PRIX ENcRE D'ASIE 2011 - Lycée français de Singapour

lfs.edu.sg

PRIX ENcRE D'ASIE 2011 - Lycée français de Singapour

Encre d’Asie 2011

Concours d’écriture

La Graine de l’an 17

Et autres récits de science-fiction…

Concours organisé par : Sylvie Vangilwe, professeure de Lettres

Illustrations : Gwenaëlle Sifferlen, professeure de Lettres

3


Les parutions du concours Encre d’Asie

Mystères sur l’île du Merlion, 2009

Voyage au bout de soi et autres récits d’exploration, 2010

4


à Alain Grousset

5


AVANT-PROPOS

Pour la troisième année consécutive, les élèves de 5 ème du Lycée Français

de Singapour ont participé à Encre d’Asie, concours d’écriture créé en 2009, en

partenariat avec d’autres établissements de la zone Asie-Pacifique. Cette année,

l’Ecole Internationale Française de Bali, le Lycée Français Alexandre Yersin d’Hanoï et

les Lycées Français de Bangkok et de Kuala Lumpur ont collaboré à ce projet.

Nous pouvons nous réjouir du succès croissant de cette action fédératrice qui a

permis à nos élèves de devenir de jeunes auteurs et d’être publiés.

Le rendez-vous littéraire de cette année invitait nos élèves à se plonger dans un

monde imaginaire, celui des androïdes, des machines démentes, des extra-terrestres

et des cataclysmes. Le thème de la science-fiction, genre littéraire foisonnant, les

a grandement inspirés. Après des recherches sur l’évolution du genre, des lectures

personnelles de textes d’Alain Grousset, de Christian Grenier et d’Anne-Laure Bondoux

et la rencontre avec certains de ces mêmes auteurs, nos écrivains en herbe se sont

lancés avec enthousiasme dans l’aventure de l’écriture.

Nous félicitons l’ensemble des participants pour la qualité de leurs productions

et vous souhaitons une agréable lecture.

Sylvie Vangilwe,

Professeure de Lettres

7


PRéfAcE

Si lire c’est voyager, écrire, c’est construire pour toujours.

Vous, les jeunes écrivains, qui vous êtes lancés dans ce pari incroyable d’inventer

une histoire, vous venez de bâtir des mondes et des gens qui désormais existent.

Ce recueil est leur maison, la preuve qu’ils sont maintenant parmi nous et pour

longtemps.

Vous, les lecteurs, qui allez vous lancer, yeux perdus, dans le travail incroyable

de ces jeunes qui ont osé écrire, vous allez constater que leur imagination est

débordante, sans limite, et si diverse.

L’écriture et la lecture sont comme deux mains jointes : elles ne peuvent exister

l’une sans l’autre. Un livre est un passeur d’images. Images créées par les auteurs,

images reçues par les lecteurs qui, miraculeusement, en rajoutent à celles des

écrivains, au gré de leurs propres personnalités. Toute la richesse de la lecture est là !

Je vous invite donc, sans délai, à vous plonger dans ce présent recueil, pour votre

plus grand plaisir, croyez moi.

Alain Grousset, 2011

Alain Grousset a écrit de très nombreux articles et critiques, notamment dans Lire,

et corédigé un Dictionnaire de la science-fiction. Son premier roman pour la jeunesse, La

Citadelle du vertige (1990) a reçu le Grand prix du ministère de la Jeunesse et des Sports.

Depuis, il en a écrit plus de quarante !

9


PRIX ENcRE D’ASIE 2011

La Graine de l’an 17

et autres récits de Science-Fiction

Les lauréats

1er prix

La Graine de l’an 17, Emilie Reineke, Lycée Français de Singapour

2 ème prix

La Seconde vie de Papa le Grand, Dora Ben-Elkadi, Lycée Français de Kuala Lumpur

3 ème prix

Le Futur réversible, Gaspard Lauras, Lycée Français Alexandre Yersin d’Hanoï

4 ème prix

Les Chiffres, la mort, ma vie, Emma Savornin, Lycée Français de Kuala Lumpur

Les autres textes plébiscités …

Opération Mondiala, Marie Jittasevi, Lycée Français de Bangkok

Le Moi, Nguyen Minh Chau, Lycée Français Alexandre Yersin d’Hanoï

Le Secret, Emma Dailey, Lycée Français de Singapour

Bienvenue sur terre, Alexis Penverne, Lycée Français de Kuala Lumpur

Une Aventure inattendue, Kévin Bendenoun, Ecole Internationale Française de Bali

11


1 er prix :

La Graine de l’an 17

13


Bonjour ! Je m’appelle C199, je suis un individu de sexe féminin, et… Bah, et

puis zut ! Je ne suis pas à l’école et puis y’a pas d’adulte dans le coin, autant parler

normalement ! Je m’appelle Camille, c’est le nom qui correspond à C199, je suis une

fille et j’ai 12 ans (et des poussières). On est en 3017, la Terre, des sales c…(hum…

non, on n’est pas à l’école mais faut pas exagérer non plus) l’ont rebaptisée T577 et

le gris est prédominant. On vit, ma famille et moi, dans un groupe de bâtiments

d’habitation (une rue avec des maisons) dans une ville nommée P122 (Paris). Pour

avoir de l’oxygène, on a des centrales qui transforment le CO2 en air oxygéné, tout

comme le ferait un arbre. Un arbre… Encore un mot que j’ai sorti du dico. Parce que

des arbres, y’en a plus du tout, y’a même pas d’herbes ou de pousses, et c’est pareil

depuis trois cents ans avant ma naissance. On n’a jamais compris pourquoi ils ont

disparu. Peut-être à cause de la pollution. Peut-être à cause du déboisement. On ne

le saura sans doute jamais. En tout cas maintenant il y’en a plus. Sûr à 90%...

Aujourd’hui il faisait chaud, alors j’ai décidé d’aller à la Pointe Brise de Mer. C’est un

endroit sur la côte où le vent souffle en permanence. Il y a toujours tellement de vent

que les jours de canicule extrême c’est surpeuplé. Mais à cette heure-ci, il n’y aura

personne, je connais le coin. Cela faisait donc une demi-heure que je me baladais

sans rencontrer personne, profitant du vent et du silence, quand j’ai vu un missile

noir s’écraser dans les dunes. Piquée par la curiosité, j’ai dégagé quelques monticules

de sable pour me retrouver nez à nez avec un corbeau gâteux qui s’étranglait. Je

m’apprêtais à l’aider lorsqu’il a craché ce qu’il avait dans la gorge avant de s’envoler

d’un vol hésitant. J’ai regardé. C’était marron. C’était doux. C’était lisse. Ça avait la forme

d’une goutte. C’était… étrange. Je sais que maintenant que je sais ce que c’était, c’est

nul de dire que c’était étrange. Bizarrement, je l’ai gardé. Je savais pourtant très bien

que je transgressais la règle la plus importante de la ville : Si quelqu’un trouve un objet

inconnu et qu’il ne le donne pas aux scientifiques pour observation intensive, il sera mis

à mort… Cette loi a été inventée quand un jour un homme a trouvé une bombe à

retardement en ignorant le danger. Tout son village a explosé une semaine après sa

trouvaille… Moi je dis : ce n’est pas une raison. Parce que quand j’ai touché la chose,

quand je l’ai prise dans ma main, j’ai pensé à du bois. Ça m’est venu comme ça, une

inspiration. Le bois, j’en ai vu en photo, c’est marron et plein de sillons, tout comme

l’objet. Mais les oiseaux ne mangent et n’ont jamais mangé le bois ?... Mystère. J’ai

décidé de n’en parler qu’à B133 (Bastien). Bastien c’est mon frère, il a un an de plus

15


que moi mais on est inséparables ! Je ne comprends pas les gens qui me disent que

je n’ai pas de chance d’avoir un grand frère… Je suis rentrée à la maison plus vite

que les voitures (qui marchent à l’azote liquide, c’est beaucoup plus propre que le

pétrole, de toute façon aujourd’hui disparu). Je me suis ruée sur Bastien et je lui ai

tout raconté. A la fin, il m’a entraînée dans sa chambre et on en a discuté :

16

« Mais c’était quoi, ce truc, alors ?

- Je ne sais pas, mais ça avait quelque chose de… fascinant… Regarde.

- Hmm… Écoute, voilà ce qu’on va faire : pour l’instant, tu vas l’enterrer dans la

cour sur la terrasse pour ne pas que quelqu’un le découvre, ce truc, et puis demain on

ira à la bibliothèque voir si on ne trouve pas quelque chose, d’accord ?

- D’accord. »

Le lendemain matin, je me suis réveillée à 10 heures, on était un samedi et je suis

une lève-tard. Comme d’habitude, Bastien devait déjà être à la bibliothèque, alors je

me suis dit que tant qu’à faire quelque chose, autant faire un truc utile et aller étudier

l’espèce de goutte marron.

« Mais quesque ?! »

A ma grande surprise, là où j’avais enterré la chose, se dressait comme une petite

pointe d’un vert que je n’avais jamais vu auparavant !

Comme pour souligner ça, Bastien arriva soudainement, un bouquin épais

comme pas deux sous le bras.

« Camille ! L’espèce de goutte bizarre, ça s’appelle une graine et c’est le moyen

de reproduction d’un arbre ! Et cette graine-là, c’est le moyen de reproduction d’un

cerisier dont les fruits comestibles !

- Alors cette minuscule pointe verte…

- …C’EST UNE POUSSE !!! ÇA VEUT DIRE QUE LA GRAINE…

- … ELLE A POUUUSSEEEEEE !!!

- Hooolala ! Ça va pas de hurler comme ça ?! Vous êtes malades ou quoi ?!

- Désolée, Maman… »


J’étais avec Bastien en train d’observer la pousse. Ça faisait deux jours qu’elle

avait fait son apparition et en deux jours, elle avait grandi. Elle avait maintenant une

minuscule feuille toute rabougrie. Elle en avait deux avant, mais l’une d’elles s’était

détachée dans un coup de vent.

« Tu sais, me dit soudain Bastien, il paraît qu’avant on faisait le papier avec

des arbres. On faisait des boules comme la pâte à modeler. Et puis on aplatissait.

Maintenant les feuilles sont en plastique d’azote liquide, c’est pour ça qu’on ne peut

pas les déchirer.

- Ah bon ?

- Oui. Et même que j’ai lu dans un livre que c’était maintenant prouvé, les arbres

ont bien disparu à cause de la pollution. »

Il s’est tu. Il avait l’air sombre et furieux contre lui-même. Contre lui-même ou la

totalité de l’humanité parce qu’elle avait détruit les arbres ?...

Le lendemain, en voyant que la pousse avait encore évolué, j’ai décidé de tenir

un carnet pour noter ses changements. J’ai mis ici ceux-ci, d’aujourd’hui à presque

deux ans plus tard (en sautant les détails) :

« 11/04/3017 : La pousse a grandi de trois centimètres. Deux bourgeons de

feuilles sont sur le point d’éclore. »

« 18/04/3017 : La pousse ne s’appelle plus une pousse, mais une plante. Une

surface marron et dure appelée écorce a fait son apparition les feuilles bourgeonnent

un peu partout. »

« 20/04/3017 : Jour de grand vent. Beaucoup de feuilles ne résistent pas aux

bourrasques. »

« 13/08/3017 : L’arbre est plus beau que jamais. D’après Bastien, des fleurs feront

leur apparition au printemps. »

« 02/01/3018 : Ça y est ! Les fleurs ont éclos ! C’est mille fois plus beau que je ne

l’imaginais. Elles sont sorties comme pour nous souhaiter la bonne année. »

« 24/06/3018 : Les restes de fleurs se sont transformés en fruits. Ils sont tout

17


ouges et j’ai découvert un nouveau goût incroyable en en mangeant un : le sucré ! »

18

« 10/11/3018 : Les feuilles commencent à tomber. Comme vous pouvez le croire,

ça fait longtemps que les parents sont dans le secret. »

« 09/02/3019 : Ça fait très longtemps que le cerisier est un arbre à part entière.

Mais je le dis car aujourd’hui, deux nouvelles pousses ont vu le jour... »

Je m’appelle Camille. J’ai 14 ans. Mon frère Bastien a 14 ans 99.9999 centièmes.

Il aura 15 ans dans une semaine. On a chez nous un grand cerisier et deux pousses...

« BASTIEN !!!

- Quoi encore ?

- Tu peux venir m’aider ? »

Je me débattais avec la porte qui donnait sur mon balcon qui donnait sur la rue,

et je pensais qu’un peu d’aide ne serait pas de refus. Mais ça faisait deux jours qu’elle

coinçait. Quand Bastien est arrivé, j’ai redoublé d’efforts juste pour lui prouver que ça

m’énervait vraiment. Et encore, même à deux on a eu du mal. Et puis soudain cette

de porte s’est ouverte, nous projetant sur le balcon. On s’apprêtait à se relever

lorsqu’on a entendu quelque chose qui fait très peur dans cette société où tout est

bien organisé et où personne ne dépasse du lot : les sirènes d’une voiture de police.

Autant vous le dire tout de suite : ici, si la prison est souterraine et loin de la ville, c’est

pour ne pas qu’on voit toutes les horreurs qu’il y a là-bas et pour que l’on n’entende

pas les hurlements des malheureux qui s’y trouvent. D’après Maman, ça expliquerait

pourquoi il y a toutes ces maisons à vendre du côté du vallon où se trouvent les

cellules.

Mais là, quand j’ai vu que la voiture s’était arrêtée juste devant NOTRE porte, j’ai

bien cru que j’allais tomber du balcon. Papa a ouvert la porte et un policier est sorti

de la voiture et a dit :

« Vous êtes en état d’arrestation. »

Tout d’abord, Papa n’a pas compris.

« Hein ?!

- Vos enfants ont gardé un objet inconnu. Puisque vous ne les avez pas dénoncés,

vous êtes considérés comme leurs complices, vous et votre femme. Votre fille, votre


fils, votre femme et vous-même serez donc mis à mort. »

Avant que Papa n’ait pu répondre, un autre policier est entré dans la maison pour

en ressortir avec Maman puis les deux policiers ont emporté nos parents dans la

voiture sous une rafale de protestations.

Tout d’abord, je fus déconcertée et horrifiée. Même un officier de la loi ne pouvait

être aussi insensible ! Il n’y avait même pas eu une lueur d’impuissance dans leurs

yeux !

Puis je vis quelque chose qui expliquait tout. En s’éraflant l’épaule contre le mur

de notre maison, l’un des policiers venait de révéler non pas du sang, mais... des fils

électriques. Des androïdes ! Voilà pourquoi ces policiers obéissaient à la loi au pied de

la lettre au lieu de nous donner juste une grosse amende. C’était des robots !

Je repensais à toutes les feuilles qui étaient tombées tout ce temps. Quelqu’un

avait dû alerter la gendarmerie après avoir trouvé une feuille et la police avait identifié

l’origine de celle-ci.

Bastien m’alerta soudain:

« Viens vite ! Ils vont fouiller la maison ! »

On est descendus par le balcon lorsque les policiers ont disparu dans la maison

puis nous sommes allés dans une cachette que nous seuls connaissons, une sorte de

terrier abandonné, découvert sous un rocher.

Nous avons attendu là jusqu’au soir. Lorsque enfin nous avons daigné sortir,

quelques étoiles pointaient déjà dans le ciel. Nous sommes retournés à la maison

pour la trouver sans-dessus-dessous. Des papiers jonchaient le sol. J’en lus un :

« Chère Carole… ». Une lettre inachevée adressée à ma tante, bien sûr. Le vase préféré

de Papa était en morceaux sur le buffet. Celui de Maman aussi. J’étais anéantie.

« Ils ont coupé l’arbre et écrasé les pousses, me dit Bastien qui venait de la terrasse.

Plus rien ne nous retient ici. Autant prendre des provisions, ce qui est récupérable, et

puis partir avant qu’ils ne nous trouvent. »

J’ai obéi. Nous sommes partis sous un ciel d’encre, où seule la lumière des étoiles

19


nous éclairait. A force d’errer, nous sommes arrivés sur la plage. Une barque ballottée

par les vagues était accostée là. Je me tournai vers Bastien, mais naturellement il avait

eu la même idée que moi. Nous sommes partis dans la nuit, sur une barque avec

seulement un filet et des provisions.

