A l'écoute des cités - Le blog de Patrice Leclerc

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A l'écoute des cités - Le blog de Patrice Leclerc

A l’écoute

des cités

LES RÉACTIONS D’UN ENSEIGNANT

LA SANTÉ DANS LES BANLIEUES

COMMENT RAPPROCHER LA POLICE ET LES JEUNES ?

« ILS AVAIENT MIS LES SCELLÉS ! »

MÈRE COURAGE !

PÈRE ET FILS

MUSULMANS À GENNEVILLIERS

LA CITÉ EST LE VENTRE DU MONDE

BANLIEUES DE LA RÉPUBLIQUE

« FRATERNELS PAR LE FOND »

La maison islamo chrétienne

n° 24-25 Printemps-Eté 2013


Dossier :

A l’écoute des cités

Editorial 1

Du côté de La Caravelle 3

Les réactions d’un enseignant

Zin Tayab 4

La santé dans les banlieues

Isabelle Thiebot 10

Comment rapprocher la police

et les jeunes ?

Jean-Claude Porcheron 18

«Ils avaient mis les scellés !»

Aminata Doucouré 24

Mère courage !

Christine Fontaine 27

Du côté de Gennevilliers 35

Père et fils

Saad Abssi, le père 36

Jamel Abssi, le fils 40

Musulmans à Gennevilliers

Mohammed Benali 43

La cité est le ventre du monde

Patrice Leclerc 48

Pour élargir l’horizon 55

Banlieues de la République

Luc-André Leproux 56

«Fraternels par le fond»

Michel Jondot 61

Courrier des lecteurs 69

Questions impertinentes 70

Des nouvelles de Mustapha Cherif 72

La rubrique de Maurice Buttin

Les banlieues

et le conflit israélo-palestinien 73


EDITORIAL

Au tout début du siècle, ces cahiers n’existaient pas encore.

Pourtant, des hommes et des femmes - chrétiens et musulmans

- œuvraient ensemble sur le terrain où étaient concentrées

des populations immigrées, musulmanes pour la plupart. Des

idées tentaient de prendre corps. En particulier, nous avions découvert

un moyen de rejoindre le monde immigré féminin qui, à la cité

dite « La Caravelle », se tenait soigneusement à l’écart et se gardait

bien de répondre aux occasions de rencontre que nous tentions

de provoquer. Vint pourtant le jour où l’idée germa dans le cerveau

d’une chrétienne de proposer une initiation au tissage. Plus

d’une centaine d’adolescentes, de mamans et de grands-mères se

sont précipitées. Par la suite, nous lancions, avec l’aide de la Direction

Départementale du Travail, un chantier d’insertion pour initier

des femmes aux méthodes de tissage des Gobelins. Il faut rendre

hommage aux personnes de la Direction du Travail qui nous ont

aidés dans cette aventure avec une intelligence et un dévouement

remarquables ; on devrait dire avec une véritable bonté. Entre ces

fonctionnaires et nous, pourtant, une incompréhension étrange a

surgi. L’association au nom de laquelle nous agissions s’appelait

« Approches 92 » ; elle était déclarée à la Préfecture sous le titre

« Approches islamo chrétiennes dans les Hauts-de-Seine ». Cette

dimension interreligieuse affichée était inacceptable par des fonctionnaires

français ; on nous a contraints à changer d’étiquette et

à prendre, pour continuer à profiter de l’aide de l’Etat, le nom de

« Mes-Tissages ».

Cette histoire nous semble assez révélatrice du malentendu

à l’intérieur duquel on enferme les acteurs du dialogue interreligieux.

Révélatrice aussi de la clôture que souvent ils

dressent eux-mêmes. Le lieu de la rencontre est conçu comme un

espace séparé. Dans un ensemble laïc comme le nôtre, le religieux

doit être refoulé dans la vie privée. En réalité, cette vision

de la société, pour l’instant du moins, est mise à l’épreuve. Il est

bien évident que la présence musulmane, dans notre pays, est un

1


2

élément de la vie sociale qui ne peut être occulté. Lors des émeutes

de 2005, des hommes politiques prestigieux y ont vu l’action de mouvements

djihadistes dangereux ou un effet de la polygamie tolérée

par l’islam. Avec le recul, il apparaît aujourd’hui que la violence déclenchée

à Aulnay-sous-Bois en novembre 2005, et qui s’est étendue

d’une façon étonnante à l’ensemble du pays, était pour les jeunes des

cités, une façon de dire leur refus d’être tenus à l’écart du marché du

travail, du logement et du système scolaire. Ne pas reconnaître les

vrais écarts conduit à refuser d’être citoyen. Entre chrétiens et musulmans,

certes, existent de grandes différences dogmatiques et il est

sans doute culturellement intéressant d’entendre l’autre exprimer ses

convictions. En réalité, ce genre de connaissance ressemble à celui

que vivent des jeunes collégiens découvrant les aventures d’Ulysse

dans l’Odyssée ou celles du fils d’Anchise dans l’Enéide. Dans le meilleur

des cas, cela peut faire naître un certain intérêt, voire un certain

respect. La plupart du temps, cela occulte les divisions sociales qui

déchirent le pays. On croit faire œuvre de rassemblement alors qu’on

se bouche les yeux sur ce qui socialement nous sépare.

«

La Maison islamo chrétienne » essaie, dans ce numéro, d’ouvrir

les yeux et les oreilles sur ceux et celles qui vivent ou ont

grandi dans les cités qu’elle est amenée à fréquenter, du côté de

Gennevilliers et de Villeneuve-la-Garenne. « L’écoute des cités » qui

nous fait parler ne nous a pas conduits à un travail de sociologue qui

réussit à comprendre une situation. Nous avons donné la parole aux

uns et aux autres que nous côtoyons ; nous sommes incapables d’en

tirer des conclusions. Il s’agit simplement d’un effort pour sortir des

ornières d’un dialogue institutionnel et tenter de percevoir un appel à

la justice qui dépasse tous les clivages et les frontières de nos religions.

Ce numéro est une invitation, pour chacun de nos lecteurs, à

considérer qu’un dialogue entre musulmans et chrétiens n’a rien de

spirituel s’il ne contribue pas à rendre plus fraternelle la société où

Dieu nous donne de vivre.

L’équipe de rédaction

Certaines contributions sont plus longues qu’il n’était prévu. Plutôt que de

les appauvrir en les diminuant, nous préférons les garder dans leur intégralité,

quitte à augmenter les frais d’impression et d’envoi et de considérer,

par mesure d’économie, que ce numéro est double. Nous programmons le

numéro suivant pour l’automne prochain !


Du côté

de La Caravelle

Villeneuve-la-Garenne est nichée dans le

méandre de la Seine, au Nord de Paris.

Entre autres cités, on y trouve «La Caravelle»

que nous fréquentons depuis février 1997 :

1600 logements, 6000 habitants dont la moitié

a moins de 20 ans. La majorité des immigrants

est d’origine maghrébine ou africaine.

Des acteurs sociaux intervenant dans la cité

ont bien voulu nous faire part de leur expérience

: un enseignant, un membre du personnel

soignant du centre de santé de la Croix-Rouge,

un représentant de la police. Bien sûr on a donné

la parole aux résidents eux-mêmes : une jeune

malienne qui a passé son adolescence dans la

cité, quelques mamans qui ont répondu à l’invitation

adressée par Fatima Tayab aux femmes

qui fréquentent notre atelier « Mes-Tissages ».

Ces témoignages sont souvent divergents.

Chaque lecteur pourra s’interroger à partir de

ces contradictions apparentes.

3


Du coté de La Caravelle

4

Les réactions

d’un enseignant

Zin Tayab

En ces temps où la société française

s’interroge sur les réformes entreprises

par l’Education nationale,

ce témoignage d’un enseignant

peut aider à réfléchir ; il permet de

regarder la situation difficile dans

les milieux où la transmission des

connaissances est plus problématique

qu’ailleurs.

Tu habites à Villeneuve-la-Garenne et tu connais bien La Caravelle

où tu passes souvent pour rendre des services à l’association ; tu es

professeur de Maths. Peux-tu nous décrire brièvement ton propre

parcours et nous faire part de ton expérience d’enseignant ? A quels

genres d’élèves as-tu à faire ?

J’ai commencé mes études au Maroc et j’ai fait un 3ème

cycle de Physique à Jussieu. Pendant mes études, pour

pouvoir payer ma chambre, j’ai donné quelques cours

particuliers. J’ai été vacataire pendant une quinzaine d’années

; maintenant je suis contractuel. Pendant longtemps

j’ai enseigné dans des classes préparatoires. Maintenant,

j’enseigne les mathématiques en banlieue dans un lycée professionnel

où j’ai à faire face à des jeunes comme j’en vois

beaucoup ici à La Caravelle. L’écart entre ces deux mondes

est impressionnant. Jamais je n’aurais imaginé ce qu’est

l’univers scolaire où je me trouve actuellement. J’enseigne


aussi à Jussieu où je prépare des étudiants au DAEU (Diplômes

d’Accès aux Etudes Universitaires). J’y retrouve des adultes de

22 à 50 ans qui sont issus des mêmes milieux que les jeunes

auxquels j’ai affaire maintenant.

Qui sont ces jeunes que tu rencontres

maintenant en lycée professionnel ?

Ce sont des jeunes (seconde, première

et terminale) qui, au terme de leurs années de collège,

ont été orientés, la plupart du temps contre leur gré. On les

appelle « les pros ». L’an dernier j’étais à Saint-Denis, tout à

côté, avec des élèves destinés à faire de l’électro-technique ;

c’était une classe d’une trentaine de garçons et de quatre filles.

Aujourd’hui, je suis dans le Val-de-Marne ; j’ai devant moi

une trentaine de filles et trois ou quatre garçons. Les filles

sont destinées à des carrières paramédicales auprès des enfants

ou auprès des vieillards dans des maisons de retraite. Les garçons

travailleront dans des immeubles et devront être capables

de faire face aux diverses situations qu’on trouve dans les résidences

ou les grands ensembles : gardiennage, entretien et état

des lieux dans les appartements.

Quels types de relations entretiens-tu

avec les élèves ?

Dans les lycées

professionnels.

Enseignant :

un métier méprisable.

D’abord, il faut savoir qu’à

leurs yeux, le métier d’enseignant est méprisable. De mon

temps, nous admirions nos maîtres. Leur savoir nous impressionnait,

aujourd’hui c’est fini. J’ajoute que les professeurs

masculins sont, à leurs yeux, plus mal considérés que les professeurs

féminins. Cela tient peut-être au fait qu’ils se sentent

le besoin d’être protégés : une figure maternelle est plus rassurante.

Ceci dit, lorsqu’on se croise hors des cours, la rencontre est

plutôt sympathique. On se salue gentiment et on échange

quelques mots de façon amicale. Dès que je suis face à eux,

en classe, le climat est tout autre. Je deviens à leurs yeux

le représentant de ce qu’ils rejettent. Parce que je donne

des ordres (« il faut... »), la relation devient agressive et

l’heure pendant laquelle il faut travailler est difficilement

supportable.

Les réaction d’un enseignant, Zin Tayab

5


Du coté de La Caravelle

6

Peux-tu préciser ?

On mange en classe, par exemple ! Ils utilisent le portable et

le SMS. Ils n’ont pas leur cahier. On passe au moins un quart

d’heure à tenter de les mettre au travail. Il faut leur demander

de sortir leur sac et le matériel nécessaire. On me répond « J’ai

oublié » ou « Le chien a mangé le papier » ! Ce qu’ils avaient

écrit la veille est perdu. Ce

Rien ne les intéresse. n’était qu’une feuille volante.

Ils la laissent traîner dans la

classe quand ils partent sans

prendre soin de la garder. Quelle que soit la matière, rien de ce

qu’on leur propose ne les intéresse, surtout en ce qui concerne les

maths, le français et l’anglais. Ils considèrent que ce n’est pas lié

au métier qu’ils sont destinés à exercer. Chose bizarre : ils ont des

cours d’anglais auxquels, à en croire leur professeur, ils ne s’intéressent

pas plus qu’aux maths. Pourtant ils connaissent toutes les

chansons anglaises par cœur mais sans même chercher à comprendre

ce qu’elles signifient.

J’avais une élève, l’année dernière, dans une classe où les garçons

étaient majoritaires. Cette fille était sérieuse ; elle écoutait et elle

voulait comprendre. Elle s’intéressait. Quand je posais une question

à la classe, elle répondait. Et c’était mal vu par les autres.

Autrefois on admirait les bons élèves capables de bien répondre

aux questions. Aujourd’hui c’est l’inverse. On ricanait quand

cette fille donnait la bonne réponse, on se moquait d’elle : « Ah

! C’est l’intellectuelle ! » Elle a fini par se refermer pour ne pas

se couper du groupe. Heureusement, le Proviseur l’a réorientée

autrement en fonction de ses capacités.

Les jeudis, on a des contrôles.

Le mardi précédent, je fais

Les zéros se succèdent

des exercices semblables à

ceux que je leur donnerai le

surlendemain. La moitié de

la classe me rend une copie vide au point qu’il m’arrive de mettre

moi-même le nom de l’élève sur la feuille blanche ! Les zéros se

succèdent.

Que peut faire un professeur devant une fille qui sort rouge à

lèvres et instruments de maquillage pour se farder devant une

glace ? On peut lui dire ce que l’on veut, elle ne bouge pas. Elle


vous rétorque : « J’ai décidé de faire esthéticienne ; ma mère refuse.

Je fais ce que je veux ! ». Après quelques interventions, on est obligé

de baisser les bras et de laisser faire pour tenter de reprendre le

cours. On ne peut pas s’arrêter toutes les deux minutes et abandonner

le reste de la classe. Le Conseiller Pédagogique d’Enseignement

(CPE) ne peut pas intervenir chaque fois. Il est d’ailleurs plus prudent,

pour cette fille, d’être en classe que de traîner dehors.

Il n’y a pas de système de sanction ? Vous ne pouvez pas prévenir les

parents ?

On donne du travail à faire en-dehors des cours, chez eux, mais ils

ne le font pas. Ils se fichent des sanctions. Rien ne leur fait peur.

Je donne tous les jours des heures de colle mais ils ne viennent

pas les faire. En réalité, face aux parents, ce sont eux qui exercent

l’autorité. J’avais collé une fille. Elle a fait pression cinq fois sur la

mère pour que je retire la punition. Je n’ai pas cédé mais on ne l’a

pas vue le jour fixé.

Je me suis aperçu que

la plupart des parents

vivaient des situations

conjugales compliquées.

Des situations familiales

compliquées.

Une fille, dans une classe, avait mordu un garçon pendant un

cours. Le CPE téléphone au père qui se trouvait dans le sud de la

France. Dès qu’on lui a dit : « C’est au sujet de votre fille ! », il a

raccroché.

De toutes les façons, les parents n’ont pas à s’inquiéter : leurs enfants

auront leur diplôme à la fin des trois cycles qu’on appelle

« Contrôle Continu de Formation » (CCF) et qui correspondent

aux trois années (seconde, première, terminale). On ne sait plus ce

que c’est que d’échouer. Une fille de ma classe, l’an dernier en seconde,

avait 0,1 de moyenne en maths ; elle est en première maintenant.

Une autre vient d’arriver, en plein milieu d’année, venue

on ne sait d’où ; elle n’aura rien assimilé mais passera comme tous

les autres dans la classe supérieure Il est vrai que le bac qu’on leur

donne n’ouvre pas toutes les portes ; il débouche seulement sur un

métier précis qui n’est pas celui qu’ils auraient choisi.

Y a-t-il de la violence dans les classes ou dans l’établissement ?

L’histoire de cette jeune qui mord un garçon est-elle révélatrice d’un

état d’esprit ? Te sens-tu toi-même menacé ?

Les réaction d’un enseignant, Zin Tayab

7


Du coté de La Caravelle

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Des événements comme celui de cette fille ne se produisent pas

tous les jours mais plusieurs fois dans l’année. On ne peut rien

contre leurs auteurs : le rectorat interdit d’exclure ; on doit garder

les indésirables jusqu’au terme des trois CCC. Il est vrai que le

cadre scolaire les protège. Mais la violence verbale monte de plusieurs

tons chaque année. La Proviseure nous explique, avec raison,

que leur vocabulaire et leurs façons de parler ne doivent pas être

nécessairement considérés comme de l’agressivité. Dire « Nique

ta mère » n’a pas plus de portée que de dire, dans un autre milieu

« Je ne suis pas vraiment d’accord avec ce que vous dites ». Jamais

la moindre violence physique ne s’exerce contre nous, les enseignants,

il faut le reconnaître. Mais le refus d’écouter, d’apprendre,

de se soumettre aux règles élémentaires pour suivre un cours peut

être considéré comme une forme de violence.

Les stages se déroulent

à merveille !

Ce que tu décris ne semble

pas fournir une formation

précise particulière.

Il faut dire qu’ils ont des stages et que, dans ce cadre, tout se

déroule à merveille la plupart du temps. A la fin de la première

semaine, je téléphone à leurs tuteurs pour savoir comment cela se

passe et, la dernière semaine, je vais les visiter sur le terrain. Là

je suis souvent très agréablement surpris de leur comportement.

Sur place, ils apprennent bien leur métier. La plupart du temps,

ils sont avec des tout-petits ou dans des maisons de vieillards ; il

faut changer les vêtements souillés ; pour ma part, je ferais cela

avec dégoût mais eux font preuve d’une vraie délicatesse. Le directeur

leur donne des consignes, par exemple de ne pas se servir du

téléphone : ils respectent scrupuleusement ce qu’on leur demande.

Souvent, lorsqu’ils entrent dans la vie adulte, ils s’orientent vers

des métiers d’animation. On le constate à La Caravelle ; des garçons

qui ont suivi des parcours analogues à ceux dont je parle,

sont employés par la Mairie au service des plus jeunes. Ils savent

exercer l’autorité, se faire aisément obéir des enfants qu’on leur

confie et les occuper intelligemment.

Même s’ils trouvent un débouché professionnel, leurs possibilités

d’avenir ne sont-elles pas très limitées ?

Il est vrai que leur baccalauréat ne leur permet que très rarement

de continuer des études. Mais je constate que certains arrivent


à rattraper les occasions perdues.

Les étudiants que je

rencontre à Jussieu, dans le

cadre de la préparation du

Diplôme d’Accès aux Etudes Universitaires (DAEU) sont souvent

des gens dont le passé est celui des lycéens que je rencontre

aujourd’hui. A partir de l’âge de 22 ans ou après deux ans d’expérience

de travail salarié, ils peuvent reprendre des études. En-dehors

des cours, ils me racontent leur histoire d’adolescents et je n’ai pas

de peine à les comprendre. Arrive le moment où ils se réveillent et

ils franchissent la porte que l’Université leur ouvre. Ils ont à suivre

des cours de Maths, Physique, Chimie, Français et Biologie. Pas

de langue, pas d’Histoire ni de Philo mais ils atteignent le niveau

du Bac S et toutes les possibilités universitaires leur sont offertes.

Ils étaient rebelles au Lycée ; à l’âge adulte. Ils deviennent particulièrement

sérieux. Tout a changé : ils écoutent attentivement, ils

viennent régulièrement, même s’ils habitent loin et s’ils ont travaillé

toute la journée. Ils ont un examen en fin d’année. On voit qu’ils

tentent une aventure qu’ils ont décidée et pour laquelle ils ont payé

une inscription assez chère ; ils sont motivés. Le diplôme n’est pas

bradé : environ 50% des candidats sont reçus. Ils peuvent étaler la

préparation sur trois ans.

Penses-tu que les difficultés que

vous éprouvez, tes collègues et toi,

pourraient être évitées ?

Rattraper

les occasions perdues.

Quelles réformes

envisager ?

Je pense qu’il ne faudrait pas hésiter à éliminer les trois ou quatre

éléments qui, dans une classe de 32 élèves, pervertissent l’ensemble.

Il est des cas auxquels l’Education Nationale ne peut pas faire face.

Ceux qui perturbent trop devraient être confiés à un autres ministère

: celui des Affaires Sociales ou celui de la Santé, par exemple.

Je pense aussi que dans les Collèges, on devrait être plus attentif

à l’orientation de ceux qu’on écarte de l’Enseignement général.

Trop de nos élèves sont mis face à un avenir qu’ils ne veulent pas.

On devrait pouvoir miser davantage sur leurs motivations. Peutêtre

faudrait-il inventer une année que j’appelle « année-tampon

» au cours de laquelle ils prendraient le temps de mûrir un

choix et où de vrais éducateurs sauraient les écouter, les éclairer

et les accompagner.

Zin Tayab

Les réaction d’un enseignant, Zin Tayab

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10

dans les banlieues

Isabelle Thiebot

Quand on est dentiste depuis près de

vingt-cinq ans dans le même Centre

de Santé, on connaît non seulement les

problèmes d’accès aux soins de la population

mais la manière de vivre des

habitants de la ville. Isabelle Thiébot

exerce au Centre de Santé de la Croix

Rouge, à Villeneuve-la-Garenne. Elle a

bien voulu se faire l’écho de ceux dont

elle prend soin dans la ville des Hautsde-Seine,

la plus défavorisée au pointde-vue

médical.

On dit que, dans les banlieues, les problèmes de santé sont particulièrement difficiles.

Qu’en est-il exactement à Villeneuve la Garenne ?

Toutes les études qui ont été faites montrent que la santé des habitants

de banlieues défavorisées laisse à désirer. L’espérance de vie y est de

plusieurs années inférieure à la moyenne nationale. Pour la santé dentaire,

je le constate tous les jours, quand je vois de très petits enfants avec

déjà beaucoup de caries ou de jeunes adultes qui n’ont plus de molaires. C’est

impressionnant et cela ne s’améliore pas.

Comment expliquer cette situation ?

