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K A ARANG

Trimestriel

Organe d'information du Cercle de Réflexion sur la Culture Tpuri

(CRCT)

N o

035 ISSN 1431 - 5823 Avril 2002

LE LELE ET LEURS CHANTEUSES

ETRE TPURI ET VIVRE A DOUALA

LE BILI-BILI ET LA FEMME TPURI

A LA RECHERCHE D’UN BEBE !

page 4

page 11

pages 14-26

page 37


2

Sommaire

Editorial

Une incitation à la désobéissance 3

Essence de la culture Tpuri

Le Lele et leurs chanteuses : par Kolyang Dina Taiwé 4

Pour que vive Ka'arang

La maîtrise de l’information comme stratégie de lutte contre la pauvreté chez la femme

par Dr. Elisabeth Ngo Bum 8

Au Cœur du débat

Comment vivent-ils ici à Douala, nos frères qui ont quitté le village par MôôRaiwé-Temga

et Phil Peldjao 11

Techniques et Technologies

Le Bili-bili et la libération de la femme Tpuri par Koulandi Jean 14

Tumne Mairabne

A la recherche d’un bébé par Danwé Lebon Justin 36

Impressum

Ka'arang ISSN 1431 - 5823 04.2002

paraît régulièrement à Ngaoundéré. Les articles nommément désignés ne rendent pas

automatiquement l'opinion de la rédaction. Nous ne sommes pas responsables des manuscrits non

requis. Les manuscrits non insérés ne sont pas rendus.

Responsable de la rédaction

Dr.Kolyang, Université de Ngaoundéré, Faculté des Sciences, B.P. 454 Ngaoundéré, Cameroun

CDE-SAARE B.P. 67 Guider

Ka’arang : Editions et Média : B.P. 558 Ngaoundéré, Cameroun Tel/Fax: +237 225 25 38

Dayang Paul, Vahrer str. 249/Zi 28, D- 28359 Bremen, Allemagne, Tel: ++49 421 4266663

Promotion et abonnements: Kolyang

Ont collaboré à ce numéro:, Kolyang Dina Taïwé, MôôRaiwé-Temga, Phil Peldjao, Ngo Bum

Elisabeth, Danwe Lebon Justin et Jean Koulandi


Ka’arang

Organe de liaison du Cercle de Réflexion sur la Culture Tpuri

N o 034 ISSN 1431 - 5823 janvier 2002

Editorial : Une incitation à la désobéissance

Je vous adresse cette petite lettre comme étant la réponse à vos appels incessants pour un changement

radical et sans accrochage. Je vous adresse cette lettre à vous tous que j' aime et que je veux bien aider.

Je l'adresse à vous jeunes gens et jeunes filles vers lesquels l'école tend sa main vers lesquels l' avenir

tend ses bras.

Je l'adresse à vous jeunes femmes à qui on a toujours dit que votre travail est de produire des enfants

pour enrichir les familles.

Je l'adresse à vous mères qui ne connaissez que vos devoirs et qui vivez sans droits.

A vous filles,

N'est-il pas temps que vous releviez le défi que vous lance le monde dans lequel vous vivez? L'échelle

est l'instruction. L'échelle est l'école du blanc. N'est-il pas temps que vous refusiez qu'on vous vende

comme des objets? N'est-il pas temps que vous réfléchissiez à la situation où vous vous trouverez après

votre mariage. Vous appartenez à un monde qui est clos dans un autre monde en plein mouvement. Votre

monde s'ouvre-t-il, vous vous trouvez dans un autre repère où vous ne pouvez plus vous orientez. Vous

êtes perdues, vous êtes vieilles sans espérance et dans la souffrance. N'est-il pas temps, vous naïves

jeunes filles que vous acquerriez la connaissance sur votre la défense de vos droits?

Vous jeunes filles, belles comme des colombes, n'est-il pas assez pour épée la raison? N'avez vous pas

honte d'être vendues? Combien plus misérables êtes vous donc après votre mariage à des vieillards juste

parce que ces derniers ont des bovins! Etes vous Ancrées dans un passé qui ne vous libère plus. Serez

vous des modèles pour vos enfants? N'avez-vous pas honte de devenir la possession de quelqu'un comme

un boulon? N'avez vous pas assez de force de raisonnement? J'ai honte à votre place que vous ne serviez

qu'à la satisfaction des désirs sexuels. Vous êtres traitées comme des objets utiles à une nécessité

déterminée.

Allez à l'école!

Apprenez que le monde est compliqué et que la terre est une sphère. Le monde ne s'arrête pas à Kaélé,

le monde est plus large que vous ne le pensez. Le monde est gros, gras, huileux, sec, rigide et fragile. Le

monde est formé de vous tous et il est à vous.

Apprenez que vous avez des droits.

Apprenez que vous pouvez dire non à des décisions, à l'arbitraire.

Apprenez que votre père est ignorant comme avant que vous n'alliez à l'école.

Apprenez que l'œuf a une chambre à air.

Apprenez à dominer sur vos maris. Apprenez sans cesse.

Maquillez vous!

Faites ce que l'école vous demande.

Révoltez-vous!

Ayez des maris raisonnables et partisans de la liberté. Telle est la vie que l'école du blanc vous offre.

Ayez des maris qui préparent pour vous pendant que vous mettez le rouge aux lèvres!

Devenez des parentes citadines!

Kolyang Dina Taïwé, Lettre aux Tpuri, 1989.

3


Essence de la culture Tpuri

Les lele et leurs chanteuses

Kolyang Dina Taïwé

Ce que nous sommes et ce que nous avons, nous le devons une fois à notre père et

deux fois à notre mère’ dit un proverbe bambara. Car la femme sahélienne en gésine est

le site où la musique divine susurrante agit en silence. Les femmes sont les conservatrices

de l'identité sociale. Autour d'elles se développe, se forme et s'épanouit la transmission

des valeurs d'une génération à une autre. Mais elles sont aussi les moins comprises, les

moins acceptées. Maltraitées, vendues, battues, aimées, gâtées, respectées et défiées, nos

mères sont aujourd'hui tiraillées entre la haine et l'amour, entre le respect et le mépris. Un

retour à des valeurs purement traditionnelles nous aiderait peut-être à avoir plus en estime

celles qui, en silence, acceptent de souffrir pour la société. Un exemple est ici le lele .

Les lele sont des ballets chantés et animés par les femmes lors des funérailles.

Aujourd'hui, les funérailles sont trop controversées. Beaucoup y voient un gaspillage

insensé. Quand on pense aux vertigineuses sommes d'argent et des dettes contractées, on

est enclin à croire à ‘une mauvaise gestion de la mort’, comme écrivait Célestin Monga.

Mais quand on réfléchit aux valeurs que les funérailles ressuscitent en nous, Africains, il

faut les prendre à leur juste valeur. En effet, les rites, les danses, les prières, les psaumes

et les cérémonies qui s'y rapportent témoignent du fait que nous ne sommes pas encore

totalement aliénés par ce simulacre de culture européenne qui connaît le prix de toute

chose mais jamais sa valeur. Le lele constitue donc une de ces fenêtres qui nous permet

de regarder vers le passé embrumé et menacé de disparition de nos mémoires.

Le lele est constitué uniquement de femmes. La danse est dirigée par une cheftaine,

qui est une poète sans pareil, témoignant d'une intelligence et d'une créativité qui

cherchent encore leur semblable. C'est elle qui dit les mots, les vers, qui mène le chant.

Ce chant est composé d'un refrain que les danseuses reprennent à chaque couplet de la

cheftaine. Parfois, il y a aussi un petit tam-tam qui rythme le chant. Ce tam-tam peut-être

battu par un homme. Les femmes dansent en cercle. La cheftaine, la meneuse du chant, se

tient souvent sur le tombeau fraîchement recouvert. Et les danseuses tournent en cercle

autour d'elle, dans le sens contraire aux aiguilles d'une montre.

Les chants de lele sont souvent une critique sociale très profonde. Et la cheftaine

essaie toujours de créer ad-hoc, d'impliquer les situations présentes dans son chant. On

pourrait dire que le lele est un chant dynamique. Chaque couplet est suivi d'un refrain

susurrant repris par les femmes. A la fin de la strophe, des triples couplets, le refrain est

repris.

Ce qui suit traite principalement du larme, qui était une culotte dure. Apparue à la fin

des années 70, elle était prisée par les danseurs de gourna. Multicolore, elle avait des

couleurs soit bleues, soit rouges. Puisque tout le monde vint à l'acheter, elle devint un

habit vulgaire, sans valeur: un gonjo.

4


Yaage: Yee larmen go ɓuy pa lay

Larmen kol go gonjo lay

Suse' ɓay so

Ndi jon gete' ne nday gela

Naare Dugla wo,

Naare ma ti diŋwale

Naare ma re goro

Naaren wo ɓuy gen ta' la

Wur sen so

Naare ma ti ɓaŋ wo no

Naare yegre

Naare ma ti ɓaŋ wo no

Naare ma Dugla

Ndi 'wa go la ma jag roo mo

Car gete' wa

Way hun go ɗew ɗew

Car gete' wa

Way hun go ɗew ɗew

Naare yegre wora

Naare ma ti no nduu we

Jon gete' we

Naare Dugla nen hon la

Naare ma re nay no

Naare ma ti ɓaŋ sasu

Suse' ɓay so

Ndi suu de may ni Yaawaa go lay

Ileeee ee

Ileee ee

Suse' ɓay so

Ndi caa gete' nen day ɗa so la

May jar Logro

Ndi ca gete' ne nday laa ga

Suse' ɓay so

Naare ma ti jen buwal

Suse' ɓay so

Naare mati dingwale

Soore joŋ wa na

Nday joŋ go ti no ta' ɗa

....

Larmen yaŋ le

Larme bay ti ngel po wa so

Larmen yaŋ le

Larme bay ti ngel po wa so

Naare ma Dugla wo

Larmen yaŋ ti ngel po pa ge

5

Refrain: Puisqu'on a acheté tous les larme

Le larme est devenu un gonjo

Du courage à vous

Je vous fais un mensonge

Femmes de Doukoula

femmes piliers

Mangeuses de cola

Où est l'assemblée des femmes?

Ce jour-là

Les femmes de ce coté-là

Les crieuses de youyou

Ces femmes de ce coté-là

Les femmes de Doukoula

Je chante pour tes pleurs

Ne mentez pas

La jalouse se promène

Ne mentez pas

La jalouse se promène

Les femmes crieuses de youyou

Les femmes remarquées sont arrivées

(Je) vous fais du mensonge

Femmes de Doukoula, lesquelles?

Consommatrices de viande

Les femmes de sasu

Du courage à vous

Je coucherai avec la fille de chez Yaawa

Heeeee ee

Heee ee

Du courage à vous

Je vous mentirai à l'instant

Fille des gens de Logro

Je mens et vous n'écoutez pas

Du courage à vous

Femmes à la lisière de la route

Du courage à vous

Femmes piliers

Que la honte ne prenne pas

Manifestez vous ostentatoirement

...

Le larme arrive

Il n'y a de larme nulle part maintenant

Le larme arrive

Il n'y a de larme nulle part maintenant

Femmes de Doukoula

Y a-t-il de larme encore quelque part?


Suse' ɓo so

Way diŋ go ɗew ɗew

Suse' ɓo so

Way diŋ go ɗew ɗew

Suse' ɓo so

May go ni way Yanda

Suse' ɓo so

May ni way Garwa

Suse' ɓo so

May ni way Nile

Naare yegre wora

Ndi hoo naare yegre do ɓi.

Kaŋ ra debaŋ wa

Naare sasu ma dugla

Kaŋra debaŋ wa

Naare sasu ma dugla

Naare Dugla wo

Naare ma re wo nduu we

'War la way so

Ndi jon gete' ne nday ge la

Caa we nay no

Ndi ca gete' ne nday so la

Laale way erenga....

Na man ɓil go se joo ɗa so go

Soore joŋ we na

Na joŋ ɓil jonge la

Soore joŋ we na

Na joŋ ɓil joo re la

Suse' way ni so

May ni Wayglon

Je ni Wayswaare

May yan ni Wayglon

Tagla way so

May yan ni Wayglon

Suse' ɓo may yam go

Ndi jon la ma jag jin may

Naare way bay ga

Naare wo la gen ta' la?

Naare way bay ga

Naare wo la gen ta' la?

Naare way bay ga

Naare wo la gen ta' la?

6

Du courage à toi

Femme qui se presse

Du courage à toi

Femme qui se presse

Du courage à toi

La fille de la femme de Yanda

Du courage à toi

Fille de la femme de Garoua

Du courage à toi

Fille de la femme de Nile

Femme-crieuses de youyou

Je prendrai de crieuses de youyou avec moi

Ne les épousez pas beaucoup

Les femmes sasu de Doukoula

Ne les épousez pas beaucoup

Les femmes sasu de Doukoula

Les femmes de Doukoula

Les femmes à problèmes sont arrivées

On a tué un chien

Je ne vous fais pas des mensonges

Coupez la viande

Je vous mens alors

Le lale de la femme erenga

Élargissons le cercle de danse

Si la honte fait

Que ferons nous donc?

Si la honte fait

Que ferons nous de la danse

Du courage à la femme

La fille de Wayglong

Fils de Wayswaare

Il y a une fille chez Wayglong

La femme de cette année

Il y a une fille chez Wayglong

Du courage à toi fille

Je le fais pour le poteau-fétiche

Pas les femmes des beaux frères

Où sont toutes ces femmes?

Pas les femmes des beaux frères

Où sont toutes ces femmes?

Pas les femmes des beaux frères

Où sont toutes ces femmes?


Jan ne debaŋ wa

Nen jon go la gen so la

Jon Suse' Dugla

Way may go la gen ta' la?

Diŋ Waŋ Dugla

Wan go ti nen ni lay

Jar Dugla tem wo

Jar Dugla ɓuy wo mo no

Feere joŋ mo no

Jar ni Jonmo ma honla

Suse' ɓo so

... ...go ni je Mangala

....

Kommanda yaŋ le

Hee we jag ne waŋ na ɗa

Kommanda yaŋ le

Hee we jag ne sef ɗa so la

Waare ma roo no

hee we jag ne waŋ ɓen ɗa

Yee--

Naare ma Dugla

Jon jam ga

Naare ma ti ɓaŋ Dugla

Naare yegre

Ndi hoo la naare ma Bigmo

Yaa we joo de eele

Way big go ti no

Yaa we joo de'ele

Way big go ti no

Yoo we joo de'ele

Jar ɓi man we wuu do

7

Ne trottez pas trop

Comment sont devenus les yeux

Souhaitez du courage, Doukoula

Où sont les femmes -filles?

C'est le chef de Doukoula

Le chef y jette un regard

Les gens de Doukoula se pressent

Toutes ces populations de Doukoula

Les choses se font

Les personnes de chez quel Djongmo

Du courage à toi

.... de Mangala

....

Le commandant arrive

Saluez notre chef

Le commandant arrive

Saluez alors notre chef

La parole causant les pleurs

Saluez son maître

Hee e

Les femmes de Doukoula

Ne fait pas de paix

Les femmes du côté de Doukoula

Les crieuses de youyou

Je prendrai les femmes de Bigmo

Reprenez bien le chant

Le chien aboie à découvert

Reprenez bien le chant

Le chien aboie à découvert

Reprenez bien le chant

Prenez un bout de feu avec vous

.


Pour que vive Ka’arang

La femme demain et Demain la femme !

La maîtrise de l’information comme stratégie de lutte contre la pauvreté

chez la femme

Dr. Elisabeth Ngo Bum

Université de Ngaoundéré

Introduction

« Femme Noire, Femme Africaine, Ô toi ma

mère, je pense à toi.» * Ce texte de Camara Laye

montre bien que chaque Africain a un respect pour

sa mère et qu’elle représente une grande valeur

dans la société africaine. Depuis quelques jours

nous rendons hommage à la femme par des

conférences, des discussions, des méditations.

Aujourd’hui nous allons ensemble réfléchir aux

diverses stratégies à mener pour que la femme sorte

du cercle vicieux de la pauvreté, de la maladie, des

disettes etc..

Les difficultés majeures auxquelles font face

les Africains aujourd’hui se résument en un seul

mot : la famine. Les enfants ont faim. Les femmes

ont faim, les hommes ont faim.

