Que tout s'arrange - Fidélité

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Que tout s'arrange - Fidélité

André RobeRti

Que tout s’arrange

fidélité

Préface de Jean Vanier


« Que tout s’arrange »


André Roberti

« Que tout s’arrange »

fidélité


Imprimi potest : Xavier Dijon, s.j., Provincial

Bruxelles, le 20 juin 2000

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre

par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm,

réservée pour tous pays.

© Éditions Fidélité • 7, rue Blondeau • 5000 Namur

info@fidelite.be

Dépôt légal : D/2000/4323/07

ISBN 2-87356-189-0

Couverture : photo de Patrick Bika


Merci aux pères

André Nazé (†),

Pierre Pattyn,

Paul Detienne,

et à toute l’équipe de l’Alléluia-Arche


Après 25 années de vie de l’Arche à Bruxelles,

il faut s’arrêter, regarder et remercier

L’Arche ne fait de leçon à personne. Elle cueille ces fruits de

la vie comme ils se donnent. Là où on pensait « malheureux », il

n’y a qu’un cri : « Heureux sommes-nous de découvrir, au-delà

des blessures, la joie des Béatitudes au cœur de l’autre. »

L’Arche ne se veut pas œuvre de bienfaisance. Elle est plutôt

un port de plaisance où chaque bateau est amarré avec son histoire,

son passé, son avenir.

L’Arche de Bruxelles transforme son quartier (cinq foyers

dans la même commune, la même paroisse). Chaque foyer est

différent, mais guidé par le même esprit.

L’Arche ouvre la porte de son cœur à qui n’a pas peur, apporte

un message à qui attend et cherche vraiment.

L’Arche transforme la société par la présence de ceux qui ont

choisi d’y vivre, d’en être les amis, de nous entourer, de nous porter.

Le vivre ensemble part de cette vision du monde : nous pensions

aider, et c’est bien nous que l’on aide ! Nous pensions donner,

et c’est nous qui recevons.

À l’Arche, tout reste petit à la mesure d’une semence. Tout devient

grand à mesure de l’espérance qui ouvre la moisson.

Tout commence par la rencontre. Tout se poursuit dans

l’échange.

L’Arche a commencé avenue de Tervueren. Le roi Léopold II

la créant en 1897 ne pensait pas qu’un jour son avenue serait encore

plus belle par le nouveau genre de vie de ceux qui y habitent.

Père André Roberti

Échanges. L’Arche, communauté de Bruxelles

Plaquette publiée à l’occasion des 25 années de présence de l’Arche en Belgique


Préface

de Jean Vanier

J’ai souvent eu l’occasion de rencontrer le père André Roberti,

s.j. Chaque fois, je suis émerveillé par la vie et l’enthousiasme

qui jaillissent de lui. Il aime partager les rencontres qu’il a faites

et les merveilles qu’il a trouvées dans telle ou telle personne. Il a

un grand cœur, un cœur d’homme, un cœur de disciple de Jésus,

un cœur de prêtre.

Nos premières rencontres datent de Pâques 1971 et du grand

pèlerinage à Lourdes, qui fut à l’origine de « Foi et Lumière ». À

la suite de ce pèlerinage, le père Roberti a continué à susciter des

rassemblements où se trouvaient des personnes ayant un handicap

mental ou physique, leurs parents et des amis. C’était de

belles célébrations auxquelles j’ai parfois eu la joie de participer.

Ce livre raconte en partie l’histoire providentielle de la création

du foyer du Toit, ce rêve du père Roberti qui est devenu réalité

grâce au cri des hommes comme Denis, Yvan, Patrick et

d’autres. Grâce aussi à la lumière cachée dans leur cœur. Grâce

encore à l’engagement des amis compétents qui se sont associés

à lui. Le père Roberti a entendu l’appel de tant d’hommes et de

femmes qui se sentaient seuls et qui avaient besoin d’un « toit »

familial et communautaire.

Par la suite, le père Roberti a connu l’Arche et le père Thomas.

En 1972, il a demandé que le Toit fasse partie de notre grande famille,

acceptant avec abnégation toutes les exigences d’une telle

famille, ses structures, ses façons de faire, ses mandats.

À travers les années, l’Arche à Bruxelles a accueilli des personnes

comme Michel dont il parle dans ce livre, et qui étaient

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« Que tout s’arrange »

en difficulté dans la communauté de l’Arche à Trosly. Le grand

cœur du père Roberti, sa capacité d’accueil, son intuition concernant

les besoins des uns et des autres l’incitaient à trouver le lieu

et le travail qui convenaient à chacun. Dans sa personne, il est

sécurisant et rassurant. Chacun se sentait compris dans sa souffrance

ou ses difficultés. En lui, on reconnaissait la présence d’un

père qui aime, qui encourage, qui confirme et qui pardonne. Oui,

le père Roberti a un grand cœur. Et son amour de Denis, d’Yvan,

de Patrick et de chacun lui a été rendu au centuple.

Aujourd’hui, la communauté qu’a fondée le père Roberti

continue parce qu’il a su laisser la place. La vie est comme un

fleuve. Le rôle des anciens est de communiquer un esprit qui s’incarne

ensuite en d’autres.

Jean Vanier


« Que tout s’arrange !»

« Que tout s’arrange ! » Telle était l’intention de prière qu’elle

me proposait pour cette Eucharistie à la veille de son centenaire.

Dans cette prière, je reconnais cette volonté de paix, de force et

d’espérance qui a été le don de sa vie. Pendant soixante ans et

plus, j’ai vu cette dame tous les jours à la messe. Elle était là, fidèle,

s’appuyant parfois au bras de celui ou celle qui l’accompagnait.

Elle n’aurait pas voulu lâcher cette Eucharistie qui a été

pour elle le don de Dieu pour « que tout s’arrange », pour que le

monde soit comme Il l’a rêvé, pour que l’Église soit comme elle

doit être et que le cœur de Dieu continue à se donner au monde

comme Il a choisi de le faire, pour que les hommes vivent en enfants

de ce Dieu qui a tant voulu que tout s’arrange. C’était une

prière d’abandon filial.

Cette phrase ne peut-elle pas éclairer ce que ma vie a perçu

du plan de Dieu ? Plan de Dieu qui n’est pas fait de réalisations

écrasantes, mais qui est comme l’épanouissement d’une fleur, la

maturité d’un fruit. Plan de Dieu entrevu à travers la grêle et la

tempête, mais aussi à travers le soleil et le doux vent du soir qui

apaise et rafraîchit. Plan de Dieu deviné à travers la souffrance

brûlante et brisante, mais aussi à travers le sourire de l’enfant qui

appelle à la vie.

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Première partie

Ils m’ont choisi


Une chambre remplie de bibelots, de souvenirs, d’objets variés,

œuvres d’art ou griffonnages d’enfants… C’est dans ce lieu que le père

Roberti m’accueille pour quelques heures d’entretien. Et voilà qu’il se

promène, évoquant un souvenir devant chacun de ces objets, présence

continuée des personnes rencontrées au fil des années. La source de

toute joie, manifestement, ce sont les rencontres. « Croire en l’autre

jusqu’à m’émerveiller et à le remercier d’exister, commente-t-il.

Rencontrer l’autre, c’est toujours l’admirer pour pouvoir l’aimer

ou bien l’aimer jusqu’à l’admirer. »

Autour du Toit

« Dans un monde où l’on a opté pour la performance, le record à

battre, le rendement, vous avez plutôt choisi le camp des faibles, de

ceux dont on ose parfois se demander : « Ont-ils bien fait de naître ?»

Est-ce un choix volontaire ?

—Ce sont les petits, les faibles qui m’ont choisi. Je ne me souviens

jamais d’avoir pris dans ma vie une grande décision du

genre : je choisis les petits contre les grands, les faibles contre les

forts. En relisant mon histoire, je me dis : Ce sont eux qui m’ont

appelé, ce sont eux qui m’ont conduit, ce sont eux qui ont dessiné

ma route. Il y a choix, mais pas du côté où l’on croit ! Je ne

suis pas le « chic type », mais celui qui a trouvé, grâce à eux, le

vrai chemin. Ils rendent la vie plus belle parce que, avec eux, on

voit les choses dans leur vérité. Avec les gens intelligents, le

risque est de voir la réalité comme ils la veulent et non comme

elle est.

Jamais je ne me suis orienté vers un ordre caritatif, tourné

vers les pauvres, mais j’ai toujours été attiré par ce qui était fragile,

faible… Dans ma propre famille, l’un ou l’autre était déficient

dans son corps blessé ou dans ses crises d’épilepsie. Sans le

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« Que tout s’arrange »

savoir, j’étais avec eux. Je ne suis pas l’homme des dévouements,

mais la vie m’a toujours rendu présent à des situations de souffrances,

de handicaps ou de rejet.

Un toit pour une nouvelle aventure

—Le Toit, c’est quand même votre initiative ?

—Je voulais ouvrir le collège Saint-Michel de Bruxelles que je

trouvais trop fermé, tout comme la société dans laquelle nous vivions

en mai 68. Le Toit est un peu le fruit de ces années-là. Non

pas une conséquence, mais une étrange coïncidence : il y eut un

premier pèlerinage à Lourdes en 1965 et puis ils ne se sont plus

arrêtés. Le Toit est arrivé à ce moment. Pendant cinq années, j’ai

prié durant chaque retraite pour trouver une réponse à mon

appel : comment ouvrir les jeunes aux réalités de ce monde ?

Comment empêcher ces cloisonnements et ces enfermements

dans lesquels souvent nous vivions de par notre éducation, nos

familles et nos traditions ? Le Toit — nom choisi par mes amis

handicapés — s’est alors présenté, avant tout comme un lieu de

rencontre, d’accueil, d’échange, d’amitié, de partage. J’imaginais

des jeunes, des personnes de la Vie montante, des étrangers —

j’en rencontrais de plus en plus — sous la présence vigilante de

la personne handicapée. J’avais l’impression que si elle était au

centre, non pas comme celle que l’on veut servir à tout prix, mais,

avant tout, comme celle qui sent l’existence de notre communauté,

de notre réalité, nous allions bien démarrer. Je me sentais

protégé, guidé, inspiré par leur présence. Et ce furent les merveilleuses

découvertes de Denis, Hélène, Patrick, Yvan, de tous

ceux qui ont cheminé avec moi. D’abord, il y eut des personnes

handicapées physiques, ensuite les personnes handicapées mentales

découvertes à Lourdes et surtout à Ciney. Jamais je ne pourrai

me lasser de dire : ils sont mes maîtres.

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« Que tout s’arrange »

Je rêve parfois de résumer ma vie et mon expérience en

quelques visages, en quelques paroles, mais ce ne serait pas juste

parce que ce sont peut-être ceux qui n’ont rien dit qui m’ont le

plus transformé. Je cite souvent une petite phrase de mon grand

ami Denis qui m’accompagnait toujours dans les retraites, les récollections.

Un jour, je lui dis : « Tu sais, Denis, les jeunes souvent

me répondent : près de la personne handicapée, nous découvrons

l’essentiel. Pourrais-tu me dire ce qu’est pour toi l’essentiel

? » Et Denis, tout tordu dans sa voiturette, les bras attachés

pour ne pas se blesser, me partage, me crie presque son message :

« Tu sais, Père, l’essentiel, c’est de vivre calme et détendu. Et pour

cela, il faut ouvrir les yeux et voir le Seigneur qui passe. Pour moi

et pour tous. »

Un jour, Denis m’a fait part d’une souffrance qu’il vivait à

Lourdes. Je ne le connaissais pas encore bien. C’était au temps

où nous allions chanter le soir dans les salles d’hôpitaux. Voilà

que tout à coup il me lance : « Père, j’ai quelque chose à te dire. »

Je me suis approché de lui et il m’a expliqué : « Comment se faitil

que j’ai vécu toute cette journée dans un si grand cafard ? Tu

sais, dès le matin, cafard, et puis à midi encore. Et quand le

Seigneur est sorti de son église avec le Saint Sacrement, encore

ce grand cafard. Je lui ai crié : Seigneur, pourquoi est-ce que j’ai

le cafard ? Et puis, ce fut la procession et même les piscines, et

toujours le même cafard. »

Tout ému, je lui dis : « Mais Denis, tu ne crois pas que tu as eu

le cafard comme le Christ l’a eu sur la croix ? C’est au fond cela,

tout ce que tu as vécu. — Ah, Père, c’est vrai. » Et il a ajouté :

« Merci, Seigneur, pour le grand cafard. »

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« Que tout s’arrange »

En alliance avec les personnes handicapées

—Avant le Toit, vous étiez déjà familier du monde des personnes

handicapées. Quel a été le point de départ de cette alliance ?

—Peut-être, en remontant loin dans mon histoire, une

maman merveilleuse qui a vécu cinq ou six années de grande

maladie : tumeur au cerveau, opération, re-opération, trois mois

de séjour en clinique à Paris… tout cela entre l’âge de 7 et 12 ans.

Sans que nous ne nous en rendions compte, elle nous a toujours

beaucoup aimés, entourés. Nous n’avons pas tellement manqué

d’aide parce que nous la sentions si proche de nous. Cela a dû

me former. À propos d’une de ses trépanations, elle m’a avoué

plus tard : « Je l’ai offerte pour toi, parce qu’à ce moment-là, tu

n’étais pas très courageux au travail et un peu menteur. »

—Vous avez aussi travaillé avec le docteur Yasse ?

—Le docteur ! C’est aussi une expérience extraordinaire. Il

faisait partie de notre équipe de foyers et, très vite, nous sommes

entrés dans sa vie, le CBIMC (Centre Belge pour les Infirmes

Moteurs Cérébraux) où j’ai été aumônier, même un peu professeur.

Je lui suis profondément reconnaissant. Il a vraiment été

un grand leader dans ma vie, un maître. Après, nous nous

sommes un peu éloignés à cause de mon choix de l’Arche. Lui

s’occupe des infirmes moteurs cérébraux, nous à l’Arche, plutôt

des handicapés mentaux. Mais je ne pourrai jamais assez le remercier

pour cette façon qu’il avait de regarder les personnes, de

les rencontrer, de croire en elles.

—Vous alliez avec les élèves en retraite à Ciney. Dans ce centre,

les enfants sont parfois très profondément handicapés, incapables de

dire un mot. Qu’est-ce que ce silence vous a apporté ?

—Ces corps blessés qui ne peuvent même pas réagir à un

geste d’amitié, avec qui on ne peut pas jouer, qui ne sont pas en

état de répondre au mouvement, au geste, sont la présence de

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« Que tout s’arrange »

Dieu. Je me suis souvent dit : « Ils ne sont pas riches du bien que

je leur ai fait ou donné, mais de ce qui aura changé en moi, à

cause d’eux. » Je ne pouvais jamais revenir de Ciney sans à

chaque fois me dire : « Vraiment, à cause d’eux, ma vie changera.

» Ils ne m’auront pas dit une parole pour me transformer, ils

ne m’auront même pas regardé. Mais leur présence, la grâce que

j’ai eue de les toucher, de les embrasser, d’être près d’eux, me renvoie

à ma vie et m’invite à changer.

—Parlez-nous des débuts du Toit en janvier 1971…

—Le 17 janvier au soir, je m’endormais pour la dernière fois

dans ma chambre du collège Saint-Michel, me réjouissant déjà

d’être le lendemain et de commencer cette aventure. Je croyais

que tout était prêt. Mais je me suis vite aperçu qu’il manquait les

choses élémentaires. Nous n’avions même pas de gaz pour faire

le café. J’ai dû utiliser un petit camping gaz. Il a fallu attendre

deux ou trois jours pour trouver une bonbonne convenable.

Nous la gardons en souvenir. Dans le jardin du Toit, elle supporte

la vasque de fleurs !

Le premier soir, en présence d’un groupe de foyers, du docteur

Yasse et de mes amis, le père Toussaint a prononcé une homélie

prophétique sur l’avenir du Toit. Il sentait à l’avance que

les pauvres devraient y avoir toujours leur place. Vraiment, un

texte prophétique que nous conservons et relisons avec dévotion

!

Le père Toussaint fut un homme extraordinaire. Dieu l’a mis

sur ma route. Compagnon de Jésus et professeur comme moi,

nous vivions une amitié tout à fait dans le style de la Compagnie :

on n’exprime pas tellement ce que l’on sent, mais on vit les

choses ensemble. Peu à peu, nos existences se sont jointes : les

pèlerinages à Lourdes et toute l’histoire du Toit et de l’Arche ont

été vécus avec lui. Jamais je n’ai pris une décision sans lui demander

son avis. Il a été envoyé par Dieu pour me donner la force et

l’audace de sa foi, la douceur de son amitié et de son intériorité.

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« Que tout s’arrange »

Je ne pourrai jamais l’oublier. J’ai encore dans ma chambre une

feuille de papier qu’il mettait sur sa porte : « Je suis à la chapelle. »

C’est plus qu’un souvenir : une relique, une présence, un appel.

La rencontre avec Jean Vanier

Quelles sont les grandes étapes de l’histoire du Toit ?

—Au Toit, on était heureux. Il y a eu la fameuse et merveilleuse

amitié avec Marc Lemmens. Je lui donnais cours de religion

— il était en troisième latine. J’apprends tout à coup qu’il est atteint

d’un cancer. Ce fut un long chemin de mai 71 à décembre

72, chemin de confiance, de courage, de lutte. Il a été aux origines

de notre découverte de l’Arche. Quatre jours avant sa mort,

il m’a donné ses derniers mille francs en me disant : « Voilà, pour

la première maison de l’Arche. » Il n’était pas encore question à

ce moment-là d’en faire partie, si ce n’est dans notre cœur, tant

nous étions émus et éblouis par la beauté de cette nouvelle forme

de vie, ce rayonnement de joie et de foi. Marc avait suivi une retraite

Katimavik* de Jean Vanier, quinze jours auparavant, à

Remersdael. Sans le savoir, il était prophète. Un an après, l’Arche

naissait en Belgique (le 14 décembre 1973).

—Et puis, il y a eu d’autres maisons…

—Le 18 janvier 1974, Bethléem s’ouvrait à Bruxelles. Et en

même temps, à Anvers, Marie-Jeanne, Marlène, les Frères

Alexiens et des amis préparaient l’ouverture de Madona pour le

1 er mai. Puis ce fut la Branche, encore à Bruxelles, le 31 mai et

toutes les autres maisons ont suivi : Namur, Liège, Bierges.

Actuellement, il y a seize foyers regroupés en six communautés.

On rêve toujours d’en faire plus, mais il ne faut pas aller trop vite !

Nous avons des problèmes de structuration qui doivent nous appeler

à vivre autrement qu’il y a 25 ans. Les jeunes sont aujour-

* Nom esquimau – « rencontre » – donné aux retraites animées par Jean Vanier.

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« Que tout s’arrange »

d’hui différents. Mais en regardant tout cela, je ne peux que dire :

« Ce n’est pas moi qui ai fait tout cela. Je n’en suis que le témoin. »

—Et puis est venue la « Voisine »…

—C’est tout simplement la maison voisine du Toit. Elle est

précieuse pour accueillir, pour organiser des réunions tout en

respectant la vie du Toit, marquée par les handicaps de ses habitants.

L’état de santé de certaines personnes rend impossible la

circulation de vingt ou trente jeunes autour d’elles.

La Voisine répond à un triple objectif : elle est lieu d’accueil

et de rencontre, maison où se structurent des œuvres autour du

Toit et de l’Arche, espace de prière. Tous les jours, il y a l’eucharistie

et l’adoration. Des temps et des lieux sont en effet nécessaires

pour la rencontre, le partage des joies et des peines, dans

l’adoration et la présence de Dieu.

Fragilité des couples

—Un lieu comme celui-là vous permet d’accueillir beaucoup de

gens, notamment des couples en difficulté…

—Je n’ai pu porter ces souffrances que parce que mes amis

handicapés les portaient. Le Seigneur m’a permis de rencontrer

des peines qui dépassent l’imagination. Dans les familles les

couples, dans la vie. Ce ne fut possible que parce que j’étais porté.

Je me souviens des jours où, n’en pouvant plus face au troisième

deuil dans la même famille, je me suis arrêté pour demander à

une sœur que je connaissais de prier pour moi. Elle n’était pas

là. J’ai demandé aux membres de la communauté que j’ai rencontrés

: « Vous êtes là, priez pour moi. Je n’en peux plus. »

C’est un très grand mystère. La souffrance dépasse parfois

l’entendement. Peut-être est-ce ma vocation d’avoir été porté par

tant de souffrances autour de moi afin de porter à mon tour celles

qui sont venues vers moi. Je ne suis pas le spécialiste qui aide les

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« Que tout s’arrange »

gens à porter leur croix. Je me sens tout au plus capable d’essayer

de pleurer avec eux. Nommé père spirituel des séminaristes

luxembourgeois, je me suis dis : « Si je leur apprends à pleurer

avec ceux qui pleurent, j’aurai fait du bon travail. » Je rends grâce

à Dieu de ce que j’ai beaucoup pleuré. Petit enfant, c’était déjà

une caractéristique. Je crois que c’est parce que j’ai beaucoup

aimé et, finalement, parce que j’ai été beaucoup aimé. On n’aime

pas si on n’est pas aimé.

—Les couples que vous accompagnez aujourd’hui ne sont-ils pas

beaucoup plus fragiles que jadis ?

—Apprendre que tel couple proche rencontre des difficultés

ou en arrive à se séparer est la chose la plus douloureuse. Pensant

à leurs enfants, je me dis souvent : le plus grand des handicaps,

c’est la brisure de sa famille. Il faut le dire sans juger. On ne sait

pas ce qu’ils ont vécu ni le motif de leur décision, mais on se sent

appelé à les aimer davantage.

J’ai passé beaucoup de temps à accompagner des jeunes avant

leur mariage, durant les fiançailles. Je leur ai consacré de nombreuses

de soirées, toujours dans le cadre du Toit ou de la Voisine,

autour de la table… eucharistique d’abord, puis celle du souper.

Parfois, des amis handicapés sont venus. Je tenais à leur présence.

Mieux que tous mes beaux discours, la présence de Michel et de

Jean, le sourire malicieux d’Yvan, la paix rayonnante de Denis

sont peut-être les meilleures formations à la vie d’un couple,

d’une communauté, la meilleure école de l’amour.

—Et j’ai appris que, souvent, vous les accompagnez encore lors des

naissances.

—Pour moi qui n’ai pas eu la joie d’avoir des enfants, une naissance,

c’est à chaque fois la Création qui recommence. Quand un

enfant naît, j’écris un mot à ses parents ou même à cet enfant en

lui disant : « J’espère être le premier à t’écrire !… » Je veux lui dire :

« Tu sais, tu es important pour moi. Ton papa et ta maman sont

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« Que tout s’arrange »

si importants pour moi. Aujourd’hui, ils sont tout près de toi.

Vous êtes tous tellement importants pour Dieu, et pour moi ! » La

présence d’un enfant est un sourire de Dieu pour moi-même et

tous ceux qui souffrent.

—Et quand vous rencontrez un couple qui ne peut pas avoir d’enfant

?

—Là, vous touchez peut-être une des racines les plus profondes

de mon histoire. Je ne la raconte pas souvent. Papa avait

quatre fils. Un seul a eu des enfants. Deux de mes frères ont cheminé

pour découvrir ce que Dieu leur demandait à travers ce sacrifice.

Toutes nos fêtes de famille ont été marquées par cette

peine, cette absence. Et c’est peut-être aussi devant le courage de

ces deux couples que j’ai pu découvrir qu’au fond, l’enfant ne

peut pas être la récompense d’un amour, ni même la conséquence

d’un choix de vie. Il est pure gratuité, pur signe d’un plus, d’un

mieux qui nous invite à aller plus loin. Ceux qui n’ont pas eu

d’enfant peuvent découvrir ce mieux et ce plus, autrement. Un

peu comme moi…

On n’a pas un enfant parce qu’on le veut, mais parce qu’on

le reçoit. Il vient d’au-delà de moi, il n’est pas le fruit de ma volonté,

d’un moment où j’ai réussi presque à le créer en trompant

peut-être mon partenaire. Son baptême nous rappelle qu’il n’est

pas ma chose, ma possession. Il est sacré. Il appartient à Dieu

parce que Dieu est son premier Père.

Quand une personne handicapée veut avoir un enfant, je

dois entrer à fond dans sa souffrance. Je dois oser lui dire : un enfant

n’est pas une compensation, ce n’est pas une réalisation,

c’est un chemin. Si l’on choisit d’avoir un enfant, jusqu’où eston

capable de l’assumer ? Pensons-nous assez aux droits de cet

enfant ?

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« Que tout s’arrange »

—Vous côtoyez aussi des couples de personnes handicapées…

—Il est certain que notre société est orientée vers le couple.

La publicité est parfois outrageante. Blessante aussi pour tous

ceux qui ne peuvent pas vivre cette aventure.

Je voudrais évoquer mes amis Michel et Jehanne. Ils ont mis

du temps avant de pouvoir créer leur couple. Ils se sont mariés

vers la quarantaine.

Michel s’étonne lui-même d’être toujours… avec la même !

Et parfois, je les invite pour qu’au coin du feu, le soir, ils puissent

dire à des jeunes couples ce qui est important, comment on doit

se réconcilier, comment on ne peut pas vivre trop longtemps tendus

et séparés. Je connais l’histoire de Michel, tout ce qu’il a vécu

à l’Arche et avant l’Arche, rejeté par sa famille, plein d’animosité,

plein de méchanceté… blessé par la vie. Eh bien, ce même

homme rejeté par ses parents à la naissance a eu cette phrase

merveilleuse à l’enterrement de sa maman : « Je remercie maman

de m’avoir donné la vie. » Il a ajouté : «… de m’avoir donné des

frères et des sœurs. » Ce fut le plus beau moment de cette cérémonie

d’adieu. Michel n’est pas un saint, mais il est porteur de

Dieu. J’aime passer du temps avec lui. Quand je vais souper chez

eux, on allume une bougie comme au temps de l’Arche et on dit

« Je vous salue, Marie » en se donnant la main. C’est leur prière

du soir.

Le langage de la compassion

—On vient de parler de la souffrance. Celle-ci peut encore prendre

bien d’autres visages. La souffrance, c’est un argument contre Dieu,

souvent. Un argument à prendre au sérieux ?

—J’aimerais parler de ce sujet et j’en ai peur. Il faudrait se taire

parce qu’on ne sait pas parler correctement de la souffrance. C’est

une réalité telle qu’on ne l’approche que dans les larmes ou le

sang, le silence ou la tendresse. Le plus beau langage de la com-

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« Que tout s’arrange »

passion, c’est de pleurer avec ceux qui pleurent, d’entrer dans

une certaine révolte avec ceux qui n’en peuvent plus. Jésus a dit :

« Père, éloigne de moi ce calice », et aussi : « Pourquoi m’as-tu

abandonné ? » Paroles rudes et vraies devant la souffrance. Il a

fallu qu’à ce moment-là, près de Jésus, Marie soit là, et Simon de

Cyrène et Véronique et les femmes de Jérusalem. La souffrance

demande une présence.

Pensons qu’aujourd’hui des milliers de personnes âgées vivent

de lentes agonies dans des institutions où elles n’ont plus

d’identité. Il y a des gens tellement seuls ! À leur mort, il n’y a personne…

Nous devrions retrouver un monde où la souffrance appelle

la compassion, ce qui veut dire : si tu souffres, je veux souffrir

avec toi, avoir mal avec toi. Je veux partager. L’Eucharistie, qu’estce

d’autre que de porter, avec Jésus et toute l’Église, les larmes et

les cris des hommes d’aujourd’hui. Par le mystère de la mort et

de la résurrection de Jésus, on entre en communion avec la personne

handicapée, la personne âgée, la personne désespérée.

Au regard du nombre de suicides dans la société actuelle, on

se dit : si j’avais accordé plus d’attention aux autres, mieux écouté

les cris de détresse, plus chaleureusement tenu des mains, il y en

aurait moins. Ai-je offert à ceux dont la vie s’est tragiquement

terminée le temps, l’amour, la patience, la prière, le don d’une

certaine présence ? Ne sommes-nous pas un peu responsables de

ces soirées où ils ont été seuls, où ils ont fait leur choix. Qui peut

dire qu’il a fait tout ce qu’il pouvait ? La Belgique est un des pays

où il y a le plus de jeunes qui se suicident. S’ils avaient été vraiment

entourés…

—Comment Dieu, qui est Père, tolère-t-il tant de souffrance ? Une

souffrance qui conduit parfois, comme vous le dites, jusqu’au suicide,

c’est-à-dire le refus de ce cadeau de la vie.

—J’ai déjà eu envie d’en vouloir à Dieu. Je crois alors l’entendre

me dire : « Comment vas-tu faire pour me remplacer ? Par

amour, je crois en l’homme, je l’ai créé libre. Je ne vais pas tout

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« Que tout s’arrange »

le temps intervenir dans ses décisions, ses engagements. Je vous

confie à vous, mes prêtres, mes religieuses, mes papas et mamans,

mes enfants, le soin de sauver le monde du désespoir. Par votre

bonté, par votre sourire, par des ingéniosités, une fleur mise au

bon moment, un coup de téléphone donné quand il le faut, un

choix de vacances où l’on n’accepte pas d’être tout à fait séparé

de ceux qui en ont besoin… »

Je me dis parfois que si j’étais curé de paroisse, je commencerais

la messe du dimanche matin par cette interpellation : « Mes

frères, je suppose que, durant la semaine, vous avez pu aller voir

dans les hôpitaux, dans les cliniques et même à la prison, tous

ces amis dont l’Évangile nous parle. » Et je leur demanderais tout

simplement : « Qui de vous a pu faire cette démarche à laquelle

Jésus nous invite ? Je verrais trois ou quatre doigts se lever timidement

sur les deux cents personnes qui sont là. Alors, je poursuivrais

: « Mes frères, vous n’avez pas eu le temps de le faire ; moi

non plus. Je vous propose que nous arrêtions cette eucharistie

pour nous retrouver ce soir. Et d’ici-là, nous tâcherons d’appliquer

le conseil de Jésus pour que nous puissions ensuite célébrer

sa présence parmi nous. » Ce serait évidemment un peu heurtant.

Quelqu’un m’a dit : « Tu n’aurais plus personne à ta messe. »

Être présent à la mort

—Vous avez aussi beaucoup vécu l’approche de la mort en accompagnant

ceux qui partaient vers le Père. Que diriez-vous de ces derniers

instants ?

—De la mort comme de la souffrance, on ne doit pas parler.

Il faut être présent, et sans peur. « Heureux ceux qui meurent

dans le Seigneur ! » Que signifie « mourir dans le Seigneur »?

C’est savoir que l’on va vers lui et en même temps reconnaître

qu’on est avec lui. Quand on voit toute cette générosité, cette ferveur,

cette piété qui peut entourer les personnes malades, les

26


« Que tout s’arrange »

mourants, on se rend bien compte qu’il y a là une présence de

Dieu. La mort ne peut pas être une page que l’on tourne trop facilement.

Elle est sacrée comme une naissance. Chaque personne

qui meurt me fait entrer dans le mystère non seulement de l’audelà,

mais du passage. Il y a un mystère de la mort que nous

n’avons pas encore vraiment percé. La Vierge de Lourdes a révélé

ce mystère à Bernadette quand elle lui a dit : « Je ne te promets

pas de te rendre heureuse en cette vie, mais dans l’autre. » Pour

moi, la mort est le passage vers l’autre vie. Et l’autre vie, c’est un

au-delà de moi, mais elle sera faite de ce que j’ai vécu. Si l’on veut,

c’est la même, mais dans un dépassement.

—On hésite parfois à montrer un mort aux enfants…

—Il n’y a pourtant que les enfants pour bien s’approcher de

la mort. Mes parents ne m’ont pas caché ma grand-mère sur son

lit de mort quand j’avais 5 ans. Cela ne m’a pas du tout traumatisé.

Dans leur approche de la mort, les enfants reflètent soit les

angoisses soit l’espérance des parents. Ne leur refusez pas de regarder

sur leur lit de mort leur papa ou leur maman, ou leur

grand-père ou leur petit frère. Je me souviens du petit Olivier

dans son cercueil. Les enfants jouaient autour. C’était beau à voir.

J’ai souvent revu des scènes analogues. Que de fois les parents

veulent protéger leurs enfants. En fait, c’est eux qu’ils cherchent

à protéger. »

27


Une Église bimillénaire

Dans l’Église

« Parlons maintenant de l’Église. Vous êtes prêtre, homme d’Église

à temps plein. Comment voyez-vous l’évolution de cette institution

maintenant bimillénaire ? Avec crainte, désespoir, espérance ? Ne vous

arrive-t-il pas parfois d’être déçu par l’Église ?

—Si le mot déception peut se défendre, ce serait comme des

parents déçus de leurs enfants ou des enfants déçus de leurs parents.

Mais dans ce cas, le rêve a pris la place de la réalité. Pour

moi, l’Église est faite de pécheurs depuis Pierre et Paul jusqu’à

nous. Il n’y a pas donc d’Église pure qui soit tombée, d’Église en

défaite ou en déclin. Nous sommes plutôt au début d’une Église.

Nous sommes au neuvième mois de la grossesse de l’Église plutôt

qu’aux nonante-neuf ans de sa vieillesse.

Notre péché, notre faiblesse, c’est de n’avoir pas vraiment cru

en elle. Nous avons choisi la sécurité et l’ordre contre une certaine

aventure. Dans les éphémérides du collège, on mettait en

exergue L’ordre conduit à Dieu (saint Augustin). J’appartiens à

cette génération où l’ordre est important, mais le Fils de Dieu ne

s’est pas fait homme pour mettre de l’ordre et pour apprendre

aux hommes à en avoir. L’ordre est un moyen, l’essentiel est

ailleurs.

Que mettez-vous sous ce mot « Église »?

—L’institution Église est une nécessité, mais ce n’est pas l’essentiel.

Ce qui en est le cœur, c’est, à travers et au-delà de l’institution,

son message d’amour, ce partage de vie que Dieu est venu

proposer aux hommes. L’Église, c’est avant tout le lieu, le temps

de la rencontre entre Dieu et les hommes. Il faut donc aujour-

29


« Que tout s’arrange »

d’hui que nous trouvions comment permettre à Dieu de rencontrer

les hommes. Cela me peine parfois de voir qu’on attache tellement

d’importance à des présences d’Église qui sont sécurisantes,

disons traditionnelles, tellement moins importantes que

tout l’effort que nous devons faire pour rencontrer l’autre.