Je m’appelle Camille. J’ai 14 ans. Mon frère Bastien a 15 ans, et cela fait presque

un mois que nous errons sur une petite barque en vivant seulement des produits de

notre pêche et des restes de nos provisions… Nous sommes le 28 février…

02 mars. Nous sommes dans un endroit où les poissons ne manquent pas, mais

notre filet a un trou et nous souffrons de la disette…

05 mars. Je faisais un rêve très étrange. Des androïdes balançaient des rats morts

dans des cellules et… BONK !!!

Je me suis réveillée en sursaut (et en sueur). Bastien aussi. Nous venions de

heurter une île… Mais au lieu de la terre marron habituelle, le sol était couvert de

sortes de feuilles plantées dans l’humus, et elles étaient douces et moelleuses. Nous

avons marché un peu sur l’herbe piquée de fleurs multicolores avant d’arriver devant

une sorte de rangée d’arbres qui se dressaient devant l’horizon.

20


2 ème prix :

La Seconde vie de Papa le Grand

21


Tu t’es précipité vers la porte de mon laboratoire et tu l’as poussée en hurlant :

« Papa le Grand ! Papa le Grand ! C’est l’heure de manger ! »

Mais j’étais affectueusement plongé dans mon livre d’inventions, j’entendais à

peine le ronronnement du climatiseur. De temps en temps, je griffonnais des calculs

infinis sur un bout de papier. Tout excité, tu as repris tes hurlements enfantins : « Papa

le Grand ! Nous t’attendons pour passer à table ! »

J’ai levé vers toi mon regard indifférent, et, toujours noyé dans mes pensées, j’ai

marmonné :

« Non, mon petit Raffil, si je m’en vais vers la Seconde Vie, j’aurai tout le temps de

déguster tout ce que je voudrais, et à ma guise. Maintenant, je dois travailler.» Tu as

secoué la tête en lâchant un petit rire qui fit étinceler tes pupilles :

« … Tu deviens complètement fou, Papa le Grand ! »

Depuis que ton père est mort, tu ne m’as plus jamais appelé « Grand-papa ».

Je m’étais entièrement emparé de son règne parental ; alors, pour mieux

exprimer mon nouvel insigne paternel, tu m’as attribué le titre de « Papa le Grand ».

« Je ne suis pas fou, je suis follement génial, me suis-je contenté de répliquer.

Si tu savais ce que je suis en train de préparer, tu ne dirais jamais des choses aussi

insensées.»

Toujours serein, mon regard s’est posé sur ton visage : tu ne riais plus, mais un

sourire innocent allongeait légèrement tes lèvres. Alors, j’ai fini par céder à la tentation

de te prendre dans mes bras.

« Tu veux que je te dise ce que représente ce grand projet que je suis en train de

bâtir ? ai-je fait en te serrant de toutes mes forces.

- Oui, Papa le Grand. Oh, oui ! Je veux tout savoir !

- Tu as secoué la tête en lâchant un petit rire qui fit étinceler tes pupilles. »

Je pris une grande inspiration, et j’expirai, quelques secondes après, tout le contenu

de mes poumons, et de mon cœur.

« Eh bien, ce ne sera pas très simple à révéler, soupirai-je, mais j’ai confiance en

toi. Parce que je sais que, toi aussi, tu as confiance en moi… n’est-ce pas, Raffil ?… »

23


24

Tu n’avais pas l’air d’avoir compris ma question. Alors, tu as recommencé à rire.

Moi, j’avais eu envie de pleurer…

« Raffil, mon garçon… Je vais te dire un grand secret. Tu as huit ans, maintenant.

Tu es grand… Je sais que tu sais garder les secrets, alors je compte sur toi pour que

personne n’en sache rien. Ne raconte rien à ta grande sœur, et je ne veux absolument

pas que ta grand-mère ou que ta mère en sache quoi que ce soit ! » Et je me suis mis

à parler, parler, parler… J’évitais de croiser ton regard triste et anxieux. A chaque fois

que je me taisais pour reprendre mon souffle, tes yeux se posaient sur mes lèvres

comme des pierres lourdes et noires de chagrin. Tu ne riais plus, tu ne souriais plus, tu

n’osais plus ouvrir la bouche... Quand j’eus fini, je ne t’ai pas demandé ton avis. Je t’ai

tourné le dos pour te cacher la larme qui coulait sur le bout de mon nez. Les sourcils

froncés, tu as murmuré : « Espèce de psychopathe ! »

Tes mots m’avaient tordu le cœur, déchiré la gorge et assombri la vue. Tout

le monde me traitait de psychopathe. Et la seule personne qui me restait, la seule

personne qui faisait toujours de son mieux pour soutenir mes espoirs… et bien, elle a

eu le courage de me traiter de psychopathe. Je ne pouvais pas supporter plus grande

honte, plus grande douleur… alors, j’ai dit :

« Je sais que tu ne le penses pas… J’ai encore confiance en toi. S’il te plaît, rejoinsmoi

le plus vite possible… s’il te plaît… »

Tu as détourné le regard… et je l’ai fait. Tu as hurlé... tu as éclaté en sanglots… tu

m’as supplié de revenir… tu as juré que tu ne pensais pas vraiment ce que tu avais

dit, que tu m’aimais… mais je l’avais fait…

Deux jours étaient passés, tu pleurais comme-ci cela était arrivé à l’instant même.

Ta mère, ta sœur et ta grand-mère avaient beau te supplier de leur avouer les raisons

de tes dépressions si soudaines ; en vain, leur inquiétude provoquait à peine l’envie

de t’élancer dans les bras de ta maman… Tu as pris quelques feuilles abandonnées

sur mon bureau, tu les as rassemblées et tu en as fait un petit livre que tu as intitulé :

« La Seconde vie de Papa le Grand, contée par Raffil Luvitchnof ». Tu y as rédigé mot

à mot le dialogue que nous avions entrepris il y a deux jours, dans mon laboratoire.

Tu n’as raté aucune phrase de mon discours ! Tu as écrit : «…J’ai encore confiance en

toi. S’il te plaît, rejoins-moi le plus vite possible… s’il te plaît… ». Et là, tu t’es dit : « Je


vais te rejoindre, Papa le Grand, je vais te rejoindre tout de suite… moi aussi, je vais

le faire… »

« C’est affreux, as-tu écrit, c’est abominable ! Ma grande sœur Azoranne a

découvert notre secret à moi et à Papa le Grand ! J’étais au laboratoire. J’avais dissimulé

le cadavre de Papa le Grand sous son bureau. Ensuite, j’ai saisi son revolver et je me

suis caché dans l’armoire. Je voulais absolument rejoindre Papa le Grand ! Revoir

mon vrai père était une raison de plus qui me motivait. Je savais que mon geste

risquait de faire de la peine à ma mère… mais tant pis… J’ai avalé la dernière goutte

de salive qui nouait ma gorge. Le revolver était collé à ma tempe. Je m’apprêtais

à tirer, lorsque ma sœur ouvrit d’un seul coup la porte de l’armoire, et lâcha un cri

assourdissant. Elle commença à sangloter ; exactement la même réaction que j’ai

eue lors de «l’évènement »… Ni Azoranne, ni Mamie, ni ma mère ne se doutaient de

ce qui était arrivé à Papa le Grand : il avait l’habitude de s’abandonner pendant des

semaines dans son laboratoire, son absence n’intriguait personne…J’ai pris Azoranne

dans mes bras. Elle m’a serré contre elle, et elle a murmuré «d’une voix tremblante» :

« Mais enfin, Raffil ! Tu es complètement malade ! Pourquoi voulais-tu te tuer ? Tu

n’es donc pas heureux ici ? Pourquoi nous l’as-tu caché ? »

Mais je lui expliquai doucement que Papa le Grand avait besoin de moi, que

je le lui avais promis, et qu’elle ferait mieux de venir avec moi. Je la suppliai de ne

rien raconter à maman. Mais elle refusa, elle me dit que j’avais besoin d’aide, que ce

que je faisais était horriblement dangereux et insensé. Je savais qu’on allait tout faire

pour m’empêcher de rejoindre Papa le Grand. Il fallut absolument que j’empêche

Azoranne de révéler quoi que ce soit. Alors… j’ai tiré sur elle…

Après avoir écrit ces derniers mots, tu as refermé ton livre. Tu avais quitté le

monde il y avait déjà deux jours. Tu t’étais retrouvé dans un lieu que tu avais appelé

le Vide ; « parce que le seul mot à la hauteur pour décrire cet endroit est le mot vide

», avais-tu pensé. Je ne t’aurais pas contredit. Tu étais à la recherche de ta sœur. La

seule compagnie que tu avais à présent était ton livre, qui t’avait miraculeusement

accompagné vers l’autre monde… Soudain, une voix retentit : « Oh, mon Dieu… Je

suis bel et bien morte.»

***

***

25


26

C’était Azoranne, tu le savais. Tu t’es mis à courir dans l’infini du Vide comme un

fou, guidé par sa voix. Tu as couru, couru, couru… en perdant espoir, tu t’es laissé

tomber sur les fesses.

« Ce n’est qu’une illusion, pensas-tu. Le Diable me joue des tours… »

C’est à cet instant qu’est apparu un fantôme tremblant comme une vague :

c’était Azoranne ! Ou plutôt l’âme d’Azoranne… Tu ne l’avais pas reconnue grâce à

son visage. Ah non, pas du tout ! L’âme n’avait ni corps ni tête, seulement des sortes

de mains qui s’en échappaient. « Ça » ressemblait à une bouffée de vapeur formant

une silhouette humaine, avec des lettres greffées sur ce qui devait être son front, qui

disaient « Azoranne Luvitchnof ». Tu ne t’imaginais pas que c’était cela, une âme... Le

moment de vos retrouvailles fut très soulageant, mais aussi nostalgique

« Il faut aller à la recherche de la Seconde Vie, as-tu murmuré quelques minutes

plus tard. »

Mais il était impossible de trouver quoi que ce soit dans le Chaos qui vous

entourait ; vous ne saviez même pas sur quoi vous posiez les pieds !

TOUT était strictement RIEN…

« Tu crois vraiment que notre zinzin de grand-père aurai pu créer un deuxième

monde après la mort… soupira rageusement l’âme de ta sœur. Je ne te pardonnerai

jamais de m’avoir arrachée à la vie aussi brutalement pour m’emmener dans ce vide

- Arrête, hurlas-tu. Papa le Grand n’est pas zinzin ! Et oui, je crois en cette Seconde

Vie. Il l’a même appelée « Luvitchnof » en l’honneur de notre famille ! »

C’est alors que fut déclenchée une voix robotique sonore :

« Luvitchnof. Mot de passe accepté. Veuillez prendre le chemin qui vous sera

présenté dans quelques instants. »

Azoranne et toi étiez bouche bée. En un éclat, un cercle noir apparut juste en face

de vous. Il tournait de plus en plus vite en s’élargissant, pour former à la fin une spirale

profonde d’où vous fut dressé un tapis roulant. Vous vous y êtes laissé emmener...


« Nous vous souhaitons la bienvenue à Luvitchnof, reprit le Robot. Veuillez

prendre la carte qui vous sera proposée dans quelques minutes. »

Cinq mètres plus loin, vous rencontrâtes une machine qui offrit une carte à

chacun d’entre vous. Tu lus « R.L3 » sur la tienne et « A.L1 » sur celle d’Azoranne.

« Veuillez maintenant insérer votre carte dans le Distributeur de Corps qui

comporte le même code que celui indiqué sur votre carte, et récupérez votre corps.

Tu cherchas la machine qui correspondait à ta carte et tu suivis la démarche

donnée par le Robot.

« Incroyable, pensas-tu en enfilant ton corps, qui fut éjecté par le Distributeur. Je

me sens de nouveau dans ma peau ! »

Tu te tournas vers ta sœur, et tu souris lorsque tu vis que, elle aussi, elle avait

repris son apparence humaine.

« On n’allait tout de même pas rester de simples âmes pendant toute notre vie,

fit Azoranne en clignant d’un œil.

- Maintenant, intervint le Robot, préparez-vous à pénétrer dans Luvitchnof. »

Vous empruntâtes un deuxième tapis roulant et, quelques minutes plus tard,

à votre grande surprise, un gigantesque portail s’ouvrit pour laisser apparaître un

paysage enluminé. Ce que vous aviez sous les yeux ne ressemblait à rien d’autre

qu’à un monde virtuel. Un monde parfait. Les immeubles, les routes, les transports,

la verdure, le ciel, les gens étaient semblables aux éléments terrestres, mais en

même temps incomparables à ceux-ci. Ebahi, tu ne te rendis même pas compte que

quelqu’un avançait vers toi…

« Papa ! » cria Azoranne en se jetant dans ses bras.

Quittant soudainement ta contemplation, tu fis de même « Ah ! Les enfants, vous

ne pouviez pas imaginer comment vous me manquiez. Heureusement, ton grandpère

nous a tous sauvés, dit ton père après vous avoir longuement embrassés et

câlinés. »

27


28

J’apparus d’un coup près de vous. Nous passâmes un long moment à exprimer

les émotions qui nous avaient tous envahis…

« J’ai créé la Seconde Vie, expliquai-je, car je savais que beaucoup de personnes

méritaient une deuxième chance, après avoir totalement raté leur existence. J’ai

mis en place un code d’accès à Luvitchnof car des créatures étranges telles que les

Diables se faufilaient en cachette dans cette dimension. J’ai été terrifié à l’idée de

voir Luvitchnof détruite à cause d’eux. Mais ne vous inquiétez pas, il sera facile aux

nouveaux arrivants de retrouver l’endroit. Je leur envoie le mot de passe en plein

sommeil ; ils le connaissent tous inconsciemment… J’ai créé des clones de chaque

être vivant sur Terre, car je me suis dit que vivre une vie, c’est être humain, et donc

avoir un corps humain ! C’est indispensable pour obtenir un monde cent pour cent

parfait ! Et, je vous assure, il est cent pour cent parfait ! Il y a tout ce que vous désirez

en rêves, ici. J’ai même su créer des anges, croyez-le ou non. Ce monde est encore

meilleur que le Paradis ! Même s’il faut dire que je n’ai encore jamais su s’il existait

vraiment, le Paradis… Votre grand-mère ne va pas tarder à venir, j’en suis certain,

rigolai-je. Elle était si malade quand je l’ai quittée que ça ne m’étonnerait pas si elle

arrivait ici tout de suite. Quant à votre mère… Elle a encore une vie et demie à vivre,

dis-je en rigolant une deuxième fois. Allez donc jouer, les enfants. Faites ce que vous

avez eu envie de faire depuis longtemps. Vous trouverez tout ce que vous cherchez.

C’est mieux que le Paradis, je vous dis ! Mais attendez… Je réclame le pardon à

propos d’une seule chose… Je n’ai pas réussi à faire durer éternellement la Seconde

Vie… A la fin de cette deuxième existence, vous ne serez même pas des âmes. Vous

n’existerez plus. Alors profitez-en bien, les enfants… C’est votre dernière opportunité

de vivre… »


3 ème prix :

Le Futur réversible

29


Comme chaque matin la voix synthétique du réveil bio-ionique de Nelg le tira

de son sommeil :

« Bonjour ! Il est précisément sept heures. Nous sommes le 15 janvier 2745, la

température extérieure est de 35°C au pôle sud et de 184°C sous l’équateur ; le taux

de CO2 dans l’air est de 72 %, le ciel est clair à 77%, les ultraviolets sont au taux 8 sur

l’échelle de Relchert. Prévoyez votre combinaison antiradiation n°4.»

Nelg ouvrit l’œil et revint à lui. Son cerveau émit un signal qui commanda à son

robot la préparation d’une pilule nutritive oxygénante et d’un breuvage hydratant

en guise de petit déjeuner. Lorsqu’il posa les pieds sur le sol encore tiède de la

nuit, l’ordinateur central lui indiqua que sa femme Anish’kha se réveillerait dans dix

minutes. Quelques minutes plus tard, il entrait dans la cuisosphère pour se sustenter.

Au mur, le grand écran tactile affichait le planning : 7h30 - départ pour l’observatoire

météorologique. La messagerie vocale de sa montre l’interrompit :

«Vous avez un nouveau message de la part de Kim Störmer. Souhaitez-vous

l’entendre ? »

Kim Störmer, son ami et collègue de l’observatoire météorologique, lui avait

rendu visite la veille au soir. Il était arrivé vers onze heures et lui avait affirmé que

selon ses calculs la Terre allait continuer à se réchauffer de façon irréversible malgré

la réduction de trente pourcents des émissions de CO2 entreprise par l’État Major.