Dans le Nord Cameroun, les difficultés les plus

graves sont la pauvreté et la misère qui sont

incubatrices des autres problèmes tels

l’analphabétisme, la précarité sanitaire, les disettes

récurrentes, le chômage galopant des jeunes, les

déperditions scolaires et universitaires, la

prostitution et la montée irrésistible de la

monoparentalité, le manque d’accès à la formation

et à l’emploi, la marginalisation des couches

sociales tous azimuts etc...

Mais il est nécessaire de comprendre les

mécanismes de cette pauvreté foudroyante afin

d’en conjurer les méfaits. Et pour exorciser ce

phénomène, il faut bien que toutes les forces vives

réfléchissent ensemble en commençant par la

femme, car c’est elle qui est au centre du

changement social. Un homme politique américain

disait : « Eduquez les femmes et mettez de l’eau

potable à la disposition de la population, et le

développement suivra tout seul » ou l’UNICEF ne

dit-elle pas «Eduquez une fille c’est éduquez une

nation ? »

* Camara Laye, L’enfant noir, Plon, Paris 1954

8

Après avoir défini les notions tels information,

pauvreté, lutte, stratégie et stratégie de lutte, nous

parlerons

(1) du rôle de la communication dans la prise de

conscience féminine.

(2) du rôle des Nouvelles Technologies de

l’Information et de la Communication et

(3) enfin nous essayerons de proposer des pistes

de formation pour les femmes afin qu’elles

jouent véritablement leur rôle de motrices du

développement social.

Quelques définitions

L’information

Le Larousse Bordas 1998 propose sous l’entrée

Information les explications suivantes

« 1. Action d'informer, de s'informer

2. Renseignement.

3. Nouvelle communiquée par une agence

de presse, un journal, la radio, la télévision. »

En droit, l’information est « l’ensemble des

actes d'instruction qui ont pour objet de faire la

preuve d'une infraction et d'en connaître les

auteurs. »

Comme l’on parle aujourd’hui d’informatique,

et nous parlerons aussi des Nouvelles Technologies

ici, le Larousse dit qu’en informatique, une

information est un «élément de connaissance

susceptible d'être codé pour être conservé, traité ou

communiqué. »

A côté de la matière et de l’énergie,

l’information constitue le troisième pilier de la

science et du développement. Il est donc

absolument nécessaire pour la compétitivité et un

moteur pour chaque entreprise. Sans les matières

premières, aucun pays ne saurait véritablement se

développer et sans l’énergie, il est impossible de

pouvoir maîtriser le développement. Aujourd’hui

ne pas être informé signifie aussi le suicide dans le

développement et la science.


Pauvreté

La Banque Mondiale pense que « La pauvreté

est la faim, la pauvreté est l‘absence d‘abri. La

pauvreté est le fait d‘être malade et de ne pas avoir

la possibilité de consulter un médecin. La pauvreté

est le fait de ne pas être en mesure de parler

correctement. La pauvreté c’est ne pas avoir du

travail, c’est la peur du futur, ne vivre que pour le

jour présent. La pauvreté c’est le fait de perdre un

enfant pour maladie à cause de l‘eau impropre à la

consommation. La pauvreté est l‘absence de

pouvoir, le manque de représentation et de paix » 1

Il faut dire tout de suite que la pauvreté est plus

vécue par les femmes qui sont celles qui vivent au

quotidien la perte de leurs enfants, le manque d’eau

potable, le chômage etc.

Mais il est plus grave encore, ce phénomène de

la pauvreté. Car le Canadian International Agency

stipule que la pauvreté est « une privation et une

absence de pouvoir. C‘est l‘absence des biens et

revenus pour satisfaire les besoins humains

élémentaires : nourriture, eau, abri et vêtement.

C‘est le manque d‘éducation, des capacités et des

outils pour acquérir biens et revenus. C‘est aussi

l‘absence de compétences et de pouvoirs pour

changer la situation. » 2

La stratégie quant à elle est définie comme

l’« art de coordonner des actions, de manœuvrer

habilement pour atteindre un but » Il s’agira donc

de manœuvrer habilement les efforts pour sortir la

femme de la pauvreté par une maîtrise adéquate de

l’information.

Il reste encore la dernière notion qui est la

lutte. Elle est l’« ensemble d'actions menées pour

vaincre un mal, des difficultés ». Enfin la Stratégie

de lutte est donc en résumé la manière de

coordonner un ensemble d’actions pour résoudre

un problème. Ici il s’agit de la pauvreté.

En d’autres termes « la maîtrise de

l’information comme stratégie de lutte contre la

pauvreté chez la femme » signifie que l’action à

mener est ici la quête de l’information, son

contrôle, son utilisation consciente et profonde

dans le but de vaincre les difficultés du manque

d’accès à l’éducation, aux soins sanitaires, à l’eau

potable, mais aussi à la décision.

1 voir Understanding

poverty:www.woldbank.org/poverty/mission/up1.htm

2 Canadian International Agency in: SAUTTER Hermann,

SERRIES Christoph: Inhalt und Methodik von

Armutsanalysen, Weltforum Verlag, London, 1993, p.16

9

Maintenant nous allons parler du rôle de la

communication comme facteur essentiel dans le

réveil de la femme.

Le rôle de la communication dans la prise de

conscience de la femme

Il est reconnu aujourd’hui que la majeure prise

de conscience passe par la culture de groupe. En

fait, c’est dans la communication, dans le partage,

dans la communion que se retrouve et se forge

l’amélioration des conditions de la vie. Nul ne peut

véritablement se développer s’il s’isole, reste à

l’écart et ne pense qu’à soi uniquement.

Les femmes, généralement plus sociables,

doivent donc cultiver la notion de collectif et

communiquer dans le cadre des rencontres de

quartier, des associations diverses, des cotisations,

de l’informel afin de créer une synergie commune.

Elles doivent discuter sur les difficultés sociales et

les problèmes majeurs qui tracassent la vie de tous

les jours. Le commun et le collectif sont parfois le

fondement du bonheur ensemble, le début de

l’amélioration des conditions de vie.

Les NTIC et la lutte contre la pauvreté

On s’accorde généralement pour dire par NTIC

qu’il s’agit de l’utilisation d’un équipement

électronique pour aider dans la conception,

l’échange et la gestion de l’information afin de

consolider le savoir. Les Technologies de la

Communication sont anciennes et se présentent

sous la forme du téléphone, de la télécopie ou du

télex etc…

Celles de l’information sont assez récentes mais

suffisamment éprouvées pour constituer une

discipline importante, l’informatique.

Le mariage entre le traitement de l’information

par un ordinateur par exemple et sa transmission

par une ligne téléphonique constitue le point de

départ d’une nouvelle expérience scientifique : les

Technologies de l’Information et de la

Communication (TIC). Aujourd’hui l’on peut

transmettre l’image, le son, le texte. Le mot

Internet n’est qu’un aspect de cette technologie.

Etre informé étant important pour la prise de

conscience collective, les NTIC peuvent être un

outil très important pour la lutte contre la pauvreté.

Elles peuvent aider dans la création des entreprises

(comme pendant le salon de création de

l’entreprise), elles peuvent aussi aider à faire du

commerce (commerce électronique). ‘Par exemple

une vendeuse de miel à Meiganga, si elle a un site

Internet à Yaoundé, pourrait proposer son produit

au monde entier.


Mais, il faut dire que la base est d’abord une

formation adéquate et profonde, soutenable et

continuelle. Il ne faut pas surestimer le rôle de ces

technologies, car elles ne sont pas moins chères.

Besoins de formation spécifiques pour les

femmes

Dans le Nord-Cameroun, les femmes sont

confrontées à divers problèmes entre autres celui

de l'énergie (déboisement pour l'utilisation dans la

cuisine, accès difficile à l'électricité qui est trop

chère), les problèmes d’analphabétisation, les

problèmes environnementaux (eau potable

inaccessible), un manque de coordination dans le

secteur informel (femmes et filles n'ont aucune

chance, incapacité de création des réseaux avec des

groupements isolés et marchés d'écoulement de

produit inaccessibles)

Pour essayer de juguler ces problèmes, il est

donc nécessaire de réfléchir à des actions qui

s’insèrent dans un cadre de soutenabilité et de

durabilité requises par l’Agenda 21 de Rio. Nous

sommes convaincus que l’éducation de la femme et

la mise à sa disposition d’un certain nombre de

mécanismes de décisions auront un impact très

positif sur la famille et la société. De ce fait,

l’amélioration de la situation de la femme passe par

deux niveaux :

1. l’éducation élémentaire (lire et écrire)

2. Management (notions élémentaires de

gestion)

Education

Savoir lire et écrire est aujourd’hui un passage

obligatoire pour le développement. Ceci concerne

toutes les femmes désireuses d’apprendre à lire et à

écrire, à s’exprimer en français ou dans une langue

locale. Il faudrait donc renforcer les capacités de

ces groupes avec du matériel didactique et des

concepts de la pédagogie des adultes. Aussi des

femmes peuvent ainsi s’exprimer quand elles vont

à l’hôpital, aider les enfants dans les devoirs à faire

à la maison etc.

Management

Généralement, les femmes qui se regroupent

ont un but précis. Soient elles s’exercent dans le

commerce ou dans une autre activité. Comment ces

femmes, ayant contacté des micro-crédits dans des

ONG, peuvent-elles gérer leurs affaires, sans avoir

des difficultés de remboursement? Comment

peuvent-elles accéder à d’autres financements? Ces

interrogations constituent la base pour la création

10

d’un réseau qui permette aux femmes de s’affirmer.

La formation doit surtout mettre l’accent sur les

mesures soutenables et durables.

Les besoins de formation les plus en vue

concernent donc l’éducation de base, le

management des petites unités de production des

femmes, la sensibilisation pour une santé

communautaire dans la lutte contre le VIH/SIDA.

Conclusion

La pauvreté n‘est pas une notion isolée, elle est

toujours combinée avec le développement qui est

son opposé et qui est défini comme « une

combinaison des changements mentaux et sociaux

d‘une population qui la rendent apte à faire croître

cumulativement et durablement son produit réel

global. » 3 Cela signifie qu’au niveau individuel il y

a l’idée d‘augmentation des possibilités, des

capacités plus générales, la créativité,

l‘autodiscipline, le bien être matériel. Et sur le plan

du groupe social, il existe l‘augmentation de la

capacité de réguler les relations internes et externes

car, la satisfaction des aspects du développement

personnel est très liée à l‘état de la société globale.

L'heure n'est plus aux confrontations futiles où

chacun cherche à consolider sa victoire. Il nous

faut nous organiser autour des groupes d’entraide,

apprendre à lire et à écrire, former des

communautés solides. Le temps ne nous le répétera

pas assez : Le développement passe par la femme

et par son engagement.

3 PERROUX François in: Economie du Développement: les théories, les

expériences, les perspectives, Hachette, Paris 1995, p. 17


Au cœur du débat

Comment vivent-ils ici a Douala, nos frères qui ont

quitté le village ?

Pris en flagrant délit, certains ont choisi de

fuir la honte ou déception amoureuse, conflit

parental, poursuite judiciaire justifient la présence

des uns ici à Douala. D´autres par contre ont cru

que le paradis se trouve justement là où la houe est

loin de soi, là où les ânes sont des voitures.

D´autres encore, les plus respectables sont cru

qu´ils allaient se faire des pognons en quelques

années pour rentrer au village. Ils ont vu tel autre

venu de Douala et qui semblait vivre bien et ils ont

11

Phil Peldjao et Môô Raïwé Temga

Club CDE-SAARE-DOUALA

Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas. Les semaines ne peuvent en être autrement et il

va de soi que les mois et les années ne se ressemblent point. Une année peut arriver où on décide de tout

abandonner, de tout gâcher, de partir en mésaventure, non en aventure tout simplement. C´est comme

cela qu´il est arrivé à nombre de nos frères, un jour, un moment où ils ont décidé de partir, les pour telles

raisons, les autres pour rien, juste pour partir, pour partir voir. Et ils sont là depuis quelques mois,

quelques années, quelques décennies, mariés ou non. Ils vivent au jour le jour. Où à chaque jour suffit sa

peine tandis qu´au village, parents, épouses ou enfants attendent, attendent et attendent vraiment... le

retour.

Qui sont-ils ?

Ils sont des hommes comme les autres

hommes, des jeunes comme les autres, nés de

parents pauvres, fils d´anciens combattants

retraités au village. Ils sont bacheliers, brevetés,

certifiés mais aussi et surtout ils sont sans papiers.

Rien du tout, même l´acte de naissance. Ils parlent

français mais ne parlent pas de langue de molière.

Certains ne peuvent pas placer le point sur déjà

écrit. Ce sont nos frères, nos cousins, nos enfants,

nos maris, nos oncles ou nos neveux.

Pourquoi sont-ils partis ?

Les raisons d´une bonne action, on les

chante mais les raisons d´une mauvaise action ne

se disent pas aisément. Combien sont ceux qui

peuvent vous dire réellement pourquoi ils ont

quitté le village ? Néanmoins, on en connaît. Ils

vivent dans la même ville mais ils n´ont pas quitté

le même village et les raisons ne sont nullement

pas les mêmes.

aussi décidé de partir. Les autres en fin sont partis

pour rien.

Que font-ils alors ?

Jardiniers, marmitons, fossoyeurs,

colporteurs, vendeurs des beignets, boutiquiers,

taximen... et bien sûr G.N (Shut!) On dit V.N et

non G.N ou veilleur de nuit et non voleur de nuit.

Il est pertinent d´insister sur cela puisque c´est

notoirement leur travail. C´est au soleil couchant

qu´on les voit sur les routes toujours pressés pour

se rendre au "bureau". Assis dehors près de

l´entrée d´une usine ou d´un domicile, ou couchés

à la véranda pour les chanceux, on y passe ainsi les

nuits, toutes les nuits pour veiller sur le sommeil

des autres. Les autres qui sont nés de la terre

comme nous. On trouve cela bien parce qu´on ne

fait rien, on s’assied et on attend tout simplement

que le bon soleil se lève.

Quand ils ne sont pas au travail, ils sont dans les

cabarets s’enivrant de bil-bil ou de fôfô comme ça

se dit ici. Et tout le monde sait qui sont les

compagnons de l´ivrognerie : dépense inutile,

prostitution. Quand ils ne sont pas aux cabarets, ils

sont entrain de fomenter un coup de vol au port ou

entrain de méditer, de prier sur l´arrivée des

chevaux du PMUC.

Où vivent-ils ?

Partout. Presque partout mais certains

quartiers connaissent des concentrations

particulières : les quartiers sales, inondables sans


outes bitumées et où les habitations nous

rappellent les tandis dans lesquels les israéliens

vivaient en Egypte sous Pharaon. Ils sont À nylon,

à New-Bell, à Bonabéri.

Généralement le lien de travail est loi, très loin

même et ils s´y rendent on foot tous les soirs et

rentrent tous les matins, 30 km en moyennes

parcourus par jour. Les lieux de travail sont

généralement à Bassa, Bonamoussadi, Akwa ou à

Bonandjo (le quartier administratif). Toutes ces

souffrances, cette promiscuité, l´insalubrité.

l´insécurité, la marche à pied pour 15.000 F,

20.000 F ou au plus 35.000 F CFA . Leur orgueil

ne leur permet pas de dire le montant et il faut

beaucoup d´astuces pour les amener À vous cette

vanter cette vie. Attention Attention !! l´honneur

revient aux seigneurs et pour les hommes de cette

classe, tout ce qu´on peut leur donner, c´est le

mépris, l´écrasement de leurs droits et libertés,

licenciement sans raisons valables, escroqueries

par ci et par là. Mariés ou pas, beaucoup d´eux ci

nourrissent de vieilles femmes Bassa, Douala,

Bami ou anglophones qui passent pour être leurs

"maîtresses". Combien sont-ils morts de SIDA ?

combien portent le Virus ? Combien attraperont

encore le VIH demain ou ce soir même ?

Pourquoi ne rentrent-ils pas ?

Souvenez -vous des raisons pour lesquelles

ils avaient quitté Golonpui, Golonghini, Golondere

? Il faut tout juste ajouter que les moyens ne sont

pas évidents et surtout que la honte est une prison

dans laquelle les cœurs sont enfermés.