J’aime l’Église. Elle doit être le lieu du pardon où les plus petits,

les plus faibles, les plus pécheurs sont aimés. Le pardon, c’est

vraiment Dieu qui partage son cœur. Ça me dépasse, je ne le

comprends pas, et cependant c’est vital. Nous aurons raté notre

vie chrétienne si nous ratons la joie de l’Évangile, celle de la brebis

perdue, de l’enfant prodigue. Ce n’est pas un pauvre pécheur

qui retourne vers son Père, c’est un cœur de Père qui attend son

enfant comme il est, qui est prêt à tout pour lui. Le pardon dans

l’Église est essentiel. Pardonner, c’est aimer plus. Nous avons

peut-être trop souvent regardé le pardon comme un geste rituel,

juridique, confondant le tribunal et la patience. Or, il n’y a pas

de tribunal dans le cœur de Dieu.

—Vous dites parfois que vous avez mal à votre Église ?

—J’ai emprunté cette expression à quelqu’un d’autre, mais

elle exprime bien mon sentiment. Que de rivalités, de recherche

de puissance… On a envie de dire : arrêtons, redevenons humbles

chrétiens. Fêtons l’humilité du bois de la crèche sur lequel a reposé

Jésus. L’Église devrait être davantage ce visage de bonté,

d’accueil, de compréhension, de pardon. Parfois, en regardant

le Saint-Père à la télévision, je vois à quel point il est plein de

bonté. Mais ceux qui sont autour de lui, les monseigneurs qui

sont là un peu comme des potiches, ont l’air sévère, triste. Peutêtre

suis-je trop dur ? Pendant le temps de leur service, que ces

dignitaires se laissent regarder par Dieu et la foule verra Dieu.

L’Église doit être humaine. Dieu s’est fait homme, il est entré

dans la structure de l’humanité à pleine chair, à plein corps.

30


« Que tout s’arrange »

—Qu’est-ce qui vous fait mal dans l’Église d’aujourd’hui ?

—C’est peut-être un certain climat de peur qui me paraît

émerger de différentes instructions d’Église. On annonce la beauté

du Royaume, la beauté de l’Évangile, la vérité de notre histoire,

mais on ressent de la peur. La peur n’est jamais bonne conseillère,

elle freine, elle fait soupçonner…

On ne s’accepte pas différents. Il y a des jugements de valeurs

au nom d’une certaine tradition, mais la vraie tradition permet

un progrès. Si l’Église n’est pas en progrès, elle devient un musée.

Il faut oser croire que ce qui arrive aujourd’hui est, dans un certain

sens, plus beau qu’hier, et que demain sera encore autre.

Nous avons trop peur de changer, de toucher à des structures,

de regarder les problèmes en face. Nous préférons les résoudre

intellectuellement dans un discours qui ne rejoint pas assez le

concret de la vie. Or, l’Église existe pour que les hommes vivent

et non pas pour qu’ils observent des lois ou des traditions…

—On est finalement plus attentif aux lois, aux traditions, à l’institution,

qu’aux personnes elles-mêmes.

—Exactement ! Si l’Église a des dérapages, c’est presque toujours

par peur. Elle est sur la défensive alors que si elle croyait et

aimait, elle retrouverait tout ce qu’il y a de beau dans la personne.

Les disputes à propos de telle tendance de droite ou de gauche,

traditionnelle ou progressiste, sont très dommageables.

Si nous aimons la personne humaine, c’est parce que Dieu

s’est fait homme et qu’il est venu révéler aux hommes que la personne

était divine. L’homme n’est pas une création secondaire

parmi des animaux et les montagnes. Il est à l’image de Dieu, il

a un caractère sacré. Depuis un certain temps, on a retrouvé dans

l’Église la place de la personne handicapée. Il y a des célébrations

où elle peut, comme les autres, servir la messe, participer à part

entière au développement de la liturgie. C’est un grand bien.

31


« Que tout s’arrange »

Quels sont les bourgeons que vous voyez s’ouvrir dans l’Église

d’aujourd’hui ? Les signes d’avenir ?

—La place que les personnes handicapées — donc les faibles,

les petits — obtiennent de plus en plus dans notre société est un

signe d’espérance et de joie profonde. A une époque, nous étions

gênés de sortir avec eux. Aujourd’hui, en leur présence, on est

plus heureux. On se sent davantage reconnus. J’aime croiser, à

la terrasse des cafés, des groupes de jeunes dans lesquels figurent

des amis en voiturette.

Les jeunes sont un autre signe d’espérance. Ils sont tellement

différents de nous que leur manière d’être crée une dimension

nouvelle qu’il faut reconnaître, accepter, aimer. Heureux

sommes-nous chaque fois que, contrés et même remis à notre

place par des jeunes, nous parvenons à maintenir le dialogue. Ils

ont tant de choses à nous apporter !

Les étrangers, que nous laissons trop souvent sur le côté, nous

font découvrir un monde nouveau. Non pas un monde de rêve

ou de regret, mais celui qu’avec eux nous allons construire.

Chaque fois que nous parvenons à entrer en relation avec eux,

c’est une grande joie.

Enfin, la rencontre avec la souffrance et la mort conforte mon

espérance. Nous vivons dans un monde apparemment moins religieux,

mais il l’est autrement. Dieu n’est plus celui dont on

parle, ni même celui à qui l’on parle. Il est celui qui nous parle,

que nous entendons. Chacun de nous, à sa façon, rentrant en

lui-même, le perçoit. C’est parfois troublant, mais réellement réconfortant.

Le ciel se révèle en chacun de nos pas sur cette terre.

—Le prêtre que vous avez été sera-t-il le modèle du prêtre de demain,

ou bien y aura-t-il une autre manière d’être prêtre ?

—Je suis le prêtre que je suis, avec mes péchés et mes défauts.

Je ne demande à personne de me ressembler ou de m’imiter. Je

souhaite cependant à beaucoup de vivre ce que j’ai vécu et d’être

32


« Que tout s’arrange »

heureux comme je l’ai été. Je veux vraiment rendre grâce à Dieu

pour cela.

Que sera le prêtre de demain ? Un homme plus incarné parce

que plus spirituel. Nous avons peur de l’incarnation parce que

nous ne sommes pas assez spirituels. Si vraiment je vis une intimité

profonde avec Jésus Christ, je ne dois pas avoir peur de rentrer

dans n’importe quel lieu, de rencontrer n’importe qui. Il

nous faut demander la grâce d’être aujourd’hui des hommes de

la rencontre au nom de Jésus Christ.

—Chaque samedi, à Saint-Michel, vous célébrez l’eucharistie…

—Ce qui se passe là depuis les années 67-68 me dépasse. Je le

reçois toujours comme un appel, comme un don. Je me dis :

« Seigneur, que veux-tu que je fasse ? » Nous avons commencé

cette célébration dans une chapelle des caves du collège. Après,

on est monté à l’étage. Elle est devenue la messe dite « des handicapés

» et pendant quinze à vingt ans, on a vraiment été très

bien dans cette chapelle Notre-Dame des Apôtres. Un jour il a

fallu changer. Nous avons accepté d’aller dans l’église. Et depuis

lors, deux à trois cents personnes s’y rassemblent chaque semaine.

Parfois plus. C’est vraiment un lieu de rencontre. Ma parole

est pauvre : elle ne peut plaire à tous. Peut-être aime-t-on mon

sourire et ma gentillesse avec les enfants ? Peut-être aussi les

larmes que je verse quand parfois une peine est très grande et

qu’on la partage ? Cette eucharistie est faite de cris d’enfants,

d’énervements, de tout ce qui constitue une vraie communauté

!

Je l’aime beaucoup. Je sacrifierais tout pour elle. J’y viendrais

du bout du monde. Il faut pourtant de plus en plus que d’autres

que moi la célèbrent pour qu’elle continue…

33


L’avenir est aux jeunes

« Que tout s’arrange »

—Les jeunes ont-ils leur place dans notre Église ?

—L’Église parle des jeunes, mais elle craint de les rencontrer.

On la comprend ! Ils sont tellement différents de ses structures.

Aujourd’hui, les jeunes parlent une autre langue que les adultes.

Ils aiment une messe où ils sont partie prenante, où ils se sentent

chez eux. Or ils sont isolés. Certains m’ont dit : « Comment voulez-vous

que j’aille à la messe du dimanche ? Il n’y a personne de

moins de 60 ans… »

—Vous avez été enseignant, père spirituel des élèves, aumônier

scout. Vous avez donné beaucoup de retraites de classe, à Ciney notamment.

Tout ce passé vécu avec les jeunes, que vous suggère-t-il ?

Avez-vous des regrets ?

—Je regrette de n’avoir pas bien rempli ce rôle. Mais je ne regrette

pas d’avoir vécu des échecs. Après telle retraite qui, à mes

yeux, était un désastre, j’apprends qu’un garçon est devenu

prêtre. Tout contact avec les jeunes est un contact avec la vie. Ce

n’est jamais du temps perdu. Il faut les respecter, les retrouver

dans leurs problèmes. Le temps où l’on tâchait d’éviter qu’ils se

rencontrent la nuit est révolu. Pourquoi se battre au moment où

ils veulent rencontrer Jésus Christ ? Pourquoi les empêcher de le

chercher à leur façon ?

Quand on me parle de mes cours de religion ou de mon aumônerie

scoute, je souris. J’aimais ma troupe, mais peut-être n’aije

pas été bien inspiré. J’ai trop voulu faire de ce scoutisme une

performance sportive ou même spirituelle, alors que l’important

est de créer une troupe où chacun soit heureux dans sa personnalité,

aidé et soutenu par les autres. Pas à n’importe quel prix,

pas n’importe comment, mais qu’il soit heureux. Il faut rendre

les jeunes heureux selon leur rythme, leur temps, leur croissance…

34


« Que tout s’arrange »

—Et tout ce travail d’aumônerie, d’enseignement, d’animation

spirituelle, vous l’avez vécu dans le cadre des collèges de « nos bons

pères », comme on disait, dans le cadre de l’enseignement catholique

tel qu’il était il y a 20 ou 30 ans ?

—Je me considère comme un privilégié d’avoir vécu cela,

d’avoir pu rencontrer cet esprit. Qu’est-ce que c’est qu’une vocation

de jésuite ? Pour moi, fondamentalement, c’était d’être avec

les jeunes et comme eux, un éducateur, quelqu’un qui passerait

sa vie à les rencontrer, les aider, les soutenir, les encourager. Je

n’ai pas eu une vocation de « missionnaire ». Je voulais apporter

Jésus Christ dans le monde des collèges. Aujourd’hui, en animant

une retraite, je me sens fait pour aider les jeunes à rencontrer

Jésus. Comme ils sont, comme Il est…

—Croyez-vous encore à l’enseignement catholique aujour d’hui ?

Peut-il prendre une forme nouvelle ?

—Il faudrait la chercher. Quand les choses s’écroulent, il faut

rebâtir. Le 11 mai 44, la maison familiale de Louvain a été touchée

par une bombe. Huit jours après, j’ai reçu une lettre de

Maman me racontant en détails tout ce qui s’était passé, mais

sans un mot de critique, de lamentation ni de peine, alors qu’elle

avait tout perdu. Elle chantait la vie, elle admirait que tant et tant

d’amis les aident… Au moment où la « puissance extérieure » de

nos monastères, de nos écoles, disparaît, il faut que la vitalité intérieure,

l’inspiration première, le respect des personnes grandissent.

Le secret de la vieillesse

—Qu’est-ce que cela vous fait d’avancer en âge, d’être du côté des

aînés ?

—En riant, je dis parfois qu’il y a erreur dans la déclaration

du jour de ma naissance, que les registres se sont trompés, non

35


« Que tout s’arrange »

pas d’un jour, mais de plusieurs années, tant je me sens encore

plein de vitalité. Parfois, cela m’inquiète et, en même temps, je

me dis : Mais non, Seigneur, il faut vivre au jour le jour. Tôt ou

tard, des signes viendront qui me diront : ne parle plus, ne

marche plus, ne bouge plus. À ce moment-là, que le même

Seigneur soit à mes côtés comme aujourd’hui. Accepter son âge,

c’est accepter que Dieu soit au cœur de toute vie et découvrir qu’il

est autant présent dans le vieillard que dans l’enfant. Je vis très

fort ce que j’appellerais le passage. Je me sens en continuel passage

de ma jeunesse à ma vieillesse, mais sans m’attarder. Je dois

accepter de ne plus avoir la première place, de ne plus être l’animateur,

de ne plus diriger. Dans cette évolution, je dois trouver

non pas un motif de dépression, mais la joie. Être heureux de ce

que l’autre a, voilà le secret de la vieillesse.

—Notre société valorise beaucoup la jeunesse. Laisse-t-elle assez

de place aux personnes âgées ?

—Si la société valorise beaucoup la jeunesse, je n’oserais pas

dire qu’elle la rencontre vraiment. Si c’était le cas, elle devrait

être plus accueillante, plus ouverte, plus disponible. Mais parlons

des personnes âgées. Elles sont dépendantes, limitées. À mon

sens, on ne les respecte pas assez non plus. Elles sont souvent

« placées » et ne sont pas reconnues ni vraiment aimées. C’est un

problème de société : les personnes âgées ne travaillent plus. Que

font-elles tout au long d’une journée ? Elles ne sont plus en état

de bien entendre, de bien comprendre, de bien lire, de bien voir…

Si rien ne les anime intérieurement, si elles ne sont pas aimées,

elles deviennent des épaves. On leur a tout donné, sauf notre

cœur. Il faut prendre la main du vieillard, l’accompagner. Dans

les collèges, par exemple, on devrait demander à tous les adolescents

d’avoir une personne âgée qu’ils rencontrent et avec laquelle

ils dialoguent.

36


« Que tout s’arrange »

Il y a des familles qui ne tiennent que par les grands-parents.

Le grand-père et la grand-mère sont source de communion, de

rencontre. Pour cela, ils consentent à d’énormes sacrifices.

—Vous avez beaucoup fréquenté les personnes âgées, les fameuses

« tantes » du Toit. Quel est leur message ?

—Je pense à tante Minou. Il faudrait écrire le message qu’elle

nous a laissé. Il y eut aussi tante Ania, à qui on demandait, elle

qui n’avait eu ni une enfance heureuse, ni un foyer réussi :

« Qu’est-ce que le Toit pour vous ? — C’est ma vie. » Sa vie parce

qu’elle était avec des personnes qui l’aimaient et qu’elle aimait.

Après des années passées dans un commerce, tout à coup, elle se

retrouvait gratuitement à la disposition de personnes chaleureuses.

Souvent, les jeunes qui viennent au Toit sont marqués par

toute une histoire. La personne âgée n’est pas tellement proche

d’eux. Il faut un apprentissage pour s’apprivoiser l’un l’autre et

découvrir que l’on a besoin de l’autre. Que la personne âgée dise

au jeune : « Tu ne peux pas savoir combien je t’apprécie et combien

je t’aime ! » Et que le jeune puisse dire à la personne plus

âgée : « Tante, que c’est bien quand vous êtes là ! On sent que la

maison est plus belle !»

C’est le défi de l’Arche. Les jeunes qui viennent y passer deux

mois pendant les vacances ou qui vivent avec nous durant un an

souffrent des lois, des structures. Mais dans leurs recherches, ils

font l’expérience de la présence et de la fidélité. Qui leur donne

ce témoignage ? Les personnes âgées.

—Et le pèlerinage à Lourdes, à la fin du mois d’août, n’est-ce pas

aussi un défi étonnant : des jeunes de 20 ans qui mènent des adultes

de 40, 50, 60 ou 70 ans ?

—Oui, le pèlerinage réussit et par la grâce et par mon inconscience…

Je ris en le disant. Pendant presque une dizaine d’années,

Lourdes, c’était des brancardiers et des infirmières qui se

37


« Que tout s’arrange »

dévouaient auprès des malades. Et doucement, on a découvert

qu’il fallait que ces groupes vivent ensemble au maximum, que

les personnes handicapées deviennent comme le ciment qui les

reliait et que la personne âgée avait aussi une place. Quand on

voit la structure de ces vingt hôtels qui regroupent chacun, sous

la responsabilité de deux jeunes, une vingtaine de personnes

dont cinq ou six personnes handicapées et autant de personnes

âgées, on découvre que la communauté est mieux vécue dans la

différence. Une communauté de jeunes ne se rassemble habituellement

que pour des vacances, pour un voyage, pas pour la

vie. Ce que nous voulons donner aux jeunes, c’est une expérience

de vie. »


Vocation à la suite de Jésus

Chez les Jésuites

« Vous avez entendu l’appel de la vie religieuse très tôt ?

—C’était en octobre 1939. J’avais 14 ans. Je rêvais alors d’être

diplomate. Mais chaque fois que j’avais un projet, j’entendais

une voix qui disait : Et si tu devenais prêtre dans la Compagnie

de Jésus* ? J’ai confié mon secret à un jeune jésuite qui m’a dit

de le confier à un prêtre, le père Counet. Et puis, aux vacances,

il fallait que j’en parle à mes parents. Je n’ai pas osé le faire parce

que j’avais 2 sur 20 en flamand… Le temps n’était pas propice.

Maman, avant de nous quitter, a insisté : « Tu as dit dans une

lettre que tu voulais nous parler… » Je lui ai confié mon secret. Elle

l’a dit à Papa et, le soir, dans la bibliothèque — je me vois un peu

comme sainte Thérèse confiant à son père sa vision mystique et

sa vocation de carmélite — il me répondait : « Tu sais, Maman m’a

dit ton projet. Tu comprends bien que nous serions très heureux

tous les deux, mais je voudrais te faire remarquer que les jésuites

sont des gens intelligents et travailleurs. » Là-dessus, j’ai eu 10 sur

20 à l’examen de flamand.

Trois mois se passent. En mai, la guerre éclate. À cette époque,

je ne sais pas ce que j’ai vécu, mais ce fut un temps extraordinaire

d’intensité spirituelle. J’ai l’impression que je n’ai plus jamais

vécu pareille ferveur. Elle n’était nullement exaltée, mais si profondément

inscrite dans mon cœur. J’en ai été illuminé toute

ma vie.

J’allais à la messe tous les matins pendant l’exode en France.

Je me dévouais pour mes frères et sœur, je m’occupais d’eux pendant

que Maman cherchait à retourner en Belgique. Lentement,

* L’Ordre des Jésuites.

39


« Que tout s’arrange »

la vocation s’est précisée. Deux ans après, en rhétorique (classe

terminale, n.d.e.), j’ai dit à mes parents : « Je vous demande la permission

d’entrer au noviciat, en septembre prochain. » Ils voulaient

attendre la fin de la guerre. J’avais 16 ans. Pendant ma retraite

de fin de rhétorique, je leur ai écrit une lettre qui les a fort

touchés. Ils se sont dit : « Ce n’est pas possible ! » Ils ont demandé

conseil au Père Abbé du Mont-César qui leur a répondu : « S’il a

écrit cette lettre seul, il est mûr pour entrer. » Elle avait été écrite

entre deux parties de bridge, pendant la retraite du père Fiévez.

Je n’avais pas besoin de cette retraite, ma vocation était parfaitement

claire. Une vocation, ça nous dépasse tellement…

Je suis entré au noviciat. Très vite, j’ai prié pour être malade

et rentrer à la maison ! Un ami novice avait eu cette chance.

J’aurais pleuré pour l’avoir aussi. Mais je ne voulais pas paraître

ridicule : partir à peine entré… ! Si j’avais été malade, j’aurais eu

un bon motif pour sauver la face !

Ce qui m’a sauvé ? La grande retraite de trente jours, où j’ai

connu une relation vraie avec Jésus. Que me demandait le

Seigneur : vivre chez mes parents ou le suivre dans l’aventure de

l’Évangile ? Deux ans de noviciat m’ont aidé à choisir… et j’y suis

toujours.

—Votre père, comment a-t-il vécu ces événements ?

—Avec mon père, comme pour beaucoup, ça n’a pas été facile.

Mais il s’est révélé à moi le jour où je suis entré au noviciat.

Il a craqué. Il m’a écrit six pages, comme un ami écrit à son ami,

pour me dire qu’il ne m’avait pas assez témoigné son amour, qu’il

ne m’avait pas assez dit qu’il m’aimait. Et dans ces six pages, il

me l’a dit en relisant notre relation, en redisant ce qu’elle avait

de privilégié, de beau, ce qu’il voulait qu’elle soit toujours. Mon

père avait une affectivité qui ne s’exprimait pas, mais il m’aimait

profondément. Ayant perdu sa maman à 14 ans, il se livrait autrement.

40


Jésuite pour l’éternité

« Que tout s’arrange »

—Vous êtes jésuite, après avoir été élève des jésuites. Ce serait à

recommencer, n’auriez-vous pas fait un bon franciscain, un salésien

— les salésiens sont des éducateurs nés. Je crois cependant que vous

n’auriez été ni bénédictin, ni trappiste, ni chartreux… Et encore…

—Je suis heureux dans la Compagnie, et je l’aime. Toute son

histoire rejoint ma sensibilité aujourd’hui encore. À travers les

méandres de l’évolution, je me sens heureux et fier d’être jésuite.

Fier non pas au sens que l’on serait meilleur que les autres, mais

parce que nous sommes faits pour servir selon l’orientation

d’Ignace.

Je l’aime, le père Ignace et les autres saints jésuites. J’aime

l’histoire de la Compagnie. Elle n’est pas plus belle que celle des

autres ordres religieux, mais elle me paraît belle à moi. Dernièrement,

nous avons eu une rencontre des jésuites de Belgique. J’ai

trouvé que les septante compagnons rassemblés avaient l’air heureux.

N’est-ce pas le plus important ? Heureux de vieillir, heureux

de s’effacer, heureux de donner la place à d’autres, heureux de

voir les choses qui grandissent près d’eux… C’est cela, la

Compagnie. Des hommes de discernement, inspirés par une expérience

spirituelle.

L’expérience d’un jésuite, c’est l’expérience de Jésus Christ,

médité, suivi dans la contemplation du silence de la retraite et

du chemin des Exercices spirituels*, de Jésus Christ découvert dans

le quotidien. Heureux sommes-nous quand deux jésuites peuvent

se rencontrer et sentir leur cœur battre ensemble, pour le

même idéal, pour la même vocation.

Parmi mes frères, il y a le père Toussaint. Au début, je n’étais

pas proche de lui, mais, lentement, à travers l’histoire du Toit,

* Itinéraire spirituel de trente jours, structurés en quatre « semaines » (en fait,

des étapes), où saint Ignace a retranscrit sa propre expérience de conversion.

Celui qui « reçoit les Exercices » se retire dans la solitude et est accompagné par

celui qui « donne les Exercices ». Il y a aussi moyen de les vivre sans quitter les

occupations quotidiennes : ce sont les « Exercices dans la vie courante ».

41


« Que tout s’arrange »

pendant trente ans, il est devenu le grand frère qui m’accompagnait,

me sécurisait et me rassurait. Il est certain que le Toit, qui

a commencé avec lui, et l’Arche, venue ensuite, ont été marqués

de son empreinte.

Ce qui est toujours premier dans notre vocation, c’est la mission.

Je dois la remplir, et à cette fin, il faut l’aide de mes frères.

La présence de ces compagnons priant, me regardant avec amitié

et patience, me portant à leur façon, est une joie pour moi.

Certains de nos amis nous considèrent encore un peu trop

comme des détenteurs d’un pouvoir. Aujourd’hui, soyons

humbles avant tout. L’humilité est évangélique ; pensons au

Seigneur du lavement des pieds. Dans ma vie, la présence des

« frères coadjuteurs » (des jésuites non-prêtres) a été très importante.

Ils m’ont toujours aidé à aimer la vie comme elle est, avec

réalisme et humilité — à leur image.

—Et vous n’auriez jamais rêvé d’être chartreux, par exemple ?

—Une année, en vacances avec de jeunes jésuites, nous

sommes allés rôder autour de la Grande Chartreuse. Je me suis

dis : il est temps que j’y entre. Il faut que je sois chartreux pour

que Dieu devienne l’essentiel. Pour moi, c’est cela, les chartreux.

Ils centrent tout sur Dieu et toute chose prend la place qui lui revient.

Après tout, un jésuite, c’est pareil. Pour cela, il faut une vie

de prière, une fidélité, un attachement à Jésus. Je ne pourrais pas

vivre sans penser à lui tout le temps. Il est celui au cœur duquel

je me sens vivre.

Célibat, obéissance, pauvreté

—Cet attachement privilégié à Jésus justifie-t-il le célibat ? N’estce

pas une mutilation du cœur ?

—Le célibat est un chemin mystérieux que Jésus a choisi

(mais pas les apôtres). Il est entré dans l’histoire de l’Église, len-

42


« Que tout s’arrange »

tement, comme une grâce. C’est un appel exceptionnel, qu’on

n’a peut-être pas assez respecté. On l’a trop regardé comme une

condition.

Je suis heureux de mon célibat parce que j’ai pu mieux aimer

les personnes qui ont un handicap et leur donner mon temps,

ma tendresse. Homme marié, je n’aurais pu le faire. Ne pas avoir

d’enfant est un grand sacrifice. Le Seigneur a répondu en me

donnant tellement d’enfants à aimer autour de moi et tellement

de souffrances à partager. Pour moi, le célibat est le choix que je

fais de Jésus pour aimer davantage les souffrants et tous les

hommes et femmes mis sur ma route.

—Et le vœu d’obéissance, est-ce toujours évident ? Comment

l’avez-vous vécu ?

—Tant que j’étais dans l’éducation et l’enseignement, je le vivais

de manière classique. Et tout à coup, l’Arche est arrivée et ce

fut une sorte de confiance que la Compagnie me faisait en ne

contrôlant pas tout le temps ce que je vivais. Le moment le plus

difficile fut mon envoi à Luxembourg. J’étais presque arraché à

l’Arche. Pendant six ans, j’ai également été supérieur du Collège

théologique. J’ai cependant trouvé dans l’obéissance — pas

l’obéissance extérieure, mais intérieure, car si elle n’est pas intérieure,

elle est fausse — une paix sereine.

Obéir, c’est entrer dans un projet qui me dépasse. Quand le

père Provincial m’a demandé de partir pour le Luxembourg, j’ai

eu l’impression en le quittant que je sortais de chez le médecin

qui m’avait révélé que j’avais un cancer. Et il a fallu entrer dans

le chemin de la prière, du dialogue, du discernement.

Je vois ces deux moments de ma vie comme des temps de

grâce. Ils m’ont demandé le détachement et donc un accroissement

d’amour. Les décisions de mon Supérieur m’ont demandé

d’aller plus loin et m’ont libéré. J’en rends grâce à Dieu. Et je suis

heureux d’être jésuite, disponible.

43


« Que tout s’arrange »

—Le vœu de pauvreté n’a-t-il pas quelque chose de prophétique

dans le monde d’aujourd’hui, le monde de consommation ? Beau coup

d’argent passe dans vos mains : vous en recevez, vous en don nez, pour

les œuvres, pour le bien…

—À Lourdes, lors d’un partage sur ce sujet, quelqu’un nous

a dit : « La première chose que nous pouvons dire de l’argent,

c’est que nous le recevons. Que ce soit par notre travail, les événements,

notre héritage, c’est toujours un argent reçu. » On doit

alors toujours se poser la question : « Suis-je honnête devant ce

que j’ai reçu ? Est-ce que je ne deviens pas propriétaire, possesseur,

tyran ? » J’aimerais que l’Église ose parler argent. Il occupe

tant de place dans la société !

L’intuition de la vie religieuse est géniale. L’idéal des jésuites,

par exemple, c’est d’exceller dans l’obéissance, mais une obéissance

qui conduit à la pauvreté à la suite de Jésus. Ignace dit que

la pauvreté est le mur qui défendra la vie religieuse. Qu’est-ce

qu’être pauvre ? C’est choisir les pauvres, les situations de faiblesse.

Si je choisis une situation de force et de puissance, même pour

le bien, je choisis l’indépendance. Je ne suis plus en relation.

Je ne possède pas d’argent par moi-même. Chaque fois que

je donne de l’argent, je demande la permission à ceux qui sont

autour de moi, aux responsables de la communauté. Il faut que

tout l’argent reçu soit bien employé.

Les Exercices spirituels

—Les Exercices spirituels sont le trésor de la Compagnie. Ont-ils

de l’importance pour vous ?

—Les Exercices spirituels sont une quête de la volonté de Dieu.

Dans notre vie jésuite, nous vivons cette démarche de trente

jours deux fois au cours de notre formation : au noviciat et au

« troisième an », dernière année de formation. Après nous être

rappelé pourquoi nous sommes créés, et avoir pris conscience

44


« Que tout s’arrange »

que nous sommes des pécheurs pardonnés, nous cheminons à

la suite de Jésus Christ, selon l’Évangile. Cette expérience spirituelle

— que nous revivons chaque année durant huit jours —

nous aide à trouver où Jésus nous donne rendez-vous. C’est dans

le cadre de ma retraite annuelle, en 1965, qu’est née l’intuition

du Toit.

J’étais déjà pris par toute la richesse de la personne handicapée.

À ma façon, je vivais déjà un peu l’angoisse de mai 68. J’étais

en recherche. Les premiers pèlerinages de Lourdes et la mort de

Maman ont eu pour moi une très grande importance. D’abord,

j’ai cru craquer quand elle est partie et puis, au contraire, j’ai eu

l’impression qu’elle me faisait vivre. Elle avait été handicapée

pendant neuf ans, vivant en voiturette, toute dépendante… Elle

est celle qui m’a conduit depuis ce premier pèlerinage à Lourdes

en 56, avec elle. C’est ce pèlerinage qui est l’origine de tous les

autres.

—Et dans la retraite annuelle, vous mûrissiez cela ?

—Oui, très fort. Et je cherchais : « Seigneur, que veux-tu que

je fasse ? » J’entendais l’appel des jeunes, je sentais ce désordre

dans lequel nous étions. Je rêvais de faire découvrir aux jeunes

et à leurs familles la beauté du « prochain », comme dit Jésus, de

celui qui est sur leur route et qui, peut-être, ne les attire pas plus

qu’un Samaritain n’attire un Juif. Telle est mon intuition. Le

« prochain » que je veux secourir est en fait celui qui me sauvera.

Cette idée me poursuivait. Très vite, en 1962, j’introduisis au collège,

à mes cours de religion, des personnes handicapées.

—Aujourd’hui, il n’y a plus guère de vocations dans la Com pagnie,

du moins dans nos pays d’Occident. Cela vous attriste, vous inquiète ?

—Oui, j’en suis triste. Et en même temps, cela me dépasse tellement

que je ne me sens pas capable de répondre à ce problème,

si ce n’est de prier, d’en souffrir et d’aimer plus. On voit autour

de nous des mouvements spirituels où beaucoup de jeunes s’en-

45


« Que tout s’arrange »

gagent. Je ne peux que m’en réjouir. Mais je me demande parfois

où est la place des pauvres au milieu d’eux ? Où est la place de

celui qui dérange, de l’étranger, du blessé, du prisonnier ?

Les jésuites vivent trop dans leurs sécurités, ils ne sont pas

assez interpellants. Certains de mes frères vivent cependant des

expériences bouleversantes, mais chacun de son côté. Nous les

admirons sans toujours bien les connaître. Il y a un nouveau visage

de la Compagnie dans son option préférentielle pour les

pauvres. Cela change tout et nous ramène aux intuitions premières

: oser aller très loin dans l’annonce de l’Évangile et dans

la recherche de voies nouvelles, mais sans perdre le contact avec

les pauvres. Les premiers jésuites envoyés comme théologiens

au Concile de Trente logeaient dans les hospices pour les

pauvres.

Regards sur Dieu et son Christ

—Pour vous, membre de la « Compagnie de Jésus », qui est-il,

Jésus ?

— Il y a deux dimensions : une dimension personnelle, affective

: j’ai appris à prier, j’ai fait ma première communion, j’ai

eu ma vocation à 14 ans, j’ai aimé Jésus, je l’ai fait connaître.

Cependant, il est plus qu’une image de mon enfance, de mon

adolescence. Il a une dimension cosmique. Il est la vie. Il a dit

lui-même : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. » Jésus, c’est la

vie. Il est Amour. Il est Présence au cœur des situations douloureuses

: ce pauvre, c’est Jésus. L’Église et Jésus, c’est tout un,

comme disait Jeanne d’Arc. L’Église, c’est Jésus qui continue.

Je voudrais mourir en ayant sur mon cœur la croix de Jésus :

« Seigneur, je sais que tu as été tout pour moi et que j’ai voulu

être tout pour toi. Tu m’as aimé, tu m’as choisi, tu m’as guidé. »

De Jésus, on n’en parlera jamais assez, comme on ne parle jamais

assez des vraies réalités, des plus pures, des plus belles, des plus

46


« Que tout s’arrange »

sacrées. Je peux en parler comme celui qui m’a séduit, qui m’a

attiré.

—Et la résurrection ?

—Oui, Jésus est ressuscité. Mais il n’est ressuscité que parce

qu’il est mort sur la croix et parce qu’il l’a portée. Pour moi, le

Christ en croix n’a pas de sens s’il n’est pas ressuscité. Quand on

le montre en croix, je ne m’attarde pas à son sang, à ses larmes.

Il n’est sur la croix que pour être vivant éternellement.

—Mais la croix est le lieu où il rencontre l’humanité. Le Chemin

de croix que vous vivez à Lourdes n’est-il pas le moment le plus fort de

votre pèlerinage ?

—C’est vrai. Le Chemin de croix, c’est un peu comme dans

un amour, le partage de moments privilégiés : « Tu te souviens

quand nous étions fiancés… Tu te souviens quand nous avons

eu cette expérience en montagne… Tu te souviens, dit Jésus, de

tout ce que j’ai fait pour toi, tu te souviens de ce sang versé. » À

la troisième station, on a envie de dire : « Mais pourquoi tombet-il

? Qu’il se tienne debout. » Je sais bien qu’à ce moment-là,

Jésus me voyait déjà.

