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EXPOSÉS<br />

DU<br />

CERCLE<br />

LÉON<br />

TROTSKY<br />

Les syndicats<br />

hier et aujourd’hui<br />

15 octobre 2010<br />

N° 121<br />

ISSN 0764-1656


Les syndicats<br />

hier et aujourd’hui<br />

Exposé du 15 octobre 2010


Manifestation du 23 septembre 2010 à Lyon.<br />

Thibault et Chérèque maintiennent l’unité syndicale dans toutes les manifestations de<br />

septembre-octobre 2010 contre la réforme des retraites.


Cet exposé est consacré aux syndicats, à leur politique, à leur histoire.<br />

L’actualité sociale montre toute l’importance de cette question pour les<br />

révolutionnaires.<br />

Depuis le mois de juin, les confédérations syndicales organisent la mobilisation<br />

contre la réforme des retraites. La journée de grève et de manifestations<br />

de mardi dernier – la quatrième depuis la rentrée – a été un nouveau succès,<br />

rassemblant plus de monde que les précédentes dans un nombre encore plus<br />

grand de villes. Et cela même en prenant les chiffres de la police. Depuis<br />

mardi, c’est la jeunesse, étudiante et surtout lycéenne, qui rejoint le mouvement.<br />

Des manifestations lycéennes ont eu lieu dans de nombreuses villes et<br />

cela semble inquiéter le gouvernement. Il dénonce les manipulations car il<br />

est incapable de comprendre que des jeunes à qui on offre le chômage et la<br />

précarité comme avenir immédiat soient inquiets et capables de se mobiliser.<br />

Cette attaque contre les retraites est la dernière ignominie du gouvernement.<br />

Le recul de l’âge légal de départ à la retraite aura comme effet mécanique<br />

d’amputer les pensions d’un grand nombre de retraités. Une majorité de<br />

salariés, usés par une vie de travail, ne pourra pas continuer jusqu’à 62, voire<br />

67 ans ! Déjà aujourd’hui, le nombre de travailleurs de plus de 50 ans au chômage<br />

ne cesse d’augmenter parce que les patrons considèrent qu’à cet âge on<br />

n’est plus assez productif.<br />

Travailler sur chaîne, tenir les cadences, répéter des milliers de fois le<br />

même geste, porter des charges lourdes, travailler de nuit ou en horaires décalés,<br />

c’est usant physiquement. Mais l’usure, la fatigue n’est pas que physique,<br />

elle est aussi morale. Quand on croule sous la charge de travail, qu’on subit en<br />

permanence la pression de la hiérarchie, qu’on est déplacé, rétrogradé, humilié<br />

par la direction, que ce soit en usine ou dans les bureaux, ça devient vite<br />

insupportable. La pénibilité, ce n’est pas l’exception, c’est la règle. Partir à<br />

60 ans, pour beaucoup de travailleurs, c’est déjà trop !<br />

Le gouvernement prétend obliger les anciens à rester plus longtemps au<br />

travail, alors même que des millions de jeunes commencent leur vie active<br />

au chômage ou par des boulots précaires. Et il y a plus de cinq millions de<br />

travailleurs au chômage, toutes générations confondues.<br />

Alors oui, il est nécessaire d’imposer au gouvernement qu’il jette sa réforme<br />

aux oubliettes. Et ce n’est pas parce qu’il a fait voter cette loi à marche<br />

3


4<br />

forcée à l’Assemblée nationale par une majorité de godillots et qu’il en fait<br />

autant au Sénat, que les choses sont jouées. L’expérience du CPE, en 2006, a<br />

montré que ce que le Parlement vote, la rue peut le défaire !<br />

C’est pourquoi nous devons amplifier encore la mobilisation, être plus<br />

nombreux dans les rues !<br />

Un recul sur les retraites mettrait le monde du travail en meilleure position<br />

pour préparer une contre-offensive plus générale. Parce que nous ne devons<br />

pas oublier que l’attaque en cours n’est qu’un mauvais coup parmi une série<br />

d’autres.<br />

Le fil conducteur, le point commun de toutes ces attaques, c’est de faire les<br />

poches des travailleurs pour alimenter les caisses de la bourgeoisie. C’est de<br />

réduire par tous les bouts la part de richesse qui revient à la classe ouvrière…<br />

La bourgeoisie veut récupérer directement de l’État les profits qu’elle ne peut<br />

plus obtenir en produisant des richesses et en les vendant.<br />

Les travailleurs doivent imposer des mesures vitales pour empêcher la<br />

classe capitaliste de leur faire payer la crise de son économie. Ces mesures,<br />

ce sont le partage du travail entre tous sans diminution des salaires, c’est un<br />

contrôle sur la marche des entreprises, sur les décisions des actionnaires. C’est<br />

en premier lieu un contrôle sur les banques, à la fois principales responsables<br />

et bénéficiaires de la crise. Il faut les exproprier et les regrouper en une banque<br />

unique plutôt que de les renflouer avec l’argent des travailleurs<br />

Dans le mouvement en cours, ce qui est marquant c’est l’attitude des<br />

confédérations syndicales. En 2009, elles n’avaient proposé aucune stratégie<br />

pour donner une suite aux deux journées de mobilisation réussies de janvier<br />

et mars. Elles avaient profité du traditionnel défilé du 1 er Mai pour enterrer le<br />

mouvement avant de disperser les réactions, catégorie par catégorie, dès la<br />

rentrée de septembre.<br />

Dans la lutte actuelle, elles se démènent depuis le mois de juin pour mobiliser<br />

les travailleurs comme leurs propres militants. Elles n’ont pas cessé leur<br />

effort durant les congés d’été et ont appelé à une journée de grève nationale<br />

dès la rentrée de septembre. Depuis, elles ont proposé une stratégie et un calendrier<br />

d’action pour entraîner, d’une journée de grève sur l’autre, plus de<br />

travailleurs dans la rue.<br />

Bernard Thibault a envoyé une lettre à chaque syndiqué dans laquelle il appelait<br />

« à généraliser la tenue d’assemblées générales pour définir ensemble<br />

et démocratiquement le rythme, la forme et les modalités de la reconduction<br />

de la grève à partir du 13 octobre ». La confédération et certaines fédérations<br />

ont de leur côté pris des dispositions en vue de reconduire la grève.


Même François Chérèque n’a pas rompu le front uni des organisations, le<br />

gouvernement ne lui ayant pas fait, à ce jour, la moindre concession qui justifierait<br />

son retrait du front syndical.<br />

Nous pouvons constater que quand les centrales syndicales le veulent, et<br />

dans une situation de mécontentement, elles sont capables de mobiliser les<br />

travailleurs.<br />

Elles avaient déjà eu la même attitude en 1995 quand Juppé premier ministre<br />

avait attaqué en même temps le mode de financement et de gestion de<br />

la Sécurité sociale, le régime de retraites des fonctionnaires et les régimes dits<br />

« spéciaux » de la SNCF, de l’EDF et autres entreprises alors encore publiques.<br />

En 1995, c’était déjà les centrales syndicales, en particulier FO et la CGT,<br />

qui avaient lancé les grèves et mis toute la force de leurs structures dans la<br />

balance pour lancer le mouvement. Comme aujourd’hui, les dirigeants des<br />

confédérations avaient lancé le mouvement dans l’intérêt des appareils syndicaux,<br />

de la défense de leurs prérogatives.<br />

Pour montrer qu’ils sont indispensables, pour regagner du crédit, les dirigeants<br />

syndicaux ont fait le choix de mobiliser les travailleurs.<br />

Le capital des directions syndicales, c’est leur influence auprès de la classe<br />

ouvrière, c’est leur capacité à l’encadrer. Depuis des années, du fait justement<br />

de leurs atermoiements, de leur politique prônant la « participation » et la « cogestion<br />

», les confédérations syndicales, y compris la plus importante d’entre<br />

elles, la CGT, ont perdu de l’influence et même la confiance d’une partie de<br />

leurs propres militants. Elles ont besoin aujourd’hui de reconquérir cette influence.<br />

Et le mouvement actuel le leur permet.<br />

Pour autant, elles n’ont pas changé de nature.<br />

Quelle est l’histoire des syndicats ? Dans quelles mesures les syndicats, organisations<br />

élémentaires des travailleurs, défendent- ils les intérêts de ces derniers<br />

face aux patrons ? Quel est leur degré d’intégration dans l’appareil d’État<br />

de la bourgeoisie ? Quelles concessions la bourgeoisie est-elle encore prête à<br />

faire aux directions syndicales en cette période de crise ? Les révolutionnaires<br />

doivent-ils militer dans les syndicats et pour y défendre quelle politique ?<br />

Ce sont ces questions que nous allons aborder dans l’exposé de ce soir en<br />

nous limitant aux pays impérialistes, et même, pour la période la plus récente,<br />

à la situation des syndicats français. D’une part, c’est dans ce pays que nous<br />

militons et, d’autre part, les syndicats ont connu dans tous les pays développés,<br />

malgré leurs particularités parfois importantes, une évolution générale<br />

assez similaire.<br />

5


6<br />

ENTRE LUTTE DE CLASSE<br />

ET INTÉGRATION<br />

DANS LA SOCIÉTÉ BOURGEOISE<br />

Premières organisations de la classe ouvrière<br />

pour faire face à la division et à la concurrence<br />

Au fur et à mesure que le capitalisme a remplacé les anciens modes de production<br />

des richesses, il a transformé en prolétaires des millions de paysans<br />

chassés des campagnes par la faim ou d’artisans ruinés par la concurrence. Les<br />

anciennes classes productrices, malgré la misère périodique, connaissaient des<br />

liens de solidarité et d’entraide : le paysan à l’échelle de son village, le compagnon<br />

au sein de son métier. La grande industrie brisa les règles des anciennes<br />

corporations, conservatrices mais protectrices. Le machinisme et la division<br />

du travail, n’exigeant aucune qualification, transformaient les ouvriers en<br />

simples prolongements de la machine.<br />

Des ouvrières fabriquant des allumettes : les capitalistes ont mis en concurrence les<br />

hommes, les femmes et les enfants pour baisser les salaires.


Démunis, les prolétaires n’avaient plus que leur force de travail à vendre.<br />

Pour reprendre les mots du Manifeste communiste : « Ces ouvriers, contraints<br />

de se vendre au jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce<br />

comme un autre ; ils sont exposés par conséquent à toutes les vicissitudes de<br />

la concurrence, à toutes les fluctuations du marché. »<br />

Les capitalistes trouvaient sans cesse de nouveaux prolétaires forcés<br />

d’accepter des salaires ou des conditions de travail dégradés. Dans certaines<br />

branches, les moyens de production permirent bientôt de remplacer le travail<br />

des hommes par celui des femmes et des enfants, instaurant la concurrence<br />

jusqu’au sein de la famille.<br />

Concentrés dans les quartiers les plus sordides des villes industrielles en<br />

plein essor, usés rapidement par des journées interminables dans des conditions<br />

insalubres, en concurrence permanente pour un emploi, les prolétaires<br />

étaient dépouillés de leur dignité, poussés vers l’alcoolisme, la criminalité ou<br />

la prostitution.<br />

La seule force que les prolétaires pouvaient opposer aux industriels était<br />

leur nombre. Mais le nombre n’est rien sans l’organisation. Cette idée de s’organiser<br />

collectivement pour faire face à la division et à la concurrence n’a pas<br />

mis longtemps pour surgir.<br />

Berceau du capitalisme, le Royaume-Uni fut aussi celui du mouvement<br />

ouvrier. L’une des premières réactions des tisserands du Yorkshire ou du Lancashire<br />

fut la destruction des machines. Geste spontané de violence contre<br />

Des ouvriers brisent les machines<br />

qu’ils considèrent responsables<br />

du chômage et des baisses de<br />

salaire.<br />

7


8<br />

l’introduction de nouveaux moyens de production qui dégradaient sans cesse<br />

leur existence ou révolte réfléchie contre les patrons qui refusaient d’appliquer<br />

un salaire minimum, le bris des machines répété sur un territoire entier exigeait<br />

une organisation aussi minutieuse que clandestine. Mais les prolétaires<br />

comprirent que détruire les machines ne changeait pas leur sort.<br />

Pour survivre, les prolétaires créèrent des caisses de secours mutuel ou de<br />

solidarité en cas de maladie ou d’accident. Ce fut un premier moyen pour se<br />

regrouper à l’échelle d’une ville, d’une région ou au sein d’un même métier.<br />

Dès le premier quart du xix e siècle, le Royaume-Uni vit apparaître des<br />

clubs et des associations plus ou moins clandestins. Ces « unions de métier »<br />

déclenchaient des grèves chez les patrons qui refusaient d’appliquer les revendications<br />

des ouvriers. Leurs premières demandes étaient un tarif, un salaire<br />

minimum et une limitation des interminables journées de travail.<br />

Mais quand les tisserands ou les mineurs avaient réussi à s’organiser à<br />

l’échelle d’une région, les industriels faisaient venir des prolétaires plus démunis<br />

de la région voisine. Le capitalisme britannique embaucha très vite,<br />

dans les mines, sur les docks, dans l’industrie du coton, des prolétaires irlandais<br />

pour baisser les salaires et briser les grèves des ouvriers anglais.<br />

En riposte, il y eut de multiples tentatives pour unir les travailleurs de toute<br />

une branche à l’échelle nationale. Immigré dans le Lancashire, l’Irlandais<br />

John Doherty tenta de monter une union nationale des fileurs en 1829. Robert<br />

Fileur de coton en Irlande dès l’âge de<br />

10 ans, John Doherty (1798-1854) créa<br />

à l’échelle du Royaume-Uni, la première<br />

union nationale des fileurs.