Et quand certains rentrent souvent, c´est

qu´ils sont physiquement ou moralement obligés

de rentrer. Le cas le plus fréquent est celui des

maladies graves incurables dans les hôpitaux. C´est

en ce moment qu´on pense au vieux marabout, à la

vieille sorcière et parfois le malade rend l´âme en

route alors que la famille attendait. D´aucuns

rentrent seulement lorsqu´on leur annonce le décès

du père ou de la mère. D´autres, recherchés par la

police ou par leur patron qu´ils ont volé reprennent

le chemin du village pour y trouver refuge.

D´autres encore se sont retrouvés au village à

contre cœur : c´est le cousin ou les parents qui ont

usé de leur force, de leurs moyens pour les faire

rentrer. La dernière vague, c´est bien celle de ceux

qui sont rentrés chercher les épouses. Valises

volées au patron, lunettes, lecteur de cassettes et

avec des cassettes de musique traditionnelle

(YINWE, BOUYAM) sont les moyens

12

incontournables pour séduire la fille du village et

ses parents.

Le club CDE SAARE de Douala soucieux

du sort amer de ses enfants en ville, a eu à

rencontrer quelques uns dans les rues, les lieux de

travail, les cabarets et leur pose des questions

estimées affectives. Il a fallu tu temps, de la ruse

de la sympathie pour savoir beaucoup de chose sur

leur vie. Pour les raisons d´intimité, nous avons

changé les noms. Toute coïncidence avec des

personnes vivant ici à Douala ne sera que pur

hasard.

Ka’arang : Monsieur bonjour ! le plaisir de vous

connaître de nom me préoccupe

Wouanday ; on m´appelle, âgé de 30 ans et marié.

Ka’arang : pouvez-vous me dire pourquoi vous

avez abandonné le village au profit de la ville ?

Wouanday : tu sais mon frère, la raison n´est pas

claire. Je peux te dire que c´est parce que quand

j´avais 18 ans en 1990, mon père a refusé que je

me marie de la jolie Woyang, celle que j´ai

beaucoup aimé. Il voulait plutôt de Maïtabaï, fille

de son ami Waïdou. Or cette Maïtabaï cherche

ainsi à se remarier pour la 3 e fois. Mon père a

refusé et décidé de ne plus me doter ma femme ;

raison pour laquelle je suis à Douala-New-Bell.

Ka’arang : Et maintenant j´espère que vous êtes là

pour chercher le moyen de vous marier. Qu´est-ce

que vous faites exactement ?

Wouanday : Depuis que je suis ici, je travaille

comme veilleur de nuit chez un médecin à

Bonandjo pour un salaire mensuel de 28.000 F

CFA. Là dedans, je loue ma maison à 8.000 F, le

taxi me prend (400 f / jour fois 28) = 10800F et

vous comprenez que j´ai de la peine pour me

nourrir .

Ka’arang : Et si tel est le cas, ne sera-t-il pas

préférable de rentrer et aller vers les travaux

champêtres ?

Wouanday : j´avais justement pensé rentrer mais

j´ai honte d´y aller bredouille. D´ailleurs je n´ai

même pas l´argent de transport. Mais quand même,

j´écris de fois de lettres à ceux qui sont au village.

Celui-ci s´appelle Naga, un Pmuciste de

talent, Ka’arang l´a rencontré sortant du kiosque au

coin de l´usine CCC vers le côté du carrefour

Ndokoti, journal à la main.

Ka’arang : Naga bonjour, je vous connais en tant

que cousin de ma mère. Vos parents sont à Ndué

"au village". Mais qu´y a-t-il à venir dés 6 H 30 à


l´usine tandis que vous êtes veilleur de nuit à

Bonamoussadi ?

Naga : Non, ce que j´avais joué hier, j’ai raté 2

numéros sur quatre. je vais aujourd´hui réussir,

j´en suis sûr. Quand je vais gagner ne serait-ce que

3.000000f cfa, je vais payer les 5 mois de loyer et

soigner ma maladie, rembourser mes diverses

dettes d´environ 950.000 et espérer me rassasier de

fortes boissons cette fois ci.

Ka’arang : Merci, qu´il est bien pensé :

rembourser les dettes et payer le loyer. Mais votre

espoir sur le PMUC qui vous a déjà pris si

énormément de l´argent est-il fondé ?

Naga : Mais toi aussi ! Quand on joue au PMUC,

on ne doit compter que sur la chance ; 1 numéro

hier, 2 aujourd´hui 4 sur 4 demain. N´est-ce pas je

vais les avoir ?

Ka’arang : En tous cas, que cette chance te soit

accordée. Merci d´avoir perdu du temps avec moi,

je vais à l´église à Bonandjo, à la prochaine.

Voilà Ndoumga avec Siouna, tous deux de

Dziguilao rentrent du marché de Fôfô ici à

Bonabéri.

Ka’arang : Mes amis bon après midi !

Ndoumga : (étant ivre) ta mère, bonsoir aussi. Estce

que toi médecin pour de santé des gens ici à

Bonabéri ? Le vin est fini au marché, tu pars où à

17 h ?

Ka’arang : Je suis juste du passage pour vous

saluer, rendant ainsi visite à mes frères que vous

êtes surtout que nous sommes du même

arrondissement Taïbong.

Ndoumga : ça c´est bien mais seulement que je

n´ai plus rien à te donner. Comme tu le sais, je suis

veilleur de nuit ici à Bonandjo pour un salaire de

satisfaisant de 31.000 f CFA par mois. Là dedans,

le fôfô me prend en moyen 17.000 à 19.000 f, le

loyer 8.000 f et le reste pour ce qui reste. Là

13

maintenant, il ne me reste que 325 F que voici. On

fait comment ?

Ka’arang : Non, merci déjà, le plaisir c´est de

vous voir en santé et de savoir si tu peux aller au

village d´ici peu. Je voudrais vous commissionner

chez les parents de Nguelna afin qu´il puissent

venir chercher leur fils qui est ici, atteint de la

maladie là, sinon ils ne risqueront de ne plus

jamais le voir.

Naga : La ilal la ... tu dis vrai ? Comme ça, il doit

rentrer sinon il va mourir ici. S´il en est ainsi, il

faut aller prêter l´argent chez les policier Baowé,

fils de son village ; parce que moi, je ne vais pas

rentrer mains bredouilles alors que je suis ici

depuis 15 ans.

Ka’arang : Merci je vais voir s´il faut que je

prenne cette responsabilité de l´amener au village.

Je vous laisse.

Après cette séparation, CDE SAARE

continue ses recherches d´information. Ainsi, sur

son passage, Ka’arang rencontre Danra, Ndawa

laurent titulaire d´un baccalauréat série A, du

village Saoringwa.

Ka’arang : cher Laurent, bonjour. Avec votre

permission, je voudrais savoir pourquoi vous êtes

ici à Douala et surtout quand ? Parce qu´étant

nouveau dans la ville , il me faut entrer en

connaissance des véritables problèmes d´ici,

expliqués par un ancien que vous pouvez être.

- Laurent : Bien, les explications de votre question

à premier abord difficile à répondre, me disposent

à vous répondre surtout que je me trouve bien sûr

pas obligé, mais moralement contraint par ma

disponibilité et le sens même du devoir à l´autre.

Eh bien je suis ici depuis 1991, un an après

l´obtention de mon Bac...

.


Techniques et Technologies

Le Bili-Bili et la “Libération” de la Femme Tupuri

Jean Koulandi

Idées et réflexions pour un débat constructif sur l'avenir de la Communauté Tpuri du

Tchad et du Cameroun

INTRODUCTION

Il y a quelques années, la femme Tupuri était

considérée comme une bonne gardienne du foyer.

Elle avait la liberté d'entreprendre dans l'élevage et

l'agriculture. Elle savait préparer la bière du mil,

mais seulement pour les sacrifices, les travaux

champêtres et à la demande de l'homme. Elle ne

consommait aucun alcool, mais occasionnellement

buvait du lait réservé à la jeunesse. Ses produits

commerciaux étaient ceux provenant de son

élevage (volaille et petits ruminants) et de

l'agriculture (mil et légumes). Elle aidait l'homme

dans tous les travaux, même les plus durs. Elle

n'était pas une esclave, mais une personne soumise

à l'homme. Mais vers les années l950, elle va

progressivement s'emparer de la bière du mil

d'abord pour en faire un produit du commerce, et

finalement pour la consommer elle-même. Aussitôt

et comme toutes les boissons alcoolisées, le bilibili

lui a donné la sensation d'être "libérée" de

l'homme en réalité, le bili-bili l'a enchaînée, et

derrière elle, c'est toute la communauté Tupuri

aujourd'hui prisonnière et esclave de cette boisson

et autres alcools très dangereux, le arki pour les

pauvres, le whisky pour les riches. Si l'on doit

reconnaître son mérite d'être à l'avant garde de la

débrouillardise, on doit en même temps

questionner les deux produits qu'elle s'est choisis,

le bili-bili et le arki, susceptibles de lui procurer

une ressource financière mais qui n'en sont pas

une.

Aujourd'hui, tous les hommes de bonne volonté

sont interpellés pour le combat de la vraie

libération de la femme Tupuri et partant, de toute

la communauté des alcools, véritables obstacles au

développement économique et social de notre

région.

14

Essai d'une définition du mot bili-bili.

Le mot bili-bili désigne aujourd'hui toutes les

bières locales fabriquées à partir du sorgho rouge,

blanc ou de maïs, et consommées principalement

dans les cabarets des grandes villes du Nord-

Cameroun. Dans les zones rurales, il garde encore

le nom donné par les différentes tribus.

Le mot serait un néologisme créé à partir du

mot «bile». Il serait une invention des cabarets des

villes de deux provinces du Nord-Cameroun, Nord

et Extrême-Nord, et peut-être aussi du Sud du

Tchad. Le mot ferait son apparition entre les

années 60 et 70. Ses promoteurs seraient soit la

jeunesse des collèges et lycées de l'époque, soit les

fonctionnaires Camerounais, originaires du Sud du

pays et exerçant dans la région, ou des Tchadiens

de la partie méridionale.

Hypothèse des circonstances de son invention.

De même que la jeunesse du Nord-Cameroun en

général, et celle des Tupuri en particulier, était

tenue à l'écart des boissons alcoolisées, les

fonctionnaires originaires du Sud-Cameroun et

majoritaires au Nord-Cameroun, à cette époque,

l'étaient aussi par manque du développement des

débits des boissons dites hygiéniques, car entre

1968 et 1970, la ville de Maroua avait seulement

deux débits de boissons : Bossou-Bar à Founangué

près du marché central, et Akam-Bar à DOMAYO,

près de l'Hôpital CNPS. Yagoua avait aussi deux

débits de boissons - Bossou-Bar au marché et le

Campement Kaélé un seul débit -. le Campement

et Garoua un seul quartier, Yelwa.

Par contre, cette période correspondait à un fort

développement de la bière du mil dans certains

quartiers de ces mêmes villes Pont et Domayo à

Maroua, Soari à Yagoua, Roumdé-Adjia et Yelwa

à Garoua et Kani à Kaélé. Pour se divertir, ces

deux catégories des personnes, élèves et

fonctionnaires étaient cependant obligées de


fréquenter les cabarets des boissons locales. Parmi

elles, beaucoup ont pris goût à ces boissons, et en

ont même exagéré les doses. Il en est résulté des

malaises : violents maux de tête, diarrhées et

vomissements, où la bière et la bile étaient rendues

à la fois. Pour dire que l'on a vomi de la bière

mélangée à la bile, on disait parfois ceci "j'ai

bilibilisé ». Puis on disait aussi ceci, pour inviter

un ami à cette bière locale, «allons bibibiliser ».

Petit à petit, le mot a évolué et a pris le genre

masculin, le bil comme pour ne pas le confondre

avec la bile, liquide sécrété par le foie : le bili-bili a

l'avantage d'être unificateur pour les nombreux

groupes ethniques du Nord-Cameroun, et dont

chacun a un nom pour le désigner. En voici

quelques exemples:

langue dénomination

Tupuri Yii

Mundang Yimi

Massa Dolày

Mofu, Guiziga Mbuzum, Vlaowa

Koma Vumé

Duupa Buma

Fali Mbolo

Mafa Zum

Guidar Bia

Sara Kido

Fufuldé Mbal

I. Evolution de la bière du mil du vin de

sacrifice au produit "commercial".

1.1. De la légende de l'origine de la bière du mil chez

les Tupuri et différentes fêtes traditionnelles

religieuses dans lesquelles elle entre.

Une légende Tupuri, expliquant l'origine du Chef

spirituel de la communauté, le Wang Dore, indique

qu'un étranger d'origine Mundang, venant de Péfé

(Pala) chassé par les siens, s'introduisit chez les

Tupuri au niveau de la chefferie, la chefferie de

Dore. Cet étranger, connaissant la technologie de

la bière du mil, fut considéré comme un magicien 4

, d'abord par- la chefferie elle-même, et plus tard

par toute la communauté. A la mort du chef qui

l'avait recueilli, on l'intronisa comme chef des

Tupuri. Il enseigna à tous, la technologie de la

bière du mil pour les sacrifices annuels et les

funérailles. C'est donc l'homme qui le premier

4 MENSALA, Fitouin Amoulsala (1986): le Pouvoir Spirituel de OUANG

DORE sur le pays Toupouri au Tchad. (Université de Paris VIII, Mémoire de

DEA, Département Anthropologie et Sociologie Critique)

15

maîtrisa la fabrication de la bière du mil. C'est

donc au départ un produit masculin et consommé

par les hommes, à l'occasion des fêtes religieuses.

Quelques fêtes religieuses chez les Tupuri.

Les Tupuri ont un ensemble de fêtes

traditionnelles et religieuses et dont la bière du mil,

appelée Yii, constitue un élément fondamental du

cérémonial. Ces fêtes, par ordre chronologique,

sont :

• Féo kâgé. Féo est le mot en TupLiri pour

désigner soit la lune, soit la fête (féo = lune,

fête) kag, kagé signifie poulet, Féo-kagé est

donc la fête des poulets ou le Nouvel An chez

les Tupuri. Il a lieu tous les ans, au mois

d'octobre, exceptionnellement en Novembre

lorsque la saison pluvieuse se prolonge, comme

c'est le cas en 1998 (la fête est intervenue le 18

Novembre). C'est une fête au cours de laquelle

beaucoup de poulets sont égorgés par le grand

clan DORE. La bière du mil, Yii kage, est

préparée à cet effet et abondamment

consommée, surtout par les personnes âgées.

Les jeunes sont aussi autorisés à en prendre,

mais sans excès.

• Féo Baâré. Féo Baàré a lieu deux mois après

Féo kâgé. C'est la fête des Tupuri d'origine

Massa et des forgerons (on peut dire aussi Féo

Mu-nguri ; je mu-nguri = le forgeron). On la

célèbre entre Décembre et Janvier.

• Féo Kàa-ràv ou Féo mené. C'est la fête des

esprits ou totems de deux principaux clans

Tupuri .- Méné pour les Doré, Kaàraŋ pour les

Goua. Elle a lieu tous les ans, entre Mars et

Avril. Elle s'accompagne de la bière du mil.

• Yii Bàah. Bàah est le mot en Tupuri pour

désigner Dieu. A l'arrivée des premières pluies,

les villages Tupuri choisissent des dates qui

leur conviennent et préparent ce vin à Dieu.

C'est un vin de remerciement. De gros béliers

sont égorgés ce jour là. C'est le seul vin où les

enfants sont publiquement autorisés à en

consommer.

A côté de ces quatre fêtes institutionnalisées, il

y a une multitude de sacrifices traditionnels plus ou

moins privés qui s'accompagnent d'une préparation

de la bière du mil. On peut citer les exemples

suivants : yii sooh (vin pour les esprits,

généralement maléfiques) yii géré (vin pour le

sacrifice des jumeaux) ; Yii Yoôh (vin pour réparer

la souillure ou vin de purification) Yii huuli (vin

pour les morts, les funérailles) Yii pay (vin pour


les travaux champêtres) Yii bàrgé (vin de l'amitié)

etc...

1.2. Du vin pour les travaux champêtres,

l'entraide.

Après le sacrifice, la bière du mil s'est révélée

comme un excellent stimulant pour les travaux

champêtres. Dans les zones rurales, la main

d’œuvre salariale a toujours fait défaut. C'est plutôt

l'entraide communautaire qui en est la forme la

plus répandue. Auparavant, c'était un grand repas

qui était préparé pour le groupe de jeunes qui

venaient aider. Mais on s'est rendu compte que la

nourriture ne permettait plus de travailler une fois

le repas pris. Le champ défriché ne reflétant pas le

repas offert. Au contraire, la bière du mil, une fois

consommée, redonne vigueur aux travailleurs. lis

labourent des vastes superficies sans éprouver la

moindre fatigue. Petit à petit, la bière du mil s'est

substituée à la plupart des formes d'entraide, le

repas restant pour les jeunes et les groupes très

restreints.

