <strong>des</strong> difficultés considérables pour les travailleuses du<br />
sexe qui sont pénalisées alors que dans leur immense majorité elles<br />
vivent et travaillent dans <strong>des</strong> conditions précaires, sont extrêmement<br />
vulnérables et très souvent sous la coupe de réseaux de proxénètes 3 .<br />
Alors que toute personne affiliée à l’URSSAF peut de ce simple<br />
fait obtenir <strong>des</strong> prestations familiales et cotiser au régime social<br />
<strong>des</strong> indépendants pour la retraite et à l’assurance maladie, cela ne<br />
va pas de soi pour les prostituées. Seuls certains centres uRSSAF<br />
acceptant l’affiliation sous la rubrique « Relations publiques » 4 . Selon<br />
les services du Sénat, « dans tous les pays, sauf aux Pays-Bas, l’absence<br />
de reconnaissance juridique de la profession empêche les prostituées de<br />
disposer d’une couverture sociale complète » 5 . En outre, les rappels et<br />
majorations qui interviennent à l’occasion d’un recouvrement fiscal<br />
imposent de disposer de revenus et obligent donc la personne à se<br />
prostituer pour payer. Reste la possibilité, puisqu’elles ne déclarent<br />
pas de revenus, de bénéficier du RSA et de la CMU. Maigre<br />
compensation.<br />
Par un paradoxe incroyable, les prostituées ne bénéficient ni de<br />
la liberté que le droit leur reconnaît, ni de l’intervention de l’Etat<br />
dans leurs affaires. Rien ne résume mieux cette situation que cet<br />
extrait d’une décision de justice : « lorsque l’on sait que les personnes<br />
prostituées sont le plus souvent victimes de sévices, de contraintes<br />
et de violences entraînant <strong>des</strong> dégradations physiques et morales et<br />
aboutissant à un esclavage non contestable, il apparaît surprenant que<br />
l’Etat commémore avec moult discours bienséants et démagogiques<br />
l’abolition de l’esclavage et maintienne volontairement un nombre<br />
important de personnes victimes de brutalités dans cet état en<br />
fi scalisant cet esclavage » 6 . Cette position, alliance contradictoire<br />
de non-reconnaissance juridique, de condamnation officielle et de<br />
réalisme fiscal plus proche du cynisme, constitue au mieux une<br />
ambiguïté non-résolue de notre droit, au pire une position à la fois<br />
moralement indéfendable et matériellement coupable.<br />
Laurent Bonnet – Promotion Jacques Attali – Série F<br />
46<br />
1. Cass. soc, 18 mai 1995, pourvoi n°93-18.641<br />
2. CJCE, 20 novembre 2001, Malgorzata Jany c/ Pays-Bas, affaire C-268/99<br />
3. Selon l’Office central pour la répression de la traite <strong>des</strong> êtres humains (OCRTEH), « Environ 80 % <strong>des</strong> femmes se prostituant dans les grands centres urbains seraient sous la<br />
coupe de proxénètes. Ainsi, la prostitution est aujourd’hui largement le fait de jeunes personnes étrangères, victimes de réseaux criminels organisés ».<br />
http://www.travail-solidarite.gouv.fr/espaces,770/femmes-egalite,772/la-traite-et-l-exploitation,6179.html<br />
4. Guide <strong>des</strong> droits sociaux, 2e éd., 2003, p. 99 (http://www.actupparis.org)<br />
5. Document de travail : Le régime juridique de la prostitution, Octobre 2000, n° LC 79, p. 3-4 (http://www.senat.fr/europe/lc79.pdf)<br />
6. Tribunal <strong>des</strong> affaires de sécurité sociale de Paris, 17 décembre 1998 ; cité dans : CEDH, Tremblay c/ France, 11 septembre 2007 (requête no37194/02), § 10<br />
47
DOSSIER BIS<br />
Droit du sexe<br />
DOSSIER BIS<br />
Les maisons closes : du droit du sexe au droit au sexe Les maisons closes<br />
Les maisons closes, interdites en France depuis la loi marthe<br />
Richard du 13 avril 1946 1 – que la légende attribue à<br />
l’influence de la femme du Général de Gaulle – sont remises<br />
à l’ordre du jour par les bruissements politiques et la production<br />
audiovisuelle.<br />
Surfant sur la tendance, madame Chantal Brunel, députée umP<br />
de Seine et marne a, dans le cadre d’un groupe de travail sur la<br />
prostitution mis en place par le ministre de l’Intérieur, déposé<br />
un projet d’amendement examiné le 25 février 2010 devant<br />
l’Assemblée nationale. La députée s’est penchée sur la question<br />
d’une possible réouverture <strong>des</strong> maisons closes, avec de nombreux<br />
aménagements.<br />
Ainsi, l’amendement ne visait pas à proprement parler le<br />
« lupanar 2 » tel qu’entendu dans la mémoire collective, c’est-àdire<br />
<strong>des</strong> maisons régies par <strong>des</strong> tenanciersproxénètes<br />
qui s’octroient de larges bénéfices<br />
en taillant leurs parts sur les loyers que leurs<br />
reversent les prostituées et un pourcentage<br />
sur les prestations effectuées 3 . La députée<br />
proposait une nouvelle approche <strong>des</strong> maisons<br />
closes et se démarquait de la conception<br />
traditionnelle par l’emploi du terme « maisons<br />
ouvertes ». Celles-ci seraient <strong>des</strong>tinées<br />
« aux femmes qui font de la prostitution<br />
leur métier, qui paient <strong>des</strong> impôts et qui sont<br />
indépendantes ». L’objectif est d’instituer un<br />
cadre légal susceptible de favoriser un système<br />
de cogestion inspiré du modèle libéral, dans<br />
lequel chaque prostituée organiserait son<br />
commerce dans la plus stricte transparence et<br />
légalité. Enfin, selon Madame Chantal Brunel<br />
cet encadrement aurait pour but de protéger les prostituées, car<br />
selon elle, « les réseaux mafi eux et les réseaux de traite d’humains ne<br />
s’épanouissent que dans la clan<strong>des</strong>tinité ».<br />
Le présent projet ne serait pas contraire à la Loi marthe Richard<br />
interdisant les maisons closes car il s’agit de « maisons ouvertes »<br />
ayant un statut différent qui ne serait pas incompatible avec la loi<br />
de 1946. Néanmoins, le projet serait illégal au regard de la loi du<br />
18 mars 2003 qui interdit le racolage passif dont la définition reste<br />
encore aujourd’hui extrêmement vague 4 . Le présent amendement<br />
aurait alors pour but d’abroger cette dernière législation.<br />
Face à la prostitution, les Etats, notamment européens, ont adopté<br />
<strong>des</strong> réglementations différentes. Dans les pays réglementaristes, la<br />
prostitution est autorisée. Elle est reconnue comme une activité<br />
En Suisse, les maisons<br />
closes existent<br />
légalement depuis<br />
1992, aux Pays-Bas<br />
offi ciellement depuis<br />
2000, en Catalogne les<br />
maisons de tolérance<br />
sont légales depuis le 1er<br />
août 2002, en Allemagne<br />
les « eros centers » sont<br />
autorisés dans certaines<br />
zones.<br />
légale et ne se distingue pas <strong>des</strong> autres branches de l’économie.<br />
Les prostituées bénéficient d’une couverture sociale et signent<br />
<strong>des</strong> contrats de travail. Le proxénète ne peut tomber sous le coup<br />
de la loi sauf si la personne dont il tire un bénéfice est mineure<br />
ou non consentante. En revanche, les pays abolitionnistes tolèrent<br />
la prostitution mais non sa réglementation. La prostituée est<br />
considérée comme une victime que l’Etat doit aider à se réinsérer.<br />
La réglementation française, abolitionniste, sans pour autant être<br />
isolée au sein de l’Europe, dénote avec certains de ses voisins<br />
qui n’ont jamais réellement interdit les maisons closes et les ont<br />
même légalisées. Ces Etats ont adopté une norme réglementariste<br />
considérant la prostitution comme une activité à part entière, et de<br />
ce fait nécessitant une réglementation spécifique.<br />
Ré-institutionnaliser les maisons closes serait un moyen indéniable<br />
d’encadrer la prostitution, et permettre <strong>des</strong><br />
lieux où le sexe et son accès seraient encadrés<br />
conformément à une législation stricte. Si les<br />
avantages concernant les normes d’hygiène,<br />
la fiscalité, le contrôle de l’activité et la lutte<br />
contre la criminalité organisée sont les<br />
bénéfices entendus d’une nouvelle législation ;<br />
quid d’un nouveau droit d’accès au sexe ?<br />
S’il existe désormais une multitude de droits<br />
subjectifs de toutes sortes, il n’y a qu’un pas<br />
à franchir entre le très en vogue « droit du<br />
sexe », au plus ambigu « droit AU sexe ».<br />
Si le droit du sexe a une conception large<br />
recouvrant le cadre légal et les infractions à<br />
caractère sexuel, telles que le harcèlement,<br />
le viol, les agressions, etc., le droit au sexe<br />
pourrait apparaître comme certes une prérogative, mais plus<br />
encore comme une créance opposable. Opposable à qui ? A l’Etat,<br />
et donc au législateur, mais aussi à la société, et plus largement aux<br />
mœurs actuelles.<br />
un droit subjectif est par essence attaché à la personne humaine. Si<br />
la pratique du sexe a <strong>des</strong> bienfaits reconnus, il serait injuste que tous<br />
ne puissent y avoir accès. Le droit au sexe serait alors un moyen de<br />
rendre opposable à nos institutions le droit d’avoir une sexualité –<br />
tarifée – dans un cadre légal et plus sain pour tous les participants.<br />
Le législateur a, à cet égard, un rôle majeur à jouer. En France, la<br />
prostitution est tolérée mais la loi prohibe – par une terminologie<br />
équivoque – tout racolage passif et actif. Dès lors, la réouverture<br />
de maisons dédiées à la prostitution serait une avancée vers un<br />
encadrement de la prostitution, sa moralisation et un moyen de la<br />
rendre plus accessible.<br />
Bien sûr, l’idée dérange. Comment faire accepter qu’avoir une<br />
sexualité, de surcroît tarifée, est un droit subjectif dont la satisfaction<br />
résulterait de l’intérêt général, et pour lequel l’Etat tient le rôle<br />
primordial de permettre, ou à tout le moins de ne pas restreindre,<br />
cet accès au sexe ?<br />
un bref aperçu de la jurisprudence portant sur les contrats relatifs<br />
aux maisons closes permet d’illustrer le refus <strong>des</strong> magistrats<br />
d’intervenir dans un litige privé lorsque les deux parties sont<br />
considérées comme aussi « indignes » l’une que l’autre. Les<br />
décisions rendues laissent supposer que l’indignité de la pratique et<br />
l’immoralité <strong>des</strong> participants ne permettent pas de faire trancher leur<br />
litige devant une juridiction d’Etat 5 . une avancée substantielle vers<br />
une réglementation faciliterait la reconnaissance <strong>des</strong> prostituées, de<br />
leurs prestations, mais également <strong>des</strong> inévitables litiges susceptibles<br />
d’intervenir dans le cadre de cette activité.<br />
De là à envisager un retour de l’âge d’or de la prostitution<br />
« à la française », il y a un pas à ne pas franchir trop prématurément.<br />
Toutefois, permettre la réouverture de maisons de prostitution en y<br />
incluant l’idée que le droit au sexe serait un facteur de contrôle et<br />
de socialisation pourrait être (d)étonnant et réduire le sentiment de<br />
marginalisation qu’ont les prostituées et leurs clients.<br />
R. V - CRFPA de Versailles - HEDAC<br />
48<br />
1. Loi n° 46-685 du 13 avril 1946 tendant à la fermeture <strong>des</strong> maisons de tolérance et au renforcement de la lutte contre le proxénétisme<br />
2. Définition du Petit Larousse illustré : Mot emprunté du latin « lupa » qui signifie louve et qui servait à <strong>des</strong>igner une fille publique dès la Rome antique<br />
3. Madame Claude expliquait prendre entre 25 et 30% sur les prestations effectuées<br />
4. Loi n° 2003-239 du 18 mars 2003, article 50 : « Le fait, par tout moyen, y compris par une attitude même passive, de procéder publiquement au racolage d’autrui en vue<br />
d’inciter à <strong>des</strong> relations sexuelles en échange d’une rémunération est puni de deux mois d’emprisonnement et de 3750 euros d’amende » (Art. 225-10-1 du code pénal)<br />
5. Cass. 1<br />
49<br />
ère Civ., 15 février 1967 : JCP G 1967, IV, 46
DOSSIER BIS<br />
Droit du sexe<br />
DOSSIER BIS<br />
De l’art et la manière de séduire : grivois et obsédés s’abstenir De l’art et la manière de séduire<br />
Le harcèlement sexuel, infraction récente,<br />
détonne par son originalité<br />
Original car le harcèlement sexuel fait l’objet de deux<br />
législations concurrentes, dans le code pénal et celui du<br />
travail et que le cumul de ces deux textes est possible.<br />
Depuis l’adoption de ces deux incriminations, le législateur n’a<br />
cessé d’œuvrer à leur harmonisation, atténuant une différence<br />
de rédaction par-ci 1 et alignant les peines prévues par le code du<br />
travail sur celles du code pénal par-là. En effet, depuis la loi du 9<br />
juillet 2010 2 , la peine encourue est d’un an d’emprisonnement et<br />
de 15.000 euros d’amende et la juridiction dispose de la possibilité<br />
d’ordonner l’affichage ou la diffusion du jugement de condamnation.<br />
Originale toujours car cette incrimination est la seule agression<br />
sexuelle qui ne consiste pas en un contact ou un spectacle imposé.<br />
Certains auteurs considèrent d’ailleurs que<br />
cette infraction n’est nullement une agression<br />
sexuelle mais aurait dû être classée dans les<br />
atteintes à la tranquillité <strong>des</strong> personnes 3 . Quelle<br />
que soit sa nature, le harcèlement sexuel peut<br />
se cumuler avec le viol, l’agression sexuelle ainsi<br />
que l’exhibition sexuelle.<br />
Originale enfin par l’objectif particulier que<br />
le législateur a attribué à cette incrimination.<br />
En effet, à l’origine le but était de sanctionner<br />
une forme de violence sociale perturbant<br />
les relations de travail. Ainsi, était engagée la<br />
lutte contre les comportements indécents<br />
<strong>des</strong> supérieurs hiérarchiques confondant<br />
passion amoureuse – ou simple désir – et<br />
abus d’autorité. La loi du 17 janvier 2002 4 a<br />
conféré à ce délit un objectif de droit commun<br />
en retenant une définition épurée qui<br />
s’affranchit de toute considération de relation de travail. De même,<br />
elle a supprimé l’exigence d’abus d’autorité accompagné d’ordres,<br />
menaces, contraintes ou pressions du harceleur.<br />
La caractérisation de l’infraction n’exige plus que la réunion de deux<br />
conditions simples : un élément matériel consistant en un fait de<br />
harcèlement et un dol spécial résultant de la volonté d’obtenir <strong>des</strong><br />
faveurs sexuelles.<br />
Cette extension considérable de l’incrimination additionnée à <strong>des</strong><br />
incertitu<strong>des</strong> et imprécisions rédactionnelles ont fait naître <strong>des</strong><br />
difficultés à bien <strong>des</strong> égards.<br />
En effet, l’article 222-33 du code pénal est dépourvu<br />
de précisions quant aux agissements incriminés.<br />
En supprimant les adminicules accompagnant<br />
l’abus d’autorité, le législateur a opté pour une<br />
défi nition tautologique du harcèlement qui consiste<br />
logiquement – trop logiquement – dans « le fait de<br />
harceler ».<br />
Pour ajouter à la difficulté, le législateur s’est affranchi du sens<br />
<strong>des</strong> mots. Si le terme « harcèlement » postule logiquement la<br />
répétition d’actions sur une période de temps, il résulte <strong>des</strong><br />
travaux parlementaires que son intention était de créer – moins<br />
logiquement – un délit consommé en en acte unique.<br />
Ces maladresses rédactionnelles ont ouvert malheureusement mais<br />
nécessairement la porte à l’interprétation et à l’arbitraire. Ainsi, le<br />
juge qui doit former un syllogisme parfait se voit dans l’obligation<br />
de déterminer lui-même la majeure... Chaque juge s’érige alors en<br />
quasi législateur et il est à craindre que le sort<br />
d’un citoyen ne change plusieurs fois en passant<br />
devant <strong>des</strong> tribunaux différents.<br />
Si l’incertitude créée par l’interprétation de la<br />
loi est problématique, c’est bien l’impression de<br />
l’instauration d’un ordre moral qui a inquiété. En<br />
effet, la lettre de l’article 222-33 du code pénal<br />
permet de réprimer tant les actes odieux ayant<br />
pour objectif l’obtention de faveurs sexuelles<br />
que les tentatives de séduction. Certains ont pu<br />
affirmer que la réforme a réduit l’infraction de<br />
harcèlement sexuel à un « délit de sentiment »,<br />
équivalent puritain du délit d’opinion 5 .<br />
En effet, le législateur laisse au juge la difficile<br />
tâche d’appliquer cette incrimination sensible<br />
touchant au désir et à son rituel qu’est la<br />
séduction. Articulant liberté sexuelle <strong>des</strong> uns et<br />
liberté de plaire <strong>des</strong> autres, le juge se voit imposer de définir les<br />
canons de la séduction et d’examiner la justesse du style et du ton<br />
employés par le « Don Juan ».<br />
Le danger de cette incrimination est d’inclure dans le champ <strong>des</strong><br />
comportements punissables ceux qui n’ont d’autre finalité que de<br />
faire comprendre à l’interlocuteur l’intérêt que l’on éprouve pour<br />
lui et de le faire succomber. La difficulté, elle, réside dans le fait que<br />
la matière est éminemment subjective.<br />
Néanmoins, soyons rassurés, les juges n’ont pas fait de ce texte<br />
l’application excessive tant redoutée : l’épris qui adresse une brassée<br />
de fleurs afin d’exprimer, par ce langage attentionné, toute l’ardeur<br />
de sa flamme n’est pas menacé par l’enfer <strong>des</strong> murs gris d’une<br />
prison.<br />
Sont considérés comme caractérisant l’infraction, soit les seuls<br />
propos grivois ou les gestuelles suggestives ou indécentes instituant<br />
« un climat malsain et grossier », soit un comportement d’obsédé<br />
sexuel. A défaut de ces agissements scandaleux, une attitude de<br />
séduction ne constitue que ce que la jurisprudence a qualifié de<br />
manière très légère et romantique de « simples signaux conventionnels<br />
HANDICAP ET SEXUALITÉ : VErS UN DrOIT A LA SEXUALITÉ ?<br />
« Existe-t-il un droit à la sexualité » ? Cette question est au centre du débat<br />
sur la création de « services d’accompagnement sexuel pour les personnes<br />
handicapées ». Réclamée par les associations de protection <strong>des</strong> droits<br />
<strong>des</strong> handicapés, cette mesure consiste à recruter et former <strong>des</strong> personnes<br />
spécialisées dans « l’assistance sexuelle » aux personnes atteintes d’un<br />
handicap physique ou mental.<br />
Cette revendication a surgi dans le sillage de la loi « handicap » du 11<br />
février 2005, qui prévoit « l’accès aux droits fondamentaux reconnus à<br />
tous les citoyens », et le « droit à compensation <strong>des</strong> conséquences de son<br />
handicap ».<br />
Jusqu’ici, l’accompagnement et la réparation de la souffrance <strong>des</strong> handicapés<br />
avaient été envisagés du point de vue psychologique, médical, financier, de<br />
l’insertion professionnelle ou de la citoyenneté, sans que jamais ne soit<br />
prise en compte leur difficulté à accéder au plaisir sexuel. Pourtant, si elle<br />
fut longtemps tenue muette, cette souffrance n’en est pas moins réelle. Les<br />
personnes en situation de dépendance physique ou mentale sont souvent<br />
dans l’impossibilité de s’épanouir sexuellement. C’est le cas, bien sûr, <strong>des</strong><br />
individus isolés mais aussi <strong>des</strong> couples dont les deux partenaires sont trop<br />
lourdement handicapés pour avoir <strong>des</strong> relations sexuelles sans assistance.<br />
