OS CANGACEIROS - Basse Intensité

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OS CANGACEIROS - Basse Intensité

OS CANGACEIROS

janvier 85 - juin 87


OS CANGACEIROS n° 1 – JANVIER 85

NOTE ÉDITORIALE---------------------------------------------------------------- p 13

MINGUETTES BLUES--------------------------------------------------------------- p 18

LES MAGASINS « RADAR »

CONTRE LE VOL ÀL’ ÉTALAGE--------------------------------------------------- p 34

SCANDALE À LA COURNEUVE--------------------------------------------------- p 37

GRÈVE DES LOYERS

AU FOYER DE LA COMMANDERIE----------------------------------------------- p 41

RAPPORTSUR MARSEILLE------------------------------------------------------- p 45

À PROPOS DE LA GRÈVE

DES OS DETALBOT-POISSY ------------------------------------------------------- p 65

ARDENNES BOULES--------------------------------------------------------------- p 76

BISONVODKA----------------------------------------------------------------------- p 80

ANNEXE DOCUMENTAIRE :

UN VILLAGE MEXICAIN LYNCHE SON CHEF DE POLICE --------------------- p 92

DU FRIC OU ON VOUS TUE --------------------------------------------------------- p 93

MONEYHONEY -------------------------------------------------------------------- p 94

BAS LES PATTES --------------------------------------------------------------------- p 98

«MESRINE » FAITCOURIR LA POLICE ------------------------------------------- p 99

LE PEN À NANTES -------------------------------------------------------------- p 100

DÉCONTRÔLE D’AIGUILLES ----------------------------------------------------- p 101

ON SE FOUT DE NOUS ?

ON S’EN FOUTRA PAS LONGTEMPS ! ------------------------------------------- p 103


OS CANGACEIROS n° 2 – NOVEMBRE 85

OS CANGACEIROS n° 3 – JUIN 87

NOTES ÉDITORIALES ------------------------------------------------------------- p 106

BRICK KEEPS BRITAIN BEAUTIFUL ! ------------------------------------------- p 115

QUELQUES ÉLÉMENTS SUR LE MOUVEMENT DES SEVENTIES :

LES GRÈVES DE 72 ----------------------------------------------------------------- p 147

HOMMAGE AUX ASTURIES : GIJON 84/85 ------------------------------------ p 152

«L’ASSEMBLÉE ESTNOTRE ARME FONDAMENTALE » ----------------------- p 164

PRISONER’S TALKIN’ BLUES ------------------------------------------------------ p 178

TODAYPIGS,TOMOROW BACON ----------------------------------------------- p 192

ANNEXE DOCUMENTAIRE :

L’ ABSENCE ETSES DÉCORATEURS---------------------------------------------- p 202

SAMIZDAT------------------------------------------------------------------------- p 204

L’ EUROPE DES HOOLIGANS ET LA MORT DU FOOTBALL--------------------p 207

LA LIBERTÉ,

C’ESTLE CRIME QUI CONTIENTTOUS LES CRIMES--------------------------- p 211

LA VÉRITÉ SUR QUELQUES ACTIONS MENÉES

EN FAVEUR DES MUTINERIES DANS LES PRISONS---------------------------- p 216

CORRESPONDANCE AVEC LE R&FM---------------------------------------- p 221

NOTES ÉDITORIALES ------------------------------------------------------------- p 227

À PROPOS DE LA GRÈVE DES CHEMINOTS ------------------------------------ p 248

L’ HEURE ESPAGNOLE ------------------------------------------------------------- p 258

LA DOMESTICATION INDUSTRIELLE ------------------------------------------- p 282

«LA POLICE FERA DE SON MIEUX,

MAIS L’ HISTOIRE N’ESTPAS DE SON COTÉ » ------------------------------------ p 292

SALAUDS DE BLANCS ------------------------------------------------------------- p 311

FAUTÊTRE NÈGRE POUR FAIRE ÇA ! ------------------------------------------ p 329

DOCUMENTS :

LE NOUVEL ÉQUILIBRE DE LA TERREUR------------------------------------- p 341

RIEN D’HUMAIN NE SE FAIT

SOUS L’ EMPRISE DE LA PEUR---------------------------------------------------- p 344

DOCUMENTS RELATIFS

À LA PRISE D’OTAGES DE NANTES--------------------------------------------- p 346

TOUT CE QUI EST CRITIQUABLE

DOITÊTRE CRITIQUÉ------------------------------------------------------------- p 354

PAPA, MAMAN,

TON FILS, TA FILLE ESTDANS LA RUE-----------------------------------------p 355

LES CHEMINOTS GRÉVISTES

S’ADRESSENTAUX USAGERS---------------------------------------------------- p 357

CONTRE L’ OBÉISSANCE ETLA SERVILITÉ------------------------------------- p 358

LE NÉGATIF EXPLOSE AU CENTRE DE L’ ABSTRACTION-------------------- p 360

FOOTBALL ET VIOLENCE-------------------------------------------------------- p 363

LE TROISIÈME JOUR DE SEPTEMBRE------------------------------------------- p 366


Ce livre est téléchargeable sur le site http://basseintensite.internetdown.org/

Les reproductions de Os Cangaceiros et des Fossoyeurs du Vieux Monde, une réédition de N’Dréa,

l’introduction et la conclusion de L’Incendie Millénariste ainsi que des extraits du dossier 13 000 Belles

sont à lire sur ce site. À noter la réédition récente en brochure du texte La domestication industrielle

par Non Fides (http://www.non-fides.fr).


Introduction

La démarche de réédition des trois numéros de la revue Os Cangaceiros, publiés

entre janvier 1985 et juin 1987, est une façon de partager ce plaisir

que nous avons pris à lire ces textes, à en discuter, pour « mettre de la méthode

dans notre furie ». À leur lecture nous avons été surpris (un peu effarés parfois)

par les aspects toujours actuels de certains de leurs articles, analyses,

pratiques ou réflexions.

Nos désirs de subvertir toutes choses sont en permanence traversés de contradictions

entre nos conditionnements et nos envies, souvent elles-mêmes imprégnées

de ce que l’on rejette. Les questionnements sur les moyens d’arriver à nos

fins, la recherche d’une certaine cohérence entre théorie et pratique ne sont pas

de simples exercices intellectuels, ni un passe-temps mais découlent d’une volonté

intime d’en finir réellement avec ce monde qui ne nous entoure pas, mais

nous englobe. Ainsi, « le travail des mots est un moment de la lutte », un moment

pour prendre le temps de la réflexion critique. Si toutes les expériences sont singulières,

elles se nourrissent néanmoins de passés qui ne sont pas nôtres. Vécus

par d’autres, avec leurs interrogations, leurs limites, leurs expériences. Des passés

qui peuvent alimenter le présent ou donner à lire une certaine vision de

l’époque et des lieux qui furent les leurs – laissant parfois imaginer une certaine

« proximité ». Os Cangaceiros sont de ceux-là.

Les trois numéros livrent une vision critique et active des années 80, loin de

l’histoire officielle d’une pacification de toute révolte par l’arrivée de la Gauche

au pouvoir en 81, ou de l’histoire de certaines radicalités qui se prétendaient déjà

être seules à résister. Pour nous qui sommes nés dans les années 80, ou étions gamins,

nous en avons une vision triste et souvent très parcellaire, comme si cette

époque avait manqué d’un peu d’imagination. Souvenirs lointains et confus

d’émeutes aux Minguettes, des badges « Touche pas à mon pote », de la montée du

Front National, des « bavures » policières, de « grandes » grèves, de remous dans

les « pays de l’Est »...

Pendant ses quelques années d’existence, l’association Os Cangaceiros

prend part à différents conflits, tente de nouer des complicités, de rendre

compte de situations, cherchant à créer par leur action des scandales et

des liens entre les luttes isolées les unes des autres. Leurs formes d’agir furent

multiples : publications de revues, livres et tracts, sabotages, vie en commun,

refus du travail, système D pour trouver de la tune... Rien de bien exceptionnel

pour un groupe de quelques individus se considérant comme une association de

délinquants, de chômeurs-à-vie – certes bavards – mettant à profit leur temps

libre pour imaginer des formes de destruction du vieux monde. Sans pour autant

verser dans l’activisme gauchiste ou le militantisme armé – qu’ils critiquent

même sévèrement. Ils se refusaient à se qualifier de « politique » et cherchaient

par leurs pratiques à remettre en cause le principe même de politique comme

activité séparée. Tout comme ils s’opposaient à la distinction entre prisonniers

« politiques » et « droits communs ».

Il faut se plonger dans la lecture des quatre numéros de la revue Les Fossoyeurs du

Vieux Monde, publiés entre 1977 et 1983 pour mieux comprendre l’apparition

d’Os Cangaceiros quelques années plus tard. Initialement basé à Nice, un petit

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groupe se constitue autour d’une revue par laquelle ils décident de rendre publiques,

de publiciser, toutes leurs expériences communes de confrontation à ce

(vieux) monde. Ce projet est fortement imprégné d’écrits situationnistes – mais

pas seulement – dont ils relisent ou adoptent plusieurs concepts. « Ne travaillez

jamais » et la « Révolution du quotidien » sont deux d’entre eux. Ils signent parfois

leurs textes « Des situationnistes » – comme le fera plus tard Os Cangaceiros

– tout en étant ignorés par les officiels du « mouvement situ » et les ouvrages

consacrés au sujet. Ils réfléchissent à une « clandestinité sociale » nécessaire pour

répondre à la « nécessité de l’argent ». Dans de longs textes, faits et méfaits de la

guerre sociale côtoient une critique du quotidien. Écrits théoriques se mêlent à

des réflexions plus personnelles. De sévères attaques contre les formes d’organisation

se rendent complices d’une exaltation de la révolte, une « esthétique du négatif

» où le plaisir dans la destruction est inséparable de toutes tentatives réelles

de rupture. Précédant Os Cangaceiros qui écrira « Nous n’avons qu’une seule forme

de relation avec les groupes et organisations politiques : la guerre. Ils sont tous nos ennemis,

il n’y a pas d’exception », les textes des Fossoyeurs vomissent sur tous les

partis, syndicats ou organisations – révolutionnaires ou non – avec parfois une fâcheuse

tendance à voir en eux des « conspirations » étatiques. Une furieuse envie

de rencontres et d’en découdre les traversent : « Rarement autant ont éprouvé le besoin

impérieux de sortir de leur isolement pratique, et rarement, paradoxe désolant,

les rencontres n’ont véhiculé autant d’illusions et de prétentions disproportionnées...

La stratégie des rencontres est fondée sur ce seul projet : la découverte des armes nécessaires

à la pratique du bavardage, au bavardage pratique. »

Fin mars 1982, dans le XX ème arrondissement de Paris, un squat s’ouvre rue de

l’Est dans un immeuble neuf encore partiellement inoccupé. Les nouveaux habitants

s’accaparent les lieux et interdisent la rue aux flics, faisant ainsi une critique

en acte des politiques d’urbanisme mais aussi des choix politiques

consistant à squatter uniquement les lieux abandonnés. Après plusieurs mois le

lieu est viré par une horde de flics malgré quelques résistances.

En mai 1983, le numéro quatre sonne le glas de la revue mais pas de l’expérience

commune née des rencontres et bavardages autour d’elle. Ni de l’envie de s’affronter

à la réalité.

Ces délinquants librement associés s’enflamment dans certains des conflits

d’alors, préférant être à Vireux aux côtés des ouvriers en grève plutôt

qu’avec les « anti-nucléaires » de Chooz, vagabondant des Asturies aux

Minguettes, de la Grande-Bretagne à Nantes, de la Pologne à la gare TGV locale,

où ils rencontrent quelques complices. En janvier 1985 paraît le premier numéro

de la revue Os Cangaceiros – du nom de « bandits sociaux » qui parcouraient le

Brésil au début du XX ème siècle – dans laquelle l’ivresse de la Vodka polonaise et

les carcasses calcinées des Minguettes font cause commune. Contrairement aux

Fossoyeurs du Vieux Monde, la nouvelle revue n’aborde plus les questions et les réflexions

sur la quotidienneté, les façons de se confronter, et contient moins de retours

sur leurs rencontres collectives et/ou singulières ou d’analyses théoriques.

Les textes – signés de pseudonymes – relatent des situations de conflits. Glissement

de forme et de fond mais, comme dans Les Fossoyeurs, une volonté de sou-


Introduction 7

tenir et de mettre en avant essentiellement les luttes en rupture avec toutes les organisations,

partis ou syndicats que ce soit dans une usine, un collège ou en prison...

L’année 1985 est traversée par des émeutes et des révoltes dans les prisons

françaises. Os Cangaceiros fera une somme de sabotages, interventions et tracts

afin de faire connaître les revendications de prisonniers, et dont ils publieront la

liste dans le second numéro de leur revue, datée de novembre 1985. Hooliganisme,

émeutes en Grande-Bretagne, révoltes ouvrières en Espagne et en Pologne

sont aussi au sommaire de ce numéro. En décembre 1985, l’ensemble du tribunal

de Nantes est pris en otage par deux accusés, aidés d’un complice, pendant

plus de deux jours. Le système judiciaire se retrouve jugé, sous les yeux des médias,

par ceux qu’il voulait envoyer mourir à l’ombre des barreaux. Os Cangaceiros

se solidarisera par plusieurs sabotages et actes de vandalisme.

Courant 1987, est édité L’Incendie Millénariste, volumineux ouvrage consacré à

plusieurs expériences millénaristes des siècles précédents. Elles sont analysées en

tant que mouvements sociaux visant à la suppression des contraintes, immédiatement,

sans médiations, contrairement aux hérésies et autres dissidences religieuses

qui ne visent qu’à une critique – parfois radicale – des pratiques ou dogmes officiels

[une réédition serait en cours]. Mais la diffusion de ce livre fut gênée par la

pression des condés sur l’association clandestine depuis les derniers sabotages,

poussant diffuseurs et libraires à le refuser.

En juin 1987 paraît le troisième et dernier numéro de la revue. Plus épais que

les précédents, il regroupe des textes sur la prise d’otage de Nantes, la grève des

étudiants en 1986, des cheminots de 1987, les luttes dans l’Afrique du Sud de

l’Apartheid, etc.

De la fin avril 1989 à novembre 1990, de multiples sabotages sur des entreprises

participant à des chantiers de construction de 13 000 nouvelles places de prison

vont être réalisés, ainsi que des vols de plans de chantiers à venir ou le tabassage

d’un architecte spécialisé. Afin, selon eux, qu’après avoir construit des murs, il

apprenne à les raser ! L’ensemble de ces documents, plans et revendications seront

publiés sous le titre 13 000 Belles en novembre 1990 et diffusés grâce au vol

de 10 000 étiquettes postales à France Telecom. La diffusion se fit donc « massivement

» avec une attention particulière dans la manière de publiciser ce document

: par exemple en en envoyant dans des lieux publics, comme des bistrots,

dans l’attente de réactions, de scandales.

La pression des flics qui traquent les auteurs des récents sabotages est palpable.

L’association se fait plus discrète. L’une des Os Cangaceiros – connue sous le

pseudonyme de Andréa Doria – décède le 15 avril 1991. Malade depuis quelques

années d’un cancer, elle avait décidé de stopper les traitements et tenté de se réapproprier

sa fin de vie et sa mort dont elle choisit la date. L’année suivante, Os

Cangaceiros publie un recueil de ses lettres, intitulé N’Dréa, dans lesquelles elle

explique son refus des chimiothérapies et sa critique de la médecine. Puis, plus

rien. Os Cangaceiros disparaît, s’éclipse. Essoufflé, divisé sur de possibles suites

à l’association, sur le bilan, sur les contradictions apparues, traqué, le petit groupe

de délinquants s’éparpille. « La guerre sociale continue... »


Au delà de ce que les textes et l’histoire d’Os Cangaceiros ont pu susciter

en nous d’intérêt ou de questions, notre « proximité » reste critique, et

notre intention n’est pas de susciter de l’admiration mais des bavardages

pratiques. Nous ne cherchons pas de filiation historique, justifiant pensées et

actes présents, ni à écrire l’histoire d’une « mouvance » politique : nous sommes

orphelins volontaires d’une société domesticatrice et négateurs de tout projet de

société. L’ensemble des personnes composant ce groupe ne purent éviter, au long

de cette expérience commune, certaines des contradictions inhérentes à la lutte.

Et c’est aussi en cela que leurs textes nous ont semblé actuels dans la mesure où

ils sont une sorte de miroir de nos difficultés, ou parfois incapacités, à développer

des complicités, à penser la complexité de ce qui nous oppresse.

Si s’associer c’est s’unir, comment ne pas reproduire les espaces de coercition

que tout groupe ou projet induit sur ses membres ? Si refuser c’est s’exposer,

comment rester dans l’anonymat de la guerre sociale ? Si lutter c’est s’organiser,

comment éviter de se croire les plus malins, comment agir sans s’isoler et sans

pour autant faire dans l’exemplarité ou l’avant-gardisme ? Si chercher des complicités

c’est s’armer, comment ne pas fantasmer des « catégories sociales » désignées

comme alliées ? L’ouvrier de Talbot ou de Cellatex n’est pas plus nihiliste

que le jeune kid de Brixton ou la « caille-ra » de Marseille n’est rebelle en tant que

tels. D’improbables complices sont en embuscade partout, dans n’importe quel

quartier dégueulasse, dans les recoins graisseux d’une usine, dans les puantes

geôles de l’État, au pied d’une école dévastée par le feu ou dans la foule en attente

au Pôle Emploi... Il ne nous reste plus qu’à nous rencontrer, à imaginer des possibles

qui nous confrontent réellement à l’existant et ses contraintes.

Il y a plus de vingt ans comme aujourd’hui, on parlait de « multiplication » des

émeutes ou des grèves sauvages hors du contrôle syndical, de « crise » et d’« ennemi

intérieur », d’accentuation de la pression sociale ou de l’isolement.

Il y a plus de vingt ans comme aujourd’hui, la guerre sociale fait rage, en se foutant

pas mal des prophétiques moments historiques ou du grand soir.

« Rien n’est vrai, tout est permis... »

Décembre 2009

Les notes marquées d’une astérisque ou entre crochets ne sont pas dans les versions originales tout

comme les illustrations, que nous avons changées.


OS CANGACEIROS

NUMÉRO 1 - JANVIER 1985


NOTE ÉDITORIALE

Deux mensonges se sont succédés dans la bouche de l’ennemi : il y a quinze

ans, celui d’après lequel nous aurions alors vécu dans une société de

consommation, et à présent celui de la crise. Leur succession est parfaitement

logique. La crise vient par opposition à un miracle économique.

Par définition la crise est quelque chose à quoi il faut croire. Avec son discours

sur la crise, la bourgeoisie monte une énigme théorique. La crise se présente

comme l’héritière de la nécessité naturelle, sauf qu’elle n’a rien de naturel.

L’énigme se trouve là. Elle se résout vulgairement à un chantage exercé sur

les pauvres.

Il s’agit pour l’ennemi de redonner une légitimité à un pouvoir tant contesté depuis

15 ans. L’État et ses spécialistes se posent, dans le secret des dieux, comme

l’intermédiaire entre une puissance divine et insaisissable et la masse des pauvres.

C’est en Italie au début des 70’ que cela a commencé : après le « miracle économique

» des 60’ ce pays était subitement devenu ingouvernable. La seule nécessité

de l’argent ne suffisait plus à terroriser les travailleurs, qui s’y attaquaient de

mille façons hors de l’usine. Et avec la lutte contre le travail, dans les ateliers, les

entreprises n’arrivaient plus à gagner de l’argent : on sait comment la FIAT a

depuis surmonté cette crise sociale, en mettant une partie des ouvriers en Cassa

Integrazione [équivalent des Assedic] et en robotisant les chaînes de montage.

Et cela au nom de la prétendue crise économique.

13


OS CANGACEIROS N° 1

Dans les 30’ s’était achevée l’expansion fer/charbon/acier et avait commencé

l’essor pétrole/automobile/électroménager, c’est-à-dire l’époque

où la richesse allait être placée en vue des pauvres. Le Welfare State [état

providence] fut l’agent de circulation de ce passage (limiter la concurrence dans

la société bourgeoise et assister les pauvres tout en leur garantissant du travail

à tout prix). L’idée dominante était d’aspirer à la sécurité sociale.

Cette époque qui avait commencé avec la fin de la Dépression et de la seconde

guerre mondiale a connu son terme avec 68 et s’est terminée dans les 70’, dans

le déchirement général.

Dès lors une autre stratégie s’impose à l’ennemi. Pour pouvoir « retrouver un climat

de confiance dans l’entreprise » (comme dit Tapie) il doit introduire le risque

dans la société. Pour que le capital retrouve le goût de s’investir, il faut que les

pauvres vivent désormais dans le risque permanent face à la nécessité de

l’argent. « Le risque, facteur d’innovation sociale » comme se plaît à le nommer un

défenseur du pouvoir.

La concurrence des capitalistes entre eux est à présent véritablement mondiale,

car c’est seulement à présent que la marchandise a pénétré tout le monde sans exception

: ils savent qu’ils ne pourront continuer de prospérer qu’en se montrant

de plus en plus féroces entre eux et contre nous.

Le capitalisme laisse alors mourir toutes les entreprises qui ne peuvent assurer la

concurrence mondiale, en un mot tout ce qui immobilise de l’argent en vain. Il

doit assainir le marché, et d’abord celui du travail – comme à la FIAT ou à Talbot.

La mère Thatcher est la plus extrême : elle laisse crever toutes les entreprises

affaiblies. Des pans entiers du vieil appareil industriel britannique se sont effondrés,

comme à Liverpool (secteurs jusque-là protégés, à l’époque du Welfare

State, par l’État travailliste et les syndicats).

Rien n’empêchait il y a 10 ans l’application des présentes mesures sociales et industrielles,

si ce n’est que personne ne les aurait alors acceptées. La crise, le chômage

ont été 10 ans de purgatoire pour les pauvres, au terme duquel ils se voient

imposer la guerre de tous contre tous dans des conditions les plus dures. Ainsi les

ouvriers de l’automobile aux USA (Remember Lordstown 72 ! *) sont-ils contraints

à la déportation, à la reconversion et à la réduction de leur salaire (parfois jusqu’à

2/3 ! ). La fin du Welfare State était le préalable à ce redéploiement terroriste.

Il est encore plus long, désormais, et encore plus semé d’embûches le chemin

pour parvenir à la misère ! Ce qui était jadis requis pour devenir un self-mademan

(sacrifice, motivation, investissement) est désormais exigé de n’importe quel

travailleur. La seule participation positive des pauvres à la société civile, le travail,

avait tendance à se déprécier ces derniers 15 ans. Le capitalisme en est alors venu

à exiger des pauvres qu’ils s’identifient corps et âme à la société civile et qu’ils en

fassent la preuve par leur motivation, leur dynamisme et leur esprit d’entreprise.

Les pauvres doivent être méritants (« Exploiter la partie productive des processus

déviants » disent les spécialistes chargés de réformer l’organisation du travail).

Mais bien sûr, ce à quoi le cadre a consenti de lui-même, il faut l’imposer aux pauvres

sans qualité à coups de licenciements, de suppression d’allocations-chômage,

d’enquêtes de motivation, de stages de reconversion. Ce qui va de pair avec


Note éditoriale

l’automatisation et l’informatisation accrues du travail:

maintenant le bon travailleur ne se distingue plus par l’habileté

manuelle, la vélocité ou la compétence technique,

puisque les machines possèdent désormais tous ces attributs

et corrigent d’elles-mêmes toute défaillance de leur

appendice humain. Le bon travailleur est donc celui

qui prend des initiatives, qui souscrit activement au rôle

qui lui est désigné. C’est désormais visiblement une idée

qui régit le cours de ce monde.

Mais « c’est aussi dur de reconquérir le plaisir dans le travail

que dans la vie sexuelle » comme confessait impudemment

un cadre de Renault-Flins. En octobre 84, la direction de

cette usine proposait une promotion aux caristes : il s’agissait

d’élargir leurs responsabilités, de les obliger à penser.

Au grand désarroi des syndicats, les caristes ont majoritairement

refusé : « Pour 200 F par mois de plus, pas la peine

de se faire chier à prendre des responsabilités ».

Fabius le moderniste cite en exemple le Japon où 95 % des

travailleurs fixes sont des bacheliers. La crainte de tomber

au rang de journalier les fait étudier comme des bêtes afin

de décrocher des diplômes. Cette frénésie a pour conséquence

une hausse des « maladies mentales » et des somatisations

diverses, et de nombreux meurtres de profs.

Comme à Sylicon Valley : plus ces petits hommes pensent

et plus ils deviennent fous, détraqués, dépressifs, suicidaires.

Voilà qui révèle bien l’irrationalité de la pensée qui les fait

travailler, cette pensée qui ne leur appartient pas et qu’il

leur faut réaliser. Ceux qui tuent leurs profs ne sont pas les

plus fous. Et pour ceux qui ne se plient pas à ce système, il

y a toute une série de mesures, comme celles que propose

en France le rapport Bonnemaison **.

« Les travaux d’intérêt général » qui avaient été conçus

comme peines de substitution pour les jeunes délinquants,

sont maintenant destinés à tous les pauvres sans travail, et

donc délinquants potentiels. Pour l’État, le chômage est

avant tout un désordre à prévenir. Le projet de l’ennemi est

clair : d’un côté une société civile auto-policée et de l’autre

une armée de réserve sous contrôle étatique. Et pour ceux

qui restent sourds à ces injonctions étatiques, une « Politique

de prévention fermée » (lire : de répression ouverte).

Au XX ème les pauvres ne subissent plus l’arbitraire

de quelques riches mais l’arbitraire de la richesse

abstraite. La marchandise est un processus pleinement

mondial : il ne lui reste plus de terres en friches.

* Grève à la General Motors

de Lordstown (Ohio)

au cours de laquelle les

ouvriers s’attaquèrent

aux robots de la chaîne

de montage.

** Écrit en 82, le rapport

« Face à la délinquance:

prévention, répression,

solidarité » inaugure la

mise en place des politiques

sécuritaires au niveau

municipal.

15


OS CANGACEIROS N° 1

Aujourd’hui sont réunies les conditions d’une concurrence illimitée dans le

monde : et pour s’adonner librement à cette forme moderne de la guerre de tous

contre tous, les capitalistes doivent disposer des pauvres à leur gré.

Nous pouvons comprendre aisément que nous ne sommes que la matière première

de cette concurrence mondiale. Et l’enjeu de celle-ci, c’est le monde. Le caractère

unitaire de la marchandise et de son monde reçoit son fondement de cette

dépendance générale des individus. À présent tout le monde dépend de tout le

monde. Chaque malheur local des individus a donc visiblement une cause unique

et qu’ils peuvent trouver dans la nature même du monde.

Au cours de l’année 84, des révoltes ont éclaté en plusieurs lieux du monde

pour les mêmes raisons : au Brésil, en Tunisie, au Maroc, à St-Domingue,

en Égypte. Dans ces pays endettés auprès des banques US et européennes,

l’exigence du Fonds Monétaire International de « rétablir la vérité des

prix » a fait couler le sang. C’était la destinée des pauvres que de payer cette

dette. Ainsi les individus salariés qui font les frais de la dette d’État, en Pologne

comme au Brésil, sont massivement conduits à connaître l’essence même du

monde, l’argent, comme une force hostile à combattre. L’expérience isolée de

l’individu pauvre se transforme alors en une expérience commune à tous, et qui

s’exprime dans la révolte.

Qu’il se prétende libéral ou social-démocrate, l’ennemi est partout réformiste:

« La réforme doit rendre inutile la révolution » disait déjà un homme d’État voici

10 ans. C’est ce programme qui est appliqué depuis. Mais au moment où les défenseurs

de l’ordre régnant n’ont d’autre alternative que sa réforme, les pauvres

répondent par leur « immobilisme », leur répulsion à ce changement. Le réformisme

dénonce dans les récentes révoltes leur caractère purement « réactif » et

n’y voit qu’un attachement caractériel au passé (sécurité, passivité). Il est difficile

de mépriser davantage les gens : eux qui avaient pu croire à la richesse se voient

systématiquement rappeler qu’ils ne sont que des esclaves, parfaitement dépendants

d’une force extérieure qui se retourne de plus en plus contre eux. Ce n’est

pas au nom du passé qu’ils se révoltent : quand ils prennent la parole et la rue,

c’est pour exiger de l’État bien plus que celui-ci n’a jamais promis.

Selon le bon sens économique, les mineurs britanniques ne se battraient que

pour maintenir les puits non-rentables en activité. À ce titre, ils ne pourraient

qu’être vaincus. Mais c’est contre tout autre chose qu’ils se battent : contre le statut

de nomade industriel que l’État britannique veut leur imposer (« Don’t wanna

be industrial gypsies » disent-ils).

Les mineurs britanniques se battent contre la conception qu’a l’ennemi du changement.

Dans cette lutte ils découvrent une autre conception de ce changement,

de plus en plus destructive – comme l’avaient fait les émeutiers de 81. Aujourd’hui

les bandes de jeunes chômeurs-à-vie et les piquets de mineurs se retrouvent

ensemble pour attaquer la police. Ce sont seulement les bureaucraties

syndicales, cherchant à immobiliser la lutte, qui en appellent à « la défense des

avantages acquis ». Les pauvres en Grande-Bretagne sont en train d’en obtenir

un, d’avantage, et décisif : celui de se découvrir un ennemi public.