1.3. Du produit d'amitié entre un homme marié

ou non et une femme (Yii barge)

Il a existé chez les Tupuri, (chez les Massa

aussi) une forme d'amitié entre une femme mariée

et un homme marié ou non, appelée Maàn né

hoôlé. Mot à mot, cela veut dire : belle-mèrenourriture.

C'est la belle-mère chez laquelle on n'a

pas pris épouse, mais chez qui l'on peut manger

(on verra plus loin que les beaux-parents ne

mangent ni ensemble, ni chez l'un l'autre). Dans la

pratique de cette amitié, l'homme aide la femme

dans divers travaux champêtres, réparation des

toitures, fabrication des nattes (higi). En retour, la

femme lui présente de temps en temps un repas, lui

vient en aide en lui donnant poulets ou chèvres

lorsque ce dernier reçoit des visites inattendues.

Les relations intimes (sexuelles) étaient interdites,

de même que l'adultère était une faute très grave.

Pour marquer cette grande amitié qui souvent, se

terminait par le mariage des enfants (ou la fille de

la femme et l'homme lui-même), la femme invitait

au moins une fois l'homme, durant le temps de leur

amitié, en préparant un grand vin. L'homme venait

boire avec ses amis. Cette forme d'amitié a

pratiquement disparu de nos jours, car elle a été à

la base de beaucoup de cas d'adultère dans le

processus de la "libération" de la femme.

16

Remarque importante.

La préparation de la bière du mil, à cause de ses

nombreuses opérations (qui seront étudiées plus

loin) a été très tôt abandonnée par l'homme. C'est

la femme qui se charge de tout, jusqu'au produit

fini. Mais elle s'était jusque-là réservée et ne

consommait pas la partie fermentée et alcoolisée,

le màlinga. Elle se contentait du droob-ɓé, la partie

lourde, non filtrée et non fermentée, très sucrée. La

jeunesse, quant à elle, fortement, très encadrée par

le Gurna, fuyait tout ce qui était alcool. Elle adorait

le lait qui, en plus de sa valeur nutritive, était

symbole de noblesse. D'ailleurs, les jeunes qui se

laissaient tenter par le vin en dehors des fêtes

autorisées, étaient sévèrement sanctionnés par le

règlement du Gurna.

1.4. Du produit de "commerce"

La bière du mil comme produit du commerce

est d'une grande actualité et son évolution est

connue de la plupart des adultes Tupuri,

d'aujourd'hui (45 ans et plus). Elle est étroitement

liée à l'introduction de l'économie monétaire en

pays Tupuri, elle-mêrne favorisée par le

développement des cultures de rente, arachide et

coton 5 . C'est aussi vers la même époque (1920-

1940) que certains grands marchés hebdomadaires

(ou luumo) se développèrent en pays Tupuri (le

mot luumo est d'origine Peul) - Datchega Sud dans

le canton de Doukoula (Mercredi) -, Touloum

(Mardi) et Djiglao (Jeudi) dans le canton de

Doubane.

Les produits échangés dans ces marchés étaient

du côté des populations gros et petits bétails,

volailles et produits agricoles. Du côté des

commerçants, c'étaient les produits manufacturés

de première nécessité -. allumettes, sucre, savon,

bonbons, chaussures, pagnes etc.... Les boissons

vendues étaient l'eau et des sucreries à base d'eau,

du citron, du sucre brûlé (caramel) et parfois du

mil - ardef, kunu, et autres. En dehors de l'eau

vendue par les jeunes filles Tupurii, les sucreries

étaient vendues par les femmes Peuls. Mais petit à

petit, la bière du mil va faire son apparition sur la

place du marché. C'est en quelque sorte un second

marché (luumo yii) à l'écart du marché central,

sous de grands arbres très ombragés. Comment un

produit essentiellement destiné aux sacrifices, est-il

devenu un produit de vente ?

5 C'est en 1928 que fut décrétée la culture obligatoire du coton ... au Tchad

... avec l'obligation de payer l'impôt et les denrées européennes en argent

liquide (OUSMANE GNAAKO) cité par Mensala, op. cit. P. 18.


Hypothèse de l'abandon du produit par

l'homme et de son appropriation par la femme.

Il existe encore au Cameroun de nombreuses

sociétés dans lesquelles l'homme garde encore la

maîtrise de la préparation de la bière du mil. C'est

le cas chez les Koma du Mont Alantika (Faro), les

Duupa des montagnes de Poli.

Mais aussi, dans la plupart des sociétés, l'homme

en a abandonné la fabrication et la femme s'en est

approprié. C'est le cas chez les Tupuri et les

Mundang.

Comment l'homme abandonna t-il la

fabrication de la bière du mil

Il est permis de dire que l'homme abandonna la

fabrication de la bière du mil à cause de ses

multiples opérations. Ces opérations mobilisent

temps et travaux très minutieux, très exigeants que

seule la femme peut supporter.

Première opération

La première opération consiste en la mesure de

la quantité du mil devant servir à préparer la

quantité souhaitée du vin. Par exemple deux

grandes jarres de terre cuite appelées caà-gé, bien

remplies du vin soit l'équivalent d'environ 1.000

litres nécessitent deux sacs de mil. Une fois le mil

mesuré, il faut procéder au mouillage. Le

mouillage a pour but de ramollir les grains et de

faciliter la germination. Le lendemain, les grains

gonflent et sont légèrement gluants , on dit ngribgi.

Il faut maintenant les laver et bien les rincer.

Puis on balaie un ou trois endroits, bien protégés

des chèvres et poulets - on y étale les quantités

pouvant faciliter une bonne germination, le tout est

recouvert de la paille fine bien choisie, devant

permettre à la fois un bon arrosage et une bonne

respiration des grains. Le temps de la germination

dure trois à quatre jours. Chaque soir, lorsque les

bêtes sont dans leur enclos, la paille fine est

enlevée pour permettre une pleine respiration des

grains.

Deuxième opération.

Le mil en germination s'appelle poôré. Une fois

germé, il est enlevé et étalé au soleil. Ce premier

coup de soleil a une grande importance : le poôré

est ramassé et mis dans les caàgé (aujourd'hui dans

des sacs bien attachés) hermétiquement fermés.

Cette action a Pour but de déclencher la

fermentation du mil germé (põõré). La

fermentation dure un à deux jours, le poôré est de

17

nouveau étalé au soleil pour un séchage définitif.

Puis on attend le jour de la préparation du vin.

Troisième opération

Lorsque je jour de la préparation arrive, le

põõré est légèrement écrasé par les femmes au levé

du soleil. On dit hàrgè poôré. Puis vers 10 heures,

elles puisent une grande quantité d'eau. La farine

du põõré est mélangée à l'eau dans une ou deux

caàgè. D'autres jarres appelées tùbuùlu, plus

nombreuses (au moins 6), contenant chacune au

moins 200 litres, sont apprêtées pour la cuisson.

Elles sont disposées deux à deux sur une fosse

creusée pour la circonstance, pour permettre de

mettre le bois de chauffe, allumer le feu et

permettre la circulation de l'air. Le põõré mis dans

l'eau depuis la journée et fortement malaxé s'est

décanté. La partie légère au-dessus, appelée dwîl

ou duwil yii ne sera pas cuite. C'est la partie lourde

au fond de la jarre appelée côoyîi qui subira une

haute cuisson. Vers 17 heures, la première cuisson

peut commencer. Elle durera entre 3 et 4 heures.

Autrefois, c'était l'occasion d'une grande veillée,

les hommes aux côtés des femmes pour contrôler

les différentes températures de la cuisson, car la

première cuisson détermine généralement la

qualité qui sera bue au troisième jour.

La première cuisson donne un produit appelé ker

yii ce qui veut dire "la bouillie du vin". Le ker yii

est versé sur le duwil yii. Le tout est laissé pour la

nuit. Au petit matin, il faudra le goûter pour voir si

la deuxième cuisson peut commencer. Le goût

avant la deuxième cuisson doit être mi-acide, misucré.

C'est un test très délicat, car c'est la langue

qui détermine tout. Quand le goût convient à la

langue, on dit que le. vin est "tombé" (yii lée wè).

Deuxième cuisson. C'est l'opération inverse qui se

produit c'est la partie légère qui est recueillie et

envoyée à la cuisson. La partie lourde subira un

rapide filtrage en y ajoutant de l'eau. Le tout sera

fortement cuit, toujours sous l'oeil de l'homme.

L'opération s'appelle "sàrgè yil" (sàrgè = bouillir).

A la fin de la journée, il y aura trois produits

séparés la partie cuite, rouge et sucrée, la drêche et

une autre partie mi-l'eau, non cuite, provenant du

filtrage et laissée aux enfants. C'est le GISIDGI,

autour duquel s'agglutinent les enfants.

La partie cuite a une couleur rouge vif. Elle est

laissée pour refroidissement et autodécantation.

Lorsque la décantation, pour une raison ou une

autre, rate, on procède à un filtrage forcé, appelé

haàgè yii (pressing). Reste la dernière opération, la

fermentation.


Quatrième opération.

La fermentation se compose de deux sous

opérations la partie rouge-sang s'appelle bùr yii.

Une quantité de 5 à 10 litres est prélevée dans le

bùr yii.

Elle est bien refroidie, puis mise dans une petite

jarre appelée daŋ. Vers 18 heures, la levure de

bière est mise dans le liquide. On dit : "Boge dé

fôorè né yii". Autrefois, cette opération était

entourée de beaucoup de mythe. Par exemple, la

femme devait avoir un bon cache-sexe pour ne pas

souiller la boisson ; ou encore, elle devait s'en

éloigner au moment de l'opération.

Lorsque le contenu de la gargoulette (dàŋ) est

bien fermentée, il est versé dans le reste, bien

refroidi et mis dans le càagè (la grande jarre) Une

partie de bùr ɓé peut être gardée et subir une

fermentation le lendemain. La grande fermentation

se passe vers 4 heures du matin. Au petit matin, on

a deux produit : le màlingà ou la partie filtrée et

fermentée, et le droob-yii ou la partie bouillie,

couleur chocolat qui, autrefois, était consommée

par les femmes et les enfants.

De la décision de la préparation du vin au

produit fini, prêt à être consommé, c'est une

mobilisation d'au moins 1 0 jours de travail

minutieux et soutenu. Dans ce travail, il faut aussi

inclure la recherche du bois de chauffe pour la

cuisson. Ce travail était aussi réservé à l'homme. Il

se faisait aider par la femme. Petit à petit, la femme

s'impliqua et s'appliqua davantage que l'homme

dans la fabrication du produit. Pour finir, l'homme

se désengagea et lui laissa toute la responsabilité

de la préparation du vin, sauf le partage et la

consommation.

L'appropriation du produit par la femme.

Au début des années 50, la culture cotonnière se

généralise, l'usine dégraissage du coton de la

CFDT est construite à Kaélé. L'argent commence à

circuler dans le pays Tupuri du Tchad et du

Cameroun. Au Tchad précisément, l'argent circule

d'autant plus que les militaires Tupuri, ayant servi

dans l'armée Française pendant la deuxième

Guerre Mondiale (1939-1945) prennent leur

retraite. Le « Commandement » du pays Tupuri du

Tchad leur est confié, afin qu'ils y propagent

partout la « modernité » - interdiction aux jeunes

filles de ne plus percer les lèvres qui enlaidissent

les femmes les femmes doivent abandonner leur

cache-sexe en file de coton assemblé et les

hommes leur peau de cabris, au profit du tissu

européen. En mot, il est interdit de marcher «nu».

18

Le développement de la Culture cotonnière

s'accélère. L'intégration régionale (Sud du Tchad et

Nord-Cameroun) s'intensifie et s'accompagne de

nouvelles moeurs et de nouveaux besoins.

Les femmes ayant évolué dans les centres

urbains, : Maroua, Fianga, Moundou, Kaélé,

excellent vecteur des modes, introduisent des

nouvelles habitudes de vie dans le monde rural,

généralement en violation des lois et de la morale

traditionnelles : la fabrication de la bière du mil à

de fin commerciale, la consommation des boissons

alcoolisées en général et enfin, la prostitution.

Elles sont encouragées dans leurs actions par des

hommes ayant aussi vécu «ailleurs» en ville, et

maintenant fixés au village. Ces hommes

détiennent un pouvoir financier (retraité) ou

politique (membre de la chefferie), ou jouissant

tout simplement d'un prestige social (ancien

militaire, ancien artiste, etc...

C'est donc la femme «évoluée» qui s'est

approprié la bière du mil pour faire un produit

commercial, et qui a commencé à en consommer

elle-même. C'est enfin la femme «évoluée» qui audelà

de la bière, a progressivement introduit dans

le pays Tupuri le phénomène de la prostitution,

masquée par le « commerce » de bili-bili. Le mot

bili-bili, invention des cabarets, donc de la ville,

vint enrichir le vocabulaire du Yii et de màlinga

tupuri et devint dominant.

1.5.Les premiers grands centres du bili-bili en

pays Tupuri

Djiglao, Touloum, Datchega-Sud désormais

Doukoula Centre sont incontestablement les

premiers grands centres du développement du bilibili

en pays Tupuri. C'est aussi dans ces centres

que naissent et se propagent les idées nouvelles de

la « modernité ». Les premières brasseuses

commerçantes, ex-épouses des militaires (terme

désignant tous les hommes en tenue), deviennent

très vite minoritaires, et sont vite déclassées par

des villageoises entreprenantes et aussi belles et

attractives que celles ayant « fait leur stage au Sud-

Cameroun », exemple de la modernité. Cette

catégorie est apparue en trois groupes.

• Les femmes avant une ou plusieurs jeunes

filles à marier.

Dans la tradition Tupuri, les relations entre

garçons et filles sont autorisées, malgré le côté

moral très surveillé. Cela veut dire que garçons et

filles pouvaient vivre ensemble sans ou très peu de

relations sexuelles. (nao may ou nàge may, cf. I -


KOULANDI ; le Mariage chez les Tupuri). En

réussir y en dehors des normes établies était

considéré comme de véritables prouesses surtout

pour le garçon. Ainsi, une fille de 16 ans pouvait

avoir un ou plusieurs amis (ndérè, plur. de nday),

sans que cela crée des préjudices moraux. Le

marché étant devenu le lieu des rencontres entre

ces jeunes, les mères des jeunes filles se sont donc

mises à brasser du vin pour un double objectif -.

bien recevoir leurs nombreux beaux-fils qui

inondent leurs concessions le jour du marché local,

en offrant gratuitement une partie du vin,et aussi,

emmener ces jeunes garçons à faire des recettes en

achetant le reste du vin. Leur bili-bili était appelé

yii màn maïré (le vin de mère de fille), ou yii màn

ndèré (vin des beaux fils).

• Les femmes n'avant pas eu d'enfants

Dans la tradition, ces femmes étaient pitoyables

parce que n'ayant pas eu des progénitures pour les

délivrer des travaux agricoles et non agricoles.

Pour combler ce manque, elles pouvaient lier

d'amitié avec de jeunes garçons, voire avec des

adultes mariés comme on a vu au précédent

paragraphe, les deux parties échangeaient des

services et des biens (le garçon les services et la

femme les biens). Au moment où la bière du mil

devint un produit commercial, elle est du même

coup devenue un produit de réception et de relation

sociales. Ces femmes se sont mises à en brasser

pour recevoir leurs amis, ce que nous avons appelé

Yii bàrgè.

• Des jeunes femmes tendance adultère.

Cette dernière catégorie des femmes est celles

dont les époux sont doux, moins brutaux et très

tolérants. Elles ont vite fait de profiter de

l'ouverture née du commerce de bili-bili pour

s'exprimer pleinement. Pour elles, le commerce de

bili-bili permet de créer davantage de relations,

davantage des contacts, d'ouverture...

Les leçons que l'on peut tirer de ce premier

chapitre sont les suivantes:

• les premiers vulgarisateurs du commerce de

bili-bili étaient des jeunes gens, alors que la

jeunesse traditionnelle dans son ensemble fuyait

l'alcool, étant fortement encadrée par

l'institution traditionnelle du Gurna.