Owen, entrepreneur socialiste, impulsa en 1834 la création du Grand National<br />

Consolidated Trades Union dont l’ambition était de regrouper les travailleurs<br />

de tous les métiers. Le Grand National revendiquait 500 000 adhérents peu de<br />

temps après sa création et militait, déjà, pour la journée de 8 heures.<br />

Décrivant les premiers pas de ces syndicats et organisations ouvrières, Engels<br />

écrivait en 1845 : « l’histoire de ces associations fut une longue suite de<br />

défaites ouvrières, interrompue par quelques rares victoires ». Fondamentalement,<br />

les unions de métier ne pouvaient pas changer le sort des travailleurs,<br />

car elles ne mettaient un terme ni à l’anarchie de la production capitaliste ni<br />

aux crises économiques, responsables du chômage chronique. Et les innovations<br />

permanentes dans les moyens de production remettaient sans cesse en<br />

cause les acquis chèrement obtenus par telle ou telle catégorie d’ouvriers.<br />

Mais Engels voyait dans le foisonnement de grèves qui secouaient la<br />

Grande-Bretagne des années 1840 « l’école de guerre des ouvriers ». Pour lutter<br />

contre les divisions et la concurrence, les travailleurs apprenaient à s’organiser<br />

collectivement. Ces luttes renforçaient la conscience de classe des ouvriers<br />

contre les patrons. Au travers de ces luttes, ils créèrent des associations,<br />

des syndicats avant de créer des partis politiques.<br />

Au fur et à mesure que le capitalisme s’étendait à de nouveaux pays, faisant<br />

naître sur le continent européen un prolétariat aussi exploité qu’au Royaume-<br />

Uni, la volonté de s’organiser franchit à son tour les frontières.<br />

Confrontés à la concurrence des travailleurs du continent, les dirigeants<br />

des trade-unions britanniques s’adressaient en 1864 à une délégation d’ouvriers<br />

socialistes français en ces termes : « Aussi longtemps qu’il y aura des<br />

patrons et des ouvriers, qu’il y aura concurrence entre les patrons et des disputes<br />

sur les salaires, l’union des travailleurs entre eux sera leur seul moyen<br />

de salut… »<br />

Pour combattre cette concurrence, ils fondèrent ensemble l’Association<br />

internationale des travailleurs. L’un des rôles de l’AIT fut de soutenir, moralement,<br />

politiquement et financièrement les multiples grèves qui éclataient sur<br />

le continent. Le soutien et la publicité des grèves effrayèrent particulièrement<br />

les patrons de l’époque.<br />

Marx, membre de la direction de l’Internationale, considérait que « Les<br />

syndicats et les grèves qu’ils entreprennent ont une importance fondamentale<br />

parce qu’ils sont la première tentative faite par les ouvriers pour supprimer<br />

la concurrence. » Ces luttes permettaient en effet aux travailleurs de prendre<br />

conscience des intérêts communs de leur classe et de combattre les divisions<br />

nationales, professionnelles ou religieuses. Une idée que l’Internationale<br />

9


10<br />

Karl Marx à la tribune de la session inaugurale de l’Association internationale des<br />

travailleurs, à Londres, en 1864.


formula ainsi : « L’émancipation du travail n’étant un problème ni local, ni<br />

national, mais social, embrasse tous les pays dans lesquels la vie moderne<br />

existe et nécessite pour sa solution leur collaboration théorique et pratique ».<br />

L’Internationale réalisa pour la première fois à grande échelle la devise<br />

du Manifeste communiste : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ». Elle<br />

regroupa bientôt la majorité des organisations ouvrières existantes, indifféremment<br />

syndicats, mutuelles ou partis politiques, sous l’autorité d’une direction<br />

reconnue. Elle permit de faire le tri dans le foisonnement d’idées qui<br />

traversaient le mouvement ouvrier. La confrontation de ces courants à travers<br />

les luttes d’un nombre croissant de travailleurs fit émerger et renforça le courant,<br />

groupé autour de Marx et Engels, selon lequel la classe ouvrière était<br />

seule en situation de prendre la direction de la société pour mettre un terme<br />

au capitalisme.<br />

L’idée avancée par Engels dès les prémisses du mouvement ouvrier est<br />

fondamentale : la lutte de classe est une lutte à recommencer sans cesse tant<br />

que le capitalisme n’aura pas été renversé. Les travailleurs peuvent améliorer<br />

leur sort sur des périodes de quelques années, exceptionnellement quelques<br />

décennies, mais cela dure rarement.<br />

Le simple retour périodique des crises, ce régulateur brutal de l’économie<br />

capitaliste qui jette irrémédiablement au chômage une fraction de la classe<br />

ouvrière, rend caduque la notion « d’acquis sociaux » définitifs.<br />

Les victoires contre la concurrence, l’isolement et les divisions sont rarement<br />

durables. Elles sont entrecoupées de défaites et de contre-offensives des<br />

patrons. Quand les travailleurs réussissent à imposer, par leur union et leurs<br />

luttes, des améliorations de leurs conditions de travail et de vie, les patrons<br />

ne tardent guère à trouver des moyens pour les remettre en cause, en limiter<br />

la portée et s’en affranchir. Les associations ouvrières, les syndicats ou<br />

les partis construits par les travailleurs sont des instruments qui peuvent être<br />

brisés, réprimés ou encore corrompus, absorbés par la société bourgeoise et<br />

domestiqués.<br />

À l’échelle des patrons individuels, le renvoi, le passage à tabac d’un travailleur<br />

refusant de se soumettre sont des méthodes anciennes toujours en<br />

vigueur aujourd’hui. À l’échelle des États, les poursuites judiciaires, l’emprisonnement<br />

des militants ouvriers ou l’envoi de la troupe ou la police pour<br />

réprimer grèves et manifestations n’ont jamais disparu même dans les pays les<br />

plus riches dotés d’une législation du travail reconnue.<br />

Quant à la corruption, elle connaît tous les degrés de raffinement : depuis le<br />

syndicaliste littéralement acheté pour trahir ses compagnons de lutte jusqu’aux<br />

11


12<br />

représentants des organisations ouvrières envoûtés par les fauteuils moelleux<br />

et dorés des institutions officielles dans lesquelles ils sont admis. Tout dépend<br />

de la richesse de la bourgeoisie dans tel ou tel pays et des marges laissées par<br />

la conjoncture économique.<br />

Depuis que la lutte de classe existe entre patrons et ouvriers, la bourgeoisie<br />

manie successivement ou en même temps la carotte et le bâton. C’est la politique<br />

« du fouet et du bout de sucre » pour reprendre la formule du chancelier<br />

allemand Bismarck, avec sa subtilité de propriétaire terrien, qui cherchait à<br />

détourner les ouvriers des organisations socialistes dans les années 1880.<br />

De la répression...<br />

Ayant tout juste conquis pour elle-même le pouvoir politique, la bourgeoisie<br />

interdit aux prolétaires de s’organiser. En France, c’est en pleine révolution<br />

française, en 1791, que fut votée la loi Le Chapelier interdisant toute association<br />

ouvrière. Cette loi utilisée contre les premiers syndicats ne fut abrogée<br />

qu’en 1864.<br />

En Grande-Bretagne, les coalitions ouvrières furent interdites de 1799 à<br />

1824. Ceux qui tentaient de s’organiser étaient durement sanctionnés, emprisonnés,<br />

parfois assassinés. Des militants furent déportés en Tasmanie, au large<br />

de l’Australie, dans les années 1830.<br />

En France, des canuts lyonnais réprimés en 1831 pour avoir réclamé un<br />

tarif pour leurs travaux de soierie jusqu’aux massacres des communards en<br />

1871, la bourgeoisie fut impitoyable avec les travailleurs qui luttaient. La saignée<br />

de la Commune réussit à décapiter pour un temps le mouvement ouvrier<br />

en plein essor ; cependant, à partir de 1876, des congrès ouvriers réunirent de<br />

nouveau des syndicalistes, des militants des mutuelles ou des coopératives et<br />

des militants socialistes isolés. Des fédérations syndicales se structurèrent peu<br />

à peu. Mais il fallut des grèves, souvent violentes, pour arracher de simples<br />

améliorations.<br />

En 1884, éclata celle des mineurs d’Anzin, dans le Nord. Après 56 jours<br />

de grève, le ministre de l’Intérieur Waldeck-Rousseau fit occuper le bassin<br />

minier par la troupe. 140 mineurs syndiqués furent licenciés. En janvier 1886,<br />

les mineurs de Decazeville se mirent en grève pour leurs salaires. Après que<br />

le directeur, particulièrement haï, fut jeté par la fenêtre, la troupe fut envoyée<br />

pour occuper la ville et la mine. Cela n’empêcha pas la victoire de cette grève<br />

qui marqua le mouvement ouvrier français.<br />

La majorité des patrons se considéraient comme des maîtres absolus à l’intérieur<br />

de leurs usines et voyaient leurs ouvriers comme de simples instruments


La fosse Renard, à Anzin, pendant la grève de 1884 : les gardes-mobiles devant l’entrée<br />

de la mine.<br />

Le « dimanche sanglant » du 13 novembre 1887, à Londres : la répression contre des<br />

ouvriers de l’East-End qui manifestaient contre le chômage fit plusieurs morts.<br />

13


14<br />

à produire de la plus-value. Ils ne voulaient entendre parler ni de syndicats ni<br />

de la moindre loi limitant l’exploitation de la force de travail.<br />

Toute l’histoire des luttes et des organisations ouvrières, dans tous les pays,<br />

est jalonnée de ces épisodes de répression violente.<br />

… aux premiers pas vers l’intégration<br />

dans la société bourgeoise<br />

Mais la bourgeoisie ne tarda pas à comprendre qu’elle pouvait composer<br />

avec les organisations créées par la classe ouvrière. Elle allait même trouver<br />

plus efficace de discuter avec une poignée d’interlocuteurs reconnus plutôt<br />

que de faire face à la masse des travailleurs. Pour endiguer les grèves qui<br />

paralysaient régulièrement la production, les plus lucides des patrons cherchèrent<br />

à légaliser les syndicats et à offrir une reconnaissance sociale à leurs<br />

dirigeants.<br />

C’est une option que la bourgeoisie britannique a expérimentée avant ses<br />

concurrentes européennes. Profitant de l’essor économique du Royaume-Uni<br />

– qui connut une expansion extraordinaire entre 1850 et 1875 en devenant<br />

« l’atelier du monde » – les ouvriers les plus qualifiés ou les mieux organisés,<br />

les mécaniciens, les mineurs, les ouvriers qualifiés du bâtiment, arrachèrent<br />

des concessions.<br />

Ces victoires ne tombèrent pas du ciel. Elles venaient après des grèves<br />

dures. Les maçons de Londres firent six mois de grève durant l’hiver 1859-<br />

1860 pour la journée de 9 heures ! Ces grèves permirent de consolider les<br />

unions nationales de métiers. Pour organiser la solidarité, elles poussèrent à la<br />

création de conseils syndicaux interprofessionnels de villes ou de régions. En<br />

1868 se réunit le premier congrès national des trade-unions. C’était la naissance<br />

du TUC, le « Trade Union Congress », qui allait devenir pour plusieurs<br />

décennies l’état-major du mouvement ouvrier britannique.<br />

L’essor des trade-unions fut possible parce que la bourgeoisie britannique<br />

était riche. Profitant de son avance sur les autres nations capitalistes, drainant<br />

les richesses de toute la planète grâce à son contrôle des principales colonies,<br />

elle a pu redistribuer une part plus grande de la plus-value à une couche de<br />

travailleurs et surtout à ceux qui les représentaient.<br />

Les chefs syndicalistes étaient devenus des gestionnaires qui ne voulaient<br />

pas risquer les caisses de grève de leur syndicat. Comme l’exprima Applegarth,<br />

secrétaire des Charpentiers réunis : « N’abandonnez jamais le droit de<br />

grève, mais utilisez avec prudence une arme à double tranchant. » Ils créèrent<br />

une commission parlementaire au sein du TUC dans le but de négocier avec


les députés des deux partis bourgeois le vote de réformes parlementaires favorables<br />

à leurs syndicats. Les trade-unions furent légalisés en 1871. Quelques<br />

syndicalistes, comme le mineur Alexander Mc Donald, furent même élus au<br />

Parlement en accord avec les libéraux.<br />

En 1881, Engels pouvait parler « des pires trade-unions anglais qui se<br />

laissent diriger par des hommes que la bourgeoisie a achetés ou que, tout au<br />

moins, elle entretient ».<br />

Mais les trade-unions n’organisaient que la fraction la plus qualifiée du prolétariat.<br />

Les plus exploités restaient inorganisés et continuaient de vivre misérablement.<br />

Créés par les ouvriers pour lutter contre la division et la concurrence<br />

entre eux, les syndicats britanniques étaient devenus l’instrument d’une nouvelle<br />

division au sein de la classe ouvrière.<br />

Ces trade-unions furent bousculés à la fin des années 1880 par une vague de<br />

syndicalisation des travailleurs non qualifiés. La grande crise économique et la<br />

montée de la concurrence entre les bourgeoisies européennes avaient poussé les<br />

patrons à remettre en cause des concessions lâchées dans la période précédente.<br />

Le sort des travailleurs non qualifiés, de plus en plus nombreux, s’était dégradé.<br />

Il y eut des grèves dures, des émeutes violemment réprimées et la naissance de<br />

nouveaux syndicats chez les dockers ou les employés du gaz. Mais le « nouvel<br />

unionisme » ne dura pas. Les nouvelles unions disparurent ou suivirent le chemin<br />

des anciennes en s’intégrant dans le TUC.<br />

Il restait certes des différences. Selon un témoin du congrès du TUC de 1890 :<br />

« Les « vieux » syndicalistes étaient beaucoup plus gros que les jeunes… un grand<br />

nombre d’entre eux ressemblaient à de respectables gentlemen de la Cité. […]<br />

Parmi les nouveaux délégués personne ne portait de chapeau haut de forme. Ils<br />

avaient l’air d’ouvriers. 1 » Mais les nouveaux syndicats allaient bientôt suivre le<br />

chemin des anciens dans la collaboration avec la bourgeoisie.<br />

En France, l’exemple britannique avec des trade-unions domestiqués faisait<br />

réfléchir de plus en plus de patrons, effrayés par la multiplication des grèves et<br />

la montée de ce qu’on appelait la « question ouvrière ». Comme l’exprimèrent<br />

les délégués de l’Union nationale du commerce et de l’industrie devant le Sénat<br />

: « On ne s’entend pas, on ne transige pas avec une foule. » Pour avoir des<br />

interlocuteurs reconnus, ils souhaitaient « des associations professionnelles<br />

libres, ouvertes, se constituant suivant les affinités, les besoins du moment ».<br />

Cela conduisit le ministre de l’Intérieur Waldeck-Rousseau à légaliser les<br />

syndicats en 1884, au moment même où il réprimait la grève des mineurs<br />

d’Anzin. Dans les consignes envoyées aux préfets, il écrivait : « l’association<br />

1 John Burns, rapporté par Henry Pelling : Histoire du syndicalisme britannique.<br />

15


16<br />

Waldeck-Rousseau, ministre de l’Intérieur, légalisa les syndicats en 1884. En 1899,<br />

il présidait un gouvernement de « défense républicaine » allant du général Gallifet,<br />

massacreur de la Commune, au transfuge socialiste Millerand, ministre du Travail.


des individus selon leur affinité personnelle est moins une arme de combat<br />

qu’un instrument de progrès matériel, moral et intellectuel ».<br />

En contrepartie de leur légalisation, les syndicats devaient déposer le nom<br />

de leurs responsables. Cette loi était une façon de contrôler des organisations<br />

qui s’étaient développées malgré l’interdiction. Le congrès syndical de Lyon<br />

de 1886 la qualifia de « loi traquenard tendu aux travailleurs ».<br />

Mais la loi inaugurait une nouvelle période dans la politique de la bourgeoisie<br />

à l’égard du mouvement ouvrier.<br />

Les dernières décennies du xix e siècle et la première du xx e furent des années<br />

de développement accéléré de la classe ouvrière dans toute l’Europe et<br />

aux États-Unis. Des millions de paysans émigraient vers les centres industriels,<br />

changeaient de pays, de continent. Ils étaient absorbés par une industrie<br />

dont les capacités de production explosaient et qui embrassait des secteurs<br />

nouveaux avec le développement des transports maritimes et terrestres, de la<br />

chimie ou l’électricité. Les principales puissances capitalistes s’enrichissaient<br />

en exportant leurs produits manufacturés et leurs capitaux dans le monde entier<br />

tout en pillant les matières premières de leurs colonies.<br />

La première conséquence de cette industrialisation générale fut le développement<br />

du mouvement ouvrier organisé et l’éveil de nouvelles générations à<br />

la lutte de classe. En France, entre 1890 et 1905, le nombre de syndiqués fut<br />

multiplié par six. En Allemagne, les syndicats ont multiplié leurs effectifs par<br />

dix entre 1891 et 1912, regroupant cette année-là 2,5 millions d’adhérents.<br />