Kim lui avait annoncé qu’une bourrasque venant du nord devait asphyxier le pôle

sud, seul refuge terrestre encore habitable par les humains. Nelg se remémora sa

conversation animée de la veille au soir avec Kim. Il l’avait interrogé, dubitatif :

« Qu’est-ce qui te fait croire ça ? Si c’était le cas, nos unités météorologiques nous

auraient avertis depuis longtemps ! Et pourquoi me l’annonces-tu seulement maintenant ?

Tu racontes n’importe quoi ! »

Kim avait levé les yeux au ciel, fronçant les sourcils et pinçant les lèvres pour exprimer

son agacement par rapport au doute que Nelg exprimait.

« Les unités sont détraquées, lui avait répondu Kim, et le vent est trop rapide pour être

détecté à temps par les capteurs climatiques. J’ai achevé mes recherches sur mon unité

portable il y a quelques minutes, seulement. Crois-tu que cela m’amuse de te déranger

31


aussi tard ? Si j’avais compris plus tôt qu’une catastrophe était imminente, je t’aurais

évidemment prévenu plus tôt ! »

32

La voix féminine de l’ordinateur de Nelg l’interrompit dans ses pensées :

« Votre femme sera debout dans 15 secondes ; elle a bien dormi. N’oubliez pas

de lui souhaiter un bon 154ème anniversaire avant qu’elle n’aille faire son jogging.

Souhaitez-vous écouter le message de Kim maintenant ?

- Hum, grommela Nelg.

- Nelg, mes prédictions sont justes, un vent puissant transportant une très grande

quantité de gaz toxique se dirige vers notre colonie et menace de contaminer l’air que

nous respirons ! L’information vient d’arriver à l’Etat Major. Des nefs spatiales sont prêtes

pour une évacuation rapide de la population mais l’information n’a pas encore été rendue

publique. Je t’en dirai plus lorsque tu arriveras à l’observatoire. »

Lorsqu’il eut fini d’écouter le message et que sa montre-messagerie se mit en

veille, il releva les yeux, bouche bée. Il avala rapidement sa pilule vitaminée, tout en se

remémorant les petits déjeuners de son enfance, plus d’un siècle et demi auparavant.

Il regrettait le miel, cette substance succulente que fabriquaient les abeilles hélas

disparues depuis longtemps, les jus de fruits frais et naturellement sucrés et l’odeur

du café chaud que sa grand-mère lui préparait encore à l’époque.

Arrivé devant l’observatoire, il confia sa voiture antigravitationnelle au robot-pilote

de service. Il jeta un coup d’œil sur la ville animée. Les immeubles projetaient leurs

immenses ombres sur les rues bondées de passants et les routes magnétiques où les

véhicules circulaient à perte de vue. Au loin, les fumées grises de la zone industrielle

s’élevaient dans le ciel, transformant les usines en silhouettes fantomatiques. Les

larmes aux yeux en pensant que toute cette animation, toute cette vie serait anéantie

sous un nuage toxique dans quelques heures, il entra dans le sas de sécurité où un

hyper-être sécuritaire analysa son badge d’identification.

« Accès autorisé », résonna une voix nasillarde.

Le sas pivota, la porte s’ouvrit sur une immense salle de contrôle où Kim l’attendait :

on voyait des alertes pointer sur les écrans holographiques. Nelg demanda, sous

couvert de confidence :


« Comment allons-nous échapper à cette catastrophe ?

- Nous allons nous réfugier sur une exoplanète habitable dans le secteur spatial

15 qu’un ami astronome a découverte récemment. Il l’a nommée HD 188753Ab.

Avec mon astronef supraluminique, nous pouvons y arriver en remontant le temps

de quelques siècles seulement. Mais attention, ceci est secret : il ne faut pas que

les autorités l’apprennent car elles enverraient des centaines de vaisseaux cargo

pour coloniser l’exoplanète : il nous reste quelques siècles à vivre et si nous voulons

passer des jours paisibles, il nous faut à tout prix garder notre eldorado à l’abri d’une

colonisation humaine. Prépare-toi, je programme mon astronef et nous partons

d’ici une dizaine d’heures. Préviens Anish’kha et n’oublie pas de demander à ton

ordinateur central de préparer des habits chauds, comme ceux que portaient nos

ancêtres au XXème siècle pendant cette saison qu’ils appelaient hiver. »

Le jeune homme de presque 170 ans sortit par le sas et se rua dans sa voiture

antigravitationnelle ; il mit les moteurs magnétiques en route et se dirigea vers la

sortie du parking. Les routes en direction des gares spatiales étaient bondées : la

nouvelle de la catastrophe avait dû être rendue publique. Des gens paniquaient, des

enfants pleuraient, cela lui rappelait un très vieux film d’apocalypse sorti quelques

735 années plus tôt. Il mit bien trois heures pour arriver devant son bloc. Nelg se

précipita dans la cabine ascensionnelle et fut bousculé par une horde de citoyens

paniqués. Quelques secondes plus tard, arrivé au 458ème étage, il présenta son

index devant le scanner, la porte s’ouvrit automatiquement et il pénétra dans son

appartement cellule. Il y trouva sa femme en train de courir à grandes foulées sur le

tapis roulant de l’hologramme du téléviseur familial. L’air surprise, elle l’interrogea :

« Que fais tu ici, tu n’es pas à l’observatoire ? »

Sans répondre, Nelg programma les valises comme le lui avait suggéré son ami,

attrapa sa femme par la main et sortit de l’habitacle, Anish’kha sur les talons.

« Mais où allons-nous ? demanda-t-elle. Pourquoi les habitants de l’immeuble

quittent-ils aussi leur cellule ?

- Nous devons quitter la terre, lui répondit Nelg. Kim nous attend à l’astroport. Un

nuage chargé de gaz toxique se dirige sur la colonie. Dans quelques heures, tout sera

fini. Selon Kim, le seul moyen d’y échapper est de fuir. Nous allons nous réfugier sur

33


une exoplanète du secteur spatial 15 : elle s’appelle HD 188753 Ab. Elle est habitable

et en astronef supraluminque, nous pourrons y être en remontant le temps de

quelques siècles seulement. »

Arrivés à l’astroport, ils abandonnèrent leur voiture antigravitationnelle et se

dirigèrent vers l’entrée ; une foule énorme et compacte avait envahi le sas de sécurité :

des humains, des humanoïdes et quelques hyper-êtres se bousculaient pour essayer

de trouver un moyen de quitter le pôle terrestre.

Nelg et sa femme se faufilèrent pour atteindre le long couloir qui menait aux

astronefs privés. Anish’kha restait silencieuse, anxieuse sans doute.

Ils arrivèrent bientôt devant une grande porte blindée. Nelg cligna de la paupière

devant la caméra et la porte s’ouvrit sur une grande salle au centre de laquelle un

astronef à propulsion supraluminique trônait majestueusement sur une plateforme

de décollage. Kim et son ami pilote se trouvaient au pied de la rampe d’accès, déjà

parés de leurs combinaisons interplanétaires et prêts à partir.

Nelg et Anish’kha se précipitèrent à bord. Leurs bagages avaient été téléchargés

depuis leur ordinateur domestique. Ils enfilèrent à leur tour les combinaisons puis

configurèrent leur voyage. En volant quelques centaines de fois plus rapidement que

la lumière, ils allaient remonter l’échelle du temps terrestre. Ils estimaient que leur

voyage devait les transporter au début du XXIème siècle équivalent terrestre.

Après la fermeture des accès, l’astronef s’engagea dans le centre dématérialisant

de l’astroport : il décolla en silence. Par les hublots encore solides, Kim et Nelg

aperçurent le reste du pôle à l’agonie sous un nuage grandissant chargé de particules

toxiques laissées par les humains des siècles précédents. Ils assistaient en direct, non

sans émotion, à la fin de la vie terrestre.

L’Astronef se dématérialisa quelques minutes après le décollage puis ce fut le

vide absolu jusqu’à ce que l’engin se re-matérialise, approchant une planète bleue.

On devinait des continents, des mers, des montagnes et des vallées, des déserts et

des forêts : une splendeur éthérée !

Alors qu’ils se rapprochaient de la surface, ils survolèrent une plaine qui

semblait habitée : Negl et Anish’kha remarquèrent d’étranges petits véhicules à

34


moteur thermique se déplaçant sur des routes grises, guidés par des chauffeurs

aux allures humaines. Des bâtiments de quelques dizaines d’étages ressemblaient

aux habitations d’antan qu’ils avaient vues dans les livres de leur enfance ; tout cela

semblait tellement ancien, d’un autre âge.

Une fois au sol, les passagers découvrirent que l’espace était respirable sans

combinaison. Le soleil ne brûlait pas et la température était agréable, même à peau

nue.

Ils tombèrent nez à nez avec un autochtone avec lequel ils engagèrent une

conversation :

« Où sommes-nous ? demanda Kim.

- Si vous continuez cette route, vous arriverez à Paris, lui répondit l’autochtone

surpris par l’accoutrement original de ses interlocuteurs. Mais faites attention car la

circulation est bloquée. Il y a des manifestations : à la veille du G20, le peuple veut

l’engagement des chefs d’États pour stopper le réchauffement de la planète. »

35


4 ème prix :

Les Chiffres, la mort, ma vie

37


Je m’appelle Zoé Slimmertone, j’ai 18 ans et j’ai mon bac. Je vis à Paris au 6 ème

étage de mon immeuble, le Syndrome. Avant de mourir, mes parents travaillaient en

gagnant modestement leur vie dans une usine de voitures volantes. C’est donc plus

pratique pour moi de m’en procurer une car j’en ai de plus en plus besoin. Mais on

me l’a emboutie dernièrement. Donc j’utilise le tube (le transport en commun) qui

me déplace à la vitesse de la lumière aux endroits les plus connus de la ville. Ah oui,

j’oubliais, je vois la date de votre mort sur votre front !!! C’est mon petit secret. Je suis

sûre que vous vous dites : « Mais c’est un super pouvoir !!!! » Eh bien non… à l’âge

de 15 ans, j’ai tenté de me mettre une montre. La montre m’a ligoté le poignet en

me faisant presque un garrot !! J’ai cru que j’allais mourir… Après, par une ouverture,

les chiffres sont sortis du cadran et sont entrés un par un dans mon poignet qui me

faisait souffrir le martyre. C’est à compter de ce jour que je vois la date de la mort

des gens sur leur front. Et je n’en suis pas peu fière !! J’aime la vie que j’ai et je ne

l’échangerais contre rien.

« Bonjour M. Dianosmila, dis-je.

- Bien le bonjour, ma p’tite Zozo! me répondit M. Dianosmila d’un ton toujours

aussi enjoué !!

***

- Pouvez-vous me préparer mon assortiment favori ?

- Bien sûr. »

Puis il se met à murmurer dans un petit micro : « Pilule saumon-carotte, chewinggum

chocolat et pastille effervescente coca. »

Le résultat de cette commande ne se fit pas attendre et arriva avec un « PUUUP »

détonnant. J’avalai la pilule dont la saveur se répandit dans mon gosier avec

délectation. Une fois la pastille de coca ingurgitée, je me sentis désaltérée. Je pris

tout mon temps pour mastiquer le chewing-gum saveur chocolat qui était de loin

mon favori.

« Mmmmmh, toujours aussi délicieux, rétorquai-je l’air rassasié. Je reviens demain,

c’est sûr. Bon, je serais bien restée mais il se met à pleuvoir. Il faut que je me sauve… »

39


40

Mais, comme les tubes étaient bondés, je fis le trajet à pied sous une pluie fine.

En chemin pour faire passer le temps, je fis le point dans ma tête :

« Alors, ce qui m’est arrivé de mauvais aujourd’hui : le robot de la compagnie

d’assurance n’a toujours pas programmé la réparation de ma voiture, il y avait trop

de monde dans le tube et j’ai dû marcher sous la pluie dans le vacarme des voitures

au-dessus de ma tête, je n’aurai pas le temps de communiquer en 3D avec mes amis

par écran tactile… »

Je ruminai mes pensées durant tout le trajet. Arrivée chez moi, je me fis couler

un bon bain chaud avec de la mousse saveur caramel. Le soir venu, je me préparai à

me coucher en jetant le cube qui se dépliait en forme de lit. Après une bonne nuit de

sommeil, j’entrepris d’allumer l’écran qui recouvrait les quatre murs de ma chambre

ainsi que le plafond en actionnant la console holographique devant moi. Je tombai

sur un programme d’informations. Et là, je vis quelque chose d’extraordinaire : sur le

front des deux journalistes, un nombre s’affichait. J’eus un mauvais pressentiment.

Rapidement, je balayai l’air de ma main afin de trouver d’autres programmes. Sur

toutes les chaînes, les individus avaient sur leur front le même chiffre : 5h. Il me fallut

peu de temps pour comprendre. La fin du monde était dans 5 heures !!! Ça me fit

comme un choc électrique. Personne n’était au courant, il n’y avait que moi qui

savais… Je devais devenir folle, c’était impossible !! Je restai un long moment sans

réaction. Quand tout à coup, je me mis à pleurer. Je ne voulais pas mourir. Je voulais

que personne ne meure. Ce n’était pas juste, la vie ne pouvait pas nous faire ça. Dès

que l’on naît, on est hanté par la mort !!! Pourquoi ??? J’étais totalement paniquée.

Le monde ne pouvait pas disparaître dans 5 heures, c’était trop cruel. Je pensais à

ces enfants qui n’ont pas encore vu le jour et qui ne le verraient jamais. Que faire ?

Avertir les gens, continuer à pleurer, ne plus bouger… Je décidai alors d’appeler la

police. J’appuyai sur une touche de ma console et fus mise en relation avec le poste

de police.

« Allô ? me répondit une voix masculine.

- Allô…je vois un nombre sur la tête des gens, balbutiai-je. La fin du monde est

dans 5 heures. Aidez-moi, sauvez le monde… »

Il coupa la liaison en riant. Quelques instants plus tard, j’étais dehors. La pluie de la


veille avait cessé. Je courais à vive allure à travers la ville. Arrivée dans le commissariat,

sans prendre la peine de regarder le commissaire, je me mis à crier :

« C’est la fin du monde, Commissaire, faites quelque chose…

- Mais qu’est-ce que tu me chantes là ? me répondit le commissaire. C’est

n’importe quoi. Et puis, comment se fait-il que toi seule sois au courant. D’abord,

comment t’appelles-tu ?

- Zoé. Zoé Slimmertone.

- Zoé Slimmertone… AHAHAHAHAHAH, s’exclama-il d’un air moqueur. Tu es la

fille de Marina et de Frank, hein ? Tu es aussi timbrée qu’eux... »

Je ne pris même pas la peine d’écouter la suite et partis le cœur serré. Dehors,

le ciel était bleu. Quelle fin du monde !! Je me mis à crier de désespoir « AIDEZ-

MOI, C’EST LA FIN DU MONDE… CROYEZ-MOI… AIDEZ-MOI, BON SANG, VENEZ…

AAAAAAAAAAAAAA… AIDEZ-MOI ». Des larmes envahissaient mes yeux. Ma gorge

se nouait. Mon cœur était en train de valdinguer. Les gens me regardaient avec

mépris. Ils avaient tous le même chiffre sur leur front et celui-ci diminuait : 4h !!!

J’avais peu de temps pour agir. Je décidai d’aller voir des journalistes. Mais personne

ne me prit au sérieux. J’essayai autant que je pouvais d’ignorer le compte à rebours

inscrit sur le front des personnes que je croisais mais cela ne faisait qu’augmenter

mon stress. Alors que je rentrais chez moi, un homme au comportement nerveux

attira mon attention parmi la foule dans la rue. Je décidai de le suivre. Il emprunta

une ruelle déserte et arriva dans un hangar. A ce moment-là, je reconnus l’homme

qui était en fait un terroriste qui avait commis des crimes et des vols. « Si je l’arrêtais,

je rendrais un service à l’humanité pendant ses dernières heures.» Je rentrai comme

un espion dans le hangar noir. Au bout de celui-ci, j’aperçus un halo de lumière à

travers une porte. J’avais perdu le criminel de vue. J’entendis à travers la porte une

voix d’homme, grosse et forte :

« Oui, cette fois-ci, personne ne nous arrêtera. Notre projet marche à merveille...