Note éditoriale

Nous-mêmes, qui avons presque tous été d’humbles salariés nous rencontrons de

plus en plus souvent d’autres pauvres contraints au travail (ou au chômage) et qui,

comme nous, n’hésitent plus à voler ce qui leur fait envie. (L’épicier Leclerc, qui

se propose d’organiser des soupes populaires pour les chômeurs démunis, disait

récemment à la télé qu’il peut comprendre l’affamé qui vole une boîte de pâté,

mais pas l’insolent qui dérobe des bouteilles de whisky.)

Contrairement à ce que racontent les crétins au pouvoir, la pauvreté n’est

pas à la périphérie de leur monde mais au centre. Si à des degrés divers

tout le monde est isolé dans la société, personne n’en est exclu. Un pauvre

c’est quelqu’un qui peut seulement croire à la richesse, quelqu’un dont la

dépense est toujours limitée, et donc décevante. Il ne connaît que le spectacle

d’une richesse qui lui demeure fatalement extérieure, mais qui le soumet tout

aussi fatalement à ses exigences. La richesse ce n’est pas dépenser quelque chose

en particulier, mais dépenser en permanence tout ce qui existe.

« Il faut mobiliser chaque jour les

femmes et les hommes de l’entreprise,

leur imagination, leur cœur, leur

esprit critique, leur goût du jeu,

du rêve, de la qualité, leur talent de

création, de communication, d’observation

; bref leur richesse et leur

diversité. Cette mobilisation peut

seule permettre la victoire dans un

combat industriel, dorénavant de

plus en plus âpre. »

Archier & Sieryex,

directeurs du groupe Lesieur,

L’entreprise du 3 ème type

« Quand le plan de guerre ne vise

qu’un objet médiocre, les forces émotives

des masses seront-elles aussi si

faibles qu’elles auront toujours besoin

d’une impulsion. »

Clausewitz

17


OS CANGACEIROS N° 1

MINGUETTES BLUES


En 81, les jeunes immigrés de l’Est lyonnais exprimèrent

quelque chose de commun à tous les pauvres,

l’insatisfaction. Mais leur isolement dans la

société devait agir sur la suite de leur révolte, tandis que

la répression se chargeait d’en isoler les plus excités en

prison. Des rackets se firent une spécialité de gérer cet isolement,

en prétendant que les immigrés étaient seulement

isolés de la société : et que là serait la cause du tort particulier

qu’ils éprouvent en tant qu’immigrés.

C’est paradoxalement après une victoire remportée sur les

forces de l’ordre, le 21 mars 83 *, que certains jeunes des

Minguettes se sont placés délibérément en position de faiblesse

devant l’État. Car le 21 mars avait été une déroute

complète pour les flics – ils auraient sans doute pu, par de

grand moyens, disperser les émeutiers et reprendre possession

du secteur Monmousseau, mais en le payant très,

très cher. La victoire avait donc été indiscutable à Monmousseau,

mais uniquement là. Sortis de là, l’ennemi.

On peut songer que les jeunes des Minguettes auraient pu

exploiter leur victoire par les mêmes moyens afin d’arracher

la libération de leur ami emprisonné au lendemain

du 21. Au contraire, on est étonné par le moyen auquel

certains ont eu finalement recours : la grève de la faim, une

« arme » qu’utilisent plutôt ceux qui ne peuvent vraiment

en avoir aucune autre, les prisonniers. C’est que les jeunes

des Minguettes se sont massivement sentis prisonniers, isolés

à la ZUP à la fois en tant qu’immigrés et en tant que

délinquants. Il est d’ailleurs significatif que la campagne

de presse qui suivit le 21 mars, les présentant massivement

comme des bandits, les ait tous choqués, y compris beaucoup

qui sont vraiment des bandits ! Se faire traiter de bandit

est évidemment un honneur, à plus forte raison quand

ça vient d’une pute de journaliste ou d’une salope d’État.

Mais cette campagne d’hostilité déclarée dans l’information

spectaculaire annonçait, autant qu’elle la préparait,

une aggravation de la répression policière sous ses formes

les plus sournoises.

Après le 21 mars, ceux de nos amis qui y avaient participé

nous disaient souvent : « Ce jour-là, on leur a mis une

telle dérouillée qu’à présent on peut pas trop la ramener »,

quand on évoquait avec eux le scandale à faire autour

de l’emprisonnement de « Tunch ». Ils disaient aussi:

« On a été le 21 au plus loin qu’on pouvait, maintenant à

d’autres de prendre la relève ». Mais des autres banlieues

lyonnaises, ne vinrent presque pas de gestes de complicité

Minguettes blues 19

* Des jeunes résistent à

une perquisition et attaquent

les flics en leur balançant

entre autres des

lavabos et des bidets du

haut d’une tour.


OS CANGACEIROS N° 1

avec ceux des Minguettes. Le nettoyage par le vide entrepris par l’État dès la fin

81 avait déjà fait des ravages.

En tant que repaire de délinquants, les Minguettes se trouvaient effectivement

isolées. Les jeunes les plus décidés à en découdre à mort avec la police étaient

aussi les plus vulnérables. La répression en avait décimé beaucoup depuis 81.

N’importe quel jeune habitant Vénissieux ou un autre secteur agité de l’Est lyonnais

était à peu près assuré, devant les tribunaux, de prendre pour n’importe

quel délit le double ou le triple des peines habituelles. Déjà, ceux qui étaient

tombés pour rodéo l’avaient payé très cher. La police n’hésitait pas à prendre le

premier venu en otage judiciaire pour la moindre histoire d’auto-défense collective

contre les porcs. Quant aux plus agités, on leur collait sur le dos toutes les

affaires de casses et de braquages non résolues, afin de les laisser pourrir le maximum

de temps en prison – la même histoire a ainsi pu servir à faire emprisonner

plusieurs personnes qui n’avaient rien à y voir. Et face à ça, il n’y eut aucune

réaction, sinon quelques incendies vengeurs allumés dans l’agglomération lyonnaise

et qui firent plaisir aux emprisonnés. Sinon, les protestations platoniques

de cette racaille de gauchistes, d’éducateurs et autres assistants sociaux. La prison

était pour les jeunes de l’Est lyonnais une véritable calamité naturelle, devant laquelle

chacun d’eux se retrouvait seul et impuissant.

Dans ce climat de détresse, la poudre qui avait commencé à se répandre durant

l’année 82 grignotait l’énergie de quelques uns des plus actifs. Les autres se trouvant

de toutes façons bien trop pris à la gorge par la nécessité de l’argent pour

avoir la force de raisonner stratégiquement. Il n’était pas question pour eux de

laisser la police faire son sale boulot dans la ZUP, mais il ne leur venait pas à l’esprit

d’aller dans d’autres zones de banlieue exprès pour discuter de ça avec leurs

semblables. La circulation des gens entre ces zones-là se faisait seulement au hasard

des obligations quotidiennes. Une communication informe s’opérait ainsi à

travers une commune expérience de la misère, à partir des rapports socialisés par

les combines, les affaires de deal, les embrouilles liées à ça (parfois opposant des

cités entières entre elles), mais aussi par les tracasseries policières et les heurts

avec les patrons de bar et de boîte, ou avec les petits blancs racistes, durant le

week-end dans le centre-ville. De là était née la conviction intime à tous ces jeunes

immigrés d’une misère particulière dans la société, et grandissait le sentiment

d’y subir un isolement collectif.

Les jeunes immigrés se trouvaient à la fois isolés entre eux et isolés dans la société

civile où leur place est plus qu’incertaine – la plupart, qui n’ont pas la nationalité

française, vivent dans l’insécurité permanente sous la menace de l’expulsion.

Les seuls prolétaires d’origine française qui avaient pu les rencontrer, sur la base

de la même insatisfaction totale, c’étaient des gens eux-mêmes isolés et minoritaires

dans la société française, puisque nous ne sommes nous-mêmes que des délinquants,

du foutu gibier de prison. On s’était vite reconnu et compris dans la

même façon de parler des flics et le même mépris du travail – et le même mépris

de tous les appareils politiques existants. Mais nous n’avions évidemment rien de

positif à proposer pour débloquer leur angoissante situation d’immigrés. Sinon

de provoquer des rencontres entre quelques uns d’entre eux, venant de différentes


Minguettes blues

zones urbaines où la guerre est déclarée, et qui comptent parmi les plus furieux

ennemis de la société et de l’État. Ils avaient compris de suite que nous n’étions

pas venus pour les aider. Et ce n’est pas à titre d’aide que nous avons fait circuler

l’information sur tel ou tel épisode de la lutte anti-flics dans divers secteurs.

Cela aussi avait toujours été compris et apprécié par des gens que trop de militants

et autres démarcheurs ont pu jadis tenter de recruter – en vain.

D’autres au contraire éprouvaient le besoin d’une aide, qu’ils n’attendaient pas

des partis politiques traditionnels. Seuls des gens parlant un langage religieux

pouvaient la leur apporter, tout langage politique étant discrédité aux Minguettes.

Au lendemain du 21 mars 83, les jeunes de la ZUP avaient donc ressenti

avec anxiété leur isolement et se sentaient faibles devant la pression de l’État.

Ceux qui commencèrent alors une grève de la faim en solidarité avec « Tunch»

n’étaient, eux, pas des bandits. Ils étaient juste préoccupés au plus haut point

par la haine qu’on leur vouait de partout – l’ambiance des élections municipales

du printemps 83, où tous les partis s’étaient livrés à une surenchère de racisme,

n’avait pu qu’aggraver leur anxiété. Face à l’échéance pressentie après le 21, ils

s’étaient sentis désarmés : et ceux qui n’étaient pas les plus décidés à en découdre

redoutèrent le pire. Ils se mirent ainsi à implorer la société. Il est frappant de

voir le côté sacrifice, martyr chrétien des procédés employés : se priver de manger,

ensuite s’imposer une longue marche à pied (pourquoi pas sur les genoux ?)

comme s’ils avaient voulu expier tout ce que les jeunes immigrés de l’Est lyonnais

ont osé se permettre jusqu’à cet excès limite du 21 mars.

Nous avions pressenti, après le 21 mars, au vu du pourrissement relatif de la situation

aux Minguettes qu’elle allait suivre une évolution « à la new-yorkaise ».

D’un côté, aggravation de la concurrence et de l’hostilité entre les jeunes prolétaires,

repliés dès lors sur des bandes les protégeant dans l’isolement ; et de l’autre,

la seule activité organisée en vue d’objectifs médiats qui allait en ressortir

serait une alternative non-violente et réformiste, comme les Noirs américains en

ont subi une à la fin des 60’. La suite confirma hélas notre appréhension.

Les conditions de survie des jeunes de la banlieue lyonnaise se faisaient de plus

en plus dures. Il leur devenait de plus en plus difficile de trouver de l’argent. Sous

l’empire du besoin, certains en arrivaient à risquer leur peau sur des coups extrêmement

risqués et d’un faible rapport. Un partage contesté ou une dette non

réglée engendraient d’interminables embrouilles. Pire, il commença à y avoir de

la délation dans l’air. Tout cela était ressenti par les plus lucides avec une amertume

et une fatalité écrasante. En 81, les gens se cachaient peu de leurs méfaits

devant leurs semblables ; en 83, chacun essayait de passer le plus discrètement

possible. L’unité réalisée en 81 contre l’ennemi public se fissurait chaque jour

davantage. Début 83 s’était formée à Monmousseau une bande d’une dizaine de

jeunes, très jeunes qui entreprit dès le début de s’embrouiller systématiquement

avec tous les autres jeunes de la ZUP (tentatives de rackets, descentes armées

dans d’autres coins des Minguettes, etc...). Ce genre de comportement ne s’était

encore jamais vu aux Minguettes. Si ces jeunes étaient aussi présents le jour du

21 mars, ils faisaient par contre tout ce qu’ils pouvaient pour fonctionner en opposition

à tous les autres. Lorsque, courant mai 83 les flics en arrêtèrent un à la

21


« NOUS, JEUNES DE LA CITÉ GUTENBERG,

AVONS DÉCIDÉ DE NE PLUS ÊTRE LES

ANIMATEURS DE LA MISÈRE. »

C’est par ces mots que quelques jeunes immigrés

de cette cité de transit particulièrement

insalubre expliquaient le saccage du

centre d’animation sociale qu’ils avaient euxmêmes

mis en place, et qu’ils ont eux-mêmes

saccagé au printemps 83. Ces jeunes-là revendiquaient

depuis des années, pacifiquement,

le relogement de tous les habitants

hors de cette réserve délabrée, mais sur le

territoire de la commune de Nanterre. Des

années à calmer la colère des plus jeunes et

à discuter avec des représentants de l’État.

Des années à espérer sur de simples promesses.

Lorsqu’ils ont enfin été convaincus

que l’État ne se souciait aucunement de les

reloger mais les tenait en haleine par des promesses,

les jeunes ont cessé de jouer la comédie

: « On s’est servi de nous pour faire les

animateurs, pour faire les petits bouffons ».

L’État ne pouvait en effet qu’encourager leurs

activités d’animation, son seul souci étant que

l’ordre règne dans cette zone. À présent, ils

sont fatigués du réformisme et ils le disent.

Il n’est pas étonnant que ce soient les mêmes

qui aient pris une position claire à l’encontre

de la marche de décembre 83, « cette initiative

placée sous l’auspice d’un curé » comme

ils disaient. Non seulement ils ont critiqué les

dangereuses illusions que cette démonstration

non-violente entretenait, mais ils ont pour

la première fois pris publiquement position

contre tout ce que les marcheurs se gardaient

bien d’attaquer : « Il y a des pères de familles

arabes qui ne laissent pas sortir leurs filles

qui ne valent pas mieux que les beaufs. Il faut

être clair là-dessus si on veut être crédibles. »

En effet.

OS CANGACEIROS N° 1

cafétéria du centre commercial Venissy

en lui lâchant les chiens dessus, d’autres

jeunes qui assistaient à la scène de

loin firent exprès de ne pas intervenir

et de ne pas donner l’alerte, reconnaissant

l’un de « la nouvelle bande de

Monmousseau » (pour les distinguer

des « anciens » qui avaient agité la rue

Monmousseau en 81 et dont bien peu

étaient encore là le 21 mars, la plupart

étant malheureusement en prison). Et

pourtant c’est pour sa participation

aux affrontements du 21 que les flics

étaient venus le coincer là (il fit un

mois de prison pour ça, et quelques

personnes manifestèrent pour sa libération

le jour du premier dynamitage

de tours, dans le secteur Monmousseau).

Ce fut le triste symptôme que

quelque chose du bel élan offensif de

81 s’achevait. Pour finir, cette petite

équipe en vint, en juillet 84, à ouvrir

le feu contre d’autres jeunes – en l’occurrence

des Minguettes-Sud – en blessant

deux grièvement à la suite d’un

différend de plus.

Par ailleurs, les animateurs de l’association

SOS-Minguettes, ainsi que

Toumi Djaidja * à peine sorti de l’hôpital,

avaient fait savoir en juillet qu’ils

souhaiteraient nous rencontrer. Nous

les avons donc vus, quoique très réservés

devant les revendications qu’ils

avançaient auprès des autorités ainsi

que devant certaines initiatives visant

à ramener la paix sociale aux Minguettes

(par ex. un don financier à un

petit commerçant du secteur Démocratie

en grève de la faim pour obtenir

réparation des dommages de guerre

qu’avait subis sa boutique). Mais nos

amis, eux-mêmes gênés par ces choseslà,

voyaient malgré tout avec une

certaine faveur l’activité de SOS-Minguettes

en se disant que de toutes façons

ça ne pouvait pas leur nuire.


Minguettes blues

Le n° 4 des Fossoyeurs du Vieux Monde avait pas mal circulé

en certains lieux de la ZUP, et avait plu ; Toumi par

contre nous dit qu’il ne l’avait pas aimé, ce qui ne nous

étonna guère puisqu’il est par nature opposé à toute idée

de vengeance et encore plus à toute forme de violence sociale

(malgré le peu d’encouragement que la réalité lui prodigue

en ce sens). Les animateurs de SOS-Minguettes nous

firent part de leur projet de marche : ils voulaient la paix

civile, en faisant pression sur l’État par un rassemblement

autour de la Marche. En attendant, se rassemblait déjà autour

de leurs initiatives une racaille de curés, de juristes et

de militants modernisés : et venaient parfois leur parler

des salopes de députés ou des larbins du préfet Grasset.

Nous ne parlions quant à nous que de guerre sociale.

L’entretien s’acheva sur ce.

La vague d’assassinats racistes de l’été 83 ** n’a pu

que les conforter dans leur projet. Sur la banlieue

parisienne, quelques suites données par de jeunes

immigrés à plusieurs de ces assassinats provoquèrent un

peu de friction avec ceux qui, parmi la communauté arabe,

entendent canaliser l’énergie de la colère dans des revendications

purement juridiques – et se poser en intermédiaires

entre l’État et les jeunes prolétaires immigrés. On

en lira les comptes-rendus à la fin de cet article.

Les revendications de la « Marche contre le racisme et pour

l’égalité des droits » se plaçaient d’emblée dans la sphère

du droit politique, c’est-à-dire abstraction faite des rapports

qui, dans la société civile, déterminent le sort des immigrés.

Elles rejoignaient par là ce qu’il y a de religieux dans

le discours général de la démocratie bourgeoise : égalité,

dignité et fraternité des hommes et des races dans le ciel du

droit politique. Les initiateurs de la Marche se défendaient

de « faire de la politique », au sens des manœuvres d’étatmajor

et autres manipulations hiérarchiques : et en effet

ils ont réussi leur entreprise de façon indépendante de tout

parti politique, au nom de « la politique des beurs ». Il leur

a suffi d’invoquer l’esprit de la Constitution démocratique

française et d’en réclamer l’application à la minorité immigrée

pour rallier avec succès tout ce que ce pays compte

d’humanistes et de chrétiens de gauche. Sur 80 000 personnes

défilant silencieusement à Paris le dernier jour de

la Marche, en décembre 83, il y en a au moins plus de la

moitié qui sont des militants ou ex-militants de gauche

venus se donner bonne conscience et communier dans la

dignité tant réclamée. Il y avait aussi, bien sûr, beaucoup

* En juin 83, il est blessé

par balle lors d’une perquisition

alors qu’il tentait

de libérer une personne

en train de se faire bouffer

par un chien policier.

Il sera l’un des instigateurs

de la marche des

beurs.

** Outre les keufs, des vigiles,

des groupes de fachos,

des commerçants,

des voisins s’octroient le

permis de tuer : au bas

mot 20 morts.

23


OS CANGACEIROS N° 1

de jeunes immigrés souvent loin d’être convaincus par le mot d’ordre avancé

mais qui s’y sentaient impliqués. On aurait tort de méconnaître le poids émotionnel

qu’a eu la Marche chez ces jeunes immigrés, même chez ceux qui critiquaient

clairement cette initiative. Il y eut vraiment quelque chose de religieux

là-dedans, sans même parler du dévouement très chrétien du père Delorme et des

« travailleurs sociaux » qui ont concouru au succès de la Marche. Quelques dizaines

de milliers de personnes se sont trouvées pour un jour unies dans la même

euphorie, abstraction faite de ce qui se passe sur cette terre de malheur. En cela,

seul un curé pouvait activer un tel projet avec succès. L’État social-démocrate

était évidemment heureux d’avoir trouvé enfin chez les jeunes immigrés des gens

avec qui discuter. Au podium de Montparnasse, où convergeaient les communiants,

une salope de secrétaire d’État (Georgina Dufoix Marie Salope) put parler

longuement à la foule, malgré des huées ; un ami arabe qui tenta de prendre

le micro pour parler, et dans un tout autre sens que celui des non-violents, se fit

barrer l’accès du podium par des gorilles. Il n’y a aucune dignité à parler avec un

homme d’État. Aucune. « Pour montrer qu’on est pas des sauvages » nous avait dit

un des animateurs de SOS-Minguettes afin d’expliquer la collecte qu’ils avaient

organisée en faveur du buraliste gréviste de la faim, et chez qui les jeunes du

quartier avaient à 20 reprises fait une autre sorte de collecte : pour ces Marcheurs,

il s’agissait bien de civiliser la révolte des jeunes immigrés.

Notre attitude à cette occasion fut simple et claire : l’absence. Nous n’avions rien

à y faire ou à y dire, puisque nous ne sommes pas concernés par cette sorte de

démarches démocratiques. Nous n’avons pas ressenti le besoin de nous joindre

aux 80 000 marcheurs du dernier jour, n’ayant jamais eu mauvaise conscience du

sort fait dans ce pays aux immigrés parce que nous n’en sommes pas responsables.

C’est une société qui en est responsable, et que nous avons toujours combattue

sous toutes ses formes. Pour toute la valetaille des gens de gauche, c’est évidemment

le contraire : qui se sent morveux se mouche. Les marcheurs prétendent

qu’ils ont voulu seulement prendre au mot le discours de l’État démocratique, et

c’est bien là que nos routes divergent définitivement. Pour nous, le discours de

l’État démocratique et les concepts universels de la démocratie ne peuvent pas

être pris au mot parce qu’ils sont parfaitement vides, parce qu’ils n’ont aucune

espèce de réalité. Le seul discours à prendre au mot, c’est celui de la richesse abstraite,

sur terre : comme l’ont fait les jeunes immigrés qui volent des voitures et

pillent des supermarchés, comme nous le faisons dans notre vie à chaque fois

possible. Car c’est uniquement sur terre que se trouve la solution de l’énigme

qu’est devenue pour chaque pauvre isolé sa propre misère. Pas dans le ciel grisâtre

du droit politique et de la démocratie.

Ce qui est réel, c’est l’isolement auquel les jeunes immigrés sont particulièrement

renvoyés dans la société. Ce qui est un mensonge, c’est de prétendre qu’ils

sont isolés de la société, et ainsi de réclamer leur insertion sociale. « Nous sommes

la France de demain » criaient certains des marcheurs qui semblaient en être fiers!

Entre les travailleurs français et la richesse sociale, il y a tout un système

complexe de médiations et de protection visant à les intégrer : et dont les

travailleurs immigrés sont en général exclus. Mais pour les jeunes immi-


Minguettes blues

grés chômeurs-à-vie, il n’y a rien d’autre qu’une distance infinie, entre eux et

cette richesse. Ils y sont immédiatement confrontés comme une force qui leur

échappe totalement jusqu’à se retourner contre eux. Ces dépossédés issus de la

même zone du monde parlent encore la même langue et partagent les mêmes

mœurs – c’est à peu près tout ce qu’il leur reste en commun dans un univers aussi

hostile. Ils sont arrivés en position de faiblesse dans les rapports de concurrence

régnant entre les pauvres de cette société. Mais dans ce tort particulier, ils ont

quelque chose de commun et qui vient nourrir la conscience d’une hostilité profonde

avec la société. Ils sont porteurs d’une rupture sociale collective mais isolée.

Dans la décennie 70, il y avait déjà des gestes de violence radicale de la part des

bandes de jeunes prolétaires de banlieues, en majorité d’origine française. Et déjà

les défenseurs de l’État frémissaient devant la généralisation possible de ces actes.

Mais jamais cela n’avait atteint ce stade de rébellion permanente dans des quartiers

entiers, comme cela fut en 80/81 dans l’Est lyonnais ou dans les quartiers

Nord de Marseille. La violence des « petits blancs » pauvres n’avait jamais pu

franchir le seuil qualitatif, irréversible, de l’été 81. Elle était le fait de bandes

éphémères qui avaient rarement une perception claire de leur situation sociale et

qui n’arrivaient quand même pas à s’imposer de façon systématique et continue

à la police. Les rivalités très fortes qui y sévissaient suffisaient bien souvent à

25


OS CANGACEIROS N° 1

Un certain Nasser Kettane, médecin et co-fondateur de Radio-Beur, écrit dans un n° spécial du

Monde d’octobre 84, consacré aux immigrés en France, que « Ceux qui ont manifesté ce jour-là (le

dernier jour de la Marche) n’étaient pas des militants badgés ou étiquetés mais des hommes et

des femmes pour qui les mots “droits de l’homme”, “égalité des droits”, “terre d’asile”, “antifascisme”

ont encore un sens». Mais pour qui de tels mots peuvent bien avoir encore un sens, en

1984, sinon pour des militants – et peu importe qu’ils laissent leurs badges et leurs étiquettes à la

maison ce jour-là. Qui est encore assez bête pour croire à cela, sinon des gens qui ont au fond

d’eux-mêmes la mentalité du militant ? Quant à l’antifacisme, on lui chie dessus. Comme disait

dans les années 20 un révolutionnaire italien « La pire chose qu’ait crée le fascisme, c’est l’antifascisme

». C’est au nom de l’antifascisme, c’est-à-dire de l’union sacrée qui défend l’état démocratique

et bourgeois, que tous les partis ont ensemble écrasé la révolution en Espagne en 37. Et

c’est au nom de l’antifascisme que les ordures staliniennes du PC ont toujours condamné toute

forme de violence prolétaire ; et c’est au nom du « péril fasciste » incarné par Le Pen que ces

mêmes charognes du PC tentent actuellement de recruter des jeunes immigrés, afin de faire oublier

que ce parti de salopes a été ces dernières années le plus flicard et le plus raciste de tous

les partis de salopes existants. Nous n’oublions pas, bien sûr, toutes les autres...

Par ailleurs, ce vertueux Nasser Kettane évoque les « Français intoxiqués par les médias bien pensants,

de “rodéos de voitures”, de “ZUP bétonnée” et de “délinquance” ». C’est un argument confusionniste

classique de ces racketteurs : dans une récente déclaration, un menteur professionnel,

le père Delorme (la religion est le plus vieux mensonge du monde) oppose l’été chaud de 81 à l’automne

calme de la Marche de 83. Dans le premier cas, il ne se serait agi que d’un montage pur et

simple des médias, exhibant ostensiblement de sensationnelles images de voitures brûlées aux

Minguettes et incitant par là les français à davantage de racisme. À l’opposé, la Marche antiraciste

est présentée comme l’évènement exemplaire, qui n’a obéi à aucune sollicitation des médias,

en un mot l’évènement pur. Qui donc ce jésuite veut-il abuser ? On a rarement vu une action

dépendre à ce point de la célébrité que lui font les moyens d’information spectaculaire. Cette

marche, qui avait débuté dans l’indifférence n’a dû son succès qu’à sa notoriété : et qui donc la lui

assure, sa notoriété, sinon les médias ? ! La journée du 3 décembre [arrivée de la marche à Paris]

fut l’évènement spectaculaire par excellence, avec les light-shows braqués sur ces humbles pèlerins

dont les photos ont été reproduites partout, dans les quotidiens de gauche ou dans des albums

mémoriaux. Et tout ça sous le concert de louange de la gauche émerveillée.

Si ce n’est pas une mise en scène, qu’est-ce?

Mais les voitures dont les carcasses calcinées ont été retrouvées aux Minguettes, elles ont bien

brûlé, elles. Et ceux qui l’ont fait se sont bien amusés, eux. Que la presse se soit excitée là-dessus

n’empêche que des centaines de jeunes se sont amusés à faire des rodéos à un point qui n’avait

jamais été atteint jusque-là. La vérité, c’est que les Delorme et les Kettane sont gênés par de tels

actes. Alors faute de pouvoir les passer sous silence, ils les minimisent. Ils veulent défendre les

arabes, mais des arabes propres, honnêtes, qui veulent juste vivre en paix dans ce pays. Ces moralistes

excusent la délinquance, mais ils ne l’approuvent pas. Ce que font les jeunes immigrés délinquants,

ils le blâment. Ils ne veulent surtout pas que ça se généralise. Mais les médias ont

l’imprudence d’en parler, et de donner de mauvaises idées : vous savez bien, si les jeunes sombrent

dans la délinquance, c’est qu’ils ont trop vu de films de gangsters à la télé.

Un jour, dans une cité de Marseille, nous projetions en compagnie d’un des auteurs deux films

réalisés par des jeunes immigrés qui approuvent le vol, le vandalisme et la violence contre les

flics : un jeune con, arabe, a trouvé moyen de nous dire que c’étaient là des films racistes parce

qu’ils présentaient les arabes comme des délinquants et rien que des délinquants ! C’est la logique

des curés et des staliniens, des Delorme et des Kettane, qui ne disent rien d’autre.

Dans un autre genre, un journal gauchiste mensongèrement intitulé Tout constate « la disparition

relative des formes de lutte sans avenir politique comme le rodéo » dans la banlieue lyonnaise. En

effet, ce sont des actes sans avenir politique : ils ne demandent rien à l’État, ils ne demandent pas

l’assistance des militants gauchistes, ils ne se donnent aucune justification. Des actes comme ça

n’ont pas d’avenir dans cette société qui ne peut que les condamner absolument ou les excuser

merdeusement, mais qui ne peut en rien les organiser politiquement. Leur avenir est au-delà de

cette société et au-delà de la politique. On comprend dès lors que les activistes autonomes dont

Tout constitue l’avoine intellectuelle se soient fait jeter comme des malpropres dans les banlieues

parisiennes où, il fût un temps, ils avaient tenté de recruter en parlant aux immigrés de leur avenir,

politique, auquel il faudrait enfin qu’ils pensent à leur âge!