L’état de santé est très lié aux conditions de vie, les gens se font moins soigner

et les démarches de prévention sont peu intégrées dans le quotidien. Il est

Du coté de La Caravelle La santé


fréquent que la demande de soins ne se

déclenche que le jour où surgit un problème

grave, une douleur insupportable

en ce qui concerne les dents. Quand il

y a des problèmes de logement, des pro-

Etat de santé

et conditions de vie.

blèmes avec les enfants, des problèmes de fin de mois qui sont prioritaires,

alors si le corps ne crie pas sa souffrance ou si aucun signe de maladie ne se

manifeste, on ne s’en préoccupe pas. C’est ce qu’on appelle « le silence des organes

» ; mais l’absence de symptôme ne signifie pas absence de pathologie.

Beaucoup de personnes viennent en urgence, toujours avec des atteintes très

avancées. Ce mode de recours aux soins est devenu rare dans des zones plus

favorisées. Un ami qui exerce à Courbevoie me disait : « Moi, un patient qui

arrive avec une bonne « rage de dent » ou une joue enflée, je n’en ai pas vu

depuis des années ! » Ici, c’est tous les jours.

La prévention dentaire consiste à ne pas manger trop de sucre et à se brosser

les dents, à consulter un dentiste une fois par an. Les parents débordés par

d’autres soucis ont du mal à rajouter de nouvelles contraintes liées aux comportements

préventifs. On donne du sucre à un enfant pour le calmer, pour

qu’il s’endorme. Si bien qu’à trois ou quatre ans, il a des caries profondes.

La prévention implique que l’on puisse se projeter dans l’avenir. Or cela ne

va pas de soi de penser à l’avenir quand, au jour le jour, on a du mal à gérer

les difficultés.

Le décalage des états de santé est lié aussi au travail. Des hommes qui

s’épuisent en étant dans les travaux publics ou encore des femmes qui font

trois heures de transports par jour pour du ménage dans des bureaux tôt le

matin et tard le soir, il y en a davantage à Villeneuve qu’à Neuilly.

L’aspect financier peut constituer

un autre un frein. La CMU est une L’aspect financier.

très bonne couverture complémentaire

qui donne la gratuité des soins

et de la prothèse. Près de 20 % de nos patients en bénéficient. Les

«Sans-papiers» ont «l’Aide Médicale d’Etat» (AME). Les prises en

charge sont plus limitées, mais elle couvre tous les soins courants.

Certains qui y ont droit n’y recourent pas de peur de se faire repérer.

Il y a eu un droit d’entrée de 30 euros, heureusement supprimé par

l’actuel gouvernement. Les personnes les plus en difficultés sont

celles qui ont des ressources légèrement supérieures au plafond de

la CMU. Là, tout dépend d’une éventuelle mutuelle et du contrat

souscrit. La sécurité sociale peut contribuer aux cotisations de mutuelle.

C’est peu connu. Les personnes ne savent pas toujours ce à

La santé dans les banlieues, Isabelle Thiebot

11


Du coté de La Caravelle

12

quoi elles ont droit ou ne veulent rien demander. C’est dommage car

cela peut vraiment aider.

Peut-on parler de décalage culturel, chez les populations d’origine immigrée, par

rapport aux populations d’origine européenne ?

Le rapport au corps et à la santé de ceux qui ont grandi au pays est sans doute

différent. Il est difficile de savoir comment ce facteur joue. En revanche, la

précarité impose des représentations qui influencent les comportements de

santé.

Il peut y avoir un problème de langue. Certains parents parlent mal français.

Comment faire comprendre, par exemple, ce qui est favorable ou non

à la santé d’un enfant ? On a de la chance d’avoir, dans ce centre, des personnes

capables de traduire l’arabe. Mais, avec des mamans maliennes, le

handicap est certain. Il est vrai que, dans ma spécialité, un facteur clé est

la confiance qui s’établit avec le patient. Cela passe par des gestes, par la

façon de le soigner, sans qu’il y ait besoin

Problèmes de langue.

de beaucoup de paroles. Cela n’empêche

que dans une démarche thérapeutique,

il est important que le praticien et le patient

se comprennent bien. Qu’il s’agisse

de soins ou de prévention, il y a des choix à faire qui s’appuient sur des explications

et des échanges. C’est aussi le cas quand il y a de la prothèse à envisager

avec des questions financières. Parfois, c’est un enfant qui traduit mais

il ne comprend pas nécessairement les explications et peut avoir du mal à les

traduire. Quelquefois, on fait appel à une voisine ou la personne téléphone

à quelqu’un à qui je parle et qui traduit ensuite. Il m’est arrivé d’écrire et la

personne s’est fait traduire ce que j’avais écrit. C’est toujours plus compliqué

quand le dialogue n’est pas direct.

Les différences culturelles sont plus marquées avec les personnes venant

d’Afrique de l’Ouest qu’avec celles du Maghreb. Mais, par exemple, des

Maghrébines peuvent refuser d’être soignées par un homme. Des femmes

peuvent soigner les hommes, en revanche, sans aucun problème.

Vos patients vous perçoivent-ils comme une étrangère ?

C’est surtout la langue qui marque nos origines diverses. Mais c’est d’abord

une rencontre humaine dans laquelle les différences sont bien vite dépassées.

Certes, le dentiste est là pour bien soigner et le but est que le soignant et le

soigné soient tous les deux satisfaits. Mais la qualité de la relation peut aller

au-dede ce qu’un bon professionnel attend s’il y a, au cœur, un respect réci-


proque, ce qui est en général le cas.

Lorsque des personnes qui ont un Une rencontre humaine.

peu abandonné leur santé, qui ont

peur des professionnels se sentent

considérées, écoutées, si « cela accroche » , la situation bascule, la confiance

devient sans faille. La reconnaissance exprimée peut même, parfois, sembler

disproportionnée. Ce n’est pas par hasard que je suis restée ici. On ne trouve

pas cela partout si j’en crois des confrères qui reçoivent d’autres publics.

Autrefois, l’instituteur était vénéré. Aujourd’hui le prof est méprisé mais le

dentiste et le médecin sont respectés…

Je ne connais pas assez la situation des enseignants pour comparer, je ne

peux parler que d’un point de vue personnel. La santé a ceci de particulier

qu’elle a un impact direct sur la qualité de vie, dans toutes ses dimensions,

physique, psychique et social. Ce sont les trois termes de la définition de la

santé de l’OMS et c’est très vrai pour la santé dentaire. L’enjeu est de passer

d’un mauvais état de santé - qui induit beaucoup de désagréments - à une

bonne santé en établissant une relation qui permette le déroulement dans

les meilleures conditions. Quand la personne se sent en sécurité, reconnue à

part égale par le praticien, il y a tout un processus de restauration qui se fait

par rapport à l’ensemble de ce qu’elle est, de sa santé, de ses relations. Et c’est

bien ensemble que l’on fait ce petit bout de chemin qui peut laisser une trace

dans son histoire, dans sa façon de ressentir sa santé et de se soigner, de faire

confiance. Ce n’est pas seulement un problème résolu par une technique (ce

qui en soi est satisfaisant!), c’est un peu plus d’humain qui s’est construit,

parce que cela touche la totalité de la

personne, pas seulement un organe.

Quand les soins sont finis, la personne

qui repart a une meilleure santé, elle a

surmonté les difficultés, elle peut sourire

Un lien particulier

au patient.

comme tout le monde, elle a un peu plus confiance en elle-même. Et c’est

aussi la chance du professionnel pour lequel c’est très gratifiant. Certes, les

relations continuent à être celles d’un praticien avec un patient mais il reste

un lien particulier, simple et spontané. On continue à suivre la vie de la

famille. A l’occasion d’une fête, on nous apporte le thé et les gâteaux. On

s’arrête pour prendre des nouvelles mutuelles dans la rue. C’est un lien que

l’on entretient et dont on prend «soin» !

Il y a bien sur aussi des échecs, des ruptures de soins. Le patient ne vient plus.

Pourquoi ? Il y a un petit pourcentage de « désinvoltes ». Mais parmi les autres,

tous ne sont pas prêts pour une démarche qui demande une assiduité. Il arrive que

plus tard, on les revoit ; cette fois, c’est la bonne et l’aventure commune commence.

La santé dans les banlieues, Isabelle Thiebot

13


Du coté de La Caravelle

14

Depuis 1989, vous êtes ici ; vous avez vu des jeunes évoluer.

Oui, de différentes façons. J’ai senti les flottements au niveau de la famille

et des enfants quand le père perd son travail.

Des jeunes « paumés ».

Il y a pas mal de jeunes qui sont

« paumés » et très peu armés.

Récemment, j’ai vu deux filles de

quinze ans qui cherchaient un lieu de stage, incapables de formuler

leur demande. Comparées à des jeunes d’autres milieux qui, au même

âge, élaborent un projet et l’exposent facilement, quel contraste ! Nous

sommes souvent sollicités pour des stages mais nos possibilités sont réduites.

On entend la difficulté des familles à en trouver dans le contexte

local.

Il y a aussi des jeunes qui font de bonnes études, qui s’en sortent bien. J’ai été

frappée par quelques-uns qui, autour de 20-25 ans, sont d’un seul coup mal

dans leur peau. Malgré un bon bagage, ils ne semblent plus trouver leur

place dans cette société.

Au point de vue de la santé dentaire, je trouve qu’il y a une augmentation

du nombre d’enfants très jeunes présentant un très mauvais état de santé. Le

dispositif de prévention « M’Tdents » propose un bilan gratuit à 6 ans, 9

ans, 12 ans, 15 ans, 18 ans, et si besoin après, des soins gratuits. On ne voit

qu’une petite proportion de ceux qui en ont le plus besoin. Même si c’est

gratuit, les familles ne l’utilisent pas toujours. Cela montre bien le poids des

contraintes socio-culturelles sur la santé.

« L’Espace Santé Jeunes », ici à la Croix Rouge, est un lieu « ressources »

qui informent des jeunes sur tous les sujets de santé. Il y vient, entre

autres, des mineurs ou de jeunes adultes en rupture avec leur famille, ils

sont très démunis face aux problèmes de santé. Leur nombre augmente

aussi.

Je crois que la drogue influe sur les dents ?

Oui ! Mais les consommateurs de

A propos des drogués. drogue fréquentent peu les structures

médicales. D’une façon générale, plus

on a de sources de désocialisation,

moins on se fait soigner. Ils viennent une fois en urgence pour un soulagement

ponctuel de la douleur et on ne les revoit plus. S’inscrire dans une

démarche qui demande un suivi est trop difficile.


La ville et l’école n’ont-elles pas fait d’éducation à la santé ?

La ville organise des manifestations et soutient des projets. Il y a des actions

dans les écoles. Le public reçoit des informations sur ce qui est bon pour la

santé, mais ensuite, les conditions de vie des familles vont-elles leur permettre

de changer leurs façons de faire ? Pour certaines oui, pour d’autres

non. Ces activités sont malgré tout importantes pour ceux qui ne changeront

pas aussitôt car, une famille ou un enfant qui a participé peut, plus

tard, être prêt à faire évoluer ses habitudes et avancer à ce moment là. Il faut

toujours croire que le futur peut apporter des changements. Il y a de vraies

bonnes surprises.

L’Espace Santé Jeunes fait de l’éducation

pour la santé. Ce lieu est Un « espace Santé Jeunes ».

important mais ne résout pas tout.

La Croix-Rouge a mis en place des

prises en charge « médico-sociales » avec des accompagnements pour la

prévention, les droits sociaux, les remboursements de sécurité sociale ou de

mutuelle, avec des échéanciers pour la prothèse... Cela rend un grand service

à ceux qui en bénéficient. A côté, il y a tous ceux que l’on ne voit nulle

part. Plus ils s’enfoncent dans le renoncement aux soins, plus leur santé

sera mauvaise, plus la bonne santé sera compliquée à récupérer. Les statistiques

disent qu’ils sont nombreux dans les milieux précaires. Comment

les toucher, les rassurer, les faire venir ? C’est une question essentielle mais

il y a peu de réponses. Quelquefois à l’occasion d’une urgence, il y a un

déclic et la personne rentre dans une démarche de santé. C’est un défi à

chaque fois que l’on reçoit une urgence. Quand ça marche – pas toujours –

c’est une grande satisfaction professionnelle de constater l’impact psychosocial

que cela peut avoir.

Il ne reste plus guère dedecins généralistes à Villeneuve la Garenne ; ils ne

sont guère qu’une poignée sur la ville et la moyenne d’âge est de 57 ans. Les

jeunes ne viennent pas alors que, si je comprends bien, le contact avec cette population

d’origine immigrée est particulièrement gratifiant ; pourquoi les banlieues

sont-elles défavorisées ?

A Villeneuve, la dégradation de l’offre de soins va être spectaculaire. Les

decins retraités ne seront probablement pas tous remplacés. Les kinésithérapeutes,

trop peu nombreux, vont difficilement à domicile. Les orthophonistes

ont de longues listes d’attente, c’est grave pour des enfants en

difficultés ! Il n’y avait plus de pédiatre sur Villeneuve alors que les familles

nombreuses sont légion ; la Croix-Rouge vient d’en embaucher une… un

jour par semaine ! La PMI manque dedecins: le suivi s’arrête à 18 mois

La santé dans les banlieues, Isabelle Thiebot

15


Du coté de La Caravelle

16

au lieu de 6 ans. L’hôpital Nord 92 est surchargé par des consultations

qui relèveraient d’un médecin de ville.

Depuis quelques mois, la Croix-Rouge a recruté des jeunes femmes

decins généralistes. C’est une forme d’exercice adaptée; elles peuvent

travailler sur des horaires compatibles avec des enfants. Par contre, on

trouve peu de dentistes. L’une des causes est un « numerus clausus » qui

en a limité le nombre. Le résultat est qu’il n’y a pas assez de dentistes

en France. Un dentiste qui cherche du travail a donc l’embarras du

choix : quatre ou cinq offres à proximité de chez lui où les rémunérations

seront plus élevées que dans une banlieue comme Villeneuve.

Ici, toute une partie de la population n’a pas les moyens d’investir dans

des prothèses très coûteuses. Le mode d’exercice est plus compliqué avec

plus d’urgences et de désistements de dernière minute ou de patients qui

«oublient» leurs rendez-vous. Les jeunes dentistes s’intéressent à des techniques

comme l’implantologie inaccessible à des petits budgets. Nous ne

sommes pas très attractifs. Le problème est à peu près le même pour des

decins spécialistes.

A propos

de la Croix-Rouge.

La Croix Rouge a pourtant bien

amélioré le plateau technique ces dernières

années. C’est un bénéfice pour

la population comme pour les praticiens

qui ont de bonnes conditions de

travail. Ce n’est pas suffisant. De très bons professionnels peuvent décider

d’exercer un temps en banlieue mais c’est une étape dans une carrière

professionnelle… Certains partent en le regrettant mais partent

tout de même. Ceux qui restent y trouvent une certaine qualité d’exercice

qui les intéresse. Elle comprend le type de relation thérapeutique

dont je parlais. Ceux qui partent à la retraite en sont le signe : ils

éprouvent une certaine nostalgie à rompre des relations simples mais

solides avec les patients.

Nous allons donc vers des difficultés accrues. Les cabinets saturés risquent

de privilégier certaines modalités. La pénurie va rejaillir d’abord sur ceux

qui ont le plus de mal à se faire soigner, souvent les plus précaires. Un

exemple : si on propose un rendez-vous dans un délai de deux mois, ils

vont « laisser tomber » plus facilement que les autres.

D’une manière générale, la situation se détériore-t-elle ou s’améliore-t-elle

? Nous avons rencontré un chirurgien issu d’une cité. Cet homme d’une

cinquantaine d’années prétend qu’aujourd’hui le parcours qu’il a pu faire

serait impossible à réaliser. Que faut-il en penser ? Les jeunes des cités sont-


ils davantage défavorisés aujourd’hui

qu’hier ?

Globalement, on sait que le contexte ne s’améliore pas au vu des indicateurs

que sont l’échec scolaire, les jeunes sans emploi… Malgré la rénovation

urbaine qui améliore la sécurité et les conditions de vie dans les

cités, la proportion de jeunes qui accèdent à des études supérieures est

faible. Je connais quelques jeunes qui sont en cursus dedecine, ce sont

des exceptions.

Votre condition de personnel soignant vous met-elle à l’abri de la violence ?

Dans le centre, il y a de la petite délinquance comme partout. Il ne faut

pas laisser traîner son portable. Il me semble que le niveau d’agressivité a

plutôt diminué, mais il y a régulièrement des incidents. Le plus souvent,

la violence est verbale et s’exprime à l’accueil. Le facteur déclenchant

essentiel est une demande que l’on ne peut satisfaire : une urgence que

l’on ne peut prendre aussitôt, une facture qui n’a pas était réglée et dont

on réclame le paiement, un rendez-vous manqué que l’on ne redonne

pas rapidement. Les secrétaires sont les plus exposées, elles ont des formations

pour apprendre à gérer les conflits et ont de l’expérience. Le

decin et le dentiste sont plus protégés par leur statut. Cela permet

d’intervenir parfois autrement en cas de conflit.

Rencontrez-vous d’autres problèmes que

nous n’avons pas abordés ?

Le contexte scolaire.

Responsabilité

de la société.

La santé est une problématique trop

complexe pour en faire rapidement le

tour. Mais pour conclure, on peut évoquer quelques aspects de cette

complexité qui peuvent se résumer ainsi : la santé n’est pas que l’affaire

du soignant. En effet, l’amélioration du contexte de vie est un facteur

essentiel pour progresser vers une meilleure santé. Il en va de la responsabilité

de la société. D’autre part, le public doit être pleinement partie

prenante et cela pose des questions : comment l’inciter à être plus participant

à sa santé ? Comment faire venir ceux qui renoncent aux soins ?

Comment gérer un absentéisme important dans un contexte de pénurie

de professionnels ? Enfin, il faut aussi des praticiens et ce n’est pas simple

non plus. Je peux juste leur dire que l’épanouissement professionnel se

trouve aussi à Villeneuve grâce à des habitants qui sont prêts à créer une

relation pleine d’humanité et c’est inestimable.

Isabelle Thiébot

La santé dans les banlieues, Isabelle Thiebot

17


Du coté de La Caravelle

18

Comment rapprocher

la police et les jeunes ?

Jean-Claude Porcheron

Jean-Claude Porcheron qui, aujourd’hui, a quitté

la police, est fortement engagé dans des actions

humanitaires. Sans doute en a-t-il pris le goût

pendant sa carrière, ayant eu à s’intéresser aux

jeunes des cités – à Villeneuve-la- Garenne en

particulier –à la prévention ou au droit des

femmes. Son témoignage laisse entendre ce

qu’était la jeunesse à La Caravelle lorsque nous y

sommes arrivés.

Lorsque nous sommes arrivés à La Caravelle, en février 1997, nous avons

eu l’occasion de vous rencontrer dans le cadre de vos fonctions. Pouvez-vous

nous préciser quelles étaient vos responsabilités à cette époque ?

J’ai consacré les dix dernières années de ma carrière de policier à la prévention.

Nous avons créé avec le Préfet et le Directeur de la Police de

l’époque, dans les années 1990 à 2000, un Département « Prévention

Communication ». C’est cette entité qui avait créé les officiers de prévention

et géré le Centre de Loisirs Jeunes (CLJ) de Villeneuve-la-Garenne. Nous

étions les interlocuteurs privilégiés de tous les acteurs associatifs et institutionnels

des Hauts-de-Seine. A ce titre, nous avions créé un référent par

commissariat dans les 22 circonscriptions de police du Département que

l’on appelait « l’officier de prévention » ; c’est un fonctionnaire de police qui

était soit Brigadier, soit Brigadier-chef ou Major et il était le partenaire de

toutes les institutions locales. Nous rencontrions ces policiers à la Direction

de la police à Nanterre, tous les quinze jours environ, pour faire le point sur

leur mission et les résultats de leur travail.


Nous gérions également le Centre de Loisirs Jeunes à Villeneuve la

Garenne.

Enfin, dans le cadre de mes nouvelles fonctions, j’ai été également le

correspondant naturel de la Déléguée Départementale aux Droits des

Femmes. A ce titre, je me suis beaucoup impliqué dans cette forme de

délinquance que je ne connaissais pas.

Pouvez-vous nous préciser ce qu’était ce

Centre de Loisirs Jeunes ?

Le Centre

de Loisirs Jeunes.

Nous recevions les jeunes de La Caravelle

et des environs. Le CLJ fonctionnait

comme une association « loi 1901 » puisqu’il recevait des subventions

relativement importantes de la part de la Direction Départementale de

la Jeunesse et des Sports (DDJS), du Conseil Général, du Ministère de

l’Intérieur, de l’Institut des Hauts-de-Seine et de la Préfecture des Hautsde-Seine.

La police du Département mettait, quant à elle, à la disposition

de ce CLJ des fonctionnaires spécialisés dans tous les domaines sportifs.

Le Directeur était titulaire du BAFD ; tous les autres animateurs étaient

titulaires du BAFA et nous avions des moniteurs fédéraux de plongée, de

voile, des motards, de toutes les spécialités sportives.

L’entreprise était importante. Nous avions de l’argent. J’avais un policier,

détaché en permanence pour tenir la comptabilité, qui était contrôlée

régulièrement par un expert-comptable et un commissaire aux comptes.

Le Directeur du Centre était, lui aussi, détaché en permanence. Les mercredis,

samedis et dimanches j’avais six ou sept personnes sur le terrain;

cela coûtait cher en investissement.

Au parc des Chanteraines, près de La Caravelle, se trouve un lac sur lequel

on pratiquait des activités nautiques : voile, catamaran. Nous faisions

aussi de la plongée professionnelle à la fosse de la piscine de Villeneuve.

Tous les mercredis, samedis, dimanches, les jeunes des cités pouvaient

venir. On ne voyait que des garçons. Nous avions une monitrice pour

essayer de faire venir les filles. Mais sans succès. Le poids des interdits

était trop fort.

Des policiers et des moniteurs de sport qui appartenaient aussi à la police

leur proposaient des activités qu’ils encadraient. Ils avaient l’écusson de

la police sur le bras. Nous avions pour devise : « Police visible et lisible ».

Il n’était pas question d’aller chercher les jeunes; ils prenaient eux-mêmes

Comment rapprocher la police et les jeunes ?, Jean-Claude Porcheron

19


Du coté de La Caravelle

20

l’initiative de venir. Un noyau dur d’une dizaine de jeunes venait fidèlement.

