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■ MADAGASCAR Didier Ratsiraka parle

■ SÉNÉGAL Hold-up sur les peanuts !

■ ALGÉRIE Ouverture et bonnes pratiques

■ TCHAD Un nouvel Idriss Déby ?

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www.afrique-asie.fr

Qatar

Attention

danger !

■ VENEZUELA La révolution continue

■ TUNISIE Le calme et la tempête

■ RDC/AFRIQUE DU SUD L’onde de choc

■ FEMEN Un phénomène qui dérange

Mai 2013

Afrique Zone CFA 2 100CFA - Algérie 200 DA - Belgique 5€ - Canada 6,99$ - Comores 3€ - Djibouti 4€ - Égypte 4€ - États-Unis 7$ -

Europe Zone euro 5,50€ - Ghana 7,00C - Guinée 3€ - Haïti 5$ - Hongrie 3€ - Kenya 4€ - Liban 6 000 LBP - Madagascar 3€ -

Maroc 25 DH - Mauritanie 4€ - Nouvelle-Calédonie 850 XPF - Roumanie 4€ - Rwanda 4€ - Suisse 7,00 FS - Tunisie 3 DT


Continents

DES CHIFFRES…

56,7 milliards de francs CFA

(85 millions d’euros

environ). C’est le

coût de l’intervention

tchadienne dans le nord

du Mali au 15 avril,

selon le premier ministre

tchadien, Joseph

Djimrangar Dadnadji. ■

19 millions de personnes

étaient au chômage

dans la zone euro en

février dernier, soit

12 % de la population

active, selon Eurostat,

l’office des statistiques

de l’Union

européenne. ■

828 milliards d’euros,

c’est ce qu’auraient dû

payer les géants américains

d’Internet (Amazon, Apple,

Facebook, Google et

Microsoft) comme impôt

sur les sociétés en France

en 2011. Soit vingt-deux

fois plus que ce qu’ils ont

réellement déboursé, selon

une étude de l’Institut

Greenwich. ■

6,8 millions de personnes

ont besoin d’aide en Syrie,

selon les chiffres révélés

par la responsable des

opérations humanitaire de

l’Onu, Valerie Amos.

Quelque 4,25 millions de

Syriens sont des déplacés

dans leur pays et

1,3 million se sont réfugiés

dans les pays voisins. ■

James Bond en Guinée-Bissau

Ex-chef de la Marine bissau-guinéenne, « Bubo » Na

Tchuto (photo) a été arrêté début avril pour trafic de

drogue par des policiers américains déguisés en trafiquants.

Mais il l’aurait été dans les eaux territoriales de son pays et non

dans les eaux internationales, selon le sous-lieutenant de vaisseau

Vasco Antonio Na Sia, qui était avec lui au moment de

l’interpellation, formalisée au Cap-Vert. Infiltrée par de puissants

réseaux de narcotrafiquants, la Guinée-Bissau l’est aussi

par des hommes de l’Agence américaine antidrogue (DEA).

C’est un de ses agents secrets qui, le 1er avril, a proposé au

contre-amiral « Bubo » d’aller au large pour guider vers Bissau

un yacht transportant des agents de la DEA, qui se faisaient

passer par des hommes d’affaires en relation avec les rebelles

des Forces armées révolutionnaires de Colombie. « Bubo »

s’était déclaré prêt à leur fournir de l’armement, qu’il aurait

facilement trouvé dans les casernes de l’armée de Bissau.

Le 5 avril, lui et deux co-accusés ont été traduits devant un

juge de New York. Le 19 avril, cela a été le tour du chef de

l’armée de Guinée-Bissau, le lieutenant-général Antonio

Indjai, accusé de complot de narcoterrorisme avec les Farc,

désignées comme une organisation terroriste par les États-

Unis depuis 1997. Le représentant de l’Onu en Guinée-

Bissau, José Ramos Horta, a exclu une éventuelle intervention

des Nations unies dans ce dossier, qui est « un processus

unilatéral du gouvernement américain ». Antonio Indjai est

frappé d’une interdiction de voyager émise par l’Onu depuis

le coup d’État de 2012. Reste à clarifier si, au-delà du piège,

il existe des preuves de la connexion présumée avec les

Farc. ■

La France au Mali: et après ?

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

…ET DES MOTS

◗ « Les ravages

causés par la

politique de M me Thatcher

perdurent. Bon

débarras! » ■

Syndicat des mineurs britanniques.

◗ « Souvenez-vous

que Margaret

Thatcher a qualifié

Mandela de terroriste

et qu’elle a pris le thé

avec Pinochet.

Comment lui rendre

hommage? » ■

Ken Loach,

cinéaste britannique.

◗ « Mme Thatcher

a maintenu le cap

et tenu bon face

à tous les conservatismes,

réussissant une

modernisation

spectaculaire de

l’économie

britannique. » ■

Jean-François Copé,

président de l’UMP.

◗ « La propagande

est à la démocratie

ce que la violence

est à la dictature. » ■

Noam Chomsky,

philosophe militant américain.

◗ « Le zéro ennemi

(chez Erdogan) en est

réduit à zéro en éthique,

zéro en crédibilité, zéro

en amitié et zéro

en politique. » ■

Bachar al-Assad.

U n groupe de travail baptisé « Sahel », présidé par les sénateurs français Gérard Larcher (UMP) et Jean-Pierre Chevènement

(MRC), a rendu son rapport d’enquête, le 16 avril 2013, afin que les parlementaires puissent se prononcer sur la prolongation

de l’intervention des forces armées françaises au Mali. Prolongation accordée le 22 avril. Les conclusions de l’analyse sont

pourtant négatives: risque d’enlisement, absence de volonté politique malienne de réconciliation nationale, État entièrement – ou

presque – à reconstruire, nécessité d’une stratégie pour l’ensemble du Sahel, etc. Le rapport note que les quatre mois d’intervention

ont coûté 200 millions d’euros, plus que l’aide française bilatérale au développement rural versée au cours de la décennie. ■

3


4 Continents

PROFIL HAUT…

Jay-Z,

le rappeur américain, a été

critiqué aux États-Unis

pour s’être rendu à Cuba et

avoir déclaré : « J’aime les

Cubains. » Du coup, il en a

rajouté en publiant une

nouvelle chanson qui se

réfère à celle de Bob

Dylan, « Idiot Wind ». Il y

vante son voyage dans l’île

des frères Castro effectué

avec son épouse, la

superstar Beyoncé. ■

Denise Epoté,

directrice Afrique de TV5

Monde Afrique, a reçu la

Légion d’honneur le

19 avril à Paris. Autour

d’elle, des personnalités,

amis de toujours : Manu

Dibango, son compatriote,

artiste et acteur important

dans le monde de la

diffusion audio-culturelle,

Abdou Diouf, secrétaire

général de la Francophonie,

un parterre de ministres

africains et français, ainsi

que de hauts responsables

de l’audiovisuel. ■

David Van Reybrouck,

auteur belge du best-seller

surprise Congo

(Actes Sud), essai

d’histoire « par le bas »

multiprimé, a décidé de

consacrer les 45 000 euros

du prix Aujourd’hui à une

édition de poche peu

coûteuse, accessible aux

Congolais. ■

Sahara occidental: les États-Unis ont cédé

Le bras de fer entre le Maroc et les États-Unis sur le

nouveau mandat de la Mission des Nations unies au

Sahara occidental (Minurso, photo) s’est conclu par

l’abandon de Washington. Le projet de résolution qui

élargissait le mandat de la Minurso au contrôle du respect

des droits humains au Sahara occidental, aussitôt entériné

par Susan Rice, ambassadrice américaine à l’Onu, a été

revu à la baisse. Il ne s’agit plus désormais que d’« encourager

des efforts et des progrès dans ce domaine », selon

un négociateur. Le Conseil de sécurité renouvelle tous les

ans, avant la fin avril, le mandat de la Minurso.

Le gouvernement, les partis et la société civile marocains

avaient réagi très violemment au premier texte,

ajoutant à la menace de blocage des négociations le report

d’un exercice militaire conjoint impliquant 1 400 soldats

américains et 900 marocains. Taïeb Fassi Fihri, conseiller

royal et ex-chef de la diplomatie, a pris la tête d’une délégation

pour Moscou et Pékin, tandis que d’autres diplomates

ont fait pression sur les « amis du Sahara occidental

», notamment la France, le Royaume-Uni et l’Espagne

– laquelle a de gros intérêts dans la pêche dans les eaux

sahraouies. « Cette affaire a montré le vrai visage du

Maroc et de ceux qui pensent avoir créé la notion même

de droits de l’homme », a déclaré Ahmed Boukhari, le

représentant du Polisario auprès de l’Onu, faisant allusion

à la France, accusée de soutenir Rabat. ■

Al-Jazeera ne supporte plus la contradiction

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

Cameroun : ces otages

qui ont « libéré » Biya

« L’heureux dénouement

de cette affaire est

incontestablement le fruit

d’une coopération

exemplaire entre les

gouvernements français,

nigérian et camerounais »,

s’est fendu le président

camerounais Paul Biya

(photo). Au pouvoir depuis

trois décennies, avec un

bilan terne en matière de

gouvernance et de respect

des droits de l’homme,

Paul Biya, qui avait

cravaché dur lors du

dernier sommet de la

Francophonie à Kinshasa

pour obtenir un rendezvous

avec François

Hollande, est le grand

gagnant de la libération,

aux contours encore flous,

des sept otages français

enlevés deux mois plus tôt

par le groupe terroriste

nigérian Boko Haram,

alors qu’ils se trouvaient

au nord du Cameroun. Bon

tacticien – c’est ainsi qu’il

est parvenu à s’accrocher

au pouvoir depuis tant

d’années –, Biya, que

certains analystes

considéraient comme la

première victime

inéluctable de la politique

africaine anti-Françafrique

de Hollande, avait vite

flairé le bon coup qu’il

pouvait retirer de la

libération des otages.

L’octogénaire s’est plié en

quatre pour faire libérer les

Français, mettant à

Àla suite des propos incendiaires que Mezri Haddad, ancien ambassadeur de Tunisie auprès de l’Unesco, a tenu le 5 février

sur la chaîne française France 3, dans l’émission de Frédéric Taddeï « Ce soir ou jamais », la présentatrice vedette d’Al-

Jazeera, Khadija Benguenna, a saisi la justice française. Le procès aura lieu le 19 juin devant la 17e chambre du tribunal de

grande instance de Paris. Selon nos informations, c’est la direction même de la chaîne qui a poussé Khadija Benguenna à déposer

plainte contre le diplomate tunisien. Et qui dit Al-Jazeera dit État du Qatar! Depuis sa naissance en 1996, c’est la première

fois qu’Al-Jazeera se pourvoit en justice contre quelqu’un. Preuve que Mezri Haddad a frappé le Qatar là où ça fait mal. ■


contribution, notamment,

le réseau des chefferies

traditionnelles de la partie

septentrionale du

Cameroun proche du

Nigeria. Une rançon a-telle

été versée ? De

nombreux observateurs

répondent par

l’affirmative, mais aucun

ne peut donner de preuves,

d’autant que Yaoundé

soutient, comme Paris,

qu’il n’y a eu aucune

transaction financière. Biya

aurait-il payé de sa poche ?

Ce qui est sûr, c’est que

l’affaire des otages et son

dénouement heureux ont

littéralement ressuscité

l’autocrate, jusque-là à

peine toléré par l’Élysée.

D. R.

En l’espace de huit

semaines, Biya a ainsi reçu

des appels quasi quotidiens

du chef de la diplomatie

française, et le président

français a déclaré, lors de

la réception des otages,

avoir une pensée

particulière pour lui.

Impensable il y a peu.

Merci, chers otages. ■

Le travail aux Gabonais

Elle n’aura duré que quelques jours mais, comme à chaque

fois, cette grève (photo) a fait peser sur le pays la même

crainte d’une paralysie économique. Depuis 2004, le puissant

syndicat de l’Organisation nationale des employés du pétrole

(Onep) dénonce le non-respect de la législation du travail par les

compagnies étrangères, lesquelles continuent de privilégier

l’emploi de ressortissants occidentaux et autres à une maind’œuvre

locale. L’État, pourtant très impliqué dans la priorité à

l’emploi national, semble avoir du mal à faire respecter les

textes. Une position difficile, puisqu’il est aussi actionnaire de

ces mêmes entreprises pétrolières, au minimum à 25 %. Et ces

grèves peuvent faire très mal à ses finances. Pour mémoire, le

conflit avec Shell (2008) lui avait coûté 1 milliard de francs

CFA par jour. À chaque fois, le dialogue (et les promesses) a pu

débloquer la situation. Mais à chaque fois, aussi, la concrétisation

s’est fait attendre. Le syndicat se rappelle donc régulièrement

au bon souvenir du gouvernement. En pointant du doigt

les 83 % de postes à responsabilité confiés aux étrangers, avec

tous les avantages inhérents, et dans l’irrespect absolu de l’article

140, loi n° 21/2010, sur leur statut de séjour.

En mars dernier, bis repetita : l’Onep a posé un préavis de

grève après le licenciement de dix-sept employés de Schlumberger,

l’une des principales compagnies du pays. Situation bloquée,

négociations avec le ministre de l’Énergie, Étienne Dieudonné

Ngoubou, dans l’impasse, et sauvetage in extremis par le

premier ministre, avec la réintégration promise des dix-sept

employés, mais aussi l’expulsion du directeur général. Apaisement

temporaire ? ■ R. C.

Angola : laborieux recensement

Mai 2013 ● Afrique Asie

…PROFIL BAS

Hélène Mandroux,

maire socialiste de

Montpellier a adressé au

journal Midi libre, le

16 avril, ce message à la

communauté juive présente à

la Maison des relations

internationales pour fêter les

soixante-cinq ans de la

naissance de l’État d’Israël:

« Votre histoire, transmettezla.

Soyez-en fiers, fiers de

votre pays. » Un message qui

a provoqué la stupéfaction

l’Union juive française pour

la Paix qui lui a écrit:

« Mais, Madame la Maire,

de quel “pays” parlez-vous

exactement? Nous n’osons

comprendre un seul instant

que vous identifieriez les

juifs de France à l’État

d’Israël. Cela constituerait

alors une insulte aux

nombreux juifs qui ne se

reconnaissent nullement dans

la politique actuelle d’Israël,

et la condamnent. » ■

Nicolas Sarkozy,

après sa mise en examen

pour abus de faiblesse dans

l’affaire de Liliane

Bettencourt, est cité dans

l’information judiciaire pour

« corruption active et

passive » et « trafic

d’influence, faux et usage de

faux », ouverte par le

parquet de Paris. Elle

concerne des accusations

d’un soutien financier de la

Libye lors de sa campagne

présidentielle de 2007. ■

Pour préparer le recensement général de la population, qui n’a jamais pu être réalisé depuis l’indépendance en 1975, un

recensement pilote sera lancé en mai, couvrant près de 30 000 habitations dans sept des dix-huit provinces du pays.

Le budget provisionnel du recensement général, qui recevra le soutien technique des Nations unies et de pays tels que le

Brésil, le Mozambique et l’Afrique du Sud, est estimé à 50 millions de dollars pour 2013 et 70 millions pour 2014. On

évalue actuellement la population totale à 21 millions d’habitants (moins de 6 millions en 1975), dont un tiers résiderait

dans la région de Luanda. ■

D. R.

5


6 Continents

Obama

en chute libre

Selon un sondage de

l’Institut Gallup, la cote

des États-Unis en Algérie,

qui était en progression

avec l’arrivée de Barack

Obama à la tête du pays, est

en chute significative.

Seulement 30 % des

Algériens approuvent la

politique des États-Unis

comme puissance

mondiale dirigeante. C’est

le taux le plus bas après le

Pakistan et les Territoires

palestiniens. ■

Sénégal :

Karim Wade,

ex-ministre du Ciel,

tombe de haut

Karim Wade, fils de

l’ex-président

sénégalais Abdoulaye

Wade, surnommé

« ministre du Ciel et de la

Terre » en raison de la

taille gargantuesque de ses

domaines de compétences

ministérielles du temps où

son père était au pouvoir,

n’est plus qu’un vulgaire

pensionnaire de la maison

d’arrêt et de correction de

Rebeuss. Inculpé mi-avril

pour « enrichissement

illicite » et concussion, il

n’a pas pu justifier, selon

la justice qui lui avait

donné un mois pour ce

faire, l’origine d’une

fortune personnelle

présumée, estimée à un

peu plus d’un milliard

d’euros. L’ancien

Les nuages s’amoncellent sur Ouattara

Les élections locales (municipales et régionales) du

21 avril, censées clore en beauté un processus électoral

entamé en 2010 dans la douleur de la présidentielle controversée,

ont révélé la permanence, voire l’aggravation, des

tensions politiques. Non seulement ce scrutin a été boycotté

– comme les législatives de 2011 – par le parti de l’ancien

président Laurent Gbagbo, ce qui traduit l’échec de la politique

de réconciliation nationale mise en œuvre par le président

Alassane Ouattara (photo) mais, pis, il a été émaillé de

violences. Les discordances apparues entre le Rassemblement

des républicains de Ouattara et son principal allié,

le Parti démocratique de Côte d’Ivoire de Konan Bédié

(grâce auquel le premier a remporté la présidentielle d’octobre-novembre

2010), jusque-là étouffées, ont dérivé vers

des affrontements violents entre les deux camps. Plusieurs

saccages de bureaux de recensement des votes et des vols

d’urnes ont été enregistrés, jetant une ombre épaisse sur un

scrutin largement boycotté par la population, avec un taux de

participation estimé à environ 30 %. Bédié, notamment, s’est

plaint d’avoir été oublié dans le partage du pouvoir.

Le président ivoirien doit également faire face aux dénonciations

des organisations internationales de défense des

droits humains qui font état, régulièrement, de violations des

droits de l’homme et de l’incapacité de la justice à agir avec

impartialité. ■

Niger-Burkina : la guerre des frontières n’aura plus lieu

Mai 2013 ● Afrique Asie

AFP

« successeur » pressenti

d’Abdoulaye Wade, qui

voulait emménager au

palais présidentiel, a

finalement pris le chemin

de la prison. Il peut

toutefois s’estimer

heureux : il bénéficie d’un

traitement VIP, selon une

radio sénégalaise... et

ne devrait pas rester

longtemps seul en prison.

Sont en effet dans le

collimateur de la justice

sénégalaise, décidée à

moraliser la vie publique,

Oumar Sarr et Ousmane

Ngom, respectivement

ancien ministre de

l’Habitat et ancien ministre

de l’Intérieur. Stoïques, ils

attendent d’être arrêtés et

conduits au lieu de

détention du fils Wade.

Après avoir été l’homme

politique sénégalais

le plus détesté, Karim

Wade entre à nouveau

dans la légende, comme

le prisonnier le plus

célèbre de la prison de

Rebeuss et des autres

établissements

pénitentiaires du Sénégal. ■

L’Amérique

a peur

Loin d’être aussi

meurtrière que les

attaques terroristes qu’on

voit au Moyen-Orient

(Irak, Syrie), l’attaque de

Boston le 15 avril, qui a

tué trois personnes et en a

blessé plus de 170, est la

pire sur le sol américain

depuis celui des deux

C ’est avec soulagement que le Niger et le Burkina ont accueilli le verdict rendu le 16 avril par la Cour internationale de

justice (CIJ). Saisie par les deux pays au sujet du contentieux territorial – récurrent depuis les années 1960 – sur la délimitation

des 375 km de frontière commune, la CIJ n’a mécontenté personne. « Je pense que la Cour a coupé la poire en deux:

on gagne un peu au nord, on perd un peu au sud », s’est réjoui le ministre nigérien de la Justice, Morou Amadou, à La Haye.

« Il y avait souvent des confusions au niveau des forces de l’ordre, des patrouilles, du prélèvement des taxes : c’est fini maintenant

», a, pour sa part, souligné le ministre burkinabè de l’Administration territoriale et de la Sécurité, Jérôme Bougouma. ■


Tours jumelles de New

York, du 11 septembre. Le

marathon de Boston, dont

c’était la 116 e édition, a

lieu chaque année pendant

le « Patriots Day », jour

férié qui célèbre la

fondation de l’Amérique.

Originaires de Tchétchénie,

les deux frères soupçonnés

d’avoir posé les bombes

artisanales semblent avoir

agi seuls. Sous l’influence

de l’aîné, Tamerlan

Tsarnaev, 26 ans, tué

pendant la course-poursuite

après que les suspects

eurent été identifiés,

Dzhokhar Tsarnaev, 19

ans, grièvement blessé, a

déclaré avoir été poussé

par son frère à commettre

cet acte. Mais y a-t-il un

commanditaire ? Territoire

très disputé au sud de la

Russie, à majorité

musulmane, la Tchétchénie

a connu deux guerres

sanglantes contre la Russie

pour son indépendance.

La famille Tsarnaev a vécu

un an à Makhatchkala,

capitale de la région du

Daghestan, près de la

Tchétchénie, puis encore

un an au Kirghizstan, en

Asie centrale, avant

d’immigrer aux États-Unis

en 2002. Le plus jeune a

acquis la nationalité

américaine, tandis que

l’aîné possédait la green

card, le permis de

résidence. D’où les

déclarations empressées du

président tchétchène,

Ramzan Kadyrov,

affirmant que les deux

Arabie Saoudite: guerre de succession

Le limogeage par le roi Abdallah ben Abdelaziz de son

neveu, le prince Khaled ben Sultan (photo), de son poste

de vice-ministre de la Défense sonne-t-il le glas du clan des

Sudayri et l’avènement de la branche des Shummar, dont

l’actuel roi est issu ? Tout le laisse à le penser. Fils de feu le

prince Sultan ben Abdelaziz, le prince général déchu Khaled

avait commandé les troupes arabes engagées en 1991 dans

l’opération Tempête du désert contre l’Irak, sous la bannière

américaine. Il est également le patron du groupe de presse

Al-Hayat, basé à Londres, qui fait l’apologie de l’ultralibéralisme

américain et qui risque d’être vendu. Ce limogeage

intervient au moment où le prince Muqrin ben Abdelaziz

consolide son pouvoir et pourrait devenir, avec la maladie de

Salman, l’actuel prince héritier, le futur prince héritier et, à

court terme le nouveau roi d’Arabie.

Autre limogeage en vue : celui du tout-puissant Bandar bin

Sultan, actuel ministre de l’Intérieur, proche de la CIA, qui

supervise tout le système sécuritaire saoudien ainsi que l’implication

du royaume, avec le prince Saoud al-Fayçal (très

malade), dans le bourbier syrien. Il sera probablement remplacé

par un autre du clan Sudayri, Saoud ben Nayef. Ces

changements internes sont-ils le prélude à un désengagement

saoudien sur le plan régional? Il y a en tout cas un changement

en cours : le 22 avril, en présence des grands princes

saoudiens, le roi Abdallah convoquait le mufti du royaume,

Abdelaziz al-Sheikh, et de nombreux ulémas wahhabites

pour leur intimer l’ordre de punir, « au-delà de la prison »,

les instigateurs du djihad en Syrie et ailleurs, qui « induisent

nos jeunes dans l’erreur ». ■

Centrafrique: Bangui à la peine

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

frères n’avaient plus de

liens avec la Tchétchénie

La foi musulmane des deux

suspects a nourri les

spéculations sur une

attaque du terrorisme

islamique. En revanche,

d’autres sources du

renseignement américain

(surtout l’ex-agente du

FBI, Coleen Rowley) ont

rappelé les liens entre les

néocons américains avec

les terroristes tchétchènes,

dans le cadre de la stratégie

visant à affaiblir la Russie.

Plus ironique encore, le

FBI puis la CIA avaient été

alertés en 2011 par la

Russie au sujet de la

radicalisation du frère aîné,

confirmée après son séjour

en 2012 dans ce pays. Mais

aucune mesure n’a été

D. R.

prise pour le surveiller.

Cet événement tragique va

alimenter le débat

d’actualité sur

l’immigration. Le projet de

loi favorable à la

régularisation d’une partie

des immigrés semblait

pouvoir emporter la

majorité du Congrès. Ce

consensus est aujourd’hui

menacé. ■

ÀBangui, la situation sécuritaire se dégrade de jour en jour. Les pillages de magasins, d’entreprises et de maisons particulières

se multiplient. Même désordre du côté des forces armées : des éléments restés fidèles au président déchu François

Bozizé affrontent sporadiquement les combattants de la Séléka, lesquels sont désormais soutenus par la Force multinationale

d’Afrique centrale (Fomac), dont l’effectif doit passer de 500 à 2000 hommes, suivant la décision prise au sommet de

la CEAC du 18 avril. Quant au personnel politique, il peine à sortir la tête hors de l’eau. Le pays a été suspendu de tous les

organismes supra-étatiques jusqu’au rétablissement d’un semblant d’ordre institutionnel. ■

7


8 Continents

Pour un vrai

débat sur l’avenir

de l’Unesco

La méfiance à l’égard de

candidats de

l’hémisphère Sud va-t-elle

encore prévaloir à

l’Unesco ? Après l’élection

du Sénégalais Amadou

Mahtar Mbow qui avait

révolutionné l’institution en

l’engageant dans des

combats planétaires,

tel celui pour le nouvel

ordre mondial de

l’information, véritable défi

au monopole des puissances

occidentales, la tendance de

ces mêmes puissances est à

la recherche d’un candidat

au profil compatible avec

leurs intérêts.

Six mois avant l’assemblée

générale qui se tiendra en

novembre prochain, au

cours de laquelle les États

membres éliront le nouveau

directeur général, elles

manœuvrent déjà pour

réduire la visibilité des

candidats indésirables. La

France, les pays

scandinaves, la Belgique et

même les États-Unis – qui

n’ont pourtant toujours pas

honoré leurs engagements

financiers à l’égard de cette

agence onusienne – se sont

ainsi publiquement déclarés

favorables à la réélection

d’Irina Bokova pour un

deuxième mandat. Et ce,

avant même que tous les

candidats éventuels se

soient présentés ! D’ores et

déjà, l’ambassadeur de

Djibouti à Paris, Rachad

La Belgique au secours des détenus congolais

« Nous poursuivons nos efforts pour vous faire sortir le plus

rapidement possible de prison. » C’est en ces mots que

l’ambassadeur de Belgique en République démocratique du

Congo (RDC), Michel Lastschenko, vient d’écrire à Éric

Kikunda, un Belgo-Congolais détenu depuis… trois ans et

demi à la prison Makala de Kinshasa. Il avait été arrêté en

même temps que Firmin Yangambi, un jeune et brillant avocat

qui nourrissait des ambitions politiques, et Benjamin

Olangi, pour avoir prétendument convoyé des armes en vue

de commettre un coup d’État contre le président Kabila

(photo). Les trois détenus, qui ont été condamnés à de lourdes

peines (vingt ans en appel pour Yangambi après une première

condamnation à mort, dix ans en appel pour les deux autres),

clament qu’ils ont été arrêtés pour raisons politiques et torturés

par des officiers déjà impliqués dans l’assassinat de Floribert

Chebeya, et qu’ils ont été ensuite victimes d’un complot

judiciaire. Leur dossier à la Cour suprême de justice (cassation)

s’est entretemps égaré. En désespoir de cause, Éric

Kikunda a décidé de porter plainte en Belgique, sur la base de

la loi de compétence universelle, contre cinq agents publics,

dont le général Mukuntu Kiyana, magistrat militaire.

Celui-ci a tenté d’intimider Kikunda en l’avertissant des

« conséquences fâcheuses » que cette plainte pourrait lui

valoir, ajoutant et qu’il ne craignait pas la justice belge.

« Votre nationalité belge ne changera rien, car moi seul peux

décider de votre liberté », lui aurait rétorqué le magistrat. ■

F. J. O.

Alexander Orlov : la France, c’est l’Union soviétique!

L

’ambassadeur de Russie en France, Alexander Orlov, n’a pas gardé cette fois-ci sa langue dans sa poche. Devant un

panel de journalistes au CAPE à Paris, ce diplomate chevronné, francophone et francophile, a dénoncé la montée de

la « russophobie de certains médias français ». Il a mis en cause quelques journalistes français influents qui ne se sont pas

rendu compte du changement intervenu en Russie depuis environ un quart de siècle, puisqu’ils maintiennent les clichés

d’antan pour préserver leur fonds de commerce. L’ambassadeur a conclu sa philippique sur ses mots : « J’ai été frappé

par la censure exercée dans ce pays de la liberté. La France souffre de la dictature de la pensée unique. » ■

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

Farah, s’est porté candidat

et a obtenu le soutien de

l’Autorité

intergouvernementale pour

le développement et de

l’Organisation pour la

coopération islamique.

L’Union Africaine et la

Ligue arabe ont déjà

apporté leur soutien en

janvier et en mars 2013.

C’est la première fois

depuis 25 ans que l’UE n’a

qu’un seul candidat à

l’Unesco.

Il serait salutaire qu’un

débat ait lieu sur le bilan de

la directrice sortante,

notamment au sujet de son

programme « Priorité

Afrique », dont l’efficacité

et la pertinence sont

contestées par des

représentants du continent

au sein de l’organisation.

Cela permettra de le

confronter aux propositions

des autres candidats,

notamment ceux qui

concentrent leur attention

sur l’Afrique. En cas

contraire, cela signifiera

qu’on continuera à

minimiser la voix des pays

du Sud et à poursuivre la

mise à l’écart d’intellectuels

pouvant contribuer au

renouveau de l’action de

cette agence clé du

dispositif onusien sur le

continent. ■

Choc pétrolier en

mer de Chine du Sud

Douche froide pour la

Chine, les Philippines,

le Vietnam, la Malaisie,


Brunei et Taïwan: une

étude réalisée par l’US

Energy information

administration révèle qu’il

n’y a pratiquement aucune

chance de découvrir des

gisements de gaz ou de

pétrole en mer de Chine du

Sud. Non que cette mer ne

soit pas riche en

hydrocarbures, mais

l’essentiel des dépôts se

situe à proximité des côtes,

soit en territoires non

contestés. Un seul gisement

se trouverait au large, et

encore, il ne s’agit que d’un

dépôt modeste – mais

exploitable – de

2,5 milliards de barils de

pétrole et 25,5 trillions de

m 3 de gaz naturel. Or, les

rivalités territoriales en mer

de Chine du Sud ont pour

fondement les convoitises

des États riverains. Ce n’est

pas un hasard si les

premières tensions furent

concomitantes au premier

choc pétrolier (1974).

Au-delà d’un nationalisme

souvent outrancier, Manille,

Hanoi, Taipeh, Kuala

Lumpur et Bandar Seri

Begawan ne cachent pas

que leur soudain intérêt

pour quelques îlots, bancs

de sable et récifs est

essentiellement

économique. Pour la Chine,

seule nation à revendiquer

le contrôle de la quasitotalité

d’une mer grande

comme la Méditerranée, la

situation est différente:

l’essentiel de son commerce

et de ses

approvisionnements y

Irak : réconciliation et manœuvre électoraliste?

Nouri al-Maliki se positionne dans la perspective de la

présidentielle de 2014 en faisant du pied aux baasistes.

Il a profité des récentes élections provinciales – dans 12

régions sur 18 – pour annoncer qu’il allait demander au Parlement

d’avancer de deux ou trois mois la date des législatives,

de modifier la loi sur la débaasification et d’accorder

une retraite aux anciens feddayin de Saddam.

L’opération visant à désamorcer le conflit qui l’oppose aux

régions à majorité sunnite, le premier ministre est conseillé à

Washington par son ami Brett McGurk, expert des questions

irakiennes qui devait être nommé ambassadeur à Bagdad. Le

président américain a dû y renoncer, le Congrès ayant pris

connaissance – sur le site de Cryptome – des « billets doux à

caractère sexuel » que son poulain a adressés en 2008 à Gina

Chon, journaliste du Wall Street Journal! À l’époque,

McGurk était marié et travaillait en Irak pour le Conseil

national de sécurité.

En Irak, la proposition de Maliki est perçue comme une

manœuvre électoraliste. Osama al-Nujaifi, président sunnite

du Parlement, a exigé la démission du premier ministre et la

nomination d’un gouvernement non partisan chargé d’organiser

un scrutin transparent. Moqtada Sadr a fait annoncer

que son mouvement ne participerait à aucun gouvernement

composé de « baasistes, de feddayin et de terroristes »…

Dix ans après la chute de Bagdad, les amendements à la loi

anti-Baas ont tout de même un mérite : celui d’exister. ■

Gilles Munier

Élections : les poches vides du Zimbabwe

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

transite. Évidence

géostratégique, la seconde

puissance économique

mondiale se doit de

sécuriser son ouverture

maritime sur le monde.

Aussi puissante qu’elle soit,

la Chine ne peut prétendre à

un rôle de premier plan si

elle ne peut projeter sa

puissance sur les océans. Dès

lors, qu’il y ait ou non du

pétrole en mer de Chine

importe peu: son ascension

passe par sa mainmise sur la

mer de Chine du Sud, qu’elle

entend transformer en Mare

Nostrum. Curieusement, ce

sont les Étasuniens qui ont

découvert qu’il n’y aurait

pas de grandes ressources en

hydrocarbures.

Fin avril, le Zimbabwe ne disposait toujours pas des 132 millions de dollars nécessaires à l’organisation des élections générales

prévues par Robert Mugabe le 29 juin. Le gouvernement s’était tourné vers l’Onu pour obtenir une aide. La mission

d’évaluation qui devait se rendre au Zimbabwe le 10 avril a été bloquée par le ministre de la Justice, Patrick Chinamasa, pour

avoir outrepassé son mandat. Les représentants de l’Onu voulaient rencontrer des responsables de la société civile. Le premier

ministre Tsvangirai, leader de l’opposition, s’était opposé à la date imposée par Mugabe, estimant qu’il était nécessaire de

mettre d’abord en place les réformes permettant de garantir les meilleures conditions pour ce scrutin. ■

D. R.

À l’heure où Washington

redéploye sa puissance

maritime sur le Pacifique,

l’étude émanant de l’US

Energy information

administration est-elle

authentique, ou s’agit-il

d’une intox destinée à

refroidir les passions des

pays riverains? ■ Jack Thompson

9


10 Courrier

Libérez

immédiatement

tous les prisonniers

palestiniens !

Nous célébrions le

17 avril la Journée

nationale des

prisonniers palestiniens.

Ils sont aujourd’hui 4 812

(dont 219 mineurs) dans

les geôles israéliennes.

Depuis 1967, 750 000

Palestiniens sont passés

par la case prison. Un

chiffre équivalent à 20 %

de la population de la

Palestine occupée.

Nous croyons qu’il est

juste et important de

relayer l’appel lancé par

les organisations de

soutien à la Palestine, en

apportant notre soutien à

la lutte qu’elles mènent

depuis plusieurs

années en faveur des

prisonniers palestiniens,

en dénonçant les

brutalités du système

carcéral israélien et en

appelant de toute notre

force à l’arrêt définitif

des tortures qui y sont

pratiquées.

Le 23 février, un jeune

Palestinien de 30 ans,

Arafat Jaradat, est mort à

la prison de Meggido, là

où plusieurs autres

prisonniers ont déjà perdu

la vie dans des

circonstances suspectes.

Selon le journal français

L’Humanité, Issa Qaraqe,

ministre palestinien des

Détenus, a déclaré avoir

reçu des informations

« choquantes et

douloureuses » disant que

le jeune homme est

décédé des suites de

torture. Le droit de

résistance, voilà ce que

veulent étouffer le

sionisme et l’impérialisme

dans les prisons de

Meggido, Nafha, Ofer,

etc., en enfermant des

hommes, des femmes, des

figures historiques et des

dirigeants politiques tels

Dessin paru dans le Canard Enchaîné

que Ahmad Sa’adat,

secrétaire général du Front

populaire de libération de

la Palestine (FPLP) ou

Marwan Barghouti. À tous

ces détenus s’ajoutent les

détenus de diverses

nationalités arabes

capturés au cours des

conflits déclenchés par

Israël et disparus depuis

dans des quartiers de

haute sécurité.

La lutte du peuple

palestinien ne peut être

séparée de celle menée par

Mai 2013 ● Afrique Asie

tous ceux qui se battent

pour l’indépendance,

l’autodétermination et le

progrès de leur peuple.

Partout dans le monde,

c’est le même système

d’oppressions

économiques et

impérialistes qui, sous des

formes qui peuvent varier

d’un pays à l’autre,

impose sa brutale

domination au détriment

des peuples. […]

Ces hommes et ces

femmes sont emprisonnés

pour s’être élevés de tout

leur être contre la violence

de l’occupation

impérialiste et contre

l’injustice sociale.

Libérez-les tous… et tout

de suite ! ■

Résistance.fr

Les records

de Karim Wade

Si les accusations

portées par la Cour

de répression de

l’enrichissement illicite

(Crei) à l’encontre de

Karim Wade sont

confirmées par la

procédure en cours, la

revue américaine Forbes

devra rectifier sa

classification des

personnalités les plus

riches du continent !

L’ancien ministre des

Infrastructures, de la

Coopération internationale

et des Transports du

Sénégal passerait après

quelques magnats sudafricains

et hommes

d’affaires nigérians. Le

fils de l’ancien président

sénégalais gagnerait

cependant un autre

palmarès : le milliard

d’euros de son patrimoine

supposé représente pas

moins de 10 % du PNB de

son pays !

Il ne devrait pas être le

seul à détenir en secret des

sommes aussi

importantes, mais ses

probables concurrents sont

au pouvoir depuis plus

longtemps ou y ont exercé

les fonctions les plus

élevées. De ce point de

vue, le cas de Wade fils

devrait être étudié de près.

Et servir à introduire dans

nos pays de vraies règles

de transparence dans la

gestion de la chose

publique. Faut-il voir dans

ses relations privilégiées

avec des pays du Golfe

(nouées lors du sommet de

l’Organisation de la

coopération islamique à


Dakar) la principale

source de cet

enrichissement rapide ?

C’est une piste qu’il

faudra explorer au

Sénégal, mais aussi

ailleurs dans les pays du

Sahel. ■

Mamadou Coulibaly,

Toulouse.

La Tunisie a peur

La Tunisie vit l’ère

de la diversion, de

la manipulation et

des tribunaux laxistes.

Cela peut nous mener très

loin dans l’anarchie et la

déliquescence. Il faut se

souvenir de celui qui, du

haut de l’université de la

Manouba, a eu l’audace

de substituer le noir des

hors-la-loi et des

mercenaires aux nobles

couleurs nationales. Le

juge n’a pas semblé avoir

senti la gravité de cet acte

criminel envers la nation.

Le coupable a été relaxé

pour que d’autres aillent

encore plus loin dans la

criminalité et l’ignominie.

Ceux qui se battent pour

le pouvoir doivent y

réfléchir et écouter

la voix de leur conscience,

à moins qu’ils l’aient

enfermée dans les geôles.

La nation est en colère.

Les mouvements qui

prônent la démocratie,

la modernité et la justice

et la paix doivent avoir

en tête que leur devoir est

de travailler la main dans

la main pour que la

Tunisie puisse sortir de

l’impasse.

Quant à ce qui affecte le

monde du football, la

responsabilité en incombe

aux dirigeants qui ne

rougissent plus de rien,

pourvu qu’ils puissent

s’assurer la Coupe… et la

méta-Coupe. La Tunisie a

peur et risque de ne plus

croire à rien. ■

Mhamed Hassine Fantar,

Tunis.

Contrepoints

Pipolisation tous azimuts

Religion et refuge du narcissisme, à l’âge de l’image

et du spectacle roi, la « pipolisation » n’épargne plus

rien ni personne. On peut s’amuser de voir tant de célébrités

apprêtées, fardées et parfumées se presser tel des

papillons de nuit autour des lumières et des caméras. On

peut regretter que la République française, qui a laissé

dans le dénuement, au bord de la

route, des millions de ses citoyens,

tournant ainsi le dos à sa vocation Par Hassen Zenati

première (liberté, égalité, fraternité),

accorde autant de place à cet

aréopage de narcisses de la jet-set.

Mais peut-on s’amuser de voir le

pape François, aussitôt élu et célébré

comme « pape des pauvres,

d’une église des pauvres », se plier

sur la place Saint-Pierre, à Rome, à

de telles exhibitions de mauvais

goût pour satisfaire à l’air du

temps ? La question est sans doute

légitime, même si la réponse n’est pas simple. ■

Absence

ÀRome, à l’occasion de l’installation du pape François,

peu de visiteurs, absorbés dans l’admiration du faste

déployé, ont relevé que les langues principales des cérémonies

étaient le latin, l’italien, l’espagnol et l’anglais. Le

français, langue de la « fille aînée de l’Église », la France,

des catholiques d’Afrique francophone et de ceux du Liban,

brillait par son absence. Il faudrait rappeler aux prélats

romains, comme jadis aux organisateurs des jeux Olympiques

qui doivent tant au Français Pierre Coubertin, que la

langue française est toujours reconnue comme langue officielle

dans leurs murs du Vatican, et les rappeler à plus de

respect et d’équité à son égard. Au prochain pape ? On n’attendra

peut-être pas longtemps puisque la « jurisprudence

Benoît XVI » vient de remettre au goût du jour, à la grande

satisfaction des fidèles, la « renonciation-démission »,

oubliée depuis plusieurs siècles. ■

Vérité en deçà, erreur au-delà

Une étude française fait grand cas ces derniers jours

d’un constat accablant: 40 000 jeunes diplômés français

de très haut niveau quittent annuellement leur pays

pour tenter leur chance ailleurs. Jeunes, diplômés, émigration,

le cocktail explosif est le signe avant-coureur du déclin

annoncé de l’Hexagone, écrivent les enquêteurs. Pourtant,

on a rarement entendu déplorer en France la « fuite des cerveaux

» qui affecte les pays du Sud. Il est vrai que les cerveaux

qui fuient du Sud s’installent en Europe et que celleci

a même une politique de « l’immigration choisie » pour

s’assurer de la venue de ces compétences pourtant si nécessaires

à leur pays. ■

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

11


Au fur et à mesure

que progresse

l’enquête sur

l’odieux attentat

de Boston, perpétré

avec détermination par les

frères Tsarnaev, des Tchétchènes

naturalisés américains, les rares

informations déjà filtrées par les

enquêteurs donnent froid dans le

dos. On apprend par exemple

que les deux terroristes, une fois

le carnage de Boston effectué,

projetaient un autre attentat en

plein cœur de New York. On

apprend aussi que les services

antiterroristes russes avaient

déjà alerté le FBI et la CIA sur les agissements suspects

de l’un des deux frères, Tamerlan Tsarnaev. Son nom

avait été intégré dès 2011 dans la base de données du

Centre national antiterroriste (NCT), le Terrorist Identities

Datamart Environment (Tide), qui contient un demimillion

de personnes à surveiller ! Cela n’est pas sans

rappeler le cas, en France, d’un certain Mohamed Merah,

surveillé depuis 2007.

Comment se fait-il qu’on en soit arrivé à un si piètre

résultat après le 11 septembre 2001, qui a conduit l’ensemble

des pays occidentaux, et avec eux le monde entier,

à ériger la lutte contre le terrorisme comme une priorité

absolue, et parfois au détriment du respect des droits de

l’homme les plus élémentaires ? Jusqu’ici, les mesures draconiennes

de prévention et de sécurité ne semblent pas

avoir limité le champ d’action et de nuisance des groupes

terroristes. Ils ne cessent de prospérer, comme on l’a vu à

Boston, à Toulouse et Montauban, mais aussi dans le

Sahel, en Somalie, au Nigeria, en Libye, en Algérie avec

l’attaque d’In Amenas, au Pakistan, en Afghanistan, en

Irak, en Syrie…

Cette liste qui est, hélas ! loin d’être exhaustive, nous

interpelle à plus d’un niveau. S’agit-il d’une simple faillite

de la stratégie de lutte planétaire contre le terrorisme, ou de

la permanence de l’ancienne compromission occidentale,

en premier lieu américaine, avec le terrorisme afin de

déstabiliser des pays récalcitrants ? On croyait que, depuis

les attentats du 11-Septembre perpétrés par l’organisation

de Ben Laden, une ancienne créature de la CIA qui s’est

retournée contre son concepteur, les Occidentaux avaient

abandonné définitivement l’alliance trop risquée avec la

nébuleuse terroriste – dont certains dirigeants étaient même

appelés « combattants pour la liberté », lors de la guerre

contre l’invasion soviétique en Afghanistan. On se rend

compte aujourd’hui qu’il n’en a rien été. Plutôt que de s’at-

Éditorial

Terrorisme

Ils n’ont rien appris, ils ont tout oublié

Avril 2013 : l’ambassade de France,

ce pays qui a « libéré » la Libye de son dictateur,

est frappée par un attentat terroriste à Tripoli.

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

taquer au royaume saoudien dont

la majorité des terroristes étaient

originaires, mais qui était – et

reste – l’allié des États-Unis,

G. W. Bush a choisi, dans la foulée

de sa guerre contre l’Afghanistan,

d’envahir l’Irak de Saddam

Hussein. Or, non seulement

celui-ci n’avait rien à voir avec

le 11-Septembre, mais il était

l’ennemi implacable de l’idéologie

wahhabite qui avait armé

idéologiquement les auteurs de

l’attentat… De pays où Al-Qaïda

n’avait pas droit de cité, la Mésopotamie

est devenue un théâtre

de prédilection pour la mouvance

terroriste. Dix ans après le déclenchement de la guerre, le

peuple irakien – tout comme l’ensemble des peuples du

Moyen-Orient – continue de saigner.

Le deuxième exemple de la myopie occidentale criminelle

aura été la guerre contre la Libye. Une guerre menée

par l’Otan, conduite cette fois-ci par la France et le

Royaume-Uni pour prétendument protéger la population

d’un « génocide assuré ». On connaît la suite. Pour sauver

quelques centaines d’opposants à Benghazi, des dizaines

de milliers de Libyens ont péri, soit sous les bombes des

libérateurs de l’Otan, soit dans des combats fratricides et

tribaux. Le régime de Kadhafi est tombé, mais la Libye

« libérée » est devenue, comme l’Irak en 2003, un pays en

ruine, exportateur de terrorisme, d’armes et de chaos dans

toute la région. Si la plaidoirie de l’Union africaine pour

une transition politique en Libye avait été écoutée, les

troupes françaises n’auraient pas été envoyées au Mali

pour combattre contre les terroristes et les bandits dont

Paris a indirectement mais objectivement permis la montée

en puissance dans le Sahel.

Mais nous n’en sommes pas à une contradiction près.

Car au moment où la France envoie ses soldats mourir au

Mali, elle continue, avec un aveuglement inouï, à ignorer,

voire à soutenir, les mêmes groupes terroristes en Syrie qui

font le plus grand mal à la lutte légitime du peuple pour la

démocratie, les réformes et l’alternance politique. Et ces

terroristes feront mal à l’Europe demain. Car une fois la

Syrie détruite, ils retourneront leurs armes contre leurs

bienfaiteurs occidentaux (voir page 48).

Les idiots utiles ne sont pas rares au sein des élites politiques

occidentales. Mais leur nombre ne cesse de croître.

Comment s’étonner, après, que de nouveaux terroristes suivent

la folie meurtrière des frères Tsarnaev ? Une folie dont

les musulmans sont les premières victimes. ■

Afrique Asie

13


14 Sommaire

Rédaction et administration

3, rue de l’Atlas – 75 019 Paris

Tél. : 01 42 38 14 50

Fax : 01 40 03 97 00

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Directeur de la rédaction

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Secrétaire général

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Directrice administrative

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Comité de rédaction

Augusta Conchiglia, Maureen Smith,

Corinne Moncel, Samy Abtroun,

Valérie Thorin, Hassen Zenati,

Gilles Munier, Giulia Gié,

João Quartim de Moraes,

Richard Labévière

Christine Abdelkrim-Delanne,

Mamo Zeleke

Géopolitique : Habib Tawa

Culture et société : Luigi Elongui

Collaborateurs

Nayla Abdul Khalek,

Samir Amin, Uri Avnery,

Nestor Bidadanure, Victoria Brittain,

Barbara Caron, Subhi Hadidi,

Remy Herrera, Mary Johnson,

Bouzid Kouza, Jean Levert,

Catherine Millet, François Misser,

Philippe Tourel, Hugues Wagner,

Kaye Whiteman, Jean Ziegler.

Reporters et correspondants

Nicolas Abena, Tembiré Daouda,

Laurence D’Hondt, Benoît Hili,

François Janne d’Othée,

Benjamin Kadio, Ahmadou Keguelé,

Yéo Koré Koffi, Jack Thompson,

Nabil Choubachi, Fabrice Yassoua.