• C'étaient des jeunes gens (hommes et femmes)

ayant connu une rupture volontaire ou non avec

la société de base pour cause de voyage

prolongé - service militaire, ouvrier agricole

dans les plantations industrielles du Sud-

19

Cameroun, séjour sans but dans les centres

urbains.

• C'étaient enfin des jeunes gens (hommes)

possédant un pouvoir d'argent, ou un semblant

de pouvoir d'argent.

• C'est en quelque sorte le début du pouvoir de la

jeunesse dans la communauté qui,

malheureusement, se sert d'un produit de

déperdition physique, morale et psychologique.

II - Développement spectaculaire du phénomène

bili-bili.

Trois éléments de la modernité ont

fortement contribué au développement

spectaculaire du phénomène bili-bili. Il s'agit - de

la culture cotonnière, du développement de la

scolarisation et de la naissance d'un salariat

permanent en pays Tupuri.

2.1. Le développement de la culture cotonnière.

Entre 1954 et 1974, la culture cotonnière

connaît un grand développement en pays Tupuri.

Elle s'accompagne d'un déboisement rapide du

pays et de la dégradation de l'environnement. Les

marchés du coton se créent partout dans les gros

villages ou grands secteurs de productions, entre

les mois de Décembre et Mars. C'est aussi la

période de grands chaleurs. Auparavant, les jeunes

filles suivaient ces marchés pour y vendre de l'eau,

et autres boissons locales non alcoolisées. C'est à

ce moment que certaines femmes parmi les

premières brasseuses eurent l'idée d'y vendre aussi

le bili-bili. Le succès fut tel que beaucoup de

femmes, implicitement ou explicitement furent

autorisées par leurs maris, à préparer le bili-bili

durant la campagne de commercialisation du

coton.

• Evolution des brasseuses.

Plus haut, nous avons vu que les premières

brasseuses étaient des « évoluées», divorcées et

installées comme prostituées. Les femmes mariées

se mirent elles aussi à brasser du bili-bili. Au

départ, c'était des femmes ayant moins de charges

familiales (sans enfants ou pas d'enfants mineurs)

ou ayant des filles à marier. Comme la prostitution

s'est masquée dès le départ derrière le phénomène

bili-bili, ces femmes étaient soupçonnées à tort ou

à raison d'avoir une tendance à l'adultère jusque-là

sévèrement sanctionné chez les Tupuri. De plus,

elles ne manquaient pas de charme et rivalisaient

avec les évoluées. Enfin, on doit noter le fait que

l'argent provenant de la vente du coton


commençait à circuler durablement dans le pays.

De jeunes gens ayant gagné beaucoup d'argent sont

allées rejoindre la clientèle du bili-bili, en violation

flagrante des règlements du Gurna et en accédant

du même coup au produit encore rare en pays

Tupuri, le sexe. C'est aussi le début de la naissance

d'un certain pouvoir d'argent chez les Tupuri.

2.2. Le développement de la scolarisation.

Les premières écoles sont créées en pays Tupuri en

1950-1954 (Doukoula et Touloum). Au départ, la

résistance à l'école des blancs était forte, d'autant

plus que la jeunesse était elle aussi fortement

encadrée dans deux institutions, le Lébé ou Goni,

initiation intervenant tous les 10 ans et le Gurna,

institution semi-permanente, recrutant les jeunes de

18 ans et plus. Lorsque dès 1959, le recrutement

dans le service militaire est conditionné par la

possession du certificat d'études primaires

élémentaires, et connaissant l'engouement des

Tupuri pour le service militaire, une partie de la

jeunesse bascule dans les écoles. Dix ans plus tard

le simple désir de l'uniforme militaire est

largement dépassé. Collèges et Lycées ouvrent

leurs portes au Nord-Cameroun et la jeunesse voit

de nouvelles perspectives à moyen et long termes.

Seulement le bili-bili fait aussi des « progrès »

remarquables dans le recrutement de nouveaux

consommateurs, et plus particulièrement parmi la

jeunesse :

• La jeunesse rurale.

Elle est de plus en plus scolarisée. Les

déperditions scolaires et. l'insuffisance des écoles

débouchent sur une autre école, celle de bili-bili.

• La jeunesse scolarisée.

Elle ne trouve plus le Gurna comme le seul centre

traditionnel d'éducation et des loisirs, mais les

marchés hebdomadaires, de plus en plus fréquentés

par les jeunes femmes et même les jeunes filles,

vendeuses de bili-bili. En effet, le Gurna connaît

aussi sa première crise au fur et à mesure que la

scolarisation s'accélère. Même les jeunes qui y

vont après leur échec scolaire n'y ont plus ni la foi,

ni la conviction ; au Gurna même, les partisans

acharnés et, authentique les suspectent d'introduire

des comportements scolaires (indisciplines) dans

l'institution. Quant au Lébé, il n'a plus

correctement fonctionné après la 10e promotion, la

promotion DEBSIA (DEBSIKREO) qui a eu lieu

en 1955. 1965 qui devrait connaître la 11e

promotion n'a pas eu lieu. Il a fallu attendre 1975,

20

où , sous l'impulsion d'un mouvement

d'authenticité africaine né au Tchad avec l'appui de

l'ancien Président NGARTA TOMBOLBAYE, la

11e promotion dite DOLE DISDANDI (forcée) se

déroula sous la répression du Gouvernement

Camerounais. En 1985 et 1995, personne n'en a

plus parlé en pays Tupuri.

• Enfin la jeunesse des collèges et Lycées a

brusquement augmenté à partir de 1970 et jusqu'à

nos jours.

Pendant les grandes vacances, elle rentre et

anime à sa manière les gros villages. Certaines

danses traditionnelle comme le Dilna (la guitare)

sont captées et « modernisées ». Forte de son

pouvoir intellectuel, elle va populariser la

consommation du bili-bili, et déplacer

définitivement le centre traditionnel des loisirs, le

GURNA, vers les marchés devenus les nouveaux

centres. Désormais les rencontres jeunes filles et

jeunes garçons se font davantage au marché et

autour du bili-bili, accompagné du arki son second.

2.3. Naissance d'un salariat permanent en pays

Tupuri.

Depuis 1975, les enseignants des écoles

primaires sont le premier groupe important des

salariés permanents, et sont estimés à 75 % fils du

terroir. Ils déclassent ainsi les retraités qui, pendant

longtemps, sont restés les principaux animateurs de

nos villages. Viennent ensuite agents et

fonctionnaires, issus des services classiques de

l'Etat chargés du développement rural : santé,

agriculture, élevage, SODECOTON. Enfin, les

ONG forment le dernier groupe, sans oublier un

embryon d'un commerce local ( les Tupuri restent

les plus inaptes au commerce parmi les ethnies du

Nord-Cameroun).

Ce que l'on peut retenir de cette deuxième partie

est que l'argent circule effectivement en pays

Tupuri, depuis quatre décennies. Cela correspond

aussi à l'âge du bili-bili et du arki comme boissons

locales alcoolisées du commerce. Seulement, la

question que tous les Tupuri de bonne foi se posent

aujourd'hui est de savoir si ces boissons ont pu

capter et canaliser cet argent qui circule et en faire

une épargne locale, ou même individuel.

Autrement dit, peut-on les considérer

objectivement comme des produits économiques,

ou alors, sont-elles restées des boissons d'évasion

psychologique aussi bien pour les brasseuses que

pour les consommateurs ?


III. Analyse des problèmes nés du développement

du bili-bili et du arki en Pays Tupuri.

Le développement du bili-bili et du arki ont créé de

nombreux problèmes en pays Tupuri, difficilement

maîtrisables de nos jours la multiplication des

marchés de bili-bili et du arki, de leur « commerce

à domicile, de l'intention commercial à un produit

de toutes les réceptions sociales, de l'augmentation

de la malnutrition posant du même coup un

problème de santé publique, du développement, de

la sorcellerie (sà à), du sous-emploi du temps rural,

de la dégradation de l'environnement due à la

coupe du bois de chauffe...

3.1. La multiplication des marchés de blil-blli.

• Les marchés régionaux.

Par marchés régionaux, il faut entendre ceux

qui étaient hors et dans le pays Tupuri où ils

échangeaient leurs produits. Ce sont les marchés de

Bogo où ils achetaient bœufs et petits bétails de

race Peul, Guldiguis et Doumrou (le Lundi) où ils

achetaient boeufs et produits manufacturés.

Touloum (Mardi) pour le petit bétail,

DOUKOULA (Mercredi) petit bétail, DJIGLAO

(Jeudi) gros et petit bétail, et MOULVOUDAYE

(vendredi) pour le gros et petit bétail. Si Bogo reste

encore hors du pays Tupuri, Guidiguis, Doumrou

et Mouloudaye sont aujourd'hui au coeur du monde

Tupuri.

• Les marchés cantonaux (avant 1960).

La plupart des cantons Tupuri du Cameroun

avaient peu de marchés avant 1960. Pour tous les 6

cantons, il y avait au total 12 marchés dont 4 dans

le canton de Touloum, 2 pour celui de Doubané, 3

pour Bizili, 4 pour Doukoula, 1 pour Tchatibali et

1 pour Golonguini.

Marché de

Canton de Touloum

Jour du marché

Touloum-Biséo,

centre en 1965 (?)

transféré au (Mardi)

Djernigé (Mercredi)

Saotsay (Vendredi)

Kofîdé (Dimanche)

Canton de Doubané

Marché de Jour du marché

Djiglao (Jeudi)

Dongrossé ou Balané (Vendredi)

Canton de Bizili

Marché de Jour du marché

Kaoya (Samedi)

Dana (Mercredi)

21

Nenbakri Faléfouli (Dimanche)

Marché de

Canton de Doukoula

jour du marché

Datchéga-Sud transféré à (Mercredi)

Doukoula-Centre en 1958 ou

1959

Mogom (jeudi)

Souaye ou Zouaye (Vendredi)

Ourlarego (Mardi)

Canton de Tchatibali

Marché de jour du marché

Saoringwa (Dimanche)

Canton de Golonguini

Marché de jour du marché

Golonguini-Centre (Dimanche, mort et remplacé

par le Samedi)

• les marchés cantonaux en pays Tupuri du

Cameroun en 1999.

Il sont très nombreux. Chaque jour de la

semaine en compte un ou plusieurs par canton. Les

produits échangés dans ces marchés, à l'exception

de ceux connus pour leur importance régionale

(Doukoula, Zouaye, Djiglao, Touloum, Guidiguis)

sont, par ordre d'importance - le bili-bili et le àrgè,

les produits manufacturés de première nécessité

(savon, allumettes, sel), le mil, les légumes, le petit

bétail et la volaille. pour montrer la multiplicité de

ces marchés, nous prendrons l'exemple de trois

cantons : Touloum, Boubané et Biziii.

Canton de Touloum

Les 7 Jours de Villages dans lesquels se trouvent les marchés

la semaine

Lundi Sigéoré, Dandébale

Mardi Touloum-Centre, Lalépaagé, Kaya

Mercredi Salmaye Faléklara, Nenbakri, Dandéwa

Jeudi Fadéré (Toktidin), Gooh

Vendredi Saotsay, Ndéré, Golongréo

Samedi Rouvyané,

Dimanche Kofidé, Biséo, Golondag-gri, Saotsay

Total: 18 marchés en 1999 contre 4 avant 1960

Ce tableau ne prétend pas avoir tout recensé. Il

reste certainement d'autres petits marchés. Au

total, le canton compte 18 marchés en 1999, contre

4 seulement avant 1960.

Canton de Doubané

Les 7 Jours de la semaine Villages dans lesquels se

trouvent les marchés

Lundi Glonday (à Salmaye Doubané),

Barlang

Mardi Wer Tchouri (quartier Doubané-

Centre)

Mercredi Doubané-Centre, Maïmaanak

Jeudi Waïba (Salmaye-Doubané,

Djiglao, Paàde...


Vendredi Banané (Dongrossé),

Tchouwaibé

Samedi Glongdéré (dit Gloumga)

Dimanche Ngorhoh, Werbaqe

Total : 13 marchés en 1999 contre 2 avant 1960

Les 7 jours de la

Canton de Bizili

Villages dans lesquels se trouvent les

semaine

marchés

Lundi Kdam ou Kanam et Liudé

Mardi Bihooré ou Bitu et Titenéo Lolandi

Mercredi Dana, Laï, Bardugi , Géglégè

Jeudi Dargala, Tchiura, Kambragè

Vendredi Bizili Baba

Samedi Kaoya

Dimanche Nenbakri Faléfouli, Kabla

Total: 14 marchés en 1999 au lieu de 3 avant 1960

3.2. Un commerce de la place publique au

domicile privé.

Au commencement, le bili-bili se vendait au

marché, sur la place publique. Les vendeuses

choisissaient un grand arbre ombragé à l'écart du

principal marché. Elles déposaient les grandes jarres

pleines sur le sol, coupaient les feuilles tendres des

arbustes sur lesquelles elles s'asseyaient. Les clients

eux aussi s'asseyaient à même le sol, sur les feuilles

tendres des arbustes, en cercle autour de la jarre

achetée. Les personnes âgées s'étaient vite associées

aux premiers clients considérés comme délinquants

sociaux.

Vers les années 60, une nouvelle catégorie des

clients apparaît. Cette catégorie ne manque aucun

marché hebdomadaire parce que devenu un lieu des

rendez-vous. Tout en prisant le bili-bili, elle feint de

ne pas s'exposer sur la place publique. Elle ne veut

plus s'asseoir à même le sol, à cause d'un habillement

qui ne s'y prête plus : pantalons et chemises serrés,

chaussures fermées, chemises cintrées, ou gandouras

etc... Ce sont des fonctionnaires (enseignants,

agriculteurs, éleveurs, SODECOTON), des retraités

encore jeunes et enfin des collégiens vacanciers qui,

n'étant plus canalisés ni dans le Gurna, ni dans

l'Eglise, se tournent vers les marchés. Pendant trois

mois de vacances, cette jeunesse vit intensément.

Le jour d'un marché hebdomadaire est toujours

considéré comme un jour de fête. Le jeune vacancier

ou le fonctionnaire fait sa toilette. Au moment ou le

marché bat son plein (11 h - 12 h), il s'y porte

élégamment, y fait un tour, s'assure que tout le

marché l'a regardé et puis ressort du marché. Il va

ensuite rendre visite à un ami local, et du même coup

se constitue en visite , en « étranger ». L'ami local,

très ému, s'évertue à l'installer ; toute la famille,

femmes et jeunes filles, s'agitent car elles sont

22

honorées d'une visite très « importante ». La seule

poule de la maison en train de couver est égorgée et

déplumée en hâte pendant que une s'active à la

cuisine, des jeunes filles ou femmes du quartier sont

mobilisées pour aller au marché de bili-bili, goûter le

meilleur vin. Puis des mots de passe sont donnés à la

brasseuse du meilleur vin pour qu'elle s'amène avec

son produit. Une heure après, le repas est apprêté. Le

visiteur non-désiré mange gloutonnement, en

violation des mœurs traditionnelles qui stipulent

qu'un étranger doit avoir une conduite très sobre

devant la nourriture. Aucun morceau du poulet élevé

avec patience n'est laissé ni à son ami, ni même à la

femme qui a fait la cuisine sous le soleil. puis il

s'installe de nouveau devant le bili-bili. Vers 17

heures, le domicile se transforme en un mini-marché.

poursuivant d'autres buts autres que le bili-bili, notre

visiteur n'est pas du tout pressé de partir. Il faudra

trouver un prétexte pour le faire partir, ou partir soimême

et lui laisser la maison. La brasseuse, qui n'est

pas forcément du quartier, ni même du village, elle,

attend toujours le paiement et la libération de sa jarre,

observant avec anxiété le soleil qui tombe à l'Ouest.

Elle est dans un dilemme : Attendre (sans certitude)

son argent et encourir la colère de son mari, ou partir

sans sa jarre avec aucun espoir de le récupérer un

jour. Petit à petit, les brasseuses ont cessé de

transporter leur produit sur la place du marché,

puisque certains clients vont les obliger à le ramener

à la maison.

Remarque :

Les nouveaux maires du pays Tupuri, élus et

installés en 1996/1997 ont engagé une action

vigoureuse pour ramener le bili-bili sur la place du

marché, afin de pouvoir percevoir les taxes.

L'expérience est en cours.

3.3.De l'intention commerciale à un produit de

toutes les réceptions sociales.