Minguettes blues

dissoudre les liens de complicité. Au contraire, la génération de jeunes prolétaires

de banlieues qui attaque en 80/81 montre en elle-même une certaine cohésion. Et

elle la trouve évidemment dans la communauté qu’ont les immigrés, désormais

majoritaires parmi les pauvres de banlieues. Ce fût l’élément décisif qui transforma

un conflit larvé en guerre ouverte, et qui donna aux jeunes des Minguettes

leur force scandaleuse.

Ceux qui ont grandi ensemble dans la même cité où ils ont vécu les mêmes galères

ignorent le racisme entre eux. Il n’y a jamais eu aux Minguettes d’opposition

raciale entre les jeunes arabes et les jeunes européens (d’origine française ou

immigrés italiens, lesquels sont assez nombreux dans l’Est lyonnais) dont certains

n’ont pas été en reste dans les évènements de 81 et depuis. Mais les petits

blancs qui n’ont pas grandi dans ces cités et qui n’ont pas vécu cette commune

misère, et dont l’isolement est ainsi achevé dans la société, ceux-là ressentent de

l’hostilité et de la rancoeur face à la communauté particulière sur laquelle les immigrés

peuvent s’appuyer. Dans la guerre de tous contre tous qui oppose les pauvres

entre eux, les immigrés apparaissent unis face à des gens isolés. C’est alors que

chez ces petits blancs apparaît le racisme.

Ça ne sert à rien de juger le racisme d’un point de vue moral et d’argumenter

pour convaincre les gens du contraire : car le racisme n’est pas une opinion mais

une misère psychologique. Rien d’étonnant à ce qu’il vienne surtout des classes

moyennes, qui ont toujours eu l’apanage de la bêtise ignoble. La guerre d’indépendance

de l’Algérie a de toutes façons laissé des souvenirs-écrans dans leur inconscient

collectif. À présent que des jeunes immigrés viennent les menacer dans

leurs biens, elles s’abandonnent corps et âme à cette crispation morbide, la peur.

Mais la société civile, bourgeoise, est foncièrement raciste et tous les blancs pauvres

qui cherchent à s’y intégrer sont eux-mêmes en proie à cette épidémie de peste

émotionnelle. L’ouvrier hautement qualifié qui s’identifie à son travail et à son

entreprise n’a bien souvent que mépris pour l’OS immigré qui parfois ne sait

pas lire. Dans une société hiérarchique où règne la concurrence entre tous, les immigrés

sont d’abord méprisés, ensuite craints et finalement haïs. Chez bien des

blancs pauvres qui sont, dans la hiérarchie sociale aussi bas que les immigrés, le

racisme exacerbé montre à quel point ils sont perdus dans l’isolement. « Ils nous

en veulent parce qu’ils sont bientôt aussi pauvres que nous » disait un jeune arabe

d’une cité de Roubaix pour expliquer un affrontement récent avec les petits

blancs habitant la cité voisine, pendant l’été 84.

Reich établissait une relation entre l’attachement à la famille et l’identification

à la nation : les familles s’isolent les unes par rapport aux autres comme le font

les nations. Les nations se font concurrence, comme les pauvres isolés entre eux.

Et les pauvres isolés vivent tous repliés en famille. Et dans cet isolement familial,

l’insatisfaction devient totalement névrotique et s’en prend aux autres pauvres

les plus proches : les immigrés. Nous avons relevé empiriquement ce

caractère familial du racisme chez ceux des pauvres qui, se trouvant aussi défavorisés

que les immigrés voient même en cela des concurrents dans ces étrangers

– et un concurrent, tous les arguments sont bons pour le discréditer – et s’identifient

à leur nation dont au moins l’immigré ne fait pas partie.

27


OS CANGACEIROS N° 1

C’est évidemment une défense névrotique de quelques compensations durement

acquises (biens matériels, couverture sociale...) dont le caractère incertain dans

l’actuelle crise sociale est vivement ressenti – acquis propres aux pauvres de

même nationalité. « Les français d’abord », ce slogan débile traduit bien une mentalité

courante, qui s’imagine par exemple que les immigrés sont mieux traités

dans ce pays que les travailleurs français ! Des arguments aussi minables s’évaporent

d’eux-mêmes dans des périodes de rupture sociale généralisée, où tous reconnaissent

enfin leur ennemi commun. Le racisme est un sursaut d’une société

hiérarchisée en crise, qui se révolte contre les aspirations à la richesse des pauvres

sans nation. Il trouve un terrain favorable chez ceux des pauvres où le repli

familial apparaît comme seul refuge devant la menace constituée au dehors par

une crise sociale dont ils font les frais. De ce sentiment obsédant d’être seuls

dans la détresse naissent alors ces phénomènes d’hystérie raciste collective que

l’on voit si souvent dans les familles de petits blancs.

Le mensonge religieux est alors venu poser son regard moral sur cet énigme

qu’est le racisme, et y opposer une solution abstraite. Il a voulu renverser l’isolement

collectif subi par les jeunes immigrés en appartenance à une communauté

fantastique de frères et d’égaux. Et il s’oppose activement, au nom de cela,

à toute forme de révolte qui s’attaque concrètement à la société et à l’État. On

se souvient qu’en 81, une des premières mesures de la police avait été d’établir

un cordon sanitaire afin d’empêcher toute communication directe entre les

jeunes des différentes zones de l’Est lyonnais. Depuis, les rackets antiracistes ont

contribué largement à décourager toute relation directe entre jeunes révoltés de

banlieues. Ces rackets ne voulaient pas autre chose que de parler à l’État. Il ne

les intéressait nullement que ces jeunes se parlent entre eux et parlent au reste

du monde parce qu’une telle communication fait trop de mal à l’État.

Ceux qui tentent, depuis 83, de canaliser l’énergie des révoltés dans quelques revendications

adressées à l’État substituent un combat chimérique au combat réel.

Plutôt que d’attaquer une société qui est foncièrement raciste, ils organisent l’isolement

des immigrés dans la seule communauté que l’État peut leur reconnaître:

la culture.

Le racket antiraciste consiste à organiser l’isolement des immigrés comme un

acte politique. Il réclame l’intégration civile avec autonomie culturelle. La culture

est un supplétif de la politique, depuis le coup de 68. Alors que les pauvres se reconnaissent

de moins en moins une existence politique, l’isolement culturel vise

à leur donner une communauté positive indépendamment de l’État – et si besoin

est, par des subventions d’État. Ceux qui marchaient contre le racisme marchaient

pour l’intégration. Celle-ci n’étant que pur spectacle, elle ne trouve à se

réaliser que dans la culture, dans l’abstraction de tout rapport hiérarchique de la

société au nom du « droit à la différence ». On ne pouvait pas trouver de formule

plus imbécile que celle-là ; comme si un pauvre pouvait être différent d’un autre

pauvre. Les pauvres ne sont différents que par le spectacle culturel. Alors que les

jeunes de la banlieue lyonnaise avaient réalisé leur communauté dans l’insatisfaction

et la révolte, les rackets politiques et culturels viennent parler de « droit à

la différence » et cela en exaltant la culture arabe. Et ils font ainsi l’apologie de


Minguettes blues

ce qu’il y a de pire dans la culture arabe : le respect de la famille et les rites religieux.

Toute défense d’une spécificité culturelle, quelle qu’elle soit, est religieuse

même si elle n’emploie pas les mots de la religion.

Ceux qui veulent gérer l’autonomie culturelle immigrée ont aussi prouvé à plusieurs

reprises en 83/84 qu’ils s’opposent vigoureusement à toute révolte qui s’en

prend concrètement aux conditions du monde. Ce sont ceux-là qui protègent les

journalistes de la haine des gens, qui défendent les vitrines de petits commerçants

et empêchent leurs petits frères d’attaquer les flics, alors même que le sang

vient de couler. Leur but est de s’imposer comme les intermédiaires spécialisés

entre les immigrés et l’État : et l’État ne les reconnaît comme tels qu’à la condition

qu’ils sachent maintenir l’ordre et la dignité. Ils s’emploient dans tout ce

secteur culturel, socio-éducatif, médias, etc... qui se développe depuis deux ou

trois ans avec ce courant d’autonomie culturelle arabe : ce sont les nouvelles recrues

de l’armée de la fausse conscience.

Désormais, ceux des jeunes immigrés qui veulent en découdre à mort avec notre

ennemi commun seront aussi amenés à en découdre avec la culture arabe en ce

qu’elle a de profondément religieux et répressif, ainsi qu’avec les formes de mentalité

qui y sont liées. C’est un peu dans ce sens que quelques jeunes de la cité de

transit Gutenberg, à Nanterre, concluaient dans une déclaration faite pendant la

Marche antiraciste.

Il n’y aura pas d’intégration civile pour les jeunes immigrés et chômeurs-àvie.

La réforme politique ne s’applique qu’à des individus qui sont membres

actifs de la société civile – que sont les délinquants et autres chômeurs qui

ne veulent pas du travail ? ! L’une des revendications de la Marche, une carte de

séjour unique de 10 ans, serait satisfaite très bientôt, dit-on : mais suivant certains

critères de délivrance qui d’emblée excluent tous ces jeunes sans travail et au casier

judiciaire chargé. Le projet de réformer la situation des immigrés dans ce

pays se heurtera forcément à cette contradiction entre les exigences du marché national,

qui impliquent à présent de renvoyer le plus possible d’immigrés dans

leur nation d’origine et de fermer les frontières aux migrations futures, et le discours

abstrait de la démocratie bourgeoise qui l’oblige par exemple à accorder la

nationalité française aux jeunes enfants de ces immigrés et qui seront autant de

chômeurs-à-vie, qui ont déjà compris le secret de l’abondance spectaculaire, le

prix à payer pour s’en approcher et le goût amer qu’elle dégage de loin comme

de près. Ceux-là constituent par leur simple existence une menace pour le marché

national. Et s’ils refusent d’avance une vie de labeur, ce n’est pas pour aller

trouver un job dans les chantiers de démolition des Minguettes...

L’immigration est un mécanisme central du système capitaliste : tous les individus

sur cette terre maudite dépendent, tous, d’une puissance unique, la marchandise.

Mais dans cette dépendance commune ils sont soumis à la séparation

et à la hiérarchie sur lesquelles se fonde la société. Et ces limites que constitue

l’appartenance à la nation ou à une ethnie ne protègent pas les pauvres du monde

– elles les isolent seulement davantage. Et partout ces pauvres sont contraints de

se battre localement contre un monde.

29


BONUX ET CAMBRIOLES

AVANT LA RENTRÉE

Villeneuve-sur-Lot. Les stocks de lessive d’un

supermarché de Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-

Garonne) ont été dévastés par des enfants

désireux de se procurer les « cadeaux » qui

servent d’argument publicitaire à l’une des

marques. Au commissariat de Villeneuve-sur-

Lot, où le larcin est l’objet de commentaires

amusés, on indique que les enfants – tous les

indices prouvent qu’il ne s’agit pas d’adultes

– se sont introduits par le toit dans la réserve

du supermarché, séparée du magasin de

vente, où ils ont éventré, systématiquement,

les paquets et barils de la lessive « Bonux ».

Le larcin, commis entre le 1er et le 3 septembre,

pendant la période de fermeture hebdomadaire

du magasin, a été découvert mardi

par le gérant qui a également constaté la disparition

d’une dizaine de calculatrices de

poche. Une enquête est en cours pour « retrouver

les calculatrices » précisent les policiers

de Villeneuve-sur-Lot.

Melun. Quatre cambrioleurs en culottes

courtes, âgés de 11 à 16 ans, ont été interpellés

lundi soir par les gendarmes de Crécyla-Chapelle

(Seine-et-Marne), après avoir

cambriolé plusieurs résidences de la région

en plus de six mois. Les quatre adolescents,

surpris en plein cambriolage, ont été laissés

en liberté, à la garde « plus vigilante » de leurs

parents. Tous quatre ont reconnu s’être livrés,

à l’insu de leurs parents, depuis le mois de

février, à plusieurs « visites » dans des résidences

principales ou secondaires de la région,

notamment à Bailly-Romainvilliers et à

Magny-le-Hongre. Ils pénétraient dans les

maisons en cassant une vitre puis volaient ce

qui les intéressait le plus, à savoir de bonnes

bouteilles, des gâteaux mais aussi de l’argent

liquide.

Libération, 06/9/84

OS CANGACEIROS N° 1

Le Maghreb a été, pendant l’expansion

industrielle du capitalisme européen

après-guerre, une zone de réserve de

l’Europe, d’où une main-d’œuvre bon

marché venait s’employer aux travaux

les plus simples et les plus durs : toutes

ces tâches de transformation directe de

la matière brute, c’est-à-dire les tâches

dépourvues de pensée, mécaniques et

réservées de plus en plus aux travailleurs

immigrés et intérimaires (agriculture

intensive, sidérurgie, mines,

automobile et bâtiment). Mais dès la

fin des 70’, les conditions changent.

D’une part, les travaux de transformation

de la matière sont transférés directement

dans les zones de réserve, où

la main-d’œuvre est encore moins coûteuse

et où il faut satisfaire le marché

intérieur en même temps que les besoins

des métropoles. D’autre part, à

l’intérieur même de ces métropoles,

les phases de développement industriel

lourd qui exigeaient une grosse part de

travail vivant, uniforme et sans qualification,

s’achèvent. La domination

croissante du travail mort sur le travail

vivant, qui tend toujours à amoindrir

la part de ce dernier, et qui s’incarne

dans l’automation des tâches industrielles,

est identiquement la domination

croissante du savoir abstrait. Et les

métropoles capitalistes deviendront

seulement le lieu où se concentre sur

elle-même cette pensée abstraite qui

anime le monde – et qui emploie une

main-d’œuvre sédentaire, hautement

qualifiée et bien payée. Dans ce processus

le Capital en arrive à exclure du

travail des masses d’individus sans qualité.

C’est ainsi que des zones de réserve

dont le développement du

capitalisme avait entraîné la constitution,

dans les banlieues des métropoles,

en viennent à se peupler

uniquement de prolétaires chômeurs-


à-vie parmi lesquels en premier lieu les

fils des travailleurs immigrés. Dévalorisés

avant même d’entrer sur le marché

du travail et refusant le travail, les

jeunes immigrés sont d’autant plus

portés à une conscience aigüe de leur

situation sociale qu’ils sont sans nation

– sans même l’illusion d’être protégés

par leur nationalité et les avantages en

découlant.

L’impossibilité pour le capitalisme de

les intégrer entièrement dans la société

civile fait qu’ils se replient derrière les

liens de communauté qui semblent

échapper à la logique de ce système:

bandes, famille, ethnie – mais où ils vivent

sur la défensive permanente face à

ce système. Ils ne sont certes pas exclus

de la société : ils ont besoin d’argent.

Comme tout prolétaire, ils ont affaire

aux catégories concrètes de la société

dans laquelle ils se réintègrent par effraction.

Le caractère abstrait de cette

richesse sociale leur apparaît ainsi entièrement.

C’est alors que la guerre est

ouvertement déclarée : par les pillages

organisés régulièrement dans les supermarchés

de banlieues, par les actes

de vandalisme individuel et collectif,

les bastons contre les flics et les gros

bras des municipalités de gauche.

Ces jeunes prolétaires immigrés sont

évidemment exclus des mécanismes

d’intégration sociale (syndicats et partis).

Mais le système a encore la force

de les isoler. C’est cet isolement qu’il

s’efforce d’organiser en douceur, par le

moyen du racket culturel. Tant que ne

s’ouvre pas une rupture généralisée du

système social, les prolétaires chômeurs-à-vie

sont condamnés au repli.

Ils doivent subir entre eux les dures règles

de la guerre de tous contre tous,

tout en portant chroniquement atteinte

à la stabilité du système. Ils peuvent

même de la sorte mettre localement en

Minguettes blues

Depuis la première opération « anti-été

chaud » de 82, l’État propose aux gamins des

banlieues diverses activités comme des

cours d’informatique donnés bénévolement,

ou apprendre le maniement des micro-ordinateurs.

En plus du fait que ça les occupe et

que pendant ce temps ils ne pensent pas,

cela a selon toute vraisemblance une toute

autre signification. Le développement actuel

du secteur informatique, s’il nécessite une

très forte concentration de savoir abstrait, implique

aussi une part de travail sans qualification

: ce secteur reconstitue en effet la

division industrielle entre une main-d’œuvre

vouée aux tâches purement mécaniques et

un personnel de cadres qui pensent, quoique

leur pensée soit elle-même purement mécanique

(la pensée, dans l’informatique, est visiblement

extérieure aux individus). Bref,

aussi bien dans la fabrication industrielle des

ordinateurs et des composants que dans les

entreprises utilisant ce matériel, des OS de

l’informatique apparaissent. Et certains des

jeunes immigrés sans travail pourraient être

appelés à ça. Bel avenir ! Mais il n’y en aura

pas pour tous, puisque l’informatique emploie

bien moins de travailleurs, toutes proportions

gardées, que les industries dites

traditionnelles (aux USA, la firme Apple, 2 ème

du micro-ordinateur après IBM, assure son

chiffre d’affaire annuel avec à peine 1 % de

coûts salariaux).

31


OS CANGACEIROS N° 1

péril le fonctionnement de la marchandise (voir Rapport sur Marseille : les Sodim

de la rue Félix-Pyat et du quartier Frais-Vallon). « Je suis dans une zone sinistrée,

que les pouvoirs publics responsables l’assument » déclarait en juillet 83 le buraliste

du quartier Démocratie en grève de la faim pour obtenir une indemnité de départ.

Dans une autre zone des Minguettes, avenue des Martyrs-de-la-Résistance

et boulevard Lénine (! ! !) une cinquantaine de jeunes pillent et mettent à sac deux

grandes surfaces (et s’attaquent à quelques bus, sur le chemin du retour) en juillet

83. En septembre 84, l’une de ces grandes surfaces doit fermer ses portes soidisant

pour cause de vol : la direction fait déménager le stock de nuit, provoquant

une attaque des jeunes du coin à coups de cocktails molotov.

Cet état de guerre atteint son plein développement dans la plus puissante nation

capitaliste du monde. Aux USA, les pauvres chômeurs-à-vie sont à la fois divisés

par l’appartenance ethnique – la seule protection immédiate dont ils disposent

– en guerre tous contre tous, et en même temps ils constituent un danger social

permanent. S’il règne dans ces zones de réserves urbaines des grandes métropoles

US une hostilité ouverte entre bandes, les attaques massives de grands magasins

sont également courantes. Les jeunes chômeurs-à-vie se définissent à la fois en négatif

par rapport au travail, à la marchandise et à l’État et en négatif par rapport

à eux-mêmes, à leurs semblables avec qui ils sont en conflit quotidien : ils vivent

visiblement dans l’absence de communauté. En effet la communauté ethnique

ne se définit pas en elle-même mais seulement par rapport à l’extérieur. Elle est

purement défensive. Elle n’est qu’un moment de la guerre de tous contre tous

qui, elle, constitue le rapport essentiel de tous les pauvres entre eux. Cette communauté

dont ils se savent privés se réalise dans de brèves ruptures avec l’ordre

social, comme dans le pillage de New-York le 14 juillet 77 [lors d’une coupure

générale d’électricité].

Aux USA le réformisme antiraciste et culturel est apparu comme le fruit pourri

des contradictions que le capitalisme essaie désespérément d’étouffer sous peine

d’explosion sociale. Le courant né dans les 60’ en faveur des droits civiques et qui

exaltait la spécificité culturelle noire a abouti sans nul doute à des résultats positifs,

dont l’État US peut se féliciter – il y a maintenant des maires noirs qui gèrent

d’importantes villes américaines, comme à Détroit où la municipalité

fraîchement élue voici 2 ans s’empresse de remettre en vigueur une vieille ordonnance

des 50’ interdisant la rue aux moins de 18 ans après 22 heures. Le principal

résultat de ce mouvement non-violent pour les droits civiques, c’est qu’à

présent des Noirs participent au spectacle politique et culturel, comme cet Oncle

Tom, Jesse Jackson. Sur terre, pour ceux qui ne se sont jamais élevés dans les

nuages de la politique ou de la culture, et qui vivent dans une « zone de guerre»

(terme utilisé par les flics new-yorkais pour désigner le Bronx), le conflit social

n’a jamais cessé : l’ennemi est toujours le même.

Repliées sur elles-mêmes et isolées dans la société, ces communautés particulières

de chômeurs-à-vie se manifestent cependant dans les périodes de rupture générale

comme une force dynamique et sur laquelle les rackets politiques n’ont alors

plus aucun contrôle. Elles sont en cela une partie non plus périphérique mais centrale

du nouveau sujet révolutionnaire.


Minguettes blues

Il reste que la brèche ouverte en 81 par l’été chaud des banlieues n’a pas été colmatée

entièrement. Si la plupart de ceux qui l’avaient alors ouverte en s’attaquant

aux flics et en brûlant des voitures sont aujourd’hui en prison, et certains

pour longtemps, et si bien sûr on ne parle pas d’eux dans les conciliabules entre

animateurs sociaux, beurs non-violents et délégués de l’État, ils n’en sont pas

pour autant oubliés dehors. En octobre 83 un mouvement de protestation agitait

le bâtiment H de la prison St-Paul de Lyon, là où sont enfermés les jeunes arabes

de l’Est lyonnais, il s’agissait de protester contre les brutalités répétées des matons.

Quelques jours après, plusieurs personnes portant des cagoules tentèrent,

à quatre reprises entre 19 h et 20 h, d’écraser des matons sortant de leur sale boulot.

Ces quatre salopes se rappelleront longtemps d’une Golf GTI blanche qui

leur a foncé dessus. Il va sans dire que les auteurs de cet acte auraient pu, s’ils

l’avaient voulu, écraser sans problème l’un de ces cafards nuisibles : on peut songer

qu’ils ont préféré l’éviter afin que ça ne retombe pas sur le dos des emprisonnés

– mais tout en donnant aux matons un avertissement très ferme : il y a

toujours dehors des gens qui n’oublient pas les copains dedans.

Lorsqu’ils s’amusaient avec les voitures et contre les flics, les jeunes immigrés se

foutaient pas mal de la culture arabe. Ils ne pensaient qu’à leur insatisfaction. À

présent, ils vont être contraints de se révolter contre le poids mort de la culture

arabe et les formes de communauté religieuse qu’elle recouvre. L’autorité des

grands frères devra finir. En 81, les jeunes immigrés attaquaient ce que leur isolement

a de général en brûlant des voitures ; désormais, ils seront amenés à se battre

contre ce qu’il a de particulier. C’est ce que nous n’avons pas compris assez vite

alors. C’est ce que nous n’avons pas abordé dans nos relations avec certains de ces

jeunes et qui explique peut-être que quelques uns aient été amenés à marcher

pour « l’égalité des droits ». Dans les beaux excès de 81 nous avons reconnu ce qui

agissait en direction de la publicité sans saisir ce qui contradictoirement agissait

en direction de son absence.

Longue vie à l’équipe de foot des Minguettes, interdite de match au printemps

84 pour avoir frappé un sale con d’arbitre raciste.

Nos frères sont des sauvages!

Yves Delhoysie, fin octobre 84

33


OS CANGACEIROS N° 1

LES MAGASINS « RADAR »

CONTRE LE VOL ÀL’ ÉTALAGE

L’ AFFAIRE DE LIVRY-GARGAN

Le 17 juin 83, un jeune de Sevran, Moussa, est assassiné par un vigile du supermarché

Radar de Livry-Gargan. Accompagné d’un copain, tous deux

s’étaient fait repérer, soupçonnés d’avoir volé un blouson. Après une altercation

avec les vigiles du magasin, les flics arrivèrent rapidement sur les lieux,

et c’est les menottes aux poignets que Moussa fut abattu à bout touchant par un

des vigiles qui voulait se venger d’avoir prix des coups. Cette ordure fut à son tour

arrêtée et mise en détention préventive.

Ce meurtre fait suite à une dizaine d’autres du même genre depuis septembre 82.

Comme cela s’est passé à Nanterre, Gonesse ou à Chatenay-Malabry, même si

beaucoup de jeunes ont envie de venger leur copain assassiné, la première réaction

ouverte est de se montrer ostensiblement pacifique, légaliste et de laisser la

famille du mort s’avancer en premier. Le « Collectif des amis de Moussa » constitué

par sa famille et quelques proches, organisa une marche silencieuse le jeudi

23 juin. Ils revendiquaient que la justice, en laquelle ils affirmaient avoir

confiance, fasse son travail en condamnant le meurtrier.


Les magasins « Radar » contre le vol à l’étalage 35

La forme silencieuse et pacifique de cette marche ne pouvait qu’entraîner l’adhésion

de la municipalité, des éducateurs et des rackets spécialisés dans l’assistance

aux immigrés. La mairie prêta sa ronéo et même un car et les rackets vinrent

nombreux à la marche. Certains jeunes venus là pour « faire plaisir à la famille»

voulaient ensuite se rendre au Radar et y provoquer un débat public. La famille

soutenue par les éducateurs et autres pacifistes spécialisés les en dissuadèrent sous

l’habituel prétexte d’éviter la violence et les affrontements.

Pourtant, quelques jours plus tard, des jeunes de Sevran insatisfaits du silence

qui s’apprêtait déjà à recouvrir l’assassinat de Moussa, décidèrent de se rendre au

supermarché Radar de Livry. Ils voulaient déposer une gerbe à l’intérieur du magasin.

Un cortège de 100 à 150 personnes se dirigea vers le Radar, entouré par un

service d’ordre organisé par des jeunes du cru qui se méfiaient en particulier de

la venue de casseurs spécialisés. La tension était grande. Les flics attendaient derrière

le supermarché, pas trop visibles mais nombreux. Après le dépôt de la gerbe,

alors que la magasin fonctionnait toujours, l’un des jeunes s’empara pendant

quelques instants d’un micro d’animation publicitaire pour adresser aux vigiles

et aux beaufs présents quelques propos vengeurs. Puis, serrés de près par les flics

en civil ricanants, le petit groupe quitta le parking du supermarché, en insultant

la direction de Radar et les flics complices dans ce meurtre.

Bien qu’écrasés, les jeunes de Sevran avaient voulu marquer le coup par euxmêmes.

Faire savoir à tous les porcs que ce qui venait de se passer se trouvait

irrémédiablement inscrit dans leur mémoire. Des projets vengeurs traversaient

les esprits, mais rien ne put être décidé.

Il ne se passa donc RIEN jusqu’en décembre 83. Là, le vigile jusqu’alors en détention

dans l’attente d’un procès pour meurtre fut remis en liberté, le juge

ayant estimé qu’il offrait suffisamment de garanties. Cette décision du juge

fut ressentie comme une cinglante provocation par beaucoup de jeunes de

Sevran et de Livry. Ils décidèrent de se rendre à nouveau au Radar. Mais cette fois

l’affaire avait connu un retentissement suffisamment important dans la presse

pour attirer sur place quelques mouches à merde humanistes (ligue des droits de

l’homme), des gauchistes, et quelques représentants pacificateurs de la communauté

arabe (collectif parisien pour l’organisation de la marche)...

Il y avait aussi de nombreux jeunes, arabes ou non, énervés, et animés par l’idée

d’une vengeance à exercer sur place. Dans la confusion, le magasin fut investi,

les caisses bloquées (au grand désarroi de certaines caissières qui refusèrent de

quitter leur poste de travail tant elles s’identifiaient à la direction et aux vigiles

incriminés). Il fut alors rappelé aux clients, nombreux un samedi après-midi,

tous les détails de l’assassinat commis là quelques mois plus tôt. Cette prise de

parole mit clairement en évidence comment la direction entend défendre sa marchandise

contre ceux qui voudraient se l’approprier gratuitement. À ce moment,

un commerçant imprudent de la galerie marchande, l’ouvrit, en tenant des propos

racistes contre ceux qui manifestaient. Quelques jeunes se précipitèrent afin

de corriger ce cafard. Ils se virent immédiatement immobilisés par un SO spontané

de gauchistes qui, craignant que cela ne dégénère, s’offrit en protecteur du

boutiquier et de sa boutique.


OS CANGACEIROS N° 1

Pendant ce temps, quelques jeunes profitaient de la confusion pour sortir plusieurs

caddies bien pleins, ou se remplir les poches. Malgré l’envie partagée par

beaucoup de piller les rayons, cela se fit discrètement et finalement assez peu, tellement

criaient fort les gauchistes et respectables humanistes qui voulaient empêcher

tout acte de reprise. Ce ne sont pas des voleurs eux ! Ils étaient simplement

venus pour protester pacifiquement!

La direction jugeant que cela avait assez duré, fit alors appeler les flics qui vinrent

en nombre. Les non-violents, antiracistes... ne trouvèrent rien de mieux que

de s’asseoir par terre aux pieds des flics. On entendit même l’un d’eux arguer de

son bon droit en disant : « Respectez-nous, mon père a été harki, et c’est comme ça

que vous nous respectez ? ! »

Les autres, ceux qui jugèrent qu’ils n’avaient plus rien à faire, surtout pas discuter

avec les flics, sortirent, se bouffant d’avoir insuffisamment exercé leur vengeance.

Le soir même, un autre magasin Radar de Livry brûla.

ÀLivry, cet assassinat est arrivé au moins après une dizaine d’autres durant

les mois antérieurs et il a laissé sur le moment les gens écrasés, impuissants

avec pour seule perspective de se tenir sur la défensive.