Bien souvent, cette frustration ne peut même pas être soulagée par les<br />
services d’une prostituée.<br />
Bernadette Soulier, sexologue spécialisée dans le handicap livre son<br />
expérience : « moi-même, je suis allée voir <strong>des</strong> prostituées pour leur demander<br />
si elles accepteraient ces handicapés : On en trouve une sur dix qui accepte » 1 .<br />
Cette situation douloureuse pèse également sur ceux qui s’occupent <strong>des</strong><br />
handicapés au quotidien et sont confrontés à leurs frustrations et, parfois,<br />
à leurs deman<strong>des</strong> : directeurs d’établissements, associations, soignants,<br />
parents… Interviewée par Libération, une responsable de l’<strong>Association</strong><br />
Française contre les myopathies décrit une situation catastrophique : « On<br />
connaît <strong>des</strong> situations de mamans qui masturbent leur fi ls, <strong>des</strong> soignants, très<br />
embêtés avec les érections de jeunes garçons handicapés, qui donnent un coup<br />
de main, répriment ou font semblant de ne pas voir » 2 .<br />
Les associations s’insurgent contre le silence, gêné et parfois hypocrite, qui<br />
entoure cette question : dès lors que l’on entend compenser toutes les<br />
conséquences du handicap, comment ne pas évoquer les douleurs induites<br />
par l’accumulation et le refoulement <strong>des</strong> tensions libidinales?<br />
Certains de nos voisins européens ont déjà répondu à cette attente avec<br />
la création de services d’accompagnement sexuel. Ceux-ci sont composés<br />
de femmes et d’hommes « formés aux spécifi cités <strong>des</strong> personnes en situation<br />
de grande dépendance physique ou mentale, [qui] sont rémunérés pour<br />
leur offrir <strong>des</strong> massages, caresses et expériences sexuelles, à domicile ou en<br />
institution » 3 . Les Pays-Bas font figure de pionnier en ayant mis en place, dès<br />
1980, <strong>des</strong> associations de prostituées « spécialisées », dont les prestations<br />
sont remboursées par certaines collectivités locales. Le Danemark,<br />
l’Allemagne et la Suisse ont suivi.<br />
Les tenants d’un accompagnement sexuel à la française proposent de<br />
s’engager sur cette voie, tout en insistant sur la nécessité d’encadrer ces<br />
[permettant] d’exprimer la manifestation, non fautive au plan pénal,<br />
d’une inclination pouvant être sincère ».<br />
La séduction reste un défi à relever.<br />
Philippe Herbeaux - CRFPA de Versailles - HEDAC<br />
services de manière très stricte et de trier le personnel sur le volet. marcel<br />
Nuss, fondateur de l’association Coordination Handicap et Autonomie,<br />
préconise le recrutement de personnes issues du milieu paramédical<br />
(psychologues, kinés, ai<strong>des</strong> soignants), et de ne pas aller au-delà de la<br />
masturbation.<br />
Du point de vue juridique, la mise en place de tels services est<br />
problématique. Comment articuler la nécessaire pénalisation du<br />
proxénétisme et la légalisation de l’accompagnement sexuel ? En effet, la<br />
loi assimile à un proxénète toute personne faisant « offi ce d’intermédiaire<br />
entre deux personnes dont l’une se livre à la prostitution et l’autre exploite<br />
ou rémunère la prostitution d’autrui » (article 225-6-1 du code pénal). Par<br />
conséquent, une modification <strong>des</strong> textes qui régissent le proxénétisme est<br />
un préalable nécessaire à la création de services d’accompagnement afin<br />
de mettre à l’abri du risque pénal les responsables de ces services et les<br />
associations.<br />
Caroline gelly, juriste au sein d’Handicap International, propose une nouvelle<br />
rédaction du texte, qui incriminerait « le fait, par quiconque, de quelque<br />
manière que ce soit […] de faire offi ce d’intermédiaire entre deux personnes<br />
dont l’une se livre à la prostitution et l’autre exploite et rémunère la prostitution<br />
d’autrui », puis de faire peser la rémunération de l’accompagnant(e) sexuel<br />
sur un tiers. Ainsi, explique-t-elle, « la personne handicapée serait distincte<br />
de celle qui rémunère la prostitution d’autrui. Par conséquent, dans la mise<br />
en œuvre de l’accompagnement érotique, il manquerait inévitablement une<br />
condition pour que l’intermédiaire entre dans le champ d’application <strong>des</strong><br />
sanctions pénales de l’article L.225-6 du code pénal et serait ainsi protégé » 4 .<br />
Face à ces revendications, les associations de lutte contre la prostitution<br />
dénoncent les risques de dérives. Pour Claudine Legrandier, responsable du<br />
« mouvement du Nid » 5 , la création de tels services conduirait à fragiliser<br />
émotionnellement les handicapés et placer les accompagnants sexuels<br />
dans <strong>des</strong> situations ingérables 6 . Elle fournirait, en outre, « une vitrine rêvée<br />
pour l’industrie du sexe et les proxénètes qui ont tout intérêt à la respectabilité<br />
d’une activité présentée sous les dehors généreux du service à la personne » 7 .<br />
Les détracteurs du projet s’inquiètent surtout de la consécration d’un<br />
« droit à la sexualité ». La revendication d’un droit au bien être sexuel<br />
s’inscrit dans un contexte de prolifération de droits-créances, c’est-à-dire<br />
de droits attachés à la personne humaine (droit à un environnement<br />
sain, droit au logement, etc.). Or, si les droits-créances constituent<br />
indéniablement <strong>des</strong> progrès lorsqu’ils protègent le citoyen, garantissent<br />
son bien-être et sa dignité, peut-on en dire autant d’un droit dont la mise<br />
en œuvre favoriserait la marchandisation du corps d’autrui ? Du côté <strong>des</strong><br />
associations de lutte contre la prostitution, on répond par la négative.<br />
Au prétexte, certes honorable, de soulager la souffrance de personnes<br />
handicapées, l’accompagnement érotique risquerait d’ouvrir la porte à une<br />
forme institutionnalisée d’exploitation sexuelle.<br />
A.G - CRFPA de Versailles - HEDAC<br />
1. Loi n°98-468 du 17 juin 1998 sur la prévention et la répression <strong>des</strong> infraction sexuelles<br />
1. Bernadette Soulier, Un amour comme tant d’autres, handicapés moteurs et sexualité, APF, 2005<br />
2. Libération, Handicap de vie intime, 25 septembre 2009<br />
2. Loi n°2010-769 du 9 juillet 2010 relative aux violences faites spécifiquement aux femmes, aux violences au sein <strong>des</strong> couples et aux incidences de ces dernières sur les<br />
3. Claudine Legardinier, Handicap : accompagnement sexuel ou prostitution ?, Prostitution et Société, numéro 160<br />
enfants<br />
4. Passages cités dans l’ouvrage de Marcel NUSS, Handicaps et sexualités : le livre blanc, Editions Dunod 2008<br />
3. Marie-Laure RASSAT jurisclasseur de Droit pénal<br />
5. Le mouvement du Nid, fondé dans les années 1930 par le père André-Marie Talvas.<br />
50 4. Loi n°2002-73 du 17 janvier 2002 de modernisation sociale<br />
6. Claudine Legardinier, Handicap : accompagnement sexuel ou prostitution ?, Prostitution et Société, numéro 160<br />
51<br />
5. Philippe CONTE « Une nouvelle fleur de légistique : le crime en boutons. A propos de la nouvelle définition du harcèlement sexuel » JCP G, 2002, Act. 320<br />
7. idem
HORS DES CÔTES<br />
<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France :<br />
« là où la défense n’a plus la parole »<br />
Organisation de solidarité internationale,<br />
<strong>Avocats</strong> Sans frontières france mène depuis<br />
1998 ses missions à travers le monde, « là<br />
où la défense n’a plus la parole ». Cette<br />
association jouit d’une reconnaissance tant<br />
nationale qu’internationale, elle a notamment<br />
obtenu en 2004 le statut consultatif spécial<br />
auprès du Conseil économique et social<br />
de l’ONU et en 2005 le statut consultatif<br />
auprès de l’Organisation internationale de la<br />
francophonie. En 2007, le GIE avocat, composé<br />
du Conseil National <strong>des</strong> Barreaux, du Barreau<br />
de Paris et de la Conférence <strong>des</strong> Bâtonniers, a<br />
décidé de créer, à l’initiative d’ASf france, un<br />
fonds d’urgence pour la défense.<br />
françois Cantier, avocat au barreau de Toulouse<br />
depuis 1971, est le président fondateur d’ASf<br />
france. Ce grand habitué du prétoire de la<br />
Cour pénale internationale a accepté de nous<br />
rencontrer et de nous présenter les activités<br />
d’<strong>Avocats</strong> Sans frontières france.<br />
Pouvez-vous nous présenter en quelques mots les<br />
différentes activités d’<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France ?<br />
Le premier objectif d’ASF est la défense. Nous sommes avant tout<br />
<strong>des</strong> avocats et nous faisons ce que font tous les avocats du monde :<br />
défendre. Nous assurons la défense <strong>des</strong> personnes n’ayant pas accès à<br />
un avocat indépendant dans leur pays. Lorsqu’il n’y a pas d’avocat sur<br />
place, nous le faisons seuls, mais souvent nous assistons <strong>des</strong> consœurs et<br />
confrères menacés en raison de leur exercice professionnel.<br />
Le projet fondateur de l’association a été d’organiser la défense de<br />
prévenus et victimes du génocide hutu contre les tutsis devant les<br />
juridictions rwandaises. Dans le cadre du projet « Justice pour tous<br />
au Rwanda », nous sommes intervenus en faveur de ces personnes<br />
parce-qu’il n’y avait plus d’avocat sur place en mesure d’assurer leur<br />
défense. Il ne restait en effet que très peu d’avocats locaux et ceux-ci<br />
manquaient de moyens fi nanciers pour offrir à leur client une bonne<br />
défense.<br />
Notre deuxième mission est de soutenir les avocats subissant <strong>des</strong><br />
menaces en raison de leur activité professionnelle. Parce qu’ils acceptent<br />
de défendre certaines personnes, <strong>des</strong> avocats sont eux-mêmes inquiétés,<br />
menacés, poursuivis voire condamnés, et parfois à mort. Nous avons<br />
créé en 2008 l’Observatoire International <strong>des</strong> <strong>Avocats</strong> (OIA) dont la<br />
mission est, dans un premier temps, de recenser à travers le monde les<br />
cas d’avocats victimes de menaces, pressions, tortures, disparitions et<br />
autres atteintes à leur intégrité physique et morale et, dans un second<br />
temps, d’apporter à ces avocats une assistance matérielle, morale et<br />
juridique. Vous savez, dans de nombreux Etats, lorsqu’un avocat déplaît,<br />
il est assassiné. L’Observatoire soutient alors les procédures judiciaires<br />
concernant ces avocats assassinés.<br />
Le troisième objectif que nous nous sommes fi xé est de renforcer les<br />
acteurs locaux de la justice et du droit sur le terrain. Nous organisons<br />
différents types de formations <strong>des</strong>tinées aux avocats. La première<br />
formation que nous offrons porte sur les outils juridiques internationaux<br />
de protection <strong>des</strong> droits de l’homme. Nombreux sont les avocats, y<br />
compris français, qui manquent de connaissances sur les spécifi cités<br />
de la protection <strong>des</strong> droits de l’homme. Nous proposons également <strong>des</strong><br />
formations comportementales dont l’objectif est de former les avocats<br />
aux réalités de leur métier, en leur apprenant notamment comment se<br />
comporter face à un client, à un confrère, à un procureur ou un juge.<br />
Enfi n, et surtout, nous organisons <strong>des</strong> formations méthodologiques dont<br />
le but est de former de futurs formateurs qui pourront transmettre leur<br />
savoir-faire sur place. Ces formations sont supervisées par un conseil en<br />
ingénierie pédagogique et formation de formateurs.<br />
<strong>Avocats</strong> Sans<br />
Frontières n’est<br />
pas <strong>des</strong>tiné à <strong>des</strong><br />
avocats en mal<br />
d’exotisme !<br />
En dehors de la formation de formateurs, l’ensemble <strong>des</strong> formations<br />
dispensées par ASF France est agréé par le Conseil National <strong>des</strong><br />
Barreaux et pris en charge au titre de la formation continue. La<br />
reconnaissance de nos formations est également internationale, ASF<br />
France est d’ailleurs pressentie par la Cour pénale internationale pour<br />
assurer <strong>des</strong> formations.<br />
La dernière mission qu’ASF France s’est assignée est de favoriser l’accès<br />
au droit. ASF France participe sur le terrain à <strong>des</strong> programmes d’aide<br />
Maître François Cantier<br />
président fondateur d’ASF France<br />
judiciaire en collaboration avec<br />
<strong>des</strong> juristes locaux, comme au<br />
Burundi, au Mali ou au Kosovo.<br />
L’exemple le plus parlant<br />
est celui du Cambodge où,<br />
pendant deux décennies, le<br />
régime Khmer rouge a privé le<br />
pays d’une génération entière<br />
d’avocats et de magistrats.<br />
Aujourd’hui, la majorité <strong>des</strong><br />
avocats cambodgiens sont<br />
installés à Phnom Penh et<br />
leurs tarifs sont beaucoup<br />
trop élevés pour la majorité<br />
de la population. ASF France<br />
a mis en place un programme<br />
d’assistance judiciaire gratuite<br />
pour les populations les plus<br />
vulnérables sur l’ensemble du<br />
territoire en partenariat avec les barreaux locaux. Ce programme a<br />
permis d’installer un avocat dans chaque province et de sensibiliser<br />
la population au droit et à la justice. La population a trouvé chez ces<br />
avocats une aide précieuse pour se constituer partie civile devant les<br />
Chambres Extraordinaires au sein <strong>des</strong> Tribunaux Cambodgiens (CETC)<br />
chargées de juger les responsables <strong>des</strong> crimes commis sous le régime<br />
Khmer rouge. Le 26 juillet 2010, Duch, l’ancien directeur du centre<br />
de détention et de torture S 21, a été condamné à 35 ans de prison<br />
pour différents chefs, et notamment ceux de crime contre l’humanité,<br />
persécution pour motifs politiques, torture et traitements inhumains. Fin<br />
2010, quatre autres anciens hauts dirigeants <strong>des</strong> Khmers rouges seront<br />
jugés. A ce jour, plus de 1200 dossiers de constitution de partie civile<br />
ont été déposés par ASF France en vue de ce procès.<br />
Comment choisissez-vous les causes que vous<br />
défendez ? Y a-t-il un ou plusieurs critères qui entrent<br />
en ligne de compte ?<br />
Nous sommes évidemment obligés de sélectionner les cas dans lesquels<br />
nous nous engageons, car nos moyens fi nanciers ne sont pas illimités,<br />
mais il est diffi cile de défi nir un critère de sélection a priori.<br />
Dans certains cas, nous intervenons à l’occasion d’une affaire exemplaire<br />
comme ce fut le cas au Nigéria par exemple. En 2003, Amina Lawal a<br />
été condamnée à mort par lapidation en vertu de la charia pour avoir<br />
mis un enfant au monde onze mois après son divorce. ASF France a<br />
alors proposé à ses défenseurs d’intervenir aux côtés de son avocate,<br />
Maître Hauwa Ibrahim. Cette affaire a connu une fi n heureuse puisque<br />
la jeune fi lle a été acquittée, mais ce procès a révélé les diffi cultés de<br />
la justice nigériane et a marqué le début de l’engagement d’ASF France<br />
HORS DES CÔTES<br />
<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France<br />
dans ce pays. Deux projets, respectivement de lutte contre la torture et<br />
de lutte contre l’application de la peine de mort, ont depuis vu le jour<br />
au Nigéria.<br />
ASF France a également œuvré pour la libération <strong>des</strong> infi rmières bulgares<br />
et du médecin d’origine palestinienne qui avaient été accusés d’avoir<br />
inoculé le virus du sida à plus de 400 enfants en Libye. Les rumeurs<br />
les plus folles couraient à l’époque à leur égard, on les accusait d’être<br />
<strong>des</strong> agents à la solde du Mossad et de la CIA. Nous avons rapidement<br />
acquis la conviction qu’ils étaient innocents et que la contamination de<br />
ces enfants était accidentelle. Bien qu’ils n’aient pas été acquittés, ils ont<br />
été libérés dans les conditions que l’on connaît en 2007.<br />
Un autre cas emblématique de la diffi cile lutte pour la protection <strong>des</strong><br />
droits de l’homme est celui de Sakineh Ashtiani. Cette jeune femme<br />
iranienne a été condamnée à mort par lapidation pour adultère et<br />
est emprisonnée depuis 2006. Le réseau <strong>Avocats</strong> Sans Frontières a<br />
déposé un recours en grâce auprès <strong>des</strong> autorités iraniennes afi n que la<br />
condamnation à mort ne soit pas exécutée. Son avocat et son fi ls ont<br />
depuis, malheureusement, été arrêtés.<br />
Si l’on devait vraiment défi nir un critère de choix <strong>des</strong> affaires dans<br />
lesquelles <strong>Avocats</strong> Sans Frontières France s’engage, ce serait le degré<br />
d’injustice.<br />
Y a-t-il <strong>des</strong> pays dans lesquels il est impossible ou<br />
diffi cile pour vous d’intervenir ?<br />
Malheureusement, oui. Il est très diffi cile pour <strong>des</strong> ONG d’intervenir dans<br />
<strong>des</strong> pays où les pressions étatiques sont très fortes comme la Birmanie,<br />
l’Iran, ou encore la Chine.<br />
Pour donner un exemple, <strong>Avocats</strong> Sans Frontières France s’est engagée<br />
pour la défense de Hu Jia, militant chinois et coordinateur de l’association<br />
« <strong>Avocats</strong> aux pieds nus » qui combat les injustices à l’aide <strong>des</strong> lois<br />
chinoises existantes. Celui-ci est détenu depuis 2007 pour « incitation<br />
à la subversion du pouvoir de l’Etat ». Lors de nos visites sur place,<br />
nous n’avons pas eu l’autorisation de le rencontrer. Nous avons travaillé<br />
de concert avec ses avocats chinois, mais il est aujourd’hui encore<br />
emprisonné et sa santé se dégrade. En octobre 2008, il a reçu le prix<br />
Sakharov pour la liberté de penser, qui lui a été décerné par le Parlement<br />
européen en dépit <strong>des</strong> pressions exercées par les autorités chinoises sur<br />
les eurodéputés.<br />
Parfois, le cas inverse se présente, comme pour Haïti par exemple. Le<br />
Barreau de Paris nous a sollicités pour intervenir sur place mais il est<br />
diffi cile de savoir quelle voie d’action entreprendre. Nous travaillons<br />
actuellement sur ce projet, mais la principale urgence en Haïti est<br />
la reconstruction et la salubrité publique qui ne sont pas de notre<br />
compétence.<br />
52 53
HORS DES CÔTES<br />
<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France :<br />
« là où la défense n’a plus la parole »<br />
Quelles qualités recherchez vous chez les avocats<br />
désireux de vous accompagner ?<br />
La qualité essentielle que nous recherchons est l’engagement. Ce que<br />
l’on fait est diffi cile et parfois dangereux. Il faut croire aux valeurs que<br />
nous défendons, la présomption d’innocence, le droit à la vie, la liberté,<br />
le droit à l’intégrité de son corps et surtout le droit à une défense libre<br />
et indépendante.<br />
Les avocats sont les<br />
leaders dans la défense<br />
<strong>des</strong> droits de l’homme<br />
et, à ce titre,<br />
ils sont de plus en plus<br />
souvent menacés.<br />
La spécifi cité de notre association est que nos membres sont <strong>des</strong><br />
professionnels du droit qui font l’effort d’acquérir les compétences<br />
juridiques nécessaires pour pouvoir agir dans le cadre de la solidarité<br />
judiciaire. Il est indispensable que nous nous formions aux particularités<br />