La fin est proche !

- Vous avez parfaitement raison, ajouta une voix maléfique. Et en plus, personne

ne se doute de rien.

41


42

- Ils vont enfin payer pour tout ça…

- Nous sommes trop forts pour eux de toute façon, reprit la voix maléfique avec

un petit rire nerveux.

- Je le dis et je le redis : la…

- Fin…

- Est…

- Proche, enchaînèrent-ils. »

Je n’avais pas besoin d’en entendre plus. Le puzzle était entier. Ce que ces bandits

étaient en train de tramer était d’une si grande envergure que ça mettait en péril

la planète entière. Les nombres disaient donc vrai : la fin du monde était proche

et ils en étaient la cause. Je n’avais plus de temps à perdre. Il me fallait prévenir la

police. Et vite…il ne me restait plus qu’une heure ! Je courus donc à toute vitesse au

commissariat. Arrivée là-bas, je demandai à parler au commissaire. On me répondit

que ce n’était pas possible car le commissaire était au téléphone avec sa mère. Je

rétorquai que s’il voulait la revoir, il avait intérêt à me laisser lui parler. Le policier fronça

les sourcils et me laissa entrer. Je pus enfin regarder précisément le commissaire. Il

était rond de toute part, brun, on aurait dit qu’il ne s’était pas rasé depuis des jours. Lui

non plus n’était pas épargné du chiffre de mort. Et il me dit de sa grosse voix :

« Encore toi !!! »

J’aurais préféré une autre remarque plus polie mais je fis avec.

« Oui encore moi ! Mais cette fois, vous devez m’écouter. Des bandits vont détruire

le monde dans… Je redressai ma tête vers lui. Sur son front, s’affichait : 50 minutes.

Dans 50 minutes ! Et c’est maintenant qu’il faut les arrêter sinon nous mourrons. Ce ne

sont pas des blagues, c’est la vérité et même si vous avez l’air de détester ma famille,

vous devez m’aider. VOUS LE DEVEZ.

- …

- Vous ne savez plus quoi répondre mais moi je vais vous dire quoi répondre : Vite

dépêchons-nous, allons au hangar, le temps est compté.


- Allons-y, murmura le commissaire. »

Deux secondes plus tard, nous étions dans sa voiture volante. Arrivés au hangar,

les policiers sortirent leurs armes et se cachèrent en attendant les coupables. Quelques

instants après, un bruit se fit entendre et les brigands sortirent. Malheureusement,

un policier allergique à la poussière éternua et les brigands sortirent leurs armes en

criant :

« Qui est là ? sursauta l’un des deux malfaiteurs.

- La police et nous venons pour vous arrêter, cria le commissaire en sortant de sa

cachette avec ses compagnons et moi-même. Lâchez vos armes. »

Le truand s’apprêtait à répondre lorsque le vent fit claquer la porte et le bruit

lui fit tellement peur qu’il pressa nerveusement la détente. Un « PAN » résonna dans

ma tête. Une douleur foudroyante me transperça le ventre. Tandis que la douleur

me faisait chanceler, dans un dernier réflexe, je tournai la tête pour regarder mon

agresseur. Sur son front le chiffre zéro s’affichait. Je regardai le commissaire et ses

hommes. Aucun n’était mort alors que sur leur tête apparaissait aussi le même chiffre.

Je n’y comprenais rien : si ce n’est pas la fin du monde alors, je n’ai pas de dons ni de

particularités … Je ressentis une violente douleur au ventre et mon assassin se mit

à sourire. La mort s’approchait de moi. Je m’effondrai sur le sol, portai mes mains

à mon ventre et vis qu’elles dégoulinaient de sang. Le souffle me manquait. J’étais

mourante. Puis je compris tout ce que j’avais besoin de comprendre. Alors dans un

dernier souffle, je dis :

« Ce n’est pas la fin du monde. C’est la fin de mon monde… »

43


Les autres textes plébiscités…

45


Opération Mondiala

C’était un beau dimanche après-midi ensoleillé d’été. A San Francisco, en Californie,

l’ambiance était la même que d’habitude : la bonne humeur régnait, les adultes

se promenaient dans les rues ou se doraient sur les plages, les jeunes enfants se

baignaient ou se couraient après, les plus âgés étaient paisiblement chez eux devant

leur télévision. Bref, la vie se déroulait tranquillement. Personne ne se doutait de la

catastrophe qui allait tout détruire.

Une secousse brutale se produisit soudain sans que rien n’ait pu l’annoncer. Des

fissures commencèrent à lézarder les trottoirs. Un chien aboya, tandis que des pots

de fleurs lui tombaient dessus et menaçaient de l’écraser. À l’intérieur des maisons,

les lustres tremblèrent. Les enfants, effrayés, se mirent à pleurer en voyant bouger

des immeubles. Le premier bâtiment tomba, alors qu’un arbre s’écrasait, non loin de

là. Des hommes, femmes, enfants couraient partout dans les rues, affolés. Plusieurs

immeubles s’écrasèrent autour d’eux, on avait la sensation que la ville entière s’écrasait.

Soudain, sur la plage, la mer se retira à une vitesse effrayante. Elle disparut presque, au

loin. Une fillette, à travers ses pleurs, murmura quelque chose, puis le répéta de plus

en plus fort jusqu’à ce que tout le monde puisse l’entendre : « Tsunami ! Tsunami ! »

En effet. La vague, au loin, se faisait de plus en plus grosse, de plus en plus effrayante

et surtout, elle avançait de plus en plus vite.

***

« Bienvenue sur TF1 pour un nouveau journal. Les titres : encore une catastrophe

naturelle d’une incroyable ampleur : un séisme suivi d’un tsunami en Californie hier

après-midi. Et aussi la guerre en Syrie et un risque d’explosion nucléaire au Japon. »

« Aujourd’hui 23 août 2523, un séisme de magnitude 9,7 sur l’échelle de Richter a

secoué la Californie, provoquant un tsunami. San Francisco est rayée de la carte, des

millions de morts sont à craindre. »

Victor Rivière était entré dans le salon juste au moment où sa femme et sa fille

regardaient à la télévision ces nouvelles épouvantables. Il soupira lorsque le

présentateur décrivit la catastrophe et ajouta qu’un volcan était également entré en

éruption aux Philippines. Et qu’il continua sur la guerre en Syrie. Tout allait mal sur

47


la terre. Il embrassa sa femme Adeline et sa fille Océane, mais ouvrit l’oreille lorsqu’il

entendit ces mots :

« Comme vous le savez déjà, les scientifiques du monde entier ont mis au point

une navette spatiale capable de se déplacer à la vitesse de la lumière. Des fusées

nous emmèneront à cette navette, qui pourra atterrir sur une planète d’une autre

galaxie à plusieurs années-lumière de notre terre, avec atmosphère, eau douce et

terre cultivable. Le voyage prendra deux ans et huit mois environ. Une fusée pouvant

contenir 1 000 personnes décollera le 17 novembre 2523, du lancement de fusée

Ariane, en Guyane, et sera suivie de trente-neuf autres, chacune espacée d’une heure.

Cette opération a été baptisée : Mondiala. Nous vous rappelons qu’hommes, femmes

et enfants de tous les pays sont les bienvenus. 4 000 personnes se sont déjà portées

volontaires, nous en appelons d’autres à contacter le conseil Mondiala sur notre site

internet : www.operationmondiala/evacuation/2523.com. Je répète … »

La famille Rivière s’était déjà portée volontaire. Tout ne tournait plus qu’autour de cet

immense projet : il fallait se préparer à quitter la Terre pour une autre planète, faire

les vaccins nécessaires pour n’y amener aucune maladie, etc. La famille de Mathilde

Laval, l’amie d’Océane, était déjà répertoriée parmi ceux qui allaient partir, mais la

famille d’Emma Duchêne voulait vivre sa vie entière sur terre, ce qui était le cas de

nombreux autres qui trouvaient tout cela trop risqué.

48

***

Le 17 novembre 2523, le grand jour était enfin arrivé. Pendant les quelques mois

qui s’étaient écoulés, ceux qui allaient partir avaient dit adieu à leur planète terre. Ils

étaient, chacun leur tour, partis pour la Guyane et maintenant, Océane sentait son

cœur battre à cent à l’heure au fur et à mesure que le mini-bus rempli se rapprochait

de la base de lancement. Elle et sa famille étaient dans la première fusée … Lorsqu’ils

y parvinrent enfin, les murmures dans le bus s’éteignirent et régna soudain un

silence impressionné : devant eux se dressait une fusée rouge, qui faisait la taille d’un

immeuble de cinq étages. Déjà des personnes arrivées un peu avant eux entraient

dans la fusée grâce aux échafaudages prévus à cet effet. Sur le bas de la fusée était

marqué en grosses lettres noires : « MONDI 1 ». La tension était au maximum, les

volontaires semblaient très tendus. Un homme brun au visage sérieux avec des

lunettes carrées les accueillit :


« Monsieur, madame, mademoiselle, bienvenue à la base de lancement de la

première fusée de l’Opération Mondiala. Veuillez me dire votre nom s’il vous plaît,

que je vous enregistre.

- Rivière. Victor, Adeline et Océane Rivière.

- Rivière ... Présents ... Bien. Veuillez prendre votre place dans la queue qui vous

conduira à la fusée. »

Océane soupira. Adieu la terre.

***

L’intérieur de la fusée avait encore plus étonné Océane que n’importe quel endroit sur

terre. Un espace si renfermé mais si grand ! Tous ces boutons de commande, toutes

ces couchettes … Mais elle ne put pas vraiment observer car, aussitôt entrés dans la

fusée, tous les passagers durent s’allonger sur leur couchette pour le décollage. Une

radio annonça :

« Nous allons décoller dans cinq minutes. Préparez-vous, attachez-vous. Attention : le

décollage risque d’être un peu brutal, attendez-vous à un choc. Le voyage jusqu’à la navette

spatiale va durer une heure et sept minutes, mais vous serez probablement endormis. Le

compte à rebours va commencer. »

Océane jeta un regard à ses parents qui lui sourirent. Puis elle ferma les yeux et

attendit.

« Cinq. Quatre. Trois. Deux. Un. Zéro ! »

Le décollage fut effectivement brutal. Océane eut l’impression d’être clouée au sol

par un poids énorme. Elle entendit quelques gémissements émis par ses voisins de

couchette… puis plus rien.

Une heure et cinq minutes plus tard, elle se réveilla. La fusée allait arriver à destination,

la radio réveillait les passagers. Autour d’Océane, les gens commençaient à bouger,

la plupart se demandant où ils étaient. Adeline avait ses yeux bleus grands ouverts et

fixait le plafond. La fillette l’appela doucement :

« Maman !

49


- Océane ! Oh, le décollage m’a donné une de ces migraines ! se plaignit-elle en se

tournant vers sa fille.

- Papa n’est pas encore réveillé ? demanda Océane en désignant la couchette où

Victor restait étendu, tourné dans le sens opposé.

- Je le suis, intervint celui-ci en se retournant. Vous allez bien ? »

Elles hochèrent la tête.

La radio annonça qu’ils allaient s’arrêter puis qu’ils allaient devoir passer de la fusée à

la navette. Un homme en costume blanc vint dans la salle, leur disant qu’ils étaient

arrivés et qu’il allait appeler les passagers par ordre alphabétique pour aller à la

navette.

« Famille Altan ! Famille Beauchamps ! »

Et cela continua ainsi jusqu’à la lettre R.

« Famille Rivière ! »

Victor et Océane se levèrent, suivis par Adeline. La navette spatiale était …

impressionnante. Des salles immenses pleines de couchettes. Laquelle lui était

destinée ? Elle allait y passer beaucoup de temps, car pendant les deux ans et huit

mois qui allaient suivre, elle allait y dormir, plongée dans un sommeil artificiel. Elle

promena ses yeux sur les noms, toujours par ordre alphabétique, sur les couchettes

en R. Rivière Adeline. Rivière Victor. Rivière Océane.

En attendant que les trente-neuf autres fusées arrivent, tous se dirigèrent vers une

sorte de réfectoire, composé de nombreuses rangées de tables rectangulaires

alignées et de chaises. C’était l’endroit où ils allaient prendre leur dernier repas avant

deux ans et huit mois. C’était aussi l’endroit où ils allaient discuter pour la dernière fois

avant deux ans et huit mois. Mais la nostalgie présente dans la salle était si grande

que personne ne disait mot. Le silence régnait.

Après une heure dans le réfectoire où les seuls bruits avaient été les bruits de

mastication, des bavardages se firent soudain entendre. Les portes de la pièce

s’ouvrirent et une foule de personnes encore impressionnées entra. La deuxième

50


fusée était arrivée ! L’ambiance se fit un peu meilleure, et avec l’arrivée de la troisième

et de la quatrième fusée, le bruit augmenta encore et encore dans l’espace confiné

maintenant plein. D’autres fusées arrivèrent, mais elles furent regroupées dans une

autre salle. La « nuit » arriva, ou plutôt ce qui était considéré comme la nuit à bord

de cette navette spatiale, et on en était à la vingtième fusée. Par réfectoire puis de

nouveau par ordre alphabétique, les passagers furent menés à leur couchette par

petits groupes. La couchette d’Océane était inconfortable, mais elle était si fatiguée

qu’elle s’endormit tout de suite.

***

« Chers passagers, nous sommes heureux que vous soyez à bord de la navette spatiale

MONDIALA pour notre voyage jusqu’à cette nouvelle planète, Mondiala. Les quarante

fusées et les quarante-mille volontaires sont au complet, tous sur leurs couchettes. Nous

allons procéder à votre endormissement, qui durera normalement deux ans et huit mois. »

Normalement. Le ton qu’avait pris la voix leur donnant ces informations et qui l’avait

réveillée faisait peur à Océane.

« A côté de chaque couchette, il y a un bouton rouge. Si vous vous réveillez avant le temps

prévu, appuyez dessus dans tous les cas. Endormissement prévu dans cinq minutes. »

Océane regarda ses parents, et toutes les têtes dans le « dortoir ». Ils avaient l’air

fatigué mais aussi excité. Elle échangea quelques mots avec sa mère et son père, puis

se rallongea sur le dos, en fixant le plafond. De nouveau, un compte à rebours. De

nouveau, la peur, le stress. Puis de nouveau, plus rien.

***

Quand Océane se réveilla, elle trouva étrange de ne pas sentir l’odeur familière de sa

chambre à Paris, de ne pas voir le mur peint en beige ou de ne pas toucher les draps

de son lit. Elle n’entendait pas non plus le chant des oiseaux, ni le son du passage des

voitures. Non, elle sentait une odeur étrange de renfermé, une odeur chimique. Elle

voyait un mur en métal, elle touchait un matelas rugueux, enfin, si cette chose dure

était un matelas et … elle entendait … ou plutôt n’entendait rien. Si ! Un murmure,

à sa droite … Elle voulut se tourner pour voir d’où provenait la voix, où elle était,

mais elle put à peine bouger. Elle était toute courbaturée, comme si elle n’avait pas

51


ougé pendant très longtemps. Avec cette pensée, tout revint brusquement dans

sa tête : la fusée, la navette spatiale, la nouvelle planète, le sommeil artificiel … mais

aussi les instructions du monsieur à la radio disant d’appuyer sur le bouton rouge en

cas d’éveil. Elle allait forcer sur son bras pour l’atteindre, lorsqu’elle entendit encore

le murmure. Ignorant la douleur, elle se redressa, et s’aperçut que presque tout le

monde dans le dortoir avait les yeux ouverts !

« Océane ! »

C’était Adeline.

« Maman ! »

Océane ressentait un grand soulagement en reconnaissant enfin quelque chose de

familier.

« Depuis quand est-ce qu’on est dans ce dortoir ?

- Deux ans, huit mois et sept jours, ma chérie.

- Déjà ? J’ai eu l’impression que ça n’était l’espace que d’une nuit … Mais quand

atterrissons-nous ?

- Nous atterrissons dans trois heures. »

Trois heures. Dans trois heures, Océane allait connaître une nouvelle planète. Mais

si cela faisait maintenant presque trois ans qu’elle était dans cette fusée, elle avait

quinze ans... Avait-elle grandi ? Sûrement. Un mouvement à côté d’elle attira son

attention : c’était son père qui remuait et qui se plaignait de ses courbatures. La jeune

fille sourit. Malgré l’étrangeté de la situation, elle reconnaissait ces petits gestes qui

étaient à peu près tout ce qui lui restait de sa vie passée.