Des syndicats animés<br />

par des militants révolutionnaires<br />

Les militants qui développèrent ces organisations étaient souvent des<br />

révolutionnaires, convaincus qu’il fallait renverser le capitalisme et abolir le<br />

salariat. Ils propageaient infatigablement ces idées auprès de larges couches<br />

ouvrières.<br />

En Allemagne, les militants du Parti social-démocrate, parti marxiste,<br />

construisirent des organisations légales ou illégales, des bibliothèques, des<br />

associations culturelles. Ce sont eux qui créèrent les syndicats. Dans les premières<br />

années, ces syndicats étaient considérés comme « l’école de recrutement<br />

du parti ». Les valeurs qu’ils propageaient étaient la fierté d’être ouvrier,<br />

la conscience d’appartenir à une classe qui produit toutes les richesses et qui,<br />

à ce titre, doit diriger la société.<br />

En France, il y eut longtemps un morcellement des socialistes. Ils ne constituèrent<br />

jamais des partis de masse et quand ils s’unifièrent, tardivement, le<br />

17


18<br />

Fernand Pelloutier (1867-1901), fondateur<br />

des Bourses du travail et du courant<br />

syndicaliste révolutionnaire.<br />

Jules Guesde (1845-1922),<br />

propagandiste infatigable des idées<br />

« collectivistes » dans les années 1880-<br />

1890 et fondateur du Parti ouvrier<br />

nouveau parti socialiste fut d’emblée réformiste. Mais les militants à l’origine<br />

de la Confédération générale du travail, née entre 1895 et 1902 de la fusion<br />

de la fédération nationale des syndicats et des Bourses du travail, étaient, eux,<br />

des militants révolutionnaires.<br />

Certains avaient milité dans le Parti ouvrier de Jules Guesde, propagandiste<br />

des idées « collectivistes », c’est-à-dire communistes. C’était le cas de<br />

Fernand Pelloutier, jeune intellectuel, qui consacra sa courte vie au développement<br />

des Bourses du travail. Pelloutier expliquait : « Que manque-t-il à<br />

l’ouvrier français ? Ce qui lui manque, c’est la science de son malheur ; c’est<br />

de connaître les causes de sa servitude ; c’est de pouvoir discerner contre qui<br />

doivent être dirigés ses coups. » C’est le but qu’il assigna aux Bourses du travail<br />

qui politisèrent et cultivèrent une génération d’ouvriers, en développant<br />

des cours du soir et des bibliothèques.<br />

Pelloutier rompit très vite avec Guesde car, syndicaliste révolutionnaire<br />

teinté d’anarchisme, il refusait toute participation aux élections. Il voyait dans<br />

la grève générale le moyen essentiel de renverser le pouvoir de la bourgeoisie.<br />

On trouvait d’autres anarchistes à la CGT. Il y avait aussi des socialistes de<br />

diverses tendances.


Tous faisaient de la politique… même s’ils tenaient à l’indépendance organisationnelle<br />

de la CGT. Le congrès d’Amiens, en 1906, précisa dans une<br />

Charte les rapports entre la CGT et les partis politiques. Il affirmait : « l’entière<br />

liberté pour le syndiqué de participer en dehors du groupement corporatif, à<br />

telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique,<br />

se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le<br />

syndicat les opinions qu’il professe au dehors ». Cette charte est utilisée, de<br />

nos jours, par les dirigeants de la CGT pour justifier l’apolitisme du mouvement<br />

syndical. Mais c’est un grossier contresens.<br />

La CGT affichait dans ses buts « la disparition du salariat et du patronat ».<br />

Victor Griffuelhes, l’un des premiers secrétaires fédéraux, polémiquant avec<br />

les réformistes en 1905 affirmait : « la question ouvrière est posée par nous,<br />

syndicalistes révolutionnaires, de la façon suivante : lutter contre le patronat<br />

pour obtenir de lui, et à son désavantage, toujours plus d’améliorations, en<br />

s’acheminant vers la suppression de l’exploitation. »<br />

C’est dire si les dirigeants de la CGT s’affirmaient comme des adversaires<br />

résolus du capitalisme. Ils intervenaient sur tous les sujets de société, contestant<br />

le patriotisme et le militarisme.<br />

L’enrichissement de la bourgeoisie impérialiste<br />

permet l’apparition d’une « aristocratie ouvrière »<br />

Mais la présence dans les syndicats des militants socialistes en Allemagne<br />

ou des syndicalistes révolutionnaires en France n’empêcha pas une évolution<br />

similaire à celle des trade-unions britanniques. Pour les mêmes raisons<br />

sociales et économiques profondes.<br />

L’enrichissement des bourgeoisies impérialistes, à travers le pillage colonial<br />

et le partage du monde, leur donna les moyens de corrompre toute une<br />

couche de la classe ouvrière. Comme le constatait Lénine en 1915, « l’impérialisme<br />

tend à créer, parmi les ouvriers, des catégories privilégiées et à les<br />

détacher de la grande masse du prolétariat ». En une ou deux générations,<br />

des millions d’ouvriers virent leur vie quotidienne transformée. Certains accédèrent<br />

à de meilleurs logements. De plus en plus de patrons lâchaient du lest,<br />

augmentant les salaires ou réduisant la longueur des journées de travail, pour<br />

conserver et stabiliser la main-d’œuvre qualifiée dont ils avaient besoin.<br />

Cela ne toucha jamais toute la classe ouvrière. Les plus fraîchement immigrés<br />

ou débarqués de la campagne subissaient toujours la pire exploitation.<br />

Ils restaient parqués dans les logements les plus insalubres. Mais les améliorations,<br />

même limitées à une minorité, furent suffisamment spectaculaires<br />

19


20<br />

pour rendre crédible l’idée qu’on pouvait améliorer son sort dans le cadre du<br />

capitalisme.<br />

Plus que les patrons, les gouvernements cherchèrent à neutraliser les luttes<br />

par des lois dites « ouvrières ». En Allemagne et au Royaume-Uni, ils mirent<br />

en place, avant le début du xx e siècle, des systèmes publics d’assurances en<br />

cas de maladies ou d’accidents et des systèmes de retraites. En fait, ils généralisaient<br />

les caisses déjà introduites par des syndicats, voire par certaines<br />

grandes entreprises. Les indemnités versées restaient maigres et les cotisations<br />

étaient supportées par les salariés. Mais cela permettait d’intégrer des<br />

syndicalistes à la gestion de ces caisses.<br />

En France, en 1906, Clemenceau créa un ministère du Travail, confié au<br />

transfuge socialiste Viviani. Son gouvernement lança le projet de loi sur les<br />

« retraites ouvrières et paysannes ». Il s’agissait d’instaurer une retraite obligatoire<br />

pour les travailleurs de plus de 65 ans, financée par les ouvriers euxmêmes.<br />

C’était l’ancêtre de notre système de retraite par répartition. Ce projet<br />

présenté par l’ancien syndicaliste Aristide Briand, devenu ministre, fut combattu<br />

par la majorité de la CGT. Elle dénonçait « l’escroquerie des retraites<br />

ouvrières » et considérait, au regard de l’espérance de vie de l’époque, que<br />

« les Chambres ont voté une retraite pour les morts ». Jules Guesde, seul député<br />

socialiste à voter contre la loi, refusait « tout prélèvement sur les salaires<br />

ouvriers ». Il réclamait « des impôts spéciaux n’atteignant que les privilégiés<br />

du capitalisme industriel et terrien ».<br />

Pour la CGT comme pour Guesde, c’était au patronat de financer les retraites,<br />

pas aux travailleurs.<br />

Affiche de la CGT<br />

dénonçant en<br />

1910 la loi sur les<br />

« retraites ouvrières et<br />

paysannes » comme<br />

une loi « pour les<br />

morts ».


Mais Briand et Viviani trouvèrent au sein même de la CGT des responsables<br />

pour défendre leurs projets. Un fossé se creusait entre les déclarations anticapitalistes<br />

des dirigeants confédéraux de la CGT et la pratique quotidienne de<br />

fédérations entières. Beaucoup se consacraient avant tout à la construction<br />

de leurs sections ou à la gestion de leurs caisses de secours ou d’assurances<br />

maladie.<br />

En Allemagne, l’évolution était la même. En 1905, au moment où l’on<br />

discutait des grèves politiques de masse qui menaçaient le pouvoir du tsar<br />

en Russie, un dirigeant syndical déclara : « pour continuer à développer nos<br />

organisations, nous devons pacifier le mouvement ouvrier. Nous devons voir à<br />

ce que les discussions sur les grèves de masse cessent ! »<br />

En somme, pour lui, la meilleure façon de gérer les caisses de grève, c’était<br />

de ne jamais faire la grève !<br />

Le tournant<br />

de la Première Guerre mondiale<br />

L’explosion de la Première Guerre mondiale révéla au grand jour ces<br />

évolutions souterraines qui taraudaient le mouvement ouvrier. Dans tous les<br />

pays, à l’exception d’une poignée de minoritaires, les syndicats s’alignèrent<br />

derrière leur bourgeoisie. Les dirigeants syndicaux laissèrent les travailleurs<br />

partir pour s’entre-tuer, contribuèrent à l’effort de guerre et encouragèrent le<br />

patriotisme. Devenus du jour au lendemain ministres ou commissaires à la<br />

nation comme Jouhaux, le nouveau secrétaire de la CGT, ils jouèrent au sein<br />

de l’industrie, militarisée et largement planifiée par les gouvernements, le rôle<br />

des officiers sur les champs de bataille.<br />

La Première Guerre mondiale marqua un tournant dans l’intégration des<br />

syndicats au sein des institutions. Les hommes politiques de la bourgeoisie<br />

purent vérifier la solubilité des bureaucrates dans leur appareil d’État. En<br />

pleine guerre, Jouhaux fit une conférence à la Fédération des industriels et<br />

commerçants français, sur le thème : « De la nécessité d’organiser la reprise<br />

de la vie économique au lendemain de la guerre. » Jouhaux montrait ainsi que<br />

l’union sacrée était appelée à durer bien au-delà de la guerre.<br />

Mais la guerre changea profondément la donne. Elle accoucha de la vague<br />

révolutionnaire qui, partie de Russie, toucha l’Allemagne et plusieurs pays<br />

européens. Du point de vue de la bourgeoisie, l’urgence était d’endiguer cette<br />

vague. Elle eut recours à ses deux moyens d’action favoris : la répression brutale<br />

et l’enrôlement des dirigeants du mouvement ouvrier. Les chefs syndicalistes<br />

domestiqués jouèrent tout leur rôle, particulièrement en Allemagne<br />

21


22<br />

où la bourgeoisie n’avait plus d’autres appareils que le parti et les syndicats<br />

sociaux-démocrates pour conserver son pouvoir.<br />

Les conséquences économiques de la guerre, l’aggravation de l’exploitation,<br />

la hausse des prix, la pénurie de logements provoquèrent la radicalisation<br />

de nouvelles générations de travailleurs. Elles affluèrent vers les organisations<br />

ouvrières et spécialement vers les vieux syndicats qui grossirent dans tous les<br />

pays. Même dans les pays vainqueurs où le pouvoir de la bourgeoisie ne fut<br />

pas menacé, il y eut des grèves dures qui dépassèrent largement le terrain des<br />

revendications économiques et qui furent brutalement réprimées.<br />

À la fin de la guerre la révolution a éclaté en Allemagne. Ici, Karl Liebknecht prend la<br />

parole à Berlin, en novembre 1918.<br />

Devant cet afflux vers les syndicats et la radicalisation des travailleurs,<br />

l’Internationale communiste, fondée à Moscou en 1919, expliquait aux partis<br />

communistes en formation : « le salut ne consiste pas à sortir des anciens<br />

syndicats pour en créer de nouveaux ou pour se disperser en une poussière<br />

d’hommes inorganisés, mais à révolutionner les syndicats pour en chasser<br />

l’esprit réformiste ». En effet, si des groupes de militants étaient écœurés par<br />

la politique des bureaucraties syndicales, des millions de travailleurs passaient<br />

pour la première fois de l’inorganisation totale à la forme la plus accessible


Manifestation réprimée par la police au Havre, en 1922, lors de la grève des dockers<br />

de l’organisation, le syndicat. Lénine et Trotsky se battaient pour convaincre<br />

les militants communistes de mener un travail systématique à l’intérieur des<br />

syndicats de masse pour en arracher la direction aux réformistes.<br />

En même temps, l’Internationale faisait un autre constat : la guerre avait<br />

mis un terme à la longue période d’expansion de l’économie capitaliste. Du<br />

fait des destructions, du dérèglement du système monétaire, les rivalités et<br />

la concurrence entre les capitalistes étaient exacerbées. La bourgeoisie européenne<br />

n’était plus en situation de s’acheter la paix sociale en offrant à<br />

la classe ouvrière des conditions de vie décentes et l’espoir de voir son sort<br />

s’améliorer.<br />

La crise des années trente : détruire les organisations<br />

ouvrières ou les subordonner aux États<br />

La crise économique de 1929 allait accélérer les échéances. D’un côté,<br />

la lutte se faisait plus âpre au sein de la bourgeoisie pour le partage des marchés<br />

et de la plus-value extorquée aux travailleurs. De l’autre côté, la brutale<br />

23


24<br />

dégradation du sort de la classe ouvrière, y compris dans le plus puissant des<br />

pays capitalistes, allait provoquer une radicalisation des travailleurs.<br />

Face à ce risque d’une montée ouvrière, la bourgeoisie avait deux options.<br />

Soit elle se servait des appareils syndicaux pour canaliser cette radicalisation,<br />

soit elle brisait par avance toutes les organisations ouvrières pour morceler<br />

les travailleurs. La première solution nécessitait d’avoir assez de ressources,<br />

assez de miettes à distribuer, pour que les bureaucraties syndicales gardent le<br />

contrôle des masses.<br />

La bourgeoisie allemande, en choisissant de confier la direction de son<br />

État à Hitler, opta pour la seconde solution. La crise ne lui laissait pas d’autre<br />

choix que de préparer la guerre pour imposer sa domination face à ses concurrentes<br />

européennes. Elle devait réduire massivement le niveau de vie de toute<br />

la population allemande et militariser la production. Un préalable était la<br />

destruction de toutes les organisations ouvrières pour les remplacer par des<br />

appareils intégrés officiellement dans l’État et chargés d’encadrer les travailleurs<br />

derrière le régime avec adhésion obligatoire. Les services rendus par<br />

les bureaucrates syndicaux et les chefs sociaux-démocrates pour endiguer la<br />

révolution entre 1918 et 1923, leur intégration au sein de l’État allemand, leur<br />

refus suicidaire de mobiliser les travailleurs pour s’opposer aux bandes nazies,<br />

ne changèrent rien à leur sort. Les militants syndicaux, comme les militants<br />

politiques, furent internés dans les camps de concentration. Même le président<br />

de l’ADGB, la centrale syndicale réformiste, n’échappa pas à l’internement.<br />

Pour endiguer la montée ouvrière, les bourgeoisies française et américaine<br />

choisirent l’autre alternative. Elles s’appuyèrent sur la collaboration des bureaucraties<br />

syndicales.<br />

En France, la montée de la combativité conduisit à la réunification de la<br />

CGT scindée depuis 1921. La réunification attira de nouveaux adhérents. Mais<br />

c’est l’éclatement des grèves en mai-juin 1936 qui éveilla la conscience de<br />

millions de travailleurs et gonfla les effectifs de la CGT : un million au début<br />

de l’année 1936 ; plus de deux millions en juin… pour dépasser les quatre<br />

millions en 1937 !<br />

Les dirigeants de la CGT, dans les pas de ceux du PS et du PC, mirent tout<br />

leur poids pour arrêter les grèves qui, avec l’occupation des usines, commençaient<br />