Afrique Asie

Mensuel édité par la SARL de presse

AFRIAM

RCS Paris B 482 704 368 — Code APE 5813 Z

Directeur de la publication

Majed Nehmé

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Dépôt légal à parution

N ° de Commission paritaire : 0113 I 87473

ISSN : 1779-0042 / Diffusion NMPP

Photo de couverture :

«Afrique Asie»

Abonnement: voir page 69

© C. Millet

90

Continents

3 Des exclusives,

des chiffres et des profils

10 Réactions des lecteurs,

contrepoints

Par Hassen Zenati

Tribunes

41 Ressources naturelles:

aubaine ou malheur?

Par Sérgio Vieira

53 Sacré Chouet!

Par Richard Labévière

Événement

16 Qatar: attention

danger!

En 1995, à son accession

au trône, le nouvel émir

du Qatar soutenait la

cause palestinienne et

fustigeait la guerre injuste

livrée par l’Occident

contre le peuple irakien.

Aujourd’hui, il œuvre à la

déstabilisation du monde

arabe pour le compte

d’Israël et des États-Unis.

Les dégâts de sa stratégie

sont visibles en Libye,

Mai 2013 ● Afrique Asie

en Égypte, en Syrie

et au Sahel. Il est temps

de la stopper!

• Interview de J.-M.

Bourget: « Le Qatar,

champion du mensonge

et de la dissimulation »

• La haine du Qatar

n’est qu’une haine de soi

• Tout est achetable

• Bonnes feuilles:

« Le Vilain Petit Qatar »,

les bonnes feuilles

Dossier dirigé par Majed Nehmé

avec la collaboration

de Jacques-Marie Bourget,

Nicolas Beau, Mezri Haddad

et Olivier Dalage

Afrique

30 Madagascar

Didier Ratsiraka:

« Les élections ne sont pas

une fin en soi »

Propos recueillis par Bilal Tarabey

32 Tchad

Un nouvel Idriss Déby?

Par Valérie Thorin

34 Centrafrique

De Kinshasa à Pretoria,

l’onde de choc

Par François Misser

94

D. R.

36 Afrique du Sud/RCA

L’aventure ratée

de Jacob Zuma

Par Christine Abdelkrim-Delanne

37 Coopération

Beijing soigne l’Afrique

Par Christine Abdelkrim-Delanne

38 RDC

Exit Terminator,

mais pas l’instabilité…

Par François Misser

40 Sénégal Enfin la paix

en Casamance?

Par Corinne Moncel


Monde arabe

Mai 2013 ● Afrique Asie

Économie

56 34

Reuters

42 Algérie

• Réforme constitutionnelle

sur les rails

Par Hamid Zedache

• Médias: ouverture,

éthique et bonnes

pratiques

Par Philippe Lebeaud

46 Tunisie

Le calme et la tempête

Par Hamid Zyad

48 Syrie Ces djihadistes

venus d’Europe

Par François Janne d’Othée

50 Terrorisme

L’internationale

des criminels

Par Salil Sarkar

51 Palestine

Encéphalogramme plat

pour la France

Par Christophe Oberlin

Asie

54 Pakistan

Un État

déliquescent?

Par Salil Sarkar

56 Corée du Nord

Guerre psychologique:

le style Kim Jong-un

Par Jack Thompson

Amérique

42

58 Venezuela

La révolution continue

avec Maduro

Par Rémy Herrera

60 États-Unis

Ce parchemin

vieux de deux siècles

Par Maureen Smith

APS

62 Infos, brèves

64 Multinationales

Le fisc africain attaque

Par Arnaud Bébien

66 Finance islamique

Georges Corm:

un argent halal

pas très catholique

Propos recueillis

par Laurence D’Hondt

AFP

68 Brics

Une nouvelle étape

Par Christine Abdelkrim-Delanne

70 Sénégal

Hold-up sur les peanuts!

Par Corinne Moncel

72 Afrique : à la dure

école de l’éducation

Par Guy Michel

74 Débat Gustavo

Massiah: « La démocratie

est un apprentissage... »

Propos recueillis

par Fériel Berraies Guigny

Sport

Culture 96 Foot

76 Infos culture

Le temps des fractures

Par Faouzi Mahjoub

78 Livres

• Nouvelles : dans la peau

d’une femme

Propos recueillis par Roger Calmé

• Religion : destructions

et recompositions

en Chine

Par Habib Tawa

• Roman : lignes de fuite

Par Corinne Moncel

• Gabon : Sylvie Ntsame,

de sueur et d’encre

Par Roger Calmé

• BD : du ballon

aux bulles

Par Nathan Fredouelle

84 Musique

• Electro : l’électrochoc

Par Sélim Chmait

• Folk : Layori et

le souffle universel

Par Luigi Elongui

88 Spectacle

Requiem pour

un massacre

Par Luigi Elongui

89 Il y a 30 ans

dans Afrique Asie

La « défense »

du croisé Reagan

Par Fausto Giudice

Société

90 Psychotropes

La liane des songes

Par Catherine Millet

92 Tunisie

En hiver islamiste

tu te voileras…

Par Fériel Berraies Guigny

94 Femen

Ça tétonne et ça détonne

Par Samy Abtroun

La dernière page

98 Ils vont éliminer

Seif el-Islam Kadhafi

Par Valentin Mbougueng

15


16 Événement

Qatar: attention danger!

Quand, en 1995, l’émir

Hamad Ben Khalifa

al-Thani accéda au trône

de cette petite dictature gazière à la

suite du coup d’État contre son

propre père, nombreux saluèrent cet

avènement. Et pour cause : l’émir

se présentait comme modernisateur,

anti-saoudien et soutien inébranlable

de la cause palestinienne. Il

fustigeait aussi la guerre injuste

livrée par l’Occident contre le

peuple irakien. La chaîne télévisée

Al-Jazeera, qu’il créa en 1996, fascinait

les élites arabes pour son

franc-parler, ses débats contradictoires,

ses émissions détonantes.

D’autant que la première cible du

Qatar était l’Arabie Saoudite, wahhabite

comme lui. Le flirt avec Al-

Qaïda et les Frères musulmans

n’était, pensait-on naïvement,

qu’un artifice pour mieux enfoncer

le voisin saoudien.

Le Qatar était sur tous les fronts :

au Liban meurtri par l’agression

israélienne en 2006, à Gaza martyrisée

par l’aviation israélienne en

2009. On croyait presque au retour

de l’époque nassérienne. Grosse

erreur : car, pour l’émir, « le sort de

la Palestine n’est qu’une boule de

billard qu’il lance pour embarrasser

l’Arabie… », écrivent Nicolas

Beau et Jacques-Marie Bourget

dans la salutaire enquête qu’ils

consacrent à cet État, Le Vilain Petit

Qatar (Fayard).

Ce double jeu ne pouvait durer.

En 2003, les Américains, qui disposent

au Qatar d’une imposante base

militaire à partir de laquelle ils ont

commandé l’invasion de l’Irak, ont

sifflé la fin de partie. Le directeur

d’Al-Jazeera a été licencié sur leurs

ordres et la ligne islamiste wahhabite,

jusqu’ici dissimulée, est apparue.

Le Qatar a scellé ses retrouvailles

avec les Saoudiens. Sa cible

est désormais la déstabilisation du

monde arabe pour le compte

d’Israël et des États-Unis. Les

dégâts de cette stratégie par procuration

sont trop visibles en Libye,

en Égypte, en Syrie et au Sahel. Il

est temps de la stopper. ■ Afrique Asie

Reuters

Interview Sans sponsors et en toute indépendance, à contrecourant

des livres de commande publiés récemment en France

sur le Qatar, Nicolas Beau et Jacques-Marie Bourget * ont

enquêté sur ce minuscule État tribal, obscurantiste et richissime

qui, à coup de millions de dollars et de fausses promesses de

démocratie, veut jouer dans la cour des grands en imposant

partout dans le monde sa lecture intégriste du Coran. Un travail

rigoureux et passionnant sur cette « dictature molle », dont

nous parle Jacques-Marie Bourget.

Mai 2013 ● Afrique Asie


« Ni Amérique ni Qatar ! Le peuple tunisien est libre ! » Dès janvier 2012, des Tunisiens se rendent compte de

la manipulation et protestent contre la visite de l’émir Al-Thani à Tunis. En médaillon, Jacques-Marie Bourget.

Le Qatar, champion du mensonge

et de la dissimulation

Propos recueillis par Majed Nehmé

Écrivain et ancien grand reporter

dans les plus grands titres de la

presse française, Jacques-Marie

Bourget a couvert de nombreuses

guerres : le Vietnam, le Liban, le Salvador,

la guerre du Golfe, la Serbie et le

Kosovo, la Palestine… C’est à Ramallah

qu’une balle israélienne le blessa

grièvement. Grand connaisseur du

monde arabe et des milieux occultes, il

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

a publié en septembre dernier, avec le

photographe Marc Simon, Sabra et

Chatila, au cœur du massacre (Éditions

Érick Bonnier, voir Afrique Asie

de septembre 2012).

Nicolas Beau a longtemps été ➥

17


18 Événement Qatar : attention danger !

D. R.

journaliste d’investigation à Libération,

au Monde et au Canard enchainé

avant de fonder et diriger le site d’information

satirique français, Bakchich.

info. Il a notamment écrit des livres

d’enquêtes sur le Maroc et la Tunisie et

sur Bernard-Henri Lévy.

■ Qu’est-ce qui vous a conduits à

écrire un livre sur le Qatar ?

❒ Le hasard puis la nécessité. J’ai plusieurs

fois visité ce pays et en suis

revenu frappé par la vacuité qui se

dégage à Doha. L’on y a l’impression

de séjourner dans un pays virtuel, une

sorte de console vidéo planétaire. Il

devenait intéressant de comprendre

comment un État aussi minuscule et

artificiel pouvait prendre, grâce aux

dollars et à la religion, une telle place

dans l’histoire que nous vivons.

D’autre part, à l’autre bout de la

chaîne, l’enquête dans les banlieues

françaises faite par Nicolas Beau, mon

coauteur, nous a immédiatement

convaincus qu’il y avait une stratégie

de la part du Qatar de maîtriser l’islam

aussi bien en France que dans tout le

Moyen-Orient et en Afrique. D’imposer

sa lecture du Coran qui est le wahhabisme,

donc d’essence salafiste, une

D. R.

interprétation intégriste des écrits du

Prophète. Cette sous-traitance de l’enseignement

religieux des musulmans

de France à des imams adoubés par le

Qatar nous a semblé incompatible avec

Mai 2013 ● Afrique Asie

l’idée et les principes de la République.

Imaginez que le Vatican, devenant soudain

producteur de gaz, profite de ses

milliards pour figer le monde catholique

dans les idées intégristes de Mon-

LE QATAR EST UN INSTRUMENT DE LA POLITIQUE

DE WASHINGTON AVEC LEQUEL IL EST LIÉ PAR UN PACTE D’ACIER.


Reuters

À gauche : Sarkozy et Al-Thani en 2008. « De 2007 à 2012, c’est l’émir qui a réglé la politique arabe de la France. » Ci-dessus :

Al-Thani et sa femme, ravis d’avoir obtenu l’organisation de la Coupe du monde de football en 2022. Contre un gros chèque ?

seigneur Lefebvre, celles des groupuscules

intégristes qui manifestent violement

en France contre le « mariage

pour tous ». Notre société deviendrait

invivable, l’obscurantisme et l’intégrisme

sont les meilleurs ennemis de la

liberté.

Sur ce petit pays, nous sommes

d’abord partis pour publier un dossier

dans un magazine. Mais nous avons

vite changé de format pour passer à

celui du livre. Le paradoxe du Qatar,

qui prêche la démocratie sans en appliquer

une seule once pour son propre

compte, nous a crevé les yeux. Notre

livre sera certainement qualifié de

pamphlet animé par la mauvaise foi, de

Qatar bashing… C’est faux. Dans cette

entreprise nous n’avons, nous, ni commande,

ni amis ou sponsors à satisfaire.

Pour mener à bien ce travail, il suffisait

de savoir lire et observer. Pour voir le

Qatar tel qu’il est: un micro-empire

tenu par un potentat, une dictature avec

le sourire aux lèvres.

■ Depuis quelques années, ce petit

LIBERTÉ ET DÉMOCRATIE ?

DES PRODUITS D’APPEL DES « PRINTEMPS ARABES ».

Mai 2013 ● Afrique Asie

émirat gazier et pétrolier insignifiant

géopolitiquement est devenu, du

moins médiatiquement, un acteur

politique voulant jouer dans la cour

des grands et influer sur le cours de

l’Histoire dans le monde musulman.

Est-ce la folie des grandeurs ? Où le

Qatar sert-il un projet qui le dépasse ?

❒ Il existe une folie des grandeurs. Elle

est encouragée par des conseillers ➥

19


20 Événement Qatar : attention danger !

et flagorneurs qui ont réussi à

convaincre l’émir qu’il est à la fois un

tsar et un commandeur des croyants.

Mais c’est marginal. L’autre vérité est

qu’il faut, par peur de son puissant voisin

et ennemi saoudien, que la grenouille

se gonfle. Faute d’occuper des

centaines de milliers de kilomètres carrés

dans le Golfe, le Qatar occupe

ailleurs une surface politico-médiatique,

un empire en papier. Doha

estime que cette expansion est un

moyen de protection et de survie.

Enfin, il y a la religion. Un profond

rêve messianique pousse Doha vers la

conquête des âmes et des territoires.

Ici, on peut reprendre la comparaison

avec le minuscule Vatican, celui du

XIX e siècle qui envoyait ses missionnaires

sur tous les continents. L’émir

est convaincu qu’il peut nourrir et faire

fructifier une renaissance de la oumma,

la communauté des croyants. Cette

stratégie a son revers, celui d’un possible

crash, l’ambition emportant les

rêves du Qatar bien trop loin de la réalité.

N’oublions pas aussi que Doha

occupe une place vide, celle libérée un

temps par l’Arabie Saoudite impliquée

dans les attentats du 11-Septembre et

contrainte de se faire plus discrète en

matière de djihad et de wahhabisme.

Le scandaleux passe-droit dont a bénéficié

le Qatar pour adhérer à la Francophonie

participe à cet objectif de

« wahhabisation » : en Afrique, sponsoriser

les institutions qui enseignent la

langue française permet de les transformer

en écoles islamiques, Voltaire et

Hugo étant remplacés par le Coran.

■ Cette mégalomanie peut-elle se

retourner contre l’émir actuel? Surtout

si l’on regarde la brève histoire

de ce pays, créé en 1970 par les Britanniques,

rythmée par des coups

d’État et des révolutions de palais.

❒ La mégalomanie et l’ambition de

l’émir Al-Thani sont, c’est vrai, discrètement

critiquées par de « vieux amis » du

Qatar. Certains, avançant que le souverain

est un roi malade, poussent la montée

vers le trône de son fils désigné

comme héritier, le prince Tamim. Une

fois au pouvoir, le nouveau maître réduirait

la voilure, notamment dans le soutien

accordé par Doha aux djihadistes,

comme c’est aujourd’hui le cas en

Libye, au Mali et en Syrie. Cette option

est même bien vue par des diplomates

américains inquiets de la nouvelle radicalité

islamiste dans le monde. Faut-il le

rappeler, le Qatar est d’abord un instru-

ment de la politique de Washington avec

lequel il est lié par un pacte d’acier.

Cela dit, promouvoir Tamim n’est

pas simple puisque l’émir, qui a débarqué

son propre père par un coup d’État

en 1995, n’a pas annoncé sa retraite.

Par ailleurs le premier ministre Jassim,

cousin de l’émir, le tout-puissant et

richissime « HBJ », n’a pas l’intention

de laisser un pouce de son pouvoir.

Mieux : en cas de nécessité, les États-

Unis sont prêts à sacrifier et l’émir et

son fils pour mettre en place un

« HBJ » dévoué corps et âme à

Washington et à Israël. En dépit de

l’opulence affichée, l’émirat n’est pas

si stable qu’il y paraît. Sur le plan économique,

le Qatar est endetté à des taux

« européens » et l’exploitation de gaz

de schiste est en rude concurrence, à

commencer aux États-Unis.

■ La présence de la plus grande base

américaine en dehors des États-Unis

sur le sol qatari peut-elle être considérée

comme un contrat d’assurance

pour la survie du régime, ou au

contraire comme une épée de Damoclès

fatale à plus ou moins brève

échéance ?

❒ La présence de l’immense base

Al-Udaï est, dans l’immédiat, une assurance-vie

pour Doha. L’Amérique a ici

un lieu idéal pour surveiller, protéger ou

attaquer à son gré dans la région. Protéger

l’Arabie Saoudite et Israël, attaquer

l’Iran. La Mecque a connu ses révoltes,

la dernière réprimée par le capitaine

Barril et la logistique française. Mais

Doha pourrait connaître à son tour une

révolte conduite par des fous d’Allah

mécontents de la présence du « grand

Satan » en terre wahhabite.

■ Ce régime, moderne d’apparence,

est en réalité fondamentalement tribal

et obscurantiste. Pourquoi si peu d’informations

sur sa vraie nature?

❒ Au risque de radoter, il faut que le

public sache enfin que le Qatar est le

champion du monde du double standard:

celui du mensonge et de la dissimulation

comme philosophie politique.

Par exemple, des avions partent de

Doha pour bombarder les taliban en

Afghanistan, alors que ces mêmes guerriers

religieux ont un bureau de coordination

installé à Doha, à quelques kilo-

L’ÉMIRAT OFFRE AUX JEUNES BLOGUEURS

DES STAGES DE « RÉVOLTE PAR LE NET ».

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

mètres de la base d’où décollent les

chasseurs partis pour les tuer. Il en va

ainsi dans tous les domaines, et c’est le

cas de la politique intérieure de ce petit

pays.

Regardons ce qui se passe dans ce

coin de désert. Les libertés y sont

absentes, on y pratique les châtiments

corporels, la lettre de cachet, c'est-à-dire

l’incarcération sans motif, est une pratique

courante. Le vote n’existe que

pour nommer une partie des conseillers

municipaux, à ceci près que les associations

et partis politiques sont interdits,

tout comme la presse indépendante…

Une Constitution qui a été élaborée par

l’émir et son clan n’est même pas appli-

quée dans tous ses articles. Le million et

demi de travailleurs étrangers engagés

au Qatar s’échine sous le régime de ce

que des associations des droits de

l’homme qualifient d’ « esclavage ».

Ces malheureux, privés de leurs passeports

et payés une misère, survivent

dans les camps détestables sans avoir le

droit de quitter le pays. Nombre d’entre

eux, accrochés au béton des tours qu’ils

Reuters


En Libye, l’objectif était double : restaurer le royaume islamiste d’Idriss et mettre la main sur les 165 milliards d’économie

de la Libye. Ce rebelle qui fanfaronne entre les drapeaux qatari et libyen, sur la résidence bombardée du Guide, le savait-il?

construisent, meurent d’accidents cardiaques

ou de chutes (plusieurs centaines

de victimes par an).

La « justice » à Doha est directement

rendue au palais de l’émir par l’intermédiaire

de juges qui, le plus souvent,

sont des magistrats mercenaires venus

du Soudan. Ce sont eux qui ont

condamné le poète Al-Ajami à la prison

à perpétuité parce qu’il a publié sur

Internet une plaisanterie sur Al-Thani!

Observons une indignation à deux

vitesses : parce que cet homme de

plume n’est pas Soljenitsyne, personne

n’a songé à défiler dans Paris pour

défendre ce martyr de la liberté. Une

anecdote : cette année, parce que son

enseignement n’était pas « islamique »,

un lycée français de Doha a tout simplement

été retiré de la liste des institutions

gérées par Paris.

Arrêtons là car la situation du droit

au Qatar est un attentat permanent aux

libertés.

Pourtant, et l’on retombe sur le

fameux paradoxe, Doha n’hésite pas,

hors de son territoire, à prêcher la

démocratie. Mieux, chaque année un

forum se tient sur ce thème dans la capitale.

Son titre, « New or restaured

democracy » alors qu’au Qatar il

n’existe de démocratie ni « new » ni

« restaured ». Selon le classement de

The Economist en matière de démocratie,

le Qatar est 136 e sur 157 e États,

classé derrière le Bélarusse. Bizarre-

LE RÊVE DE L’ÉMIR : PLACER MECHAAL À LA TÊTE

D’UNE PALESTINE QUI SE SITUERAIT EN JORDANIE.

Mai 2013 ● Afrique Asie

ment, alors que toutes les bonnes âmes

fuient le dictateur moustachu Loukachenko,

personne n’éprouve honte ou

colère à serrer la main d’Al-Thani. Et le

Qatar, qui est aussi un enfer, n’empêche

pas de grands défenseurs des droits de

l’homme, notamment français, d’y

venir bronzer, invités par Doha, de

Ségolène Royal à Najat Vallaud-Belkacem,

de Dominique de Villepin à Bertrand

Delanoë.

■ Comment un pays qui est par

essence antidémocratique se présentet-il

comme le promoteur des printemps

arabes et de la liberté d’expression? ➥

21


22 Événement Qatar : attention danger !

La diplomatie du carnet de chèques

Dans son excellent ouvrage intitulé « Qatar, les nouveaux maîtres du jeu »,

paru en mars 2013 chez Demopolis, Olivier Dalage, grand spécialiste des

relations internationales en général et de la région du Golfe en particulier,

revient sur une affaire explosive concernant la dispute frontalière entre l’archipel

de Bahreïn et la presqu’île du Qatar. Il laisse entendre que l’actuel émir

Hamad Ben Khalifa et son cousin Jassem, alors simple ministre des Affaires étrangères,

auraient acheté l’arbitrage de la Cour internationale de justice. La diplomatie

du carnet des chèques était déjà à l’œuvre, bien qu’à cette époque l’émirat du

Qatar fût surendetté. Voici le passage concernant cette obscure affaire qui n’est

pas sans rappeler les soupçons pesant sur l’achat par Doha de l’organisation de la

Coupe du monde en 2022, désormais connu, dans les milieux sportifs, sous le nom

de « Qatargate ». Deux scandales qui risquent de rattraper tôt ou tard les responsables

qataris et leur coûter très cher.

Voici le passage concernant cette ténébreuse affaire d’arbitrage :

« Le Qatar et le Bahreïn ont accepté de soumettre leur différend territorial

à la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye. Cela n’allait pas de soi.

Au sein même de la famille Al-Thani, plusieurs princes y étaient opposés, faisant

valoir les risques d’une telle procédure, ou, pour certains, proposant

carrément de régler le problème par la force. Cheikh Hamad et son cousin

Hamad Ben Jassem ont dû peser de tout leur poids pour faire prévaloir leurs

vues au nom de la modernité nécessaire du Qatar d’aujourd’hui. Mais ceux

qui se sont finalement rangés à l’avis de l’émir ne l’ont pas fait de bon gré ;

que la procédure tourne mal pour l’émirat et c’est le prestige même de l’émir

et son pouvoir qui seraient remis en cause. Or, pour nourrir son dossier

devant la CIJ, le Qatar est à la recherche de cartes et

autres documents à l’appui de ses prétentions. La Grande-

Bretagne offre justement au Qatar les documents qui lui

manquent, puisés dans les archives de l’ancienne puissance

protectrice des émirats du Golfe. Mais quelque

temps après avoir communiqué ces cartes aux magistrats

de la CIJ, le Qatar découvre que les cartes ont été falsifiées

au profit du Qatar. À Doha, on prend alors

conscience que Londres soutient en réalité le Bahreïn et

que le but de l’opération est de discréditer le Qatar

auprès des juges de la CIJ.

Cheikh Hamad en appelle alors à la France. Il se

trouve que le président en exercice de la Cour, Gilbert Guillaume, est un

Français et que Jacques Chirac le connaît depuis longtemps. Discrètement,

tout en prenant soin de préciser qu’il ne veut pas interférer dans le jugement

de la Cour, le président français fait en sorte de passer le message : les documents

ont été trafiqués à l’insu du Qatar qui ne devrait pas en être pénalisé.

Le message passe et le jugement de la CIJ, rendu en mars 2001, donnera

satisfaction aux deux parties. » ■

◗ Qatar - Les nouveaux maîtres du jeu, Éd. Demopolis, 208 p., 20 euros.

❒ Au regard des « printemps arabes »,

où le Qatar joue un rôle essentiel, il

faut observer deux phases. Dans un

premier temps, Doha hurle avec les

peuples justement révoltés. On parle

alors de « démocratie et de liberté ».

Les dictateurs mis à terre, le relais est

pris par les Frères musulmans, qui sont

les vrais alliés de Doha. Et on oublie

les slogans d’hier. Comme on le dit

dans les grandes surfaces, « liberté et

démocratie » n’étaient que des produits

d’appel, rien de plus que de la « com ».

Si l’implication du Qatar dans les

À PARIS CIRCULE UN SLOGAN FAUX ET RIDICULE :

LE QATAR PEUT « SAUVER L’ÉCONOMIE FRANÇAISE ».

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

« printemps » est apparue comme une

surprise, c’est que la stratégie de Doha a

été discrète. Depuis des années l’émirat

entretient des relations très étroites avec

des militants islamistes pourchassés par

les potentats arabes, mais aussi avec des

groupes de jeunes blogueurs et internautes

auxquels il a offert des stages de

« révolte par le Net ». La politique de

l’émir était un fusil à deux coups.

D’abord on a envoyé au « front » la jeunesse

avec son Facebook et ses blogueurs,

mains nues face aux fusils des

policiers et militaires. Ceux-ci défaits, le

terrain déblayé, l’heure est venue de

mettre en poste les islamistes tenus bien

au chaud en réserve, héros sacralisés,

magnifiés en sagas par Al-Jazeera.

■ Comment expliquez-vous l’implication

directe du Qatar d’abord en

Tunisie et en Libye, et actuellement

en Égypte, dans le Sahel et en Syrie ?

❒ En Libye, nous le montrons dans

notre livre, l’objectif était à la fois de

restaurer le royaume islamiste d’Idriss

tout en essayant de prendre le contrôle

de 165 milliards, le montant des économies

dissimulées par Kadhafi. Dans le

cas de la Tunisie et de l’Égypte, il s’agit

de l’application d’une stratégie froide

du type « redessinons le Moyen-

Orient », digne des néocons américains.

Mais, une fois encore, ce n’est pas le

seul Qatar qui a fait tomber Ben Ali et

Moubarak; leur chute a d’abord été le

résultat de leur corruption et de leur

politique tyrannique et aveugle.

Au Sahel, les missionnaires qataris

sont en place depuis cinq ans. Réseaux

de mosquées, application habile de la

zaqat, la charité selon l’islam, le Qatar

s’est taillé, du Niger au Sénégal, un territoire

d’obligés suspendus aux

mamelles dorées de Doha. Plus que

cela, au Niger comme dans d’autres

pays pauvres de la planète, le Qatar a

acheté des centaines de milliers d’hectares

transformant ainsi des malheureux

affamés en « paysans sans terre ».

À la fin de 2012, quand les djihadistes

ont pris le contrôle du Nord-Mali, on a

noté que des membres du Croissant-

Rouge qatari sont alors venus à Gao

prêter une main charitable aux terribles

assassins du Mujao…

La Syrie n’est qu’une extension du

D. R.


Al-Udaï, sur le sol qatari, est la plus grande base américaine en dehors des États-Unis.

C’est à partir de là que les Américains ont envahi l’Irak. Dans l’immédiat, une assurance-vie pour Doha. Jusqu’à quand ?

domaine de la lutte avec, en plus, une

surenchère : se montrer à la hauteur de

la concurrence de l’ennemi saoudien

dans son aide au djihad. Ici, on a du

mal à lire clairement le dessein politique

des deux meilleurs amis du

Qatar, les États-Unis et Israël, puisque

Doha semble jouer avec le feu de l’islamisme

radical…

■ Le Fatah accuse le Qatar de semer

la zizanie et la division entre les

Palestiniens en soutenant à fond le

Hamas, qui appartient à la nébuleuse

des Frères musulmans. Pour beaucoup

d’observateurs, cette stratégie

ne profite qu’à Israël. Partagez-vous

cette analyse ?

❒ Quand on veut évoquer la politique

du Qatar face aux Palestiniens, il faut

s’en tenir à des images. Tzipi Livni, qui

fut avec Ehud Barak la cheville

ouvrière, en 2009, de l’opération

Plomb durci sur Gaza – 1 500 morts –

fait régulièrement ses courses dans les

malls de Doha. Elle profite du voyage

pour dire un petit bonjour à l’émir. Un

souverain qui, lors d’une visite discrète,

s’est rendu à Jérusalem pour y

visiter la dame Livni… Souvenonsnous

du pacte signé d’un côté par HBJ

et le souverain Al-Thani et de l’autre

les États-Unis : la priorité est d’assister

la politique d’Israël. Quand le « roi »

de Doha débarque à Gaza en promettant

des millions, c’est un moyen d’enferrer

le Hamas dans le clan des Frères

musulmans pour mieux casser l’unité

palestinienne. C’est une politique

pitoyable. Désormais, Mechaal, réélu

patron du Hamas, vit à Doha dans le

creux de la main de l’émir. Le rêve de

ce dernier – le Hamas ayant abandonné

Mai 2013 ● Afrique Asie

toute idée de lutte – est de placer

Mechaal à la tête d’une Palestine qui se

situerait en Jordanie, le roi Abdallah

étant déboulonné. Israël pourrait alors

s’étendre en Cisjordanie. Intéressante

politique-fiction.

■ Le Qatar a-t-il « acheté » l’organisation

de la Coupe du monde football

en 2022 ?

❒ Un grand et très vieil ami du Qatar

m’a dit: « Le drame avec eux, c’est

qu’ils s’arrangent toujours pour que

l’on dise “cette fois encore, ils ont

payé ! » Bien sûr, il y a des soupçons.

Remarquons que les fédérations sportives

sont si sensibles à la corruption

que, avec de l’argent, acheter une compétition

est possible. On a connu ➥

LA SITUATION DU DROIT AU QATAR

EST UN ATTENTAT PERMANENT AUX LIBERTÉS.

23


24 Événement Qatar : attention danger !

Reuter

En 2006, Hamad Ben Khalifa Al-Thani est accueilli par l’influent prédicateur égyptien, le cheikh Youssef al-Qaradawi,

lors des dix ans d’Al-Jazeera, la télévision créée par l’émir. Depuis trois ans déjà, la chaîne montre clairement son visage islamiste.

cela avec des jeux Olympiques étrangement

attribués à des outsiders…

■ Dans le conflit frontalier entre le

Qatar et le Bahreïn, vous révélez que

l’un des juges de la Cour internationale

de justice de La Haye aurait été acheté

par le Qatar. L’affaire peut-elle être

rejugée à la lumière de ces révélations ?

❒ Un livre – sérieux celui-là – récemment

publié sur le Qatar évoque une

manipulation possible lors du jugement

arbitral qui a tranché le conflit frontalier

entre le Qatar et Bahreïn. Les

enjeux sont énormes puisque, sous la

mer et les îlots, se trouve du gaz. Un

expert m’a déclaré que cette révélation

pouvait être utilisée pour rouvrir le

dossier devant la Cour de La Haye…

■ Les liaisons dangereuses et

troubles entre la France de Sarkozy

et le Qatar se poursuivent avec la

France de Hollande. Comment expliquez-vous

cette continuité ?

❒ Parler du Qatar, c’est parler de Sarkozy,

et inversement. De 2007 à 2012,

les diplomates et espions français en

sont témoins, c’est l’émir qui a réglé la

« politique arabe » de la France. Il est

amusant de savoir aujourd’hui que

Bachar al-Assad a été l’homme qui a

introduit la « sarkozie » auprès de celui

qui était alors son meilleur ami, l’émir

du Qatar. Il n’y a pas de bonne comédie

sans traîtres. Kadhafi était, lui aussi, un

grand ami d’Al-Thani et c’est l’émir

qui a facilité l’amusant séjour du colonel

et de sa tente à Paris. Sans évoquer

les affaires incidentes, comme l’épopée

de la libération des infirmières bulgares.

La relation entre le Qatar et Sarkozy

a toujours été sous-tendue par des

perspectives financières. Aujourd’hui

Doha promet d’investir 500 millions de

dollars dans le fonds d’investissement

que doit lancer l’ancien président français

à Londres. Échange de bons procédés,

ce dernier fait de la propagande ou

de la médiation dans les aventures,

notamment sportives, du Qatar.

François Hollande, par rapport au

Qatar, s’est transformé en balancier. Un

jour le Qatar est « un partenaire indispensable

», qui a sauvé dans son fief de

Tulle la fabrique de maroquinerie le

Tanneur, le lendemain, il faut prendre

garde de ses amis du djihad. Aucune

Mai 2013 ● Afrique Asie

UN PAYS FAUSSEMENT STABLE,

ENDETTÉ À DES TAUX « EUROPÉENS ».

politique n’est fermement dessinée et

les diplomates du Quai-d’Orsay, nommés

sous Sarkozy, continuent de jouer

le jeu d’un Doha qui doit rester l’ami

numéro 1. En période de crise, les milliards

miroitants d’Al-Thani impliquent

aussi une forme d’amitié au nom d’un

slogan faux et ridicule qui veut que le

Qatar « peut sauver l’économie française

»… La réalité est plus plate: tous

les investissements industriels de Doha

en France sont des échecs… Reste le

placement dans la pierre, vieux bas de

laine de toutes les richesses. Notons là

encore un pathétique grand écart: François

Hollande a envoyé son ministre de

la Défense faire la quête à Doha afin de

compenser le coût de l’opération militaire

française au Mali, conduite contre

des djihadistes très bien vus par

l’émir. ■

◗ * Le Vilain Petit Qatar – Cet ami

qui nous veut du mal, Jacques-Marie Bourget et

Nicolas Beau, Éd. Fayard, 300 p., 19 euros.


La haine du Qatar

n’est qu’une haine de soi

Dans les manifestations désormais

quotidiennes au pays de la

« révolution du jasmin », le slogan

qu’on entend de plus en plus

est: « La Tunisie est libre,

l’Amérique et le Qatar dehors ! » Je ne sais pas

si la providence va répondre à cette revendication

populaire d’une nation qui vient de découvrir

sa ferveur bigote, mais il est clair que beaucoup

de Tunisiens ont pris conscience du rôle

crucial que ces deux États ont joué dans les événements

sanglants de janvier 2011. Prise de

conscience tardive d’une régression collective,

qui traduit un profond ressentiment et une

culpabilisation oppressante succédant logiquement à l’euphorie

paroxystique de janvier 2011. La haine à l’égard

de l’émirat qui a libéré les Tunisiens de leur indépendance

n’a jamais atteint une telle intensité, ce qui a poussé certaines

figures de l’opposition, y compris ceux qui ont été

les « clients » préférés d’Al-Jazeera, à sortir de leur

mutisme complice pour dénoncer à leur tour la métastase

du cancer wahhabite et « l’hégémonisme bédouin ».

Mieux vaut tard que jamais !

Nous sommes déjà bien loin de l’époque où mes compatriotes

étaient sous l’emprise totale d’Al-Jazeera, qu’ils

s’abreuvaient de sa propagande islamo-révolutionnaire en

obéissant aux mots d’ordre de ses présentateurs et aux fatwas

de son ignoble prédicateur, Youssef Qaradaoui. Al-

Jazeera n’avait pas sur l’opinion tunisienne, et arabe en

général, une influence médiatique, mais un pouvoir hypnotique.

Tout ce que disait cette chaîne était parole

biblique, coranique plus exactement. Nous sommes loin

de cette journée du 15 janvier 2011, qui restera dans la

mémoire collective comme la journée de l’humiliation

nationale, vécue alors dans l’hystérie populiste et la dévotion

à l’égard de notre « partenaire dans la révolution »,

comme l’a si bien dit Rached Ghannouchi; journée durant

laquelle le drapeau d’Al-Jazeera flottait au centre de la

capitale, dans l’hôtel Africa, à quelques mètres du ministère

de l’Intérieur, pour le premier direct en pays conquis !

Comme l’enseigne le Coran, « vous ne subissez que ce

que vous avez écrit de vos propres mains », et comme le

dit Omar, le compagnon du Prophète, « celui qui ignore

où est l’erreur mérite d’y tomber ». Le Qatar, qu’on

accuse aujourd’hui de

tous les péchés d’Israël,

n’a pas obligé les Tunisiens

à s’autodétruire. Il

les a simplement persuadés

qu’ils faisaient la plus

Par Mezri Haddad

ancien ambassadeur

et philosophe.

LE WAHHABISME, CETTE SOUILLURE DE L’ISLAM,

CETTE NÉCROSE DE LA CIVILISATION.

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

grande révolution que l’humanité n’a jamais

connue. Il les a convaincus qu’ils se sont

détournés de l’islam, que leurs gouvernants,

depuis 1956, étaient des « suppôts de l’Occident

», des « agents du Mossad », des

« traîtres » et des « apostats ». Il leur a promis

le pardon d’Allah, la rédemption de leurs

péchés, le bonheur terrestre et le paradis céleste.

Il leur a promis ce qu’ils venaient de sacrifier:

la souveraineté, l’honneur, la prospérité, la paix

civile et, surtout, l’espoir d’une cité plus juste et

résolument démocratique.

La haine du Qatar aujourd’hui, exprime cette

haine de soi dont Theodor Lessing avait

naguère analysé les origines historiques et les ravages

psychologiques. C’est le besoin compulsif de se débarrasser

du poids de la culpabilité. Pas seulement d’avoir hypothéqué

les acquis de cinquante-six ans d’indépendance,

ruiné une économie qui était plus performante et moins

corrompue que l’économie grecque, chypriote ou portugaise,

annihilé une sécurité qui assurait la paix et la

concorde civiles, altéré l’identité nationale d’un pays à

l’histoire multiséculaire, pulvérisé des repères identificatoires

proprement tunisiens, mais aussi d’avoir été les

idiots utiles d’un « printemps arabe » qui parle l’arabe, qui

pratique l’islam, qui consacre la démocratie, mais dont les

objectifs géopolitiques sont aux antipodes de l’arabité et

de l’islamité, et la finalité politique, le contraire même de

la démocratie.

S’élèvent d’ores et déjà des voix, en Tunisie et ailleurs,

pour ruminer de vieux stéréotypes essentialistes et culturalistes

: on vous l’a bien dit, les Arabes – qui seraient

culturellement prédisposés à la servitude volontaire et au

despotisme oriental cher à Montesquieu – ne méritent

pas la démocratie. S’il est vrai qu’un peuple mûr pour

l’islamisme ne peut pas être un peuple mature pour la

démocratie, l’hétéronomie et l’autonomie étant radicalement

et irrémédiablement antagoniques, il n’en demeure

pas moins vrai que l’aspiration des Tunisiens à la démocratie

était bien réelle et le besoin de liberté, un sentiment

profond et irrépressible. Mais dans cette quête de la

liberté, ils ne savaient pas que d’autres forces obscurantistes

travaillaient à la conquête de leur esprit. Ils ne se

doutaient pas qu’au cœur de l’islam malékite et quiétiste,

le Qatar et l’Arabie Saou-

dite œuvraient déjà à l’implantation

de cette

souillure de l’islam et de

cette nécrose de la civilisation

: le wahhabisme. ■

25


26 Événement Qatar : attention danger !

« Le Vilain Petit Qatar »,

◗ À quand le « Printemps » à Doha ?

Écrit par des hommes libres qui aiment

et respectent le monde arabe et musulman

– où ils enquêtent depuis des

dizaines d’années – cet ouvrage ne

relève pas du « Qatar bashing ». Il n’a

rien d’une critique injuste, gratuite

comme une mode. Inventé par des communicants

trop malins, ce concept est

devenu un « élément de langage », le

bouclier chargé de défendre un émirat à

la vertu forcement outragée dès qu’elle

n’est pas glorifiée. Avancer comme une

sorte de secret défense le « Qatar

bashing » évite de répondre aux questions

posées par la politique schizophrène

de l’émir Al-Thani. Sa parade est

de faire croire que tout propos non laudateur

tenu à son endroit est xénophobe.

La réalité est différente. Si la classe politique française de

gauche comme de droite a déroulé le tapis rouge sous les

pieds de nos amis qataris, c’est au seul nom du réalisme.

Et en fermant les yeux sur les droits de l’homme bafoués

et un prosélytisme wahhabite harcelant.

Un exemple de parler-vrai, mais « off » : l’été dernier,

quelques instants avant de recevoir l’émir Al-Thani à

l’Élysée, François Hollande interroge l’ambassadeur de

France au Qatar, un diplomate nommé par Nicolas Sarkozy

et donc totalement dévoué à la cause de l’émirat:

– Au fond, interroge le chef de l’État, que faut-il penser

de ce pays?

– Monsieur le Président, dans les prochaines années,

il est susceptible d’investir une centaine de milliards

d’euros en France.

– Dans ce cas, je comprends mieux dans quel état

d’esprit il faut se tenir.

En aucun cas notre enquête n’a cherché à mettre en

cause le Qatar au prétexte qu’il est minuscule et musulman.

Puisqu’il est installé avec succès sur la scène internationale,

saluons le discours moderniste et démocratique

de ceux qui le dirigent. Grâce à une communication

habile, portée par les zéphyrs du « printemps arabe »,

Doha apparaît désormais comme le moteur des révolutions

de la rive sud de la Méditerranée. Bouleversement

qui, au premier regard, a pu apparaître comme une fin

tant souhaitée du « malheur arabe », pour reprendre

l’expression de Samir

Kassir, le courageux journaliste

libanais assassiné

par le régime syrien. Mais,

aujourd’hui, le compte

n’y est pas. Et sachons

les bonnes feuilles

UN ÉMIRAT AUTOCRATIQUE QUI A VENDU

L’ICÔNE DE LA DÉMOCRATIE À L’OCCIDENT.

Mai 2013 ● Afrique Asie

dénoncer l’infinie duplicité d’un émirat

autocratique et conservateur qui a

réussi à vendre l’icône de la démocratie

à ses alliés occidentaux. Coupées

par l’émir Al-Thani, les fleurs de ces

« printemps » sont fanées, et les Frères

musulmans, couverts par Doha, sont

maintenant aux commandes. Ne reste

que le bonheur laissé par la chute des

dictateurs.

Lorsque, au Mali, l’armée tricolore

combat les groupes djihadistes, il faut

que nos concitoyens sachent que ces

bandits sont pour partie financés par le

Qatar, via des réseaux prétendument

« humanitaires ». Pendant ce temps-là,

en France, des âmes vétilleuses sursautent

à la moindre atteinte à la laïcité,

refusant de voir que le terreau de l’intolérance

est arrosé par les pétrodollars du Golfe, dont ceux

du Qatar, via le financement de mosquées, de centres islamiques,

de colloques ou de prédicateurs intégristes.

D. R.

◗ « Je suis le nouveau Qarmate »

Pendant longtemps, pas le moindre universitaire occidental

n’a écrit une ligne sur ce pays. Historiographe de

lui-même, l’émir Hamad bin Khalifa al-Thani, le

monarque actuel, a apporté sa pierre à l’édifice en déclarant

à ses intimes : « Je suis le nouveau Qarmat » Prétendrait-il

ainsi remonter en direct aux origines de l’islam?

Ayant vécu trois siècles après l’envol de Mahomet,

Hamadan Qarmat Ibn al-Ach’ath, fondateur de la secte

qui porte son nom, est le leader d’un courant de l’ismaélisme.

Autrement dit, il est à l’origine d’un schisme qui

va pousser ses disciples à mettre La Mecque à sac, en

930, et à se tourner vers le feu pour prier… Que le roi

du Qatar revendique une parenté philosophique avec ces

fanatiques messianistes est une forme d’aveu, l’expression

d’un rêve d’en revenir aux sources.

Des langues de vipères – qui pullulent dans le désert

et viennent souvent de chez la sœur ennemie, l’Arabie

voisine – affirment que les Qataris « sont les descendants

de pillards spécialisés dans l’attaque des pèlerins

de La Mecque ». Lassés de leurs rezzous, les princes,

gardiens des lieux saints, auraient expulsé ces bandits

vers une langue de terre aride: le Qatar. [...]

Habiles, les Al-Thani

ont instauré un partage du

pouvoir (très relatif) qui,

avec l’argent distribué,

jugule grosso modo toute

opposition des autres

Gamma


Une tribu célèbre la fête d’indépendance du Qatar (le 18 décembre):

on chante, on danse... entre hommes. La population « de souche » compte 150 000 âmes. Petite fête donc!

familles. Ainsi, quinze personnalités qui n’ont pas la

chance d’être nées Al-Thani – fratrie qui compte environ

trois mille cousins – se partagent des postes de

ministre dont aucun n’est de premier plan. Pas grave

dans un pays où tout se règle dans le salon de l’émir, ou

dans celui de son premier ministre et cousin, Hamad bin

Jassim bin Jaber al-Thani (dit « HBJ »). Dans ce

royaume, être chargé de la

Justice, de l’Économie,

sans parler de l’Environnement

ou des Affaires

sociales, n’a pas plus de

sens qu’être titulaire d’un

LE CALIFE NE TRACE JAMAIS DE FRONTIÈRE LÉGALE

ENTRE LES RECETTES PUBLIQUES ET SA FORTUNE.

Mai 2013 ● Afrique Asie

maroquin en Corée du Nord où Kim Jong-un s’occupe

de tout. [...]

◗ Une tradition de révolutions de palais

L’histoire actuelle du Qatar, cette monarchie ultraconservatrice

qui méduse la planète, commence par un poignard

planté dans le dos. En février 1972, le cheikh Khalifa

lance un coup d’État

contre l’émir Ahmad, un

cousin ni présent ni passionné

par la gestion de

son pays. Quelques fidèles

sont tués. On en ignore ➥

27


28 Événement Qatar : attention danger !

le nombre puisque ces avanies sont immédiatement effacées

par la serpillière de l’Histoire, et les corps enterrés

encore chauds. Pour s’assurer que l’émir Ahmad, alors

occupé par une partie de chasse en Iran, ne va pas regagner

son palais dare-dare, la fourbe Arabie Saoudite

accepte de lui fermer sa frontière au nez.

Assis sur le trône, l’émir Khalifa fait une promesse

qu’il ne tiendra jamais, celle de se satisfaire d’un revenu

mensuel de 250 000 dollars, alors que son prédécesseur

dérivait systématiquement le quart des recettes pétrolières

nationales vers ses comptes en banque. En vérité,

sur la base d’une « Constitution » à proposition unique,

« L’État c’est moi », une règle toujours en vigueur, le

nouveau calife ne tracera jamais de frontière légale entre

les recettes publiques et sa fortune. En 1979, quand l’intégralité

de Qatar Petroleum passe sous contrôle « national

», autrement dit celui de la famille, le mode comptable

reste flou. Certes, le brut qatari ne coule pas à gros

bouillons comme celui du voisin saoudien, mais le flux

est assez fort pour lancer les prémices de ce que Khalifa

qualifie de « renaissance d’un Qatar moderne ». Autrement

dit, un pays possédant l’eau courante, l’électricité,

des routes, un aéroport, des téléphones, une police et

une armée et, pourquoi pas, une politique étrangère.

Hélas, comme ces héros déchus que les censeurs staliniens

effaçaient des photos officielles, l’émir Khalifa

sera gommé de la saga de l’émirat. Les livres d’Histoire

sont toujours écrits par les vainqueurs. En 1995, quand

Khalifa sera chassé à son tour par son fils Hamad, l’actuel

maître de Doha, le rôle de papa passe à la trappe.

Pourtant l’émir Khalifa, grand ami de Paris, a développé

une vraie stratégie pour l’avenir de son pays. [...]

◗ L’omni-émir

Si on se livre à l’exercice impossible d’oublier l’argent,

le Qatar est un pays nain, une terre dérisoire

grande comme une fois et demie le département du

Maine-et-Loire. La population des Qataris « de

souche », soit les familles installées dans le pays depuis

1930, se monte à environ 150 000 âmes. Le chiffre exact

est un secret d’État. Pour rester dans la comparaison

hexagonale, Son Excellence Cheikh Hamad bin Khalifa

al-Thani règne donc sur un peuple aussi important que

celui de la ville d’Angers intramuros, la dix-huitième de

France.

L’infiniment petit du Qatar est forcément générateur

de blagues. On affirme que, lors d’un voyage de l’émir à

Pékin, le premier ministre chinois lui aurait posé cette

question :

– Combien d’habitants comptez-vous au Qatar?

– Plus de 150000.