52

***

La navette spatiale n’avait pas atterri, mais elle était suspendue à quelques mètres

du sol. Une passerelle allait être déployée, et des cosmonautes allaient descendre

s’assurer de la présence d’oxygène. Quelques minutes plus tard, la radio annonça

que la première partie de l’opération était pour l’instant réussie. Les cosmonautes

avaient obtenu un test de présence d’oxygène positif. Les personnes qui s’étaient


portées volontaires en premier allaient maintenant pouvoir descendre et découvrir

leur nouveau monde. Océane était tendue. Sa famille en faisait partie.

« Voici le premier groupe de personnes : Famille Laval, Famille Sellier, Famille Guillemot

et Famille Rivière. Je répète : Luc, Anna, Victoire et Mathilde Laval, Carlos, Adélaïde,

Sylvie, Justine et Jacques Sellier, Quentin, Line, Baptiste, Yves et Matthieu Guillemot,

et enfin Victor, Adeline et Océane Rivière. »

Océane se leva, puis suivit, avec son père et les autres appelés, l’homme qui leur

montrait le chemin. Elle se sentait engourdie, mais surtout excitée. Elle allait être une

des premières à voir Mondiala ! Au fur et à mesure qu’elle avançait, son cœur battait

de plus en plus fort. Lorsque la porte s’ouvrit, elle faillit s’évanouir. Et lorsqu’elle vit

enfin à quoi ressemblait Mondiala … et ce qu’elle observa, là, sur le seuil du vaisseau

l’impressionna. Cela ressemblait au désert du Sahara … mais il y avait des différences :

Une espèce de roche meuble marron remplissait tout le paysage, des grains volaient

dans un vent assez frais, agréable. Dans le ciel, qui était blanc, on distinguait deux

satellites, l’un en entier, l’autre à moitié. Le premier était Vinaëlla et le second

Trasnova, du nom que les scientifiques leur avaient donné. Il y avait aussi un astre

brillant, qui jouait probablement le rôle du soleil, qu’ils avaient appelé « le Lumineux ».

Probablement parce qu’il brillait encore plus que le soleil lui-même. Il n’y avait rien de

ressemblant à un nuage, mais on voyait dans la roche marron des espèces de lignes

d’une couleur proche du bleu marine. Sur la droite, il y avait quelque chose de forme

rectiligne qui ressemblait à un point d’eau d’un bleu très pâle.

« Mes amis, dit le monsieur qui les avait accompagnés, ceci est notre nouveau monde.

Il est inhabité, à nous de le bâtir. »

Ils acquiescèrent, mais il n’avait pas totalement raison. Si cette planète n’était pas

habitée, pourquoi y avait-il des formes qui bougeaient au loin sur la droite, près

du point d’eau ? Des silhouettes vaguement humaines, noires à cause de l’ombre

provoquée par le Lumineux, avançaient vers le vaisseau ! Interloqués, tous suivaient

les ombres du regard, jusqu’à ce qu’elles arrivent à portée de vue. Océane s’attendait

à de petits bonshommes verts comme les Martiens, mais tout ce qu’elle vit fut de

simples humains, plutôt petits, d’environ un mètre trente, aux yeux et aux oreilles

étirées, et aux grandes mains. Ils étaient six et leurs visages humains trahissaient

l’étonnement.

53


« Heu … Bonjour, dit le dénommé Carlos Sellier. Qui êtes-vous ?

- Maman, je croyais que la planète était inhabitée ? fit Victoire, qui devait avoir l’âge

d’Océane.

- Eh bien, elle ne l’est visiblement pas, répondit calmement sa mère. »

L’homme à la tête de la troupe fit un geste. Il les montrait du doigt, puis levait les

deux mains, signe qui simulait sûrement un point d’interrogation. Comme personne

ne réagissait, il répéta son manège, puis se montra du doigt et prononça d’une voix

étrange, douce :

« Kogio. »

Ébahis, tous le regardaient avec de gros yeux. Comme Kogio commençait à

s’impatienter, Océane se montra du doigt et dit :

« Océane. »

Kogio fit ce qui devait être un sourire et présenta ses compagnons :

« Jia, Telko, Palza, Srinin, Shoka. »

Ils se présentèrent à leur tour. Srinin montra le vaisseau du doigt et refit le geste « point

d’interrogation.» Comme ses compagnons ne savaient pas comment répondre,

Océane tira de sa poche un carnet à croquis et un crayon qui datait du départ de

la terre. Elle dessina un rond représentant la terre, un autre représentant Mondiala,

puis un carré qui était le vaisseau et fit une flèche partant de la terre à Mondiala. Elle

montra le dessin à Kogio, montra le vaisseau réel, puis le faux. Ce dernier échangea

quelques paroles avec Palza et Jia, dans leur douce langue ; ils sourirent et semblèrent

soudain très excités. Puis il se retourna vers elle, prit la feuille et le crayon, comme s’il

s’en était déjà servi couramment, et fit un autre dessin : de nouveau les deux ronds qui

étaient les planètes, puis des bonshommes aux grandes oreilles, eux, sur le rond qui

était la terre. Il dessina aussi sur cette planète une sorte d’explosion, un cataclysme.

Il fit une flèche partant de la terre allant vers Mondiala puis redessina encore des

bonshommes à grandes oreilles. Tout s’illumina : Océane comprit enfin ce qu’il voulait

dire ! Son père, par contre, n’avait pas compris :

54


« Océane, qu’est-ce que ça veut dire ? Tu y comprends quelque chose, toi ?

- Oui ! s’exclama-t-elle, aussi excitée que Kogio et les autres. Je crois que j’ai compris !

Elle lui montra la feuille. Regarde ! D’autres personnes de son espèce étaient sur terre,

il y a probablement très très longtemps, à une époque primitive ! Comme nous, un

ou plusieurs cataclysmes les ont forcés à s’exiler ici, sur Mondiala ! Papa, c’est notre

histoire, mais reproduite il y a des milliers d’années !

- Incroyable ! Mais comment sont-ils arrivés ici ?

- Sûrement comme nous. Puis le cataclysme s’est produit. La vie sur Terre a

recommencé à zéro et nous voilà ! »

Les autres n’en croyaient pas leurs oreilles. Mais Océane, quant à elle, n’en crut pas ses

yeux lorsqu’elle vit apparaître du point d’eau tout un peuple de Mondeliens, comme

elle les appelait. Humains et Mondeliens se sourirent tour à tour. Ils avaient tous la

même origine ! Et maintenant, ils allaient coopérer et commencer une vie nouvelle,

ici, sur cette belle planète non-polluée, Mondiala.

55


56

Le Moi

Après les cours au collège, je pris le métro pour rentrer chez moi avant que la foule

n’ait rempli les rues. À ce moment, tout le monde voulait rentrer chez soi le plus

rapidement possible. Je poussai un soupir de soulagement après m’être mêlée

aux autres dans l’ascenseur vitré à travers 40 étages de bureaux, de magasins, de

supermarchés,… Je m’arrêtai devant la porte de mon appartement où je vivais

depuis quinze ans avec ma mère. Je posai la main sur la petite boîte électronique

pour qu’elle lise mes empreintes digitales et ouvre la porte. J’entrai dans le salon,

les lampes s’allumèrent automatiquement et je ne vis personne. Peut-être ma mère

n’était-elle pas encore revenue. J’entrai dans la salle de bains et pris une douche.

Dès que j’eus fini, je vis ma mère qui préparait le dîner en déposant des ingrédients

dans le « E-cuisinier ». Cette machine se composait d’un écran électronique et d’un

frigo-cuisinier qui laissait sortir des plats préparés. Chaque matin, la machine nous

annonçait si on manquait d’aliments ou si quelque chose dépassait la date limite.

En 2289, on ne devait plus faire la cuisine. Il ne fallait que choisir les plats dans le

menu de l’E-cuisinier et, comme pour ce dîner, cinq minutes après, on obtenait deux

assiettes de spaghettis décorées méticuleusement. Ma mère les prit et les mit sur la

table avec deux verres de jus d’orange et des fruits. Elle me sourit :

« Voilà ! À table ma chérie ! Tout va bien à l’école ? Tes notes ? Tes amis ?

- Oui, je vais bien. Et je me suis inscrite à un cours de peinture. Il va commencer dès

ce samedi. lui répondis-je en attendant sa réaction.

- Comment ? Tu t’es inscrite sans mon autorisation ? »

Elle éleva la voix. Puis elle se calma.

« Tu l’annuleras demain.

- Mais pourquoi maman ? Je veux devenir créatrice de mode ! »

Je me levai.

« Rien à dire. Je te l’ai dit. Tu es née pour devenir médecin ! Tu dois m’écouter, Kléryn !

Je te comprends mieux que toi. Ne me force pas à parler à ton professeur. »


Je quittai ma place, entrai dans ma chambre et bloquai tout de suite la porte. Je

sanglotais, même si j’essayais de les retenir, les larmes tombèrent abondamment sur

mon visage. Depuis mon enfance, je consacrais ma vie à ma mère. J’avais écouté

tout ce qu’elle m’avait dit sans rien demander. Après la mort de mon père, quand

j’avais trois ans, elle était devenue plus sévère et difficile. Elle décidait de ma vie et

ne s’intéressait jamais à ce que je pensais. J’aimais le bleu mais elle m’avait forcée à

m’habiller tout en rose. Je voulais devenir créatrice de mode, elle m’obligeait à devenir

decin. Je voulais peindre, elle m’avait inscrite à un cours de piano,… Toujours,

toujours, quand je lui proposais mon avis, elle le rejetait en m’expliquant qu’il valait

mieux l’écouter. Je grandissais différemment de mes amis. Ils pouvaient faire tout

ce qu’ils voulaient, n’étaient pas forcés de vivre la vie de quelqu’un d’autre. Des fois,

je voulais lui demander de me laisser tranquille et vivre ma vie. Mais enfin, j’étais

convaincue et attendrie parce que, de toute façon, elle était ma mère, elle m’aimait

beaucoup et elle voulait que les meilleures choses m’arrivent.

Je me rappelais des souvenirs d’enfance, des réactions et des paroles incompréhensibles

de ma mère chaque fois que je ne suivais pas ses ordres. Je tombai en léthargie, le

cerveau embrouillé et fatigué. Le lendemain matin, je fus réveillée par la voix familière

du petit robot de ménage, Rogue.

« Réveille-toi, ma charmante hôtesse ! C’est l’heure ! Dépêche-toi ! Tu dois aller à

l’école !

- Je sais, je sais, Rog, arrête de me pousser ! Je suis réveillée, vraiment !

- Lave-toi le visage et va au salon ! Tout est prêt. »

Je me levai et allai à la salle de bains, me brossai les dents et peignai mes cheveux

marron, souples qui engainaient mon visage ovale. Je me regardai dans le miroir et

soudain, me demandai si j’étais vraiment la fille de ma mère ? Si c’était vrai, pourquoi

elle me traitait comme ça ? Mais cette chevelure, ces yeux verts et profonds, cette

large bouche… ils ressemblaient exactement à ceux de ma mère.

Je soupirai avant de sortir de la salle de bains. Elle était là, ma mère, au milieu du

salon, préparant mon « petit déjeuner ».

« Viens ici Kler, ma chérie ! Je t’ai préparé ces pilules ! »

57


Elle prit ma main en me donnant trois pilules de « médicaliments » – celle de lait

blanche, celle de sandwich beige et celle de banane jaune. Je les avalai en sortant de

l’appartement.

« Merci, maman. Je reviendrai tard ce soir. Bonne journée ! »

Je me dirigeai directement vers la porte.

58

***

Je vivais telle une morte sans joie, sans pouvoir exprimer ce que je voulais, mes rêves,

mes aspirations afin de satisfaire ma mère. Le temps passait… Cela faisait trois ans,

j’avais dix-huit ans. Je commençai à penser à mon avenir. J’avais vu mes amis grandir

et suivre leurs rêves avec le soutien de leurs parents. Alors que moi, je n’avais même

pas de temps pour penser à moi-même. Mais maintenant, j’avais dix-huit ans déjà,

j’étais avisée, prudente et indépendante. Pour la première fois, je lui demanderais

de me rendre ma liberté, de me laisser voler de mes propres ailes dans mon propre

ciel. Je croyais que je pourrais la convaincre. Cet après-midi-là, en rentrant chez nous,

après avoir fait les courses au supermarché, j’ouvris la porte et vis ma mère, attendant

sur la chaise dans la cuisine, la table pleine de plats.

« Viens, ma petite ! »

Elle me regarda et sourit.

« Je ne suis plus petite, maman. J’ai quelque chose à te dire. »

Je fronçai les sourcils.

« Moi aussi. Assieds-toi !

- Qu’est-ce qu’il y a, maman ? »

Je semblais curieuse.

« J’ai déposé ton dossier dans une université dedecine, c’est proche de chez nous.

Ne t’inquiète pas ! m’annonça-t-elle.

- Voilà c’est énorme, maman ! Tout ça est insupportable pour moi !


- Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Kler ! Kléryn ! »

Ma mère m’appela en me suivant. Je pleurai en hoquetant... Oui ! C’était énorme ! Je

ne pouvais plus supporter son monopole et sa contrainte. Ce n’était plus le problème

des couleurs ou des convenances, c’était mon avenir, ma vie. Je me calmai et décidai

d’agir pour la première fois. Je choisirais le chemin que je voulais, et je ne regretterais

pas ma décision. Le soir, alors que ma mère dormait dans sa chambre, je me glissai dans

son bureau où je n’étais jamais entrée, pour reprendre tous mes papiers d’identité. Je

cherchai partout. Soudain, une idée brillante me vint. Je touchai l’énorme « é-mur »,

la combinaison d’un écran sensible et d’un mur, qui était le centre d’informations de

ma famille. Je tapai des mots sur le clavier de l’écran : « Stephan Clora Kléryn ». De

nombreux résultats apparurent sur l’écran. Je cliquai sur un album et reconnus mes

photos d’enfance. Je souris lorsque je vis la petite Kléryn sur ces photos de souvenirs.

Mais… attendez ! Pourquoi elles étaient placées dans l’album des photos de l’année

2258 ? Quand je n’étais même pas née ? Qu’est-ce qu’il se passait avec ces chiffres ?

Je continuai à ouvrir d’autres photos. Je me vis dessus, sûrement c’était moi. Mais

les autres personnes, je ne les avais jamais vues. Qui étaient-elles ? Et ces chiffres ?

Je ne comprenais rien. Je fermai toutes les photos et continuai à chercher d’autres

résultats. Je fus brusquement stupéfaite et ébahie lorsque je trouvai la demande de

clonage de sa fille Stephan Clora Kléryn. Je découvris un secret effrayant que ma

mère m’avait dissimulé pendant tout ce temps. Dans la lettre de demande, elle avait

écrit précisément que sa fille, quinze ans, avait un cancer du poumon et elle avait

demandé à un hôpital de cloner sa fille avant sa mort. J’ouvris une bouche béante

de stupéfaction. De nos jours, le clonage n’est pas quelque chose d’extraordinaire. Il

n’était pas interdit, mais vraiment limité. Et je n’avais jamais pensé que je tomberais

dans cette situation. C’était évident que j’étais la copie de la « vraie Kléryn ». Je n’étais

pas un être humain comme les autres. Je compris pourquoi « ma » mère me traitait

anormalement. Elle voulait que je grandisse telle que sa fille, vive et rêve comme elle

car, de toute façon, je n’étais qu’une copie de sa fille. Je n’avais même pas un mot à

dire. Je fermai l’acte et trouvai un autre résultat intéressant : « Le journal intime de

Stéphanie Kléryn ». Je l’imprimai et rentrai dans ma chambre. Je passai cette nuit-là

en lisant tout le journal. Mes yeux portaient des traces de larmes en suivant les lignes

des confidences sincères et sentimentales d’une jeune fille de quinze ans. À la fin du

journal, elle avait laissé « une longue liste des projets à réaliser avant l’âge de vingt-

59


cinq ans ». Je la fourrai dans mon portefeuille, m’allongeai sur mon lit et fermai les

yeux tranquillement.

Le lendemain matin, je me réveillai très tôt et m’arrêtai devant la chambre de ma

mère.