Le bili-bili est donc devenu et très rapidement un

produit de toutes les réceptions sociales, remplaçant

du même coup la bonne nourriture au poulet, à la

chèvre et surtout au lait.

• Réceptions entre beaux-parents.

Chez les Tupuri, les beaux-parents ne mangent ni à la

« même table » (ensemble), ni dans les domiciles des

uns des autres. Autrefois, quand un beau-fils visitait

ses beaux-parents, il était reçu à deux endroits

différents -. d'abord dans la belle-famille, ensuite

chez le JETAOGI (le témoin, l'intermédiaire du

mariage). Là un copieux repas lui était offert.

De nos jours, cette bonne manière a été

abandonnée. Parier du repas est archaïque. Au


contraire, il faut s'empresser chacun de son côté,

d'offrir à l'assistance les grandes jarres de bili-bili

appelées DJIGLAO, parce que c'est dans ce gros

village que se sont développées ces nouvelles

habitudes.

Pour montrer l'importance de la réception, il faut «

tuer » la journée entière autour de ces jarres. Les

commandes sont régulièrement renouvelées. Dès

qu'une jarre est vide, il faut tout de suite la remplacer

par une autre toujours plus grande avec un meilleur

vin. Parfois, on ignore l'identité de ceux qui

renouvellent les commandes. Les uns se réclament

proches du beau-fils, les autres proches du beau-père,

de la belle-mère, ou même d'un tout autre lien proche

ou éloigné de ces derniers La journée s'écoule dans

l'insouciance totale.

• Visite d'amitié.

Autrefois, une visite d'amitié était longuement

préparée. Le visiteur était entouré d'une affection

particulière Cette affection apparaissait dans la

qualité du repas : lait, poulet, ou poissons pour les

gens du fleuve En tout cas le plus bel animal de la

maison lui était destiné (bouc castré, canard, coq)

Aujourd'hui, l'ami visiteur a à peine le temps de

s'asseoir Les salutations échangées se font parfois

avec l'alcool Le repas est oublié et programmé à la

fin de la visite Evidemment, le visiteur n'a plus ni

goût, ni appétit. Il est parfois malade, violemment

secoué, par les doses insurgées d'alcool la veille.

• Deuils, visites de condoléances.

Autrefois, le processus d'un enterrement étaient

subdivisés en deux grands parties - dès la matinée,

les femmes étaient chargées de puiser une grande

quantité d'eau pour les foules qui convergeaient dès 8

heures au domicile du défunt, et les hommes

s'attaquaient au creusement de la tombe et autres rites

funèbres.

Aujourd'hui, les femmes gardent le même rôle de

même que les hommes, mais c'est le bili-bili qui

remplace l'eau. Tout le bili-bili environnant est

collecté, mais au frais de la personne endeuillée et

parfois sans son avis. Au moment où le cadavre

rentre sous terre, tout le monde est presque sous, cela

dénature la mort...

Après l'enterrement et durant 6 à 12 mois, les

visites de condoléances se succèdent, programmées

exclusivement le jour du marché local. A chacun des

visiteurs, ils faut offrir du bili-bili. Bien que les

visiteurs ne viennent pas tous les mains vides ; ceux

qui amènent quelque chose le reprennent aussitôt,

converti en bili-bili.

23

3.4. Sous emploi du temps6 et malnutrition.

Si le bili-bili, crée un gros volume de travail

souvent non rentable pour la brasseuse, il crée un

sous-emploi du temps pour l'ensemble de la

population consommatrice.

La consommation du bili-bili crée un véritable

sous emploi du temps. Le jour d'un marché local est

considéré par la plupart des consommateurs (trices)

comme un jour de fête. Dès 8 heures du matin, les

spécialistes du bili-bili font le tour du village pour

goûter presque tous les vins préparés. Cette

promenade est accompagnée d'une publicité gratuite,

canalisant au fur et à mesure, les nombreux

demandeurs du bon bili-bili qui convergent vers le

marché. De 12 h à 13 h, le marché de bili-bili

s'installe. Un brouhaha monte de la place des

causeries plates, des discussions sans sujets, des

interpellations à tue-tête, se développent autour des

jarres toujours pleines. La journée passe, l'après-midi

surprend tout le monde, assis à même le sol, les yeux

imbibés d'alcool, la bouche bavant de salive et de

débris de cola rouge. La soirée se poursuivra dans les

domiciles, des brasseuses. Là, nourriture, bétail et

autres biens de la maison sont relégués au second

plan. Les enfants sont priés de se débrouiller euxmêmes,

s'ils veulent manger. Pour beaucoup de

consommateurs et consommatrices, la journée se

terminera dans l'inconscience totale et le lendemain

difficile à démarrer. Comme chaque jour est un jour

d'un ou plusieurs marchés de bili-bili, la sensation de

récupération physique se fera de nouveau devant le

bili-bili.

3.5. De la santé publique et du développement de

la sorcellerie.

Nous avons évoqué plus haut que le

développement des alcools a entraîné un grave

problème de malnutrition dans la communauté. Or,

l'on sait aujourd'hui que la malnutrition est le premier

facteur des maladies aussi bien des enfants que des

adultes. En 1993, nous écrivons ceci -. « la

consommation de l'arki donne les effets suivants :

refus de la nourriture, troubles nerveux, grande

consommation d'eau et sensation des poumons qui

brûlent. Au bout de cinq années de consommation

excessive, on atteint une phase critique. Cinq autres

années encore sans modération conduisent

inéluctablement à la mort « (J.K. op. cit p. 440). En

1999, ce constat reste malheureusement vrai.

Certains diront qu'il a même empiré. Ne dit-on pas

qu'un esprit saint ne peut se trouver que dans un

corps saint ? C'est pour cela qu'en pays Tupuri, les

6 Problème déjà souligné par Guillard(1955-1957) et repris par nous-mêmes

en 1993 in« Bien manger et bien vivre » Anthropologie Alimentaire (pp. 433

- 442)


troubles nerveux sont de plus en plus fréquents, tels

le hoina, le sèonà, le sooh, le sàà...

Le phénomène de sàa est le plus préoccupant

parce qu'il est la somme de plusieurs manifestations

de sorcelleries. Durant les trente dernières années, il

a pris des proportions inquiétantes dans tout le pays

Tupuri, voire dans la diaspora des zones rurales

(Maga, Vallée de la Bénoué) et des centres urbains :

Yagoua, Maroua, Garoua, Yaoundé et Douala.

Seulement, personne ne sait exactement ce que c'est,

et d'où il vient. Dans les pages qui suivent nous

tentons une description de ses manifestations.

Des sources concordantes, le saà viendrait du pays

Mundang du Tchad (Léré, Pala). En Mundang, le

mot sàh veut dire cendre. En Tupuri, cendre veut dire

sàagé. La magie du sàà serait-elle le pouvoir de

rendre une personne en cendres ? ou tout simplement

invisible ? C'est un autre sujet d'investigation. Le

principe de sàà reste le rêve. Une personne peut rêver

qu'elle est chez x autre personne, qu'elle est battue

par cette personne ou qu'elle est dans son champs

etc...

Le saà apparaît donc dans la société Tupuri vers

les années 50, en provenance du pays Kéra, Musei et

Mundang du Tchad, sur les rives gauches du Mayo-

Kébi. En pays Tupuri du Cameroun, il a suivi

plusieurs évolutions. Au début, le sàa était le pouvoir

mystique par lequel un homme possédant le sàà, (jé

saà) prenait l'âme de la récolte d'une autre personne.

Il faut rappeler que l'ensemble de la récolte d'un bloc

des champs était (est toujours) stocké dans une aire

de battage, où le mil y reste un à deux mois. Chacun

peut donc faire ses propres estimations et celles des

autres. Avant le battage, on sait que x sera le premier

et pourra avoir x quantités de calebasses ou paniers

(c'étaient les instruments de mesure). Au moment de

mesure après battage, si la récolte de x personne ne

reflétait pas ses estimations, et si celle de x autre

dépassait les estimations de tous, cette personne était

soupçonnée avoir « pris le mil » des autres. Puis le

sàà changé de manifestations : au moment des

travaux agricoles, l'âme de la personne envoûtée était

supposée être en captivité chez le Je sâà pour y

travailler. Privée de son âme, la personne restait

malade ou maladive durant la période des labours.

Elle ne mourrait pas, elle recouvrait la santé en fin

des travaux. Puis le sàa encore évolué. L'âme était

prise en captivité, puis mort s'en suivait. Deux jours

après l'enterrement, on pouvait voir un trou sur la

tombe semblable à celui creusé par les grosses souris

de la brousse. Ce trou était celui par lequel le cadavre

aurait été exhumé. Au moment de l'exhumation par le

je sàà, le cadavre, dit-on, redevenait invisible. Si le je

sàà réussissait à le ramener chez lui, il lui rendait son

âme. Il avait donc un travailleur à la maison,

invisible des communs des mortels, mais visible à

24

deux personnes, lui et sa première épouse qui, au

préalable, devait également subir les rites d'initiation

au sàà. Son rôle était de « préparer » la nourriture » à

ces cadavres ranimés mais inoffensifs et invisibles.

Cette forme de sàà a animé des discussions

passionnelles dans les années 60. Des gens ont

surveillé plusieurs jours la tombe d'un des leurs,

supposé mort de sàà, car il est dit qu'au moment de

l'exhumation du cadavre par le je sàà, on pouvait lui

arracher ce cadavre vivant . Si l'opération réussissait,

le cadavre vivant était ramené à la maison, mais sans

âme, par conséquent amorphe. Il fallait des exercices

d'initiation particulière pour ramener son âme. De

même, le je sàà restait avec une âme sans corps.

Celle-ci se volatilisait aussi. Enfin, la dernière forme

de sàà aujourd'hui consiste à « capturer » l'âme d'une

personne et à aller la « vendre » au marché de

Djiglao à d'autres personnes possédant elles aussi le

sàà. Quelques jours après, la personne dont l'âme a

été « capturée » tombe malade, et avant de mourir,

prononce le nom de son maître. Parfois avant ou

après sa mort, elle fait une apparition mystérieuse à

une personne connue, dans le marché, au moment où

elle est livrée pour la vente.

Le rêve, plus que les apparitions, reste le principe

fondamental du saà. En fait, on doit admettre que les

individus physiquement atteints par la fatigue, la

faim, la maladie et les alcools font beaucoup de

rêves. Aux corps non saints correspondent des esprits

également troubles, se promenant partout quand les

corps sont au repos, se livrant par-ci, par-là, à des

combats imaginaires sans merci. Il est curieux de

constater que ces phénomènes se soient développés

en même temps que le développement des alcools, le

bili-bili et singulièrement le arki.

3.6.Mauvais utilisation du surplus de la

production agricole des recettes cotonnières, et

des salaires

On doit affirmer avec force que le grand

développement du bili-bili est responsable de la

mauvaise gestion des surplus agricoles, et même des

recettes cotonnières. Chez les Tupuri, il y a deux

sortes de surplus agricoles

• Le surplus du sorgho rouge(Gàrà). Il était autrefois

utilisé pour trois objectifs : la nourriture de gùrnà

ánco, qui allait de Novembre à Janvier, le vin pour

l'entraide (yii pay) et le vin pour les funérailles (yii

huli)

• Le surplus du sorgho blanc (donglong ou muskuri).

Ce surplus servait aussi trois choses : la nourriture

de gùrnà Tobé qui allait de Mai à Juillet, l'achat des

boeufs comme principale épargne, et le yii Bàh

(vin de Dieu) auquel sont associées quelques

funérailles.


Aujourd'hui, les funérailles commencent en Janvier

et s'étalent jusqu'en Mai, Le bili-bili qui inonde le

pays Tupuri durant cette période de 5 Mois absorbe

le surplus du sorgho rouge, le surplus du sorgho

blanc, et plus grave les recettes du coton qui avaient

suppléé au surplus du sorgho blanc. En plus du rôle

d'épargne, ces recettes étaient aussi investies dans les

cérémonies (matrimoniales). Enfin et c'est une réalité

poignante, le salaire du fonctionnaire Tupuri

d'aujourd'hui est aussi, à 50 près, « investi » dans les

boissons de toute sorte et principalement le bili-bili.

En fait, l'homme Tupuri épargne de moins en

moins, investit peu et, par conséquent, créé peu de

richesses. D'où la situation de famine et de pauvreté

endémiques chez nous et ailleurs au Nord Cameroun,

où les alcools locaux sont exagérément brassés et

consommés.

3.7. Dégradation de l'environnement due à la

coupe du bois.

Les villes du Nord-Cameroun prospèrent en

commerce de bois de chauffe. Parmi les activités qui

consomment beaucoup du bois, on peut citer le

travail de la viande grillée appelée « Soya » et

naturellement la fabrication du bili-bili et du arki.

Dans les campagnes qui restent encore boisées, la

coupe de bois de chauffe progresse à une vitesse

inquiétante. Si dans le pays Tupuri, il existe peu de

centre urbains développés, le pays tout entier par

contre est soumis à une fabrication généralisée du

bili-bili et du arki. La coupe du bois s'est donc

accélérée durant les trente dernières années et les

grandoncz réserves du bois ont presque disparu.

Quelques exemples montrent l'ampleur du problème :

la réserve de Dousgoum (ou Doufgoum) entre le

canton de Tchatibali et les villages Tupuri du Tchad

de la rive droite du Mayo-kébî a presque disparu de

même la grande brousse entre Djiglao, Gounday et

Guidiguis, la brousse entre Doubané ; Manday-

Ngoum et Dêfê, la brousse entre Kolara,

Moulvoudaye et Kodifé, entre Moulvoudaye, Kalfou

et Yagoua, Kalfou, Bougay et Doukoula, Kalfou et

Biziii, etc... Certes, il serait inexact d'attribuer aux

seuls bili-bili et arki la cause de ce déboisement

généralisé. Le développement de la culture

cotonnière est de loin le premier facteur; vient

ensuite la culture de sorgho Mouskouari qui occupe

les bas-fonds. Mais la permanence du bili-bili et du

arki et leur abondance, en font un facteur également

très déterminant.

CONLUSION

En guise de conclusion, on doit affirmer que le bili-bili

Tupuri et tous les autres alcools annexes, au stade

actuel de leur développement ne sont, ou ne sont pas

25

encore des produits économiques, c'est-à-dire des

produits qui rapportent de l'argent, font vivre des

familles, améliorent le cadre de vie (l'habitat) et ouvrent

des perspectives nouvelles. Cette affirmation peut être

étayée par de' nombreux exemples : d'abord le pays

Tupuri tout entier n'est-il pas un échec économique, un

pays qui connaît régulièrement de grandes famines,

alors que les Tupuri sont reconnus au Cameroun

comme les meilleurs agriculteurs et éleveurs ? Si un

étranger visite le pays un jour ordinaire (sans un

rassemblement), il a l'impression de traverser une

immense plaine plate, parsemée des boukarous.

L'habitat, premier signe d'une amélioration de cadre de

vie, ressemble à une vaste zone en délabrement. Certes,

quelques élites, vivant pour la plupart à l'extérîeur, font

quelques aménagements de l'habitat traditionnel. Mais

leur effort reste, minime. De plus, ce qu'ils

entreprennent n'est ni conservé ni suivi d'exemples par

l'immense majorité de la population.

Si l'on descend au niveau de gros villages où le bilibili

et les autres alcools ont connu et connaissent

toujours un fort développement : Touloum, Djiglao,

Doukoula etc..., on cherchera longtemps les signes du

développement dûs à ces boissons. On peut même aller

plus loin en observant les grands quartiers des centres

urbains du Nord-Cameroun. Soari à Yagoua, Pont et

Domayo à Maroua, Roumdé Adjia, Yelwa et Camp

Karao à Garoua etc... Quels indices de développement

présentent ces quartiers, qui seraient attribués au bilibili

et les autres alcools ? Enfin, on peut enquêter sur

les brasseuses, et surtout celles qui sont dans le métier

depuis au moins trente ans. La plupart vivent dans un

dénuement triste pour ne pas dire complet. Au fur et à

mesure qu'elles sont gagnées par l'âge, elles perdent

leur clientèle. Pour maintenir celle-ci, certaines

deviennent un centre d'accueil et de transit pour des

jeunes filles et femmes à la recherche d'une «meilleure

vie ». Le commerce de bili-bili et des autres alcools, à

cause de ses multiples travaux harassants et non

rentables, a de façon inconsciente, conduit ces braves

femmes dans un appauvrissement matériel parfois

irrémédiable, à un vieillissement physique pitoyable, et

à un appauvrissement général du pays Tupuri.