à contester au patronat le contrôle des moyens de production. Frachon,<br />

dirigeant communiste de la CGT, déclarait en juillet 1936 : « Nous disons<br />

aujourd’hui [aux ouvriers], avec franchise, que le prolongement de l’action<br />

gréviste, de la continuation de l’occupation des usines, les desservirait. »


En 1936, l’occupation des usines en France représentait une menace sur les moyens de<br />

production de la bourgeoisie.<br />

Mais pour réussir à arrêter la grève, le patronat dut concéder la semaine de<br />

40 heures et les congés payés. Certes, ces mesures ont été remises en cause<br />

dans les années suivantes avec la marche à la guerre. Elles n’ont pas coûté<br />

si cher. Mais pour le patronat, c’était tout de même un peu de plus-value qui<br />

n’allait pas dans ses coffres.<br />

Les patrons durent, en plus, accepter la présence de délégués élus par les<br />

travailleurs pour les représenter à l’intérieur des entreprises. Dans la décennie<br />

précédente, ils avaient profité de la crise pour faire la chasse aux militants.<br />

Sarraute, ministre de l’Intérieur, avait pu déclarer sans provoquer de tollé « les<br />

communistes, voilà les ennemis » et les séjours en prison des militants syndicaux<br />

étaient fréquents. Il y avait eu une telle chasse aux rouges que, selon<br />

le témoignage de Léon Blum, lors des discussions à Matignon en 1936, les<br />

représentants de la CGT purent dire à ceux du patronat : « C’est maintenant<br />

que vous allez peut-être regretter d’avoir systématiquement profité des années<br />

de déflation et de chômage pour exclure de vos usines tous les militants syndicalistes.<br />

Ils ne sont plus là pour exercer sur leurs camarades l’autorité qui<br />

serait nécessaire pour faire exécuter nos ordres. »<br />

25


26<br />

Mais accepter la présence de ces militants, même réformistes, même « responsables<br />

», c’était pour les patrons accepter que les travailleurs ne soient pas<br />

atomisés, divisés et entièrement soumis à la hiérarchie. C’était une entorse à<br />

leur pouvoir de droit divin.<br />

Aux États-Unis, l’American Federation of Labour avait un quasi-monopole<br />

de la représentation ouvrière. L’AFL refusait de syndiquer les ouvriers non<br />

qualifiés, les femmes et les Noirs. Grâce à des cotisations élevées, elle rétribuait<br />

une bureaucratie qu’un sénateur républicain avait très justement appelée<br />

« les lieutenants ouvriers des capitaines d’industrie ». Par la corruption et la<br />

répression systématique, violente, la bourgeoisie avait réussi à éviter pendant<br />

des décennies l’organisation des ouvriers non qualifiés de la grande industrie.<br />

Mais après les dures années de chômage de masse, de misère noire et de<br />

famine, une formidable vague de grèves ébranla les États-Unis. Démarrée en<br />

1934 par les dockers de la côte Pacifique et les camionneurs de Minneapolis,<br />

la vague gréviste culmina en 1936-1937 avec l’occupation sur le tas des<br />

usines en grève dans l’automobile. Comme en France, mais à une tout autre<br />

échelle, ces grèves firent découvrir à des millions de travailleurs, hommes ou<br />

femmes, leur force collective, leurs talents d’organisateurs et la solidarité. Les<br />

grèves avaient comme objectif immédiat la reconnaissance par les patrons des<br />

Bataille entre grévistes et policiers, en 1934, à Minneapolis.


nouveaux syndicats de masse affiliés au CIO, le Congrès pour une Organisation<br />

Industrielle, c’est-à-dire incluant les ouvriers non qualifiés.<br />

Pour endiguer et canaliser ces grèves, le président des États-Unis, Roosevelt,<br />

s’allia avec les dirigeants du nouveau syndicat. Pour la bourgeoisie, il y<br />

avait un petit prix à payer : d’abord accepter la loi fédérale promulguée par<br />

Roosevelt qui reconnaissait les syndicats avec des droits. Ensuite accepter<br />

dans leur entreprise la présence de représentants syndicaux et des négociations<br />

régulières pour les salaires ou la mise en place d’assurances maladie ou<br />

de retraites.<br />

Si, en France ou aux États-Unis, les appareils syndicaux ont pu sauver leur<br />

existence, contrairement à l’Allemagne, c’est en devenant des interlocuteurs<br />

privilégiés du gouvernement. C’est ce que constatait Trotsky en août 1940 :<br />

« Il y a un aspect commun […] dans la dégénérescence des organisations<br />

syndicales modernes dans le monde entier : c’est leur rapprochement et leur<br />

fusion avec le pouvoir d’État. »<br />

La crise enlevait toute marge de manœuvre aux bureaucraties syndicales.<br />

Face à la puissance des grands groupes capitalistes, elles ne pouvaient conserver<br />

leur rôle d’intermédiaires entre patronat et travailleurs qu’en devenant des<br />

appendices des États pour subordonner et canaliser les luttes des travailleurs.<br />

27<br />

John Lewis président<br />

du CIO (à droite avec le<br />

cigare…) critiqué par<br />

des militants au cours<br />

de la Seconde Guerre<br />

mondiale.<br />

Les relations entre<br />

Lewis et Roosevelt<br />

furent tumultueuses :<br />

après avoir canalisé<br />

les grandes grèves<br />

derrière le New Deal de<br />

Roosevelt, Lewis lança<br />

en 1943 un bras de fer<br />

avec le président pour<br />

défendre ses positions<br />

au sein de l’appareil<br />

du CIO.


28<br />

Les directions syndicales font accepter<br />

la restauration des appareils d’État<br />

Après la Deuxième Guerre mondiale, l’intégration des syndicats fut encore<br />

plus systématique et réfléchie. Au Japon, la légalisation des syndicats<br />

fut imposée par les occupants américains en 1945. En Allemagne, ils furent<br />

reconstruits sous l’égide des puissances occupantes, avec le soutien financier<br />

et les méthodes de l’AFL américaine. Ils furent reconstitués par branches professionnelles<br />

et non plus sur la base des entreprises, ce qui renforçait le poids<br />

de l’appareil en réduisant le contrôle des syndiqués sur le syndicat.<br />

Dans tous les pays impérialistes, les directions syndicales, liées ou non<br />

aux partis communistes, firent accepter à la classe ouvrière la restauration des<br />

appareils d’État bourgeois malgré les sacrifices que l’on continuait à lui imposer.<br />

Dans un nouveau contexte, elles permirent la perpétuation du capitalisme.<br />

En France, à la sortie de la guerre, le Parti communiste revendiquait un<br />

million de militants. Il avait une influence considérable dans la classe ouvrière.<br />

Il contrôlait des centaines de municipalités avec une présence militante<br />

dans toutes les cités ouvrières. Directement ou par l’intermédiaire d’associations<br />

culturelles, sportives ou caritatives, le PC influençait de larges pans du<br />

monde du travail.<br />

Entre 1944 et 1947, le PCF mit tout ce crédit au service de la bourgeoisie<br />

en participant pour la première fois au gouvernement sous la tutelle de<br />

De Gaulle. Dans cette période où des millions de travailleurs attendaient que<br />

leur sort change après les années de privations, il leur fit accepter le maintien<br />

des tickets de rationnement, les salaires de misère et les conditions de travail<br />

exécrables.<br />

Le principal instrument du PC pour encadrer la classe ouvrière était la CGT.<br />

Au congrès d’avril 1946, renforcés par un afflux massif vers les syndicats, les<br />

communistes étaient devenus majoritaires. Les militants se transformèrent en<br />

véritables contremaîtres dans les principales usines du pays. Benoît Frachon,<br />

co-secrétaire général de la CGT, déclarait par exemple en 1944 : « gagner la<br />

bataille de la production est aussi important que d’avoir gagné la bataille de<br />

la Libération ».<br />

La participation du PCF au gouvernement ne dura que le temps de remettre<br />

en selle tout l’appareil d’État. Mais l’intégration des syndicats, y compris de<br />

la CGT à majorité communiste, fut bien plus durable.<br />

La bourgeoisie ne voulait pas seulement restaurer son appareil d’État. Elle<br />

voulait aussi reconstruire son appareil de production, détruit par la guerre,<br />

non renouvelé depuis des lustres, sans financer elle-même les investissements


nécessaires. C’est pour ces raisons que les gouvernements nationalisèrent des<br />

pans entiers de l’économie, des banques aux charbonnages en passant par le<br />

gaz et l’électricité.<br />

Le rôle des syndicats fut d’aider au redémarrage de la production. C’est<br />

pour faciliter ce rôle d’encadrement des travailleurs par les syndicalistes que<br />

furent créés les comités d’entreprise qui n’eurent jamais de réel droit de regard<br />

ni sur les comptes ni sur la marche des usines.<br />

C’est pour fournir au patronat une main-d’œuvre en bonne santé, tout en<br />

mutualisant les coûts et en maintenant des salaires faibles, que fut créée la<br />

Sécurité sociale.<br />

Toutes ces dispositions furent prises avant même la fin de la guerre, au<br />

sein du Conseil national de la Résistance, le CNR, auquel la CGT participait.<br />

Ces structures de collaboration, organismes de Sécurité sociale, Conseil<br />

économique et social, comités d’entreprise, etc., absorbèrent des milliers de<br />

militants. Roger Linet, responsable de la CGT-métallurgie, confiait dans ses<br />

mémoires que la CGT eut du mal à trouver assez de militants expérimentés<br />

pour occuper tous les postes à pourvoir.<br />

Les structures paritaires ou les comités d’entreprise rapportaient également<br />

des ressources financières aux syndicats et réduisaient le poids des syndiqués<br />

29<br />

À gauche : Thorez aux côtés de Duclos<br />

lors du 1 er Mai 1945 sous une banderole<br />

vantant le Conseil national de la<br />

Résistance et peu avant de devenir<br />

ministre d’Etat du général De Gaulle.<br />

En bas : manifestation lors de la grève<br />

Renault pour les salaires en 1947


30<br />

sur la vie de ceux-ci. Elles transformaient des militants en petits chefs du personnel<br />

gérant cantines et autres œuvres sociales. En outre, ces militants échappaient<br />

au travail dans l’atelier ou le bureau, se coupaient des préoccupations et<br />

du contrôle des travailleurs.<br />

Pour augmenter encore le poids des bureaucraties syndicales, le CNR garantissait<br />

le monopole de la représentation des travailleurs à une liste fermée<br />

de syndicats : seules la CGT, la CFTC et la CGC pouvaient présenter au premier<br />

tour des candidats pour les délégués du personnel. FO et la CFDT furent<br />

ajoutées par la suite.<br />

Toutes ces dispositions, prises dans le cadre du CNR, allaient dans le même<br />

sens : augmenter l’autonomie des appareils syndicaux vis-à-vis des travailleurs,<br />

limiter le contrôle des syndiqués sur leurs propres syndicats et accroître<br />

la dépendance des organisations syndicales vis-à-vis de l’appareil d’État.<br />

Les relations particulières entre la CGT et le PCF<br />

Les tensions entre l’URSS et les pays occidentaux avec le début de la<br />

guerre froide glacèrent les relations entre le PC et l’appareil d’État. Pendant<br />

toutes les années de la guerre froide, les dirigeants de la bourgeoisie considérèrent<br />

le PCF comme un corps étranger indésirable dans l’appareil d’État.<br />

La CGT, elle, subissait la même tendance à l’intégration que tous les syndicats<br />

des pays développés. Mais l’ostracisme politique de la bourgeoisie visà-vis<br />

du PC rejaillissait sur les dirigeants de la CGT. Il réduisait leurs possibilités<br />

de collaboration et de cogestion avec le patronat, limitait leur accès à<br />

la présidence des organismes paritaires. La CGT devait plus que d’autres se<br />

battre pour accéder à la mangeoire et montrer qu’elle était incontournable<br />

pour encadrer et contrôler la classe ouvrière.<br />

Elle impulsa des grèves, parfois radicales dans la forme, comme celle des<br />

mineurs en 1947-1948. Mais elle ne le fit que lorsqu’elle était en situation<br />

d’en conserver le contrôle. Elle sut aussi jouer les pompiers sociaux, freiner<br />

les grèves ou émietter les mouvements dès qu’ils risquaient de lui échapper.<br />

Elle inventa au cours de ces années, diverses formes exotiques de grèves, de la<br />

grève « bouchon » à la grève « perlée » en passant par la grève tournante, pour<br />

éviter une vraie grève qui mobilise et regonfle l’ensemble des travailleurs.<br />

Durant ces années, du fait de son histoire et de ses liens avec le Parti communiste,<br />

la CGT avait des caractéristiques qui lui ont donné une place particulière<br />

dans le paysage syndical français.<br />

Le PC voulait conserver l’exclusivité sur la classe ouvrière car sa capacité<br />

à contrôler les mouvements des travailleurs était la seule chose qu’il avait à


monnayer auprès de la bourgeoisie pour être réintégré complètement dans le<br />

jeu politique et le cas échéant revenir au pouvoir.<br />

En se revendiquant des idées communistes, même largement frelatées,<br />

déformées par le stalinisme, le nationalisme, l’électoralisme, le PC et la CGT<br />

entretenaient malgré eux l’idée que le prolétariat avait des intérêts opposés à<br />

ceux de la bourgeoisie et l’espoir d’un changement radical de société. En cas<br />

de radicalisation, ils couraient le risque d’être pris au mot et débordés par la<br />

base.<br />

C’est pour cela qu’ils muselaient toute opposition sur leur gauche. Si l’on<br />

trouvait à des postes de responsables, des sans-parti, des socialistes, des militants<br />

issus de la Jeunesse ouvrière chrétienne, voire des prêtres ouvriers, les<br />

militants d’extrême gauche ou les communistes dissidents, eux, en étaient<br />

exclus. Ils étaient attaqués physiquement dès qu’ils tentaient de s’adresser par<br />

tracts aux travailleurs.<br />

La grève de mai 1968, l’un des rares épisodes de grève générale de l’aprèsguerre,<br />

illustra le comportement de la direction de la CGT tout en écornant un<br />

peu son monopole auprès de la classe ouvrière. Alors que la grève, démarrée<br />

dans le milieu étudiant, commençait à s’étendre aux entreprises, spontanément<br />

ou par l’action de militants politisés, Séguy, Krasucki et autres dirigeants<br />

de la CGT appelèrent à une journée de grève générale. Le PC ne voulait surtout<br />

pas être débordé dans le milieu ouvrier comme il l’avait été dans le milieu<br />

étudiant. Mais ce furent aussi la CGT et le PC qui mirent tout leur poids pour<br />

faire reprendre le travail dès qu’ils l’estimèrent possible.<br />

La grève apporta aux travailleurs une augmentation du smic vite reprise<br />

par l’inflation. Mais les organisations syndicales obtinrent une nouvelle législation<br />

qui leur permit de désigner un ou plusieurs délégués syndicaux dans<br />

toutes les entreprises de plus de cinquante salariés. Il s’agissait de délégués<br />

directement nommés par le syndicat sans aucune forme de contrôle des travailleurs.<br />

C’était un nouveau pas dans l’émancipation des appareils syndicaux<br />

par rapport aux travailleurs et aux syndiqués du rang.<br />

Jusqu’au début des années quatre-vingt, la CGT se caractérisait à la fois<br />

par les aspects monolithiques, antidémocratiques du stalinisme et par un ton<br />

lutte de classe, radical, qui attira les militants les plus combatifs, les plus déterminés<br />

à changer leur sort. La CGT a transmis à des générations des notions<br />

de base sur la lutte de classe, sur le fait que les patrons et les salariés ont des<br />

intérêts opposés, sur les méfaits et l’impasse du capitalisme.<br />

Ce passé marque encore la CGT aujourd’hui ne serait-ce que par les militants<br />

de cette génération.<br />

31


32<br />

Henri Krasucki tentant de convaincre, après Séguy et Frachon, les grévistes de Renault<br />

Billancourt que les accords de Grenelle, en 1968, étaient satisfaisants.<br />

FO, CFDT, des centrales en concurrence avec la CGT<br />

Entre-temps, d’autres syndicats avaient été créés dans le but de limiter<br />

l’influence du Parti communiste sur la classe ouvrière. Dès 1947, l’aile ouvertement<br />

réformiste et anticommuniste de la CGT fit scission pour créer la CGT-<br />

Force ouvrière. S’il y avait dans ses rangs quelques militants antistaliniens,<br />

anarchistes ou trotskystes notamment, elle reçut le soutien des syndicats américains<br />

de l’AFL et elle désigna à sa tête… Léon Jouhaux qui décidément aura<br />

passé sa vie à lutter contre les « rouges ». Cet ancien va-t-en-guerre de 1914<br />

reçut d’ailleurs le prix Nobel de la paix en 1951 pour tous les services rendus.