Les autres papillonnaient ; nous n’avions guère prise sur le grand

nombre.

En matière de prévention, nous

étions connus et reconnus. C’est

ainsi, qu’au travers de notre partenariat

avec la Protection Judiciaire

de la Jeunesse, le juge pour enfants

ou le juge d’application des peines nous demandait d’effectuer des peines

de réparation. Il s’agissait de jeunes qui avaient été condamnés à un certain

nombre d’heures de travail d’intérêt général. On leur demandait surtout

de faire preuve de citoyenneté : arriver à l’heure, être polis et disponibles.

Nous n’avions guère prise

sur l’ensemble.

N’est-ce pas ce qu’on appelle « Police de proximité » ?

Non, cela n’entrait pas dans ce cadre. Cela faisait partie du rapprochement

police-jeunesse.

Pouvez-vous nous parler de l’impact que vous avez eu sur La Caravelle ?

A La Caravelle, notre mission a été de faire du rapprochement police –

jeunes. Cela n’a pas été à la hauteur de notre espérance. Nous n’avions

guère que des jeunes de La Caravelle ou de Gennevilliers au CLJ. Ils venaient

parce qu’ils trouvaient des activités gratuites qui n’existaient pas

ailleurs ; ils faisaient de la moto : cela les séduisait. Mais cela ne modifiait

pas leur comportement ; cela ne leur permettait pas de s’insérer davantage.

Ils demeuraient pour la plupart asociaux.

La délinquance

n’a pas diminué.

Le but était le rapprochement de la

police et des jeunes des cités. Cela

n’a pas diminué la délinquance à La

Caravelle. Le seul intérêt du CLJ c’est

que, pendant le temps qu’ils étaient

chez nous, on était certain qu’ils ne faisaient pas de bêtises ailleurs. Par

prudence, la police de Villeneuve était réservée pour rentrer dans la cité,

sauf en cas de flagrant-délit, les policiers risquant de recevoir une machine

à laver sur la figure. La Caravelle était un ghetto. Les autorités nationales,

à cette époque, étaient partagées sur le modus operandi pour éradiquer

le mal dans les cités. On faisait parfois des « opérations coup de poing ».

Lorsque la criminalité atteignait un sommet, la police montait une opération

de grande envergure, visitait les caves et se manifestait de façon

spectaculaire. Il s’agissait de montrer à la population que la police n’était


pas inactive et qu’il n’y avait pas de zone de non-droit. Chaque opération

permettait, à coup sûr, de trouver du recel de divers matériaux volés, des

scooters ou d’autres marques de délinquance : les journalistes, bien entendu,

pouvaient venir prendre des photos à cette occasion.

La violence à La Caravelle, à cette époque, est difficile à décrire. J’en avais

connaissance à la Direction de la police. La Police Judiciaire nous tenait

au courant mais c’est une police spécifique. Ce que nous pouvions voir au

quotidien, c’était la délinquance de rue : vols à l’arraché, vols de voitures,

violences contre les personnes, agressions. En ce qui concerne la délinquance

souterraine, nous étions au courant, bien entendu, mais sans en

être les témoins directs ; quant au phénomène de trafic de drogue, il était

répandu. La drogue circulait, ça c’est sûr.

Quel bilan faites-vous de cette expérience ?

Les résultats, je dois le dire, furent

décevants au regard de l’investissement

engagé. Les jeunes venaient

là surtout pour consommer et profiter

au maximum sans qu’on puisse faire œuvre d’éducation. Ils avaient la

possibilité, au début, de faire de la mécanique. Il a fallu très vite s’arrêter ;

en apprenant à démonter un moteur ils devenaient capables de se lancer

dans des activités peu recommandables.

Résultats plutôt décevants.

On avait accédé à leur demande de quads : c’étaient des petites motos à

quatre roues tout terrain. J’ai arrêté parce que l’assurance ne voulait plus

nous couvrir. Nous avions eu trop d’accidents.

En revanche, l’activité « moto » marchait bien. Elle était encadrée par

des motards de la police et nous avions de bons résultats. Mais que

valaient ces résultats ? Je me rappelle la visite d’un substitut chargé de

la prévention au Tribunal. Il était heureux de constater ce succès. Mais

j’ai précisé : « Monsieur le Procureur, quand ils sont chez nous, c’est

certain, ils ne font pas de bêtises. Quand ils sont à l’extérieur, je ne

peux pas en répondre! »

S’il fallait dresser un bilan, je dirais que cela a coûté bien cher à la société

pour de maigres résultats. Nous avons réussi à rejoindre une centaine de

jeunes ; nous n’avons rendu service guère qu’à une vingtaine.

Nous les envoyions en stage de plongée en Bretagne, tous frais payés,

avec les équipements nécessaires ! L’effort que nous avons déployé pour

cela n’a été que peu récompensé. Certains nous ont procuré bien des

Comment rapprocher la police et les jeunes ?, Jean-Claude Porcheron

21


Du coté de La Caravelle

22

déboires. Ils se trouvaient compromis dans des affaires de vol, de stups,

d’incivilités. Des camps avaient été organisés dans l’Yonne : ils ont

cassé les panneaux et fait des sérieux dégâts dans le village. Il a fallu les

faire rentrer manu militari.

Par contre, les stages en mer, de voile et de plongée sous-marine nous

donnaient satisfaction.

N’avez-vous vraiment aucune réussite à nous rapporter ?

La plus belle réussite réalisée, c’est

Le tournage d’un film. le tournage d’un film sur le rapprochement

entre la police et la

jeunesse. Etant acteurs du film, ils

ont été intéressés. Ils nous avaient aidés pour rédiger les dialogues en

nous apprenant quelques notions de verlan ! Le film a été projeté dans

des écoles, par les officiers de prévention et un autre film a été tourné

pour la prévention des vols à la fausse qualité.

Ceci dit, le Centre n’a jamais été piraté ; aucun vol n’a jamais été

commis : motos, voiles ou autre équipement. Peut-être qu’ils hésitaient

à s’attaquer à la police. Par ailleurs, nous avions, tout près de nous, des

maîtres-chiens qui faisaient des tournées. Cependant avec les policierséducateurs,

ils étaient relativement respectueux.

Et à propos des peines dites « de réparation » ?

En ce qui concerne les peines de

Des peines de réparation.

réparation, j’ai eu de très mauvais

résultats. Il n’y a pas eu le

suivi de la Justice qu’on aurait

pu attendre. Je recevais une réquisition du Juge d’application des peines

et j’étais averti que tel garçon était condamné à faire un certain nombre

d’heures de travail dits « d’intérêt général ». Très souvent, le jeune en

question ne se présentait pas. Dans ces cas, j’avisais le juge qui me disait

« Faites-moi un rapport ! ». Que devenait l’affaire ensuite ? Je n’en savais

rien.

Vous évoquiez le travail du Département « Prévention Communication ».

Pouvez-vous nous exposer en quoi consistait cette opération ?

Si je suis déçu par les résultats du CLJ, en revanche, dans chaque commissariat,

le travail des officiers de prévention fut une véritable réussite.

Ce que nous avons mis en place à cette époque continue à fonction-


ner. Quand surgit, par exemple, un différend familial, les personnes sont

orientées vers l’officier de prévention territorialement compétent. Plutôt

que d’avoir à porter plainte, l’officier de prévention se déplace. Il règle les

conflits.

C’est un peu le « monsieur bons offices » du commissariat. Il donne aussi

des conférences pour les personnes âgées : il fait de la prévention pour les

vols de sacs à mains, les vols à l’arraché, les précautions à prendre pendant

les départs en vacances. Ces officiers sont les partenaires de tous les acteurs

associatifs et institutionnels. Dans les lycées, lorsque surgit un conflit ou

un problème, le Proviseur regarde la situation avec l’officier de prévention.

Vous nous disiez que vous avez travaillé avec la Déléguée Départementale aux

droits des femmes.

A la fin de ma carrière, j’ai été élu

Secrétaire Général du Centre d’Information

du Droit des Femmes. J’ai eu

du plaisir et de la satisfaction à m’impliquer

dans ce bénévolat. Tous les lundis

Des femmes

victimes de violence.

après-midi, je tenais une permanence juridique à la Mairie de Courbevoie.

Venaient des femmes victimes de violence ; elles m’exposaient leurs problèmes

auxquels je tentais de répondre : violences, dettes, logement, etc.

Je leur expliquais la procédure à suivre. C’était, là aussi, une belle structure.

On avait à la Préfecture des femmes juristes, spécialisées en droit de

la famille. Là, c’était vraiment du bon travail. Quelques femmes des cités

venaient raconter leurs déboires. Elles allaient souvent à la Préfecture, au

CIF (Centre d’Information du droit des Femmes) où nous avons eu l’occasion

de dénouer bien des situations. C’est toujours une assez longue histoire.

Il faut du temps pour que l’idée mûrisse, il faut du temps pour que la

volonté personnelle se mette en place, il faut des allers et retours nombreux

avant que ne se prenne une décision. Nous disposions de tout un réseau

associatif pour les protéger quand elles étaient en danger. Effectivement le

problème était complexe. Il s’agissait de femmes immigrées, la plupart du

temps, avec des enfants, sans ressources ni soins, ni toit, de toutes conditions

et de toutes religions.

Parallèlement à ces actions, avec le Conseil Général et plus particulièrement

avec l’Institut de Hauts-de-Seine, lors du forum « Giga la Vie », nous

avions un stand « Citoyenneté » animé par des policiers en tenue. Cette

action a été un franc succès. Les jeunes venaient d’eux-mêmes se renseigner

sur les actions de la police, la citoyenneté et entretenir un dialogue

constructif avec les policiers de terrain.

Jean-Claude Porcheron

Comment rapprocher la police et les jeunes ?, Jean-Claude Porcheron

23


Du coté de La Caravelle

24

« Ils avaient mis les

scellés ! »

Aminata Doucouré

La jeune femme qui livre ce témoignage

a grandi à La Caravelle. On

peut la considérer comme privilégiée

: elle est capable de raconter la

traversée héroïque qui s’impose à bien

des familles. Nombreux sont celles et

ceux qui, dans les cités, n’ont pas la

culture nécessaire pour cela.

J’avais onze ans

J’ai 24 ans. Originaire du sud du Mali, j’avais 11 ans quand je suis

arrivée à La Caravelle en l’an 2000. J’entrais en 6ème. J’y suis

restée jusqu’à 2006 ; je venais d’Asnières où je résidais depuis

l’âge de 2 ans. Nous étions huit dans un appartement minuscule,

insalubre et dangereux. Nous étions top serrés les uns sur les autres.

C’était un duplex. L’escalier était dangereux. On avait déjà eu plusieurs

accidents. Depuis 1989 on avait fait une demande de logement

à la Mairie d’Asnières. Autour de ma mère, nous étions sept

enfants : quatre filles et trois garçons. Mon grand frère, aujourd’hui,

a 32 ans ; je viens après lui. Ma sœur Hawa a 23 ans. Kama, mon

frère, a 21 ans. Gunndo a 18 ans, Cécou en a 16 et Hawa, la petite

dernière, a 11 ans. Nous sommes tous nés en France.

A Asnières, au départ, nous n’étions que quatre. Mais ma mère a eu

ensuite trois autres enfants. On ne tenait plus dans cet appartement


minuscule et l’escalier devenait de plus en plus dangereux. Ma mère

avait toujours peur pour nous. Elle a entendu dire qu’à Villeneuve-la-

Garenne il y avait des appartements vides. Le bâtiment avait brûlé.

Plusieurs personnes étaient rentrées car la porte était ouverte à cause

de l’ incendie; les gens en ont profité pour s’installer, nous aussi. On a

squatté un F4. Un monsieur nous a ouvert la porte ; c’était un professionnel.

Il devait travailler au service de la cité, me semble-t-il. Il aidait

les familles en difficultés comme la nôtre à squatter les appartements

libres. Ma mère a tenu, dès le début, à payer le loyer. Au départ, le gardien

refusait. Il ne voulait pas nous considérer comme des locataires.

Par la suite, il a accepté. Ma mère en a gardé les preuves ; elle rangeait

soigneusement tous les reçus. On payait 390 €, si je me souviens bien.

C’était lourd pour ma mère qui était seule à rapporter de l’argent ; elle

travaillait comme femme de ménage.

Mon adolescence à La Caravelle

J’ai bien aimé La Caravelle. J’y ai passé mon adolescence. J’allais chez

vous pour le soutien scolaire et je participais à vos sorties. Vous aviez

toujours des activités nouvelles à nous proposer.

Pour le logement, nous nous sommes tournés du côté de la Mairie qui a

refusé de nous aider. Ils nous rappelaient que nous n’avions pas le droit de

rester où nous étions et qu’on allait nous expulser. Ils prétendaient qu’ils

cherchaient des appartements pour nous loger mais qu’ils n’en avaient pas

de suffisamment grands pour une famille nombreuse comme la nôtre.

Nous avons entrepris de nombreuses démarches et, comme ma mère ne

sait pas écrire, c’est moi qui me suis chargée de tout le courrier, depuis la

6ème. J’en ai fait des démarches, vous vous en souvenez !

Le Maire nous avait rassurés en nous promettant que nous ne serions

pas expulsés. Je suis partie en vacances au Mali. A la fin de l’été, au

moment de la rentrée scolaire, la catastrophe a eu lieu. Ma mère avait

été au tribunal pour une affaire de famille. J’avais eu un accident au

Mali et je ne pouvais plus marcher tellement j’avais mal. Quand je

suis arrivée, on avait mis les scellés. Ils avaient posé sur la porte un

papier : « Avis d’expulsion » et l’adresse d’un huissier à contacter. Oh !

J’étais vraiment en état de choc ! Quand ma mère est arrivée, elle m’a

rassurée et m’a dit de ne pas paniquer. Le serrurier qu’elle a appelé

tout de suite lui a affirmé qu’il ne pouvait rien faire et la mairie nous a

fait savoir qu’elle ne pouvait rien pour nous : « Cherchez une solution

dans votre famille ! ». Ma sœur était enceinte et prête à accoucher.

«Ils avaient mis les scellés !», Aminata Doucouré

25


Du coté de La Caravelle

26

C’est votre association qui nous a sauvé la vie en nous disant de

dormir dans votre local ; vous avez mis des matelas sur le sol qu’il

fallait ranger le matin. Sans vous on était à la rue. Le lendemain

j’ai été hospitalisée à cause de l’accident que j’avais eu au Mali et

je suis restée à l’hôpital pendant plusieurs semaines, près de deux

mois. A mon retour la situation n’avait pas changé.

J’entrais en seconde

Finalement la Mairie avait trouvé pour nous un F4 mais, en même

temps, l’entreprise où travaille ma mère lui proposait un F6, dans

le cadre du 1% patronal, à Limay. C’était loin, du côté de Mantes

la Jolie. Cela posait des problèmes pour notre scolarisation mais

cela donnait à ma mère la possibilité de retrouver les trois plus

jeunes de ses enfants ; on les lui avait retirés sous prétexte que nous

n’avions pas assez de place pour les loger correctement.

J’entrais en seconde. Le collège m’avait orientée vers la comptabilité

au Lycée de Courbevoie. L’année scolaire était bien entamée : j’ai

continué. Il fallait prendre un bus, puis un car : deux heures à l’aller,

deux heures au retour. La première année, j’ai réussi à faire face.

Mais l’année suivante, cela a été très dur ! J’ai eu des problèmes de

santé et j’avais de nombreux rendez-vous médicaux. J’ai lâché prise

et je n’ai pas été reçue à mon examen. J’ai pu faire une formation

commerciale. L’entreprise de ma mère m’a embauchée en interim.

J’habite à Montfermeil !

J’ai rencontré un Français de la Réunion avec qui je vis. Nous

habitons un appartement à Montfermeil dans une résidence de

la zone pavillonnaire. Nous avons eu un garçon qui a un an. Le

père de mon fils travaille mais, de mon côté, je suis toujours en

chômage : je cherche. La vie est dure ; nous payons 830 € de loyer

par mois ! C’est trop pour nous. J’ai fait une demande de logement

et de crédit-bail. J’aurai la réponse en avril.

Il faut que je dise « merci » à ma mère ; elle a été courageuse. Sans elle nous

aurions été enlevés par la DDASS. Elle s’est vraiment battue pour nous. Elle

ne sait ni lire ni écrire ; elle parle très mal le français mais je lui dois tout.

Aminata Doucouré


Mère courage !

Christine Fontaine

Elles sont parties un beau jour d’Alger,

de Tunisie, du Maroc ou du fin fond de

l’Italie. Elles sont passées par les taudis

de Clichy ou d’ailleurs, par les tours

gigantesques et inhumaines de tel ou tel

quartier de Paris pour se retrouver à

La Caravelle. Quand elles racontent les

épreuves qu’elles ont traversées pour

élever leurs enfants, on ne peut s’empêcher

de penser à « Mère Courage ».

Comme le personnage de Berthold

Brecht, elles sont allées de l’avant pour

tirer le meilleur parti de la vie.

A

La Caravelle, parmi les femmes

qui fréquentent l’atelier de tissage,

six ont répondu à l’invitation

qu’on leur avait adressée ; elles

ont accepté de se faire l’écho de ce

qu’elles ont vécu et continuent à vivre

dans la cité comme à Villeneuve la

Garenne. Nous changeons, comme

elles l’ont demandé, les prénoms ;

elles préfèrent ne pas être reconnues.

Une relative variété

Elles représentent une relative variété

d’âges, d’origines, de niveau intellectuel

et de sensibilité religieuse. Samia

est mère de trois enfants : deux garçons

(11 et 8 ans) et une fille (3ans) ;

arrivée de Tunisie à l’âge de 18 ans,

titulaire du baccalauréat ; elle en a 28

aujourd’hui. Nedjma, quadragénaire,

Mère courage !, Christine Fontaine

27


Du coté de La Caravelle

28

en France depuis son mariage, est

marocaine ; elle a obtenu une licence

de lettres à Rabat ; elle est maman

d’un garçon de 10 ans et d’une fille

de 5 ans. Nadia, Zohra et Khadidja

sont venues d’Algérie voici trentecinq

ou trente-six ans. Elles ont la

cinquantaine. Nadia, d’origine algérienne,

a cinq enfants et cinq petitsenfants.

Khadidja a grandi en petite

Kabylie. Elle a eu quatre fils, de 36 à

28 ans. Zohra a vécu à Alger jusqu’à

son mariage à l’âge de 16 ans. Elle

est maman de trois fils et d’une fille.

Toutes sont musulmanes mais leur

islam est discret ; il transparaît simplement

dans certaines expressions

(« Dieu m’a aidée »). Le portable

de l’une d’entre elles est programmé

pour faire entendre l’appel à la

prière : il s’est déclenché pendant

la conversation mais elle l’a interrompu

sans quitter le groupe. Seule

la plus jeune est voilée. Lucia, l’italienne,

est chrétienne ; elle le manifeste

de façon non ostentatoire mais

clairement ; ceci ne gêne en rien le

respect avec lequel on l’écoute dans

le groupe.

Des parcours

héroïques

Les histoires personnelles de ces

femmes furent souvent difficiles.

Le parcours de Nadia est sans

doute le moins chaotique. Elle

avait un enfant de 1 an lorsque,

venant d’Algérie, elle arrivait à La

Caravelle voici 37 ans. Deux garçons

et deux filles sont ensuite nés

en France. A part quelques problèmes

de langue (elle ne parlait pas

très bien le français à son arrivée),

elle n’a jamais rencontré, - et elle

insiste sur ce point – la moindre

difficulté. Ses quatre enfants ont

été scolarisés normalement. Elle a

assisté scrupuleusement aux réunions

de parents et répondu aux

demandes des institutrices qui

cherchaient des adultes accompagnateurs

pour les sorties de classe.

Le voisinage a changé mais il a toujours

été agréable.

Khadidja a eu moins de chance.

Son mari est mort à l’âge de 33 ans.

Il était diabétique et le pancréas

était touché. Il ne travaillait pas et

avait une pension d’invalidité ; cela

ne suffisait pas pour nourrir la famille.

Nuit et jour elle gardait des

enfants que lui confiait la DDASS,

trois ou quatre en même temps. Il

est arrivé qu’on lui confie un tout

nouveau-né pendant quelques jours

avant qu’il ne soit envoyé à la pouponnière

d’Antony. L’un d’entre eux

est resté chez elle huit ans et demi.

Il avait cinq ans lorsqu’il fut confié à

Khadidja. Maintenant elle travaille

avec l’hôpital de Moisselles qui a des

antennes à Gennevilliers, Clichy et

Asnières ; on lui confie des enfants

handicapés.

Un mari malade à la maison,

quatre enfants à élever et des enfants

à garder ! Khadidja reconnait

que c’était lourd. Elle se réjouit

pourtant ; elle préfère construire

sa vie sur son travail plutôt que

de compter sur l’aide d’une assis-


tante sociale. Elle rend grâces à

Dieu aussi d’avoir eu un mari dont

la bonté était légendaire. Lorsqu’il

a fallu l’hospitaliser, ses amis venaient

le voir à l’hôpital Bichat et

ensuite à l’hôpital Rothschild. Ils

étaient si nombreux qu’il a fallu les

arrêter. Le défilé des visites gênait

le service ! Aujourd’hui, elle peut

être fière : avec l’aide de ses enfants,

elle a réussi à quitter La Caravelle

et à acheter un appartement dans

un quartier de Villeneuve plus résidentiel

: « Avenue du Général de

Gaulle ».

La vie de Zohra ne fut pas plus

facile. Mariée en Algérie à 16 ans

avec un Algérien vivant en France,

elle s’imaginait qu’arrivant à Paris,

elle découvrirait une espèce de

paradis. « Je suis arrivée et ce que

j’ai découvert était le contraire de

ce que j’attendais. Plusieurs étages

et des escaliers en bois, pas d’ascenseur.

Les toilettes n’étaient pas dans

l’appartement mais dans le couloir.

