COULEUR - Vers à Lyre

vers.a.lyre.fr

COULEUR - Vers à Lyre

Quadrimestriel – juillet 2010

COULEUR

eMagazine

littéraire et artistique gratuit

www.vers-a-lyre.fr

© 2010, Kuro


© 2010, Josie

Edito

Cher lecteur,

Mes pages te convient à un bal des couleurs,

où les poèmes, nouvelles et images quittent un

temps leur noirceur d’encre pour se parer des

plus vifs apparats. Leurs pigments embrasent

l’imagination et révèlent beauté ou laideur dans des mélanges subtils d’émotions.

Les mots, tout teintés de nuances délicates, ont ainsi saisi les fugaces

lumières qui avaient inspiré leur auteur.

Lecteur, ton regard est-il prêt à raviver les éclats colorés disséminés

dans ce nouveau numéro ?

L’équipe Vers à lyre

Equipe de

rédaction :

Aurore Moret

Julhya

Mickaël Schatas

Récompense

Mise en page et

Webmasters :

Aurore Moret

Jérôme W.

Illustrations :

Aurélie A.

Claire Mathieu

Jerôme W.

Josie

Kuro

Lazylad

Ludimie


Sommaire

3

n° 8 COU L E U R

Le vol des couleurs 4

Des goûts et des couleurs 8

Le vieux qui lisait des romans d’amour 9

Les couleurs de la nuit 10

Transformiste 12

Le magicien des couleurs 13

Jeb 15

Hyp Hop Khagne 29

Au coeur de Vers à Lyre : une équipe ! 30

Histoire d'un point qui voulait être star 31

Over the rainbow 36

Concours Interforum 37

Participez au prochain numéro 38

vers à lyre

© 2010, Claire Mathieu


couleur

Le voL des couLeurs

de Hans Delrue

La toute première disparition, je ne l’avais pas remarquée. Du moins, pas comprise. Un bouquet

de fleurs dans un vase, dont je m’étais servi pour peindre une nature morte. Les violettes

avaient perdu leur éclat, leurs pétales desséchés prenant une teinte opaline. Les fleurs se fanaient, avais-je

tout d’abord pensé. Puis je n’y avais plus prêté attention.

Le véritable choc eut lieu le lendemain matin. Je me levai du lit et jetai un regard par la fenêtre

comme à mon habitude. Je restai abasourdi en découvrant la scène. Un voile de poussière semblait s’être

étendu pendant la nuit sur la campagne environnante. Les feuilles des arbres arboraient des teintes grisâtres,

tandis que l’herbe elle-même paraissait décolorée.

Que s’était-il donc passé ? Une pluie de cendres s’était-elle abattue sur le pays ? Ou la vitre s’étaitelle

noircie pendant la nuit ? Pour en avoir le cœur net, j’ouvris en grand la fenêtre. Un paysage lunaire.

Puis je me rendis compte que le phénomène n’affectait en réalité que l’herbe et les feuilles des arbres.

Leurs troncs, les fleurs, le sol présentaient les mêmes couleurs que par le passé. Peut-être avais-je encore

l’esprit embrumé par le sommeil ?

J’enfilai une robe de chambre et sortis dans le jardin. Non, je ne rêvais pas tout éveillé : les feuilles

comme la pelouse avaient pris une apparence grisée. Je m’accroupis au sol et promenai mes doigts dans

l’herbe. À ma grande surprise, je ne récoltai que la rosée du matin. Aucune poussière, aucune cendre. La

végétation était-elle malade ?

Je me tournai vers la maison, et reculai d’un pas, stupéfait. Les volets verdelets qui jouxtaient les

fenêtres de l’étage affichaient eux aussi un vernis gris.

— Non ! m’exclamai-je.

Il ne pouvait s’agir que d’un cauchemar. Je me ruai à l’intérieur de l’habitation. La nappe cirée de la

table de la cuisine avait viré du vert au bistre. Même les bouteilles d’eau vides présentaient une tout autre

teinte. Il fallut me rendre à l’évidence. Le vert avait disparu.

Oui, disparu ! Tous les ustensiles, tous les objets, toutes les plantes de cette couleur avaient subi

cette terrifiante métamorphose, comme si un voleur mystérieux en avait ôté chaque pigment avec minutie.

Les sens nous trompent, affirmait

Descartes. Je doutai donc de moi-même.

Peut-être une défaillance oculaire ? Cela semblait

la seule explication rationnelle.

« Il fallut me rendre à l’évidence.

Le vert avait disparu. »

La panique me gagna tout à coup. J’étais artiste peintre. Comment vivre avec un tel handicap ? Je

peignais de nombreux paysages de toutes sortes. Que deviendrait mon œuvre si je ne maîtrisais plus les

nuances subtiles du vert ?

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Alarmé, je me précipitai vers l’atelier aménagé dans une des pièces de la résidence. Les tableaux

aux murs, ceux posés sur les chevalets, tous représentaient des arbres, des broussailles, des prairies. À ma

grande surprise, je percevais leur couleur verte sans la moindre difficulté. Ma déficience avait-elle disparu

? Non, puisque le paysage à la fenêtre me renvoyait la même scène grisâtre que tout à l’heure.

Je m’emparai d’un tube de peinture verte. Son bouchon était gris. Lorsque je le pressai, il n’en sortit

qu’une pâte terne. Le vert n’existait plus, sauf sur les toiles que j’avais peintes.

Allons ! Cela n’avait aucun sens ! Un défaut ophtalmique pouvait peut-être expliquer la perte de

sensibilité à une couleur, mais comment la maladie pouvait-elle faire la différence entre un tableau et la

nature ?

Je restai prostré plusieurs heures, espérant recouvrer la plénitude de mes sens, mais rien n’y faisait.

Sans doute aurais-je dû appeler un médecin, consulter un spécialiste dès le début des symptômes, mais

l’histoire paraissait si incroyable que j’avais du mal à l’accepter moi-même et n’aurais pas été capable d’articuler

l’exposé des faits à un spécialiste.

Lorsqu’un problème survenait, la peinture s’avérait mon seul refuge. Me perdre dans mes créations.

L’art sublimait tout.

Je m’emparai donc d’une toile vierge que je plaçai sur un chevalet. Sur le tissu écru, je dessinai

quelques traits au fusain. Les courbes des champs de blé, les volumes des maisons. Puis j’étalai quelques

couches de peinture. Le bleu pour le ciel. Le rouge des toits. J’évitais le vert, cette substance désormais

maudite.

Il ne manquait toutefois pas au tableau. Celui-ci, chargé de couleurs primaires, dégageait une

puissance toute particulière. L’œuvre confirmait que je possédais encore mes pleines capacités d’artiste.

Ce travail m’occupa la journée entière. Durant tout ce temps, je ne jetai pas le moindre regard à

l’extérieur, de peur de retrouver le paysage de cendre. La nuit finit par tomber et je rejoignis mon lit.

J’espérais qu’une nuit de repos mette un terme à mon affliction.

Je déchantai dès le lendemain : l’herbe se révélait tout aussi grise que la veille. L’hypothèse de la

maladie se confirmait. J’examinai mon visage dans la salle de bain. Mes lèvres paraissaient plus pâles que

d’habitude. Quant à ma langue, elle avait pris une texture sombre. Que m’arrivait-il ?

Je m’emparai de mon peignoir et compris aussitôt : le rouge venait de disparaître lui aussi. Des

rayures grises remplaçaient les bandes autrefois écarlates de ma robe de chambre.

Je dévalai l’escalier, avec l’espoir de n’être que la victime d’une illusion temporaire. Pourtant les

tapis chamarrés avaient perdu leurs teintes purpurines. Les dalles carmin de la cuisine s’assemblaient désormais

en plaques noircies. Jusqu’au vin grenat dans les bouteilles : de la mélasse peu engageante.

L’atelier. Là, mes toiles présentaient encore leurs teintes rutilantes. Mais comment diable pareille

chose pouvait-elle être possible ? Me trouvais-je envoûté par quelque improbable sorcier vaudou ?

Condamné à ne plus voir certaines couleurs, sauf dans mes propres œuvres ?

Ce jour-là, je peignis la mer sous un ciel bleu. Des vagues à l’écume blanche frappant de frêles

esquifs à la coque sombre et aux voiles ocre. Du bleu, du jaune, cela me suffisait pour éclabousser cette

toile marine d’une lumière éclatante.

Le jour suivant, le mal hélas s’empira. L’azur avait sombré lui aussi dans le néant. Le paysage n’arborait

plus que des teintes grises comme si le monde avait basculé dans un de ces vieux films en noir et

blanc.

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vers à lyre


© 2010, Josie

Le bleu, mon dieu, le bleu ! Que pouvais-je encore peindre si je n’en disposais plus ? Non, ce ne

pouvait pas être une simple maladie : je devenais fou voilà tout ! Mon esprit délirait et me faisait croire à

cet inconcevable mirage.

Dément, moi ? Pourtant je parvenais à raisonner et à travailler. Quelle autre explication alors ? Un

phénomène surnaturel ?

Les couleurs disparaissaient du monde pour se retrouver sur les toiles que je peignais. L’évidence

s’imposa tout à coup : je volais les couleurs. Oui, j’avais dérobé la teinte de l’herbe, le rouge des lèvres

d’une fille, le ciel d’été. Tout cela, je l’avais ravi à leurs propriétaires légitimes pour les mettre dans mes

créations. Il ne s’agissait pas d’un symbole, d’une licence poétique, non, mais de la réalité !

Les autres hommes s’apercevaient-ils de la disparition des couleurs ? Peut-être cherchaient-ils le

coupable, celui qui leur avait pris la splendeur des paysages, le charme de leurs femmes, la beauté de la vie.

À moins qu’ils ne se rendent compte de rien. Sans doute pour eux le gris avait toujours été là. Peutêtre

étais-je le dernier à connaître leurs teintes ? Le seul à posséder ce trésor ?

Je pris un cadre. Que pouvais-je encore peindre avec le peu de couleurs qu’il me restait ? Des fleurs

bien sûr. Des tournesols comme Van Gogh ? Avec du jaune, que faire d’autre ?

couleur

6


« Allais-je aussi

le capturer ? »

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Allais-je aussi le capturer ? Le ravir à jamais de l’univers ? Ne devraisje

pas plutôt abandonner plutôt que d’enfermer cette dernière touche de

lumière ?

Ce fut pourtant avec une jouissance coupable que j’entrepris d’étaler la peinture sur la toile. Les

pétales paraissaient s’agiter sur le lin, comme s’ils manifestaient une esquisse de vie.

Demain, le monde serait-il entièrement glauque et gris ? Mon atelier abriterait-il la seule palette de

couleurs encore existante ?

..:::..

— Nous arrivons à la dernière salle, annonça le guide, elle rassemble les derniers tableaux peints

par l’artiste, juste avant son décès. Son corps a été retrouvé dans l’atelier, les doigts encore cramponnés à

un pinceau.

Un brouhaha parcourut le groupe des visiteurs.

— Oui, ajouta l’homme, ces toiles sont étonnantes. Nous ne saurons jamais pourquoi l’artiste n’a

utilisé que des variantes de gris pour réaliser ses dernières œuvres.

vers à lyre


© 2010, Aurélie A.

couleur

Des goûts et des couleurs

de Danimaidan

Rose est ton univers

Odeur de nuit d’hiver.