Cela n’aurait pas de sens d’être un spectateur. Je ne peux être

qu’un artisan, un porteur, un Simon de Cyrène. Comme j’aime

mon ami Frédéric, légèrement handicapé mental, à qui je demandais

au début du Chemin de croix, lui qui portait ses deux

sacs et son thermos : « Qui vas-tu être pendant le Chemin de

croix ? Simon de Cyrène ? » Et il m’a répondu : « Jésus. » Qu’il

était beau, Jésus, en Frédéric !

—Et Dieu ?

—Dieu est pour moi un Père. Je ne peux pas un instant me

séparer de cette réalité. Il n’est pas le Dieu créateur qui est devenu

Père. Il est le Père qui a créé. Ce qu’il a voulu de toute éternité,

c’est son Fils, son unique et parce qu’il aimait vraiment son Fils,

47


« Que tout s’arrange »

il l’a multiplié et il a voulu l’humanité. Il a invité les hommes à

entrer dans son aventure.

—« Baptisez-les au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit »,

c’est la Trinité…

– J’aime la fête liturgique de la Trinité. C’est une très belle fête

parce qu’elle est mystérieuse. À Noël, on voit un bébé dans la

crèche. À Pâques, on regarde le Christ sur la croix ou dans sa résurrection.

À la fête de la Trinité, rien n’est visible, rien n’est tangible,

mais on vit un essentiel. Il s’agit d’une relation. Le cœur

de Dieu Trinité, c’est la relation. Il y a relation entre le Père et le

Fils par l’Esprit. Chaque fois que nous avons eu une relation un

peu privilégiée avec un vieillard, un petit enfant dans son berceau,

un malade, un pauvre dans la rue, n’importe qui, nous

sommes heureux, nous sommes au cœur de Dieu.

—Dieu ne disparaît-il pas du paysage de notre société ?

—J’en pleurerais. Et quand je regarde la foule dans le métro,

par exemple, j’ai l’impression d’avoir la mission non d’annoncer

Jésus Christ, mais de les regarder tous avec le regard de Jésus. Tous

les soirs, après la messe à la Voisine, je sors et je salue mes amis

pakistanais qui lavent les voitures dans le garage d’en face. Ils me

connaissent. Ils sont venus en Belgique pour tâcher de vivre

mieux qu’au Pakistan. Je sens dans leur regard beaucoup d’amour

et ils sentent la même chose chez moi. Qu’est-ce que Dieu Père ?

Ce n’est pas Dieu qui aime certains hommes d’une façon et les

autres autrement. Il aime chacun comme un père regarde chacun

de ses enfants.

48


Vie spirituelle

« Que tout s’arrange »

Quelle est plus concrètement votre manière de prier ?

—Je vis très fort de l’Eucharistie. Je crois que ma prière est eucharistie.

Si je m’arrête pendant une demi-heure, une heure, je

prie sous le mode eucharistique. Et qu’est-ce que le mode eucharistique

? C’est Jésus qui prend le pain, le bénit ; il prend ma vie,

la bénit. Le pain consacré, c’est Lui ; ma vie est en Lui. Je deviens

un peu Lui à la communion.

Toute eucharistie est pour moi ce mouvement permanent :

on part des larmes des hommes pour en faire le sourire de Dieu.

Sortant de l’eucharistie, nous sommes la tendresse de Dieu.

L’eucharistie ne peut nous refermer sur nous-mêmes. Elle est toujours

passage. Dieu passe en l’homme et l’homme passe en Dieu.

C’est vraiment là ma spiritualité. Ce qui a été vrai dans l’eucharistie

de la terre reste vrai éternellement.

—Le sacrement de pénitence, de réconciliation, a donc beaucoup

d’importance pour vous ?

—Il nous faut retrouver ces temps privilégiés où nous pouvons

nous arrêter et recevoir le pardon. C’est ce que je fais assez

souvent avec un frère, un compagnon… Nous nous arrêtons un

quart d’heure, une demi-heure, nous parlons et la rencontre se

termine par un pardon réciproque. Un pauvre demande du

pain… Le chrétien doit demander le pardon. Et à travers cette demande,

l’amour de Dieu se déverse.

—Vous avez toujours au doigt un dizainier (dix grains de chapelet,

n.d.e.). Vous dites souvent le chapelet ou est-ce décoratif ?

—Cela date de 1974. Je voulais porter dans la prière quelqu’un

de très malade qui est mort peu après. Depuis lors, je n’ai

plus jamais lâché mon dizainier, fait avant tout pour porter avec

Marie les malades et ceux qui sont en agonie.

49


« Que tout s’arrange »

Je ne parviens jamais à bien le dire. Je suis toujours occupé à

tâcher de le dire. Donc aujourd’hui, troisième essai parce que

j’en ai déjà dit deux ce matin. Dans mon lit, le matin et le soir,

je suis vraiment comme l’enfant de Péguy mêlant les paters et les

aves, ne sachant par où commencer…

La communion des saints est quelque chose de grand. C’est

un mystérieux échange entre les êtres. Quelqu’un là-bas s’offre

pour quelqu’un ici. Quelqu’un qui souffre partage avec celui qui

cherche. C’est un partage non seulement des mérites, mais des

grâces.

—Et dans tout cela, vous arrive-t-il parfois de lire la parole de Dieu,

la Bible ?

—Dans ma spiritualité d’enfant, quand j’avais mon gros missel

reçu pour ma première communion, je m’accrochais toujours

à deux choses : la vie des saints et les textes d’évangile. Ma messe

se résumait à cela. Actuellement, toutes mes journées commencent

par la méditation des textes de l’Écriture, ceux du jour ou

du dimanche. La Bible est très importante pour moi. Je trouve

dans saint Paul, dans l’Évangile de saint Jean… la nourriture de

ma journée.

La famille du jésuite

—Et comme jésuite, avez-vous oublié votre famille ? A-t-elle encore

de l’importance pour vous ?

—Entrant au noviciat, c’était le grand déchirement. Jésus seul

pouvait compenser cette séparation. Depuis lors, je me suis rendu

compte qu’aimer une famille, c’était la porter dans ses joies et dans

ses peines. Plus la famille s’étend, plus ses joies et ses peines sont

grandes. Je me sens proche d’elle à travers tout ce qu’elle vit. J’ai

beaucoup reçu sur les plans matériel et affectif. Je jouis, je crois,

d’un certain équilibre qui fait du bien. Je suis riche d’un réseau de

50


« Que tout s’arrange »

parents, d’amis, de personnes que j’ai rencontrées qui m’ont aidé

et que j’ai aidés… D’où, sans doute, ma sérénité.

—Et dans votre famille, les mariages sont des moments importants

où vous êtes fort présent…

—Oui, essentiellement à la partie spirituelle. Moins au repas

qui suit. Ce que j’aime, c’est de préparer le mariage, d’insérer

cette préparation dans l’histoire des deux jeunes. Un garçon et

une fille qui ont le cœur pris viennent me demander : Voulezvous

bien bénir notre mariage ? Je leur dis : Oui, à condition que

l’on fasse un chemin ensemble. Je recherche tout ce que je peux

donner à un jeune couple pour que le jour de leurs noces soit un

jour de foi et de joie.

—Les funérailles sont aussi un moment important pour les familles…

— À ce moment-là, on a besoin d’être ensemble, et je suis

là, avec eux, comme je peux. Ce qu’on a vécu ensemble, on ne

pourra l’oublier. Ma famille, ce sont tous ceux avec qui j’ai pleuré

et espéré.

—Vous faites partie d’un milieu aisé que vous continuez à beaucoup

fréquenter…

—Je suis ce que je suis. Je ne me suis pas séparé de mon milieu.

Heureusement, il y a eu et il y a toujours la présence de mes

amis handicapés. Autrement, j’aurais peut-être été trop l’homme

d’un milieu. J’ai l’impression que je ne peux pas perdre du temps

à critiquer ce que j’ai reçu, ce qui m’a construit.

J’ai vécu dans une famille aisée, mais qui a connu de grandes

épreuves. Je suis né en 1925, à Louvain, ville qui se reconstruisait.

À 14 ans, la guerre recommençait. Mon père était un volontaire

de guerre de 1914. Ma mère a été très longtemps malade, presque

infirme. Au cœur même d’une certaine abondance, nous vivions

une grande souffrance. Maman a été en hôpital psychiatrique,

51


« Que tout s’arrange »

tout à fait par erreur. On cherchait pourquoi elle tombait dans la

rue. On la croyait épileptique. Enfin, on a découvert sa tumeur

au cerveau. Ce fut un long chemin… Notre-Dame de Lourdes a

joué une part importante. Elle a guéri maman en 1937. Sa plaie

s’est refermée. Elle a encore vécu vingt-cinq ans. Dans mon cœur

d’enfant, j’ai souvent redit : « Notre Dame de Lourdes, je vous remercie

d’avoir guéri maman. » C’était vraiment mon histoire.

Ma famille m’a transmis un sens social, un sens du respect des

autres, des personnes âgées notamment (je me souviens de maman

me faisant une remarque parce que je m’étais moqué d’une personne

âgée). Mon père était très social à sa façon. Notaire et nanti,

il aimait passer du temps dans des maisons simples, rencontrer les

gens…

—Mais toute votre histoire personnelle, votre vocation jésuite, votre

présence à l’Arche, qu’apporte-t-elle à ce milieu ? Quel est le message

dont vous êtes porteur ?

—Trop souvent dans les milieux privilégiés, les gens se recroquevillent

et s’enferment dans un certain intégrisme. Il est vrai

que grâce à mon éducation, ma façon de vivre, je retrouve les

gens de mon milieu comme ils sont, mais, en même temps, mes

choix de vie, mon allégresse d’avoir des amis handicapés qui me

portent, qui me sauvent, dérangent et éclairent ce milieu. N’estce

pas ma vocation d’accepter de ne pas être un grand génie qui

change le monde et les personnes, mais une petite goutte d’humilité

et de tendresse qui illumine la vie ?

Confidences

—Dans une vie comme la vôtre, quel est le plus dur ?

—C’est de ne pas être à la hauteur de ce que je reçois, de ce

que je suis, qui m’est donné, que Dieu m’a donné. Mon égoïsme,

ma vanité. Le mal que j’ai fait me rend triste. Mais la vraie souf-

52


« Que tout s’arrange »

france, c’est de ne pas assez accueillir l’autre. J’ai le défaut de parler

trop et de ne pas assez écouter.

—Avez-vous déjà été amené à donner un pardon important ?

—Oui ! J’ai vécu trois années très dures. Je n’ai aucun reproche

à faire à personne, mais cela a été très dur. Je me suis

même dit : Comment est-ce que je tiens encore debout avec ce

que je vis ? Il y avait, je pense, la présence du démon, la présence

du Malin. Dans tout ce que j’ai fait de grand, de valable, d’important,

il était là. Ces longs mois ont pourtant été féconds, car

toute souffrance est féconde.

J’ai eu la grâce du pardon, à Paray-le-Monial, après avoir été

prier chez les frères anglicans. Nous avions un grand rassemblement

de l’Arche. Tous les matins, on priait avec les Indiens, les

Anglicans, les Orthodoxes, mais en différents lieux. J’ai dit à Jean

Vanier : après avoir prié ce matin ici, j’ai pu mettre dans le cœur

de Jésus toutes les amertumes que j’ai eues, principalement celles

venant de mes amis, de mes proches.

—C’est finalement la prière qui vous a permis de faire ce pas ?

—C’est la communion eucharistique. L’eucharistie pour moi,

c’est tout. Elle est mon mode de prière : me laisser instruire par

Jésus pour me laisser fortifier par lui, habiter par lui et pour pouvoir

ensuite le partager aux autres. »


Jean Vanier et le père Thomas

Quelques rencontres

« Y aurait-il l’une ou l’autre personnalité que vous aimeriez évoquer,

de qui vous pouvez dire : « Ma vie ne serait pas ce qu’elle est si je

ne l’avais pas rencontrée »?

—Jean Vanier et le père Thomas.

Jean Vanier a été ma découverte d’un certain mois de mai

1972 à Banneux. Nous nous sommes rencontrés et quelque

chose a commencé. Il m’a simplement dit : « Voulez-vous travailler

avec moi ? » C’est tout. J’ai dit oui. J’ai participé à un camp

de vacances de l’Arche. Pendant un an, ce furent des fiançailles

et puis le mariage.

Jean Vanier a une vision du monde extraordinaire, c’est un

prophète. Sa façon de parler, de regarder n’a pas changé, depuis

trente ans qu’il s’est engagé. Elle est toujours nouvelle et ancienne.

Il ne se répète pas, il présente les mêmes choses autrement

parce que la vie paraît changer. Il ne cesse de découvrir la valeur

de la personne blessée, la personne diminuée. Pour lui, elle est

prophétique par ses dons, qui sont de l’ordre du cœur, de la spontanéité,

de l’affection.

—Et le père Thomas*, qui est-il ?

—Le père Thomas Philippe, dominicain, avait pour moi une

grande affection. J’ai gardé quelques textes où il me le dit. Au

début de l’Arche-Belgique, en effet, quand je commençais ma relation

avec l’Arche de France et que je participais à une fédéra-

* Le père Thomas est celui qui a permis l’éclosion de la vocation de Jean Vanier.

Durant des années, il a habité à Trosly, lieu où est née l’Arche. Il y recevait les

assistants comme directeur spirituel et comme conseiller…

55


« Que tout s’arrange »

tion, sans en faire encore partie, le père Thomas sentait en moi

des résonances et des consonances qui l’apaisaient et le réjouissaient.

Je verrais plutôt Jean Vanier dans la catégorie « œcuménique

» et le père Thomas dans la catégorie « catholique ».

– Y a-t-il d’autres personnalités ?

— L’ancien supérieur général de la Compagnie, le père

Pedro Arrupe, m’a conquis, lui aussi. Il nous a apporté une vision

nouvelle de la Compagnie.

Pour moi comme pour beaucoup de jésuites, il a été une lumière

au bout d’un tunnel. Son successeur, le père Kolvenbach,

a toute mon admiration, car il continue le père Arrupe.

Il y a encore Denis, ce grand handicapé moteur cérébral. Nous

en avons déjà parlé. Il reste pour moi un maître. Non à cause de

ce qu’il a dit mais par ce qu’il a été. Il m’accompagnait souvent

lors de retraites de jeunes.

Ce n’était pas un garçon avec qui je traitais de grands problèmes.

Il n’était pas capable de les porter. Mais c’était vraiment

l’homme des situations difficiles. Il parvenait à découvrir ce que

j’appellerais l’esprit d’Évangile, une certaine tendresse.

Il assumait les limites d’un handicap très grand, puisqu’il

était infirme moteur cérébral, mais sa vie spirituelle éclatait. Il

vivait avec Jésus. Il aimait dire : « Oh Père, c’est beau comme à

Lourdes. » Il ne critiquait pas, il souffrait de porter son corps,

mais c’était peu de chose par rapport aux joies qu’il a vécues. Un

jour, il m’a dit : « Tu sais Père, quand on est ensemble, on est heureux.

» C’est sa façon à lui de dire : « J’ai besoin de toi, et je sens

que tu as besoin de moi. » Il ne pouvait pas formuler grandement

les choses, mais son histoire est très belle.

Quelles sont les figures de sainteté qui vous ont plus marqué ?

—Toutes les semaines, on allait chez ma grand-mère (elle est

morte quand j’avais 5 ans). On y feuilletait des brochures très

simples dont seule la première page comportait une image : saint

56


« Que tout s’arrange »

Hubert, sainte Cécile, sainte Agnès, saint Tarcisius, saint

Antoine… Je n’étais pas capable de lire, mais ils ont influencé

mon enfance. Mes saints préférés ? Sainte Thérèse, sainte

Bernadette, saint Ignace, saint Jean Berchmans. Les saints jésuites

ont pour moi beaucoup d’importance. Ainsi Pierre Claver,

l’esclave des esclaves. Je l’ai vraiment prié avec dévotion… Les

saints, pour moi, c’est l’Église. Il n’y a pas d’Église en dehors des

saints. Ce sont les saints qui lui donnent son visage.

Si l’Église est bien souvent mal perçue, c’est parce que les

saints sont peu connus. Et s’ils sont peu connus, c’est parce que

les chrétiens n’ont pas le courage de les rencontrer. Ils craignent

d’être dérangés : « Tu comprends, c’est un saint, comment veuxtu

que je sois comme le père Damien. »

—Pouvez-vous évoquer ce qui peut l’être à propos de vos contacts

avec la famille royale ?

—Par tradition, par fidélité, je suis très attaché à la famille

royale. Durant ma jeunesse, le roi Léopold III avait pour moi une

valeur symbolique extraordinaire. Je portais son insigne sur ma

cravate pendant la guerre. J’ai connu les enfants du roi Albert II

à Saint-Michel. Je les ai préparés à leur communion. J’ai rencontré

personnellement le roi Baudouin.

Un jour que nous étions à table au Palais de Laeken,

Baudouin, Fabiola et moi, le roi m’a demandé : « Père, parleznous

de votre cheminement spirituel. » Je ne sais plus ce que j’ai

mangé ni ce qui s’est passé. Je sais seulement que j’ai partagé ma

vie comme rarement j’ai pu le faire ailleurs. Je retrouvais dans

notre souverain l’homme épris de la valeur de la personne et de

son potentiel humain et spirituel, dépouillé de tout préjugé, ouvert

à ceux qu’il rencontrait parce qu’il était habité d’une présence.

Quand je les ai quittés, j’ai retrouvé ma petite voiture devant

le palais. En me voyant partir, le Roi est resté sur le perron et il

m’a salué de la main jusqu’à ce que ma voiture disparaisse de sa

57


« Que tout s’arrange »

vue. Cela a changé ma façon de dire au revoir. Hier encore, je

voyais un ami qui partait. Je suis resté dans la rue à le saluer

jusqu’à ce qu’il ait tourné au coin.

Pour moi, le roi Baudouin est un homme qui a donné sa vie

à une cause : que les Belges se rencontrent, s’aiment, se découvrent

dans leurs différences personnelles et culturelles. En outre,

il avait à cœur l’épanouissement des personnes handicapées.

—Et il connaissait le Toit…

—Un jour, la Reine Fabiola est venue. Une journée extraordinaire

!

D’abord, on avait voulu garder cette visite incognito. On avait

annoncé la venue de la mère de Jean Vanier. C’est pour cela que

l’on avait remis le salon et la maison en ordre. Et puis, j’ai expliqué

à tous que ce n’était pas Madame Vanier, mais la Reine. La

bonne Marie-Thérèse n’avait pas compris. Elle se penche vers la

Reine et dit : « Bonjour, Madame Vanier. » Je m’exclame : « Marie-

Thérèse, c’est la Reine ! — Bonjour, Madame la Reine. » La Reine

a vécu chez nous des moments extraordinaires. Charlie était là

aussi. Je le présente : « Madame, voilà Charlie qui rentre de son

travail. » À ce garçon qui avait été en prison, elle demande : « Mais

bonsoir, Monsieur Charlie, où travaillez-vous ? » Il lui répond :

« À Laeken, près de la Maison Communale. — Mais, dit la Reine,

c’est tout près de chez nous ! » Et Charlie : « Mais où est-ce que

vous habitez, vous ? » On a vécu des moments de rires…

J’aime la famille royale parce qu’elle est signe d’unité, de cohésion.

Elle est garante de valeurs importantes. Si nous n’avions

plus de roi et de reine, il y aurait des cassures.

—Et vous croyez encore à l’unité de la Belgique ?

—J’y crois vraiment. Nous devrions tous nous donner la

peine d’aimer la Belgique, de croire à son unité, de poser des actes

de rencontre, mais peut-être aussi de demander pardon. Nos

deux cultures sont complémentaires. Plus on en pousse une, plus

58


« Que tout s’arrange »

on abîme le tout. Nous partageons une histoire, un passé, des valeurs

essentielles qui réclament notre unité. La Belgique a été

bâtie par des Flamands et des Wallons. Aujourd’hui, les Flamands

sont d’un côté et les Wallons, de l’autre. Comment résoudre le

problème ? En se parlant, en s’appréciant, en se découvrant, en

posant des gestes de compréhension.

*

—Un mot de conclusion ?

—Je veux seulement dire ceci : pour moi, ce que je viens de

dire est bouleversant, un peu épuisant. En quelques heures, relire

toute ma vie ! Seul, je n’arriverais pas à le faire. Il y a une fraternité,

une amitié entre nous, une situation de compagnons de

Jésus qui me réjouit. Tout ce que je vis, c’est la Parole de Dieu qui

s’accomplit ; c’est au-delà de moi. Je ne me sens ni grandi, ni humilié,

mais comme écrasé de tout ce que le Seigneur a fait pour

moi et tout ce que je n’ai pas assez fait pour les autres et pour Lui.

Prions pour « que tout s’arrange ». »

Septembre 1999


Deuxième partie

Il fera beau demain


I. Avec eux

Mobile, immobile…

Il y a ceux qui peuvent marcher. Il y a ceux qui n’ont jamais

pu marcher. Il y a ceux qui ont beaucoup marché. Il y a ceux qui

ne marcheront plus.

Aussi longtemps que nos jambes nous portent, nous oublions

la souffrance de ceux qui dépendent tous les jours d’une canne,

d’une voiturette, d’un bras secourable. Nous devons savoir que

tôt ou tard, nous aurons à connaître cette expérience, l’épreuve

de la dépendance, de la position assise ou couchée, d’où nous levons

les yeux vers celui qui nous parle… où nous nous sentons

regardés, rejetés, parfois même oubliés.

À Lourdes, les pèlerins vivent très fort ce contraste entre les

valides et les moins valides. Nous marchons beaucoup. Nous

courons de réunion en rendez-vous, de célébration en rassemblement.

Mais il y a autour de nous, tout ce monde de personnes

blessées, paralysées, immobilisées qui nous rappellent un essentiel

qu’il ne faut pas manquer. Nos existences citadines sont trop

souvent polluées par la course au temps : ne pas rater le métro,

ne pas arriver en retard au travail…

La marche est un don de Dieu à l’homme pour qu’il puisse

choisir sa route et aller vers celui qu’il aime. Les premiers pas d’un

enfant resteront toujours gravés dans le cœur des parents, mais

quel prix y a-t-il mis ! Que de chutes n’a-t-il faites !

Il est important de savoir pourquoi nous marchons, avec qui

nous marchons et pour qui nous marchons. Sainte Thérèse de

63


« Que tout s’arrange »

l’Enfant-Jésus, au déclin de sa vie, se traînait le long des couloirs

de son carmel et on lui demandait :

—Pourquoi vous fatiguer ainsi, ma sœur ?

Elle répondait :

—Je marche pour un missionnaire.

Que nous soyons couchés ou debout, que nous marchions

ou que nous nous laissions porter ou conduire, n’oublions pas

que tout déplacement se veut chemin d’amour, route d’amitié.

Même assis au volant de notre voiture, attendant patiemment

dans une file qui n’en finit pas, nous ne sommes jamais seuls. Il

y a tout un monde en marche, une Église en marche, tout un

peuple marchant vers sa libération, marchant vers sa grandeur

et sa beauté d’homme libre.

Le monde exige cette communion, au cœur de la plus belle

démarche qu’il nous est demandé de faire : « Aller vers l’autre,

aller vers les autres. «


Ma faiblesse et ma force

Qui d’entre nous aime être faible, être allongé sur un lit, dans

une situation de dépendance, de fragilité, de fatigue ? Qui aime

d’être dépassé par les autres ou tout simplement « remis à sa

place » parce que les autres sont plus forts ? C’est pourtant ce chemin

que Dieu a choisi. Saint Paul ne l’a-t-il pas écrit aux

Philippiens : « Le Christ Jésus, lui qui était dans la condition de

Dieu, n’a pas jugé bon de revendiquer son droit d’être traité à

l’égal de Dieu ; mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant

la condition de serviteur… Il s’est abaissé lui-même en devenant

obéissant jusqu’à mourir et à mourir sur une croix !»

Cette épître que nous connaissons bien, nous ne pouvons pas

dire qu’elle nous soit particulièrement chère. De temps à autre,

elle surgit, sous nos yeux, mais nous ne désirons pas du tout nous

y habituer. Nous ne souhaitons pas qu’elle devienne notre nourriture

quotidienne. Nous préférons une certaine puissance, une

réelle efficacité. Servir, telle est notre volonté, mais à condition

que cela nous rapporte aussi et que nous puissions à notre tour

mener, donner, partager. Et pourtant, n’est-ce pas souvent quand

nous avons été petits et pauvres que nous avons touché les

cœurs ? N’est-ce pas dans une certaine humiliation, dans un

échec, que nous sommes arrivés à la vraie relation, à la qualité

de la rencontre du cœur ? Combien ne connaissons-nous pas de

parents d’enfants handicapés qui vivent douloureusement pareille

situation et qui cependant reconnaissent que sans ces enfants

il manquerait quelque chose à leur bonheur !

Trop souvent nous cherchons la réussite, mais nous oublions

qu’elle crée la séparation. Nous cherchons l’efficacité, mais nous

65


« Que tout s’arrange »

ne remarquons pas les murs qu’elle élève autour de nous, les faiblesses

qu’elle cache, les leurres d’une fausse approche de la vérité.

Jésus nous recommande dans l’Évangile : « Soyez comme des

enfants. » L’enfant n’a rien de puissant ni d’efficace. C’est en sa

faiblesse que consiste sa force.

Bienheureux les petits et les faibles ! Seigneur, s’il me faut rester

couché, donne-moi la grâce d’en apprécier la béatitude. Si je

rencontre une personne alitée, accorde-moi la grâce de m’agenouiller

près d’elle pour arriver à sa hauteur et me retrouver dans

sa dépendance. Couché, assis, debout, peu m’importe, si mon

cœur est assez humble pour admirer, assez pauvre pour recevoir,

assez faible pour accepter d’être sauvé.


Souper entre amis…

C’est beau, ce que je viens de vivre ce soir ! J’ai été invité à souper

par Michel et Jehanne qui se sont mariés il y a dix-huit mois

déjà. Lui va avoir 47 ans, elle, 45. Ils cheminent ensemble et leur

mariage a été une des plus belles cérémonies que nous ayons vécues

au foyer du Toit.

Ce qui m’a le plus touché, c’est de voir avec quel soin ils avaient

préparé ce repas. Comme ils sont : tout simplement. On a commencé

par la prière. Michel a d’abord allumé une bougie avec peine.

Ensuite, nous nous sommes donné la main. Nous avons dit ensemble

la prière de leur cœur, le Notre Père. C’était beau, simple, et

vrai. On ne le dira jamais assez : ceux qui semblent avoir le moins

reçu sont destinés à donner davantage. Ceux que l’on croirait être

moins riches se révèlent être la source d’eau vive. Nous avons tellement

cru que c’était la puissance qui allait donner la joie, que

c’était la force qui allait donner la sécurité ! Nous découvrons qu’il

n’est qu’un seul chemin : celui d’aimer. Nous avons passé cette

heure à table, heureux ensemble autour de ce rôti. Il y avait des chicons

chauds pour elle et moi, et en salade froide pour lui qui ne les

aime pas autrement.

Et à la fin de notre soirée, on s’est encore donné la main autour

de la table pour remercier Notre Dame qui a tellement bien

mené ce chemin pour leur couple et qui fait en sorte que partout

où ils passent, un certain rayonnement se dégage.

Merci, Seigneur, pour l’amour de ces amis qui est à l’aune de

l’amour des hommes que tu as créés à ton image. Tu sais mieux que

moi tout ce qui se passe en eux, mais je sais que, grâce à toi, tout

concourt à une plus grande joie, car tu nous aimes.

67


Comme un tout petit

Aujourd’hui, il est une réalité à laquelle nul ne peut se soustraire.

Chacun se doit de la découvrir, de l’accepter selon ses dons

et ses possibilités : la certitude qu’un enfant est plus apte que

nous autres à connaître Dieu, à grandir dans sa découverte et son

amour.

Souvent les adultes mus par le don de leur intelligence, réduisent

la foi à ce mot merveilleux qui signifie « comprendre ».

Et, c’est vrai, la grâce de l’intelligence nous aide à mieux déchiffrer

les mystères de Dieu et les mystères de l’homme. Mais il y a

plus important que cela, il y a le fait « d’être pris », d’être saisi,

d’être séduit. Un petit enfant en ce domaine est notre maître.

Pour lui, il ne faut pas interpréter Dieu. Il lui suffit de savoir qu’Il

est là, d’ouvrir son cœur, de faire silence pour entendre Dieu qui

parle. Et Dieu se révèle à lui.

C’est la merveille du don de l’enfance auquel l’Évangile nous

appelle. Aujourd’hui, dans un monde où l’on se rend compte de

la fragilité des connaissances humaines, où l’on se trouve devant

des adolescents qui « ne savent » plus rien de la religion, de la foi ;

il faut tout construire, dès leur toute petite enfance. Il ne s’agit

pas de les faire évoluer dans un conte de fées. Il s’agit de leur révéler

que Dieu, bien autrement que l’enchanteur Merlin, est celui

qui est toujours là, qui leur parle et veut étendre tout son être à

ses créatures devenues ses enfants. Ils vont découvrir cela tous

les jours. Rien ne sera trop grand ni trop petit pour que Dieu puisse

leur parler au cœur de leur vie.

Comme me le disait une personne de grande expérience et

sagesse :

68


Avec eux

« Passé l’âge de cinq ans, tout est fait. L’enfant est comme déjà

formé. » Alors, devant un tout petit enfant, n’ayons pas peur de

nous mettre à genoux pour recevoir ce que lui seul peut nous

donner. « Soyez comme un enfant », a dit Jésus.


Le temps retrouvé

« J’aime mon âge ! » Cette phrase est riche de sens. Elle est de

Jérôme (du foyer de « La Ruche «), 27 ans, plein de dynamisme,

d’enthousiasme. Il a crié sa joie de vivre. En nous affirmant qu’il

aimait son âge, il voulait nous dire que chacun de nous se doit

d’aimer l’âge qu’il a et ne pas toujours rêver de celui qu’il a eu ou

de celui vers lequel il va.

Notre âge, que nous célébrons lors des anniversaires, peut

être à chaque fois une page que l’on tourne, une espérance qui

disparaît. Mais s’il se vit comme un livre que l’on ouvre ou un

matin qui se lève, alors notre âge est beau, car il est espérance.

Sans doute faudra-t-il un jour compter avec le poids de l’âge

et ses limites. Cela rentre dans les calculs que comporte une vie.

Mais si l’on regarde en arrière et qu’on y voit toutes les beautés,

tous les gestes de tendresse, tout ce qui s’est passé de merveilleux,

de pardons, d’espérance, de sourires et de paix, alors on doit se

dire que l’âge que l’on a est le plus beau des cadeaux parce qu’il

est fait de souvenirs et d’espoirs.

J’aime mon âge, c’est un peu comme dire : « J’aime Dieu qui

me le donne, j’aime ceux qui me font vivre, j’aime ceux qui

m’entourent, j’aime le trottoir sur lequel je marche, le ciel gris

ou bleu au-dessus de ma tête, la pluie fécondante, le soleil nous

illuminant, les hommes capables d’aimer mais réclamant encore

plus d’être aimés. »

J’aime mon âge, tout un programme où chacun peut se retrouver.

Car l’âge, plus qu’un nombre d’années, est toujours le prolongement

d’une histoire d’amour, celle qui m’a vu naître, celle qui

me laisse grandir, celle qui me fait croire à demain.

70


II. Visages

Tante Ghislaine

Elle était de nos amis. Elle nous observait et nous voulait du

bien. Quand notre foyer le Toit voulut acquérir la maison qui deviendra

« Cana », Tante Ghislaine nous aida.

Nous l’aimions bien sans tellement la connaître. Tout en elle

était fort, solide, raisonnable. Elle rappelait la sainte femme dont

parle le livre de la Sagesse.

Et voilà qu’un jour, elle vient me trouver. Avait-elle eu un

songe ? Que nenni ! Elle voulait nous offrir une maison !

Et voici ce qu’elle raconta :

« Il y a quelques semaines, le cardinal Suenens est venu célébrer,

en la chapelle Notre-Dame des Apôtres, la messe du samedi.

J’y étais. Ce fut très beau. À un moment, il a raconté l’histoire de

cette famille américaine dont la maison brûlait. Tous sont sortis

indemnes sauf un enfant, resté bloqué à l’étage.

Son papa lui crie :

—Jim, jette-toi par le balcon.

—Mais papa, je ne vois rien. Tout est plein de fumée.

—Jim, jette-toi. Moi, je te vois. »

Cette anecdote a touché le grand cœur de Tante Ghislaine.

Elle aime tant la paroisse et son pasteur, le père Jean Rabau. Elle

sent toute l’espérance que représente ce monde de nos frères et

sœurs dits handicapés. Elle croit à « L’Arche « ! L’histoire du cardinal

l’a émue et comme poussée. Elle a trouvé une maison. Elle

l’a visitée… « Cana », notre petit foyer va naître.

71


« Que tout s’arrange »

Tante Ghislaine s’affaire. Elle ne fait pas que donner. Elle se

donne. Elle quitte son bel et grand appartement du boulevard

Saint-Michel pour se retrouver dans deux chambres à « Cana ».

Elle l’a voulu. Elle l’a choisi ! Qu’elle est bonne, Tante Ghislaine !

Elle y demeurera près de deux ans. Mais un genou malade la

contraindra à vivre dans une maison sans escalier. Toutefois, elle

restera « de Cana », venant chaque semaine pour la messe et le

souper… toujours généreuse et fidèle.

Le Seigneur l’a rappelée. En quelques heures, elle s’en est

allée, sans prévenir personne, tant elle était prête à retrouver le

Seigneur qu’elle a tant aimé. Ses malades, ceux à qui elle portait

la communion, sa « Légion de Marie », la vie de sa paroisse,

« Cana », sa famille, tous ceux qu’elle portait, suivait, aimait à sa

façon, pourraient en témoigner. Sans discours, sans adieu, elle

est partie. Mais non, elle est avec nous pour toujours.

Sa foi était si grande qu’elle nous aide à traverser la mort.

Merci, Tante Ghislaine, de demeurer toujours celle qui a rencontré

son Seigneur, a risqué, a osé tout pour lui ; et aujourd’hui,

nous le fait rencontrer par ce passage dans la vie éternelle.


Institut de beauté…

Il m’est arrivé l’autre jour, un peu par hasard, je le confesse,

de pénétrer dans un « institut de beauté ». On ne m’avait pas prévenu.