C’était à Clichy. J’y ai habité pendant

trois ans. Il n’y avait pas de

chauffage. L’hiver je tremblotais. Je

me disais : ‘C’est ça la France !’. J’ai

dit à mon mari ‘Je veux retourner

au bled.’ Paf ! Une bonne gifle de

mon mari ! Il est parti en déplacement

et je me suis retrouvée seule.

Il m’a dit ‘Tu verras une boutique

avec une tête de cheval ; c’est une

boucherie. Tu y trouveras de la

viande. » Il y a une boulangerie

pas loin. Je suis partie et je n’ai rien

trouvé. J’ai demandé aux gens :

« Elle est où la tête de cheval ? »

Je suis rentrée toute seule chez moi

la nuit ; je m’étais perdue. Je ne me

rappelais plus l’étage où j’habitais.

C’était un cauchemar. J’étais seule.

J’ai mangé des lentilles pendant un

mois. Je les comptais tous les jours

pour qu’il en reste jusqu’au retour

de mon mari.»

Aujourd’hui Zohra est divorcée.

Découvrant que son époux avait

une liaison avec une autre femme,

elle lui a demandé de partir. Il s’est

complètement désintéressé de ses

enfants. Il a fallu faire face, suivre

des stages, devenir « auxiliaire parentale

» et travailler au domicile

des parents. Ses enfants ont pu

avoir une bourse d’études ; elle est

heureuse d’avoir réussi à toujours

payer son loyer et de n’avoir jamais

manqué d’assister aux réunions de

parents lorsque ses enfants étaient à

l’école.

Au moins autant que pour Zohra,

l’arrivée en France de Lucia fut

difficile à vivre. A vingt ans, elle

arrivait d’un village du sud de l’Italie.

Ses parents étaient paysans et

pauvres mais, chez elle, on était

heureux. La maison était attenante

à l’église et le père était sacristain.

Elle aimait lorsqu’on lui demandait

d’aller sonner les cloches pour

l’angélus de midi. Dès qu’on sortait

de la maison on pouvait courir dans

les champs et s’approcher de la mer.

Elle était allée à l’école jusqu’en

troisième, avait fait un apprentissage

de coiffure et de broderie avant

de rencontrer son mari avec qui elle

est venue vivre à Paris. Elle n’était

jamais montée dans un ascenseur ;

Mère courage !, Christine Fontaine

29


Du coté de La Caravelle

30

elle n’avait jamais vu de moquette

sur le sol. Ce fut terrible de se retrouver

dans le quartier chinois du

13ème arrondissement, au 21ème

étage d’une tour sans connaître

le français, n’ayant auprès d’elle

personne à qui parler, pas même

à son mari absent de 6 heures du

matin à 18 heures. A Paris, Lucia

a découvert ce que signifie le mot «

pleurer ». L’arrivée à La Caravelle

fut une réelle libération : « Je me

suis sentie chez moi ! Je voyais les

enfants jouer dans les allées ! ».

Lucia avait connu la pauvreté dans

son enfance. Elle raconte qu’elle

entendait sa maman exprimer son

angoisse à son mari (« Comment

faire pour arriver à vivre ? »). Lucia

s’imaginait que sa vie ne ressemblerait

pas à celle de ses parents. En

réalité, l’usine où son mari était

comptable a fermé ses portes alors

qu’il avait trente-cinq ans. Il n’a

jamais pu retrouver de travail !

Lucia en a trouvé dans un grand

magasin et elle a laissé sa place de

maman à son époux. Ce dernier

s’est occupé de la scolarité de ses

trois filles avec une certaine rigidité,

semble-t-il. Il fait les courses et

les repas ; il lit beaucoup. Mais il se

replie sur lui-même, refuse de sortir

et n’a pas d’amis.

Rude épreuve pour Lucia ! « On vit

pauvrement ; jamais le restaurant,

jamais le cinéma. Pas de voiture :

c’est gênant pour les transports !».

Lucia n’hésite pas à dire devant ses

amies musulmanes qu’elle vit cette

épreuve dans sa foi chrétienne. Elle

considère que lorsqu’elle est au ser-

vice de sa famille ou au service de

ses clients, elle exerce une mission

que Dieu lui confie. Malgré ses

déceptions, elle s’efforce de sourire

aux clients, d’être à leur écoute,

de remonter le moral des gens qui

souffrent et se confient à elle.

D’une génération

à l’autre

On se plaint souvent du malaise des

jeunes. Les émeutes de 2005 ont

donné l’impression que la violence

couve dans les cités des banlieues. A

en juger par ce que sont devenus les

fils et les filles de nos amies, il n’en

est rien. Le contraste culturel entre les

générations est spectaculaire. Nadia

est illettrée. Mais elle n’a jamais

eu, à l’en croire, la moindre difficulté

avec la scolarisation de ses

deux filles et de ses trois garçons.

Tous ont eu leur bac et l’un d’entre

eux a suivi la filière scientifique ;

tous aussi sont allés à la Fac pour des

études supérieures qu’ils ont réussies.

Ils n’ont pas eu trop de mal à trouver

un emploi correspondant à leurs

compétences. Nadia n’a pas bien

compris en quoi consiste leur travail

mais elle voit qu’ils sont heureux de

ce qu’ils font. A part le dernier qui vit

encore avec ses parents, les autres sont

mariés, pères et mères de famille. Ils

ont quitté La Caravelle mais le lien à

leurs parents ne s’est pas desserré.

Khadidja continue à vivre avec

trois de ses quatre garçons dont

l’aîné a trente-six ans. Ils sont là

pour soutenir leur mère qui a trimé


durement pour les élever ; ils savent

lui manifester leur reconnaissance.

Bien sûr, en tant que mère, elle

s’occupe du linge, du repassage,

des repas. Lorsqu’à 18 heures, ils

rentrent du travail, elle est là pour

les accueillir. Mais ils sont avec elle

d’une gentillesse extrême ; ils ne se

plaignent jamais. Khadidja dit qu’ils

ont hérité de la bonté de leur père

défunt. C’est grâce à eux et à leur

travail qu’elle a pu s’acheter un beau

logement. Professionnellement, ils

ont bien réussi ; même s’ils n’ont

pas fait de grandes études, deux

d’entre eux ont leur bac. L’aîné a

étudié pendant quatre ans à la Fac.

Quand il est allé s’inscrire pour

trouver du travail et qu’on a découvert

ses compétences, tout de suite

on lui a proposé un stage où il est

resté. Il est chez Google. Il a commencé

à Argenteuil et aujourd’hui

il va à Suresnes. Quand il rentre

à la maison, il s’enferme dans sa

chambre devant son ordinateur.

Son cadet est différent. « Celuilà,

dit sa mère, a toujours été plus

intéressé par l’argent que par les

études » : adolescent, il était à l’affût

de tous les petits boulots qu’on

pouvait lui confier. Il proposait aux

voisins de nettoyer leurs caves ; en

échange on lui donnait un petit

billet. Aujourd’hui il est chauffeur

de taxi et il gagne bien sa vie. Pour

le dernier, c’est plus difficile. Il va

de stage en stage sans pouvoir trouver

rien de stable. Cela ne le tracasse

pas trop : tellement d’autres

sont comme lui ! Et puis il est très

engagé dans l’ensemble culturel de

la cité (« Le Nouveau Monde ») où

il rend des services appréciés. Les

responsables s’appuient sur lui.

Lucia est fière de ses trois filles

(« J’ai trois beaux enfants ! »).

L’aînée a trente-deux ans : après le

bac qu’elle avait passé en France,

elle a voulu aller faire des études

en Italie, à Bologne, et ensuite en

Espagne. Elle a un diplôme italien

de « Langue et littérature comparée

». Pendant un temps, elle a vécu

avec un « copain » dont elle est

maintenant séparée. Elle connaît

beaucoup de langues ; c’est pourquoi

elle a accepté de partir à l’île

Saint-Martin au service des magasins

Max Mara ; le tourisme est

intense là-bas et ses compétences

linguistiques y sont fort utiles pour

accueillir la clientèle. La deuxième

est diplômée de l’Université de

Saint Denis. La dernière a raté son

bac mais elle se débrouille ; après

avoir travaillé trois mois dans un

magasin, elle peut se payer une

formation pour devenir assistante

d’un vétérinaire.

On est étonné quand on écoute

Zohra parler de sa fille et de ses

trois garçons. Séparée de son mari,

elle a eu à affronter seule des difficultés

de tous ordres et particulièrement

d’ordre culturel (elle parlait

mal le français !). Avec le troisième,

elle a eu, c’est vrai, quelques difficultés.

Les professeurs la convoquaient

pour se plaindre : « Il n’écoute

pas ! ». Zohra s’efforçait à la maison

de le stimuler, mais on lui répondait

« Maman ! Je n’y arrive pas ». Après

sa scolarité, il a fait plusieurs stages

Mère courage !, Christine Fontaine

31


Du coté de La Caravelle

32

qui l’ennuyaient jusqu’au jour où

on lui a proposé de rentrer à la

RATP. Pour cela, il devait passer

des tests ; on lui avait dit : « Si vous

n’avez pas un peu de connaissances,

on ne vous prendra pas ! ». Il s’est

mis à travailler jour et nuit. Il a

appris à faire les fractions. Il est allé

se documenter à la bibliothèque et,

à la maison, il cherchait sur internet

et prenait des notes sur des feuilles

de papier. Il a réussi ses tests du

premier coup ; aujourd’hui, il est

marié et le voilà chauffeur de bus,

aimant son métier.

Les deux autres garçons et la

fille n’avaient pas de difficultés

au point-de-vue scolaire mais

Zohra se trouvait devant d’autres

problèmes. « Quand mon mari est

parti, mon grand voulait passer

un examen ; il fallait qu’il achète

un livre qui était vraiment cher. Je

n’avais jamais travaillé ; je ne savais

pas par où commencer. Mon fils

m’a dit : ‘Je vais demander à mon

copain de me prêter le sien ! (le

copain, son père est avocat) »

Zohra a pu lui procurer l’argent

pour qu’il fasse des photocopies

et le résultat fut brillant. En fin

de compte Zohra a de quoi être

vraiment très fière. Son deuxième

fils, après un BTS à Versailles, a

pu se faire embaucher à La Poste.

Sa fille a été élève d’hypokhâgne

et de Khâgne à Paris. La voilà

professeure de français au lycée

de Villeneuve. Quant à l’aîné, il

enseigne à La Sorbonne ! Oui ! Il

a fait l’Ecole Normale Supérieure

de la rue d’Ulm. Il est agrégé de

lettres et il va passer une thèse de

doctorat qu’il prépare depuis huit

ans, voyageant souvent en Grèce

pour y faire des recherches sur les

monuments antiques. Il a pour

ambition d’être nommé Maître de

Conférences.

Cette génération des moins de 40 ans

garde-t-elle des liens avec les racines

de leurs parents ? Manifestement, la

fille de Lucia se veut italienne ; la

fille de Zohra aime aller en Algérie

avec ses enfants. Les autres se sentent

plus détachés de leurs origines maghrébines.

Le lien à l’islam demeure

mais de façon non ostentatoire.

Certains, en particulier les plus

diplômés, ont abandonné la prière

mais maintiennent quelques signes

d’appartenance comme le respect

du Ramadan.

L’écoute de ces femmes peut paraître

déconcertante. Ce qu’elles

racontent contredit du tout au tout

ce que montrent les médias. Depuis

des années les jeunes des banlieues

sont présentés comme des voyous

et des désœuvrés sans compétence

ni avenir, réduits à vivre du commerce

de la drogue. Il est vrai que les

médias gardent trop le silence sur les

réussites de l’Education Nationale.

Il est vrai aussi que, lorsque les

jeunes ont un comportement répréhensible,

les parents cachent leur

échec et celui de leur progéniture.

Samia, la jeune maman tunisienne,

s’en est aperçue : « Les parents dont

les enfants ne réussissent pas, ils

se taisent. J’avais une voisine, une

vraie copine ; on se disait tout.


Maintenant son fils a des problèmes.

Elle ne me parle plus ; elle ne veut

pas dire que son fils se drogue ! »

L’aveuglement

Notre association est arrivée à La

Caravelle en 1997. Notre local

était cambriolé et vidé toutes les semaines

: tables, chaises, livres disparaissaient

malgré une porte blindée.

Il y avait un Coran et une Bible sur

un meuble. Ce sont les deux seules

choses qui sont restées. Une petite

fille de 6 ans, toute menue, avait

repéré une des chaises de notre local

sur laquelle était assis un jeune de

la cité. Elle nous a conduits jusqu’à

lui, le garçon nous a laissé récupérer

sans protester notre bien. Nous

faisions du soutien scolaire dans

des conditions parfois héroïques et

nous avions affaire à des adolescents

au comportement particulièrement

violent. Mustapha rackettait tous

ses copains. Il avait jeté, un jour,

les 9 ordinateurs du collège par

la fenêtre. Nous savions que des

mamans avaient leur fils en prison.

Ma voiture a été par deux fois criblée

de balles. J’avais été moi-même

agressée par une bande d’adolescents

: gifle et crachats. Dans une

sorte de réduit en béton attenant à

notre local, des motos volées étaient

entreposées. Tous les commerçants

avaient fermé boutique. La police ne

pouvait plus entrer dans la cité tellement

leurs agents étaient en danger.

Pendant des mois « Le Phare » (ainsi

se nommait l’ancien centre culturel)

était demeuré fermé ; un jour

des chenapans avaient fait démar-

rer une voiture qu’ils ont réussi à

lancer à toute allure contre la porte

du bâtiment. Les directeurs ne tenaient

pas le choc plus de six mois :

infarctus ou dépression nerveuse

les forçaient à démissionner. Des

courants islamistes suspects s’infiltraient

à travers des associations

qui conduisaient des gamines à se

voiler dès l’âge de 12 ans. Les allées

étaient infectes, les caisses à ordures

n’étaient pas vidées et débordaient

de partout. Des tags souillaient les

murs de cette cité qui pouvait se

vanter d’avoir la bande de béton

la plus longue d’Europe. Des voitures

immatriculées en Allemagne

encombraient les allées la nuit et

disparaissaient dans la journée. Un

cadre de la police m’a expliqué qu’il

s’agissait d’un trafic de drogue.

Il est vrai qu’aujourd’hui la cité a

été merveilleusement réhabilitée.

Tout est propre. Un système de

caméras a permis de repérer les

bandes de jeunes qui créaient le

désordre et de les expulser. Des

magasins divers ont été installés et

la cité a belle allure désormais.

Chose curieuse, nos interlocutrices,

présentes depuis trente-sept ans

parfois à La Caravelle, prétendent

que rien de cela n’a existé et que La

Caravelle a toujours été une sorte

de paradis alors qu’on l’appelait,

dans les Hauts-de-Seine, « la poubelle

du département ». Quelle

stupéfaction d’entendre Nadia

affirmer, sans être contredite par

personne : « Franchement, je n’ai

jamais trouvé que la vie était diffi-

Mère courage !, Christine Fontaine

33


Du coté de La Caravelle

34

cile à La Caravelle dans le passé.

Tout le monde s’est toujours respecté.

Même avant les travaux, il

n’y a jamais eu le moindre danger

de la part des jeunes. Quand il

faisait chaud, l’été, on pouvait

rester dehors jusqu’à une heure du

matin, on n’avait aucun problème.

Je peux mettre ma main à couper,

je n’ai jamais vu de drogue. Jamais

de ma vie ! »

Comment expliquer pareil aveuglement

concernant non seulement

le passé mais ce qui se passe

aujourd’hui chez les jeunes ?

Nedjma était amenée à ouvrir

des portes, tirer des rideaux de

fer. Souvent un jeune qui passait

venait lui donner un coup de

main. C’est bien la preuve, selon

elle, qu’il n’y a rien à reprocher

aux jeunes de La Caravelle, ni

rien à craindre d’eux. « Si on les

respecte, ils sont gentils ; ils m’appellent

« ma tante » !

Zohra elle aussi prétend que les

jeunes, à La Caravelle, sont très

gentils à l’égard des personnes

de son âge (elle a une cinquantaine

d’années). Ils sont regroupés

devant chez elle ; elle sent l’odeur

de leurs cigarettes pénétrer à l’intérieur

de son appartement. Mais

quand on la voit arriver près de

l’ascenseur avec ses sacs de provision,

on se précipite pour prendre

son chargement jusqu’à la porte

de son appartement.

Samia confirme également

qu’effectivement on n’a rien à

craindre, mais elle précise pourtant

que les pratiques des jeunes

sont la plupart du temps suspectes

: « Près de chez moi, il y a

une bande de jeunes qui joue au

poker toute la nuit mais ils sont

calmes. On trouve des voitures

brûlées dans le parking. Mais

qu’on rentre à minuit ou à une

heure, on n’a jamais de problèmes

avec eux. Nous sommes allées,

quelques amies et moi, jusqu’à La

Sablière (une cité dans Villeneuve)

et nous sommes revenues à deux

heures du matin. Quand les

jeunes nous ont vues, ils nous ont

dit poliment ‘Bonsoir Mesdames’.

A côté de « La Banane’ (une autre

cité), des jeunes brûlent des poubelles.

Beaucoup se droguent.

Mais ce n’est pas gênant ! Quand

on voit quelque chose, on ferme

les yeux, on ne se mêle de rien et

tout se passe bien ».

Ces remarques expliquent bien

des choses. A l’intérieur d’une cité

les liens affectifs sont forts ; on

s’aide mutuellement, on se protège.

On se respecte, comme dit

Nadia. Ce genre de « respect »

semble créer entre les habitants

une «communauté» à l’intérieur

de laquelle on n’a rien à craindre

de personne. Les jeunes sont tous

« bien gentils ». Si agressivité il y

a, elle vient de l’extérieur où elle

se porte sur l’extérieur. Comment

expliquer l’aveuglement de ces

« mères sourages » ? Nous restons

sur la question.

Christine Fontaine


Du côté

de Gennevilliers

Cette ville de 44 000 habitants se trouve

également dans la boucle de la Seine, au Nord

de Paris. Ville ouvrière de tradition populaire

depuis longtemps, Gennevilliers est désormais un

haut-lieu de la présence musulmane en France.

Gennevilliers est le lieu d’un dialogue islamo

chrétien remontant aux années 30 : Louis

Massignon venait y prier avec des travailleurs

marocains. Pendant la guerre d’Algérie, des

militants FLN y trouvaient auprès des prêtres de

la Mission de France, une écoute respectueuse.

C’est à Gennevilliers que réside depuis longtemps

notre président Saad Abssi et notre Trésorier,

Mohammed Benali , responsable de la mosquée

Ennour.

Il est intéressant de comparer le regard qu’ils

portent sur la présence musulmane de la ville

avec celui de Patrice Leclerc, conseiller municipal

et Conseiller Général du Département.

35


Du coté de Gennevilliers

36

Père et fils

Saad Abssi

Jamel Abssi

Saad Abssi s’est installé en 1964

à Gennevilliers où ses enfants

ont grandi. Le père constate que

de génération en génération, la

situation s’améliore. Son fils Jamel

en apporte l’illustration en nous

racontant son parcours en France.

Saad, le père

On aurait tort de s’affliger sur le sort du monde immigré.

Il faut reconnaître qu’entre 1957, l’année où je suis arrivé

en France, et maintenant, la situation a changé. Les générations

se croisent à la mosquée de Gennevilliers. Parmi les personnes

qui viennent le vendredi, beaucoup de jeunes vivent dans

les cités. Mais on trouve bien des personnes qui ont vécu dans les

bidonvilles de Nanterre avant d’être transplantés dans la Maison

de transit du Port pour être dispersés un peu partout dans la

région parisienne.

Même parmi ceux qui vivaient dans les bidonvilles, certains ont

réussi ; je connais le commissaire aux comptes de Bernard Tapie:


Brahim Ben Aïcha. Il a vécu dans le bidonville de Nanterre, puis

dans une cité de transit. Il a continué dans une cité HLM. Ses parents

étaient incapables de l’aider en quoi que ce soit. Bien sûr, c’est

une exception; dans tous les milieux on trouve des « surdoués » par

nature. Son père prétend que leurs baraquements, dans le bidonville,

étaient à proximité de maisons habitées par des familles européennes.

Il jouait avec les enfants de ces voisins-là. Je le connais bien : sa famille

est originaire du même village que celui de ma femme en Algérie.

Comparons les générations.

La première génération est

venue dans les années 50. Je

pense à mon ami, Abd-El-

Aziz. Il a passé sa vie à poser

des rails de chemin de fer à travers toute la France. Les immigrés

de la deuxième génération ont aujourd’hui autour de 70 ans. Les

quadragénaires appartiennent à la quatrième. Aujourd’hui, on voit

leurs enfants grandir. Ils sont, à bien des points de vue, plus favorisés,

plus avancés que leurs parents. Je peux dire que 80% des enfants

d’aujourd’hui peuvent aller jusqu’à l’Université.

Entre les années 80 et maintenant s’est produit un changement radical.

Je connais quelqu’un, aujourd’hui à la retraite, qui me disait que,

dans les années 80, les musulmans qu’on voyait dans les Universités

venaient directement de leurs pays d’origine. On n’y voyait pas de

fils ni de filles d’immigrés nés en France. Maintenant, les étudiants

venus du Maghreb sont beaucoup moins nombreux que les jeunes

issus de l’immigration. Ce changement est dû, selon moi, à plusieurs

facteurs.

Tout d’abord, les parents de la

première génération étaient analphabètes.

On vivait alors dans des

conditions économiques et sociales

difficiles. La situation ne fournissait

Les générations se suivent

et ne se ressemblent pas.

Des parents souvent

analphabètes.

pas aux jeunes les moyens pour réussir leur scolarité. Ces personnes ont

aujourd’hui une cinquantaine d’années. Leurs enfants ont vingt ans et

ils remplissent les universités. Il existe une association d’étudiants immigrés.

Elle constate que la présence des jeunes dont les familles sont

issues du Maghreb ne cesse d’augmenter. Elle regrette qu’aujourd’hui

encore les Grandes Ecoles (Polytechnique, ENA , HEC) n’aient guère,

comme étudiants musulmans, que des personnes venues de l’étranger.

On n’est pas au terme de l’évolution, mais on avance.