du droit local pour pouvoir apporter une aide effi cace et cela prend du<br />
temps. Nos principales activités sont <strong>des</strong> travaux de fond, de recherche<br />
et d’analyse juridique, puisque quand nous ne pouvons pas intervenir<br />
sur place, il nous est toujours possible d’apporter nos compétences de<br />
praticiens du droit en participant à la rédaction de mémoires en défense<br />
ou de recours en grâce.<br />
<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France n’est pas <strong>des</strong>tiné à <strong>des</strong> avocats en mal<br />
d’exotisme !<br />
De quelles ressources bénéfi cie l’association <strong>Avocats</strong><br />
Sans Frontières France ?<br />
Nos actions sont fi nancées majoritairement par <strong>des</strong> bailleurs de fonds<br />
institutionnels, et ce à plus de 80%. A ce titre, l’Etat français participe<br />
au fi nancement d’ASF France à hauteur de près de 50%. Nous trouvons<br />
également un soutien fi nancier auprès de l’Organisation internationale<br />
de la Francophonie, de 35 barreaux français dont ceux de Paris,<br />
Toulouse, Lille ou Bordeaux, du Conseil National <strong>des</strong> Barreaux ou encore<br />
de l’Union Européenne.<br />
La Fondation Clifford Chance a décidé en 2009 de soutenir le<br />
renforcement et le développement du mouvement <strong>Avocats</strong> Sans<br />
Frontières. Nous bénéfi cions également de la confi ance de plusieurs<br />
gran<strong>des</strong> entreprises comme Microsoft, Dalloz ou la Banque Populaire.<br />
<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France a la chance de pouvoir compter à ce<br />
jour près de 1 000 adhérents. Chaque année, plus de 100 d’entre eux<br />
apportent bénévolement leur aide et leur savoir-faire à l’association.<br />
Comme toutes les associations, nous sommes en permanence à la<br />
recherche d’adhérents qui sont pour nous un gage d’indépendance.<br />
Quel bilan faîtes-vous aujourd’hui de la protection <strong>des</strong><br />
droits de l’homme dans le monde ?<br />
Il est diffi cile de répondre à cette question. Il n’existe pas d’outils de<br />
mesure exacts de l’état d’avancement <strong>des</strong> droits de l’homme dans<br />
le monde, même si l’on peut bien sûr se référer aux travaux <strong>des</strong><br />
organisations internationales comme Amnesty International ou<br />
Human Rights Watch.<br />
Ce que l’on peut dire, concernant la profession d’avocat, c’est que les<br />
avocats sont souvent à la tête <strong>des</strong> mouvements de protestation contre<br />
les situations d’injustice et de violation <strong>des</strong> droits de l’homme. Ils sont<br />
leaders dans la défense <strong>des</strong> droits de l’homme et la marche vers la<br />
démocratie et, à ce titre, ils sont de plus en plus souvent menacés.<br />
L’opinion publique internationale est plus sensibilisée qu’auparavant aux<br />
cas de violation <strong>des</strong> droits de l’homme et se mobilise davantage contre<br />
ces injustices. C’est un gage d’espoir et un encouragement très fort pour<br />
nous. Il ne faut pas oublier que les droits de l’homme et le droit à la<br />
défense, c’est l’affaire de tous.<br />
Propos recueillis par<br />
Sophie Joly, Promotion Jacques Attali, Série F<br />
HORS DES CÔTES<br />
<strong>Avocats</strong> Sans Frontières France<br />
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HORS DES CÔTES<br />
HORS DES CÔTES<br />
La Transnistrie : Voyage au pays <strong>des</strong> derniers soviets La Transnistrie<br />
Cet été, au mois d’août, j’ai eu<br />
l’occasion d’aller en Transnistrie.<br />
Vous ne connaissez pas ce pays ?<br />
Vous ouvrez un atlas, et il n’apparaît<br />
nulle part ? C’est normal, ce pays<br />
n’existe pas. Ou plutôt, il existe<br />
pour ses habitants, mais pas pour le<br />
reste du monde.<br />
En effet, il s’agit d’une République<br />
autonome, autoproclamée depuis<br />
1990, et qui est restée à l’ère<br />
soviétique. A l’opposé de tous les<br />
anciens satellites de l’uRSS, cette<br />
région de 200 km du nord au sud<br />
a refusé l’indépendance, et a choisi<br />
de rester dans le giron russe. Il<br />
s’agit donc d’une sorte d’enclave russe, sauf qu’elle n’est reconnue<br />
par personne.<br />
Entrons pour une visite dans cette contrée hors du temps.<br />
La Transnistrie est une zone située en moldavie, petit pays à la limite<br />
est de l’Europe, à cheval entre les mon<strong>des</strong> slave et latin.<br />
Cette république, bien que non reconnue par la<br />
communauté internationale, bénéfi cie néanmoins<br />
de tous les attributs de la souveraineté : elle a sa<br />
propre constitution, son drapeau, ses frontières,<br />
son hymne, son président, son parlement, son<br />
gouvernement, son armée, sa monnaie, sa<br />
langue, etc.<br />
Petit retour historique pour expliquer cette incongruité :<br />
La moldavie a vécu une histoire tourmentée, et n’a cessé de<br />
basculer d’un camp à l’autre : ses 33 900 km2 ont alternativement<br />
été annexés à la grande Roumanie et à l’Empire Russe, laissant une<br />
empreinte culturelle et linguistique forte.<br />
C’est une ancienne République socialiste soviétique, qui a retrouvé<br />
les attributs de sa souveraineté le 27 août 1991, au terme d’un<br />
référendum. mais cette date qui signe l’indépendance du pays<br />
va, en contrepartie, être le signal de la perte de fait – sinon de<br />
droit – d’une partie de son territoire au profit de la République<br />
autoproclamée autonome de Transnistrie.<br />
Cette zone, à l’est du fleuve Dniestr, était dans les années 1980<br />
peuplée de soviétiques venus de la mère-patrie russe, et avait été<br />
industrialisée par leurs soins. Lors <strong>des</strong> prémices de l’indépendance<br />
du gouvernement moldave, alors que le Parlement moldave adopte<br />
le roumain comme seule langue officielle de la République (et non<br />
plus le russe), en juin 1990 les russophones de Transnistrie réclament<br />
le maintien de la région au sein de l’uRSS ou de la Russie.<br />
Puis, le 2 septembre 1990, c’est-à-dire presque un an avant la<br />
déclaration d’indépendance de la moldavie, les habitants de<br />
Transnistrie, soutenus par la XIVe armée soviétique toujours<br />
vaillante malgré une uRSS moribonde, font eux-mêmes sécession,<br />
se séparant de la République moldave ! La République moldave<br />
de Transnistrie est alors autoproclamée, prenant Tiraspol comme<br />
capitale, au terme d’un conflit qui fait plus d’une centaine de morts.<br />
La nouvelle République demande son rattachement à l’uRSS, requête<br />
confirmée par les électeurs transnistriens lors du référendum<br />
d’auto-détermination du 17 septembre 2006.<br />
Ce pays n’est reconnu à ce jour que par la russie.<br />
Il existe depuis l’automne 1992 un cessez-le-feu signé avec la<br />
Russie, qui a gelé tout conflit dans la région. La situation n’est<br />
toujours pas réglée, et l’entrée en Transnistrie<br />
confi rme ce sentiment : sur le pont reliant les deux<br />
rives du fl euve Dniestr, <strong>des</strong> tanks armés, recouverts<br />
de bâches de camoufl age, pointent leurs canons vers<br />
la Moldavie, située de l’autre côté. L’armée soviétique<br />
maintient toujours la région très militarisée. De son côté, la moldavie<br />
est soutenue par l’union Européenne, et refuse la souveraineté<br />
transnistrienne. mais ce refus reste très théorique tant la Transnistrie<br />
est armée et apte à résister à toute « invasion » (elle a récupéré<br />
l’essentiel du parc industriel et militaire moldave).<br />
La statue de Lénine devant le siège du soviet suprême<br />
(Parlement) de Tiraspol<br />
La Transnistrie est une zone de non-droit (la moldavie n’y contrôle<br />
plus rien), la plaque tournante en Europe <strong>des</strong> trafics en tous genres,<br />
et considérée comme la poudrière de l’Europe. Elle était donc<br />
particulièrement déconseillée pour l’étudiante en mal d’aventures<br />
que je suis…<br />
Pourtant, l’opportunité s’offrit à moi par l’intermédiaire de Veronica,<br />
une amie moldave rencontrée à Paris qui rentrait à Chisinau,<br />
pour le mois d’août. Lorsque je lui parlais de mon désir d’aller en<br />
Transnistrie, elle proposa de m’y emmener !<br />
Du coup, le 26 août dernier, nous avons traversé les frontières<br />
moldave puis transnistrienne, armés de nos passeports (et oui, il<br />
s’agit toujours légalement du même pays, mais il faut quand même<br />
passer <strong>des</strong> frontières !).<br />
Après le passage par le poste-frontière à devoir justifier la raison de<br />
notre séjour, nous rencontrons à chaque coin de rue <strong>des</strong> militaires<br />
à pied et sur <strong>des</strong> chars armés, avec faucille et marteau sur<br />
le képi, et étoile rouge soviétique sur la poitrine. Les<br />
mêmes symboles que sur le drapeau du pays.<br />
Nous entrons dans la ville de Tiraspol, complètement irréelle : je<br />
m’attendais à une zone très pauvre et décatie, et j’arrive dans une<br />
ville carte-postale, où tout est neuf, repeint et où les statues de<br />
Lénine sont étincelantes ! Nous visitons la grande rue principale, qui<br />
relie la maison <strong>des</strong> Soviets, le gouvernement, et les ministères. Pas<br />
de photos, il y a trop de militaires dans les rues, et aucun touriste.<br />
Avant les visites, il convient de changer de l’argent, car seule la<br />
monnaie locale – le rouble transnistrien – est acceptée. Particularité<br />
intéressante : il s’agit de la seule monnaie au monde qui n’est<br />
échangeable nulle part ailleurs ! Et idem pour la poste : les timbres<br />
sont à l’effigie du président et ne sont valables qu’a l’intérieur de<br />
la Transnistrie, ils ne permettent d’envoyer <strong>des</strong> lettres que sur le<br />
territoire transnistrien !<br />
Le temps semble s’être arrêté, tout cela ressemble à un conte de<br />
propagande soviétique. Les gens se baignent au bord du fleuve, il<br />
fait beau. Et les magasins sont approvisionnés, sauf que la plupart<br />
<strong>des</strong> enseignes (telles que les stations-service et les supermarchés,<br />
détenus par la compagnie transnistrienne Sheriff) n’existent pas<br />
ailleurs en moldavie.<br />
La journée a suffi pour la visite, et bien qu’il existe deux hôtels sur<br />
place (selon le guide du Routard, sans eau courante ni électricité),<br />
nous rentrons le soir même.<br />
Je ne sais pas combien de temps ce pays sécessionniste continuera à<br />
exister, ni s’il sera un jour reconnu. En attendant, il vaut le coup d’œil !<br />
Clémentine Bacri - Promotion Jean-Denis Bredin - Série G<br />
56 57
CARTE BLANCHE<br />
Jeux en ligne<br />
Ce sont dans ces conditions que l’ARJEL a été créée avec pour<br />
activités principales : la délivrance <strong>des</strong> agréments aux opérateurs<br />
souhaitant avoir une activité sur le territoire Internet français selon<br />
<strong>des</strong> critères de transparence et de contrôle, la lutte contre les<br />
opérateurs illégaux et l’édiction de normes générales d’encadrement.<br />
« Le point d’équilibre recherché, ajoute Jean-François Vilotte, est celui<br />
d’un basculement de la demande vers les sites légaux sans que sous<br />
l’effet de la publicité il y ait une<br />
explosion <strong>des</strong> mises ».<br />
Si l’on prend l’exemple <strong>des</strong><br />
paris sportifs, aujourd’hui,<br />
après 6 mois d’ouverture<br />
du marché, ce sont 450<br />
millions de mises qui ont été<br />
enregistrées sur l’ensemble<br />
<strong>des</strong> sites agréés ; ce qui<br />
correspond à peu près à la<br />
prévision annuelle du milliard<br />
de mises. « Ces chiffres sont<br />
cohérents par rapport à<br />
l’estimation et au souhait du<br />
législateur », constate Jean-<br />
François Vilotte.<br />
CARTE BLANCHE<br />
Jeux en ligne : les enjeux d’un nouveau marché les enjeux d’un nouveau marché<br />
Et si le pari était gagnant ?<br />
Comment la France a su modifier sa législation en un<br />
temps record, tout en conciliant les exigences du couple<br />
Bruxelles-Luxembourg avec les intérêts <strong>des</strong> monopoles, <strong>des</strong><br />
nouveaux opérateurs et du sport.<br />
Le Baromaître n°10 de juin 2010, dans son dossier<br />
relatif à l’actualité en droit du sport, évoquait<br />
l’arrivée <strong>des</strong> paris sportifs sur internet depuis<br />
l’entrée en vigueur de la loi n° 2010-476 du 12 mai<br />
2010 relative à l’ouverture à la concurrence et à la<br />
régulation du secteur <strong>des</strong> jeux d’argent et de hasard<br />
en ligne.<br />
Six mois après la mise en place de cette régulation<br />
nouvelle en france, un second éclairage s’imposait,<br />
faisant état <strong>des</strong> problématiques et enjeux du<br />
secteur, du contexte juridique en passant par le rôle<br />
de l’avocat, sans oublier le « droit au pari », nouvelle<br />
forme d’exploitation <strong>des</strong> compétitions sportives.<br />
En ce jour du mois d’octobre 2010, les auditeurs de la Direction <strong>des</strong><br />
Agréments et de la Supervision (DAS) de l’Autorité de régulation<br />
<strong>des</strong> jeux en ligne (ARJEL), réunis en équipe restreinte, sont<br />
tombés d’accord : l’opérateur de jeux en ligne unibet va pouvoir<br />
exercer son activité en France. Il obtiendra trois agréments (paris<br />
sportifs ; paris hippiques ; jeux de cercle) quelques jours plus tard<br />
par décision du collège de l’ARJEL.<br />
Au total, ce sont 48 agréments qui ont été délivrés par cette Autorité<br />
administrative indépendante en quelques mois : un bouleversement<br />
dans la tradition juridique française, auparavant gouvernée par un<br />
principe d’interdiction générale <strong>des</strong> loteries depuis 1836 ainsi que<br />
<strong>des</strong> jeux de hasard. Retour sur le contexte de la loi du 12 mai 2010.<br />
source bwin.fr<br />
Une mutation<br />
inévitable<br />
L’équation à résoudre pour le<br />
législateur était celle-ci : une très<br />
forte demande de jeux en ligne<br />
face à un principe d’interdiction<br />
pour <strong>des</strong> raisons d’ordre public<br />
et d’ordre social et deux<br />
exceptions monopolistiques,<br />
la Française <strong>des</strong> Jeux (FDJ)<br />
et le Pari mutuel urbain<br />
(Pmu) : « <strong>des</strong> modalités de<br />
régulation quantitative inadaptées<br />
à l’économie de l’internet »<br />
explique Jean-François Vilotte,<br />
Président de l’ARJEL. Le tout<br />
sous la pression du droit<br />
communautaire.<br />
En effet, « face au principe de<br />
prohibition ou d’offre limitée, la<br />
demande s’est tournée vers les<br />
opérateurs illégaux qui, nombreux,<br />
ont révélé l’ineffi cacité <strong>des</strong> moyens<br />
de lutte contre ces opérateurs »<br />
poursuit Jean-François Vilotte.<br />
une situation de fait à laquelle<br />
s’ajoute une situation de<br />
droit : la légitimité <strong>des</strong> monopoles<br />
(FDJ et Pmu) développant une<br />
offre plus large en réponse à la<br />
demande, devenait de plus en<br />
plus contestable au regard du droit communautaire et notamment<br />
de l’article 56 du Traité sur le fonctionnement de l’union<br />
européenne relatif à la libre prestation de service.<br />
Ainsi, « réaffi rmant les objectifs d’ordre public – lutte contre la fraude et<br />
le blanchiment – et d’ordre social – lutte contre l’addiction et protection<br />
<strong>des</strong> mineurs – le législateur a adapté cette régulation à l’économie<br />
de l’Internet. Nous sommes passés d’une régulation quantitative à une<br />
régulation qualitative ».<br />
De l’illégal au légal<br />
source Arjel<br />
Jean-François Vilotte<br />
Président de l’Autorité de régulation<br />
<strong>des</strong> jeux en ligne<br />
« Nous sommes<br />
passés<br />
d’une régulation<br />
quantitative à une<br />
régulation<br />
qualitative »<br />
L’exemple est significatif : on estime à un milliard d’euros le montant<br />
<strong>des</strong> mises sur les paris sportifs chaque année en France. Sur ce<br />
milliard, seuls 50 millions d’euros étaient le fait de la FDJ, unique<br />
opérateur autorisé auparavant, c’est-à-dire environ 5% du total <strong>des</strong><br />
mises. La réalité du secteur <strong>des</strong> jeux en ligne en France était donc,<br />
avant la loi du 12 mai 2010, celle d’un marché déjà très ouvert mais<br />
clairement tourné vers les opérateurs illégaux.<br />
Ainsi, « la véritable question qui était posée au législateur n’était pas<br />
celle de savoir comment ouvrir le marché mais plutôt comment réguler<br />
effi cacement le marché pour faire valoir les objectifs d’ordre public et<br />
d’ordre social qui sont ceux <strong>des</strong> pouvoirs publics français » explique<br />
l’ancien directeur de cabinet de Jean-François Lamour au ministère<br />
de la jeunesse et <strong>des</strong> sports.<br />
« Le point d’équilibre<br />
recherché est celui d’un<br />
basculement de la<br />
demande vers les sites<br />
légaux sans que sous<br />
l’effet de la publicité<br />
il y ait une explosion<br />
<strong>des</strong> mises »<br />
Les chiffres <strong>des</strong> jeux en ligne<br />
Après 6 mois d’ouverture du marché<br />
450 millions d’euros<br />
le montant <strong>des</strong> mises sur les paris sportifs (environ<br />
180 millions pour le football, soit 60% de parts<br />
de marché)<br />
450 millions d’euros<br />
le montant <strong>des</strong> mises sur les paris hippiques<br />
3,7 milliards d’euros<br />
le montant <strong>des</strong> mises sur le poker en cash game<br />
(considérant le recyclage immédiat <strong>des</strong> gains en cash<br />
game, une division de ce montant par un coefficient<br />
compris entre 20 et 25 correspond au montant<br />
réellement engagé par les joueurs)<br />
412 millions d’euros<br />
le montant <strong>des</strong> droits d’entrée dans les tournois de<br />
poker fermés<br />
2,1 millions<br />
le nombre de joueurs actifs en France (tous les<br />
secteurs de jeux confondus)<br />
85 millions d’euros<br />
la somme dépensée par les opérateurs agréés en<br />
publicité (60 millions) et en sponsoring (25 millions)<br />
58 59<br />
source Arjel<br />
Le passage de l’illégal au légal était un objectif. Il est atteint.<br />
Pour autant le Président de l’ARJEL reste prudent et, tel un entraîneur<br />
sportif, veut inscrire les bons résultats de son équipe dans la durée,<br />
pour pouvoir tirer de véritables enseignements une fois la saison<br />
plus avancée.<br />
fi n décembre 2010
L’avenir ensemble.<br />
Un livre vert et un rapport national<br />
Le Commissaire européen au marché Intérieur a annoncé la<br />
publication d’un Livre vert sur les jeux en ligne d’ici à la fin de<br />
l’année.<br />
S’il actera vraisemblablement la jurisprudence de la CJuE devenue<br />
claire et lisible dans ses principes (voir notre encadré), il posera<br />
nécessairement une réflexion sur les instruments de coopération<br />
entre Etats membres concernant les problématiques qui ne<br />
peuvent être efficacement réglées dans le strict cadre national de<br />
régulation. Plus précisément, « on ne va pas, à très court terme, vers<br />
une harmonisation européenne du secteur car il y a <strong>des</strong> différences de<br />
sensibilité très fortes entre les 27 pays de l’Union » mais <strong>des</strong> éléments<br />
de meilleure coopération seront définis.<br />
Une autre réflexion est celle que le Président de l’ARJEL mène<br />