– Alors pourquoi ne pas les avoir amenés tous avec

vous? aurait repris l’ironique.

Le vrai peuple de l’émir, sa force, est volatil. Il se

compte en mètres cubes cachés au fond du North Field,

la troisième réserve de gaz naturel au monde, après

celles de la Russie et de

l’Iran. D’ailleurs le Qatar

fait champ commun avec

l’Empire perse des ayatollahs,

les voisins de la rive

d’en face. Les deux États

L’ÉMIR : INFAILLIBLE AMI D’ISRAËL

ET MOTEUR DE LA LIGUE ARABE.

Mai 2013 ● Afrique Asie

pompent dans la même et gigantesque nappe qui se

cache sous leur détroit commun. Quelques ingénieurs

mal-pensants affirment même que Doha ne se prive pas

de lancer ses pompes jusque sous l’offshore des fous de

Dieu… C’est donc sur cette grosse bulle que règne

d’abord l’émir. Ce manque de peuple explique aussi sa

volonté de conquérir celui des autres. Pour jouer sa

comédie du pouvoir, l’émir a besoin de public.

À la manœuvre, le cheikh Hamad al-Thani est partout,

dans le Golfe et au Moyen-Orient, où il se vit en maître.

En juin 2011, il donne un gouvernement au Liban, qui

en attendait un depuis des mois. Il est le moteur de la

Ligue arabe à laquelle, par des promesses de crédits, il

impose sa loi. Doha est devenu un tribunal de simple

police où l’on peut régler en un tournemain les conflits

du monde entier. Ainsi la poussiéreuse capitale de la

presqu’île se croit le centre du monde. Pour l’émir et

son équipe, l’orgasmique « printemps arabe » est une

apothéose. Cet infaillible ami d’Israël a même entrepris,

en Palestine, de transformer le Hamas. Aidé de ses amis

turcs, également impliqués dans cette tentative, Hamad

al-Thani veut convaincre le mouvement religieux de

changer de nature. Le parti de Dieu deviendrait celui des

Frères musulmans de Palestine, dont le siège serait à

Amman. Le Hamas renoncerait à sa charte, qui prévoit

la victoire par les armes, et accepterait de reconnaître

Israël. Ainsi, glisse l’aimable et pacifique cheikh à

l’oreille des leaders palestiniens portant barbe, le Hamas

pourra devenir un « partenaire fréquentable » auquel on

rendra raison.

Bien évidemment, le roi de Doha n’a pas demandé

l’avis de son confrère Abdallah de Jordanie, qu’il

déteste. Les amis d’Al-Thani préparent d’ailleurs un

plan, la solution absolue au drame palestinien. II consisterait

à destituer cet Abdallah à demi anglais pour instaurer

à la place de son royaume hachémite une république,

mais sur le mode islamique. Puis à placer à sa

tête Khaled Mechaal, le leader du Hamas, un « révolutionnaire

» dont la fougue a été domptée par l’émir et

qui somnole désormais à Doha. Ainsi donnerait-on la

Cisjordanie à Israël, les Palestiniens passant de l’autre

côté du Jourdain. Voilà comment, quand ils s’ennuient,

le roi et sa cour jouent au Monopoly avec les pays des

autres. La perspective, pour le Hamas, d’échanger sa

politique contre de l’argent ne fait pas l’unanimité en

son sein. Ahmad Jaabari, chef militaire du parti religieux,

s’oppose à l’« ouverture » suggérée par Doha.

Mais un missile opportun, tiré par Israël, a éliminé à

temps le mauvais coucheur. Ceux qui pensent comme

lui ont compris le message. [...]

◗ Foncièrement réactionnaire

Sur le plan des idées, sa façon d’administrer les

hommes, le souverain n’a rien de l’« autocrate éclairé »

que ses thuriféraires s’échinent à dépeindre. L’émir

Hamad est clairement et foncièrement réactionnaire. La

vie et l’avis des autres, il

s’en moque. Il aime

l’ordre sans la loi, ne partage

aucun pouvoir et

interdit toute critique de

sa personne. Émettre un


Le vrai peuple de l’émir, sa force, est volatil. Il se compte en mètres cubes cachés au fond du North Field,

la troisième réserve de gaz naturel au monde, après celles de la Russie et de l’Iran.

bémol dans la louange de l’Excellence relève du blasphème,

l’offense suprême en pays d’islam.

Depuis sa prise de pouvoir en 1995, Hamad bin al-

Thani n’a qu’un seul ami, l’Amérique. C’est à l’ombre

du grand parapluie des États-Unis que le jeune homme

de 44 ans a pu renverser son père. Bien sûr, ce dernier,

en 1991, n’avait pas été assez fou pour refuser de participer

à la guerre du Golfe. Mais son engagement contre

Saddam Hussein ne fut que symbolique. Trois mois

après les bombardements de l’Irak, Khalifa reconstruisait

des lycées à Bagdad. Pour Washington, cet émir

trop absent, insaisissable, n’est plus un ami totalement

sûr dans une zone où la confiance doit être absolue.

◗ La voix de son maître

Dans une tribune publiée par le Journal du dimanche

du 24 mars 2013, Mohamed Jaham Al-Kuwari, l’ambassadeur

de l’émir à Paris, en adepte de la méthode Coué,

enfonce ce clou du « Qatar bashing ». Avant d’avoir

mal, il crie : « Le conspirationnisme [sic] bat son plein,

assorti d’une xénophobie

à peine voilée. Qu’on le

veuille ou non, le Qatar

bashing a des airs de

“délit de faciès”. » Nous

voilà prévenus, écrire le

DOHA PRÔNE LA LECTURE

LA PLUS LIBERTICIDE DU LIVRE SACRÉ.

Mai 2013 ● Afrique Asie

« vilain petit Qatar », c’est sortir Drumont de sa tombe.

Dans sa philippique, l’ambassadeur du Qatar évoque

aussi la nature de la religion prônée par son pays, « un

islam d’ouverture, un “islam des Lumières”, celui

d’Averroès » Là, l’ambassadeur se moque du monde.

Injurie à la fois la philosophie des Lumières et Averroès,

le prodigieux savant de l’islam andalou. Hélas, la

vérité est têtue, la propagation du Coran sponsorisée par

Doha n’est pas lumineuse mais tristement wahhabite,

prônant la lecture la plus liberticide du Livre sacré. Sur

Al-Jazira, il suffit d’écouter les prêches de l’imam Qaradawi,

l’oracle du Qatar, pour avoir une idée de ce que

Doha entend par « l’islam des Lumières ». Les prescriptions

de ce fou de Dieu sont d’extirper les homosexuels

de la société, de battre les femmes et de souhaiter

qu’après l’Holocauste les musulmans « finissent enfin

l’entreprise d’Hitler ».

L’ambassadeur Al-Kuwari devrait comprendre que si

une critique du Qatar prend corps, c’est qu’il suffit de

placer son pays sous la lumière du microscope pour le

voir tel qu’il est : un État

qui emprisonne un poète,

Mohammed ibn Al-Ajami,

condamné à quinze ans

pour avoir brocardé

l’émir. ■

D. R.

29


30 Afrique

Madagascar À trois mois du premier tour de la présidentielle auquel aucun Malgache ne croit,

la Conférence sur la paix et la réconciliation a réuni toutes les forces vives. Y compris l’exhomme

fort Didier Ratsiraka, resté vingt-cinq ans au pouvoir avant de connaître l’exil. De

retour au pays, il entend bien jouer un rôle clé. Entretien.

« Les élections ne sont pas une fin en soi »

Propos recueillis par Bilal Tarabey

ÀMadagascar, on le surnomme

deba, « le chef », où encore

l’Amiral rouge. Après onze ans

d’exil en France et un premier retour très

médiatique sur la Grande Île il y a deux

ans, l’ancien président Didier Ratsiraka,

est de nouveau à Madagascar ce 18 avril.

À peine arrivé, il a rejoint la Conférence

pour la paix et la réconciliation, un

grand dialogue national en présence de

toutes les forces politiques malgaches

ainsi que de l’armée et de la société

civile, entamé sous la médiation des

Églises de Madagascar. Celui qui est

resté vingt-cinq ans au pouvoir fait partie

des initiateurs de l’événement, dont

les recommandations pourraient bien

aboutir à un report des élections. Pourquoi?

L’ex-homme fort de Madagascar

s’en explique dans un entretien à Afrique

Asie réalisé le jour de son arrivée.

■ En quoi consiste ce « dialogue malgacho-malgache

», comme on appelle

ici la conférence sur la paix et la

réconciliation?

❒ Depuis l’indépendance en 1960, il n’y

a jamais eu de passation de pouvoir en

bonne et due forme entre un président

sortant et un président entrant. Il y a eu

des coups d’État, institutionnels ou pas,

avec ou sans l’aide de l’armée en 1972,

1991, 2002, 2009… Il faut mettre un

terme à ce cycle infernal, et à la crise en

cours qui n’a que trop duré, dont le

peuple est la première victime. Il est

temps qu’une solution pérenne, transparente

et démocratique soit acceptable et

acceptée par tous. Et pour ce faire, la

meilleure méthode, c’est de dialoguer

sans méfiance et sans tabou. On met tout

sur la table et on essaie de trouver ce

qu’il faut pour que Madagascar ne vive

plus ces crises cycliques.

■ Votre première prise de pouvoir

ne s’est pas faite par les urnes, et

vous avez été victime de la crise de

2002 en tant que président sortant

(1) . Pourriez-vous dire : « Moi, président

en exercice, voilà les conclusions

que j’en tire »?

❒ Sauf le respect que je dois à votre opinion,

ne me dites pas qu’à ma première

présidence je n’ai pas été élu. Il y a eu

un coup d’État contre le premier président

et père de l’indépendance, Philibert

Tsiranana, en juin 1972. À cette époque

j’étais attaché militaire à Paris, et on m’a

rappelé pour être ministre des Affaires

étrangères. Plus tard, après six mois de

loi martiale, le plus ancien et le plus

élevé dans le grade militaire a demandé

que quelqu’un se sacrifie pour prendre

les rênes du pouvoir. Il m’a désigné.

Pourtant, un autre que je ne citerai pas

s’était aussi déclaré candidat. Il y a eu

finalement un vote à bulletin secret au

sein du directoire militaire. J’ai eu seize

voix sur dix-huit. Donc déjà, je ne me

suis pas autoproclamé, on a voté pour

moi. J’ai alors écrit un projet de société,

le Boky mena, le Livre rouge, et j’ai

appelé tous les juristes de Madagascar

pour qu’ils élaborent une Constitution

qui aille de pair avec ce projet. J’ai soumis

ce livre et cette Constitution au

peuple par référendum et j’ai dit: « Si

vous acceptez, je veux bien être votre

serviteur. Si vous refusez, je rentre à la

caserne. » Et j’ai été élu.

Je suis donc désolé de vous contredire,

mais j’ai été élu en 1975 pour mon

premier mandat, j’ai été réélu en 1982 et

en 1989, avant d’être destitué en 1991.

J’ai à nouveau été réélu en 1997 et

encore une fois destitué en 2002 par

monsieur Marc Ravalomanana.

« JE N’AI NI BOMBES THERMONUCLÉAIRES

NI KALACHNIKOVS POUR IMPOSER MES SOLUTIONS. »

Mai 2013 ● Afrique Asie

■ Quelles solutions allez-vous suggérer

lors de la Conférence pour la paix

et la réconciliation à Madagascar ?

❒ Excusez-moi, mais nous ne sommes

qu’au premier jour de la conférence, je

ne peux pas encore me prononcer. J’ai

des solutions, bien sûr, mais je n’ai ni

bombes thermonucléaires ni bombes à

sous-munitions, ni même de kalachnikovs

ou de pistolets pour les imposer.

Si mes compatriotes acceptent mes

solutions, inch’allah comme on dit.

S’ils les récusent, je mettrai ça dans

mes mémoires, et ça restera comme

une page de l’Histoire. Comme une

partie de l’histoire de ma chienne de

vie politique. Ces solutions prennent

en compte le règlement de 1972, 1992,

2002, 2009. Tout doit être discuté

pour en finir avec ces spasmes épisodiques,

qui minent l’économie malgache.

■ Croyez-vous à la tenue du premier

tour de l’élection présidentielle le

24 juillet?

❒ Que j’y croie ou pas, l’essentiel

n’est pas là. Quelle que soit la date de

son élection, le futur président de la

République a intérêt à trouver devant

lui un peuple malgache réconcilié avec

lui-même, avec l’Histoire ; des forces

armées qui ont retrouvé leur cohésion ;

un pays apaisé qui pourrait démarrer

son redressement économique urgent.

La question n’est pas de « croire ou ne

pas croire » à la tenue de ces élections,

et Paul le poulpe (2) est mort.

■ L’une des solutions que vous proposerez

pourrait-elle inclure un

report des élections législatives et

présidentielle ?


❒ Tout doit être discuté, absolument

tout. Y compris le report des élections.

À partir du moment où l’on trouve la

solution, la date des élections n’a plus

d’importance.

■ Si la présidentielle a lieu en juillet,

vous porterez-vous candidat?

❒ Encore une fois, ce débat n’a pas lieu

d’être. Quand je dis aux Malgaches, « le

problème de ce pays c’est moi », ça

semble nombriliste, c’est pourtant la réalité.

Je suis le seul à avoir été destitué

deux fois, et à être revenu deux fois au

pouvoir. Je suis le seul homme d’État

malgache dont on a annoncé le décès

alors que je suis bien vivant. Mais je ne

veux pas que l’on fasse une fixation sur

ma petite personne. Je ne compte pas !

Comme disait le général de Gaulle, « il

faut trancher le nœud gordien ». Il faut

aller au fond des choses. Une fois que

cela sera fait, les élections pourront être

normales, démocratiques, transparentes.

Un homme toujours influent

Mais attention, les élections ne sont pas

une fin en soi. C’est une condition

nécessaire, mais pas suffisante. Par

exemple, au Mali, toute la communauté

internationale s’est accordée à dire

qu’Amadou Toumani Touré avait été élu

démocratiquement. Regardez aujourd’hui

ce que ça donne ! C’est la France

qui est obligée de venir sauvegarder

l’unité et l’intégralité territoriales du

Mali, et bientôt l’Onu.

Regardez la Tunisie, la Libye,

l’Égypte, où il y a eu récemment des

élections libres, et où les gens se tirent

dessus. Et la Côte d’Ivoire ? Trois mille

morts depuis la dernière élection, et ça

n’est pas fini. Vous pouvez toujours me

dire, « ces pays sont des républiques

bananières ». Alors allons plus à l’est.

Au Liban où il y a toujours eu des élections

libres et démocratiques. Est-ce que

ça a empêché l’assassinat de Rafik

Hariri? De Bachir Gemayel? Le Hez-

Alors qu’on le disait très malade, Didier Ratsiraka avait fait un retour

remarqué à Madagascar le 24 novembre 2011, exprimant même sa joie

en simulant des pompes sur le sol natal. Pas mal pour un mourant. Il est

reparti en France et rentre aujourd’hui dans un contexte de sortie de crise difficile.

Président entre 1975 et 1991 puis entre 1997 et 2002, il est lui-même arrivé

au pouvoir dans le sillage d’un directoire militaire et a dirigé le pays en instituant

un système de partis politiques « autorisés ». Il a été destitué deux fois. Considéré

par les uns comme un grand intellectuel nationaliste non aligné et par les

autres comme la cause du déclin de Madagascar, il reste une figure politique très

influente dans le pays. Didier Ratsiraka a refusé de signer la Feuille de route de

sortie de crise parrainée par la communauté internationale en novembre 2011,

qui organise la tenue d’élections présidentielle et législatives en juillet prochain.

Sa présence à la Conférence pour la paix et la réconciliation l’a placé aux côtés

du président de la Transition Andry Rajoelina et de l’ancien président Albert

Zafy. Du jamais vu à Madagascar depuis le début de la crise, en 2009. ■

Mai 2013 ● Afrique Asie

Bilal Tarabey

bollah de déstabiliser la région ? Et

Israël? Est-ce que les élections ont

empêché l’assassinat d’Itzak Rabin et le

règlement du conflit palestinien ? Continuons

en Europe : en Belgique, il a fallu

plus de 550 jours après les élections

législatives pour constituer un gouvernement.

Pourquoi? Parce qu’il y a un problème

fondamental dans ce pays qui n’a

pas été réglé, tout comme dans les autres

pays que j’ai cités.

Si les élections étaient une panacée, ça

se saurait. Il faut d’abord régler les problèmes

sur le fond. À Madagascar on a

une occasion historique de le faire

aujourd’hui. Il y a d’anciens chefs d’État

encore vivants, des témoins de l’Histoire,

profitons-en. Aucun patriote malgache,

aucun responsable international

digne de ce nom ne peut récuser une

conférence au sommet de réconciliation

nationale.

■ En parlant d’ex-chefs d’État malgaches,

il en manque un à cette

conférence : Marc Ravalomanana,

dont la Transition refuse jusqu’à

présent le retour. Que pensez de

cette absence ?

❒ Je ne dirai pas « absence » car,

aujourd’hui, ce ne sont que les préliminaires

de la conférence de réconciliation

nationale. Lors de la conférence

au sommet définitive – et je ne

joue pas les oracles – il se peut que

monsieur Marc Ravalomanana soit là.

Ça dépend des Malgaches.

■ Même si Marc Ravalomanana

vous a destitué en 2002 ?

❒ Si vous voulez faire un raccourci,

non, je ne suis pas contre. Je suis un

homme de paix et de réconciliation

nationale.

■ Après ces années d’exil, qu’est-ce

que ça vous fait de rentrer à Madagascar?

❒ Un bonheur indicible. Mais encore

une fois, ce qui compte, c’est l’avenir

du pays. On a l’impression que Madagascar

est maudit, alors arrêtons les

frais ! Faisons en sorte qu’il redevienne

ou devienne un pays réellement

démocratique, qui assure son développement,

d’où seront bannies les injustices

et l’oppression. ■

◗ (1) Marc Ravalomanana s’était proclamé

vainqueur au premier tour de la présidentielle.

(2) La pieuvre vivant dans un aquarium en

Allemagne, célèbre pour avoir prévu la victoire

de l’équipe d’Allemagne de football

au championnat d’Europe 2008 et à la Coupe

du monde 2010.

31


32 Afrique

Tchad En étant le partenaire militaire le plus précieux des Français au Mali, le président, qui a

affronté de multiples rébellions en vingt ans de pouvoir et en a attisé d’autres chez ses voisins,

relooke son image.

Par Valérie Thorin

Ce n’est pas parce que Timan

Erdimi a déclaré qu’il reprenait

les armes contre le président

Idriss Déby Itno que celui-ci va se trouver

déstabilisé. En exil à Doha (Qatar),

le leader de l’Union des forces de résistance

(UFR) qui est, avec son ancien

allié Mahamat Nouri, l’une des principales

figures de l’opposition politicomilitaire

tchadienne, semble en être

réduit aux effets d’annonce. Même s’il

affirme que de nombreux groupes sont

en train de rejoindre son mouvement,

qu’il a caché des armes et qu’elles sont

prêtes à servir, il se heurte désormais à

plus fort que lui. Car Idriss Déby est

devenu non seulement un habile stratège

sur le plan militaire, mais ses troupes ont

atteint un excellent niveau. Sans compter

que, sur le plan politique, il a le vent

en poupe.

◗ Soldats d’élite

En envoyant ses soldats d’élite combattre

les djihadistes au Mali, il s’est

donné une stature d’homme fort dans la

sous-région. Il a en effet mis à la disposition

des Français et de leur opération

Serval une force de 2 400 hommes, soit

le contingent africain le plus important.

Ceux-ci agissent en dehors de la Mission

internationale de soutien au Mali

(Misma, sous conduite africaine), car le

Tchad n’est pas un pays de la Communauté

économique des États d’Afrique

de l’Ouest (Cedeao), ce qui leur donne

une grande latitude pour décider de

leurs interventions. Sous le commandement

du propre fils du président, Mahamat

Idriss Déby Itno, ils ont été notamment

envoyés comme précurseurs dans

l’Adrar des Ifoghas. À Tigharghâr, au

cœur de ce désert rocheux où coule

miraculeusement de l’eau, qui avait été

choisi comme place forte par Al-Qaïda

au Maghreb islamique (Aqmi), ils ont

emporté une éclatante victoire, en dépit

Un nouvel Idriss Déby ?

de sérieuses pertes humaines. Ils ont

saisi des armes, des munitions et des

vivres en grand nombre. Ils revendiquent

également la mort d’Abou Zeid,

l’un des principaux chefs d’Aqmi, ainsi

que celle de Mokhtar Belmokhtar,

bien que cette dernière n’ait pas été

confirmée.

Désormais, leur base est installée à

Kidal, principale ville de la région des

Ifoghas. Mais la situation sécuritaire

reste préoccupante. Quatre soldats ont

encore été tués dans un attentat suicide,

le 12 avril, sur un marché de la ville où

ils étaient venus acheter des provisions,

portant le total des victimes tchadiennes

de la guerre au Mali à trente. Un lourd

bilan, mais qui consacre l’excellence des

forces tchadiennes en région désertique.

À bon entendeur salut, pourrait dire le

président Idriss Déby à ses opposants

armés, qu’ils soient retranchés dans le

Tibesti, haut lieu de la rébellion, ou à

l’est du pays, à la frontière soudanaise

qui court à travers les ergs et les rocs

d’Abéché jusqu’en Libye, au nord.

Autant de régions physiquement semblables

aux Ifoghas, où les soldats tchadiens

– dont bon nombre ont été formés

par les Américains à ce type de terrains

– ont excellé.

Ils devraient, pour la plupart, rentrer

au pays. L’Assemblée nationale a voté,

le 15 avril, l’adoption d’un programme

de retour. Le premier ministre Joseph

Djimrangar Dadnadji avait en effet

déclaré que « l’objectif des troupes tchadiennes

stationnées au Mali » était

atteint. Reste la question touarègue, mais

à ce propos, Dadnadji est resté ferme :

« Nous n’avons pas fait un marché avec

le MNLA [Mouvement national de libération

de l’Azawad, ndlr] pour l’aider à

Mai 2013 ● Afrique Asie

avoir un État, a-t-il déclaré devant les

Parlementaires, et le Tchad n’accepte

pas qu’un groupe se lève un matin et

demande un État. Ce sont des choses qui

peuvent nous mettre en conflit avec le

MNLA. » On ne saurait être plus clair:

s’agissant de la situation intérieure du

pays, les sécessionnistes de tout poil

n’ont qu’à bien se tenir.

◗ Politique extérieure trouble

Sur le plan de sa politique extérieure,

le Tchad n’a pas toujours été clair. Avec

son grand voisin de l’est, le Soudan, il a

fallu des années pour que la relation se

pacifie. Le Tchad soutenait les rebelles

soudanais et, en représailles, le Soudan

apportait de l’aide aux rebelles tchadiens.

De nombreux accords comme

celui de Tripoli, en 2006, qui prévoyait

« l'interdiction d'utiliser le territoire de

l'un pour des activités hostiles contre

l'autre », sont restés lettre morte, et il a

fallu attendre 2010 pour que le rapprochement

entre Idriss Déby et Omar al-

Bachir soit effectif. Le premier avait en

effet une (ré)élection présidentielle en

vue, et le second fort à faire avec la

sécession du Sud du Soudan.

Même chose avec la Centrafrique : le

Tchad a fortement épaulé François

Bozizé pour le coup d’État qui a renversé

feu le président Ange-Félix

Patassé en 2004. Déby en voulait depuis

longtemps à ce dernier non seulement

pour avoir hébergé feu Moïse Kette, un

fameux rebelle, mais aussi parce qu’il

s’était débrouillé pour écarter durablement

un projet de drainage des eaux du

fleuve Oubangui vers le lac Tchad,

lequel donne de dangereux signes d’assèchement.

L’accord de formation militaire

tchado-centrafricain n’a pas per-

SUR LE PLAN INTÉRIEUR, DÉBY S’ASSURE

DE SA PROPRE SÉCURITÉ EN DÉMONTRANT SA FORCE.


mis de rétablir la confiance. Grâce,

entre autres, à N’Djamena, François

Bozizé prend donc le pouvoir à Bangui

en 2004. Les forces de sécurité centrafricaines

ont dès lors été placées sous la

gouverne d’éléments tchadiens. Mais

d’incurie en petites trahisons, de laisser-aller

en insouciance, les relations

entre les deux hommes se sont détériorées.

La spirale est lancée : les rébellions

centrafricaines sont alimentées,

peu ou prou, par le Tchad. Jusqu’à celle

de 2012 : il est de notoriété publique

que nombre de chefs de la Séléka, la

coalition rebelle qui s’est saisie du pouvoir

à Bangui en janvier dernier, avaient

quartier libre à N’Djamena.

L’attitude conciliatrice d’Idriss Déby

face à la crise centrafricaine n’est certainement

pas sans rapport et avec son

engagement au Mali – il est difficile

d’être présent sur tous les fronts – et

avec la réhabilitation à la fois sousrégionale

et sur le plan intérieur qu’il

Idriss Déby Itno est désormais « l’homme fort » de la sous-région, grâce aux succès de

l’armée tchadienne au Mali. Ici, en treillis militaire, en visite au Niger en janvier 2013.

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

appelle de ses vœux. Hôte du sommet de

la Communauté économique des États

d’Afrique centrale (CEEAC) sur la Centrafrique

le 3 avril 2013, il a fait preuve

de beaucoup de réflexion et de modération.

En compagnie de ses homologues

Denis Sassou Nguesso, Joseph Kabila,

Ali Bongo, Teodoro Obiang Nguema,

Thomas Boni Yayi et Jacob Zuma, il a

été convenu d’un certain nombre de

mesures conservatoires, entérinées par le

sommet suivant, le 18 avril.

◗ Bénéfices internes et externes

Quel bénéfice peut retirer Idriss

Déby de sa nouvelle posture ? Sur le

plan intérieur, il s’assure de sa propre

sécurité en démontrant sa force. C’est

une pierre dans le jardin de ses opposants.

Il rassure, dans le même temps,

sa population. La croissance du pays,

de l’ordre de 7 % en 2012 grâce notamment

au pétrole, a permis la construction

de nombre d’infrastructures et

tend à l’amélioration du niveau de vie

des Tchadiens. Mais beaucoup reste à

faire et, après vingt-deux ans d’un

pouvoir sans partage, il est opportun

de se poser en « père de la nation »

vigilant et attentif, remerciant à titre

posthume les héros de la guerre.

Sur le plan sous-régional, Déby

s’implique dans les institutions, ce qui

lui donne une meilleure visibilité. La

disparition du Guide libyen Mouammar

Kadhafi avait laissé en l’état l’organe

qu’il avait créé, la Communauté

des États sahélo-sahariens (Cen-Sad).

Lors d’une réunion à N’Djamena en

février 2013, Idriss Déby a permis la

renaissance de cet organisme autour

d’un nouveau texte fondateur, qui

donne à cet ensemble une orientation

davantage tournée vers le développement.

Enfin, il marque un bon point

vis-à-vis des Nations unies en proposant

ses soldats dans le cadre d’une

éventuelle mission de stabilisation au

Mali. S’insérant ainsi dans un cercle

vertueux, Idriss Déby pense pouvoir

mieux échapper aux critiques qui ne

manqueront pas de persister vis-à-vis

de sa politique autocratique. En effet,

s’il n’a pas d’opposition intérieure, ce

n’est pas parce qu’il n’existe aucune

élite politique, mais parce qu’aucune

personnalité de poids n’a jamais pu

faire librement entendre sa voix. Et

malheureusement, il y a peu de chance

que les choses changent. Car l’homme

fort de N’Djamena n’en finit plus de

jouer de ses muscles. ■

33


34 Afrique

Centrafrique La chute de François Bozizé a surtout touché la République démocratique du

Congo et l’Afrique du Sud, première puissance du continent. Un sérieux revers diplomatique

pour Jacob Zuma.

De Kinshasa à Pretoria, l’onde de choc

Par François Misser

En République démocratique du

Congo (RDC) voisine, la conséquence

immédiate de la chute de

Bozizé a été l’afflux de 35 000 nouveaux

réfugiés, venus s’ajouter aux quelque

13 000 recensés à la fin 2012, selon le

Haut Commissariat aux réfugiés (HCR).

Cet exode vers les deux provinces de

l’Équateur et de la Province-Orientale

préoccupe les humanitaires, qui craignent

de voir s’aggraver la précarité de

la population locale, notamment avec

une crise alimentaire. Mais l’équation

comporte aussi un élément politique :

car, parmi ces réfugiés, figurent plusieurs

membres de la famille de François

Bozizé, dont l’épouse du président

déchu, Monique, et cinq enfants, selon le

porte-parole militaire de la Mission des

Nations unies pour la stabilisation du

Congo (Monusco), le lieutenant-colonel

Félix Prosper Basse. Y compris l’exministre

de la Défense, Jean-Francis. De

quoi exacerber la mauvaise humeur de la

population locale qui a lancé contre eux

des cailloux. Elle ne pardonne pas à

Bozizé d’avoir facilité la comparution

du leader régional, l’ancien vice-président

congolais et chef du Mouvement de

libération du Congo (MLC), Jean-Pierre

Bemba, devant la Cour pénale internationale

de La Haye en raison des crimes

commis par ses troupes en Centrafrique

en 2003. Un problème de plus à gérer

pour Kabila.

◗ Trafic intense d’avions

Kinshasa a dû aussi s’occuper des

conséquences de l’arrivée du contingent

sud-africain qui protégeait le président

Bozizé, contraint de franchir le fleuve

après avoir été défait le 25 mars.

Entre cette date et début avril, la ville

et l’aéroport de Gemena, dans la province

de l’Équateur, sont devenus la

plaque tournante de l’évacuation des

soldats sud-africains vers l’Ouganda,

avec un trafic intense d’avions et d’hélicoptères,

rapportent des témoins visuels.

La situation a conduit le 1 er avril le

député du MLC (opposition) pour la circonscription

de Gemena, Richard Lenga,

à interpeller le ministre de l’Intérieur

Richard Muyej Mangez sur les risques

d’insécurité que cette présence militaire

étrangère et l’arrivée massive de réfu-

Mai 2013 ● Afrique Asie

Armée et business

giés de Centrafrique peuvent engendrer.

Ni l’une ni l’autre n’ont été annoncées à

la population par les autorités congolaises,

manifestement débordées. Mais

c’est surtout l’arrivée de 200 soldats

centrafricains à Zongo, le 25 mars, qui a

semé la pagaille. Ils se sont livrés à des

tortures, des exactions diverses et des

pillages, rapporte Radio Okapi, financée

Ce sont avant tout des connexions affairistes qui expliqueraient l’engagement

sud-africain en Centrafrique. À Bangui comme à Johannesburg, les

témoignages fusent sur la véritable nature du soutien sud-africain à

Bozizé. Des sources proches du président déchu évoquent des accords facilitant

l’accès d’entreprises sud-africaines à des richesses minières. La Standard Bank of

South Africa, par exemple, s’est engagée en 2011 à prêter 100 millions de dollars

à la firme canadienne Axmin. Celle-ci possède plusieurs permis aurifères dans le

pays et son PDG, George Roach, a été associé à UraMin, une société de prospection

uranifère qui a obtenu en 2006 en concession la mine de Bakouma pour 27

millions de dollars. Mais UraMin n’est plus un enjeu puisqu’elle a été rachetée en

2007 par Areva. Un autre acteur important du paysage minier centrafricain est la

société Gem Diamonds, cotée à la Bourse de Londres, dont le PDG n’est autre

que Clifford Elphick, un ancien d’Anglo American et de De Beers.

Ce n’est pas tout. Le quotidien de Johannesburg Mail and Guardian (M & G)

met en exergue les liens d’affaires tissés par l’ancien conseiller de Bozizé, Didier

Pereira, originaire du Congo-Brazzaville, proche de Paul Langa, un des responsables

de la sécurité et de la collecte de fonds au sein de l’ANC qui serait impliqué

dans plusieurs projets diamantifères en Centrafrique. Selon ce journal,

Pereira a signé en 2006 un protocole d’accord avec le ministère des Mines centrafricain,

instaurant une joint venture dénommée Inala, dont le capital est détenu

à 35 % par l’État centrafricain et le reste par une société sud-africaine dénommée

Serengeti Group Holdings. Or, son principal actionnaire n’est autre que l’un des

caciques de l’ANC (au pouvoir en Afrique du Sud), Joshua Nxumalo. Objectif :

la commercialisation des diamants artisanaux de Centrafrique.

Apparemment, le partenariat a eu d’autres ramifications. La filiale de Seregenti,

Mechanonology, a en effet passé un accord avec Bangui pour la remise en

état de blindés déclassés, offerts à la Centrafrique par l’armée sud-africaine.

Enfin, la société d’exploration Dig Oil, qui a aussi bénéficié de l’appui de Thabo

Mbeki, détient une concession pétrolière au sud-ouest de la Centrafrique. Tout

cela a amené l’ancien premier ministre et dirigeant du Mouvement de libération

du peuple centrafricain (MLPC), Martin Ziguélé, à déclarer à Radio France

Internationale, le 26 mars, que Jacob Zuma avait été attiré dans « ce guêpier »,

principalement par des hommes d’affaires sud-africains du secteur minier. ■


par l’Onu. Et moins de la moitié a pu

être désarmée par les Forces armées de

la République démocratique du Congo.

L’autre victime collatérale de la chute

de Bozizé et de la victoire des rebelles

de la coalition Séléka est bien sûr

l’Afrique du Sud, dont l’armée a essuyé

sa première défaite importante de la

période post-apartheid. Les accrochages

avec les rebelles ont fait officiellement

treize morts et vingt-sept blessés sudafricains,

amenant le président Jacob

Le 5 janvier, les Centrafricains manifestaient en faveur de la paix. Le 25 mars,

le président Bozizé fuyaient devant l’arrivée des rebelles de la Séléka à Bangui.

Zuma à parler d’un « triste jour » pour

l’Afrique du Sud. Nul n’est dupe. Le

président sud-africain a annoncé le

retrait de ses troupes de Centrafrique

lors du sommet régional de N’Djamena

du 3 avril sur la Centrafrique, auquel il

s’est invité. Mais cela faisait plusieurs

jours que les soldats de l’armée sudafricaine

(SANDF, South African National

Defence Force) avaient commencé à

quitter Bangui.

La défaite est aussi politique. Elle

consacre une perte d’influence de Pretoria

dans le pays. Comme l’a rappelé

Jacob Zuma, ses troupes étaient en Centrafrique

dans le cadre d’un accord bilatéral

remontant à 2007, initialement

pour former l’armée centrafricaine.

Mais après la première offensive de la

Séléka en décembre, quelque 320

hommes de la SANDF avaient été

envoyés en renfort. En pure perte en

définitive. En raison du refus des soldats

de Bozizé de combattre les rebelles,

ainsi que des militaires français et des

autres pays d’Afrique centrale en mission

de maintien de la paix, la SANDF

s’est retrouvée pratiquement seule face

aux rebelles.

◗ Erreur fatale

Pretoria avait à divers degrés un intérêt

bien compris au maintien au pouvoir

de Bozizé (voir encadré), mais, dans

cette affaire, Jacob Zuma semble avoir

négligé la donne régionale et franco-

phone. Erreur fatale. Les quelque 500

militaires français de l’opération Boali

se sont contentés d’appliquer à la lettre

leur mission, qui était de protéger l’ambassade

et les 1 200 ressortissants français,

conformément à l’intention exprimée

urbi et orbi en décembre 2012 par

le président François Hollande. Paris

n’allait pas défendre le régime en place.

Par ailleurs, la France précise que

l’Afrique du Sud n’a pas cherché son

aide.

Une même passivité, confinant à la

complicité, émane des principaux

acteurs régionaux africains. Alors que

l’armée tchadienne a démontré au Mali,

dans des conditions très âpres, ses qualités

militaires, la Force multinationale

DEUX CENTS SOLDATS CENTRAFRICAINS SE SONT LIVRÉS À DES TORTURES,

DES EXACTIONS DIVERSES ET DES PILLAGES… AU CONGO!

Mai 2013 ● Afrique Asie

AFP

d’Afrique centrale (Fomac) forte de 760

hommes, essentiellement composée de

Tchadiens, a elle aussi brillé par son

absence en s’abstenant de faire obstacle

à la progression de la Séléka. Tout se

passe comme si les parrains régionaux,

Idriss Déby (Tchad) en tête, mais aussi

Paul Biya (Cameroun), Ali Bongo

(Gabon) et Denis Sassou Nguesso

(République du Congo), avaient saisi

l’occasion pour sanctionner Bozizé, qui

s’était engagé au départ des troupes

sud-africaines lors des négociations de

paix, voyant d’un mauvais œil ce nouvel

acteur dans leur pré carré.

Idriss Déby était déçu par Bozizé, à

qui il reprochait de manquer à sa parole.

Plusieurs accords commerciaux et militaires

bilatéraux, dont la création d’une

force militaire mixte pour contrôler la

frontière entre les deux pays, n’ont

jamais vu le jour. Bozizé aurait eu également

le tort de manquer d’enthousiasme

pour le projet de transfert par

aqueduc des eaux de l’Oubangui pour

renflouer le lac Tchad. Et certains affirment

qu’il y a plus que des connivences

entre Idriss Déby et Nourradine Adam,

leader de la Convention des patriotes

pour la justice et la paix (CPJP), l’une

des composantes de la Séléka. Mais

l’analyste sud-africain Helmoed Heitman

va plus loin. Dans un article publié

par le Sunday Independent, il affirme

que les rebelles centrafricains ont reçu

un appui tchadien. Lors des combats à

Bangui, écrit-il, on trouvait « des forces

bien différentes des va-nu-pieds décrits

initialement : la plupart portaient un

uniforme standard avec sangle et gilets

pare-balles, des AK47 tout neufs et des

armes lourdes allant jusqu’au canon

23 mm ».

En définitive, l’Afrique du Sud pourrait

avoir perdu la Centrafrique. Un responsable

de la Séléka, a déclaré : « Les

accords de Bozizé avec l’Afrique du Sud

n’étaient pas dans l’intérêt du pays,

mais du maintien au pouvoir de Bozizé.

Ils ont perdu militairement. Ils doivent

s’en aller et oublier. » Cependant,

d’autres membres du nouveau gouvernement,

plus pragmatiques, minimisent

ce précédent, considérant que Pretoria

peut continuer à être un partenaire économique

appréciable. ■

35


36 Afrique

Afrique du Sud La mort des treize soldats sud-africains tués en République centrafricaine lors

d’un affrontement avec les troupes rebelles Seleka a fait scandale et continue de soulever des

questions.

Par Christine Abdelkrim-Delanne

Annoncée par Jacob Zuma au

cours de la conférence de presse

d’ouverture du sommet des Brics

(Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du

Sud) le 26 mars, la mort de treize soldats

en République centrafricaine (RCA) a

créé un nouveau traumatisme au sein de

la population. Ce drame est considéré

comme un « fiasco » dans le pays et a

attiré au président sud-africain de nouvelles

critiques et accusations dont il

n’avait pas besoin.

◗ Les critiques de l’armée

Quelques jours plus tôt, le 22 mars, il

avait reçu « en urgence » François Bozizé,

président centrafricain aux abois. Il réaffirmait

la présence des 400 soldats sudafricains

en Centrafrique déployés en janvier

et confirmait leur mission d’« aider »

à instaurer la paix et de former l’armée de

ce pays. Cela en vertu d’un accord de

coopération (de « protection », disent certains

à Pretoria) de 2007, reconduit fin

2012, alors que les rebelles de la Séléka,

considérés par Zuma comme des « bandits

», étaient aux portes de Bangui.

Tous les témoignages, aujourd’hui,

confirment que les forces armées sudafricaines

(SANDF) envoyées à l’insu du

Parlement combattaient aux côtés de

celles de la RCA. Cette intervention hors

de la zone de la Communauté de développement

d’Afrique australe (SADC)

n’avait pas reçu l’accord du Conseil de

paix et sécurité de l’Union africaine. De

même que l’Afrique du Sud a totalement

ignoré le processus de paix mis en place

par la Communauté économique des

États de l’Afrique centrale (CEEAC) qui

exigeait, entre autres, le retrait de toutes

les forces étrangères de Centrafrique.

C’est du Syndicat national des forces

armées sud-africaines (SADFU) que sont

venues les premières critiques. « Le président

aurait dû retirer nos troupes au

moment même où Bozizé a déshonoré ses

L’aventure ratée de Zuma

obligations et cet accord [celui de la

CEEAC] aurait dû être le signal du

retrait de nos soldats de ce pays », a

déclaré Pikkie Greeff, son secrétaire

général. En outre, selon un rescapé de

l’attaque des Séléka, menée par 3 000

hommes contre 200, les unités sud-africaines

sur place demandaient depuis un

mois des munitions dont ils étaient à

court, sachant que la confrontation avec

les rebelles était inévitable et imminente.

« On nous a répondu que les rebelles ne

viendraient pas, que ce n’était que de la

politique. C’est pour ça que nos soldats

sont morts ! » c’est grâce à l’intervention

des parachutistes français que les blessés

ont pu être évacués, explique ce témoin

dont les propos ont été ensuite confirmés

par d’autres soldats rescapés. Néanmoins,

selon plusieurs sources, le nombre des

victimes serait beaucoup plus élevé.

À la suite du rapport des SANDF et de

ses zones d’ombre, l’opposition, notamment

l’Alliance démocratique (DA), a

demandé une enquête parlementaire.

« Les soldats semblent avoir été laissés

sans soutien militaire. Nous devons

savoir pourquoi les SANDF ont été

déployées en RCA, comment sont morts

les treize soldats. Finalement, la décision

du président Jacob Zuma de déployer les

SANDF en RCA – en réalité pour soutenir

François Bozizé – a été un désastre

complet », écrit David Maynier, le porteparole

de DA, dans une lettre à son

homologue de l’Assemblée nationale

Max Sisulu, auquel il demande de mettre

en place une commission multipartite ad

hoc d’enquête.

La question centrale reste donc : pourquoi

les soldats sud-africains se battaient-ils

pour une cause aussi trouble? Il

faut revenir 7 ans an arrière pour comprendre

l’engagement de l’Afrique du

Sud dans ce pays d’Afrique centrale. En

janvier 2006, alors que François Bozizé

était déjà confronté aux attaques de

rebelles fidèles au président Ange-Félix

Patassé et cherchait le soutien sud-afri-

Mai 2012 ● Afrique Asie

D. R.

L’embarras du président sud-africain

après la déconvenue de l’armée.

cain, des représentants des SANDF se

rendaient en Centrafrique pour une

« mission d’enquête ». Bozizé faisait le

voyage à Pretoria en avril. Il rencontrait

« un large éventail d’hommes d’affaires

et d’organisations qui ont des intérêts en

RCA, particulièrement dans les mines et

l’exploration minière », selon un communiqué

des Affaires étrangères. Plusieurs

contrats allaient âtre signés, même

si aucun d'entre eux n'était encore dans la

phase d'entre en production. En tout cas,

le télégramme diplomatique américain

de décembre 2006, en reconnaissait l'enjeu

: l’intervention sud-africaine, lit-on,

visait à « stabiliser » la RCA, mais « les

intérêts miniers ont, sans aucun doute,

joué un rôle dans la décision de s’impliquer

».

Aujourd’hui, une enquête devrait faire

toute la lumière sur ce background. En

est-on si sûr ? « Le problème en Afrique

du Sud, c’est que tout le monde veut diriger

le pays. Il faut considérer aussi que

les questions et les décisions militaires

ne sont pas des questions à discuter en

public », a déclaré Jacob Zuma dans son

allocution de condoléances aux familles,

ne laissant espérer aucune transparence

sur cette affaire. Comme il l’a fait pour

tant d’autres auparavant. ■


Coopération Stratégique, économique et politique, la visite du nouveau président chinois en

terre africaine est un geste diplomatique fort. La Chine est là et compte bien y rester… S’engageant

sur des projets voulus par les Africains, elle se distingue des pratiques occidentales.

Par Christine Abdelkrim-Delanne

Nouveau président, nouveau style.

La décontraction de Xi Jinping

et de son épouse, la chanteuse

populaire Peng Liyan, lors de leur

voyage en Afrique, a marqué les esprits.

Et ce voyage d’une semaine fin mars,

via la Russie, a été perçu comme un

geste fort de la part de la diplomatie chinoise.

Sans doute le nouveau président

chinois, Xi Jinping, a-t-il saisi l’occasion

de sa participation au 5e Sommet

des chefs d’États des Brics (Brésil, Russie,

Inde, Chine Afrique du Sud) dans ce

dernier pays pour élargir sa visite à la

Tanzanie et au Congo-Brazzaville et

s’adresser au continent africain.

◗ Centre culturel chinois

En Tanzanie, pays anglophone avec

lequel la Chine entretient les plus

anciennes relations en Afrique – ils

datent de 1965, sous l’égide de Julius

Niyerere, le père du « socialisme à

l’africaine » –, le président chinois a

souligné la coopération exceptionnelle

par son volume et sa qualité. Ouvrant

son discours par les salutations traditionnelles

en swahili, il a également exprimé

les sentiments d’« amitié » avec tous les

pays africains, quelle que soit leur

importance. « La Chine les traite également

et mène activement une coopération

pragmatique qui bénéficie aux deux

parties », a-t-il déclaré. Beijing se

refuse, en effet, à n’être qu’un « pays

donateur » et ne s’engage que sur des

projets de coopération.

Le président chinois a voulu se démarquer

des travers de la politique occidentale

en Afrique en déclarant : « Aucune

partie ne tente d’imposer sa vue à

Beijing soigne l’Afrique

l’autre », appelant « tous les pays à respecter

la dignité et l’indépendance de

l’Afrique ». Xi Jiping a en outre assuré

que les relations de son pays avec

l’Afrique allaient s’intensifier dans le

respect « de tous les engagements ».

Discours nouveau et réaliste

lorsqu’il souligne, néanmoins,

qu’il existe chez les

dirigeants chinois une vraie

prise de conscience des difficultés

de la relation Chine-

Afrique, relatives notamment

à la main-d’œuvre chinoise

sur le sol africain et à l’attitude

de certaines entreprises

chinoises.

À Dar es-Salaam où la

Chine a construit le nouveau

Centre de conférences Julius-

Nyerere inauguré à cette

occasion, Xi Jinping a lancé

ce message au continent :

« La Chine va continuer à étendre ses

investissements et poursuivre sa coopération

conformément à son engagement

de fournir 20 milliards de dollars de

crédits aux pays africains entre 2013

et 2015. » Pour ce qui concerne la Tanzanie,

seize accords commerciaux, culturels

et de développement concernant la

réhabilitation d’infrastructures hospitalières

et portuaires ont été signés. La

Chine construira également… un centre

culturel chinois.

« Le développement de la Chine sera

une opportunité sans précédent pour

l’Afrique de même que le développement

de l’Afrique le sera pour mon pays », a

répété le président chinois devant le Parlement

congolais à Brazzaville où il

s’est rendu après le sommet des Brics.

C’était la première visite au Congo

ENGAGEMENT CHINOIS: 20 MILLIARDS DE DOLLARS

DE CRÉDITS AUX PAYS AFRICAINS ENTRE 2013 ET 2015.

Mai 2012 ● Afrique Asie

(4 millions d’habitants) d’un dirigeant

chinois depuis l’établissement des relations

diplomatiques entre les deux pays

en 1964. Avec le président Denis Sassou

Nguesso, il a parlé des « moyens de renforcer

la coopération » et a inauguré une

Le président tanzanien Salma Kikwete

reçoit son hôte chinois, Xi Jinping.

bibliothèque universitaire dotée d’une

médiathèque. Onze accords de coopération

ont également été signés. « La

Chine est actuellement le plus important

partenaire commercial de la république

du Congo », a-t-il déclaré – bien qu’officiellement

la France soit toujours en tête

en tant que partenaire économique et

financier. il a souligné que les échanges

bilatéraux ont explosé, passant de

290 millions de dollars en 2002 à 5 milliards

de dollars en 2012.

Grands travaux de modernisation,

centrale hydraulique de Liouesso, nouvelle

aérogare, deuxième piste de l’aéroport

international de Maya-Maya, bâtiments

officiels, hôpitaux, marchés

couverts, télécommunications, routes,

nouvelles zones urbaines… Les investissements

chinois interviennent dans tous

les secteurs. Ce sont les principaux

groupes chinois d’ingénierie et du BTP

qui remportent la plupart des appels

d’offres concernant des contrats d’infrastructures

lancés par la Délégation générale

des grands travaux (DGGT). ■

37

D. R.


38 Afrique

RDC Le général rebelle tutsi Bosco Ntaganda a été transféré le 22 mars à la Cour pénale internationale.