Je me suis trouvé tout à coup face à l’une ou l’autre « apprentie

esthéticienne » et j’ai été assez ébloui. Elles occupaient

chacune une chambre, se préparant à un examen final qui non

seulement devait leur valoir un prix, mais devait aussi être pour

elles l’aube d’une carrière fulgurante. Épreuve au cours de laquelle

elles ne seraient pas rivales, mais bien au contraire, comme assurées

toutes de l’appui d’un jury.

Qu’elles étaient belles, les trois petites sœurs carmélites dans

leur infirmerie ! Oui, c’est d’elles qu’il s’agit. Et cet institut de

beauté où l’âme déborde tellement du corps, c’était ce dispensaire,

ce couvent béni. Tant aimées et choyées par leurs sœurs aînées,

elles sont le cœur de la maison qu’elles illuminent et réchauffent

de leur présence.

De plus en plus, j’en arrive à la conclusion que le temps que

l’on consacre avec joie et vérité aux malades, les assurant d’une

affection sincère, devient un temps où le corps se laisse lentement

envahir par une présence. C’est ce que j’ai lu sur le visage

de ces trois sœurs qui me parurent tout à coup tellement plus

belles que lorsque je les avais rencontrées au cours de causeries,

qui nous réunissaient de temps à autre. Elles étaient belles du regard

qu’elles portaient sur Dieu, mais encore plus du regard que

Dieu portait sur elles. Elles étaient comme transparentes par le

lent détachement de ce corps qui devenait une enveloppe desserrant

ses attaches pour que l’âme, le cœur puissent y rayonner

encore plus intensément.

73


« Que tout s’arrange »

Qu’elles étaient belles, mes petites sœurs du Carmel dont

chacune portait le nom de Marie. On pouvait deviner en elles

quelque chose de cette Mère merveilleuse qui enfanta Jésus et

qui reste jusqu’à la fin des temps la Mère de tous les hommes.

Je ne pensais pas qu’un jour, il me serait donné de pénétrer

dans pareil institut de beauté ! Comme ces infirmières, il faut

beaucoup prier pour ceux qui s’en vont ainsi lentement, il faut

les entourer. Il faut leur révéler qu’ils sont jusqu’au bout importants

pour nous, pour moi. Comme le soulignait une grande malade

: « Il est bon de sentir que l’on compte pour quelqu’un. »

Merci Seigneur de m’avoir permis si souvent, dans ma vie de

prêtre, de rencontrer tant de beauté et de bonté et ce, toujours,

à ton image.


Mon sac en cuir

J’ai un sac en cuir. Il vient de Paris. Il m’a été offert par un ami

ayant très bon goût. Mais les années passant et malgré tout le

soin que j’en ai pris, le cuir lentement blanchit, se fendille et je

suis tout étonné de le voir prendre un air vieillot alors que je le

trouvais si beau !

L’autre jour, dans le parloir d’une école, je considérais

quelque collier ou bracelet confectionné par des enfants, un assemblage

de perles ; elles aussi, avec le temps, avaient perdu de

leur superbe et la beauté du « bijou » s’en trouvait affectée.

Vieillir, c’est s’étioler, perdre de sa fraîcheur. Cependant, qu’y

a-t-il de plus beau que de visiter un home de vieillards et d’y amener

des enfants, des tout petits ? On voit se détendre les rides de

tous les visages, les crispations s’atténuer. La maison a changé !

Merveille ! que ces rencontres où tout est donné et partagé.

Chaque année, il est un temps où tout bourgeonne, au printemps

; et un autre où tout décline, en automne. Et pourtant, de

ces deux saisons, laquelle est la plus belle ? Celle de la jeune pousse

fraîche ou celle de la feuille aux reflets rutilants ? L’une comme

l’autre, en tout cas, nous délivrent ce message : la vie peut toujours

être belle, à condition de l’accueillir comme elle est, de ne

pas rêver au printemps quand l’automne arrive, mais de savoir

qu’au cœur de l’hiver, déjà un printemps se prépare. Pour éviter

de nous ternir, de nous faner, ne craignons pas d’employer ce

qu’il faut pour que chaque âge garde son éclat.

Il en est ainsi de mon sac, que j’ai confié à Marie-Louise pour

qu’elle lui rende son lustre d’antan ! C’est finalement cela, la vie :

employer un objet, mais le rajeunir, l’entretenir. Et si un jour il

75


« Que tout s’arrange »

casse ou ne peut plus nous servir, peut-être le garder comme souvenir

de celui qui nous l’a offert.


Vingt ans déjà !

Quel anniversaire ! Vingt ans ont sonné dans les cœurs de

tant d’amis et des habitants du foyer le Toit. Vingt ans déjà ! Nous

avons revécu tout simplement ce qu’au cours de la messe du 18

janvier 1971, jour de l’inauguration du foyer, le père Toussaint

a dit dans son homélie. C’était prophétique :

« Une maison qui reste pauvre est toujours une maison de

rencontre ; elle suppose, de la part de ceux qui y vivent, un cœur

universel… car l’universalité de ceux qui se rencontreront ici ne

se manifestera que s’ils sont conquis par le cœur de ceux qui savent

mettre à l’aise — ensemble — un noir et un blanc, un athée

et un croyant, une personne handicapée et une autre valide, les

jeunes et les adultes ou encore les personnes âgées.

« Tout cela est une grande grâce… pour vous aussi, car ce doit

être une joie de pouvoir porter ce qui nous est offert de la part

du Seigneur. Vraiment, c’est très beau, de la beauté de toutes les

choses qui commencent, des choses neuves, de toutes les choses

qui explosent… On est dans l’attente… La réussite est au

Seigneur, à travers cette médiation que nous sommes tous, dans

la mesure où nous consentons à prendre notre part du projet,

pour le Seigneur, que nous tâchons tous ensemble de servir au

mieux. »

Ensuite, ce fut la journée de la rencontre. Dès dix heures, ils

arrivèrent, se succédant les uns aux autres, nous assurant de leur

amitié, chantant leur reconnaissance, partageant la joie de leur

présence. Tout avait été préparé. La maison ornée, les tables bien

garnies. À l’étage, les panneaux avec des photos rappelant les visages

et les histoires du passé. Spectacle très émouvant !

77


« Que tout s’arrange »

La télévision fut aussi de la partie. Ils ont été très impressionnés,

parce qu’ils ont vu et senti… Des moments comme ceux-là

dépassent ce que l’on peut capter à l’aide d’une caméra. Il ne

s’agit plus de regarder : on est pris, on est dedans, on est avec.

Mais le soir, lors de l’eucharistie finale, la grâce nous a visités

par la présence de Christelle, orpheline âgée de trois ans, venue

conduite par des amis. La beauté de la messe et les chants mélodieux

eurent raison de sa toute jeune sensibilité. Elle a pleuré

d’abord. Mais très vite, pendant la première lecture, elle est venue

se blottir sur mes genoux et j’ai célébré la messe en la portant,

en l’étreignant, en la laissant s’agripper à moi, dans une intensité

de foi et de tendresse qui ne venait pas de mon cœur d’homme,

mais se voulait simplement traduction de l’amour de Dieu pour

les plus petits.

Cette eucharistie, célébrée avec elle, annonçait pour moi l’eucharistie

du salut du monde. Christelle était en même temps les

chrétiens séparés pour lesquels on priait, les schismes où d’aucuns

se fourvoyaient, la guerre et sa souffrance dans laquelle on venait

d’entrer. Christelle incarnait tout cela, car elle n’a pas cessé de

pleurer doucement, profondément. Ses sanglots rejoignaient, à

travers les cris de l’humanité, le cœur de Dieu qui nous a tant

aimés. C’est seulement à la fin de la messe qu’elle a trouvé sa paix,

qu’elle a pu repartir souriante et détendue, rayonnante de ce qu’elle

nous avait apporté.

Pareille journée, dans l’infinie générosité du cœur de Dieu,

nous a confirmé que ce qui a commencé n’a jamais été notre

œuvre, mais bien, avant tout, l’œuvre de Celui qui demande aux

hommes de bien vouloir travailler avec Lui. C’est tout. Pour cette

fidélité de Dieu et celle de tant d’amis présents ou absents, béni

sois-tu, Seigneur !


Les sœurs de l’Arche

On n’en parle pas. Jamais, dans les réunions, leur travail ne

figure à l’ordre du jour. Elles se mêlent aux assistants de tout âge.

Elles portent des responsabilités parfois très lourdes. Elles sont

précieuses entre toutes. Ce sont les religieuses qui collaborent

dans l’Arche.

Je voudrais proclamer, après tant d’années vécues avec elles,

le don qu’elles représentent. Si les personnes handicapées restent

au cœur de nos communautés comme un signe visible du choix

que Dieu a fait de se révéler dans les petits, les religieuses qui vivent

dans l’Arche, ont le don de nous faire découvrir qu’il faut

beaucoup de silence et d’effacement pour donner à chacun la

grâce de sa maturité. Dans l’Arche, elles se dépensent sans compter.

Elles sont parfois responsables et portent courageusement

nos foyers. Ces « petites sœurs » qui nous secondent sont indispensables.

À leur façon, elles défendent la qualité de l’être contre

la tentation de l’agir. Elles sauvent la valeur de la prière, au cœur

même des urgences à construire.

On ne pourra jamais assez les remercier de leur présence. Elles

ne sont pas mariées, alors que l’Arche grouille de bambins. Par

leur disponibilité, leur don total à Dieu, elles rendent cet esprit

de famille ouvert à tous et capable de s’étendre bien au-delà du

cercle de nos relations habituelles. Là où une sœur passe, l’amour

brise bien des barrières, dompte bien des peurs.

Merci, petites sœurs, pour ces années données, à travers tant

de difficultés : votre situation face à vos communautés, la peine

de vous sentir parfois mal comprises et jugées. C’est Jésus que

vous avez rencontré lorsque vous avez tout quitté pour Le suivre,

79


« Que tout s’arrange »

mais c’est Lui que vous retrouvez dans ces visages blessés, dans

tout ce monde nouveau qui devient vôtre. Grâce à Jésus, tout

change, prend un sens et se transfigure. Louées soyez-vous pour

ce don à l’Arche qui nous révèle qu’un cœur est capable d’aimer

toujours plus, à l’aune de cet amour que Dieu veut nous partager.


À bas l’uniforme…

Il est des barbes, il est des cheveux, il est des boucles d’oreille, il

est des jeans et des pantalons… Ils ne veulent pas être comme tout

le monde, ils ne veulent plus s’habiller comme leurs aînés. Alors ils

crient. Et leur cri, c’est le dernier cri, la mode !

Nous, nous serions tentés de les juger selon nos critères de

beauté, dans l’esprit de notre éducation traditionnelle. Nous aurions

envie de déclarer leur réaction comme étant nulle et non

avenue, irrecevable, tout au plus passable. Si chaque tignasse,

chaque jean délavé pouvait exprimer sa vérité…

Qui que tu sois dans ta différence, tu cries vers moi en vue

d’un rapprochement. Tu ne désires pas me ressembler, mais tu

voudrais entrer en communion avec ce qui en moi appartient

peut-être déjà au passé, à la vieillesse, à l’expérience, mais dont

tu sens toutefois la vérité.

Non, ton cri n’est pas révolte contre tout ce que je suis ou représente.

Il est appel au dialogue, à l’écoute, à l’entente :

« Nous, jeunes, nous sommes là et n’avons pas votre foi ; nous

n’avons pas connu la guerre, n’avons pas votre expérience de la

vie. Mais de grâce, acceptez-nous malgré nos différences, découvrez

qui nous sommes. Vous vous connaissez peut-être mieux

que nous qui traversons une crise d’identité, nous nous cherchons

encore… Aussi, à notre manière, nous nous tournons vers

vous pour vous appeler à l’aide. Répondez, faites-nous comprendre

que vous croyez en nous, que vous nous aimez, que vous

avez besoin de nous en vue d’échanger, de partager et même

pour nous remercier. »

81


Maman Denis n’est plus

Nous l’appelions « assistante permanente » à cause de sa chevelure

si bien coiffée. Qu’elle était belle ! Elle venait au Toit avec

son fils Denis. Ils ne pouvaient pas se séparer l’un de l’autre. Dès

sa naissance, le 9 octobre 1942, alors même que le médecin pensait

que ce bébé ne survivrait pas, elle s’est battue et a gagné. Sans

le savoir, elle a inventé… la couveuse : trois bouillottes dans un

berceau et le tour était joué ! Et Denis a vécu, grâce à ses soins

continuels. Aussi, quand Denis a débarqué au Toit, sa maman le

conduisait, et quand il repartait, « ils » s’en allaient. C’était ainsi,

il fallait les aimer comme ils étaient, merveilleusement unis, si

proches, tellement accrochés l’un à l’autre. C’était une grande

joie de les voir…

Maman Denis devint veuve dans la quatrième année de son

fils. Il a fallu lutter et tenir le coup à une époque où n’existait pas

l’aide sociale comme de nos jours. La situation d’une maman

ayant un enfant handicapé à charge était tragique. Sa première

voiturette, nous la surnommions « le tank ». Depuis, que de progrès

! Mais, dans son « tank » — qui acheva sa carrière comme

socle pour pots de fleurs dans le jardin — comme Denis a été heureux,

comme il a été choyé !

Maman Denis permettait que Denis soit de toutes les réunions,

de toutes les assemblées. Elle l’aimait tellement qu’on

se réjouissait de la voir heureuse parce que son fils était tout simplement

entouré. Elle a vaincu la peur que tant et tant de gens

ont eue à l’égard de la personne handicapée. Elle a été plus forte,

elle y a cru. Il y avait Denis, il y avait sa fille Josette, il y avait sa

maison, mais il y avait aussi son jardin. Son jardin n’était pas seu-

82


Visages

lement celui de Rocourt, où elle habitait, mais aussi celui du Toit

où quand arrivait le printemps, elle prenait son tournant. Elle

s’y sentait chez elle et y retrouvait ses racines, son équilibre. C’est

peut être là que sa foi s’est le plus merveilleusement révélée. Elle

était née pour faire grandir les fleurs, faire pousser les légumes,

pour obtenir de la moindre petite parcelle une espérance de vie,

mais aussi de la nourriture à partager. Fidèle à la création de Dieu,

elle l’entretenait, la perpétuait, elle y croyait. La foi, c’est se

convaincre que Dieu nous aime, nous guide et nous conduit.

Maman Denis croyait en Dieu. Elle Le voyait dans sa vie, car elle

croyait en la vie qu’elle recevait de Dieu. Si ses enfants lui ont été

si chers, si elle a tout fait pour eux, c’est parce qu’elle reconnaissait

en eux le don de Dieu.

Elle était vraiment la mère donnée à ses enfants, mais elle

était aussi la femme choisie par Dieu pour être sur terre, à l’image

de tant de femmes, celle qui porte, celle qui guide, celle qui tient

bon. Elle s’en est allée un vendredi soir, assise dans son fauteuil,

fatiguée de sa journée, mais en paix. Elle avait quatre-vingt-huit

ans. Au Toit nous ne l’avons jamais considérée comme une vieille

dame, elle était tellement disponible, jeune et enthousiaste que

nous pouvions toujours la regarder avec jeunesse. Vive Maman

Denis ! Vous restez des nôtres, « permanente » à jamais.


Le mendiant

Profitons des vacances… pour ouvrir nos quinquets !

Il est là ! tout brun de l’air qu’il prend ou de la crasse qu’il

garde.

Il est là ! tout hargneux des souffrances de la vie qu’il a peutêtre

causées et souvent reçues. C’est un vrai partage.

Il est là, au porche de l’église, agressif, réclamant davantage

quand on lui donne quelque chose.

Il est là, assis sur un banc, et quand il me voit, il détourne la

tête. À un autre, il demanderait quelque argent, trois ou quatre

cents francs pour lui permettre de louer une chambre. Il n’est pas

dupe des mensonges qu’il invente ! Accorda-t-on d’ailleurs jamais

du crédit à ses propos ?

Il est là, sur la route, alors que je voudrais l’aider et je sais que

je n’y arriverai pas.

Il est là, en travers de mon chemin, alors que je vais vers quelqu’un

d’autre et que je passe à côté, comme le prêtre de l’Évangile

devant l’homme blessé. Il est là, il me trouble. C’est peut-être finalement

son rôle, car chacun de nous a un rôle : aux uns… d’apporter

l’espérance, aux autres… de bousculer.

Il me dérange dans ma vision de la vie comme j’aime à la proclamer.

Rien en lui n’appelle à l’amour. Il n’y a donc pas beaucoup

d’amour autour de lui !

Tel est mon prochain. Mon prochain, c’est toujours celui qui

apporte le salut. Il est donc là pour me sauver. Passant près de lui,

je le regarde furtivement, il se dérobe. Nous nous sommes « rencontrés

». Puis s’éloignant, il me maudit sans doute, et moi, je

l’avoue, je voudrais commencer à l’aimer. Savoir que faire, savoir

84


Visages

que dire, surtout ne pas gaffer, ne pas heurter, ne pas mépriser :

« Seigneur éclaire-moi ! » Il m’a une fois de plus ouvert et les yeux

et le cœur. C’est peut-être cela, son rôle.

Qu’il reste pour moi celui à qui je dois plus, parce que je ne

lui ai rien donné.


L’abbé Pierre

Qu’il était beau, l’autre soir à la télévision, ce petit homme

barbu, usé, vibrant d’une passion inépuisable : celle de dire la vérité,

de crier contre l’injustice, d’appeler les hommes à reconnaître

les racines de leurs maux, les causes de leur tristesse.

L’abbé Pierre, cinquante ans après le fameux appel de l’hiver

54, était encore là sur la brèche. Il était venu pour dénoncer le

drame des sans-logis qui abîme tant de familles dans notre humanité.

Il était là pour condamner toute cette organisation inhumaine

qui transforme les possibilités de travail en rendement supérieur

et crée le chômage, qui tue et désespère tant d’hommes et

de femmes.

Il était là, osant attaquer les fausses valeurs, osant décrier le

traître qui abuse de la confusion, de l’équivoque, où notre monde

se débat.

Qu’il était beau, notre abbé Pierre, et comme on respirait en

l’entendant parler ! Il ne créait pas autour de lui la haine : il venait

en libérateur abattant les murs des prisons, rendant libres les opprimés

et ouvrant un monde nouveau à la justice. Elle était belle,

cette heure de télévision, avec une densité et une puissance de

suggestion extraordinaire. Il rappelait l’Évangile, Jésus condamnant

tous ceux qui, faux et traîtres dans leurs argumentations,

dans leurs manœuvres, spoliaient les plus faibles et les plus petits.

Oui, l’abbé Pierre a vraiment présenté le visage du Christ

quand il nous a rappelé combien il est important d’oser parler

86


Visages

comme il le fait, d’oser nous libérer de nous-mêmes, car nous

sommes trop timides pour le faire.

Tu nous as rappelé que tu seras toujours du côté de la justice

et que son testament, c’est à nous de le continuer : « choisir d’aimer

» et ne pas tolérer que quelque part près de moi, il y en ait

sans toit, sans pain, sans amour et amitié. Si tous les chrétiens

pouvaient être de cette trempe !

Merci d’être encore là !


Mot de môme !

Les mots d’enfants… sont d’une sagesse qui n’a pas fini de

nous en apprendre.

Farid est le quatrième enfant d’amis marocains tenant un magasin

de fruits et légumes exotiques.

Farid, quatre ans, a bien des jours de congé. Ainsi, l’autre jour,

le voyant un peu traîner, je lui dis : « Viens voir notre jardin. Il

est si beau, tu pourras y jouer. » À peine entré, Farid se sent chez

lui. Il va à gauche, à droite et apercevant quelques compagnons

jésuites attablés autour d’un bon repas, il leur dit : « Mais ici, il

n’y a que des papas !»

Merveille, y avions-nous songé ? Tous ces séminaristes autour

de la trentaine sont en âge d’être papa. Peut-être absorbés par

leurs études, ils n’y pensent pas. Plus tard, quand l’apostolat sera

davantage leur terrain d’action, ils porteront le don de cette

peine et le poids de ce sacrifice.

Mais, comme Farid l’a dit, en chacun de nous, il y a un papa

qui sommeille, à l’image de Dieu à la fois Père et Fils. Nous devons

assumer cette réalité : nous sentir aimés et faits pour aimer.

Heureux étions-nous d’être à cette table et de recevoir cette

parole prophétique nous révélant tout à coup que notre célibat

n’est pas un choix stérile, ni une solitude amère. Nous choisissons

cette voie pour mieux aimer et être plus disponible. Elle

n’est pas la plus facile, mais elle est nécessaire à l’amour.

Tant qu’il y aura sur cette terre des hommes et des femmes

capables d’aimer de cette façon, l’amour sera sauvé. Il ne faut pas

que tous le fassent, mais il faudra toujours des signataires de ce

manifeste de l’amour où on choisit d’être « papa ou maman au-

88


Visages

trement qu’un autre ». Ainsi nous découvrons le vrai cœur de

notre paternité.

Merci, jeune Farid, d’être venu nous apprendre, encore une

fois, bien des choses !


Le père Thomas

Quelle tristesse pour nous que d’apprendre la mort du père

dominicain Thomas Philippe, l’un des cofondateurs de l’Arche

avec Jean Vanier, dans les murs de la Communauté Saint-Jean

mise sur pied par son frère !

Malade depuis plusieurs mois, il y fut admirablement soigné.

Ce départ qui arrive à son heure et dont nous devons rendre

grâce à Dieu, nous interpelle. N’est-il pas bouleversant de penser

que ce 4 février à une heure du matin, il décéda dans sa petite

chambre, où une dernière fois encore, à minuit, il venait de célébrer

la messe en compagnie de son frère ?

Le père Thomas… comment résumer en quelques lignes, en

quelques pages ce qu’il a fait, ce qu’il a été, ce qu’il nous a donné ?

Lors de nos rencontres si bouleversantes et attachantes, à

Trosly ou ailleurs, il témoignait par son eucharistie, ses entretiens,

sa parole, son sourire, sa démarche un peu claudicante sous

son habit blanc de dominicain, de l’immense tendresse de Dieu

pour son peuple auquel il consacrait le meilleur de lui-même.

Comme professeur de philosophie, il avait côtoyé les plus

grands scientifiques. Il continuait de s’instruire, de lire, de réfléchir,

d’écrire. Mais avant tout, il était attentif à chacun. Sa capacité

d’écoute, malgré une oreille handicapée, était remarquable.

Toujours l’Esprit de Dieu était à l’œuvre, à travers nos balbutiements

comme à travers son inépuisable grâce de partage et

d’échange.

Je me souviens, avec émotion, de ces nombreuses fois où il

s’exclamait : « Comme vous dites ! », comme s’il voulait mettre

ainsi en valeur nos pauvres petits propos qu’il auréolait, par sa

90


Visages

parole et son attention dans la grâce de sa présence, d’une dimension

toute autre et combien plus profonde.

Le père Thomas, homme de Dieu, ami des hommes, et pleinement

homme était à la fois mystique et réaliste. Il est un petit

livre qui l’incarne si bien : Les desseins de Dieu sur l’homme. Sa lecture

nous révèle que ce qu’il y a de plus beau dans l’homme, c’est

son enfance et sa vieillesse.

C’est à ces deux âges que l’homme se trouve lui-même en plénitude.

Oui, c’est dans la connaissance de sa faiblesse que l’homme

trouve sa grandeur et sa force ! Qu’il était bon de l’entendre

ainsi s’exprimer dans ses homélies qui nous dépassaient tellement

!

On le comprenait beaucoup plus par tout son être que par

l’intelligence. Il n’empêche, le père Thomas était un grand intellectuel

qui a su parler au cœur des plus humbles. C’était en

même temps un pauvre qui a rencontré tout homme dans sa vérité

et dans sa recherche essentielle. Il est parti au terme d’une

vie bien remplie qui force dès aujourd’hui l’admiration, la reconnaissance

et un certain silence. Pour ce que vous avez été, père

Thomas, Dieu soit béni. Pour ce qui continuera par vous, Dieu

soit béni. Pour ce que vous avez commencé en nous par son

Esprit, Dieu soit béni.

Merci, ô Notre-Dame, d’avoir formé ce cœur de prêtre, à la

mesure du cœur de Jésus.


Sa Majesté le Roi Baudouin

Le roi est mort. Cette nouvelle du dimanche matin 1 er août

a bouleversé tout le pays et, bien au-delà des frontières, tant et

tant d’amis. Tout à coup, la Belgique s’est sentie orpheline. Tout

à coup, une impression de sécurité, de sagesse, de force, de tendresse

qui nous entourait nous a paru s’éloigner, s’éteindre. Pour

beaucoup, ce furent les larmes. Mais lentement, à mesure que le

jour se levait et que la rumeur se répandait, une merveilleuse histoire

commença de circuler : celle de tout le bien accompli par la

reine Fabiola et le roi Baudouin que l’on évoquait sans fin. Étaitil

possible que, ce jour-là, tant de bonté jaillisse du cœur des

hommes ! Et chacun de penser aux autres, de téléphoner à ceux

qui n’étaient pas encore au courant, de s’efforcer d’aller à la rencontre

de ceux qui étaient isolés. On éprouvait le besoin de se retrouver.

Le départ du Roi a engendré dans la population une communion

de pensée, de cœur et d’âme extraordinaire. Tous s’inclinaient

devant ce qu’il avait été et ce qu’avec la Reine il avait mené

à bien pour notre nation. Le Roi était l’homme de la relation personnelle,

de l’écoute, de la mémoire du cœur. Il était l’homme

de la rencontre. Le Roi était celui vers lequel les plus pauvres pouvaient

se tourner, car ils se sentaient reconnus, considérés, aimés

par lui. Que de situations délicates où il intervint directement

ou indirectement, où il jeta dans la balance le poids de son autorité,

de son sens du service ! S’il a lutté jusqu’au bout, choisissant

lui-même le nouveau mode de vie communautaire qui deviendra

le nôtre, ce fut dans l’esprit que chacun soit respecté

comme une personne à part entière. Il aurait pu pratiquer la « po-

92


Visages

litique de l’autruche », refuser de s’engager sur le terrain ô combien

glissant de nos querelles linguistiques ! Il a assumé ce changement,

il y a réfléchi, il l’a porté de bout en bout, il l’a prié. C’est

jusqu’au bout, qu’il a consumé sa vie pour les autres.

Durant deux jours nous fûmes conviés à rendre hommage au

Roi. Une foule immense, des heures d’attente, nous firent

prendre conscience que c’était le Roi qui nous rassemblait. Ce

fut extraordinaire ! Venant de tous les coins du royaume, chacun

avait hâte et joie de rencontrer les autres et de constituer durant

ces heures d’attente, non une file énervée et impatiente, mais

une procession de personnes vivant une véritable fraternité. Ce

fut la grâce de ces journées au Palais Royal. Mais le samedi, jour

des funérailles, le mystère a éclaté. Notre père le cardinal

Danneels a reconnu, dans son homélie, que le Roi Baudouin était

toujours vivant de cette vie qui avait été la sienne tout au long

de son existence terrestre, celle de la foi, de l’espérance et de

l’amour. Le Roi était vivant et il nous a fait vivre une Eucharistie

d’espérance et de gloire. Il voulut jusqu’au bout, secondé par la

Reine et les siens, témoigner de cette immense preuve d’amour

qui est de donner sa vie pour ceux que l’on aime.

On n’ose pas le dire, tant cela pourrait sembler heurtant, mais

le Roi était un grand croyant. On comprend que cela choque

ceux qui n’ont pas la foi ou qui ne l’ont plus, qu’ils souffrent devant

un tel engagement religieux du couple royal. Impossible cependant

de dissocier le Roi et la Reine : tout a été porté, vécu ensemble.

Dans un monde où tant et tant de couples éclatent, nos

souverains auront été l’exemple d’un amour exceptionnel.

Oui, le Roi est vivant. Il veille, il intercède pour nous.


Le festin de Germaine

Germaine était notre excellente cuisinière du lundi, elle nous

préparait des plats comme dans « l’ancien temps » quand il n’y

avait ni surgelés ni toutes sortes de succédanés empêchant les

bouillons de mitonner, les sauces de prendre.

Voilà qu’un jour, traversant une rue, elle est renversée par une

voiture… et ne se relèvera plus !

Elle ne sera plus parmi nous pour cuisiner, mais nous sommes

convaincus qu’au Paradis elle prépare inlassablement, inépuisablement

quelque banquet éternel.

Le jour des funérailles, l’église était pleine, une foule recueillie,

marquée par la souffrance et le drame de la séparation,

mais en même temps sereine. Des jeunes, des plus âgés, tout un

peuple rassemblé pour rendre hommage à une femme, une épouse,

une maman.

Elle et son mari formaient un couple merveilleux, trois enfants,

huit petits-enfants, tous sont là pour dire adieu à

Germaine, grand-mère indulgente, acceptant l’autre dans sa différence.

C’est elle qui nous réunit comme pour une grande fête, en ce

jour. C’est elle, l’image de la bonté, de l’amour, du sens de la famille,

du dévouement, du service, de l’humilité, de la présence.

Elle aimait son quartier, elle aidait ses voisins. Elle était la providence

de tant et tant d’amis. Oui, merveille que cette femme qui

nous apprend à croire à la vie après la mort, à vivre maintenant

comme elle a vécu avec nous.

94


Visages

Merveilleuse femme tout entière tournée vers les autres. Pour

cette vie, Seigneur, sois béni ! Fais que se multiplient les

Germaine en ce monde.

Merci Germaine !


III. La foi

Jésus parle de son Père

Jésus ne se lasse pas de répéter, de partager tout ce qu’il vit de

relations privilégiées avec son Père.

Nous sommes chrétiens, baptisés, enfants de Dieu, mais qui

d’entre nous peut se prévaloir vraiment de cette relation d’enfant,

de cette relation de dépendance : cette relation du Père avec

le Fils ?

Sommes-nous assez conscients de cette extraordinaire révélation

que Jésus nous livre de son intimité avec son Père, comme

un papa avec son enfant ?

À la naissance, le père reçoit dans ses bras son bébé ; puis ce

sont les premiers pas que l’on entoure de tant de précautions

pour éviter l’imprévisible chute, ensuite les premiers mots que

l’on cueille comme des perles de rosée sur une feuille de printemps.

Il y a aussi les rencontres plus profondes où, le fossé des

générations s’accentuant, peut se glisser une apparente indifférence

et parfois même de l’agressivité.

Ce sont ces heurts, signes de vie, mais aussi d’amour, même

s’ils nous marquent et nous font souffrir, qui fondent la relation

entre père et fils. Il faut à ce moment qu’au fond de nos âmes demeure

une grande confiance, comme une nappe d’eau limpide,

que rien ne peut toucher ou souiller. Le fils estime son père et ne

peut le rejeter. Le père croit en son fils et ne peut l’oublier. Et lentement,

le temps et la patience aidant, se recrée doucement le

tissu de la relation première. C’est le grand garçon qui s’inquiète

pour son père. C’est l’homme déjà plus mûr conscient que tout

96


La foi

doucement la vie s’achève. Qu’ils sont beaux, ces regards échangés

au crépuscule d’une vie et ces mains fortes et malhabiles s’entrecroisant

autour d’un chapelet, une fois la dernière heure

venue. Heureux l’homme qui meurt entouré de l’affection des

siens. Heureux l’enfant qui peut aimer jusqu’au bout son père.

Et voilà que Jésus, à travers ces images, nous partage tout ce

qu’il a reçu de son Père. C’est cela, l’amitié de Dieu, ce monde invisible

qui devient nôtre, ce cœur mystérieux qui nourrit notre

faim d’absolu.


Engagez-vous…

Il y a d’un côté ceux qui disent : « J’ai perdu la foi », de l’autre,

ceux qui affirment : « J’ai la foi, je crois. »

La foi, quand on en parle, est souvent abstraction, vue de l’esprit.

La foi, quand on en vit, est la rencontre avec une personne.

Elle est amour, elle est don de soi. Tout est là : l’engagement. C’est

un mariage, une alliance. C’est, en tout cas, la fidélité. La première

qualité de Dieu, enseigne l’Écriture, c’est la fidélité. Et la

grande qualité de l’homme, l’exemple de Marie le prouve, c’est

la disponibilité. À nous d’être capables, comme elle, de nous

conformer à ce que Dieu attend de nous : « Qu’il me soit fait selon

ta parole. »

On n’a plus guère de convictions religieuses, on s’en remet à

une personne et à cause d’elle, on accepte, non pas tout ce qu’elle

dit, mais tout ce au nom de quoi elle vit. Ceci est plus impressionnant

que l’affirmation, plus ou moins forte, plus ou moins

claire de vérités qui représentent finalement toujours un mystère.

Dans son oraison du dimanche précédant la Pentecôte,

l’Église nous demande que « croyant à la réalité de la présence de

Jésus près de son Père, après l’Ascension, nous croyions aussi à

la certitude de sa présence parmi nous jusqu’à la fin des temps

comme il nous l’a promis ».

La foi ne peut pas être le produit d’une imagination fantasque,

elle garde les pieds sur terre : un pain, symbole du corps

du Christ, du vin à l’image de son sang versé pour nous sauver…

une présence plus intime à nous-même que nous-même. Alors

nous concevons que la foi ne peut jamais être « ce que je crois »,

98


La foi

mais bien ce que l’Église, « ma Mère », me propose de croire, cette

aventure mystérieuse qu’elle m’invite à expérimenter et qui reste

la révélation la plus intime de son cœur maternel. Croire, c’est

vraiment suivre celui qui a dit : « Qui croit en moi a la vie éternelle.

» Foi et éternité se tiennent comme vie et mort. L’une nous

fait passer en l’autre, parce que cette autre est déjà en moi.


Jésus Sauveur

Il est des jours où la peine est trop grande, le poids de la vie

trop lourd, les soucis trop nombreux, l’avenir trop incertain, le

passé trop douloureux, le présent trop angoissant… qui nous laissent

abattus, criant comme les apôtres dans la barque près de

Jésus : « Seigneur, sauve-nous !»