concernant la protection de l’intégrité <strong>des</strong> compétitions et qui fera<br />
l’objet d’un rapport remis au mois de mars 2011 au ministre <strong>des</strong><br />
sports. Il s’agit de réfléchir avec les organisateurs, les opérateurs et<br />
les pouvoirs publics aux dispositifs de prévention <strong>des</strong> risques à la<br />
sincérité <strong>des</strong> compétitions sportives. « Les paris sportifs n’ont pas<br />
inventé la corruption mais ils multiplient à l’infi ni le nombre de personnes<br />
qui ont un intérêt économique<br />
et fi nancier au résultat d’un<br />
match, d’une compétition,<br />
d’où une multiplication<br />
<strong>des</strong> risques de<br />
corruption », explique Jean-<br />
François Vilotte.<br />
Le risque existe, il est très<br />
international : l’objectif est<br />
donc de définir les dispositifs<br />
communs efficaces sur le<br />
plan national qui trouveraient<br />
un prolongement à<br />
l’international.<br />
« Les paris sportifs<br />
n’ont pas inventé la<br />
corruption mais ils<br />
multiplient à l’infi ni le<br />
nombre de personnes<br />
qui ont un intérêt<br />
économique et fi nancier<br />
au résultat<br />
d’un match »<br />
CARTE BLANCHE<br />
les enjeux d’un nouveau marché<br />
L’état de la jurisprudence communautaire<br />
Celle-ci tient en plusieurs points :<br />
• Aucune directive communautaire relative aux jeux en ligne<br />
n’harmonise à ce jour le secteur dans l’union Européenne. Il<br />
appartient donc aux Etats membres d’adopter les cadres<br />
de régulation les plus adaptés à leur marché dans le respect<br />
<strong>des</strong> seuls articles 49 et 56 du Traité sur le fonctionnement<br />
de l’union européenne, relatifs respectivement à la<br />
liberté d’établissement et à la libre prestation de services ;<br />
• Un cadre de régulation constitué d’un monopole public<br />
ou d’une offre limitée ne s’oppose pas aux dispositions du<br />
Traité, pour autant que ce cadre de régulation poursuive<br />
un but d’intérêt général et soit justifié par les principes de<br />
proportionnalité, de nécessité et de non discrimination ;<br />
• Aucun principe de réciprocité ne s’impose aux Etats<br />
membres quant à la reconnaissance d’un opérateur<br />
légal d’un état à l’autre. L’arrêt Santa Casa de la Cour de<br />
Justice de l’union Européenne (CJuE) du 8 septembre 2009<br />
(C-42/07) le rappelle explicitement.<br />
Ainsi le principe d’un monopole public adapté et<br />
proportionné au but d’intérêt général prétendument<br />
poursuivi est admis par la CJuE : c’est le cas du Portugal à<br />
travers la jurisprudence Santa Casa.<br />
Néanmoins, lorsque le cadre de la régulation ne justifie<br />
plus une restriction <strong>des</strong> principes communautaires, la CJuE<br />
sanctionne les monopoles. C’est le cas de l’Allemagne à<br />
travers la récente décision Winner Wetten GmbH de la CJuE<br />
du 8 septembre 2010 (C-409/06).<br />
« La France a choisi une voie médiane tenant compte de la jurisprudence<br />
de la CJUE et de la demande forte de jeux, c’est-àdire<br />
une ouverture du secteur dans un cadre maîtrisé », précise<br />
le Président de l’Autorité de régulation <strong>des</strong> jeux en ligne.<br />
61
CARTE BLANCHE<br />
Jeux en ligne<br />
CARTE BLANCHE<br />
Droit au pari : un bras de fer engagé, un débat apaisé Droit au pari<br />
Le droit d’exploitation <strong>des</strong> manifestations ou<br />
compétitions sportives - Ligue 1, Top 14, Pro<br />
A, roland Garros, Tour de france - dont les<br />
fédérations sportives ou les organisateurs sportifs<br />
sont propriétaires, conformément à l’article<br />
L. 333-1 du code du sport, inclut désormais le<br />
droit de consentir à l’organisation de paris sur ces<br />
manifestations.<br />
En effet, le nouvel article L. 333-1-1 du code du sport<br />
dispose que « le droit d’exploitation défini au premier<br />
alinéa de l’article L. 333-1 inclut le droit de consentir<br />
à l’organisation de paris sur les manifestations ou<br />
compétitions sportives ».<br />
Tout opérateur de paris sportifs agréé par l’Autorité de<br />
régulation <strong>des</strong> jeux en ligne doit ainsi contracter avec<br />
l’organisateur d’une compétition avant de pouvoir proposer<br />
sur son site Internet <strong>des</strong> paris sur celle-ci. Au même titre que les<br />
droits TV ou les droits marketing, le droit au pari consacré par<br />
la loi du 12 mai 2010 jouit donc d’une commercialisation bien<br />
déterminée.<br />
Lutte contre la fraude<br />
Au sens de la loi du 12 mai 2010, la commercialisation du droit<br />
au pari par les organisateurs de manifestations sportives répond<br />
à deux objectifs précis : le premier est celui<br />
de préserver l’intégrité <strong>des</strong> compétitions<br />
sportives. En effet, les montants considérables<br />
mis en jeux sur <strong>des</strong> paris pris sur les<br />
compétitions, le tout sans aucun contrôle,<br />
accentuent fortement le risque de fraude et<br />
de suspicions de tricherie. Or « toute perte<br />
de confiance dans le sport porte atteinte à<br />
l’image de l’ensemble du mouvement sportif,<br />
son intégrité, ainsi qu’aux valeurs qu’il véhicule<br />
et nuit directement au développement et à la<br />
promotion <strong>des</strong> activités sportives en France »<br />
souligne Cécile Thomas Trophime, avocate en<br />
droit du sport, aujourd’hui juriste à l’ARJEL.<br />
Si l’ARJEL a dans un premier temps défini<br />
les compétitions, types de résultats et<br />
phases de jeux pouvant faire l’objet de paris, les organisateurs<br />
doivent également, en contrepartie du droit au pari, établir un<br />
dispositif anti-fraude garantissant la sincérité <strong>des</strong> compétitions.<br />
Ce système comprend <strong>des</strong> actions concrètes de surveillance<br />
<strong>des</strong> compétitions, <strong>des</strong> interdictions de prises de paris par les<br />
personnes intéressées par les compétitions, voire le contrôle<br />
L’accroissement <strong>des</strong><br />
risques de fraude<br />
en relation avec<br />
l’augmentation<br />
<strong>des</strong> flux financiers<br />
dans le secteur <strong>des</strong> paris<br />
justifie pleinement<br />
une redevance<br />
proportionnelle au<br />
montant total <strong>des</strong> mises<br />
précis de l’évolution <strong>des</strong> cotes et <strong>des</strong> paris en vue de détecter<br />
<strong>des</strong> mouvements anormaux liés au trucage de la compétition. Le<br />
second objectif est d’assurer un retour financier pour le monde<br />
sportif.<br />
Conformément à l’article 3 du décret 2010-614 relatif aux conditions<br />
de commercialisation <strong>des</strong> droits portant sur l’organisation de paris<br />
en relation avec une manifestation ou compétition sportives, le<br />
prix en contrepartie de l’attribution du droit d’organiser <strong>des</strong> paris<br />
s’exprime en proportion <strong>des</strong> mises.<br />
La bataille interne<br />
Considérant que, selon la loi du 12 mai 2010,<br />
le droit au pari tient compte « notamment <strong>des</strong><br />
frais exposés par la détection et la prévention<br />
de la fraude » et que de plus, comme<br />
l’a déjà souligné le Parlement Européen,<br />
l’augmentation <strong>des</strong> flux financiers dans le<br />
secteur <strong>des</strong> paris en ligne accroît les risques<br />
de fraude, une redevance proportionnelle au<br />
montant total <strong>des</strong> mises se justifie pleinement.<br />
Cette redevance, pour la grande majorité <strong>des</strong><br />
contrats de commercialisation, avoisine les<br />
1% du montant total <strong>des</strong> mises engagées sur<br />
la compétition.<br />
Pour autant, ce droit au pari ne satisfait<br />
aucunement les opérateurs, privés de<br />
revenus substantiels, qui l’ont fait savoir.<br />
A la tête <strong>des</strong> contestataires, Betclic qui a attaqué le droit au<br />
pari devant le juge administratif et devant le Conseil d’Etat par<br />
le biais d’une question prioritaire de constitutionnalité : la plus<br />
haute juridiction administrative n’a pas entendu les arguments de<br />
l’opérateur et a validé le droit au pari.<br />
un <strong>des</strong> arguments majeurs soulevé par les pourfendeurs du droit<br />
au pari consiste à soutenir que les paris portent sur <strong>des</strong> résultats<br />
et plus précisément « <strong>des</strong> données factuelles non susceptibles<br />
d’appropriation » qui se trouveraient donc nécessairement hors du<br />
champ d’exploitation, qu’ainsi, le principe du droit à l’information<br />
serait violé.<br />
Néanmoins, la cour d’appel de Paris dans un arrêt du 14 octobre<br />
2009, précisément relatif à une atteinte au droit de propriété de<br />
la Fédération Française de Tennis par un opérateur proposant<br />
illégalement <strong>des</strong> paris sur Roland garros, a clairement balayé cet<br />
argument : « considérant en effet que l’objet du pari n’est évidemment<br />
pas le résultat connu, mais l’aléa qui n’existe que pour autant que la<br />
manifestation se déroule actuellement, et qui, par définition, disparaît<br />
une fois celle-ci terminée, l’acquisition du résultat tarissant aussitôt<br />
le flux économique généré par l’organisation de paris, ce qui achève<br />
de démontrer que ce flux est bien constitutif d’une exploitation de la<br />
manifestation sportive qui en est le support ». Dont acte.<br />
Un débat porté au niveau européen<br />
L’European gaming and Betting <strong>Association</strong> (EgBA), association de<br />
lobby pour les opérateurs de paris en Europe a, elle aussi, entendu<br />
contester la légalité du droit au pari, cette fois-ci auprès du premier<br />
ministre français lui-même.<br />
Ce vent de contestation a dû dépasser nos frontières pour y trouver<br />
un écho : en effet le Sports Rights Owners Coalition (SROC),<br />
groupement <strong>des</strong> détenteurs de droits sportifs (une quarantaine<br />
d’organisations sportives nationales et internationales parmi les plus<br />
importantes) s’est indigné <strong>des</strong> démarches judiciaires entreprises par<br />
les opérateurs pour s’exonérer du droit au pari : « les membres<br />
du SROC considèrent que l’intégration du droit d’exploitation <strong>des</strong><br />
organisateurs de compétitions sportives dans la loi française sur les jeux<br />
en ligne est un exemple de très bonne pratique permettant d’assurer le<br />
financement durable du sport à tous les niveaux et de protéger l’intégrité<br />
<strong>des</strong> compétitions sportives. C’est pourquoi ils estiment que ce modèle<br />
devrait être suivi par les institutions et les gouvernements européens et<br />
exporté de la manière la plus large possible ».<br />
Le modèle français<br />
du droit d’exploitation <strong>des</strong><br />
compétitions<br />
sportives fait l’objet<br />
d’un grand intérêt<br />
et est sans doute<br />
appelé à se répandre<br />
en Europe à plus ou moins<br />
long terme<br />
C’est bien l’ambition du législateur français que d’exporter sa<br />
législation en Europe et la reconnaissance du droit au pari dans les<br />
autres Etats membres en serait une très belle démonstration. En<br />
tout état de cause, l’intérêt grandit autour du droit au pari. Dernier<br />
exemple en date : Quirino mancini, avocat associé du cabinet Sinisi<br />
Ceschini Mancini (Italie) a souligné fin octobre lors d’une conférence<br />
à madrid organisée par l’International masters of gaming Law (ImgL)<br />
que le modèle français du droit d’exploitation <strong>des</strong> compétitions<br />
sportives faisait l’objet d’un grand intérêt et était sans doute appelé<br />
à se répandre en Europe à plus ou moins long terme.<br />
Vandrille Spire – Promotion Jacques Attali – Série F<br />
62 63<br />
source Ansa
<strong>LE</strong> PASSÉ AU PRÉSENT<br />
L’affaire Caillaux ou la comédie judiciaire de la III ème République<br />
Le directeur du figaro vient d’être abattu de<br />
plusieurs balles de revolver.<br />
Le tireur n’est autre que la femme de l’un <strong>des</strong><br />
hommes politiques les plus en vue du moment.<br />
Par ce geste d’épouse désespérée, elle<br />
pense mettre fi n à une campagne de presse<br />
particulièrement virulente menée contre son<br />
mari, ministre <strong>des</strong> fi nances, dont la tête est<br />
réclamée depuis plusieurs mois pour cause<br />
de confl it d’intérêts avec certains fonds<br />
monétaires, d’enrichissement personnel et de<br />
déshonneur de la Patrie.<br />
Que nos chers lecteurs se rassurent !<br />
Ils n’ont pas manqué l’information, bourrasque de plus dans le<br />
cyclone politico-médiatique « Bettencourt ».<br />
Nous sommes l’après-midi du 16 mars 1914, Henriette Caillaux,<br />
64<br />
femme du ministre <strong>des</strong> finances Joseph Caillaux,<br />
anéantit à sa source l’infamante campagne de<br />
presse menée contre son mari. Le directeur<br />
du Figaro, gaston Calmette, auteur principal de<br />
cette campagne, s’écroule sous les balles…<br />
Né le 30 mars 1863, Joseph Caillaux entre<br />
rapidement en politique. Néanmoins,<br />
d’infamantes campagnes de presse viendront<br />
ternir la carrière du « père de l’impôt sur<br />
le revenu ». De la chute du gouvernement<br />
Barthou en décembre 1913 au 16 mars 1914,<br />
près de 110 articles furent dirigés contre celui<br />
qu’Aristide Briand qualifiait de « Ploutocrate<br />
démagogue ». Tous, quasiment, furent signés de<br />
la main de gaston Calmette qui les concluait<br />
par « Continuons… A demain ». Il annonçait<br />
prochainement « Le rendez-vous de Monsieur<br />
Caillaux devant l’histoire » en référence à <strong>des</strong><br />
télégrammes, « les verts », échangés entre<br />
Caillaux et les agents allemands en 1911. Le<br />
prétexte de l’étouffement d’un conflit armé avec<br />
l’Allemagne dans la Baie d’Agadir n’empêchera<br />
pas la rumeur de trahison. « Joseph Caillaux<br />
travaille pour le roi de Prusse » titra le Figaro.<br />
Caillaux craignait en outre la publication d’un<br />
rapport du procureur Fabre témoignant du rôle<br />
joué par le ministre dans le scandale Rochette,<br />
financier véreux condamné en 1912 pour<br />
escroquerie.<br />
L’acharnement de Calmette se poursuivra par la diffusion de la<br />
correspondance privée de Joseph Caillaux, alors marié à Berthe<br />
gueydan. Le journaliste se dira certes indigné d’une telle publication<br />
mais obligé de le faire pour délivrer son pays. Les lecteurs du<br />
Figaro y découvriront les intentions du ministre « J’ai écrasé l’impôt<br />
sur le revenu en ayant l’air de le défendre ». Inarrêtable, Calmette<br />
fera allusion aux « imprudentes correspondances » du ministre…<br />
Henriette Clarétie, qui deviendra la seconde madame Caillaux ne<br />
saurait échapper à la vindicte journalistique : sa vie privée allait-elle<br />
être déballée au grand jour ? Son<br />
honneur allait-il être trainé dans la<br />
boue, bafoué ?<br />
Le 14 mars 1914 Calmette<br />
triomphe : « Ma tâche est<br />
accomplie. Balayez ! Allez-y ! ».<br />
Henriette Caillaux, devenue<br />
« figarophobe », sollicita en vain<br />
l’aide du président du tribunal<br />
de la Seine, qui lui avouait<br />
l’impuissance de la justice. Son<br />
« Joseph Caillaux<br />
travaille pour le roi<br />
de Prusse » titra le<br />
figaro<br />
mari rendait dans le même temps<br />
visite au Président Poincaré.<br />
« Si Calmette publie une de<br />
mes lettres, je lui casserai la<br />
gueule » déclara Caillaux au<br />
Président de la République. De<br />
son côté, Henriette Caillaux,<br />
hantée par le désespoir, comprit<br />
qu’elle seule pouvait mettre<br />
fin à la calomnie. Dans sa lettre<br />
d’adieu à son « Mari bien aimé »,<br />
elle expliquait qu’elle avait perdu<br />
Joseph Caillaux<br />
patience et qu’elle seule ferait<br />
justice.<br />
A 17h15, elle entrait au siège du Figaro. Six coups de feu retentirent<br />
dans le bureau de Calmette. Touché, à terre, le journaliste<br />
murmurera « Je n’ai fait que mon devoir, ce que j’ai fait, je l’ai fait sans<br />
haine ». À la police arrivée à la hâte, Henriette Caillaux dira « Il<br />
n’y a pas de justice en France, c’était le seul moyen d’en fi nir (…) Ne<br />
me touchez pas, je suis une dame, je suis la femme du ministre <strong>des</strong><br />
fi nances ».<br />
Le procès mondain d’Henriette Caillaux<br />
Ce procès occupera le tout Paris<br />
pendant six audiences. C’est un<br />
événement politique, littéraire et bien<br />
sûr mondain, comme en témoigne<br />
la liste <strong>des</strong> témoins. Le Président<br />
Poincaré, le président du Conseil<br />
Briand, le ministre Barthou, l’écrivain<br />
et ami de Calmette Paul Bourget,<br />
le mathématicien et ministre de<br />
la guerre Painlevé, le dramaturge<br />
Henry Bernstein, et bien d’autres encore.<br />
« Voulez-vous<br />
vous lever<br />
Madame ? »<br />
Joseph Caillaux, omniprésent, dirige tout tel un chef d’orchestre.<br />
L’homme politique voulait que rien ne soit laissé au hasard, il<br />
entendait tout maîtriser.<br />
Sa fameuse « garde corse » dirigée par son bras droit, Ceccaldi,<br />
décidait de qui méritait d’assister à ce spectacle. Le public ainsi choisi<br />
était, de fait, acquis à la cause « Caillaux ». « La tourbe s’emparerait<br />
du Palais si (ma) garde corse ne la faisait pas rentrer sous Terre »<br />
écrivit plus tard Caillaux.<br />
Dans le box <strong>des</strong> accusés, Henriette Caillaux donne le ton et la<br />
mesure du spectacle : ce sera un événement mondain et grave. Très<br />
habillée, elle porte sur la tête « un cylindre de satin noir, surmonté<br />
de deux ailes de corbeaux, qui lui donnent un air de walkyrie<br />
moderne ». Ses mains sont gantées de noir.<br />
<strong>LE</strong> PASSÉ AU PRÉSENT<br />
Face à elle, l’accusation, représentée par le Procureur général<br />
Herbaux qui hérita de l’étiquette « Caillautiste » dès les premiers<br />
instants du procès. La cravate de commandeur de la légion<br />
d’honneur remise la veille du procès y était-t-elle pour quelque<br />
chose ? À la barre, Barthou lancera d’ailleurs à l’accusée : « Madame,<br />
depuis que vous êtes ici, l’accusation n’a rien fait entendre contre<br />
vous ». A la droite de l’accusée, le président Albanel allait<br />
conduire les débats avec une courtoisie qui lui valu d’être taxé de<br />
laxiste par les journaux de droite.<br />
Quant au jury, sa composition déclencha une nouvelle rumeur qui<br />
inonda les couloirs du Palais de Justice lorsque l’urne contenant<br />
les noms <strong>des</strong> jurés arriva <strong>des</strong>cellée sur le bureau <strong>des</strong> magistrats…<br />
un huissier prétendra une chute dans un escalier. Simple hasard ?<br />
manipulation du jury par <strong>des</strong> hommes de Caillaux ? Les archives de la<br />
préfecture de police révèleront qu’une enquête discrète fut menée<br />
sur les opinions politiques <strong>des</strong> jurés. Réactionnaires et conservateurs<br />
seront écartés, me Labori, conseil de madame Caillaux, récusera 8<br />
noms.<br />
Ce 20 juillet 1914, Albanel se refusera une formule brutale du type<br />
« Accusée levez-vous ». Henriette Caillaux, la femme du ministre, il<br />
la connaît, il la côtoie ; à cette dame trop respectable il prononcera<br />
d’une voix délicate : « Voulez-vous vous lever Madame ? ».<br />
Les avocats <strong>des</strong> parties<br />
L’affaire Caillaux<br />
« Si Calmette publie<br />
une de mes lettres,<br />
je lui casserai la<br />