Pour autant, rien n’est réglé au Kivu. L’envoi programmé de la brigade d’intervention

africaine réveille l’hostilité des rebelles du M23, qui était sur le point de signer un accord de paix.

Et au Katanga, la situation demeure agitée.

Exit Terminator, mais pas l’instabilité…

Par François Misser

Nombre d’ONG de défense des

droits de l’homme ont salué le

transfert à La Haye, le

22 mars, de Bosco Ntaganda, épilogue

d’une longue saga. Ce militaire tutsi

congolais était en effet poursuivi

depuis 2005 par la Cour pénale internationale

(CPI) pour des crimes contre

l’humanité commis en temps que chef

de la milice de l’Union des patriotes

congolais (UPC) dans le district en

Province-Orientale. Mais pendant sept

ans, il a côtoyé les Casques bleus sans

avoir fait l’objet de la moindre tentative

d’arrestation. Promu général en

2006, il avait rejoint la rébellion de

Laurent Nkunda, qu’il a renversé trois

ans plus tard avec le soutien de Kigali

et de Kinshasa, pour devenir commandant

en second de l’armée congolaise

au Kivu. Et pendant trois ans, au nom

de la stabilité, Kinshasa a refusé de le

livrer à la CPI.

◗ Résolution 2098

En fait, c’est la condamnation de son

compère Thomas Lubanga en

mars 2012 qui a constitué un tournant.

Les pressions internationales se sont

accentuées sur Kinshasa. Bosco, craignant

d’être livré à son tour, s’est

mutiné il y a un an, tandis que le colonel

Sultani Makenga, commandant en

second de l’armée congolaise au Sud-

Kivu, lui aussi tutsi, mais partisan de

Nkunda, a empêché ses hommes de

rejoindre Bosco qu’il considère comme

un traître.

Lorsque Kabila, pour punir Bosco

qui avait jusqu’alors le soutien de

Kigali, met fin à l’opération Amani

Leo, traque contre les rebelles hutus

des Forces démocratiques pour la libération

du Rwanda (FDLR), il suscite la

mauvaise humeur de Kigali. C’est dans

Bosco Ntaganda (à droite) pourrait être également poursuivi

pour des crimes commis au Kivu, alors qu’il servait l’armée congolaise.

ces circonstances que naît le mouvement

rebelle du M23 le 6 mai 2012,

créé par Makenga. L’éclatement du

M23 en février 2013 et la défaite de ses

partisans en mars incite Bosco à fuir la

République démocratique du Congo

(RDC) puis à se livrer à l’ambassade

des États-Unis à Kigali. Mais sa reddition

suscite beaucoup de spéculations

quant à sa motivation. A-t-il préféré

l’abri d’une prison à la vindicte de

Kigali ou de Kinshasa, qui peuvent

estimer que cet exécutant des basses

œuvres peut dénoncer ses maîtres d’antan

? Une chose est sûre : officielle-

Mai 2013 ● Afrique Asie

ment, il n’est poursuivi que pour les

crimes commis en Ituri par l’UPC, ce

qui en principe dédouane les deux capitales.

Mais le dossier peut s’étoffer.

Sous la pression des organisations des

droits de l’homme, le général Ntaganda

pourrait être également poursuivi pour

les crimes commis au Kivu, alors qu’il

servait l’armée congolaise. Cela serait

embarrassant pour le président Joseph

Kabila, qui pourrait se voir reprocher

d’avoir laissé faire.

Dans ce contexte, survient un autre

événement important: le vote, le

28 mars, de la résolution 2098 du


Conseil de sécurité de l’Onu, instaurant

la mise en place d’une brigade africaine

d’intervention contre les groupes

armés au Kivu. Celle-ci doit être intégrée

au sein de la Mission des Nations

unies pour la stabilisation du Congo

(Monusco) et composée de 3 069 éléments

provenant de Tanzanie,

d’Afrique du Sud et du Malawi. Ces

troupes comprendront trois bataillons

d’infanterie, une compagnie d’artillerie,

une autre de reconnaissance et des

forces spéciales pour neutraliser et

désarmer les groupes armés.

Pour l’ambassadeur congolais à

Bruxelles, Henri Mova Sakanyi, cette

résolution portée par la Communauté

de développement d’Afrique australe

(SADC) et cautionnée par la région

des Grands Lacs, via la Conférence

internationale des pays de la région

des Grands Lacs (CIRGL), constitue

« un succès diplomatique majeur pour

la RDC ». Elle exprime « un devoir de

solidarité » de la Communauté internationale

envers un État membre en

D. R.

« L’ONU CHOISIT DE FAIRE LA GUERRE

proie à des agressions à répétition de

ses voisins. Pour le diplomate congolais,

la résolution 2098 est une « révolution

» dans l’histoire des relations

internationales : c’est la première fois

que les Casques bleus pourront, selon

le chapitre VII de la charte onusienne,

engager « expressis verbis » une

action offensive contre des forces

négatives partout où la paix est menacée

en RDC, et ne plus se borner à un

rôle d’observation des hostilités.

Mais le vote de la résolution de

l’Onu inquiète un certain nombre

d’ONG. Elles redoutent que le

déploiement de la brigade corresponde

au choix d’une solution exclusivement

militaire. Or, l’instabilité a

aussi des causes sociales et politiques,

dit-on dans le monde associatif. Et

paradoxalement, il n’est pas sûr que la

perspective du déploiement de cette

brigade contribue à calmer les esprits.

Alors que la faction du M23 de Sultani

Makenga semblait prête à signer

un accord de paix avec Kinshasa, prévoyant

l’intégration de ses troupes

dans les Forces armées de la République

démocratique du Congo

(FARDC), la création de la brigade

d’intervention vient de raidir la position

des rebelles du M23 engagés

depuis décembre dans de laborieux

pourparlers de paix à Kampala.

Dans un communiqué daté du

1 er avril, le M23 a dénoncé la décision

du Conseil de sécurité de créer une

telle brigade. Au lieu d’« encourager

une solution politique, en apportant

un appui substantiel aux négociations

politiques de Kampala » entre le M23

et Kinshasa, l’Onu choisit de « faire la

guerre contre l’un des partenaires

pour la paix », a dénoncé le président

politique du M23, Bertrand Bisimwa.

En outre, la mise en place de cette

force n’ira pas sans problèmes. Il est

question qu’elle soit placée sous le

contrôle d’un officier indien. Or,

l’Inde ne participe à la Monusco qu’à

des conditions particulières et restrictives

en ce qui concerne l’engagement

de ses troupes. Les responsables des

unités africaines pourraient donc avoir

quelques difficultés à être commandés

par un général appartenant à une

CONTRE UN PARTENAIRE DE LA PAIX ». BERTRAND BISIMWA, DU M23

Mai 2013 ● Afrique Asie

nation qui expose moins ses propres

compatriotes au feu de l’ennemi.

Pendant ce temps, la situation

demeure fragile au Katanga où l’on a

enregistré le 23 mars un nouvel épisode

tragique avec la mort de trentecinq

personnes, lors d’affrontements

entre un groupe de rebelles maï-maï et

l’armée congolaise, dans la capitale

provinciale Lubumbashi. Au nombre

de 250 personnes environ, les

rebelles, armés sommairement de

fusils de chasse, de machettes, d’arcs

et de flèches, se sont finalement rendus

à la Monusco après avoir traversé

la ville de Lubumbashi et plusieurs

quartiers environnants, au terme d’un

combat sanglant avec la Garde républicaine

de Joseph Kabila.

◗ Violence chronique

Selon les témoins, ces Maï-Maï, qui

appartiennent au groupe Bakata

Katanga de Ferdinand Kazadi Ntanda

Imena Mutombo, ont reçu un accueil

plutôt favorable d’une partie de la

population. Des femmes ont jeté leurs

pagnes sous leurs pas en signe de

bienvenue, tandis que les passants ont

applaudi le cortège. Les revendications

des rebelles semblaient avoir un

caractère politique et social. « Nous

sommes fatigués d’être des esclaves !

Nous ne voulons plus de cette souffrance

! », ont-ils déclaré aux agents

de la Monusco. Certains arboraient

même autour de la tête un bandeau

aux couleurs de l’ancien drapeau du

Katanga. Le groupe comprenait des

hommes, mais aussi des femmes et

des enfants. Ce n’est qu’au centre

ville, place de la Poste que les choses

ont commencé à dégénérer : des manifestants

ont déchiré le drapeau congolais

et hissé celui du Katanga sécessionniste.

Et la Garde républicaine a

ouvert le feu.

Une fois encore, ce genre d’incidents

témoigne à la fois d’une inquiétante

défaillance des services de renseignement

et de l’ignorance

pathétique du pouvoir, ou de son

indifférence face à la situation d’abandon

des populations des zones les plus

reculées des provinces. À l’instar des

Enyele de l’Équateur ou des partisans

de la secte politico-religieuse du

Bundu dia Kongo », au Bas-Congo. Il

faudra plus que la comparution en justice

de Bosco Ntaganda, alias « le Terminator

», pour asseoir la stabilité en

RDC. ■

39


40 Afrique

Sénégal L’arrivée de Macky Sall au pouvoir, la médiation de Sant’Egidio et la fatigue manifeste

des indépendantistes auront-elles raison du conflit qui dure depuis trente ans dans la région

méridionale du pays ?

Par Corinne Moncel

Enfin la paix en Casamance ?

Plus de trente ans que la guerre

pour l’indépendance dure en Casamance.

Et peut-être, enfin, un troisième

cessez-le-feu en vue depuis le

début du conflit, en décembre 1982, à la

suite d’une manifestation à Zinguichor,

la capitale régionale, durement

réprimée par les forces de l’ordre.

Les Casamançais y dénonçaient le

« mépris culturel » et la « confiscation

» de leurs terres par les « nordistes

». Un premier cessez-le-feu

avait été signé en 1991 avec le Mouvement

des forces démocratiques de

la Casamance (MFDC), puis un

deuxième en 2004, sans effet durable.

Rien depuis. Sinon l’explosion du

MFDC en de multiples factions mili-

taires et politiques à la mort de son

leader historique, l’abbé Diamacoune

Senghor, en 2007, l’alternance

de périodes d’accalmie et d’embuscades

meurtrières, l’exaspération et

la lassitude de la population, première

victime d’un conflit qui a fait des milliers

de morts et des dizaines de milliers

de déplacés. Jusqu’à ce que celui qui

avait promis de régler le conflit « en

cent jours » à son accession au pouvoir

en 2000, Abdoulaye Wade, passe le

témoin présidentiel et le bébé casamançais

à Macky Sall, en mars 2012.

◗ Geste « humanitaire »

L’ancien président avait, certes,

réitéré les appels au dialogue avec la

rébellion jusqu’à la veille de son départ,

tout en jouant la carte du pourrissement.

L’arrivée de Sall, qui a d’emblée tendu

la main aux trois principaux chefs militaires

rebelles, Salif Sadio, César Atoute

Badiatte et Ousmane Niantang Diatta –

mais sans rien promettre –, a en revanche

suscité un appel d’air. Salif Sadio, chef

du front Nord, présenté comme le plus

ultra et le plus incontrôlable des indépendantistes,

avait déjà fait savoir au

régime précédent qu’il était prêt à négocier

si c’était hors du pays, et sous

l’égide de la communauté catholique

italienne Sant’Egidio, bien connue pour

ses médiations dans nombre de conflits

(Mozambique, Algérie, Burundi…).

En août 2012, Ousmane Niantang

« Trop de sang a coulé », a déclaré le rebelle

O. Niantang Diatta, ici entouré de ses combattants.

Diatta faisait de même. Tout en mettant

comme condition aux pourparlers la

levée du mandat d’arrêt international

contre Mamadou Nkrumah Sané, exilé à

Paris depuis 1993 et « secrétaire général

» du MFDC pour la plupart des

rebelles. Mais pas pour la faction de

César Atoute Badiatte qui, depuis sa

destitution par Diatta en 2010, semble

en perte de vitesse au sein du MFDC.

En octobre, Sant’Egidio entrait officiellement

dans la danse pour faciliter

les relations entre le gouvernement et

les rebelles. Salif Sadio réitérait son

désir de négocier sur les bases énoncées

neuf mois plus tôt, en y ajoutant la

levée du mandat d’arrêt international à

son encontre émis par le gouvernement

Mai 2013 ● Afrique Asie

Wade. Pour établir un « climat favorable

» aux discussions, Sant’Egidio

lui a demandé de faire un geste « humanitaire

» : libérer huit prisonniers de

guerre. Ce qui fut fait très protocolairement

le 9 décembre 2012 en territoire

casamançais.

Le 12 avril dernier, les choses se

sont accélérées : malgré des attaques

meurtrières en février – non revendiquées

–, Sant’Egidio, « informée

par la présidence de la République

du Sénégal », a annoncé : « Il

n’existe aucun mandat d’arrêt

envers Salif Sadio. » Cinq jours plus

tard, en exclusivité sur la chaîne

télévisée nationale, la RTS, Ousmane

Niantang Diatta s’est publiquement

engagé en faveur des pour-

D. R.

parlers : « Trop de sang a coulé en

Casamance. La peur a été installée

partout, à cause de la guerre. […]

Je demande à tous les combattants,

de l’est à l’ouest, de déposer les

armes, pour un troisième cessez-le-

feu, pour aboutir à la paix avec des

négociations justes et sincères. »

La fin d’un long cauchemar pour les

Casamançais, dont les jeunes n’ont

connu que la guerre ? Même si les

héros sont manifestement fatigués et

que Sadio semble s’être affranchi de

son tuteur, le Gambien Yayah Jammeh,

régulièrement accusé par Dakar

de vouloir entretenir l’instabilité au

Sénégal, rien n’est moins sûr. Car il

faudra démanteler toute l’économie de

guerre qui gangrène la Casamance

depuis trois décennies : pillages, razzias,

trafics de bois, de drogue, de

primes aux fausses intermédiations…

La guerre du développement a commencé.


« JE DEMANDE À TOUS LES COMBATTANTS, DE L’EST

À L’OUEST, DE DÉPOSER LES ARMES. » OUSMANE NIANTANG DIATTA


Lettre d’Afrique australe

Ressources naturelles: aubaine ou malheur ?

L’Afrique Australe regorge de

richesses naturelles. Cela devrait

contribuer significativement au

développement économique, faciliter

la sortie de la misère pour des

millions de gens au-dessous du seuil de pauvreté.

En est-il ainsi?

Depuis des décennies, les ressources naturelles

– eau, terres fertiles, charbon, gaz, pétrole,

cuivre, or, diamants, etc. – n’ont cessé d’être

exploitées, mais force est de constater qu’elles

ont peu profité à la majorité des gens. Ces ressources,

y compris humaines, ont déclenché la

convoitise depuis toujours. D’abord la traite des

esclaves, puis l’occupation des terres par les

colons, enfin, le déferlement des entreprises

minières des pays colonisateurs et de leurs

alliés. Cela n’a pas été une aubaine pour les

peuples concernés, au contraire : elles leur ont

infligé beaucoup de malheurs et de souffrances.

Les luttes politiques et les armées de libération

nationale ont abouti à la conquête des indépendances.

Mais la présence d’importantes ressources minières a souvent

été un obstacle pour y arriver. Ainsi, la France a

retardé l’indépendance algérienne à cause du pétrole. Les

intérêts belges sur les mines de la richissime province du

Katanga ont provoqué une succession de soubresauts et

l’ignoble assassinat de Lumumba et de ses compagnons.

Ce n’est pas un hasard si les indépendances des pays

membres de l’ancienne Fédération de la Rhodésie et du

Nyassaland, de la Namibie, des colonies de l’Angola et du

Mozambique, voire la fin du régime d’apartheid en

Afrique du Sud, ont été acquises bien plus tard que dans

le reste de l’Afrique, et souvent après des longues luttes

armées de libération.

L’appétit étranger pour les richesses de ces pays

explique ces blocages. Qui plus est, pendant la guerre

froide, le colonialisme et l’apartheid étaient perçus en

Occident comme des alliés contre le prétendu danger

soviétique. Après les indépendances de l’Afrique australe

et la chute de l’apartheid, qu’est-il arrivé?

Le gouvernement du Mozambique a pu signer à Rome

un accord de paix avec la Renamo, parti instrument de la

Rhodésie de Ian Smith et de l’Intelligence militaire du

Sud-Africain Piether Botha. Les vingt-huit années de

guerre ont contraint le pays à se soumettre aux diktats de

Bretton Woods et à chasser toute idée de socialisme.

L’Angola a également dû affronter une longue et destructrice

guerre contre les

alliés de l’apartheid, soutenus

ouvertement par la

première puissance mondiale,

les États-Unis.

Cependant, les bonnes

Par Sergio Vieira

Membre fondateur

du Frelimo et

plusieurs fois

ministre du

Mozambique,

aujourd'hui écrivain

et professeur retraité

à l’université

Eduardo-Mondlane

de Maputo.

UN PILLAGE INSTITUTIONNALISÉ

QUI RUINE LES POPULATIONS LOCALES.

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

relations de ce pays avec les compagnies pétrolières

occidentales ont finalement pesé sur l’issue

du conflit, qui a vu la disparition de Savimbi,

le leader de l’Unita.

Il faut reconnaître aujourd’hui que la misère

dans laquelle était plongée la majorité de la

population a bien diminué. Dans les campagnes,

les gens bâtissent de plus en plus souvent des

maisons en briques, l’électricité couvre presque

tous les districts du pays, et des antennes de

télévision surgissent comme des champignons.

Quelque dix millions de Mozambicains, sur un

total de vingt-trois millions, possèdent un

mobile, les gens s’habillent et sont chaussés. À

présent, la pauvreté en ville est plus frappante

qu’à la campagne. Toutefois, le mieux-être rural

n’est pas la conséquence de l’exploitation du

sous-sol, mais du simple fait qu’avec la paix

retrouvée le paysan a pu reprendre le travail.

Enfin, un nouveau scandale a récemment éclaté

dans le pays : une compagnie qui exploite le gaz

a voulu vendre une partie de ses actions à l’extérieur, de

façon à ne pas payer les impôts au pays ! Une bagatelle

de quelques centaines de millions de dollars, voire des

milliards!

Tout n’est pas sombre, bien entendu. En Angola, grâce

aux rendements du pétrole et des diamants, on a pu

reconstruire les villes du Centre et du Sud, détruites pendant

la guerre, de même que les infrastructures indispensables

au développement économique. Les ressources

minières et l’exportation de viande bovine ont permis au

Botswana de redistribuer suffisamment pour que sa population

vive dans une certaine aisance. De progrès sont

également visibles en Tanzanie et en Zambie, ainsi qu’au

Zimbabwe où la levée des sanctions européennes et britanniques

s’impose désormais.

Moins réjouissante, la situation au Swaziland où le

charbon est épuisé – tout est parti au Japon – et où le

pays n’a même pas profité de sa valeur ajoutée. En

Afrique du Sud, un apartheid économique demeure pour

la majorité des non-Blancs et même des petits Blancs.

Nul ne voit la lumière au bout du tunnel. Conséquence,

les conflits sociaux et la violence ne font qu’augmenter.

Où s’arrêteront-ils ? Les massacres des mineurs de platine

et des paysans qui occupent des terres sont plus

qu’inquiétants.

En l’état actuel des choses, on ne peut avoir qu’une

conclusion : les populations d’Afrique australe souffrent

encore trop des malheurs

induits par la convoitise

sur les ressources naturelles

pour se réjouir de

leur abondance.

La lutte continue!■

41


42 Monde arabe Algérie

Institution La réforme de la Constitution a été lancée par le président Abdelaziz Bouteflika. Il

en attend dans des délais brefs des amendements pour réparer les failles de celle en vigueur,

qui a néanmoins donné des assises solides à l’État national.

Par Hamid Zedache

Un an avant la prochaine élection

présidentielle prévue mi-

2014, le président Abdelaziz

Bouteflika a lancé un chantier institutionnel

d’une très grande portée. Il

s’agit d’apporter des amendements à

la Constitution en vigueur, elle-même

résultat de plusieurs ajustements, mais

qui a fait ses preuves dans les tempêtes

successives traversées par l’Algérie.

Le chef de l’État a chargé une

commission d’experts d’élaborer

l’avant-projet de révision constitutionnelle,

qui doit couronner le processus

de réformes globales mis sur les rails

depuis son accession au pouvoir en

1999. Ce processus a avancé parallèlement

à la reconstruction économique

et sociale pour effacer les séquelles de

la décennie terroriste, qui a failli

engloutir les institutions républicaines.

◗ Principes fondateurs

La commission devra notamment

s’appuyer sur les propositions émises

par les divers acteurs politiques et

sociaux associés aux consultations

nationales de l’été 2011. Elles ont été

supervisées par le président du Sénat,

Abdelkader Bensalah, et lors des

contacts pris à sa suite par le premier

ministre Abdelamalek Sellal. Ce dernier

a été chargé d’installer la commission,

constituée de professeurs

d’université – dont une femme – choisis

pour leur compétence reconnue en

la matière et pour leur probité morale.

La présidence de la République a

annoncé le lancement des travaux en

ces termes : « Les réformes politiques

initiées par le président de la République

en vue de consolider la démocratie

représentative dans notre pays,

de conforter les fondements de l’État

de droit et de renforcer les droits et

libertés du citoyen ont été le résultat

tangible d’une large consultation poli-

Sur les rails

tique, tant en ce qui concerne leur

volet législatif que leur volet constitutionnel.

Les propositions formulées

par les différents acteurs politiques et

sociaux qui ont participé aux deux

consultations sur ces réformes, menées

successivement par le président du

Conseil de la nation et le premier

ministre, ont fait l’objet, dans leur

volet constitutionnel, d’une exploitation

intégrale et d’un travail de synthèse,

par un groupe de travail qualifié

institué à cet effet. Ce travail,

récemment, achevé, a donné lieu à un

document préliminaire qui a été soumis

à la haute appréciation du président

de la République. À l’examen de

ce document, le chef de l’État a décidé

de mettre en place la commission

d’experts chargée d’élaborer un

avant-projet de loi portant révision

constitutionnelle. Cet avant-projet

devra s’appuyer, à la fois, sur les propositions

retenues des acteurs politiques

et sociaux, et sur les orientations

du président de la République, et

ce, en vue de leur traduction en dispositions

constitutionnelles. »

Il faut rappeler que dès son arrivée au

pouvoir en 1999, le président Bouteflika

avait indiqué sa volonté de réformer

la Constitution hybride – ni parlementaire,

ni présidentielle – dont il

héritait dans des conditions difficiles.

Mais l’agenda de la reconstruction

nationale et de la réconciliation s’est

imposé à lui. Le cap a été pointé de

nouveau en avril 2011 par le chef de

l’État: « Nous sommes aujourd’hui

appelés à aller de l’avant dans l’approfondissement

du processus démocratique,

le renforcement des bases de

l’État de droit, la réduction des dispari-

Mai 2013 ● Afrique Asie

tés et l’accélération du développement

socio-économique. Cette mission ambitieuse

et décisive pour l’avenir de notre

pays exige l’adhésion de la majorité, la

participation de toutes les forces politiques

et sociales et la contribution des

compétences nationales. Elle requiert

aussi un État fort capable d’instaurer

une plus grande confiance entre l’administration

et les citoyens. Un État

reposant sur une administration compétente

et crédible et un système judiciaire

placé sous la seule autorité de la

loi. » Dans sa première phase, le bouquet

de réformes institutionnelles s’est

traduit par la révision de la loi électorale,

qui réserve aux femmes au moins

30 % des sièges des assemblées élues,

l’abrogation de l’état d’urgence, la

dépénalisation des délits de presse et

l’ouverture de l’audiovisuel.

Inaugurant les travaux des experts,

le premier ministre a indiqué qu’aucune

« limite préalable » n’a été fixée

à la révision constitutionnelle. En

dehors des « constantes nationales et

des valeurs et principes fondateurs de

la société algérienne », qui « incarnent

sa longue histoire, sa civilisation

millénaire et une vision d’avenir portée

par des valeurs et principes partagés

par l’ensemble des citoyens algériens

», a-t-il dit, le champ est libre

devant les experts. Il n’est ainsi pas

question de remettre en cause la nature

républicaine du régime, le pluralisme

politique, les droits démocratiques

individuels et collectifs acquis tout au

long de ces dernières décennies, l’islam

et la langue arabe comme langue

nationale et officielle, le tamazigh

comme langue nationale, le régime

représentatif et la souveraineté popu-

UNE OCCASION POUR LES PARTIS POLITIQUES

DE PARTICIPER AUX GRANDS DÉBATS NATIONAUX.


laire comme source unique de la loi,

l’égalité hommes-femmes, la liberté

de conscience, d’expression et du

culte, l’alternance au pouvoir, etc.

En dehors des islamistes en nette

perte de vitesse, qui plaident comme

partout ailleurs où ils ont pignon sur

rue en faveur d’un régime parlemen-

taire, source d’instabilité chronique,

selon les constitutionnalistes, la plupart

des partis politiques algériens

estiment nécessaire de conserver un

régime présidentiel, à l’américaine –

avec un vice-président élu sur le

même ticket que le chef de l’État ou

nommé par lui –- ou semi-présidentiel

Mai 2013 ● Afrique Asie

APS

Au tour du premier ministre Abdelmalek

Sellal, les membres de la commission

chargée d’élaborer l’avant-projet

de la révision constitutionnelle.

Ci-contre, le parlement algérien.

à la française, quitte à en tempérer les

excès par un rééquilibrage des pouvoirs

entre les deux têtes de l’exécutif

et le législatif. Ils sont aussi pour une

indépendance totale du pouvoir judiciaire,

certains allant jusqu’à réclamer

la rupture de tout lien entre le parquet

et le ministère de la Justice. D’autres

sont pour la limitation de la durée et

du nombre des mandats électifs et le

non-cumul des mandats.

L’avant-projet sera-t-il soumis au

Parlement ou à un référendum populaire

pour être approuvé? Pour Abdelmalek

Sellal, les deux options restent

ouvertes. « Si les amendements touchent

aux équilibres du pouvoir, un

référendum s’imposera. » Sinon, il

reviendra au Parlement d’en débattre et

d’en décider. Dans les deux cas, ce

sera une occasion pour les partis politiques

de manifester leur ancrage dans

la société et de confirmer leur présence

dans les grands débats nationaux. ■

43

APS


44 Monde arabe Algérie

APS

Le paysage audiovisuel suscite un intérêt grandissant chez les Algériens, plutôt attachés à leurs chaînes nationales.

À dr., le ministre de la Communication Mohamed Saïd (à dr.) est un ancien journaliste.

Médias La mise en concurrence dans l’audiovisuel est en route. Elle se fera dans le respect

d’impératifs afin de ne pas transformer en foire d’empoigne ce domaine sensible entre tous.

Ouverture, éthique et bonnes pratiques

Par Philippe Lebeaud

L

’Algérie a été la première en

Afrique et dans le monde arabe

à libéraliser il y a plus de vingt

ans la presse écrite, qui compte aujourd’hui

une bonne cinquantaine de titres

indépendants, d’une liberté de contenu

et de ton assez remarquable. Mais elle

a sans doute tardé à ouvrir l’audiovisuel

à la concurrence. Les dures

épreuves traversées par le pays durant

la décennie noire du terrorisme justifient

largement l’hésitation des pouvoirs

publics. Les autorités n’en ont

pas moins fait bouger les lignes avec

prudence, mais résolument. La loi sur

l’information de 1990 stipulait déjà :

« Les organes et les titres du secteur

public ne doivent en aucune circonstance

tenir compte d’influences ou de

considérations de nature à compro-

Mai 2013 ● Afrique Asie

mettre l’exactitude de l’information.

Ils assurent l’égal accès à l’expression

des courants d’opinion et de pensée. »

La flambée terroriste a fait rater le

tournant.

◗ Création contre bureaucratie

En 2011, tandis que le terrorisme

vaincu cédait la place à la réconciliation

nationale, un pas de plus a été

franchi lorsque le président Bouteflika


a appelé à plus grande ouverture des

médias publics, en particulier la télévision

qui, contrairement à la radio, ne

parvenait pas à s’affranchir des codes

convenus. Dans une communication

au conseil des ministres, le chef de

l’État, soulignant que l’Algérie était

entrée dans l’ère de « la démocratie

pluraliste », avait demandé : « La télévision

et la radio doivent assurer la

couverture des activités de l’ensemble

des partis et organisations nationales

agréés et leur ouvrir équitablement

leurs canaux. » Car, avait-il indiqué,

« aucune loi ni instruction n’a jamais

interdit l’accès des partis politiques à

la télévision et à la radio ». Cet appel

devait battre en brèche l’attentisme

des directeurs qui s’étaient succédé à

la tête de l’audiovisuel et qui privilégiaient

l’instruction bureaucratique à

l’initiative créatrice.

Depuis, les choses ont bien évolué.

Même si l’opposition garde ses

réserves – réclamant toujours plus –,

les débats organisés par l’audiovisuel

public ont gagné en notoriété auprès

de l’opinion publique, assurant aux

acteurs politiques dans leur diversité

des tribunes recherchées. Un degré

supplémentaire a été franchi un peu

plus tard, lorsque le chef de l’État, en

même temps qu’il annonçait la dépénalisation

des délits de presse, donnait

mandat aux responsables du secteur de

« proposer les voies et les moyens

d’améliorer le paysage audiovisuel, de

promouvoir la communication par le

biais des nouvelles technologies de

l’information et d’identifier les

domaines à travers lesquels l’aide

publique contribuera à l’épanouissement

de la presse écrite ». Il appelait

par ailleurs, dans le droit fil des

réformes politiques et institutionnelles,

à la création d’une autorité de

régulation des médias, chargée de

« veiller au respect des principes

consacrés par la liberté d’expression,

de garantir un accès équitable des

partis politiques aux médias audiovisuels

et de concourir au respect de

l’éthique et de la déontologie ».

Les téléspectateurs algériens, qui ont

pris goût à la diversité télévisuelle en

se branchant sur des télévisions étrangères

reçues par satellite, ne cachaient

pas leur frustration en attendant le lancement

de chaînes algériennes indépendantes.

Quelques créateurs entre-

LE PAYS DISPOSE DE TALENTS CAPABLES DE LIBÉRER

LE TÉLÉSPECTATEUR DE LA TUTELLE TÉLÉVISUELLE ÉTRANGÈRE.

Mai 2013 ● Afrique Asie

APS

prenants n’ont certes pas attendu la loi

et se sont jetés dans l’eau en émettant

à partir de l’étranger. Mais leurs

conditions de travail précaires n’encourageaient

pas les investisseurs à

leur accorder les moyens de leur développement.

◗ Nouvelle loi

En fait, les autorités, qui avaient privilégié

l’installation et le développement

de radios thématiques et régionales

– une radio par département et

cinq radios nationales –, devaient

aussi résoudre une équation difficile :

ouvrir le secteur télévisuel sans déclencher

une foire d’empoigne entre

concurrents privilégiant l’audience

pour l’audience, au risque de dérapages

préjudiciables à la qualité des

programmes. L’équilibre était difficile

à trouver entre impératifs financiers et

raisons éthiques, déontologiques et

politiques. Les expériences récentes

dans le monde arabe et en Afrique le

confirment.

C’est au nouveau ministre de la

Communication, Mohamed Saïd, journaliste

lui-même avant de bifurquer

temporairement vers la diplomatie,

qu’il reviendra de défendre le projet

de loi sur la libération de l’audiovisuel

devant la représentation nationale. Il

estime que si l’Algérie a intérêt à

ouvrir le champ télévisuel à des professionnels

algériens motivés par autre

chose que l’appât immédiat du gain,

afin de détourner les téléspectateurs

des chaînes étrangères proposant des

idéologies et des modes de vie étrangers

au pays, il est indispensable que

cette ouverture se fasse dans le respect

de critères éthiques et professionnels

permettant l’émergence d’une presse

de haut niveau.

La nouvelle loi est attendue avec

d’autant plus d’impatience par les professionnels

de l’information, de la culture

et du divertissement que, il faut le

rappeler, l’Algérie a beaucoup investi

ces dernières années dans les établissements

de formation liés aux médias.

Elle dispose d’équipes prêtes et de

nombreux talents capables de relever

le défi télévisuel: présenter aux Algériens

des programmes qui les concernent

dans une forme moderne et

agréable à suivre, avec un contenu qui

fasse avancer la réflexion et leur ouvre

de nouveaux horizons. Pour libérer

enfin le téléspectateur d’une certaine

tutelle télévisuelle étrangère. ■

45


46 Monde arabe

Tunisie En attendant des élections que personne ne voit venir, le pays vit sous de gros nuages

sombres, au rythme d’une contestation politique et sociale annonciatrice de graves affrontements.

Par Hamid Zyad Envoyé spécial

En cette fin de printemps tardif,

Tunis baigne dans une étrange

atmosphère, maussade. La combativité

se mêle à la résignation. Chacun

attend les jours meilleurs que, pessimistes,

peu de Tunisiens voient

venir. La tragédie de l’assassinat de

Chokri Belaid, le leader de la gauche

démocratique, dont les meurtriers courent

toujours malgré les promesses

réitérées du gouvernement de les

retrouver au plus vite, est passée par

là. À peine apaisé, le bras de fer entre

le gouvernement et le principal syndicat,

l’UGTT, ne cesse de rebondir,

chacune des parties accusant l’autre

d’arrière-pensées politiciennes. Les

salafistes crèvent d’envie d’en

découdre avec les démocrates. Ils

entretiennent la tension autour des 500

mosquées dont ils se sont rendus

maîtres et dont ils se servent comme

autant de tremplins pour asséner leurs

coups au pouvoir.

◗ « Mode survie »

Un de leurs chefs en cavale, le djihadiste

Abou Iyadh, impliqué dans

l'attaque de l'ambassade des États-

Unis à Tunis en septembre 2012, a

menacé de faire tomber le gouvernement

par la violence si ses partisans

n’étaient pas libérés. Le chef des

Ligues de défense de la révolution

(LDR), une milice au service du pouvoir

islamiste, promet de s’opposer

par la force aux rassemblements politiques

de l’opposition, sans n’être nullement

désavoué. Il est passé à l’acte à

Gafsa – capitale du bassin minier –

pour tenter de perturber un meeting de

Nidaa Tounes, rival principal d’Ennahdha.

Mollement protégée par la

police, la réunion s’est tout de même

déroulée en présence de plus de 10 000

personnes. Des parents angoissés se

présentent tous les jours à la télévision

Le calme et la tempête

Reuters

À Bizerte, le 16 avril dernier : heurts entre des jeunes et la police, après un match

de football. En vérité, le sport sert juste de prétexte pour dire son ras-le-bol.

pour dénoncer l’embrigadement de

leurs enfants dans le djihad en Syrie

pour une cause qui n’est pas la leur.

La crainte de l’enlisement taraude

les marchés et les hommes d’affaires

unis pour appeler à la fin de l’insécurité,

alors que plusieurs investisseurs

ont déjà fait leurs bagages pour des

cieux plus sereins, au Maroc notamment,

et que d’autres se préparent à

partir.

À Tunis, le regard est d’emblée

agressé par le mur de barbelés de trois

mètres de haut qui se dresse autour du

palais du gouvernement de la Kasbah,

sous les yeux pleins d’interrogations

des rares touristes qui continuent à

battre le pavé de la Médina. La morosité

règne dans ce temple de l’artisanat

et de la convivialité, d’habitude

Mai 2013 ● Afrique Asie

grouillant de visiteurs cosmopolites

s’adonnant à leur sport favori: le marchandage

pour le plaisir. Assis sur un

tabouret devant sa minuscule échoppe,

un boutiquier ne se donne même plus

la peine de faire la chasse aux clients.

« Les affaires ? Quelles affaires ? On

ne fait plus d’affaires. Depuis la révolution,

la source de notre gagne-pain,

le tourisme, a tari. Nous sommes sur

le mode survie », répond ce marchand

de souvenirs, les yeux tournés vers le

ciel, implorant la miséricorde divine.

Malgré un léger frémissement, les

deux dernières saisons touristiques ont

été médiocres. Hormis les Algériens,

venus nombreux, les Européens,

inquiets de l’insécurité pour certains,

sceptiques sur l’évolution du « printemps

arabe » de Tunis pour d’autres,


se sont massivement abstenus. Le

Forum social mondial (FSM), rassemblement

pluriannuel des altermondialistes,

n’a pas drainé les foules. Il s’est

terminé en queue de poisson.

À la Marsa, le propriétaire du principal

bazar de cette station balnéaire prisée,

tiré d’une sieste qui semblait

devoir se prolonger, confirme avec

une pointe de colère dans la voix :

« On est fatigués, on n’y arrive plus. »

Il ne faut pas trop le pousser pour qu’il

crie fort son exaspération : « On en a

marre des blocages, du chômage, des

cambriolages, des vols et des rapines.

On en a marre du désordre. Vivement

la sécurité, vivement la stabilité, vive

Ben Ali! » Autour de lui les clients

baissent les yeux. Aucun ne désapprouve.

Même spectacle de camp retranché

devant le ministère de l’Intérieur, en

plein centre-ville, avenue Habib-Bourguiba,

que les militants islamistes et

leurs auxiliaires des LDR voudraient

rebaptiser « avenue de la Révolution

». Saisis d’une fièvre révisionniste,

ils clament, l’écume aux lèvres,

que l’histoire de la Tunisie doit être

réécrite de A à Z pour que soit effacé à

jamais le souvenir de Habib Bourguiba,

père de la Nation et du Destour,

le parti de l’indépendance, leur bête

noire. Déjà, sous leur pression, les

fêtes de l’Indépendance, le 20 mars, et

des Martyrs, le 9 avril, point de basculement

de la lutte nationale, ont été

zappées.

Paradoxalement, à quelques jours

d’intervalle, le treizième anniversaire

de la disparition de Bourguiba, mort

dans l’isolement et la solitude après sa

destitution par Zine el-Abidine Ben

Ali, était commémoré avec ferveur par

le peuple dans sa ville natale de

Monastir. Le président provisoire de la

République, Moncef Merzouki, vilipendé

pour avoir promis l’opposition à

la potence s’il accédait au pouvoir, et

qui vient ingénument d’aggraver son

cas en menaçant d’intenter des procès

contre ceux qui critiqueraient le Qatar,

promu bienfaiteur de la Tunisie, s’est

invité aux cérémonies. Il y a célébré, à

la sauvette, les multiples vertus du

« bourguibisme », cette « voie

moyenne », subtil dosage d’authenticité

et de modernité, qui reste la

marque du « combattant suprême ».

Repentance ou récupération ? Posture

tactique en tout cas. Car, la plupart

des Tunisiens, même ceux qui

s’en étaient écartés, considèrent que

cette « voie moyenne », combinée à

l’exercice des libertés démocratiques,

reste le seul antidote à l’obscurantisme

envahissant. Merzouki n’est pas loin

de considérer que son unique planche

de salut réside désormais dans le

« marais destourien ». Abandonné par

les siens, soutenu par Ennahdha

comme la corde soutient le pendu, il

croit pouvoir se présenter aux prochaines

élections comme un

« recours », l’homme du salut national,

sur la base d’une synthèse réconciliant

islam et démocratie, à la turque.

Sans mystère, l’électorat destourien

est le principal enjeu du scrutin national

destiné à clore une transition

vieille de plus de deux ans qui n’a que

trop duré. La date de cette élection,

annoncée pour la fin de l’année, fait

l’objet, dans une totalité opacité, de

mystérieuses tractations entre les dirigeants

de la coalition majoritaire à

l’Assemblée constituante. Ses

membres, confortablement payés et

bénéficiant d’immunités diverses, ne

semblent pas pressés de remettre en

jeu leur mandat.

◗ Économie dans le rouge

Merzouki n’est pas seul sur ce créneau.

Le guide d’Ennahdha, Rached

Ghannouchi, mettant en sourdine ses

alliances ratées avec les salafistes et

les LDR, multiplie lui aussi les avances

en direction des destouriens. Au grand

dam de son aile dure, qui veut les

exclure pour longtemps, sinon à

jamais, du paysage politique. Il chercherait

ainsi à élargir sa base afin de

faire contrepoids à ses encombrants

alliés. Il vient de réaffirmer qu’Ennahdha

ne « peut pas et ne veut pas

gouverner seule », et « même avec

51 % des voix, elle ne le pourrait

pas ». Il reconnaît ainsi le poids et le

rôle des « forces vives » dans l’administration,

l’université, l’armée, la

police et le monde des affaires, qui lui

LE PRÉSIDENT PROVISOIRE MONCEF MERZOUKI

EST SOUTENU PAR ENNAHDHA COMME LA CORDE SOUTIENT LE PENDU.

Mai 2013 ● Afrique Asie

restent résolument hostiles.

« Ennahdha a la quantité mais pas la

qualité », a-t-il avoué.

C’est sans doute pour couper l’herbe

sous les pieds de Nidaa Tounes que les

représentants d’Ennahdha à l’Assemblée

constituante ont, à la surprise

générale, fomenté un coup tordu en

adoptant en commission un avant-projet

de loi privant de leurs droits

civiques pour au moins dix ans des

milliers de responsables ayant exercé

des fonctions politiques sous la bannière

du Rassemblement démocratique

constitutionnel (RCD, dissous) de Ben

Ali. La peur de l’échec électoral n’est

pas étrangère à ce début de panique.

« Les dirigeants islamistes, qui ont

pris le pouvoir par effraction dans des

circonstances exceptionnelles, à la

faveur d’une loi électorale taillée sur

mesure, craignent qu’un échec électoral

marque la fin de l’hégémonie

qu’ils exercent depuis près de deux

ans sur le monde politique. Rentrés

pour la plupart d’un long exil, leur

enracinement dans le pays est faible.

Ils se comportent en étrangers et sont

imprégnés de la culture islamique du

“butin” à partager, qui est aux antipodes

de la culture de l’État propre au

bourguibisme », explique déçu et troublé,

un cadre supérieur à la retraite.

La lettre d’intention signée avec le

FMI, que les autorités voudraient faire

passer pour un bon point, a jeté le

trouble dans le pays. Tous les indicateurs

économiques sont au rouge vif:

dette publique excessive (48 % du

PIB), déficit commercial qui se creuse,

solde négatif de la balance des paiements,

inflation galopante (6,5 %),

chômage en hausse (17,6 % en

moyenne, et chômage des jeunes crevant

les plafonds), croissance en

berne. Appelé au secours, le FMI, en

contrepartie d’un prêt de soutien à la

balance des paiements, a dicté ses

conditions habituelles d’inspiration

néolibérale : réduction drastique des

subventions aux produits de base et

aux carburants, bradage des dernières

entreprises publiques, allégements de

la fiscalité des entreprises, gel des

salaires et des allocations sociales, etc.

Alors que les Tunisiens ne cessent de

découvrir l’étendue de la pauvreté

cachée, cette politique d’austérité

dévastatrice frappera en premier lieu

les plus pauvres. Elle annonce des

explosions sociales à venir, prévient

l’UGTT. ■

47


48 Monde arabe

Syrie Attirés par des discours sectaires, des centaines de jeunes Occidentaux partent combattre

aux côtés des rebelles. La Belgique tente de trouver la parade, mais difficilement, tant la

politique occidentale est borgne à l’égard de ce pays.

Par François Janne d’Othée Bruxelles

Ces djihadistes venus d’Europe

Il s’appelle Jejoen Bontinck, il est

belge et il a 18 ans. En février, ce

jeune Anversois raconte à ses

parents qu’il part en vacances aux

Pays-Bas. À la mi-mars, il leur téléphone,

en pleurs. Il n’est pas aux

Pays-Bas, mais dans la zone rebelle

en Syrie, qu’il veut quitter au plus

vite. Sans plus aucune nouvelle

depuis lors, son père Dimitri a décidé

d’aller le récupérer tout seul. Un

père follement inquiet: d’après un

chercheur de l’université de Gand (et

imam), une douzaine de jeunes

Belges, parfois des mineurs, auraient

déjà été tués sur le champ de bataille

syrien. « Il se rend compte qu’il ne

peut rien attendre du gouvernement

belge », réagit son avocat. La Belgique

peut difficilement envoyer des

enquêteurs en zone insurgée, et

depuis qu’elle a fermé son ambassade

à Damas, elle a perdu tout

contact direct avec les autorités

syriennes.

◗ Réseaux Salafistes

Du côté des rebelles syriens, on

compterait une centaine de Britanniques,

« quelques dizaines » de

Français, selon le ministre français de

l’Intérieur Manuel Valls, des Néerlandais,

des Espagnols, et plus d’une

centaine de jeunes Belges, ce qui fait

de la Belgique le plus gros pourvoyeur

(hors pays arabes) en proportion

de sa population. Qui sont-ils ?

D’après la ministre de l’Intérieur

Joëlle Milquet, interrogée par le journal

belge La Dernière Heure, les profils

sont très différents : des jeunes

musulmans, des convertis, « parmi

lesquels on trouve des gens très radicalisés

», des idéalistes « souvent

manipulés », mais aussi des « cas

très lourds, suivis de près par la justice

»… « Et enfin, ceux qui veulent

D. R.

Comment en vouloir à ces jeunes « fous de Dieu » quand l’Europe

où ils vivent fait implicitement cause commune avec les rebelles islamistes?

soutenir l’opposition classique »,

ajoute-t-elle. En fait, la plupart ont

rejoint le Front al-Nosra, un groupe

djihadiste composé de quelque 4 000

combattants qui a prêté allégeance au

mouvement Al-Qaïda. Il compte près

de deux tiers d’étrangers, principalement

issus de pays arabes.

Parmi les plus concernés par le

phénomène, les bourgmestres

(maires) d’Anvers, de Malines et

Vilvorde se sont réunis pour tenter

d’évaluer l’impact en termes de

sécurité publique de ces jeunes guerriers

qui reviennent dans les quartiers

après avoir été formés par des

émules d’Al-Qaïda. Dans le cas de

la Syrie, « il y a des va-t-en-guerre

âgés d’une quinzaine d’années, ce

qui laisse présager un retour de

flamme possible à terme, explique le

théologien Mohamed Ramousi, au

nom du Forum musulmans et société.

À l’instar du gang de Roubaix

entraîné en Bosnie et se livrant,

Mai 2013 ● Afrique Asie

quelques années plus tard, en 1996,

à des braquages virant au carnage

urbain en France : fusillades aux

armes de guerre, lance-roquettes,

fusils d’assaut, grenades, meurtres,

courses-poursuites… » Ramousi

appelle les imams à dénoncer l’embrigadement

de jeunes exaltés au

nom de l’islam.

En Belgique, l’ampleur du départ

de jeunes combattants a justifié la

mise sur pied d’une task force Syrie,

une première en Europe. Cette plateforme,

qui comprend notamment des

représentants de l’Organe de coordination

pour l’analyse de la menace

(Ocam), de la Sûreté de l’État, du

SGRS (renseignements de l’armée),

du parquet fédéral, de la police belge

et du centre de crise des Affaires

étrangères, a pour objectif d’élaborer

une stratégie pour empêcher que

d’autres jeunes gens ne partent au

combat en Syrie, et tenter de rapatrier

ceux qui sont partis.


Cela exigera notamment d’identifier

certains réseaux salafistes et

autres groupements (comme Sharia4Belgium)

qui infiltrent les mosquées,

prisons et écoles. Les recruteurs

qui organisent des « soirées

d’information » dans des appartements

privés seront pistés et certains

sites Internet particulièrement surveillés.

Tous sont accusés de profiter

du désarroi d’une jeunesse qui s’estime

laissée pour compte. Dans les

quartiers populaires de Molenbeek

(Bruxelles), le chômage dépasse les

30 %. Partir, c’est se trouver un nouvel

idéal, se valoriser, et revenir au

pays avec l’aura du combattant.

Le sujet étant devenu un enjeu de

politique belge, chacun y va de sa

petite idée, le plus souvent impraticable.

Un bourgmestre voudrait

qu’on confisque les cartes d’identité

de ces candidats au djihad pour

rendre leur voyage plus difficile,

mais la base légale pour le faire est

bien faible. Un imam belge suggère

de placer ces jeunes dans des centres

fermés, tandis que le ministre des

Affaires étrangères Didier Reynders

prône des sanctions pénales, « avec

l’espoir que cela ait un effet dissuasif

au départ », déclare-t-il.