Il est des heures que l’on peut appeler « les heures de Jésus »,

parce qu’Il est là, en dépit de nos peurs et de nos angoisses. À travers

tout cela, un seul cri, une seule prière : « Jésus, souviens-toi

de moi, Jésus aie pitié de moi ! » Bien souvent, il n’est même pas

nécessaire de construire une phrase. Prononcer ce nom « Jésus !»

suffit. En ces instants de grâce, l’homme revit. Bousculé, stressé,

déraciné, alors même qu’il ne peut plus s’occuper de lui-même,

qu’il ne s’appartient plus, tout se dérobe sous ses pas. Sa seule

certitude, c’est Jésus, homme de la terre et fils de Dieu qui, dans

la simplicité de son quotidien, est là à ses côtés, prenant visage

d’homme, de femme et souvent d’enfant pour le rassurer.

Alors, qui est-il pour vous, ce Jésus, Roi de Gloire, Roi de Paix,

Pain de Vie, Force divine ? Il est, tout simplement, Verbe de Dieu

fait chair de l’homme, Fils Bien-Aimé du Père, enfant de la

crèche, crucifié sur le Calvaire, ressuscité d’entre les morts le troisième

jour. C’est lui, c’est toujours lui, c’est inlassablement lui.

Dès lors, que sont nos peines, nos soucis, nos angoisses en regard

de sa présence, face à sa grande tendresse ?

« Pourquoi doutez-vous ? Croyez ! Croyez seulement ! c’est

Moi ! » C’est ainsi que toute chose prend son sens, parce qu’elle

est enracinée en Lui et qu’à ce moment, il n’est pas un lieu de la

terre qui ne soit tabernacle ou présence de Dieu dans l’hostie ; il

100


La foi

n’y a pas un homme qui ne soit enfant de Dieu ou appelé à le devenir

: il n’est point un « coin » de notre planète où il n’y ait place

pour la sainte Église, faite des pécheurs que nous sommes.

Au nom de tout ce qui peut torturer le cœur de l’homme, au

nom de toute cette paix qui vient du cœur de Dieu : Jésus, merci !


La Parole de Dieu

De nos jours, et c’est une grâce pour notre temps, on aime à

relire l’Écriture, à méditer son message. Cette parole de Dieu, déposée

à travers l’Histoire sainte, garde ce privilège merveilleux

de nous parler, d’être encore, pour chacun de ceux qui la reçoivent,

un message personnel, un lieu de rencontre, une interpellation

dans un quotidien retrouvant par là tout son sens. Et l’on

voit dans le monde se répandre tous les mouvements d’un renouveau

inspiré par la parole de Dieu : temps de retraites, temps

de prière, semaines d’écoute, rien n’est négligé pour accueillir au

fond du cœur, au sein même d’une assemblée, toute la richesse

de ce message divin.

Dieu parle à l’homme dans d’autres contrées. Là où la pauvreté

est si grande que la misère empêche même de prier, l’homme

n’a plus d’autre alternative que le cri. Les communautés de

base se regroupent pour partager cette lecture d’une histoire inachevée,

d’une délivrance à laquelle elles aspirent, dont elles ont

faim, sans laquelle elles vont mourir. Elles ne peuvent interpréter

l’Écriture autrement qu’avec une soif de vérité, de justice, de pain

et d’amour.

Il est encore un troisième lieu où la parole de Dieu est la bienvenue,

où elle peut même être partagée sans privilège particulier :

tout simplement là où vivent les humbles, les personnes handicapées.

La parole de Dieu y prend un autre visage. Elle nous est

redonnée par les petits. Comme Jésus l’a souligné dans

l’Évangile : « Heureux ceux qui sont pauvres de cœur. Soyez semblables

à l’un de ces petits qui sont mes frères. » Nous le vivons

dans l’Arche et dans Foi et Lumière. Merveilleuse initiation à la

102


La foi

parole de Dieu que d’accepter de se laisser enseigner par les plus

petits ! La parole de Dieu, n’est-ce pas en définitive « Dieu parmi

les hommes »?

Alors, quels que soient les modes de rencontre, d’écoute et

de compréhension, il faut découvrir que Jésus, aujourd’hui, parle

encore aux hommes, car sa parole jaillit du cœur de Dieu :

« Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie », « Soyez

un comme le Père et moi nous sommes un ».

Découvrons que Dieu, toujours, est parmi nous car Il nous

aime.


La onzième heure

Ce dimanche, ce boulot proposé à ces ouvriers de la dernière

heure qui gagnent autant que ceux qui ont porté tout le poids

du jour, c’est trop injuste ! C’est pourtant là que se trouve la joie

de l’Évangile.

Nous avons à la découvrir, à la pratiquer jour après jour, heure

après heure. Au cours d’une journée, que de fois l’occasion nous

en est donnée : cette invitation attendue en vain… cette annonce

de naissance reçue par d’autres et qui ne m’est pas parvenue…

cette place bien située que j’aimerais occuper, poisse ! un autre

s’y est installé. À ces occasions, l’Évangile, c’est d’être heureux

de ce qui arrive de bon au prochain, et de s’en réjouir à part entière,

sans repli sur soi, dans une véritable action de grâce. C’est

donc de ne pas se plaindre, d’entrer vraiment dans la béatitude

de ce bonheur qui nous est apporté parce qu’un autre a réussi et

qu’il manifeste sa joie.

L’abbé Pierre a eu ce mot étonnant : « Aimer, c’est quand tu

souffres, j’ai mal. » Aimer, devrait-on ajouter — et c’est certainement

la pensée d’un homme de Dieu comme l’abbé Pierre —

c’est lorsque tu es heureux, je suis heureux, ton bonheur fait le

mien. Tout est là. L’évangile des ouvriers de la onzième heure

n’est donc en rien une apologie de l’injustice. Il est tout simplement

la découverte que le bonheur ne réside pas dans ce que je

possède, mais dans ce que l’autre est pour moi, dans ce que je

suis pour lui. C’est le cœur même de Dieu, la vie de la Trinité.

Merci, Seigneur, de nous en nourrir !

104


Avoir confiance

Sainte Thérèse a comparé la prière à un levier assez puissant

pour soulever le monde. Quand on parcourt son autobiographie,

on est frappé de voir l’inépuisable réserve de prière que supposait

la vie d’une carmélite. Il y avait les temps de prière au chœur, à

la chapelle, mais aussi ces multiples petites recettes de prière

pour tous les moments de la journée et pour tous les temps qui

les préparent. On est comme effrayé et en même temps émerveillé

de cette époque révolue où l’on récitait son chapelet, où

l’on « disait » ses prières. Aujourd’hui, il n’en va plus de même.

On constate que, même un Ave Maria ou un Notre Père ne sont

même plus assez connus que pour être récités spontanément

comme par le passé.

Alors : qu’est-ce que prier ?

En disant l’Ave Maria, nous demandons à la Vierge de « prier

pour nous ». Lors de plusieurs de ses apparitions, Marie tenait le

chapelet en main et, bien souvent, ses lèvres murmuraient une

prière que nous ne connaissons plus. Qu’est-ce que prier ? Dans

un monde bouleversé comme le nôtre, en perpétuelle mutation,

parfois si merveilleusement ou si douloureusement différent,

n’avons-nous pas besoin de prier pour porter ce monde, pour le

sauver, pour supporter nos peines, pour nous garder dans l’espérance

?

La prière n’est pas un refus d’affronter nos problèmes en regardant

vers le ciel. Elle est avant tout présence du ciel à la terre :

présence de Dieu à l’homme, à ses préoccupations aussi bien qu’à

ses joies. Il convient donc, comme le recommandent les saints,

de prier sans relâche, non de rabâcher, mais plutôt de nous ouvrir

105


« Que tout s’arrange »

sans cesse à la tendresse d’un Dieu aimant, d’être en communion

avec tous ceux qui cherchent, demandent, crient vers un salut

qu’ils ne peuvent réaliser par eux-mêmes.

N’est-ce pas cela, prier : avoir confiance en l’autre, accepter

ses limites, ses manques, accepter de ne pas vouloir s’en sortir

seul, ne pas se replier sur soi ? Prier, c’est toujours compter sur

son prochain, et s’en remettre à lui. Voilà pourquoi toute prière

est avant tout action de grâce car, avant même d’avoir reçu, l’on

remercie.

Saint Ignace disait qu’il fallait demander à Dieu ce qu’Il veut

nous donner. C’est cela, prier. Non pas une fuite de la terre vers

le ciel, non pas un enlisement de la tendresse de Dieu dans notre

égoïsme, mais une communion d’âme, un cœur à cœur. Prier,

c’est donner à Dieu le temps de me dire qu’Il m’aime et c’est

prendre le temps de m’arrêter pour l’écouter, le rencontrer, être

avec lui.


Crise de foi

Il l’affirme. Il n’a plus la foi. À quinze ans, il croyait intensément.

Depuis, que s’est-il passé ? Nous n’avons pas à le juger. S’il

ne demande rien, nous nous devons de respecter son silence. S’il

pose des questions et relève des défis, soyons à ses côtés pour y

répondre et les affronter.

Dernièrement, sans ambages, il me dit qu’il prie. Sans trop

réfléchir, je lui demande : « Comment fais-tu ? » « J’ai confiance »,

rétorque-t-il.

Dans ce monde en proie à tant d’inquiétude et à la lumière

d’un Évangile qui, sans cesse, invite l’homme à ne pas avoir peur,

à ne rien craindre, sa réponse n’est pas éloignée de ce que Jésus

professe : « Ayez confiance, c’est moi, je serai avec vous jusqu’à

la fin des temps. » Aussi, la foi d’un chrétien aujourd’hui ne devrait-elle

pas s’exprimer avant tout, par cette confiance qui l’inspire,

qui l’habite ; par ce rayonnement, cette façon de vivre et

d’être, lui permettant de vaincre l’anxiété, l’angoisse et le rend

lumineux à tous au milieu des ténèbres ? Il devient ainsi présence

auprès de ceux qui crient leur solitude.

N’est-ce pas cela, une vraie prière ? celle qui me remet chaque

matin et chaque soir dans cette intimité et qui, finalement, n’est

pas le pari que fait l’homme sur l’existence de Dieu, mais bien

l’audacieuse certitude assumée par Dieu qui croit en l’homme.

C’est à Lui que nous devons nous en remettre, toujours plus.

Prier, c’est avoir confiance. La confiance n’est pas affaire de

raison, mais bien de sentiment. Elle ne s’adresse pas à une puissance,

mais toujours à une personne. Avoir confiance, c’est être

sûr que quelqu’un vous aime et qu’il veille sur vous.

107


« Que tout s’arrange »

Comme ces enfants qui, pour définir le mot sauveur, disent

tout simplement : « C’est celui qui nous protège. » Avoir confiance,

c’est se sentir à l’abri dans des bras tendres et puissants qui révèlent

tout un cœur.


« Apprends-nous à prier »

Ils avaient quand même toutes les audaces, les disciples de

Jésus ! « Dis, tu ne pourrais pas nous apprendre à prier ?»

Il faut croire que cela les avait touchés, de Le voir prier seul

dans la montagne ! Témoins de son recueillement avant la guérison

de l’aveugle ou du sourd-muet, ils ont senti qu’il se passait

quelque chose en Lui. C’était peut-être donc cela, la prière ?

Quand tout à coup Dieu prend place, plus aucun obstacle ne l’arrête

: alors le corps blessé se redresse, l’âme torturée se retrouve

belle et pure comme au premier jour. Ils attendaient peut-être

de la part de Jésus des conseils, des « trucs » pour remettre à leur

place ces pharisiens et ces scribes qui se croient plus malins

qu’eux, les méprisant, les traitant comme des ignorants au nom

de leur science.

Et voilà que Jésus les regarde avec une grande tendresse et leur

dit : « Quand vous priez, dites Notre Père. » Ils tombent des nues,

les pauvres ! Le grand Yahvé, le Dieu du ciel et de la terre, le

Créateur, le Tout-Puissant qui fend les rochers, tout à coup, il est

Père et il est « Notre Père ».

C’est vrai ! Jésus est son Fils, il y a tant en lui. Lui seul peut

dire « Père » à ce Dieu impressionnant, merveilleux et passionnant.

Mais partager ce nom avec eux : non, cela ne va pas !

« Notre Père », qu’ils disent tout simplement « Père bien-aimé,

mon Père bien-aimé ». Telle est la prière qu’il leur révèle. Qu’Il

leur apprenne à dire : « Oh Dieu qui avez un cœur de Père, qui

êtes bon comme un Père… » Non, tout à coup l’inouï se révèle à

leurs yeux, à leurs cœurs, à leurs êtres. Dieu n’est pas père au sens

commun du terme, il est Père et sa bonté est dans le jaillissement

109


« Que tout s’arrange »

de sa paternité. Elle n’est pas comme une qualité que l’on attribue

à un père parce qu’il se dévoue pour ses enfants. Elle est

comme le sang qui coule dans les veines de Celui qui de toute

éternité est Père, mais qui à partir de Jésus Christ, attend, espère

que les hommes aussi lui disent : « Notre Père », car ils sont ses

enfants.

C’est la merveilleuse, l’inouïe audace qui depuis deux mille

ans bouleverse la terre. C’est l’intimité même de Dieu s’ouvrant,

se déchirant et permettant à toute l’humanité d’y prendre sa

part, d’y avoir sa place.

« Notre Père », tel que l’a vécu Jésus, « Notre Père », comme

Jésus, « Notre Père », en Jésus, « Notre Père », par Jésus. Et tous les

hommes de la terre alors sont comme rassemblés et la merveilleuse

histoire continue. La Trinité n’est plus un mystère lointain,

mais devient notre quotidien.

« Notre Père », merci !


L’amour vainqueur

Souvent, on pense que la foi, c’est accepter des vérités que

l’on ne comprend pas, c’est croire en des réalités invisibles et souvent

incompréhensibles, pour ne pas dire contradictoires. Non,

ce n’est pas cela, la foi. Avoir la foi, c’est dépasser le plan des

hommes pour entrer dans le projet de Dieu. Je découvrirais toute

la beauté de l’humanité et ses richesses pour me plonger dans le

mystère infini d’une tendresse venant vers moi. Il s’agit moins

de connaître et d’affirmer des certitudes, que d’en être habité, de

les rayonner, d’en être les traducteurs. La foi me conduit toujours

vers un au-delà parce qu’elle vient de là.

Alors tout ce qui dans la vie aura été bonté, beauté, partage,

amour, pardon, témoignera de la foi. Tout ce qui se sera révélé

peur, fuite, crainte, divisions, séparation, attestera du péché

contre la foi. La foi, c’est croire, à chaque fois qu’il est possible,

que l’amour l’emporte. La foi, c’est reconnaître à travers tout, audelà

de ce que je vis et peux comprendre, qu’il y a Quelqu’un qui

m’aime, qu’il est plus grand que moi, qu’il veut m’aider à avancer,

à aller plus loin, et à entrer dans son projet d’amour. Telle est

la foi que je reçois pour la vivre et la rayonner en Église.

111


Usure… à l’œil !

Quand la vue commence à baisser, il est bien difficile de l’accepter.

De même, un jour viendra, plus si lointain, où l’on n’entendra

plus : un certain nombre de confidences devront être

criées à l’oreille ou écrites…

D’aucuns trouveront plus pénible d’être sourd qu’aveugle !

Le chant des oiseaux et la beauté de la musique nous échappant,

mais il me semble que tant que l’on peut voir, même si l’on n’arrive

plus à se faire comprendre ou à comprendre les autres, il reste

la communication du regard qui est si importante.

L’autre soir, à la gare, au moment où le train partait pour

Paris, que de visages douloureux et blessés s’offraient à ma vue !

Comme je me sentais proche d’eux sans vouloir leur parler, car

la parole suppose une approche plus complexe que le regard…

Non pas le regard indécent du curieux désireux de s’approprier

ce qui est caché et surtout ce que l’on veut cacher, mais un regard

d’enfant. Sur ce garçon dont l’abondante chevelure le fait ressembler

à une fille, sur cette fille s’habillant comme un garçon,

sur ces couples qui se forment, les uns ayant les oreilles percées

d’anneaux, les autres arborant des chaînes d’or autour du cou…

, il y a un regard d’amour à porter, voilà l’essentiel ! De cela, nous

ne pouvons nous lasser. Dieu nous a donné des yeux, non pour

juger, mais pour aimer ; non pour rejeter, mais pour unir. Dieu

nous a donné de voir pour continuer ce premier regard qu’Il a

lui-même posé sur le monde, aussi vrai qu’il est écrit dans la

Bible, non pas « Il dit que cela était bon », mais « Il vit que cela

était bon ».

112


La foi

Au cœur des difficultés, il est bon de garder une certaine qualité

du regard qui nous laisse croire que tout est possible. N’étaitce

pas celui du père de l’enfant prodigue ? Celui de Marie et de

Joseph dans la crèche ? Celui des bergers et des mages éblouis et

ravis ? Pour tous ces regards, béni sois-tu Seigneur ! J’irai encore

au départ des trains ou à leur arrivée, cueillir par mon regard tant

de visages affamés, assoiffés d’espérance et d’amour.

Une façon de regarder, un certain art de sourire… sont de

bonnes résolutions de Carême.


18 décembre

Quelle histoire ! Ils n’étaient pas moins de quatre cents à être

venus de leur école, représentant les trois classes terminales pour

célébrer Noël en cette dernière journée de cours. Ils étaient là de

toutes races et certainement de toutes religions. Ils étaient là, appelés

par leurs professeurs pour vivre cette célébration de Noël.

Les textes, chansons anglaises pour la plupart leur allaient droit

au cœur. L’Évangile, à première vue choquant, rapportait le

drame divisant Joseph et Marie lors de la prise de conscience de

la venue de Jésus. Dur moment dans ce beau couple où il fallut

toute la foi et la grâce de l’Esprit pour que l’un et l’autre s’acceptent

dans une telle différence : Joseph l’homme juste, Marie, la

Vierge Mère. Et cet Évangile — qui avait été choisi — a été introduit

d’une façon merveilleuse par le témoignage de Micheline

et Jacques qui ont tout simplement raconté leur histoire, comment

ils étaient devenus parents d’une ribambelle de douze bambins

dont cinq retenus en raison de leurs handicaps. Qu’elle est

belle cette page de l’Évangile attestant qu’aujourd’hui encore, le

miracle s’accomplit dès lors que l’on a la foi pour accepter,

comme Marie, que « rien n’est impossible à Dieu ».

Et cette cérémonie de Noël a duré près de deux heures, pendant

lesquelles il y eut des moments de moindre recueillement

et d’autres d’intenses et profonds silences. Ce qui était merveilleux,

c’était que chacun se sentait interpellé bien au-delà des

paroles annoncées et dont chacun prenait sa part selon ses besoins.

En effet, la parole de Dieu n’est pas adressée à une masse

anonyme, mais bien à chacun. Les lectures préparées, les chants

écoutés et priés, que tout cela était beau ! Il est des chants qui de-

114


La foi

mandent une qualité de présence qui vient du cœur de Dieu et

va droit au cœur de l’homme.

Quand nous nous sommes quittés, nous étions tous très bouleversés

par ce qui venait de se passer. Jésus déjà avait commencé

ce 18 décembre à célébrer Noël dans nos cœurs. En définitive,

n’est-ce pas toujours lui qui vient et n’avons-nous pas toujours

à l’accueillir ? Cette célébration voulue, portée, préparée, souhaitée,

réalisée était son œuvre à lui en nos cœurs. Une Église pareille

est une Église qui chante, même si dimanche prochain ils

seront peut-être moins nombreux à la messe, même s’ils ne savent

plus très bien ce que l’Église leur demande dans le respect

de la vie et dans le respect d’autrui. Mais ils étaient heureux en

cette matinée, car Noël avait apporté sa part d’espérance au cœur

de leur recherche en chemin vers plus d’amour et de bonté.


Souvenez-vous de Tarcisius !

De plus en plus, les chrétiens qui communient pensent aux

malades et demandent à pouvoir leur porter la grâce et la force

qu’ils reçoivent lors de la messe.

Avant le Concile, il n’en allait pas ainsi. Le malade appelait

un prêtre qui arrivait, souvent accompagné d’un enfant de

chœur. Dans les villages, il portait même un cierge et une sonnette.

Porter l’Eucharistie chez un particulier, c’est lui apporter

un grand réconfort et rappeler aux voisins, à la famille, que Jésus

vient ! C’est important… car on l’oublie.

Avant, cela n’était pas facile. Maintenant, au contraire, tout

est simplifié, sans extérieur, sans pompe aucune. Peut-être a-ton

exagéré dans l’autre sens ? Telle personne va chercher la communion

et, après la messe, s’arrête longuement pour bavarder

avec une voisine de choses qui ont sans doute leur intérêt, mais

que la présence du Seigneur demanderait de postposer.

N’avons-nous pas à retrouver un certain rituel pour accomplir

cette mission extraordinaire d’être des « porteurs de Christ »?

Tout au début de l’Église, la présence réelle était confinée dans

les tabernacles. C’est seulement par souci des malades que, lentement,

s’est instaurée cette coutume, devenue fondamentale à

notre foi : Jésus présent, toujours là, au cœur de nos églises, de

nos chapelles, et même parfois de nos maisons.

Souvenez-vous de Tarcisius ! Il est mort parce que ses amis

voulaient lui retirer l’hostie qu’il portait aux prisonniers.

« Tarcisius a veillé sur mon enfance et m’a appris que c’était beau

de porter Dieu aux malades et aux prisonniers : une présence que

116


La foi

l’on mange, une présence que l’on adore, une présence qui

donne la vie. »

C’est pourquoi il faut toujours avoir à l’esprit que communier,

c’est recevoir le Christ dans cette partie de moi-même malade de

ne pas assez aimer et prisonnière de liens qui me paralysent et

dont seul Jésus peut me délivrer.

Merci pour ces malades qui nous rappellent que Dieu est à

leur disposition mais qu’ils ont besoin de nous pour le rencontrer,

le recevoir, en vivre.


L’onction des malades

Comme prêtres, nous sommes souvent appelés dans les familles

quand « ça ne va pas ». Nous sommes aussi envoyés par

l’Église auprès des malades pour leur apporter le signe émouvant

de son amour : le sacrement des malades. Par là, l’Église se porte

au devant de ceux qui souffrent, les console par cette onction

d’huile qui, comme une caresse, est signe de force, jusqu’à les

apaiser dans la prière et par l’imposition des mains.

À ce moment, le malade reçoit tellement plus que ces fleurs,

ces cadeaux et tous ces gages d’amitié si agréables pourtant à partager

avec lui. Nous entrons dans un autre monde, celui d’une

relation essentielle où l’on peut enfin se dire les choses les plus

importantes, parce que l’on parle de ce Dieu aimant, non pas

Dieu de mort, mais Dieu de vie ; non pas un père faisant payer et

expier, mais un Père pardonnant tendrement et désireux de toujours

recommencer à aimer.

Que de fois au cours de ma vie de prêtre, je fus comblé par ces

visites. À chaque fois, il ne s’agissait pas tant de paroles ou encore

d’idées que je pouvais trouver belles, mais plutôt de l’humanité

de Jésus retrouvant le cœur des hommes, de la tendresse du Fils

révélant le cœur du Père, et tout cela à travers les blessures de

l’être !

Alors, plutôt que de nous mettre en avant en de telles circonstances,

apprenons à notre frère blessé ou malade que l’essentiel,

c’est d’être et non pas de paraître. Si nous sommes des instruments

de paix, et même de guérison, et en tout cas d’apaisement,

ce ne sera jamais notre œuvre, mais bien celle de Celui qui nous

envoie.

118


La foi

À chaque fois que nous rencontrons un malade, nous pourrons

lui dire merci de son accueil, merci de ce qu’il nous donne,

merci de tout ce qui nous fait vivre grâce à Lui. Le malade a également

besoin de nous sauver, car nous sommes nous aussi

faibles et pauvres…

Je voudrais garder, inscrits dans mon cœur, tous les noms de

ceux à qui j’ai administré ce sacrement, tous les noms de ceux

que j’ai accompagnés dans leurs derniers moments. Ils auront

été mes maîtres, eux qui m’ont appris à aimer.


Un refuge dans la nuit

Sur l’autoroute, de nuit, les phares se croisent et se défient…

agressifs comme les « balles traçantes » jaillies de fusils qui vous

tiendraient en joue, vous menaçant de mort. Les lumières rouges

des poids lourds donnent l’impression d’un feu d’artifice en

mouvement, hallucinant, envahissant, éblouissant. La nuit est

partout synonyme de paix, sauf sur ce « long ruban » où le trafic

continue de défiler à toute allure. Pourtant il existe, le long de

celui-ci, des endroits plus propice au calme : les aires de repos.

Durant les vacances, ces « oasis » sont envahies par des familles

de touristes s’y délassant et faisant là une halte élémentaire pour

tenir le coup. Là, c’est le silence. Là règne la paix dans la nuit. Et

ils sont nombreux, les routiers à y élire domicile, le temps d’une

escale, au milieu d’un voyage exténuant.

Sur cette route, je songe à tout ce qui se passe dans le cœur

des automobilistes et des camionneurs. Lequel d’entre eux se

doute que Dieu l’aime ? Lequel d’entre eux sait que Dieu lui

donne rendez-vous chaque nuit afin de terminer le jour et de

préparer le matin ? Lequel d’entre eux réalise que Dieu est un Père

entourant ses enfants de multiples soins ? Dans le grand silence

de la nuit, Dieu parle au cœur de chacun et nous dit son amour.

Il faut rouler seul pour entendre sa voix. Alors, tous ceux qui habitent

mon cœur reprennent leur place, plus rien ne me distrait ;

ils sont tout à moi. La vraie prière est faite de présence. Ils sont

là. Je suis là. Nous sommes ensemble.

Alors, merci Seigneur, quand je dois rouler la nuit, de me donner

d’entendre — dans le silence — ton cœur qui me parle de

tous mes amis. Tu m’invites aussi à penser à ceux que l’on oublie

120


La foi

trop souvent : les malades, les mourants, ceux qui les soignent,

les soutiennent.

Ce soir, Seigneur, je te les confie tous. Ils te ressemblent. À

leur façon, ils veillent sans savoir parfois combien ils aiment ceux

pour lesquels ils se fatiguent ; mais ils sont là, signes d’une présence

qui est le plus beau des dons de notre existence. Merci !


IV. Fêtes

Nativité

Chaque année, devantures de magasins et guirlandes de lumières

dans les rues témoignent de l’approche de Noël.

Noël, c’est Dieu qui vient sauver les hommes. Il a tellement

bien réussi que les hommes, sauvés par Lui, ne célèbrent même

plus leur salut. Ils évoquent, par habitude, une vérité dont le sens

leur échappe. Noël, ne serait-ce pas l’occasion de recommencer

à zéro, en partant de ce que nous sommes et de ce que Dieu attend

de nous ? Noël, c’est entrer dans une aventure où le meneur

n’est pas l’homme, mais bien Dieu guidé lui-même par l’amour.

Plus que « l’humiliation » d’un Dieu se faisant homme,

voyons dans la fête de Noël le lieu où s’exprime la tendresse d’un

Dieu qui, en acceptant de prendre la condition d’homme, nous

permet de sentir son propre Cœur battre en nous.

On est frappé, à l’approche des fêtes, par tout ce poids d’habitudes

et de traditions rassurant tout un peuple. N’y aurait-il

pas moyen que, dans chaque famille, dans chaque cœur d’homme,

Noël soit non seulement la répétition de rites anciens, mais

la découverte d’un amour nouveau ?

N’est-il pas important de découvrir que la vraie crèche, c’est

à chaque fois que mon cœur, mes mains et mes yeux s’ouvrent ?

Qu’ils sont capables d’admirer et de croire réalisable l’impossible

? Je pense à tous ces foyers marqués par la séparation d’avec

un être cher. Je pense à ces tables vides où ne vinrent pas ceux

que l’on espérait. Je pense à ces cœurs fermés qui ont empêché

la convivialité autour d’un excellent repas. Je pense à tous ceux

122


Fêtes

qui n’ont pas pu être invités parce qu’ils n’ont pas le vêtement

nuptial ou plutôt le rite sécurisant des siècles passés.

Noël, c’est à chaque fois que je me laisse déranger : comme

Marie dans son attente ne comprenant pas le projet de Dieu.

Marie et Joseph ne trouvant pas de place pour eux à Bethléem

et, bien vite, contraints de fuir vers l’Égypte, premiers de ces réfugiés

qui, depuis lors, n’ont pas cessé d’être en marche…

Que la grâce de Noël nous soit donnée à chaque fois que nous

serons bousculés dans nos habitudes, nos routines ! Nous aurons

à dire à l’instar de Marie : « Comment cela se fera-t-il ? » sans avoir

trop vite la réponse… mais sûrs de Celui qui vient.


Quel Noël ?

Vous souvenez-vous du tapage médiatique autour de l’insurrection

et de la libération de la Roumanie, de l’opération

« Tempête du désert », de la chute du mur de Berlin, du putsch à

Moscou et de la folle inquiétude qui s’ensuivit ? Aujourd’hui,

tout cela qui nous a tenus en suspens s’avère être tellement vain

et dérisoire à côté de l’inimaginable transformation du monde

dans lequel nous évoluons chaque jour… Où en sommes-nous ?

Que faisons-nous ?

Sans cesse, on nous abreuve des terribles nouvelles d’un

monde en perdition. Les plus grands empires s’effondrent, l’histoire

des grandes familles est livrée à la presse sous forme de médiocres

feuilletons, etc. On se demande franchement où l’on va !

Depuis un mois, les rues s’illuminent, les couronnes se dressent

entre les maisons pour annoncer la féérie de Noël, traduisant la

surenchère des cadeaux, des dépenses, des incroyables renouvellements

de fête !

Noël dans l’opulence pour les uns, dans la misère pour les

autres : voilà l’injustice. Cependant, Noël est la fête de la justice.

Chaque homme a le droit, ce soir-là, d’être reconnu, aimé, non

exploité, non trompé, tout simplement heureux, car tout à coup,

au milieu de ce qui se passe, une évidence saute aux yeux : « Dieu

s’est fait homme. Il a habité parmi nous. » Chaque année, nous

célébrons cette naissance et l’espérance qu’elle représente. Nous

ne pouvons nier cette vérité. Qui, mieux que les enfants, peut

comprendre la puissance de ce message ? Eux qui ne peuvent séparer

la fête de Noël de la présence et des besoins des pauvres.

Eux qui, rentrant de l’école, parlent à leurs parents des victimes

124


Fêtes

oubliées des guerres de l’ex-Yougoslavie, de la Somalie et de tous

les points chauds de notre planète. Nous n’aimons pas cette évocation.

Et pourtant, il faut savoir faire un réveillon avec au cœur

le cri des hommes, de ceux qui sont seuls, des enfants qui ont

faim. Il faut, peut-être ce soir-là, apprendre à s’aimer « autrement

» à cause d’eux. Impossible de leur envoyer nos dindes farcies

et nos bûches de Noël, mais nous pouvons, autour de la

même table, découvrir qu’il fait bon de s’aimer et de penser les

uns aux autres.

La nuit de Noël est comme un sacrement nous réapprenant

à aimer et à croire davantage les uns dans les autres. C’est non

seulement la fête des enfants, mais aussi celle de tous les adultes

qui gardent un cœur d’enfant, qui croient qu’il est possible de se

laisser aimer comme un enfant. C’est cela, Noël !

Il ne faut pas avoir peur de se donner du bon temps, d’apporter

de la joie, de la lumière, de la chaleur à ceux qui n’en ont pas,

de même qu’à ceux qui en ont besoin autrement. Un dessin d’enfant

au pied de l’arbre de Noël vaut le plus riche des présents !

Mais le plus beau cadeau sera celui préparé avec amour pour celui

qui manque de tout. Il est peut-être tout près de moi, celui-là !

Noël, partage de Dieu fait homme, pour que les hommes

croient enfin à la grandeur et à la réalité de l’amour que Dieu leur

porte.

Penchons-nous sur les réclames de Noël ! Osons les regarder

et les traduire. Voyons comment, en partant de ces slogans « exceptionnels

et combien réfléchis », il est une Bonne Nouvelle à

vanter aux autres ; non comme une « occasion à saisir », mais

comme le seul don qui se partage.


Épiphanie

Ils sont partis. Ils ont marché. Ils ont perdu l’étoile à laquelle

ils s’étaient accrochés. Ils ont remué toute la ville de Jérusalem

par leurs questions. Ils ont mis dans le cœur d’Hérode une grande

angoisse : un rival possible.

À cause d’eux et des textes de l’Écriture, que leur présence

rend tellement actuels, ils furent involontairement à l’origine

du massacre des Saints Innocents. Tout cela au nom de leur recherche.

Aujourd’hui, qu’ils sont beaux les acquits de la science dans

tous les domaines ! Vive le progrès ! Rien n’est oublié, plus aucun

sujet n’est tabou et l’homme se doit de chercher sous peine de

perdre son identité. Mais ce à quoi il doit s’employer avant tout,

c’est à mieux connaître son semblable ; tâche difficile et pourtant

si gratifiante : la connaissance, la compréhension, l’échange, le

partage… toutes choses bien moins confortables à assumer que

de s’enfermer dans sa tour d’ivoire !

Il a fallu que les mages nous partagent leur expérience pour

que nous comprenions, tout à coup, les raisons de leur voyage :

le désir de rencontrer un sauveur, une espérance. En tout être que

le hasard met sur notre route, il y a une espérance que nous cherchons,

une grâce que nous frôlons.

Le don que nous apporte une étoile dans notre vie n’est pas

tant de voir quelque chose, mais d’être vus par quelqu’un et à

travers ce regard, de voir toute chose différente.

126


Hérode, la peur

Quelle aberration ! ce pauvre roi Hérode ridiculisé à la face

du monde entier quand il avoue sa crainte devant un nouveauné

! Il veut le faire disparaître. La peur est toujours mauvaise

conseillère ! S’il y eut ce jour-là tant d’enfants massacrés, tant de

parents abîmés pour toujours dans les larmes de leur cœur, c’est

parce qu’un monarque s’est affolé à l’idée de perdre son trône…

et la face…

Notre société impérialiste et technologique a peur d’un enfant.

Qui « s’encombre » encore, de nos jours, d’une crèche et de

santons ! On ne voit plus guère dans les foyers de petits Jésus enveloppés

de langes et ses parents près de lui. Qu’on y ajoute un

bœuf et un âne, ou encore des oiseaux, des moutons comme

dans la crèche de saint François, pourquoi pas ? Le drame, c’est

que l’on oublie l’enfant. Noël, serait-ce la peur de l’enfant ?