gueule » déclara<br />
Caillaux au<br />
Président de la<br />
république<br />
Avocat de la partie civile, conservateur, détestant Caillaux, le<br />
bâtonnier Chenu mettra tout en œuvre pour prouver que l’acte<br />
d’Henriette Caillaux était prémédité.<br />
Sur le banc de la défense, le bâtonnier Fernand Labori trépigne,<br />
prépare ses notes. Après avoir défendu notamment le capitaine<br />
Dreyfus, Emile Zola, il s’impose avec la défense d’Henriette Caillaux,<br />
comme l’un <strong>des</strong> avocats les plus convoités de l’histoire judiciaire de<br />
la III ème République.<br />
65
<strong>LE</strong> PASSÉ AU PRÉSENT<br />
L’affaire Caillaux ou la comédie judiciaire de la III ème République<br />
La tribune de Joseph Caillaux<br />
Joseph Caillaux s’était juré de faire sien ce procès. Si sa femme<br />
est acquittée, il en sortira vainqueur. Avec le même élan qu’à<br />
l’Assemblée, Joseph Caillaux monte à la tribune. Après deux jours<br />
d’audience, il est au centre de tous les débats, il interrompt les<br />
dépositions <strong>des</strong> témoins dérangeants, il vient au secours de sa<br />
défense s’il la juge trop fébrile. Il devient l’accusé par procuration.<br />
D’ailleurs lui-même s’accusera :<br />
« Je tiens à dire que cette femme qui est aujourd’hui dans le box <strong>des</strong><br />
accusés s’y trouve en effet par ma faute ! (…) Je n’ai pas su la protéger<br />
contre la méchanceté et la calomnie (…) De ne pas avoir senti que, par<br />
amour pour moi, elle pouvait être capable d’un tel geste…Je l’en excuse,<br />
et je m’accuse moi-même ». La salle est domptée.<br />
Le procès d’Henriette Caillaux est dominé par deux questions :<br />
« A-t-elle voulu tuer ? », « A-t-elle tué ? ».<br />
Bien qu’insistant sur l’achat de l’arme dans l’après midi, et la lettre<br />
d’adieu, Chenu aura du mal à convaincre le jury d’un acte prémédité.<br />
D’autant que la défense va sortir de sa manche un atout majeur, le<br />
chirurgien Doyen.Ami du couple Caillaux, il qualifiera le meurtre de<br />
« roman ». Il montre qu’au vu <strong>des</strong> blessures de gaston Calmette,<br />
c’est bien le directeur du Figaro qui s’est « jeté sous les balles », tandis<br />
qu’Henriette Caillaux tirait en direction du sol comme si elle perdait<br />
le contrôle de son arme. Plus encore, le chirurgien s’indignera contre<br />
ses confrères qui ont opéré Calmette plus de cinq heures après le<br />
crime. Il les tiendra pour responsables de la mort du journaliste.<br />
Caillaux obtint ce qu’il voulut. Le doute venait de s’emparer de la<br />
Cour d’Assises, il ne quittera plus jamais l’esprit <strong>des</strong> jurés.<br />
mais la partie civile n’entendait pas laisser Joseph Caillaux triompher<br />
devant sa nouvelle tribune. Le bâtonnier Chenu avec la citation<br />
du témoin Latzarus, rédacteur du Figaro, passait à l’attaque. Le<br />
procès allait prendre une coloration politique. À la barre Latzarus<br />
évoque tout d’abord le rapport Fabre, dont le contenu fut révélé<br />
par Barthou à l’Assemblée. D’un ton grave Caillaux répondait :<br />
« Le document Fabre était un acte de gouvernement, je le ferai encore, si<br />
c’était à refaire ». Les jurés restèrent, n’en déplaise à me Chenu, assez<br />
insensibles à cet épisode du procès.<br />
À propos <strong>des</strong> fameux « verts », ces télégrammes qui attestaient<br />
de conversations entre Joseph Caillaux et le Reichstag, la crainte<br />
du ministre se faisait beaucoup plus grande. La partie civile jouait<br />
là sa plus grosse carte, mais surtout la dernière. Elle voyait en<br />
une disgrâce politique une condamnation certaine. Ces « verts »,<br />
ceux-là même qui contraignirent Caillaux à démissionner un peu<br />
auparavant, l’ancien ministre les redoutait. Certes, ils n’étaient<br />
pas très explicites, mais Joseph Caillaux craignait que cette<br />
« germanophilie » ne le renvoyât devant une autre Cour. Il n’eut<br />
d’ailleurs pas tort. mais l’utilisation de ces documents se résuma à leur<br />
66<br />
simple évocation. une intervention du gouvernement, par crainte de<br />
représailles de la part de l’Allemagne, empêchera l’avocat Chenu<br />
de les divulguer. Le lendemain le procureur lira une déclaration du<br />
gouvernement : « Ces pièces ne sont que <strong>des</strong> prétendues copies de<br />
documents qui n’existent pas, et qui n’ont jamais existé. On ne peut<br />
donc en aucune façon les invoquer en vue de porter atteinte à l’honneur<br />
et au patriotisme de M. Caillaux ».<br />
Après cette lecture, le bâtonnier Labori concluait victorieusement<br />
« l’incident est clos ».<br />
Le naufrage de la partie civile commençait.<br />
Plus tard, l’interrogation de la provenance de cette déclaration<br />
du gouvernement sera posée. Les conditions d’approbation de<br />
Poincaré, en voyage en Russie à ce moment, furent remises en cause<br />
par le Président lui-même. Poincaré accusera directement certains<br />
membres de son gouvernement et proches de Caillaux d’avoir<br />
permis l’acquittement d’Henriette Caillaux.<br />
Le quatrième jour d’audience fut marqué par la déposition de<br />
la première madame Caillaux, Berthe gueydan. C’est d’un air<br />
revanchard et farouche qu’elle vint porter l’accusation contre celle<br />
qui « l’a mise dehors ». Elle expliquera que la crainte de sa rivale était<br />
infondée : cette correspondance entre Joseph et Henriette, « ce ne<br />
sont que <strong>des</strong> lettres d’une femme furieuse qui veut me faire jeter dehors.<br />
On n’y parle pas de politique ». Elle témoignera qu’elle eût été la seule<br />
et unique victime d’une telle révélation publique.<br />
Le même jour Barthou s’insurgera contre le président Albanel<br />
« Vous présidez avec tant de partialité que je refuse de continuer ».<br />
Les conseillers en vinrent même à reprocher au président de les<br />
« déshonorer ». Le lendemain la presse titre : « Les juges du procès<br />
Caillaux vont-ils se battre en duel ? ».<br />
Chaque nouvelle journée d’audience était pour Joseph Caillaux<br />
une nouvelle tribune d’où il donnait libre court à son éloquence.<br />
L’auteur Bernstein fut l’un de ceux qui osa l’affronter<br />
directement : « Nous assistons ici à une chose<br />
inconcevable. Celle d’un homme qui monte sur le<br />
cercueil de sa femme pour parler plus haut (…) je ne<br />
sais quand sera la mobilisation, je ne sais pas quel jour<br />
part Caillaux, mais je dois le prévenir qu’à la guerre on<br />
ne peut pas se faire remplacer par une femme et qu’il<br />
faut tirer soi-même ».<br />
La salle jubile,exulte,chavire… Le président suspend<br />
l’audience, Caillaux sort sous les huées.<br />
Hors <strong>des</strong> frontières, la Serbie lance un ultimatum<br />
à l’Autriche-Hongrie. La poudrière allait bientôt<br />
exploser.<br />
Dernier acte d’une comedia judiciare<br />
La plaidoirie du bâtonnier Chenu, outre les attaques envers la<br />
personnalité de Joseph Caillaux, est rythmée par la question de la<br />
préméditation. Pour lui, l’acte d’Henriette Caillaux était prémédité.<br />
Le bâtonnier Chenu conclura sa plaidoirie par la démonstration que<br />
Joseph Caillaux a poussé sa femme au crime. Henriette Caillaux ne<br />
résiste pas face à un tel assaut, elle vacille, s’effondre et sera évacuée.<br />
Le réquisitoire du ministère public sera aussi fébrile que l’a été<br />
l’accusation dans ce procès, ne sachant et n’osant surtout prendre<br />
une position définitive. Le procureur Herbaux réclamera tout de<br />
même la culpabilité d’Henriette Caillaux et requerra cinq années<br />
de réclusion.<br />
Tout au long du procès, me Labori se présenta comme un gardien<br />
de la liberté de la presse, cependant il ajouta : « Il faut que la presse<br />
soit digne de ses fonctions ». Le bâtonnier Labori débuta sa plaidoirie<br />
par l’évocation d’autres scenarii analogues. Il cita pour mémoire<br />
l’affaire de La lanterne dont il avait lu le récit dans le Figaro en 1898.<br />
Il s’agissait de la femme d’un député qui tira sur le secrétaire de la<br />
rédaction du journal pour se venger d’un article outrageux. Elle fut<br />
acquittée. Acquittée encore, Madame Clovis Hugues qui mit fin à<br />
une campagne de presse infamante en abattant un journaliste de<br />
six balles.<br />
Au soutien de l’acquittement, Labori sortira une dernière botte<br />
<strong>LE</strong> PASSÉ AU PRÉSENT<br />
L’affaire Caillaux<br />
invraisemblable. Il appellera gaston Calmette. Lui-même qui avait<br />
approuvé l’acquittement de ses femmes diffamées qui défendirent<br />
leur honneur. « Je le vois s’approcher de la barre. Il n’a plus le visage de<br />
la haine. Il a celui du pardon. C’est lui qui vous demande l’acquittement<br />
d’Henriette Caillaux. (…) Gardons nos colères pour l’ennemi (…) La<br />
guerre est à notre porte ».<br />
Il fallut un peu moins d’une heure aux jurés pour répondre « non »<br />
aux deux questions posées.<br />
Non, Henriette Caillaux n’est pas coupable d’avoir<br />
donnée la mort à gaston Calmette. Non, elle n’a<br />
pas agi avec préméditation. Henriette Caillaux est<br />
acquittée.<br />
« Il faut que la<br />
presse soit digne Quelques applaudissements éclatent, alors qu’une<br />
de ses<br />
tornade d’ « A mort Caillaux ! » emporte le Palais de<br />
fonctions »<br />
Justice. Les injures pleuvent, <strong>des</strong> bagarres éclatent<br />
à l’extérieur.<br />
mais les passions les plus déchainées allaient<br />
bien vite s’éteindre. Jean Jaurès est assassiné,<br />
la mobilisation générale ordonnée, les canons<br />
chargés… La France vient d’entrer dans ce qui sera « la grande<br />
guerre ».<br />
Epilogue<br />
Parlant beaucoup, beaucoup trop, Caillaux commit de nouvelles<br />
imprudences envers <strong>des</strong> agents allemands comme Duval à la tête<br />
du Bonnet Rouge. La hargne de Clémenceau refit surface, Poincaré<br />
aurait témoigné à Barrès de sa priorité d’arrêter Caillaux. Le 14<br />
janvier 1918, Joseph Caillaux était arrêté à son domicile pour<br />
« intelligence avec l’ennemi » et conduit à la prison de la Santé. Le<br />
17 février, le jugement de Caillaux se tiendra au Sénat, érigé pour<br />
l’occasion en Haute Cour de justice. Pour ce second rendez-vous<br />
judiciaire du couple Caillaux, le tout Paris a refait le déplacement.<br />
Le trio de virtuoses, Demange, moutet, et moro-giaferri ne<br />
pourra pas empêcher, ce 23 Avril 1920, la condamnation de Joseph<br />
Caillaux. malgré la privation de ses droits civiques, il retrouvera le<br />
ministère <strong>des</strong> finances - ironie du <strong>des</strong>tin ? - grâce à l’amnistie votée<br />
en 1925. Il achèvera sa carrière politique comme sénateur de la<br />
Sarthe aux côtés de ceux qui l’on jugé quelques années auparavant.<br />
« Ancien adversaire du Sénat, je suis devenu sénateur pour ma<br />
punition » écrivit-il. Joseph Caillaux meurt le 22 novembre 1944.<br />
Le général de gaulle appréciait ce personnage dont il dira qu’il était<br />
« le premier homme d’Etat moderne ».<br />
Romain Vanni – Promotion Jacques Attali – Série G<br />
67
<strong>LE</strong> PASSÉ AU PRÉSENT<br />
Cour d’appel de BORDEAUX : Quand la vindicte s’en fût 1<br />
On connaît Bordeaux pour deux choses. Elle<br />
est d’un coté la france <strong>des</strong> juges, mère de<br />
l’ENM et juste bras de trois départements. De<br />
l’autre, on la présente comme la france <strong>des</strong><br />
vins, siège de Margaux, Petrus et Libourne. Le<br />
Baromaître ne pouvait donc omettre de visiter<br />
celle qui, sans conteste, incarne sous toutes<br />
ses coutures la france de la robe.<br />
La cour d’appel de Bordeaux est au centre d’un contentieux<br />
bien particulier. Celui du vin, car pour se rendre dans le<br />
bordelais, il ne suffit pas de suivre Marie Besnard 2 partie de<br />
Poitiers pour faire reconnaître son innocence, encore faut-il être un<br />
tantinet œnophile.<br />
La guerre <strong>des</strong><br />
projets<br />
Bordeaux est à la<br />
croisée <strong>des</strong> ambitions<br />
grecques et romaines.<br />
Elle se veut délicate et<br />
virile, représentative et<br />
symbolique, romane et<br />
dorique. La cour d’appel de<br />
Bordeaux a hérité de ces<br />
gènes hétéroclites et son<br />
palais témoigne encore de<br />
ces contradictions.<br />
C’est ainsi que Joseph-<br />
Adolphe Thiac concevait<br />
en 1836 les plans d’une<br />
bâtisse pareille à une fillette<br />
chargée de tenir dans une<br />
main la cour criminelle de<br />
la ville, et dans l’autre la<br />
prison de Hâ. Au terme <strong>des</strong> divers projets successivement élaborés,<br />
la fillette prenait un peu d’embonpoint pour donner naissance à une<br />
demoiselle, languissante jeune fille dont les humeurs suivaient celles<br />
du conseil général, qui finira par rompre le marché de construction,<br />
sujet à de brusques changements d’avis.<br />
Il est alors question de reconvertir l’ancienne prison, dont la<br />
salubrité fait l’objet de vives polémiques. De tout temps, le bon<br />
fonctionnement de la justice a pu se trouver ralenti par les impératifs<br />
de logement <strong>des</strong> condamnés. Aujourd’hui, le contrôleur <strong>des</strong> prisons<br />
surveille. Naguère, il semblerait que nul ne maîtrisait ces cellules<br />
obscures.<br />
Le dixième projet de Thiac s’avère être le bon. Le péristyle est<br />
grandiose, la salle centrale <strong>des</strong> pas perdus monumentale et les douze<br />
68<br />
colonna<strong>des</strong> juchant l’escalier principal titanesques. La demoiselle<br />
porte un nom : c’est marie-Jeanne. Elle a la silhouette d’une chopine.<br />
Ce Parthénon est un « Temple Palais » sur lequel quatre cariati<strong>des</strong><br />
veillent. Il s’agit de michel de l’Hospital, malesherbes, d’Haguenau<br />
et montesquieu. La justice bordelaise porte dorénavant la barbe<br />
et perd un peu de sa féminité : c’est Balthazar offrant la myrrhe au<br />
justiciable. Il est cette force tranquille qui croît avec les siècles.<br />
Portalis devait initialement être le quatrième <strong>des</strong> rois mages<br />
bordelais. mais le conseil général de gironde lui fera boire le calice<br />
jusqu’à la lie.<br />
Un monde viti-vinicole<br />
Selon le bâtonnier Jean Philippe magret, « une part importante de<br />
l’activité judicaire (du département) concerne spécifi quement le droit<br />
de la vigne et du vin, c’est-à-dire <strong>des</strong> contentieux relatifs à tout ce<br />
qui touche au monde vitivinicole<br />
notamment les baux<br />
ruraux, la circulation <strong>des</strong><br />
vins, les frau<strong>des</strong>, le droit <strong>des</strong><br />
marques, etc. » 3 . Le juriste<br />
curieux se portera ainsi à<br />
Bordeaux pour y goûter<br />
ses spécialités aromatiques<br />
comme contentieuses.<br />
Toutefois, si la villégiature<br />
à Bordeaux visera souvent<br />
à croiser un apprenti<br />
magistrat, Bordeaux la<br />
généreuse vous tiendra<br />
rigueur de ne pas en<br />
profiter pour parcourir ses<br />
chais, cépages et vallons<br />
vinifiés. La ville vous<br />
enivrera de son arôme.<br />
Puis l’on se demande<br />
quelles sont les charpentes<br />
de l’activité judicaire de la ville. L’homme de cour répondra<br />
machinalement que le droit bordelais repose sur un principe<br />
simple : séparer le bon grain de l’ivraie. Ainsi, le contrefaiseur se<br />
verra condamner quand le propriétaire d’un cépage d’exception<br />
bénéficiera quant à lui de la protection la plus absolue.<br />
L’architecte Thiac, créateur du « joli Bazar de Bordeaux » a bâti<br />
une barrique sophistiquée pour faire mûrir l’activité judicaire. Des<br />
reliques du passé gardent l’édifice du haut de la tour <strong>des</strong> anglais et<br />
de la tour <strong>des</strong> minimes, comme si les organes de justice, assemblés<br />
dans ce tonneau de pierre, étaient menacés par une sorte de<br />
phylloxera judicaire.<br />
Le bouillonnement de l’activité condensée de ces divers degrés de<br />
1. ou « Quand le vin dicte sans fût »<br />
2. Marie Besnard fut inculpée en 1949 pour l’empoisonnement de 12 personnes dont son propre mari et fut d’abord jugée à Poitiers pour l’être plus tard devant les<br />
juridictions bordelaises. Cf. Baromaitre n°10<br />
3. JCP G, n°12 – 22 mars 2010 p. 579<br />
juridiction n’aura de répit qu’une fois le dernier condamné à mort<br />
exécuté : le sieur Delafet. une seconde de persistance pour le Palais<br />
sanguinaire, avant que l’abolition de la peine de mort ne limite le seul<br />
nectar écarlate à celui de Bacchus.<br />
Un bien beau bourg<br />
La fin du vingtième siècle marque pour la cour d’appel de Bordeaux,<br />
comme pour nombre de ses semblables, une accélération de<br />
la procédure. Le Palais est surchargé, fort en tanin et en affaires<br />
aux couleurs variables, aux fragrances incompatibles. L’AOC ne<br />
<strong>LE</strong> PASSÉ AU PRÉSENT<br />
Cour d’appel de BORDEAUX<br />
fonctionne plus.<br />
Rogers vient alors à la rescousse. Celui-là même qui concevait<br />
quelques années plus tôt le centre Pompidou avec son collègue<br />
Piano. Un tribunal de grande instance flambant neuf allait, en 1998,<br />
alléger les locaux dans lesquels la cour d’Appel siégeait de droit.<br />
Rogers perçait ainsi le tonneau de Diogène de ses passions<br />
fonctionnaires, faisant de Bordeaux ce fameux Nabuchodonosor,<br />
témoin historique de l’achèvement de sa maturation.<br />
Hadrien Pellet - Promotion Jacques Attali – Série J<br />
<strong>Avocats</strong> ENVIRON uN mILLIER<br />
Bâtonnier : michel DuFRANC<br />
Première présidente Chantal BuSSIÈRE<br />
Procureur général Jean-marie DARDE<br />
Tribunaux de Grande Instance du ressort CHARENTE : Angoulême<br />
DORDOgNE : Bergerac, Perigueux<br />
gIRONDE : Bordeaux, Libourne<br />
Tribunaux d’instance du ressort CHARENTE : Angoulême, Cognac<br />
DORDOgNE : Bergerac, Perigueux, Saralt-la-Canéda<br />
gIRONDE : Arcachon, Bordeaux, Libourne<br />
69
L’AGENDA DE L’EFB<br />
Juriscup 2010<br />
L’équipage du Pen Kalet IX représentant l’EfB 2010<br />
est heureux de vous annoncer qu’il a remporté la<br />
coupe <strong>des</strong> meilleurs jeunes juristes de la Juriscup 2010<br />
à Marseille. Le trophée pèse 2 kg, et brille de mille<br />
feux dans les couloirs de l’EfB rue de Charenton.<br />
Cette superbe aventure a été rendue possible par<br />
notre partenaire : la maison BOSC.<br />
UN EQUIPAGE DE COMPET’<br />
L’équipage<br />
Sur un bateau, rigueur et réactivité sont les maîtres mots. Les<br />
qualités individuelles et une bonne cohésion nous ont permis<br />
de remporter ce trophée.<br />
Sandrine et JB jouèrent un 4 mains digne <strong>des</strong> plus grands virtuoses<br />
du piano. Léo et Fanny, en numéros 2, constamment aux aguets firent<br />
<strong>des</strong> virements de bords et <strong>des</strong> empannages une simple formalité.<br />
Romain, Chloé et Alexandra : pas moins de 6 bras furent nécessaires<br />
pour tenir les écoutes de la voilure avant. Quant à la grand Voile,<br />
elle fut confiée aux deux moussaillons Pierre-Marie et Alexandre<br />
dont le calme et la sagesse ont permis <strong>des</strong> réglages au millimètre.<br />
« Sur l’Attila,<br />
prévenir c’est<br />
toujours mieux, même<br />
s’il faut mettre un ris<br />
pour un vent<br />
force 2… »<br />
70<br />
Le bateau : le Pen Kalet IX,<br />
« tête dure » bretonne<br />
Le Pen Kalet IX, 9ème bateau de<br />
georges le Troquet, concourt<br />
depuis plusieurs années pour<br />