Père et fils, Saad et Jamel Abssi

37


Du coté de Gennevilliers a rubrique de Maurice Buttin

38

Ensuite, les jeunes nés ici assument leurs responsabilités mieux que

leurs parents. Ils savent gérer leur budget ; ils savent veiller à l’éducation

des enfants.

Des conditions de vie

améliorées.

Enfin, la société, dans son ensemble,

a évolué. Les conditions

de vie se sont améliorées.

Certes, il y a le chômage mais

cela n’empêche pas le progrès

des conditions de vie. Aujourd’hui, dans les milieux immigrés, il y

a davantage de moyens que dans les années 60. A cette époque, la

vie dans les bidonvilles était insupportable. Et il y avait pire que

les bidonvilles ; pendant la guerre d’Algérie, les caves que louaient

les marchands de sommeil étaient de vraies écuries. Pas de fenêtre.

On y entassait les gens. En entrant dans les toilettes, c’était épouvantable.

En tant que responsable FLN, j’ai exigé l’ouverture de

fenêtres et l’aménagement des W.C. Les draps n’étaient pas changés

: il a fallu intervenir pour exiger un minimum de propreté au

niveau du blanchissage.

Pendant la guerre, nous étions 340 000 Algériens en France :

320000 encadrés par le FLN et 20 000 par le MNA. 32 000

d’entre eux étaient avec leurs familles. Les autres étaient célibataires.

Sur les 32 000 foyers, il y avait 8600 Algériens mariés à

des Françaises. A l’indépendance, sur ceux qui étaient encadrés

par le FLN, 80% sont repartis en Algérie. De mars 1962 jusqu’à

juin 1965 le nombre des gens qui retournaient au bled dépassait

le nombre de ceux qui arrivaient ici. A partir de juin 1965 la proportion

s’est renversée : la majorité de ceux qui arrivaient venaient

avec leurs femmes.

En voyant la carrière de mes enfants, je peux comparer les responsabilités

que l’on confiait aux Algériens dans les années 1970 et maintenant.

A cette époque, je suis rentré à la FNAC comme réceptionnaire,

c’est-à-dire manutentionnaire. La tradition voulait que lors

du départ d’un employé on fasse une fête. Le Directeur Général est

venu vers 22 h. J’avais trois responsables hiérarchiques : la responsable

du rayon « Variétés », celle du rayon « Classique » et au-dessus

d’eux, le Directeur. Celui-ci, après avoir jeté un coup d’œil sur les

cadeaux, m’a dit : « Tu n’aurais pas un enfant pour venir te remplacer

à la FNAC ? » Une responsable des caisses – une Espagnole – est

intervenue : « Laissez ! Sa fille Amal travaille avec moi ! » Ma fille

est devenue cadre, responsable du Département des clients. Elle est


en train de passer un examen

pour devenir directrice d’un Ma fille est devenue cadre.

magasin. J’ai dit à son mari :

« Méfie-toi ! Elle n’aura plus

de vie de famille ». Responsable du Département « Clients », elle

rentre à 22 h. Directrice, elle ne rentrera qu’à minuit : il faut rester

jusqu’au transport de l’argent. Mon ami Boudissa a passé toute sa vie

chez B.P. à remplir des bidons d’huile et serrer des bouchons. Son fils

est ingénieur !

Il est vrai que les jeunes galèrent pour trouver un travail correspondant

à leurs qualifications. Mais certains réussissent et se font embaucher.

Il est vrai que les professeurs ont à faire face à des élèves dégoûtés

par l’école. Mais si nous comparons les générations, nous constatons

un progrès. Les années 2000 sont mieux que les années 1970. En

Algérie, au moment de l’Indépendance, on comptait en tout et pour

tout, 200 étudiants. Aujourd’hui, à ne considérer que les médecins,

on en compte 2 800 qui sont venus en France. Ici, on leur impose,

lorsqu’ils arrivent, deux ans d’études supplémentaires pour renforcer

leurs compétences.

Il est vrai que quand on compare

les immigrés arabes aux « Français

de souche », il y a encore un écart.

Ils sont en position d’infériorité

dans la recherche du travail ; ils

Malgré une position

d’infériorité.

ont à faire deux fois plus d’efforts pour réussir quand ils s’appellent

Abdallah plutôt que Pierre ou Jacques. Avec les mosquées, on a fait un

« Forum de l’Emploi » ; le Préfet s’y est engagé. Résultat : deux personnes

seulement ont trouvé un travail. Malgré tout, il faut prendre

conscience d’un changement.

Il est vrai que le chômage mine bien des familles alors qu’en 1957, il

n’existait pas. Quand je suis arrivé, on traversait ce que vous appelez

« les Trente Glorieuses ». Je m’étais présenté à la SKF où j’avais été

accepté. Je me suis présenté à l’entreprise de peinture « Valentine » :

on s’est précipité sur moi en me disant : « Vous commencez demain ».

Les temps ont changé mais le monde des cités, à Gennevilliers, n’est

pas pour autant ce que l’on dit. Aujourd’hui – et c’est un grand changement

des musulmans, des chrétiens et des non croyants ont le

désir de se découvir mutuellement pour mieux vivre ensemble.

Saad Abssi

Père et fils, Saad et Jamel Abssi

39


Du coté de Gennevilliers a

40

Jamel, le fils

Jamel, le fils de Saad, a grandi à

Gennevilliers où sa famille est arrivée

en 1964.

L’année scolaire passée avec l’instituteur Alain Bourgarel, en CM1,

a beaucoup compté pour moi et pour mes trajets personnel et professionnel.

C’est à l’école Anatole France, à Gennevilliers. J’ai vécu

cette année là comme une série de découvertes pas uniquement scolaires.

Ma curiosité a été très encouragée, la possibilité de s’exprimer très souvent

également. Et surtout, c’est ce que je retiens le plus, la camaraderie

avec les autres élèves jusqu’à la solidarité avec des personnes que je ne

connaissais pas, avec ceux qui sur la planète n’avaient pas les moyens de

manger. Les bénéfices de la vente d’un journal, que les 36 élèves de la

classe réalisaient, étaient versés à une association de solidarité. Ainsi avec

cette année ce qui comptait beaucoup c’était la curiosité, les relations

avec les autres jeunes de mon âge comme avec les adultes, la possibilité

de s’exprimer beaucoup et la solidarité.

Mai 68

à Gennevilliers.

Quelques années plus tard, j’ai assisté

à un événement important : mai 68. A

Gennevilliers cela bougeait beaucoup.

Je regardais cela avec mes yeux de collégien

grand ouverts. J’étais au collège

Pasteur et je revendiquais la mixité au collège. Plus tard, beaucoup plus

tard, je compris que je bénéficiais de la situation, plus exactement, d’être

à Gennevilliers, une commune de banlieue, où j’avais de quoi satisfaire

ma curiosité, où j’avais beaucoup de relations avec des jeunes de mon âge

mais également avec des adultes, où je pouvais m’exprimer sur plusieurs

formes et où les raisons de faire preuve de solidarité sont nombreuses.

C’est collégien que j’ai rencontré de nombreuses personnes qui m’ont ouvert

les yeux. Le responsable de la discothèque à qui je demandais de m’expliquer

ce qu’est la musique contemporaine ; deux comédiens du théâtre de

Gennevilliers qui m’ont fait apprécier Brecht, Frisch et Shakespeare ; des


ibliothécaires qui m’ont invité à fréquenter la bibliothèque pas seulement

pour réviser les matières scolaires ; un passionné d’astronomie qui arrivait

à me faire partager sa passion ; un moniteur d’escrime qui faisait une

démonstration en bas de mon immeuble, rue Victor Hugo, et qui m’expliquait

que l’escrime ce n’est pas que pour les riches ; le responsable du

cinéma qui après chaque film tenait à ce que je lui en parle et qui prétendait

qu’on a vu un film seulement si on en parle ensuite ; des grévistes de

l’usine Chausson qui m’expliquaient ce qu’est un piquet de grève… Bien

sûr j’ai eu également des déceptions et des doutes.

Quand je suis arrivé au Lycée

de Colombes, je me suis dé- Là où je pouvais discuter.

brouillé pour ne perdre aucun

contact avec mes copains et ces

adultes gennevillois. C’est à cette époque là que je me suis intéressé à la

Ville de Gennevilliers, ses habitants, ses quartiers, les élus, les militants

politiques et d’associations. L’étendue des sujets de préoccupations me

donnait quelque fois le vertige. J’essayais d’aller là où je pouvais discuter,

poser mes questions et entendre des réponses. Je m’inscrivais aux cours

de philosophie et d’économie de l’université nouvelle qui existaient à

Gennevilliers, j’écoutais des conférences, j’allais aux projections de films

qui étaient suivies de débat… C’est au cœur de la ville que j’allais chercher

de quoi satisfaire ma curiosité et en même temps c’est aussi la cité

qui me poussait (et me pousse encore) à être curieux. Bien sûr j’ai eu

également des déceptions et des doutes. Il m’est même arrivé d’avoir la

prétention de juger telle ou telle action locale comme étant une erreur.

Rien d’étonnant si mon trajet n’a

pas suivi un chemin très droit. Un trajet sinueux.

Après une formation initiale de

scientifique (plus précisément de

mathématique), j’ai, en fait, préféré dans un premier temps travailler

dans le social, puis être journaliste. Au milieu des années 80 je suis

rédacteur en chef de 92 Radio, une radio départementale. A la fin de

cette riche expérience, je vois une possibilité de postuler à un poste de

rédacteur en chef pour la Ville de Gennevilliers. Je candidate, en même

temps, pour d’autres postes dans le public et dans le privé. Après les

entretiens, je reçois les réponses, et j’ai la chance de pouvoir choisir. Je

choisis Gennevilliers.

C’est depuis que je suis salarié, en 1979 dans une autre ville de banlieue,

que je mesure la richesse et les difficultés d’une ville comme

Gennevilliers. Bien sûr, là aussi j’ai eu également des déceptions et des

Père et fils, Saad et Jamel Abssi

41


Du coté de Gennevilliers

42

doutes. Mais l’essentiel, pour moi, c’est que non seulement je ne perde

pas la curiosité, les relations avec les autres, la possibilité de beaucoup

m’exprimer et la solidarité, mais aussi, compte tenu des énormes besoins,

de pouvoir faire preuve, si ce n’est d’innovation, de beaucoup

d’imagination.

Parallèlement, je reprends des études jusqu’à l’obtention d’un DEA

d’analyse du discours, et dans le cadre d’une association, avec des amis

nous mettons en place des cycles de conférences pour permettre d’y voir

un peu plus clair sur le comportement humain. Cela durera dix ans.

Je participe, avec toute une équipe, à la mise en place de l’Université

populaire à Gennevilliers. Mon travail change aussi pour m’occuper du

multimédia.

Les relations

avec les autres.

Dans cette ville et d’autres villes de banlieue,

j’ai pu accorder beaucoup d’importance

à la relation avec les autres, et

c’est certainement à partir de cela (même

si ce n’est pas la seule raison) que je me

suis beaucoup intéressé aux comportements humains, que j’essaie

d’écouter au mieux les autres, et que je me suis intéressé et formé à

la psychanalyse.

C’est, notamment, avec cette ville et une autre ville de banlieue,

que j’ai été amené à faire face à toute une série de questions de

société : de l’égalité à la laïcité en passant par l’exclusion sociale,

par exemple.

Ce que d’une certaine façon j’ai appris à Gennevilliers, en rencontrant

des adultes qui me parlaient, je l’ai poursuivi et le poursuis encore en

me proposant comme animateur, notamment de débats publics. C’est

ainsi que j’ai pu rencontrer des écrivains, des scientifiques, des sociologues,

des historiens, des philosophes, des politiques, des psychanalystes,

différents chercheurs… pour aborder des sujets aussi vastes

que, par exemple : l’éducation et le multiculturalisme ; être parents

aujourd’hui ; l’autonomie des jeunes ; les peurs liées à l’alimentation ;

peut-on vivre sans croyance ? on a besoin de fiction ; lire ? que faire

contre l’échec scolaire ?... Autant de sujets qui ont un écho particulier

dans une cité comme Gennevilliers.

Je crois que je dirais une grosse bêtise si j’affirmais que je suis un enfant

de la cité. Et pourtant, c’est un peu vrai.

Djamel Abssi


Musulmans

à Gennevilliers

Mohammed Benali

Le responsable de la Mosquée Ennour

de Gennevilliers connaît bien, dans sa

diversité, la population musulmane

de la ville ; elle défile aux heures de

prières, les vendredis et les jours de fête.

Mohammed décrit les manières de vivre

et les diverses mentalités. Son regard

sur l’islam des banlieues est serein et

optimiste.

De nombreuses personnes en France, lorsqu’on leur parle des

cités, s’imaginent qu’il s’agit de repaires pour djihadistes. Grave

erreur ; on n’en trouve pratiquement pas dans les banlieues. Je

n’en ai jamais rencontrés à la mosquée Ennour que fréquentent peut-être

7000 personnes.

Des salafistes, oui ! Des djihadistes, non !

Le mot «salafisme» vient de «salaf» qui désigne les «pieux ancêtres. On

rencontre des salafistes mais rares sont ceux qui s’affirment djihadistes.

Ces derniers veulent faire le djihad (la guerre sainte) contre les impies et

les mécréants. Cette tendance existe partout : au Maroc, en Algérie. En

Tunisie, elle pourrit la vie du parti Ennada. Ils sont en Libye, Egypte,

Irak. Il s’agit partout d’une tendance minoritaire.

Musulmans à Gennevilliers, Mohammed Benali

43


Du coté de Gennevilliers

44

A l’écart de tout parti

politique.

Les salafistes non djihadistes

qu’on trouve en France s’interdisent

toute participation à

la politique. Ils veulent vivre

comme les premiers compagnons du prophète : sérieux handicap pour

s’intégrer aux lois de la République, incompatibles, selon eux, avec

l’Islam. Ils refusent ce qu’en islam on appelle la Fitna (c’est-à-dire le

désordre, la discorde). Ils ont à faire face à une alternative. Soit faire

« hijra », c’est-à-dire immigrer hors d’un pays impie : Hijra est le

même mot qu’Hégire ; il désigne la distance prise par le Prophète

lorsqu’il quitta la Mecque, pays d’incrédulité, pour aller à Médine.

Mais, en notre temps, à leurs yeux, il n’existe pas de vraie terre d’islam

– à l’exception de l’Arabie Saoudite et peut-être du Yémen. Soit, autre

terme de l’alternative, rester en France. Ils essaient, là où ils vivent,

d’être le plus qu’ils peuvent fidèles au comportement du prophète

qu’ils imitent dans tous les comportements de la vie : nourriture, vêtement,

relation à autrui, postures du corps. Par exemple, il arrive qu’ils

n’envoient pas leurs enfants à l’école et les enseignent à la maison.

Certains vont dans des écoles catholiques. Ils se démènent pour avoir

des écoles confessionnelles musulmanes.

Pour survivre, ils trouvent un travail qui leur permettra d’être libres

le vendredi. Ils ouvrent, par exemple, des boutiques où ils vendent

de la viande hallal pour sandwichs (des kebabs). Je connais un salafiste

très compétent qui a créé une petite entreprise d’informatique

et, le vendredi, il ne travaille pas. D’autres trouvent un petit emploi

un jour ici, un jour là-bas sur les marchés. Ils se font aussi embaucher

dans des restaurants musulmans. Ils revendent des voitures, ils

font du business. Mais jamais rien de malhonnête contrairement

aux djihadistes du Sahel ou d’ailleurs qui n’hésitent pas à se lancer

dans des trafics de drogue. Ils peuvent se mettre en contradiction

avec la loi française : le travail au noir par exemple. Mais si cela ne

contredit pas la loi de Dieu, leur conscience n’en est pas troublée.

Des personnes

respectueuses

On se trompe dans le jugement qu’on

porte sur les salafistes. Il faut connaître

leur façon de vivre, leur mentalité. Ils

sont parfois très ouverts. Je ne suis pas

d’accord avec eux et ils le savent mais

ils me respectent. Pour les salafistes, une femme pieuse reste chez elle

dans la maison de son mari. Elle ne travaille pas. Les filles, après dixhuit

ans, quoi qu’en pensent père et mère, construisent leur propre vie

à leur façon. Ce n’est pas difficile d’échapper à l’autorité des parents.


Certaines acceptent le genre de vie de leur famille ; d’autres cherchent à

s’émanciper.

Certains prétendent que le nombre des salafistes augmente. En réalité

c’est l’ensemble de la population musulmane qui s’accroît. Ils ne sont

pas rares à venir faire la prière chez nous, à la mosquée de Gennevilliers.

Des femmes viennent avec le niqab : une cinquantaine chaque vendredi.

Parmi elles, on trouve quelques femmes converties mais il s’agit

de Maghrébines pour la plupart. Ce n’est pas un accroissement de

l’islam mais une augmentation des possibilités de pratique religieuse.

Auparavant, dans les diverses salles de prière de Gennevilliers, il n’y avait

pas d’espace pour les femmes : elles restaient à la maison.

En réalité, depuis plusieurs

années, l’islam de France, tel Savoir vivre en France.

que je le vois, s’achemine vers

une bonne insertion dans la

société française. Beaucoup de familles se rendent compte qu’elles n’ont

pas le choix. Il leur faut, dans la mesure où elles désirent rester en France,

accepter la loi, les coutumes et les valeurs de la République. Elles savent

parfois, je n’ose pas dire « ruser » mais composer intelligemment avec la

manière de vivre en France. Par exemple, en accouchant dans un hôpital

où exerce un homme, les femmes risquent d’être en contradiction avec

l’islam. Arrivant à l’hôpital, quand elles sont enceintes, elles ne refusent

plus d’être suivies par un homme. Mais quand elles téléphonent, si on

leur donne rendez-vous avec un médecin, elles ne protestent pas comme

avant en disant : « Non ! Moi je veux être suivie par une femme ». Elles

acceptent mais elles rappellent le lendemain, prétendent qu’elles sont

empêchées et réclament un autre rendez-vous. Elles recommencent la

manœuvre jusqu’à ce qu’on leur propose la rencontre d’une gynécologue

femme. Elles ne diront plus : « Je suis musulmane et je refuse d’être

examinée par un homme ». Ceci dit, elles ne refusent pas de me parler.

Les jeunes s’assagissent

On se trompe quand on parle de violence chez les jeunes. Ils n’ont aucune

rancœur envers la société. Ils savent que la vie est difficile, que le monde

du travail est souvent bouché. Ils cherchent à se marier, dès l’âge de 18

ans. Souvent chacun reste chez ses parents : ils n’ont pas de revenus ni

de logement. Ils ne sont pas tous mariés à la Mairie. A la mosquée, nous

ne faisons pas de mariage s’il n’y a pas d’abord la célébration civile.

Mais beaucoup vivent ensemble ; vous diriez qu’ils vivent en concubinage

mais, pour un jeune musulman, la seule rencontre entre un homme

Musulmans à Gennevilliers, Mohammed Benali

45


LDu coté de Gennevilliers

46

Les jeunes et le mariage.

et une femme ne peut être que le

mariage. Il est possible de faire

un mariage religieux à la sauvette

; on appelle cela mariage

par « Fatiha ». Même s’ils ne vivent pas sous le même toit, ils considèrent

qu’ils ont commencé à construire leur famille. Leur premier

souci est de chercher un appartement. Avec les aides dont on dispose

en France, ils peuvent avoir 500 € par mois et s’arranger avec un particulier.

Ils peuvent bricoler quelques jours par mois et payer leur studio.

Un Français qui n’est pas musulman attend la trentaine pour construire

sa vie. Il vit avec son amie. Pour lui, il n’est pas encore marié. Un jeune

musulman, avant de vivre sous le même toit que sa copine, doit se

marier religieusement dans des conditions très discrètes, au cours d’un

repas chez l’un des parents. Pas même besoin d’imam. Il suffit de deux

témoins, d’un cadeau de la part du garçon et de la présence du père de la

fille. C’est rendre légal, d’un point de vue religieux, ce qu’en France on

appelle « union libre ». A la mosquée, nous n’entrons pas dans ces pratiques

de mariage non officialisé ; cela entraîne quelques problèmes. La

femme n’a pas de droit, dans ce contexte. Nous disons : « pour célébrer

le mariage dans la mosquée, il faut apporter la preuve du mariage civil ».

En réalité, en ce qui concerne la

Passer devant Dieu.

vie affective de la jeunesse, le seul

point qui différencie un jeune

musulman et une jeune musulmane

d’un autre couple en France, c’est qu’ils ne peuvent s’approcher l’un

de l’autre sans passer devant Dieu. Un Français non-musulman peut se

passer de Dieu. Il peut vivre avec son amie sous le même toit. En ce qui

concerne les différences d’âge entre l’homme et la femme, il n’y a pas de

règle. En général le garçon est plus âgé que la femme mais ce n’est pas

systématique : je connais des couples où la femme est l’aînée. Quand

le Prophète s’est marié, il avait vingt-cinq ans et Khadîdja, son épouse,

quarante ans !

On parle de violence des jeunes dans les banlieues. Mais quand

surgissent des bagarres, je ne crois pas qu’il s’agisse de mécontentement

à l’égard de la société. Ils n’ont pas de projet idéologique

derrière la tête. Des jeunes vivent en bandes à l’intérieur de chaque

quartier et cela crée des rivalités qui parfois dégénèrent. Ce n’est

pas nouveau. Dans les années 50 on parlait des « blousons noirs »

dans certains coins de Paris ; ce n’étaient pas des immigrés. Peutêtre

y a-t-il un défaut d’animation culturelle dans les quartiers de


certaines villes. Beaucoup de Français « souchiens », comme on

dit, sont au milieu d’eux.

Une évolution spectaculaire

En réalité, l’évolution du monde immigré, dans les banlieues, est spectaculaire.