Pourtant, c’est lui dont l’Évangile affirme : « Un Sauveur vous est

né, vous le reconnaîtrez à ceci : un enfant nouveau-né couché

dans une mangeoire. » Dieu, loin de vouloir intimider l’homme,

s’est fait le plus petit pour que personne ne se sente rejeté du fait

de sa faiblesse. Un enfant nouveau-né rassemble. Un petit enfant

libère, il n’est pas agressif. Pourtant, dans notre société où l’on a

tellement peur de la vie et de la mort, il a fallu que l’on perçoive

en l’enfant une menace supplémentaire.

Le jour où nous nous mettrons debout et que nous reconnaîtrons

que l’enfant est un don de Dieu et que nous nous laisserons

émouvoir par lui, remuer dans nos entrailles et notre vie ; acceptant

que ce petit être compte autant pour nous, bien plus que la

carrière, les loisirs… ce jour-là, notre société sera fière d’être elle-

127


« Que tout s’arrange »

même. Pouvoir apporter au monde, non pas la peur de l’enfant,

mais le partage avec l’espérance de l’enfant comme nous y

sommes appelés en cette nuit de Noël. Vive Dieu qui nous parle

par les petits, vive les petits qui nous parlent de Dieu !


« Vaut le détour »

Les agents de voyage songèrent-ils jamais qu’ils pourraient

avancer comme « argument publicitaire » l’Histoire sainte et tous

les voyages qui y sont racontés ? Un vrai « catalogue « ! Depuis le

grand départ de notre père Abraham, l’exode organisé par Moïse

jusqu’à cette merveilleuse époque que nous révèlent l’arrivée et

la naissance de Jésus, que d’événements se sont passés !

Par exemple, ce départ « précipité » de Marie chez sa cousine

Élisabeth. Pourquoi cette hâte ? Quand nous voyons quelqu’un

de pressé, rempli d’une certaine inquiétude à l’idée de partir ou

d’arriver, posons-nous toujours la question : « N’y a-t-il pas autre

chose que le trajet qui le préoccupe ou le motive ? » Chaque voyage

a sa part de mystère et si l’on pouvait lire dans les cœurs, que

de fois on se tairait, on admirerait.

Ou encore, cette « grande randonnée » qui pour ne pas être

improvisée n’en fut pas moins dérangeante : quitter Nazareth,

alors que l’on attend un enfant, pour aller se faire recenser à

Bethléem ! Marie et Joseph n’ont pas critiqué le gouvernement

qui leur avait imposé ce déplacement. Ils ont reconnu que le

Messie viendrait de Juda, comme le confirmeront les sages en

Israël, consultés par Hérode. Entreprise plus raisonnable, en apparence

bien préparée, mais combien pénible et douloureuse,

étant donné l’absence de place pour eux à l’arrivée sauf quelque

pauvre crèche dans le fond d’une étable.

« Passionnante excursion » pour ces bergers qui, au milieu de

la nuit, sont tout à coup réveillés et doivent quitter leur campement

provisoire pour aller plus loin, parce que des ambassadeurs

extraterrestres — ces messagers de Dieu que sont les anges —

129


« Que tout s’arrange »

viennent leur annoncer qu’il ne s’agit plus de dormir. La nouvelle

est trop importante : « Un Sauveur vous est né. » Il leur faudra

aussi accomplir tout un cheminement en eux-mêmes pour

découvrir ce Sauveur. Il n’est pas le Tout-Puissant attendu, mais

bien l’infiniment petit, un nouveau-né emmailloté dans ses

langes.

Et puis, il y a cette » incroyable expédition » des Mages qui

donna matière à tant de tableaux de maîtres illustrant

« l’Adoration ». Ils ne sont pas souverains absolus. Ils tiennent

de ces grands personnages d’Éthiopie qui étaient de petits seigneurs.

Pour être chefs, ils n’en étaient pas moins vassaux d’un

monarque surnommé le « roi des rois ». Il a fallu, là encore, découvrir

que les voyageurs ne sont pas seulement ceux qui partent

de chez nous, mais aussi ceux qui viennent jusqu’à nous. Ces

trois infatigables marcheurs marquèrent l’Histoire sainte de leur

empreinte.

Que ces explorations du monde tiennent des pèlerinages ou

que ces pèlerinages tiennent d’explorations du monde, peu importe

: ce qui est magnifique, c’est que la venue de Jésus rassemble

les hommes, abolit les frontières, fait éclater les solitudes.

Il nous force à aller plus loin dans ce chemin qui nous est préparé,

celui de l’aventure où Dieu nous parle et où il n’a jamais fini de

se révéler, parce qu’il nous aime.

Rentrés chez eux par « un autre chemin », les mages sont des

hommes nouveaux. Ils ont découvert que Celui que l’étoile leur

avait donné de rencontrer était désormais à leurs côtés, en chacun

de ces petits qui ont tant à nous dire, si nous nous attardons

près d’eux.


Carême

Quoi de plus merveilleux, comme introduction au Carême,

qu’un soleil printanier nous faisant goûter aux joies d’un peu de

chaleur retrouvée, de beaucoup de bourgeons, promesses de

fleurs à venir !

Le vrai visage du Carême devrait être la bonté. Tous les

exemples, les paraboles de l’Évangile, pourraient se résumer en

une formule très simple : réconciliez-vous, réconcilions-nous.

C’est ce à quoi nous convie l’Église le mercredi des Cendres. Mais

pourquoi pas l’interprétation de « réconciliez-vous », au sens de

« choisissez d’aimer » ? Qu’en toute circonstance, l’amour soit

premier ! L’amour à la suite du Christ qui nous a dit : « C’est à

l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on reconnaîtra

que vous êtes de mes disciples. »

L’amour est contradiction parce qu’il est dépassement infini

de nous-mêmes. Certains diront même que ce mot est tellement

beau qu’il ne faut pas le galvauder, l’abîmer.

Privilégions un Carême où la réconciliation se traduirait par

le choix que nous faisons « d’être bons ». Oui, nous décidons

d’être bons, pour nous retrouver dans nos différences, pour nous

pardonner nos blessures et nos incohérences, pour entrer dans

une relation plus vraie où chacun est aimé et peut aimer. La

bonté, c’est de croire en l’autre, l’accepter dans sa différence, reconnaître

qu’il a quelque chose à m’apporter. C’est l’accueillir à

travers ce qu’il est, ce qu’il veut me donner. C’est un regard qui

voit tout, ne juge pas, mais comprend. C’est une parole qui se

veut sourire et échange, mais qui apprend peut-être d’abord à

écouter.

131


« Que tout s’arrange »

Être bon comme Jésus l’a été en remettant le tentateur à sa

place et en ne succombant pas aux belles formules, même si elles

sont tirées de l’Écriture. Si chaque jour de notre Carême nous

pouvions commencer la journée en souriant et la terminer en

embrassant, c’est-à-dire en entrant dans le dialogue, l’écoute,

l’acceptation de l’autre !

Jésus, donne-nous d’être bons, six semaines seulement, après

on verra ! Jusqu’à Pâques, avec toi, fais-moi monter dans cette

découverte.


Bonjour saint Joseph

Tu connais les hommes. Tu les aimes. Tu es de leur race. Que

n’inspires-tu de sages paroles à tous ces ménages en proie à la discorde,

aux dissensions avec à la clé divorces, remariages, incompréhension,

traumatismes d’enfants déchirés entre leurs parents…

Tout cela, Joseph, tu le comprends d’autant mieux qu’un

jour, tu t’es rendu compte qu’il y avait en Marie un enfant qui

n’était pas de toi ! Comme tu l’aimais, ta Marie ! Tu voulais tout

faire pour elle. Pourtant, tu ne pouvais quand même pas accepter,

même pour elle, que cette situation se prolonge. Alors, tu as

décidé héroïquement de te séparer d’elle. Mais que ce fut dur

pour ton cœur d’homme amoureux ! car, s’il y en a un qui a bien

été capable d’aimer, c’est toi ! Du reste, tu avais été choisi par Dieu

pour cela.

Alors, ne pourrais-tu pas aider ces hommes et femmes qui

doivent tout à coup s’engager dans la vie de couple, sans avoir

l’aide que pourtant l’Église souhaiterait leur apporter ?

Ce que j’admire en toi, Joseph, c’est le sens de la vérité, de la

rectitude. Lorsque tu décidas de « répudier » Marie, tu voulus le

faire discrètement, par délicatesse, car l’amour était le plus fort.

Vois-tu, dans tout cela, c’est ce qui t’a sauvé. Par crainte des jugements,

des condamnations qui pouvaient la menacer, tu as

préféré la discrétion. C’est la plus belle forme de l’amour, dont

parle l’Évangile, nous invitant à aimer, avec respect et tendresse.

Alors, dans ces impasses pour les jeunes couples et leurs parents,

devant l’engagement de leur amour, il faudrait toujours

133


« Que tout s’arrange »

qu’il y ait ce tact qui les rende capables d’aimer, de s’aimer en

respectant les autres, en se respectant eux-mêmes. C’est ce que

je souhaite à chacun de ceux qui, dans la vie aujourd’hui, sont

confrontés si souvent à de telles difficultés.

Je veux croire que pour nous tous, tu es là, avec nous, Joseph,

toi dont l’Écriture relate le drame d’amour le plus intime. Tu as

accepté d’en être dépossédé afin que tous ceux qui vivront un

jour des situations semblables puissent y puiser la force et la paix.


Examen de passage !

Pâques signifie « passage ».

Nous vivons un véritable voyage, comme une transhumance,

le jour où nous passons de l’autre côté, « sur l’autre rive ».

Ce qui prime, c’est bien ce que nous avons à vivre : être prêts

pour le « grand départ » et, comme le Seigneur, « sachant que son

heure était venue de passer de ce monde à son Père », poser les

actes essentiels pour ne pas rater ce passage.

Alors, nous découvrons que Pâques, au cœur de la vie chrétienne,

est la fête nous conduisant, non pas de la terre au ciel,

mais des réalités les plus temporelles aux vérités les plus éternelles.

Ne nous ancrons pas dans nos sécurités, dans de rigides

traditions, nous qui sommes appelés à vivre autrement un « passage

», à connaître une « métamorphose » (comme la chenille se

transforme en papillon) :

- celle de l’homme qui par son baptême devient enfant de

Dieu ;

- celle du pécheur qui dans le pardon devient l’être aimé,

source de toute fête ;

- celle du pain de l’autel, symbole de toutes les joies et peines

de notre vie qui devient le corps du Christ et nous fait demeurer

en lui ;

- celle de l’angoisse et du poids de nos maladies qui deviennent

offrande, communion et espérance ;

- celle de l’homme et de la femme dans le consentement de

leur amour qui traduit le mieux l’amour premier à Dieu ;

- celle de la confirmation de notre baptême qui, grâce à

l’Esprit Saint, nous apprend à vivre au rythme du cœur de Dieu ;

135


« Que tout s’arrange »

- celle de l’homme appelé par Dieu pour être son prêtre, qui

nous fait désormais passer en Lui en se donnant aux autres.

Tout cela, c’est Pâques, la fête du « passage » du Seigneur.


Pâques, la vie

Pâques, découverte des œufs dans le jardin et contemplation

des fleurs sur les arbres. Pâques, une espérance, c’est le printemps

qui s’annonce.

Mais Pâques, la vraie fête des juifs et des chrétiens, où est-elle ?

C’est la fête de la vie, non pas celle contrôlée par les hommes,

mais celle que Dieu nous donne. C’est la fête de l’espérance, non

pas celle de nos limites, mais celle de nos potentialités, parce que

Pâques n’a rien à voir avec une œuvre humaine. Pour un chrétien,

c’est la vérité fondamentale, celle que chaque dimanche il

renouvelle, lors de l’eucharistie, où la mort est célébrée mais où

la vie est assurée. Cette fête dépasse l’entendement des hommes

parce que cette fois-ci, Dieu est à son origine.

Souvent on l’oublie. Le Père nous a envoyé son Fils pour nous

sauver, le Fils est entré dans sa Passion et dans sa mort pour accomplir

cette œuvre de salut. C’est le mystère de la Résurrection

où la paix dans le cœur des hommes est donnée pour toujours.

Pâques, c’est la fête que les hommes ne comprennent pas parce

que comme mortels, on est désarmés ; on ne peut qu’attendre,

espérer, pleurer, supplier jusqu’au moment où tout à coup, on

est saisi par une main tendue, par un regard plein de bonté, par

un cœur à cœur avec Dieu qui s’est tellement fait homme qu’Il

appelle l’homme à entrer dans sa vie, à ne plus être séparé de Lui,

mais à Lui être uni : « comme le Père et moi, nous sommes un »,

disait Jésus. Il faut toutes les larmes des hommes de la terre pour

pleurer la mort. Il faut toute l’espérance du cœur de Dieu pour

donner la vie.

137


« Que tout s’arrange »

Quand ils virent le tombeau vide, ils crurent. Nous croyons

parfois que la foi, c’est l’amoncellement des preuves, des arguments,

des certitudes. La foi, c’est un tombeau vide devant lequel

on retrouve une présence. Alors Pâques, c’est chaque fois que la

nudité du tombeau nous révèle une absence. C’est chaque fois

que nous sommes déçus mais que nous gardons notre espérance.

Oui, il faut en convenir, Pâques, c’est quand Il n’est pas là et

qu’on Le cherche. C’est quand Il est là et qu’on ne s’en rend pas

compte, que tout à coup la rencontre se passe et c’est fait, Jésus

est là !

Pâques, c’est, au-delà des fleurs du printemps, la certitude des

fruits de l’été. « Les uns sèment, d’autres récolteront », a dit Jésus.


Il est ressuscité !

Pour tout croyant, s’en remettre à Dieu n’est guère dérangeant

si l’on maintient Dieu à distance. S’en remettre à l’Église est par

contre plus ardu mais combien purifiant ! Comment reconnaître

dans cet ensemble de pécheurs un plan divin, une dimension

prophétique ? Et pourtant, s’il semble facile de croire en Dieu,

s’il est presque impossible de croire en l’Église, c’est qu’il manque

un chaînon dans le dialogue de notre foi. Les chrétiens ne se sont

pas révélés d’abord comme des croyants en Dieu, ni même

comme des croyants en l’Église. Ils se sont présentés comme ceux

qui se fiaient à cet homme Jésus, « Fils de Dieu », dont tous ont

constaté l’arrestation, la passion, la mort et la résurrection !

Tout le problème de notre engagement chrétien se situe à ce

niveau. Le Dieu lointain prend corps en son Fils envoyé par

amour pour nous sauver. L’Église, pécheresse, devient sainte

parce que le plan de Dieu prend tout son sens dans la résurrection

de Jésus. Il n’y a pas à discuter, car nul ne peut « comprendre

», il y a à accepter. Cette vie au-delà de la mort demeure

et dure toujours. Jésus, vivant aujourd’hui ! Jésus vainqueur de

la mort, hier et demain ! Jésus au cœur de toutes les questions

des hommes ! C’est pour cela qu’Il a pu nous dire : « Je suis la résurrection

et la vie, celui qui croit en moi, même s’il meurt,

vivra. »

Pâques, c’est cela ! C’est proclamer que Jésus est ressuscité, Le

chanter, Le laisser vivre en nous et découvrir que cette vie n’est

pas un leurre, mais une chance d’accéder à l’essentiel de la réalité.

139


« Que tout s’arrange »

C’est ainsi qu’à chaque mort, l’Église et tous les chrétiens célèbrent

ce départ, proclament inlassablement qu’au-delà de la

mort, il y a la vie, que du cœur de la mort jaillit la vie. Comme

le Christ est mort et ressuscité, ainsi chaque homme, à travers la

mort, est appelé à vivre de cette vie nouvelle. Pâques prend alors

tout son sens dans le quotidien. Ce n’est plus la fête du printemps,

ni des crocus qui sortent du sol… La Résurrection de Jésus

qui ne peut pas être notre œuvre, donne un sens, un goût et une

espérance à tout ce que nous entreprenons.

C’est cela, la réalité de Pâques au cœur de nos vies : « Jésus ressuscité

! » Ma famille considérée avec un autre regard, ma communauté

acceptée avec une autre foi, la terre que j’ai à exploiter,

reconnue dans une autre dimension. La résurrection, c’est toutes

les choses de la terre qui prennent un sens, un goût du ciel. C’est

aussi le ciel qui n’est pas éloigné de la terre, mais qui en jaillit, si

nous ouvrons nos yeux, et surtout, notre cœur.


Pentecôte

En écoutant ce passage des Actes des Apôtres relatif à la descente

du Saint-Esprit, j’ai été bouleversé par ces versets : « Et tout

à coup, ils se mirent à parler et chacun entendait la langue de

l’autre comme la sienne propre. »

L’autre parlait, non pas une langue étrangère, mais sa propre

langue. La différence s’estompait au profit d’une très grande

communion. Les apôtres devenaient témoins d’une Parole qu’ils

ressentaient comme personnelle, propre à eux-mêmes.

Dans ce monde où il y a tant de difficultés à se parler et à se

comprendre, il me semble que cette révélation évangélique est

très importante. Bien souvent, nous voulons écouter l’autre avec

une grande bonté, beaucoup de gentillesse et nous lui prêtons

une oreille attentive et disponible. Mais en fait, nous écoutons

l’autre s’exprimer dans sa propre langue et nous ne voulons pas

bien le comprendre. Nous ne voulons pas assumer, faire nôtre ce

qu’il nous apprend de lui. Tandis qu’ici, il nous est affirmé qu’ils

entendaient la parole de l’autre comme leur propre langue… Il

y a une assimilation, une communion, une fusion qui doit se

faire si l’on veut être disponible pour rencontrer l’autre.

Nous vivons dans une société victime d’un manque

d’échanges, de dialogue. En témoigne une certaine surdité qui empêche

vraiment d’être ouvert à l’autre. Or l’attention que l’on porte

au prochain ne consiste pas à lui tendre une oreille condescendante,

mais bien à s’ouvrir de telle sorte que sa parole puisse me toucher,

me transformer, devenir mienne.

Si je me défends contre cette parole pour sauvegarder ce que

je crois être ma vérité, ma raison, je ne l’entends pas de la bonne

141


« Que tout s’arrange »

oreille. Je ne prête pas mon cœur à la véritable attention. Il est

bien dit : »…et chacun entendait la parole de l’autre résonner en

lui dans sa propre langue… » Tout est là. Savoir que c’est la parole

d’un autre ; reconnaître aussi qu’elle a un accord fondamental,

une harmonie, une vraie communion avec ma propre parole au

point qu’elle n’est plus une parole étrangère, mais devient

comme ma propre langue, mon vrai langage.

C’est bien cela, le rôle de l’Esprit Saint : rassembler le monde,

rassembler les peuples dans leur diversité, et donner cette unité

et cette communion dont les hommes ont tant besoin.


V. Au fil des jours

Derrière les barreaux

À la prison de Lantin, un vent de révolte a soufflé dévastant

trois étages d’un des bâtiments. Ce fut évidemment la panique,

l’angoisse dans cette prison ultramoderne. Après que le calme

fût revenu, il a fallu réintégrer dans d’autres cellules ou cachots

les « mutins », ces hommes qui, à leur façon brutale et déplaisante,

ont crié leur « ras-le-bol », leur désespoir, leur solitude, leur

désœuvrement. Des milliers de chrétiens ont entendu cette nouvelle

à la radio et se sont vite réconfortés en pensant que tout

était rentré dans l’ordre, grâce à la brigade spéciale de gendarmes

envoyée sur place à cet effet.

Ainsi soit-il. Nous estimons l’ordre. Nous apprécions d’être

rassurés quand le désordre pointe à l’horizon. Nous aimons à entendre

dire que les choses sont arrangées.

Pourtant — comme disciple de Jésus, comme lecteur de sa vie

à travers l’Évangile, les épîtres de saint Paul, les écrits inspirés et

surtout, comme membre de cette Église qui (depuis deux mille

ans) tâche de suivre le Christ tant bien que mal — chaque chrétien

ne devrait-il pas se sentir du côté des prisonniers parce que

les plus seuls et les plus malheureux ? S’ils sont enfermés, c’est

qu’ils sont probablement dangereux ! Mais la menace qu’ils représentent

et qui les isole est-elle pour ceux qui sont à l’abri un

appel à l’amour ou un motif de condamnation supplémentaire ?

Si nous ne pouvons pas visiter ces hommes et ces femmes que la

société « doit » placer, n’avons-nous pas à laisser germer dans

notre cœur à leur égard un sentiment, non pas de pitié ou de mé-

143


« Que tout s’arrange »

pris, mais de respect, de tendresse ? Jésus a dit : « Ce prisonnier

que vous êtes allés visiter, c’était moi. » À défaut d’aller les voir,

ne devrions-nous pas au moins être avec eux, au sens de

l’Évangile ? Témoin, cette grande malade immobilisée, blessée,

qui, chaque matin, prie pour les prisonniers. Elle ne les connaît

pas. Elle n’est pas de ce milieu, mais meurtrie dans son corps, dépendant

en tout des autres ; elle comprend la détresse de ceux

qui ont un cœur brisé, ignoré et méconnu des autres.

Que Lantin, ou quelque univers carcéral que ce soit au

monde, éveille en nous le sentiment de notre communion avec

ces hommes et ces femmes qui sont de notre race, parfois de

notre famille, mais en tout cas… de notre cœur.


Le poids des mots…

Il est des personnes qui parlent bien, d’autres beaucoup… certaines

même de trop ! De fait, la parole est un don, mais toute

médaille a son revers.

On désirerait parfois que ces gens loquaces, prolixes, voire

hâbleurs, sachent aussi se taire. Qu’ils apprennent dans le silence

à prendre du temps pour donner raison aux autres, sans vouloir

toujours avoir le dernier mot !

Que faut-il conseiller à ces bavards impénitents auxquels on

ne veut pas adresser de grands reproches, sinon celui de risquer

de nous faire perdre du temps ou, en tout cas, d’en accaparer

trop, de trop se centrer sur eux-mêmes, alors que ce temps est

confié par Dieu aux hommes pour ne rien en perdre ?

Que l’on aimerait ces personnes plus attentives à écouter leur

prochain et n’ayant pas toujours réponse à tout !

Il en est d’autres trop taiseuses. On apprécierait d’entendre

leur jugement, de les voir entrer dans le cercle d’amis et, qu’à leur

tour, même maladroitement peut-être, elles prennent part à la

conversation et se révèlent aux autres, au-delà des apparences.

Il est des eaux dormantes pleines de richesses. Que l’on goûterait

de les voir s’extérioriser et s’épanouir afin de livrer leurs trésors

cachés ! Que l’on voudrait partager leurs confidences et nous laisser

former par tout ce qu’elles ont appris dans le calme !

Je songe à cette mère de famille nombreuse, épouse adulée

par son mari et ses enfants qui, du jour au lendemain, à soixante-deux

ans, se réveilla paralysée et aphasique. Depuis, neuf ans

ont passé, elle a récupéré sa motricité, mais le même silence

règne toujours sauf dans ses beaux yeux si expressifs, dans son

145


« Que tout s’arrange »

sourire irrésistible. Son mari s’est mis à faire les courses, à accomplir

avec elle toutes les tâches du ménage. Leur couple merveilleux,

qui avait chanté l’amour et la joie d’être heureux, continue

aujourd’hui, sur un autre mode, à louer les merveilles de

Dieu. Quand je pense à son silence, je me sens gêné ! Quand je

pense à leur amour, à leur communion de tendresse, je me sens

porté.

Merci à ceux qui savent accepter de se taire et à ceux qui parlent

à bon escient pour que, dans ces deux cas, la parole de Dieu

puisse par eux se répandre sur la terre !


S.O.S décibels !

Souvent, dans l’Écriture, on présente la prière ainsi :

« Seigneur, écoute le cri de ma prière. » Pourtant, si souvent dans

la vie, les hommes « disent leurs prières » sans conviction… Il est

pourtant une prière qui tient du cri le plus déchirant qui soit au

monde, c’est la prière de celui qui avait écrit, avant le geste fatal :

« Mon Christ, j’en ai marre, je viens vers toi !»

Oui, la prière de ceux qui se suicidèrent, qui décidèrent de

mettre un terme à leur vie, parce qu’ils se sentaient trop seuls,

qu’ils souffraient trop, que plus rien ici-bas ne leur paraissait envisageable,

est celle-là.

Le vagissement du nouveau-né manifeste la vie, mais le hurlement

du désespéré témoigne aussi de la vie. L’un est bruyant

et spontané. L’autre est intérieur, mais appelle la libération.

Parfois, lors de la messe, on entend des enfants hurler, et c’est

lourd à porter pour le célébrant, pour les fidèles essayant de se

recueillir. Si nous étions davantage tendus vers Dieu, peut-être

que le cri de ces bambins retrouverait en nous ce cri fondamental

et pour la vie, et pour l’amour.

L’autre jour, un prêtre, au cours de l’eucharistie, a demandé

à une maman de reprendre son enfant parce qu’il criait et que

lui ne pouvait plus parler. N’est-ce pas plutôt au prêtre à se taire

pour qu’ensemble nous entendions dans le cri de l’enfant, et le

cri de l’homme, et le cri de Dieu ?

Si tous ceux qui ont perdu un être cher d’une façon brutale,

inexplicable, pouvaient comprendre que ce départ est un grand

cri qui interpelle notre société et le monde entier… Un homme

qui abdique sa vie, c’est l’humanité entière qui a mal. Alors, te-

147


« Que tout s’arrange »

nons-nous autour de ceux qui souffrent, non pas avec la fausse

pitié, ni dans la fuite, mais dans la vérité de la rencontre qui a

mal, accepte, espère. Que son cri pénètre en moi, me fasse mal,

mais devienne aussi pour moi libération.

Seigneur, apprends-nous à être attentifs aux cris pour la vie !


S’éveiller à Dieu, en Dieu

C’est le matin ! Depuis quelques minutes déjà, au saut du lit,

s’opère lentement la prise de conscience ; dans le brouhaha d’un

sommeil qui s’étire, l’âme se réveille. Comment se déroulera cette

journée ? Qui le dira ?

Il n’y a qu’à se jeter dans les bras de Celui qui nous aime jour

et nuit, de toute éternité, pour bien commencer sa journée.

S’extirper des bras de Morphée en sachant que nous sommes

aimés, portés, attendus, que chacun de nos pas, que chacun de

nos gestes, regards, pensées même, ne Le laisse pas indifférent.

Je pensais à me lever machinalement, et voilà que tout à coup

je réalise que je suis pleinement en Dieu, que c’est lui qui se préoccupe

de moi, bien plus que moi de lui. Il me faudra du temps

tout à l’heure pour que, dans ma prière, je me retrouve face à lui.

Lui, Il est depuis si longtemps près de moi, en moi. L’aube reste

pour beaucoup un moment de souffrance. On quitte un peu le

cocon maternel de la nuit pour entrer dans la réalité et l’austérité

du jour où la lutte, les combats, les souffrances, la solitude nous

attendent.

Mais l’amour de Dieu est le plus fort. Au-delà de cette journée

qui débute, il y a la nuit où l’on dort, où Il veille. « Tandis que je

dors, mon cœur veille », chante le psaume. Oui, la nuit de l’homme,

c’est la veille de Dieu.

Alors, que ce jour qui s’éveille continue cette communion

avec Lui !

149


Rubrique nécrologique…

Quand il m’arrive de repenser à des amis qui ne sont plus de

ce monde, il me vient souvent à l’esprit cette vérité : « La mort,

ça n’existe pas. »

Comparaison n’est pas raison, mais il y a bien une chanson

qui prétend que la solitude, ça n’existe pas. Or, quand on a partagé

quelque peu la vie des hommes, on serait tenté de voir dans

l’isolement la plus grande tragédie. La solitude, on n’en meurt

pas toujours, mais elle nous détruit à petit feu. La disparition

d’un proche, ou la sienne propre, on peut l’envisager sous un

angle autre qu’uniquement sentimental !

Une phrase de l’Évangile a vaincu la mort. C’est lorsque Jésus

affirme : « Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra », « Celui

qui mange mon corps et boit mon sang aura la vie éternelle ».

La mort correspondrait-elle donc à une illusion et la vie qui

demeure serait-elle la réalité ? Oui, et dans cet esprit, nous ne devons

pas regarder la mort comme un terme, un gouffre, un silence

éternel. La mort, c’est une autre façon de vivre, c’est un passage

en Dieu où tout devient lumineux. Mais il y a toujours la foi

qui nous est demandée, alors que le contact, le regard, la présence

nous sont refusés.

Le père Toussaint affirmait que la mort est un mot païen. Il

préfère parler de Jésus venant, de Dieu rappelant à lui celle ou

celui qu’il aime. Dans ce contexte, la mort n’apparaît plus seulement

comme une terrible échéance à laquelle nul ne peut se soustraire…

mais surtout comme une rencontre en vérité où chacun

à son tour peut enfin se sentir reconnu, aimé.

150


Au fil des jours

Appelés par Dieu, saisis par Jésus Christ, nous ne sommes plus

les échecs de la condition humaine, nous en devenons les pionniers,

les aventuriers convaincus que tout est possible à Dieu,

que rien ne doit lui être refusé.

La mort, c’est finalement le « oui » que l’on prononce toujours,

le consentement total fait d’amour, de tendresse et de partage

inépuisable.

Une formule de l’Évangile le résume très bien : « Venez les

bénis de mon Père. » Chacun à son tour est béni et chacun à sa

façon entre dans le cœur et l’intimité du Père. Vive Dieu qui, à

travers la mort, fait de nous ses enfants vivants pour toujours !


Le rêve de Dieu

Nous sommes parfois tristes de ne pas voir nos rêves se réaliser

! Nous vivons souvent l’impression d’un échec parce que nous

avions rêvé que…, nous avions pensé que…

Cependant, quand nous y réfléchissons, force nous est de

constater alors que bien souvent nous avions voulu mettre notre

projet, notre idée, notre inspiration en premier.

Tout homme est ainsi fait, il joue la carte de l’indépendance,

et ce rêve commence dès l’enfance. Il se poursuit chez l’adulte

désirant que ses rejetons voient en lui un modèle. De tels rêves,

tous les hommes en connurent.

Ne devrions-nous pas voir la vie autrement et partir de notre

petite enfance, de cette vérité première que c’est Dieu qui a des

projets sur nous, que c’est Dieu qui souhaite que nous puissions

être heureux comme Lui. Alors nos rêves n’étant plus axés sur

nos aspirations un peu naïves, car trop centrées sur nous-mêmes,

prendraient une dimension d’espérance et d’audace infinie. Que

de fois nous sommes-nous attachés à des babioles alors que nous

sommes pressentis pour des richesses bien plus importantes !

Que de fois nous gaspillons du temps en lectures futiles ou

vaines ! Activité nous racornissant le cœur, le privant du souffle

et de l’air dont il a besoin !

Tout compte dans le rêve d’un enfant, mais tout est douloureux

dans la déception d’un adulte. Et si, l’un comme l’autre,

nous vivions dans un monde où l’essentiel est de savoir qu’il y a

Quelqu’un qui nous aime, qu’Il nous veut du bien, nous protège

et nous guide ? Que la vie serait belle si, au lever du matin, au lieu

de peser le poids de nos fatigues, nous nous laissions regarder

152


Au fil des jours

par Dieu, tout simplement. Si nous commencions la journée

dans ses bras, près de son Cœur envoyé sur cette terre pour donner

du bonheur et sachant très bien que tout vient de Lui ?

Qu’elle serait belle, alors, notre vie si nos rêves émanaient de

Dieu !


Déforestation

C’est étonnant ! Il a fallu que soudain la nature se réveille, ou

plutôt nous réveille, pour nous rappeler à l’évidence que, même

si l’homme est bien malin, il ne peut pas tout vouloir ni tout régler

selon ses idées, ses goûts, ses aspirations. Et en voilà pour

preuve cet ouragan qui balaya l’Europe fin 1999, tempête que

l’on n’avait jamais connue aussi violente, aussi longue, aussi

mortelle. Et voilà qu’en plus des morts d’hommes, il y eut l’incalculable

dévastation des arbres brisés, déracinés. Les arbres sont

de si fidèles compagnons de l’homme. Nous avons redécouvert

leur présence, leur beauté, leur danger. Ils sont nécessaires pour

que nous vivions et respirions, leurs frondaisons nous protégeant

des ardeurs du soleil. Mais ils sont aussi, en de certaines circonstances,

de dangereux voisins, des ennemis potentiels. Y avionsnous

songé ? Un arbre dans une forêt ressemble à un pilier de cathédrale.

Dans un jardin, il semble avoir été mis là pour nous apporter

sa beauté, sa croissance, son ombre, ses couleurs et toute

l’espérance d’un passé qui sans cesse recommence. Alors, de cette

tempête et de toutes ses conséquences, n’y a-t-il pas quelque enseignement

à tirer ? L’homme se croit le maître : la nature a encore

beaucoup à lui apprendre. L’homme pense pouvoir tout diriger

: et voilà que tout à coup il se retrouve bien petit, bien dépendant.

Il y a la joie de planter un arbre. Il y a parfois la peine

à le couper, mais cette perspective vaut mieux que de courir le

risque de le voir tomber en provoquant des dégâts. Il y a là autre

chose qu’une beauté éphémère. L’homme a besoin de tout un

climat d’espérance, d’amitié, de complicité, d’harmonie pour

pouvoir s’épanouir, les arbres aussi. Quand le vent souffle en tor-

154


Au fil des jours

nade, l’homme doit savoir qu’il est petit, faible sans doute, mais

aussi roi de cet univers qui, sans lui, n’aurait pas de sens. Alors

un arbre tombé, même dans l’absence du bruissement de ses

feuilles, parle encore. Il retrouve le chemin de notre âme, face à

tous ces éléments déchaînés.

En ce moment, je songe à ma mère qui aimait, au cours des

nuits d’orage, sortir de son armoire un cierge béni le jour de la

Chandeleur. Elle y trouvait paix, réconfort et douceur. Elle

croyait que Dieu veillait sur elle ; elle se sentait toute rassurée.