l’EFB. Capitaine georges<br />
navigue depuis toujours. En<br />
vieux loup de mer, il prédit les<br />
vents, manœuvre au gré <strong>des</strong><br />
courants… Accompagnés de<br />
deux marins de son équipage,<br />
gilles et Sébastien, ces trois<br />
navigateurs confirmés étaient<br />
les chefs de bords.<br />
Nous voulons ici les remercier pour<br />
leur patience, leur gentillesse et leur<br />
pédagogie sans lesquelles notre victoire<br />
n’aurait pas été possible.<br />
Les évènements « chocs »<br />
Léo, chef radio, a « bouché le port de<br />
marseille » avec son Iphone ! Il était<br />
en outre photographe officiel de l’EFB<br />
et accessoirement le commis de la<br />
« chasse d’eau » (nom d’une écoute reliée au tangon !). « Alex<br />
sans draps » et Chloé furent quant à elles très « acide-du » sur le<br />
pont de l’infirmerie… Romain, « agent tout risque », a lutté contre<br />
un hélicoptère qui déréglait le spi. georges « Hasselof » sauva la<br />
sirène Fanny <strong>des</strong> eaux. Enfin, le Pen Khalet IX lors de la dernière<br />
régate subissait un départ (un peu trop) coque contre coque…<br />
UN ÉQUIPAGE DE PLAISANCE<br />
Les 30 accompagnateurs<br />
L’AEA, soucieuse de proposer<br />
aux matelots les plus néophytes<br />
d’entre vous, a avitaillé trois<br />
bateaux de luxe pour <strong>des</strong><br />
élèves avocats de prestige.<br />
C’est ainsi que trois navires,<br />
le Jacques Attila, le Bredelien<br />
et le Bob l’aventure, baptisés<br />
pour l’occasion, ont pu soutenir<br />
notre équipage Régate et<br />
dignement arborer les couleurs<br />
de notre école.<br />
« Pas d’ongle cassé un<br />
teint halé et<br />
les boites de nuit de<br />
Marseille<br />
amplement<br />
visitées !»<br />
Pour les vingt ans de la Juriscup, l’EFB était ainsi présente « en force<br />
», mêlant initiation à la voile et moments de détente.<br />
L’AEA vous l’avait promis : c’est sous les auspices bienveillants de<br />
Poséidon que l’EFB était « à la barre ». On se souviendra longtemps<br />
de la présence <strong>des</strong> avocats parisiens à marseille !<br />
<strong>LE</strong> JACQUES ATTILA<br />
Sun Odysssey 43<br />
<strong>LE</strong> BrEDELIEN<br />
Sun Odysssey 43<br />
<strong>LE</strong> BOB L’AVENTUrE<br />
Oceanis 45<br />
Les bateaux<br />
Un bateau sans encombre (apparente)<br />
• Un équipage toujours prêt, et BSP souvent aux taquets !<br />
L’AGENDA DE L’EFB<br />
Juriscup 2010<br />
Il serait vain de vouloir dresser la liste exhaustive <strong>des</strong> rires et <strong>des</strong><br />
larmes qui ont accompagné un tel périple. Le Baromaître vous<br />
propose ici un bref <strong>des</strong>criptif <strong>des</strong> caractéristiques de nos bateaux<br />
accompagnateurs, essayant autant que possible d’y mettre la forme<br />
(voir encadré).<br />
Romain Vanni – Promotion Jacques Attali – Série G<br />
& Hadrien Pellet– Promotion Jacques Attali – Série J<br />
• Chaque jour le bateau s’en vogue vers l’île, confondre Frioul et Vilnus c’est facile !<br />
• Sur l’Attila, prévenir c’est toujours mieux, même s’il faut mettre un ris pour un vent force 2…<br />
Le bateau pierre précieuse (estampillé Diadème)<br />
• Les calanques à moteur : On les remercie, pas d’avarie, pas de voile sortie : le moteur était de rigueur !<br />
• Pas d’ongle cassé, un teint halé et les boites de nuit de Marseille amplement visitées !<br />
• Le Bredelien s’amuse.<br />
Champagne, Jet Set, Paillette : bienvenue sur la croisette !<br />
Accompagnateurs mais pas amateurs !<br />
• Les skippers les mieux aguerris d’un coup de baume ne sont pas à l’abri !<br />
• Darmaillan mouillant<br />
le bateau ? 24 secon<strong>des</strong> chrono !<br />
• Quel est le point commun entre le Bob l’aventure et un ferry-boat ? *<br />
* Les allers-retours !<br />
71
L’AGENDA DE L’EFB<br />
L’éloquence à l’EFB : La Petite Conférence<br />
Si vous passez à l’EFB, vous l’apercevrez, de temps à autre,<br />
avec dans une main son rouleau de scotchs et dans l’autre<br />
ses affiches enroulées, glissant de fenêtres en portes, passant<br />
par tous les étages, avant de finir par la cage de l’ascenseur. Qui ?<br />
Le membre de l’AEA en charge du pôle éloquence, responsable<br />
de l’organisation du concours de la petite Conférence, et à ce titre<br />
chargé de communiquer avant chaque séance du concours.<br />
Si vous le voyez se balader dans l’Ecole, en train d’en recouvrir<br />
les moindres recoins d’affiches annonçant une séance de la petite<br />
Conférence, c’est qu’il va y avoir de l’éloquence dans l’air. Avis aux<br />
amateurs : <strong>des</strong> plaideurs exaltés vont prononcer <strong>des</strong> plaidoiries enflammées,<br />
<strong>des</strong> invités prestigieux vont évaluer leurs jeunes futurs<br />
pairs, prononçant quelques doctes conseils avant de laisser la parole<br />
aux Secrétaires présents (généralement, au moins la moitié de la<br />
promo). Et pour finir, après deux, quatre ou six discours, tout ce<br />
petit monde se dirigera vers le bar d’en face pour un apéritif propre<br />
aux confidences et encouragements. Mais d’où vient ce concours<br />
peu connu ?<br />
Au commencement était une évidence :<br />
l’éloquence a toute sa place à l’EFB, et les<br />
élèves-avocats, bien qu’encore étudiants – et<br />
donc non-éligibles à participer au concours de<br />
la Conférence – devraient pouvoir malgré tout<br />
s’exercer à la rhétorique et affiner leur talent<br />
oratoire. Depuis <strong>des</strong> temps immémoriaux, un<br />
concours d’éloquence, label AEA, existait dans<br />
notre Ecole mais faisait double emploi avec<br />
le concours de la petite Conférence, organisé<br />
par les Secrétaires de la Conférence. Ce<br />
dernier poursuivait le même but : permettre<br />
aux presque-avocats que nous sommes de<br />
perfectionner notre éloquence, notamment dans l’optique de la<br />
préparation du concours de la Conférence. En effet, l’article 4 du<br />
Règlement de la Conférence (annexe IV du Règlement intérieur du<br />
Barreau de Paris) prévoit que : « Ce concours [celui de la Conférence<br />
du Barreau] pourra être préparé au cours de la période initiale de<br />
formation à l’EFB dans le cadre de la « petite conférence ». »<br />
Dans leur grande sagesse, les deux organisations décidèrent<br />
de fusionner les deux concours, lequel s’intitule maintenant<br />
« La petite Conférence – AEA ».<br />
Qui s’y présente ? Des élèves-avocats comme vous et moi. Nul<br />
besoin d’être un Cicéron en herbe ou un Démosthène en<br />
puissance... Il suffit d’avoir un peu de temps à consacrer à l’écriture<br />
de son discours et pouvoir être à l’EFB un soir de semaine, autour<br />
de 19h30. Tout le monde peut s’y présenter, ceux de la promotion<br />
sortante comme ceux de la promotion entrante. L’expérience n’est<br />
pas un pré-requis pour ce concours, mais le fruit que récoltent ceux<br />
qui ont le courage de s’y présenter.<br />
72<br />
En effet, contrairement aux autres concours d’éloquence qui<br />
existent de-ci de-là, la valeur ajoutée de la petite Conférence, pour<br />
le public comme pour les orateurs, c’est la formation. On revient<br />
au but initial : préparer, entraîner, former à l’éloquence, dans la<br />
perspective du concours de la Conférence. Points de sarcasmes et<br />
de moqueries gratuites, comme à la Berryer – ou alors si peu. Point<br />
de solennité pompeuse et étouffante, comme à la Conférence du<br />
Barreau. Ici, au contraire, une écoute patiente <strong>des</strong> Secrétaires, les<br />
conseils avisés d’une personnalité invitée pleine d’expérience et de<br />
sagesse, un public sage et bienveillant et la possibilité de visionner<br />
sa propre prestation (chaque séance étant filmée). D’où aussi une<br />
ambiance différente au moment de la reprise, car la longueur et la<br />
densité <strong>des</strong> conseils prodigués ne préjugent bien évidemment pas<br />
de l’appréciation du jury sur la prestation, une excellente prestation<br />
pouvant faire l’objet d’un plus grand nombre de remarques qu’une<br />
prestation qui sera moins bien notée mais qui aurait suscité moins<br />
de commentaires.<br />
Il est vrai que si les séances du premier tour<br />
possèdent un caractère souvent intimiste,<br />
qui favorise les conseils et les confidences, le<br />
deuxième tour, et surtout la finale prennent<br />
une autre ampleur. Pour commencer, le<br />
lieu change : fini l’EFB et ses amphis parfois<br />
décatis rappelant trop les années 1970, nous<br />
voici dans le Palais de Justice, dans la salle<br />
haute de la bibliothèque de l’Ordre <strong>des</strong><br />
avocats ou dans la Salle <strong>des</strong> Criées. mais pour<br />
les huit demi-finalistes et quatre finalistes,<br />
quelle consécration que de pouvoir plaider à<br />
la place <strong>des</strong> candidats à la Conférence, face à<br />
<strong>des</strong> Secrétaires réunis au complet et devant un<br />
public nombreux et où l’on voit quelques têtes<br />
grisonnantes, associés de cabinet prospectant ici et là de jeunes<br />
pousses prometteuses. Enfin, le prix pour le gagnant – une robe<br />
d’avocat offerte par la maison Bosc – n’est pas négligeable.<br />
Au fond, la petite Conférence, c’est comme la grande mais en<br />
mieux : moins d’enjeux, plus de conseils. Petite par son nom, elle est<br />
assurément aussi grande quant à la qualité de ses candidats, l’intensité<br />
de leurs plaidoiries et l’expérience qu’ils y acquièrent.<br />
Laurent Bonnet – Promotion Jacques Attali – série F<br />
INTErVIEW DE MAÎTrE VANESSA BOUSSArDO<br />
Les candidats vous ont-ils fait<br />
penser à vous-même quand vous<br />
avez tenté la Conférence ?<br />
Le concours de la Conférence n’est pas<br />
si loin et forcement je me suis projetée<br />
dans les candidats. J’ai retrouvé à travers<br />
eux la même angoisse et le même plaisir<br />
qui m’animaient lorsque j’ai présenté la<br />
conférence.<br />
Avez-vous présenté le concours de la petite<br />
conférence ?<br />
Non, à l’époque le concours était assez discret et l’évènement ne<br />
se déroulait pas du tout de la même manière. Alors qu’aujourd’hui il<br />
se passe sur trois tours, la petite conférence se déroulait en une fois<br />
avec un discours à la bibliothèque de l’EFB. On parlait ainsi peu de<br />
la petite conférence.<br />
Est-ce plus difficile de plaider ou de juger ?<br />
D’une manière générale, il est très difficile de juger car nous avons<br />
tous une sensibilité différente et se retrouver du jour au lendemain<br />
de l’autre côté de la barrière à devoir évaluer les performances d’un<br />
autre est toujours délicat.<br />
Cependant, j’ai pris beaucoup de plaisir avec la petite conférence et<br />
cette expérience a été véritablement enrichissante.<br />
Quel conseil principal donneriez-vous aux candidats<br />
qui se présentent ?<br />
Je dirais avant tout qu’il faut être soi-même, ne pas chercher à<br />
recopier un style car cela ne fonctionne pas. Chacun a son propre<br />
tempérament et sa personnalité et c’est ce qui fait la différence lors<br />
de son passage.<br />
L’AGENDA DE L’EFB<br />
La Petite Conférence<br />
Les critères sont-ils les mêmes que ceux de la<br />
Conférence ?<br />
Les critères sont proches car l’idée est la même, l’orateur doit séduire,<br />
convaincre et émouvoir.<br />
Alors comme pour la Conférence, ce sont ces critères que l’on<br />
regarde même si bien sûr l’on tient compte du fait qu’il y a moins<br />
de candidats à l’EFB et qu’ils ont évidemment moins d’expérience.<br />
Toutefois, je peux vraiment dire que les discours de cette année<br />
étaient dignes de ceux prononcés lors de la Conférence.<br />
La petite conférence serait-elle un tremplin vers la<br />
Conférence ?<br />
Il s’agit d’un véritable entraînement car ce qui attend les candidats<br />
lors de la Conférence est exactement pareil. Les 2ème et 3ème tours<br />
se déroulent également à bibliothèque de l’Ordre et sont abordés de<br />
la même manière.<br />
Bien sûr il n’y a ni acquis ni certitude mais cela démontre néanmoins<br />
une aisance et une aptitude au discours qui, couplé avec l’expérience<br />
engrangée, constituent un acquis indéniable.<br />
Si vous montiez votre cabinet, embaucheriez-vous un<br />
<strong>des</strong> quatre finalistes ?<br />
(Rire) C’est difficile à dire puisque tous les candidats étaient<br />
talentueux. En revanche, ce que je puis dire avec certitude c’est que<br />
j’ai hâte de les voir passer le concours de la Conférence car je suis<br />
persuadé que l’on entendra parler d’eux.<br />
Propos recueillis par<br />
Léopold Lemiale – Promotion Jacques Attali – Série N<br />
73
EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />
La solitude <strong>des</strong> avocats démentie par les séries télévisées<br />
sur le monde judiciaire ?<br />
La justice, et notamment notre future<br />
profession, est une source intarissable<br />
d’inspiration pour les scénaristes <strong>des</strong> séries à<br />
succès. Parfois grossière déformation, parfois<br />
étonnamment juste, l’image que ces séries<br />
renvoient de notre métier mérite d’être<br />
étudiée, c’est l’objet de cet article.<br />
Pour vous réchauffer en cette saison glaciale, nous avons choisi<br />
de vous parler plus particulièrement du « couple » que les<br />
avocats forment dans les séries que vous regardez le soir,<br />
après une dure journée de labeur, à l’EFB ou en cabinet.<br />
Prenons l’exemple d’Engrenages, une <strong>des</strong> séries phares de Canal +.<br />
une série policière recommandée par les policiers : étonnant mais<br />
vrai. Engrenages est une série que les policiers ne désavouent pas,<br />
et pour cause. L’un <strong>des</strong> scénaristes, Eric de Barahir, est un ancien<br />
commissaire.<br />
Pourquoi prendre en exemple cette série plutôt qu’une autre ? A<br />
cause de son réalisme ? De la qualité <strong>des</strong> scénarios ? Du jeu <strong>des</strong><br />
acteurs ? C’est cet ensemble qui a conduit la BBC à acquérir cette<br />
série où tout le petit monde de la justice se défie. De l’instruction au<br />
parquet, en passant par la police et le barreau.<br />
Le barreau est représenté dans Engrenages par Joséphine Karlsonn,<br />
une avocate pénaliste, interprétée par Audrey Fleurot. Qui veut<br />
devenir avocat doit connaître Joséphine Karlsonn. Elle incarne tout<br />
ce qu’on aimerait être et tout ce que nous détesterions devenir.<br />
Intelligente, rusée, excellente en procédure pénale, elle est capable<br />
de faire tomber une enquête pour un détail. Son vice : l’argent ? Le<br />
pouvoir ?<br />
Sa phrase fétiche, reprise dans le teaser de la saison 3, est à méditer<br />
pour les futurs avocats que nous sommes : « Faire libérer un innocent,<br />
c’est facile, c’est normal. Faire libérer un coupable, ça, ça m’excite… »<br />
En observant le parcours de Joséphine Karlsonn, on s’aperçoit qu’elle<br />
ne travaille jamais seule. Les scénaristes la font toujours évoluer en<br />
binôme. Les « couples » qu’elle forme avec ses confrères (toujours<br />
masculins) sont d’ailleurs un <strong>des</strong> atouts de la série.<br />
Dans la première saison, Joséphine travaille avec un ex-avocat radié<br />
du barreau suite à un viol. grâce à lui, elle apprend à tirer parti <strong>des</strong><br />
médias afin de promouvoir la cause de son client, ce qui lui permet<br />
par ailleurs de se bâtir une solide réputation. Seules les affaires<br />
pouvant intéresser les journalistes attirent l’avocate ambitieuse.<br />
Deuxième saison, deuxième rencontre phare de la carrière de J.<br />
Karlsonn : maître Szabo, avocat pénaliste de renom, et sans scrupule.<br />
maître Szabo va faire ressortir les traits de caractère les plus noirs de<br />
Joséphine. Avec lui, elle travaillera pour <strong>des</strong> délinquants qui attendent<br />
de leur avocat une quasi-servitude en échange de grosses sommes<br />
d’argent. Cet aspect du métier d’avocat revient d’ailleurs souvent<br />
74<br />
dans la série : Joséphine Karlsonn se retrouve à de nombreuses<br />
reprises face à <strong>des</strong> clients qui considèrent que les honoraires versés<br />
à leur avocat impliquent une obéissance aveugle.<br />
Troisième saison, Joséphine s’associe avec un ancien Procureur de la<br />
République devenu avocat pour se libérer de la pression hiérarchique<br />
du parquet. Il va critiquer les procédés illégaux que Joséphine met en<br />
œuvre pour gagner ses procès, ce qui mettra Joséphine face à ses<br />
propres contradictions en tant qu’avocate.<br />
Toutes ces rencontres font que le métier d’avocat, réputé pour être<br />
un métier solitaire, est en réalité une profession dépendante du<br />
rapport que l’on a avec ses confrères. Engrenages, comme d’autres<br />
séries, met en exergue le fait qu’un avocat est plus fort lorsqu’il<br />
travaille en équipe, ou en couple.<br />
Les séries américaines proposent elles aussi un<br />
éventail de couples souvent originaux, toujours<br />
attachants, parfois inattendus qui participent à leur<br />
construction et à leur succès.<br />
Vous souvenez-vous de la révolution télévisuelle provoquée par<br />
l’ancien avocat David E. Kelley auteur <strong>des</strong> brillantissimes Ally McBeal<br />
et The Practice ?<br />
D’un côté, nous étions plongés dans les mon<strong>des</strong> conscient et<br />
inconscient de la jeune avocate, Ally mcBeal. Sortie fraiche et moulue<br />
de Harvard, poussée à la démission en raison d’un collaborateur<br />
trop caressant, elle intègre le cabinet d’un ancien camarade de<br />
promotion, Richard Finch. Elle y tombe nez à nez avec son amour<br />
d’enfance, Billy Thomas, celui pour qui elle a choisi le droit, celui aussi<br />
qui lui a préféré sa carrière voilà quelques années.<br />
Le cabinet se compose aussi de toute une kyrielle d’associés, de<br />
collaborateurs, de secrétaires qui tour à tour vont danser sur « You’re<br />
EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />
La solitude <strong>des</strong> avocats démentie par les séries télévisées<br />
sur le monde judiciaire ?<br />
the first, the last, My everything » de Barry White dans les toilettes<br />
unisexes ou chanter dans le bar sous le regard bienveillant de la<br />
chanteuse Vonda Shepard.<br />
A travers le traitement de sa grande complicité avec l’associé John<br />
« Le biscuit » Cage et de celle avec le fétichiste Richard Finch, de<br />
ses amours contrariés avec Billy et Larry (interprété par l’incroyable<br />
Robert Downey Jr.), de son amitié souvent vache avec les autres<br />
collaboratrices Nelle et Ling ou avec sa secrétaire Elaine, la riche<br />
vie réelle et imaginaire d’Ally mcBeal nous émeut, nous fait rire et<br />
nous présente également toutes les incongruités et les défauts du<br />
système judiciaire américain.<br />
Le succès de cette série tient évidemment au casting incroyable<br />
(Calista Flockhart la première) mais surtout à l’imaginaire débordant<br />
de son créateur et à la qualité <strong>des</strong> dialogues dont voici quelques<br />
pépites en VO :<br />
Ally mcBeal :<br />
- « There’s no sin in loving men. Only pain ! »<br />
- « Law and love are the same- romantic in concept but the actual<br />
practice can give you a yeast infection ».<br />
Richard Finch :<br />
- « You’re not who you are, you’re only what other people think you are.<br />
Fishism ».<br />
- « Problem is just a bleak word for challenge ».<br />
- « Let me tell you something. I didn’t become a lawyer because I like<br />