Un garçon chocolat

Vient t’offrir des éclats

De cabochon de verre

En «Casaque» bleu-vert.

La pluie sent le citron

Sous les palmiers chiffon

Dans mes jardins délices

À noirceur de réglisse.

Figues de lait brûlé

Caramel rose-thé

Beurré robe de moine

En pourpre de pivoine.

Roses sont tes rubans

Sur arc-en-ciel gourmand.

Douceur pâte d’amande

D’un macaron lavande

Saupoudré de noisettes

Empaillé de violettes.

J’effeuille un nuancier

Au langage argenté

Jade brodé sur soie

À s’en lécher les doigts.

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Biographie

Le vieux qui lisait des romans d’amour

Luis Sepúlveda est un écrivain chilien né en 1949.

Engagé dans les Jeunesses communistes puis fait

prisonnier politique et enfin libéré, il a sillonné

l’Amérique du Sud où il a, entre-autres, partagé la

vie des indiens shuars et milité armé aux côtés des

sandinistes au Nicaragua. Il s’est ensuite installé

en Europe en tant que journaliste et a entretenu

des activités de militant militant pour Greenpeace

puis pour la Fédération internationale des Droits

de l’Homme.

Bibliographie

1992 : Le Vieux qui lisait des romans d’amour

1993 : Le Monde du bout du monde

1996 : Un Nom de toréro

Histoire d’une mouette et du chat qui lui

apprit à voler

Le Neveu d’Amérique

1997 : Rendez-vous d’amour dans un pays en

guerre

1998 : Journal d’un tueur sentimental

1999 : Hot Line

Yakaré

2001 : Les Roses d’Atacama

2003 : La Folie de Pinochet

2005 : Une sale histoire

Les Pires Contes des frères

Grim (co-écrit avec Mario

Delgado Aparain)

2008 : La lampe d’Aladino et

autres histoires pour

vaincre l’oubli

2010 : L’ombre de ce que nous avons été

« Quatrième de couverture

Lorsque les habitants d’El Idilio découvrent dans

une pirogue le cadavre d’un homme blond assassiné,

ils n’hésitent pas à accuser les Indiens de meurtre.

Seul Antonio José Bolivar déchiffre dans l’étrange

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de Luis Sepúlveda

blessure la marque d’un félin. Il a longuement vécu

avec les Shuars, connaît, respecte la forêt amazonienne

et a une passion pour les romans d’amour.

En se lançant à la poursuite du fauve, Antonio José

Bolivar nous entraîne dans un conte magique, un

hymne aux hommes d’Amazonie

»

dont la survie

même est aujourd’hui menacée.

Mon avis

Le Vieux qui lisait des romans d’amour est le premier

roman de Luis Sepúlveda. Il y transparait

l’empreinte de son parcours : son engagement politique

et écologique, ainsi que sa vie en Amérique

du Sud. Bien loin des romans d’amour dont parle

le titre, nous nous immisçons dans la vie d’Antonio

José Bolivar Proaño, Un vieil homme qui vit

simplement, parfois même un peu tristement, au

rythme d’une forêt cruelle, hostile et luxuriante. La

rudesse apparait alors comme la compagne fidèle

de cette vie où la pauvreté est omniprésente, en

grande partie provoqué par la colonisation

irraisonnée de la forêt.

Ce récit est très surprenant, très court et

son style captivant et rythmé, proche du

conte. Il entraine son lecteur en Equateur

pour nous immerger dans la vie amérindienne

et offre un aperçu des coutumes de

Shuars, de la faune et de la flore, des multiples

incidences de l’homme sur la nature,

le tout sur un fond de traque haletante. Le

lecteur poursuit avec le héros une femelle

ocelot désespérée qui brouille les cartes,

tour à tour proie et chasseur, et nous emmène

toujours plus profond dans la forêt.

Loin d’avoir l’âme d’une traqueuse, j’ai cependant

été embarquée par cette chasse haute en couleur et

en dépaysement, pleine de respect et d’admiration

pour la nature. Un voyage à l’ambiance sauvage,

qui se termine bien trop vite, mais laisse à notre

esprit des images et sensations impérissables.

Aurore Moret

vers à lyre


couleur

Les couLeurs de La nuit

de Kira Nagio

Je suis une fille de la nuit. Jamais mes yeux ne se sont ouverts sur la brillante lumière du soleil.

Les couleurs n’ont pas pour moi de réalité visuelle. Et pourtant, je les connais sans doute mieux

qu’aucun d’entre vous. Parce qu’un magicien me les a enseignées. Celui qui veille sur moi depuis notre

naissance. Celui qui voit pour moi.

« Dis-moi le rouge…

— Le rouge c’est l’odeur des fraises écrasées. C’est la douleur de la lame qui entame ta chair. Ce sont les

cris des enfants qui jouent dehors, l’été. C’est la saveur des tomates fraîches et leur peau qui éclate sous

tes dents.

— Ah… et le jaune, alors ?

© 2010, Jérôme W.

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— Le jaune, c’est la radio qui diffuse un tube des vacances. C’est la chaleur du soleil sur ton bras. C’est

l’acidité du citron sur ta langue, et la fumée entêtante de la spirale qui brûle pour éloigner les moustiques.

— Raconte encore.

— Il y a le vert, aussi. La douceur de la mousse dans les sous-bois, et la senteur un peu piquante du sapin

fraîchement coupé qu’on ramène à la maison. C’est le croquant de la salade. C’est le chant des oiseaux

dans le pommier, au petit matin.

— J’aime bien le vert. Mais je crois que je préfère quand même le bleu.

— Ah, le bleu… C’est l’eau qui clapote lorsque tu entres dans la piscine, et puis se referme autour de

toi, caressant ta peau comme des draps de soie. Ce sont des notes de piano égrenées au loin alors que

tu te reposes. C’est le sel des embruns sur tes lèvres, et le plaisir de la première gorgée d’eau qui vient te

désaltérer lorsqu’il fait chaud.

— Et toi, quelle couleur te plaît ?

— Je les aime toutes… Mais si je ne devais en choisir qu’une, ce serait sans doute le blanc. La douceur

des plumes de l’ange et le froid du flocon de neige sur ta langue. Le silence de la campagne couverte de

neige. La fragrance délicate des lys et celle plus audacieuse du muguet. La pureté du premier jour et la

plénitude du dernier.

— C’est parce que tu es toi-même un ange. Mais alors, tu détestes le noir ?

— Pas du tout ! Le noir, c’est doux comme le velours sous tes doigts. C’est profond comme les parfums

orientaux, et amer comme le café. Un peu mélancolique aussi, lorsque tu écoutes des chanteurs de blues

à la radio.

— Non. Je veux des couleurs gaies !

— L’orange, alors ? C’est la couleur des clémentines, dont l’odeur annonce toujours l’arrivée prochaine de

Noël. C’est le rire des enfants à la sortie de l’école. C’est l’écorce un peu rugueuse des agrumes. Ce sont

des bulles qui pétillent dans ton verre ».

Je vous l’ai dit : mon frère est un magicien. Pour moi, il recrée un monde dans lequel les couleurs sont

plus belles, plus réelles que dans le vôtre. Dans lequel elles sont vivantes. Un univers où je peux jouer avec

elles, les caresser, les apprivoiser.

Je suis une fille de la nuit, et les couleurs sont mes meilleures amies.

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vers à lyre


Transformiste

de Melenea

couleur

© 2010, Kuro

Je me fonds, au plafond, dans le lit d’horizons

Noir comme l’orage saupoudrant les nuages

D’une pluie tout de gris, dans l’enduit des buissons,

Dans lesquels se cache mon âme de grand mage.

Je suis immobile, prenant forme et détours

D’une feuille d’arbre aux vertes épousailles,

Dans mon corps en transe sur l’ivoire du jour

D’où s’échappent les arcs des couleurs en bataille.

Je suis rouge brique, fusionnant dans les murs

Ma chair coquelicot et mon regard d’absence,

Quand se veine le feu de mes désirs obscurs

De me montrer à vous en toute transparence.

Je suis petit dragon, à l’étrange talent,

Tout seul d’un uni-vert, je change mes costumes

D’un toucher de jaune, prends des teintes safran

Et sur un champ de blé, je deviens son écume.

Je suis caméléon, drapé dans vos regards

D’argent et d’orangé, en nuances fugaces,

Ton sur ton déguisé dans l’aurore des fards

D’un solitaire éclat, où d’un flou je m’efface...

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Le magicien des couleurs

Il y a quelques jours, mon âme d’enfant a fouillé dans les cartons entreposés au grenier. Que de

merveilles y sont rassemblées ! Parmi un nombre incroyable de peluches, cubes et autres dinettes, j’ai retrouvé

ce livre : Le Magicien des Couleurs, écrit et illustré par Arnold Lobel. Je me suis alors assise dans la

poussière grise, sous les combles, dans l’ombre, et je me suis replongée dans cet univers enfantin qu’avait

été le mien, il n’y a pas si longtemps que ça finalement...

Arnold Lobel était un auteur-illustrateur américain. Il est né en 1933 à Los Angeles. Il a commencé

à illustrer des livres pour enfants à la fin des années 50 pour l’éditeur new-yorkais Harper & Row. Devenu

célèbre aux États-Unis grâce à Porculus et Ranelot et Bufolet, mettant en scène respectivement un

cochon et des grenouilles, il a écrit et illustré une douzaine de livres jeunesse et est aujourd’hui considéré

comme l’un des maîtres de ce genre de littérature. Ses histoires apprennent aux tout-petits à calmer leurs

angoisses, à accepter les chagrins, à comprendre les différences. Arnold Lobel est mort en 1987, à 54 ans.

Ce bouquin m’a renvoyée au temps des questions... «Pourquoi c’est bleu ? Elles viennent d’où les

couleurs ? Elles ont toujours existé ?» Dans un sourire, j’ai relu cette histoire... Dans les grandes lignes, il

est question d’un magicien qui en avait assez de vivre dans un monde gris. Au détour d’une expérience,

il créa les couleurs et repeignit le monde. C’est aussi l’occasion de découvrir la symbolique des couleurs,

ainsi que leur effet sur le comportement.

Tout d’abord, le monde était gris. Et les gens maussades. C’est vrai, même si le gris fait aujourd’hui

preuve de sobriété et d’élégance, au même titre que le

noir, en étant de plus en plus présent dans la décoration

intérieure et le design en général, il a pendant longtemps

reflété uniquement la couleur du béton, de

la ville, de l’anxiété, de la monotonie. On retrouve

d’ailleurs cette idée dans les expressions telles que

« faire grise mine » ou bien « en voir

de grises », quand on

éprouve de grandes

difficultés.

Notre ami

magicien s’enferme

alors dans sa cave,

et, à force de formules

magiques, va

créer le bleu et repeindre

le monde

entier. Au début,

tout le monde est

content du changement,

mais très vite, c’est la

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© 2010, Claire Mathieu

vers à lyre


déprime et la tristesse qui s’empare de la population. Pourtant, le bleu est une couleur apaisante, qui aurait

plutôt tendance à favoriser la réflexion et le repos. Ne dit-on pas qu’il est conseillé d’utiliser des teintes

bleutées pour décorer une chambre ? En règle générale, c’est une couleur à la connotation positive : en

Orient, elle conjure le mauvais sort tandis qu’en Occident, elle porte chance. Mais alors trop de sagesse

et de méditation nuiraient-elle à la joie de vivre ?