Depuis la fin 82 presque tous les jeunes qui ont été abattus comme l’a été Moussa

sont des jeunes immigrés arabes. De quoi donner le sentiment d’être spécialement

visés. Ce sentiment attise certes la rage et la colère contre cette société,

mais incite aussi à la prudence, à la défensive voire au repli exclusif sur la communauté

arabe. Après un assassinat, les jeunes de la cité laissent la famille de la

victime s’avancer au premier rang avec des propos d’apaisement et de légalité

que chacun se garde bien de démentir ouvertement.

Presque personne parmi ces jeunes ne partage réellement la confiance dans la

justice affichée par la famille. Ça, c’est pour la presse, la société, qu’elle voit bien

qu’elle n’a pas affaire à des fauves et en conséquence qu’elle cesse de réagir

comme si elle traitait des fauves. Beaucoup de jeunes immigrés ressentent comme

une nécessité de faire relâcher la pression que la société exerce contre eux. C’est

ce qui est apparu tout au long de l’année 83 et qui a préparé le terrain à la marche

antiraciste de l’hiver 83. Cette marche, même si elle n’a pas vraiment soulevé

l’enthousiasme des jeunes immigrés n’a en tout cas pas été rejetée par eux. Elle

n’est pas simplement apparue comme l’entreprise de la minorité d’idéalistes qui

l’ont effectivement faite. Les revendications politiques d’égalité des droits, il n’y

a pas beaucoup de jeunes arabes pour y croire ou même pour s’y intéresser vraiment.

Mais ce qui compte pour eux, c’est qu’à la faveur de ce légalisme affiché

par certains, la société oublie un peu les jeunes arabes.


SCANDALE

À LA COURNEUVE

Au début de juillet 83, un gamin de 10 ans est assassiné à La Courneuve

par un habitant, alors qu’il s’amusait avec des pétards. Cela s’est passé à

la cité des 4 000. Contrairement à ce qui s’était passé à Chatenay-Malabry

ou à Nanterre, la réaction des habitants et surtout des jeunes fut très vive.

Le lendemain soir, alors qu’une manifestation est appelée à se tenir en bas de la

cage d’escalier d’où est parti le coup de feu – les gens réclamant qu’on châtie le

coupable – des jeunes vont directement au commissariat distant de quelques centaines

de mètres et insultent les flics présents. Quelques coups, des pierres contre

une voiture de RG puis repli des assaillants parmi lesquels certains n’étaient

venus là que dans l’espoir de calmer les esprits. D’autres affrontements avaient

déjà eu lieu aussitôt après l’arrestation du tireur débile, blessant quelques flics.

Après la manifestation en bas de l’escalier du tueur, les gens se rassemblent sur

le parvis du centre commercial de la cité, discutant par petits groupes. Une

équipe de télé vînt à nouveau sur les lieux – le soir même de l’assassinat, la télé

était déjà venue interviewer des habitants et ce qui était paru ensuite aux « informations

» présentait la colère des habitants comme un réflexe antiraciste,

37


Les « grands frères » qui ont protégé les journalistes

à la Courneuve l’ont fait parce que la

télévision et les journaux disaient exactement

la même chose qu’eux à propos de cette affaire,

la réduisant à une question de racisme.

Ce sont les mêmes qui, lors de la manif organisée

conjointement par les grévistes de

Talbot et le « Collectif Jeunes » (!) ont empêché

un des Ouvriers Spécialisés [autrement

dit ouvriers sans qualification assignés à une

tâche] de prendre la parole pour parler de la

grève : eux ne voulaient parler de rien d’autre

que de racisme et d’antiracisme, surtout pas

de lutte sociale dans une usine.

Une quinzaine de jeunes immigrés de la « cité

des 4 000 » logements de la Courneuve

(Seine-Saint-Denis) ont brisé, vendredi dans

la nuit, les vitrines de plusieurs magasins du

mail de la cité. Ils entendaient protester

contre l’expulsion, mercredi dernier, par les

forces de police, à la demande de l’office

HLM de la ville, d’une famille algérienne.

Après s’être regroupés vers 22h15 au centre

de la cité pour tenter d’entraîner, sans succès,

les habitants à manifester, les jeunes gens ont

provoqué les premiers incidents, brisant plusieurs

devantures de magasins. Les policiers,

rapidement sur les lieux, ont poursuivi pendant

près d’une heure les jeunes gens qui

s’enfuyaient dans les dédales de la cité.

Libération, octobre 1984

En se vengeant sur le décor, les jeunes de la

Courneuve ont exprimé pratiquement leur

soutien à la famille algérienne expulsée. Le

prétexte invoqué pour l’expulsion était une

vieille querelle de voisinage remontant à dix

ans. En réalité, c’est surtout l’agitation des enfants

de la famille (dont certains avaient eu affaire

aux flics) qui lui était reprochée.

Puisqu’ils sont jugés indésirables, les jeunes

de la Courneuve ont montré qu’ils pouvaient

l’être encore plus.

OS CANGACEIROS N° 1

comme réaction du racisme ; cette présentation

indigna nombre d’habitants

qui n’avaient pas vu dans cet assassinat

un crime raciste mais la réaction d’un

imbécile meurtrier qui avait tué un

gamin simplement parce qu’il jouait

un peu bruyamment sous ses fenêtres:

pas de racisme là-dedans, il y a dans ce

pays des centaines de milliers d’imbéciles

de cette espèce, qui ne supportent

pas le bruit que fait toujours la jeunesse,

et qui ne supportent pas la jeunesse

elle-même, qu’ils n’ont jamais

connu. Bref, certains habitants ne voulaient

plus que la télé vienne filmer ce

soir-là. Néanmoins l’équipe de télé put

filmer et interviewer après une bousculade,

protégée par certains jeunes

immigrés de la cité qui seront les

mêmes à effectuer le service d’ordre

lors de la manif du lendemain.

Pendant que la télé opérait sur le parvis,

de plus jeunes s’en prirent à des

magasins et en priorité à ceux dont les

propriétaires avaient refusé de donner

de l’argent lors de la collecte effectuée

pour les obsèques du gamin. Ils y mirent

le feu discrètement (dans les jours

suivants certains magasins qui devaient

fermer pour l’été ou même définitivement

furent dévalisés de leur stock).

Le bruit se répandit vite de ces incendies

parmi la masse des gens qui traînait

sur le parvis. Tous les très jeunes

étaient surexcités et se mirent à cavaler

tous ensemble dans les allées du centre

commercial en tambourinant sur les rideaux

de fer des commerçants fermés.

Quelques personnes commencèrent

alors à soulever des rideaux de fer dans

l’enthousiasme (la télé était repartie

avant ces évènements). Les jeunes qui

eux avaient défendu les journalistes une

demi-heure plus tôt accoururent aussitôt

pour défendre les magasins du pillage,

affirmant qu’ils ne toléreraient pas


Scandale à la Courneuve 39

de tels débordements de la part de ceux qui étaient souvent leurs petits frères ou

qui n’étaient pas de la cité.

Après quelques bousculades la situation fût calmée ; c’est-à-dire que tous ces

jeunes continuèrent à tourner dans la cité cherchant de quelle façon ils pourraient

dépenser leur colère et leur excitation (c’est la venue en masse de la police

qui acheva de les disperser, achevant le travail de ceux qui avaient protégé journalistes

et magasins). Plus tard dans la soirée, alors que beaucoup d’habitants

étaient rentrés chez eux, arriva une équipe d’une dizaine de jeunes venant de

Vitry en renfort et qui trouva les lieux déjà occupés par les flics qui y patrouillaient

4 par 4, chaque patrouille distante de vingt mètres des autres. Ces jeunes

étaient montés là-bas pour se joindre à la vengeance éventuelle des jeunes de la

cité, eux-mêmes ayant déjà eu en 80 le précédent d’un des leurs assassiné par un

gardien d’immeuble pour cause de bruit.

Le lendemain, les mêmes qui avaient fait les flics la veille étaient décidés à contrôler

une manif vers la mairie. Ils avertirent d’emblée que le service d’ordre casserait

la gueule à celui ou celle qui sortirait de sa réserve et ne se conformerait pas

au mot d’ordre de défiler dans le-calme-et-la-dignité. En formulant cet avertissement,

ils demandèrent à ceux qui n’avaient pas l’intention de s’y tenir de ne pas

se joindre au cortège : c’est ce que firent près de la moitié des personnes présentes

qui devaient néanmoins rejoindre la manif une demi-heure plus tard, la colère de

chacun restant isolée.

Les rackets antiracistes officiels (comme le MRAP ou des saloperies de ce

genre) avaient été rejetés par les habitants des 4 000. Mais il est apparu un

fait nouveau : une frange de jeunes immigrés raisonnables se chargent euxmêmes

d’assurer l’ordre dans la cité, exactement comme la CGT fait régner l’ordre

dans les usines en grève. Parmi ceux-là, au moins quelques uns des anciens

animateurs du « Yuro Théâtro », un cinéma désaffecté des 4 000 qu’ils avaient

transformé en salle de concert pour gérer l’insatisfaction du samedi soir. Au bout

de quelque temps, la plupart des jeunes de la cité qu’ils avaient réussi à mobiliser

sur cette initiative les laissèrent tomber. En juillet 83, il s’agissait pour ces

animateurs de la misère de rejeter tous ceux qui n’étaient pas de la cité surtout

s’ils n’étaient pas immigrés. On en finit ici avec ces manipulateurs new-look en

rappelant qu’en 71 à la cité des 4 000, dans les mêmes conditions qu’en 83, le patron

du bar Le Narval avait assassiné un jeune qui chahutait : ce jeune était français

d’origine. Et le Narval a été détruit peu après par un attentat anonyme.

Merde à tous ceux qui ont pour but de renforcer l’isolement des pauvres. Merde

à ceux qui gèrent l’isolement des immigrés.

L’été meurtrier de 83 a été la réponse des défenseurs de l’ordre à l’été chaud de

81. On peut parler à ce propos d’un véritable terrorisme populaire et diffus, venant

aussi bien des petits commerçants que des simples képis en passant par le

travailleur français intégré.

Ce que personne n’a encore été capable de dire, c’est que l’État social-démocrate

s’appuie directement sur cette vague terroriste qui a pour cible tout ce qui est

jeune et tout ce qui bouge, et en premier lieu les jeunes arabes.


OS CANGACEIROS N° 1

Le but de ce terrorisme diffus et individuel est que ses victimes soient plongées

dans le désarroi et aillent alors se mettre sous la protection de ce même État qui

encourage les assassins. Ce but a été en grande partie atteint. En semant la panique

chez les immigrés, en les contraignant à davantage d’isolement et en les amenant

enfin à en appeler à la justice – laquelle continue de délivrer régulièrement des

permis d’assassiner.

En Italie, c’étaient les services secrets qui s’occupaient de faire du terrorisme

pour désarçonner la révolte des pauvres ; en France, où il y a une importante

classe moyenne, c’est une partie de la population qui s’en charge d’elle-même:

libre cours alors à l’initiative personnelle.

L’État apparaît alors comme le médiateur central entre les jeunes immigrés et les

racistes, celui qui seul pourrait faire cesser cette guerre civile. Et les rackets beurs

apparaissent, plus modestement, comme les intermédiaires spécialisés entre les

immigrés et le médiateur central. L’essentiel pour tous, c’est que le rôle de l’État

en sorte renforcé. Prendre des coups ne rend pas nécessairement les gens méchants

comme des fauves : ça peut aussi les rendre doux comme des agneaux (nonviolents).

Cela, n’importe quel responsable de l’ordre à n’importe quel niveau de

l’État le sait. Quoique ses penchants humanistes lui en donnent mauvaise

conscience, l’État social-démocrate a très vite compris le parti qu’il pouvait tirer

de ce terrorisme spontané de certains citoyens français (et que les partis politiques

se sont empressés d’exciter chacun à sa manière) : prendre des coups peut

contraindre ces immigrés révoltés à chercher la négociation, à demander la trêve

– et c’est ça le but.

Pourtant, depuis le procès en octobre 81 à Créteil du gardien de la cité Couzy,

de Vitry, tout est clair quant à ce que les pauvres attendent de la justice – pour

ceux qui auraient eu encore des doutes ! Et les jeunes de Vitry l’ont fait savoir publiquement.

Nul n’est censé ignorer cette affaire, et surtout pas les spécialistes

beurs qui depuis ont rejoué dix, vingt fois la même comédie en toute connaissance

de cause. Ces crapules savent bien ce qu’elles font.

Ajoutons que ce réformisme beur s’est développé sur la base d’un dispositif déjà

existant et qui va des maisons de quartier et centres socio-culturels aux différents

animateurs et éducateurs, payés par l’État. Ces assistants sociaux qui sont presque

tous d’anciens gauchistes recyclés, et qui travaillent quotidiennement à neutraliser

les jeunes – la justice leur ayant souvent préparé le terrain en brisant leur

énergie par de longues peines de prison, à la sortie desquelles les éducateurs n’ont

plus qu’à cueillir des gens affaiblis et démoralisés, et à leur proposer enfin quelque

chose de « positif ». Cette racaille-là est plus efficace pour défendre l’ordre qu’un

bataillon de CRS.


GRÈVE DES LOYERS

AU FOYER DE LA COMMANDERIE

41


OS CANGACEIROS N° 1

Depuis mars 83 les résidents d’un foyer d’immigrés de Paris, le foyer de la

Commanderie situé Porte de la Villette, sont en grève. Ils ne paient plus

le loyer. Ils exigent que des travaux de réfection du foyer soient entamés

et que démissionne l’actuel directeur du foyer, un raciste qui méprise ouvertement

les résidents.

Depuis qu’ils se sont mis en grève, la direction et le Bureau d’Aide Sociale (BAS)

qui gère ce foyer ainsi qu’une dizaine d’autres sur Paris ont fait couper l’eau

chaude et le chauffage. Les grévistes ont dû passer l’hiver 83 dans ces conditions

et s’apprêtent à passer ainsi l’hiver 84 : ils poursuivent la grève, aucune satisfaction

ne leur ayant été accordée. Le BAS a jusqu’à présent refusé de discuter de

leurs revendications, alléguant la présence de résidents clandestins (non inscrits

officiellement sur les listes). Les délégués des résidents, à chaque fois qu’ils cherchèrent

à rencontrer le directeur du foyer pour se faire entendre furent éconduits

et insultés par un directeur se vantant de n’avoir pas à discuter avec « des

pouilleux ».

Il faut savoir que dans tous les foyers d’immigrés résident un certain nombre

d’occupants qui ne sont pas en règle avec l’administration du foyer. D’une part

parce que les résidents hébergent temporairement des copains dans la merde.

D’autre part parce que des résidents quittant le foyer laissent officieusement leurs

chambres à des frères, cousins ou des copains et cela en accord tacite avec l’administration

parfaitement au courant de ce fait, qui le tolère sachant bien que

c’est une bonne manière d’avoir un moyen de pression suspendu en permanence

sur ces résidents. Si ces gens maintenus ainsi en situation irrégulière vis-à-vis de

l’administration du foyer s’avisent de faire du désordre ou simplement de dire ouvertement

qu’ils ne sont pas satisfaits des conditions de vie qui leur sont faites,

on peut toujours les mettre dehors puisqu’ils sont des clandestins.

La coupure d’eau chaude et du chauffage n’ayant pas réduit les grévistes, le BAS,

assigna individuellement les résidents en référé les 10 et 17 février 84 avec menaces

de saisie sur salaire au cas où les loyers ne seraient toujours pas versés. Une

grève des loyers n’ayant aucune sorte de reconnaissance légale, les grévistes tombent

sous le coup de la loi, c’est-à-dire que tous les moyens dont dispose la justice

sont mis à la disposition de la direction du foyer pour récupérer le fric que

les résidents refusent de lui verser.

En prévision de ces procès, les résidents avaient organisé une « journée portes

ouvertes » le 21 janvier où ils informaient de la situation dans leur foyer, dans les

foyers d’immigrés en général, exposant les menaces qui pesaient sur eux. À cette

réunion se sont présentés nombre de rackets politiques et sociaux (CGT, PCI,

permanence antiraciste, etc.). Si tous ces groupes prétendaient défendre les intérêts

des immigrés du foyer, en fait le rôle qu’ils tinrent pendant la réunion et ensuite

fut de représenter les résidents auprès des diverses institutions auxquelles

ils avaient affaire. Leur principal souci fut d’organiser des rencontres avec les autorités,

des manifestations dignes devant le siège des institutions. Et cela après que

les résidents aient exposé avec quel mépris les traitaient précisément ces institutions.

Un tel souci du dialogue avec les autorités est pour le moins suspect – il y

avait même là une connasse gauchiste qui à plusieurs reprises s’est opposée au


Grève des loyers au foyer de la Commanderie

projet d’aller s’en prendre au BAS et il apparût que cette

connasse travaillait elle-même au BAS!

C’est d’abord la difficulté qu’éprouvent les immigrés à parler

la langue du pays (ceux de la Commanderie sont surtout

africains) et à se défendre face aux lois dont se servent

ces rackets pour imposer leur présence comme intermédiaires

entre l’État et les grévistes. Pour preuve la manière

dont se sont déroulés les procès des 10 et 17 février. Les résidents

devaient passer un par un devant le juge pour signer

un procès-verbal qui jugeait de l’illégalité de leur

situation. Un membre d’un de ces groupes politiques venus

pour les assister servait à la fois d’interprète et de négociateur.

Il négocia en effet la remise au BAS de la moitié de la

provision constituée par les loyers bloqués 1 en échange...

d’une promesse que le BAS entamerait les travaux. Cela se

fit avec l’accord des délégués des résidents. Mais ceux-ci

n’acceptèrent que parce qu’ils n’avaient pu organiser une

autre riposte face à cette échéance en justice à laquelle ils

étaient directement confrontés. Par contre le politicien qui

négocia cette défaite le fit comme spécialiste en la matière.

Après ces procès le BAS avait donc récupéré la moitié du

fric des loyers jusqu’alors impayés, et évidemment n’entama

aucune sorte de travaux. Il continua à réclamer le

nettoyage du foyer de ses « clandestins ». Et début mai 84

il envoya un huissier, d’importantes forces de police qui investirent

le foyer pour constater la présence de ces irréguliers.

À l’aube les flics cassèrent les portes, saccagèrent les

chambres et saisirent d’importantes sommes d’argent à des

résidents prétextant que ceux-ci ne pouvaient suffisamment

en justifier la possession. Comme ils le firent à la

même époque dans plusieurs foyers de la région parisienne,

répétant partout cette brutalité et la menace de

l’expulsion à des gens qu’on a déjà refoulé dans ces taudis.

C’est contre ce fait d’être traités comme des chiens que les

résidents affirment se battre. Pas de beaux discours sur

l’égalité des races dans la société civile, simplement l’exigence

affirmée de prendre la parole et de se battre. Ils exigent

« leurs droits » comme l’avaient fait les OS de Talbot

et ce ne sont pas des droits civils abstraits. Ils se heurtent

à la question du logement qui est évidemment subordonnée

de façon directe au salariat. Ceci est particulièrement

visible pour les foyers d’immigrés qui sont véritablement

des parties d’un camp de travail ; la direction s’y comporte

avec le même mépris que si elle dirigeait un camp de prisonniers

condamnés au travail forcé.

1. Depuis le début de la

grève les résidents du

foyer avaient bloqué sur

un compte chaque mois

l’équivalent du montant

du loyer minimal à verser

(loyer pouvant varier de

200 à plus de 600 francs

selon le salaire touché, et

cela pour un lit dans une

pièce minuscule ou un lit

dans une pièce de 15 à

20 m² pour quatre personnes).

Mais peu à peu,

de nombreux grévistes

avaient cessé de verser

de l’argent sur ce

compte. En quoi ils auront

été inspirés...

43


OS CANGACEIROS N° 1

Condamnés au labeur et à végéter dans des réserves en banlieue, ces immigréslà

n’ont strictement plus d’endroits où loger ailleurs que dans les taudis où ils

sont assignés à résidence. À présent aucune commune de la région parisienne

n’accepte sur son territoire la construction d’un nouveau foyer. C’est donc un

fonctionnement général que les grévistes de la Commanderie mettent en cause.

Les organismes qui gèrent les logements destinés aux pauvres retardent systématiquement

les rénovations nécessaires à ce que les logements ne deviennent pas

de véritables taudis. L’exigence d’une amélioration immédiate de leur sort est

ressentie par les grévistes de la Commanderie comme vitale. C’est-à-dire que les

gens en veulent. Depuis le début de la grève ils ne se sont pas payés de mots ; malgré

la coupure du chauffage et les tracasseries judiciaires ils tiennent bon.

La difficulté qu’ils rencontrent tient à leur isolement, bien que la situation dans

tous les foyers d’immigrés soit identique. C’est d’ailleurs cet isolement que les

rackets politiques venus pour les assister renforcent. Lors des réunions du comité

des résidents avec « le comité de soutien » constitué presque toujours exclusivement

de ces rackets, la question de la rencontre stratégique avec les immigrés

des autres foyers s’est trouvée subordonnée à des impératifs judiciaires et politiques

par ces crapules.

Pourtant, c’est une force que possèdent ces immigrés qui vivent dans différents

foyers de Paris et de sa banlieue : ils se connaissent parce qu’ils font partie de la

même société de pauvres assignés à résidence dans ces taudis à leur arrivée en

France. Affrontant immédiatement les mêmes conditions sur le marché du travail

et parqués ensemble dans les foyers, ils ont l’occasion de circuler entre ces

foyers que ce soit pour voir un frère, un cousin ou faire une fête. Cette communauté

immédiate a le sentiment de subir le même tort particulier.

Ce que les grévistes de la Commanderie ont d’ores et déjà appris depuis le début

de la grève c’est que les institutions auxquelles ils ont affaire n’entendent que la

force. Et s’ils ont dû céder du terrain lors des procès c’est qu’ils n’étaient pas

assez forts. Depuis ils ont commencé à s’organiser avec d’autres foyers, d’abord

avec ceux qui dépendent aussi du BAS. Les résidents de ces foyers ont massivement

refusé d’acquitter les augmentations pour 84 tant que les revendications

de la Commanderie ne seraient pas satisfaites. Et il est question d’une grève

générale des loyers dans l’ensemble des foyers gérés par le BAS.

Septembre 1984, quelques personnes présentes lors de ces évènements


RAPPORT SUR MARSEILLE

« L’air y est en gros un peu scélérat », M me de Sévigné

Marseille n’est pas une ville très civilisée. C’est une ville exclusivement

vouée au trafic marchand, et il n’est rien qui n’y soit déterminé par les

impératifs du trafic. La cité entière est consacrée à cette activité, et à

rien d’autre. C’est la circulation des marchandises qui a édifié cette ville, à sa

convenance et à son image. Nulle trace de passé historique, la marchandise ne

laisse rien derrière elle, se contentant de passer.

45


OS CANGACEIROS N° 1

L’aristocratie marchande à Marseille n’a pas élevé de palais, ni brillé par les

arts ; mais elle a pu manier éventuellement le poison et le poignard aussi

bien que dans une cour florentine. Elle s’est maintenue par l’usure, achetant

les terres de la noblesse provençale, compromettant le clergé dans des

affaires de mœurs. Cette oligarchie marchande, cosmopolite (catholique, protestante,

juive, arménienne, grecque, corse) jalouse de son indépendance, s’est toujours

opposée au dirigisme étatique, qu’il fût monarchique ou républicain. Le

négociant marseillais entend bien conserver sa liberté de commercer, la libre activité

de l’argent. Sa Chambre de Commerce, fondée en 1559 sous Henri IV traite

d’« État à État » avec les pays du bassin méditerranéen et les pays d’Amérique du

Sud. Elle est LIBRE ÉCHANGISTE et s’élève contre toute forme de protectionnisme,

contre une intervention quelconque de l’État dans ses affaires. Elle attend du

pouvoir politique qu’elle abandonne volontiers, tâche subalterne, aux mains de

la petite bourgeoisie, qu’il se fasse le fidèle défenseur de ses prérogatives et assure

la police de la ville, le maintien de l’ordre des choses.

La bourgeoisie ne s’affiche pas dans le centre de Marseille ; et contrairement à la

plupart des villes françaises, le centre-ville n’est pas fait à son image. Elle préfère

se loger en retrait du champ des opérations, dans ses quartiers réservés et loin du

Port, des usines et des HLM. Quant à la vieille bourgeoisie liée à la propriété

foncière et aux offices administratifs, elle réside à Aix comme avant 89 et elle entend

en interdire l’accès aux pauvres : tous les arabes sont systématiquement refoulés

des cafés du centre d’Aix. S’y trouvent aussi les facultés de lettres et de

droit. L’air de Marseille n’est donc pas trop vicié par la présence d’étudiants : on

ne voit pas dans le centre-ville cette affligeante faune d’alternatifs et d’activistes

qui infeste le centre d’une ville comme Toulouse.

Cette discrétion de la classe bourgeoise ne doit pas tromper : ici, la passion de l’argent

s’exerce sans aucune retenue. Une grosse part du trafic national fait obligatoirement

étape à Marseille. Si la circulation proprement dite des marchandises

constitue l’essentiel de l’activité urbaine (1/3 de la population survit du Port, de

façon directe ou indirecte), il faut y rattacher bien sûr tout le secteur de la transformation

industrielle des marchandises importées, du raffinage des produits

bruts ; ainsi que celui de la finition des marchandises et de leur distribution.

Le Capital s’efforçant de toujours réduire ses frais de production, en mécanisant

le travail, désormais effectué par une main-d’œuvre restreinte et mieux payée,

doit aussi réduire ses frais de circulation et disposer pour ce faire d’une maind’œuvre

mobile et mal payée (il existe ainsi une myriade de petites entreprises à

Marseille, qui s’appuient sur un personnel immigré ou saisonnier payé à des tarifs

« défiant toute concurrence »). En gros le Capital attribue toutes les tâches vitales

commandant aux autres secteurs à un personnel minimum fixe et bien payé

(par ex. les dockers) et recourt à l’intérim et autres procédés du même genre pour

toute la part variable du trafic marchand (ex. le Port Autonome emploie de nombreux

dockers intérimaires en plus des fixes : à l’endroit où se déroule l’embauche

matinale, quai de la Joliette, il y a toujours des cars de CRS pour assurer le calme).

En 1953, Gaston Defferre, élu grâce à une coalition SFIO-MRP [alliance de l’ex

PS et du centre] vient au secours du capitalisme régional en se présentant comme


Rapport sur Marseille 47

dernier rempart de la bourgeoisie contre le PC. C’est qu’il y avait eu des émeutes

sous le précédent maire, le gaulliste Carlini, au cours desquelles des boîtes de

nuit furent incendiées par des dockers encadrés par la CGT, quartier de l’Opéra.

Avec Gaston Defferre, c’est de nouveau le mariage serein du commerce et de la

politique comme avant la guerre. Aujourd’hui Defferre reste l’homme lige de la

bourgeoisie locale soucieuse de son indépendance et de sa sécurité. Le clientélisme

électoral est la règle dans cette ville.

Aménager le Port, les voies de communication, aider les entreprises en difficultés

par la création de multiples Sociétés d’Économie Mixte, mariage de raison entre

le secteur public et le secteur privé, favoriser la puissance financière de la ville en

faisant de Marseille le centre de l’activité régionale de l’argent, Defferre, soutenu

par la Chambre de Commerce, gère sa ville comme il gère Le Provençal, une affaire

de famille et une opération commerciale réussie. Marseille est le 2ème port

d’Europe, après Rotterdam mais avant Hambourg, Anvers, Londres et Gênes.

Un tel va-et-vient de marchandises, avec toute l’activité qu’il engendre, a de tout

temps attiré des pauvres sans réserves du Bassin méditerranéen ; plusieurs vagues

d’immigration se sont succédées, sur lesquelles s’est édifiée la prospérité marchande

de la ville : italiens, corses, siciliens, espagnols, africains, arabes (sans parler

de l’arrivée des pieds-noirs) qui tous ont débarqué là, affamés par la nécessité

et contraints aux travaux les plus durs, attirés comme des insectes par la lumière.

Les impératifs de la marchandise ont donc déporté là des masses d’individus, qui

s’y sont agglomérés dans l’isolement et dont chaque atome individuel est laissé

en proie à la nécessité. Les pauvres à Marseille, se sentent vraiment comme de simples

nécessiteux et ne ressentent que leur isolement.

La moindre manifestation d’indocilité de la part des travailleurs réveille la haine

et la peur chez la bourgeoisie, car ils constituent pour elle une menace confuse

et permanente. Elle entend alors se venger des pauvres de peur qu’un jour les pauvres

ne se vengent définitivement d’elle.

1871 marque la première alerte moderne pour la bourgeoisie:LA COMMUNE.

Adolphe Thiers ne va pas ménager sa ville natale : la Commune marseillaise sera

elle aussi réprimée dans le sang. Les insurgés massacrés, Marseille se trouve sous

occupation militaire pour six ans. La ville est alors administrée par le Président

de la Chambre de Commerce, Lucien Rabatau.