the law; the law sucks. It’s boring, but it can also be used as a weapon.<br />
You want to bankrupt somebody ? Cost him everything he’s worked for ?<br />
Make his wife leave him, even make his kids cry ? Yeah, we can do that. »<br />
De l’autre côté, dans The Practice, nous sommes plongés dans la<br />
vie du cabinet de Bobby O’Donnell, avocat pénaliste spécialisé dans<br />
la défense. Fini ici l’imaginaire débridé et place à un réalisme parfois<br />
touchant, souvent cruel mais toujours incisif. L’avocat de Boston au<br />
regard bleu acier se démène corps et âme avec toute son équipe<br />
pour porter la meilleure défense et se trouve toujours confronté<br />
à <strong>des</strong> « district attorneys » impitoyables. Cette série s’adresse aux<br />
amoureux <strong>des</strong> joutes verbales dans les prétoires.<br />
Plus récemment sont apparues deux autres séries sur le monde<br />
judiciaire américain, Damages et The Good Wife.<br />
Dans la première, évolue Ellen Parsons, une brillante jeune avocate<br />
qui devient, malgré <strong>des</strong> avertissements bienveillants, la protégée de la<br />
puissante et aguerrie Patricia Hewes. Si ce choix coûte à Ellen sa vie<br />
personnelle, son innocence et ses illusions, il reflète également sa soif<br />
de pouvoir et de succès. Patricia Hewes tout à tour l’impressionne,<br />
la fascine mais aussi devient l’objet d’une haine profonde. De son<br />
côté, la redoutable avocate Patricia Hewes semble retrouver dans<br />
Ellen l’image de sa fille disparue sans pour autant cesser d’être prête<br />
à toutes les trahisons, y compris parmi ses proches. Pour autant<br />
elles ne parviennent pas à évoluer l’une sans l’autre, ces sentiments<br />
ambigus et contradictoires les mènent toujours à se retrouver.<br />
Le traitement de cette série peut devenir au fil <strong>des</strong> saisons trop<br />
systématique et donc lassant avec ce fonctionnement en flashbacks<br />
et un filtre de couleurs toujours identique. Toutefois la relation<br />
entre ces deux avocates continue à intriguer et à fasciner. Cet intérêt<br />
réside pour l’essentiel dans l’admirable interprétation portée par ces<br />
deux actrices, l’australienne Rosie Byrne et l’américaine glenn Close.<br />
Si glenn Close se trouve encore une fois dans un rôle proche de<br />
ceux de madame de merteuil dans Les Liaisons Dangereuses ou<br />
d’Alex Forrest dans Liaison Fatale, elle y excelle et la jeune Rosie<br />
Byrne parvient à lui tenir tête avec brio.<br />
En outre, cette série parvient à montrer de nombreux aspects du<br />
fonctionnement judiciaire américain. Ainsi à travers la « lecture »<br />
de la première saison, le mécanisme <strong>des</strong> class actions devient plus<br />
clair pour les téléspectateurs avertis. Dans la seconde, Alicia Florrick<br />
(Juliana Margulies, l’infirmière Carol Hattaway dans Urgences), est<br />
une « <strong>des</strong>perate housewife » de Chicago mariée au district attorney<br />
(Chris Noth alias mister Big). Elle se trouve au centre d’un scandale<br />
politico – sexuel quand son mari est accusé, mis en prison pour <strong>des</strong><br />
raisons politiques plus ou moins obscures et contraint d’avouer en<br />
direct ses infidélités.<br />
Dans The Good Wife, Alicia est une ancienne étudiante de<br />
georgetown, avocate qui n’a jamais exercé pour se consacrer à sa<br />
famille. Devant désormais faire bouillir la marmite, elle s’adresse à<br />
son ancien camarade d’université Will gardner qui l’engage comme<br />
« junior associate » dans son cabinet. Evidemment, Alicia fait la<br />
démonstration de bien <strong>des</strong> qualités, notamment humaines, au sein<br />
de ce cabinet. Elle parvient même à faire face à la compétition<br />
terrible qui l’oppose à un jeune diplômé aux dents longues. Surtout<br />
elle se lie d’amitié avec le détective privé du cabinet, Kalinda Sharma<br />
(personnage mystérieux mais essentiel au dénouement <strong>des</strong> dossiers<br />
et donc au succès du cabinet) et voit ressurgir <strong>des</strong> sentiments<br />
partagés avec Will gardner. Finalement, elle se trouve tiraillée entre<br />
sa famille, son mari et ses enfants et puis cette nouvelle vie avec un<br />
exercice professionnel qui la comble et la perspective d’un nouvel<br />
amour qui la taraude.<br />
Si la vie personnelle d’Alicia empiète pour beaucoup sur sa vie<br />
professionnelle, elle la nourrit également. The good Wife offre<br />
de très intéressantes séquences d’interrogatoires et de contre<br />
interrogatoires ou encore de plaidoiries et initie au fonctionnement<br />
complexe mais pourtant politiquement déterminant <strong>des</strong> élections<br />
<strong>des</strong> « districts attorneys ».<br />
N’hésitez pas à satisfaire votre curiosité : rendez vous devant un<br />
écran !<br />
Lucie Berges – Promotion Jacques Attali – Série N<br />
& Tiphaine Renvoise – Promotion Jacques Attali – Série N<br />
75
EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />
Interview de Caroline Vigneaux<br />
Devenue avocate en<br />
l’an 2000, Caroline<br />
Vigneaux intégra la<br />
troupe de théâtre de<br />
l’UJA dès 2001, avant<br />
d’être élue 11ème<br />
Secrétaire de la<br />
Conférence du stage<br />
en 2005. Après une<br />
expérience télévisée<br />
dans l’émission<br />
l’Arène de france de<br />
Stéphane Bern, elle a<br />
choisi de raccrocher<br />
la robe en 2008 afin de<br />
se consacrer à ce qui s’est imposé à elle comme<br />
une irrésistible passion, la scène. C’est dans un<br />
café de Saint-Germain, dégustant une dorade<br />
et un coca light, qu’elle a accepté de rencontrer<br />
le Baromaître. Discussion à<br />
bâtons rompus avec une forte<br />
personnalité au parcours hors du<br />
commun.<br />
Comment êtes-vous devenue avocate et<br />
pourquoi ?<br />
Après mon bac, je suis entrée en prépa pour faire<br />
une école de commerce, mais l’ambiance ne m’a<br />
absolument pas convenue ! Je suis donc allée en<br />
droit, mais toujours dans le but d’ensuite faire une<br />
école de commerce par admission parallèle en<br />
3ème année. Mais la révélation fut ma découverte<br />
du droit civil en 2ème année, c’était décidé, je serai<br />
avocate ! J’ai donc préparé l’IEJ en même temps<br />
que ma maîtrise, puis gelé mon entrée à l’EFB d’un<br />
an pour faire un troisième cycle en droit <strong>des</strong> assurances. J’ai obtenu<br />
ma première collaboration au sein du cabinet du bâtonnier du Granrut,<br />
puis travaillé dans un cabinet américain, LeBoeuf, Lamb, Greene &<br />
MacRae, aujourd’hui Dewey & LeBoeuf. Je faisais principalement<br />
du contentieux <strong>des</strong> assurances, mais voulais avant tout plaider. La<br />
première fois que j’ai demandé et obtenu un renvoi, il me semblait<br />
que j’avais gagné l’affaire du siècle ! Et quel plaisir de se battre pour<br />
démontrer juridiquement ses théories, la sensation de monter sur le<br />
ring, de plaider, et que l’on nous donne raison ! Je me souviens d’un<br />
avocat à l’âge certain qui était mon contradicteur et m’avait présenté<br />
comme « sa jeune petite consœur ». J’ai adoré me lever et lui<br />
76<br />
rétorquer : « merci mon cher vieux confrère, l’avantage quand on est<br />
jeune, c’est que l’on est au fait <strong>des</strong> dernières jurisprudences » ! C’est<br />
un métier génial, il faut en profiter au maximum.<br />
Des côtés négatifs ?<br />
C’est avec le spectacle<br />
de fin d’année de l’EFB<br />
que j’ai découvert la<br />
scène, au cirque d’hiver.<br />
Je me suis retrouvée<br />
devant 2000 personnes,<br />
dont le Bâtonnier,<br />
en train de faire<br />
Wonderwoman alors<br />
que je cherchais une<br />
collaboration…<br />
C’était génial !<br />
J’avais un peu de mal avec les contraintes <strong>des</strong> gros cabinets, bien que<br />
cela soit très confortable aussi bien sur le plan financier que matériel.<br />
Je pense que si j’avais continué, j’aurai fini par monter ma structure :<br />
trouver ses locaux, ses clients, tout gérer à sa façon, ça m’aurait vraiment<br />
emballée.<br />
Quand avez-vous commencé le théâtre ?<br />
C’est avec le spectacle de fin d’année de l’EFB que j’ai découvert la<br />
scène, au cirque d’hiver. Nous avions préparé une sorte de remake de<br />
Grease, je n’en avais jamais fait avant. Je me suis retrouvée devant<br />
2000 personnes, dont le Bâtonnier, en train de faire Wonderwoman<br />
alors que je cherchais une collaboration… C’était génial !<br />
Et vous avez donc attrapé le virus ?<br />
La revue de l’UJA était dans la salle et le Président<br />
de l’époque m’a alors proposé de les rejoindre. J’y<br />
suis donc allée et y ai contribué pendant 3 ans. Je<br />
me suis éclatée, j’ai rencontré plein de gens, c’était<br />
vraiment sympa !<br />
Mais comment trouver le temps et<br />
concilier avec l’emploi du temps bien<br />
chargé d’une jeune collaboratrice ?<br />
C’est un choix. J’ai toujours considéré qu’être<br />
avocate, c’est être libéral. Je ne me serais jamais<br />
baissée pour ramasser un dossier que l’on m’aurait<br />
jeté par terre. Tout dépend de notre façon d’être. Pendant l’année, c’est<br />
un soir de temps en temps pour créer le spectacle avec la troupe, il est<br />
toujours possible de se libérer ponctuellement à 19h. Les semaines où<br />
l’on joue, c’est plus compliqué, mais il suffit de prévenir son patron que<br />
l’on sortira à 17h et s’arranger.<br />
Et ensuite le concours de la Conférence …<br />
C’est Jean Castelain, votre bâtonnier, ancien secrétaire de la Conférence,<br />
qui m’en a parlé lorsque nous travaillions tous deux chez Granrut. J’ai<br />
passé le concours car je voulais avant tout faire <strong>des</strong> Assises. Le droit<br />
DOSSIER DE PRESSE juin 2010<br />
CAROLINE VIGNEAUX<br />
j’aime le métier<br />
d’avocat. Je l’aime<br />
autant qu’avant,<br />
mais j’ai simplement<br />
découvert quelque chose<br />
de plus fort. Quand<br />
la salle est comble, le<br />
public debout, j’en ai<br />
les larmes aux yeux<br />
<strong>des</strong> assurances me permettait<br />
déjà de plaider, c’était plus<br />
confortable, mais il y avait<br />
moins d’adrénaline. Ce fut une<br />
année formidable.<br />
Vous avez donc<br />
découvert le pénal à ce<br />
moment là ?<br />
Oui, et pour une fille c’est<br />
compliqué. Je me suis déjà<br />
faite débarquée de dossiers<br />
de braquage car lorsque le<br />
prévenu me voit arriver, il me dit « excusez-moi, mais il me faudrait<br />
un vrai avocat ! ». Mais les premières Assises… Il ne faut pas s’en<br />
priver quand l’on est avocat !<br />
EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />
Interview de Caroline Vigneaux<br />
Justement, pas trop dur d’abandonner ?<br />
J’ai mis un an à arrêter, psychologiquement c’était très difficile. Mais<br />
quand j’ai débuté la scène, je jouais au Lieu, une petite salle de 40 places,<br />
et venais de terminer un procès aux Assises contre un Avocat Général<br />
avec lequel nous nous étions bien écharpés. Cette salle est si petite que<br />
l’entrée <strong>des</strong> artistes et <strong>des</strong> spectateurs se fait au même endroit, et comme<br />
il y a un spectacle avant, on se retrouve à attendre avec nos propres<br />
spectateurs. Et là j’entends derrière moi la voix de cet Avocat Général :<br />
« maître Vigneaux, c’était donc bien vrai, ce n’est pas une légende,<br />
eh bien nous allons voir ça ce soir » ! Cela devait être ma 5ème<br />
représentation, je jouais une fée avec une perruque et une baguette<br />
magique, et je me disais qu’il était là. Il n’y avait plus de retour possible,<br />
je ne pouvais plus plaider devant lui ! Je n’avais plus de crédibilité ! Et<br />
j’ai vécu une heure de souffrance, j’étais pleine de trac, le spectacle<br />
était pourri… Mais j’ai eu énormément de mal à remettre ma lettre<br />
de démission, je n’arrivais pas à dire « je plante tout, je pars faire de<br />
la comédie » !<br />
Concrètement, être comédienne, ça veut dire quoi ?<br />
Le vrai problème pour moi est que quand j’étais avocate, j’avais mon<br />
titre et lorsque l’on me demandait ce que je faisais dans la vie, je pouvais<br />
répondre aisément. A présent, lorsque l’on me pose cette question, chose<br />
très fréquente dans la vie de tous les jours, je ne sais pas exactement<br />
quoi répondre ! Je dis « comédienne », mais tant que l’on n’est pas<br />
connu, cela ne veut rien dire, rien ne le prouve ! C’est très bizarre de se<br />
définir ainsi. De plus aujourd’hui je suis entrepreneuse, j’ai monté mon<br />
association et j’ai choisi de me produire. Je mets toutes les chances de<br />
mon côté mais c’est très dur, <strong>des</strong> gens avec de supers spectacles, il y en<br />
a plein… Mais je ne veux avoir aucun regret, ne pas me retrouver à 60<br />
ans à me demander ce que cela aurait donné si j’avais essayé.<br />
Vous fixez-vous <strong>des</strong> échéances ?<br />
Oui, pas sur le long terme car c’est impossible, mais à moyen terme. Là<br />
par exemple je réécris mon spectacle et dois avoir fini pour décembre<br />
afin d’être programmée à Paris en janvier.<br />
En parlant de cela, comment trouvez-vous l’inspiration<br />
pour vos spectacles ?<br />
J’ai un carnet où je note tout, mais il est très compliqué de vulgariser.<br />
J’adorerais faire une blague sur l’article 700, mais c’est impossible, car<br />
vous rigolerez, moi aussi, mais pas grand monde ! De même, si je plaide<br />
aux Assises et que je dis « m. l’Avocat général », personne ne sait<br />
à quoi cela correspond, tandis que si je dis « m. le Procureur », tout<br />
le monde comprend, alors qu’aux Assises il n’y a pas de Procureur !<br />
77
EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />
Interview de Caroline Vigneaux<br />
De même, j’écris souvent <strong>des</strong> blagues qui me font beaucoup rire, en<br />
pensant qu’elles vont cartonner, mais personne ne se marre ! Je suis<br />
donc obligée de les enlever au bout de quelques mois… A côté de ça,<br />
j’en avais une autre qui n’était pas vraiment une vanne mais plutôt une<br />
transition et tous les soirs, elle faisait mourir de rire… Je ne comprends<br />
toujours pas pourquoi !<br />
Et comment cela se passe pour trouver <strong>des</strong> salles, partir<br />
en tournée... ?<br />
Il y a Avignon, où je suis allée pour la deuxième fois, on y présente<br />
son spectacle et <strong>des</strong> programmateurs viennent faire leur marché.<br />
Après chez les pros, le bouche à oreille est primordial et il suffit que<br />
quelqu’un soit venu voir mon spectacle et l’apprécie pour qu’il en<br />
parle et me procure <strong>des</strong> dates. Autrement, par exemple, j’ai joué à<br />
Montbéliard il y a 15 jours, il y a eu un article dans l’Est Républicain<br />
et l’on m’a appelé pour d’autres dates dans une autre salle… En tout<br />
état de cause, le but est de jouer avant tout, de rencontrer le public, et<br />
de gagner en notoriété, ce qui permet de remplir sa salle. J’ai joué un<br />
an au théâtre <strong>des</strong> Blancs-Manteaux à Paris et quand tu arrives et qu’il<br />
y a deux personnes, c’est dur pour le moral, mais également dur pour<br />
les spectateurs !<br />
Donc quelques moments de déprimes…<br />
Vous ne regrettez jamais ce choix ?<br />
Non pas du tout, mais Dieu sait que j’aime le<br />
métier d’avocat. Je l’aime autant qu’avant, mais j’ai<br />
simplement découvert quelque chose de plus fort.<br />
Quand la salle est comble, le public debout, j’en ai<br />
les larmes aux yeux. Je me dis chaque jour « quelle<br />
chance j’ai de vivre ça ! ».<br />
Après « Il était une fée », votre second one woman<br />
show s’intitule « Caroline Vigneaux quitte la robe ».<br />
Quelles évolutions entre ces deux spectacles ?<br />
Depuis deux ans, j’ai découvert la scène, joué mon spectacle qui avait<br />
beaucoup de défauts car c’était un spectacle de jeunesse, mais il m’a<br />
permis de prendre le contact avec la scène et d’assumer tout ce que<br />
je fais. Je réalise aujourd’hui <strong>des</strong> trucs sur scène que je n’aurais pas pu<br />
faire il y a deux ans.<br />
Que pensez-vous que votre ancien métier d’avocat<br />
vous apporte aujourd’hui au théâtre ?<br />
Ca m’aide en répartie, notamment avec les Berryer, mais je l’ai<br />
78<br />
le but est de jouer<br />
avant tout, de<br />
rencontrer le public,<br />
et de gagner en<br />
notoriété, ce qui<br />
permet de remplir<br />
sa salle<br />
beaucoup travaillé. En audience, quand un confrère se lève et avance<br />
un argument, il faut être capable de répliquer. Maintenant, il peut se<br />
passer n’importe quoi pendant mes spectacles, je pourrais être surprise,<br />
mais j’enchaînerai !<br />
C’est très courageux de tout<br />
plaquer pour vivre sa passion, mais<br />
arrivez-vous désormais à vivre du<br />
théâtre ?<br />
En vivre non, mais je ne perds plus d’argent et c’est<br />
déjà énorme ! Toutefois, je suis mariée, et cela change<br />
la vie, soyons honnête. De plus, j’ai pu économiser<br />
pendant mes dernières années de collaboration, les<br />
horaires effectués empêchant de dépenser ce que<br />
l’on gagne ! Mais je veux croire que cela va marcher.<br />
Un conseil à donner aux jeunes avocats ?<br />
Plaider un maximum, dites à vos patrons que vous voulez le<br />
faire et demandez à être impliqué ! Le métier d’avocat est<br />
magnifique, c’est vraiment un métier de passion, profitez-en ! Et<br />
donnez-vous les moyens de réussir, quelque soient vos objectifs,<br />
prenez le risque de décider de votre vie, de faire <strong>des</strong> choix.<br />
Propos recueillis par<br />
Grégoire Kopp – Promotion Jacques Attali – Série M<br />
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EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />
Acteurs <strong>Avocats</strong> Associés : Rencontre avec Maître Adrien Pelon<br />
Après la première pièce très réussie de<br />
« Quatre pièces sur jardin », l’association<br />
Acteurs <strong>Avocats</strong> Associés (A.A.A) a retrouvé<br />
la scène de la bibliothèque de l’ordre <strong>des</strong><br />
avocats du palais de Justice de Paris, pour nous<br />
enchanter avec « Interdit au public », mis en<br />
scène par Marie-Claude Gelin.<br />
Réunis autour de la même passion, le théâtre, Valérie<br />
Desforges, gilles galvez, Fabienne Havet, David Lodyga,<br />
Adrien Pelon, marie-Béatrice Roy, georges Sauveur,<br />
Sivane Seniak et Quilina Vizzavona-moulonguet ont également en<br />
commun le même métier, avocat.<br />
Rencontre avec maître Adrien Pelon, l’un <strong>des</strong> membres de cette<br />
association qui a eu la gentillesse de répondre à nos questions :<br />
Depuis quand êtes-vous avocat ? Est-ce un métier que<br />
vous avez toujours voulu exercer ?<br />
J’ai prêté serment en novembre 2008. J’ai toujours baigné dans ce<br />
milieu qui m’a très tôt intéressé. Après ma terminale, la fac de droit<br />
s’est imposée comme une évidence dans l’optique de devenir Avocat.<br />
80<br />
La pièce « Interdit au public » est pleine de<br />
nuances et de subtilités dans le jeu <strong>des</strong> acteurs,<br />
comment se sont déroulées les répétitions et à quelle<br />
fréquence ?<br />
La troupe <strong>des</strong> A.A.A., qui accueille <strong>des</strong> avocats de tous les Barreaux de la<br />
région parisienne, se réunit tous les mardis soir de 20h à 23h à la maison<br />
du Barreau de Paris. Toutefois, plus on approche <strong>des</strong> représentations,<br />
plus on intensifie les répétitions : le mois précédant la première on se<br />