« Maman, tu es réveillée ? J’ai quelque chose à te dire. Puis-je entrer ?

- Oui, entre ! me répondit-elle. »

Je lui expliquai que, la veille au soir, j’étais stressée à cause de la dernière année du

lycée et que je ne m’étais pas maîtrisée. Et j’accepterais d’étudier à l’université qu’elle

m’avait choisie. Elle avait l’air contente sans doute et commença à me dessiner le plan

du futur.

Et voilà, je décidai de choisir un autre chemin, auquel je n’avais jamais pensé. Je

passai quatre ans d’université en recevant les meilleurs résultats bien que je déteste

la médecine. J’étais toujours la meilleure étudiante de la faculté. Je réalisai tout ce que

la « vraie » Kléryn avait voulu faire : voyager dans tous les pays de l’Europe, devenir

membre du chœur de l’université, … En quatre ans, la liste des projets de Kléryn fut

toute « réalisée ».

Un jour, je revins, le diplôme mention « Excellent » à la main. Ma mère, la voix étranglée,

me porta dans ses bras et ne dit pas un mot. Je quittai doucement ses baisers.

« Maman, je veux te parler.

- Oui, vas-y. Je t’écoute. »

Elle devenait plus douce et généreuse.

« Je t’ai dissimulé une chose. Si je t’en parle, tu ne te fâcheras pas ?

- Quoi qu’il arrive, tu es toujours ma fille, celle que j’aime le plus.

- Vraiment, maman ? Puisque… j’ai découvert ton secret. Celui de ta vraie fille, qui est

décédée du cancer du poumon il y a vingt-deux ans.

- Comment… comment peux-tu savoir ?

60


- J’ai trouvé ses photos d’enfance et la demande de clonage. J’ai même découvert son

journal. C’est pourquoi j’ai accepté de choisir cette université dedecine. Maman,

je t’aime beaucoup. Et je sais que tu ne peux pas l’oublier. Mais tu dois la laisser partir.

Si tu restes comme ça, il te restera beaucoup de souffrances, à Kléryn, et à moi aussi.

Je t’en prie. Oublie le passé et vis pour le futur. Maintenant, j’ai fini tes volontés. Laissemoi

vivre ma vie. Je continuerai à étudier à l’université des Beaux Arts. Je t’appellerai

le plus régulièrement possible. N’oublie jamais que je t’aime pour toujours maman. »

Je lui donnai mon diplôme, posai un baiser d’au revoir sur son front plié de souffrances,

ma valise à la main et m’en allai.

Pour la première fois, je la vis souffrante et pitoyable. Je voulais revenir mais si je

revenais, je ne pourrais jamais partir. Je l’appelais très régulièrement pour la soulager.

Une soirée, alors que je travaillais, elle m’appela. Je décrochai mon téléphone portable.

« Oui maman, je t’écoute.

- Kléryn, ma chérie, demain, ce sera ton anniversaire. Joyeux anniversaire. Je t’ai

envoyé un cadeau.

- Maman, je pensais que mon anniversaire avait eu lieu il y a trois mois ? Ce n’est pas

le 15 janvier ?

- Non…le 15 janvier, c’est le jour de mort de ta sœur, l’autre Kléryn. Mais le 5 avril, c’est

le jour où je t’ai reçue de l’hôpital. »

Je me souvins que, chaque année le 15 janvier, ma mère revenait avec un bouquet

de chrysanthèmes blancs, son visage couvert d’ une profonde tristesse. Peut-être

revenait-elle du cimetière… Tout à coup, ma mère m’appela, me tira vers la réalité :

« Tu es encore là, Kler ? »

Brusquement, je compris que ma mère avait changé. Elle me considérait comme sa

deuxième fille, comme si elle m’avait donné naissance. C’était le plus beau jour de

ma vie :

« Oui maman ! Je reviendrai demain et passerai mon anniversaire avec toi. L’année

prochaine, nous rendrons visite à ma sœur, d’accord maman ? »

Elle ne répondit pas. Mais j’entendis, clairement, son hoquet, étranglé, touché et

heureux.

61


Le Secret

Introduction : Cette histoire se déroule plusieurs années après une guerre bactériologique

qui a dévasté la planète Terre. Pour se protéger, les habitants de chaque pays ont construit

d’énormes dômes en plexiglas. Ceux-ci peuvent malheureusement n’abriter que très peu

de gens, et par conséquent, des bidonvilles se sont formés tout autour. Pour protéger

la population, les responsables des dômes distribuent des vaccins, des masques à gaz

et des médicaments. Par ailleurs, ils vaporisent des gaz désinfectants sur les environs

régulièrement. Des règles très strictes ont été mises en place : Toujours mettre un masque

à gaz quand on va dehors, éviter de parler aux autres, aucun contact physique… De ce

fait, les hommes communiquent de moins en moins bien entre eux.

1- La rencontre

Assise au coin du feu, Alyssa préparait le dîner : une soupe aux légumes. Remarquant

qu’elle manquait de champignons, elle demanda à sa petite sœur de onze ans

répondant au nom de Lys d’aller en cueillir dans la forêt.

« D’accord ! répondit Lys, toujours contente de rendre service. A tout de suite ! »

Et elle sortit en trottinant de la cabane, panier en main.

Deux heures plus tard, Alyssa commença à s’inquiéter, Lys n’était toujours pas revenue !

Elle décida d’aller à sa recherche. Elle enfila un pull épais par-dessus sa tunique en tissu

synthétique et attrapa une lampe torche, puis prit le chemin en direction de la forêt.

Il faisait très sombre, Alyssa entendit le hululement d’un hibou. Allumant sa lampe

torche, elle se trouva face à face avec une énorme araignée. Terrifiée, elle hurla, et

soudain, sentit une main lui couvrir la bouche. Elle tenta de la mordre, mais cela ne

servit à rien. La main la ligota et la bâillonna. Alyssa fut emmenée dans un petit village

au cœur de la forêt. Là, son agresseur lui ôta ses liens et, soudain, une petite voix

s’écria :

« Alyssa ! C’est toi ? »

Lys se jeta dans les bras de sa grande sœur.

63


« Je me suis perdue, puis Thom m’a trouvée et m’a amenée ici. Mais maintenant, ils

ne me laissent plus partir parce que personne ne doit savoir qu’il y a des habitants ici !

- Qui est ce Thom dont tu me parles ? demanda Alyssa.

- Lui ! répondit aussitôt Lys en montrant du doigt un des villageois.

Il devait avoir l’âge d’Alyssa, il était grand, ses cheveux noirs et bouclés étaient en

bataille, ses grands yeux étaient d’un bleu délavé. Il portait une chemise blanche un

peu tachée, et un pantalon en toile. Il ne portait pas de chaussures. Il rougit un peu

en voyant Alyssa et bafouilla :

« Salut, je m’appelle Thom. Tu es Alyssa, c’est ça ? Ta sœur m’a parlé de toi. »

Alyssa, toute aussi rouge, bafouilla elle aussi :

« Oui, c’est bien moi. Merci d’avoir aidé ma sœur. »

Lys les observa s’éloigner ensemble, discutant, et pensa : « Oh les amoureux !! »

64

2- La découverte

Des mois passèrent. Lys et Alyssa restèrent vivre avec eux. Elles avaient à présent leur

propre hutte, faite de terre cuite et Lys s’était trouvée plusieurs amies, avec qui elle

adorait jouer à chat. Alyssa elle aussi avait de nouvelles amies et elle et Thom … eh

bien…disons juste que ce fut le coup de foudre et qu’ils ne se quittaient plus.

Un jour que Thom et Alyssa se promenaient ensemble à la lisière de la forêt, Thom prit

la main d’Alyssa dans la sienne. Affolée, Alyssa retira sa main et dit :

« Tu es fou ?! Tu as oublié la guerre et les microbes ?!

- Mais, tu ne sais pas ? Il n’y a plus de microbes depuis longtemps ! Les épidémies

ont quitté la Terre il y a bien longtemps ! N’as-tu pas remarqué ? Tu ne prends pas de

médicaments depuis que tu es ici et pourtant tu n’es pas tombée malade, répondit-il.

- Ah bon ? C’est génial ! Il faut prévenir les habitants du dôme, ils n’ont plus besoin de

s’enfermer ! » cria Alyssa toute excitée par cette nouvelle. Elle partit en courant vers le

dôme, laissant Thom au milieu de la clairière.


3- L’erreur

Thom contempla Alyssa s’éloigner en courant, sa longue chevelure ambrée flottant

derrière elle. Il lui cria : « Attends ! »

Il voulait lui rappeler que leur existence était secrète, mais elle était déjà bien trop

loin. Il était sûr que ça allait mal tourner….

Alyssa courait droit devant elle, ne connaissant pas le chemin. Enfin, elle retrouva la

route menant chez elle. Elle entra dans sa maison et vit que rien n’avait changé ! Les

voisins ne s’étaient même pas rendus compte qu’elle et Lys avaient disparu ! Alyssa

entra dans son ancienne chambre, et mit tout ce qu’elle put dans une valise. Comme

ça, se dit-elle, on ne manquera de rien. Elle laissa la valise dans le salon et se remit en

route, se disant qu’elle la prendrait en revenant du dôme. Alyssa continua sa route sur le

chemin de terre battue menant au centre-ville. Celui-ci était désert. Les routes étaient

faites de goudron, et à des endroits, on voyait de l’herbe pousser entre les fissures. De

grands immeubles en verre et en métal s’élevaient de chaque côté de la route. Il n’y

avait aucune voiture ni personne en vue. Un silence pesant régnait sur la ville.

Alyssa continua son chemin vers le Dôme. De l’endroit où elle se trouvait, elle

apercevait déjà le reflet de la lumière dorée du coucher du soleil sur la surface

miroitante de l’imposante construction. Elle accéléra le pas et fut bientôt arrivée

devant le Dôme. Elle entra, surprise que la porte principale fût ouverte… L’intérieur

du Dôme était magnifique. Le sol était couvert d’un tapis bleu azur, et les murs étaient

transparents. Les meubles aussi étaient en verre, ce qui donnait presque l’impression

d’être dehors ! Ce qui surprit le plus Alyssa était que l’entrée était déserte ! Il n’y avait

personne ! Même pas un garde ou un portier.

Alyssa avança prudemment, en évitant de faire du bruit. Au bout d’un long

couloir, elle aperçut un ascenseur. Elle y entra et appuya sur le bouton « Salle de

commandes ». L’ascenseur s’élança à toute vitesse vers le haut. Alyssa fut plaquée

contre l’une des parois de l’ascenseur. La montée lui sembla interminable, mais,

enfin les portes s’ouvrirent. La jeune fille sortit de l’ascenseur, puis descendit un long

couloir transparent. Elle arriva devant une porte qui elle ne l’était pas ! Elle hésita à

entrer, si elle n’était pas transparente, elle devait cacher quelque chose, non ?

Alyssa prit son courage à deux mains et entra. Aussitôt, elle le regretta.

65


66

4- La rescousse.

Lys et Thom étaient très inquiets. Il était presque onze heures et Alyssa n’était

toujours pas revenue ! Thom décida d’aller à sa recherche. Lys voulait absolument

l’accompagner, mais il refusa.

Après plusieurs heures de marche, Thom arriva enfin devant le Dôme. Lui aussi trouva

toutes les portes ouvertes et entra donc sans problèmes.

Thom ne prit pas l’ascenseur, mais inspecta les lieux avant de décider d’emprunter

l’escalier de service. Arrivé en haut de l’escalier, il entra dans une énorme pièce

circulaire, et décida d’explorer un peu les lieux. Il n’y avait pas grand-chose à voir.

Une baie vitrée, des tables et chaises en verre, un tapis azur au sol… Il supposa que

cela devait être la cantine. Il continua son exploration, et arriva dans ce qui semblait

être une cuisine. Soudain, il entendit un grincement de porte. Vite, il se cacha derrière

un comptoir. Quelqu’un entra dans la pièce et alluma la lumière. L’individu s’avança

vers un énorme frigo. Thom, caché sous un comptoir, ne pouvait voir que les pieds

de la personne. Ils étaient petits et ressemblaient à ceux d’un enfant. Les chaussures

étaient usées ce qui étonna Thom car seuls les plus riches vivaient dans le Dôme, et

un enfant riche ne porterait pas de chaussures aussi usées et crasseuses.

Plongé dans ses pensées, essayant de trouver une explication, Thom n’avait pas

remarqué que l’enfant n’était plus devant mais juste derrière lui. Il ne s’en rendit

compte qu’au moment où l’enfant chuchota : « Qui êtes-vous ? Et que faites-vous

ici ? »

Thom fut très surpris et sursauta. L’enfant était un petit garçon d’environ onze ans. Il

avait les cheveux longs et d’un brun clair qui tombaient en bataille devant ses yeux

noisette, ronds d’étonnement.

« Moi je m’appelle David, et toi ? continua l’enfant.

- Moi c’est Thom. Je cherche quelqu’un qui répond au nom d’Alyssa. Mais toi, que

fais-tu ici ?

- Moi je vis ici, dans les couloirs et les souterrains du dôme. Je ne peux pas te dire où

est ton amie, car je ne le sais pas, mais je peux toujours te conduire aux cellules de

détention. C’est sûrement là qu’ils l’ont emmenée.


- D’accord, merci beaucoup. »

David guida Thom à travers plusieurs couloirs et plusieurs étages. Ils devaient faire

attention à ne pas se faire voir ou à ne pas faire trop de bruit, mais cela n’était pas

un souci car Thom avait grandi dans la forêt, chassant le gibier, et savait donc être

très silencieux. Ils arrivèrent sans encombres aux cellules. Là, David dit à voix basse :

« Normalement, il n’y aura qu’un ou deux robots de garde, car c’est le milieu de la nuit

et Alyssa devrait être dans la première cellule car il n’y avait pas d’autres détenus les

jours précédents. Les portes des cellules s’ouvrent grâce à une puce électronique,

une clef, qui devrait se trouver sur une chaîne autour du cou d’un des deux robots.

On pourrait les court-circuiter si tu avais de l’eau ? »

- Oui, j’ai une gourde, répliqua Tom.

- Parfait, continua David. Donc, on court-circuite les robots de garde, on vole leurs

puces électroniques, on sauve la princesse et on court, résuma David.

- Mais, hésita Thom, Alyssa n’est pas une princesse !

- C’est une façon de parler ! rigola David. Allez, on y va ! »

L’opération se déroula sans encombres. Thom et David sortirent du Dôme à toute

vitesse avec Alyssa sur leur dos car elle avait été droguée.

Ils rentrèrent au village tous les trois ensembles. Lys, qui commençait à se faire du

souci, fut heureuse de voir arriver sa sœur et Thom, mais fut surprise de voir avec eux

un garçon d’environ son âge.

5- La découverte

Plusieurs jours après, Alyssa se réveilla de son profond sommeil. Elle raconta son

histoire à Thom, Lys et David :

Après être entrée dans la salle, elle avait délivré la nouvelle au responsable du Dôme.

Il l’avait écoutée attentivement avant d’ordonner son arrestation. Elle n’avait pas

compris pourquoi, mais, dans sa cellule, elle avait entendu les conversations des

gardes et découvert que le responsable savait depuis longtemps que la guerre était

terminée, mais il ne l’avait dit à personne, car les riches habitants du Dôme payaient

67


un loyer mensuel très élevé et le responsable ne voulait surtout pas perdre un tel

revenu !

68

6- La vie continue

David ne resta pas au village. Il aimait la vie de fugitif et voulait aider les habitants

du Dôme à retrouver leur liberté, à revivre à l’air pur sans devoir rester prisonniers de

cette bulle. Il décida donc de retourner secrètement dans le Dôme pour expliquer

à ses locataires la réalité et leur proposer de rejoindre le village dans la forêt s’ils le

désiraient.


Bienvenue sur « Terre »

Elle m’avait pourtant promis qu’elle viendrait me chercher. Je m’en souviens comme

si c’était hier. Elle m’avait dit :

« Ne t’inquiète pas, Ryan, je serai revenue dans une heure ou deux maximum.

- Promis ?