La CFDT, quant à elle, est issue d’une transformation de la CFTC en 1964,<br />

la majorité décidant de rompre avec l’étiquette chrétienne… tout en gardant<br />

dans ses statuts une référence à « l’humanisme chrétien ».<br />

Si la CFDT a aujourd’hui la réputation d’être une confédération apolitique<br />

prête à signer des accords avec n’importe quel gouvernement, de droite<br />

comme de gauche, cela ne fut pas toujours si clair.<br />

Dans les années 1970, la CFDT comptait dans ses rangs une majorité de<br />

réformistes, liés au PS, venus de la CFTC. Mais même parmi ceux-là, on trouvait<br />

aussi des militants combatifs venus du PSU, comme Charles Piaget ou<br />

d’autres, qui ont mené la lutte chez LIP, en 1973, à Besançon.<br />

Meeting de soutien aux travailleurs de LIP en grève en 1973. A la tribune on trouve<br />

Charles Piaget (à gauche), Edmond Maire, secrétaire général de la CFDT (au centre) et<br />

Georges Séguy, secrétaire général de la CGT (à sa gauche)<br />

La grève générale de mai 68 avait politisé une génération de jeunes, travailleurs<br />

ou étudiants, leur faisant découvrir l’existence des idées d’extrême<br />

gauche. Mais le mouvement avait touché bien plus profondément les milieux<br />

de la petite bourgeoisie et la périphérie de la classe ouvrière. Parmi eux,<br />

beaucoup rejoignirent plus volontiers la CFDT que la CGT. Celle-ci, avec<br />

ses méthodes staliniennes et le rôle qu’elle avait joué pour arrêter la grève,<br />

apparaissait comme un repoussoir. Nombre de militants d’extrême gauche ont<br />

33


34<br />

également rejoint la CFDT. Les uns par choix, trouvant plus facile de militer<br />

dans ce syndicat plutôt qu’à la CGT où le Parti communiste faisait la chasse<br />

à tous les concurrents. Les autres, parce que justement ils avaient été exclus<br />

de la CGT.<br />

En outre, la CFDT laissait une autonomie d’autant plus grande à ses sections<br />

syndicales que son influence au sein de la classe ouvrière était plus faible.<br />

Il paraît cependant qu’Edmond Maire, secrétaire général à l’époque, « hésitait<br />

à s’absenter plusieurs jours de la confédération » 2 de crainte d’une initiative<br />

intempestive des « gauchistes » !<br />

Cela étant dit, Mai 68 eut des conséquences sur l’ensemble de la classe<br />

ouvrière. Malgré ses manœuvres pour arrêter la grève et en dépit des préjugés<br />

anticommunistes de la petite bourgeoisie, la CGT vit affluer de nouveaux<br />

adhérents. Ses effectifs dépassèrent les deux millions pendant quelques années.<br />

Mais cela ne dura pas.<br />

2 Entretien avec Edmond Maire – 28 septembre 2009 sur le site de la CFDT retraités.


L’ÉVOLUTION DES SYNDICATS<br />

EN FRANCE DEPUIS LA CRISE<br />

Le recul de la syndicalisation<br />

Le syndicalisme est marqué aujourd’hui par le très faible taux de syndiqués.<br />

Selon l’étude « Les syndiqués en France » 3 , il y a aujourd’hui moins de<br />

deux millions de syndiqués pour 23 millions de salariés. Un peu plus si on<br />

prend les chiffres d’adhérents annoncés par les syndicats… Du strict point de<br />

vue des adhérents, la CGT regroupe aujourd’hui le tiers des effectifs syndicaux,<br />

la CFDT le quart et Force ouvrière environ 15 %, les autres se partageant<br />

le reste. C’est, peu ou prou, la même répartition des forces si on considère les<br />

résultats aux élections prud’homales de ces dernières années, tous collèges<br />

confondus.<br />

Le taux de syndicalisation ne dépasse donc pas 8 % des salariés et même<br />

5 % pour le secteur privé. Depuis l’origine, les syndicats français ne regroupent<br />

qu’une minorité de travailleurs. Malgré tout, jusqu’au milieu des années 1970,<br />

le taux de syndicalisation tournait autour de 20 %. Il y a incontestablement une<br />

baisse sensible du nombre de travailleurs syndiqués.<br />

Le taux de syndiqués en France depuis 1945 (public et privé).<br />

3 D. Andolfatto, D. Labbé : Les syndiqués en France – 2007 – Ed. Liaisons<br />

35


36<br />

Une autre évolution est l’accélération de l’émiettement des organisations<br />

au fil des scissions, exclusions et tentatives de recomposition. Certes, chaque<br />

grande manifestation montre que la CGT reste de très loin la confédération<br />

dont la capacité de mobilisation est la plus forte. Mais la division des syndicats<br />

en une multitude d’enseignes plus ou moins franchisées selon les entreprises<br />

ne facilite pas la lutte des travailleurs.<br />

Ce recul de la syndicalisation se constate à des degrés divers dans tous les<br />

pays développés. Certes, l’histoire et le rôle des syndicats sont très différents<br />

selon les pays – dans certains pays les syndicats gèrent par exemple directement<br />

des caisses de retraites ou de sécurité sociale pour leurs adhérents, ce<br />

qui rend l’adhésion quasi obligatoire. Mais, pour ne prendre qu’un seul indicateur,<br />

le nombre de syndiqués est tombé au Royaume-Uni de plus de treize<br />

millions en 1979, avant les licenciements massifs de l’époque de Thatcher, à<br />

sept millions environ aujourd’hui. En Allemagne, après avoir atteint les douze<br />

millions d’adhérents après la réunification du pays, la grande centrale DGB<br />

regroupe aujourd’hui un peu moins de sept millions de travailleurs.<br />

Ce recul et cet émiettement semblent inquiéter même des dirigeants politiques<br />

de droite. Jusqu’à Sarkozy qui déclarait, en décembre 2007 : « Il faut<br />

des organisations syndicales fortes. Aujourd’hui, la représentation sociale<br />

est éclatée, fondée sur des critères obsolètes et un mode de financement inadapté.<br />

» Il lança dans la foulée une réforme de la « représentativité syndicale<br />

» en collaboration avec les grandes confédérations.<br />

Hypocrisie ou cynisme ? Sans doute un peu les deux ! D’un côté, entre<br />

deux attaques contre les travailleurs, les conseillers de Sarkozy doivent méditer<br />

le témoignage de Léon Blum sur l’absence de militants dans les ateliers en<br />

1936. D’un autre côté, le refus de recevoir dans les ministères des dirigeants<br />

syndicaux qui ne demandent rien d’autre que de discuter à la marge toutes les<br />

réformes imposées, montre le mépris du gouvernement à leur égard.<br />

Le nombre de syndiqués a commencé à baisser à la fin des années soixantedix<br />

peu après le retour de la crise de l’économie. Cette chute s’est poursuivie<br />

durant toutes les années où la gauche est revenue au pouvoir après 1981. Cette<br />

concomitance n’est pas un hasard !<br />

Les longues années de précarisation des emplois avec le recours à l’intérim<br />

et aux CDD, les plans de licenciements et la montée du chômage de masse ont<br />

largement contribué au recul de l’implantation et des effectifs des syndicats.<br />

Il y a l’érosion massive des effectifs des grandes entreprises dans lesquelles<br />

les syndicats étaient historiquement implantés. Il est bien plus difficile de<br />

construire et de faire vivre des syndicats chez des sous-traitants morcelés dont


les travailleurs sont plus isolés. Le chômage massif exacerbe la concurrence<br />

pour trouver un emploi. La crainte du licenciement et le chantage patronal ne<br />

facilitent pas la syndicalisation.<br />

Ce durcissement de la lutte de classe du côté patronal est un facteur objectif<br />

du recul de la syndicalisation. Mais la férocité de l’exploitation n’avait pas<br />

empêché les travailleurs de s’organiser dans le passé.<br />

Parmi les raisons de ce recul, il y a l’inertie de responsables syndicaux qui<br />

vivent sur leurs rentes, profitant des diverses facilités, heures de délégation,<br />

postes de représentant syndical, gestion des comités d’entreprise ou autres,<br />

sans avoir le souci permanent de faire vivre leurs syndicats en entraînant<br />

de nouveaux syndiqués. Un autre facteur, subjectif, est la démoralisation de<br />

beaucoup de militants du rang. Combien de syndiqués licenciés n’ont repris ni<br />

carte ni activité syndicale quand ils ont fini par retrouver un emploi ? Combien<br />

ont cessé de participer à la vie syndicale, découragés par les trahisons répétées<br />

des gouvernements de gauche ?<br />

Avec le retour de la crise, les directions syndicales ont joué pleinement<br />

le rôle pour lequel la bourgeoisie leur concède des moyens et de la reconnaissance<br />

sociale. Elles ont pesé de toute leur influence pour faire avaler aux<br />

travailleurs les immenses sacrifices que la crise de l’économie capitaliste exigeait<br />

du point de vue du patronat. Elles ont démoralisé les travailleurs en<br />

soutenant sans réserve la gauche lors de ses passages dans les gouvernements ;<br />

Manifestation contre les licenciements dans la sidérurgie, à Nancy, en janvier 1979.<br />

37


38<br />

passages au cours desquels les fermetures d’entreprises, le chômage, la précarité,<br />

l’exploitation au travail se sont accrus inexorablement ; passages au cours<br />

desquels les salaires comme les conditions d’accès à la santé ou à la retraite<br />

se sont dégradés.<br />

Les syndicats et l’Union de la gauche<br />

Les militants de la CGT, comme ceux de la CFDT, furent des militants<br />

actifs de l’Union de la gauche. Pendant toutes les années soixante-dix, la seule<br />

perspective qu’ils offraient aux travailleurs, c’était de s’en remettre à la victoire<br />

électorale de la gauche, unie derrière Mitterrand.<br />

La déception fut à la hauteur des illusions. Mitterrand ne s’était pas fait<br />

élire pour « changer la vie » mais pour permettre à la bourgeoisie de continuer<br />

à engranger des profits malgré la crise. Un an après son élection, ce furent<br />

le tournant de la rigueur et le blocage des salaires. Ce furent les premiers<br />

grands plans de suppressions d’emplois. Ce fut la réhabilitation de la Bourse,<br />

la période des « nouveaux pauvres » et la naissance des « Restos du cœur » !<br />

Toute cette politique fut menée avec la complicité du Parti communiste à<br />

qui Mitterrand avait offert quatre petits ministères. Dans les ateliers, dans les<br />

bureaux, les responsables syndicaux, se faisaient les relais de la politique du<br />

gouvernement auprès de leurs camarades.<br />

Bernard Thibault raconta, bien plus tard, comment la CGT cheminots était<br />

la courroie de transmission de Fiterman, ministre des Transports. « Il nous est<br />

arrivé de poser des interdits syndicaux. Interdits au sens où le syndicat refusait<br />

d’être le porteur de telle revendication, il ne la prenait pas à son compte<br />

et donc on savait que la revendication n’avait aucune chance d’aboutir4 ».<br />

Ce fut bien plus que des « interdits ». Ce fut une volonté systématique de<br />

« ne pas gêner le gouvernement ». Cela dura au moins jusqu’au départ du Parti<br />

communiste du gouvernement après qu’il eut constaté la perte d’un grand<br />

nombre d’électeurs. Mais en fait cela continua pendant les années suivantes.<br />

Il y eut, durant toutes ces années quatre-vingt, des grèves parfois très dures.<br />

Il y eut des grèves contre les premières vagues de licenciements. Le plus souvent,<br />

les directions syndicales laissèrent les militants locaux se débrouiller<br />

seuls. Puis elles leur expliquaient que le maximum avait été obtenu, et qu’il<br />

fallait bien reprendre sur la base d’un compromis. C’est ainsi que 2 000 postes<br />

furent supprimés avec l’aval du gouvernement Mauroy et du Parti communiste<br />

à l’usine automobile Talbot, à Poissy, en 1983-1984.<br />

4 B. Thibault : Ma voix ouvrière – 2004


Il y eut des grèves dans la sidérurgie contre la suppression de dizaines de<br />

milliers d’emplois qui mobilisèrent la population de villes entières.<br />

Les syndicats organisèrent des démonstrations de force parfois violentes.<br />

À Longwy, en Lorraine, ou à Denain, dans le Nord, il y eut de véritables<br />

batailles rangées entre les travailleurs et la population d’un côté, les forces<br />

de l’ordre de l’autre. Les syndicats accompagnèrent la colère des travailleurs,<br />

mais c’était pour mieux la laisser s’éteindre.<br />

Pendant les grèves chez Talbot en 1984 : quand la CGT conduisait les travailleurs dans<br />

des impasses… nationalistes.<br />

Ils ne cherchèrent jamais à donner à ces luttes défensives un caractère plus<br />

général. Aucun ne chercha à entraîner l’ensemble des travailleurs, ni même<br />

l’ensemble d’un secteur industriel, pour mettre tout le poids de la classe ouvrière<br />

face aux plans de licenciement décidés par les patrons.<br />

Les dirigeants syndicaux soutinrent la nationalisation de la sidérurgie qui<br />

permit aux capitalistes, les Wendel ou les Seillière, de se débarrasser d’un<br />

secteur plus assez rentable en touchant le jackpot de l’État.<br />

Et ce fut le gouvernement de gauche qui organisa les fermetures d’usines.<br />

Ce fut même un dirigeant de la CFDT, Jacques Chérèque, le père de l’actuel<br />

39


40<br />

secrétaire général, qui organisa concrètement ces fermetures. En 1984, il fut<br />

nommé préfet en charge de la reconversion de l’industrie lorraine, puis ministre<br />

délégué à l’Aménagement du territoire et à la Reconversion du gouvernement<br />

Rocard. Ancien secrétaire de la fédération de la sidérurgie de la<br />

CFDT, il avait noué de nombreux liens avec le patronat lorrain et montré son<br />

efficacité comme pompier social. Chérèque personnifie à lui seul l’intégration<br />

des syndicats au sein de l’État !<br />

Des directions syndicales de plus en plus éloignées<br />

de leurs bases militantes<br />

Le recul des effectifs syndicaux représente une perte grave pour les travailleurs<br />

et pour les militants qui animent les syndicats dans les entreprises. Mais<br />

les directions syndicales, elles, n’en ont pas été vraiment affectées. En fait,<br />

elles en ont profité pour s’émanciper un peu plus des pressions de leur base<br />

militante. Au moment où le patronat menait une guerre plus féroce contre les<br />

travailleurs avec la complicité des gouvernements de droite ou de gauche, les<br />

dirigeants syndicaux augmentaient leur degré de collaboration avec patrons et<br />

gouvernements.<br />

Oh, cette collaboration avait déjà bien progressé depuis l’après-guerre.<br />

Mais elle n’a pas cessé de se renforcer depuis cette époque.<br />

Un levier de cette intégration est le financement des syndicats. Le seul<br />

financement qui garantit l’indépendance des syndicats, ce sont les cotisations<br />

des adhérents. Or, selon un rapport de 2006, les cotisations ne représentent<br />

que 34 % du budget confédéral de la CGT et 50 % de celui de la CFDT. La<br />

tendance des confédérations à s’émanciper financièrement du contrôle des<br />

syndiqués est un signe des temps.<br />

Le même rapport énumère la myriade de moyens de financement des organisations<br />

syndicales à travers les « missions d’intérêt général qu’elles accomplissent<br />

en participant à la gestion des organismes paritaires, comme les<br />

divers organismes de sécurité sociale et les organismes collecteurs des fonds<br />

de la formation professionnelle5 ».<br />

Ce poste de la formation professionnelle n’a cessé d’augmenter depuis<br />

vingt ans, au fil des réformes législatives. Il rapporte un cinquième des ressources<br />

totales de la CFTC !<br />

Il y a belle lurette que les gros comités d’entreprise servent de financement<br />

indirect, par la rémunération de permanents, les commandes à des<br />

5 Rapport Hadas-Lebel - 2006


coopératives liées aux syndicats, etc. Les mises à disposition de permanents<br />

ou les décharges syndicales par les grandes entreprises publiques ou à statut<br />

comme la SNCF ou EDF sont une autre source. Elles représentaient plusieurs<br />

dizaines de milliers de postes à temps plein en 2006 6 .<br />

Il y a encore la participation aux conseils économiques et sociaux, national<br />

ou régionaux, où le tiers des postes de conseillers est réservé aux syndicats.<br />