retrouve tous les week-ends de 10h à 19h.<br />
Faisiez-vous du théâtre avant de prêter serment ?<br />
J’ai commencé le théâtre vers l’âge de 11 ans dans un cours de quartier.<br />
On écrivait nous même la pièce que nous allions présenter à nos familles<br />
et amis en fin d’année. J’ai intégré, en Première, les Cours Florent que<br />
j’ai suivis pendant deux ans. Je me suis ensuite concentré sur mon droit<br />
pour finalement reprendre le théâtre lors de la dernière année de l’EFB<br />
en intégrant la troupe.<br />
Le théâtre permet-il d’acquérir une confiance en<br />
soi qui permet d’évacuer le stress lors <strong>des</strong> plaidoiries<br />
? Conseilleriez-vous le théâtre aux avocats de nature<br />
timide ?<br />
Toutes les activités qui supposent une exposition publique permettent<br />
d’acquérir confiance en soi. Le plus difficile est, en effet, de se confronter<br />
au regard <strong>des</strong> autres. Néanmoins, le théâtre présente cet avantage que<br />
les comédiens se dissimulent derrière un personnage. Ce qui compte<br />
alors n’est pas ce qu’on dit mais comment on le dit. En audience, à<br />
l’inverse, les deux sont importants.<br />
Le théâtre permet également de travailler la prise de parole en<br />
public - indispensable à l’Avocat - et d’apprendre à canaliser son énergie.<br />
Pour toutes ces raisons je ne peux que conseiller une telle activité à mes<br />
futurs Confrères, timi<strong>des</strong> ou non.<br />
Le métier d’avocat est un art oratoire, la présence sur<br />
scène procure-t-elle les mêmes sensations ?<br />
En audience comme sur scène, il nous appartient de capter l’attention<br />
de notre auditoire pour faire passer notre message. Nous donnons le<br />
meilleur de nous même ce qui procure une montée d’adrénaline qu’il<br />
nous revient d’apprivoiser.<br />
LA VOIX DE SON MAÎTrE<br />
Vous vous souvenez peut-être de cette question que vous<br />
avez sûrement croisé, il y a pile un an, parmi d’autres,<br />
une question de plus qui figurait dans les annales<br />
et à laquelle vous vous étiez appliqué à répondre, pour vous<br />
entraîner au grand oral de l’examen d’entrée au CRFPA : « le fait,<br />
pour un avocat, de jouer de l’accordéon dans la rue, en déposant<br />
un chapeau pour recueillir l’argent <strong>des</strong> passants, constitue-t-il un<br />
manquement au devoir de délicatesse et de dignité ? ». Sans<br />
doute vous étiez-vous alors demandé d’où pouvait bien provenir<br />
une telle hypothèse, sans savoir que ce cas avait bel et bien existé,<br />
en 2002, devant le conseil de discipline du barreau de Bergerac.<br />
Avec « La Voix de son maître », aucun risque de ce genre. Si <strong>des</strong><br />
avocats y chantent et y jouent, c’est sans réclamer d’obole, rien que<br />
pour la musique, rien que pour le plaisir, le leur comme le votre.<br />
Juridiquement – car c’est une entité composée essentiellement<br />
de juristes – La Voix de Son maître est une association créée<br />
en 1999, qui regroupe <strong>des</strong> avocats, <strong>des</strong> magistrats et différents<br />
acteurs du corps judiciaire, tous mûs par le goût de la musique et<br />
du chant et unis par l’envie d’exercer leurs talents. Oui, le Palais<br />
aussi regroupe <strong>des</strong> passionnés de sons, <strong>des</strong> affidés d’Euterpe, <strong>des</strong><br />
fanatiques du piano et de la trompette.<br />
une association, certes, mais plusieurs formations musicales.<br />
Chacune regroupe <strong>des</strong> personnes travaillant – en permanence<br />
ou de temps en temps – au Palais de justice de Paris, et chacune<br />
a son style musical, ses thèmes et son identité. L’Orchestre du<br />
Palais, d’abord, la plus ancienne puisque fondée en 1999, se définit<br />
comme une formation classique de vingt musiciens à cor<strong>des</strong>.<br />
En somme, l’ensemble symphonique – toutes proportions<br />
gardées – du Barreau de Paris. Viennent ensuite Les Relaxes,<br />
groupe de variété/Rock composé de sept musiciens (dont deux<br />
EVASIONS CULTUREL<strong>LE</strong>S<br />
Rencontre avec Adrien Pelon<br />
Vous êtes un jeune avocat, un grand nombre d’élèvesavocats<br />
se demandent s’il est possible de concilier le<br />
travail et les loisirs, que souhaitez-vous leur dire ?<br />
J’encourage vos lecteurs à se ménager un moment dans la semaine<br />
pour pratiquer une activité qui leur tient à cœur. Je sais que ce n’est pas<br />
toujours facile et que cela dépend souvent, pour un jeune collaborateur,<br />
du cabinet et <strong>des</strong> personnes avec lesquelles on travaille. Toutefois, il<br />
appartient à chacun de déterminer ses priorités et de se donner les<br />
moyens de les concilier.<br />
Propos recueillis par<br />
Anne Lejeune - CRFPA de Versailles - HEDAC<br />
chanteurs), qui se produisent de temps à autre dans <strong>des</strong> cafés<br />
et <strong>des</strong> clubs, Le gospel du Palais, chœur dirigé par un ancien du<br />
« golden gate Quartet », Le groupe gainsbourg, créé en 2004<br />
et enfin le Jazz Band du Palais, sept musiciens et trois chanteurs.<br />
Leur style musical est le jazz classique, New Orleans et Rythm’and<br />
Blues. Ils se sont produits dans <strong>des</strong> cabinets d’avocats, dans <strong>des</strong><br />
soirées privées et à l’Auditorium de la maison du Barreau.<br />
Qui sont ces membres <strong>des</strong> professions juridiques et judiciaires<br />
qui, heureux élus, disposent de temps libre et le consacrent à<br />
s’époumoner en rythme collectivement ? Des avocats sans rien<br />
à faire, qui se tournent les pouces en attendant leurs clients ?<br />
Des marginaux du Palais, qui ne craignent pas le ridicule ? Que<br />
nenni ! On y trouve de tout le monde, y compris <strong>des</strong> membres<br />
du Conseil de l’Ordre, comme grégoire Lafarge, membre du<br />
groupe gainsbourg. Ils se produisent lors d’événements <strong>des</strong><br />
plus officiels, comme le dîner annuel <strong>des</strong> Agréés du Tribunal de<br />
Commerce. Le bâtonnier assiste parfois à leur représentation,<br />
comme le 31 mars 2007, au sein de la Salle Haute de la<br />
Bibliothèque de l’Ordre.<br />
Tout ce petite monde est emmené par André Fourcade, huissier<br />
appariteur de l’Ordre <strong>des</strong> avocats à la cour de Paris et pianiste<br />
émérite. Où peut-on les voir ? Dans quelles salles parisiennes<br />
se produisent-ils ? malheureusement, leur site Internet<br />
(http://lavoix<strong>des</strong>onmaitre.com) est peu fourni – mais il vous suffit<br />
d’aller à l’entrée de l’Ordre, dans le Palais, et de demander à<br />
André lui-même, qui se fera un plaisir de vous parler de son<br />
œuvre !<br />
Laurent Bonnet – Promotion Jacques Attali – Série F<br />
81
ESTAUrANTS ITALIENS<br />
De chaleureux restaurants s’appliquent bien<br />
volontiers à nous égayer, à faire rayonner notre<br />
mine et à honorer notre appétit transalpin.<br />
Profitons-en !<br />
Casa Bini<br />
A l’orée du tumultueux boulevard Saint germain, vous pourrez<br />
vous engouffrer dans la petite rue grégoire de Tours qui abrite<br />
deux pépites : Casa Bini et sa fraîchement inaugurée trattoria,<br />
l’Oenosteria. Chez Casa Bini, signalée par de petits oliviers, le<br />
décor est sans prétention : nappes blanches et petit dédale de<br />
salles : une en entrant, une quelques marches plus haut, une à<br />
l’étage mais aucune n’est suffisamment imposante pour perdre<br />
son attrait.<br />
Les classiques de la maison se décomposent en antipasti, bruschetta<br />
(10-14€) et carpaccio – de bœuf ou de bresaola (16-<br />
17€). Les autres entrées (fleurs de courgettes frites), les pâtes<br />
et autres plats de résistance changent tous les jours. Suivant les<br />
saisons : paccheri a la norma (tomates, aubergines et ricotta –<br />
16€), spaghetti marinara (calamar, palour<strong>des</strong> et moules – 21€),<br />
linguine à l’encre de seiche.<br />
L’inspiration est surtout toscane en cuisine mais la cave fait la<br />
part belle à d’autres régions italiennes (comme le montepulciano<br />
di Abruzzo 2008, 36€ ou bien un rouge de Vénétie à 28€).<br />
En <strong>des</strong>sert, ne manquez pas le tiramisu (si vous êtes nombreux<br />
à en prendre, vous aurez même tout le plat et donc du rab !)<br />
ou la pana cotta au coulis de fruits rouges (10€).<br />
Service en V.O. plutôt avenant. Veillez à réserver le soir et demandez<br />
de préférence une table ronde à l’étage si vous êtes<br />
plus de quatre. une arrivée à l’improviste ne sera pas forcément<br />
déçue puisque vous pourrez agréablement attendre<br />
qu’une table se libère autour d’un verre de vin et d’une assiette<br />
de charcuterie à l’annexe, quelques mètres plus loin –<br />
l’Oenosteria – ou tout simplement y dîner, autour d’une table<br />
commune et d’une carte concise.<br />
CASA BINI<br />
36 rue Grégoire de Tours 75006 - 01 46 34 05 60<br />
Métro Odéon (4/10) - Fermé le dimanche<br />
OENOSTERIA<br />
40 rue Grégoire de Tours 75006 - 01 77 15 94 13<br />
Métro Odéon (4/10) ou Mabillon (10) - Fermé dimanche<br />
<strong>LE</strong>S BONNES TOQUES<br />
Les Cailloux<br />
Restaurants italiens<br />
Dans le charmant et vivant quartier de la butte aux cailles, cette<br />
adresse ne déroge pas à la <strong>des</strong>cription de cette contrée. On<br />
se trouve dans un bistrot, empruntant au brut et à l’industriel,<br />
où l’on peut également s’attabler en pleine journée pour se<br />
rafraîchir et calmer une fringale sucrée. Pendant les beaux jours,<br />
une petite terrasse entoure le restaurant et les gran<strong>des</strong> baies vitrées<br />
sont ouvertes. L’orientation gastronomique du restaurant<br />
démontre qu’une carte bon marché n’est pas synonyme de<br />
carte banale. Plusieurs influences régionales sont représentées<br />
: pensez en entrée à une spécialité de Saranza (trio de mini<br />
cèpes au pesto, ragoût et fromage – 11€) et, en plat, à une<br />
spécialité de Ligure comme le trofie au pesto de basilic (sorte<br />
de gnocchis allongés – 16€). D’autres propositions, d’envergure<br />
nationale cette fois, ne vous décevront pas : risotto au citron<br />
et romarin (16€), bar grillé avec sa poêlée d’artichauts (22€)<br />
ou côtes d’agneau grillées au romarin et courgettes (17€). Le<br />
rapport qualité/prix <strong>des</strong> vins est à noter, aussi bien au verre<br />
(Valpolicella Classico 2007 Santi à 4,5€ ou Nebbiolo d’Alba<br />
2005Tenuta Falchetto à 6€), qu’en fillettes et en bouteilles. Lors<br />
du choix de votre <strong>des</strong>sert, laissez-vous tenter par un tiramisu<br />
revisité aux fruits rouges (9€) ou ignorez la légère entorse à<br />
la veine très italienne de la carte en optant pour la délicieuse<br />
mousse au chocolat (7€). L’ambiance est à la hauteur du succès<br />
du restaurant. La clientèle est plutôt jeune et la salle s’anime le<br />
soir. Le service, parfois pressé, reste efficace.<br />
58 Rue Des Cinq Diamants 75013 - 01 45 80 15 08<br />
Métro Corvisart (6) - Fermé dimanche et lundi<br />
83
<strong>LE</strong>S BONNES TOQUES<br />
Restaurants italiens<br />
84<br />
Le Paris 16<br />
une devanture rouge, dans la rue <strong>des</strong> Belles Feuilles<br />
aux abords de la place de mexico. un cadre rustique<br />
mais chaleureux, <strong>des</strong> tables et chaises en bois, une<br />
deuxième salle quelques marches plus haut et un<br />
personnel sympathique rendent le moment agréable.<br />
La carte est variée et convient aussi bien aux petites<br />
faims qu’aux grands<br />
appétits. Les assiettes<br />
d’antipasti, végétariennes<br />
ou carnivores (respectivement<br />
12,5 et 16€)<br />
pourront complaire les<br />
attablés à l’heure du<br />
déjeuner. A toute heure,<br />
il faudra pourtant réussir<br />
à choisir parmi les pâtes<br />
alléchantes : de simples<br />
et succulentes rigatoni<br />
crème et parmesan (11€),<br />
<strong>des</strong> rigatoni amatriciana<br />
(tomates, lardons et mozzarella<br />
– 11,5€), ou l’une<br />
<strong>des</strong> préparations du jour<br />
(linguine aux morilles). Ou<br />
vous vous laisserez tenter<br />
par une spécialité de la maison<br />
: l’escalope de veau : très fine, parfaitement cuite<br />
et fondante à souhait, elle se décline en plusieurs<br />
saveurs : milanaise – classique, simplement panée<br />
(14€), parmigiana (mozzarella et aubergine – 15€) ou<br />
encore valdostene (mozzarella et jambon de parme<br />
– 15€). Ce plat incontournable et copieux s’accompagne<br />
de très fins spaghettis à la sauce tomate (que<br />
vous pouvez faire remplacer par du plus diététique).<br />
En <strong>des</strong>sert, si vous n’avez pas décidé de lui substituer<br />
un assortiment de fromages (6€) ou seulement du<br />
gorgonzola (4€), ne manquez pas l’excellent tiramisu<br />
(7€). Le remarquable rapport qualité/satiété/prix<br />
se vérifie un peu moins dans la carte <strong>des</strong> flacons :<br />
comptez pas moins de 8€ le verre de vin (hors vin<br />
du mois, à 6€, aléatoire) et 40€ pour un toscan Vino<br />
Nobile Montepulciano (Lodola Nuova « Ruffino »,<br />
2005) ou 32€ pour un piémontais Dolcetto d’Alba «<br />
Parusso » 2008. Le restaurant est plein de vie et les<br />
convives, d’un joyeux mélange, aux mines satisfaites et<br />
repues, ont l’air d’en profiter. Pensez à réserver aussi<br />
bien au déjeuner qu’au dîner.<br />
18 rue <strong>des</strong> Belles Feuilles 75116 - 01 47 04 56 33<br />
Métro Trocadéro (6/9) ou Victor Hugo (9) - Fermé<br />
dimanche<br />
La Pizzetta<br />
Sur la majestueuse<br />
avenue Trudaine bordée<br />
d’arbres se trouve<br />
la Pizzetta, petit restaurant,<br />
prolongé été<br />
comme hiver par une<br />
terrasse. Décor brut<br />
épuré, belle hauteur<br />
sous plafond, voilà de<br />
quoi mettre à l’aise<br />
sans trop attirer l’attention.<br />
Et pour cause,<br />
le clou du spectacle<br />
ici, ce sont les pizzas,<br />
sous trois déclinaisons<br />
: classique, verte (à la<br />
roquette) et à la farine<br />
complète. En vrac : une classique revisitée (tomate, mozzarella<br />
de buffle crue, tomates fraîches, ail et basilic – 14€), une gourmande<br />
(tomate, mozzarella, speck et gorgonzola – 15€) et<br />
pour une version light (si tant est que ce soit possible) : une<br />
pizza à la farine complète agrémentée de tomates, mozzarella<br />
et légumes de saison grillés (15€). Certes les prix ne flirtent<br />
pas avec ceux que l’on trouve en Italie, mais le rapport qualité<br />
/ prix ne fait pas défaut et s’applique également à la courte<br />
carte <strong>des</strong> vins. Les amateurs de pâtes ne seront pourtant pas<br />
déçus – goûtez par exemple les casarecci au pistou rouge de<br />
matteo (12,5€) ou les maccheroni artisanales au ragoût de<br />
bœuf (13€) – pas plus que les éternels carnivores (pièces de<br />
bœuf et ratatouille au romarin –18€) ou adeptes de fruits de<br />
mer (calamars grillés – 17 €, ou espadon à la sicilienne – 19€).<br />
Quant aux douceurs, pas de surprise : tiramisu (7€) ou panna<br />
cotta et son coulis de saison (6€). Le restaurant a du succès et<br />
le service peut s’en ressentir dans les « rush » du week end.<br />
Heureusement, il existe une annexe quelques mètres plus loin<br />
– la Salumeria – qui dispose d’une autre carte (plus rustique<br />
et rudimentaire : bruschetta, assiettes de charcuterie, etc.)<br />
mais qui vous servira bien volontiers la cuisine de sa voisine.<br />
En prime, la Salumeria offre une belle sélection, entre autres,<br />
d’huile d’olive, de fromages et de charcuterie à emporter.<br />
LA PIZZETTA<br />
22 avenue Trudaine 75009 - 01 48 78 14 08<br />
Métro Anvers (2) ou Pigalle (2/12) - Fermé dimanche soir<br />
LA SALUMERIA<br />
20 avenue Trudaine 75009 - 01 42 82 06 32<br />
Ouvert tous les jours<br />
<strong>LE</strong>S BONNES TOQUES<br />
L’Enoteca<br />
Restaurants italiens<br />
Entre le marais et la Seine, le long de la royale rue Charles V, entrez<br />
dans la haute et imposante salle de l’Enoteca, aux poutres<br />
et pierres apparentes et dont les lustres en verre sont soufflés à<br />
murano. un escalier vous mènera à une autre salle ouverte sur<br />
celle de plain-pied. La cuisine, authentique, et le menu change<br />
toutes les semaines. La carte est bel et bien originale et en<br />
saison, <strong>des</strong> plats à la truffe blanche d’Alba vous seront proposés,<br />
en respectant au mieux le coût du produit brut (tagliolini<br />
fraîches à la truffe blanche d’Alba, beurre et parmesan – 39€).<br />
Quelques illustrations, évanescentes par définition, mettent<br />
l’eau à la bouche : soufflé de parmesan et sa sauce au vinaigre<br />
balsamique caramélisé (9€), cassolette de calamars, lentilles,<br />
menthe basilic et sa boutargue de Sardaigne (11€), pappardelle<br />
con ragu’d’anatra (ragoût de canard, mijoté au vin rouge, parfumé<br />
à la cannelle et à la sauge – 15€) ou pennette au pistou<br />
de noisette, ail et basilic (14€). Le soir, un menu entrée/plat/<br />
<strong>des</strong>sert est proposé à partir de la carte principale (28€), que<br />
l’on peut choisir d’agrémenter par la sélection de vins au verre,<br />
chaque étape du menu étant couplée à un vin différent (43€).<br />
L’expérience en vaut le détour car l’Enoteca, qui porte bien son<br />
nom, a distingué sa cave en remportant le prix de la meilleure<br />
carte <strong>des</strong> vins italiens à l’étranger (Salon international Vinitaly,<br />
2005). Le service sera ravi de vous conseiller, plein d’enthousiasme,<br />
une bouteille, y compris à emporter. En prime, la chaleureuse<br />
Enoteca accueille les dîneurs jusqu’à 23h30, y compris<br />
le dimanche !<br />
25 rue Charles V 75004 - 01 42 78 91 44<br />
Métro Saint-Paul (1) ou Pont Marie (7)<br />
Ouvert tous les jours<br />
Mathilde Saltiel - Promotion Jacques Attali - Série G<br />
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<strong>LE</strong>S BONNES TOQUES<br />
La recettes du Baromaître<br />
Pennes crémeuses aux girolles<br />
Ingrédients pour 4 personnes :<br />
• 400g de pennes<br />
• 300g de girolles (ou de cèpes ou de morilles)<br />
• 3 échalotes<br />
• 3 noix de beurre<br />
• 1 cuillère à soupe d’huile d’olive<br />
• 150 ml de crème fraîche épaisse<br />
• 1 pincée de noix de muscade<br />
• Sel et poivre<br />
1. Nettoyez les champignons pour leur ôter terre et autres<br />
dépôts.<br />
2. Chemisez les échalotes et émincez-les.<br />
3. Dans une poêle, faites chauffez à feu doux, trois noix<br />
de beurre et la cuillère à soupe d’huile d’olive puis faites-y<br />
revenir les échalotes émincées jusqu’à ce qu’elles deviennent<br />
tendres (environ 5 minutes).<br />
4. Ajoutez les girolles dans la poêle et laissez cuire quelques<br />
minutes à feu doux en mélangeant de temps en temps.<br />
5. Portez une casserole d’eau salée à ébullition, jetez-y les<br />
pâtes et laissez les cuire le temps indiqué.<br />
6. Pendant la cuisson <strong>des</strong> pâtes, ajoutez la crème fraîche à la<br />
poêle et laissez cuire à feu doux pendant 8-10 minutes, en<br />
remuant de temps en temps.<br />
7. Ajoutez la pincée de noix de muscade, salez et poivrez. une<br />
fois les pâtes égouttées, incorporez la sauce crémeuse aux<br />
girolles et dégustez immédiatement !<br />
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Mathilde Saltiel - Promotion Jacques Attali - Série G<br />
<strong>LE</strong>S BONNES TOQUES<br />
La recette du Baromaître<br />
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