Toutefois, le mérite de la femme Tupuri (et peut-être de

beaucoup de femmes du Nord-Cameroun), est d'être à

l'avant garde de la débrouillardise familiale. Seulement,

on doit admettre que son premier pas dans cette

bataille, avec deux produits d'évasion psychologique, le

bili-bili et le arki, est une erreur, voire un échec. En

revanche, peut-on améliorer ces deux produits (en y

impliquant l'homme), destructeurs de la communauté ?

A défaut de cela, peut-on enseigner aux femmes

d'autres activités féminines plus rentables et qui

protègent la morale sociale, en un mot les valeurs de la

communauté ?


Quelques propositions (à développer plus tard).

Le bili-bili et le arki peuvent et doivent devenir des

produits économiques et à quelles conditions :

1. .l'intention commerciale du départ doit revenir ; cela

veut dire que toutes les opérations de fabrication de

ces produits doivent être minutieusement

comptabilisées, afin que la femme arrive à mesurer

exactement ce queue y investit et ce qu'elle y gagne

en retour.

2. Un travail sur la qualité de deux produits doit être

engagé. Les deux produits doivent pouvoir se

conserver au moins deux jours lorsque l'on n'a pas pu

les consommer entièrement le premier jour et être

moins toxique en ce qui concerne le arki.

3. La qualité entraînant toujours la concurrence, on

devra arriver à réduire et les quantités et le nombre

des brasseuses. Car, un produit économique ne peut

pas se trouver ni partout, ni même aux mains d'une

seule catégorie de la communauté, le sexe féminin, tel

que c'est le cas du bili-bili et du arki aujourd'hui en

pays Tupuri.

4. La réduction du nombre de brasseuses devra

s'accompagner d'un important programme d'éducation

de la jeune fille Tupuri sur les multiples métiers et

activités féminins, susceptibles de générer des gains

plus sûrs et plus stables.

5. Ce programme d'éducation et de formation (qui reste

à élaborer, sera prioritairement confié aux églises.

Elles-mêmes secondées par les ONG. Il devra être

supporté par des moyens financiers, conséquents. Le

moyen et long terme devra être privilégié.

6. Enfin, les services traditionnels d'encadrement et de

développement de l'Etat : les collectivités locales

(mairies), agricultures, élevage et santé devront être

étroitement associés à la réalisation de ce vaste

programme. Les alcools Tupuri peuvent eux aussi

devenir des produits économiques à condition

• qu'ils soient améliorés

• qu'ils rapportent de l'argent à celles (et pourquoi

pas aussi aux hommes) qui les préparent

• qu'ils n'accaparent pas les temps des autres activités

• qu'ils ne nuissent pas à la santé physique, morale et

psychologique

• qu'ils ne détruisent pas notre environnement.

Les alcools sont entrés dans notre communauté à

travers la jeunesse ; seule la jeunesse peut les stopper et

les faire partir, ou tout au moins les ramener à leur juste

valeur : sacrifices, travaux champêtres et réceptions

sociales ponctuelles. La jeunesse Tupuri est face à ses

responsabilités historiques, la jeunesse féminine en

première ligne.

26

Bibliographie sélective

DE GARINE (1), 1964. Les Massa du Cameroun Vie Economique

et sociale (Institut International Africain, PUF, Paris)

DE GARINE, 1973. « Contribution à l'histoire du Mayo-Danaye

(Massa, Toupouri, Moussey et Mousgoum) » in Contribution

de la Recherche Ethnologique à l'histoire des civilisations du

Cameroun. Colloques Internationaux du CNRS N˚ 551 (PP 171

- 186)

DJONKAMLA (Fr) 1975. Les Mutations de la Société

Traditionnelle Tupuri. Arrondissement de Kaélé (Mémoire

pour l'obtention du Brevet Supérieur de Capacité à vocation

rurale (BSCVR), Yaoundé, mai 1975, IPAR.

FECKOUA (Laurent LAOUKISSAM), 1977. Les hommes et leurs

activités en pays Tupuri du Tchad. Thèse de Doctorat du 3è

cycle (géographie) Université de Paris VII, Vincennes, faculté

des Lettres et Sciences Humaines.

GUILLARD (J), 1965. Golonpoui - Analyse des conditions de

modernisation d'un village du N'ord-Carieroun. (Mouton, Paris,

La Haye)

KOULANDI (J), 1996 « Augmentation du sous-emploi du temps,

Régime alimentaire dégradant et Problématique du

Développement en pays Toupouri » in Bien Manger et Bien

vivre - Anthropologie Alimentaire et Développement en

Afrique Tropicale : du biologique au Social (PP. 433 - 443)

Acte du Colloque tenue à Yaoundé du 27 au 30 Avril 1993.

L'Harmattan - ORSTOM, Paris.

MENSALA (F.A.), 1986, Le pouvoir Spirituel de Wanci DORE sur

le pays Tupuri du Tchad (Mémoire de DEA), Anthropologie et

Sociologie du Politique, Université de Paris VIII.

Mots Clés

Bili-bili: mot désignant la bière locale du Nord-

Cameroun fabriquée à partir du sorgho rouge,

blanc ou du maïs.

Tupuri: ethnie du Nord-Cameroun, habitant

originellement l'Est de la Province de

l'Extrême Nord appelé le « Bec de Canard »,

aujourd'hui dans la vallée de la Bénoué,

Wang Doré: Chef spirituel des Tupuri vivant à Doré

(Tchad).

Arki, argé: alcool local très toxique

Je Baàre: le Massa ou clan Tupuri d'origine Massa.

Je Mbarhay: le Mundang ou clan Tupuri d'origine Mundang.

Yii: bière en Tupuri

Mené, kaaran: esprits, totem

Baàh: Dieu

Soôh: esprit maléfique

Géré: jumeau

Yoôh: souillure

Pay: champ (≠ pay = un initié)

Barge: amitié

Manné: belle-mère ou beau-fils

Hoôlé: nourriture, boule de mil

Hiigi: natte sur laquelle l'on se couche

Malingà : vin fermenté

Bur yii: vin non fermenté

Lumo: marché (en fufuldé)

caage: grande jarre en terre cuite

Poôre: mil germé

Duwil yii: liquide non cuit de vin

Ker-yii : bouillie du vin

Défoôre : levure de bière

Day, deere: boeuf, boeufs

Saa: puissance maléfique, capable de capter l'âme

humaine, des récoltes et des animaux


Il était environ dix-huit heures trente. En

rentrant du travail ce jour-là, Fouloumou, le jeune

ingénieur agronome, fut surpris par le silence qui

régnait dans sa demeure. Aucune trace humaine. Aucun

signe de vie. Aucun éclairage. Ayant garé sa moto, il

héla trois fois sa femme. Aucune réponse. Où était-elle

passée ? Que se passait-il ? Il ne comprenait pas sa tête.

De nouveau, il appela : „ Hélène ! Hélène ! Où es-tu ?

Réponds-moi ! “. Cette fois, ses cris se perdirent

désespérément dans la bise du soir qui soufflait

légèrement, faisant bouger les feuilles des arbres. Sans

doute Hélène avait-elle souvent l’habitude de se cacher

derrière les battants pour faire croire à son mari qu’elle

était absente, mais tel ne fut pas le cas aujourd’hui. Car

en entrant dans le vaste salon, Fouloumou en examina

minutieusement tous les coins et recoins. Personne. La

pièce était sombre, silencieuse, lugubre. En revanche,

rien n’y avait été touché : le canapé, les fauteuils en

cuir, le buffet, le téléviseur, le poste,..., tous étaient à

leur place. Seul posé sur la table, un papier de format

A4 portait cette inscription „ Je suis partie consulter un

marabout “. En scrutant de près le message, l’ingénieur

comprit que c’était bel et bien l’écriture de son épouse.

Cependant il ne put s’empêcher de s’interroger : Qui

était ce marabout ?Où habitait-il ? Pourquoi sa femme

était-elle partie le consulter ? Toutes ces questions

décuplèrent son inquiétude ; d’autant que sa femme ne

lui avait jamais parlé d’un marabout. Elle qui détestait

naturellement les marabouts qu’elle prenait pour des

escrocs professionnels avait-elle subitement changé

d’avis ? En passant dans la salle à manger, il constata

que la table était servie. Aussi se mit-il à se restaurer un

car de poulet. Après quoi il revint s’étendre le long du

canapé, las d’avoir parcouru plusieurs dizaines de

kilomètres et expliqué toute la journée aux villageois

ignorants les nouvelles techniques culturales. Des idées

sombres s’enchevêtraient dans sa tête. Par des efforts

incessants, il essayait de chasser tous ces souvenirs de

son esprit, mais ceux-ci, têtus, revenaient l’assaillir,

faisant de lui une pauvre victime. Subjugué, il se laissa

finalement emporté par le film de son passé qui se

déroulait et défilait, étapes par étapes, dans son esprit,

comme dans un écran.

*

Fouloumou était né dans une pauvre famille dont il était

l’unique enfant. Son père, borgne, cultivait une petite

parcelle de terrain. Il cultivait, dès son bas âge, initié à

l’agriculture qui devint plus tard sa passion. Sa mère,

27

Tumne Mairabne

A LA RECHERCHE D’UN BEBE

Danwé Lebon Justin

manchote, s’occupait du petit ménage. En outre, elle

vendait les légumes au marché - activité qui ne lui

rapporte guère beaucoup d’argent, car toutes les

femmes du village en vendaient. Elle se entait

malheureuse, n’ayant pas ses deux bras, étant épouse

d’un infirme et mère d’un beau garçon dont elle ne

parvenait jamais, en dépit de ses efforts – à satisfaire les

besoins les plus élémentaires. Son mari éprouvait le

même sentiment d’indignation : il se croyait inférieur

aux hommes qui étaient pourvus de tous leurs organes.

Son état l’attristait. Quand il passait près d’eux, les

enfants le raillait en disant qu’il sera un jour „ roi au

pays des aveugles. “ Quoi ? Quelle plaisanterie ? Y

aura-t-il un jour au monde un pays dont tous les

habitants sont aveugles ? En attendant que cette

prophétie ne se réalisât - ce à quoi il ne croyait point –

il se lançait à la poursuite de ces gamins impolis qui,

tels des lapins poursuivis par des prédateurs, couraient

rapidement, changeant sans cesse de direction. Dès

qu’il avait attrapé l’un d’eux (ce qui était rare), il le

battait longuement, cruellement jusqu’à ce qu’il jurât

trois fois qu’il ne recommencerait plus. Alertés, les

parents de l’enfant en question accouraient, armés de

gourdins et de sagaies. Sans s’enquérir des causes du

litige, ils s’en prenaient au borgne qu’ils rossaient

copieusement, parfois la bagarre devenait générale ; car

informés, les proches de ce dernier ainsi que tous les

membres de son clan déclaraient la guerre à ceux du

clan opposé qui réagissaient pareillement. Ainsi tout le

village se battait tant et si bien qu’à la fin on

enregistrait plusieurs dizaines de victimes. Un jour, au

cours d’une de ces batailles meurtrières, le borgne

trouva la mort, ayant reçu une flèche empoisonnée en

pleine poitrine. Le lendemain, on inhuma le pauvre

homme sans linceul et sans cérémonie, comme

l’exigeait la coutume en de pareilles circonstances.

Quelques mois plus tard, sa femme le suivit au pays des

morts. Ce jour-là, Fouloumou pleura à chaude larmes,

sachant désormais qu’il était orphelin de père et de

mère.

Après les funérailles, Fouloumou, alors âgé

d’environ dix ans, fut confié à son oncle paternel -

appelé l’Oncle Bihina - qui était un riche fonctionnaire

habitant en ville. Ils y arrivèrent un après-midi à bord

d’un taxi-brousse conduit par un chauffeur stylé. C’était

une ville fort coquette avec ses rues larges asphaltées,

ses belles villas multicolores, ses innombrables

magasins aux articles variés, ses pittoresques sites


touristiques fréquemment par des milliers d’étrangers

venus des quatre coins du monde, son environnement

sain, son climat doux qui était favorable à tous les êtres

vivants de la planète, ses habitants affables qui ne se

querellaient presque jamais...Embarrassé, Fouloumou,

qui venait pour la première fois en ville, regardait à

droite, jetait un cou d’œil à gauche, dévorant tout ce qui

s’offrait à sa vue, courant à chaque fois le risque de se

faire écraser par une voiture dont la route sans trottoir

était remplie. Son oncle dut l’arrêter par le bras comme

s’il eût été un aveugle. Ceux qui les rencontraient les

saluaient cordialement en demandant les nouvelles du

village. L’oncle Bihina se pressait alors de répondre

que tout allait pour le mieux au village, excepté ce

grand malheur qui venait de frapper sa famille. Et il

ajoutait : „ Voici mon neveu Fouloumou dont les

parents viennent de trépasser. Je vais l’inscrire à

l’école... “ Ainsi, il entretenait tous ceux qui prêtaient

oreille à ses discours prolixes.

Comme ils avaient bifurqué à droite, ils

s’arrêtèrent devant une villa beige qui se dressait

majestueusement au milieu d’une clôture, tel un palais

royal. „ Nous y sommes, fils “ dit l’oncle Bihina en

appuyant sur le bouton de la sonnerie qui se trouvait

juste à côté du portail. Aussitôt, trois mignons enfants,

dont une fille et deux garçons, tous richement habillés,

vinrent ouvrir le grand portail peint en vert. Ayant

reconnu leur père, ils lui sautèrent au cou en disant :

- Te voilà enfin, papa ! Nous nous sommes languis

de toi...Qui est-il celui-là ?

- C’est votre cousin Fouloumou dont j’ai été célébrer

les funérailles des défunts parents.

Dorénavant, il vivra chez nous...

- Non, non et non ! ripostèrent en chœur les enfants.

Il est très laid et très maigre pour être

notre cousin ! Nous ne voulons pas de lui ! Qu’il rentre

immédiatement !

Depuis lors, ces enfants n’avaient jamais

considérer Fouloumou comme leur „ frère “. Méchants

et sadiques, ils le battaient pour le plaisir de le voir

pleurer. Ils aimaient écouter ses pleurs qui étaient

devenues comme leurs chansons. Quand ils étaient

lassés, leur mère, qui était un peu obèse, prenait la

relève et corrigeait sans ménagement le pauvre

orphelin. Lorsque son mari essayait d’intervenir, elle

menaçait de divorcer ; car, estimait-elle, celui-ci

accordait plus d’importance à ce rejeton qu’à ses

propres enfants. Craignant de provoquer un scandale,

l’oncle Bihina se taisait, se contentant de voir peiner

son neveu. Sans protecteur, Fouloumou – dont le corps

sans cesse soumis aux coups de bâtons était devenu

rugueux comme la peau d’un pachyderme – maigrissait

à vue d’œil. Il ne mangeait jamais à sa faim et faisait

les corvées les plus pénibles.

Pourtant, à l’école, l’orphelin se montra d’une

intelligence incomparable. Travailleur, il sortait

toujours premier de sa classe. Ses matières de

prédilection étaient le calcul, le français, la géographie,

l’histoire et la science. Le sérieux et l’assiduité avec

28

lesquels il menait ses études le prédisposait à un bel

avenir. Ce qui rendait ses cousins très jaloux ; eux qui

n’avaient jamais ramené de bonnes notes à la maison en

dépit des livres et de l’encadrement que leur

procuraient leurs parents. Fouloumou, lui, n’avait pour

seules fournitures que ses vieux cahiers qu’il avait

achetés grâce à la sueur de son front et dont il ne se

séparait jamais. Mais cela ne l’empêchait pas pour

autant d’être très brillant, de brûler des étapes. Ainsi, au

bout de quelques années seulement, il obtint son

C.E.P.E, lequel lui ouvrit les portes du collège où il fut

aimé de tous ses enseignants qui voyaient en lui un

génie.

Lorsque Fouloumou arriva en Terminale,

Hélène, cette année-là, entra nouvellement en

Troisième. C’était une grande fille timide qui ne

supportait pas le regard curieux des garçons. Elle avait

une bouche sensuelle et une poitrine voluptueusement

garnie. Cependant ses grosses fesses et son buste la

rendaient quelque peu difforme. Nonobstant cette

laideur apparente, Fouloumou l’aimait par dessus tout ;

car pensait-il, elle était bien éduquée, étant originaire de

campagne. La jeune fille lui rendait le même amour

chaste. Chaque seconde qui passait épanouissait

davantage l’inclination qu’ils avaient l’un pour l’autre.