Cette assemblée est supposée réfléchir à la politique économique du pays. Les<br />

conseillers syndicaux reversant tout ou partie de leurs indemnités, cette participation<br />

est un moyen de faire vivre les syndicats.<br />

Il n’y a évidemment pas de commune mesure entre les moyens mis à la<br />

disposition des syndicats de salariés et le financement par la bourgeoisie de<br />

ses hommes politiques et de ses organisations. Le patronat a de multiples<br />

ressources pour financer ses propres syndicats. L’épisode de la caisse noire<br />

de l’IUMM a révélé comment le grand patronat gardait en permanence plusieurs<br />

centaines de millions d’euros en réserve pour « fluidifier les relations<br />

sociales »… euphémisme pour ne pas dire entretenir des syndicats maisons,<br />

payer des briseurs de grève, faire du lobbying auprès des élus locaux, mais<br />

aussi corrompre certains représentants du personnel.<br />

Mais le financement des syndicats ouvriers par d’autres moyens que les<br />

cotisations a comme conséquence de les rendre de plus en plus indépendants<br />

des travailleurs. Pire, ce financement « institutionnel » va directement aux<br />

plus hauts étages des syndicats sans contrôle des militants d’entreprise. Ceux<br />

qui en auraient le plus besoin, les sections syndicales d’entreprise, les unions<br />

locales vers qui se tournent les travailleurs inorganisés des petites entreprises,<br />

disposent de moins en moins d’argent.<br />

Ce financement rend les centrales syndicales dépendantes de leurs participations<br />

à tous ces organismes paritaires. Au-delà de l’aspect financier, ces<br />

organismes sont des lieux d’intégration des dirigeants syndicaux à la société<br />

bourgeoise.<br />

Christian Larose, premier vice-président du Conseil économique et social,<br />

membre du bureau confédéral de la CGT, était interrogé par le journal Le<br />

Monde en 2006 sur son rôle au sein de ce conseil. Il expliquait avoir donné des<br />

avis « à Guigou, à Aubry et à Fillon, lequel a d’ailleurs demandé ma légion<br />

d’honneur ». Parlant du « plan de cohésion sociale » de Borloo alors ministre<br />

du Travail de Villepin, Larose disait au Monde : « Quand Borloo m’a invité<br />

à bouffer au ministère, je lui ai dit que dans son plan, il y avait à boire et à<br />

6 40 000 équivalent temps plein selon Dominique Andolfatto, universitaire, auteur prolixe sur<br />

les syndicats.<br />

41


42<br />

manger et il a rectifié quelques points. Ici [au CES], j’ai le sentiment de faire<br />

avancer les choses sur de vrais sujets…7 ».<br />

Voilà l’aboutissement d’années de participation « aux lieux de concertation<br />

et de négociation »…<br />

Le « recentrage » de la CFDT<br />

La CFDT est la première organisation à avoir résolument changé de langage.<br />

Dès 1979, Edmond Maire décidait de « recentrer » la CFDT sur le syndicalisme<br />

et prônait l’indépendance vis-à-vis des partis politiques, surtout du<br />

PS. Cela ne l’a pas empêché, si on en croit son propre témoignage, d’être allé<br />

rencontrer Mitterrand la veille de son investiture, pour lui demander… d’être<br />

raisonnable : « Ne prenez pas des mesures créant une inflation insurmontable.<br />

Limitez la hausse du smic à 10 % » 8 .<br />

Lors du congrès de 1988, les dirigeants annoncèrent leur volonté de se<br />

débarrasser des « moutons noirs », c’est-à-dire des militants les plus combatifs.<br />

C’est dans la foulée de ce congrès que les militants CFDT d’Île-de-France<br />

des PTT, puis ceux des hôpitaux, qui venaient de participer à la coordination<br />

des infirmières, furent démis de leurs mandats. À la suite de cette éviction, la<br />

majorité des militants oppositionnels, même ceux dont les positions n’étaient<br />

pas menacées, firent le choix de quitter la CFDT pour fonder de nouveaux<br />

syndicats, SUD PTT, puis SUD santé.<br />

Le même épisode se reproduisit en 1995, à la SNCF cette fois-ci, quand<br />

Nicole Notat soutint ouvertement le plan Juppé qui remettait en cause les régimes<br />

des retraites des fonctionnaires. C’est largement de ces scissions successives<br />

à la CFDT que sont nés les syndicats SUD.<br />

Disons au passage que si les syndicats SUD ont la réputation d’être plus<br />

combatifs et plus démocratiques que les autres confédérations, cela tient<br />

d’abord aux conditions de leur naissance : des exclusions successives de militants<br />

oppositionnels de la CFDT après des grèves.<br />

Mais si on trouve des militants politisés et combatifs dans les syndicats<br />

SUD, on y trouve de tout. Ceux des syndicats SUD qui ont obtenu parfois<br />

difficilement leur représentativité, à la SNCF, les hôpitaux, la Poste ou les<br />

Télécoms, cherchent à être reconnus comme des interlocuteurs valables par<br />

les directions. Ils n’hésitent ni à signer des accords ni à défendre en priorité<br />

leurs intérêts d’appareil. De ce point de vue, ils ne diffèrent pas des autres<br />

syndicats.<br />

7 Le Monde : « Les charmes douillets du palais d’Iéna » – 5 janvier 2006.<br />

8 Entretien avec Edmond Maire – 28 septembre 2009 sur le site de la CFDT retraités.


Le « recentrage » de la CFDT, c’est-à-dire l’éviction ou le départ volontaire<br />

des militants les plus combatifs et son alignement derrière les plans gouvernementaux,<br />

a provoqué un affaiblissement dans plusieurs fédérations. Son ralliement<br />

en 2003 à la réforme Fillon sur les retraites, en plein milieu de la grève,<br />

lui aurait fait perdre, selon ses propres déclarations, 10 % de ses effectifs, entre<br />

45 000 et 60 000 adhérents 9 .<br />

Mais à chaque fois, ce n’est pas l’intérêt des travailleurs et des militants<br />

qui a guidé les choix des dirigeants, mais exclusivement celui de leur appareil.<br />

Cette politique a permis à la CFDT d’être reconnue comme une interlocutrice<br />

privilégiée. Son soutien au plan Juppé en 1995 lui a permis de prendre la<br />

présidence de la Caisse d’assurance-maladie et celle de l’Unedic qui gère les<br />

allocations chômage.<br />

Il n’est pas surprenant que de tels syndicalistes soient accueillis par les<br />

hommes de la bourgeoisie. Quand elle a quitté ses fonctions à la tête de la<br />

CFDT, Nicole Notat a fondé Vigéo, un cabinet de « notation sociale et environnementale<br />

» des entreprises. Conseillée par Pascal Lamy, commissaire<br />

européen au Commerce, encouragée par de grands patrons comme Franck<br />

Riboud, de Danone, aidée activement par Claude Bébéar, le patron d’Axa,<br />

Nicole Notat a récolté treize millions d’euros auprès de ces patrons pour fonder<br />

son entreprise.<br />

Nicole Notat lors de son élection à la tête de la CFDT en 1992.<br />

9 Chiffres cités par D. Andolfatto : Les syndicats en France.<br />

43


44<br />

Voilà un nouvel exemple d’intégration de dirigeants syndicalistes dans la<br />

société bourgeoise.<br />

L’évolution de la CGT : du stalinisme à l’apolitisme…<br />

c’est-à-dire l’alignement derrière une politique bourgeoise<br />

La CGT, de son côté, a connu une évolution similaire, encore plus spectaculaire<br />

du fait de son passé. Disons tout de suite que ce « recentrage » de la<br />

CGT ne s’est pas fait sans la résistance des plus combatifs de ses militants.<br />

Résistance qui s’est assez peu exprimée dans les congrès de la confédération,<br />

mais bien plus dans la pratique militante des équipes de telle ou telle entreprise<br />

confrontées aux réalités de la lutte de classe.<br />

Pour autant, depuis plus de quinze ans, la direction de la CGT a cherché<br />

méthodiquement à rompre avec l’image de syndicat radical et hostile aux<br />

compromis, de « courroie de transmission » du Parti communiste. Congrès<br />

après congrès, la CGT a tenté de se forger l’image d’un syndicat « de proposition<br />

et de concertation ».<br />

Cette évolution a d’abord été rendue possible par l’affaiblissement du PC,<br />

lui-même consécutif à sa déconsidération lors de ses passages au gouvernement<br />

et à la chute des régimes staliniens des pays de l’Est. Nombre de militants<br />

du PC, démoralisés par l’union de la gauche, sans perspective politique<br />

plus générale, se sont repliés sur la seule activité syndicale. La baisse du crédit<br />

politique du PC a renforcé, au sein de la direction de la CGT, tous ceux qui<br />

défendaient exclusivement les intérêts de l’appareil du syndicat.<br />

La CGT n’a cessé de prendre ses distances avec le PCF. En 1996, Louis<br />

Viannet quittait le bureau national de ce parti. En 2001, Bernard Thibault se<br />

retira du conseil national. Pour marquer cette prise de distance, il refusa que<br />

la CGT s’associe à des manifestations initiées par le PCF. Il déclarait alors<br />

« qu’aucune organisation syndicale […] n’est et ne sera jamais une composante<br />

d’une majorité gouvernementale. […] L’indépendance exclut toute attitude<br />

de soutien ou de co-élaboration d’un projet politique quel qu’il soit. »<br />

Cet apolitisme affiché n’empêcha pas Thibault d’être reçu triomphalement en<br />

mai 2003 au congrès… du PS !<br />

Au congrès de Montreuil, en 1995, en pleine grève contre le plan Juppé, la<br />

CGT décidait de faire disparaître de ses statuts les références à la socialisation<br />

des moyens de production et d’abandonner l’objectif de l’abolition du salariat,<br />

qui figurait dans ses textes.<br />

Cela n’était pas anecdotique. Même s’il y avait belle lurette que la CGT<br />

ne cherchait plus à renverser le capitalisme, elle continuait à transmettre, à


travers ses stages par exemple, l’idée que le capitalisme est un système économique<br />

absurde et néfaste. Renoncer à l’abolition du salariat revient à reconnaître<br />

que le capitalisme n’a pas d’alternative.<br />

Dans les publications de la CGT, le langage et les références marxistes,<br />

même revues et corrigées par le stalinisme, ont disparu. Selon la mode idéologique<br />

en vigueur dans les milieux de la gauche, voire de l’extrême gauche,<br />

ils ont été remplacés par le jargon de l’altermondialisme, « l’ultralibéralisme »<br />

devenant responsable de tous les maux.<br />

Selon le livre « Le syndicalisme à mots découverts », le mot « classe » est<br />

apparu pour la dernière fois en 1999 dans une résolution d’un congrès de la<br />

CGT. Le mot « travailleur » apparaissait 2 000 fois en 1972, 400 fois en 1978<br />

et seulement 3 fois en 2003 ! « Ouvriers » et « travailleurs » sont devenus des<br />

« salariés ». C’est bien plus politiquement correct !<br />

Dans une société de classe, si les travailleurs ne défendent pas ouvertement<br />

leur propre perspective politique, leurs propres solutions face à tous les<br />

problèmes sociaux ou sociétaux, ce sont la bourgeoisie et ses multiples idéologues<br />

qui le font. L’apolitisme revient finalement à s’aligner derrière la politique<br />

de la bourgeoisie.<br />

Thibault et Viannet (ici<br />

lors des manifestations<br />

de 1995 contre le plan<br />

Juppé) ont éloigné<br />

la CGT du PC… pour<br />

la conduire vers un<br />

apolitisme ouvertement<br />

revendiqué.<br />

45


46<br />

Au congrès de Strasbourg, en 1999, Bernard Thibault affirma que les militants<br />

de la CGT « sont aussi capables de prendre leur stylo pour signer des<br />

accords avec le patronat ». Il fustigea « notre syndicalisme qui reste marqué<br />

par notre tendance à privilégier la dénonciation des aspects négatifs […] plutôt<br />

qu’à rechercher par quelles propositions et contre-propositions les salariés<br />

pourront se sentir encouragés à se mobiliser. 10 » C’est ce qu’il appelait un<br />

« syndicalisme de conquêtes sociales ».<br />

Parmi les idées répétées ces dernières années par les dirigeants de la CGT,<br />

il y a celle que le syndicat n’aurait pas de position de principe à défendre et<br />

qu’il devrait simplement s’aligner sur les demandes de la majorité des salariés.<br />

C’est ainsi que Thibault déclarait en 2007 : « Il ne faut pas rechigner systématiquement<br />

à user du stylo quand il est probable ou patent que les salariés<br />

le souhaitent. Il faut faire voler en éclat le mythe de l’avant-garde éclairée. »<br />

Cette démarche qui consiste à s’aligner sur l’opinion majoritaire des salariés<br />

est lourde de dangers. Avec le chômage qui pèse sur les épaules des travailleurs,<br />

le patronat exerce purement et simplement un chantage à l’emploi<br />

et dicte ses conditions. Dans un nombre croissant d’entreprises, il cherche à<br />

obtenir un allongement des horaires ou la suppression de jours de RTT sous le<br />

prétexte de sauver des emplois.<br />

Devant ce chantage et sous la pression de salariés inquiets, nombre de<br />

syndicats organisent des consultations, dans lesquelles ouvriers, employés ou<br />

cadres votent de la même façon et qui semblent démocratiques, pour justifier<br />

de signer un accord.<br />

Le rôle du syndicat serait au contraire de dénoncer ce chantage. Il devrait<br />

tenter de convaincre une majorité de travailleurs de s’opposer aux plans du<br />

patron. Pour entraîner les hésitants, il devrait s’appuyer sur ceux qui résistent,<br />

même s’ils sont minoritaires, sur ceux qui sont lucides et savent que céder au<br />

chantage n’empêche jamais un patron de fermer une usine quand il le décide.<br />