Dès la fin du siècle dernier, cette fureur contre les pauvres trouve son exutoire

dans un racisme anti-italien virulent ; c’est que les chômeurs et en particulier les

nombreux italiens qui campent aux portes de la ville, dans les terrains vagues de

St-Charles et de la Belle de Mai sont ressentis comme une nouvelle menace. En

1885, une chasse aux « Babbis » [« crapauds » en marseillais] agite la rive Nord du

Vieux Port. En 1886 des incidents se produisent aux alentours de la Canebière.

En 1888, c’est l’épisode sanglant des « Vêpres marseillaises » : des Italiens sont

massacrés en nombre.

En 1909 un contremaître des Huileries Maurel fait venir des Kabyles pour briser

une grève d’ouvriers italiens. La direction des Sucreries Saint-Louis suit cet

exemple.


En 1945, 1962 et 1969 (Fos-sur-Mer) la

bourgeoisie a besoin d’une main-d’œuvre

bon marché et docile. À cette fin

elle puise dans l’armée de réserve des

pauvres d’Afrique du Nord.

Si la marchandise ne connaît pas de

frontière et peut circuler librement, il

n’en est pas de même pour les pauvres

enfermés dans leurs zones de réserve,

objet du marchandage entre États (« je

pense que ces problèmes ne peuvent être

résolus que d’une seule façon, par un accord

entre les gouvernements qui fournissent

la main-d’œuvre et ceux qui

l’utilisent » (Defferre). Pourtant la

bourgeoisie locale qui a pu reconstituer

sur place ses propres réserves de pauvres

n’a pas besoin, désormais, d’un

recrutement massif mais d’un recrutement

limité de travailleurs qui seront à

sa merci, tels les travailleurs clandestins,

tirant ainsi profit de la concurrence

sauvage qu’elle a instituée sur le

marché du travail.

La ville dégage une ambiance générale

d’hostilité. Ensuite, on y

éprouve un immense sentiment

d’accablement. La jeunesse elle-même

y semble écrasée par la fatalité, en proie

à une fatigue infinie.

D’autant plus la circulation de la marchandise

se sacrifie impérativement les

individus singuliers, d’autant plus

ceux-ci sont opposés entre eux, isolés

dans la masse informe que l’on piétine

sans égard. Ici, cela est ressenti avec

OS CANGACEIROS N° 1

FOS-SUR-MER :

LE PLUS GRAND CHANTIER

D’EUROPE...

Fos-sur-mer est le résultat d’une stratégie industrielle

et commerciale conçue en 62. Le

principe en était celui des « Usines au bord de

l’eau », c’est-à-dire directement liées au point

d’arrivée des sources d’énergie et des matières

premières (terminaux pétroliers, méthaniers,

minéraliers). Les travaux débutèrent

vers 72/73 : « Ce sera la fierté de la France »

disaient alors les malades qui avaient conçu

ce plan. Les multinationales qui devaient s’implanter

là pensaient créer un marché de produits

semi-finis avec l’Afrique du Nord et le

Proche-Orient. Le site de Fos devait participer

d’une insertion plus grande du marché

national dans le marché international.

Ce projet vit une liaison très étroite entre les

multinationales et l’État. Celui-ci prenait en

charge tous les travaux relevant de l’infrastructure,

au profit des groupes industriels les

plus puissants. Les entreprises situées à Fos

sont commandées d’ailleurs, de Paris, Londres,

Rotterdam. Et la part des capitaux privés

dans le financement du chantier devait

rester autour de 15 %, le reste relevant des capitaux

d’État.

72 : « Fos le prix de l’improvisation ». Le 21 octobre

72, une manif a lieu à la suite d’accidents

du travail, et qui rassemble à la fois des

travailleurs du chantier et des habitants du

secteur. Il y avait eu 3 morts et 7 grands blessés

en un mois ! Fos détient alors le record

des accidents du travail, ainsi que le record

des grèves (une par semaine depuis le début

des travaux). Le 14 octobre un certain Laïd

Mahjoud tombait du haut d’une grue ; une

manif eut lieu aux cris de « Laïd a été assassiné

». Les horaires étaient tout simplement

démentiels : certaines personnes travaillant

jusqu’à 85 heures par semaine!

En juillet 73, des grèves éclatent sur les chantiers

de construction et de métallurgie. Du travail

avait été promis « pour 20 ans » aux gens

et voilà que les licenciements pleuvent dès la

fin des travaux. Sur le site, il faut aussi compter

5 000 intérimaires et de nombreux immigrés

clandestins. En juillet, les grévistes

manifestent à Marseille avec les ouvriers licenciés

de Coder *. Il y a 10 000 grévistes à

Fos. Il y a eu aussi 20 morts au travail depuis

le début du chantier, et une moyenne de 40

accidents par jour. Tout ceci sur une chair à


labeur recrutée à 60 % hors de la région. Ce

sont de véritables immigrés de l’intérieur. Les

conditions d’atomisation et de concurrence

sont impitoyables pour les travailleurs venus

s’agglomérer autour de Fos. Les bidonvilles

apparaissent, souvent le logis de ceux qui

sont venus là sans engagement précis. Les

conditions de logement sont en règle générale

complètement lamentables. « Le plus

grand bidonville du siècle » ; « Clochardisation

de la Provence » disent les commentateurs

locaux pour désigner le paysage en

train de s’installer tout autour de l’étang de

Berre. Le mirage industriel a attiré les pauvres,

qui ont pris le risque de venir là, et y risquent

encore leur peau sur le chantier.

Cette lamentable affaire, pur produit de l’Étatplan,

se clôt momentanément avec la décision

gouvernementale de fermer Ugine-

Aciers, la 2 ème boîte de Fos, ultra-moderne et

compétitive. La même stratégie d’insertion

du marché national dans le marché mondial

avait décidé d’implanter Ugine-Aciers et décide

10 ans après de la fermer. Ceux qui

s’étaient risqués à venir travailler là en sont

pour leurs frais – et pour les Lorrains ce n’est

pas la première fois. La colère est donc en

train de couver. La manif-vandale des ouvriers

d’Ugine dans le centre de Marseille le

30 mars 84 en témoigne (encore que la CGT

avait réussi à contrôler l’explosion en obtenant

des gars qu’ils ne cassent aucun bien

privé, comme les vitrines des commerçants).

Leur montée sur Paris pour la manif-enterrement

du 13 avril fut difficilement contrôlée,

toujours par les porcs cégétistes qui essayèrent

de nous empêcher de lier conversation

avec les ouvriers de Fos, visiblement décidés

à en découdre ce jour-là mais hélas isolés par

la police syndicale. Depuis, absentéisme et

vols se généralisent dans l’usine (14 % d’absentéisme,

le double de la Solmer **). Les

vols ont dépassé les 100 000 francs ces 6 derniers

mois...

Le début du fonctionnement du site industriel

de Fos avait été agité (comme le montraient

les grèves de 74 à la Solmer, avec séquestration).

La fin promet de l’être encore plus.

* Entreprise de construction et réparation des tramways

et wagons. La SNCF est son unique client.

** Pièce maitresse du site industrialo-portuaire de Fossur-Mer

avec Ugine-Agiers. Dès 1974, l'entreprise doit

mettre une partie de ses travailleurs en chômage technique.

En 1979, un conflit éclate entraînant 2 mois de

lock-out.

Rapport sur Marseille 49

une juste amertume : « Ici, c’est chacun

sa mère » comme disent les jeunes des

banlieues.

Évidemment, partout dans ce monde

les gens sont écrasés par le cours des

choses qui leur échappe fatalement;

mais à Marseille, cet état de fait est à

nu. Ici, l’individu singulier ne pèse pas

lourd : il est révélateur de voir le caractère

très rudimentaire des rôles que se

jouent les pauvres. Rien à voir avec

l’étalage diversifié du Forum des

Halles. Les rôles affichés se ramènent

ici au simple besoin de se défendre

contre l’autre en général. Il est si dur

de trouver de l’argent pour survivre

dans cette ville, et la guerre de tous

contre tous y fait rage avec une violence

inconnue ailleurs.

Marseille donne l’image d’une ville où

il suffirait d’être dépourvu de tout

scrupule pour tirer profit de la richesse

qui y circule. Las ! Ce ne sont pourtant

pas les scrupules qui étouffent les pauvres

! Mais la concurrence à laquelle les

contraint l’implacable nécessité de l’argent

et l’extrême difficulté de s’en sortir

dans une telle ville.

ÀMarseille, de près ou de loin,

tout le monde trafique – chômeurs-à-vie

comme travailleurs.

Submergé par le flot impétueux

des marchandises, chacun essaie désespérément

d’en tirer un maigre parti et

de gagner un petit peu d’argent âprement

disputé. Dans ce torrent qui traverse

la ville entière, les individus sont

noyés, engloutis dans la boue quotidienne.

Toute énergie individuelle se

perd à se débattre dans cette boue.

Marseille, une ville où beaucoup trop

de gens sont dans la boue. Dans ce

mouvement de circulation infini,

chacun est sacrifié sans vergogne.

Marseille est une métropole carnivore.


OS CANGACEIROS N° 1

Certes, il y a des gens qui réussissent à Marseille, en marge de la bourgeoisie officielle

à laquelle ils sont liés de près : ceux qui gèrent les circuits sauvages de la

marchandise qu’aucune loi écrite ne contrôle encore (drogue, prostitution, jeux,

protection des lieux de distraction et divers trafics solidement établis de l’intérieur

même de la circulation marchande).

Grand banditisme et petite délinquance, le caïd rassure le bourgeois, le kid l’inquiète.

Caïds et bourgeois sont du même monde : l’un sort du milieu des affaires,

l’autre y entre. Le Milieu marseillais est un peu le Grand Guignol de la bourgeoisie

locale, présenté à grand tapage sur les tréteaux de la presse : elle y découvre

son histoire dans le raccourci d’une vie où il est question de meurtre, de

turpitude et de cachotterie.

La loi du silence ne s’applique qu’à la réalité sociale et non, comme on pourrait

le croire naïvement aux affaires du Milieu qui sont au contraire l’objet d’une logorrhée

sans fin de la part des journaux. À l’image de la classe dominante, la

pègre marseillaise se compose de clans qui s’associent, se dissocient, rivalisent et

s’affrontent autour du Vieux Port. Les truands sont à leur manière les descendants

des marchands aventuriers dont la passion pour l’argent ne s’embarrassait

d’aucun scrupule ni d’aucune loi (ce qui explique la secrète admiration que leur

voue le petit bourgeois marseillais).

Non seulement la bourgeoisie tire vanité à l’exemple des Delon et autres Hallyday

de ses amitiés très particulières (« Un grand caïd du Milieu, au demeurant un

homme charmant, vient de tomber... d’un propos très ouvert il côtoyait les plus

grandes personnalités marseillaises dans ses établissements » éloge funèbre de Gilbert

Hoareau dans la presse locale) mais ne craint pas de se compromettre.

Elle ne reproche pas au grand banditisme son existence : « Il est admis qu’il y aura

toujours des gangsters et des activités criminelles cachées derrière des couvertures d’honorabilité

» (Le Méridional) mais de se montrer parfois trop voyant et ainsi de risquer

d’être « une incitation pour les délinquants de tout poil qui prolifèrent dans la

ville » (idem) d’être « une émulation pour les petits marginaux ». La bourgeoisie

est un club privé, accueillant certes, mais réservé. Elle ne se trompe jamais d’adversaire

: l’ennemi, c’est le pauvre qui n’est pas docile, le délinquant dont la vie

la défie et l’atteint dans ce qu’elle juge être son droit.

Pour ceux qui n’ont pied ni dans la bourgeoisie locale ni dans le Milieu, et qui

n’exercent pas un de ces emplois stables et bien payés nécessaires au fonctionnement

organique de la ville (et ce, à la condition de servir les mafias municipales

et syndicales), pour ceux-là l’air de Marseille sent très mauvais.

Marseille est la capitale française du travail au noir ; tous les employeurs y ont recours

d’une manière systématique, de sorte qu’il se trouve une importante frange

de pauvres contraints de travailler sans même bénéficier des maigres avantages du

système moderne de protection sociale (assurance maladie et chômage). Quant

aux emplois déclarés, ils sont sous-payés par rapport à la moyenne nationale

(seuls font exception les emplois administratifs et municipaux) : dans l’industrie

locale, toucher le SMIC équivaut pour un ouvrier à une faveur céleste.


Rapport sur Marseille 51

De la même manière que cadres et dirigeants d’entreprises n’hésitent pas à trafiquer

joyeusement sur les comptes et sur les marchandises, ils trafiquent sur la

force de travail : si le travailleur n’est pas content, il y en a suffisamment d’autres

disponibles pour le remplacer aussitôt, au même prix et aux mêmes conditions.

À Marseille un capitaliste n’a pas de problème de main-d’œuvre. Ajoutons à cela

qu’aucune tradition de lutte ouvrière ne s’est jamais enracinée dans cette ville:

sinon, un appareil stalinien puissant qui contrôle le racket des travailleurs auxquels

il garantit protection et assistance (par ex. le Port est entièrement aux mains

de la CGT, au détriment de ses concurrents syndicaux). À Marseille, le mouvement

ouvrier n’a été à de rares exceptions près, que corporatif et réformiste.

Ce sont les conditions de la libre-concurrence la plus complète qui fixent le prix

de la force de travail à Marseille et elles seules. Les rapports entre les travailleurs

et le capital évoluent au gré du libre-arbitre patronal et syndical, chacun tirant

profit à sa façon de l’exploitation salariale sans rencontrer d’autre obstacle que

l’appétit de l’autre. À Marseille, les syndicats – principalement la CGT et FO –

fonctionnent véritablement à l’américaine.

À Marseille nous sommes tous confrontés à l’argent comme passion et à l’argent

comme nécessité. Cette puissance qui décide de qui doit vivre et qui doit mourir

attire les pauvres de tous les coins de la terre. Ces crapules de cadres et chefs

d’entreprises modernistes incitent le simple travailleur à « prendre des risques » :

ici, il y en a qui sont effectivement contraints à prendre des risques pour pouvoir

simplement travailler : les travailleurs clandestins. « Marseille – un douanier a tué

le 19 novembre 1983 vers 13 h un jeune passager clandestin qui tentait de quitter un

paquebot amarré à La Joliette en se mêlant aux matelots. Au moment où les douaniers

lui demandaient ses papiers d’identité, l’homme prit la fuite, poursuivi par le

douanier qui perdant du terrain, fit feu sans sommation. À 30 m la balle a atteint

le jeune homme à la colonne vertébrale. La mort a été presque immédiate. Il n’a pas

été possible d’établir l’identité du passager. Le douanier a déclaré qu’il s’agissait d’un

accident et qu’il n’expliquait pas comment, ayant voulu tirer une balle en l’air, il

avait atteint le fuyard. Cette explication n’a pas convaincu le juge d’instruction qui

a inculpé le douanier (par ailleurs conseiller municipal PS de la commune d’Allauch)

d’homicide volontaire et l’a placé sous mandat de dépôt. » (Le Monde, 22/11/83)

La bourgeoisie peut ainsi exercer un chantage de tous les instants sur les pauvres

et les contraindre à être, sans recours possible, corvéables à merci. Ce qui s’est

passé en mai 74 est désormais impensable : grève aux entreprises pépiniéristes

Gregori et Bernard, des Milles, à l’issue de laquelle des travailleurs clandestins,

sur lesquels prospéraient ces entreprises, envahissent l’ANPE pour réclamer une

carte de travail, provoquant l’intervention des flics. À présent, au Centre [de rétention]

d’Arenc de triste renommée, la police entasse sans ménagement les clandestins

qui se sont fait remarquer.

La jeunesse prolétaire de Marseille n’a pas trop envie de travailler (surtout

aux tarifs en vigueur dans cette ville) ; mais il est également difficile de gagner

de l’argent de façon durable par la reprise individuelle. Les risques

sont gros et les liquidités bien gardées (salopes !). Tous ceux qui possèdent quelque

bien vivent dans l’anxiété (largement amplifiée par l’information spectaculaire).


Un soir de juillet 73, à la cité d’accueil de Saint-

Jean-du-Désert (!), un quartier perdu au Nord-

Est de la ville et loin de tout, « la misère

omniprésente dans ce ghetto explose dans le

sordide banal... » À la suite d’une altercation, un

certain Laïd Moussa aidé de son frère tue son

voisin Michel Balozian à coups de couteau et

blesse ses deux acolytes, Jean-Marie Baudoin

et Nourredine Zinet, dit « Rémy ». Il s’agirait officiellement

d’une dispute occasionnée par le

bruit que faisaient dans leur piaule Balozian et

ses copains, et qui aurait dégénéré. Les frères

Moussa, arrêtés peu après alors qu’ils tentaient

de quitter la France sont présentés alors par la

presse et les groupuscules de gauche comme

d’honnêtes travailleurs immigrés : « Ils étaient

semble-t-il, les seuls à payer leur loyer dans cet

ensemble occupé par une foule de personnes

ayant des activités mal définies. Leurs voisins

de pallier, chez qui on a retrouvé par la suite

le butin de vols s’étaient installés d’autorité et

pour s’y maintenir répandaient la terreur.

“Je ne me serais pas risqué à aller les déloger”

déclarait le responsable de la cité. Ces singuliers

voisins, Balozian, Zinet et Baudoin entretenaient

très tard dans la nuit un tapage gênant

pour tout le monde et notamment pour les

frères Moussa qui à l’issue de leur journée de

travail aspiraient à un repos légitime ».

Quand à la presse de droite, elle se déchaîne à

la fois dans une hystérie anti-arabe (« tueurs algériens,

une fois de plus ») et dans une campagne

contre le repaire de zonards qu’est

devenue cette résidence appartenant à la

MNEF et réservée en principe aux étudiants

mariés (« nombreuses bagarres », « Cour des

miracles », « comment expliquer les chalumeaux

oxhydriques, les pinces-monseigneur

et la stéréo volée retrouvés dans la chambre

occupée par Balozian et ses amis »). Le Méridional

déclare « Il faut connaître l’identité et la

situation de tous les résidents ; savoir ce qui

autorise des non-étudiants à être là ; arrêter les

drogues-parties » – « Avec, au-dessus de tout

ça, une volonté évidente de casser, de détruire

». La gauche et l’extrême-gauche qui soutiennent

un « honnête travailleur immigré

agressé par de petits gangsters » ne disent pas

autre chose. Le Front National lui se contente

de dire que « Une nouvelle fois la pègre venue

OS CANGACEIROS N° 1

LA TUERIE DE ST-JEAN DU DÉSERT:

RACKETS RACISTES ET RACKETS ANTIRACISTES

CONTRE LA DÉLINQUENCE SOCIALE

d’outre-méditerranée règle ses comptes ». En

attendant, c’est la pègre des partis politiques

qui règle le compte des prolétaires qui habitaient

à Saint-Jean-du-Désert.

Laïd Moussa jouait serré devant la Cour d’Assises.

Il prétendait à la légitime défense. Les

amis de Balozian ne démentirent rien de tout ce

qu’il avait déclaré pour sa défense. Devant les

flics et les magistrats : le silence. On ne collabore

pas avec ces ordures. Au procès, en mars

1975, ils persistèrent. « Les dépositions des témoins

n’apportaient rien à l’audience, aucun

indice supplémentaire à cette lamentable affaire

si ce n’est que Jean-Marie Baudoin par

son attitude provocante et injurieuse était inculpé

sur le champ d’outrages à magistrats ».

En effet, au moment où le président lui enjoignait

de lever la main droite et de dire « Je jure

de dire toute la vérité etc. » Jean-Marie Baudoin

répondit « Ce que c’est que la vérité, je m’en

fous, mais ce que je sais c’est que la justice

c’est de la merde ».

Finalement Laïd Moussa s’en sortait pas trop

mal avec 3 ans de prison dont 18 mois avec sursis

; son frère prenait 6 mois de sursis. Les avocats

de gauche ainsi que les divers boy-scouts

gauchistes qui défendaient l’honnête Laïd

Moussa se complurent à traîner dans la boue

Balozian et ses amis durant tout le procès.

Mais peu après sa libération, le 9 mars 75, Laïd

Moussa était abattu. De deux coups de feu.

Aussitôt la nouvelle connue, toute la racaille

gauchiste qui l’avait défendu aboya automatiquement

au crime raciste ; ces clébards pavloviens

firent des manifestations le lendemain

même à Paris et à Marseille. Mais en quelques

jours, le rideau de fumée idéologique se dissipa.

Laïd Moussa n’était pas, et de loin, l’ouvrier

modèle que ces roquets avaient défendu:

et ce qu’il était, ils n’auraient pas osé le défendre.

Tout ceci en vînt à se savoir très vite après

sa mort. En fait de prétendu crime raciste, l’individu

qui fût très rapidement considéré

comme le suspect n°1 dans ce meurtre, Ali Meliani,

connaissait bien Moussa – avec qui il aurait

même fait des casses jadis. Mais surtout,

Meliani, dit « Cox », était un ami de Balozian. Il

avait un pied-à-terre à St-Jean-du-Désert. Le

soir de la tuerie, c’était lui qui avait interrompu

le carnage en braquant les frères Moussa avec

un fusil. C’est dans une chambre qu’il lui arri-


vait d’utiliser que les flics trouvèrent d’ailleurs

5 fusils de chasse provenant d’un casse. Depuis

sa sortie de prison, Laïd Moussa avait

confié à ses proches qu’il craignait la vengeance

de Cox. Celui-ci devait être un bon

speed, puisqu’il réussit à échapper peu de

temps après aux enquêteurs de la Criminelle

venus l’arrêter à son domicile parisien, dans lequel

ils devaient trouver un lot de P.M., flingues

divers et bijoux volés. Malheureusement, Cox

fut assassiné par les flics dans une coursepoursuite

après un braquage de banque à

Paris, en avril 76. À cette occasion, les salopes

de L’Humanité trouvèrent moyen de baver encore

un peu, eux les spécialistes les plus compétents

en calomnies & délation : Cox était

présenté dans un article comme « une barbouze

bien connue ». Salopes de gauche!

Les gauchistes, pour maintenir à bout de bras

leur scénario (scénario que Laïd Moussa avait

su utiliser à son avantage devant la justice), ont

toujours maintenu que ce serait l’extrêmedroite

qui aurait tué Moussa. Ils s’appuient sur

des lettres de menaces racistes, mais qui ne

prouvent rien vu le nombre de racistes qu’il y a

à Marseille – et elles ont même pu être écrites

exprès pour faire diversion. Qu’aurait été faire

l’extrême-droite en envoyant un tueur venger

un délinquant, qui était lui-même si peu suspect

de sympathie pour les thèses racistes qu’il

avait plusieurs délinquants arabes pour amis?

Rapport sur Marseille

Pour toutes ces salopes, cette affaire n’avait été

que l’occasion de se donner bonne conscience

et cela en se faisant concurrence comme toujours.

Mais par-delà cette concurrence immédiate,

tous les rackets politiques ont su

accorder leurs violons contre l’ennemi commun,

le délinquant – c’est-à-dire le prolétaire

qui ne veut plus travailler et qui se sert luimême.

Les salopes de gauche défendent l’honnêteté

et le travail exactement comme les

salopes de droite, et leur antiracisme n’est

qu’un mensonge de plus qui se révèle dans

cette affaire particulièrement ignoble.

La vérité de cette affaire, jamais aucune de ces

salopes ne l’a sue. La vérité, c’est que les prolétaires

n’aiment pas que les charognards viennent

mettre leur nez dans leurs affaires. Et

surtout qu’ils se repaissent de la misère des relations

auxquels les individus sont réduits dans

ce monde. Cette misère qui a implosé entre

eux, le soir de la tuerie de St-Jean-du-Désert, et

dont les salopes de tous partis ne savent évidemment

rien. Mais non contents d’être ignorantes,

ces salopes ont tout fait pour rendre les

gens aussi bêtes qu’elles, en couvrant le cadavre

de Balozian de leur merde idéologique.

Laïd Moussa les laissait faire, mais lui risquait

gros et il savait la vérité.

Les 3 protagonistes principaux de cette affaire

sont morts. Il était important, 10 ans après, de

rétablir la vérité.

53


Jean-Pierre Coulot, Jean-Philippe Puel, Rémy

Zinet, mis en cause, communiquent:

Encore une fois, il n’est pas étonnant de voir

à quel point la réalité est loin de ce qu’on en

dit dans les prétoires et dans les journaux.

D’ailleurs, Jean-Marie Baudouin en a témoigné

au procès de Laïd Moussa en déclarant

« la vérité est toute relative... » (Il est toujours

en prison).

Michel Balozian est mort. Laïd Moussa est

mort. Des intérêts démagogiques, entre autres

ceux des charognards gauchistes, ont fait

de l’un un affreux et de l’autre une image

d’Épinal. Pourtant rarement victime et assassin

ont été aussi proches. Ils tentaient, tous

les deux, de sortir du vécu misérable qu’on

leur imposait, d’aller au-delà des blocages affectifs

dégénérant en agressivité. Et pourtant

la misère omniprésente dans ce ghetto de

Saint-Jean-du-Désert explosa dans le sordide

banal du meurtre de Michel Balozian.

Le refus commun du travail aliéné et le goût

de la fête avaient créé entre la « Bande à Balozian

» et nous une dynamique insupportable

pour les tristes idéologues gauchistes. Ceuxci

n’ont pas hésité, au procès de Laïd Moussa,

à s’allier aux avocats, juges, journalistes et autres

roquets baveux, pour régler le compte

des « voyous » et des « fêtards », et de faire

l’apologie du travail, du respect de la loi et de

l’ordre dans les HLM, bref d’une nouvelle morale

qui ressemble étrangement à l’ancienne.

Le procès fut ce qu’il devait être. Pour que

Laïd Moussa obtienne un verdict de clémence,

notre position fut claire : le silence.

Mais après la mort de Laïd Moussa, les calomnies

et les délations continuent. Nous Situationnistes

et amis de Michel Balozian, ne

tolérons pas d’être traités d’indicateurs et

provocateurs de police, tout en étant fiers

d’être traités par ces Messieurs de la presse

et consorts de « Fêtards » et de « Dévoyés ».

Non Messieurs nous ne serons pas les

boucs-émissaires de toutes les puissances

du vieux monde, des gauchistes aux esclaves

du capital.

26 mars 1975

Situationnistes et amis de Michel Balozian

Internationale Situationniste : nous précisons

que nous n’appartenons pas à l’Internationale

Situationniste

OS CANGACEIROS N° 1

Cette psychose ne date pas d’hier : les

classes moyennes, plus encore que la

bourgeoisie, ont toujours été terrorisées

par la sourde menace que constituent

ces masses de gens en réserve à

Marseille.

C’est le droit du propriétaire qui définit

la bourgeoisie. S’en prendre à son

monde, à la marchandise et à l’argent

c’est la toucher dans sa personne morale

: « n’attendez pas de subir une humiliation

et d’enregistrer des pertes

d’argent » proclame Marseille-Sécurité.

Si la bourgeoisie a supprimé idéalement

la peine de mort ce n’est pas

parce que l’individu est tout mais bien

au contraire parce qu’il n’est rien. Le

tout est la personne morale c’est-à-dire

le bien privé. Devant la menace mondiale

que constituent les pauvres, la

bourgeoisie s’arme et tue, il n’est pas

pour elle question d’hésiter entre le

rien de l’individu pauvre et le tout de

la propriété: «Un commerçant marseillais

abat un jeune cambrioleur. C’est

un cas d’auto-défense type. Pour la défense

de sa personne menacée (dans) ses

biens, M. Giraudo s’est interposé... Il est

à souhaiter que d’autres soucis d’ordre judiciaire

ne viennent pas s’ajouter au désarroi

de cet honnête commerçant fort

connu dans les quartiers Sud de Marseille.

» (Le Méridional, 12/11/83)

Marseille est la ville la plus fliquée

au m². L’axe central où tout le monde

converge, la Canebière, est infesté de

porcs : civils difficilement repérables,

maîtres-chiens, fourgons de CRS stationnés

presque toute l’année aux différents

carrefours. Présence ostensible

et arrogante de la police qui accroît

d’autant le sentiment d’insécurité chez

les pauvres dans une ville où rien n’est

sûr pour eux : contrôle fréquent,

garde-à-vue dans le seul but d’impressionner

et de rappeler par tous les


Rapport sur Marseille

moyens qu’ici la police entend ne s’embarrasser de rien pour faire régner l’ordre.

La bestialité et l’arbitraire sont la règle constante. Les commissariats marseillais

ont une épouvantable réputation à cause des tabassages systématiques. Voici

quelques années, des inspecteurs avaient été condamnés à une très légère peine

de sursis pour avoir sodomisé avec des matraques des suspects, finalement innocents,

dans les locaux de l’Évêché lors d’interrogatoires : leurs collègues manifestèrent

bruyamment en plein centre-ville contre ce verdict (qui devait être

annulé ultérieurement en appel). Les preuves étant cependant irréfutables, il est

à conclure que la police marseillaise n’a pas craint de revendiquer hautement

dans la rue le droit à la torture dans les commissariats locaux.

Les porcs bavent de peur, peur d’une populace ressentie comme hostile, peur de

cette jeunesse qui comprend de plus en plus clairement la nature de son sort : gibier

d’usine ou gibier à flics. Ici, la jeunesse se trouve massivement traitée sans

égard, ennemi potentiel auquel l’État doit imposer la réserve par la terreur.