Finalement, ils se promirent de se marier au terme de

leurs études.

Après l’obtention du Baccalauréat (mention

bien), Fouloumou fut reçu premier au concours d’entrée

à l’Ecole Nationale Supérieur d’Agronomie. La

formation dura trois ans. Et puisqu’il était encore major

de sa promotion, il fut affecté comme le Chef de Poste

Agricole de Bimi, petite ville arrondissementale située

à une cinquantaine de kilomètres de Garoua. La même

année, il se maria avec Hélène qui, entre temps était

devenue infirmière. Le jeune couple s’installa dans une

belle villa qu’il équipa progressivement de meubles,

d’ustensiles et d’autres appareils électroménagers

coûteux.

Au début, le jeune ingénieur eut toutes les

peines du monde pour convaincre les villageois à qui il

était sensé inculquer les méthodes scientifiques

relatives au développement et à la modernisation de

l’agriculture. Ceux-ci en effet n’écoutaient pas ses

conseils, disant qu’il n’était qu’un prétentieux, qu’il ne

savait rien de l’agriculture. Comment un enfant, un

„ fœtus “ comme ils disaient, pouvait-il prétendre leur

enseigner les techniques culturales ? Eux qui avaient

appris l’art de manier la houe depuis leur tendre

jeunesse et qui connaissaient tous les secrets de la

terre ? Oui, ils savaient que l’abondance des récoltes ne

dépendait que de la bonne volonté des dieux ; que s’ils

étaient fâchés, il fallait au plus vite leur offrir des

sacrifices, sinon un grand malheur frappait toute

l’humanité ; qu’enfin la sécheresse qui sévissait tant ces

dernières années était indubitablement due à la

négligence dont faisaient preuve certains individus à

l’égard du „ dieu des pluies. “ Pour changer et dissuader

toutes ces vielles mentalités rétrogrades, Fouloumou


créa sa propre plantation qu’il entretenait

précieusement et protégeait des agressions des insectes

parasites en usant des insecticides et autres produits

chimiques. Pour une meilleure croissances des plants, il

sélectionnait rigoureusement les semences et utilisait,

selon les types de sols, l’engrais contenant le

phosphate, l’azote ou la potasse qui fertilisait la terre

avec une efficacité indéniable. Résultat, il obtint les

meilleurs rendements de l’arrondissement. Cet

exemple, qui fut copié par tous les habitants de Bémi et

ses environs, rendirent le jeune ingénieur très célèbre.

Des journaux en parlèrent, de même qu’il reçut des

félicitations du Ministre de l’Agriculture dont il devint

un ami personnel.

En réalité, Fouloumou n’était pas aussi

populaire que sa femme Hélène. A l’hôpital, elle se

montrait d’une compétence exceptionnelle. De ce fait,

elle était appréciée de tous ses supérieurs. La

conscience professionnelle avec laquelle elle exerçait

son métier faisait croire à ses collègues qu’elle était née

infirmière. Infatigable, elle offrait généreusement ses

services à tous ceux qui venaient la consulter. Elle

aimait particulièrement s’occuper des démunis à qui

elle prodiguait des soins gratuits. Ainsi, à cause de sa

bonté, elle fût surnommée „ la mère des bénis. “

Cependant le couple n’avait pas eu d’enfant.

Après sept ans de mariage. Ce qui avait rendu les

conjoints tout malheureux en dépit de l’opulence

extrême dans laquelle ils vivaient. Ils avaient cherché

partout un bébé. Ils avaient même consulté les plus

grands gynécologues du pays. Mais en vain.

Désespérés, ils s’imaginaient comme condamnés

d’avance à la perdition par cette maudite stérilité dont

les causes échappaient aux spécialistes les plus

renommés.

*

A vingt-deux heures, Fouloumou qui était

toujours préoccupé à suivre le film de sa vie, entendit

quelqu’un tambouriner à la porte. Il se leva aussitôt et

alla ouvrir la porte. Voilée, Hélène apparut dans le noir,

les deux bras croisés à la poitrine, fortement transie.

- J’ai une bonne nouvelle à t’annoncer, mon ami, ditelle

en entrant.

- Laquelle, c’est ? fit Fouloumou en refermant la

porte.

- Nous allons avoir un enfant dans dix mois. La

marabout m’en a donné la certitude.

- Enfin Hélène, qu’est-ce que cette histoire de

marabout ? Tu aurais dû m’aviser avant de

partir, non !

- Je m’excuse, ce marabout est vraiment un grand

homme. Une collègue m’en a donné

l’adresse et j’y ai filé comme une flèche...Sais-tu ce qui

s’est passé ?

- Non, explique-le moi.

- A mon arrivée, j’ai été chaleureusement accueillie

par le marabout dans une case exiguë

qui lui sert de salle de consultation. C’est un

octogénaire qui a les cheveux tout blancs dont les

29

mèches portent des cauris et autres gris-gris effrayants.

Ayant attentivement écouté l’objet de ma visite, il m’a

fait boire une tasse de tisane amère et a conclu que je

suis à jamais guérie de ma stérilité. Enfin, il a dit que

dans dix mois exactement, nous aurons un enfant de

sexe masculin...En reconnaissance profonde de tous ses

services, je lui ai donné une modique somme cinq mille

francs.

- Et tu as cru tout cela ? dit Fouloumou qui demeurait

à la prédiction du marabout.

- Bien sûr que j’ai cru. Faisons confiance à ce grand

marabout qui a déjà guéri tant de

femmes stériles.

- Oui, oui, faisons confiance. A propos tu sembles

très fatiguée. Allons-nous coucher. Nous

reparlerons de tout cela demain matin. Ils se

mirent au lit et s’endormirent, harassés de fatigue.

Trois semaines plus tard, Hélène eut les

premiers symptômes d’une grossesse dont elle avait

tant rêvé. Folle de joie, elle disait à tous ceux qu’elle

rencontrait qu’elle était enceinte, qu’elle allait avoir un

enfant. Son mari, qui n’en revenait pas de surprise, fut

finalement convaincu de la puissance de ce marabout

qu’il n’avait jamais souhaité voir, tant il lui

apparaissait, après son portrait, barbare et exécrable, ne

méritant ni considération ni récompense pour ses

prétendus services. Sans plus attendre, il acheta la

layette ainsi que tous les nécessaires pour

l’accouchement. En attendant le jour fatidique, il était

aux anges, essayant d’imaginer la forme physique du

bébé. Comment sera-t-il ? Et quel nom lui donner ?

Faudra-t-il le nommer comme son grand-père ? Non,

car il risquera d’être belliqueux comme ce dernier.

Après plusieurs hésitations, il décida de donner à son

fils le nom de BAYANG. Ce qui veut dire „ Dieu

existe. “

Dix mois s’étaient écoulés et Hélène accoucha

d’un bel enfant de sexe masculin comme le marabout

l’avait si bien prédit. Ce jour-là, ce fut une grande

allégresse chez les Fouloumou. De partout, hommes,

femmes et enfants accoururent pour voir le nouveau-né

qui pesait environ quatre kilos. „ Quel gros bébé ! “

s’exclamait-on de part et d’autre. L’heureuse nouvelle

se répandit avec la rapidité du vent. Ainsi toute la petite

ville se trouva-t-elle rassemblée dans la concession du

chef de poste agricole qui, en cette circonstance

joyeuse, offrit généreusement vin et kola à tout le

monde. Un jeune homme battit le tam-tam. Aussitôt,

toute la foule esquissa des pas de danse. On chanta,

dansa et but à la bonne santé du bébé et de sa mère.

Tard dans la nuit, les festivités se poursuivirent dans les

familles, lesquelles firent cadeau, dès le lendemain, de

beaucoup d’objets de valeur à Hélène dont le grand

rêve – celui d’avoir un enfant – venait enfin de se

réaliser.

Lorsque le bébé eut deux mois, Fouloumou et

sa femme décidèrent le présenter au marabout -

bienfaiteur. Ils achetèrent à cet effet plusieurs cartons

d’huile, de sucre et de savon. Ils prirent également dans


leur troupeau deux gros boucs ainsi que deux coqs

blancs. Une somme de deux cent mille francs,

soigneusement enveloppée, qu’Hélène avait

économisée et qu’elle s’était proposée d’offrir à celui

qui avait fait d’elle une mère, fut cachée dans les

vêtements du bébé, question de la protéger du regard

des coupeurs de route en cas d’une éventuelle

agression. Lorsque tout fut prêt, les époux se mirent en

route, embarqués dans un car dans lequel avait déjà pris

place une quinzaine de voyageurs. Il était neuf heures.

Un soleil radieux inondait partout la nature de ses

rayons dorés. Au fait des arbres, des oiseaux,

nombreux, piaillaient en s’appelant mutuellement.

Parfois, c’étaient des margouillats qui pourchassaient

leurs proies en traversant précipitamment la route

malgré les Klaxons répétés du car. Dérangé, freinait en

se demandant pourquoi Dieu n’avait pas doté ces

créatures d’une lueur de raison qui les rendrait moins

imprudentes. Loin là-bas dans la brousse, l’on entendait

caqueter des perdrix et des pintades qui, en cette heure

matinale, picoraient les grains par petits groupes

hétérogènes. Toute la nature, par cette journée

resplendissante, semblait heureuse, sans danger.

Pourtant, quelques kilomètres plus loin, les

voyageurs tombèrent dans un guet-apens tendu par

quelque quarante-cinq coupeurs de routes. Armés

d’armes puissantes, ils firent coucher leurs victimes à

même le sol avant de les dépouiller de tous leurs biens.

Ceux des voyageurs qui n’avaient rien furent

cruellement bottés. Dans le tumulte, le bébé que portait

Hélène au dos fut piétiné. Aussi poussa-t-il un long

vagissement qui eut fait frémir un troupeau de cent

éléphants. Un gangster s’approcha et dit sèchement :

„ Pour l’amour du ciel que ce diablotin cesse de

pleure ! “ mais le pauvre bébé, ne comprenant rien à ce

qui était arrivé, continuait de hurler de plus belle,

cherchant désespérément le sein de sa mère qu’il ne

parviendra jamais à sucer, car arraché et jeté

brutalement par le gangster aux yeux injectés de sang.

„ Rendez-moi mon enfant, bande d’assassins ! “ cria

Hélène en se relevant. Accourus, deux hommes,

pistolets aux poings, la renversèrent et se mirent à la

violer à tour de rôle. Fouloumou, qui n’était pas loin de

là, cria vengeance en assistant à ce spectacle horrible. Il

voulu se relever brusquement, mais il reçut en pleine

tête trois balles qui firent sauter sa cervelle. Le pauvre

homme mourut comme un chien, sans faire ses derniers

adieux à sa femme ni à son enfant qui étaient pour lui

les deux êtres les plus chers au monde. Juste à côté,

Ka'arang!

Ka'arang!

30

Hélène continuait d’assouvir malgré elle les appétits

sexuels de ces „ hommes sans cœur “qui, après cet acte

honteux, lui jetèrent son bébé barbouillé de poussière

dans les bras. Avant qu’elle n’eut fini de le consoler et

de se rhabiller, elle entendit un autre brigand, plus

colosse que ces violeurs, qui criait en lui tendant la

main :

- L’argent, l’argent ! Donnez vite votre argent,

madame !

Larmoyante, Hélène réussit à articuler :

- Je n’ai rien...

- Comment ? Vous n’avez rien ? Faites vite ou je

vous tue !

- Puisque je vous dis que je n’ai pas d’argent.

- Vous mentez, je sais que vous autres femmes avez

toujours beaucoup d’argent. Tant pis

pour vous si en vous fouillant j’en trouve. Je sais

comment traiter les menteuses, hein !

Sur ce il se mit à fouiller dans les beaux pagnes

avec lesquels la jeune femme s’était parée. Rien.

Bredouille, l’agresseur réfléchit un instant et ordonna :

- Déshabillez votre bébé, on ne sait jamais !

- Mais...fit Hélène en tremblant de tous ses membres.

- Allez-y ! Vite !

Apeurée, ruisselante de sueur, pâle, Hélène se mit à

enlever l’un après l’autre les vêtements qui

enveloppaient le doux corps, le corps bruns et sans

tâche du bébé qui, à peine venu au monde, commence à

regretter sa naissance, tant ce monde était pourri.

Lorsque toute cette layette fut enlevée, l’enveloppe

contenant l’importante somme de deux cent mille

francs tomba. Le bandit s’en saisit et tonna : „ ce bébé,

madame, qui vous a aidé à cacher votre argent et par

conséquent à nous perdre le temps, n’est plus à vous.

Vous ne le reverrez plus jamais ! “ A l’aide d’un long

couteau, il transperça de part en part le bébé le bébé

innocent à même les bras de sa suppliante et criarde

mère.

Lorsque le car demeura quelques instants plus tard

après ce crime inqualifiable, il était environ douze

heures. Le long de la route, tout semblait mort. Seules

quelques cigales, accouplées ou non, chantaient

inlassablement. Eplorés, dépossédés de tous leurs biens,

les pauvres voyageurs n’osèrent prêter la moindre

oreille aux chants de ces insectes téméraires. Quant à

Hélène, elle demeurait immobile sur son siège, raide, la

tête tournée d’un côté, la langue pendante, les yeux

ouverts : elle était morte depuis longtemps, excédée par

ce qu’elle venait de subir.


Nous sur nous-mêmes:

Cercle de Réflexion sur la Culture Tpuri (CRCT)

Nous sommes un groupe de Tpuri et de

personnes intéressées par la culture Tpuri. Nous

avons tous des orientations professionnelles et

des intérêts personnels différents. Nous œuvrons

cependant tous dans le domaine d'une identité

culturelle bien comprise et exprimée. Plutôt donc

que de se limiter, il nous a semblé plus profitable

pour tous de laisser la liberté à chacun de

réfléchir sur le thème qu'il trouve principal dans

le milieu Tpuri. Mais, ici encore, une souplesse

s'impose. En effet, peut-être que deux ou trois

personnes souhaitent réfléchir sur un même

thème. Le groupe est ouvert à de telles

initiatives. Un travail collectif est toujours plus

riche.

Quelle forme a le Cercle de Réflexion? Ce

groupe n'est pas une réunion de super-savants.

Les articles peuvent être très longs, fouillés,

truffés de détails, si l'auteur s'est investi

longuement dans sa recherche, ou brefs s'il s'agit

de rendre compte d'une expérience personnelle

vécue mais significative au sein de la culture

Tpuri. Le groupe est une Communauté, sans

hiérarchie, et surtout sans compétition. Son but

est de Témoigner afin que la culture Tpuri ne

soit pas à jamais perdue.

Ka'arang,

ce sont des débats houleux

le répertoire Tpuri

la culture palpable

des techniques ressuscitées

des recherches minutieuses

C´est pourquoi Ka'arang!

Ka'arang!

Ka'arang!

Ka'arang!

31

Ka'arang!

Ka'arang!

Ka'arang est un trimestriel. Il paraît le 1 er

janvier, le 1 er avril, le 1 er juillet et le 1 er octobre

de chaque année.

Il est l'organe d'information et de liaison du

cercle de Réflexion sur la Culture Tpuri. Il

contient des récits, des interviews, des poèmes,

des biographies, des nouvelles, des

commentaires, des informations se rapportant à

la culture Tpuri.

Ka'arang vit principalement des recherches,

de la fantaisie, de la créativité et de l'engagement

de ses lecteurs et des membres du Cercle.

Ce périodique est le produit de la coopération

de plusieurs personnes.

Ainsi Ka'arang sert de porte-parole

Les contributions sont une documentation de

notre travail. Elles créent une base de discussion.

Elles revalorisent ainsi notre culture et sert de

planche d'appui pour que nous ne soyons pas des

naufragés de la culture, de notre propre identité.

Dans ce sens nous soutenons l'échange et la

communication entre nous et contribuons ainsi

au réveil de la conscience pour notre culture et

participons à sa survie.


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est votre trimestriel.

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est un organe de réflexion et de débat. Sauvons notre culture de l’oubli et de l’aliénation. C’est

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Faisons vivre Ka’arang par nos contributions. Il s’agit ici de notre

honneur, de notre culture. N’oubliez pas que ce sont les écrits qui

restent et que les paroles s’envolent !

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