Et même complètement isolés, les militants syndicaux doivent continuer d’affirmer<br />

qu’il ne faut pas céder au chantage, que quoi qu’acceptent les travailleurs,<br />

les patrons exigeront de nouvelles concessions. Ils doivent garder levés<br />

un drapeau, un programme et des perspectives de lutte.<br />

C’est fort heureusement cette politique qu’ont menée nombre d’équipes<br />

de la CGT confrontées à cette situation, comme l’actualité récente l’a montré.<br />

Mais en proclamant vouloir « faire voler en éclat le mythe de l’avantgarde<br />

éclairée », les dirigeants de la confédération renoncent à offrir cette<br />

10 Bernard Thibault : Qu’est-ce que la CGT ? – Information citoyenne – 2007


oussole, cette perspective de classe en toutes circonstances aux syndiqués et<br />

aux travailleurs.<br />

Avec la cogestion et la participation,<br />

la direction de la CGT réclame de nouveaux postes<br />

Dans la panoplie du syndicaliste « de proposition », on trouve la « cogestion<br />

» tant au niveau des entreprises que des collectivités territoriales. La direction<br />

de la CGT reprend ainsi un langage que beaucoup de militants croyaient<br />

l’apanage de la CFDT.<br />

Dans un petit livre intitulé Qu’est-ce que la CGT ?, Thibault écrit : « La<br />

gestion des entreprises a longtemps représenté un tabou pour les syndicats. »<br />

Il ajoutait : « Les représentants des salariés doivent pouvoir intervenir sur les<br />

modalités de la création de richesses. Il s’agit d’influer sur les décisions, de<br />

contrôler leur exécution, de faire prendre en compte les exigences sociales. »<br />

Les révolutionnaires que nous sommes pourraient presque signer cette<br />

phrase tant nous sommes convaincus que les travailleurs doivent se mêler de<br />

la marche de l’économie et contrôler à tous les niveaux les comptes et les décisions<br />

des entreprises. Mais on a là un aperçu du talent des dirigeants syndicaux<br />

pour cacher leur alignement derrière la bourgeoisie sous des phrases radicales.<br />

Car ce que Thibault réclame ici, c’est que les représentants syndicaux dans les<br />

comités d’entreprise ou les conseils d’administration convainquent gentiment<br />

les actionnaires avec des arguments économiques de bon sens. Thibault quémande<br />

au patronat ce que les travailleurs devront leur imposer par la lutte !<br />

Toutes ces résolutions ne sont pas que des mots. C’est une politique, une<br />

orientation. Un tract de la CGT Rhône-Alpes appelant à manifester au printemps<br />

2010 « pour le développement industriel et l’emploi » se vantait que<br />

la CGT ait mobilisé les salariés et la population depuis des mois et avait<br />

« exigé et obtenu du président de la République la tenue d’États généraux de<br />

l’industrie ».<br />

Mobiliser l’énergie de dizaines de milliers de militants pour supplier le<br />

patronat de mener une « bonne politique industrielle » sous le patronage de<br />

Sarkozy, c’est trahir les intérêts des travailleurs, c’est mépriser et désorienter<br />

tous les militants de la CGT qui tentent de faire face aux suppressions d’emplois<br />

ou à la fermeture de leur entreprise, en obtenant les conditions de départ<br />

les moins défavorables.<br />

Fondamentalement, ce que veulent les dirigeants de la CGT, comme ceux<br />

des autres centrales syndicales, c’est obtenir des strapontins dans les divers<br />

organismes, pôles de compétitivité et autres, chargés de distribuer au patronat<br />

47


48<br />

Organiser la résistance face aux attaques patronales (ci-dessus, les ouvriers de<br />

Continental en lutte contre les licenciements)… ou rechercher la collaboration avec<br />

l’appareil d’État (ci-dessous, B. Thibault, à l’Élysée, en 2009).


les mannes financières du plan de relance pour en attraper au passage quelques<br />

miettes. Ils réclament à l’État la création de nouveaux organismes, comités<br />

interentreprises, observatoires de l’emploi, etc.<br />

Dans cette période de crise de plus en plus profonde où les grands groupes<br />

capitalistes se livrent, entre eux, une concurrence acharnée pour dégager la<br />

plus grande part de plus-value, où ils imposent à la classe ouvrière une exploitation<br />

de plus en plus intense, il n’y a plus de miettes pour les organisations<br />

syndicales. Le patronat, même le plus riche, n’a jamais lâché facilement des<br />

avancées aux travailleurs ni même aux syndicats. Mais avec la crise, c’est<br />

l’État qui ne cède plus rien aux bureaucraties syndicales. Il veut bien qu’elles<br />

servent d’avocats des travailleurs, mais il faut qu’ils soient commis d’office !<br />

En effet, du fait de la crise justement, le patronat lui-même s’appuie plus<br />

que jamais sur les appareils d’État pour défendre ses intérêts. Non seulement<br />

chaque patron aggrave les conditions d’exploitation dans sa propre entreprise,<br />

mais de plus en plus la bourgeoisie compte sur les gouvernements pour réduire<br />

la fraction des richesses qui revient collectivement à la classe ouvrière,<br />

sous forme d’accès aux soins, à l’éducation ou à des retraites décentes, pour<br />

la récupérer sous forme de rentes ou de subventions diverses. La bourgeoisie<br />

prélève directement dans les caisses de l’État les profits qu’elle ne réussit plus<br />

à obtenir à travers la production.<br />

C’est la crise du capitalisme qui explique que tous les gouvernements, de<br />

gauche comme de droite, multiplient les contre-réformes pour drainer toujours<br />

plus de plus-value des poches du monde du travail vers celles de la<br />

bourgeoisie.<br />

Dans ce contexte, faire croire que les gouvernements peuvent imposer au<br />

patronat la moindre politique en faveur de l’emploi serait ridicule si cela ne<br />

semait pas des illusions.<br />

Les militants syndicaux<br />

face aux attaques patronales<br />

L’intégration toujours plus grande des confédérations n’empêche pas les<br />

réalités de la lutte de classe d’être tenaces. Pour beaucoup de patrons, un militant<br />

syndical – quelle que soit d’ailleurs son étiquette – est d’abord un empêcheur<br />

d’exploiter en paix dont il faut se débarrasser par tous les moyens. C’est<br />

vrai évidemment dans les petites entreprises ou les myriades de sous-traitants<br />

des plus grosses. Mais même dans les grands groupes, dans cette période de<br />

crise aiguë où les patrons cherchent à reprendre toutes les petites améliorations<br />

concédées par le passé, à intensifier l’exploitation des travailleurs et<br />

49


50<br />

accessoirement à réduire le nombre de mandats ou d’heures de délégation, les<br />

militants syndicaux qui n’acceptent pas de se soumettre sont mis en quarantaine<br />

quand ils ne sont pas virés.<br />

La discrimination sur le salaire, le harcèlement, l’isolement, le chantage et<br />

même le recours à la violence physique ne sont pas des pratiques du passé. La<br />

criminalisation de la lutte des travailleurs, la poursuite en justice de militants<br />

accusés de fautes lourdes, d’outrages, ou de destruction de biens en réunion<br />

sont aussi une réalité. Pendant que les directions syndicales font des offres de<br />

collaboration avec l’État, le patronat, lui, ne renonce jamais à la politique du<br />

bâton.<br />

Si l’exploitation n’a rien de nouveau, elle va en s’aggravant. Et c’est elle<br />

qui rend fondamentalement dérisoires la « cogestion » et le syndicalisme de<br />

« proposition et de concertation » à l’échelle des entreprises. C’est elle qui<br />

pousse sans cesse des travailleurs à refuser de subir et à rejoindre un syndicat.<br />

Dans un grand nombre de villes ou d’entreprises, il y a des équipes militantes<br />

combatives, attachées à la lutte de classe, parfois autour de militants du<br />

Parti communiste, parfois autour de militants révolutionnaires ou simplement<br />

de militants lucides sur les réalités de la lutte de classe et pas prêts à transiger.<br />

À l’échelle locale, des militants tentent d’organiser, avec peu de moyens,<br />

les travailleurs des zones industrielles, des entreprises du commerce, des employés<br />

du ménage ou de la restauration, isolés face à des patrons aux comportements<br />

de voyous. L’abnégation et la persévérance de ces militants, dans<br />

les entreprises comme dans les unions locales, permettent aux travailleurs de<br />

résister aux attaques patronales.<br />

Et ce qui est criminel dans la politique des directions syndicales c’est<br />

qu’elles laissent ces militants livrés à eux-mêmes. La majorité d’entre eux ne<br />

trouvent pas auprès des confédérations, l’expérience, la solidarité ou la formation<br />

qui leur permettraient d’affronter les mille et une ruses des patrons. Et<br />

cela facilite le découragement quand ce n’est pas la corruption ou l’utilisation<br />

des mandats syndicaux pour la défense exclusive des intérêts personnels d’un<br />

délégué.<br />

Les directions syndicales se désintéressent de cette lutte moléculaire des<br />

travailleurs quand elles ne l’entravent pas carrément. Les confédérations CGT<br />

et CFDT ont par exemple signé avec le Medef un texte commun, transformé<br />

en loi en 2008, qui reconnaît comme représentatifs les seuls syndicats qui<br />

dépassent 10 % des voix dans les élections au comité d’entreprise. Étant les<br />

plus implantées, cette nouvelle loi va les renforcer au détriment des boutiques<br />

concurrentes.


Mais un volet de cette loi va rendre beaucoup plus difficile l’implantation<br />

d’un syndicat. Désormais les organisations ne pourront plus nommer un « délégué<br />

syndical » dans une entreprise où elles n’existent pas, mais seulement un<br />

« représentant de section syndicale ». Pour être confirmé comme représentant,<br />

le militant devra obtenir personnellement plus de 10 % des voix. Le syndicat<br />

ne sera reconnu qu’après avoir présenté des candidats aux élections de délégués<br />

et avoir obtenu au moins 10 %. Tout cela représente une barrière parfois<br />

difficile à franchir dans des entreprises où règne l’arbitraire patronal. Et si le<br />

représentant syndical est dans le collège technicien ou cadre, cette barrière<br />

peut être insurmontable.<br />

Cette loi favorise la CGT ou la CFDT en tant que confédération, mais<br />

elle va se retourner contre les syndicats d’entreprise. Elle contribue à émanciper<br />

un peu plus les appareils confédéraux du contrôle par les syndiqués. Elle<br />

vient après d’autres lois réduisant le contrôle des travailleurs sur les délégués,<br />

comme celle, particulièrement néfaste, qui a porté progressivement depuis<br />

1993 de un à quatre ans la durée du mandat de délégué.<br />

Militer dans les syndicats<br />

Pour autant, la politique des directions syndicales ne doit pas décourager<br />

les révolutionnaires de militer dans les rangs syndicaux. Nous nous battons<br />

aux côtés de notre classe, dans ses combats quotidiens contre l’exploitation,<br />

les petits comme les grands. Nous sommes aux côtés de tous les militants qui<br />

se démènent pour organiser la résistance de leurs camarades de travail.<br />

Il nous faut gagner la confiance du maximum de travailleurs, les politiser,<br />

leur apprendre à décider eux-mêmes de leurs affaires. Et dans l’état actuel de<br />

la conscience des travailleurs, gagner cette confiance sans participer à la vie<br />

des syndicats, sans les animer, serait bien difficile. Le recul des forces militantes<br />

est aujourd’hui tel que les militants révolutionnaires sont de plus en<br />

plus amenés à faire vivre, voire à construire eux-mêmes des syndicats ou des<br />

sections syndicales.<br />

Bien sûr, la tâche vitale de l’heure reste de reconstruire un parti révolutionnaire.<br />

Sans ce parti, l’activité syndicale reste limitée au terrain juridique<br />

ou à celui de l’entraide sociale, c’est-à-dire qu’elle reste sur le terrain de la<br />

bourgeoisie.<br />

Mais construire un parti communiste révolutionnaire, c’est-à-dire une direction<br />

politique pour permettre aux travailleurs de renverser le pouvoir de la<br />

bourgeoisie, présuppose d’être lié aux travailleurs dans tous leurs combats,<br />

51


52<br />

les petits comme les plus grands. Cela passe aussi par un travail au sein des<br />

syndicats, même dirigés par des bureaucraties.<br />

Ce fut un fil conducteur des militants socialistes ou communistes tout<br />

au long de l’histoire du mouvement ouvrier. Comme l’écrivait Trotsky, en<br />

1938, dans Le programme de transition, les révolutionnaires « se trouvent aux<br />

premiers rangs de toutes les formes de lutte, même là où il s’agit seulement<br />

des intérêts matériels ou des droits démocratiques les plus modestes de la<br />

classe ouvrière. Ils prennent une part active à la vie des syndicats de masse,<br />

se préoccupant de les renforcer et d’accroître leur esprit de lutte » tout en<br />

« luttant implacablement contre toutes les tentatives de les soumettre à l’État<br />

bourgeois. »<br />

Dans Les syndicats à l’époque de la décadence impérialiste, écrit deux ans<br />

plus tard, après avoir décrit la subordination des syndicats aux États, Trotsky<br />

concluait :« Le travail des révolutionnaires au sein des syndicats n’a non seulement<br />

rien perdu de son importance, mais reste comme auparavant et devient<br />

même dans un sens révolutionnaire. L’enjeu de ce travail reste essentiellement<br />

la lutte pour influencer la classe ouvrière. »<br />

Les grandes grèves avec occupation des années trente, la politisation accélérée<br />

des masses, avaient montré une nouvelle fois que les syndicats, même<br />

les plus bureaucratiques, pouvaient voir affluer dans leurs rangs des millions<br />

de travailleurs radicalisés. Aujourd’hui, avec l’émiettement du paysage syndical<br />

et le reflux du nombre de syndiqués, bien peu de syndicats sont des<br />

organisations « de masse ». Malgré tout, la CGT reste le syndicat qui influence<br />

de loin le plus de travailleurs. Les mobilisations actuelles le montrent une<br />

nouvelle fois. En dépit des efforts entêtés de ses dirigeants, elle conserve la<br />

réputation d’un syndicat plus dur que les autres et cela se reflète dans le type<br />

de travailleurs qu’elle attire.<br />

C’est pourquoi, même si, selon les circonstances et au fil des tribulations<br />

infligées par les bureaucrates, les révolutionnaires sont amenés à militer dans<br />

tous les syndicats, c’est dans les rangs de la CGT que leur travail pour « renforcer<br />

et accroître l’esprit de lutte » des syndicats est le plus important.<br />

Militer dans un syndicat, c’est apprendre aux travailleurs, aux syndiqués,<br />

à diriger eux-mêmes leurs propres luttes tout en luttant au jour le jour contre<br />

l’exploitation. Les révolutionnaires doivent impulser systématiquement des<br />

assemblées générales de grévistes. Même quand ils animent eux-mêmes le<br />

syndicat, ils doivent chercher à mettre en place, dès que possible, des comités<br />

de grève ou de lutte, qui soient le plus dynamiques et le plus représentatifs possibles.<br />

Une grève entraîne bien plus de travailleurs que ceux habituellement


influencés par les syndicats et chaque gréviste doit pouvoir participer luimême<br />