Face à ce désastre, le magicien retourne penaud à son atelier pour y inventer... Le jaune ! Couleur

ambivalente par excellence ! Dans un premier temps, on pense au Soleil, à sa lumière, à l’or et la richesse.

Mais rapidement, on aperçoit les aspects négatifs de cette teinte : la jalousie, la tromperie. Dans le théâtre

de Pékin, le maquillage jaune est synonyme de cruauté, de dissimulation et de cynisme. Dans l’iconographie,

Judas est vêtu de jaune. Dans l’Islam, c’est la couleur de la trahison et de la déception. En général

symbole de l’abondance et de la richesse, le jaune attire convoitise et envie. Quel coureur cycliste ne s’est

jamais battu pour le maillot jaune ? Les habitants de ce pays n’ont pas supporté : ce trop-plein de luminosité

leur a filé la migraine !

Notre ami se remit donc au travail et découvrit le rouge. Ah ! L’amour, la passion dévorante mais

aussi le sang et la violence. Cette couleur attire l’attention, interdit (panneaux de signalisation) ou sanctionne

(le carton rouge). C’est le maquillage de la femme fatale, la tunique de l’empereur romain, la

ceinture du guerrier japonais... Dans le livre qui nous intéresse, le magicien a encore une fois raté son

coup : ses concitoyens s’arrachent les cheveux, hurlent et se battent, sont furieux et lui jettent des pierres.

Furibond, il s’enferma de nouveau dans sa cave pendant des jours, tentant de créer de nouvelles couleurs.

Finalement, aucune idée lumineuse ne lui vint. Mais à force de remplir ses marmites de peintures

colorées, celles-ci débordèrent et tout se mélangea. Le monde fut ainsi paré de mille couleurs et tous vécurent

heureux ! On retire de ce livre une belle leçon sur l’importance de la diversité, que ce soit au niveau

de la couleur, des idées, des civilisations... Chacun est important, avec ses qualités mais aussi ses défauts;

chaque chose, chaque pensée a sa place quels que soient ses atouts et ses imperfections. Les différences

font la richesse de notre vie. À nous de les traiter avec respect pour un monde plus sage.

couleur

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Julhya


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Jeb de Marine Sivan

Une odeur faisandée pique mes narines.

Hissé sur un toit, j’observe notre belle ville, un taudis immonde où rats, moisissures et cadavres

putréfiés constituent notre quotidien : au milieu des édifices couchés en travers du chemin telles

des dépouilles agonisantes, au-delà des tourelles, maintenues on ne sait comment sur pieds, nous nous

entassons et envahissons la moindre gargote. Par nous, j’entends les voleurs, malandrins, putains, indigents,

qui végètent à Gorgsang, la plus grosse cité portuaire du continent, et sûrement la plus lugubre.

La matinée s’achève tout juste, le moment idéal pour spolier quelques marchands avant de creuser nos

tanières respectives ; maintenant que l’hiver pointe, il n’est pas question de traîner nos guêtres indéfiniment,

ni quémander sans savoir où dormir. Non. En agissant ainsi, nous courrions vers une mort lente,

recouverts de neige ou chaudement recroquevillés contre des parois marmoréennes, glaciales, prêtes à

former un joli tombeau. Tombeau ou catafalque ? Il aurait fallu que je possède un dictionnaire pour

vérifier la définition de ce terme. Doux rêve. Il suffit que je me baisse pour lorgner mon reflet dans une

flaque et réaliser ma misère, cette garce qui me poursuit depuis des années et ruine mes plaisirs, au point

de me tourmenter dès que j’échappe au licol de la pauvreté et m’offre une miche de pain pas trop rassie.

Si je lui ramène assez de numéraires, Tobrak me laissera lire son dictionnaire, peut-être… Il va falloir

redoubler d’inventivité, mon petit Jeb, expert en coupe de goussets, chapardeur invaincu et détrousseur

ingénieux !

J’aurais pu me tourner vers la prostitution, assurément, après tout, on me juge assez séduisant et, dans

un sursaut d’orgueil, j’avoue aimer mon profil glabre – mes compagnons se moquent d’ailleurs de mon

manque de pilosité, et font de mon corps impubère un sujet de railleries fort déplaisant. Un maquereau

aurait sans doute arrangé mon allure dégingandée, puis lavé mes cheveux noircis par la crasse des rues ;

avec un peu de chance, ma tignasse châtain, que je coupe régulièrement afin d’éviter la prolifération des

poux, aurait daigné réapparaître.

— Putain, Jeb, bouge de là !

Formulée de manière aussi élégante, comment refuser une telle injonction ? Je me décale pour laisser

place à mon camarade, qui crache avant de fixer son regard sur la rue en contrebas, où s’affaire une bonne

partie des commerçants en activité. Autrement dit, nos proies. Ces roitelets graisseux qui paradent dans

des soieries si brillantes qu’elles semblent adamantines, ils papillonnent juste sous notre nez, avec une…

Merde ! Le mot m’échappe. Ah, prestance ! Avec une prestance dont seule l’aristocratie peut s’enorgueillir.

— Si on rampe là-dessous, on pourra p’t’être attraper un ou deux colliers, marmonne Till en désignant

du menton un éventaire tout proche.

Je me dispose à accepter quand mon regard harponne un noble, remontant une ruelle du Boyau, comme

se nomme notre territoire, une appellation plutôt indiquée, tant les murs moites et couverts de pustules

dégagent une odeur de viscères, tandis que hardes, limon et déchets peu fameux encroûtent nos bicoques.

— Regarde par là, murmuré-je à Till.

vers à lyre


Les rupins ne s’aventurent guère sur notre territoire, ils connaissent les risques encourus et préfèrent

passer leurs soirées en compagnie de courtisanes bien éduquées, qui pratiqueront toutes les subtilités des

arts érotiques sans coincer une lame sous leur gorge en guise de paiement. Mais, parfois, de gros gibiers

commettent l’erreur de se surestimer. Comme si nous respections la moindre structure politique, et que

les glacis protecteurs avaient cours, ici !

Oh, nous ne sommes pas ignorants et nous connaissons les lois du royaume,

pour sûr ! Si une personne souhaite atteindre l’adolescence dans ces quartiers,

mieux vaut se dénicher un patron, qui acceptera de la nourrir et

l’héberger en cas de coups durs, contre une aide symbolique, le plus souvent

sous forme de tributs ou soutiens informels ; toujours est-il que même les pontes nous autorisent à

détrousser la belle marchandise, et ce noble-là fait une jolie proie.

— Tu crois qu’il fiche quoi, ici ? me lance Till, qui a dû suivre le même raisonnement.

Je hausse les épaules d’un air entendu, comme si ça coulait de source :

— Il devait en avoir marre des courtisanes et voulait mettre du piment dans sa vie. On est quel jour ?

— Nieldor.

— Le dernier de la semaine ? Tu vois, ce nanti, à mon avis, il rejoint sa femme après une harassante

journée. Si on soulage son escarcelle, il n’osera jamais se plaindre aux autorités, sans risquer se couvrir

d’opprobre et remettre en cause sa dignité.

— Jeb, je déteste quand tu te mets à parler comme ça. Je comprends rien.

Diable, il semble sérieux en plus. Ses yeux torves me scrutent. Eh ! La solution ne va pas se graver sur mon

visage ! J’inspire profondément, puis reprends dans un langage plus coloré :

— S’il pilonnait une catin des bas fonds avant de retrouver son épouse, ça jouerait en notre faveur. Franchement,

quel noble irait avouer aux miliciens s’être fait dépouiller par des rats du Boyau ?

Ça y est, il a saisi. Un sourire retrousse son faciès. Nous formons un binôme depuis quelques mois : avec

ses muscles noueux et sa stature imposante, Till compense ma faible inclination pour la violence et tire

profit de mes plans retors. D’un commun accord, nous quittons notre perchoir et nous mettons en chasse

du cossu inconnu.

Le type ne paie pas de mine, mais il suppure la noblesse : tous ses pores expriment une élégance, un maintien

susceptible de faire rendre gorge au meilleur aristocrate. Un instant, je retiens Till par la manche pour

jouir du spectacle et m’imprégner de sa figure : un visage serein, entouré de boucles brunes ; une carrure

ni râblée, ni efféminée, au contraire, tout semble dosé pour éviter la vulgarité du commun. Si nous doutions

encore de son appartenance aux hautes sphères, il endosse un habit soyeux dont chaque filigrane

s’adorne au soleil, pas le genre de colifichets dénués de charmes que s’arrachent les bourgeois. Non, là, ce

seigneur respire la supériorité et, diantre, j’en vacille de jalousie.

Avec Till, nous nous approchons de lui sans difficulté : le pauvre ne se doute de rien, faut-il croire, mieux

encore, il s’engage dans une rue déserte. Eh bien, il nous facilite la tâche, ce corniaud !

— Hé !

Le noble s’immobilise puis nous fait face ; un mauvais pressentiment m’étreint au moment de croiser son

regard froid, si froid. Bon dieu, des yeux pareils, ce n’est pas possible.

— Ta bourse ou on te surine ! promet Till après avoir mis en évidence son poinçon.

couleur

« Ce noble-là fait

une jolie proie. »

16


Quel talent rhétorique ! On prononce ces formules archétypales avant de délester un homme, désormais ?

De nos jours, même les crétins soignent leur annonce ! J’adresse toutefois un remerciement aux divinités,

Till a évité le proverbial « La bourse ou la vie ! ».

— Je n’ai pas de temps à perdre, disparaissez.

Les joues du voleur prennent une teinte rubescente, et je me poste à sa gauche avec une mine farouche,

histoire de lui apporter un soutien visuel.

— La ferme ! Obéis et…

Le sourire amusé du noble coupe Till. Je vois à son froncement de sourcils qu’il ne compte pas lanterner,

et s’apprête à frapper.

Il amorce déjà une feinte quand un détail écorche ma rétine. Une arme ! Ce maudit seigneur porte une

épée sous sa redingote ! En une fraction de seconde, je comprends que nous avons commis une erreur en

pensant nous attaquer à un nobliau, dont les mains saignotent à la seule idée de se défendre.

— On insiste pas ! C’est pas pour nous !

Till se dégage violemment de mon étreinte quand je tente de le faire reculer.

— Ta gueule, Jeb ! On est deux ! Tu vas pas te laisser entuber par ce riche, hein ? On a besoin de cet argent

!

Il m’adresse un sourire confiant avant de menacer notre proie. Mais est-ce du gibier ? À la façon dont il

hume notre peur, il ressemble plutôt à un prédateur sur le point de faire bombance. Or sa pitance, de qui

s’agit-il ?

— Je ne le sens pas, je…

Un éclair lacère soudain ma vue.

Une pluie rouge clapote, éclabousse mon visage.