Les élus reconnaissent la grande transformation entre les

années 80 et maintenant. A l’époque dans la « Cité rouge », le soir venu,

il n’était plus possible de circuler. Dans la ville, on comptait deux morts

en moyenne par mois, victimes d’actes de violence ! Là où l’on passait,

régnait la loi du plus fort. Aujourd’hui, on peut avancer seul à trois

heures du matin : on ne sera pas interpelé. Les jeunes vont à l’école plus

qu’avant : l’absentéisme disparaît. Les voyous des années 80 sont deve-

nus des parents. Ils veulent

éviter à leurs enfants le sort

qu’ils ont connu. Ils sont

nés ici ; moins incultes que

leurs parents, ils peuvent

Voyous, hier

mais parents aujourd’hui.

faire l’œuvre d’éducation dont leurs parents ont été incapables. Je rencontre

des pères et des mères de trente-cinq ans qui ont des enfants.

Ils sont très attentifs à leur scolarité. J’ai beaucoup de respect pour la

génération de leurs parents qui étaient démunis. Les enfants parlaient

en français, on leur répondait en arabe. Aujourd’hui parents et enfants

parlent la même langue et se comprennent mieux.

Ils ont un jugement politique plus éclairé. Ils votent beaucoup plus

qu’avant. A Gennevilliers, étant donné la qualité des élus, on vote en

majorité pour le pouvoir en place dans la ville et pour le parti qui le

représente. Dans cette ville, tout le monde se sent mieux. On se bat

pour y rester. A la permanence du Secours Catholique, on remplit les

dossiers de demandes de logement. A la fin, on leur pose la question :

« Quelle commune souhaitez-vous ? ». Ils ont la possibilité de citer trois

villes ; tous demandent en priorité Gennevilliers. On trouve ici une excellente

qualité de vie et les musulmans se sentent chez eux ; la mosquée

a une grande importance à leurs yeux. Beaucoup de non-musulmans

ont compris comment vivent les musulmans. Dans la rue, on rencontre

beaucoup de Portugais, de Yougoslaves qui connaissent mes convictions

religieuses. Si un couple de jeunes Portugais amoureux passe dans une

rue musulmane, par respect ils ne s’embrasseront pas devant nous. Ils

savent que cela nous gêne. On se sent compris.

Mohammed Benali

Musulmans à Gennevilliers, Mohammed Benali

47


LDu coté de Gennevilliers

48

La cité

est le ventre

du monde

Patrice Leclerc

Nous avons rencontré

Patrice Leclerc, conseiller

général et conseiller

municipal de Gennevilliers

pour recueillir le point de

vue d’un élu de banlieue

particulièrement à l’écoute

de ses électeurs.

Gennevilliers est une ville de 42 000 habitants, avec 80% d’habitat

collectif dont 65% de logements sociaux. C’est une ville de

tradition industrielle qui opère une mue économique et urbaine

en affichant la volonté de n’exclure personne. Elle se définit comme une

ville moderne et populaire. 55% des foyers fiscaux ne sont pas imposables

en raison de la faiblesse des revenus des familles qui subissent

un des taux de chômage les plus élevés du département (17,5%). Une

ville populaire avec une population d’origine immigrée importante et

historique.


Vu de Gennevilliers, qu’évoque pour vous le titre de notre dossier : « A

l’écoute des cités » ?

Une obligation pour l’élu de terrain. Une nécessité pour celles et ceux

qui veulent transformer le monde. C’est de la cité que va naître l’avenir.

Le meilleur comme le pire. A nous de choisir !

Ici s’exprime la sauvagerie du capitalisme. Ici, résiste la beauté de l’humanité.

De cette dualité naissent des visions contrastées de la ville.

Aucune n’est fausse, chacune composant une facette de la réalité : un

possible naissant souhaité ou redouté, un quotidien violent ou solidaire.

A Gennevilliers, la volonté municipale

de construire une ville

moderne et populaire est un

choix politique qui marque un

grand respect pour les habitants

Un grand respect

pour les habitants.

de la ville. A contre-courant de l’idéologie dominante, de la pensée

unique, nous affichons ainsi notre conception politique qui place

l’humain d’abord. Nous ne disons pas : « la ville ira mieux en changeant

la population » ; nous disons : « la ville ira mieux en créant et en

gagnant les meilleures conditions de vie pour et avec les habitants qui

y vivent aujourd’hui ». Cela a des traductions à la fois symboliques

et concrètes. Le symbolique c’est la fierté revendiquée d’être une ville

populaire. Etre du peuple, se revendiquer du peuple, c’est afficher un

projet de société qui n’évacue pas la lutte des classes, qui reconnaît

les différences d’intérêts entre les dominants et les dominés, qui ne

vise pas la « gouvernance aseptisée » de la société mais au contraire

met en lumière les conflits d’intérêts pour développer le débat public,

la délibération publique qui permet l’élaboration d’une société commune.

Qui visent à unir les composantes de ce peuple : jeunes, chômeurs,

employés, ouvriers, cadres, retraités,… vivant à Gennevilliers

et quelle que soit l’origine contrôlée ou incontrôlée des parents ! Il

s’agit là de l’amorce politique à partir de laquelle nous pouvons développer

des actions, des expressions développant la dignité d’hommes

et de femmes qui forment la société gennevilloise. La cité n’est pas

toute la ville, mais un beau et bon morceau, et comme le suggère

l’architecte Paul Chemetov : « L’usine du XXIe siècle, c’est la ville, le

« laboratoire de l’humanité ».

Nous avons l’impression que Gennevilliers a trouvé la recette du « vivre

ensemble ». Il semble qu’il y ait peu de tension entre les gens, entre les

communautés. Pourtant à certaines heures, le vendredi et les jours de fêtes

La cité est le ventre du monde, Patrice Leclerc

49


LDu coté de Gennevilliers

50

musulmanes, les rue de Gennevilliers ont des allures de villes maghrébines

(djellaba, voile intégral, …). Il semble que la population française de souche

n’en souffre pas vraiment. Comment faites-vous ?

Je n’aime pas cette expression « de souche » car elle introduit de fait une

notion d’antériorité sur la nationalité et donc une forme de hiérarchie

ou pire encore une conception ethnique de la population. Parlons clair :

vous me demandez comment faisons-nous pour que la présence musulmane

à Gennevilliers ne pose pas de problèmes aux non musulmans ?

J’aimerais avoir votre vision idyl-

Un islam intelligent.

lique de Gennevilliers. Oui nous

avons moins de tensions qu’ailleurs

car nous avons la chance

d’avoir une communauté musulmane intelligente, avec des responsables

de la mosquée qui font tout pour assurer et développer « le vivre ensemble

». C’est aussi notre objectif municipal. Il y a aussi une longue

histoire du « vivre ensemble » et peut-être trop souvent seulement côte

à côte : à l’usine, dans le HLM, à l’école,… Mais ce n’est pas un long

fleuve tranquille. L’effritement du sentiment de l’appartenance de classe

efface la prééminence de ce qui nous est commun, de nos intérêts communs

au profit de replis individualistes, égoïstes, identitaires, et le plus

souvent aboutit au retrait du collectif qui fait société.

On ne peut pas dire que « les défilés » dans les rues le vendredi ou les

jours de fêtes en djellaba et en voile intégral laissent indifférent tout

le monde. Je ne crois pas que le Coran impose le port de la djellaba

pendant le trajet vers la mosquée. J’imagine donc que ceux qui le font

ressentent le besoin de telle démonstration publique de leur foi ! Cela est

ressenti de différentes manières. Pour certains, cela représente une occupation

fâcheuse de l’espace public par la religion alors qu’après plusieurs

siècles de luttes, ils considèrent avoir réussi à faire reculer sa domination

quotidienne (sœurs en cornette, prêtres en aube, rythme de la vie de la

Cité, sécularisation, etc..). Des réflexes racistes peuvent se développer :

(« on n’est plus chez nous ») car comme vous le dites la démonstration

vestimentaire rappelle le Maghreb. D’autres sur le champ féministe

s’inquiètent de ce qu’ils interprétèrent comme une forme d’aliénation

supplémentaire des femmes. Mais tout cela ne pose pas des questions

qu’aux non musulmans. Des personnes de culture musulmane s’inquiètent

aussi de ce qu’ils vivent comme une forme de pression sociale

sur leur mode de vie personnel, de démonstration sur une représentation

d’un mode de vie en société qui n’est pas du tout leur modèle. J’ai encore

été interpellé récemment par un ami musulman sur le fait qu’ « il y a


de plus en plus de mamans voilées à la sortie des écoles ». Sur ce sujet,

il est difficile de faire la part des choses entre la liberté individuelle de

la pratique de sa foi et de ce qui peut être une pression sociale croissante

sur les femmes… J’ai des témoignages de mamans qui se voilent

aujourd’hui parce que leurs enfants font pression pour cela. Vous le

voyez la situation à Gennevilliers est plus complexe que ce que l’on peut

croire ou vouloir croire.

Par contre, « le vivre ensemble » a progressé avec la construction de

la Mosquée. Elle est un véritable lieu de dignité pour les musulmans,

ils en sont fiers. Je suis aussi fier de la beauté du bâtiment et de notre

équipe qui a tout fait pour éviter un islam des caves et de relégation

dans les zones industrielles et a permis l’installation de la mosquée

dans la ville. Elle est la reconnaissance du droit à vivre personnellement

sa foi, à égalité avec d’autres. Afficher sa dignité, cela aide

à aller vers l’autre. C’est ce qui se passe avec les responsables de la

mosquée, c’est ce que j’espère qui continuera à se développer sur le

long terme.

La jeunesse immigrée semble avoir beaucoup évolué depuis les années 1980.

Pendant les émeutes de 2005, elle est demeurée calme. Comment expliquer

cette situation ?

La jeunesse française des

banlieues, la jeunesse de Une jeunesse maltraitée.

Gennevilliers, n’est plus la

même parce que la société française

n’est plus la même. La jeunesse des banlieues, quelle que soit son

origine, est maltraitée par la société française : le taux de chômage est

record pour les jeunes, l’école exclut davantage qu’elle n’émancipe. Non

seulement, nous privons les jeunes d’une capacité à rêver d’un avenir

meilleur pour eux-mêmes et la société, mais en plus les adultes ont peur

des enfants des cités. Il est plus dur d’être jeune aujourd’hui qu’à mon

époque !

Gennevilliers n’est pas à l’écart, Gennevilliers est au centre de cette

violence sociale, à laquelle il faut ajouter ce que le sociologue Olivier

Masclet a analysé dans son livre : « La gauche et les cités. Enquête sur

un rendez-vous manqué ».

En 2005, la jeunesse de Gennevilliers n’est pas restée calme. Elle était « en

communion » avec la révolte de la jeunesse des banlieues du pays. Seule la

présence d’élus, d’actrices et acteurs de terrain, d’animateurs, seul notre lien

La cité est le ventre du monde, Patrice Leclerc

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LDu coté de Gennevilliers

52

Une présence

sur le terrain.

humain tissé avec eux a permis de « canaliser

» à Gennevilliers cette révolte. La situation

de la jeunesse s’étant dégradée depuis

2005, je ne suis pas sûr que nous ayons

encore la capacité de « calmer le jeu » localement. Toutes les raisons existent,

ici comme dans le pays, pour qu’une révolte des banlieues ait à nouveau

lieu. Aucune des causes ayant provoqué celle de 2005 n’a disparu. Pire : la

situation sociale s’est aggravée. Depuis 2005, la ville de Gennevilliers a créé

des locaux pour la jeunesse dans tous les quartiers, un équipement central

dédié à la jeunesse est aussi en cours de construction. Mais nous ne considérons

pas que nous soyons au bout en ce qui concerne l’amélioration de

notre activité pour et avec les jeunes. Dans le même temps, l’activité municipale

peut sembler dérisoire face à l’importance des problèmes rencontrés

par la jeunesse en termes de formation et d’emploi.

Quelle est la conscience politique des jeunes ? Leur participation électorale

: du niveau municipal jusqu’au niveau nationale. Constate-t-on une

évolution ?

Je ne suis ni sociologue, ni politicologue, ma réponse ne vaut que pour

ce qu’elle est : celle d’un acteur politique de terrain. Les jeunes, si l’on

peut en faire une catégorie, ont une conscience politique imprégnée

par l’idéologie dominante. Un rêve reste récurrent : être son patron

et avoir un pavillon ! Leurs conditions de vie dominées par la précarité,

créent toutes les conditions pour une pensée excluant la possibilité

d’une sécurité de l’emploi, de la formation, sociale, intégrant

l’idée que la retraite c’est fini. Les contradictions de la vie permettent

cependant de faire coexister un fort

Individualisme,

fatalisme

... et solidarité !

individualisme, un fatalisme, avec des

expressions fortes de solidarité, avec ses

proches, au niveau international, avec

les sans-abris, etc…Des jeunes s’investissent

avec passion dans des actions

solidaires. La conscience de classe

conduisant à la politique n’existe plus. Elle semble être remplacée par

la conscience d’être discriminé pour des raisons d’origine, d’habitation,

de milieu social mais sans débouchés politiques. L’expérience politique

de ces 20 dernières années où ils ont connu la gauche et la droite au

pouvoir les conduit à dire « tous les mêmes » ; elle a constitué une

véritable pédagogie du renoncement au changement de société. La

jeunesse populaire des cités s’oriente vers le vote Front National par

la recherche d’autorité, socialiste pour contrer le Front National, une

minorité vers des votes « communautaristes », et une plus grande majo-


ité vers le retrait de l’action publique : l’abstention. Contrairement à

une idée reçue, les jeunes votent moins lors des élections locales que lors

des élections présidentielles. Ce mouvement n’est pas très différent de

celui de l’ensemble des citoyens. L’Imam de Bordeaux, Tareq Oubrou,

décrit à sa façon, l’absence de grands récits collectifs qui peut pousser

une partie de la jeunesse à des pratiques religieuses « Dieu est souvent

considéré comme un bouton sur lequel il suffit d’appuyer pour qu’il

réponde. Il y a là quelque chose qui ressemble psychanalytiquement

à une forme subreptice d’utilitarisme. Contrairement à l’idée que l’on

se fait souvent des musulmans, leur souci majeur, si j’en crois ceux qui

fréquentent les mosquées, c’est la réussite sociale. Rares sont ceux qui

ont une démarche spirituelle désintéressée et altruiste. La religiosité est

souvent une pratique par défaut. »

Pour ma part, s’il y a évolution

du comportement politique,

je crois que l’on peut

le caractériser par le fait que

notre époque laisse beaucoup

Evolution

du comportement politique.

plus de place à l’émotion qu’auparavant ; la rationalité ne disparaît pas,

mais s’efface devant le sentiment. Est-ce un mal ? J’ai envie de partager

l’optimisme du sociologue Michel Maffesoli :

« Il s’agit là d’une reconnaissance de la ‘prépondérance du sentiment’

pouvant préserver la dissolution d’un social dominé par la simple

raison. »

« (…) il convient de rappeler que l’on assiste à de multiples expériences

existentielles s’enracinant dans le (re)nouveau de la passion, du désir et

divers affects de la même eau, dynamisant ce qui est, toujours et à nouveau,

ancien et fort jeune l’éternel vivre ensemble. Un tel « mutualisme »

de la bienveillance est cela même qui constitue l’économie d’ensemble des

échanges humains, son « relationnisme » structurel. (…) Mise en perspective

que l’on voit perdurer dans des termes tels que mutualité, coopératif,

solidarité, toutes choses traduisant une relation durable, voire une symbiose

entre des entités tout à la fois différentes et complémentaire. »

Pour en revenir à l’immigration, à l’islam, à partir de votre expérience

gennevilloise, quelles appréciations portez vous sur la présence immigrée en

France, les problèmes culturels posés et non résolus, sur la visibilité grandissante

de l’islam ?

Je crois que l’on se trompe quand on stigmatise l’immigration. Un peu

comme ceux qui regarde le doigt au lieu de regarder la lune que le doigt

désigne. L’Homme a depuis son origine migré et donc émigré. Pourquoi

La cité est le ventre du monde, Patrice Leclerc

53


L Du coté de Gennevilliers

54

cela ne serait-il plus possible au XXIe siècle ? Pourquoi acceptons-nous la liberté

de circulation des capitaux, des marchandises et pas des hommes ? Pourquoi

je peux aller en Tunisie avec une carte d’identité française mais qu’un Tunisien

ne peut pas venir en France sans visa ? Celles et ceux qui accolent le mot « problème

» au mot « immigration » sont ceux qui veulent empêcher d’accoler ce

mot « problème » à « conséquences du libéralisme économique». Les résultats

électoraux montrent que la présence immigrée en France ne conduit pas à un

fort rejet là où elle est forte mais là où elle est imaginée, redoutée. Ainsi c’est

en province, dans les campagnes que le Front National profite le plus de cette

phobie. Là encore le poids des émotions est plus fort que la raison.

A Gennevilliers, comme dans le pays,

Revisiter notre passé.

nous n’avons pas soldé l’époque coloniale.

Le silence autour de la guerre

d’Algérie se paye aujourd’hui. L’abcès

doit être percé, commence à l’être. Toute la communauté gennevilloise a

besoin qu’on en parle, que l’on revisite notre passé pour mieux comprendre

notre présent, construire l’avenir. Toutes les communautés qui composent la

communauté gennevilloise ont besoin d’être reconnues, traitées à égalité, de

générer une dignité qui permet d’aller vers l’autre, assuré d’apporter comme

de recevoir dans l’échange.

Il en va de même sur l’islam. Il y a un problème de connaissance culturelle.

Il y a l’utilisation idéologique du pouvoir sarkozyste qui a assimilé en permanence

islam à terrorisme, délinquance. Idéologie qui perdure de façon

insidieuse et ne permet pas facilement la rencontre, qui pousse aussi au repli,

voire à la provocation. Nous n’avons pas fini de payer dans les cités la « théorie

du choc des civilisation » de Samuel Huttington et repris par Georges

Bush. Comme quoi le local et le global sont bien liés ! A Gennevilliers,

c’est un fait, l’islam est la première religion de la ville. Cela se voit, c’est le

contraire qui serait anormal. Mais, ce qui serait aussi anormal c’est que ce

fait étouffe la diversité des religions comme le fait de ne pas croire. Le vivre

ensemble que nous voulons travailler ici, se construit à partir d’une conception

de la laïcité qui protège et développe la liberté de chacune et chacun et

assure leur égalité de traitement par les politiques publiques. Défense et promotion

de la laïcité comme moyen d’assurer la liberté de croyance et de non

croyance, d’égalité entre les personnes et les genres, d’indépendance entre

la sphère publique et la sphère privée, entre l’administration, le politique et

le religieux. Si l’action de la collectivité locale doit permettre une meilleure

connaissance des cultures, favoriser l’interculturel, voire la connaissance des

faits religieux, toutes les questions cultuelles doivent rester du ressort des

communautés concernées et des individus.

Patrice Leclerc


Pour élargir

l’horizon

Comment expliquer les explosions de

violence de décembre 2005 dans les cités ?

En se concentrant sur le point de départ

des émeutes (Clichy – Montfermeil), Gilles

Kepel tente de comprendre comment les

problèmes d’éducation, d’emploi ou de

sécurité se conjuguent et s’articulent sur

la présence de l’islam. Luc-André Leproux

nous donne un compte-rendu clair et intelligent

de cette étude (« Banlieues de la

République »).

Michel Jondot s’adresse aux lecteurs qui,

à la lecture de ce numéro, regretteraient

l’absence apparente de réflexion interreligieuse.

55


Pour élargir l’horizon

56

Banlieues

de la République

Luc-André Leproux

Luc-André a bien voulu faire la

recension d’un livre important qui

permet de situer les problèmes

religieux français à l’intérieur

d’une réalité plus globale. Pour

faire ce travail, en lisant cet

ouvrage, il fut « désireux de faire

connaissance in vitro ».

«

Je me suis rendu sur place, dit-il, le 13 février 2013, le Mercredi

des Cendres. Gare du Nord, ligne Eole, le Raincy, autobus 602

jusqu’à Montfermeil. Très aimablement renseigné à la Mairie,

je commence une promenade à pieds. Joli panorama, élégant château

racheté par la Commune ainsi que le parc évocateur de Jean

Valjean, « Les Misérables », Victor Hugo. Visite aussi du remarquable

Musée du Travail. La suite se fera en autobus en direction de

Clichy-sous-Bois. A gauche des tours et des barres, à droite le parc

forestier de Bondy. Le conducteur me dit d’aller jusqu’au terminus.

Des constructions plus modernes, puis on retrouve le pavillonnaire.


Impression de « border line », me rappelant curieusement... Le Caire

où un quartier résidentiel se sentait comme assiégé par la poussée

des pauvres. Dans le bus, bondé mais en bon état, une jeune femme

noire avec de jeunes enfants me dit en gagnant la sortie, à moi le

vieux blanc : « Monsieur, ici c’est la pauvreté, la misère, pas de travail

!’ Le cri.

Patronné par l’Institut Montaigne, édité

par Gallimard, signé par Gilles Kepel

assisté d’une équipe de chercheurs, le

livre « Banlieues de la République »,

sous-titré « Société, politique et religion

à Clichy-sous-Bois et Montfermeil, est

une somme documentaire de première

qualité.

Son premier mérite est d’être accessible grâce à une méthodologie

impeccable. Six chapitres (Rénovation urbaine, Education, Emploi,

Sécurité, politique, Religion) appuyés sur des enquêtes et des encadrés

permettent au lecteur de ne pas se noyer et d’atteindre, par l’analyse,

une synthèse sur un problème majeur de notre époque et de notre pays.

De la micro-analyse (un cas particulier) à la macro-analyse (l’application

à une situation générale), l’exercice est réussi. Clichy-Montfermeil,

le point de départ des émeutes de l’automne 2005 dont les proportions

avaient impressionné et conduit au recours à l’état d’urgence pour la

première fois depuis la guerre ; ce n’était pas rien. On trouvera ci-après

un bref compte-rendu de lecture des six chapitres avant de tenter un

résumé interprétatif.

La Rénovation urbaine entamée dans l’urgence

et spécialement dans le cas des deux communes

limitrophes, une histoire emblématique

du village à la banlieue, marquée par l’industrialisation

du 19ème siècle et la mutation que

Une somme

documentaire

de grande qualité.