Mais peut-on raisonnablement dissocier

l’indispensable prévention et

la diplomatie? À cet égard, les Européens

se montrent particulièrement

borgnes. Depuis le début, la politique

belge, et plus largement européenne,

est d’asséner que Bachar al-Assad

doit quitter le pouvoir (sans avoir au

préalable consulté les Syriens), et

d’encourager coûte que coûte la

rébellion malgré sa désunion et la

présence en son sein d’éléments qui

sont aux antipodes des valeurs démocratiques.

La France et le Royaume-

Uni, rejoints par des eurodéputés

belges comme Guy Verhofstadt,

ancien premier ministre belge et chef

de groupe libéral au Parlement européen,

ont même évoqué l’envoi

d’armes aux opposants. Sans parler

de cette « fatwa » de Laurent Fabius

qui a décrété que Bachar al-Assad

« ne mérite pas de vivre ».

Comment dès lors expliquer à ces

jeunes que ce qu’ils font est répréhensible

? Ils s’estiment à juste titre

légitimés. Même le père Paolo

dall’Oglio, fondateur du monastère

« NOUS CRAIGNONS POUR VOTRE VIE, MAIS CRAIGNONS AUSSI

QUE VOUS DEVENIEZ DES MEURTRIERS. » DES PARENTS BELGES

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

de Mar Mousa près de Damas, et

expulsé par le régime, a récemment

tenu des propos positifs sur

l’« idéal » de ces garçons. En outre,

aucune loi ne les empêche de se

battre à l’étranger, même s’il faudra

déterminer s’ils ne se rendent pas

coupables de complicité avec certains

groupes terroristes présents sur

le terrain. Fin 2012, les États-Unis

ont placé le Front al-Nosra sur la

liste des organisations terroristes.

Mais l’Union européenne (UE), elle,

préfère continuer d’infliger sanction

sur sanction au régime de Bachar al-

Assad.

◗ « Le bon côté »

Autre paradoxe : on attend de voir

l’efficacité des démarches que la task

force belge va entreprendre à l’égard

de la Turquie, par où les jeunes transitent

avant de se diriger vers la Syrie

avec armes et bagages. Ankara est en

effet une des plus farouches adversaires

de Bachar al-Assad. On ne voit

donc pas pourquoi le gouvernement

Erdogan mettrait un zèle soudain à

empêcher que des combattants de

tous bords partent faire le coup de feu

contre l’armée loyaliste. En outre, la

Turquie est officiellement l’alliée des

Européens. L’Otan vient d’ailleurs de

la gratifier de missiles Patriot afin de

parer une hypothétique attaque du

régime syrien. Difficile après cela de

lui demander de contrôler les rebelles,

censés être « du bon côté ».

Cela ne fera pas l’affaire de ces

parents inquiets qui se demandent

quand ils reverront leurs fils. Dans

une lettre ouverte publiée par le journal

La Libre Belgique, un père et une

mère (anonymes) écrivent: « Nous

craignons pour votre vie, mais craignons

aussi que vous deveniez des

meurtriers. Des savants musulmans

nous disent que la seule guerre légitime

est strictement défensive, lorsque

l’existence de la communauté musulmane

est menacée, ce qui n’est en

aucun cas ici, puisqu’il s’agit d’une

guerre entre musulmans d’obédiences

différentes. » Le père de

Jejoen Bontinck, lui, n’avait toujours

pas retrouvé son fils en Syrie une

semaine après s’être envolé de Belgique.

Comme si sa détresse n’était

déjà pas assez profonde, il a en outre

été arrêté et maltraité pendant

quelques heures par une bande de

rebelles. ■

49


50 Monde arabe

Terrorisme Dans un livre à lire absolument * , Jean-Loup Izambert dénonce les complicités des

élites occidentales à l’égard des djihadistes, derrière les indignations de façade.

Par Salil Sarkar

L’internationale des criminels

Jean-Loup Izambert est un enquêteur

chevronné mais ignoré par les

« grands » médias et les éditeurs

les plus en vue du monde francophone.

Ignoré, car ses investigations révèlent

les agissements très vilains, voire criminels,

des élites qui gouvernent les pays

riches. Crimes sans châtiment ne fait

pas exception à la règle sur un sujet

sensible : le soutien aux djihadistes pour

préserver leurs intérêts.

◗ Joueurs de guerre

Selon une récente étude du King’s

College de Londres, il y aurait entre

2 000 et 5 500 djihadistes du monde

entier qui font feu en Syrie pour y

démolir le régime et établir la charia.

Parmi eux, environ 600 viennent des

pays de l’Union européenne, dont entre

30 et 92 de la France (1) . Chiffres minimisés,

selon les supporteurs, critiques

ou pas, du régime. Jean-Loup Izambert

rappelle que ce sont l’Afghanistan et la

Bosnie qui ont vu arriver sur leur sol les

premiers activistes islamistes contemporains,

des djihadistes mobilisés par

les dirigeants des émirats du Golfe,

mais surtout ceux des États-Unis et de

nombre de ses alliés européens, avec

les incontournables experts pakistanais

en cheville ouvrière.

Exemple plus récent, la Tunisie.

Izambert cite les « notices rouges »

d’Interpol, l’organisation internationale

de la police criminelle qui recherchait,

il y a plus de vingt ans, des militants

islamistes pour homicides volontaires,

attentats à l’explosif contre des touristes,

un avion civil… Pourtant, note

l’auteur, « ceux-ci s’installent tranquillement

en France – de même qu’en

Angleterre et aux États-Unis – et développent

des activités économiques,

sociales et même politiques ». Au début

des années 1980, des militants d’Ennahdha,

y compris leur chef actuel

Rached Ghannouchi, sont emprisonnés

(et peut-être même torturés) en Tunisie.

Par la suite, Ghannouchi choisit l’exil

en Europe ou il vit pendant des décennies,

et notamment en Grande-Bretagne,

dont les dirigeants, d’habitude si

prompts à vociférer contre le terrorisme,

ont choisi d’ignorer les mandats

d’Interpol.

En Algérie, le Front islamique de

salut (Fis) puis ses successeurs (GIA,

etc.) subissent la répression sévère des

autorités. Mais certains de leurs chefs

bénéficient de la sympathie des services

secrets des États-Unis. Anwar Haddam,

physicien nucléaire de formation, y

représente le Fis pendant des années et

voyage en Europe pour animer des

séminaires. D’ordinaire frappés d’urticaire

à la moindre mention de terrorisme,

les dirigeants américains et européens

laissent faire. Complicités ? Ça y

ressemble furieusement.

Et la Libye, où le chaos règne depuis

l’élimination de Mouammar Kadhafi ?

Révolte populaire, ou pseudo-rébellion

financée par des pays du Golfe, avec

l’entraînement des éléments de classes

défavorisées par des services spéciaux

européens ? Le 25 août 2011, mettant

de côté ses réserves habituelles pour

révéler les vilenies des élites, le quotidien

français Le Figaro cite un responsable

: « Si Londres et Paris n’avaient

pas envoyé leurs forces spéciales pour

aider les rebelles et leur apprendre le

métier, les insurgés ne seraient pas à

Tripoli aujourd’hui et la guerre serait

loin d’être terminée. » La résolution

des Nations unies concernant la Libye

n’autorisait pourtant aucune intervention

pour dégommer le régime… « Le

procédé, dit Izambert, n’est pas nouveau

de la part des États-Unis et des

pays de l’Union européenne. L’expérience

montre que ceux-ci – qui détiennent

la large majorité des postes de

décisions au sein de l’Organisation des

Nations unies – ont déjà piétiné ses

résolutions dans plusieurs autres

conflits régionaux. »

Flashback en Afghanistan. Les services

secrets étasuniens ont commencé

à soutenir les moudjahiddine islamistes

six mois avant l’intervention des troupes

soviétiques le 24 décembre 1979 pour

soutenir le régime de gauche afghan. Ils

dépenseront des milliards de dollars

pour mettre les premiers islamistes au

pouvoir, puis, devant leur incapacité à

tenir le pays, formeront les taliban pour

les supplanter. Pas assez dociles, ces

taliban ? Eh bien, on les accusera d’abriter

Oussama Ben Laden, agent secret

saoudien qui aurait changé de casquette.

De nos jours, les dirigeants américains

manœuvrent encore pour se

garantir une présence

dans la région... Dans

un « grand jeu », avec

la superpuissance étasunienne

et ses amis en

joueurs actifs. Pour

combien de temps

encore ? L’auteur

semble dire : jusqu’à

ce que « l’Eurasie »,

un ensemble de pays

comprenant la Russie,

la Chine et

d’autres, y mette fin.

L’Eurasie ? Une

notion géographique très

flexible et quasi mystique, que brandissent

de nombreux penseurs. Et les

peuples dans tout ça ? Ce n’est pas eux

qui font l’Histoire?■

◗ (1) The Guardian, Londres, 3 avril 2013.

◗ * Crimes sans châtiment, Jean-Loup Izambert,

Éditions 20cœurs, 326 p., 22 euros.

ENTRE 2000 ET 5000 DJIHADISTES DU MONDE ENTIER

FONT FEU EN SYRIE POUR Y ÉTABLIR LA CHARIA.

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.


Palestine En matière de coopération sanitaire à Gaza, Paris, soumis aux desiderata d’Israël, a

tout faux. Les Palestiniens se tournent vers d’autres partenaires, bien plus efficaces.

Encéphalogramme plat pour la France

Par Christophe Oberlin *

En visite en septembre 2005 dans

la bande Gaza, le médecin et

ministre des Affaires étrangères

français Philippe Douste-Blazy

demanda: « De quoi avez-vous besoin ? »

« D’un centre anticancéreux : dépistage,

radio et chimiothérapie. » Marché

conclu. Cinq médecins palestiniens sont

identifiés par l’Autorité palestinienne et

partent au cancéropole de Toulouse pour

une formation de cinq ans. Sept ans plus

tard, quelle est la situation ?

◗ « Centre Prince-Nayef »

Quatre des médecins sont de retour à

Gaza, dont trois sont effectivement

affectés au centre. Mais ils ne cachent

pas leur amertume. Le bâtiment existe,

les appareils sont là, mais l’accélérateur

nucléaire (qui délivre la radiothérapie

sans nécessité de produits radioactifs)

est en panne, comme l’IRM et le scanner.

L’appareil de scintigraphie (gamma

caméra) qui sert à localiser les atteintes

cancéreuses est toujours en caisse, il n’a

jamais été installé. Les Israéliens ont

jusqu’ici refusé l’acheminement des produits

radioactifs nécessaires à son fonctionnement.

Des produits dont la demivie

(dégradation automatique) est de

quelques heures à quelques jours. Tous

les prix Nobel de physique réunis n’en

feraient pas un pétard !

Comment en est-on arrivé là ? Après

le succès du Hamas aux élections de

février 2006, la diplomatie française a

stoppé tout contact avec les autorités de

Gaza. Et le projet a tout simplement été

lâché en rase campagne.

En attendant, Le D r Awad Aeshan travaille

dans un autre établissement où

sont traités, par les moyens du bord,

1 200 patients par an. « Mais, précise-t-

il, les malades sont beaucoup plus nombreux

: il n’y a pas de dépistage, ils

meurent chez eux. » Et l’espérance de

vie des femmes de Gaza atteintes d’un

cancer du sein est la moitié de celles de

Cisjordanie.

Aujourd’hui l’Arabie Saoudite a repris

le projet et posé sur la table 9 millions

de dollars. « Le centre ouvrira à la fin

de l’année », assure le ministre de la

Santé, Mofeed Mokhallalati. Il s’appellera

« centre Prince-Nayef ».

Dans l’ancienne colonie de Netzarim

évacuée par Israël en 2005, la coopération

turque n’a pas perdu de temps. La

nouvelle faculté de médecine est terminée.

Elle doit être inaugurée en avril par

le premier ministre turc Recep Tayyip

Erdogan, et recevra ses étudiants à la

rentrée prochaine. Face à elle, un hôpital

universitaire de 200 lits, copie à l’identique

d’un hôpital turc, a été construit en

vingt-deux mois, pour 34 millions de

dollars. « La totalité du ciment et des

pierres égyptiennes est passée par les

tunnels », précise Abdelhakim al-Bata,

le directeur administratif et financier.

DES CAILLOUS SUR JOSPIN ET VÉDRINE, DES ŒUFS

SUR ALLIOT-MARIE ET… PRESQUE UNE GIFLE SUR KOUCHNER!

Mai 2013 ● Afrique Asie

C’est aussi la Turquie qui finance les

équipements et accompagnera en moyens

et techniciens le démarrage de l’hôpital.

« Ils ne vont pas nous abandonner brutalement

», précise Abdelhakim…

Politique désastreuse, action humanitaire

en berne : voilà aujourd’hui la position

de la France en Palestine, et à Gaza

Gaza compte

désormais sur la solidarité

saoudienne et turque.

en particulier. Lionel Jospin et Hubert

Védrine se sont fait caillasser par les

étudiants de l’université de Birzeit, Bernard

Kouchner ne doit qu’à la clairvoyance

de son interprète de ne pas

s’être fait gifler en Cisjordanie (celui-ci

a pris sur lui de modifier la traduction du

discours du ministre jugé trop offensant),

Michèle Alliot-Marie a reçu des

œufs sur le pare-brise de sa voiture…

Malgré tout, il y a toujours, curieusement

orthographiée, une rue « Charles

de Gaulle » à Gaza ! Et la France se dote

d’un nouveau centre culturel. À la

mesure de ses ambitions. ■

◗ * Chirurgien. Dernier ouvrage paru :

Bienvenue en Palestine - Destination interdite,

avec Acacia Condes, 2012, Érick Bonnier

Éditions.

51

Photos: D. R.


RÉPUBLIQUE ALGÉRIENNE DÉMOCRATIQUE ET POPULAIRE

MINISTÈRE DES TRANSPORTS

EPE/SPA « AIR ALGÉRIE »

CAPITAL DE 43.000.000.000 DA

Siège social : 01 place Maurice Audin - Alger

Site Internet : http://www.airalgerie.dz

AVIS D’APPEL D’OFFRES

INTERNATIONAL RESTREINT

AOR N°01/DEXP/2013

ÉTUDE D’UN PROJET DE MISE EN PLACE DU HUB D’AIR ALGÉRIE

À L’AÉROPORT HOUARI BOUMEDIENE D’ALGER

MAÎTRE D’OUVRAGE : AIR ALGÉRIE

1. Afin d’accroître les possibilités de correspondances sur l’Aéroport d’Alger, non seulement

pour le transport des passagers mais aussi pour celui des marchandises, sur les réseaux des

lignes aériennes nationales et internationales exploitées par Air Algérie, ainsi qu’entre ces

réseaux ;

Afin d’améliorer, ainsi, la rentabilité des vols et par conséquent les revenus d’Air Algérie ;

Afin de contribuer au développement de la plateforme aéroportuaire d’Alger et de son trafic,

sans pour autant créer des problèmes de congestion ou de sous capacité ;

Air Algérie lance un appel d’offres restreint aux candidats internationaux spécialisés dans le

domaine du transport aérien pour l’étude de la mise en place d’un HUB à l’aéroport international

d’Alger.

2. Les candidats intéressés par le présent avis d’appel d’offres peuvent retirer le cahier des

charges sur présentation d’une demande de retrait ou copie du registre de commerce, contre

le paiement de la somme non remboursable de quinze mille dinars algériens (15.000 DA) à

l’adresse ci-dessous. Le paiement sera effectué par virement au compte bancaire [BNA,

Agence Liberté, 08 rue de la Liberté-Alger : 001-00 6050300003422/Clé 77 ].

3. Le jour de dépôt des offres est fixé au dimanche 20 mai 2013, au niveau de :

Air Algérie, Division Exploitation

Aéroport International d’Alger

Houari Boumediene

Terminal International

Hall 02, deuxième étage

Alger, Algérie

Fax +213 21 50 93 02

E-mail : divisionexploitation@airalgerie.dz

L’heure limite de dépôt des offres est fixée le même jour à 14h00.


Édité en 2011, le livre d’Alain

Chouet – Au cœur des services

spéciaux. La menace islamiste :

fausses pistes et vrais dangers –

fait partie, sans doute, de ce qui

s’est publié de mieux en France sur les

attentats du 11 septembre 2001, le terrorisme

islamiste et les crises de l’arc proche

et moyen-oriental. L’ouvrage ressort aujourd’hui

en poche (1) , agrémenté d’une postface

tirant quelques enseignements des deux

années passées, en commençant par déconstruire

les idées reçues sur les mal nommées

« révolutions arabes ».

On se souvient, notamment, qu’un de nos islamologues

en chef de Science-Po Paris écrivait, en

août 2011, que les djihadistes « étaient paniqués par

la vague démocratique en train de submerger le

monde arabe… » Remis de cette panique qui n’a rien

soustrait de leurs capacités de nuisance, les islamistes

sunnites se sont aussitôt réorganisés en deux

branches : les Frères (modérés) et les salafistes (radicaux).

Peu ou prou inventées par les mêmes docteurs

en islamologie, ces deux catégories/valises servent

désormais de fil conducteur à la lecture de l’actualité

en Tunisie, Égypte, Libye, sinon en Syrie. Et les

mêmes de se féliciter en déplorant la pression débordante

de groupes « salafistes », note Chouet, qu’on

ne pourrait maîtriser qu’en leur faisant des concessions.

Et il ajoute : « L’argument est peu convaincant

quand on observe que la plupart des leaders de ces

groupes salafistes sont issus de la Confrérie, ce qui

laisse planer la suspicion quant à la spontanéité de

ces surenchères entre tribuns populistes. » Criant

dans le désert depuis plus d’un quart de siècle qu’il

faut « suivre l’argent », Chouet conclut : « Tant qu’ils

bénéficieront du “nerf de la guerre” financier que

leur prodiguent généreusement nos partenaires wahhabites

du Qatar et de l’Arabie Saoudite, les Frères

musulmans, leur filiation salafiste et surtout leurs différents

bras armés djihadistes pèseront sur notre

sécurité collective. J’y inclus celle de nos voisins

arabes, quelle que soit leur confession, et, musulmans,

quelle que soit leur nationalité, qui sont les

premières victimes de cette violence. »

Sur la Syrie aussi, Chouet n’y va pas par quatre

chemins : « Les soutiens extérieurs importants apportés

à cette rébellion armée ne font qu’éloigner les

perspectives d’un règle-

ment pacifique du conflit.

Quelles que soient les

responsabilités des uns

et des autres dans le

drame syrien, le fait est

Tribune

Sacré Chouet !

Par Richard Labévière

Consultant

international.

EN LIBYE, « PERSONNE NE NOUS AVAIT DEMANDÉ

DE DÉTRUIRE TOUT UN APPAREIL D’ÉTAT ». A. CHOUET

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

qu’aujourd’hui l’opposition politique au

régime est totalement hétéroclite et fragmentée.

Dispersées à l’étranger, essentiellement

en Turquie, en France et au Qatar selon

leurs affinités, ses diverses composantes prônent

des stratégies contradictoires et souvent

marginalisées au profit de la rébellion militaire.

Et, au sein de cette dernière, les fondamentalistes

sunnites djihadistes ont pris le

pas sur les éléments locaux. »

Sur la Libye, il est opportun de rappeler,

comme Chouet le fait : « Personne ne nous

avait demandé de détruire tout un appareil

d’État, ses infrastructures, ses communications, de

bombarder les bâtiments officiels, d’assister militairement

la rébellion qui comptait plus d’éléments

armés que de civils, de massacrer la famille et les

proches de l’autocrate, de livrer ce dernier publiquement

et devant les caméras à la loi de Lynch. »

Quant au Mali : « Comme l’a dit le président Hollande,

ces djihadistes sont vaincus mais ils sont toujours

là. Et comme toute guérilla dégénérée, ils se

sont reconvertis au grand banditisme, au trafic de

drogue et à la prise d’otages. Tout cela n’offre pas le

tableau d’une grande et durable stabilité. »

Enfin, relevant – comme le fait Afrique Asie depuis

longtemps – qu’il est paradoxal de faire la guerre à

des islamistes au Mali alors qu’on les soutient en

Syrie, Alain Chouet conclut : « Plus étrange apparaît

en revanche l’empressement des Occidentaux à favoriser

partout les entreprises réactionnaires encore

moins démocratiques que les dictatures auxquelles

elles se substituent et à vouer aux gémonies ceux qui

leur résistent. Prompt à condamner l’islamisme chez

lui, l’Occident se retrouve à en encourager ses

manœuvres dans le monde arabe et musulman. »

Quel bonheur – dans le pays de Voltaire et Condorcet

– de lire de telles vérités qui ont valu à plus d’un

journaliste leur mise à mort professionnelle. Quel

soulagement de disposer d’un tel livre à diffuser sans

modération à la sortie des églises, des mosquées, des

synagogues et des meetings politiques. Quel espoir

de tourner et retourner de telles pages où la complexité

s’éclaircit et au fil desquelles on approche

l’intelligence des choses.

En dernière instance, et ce n’est pas le moindre de

ses mérites, ce sacré Chouet nous apprend qu’un

espion 1 peut aussi rester un homme libre… ■

◗ (1) Éditions La

Découverte/Poche, avril 2013.

(2) Alain Chouet: La Sagesse de

l’espion, L’œil neuf Éditions,

2010.

53


54 Asie

Pakistan Alors que le terrorisme endeuille toujours la population, la campagne pour les

élections générales du 11 mai bat son plein. Les civils espèrent être reconduits, dans un pays

que certains ne sont pas loin de considérer comme « failli ». Pourtant, si beaucoup de choses

dysfonctionnent, d’autres marchent plutôt bien…

Par Salil Sarkar

On a compté 6211 personnes

mortes dans des attentats terroristes

au Pakistan l’an dernier.

Quelques dizaines de moins

qu’en 2011. Les victimes sont souvent

des civils, mais les assaillants – des

militants islamistes pour la plupart –

sont aussi du nombre. Cette année, le

total s’élève à 1 930 jusqu’à la fin

mars. Une très légère amélioration, les

pires années ayant été 2008, 2009 et

2010. Le score macabre est même

monté à près de 12000 en 2009 (1) .

Malgré l’accalmie toute relative, les

tueries se poursuivent dans et autour

des grandes villes comme Peshawar,

au nord, Lahore, à l’est, Quetta, à

l’ouest, et surtout Karachi, grande

ville portuaire et capitale financière. Et

cela se passe souvent au nez et à la

barbe des autorités pakistanaises.

◗ 1,25 dollar par jour

Qui fait parler la poudre? Des

groupes sunnites ultra sectaires comme

le Lashkar-i-Jhangvi (l’armée de

Jhangvi, du nom d’un islamiste pakistanais

historique) visent les chiites.

Des taliban pakistanais attaquent des

civils en espérant déstabiliser les autorités.

Mais aussi des partis politiques

ayant pignon sur rue qui se battent

entre eux pour gagner du terrain. Sans

compter une insurrection séparatiste au

Baloutchistan, au sud-ouest du pays.

L’armée a peut-être les moyens de

mettre fin aux attentats, mais les militaires

disent qu’ils n’agiront que si le

gouvernement le leur demande. Or le

gouvernement, mené par un Parti du

peuple (PPP) contrôlé par les proches

de l’ancien premier ministre Benazir

Bhutto, hésite à donner l’ordre à l’armée

d’intervenir. Le Pakistan a passé

une trentaine d’années, presque la moi-

Un État déliquescent ?

tié de son existence en tant que pays

indépendant, sous régime militaire.

Le journaliste Ahmed Rashid écrit (2)

que le PPP a toujours été incapable

d’affronter les djihadistes. D’autres

partis politiques en revanche ont fait

maintes compromissions avec eux

pour obtenir quelques avantages politiques.

Selon Rashid, « presque tous

les groupes extrémistes ont un chezsoi

dans la province du Pendjab,

dirigé par le Pakistan Muslim League

(PML) ». Rappelons que le PML, loin

d’être un parti djihadiste ou salafiste,

est un groupement de bourgeois des

villes et de riches propriétaires ruraux,

tout comme son rival, le PPP. Et, plus

que les autres partis, il est passé maître

dans l’acrobatie politique. Ne craignons

donc pas qu’il encourage les

djihadistes s’il revient au pouvoir, à

l’issue des élections prévues le 11 mai.

Il l’espère bien. Pour la première fois

dans l’histoire du Pakistan, un gouvernement

civil pourra succéder à un gouvernement

civil sortant, clament l’élite

pakistanaise et ses amis et alliés à

l’étranger. Pour la première fois aussi,

l’administration sortante, celle du PPP,

aura pu régner durant tout le quinquennat

pour lequel ce parti a été élu. Mais

le fait que ce pouvoir soit civil ne

semble pas éveiller l’extase au sein du

peuple. Car le bilan de tous les pouvoirs,

qu’ils soient civils ou militaires,

est loin d’être brillant.

Avec pas loin de 180 millions d’habitants,

le Pakistan représente la 27 e

économie du monde (en parité de pouvoir

d’achat). Environ 28 % de la

population sont officiellement consi-

LE BILAN DE TOUS LES POUVOIRS, QU’ILS SOIENT

CIVILS OU MILITAIRES, EST LOIN D’ÊTRE BRILLANT.

Mai 2013 ● Afrique Asie

dérés comme étant en dessous du seuil

de la pauvreté, vivotant avec moins de

1,25 dollar américain par jour. Pour

l’indice de développement humain

(IDH) publié chaque année par le Programme

des Nations unies pour le

développement, le Pakistan partage la

146 e place avec le Bangladesh, soit dix

rangs derrière l’Inde. La moitié des

adultes, dont les deux tiers des femmes,

est analphabète, et 12 millions d’enfants

ne sont pas scolarisés. La faim et

la malnutrition sont un problème clé,

écrit Arshad Mahmood, un militant

des droits de l’enfant. Selon lui,

400 000 enfants meurent chaque année

avant d’atteindre l’âge de 5 ans. Plus

du tiers de ces décès est à attribuer à la

carence alimentaire, souligne-t-il. Des

millions d’enfants travaillent au Pakistan,

y compris comme domestiques

chez les politiciens, et le nombre d’enfants

vivant et travaillant dans la rue

est en augmentation (3) .

Le 11 mai, les Pakistanais éliront

donc la Chambre basse du Parlement

national, ainsi que quatre Assemblées

provinciales – au Pendjab, à Sindh, au

Baloutchistan et chez les Pachtous à

Khyber Pakhtunhwa. À la Commission

des droits de l’homme du Pakistan,

le secrétaire général I.A. Rehman

avertit pourtant que la moitié des

sièges de l’Assemblée nationale se

trouve dans les « zones à craindre »,

ou la peur des violences pourrait pousser

des électeurs à fuir les urnes et certains

candidats à se retirer de la course.

Dans d’autres endroits, des candidats

pourraient être contraints d’obtenir

l’approbation des extrémistes pour


avoir la vie sauve. On s’en inquiète à

la Commission électorale, qui appelle

les partis politiques à l’aider à prévenir

toute tentative de saboter le scrutin.

D’ailleurs, des partis laïcs comme le

PPP au pouvoir, l’Awami National

Party (ANP), très présent chez les

Pachtous, et le Muttahida Quami

Movement (MQM), puissant à Karachi,

ont dû annuler des meetings électoraux

après des menaces proférées

par des djihadistes. En revanche, les

partis censés être de droite et affichant

des affinités religieuses ont pu organiser

de vastes et

bruyantes réunions

sans être inquiétés !

Le Pakistan est-il

un État en déliquescence,

un État

« failli » ? Selon le

Failed State Index,

une liste concoctée

par des spécialistes

étasuniens, il figure

au 13 e rang, certes

loin derrière la

Somalie (n° 1), la

République démocratique

de Congo

(n° 2), ou – plus

curieusement – le

Zimbabwe (n° 5),

mais devant le Nigeria

et le Kenya. Pour

l’analyste Zahid Shahab

Ahmed, assurément

beaucoup de

choses ne fonctionnent

pas au Pakistan,

mais pas mal de

choses marchent (4) .

Il dit que le Pakistan

est « un État contrôlé

D. R.

par quelques élites ayant un gouvernement

incapable d’administrer certaines

parties du pays ». Dans des territoires

près de la frontière afghane,

ainsi qu’à Karachi, la capitale financière

du pays, le gouvernement n’est

pas en état d’exercer son autorité.

Mais, la majeure partie du pays est

sous contrôle, et l’armée joue un rôle

central dans la démocratie pakistanaise,

explique-t-il.

◗ FMI

Paradoxalement, le pays a connu un

taux de croissance économique de 7 %

en moyenne chaque année pendant

quatre ans, jusqu’en 2007, et une

baisse du taux officiel de pauvreté, à

17 %. Or justement, il s’agit des années

durant lesquelles le général Pervez

Musharraf occupait la présidence, à la

suite du coup d’État de 1999. Rentré

au pays récemment après des années

d’exil à Dubaï et à Londres, en vue de

se présenter aux élections, il doit

désormais faire ses adieux à une nouvelle

carrière politique, car la justice l'a

condamnée provisoirement à la résidence

surveillée. La Cour suprême

pakistanaise veut le juger pour trahison

pour avoir pris le pouvoir inconstitutionnellement,

suspendu la Constitu-

Manifestation à Peshawar contre la corruption qui sévit

dans le pays : les islamistes occupent de plus en plus la rue.

tion et fait arrêter les juges de la Cour.

Il est aussi accusé par d’autres tribunaux,

entre autres, de n’avoir pas offert

suffisamment de protection à l’ancien

premier ministre Benazir Bhutto,

assassinée le 27 décembre 2007.

Malgré les quelques succès sous le

président Musharaff, le Pakistan a dû

éviter une crise de la balance des paiements

avec des prêts du Fonds monétaire

international (FMI) totalisant

11 milliards de dollars américains en

2008. Et la Banque de développement

asiatique prédit que le nouveau gouvernement

issu des urnes devra encore

compter sur le FMI pour un prêt de

9 milliards de dollars avant la fin de

l’année.

Mai 2013 ● Afrique Asie

Au lieu de quémander l’aide des

pays riches, le Pakistan devrait mobiliser

ses propres ressources. Le conseil

vient des parlementaires britanniques

qui étudient des propositions d’aide au

Pakistan. Ils ont rappelé que les impôts

et taxes ne représentent à peine que

10 % du PIB. Pas plus de 25 % de la

TVA rentre dans les coffres d’État.

Selon le Bureau fédéral des revenus

pakistanais, 0,57 % des résidents –

soit 768 000 personnes – ont payé

l’impôt sur le revenu l’an dernier. Et

seulement 270 000 personnes ont

effectivement déboursé quelques sous

sur les trois dernières années de prélèvement.

Des poursuites pour fraude

fiscale ? Il n’y en a pas eu depuis au

moins 25 ans (5) . ■

◗ (1) South Asia Terror Portal,

http://www.satp.org/satporgtp/countries/pakista

n/database/casualties.htm.

(2) http://www.bbc.co.uk/news/world-asia-

21761133 March 15 2013.

(3) Dawn, Karachi, 9 avril 2013.

http://dawn.com/2013/04/09/more-of-the-same-

6/

(4) Pakistan Institute of Peace Studies.

http://www.insightonconflict.org/2013/02/pakist

an-look-back-2012/

(5) Guardian, Londres, 4 avril 2013.

55


56 Asie

Corée du Nord Rarement la péninsule n’a été si proche du gouffre. La faute au dirigeant

actuel? À Washington ? Séoul? Pékin ? Ou aux sanctions répétitives votées par le Conseil de

sécurité de l’Onu ? Récapitulatif.

Par Jack Thompson

Sur le sentier de la guerre, Kim

Jong-un ne mâche ni ses mots ni

ses gestes. Le lundi, le jeune dirigeant

nord-coréen ordonne à ses troupes

de réagir à « la vitesse de la lumière » en

cas d’agression et de « conquérir les

bastions ennemis ». Le mardi, il conspue

les « pauvres crétins » de Séoul et

menace d’une guerre thermonucléaire la

« citrouille bouillie » étasunienne. Le

mercredi, le « jeune général » – l’un des

multiples sobriquets du dictateur nordcoréen

– commande personnellement

une salve d’artillerie et désigne Baengnyeong,

une île sud-coréenne de 10 000

habitants, dont 5 000 civils, comme cible

initiale en cas de conflit. Le jeudi, la

presse chinoise révèle que pour Pyongyang,

la question n’est plus de savoir si

la guerre allait éclater, mais quand. Le

vendredi…

Depuis que la Corée du Nord a procédé

à son troisième essai nucléaire le

12 février, il ne se passe plus un jour

sans que des nouvelles plus alarmantes

les unes que les autres ne proviennent

d’une péninsule au bord de l’abîme.

Depuis la disparition de Kim Jong-il en

décembre 2011 et l’avènement de son

fils Kim Jong-un, cette poussée d’adrénaline

était prévisible. Ostensiblement, la

Commission de défense nationale, l’organe

suprême du pouvoir nord-coréen,

avait donné le ton: « Nous déclarons

solennellement et fièrement aux responsables

politiques stupides dans le monde,

y compris les fantoches de Corée du Sud,

qu’ils ne doivent pas s’attendre au

moindre changement de notre part. »

Malgré un semblant d’adoucissement

printanier, l’hiver suivant est glacial. En

décembre, la Corée du Nord procède au

lancement réussi d’une fusée équipée

Guerre psychologique :

le style Kim Jong-un

d’un satellite. Immédiatement la communauté

internationale, les États-Unis

en tête, condamne ce tir assimilé à un

essai de missile intercontinental. L’Onu

s’alarme d’une « violation claire de la

résolution 1874 » qui interdit Pyongyang

de développer « la technologie

des missiles balistiques ». En janvier, le

Conseil de sécurité de l’Onu étend les

sanctions à l’égard de la Corée du Nord.

Pyongyang réplique en annonçant l’imminence

d’un essai nucléaire. Il a eu lieu

le 12 février, et sa puissance serait supérieure

aux essais de 2006 et 2009. Le

7 mars, le pouvoir nord-coréen dénonce

les intentions belliqueuses des États-

Unis. Washington est menacé d’une

« frappe nucléaire préventive ». La boîte

de Pandore est ouverte. Les surenchères

de Pyongyang entraînent les répliques

systématiques de Séoul, Tokyo et

Washington. Un cercle vicieux se forme,

le geste de l’un – mise en batterie de

missiles, etc. – entraîne une réplique de

l’autre – déploiement de batteries antimissiles,

etc.

◗ La mécanique du chantage

Alors que la Corée du Nord se déclare

en « état de guerre » la Corée du Sud

feint d’ignorer les vociférations provenant

de l’autre côté du 38 e parallèle (1) et

vaque à ses occupations habituelles. En

effet, la Corée du Nord monte régulièrement

sur ses grands chevaux, menaçant

de « noyer Séoul sous une mer de feu ».

Séoul et Washington procèdent alors à

des exercices militaires, la tension

grimpe puis se dissipe aussi rapidement

S’ILS LE SOUHAITENT, LES CHINOIS PEUVENT ÉTRANGLER

LA DYNASTIE DES KIM DU JOUR AU LENDEMAIN.

Mai 2013 ● Afrique Asie

qu’elle est montée. Ayant obtenu

quelques concessions économiques, une

aide alimentaire et des matières premières,

les maîtres de Pyongyang remisent

alors leurs troupes et missiles

jusqu’à la crise suivante. Voilà en simplifié

ce qu’était la diplomatie de l’extrême

de Kim Jong-il. Une stratégie qui

lui a globalement réussi tout au long de

son règne (1994-2011).

Néanmoins cette tactique a ses limites :

lassée des sempiternelles rodomontades

venues du Nord, Séoul est de plus en

plus sourde aux menaces de Pyongyang.

Dès lors, la surenchère est de mise. Crise

après crise, les Kim font monter la mise.

Mais pour cela il faut être crédible. D’où

la nécessité d’en faire toujours plus.

L’armée nord-coréenne, forte de 1,2 million

d’hommes, n’impressionne plus

Séoul protégée par le parapluie américain

? Qu’à cela ne tienne ! Kim Jong-il

élabore une nouvelle doctrine : le Songun,

« L’armée d’abord ». Une doctrine

et un slogan qui aboutiront en 2006 au

premier essai nucléaire. Kim Jong-il

peut alors négocier une dénucléarisation

de la péninsule en échange d’une aide

économique substantielle.

L’accalmie fait long feu. Tandis que

Pyongyang désactive sa centrale

nucléaire, Washington renie ses engagements

et n’honore pas sa promesse de

retirer la Corée du Nord de la liste des

États voyous. Cette « maladresse » étasunienne

ulcère Pyongyang. Kim Jong-il

revient au chantage nucléaire. À sa mort,

la Corée du Nord dispose d’un savoirfaire

nucléaire et balistique que son fils,


à peine âgé de 30 ans, a visiblement

décidé de faire fructifier. Mais a-t-il

réellement le choix ?

◗ 28500 GI

Nombre d’observateurs estiment que

les gesticulations de Kim Jong-un sont

autant dues à la tentation de procéder à

un nouveau chantage à l’atome qu’à la

nécessité pour le troisième des Kim de

s’affirmer face à un quarteron de généraux

récalcitrants. Mais cette fois-ci, le

coup de bluff est différent: Pyongyang

est coutumière des bravades, certes,

mais jamais aussi longues. Pour autant,

aucun analyste n’envisage sérieusement

que la Corée du Nord puisse

mettre ses menaces à exécution. Les

deux missiles Musadan (3 000 à

4 000 km de portée en fonction de leur

charge utile) déployés début avril sur la

frontière n’ont jamais été testés. De là à

ce qu’ils puissent emporter une charge

nucléaire et présenter une menace crédible

pour Washington…

Pour Pyongyang, attaquer directement

les États-Unis relève du suicide. Chien

qui aboie ne mord pas dit-on. Peut-être.

Mais plus Pyongyang menace, plus

Séoul, Washington et Tokyo déploient

des missiles antimissiles. Principe de

précaution oblige, Néanmoins, ces

réponses musclées ne sont pas forcément

des plus avisées, vu le contexte actuel.

Par ailleurs, en sanctionnant systématiquement

l’aventurisme nucléaire des

Kim, l’Onu enferme Kim Jong-un dans

un jusqu’au-boutisme malsain. D’autant

plus que la fin de la guerre de Corée

s’est soldée par la signature d’un armistice

entre les forces sino-nord-coréennes

et le commandement de l’Onu, mais

sans véritable traité de paix. La paix,

c’est justement ce que réclament les

Kim de père en fils et qui leur est systématiquement

refusée par les États-Unis.

Ces derniers sont trop heureux d’une

péninsule coréenne instable – pas trop

tout de même –, où stationnent 28 500 de

leurs soldats.

◗ L’atout Chine

Nouvellement élue, la présidente

sud-coréenne Park Geun-Hye a promis

Les gesticulations de Kim Jong-un seraient autant dues à la tentation de procéder

à un chantage à l’atome qu’à la nécessité de s’affirmer face à un quarteron de généraux récalcitrants.

de « riposter violemment et immédiatement

sans aucune autre considération

politique » à toute attaque nordcoréenne.

Séoul vient de modifier les

procédures d’engagement de ses

troupes, qui peuvent désormais riposter

instantanément à toute agression

sans autorisation préalable de l’état-

Mai 2013 ● Afrique Asie

major. Si le scénario nucléaire demeure

invraisemblable, celui d’un dérapage

incontrôlé le long du 38 e parallèle augmente

au fur et à mesure que la crise

s’enlise. Un seul pays semble en

mesure de dénouer la crise : la Chine,

qui contrôle au moins 80 % des approvisionnements

de la Corée du Nord.

S’ils le souhaitent, les Chinois peuvent

étrangler la dynastie des Kim du jour

au lendemain. Pour l’heure Pékin

montre son désagrément vis-à-vis des

Kim en approuvant les sanctions de

l’Onu, mais sans les appliquer. La

chute de la dynastie se traduirait par

un afflux massif de réfugiés en Chine,

et surtout par une réunification de la

péninsule coréenne sous parapluie

américain. Des GI stationnant sur la

frontière chinoise : inadmissible ! À

La Havane, Fidel Castro, 86 ans, juge

la situation « incroyable et absurde »,

deux mots qui résument l’état de la

péninsule coréenne. Mais il n’aide pas

à trouver une solution acceptable – s’il

en est une – par toutes les parties en

présence. ■

◗ (1) Depuis la fin de la guerre de Corée

(1950-1953), le 38 e parallèle délimite les

frontières entre les deux Corées.

57

Reuters


58 Amériques

Venezuela Au terme d’une campagne qui s’est déroulée dans un climat tendu, l’élection

présidentielle a donné la victoire à la gauche d’une courte tête. Le perdant, Henrique Capriles, a

choisi l’affrontement. Bilan, au moins sept morts.

La révolution continue avec Maduro

Par Rémy Herrera

Lundi 15 avril 2013, le Conseil

national électoral (CNE), par la

voix de sa présidente, Tibisay

Lucena, a officiellement déclaré Nicolas

Maduro président de la République

bolivarienne du Venezuela, à la suite

de l’élection tenue la veille. Elle lui a

donné la victoire par 50,75 % des suffrages,

contre 48,97 % à son adversaire

de droite, Henrique Capriles. Courte

victoire, assurément, et bien plus serrée

que ne l’annonçaient la plupart des

sondages ; mais victoire fondamentale,

permettant de poursuivre l’œuvre de

transformation de la société qui a été

engagée sur les quinze dernières

années.

◗ Des résultats à la mesure des enjeux

Depuis 1998, c’est la dix-huitième

victoire électorale (contre une seule

défaite, enregistrée lors du référendum

de réforme constitutionnelle à la fin

2007) que remportent les forces de

gauche favorables à l’approfondissement

de la révolution – et la première

depuis la mort d’Hugo Chavez. Maduro

l’a emporté dans seize États, contre huit

gagnés par Capriles. Pourtant, le fait

marquant est que moins de 263 000

voix séparent les deux hommes, pour

18,9 millions de votants et un taux de

participation de 78 %, en léger recul par

rapport aux 80 % du scrutin présidentiel

d’octobre dernier. Près de 7 560 000

Vénézuéliens ont apporté leur soutien

au candidat de gauche ; un peu moins de

7 300 000 à celui de droite. À gauche,

cela fait environ 700 000 voix de moins

que celles qui s’étaient portées sur Chavez

en 2012. À droite, Capriles en a

enregistré 700 000 de plus que lors de

sa précédente défaite en octobre.

Il n’est pas aisé d’expliquer ce recul

relatif du nombre de suffrages obtenus

par la gauche, malgré tout victorieuse.

Les rivalités de succession, instrumen-

talisées à droite, n’ont pas déchiré

l’unité des forces progressistes durant

la campagne. Appuyée par les puissances

intérieures et extérieures de l’argent,

dans un moment de profond

désarroi et de vulnérabilité chez de

larges fractions du peuple après la disparition

de leur leader un mois plus tôt,

l’agressivité de la propagande électorale

de Capriles, qui s’est placé à l’offensive,

a sans doute enlevé des voix à

la gauche, jusque dans certains quartiers

populaires où la droite sait agir, à

sa manière.

Cependant, l’évidence des progrès

apportés par la révolution au plus grand

nombre (dépenses sociales en hausse,

Mai 2013 ● Afrique Asie

Une anecdote révélatrice…

diminution des inégalités et de la pauvreté,

santé et éducation gratuites, augmentation

des retraites, construction de

logements, baisse du chômage…) a

convaincu une majorité de Vénézuéliens

de refuser de voir jeter à bas ce

que leurs luttes solidaires ont eu tant de

mal à mettre debout. Face à l’oligarchie

et à ses manœuvres de déstabilisation,

le travail permanent de conscientisation

et d’organisation des masses révolutionnaires

si cher à Chavez a finalement

porté ses fruits.

Des félicitations sont parvenues du

monde entier. Le président bolivien

Evo Morales a déclaré que ce succès

était aussi « une victoire de toute

Que le lecteur nous autorise ici une digression qui donnera une idée de la

façon dont la droite vénézuélienne conçoit la démocratie. Il y a près de

dix ans, lors d’un voyage au Venezuela, l’auteur de ces lignes alluma le

poste de télévision de sa chambre d’hôtel pour y suivre les informations – et vérifier

si elles étaient aussi « persécutées par le régime chaviste » qu’on le disait. Les

images montraient Hugo Chavez recevant à l’aéroport une personnalité, noire de

peau (je reconnus le président zimbabwéen Robert Mugabe), mais le son ne semblait

pas marcher. M’apprêtant à appeler la réception, j’entendis alors le téléviseur

émettre des bruits étranges… Comme venus de la jungle ? Stupeur: il s’agissait de

cris de singes ! Soudain, le son jaillit quand le présentateur du journal TV de cette

chaîne privée très regardée déclara, d’un ton glacial: « Aujourd’hui, dans la capitale

vénézuélienne, deux singes se sont rencontrés… »

C’est ce jour que j’appris que la droite avait l’habitude de nommer Hugo Chavez

« el mono » (le singe). Ailleurs, cela s’appellerait « incitation à la haine

raciale » et violerait des principes à valeur constitutionnelle. Mais, loin d’être

choqués par cette violence, nos médias dominants préféraient répéter la (pseudo)

« violation de la liberté d’expression par Chavez ». Comme ils préfèrent

aujourd’hui, entre roues de la Fortune et coupures publicitaires abrutissantes, insinuer

le doute quant à la légalité de la victoire de Nicolas Maduro, jouer la carte de

la haine et œuvrer à la déstabilisation politique du Venezuela – qui ferait sûrement

bondir l’audimat, et permettrait peut-être même de privatiser les profits d’un secteur

pétrolier que la révolution bolivarienne a décidé de redistribuer depuis bientôt

quinze ans au bénéfice des plus pauvres. Nous, nous avons choisi notre camp :

c’est celui de la révolution, pour une démocratie vraie, avec participation populaire,

progrès social et solidarité internationale. ■


l’Amérique latine », tandis que Rafael

Correa, le chef de l’État équatorien,

affirmait que « le Venezuela ne retournera

plus en arrière ». Le président

cubain, Raul Castro, s’est quant à lui

réjoui du fait que l’intégration régionale

pourra continuer à s’approfondir

en Amérique latine. La présidente de

l’Argentine, Cristina Fernandez, a félicité

son homologue victorieux, ainsi

que le peuple vénézuélien, pour le

« civisme » dont il a fait preuve lors de

la journée du 14 avril. Elle a exprimé sa

« gratitude pour l’ami et camarade

Hugo Chavez ».

Vladimir Poutine a dit sa satisfaction

face à une possible consolidation de

l’« association stratégique » entre son

pays et le Venezuela, et le gouvernement

chinois, par un communiqué du

ministère des Relations extérieures,

s’est déclaré disposé à renforcer davantage

encore les « liens d’amitié » entre

Beijing et Caracas.

Sitôt sa défaite annoncée, Capriles

choisit la voie de l’affrontement en

contestant les résultats, criant à la fraude

et demandant un nouveau décompte.

L’appui de Washington a été immédiat,

jugeant « raisonnable » cette revendication.

De hauts responsables de l’Organisation

des États américains sont allés

dans le même sens. Par esprit d’apaisement,

et pour lever tout soupçon, Nicolas

Maduro a accepté. Le Conseil national

électoral a mis fin aux protestations

en confirmant l’avance du vainqueur. Le

caractère légal du scrutin et l’impartialité

du CNE ont été attestés par les

témoignages des observateurs internationaux

de l’Union européenne et de

l’Union des nations sud-américaines,

présents sur place et certifiant que l’élection

s’était déroulée selon les règles exigées

et dans de bonnes conditions, et que

les résultats rendus publics devaient être

respectés, démocratiquement.

Les attaques de Capriles contre le

CNE ont tranché avec l’attitude sereine

qu’il avait adoptée après sa victoire

Nicolas Maduro, successeur attendu d’Hugo Chavez : sa victoire est fondamentale car elle va

lui permettre de poursuivre l’œuvre de transformation de la société engagée depuis quinze ans.

Mai 2013 ● Afrique Asie

étriquée – avec très peu de voix

d’avance sur son rival socialiste, Elias

Jaua – lors des élections de décembre

dernier qui l’ont fait devenir gouverneur

de l’État de Miranda. Son excitation

a même viré à l’irresponsabilité

lorsqu’il s’est entêté et a durci encore le

ton, au point d’être relayé par des

figures de l’extrême droite qui ont

appelé ouvertement à l’insurrection.