Calme, le noble rengaine son arme. Till s’écroule dans un spasme d’agonie, une main sur sa gorge d’où

jaillissent des flots de sang. Ses yeux exorbités se tournent vers moi, l’air de dire : « Tu as compris ce qu’il

vient de se passer, toi ? »

J’aurais dû hurler, me ruer sur cet assassin et réclamer vengeance, j’aurais dû porter secours à mon camarade,

puis tenter de juguler l’hémorragie, coûte que coûte, même si les artères ont été lacérées, même si le

tranchant a sectionné sa gorge d’une oreille à l’autre. Mais je ne fais rien. Terrifié, je tombe en arrière et

chois misérablement dans la fange.

Le meurtrier fixe mes chausses imbibées d’urine. Son rictus cauchemardesque dévoile des dents blanches.

Puis il se coule au milieu des ombres.

17

..:::..

Ç a fait des heures maintenant.

Je ne peux détacher mon regard du cadavre. Oh dieux ! Si je croyais en vous, je vendrais mon

âme pour réparer mes erreurs et ramener Till ! Un chien miteux s’approche puis renifle les braies de mon

ancien binôme, un éclat malsain éclaire son regard borgne, et je devine qu’il vient de trouver son repas.

Au moment où sa mâchoire bubonneuse s’ouvre sur une gueule garnie de crocs, mes entrailles se nouent

vers à lyre


; je suis incapable de garder mon sang-froid un instant de plus et me détourne, renverse par mégarde un

tonneau. Un battement de cœur plus tard, je vomis ma bile.

Bruits de succion. Os mâchonnés. Chairs déchirées.

Bientôt, une nuée de parasites entoure la dépouille et ripaille aux côtés des chiens devenus nombreux, et

la matière spongieuse qui dégorge du corps m’apprend que, définitivement, je ne pourrai offrir aucune

sépulture à mon camarade. Je n’admirais pas Till, toutefois des larmes bordent mes paupières ; personne

ne mérite de terminer ainsi, abattu par un noble trop engoncé dans ses privilèges pour tolérer de se faire

dépouiller, puis dévoré par une meute galeuse.

Pas très sûr de tenir sur mes jambes, je lève mes mains à hauteur d’yeux, prends vaguement conscience du

sang qui macule mes phalanges, puis titube vers mon repère, où je passerai une nuit peuplée de visions

sordides, pleine de crocs sanguinolents et sourires cauchemardesques.

Sale vie.

couleur

..:::..

Deux semaines ont passé. J’ai occupé mon temps en vaines recherches pour identifier mon

agresseur, avant de me résoudre à abandonner. Qu’aurais-je fait ensuite ? Une vindicte vengeresse

? Ah ! Jeb le défenseur des opprimés, un fou qui prétendit assassiner un noble et finit pendu par

les tripes, traîné sur la voirie puis écartelé sur une place publique, pas forcément dans cet ordre, d’ailleurs.

De dépit, je secoue la tête.

Autour de moi, Gorgsang agite ses oripeaux et séduit des vagabonds assez résignés pour somnoler entre

ses cuisses boueuses. Vert, rouge, brun et noir, si noir. Il n’existe aucune nuance, aucun espoir dans ces

couleurs répugnantes, qui imprègnent tout, des lambeaux de corps aux oiseaux étiques ; trait de fange,

touche de moisi, pigment de sanie colorent un tableau que je rêve de brûler, puis oublier…

Je m’arrête devant une gargote à l’écriteau écaillé, me résigne à y entrer ; j’ignore si Tobrak acceptera de

m’héberger, toutefois la seule idée de passer une nouvelle nuit dehors me tord les entrailles.

Tobrak tient cette enseigne depuis dix ans et nourrit, par le biais de ses réseaux, une clientèle hétéroclite.

L’ambiance feutrée de son établissement est réputée, aussi tous les criminels s’y rendent-ils afin d’échanger

des informations et nouer des contrats, sans craindre une visite intempestive des miliciens, trop couards

pour s’enfoncer autant dans le Boyau.

Le contremaître me jette un regard, puis huche de jeunes avinés, dont le fumet âcre, capiteux, indique

assez bien leurs orgies préférées. La misère s’enracine en ces lieux de débauche, partout elle plante ses

graines, infeste de nouveaux hôtes pour se nourrir de perversion, désespoir et larmes ; pis, elle endosse

un vernis humain, prenant les traits d’un jouvenceau décharné, qui vomit une bile rougeâtre et tente,

vaillamment, de retenir ses viscères quand ses poumons s’embrasent ; parfois plus subtile, elle se glisse

dans la peau flétrie d’une ribaude, désabusée, maussade ou lasse, elle se couche contre une piécette puis

mime un plaisir absent depuis des années.

Quand j’étais plus jeune, je lustrais la taverne, en échange d’une nuit sereine, prostré contre la cheminée

centrale, et je m’imaginais chef d’orchestre, guidant toute une symphonie et tout un ballet d’acteurs :

nous jouons tous un rôle, pouvons mentir sur notre passé, nos aspirations, ambitions, nous inventer une

généalogie plus glorieuse et maquiller notre pauvreté derrière un coup du sort cruel. Agonisants, tueurs,

hères déshérités, sybarites, racoleurs, ils rejettent volontiers leur existence, pendant de courts instants, et

18


troquent leurs soucis contre une pinte mousseuse. Sur cette scène décolorée, nous brodons parfois une

vie idéalisée.

Une infime seconde, je songe à rebrousser chemin, avant de voir, dehors, un manteau abricot envelopper

Gorgsang, puis les lanternes se faner une à une, pareilles à des corolles épuisées, dont on admire la beauté

éphémère et craint la mort précoce. Je me sens incapable d’affronter ce lugubre parterre.

Accoudé au comptoir, Tobrak lâche une délicieuse imprécation quand il m’aperçoit, mais daigne me faire

approcher. Le cheveu gras, la trogne porcine et la panse distendue, inutile de s’attarder sur la physionomie

rebutante du tavernier.

— Eh, Tobrak, lancé-je en guise de salutation. Il te reste une place ?

— Tu as du numéraire ?

Ma mine défaite lui fournit une réponse.

— Du vent, Jeb, mes lits sont pas gratuits et d’autres mômes ont de quoi payer.

— Je te rembourserai, promets-je, maudissant ma voix penaude. Je travaillerai pour toi, je laverai ta vaisselle,

couperai ton bois à me casser l’échine ! Laisse-moi juste une place !

Mes genoux s’entrechoquent, ma vue se brouille. Contrôle-toi, Jeb ! Pendant cette infime seconde, Tobrak

prend conscience de ma haïssable vulnérabilité et, si je me fie à son sourire pernicieux, prémices de

mille humiliations, se réjouit des bénéfices qu’il pourra en tirer.

— Tu feras ça, oui, lâche-t-il, après un moment de réflexion. Et tu serviras au bar.

Servir au bar ? Dieux, ça revient à se prostituer, tout le monde sait ça.

— Ce que tu veux.

Jusqu’où suis-je capable d’aller pour oublier la couleur des rues, la pluie amarante et le sourire cauchemardesque

? Tobrak remue ses bajoues en signe de contentement, puis désigne un coin de l’estaminet :

— Va te décrasser, tu empestes, ça fera fuir les clients. Il y aura une assiette sur la table, après.

Il n’était pas obligé de m’offrir le couvert, et je le remercie d’une voix blanche. Je pensais le voir disparaître,

mais il s’éternise et me toise avec morgue, une moue qui semble dire : tu m’appartiens, maintenant,

petit merdeux.

— Il t’est arrivé quoi ? Tu as perdu ta verve et ton arrogance ?

Pas de solennité théâtrale, aujourd’hui ?

Il mâchonne son tabac, émet un rire grossier :

— Pas que ça me dérange. Les gamins, je les préfère rampants, ça paie mieux, et ça rechigne pas à la tâche.

Dans ton genre, t’as toujours été une sale teigne.

Venant de lui, ça sonne comme un compliment, néanmoins je ravale ma pique et attends sa conclusion :

— La dernière fois où je t’ai vu maigrelet et docile, des miliciens t’avaient salement amoché. J’ai appris

que Till était mort.

Les vannes de ma résistance cèdent soudain, et les réminiscences me submergent, plus violentes à chaque

battement de cils :

— Il a été… massacré par un noble.

Marqué au fer rouge, je ressens le besoin de tout confesser :

19

« Les gamins, je les

préfère rampants. »

vers à lyre


— Notre monde est noir, si noir. Tout est morne, triste et vulgaire. Il n’y a aucune couleur ici, hormis

celle du sang. Je… J’aurais aimé vivre hors du Boyau et de sa crasse, aller vers un univers coloré.

Une étincelle de compassion illumine ses prunelles de verrat :

— C’est pas en mimant l’attitude des nobles que tu y parviendras, fiche toi ça dans le crâne. Parler

comme eux, te conduire comme eux, ça suffit pas. Ils ont un truc que nous n’avons pas. Regarde-toi ! Tu

as lu mon dictionnaire combien de fois ? Combien d’heures tu as épié les nobles aux frontières du Boyau

? Jamais j’aurais dû t’apprendre à lire. Et ça t’a apporté quoi, hein ? Réponds, bon Dieu ! Ça t’a apporté

quoi, mon garçon ?

Je me suis mis à pleurer, étrillé par ses paroles sèches, et la vérité qu’elles contiennent.

couleur

..:::..

Beaucoup comparent Gorgsang à une catin avachie sur son ancienne gloire, dont une partie du

visage conserve toute sa sensualité et sa vénusté indécente, et la seconde se couvre de pustules ;

une balafre enlaidit notre gourgandine, un fleuve dont les méandres sillonnent la cité tout entière et traînent

une odeur fétide, souvenir des cadavres et déjections rejetés dans leurs eaux. Plus lyriques, certains

comparent les montagnes environnantes aux bourrelets de Dame Gorgsang, tandis que nos taudis, eux,

évoquent un collier de perles. Médiocre, hein ? Si je devais filer la métaphore corporelle, je rattacherais

nos tanières à des plaies sanieuses, et nos ruelles à des cicatrices filandreuses, le genre de tares qui met un

terme à toute carrière érotique.

Il paraît que les prostituées aiment les étoffes et se fardent volontiers de poudres chatoyantes ; cinabre,

mordoré, ocre, voilà des couleurs courantes sur l’autre rive. Bon Dieu, leurs noms ont des résonances magiques

! Mon regard boirait cette mosaïque où chaque tesson resplendit de mille feux ! Des souliers bien

lustrés qui foulent des pavés à la blancheur immarcescible, des nobles qui ôtent leur couvre-chef chamarré

en croisant une demoiselle, des carrosses armoriés, qui se déclinent selon toute une gamme de teintes, des

plus audacieuses, vert chartreuse ou cette couleur dont le nom m’échappe, une sorte de violet… bordeaux

! aux plus anodines. Mais aussi des échoppes où les vendeurs offrent des épices, plantes médicinales,

déroulent sous vos regards ébahis des onguents dont vous ne soupçonniez pas l’existence, puis vous capturent

dans leurs rets multicolores… Une orgie de couleurs chaudes, bien loin des souillures, de la boue

grasse et des jaunes fades que nous croisons ici. Pas un hasard si nous avons baptisé ce territoire Boyau !

Je ne me suis pas attardé pour observer le paysage, néanmoins, et me tourne en direction des baraques

où magouillent les pédérastes ; quitte à se vendre, se remettre à eux garantit une certaine protection, un

contrat avec le souteneur, surtout, qui lui interdit un panel de pratiques dégradantes, et l’assurance de

terminer en un seul morceau. Il ne souhaite pas abîmer la marchandise.