On peut comprendre cette violence policière heureusement sans pareil en France,

en relation avec la libre-concurrence qui sévit dans la ville et y impose des conditions

d’autant plus dures aux pauvres. Quand on a vécu à Marseille on peut imaginer

sans mal ce qui se passe dans des villes comme Rio de Janeiro ou Lagos:

c’est-à-dire partout où il n’y a presque aucune médiation sociale et politique interposée

entre les pauvres et la richesse en vue, et où le besoin le plus immédiat

est la seule mesure des relations entre les individus.

Il y a dix ans déjà les pauvres à Marseille s’en prenaient à l’ennemi en général.

Pendant l’été 74 la violence prolétaire s’impose à la Belle de Mai, Cité

Bellevue ; après s’être attaqué aux marins-pompiers et au supermarché voisin,

les voyous s’en prennent aux bars du quartier. Le 25 août 74 Le Méridional

publie une déclaration contre les voyous de la Belle de Mai, teintée de racisme

(« au travail ou qu’on les ré-expédie chez eux »). Une enquête intitulée « Graine de

violence » relève alors l’escalade de la violence dans la plupart des quartiers périphériques

de Marseille : « ceux de la cité Bellevue veulent montrer qu’ils s’en prennent

à l’ordre établi... ils n’en sont pas encore à la révolution mais ils ne dédaignent

pas la provocation » déclare un flic le 19/9/74. En mars 75, dans la même cité un

car de CRS est lapidé par une cinquantaine de jeunes qui interviennent contre

l’arrestation d’un voleur de voiture.

Devant le développement de cette situation, l’ennemi sera amené à prendre deux

mesures : le Sodim de la rue Félix-Pyat (cité Bellevue) ferme ses portes en décembre

77 tandis qu’un commissariat ouvre les siennes en plein cœur de la cité

peu après (il recevra d’ailleurs deux cocktails molotov au printemps 81). Depuis

cette époque, les heurts avec les patrouilles de flics n’ont jamais cessé à Félix-

Pyat comme ailleurs.

Il y a dix ans déjà l’ennemi s’en prenait aux voyous en général ; petit à petit il a

compris qu’il était de son intérêt de réduire ce qu’il y a de général dans la révolte

chronique des chômeurs-à-vie à quelque chose de particulier : c’est ainsi qu’il s’en

prend maintenant aux arabes en particulier. À Marseille le racisme anti-arabe, qui

a remplacé le racisme anti-italien, est institutionnalisé par la droite et par la gauche

qui s’en repaissent avec délectation comme en témoigne l’affaire Laïd Moussa.

55


OS CANGACEIROS N° 1

Si l’ennemi potentiel du bourgeois reste le prolétaire, l’adversaire de celui-ci est

un monde, ce ne sont que les imbéciles qui se trompent d’adversaire. Février 81

– Zahir qui faisait un rodéo à la Busserine est descendu par un imbécile de la

cité ; les jeunes par contre ont tout de suite su à qui s’en prendre : les constatations

terminées, les policiers ont dû se retirer très vite de la cité...

« Des éléments incontrôlés ont néanmoins provoqué les forces de l’ordre. Des véhicules

de police ont été endommagés.»

Le Provençal, 21/02/81

Quand les pauvres se montrent par trop indociles, l’ennemi emploie la vieille

technique de l’intimidation : la bombe.

8 juin 81 – des flics entrent dans la cité de la Cayolle pour arrêter un voleur de

moto, les jeunes les reçoivent comme ils le méritent et ils doivent demander des

renforts pour se dégager, six d’entre eux sont blessés.

« Dans cette cité du 9 ème ce n’est pas la première fois que de tels incidents se produisent.

Comme trop souvent ce sont de jeunes voyous qui sont à l’origine de ces batailles

rangées. Hier encore des véhicules de police ont été endommagés, bombardés

de projectiles divers. »

Le Provençal, 11/06/81


LA CIRCULATION DES PAUVRES À MARSEILLE

ET L’ORGANISATION POLICIÈRE DU TERRITOIRE

« On se souvient qu’à la nuit de mercredi à jeudi l’autorail Aix-Marseille avait été bloqué à Septème

; une vingtaine de jeunes voyous, des maghrébins pour la plupart, avaient déposé des blocs

de pierre dont certains pesaient jusqu’à 80 kg et qui avaient obligé le chauffeur de la micheline

à immobiliser son convoi. Quelques secondes plus tard, les loubards se précipitaient à l’intérieur

des wagons dont certains étaient saccagés.

Cette scène de far-west inadmissible s’était déroulée sous les yeux de certains parents de ces

jeunes loubards qui avaient annoncé leur « coup » par avance. Ce soir, nous allons vous offrir du

spectacle avaient-ils dit aux locataires de la cité, nous allons faire peur aux voyageurs... »

Le Provençal, 24 avril 82

Il est très courant que les trains soient bloqués sur la voie du côté des quartiers Nord avant d’atteindre

la gare de Marseille. Ainsi ce jeudi 1 er novembre 84, le TGV en provenance de Paris et le

train en provenance de Metz furent immobilisés plus d’une heure aux Aygalades, des madriers

ayant été placés sur les voies.

À Marseille, nous devons déjà subir une administration policière de notre habitat – la plupart des

offices HLM sont tenus par les staliniens et ils ont la main lourde en matière d’expulsion comme

le prouve au printemps 80 l’incendie criminel de bureaux de la Logirel *, dans les quartiers Nord.

Mais surtout, dans cette ville maudite, notre simple circulation est en elle-même une source de tracas

pour l’État. On ne compte pas les barrages de police sur les axes routiers reliant le centre aux

quartiers Nord. À cela s’ajoute une politique particulièrement énergique des transports urbains,

visant à assurer sans faille le maintien de l’ordre dans le métro et les bus.

Dans la plupart des municipalités de gauche, les chômeurs ont au moins droit aux transports gratuits

: Marseille ne leur accorde même pas cette aumône. Ici le chômeur paie son titre de transport.

Et «on» lui fait comprendre fermement qu’il n’est pas libre de circuler à son gré. Les

contrôleurs sont à présent armés ! Dans les métros descendant des quartiers de la Rose, il leur arrive

souvent de faire stopper la rame entre deux stations s’ils ont remarqué à l’intérieur la présence

de ces nombreuses bandes qui ignorent l’existence du ticket et n’hésitent pas à casser la

tête des importuns de la Régie : à la station suivante, un fort contingent de flics alertés par radio

les attendent afin de régulariser leur situation...

Dans les bus, les patrouilles de porcs en képi sont fréquentes de jour comme de nuit. Dans cette

ville qui n’est qu’une gigantesque banlieue couvrant une superficie immense, et où il faut, si l’on

ne dispose pas d’une voiture, prendre le bus pour le moindre déplacement, et où le prix du ticket

est encore plus élevé qu’ailleurs, bonjour l’ambiance!

Et pourtant, malgré ou à cause de cela, l’ambiance est plutôt chaude dans les transports en commun

de Marseille. Il s’y est vite instauré une complicité secrète entre les gens pour frauder. Le

ticket de bus étant valable sur toute la longueur d’un trajet, ceux qui descendent donnent spontanément

le leur à ceux qui montent ou à ceux qui dans le bus le leur demandent – les gens qui refusent

se faisant, bien sûr, insulter. Cette pratique courante, et pas seulement chez les jeunes, était

régulièrement dénoncée dans les journaux locaux invitant les usagers à déchirer leur ticket à la

descente. Mais au-delà du simple fait de se déplacer, il existe une communication clandestine

dans les bus entre pauvres qui se reconnaissent sans se connaître. Certaines lignes, et surtout

les services de nuit, sont des lieux de rencontre où l’on peut faire nombre contre les contrôleurs.

Les cas de rébellion ne se comptent plus:

« Michel, 21 ans, sans profession, a été interpellé par les agents de la RTM alors qu’il venait de

se livrer à des voies de fait sur un chauffeur de bus. Au moment de sa prise en charge par la

police, l’intéressé s’est rebellé portant des coups à un gardien de la paix.

Les fonctionnaires de l’Unité de surveillance des Transports en commun ont interpellé un certain

Taoufik, 27 ans, qui proférait des insultes à leur encontre. Au cours de son interpellation,

l’intéressé a frappé plusieurs policiers. »

Le Méridional, 12/9/84

* Entreprise HLM créée en 1966 dans la région lyonnaise.

Rapport sur Marseille

57


OS CANGACEIROS N° 1

Les porcs reviennent en force avec les CRS, défoncent les portes, saccagent des

logements et blessent plusieurs personnes dont une mère de famille qui porte

plainte. En riposte, quelques jours après, une trentaine d’habitants barricadent

la route d’accès à la cité et interdisent, fusils en mains, aux voitures de police de

s’en approcher.

La contre-offensive policière prend la forme terroriste : une bombe explose devant

la porte de la personne qui avait déposé plainte détruisant deux immeubles (par

miracle, il n’y eut que des blessés). Une deuxième bombe est désamorcée in extremis

la même nuit à Bassens. L’enquête impute ces deux attentats au SAC [milice

gaulliste] dont faisaient partie beaucoup de policiers marseillais.

Dans la nuit du 12 au 13 octobre 83, un attentat endommage plusieurs appartements

à la Bricarde, il est signé « Les Templiers de la Dératisation »...

Face à la provocation des salopes, la riposte ne se fait pas attendre. En octobre,

quand un CRS a abattu un jeune dans les quartiers Nord (après avoir menacé:

« j’ai la gâchette facile ce soir »), la réaction des gens fut immédiate et les CRS ont

dû quitter les lieux tout de suite pour éviter un affrontement imminent. Ce ne fut

que partie remise : à la fin d’une manif bonne-conscience organisée par les rackets

politiques, les CRS furent attaqués et l’une des principales rues commerçantes

de la ville saccagée ; en prime, trois commerces furent ravagés à Plan-de-Cuques.

En juin 82, à la suite d’un vol à la roulotte commis dans un taxi rue Félix-Pyat,

plusieurs dizaines de chauffeurs entrent dans des immeubles de la cité Bellevue

où ils se livrent à des provocations, revolvers en main. Dans la soirée, ils improvisent

une manifestation à la porte d’Aix, et attaquent des cafés dans le vieux

quartier arabe. Des jeunes des quartiers Nord descendent à la Belle de Mai prêter

main forte aux gars de la cité Bellevue contre les chauffeurs de taxi. À Sainte-

Marthe, un taxi reçoit des parpaings dans le pare-brise du haut de la passerelle

Plombière ; dans les jours qui suivent, ceux qui se risquent à passer dans ce secteur

reçoivent des pierres. À Bellevue des jeunes attaquent un fourgon de police

qui stationnait à l’entrée de la cité, « les habitants n’ont pas supporté la présence policière

» comme dit la presse. Au marché des Arnavaux, des gosses venus de la Paternelle,

armés de bâtons mettent à sac le dépôt Cash Gabriel.

Les jeunes n’ont pas envie de connaître le sort de leur pères, ils n’ont aucune

envie d’être de la chair à usine et ils le disent. « Ils ont fait travailler mon père

comme un esclave. Maintenant, il traîne d’hôpital en hôpital. Moi, je ne ferai jamais

ça, je veux un métier propre. Sinon je crèverai sur le trottoir, avec un flingue

dans la main » (un jeune de la Paternelle).

Malgré les manipulations, les tentatives de division (racisme) et les tentatives de

récupération (antiracisme) la nouvelle génération a su trouver un adversaire et

créer de ce fait une situation de plus en plus préoccupante pour les partisans du

Vieux Monde. Se créent ainsi des « zones de non-droit » selon l’euphémisme policier,

en fait des zones de haute insécurité pour les flics.

« À chacune de leurs apparitions, les voitures de police étaient saluées par des gerbes

de pierres : nous étions interdits de séjour dans cette ZUP (La Busserine) » déclare un

commissaire de police.


Rapport sur Marseille 59

Il y a évidemment des périodes où les hostilités se relâchent, ce qui n’empêche

pas Le Méridional de se lamenter à longueur de pages : « La police n’a pratiquement

plus les moyens d’intervenir dans certaines cités de la ville où la population s’est littéralement

mobilisée contre elle. C’est systématique, à chaque intervention policière

pour n’importe quel motif, dès qu’un fourgon ou une voiture de police arrive, c’est

l’alerte ! Les policiers en tenue ou en civil sont entourés et on leur conseille de repartir

bien vite, s’ils n’obtempèrent pas, c’est l’émeute. Deux solutions, faire face ou fuir.

C’est maintenant la deuxième solution qui est conseillée. Des renforts sont demandés

par radio, ils arrivent, protègent les policiers contestés et repartent. Bien entendu

aux paroles et aux cris, aux injures des premiers incidents signalés ont succédé les

coups, les bagarres, les blessés, les voitures cabossées ». (La Paternelle : une cité de

« haute sécurité » – ces journalistes de merde ne croient pas si bien dire – où la

police n’a plus les moyens d’intervenir, Le Méridional du 5/10/83)


OS CANGACEIROS N° 1

À la cité du Clos, à La Rose, la police n’a effectivement plus les moyens d’intervenir

normalement depuis 81 : à deux reprises durant l’été 83, des patrouilles durent

réclamer de gros renforts pour pouvoir se sortir de la cité où elles s’étaient

aventurées à la poursuite de motos volées, provoquant évidemment une vigoureuse

contre-attaque des jeunes.

À l’occupation policière s’ajoute toute une politique d’encadrement, c’est le

« syndicalisme du cadre de vie » inspiré du syndicalisme tout court. Cette politique

consiste à créer des comités, des centres culturels, des associations qui, à

l’exemple des syndicats appellent à la participation ou mieux à la collaboration

et qui ont tous pour fin de policer les gens : « Derrière le masque de l’animateur

se cache la grimace de l’indicateur ». De la même façon que l’on demande aux

pauvres de gérer leur propre exploitation, l’État leur demande en plus de gérer

leur isolement, vœux aussi pieux que vains : le mépris vis-à-vis des pauvres a tout

de même des limites qui sont les pauvres eux-mêmes.

Ainsi Defferre a-t-il mis en place les Comités d’Intérêt de Quartier (CIQ) qui

bien entendu regroupent les seuls habitants qui ont un intérêt quelconque en ce

monde : les commerçants. Les CIQ sont surtout des moyens de contrôle et de délation

; encouragés par la municipalité, ils ont dernièrement permis la constitution

d’un Comité de liaison Police-Population (« Afin d’établir un climat de

confiance entre citoyens et policiers, il est recommandé aux membres du Comité de

fréquenter personnellement plusieurs policiers et si possible, de faire inviter dans les

familles les CRS étrangers à la ville » – circulaire de juin 1982).

À ces CIQ s’ajoutent les CCV (Comités du Cadre de Vie) qui recouvrent un

territoire plus vaste. Il y a 4 CCV chapeautant respectivement 4 zones : le Sud

résidentiel et tertiaire, le Centre commercial, le Nord portuaire, le Nord-Est industriel

avec, comme courroies administratives, les Commissions Territoriales.

Il faut aussi signaler la commission régionale pour le développement des quartiers

qui s’occupe principalement d’urbanisme et se réclame d’une « politique de

quartier faite avec la population : concertation et participation des habitants à la

gestion de leur quartier. Ceci afin de leur donner les moyens d’agir sur les décisions

qui les concernent » et où siègent comme l’indiquent ces quelques lignes, de bien

impudentes salopes.

L’urbanisme est une opération de police jointe à une opération financière ; les

rêves de la raison d’État sont les cauchemars réels de la population. C’est ainsi que

la « Cité radieuse » du Corbusier a été édifiée selon les idéaux progressistes chers

à Defferre:«Où je sévis il n’y a plus de vie possible donc plus de danger pour l’État ».

Tout y fut fait pour que les habitants de ce bloc bétonné, moderne Alcatraz,

n’aient pas à sortir dans la rue : c’est ainsi que les quartiers de banlieues, véritables

souricières, furent conçus sur le modèle du labyrinthe expérimental. Il est

très difficile de passer d’un quartier à l’autre. L’urbanisme progressiste a trouvé

sa vérité dans le fameux cimetière vertical, jadis l’orgueil de la municipalité.

Déjà lors de l’occupation allemande, le projet d’avant-guerre de destruction d’un

secteur du Panier, quartier difficilement contrôlable par la police, fut réalisé par

la Gestapo, pour les mêmes raisons. Il fut reconstruit par Fernand Pouillon.

Quant au projet municipal de transformer le reste du Panier en musée, il est en

train d’échouer lamentablement.


Rapport sur Marseille 61

Pour de vulgaires raisons de police, Defferre parle d’embellir la ville et s’acharne

désormais sur les banlieues à coups d’équipements de loisirs, de sports et d’activités

culturelles. Il s’agit de prendre les gens de vitesse. Il faut à tout prix s’occuper

d’eux et les occuper dans des activités futiles, aussi vaines qu’inoffensives,

puisqu’ils commencent sérieusement à s’occuper du monde.

« L’État a toujours voulu civiliser les pauvres, le prolétariat n’a jamais eu de représentants,

c’est l’État qui a eu des représentants chez les pauvres... Il lègue cette besogne

civilisatrice à ses représentants les plus insidieux, à ceux qui sont chargés de faire de

l’assistance sociale : les éducateurs, les militants et autres boy-scouts. »

Les Fossoyeurs du Vieux Monde, n° 4

C’est raté. Comme l’a dit dernièrement un bureaucrate, « Frais-Vallon disposait

des équipements les plus fournis et les plus denses de France, où une somme de moyens

incalculables a été déployée et où, si nous rapprochons les difficultés de sa population

avec celles éprouvées par les habitants d’autres cités délaissées, la différence est pratiquement

nulle ». Il faut lire bien sûr « les difficultés rencontrées par le pouvoir »,

comme en témoignent (à la même époque) les évènements survenus le 27 juin 83

au supermarché Sodim de Frais-Vallon où une bagarre a opposé le directeur, ses

valets et le vigile à des jeunes venus en expédition punitive et réussie ; deux heures

de baston et le vigile corrigé comme il l’a mérité.

« Vivement que l’école reprenne et que l’été finisse », s’exclamait un journal local

après les incidents de la fin août 84. Mais les écoles elles-mêmes ne sont pas épargnées

par la violence de ceux qu’elles doivent enfermer ; à Marseille, depuis une

dizaine d’années, il ne se passe pas de mois sans qu’un bâtiment scolaire ne soit

saccagé dans l’allégresse.

Citons juste ce cas éloquent : au printemps 80, à la Busserine, un groupe de gamins

ayant saccagé l’école de la cité sont appréhendés. D’autres gamins, pour les venger,

détruisent à leur tour une autre école voisine en signant « Zorro » et envoient

des menaces de mort au personnel enseignant. Appréhendés eux aussi, ils devaient

expliquer leur « signature » en disant « Zorro, c’est celui qui défend les gens contre les

méchants. Et les méchants c’est les maîtres, ceux qui nous obligent à travailler... »

Les grandes manoeuvres « Prévention de la délinquance » entreprises depuis

82 pour pacifier la banlieue marseillaise s’avèrent être d’une efficacité dérisoire.

En effet, devant la généralisation de la violence prolétaire dans ces

zones, la police dut modifier sa tactique. Il s’agit désormais de réduire au minimum

la confrontation directe entre les forces de l’ordre et la population. Évidemment,

les gens en ont profité : il est toujours bon de respirer un peu,

d’échapper pour un temps aux incessants contrôles d’identité accompagnés de

provocations, d’éviter les expulsions manu militari, etc...

Écoutons le protestant Defferre : « Des instructions ont été données pour éviter les

ratonnades (!?); la mission qui a été créée pour ces quartiers déshérités a fait beaucoup

pour les jeunes » (1982 et Trigano, vacances en Ardèche, organisation qui s’occupe

des jeunes le mercredi, le samedi et le dimanche). La troupe des éducateurs et sa

piétaille gauchiste avaient pour mission première de devenir les médiateurs nécessaires

puis indispensables entre la « population » et la municipalité, l’Office

HLM (bastion stalinien) et la police – qui, tous avaient reçu pour consigne de


OS CANGACEIROS N° 1

jouer le jeu. Cela devait permettre à ces sincères représentants du pouvoir de

contrôler en douceur chaque quartier en exerçant sur ses habitants le chantage suivant

: « Si vous ne nous écoutez pas, la police va intervenir, il y aura du grabuge et

nous ne pourrons plus répondre de rien ». Rien ne devait plus se faire sans passer par

leur intermédiaire : ils devaient être les yeux, les oreilles et la bouche du pouvoir.

Ils furent l’aubaine du commissaire Grégoire Krikorian, super-garde-champêtre

des quartiers Nord. Les éducateurs sont les premiers à prévenir leurs grands frères,

les flics, quand quelque chose se passe dans le quartier à l’initiative des gens : ainsi

aux Flamands, quand les gens ont voulu projeter de nuit un film, fait par des

jeunes immigrés de la banlieue parisienne sur leur révolte, et ce hors du centre

social, celui-ci a tout de suite prévenu Krikorian (malgré l’opposition des personnes

présentes) et le garde-champêtre s’est déplacé, interdisant par sa présence

toute discussion entre les individus – on ne peut parler quand un flic vous écoute.

À la différence des éducateurs, Krikorian sait ce qu’il dit, emploie les mots dans

leur bon sens et collaboration signifie délation : « Le seul indicateur dont je me

serve, c’est la population, c’est la population qui dénonce, la population en tant que

communauté. » (c’est-à-dire par l’intermédiaire des CIQ ou des centres sociaux)

dit-il dans un interview paru dans les Temps Modernes. Il est même plus malin, il

se rend bien compte qu’il y a quelque chose qui ne va pas en dehors « des conflits

de cultures » ou de « la crise économique » : « Quand une patrouille du corps urbain

pénètre dans une cité et qu’elle est accueillie par des projectiles divers, des pierres, des

bouteilles de bière, etc... il y a une situation inadmissible. On ne s’attaque pas aux représentants

de l’État républicain. Si une telle situation se présente c’est qu’il y a

quelque chose de pathologique, quelque chose de cassé ». (T.M. avril 84)


Rapport sur Marseille 63

Ce qui est cassé c’est l’appartenance positive à la société civile. Voilà ce que Krikorian

pressent et ce qui le tracasse. « Prenons le cas de Bassens, vous savez que Bassens

est une de ces cités où la police était interdite de séjour depuis de nombreuses

années. Quand il y avait un problème avec toute la population de Bassens, on envoyait

les CRS, on envoyait des compagnies d’intervention : c’était pire que le mal.

On ne peut assurer la discipline sans le consentement ou contre le consentement de

la population... C’est à la communauté de prendre en main ses asociaux ou indisciplinés...

À la Paternelle par exemple, y a des délinquants qui ont fait de leur état de

délinquants une situation professionnelle. Si vous venez pour rétablir l’ordre et la sécurité

c’en est fini pour eux. Toutes les communautés, qu’elles soient protestantes, communistes,

laïques, catholiques etc., organisent elles-mêmes leur propre discipline dans

leurs rangs, et tant que la communauté maghrébine n’aura pas rétabli sa discipline

dans ses rangs, elle sera perçue comme communauté marginale. C’est une mise en

garde pour ceux qui, à la Paternelle, jouent un jeu dangereux ».

La bourgeoisie se trouve de plus en plus brutalement confrontée à ce qu’elle engendre:l’absence

de communauté. Mais il reste toujours l’aspiration à la communauté

– et c’est celle-ci qui fait et défait l’esprit d’un monde. L’ennemi est

contraint de récupérer cette aspiration et de lui donner un contenu abstrait dans

une forme religieuse.

Quand le mensonge sur lequel s’appuie l’activité politique et policière est compromis

(comme celui de « communauté nationale » auquel seuls les beaufs qui

constituent la classe moyenne sont encore sensibles, par purs intérêts corporatistes),

il reste comme ultime recours de se rabattre sur une autre forme de la

communauté, la religion, qui présente l’intérêt d’être particulière dans sa forme

mais universelle dans son essence.

Ce qui définit la religion c’est l’aspiration à former une communauté qui reste à

l’état d’aspiration. Sous le couvert de cette communauté mythique, la bourgeoisie,

qu’elle soit juive, chrétienne ou musulmane, peut se livrer sans retenue et sans

scrupules à sa passion, l’argent – tandis que les pauvres continuent d’être en proie

à cette nécessité, l’argent.

Quand cette chose-là perd son caractère sacré et que les gens se livrent de plus en

plus à l’activité profane du vol (ou mieux du pillage), l’ennemi se hâte de les enfermer

dans une pseudo-communauté.

Dans la bouche d’un flic, le concept de communauté signifie : « diviser les gens

pour faire régner l’ordre ». Racistes et antiracistes s’y emploient avec l’énergie du

désespoir.

« Il y a plus d’avantages à être malhonnête, et c’est ce qui fait que la délinquance augmente.

Il ne faut pas tomber dans le piège qui veut que le délinquant soit un déraciné,

au contraire, le délinquant est l’individu le mieux intégré à la société actuelle, celui

qui a simplifié tous les mécanismes de la société et les a adaptés à son comportement. »

Un commissaire de police marseillais (Autrement n°22, nov 79)

À Marseille, les jeunes chômeurs-à-vie continuent de s’attaquer avec fureur à la

nécessité de l’argent. « Samedi 25 août 84 deux gardiens du supermarché Sodim à

Frais-Vallon, sont passés à tabac par une bande de jeunes, des scènes de pillages dans

le magasin. Lundi 27 août une bagarre déclenchée par deux clients, l’intervention des

vigiles et un coup de feu tiré dans le ventre d’un jeune maghrébin de 19 ans dont les


OS CANGACEIROS N° 1

jours ne sont pas en danger... On a frôlé l’émeute. » (Où l’on parle de Frais-Vallon

une nouvelle fois ! Le vigile a été libéré aussitôt sans inculpation, le jeune blessé

sera poursuivi pour coups et blessures).

Le 30/08/84 : « Fous de rage de n’avoir pu emporter un bracelet-montre qu’ils

avaient dérobé au Printemps de la rue St-Ferréol, les deux garçons âgés d’une vingtaine

d’années sont revenus et se sont attaqués à coups de cutter au vigile qui les avait

interpellés » (Le Provençal). Juste retour des choses ! En juin 82, les vigiles du Carrefour

du Merlan en plein quartier Nord, arrêtaient deux jeunes pour vol et les

entraînaient dans leur bureau au sous-sol. Lorsqu’une trentaine de jeunes montés

des cités voisines attaquèrent le bureau pour délivrer leurs copains, les vigiles

leur tirèrent dessus au fusil à pompe : plusieurs blessés dont un très grièvement.

« De plus en plus, chez nous, on ne se contente plus de voler ou de dérober à la sauvette

: on prend de force et l’on se comporte comme si le vol était un droit que le voleur

entend faire respecter » se lamente le directeur du Printemps.

Lorsqu’un jeune de Port-de-Bouc, Farid Chouter a été tué le 29 août après sa sortie

du palais de justice d’Aix, la riposte ne s’est pas faite attendre : poste de police

assiégé, vitrines brisées. Les jeunes ont la haine : « Nous brûlerons ! » ont-ils

écrit sur un mur. Entre eux et les porcs il y a un mort et ils ne sont pas prêts de

l’oublier. Il a fallu tous les efforts diligents des associations beurs qui ont investi

la famille Chouter pour isoler et neutraliser les jeunes révoltés des Aigues-

Douces, ces associations beurs allant même jusqu’à désavouer, au nom des amis

de Farid, dans un tract honteux, le vandalisme des jeunes émeutiers.

C’est ainsi que la politique de prévention entreprise depuis plusieurs années à

coups de centres sociaux, culturels et de mosquées s’est trouvée à l’épreuve du

monde où il n’est pas question de médiation mais de guerre.

Les joyeux drôles de cette politique découvrent avec stupeur que les gens, s’ils ont

cherché à en tirer parti, n’ont jamais été dupes ; ils n’ont plus qu’a geindre dans

le giron des journalistes... ou à se mettre ridiculement en grève, comme les animateurs

du Centre social de la Rouguière qui entendaient protester ainsi, le 11

juin 84, contre la mise à sac de leurs chers locaux!

« On y a aménagé une mosquée et un centre social dynamique. Des emplois ont été

créés sur place. Les façades et les appartements ont été remis à neuf. Des boîtes à lettres

incassables, dit-on, y ont même été testées. Et pourtant la réhabilitation, apparemment

ne suffit pas... Certains jeunes sont tout à fait incontrôlables. Ils fument,

ils boivent, ils se droguent... ils vivent comme des loups » commente un éducateur

de Frais-Vallon dans Le Matin.

Par contre un gamin du quartier, lui, est au courant de la guerre, il se trouve

même aux avant-postes : « Ils rêvent de nous flinguer, des copains se sont faits tabasser

», « ils disent on va ratonner tous les melons ».

Dans cette lutte pour la vie beaucoup entendent désormais se servir eux-mêmes

selon le vieil adage « CE QUE L’OEIL VOIT ET CONVOITE, QUE LA MAIN S’EN SAISISSE »,

sachant pertinemment que dans cette histoire pleine de bruit et de fureur, c’est

encore celui qui s’écrase qui en prend plein la gueule.

La guerre sociale continue.