Nous la taquinions, nous l’enviions…


Interlude

S’il est une période de l’année attendue par beaucoup d’entre

nous, c’est bien celle des « vacances ». Que seront-elles, ces huit

ou dix semaines passées loin du foyer ? Une joie d’abord : pour

celui qui part, mais pas pour celui qui reste, faute de moyens…

Une désillusion parfois : on n’a pas les vacances dont on rêve,

mais celles que l’on trouve. On pensait se dorer au soleil et voilà

qu’il pleut. On espérait un peu de fraîcheur et voilà qu’on étouffe…

Où sont nos rêves d’enfant, où sont nos projets d’antan ?

Les vacances restent pour beaucoup d’entre nous bien plus

belles peut-être dans leurs souvenirs que sur les photos de l’album.

Cet ensemble de considérations nous amène à regarder

dans leur vrai sens ce que seront les vacances.

Avant tout, un temps d’accueil, d’échanges, de découverte et

surtout d’émerveillement devant les différences. Les vraies vacances

demandent un dépaysement que l’on peut vivre à vingt

kilomètres de chez soi. Toute rencontre exige que l’on soit capable

de se quitter, de se libérer du carcan de ses habitudes. Dans

une seigneurie, une dame d’un âge certain peut vivre un temps

de vacances.

Vivre quinze jours de vacances avec un autre horaire, même

dans un autre cadre, pourquoi pas ? Les vacances doivent toujours

être auréolées de quelque esprit d’aventure nous donnant

de croire que, quel que soit notre âge, on peut encore oser partir.

Les vrais départs « ne s’encombrent pas » de valises ou d’horaires,

ils existent à chaque fois que je suis disponible, que j’accepte

d’être dérangé, d’être emmené. Alors, laissons cette expérience

156


Au fil des jours

se manifester par un esprit d’enchantement où l’on cueille les

fruits des vacances comme les pommes dans un verger à l’automne.

Il y a tant de choses belles que l’on peut rapporter. On

profite du soleil non comme anticipation d’une privation que

l’on va, au cours de l’année, comptabiliser, mais comme sursaut

d’énergie qui nous éclairera, nous soutiendra jusqu’en hiver.

Ainsi, et c’est important, les vacances deviennent un temps

où l’on se retrouve soi-même. Au contact de ce qui change, on

explore, on se voit tout autre. Il faut rentrer en soi-même pour

découvrir ce que, par les vacances, nous sommes capables d’être,

bien au-delà des apparences.

Puisse ce temps être également celui de lectures saines, enrichissantes

! Chacun devrait partir en vacances avec un livre qui

ouvre son cœur à une vision plus large sur le monde, qui aide

l’homme à réaliser qu’il y a plus en lui qu’il ne le pense. Telle biographie

de saint ou d’homme illustre constitue un précieux atout

dans cette quête du bonheur. Il est essentiel de vivre cette expérience,

celle d’un monde où le plus beau est caché, où le meilleur

est partagé. Partez alors à la chasse aux trésors, mais n’oubliez

pas qu’il y a plus en votre cœur que dans l’accessoire qui vous

sera présenté.

Réussir ses vacances, c’est donc — si l’on peut dire — mettre

les battements de son cœur au diapason de celui des autres et

c’est alors que l’on goûte le mieux la tendresse du cœur de Dieu,

lui que la vision de ses enfants heureux emplit de joie.


Bas les masques !

Elle a vingt ans. Il n’y a pas longtemps qu’elle a quitté l’école,

le lycée. L’occasion se présente pour elle de suivre des cours de

sciences religieuses. A-t-elle vraiment choisi et voulu cela ? Elle

l’ignore. Mais elle se retrouve tout à coup devant un monde

qu’elle ne connaissait pas, dont tout lui échappe. Elle écoute.

Elle est avide d’apprendre. Elle avoue à son père : « Dommage

tout de même qu’on ne m’ait pas enseigné tout cela durant mes

humanités. Qu’est-ce qu’on a pu perdre son temps au cours de

religion ! » C’est vrai…

Nos jeunes contemporains sont ainsi privés d’un bagage essentiel

dont ils ont pourtant un urgent besoin. Qui donc va le

leur dispenser ? Ils sont légion, ces jeunes qui ne savent pas.

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir voulu leur partager cet ensemble

de traditions et de convictions, mais le contact, la relation

n’ont pu être établis. Les professeurs ont abandonné, parfois

déprimés, les lacunes demeurent…

Cette histoire au plan scolaire est celle de tous les jours, en tout

cas de chaque dimanche dans nos eucharisties qui rassemblent

notre peuple de pratiquants. Que signifie « être croyant »?

Pourquoi aller à la messe chaque dimanche ? Que veut dire suivre

Jésus Christ ?

Devant ce vide, ce silence, cette absence, s’imposent les questions

: « Que faire ? que répondre ? dans quel sens agir ? pourquoi

ne pas oser ? » Comment les hommes pourraient-ils croire que

Dieu les aime s’ils n’ont pas été aimés par leurs semblables ?

Comment pourraient-ils lire et interpréter l’Écriture si elle ne

leur a pas été expliquée ? Comment pourraient-ils entrer dans

158


Au fil des jours

cette culture et cette dimension si différentes, si personne n’a été

à leurs côtés pour leur faciliter le passage ?

Oui, nous avons vraiment à découvrir un monde nouveau,

celui où sans rejet, tout simplement par ignorance, par oubli, par

lassitude, par choix inconscient, par fatigue, toute une vérité de

la foi et de l’Église s’en est allée au gré des flots, emportée comme

les pierres d’un torrent, comme la terre fertile d’un champ dévasté.

Comment exprimer aux hommes d’aujourd’hui cette vérité

que Dieu les aime ? Comment leur parler de l’Écriture qui

leur paraît écrite en un langage abscons ? Comment entrer en relation

avec eux sans être ému de leurs blessures, conscient de

leurs souffrances, heureux de leurs joies profondes ?

Église, réveille-toi pour nous apprendre à rencontrer Jésus.

Chrétiens, bas les masques, et parlez-nous de ce que vous savez

de Lui.

Frère athée, n’aie pas peur de nous partager ta peine de ne pas

croire, ton attente de trouver chez nous une réponse à tes questions.

Merci, Seigneur, de nous éclairer !


Vocation canon !

Marie-Thérèse, à mesure qu’elle grandit et vieillit, nous révèle

d’inépuisables trésors de sagesse. Elle a de ces formules lapidaires

très éclairantes : « Si on n’est pas un peu curieux, on n’apprendra

jamais rien. » Cette phrase de Marie-Thérèse prend place dans

ma réflexion. Nous fêtons les saints non seulement à l’occasion

de la Toussaint, mais encore tous les jours. Comme j’aimerais savoir

ce qui les a rendus saints et ce qui, hélas, m’empêche d’atteindre

leur idéal !

Je voudrais, comme Marie-Thérèse nous le suggère, être assez

curieux pour connaître ce qui, dans la vie des saints, a d’abord

dû être un obstacle et puis lentement, à travers une certaine purification,

est devenu un moyen pour que Dieu seul ait toute la

place. Je songe à toutes ces compensations qui, bien souvent, se

légitiment à nos yeux étant donné l’état de fatigue, de surcharge,

de découragement ou de dépression où nous sommes. Elles freinent,

peut-être à notre insu, le geste décisif ou nous empêchent

d’aimer jusqu’au bout.

Lors d’une rencontre de l’Arche, un assistant me confiait qu’il

n’avait pas dîné la veille. Devant mon étonnement et la crainte

d’un début de maladie, il m’a simplement répondu : « Non,

j’étais trop agressif, alors j’ai jeûné. »

Dernièrement, je relisais la lettre d’un jeune enthousiasmé

par la venue du Pape, mais aussi énervé de ce que la police l’empêchait

de prendre des photos. Déçu, il était prêt à quitter le rassemblement

quand, tout à coup, il voit une femme accompagnée

de ses enfants et leur cède sa place. Et d’ajouter : « Je me suis réconcilié

parce que j’ai partagé… »

160


Au fil des jours

Finalement, il y a bien des moments dans la journée où, recroquevillés

sur nous-mêmes, nous n’osons pas faire confiance

en acceptant de nous dépasser. Nous nous accrochons trop souvent

à nos petites drogues (peu importe le nom, chacun de nous

les connaît). Elles nous confortent dans nos certitudes, alors que

la sainteté suppose toujours une remise en question. Face à la

tension que je traverse, je compense en mangeant, en buvant ou

en fumant. Oh ! loin de nous l’idée de juger qui que ce soit, mais

reconnaissons que souvent nous usons, et parfois même abusons,

de ces moyens pour nous soustraire à nos obligations de

chrétien ! En outre, ne tombons pas dans le travers de limiter

notre champ de connaissance aux actualités télévisées, à la lecture

de romans ou à l’exercice de la rêverie.

Bref, ne ratons pas une occasion d’être un peu curieux de

Dieu ! Il a tant à nous dire !


Pardonner ?

On entend de bons chrétiens affirmer très honnêtement : « Je

pardonne, mais je n’oublie pas. » Le pardon ne vient pas du cœur

de l’homme. On pourrait presque dire que l’homme y est allergique,

car le pardon va tellement à l’encontre de son désir de

puissance, de ses rêves de domination, de ses angoisses, de sa

peur. Le pardon est comme une faiblesse dans notre système.

Face à l’agression, à l’ennemi, à l’injustice, à toutes ces atteintes

au droit et à la vérité, il semble que seuls la justice, le code des

lois et une certaine rigidité soient finalement garants de la vérité.

Le pardon ne vient pas du cœur de l’homme, mais du cœur

de Dieu. L’unique chose que l’homme puisse faire, c’est demander

pardon, demander la grâce d’avoir vraiment au fond de son

cœur une attitude, non pas d’oubli, mais d’amour pour qui l’a

blessé. Retrouver un dialogue là où il n’y a souvent plus que défense,

opposition, procédure. L’homme crie vers Dieu, car Lui

seul peut donner cette assurance de pardon et de paix. Sans cette

éventualité, l’homme reste démuni. Témoins, tous ceux qui vécurent

des situations très douloureuses et pour lesquelles ils

n’osèrent pas implorer le pardon et se crurent même indignes de

cette grâce.

Le pardon vient du cœur de Dieu. Avant même que l’homme

ne soit créé, le pardon existait en Dieu. Le pardon a ce je ne sais

quoi de plus inouï qu’on ne le pense, qui va au-delà de toute attente

humaine. Quelle liesse dans le cœur du père au retour de

l’enfant prodigue ! Joie s’exprimant bien davantage par le silence,

révélée par les gestes mêmes du vieillard : il l’attendait, le regar-

162


Au fil des jours

dait ; il a couru, l’a embrassé, lui a fait la fête. Voilà le langage du

pardon. Or, les hommes rancuniers sont très loin de cette fête.

C’est pourquoi nous devons prier les uns pour les autres, parce

que nous avons tous entre nous des blessures qui demandent le

pardon. C’est là le seul vrai pouvoir de l’homme : demander pardon.

Si chacun reste sur ses positions, voulant avoir raison, l’abcès

s’installe et la solitude s’approfondit. Le pardon, c’est vraiment

le cri de l’homme vers Dieu. Le cri de Dieu vers l’homme. L’un

demande, l’autre attend et répond. Le pardon, c’est le commencement

du dialogue, c’est l’ouverture, c’est l’espérance. Seigneur,

apprends-moi à demander pardon, à le rechercher, à le recevoir,

à le partager, à le donner !

Jésus assimile toujours le pardon à une relation avec son Père.

Dieu ne peut pardonner si l’homme ne le lui demande pas, si

l’homme ne reconnaît pas, à sa façon, qu’il est dépendant du

pardon » de Dieu. Alors, il nous faut entrer dans ce pardon avec

une âme neuve, un cœur nouveau capable de croire qu’à chaque

fois que l’on pardonne, Dieu crée, aime et sauve.


Il n’y a plus de jeunesse !

Qu’il était bon, dans l’ancien temps, de donner cours à des

enfants qui s’avançaient en rang, dociles, sages et obéissants ! Ils

étaient comme ces beaux parterres de fleurs dans des jardins ratissés,

ordonnés, protégés !

Qu’il est bon, aujourd’hui, mais aussi dépaysant et bouleversant,

de passer une journée avec des enfants en ce début de

siècle…

Ceux d’aujourd’hui, comme on dit, il ne faut pas attendre

longtemps pour savoir ce qu’ils pensent et s’apercevoir que bien

des paroles ne les touchent plus guère, car ils vivent dans un perpétuel

va-et-vient d’échanges et de pensées, inépuisablement exprimées,

et qui souvent se cherchent plus qu’elles ne se disent.

« Ces enfants d’aujourd’hui » doivent entrer dans notre vie

telles ces fleurs de montagne, de terrain vague, de bas-côtés des

autoroutes, qui poussent malgré tout à travers la pierraille et ne

sont nullement le signe de soins attentifs, mais bien la preuve

que la vie est plus forte et qu’elle les pousse à grandir partout.

Je pense aux efforts inimaginables que doivent faire parents

et éducateurs pour aimer les enfants comme ils sont, pour entrer

dans leur cœur et leurs pensées sans être déçus, ni critiques, ni

amers. Toujours être de ceux qui espèrent…

Ainsi un jour, lors d’une récollection. Tant bien que mal, la

journée s’est déroulée… À seize heures, c’était terminé. Bilan : un

carreau cassé… « L’assurance paiera ! »… et un carrelage bien

souillé par la boue du terrain de football. Alors l’un des garçons,

spontanément, propose de nettoyer. Et d’ajouter : « Ce sera tou-

164


Au fil des jours

jours autant de gagné pour les Sœurs, car elles doivent avoir

beaucoup de travail dans cette grande maison. »

La récollection a été très bonne. Pour une messe qui n’a pas

été dite, pour une prière non exempte de fous rires et de distractions,

il y a ce joyau, ce signe merveilleux de penser aux autres

jusque dans l’accomplissement des tâches les plus humbles…


« Hospitalo-hospitalier »

Bien souvent, nous pensons aux malades et prions à leur intention

! Que de fois nous nous sentons proches d’eux par la pensée

! Mais, pensons-nous assez à tous ceux qui les soignent,

veillent sur eux, les aident, souffrent par eux et pour eux ?

Il y a tant de détresses ! Tous ces visiteurs qui quatre, cinq fois

par jour franchissent le portail de la clinique et portent jour et

nuit dans leur cœur les malades qui n’en peuvent plus et les regardent

avec tant d’espérance. Le sourire d’une infirmière, la sécurité

d’un kinésithérapeute, la parole gentille de la petite dame

apportant le dîner… réconfortent tant celui qui est fatigué de lutter

!

Il est bon de se rendre compte que la souffrance qui prend visage

de maladie peut devenir temps et lieu de communion ! Il

n’y a pas de puissants qui se penchent vers les faibles, il n’y a pas

de gens valides qui s’occupent de malades. Qui ne se sent fragile

devant la maladie qui empêche même de parler et de crier ? Il y

a communion de vie, d’amour à protéger, à partager.

S’il est un lieu où Dieu est présent, c’est bien dans les hôpitaux

et les cliniques. S’il est un lieu où l’Église est vivante, c’est

bien dans ce microcosme où petits et grands sont rassemblés

dans une même souffrance, dans une même désespérance.

Alors, il y a le sourire d’un enfant qui tout à coup redonne

courage. Il y a le geste délicat du visiteur qui fait jaillir la confiance.

Tout cela nous est donné et vient comme un sourire de Dieu,

qui se veut proche des hommes jusqu’à la fin du monde.

Le rendez-vous d’une chambre de clinique ne sera jamais

manqué si nous sommes sûrs d’y retrouver Celui qui nous at-

166


Au fil des jours

tend. Il n’est pas garanti que nous le sachions en entrant, mais,

en partant, nous serons comblés de ce que nous aurons reçu.


Rwanda

En 1994, par le biais du journal télévisé et de son cortège

d’images combien prenantes et émotionnantes, nous avons vécu

le drame de la guerre. Certes, il y a ces « rapatriés » dont le sort

nous émeut, mais il y a aussi ces milliers de frères et sœurs assassinés…

Impossible de les oublier. Qui pourra jamais comprendre

le mystère d’une telle souffrance ? Comment peut-on en venir à

s’entre-tuer de la sorte s’il n’y avait pas au cœur de tout homme

une volonté attisant ce qu’il y a en lui de dur, de méchant, de

cruel ? Ce que l’on apprend — via le petit écran ou les articles de

la presse — des massacres qui eurent lieu là-bas confirme cette

grande faiblesse dans le cœur de l’homme. Ne jugeons pas, ne

condamnons pas trop vite, mais tentons plutôt une introspection.

Si mon bien, mes droits ou mes intérêts venaient à être menacés,

n’y aurait-il pas en moi une haine telle que je sois amené

à tuer… pour ne pas être tué ; que je sois trop violent, de peur que

l’autre prenne le dessus ? Rarement comme en ces jours-là j’ai

réalisé qu’il fallait vraiment la grâce de Dieu, au-delà même des

sacrements — ou à travers eux, si nous les pratiquions mieux —

pour arriver à aimer. Seul Jésus peut nous donner cette force. Seul

Jésus peut m’apprendre à aimer. Seul Jésus peut me révéler

l’amour du prochain. Mais il a payé le prix, lui aussi. Quel sang !

Dans quelle détresse n’est-il pas tombé ?

Nous comprenons pourquoi Jésus est mort sur la croix, pourquoi

il a fallu du sang pour sauver le monde, pourquoi à chaque

messe on ne parle plus de vin, mais du sang du Christ. Le sang

de Dieu est appelé par le sang des hommes. Le pardon de Dieu

est appelé par le péché des hommes. Saint Jean nous le dit : « Mes

168


Au fil des jours

petits enfants, je vous écris pour que vous évitiez le péché, mais

si l’un de vous vient à pécher, nous avons un défenseur devant

le Père, Jésus Christ. Il est la victime offerte pour nos péchés. Et

non seulement pour les nôtres, mais encore pour ceux du monde

entier. » Oui, avant d’ergoter sur les défauts du prochain, avant

de vouloir un monde plus juste, reconnaissons-nous tellement

pécheurs qu’il n’y a que le sang du Christ pour nous laver de nos

fautes. Nous pourrons alors regarder la télévision et supporter le

poids intolérable des visions dantesques du Rwanda et de tout

conflit, où qu’il éclate… Tant de péché à l’origine de tant de sang,

tant de sang à la source de tant d’amour. Ne demandons pas seulement

à Dieu de leur apporter la paix, mais soyons-en les instruments,

là où nous sommes : dans notre famille, dans notre

patrie où, si nous n’y prenons pas garde, la zizanie pourrait s’installer.

Soyons vigilants pour ne pas laisser grandir en nous ce

démon de la haine, de l’injustice. Sauvons ce monde en aimant

plus !

Alors, que ces morts du Rwanda soient le ciment de la reconstruction

d’un nouveau pays, d’un nouveau peuple. Ils en ont tellement

besoin ! Et nous aussi !


Casques bleus

Ils sont sortis ce jour-là pour escorter une personnalité rwandaise.

Ils étaient là comme des paras, mais bien davantage

comme les témoins de la vérité et de la justice. Et c’est ainsi qu’ils

sont tombés, privés de leurs armes, pour la justice et la vérité.

L’avenir dira la grandeur de leur geste.

Aujourd’hui, notre pays, bouleversé par le choc de leur fin et

la douleur au cœur de leurs familles, s’incline avec respect et admiration

devant ces hommes. Ils étaient les témoins d’une force

qui se voulait pacifique. Ils sont morts pour défendre la vie avec

d’autres armes que celles utilisées d’ordinaire. Nos soldats belges

sont des héros dont nous sommes fiers. Nos soldats belges sont

des amis que nous pleurons. Nos soldats belges symbolisent ce

qu’il y a de bon en nous, de généreux et de fort. Leur sacrifice,

leur mort héroïque, nous laissent un témoignage et constituent

un appel. Nous ne pourrons jamais les oublier. Heureux sommesnous

d’être aujourd’hui des compatriotes de ces jeunes qui ont

cru possible de partir là-bas pour « semer » la paix.

Il faut le dire aussi, comme religieux, ce jour fut douloureusement

vécu au Rwanda. Trois compagnons jésuites, deux prêtres

séculiers, une dizaine de jeunes femmes et des membres de la

communauté Christus à Kigali ont été massacrés. Tous d’origine

rwandaise. Victimes innocentes de ce chemin de croix que vit

leur pays. Ils sont morts. C’est leur témoignage. Il n’y avait pas

de plan qui voulait leur anéantissement ; il y avait un instinct de

domination, de revanche et finalement de peur. Ils sont morts

à leur façon, pour ce Christ « Roi de toutes les nations » que leur

pays, dans le sang, doit apprendre à connaître, à aimer et à suivre.

170


Au fil des jours

Merci ! frères et sœurs qui, sans l’avoir choisi, êtes devenus

des témoins. Vous nous rappelez aujourd’hui que la Bonne

Nouvelle s’annonce sur la croix. Grâce à vous, l’espérance renaît

au Rwanda.


Au voleur !

Il est de ces petites histoires qui, lorsqu’elles nous arrivent,

paraissent tellement inattendues, incongrues que l’on se dit que

leur récit ne peut avoir d’autre but que de réjouir quelqu’un.

C’est ainsi que j’ai pensé que ce qui, dernièrement, s’était

passé au Toit pouvait donner matière à un petit conte susceptible

d’enchanter quelque « Tante Jacqueline » lointaine et toujours

si proche de nous.

Donc un soir, comme je quittais la maison pour rentrer au

Bellarmin, j’arrivai à la porte du foyer et remarquai quelqu’un

occupé… à cueillir nos jonquilles ! À les arracher toutes, ni plus

ni moins, et à en former un tas… Quel culot ! Un peu plus loin,

dans un sac en plastique, gisaient les trois pauvres primevères,

orgueil de notre parterre. Ce brave garçon m’avoua, balbutiant

et sentant quelque peu l’alcool : « Je suis un ouvrier de jardin et

je viens pour l’entretien. Je viens mettre de l’engrais organique. »

Point d’engrais à la vérité, mais visiblement un garçon apte à se

sentir bien chez nous !

Je l’ai introduit. Nous avons quelque peu bavardé. Il devait

être un peu paumé, se prétendant originaire de plusieurs lieux,

dires dont nous n’avons pu contrôler la véracité. En tout cas, il

semblait bien malheureux. Comme nous évoquions les gendarmes,

il répondit : « Prison ». Nous lui avons dit : « Si tu avais

pris ces fleurs pour ta maman, pour ton papa malade, nous en

aurions été très contents. Mais pourquoi faire cela ? » Sa capacité

de raisonnement n’étant pas trop forte, nous n’avons pas insisté

!

172


Au fil des jours

J’ai pris son adresse, peut-être aurons-nous un jour la joie de

le retrouver ? Il est parti vers quelque destin inconnu et nous

avons repiqué nos fleurs en pensant à la joie de Tante Jacqueline

quand elle les reverrait…

Voilà un petit trait parmi tant d’autres qui donne à cette maison

un « je ne sais quoi d’ailleurs et de toujours »!


Bulletin météo

Elle était sortie timidement, à l’abri du vent, contre le mur

du jardin. C’était une jonquille pas plus forte que les autres, peutêtre

mieux placée et plus amoureusement plantée. Elle est sortie,

rattrapant les perce-neige qui nous égayaient depuis plusieurs

semaines. Elle était en avance sur son temps.

Tout à coup, moins cinq degrés, un vent d’est si froid, et la

voilà couchée, brûlée par le gel tout comme les bourgeons du

poirier voisin, eux aussi trop précoces. Nous étions si heureux

de notre hiver, sans grand froid : on s’est réjoui trop vite !

Il faut ainsi recueillir ce qui se passe sur notre route. On rêvait

de soleil et on eut de la pluie. On rêvait de douceur et on eut le

gel. Quand accepterons-nous de passer tous ses caprices à ce

« garnement » de temps ? Quand pourrons-nous être de ceux qui

chantent tous les jours la beauté de la vie à travers la pluie, le soleil,

le froid, l’orage ?

N’est-ce pas cela, la vocation du chrétien ? La louange des

moines dans les abbayes ne monte-t-elle pas vers le ciel pour

nous apprendre, à nous, chrétiens des villes ou des champs, à découvrir

qu’il y a un soleil prêt à briller pour tous et qu’il y a un

froid à même de mordre bien cruellement certains ?

La louange de Dieu invoque alors la compassion avec les

hommes, nous invite à nous entraider. Avons-nous téléphoné à

cette vieille tante pour prendre de ses nouvelles, pour savoir si

ses géraniums ne sont pas gelés là-bas à la campagne où elle vit

très discrètement ? Pensons-nous aux plus âgés qui ne peuvent

pas sortir ? Ils ont tellement besoin de notre aide… Et si nous faisions

leurs courses !

174


Au fil des jours

Le climat — surtout quand il pleut, neige ou vente — est toujours

rappel d’une communion entre les hommes. N’y manquons

pas ! Cela nous est nécessaire. Ne manquons pas le rendez-vous

des intempéries, le rendez-vous de la solidarité.


VI. L’Église que j’aime

Ne juge pas, aime !

On dit souvent de quelqu’un qu’il est bon parce qu’il partage.

On dit parfois aussi de quelqu’un qu’il est très bon parce qu’on

ne l’a jamais entendu dire du mal de son prochain. Il m’a semblé

l’autre jour entendre dans mon cœur une troisième béatitude de

la bonté, celle de celui qui ne juge pas ou, s’il doit juger, excuse,

comprend, porte, parce qu’il aime.

Oh ! ce terrible jugement qui empêche d’aimer ! Il est souvent

la conséquence des dons reçus, d’une certaine éducation ou

d’une certaine intelligence, nous permettant de nous mettre à

l’écart et d’avoir plus de recul pour mieux nous dissocier et donc

juger.

C’est sans doute cela, le drame du jugement que l’on porte

sur l’autre : c’est qu’on s’en éloigne. On n’est plus avec lui, on

n’est pas pour lui, mais on est étranger à l’autre.

Cela arrive souvent quand on parle de l’Église. Qui de nous

n’a jamais dit : « L’Église est impitoyable, l’Église est intransigeante,

l’Église est trop dure, l’Église est scandaleuse… » alors qu’il devrait

dire : « Je suis dur, intransigeant, intraitable, etc. »

Juger, c’est quand on préfère le « je » au « nous » et qu’en s’isolant,

on se construit une forteresse qui, d’abord, se veut défensive,

mais devient très vite offensive.

Oui, pourquoi juger mon prochain sinon par peur que lui ne

me juge, par peur de reconnaître que moi aussi j’ai mes défauts,

mes faiblesses… remise en question personnelle bien plus complexe

à assumer que le rôle facile de contempteur, de dénigreur !

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L’Église que j’aime

Se doute-t-on que derrière tout jugement, il y a souvent une

condamnation pure et simple. Or, l’Évangile nous dit : « Je ne

suis pas venu pour juger, condamner, mais je suis venu pour sauver.

»

Le jugement qu’il nous faut retrouver, c’est celui de l’enfant.

Un enfant ne se croit pas au-dessus des autres. Il ne dira pas : « Un

tel est vaniteux, un tel est orgueilleux. » Non. L’enfant croit en

celui qui vient vers lui. Il se laisse tout simplement attirer et séduire.

Il sait qu’on l’aime et qu’il ne peut en aller autrement. C’est

toute la beauté de l’enfance.

Finalement, pour vraiment bien juger, il convient d’abord

d’aimer, farouchement, solidement. Quand l’amour est « incarné

» jusqu’à devenir l’autre, un autre moi-même, alors peut-être

puis-je dire : « Comme moi, il est vaniteux ; comme moi, il est

paresseux. »

Alors, juger peut devenir une sorte de conjugaison du verbe

aimer.


Difficile amour

Une fois encore, la nouvelle m’arrive : un ménage saute, un

autre se refait. Tant de souffrances sont enfouies dans cette

double réalité. Comment est-ce possible ? Ils s’étaient pourtant

promis fidélité et cela n’a pas marché… Ils avaient pensé être toujours

fidèles, obéissants à l’Église. Et voilà qu’ils se sentent rejetés.

Cette Église qui se veut Mère et qui refuse une bénédiction de

mariage à ses enfants qui se sont trompés, tout simplement, et

qui voudraient aujourd’hui recommencer.

On trouvera un théologien expliquant, avec raison, que ce

n’est pas possible, que le sacrement du mariage dans l’Église est

signe de l’amour de Jésus Christ pour son peuple et que l’on ne

peut pas le donner deux fois parce que cet amour est unique.

C’est la mission du couple chrétien de témoigner ainsi de

l’amour de Dieu : la fidélité des hommes, reflet de la fidélité de

Dieu. Non seulement la bénédiction leur sera refusée, mais

l’Église de surenchérir : la communion à l’Eucharistie ne doit pas

leur être accordée.

Que j’ai mal quand j’entends ces phrases ! Et pourtant, je sais

que l’Église est ma Mère et qu’elle ne peut affirmer ces vérités si ce

n’est parce qu’elle m’aime. Alors, que répondre ? Seigneur, je veux

m’arrêter près de toi et tout simplement me taire en souffrant, en

pleurant, mais en ne voulant, à aucun prix, condamner l’Église, ni

condamner ces petits qui cherchent tout simplement à survivre.

Alors, que faire ? Jouer un double jeu, être un peu équivoque, faire

semblant d’ignorer que…

Non ! Comment expliquer que le plus important, c’est de se

laisser approcher par Dieu et de croire en sa miséricorde ? Que,

178


L’Église que j’aime

finalement, recevoir Jésus dans l’Eucharistie, c’est très bien, mais

cela n’a aucun sens si je le reçois en dehors de l’Église. Il n’est présent

dans le tabernacle que parce que l’Église le cautionne, le certifie.

Alors, pourquoi n’y aurait-il pas des chrétiens se rendant à

la messe tous les dimanches sans communier, conscients toutefois

que Dieu est avec eux par sa miséricorde, par sa bonté, par

son pardon, bien plus que dans le rite de l’hostie, de la célébration

? Je le sais, chacun aime faire comme tout le monde et voudrait,

comme tout le monde, avoir et sa messe de mariage, et sa

réception, et sa robe blanche. Mais n’y a-t-il pas autre chose à découvrir

que ces rites qui paralysent ?

Sommes-nous en état de chercher, ou sommes-nous simplement

avides de sécurité ? Tout est là ! En tout cas, s’il est une vérité

à défendre avant même de proclamer que l’Église a raison, c’est

d’affirmer que Dieu nous aime et qu’il veut le pardon. De cela,

nous sommes certains et nous voulons en vivre ! Pourquoi

condamner celui qui va se remarier ? Pourquoi condamner cette

jeune femme heureuse de se marier avec un homme divorcé ?

Elle l’aime, ils s’aiment, ils veulent s’engager. Eh bien ! qu’ils

croient à l’amour de Dieu, qui est plus grand que l’amour des

hommes, mais qui n’accepte pas que l’amour des hommes mal

compris abîme l’amour de Dieu. Qu’ils ne demandent pas à

l’Église d’agir autrement que ce qu’elle fait. Elle crie pour la vie,

elle crie pour l’amour. Le Christ a donné sa vie pour ces véritéslà,

et l’Église, à sa suite, n’est pas là pour avoir plus de pratiquants,

mais pour qu’à sa façon, il y ait plus d’amoureux. Aimer, ce n’est

pas se rechercher soi-même, mais c’est donner tout pour celui

que l’on aime afin qu’il grandisse. Alors, acceptons de ne pas

comprendre, mais refusons de juger et soyons de ceux qui, dans

ces circonstances-là, choisissent jusqu’au bout d’aimer.


L’élue de mon cœur

Un jour, j’ai eu la joie de voir Bernadette, le très beau spectacle

des fêtes de Tourinnes, à l’occasion de la Saint-Martin. Le titre

pouvait paraître étrange à un certain nombre de personnes non

interpellées par cette petite bonne femme des lointaines

Pyrénées. Pour moi qui, chaque année, suis comme « nourri »

par cette grâce mystérieuse de Lourdes, j’aimais aller écouter

Bernadette en notre terre brabançonne, en cette vieille église perchée

sur la colline où soudain, à travers cette actrice, Dieu allait

me parler.

Après les joies des apparitions, le courage et le témoignage

parfois héroïque de Bernadette, j’ai vécu le drame de voir ce

« petit bout de femme » se consumer lentement dans une vie religieuse

dont on voyait la puissance et le dynamisme, mais où

l’on sentait un certain mépris pour ce qui était petit… « Vous,

Bernadette, votre emploi sera la prière », disait la maîtresse des

novices.

Tout à coup, au cours de cette mystérieuse soirée qui m’a profondément

remué, j’ai réalisé qu’il ne s’agissait pas d’une parodie

de la vie religieuse ni de l’exaltation d’une petite sainte voulant

faire la leçon à ses aînées, mais que nous vivions tout simplement

en Bernadette le drame, l’aventure passionnante de l’Église.

Chaque fois que l’on ouvre les yeux sur la vie d’un saint, c’est la

vie de l’Église qui se révèle à nous et nous montre son vrai visage.

Il n’y a pas l’Église d’un côté, institution forte et puissante, et de

l’autre côté, les saints, exemples plus ou moins réussis. Non,

Bernadette qui a vu, Bernadette qui a cru, Bernadette qui a témoigné

jusqu’à en mourir : c’est l’Église. Bernadette inutile,

180


L’Église que j’aime

Bernadette bafouée, écrasée et mourant presque seule, c’est encore

l’Église. Oh, que je l’aime donc notre Mère l’Église qui, au

cœur de ses erreurs, est encore porteuse de Dieu ; au cœur de ses

faiblesses, crie vers sa Puissance ; au cœur de ses péchés, nous révèle

son inépuisable Patience.

Oui, Bernadette, à Lourdes, n’avait pas choisi la voie la plus

facile, mais elle nous a appris à être heureux. Le vrai bonheur,

c’est quand on meurt à soi-même pour que l’autre vive. Le vrai

bonheur, c’est quand on accepte l’autre différent de soi.

Rendons grâce à Dieu pour tous ceux qui ont porté cette pièce

de théâtre qui nous a fait davantage aimer l’homme.