Rénovation

urbaine.

nous vivons actuellement. Montfermeil plus romantique, illustrée par

les Misérables de Victor Hugo. L’industrialisation drainant des populations

venant des campagnes (le prolétariat objet de l’analyse marxiste)

et déjà des immigrés (italiens) puis les immigrés d’origine africaine, musulmane

parce que maghrébine mais aussi d’origine subsaharienne, ou

encore turque, sans oublier, après le choc de l’indépendance algérienne,

l’accueil des pieds-noirs. Tout ceci dans l’urgence du logement et, bientôt,

avec le contraste entre le « pavillonnaire » et les « cités », le frotte-

Banlieues de la République, Luc-Anfré Leproux

57


Pour élargir l’horizon

58

ment entre le résidentiel et les grands ensembles. D’où, au-dedes

euphémismes, le lancement de la Politique de la Ville, reposant sur

trois méthodes applicables aux barres et aux tours poussées comme

champignons : démolition, réhabilitation et « résidentialisation », ce

dernier terme signifiant amélioration souvent accompagnée d’une

privatisation, en réalité accession à la propriété d’immeubles en fait

de mauvaises qualités par des couches sociales fragiles. D’où phénomènes

de surendettement et d’insolvabilité. Avec mélange de satisfaction

et de frustration, mettant en cause le cynisme d’opérateurs

immobiliers.

Education.

L’Education est le deuxième problème

examiné, sans doute dans la chronologie

d’une vie, de la mise en scène des « jeunes

des banlieues et du blocage résultant, en effet, de l’enjeu majeur

qu’est d’abord une formation en vue de la vie active. C’est d’abord

la tentative des ZEP (zones d’éducation prioritaires) ;c’est aussi le

rôle ambigu des conseillers d’orientation, et finalement la situation

des « décrocheurs » précoces à la fin du collège et ceci perçu

comme une « prédestination » sociale au détriment des familles

d’immigrés concentrant tous les handicaps : adaptation culturelle,

modèle familial que ce soit le statut de la mère au foyer ou

celui pu père au chômage, particulièrement vulnérables dans une

société moderne, par ailleurs contestable. Tout ceci entrainant un

ressentiment dont les incendies d’écoles au plus fort des émeutes

a été un symptôme. Sans pour autant, bien au contraire, que l’on

doive nier la responsabilité évidente de l’école comme chemin de

l’intégration, assumée bien entendu par les enseignants et même,

à un niveau plus modeste, par la convivialité des cantines.

L’emploi : on arrive à l’enjeu final auquel aboutit

Emploi.

le jeune au seuil de l’âge adulte. Sous peine de

déclassement dans des petits boulots, comme

conséquence de la relégation spatiale (là où l’on

habite) et du parcours scolaire chaotique (là où l’on est passé à côté de

l’éducation). Sanction aussi de l’absence de mixité sociale, le mauvais

côté de la frontière. Pas d’ascension sociale et même le contraire à

cause de la « crise » comme on dit depuis peu, phénomène conjoncturel

venant compliquer une évolution structurelle ainsi résumée : la

désindustrialisation en Seine-Saint-Denis et le glissement vers l’économie

tertiaire. Fermeture d’usines les unes après les autres, installation

d’établissements de haute technologie (informatique) et même

de sièges bureaucratiques (banque et assurances). Et, comme un


Sécurité.

reflet social de l’économie, recul de la classe

ouvrière et installation d’un prolétariat islamique,

le communisme remplacé par l’islamisme

comme vecteur de la revendication sociale et aussi comme

vecteur de la réaction sociale jusqu’au basculement de la gauche vers

la droite voire l’extrême droite dans une classe moyenne issue de

l’embourgeoisement, si l’on peut dire, de l’ancienne classe populaire.

Bien sûr, il y a des « success stories », des sorties par le haut

(auto-entrepreneur) contrastant avec les sorties par le bas (dealers).

Et l’enquête présente une série de portraits sociaux très instructifs,

de la « galère » au « cadre supérieur ».

La sécurité , thème mobilisateur s’il en est, fait l’objet de développements

dont l’enchaînement lui-même aide à comprendre les interprétations

variées des émeutes de 2005. De l’incivilité aux révoltes, les effets

du divorce entre police et population et, pour finir, le retour de l’Etat.

Est évoqué le remplacement d’un préfet issu de l’immigration par un

préfet issu de la police. La synthèse aboutit inévitablement au concept

apparemment neutre mais finalement très exact des révoltes sociales

issues d’un faisceau de motivations très large et justement examiné dans

les chapitres précédents. Pour conduire aux chapitres suivants du livre :

après l’état d’urgence et avec le calme revenu, malgré un sursaut ultime

au printemps 2006, il y a comme l’émergence d’un esprit militant qui

peut être interprété comme un accès à la citoyenneté.

La Politique est évidemment le

domaine où se rejoignent les évolu- Evolution politique.

tions historiques : du communisme

de la ceinture rouge au glissement vers les socialistes (Clichy) et vers

la droite (Montfermeil). L’électorat ouvrier d’antan a fondu et est

remplacé par l’immigration, d’où un nombre d’inscrits sur les listes

électorales plus faible, cependant qu’émerge une affirmation identitaire

pas seulement d’origine étrangère et musulmane mais pouvant

être récupérée par une expression catholique elle-même réactive

(Notre-Dame des Anges) en concurrence elle-même avec la dynamique

protestante évangélique. Les élus, quant à eux, donnent des

gages en se montrant successivement à la synagogue, à l’église et à

la mosquée. Et cela débouche, par touches successives, sur la vraie

question : Qu’est-ce qu’être Français ? Le concept de Français « de

souche » s’oppose à celui de Français par acquisition, lequel est très

diversifié : la guerre d’indépendance qui a créé une nationalité différente

se télescope avec une immigration dans le pays dont on s’est

séparé, puis la génération suivante qui y est née bénéficie du « droit

Banlieues de la République, Luc-Anfré Leproux

59


Pour élargir l’horizon

60

du sol » à quoi s’ajoutent les nouveaux arrivés en perspective de

naturalisation. Avec le droit de vote enfin acquis et celui de l’exercer

ou pas : rejet par déception ou, au contraire, activisme politique

comme moyen de s’imposer.

Genèse d’un

islam local.

La Religion vient alors s’imposer comme

une donnée essentielle dans cette analyse,

indépendamment d’un contexte

plus général. On est désormais loin de

l’athéisme politique pour assister à la po-

litique conditionnée par l’islam. Genèse d’un islam local donc,

non sans là encore, des ramifications variées avec l’extérieur, les

liens familiaux Outre-Méditerranée qui perdurent, le conflit israélo-palestinien

qui s’invite aux débats, le puissant souffle du

réveil de l’islam en particulier sous sa forme la plus stricte, le

wahhabisme, et désormais le Printemps arabe et son évolution

comme voisinage politique. Tout ceci dans un contexte local

qui lui-même subit ses propres évolutions, endogène. Après la

« Marche des Beurs » en 1983, l’islam se gère par lui-même,

avec comme vagues successives, le Tabligh originaire du souscontinent

indien, le courant majeur des Frères musulmans qui

marqua l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France),

la fondation du CFCM (Conseil Français du Culte Musulman),

la personnalité de Tariq Ramadan (précisément sa vocation à

aider ses coreligionnaires à vivre dans un pays non musulman),

tout cela témoignant d’une grande effervescence agissant sur les

consciences des immigrés. Des données sociologiques se diffusent

à propos du halal, du port du voile, de la construction et de l’animation

des mosquées, ce qui est qualifié de gestation d’un lobby

musulman. Avec en parallèle la référence aux exigences juives

symbolisées par le CRIF cependant que les atteintes au respect

du christianisme sont perçues comme une faiblesse.

En conclusion, même si les mots ne sont pas spécialement valorisés,

l’intégration qui ne signifie pas assimilation comme négation

de soi, mais au contraire arrimage d’une nouvelle composante de

la nation, la problématique de l’intégration trouve dans ce livre

(« Banlieues de l’islam »), un guide parfait, une grille d’analyse

très fouillée et bien ordonnée, donc accessible à un lecteur un

tant soit peu intelligent et de bonne volonté.

Luc-André Leproux


« Fraternels

par le fond »

Michel Jondot

Le dialogue islamo chrétien peut-il

se dérouler sans être au service

d’une société juste ? Comment

musulmans et chrétiens peuvent-ils

s’ouvrir les uns sur les autres s’ils

ne sont pas, ensemble et en même

temps, au service d’une justice qui

les dépasse et qui permet une authentique

fraternité ?

Voici une cinquantaine d’années, dans la boucle Nord de

la Seine, les musulmans étaient déjà nombreux mais on les

ignorait. Ceux qui faisaient la prière, aux usines Chausson

par exemple, se cachaient, dans la peur de se faire repérer par le chef

d’atelier. On trouve des témoins de cette époque qui se souviennent,

avec humour, des reproches qu’ils subissaient à l’endroit même où

aujourd’hui, par centaines cinq fois par jour, par milliers les vendredis

de chaque semaine, en nombre incalculable les jours de fête, les

musulmans vêtus de djellabas, les femmes voilées parfois de manière

intégrale, se réunissent pour prier. Voici une cinquantaine d’années,

à Gennevilliers, les chrétiens avaient à faire face à l’athéisme du Parti

Communiste. Ils avaient réussi à vivre paisiblement et fraternellement

la rencontre de l’autre. Pour cela « il y avait eu un prix à payer »

disait, voici trois ans, le curé du lieu, Joël Cherief : l’Eglise consentait

«Fraternels par le fond», Michel Jondot

61


Pour élargir l’horizon

62

à abandonner ses divers moyens culturels ou sociaux (enseignement,

patronage, cinéma, dispensaire, œuvres diverses) au profit de son partenaire.

La paix sociale, la justice, le service des plus pauvres étaient

des buts que les uns et les autres voulaient atteindre. Mieux valait

rejoindre l’autre, tout différent qu’il soit, dans un combat commun

plutôt que de rivaliser avec lui en brandissant une bannière catholique

aux allures triomphantes.

Du communisme

à l’islam.

Pas loin de Gennevilliers, de l’autre

côté de la Seine, à Saint-Denis, le hautlieu

de la tradition royale était effacé

par le parti. Les forces communistes

y étaient concentrées ; les popula-

tions ouvrières y étaient majoritaires ; elles fournissaient le gros des

troupes ou des « masses laborieuses » dont le communisme défendait

la cause. En cette ville fut construit un immeuble gigantesque, œuvre

d’un architecte célèbre, pour abriter le Journal « L’Humanité ». La

fameuse basilique abritant les tombeaux des rois de France, était dépassée.

Aujourd’hui la ville est à peu près entièrement musulmane. Là

encore, beaucoup de chrétiens avaient cessé de voir en l’autre, athée,

un ennemi à combattre. Les prêtres de Saint-Denis allaient au travail,

militaient souvent à la CGT. Il est arrivé que certains adhèrent

au parti. Comme à Gennevilliers, le visage de l’autre aujourd’hui est

musulman. La ville accueille un tel nombre de structures islamiques,

la mosquée y est si monumentale (26 mètres de hauteur), qu’un islamologue

bien connu, Gilles Kepel, y voit « La Mecque de l’islam de

France ».

A Gennevilliers comme à Saint-

Faire face à l’autre.

Denis mais aussi comme en de

nombreuses villes de France, ces

expériences de la rencontre du marxisme étaient mal vues par

beaucoup de chrétiens ; bien des évêques se méfiaient et Rome

condamnait les prêtres ouvriers. On ne transige pas avec le mal :

« Le marxisme est intrinsèquement pervers ! » : la formule du

pape, en 1937 dans l’Encyclique « Divini Redemptoris » était prise

au pied de la lettre par beaucoup. Heureusement, dix ans plus

tard, le Père Lebret faisait apparaître, c’était en 1948, que le fonctionnement

du système capitaliste s’avérait, lui aussi, condamné

par les autorités romaines. Prenant conscience que les Américains

voulaient promouvoir par la force une conception capitaliste du

monde, le Père Lebret diagnostiquait un système métaphysique

rejetant la transcendance de l’esprit humain. Est-il concevable


de maudire les uns et de bénir les autres ? Sa réflexion, en même

temps, le conduisait à reconnaître valables les analyse de Marx et

d’Engels en matière économique. Par chance, le Père Lebret fut

entendu à Rome par des hommes influents, en particulier par celui

qui deviendrait Paul VI. C’est sans doute en grande partie grâce

à lui que fut ouvert le Concile Vatican II où fut rédigé ce fameux

texte qui ouvrait toutes grandes les portes de l’Eglise sur le monde

(Gaudium et Spes : « L’Eglise dans le monde de ce temps »).

Les chrétiens de France ont eu à faire face à l’athéisme. Non sans mal

ils ont été capables de sortir d’eux-mêmes et de faire face à l’autre. La

situation actuelle est vraiment paradoxale. Jusqu’à une date récente,

le visage de l’autre était athée ; aujourd’hui, avec la présence musulmane

qui devient chaque jour plus visible, celui à qui le baptisé doit

faire face est plus religieux que lui-même et ses rites sont plus visibles

que les siens. En l’occurrence sa condition de citoyen rejoint ses exi-

gences spirituelles. Un élu non-musulman

qui s’affirme non-croyant, à

Gennevilliers, nous confie dans ce

numéro son souci devant les difficultés

qu’entraîne la nécessité de vivre

L’autre n’est pas

un ennemi.

ensemble. Il reconnaît que la présence musulmane dans la ville n’est

pas toujours facilement tolérée. Il est vrai que celui qui ne nous ressemble

pas est rapidement considéré comme un ennemi. Ne faut-il pas

craindre le prosélytisme de l’islam ? N’est-il pas vrai qu’un musulman

qui convertit un chrétien est assuré de gagner le paradis ? Dans cinquante

ans la France des lumières, héritière du message chrétien, ne

risque-elle pas d’être sous la direction d’un parti islamiste ? N’est-ce

pas faire œuvre humaniste, nous dit-on, que de se protéger ? On parle

abondamment du voile islamique, on expose sur les pages de couverture

des magazines, pour alimenter la peur, le visage des femmes en

burqa. Mais pourquoi ne montre-t-on pas les comportements stupides

de certains non-musulmans ! Un seul exemple. Dans une ville des

bords de Seine, existe depuis toujours une voie privée dont la chaussée

est large de sept mètres. Dix pavillons bordent l’un des côtés de

la rue et, jusqu’à une période récente, l’autre côté était occupé par

un hangar. Il y a quelques années, le hangar fut détruit et d’autres

pavillons furent construits. Sont venues s’installer dans des maisons

neuves, des familles manifestement maghrébines ou africaines, sans

doute musulmanes pour la plupart. Les résidents d’en face n’ont pas

supporté. Ils ont payé cher pour faire construire un mur qui coupe la

chaussée en deux sur toute sa longueur, de sorte qu’il est impossible de

passer d’un côté à l’autre.

«Fraternels par le fond», Michel Jondot

63


Pour élargir l’horizon

64

Un chrétien ne peut que s’indigner. Ses convictions religieuses l’obligent

à reconnaître que se couper d’autrui, dans une société, c’est commettre

un sacrilège. En ce sens, nous devons, musulmans et chrétiens, lutter

contre ce qui sépare. Il est indispensable que, dans le cadre de « La

Maison islamo chrétienne », nous nous mettions « à l’écoute » de ces

populations que l’histoire du 20ème siècle a mises à l’écart, dans des

cités. Pour notre part, nous considérons qu’en nous rapprochant de

ces familles maintenues dans une situation d’étrangers, nous vivons

une aventure spirituelle. Rejoindre les hommes, les femmes, les enfants

dans une société dont les résidents sont d’origine étrangère en majorité

musulmane ne se confond pas avec un acte humanitaire . Le dialogue

islamo chrétien est à la mode ; les groupes se multiplient. Il faut s’en

réjouir, certes, mais il n’est qu’une première étape sur un chemin qui

nous conduira à vivre les uns devant les autres, dans une société dont

le premier souci ne sera plus de lutter contre l’insécurité mais dont la

fierté sera de pouvoir s’approcher et se faire face en reconnaissant que

l’autre est vraiment autre et qu’à ce titre il a droit au respect.

Qu’on me pardonne si je fais

Un dialogue illusoire.

un jugement téméraire. Il me

semble, en réalité, que beaucoup

de groupes islamo chrétiens ne

sont pas réellement spirituels. Certes, dépasser les préjugés religieux

qui séparent, considérer que l’autre n’est pas un impie et qu’on peut

lui parler est un immense progrès. Reconnaissons qu’en réalité, souvent,

quand on réussit à se parler, c’est qu’on appartient à un même

milieu. L’autre n’est un autre qu’à moitié. C’est aussi, parfois, parce

qu’on en reste à un niveau religieux au sens classique du terme : on se

ressemble au moins en ceci qu’au milieu d’une société sécularisée, on

a en commun le fait d’appartenir à une confession et on reconnaît que

Dieu est Un ! On est très heureux de prendre conscience que la référence

à un Dieu unique permet qu’on admire la prière de l’autre, ses

rites, son sens de l’aumône ou du jeûne. Il n’est souvent pas question

d’aborder un sujet de société qui risquerait de heurter. Comment, par

exemple, peut-on vivre avec des musulmans sans reconnaître la souffrance

de nos interlocuteurs, humiliés par une politique internationale

quisous-estime le drame palestinien? Comment prétendre se rencontrer

lorsque les uns et les autres, les uns devant les autres, oublient l’instance

qui les dépasse et à laquelle, tout autant que les incroyants, les hommes

religieux ont à se soumettre : la justice à faire advenir ! Sans justice une

société ne peut tenir. Sans justice on ne peut vivre ensemble à moins de

se soumettre à une souveraineté qui transforme les citoyens en sujets.

Gare aux insoumis qui tiennent des propos subversifs : des sujets, des


ons sujets, ne doivent avoir d’autres discours que ceux qu’impose le

pouvoir. Dans ce cas l’autre n’existe plus ; tous sont réduits au même.

Si le dialogue interreligieux ne conduit pas à cette écoute de la justice,

à l’écoute de ceux à qui justice n’est pas faite, si le dialogue interreligieux

n’est pas au service d’une société sans cesse à faire advenir, le

dialogue n’est qu’une illusion.

Il faut en convenir : se rencontrer

sans se référer à une instance

qui dépasse l’un et l’autre

est un leurre qui peut être dangereux.

Je parle en chrétien

Une soumission commune

à la justice.

mais je pense que les musulmans qui sont mes amis ne me contrediront

pas si j’affirme que, dans cette soumission commune à la justice,

nous avons à nous reconnaître dans nos particularités : l’un n’est pas

l’autre et si l’un doit faire face à l’autre, il convient qu’ils se reconnaissent

pour ce qu’ils sont.

Au musulman de s’examiner pour son compte sans doute. Je ne parle

ici qu’en tant que chrétien. Au début des années 60, au moment qui

précédait l’arrivée d’un islam en France devenu aujourd’hui l’islam

de France, les catholiques avaient eu la chance d’être avertis par le

Concile Vatican II d’avoir à ouvrir les yeux sur les religions non chrétiennes,

en particulier sur l’islam. Si le nouveau Pape a pris le nom

de François, on peut penser que c’est en hommage aux rencontres

interreligieuses d’Assise dont ses prédécesseurs ont eu l’initiative et

« La Maison islamo chrétienne » y voit un encouragement à renforcer

sa volonté de dialogue. Cela ne se peut que dans la mesure où nous

nous interrogeons sur nous-mêmes et sur la qualité de notre relation

à l’autre. En ce qui me concerne, je vois, chez les chrétiens de bonne

volonté, une double tentation.

La première consiste à admirer

sans nuance la démarche du La notions de « valeur ».

partenaire. Il est intéressant de

noter que cette attitude s’exprime

souvent en termes de « valeurs » : « Leur jeûne est plus exigeant

que le nôtre, donc il a plus de prix » ; « leur fidélité à la prière

vaut mieux que l’attitude des chrétiens dont la pratique baisse d’année

en année ». On pourrait allonger la liste. Se rend-on compte qu’en «

valorisant » le comportement de nos amis, nous manifestons que nous

sommes dans la même vision du monde que celle de nos coreligionnaires

islamophobes ? Si ces derniers se détournent de l’islam c’est

«Fraternels par le fond», Michel Jondot

65


Pour élargir l’horizon

66

que les dogmes chrétiens ont « plus de valeur » que les affirmations

musulmanes. Notre rapport à Dieu « vaut mieux » que le leur ; il est

moins ritualiste. Il a plus de capacité à s’ouvrir sur la modernité. Que

n’entend-on pas dans certains milieux chrétiens !

Il faut remarquer qu’en comparant la « valeur » des uns à celle des

autres, fût-ce pour rendre hommage à l’autre, on sombre dans l’idéologie

contemporaine la plus matérialiste qui soit. Le mot « valeur »

renvoie au système économique dont on constate chaque jour les

effets pervers. Même si on est animé des sentiments les plus charitables,

on entre dans le jeu de la concurrence. Ce jeu du plus et

du moins n’est pas chrétien. La cohérence évangélique ignore toute

notion de « valeur » religieuse ou morale et, pour Jésus, celui qui

croit gagner est au nombre des perdants. Soyons les uns devant les

autres ou les uns avec les autres sans nous jauger, sans nous juger («

Ne jugez pas »), mais en considérant ce qui nous distingue comme

un écart qui nous permet de nous écouter et de nous appeler, de nous

respecter.

Une deuxième tentation menace le

Un brèche à élargir.

chrétien et nombreux sont ceux qui

y succombent. Le Concile, certes,

a ouvert une brèche qui permet

au chrétien de se rappeler que le

monde n’est pas enfermé dans les murs qui circonscrivent le catholicisme.