- Oui, c’est promis. »

Puis elle était partie avec ce drôle d’homme, cet homme bizarre qui lui avait chuchoté

je-ne-sais-quoi à l’oreille. Elle m’avait laissé là, sur le trottoir, à attendre comme un

idiot. C’était il y a deux ans déjà. J’ai été recueilli par madame Richelieu, qui vivait seule

dans sa vieille bicoque avec ses quatre chats. Mais résumons un peu :

Je m’appelle Ryan Gregor, fils de Mike Gregor et de Isabelle Harlani. Je suis moitié

français, moitié anglais. J’ai une sœur, Aurélie, et un frère, Romain. Mes parents et

Romain ont disparu on-ne-sait comment quand j’avais sept ans. J’ai quitté Paris pour

Strasbourg avec Aurélie, qui a neuf ans de plus que moi. Nous avons été accueillis

par les sœurs de l’orphelinat de Strasbourg. Je me souviens être resté trois ans là-bas.

Nous avons ensuite voyagé de ville en ville, d’orphelinat en orphelinat, je ne sais pas

pourquoi, pendant à peu près deux ans. Jusqu’à ce qu’un jour, alors qu’Aurélie et

moi sortions dehors pour prendre l’air, un homme est sorti de l’immeuble voisin,

s’est approché de nous et a chuchoté quelque chose à ma sœur. Je n’ai réussi qu’à

comprendre les mots « Rossini » et « urgent ». Vous connaissez la suite…

Et voilà comment je me suis retrouvé dans le canapé miteux de madame Richelieu,

en train de regarder son téléviseur minuscule qui captait juste la chaîne allemande.

Mais ça ne changeait rien car le son n’était en fait qu’un crépitement. J’ai maintenant

quatorze ans, et j’ai perdu tout espoir de retrouver un jour ma famille. J’ai essayé

pourtant de chercher le nom « Rossini » mais madame Richelieu n’a pas d’ordinateur,

l’annuaire date de 1945, et la moitié des pages sont trouées par les souris.

« Ryan à table ! cria madame Richelieu.

- J’arrive, tata ! (Elle m’a obligé à l’appeler comme ça) On mange quoi ce soir ?

69


- Gratin de pommes de terre.

- Encore ?

- Arrête de te plaindre, c’est ce gentil monsieur Rousseau qui nous les a offertes, ditelle.

- Quelle gentillesse ! ricanai-je.

- Ça suffit Ryan ! gronda-t-elle.

- Bon appétit… » marmonnai-je.

Je mangeai lentement cette horrible tambouille, écoutant madame R. faire son

habituel discours sur « la gentillesse de monsieur Rousseau » mais je pense plutôt

qu’il nous prend pour des poubelles (d’ailleurs ça ne m’étonnerait pas vu l’état de la

maison) et qu’il se débarrasse de son truc dégoûtant en nous le donnant ; mais ça

voudrait dire qu’il en a une réserve illimitée, le bougre, et que nous sommes dans un

sacré pétrin, condamnés à manger du gratin de pommes de terre jusqu’à la fin des

temps, mais je n’ai pas encore vérifié cette hypothèse (madame R. dit toujours que

j’ai trop d’imagination, allez savoir pourquoi). Je décidai donc de vérifier tout cela le

lendemain. A mon réveil, je m’habillai et pris mon petit déjeuner en un temps record,

et emmenai Zloufy (un des chats de madame R., mon préféré, ne vous inquiétez pas,

ce n’est pas moi qui ai choisi le nom) dans la rue où habitait monsieur Rousseau. En

fait il n’habitait pas dans une rue mais dans une ferme, et j’eus du mal à convaincre

Zloufy de m’accompagner entre les cochons et les poules. Je réussis à m’infiltrer (si

on peut appeler ça « s’infiltrer » car la porte était grande ouverte) dans la grange.

J’eus beau fouiller tout le bâtiment, je ne trouvai aucune trace de caisse susceptible

de contenir des milliards de gratins de pommes de terre. Tout portait à croire que

monsieur Rousseau était un dangereux psychopathe qui allait chercher un gratin

de pommes de terre par jour au supermarché pour nous l’offrir ensuite… Il ne me

restait plus que le poulailler à fouiller. Comme toutes les poules faisaient la causette

dehors, j’y entrai sans problème, flanqué de Zloufy. J’aperçus dans la pénombre une

caisse, assez lourde. Persuadé de trouver une machine à fabriquer une centaine de

gratins de pommes de terre à la seconde, je l’ouvris lentement. Je trouvai dedans une

multitude de fils électriques reliés les uns aux autres.

71


Je les écartai doucement et trouvai en-dessous un boitier noir. Au-dessus du boitier

s’élevait un gros bouton rouge. J’appuyai sans hésiter. Il y eut soudain un claquement

et je reçus un grand choc électrique. Je fus projeté à terre violemment, et j’entendis

Zloufy miauler de douleur. Je m’étais écroulé sur sa patte. Je roulai à terre pour me

dégager mais une curieuse force m’en empêcha. Je restai donc à terre, attendant que

le curieux nuage de fumée qui enveloppait le poulailler se dissipe. Je dus attendre

au moins cinq minutes dans la fumée avec Zloufy qui miaulait de toutes ses forces

dans mes oreilles. Quand je pus enfin apercevoir le bout de mes chaussures, la

mystérieuse force qui m’empêchait de bouger s’évapora et je pus me lever. Je n’avais

apparemment aucune blessure, mais je n’étais plus dans le poulailler. J’étais dans une

grande salle, qui ressemblait à une usine désaffectée : il y avait plein de machines.

« Y’a quelqu’un?

- Miiiaaaooowwww…

- Tais-toi Zloufy. »

Le curieux boitier n’était plus là non plus. Il y avait une porte au fond de la salle. Je

l’ouvris ; elle donnait sur une terrasse d’où on pouvait voir une ville. Mais cette ville

était plutôt bizarre. Elle ressemblait à une ville du futur, comme celles qu’on voit dans

les films. Il y avait des immeubles grands comme la tour Eiffel, des lumières partout,

les gens circulaient dans des sortes de chaises volantes. Je croyais rêver :

« Réveille-toi, Ryan, réveille-toi… »

Mais je n’arrivais pas à me réveiller…

Je descendis lentement les escaliers de la terrasse, pour me rendre compte avec

stupeur que j’étais le seul à pied et que tous les autres gens étaient en chaise volante,

ils me regardaient comme si j’étais un extra-terrestre. D’ailleurs, c’étaient plutôt eux

les extra-terrestres ; ils étaient habillés avec des sortes de doudounes noires et vertes,

avaient des pantalons moulants et des baskets en fer.

« Regardez-moi celui-là ! disait l’un.

- Vous avez vu ses habits ? disait l’autre.

72


- On dirait une serpillère !

- Maman regarde la drôle de bête qu’il tient ! Ze veux la même !

- Mais bien sûr, mon chéri !

- Il n’a même pas de moteuil !

- Euh, c’est quoi un moteuil ? demandai-je.

- Regarde, Germaine ! Il parle en plus !

- Mais quelle est cette chose ? dit Germaine en regardant Zloufy.

- Attention, messieurs dames, s’il vous plaît, s’éleva une voix forte.

-Oh, pardon, monsieur l’agent. »

Un homme en uniforme rouge se détacha de la foule et s’approcha de moi.

« Mais tu sors d’où, toi ? me demanda-t-il.

- Regardez-le, dit quelqu’un.

- Vous croyez qu’il va l’emmener à la duchesse ?

- Je n’espère pas pour lui… »

Je soupirai : qui était cette duchesse ?

« Suis-moi mon garçon… » me dit l’agent.

Je pris Zloufy dans mes bras. Il m’emmena dans un immeuble un peu plus grand que

les autres, entièrement rouge. Il quitta son « Moteuil » et le rangea sur un socle qui se

referma sur le moteuil.

L’agent m’emmena dans un bureau. Dans le bureau était assis un homme d’un certain

âge, feuilletant un journal.

« Patron, regardez ce que j’ai trouvé sur le boulevard 14GEU93H3, dit l’agent.

- Tiens tiens, dit le patron, sur le boulevard 14GEU93H3, vraiment ?

- Parfaitement.

- Bien, merci agent 1YE83H. Vous pouvez disposer.

L’agent se retira.

- Assieds-toi mon garçon. Peux-tu me dire comment tu es arrivé ici ?

-Euh, c’est assez difficile à croire…

-Dis toujours, on ne sait jamais… »

73


Je lui racontai comment j’étais arrivé dans ce monde étrange.

« Ce monde étrange, comme tu l’appelles, me dit le « Patron » en me regardant

comme si j’étais un demeuré, s’appelle en fait la Terre, mon petit.

- Quoi ? Mais c’est faux ! Moi je viens de la Terre et je peux vous dire que ce n’est pas

du tout comme ça !

- Tu expliqueras tout ça à la duchesse, mon petit, tonna-t-il.

- Mais qui est la duchesse ? » demandai-je.

Il ne me répondit pas. L’agent 1YE83H (vous avez vu je me souviens bien des noms)

entra subitement et me saisit par la taille. Il m’emmena dans un moteuil, me fit asseoir

dessus, posa Zloufy sur mes genoux et alla prendre son moteuil. Je voulus m’enfuir

en appuyant sur tous les boutons possibles mais tout à coup une ceinture surgit du

moteuil et me retint prisonnier. L’agent attacha son moteuil au mien et me remorqua

jusqu’à un grand building, le plus grand et le plus large sûrement, entouré d’au moins

cent gardes armés de sortes de filets transparents et de boucliers en polycarbonate.

Ils avaient sur leurs têtes des casques en forme de crocodile debout. L’agent échangea

quelques mots avec un des gardes puis il s’engouffra dans l’immeuble (avec moi bien

sûr). Je n’en crus pas mes yeux. Au centre du bâtiment s’élevait Versailles. Je vous

assure, c’était Versailles.

En voyant mon regard étonné, l’agent me souffla :

« On a transporté le vieux Château ici au lieu de le détruire comme les autres…

- Quoi ? Vous avez tout détruit ? Même le Louvre ? La tour Eiffel ? Notre Dame ? L’arc

de Triomphe ?

- Euh, c’est quoi le Louvre ?

- Et à quoi il sert maintenant, le château de Versailles ?

- C’est la maison de la duchesse ! » déclara fièrement l’agent.

J’étais sidéré. Comment une duchesse, toute duchesse qu’elle fut, pouvait-elle

ordonner la destruction de notre bonne vieille terre bien polluée pour en reconstruire

74


une ? Je frémis à l’idée de ce qui m’attendait derrière la géante porte de fer où me

conduisait l’agent. La porte s’ouvrit lentement et sans bruit. Nous nous trouvions dans

une vaste salle, où était assis une cinquantaine d’hommes portant de longues capes

vertes. Ils se retournèrent tous vers moi. L’agent me désigna un fauteuil. Je m’y assis et

patientai. L’agent se retira. Je réussis à reconnaître parmi les hommes le «Patron», qui

discutait avec les autres. Ils semblaient tous être agités. Soudain, un grand bruit s’éleva

derrière la grande porte : c’était une sorte de roulement de tambour accompagné de

trompette. La porte s’ouvrit et un homme habillé en vert annonça :

« La duchesse ! »

J’imaginais la duchesse comme une grande femme au teint blanc habillée d’une

longue robe noire et d’un chapeau tout aussi noir, âgée d’une quarantaine d’années.

La femme qui entra était toute vieille et toute fripée (elle avait au moins quatre cents

ans), habillée d’une sorte de tutu rose et elle n’avait pas de chapeau.

« C’est elle la duchesse ? demandai-je à mon voisin.

- Non c’est son arrière-grand-mère.

Elle s’avança et s’assit sur un fauteuil.

- Hem Hem, La duchesse ! »

Entra alors une grande femme au teint blanc habillée d’une longue robe noire et d’un

chapeau tout aussi noir, âgée d’une quarantaine d’années. Elle alla s’asseoir sur un

fauteuil de velours serti de pierres précieuses.

« Où est cet hurluberlu dont vous m’avez parlé ? s’impatienta-t-elle.

- Le voici, madame, dit « le Patron » en me faisant lever.

- Bien, bien…Où l’avez-vous trouvé ?

- Sur le boulevard 14GEU93H3, madame. »

S’ensuivit une série d’explications sur mon arrivée.

« Comment t’appelles-tu mon garçon ? me demanda la duchesse.

75


- Ryan Gregor, madame.

- Et qu’est-ce que c’est que ce truc ?

- C’est Zloufy, madame.

- Bien. Mettez-le avec la matricule… la matricule… la matricule combien déjà ?

- La matricule 12F6P, madame.

- C’est ça. La matricule 12FP6, enfin 61P2F, euh…Enfin machin quoi ! »

Deux gardes me sortirent de la salle, et m’emmenèrent dans un dédale de couloirs et

d’escaliers. Nous arrivâmes finalement devant une cellule capitonnée, où se trouvait

un homme allongé. Les gardes me dirent alors d’enfiler une tenue rose et bleue et

m’attachèrent au corps un matricule : numéro BX204.

« Allez entre, et t’inquiète pas, celui-là, c’est le même spécimen que toi : un fou ! Niark

niark… »

Ils me poussèrent dans la cellule, lancèrent Zloufy dedans, la refermèrent et s’en

allèrent en ricanant.

« Qui es-tu ? me demanda l’autre prisonnier au fond de la cellule.

- Ryan Gregor.

- Ryan Gregor ?!

- Oui, vous paraissez surpris de mon nom…

- C’est parce que tu portes le même nom de famille que quelqu’un que je connais… »

Il se retourna et je pus voir son visage : c’était l’homme qui avait emmené Aurélie

avec lui !

« Vous ! m’exclamai-je.

- Quoi, moi ?

- C’est vous qui avez enlevé ma sœur !

76


- Je me disais bien que ta voix ne m’était pas inconnue…

- Où est-elle ?

- Qui ça ?

- Aurélie ! hurlai-je.

- Elle a réussi à s’enfuir avant qu’on la capture.

- Mais où ?

- J’en sais rien moi !

- Et comment on va sortir d’ici maintenant ?

- … »

Un garde entra plus tard dans la soirée pour nous apporter à manger.

« A la bouffe les gars ! »

A partir de là tout se passa très vite :

L’homme sauta sur le garde, l’assomma, me prit par la main et m’entraîna hors de la

cellule. Je ne sais pas par quel miracle mais en quelques minutes, nous réussîmes

à sortir de l’immeuble, poursuivis par les gardes. L’homme sauta sur un moteuil,

m’agrippa par la main, mit Zloufy sur ses genoux et démarra. Ce n’était pas très

confortable, je l’admets, d’être pendu dans le vide accroché à une main mais je ne me

plaignais pas. J’étais trop occupé à vomir mon gratin de pommes de terre de la veille.

C’est là que j’ai vu les filets. Ils sifflaient dans les airs pour se refermer automatiquement

dès qu’ils touchaient leur cible. Heureusement, je crois, que l’homme n’avait pas son

permis de conduire, il conduisait en zigzag. Tout à coup, le moteuil se mit à chuter.

Panne sèche, apparemment.

« Non ! cria l’homme.

- Miiiaaaooowwww…

- Blourk ! » vomissai-je.

77


Le moteuil s’écrasa sur une maison, mais l’homme avait eu la bonne idée de s’éjecter

avec moi et Zloufy hors de l’engin.

Je ne sais pas si c’est moi, Zloufy ou le gars qui nous accompagnait qui avait une

chance incroyable mais celui qui sortit de la maison pour regarder les dégâts n’était

autre que mon frère Romain, 25 ans. Deux heures plus tard, nous étions tous assis en

rond autour du bon feu de la bicoque de Mme Richelieu dans notre bonne vieille

terre, la vraie, cette fois-ci. Des explications s’imposaient.

« Tout a commencé, dit ma mère, quand Romain a, par erreur, été transporté dans ce

monde parallèle devant nous, en appuyant sur un bouton. Etant ses parents, nous

l’avons suivi. Nous nous sommes enfuis et nous avons été recueillis par ce monsieur

ici présent, M. Rossini. En faisant ceci, il se mettait gravement en danger. Le passage

par lequel nous sommes passés s’était refermé. Deux ans plus tard, il est venu chercher

Aurélie par une autre voie et il l’a amenée ici. Il prévoyait de venir te chercher il y a

une semaine par le même passage mais il a été capturé car des gardes de la duchesse

étaient embusqués là-bas. La voie que tu as découverte était encore inconnue. Grâce

à toi nous avons pu sortir de la Terre. »

Je leur racontai à mon tour mon histoire.

A la fin de mon récit, Mme. R. entra avec un plat dans les mains.

« Qui veut du gratin de pommes de terre ?