Marseille, novembre 1984 - Georges Lapierre, Yves Delhoysie


À PROPOS DE LA GRÈVE

DES OS DETALBOT-POISSY

DÉCEMBRE 83 – JANVIER 84

Depuis la lutte des sidérurgistes de Vireux, dans les Ardennes, aucun conflit

dans l’industrie française n’avait atteint un tel degré de clarté et de violence

que celui qui agite l’usine Talbot de Poissy. L’ennemi en est malade

: le PC et la CFDT, le PS et la CSL *, le gouvernement et la direction de

Peugeot-Talbot, sans oublier les plus crapuleux entre tous, les bureaucrates de la

CGT, tous s’engueulent et se reprochent réciproquement la responsabilité d’avoir

permis un tel débordement ; mais cela ne nous concerne pas vraiment. Nous allons

plutôt revenir aux faits réels, et dire les conclusions qu’ils nous inspirent.

65


* Confédération des Syndicats

Libres créée suite à

la dissolution de la

Confédération Française

du Travail. Syndicat

jaune, proche du SAC,

soutenu par le patronat.

Fondé en 1959, dissout

en 1977 suite à la mort

du syndicaliste Pierre

Maître dans la nuit du 4

au 5 juin 1977. Un commando

avait tiré sur des

grévistes faisant en outre

deux blessés. 4 des 5

hommes du commando

faisaient partie de la CFT.

** Syndicat patronal, ancêtre

du MEDEF.

OS CANGACEIROS N° 1

Afin d’améliorer le rendement de sa branche Talbot, le

groupe Peugeot-SA avait décidé de diminuer son capital

variable : en l’occurrence, 3 000 OS de l’usine de Poissy,

dont il annonce le licenciement fin 83. Dans cette vieille

usine que la direction veut moderniser, la plupart des OS,

sont des immigrés. Pour elle, ces licenciements sont une

mesure préalable, destinée à soulager le budget déficitaire

de l’entreprise Talbot, au moment où elle doit mobiliser

des capitaux nécessaires à la modernisation.

Le 7 décembre 83, les OS se sont mis en grève contre cette

mesure et occupent l’usine. Des négociations s’ouvraient

alors entre la direction, l’État et les syndicats c’est-à-dire la

CGT, majoritaire chez les OS de Poissy. Pour l’État social-démocrate,

il s’agissait d’arranger à l’amiable syndicats

et dirigeants de l’appareil industriel lors d’un

déplacement de capital qui se ferait ainsi proprement. Il

entendait montrer aux ouvriers émerveillés que le système

industriel peut évoluer sans nécessairement les piétiner –

et ceci grâce à son assistance.

Comme si chaque déplacement de capital, ce n’était pas les

pauvres qui le paient ! Comme si le capitalisme ne piétinait

pas, depuis qu’il existe, des millions de gens, et comme

s’il n’avait pas fondé sa prospérité sur la déportation de ces

gens, au gré de ses besoins ! Et de la prétendue assistance de

l’État, qu’en est-il ? Au moment même où il discute, avec

le CNPF ** et les syndicats, d’une nouvelle réduction de

l’allocation-chômage ! ? L’État socialiste a peur des désœuvrés,

depuis qu’ils lui ont joué quelques mauvais tours, par

exemple à Vénissieux. Alors il s’efforce d’occuper leur

temps, de le contrôler : aux stages Barre succèdent les stages

Rigout ; il revient sur sa décision initiale de diminuer la

durée du service militaire, car cela augmenterait le nombre

des chômeurs (à quand les camps de chômeurs comme

en Roumanie ?). L’État veut bien assister les pauvres, mais

pas des pauvres désœuvrés, laissés à eux-mêmes, car il n’y

a pas de paix sociale avec ceux-là. À la Chiers, à Vireux, la

proposition qui a été faite de payer pendant cinq ans au

moins tous les licenciés qui n’ont pas été reclassés, s’accompagne

de mesures policières : actuellement les ouvriers

sont obligés d’être présents à l’usine tous les jours, même

alors qu’il n’y a plus rien à y faire. Bonjour l’ambiance!

Tout cela, les OS immigrés de Talbot-Poissy le réalisèrent

le 17 décembre quand ils refusèrent avec fureur le plan

d’assistance arrangé par l’État et les syndicats... « Maintenant

qu’ils ont de nouveaux robots, ils oublient les anciens »


À propos de la grève des OS de Talbot-Poissy

(rires amers). L’accord ramenait les licenciements de 2 905

à 1 905 1 , et prévoyait diverses mesures d’assistance pour

les licenciés : 1 000 devraient aller en « formation » ?, 100

seraient formés à l’usine aux métiers de l’automobile (garagistes

! !), 500 à 700 iraient au chômage ; mais l’entreprise

qui serait assez téméraire pour embaucher un

immigré de Talbot recevrait 20 000 F de prime. Comme ça

se disait du côté des grévistes : « 20 000 F, le patron les dépense

en un soir au restaurant, il ferait mieux de nous les

donner ! » Et ce n’est pas tout, ceux des licenciés qui créeraient

une entreprise (? ? ?...) auraient 20 000 F de ristourne

sur l’achat d’un véhicule utilitaire ! ! ! ! Cette dernière plaisanterie

a beaucoup fait rire les OS. Si la direction centrale

de la CGT approuvait chaudement cet accord, sur le

terrain la section CGT de Poissy devait affronter le refus

et la colère des OS. Pendant les 4 ou 5 jours suivants, elle

garda une attitude équivoque et hypocrite, louvoyant sous

la pression de la base.

Dans ces jours-là, le mécontentement et l’amertume des

OS immigrés s’amplifièrent. Déjà désabusés par les mesures

de chômage technique qui avaient réduit leur salaire

au cours de l’année 83, ils ne se sentirent dès lors plus liés

en rien à l’entreprise Talbot. Ils décidèrent d’imposer leurs

conditions à l’inévitable départ, étant refusées celles de

l’État, du patronat et des syndicats.

Le 22 décembre, le ministre stalinien du travail Ralite avait

vaguement annoncé qu’il aiderait ceux des immigrés qui

voudraient rentrer au pays. Le 23, quatre délégués de

chaîne maghrébins exprimaient l’exigence générale de la

base. Dans une conférence de presse, ils expliquèrent en

quoi l’accord du 17 est une fumisterie. En tant qu’immigrés,

et de Talbot, ils n’ont évidemment aucune chance de

retrouver du travail ; et quand on voit les misérables aumônes

que la société jette aux chômeurs via l’Assedic, on

comprend leur anxiété. Quant aux plans de formation : « la

plupart d’entre nous ne savent ni lire ni écrire, alors... Depuis

10, 15 ou 20 ans qu’on est là, personne ne nous a appris, ce

n’est pas maintenant qu’il faut le faire. » Ils ont dit tout haut,

ce 23 décembre, qu’ils ont perdu leurs vies à l’usine et que

de toutes façons, ils vont la quitter, cette usine. Peu importe

que ce soit pour rentrer au pays comme les plus âgés

le disent ou pour rester en France, les quatre délégués ont

déclaré exiger un prix pour cette nouvelle déportation

après des années usées à l’usine. Puisque l’État a annoncé

qu’il pouvait dépenser de l’argent pour les assister, il peut

le leur donner tout de suite sans qu’ils aient à dépendre des

1. Comme un margoulin

qui veut obtenir 1 000F

d’une marchandise et en

fixe le prix de départ à

1 500 F; pour obtenir

réellement 2 000 licenciements,

la firme Peugeot-Talbot

en demande

3 000 au départ.

67


OS CANGACEIROS N° 1

multiples contrôles qui distribuent habituellement cet argent au compte-gouttes.

Ainsi les OS ont réclamé 200 000 F tout de suite, autant que ce que l’entretien

d’un chômeur coûterait à la société pendant un an – étant entendu que rien ne

leur rendra leur jeunesse perdue à l’usine.

Une telle revendication obéissait à quelque chose qu’ignorent foncièrement les

appareils syndicaux, quelque chose qui échappe à la logique du calcul économique,

quelque chose de qualitatif : le dégoût du travail, qui se libère à cet instant

extrême où l’on annonce aux OS d’aller se faire mettre ailleurs. Et voici des

paroles claires : « La France nous a fait venir ici à ses conditions, ils peuvent écouter

les nôtres. » ; « Nous, nous sommes la génération usée. » ; 200 000 F « parce que nous

avons laissé ici notre jeunesse, nos doigts coupés, notre santé. » Un délégué est allé

jusqu’à 300 000 F : « C’est comme un tribunal où le juge dit : c’est tant et c’est tout.

Moi je juge ma jeunesse et mes humiliations à 30 millions, comme une punition. »

La CGT avait dû s’inscrire mollement dans la poursuite de la grève, après

le refus de l’accord par l’ensemble des grévistes. Mais quand ceux-ci ont

affirmé de leur propre initiative leur exigence d’une indemnité de

200 000 F contre leur licenciement, la CGT perdit ce contrôle qu’elle avait pu

exercer sur la base immigrée lors du conflit de l’été 82 contre l’encadrement

CSL... « Les syndicats se sont servis de nous pour accroître leur pouvoir. Nous nous

sommes servis d’eux pour avoir un moyen d’expression. Maintenant, c’est fini. » À

cette initiative des OS qu’elle ne contrôle pas, la CGT réagit selon le vieux réflexe

stalinien : elle les accuse d’être manipulés de l’extérieur (« les dissidents sont manipulés

par les associations de travailleurs immigrés »). L’indignation et la colère des

OS devant cette manœuvre obligèrent la CGT à se replier discrètement dans les

jours suivants. Ce n’est que le 28 décembre qu’elle revint en force sur le terrain,

pour organiser une réunion des seuls affiliés CGT, tenue à huis-clos, alors que la

direction de l’entreprise a obtenu la veille du tribunal l’expulsion des grévistes.

Profitant de l’anxiété suscitée par la menace policière, la CGT s’offrit de reprendre

le contrôle des OS. Elle évoqua de possibles aides au retour, les 35 heures, sa

responsabilité d’organisation syndicale et ne fit surtout qu’évoquer sans jamais

rien dire de précis ; pour conclure sur la soi-disant non-représentativité des

quelques centaines d’OS grévistes par rapport à l’ensemble des salariés de Talbot

: « Nous sommes ici 200 au maximum, il y a 17 000 ouvriers dans l’usine, la base

c’est eux, pas nous. » Les grévistes n’avaient effectivement jamais prétendu représenter

d’autres salariés qu’eux-mêmes, contrairement aux bureaucrates syndicaux

qui prétendent avec outrecuidance représenter les autres. À partir de là, la CGT

n’avance plus qu’une chose : que la reprise du travail ait lieu le plus tôt possible

afin d’éviter une éventuelle faillite de Talbot qui menacerait 15 000 emplois.

C’est au nom du même principe que la CSL a combattu le mouvement de l’extérieur,

et la CGT de l’intérieur : la défense de l’entreprise Talbot et des 15000

derniers emplois qui y sont liés. À partir de là, l’attitude de la CGT est claire:

elle n’attend des 2 000 licenciés qu’une chose, c’est qu’ils se résignent à leur sort.

À ça, les grévistes ont très justement répondu : « On s’en fout de la mort de Talbot.

Nous, on est déjà morts. » Ils hurlent que leur vie passe avant la survie de

l’entreprise.


À propos de la grève des OS de Talbot-Poissy

Déjà, pendant la réunion à huis-clos du 28, les gros bras cégétistes avaient réussi

à empêcher les OS présents d’intervenir quand l’un d’entre eux s’aperçut que la

direction faisait sortir des voitures stockées dans l’usine. On peut penser que

cette réunion avait été habilement prévue en accord secret avec la direction, pour

qu’elle puisse se ressaisir du stock pendant ce temps. Quelques jours avant, les OS

s’étaient violemment opposés aux militants CGT qui proposaient de laisser sortir

100 voitures en échange d’une promesse (de négociation avec la direction).

Les bureaucrates débordés ne pouvaient dès lors qu’espérer l’expulsion des grévistes

par les CRS, qui eut finalement lieu le 31 décembre à 2 h du matin. Ils furent

même là pour assurer le départ « dans la dignité ».

Le 3 janvier, dès que l’usine rouvre ses portes, les OS ré-occupent. 10 jours d’occupation

avaient précédé l’accord du 17, et l’usine avait été mise dans son ensemble

au chômage technique à partir du 19. En fait, l’occupation s’était

poursuivie jusqu’au 31, date de l’expulsion. Au 3 janvier, la maîtrise et les personnels

qualifiés semblent décidés à en finir avec une occupation qui paralyse

l’usine et les met à la porte. Le matin du 3, les grévistes se battent contre des

agents de maîtrise qui avaient tenté de faire redémarrer les chaînes, et réussissent

à les en empêcher. Aussitôt après la secrétaire CGT Nora Tréhel vint essayer

de calmer les OS et réaffirme qu’il faut assurer les conditions pour que le travail

reprenne. Quand ils entendirent ça, alors qu’ils venaient de se battre contre les

jaunes, les grévistes se déchaînèrent : « CGT assassin », « CGT à la poubelle ». De

son côté, la CFDT, qui feignait de participer à l’occupation, s’arrangea pour faire

sortir les grévistes des bâtiments occupés sous les habituels prétextes (« éviter les

provocations», etc.).

Le 5 janvier à l’aube, la maîtrise et autres jaunes solidement encadrés par des petites

frappes de la CSL attaquent en commandos les grévistes revenus la veille

s’installer dans le B3. Les affrontements durent plus d’une heure et demie de violence

extrême : les jaunes attaquent au lance-pierre, aux boulons et au gaz lacrymogène,

à quoi répondent des rafales de pièces de moteurs et de boulons, jetés

du haut des passerelles par les grévistes, aidés de lances à incendie. Au soir du 5,

les belles voitures auxquelles tenait tant la CGT sont toutes abîmées : pare-brise

brisés, capots défoncés – elle qui au début de l’occupation ne voulait pas que les

occupants dorment dans les véhicules en cours de fabrication (« les voitures, c’est

seulement pour les clients. Cela, il faut que les clients le sachent »). Alors que les grévistes,

toujours retranchés dans le B3, s’y sont organisés pour se défendre et poursuivre

l’occupation, puisqu’ils n’ont toujours rien obtenu, la CGT les condamne

ouvertement par l’infecte bouche de Krasucki qui les traite de « minorités d’excités

», allant jusqu’à identifier pèle-mêle la violence des OS et celle de la CSL. Au

passage, le dégoûtant personnage règle ses comptes avec la CFDT, mettant ainsi

la touche finale à l’attitude d’une bureaucratie stalinienne.

Quant à la CFDT, plutôt minoritaire à Poissy, elle avait campé dès le début du

mouvement sur une position parfaitement abstraite : le refus pur et simple de

tout licenciement, point final. Ceci afin de ne pas risquer d’être désavouée par

la base, comme la CGT, c’est-à-dire pour suivre le mouvement réel. La CFDT

n’a jamais réellement soutenu la revendication des OS immigrés de faire payer

69


OS CANGACEIROS N° 1


À propos de la grève des OS de Talbot-Poissy

leur départ au prix fort. Au contraire, elle avait tout juste évoqué la vague possibilité

d’une aide au retour dans les pays d’origine, négociable avec les gouvernements.

Une fois affirmée sa position aussi entêtée qu’impraticable, elle n’a

cessé de calmer l’ardeur des grévistes et de restreindre leur effort d’auto-défense.

Pour finir, elle capitula devant les troupes de la CSL et fit seulement appel aux

CRS. C’est que le 5 janvier, ces messieurs de la CFDT ont eu très peur, tandis

que quelques centaines d’OS se battaient brillamment et empêchaient la CSL de

rentrer au B3. Alors que ceux-ci venaient donc de gagner la bataille du matin, la

CFDT a présenté le visage livide de la défaite et de la panique. Elle n’a vraiment

rien assuré, la pauvre!

Malgré ces belles bagarres (il y aura eu près de 130 blessés en ces derniers jours,

dont une soixantaine la seule journée du 5), les syndicats auront tout de même

réussi à faire évacuer l’usine par 3 fois : le 31 décembre, le 3 janvier, puis le 5. Les

grévistes n’avaient laissé ni la CGT ni la CFDT diriger leur mouvement, mais

ils n’avaient pas pour autant perdu ce démoralisant respect de l’appareil syndical

et de ses chefs. On a vu Nora Tréhel, cette stalinienne immonde, réussir à organiser

des réunions dans les bâtiments occupés alors que la position de son

syndicat était déjà connue comme étant contre les revendications des OS. La

CFDT a réussi à faire sortir les grévistes le 3 janvier, alors qu’ils n’étaient même

pas menacés, ayant déjà vidé les personnels d’entretien CSL dans la matinée. Le

pire fut le 5. La CFDT a directement appelé les CRS dès le début de la bagarre,

et a ensuite magouillé avec les flics la sortie du soir, interrompant ainsi une occupation

que beaucoup étaient prêts à poursuivre. On se souviendra de l’amertume

de la CFDT de n’avoir pas été conviée aux accords passés avec la police, lors

de l’évacuation du 31 décembre. La CGT a participé à cette magouille avec l’ignominie

qui lui est caractéristique. Après avoir dit aux OS « vous êtes des imbéciles,

mais la CGT vous soutiendra » (merci), une trentaine de bureaucrates cégétistes,

qui n’avaient pas du tout participé aux affrontements, réussirent, malgré les protestations

de centaines de gens, à sortir de l’usine en prenant la tête du cortège,

toutes banderoles déployées en vue des cameras. Les gens qui avaient su se battre

contre la CSL le matin ont laissé faire ça ! La résistance des grévistes s’est ainsi

trouvée salie ! ! !

Les grévistes de Talbot, malgré toute la clarté et le courage dont ils ont fait preuve

en ces jours agités, n’ont pu combattre franchement cette attitude de l’organisation

syndicale toujours prête à réapparaître pour enterrer les combattants sous sa

protection quand il y a de la bagarre dans l’air. À propos de cette déficience, il

est notable que les OS n’ont pas élu leur propre comité de grève indépendant des

organisations syndicales. Quand quatre délégués de chaîne ont pris la parole le

23 décembre pour annoncer leurs exigences, ils exprimaient spontanément la volonté

de l’ensemble de la base. Mais les OS sont malgré cela restés à la merci des

magouilles des directions syndicales qu’ils n’ont pas proprement rejetées et tenues

éloignées de leur lutte.

Tous les appareils syndicaux ont conjugué leurs magouilles pour étouffer l’unique

revendication rationnelle exprimée dans le cours de la grève et par la base des

grévistes, celle de l’indemnité de 200 000 F. Ce noyau dur des OS a dû finalement

assurer la lutte effective seul.

71


OS CANGACEIROS N° 1

Les OS immigrés de Talbot ont de toute façon réussi un beau scandale.

C’est un résultat qui ne s’effacera pas. Jusqu’ici, ils ont toujours été l’objet

d’un marchandage. Celui du 17 décembre était particulièrement écœurant.

Ils l’ont mis par terre, comme ils ont mis par terre l’image de paix sociale

que l’État et les syndicats leur demandaient d’applaudir. « Vous auriez pu au moins

nous consulter », criaient les grévistes au lendemain du 17. Non contents de ça, ils

ont osé ensuite prendre la parole en leur nom – au nom du tort qui leur a été infligé

dans cette usine, en particulier comme immigrés et en général comme ouvriers.

Voilà un mauvais coup que l’ennemi n’est pas prêt de digérer. Ensuite, ils

ont brutalement mis les choses au clair en ce qui concerne l’assistance de l’État:

qu’il paie la rançon de leurs vies bousillées à l’usine. Le reste n’est que spectacle:

l’accord du 17 comme tous les autres du même genre. C’est donc toute la tactique

de l’État social-démocrate que les OS de Talbot, un an après les sidérurgistes

de Vireux, viennent de contrer publiquement. Les OS immigrés ne sont pas prêts

à consentir quelque sacrifice que ce soit pour le bien de l’entreprise Talbot. Ils

ne sont aucunement disposés à se satisfaire des miettes que l’État et le patronat

leur concédaient si généreusement. Là, c’est tout le discours « Défense de l’emploi

» des syndicats qui en a pris un méchant coup dans l’aile ! Ces 20 petits bâtons

que les OS exigent, l’État et les patrons auraient tout à fait les moyens de les

leur donner. Mais quel exemple !... Pour finir, par leur occupation intransigeante,

les grévistes en sont fatalement venus à affronter la maîtrise CSL et autres personnels

hautement qualifiés. À la grande consternation du gouvernement, du patronat

et des syndicats, ils ont prouvé que dans une usine, c’est la guerre. Que les

relations de travail, elles-mêmes hiérarchisées, sont dominées par le conflit permanent.

Que l’intérieur d’une usine est un champ de bataille. Malgré toutes les

apparences du contraire que l’ennemi s’efforce de maintenir.

Faisons-leur justice des accusations proférées par les syndicats à l’encontre de

leur revendication : elle créerait une séparation entre les Immigrés et les Français.

Réglons aussi son compte au plat mot d’ordre syndical « travailleurs françaisimmigrés

tous unis ». L’opposition entre les travailleurs européens et les

travailleurs immigrés existe, comme une forme particulièrement aiguë de l’opposition

entre les travailleurs en général. À Talbot, elle recouvre une opposition

sociale entre les OS, la masse de manœuvre non qualifiée et mal payée, et la

couche des ouvriers hautement qualifiés, des agents de maîtrise et d’entretien, et

des cadres. En ce sens, la grève des OS de Renault à l’automne 81 était déjà significative,

puisqu’ils réclamaient le passage automatique au grade de P1. L’usine

de Poissy est vieille : elle a longtemps fonctionné sous le régime archaïque du

syndicat-maison, la CSL jadis CFT. Pendant des années, la direction envoya ses

agents recruter au Maroc, au Sénégal et ailleurs un personnel si possible illettré,

pris à la gorge par le besoin d’argent et obligé de travailler en courbant l’échine

et au prix faible. La révolte des OS de Talbot (comme ceux de Citroën) en 82 a

définitivement compromis cette méthode systématisée par l’encadrement policier

de la CSL. Et coïncidence heureuse pour Talbot, juste un an après il lui faut

se débarrasser de quelques milliers d’OS, et parmi eux ceux qui ont été les plus

agités en 82 ! La déportation d’une masse de nécessiteux, au gré des besoins et des

intérêts d’industries nationales, a toujours été un ressort sur lequel tout marché


À propos de la grève des OS de Talbot-Poissy

national prend son élan. L’immigration peut d’ailleurs être une immigration intérieure

au pays : voir la déportation de milliers de sidérurgistes lorrains sur le site

de Fos-sur-Mer, dans le milieu des années 70, et où ils ont trouvé des conditions

de logement lamentables et des salaires minables. Et c’est aussi contre une mesure

administrative qui aggravait leur déportation que se sont révoltés des travailleurs

du tri postal en octobre 1983. Tout ça pour dire qu’en France, comme

partout ailleurs dans ce monde, les immigrés sont bien placés pour n’avoir guère

d’illusions sur leur sort de travailleurs, ou sur leur avenir de chômeurs, même en

formation. Qu’ils le disent tout haut comme à Talbot ne risque certainement

pas d’aggraver l’opposition Immigrés/Européens. Ce n’est pas leur revendication

qui instaure cette opposition : c’est le système mondial de la marchandise

dont leur revendication dénonce l’ignominie. Et d’ailleurs ce n’est pas la perspective

de voir s’aggraver une telle opposition qui gêne les syndicats, quoi qu’ils

prétendent : c’est le fait que des ouvriers, immigrés en l’occurrence, aient dit

tout haut ce que tant d’autres ouvriers, privés de la parole, pensent secrètement.

Inutile, donc, d’invoquer une communauté des travailleurs français et des travailleurs

immigrés, car les travailleurs ne peuvent en rien constituer une communauté.

Le rapport de tous les travailleurs entre eux, c’est le rapport du marché,

la concurrence. Par exemple, si les chiens bâtards de la CSL ont tant de haine

pour les OS, c’est tout simplement parce que ceux-ci les ont dépossédés de leurs

privilèges en 82, et qu’à présent ils menacent, par leur grève, leur statut de travailleurs

aisés. L’intelligence des OS de Talbot, ce fut de partir de cette opposition

telle qu’elle existe de toute façon, sans chercher à la surmonter abstraitement

comme le font les syndicats, les gauchistes ou encore, plus récemment, la marche

antiraciste. Si à Talbot les OS, c’est-à-dire la masse de manœuvre industrielle,

sont presque tous immigrés, cela tient aux impératifs du marché. Le reste n’est

que de la poudre aux yeux destinée à détourner l’attention des gens – comme

par exemple la marche non violente des antiracistes, en novembre-décembre 83,

qui invoquaient religieusement l’égalité de tous les hommes (quels hommes ?). Làdessus

les OS n’ont laissé planer aucune équivoque : pas de temps ni de place

pour ces beaux discours. Mais ils ont touché à l’essentiel : à un mécanisme du

marché. Et ça fait très mal. Quant aux mots d’ordre rituels d’« Unité de la classe

ouvrière » ou de « solidarité des travailleurs », ce ne sont que des cantiques que les

syndicats récitent mécaniquement. Ces mêmes syndicats ont en réalité toujours

soin d’isoler un mouvement de protestation dans les murs de l’entreprise – ni la

CGT, ni la CFDT n’ont voulu appeler les travailleurs de l’industrie automobile

à la grève en soutien à ceux de Talbot. Alors merde à l’œcuménisme stalinien. Par

contre, il existe une reconnaissance spontanée des prolétaires entre eux, par-delà

les murs de chaque entreprise et qui n’obéit à aucun mot d’ordre syndical : le 5,

dès qu’ils apprirent la nouvelle des affrontements, des ouvriers d’entreprises voisines

sont venus aux abords de l’usine Talbot afin de couvrir ceux retranchés au

B3. Bien entendu, aucun syndicat ne les y avait conviés ! Et d’une manière plus

générale, de nombreux prolétaires se seront reconnus dans la lutte des ouvriers

de Talbot qui en ont assez d’être ouvriers.

73


2. Un violent tract

de mise en garde fut diffusé

au printemps 83

dans l’usine, signé « Les

Superconscients » qui

avertissait les chefs syndicaux,

sous peine de représailles,

de cesser leurs

magouilles.

3. Il était malheureusement

beaucoup trop optimiste

d’affirmer comme

il l’est fait ici que les ouvriers

de la Chiers auraient

mis au pas les

bureaucrates syndicaux.

C’est précisément l’Intersyndicale

qui a organisé

avec toute la patiente

d’une bureaucratie syndicale

la défaite des ouvriers

de Vireux : leur

isolement. Un an après

que ces lignes aient été

écrites, les sidérurgistes

de la Chiers subissent

quotidiennement le plan

social qu’ont négocié les

syndicats, le quadrillage

policier systématique

étant la réponse à toute

velléité de révolte (se reporter

au texte Ardennes

Boules). Note de décembre

1984

4. Par chômeurs-à-vie,

on désigne toute cette

frange de jeunes prolétaires

qui ne veulent pas

du travail et dont le travail

ne veut pas. Parmi

eux, beaucoup de jeunes

immigrés qui d’avance

refusent de subir le sort

de leurs parents. Le fait

que nous nous définissions

comme chômeursà-vie

n’exclut pas qu’il

nous arrive occasionnellement

de travailler, et

même de participer à des

conflits sur les lieux de

travail.

OS CANGACEIROS N° 1

Les réformistes essaient de se rassurer en disant que

Talbot est une entreprise « atypique », à laquelle les

solutions adéquates n’auraient pas été appliquées.

Ceci afin de faire croire que la lutte des OS immigrés est

elle-même « atypique » – et qu’on n’en reverra pas une pareille

de sitôt, ouf ! Ils ne sont pourtant pas les seuls à se

battre pour faire payer très cher leur départ. Dans des

conditions pourtant très différentes, les sidérurgistes de la

Chiers, à Vireux, ont déjà lancé une offensive identique.

Ceux de Vireux se battent parce qu’ils ne veulent pas être

déportés, ceux de Talbot parce qu’ils l’ont déjà été.

À propos de la lutte violente des ouvriers de Vireux en 82-

83, on peut noter deux faits qui corroborent notre affirmation

précédente. Sur la concurrence entre les

travailleurs : ceux de Vireux, de leur propre dire, n’avaient

quasiment pas bougé en 79 pour aider les sidérurgistes de

Longwy et Denain, alors en pleine révolte ; lesquels en 82

ne se sont guère déplacés pour aider ceux de Vireux lors

des rendez-vous/affrontements mensuels. Sur la reconnaissance

entre prolétaires qui échappe à toute logique syndicale

: ceux de la Chiers ont su très vite mettre au pas les

bureaucrates syndicaux, d’abord ceux de la CGT et plus

récemment les petits chefs de l’Intersyndicale 2

(CFDT/FO/CGC) 3 . Et outre les actions violentes qu’ils

ont réussi sur leur propre initiative, ils ont pu lancer ces

rendez-vous du dernier samedi de chaque mois, et cela sans

le « soutien » ou la « solidarité » d’aucun racket syndical et

politique. Sur cette initiative se sont reconnus aussi bien

d’autres travailleurs de la région que des chômeurs-à-vie 4

comme nous (d’ailleurs, une importante partie de ceux qui

ont affronté les CRS et les gendarmes mobiles en ces jours),

pourtant à priori peu concernés par l’évolution de la sidérurgie

– mais qui tous avons à subir la même nécessité de

l’argent. La lutte des ouvriers de Vireux se poursuit d’ailleurs

en ce moment, malgré l’hostilité des appareils syndicaux

– des voitures appartenant à des cadres de la Chiers

ont été incendiées ; une coopérative alimentaire de la

Chiers a été pillée ; des responsables de la « reconversion»

ont été séquestrés, etc. Et encore on ne vous dit pas tout!