Je vois plusieurs gamins, aguicheurs, alpaguer des passants aux visages pervertis, yeux pleins de démence

et envies bestiales, qui restent toutefois de marbre et repoussent leurs avances. Espèrent-ils que les pauvrets,

désespérés de n’attirer aucune clientèle, abaissent leur service à des prix plus alléchants ? J’entends

un cri, en provenance d’une venelle adjacente, mais je cale mon regard droit devant ; voilà un garçon qui

n’a pas eu la présence d’esprit d’ameuter sa maquerelle, et endure désormais mille sévices.

— Souillon ! Souillon ! Tu vaux rien, sale garce ! Dégage de mon territoire ou je te ferai avaler tes moignons

de sein !

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21

vers à lyre

© 2010, Ludimie


Une dispute comme une autre, j’y suis trop habitué pour adresser un regard aux femmes qui s’ensuquent,

sûrement au sujet d’un client qu’elles convoitent toutes deux.

Finalement, je déniche le groupe que je cherchais, trois adolescentes séduisantes, certes habillées de

haillons, mais dont les silhouettes plantureuses interpellent nombre de badauds, leur garantissant un

pécule journalier. Je connais la plus âgée, pour lui avoir sauvé la vie, par hasard, je ne me targue pas d’être

un héros, et ne désire pas le titre ; elle se nomme Julia, une femme superbe : même si je ne saisis guère les

canons de beauté, elle émoustille toujours mes sens, avec ses grands yeux safres, sa peau nacrée, au grain

quasi nobiliaire, doux, propre, et elle sent si bon. Qui peut s’en vanter, par ici ?

— Une information devrait t’intéresser, Jeb, me lance-t-elle sans préambule, avant même que je puisse lui

adresser un compliment mièvre. Mon dernier client n’a pas su tenir sa langue, il m’a appris qu’un tisserand

compte s’installer à Gorgsang. Un nommé Denzo. Il aurait déjà déposé ses affaires dans un entrepôt

des quais. Il est reparti plus au sud afin de régler les derniers détails. Tu es le premier informé, une telle

occasion ne se présentera pas deux fois.

Je ne sais quelle émotion passe sur mon visage, mais Julia me décoche un sourire sincère ; suis-je avide ?

Curieux ?

Je la vois hésiter avant de murmurer, adoucie :

— On a entendu parler de ce que Tobrak te fait. Tu devrais lui trancher la gorge à ce fils de gueuse.

Je ne réponds pas. Mon esprit refuse de ranimer ces réminiscences, elles sont honteuses, méprisables, elles

concernent un gamin faible et soumis, enchaîné par sa propre pauvreté. Elles appartiennent à un autre

individu.

— Merci, Julia. Prends soin de toi.

Crétin, tu aurais mieux fait d’avaler ta langue au lieu de déblatérer ce type de fadaises.

couleur

..:::..

Loin, loin à l’est, un horizon moucheté émerge des flots, annonçant l’abordage imminent du

soleil, qui s’ancrera aux cieux puis dérivera sur un océan de nuages parme.

Aujourd’hui, une averse fouaille Gorgsang, une malédiction aux dires des capitaines, qui se démènent

pour éviter de trébucher et se faire charrier par les rus de gravats. Pareille à une strie salvatrice, la pluie

tente de rendre sa beauté aux traboules, mais surnagent toujours des épaves et pointent, ça et là, des îlots

de détritus.

Au fond, le Port s’apparente à une vieille carcasse rongée par la marée, aux gencives érodées par de

constantes régurgitations, qui colorent sa langue de terre, tandis que ses entrailles extirpées s’enroulent

autour des navires sous forme d’algues.

Je risque ma vie sur une tentative insensée ; si une erreur survient,

si une information est fausse, mon existence sera écourtée, au sens

propre du terme. Les poissons dévidés exhalent une odeur émétique

; terminerai-je ainsi ?

« Un frisson glacé

chatouille mon échine »

Un frisson glacé chatouille mon échine quand le souvenir des dernières heures déferle ; violant le sanctuaire

de Tobrak, j’ai fouillé son office avec un plaisir malsain, avant de fissurer son intimité : un coffret

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où il entreposait ses plus précieux biens. Un bracelet, le portrait d’une petite fille, des fleurs séchées et un

mot raturé par une main enfantine, que les macules et le temps ont rendu illisible.

J’ai tout brûlé.

Est-ce par vengeance ? Colère ? Frustration ? Voir sa mémoire crépiter attisa ma satisfaction, je me sentais

libre, soulagé. Après avoir volé ses ferrets, je suis parti accomplir un dernier méfait et consumer les ultimes

cendres de ma vie. Julia avait vu juste, elle me connait si bien, se doutait-elle que je réagirais ainsi ? Que

je saisirais cette incroyable opportunité ?

Le roi Keirn est décédé il y a une semaine, un accident, disent les flagorneurs, mais tous soupçonnent

un assassinat ; ce vieillard attentiste refusait de périr, nul doute que son fils Alessar a coupé court aux

atermoiements paternels. Selon la coutume, l’inhumation du souverain se tiendra cette nuit, immolé sur

l’autel des manipulations familiales, et une gigantesque assemblée couronnera officieusement son successeur,

avant l’intronisation.

Tous les gardes ont été dépêchés sur les hauteurs pour éviter les débordements populaires et veiller sur la

sécurité des dynastes, y compris les soldats chargés de patrouiller sur les quais. Ne reste qu’une poignée

de recrues moroses, qui perçoivent dans cet ostracisme une embûche supplémentaire sur la route de leur

carrière, et s’enivreront pour noyer leur aigreur ; si jamais elles résistent aux attraits de la boisson, elles

concentreront leur ronde sur les marchandises dispendieuses, non sur ma cible.

Une occasion rêvée.

À l’intérieur de l’entrepôt, je trouverai de quoi me vêtir tel un riche jouvenceau, me façonner une nouvelle

identité et, si la chance me sourit, je dénicherai des objets de valeur qui m’aideront à financer mon

futur apprentissage. Alors, enfin, je quitterai le Boyau. Afin de parachever mon plan, je me suis lavé,

ai ordonné mes cheveux, et si les stigmates de la pauvreté sont encore visibles, je suis désormais propre

comme un sou neuf.

Depuis mon promontoire, malgré la pluie, je distingue les silhouettes simiesques des recrues chargées de

surveiller les entrepôts.

— C’pas un temps, ça ! T’as pas un peu de gnôle histoire de digérer ?

— Digérer quoi, hein ? Ta stupidité ? Mais t’es ivre, ma parole ! Le soleil est même pas encore levé !

Maudit soit le jour où on t’a collé à mes trousses, c’est moi qu’on va bastonner si tu fais mal ton travail,

imbécile !

Parfait ! Une dispute entre sybarites, je ne pouvais espérer mieux.

— Tout doux, joli cœur ! râle l’accusé. T’as pas à me donner d’ordres, on a l’même grade et…

— Le même grade, pas les mêmes responsabilités ! Je dirige la surveillance des quais, et toi tu dois respecter

mes commandements, pas te saouler et fréquenter des catins sur notre lieu de travail ! Un détrousseur

couperait le gousset de ta bourse que tu le remarquerais pas !

D’ombre en ombre, je me glisse vers l’entrepôt.

— J’avertirai le capitaine si tu m’écartes, crois pas qu’ça passera ! T’veux que j’te dise ? Ton grade il t’est

monté à la tête ! Ma trique j’sais m’en servir avec les putains au moins, j’suis pas tombé aussi bas qu’toi, à

devoir jouer du poignet pour me soulager !

J’entends un craquement sonore, suivi d’un cri.

23

vers à lyre


L’habitude des vols m’indique les faiblesses du bâtiment, et je brise rapidement les pênes ; une vaste salle

m’attend derrière, véritable capharnaüm où quantités de brimborions s’entassent, prêts à tapisser les parois

et joncher le sol. Je me fraie un chemin jusqu’au centre, et là tourne sur moi-même pour estimer les

richesses à portée ; en toute honnêteté, j’espérais mieux vu les risques encourus, néanmoins je reconnais

la valeur des étoffes qui drapent chaque étagère, et salue les habits agrémentés de filigranes.

— Allez, Jeb, le temps t’est compté.

Vif, je sors ma sabretache et y dépose toutes les vétilles que je peux réunir sans bruits, et surtout qui ne

briseront pas mon échine au moment de fuir. Aiguilles, fils, écharpes, pièces de cuivre, un tel butin me

permettra de rembourser ma dette et vivre confortablement pendant un mois.

Je cesse de tourbillonner, revêts une chemise brune, positionne sa fibule cerise et termine en nouant un

ceinturon sable ; je bous d’impatience, toutefois je me contrôle, y compris quand mon regard rencontre

le grand miroir. Et pourtant ! Je me reconnais à peine, dans cette livrée panachée ! Le couturier a confectionné

un habit splendide, de façon à obtenir les couleurs les plus pures, sans rien négliger, ni le sombre

cramoisi ni l’éclatant jaune, des teintes que je pouvais seulement imaginer autrefois. Je ressemble désormais

à un pantin soumis à la machine sociale, qui ne tardera pas à se faire avaler, mâcher, puis recracher ;

après tout, même si je me grime en noble, je reste un pauvret du commun, incapable de savoir où placer

ses mains en l’absence de poche, et tout aussi incapable de soutenir une conversation cultivée.

— Hé !

Vase brisé. Derrière. Une respiration et je fais volte-face, muscles tendus. Mais déjà une silhouette se

profile et coupe ma route. Merde.

— Faites quoi ici ?

L’usage du vouvoiement me rassérène. Plissant les yeux, je note le nez tordu, puis la lèvre fendue du garde.

Son fumet, mélange de sang, sueur et tord-boyaux, confirme ma première intuition : le soldat éméché !

Sa ronde solitaire est-elle due à son insolence ? Les ravages de l’alcool émousseront peut-être sa prudence,

d’autant qu’il ne parait guère efficace, même sobre. Il ignore mon identité, ne sait rien de mon vécu, ni de

mes motivations ; à ses yeux, je suis un jeune homme au regard acéré, vêtu comme un seigneur, en train

de passer en revue des ensembles onéreux.

— Ce que je fais ici ? répété-je, me composant une mine perplexe. Que voulez-vous que je fasse, aux

premières lueurs du jour ?

Devant son faciès interrogateur, j’émets un soupir et me frotte les tempes :

— Je suis venu vérifier mes commandes, bien entendu. La peste soit avec ce marchand ! Rendez-vous

compte, sous prétexte qu’il doit signer des paperasses en son domaine, il ajourne nos livraisons ! Le

monde serait idéal si je pouvais attendre que monsieur Denzo quitte ses pénates et satisfasse ses clients !

Savez-vous lire ? Tenez, voici le contrat, en guise de bonne foi.

Avec un geste excédé, je tends le faux préparé plus tôt dans la journée.

— Tout parait en ordre, grommèle le garde. Vous êtes entré comment ?

— À votre avis ? Mes cheveux humides et mes habits détrempés ne suffisent-ils pas à éclairer ce mystère ?