- Oh nooooon !!! »

78


Une Aventure inattendue…

En l’an 2049, des chercheurs soviétiques construisirent un vaisseau spatial capable

d’atteindre la vitesse de 250 000 km/seconde. Ils essayèrent de nombreuses fois de

le terminer, en vain. Le projet fut interrompu, et ce vaisseau fut alors oublié par les

gens …

Année 3089

Dans une université à Graanor, sur Terre, un jeune homme de vingt-trois ans, Max

Gunthos, étudiait l’histoire de l’humanité. Il travaillait spécialement sur les inventions

à travers le temps. Un jour, il se rendit dans le laboratoire de l’université afin d’accéder

aux ordinateurs. Il s’assit puis dit à voix haute une commande que l’ordinateur

reconnut aussitôt : “Allume-toi”. L’ordinateur obéit et Max continua ses recherches sur

un groupe d’ingénieurs nommé ‘VSG’. Ils avaient construit toutes sortes de machines,

dont le VV, la voiture volante, ou le PF, plateforme flottante … Max souhaitait savoir

ce que voulait dire VSG. Soudain, Jack, l’ami de Max, entra la salle et cria : “ Max! Tu ne

vas pas le croire ! Des scientifiques japonais ont trouvé une machine qui remonte à

plus de neuf cents ans ! C’est incroyable !” A ces mots, Max se leva précipitamment,

suivit son ami et arriva dans une salle au centre de laquelle un gros bloc de pierre

semblait flotter. La salle était remplie par des scientifiques qui prenaient des notes

sur la pierre. “ La machine est dans la pierre ? “ demanda Max. “OUI !! On va couper la

pierre avec le laser XmP-92 et nous verrons bien le contenu.” Le processus commença

: Des grues en fer portaient un gros prisme en cristal et en haut, apparut une machine

rectangulaire, le laser. Les ingénieurs commencèrent à taper des commandes sur les

ordinateurs, et bientôt une lumière violette apparut au bout du laser. La lumière

commença à grossir jusqu’à ce qu’elle atteigne sa forme complète. La lumière passa

à travers le prisme et bientôt un bruit épouvantable surgit : le laser transperça la

pierre, mais aussitôt un poteau en métal sortit de la pierre, et trois autres suivirent. Les

scientifiques s’arrêtèrent épouvantés. Les poteaux se plièrent comme des jambes et

bientôt la pierre fut debout. Max n’y comprenait rien, mais il était fortement surpris

par cet événement. Soudain, un long bruit grinçant fit exploser les vitres du laboratoire

et une grosse explosion suivit. Max s’évanouit. Plus tard, Max se réveilla dans un

hôpital, et demanda à Jack qui était à côté de lui : “Que s’est-il passé ? L’explosion ?

Tout ça, c’était quoi ?” “Eh bien… nous ne savons pas. Mais apparemment, la machine

79


a un système de sécurité. Après l’explosion, l’engin a disparu. Nous avons essayé de le

traquer, mais il est trop rapide. La machine est perdue.” dit Jack, désespéré. A ces mots,

Jack laissa Max seul dans l’hôpital. Un moment plus tard, une infirmière vint et lui dit :

“Vous pouvez partir, monsieur.” Max prit sa Ferrari Volante, et rentra chez lui. Il courut

vers son ordinateur et cria : “ALLUME-TOI !” L’ordinateur prit vie et Max chercha sur

Spationet des informations sur la machine. Il n’y trouva rien. Alors il se souvint que sur

la pierre était gravé VSG. Il passa des heures à travailler et se dit qu’il fallait retrouver

cette machine. Mais… à quoi servait-elle ? Max appela son ami Ben, qui était là durant

l’expérience. Max lui demanda si après l’explosion, il s’était produit un phénomène

bizarre. Ben répondit qu’il avait vu un cercle bleu apparaître et tout aspirer. Max

continua ses recherches et trouva sur spationet “ VSG, machine à portail“. Il ouvrit le

lien et se rendit compte qu’il accédait au fichier du gouvernement, car il fallait un mot

de passe. Max écrivit alors des commandes sur le clavier et rapidement, il accéda au

fichier. L’article disait que VSG avait construit un vaisseau spatial capable d’atteindre

249 081 km/seconde et que ce projet était classé top secret. Malheureusement, le

système du gouvernement détecta que Max se trouvait illégalement sur le site et

bientôt il fut déconnecté… Le lendemain matin, Max prit sa voiture et essaya de

chercher la machine. Grâce à son radar, il détecta toutes sortes de véhicules, mais la

machine n’y figurait pas. Soudain, un bruit perçant surgit de nulle part, un portail bleu

apparut et aspira tout. Max accéléra la vitesse de sa voiture puis réussit à s’éloigner du

portail. Mais, une voiture aspirée s’écrasa sur la voiture de Max, qui fut donc emportée

vers le portail bleu. Pendant un moment, Max ne vit plus rien mais il entendit un son

aigu, long et bruyant, comme si ses oreilles sifflaient. Bientôt il tomba dans le vide, et

une étrange lumière bleuâtre apparut sous forme d’une boule d’énergie. Soudain, il

s’écrasa contre le sol, et il se retrouva couché sur une surface moussue. Il se leva un

peu sonné, regarda autour de lui et se rendit compte qu’il n’était plus sur Terre. Max

ne put reconnaître cette planète : elle avait deux soleils, le paysage était montagneux,

et les plantes étaient violettes. Le ciel était bleu-jaune et il n’y avait pas de nuages.

Max essaya de retrouver la voiture pour consulter son GPS, mais hélas, elle avait

disparu. Il inspecta un peu mieux le paysage et trouva un panneau sur lequel était

marqué : DANGER, VOUS ENTREZ DANS LES TERRES PERDUES ! Max ne comprit pas,

mais soudain, il sentit le sol bouger. Une énorme fissure s’ouvrit et Max s’enfuit. Il

courut le plus vite possible, quand il remarqua que la fissure le suivait. L’herbe du sol

semblait briller, et des câbles traînaient partout sur le chemin de Max. Il sauta sur un

81


arbre, et constata que la fissure s’était arrêtée. Mais l’arbre commença à prendre vie, il

attaqua Max de ses branches féroces. Celui-ci évita ses coups quand soudain une

silhouette gigantesque apparut derrière l’arbre. Cette silhouette devenait de plus en

plus claire, c’était un dragon en métal ! Le dragon arracha habilement les branches,

l’arbre s’écroula. Max resta choqué pendant un long moment. Il regardait le dragon.

Mais soudain, des étincelles sortirent de l’oreille du monstre, il commença à se

comporter bizarrement, comme si on l’avait court-circuité, et enfin, il s’écroula dans

un grand BOUM. Max était trop déçu que le dragon ne marche plus. Il décida d’essayer

de le réparer. Il prit des câbles trouvés par terre ainsi que les outils qu’il avait sur sa

ceinture. Il dévissa une plaque de fer sur la tête du dragon, et remarqua que le circuit

était grillé. Il le prit précautionneusement et le répara avec un poste à souder. Il

reconnecta le circuit à la tête et soudain, la bête reprit vie. Max glissa du dos du

dragon, mais celui-ci le rattrapa avec ses petites mains. Il le posa par terre et se baissa

comme s’il le saluait puis reprit sa course dans les bois. Max continua à marcher,

trouva une caverne, et commença à dormir. Il se réveilla après avoir fait un long

cauchemar. Il se leva, et sur le mur, il vit des inscriptions : tractus vehiculum

guntwuraas . Max remarqua que c’était écrit en latin. TRACTUS signifiait vaisseau, et

VEHICULUM signifiait Spatial, et guntwuraas était sûrement le nom d’une planète.

Puis Max constata quelque chose, Vaisseau Spatial Guntwuraas ! C’était le VSG !

Etonné, il cria de joie, car il avait compris que sûrement la machine était sur

Guntwuraas, c’est-à-dire la Planète sur laquelle il se trouvait ! Et après cette inscription,

il y avait une flèche “ => “ Max suivit la flèche, et bientôt il glissa et tomba dans une

trappe. La chute semblait interminable, mais finalement il atterrit dans de l’eau. Il

nagea vers le rivage. Il marcha, et observa que le sol brillait là où il marchait. Il passa

entre deux grands piliers en métal, et soudain une voix cria : « Committo ! Erectus !

Committo ! Ce qui voulait dire : intrus, alerte, intrus ! Brusquement, des canons

apparurent et commencèrent à tirer des arcs d’électricité sur Max. Il s’évanouit de

douleur et il ne vit plus rien. Max se réveilla dans une salle remplie de lampes bleues.

Il comprit qu’il était enfermé dans cette salle car ses poignets étaient ligotés avec des

chaînes. Il essaya d’ouvrir la porte, mais elle était aussi dure que le titanium. Soudain,

un petit bip retentit, et la porte s’ouvrit, laissant entrer deux individus. Ils vinrent vers

lui, et il remarqua qu’ils étaient humains. Ils étaient vêtus d’un blouson blanc, portaient

tous deux des lunettes et un stylo dans leurs poches. L’un avait des cheveux roux, et

l’autre, blonds. Ils s’approchèrent de Max et, de sang-froid, lui plantèrent une seringue

82


dans le dos. Max se sentit faiblir. Ils le détachèrent et lui parlèrent, mais il était

tellement fatigué qu’il avait l’impression qu’ils chuchotaient. Alors, les deux hommes

le prirent par le dos et l’emmenèrent vers une salle étrange de couleur noire, avec un

gros trou dans le plafond. Au milieu de cette curieuse cellule, il y avait une machine…

Elle avait une forme ovale, et sur le corps de la machine était gravé S.V.G. Ensuite, ils

l’emmenèrent vers celle-ci et Max qui avait repris un peu ses esprits, entendait ce

qu’ils disaient : “ Tu es sûr ? “ dit l’un des deux hommes. “Oui, toute façon, c’est le seul

homme parvenu jusqu’ici, et on a qu’à tester la machine avec lui.” répondit l’autre.A

ces mots, le jeune homme commença à paniquer, mais c’était trop tard. Ils l’avaient

enfermé dans la machine et bientôt, il comprit que c’était un vaisseau spatial car il y

avait un tableau de bord où était écrit : “Destination, Terre“. Le moteur du véhicule fut

mis en route, et soudain un bruit assourdissant envahit la salle. Les vitres éclatèrent et

le vaisseau décolla. A cause du souffle du réacteur du véhicule, le laboratoire des S.V.G

explosa en dessous de la machine. Le vaisseau était très puissant. Quand on regardait

dehors, le paysage était flou. Le vaisseau se retrouva vite dans l’espace. Soudain, sur

le tableau de bord, apparurent ces mots : “Alerte ! Mode hyper-vitesse activé“. Puis, le

vaisseau reprit sa course. Il semblait aller plus lentement, jusqu’à ce qu’un portail noir

apparut devant lui : un trou noir ! Max paniqua car il savait qu’à l’intérieur d’un trou

noir, la gravité était tellement gigantesque qu’elle pouvait même aspirer la lumière et

détruire définitivement des objets comme son vaisseau … La machine fut alors

aspirée dans le trou, et bientôt, les étoiles ne furent que des traits colorés. Des fissures

apparurent dans le cockpit et un écran indiqua la vitesse du vaisseau : 246 193 km/s !

Brusquement, le vaisseau s’arrêta, comme s’il avait heurté quelque chose. Mais une

alerte clignota, montrant qu’il n’avait plus d’héliosène. Les lumières s’éteignirent et

bientôt le vaisseau chuta. Max remarqua qu’il descendait sur Terre. La machine entra

bientôt dans l’atmosphère et un bruit perçant retentit. D’autres fissures apparurent

dans le cockpit. La chaleur entra bientôt dans le vaisseau et le tableau de bord

commença à brûler. Max crut qu’il allait mourir. Si cela continuait, la machine allait

s’écraser contre le sol et Max serait mort. Il chercha désespérément une capsule de

S.A.S, pour partir du vaisseau, mais hélas, il n’y avait rien. Il prit alors un pistolet de

secours et trouva un jetpack à l’arrière du vaisseau. Il explosa le mur grâce à son

revolver et il fut aspiré par les courants d’air. Il alluma son jetpack, flotta de longues

minutes avant d’atterrir enfin, sain et sauf, sur Terre. Epuisé, il s’écroula sur le sol, et

entendit une explosion lointaine …Le lendemain matin…Max se réveilla dans une

83


salle toute blanche, un hôpital. Il se sentait fatigué et il avait beaucoup de blessures

sur le corps. Comment était-il arrivé jusque-là ? Il ne parvenait pas à s’en souvenir. Il

alluma le mondiovision, et vit dans les nouvelles qu’un O.V.N.I. avait été détecté dans

les parages de New York. Max eut le sentiment que l’OVNI était le vaisseau dans lequel

il était revenu sur la Terre. Alors, malgré ses blessures, il sortit de la chambre d’hôpital

et courut vers le lieu du crash. Après cinq minutes de marche, il arriva dans un champ

où il vit un cratère de plus de cent mètres. Le lieu était entouré de scientifiques, et

même de reporters. Max s’approcha du cratère, et vit une machine intacte en son

centre : le vaisseau des V.S.G. Mais il se rendit compte que cette machine était celle

qui produisait des portails bleus, c’est-à-dire celle dans laquelle il avait été aspiré et

téléporté sur une autre planète. Il s’approcha du vaisseau en ignorant le cordon de

sécurité. Devant le véhicule, deux techniciens essayaient d’ouvrir la porte principale,

mais ils n’y arrivaient pas. Max, suivant son instinct, appuya un bouton camouflé sur

la porte, et soudainement, un écran apparut et afficha : “Veuillez entrer votre mot de

passe“. Max réfléchit un moment. Une voix dans sa tête lui disait : « Guntwuraas. » Il

écrivit le mot de passe et bientôt la porte d’entrée s’ouvrit, révélant le cockpit. Les

techniciens et les personnes présentes s’étonnèrent. Max entra dans le vaisseau, suivi

des scientifiques et des reporters qui se mirent à le questionner. Et il révéla alors son

incroyable aventure.

Epilogue - Cinq ans plus tard.

Max entretient maintenant une compagnie de voitures, capables d’aller à une vitesse

inimaginable. Il est l’homme le plus riche et le plus heureux de la planète. Il s’est marié

avec une actrice française, Jeanne Desjardons, et a deux enfants, Léo et Sarah. Il vit

avec sa famille sur une petite lune située près de Mars.

84


Remerciements

Je remercie M. le Proviseur du Lycée Français de Singapour, M. Patrick Sucur et

M. Xavier Jacquenet, proviseur-adjoint, qui ont soutenu ce projet, M. Alain Grousset

dont les interventions auprès de nos classes ont été des plus enrichissantes et qui a

très généreusement accepté de préfacer ce recueil.

Un grand merci également à mes collègues, professeurs de Lettres, sans lesquels

cette action n’aurait pu être menée, à savoir Mme Muriel Binnert du Lycée Français

de Kuala Lumpur, M. Alain Gouzy du Lycée Français de Bangkok, Mme Marie Homs

de L’Ecole Internationale Française de Bali ainsi que M. Philippe Le Badezet du Lycée

Français Alexandre Yersin d’Hanoï, qui participe à Encre d’Asie depuis sa création.

Je tiens également à exprimer ma gratitude à Mmes Danièle Weiler et Bérénice

Lecomte, respectivement documentaliste et surveillante au Lycée Français de

Singapour, qui ont constitué notre jury local.

Je témoigne enfin ma reconnaissance à ma collègue, Mme Gwenaëlle Sifferlen,

qui a participé à la sélection des textes et illustré avec talent ce recueil.

Sylvie VANGILWE, professeure de Lettres

au Lycée Français de Singapour.

85


86

TABLE DES MATIÈRES

Avant-Propos ........................................................... 7

Préface d’Alain Grousset ................................................. 9

Les Lauréats du concours ...............................................11

La Graine de l’an 17 ....................................................................13

Le Seconde vie de Papa le Grand .......................................................21

Le Futur réversible ......................................................................29

Les Chiffres, la mort, ma vie ............................................................37

Les autres textes plébiscités ............................................45

Opération Mondiala ...................................................................47

Le Moi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .56

Le Secret ...............................................................................63

Bienvenue sur terre .....................................................................69

Une Aventure inattendue ..............................................................79

Remerciements ........................................................85

More magazines by this user
Similar magazines