Des bâtiments publics, stations-service,

locaux du Parti socialiste unifié du

Venezuela ont été saccagés en divers

endroits du pays. Des messages massivement

diffusés sur les réseaux sociaux

sont allés jusqu’à prétendre que « les

Cubains » auraient refusé l’accès à des

urnes électorales, poussant des groupes

extrémistes à lancer l’assaut contre des

centres médicaux et à brutaliser des

médecins cubains y exerçant. Ces provocations

et les violences qu’elles ont

entraînées, ravivant le souvenir du coup

d’État néo-fasciste d’avril 2002, ont fait

au moins sept morts. ■

59

Reuters


60 Amériques

États-Unis Adoptée en 1787 pour répondre à des préoccupations du moment, puis amendée à

quelques reprises, la Constitution est-elle encore pertinente aujourd’hui? Rien n’est moins sûr.

Par Maureen Smith

Ce parchemin vieux de deux siècles

Datant de 1791, le deuxième

amendement de la Constitution

des États-Unis garantit pour

tout citoyen américain le droit de porter

des armes. il se traduit ainsi: « Une

milice bien organisée étant nécessaire

à la sécurité d’un État libre, le droit

qu’a le peuple de détenir et de porter

des armes ne sera pas transgressé. »

Aujourd’hui, son interprétation divise

foncièrement les républicains et les

démocrates, les premiers estimant que

le port d’arme est autorisé à tous et

sans condition, alors que les seconds

veulent strictement limiter ce droit.

◗ George Washington et les drones

Cet exemple nous amène aux questions

de fond suivantes: ce parchemin,

vieux de plus de deux siècles, peut-il

déterminer les choix cruciaux que le

pays est appelé à prendre? Doit-on

suivre à la lettre le texte original des

Pères fondateurs – parmi lesquels les

trente-neuf signataires de ladite Constitution

(1) – ou l’adapter à son époque?

De manière générale, la droite étasunienne,

autoproclamée comme son

plus ardent défenseur, se borne à une

lecture stricte du document, alors que

la gauche, plus pragmatique, en souhaite

une relecture plus moderne, fûtce

le texte sacré.

Le monde a évolué et nul ne saurait

en faire abstraction. Les Pères fondateurs,

aussi visionnaires qu’ils étaient,

ne pouvaient prévoir tous les progrès

que l’homme accomplirait: les révolutions

de l’aéronautique, de l’atome, de

l’informatique, l’invention des antibiotiques

ou encore la mise en place du

Medicare – signe d’une véritable transformation

des mentalités! Les auteurs

de la Constitution auraient-ils écrit

pareil texte en de telles circonstances?

On peut se demander par exemple si

l’utilisation des drones dans le ciel

libyen ne constitue pas une violation

de l’article l, section VIII, qui donne au

D. R.

Congrès le pouvoir de déclarer la

guerre. Que penserait George Washington

de ces attaques meurtrières à effets

collatéraux désastreux? On aurait bien

du mal à le dire, vu qu’il était à mille

lieues d’imaginer que l’homme irait

dans le ciel et qu’il utiliserait un satellite

pour viser une cible à distance!

Comment aurait réagi un James

Madison face à la décision de prélever

un impôt à des Américains qui n’ont

pas les moyens de se payer une assurance

santé? Serait-ce un abus de l’autorité

du Congrès selon la clause du

commerce? Difficile à dire puisqu’au

Mai 2013 ● Afrique Asie

XVIII e siècle, les médecins utilisaient

encore des sangsues! Et Thomas Jefferson,

propriétaire d’esclaves dont on

suppute qu’il avait au moins un enfant

métis, qu’aurait-il pensé d’un président

américain moitié blanc, moitié noir, né

à Hawaï… État qui n’existait pas

alors?

Les Pères fondateurs, tout autant que

les dieux, ne sont pas infaillibles. Ils

ont inclus dans la Constitution des

États-Unis de belles formules sur la

protection des libertés démocratiques –

liberté de parole, de réunion, de religion.

Mais ils ont également ajouté

QU’AURAIT PENSÉ THOMAS JEFFERSON, PROPRIÉTAIRE D’ESCLAVES,

D’UN PRÉSIDENT AMÉRICAIN MOITIÉ BLANC, MOITIÉ NOIR ?


dans ce texte « inviolable » quelques

concepts moins éclairés qui feraient

bondir n’importe quel être humain:

une personne noire équivaut au tiers

d’un homme blanc, les femmes ne peuvent

pas voter… Et ils ont concocté

d’autres inepties: le petit État du

Dakota du Sud devrait avoir le même

nombre de sénateurs que la Californie,

idée tout à fait inégalitaire. Quant à

l’impôt, la prohibition et autres inventions

de ce genre, ils n’y sont pour

rien: tout cela est venu bien après eux!

◗ Bible et lubies

Les Américains n’ont jamais cessé

de débattre de leur Constitution, quasiment

depuis le jour de sa signature.

Mais concentrons-nous sur la dernière

décennie.

En 2000, lors du scrutin présidentiel

Quatre ans après l’indépendance,

les élus des treize États

de la Confédération signent la

Constitution, le 17 septembre 1787.

qui a mis Al Gore aux prises avec

George W. Bush, les électeurs ont

suivi, avec un intérêt nouveau, de

longs cours sur la signification de ce

texte. Mais c’est avec la montée des

Tea Parties (les républicains extrémistes,

soi-disant « fidèles » de la

Constitution) dans l’arène publique

que le conflit s’est aggravé. Exemple

révélateur, la déclaration à l’emportepièce

du député conservateur du

Texas, Ron Paul, en 2008, dite avec

une conviction inouïe : « La Constitution

a été explicitement écrite dans un

seul but: restreindre les prérogatives

du gouvernement fédéral. » En vérité,

selon les Articles de la Confédération,

qui précédèrent la Constitution, les

États bénéficiaient déjà d’un pouvoir

extraordinaire (beaucoup ayant leurs

propres soldats, leurs propres devises,

etc.). La Constitution a voulu au

contraire renforcer le gouvernement

central des États-Unis, pour la simple

et bonne raison que celui-ci n’existait

pas vraiment!

Mai 2013 ● Afrique Asie

Amendée seulement vingt-huit fois

en plus de 225 ans (il faut le vote des

deux tiers du Congrès et/ou des trois

quarts des États), la Constitution est

devenue une bible séculaire que les

politiques utilisent, souvent à mauvais

escient, pour justifier leurs lubies et

leur orthodoxie. Pour mieux avancer,

il n’est jamais inutile de regarder chez

ses voisins : la France compte déjà

cinq constitutions ; les Anglais, pourtant

proches, n’ont jamais eu le

moindre texte écrit en ce sens ; et le

must, sans doute : à la fin de la guerre

froide, de jeunes avocats américains

ont été embauchés… pour rédiger les

nouvelles lois de l’Europe de l’Est!

Ces exemples devraient nourrir copieusement

la réflexion. ■

◗ (1) Sont considérés comme les Pères

fondateurs des États-Unis, les hommes qui ont

signé la Déclaration d’indépendance ou la

Constitution des États-Unis, et ceux qui ont

participé à la Révolution

américaine comme Patriots.

61

D. R.


62 Économie Infos

Mozambique :

encore du charbon

La compagnie

japonaise Nippon

Steel a signé un contrat

avec le gouvernement

mozambicain pour

l’exploitation du charbon

de la mine de Revuboe,

dans la province

septentrionale de Tete,

dont la concession avait

déjà été attribuée au

groupe Talbot. L’Anglo

American, qui était

associée à Talbot, vient de

se retirer du projet. Les

réserves de charbon de

coke de cette mine sont

estimées à 1,4 milliard de

tonnes. Elle se situe dans

le même bassin où opèrent

déjà d’autres groupes,

dont les géants australien

Rio Tinto (mines de

Benga et de Zambèze) et

brésilien Vale. À partir de

2016, la Revuboe devrait

produire quelque

5 millions de tonnes de

minerai par an. Comme

pour les autres

compagnies engagées sur

le site, la partie du

charbon thermique sera

employée pour produire

localement de l’électricité.

L’accord prévoit par

ailleurs le transfert de 5 %

des actions au

gouvernement

mozambicain, représenté

par l’entreprise minière

d’État Emem, et 5 %

Tendances... Tendances... Tendances... Tendances...

●●● La Technip, un des leaders mondiaux du management

de projets, de l’ingénierie et de la construction pour l’industrie

de l’énergie, a remporté l’appel d’offres pour le développement

du champ pétrolifère congolais de Moho Nord. Situé

à environ 75 km au large des côtes de la République du

Congo, à une profondeur d’eau comprise entre 650 et 1 100

mètres, ce champ, exploité par Total, a des réserves estimées

à près de 230 millions de barils. ●●● La monnaie électronique

expérimentale, bitcoin, lancée en 2009 à la suite de

la crise financière mondiale, et qui n’est gérée par aucun État

La mode au secours du textile tunisien

De jeunes stylistes tunisiens ont animé un Festival de la

mode les 3 et 4 avril dans la banlieue de Tunis. Et cela

dans un double but : faire connaître les créateurs nationaux et

revaloriser la filière en crise du textile et de l’habillement. Ce

secteur a été durement touché par la crise mondiale qui affecte

aussi ses clients occidentaux, dont la France, entraînant une

baisse des exportations de 7,9 %. Le climat d’instabilité et

d’insécurité a aussi contribué à la baisse des investissements.

« Une dizaine d’investisseurs étrangers sont prêts à lancer

leurs projets, mais ils attendent de voir la stabilité rétablie

dans le pays », indique Samir Haouet, directeur général du

centre technique du textile (Cettex), précisant que soixante-dix

entreprises ont fermé leurs portes depuis la « révolution ».

Pour François-Marie Grau, délégué général adjoint de l’Union

française des industries et de l’habillement, le modèle tunisien a

tardé à se convertir : « L’industrie tunisienne présente aujourd’hui

une grande fragilité. Son principal handicap est sa dépendance

vis-à-vis de l’exportation et de ses principaux donneurs

d’ordres qui connaissent de profonds bouleversements », a-t-il

précisé à l’AFP. Sur plus de 2 000 entreprises tunisiennes textile-habillement,

1 700 sont totalement exportatrices, travaillant

essentiellement dans la sous-traitance pour la grande distribution.

Elles « doivent rechercher le relais de croissance où ils se

situent, à savoir les marchés hors Europe où la croissance ne se

dément pas », ajoute François-Marie Grau. ■

Mai 2013 ● Afrique Asie

ou Banque centrale, a atteint un record : la valeur des bitcoins

en circulation dépasse le milliard de dollars. Le quotidien

online La Tribune explique que la valeur des bitcoins

est entièrement flottante et qu’elle a dépassé les 147 dollars

début avril. Il y a environ 11 millions de bitcoins en circulation,

et leur nombre est limité à 21 millions. Ils peuvent être

échangés contre d’autres monnaies sur des bourses

d’échanges Internet. Ce système de paiement gratuit et anonyme

est « apprécié des libertaires technophiles, mais aussi

des traders et de certains trafiquants en tout genre ». ■

D. R.

supplémentaires seront

mis à la disposition

d’investisseurs

nationaux. ■

Cameroun :

ouvrez les robinets !

Depuis des lustres,

Yaoundé, la capitale,

et Douala, plus grande ville

du pays et capitale

économique, sont

confrontées à une

distribution très aléatoire de

l’eau. Mise en service en

1985, l’usine de traitement

des eaux d’Akomnyada, qui

approvisionne Yaoundé, est

victime de saturation depuis

le début des années 2000.

Pour l’heure, elle ne peut

fournir que 100 000 m3 par

jour sur les 300 000

nécessaires. Même cas de

figure à Douala où les

besoins supplémentaires

seraient de

260 000 m3 /jour. Le sujet

est donc très sensible. C’est

pourquoi dans une

campagne très médiatisée,

le ministre en charge de

l’Eau et de l’Énergie,

Atangana Kouna, a

largement commenté

l’avancement des travaux

sur le fleuve Mefou, le

barrage achevé à 70 % et la

zone de traitement des

boues et les locaux

techniques. « Les travaux

sont censés s’achever au

mois d’août 2013. Donc à

partir de ce moment, nous


aurons de l’eau à

Yaoundé », a-t-il précisé.

Directeur général de la

Camwater, en charge de la

construction des

infrastructures liées à la

distribution, Jean William

Sollo le confirme, chiffres à

l’appui. Dans son

budget 2013

(128,7 milliards de francs

CFA), 85 % vont aux

investissements. Quatre

cents milliards devraient

être alloués d’ici à dix ans.

Depuis que Solo a été

nommé en 2012, la

salubrité de l’eau s’est

nettement améliorée. Et le

renforcement des unités

d’Akomnyada et de Yato a

été une priorité. Une bonne

partie du problème de l’eau

pourrait donc être réglée

d’ici à la fin de l’année. À

D. R.

la condition que

l’administration joue

pleinement le jeu. Si Paul

Biya l’a fortement souhaité,

les lenteurs administratives

peuvent encore ralentir le

débit. Robinet (à demi)

ouvert donc ! ■ R. C.

Une étude de l’Organisation internationale du travail

(OIT) intitulée Piégés et coincés : les trafics de personnes

au Moyen-Orient, a évalué à 600 000 le nombre de

travailleurs forcés dans la région et a appelé à la mise en

place de règlements pour mettre un terme à leur exploitation

qui est également de nature sexuelle. Il s’agirait de réformer

le système de la kafala qui oblige la main-d’œuvre étrangère

à être parrainée. Le rapport de 150 pages, rédigé au terme de

ACP : un Ghanéen après l’autre

L

’ancien ministre des Affaires étrangères et de l’Intégration

régionale du Ghana, Muhammad Mumuni, a pris le

26 mars dernier la succession de son compatriote Mohamed

Ibn Chambas au poste de secrétaire général du groupe des pays

d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) pour les vingt

mois qui restent avant l’expiration de son mandat. Le nouveau

secrétaire général ACP est confronté à des défis importants. En

effet, il est désigné au moment où le groupe des quatre-vingts

pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, partenaires de

l’Union européenne dans le cadre de l’accord de Cotonou,

s’interroge sur son avenir après l’expiration de ce même

accord, prévue en 2020. C’est sur ce sujet que va plancher un

groupe de quatorze personnes éminentes, présidé par l’ancien

chef d’État nigérian Olusegun Obasanjo. Il comprend notamment

les ex-présidents du Guyana, Bharrat Jagdeo, et de la

République dominicaine, Leonel Fernandez Reyna. Ce groupe

doit préparer des recommandations aux chefs d’État ACP pour

la fin décembre 2014.

Pour Olusegun Obasanjo, il s’agit de réinventer le groupe et

ses fonctions afin de travailler à une meilleure intégration des

États ACP dans l’économie mondiale, à un moment difficile :

le partenaire européen est en crise, les négociations pour des

accords de partenariat économique censées mener au libre

échange, entamées en 2002, n’ont toujours pas abouti, et la

donne a changé avec l’irruption sur la scène économique mondiale

de grands pays émergents comme la Chine l’Inde et le

Brésil notamment. ■ F. M.

Moyen-Orient : le fléau du travail forcé

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

COTE… DÉCOTE…

3,6 milliards de dollars.

C’est le montant

de l’aide que se sont

engagés à verser des

donateurs, réunis à Doha,

pour un plan de

développement de la

région soudanaise du

Darfour, dévastée par

la guerre civile. Le

Qatar a annoncé une

contribution de

500 millions de dollars. ■

28 milliards d’euros

de chiffre d’affaires en

2012 pour le groupe

français LVMH (dont les

marques Louis Vuitton,

Givenchy, Dior et Moët-

Chandon), et un bénéfice

net de 3,4 milliards.

Le PDG du groupe,

Bernard Arnault, vient de

renoncer à demander la

nationalité belge qu’il

recherchait à acquérir

depuis un an afin de payer

moins d’impôts qu’en

France. ■

8 000 entreprises

portugaises

se sont installées en

Angola, la plupart

depuis la fin du conflit en

2002. Les transferts de ces

travailleurs portugais ont

atteint un « niveau record »

en 2012, selon le ministre

portugais des Affaires

étrangères. ■

650 entretiens sur une période de deux ans en Jordanie, au

Liban, au Koweït et aux Émirats arabes unis, a été présenté

le 9 avril, à l’ouverture d’une conférence de deux jours à

Amman de l’OIT. Beate Andrees, chef du programme d’action

pour combattre le travail forcé à l’OIT, a notamment

déclaré : « L’immigration de travail dans cette région du

monde est sans pareille par son ampleur et sa croissance,

qui a été exponentielle ces dernières années. » ■

63


64 Économie

D. R.

Multinationales Lever l’impôt et lutter contre l’évasion fiscale des sociétés étrangères, qui

représente des sommes colossales… Les pays d’Afrique prennent de plus en plus conscience

que leur développement passera aussi par là.

Par Arnaud Bébien

C

’est le grand ménage. En

Afrique, de l’Est et australe

notamment, les gouvernements

deviennent beaucoup plus regardants

sur les activités des sociétés étrangères

sur leurs territoires. Au premier rang

des exigences, le paiement des taxes à

l’État. Car les groupes mondiaux opérant

en Afrique n’en font qu’à leur tête

depuis très longtemps : entre évasion

Le fisc africain attaque

En Zambie, l’un des plus gros producteurs de cuivre au monde, le minerai ne rapporte presque

rien aux caisses de l’État. Les multinationales y pratiquent leur sport favori: l’évasion fiscale.

fiscale et non-règlements des sommes

dues, le manque à gagner est énorme.

Conscients de passer à côté d’une

manne indispensable au développement

de leur pays et au bouclage de leur budget,

les dirigeants africains se focalisent

de plus en plus sur les taxes.

◗ Glencore et les autres

Ce mouvement, s’il s’est amorcé en

Afrique il y a quelques années, a ainsi

intéressé, mi-février à Moscou, les

Mai 2013 ● Afrique Asie

ministres des Finances des pays du

G20. Ils ont conclu leur week-end de

concertation « déterminés à mettre sur

pied des mesures destinées à lutter

contre l’érosion de la base d’imposition

et le transfert des profits ». Les

ministres avaient par ailleurs reçu favorablement

les conclusions d’un rapport

sur la question, publié par l’Organisation

de coopération pour le développement

économique (OCDE). À savoir:

les grands groupes échappent en majo-


ité aux taxes et privent chaque année

les pays en développement de 350 milliards

de dollars d’impôts, selon la

Banque mondiale.

L’exemple le plus flagrant est certainement

celui des mines de cuivre en

Zambie. Le site minier de Mopani est

l’un des plus vastes de Zambie, mais

aussi de la planète, quand on sait l’importance

stratégique qu’occupe ce pays

dans la production mondiale. Et pourtant…

Le cuivre ne rapporte presque

rien aux caisses de l’État, alors que le

cours de cette matière a quadruplé

entre 2001 et 2008. Pourquoi? La

réponse à cette question se trouve chez

la multinationale suisse Glencore qui

exploite le cuivre, pilier d’un système

que veulent abattre plusieurs ONG

zambiennes

Saviour Mwambwa est l’un des leaders

de la lutte qu’a relatée le documen-

taire À qui profite le cuivre ? (prix

Albert-Londres 2012), réalisé par les

Françaises Audrey Gallet et Alice

Odiot. Saviour Mwambwa poursuit la

société suisse Glencore devant les tribunaux

anglais pour évasion fiscale et

pollution environnementale, avec des

conséquences sur la santé des riverains

de la mine. Avec ses avocats européens

et des associations, il a remonté le fil

des transactions et découvert une fraude

de Glencore chiffrée à plusieurs centaines

de millions de dollars.

La stratégie des Suisses est couramment

utilisée par les multinationales.

Glencore vend le cuivre de Mopani à

seulement 25 % du cours réel à ses

filiales installées dans des paradis fiscaux,

qui se chargent ensuite de

D. R.

revendre le tout au prix du marché. Les

profits réalisés sont énormes, tout

comme… le trou laissé dans les finances

zambiennes. Mais Glencore n’est pas la

seule impliquée dans l’évasion

fiscale en Zambie : depuis février dernier,

l’ONG Action Aid suspecte publiquement

la firme agroalimentaire Associated

British Foods de ne pas payer

d’impôts dans ce pays.

Outre l’Afrique australe, les choses

bougent également en Ouganda. Fin

2012, le pays s’est lancé dans une

course à l’audit de la comptabilité des

sociétés étrangères. Le risque était alors

grand pour l’Ouganda de ne pas boucler

son budget 2013 : de nombreux donateurs

internationaux annonçaient la fin

de leurs aides, sur fond de scandales de

corruption et de détournements de certaines

sommes allouées. « Nous savons

que nous pouvons collecter les sommes

manquantes à notre budget national,

indiquait Sirajji Kanyesigye, responsable

du département des paiements au

fisc ougandais. Nous réalisons de nombreux

audits pour traquer les impayés

et les montages financiers. » MTN, le

grand opérateur mobile sud-africain, est

ainsi tombé dans les filets ougandais

pour évasion fiscale. Le montant s’élève

à 35 millions de dollars et plusieurs

employés de la filiale ougandaise ont

été arrêtés.

L’Uganda Revenue Authority, le fisc

ougandais, s’est rendu compte, en 2012,

que les finances du pays ont été privées

de près de 500 millions de dollars ces

cinq dernières années. Comptes

maquillés, corruption du personnel des

impôts, évasion fiscale, retards dans les

paiements : l’arsenal utilisé par les

sociétés pour ne pas payer ce qu’elles

doivent à l’État est bien garni. Il faut

toute la conscience et la compétence

professionnelle de certains spécialistes

pour dénicher les cas de fraudes. L’inspecteur

général du gouvernement

ougandais, l’un des plus hauts postes du

pays, a ainsi été sommé par le président

Yoweri Museveni d’enquêter et d’expliquer

l’origine de ces pertes.

De plus en plus de pays réagissent et

mettent en place des systèmes pour

déceler les tricheries. Si on a découvert

le pot aux roses en Ouganda après

LES GRANDS GROUPES PRIVENT CHAQUE ANNÉE LES PAYS

EN DÉVELOPPEMENT DE 350 MILLIARDS DE DOLLARS D’IMPÔTS.

Mai 2013 ● Afrique Asie

coup, d’autres préfèrent se prémunir en

mettant en place des systèmes sophistiqués

pour empêcher la perte d’importantes

recettes fiscales. Au Burundi,

Kieran Holmes est, depuis 2010, le

commissaire général de l’Office burundais

des recettes. Il était auparavant au

Rwanda pour le même type de mission,

et il aide maintenant le petit pays

d’Afrique centrale à mettre sur pied

l’informatisation de son système de collecte

d’impôts. « Nous installons une

structure moderne, recommandée par

le Fonds monétaire international, dit-il.

Le personnel est aussi formé à l’utilisation

de ces nouveaux systèmes. » Pour

celui qui a une longue expérience dans

ce domaine en Afrique et au Moyen-

Orient, la modernité du système de collecte

endigue la corruption et l’évasion

fiscale.

◗ Le chemin vertueux du Burundi

Kieran Holmes souligne que, pour un

pays sans ressources naturelles majeures

comme le Burundi, lever l’impôt est la

condition sine qua non au développement.

« Ce n’est pas toujours facile,

remarque-t-il. Le passage de l’ancien

au nouveau système prend du temps,

mais je vois que les autorités comprennent

l’intérêt de bâtir des institutions

saines, avec moins de corruption. Nous

créons de meilleures conditions pour

les affaires et les investissements. »

Avec plusieurs employés du fisc pris la

main dans le sac en 2011 et des investissements

dans les infrastructures avec

l’argent des impôts, le Burundi s’engage

sur un chemin vertueux. Selon le

commissaire général, « 95 % du budget

national peut être financé par les taxes

d’ici à cinq ans. »

La Commission économique pour

l’Afrique (CEA) des Nations unies

située à Addis-Abeba pousse les États

africains à adopter la voie prise par le

Burundi. Elle rappelle que plus de

1,5 milliard de dollars de taxes des

multinationales leur échappe chaque

année. Un montant colossal qui

retourne bien souvent dans le pays

d’origine de ces sociétés étrangères.

Réagir avant qu’il ne soit trop tard

pour ne pas laisser l’argent dormir et

s’évader: tel était le but du rapport de

la CEA publié l’an passé. « Pour

10 dollars de taxes évadées, le dollar

d’aide reçu ne compense pas les pertes

économiques et financières pour le

continent », écrivent, très justement,

les auteurs du rapport. ■

65


66 Économie

Finance islamique Georges Corm, ex-ministre des Finances libanais et professeur à l’université

Saint-Joseph à Beyrouth, souligne les inégalités engendrées par les économies rentières arabes.

Pour lui, les islamistes n’ont pas de solutions. Pis : ils s’adaptent parfaitement à ce système.

Propos recueillis par Laurence D’Hondt

■ Quelles sont les caractéristiques

des économies des pays arabes dans

lesquelles la mouvance islamiste

(Frères musulmans, Ennahdha…) a

pris le pouvoir ?

❒ Il s’agit d’économies à faible productivité

qui, plus d’un demi-siècle

après leur indépendance, n’ont pas su

enclencher le cercle vertueux d’une

industrialisation accélérée sur le

modèle des pays du Sud-Est asiatique.

Des sources diverses de rentes économiques

faciles ont provoqué une

paresse technologique évidente, qui

n’a pas assuré la remontée des grandes

filières technologiques modernes dans

l’électronique, l’informatique, la santé,

les équipements et machines-outils.

Ces sources de rente très abondantes

proviennent du secteur foncier, ou agricole,

ou touristique, ou encore de

matières premières telles que l’énergie

ou les phosphates. Ces ressources

financières proviennent aussi du passage

d’oléoducs pétroliers ou gaziers,

de route de transit comme le canal de

Suez, ou encore des aides étrangères et

des importantes remises des émigrés.

La création de zones industrielles offshore

n’a fait que perpétuer un système

se contentant de contrats de sous-traitance

passive avec les firmes multinationales.

■ Quelles sont les réponses que la

réflexion économique des partis islamistes

au pouvoir apporte aux défis

de systèmes économiques qui se sont

avérés injustes et peu porteurs d’emplois

? Pourquoi l’interdiction de l’intérêt

sur le capital semble-t-elle une

fixation de la pensée « économique »

islamiste ?

Les partis islamiques ont surfé

Un argent halal

pas très catholique

d’abord sur la vague antisocialiste, en

dénonçant les atteintes de l’État à la

liberté de commerce. Par la suite, les

États se réclamant de l’islam, dans le

monde arabe ou hors du monde arabe,

ont lancé la mode de la finance isla-

Mai 2013 ● Afrique Asie

mique à partir des années 1980. Des

banques islamiques et des modes de

financement islamiques ont poussé un

peu partout, et même les grandes

banques occidentales, soucieuses de

recueillir les dépôts de riches Arabes

Moulay Youssef Alaoui, l’entreprise et le Coran

Àl’occasion d’une rencontre inédite à Beyrouth entre responsables des

mondes chrétien et musulman, pour trouver une éthique commune

entre les deux religions dans le domaine économique, Moulay Youssef

Alaoui, chef d’entreprise marocain, a fait un témoignage poignant de

vérité. En quelques mots, il a illustré avec clarté ce que la foi peut avoir de

stimulant pour faire face aux défis d’un monde en crise. Alors que l’homme a

eu « la chance » d’hériter de deux entreprises familiales, il n’a pourtant eu

longtemps qu’une seule idée en tête : trouver un bon moyen de « s’en débarrasser

». Il n’avait aucun désir de porter la charge de ces entreprises. Timide,

inquiet, il n’osait même pas prendre la parole en public.

« Il y a deux ans, à l’occasion d’une rencontre entre chefs d’entreprise au

Liban, je me suis fait cette réflexion : mon éducation musulmane fondée sur la

responsabilité et la solidarité pouvait-elle vraiment me permettre de vendre

ces deux sociétés familiales? » La réponse est venue dans l’avion qui l’a

ramené au Maroc. « Je me suis dit: l’héritage est un don de Dieu et j’ai la responsabilité

de le faire fructifier. Je suis un homme et je dois faire preuve d’humilité

en ne responsabilisant que moi-même pour les choses qui m’arrivent. »

De retour, l’homme a acquis une stature morale qu’il n’avait jamais endossée

et il a pris rapidement deux décisions pour les 100 personnes qu’il

employait: l’une était de créer une Fondation financée à 75 % par les bénéfices

de l’entreprise et à 25 % par la cotisation du personnel; l’autre, celle de

relever le niveau des salaires les plus bas de l’entreprise. Alors que Moulay

s’apprêtait à voir les autres salariés protester devant cette augmentation partielle,

il a eu la surprise de découvrir qu’aucun n’a émis d’objection et que la

solidarité était une valeur partagée qui ne demandait qu’à être appliquée.

Revenant sur le hadith (dit du Prophète), « Le meilleur est celui qui est le plus

utile aux autres », Moulay Youssef Alaoui y lit non seulement une invitation à

la mise en valeur de son héritage au profit des autres, mais également un appel

à « devenir acteur de sa liberté », une dimension trop peu encouragée dans

l’économie des pays musulmans. ■ L. Dh.

◗ www.beirutconference.org


Georges Corm: « Les mouvances islamiques n’ont guère développé

de programmes d’éthique des affaires et de redistribution des revenus. »

faisant montre de piété, ont ouvert des

guichets de « finance islamique ». Formellement,

ces institutions ne payent

pas d’intérêt à leurs déposants et ne

font pas payer d’intérêts à leurs

emprunteurs. Cela est réalisé à travers

diverses formules d’association à leurs

bénéfices pour les déposants, payés sur

l’association qu’elles ont dans les

bénéfices de leurs emprunteurs. Beaucoup

d’opérations sont déguisées en

différentes formules de leasing où

l’emprunteur paye des loyers à sa

banque islamique. En fait, la base de

calcul a toujours comme référence

implicite les taux d’intérêt internationaux

plus une marge.

Cette interdiction formelle de l’intérêt

leur permet d’apparaître comme

conformes à la charia qui interdisait le

prêt à intérêt (tout comme dans le

christianisme), bien que d’éminents

juristes musulmans dès le début du

siècle dernier aient expliqué qu’il était

licite de pratiquer l’intérêt, à condition

qu’il ne soit pas usuraire. Mais, ce qui

reste certain, c’est qu’aucun des États

qui ont choisi de généraliser la finance

islamique (Arabie Saoudite, Pakistan,

Iran, Soudan) n’apporte aujourd’hui la

preuve d’un meilleur développement

économique, ni d’une justice sociale

plus grande.

■ Quel est le travail que font les mouvements

islamistes sur le terrain: de

l’assistanat? De l’achat de voix

opportunistes ? De la redistribution

durable de richesses ?

❒ Certains des membres de ces mouvements

sont devenus des hommes d’af-

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

faires prospères en s’inscrivant dans

les circuits de l’économie de rente. Par

ailleurs, depuis des années, fleurissent

des associations charitables qui viennent

de façon marginale combler les

insuffisances en matière de sécurité

sociale des États. Elles ont des réseaux

très développés dans les campagnes

pauvres et les bidonvilles urbains. Elles

deviennent de ce fait très influentes

idéologiquement, et influencent considérablement

les votes dans les exercices

électoraux. Elles influent aussi

sur la généralisation de mœurs islamiques

rigoristes et les modes d’habillement

de l’homme et de la femme.

Mais il faut noter que cela n’a pas vraiment

fait reculer les énormes injustices

sociales caractéristiques des économies

rentières.

■ Quelles sont les aspirations

éthiques profondes de l’islam qui

sont susceptibles d’influencer les

politiques économiques de certains

pays ?

❒ Ces aspirations sont peu connues,

comme c’est malheureusement le cas

pour l’éthique économique chrétienne,

qui est sur le fond très similaire. Le

souci principal du croyant doit être la

sollicitude matérielle envers les vieux

parents, les orphelins, les démunis. Par

ailleurs, la bonne foi et l’équité dans les

transactions commerciales constituent

également une obligation de nature

religieuse. Malheureusement, en

dehors du slogan « l’islam est la solution

», les mouvances islamiques n’ont

guère développé de programmes

d’éthique des affaires, de justice

sociale et de redistribution des revenus,

inspiré de leur patrimoine. L’impôt inspiré

de la sharia islamique, dit zakat,

appliqué dans les pays que j’ai cités

n’est pas suffisant pour atténuer les

énormes écarts de richesses.

Mais si le slogan sur l’islam comme

solution à tous les problèmes a eu

autant de succès populaire, c’est

qu’aux yeux de larges pans de déshérités

de ces sociétés, l’islam rime avec

justice sociale. Un vieux dicton arabe

bien connu affirme : « La justice est ce

qui fait de bons royaumes. » L’accession

au pouvoir des partis islamiques

sonne pour eux l’heure de vérité. ■

L’IMPÔT INSPIRÉ DE LA SHARIA ISLAMIQUE N’EST PAS

SUFFISANT POUR ATTÉNUER LES ÉNORMES ÉCARTS DE RICHESSES.

67


68 Économie

Brics Pas à pas mais sûrement, le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud construisent

une force alternative aux institutions internationales dominées par les pays « développés

». Le 5 e Sommet de Durban a apporté sa pierre à l’édifice.

Par Christine Abdelkrim-Delanne

C

’est par vingt et un coups de

canon que le président Jacob

Zuma a accueilli le 26 mars à

Pretoria son homologue chinois, Xi

Jinping. Nouveau président du géant

asiatique, Xi Jinping effectuait

son premier voyage en Afrique

et assistait au 5e sommet des

chefs d’État des pays dits

« émergents » du groupe Brics

(Brésil, Russie, Inde Chine et

Afrique du Sud), à Durban, fin

mars. Les Brics représentent

ensemble 25 % du PNB mondial

et 40 % de la population de

la planète.

Le sommet de Durban, en

terre africaine, s’est réuni

autour du thème central « Les Brics et

l’Afrique : un partenariat pour le développement,

l’intégration et l’industrialisation

». Avec un PIB de 8 250 milliards

de dollars en 2012, contre

390 milliards pour l’Afrique du Sud

qui a bien du mal à justifier sa qualité

d’« émergent », la Chine est sans nul

doute un interlocuteur privilégié et

indispensable au sein des Brics. Mais

elle fait peur aussi, car avec un PIB de

25 % supérieur à ceux de ses quatre

partenaires réunis, sa présence en

Afrique est de plus en plus importante

et créée parfois des déséquilibres.

◗ Financer les grands travaux

Cette réalité a pesé sur le débat au

cœur du sommet concernant la création

d’une banque de développement

et de certaines institutions communes.

Proposé lors du 4 e sommet à New

Delhi, en 2012, le projet d’une banque

commune avance à petits pas, au gré

des divergences, au grand dam de

l’Afrique du Sud qui y a fondé tous

ses espoirs. « Nous avons décidé

d’ouvrir des négociations formelles

pour créer une nouvelle banque de

Une nouvelle étape

développement menée par les Brics,

destinée à nos propres besoins en

infrastructures, qui sont considérables,

mais aussi pour coopérer avec

les autres marchés émergents et les

pays en développement à l’avenir », a

répété Jacob Zuma, pressé de trouver

Les Brics représentent

25 % du PNB mondial.

le financement des « grands travaux »

annoncés dans son dernier discours à

la nation. Ils sont censés sortir le pays

de la crise et, surtout, le sortir, lui, des

difficultés à quelques mois des prochaines

élections.

L’admission de l’Afrique du Sud au

sein du groupe en 2011 représente un

défi pour Jacob Zuma vis-à-vis des

autres pays d’Afrique et de la Communauté

de développement de

l’Afrique australe (SADC). Perçues –

et souhaitées – comme une alternative

aux partenaires traditionnels occidentaux,

les relations entre les États africains

et les Brics doivent évoluer et

sortir du modèle « matières premières

contre produits manufacturés ». Le

sommet s’est d’ailleurs terminé par

une rencontre informelle entre dix

chefs d’État africains, dont l’Angolais

José Eduardo Dos Santos et l’Ivoirien

Alassane Ouattara, et leurs homologues

des Brics dont les acteurs économiques

sont tous présents sur le

continent à des degrés divers, Chine

en tête.

Derrière les discours d’unité

et de solidarité économique,

les divergences entre ces pays

aux économies hétérogènes et

de niveaux de développement

différents demeurent, mais

évoluent au fil des discussions.

La New Development Bank,

créée pour damer le pion à la

Banque mondiale et au FMI,

« doit être une banque de développement

basée sur des projets.

Ensuite nous parlerons

des sommes nécessaires », a insisté

Mikhaïl Marguelov, le représentant

russe pour l’Afrique qui accompagnait

Vladimir Poutine, exprimant

l’opposition de la Russie à une dotation

de capital trop élevée. Elle

demande de ramener les 10 milliards

de dollars par pays prévus au départ à

2 milliards.

Parmi les questions qui seront

débattus au prochain sommet au Brésil

en 2014, la localisation du siège de

la Banque que l’Afrique du Sud espère

accueillir. Un rapport annuel du

Forum économique mondial portant

sur 144 pays place ce pays à la

deuxième position en terme de solidité

des banques, devant le Brésil

(14 e ), l’Inde (38 e ) et la Russie (132 e ),

un atout qu’elle ne se prive pas de

faire valoir. La question du fonds de

réserve commun fera elle aussi l’objet

du débat du prochain sommet. ■

DERRIÈRE LES DISCOURS D’UNITÉ ET DE SOLIDARITÉ, DES DIVERGENCES

ENTRE CES PAYS AUX ÉCONOMIES HÉTÉROGÈNES DEMEURENT.

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.


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70 Économie

Sénégal Avec la libéralisation de la commercialisation, les Chinois ont débarqué sur le marché

de l’arachide, raflant une bonne part de la production avec des arguments sonnants et trébuchants.

Les producteurs sourient, les huileries locales pleurent.

Par Corinne Moncel

Àen croire les trois grosses huileries

industrielles du pays (1) ,

c’est ni plus ni moins à la mort

de la filière arachide qu’on assiste

depuis le début de la campagne de commercialisation

2012-2013, qui s’achève

ce mois d’avril. La cause ? Le débarquement

massif de nouveaux acheteurs

étrangers, principalement chinois, mais

aussi indiens, marocains, vietnamiens,

et même russes, qui raflent une bonne

part de la production sénégalaise depuis

la libéralisation de l’exportation de la

graine, fin 2010. La présidence avait

pris cette mesure à la suite du record de

production lors de la saison 2010-2011 :

1,3 million de tonnes d’arachides, bien

au-delà des possibilités d’achat des huiliers

locaux (environ 400 000 tonnes).

Une décision historique sur un marché

jusque-là fermé à l’exportation – hors

Union économique et monétaire ouestafricaine.

◗ Achat cash

La mesure trop récente et une production

décevante la saison suivante

(523 000 tonnes, -59 %) n’avaient pas

permis aux acheteurs étrangers de se

faire remarquer. Mais avec une très

bonne récolte cette année (environ

750 000 tonnes), on ne voit plus qu’eux

dans le bassin arachidier: ils écument

les campagnes pour acheter cash tout ce

qu’ils peuvent. Et ils ont mis les

moyens : alors que le gouvernement a

fixé le prix d’achat du kilo à 190 francs

CFA (un peu moins de 0,30 euro), en

hausse de 8 % par rapport à l’année

précédente, ils n’ont pas hésité à renchérir

de 20 %, 30 %, voire 40 %, sur le

prix officiel! On a ainsi vu des records

à 270 francs le kilo, loin des 165 francs

ayant prévalu toute la décennie d’avant

la libéralisation…

Le gouvernement a pourtant fait un

effort cette saison pour sortir du sys-

Hold-up sur les peanuts !

tème de « bons » jusqu’alors en vigueur,

qui permettaient aux différents opérateurs

nationaux (la collecte est libéralisée

depuis 2001) d’acheter la graine à

crédit aux producteurs. Avec de gros

scandales récurrents d’impayés. Les

négociants savaient aussi attendre le

bon moment pour acheter à prix bradés

la récolte de paysans pris à la gorge par

les besoins de liquidités (fêtes, rentrées

des classes…). En lançant, en novembre

dernier, l’opération Tek teggi

(« devise »), les autorités ont rendu

obligatoire le paiement en liquide des

arachides et débloqué 42 milliards de

francs CFA (62,6 millions d’euros).

Les huiliers, eux, ont mobilisé 60 milliards

de francs. Cela n’a pas suffi: ils

ont dû surenchérir sur le prix officiel,

proposant 210 francs le kilo, en réaction

au rouleau compresseur des étrangers.

En vain. Du coup, les usines n’ont plus

assez de graines pour fabriquer toute

l’huile d’arachide dont le Sénégal est le

LE GOUVERNEMENT A FIXÉ LE KILO D’ARACHIDES À 190 FRANCS CFA.

LES ÉTRANGERS LE PAYENT JUSQU’À 270 FRANCS !

Mai 2013 ● Afrique Asie

Une graine d’importance

Culture introduite par les Français au début du XIXe siècle, l’arachide

est devenue dominante au Sénégal: elle couvre 40 % des terres cultivées,

emploie près de 60 % de la population, et on la consomme à

toutes les sauces – notamment dans le plat national, le thiéboudiène. Longtemps

premier produit d’exportation, elle s’est fait devancer par la pêche (le

tourisme et les phosphates en 2005) après une crise sérieuse de la filière dans

les années 2000. La production est extensive, pluviale et le fait de petits producteurs.

Le Sénégal ne figure pas parmi les premiers exportateurs mondiaux, loin

derrière la Chine (1er ), l’Inde (2e ), l’Argentine (3e ) et les États-Unis (4e ), et

même le Nigeria, premier producteur d’Afrique. Il est en revanche le premier

exportateur mondial d’huile brute, tout en étant importateur d’huile de soja. ■

premier exportateur mondial. Suneor,

l’une des plus grosses entreprises

agroalimentaires du pays (5 000

employés, dont 2 000 permanents), qui

traite la majeure partie de l’arachide du

pays, n’avait collecté, à la mi-mars, que

50 000 tonnes sur les 100 000 envisagées.

Novasen n’en avait acquis que

15 000, pour la même prévision

d’achat…

Remontés contre les Chinois, elles

ont sonné le tocsin dès le début de la

campagne : « La présence des Chinois

sur le marché correspond à la mort de

la filière arachide. Parce que les usines

de transformation locales vont fermer

s’il n’y a pas de produits », déclarait fin

novembre Thiendiaté Bouyo Ndao,

directeur général de Suneor, qui récidivait

fin janvier: « Sans approvisionnement

en graines, il n’y aura plus d’industrie.

Et sans industrie, pas de

filière. » Les syndicats des huileries, en

lutte pour préserver leurs emplois,


parlaient, de leur côté, de « concurrence

déloyale ». « C’est l’État qui est

responsable, estimait Thié Mbaye

Ndiaye, du syndicat des corps gras de

Diourbel. Le gouvernement devait, en

parallèle [de la fixation des prix], imposer

des règles du jeu clairement établies

qui pouvaient éviter cette surenchère.

»

Mais les huiliers ont-ils vraiment

compris les nouvelles règles du jeu

depuis la libéralisation ? En situation de

rythme de la loi du marché, ont-ils rapporté

à l’agence sénégalaise ASI24 en

janvier. On nous demande un certificat

de conformité, ce qui est une pure vue

de l’esprit. En principe, pour exporter,

on a besoin de la facture commerciale,

du certificat d’origine et de la déclaration

douanière. Le certificat de conformité

n’existe nulle part! »

Le blocage n’a pas convaincu les

opérateurs étrangers de revenir aux prix

d’achat officiels. En revanche, si les

Les Chinois sont disposés à acheter, à long terme, 3 millions de tonnes d’arachide.

Cette année, le pays en a produit 750 000 tonnes, une très bonne récolte.

monopole depuis des décennies, ils

n’ont pas su anticiper ce qui était pourtant

prévisible. C’est ce que leur a fait

comprendre le ministre de l’Agriculture,

Abdoulaye Baldé : « [Ils] ont des

problèmes d’approvisionnement, donc

ils n’ont qu’à faire des efforts pour être

compétitifs sur le marché. » De quoi

faire s’étrangler les fabricants qui ont

joué la carte du patriotisme économique

pour émouvoir les autorités. Lesquelles

ne sont pas restées sourdes à leurs

doléances. Sans le dire expressément,

elles appliquent, depuis novembre, une

interdiction d’exporter de fait en bloquant

le départ des navires vers la

Chine et d’autres destinations. À la mimars,

près de 54 000 tonnes étaient toujours

en attente, et seulement 5 139

tonnes avaient été expédiées…

Si bien que ce sont dorénavant les

intermédiaires qui évoquent à leur tour

une mesure qui « va finir par tuer la

filière et l’économie de l’arachide ». Le

gouvernement subit « les contrecoups

du lobbying d’une industrie en souffrance

et incapable de soutenir le

graines venaient à se gâter sur les docks

de Dakar, le risque est grand de décourager

les partenaires étrangers prêts à

s’impliquer dans la commercialisation

de la filière. À l’instar des Chinois de la

province de Shangdong (96 millions

d’habitants) dont une délégation, en

novembre dernier, était invitée par la

chambre de commerce et de l’industrie

de Kaolack. Venue pour évaluer la possibilité

d’un premier partenariat portant

sur les 54 000 tonnes, elle s’était dite

disposée à acheter à terme 3 millions de

tonnes par an. De quoi réjouir Alioune

Sarr, directeur de l’Agence sénégalaise

pour la promotion des exportations

(Asepex), qui voyait déjà le moyen

pour le Sénégal de « résorber le déficit

très profond de 400 milliards de la

balance commerciale » s’il parvient à

« exporter entre 1 et 2 millions de

tonnes d’arachides ».

La délégation a toutefois souligné les

faiblesses de la filière sénégalaise:

absence de semences de qualité, d'engrais

chimiques, insuffisance de la maîtrise

de l’eau et sous-équipement agri-

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

cole. Pour autant les Chinois, en quête

d’approvisionnements planétaires pour

répondre aux besoins d’une population

de 1,4 milliard d’individus, seront

capables de s’investir rapidement si on

leur assure que ces problèmes trouvent

une solution. Ce que leur a confirmé

Macoumba Diouf, le directeur de l’Institut

sénégalais de recherches agricoles.

Pas sûr non plus qu’ils se laissent impressionnés

par les vociférations verbales

l’industrie locale et de ses employés:

« On est prêts à s’opposer aux étrangers

pour qu’ils nous laissent nos graines sur

place. Si nous devons les trouver dans

les villages pour les chasser […], nous

le ferons », s’emportait le secrétaire

national du Syndicat des travailleurs des

corps, gras, Samuel Ndour.

◗ Fin de règne

On comprend que les producteurs

soutiennent à fond les opérateurs étrangers.

« L’ère des grandes huileries est

révolue après soixante ans de règne

sans partage et d’exploitation éhontée

des paysans », s’est enthousiasmé le

secrétaire général de la Fédération des

paysans du Sénégal. Ceux-ci souhaitent

que les opérateurs étrangers les accompagnent

dans la redynamisation de la

filière et ne se cantonnent pas au rôle

d’acheteurs. Déjà des Chinois – mais

aussi des commerçants sénégalais, les

fameux bana-bana – construisent dans

le Saloum de petites usines de transformation

qui produisent de la pâte, de

l’huile, du beurre d’arachide… Mais

avec la concurrence, ils doivent eux

aussi acheter plus cher la matière première.

Un surcoût qui se répercutera sur

le prix des denrées ou sur les marges

bénéficiaires.

Cette année, avec une bonne récolte,

qui s’écoule à des prix historiques, et

payée cash, les producteurs sont triplement

contents. Beaucoup d’observateurs,

cependant, craignent que cette

envolée leur fasse vendre jusqu’aux

semences, hypothèquant la saison suivante.

Mais pour El Hadji Ndiaye, responsable

d'un syndicat local d'agriculteurs

interrogé par l’AFP, « le paysan

sénégalais cultive l'arachide depuis le

XIX e siècle. Il s'est toujours débrouillé

pour avoir ses semences et met toujours

en réserve des graines ». L’âge d’or de

l’arachide serait-il revenu ? ■

◗ (1) Suneor, filiale du géant français

Advens, Novasen et Complexe agro-industriel

de Touba (CAIT).

71


72 Économie

Développement Le dernier rapport de l’Unesco dresse un bilan décevant des progrès pour

atteindre les Objectifs de développement du Millénaire. Pour la plupart, l’Afrique piétine depuis

2008. En particulier pour la scolarisation et l’alphabétisation.

Par Guy Michel

610

millions d’enfants

n’étaient pas scolarisés

dans le monde en 2010,

dernière année pour laquelle des

chiffres sont disponibles. Dans vingthuit

pays, moins de 85 % des enfants

étaient scolarisés. En outre, cette statistique

exclut tous les pays touchés

par des conflits.