à sa direction.<br />

Aujourd’hui, le monde du travail en est à se défendre pied à pied contre<br />

les attaques patronales et gouvernementales. Pour organiser cette défense, un<br />

syndicat animé par des militants combatifs et soucieux des intérêts des travailleurs<br />

pourrait être un instrument efficace. On voit même que les confédérations<br />

sont capables de mobiliser des millions de travailleurs contre une<br />

réforme. Mais pour reprendre les mots du Programme de transition « le syndicat<br />

n’est pas une fin en soi mais seulement un des moyens de la marche de la<br />

révolution prolétarienne ».<br />

En effet, pour mettre un terme à l’exploitation, il ne suffira pas d’une lutte<br />

radicale contre tel plan de licenciement ni d’une grève générale contre la<br />

réforme des retraites. Il faudra changer radicalement la société, c’est-à-dire<br />

contester à la bourgeoisie son pouvoir. Cela ne pourra se faire qu’à travers un<br />

bouleversement social profond. Transformer la société bourgeoise nécessite la<br />

prise de conscience et l’entrée en lutte de la quasi-totalité du prolétariat. Une<br />

Une assemblée de grévistes (ici, des cheminots au Mans pendant la grève contre la<br />

réforme des retraites) qui décident de la conduite de leur grève.<br />

53


54<br />

telle radicalisation peut venir sans prévenir. Elle peut se traduire par un afflux<br />

vers les syndicats ou prendre de toutes autres formes.<br />

Dans une telle période, des couches de travailleurs restés en dehors des<br />

syndicats, n’ayant sans doute jamais participé à la moindre grève, entrent en<br />

lutte. Le passé du mouvement ouvrier montre que les travailleurs en éveil<br />

peuvent inventer une multitude d’organisations, comités de grève, de ravitaillement,<br />

d’usine, conseils d’ouvriers ou tout autre organisme bien plus larges<br />

que les syndicats.<br />

Et tout le passé montre aussi que les directions syndicales feront tout pour<br />

freiner la révolte des masses, la canaliser ou l’entraîner sur une voie de garage.<br />

Si la poussée des masses est profonde, la bourgeoisie est capable de confier<br />

son pouvoir aux bureaucrates syndicaux comme elle le confie périodiquement<br />

aux partis socialistes pour faire avaler les sacrifices. Trotsky pouvait constater<br />

en 1938 « en temps de guerre ou de révolution quand la situation de la bourgeoisie<br />

devient particulièrement difficile, les dirigeants syndicaux deviennent<br />

ordinairement des ministres bourgeois ».<br />

C’est précisément pour faire face à une telle période que l’existence d’un<br />

parti révolutionnaire est vitale. Les travailleurs se heurteront inéluctablement<br />

aux bureaucraties syndicales avant de se heurter à la bourgeoisie elle-même<br />

et à son appareil répressif. Le rôle d’un parti révolutionnaire est d’offrir une<br />

politique aux plus conscients des travailleurs pour déjouer ces pièges, démasquer<br />

les faux amis, affronter les vrais ennemis, transformer les organes démocratiques<br />

de lutte en organes de pouvoir du prolétariat, en embryons de l’État<br />

ouvrier.<br />

Construire ce parti, former des militants ayant la confiance du plus grand<br />

nombre de travailleurs à travers la lutte quotidienne contre l’exploitation,<br />

à l’intérieur des syndicats ou en dehors quand les tempêtes sociales les dépassent,<br />

voilà le programme des révolutionnaires.


LES BROCHURES DU CERCLE LÉON TROTSKY<br />

1 Le colonialisme, 1830-1914 7/10/83<br />

2 Les Palestiniens, histoire d’un peuple qui a Israël<br />

pour adversaire et les États arabes comme<br />

ennemis 25/11/83<br />

3 Les États-Unis et l’Amérique latine 13/01/84<br />

4 Le Parti Communiste, de ses origines communistes<br />

au parti de gouvernement 3/02/84<br />

5 L’Afrique du Sud, histoire d’une colonie ; lutte de classe<br />

et oppression coloniale 9/03/84<br />

6 1929-1941 : de la crise à la Seconde Guerre<br />

mondiale 13/04/84<br />

7 Yalta, de la peur de la révolution au partage du<br />

monde 28/09/84<br />

8 Nicaragua : le mouvement sandiniste,<br />

ses hommes, son histoire, sa politique 26/10/84<br />

9 La Chine, de Mao à la démaoïsation 23/11/84<br />

10 Cuba, Castro et le castrisme 25/01/85<br />

11 Maghreb : les classes populaires,<br />

la bourgeoisie nationale et l’impérialisme 11/03/85<br />

12 De la Russie révolutionnaire à l’URSS des<br />

bureaucrates 26/04/85<br />

13 Les syndicats dans les pays impérialistes :<br />

de la lutte de classe à l’intégration dans l’État 14/06/85<br />

14 Chili : de l’Unité Populaire à la<br />

dictature militaire (1970-1973) 27/09/85<br />

15 Pologne 1980-81 : des grèves de Gdansk<br />

à la dictature militaire 25/10/85<br />

16 La crise de l’économie capitaliste mondiale 29/11/85<br />

17 Les partis communistes des pays occidentaux 25/04/86<br />

18 Les partis communistes dans les pays sousdéveloppés<br />

23/06/86<br />

19 1956 dans les Démocraties Populaires 26/09/86<br />

20 L’impérialisme français au Moyen-Orient 24/10/86<br />

21 Le terrorisme, la guérilla et la lutte armée<br />

des organisations nationalistes 28/11/86<br />

22 La flambée de la Bourse<br />

dans un système capitaliste en crise 20/0287<br />

23 Iran : de la dictature du shah à celle de Khomeiny,<br />

la révolution escamotée 30/04/87<br />

24 70 e anniversaire de la Révolution d’octobre :<br />

l’actualité de la révolution prolétarienne 13/11/87<br />

25 Le krach boursier d’octobre 1987, nouvelle étape<br />

de la crise mondiale du capital 11/12/87<br />

26 Le désarmement dont parlent les « grands » : un<br />

leurre 15/01/88<br />

27 Cinquante ans après la fondation de la IV e Internationale,<br />

quelles perspectives pour les militants<br />

révolutionnaires internationalistes ? 30/09/88<br />

28 L’Union soviétique de Gorbatchev 18/11/88<br />

29 L’Algérie, de la mise en place du régime<br />

nationaliste à l’explosion ouvrière 16/12/88<br />

30 Europe de l’Est, crise et montée des nationalismes 27/01/89<br />

31 1789… la révolution ! 3/03/89<br />

32 L’Europe unie, une nécessité, mais<br />

une impossibilité sous le capitalisme 28/04/89<br />

33 Où va l’URSS de la pérestroïka ? 6/10/89<br />

34 L’URSS lâche ses satellites : la RDA sur orbite de la<br />

RFA 10/11/89<br />

35 Afrique du Sud : 15 années de lutte<br />

du prolétariat contre l’apartheid 12/12/89<br />

36 Le renversement de la dictature roumaine<br />

et l’avenir de l’Europe de l’Est 26/01/90<br />

37 L’impérialisme à la fin du XXe siècle :<br />

le Japon peut-il remplacer les États-Unis ? 16/03/90<br />

38 Relations Est-Ouest : la fin des « blocs »,<br />

rien à voir avec la fin du communisme 27/04/90<br />

39 L’impérialisme français et ses<br />

anciennes colonies d’Afrique noire 29/06/90<br />

40 La crise du Golfe, l’agression impérialiste au Moyen-<br />

Orient 5/10/90<br />

41 Crise ou relance, le capital le fait<br />

durement payer au prolétariat de la planète 9/11/90<br />

42 La Pologne après Jaruzelski 14/12/90<br />

43 Les intégrismes religieux, instruments de la réaction<br />

politique 1/02/91<br />

44 La gauche et les guerres coloniales 8/03/91<br />

45 Les avatars de l’hégémonie américaine depuis<br />

1945 12/04/91<br />

46 La remontée des nationalismes en<br />

Europe centrale et balkanique 14/06/91<br />

47 URSS. Après le coup d’État manqué 4/10/91<br />

48 La Yougoslavie déchirée par les nationalismes 8/11/91<br />

49 Nationalisations et dénationalisations<br />

au service de la bourgeoisie 13/12/91<br />

50 L’Europe en 1992 17/01/92<br />

51 Billancourt : reflet des luttes sociales et de la politique<br />

patronale<br />

et gouvernementale des cinquante dernières<br />

années 22/05/92<br />

52 Les puissances impérialistes<br />

et la situation dans l’ex-Yougoslavie 2/10/92<br />

53 Les États-Unis à l’heure des élections<br />

présidentielles et de la crise 6/11/92<br />

54 Italie : une crise particulière ? 11/12/92<br />

55 De « l’affaire de Panama » aux « affaires » en cours :<br />

les scandales politico-financiers, une longue<br />

tradition… 29/01/93<br />

56 Exposé d’Arlette Laguiller<br />

au Cercle Léon Trotsky du 16 avril 1993 :<br />

au lendemain des élections législatives de<br />

mars 1993 16/04/93<br />

57 Les États-Unis dans les années 30 : crise,<br />

New Deal et luttes ouvrières 25/06/93<br />

58 De la « Guerre des pierres »<br />

à un État palestinien ? 8/10/93<br />

59 Le peuple algérien face à la double<br />

pression réactionnaire de l’armée et du FIS 17/12/93


60 L’Afrique noire ravagée par l’impérialisme 4/02/94<br />

61 Haïti 1994 18/03/94<br />

62 L’Union européenne : arène rénovée<br />

de la guerre des trusts 29/04/94<br />

63 De l’avant-guerre<br />

à l’après-Seconde Guerre mondiale.<br />

La « Libération » et la continuité de l’État français 7/10/94<br />

64 Cuba, trente-cinq ans après la révolution castriste 18/11/84<br />

65 Rwanda, Burundi, Zaïre : les ravages<br />

de cent ans de domination impérialiste 16/12/94<br />

66 Où en est la cause des femmes ? 10/11/95<br />

67 Israël : comment le sionisme a produit l’extrême<br />

droite 2/02/96<br />

68 Espagne 1931-1937 : la politique de front populaire<br />

contre la classe ouvrière 3/05/96<br />

69 Du Front unique aux différentes moutures<br />

de l’Union de la Gauche, les relations<br />

du PCF et des socialistes 29/03/96<br />

70 Les Kurdes, victimes de la politique impérialiste…<br />

et de celle de leurs propres dirigeants 8/11/96<br />

71 Le communisme, l’écologie, et les écologistes 13/12/96<br />

72 La « mondialisation » de l’économie 14/03/97<br />

73 La protection sociale : des assurances<br />

contre la révolte ouvrière 31/01/97<br />

74 Capitalisme et immigration 3/10/97<br />

75 Actualité du communisme<br />

face à la mondialisation capitaliste<br />

Exposé d’Arlette Laguiller<br />

pour le 80 e anniversaire de la Révolution russe 7/11/97<br />

76 Le peuple algérien face à la barbarie islamiste<br />

et à la dictature des militaires :<br />

les responsabilités de l’impérialisme français 12/12/97<br />

77 Pouvoir central, pouvoirs régionaux et locaux…<br />

et contrôle populaire 30/01/98<br />

78 En 1999, l’euro ? Face aux bourgeois<br />

qui unifient leurs monnaies, les intérêts communs<br />

des travailleurs de toute l’Europe 24/04/98<br />

79 Cent cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage<br />

dans les colonies françaises. Esclavage et<br />

capitalisme 12/06/98<br />

80 La crise économique et financière 13/11/98<br />

81 La Chine et l’économie de marché : un grand bond<br />

en avant ou un grand pas en arrière ? 11/12/98<br />

82 N° spécial : Leur Europe est celle des financiers<br />

il faut construire l’Europe des peuples 19/3/99<br />

84 Les partis communistes aujourd’hui 5/11/99<br />

86 « Mondialisation », OMC, Seattle,<br />

qu’y a-t-il de dans le capitalisme ? Les révolutionnaires et<br />

le réformisme de crise 25/2/2000<br />

87 De l’URSS à la Russie de Poutine 12/5/ 2000<br />

89 Démocratie, démocratie parlementaire,<br />

démocratie communale 26/1/2001<br />

90 L’agriculture, l’agroalimentaire et l’alimentation<br />

entre les mains du grand capital 27/04/2001<br />

91 L’Irak, enjeu et victime des<br />

grandes manœuvres de l’impérialisme 8/11/2002<br />

92 Les retraites : faire face à l’attaque<br />

qui se prépare contre la classe ouvrière 31/01/2003<br />

93 Cinquante ans après la mort de Staline,<br />

quinze ans après la pérestroïka,<br />

onze ans après la disparition de l’URSS,<br />

où va la Russie ? 25/04/2003<br />

94 L’État, la Sécurité sociale et le système de santé 7/11/2003<br />

95 Des nationalisations aux privatisations 1/10/ 2004<br />

96 Les États-Unis après l’élection présidentielle<br />

du 2 novembre 2004 19/11/2004<br />

97 Les religions et les femmes 4/02/05<br />

98 La classe ouvrière d’Europe et l’immigration 15/04/05<br />

99 Liban : une création du colonialisme français<br />

dans un Moyen-Orient divisé par l’impérialisme 16/06/05<br />

100 La société capitaliste la plus puissante à la lumière<br />

de la catastrophe de la Nouvelle-Orléans 5/10/05<br />

101 La Chine : nouvelle superpuissance économique<br />

ou développement du sous-développement ? 27/01/06<br />

102 L’Inde, de l’exploitation coloniale<br />

au développement dans l’inégalité 10/03/06<br />

103 Les anciennes Démocraties populaires<br />

aujourd’hui 28/04/06<br />

104 L’Afrique malade du capitalisme 16/06/06<br />

105 Amérique latine : les gouvernements<br />

entre collaboration et tentatives de s’affranchir<br />

de la domination des États-Unis 24/11/06<br />

106 Écologie : nature ravagée, planète menacée par le<br />

capitalisme ! 26/01/07<br />

107 Pétrole : la dictature des trusts 19/10/07<br />

108 L’impérialisme américain, des origines aux guerres<br />

d’Irak et d’Afghanistan 7/12/07<br />

109 Israël-Palestine<br />

Comment l’impérialisme, en transformant un peuple<br />

en geôlier d’un autre, a poussé les deux<br />

dans une impasse tragique 1/02/08<br />

110 La grande bourgeoisie en France 18/04/08<br />

111 Au-delà de la crise actuelle, la faillite<br />

des solutions bourgeoises à la crise du logement 13/06/08<br />

112 Crises alimentaires périodiques,<br />

plus d’un milliard de sous-alimentés.<br />

Le capitalisme affameur 17/10/08<br />

113 La crise de l’économie capitaliste 11/12/08<br />

114 L’enseignement public 30/01/09<br />

115 Face à la faillite du capitalisme,<br />

actualité du communisme 1 er trimestre 2009<br />

116 La crise de 1929 et ses conséquences<br />

catastrophiques 14/10/09<br />

117 La décroissance : faire avancer<br />

la société… à reculons ? 10/12/09<br />

118 Afrique du Sud : de l’apartheid<br />

au pouvoir de l’ANC 29/01/10<br />

119 L’Iran après plus de trente ans<br />

de régime islamique 19/03/10<br />

120 Sport, capitalisme et nationalismes 18/06/10


PRIX : 2 €<br />

Supplément au N° 2206 de <strong>Lutte</strong> <strong>Ouvrière</strong><br />

Imprimé par IMS - 93500 PANTIN

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