Sans laisser le temps au soldat de poser des questions embarrassantes, je m’empare d’une houppelande

anthracite, puis l’agite sous ses yeux, fixant son attention sur le vêtement plutôt qu’ailleurs :

— Vous voyez cet accroc ? Si ce chien entend nous vendre des costumes rapiécés, il va vite dégoiser ! Saitil

seulement qui je suis, ce maraud ?

couleur

24


Ma voix monte dans les aigus :

— LE SAIT-IL ? J’ai écumé toutes les Cours du continent, les rois d’Incer chantonnent mon nom

et louent mes interprétations inspirées ! Inspirées, entendez-vous ? Voilà comment ils définissent mes

créations ! Des princesses ont tenté de me séduire, mais la passion du théâtre est ma seule amante, comprenez-vous

? Et ce tisserand voudrait m’affubler d’oripeaux ? Je ne donnerais pas même ces misères à mes

serviteurs ! Serviteurs si incompétents que j’ai préféré vérifier moi-même la marchandise, vous rendezvous

compte ? Une honte ! Une honte !

Mes yeux jettent des éclairs, foudroyant tour à tour accessoires, colifichets, costumes et breloques peintes :

— Regardez ça ! ordonné-je, nez plissé. Est-ce une coutume d’endosser pareilles horreurs ? Ou Denzo

manque-t-il cruellement de goût, en plus de sens commercial ?

Tremblant de fureur, je ramasse une canne en bois et pointe son extrémité sur le garde, qui cherche désormais

à fuir ma colère :

— Je comptais lui déclamer ma dernière pièce, à ce moribond, un honneur que jalouseraient bien des

seigneurs !

Je le soupèse du regard, avant de coincer ma badine sous l’aisselle, et hocher la tête :

— Vous ferez un meilleur public, mon brave, quel est votre nom ?

Ne soyez pas empoté, par Theï ! Exprimez-vous avec légèreté, saupoudrez

vos gloses de termes précis, ponctuez de charmes sibyllins

et envoûtez vos admirateurs d’une simple modulation vocale !

— Tristan, seigneur, bredouille le malheureux avant de s’incliner gauchement.

Je dois me mordre les joues pour conserver une mine hautaine.

— Eh bien, Tristan, réjouissez-vous !

Mes yeux s’étrécissent :

— J’ai intitulé mon poème « Gorgsang, sombre dulcinée ». Êtes-vous bien disposé ? Excellent ! Ne bougez

plus !

Après un moment de feinte concentration, pendant lequel je détends mes doigts, secoue ma carcasse,

sautille sur pieds et me racle la gorge, je murmure sur un ton magnétique :

Ma belle callipyge, ma belle amante !

Dis-moi ce que cachent tes courbes vultueuses,

Dis-moi ce que cache ton fard amarante,

Est-ce des viscères, des dépouilles odieuses ?

Drapée d’Alizarine, chaussée de Garance,

Tu sèmes au fil de tes errances une odeur rance…

25

« Gorgsang,

sombre dulcinée »

vers à lyre


Un court silence se fait. Mon visage se congestionne de colère :

— Ne dites-vous rien ?

— Ah ! Magnifique, seigneur ! Quelle…

— Beauté ? tenté-je, mine revêche. Je m’échine à éduquer la lie du commun, quelle déraison ! Yvan, votre

nom, n’est-ce pas ? Conduisez-moi hors de cette maison délabrée, Yvan, sa puanteur m’agresse.

Je me penche vers le soldat, inspire, puis sourcille de manière entendue :

— Peut-être n’était-ce pas la demeure. Connaissez-vous la rue des Chênes ? Au moins n’êtes-vous pas

cuistre, le ciel soit loué ! Escortez-moi, vous serez remercié par mon père. Il sait récompenser les hommes

de confiance.

Après avoir récupéré ma sabretache et ôté une poussière imaginaire de ma nouvelle cape, je m’empresse

de fausser compagnie au garde aviné.

couleur

..:::..

Rue des Chênes.

De saisissement, je m’arrête. Mes espoirs, mes rêves futiles, tout prend corps et esquisse une

fresque incroyable, inimaginable ; un tel contraste existe entre nos rives, entre cet univers noir, vulgaire

et fade, et ce monde où seigneurs rubanés de soieries criardes, traînant derrière eux une cour miniature,

constituée de serviteurs voutés, mais jamais plaintifs, mouchètent ma vision. Je n’aurais jamais pensé

arpenter une allée aussi propre, ni dénuder du regard une auberge si bariolée. Fini les ruelles ternes !

Abandonné les murs tâchés ! Je ne retiens que cette effervescence bigarrée. Aucune excrétion ne brunit

les pavés, au contraire, pour seules couleurs, je surprends une farandole céruléenne, puis une acrobate

diaprée, qui jongle au moyen de boules mordorées ; même la cambrure nuageuse adopte des nuances bon

enfant ; des duchesses aux samits smaragdins gloussent, remuent leurs écharpes ; parois, ornières, tuiles,

tout resplendit et rivalise de splendeur, quitte à s’engouffrer dans une spirale de luxe accessoire. Je suis

bien éloigné des remugles et exhalaisons, nul doute. Plus je remonte ces artères fleuries, plus mes sens

s’engourdissent, noyés par cette myriade de couleurs et senteurs ; je m’enivre.

— Jeune seigneur ! Mes biens ne vous intéressent-ils pas ? Regardez ces étoffes soyeuses ! Elles proviennent

des principautés inferiennes, rien de moins ! Les grands Princes eux-mêmes y succombent ! Il siérait

à votre teint !

Ma peau cireuse ? Forcé à danser dans ce ballet mondain, je trébuche parfois, heurte une demoiselle puis

me rattrape sur une courbette diligente, mon instinct reprenant le dessus sur mon appréhension ; même

perdu dans cet écheveau complexe, je peaufine mon personnage, m’approprie ces expressions mécontentes

ou pincées, enchaîne cabrioles, éloges et autres mignardises dont tous raffolent, en ces lieux. Jeb le

miséreux devient Jeb le théâtral.

Une vraie mascarade.

— Place ! Place ! Écarte-toi, malandrin !

De justesse, je me décale et évite d’accueillir entre mes côtes un gourdin ; eh ! A-t-il perdu la raison, ce

rustre ? Mes instincts de mendiant se hérissent quand j’identifie, par-dessus cette agitation, le mouvement

rugueux et intimidant des miliciens, vêtus de leur traditionnel surcot rouge ; dans le Boyau, on les désigne

sous le sobriquet de « sang-pitié », piètre jeu de mots qui trahit notre aversion. Congrus de violence, leurs

26


manières sont indélicates, brutales, leurs débauches proverbiales, ils concentrent tous les vices, continuent

pourtant à sillonner Gorgsang et imposer leurs lois arbitraires. Prudent, je me place donc à distance

respectueuse ; ils n’oseront pas frapper les curieux déjà attroupés, mais s’ils repèrent une jeune échine à

tancer, ils ne tergiverseront guère. Entouré par ces hommes, le héraut se hisse enfin sur sa tribune, se racle

la gorge, autant pour se donner un effet qu’attirer l’attention, puis déclame sans s’interrompre :

— Message de Son Altesse Alessar, roi d’Alghast !

« Suite au décès tragique de mon père au cours d’une joute équestre, je désire façonner une nouvelle capitale,

où nos citoyens ne s’abaisseront plus à des activités infamantes pour vivoter. Alghast est redouté,

solide, garroté cependant par des années d’attentisme, qui ont sclérosé nos armées et rendu friables nos

frontières. Aujourd’hui, nos ennemis désirent soumettre notre fier pays. Sommes-nous couards ? Sommesnous

si impavides que nous ne réagirons pas quand des forces extérieures se presseront à nos remparts,

égorgeront nos enfants, brûleront nos demeures et abattront une dynastie vieille de six siècles ? »

Des exclamations haineuses commencent à s’élever. Une flamme vindicative embrase désormais l’assistance

et, si je perçois la tournure démagogique du discours, je suis moi aussi emporté par cette vague

furieuse, prête à dévaster nos voisins expansionnistes à la moindre provocation.

— À mort ! À mort ! rugit-on.

Près de moi, un noble tire son épée et la dresse vers le ciel avec un cri sanguinaire :

— Qu’ils viennent, ces chiens, nous saurons les accueillir !

Plus pâle, le héraut tente de ramener le calme par des gestes apaisants, puis continue sa déclaration :

« Dès demain, nos armées démantelées par mon père retrouveront leur vigueur. Dès demain, chaque sujet

pourra participer à la gloire du royaume. Inscrivez votre nom au panthéon des triomphes, posez sur vos

crânes une couronne de victoires militaires, serrez contre vos cœurs des armures de renom et d’honneur ! »

Cette fois, je crains que le monde vacille tant tous, femmes, hommes, enfants, applaudissent ces ambitions

conquérantes. Voilà qui est parlé ! Nous les réduirons en pulses, ces barbares ! Les miliciens ont beau

molester les citadins trop impétueux, une fièvre incontrôlable s’empare des rangs et secoue nos corps. Je

sens ma respiration accélérer, mes membres trembler d’excitation et, galvanisé par la fougue des jeunes

gens, je me serais engagé sur l’instant, si une voix intérieure ne m’avait sermonné. Je résiste à la tentation

de verser mon sang, néanmoins, je partage la liesse populaire et ajoute volontiers mes louanges à celles

qui honorent déjà Alessar.

— Longue vie à Son Altesse ! Il apportera de la lumière et des couleurs à Gorgsang, il redorera notre

blason souillé par des années d’attentisme et de corruption !

« Oui,

des couleurs »

— Qu’on dresse nos oriflammes ! Qu’on hisse nos drapeaux ! Le nouveau roi

sera l’artiste de maintes fresques glorieuses, et les pigments de ses victoires

diapreront notre pays !

Oui, des couleurs. Heureux, je laisse un sourire naître à la commissure de mes

lèvres. La joie qui étreint chaque homme, ces teintes si différentes de celles du

Boyau finissent par me ravir ; je réalise enfin mon rêve. Je pénètre un univers où le rouge, brun, doré sont

synonymes de monarchie nourricière et attentive, de terres fertiles et de richesses honnêtement gagnées,

là où je ne connaissais que sang, ecchymoses, cadavres et la lueur, jaunâtre, de l’avidité. Je vis un rêve.

— Regardez ! Regardez ! Le monarque ! Avec à peine quelques gardes, toujours aussi téméraire !

27

vers à lyre


Presque aussitôt, je sautille sur place afin d’apercevoir ce seigneur à qui je dois tout, la rupture de mes

chaînes et la découverte de cet univers coloré. Pris de commisération, un tavernier m’attrape sous les aisselles

et me hisse au-dessus de la foule. Avec une gaité fébrile, je braque mon regard en direction du sud.

Je discerne d’abord une chevelure brune, puis un corps robuste témoin de la force de notre souverain,

avant de capter ses atours élégants. Si seulement les miliciens pouvaient s’écarter ! Je me trémousse sur les

épaules du tenancier :

— Un peu plus à gauche, lui indiqué-je. Là ! Parfait ! Ne bougez plus ! Ça y est, il se retourne !

Mon sang se glace.

Le sourire cauchemardesque.