L’Unesco reprend en détail les six

Objectifs de développement du Millénaire

(ODM) de l’enseignement primaire

universel.

◗ Insuffisant !

Objectif 1. L’éducation et la protection

de la petite enfance. Le taux de

mortalité infantile est passé de 88/000

naissances vivantes en 1990 à 60 en

2010, mais le rythme actuel de diminution

est insuffisant pour atteindre

l’objectif de 25 en 2015. Près d’un

enfant sur quatre à l’échelle mondiale

souffrira d’un retard de croissance

modéré ou extrême en 2015. La malnutrition

infantile est sous-jacente à

plus de la moitié des décès des jeunes

enfants.

Objectif 2. L’enseignement primaire

universel. La baisse du nombre d’enfants

non scolarisés a été rapide

entre 1999 et 2004, mais s’est ralentie

ensuite et les progrès ont cessé depuis

2008. Cette évolution frappe surtout

l’Afrique subsaharienne où se trouve

maintenant la moitié de l’effectif mondial

des enfants non scolarisés, alors

qu’elle ne représente qu’un dixième de

la population mondiale. Cinq ans

avant 2015, vingt-neuf pays avaient un

taux de scolarisation inférieur à 85 %

et ont très peu de chance d’atteindre

l’objectif avant la date fixée. La situa-

Afrique : à la dure école de

l’éducation pour tous

tion est pire au Sahel, où le taux d’accès

dans le primaire n’atteint pas la

moitié de l’effectif total.

L’entrée tardive en première année

d’enseignement est signalée comme

un gros obstacle à la réalisation de

l’enseignement primaire universel.

Elle est plus fréquente dans les

ménages pauvres, car les enfants

pauvres habitent plus loin de l’école et

que les transports sont plus coûteux

pour eux. Certains ne vont pas à l’école

avant de pouvoir parcourir à pied ces

grandes distances.

Le problème réside aussi dans le

maintien jusqu’au bout (taux d’achèvement)

du cycle : au Sahel, ce taux

d’achèvement est d’environ 37 %. La

pauvreté exerce plus d’effet sur la survie

que sur l’entrée à l’école. Selon les

enquêtes, les coûts financiers de l’éducation

constituent le facteur le plus

important pour les ménages, lorsqu‘ils

décident d’envoyer ou non leurs

enfants à l’école ou de les y maintenir.

Le facteur travail (de l’enfant) n’intervient

qu’en seconde place.

Objectif 3. Répondre aux besoins

éducatifs des jeunes et des adultes.

Le taux brut de scolarisation dans le

premier cycle du secondaire n’était

que de 52 % en 2010 dans les pays à

faible revenu, et seulement de 40 %

en Afrique subsaharienne. Des millions

de jeunes n’acquièrent aucune

compétence fondamentale pour

gagner leur vie.

Seulement 24 % des jeunes filles et

36 % des garçons sont capables d’in-

Mai 2013 ● Afrique Asie

diquer les moyens de prévenir la transmission

du VIH par voie sexuelle et de

réfuter les idées fausses sur la contamination

par le virus.

Objectif 4. Améliorer les niveaux

d’alphabétisation des adultes de 50 %

d’ici à 2015. Le nombre d’adultes

analphabètes n’a reculé que de

881 millions en 2005 à 775 millions

en 2010. Seuls trois pays (sur 40

concernés) devraient atteindre l’objectif

: la Chine, la Guinée Équatoriale et

la Malaisie.

Objectif 5. Évaluer la parité et l’égalité

entre les sexes dans l’éducation.

Les filles continuent d’être défavorisées

dans soixante pays.

Objectif 6. La qualité de l’éducation.

En Asie du Sud et de l’Ouest, le

nombre d’élèves par enseignant a crû

de 36 à 39. En Afrique subsaharienne,

il a légèrement augmenté de 42 à 43.

restant le plus élevé du monde. Dans

douze pays, la proportion d’enseignants

ayant reçu une formation

conforme aux normes nationales est

inférieure à 50 %. On observe une

valeur moyenne de 65 % de rétention

des acquis de l’alphabétisation après

six années d’études pour des adultes

ruraux, mais au Mali et au Niger, le

chiffre n’est plus que de 45 %, contre

85 % en Éthiopie et 95 % au Rwanda.

Ces différences sont essentiellement

liées à la qualité des services offerts,

notamment le nombre d’élèves par

enseignant (souvent supérieur à 80) et

la formation de l’enseignant.

Le suivi du financement de l’édu-

EN 2011, L’AIDE INTERNATIONALE A DIMINUÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS

DEPUIS 1997. ELLE AVAIT STAGNÉ EN 2010.


cation primaire universelle : les deux

tiers des pays à revenus faibles et

moyens inférieurs ont continué à

accroître leur budget d’éducation

durant les années de crise, mais certains

pays comme le Niger et le

Tchad ont opéré des coupes sensibles

en 2010.

Pourquoi cette insistance sur ce cas

de l’Afrique subsaharienne ? Parce

qu’il est prévu que sa population

double d’ici à 2050 avec un taux d’accroissement

d’environ 2,5 % par an,

alors que la croissance du PIB ne

dépasse que faiblement ce taux sur le

long terme, n’apportant qu’une amélioration

minime du niveau de vie par

habitant.

Par ailleurs, la productivité des agriculteurs

africains est médiocre par rapport

à celle des asiatiques. L’explication

là encore est clairement liée au

niveau d’éducation : un agriculteur

analphabète sera incapable d’utiliser

efficacement les engrais, de sélectionner

les meilleures cultures et d’opérer

les investissements nécessaires. La

preuve: la culture irriguée n’occupe en

Afrique que 4 % du potentiel.

Il a aussi été constaté depuis plus de

vingt-cinq ans que l’éducation des

filles engendrait un recul de l’âge du

mariage, donc l’âge de la première

En 2010, vingt-neuf pays avaient un taux de scolarisation

inférieur à 85 %. Et la situation est pire au Sahel.

naissance, et qu’elle espaçait les grossesses,

provoquant une forte décroissance

du nombre d’enfants. La majorité

de ces impacts sociaux sont

obtenus après une scolarité primaire

complète. L’impact additionnel du

secondaire est sensiblement inférieur,

celui du supérieur n’est plus que de

9 % seulement.

◗ Retard francophone

Les systèmes éducatifs se développent

en affrontant des difficultés progressives.

Ils mettent d’abord en place

des établissements dans les zones

urbaines, le reste allant aux zones

rurales d’habitat dispersé. Or, celles-ci

sont plus nombreuses en Afrique subsaharienne,

où par ailleurs les recettes

fiscales sont faibles. L’éducation primaire

universelle ne pourra donc progresser

rapidement que si les pays de

cette zone bénéficient de l’appui des

pays riches. L’aide internationale y est

nécessaire, plus spécifiquement française

pour sa partie francophone, nettement

en retard par rapport à la partie

anglophone.

En 2011, l’aide internationale a

diminué pour la première fois depuis

1997. Elle avait déjà stagné en 2010.

Sur les 5,9 milliards de dollars d’aide

totale à l’éducation de base versés en

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

2010, seulement 1,9 milliard a été

alloué aux pays à faibles revenus.

L’Afrique subsaharienne n’a reçu que

la moitié des fonds supplémentaires

prévus.

Qu’en est-il de l’aide française au

développement dans le secteur de

l’éducation ? La France s’est engagée

à aider les pays pauvres (surtout

d’Afrique) à atteindre l’OMD concernant

l’éducation. Selon les statistiques

rassemblées par l’OCDE,

l’aide française en Afrique est la suivante

: le total des versements français

en 2006 était de 909 millions de

dollars ; il a cru à 1 189 millions en

2010. Mais la ventilation par pays

offre de nombreuses surprises :

Mayotte, absente en 2006, a reçu

416 millions de dollars en 2010.

Cependant, ce territoire d’outre-mer

devenu département français en 2011

est devenu inéligible à l’aide au

développement à cette date, selon les

critères adoptés par l’OCDE. Cela

provoquera une baisse significative

des apports français à ce titre.

L’Algérie et le Maroc ont perçu en

2010 respectivement 121 et 145 millions

de dollars. Par contre, les pays

les plus concernés par les Objectifs du

Millénaire comme le Burkina Faso, le

Mali et le Niger n’ont perçu respectivement

que 16, 22 et 8 millions de

dollars. En outre, les chiffres cités

concernent l’ensemble de l’éducation.

Si on considère l’éducation de base, le

total à l’Afrique se limite à 178 millions

de dollars en 2010. Soit, pour ces

mêmes pays à 2, 6 et 2 millions, nettement

moins que les 10 % des financements

fournis par les pays eux-mêmes.

Pour information, les versements

concernant l’éducation supérieure et la

formation professionnelle atteignaient

620 millions de dollars en 2010. Si la

France veut tenir ses promesses, elle

doit donc soit augmenter significativement

son aide totale, soit la répartir

différemment.

En effet, si l’aide multilatérale est

restée constante pour l’éducation de

base, un progrès sensible est intervenu

du côté de l’aide bilatérale géré par

l’Agence française de développement

(AFD). Les quatorze pays francophones

prioritaires de l’Afrique subsaharienne,

qui avaient reçu 35 millions

d’euros en 2010, auront perçu 40 millions

d’euros en 2011 et 2012 et

devraient bénéficier d’environ 50 millions

d’euros en 2013. ■

73


74 Économie

Entretien Après que, en plein hiver islamiste, Tunis eut accueilli le Forum social mondial dans

l’indifférence des médias, malgré un succès d’audience, Gustavo Massiah, économiste et figure

de l’altermondialisme et de la solidarité internationale, évoque les profonds remous qui

secouent le monde arabe.

« La démocratie est un apprentissage

Propos recueillis par Fériel Berraies Guigny

Pionnier de l’altermondialisme,

ingénieur économiste de formation,

Gustavo Massiah est né

d’un père italien et d’une mère juive

de Turquie. Il s’éprend très tôt du

monde arabe et de l’Afrique du Nord.

Mais ses combats s’étendent aux différentes

problématiques des pays du

Sud. Très impliqué dans les ONG de

solidarité internationale et de droits

humains en France, il a été président

du Centre de recherche et d’information

sur le développement (Crid, collectif

d’une cinquantaine d’ONG),

membre fondateur du Centre d’études

et d’initiatives de solidarité internationale

(Cedetim), de l’Association internationale

de techniciens, experts et

chercheurs (Aitec) et du réseau Initiatives

pour un autre monde (Ipam). Il

est membre fondateur et membre du

Conseil scientifique d’Attac (dont il a

été vice-président de 2001 à 2006) et

du Conseil international du Forum

social mondial. Il a publié de nombreux

écrits, articles et contributions

sur les thématiques du développement,

des rapports Nord/Sud, de la solidarité

internationale, des droits économiques,

sociaux et culturels…

■ L’altermondialisme, une profession

de foi?

❒ Oui, c’est le résultat d’un parcours

de toute une vie. Si l’on essaie de

décrypter ce mouvement, on peut dire

que la mondialisation a eu plusieurs

phases. Et dans chaque phase, il y a

une logique dominante et une logique

anti-systémique, qui remet en cause le

courant dominant. C’est la relation

entre les deux qui fait l’Histoire.

du Nord au Sud »

■ Quand a commencé l’altermondialisme

?

❒ Le mouvement anti-systémique que

l’on nomme mouvement altermondialiste

est né dans la phase qui a commencé

dans les années 1980, celle que

l’on appelle de « la financiarisation ».

Il prend d’abord pied dans les pays du

Sud, où on s’insurge contre les effets

de la dette, les pénuries alimentaires…,

et où on proteste contre la Banque

mondiale, le Fonds monétaire international

(FMI) et l’Organisation mondiale

du commerce (OMC), leurs

plans d’austérité imposés au fil des

ans. Ce mouvement est héritier des

mouvements pour la décolonisation,

des luttes sociales, des luttes ouvrières

et paysannes, pour la démocratie dans

les années 1965-1973. Tous ces mouvements

remettent en cause les systèmes

d’oppression et d’exploitation.

Puis vient la phase des forums économiques

mondiaux, dont celui de

Porto Alegre (Brésil), qui crée un nouveau

mouvement social de protestation.

Il va se déployer par la suite dans les

différentes régions du monde. Ce dernier

mouvement se situe dans la lignée

des mouvements d’émancipation.

■ L’impérialisme est en crise, mais

on en subit toujours ses effets pervers…

❒ L’impérialisme n’a jamais été un

long fleuve tranquille, car il a été

secoué de tout temps par la résistance

des peuples. En 1977, avec Samir

« NE PAS DÉPENDRE DES OUKASES CONJOINTS DU FMI,

DE LA BANQUE MONDIALE ET DES MONARCHIES DU GOLFE. »

Mai 2013 ● Afrique Asie

Amin, nous avions déjà écrit La Crise

de l’impérialisme (Éditions du Midi).

Cette crise prend des formes différentes

selon les phases historiques. Il y

a d’abord eu la colonisation, puis, de

1914 à 1945, une deuxième étape avec

les guerres, les fascismes, les crises

financières… Un peu comme ce que

nous traversons aujourd’hui.

◗ Prolongement de la décolonisation

La crise est d’une grande multiplicité

: elle est financière, boursière, alimentaire,

concerne l’endettement, les

subprimes, le logement, notamment

aux États-Unis, etc. Mais elle est

d’abord sociale. Tout le monde admet

aujourd’hui qu’il y a une profonde

crise due aux inégalités sociales, qui

ont atteint un niveau jamais égalé.

Quand les « Occupy Wall Street » sortent

le slogan « Vous êtes 1 % et nous

sommes 99 % », cela montre l’ampleur

de la problématique.

■ Dans la démocratie d’Utopia

Land, quels pays seraient les

meilleurs élèves ?

❒ On pourrait dire que certains pays

comme les Pays-Bas ou la Suède sont

plus impliqués démocratiquement par

l’importance qu’ils donnent aux collectivités

locales, par exemple. Néanmoins,

cela ne les exclut pas de participer

à une forme de regroupement

mondial. Dans mon livre Stratégie

altermondialiste (Éd. La Découverte),

j’ai bien expliqué ce phénomène.


■ Le défi serait donc de construire

une démocratie mondiale pour la

période à venir ?

❒ Instaurer une démocratie mondiale

reviendrait entre autres à s’interroger

sur le système capable de garantir la

liberté et les droits. La démocratie ne

revient pas à se satisfaire d’institutions

formelles. Il faut l’appréhender, pays

par pays et à différents niveaux.

■ La démocratie occidentale appliquée

dans certaines régions du Sud,

notamment en Afrique du Nord,

paraît avoir ses limites…

❒ Effectivement, les effets de l’aprèsrévolution

dans certains pays, dont la

Tunisie, ont conduit à de grandes souffrances

et de profonds questionnements.

Mais je reste très optimiste,

tout en étant très conscient des dangers

de cet « après-révolution ». Il faut

rester vigilant. Comme dans toutes les

révolutions, il sera nécessaire de laisser

le temps au temps, et accepter qu’il

y ait des avancées et des reculs. Se

dire aussi qu’il faudra tout un reformatage

culturel auprès de populations qui

n’étaient pas auparavant au fait de

l’exercice de la démocratie.

La notion de Sud renvoyait aux pays

décolonisés qu’on avait essayé d’enfermer

dans une représentation du

Tiers Monde. Or, la représentation

Nord-Sud n’est plus suffisante aujourd’hui.

D’abord parce qu’il y a, dans

chaque pays et à l’échelle mondiale,

un Sud dans le Nord et un Nord dans

le Sud. La montée en puissance des

Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine,

Afrique du Sud) qu’on appelle de

manière approximative les « émergents

», et la crise relative de l’hégémonie

de l’Europe et des États Unis

traduisent l’importance des bouleversements

géopolitiques en cours. En

fait, dans le monde actuel, nous

sommes dans le prolongement de la

décolonisation qui est inachevée.

Ce qui se passe au Maghreb et au

Machrek constitue l’ouverture d’un

nouveau cycle de luttes et de révolutions.

Elles ont commencé en Tunisie,

se sont étendues à l’Égypte puis à

toute la région. Il s’agit d’un soulèvement

des peuples autour de revendications

clairement exprimées : la justice

sociale, les libertés, le refus des

inégalités, de la corruption et de la

domination. Ces revendications ont

traversé la Méditerranée pour s’exprimer

de manière spécifique avec les

Indignés en Espagne, au Portugal et

en Grèce, puis elles ont traversé l’Atlantique

avec les « Occupy Wall

Street »…

■ Il y a également une « salafisation

» du Sahel…

❒ Ce qu’on appelle l’islamisme, sous

ses différentes acceptions, n’est pas

tombé du ciel! Il s’est développé à

partir des conditions de vie catastrophiques

des couches populaires dans

les différents pays. Cette situation

sociale a été fortement accentuée par

les politiques néolibérales qui ont

accru la précarité et la misère. Dans de

nombreux pays, des dictatures se sont

imposées pour garantir aux multinationales

et aux États dominants l’accès

aux matières premières, le contrôle

des flux migratoires, les programmes

d’ajustement structurel. Ces dictatures

ont développé à une grande échelle

Mai 2013 ● Afrique Asie

la région n’est pas des investissements

ou des subventions. Ces transferts sont

toujours coûteux sur le plan politique,

et même sur le plan économique, car

ils sont conditionnés. Après la guerre,

le plan Marshall avait pour objectif

d’engager les pays européens sur la

voie d’un développement capitaliste

de marché, alors que dans beaucoup

de pays européens, notamment la

France, des gouvernements issus de la

Résistance pouvaient être tentés par

d’autres voies.

◗ Privilégier la consommation populaire

Dans les pays de la région, l’urgence

est de relancer les économies sur les

bases actuelles, par exemple le tourisme

pour la Tunisie. Mais ce qui sera

déterminant, ce sera de lancer un projet

économique et social de transfor-

Gustavo Massiah: « Les politiques néolibérales ont accru la précarité et la misère. »

l’affairisme clanique et la corruption,

provoquant dans les populations un

rejet moral des couches dirigeantes.

L’échec des réponses socialiste et baasiste

a ouvert la voie à la recherche de

nouvelles réponses, que les courants

islamistes ont réussi à incarner au

niveau d’une partie des peuples. Les

réponses à ces questions sont d’abord

internes.

■ Un plan Marshall aurait-il pu

aider certains pays du monde arabe

et sahélien? Même si des allégeances

politiques avec le Golfe continuent

d’alimenter les bras armés des nouvelles

politiques fondamentalistes...

❒ Ce qui manque d’abord aux pays de

mation sur des bases nouvelles en privilégiant

la consommation populaire.

Un tel projet nécessitera une modification

des règles économiques internationales

pour ne pas dépendre des

oukases conjoints du FMI, de la

Banque mondiale et des monarchies

du Golfe. Cette modification n’est pas

préalable : elle résultera de l’engagement

de pays dans d’autres directions

qui amènera à revoir les règles internationales.

On peut le voir en Amérique

latine avec des pays comme le

Brésil, le Venezuela, l’Équateur ou la

Bolivie, qui forcent la Banque mondiale

et le FMI à négocier sur d’autres

fondements que les leurs. ■

75

D. R.


76 Culture Infos

Zhao Wei à l’honneur

Réalisatrice et

comédienne, qui s’est

imposée en 1995 dans la

série télévisée Princess

Pearl, très populaire en

Asie, Zhao Wei sera

l’invitée d’honneur de la

troisième édition du

Festival du cinéma chinois

en France. La manifestation

a été programmée du

13 mai au 19 juin et aura

lieu à Paris, Marseille,

Lyon, Biarritz, Strasbourg

et Cannes. Lors du Festival,

la célèbre interprète

de A time of Love

présentera en exclusivité

sa première réalisation :

So Young.

Un véritable événement,

car la projection se

déroulera simultanément en

Chine et en France. ■

La culture africaine

doublement en deuil

Il était le père de la

littérature africaine

contemporaine, auteur du

roman culte Le Monde

s’effondre, publié en 1958.

Elle était l’une des

chanteuses les plus

populaires d’Afrique de

l’Est, magnifique interprète

du taarab, le répertoire

traditionnel de l’archipel de

Zanzibar, en Tanzanie.

L’écrivain nigérian Chinua

Achebe est mort le 21 mars

dernier à l’âge de 82 ans.

Bi Kidude est décédée à

son domicile, sur son île

Agenda

Reggae guyanais

• Vedette de la musique

guyanaise et titulaire d’un

style de reggae mêlé aux

influences locales, Chris

Combette sera en concert à

Paris le 17 mai, aux

Combustibles, 14 rue Abel,

dans le 12 e

arrondissement. ■

D. R.

D. R.

natale. Deux pertes

immenses pour la culture

africaine. ■

Tambours en tournée

En 2013, le groupe de

batteurs le plus

spectaculaire d’Afrique

centrale, les Tambours de

Brazza (République du

Congo), fête ses vingt ans

de carrière. Après avoir

sorti l’album Sur la route

des caravanes, la formation

a entamé une tournée

internationale avec de

nombreux concerts, surtout

en France. Un spectacle est

d’ailleurs programmé au

centre culturel Georges-

Pompidou à Vincennes, en

banlieue parisienne. Le son

de l’Afrique contemporaine

avec des rythmes de transe,

des danses hypnotiques et

des mélodies ancestrales, le

tout dans un mélange

époustouflant de tradition et

recherche musicale. ■

Mai 2013 ● Afrique Asie

Amoussou filme la corruption

près avoir imaginé, dans son premier film Africa Paradis,

Ace que pourrait être un monde où les rôles de l’Afrique et

de l’Europe seraient inversés, Sylvestre Amoussou a choisi la

corruption pour thème de son second long métrage en tant que

réalisateur. Un pas en avant conte l’histoire de Koffi Dodomey,

un simple marchand de fruits et légumes vivant dans une

grande ville africaine indéterminée qui, en voulant retrouver

son frère disparu, fait éclater au grand jour une affaire de corruption.

Elle éclabousse membres du gouvernement, consuls et

hommes d’affaires, mettant en danger ses proches et lui-même.

Le message du réalisateur est donc clair : la corruption touche

tout un chacun ; et même les actes du plus simple des hommes

peuvent aider à la combattre. Pour faire passer ce message, Sylvestre

Amoussou a préféré au didactisme d’un documentaire le

caractère divertissant d’un thriller, ponctué d’action, d’humour

et de romance. Le spectateur assiste ainsi à une intrigue à

l’américaine, mais qui bénéficie d’un message de fond en forme

d’encouragement aux populations à mener leurs pays vers la

démocratie. Le tout est soutenu par des acteurs pleinement

investis dans le film, à l’image de Sylvestre Amoussou qui joue

lui-même le personnage principal, assumant ainsi doublement

le rôle du dénonciateur de la corruption et de celui qui, le premier,

fait un « pas en avant ». ■ Nathan Fredouelle

◗ Un pas en avant, les dessous de la corruption, de Sylvestre Amoussou,

Bénin, 2010, avec Sylvestre Amoussou, Thierry Desroses, Sandra Adjaho,

Sidiki Bakaba…

D. R.

Biguine & jazz

• Bientôt dans les bacs le

prochain album de la

vocaliste martiniquaise

Adèle Belmont, avec un

ensemble de « chansons à

danser » d’un genre inédit,

à la croisée des chemins de

la biguine et du jazz, du

blues et du classique. ■

D. R.


Photos: © Arami

Arts pluriels : une galerie vivifiante

es mélanges ne lui font pas peur, au contraire, ils font

Lmême toute la richesse du lieu. À cheval sur les cinq continents,

la galerie Arts pluriels revendique haut et fort son ouverture

d’esprit et un goût affirmé pour la diversité. Inauguré fin

1991, à l’initiative de Simone Guirandou-N’Diaye (médaillon),

critique d’art et galeriste, l’espace est niché au cœur de Cocody

à Abidjan, la capitale ivoirienne. C’est dans ce cadre que,

depuis plus de vingt ans désormais, la grande dame officie, ne

ménageant pas ses efforts pour promouvoir l’art plastique

contemporain et l’art traditionnel africain. Dans sa galerie, elle

offre d’ailleurs volontiers ses commentaires avisés au visiteur.

Ce dernier peut y découvrir une riche exposition permanente

dans laquelle les toiles d’artistes ivoiriens (Jacques Stenka,

Mathilde Moro, Frédéric Bruly Bouabré…) côtoient celles

d’artistes étrangers (Ahmed Hajeri, Ablade Glover…), mais

aussi quelques belles pièces d’art traditionnel (Côte d’Ivoire,

Mali, Guinée, Cameroun, RDC…). Ponctuant la vie de la galerie,

des expositions sont aussi régulièrement organisées. La

dernière en date, « Made in Côte d’Ivoire », était consacrée à

l’œuvre (photo) de Jean-Servais Somian, designer-ébéniste et

sculpteur. Au programme : consoles, commodes, coffres,

chaises, tables… entièrement revisités par l’artiste, un adepte

du bois de cocotier, qui a confié la fabrication de toutes ses

créations à des artisans locaux. Pour faire court, une joyeuse

galerie et une belle vision de l’art. ■ Bachar Rahmani

◗ www.galerie-artspluriels.com

Agenda

Ramsès II

• Vieille de 3 000

ans, une nouvelle

pyramide appartenant

à un vizir du

pharaon Ramsès II

a été découverte

à Louxor, dans

le sud de

l’Égypte. ■

D. R.

Mai 2013 ● Afrique Asie

Irak, terre brûlée

Pour la première fois,

l’artiste irakien de

Londres, Dia al-Azzawi

(photo), était représenté à

l’incontournable rendezvous

parisien de l’art

moderne et contemporain,

Art Paris Art Fair 2013

(stand de la galerie Claude

Lemand). Son cri de révolte

et de colère contre la folie

meurtrière de la guerre a

ainsi résonné sous la nef du

Grand Palais avec Bilad

al-Sawad (Terre noire) et

autres créations. Cette série

de peintures, dessins et

sculptures, réalisée

entre 1994 et 2011, lui a été

directement inspirée par le

conflit en Irak. À travers

ces œuvres, Dia al-Azzawi

évoque une terre autrefois

fertile, devenue noire,

brûlée par les armes de

destruction massive. ■

B. Rahmani

◗ www.claude-lemand.com

© Galerie IF © Arami

Danse congolaise

Tiré du lingala, langue

nationale en République

démocratique du Congo, le

mot losanganya veut dire

« rencontres » et symbolise

le lieu stratégique d’un

village. C’est aussi le nom

d’une compagnie de danse

congolaise et d’un espace de

libre échange sur les maux

qui rongent la société.

Didier Etiho, le chorégraphe

de la troupe, a créé un

spectacle dont l’histoire se

déroule dans un bar de

Kinshasa où les gens, réunis

autour d’un verre de vin,

discutent sur les sujets

divers du quotidien d’une

grande ville d’Afrique

centrale. ■

Musiques urbaines

Les rappeurs Bouba,

La Fouine et Orelsan,

la formation camerounaise

X Maleya, le musicien de

République démocratique

du Congo Fally Ipupa, la

chanteuse gabonaise

Patience Dabany sont parmi

les artistes nommés pour

les dix catégories des

premiers Trace Urban

Music Award, en France.

Organisée par le groupe

Trace et la chaîne Canalsat,

c’est la seule cérémonie

dont le jury est le public.

La remise des prix

musicaux aura lieu dans la

salle parisienne du Trianon

(18e arrondissement), le

14 mai. ■

No limit

• « No limit 2 ». Pour le

deuxième épisode de sa

série une œuvre/un artiste,

la galerie Imane-Farès

(Paris) invite Sammy

Baloji, Mohamed el-Baz

(installation en photo)

et James Webb,

jusqu’au 8 juin. ■

77


78 Livres

D. R.

Nouvelles Six histoires qui nous parlent de femmes branchées au voltage de la réalité. Les

personnages de Landria Ndembi sont à l’image de leur temps, révélateurs de nos errances.

Propos recueillis

par Roger Calmé

Elle avait édité, en

2006, un ouvrage

(remarqué) sur le

travail des enfants en

Afrique subsaharienne.

Écriture de sociologue

attentive, précise…

Quantités qu’elle conserve

aujourd’hui dans ce recueil

de nouvelles. Denise

Landria Ndembi entretient

un contact permanent avec

la réalité, le poids et

l’épaisseur des choses.

■ Comment avez-vous

construit ce recueil?

La réalité ne semble pas

vous quitter.

❒ Tu n’achèteras pas ma

Dans la peau d’une femme

peau, Madame

l’ambassadrice,

aborde des

thèmes

importants de

notre société:

chômage, VIH,

infidélité,

maltraitance des enfants…

Et la femme en est l’actrice

et la victime. Dans le cas de

Marianne, cocufiée par son

mari, il y a la blessure, puis

le pardon par amour, pour

le bonheur des enfants.

Avec Larissa, les moqueries

de ses voisins parce que

sa peau est noire d’ébène

et qu’elle refuse

de se dépigmenter.

Ou encore Marielle,

l’épouse du diplomate,

• Le refus de l’esclavitude. Résistances

africaines à la traite négrière, Alain

Anselin, Éd. Duboiris, 214 p., 20 euros.

En 1235, après avoir défait Sumaworo

Kanté, le souverain féticheur des Soso,

Soundiata Keïta pose l’acte fondateur de

l’Empire mandingue et abolit l’esclavage.

Environ trois siècles avant le début de l’affreuse

traite transatlantique par les négriers

européens, le combat est engagé en

Afrique contre la plus déshumanisante

forme de servitude. Elle se

poursuivra plus tard sur les côtes du

continent, pendant la longue traversée

océanienne et aux abords des

plantations ou de l’habitation du

maître sur les terres du Nouveau

Monde. Une histoire de luttes

armées et de fuites nocturnes, de

repaires insaisissables et de rébellions

sanglantes, souvent méconnues,

que l’auteur de cet ouvrage

reprend, avec des témoignages inédits et des

documents à l’appui. Car, encore une fois, et

surtout en cette période de récolonisation, la

soumission n’est pas une fatalité!■ Luigi Elongui

D. R.

D. R.

Mai 2013 ● Afrique Asie

impliquée dans

des œuvres

humanitaires

à l’insu

de son mari…

Des actions

fortes qui

contribuent à

l’épanouissement de la

femme et de son entourage.

Elle peut être naïve,

entreprenante,

manipulatrice, jalouse, mais

elle incarne cette femme

dans notre société, avec ses

ambiguïtés.

■ Pourquoi ce passage de

l’essai à la fiction?

❒ Tous les styles ont leur

propre énergie. En 2006,

j’ai écrit cet essai sur le

travail des enfants au Bénin,

Gabon et Togo. Mais je

pense que si la forme

diffère, on peut aussi faire

passer d’autres messages

par le roman, la nouvelle, la

poésie ou le théâtre. C’est

également valable avec le

style… Pour ma part, je

préfère un langage

accessible au plus grand

nombre. Et les lecteurs en

sont heureux.

■ Vos lecteurs, oui, et

votre entourage proche?

❒ À l’instar du premier

livre, il y a eu un accueil

très chaleureux. La diversité

des thèmes abordés a

encore plus retenu leur

attention. Et ce sont eux

d’ailleurs qui m’ont aidée à

financer la première

• La Rose dans le bus jaune,

Eugène Ébodé, Éd. Gallimard/Continents

Noirs, 320 p., 19,90 euros.

Le septième opus littéraire de l’écrivain

camerounais Eugène Ébodé, actuellement

chroniqueur au journal Le Courrier

de Genève, en Suisse, se déroule aux

États-Unis au cœur du mouvement pour les

droits civiques. La remémoration

salutaire d’une époque où la

mobilisation bravait les barrières

raciales, malheureusement révolue

si on la compare à l’indifférence

criante qui fait aujourd’hui

le lit des agressions féroces des

puissances dominatrices. L’épisode

autour duquel se tisse la

trame narrative a lieu le

1er décembre 1955 à Montgomery,

Alabama, dans un bus

jaune : dressé face à une femme

noire assise, un homme blanc

intime à cette dernière de se

lever. Rose resta assise « pour tenir debout ».

Depuis, elle est la rose dans le bus jaune de

Cleveland Avenue… ■ L. E.


D. R.

commande chez mon

éditeur (1) . De cela, je leur

suis reconnaissante.

■ Tout écrivain a des

« parents » littéraires,

des auteurs qui l’ont

accompagné. Les vôtres?

❒ Certainement ceux qui

ont évoqué la souffrance des

femmes. Je pense à Amadou

Koné, dans Les Frasques

d’Ebinto, à Mariama Bâ

avec Une si longue lettre, à

Okoumba Nkoghe pour

Siana, ou encore à Justine

Mintsa avec L’Histoire

d’Awu, et beaucoup d’autres

encore. Ces écrivains ont

cette magie de décrire les

choses sur lesquelles il

m’arrive, maintenant

encore, de verser une larme.

Je fais corps avec la douleur

de Ramatoulaye Fall,

Maïmouna, Siana, Awu,

Antoinette… Sacrifiées par

celui-là même qui lui a

donné la vie. Et dire que

plein de jeunes filles

subissent encore les pires

sévices de leurs géniteurs.

■ Une jeune auteure vous

demande des conseils sur

la façon d’aborder

l’écriture…

❒ Je lui parlerais du choix

des thèmes, de la façon

d’orienter son histoire. Pour

moi, un personnage est le

reflet de la société. On va

l’habiller pour que l’histoire

colle au plus juste à la

réalité. Ensuite, il y a la

qualité du dialogue,

l’épaisseur du personnage.

Faire passer des émotions

au travers de ces échanges

de mots et de ce qu’ils

traduisent en termes de

personnalité. Être précis. Et

se dire que certains thèmes

peuvent aussi porter

préjudice à leur auteur. Bien

être conscient de son statut

d’écrivain, que l’on soit

humaniste, partisan,

spirituel, et en accepter les

conséquences, comme les

critiques. Toute œuvre n’est

pas forcément bien

accueillie. ■

◗ Tu n’achèteras pas ma peau,

Madame l’ambassadrice, Denise

Landria Ndembi, La Doxa

Éditions, 155 p., 12 euros.

• Les Miroirs de Frankenstein,

Abbas Beydoun. Éd. Actes sud,

144 p., 19,80 euros.

C

’est avec une sincérité toute contrôlée

que le Libanais Abbas Beydoun nous

offre quelques instantanés de son

enfance et de sa vie d’adulte. Dans le plus

grand désordre chronologique, ce poète, écrivain

et journaliste dévoile une

dizaine de tableaux. Des tranches de

vie pleines de contradictions, à

l’instar de son aventure avec une

parente voilée, dont il restera à

jamais le cousin préféré : « On

écarte le tabou en toute simplicité,

et puis on le remet tout aussi simplement

à sa place. Le voile, c’était

la permission pour le désir d’apparaître

sans embarras, et pour le

corps, de se contempler librement. »

Et si l’ensemble est plutôt rieur, le

lecteur sera aussi confronté à

quelques pages angoissantes, notamment

sur la dépression. Un jeu de

miroirs (déformants ?) qui offre une certaine

vision de la vie. ■ B. R.

Mai 2013 ● Afrique Asie

Du beau fabliau

Âme sensible s’abstenir! C’est du pétant et du pétaradant

que nous offre Harry Bellet dans ce nouveau

livre * , lui qui nous avait habitués à des univers

plus feutrés dans des romans policiers captivants. De

frivoles aventures? Que nenni! Sous des apparences grivoises

et fort trompeuses, ce roman historique nous

plonge avec beaucoup d’érudition dans un XVIe siècle en

pleine ébullition. Même si Harry Bellet s’accorde des

libertés et l’annonce d’entrée de jeu : « Puisqu’un bon

lecteur croit toujours ce qui est écrit, puissent mes amis

historiens de l’art bien vouloir pardonner ce qui suit… »

L’histoire commence précisément en 1515. L’année

de la sanglante bataille de Marignan qui oppose le

jeune roi François 1er de France et ses alliés vénitiens

aux mercenaires suisses pour le contrôle du duché de

Milan. En Turquie, le prince Soliman s’entretient avec

son fidèle esclave, Renos le Grec, et s’imagine déjà sur

le trône du sultan. Au Vatican, le pape Léon X rédige

et signe de sa main une malheureuse phrase (disons les

choses, un blasphème) sur un vélin qui s’envole par la

fenêtre – hasard ou souffle divin ? Passant de main en

main, ce parchemin compromettant sera le fil conducteur

du récit, le prétexte pour une

longue errance jusqu’à Bâle.

Mais 1515, c’est aussi et surtout

l’année où l’imagier Jean

Jambecreuse, décide de quitter sa

ville natale d’Augsbourg pour

parfaire son apprentissage à Bâle.

Un personnage directement inspiré

du peintre et graveur allemand

Hans Holbein le Jeune

(1497-1543), lui-même fils du

peintre Hans Holbein l’Ancien et

frère cadet d’Ambrosius Holbein,

avec lequel il étudie dans l’atelier

paternel.

C’est donc à la suite du truculent

Jean Jambecreuse (fort généreusement

doté par la nature, ce

qui n’est pas un détail) que le lecteur

s’immerge dans la vie quotidienne de Bâle, en

pleine Renaissance. Au fil des aventures et des rencontres

avec Érasme ou Léonard de Vinci, pour les

plus glorieuses, l’artisan imagier se transforme en

artiste peintre. Il étudie aussi le latin, ce qui lui vaut

d’être rebaptisé Ioannes Holpenius. Et fait l’apprentissage

de la vie, avec ses hauts et ses bas…

De ce récit (dont on attend la suite avec impatience)

servi par une langue riche et abondante en foisonnements

de toute nature – nous sommes bien au siècle de

Rabelais –, on ne décroche pas. ■ Bachar Rahmani

◗ * Les Aventures extravagantes de Jean Jambecreuse,

artiste et bourgeois de Bâle. Assez gros fabliau, Harry Bellet,

Éd. Actes Sud, 368 p., 22,80 euros.

D. R.

79


80 Culture

Religion L’identité profonde du monde chinois a été bouleversée, tout au long du xx e siècle, par

une politique de modernisation forcée dont les Chinois tentent de rééquilibrer les effets. L’essai

remarquable de Vincent Goossaert et David A. Palmer en explique les motivations et les conséquences

insoupçonnées.

Destructions et recompositions en Chine

Par Habib Tawa

Une idée commune

voudrait que les

grands concepts,

communément admis dans

de nombreuses sociétés,

soient le propre de

l’ensemble de l’humanité.

Ainsi en est-il de la notion

de religion que se partagent

les univers culturels juif,

chrétien, musulman et

autres. En dépit de leurs

différences, chacun d’entre

eux définit pour soi un

domaine religieux et le

distingue des activités

superstitieuses et technicoscientifiques.

Paradoxalement, ce

découpage était étranger à la

société chinoise

traditionnelle. Le mot et la

notion de religion sont

absents du vocabulaire

chinois classique. D’autres

classifications y

répartissaient et regroupaient

l’ensemble de la réalité

sociale selon des ordres

différents. Depuis, des

termes proches du mot

religion ont été adaptés et

adoptés.

◗ Un monde révolu...

À partir du XIX e siècle,

l’intrusion agressive des

puissances chrétiennes, dans

un empire du Milieu

chancelant, a poussé de

larges secteurs des élites

chinoises à intégrer les

valeurs des oppresseurs, afin

de redresser leur pays

humilié. Aussi, dans un

grand élan de modernisation

destiné à surmonter la

faiblesse de leur nation, ontelles

décidé d’aligner leurs

conceptions et leur mode de

fonctionnement sur ceux de

leurs dangereux prédateurs.

En conséquence, un abandon

de la dynamique

traditionnelle de la société,

accompagné du rejet d’une

vaste partie de son héritage,

a été imposé autoritairement

à la Chine et s’est propagé

dans ses extensions

extraterritoriales

(émigration). Le

traumatisme de ces

innovations a probablement

été plus violent que le

ravage des nombreuses

guerres, civiles et

étrangères, qui ont dévasté

le pays au cours des XIX e et

XX e siècles.

Cet éclairage

particulièrement fécond du

destin contemporain du

quart de l’espèce humaine

est proposé par deux savants

spécialistes, Vincent

Goossaert et David A.

Palmer. Dans La Question

religieuse en Chine*, une

synthèse brillante,

exhaustive et accessible à

tout homme cultivé, ils

décrivent les chocs

successifs encaissés par la

société chinoise, ses

réactions de défense et

UN LIVRE EXCEPTIONNEL RÉVÈLE LA CONFRONTATION

ENTRE LES RELIGIONS DE CHINE ET LA MODERNITÉ.

Mai 2013 ● Afrique Asie

d’esquive, l’obstination des

réformistes et finalement la

résurgence, sous des formes

renouvelées, des structures

anciennes. L’approche

globalisante des auteurs

s’inspire de la nécessité

d’envisager une société

comme un tout organique,

dont les échanges

réciproques déterminent

l’évolution. Les projets du

pouvoir doivent être étudiés

en parallèle avec les

réactions des groupes

auxquels il cherche à

s’imposer et ceux-ci en

interaction entre eux. Aussi

le mode d’exposition du

livre revient-il sur les

mêmes événements selon

différents angles d’approche

(projets modernisateurs,

réorientations religieuses,

regroupements

traditionalistes, résistances

paysannes, etc.).

Ce tour d’horizon complet,

incluant la diaspora

chinoise, s’appuie sur une

masse énorme de notes, qui

renvoient à une

bibliographie de grande

taille, y compris en chinois

(42 pages), le tout soutenu

par un index exhaustif (29

pages). Cet apparat permet

d’approfondir chaque point

évoqué. Pour autant, une

lecture au premier degré est

aisée, le style est fluide et

l’attention soutenue par les

révélations qui surgissent à

chaque détour de page.

L’inédit de l’approche

contribue à accrocher

l’intérêt du lecteur. On est

loin des biographies

répétitives sur les grands

hommes de la Chine

contemporaine qui

généralement passent

rapidement sur le décalage

considérable entre le monde

de leur jeunesse et celui

qu’ils ont contribué à forger.

Ici, on comprend mieux

d’où vient ce pays et où il

va. Un vrai régal!

Sans vouloir résumer un

livre aussi riche, quelques

observations en donnent un

avant-goût. Depuis des

millénaires la société

chinoise était centrée autour

de l’empereur. Par ses actes,

autant que par les rites qu’il

pratiquait, il maintenait

l’équilibre de l’univers et en

particulier celui de l’Empire.

Cette démarche confondait

déjà le civil et le religieux,

au sens où nous les

entendons. De haut en bas

de l’échelle, les provinces,

les régions et jusqu’aux plus

petites portions du territoire

reproduisaient ce schéma.

Les croyances et les

observances n’imposaient

pas aux sujets des

engagements rigides,

puisqu’ils pratiquaient et

adhéraient, simultanément et

sans exclusive, à des

« enseignements » différents

(taoïsme, bouddhisme,

confucianisme et religions


traditionnelles locales). Leur

vie et leurs besoins

quotidiens étaient assurés

par des activités mêlant sans

les distinguer les savoirs, les

techniques, la magie et la

divination. Selon les cas, la

médecine, la bienfaisance,

Dans l’ïle de Lantau (à Hong-Kong), l’achèvement en 1997 d’un Bouddha colossal de

34 mètres, le Tian Tan, manifeste le retour en force de la religion dans le monde chinois.

l’art de l’écriture, les

méthodes de combat, les

choix de vie, les techniques

de prière et de méditation

obéissaient à des procédures

exercées indifféremment par

des praticiens confirmés, des

lettrés, des fonctionnaires de

temples, des vagabonds

inspirés ou des religieux

vivant en communauté.

◗ ...mais irréductible

Avant même la fin de

l’Empire (en 1911), puis

avec les pouvoirs successifs,

dont celui du Guomindang

(à partir de 1927) et des

communistes (dominants

après 1949), une volonté

farouche d’éradiquer ces

traditions et de les

remplacer par un modèle

distinguant religion, science

et superstition s’imposa. De

nombreux temples furent

rapidement fermés et

transformés en écoles,

tandis que les

manifestations publiques

des cultes s’y rattachant

étaient souvent interdites.

L’enseignement

traditionnel, aboli, fut

remplacé par une formation

à l’occidentale. Les activités

religieuses durent

s’enregistrer comme telles

ou se virent combattues

comme superstitions. On

chercha à détacher les

activités techniques du

substrat cultuel auquel elles

étaient viscéralement liées.

Parallèlement, des groupes

parareligieux (les sociétés

rédemptrices) s’affirmèrent

porteurs de projets civils

Mai 2013 ● Afrique Asie

afin de demeurer sous la

protection de la loi.

Toutes ces transformations

suscitèrent des résistances

plus ou moins sourdes, en

particulier à la campagne.

Les traditions furent

laminées, les fidèles

persécutés, même si certains

se développèrent à la faveur

des interdits (tels les

protestants dont le nombre a

été multiplié par trente en

un demi-siècle). Pour

remplacer l’ancien système,

les nationalistes et surtout

les communistes tentèrent

de fabriquer des rites, des

pratiques et des traditions

nouvelles selon des

catégories occidentalisées.

L’épuisement du

volontarisme maoïste,

entraîné dans d’incessantes

et excessives luttes de

factions, a contribué à terme

à l’échec de ce projet. Sans

le vouloir, le résultat en fut

D. R.

de la résurgence des

modèles anciens sous des

habits neufs.

Aujourd’hui, le retour en

force du fait religieux

s’impose avec l’attachement

quasi superstitieux à des

lambeaux de maoïsme, la

reviviscence des cinq

religions reconnues institutionnellement

(taoïsme,

bouddhisme, islam

protestantisme et

catholicisme, avec le

confucianisme maintenu

dans une situation

ambiguë), la renaissance de

restes des religions locales

et la formation de nouvelles

sociétés parareligieuses,

enregistrées (tel le

Falungong) ou qualifiées de

« secrètes » et donc

interdites. Ce réveil marque

la persistance d’un mode de

fonctionnement s’abreuvant

aux racines anciennes tout

en intégrant des acquis

modernes. Moins bridé

qu’au siècle passé, le monde

chinois réélabore désormais

le nouveau paradigme qui le

conduira demain.

Ce livre exceptionnel nous

permet d’en découvrir les

arcanes. ■

◗ * La Question religieuse

en Chine, Vincent Goossaert

et David A. Palmer,

trad. de l’anglais, CNRS Éditions,

2012, 500 p., 25 euros.

81

D. R.


82 Culture

Roman Dans le style délicat qu’on lui connaît, Alain Blottière entrecroise les destins de Goma

l’adolescent cairote et Nathan le lycéen parisien. Un très joli livre.

Par Corinne Moncel

Chaque livre d’Alain

Blottière est un

enchantement. C’est

d’ailleurs le titre de son

quatrième roman, quinze

ans après l’éblouissant

Saad, écrit à 22 ans et paru

en 1980. Depuis, l’écrivain

balade sa plume délicate et

délicieusement nostalgique

de Djibouti à la

Cyrénaïque, avec une

prédilection pour le pays où

il a longtemps résidé et

qu’il n’a jamais pu quitter

tout à fait: l’Égypte. La

plupart de ses œuvres s’y

déroulent – à la brillante

exception du Tombeau de

Tommy (2009), un retour au

roman après dix ans

d’absence dans ce genre

littéraire. En évoquant le

groupe Manouchian, Alain

Blottière voulut briser le

sortilège égyptien qui

continuait de le posséder

dans les récits auxquels il

se consacra durant son

abstinence romanesque.

◗ Songes d’ailleurs

Mais l’auteur n’a pas

résisté à l’ensorcellement:

avec Rêveurs, il revient

magistralement au pays qui

le hante. Au travers d’une

histoire mettant en scène

une de ses autres

obsessions : l’adolescence,

passage entre l’enfance et

l’âge d’homme où tout et

rien n’est encore joué.

Rêveurs : deux jeunes

garçons, deux réalités

sociales divergentes, deux

mondes aux antipodes, et

pourtant un point de

rencontre dans la ligne de

Lignes de fuite

fuite de leurs songes

d’ailleurs…

D’un côté Nathan, jeune

lycéen français à qui tout

est donné : l’argent,

l’attention, l’amour… sauf

celui de sa mère morte

quand il était enfant.

Nathan qui s’ennuie à

mourir dans sa vie

confortable et ne supporte

ni le réel et ses pestilences,

ni l’affection insistante de

ses proches. Gentil garçon

par défaut, l’adolescent

préfère le monde virtuel des

jeux vidéo et, surtout, le jeu

du foulard, ce « rêve

indien » qu’on atteint en

s’étranglant. Pendant

quelques secondes alors,

entre vie et mort, Nathan

retrouve la ouate maternelle

à jamais perdue.