Blessure de la division

Hélas, la division entre chrétiens ne date pas d’hier. Il fut un

temps — pas si lointain — où des chrétiens étaient élevés dans le

mépris d’autres chrétiens. Heureusement, sous Jean XXIII, l’Église

catholique prit officiellement position en faveur du mouvement

œcuménique. Les Belges contribuèrent pour une grande part à

sa naissance : le cardinal Mercier (Malines) ; Dom Albert

Baudouin (Chevetogne). En 1925, un prêtre français, l’abbé

Couturier, lançait la semaine de prière pour l’Unité. Il est grand

temps que nous nous rapprochions les uns des autres pour que,

comme disait Jésus, le monde croie.

J’ai enfin compris qu’il ne s’agissait pas de ramener de force à

la maison les enfants perdus, mais qu’il fallait laisser la porte grande

ouverte pour que tous, fils aîné et enfant prodigue, puissent y

entrer, non pas la tête haute, mais le cœur ouvert.

L’œcuménisme, c’est avant tout le respect de chacun dans sa

fidélité, dans sa foi, dans son cheminement…

L’œcuménisme n’appartient à personne. Il est le cœur d’un

Père voulant que tous ses enfants soient rassemblés. Il est le sang

de Jésus versé pour que tous soient un. « Père, comme toi et moi

nous sommes un. » Il est le silence de Marie qui reçoit le corps

blessé et déjà froid de son fils au pied de la croix, sans avoir

d’autre parole à ajouter.

Je me souviens de cette visite du camp de concentration à

Majdansk, près de Lublin en Pologne. Deux jeunes Allemands se

joignirent à nous. Ils nous accompagnèrent et, tandis que nous

chantions « Père, unis-nous tous, que le monde croie en ton

amour », ils pleuraient.

182


L’Église que j’aime

L’œcuménisme, ce sont ces larmes qui n’ont pas fini de couler.

Nous ne sommes vraiment œcuméniques que dans la mesure

où nous pleurons le péché de la division, les blessures que nous

avons causées. L’œcuménisme demande un esprit de repentance.

Il ne s’agit pas de regarder l’autre comme la brebis égarée qu’il

faut à tout prix ramener au bercail. L’autre est aussi sur la route

de l’unité. Il nous faut le reconnaître, le respecter et marcher avec

lui.

Devant les meurtrissures de la division, il ne sert à rien de

comparer, de discuter pour savoir qui a raison ou qui a tort. Il suffit

simplement d’accepter qu’à travers les blessures renaisse une

unité.

La cicatrisation ne pourra s’opérer que par un amour plus

grand.


Père Damien

Sur les affiches dans le métro et dans les rues, la silhouette du

père Damien est évoquée avec cette mention : « Relevons le défi

de la lèpre ! » Si on savait ce qu’est cette terrible maladie, on s’impliquerait

beaucoup plus pour la vaincre. Que ne donnerait-on

pas pour qu’elle s’arrête !

Cette maladie est un peu comme le symbole des blessures de

l’humanité, de ses faiblesses, du mal qui partout rôde, abîme,

fait désespérer. Alors, chacun doit rêver qu’un jour la lèpre sera

guérie et avec elle tout ce qu’elle représente, tout ce qu’elle

évoque, tout ce qu’elle rappelle…

Aujourd’hui encore, les collectes les plus fructueuses sont

celles organisées pour lutter contre la lèpre, ou comme on dit,

« pour sauver les lépreux ». C’est là que Damien a relevé plus d’un

défi : le défi de l’amour, le défi de la vie, le défi de l’amitié et de

la fidélité. Il ne pouvait pas s’imaginer qu’on puisse passer quinze

jours avec les lépreux et puis s’en retourner au pays comme si de

rien n’était. Il y est resté quinze ans ! Il ne pouvait pas accepter

qu’ils s’enfoncent lentement dans la dégradation de leurs déchéances

sans personne pour leur dire : « Tu es important pour

moi ! La preuve, je reste avec toi… »

Tout défi est une façon de rester « avec ». Pensons-nous assez

au défi de Dieu qui a cru en l’homme et lui a envoyé son Fils ?

C’est tellement fort que l’on n’ose pas y croire. C’est peut-être

aussi tellement fort qu’on n’a pas voulu regarder Damien plus

audacieusement jusqu’à présent. Pourtant, il a été dit : « Pas un

homme dans le monde journalistique n’a témoigné comme

lui ! » Le pari de Damien, c’est de dire : « Je reste jusqu’au bout !»

184


L’Église que j’aime

Le pari des chrétiens d’aujourd’hui, c’est d’imiter Damien : « Là

où il y a des pauvres, je serai. Là où il y a des rejetés, je serai. Là

où il y a des désespérés, je serai. » Soins palliatifs, Arche, A.T.D.,

Mère Teresa… ne prenons pas pour nous seuls ces défis, d’autres

les mènent avec nous. Nous avons besoin qu’ils revitalisent nos

engagements, qu’ils nous disent à leur façon : « Allez-y, ça vaut

la peine de ne pas lâcher cette fidélité. » Comme le disait un prisonnier

à son aumônier au soir de sa condamnation : « Aide-moi

à tenir jusqu’au bout de ma peine. »

Comme Damien à la suite de Jésus, comme Gandhi en recherche

de Jésus, comme tout homme qui loyalement ose poser

cette question : « Pour moi et pour Toi, qui es-Tu, toi qui m’appelles

à aller jusqu’au bout ?»


Idéal

Il est des saints authentiques qui n’ont pas à être imités parce

que leur vocation est tellement exceptionnelle et unique qu’on

ne peut que l’admirer.

Il en est d’autres qui préfèrent les départementales aux autoroutes,

comme le frère Mutien-Marie, Jean Berchmans, et

d’autres. Ceux-là nous disent que le seul moyen pour aller vers

Dieu est de choisir un chemin de pauvreté, d’humilité, de service.

Nous n’avons pas à rechercher autre chose que cette voie.

C’est un itinéraire sûr, et l’Église, qui est Mère et connaît ses enfants,

ne peut leur montrer d’autre route que celle d’une certaine

sécurité. Il n’empêche que notre histoire à chacun de nous est

remplie de ces témoins qui ont bouleversé notre vie. Ce qu’ils

ont fait, nous ne l’aurions jamais imaginé, tant d’amour s’y est

exprimé. Ils ont accepté des situations vraiment impossibles. Ils

ont pu héroïquement louer et servir Dieu.

Il est important, dans une famille, que l’on ait son calendrier

des saints. Ceux qui ont une fête dans la reconnaissance de

l’Église, mais aussi ceux qui ont une fête parce que dans notre

histoire familiale, personnelle, ils ont un grand rôle. Peut-on oublier

le prénom de cette personne qui a servi toute sa vie une famille

et qui est morte en disant tout simplement « merci » ? Peuton

oublier telle naissance, tel événement, mais aussi telle mort,

tel deuil ? Chaque famille devrait avoir son livre d’heures qui raconte,

dès la première enfance, les rencontres de Dieu à travers

les personnes. On y trouverait la certitude qu’Il est toujours près

de ses enfants.

186


L’Église que j’aime

Osons y croire, la sainteté des saints n’est pas à reléguer au

rayon des hagiographies. Elle est à cueillir au cœur de notre vie,

là où nous leur ressemblons, car ils sont terriblement proches de

nous. C’est bien la mission que Dieu leur a confiée : partager avec

nous ce qu’il y a d’humain en eux et de divin en Lui. Rendons

grâce à Dieu !


Veritatis splendor

L’encyclique de Jean-Paul II sur la morale chrétienne et tous

les problèmes y afférents a pour titre Veritatis splendor. De fait,

seule la vérité dans toute sa splendeur est à même de nous éclairer,

de nous apaiser, de nous fortifier et de nous consoler. Devant

ce message adressé par le Pape à tous les chrétiens et à tous les

hommes de bonne volonté, nous pouvons entrer dans la contestation

et la critique et regretter que ceci n’ait pas été dit, que cela

ait été trop développé, que ces portes-ci n’aient pas été ouvertes

et que ces perspectives demeurent fermées…

C’est un moment de foi. Il nous faut accepter à nouveau d’être

dépassés par ce que nous vivons, par ce que l’Église nous demande

d’accueillir. Le Saint-Père doit parler. Il ne le fait pas en étant

obnubilé par une certaine vision de la morale et de la vie chrétienne.

Il le fait parce qu’il est Père. À l’image de Dieu, il ne désire

que le bonheur et l’épanouissement de ses enfants. Mais pas à

n’importe quel prix ! Or, il est certain que depuis plusieurs années

un laxisme, une incompréhension de plus en plus grande

font que la morale chrétienne est tombée bien bas. Toutes les familles

sont touchées, tous les individus en sont marqués. Il ne

s’agit donc pas de faire de l’Église et des chrétiens des surhommes.

Il s’agit de savoir ce que Dieu a voulu en créant l’homme,

en lui confiant cette extraordinaire richesse qu’est sa sexualité

et toutes ses possibilités d’amour ; en sachant que cet amour

ne peut pas être vécu dans la splendeur même de sa vérité, si ce

n’est à l’image de Dieu. Oh, sans doute seront-ils peu nombreux

ceux d’entre nous qui prétendent pouvoir accéder à cet idéal.

Alors nous serons dépassés, nous entrerons dans une certaine

188


L’Église que j’aime

incompréhension, mais en étant conscients que Dieu veille sur

son peuple, que tout le travail inspiré pour l’éclairer ne peut être

qu’un travail d’amour, de patience et de foi, car Dieu est miséricorde.

Seigneur, aide-moi à apprendre ce que je ne comprends pas,

à aimer ce qui me fait peur, à oser quand tout en moi me pousse

à la démission. Le reconnaître, c’est commencer à aimer.

Accueillir l’encyclique, c’est croire en Dieu aujourd’hui.


Révolution

Que de changements en cette fin de millénaire !

Il me semble que je suis plus proche de notre père Abraham

(mort en 1750 avant notre ère) que de tant de jeunes d’aujourd’hui.

Enfant, je lisais Jules Verne. Eux, aujourd’hui, le vivent et le

dépassent. Devant ces grands bouleversements, ces grands changements,

on est tenté de dire : « Où va notre monde ? » Les uns

ajoutent : « Où est Dieu ? » D’autres posent la question : « Où est

l’Église ?»

Dieu, le maître du temps, nous partage son éternité à travers

les minutes qui s’écoulent. La vie peut aller plus vite, Dieu demeure

! Au cœur des inventions, Dieu est ! Dans tout ce qui change,

Dieu est ! Dans tout ce qui se propose à nous, Dieu est ! Il n’est

pas l’absent dont on va évoquer le souvenir, Il est présent partout.

Chaque fois que l’homme croit, aime, donne, reçoit, partage,

Il est là ! Car c’est toujours à son image que tous ces gestes

se font, que tous ces sentiments se vivent.

N’ayons pas peur pour l’Église, car elle est notre Mère. Elle

peut prendre des visages variés. Elle s’adapte, innove constamment.

C’est souvent elle, bien davantage, qui change et évolue

vers l’avenir, tandis que nous gémissons sur ses lenteurs, ses raideurs,

ses traditions. Si ! l’Église est à la mesure du cœur de Dieu,

en perpétuel recommencement. Elle traduit un cœur qui aime

et qui chaque jour réinvente. Elle incarne un projet qui dépasse

de loin nos peurs, nos angoisses et nous rive à l’incroyable aventure

d’un Dieu qui, acceptant de prendre la condition d’homme,

fait que tout en l’homme est désormais consacré à Dieu.

190


L’Église que j’aime

Cela est déjà visible à travers les grands changements au sein

du monde et de l’Église. Ils traduisent l’actualité de Dieu et la certitude

de sa présence.

Certains refusent de s’associer à cette « renaissance ». Mais

d’autres — à l’image de la nature se renouvelant toujours au rythme

des saisons, du temps qui passe — ont confiance. Dieu est là !

Il est vraiment celui que rien n’arrête parce qu’Il est le Dieu Tout-

Puissant qui dans l’homme se révèle, qui par l’homme se donne.

N’ayons pas peur de tous ces changements, ils appellent à la

confiance.


Assise

Jean-Paul II l’avait pressenti : pour offrir un lieu de rencontre,

un terrain d’entente, une possibilité d’échange et de prière pour

chacun, rien de plus indiqué qu’une simple ville, un lieu où la

paix s’est mesurée à la guerre, mais où le pardon a amené la

conversion : Assise. Quand on s’imagine cette cité telle qu’elle

devait être en 1200, tout évoque la guerre, à commencer par les

remparts, et retrouve les palpitations des cœurs d’aujourd’hui.

Mais François y a semé la paix. Nous l’avons goûtée !

Nous rentrons d’Assise bouleversés. Nous y étions une petite

centaine de l’Arche de Bruxelles afin d’y célébrer les vingt ans de

notre existence (1974). Rendre grâce à Dieu et partager, tout simplement,

ensemble, loin du tohu-bohu, un temps d’écoute. Ah !

la paix d’Assise, quel réconfort ! Et tant pis pour le froid vraiment

mordant, les draps de lit humides… broutilles que tout cela en

regard de ce que nous apporte cette retraite ! Qu’il faisait bon

louer « messire » le soleil, brillant au firmament, car il était notre

consolation et notre chaleur. Et nous avons connu l’expérience

d’un peuple humble mené par les petits. Oh ! sans doute tout

avait-il été préparé avec soin, qualité, attention extraordinaires.

Mais quand on a tout agencé, que les plus beaux carnets de route

sont faits, il reste la relation à la personne et l’écoute. Tout cela

s’est déroulé d’une façon merveilleuse au rythme des interpellations

et des questions que chacun osait poser aux autres. Ainsi,

comme nous évoquions le passage de l’Évangile où une femme

verse du parfum sur les pieds de Jésus lors de l’onction de

Béthanie, cette question a fusé du cœur de l’un des participants :

—Pourquoi a-t-elle versé du parfum sur les pieds de Jésus ?

192


L’Église que j’aime

À quoi il fut répondu :

—Parce qu’on allait Lui faire mal le vendredi.

À Assise, impossible de ne pas être ébloui par la légende de

saint François, rapportée dans les Fioretti. Mais ce que nous avons

vécu est encore plus beau que la conversion du loup de Gubbio,

le chant des oiseaux apprivoisés par cet excellent compagnon de

Jésus que fut François. Nous avons vécu des temps de rencontre

d’une qualité telle que nous nous sommes sentis profondément

transformés. Il y avait plus en ce que nous sentions qu’en ce que

nous raisonnions. C’était vraiment la grâce de Dieu qui venait

en notre cœur et s’exprimait à travers ces visages d’enfants, merveilleux

bambins de ces couples d’amis qui nous portent et nous

aiment. Merveilleux enfants qui se laissèrent apprivoiser par ce

monde des petits et qui découvrirent, à partir de ce que Dieu leur

demandait, une qualité d’appel sans égal ! On les sentait marqués,

intériorisés. Nous avons perçu que l’Arche était une réponse

aux appels du temps, à la vocation de l’Église. Quand les petits

sont accueillis, ils deviennent prophètes. Quand les plus faibles

se sentent reconnus, ils deviennent grands et sont capables de

porter, d’entraîner. Quand il se crée autour d’eux une fraternité,

alors le monde est meilleur. Nous avons essayé d’être un ensemble

et ce fut merveilleux. Pour tout cela, Vive Dieu !


VII. Notre Dame

Prier Marie

Marie ! Les uns en parlent, les autres l’oublient. Certains

même la rejettent, crispés, énervés. Mais pourtant, la toute petite

cadette du genre humain qui est venue nous révéler le cœur de

notre Dieu, n’a rien fait qui ne soit réponse à un amour, qui ne

soit fidélité à un appel. Sa grandeur, c’est d’avoir correspondu à

ce que Dieu attendait d’elle.

Annonciation, tout est possible et tout commence. Assomption,

tout est consommé et tout continue. Deux mots vitaux

pour l’histoire de l’humanité, et aujourd’hui dépourvus de

sens pour tant d’hommes. Il est donc normal que l’on se remette

à connaître cette grande dame, cette petite fille comme nous la

révèlent le chapelet et le rosaire.

Dire à Marie : « Tu es si belle que je ne cesse de te saluer et de

te dire bonjour. » Dire à Marie : « Tu es ma Mère puisqu’en Dieu,

je suis enfanté à une nouvelle vie et que tu pries pour nous

comme seule la Mère de Dieu peut le faire. »

Dans un monde en proie au désespoir ou au drame de la solitude,

Marie est celle qu’on ne peut cesser de regarder, qu’on ne

peut cesser d’implorer, celle vers laquelle on n’a jamais fini de se

tourner. Elle est la contemplation par excellence, mais elle incarne

aussi l’action dans toute sa beauté, car il n’a pas fallu longtemps

pour qu’en elle naisse la vie, pour que par elle soit révélée

à tous la vérité, et pour qu’en elle l’éternité nous soit assurée.

Redisons ce chapelet : « Je te salue. Je me réjouis. Je m’unis à

toi. » Sans cesse, remémorons-nous les épisodes de cette histoire

194


Notre Dame

si simple : Marie chez sa cousine, Jésus perdu au Temple, le portement

de la croix, la crucifixion, la Pentecôte… Tout cela, c’est

Marie qui nous le donne. C’est en elle que nous pouvons le comprendre.

C’est elle qui nous aide à le recevoir jusqu’au plus profond

de notre cœur. Sans elle, nous serions tellement pauvres de

vie, d’amour, de joie.

Et comme il ne faut pas regarder le ciel en oubliant la terre,

se soustraire au temporel en se réfugiant dans le spirituel, chaque

Ave sera enrichi de toute la prière de nos intentions, de nos souffrances,

de nos peines. Chaque Ave sera un don divin : « N’aie pas

peur de tout emporter dans ta prière, de tout dire à ta Mère.

N’oublie personne, car avec un cœur comme le sien, tout peut

être partagé, tout doit devenir lieu de « communion. « »

Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, priez pour eux,

priez pour ceux qui en ont besoin, priez pour moi, peut-être le

plus pauvre de tous.


Immaculée

Sous l’Occupation, durant les séances de tortures, la victime,

à bout de forces, murmurait parfois épuisée : « Maman ! » Un

homme de soixante ans appelait encore sa mère !

Dans le cœur de l’homme, il y a toujours une place pour

l’amour d’une mère. Dieu le sait, lui qui a choisi Marie pour être

la mère de Jésus. Elle seule peut comprendre notre détresse et,

face au péché, elle seule peut nous apaiser. Dans ses litanies,

Marie est invoquée sous ce beau titre « Refuge des pécheurs »,

« Consolatrice des affligés ». Dans ce mot de refuge, tout est dit.

Pourtant, ce titre ne lui vient pas de Dieu mais des hommes qui

l’implorèrent sous cette dénomination.

Quand Dieu donne une mère à son Fils, il décide de la mettre

à l’abri du péché. Le dogme de l’Immaculée Conception risque

cependant de faire passer Marie pour la femme « parfaite », inaccessible

aux pécheurs que nous sommes. Mais non, le privilège de

Marie n’est pas d’être en dehors de la faiblesse des hommes, « elle

qui sera leur Mère », mais d’être au-delà de cette faiblesse pour les

encourager à croire qu’au-delà du péché, il y a l’amour ; qu’au travers

du péché, il y a le pardon.

Ainsi préparée pour sa maternité divine, Marie renonce à cet

attachement qui unit tout homme au péché. Cette sorte de possession

où l’homme cède au mal tout en sachant très bien qu’il

s’en trouvera malheureux, Marie ne l’a pas connue. « Oui, ma

faute est devant moi sans relâche, mon péché, moi, je le

connais. »

Il est toujours émouvant de rencontrer des personnes âgées

revenant sur des fautes de jeunesse, oubliant que déjà plus d’une

196


Notre Dame

fois ces péchés leur furent pardonnés. L’angoisse est plus forte

comme si avant de se présenter à Dieu, on n’avait d’autres richesses

que cet aveu : « J’ai péché. »

Marie n’a pas connu le péché originel. Cela lui fut épargné

pour qu’elle soit, dès avant sa naissance, comme baptisée à

l’avance, comme préparée à ce monde mystérieux de l’au-delà

du péché : celui du pardon, de la paix pour laquelle Jésus est mort

et ressuscité.

Sauveur du monde, c’est ton nom, Jésus. Toi, en qui nous ne

voyons trop souvent qu’un témoin, un acteur, reconnaissons que

tu es le Sauveur, toi vers qui nous crions, toi qui, seul, peut nous

arracher à ce grand drame de notre humanité : le péché. S’il est

vrai que c’est là que je suis moi-même, c’est dans la plénitude de

ton pardon que je naîtrai enfin à l’amour en renonçant à tout ce

qui m’appauvrit, me rabaisse pour entrer en relation avec toi,

mon libérateur et ma joie.


Retrouver Marie

« Père, pourquoi les jeunes n’aiment-ils plus la Vierge ? » Que

leur répondre ? Faut-il se taire ? Faut-il en parler tout le temps au

risque de les lasser, parce que je l’aime tant ? Pourquoi ne représente-t-elle

plus rien à leurs yeux ?

Osons poser la question !

Peut-être n’en voit-on plus la raison ? Cherche-t-on seulement

une raison pour parler de sa maman ? Une enfant demandait

à l’annonce du décès de sa mère : « Qui s’occupera de mon

linge ? Qui mettra en ordre mes affaires ? » Elle ne considérait pas

sa maman comme une servante. Elle manifestait par là que sa

maman était unique, irremplaçable ; elle savait très bien qu’audelà

de ces tâches domestiques à recommencer sans cesse, il y

avait l’amour.

Quant à Marie, il convient d’abord de l’accueillir comme un

don divin. Dieu a voulu qu’elle soit dans notre vie. Non pas

comme du superflu, mais comme celle qui donne son sens à

toute existence.

Marie, choix mystérieux, incompréhensible de Dieu, n’est

pas dans la logique. Marie, mère de Jésus, Vierge Mère selon le

plan de Dieu, cela nous dépasse.

Je voudrais demander à ceux qui n’aiment pas Marie s’ils

connaissent la Trinité ! Perçurent-ils jamais le dialogue du Père

et du Fils, les confidences de l’Esprit Saint ? C’est à ce niveau que

se situe Marie. Non dans le raisonnement logique d’une vérité

écrasante, mais dans un cheminement, une explosion, une croissance,

une ouverture qui a la grandeur de la création, l’humilité

de l’incarnation, l’émerveillement de l’Assomption.

198


Notre Dame

Marie est celle dont on évite de parler faute de pouvoir dire

« pourquoi » on aime sa propre mère. Cela ne se dit pas ! On sait

qui est sa mère. On l’accueille, on l’accepte.

Ils ont raison, ceux qui choisirent le mois de mai pour mettre

Marie à l’honneur. Ils ont raison, ceux qui comprirent que le langage

des fleurs dépassait de loin celui des mots, qu’il leur fallait

simplement remettre des fleurs près de son image et balbutier

des mots comme un enfant.

Comme on dit « maman », on dit « Marie ». Comme on dit :

« Prends pitié de moi », on dit « Mère de Dieu, prie pour moi,

pauvre pécheur ». Comme on dit : « Je n’en peux plus », on dit

« Tu es ma Mère, souviens-toi de moi ». On ne « prouvera » jamais

Marie, mais on « trouvera » toujours Marie, celle qui se livre dans

la petitesse, les détails, dans le ton sans relief, dans le quotidien,

Notre Dame de tous les jours, Notre Dame de chez nous, Notre

Dame du fond du jardin, vous êtes pour moi celle qui me gardez

la main dans la main de Jésus, celle qui m’apprenez à mettre mes

pas dans les pas de Jésus, celle qui me révélez qu’il faut toujours

faire confiance, c’est-à-dire « laisser faire selon Sa parole ».

Qu’il me soit fait ainsi !


Angélus

Il est midi. Tout s’arrête dans le plein soleil. Tout s’arrête dans

le cœur des hommes, dans leurs bras fatigués. Autrefois,

l’Angélus sonnait au clocher du village, embaumait les champs

d’une présence insaisissable. On s’inclinait et l’on priait.

Aujourd’hui, on ne sait plus ces mots, pourtant si importants,

qui, dans le temps, habitaient le cœur des enfants : « L’ange du

Seigneur annonça à Marie. » On découvre soudain que c’est Dieu

qui nous parle, que c’est Dieu qui nous appelle, que c’est Dieu

qui a tant à nous dire et à nous donner. Que m’a-t-il offert ce

matin ? Plus encore que le soleil qui luit, ou la pluie qui féconde,

il y a tout ce qui s’est passé entre lui et moi dans un certain silence

qui jamais ne se tait, car Dieu aime et parle. Dieu échange, communique

et durant toute cette matinée, pour lui, je fus l’unique.

Merci, Seigneur, pour tout cela.

« Et Marie a conçu du Saint-Esprit. » Ainsi en va-t-il de Dieu,

quand il entre dans la vie des hommes et la transforme : l’irréalisable

n’est plus hors de portée, l’impensable devient vie et fécondité.

La Vierge porte son fruit, Marie devient la mère de Dieu.

Voilà comment Dieu se révèle à chacun de nous. Ai-je été

assez audacieux ce matin pour croire à l’impossible et passer

outre les timides réflexions d’un esprit qui se cherche ? Ai-je eu

confiance en Celui qui est là, qui a tant à me dire et veut tout me

donner ?

« Voici la servante du Seigneur. » À l’instar de Marie, dans le

dialogue avec Dieu, il ne faut pas dire « Pourquoi ? » mais « Me

voici ».

200


Notre Dame

Dans ce plein midi, je m’aperçois que j’aurais volontiers répondu

à son appel, mais que j’y ai manqué, faute de me reconnaître

assez « servante », assez humble, restant convaincu que

c’est à moi de diriger tout, d’annoncer, d’organiser, d’avoir ces

« mille fois » raison qu’on aimerait tant transformer en un silence

d’amour.

C’est vrai, pour comprendre ce que Dieu dit-il me faut être

petit, pauvre et dépendant, acceptant que l’autre me parle et me

donne plus. C’est alors qu’à la lumière de cet enseignement, il

me faut revoir tout ce qui au cours de cette courte journée est allé

à l’encontre de cet idéal, à cause de mes peurs et de mes angoisses

: « Qu’il me soit fait selon ta parole. » Qu’en est-il de cette

vérité évangélique que, depuis ce matin, j’ai choisie comme

« phare » pour me guider ? Où est-elle, Seigneur, ta parole ? Je t’en

supplie, garde-moi fidèle jusqu’au bout. Père très bon, « que tout

se passe selon ta volonté !»

« Et le Verbe s’est fait chair. » Oui, prendre conscience à l’instant

que l’éternelle Trinité s’est brisée d’amour pour envoyer sur

terre le cœur de son être, le Verbe bien-aimé. Un nouveau monde

commence, celui où le Verbe s’est incarné et devient Jésus le

Sauveur, comme s’il y avait eu au cœur de Dieu des possibilités

de pardon et de salut préexistant au péché originel. « Et le Verbe

s’est fait chair. » C’est toute la sollicitude de Dieu qui refuse que

l’homme soit désespéré, découragé.

« Et le Verbe s’est fait chair. » Ce n’est pas Dieu désertant le

ciel, c’est la terre s’enrichissant de Dieu ; toute chose de la terre

prenant alors son sens. Et quand je repense à ce que j’ai vécu dans

cette matinée qui s’achève, je revois ma vie : « Ai-je été assez attentif

à ce que Dieu m’a donné ? Ai-je accueilli son Verbe dans

ma chair, dans toute chair d’homme ? » Cette chair que l’on sent,

que l’on échange, que l’on monnaie : elle est devenue la chair de

Dieu, la chair du Verbe de Dieu. Incompréhensible « transformation

» dont cependant je ne pourrai jamais assez rendre grâce au

Seigneur !


« Que tout s’arrange »

« Et Il a habité parmi nous. » Me voilà relancé dans la vie, découvrant

qu’il ne faut pas penser à Dieu comme à un être lointain,

mais qu’il faut l’accueillir comme il se donne, le découvrir

comme il est. Il est là sur ma route et je suis heureux de repartir

vers l’après-midi, plein d’espérance, car Dieu est avec moi.

C’est ainsi que l’Angélus m’a amené à faire un examen de

conscience. Non, ma vie n’est pas une « voie de garage » encombrée

de péchés ou de regrets, mais, au contraire, une grande route

ouverte, un chemin folâtrant parmi les blés, les fleurs… et les orties

où je suis appelé à vivre, car « Il habite parmi nous », ce Dieu

d’amour qui m’a tout donné, celui à qui je ne dirai jamais : « C’est

assez !»

Merci, Seigneur, pour ce temps d’arrêt près de Marie, en plein

midi !


Le rosaire

Pour s’éveiller à la vie, rien de tel qu’un mois de mai éclatant

de fraîcheur, de soleil et de fleurs ! Pour entrer dans le mystère de

la terre qui meurt, il est bon que vienne le mois d’octobre. Avec

« l’été de sainte Thérèse », il nous faut entrer dans le mystère de

l’automne qui appelle une disparition à ce qu’il y a d’égoïste, de

renfermé en nos vies.

Mois de mai, mois du rosaire avec Marie, près de Marie ; l’un

comme l’autre sont agrémentés de cette merveilleuse tradition

qu’est le rosaire. Les roses de nos Ave sont autant de fleurs ceignant

le front de notre Mère d’une magnifique couronne qui lui

dit : « Je t’aime ». Pour le fervent, il n’y a pas une rose de trop, il

n’y a pas un Ave qui ne peut pas être dit. Ces Ave ont aussi la saveur

des fruits de la fin de l’été.

« À chacun de découvrir ce temps de récolte, ce temps de maturité

qui permet de regarder la vie avec plus de recul. En automne,

l’être vit au rythme de ses récoltes intérieures. Son cœur devenu

coupe recueille un à un les fruits que le temps y a déposés.

Ne sont-ce pas les fruits de la sagesse ? » (extrait du Trèfle à quatre

feuilles, d’Ivan de Villeneuve).

Heureux sont ceux qui le matin n’ont pas peur de dire à

Marie : « Je te salue Marie… » Heureux sont ceux qui le soir s’endorment

en pensant : « Prie pour nous maintenant. » C’est cela,

le rosaire, cette prière à la fois du ciel et de la terre, cette prière

rappelant tout ce que Jésus a vécu au travers de ces quinze mystères

joyeux, douloureux et glorieux ; mais aussi d’autres mystères

qui peuvent en jaillir, tous ceux que l’on peut être amené à

vivre. Nous ignorons quelle fut la première parole de Jésus pour

203


« Que tout s’arrange »

sa mère, mais nous pouvons, en priant le chapelet, nous mettre

à l’unisson des cœurs de Marie, Joseph et Jésus, cœurs dont les

« battements » résonnent à nos oreilles, nous dévoilent leur tendresse.

C’est cela, le chapelet : se laisser emporter par ce grand amour

nous submergeant, où — grâce à Marie — toute parole de

l’Écriture devient intelligible et proche du plus petit des

hommes ; car il nous suffit d’entendre, comme Marie lors de

l’Annonciation, cette parole de Dieu relayée par l’Ange : « Je te

salue… » Et notre réponse sera, comme en Elle et pour Elle : « Prie

pour nous, ô Notre Dame, maintenant, et à l’heure de notre

mort. »

Loué soit ce mois d’octobre où, par le chapelet, Marie peut à

nouveau être chez nous.


Marie au cœur de l’été

Le mois d’août est celui de la fête de Marie, fontaine de vie et

d’amour. N’est-ce pas le moment de redécouvrir celle que Dieu

a choisie pour mener à terme son plan d’amour ?

Sans Marie, bien des hommes risquent de réduire Jésus à ce

qu’ils en imaginent. Aussi, elle est là pour rappeler que Dieu nous

aime et comment il entend nous aimer, pour nous aider à entrer

dans la merveilleuse révélation d’un Dieu amoureux.

La grâce n’a rien d’un « bulldozer » écrasant tout sur son passage,

mais ressemble à une source jaillissante, à une oasis au fond

du désert, à la rosée qui, à l’aube, donne envie de partir, de marcher,

d’espérer et d’aimer. Elle est comme Marie mise sur la route

des hommes par Dieu pour garantir la vérité de son plan d’éternité,

la certitude de son espérance…

Marie a été prévue à l’avance pour qu’au cœur de leur déréliction,

de leurs désappointements et de leur désespérance, les

hommes sachent toujours que leur Mère les protège et veille sur

eux.

Et quand l’homme risque de se replier sur sa tristesse, dans

ses échecs, ses angoisses, il entend tout à coup le cœur de sa Mère

battre en lui, comme pour le rassurer, comme pour le délivrer.

La liberté est sauve, car l’amour est premier…

205


Table des matières

Préface de Jean Vanier 9

« Que tout s’arrange » 11

Première partie. Ils m’ont choisi

Autour du Toit 15

Dans l’Église 29

Chez les Jésuites 39

Quelques rencontres 55

Deuxième partie. Il fera beau demain

I. Avec eux 63

II. Visages 71

III. La foi 96

IV. Fêtes 122

V. Au fil des jours 143

VI. L’Église que j’aime 176

VII. Notre Dame 194


Que tout s’arrange

«Que tout s’arrange!» Telle était l’intention de prière que me proposait

une dame pour cette Eucharistie à la veille de son centenaire. «Que

tout s’arrange», pour que le monde soit comme Dieu l’a rêvé, pour que

l’Église soit comme elle doit être et que le cœur de Dieu continue à se

donner au monde comme Il a choisi de le faire.

Cette phrase ne peut-elle pas éclairer ce que ma vie a perçu du plan

de Dieu ? Plan de Dieu qui n’est pas fait de réalisations écrasantes, mais

qui est comme l’épanouissement d’une fleur, la maturité d’un fruit. Plan

de Dieu entrevu à travers la grêle et la tempête, mais aussi à travers le soleil

et le doux vent du soir qui apaise et rafraîchit. Plan de Dieu deviné à travers

la souffrance brûlante et brisante, mais aussi à travers le sourire de

l’enfant qui appelle à la vie.

En 1988, les éditions Fidélité publiaient le premier ouvrage du Père

André Roberti, Heureux avec eux. Douze ans plus tard, Que tout s’arrange

reprend le même schéma : une sélection, soigneusement ordonnée, des billets

hebdomadaires que l’auteur publie dans le feuillet «Alleluia-Arche». Ce

volume est enrichi d’une longue interview du Père Roberti réalisée par son

confrère et ancien élève Charles Delhez. Une occasion unique de découvrir le

fondateur de l’Arche en Belgique.

fidélité

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