Je cherchais des couleurs sémillantes, mais ne déniche, sous ce fard ostentatoire, qu’un univers désabusé,

désenchanté, où règne la nuance.

couleur

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29

Hyp Hop

Khagne

Photographie d’Alexandre «H.D.W.» Sepré

vers à lyre


Les couLisses d’un Webzine

couleur

Au coeur de Vers à Lyre : une équipe !

Il paraitrait que la crise touche à sa fin, que les recrutements reprennent et que.... Quel rapport

avec Vers à Lyre ? Rassurez-vous, nous ne projetons pas de devenir magazine économiste, mais sachez que

notre petite équipe recrute aussi et de manière régulière des illustrateurs, correcteurs et rédacteurs afin de

pouvoir maintenir la qualité du magazine au fil du temps. Ces bénévoles rejoignent Vers à Lyre, prêts à

offrir du temps et du talent, et y trouve un enrichissement personnel par la complémentarité et la variété

des arts, une expérience, ainsi que les critiques, le partage et l’amitié de l’équipe.

Mais en contrepartie, Vers à Lyre demande un investissement assez exigeant. Car chacun se doit

d’adapter son style à la ligne éditoriale (rester tout public et neutre) et de tenir les délais, deux lourdes

contraintes. La première se révèle bien respectée mais la seconde est souvent outrepassée. Difficile de

coordonner les aléas de la vie personnelle et professionnelle (ou étudiante) de chacun avec le rythme

des parutions, le cycle perpétuel de délibération-préparation-publication. Alors quelques mois « vides »

s’ajoutent et allongent certains appels. Mais je m’égare… Ce n’est pas encore le moment de vous décrire

notre processus d’édition, ceci viendra lors d’un prochain épisode de cette chronique. Revenons au sujet

: « nous ».

Nous sommes une équipe d’une quinzaine de personnes à produire le magazine. Chacun a un rôle

bien défini (correcteurs-rédacteurs, illustrateurs, webmaster). Mais rien n’est perméable et ceux qui le

souhaitent ont la liberté de pouvoir s’essayer à ce qui les tente (dans la mesure où le résultat est publiable

: vous ne me verrez jamais proposer une illustration !).

Un petit tour d’horizon auprès de nos collègues, créateurs d’autres webzines (téléchargez le précédent

numéro de Vers à Lyre pour les découvrir dans le premier épisode de cette chronique), m’a appris

que nous étions une grosse équipe. Rares sont ceux dont l’équipe dépasse cinq personnes. Je pense que

c’est un choix volontaire car la plupart des webzines démarrent avant tout par une amitié solide entre

passionnés qui ont envie d’aller plus loin. Et réunir quinze personnes possédant une passion commune

d’un même cercle d’amis est rare… Vers à Lyre a commencé ainsi mais va maintenant au-delà et recrute

des « inconnus », repérés sur Deviantart, répondant à une annonce sur un forum ou proposant librement

leur candidature par mail. Nous les choisissons après examen d’un échantillon de leurs productions (règle

qui s’applique aussi aux personnes recrutées par connaissance). S’il plait à tous les membres de l’équipe

par sa qualité et son style, la personne est invitée à rejoindre notre petite communauté. La majorité des

Vers-à-Lyriens ne se connaissent donc que virtuellement (même si nous envisageons une rencontre physique

très prochainement).

Tout ce temps passé et ces exigences et cette grande équipe à gérer ont un seul et unique but : vous

divertir et sublimer vos œuvres par ce webzine. Nous guettons donc avidement vos retours, cherchons à

deviner ce qui vous plait et ce que vous aimez moins pour nous améliorer. Nous essayons aussi de donner

une petite notoriété à Vers à Lyre et espérons pouvoir ainsi récompenser les auteurs que nous sélectionnons.

Avant tout passionnés, peut-être un jour professionnels dans ce domaine, nous souhaitons être à

la hauteur de vos attentes, dans tous les cas si à la lecture de cet article vous avez envie d’en discuter avec

nous, nous restons à votre disposition sur le forum ou par mail.

Aurore Moret

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Histoire d'un point qui vouLait

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être star de Siel

Il était une fois un point blanc au milieu d’une page blanche. Il avait beau bouger, se démener,

sauter dans tous les sens, on ne le remarquait point. Étreint par la tristesse, étouffé par la solitude,

le point blanc sentit germer en lui les graines de la révolte. Il se décida à sortir de l’anonymat, à se

révéler, devenir une star.

Pour ce faire, le point se consacra à l’exploration de son monde. Vaste entreprise quand on y repense

car la peur de tomber dans les affres de la page blanche lui nouait le corps. Cependant, il roula,

roula et, au prix d’efforts exacerbés, atteignit ce qu’aucun point avant lui n’était parvenu à gagner : le Bord

de la Page. Le point blanc blêmit à la vue du précipice : un puits sans fond plongé dans les abysses. Son

monde possédait une limite infranchissable pour un point de son acabit. Comment pourrait-il alors être

célébré ? Le point, en équilibre, resta là un instant, accablé par sa découverte.

« Suis-je condamné à demeurer seul, invisible de tous ? Ne puis-je pas briller telle une étoile de la

Voie Lactée ? »

Le point blanc ne pouvait s’y résoudre. Il prit son courage à bras-le-corps et longea le Bord à la

recherche d’une faille, d’une déchirure dans la page. Un moyen de s’évader de sa prison virginale. Une

étincelle qui allumerait la mèche de sa célébrité.

Sur sa gauche, les ténèbres l’inquiétèrent souvent sans pour autant entacher son dévouement. Toutefois,

le point blanc dut se rendre à la raison : la page immaculée ne semblait guère avoir servi. S’il

progressait pourtant, son existence se maintenait secrète.

Le point blanc roula un peu plus loin et, finalement, rejoignit un lieu étrange : le Coin. Le Coin

pliait son monde, le limitant plus encore. Ce fut alors que la colère le gagna. Emporté par la rage, il roula

comme jamais auparavant, rencontra un second Coin, puis un troisième.

Quand, aux portes de l’épuisement, il s’arrêta, un changement s’était opéré en lui : il avait rougi.

Rouge pivoine sur une page blanche. Voilà qui devait déclencher l’ivresse ou la perplexité.

Le point rouge reprit rapidement son souffle. Il devait se montrer, en profiter. Mais comme sa respiration

ralentissait, sa couleur passait.

Rouge cramoisi, rouge cerise.

« Je déteins ! Aidez-moi ! »

Rouge tomate, rouge sang. Le point gesticulait pourtant.

« Je vous en prie... »

Rouge brique, rouge rosi. Exténué, le point ne pouvait lutter contre sa nature.

« Je vous en supplie... »

Rose bonbon, rose pastel.

vers à lyre


Son dernier espoir s’éteignait quand un tremblement le fit frémir. Une ombre plana, gigantesque.

Une voix tonna, inquiétante :

couleur

« Que fais-tu ici, imprudent ? »

On lui parlait ! Le point, blanc de nouveau, n’était plus seul. Sans réellement savoir à qui il s’adressait,

il répondit :

« Je veux quitter ce monde, en parcourir un où je serai immédiatement reconnu...

— De quoi te plains-tu, lui rétorqua-t-on. Tu es bien loin des tracas d’une vie exposée.

— Comment puis-je comparer ? Je vis ici depuis... depuis si longtemps que j’en ai oublié jusqu’à

ma naissance. »

Un instant, la voix réfléchit. Le point blanc scintillait d’envie comme une ampoule dans un arbre

de Noël. La voix allait le délivrer de cette condition.

« Je ne comprends toujours pas. J’offre les meilleurs auspices qui soient : une vie de toute quiétude,

sans les flashs aveuglants des médias, sans les obligations qui en résultent. Et cela ne suffit pas. Bien ! Je

vais te sortir, t’exposer comme tu le souhaites. Sache cependant que, quelles que soient tes plaintes ou tes

requêtes, tu ne retourneras jamais plus à l’état de point blanc. »

La voix, en même temps qu’elle prononçait sa sentence, apparut aux yeux du point. Une lame de

métal effilée montée sur un manche élimé par le temps jaillit des ténèbres pour plonger sur la page.

« Parmi les états que je te proposerai, tu devras arrêter ton choix sur l’un d’eux. »

La voix résonna. Une goutte sombre perla au bout de la lame, grossit jusqu’à tomber sur le point

blanc qui, aussitôt, se colora. Il devint opaque, noir comme l’ébène. La pointe tourna sur elle-même,

créant un courant qui se mua en tourbillon. La colonne d’air engloutit le point et l’emporta dans une

autre dimension.

Là, une musique monta. D’abord un simple filet, un soupçon dissimulé. Puis une symphonie aux

accords enlevés. La musique vibrait, enchainant les notes avec maestria. Et, quelque part dans la partition,

le point noir. Il était surmonté d’un bâton. La Noire1 suivait un déluge de croches et de soupirs.

Autour du point noir, nombre de notes dansaient, vêtues de leurs capes. Elles virevoltaient dans la

composition, attendant l’instant fatidique où elles seraient jouées.

« J’aime entendre cette mélodie ! » fit le point noir enthousiasmé.

Son tour vint et il se sentit vivant. Il participait au plus beau récital qu’on lui ait donné d’entendre.

Il écoutait, envouté, les notes valser.

Soudain, la page fut froissée, bientôt tournée. Le point noir comprit alors qu’il disparaitrait dans

la partition jusqu’au prochain concert... Il ferma les yeux attendant d’être aspiré. La colonne d’air passa

cependant par là.

Et, au lieu de se trouver écrasé, oublié une fois encore, le point

noir ouvrit les yeux sur un champ de lettres et de mots enchevêtrés.

Il n’aurait su dire combien d’entre eux il succédait ou précédait car la

page en était recouverte. Lui qui avait connu l’exploration d’une page

blanche se trouvait perché en haut d’une barre.

« Que suis-je ? » susurra-t-il de peur de déranger.

« Que suis-je ? »

32


Enjouée, la barre lui répliqua :

« Tu es le toit de ma maisonnée. Nous sommes un i. »

Un i. Le point noir n’en revenait pas.

« Et qu’attendons-nous ainsi ? »

— Nous faisons partie du sixième chapitre d’un roman intitulé L’ordre et la parole.

— Oh ! s’esclaffa le point noir. Et de quoi est-il question ?

— C’est un peu compliqué, concéda la barre. Mais, pour résumer, le roman narre les péripéties

d’un jeune aristocrate, Carl, arriviste avide de pouvoir, bien décidé à devenir le chef de son état. Il fera

différentes rencontres, le plus souvent crapuleuses. Croisera cependant une certaine Bénédicte.

— Un homme n’ayant pas connu la solitude, en somme, ponctua le point.

— Il y a de ça, oui. D’où nous sommes, il en ressort que Bénédicte a une influence sur Carl. L’aristocrate

est trop englué dans ses affaires pour comprendre qu’elle ne veut que son bien.

Le point noir se tut un instant pour contempler les mots autour de lui.

« J’aime ce calme, cet environnement. Pouvais-je imaginer que les pages puissent être aussi animées...

»

Le point noir pensait déjà à sa vie ici, le toit d’un i, quand un chuintement naquit quelques paragraphes

après lui. La barre trembla, le chuintement s’intensifia.

« Que se passe-t-il ? » s’inquiéta le point noir.