Goma, lui, n’a jamais

connu le confort de

Nathan : enfant des rues

du Caire, il survit en

ramassant de vieux cartons

dans la partie haute du

quartier de Dar el-Salam, le

plus populaire et plus mal

famé de la capitale

égyptienne. Tout un monde

grouillant de gens rustres

pratiquant mille métiers

informels, de fonctionnaires

corrompus et de flics

sadiques, où la lutte pour

rester en vie n’autorise

aucun relâchement affectif.

L’amitié et la tendresse

existent pourtant dans la

petite bande de Goma, qui

rêve de la France comme

DEUX MONDES AUX ANTIPODES QUI, MIS

EN CONTACT, CRÉENT UN MOMENT UNIQUE DE GRÂCE.

Mai 2013 ● Afrique Asie

l’acmé du bonheur. Mais la

révolte gronde dans le

lointain centre ville.

Galvanisés par les

nouvelles de la « guerre »

place Tahrir commencée

par les « facebooks » pour

déloger le « roi des

voleurs », Goma et ses

amis décident de braver les

obstacles afin de prendre

part à la liesse générale.

On s’en doute : c’est moins

la vie sans joie de Nathan

que celle, poignante, de

Goma, qui captive dans le

roman de Blottière. Dans le

style à la fois simple et

poétique qu’on lui connaît,

s’autorisant plus qu’à

l’accoutumée les phrases

longues, l’écrivain décrit

avec une justesse et une

émotion qui étreignent la

vie de ce petit peuple

d’Égypte, souvent plus

répugnant que valeureux,

bafoué, maltraité, ignoré

des dirigeants mais aussi

des « facebooks » de la

ville riche. Croyant autant

que ces derniers à la fin

d’un règne, le peuple de

Dar el-Salam sera le

premier à comprendre

« qu’il n’y avait jamais eu

de révolution. Le roi des

voleurs et des criminels

n’était qu’une marionnette

manœuvrée par des

hommes en uniformes

chamarrés ».

Goma, qui connaîtra l’enfer

de l’hôpital, de la prison,

des rues gazées et de la

D. R.

morgue, mais aussi la rage

euphorisante de vouloir

mettre à bas un ordre

injuste, croisera Nathan en

vacances imposées sur les

bords du Nil. L’attrait sera

immédiat: l’évidence de

leur gémellité par-delà leur

condition, pour un moment

L’obsession de l’adolescence

sublimée par un style poétique.

unique de grâce à

l’intersection même de

leurs rêves de douceur.

Alain Blottière, qui a

adopté un procédé narratif

original – chaque passage

sur un adolescent se conclut

sans ponctuation pour

mieux faire le lien avec le

point de vue de l’autre

garçon –, a une fois encore

réussi un très joli livre. ■

◗ Rêveurs, Alain Blottière,

Éd. Gallimard, 176 p.,

15,90 euros.


Gabon Tout métier mérite salaire, y compris celui d’écrivain. Évident? Pas tant que ça. Depuis

trois ans, l’éditrice et romancière se bat pour défendre ce droit.

« Éditer c’est mettre au monde l’enfant

de l’autre », affirme Sylvie Ntsame.

Par Roger Calmé

Sylvie Ntsame, de sueur et d’encre

Elle rappelle volontiers

qu’elle a commencé

l’écriture… par la

correspondance

administrative. Très loin de

ses romans d’amour, de

désespérance, de magie

sombre. Une école de la

précision, écriture au

scalpel qui prend toujours

soin à ne pas s’égarer.

Sylvie Ntsame aime que les

mots soient à leur place.

Romancière de son état et

éditrice par conviction, elle

pose sur le livre un regard

très global. Ouvrage de

création, objet de

fabrication, outil

communicant et

économique, il est à la

croisée des chemins.

Complexe, oui, mais

maîtrisable, si l’on pose les

bonnes balises. De ne pas

lui reconnaître sa place

revient à écrire sur du sable.

Retour sur image. À savoir

son premier ouvrage, La

Fille du Komo, achevé en

2004 et pour lequel elle

cherchait un éditeur. « Ici,

au Gabon, il n’y avait

qu’une maison, et je n’ai

reçu aucune réponse à

l’envoi de mon manuscrit.

Je me suis donc tournée

vers la France. » À compte

d’auteur ou d’éditeur, que

l’on paie la fabrication ou

que la maison d’édition s’en

charge, même relents

d’arnaque. Elle accepte

pourtant de publier. « Parce

que l’auteur est prêt à tout

accepter pour que son livre

ELLE A PUBLIÉ CINQUANTE OUVRAGES.

NOMBRE D’ENTRE EUX SONT AU PROGRAMME SCOLAIRE.

D. R.

Mai 2013 ● Afrique Asie

vive. L’Harmattan m’avait

demandé d’acheter

cinquante exemplaires pour

participation aux frais de

fabrication, et ne versait

des droits qu’à partir du

501 e livre vendu. »

Pourcentage consenti, 4 %.

Une misère. Mais la leçon a

bien été retenue. Sylvie

signe le contrat et revient au

pays, écrire… et publier.

« En fait, il y a eu une part

de hasard. Je m’occupais

d’enfants démunis au sein

d’une petite ONG et pour

alimenter les fonds, j’avais

écrit des contes, en me

disant que les droits

pouvaient nourrir

l’association. Mais

impossible de contrôler si je

mettais l’ouvrage dans

d’autres mains. Avec un

deuxième livre, Femmes

libérées battues, et des amis

qui ont accepté de me

confier leurs manuscrits,

l’idée d’éditer est venue. »

Une aventure sous contrôle.

Elle va faire ce que

personne encore n’avait osé

au Gabon. Investir dans les

machines, acheter son

papier, former son

personnel, à tous les

niveaux, maîtriser sa

distribution et, enfin, ce qui

était à la base même du

parcours : « Reconnaître à

l’écrivain sa place. »

Premiers droits d’auteur

payés la même année. Du

jamais vu ! 11 000 francs

CFA, se souvient-elle, à

l’un de ses anciens

professeurs, M. Mbuluku.

Depuis, cinquante ouvrages

ont été produits. Nombre

d’entre eux sont au

programme scolaire. Et si

on lui reproche parfois de

ne pas être visible à

l’international, elle sourit.

« Notre choix, c’est le

Gabon. D’être solides ici.

Nous pouvons payer nos

auteurs. Ce qui ne serait

sans doute pas le cas si

nous avions joué à

l’étranger. »

◗ Inertie

L’aventure est belle, mais…

Souvent elle regrette : « Les

auteurs ne s’impliquent pas

plus. Il y a une inertie très

préjudiciable. Ils se disent

que ça ne sert à rien de

dépenser de l’énergie,

même si les droits d’auteurs

sont payés. Ce sont leurs

expériences d’avant qui les

ont marqués. » Mais elle,

non ! L’amertume,

Repères

• Née en 1964, à

Oyem.

• Premier roman, La

Fille du Komo (2004).

• Fondatrice des

Éditions Ntsame

(2010).

• Contact:

07752146 et

leseditionsntsame@gm

ail.com

Sylvie Ntsame ne connaît

pas. Demain, elle édite une

gamine de 13 ans, auteure

d’un livre de contes.

« C’est tellement beau,

ce qu’elle écrit! » Éditer,

mettre au monde l’enfant

de l’autre. ■

83


84 Culture

BD Samuel Eto’o, la star du foot camerounais, raconte son parcours dans une bande dessinée

imagée par Joëlle Esso. Vive les huit prochains tomes !

Par Nathan Fredouelle

Il n’est pas rare d’assister

à la sortie d’un livre

écrit par ou pour une

vedette une fois sa carrière

bien avancée, que ce soit un

acteur, un musicien ou un

sportif. Le footballeur

Samuel Eto’o n’échappe

pas à la règle, mais il a

choisi la bande dessinée.

Comme l’Ivoirien Didier

Drogba en décembre

dernier avec son livre De

Tito à Didier Drogba,

l’attaquant camerounais

évoluant actuellement en

Russie donne au grand

public l’occasion de

découvrir, à travers cases et

bulles, non seulement sa

carrière, mais aussi sa

jeunesse et tout ce qui l’a

mené à la célébrité.

Le premier tome, intitulé

Naissance d’un champion,

relate l’enfance du

footballeur à New Bell,

quartier populaire de

Douala, au Cameroun.

On y assiste à ses premiers

matchs avec ses amis et

lors de rencontres interquartiers,

jusqu’à ce qu’il

soit recruté à 12 ans par

une école avec laquelle il

partira s’entraîner en

France. Une fois là-bas, il

n’a plus envie de retourner

au Cameroun et souhaite à

tout prix intégrer une

grande équipe. Or, il n’a

pas de papiers et ne peut ni

réaliser son rêve, ni étudier.

Il se résout donc à revenir

chez lui afin de jouer au

football dans de bonnes

conditions. Le deuxième

tome racontera comment il

parvient en équipe

Du ballon aux bulles

nationale junior à tout juste

14 ans, et ainsi de suite

jusqu’à la carrière

internationale qu’on lui

connaît.

Si, à l’heure d’Internet, tout

un chacun peut en deux

clics s’instruire sur la vie

du footballeur, l’ouvrage

apporte plus qu’un simple

compte-rendu de parcours.

En effet, Eto’o lui-même en

assure le récit, y apportant

sa propre subjectivité, son

authenticité. À la simple

biographie s’ajoutent ainsi

des souvenirs d’enfance,

mais aussi une volonté de

ne pas occulter les

mésaventures du jeune

Samuel. En évoquant des

choix parfois mal avisés,

ses rapports quelquefois

tendus avec ses parents ou

encore ses péripéties

administratives en France,

il refuse d’idéaliser sa

trajectoire.

◗ Public jeune

En effet, le message

qu’Eto’o veut faire passer

n’est pas celui de la

glorification systématique

du sport comme moyen de

réussir, mais plutôt un

encouragement adressé à la

jeunesse africaine et

mondiale. Le choix du

médium de la bande

dessinée ainsi que les

dessins simples et colorés

de la dessinatrice et

scénariste camerounaise

Joëlle Esso (par ailleurs

Mai 2013 ● Afrique Asie

De l’enfance à New Bell à la gloire de Top

Player International... Ici avec Joëlle Esso.

également chanteuse)

permettent de toucher un

public jeune, constitué

d’enfants pouvant partager

les conditions de vie du

jeune Samuel Eto’o. Le

footballeur les incite à

poursuivre leurs rêves à

force de passion et de

détermination, mais aussi

de sérieux et de travail

acharné. Et il le fait non

LE FOOTBALLEUR INCITE LES ENFANTS À POURSUIVRE

LEURS RÊVES AVEC PASSION MAIS AUSSI TRAVAIL.

seulement grâce à cette

bande dessinée, mais aussi

à travers sa fondation qui

s’investit dans l’éducation

scolaire et sportive des

enfants au Cameroun – et

ailleurs – en attribuant des

bourses et en ouvrant des

complexes sportifs. Si le

« petit Milla » a fait bien

des kilomètres depuis qu’il

a quitté New Bell, il

n’oublie pas d’où il vient. ■

◗ Eto’o Fils - Naissance d’un

champion, tome I, Samuel Eto’o

Fils et Joëlle Esso, Éd. Dagan,

48 p., 14 euros.

D. R.


Électro Entrevue avec djette Sarahina, une artiste d’origine algérienne qui n’a pas peur de

croquer la vie à pleines dents.

Par Sélim Chmait

Sarahina est l’une des

djettes les plus actives

sur la scène

parisienne. Cette jolie jeune

femme d’origine algérienne

n’a pas froid aux yeux,

comme en témoigne son

parcours.

■ Pouvez-vous revenir sur

votre parcours musical?

❒ C’est en travaillant durant

un an dans un magasin de

disques à Londres que ma

passion pour le djing est

apparue. Je touchais des

disques vinyles à longueur

de journée et j’ai fini par

me dire: « Pourquoi ne pas

apprendre à mixer? »

Lorsque je suis revenue sur

Paris, j’ai commencé à

apprendre avec DJ Hitchn

qui était professeur à la

DMC School (école de

djing). Ensuite, j’ai acheté

du matériel pour pouvoir

me perfectionner et

m’entraîner chez moi avant

de mixer dans des soirées

parisiennes. Après avoir

sillonné toutes les boîtes de

Paris, j’ai décidé de

m’inscrire à un concours

qui concernait les « DJ’s au

féminin ». Sur les cinq

finalistes, je suis arrivée

première, ce qui m’a permis

d’avoir mon émission sur

NRJ tous les deuxièmes

dimanches de chaque mois,

de minuit à deux heures.

Actuellement, je prépare un

single pour toucher un plus

large auditoire, car je sais

que je suis encore inconnue

du grand public.

■ Quel est votre style

musical de prédilection?

❒ À la base, je viens du

Météo de l’entre-deux rives

« Dans la chanson à texte, le message est en quelque sorte imposé. »

hip-hop, cela se ressentait

dans mon mix. Puis j’ai

découvert l’électro qui m’a

tout de suite attirée. C’est

une musique qui fait

bouger, danser les gens. Je

dirais que mon style est

électro-house, même si je

commence maintenant à me

mettre à la deep house et

tout ce qui est plus pointu

et underground.

■ La deep house est une

musique où il y a peu,

« IL FAUT CROIRE EN SES RÊVES

ET NE JAMAIS BAISSER LES BRAS. »

Mai 2013 ● Afrique Asie

voire pas du tout, de

paroles. Peut-on faire

passer un message avec

une musique qui ne

contient pas de texte ?

❒ Oui, je pense que les

instruments musicaux

comme la guitare ou le

piano véhiculent forcément

quelque chose. Que ce soit

positif ou négatif. Ce qui

est bien, c’est que chacun a

la liberté d’interpréter cette

musique à sa manière et de

D. R.

lui donner un sens selon

son état d’esprit.

Contrairement aux

chansons à texte, où le

message est en quelque

sorte imposé.

■ Avec les nouvelles

technologies (logiciel

Serato, etc.), le djing est

de plus en plus accessible

et beaucoup d’auditeurs

s’improvisent

professionnels. Quelles

sont les qualités requises

pour être un bon DJ ?

❒ Pour moi, cela passe

avant tout par la sélection

musicale. Elle doit être

atypique et singulière. Un

vrai DJ ne doit pas

ressembler aux autres et il

doit faire découvrir des

nouveautés à son public.

Ensuite, il y a la manière de

mixer. Avoir un mix

homogène sans forcément

être super pointu dans la

technique et les scratchs.

■ Vous avez mixé dans

pas mal de pays : Algérie,

Maroc, Tunisie, Espagne,

Roumanie…

Musicalement parlant,

lequel vous a le plus

marqué ?

❒ L’Algérie. J’ai joué à

Alger et j’ai été

agréablement surprise de

voir un public qui s’est

montré très réceptif. J’ai

découvert que les Algérois

étaient de grands

connaisseurs de la house

music. C’est toujours un

plaisir pour moi de jouer

là-bas.

■ Un dernier mot pour les

lecteurs ?

❒ Tout est possible, il faut

croire en ses rêves et ne

jamais baisser les bras. ■

85


86 Musique

D. R.

Folk Le feeling de la chanteuse d’origine nigériane enchante et apaise, composées dans les

tournures mélodiques et évocatrices de la langue yoruba.

Par Luigi Elongui

En 2010, on découvre

Layori avec un

premier Origin,

sensation vocale haletant de

magie, répertoire

inclassable, en suspens

entre soul, country, jazz et

tradition. En ouverture de

l’album, « Dada »,

troublante chanson yoruba

– la langue de l’ethnie d’où

elle vient –, est un voyage

vers l’insondable… Là où

se trouvent « les

profondeurs de l’endroit où

la musique a commencé »,

explique la jeune femme à

la taille d’amazone. En

2013, elle sort un nouveau

album, Rebirth, plus épuré

Layori et le souffle universel

D. R.

que le précédent.

Coproductrice et directrice

artistique, Layori y impose

sa griffe, marque d’une

authenticité majeure.

Avec moins d’instruments,

• Ali Mohammed Birra, Great Oromo

Music, Buda Musique/Socadisc.

Plus brut et concis que celui du répertoire

amharique, vibrant de syncopes étourdissantes,

le son de Dire Dawa, la capitale

cosmopolite des Oromo située à l’est de

l’Éthiopie, a été popularisé depuis les années

1960 à Addis-Abeba par Ali Mohammed Birra.

Chanteur au débit fervent d’histoire d’amours

inassouvis, voix haut perchée

aux aigus saisissants et aux envolées

en spirales lancinantes, celui

que l’on appelle le « souverain

bohème des chanteurs oromo »

débute sa carrière en 1962 au

sein du groupe Afraan Qaallo,

formation d’artistes et d’intellectuels

engagés pour la cause d’un

peuple en lutte constante contre

le régime impérial d’Hailé Selassié,

représentant des aristocraties chrétiennes

des hauts plateaux. Son combat identitaire se

reflète aussi par l’usage de la langue oromo

dans la chanson. Un joyau de la collection

Éthiopiques qui fait la différence avec le reste

de son catalogue. ■ Y. K.

D. R.

Mai 2013 ● Afrique Asie

la batterie est remplacée

par le cajon espagnol. On y

retrouve « Dada » dans une

orchestration plus souple,

mais avec les mêmes notes

qui sonnent comme un

sortilège. « Elle est sortie

de moi d’une manière

imprévue, raconte la

chanteuse, et maintenant

que j’en maîtrise mieux le

sens, elle est mon “hymne

national”. “Dada” reflète

mon rythme de vie, est le

miroir de ce que je veux

faire de mon existence,

l’expression de ma foi en

des choses simples qui

rendent le bonheur. Je l’ai

composée en un quart

d’heure. Mais ce n’est

qu’après que j’ai saisi ce

qui s’était passé lorsque je

l’ai chantée pour la

première fois. »

Et elle souligne le concept :

« C’est quelque chose de

profond », comme pour

• Ndedy Eyango, Appelle-moi,

1 CD + 1 DVD, Musico Center Production.

Cela fait plus d’un lustre que le musicien

de Nkogsamba porte haut et avec

une approche originale le drapeau du

makossa, genre national au Cameroun et fleuron

culturel du peuple sawa. Dans son répertoire,

les airs frais des montagnes proches de

l’Ouest prennent la place des

odeurs fluviales qui donnent la

saveur des musiques côtières, et il

y a une plus forte ouverture aux

motifs des autres régions. Ainsi,

dans cet Appelle-moi qui évoque

les meilleures œuvres de la belle

époque des années 1980, Ndedy

propose, à la deuxième plage, une

synthèse époustouflante de la

grande richesse musicale du pays, un tour

vibrant des syncopes du bikutsi aux frénésies

de l’assiko, aux mélopées du Nord, celles que

l’on retrouve également dans « Que G Tem »,

avec des images tournées dans les environ de

Maroua. De belles compositions, un appel

irrésistible à la danse et un remarquable élan

créatif. ■ L. E.


évoquer la source dans le

mystère des premiers

temps. Interrogée sur la

signification du texte, elle

répond que cela n’a aucune

importance… Mais la

question « inattendue et

qui fait réfléchir »

interroge Layori sur

l’essence de la voix et son

pouvoir émotionnel. Un

intervalle de silence intense

pour que ses pensées

regagnent les espaces

éthérés d’une culture

musicale qui se révèle

formidable.

« Les inflexions de la voix

de Chavela Vargas donnent

une idée du sens des mots.

Cela m’a toujours fascinée

chez elle. Et je me suis

posée le problème pour

moi-même : comment

aurais-je pu obtenir une

force d’expression égale ?

Chavela chantait en un

dialecte qu’elle ne

comprenait pas, mais elle

en comprenait le

sentiment. »

De la vocaliste au poncho

rouge, légendaire interprète

• Samba Touré, Albala,

Glitterbeat Records.

de la musique ranchera du

Mexique, à la grande dame

de la chanson française,

Édith Piaf, le passage est

fulgurant et les propos de

Layori proposent d’autres

suggestions : « Quand

j’écoute Édith Piaf, sa

force de caractère

m’impressionne sans que je

sache le français. En

connaissant la signification

des phrases, je suis sûre

que j’aurais eu la chair de

poule quand il le fallait,

selon le sens des mots. »

Après avoir vécu entre le

Nigeria, son pays natal, et

les États-Unis, Layori s’est

installée en Allemagne puis

au Portugal. Elle aime

voyager et découvrir dans

les diverses langues

comment la hauteur des

sons et l’intensité des

timbres véhiculent les

émotions. Car dans les voix

du monde, il y a le souffle

universel qui se manifeste

en une grande variété

d’idiomes, et à chacun son

feeling. Celui de Layori

enchante et apaise. ■

Arabesques dans les airs, volutes nostalgiques,

pleurs du violon et rythmique

de transe… C’est le cachet aux

influences plurielles du Nord du Mali en butte à

la barbarie intégriste et au néocolonialisme

français. Les accords de guitare et les atmosphères

pétries d’évocations rappellent la

musique d’Ali Farka Touré, le guitariste

disparu de la musique malienne, avec

lequel Samba Touré collabora, notamment

à l’occasion de sa tournée internationale, en

1997-1998. Au musicien de Niafunké qui

le stimula dans l’apprentissage de la gui-

D. R.

tare, Samba Touré consacra Songhaï Blues,

paru en 2009, un premier album à diffusion

internationale (suivant Fondo, publié uni-

quement au Mali en 2003), résultat de sa rencontre

avec la production du label londonien

World Music Network. Ce dernier réalisa également

Crocodile Blues il y a deux ans, alors

que cet Albala, traversé par une énergie plus

vigoureuse que les précédents, est le fruit d’une

nouvelle complicité avec Hugo Race et la maison

Glitterbeat Records. ■ Moundiba Malanda

D. R.

Mai 2013 ● Afrique Asie

Manuel Wandji, sur la route de la forêt

Dans les images du DVD de son dernier album *

avec les deux supports audio et vidéo, les percussions

sont omniprésentes. Et Manuel Wandji,

artiste franco-camerounais né dans la ville française de

Nancy, en Lorraine, en donne une explication plutôt

simple : « À 18 ans, je suis parti au pays de mon père, qui

est originaire de l’ouest du Cameroun. Ma famille s’est

établie à Yaoundé, la capitale, où les musiques urbaines

se développent sous influence de la forêt qui entoure la

ville. Le bikutsi est le style dominant avec le jeu des guitares

qui puise dans la rythmique des balafons. J’ai commencé

à faire de la musique dans l’orchestre du lycée.

Mon premier instrument était la batterie, mais je suis

passé rapidement au nkul, le gros tambour des Béti. C’est

un instrument magique avec lequel j’ai entamé une

recherche sur les timbres et les accords. »

Dans la ville des sept collines, synthèse d’urbanité et de

sonorités plus rudes et intenses, tributaires de la nature

environnante, Manuel Wandji avait trouvé sa route. Le

génie de la forêt lui servira de guide pour l’emmener en

pirogue parcourir les rivières surplombées par les lianes,

jouer les percussions sur les rochers baignés par les eaux

du fleuve, traverser le pont sur le Sanaga accompagné par

les notes du saxo de Manu Dibango.

Dans Voyages & Friends, comme dans les précédents

albums de ce musicien qui revendique sa double culture,

l’osmose est là, entre les sons frénétiques de New York

et les ambiances boisées de l’Afrique centrale, le groove

métropolitain et les airs de la flûte qui se lèvent des

terres rougeâtres des hauts plateaux de l’Ouest. C’est le

leitmotiv de sa vie autant que de sa carrière aux activités

multiples d’arrangeur, de compositeur de musiques

pour spectacles de danse, de producteur, de danseur, de

chanteur…Son style haut en couleur est à l’image de sa

philosophie de la connaissance qui se forme dans

l’échange et découvre la pulsation comme élément

moteur et élan de vie. ■ L. E.

◗ * Voyages & Friends, Wambo Productions,

Buda Musique / Universal.

87


88 Culture

Théâtre Dans un spectacle * aux allures incantatoires, l’artiste et résistant culturel comorien

Soeuf Elbadawi pleure les morts du « mur Balludur » qui criminalise la migration de ses compatriotes

dans leur propre pays.

Par Luigi Elongui

Le 18 janvier 1995, les

autorités de Paris

établissent le visa

obligatoire pour les

ressortissants de l’ensemble

des Comores qui veulent se

rendre sur l’île sœur de

Mayotte, annexée par la

France lors de la

proclamation de

l’indépendance de l’archipel

en 1975. Le « mur

Balladur », du nom du

premier ministre français de

l’époque, est érigé et le

carnage annoncé va avoir

lieu, occulté par un noir

silence de complicités et de

soumissions.

◗ Victimes de l’impensable

On compte aujourd’hui

15 000 morts dans les bras

de l’océan séparant Anjouan

de Mayotte où, à bord de

fragiles embarcations

nommées kwasa, des

Comoriens sombrent par

centaines, coupables du

crime de migration sur leur

propre terre. « Immense

cortège de fantômes sous

l’eau… cadavres sans

sépultures », ils ont été

sacrifiés sur l’autel d’une loi

promulguée à des milliers

de kilomètres de distance,

« bordel orchestré de haute

main, mouroir fabriqué par

des chiens de race

défendant les sordides

intérêts de la lointaine

république de Paris », écrit

Soeuf Elbadawi dans son

nouveau spectacle, tiré du

livre éponyme, Un dhikri

pour nos morts - La Rage

Requiem pour un massacre

Photos: D. R.

Poésie et révolte sont entremêlées

dans l’ensemble de l’œuvre de Soeuf Elbadawi.

entre les dents (1) .

Mais « peut-on être

étranger ou clandestin sur

la terre de ses aïeux? » Et

peut-on accepter que les

victimes de l’impensable –

un acte administratif posé

pour produire un tel désastre

– puissent disparaître aussi

des mémoires, tuées une

deuxième fois par

l’indifférence et la

couardise, de surcroît

privées du droit ultime de

sépulture que l’on doit à

tout être humain ?

Ancien journaliste,

essayiste, metteur en scène

et comédien, musicologue et

surtout résistant culturel

dans son pays de Lune (2) et

sur un continent en butte

aux prédations impériales et

aux nouvelles guerres

d’agression, Soeuf Elbadawi

« NOUS NE POUVONS TOUS ÊTRE LES ENFANTS DE LA

DÉFECTION, DU RENONCEMENT OU DE LA REDDITION. »

Mai 2013 ● Afrique Asie

répond trois fois non à ce

questionnement lancinant.

Rédigé sous une forme

poétique et dans un français

où s’intercalent

systématiquement des

expressions en shikomori, la

langue nationale dans les

quatre îles (Ngazidja,

Moheli, Anjouan et Maore

[Mayotte]), sa mise en scène

prend des allures

incantatoires.

Un album, paru en même

temps, est intitulé Comores:

chants de lune et

d’espérance (3) . Il témoigne

d’une volonté farouche de

réinscrire le meilleur du

patrimoine musical insulaire

comme socle d’un présent

broyé par les incertitudes,

laminé par les défections. À

sa dernière plage, le « Blues

of Moroni » annonce, dans

la ferveur mélodique, la fin

de la passivité des insulaires

face au « Maître des

possédants », le prédateur

arrivé au XIX e siècle. Quand

en 1841 la France prend

possession de l’archipel

situé dans l’océan Indien, au

nord du canal du

Mozambique.

Au milieu, les airs

mélancoliques de waudzu

évoquent l’histoire d’une

colonisation ininterrompue

et les déboires d’un peuple

en proie à la division et

décimé par un visa.

L’imaginaire de l’auteur est

hanté par « ces restes

d’hommes qui, par milliers,

se noient sous le lagon au

crépuscule d’un matin sans

brumes. »

L’esprit obsédé par « les

corps dépareillés et sans

visages enlisés sous l’eau,

ces âmes qui flottent au

large tels des restes de Lune

dans un cauchemar

diurne », Soeuf Ebadawi

lève sa mélopée de


mgodro (4) sur « le rivage

assombri du Monde des

Taiseaux », ses

compatriotes « atteints par

les remords de l’inaction »,

et dresse un réquisitoire

implacable contre la

« puissance dévastatrice »

du pays le plus agressif de

la planète. Un double défi

pour briser la chaîne qui

joint la main de l’oppresseur

à la complicité de

l’opprimé.

« Nous ne pouvons tous être

les enfants de la défection,

du renoncement ou de la

reddition », affirme l’artiste,

alors qu’il emprunte la

parole visionnaire d’Ibuka,

le premier fou de

Moroni (5) , pour tracer

« une ligne d’espoir aux

pieds du monstre »,

car la « lente agonie

des vaincus n’empêche

pas un miracle

d’Outre-Monde ».

Dans l’épilogue, une

mélodie de délivrance

donne le signal de la révolte

et la fin du pacte

d’allégeance: « Ces morts

dont personne ne veut tenir

le livre des comptes n’iront

pas seuls au dernier Jour

des Justes. » ■

◗ (1) Le dhikri est une cérémonie

soufie d’apaisement des défunts.

L’ouvrage est publié par

les Éditions Vents d’ailleurs

(72 p., 9 euros).

(2) En arabe, Djazaïr al-Qamar,

d’où Comores, veut dire « les îles

de la Lune ».

(3) Paru chez Buda Musique,

distribué par Universal. Il vient

de recevoir le prix de

l’académie Charles-Cros pour

les « musiques du monde ».

(4) Musique de danse au rythme

ternaire partagée entre les Comores

et Madagascar.

(5) Capitale des Comores.

◗ * Le spectacle Un dhikri

pour nos morts - La Rage entre

les dents sera joué au théâtre

Le Tarmac (Paris 20 e ), du 25 au

29 juin. Lectures aux Comores

pendant le mois de mai.

Il y a trente ans dans Afrique Asie

La « défense » du croisé Reagan

Le compte des morts violentes au Salvador, au Nicaragua et au Guatemala

s’allonge, les horreurs perpétrées par les soldats formés au Panama par des

instructeurs venus du Nord se suivent et se ressemblent. L’Amérique

démocratique les regarde défiler sur ses écrans, et elle est mal à l’aise. La

« guerre secrète » menée en Amérique centrale n’est plus secrète pour personne.

L’inquiétude est grande, les initiatives de paix aboutiront-elles ? En attendant, on

assiste à un gigantesque ballet macabre autour de peuples martyrs.

« Cela fait, semble-t-il, un siècle qu’un représentant délégué américain aux

Nations unies s’est trouvé embarrassé d’être pris en flagrant délit de mensonge.

» Ces mots ne viennent pas « d’ailleurs », ils ont été écrits dans le très

américain New York Times, le 12 avril, par Anthony Lewis qui poursuit : « Les

États-Unis sont confrontés au choix de politique étrangère le plus crucial depuis

la guerre du Viêt-Nam. Mais à la différence du Viêt-Nam, le public américain est

au courant de ce qui se passe avant qu’il soit trop tard. Notre système politique

saura-t-il cette fois-ci fonctionner de manière à éviter le désastre ? Le terrain est

l’Amérique centrale, et quiconque sait se servir de ses yeux ne peut avoir de

doute sur ce que l’administration Reagan est en train d’y faire. Elle y mène une

guerre secrète. Elle y accroît un engagement américain dans des problèmes que

nous ne pouvons résoudre. Elle provoque une identification des États-Unis

comme oppresseurs et assassins. Les résultats d’une telle politique ne sont pas

difficiles à imaginer : elle nous aliénera le centre en Amérique latine et intensifiera

les sentiments anti-américains. La recherche d’une victoire militaire

conduira à une débâcle politique – pour la région et pour les États-Unis. »

L’opinion américaine s’est clairement prononcée, ces derniers mois, contre la

politique reaganienne en Amérique

centrale qui se résume ainsi:

empêcher la victoire des forces

révolutionnaires au Salvador,

déstabiliser le pouvoir sandiniste

au Nicaragua, garder le contrôle,

par tous les moyens possibles, du

Guatemala, du Honduras et du

Costa Rica. La principale justification

idéologique de cette politique

n’a rien d’original, elle est à

l’œuvre aussi bien ici qu’en

Afrique australe et en Asie du

Sud-Est : défendre l’« Ouest »

contre l’« Est ». Les paysans massacrés

au Salvador, les Indiens

victimes du cannibalisme – au sens propre, les témoignages sont là – de la soldatesque

du très chrétien général Rios Montt au Guatemala, les miliciens sandinistes

de 18 ans, tous ces gens-là sont présentés comme des agents de Moscou et

de La Havane. Cette couleuvre, les Américains moyens, sondés par les instituts

spécialisés, sont de moins en moins nombreux à l’avaler. Ils inclinent plutôt à

s’inscrire dans la question posée par les manifestants du 19 mars à New York :

« Pourquoi devons-nous financer l’assassinat du peuple salvadorien ? » [...]

Par ailleurs, le consensus latino-américain est brisé depuis la guerre des

Malouines : désormais, le Venezuela, la Colombie et Panama sont ralliés à l’initiative

franco-mexicaine pour un dialogue et une désescalade en Amérique

centrale. La logique de la lecture reaganienne du conflit comme un affrontement

« Est-Ouest » est refusée par l’Europe occidentale, et pas seulement social-démocrate.

Comment réagit-on à Washington ? Une formule semble bien résumer

l’attitude de l’administration Reagan : « Elle ne peut pas vaincre, mais elle ne

veut pas perdre. » ■ Fausto Giudice

Mai 2013 ● Afrique Asie

D. R.

89


90 Société

Psychotropes Il existe en Amazonie un thé hallucinogène qui traverse le temps, à base d’une

plante maîtresse de la pharmacopée amérindienne : l’ayahuasca. Les grands laboratoires et les

touristes s’intéressent de près à cette boisson qui soigne les états d’âme, et dont l’usage est très

encadré lors de rituels chamaniques.

Par Catherine Millet

Entre modernisme et

tradition, préservation

de l’environnement ou

exploitation à grande échelle,

médecine du corps ou

médecine de l’âme, la forêt

amazonienne est le témoin

des transformations qui

s’opèrent dans le monde et

des résistances qui s’y

opposent. À l’image du

projet de construction du

barrage hydroélectrique de

Belo Monte, sur la rivière de

Xingu, qui a été adopté le

1er juin 2012, au grand dam

de Raoni Metuktire, chef de

la tribu des Kayapos, et

d’Amnesty International,

clamant le respect des

peuples autochtones auprès

du gouvernement brésilien.

Belo Monte, troisième plus

grand barrage électrique du

monde, apparaît surtout

comme le symbole d’un

Brésil tiraillé entre ses

velléités de croissance et la

préservation des

communautés indigènes et de

leur habitat, l’Amazonie.

◗ Cheminement difficile

Les plus grands laboratoires

pharmaceutiques parcourent

cette réserve naturelle qui

détient la plupart des espèces

animales et végétales de la

planète, à la recherche de

plantes médicinales. Mais il

se crée également un

nouveau type de tourisme

dont les adeptes se rendent

dans la forêt profonde pour

profiter de l’enseignement

La liane des songes

traditionnel des Amérindiens.

Car, au cœur de l’Amazonie,

existe une plante, une liane

qui court entre les arbres:

l’ayahuasca, dite « liane des

songes », qui détient la force.

En décoction avec l’autre

plante maîtresse de la

pharmacologie populaire de

l’Amazonie, la feuille

Psychotria viridis,

surnommée « la lumière »,

elle permet d’obtenir le thé

hallucinogène local qui

soigne les états d’âme. Cette

boisson se consomme

traditionnellement lors des

cérémonies chamaniques.

En suivant des règles

déterminées – jeun,

abstinence sexuelle, absence

de boissons alcoolisées et

accompagnement par des

personnes ayant plus

d’expérience dans la doctrine

–, son utilisation fait partie

d’un processus

d’apprentissage qui intègre la

personne dans la

communauté. La maladie

change le rapport de

l’individu avec la société.

Mai 2013 ● Afrique Asie

Afin de pouvoir y rétablir son

entière participation, le

malade doit se soumettre à un

rituel de transition. « Si le

chamane ne guide pas son

patient, celui-ci risque de

faire un voyage sans retour,

jusqu’à la folie. Il faut être

préparé, orienté dans ce

cheminement difficile,

explique Roger Rumrill,

avocat, spécialiste des

communautés indigènes de

L’iboga du Gabon aussi…

l’Amazonie péruvienne. Il y

a trois clefs pour une bonne

prise de l’ayahuasca : la

qualité de la drogue,

l’entourage et le chamane.

Le voyage doit être

collectif! »

Il est intéressant de

confronter ses dires avec

ceux du professeur Simon, de

l’université de Bordeaux II,

en France, directeur de

recherche en psychologie des

Un petit arbuste aux effets similaires à l’ayauasca, l’iboga au Gabon, attire également

de plus en plus de citadins en mal d’expériences fortes ou d’introspection. Un

scientifique américain, Howard Lotsof, a tenté de convaincre chercheurs, laboratoires,

politiques et société civile de soigner les toxicomanes avec de l’ibogaïne, qui est supposée

agir de façon identique à l’ayahuasca. Cette molécule de la famille des alcaloïdes est

extraite de l’iboga (Tabernanthe Iboga), un arbuste endémique de l’Afrique centrale équatoriale.

L’écorce de sa racine concentre une douzaine d’alcaloïdes très actifs utilisés dans la

médecine traditionnelle et les cérémonies initiatiques bwiti au Gabon. ■


comportements adaptatifs de

l’Inserm. En parlant de

l’interaction entre l’individu

et la pression exercée par la

société, le chercheur évoque

un lien fondamental entre les

substances psychotropes, la

société et le sujet. L’avantage

de ce genre de consultation

est de rendre le patient plus

lucide de ses maux et capable

de les exprimer plus

clairement.

Des études ont été réalisées

en Europe afin d’utiliser ce

thé en psychiatrie. Les

Amérindiens considèrent que

70 % des maux sont

d’origine psychosomatique.

Le chamane soigne les

malades en cherchant

l’origine profonde du mal, si

Ci-dessus: la préparation

du thé. La qualité

de l’ayahuasca

doit être excellente.

Ci-contre: matériel

et procédés lors

de la cérémonie de guérison.

bien que ses adeptes utilisent

couramment l’expression

« prendre une purge », à

cause du pouvoir du thé à

désintoxiquer l’organisme et

à rétablir l’équilibre

thérapeutique du patient. Le

mot drogue n’a pas le même

sens pour tout le monde.

Les Incas avaient, bien avant

la Renaissance en Europe,

une connaissance très

approfondie de l’astronomie,

des mathématiques, ainsi que

de la médecine puisqu’ils

étaient des pionniers en

chirurgie. Ils avaient une

médecine pour le physique et

une pour l’esprit. En 1930 fut

fondé à Rio Branco, au cœur

de l’Amazonie brésilienne, le

premier centre ésotérique qui

utilise comme base de travail

le thé hallucinogène. Devenu

aujourd’hui l’une des

communautés ésotériques les

plus populaires d’Amérique

latine, le Santo Daime

Mai 2013 ● Afrique Asie

compte chaque jour un

nombre croissant d’adeptes,

notamment dans les plus

grandes villes du Brésil.

Arrive en 1912 en Amazonie

pour travailler dans les

plantations de caoutchouc,

maître Irineu Serra, Brésilien

fondateur de la doctrine, fut

initié par les Amérindiens qui

lui ont appris à utiliser

l’ayahuasca. Le milieu est

alors hostile, le travail

extrêmement pénible. La

culture des nouveaux

arrivants va se fondre avec

celle des indigènes de la

région. Représentative du

métissage du nouveau peuple

du Brésil, cette communauté

est la rencontre de trois

éléments ethniques

composant l’Amérique

latine: les Amérindiens, les

Blancs et les Noirs. « Il

s’agissait de se libérer de la

dure réalité de la vie

matérielle en recréant de

nouvelles valeurs

culturelles », selon l’ouvrage

de Vera Froes sur la secte du

Santo Daime.

Il existe cependant, pour

l’historienne et spécialiste de

l’ethnobotanique, présidente

des études amazoniennes,

UN SAVOIR-FAIRE MÉDICAL INCA

QUI INTÉRESSE DÉSORMAIS L’EUROPE.

Photos : C. Millet

« une distinction

fondamentale entre l’emploi

des substances

hallucinogènes dans le

chamanisme, où elles ont une

importance rituelle, médicale

et divinatoire, et la prise de

drogue dans les sociétés

occidentales, ou l’on est en

face d’un phénomène

purement hédoniste ». La

drogue ne serait dans ces

sociétés que la compensation

d’un phénomène dépressif

individuel, répondant à

certains déficits de

fonctionnement.

◗ L’âme et le corps

Pour le professeur Simon,

« prendre des additifs ferait

partie d’un rééquilibrage

instinctif du fonctionnement

de l’organisme par des

mécanismes biologiques ou

psychologiques

comportementaux, de façon à

retrouver l’équilibre perdu ».

Il précise que c’est la société

qui forme les attitudes : selon

les époques, refuser un

apéritif représente une forme

d’asocialité. « Il n’y a rien de

plus arbitraire qu’une

législation sur la drogue »,

précise-t-il.

Selon le professeur Simon,

« l’histoire des stupéfiants

est étonnante. On a

constamment soigné les effets

de dépendances d’une

drogue avec une autre… »

Un psychotrope en chasse un

autre, mais le nouveau est

d’autant plus nocif qu’il est

créé artificiellement. Or, les

additifs naturels sont moins

toxiques que leurs dérivés

chimiques.

Il est aujourd’hui question de

soigner en priorité le mal qui

suscite le besoin d’additifs.

Ce qui était déjà le principe

même du rituel à base du thé

hallucinogène chez les

Amérindiens en Amazonie.

La route est longue pour que

médecine de l’âme et

médecine du corps

cohabitent en toute sérénité

entre sciences et

consciences. ■

91


92 Société

Tunisie Comme le « printemps arabe », le rêve révolutionnaire au féminin a fait long feu : Ennhadha

veut faire table rase du code du statut personnel des femmes, modèle de parité dans le

monde, pour les soumettre à nouveau au pouvoir masculin. Manipulées, nombre d’entre elles

participent à leur malheur.

Par Fériel Berraies Guigny

En hiver islamiste tu te voileras…

Quotidiennement, les

acquis des femmes

tunisiennes sont

remis en cause par le

pouvoir en place. Ils

interprètent les textes

religieux en ne laissant

aucune ambivalence sur le

rôle dévolu aux Tunisiennes

dans le futur islamiste du

pays: d’égales des hommes,

elles pourraient ne plus être

que complémentaires! C’est

ainsi que les conçoit et veut

les voir rapidement

Ennahdha, en balayant les

valeurs du code du statut

personnel au profit d’une

interprétation rétrograde du

statut de la femme.

◗ Mauvaise moitié

Depuis toujours, l’homme a

interprété les versets

coraniques en donnant une

dimension masculine du

divin, « l’homme étant

présenté dans toute sa

suprématie et la femme dans

une posture inférieure »,

explique l’universitaire et

exégète coranique tunisienne

Mongia Souahi. La femme

serait la moitié de l’homme,

elle n’aurait pas le droit

d’étudier, de travailleur, de

faire de la politique. Une

interprétation erronée

largement utilisée par le

pouvoir en place et dans

beaucoup de pays arabes

conservateurs.

Pourtant, la femme est aimée

et choyée dans le Coran,

insiste Mongia Souaïhi,

l’une des rares islamologues

femmes dans le monde

arabo-musulman à avoir

traduit le Coran. « Dans le

hadith Nabawi et dans le

comportement du Prophète

et de ses amis, les femmes

étaient respectées en tant

qu’être humain à part

entière. Khadija elle-même

était professeure, c’était une

femme d’affaires, une

politique. Il y a eu des

femmes qui se sont opposées

à Omar Ibn el-Khattab. Il y

a eu des femmes qui se sont

élevées contre Mouaawi

Abousofiene; elles étaient

activistes et elles ont parlé

des problèmes qui

taraudaient leur société.

Rien dans les écrits ne

prouve que la femme est la

moitié de l’homme »,

explique l’islamologue.

Mais, comme dans toutes les

religions monothéistes qui

sont dominées par les

hommes, et dans toutes les

sociétés qui se réfèrent à ces

religions, les femmes sont

considérées comme des

citoyennes de seconde zone.

Les exégètes des XVIII e

et XIX e siècles ont

malheureusement abondé

dans ce sens, et rares sont

ceux qui ont pris la défense

des femmes, à l’exception

du Tunisien Mohamed Tahar

Ibn Achour.

Entre espoir et crainte, la

révolution du « printemps

arabe » version féminine est

encore en train de chercher

la place qu’elle mérite. Pour

faire face aux préjugés, les

Mai 2013 ● Afrique Asie

femmes du petit peuple,

mais aussi les femmes

intellectuelles et celles de la

classe nantie, doivent peser

de tout leur poids en faveur

de la laïcité et de la parité.

Un travail laborieux mais

nécessaire, car l’islamisation

radicale a planté « sa tente »

dans la région, et la Tunisie

en subit les conséquences,

mettant en péril les acquis

des femmes qui ont toujours

été un modèle pour le monde

arabe et le monde en

général.

L’un des défis majeurs pour

les Tunisiennes au cours de

cette post-révolution tourne

principalement autour de la

question du pouvoir et de

leur statut. Et ce n’est pas

une question de chiffres:

qu’importe si le Parlement

tunisien compte 23 % de

femmes contre 20 % pour le

Parlement français, s’il

s’agit de femmes qui ne

représentent pas la

population dans sa globalité

et ne s’expriment que dans

le sens du pouvoir islamiste

qui les a intronisées!

C’est bien là le leurre

politique d’Ennahdha. Les

femmes libérales exigent que

la Constitution soit garante

des droits des femmes avec

deux articles non

négociables: la séparation

du religieux et du politique,

et l’égalité entre les femmes

et les hommes dans tous les

domaines, conformément à

la Convention sur

l’élimination de toutes les

formes de discrimination à

l’égard des femmes et à la

levée des réserves annoncée

par l’ancien pouvoir et qui

doit être concrétisée…

Il est indispensable que les

réformes politiques

garantissent le caractère

constitutionnel et irrévocable

de ces droits, qui sont les

garanties nécessaires pour

restaurer la confiance entre

les différents acteurs

politiques et les convaincre

qu’aucune des parties ne

sera dépossédée des

promesses de la révolution

de janvier 2011.

Si la Tunisie a créé un

néologisme dans le monde

arabe avec sa révolution, il

reste qu’elle n’est pas finie.

Car la libération des peuples

et des femmes sont

inséparables. Toute société

qui reposerait sur un lien de

domination des hommes sur

les femmes est une société

qui bloquerait la dynamique

sociale.

Aujourd’hui, les Tunisiennes

sont en alerte maximum.

Elles sont à l’écoute de tous

les discours politiques

diffusés dans les médias, à

l’affût du moindre indice qui

LA TUNISIENNE EST AUTANT UN ALIBI

RELIGIEUX QU’UN INSTRUMENT POLITIQUE.


La révolution tunisienne a chassé Ben Ali et apporté

l’islamisme. Pour la liberté des femmes, il faudra repasser !

mettrait en péril leurs droits.

Paradoxalement, elles sont

aussi responsables de ce qui

arrive. Car les femmes de

l’élite intellectuelle et la

petite bourgeoisie que l’on

voit déambuler et scander

des slogans dans les rues,

qui craignent de perdre ces

acquis de plus de cinquante

ans, ne sont pas les femmes

de la Tunisie profonde.

Celles qui sont

reconnaissables entre toutes

et qu’on a pourtant

longtemps cachées. Les

femmes du rif, celles qui se

lèvent dès potron-minet et

jusqu’au soir pour travailler

sans réel espoir d’une vie

meilleure. Celles qui vivent

dans les zones les plus

stériles et reculées du pays

sans eau ni électricité, leurs

maris partis à la ville

chercher du travail. Ce sont

aussi ces femmes de la

banlieue ou des bidonvilles

de Tunis qui n’arrivent pas à

joindre les deux bouts et qui

acceptent des petits boulots

saisonniers. Ce sont les

laissées-pour-compte de

trois régimes successifs qui

n’ont que faire de la

Constitution. Car rien ne

changera pour elles.

Ces femmes ne savent pas

ou à peine lire et écrire, ne

connaissent pas leurs droits,

et cette révolution une

nouvelle fois les aura

oubliées. Quand la pauvreté

est beaucoup plus profonde

que l’on pense, que

l’hermétisme et

l’individualisme sont à leur

comble, l’endoctrinement

religieux est aisé. Surtout

s’il est accompagné de

quelques billets pour all