Grâce à Vatican II, la rencontre du non-chrétien et particulièrement

du musulman est non seulement possible mais désirable. Une fois

la brèche franchie, il semble qu’il faille encore aller de l’avant, préciser

la portée et les conditions de la rencontre, élargir les dimensions de la

brèche pour opérer le passage. Cela suppose peut-être une réflexion sur

l’Eglise qui n’est pas encore commencée. Le Concile, certes, permet de

considérer la foi et les affirmations musulmanes avec estime ; reconnaissons

pourtant qu’à s’en tenir à la lettre des déclarations officielles

on éprouve un certain malaise. Pire ! Cette estime ne suppose-t-elle

pas une forme de totalitarisme ? Nous mettons en la personne de Jésus

l’accomplissement de toute démarche humaine et particulièrement de

toute démarche religieuse. Ce qu’il vient faire connaître de Dieu, de la

vie, de la destinée de l’homme, nous permet de discerner ce qui, chez

l’autre, mérite considération. En réalité, nous prétendons savoir mieux

que quiconque la vérité ultime et nous sommes persuadés que ce qu’il

y a de bon chez l’autre n’est qu’une ébauche de ce qui ne trouve son

épanouissement que dans l’Eglise catholique. En elle seule on peut

trouver la vérité pleine. N’est-ce pas là ce totalitarisme qui menace ? A


quoi bon écouter quiconque puisque nous n’avons rien à recevoir de

lui et que nous possédons tout ?

Fraternels par le fond.

On nous reprochera peut-être

de mettre en doute que l’Eglise

ait le dépôt, grâce à Jésus, de

la vérité de Dieu ? Nous suggérons

plutôt qu’il faut repenser la façon de concevoir la vérité. Certains

théologiens s’attellent à la tâche. Nous évoquons, pour terminer, une

démarche que chacun pourra découvrir en consultant le site de son

auteur. Guy Lafon s’exprime en prenant appui sur la parole de René

Char, un poète incroyant : «La perte du croyant, c’est de rencontrer

son église. Pour notre dommage, car il ne sera plus fraternel par le

fond». Que désigne ce mot (« le fond ») ? Ne serait-ce pas le travail

du désir qui habite chaque homme et qui, ne pouvant jamais sans

danger s’estimer satisfait, cherche à s’étendre toujours davantage. La

fraternité de fond ne serait-elle pas cette aspiration présente en chaque

personne singulière et qui vise à rejoindre universellement tous les

hommes ?

Mais chaque individu subsiste nécessairement dans un ensemble social

particulier. Cet ensemble peut être le parti, la nation, la famille ; il

peut être aussi une religion. La fraternité qu’on peut vivre dans cet

ensemble est seconde et « de surface » par rapport à cette aspiration à

l’universel. Le risque existe, l’histoire ne cesse de le faire apparaître, de

confondre la surface avec le fond. En christianisme, si l’appartenance

à l’ensemble particulier qu’est son église cache la fraternité fondamentale,

le message de Jésus est

trahi. Certes, chaque baptisé ne

peut continuer à s’affirmer chré- La surface et le fond.

tien sans adhérer aux énoncés qui

Jondot

sont communs aux membres de

sa famille religieuse. Il ne peut éviter de vivre une réelle fraternité avec

tous ceux qui partagent la même foi que lui. Mais si cette commu- Michel

nauté fraternelle occulte la fraternité « de fond », le message de Jésus

est effacé. Guy Lafon, pour se faire comprendre, utilise l’image d’un

fond»,

lac pour parler du lieu où la fraternité du croyant rencontre celle de le

l’homme sans religion. « Le désir d’une fraternité par le fond est (...)

commun au croyant et aux autres. Ils entendent également l’appel par

qui s’adresse à eux dans ce désir, même s’ils y répondent toujours

insuffisamment. En un mot, ils se croisent dans une telle fraternité

comme sur un terrain qu’ils traverseraient ensemble. Mais il en va de

cette traversée comme il arrive à deux fleuves qui se rejoignent pour «Fraternels

67


Pour élargir l’horizon

68

former un lac dans lequel ils se réunissent pour un temps avant d’aller

plus loin. Il semble alors qu’ils se confondent. Mais il n’en est rien. En

fait ils ne perdent pas la direction de leur cours respectif. Chacun d’eux

va dans le sens qui est le sien, comme le révèle quelquefois un léger frémissement

à la surface des eaux. Ainsi en est-il quand le croyant et les

autres sont fraternels par le fond. Une différence demeure entre eux. Ils

n’ont pas la même façon de passer par ce fond, où ils paraissent d’abord

indiscernables l’un de l’autre. Car ils ne se rapprochent pas au point de

se mêler. Bien plus, l’orientation propre à chacun apparaît encore en ce

lieu où ils sont ensemble. C’est même là peut-être qu’elle se manifeste

avec le plus de clarté. » (http://lafon.guy.free.fr/cdd23.htm)

Ainsi, la société humaine permet la ren-

Frère universel.

contre entre la fraternité de surface que

constitue l’appartenance à une communauté

particulière – en l’occurrence

l’église du croyant – et la fraternité universelle. Ceci suppose, bien

sûr, que l’Eglise n’étouffe pas le souffle (l’Esprit) qui l’anime, l’amour

qui s’est manifesté dans la vie et la mort d’un homme de Galilée, le

désir que rien – et surtout pas la vérité chrétienne – ne peut arrêter.

L’Eglise se fourvoie lorsqu’elle oublie cela. En révélant Dieu, Jésus,

pour le chrétien, manifeste l’universalité de ce désir. Il est enfoui au

cœur de chaque homme, même s’il demeure caché ; il s’avère « le

fond » de l’humanité. Quand il passe dans la vie d’un croyant il peut

être occulté mais on peut toujours le réveiller. L’Evangile, en effet, ne

manifeste-t-il pas Jésus comme le Frère universel dont la vie et la mort

sont « pour la multitude » et non pour le groupe de ses apôtres seulement?

« Frère universel » : l’expression désigne précisément ce que

voulait devenir Charles de Foucauld. Partant au désert, il mourait du

désir d’aller jusqu’au bout du monde pour le bonheur de tous.

Autre est l’Eglise des chrétiens, autre l’Oumma des musulmans ; autre

est le croyant et autre est l’athée. Mais les uns et les autres, dans la

société pluraliste d’aujourd’hui - les membres de « La maison islamo

chrétienne » peuvent en témoigner - savent que leurs appartenances ne

sont pas des prisons. Distincts les uns des autres, nous reconnaissons

cette fraternité de fond à l’œuvre dans nos vies. C’est elle qui nous

pousse à l’écoute de tous, en particulier de ceux que l’histoire met à

l’écart de nos villes, dans ces cités dont beaucoup trop de nos contemporains

se méfient.

Michel Jondot


Courrier des lecteurs

Michel Poirier nous communique un message qu’il a reçu

dont nous extrayons l’essentiel.

LA NORVEGE EXEMPLAIRE...Est-ce le prélude à une prise

de conscience réaliste de l’Europe ?

La France suivra-t-elle cet exemple ? Le gouvernement

saoudien et de riches donateurs privés d’Arabie Saoudite,

voulaient financer des mosquées en Norvège...

... Or, le ministère des Affaires étrangères vient non seulement

de refuser d’approuver ce financement, mais il a

également répondu au Centre islamique Tawfiiq, qu’il

serait « paradoxal et contre nature d’accepter le financement

venant d’un pays qui n’accepte pas la liberté religieuse


... Encore une nouvelle qui nous parvient par le net.

Elle est pourtant transmise par toutes les agences de

presse, mais probablement sur une fréquence que le service

audiovisuel national français ne reçoit pas...

La réponse de M.Poirier :

« Pourquoi défigurer le message envoyé par le gouvernement

norvégien en titrant : « Pas de mosquée en

Norvège» ? Le titre honnête serait : « Pas de mosquée

saoudienne en Norvège, tant qu’il n’y a pas de liberté religieuse

en Arabie Saoudite !» ou plus brièvement : «Pas de

mosquée à financement saoudien en Norvège».

La « simplification » du titre par ceux qui diffusent cette

nouvelle ne révèle-t-elle pas quelques arrière-pensées,

hostiles à toute mosquée et au libre exercice de la religion

musulmane chez nous ? »

Cela dit, M. Poirier tient à dire aussi que les raisons données

par le ministre norvégien sont, elles, parfaitement

justes.

69


70

Questions impertinentes

Question d’un chrétien

aux musulmans

Le dialogue islamo chrétien, sous prétexte d’ouverture

humaniste, amène à consolider le droit des personnes

étrangères sur notre sol. Il s’accompagne souvent d’une

approbation du gouvernement actuel qui promet le

droit de vote aux étrangers. N’est-ce pas se moquer des

Français ?

Pour ma part, je tiens à rester Algérien et je ne revendique

aucun droit de vote en France.

Mais j’ai eu 9 enfants qui sont citoyens français et qui ont

réussi dans leurs études. Ils sont eux-mêmes parents et

mes petits enfants sont en âge de voter. Grâce à des gens

comme moi, la France peut se vanter d’avoir une croissance

démographique satisfaisante.

Moi-même, je suis engagé dans de nombreuses associations

; j’assure plusieurs fois par semaine des permanences

au Secours-Catholique. Autant que mes enfants, je

suis témoin des besoins de notre entourage. Nous avons

une opinion éclairée, eux et moi, sur les élus qui, selon

nous, sont les mieux capables de faire face à la situation.

Pourquoi n’aurais-je pas, autant que mes enfants, la possibilité

de participer, par un vote, à ce qui me paraît le

bien de la ville ?

En revanche, je suis étonné de constater que bien des personnes

qui protestent contre le droit de vote des étrangers

ont plus le souci de leurs intérêts personnels que de

celui de la cité.

Saad ABSSI


Questions impertinentes

Question d’un musulman

aux chrétiens

Le pape actuel semble sympathique mais, venant d’Amérique latine, saura-t-il

comprendre les problèmes de l’islam en Europe? Benoît XVI, au

début de son Pontificat, a eu des paroles malheureuses à Ratisbonne,

laissant entendre que les chrétiens étaient moins violents que les musulmans.

Que sera le Pape François ?

D’abord, n’enfermons pas Benoît XVI dans les quelques paroles maladroites

qui concernaient un événement remontant au Moyen Age.

Rappelons-nous plutôt la journée du 27 octobre 2011 où, 25 ans après

Jean-Paul II, il réunissait à Assise 300 représentants de toutes les religions.

En ce qui concerne le pape actuel, il faut remarquer que le fait d’avoir

choisi comme nom celui de François est un symbole qui donne à espérer.

Saint François est un bel exemple de dialogue : sa rencontre, pendant les

croisades, avec le sultan de Damiette, en Egypte, est un point de repère

qui permet aujourd’hui au chrétien d’avoir un modèle à imiter. Par ailleurs,

le nom de François est attaché à la ville d’Assise où Jean-Paul II et

Benoît XVI ont provoqué les rencontres que l’on sait.

De toute façon, aucun pape ne peut revenir sur les conclusions du Concile

Vatican II qui continueront à faire autorité.

Dernière minute :

Au moment de mettre sous presse, nous découvrons, en lisant le discours

du Pape François au corps diplomatique, cette phrase révélatrice :

« Il est important d’intensifier le dialogue entre les différentes religions,

je pense surtout au dialogue avec l’Islam, et j’ai beaucoup apprécié la

présence, durant la messe du début de mon ministère, de nombreuses

Autorités civiles et religieuses du monde islamique».

71


72

La Fondation Ducci a attribué le prix italien

« pour la culture de la paix 2013 »

à Mustapha Chérif

La notification qui lui fut faite de cette distinction était rédigée en ces termes :

En considération de Votre considérable et véritable engagement dans la valorisation

du dialogue interculturel et inter-religieux et en particulier de Votre

concrète œuvre de promotion de connaissance réciproque et les efforts que

vous avez menés pour la recherche d’une paix durable entre les religions, le

Conseil Scientifique de la Fondation Ducci a décidé de Vous assigner le Prix

Fondation Ducci pour la Paix 2013.

Le Prix lui fut remis à Rome le mercredi 20 mars dans la salle de la Promoteca

del Campidoglio, en présence de nombreuses personnalités.

Cet événement renforce la fierté de compter Mustapha parmi nos amis. Nous

lui présentons nos sincères félicitations.

Mustapha Cherif a présenté son livre : « Rencontre avec le Pape » (ed. Albouraq)

lors du Salon international du livre de Paris, le samedi 23 mars dernier.

Mustapha Cherif

reçu par le nouveau pape

Le professeur Mustapha Cherif, qui se trouvait hier à Rome pour recevoir le

prix de la culture de la paix, a été reçu au Vatican en audience par le nouveau

souverain pontife, parmi les personnalités représentatives des autres grandes

religions et cultures du monde. Un privilège qui a permis au penseur algérien,

qui avait rencontré le précédent pape, de présenter au pape François le vrai

visage de l’islam qui a donné une lumineuse civilisation respectueuse du pluralisme.

Mustapha Cherif a exprimé ses vœux pour le renforcement du dialogue

interculturel et interreligieux, en précisant que l’Algérie, terre d’hospitalité, à

toujours été à l’avant garde de la défense de la dignité humaine et de l’amitié

entre les peuples. Le souverain pontife a affirmé qu’il était important de promouvoir

l’amitié et le respect entre les différentes traditions religieuses pour

réaliser la coexistence pacifique entre les peuples.


Les banlieues

et le conflit

israélo-palestinien

Maurice Buttin

Intifada en Palestine,

émeutes à Clichy-Montfermeil :

même combat ?

Maurice Buttin l’insinue.

Avant d’aborder cette question, il faut, me semble-il,

rappeler les problèmes fondamentaux des jeunes de

nos banlieues, leur situation critique, tant sur le plan de

l’emploi - à Clichy-sous-Bois le taux de chômage atteint 23 %

dans la population et jusqu’à 40 % parmi les moins de trente

ans ! - que celui de la formation. Mais, plus généralement,

pour l’ensemble des populations issues de l’immigration,

on ne peut négliger un point très important, le manque de

considération à leur égard, leur marginalisation, quoi qu’en

pensent certains.

Ainsi, toutes ont le sentiment – réel à mon avis – d’avoir été

stigmatisées sous l’ère Sarkozy, ministre de l’Intérieur, puis

président de la République. Nul n’a oublié ses discours provocateurs

: « Nettoyer au Kärsher », « Se débarrasser de la

racaille », qui ont entrainé des comportements de certains

policiers encore plus contestables que d’habitude.

73


74

Qui ne se souvient du drame survenu précisément à Clichy-sous-Bois

en octobre 2005, où deux adolescents, qui

essayaient d’échapper à un énième contrôle de la police,

mouraient électrocutés dans un transformateur électrique,

où ils avaient cherché à se réfugier ! Cette tragédie déclenchait

dans plus de 400 banlieues un mouvement de révolte

sans précédent.

C’était pour moi le signe d’un ras le bol généralisé face à

toutes les discriminations économiques, sociales, culturelles

et autres – pourtant dénoncées depuis des mois par

des associations travaillant sur le terrain, voire des élus de

la diversité.

Un espoir politique

déçu.

Ces populations mettaient

tout leur espoir dans une

victoire de la gauche aux

dernières élections. Peuton

oublier que ces quar-

tiers ont largement contribué à la victoire du candidat socialiste

à Trappes, dans les Yvelines, où il a obtenu 71 % des

voix ; ou à Bobigny, dans la Seine Saint Denis, où il en a

obtenu 76 % !

Or, aujourd’hui, après dix mois de gouvernance à gauche,

la déception est grande, entre autres chez les responsables

associatifs et les élus locaux de la diversité. « Où en est

la lutte contre le contrôle au faciès ? Où en est le droit de

vote des étrangers, hors ceux de la communauté européenne

? » clame l’adjoint au maire de Clichy-sous-Bois,

Mehdi Bigaderne, délégué à la vie associative, aux services

sociaux et au contrat urbain de cohésion sociale.

Certes le 23 février, le Premier ministre, Jean-Marc Ayrault,

accompagné de son ministre à la ville, François Lamy et

d’élus, s’est rendu dans cette ville - son premier déplacement

en banlieue -, mais son discours : « Je comprends très

bien les attentes et l’impatience légitime… La Nation doit

assumer tous ses atouts… » n’a été suivi que de quelques

mesures, prises les jours suivants, dans une réunion du

Comité interministériel des Villes (CAV) ne comblant pas

l’attente des responsables associatifs et des élus locaux.

Et, le rappeur et militant associatif Axiom (pseudonyme de


Hicham Kochman) de conclure : « Tout le monde se fiche de

la lutte contre les discriminations, car personne ne mesure

l’ampleur de la colère ».

Mais, quel rapport penseront certains entre la situation

qui se vit dans nos banlieues et le conflit israélo-palestinien

?

La réponse est simple, surtout

pour tous les jeunes

issus de l’émigration arabomaghrébine.

Comment, dans

la situation qu’ils vivent loca-

lement, ne pas comparer, par certains côtés, la frustration,

le mépris, les humiliations quotidiennes subies de l’armée

d’occupation israélienne par les jeunes palestiniens, arabes

comme eux. On ne peut négliger ce ressentiment identitaire.

Comme ailleurs, la « Guerre des pierres » en Palestine,

lors de la première Intifada (révolte), en décembre 1987,

a marqué les esprits. Et, on a assisté depuis l’an 2000,

et la deuxième Intifada, à une recrudescence des situations

de tension - pas seulement en France d’ailleurs - et

chaque flambée de violence dans le conflit israélo-palestinien,

déclenchée par Israël, a provoqué une montée de

ces tensions.

Ce, d’autant, que de ce côté-ci du périphérique la rhétorique

sécuritaire, les discours critiques liés à l’immigration

des militants du Front National, voire du président

Sarkozy lui-même, n’ont fait et ne font qu’exacerber les

esprits.

Et, n’est-ce pas significatif de

constater que « les jeunes des

banlieues françaises autrefois

qualifiés de « beurs », le sont

de plus en plus aujourd’hui de

Une comparaison

s’impose.

Un islam

qui se radicalise.

« musulmans » ? Oui, il faut tenir compte aussi de l’influence

d’un Islam plus ou moins radical qui redonne sens et dignité.

Mais qui conduit parfois à de dramatiques dérapages,

comme ces jeunes qui partent au Pakistan ou en Afghanistan

« à l’instar d’un Mohammed Merah et qui reviennent

75


76

auréolés du prestige du combattant résistant » (Charles

Rojzman).

« Les banlieues,

le Proche-Orient et nous.»

Cela dit, relisons l’ouvrage

collectif « Les

banlieues, le Proche-

Orient et nous » (Editions

l’Atelier 2006) de

Leïla Shahid, ancienne Déléguée générale de la Palestine

en France, aujourd’hui à Bruxelles, ambassadrice de

la Palestine auprès de la Belgique, du Luxembourg et de

l’Union Européeenne, de Dominique Vidal, historien, journaliste

au Monde diplomatique et de Michel Warschawski,

journaliste israélien anticolonialiste, fondateur du Centre

d’information alternative palestino-israélien à Jérusalem,

livre réalisé par Isabelle Avran.

Les trois auteurs ont parcouru notre pays après la tragédie

évoquée de 2005. Dans leur « tournée des villes et

des banlieues » ils ont rencontré des milliers de jeunes

dans des lycées ou autres lieux. Leur but : dépassionner

le débat afin de mieux comprendre et mieux agir sur la

situation, là-bas comme ici, pour que l’emporte le « vivre

ensemble », au Proche-Orient comme en France. Pour

bien démontrer que l’affrontement israélo-palestinien n’est

ni religieux, ni ethnique, mais politique.

Et en accord avec leurs affirmations, je conteste la manière

dont certains médias présentent le conflit - ou le problème

surgi dans les banlieues - de manière religieuse, c’est-àdire

d’une lutte entre les musulmans et les juifs. Là comme

ici, cela reste essentiellement à un niveau politique.

Pour conclure je dirai qu’une des questions essentielles

pour l’avenir de notre pays est de voir ses dirigeants,

en particulier mes amis de gauche, prendre pleinement

conscience de l’importance à réserver aux jeunes issus

de l’immigration, sans oublier de reconnaître l’effort inestimable

de leurs parents à la reconstruction de la France

après la dernière guerre.

Maurice Buttin, président du CVPR PO


Le dossier

du prochain numéro :

Mystique musulmane

et chrétienne

Dossiers déjà parus :

1- La Maison islamo-chrétienne

2- Les Conversions

3- Le Mariage

4- «Avant la politique, l’éthique»

5- Religion et politique

6- Lire les Ecritures

7- Minorités musulmanes

et chrétiennes

8- Héritiers d’Abraham

9- L’Argent

10 et 11- Palestine !

12- La Justice

13- Les Banlieues

14 et 15- Religions dans la ville

et laïcité

16- Jésus, Prophète de l’islam

et Seigneur des chrétiens

17- Ecologie et spritualité

18 et 19- Printemps arabes

20- Faire la vérité

21- La souffrance

22- Droits de l’Homme,

Droits de Dieu

23- Famille en crise ?

Commandes

dans la limite des disponibilités

(par internet ou courrier postal)

Consultez notre site :

www.lamaisonislamochretienne.com

Vous y trouvez les dossiers

des précédents numéros.

«La maison» est une revue

qui veut rester indépendante

à l’égard de toute institution.

Nous parions que vos dons

permettront de diffuser au

maximum cet instrument de

dialogue islamo chrétien.

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«Mes-tissages»

en précisant

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pour «la Maison»

Coût d’un n° : 6€

numéro double : 12 €

Abonnement 4 numéros: 24 €

«Mes-tissages»

6 allée Louis Jouvet

92390

Villeneuve-la-Garenne

tél : 01 49 12 49 88

lamaison.ic@orange.fr

ISSN : 1956-7901

Directeur de publication :

Michel JONDOT

Comité de rédaction :

Saad ABSSI

Mohammed BENALI

Christine FONTAINE

Michel JONDOT

Luc-André LEPROUX

Imprimerie Giennoise 45 Gien


«Maghrébines en Exode»

Editions «Rencontres et Dialogues»

Il s’agit d’un récit écrit à la première

personne. L’histoire est composée

à partir des propos tenus par cinq

Marocaines immigrées à La Caravelle.

Accompagnée de reproductions de

tapisseries produites dans l’ atelier

de tissage de «La Maison islamo

chrétienne», elle permet de découvrir

la forme que peut prendre parfois le

dialogue entre chrétiens chrétiens et

musulmans.

On peut commander cet ouvrage par mail ou

par courrier pour la somme de 24 € (port

inclus). Voir références page précédente.

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