La barre se mura dans le silence. Sur son toit, le point se dressa : les mots s’effilaient un à un, aspirés

par un vide soudain.

« C’est la fin, mon petit point, asséna la barre. L’ordre et la parole est en perpétuel chantier, notre

vie souvent éphémère. Chanceuses sont les lettres demeurant en ces pages. Elles bâtissent peu à peu l’histoire.

Pour notre part, nous allons succomber...

— Je ne peux me résoudre à terminer ainsi. Nous devons fuir !

— Impossible, trancha la barre, résignée.

— Impossible en effet, confirma la lame métallique de sa voix de stentor. Si ce destin tu choisis,

ainsi tu pourrais finir...

— Montre-moi vite un autre chemin, supplia le point. Autre que sur une page où rode le danger. »

Aussitôt, il fut transporté.

D’abord peu acclimaté, le point noir eut toutes les peines du monde à respirer. Le vent le fouettait

si violemment qu’il suffoquait. Quand enfin il recouvra son calme et ses esprits, il retint ses larmes,

admiratif devant pareil panorama : il progressait sur une allée que bordaient des rangées de fleurs ; des

roses, des bleuets proposaient une variété de couleurs chamarrées, bien loin du noir et blanc des pages du

roman. Plus loin, un parc verdoyant où se dressaient des arbres d’antan accueillait les enfants du quartier,

criant en dévalant le toboggan, gambadant, râtelant dans le sable. Jaune, vert, bleu, d’or, les couleurs se

mélangeaient et chatoyaient encore.

Suivant l’allée à son terme, le point noir bifurqua et se posa devant une porte. Massive, vermoulue,

elle laissait passer des faisceaux lumineux au travers de deux carreaux cristallins. Franchissant le pas, le

33

vers à lyre


point noir découvrit mille merveilles qu’il ne connaissait pas : des reflets argentés, des sons toujours plus

nombreux jouant des mélodies qui s’entrechoquaient, des odeurs qui assaillaient. Un monde infini s’était

ouvert à lui.

couleur

« Peut-on rêver mieux ?

— Toi seul en décideras. »

Le point noir quitta son hôte, des souvenirs enchanteurs en mémoire.

Les étapes qui suivirent ne le marquèrent pas autant. La Voix multiplia les propositions : un instant

carie ou point de coccinelle, excrément de mouche ou bien pixel d’écran, le point noir ne cessait pourtant

de penser aux peupliers, à ce jardin d’enfants. Il se voyait encore, vagabonder un moment, embaumé par

l’effluve des fleurs. Puis, allongé sur un banc, plonger le nez dans le ciel et admirer les nuages, le soleil.

Après avoir connu maints états, le point noir arrêta définitivement son choix :

« Je souhaite revoir le parc, sentir le vent, découvrir de nouveaux espaces.

— Ce choix, je te le répète, t’appartient. Tu ne pourras revenir en arrière. Es-tu sûr de désirer cet

état que tu connais à peine ? »

Un instant, le doute s’insinua. Sur une gamme ou sur une page, son avenir demeurait incertain. Sur

le dos d’une coccinelle, le point noir avait croisé les élytres de prédateurs voraces. Peu enclin à finir dans

l’estomac d’une mante religieuse. Collé sur un mur, que ce soit au passage d’une mouche ou à la pose

d’une prise de courant, le point noir restait figé, sans espoir de se mouvoir. Enfin, torturé par des outils

de pointes, le point noir ne souhaitait pas se retrouver vivant dans une dent négligée. Car, tôt ou tard, les

outils de pointes auraient raison de lui. Non, plus d’hésitations : le point noir retournerait sur son hôte,

là-haut sur son perchoir.

« Ainsi soit-il... »

La voix était murmurée. La lame effilée montée sur un manche élimé s’évanouit à jamais...

..:::..

Le temps avait passé, des heures comme une éternité pour le point noir. Un matin, dans le reflet du

miroir, il s’était vu : au coin de l’œil de l’adolescente, le grain de beauté qu’il était jouissait d’une vue imprenable

sur le monde. À vélo ou en voiture, à pied ou sous un casque de moto, l’adolescente l’emmenait

avec elle, prenant soin de l’enduire de temps en temps d’une crème hydratante.

Ainsi emporté, le point noir découvrit le lycée, Lola et d’autres amis, la fumée des bars environnants,

la neige, le froid, la langue baveuse d’un amant, le piercing tout prêt, d’autres boutons et points

noirs d’adolescents, la violence d’une gifle, la tendresse d’une caresse, Bertrand le cheval, Etyle la jument.

Il savoura les instants passés dans le parc, frémit lors des plongeons en piscine, pleura dans une salle obscure

de cinéma, demeura coi à la lecture du livre de chevet l’ordre et la parole.

« Tu seras ma Bénédicte, je serai ton Carl. »

Enfin, il vivait en étant vu. Il vivrait aussi en étant trop connu... Avant de succomber.

Car survint la visite qui le plaça au centre de l’histoire, celle d’un point qui voulait être star.

Mathilde, l’adolescente du miroir, verse encore tant de larmes, assise là au milieu de sa chambre noire.

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© 2010, Lazylad

Comment n’a-t-elle pas remarqué les signes avant-coureurs de la maladie ? De grain de beauté, il ne s’agit

: son dermatologue le lui a dit.

Le point noir, doucement, avait évolué, insidieusement, s’était répandu à l’extérieur des tissus cutanés.

Un nom lui fut vite trouvé : mélanome. Un nom à en pleurer.

Pleurer sa vie d’avant. Pleurer sa vie de point blanc.

Pleurer pour cette enfant qui pleure sans cesse à présent.

Mathilde, sur son lit d’hôpital, ne survivra pas à ce mal. Le mélanome aura raison d’elle. Il est devenu

la star déchue, l’ennemi mortel.

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Over the rainbow

de Puppet Girl


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Concours Interforum

Sujet : Ecriture d’un texte court, entre 500 et 1000 caractères (espaces non comprises)*, de forme libre et mentionnant

au minimum la notion de 5 couleurs différentes.

Forums participants : Brut de Poésie, Cercle Maux d’Auteurs, Ecrivains en herbe, Impérial Dream, Les âmes

tendres, Lézards de la Poésie, Plume de Talent.

Auteur et forum gagnant : Melenea qui concourait pour le forum Lézards de la Poésie (http://lezardsdelapoesie.xooit.fr/)

La nuit légende l’or des étoiles mourantes

Dans le bain marine de ses voiles obscurs.

Les lunes sont blanches sur les nues qui s’éventent

Aux marées stellaires colorant nos futurs.

Quand fleurissent soudain des jardins éphémères

Éclaboussant les sens de leurs effets visuels.

Des fleurs éclatantes s’approprient les jachères

Des champs du ciel ravis de ces bouquets pluriels.

Des coquelicots s’étalent dans l’explosion

Du camaïeu des bleus vociférant l’espace

Le temps d’un soupir où s’imprime l’éclosion

Des boutons d’or et des violettes fugaces.

Et l’on voit jaillir des fontaines d’Arlequin

Ruisselant de soleils déclinant les agrumes

Dans l’enluminure d’étranges fruits carmin

Dévorés par les flammes de dragons à plumes.

Si vous faites partie d’un forum d’écriture et souhaitez le voir participer à

notre prochain concours, envoyez-nous un mail à equipe@vers-a-lyre.fr.

Présentation de Melenea :

Mélénea... Mais qui est-elle ? Peut-elle se résumer

à des mots, ces mots qu’elle aime et

qui le lui rendent si bien... Elle a toujours

écrit, des mots par ci et par là, et c’est il y a

environ 4 ans qu’elle commence un blog poétique,

qui lui dit-on ne marchera jamais... Ce

qu’elle n’a pas cru puisqu’il continue d’exister

et de vivre avec ses visiteurs, ses fans, deux

premiers manuscrits, et la création d’un fo-

rum qu’elle a voulu différent...

L’artificier

L’artificier lâche ses salves de pigments

Peignant sur la voûte des tableaux si fragiles

Qu’ils fardent nos iris de pétales géants

Dans la rémanence d’un rêve versatile...

Présentation de Lézards de la Poésie :

Les Lézards sont le résultat de ses pérégrinations parmi d’autres

forums... Centré sur les arts poétiques, et les arts en général aussi...

Où l’échange est le mot d’ordre, ainsi que le partage, dans les

textes, et les commentaires qui doivent donner les ressentis vrais

pour créer un lien entre l’auteur et le lecteur. Tout est prétexte à

un enrichissement pour tous. Un challenge régulier, un concours

trimestriel, un café des arts très particuliers où s’expriment les

imaginaires des participants, des rubriques habituelles, et des rubriques

qui sortent un peu des sentiers battus... Rien n’est figé,

tout bouge et les lézards ne lézardent pas toujours.

© 2010, Jérôme W.

vers à lyre


© 2010, Aurélie A.

Participez au prochain numéro

Petites cachotteries, actes inavouables, passé

trouble, papiers oubliés, murmures, chuchotements,

les secrets nous habitent. Ils s’insinuent

dans nos vies, en mensonges hypocrites et égoïstes,

en omissions calculées ou en manipulations

bienveillantes. De tout temps, les mots s’étouffent et se déforment

pour mieux protéger nos desseins parfois controversés.

Ombres dans nos esprits, leurs insaisissables contours criblent nos relations de

doutes. Tourmentés par la vérité, leur poursuite obsessionnelle dévore nos vies.

Épanchez votre plume auprès de nous avant le 31 août 2010.

www.vers-a-lyre.fr


Qui sommes-nous ?

Cela fait maintenant un peu plus de 3 ans que Vers à Lyre a sorti son premier webzine et une année de plus que

le projet existe dans les esprits. Il saisit ainsi des morceaux d’existence de ses créateurs, d’auteurs, de dessinateurs

et de lecteurs, les conduit à la joie d’avoir ces pages entre leurs mains.

L’équipe a un peu évolué au fil des années : nouveaux besoins, nouvelles envies, contraintes personnelles. Un

mouvement perpétuel, qui en certaines périodes entraine des manques, des absences, des retards mais à d’autres

moments apporte de la nouveauté : créativité, idées, inspirations... Pourtant, finalement, rien ne change. Nous

sommes toujours une quinzaine de passionnés et regardons tous dans la même direction : celles de talents conjugués

en une passion commune qu’est ce magazine.

Merci à vous qui nous rassemblez par votre lecture

ou vos oeuvres publiées.

A bientôt L’équipe

Vers à Lyre.

Informations à propos des illustrations et des textes:

Les illustrations et les textes contenus dans Vers à Lyre sont des oeuvres originales, soumises au droit d’auteur.

La loi stipule que « Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de

ses ayants droit ou ayants cause est illicite. Il en est de même pour la traduction, l’adaptation ou la transformation, l’arrangement

ou la reproduction par un art ou un procédé quelconque » (art L. 122-4) et que « Ne sont tolérées que les copies

ou reproduction strictement reservées a l’usage privé, non destinées à une utilisation collective ou une commercialisation ».

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Remerciements

Merci à tous ceux qui s’investissent dans cette aventure en

parlant de nous ou en contribuant à la conception de Vers

à Lyre. Merci aux lecteurs et aux auteurs qui nous envoient

leurs oeuvres pour la confiance qu’ils nous accordent.

© 2010, Josie

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