Il nous reste à dire deux mots sur la position de cette

couche de travailleurs possédant une qualification professionnelle

durable, employés aux tâches de maîtrise, de

contrôle et d’organisation du travail d’autrui, payés au-dessus

du salaire moyen, et que l’on a vu à Talbot s’opposer

violemment à la grève des OS. Les insultes racistes qu’ils

aboyaient le 5 janvier indiquent bien de qui il s’agit là:


À propos de la grève des OS de Talbot-Poissy

pris avec la masse des petits boutiquiers et petits propriétaires, ils constituent en

France le principal de ce qu’on peut nommer la classe moyenne. On aurait tort

de sous-estimer son importance numérique. Ils sont comme les chiens qui gardent

l’accès de leurs petits pavillons de banlieue : ils aboient. Nous-mêmes, en

tant que chômeurs-à-vie, les connaissons que trop bien : ce sont eux à qui nous

avons le plus immédiatement affaire dans notre vie quotidienne (la police étant

hors concours). Ce sont ceux-là qui tirent sur tout jeune délinquant, sur les jeunes

immigrés, sur les jeunes bruyants, sur tout ce qui semble mettre en péril les maigres

biens qu’ils possèdent. Ce sont ceux-la qui s’estiment désormais en état permanent

de légitime défense devant la menace encore vague et incertaine qui flotte

dans les rues des réserves de banlieues. On a vu avec Talbot que toute révolte

ouvrière se heurte désormais violemment à eux. La haine raciste à laquelle ces

cafards nuisibles se sont abandonnés contre les OS est significative de la mentalité

moyenne de cette classe. Dans ces immigrés, ils ne voulaient voir qu’une

masse de manœuvre sans pensée, du bétail d’usine attaché à sa machine. Cette

couche mérite doublement le mépris en tant que travailleur qui se plaît dans son

travail, et en tant que pauvre qui se croit riche. On peut estimer, au vu de ses

comportements chroniques ces dernières années, que cette classe moyenne a,

pour la plupart, clairement fait son choix. Toute agitation des pauvres, que ce soit

dans les zones de banlieues ou dans les usines, se heurte à ses réactions de défense.

Un futur mouvement insurrectionnel devra la réduire définitivement au silence

par la force.

Au moment où nous achevons d’écrire, l’usine de Poissy est lock-outée, la direction

ne laisse pénétrer à l’intérieur que les cadres et les employés dont elle est

sûre. Elle a d’ailleurs annoncé que le redémarrage des chaînes ne se fera qu’avec

des ouvriers que la maîtrise filtrera soigneusement pour éviter toute reprise du

conflit. Les OS grévistes sont donc coincés, puisqu’ils n’ont pas d’autres moyens

de pression que l’occupation. Ces quelques considérations générales sur la grève

ne préjugent donc en rien de la suite possible du conflit, ou de son pourrissement.

Malgré l’incertitude de leur sort, les OS de Talbot ont créé un précédent.

Il faudra s’en souvenir, quand l’État va devoir assurer des licenciements massifs,

dans la navale et encore dans la sidérurgie. Quand les syndicats vont encore assurer

la paix sociale au nom de « la défense de l’emploi ». Et quand il s’agira plutôt

pour les travailleurs licenciés de faire payer très cher leur départ, comme il

s’agit déjà pour les chômeurs-à-vie parqués en banlieue de ne pas se résigner au

minimum vital. Il est temps d’ouvrir le débat sur cette échéance qui nous

concerne tous, afin que ne se reproduise plus le funeste isolement des OS de Talbot

dans les murs de l’entreprise.

Les Fossoyeurs du Vieux Monde

(groupe aujourd’hui dissout)

Circulaire publique entamée après la déclaration du 23/12/83,

achevée après les affrontements du 5/01/84

75


OS CANGACEIROS N° 1

ARDENNES BOULES

En septembre 84, les gars de la Chiers faisaient à nouveau parler d’eux. À

la suite du licenciement de 29 d’entre eux, les ouvriers entamaient une

série de barrages sur la RN 51. L’intervention des gardes mobiles entraîna

l’arrestation de trois personnes. Le déploiement policier rendait impossible tout

affrontement. Ce que les putes syndicalistes mirent à profit, désarmant une fois

de plus les Viroquois en leur proposant des actions de vaincus (grève de la faim,

journée ville morte).

La dimension locale a maintenant pris le pas sur ce que cette lutte contenait

d’universel. L’intérêt public s’y est perdu d’autant.

À Vireux les réformistes triomphent et les pauvres se mangent l’amertume de

leur isolement.


Ardennes Boules

Au cours des années 83 et 84, les énergies se sont

considérablement effritées. Les occupations militaires

1 et le rôle évidemment modérateur de l’intersyndicale

ont su provoquer fatigue et découragement.

Les actions en marge des syndicats se sont faites de plus en

plus rares, et les barrages se sont transformés en simples

manifs. Les petits groupes d’ouvriers actifs ont été laminés

et plus rien ne s’oppose aux mensonges syndicaux.

Quand le plan social fût signé, en janvier 83, il rencontra

toutefois le scepticisme des ouvriers. Aux quelques propositions

de reclassement qui leur étaient proposées, ils

opposaient une obstruction systématique. Obligés d’être

présents à l’usine sans avoir rien à y faire, ils avaient au

moins cette force d’être ensemble. Et régler les comptes

en souffrance est une bonne manière de tromper l’ennui:

voitures de cadres incendiées, bris des vitrines des commerçants

les plus ignobles, pillage de la coopérative de la

Chiers, postes frontières réduits en cendres, sabotage des

installations hydro-électriques sur la Meuse... Mais la fermeture

de l’usine, en mars 84, a renvoyé chacun à un

isolement aggravé.

L’accord sur le plan social fût un moment déterminant.

Signé dans une période de reflux après la première occupation

militaire, il apparaissait, sans trop d’illusions,

comme un acquis minimum. L’intersyndicale en fit à la

fois un tremplin et l’objet unique d’action.

Ce plan prétend garantir 85 % du salaire jusqu’en 1989.

60 % par les Assedic et 25 % par la Chiers. Les ouvriers

sont déjà certains de ne rien toucher de la Chiers, les 25%

étant systématiquement retenus à comptes divers. Pour le

remboursement de l’achat des maisons, par exemple, dont

les traites sont payées pour un an à la Chiers, ou pour tout

autre crédit qu’elle a pu accorder et dont elle se garantit à

présent un paiement minimal.

Les délais de versement des Assedic sont de plusieurs mois,

comme d’habitude. Certains attendent depuis 3 ou 4 mois

sans avoir touché un sou. Ils sont contraints au travail au

noir pour survivre, avec les risques de suspension de droits

que cela suppose. Ça n’est pas sans rappeler le style Cassa

Integrazione italien 2 . Le système viroquois est amélioré par

l’accréditation d’un pécule. Il s’agit d’un avoir, dû en fonction

de l’ancienneté et de la qualification (montant d’environ

50 000 F pour 15 ans de boîte). Le vice c’est qu’il

n’est possible de toucher le fric qu’en perdant ses droits,

garantis pour 5 ans, et ainsi se retrouver au chômage.

1. À trois reprises la ville

fut entièrement investie

par les flics (décembre

82, février et septembre

84) et à chaque fois pendant

plus d’une semaine.

2. Les Autonomes nous

présentent le plan social

comme « une victoire

remportée sur le terrain

du minimum garanti »,

histoire de nous refaire le

coup du « salaire social ».

En bons gauchistes, qui

identifient automatiquement

la lutte réelle des

ouvriers à la représentation

syndicale, ils voient

une victoire des ouvriers

là où il n’y a qu’une victoire

des syndicats.

77


OS CANGACEIROS N° 1

Seuls des immigrés semblent en avoir profité. N’ayant pas d’attaches dans la région,

ni contracté de crédits, ils sont partis avec un bon petit paquet de fric. Les

autres pour préserver ce pécule sont obligés d’accepter les conditions de la

Chiers : formations bidons, chômage économique avec promesse de reclassement,

emplois transitoires, mise au chômage momentanée (ce fût la cause des barrages

de septembre)... Les mairies leur font payer la casse occasionnée lors des barrages

en augmentant les taxes communales. Et les deux maires osent ensuite se pavaner

avec les gars lors des manifs syndicales.

La Chiers occupe encore 450 personnes « à la valorisation du site afin d’assurer

l’implantation de nouvelles industries dans les Ardennes », c’est-à-dire la démolition

de l’usine, le transport et l’installation des machines sur d’autres sites. On

y trouve en particulier l’entreprise de démolition la SOCOMO. Sa main-d’œuvre

est gratuite puisqu’il s’agit des gars de la Chiers. Ses bénéfices sont tels qu’elle

pousse même le cynisme jusqu’à offrir un « bon repas » régulièrement à ceux

qu’elle fait taffer. On vous dit pas les boules!

Ainsi les putes patronales essayent de se constituer une main-d’œuvre corvéable.

Elles se livrent à un véritable chantage sur la garantie de salaire, contraignant les

gars à effectuer tout ce qu’elles jugent utile. Refuser une tâche, une formation,

ou un déplacement, c’est risquer le licenciement.

C’est aussi le prétexte pour virer les plus indisciplinés. 15 d’entre eux, qui l’ouvraient

trop ou pratiquaient l’absentéisme systématique ont été licenciés, sans

aucun soutien ni protestation. Au contraire, ils sont présentés par l’Inter comme

indéfendables, puisqu’ils sont les seuls à affirmer ouvertement qu’on se fout de

leur gueule.

« On a jamais été aussi nombreux aux manifs... » constate amèrement l’un d’eux

« ... maintenant même les commerçants, les profs, les notables sont avec nous ». La

belle ouvrage ! L’Inter a su se maquer toutes les salopes de Vireux, en laissant se

faire saigner ceux qui ont su manifester l’abjection de leur condition. Elle a divisé

ce qui était uni, et unit ce qui était divisé.

On imagine le dégoût et la fatigue de plus d’un, lorsqu’on sait que le contrôle policier

est permanent, que les occupations militaires sont systématiques à chaque

mouvement de colère. « CRS=SS, VIREUX = POLOGNE » comme l’affirme

là-bas un bombage. Le téléphone est sur écoute, le courrier est ouvert, les RG

tournent. La presse locale a black-outé l’information lors des incidents de

Longwy en avril 84 et fait le silence sur l’ensemble des mouvements sociaux à la

même époque. Le blocus est total.

Il y a peu, ceux d’Arthur Martin à Revin (à 20 km) se sont mis en grève. Ils

avaient appelé à une journée d’action. Ceux de la Chiers n’y avaient répondu

que par un soutien financier, rappelant qu’en 82 le soutien des « Martin » n’avait

guère été actif. Tout déplacement à Revin était rendu impossible par les flics, qui

avaient bloqué ce jour-là les accès de Vireux.

Lors de la dernière occupation militaire, ces bâtards ont instauré un véritable

couvre-feu : pas de lumière dans les rues, contrôles systématiques, utilisation de

projecteurs... Deux de ces porcs auraient été abattus à coups de fusil, et un troisième

blessé. Être aussi maltraité suscite évidemment des idées de vengeance.


Les sidérurgistes firent en sorte que

leur départ coûte à la Chiers. En feignant

un compromis, la direction se

décidait à une liquidation à long terme.

L’État fut l’agent de persuasion. Il devait

dès lors répondre à toute nouvelle

exigence qu’avanceraient les sidérurgistes

par l’indiscutable argument

d’État : le quadrillage policier.

La liquidation de la Chiers aggrave les

conditions de chacun, le maintien

d’une garantie de ressource se fait au

minimum, avec un salaire largement

amputé. Les formations ou les emplois

proposés sont de véritables corvées

sans avenir. La mobilité exigée par ces

tâches n’est que le prélude à la déportation,

le développement de nouveaux

emplois dans la région étant inexistant.

En plus, ils doivent se montrer dociles

et être reconnaissants pour les miettes

qui leur sont accordées, sinon ils risquent

de ne plus rien avoir du tout.

Les conditions que connaissent les Viroquois

sont celles faites aux pauvres

de cette époque. Ils doivent accepter

une disponibilité complète, au gré de

n’importe quel mouvement de Capital.

Les mineurs anglais y ont répondu par

une grève qui dure depuis onze mois,

où piquets de grève et émeutes se succèdent.

Les ouvriers des chantiers navals

espagnols affrontent les flics

quotidiennement, à Bilbao les bastons

n’ont pas cessé depuis septembre.

Partout dans le monde des pauvres se

révoltent contre l’état de réserve dans

lequel ce monde veut nous maintenir.

Notre colère ne connaît pas de limites.

Décembre 84,

Gilles Savenniere et Allan

Ardennes boules

SIDÉRURGIE :

LE DIRECTEUR DE LA CHIERS

EMMURÉ DANS SON BUREAU

Le directeur de la Chiers à Vireux-Molhain

(Ardennes), M. Chapp, est emmuré depuis

hier matin avec des membres de l’intersyndicale

de l’usine appartenant à la CFDT, FO,

CGC et CFTC.

Les portes du bureau sont murées avec des

briques, il n’y a plus de possibilité de sortie

que par les fenêtres mais elles sont situées à

une dizaine de mètres du sol. Apparemment,

les manifestants n’ont rien apporté à manger

ni à boire.

Le 31 mars dernier, selon le plan de restructuration

d’Usinor, l’usine a fermé ses portes.

Elle est d’ailleurs en cours de démolition. Il

restait environ 300 sidérurgistes qui, malgré

les promesses, n’ont pas été reclassés et

c’est pour cette raison que depuis plusieurs

jours, par diverses manifestations, ils montrent

leur colère.

Le Quotidien du 11/05/84

79


OS CANGACEIROS N° 1

BISONVODKA

Qui ne se borne pas, à propos de l’histoire contemporaine de la Pologne,

à ânonner de vieilles incantations ou à chercher la seule confirmation

de son opinion, quitte à éliminer tout ce qui vient la contredire, se trouve

immédiatement confronté à la question du langage. Quarante ans de domination

bureaucratique ont fait travailler les mots forgés par la critique sociale pour

le compte exclusif de l’État, et aujourd’hui le seul mot de prolétariat suffit à donner

des boutons à tout pauvre sans qualités. Il n’y a lieu, ni de déplorer que « les

termes de la critique révolutionnaire moderne » n’aient pas cours en Pologne, ni

de se réjouir que la place soit nette pour une critique radicale de la théorie de nos

maîtres. Le travail des mots est un moment de la lutte engagée là, et un témoignage

tant de sa nouveauté que de ses contradictions non résolues.

Un style s’est trouvé proscrit en Pologne : le style tranchant et l’usage de l’insulte,

qui sont l’apanage de l’État et des officines para-étatiques. Il suffit de se souvenir

du fiel des staliniens français du temps de leur puissance pour comprendre

pourquoi ce ne sont pas les éléments radicaux qui ont le langage le plus virulent.

Si les mots de « dignité » et de « vérité » se sont trouvés au centre du mouvement


Bison Vodka

polonais, c’est précisément parce qu’ils étaient exclus de la

novlangue étatique. Ils portent en eux la contradiction majeure

de ce mouvement. Ce n’étaient évidemment pas des

catégories abstraites dans la bouche des pauvres, où ils signifiaient

refus des compromis et transparence du débat

public. Mais ils étaient suffisamment malléables pour pouvoir

signifier dans la bouche des experts : refus de l’affrontement

et unanimité obligatoire.

Ce statut des mots explique le rôle déterminant des intellectuels.

Malgré leur modérantisme notoire, malgré leur

activité incessante de pompiers sociaux, leur prestige subsiste

grâce à (ou à cause de) leur agilité oratoire face aux

gros sabots bureaucratiques et leur capacité à retourner le

double langage contre ses utilisateurs patentés. Ainsi le

moins surprenant dans l’intervention de Michnik * devant

le commissariat d’Otwock n’est pas qu’il ait finalement

été écouté par la foule en furie. Un tel pouvoir a de quoi

faire rêver toutes les putes intellectuelles d’ici 1 .

Peu nous importe la sincérité de tel ou tel expert ou

conseiller. Tous se sont toujours trompés sans jamais critiquer

leurs erreurs, cela suffit à dire ce qu’ils sont. L’irréalisme

(même de leur propre point de vue) qui est à la

racine de ces erreurs consiste à croire que l’État stalinien

est voué à s’assouplir graduellement, ce en quoi ils persistent

du fond de leurs prisons.

Nous ne pensons pas que les termes dans lesquels se sont

exprimés les conflits sociaux « appartenaient » à la direction

de Solidarité. Par exemple, si pour cette direction le

mot « société » signifie bien que seule la forme de l’État

est à réformer, les acteurs réels du mouvement étaient,

eux, fondés à l’utiliser pour qualifier leur activité sociale,

l’ébauche de communication directe qu’ils établissaient

malgré et contre les directives du sommet. Peut-être fautil

rappeler que la révolution polonaise s’est cristallisée autour

de trois exigences sans partage : liberté absolue de

parole, appropriation de la distribution, grève générale active.

Voilà bien de quoi défaire un monde. Voilà bien de

quoi fonder une société.

Les seules critiques des intellectuels dirigeants de Solidarité

qui nous soient parvenues proviennent de la fraction

de ceux-ci qui, en raison de son langage marxiste et surtout

de ses sympathies pour les structures horizontales du

POUP ** n’a pas pu imposer sa salade. Ainsi la sociologue

Jadlwiga Staniszkis, maquée avec l’immonde club

Sygma ***, nous donne-t-elle de précieux renseignements

1. « Quant à moi je souhaite

être là quand vous

vous sentirez menacés et

réussir à vous aider vous

aussi, comme j’ai réussi à

le faire à Otwock en sauvant

la vie à quelques uns

de vos subordonnés. »

Michnik au ministre de

l’intérieur, 10/12/83

* Historien, opposant polonais.

Il est suspendu de

l'université en 1968 puis

emprisonné. En 1976, il

est un des co-fondateurs

du KOR (comité de défense

des travailleurs). À

partir de 80, il est conseiller

auprès du syndicat

Solidarité (Solidarnosc).

** Parti ouvrier unifié polonais,

ex-PC, au pouvoir

de 1948 à 1989. Jaruzelski

en est le secrétaire

général de 1981 à 1989.

*** Club fondé fin 1982

à Varsovie. Organisation

étudiante légale dominée

par la fraction trotskiste.

81


2. Ce ne sont pas non

plus « les Polonais » qui

ont « aboli la vieille séparation

entre politique et

droit commun à Bydgoszcz

à l’automne 81 »,

pas plus que « les Français

» ne l’ont abolie aux

Baumettes en janvier 83,

mais quelques centaines

de Polonais ou de Français.

D’autant que la

peur d’une provocation

étatique a empêché une

reconnaissance plus générale

de ce beau geste.

Par ailleurs il n’y a pas de

séparation entre politique

et droit commun dans les

pays bureaucratiques,

tout acte négatif s’opposant

immédiatement à

l’État. Chaque accident

du travail voit son lot

d’ouvriers désignés responsables

par l’État et

envoyés en taule. Citons

même le cas-limite récent

de ce Lituanien qui

avait attrapé la vérole.

Dénoncé par son médecin,

il fut condamné à

trois ans de prison pour

« maladie anti-sociale » !

* Rédacteur en chef de la

revue Révolution, dirigeant

de Solidarnosc

dans la région de LODZ

(1981), membre de la

IV ème Internationale

(trotskiste).

OS CANGACEIROS N° 1

sur cette grande famille des experts et de son fonctionnement

occulte (Pologne, la révolution auto-limitée, PUF,

1982). À la même engeance appartient Zbigniew Kowalewski*,

sans lequel malgré tout nous ignorerions peutêtre

toujours à quel stade en était arrivée la situation à

Lodz (Le Monde, 7/1/82), car aujourd’hui cela est tu même

en Pologne.

Que, à propos d’un mouvement dont l’exigence centrale

était la vérité, de telles vérités fondamentales ne nous parviennent

que par l’entremise de menteurs déçus, voilà qui

en dit long sur les détenteurs officiels de cette vérité, Walesa

et sa bande, aussi bien que sur la véritable fonction du

coup de Jaruzelski, qui interdit aux pauvres sans qualités

de ramener la vérité pratique dans les assemblées.

Il faut ruiner l’unanimisme qu’a engendré Solidarité. « Les

Polonais » est une abstraction que seuls les curés et les syndicalistes

ont intérêt à soutenir. De toute façon il est fort

probable que la période à venir va se charger de ruiner pratiquement

cette pseudo-unanimité 2 .

Il n’y a pas eu retour de la religion en Pologne. Tant la

fonction de l’église que la forme de la religiosité des pauvres

y ont un passé vieux comme l’oppression. Dès Catherine

II, l’occupation russe se traduit sur le plan

religieux par l’imposition de la religion orthodoxe, institution

d’État, et la volonté de se soumettre l’église catholique.

Ne pouvant se concilier les faveurs de l’État, le

clergé se voit contraint de prendre le parti des pauvres

contre celui-ci et d’opposer son autorité morale à l’autorité

séculière.

Dès la fin du XVIII ème , les églises sont avant tout des lieux

de rassemblement où se manifeste l’identité nationale

(c’est l’origine du Dieu sauve la Pologne) et où se préparent

les insurrections. Tout le long du XIX ème , les curés de base

sont durement persécutés à cause de l’aide qu’ils apportent

aux insurgés, le plus souvent contre l’avis du Vatican.

La hiérarchie ecclésiastique ne s’en sort pas mieux, tiraillée

dans sa volonté de concilier la raison d’État et les exigences

des pauvres. Ainsi Felinski, parachuté archevêque

à la demande du Tzar pour briser les révoltes, se verra, en

réformiste malheureux, déporté par le même Tzar pour

avoir, après l’insurrection de 1863, quémandé un peu

d’autonomie pour la Pologne. Ces persécutions contraignent

l’Église, pour survivre, à recruter à la va-vite des

curés de campagne au niveau théologique quasiment nul.

Ce sont eux qui préserveront la religiosité populaire, mais


Bison Vodka

selon des modalités bien particulières : dès lors, c’est la liturgie qui domine, et la

théologie y est pratiquement inexistante. Dès lors, la pratique religieuse est le

seul moyen de liaison qui s’offre aux pauvres (religion vient de religare, relier).

Quant au but, l’église s’évertue à le contenir dans le rêve d’une nation indépendante

où elle pourrait participer au pouvoir. À la fin du siècle dernier, ce

rêve s’estompe devant l’émergence d’un mouvement révolutionnaire clandestin

et ouvertement anti-religieux qui culminera en 1905. Quelque peu compromise

avec le pouvoir séculier de 1918 à 44, la domination stalinienne redonne à l’Église

son statut de 1722.

Ces renseignements se trouvent dans le livre de Bohdan Cywinski, Généalogie des

Insoumis, un chapitre traduit dans Les Temps modernes d’août 83. Auparavant rédacteur

de la revue catholique Znak, Cywinski était le directeur du quotidien national

de Solidarité et fut le porte-parole de Walesa à Oslo. Il est d’autant plus

piquant de remplacer « église » par « présidium de Solidarité » dans ses propos:

« jamais l’église n’a rejeté l’État, c’est toujours l’État qui a rejeté l’église » : « l’autorité

morale de l’église dans la société est inversement proportionnelle à sa participation

au pouvoir politique. »

Nous ne voyons pas vraiment ce que peut être la conscience religieuse en Pologne.

Que l’homélie et non la prière, soit le langage général des curés montre

bien que ceux-ci entendent diriger non les consciences mais les actes. La pratique

religieuse est bien le prototype de la pratique réformiste. Nous pensons même que

la mission historique du clergé est d’assurer, autant que faire se peut, la transition

en douceur vers le réformisme, c’est-à-dire vers la religion politique, la religion au

visage laïque. Mais cette pratique peut faire l’économie de la théorie religieuse.

Alors que la conscience religieuse se fondait sur la perte générale de toute illusion

sur l’ici-bas, la pratique de l’Église a pour seul but de sauver ces illusions, d’aménager,

voire de cogérer la Vallée des larmes. Beaucoup de « têtes » de Solidarité,

Kuron et Michnik notamment, sont des athées notoires, et cela ne leur a jamais

créé de problèmes. Les intérêts particuliers de l’Église ont fusionné avec les intérêts

des autres groupes à vocation dirigeante. La position singulière de Walesa

est qu’il est l’homme de ce passage : il concentre en lui tous les intérêts particuliers.

Électricien aux chantiers navals, dirigeant éclairé ailleurs, humble vassal du

pape à Rome, délégué syndical en Occident, intellectuel humaniste à Oslo.

« Les transformations qui affectaient alors le mouvement furent en partie liées à

la présence des experts, (...) elles étaient le produit d’un glissement progressif vers

une sémantique inspirée de la notion de défense des droits de l’homme, alors que

la sémantique originelle du mouvement était plus radicale, anti-hiérarchique et

anti-bureaucratique. (...) De même la religiosité humble et discrète, très paysanne,

de tous ces travailleurs se mua en une promotion des droits de l’Église en tant

qu’institution ». (Staniszkis)

Il existe une pseudo-alternative réformiste et politique en Pologne, l’Église a

rempli son rôle.

Il est grand temps de séparer dans la théorie ce qui est séparé dans le monde depuis

plus de deux siècles, de distinguer ce qui est religieux de ce qui est spirituel.

Depuis plus de deux siècles, la religion n’est plus le centre du monde, et en consé-

83


OS CANGACEIROS N° 1

quence les révoltes millénaristes ne s’expriment plus par la religion. Que les pauvres

se réunissent dans les églises (il y a si peu de troquets hélas) qu’ils élèvent des

croix de fleurs pour emmerder les bureaucrates, et même que beaucoup s’affirment

pratiquants (bien plus que croyants), qu’ils trouvent dans cette pratique

une douce consolation, comme d’autres, ou parfois les mêmes, dans la vodka, et

qu’ils sachent bien que tout cela inflige un démenti cinglant au matérialisme immonde

de leurs maîtres, voilà qui n’implique en rien que les pauvres se servent

de la théorie religieuse, s’expriment par cette théorie, rendent manifeste le négatif

de leur religiosité. Nous demandons : où trouve-t-on la moindre référence religieuse

dans leur manifestation négative ? Le jugement de Dieu est déjà prononcé

dans le fait que leur pratique spirituelle se passe de théorie religieuse. Voilà justement

ce que les curés veulent cacher (les curés laïques aussi d’ailleurs, tel Michnik

qui ne voit que les forces du Bien, la société, s’opposant aux forces du Mal,

l’État). Ce n’est pas non plus être religieux que de reprendre des concepts que la

religion avait elle-même repris, la Dignité ou la Vérité par exemple. Pas plus qu’il

n’est religieux de parler de la divinité de l’Homme. Et il existe beaucoup de Polonais

qui, tout en préférant au rituel religieux la douce (pas toujours si douce

d’ailleurs) consolation de la vodka, connaissent d’évidence l’immanence de l’esprit,

nous en avons rencontré.

Le fait de regarder la réalisation de leur idéal comme immédiatement présent

constitue à la fois la grandeur et la faiblesse des révoltes millénaristes. L’exigence

absolue de cette conclusion se traduit dans le mépris absolu de la méthode. C’est

l’idéologie de la pure liberté qui égalise tout et qui écarte toute idée du mal his-


Bison Vodka

torique. La révolte des Polonais n’a jamais été millénariste.

Il est patent en effet que le débat public qui s’est ouvert en

août 80 et qui se poursuit clandestinement aujourd’hui

porte essentiellement sur les questions de méthode. La cavalerie

des pauvres ne s’est pas ruée sabre au clair sur les

chars adverses.

D’ailleurs, les révoltes millénaristes modernes ne s’élevaient

pas contre ce qui existe mais contre ce qui advenait,

en Espagne aussi bien qu’en Mélanésie ou au Brésil, ce

qui a permis à toutes les salopes marxeuses de les dénigrer

si fortement.

Que, depuis le 13 décembre *, la bureaucratie polonaise ait

dû renoncer définitivement à l’idéologie qui la légitimait,

abandonnant aux militaires la prérogative de maintenir

l’ordre, voilà une évidence désormais universellement reconnue.

Le mandat du ciel prolétarien est visiblement

épuisé, dans tous les sens de ce terme. Cependant, ceux qui

se bornent à cette constatation et concluent à la « décomposition

du pouvoir bureaucratique » et à sa fin imminente

se trouvent bien en peine d’expliquer comment celui-ci

s’est malgré tout maintenu depuis deux ans, et ne se trouve

pas si moribond qu’on veut bien le dire (qui se promène

dans les rues de Varsovie ou du Gdansk en dehors des jours

de manif sera surpris d’y rencontrer nettement moins de

képis que dans nos belles rues françaises). Voilà une évidence

bien moins galvaudée : la pénurie des stocks idéologiques

d’État est compensée par l’existence d’un vaste

marché noir de la fausse conscience, généreusement approvisionné

par l’appareil clandestin de la TKK **. Cette

clandestinité n’est d’ailleurs qu’en apparence clandestinité

vis-à-vis de l’État, qui connaît bien ses faux-ennemis, mais

bien plutôt clandestinité vis-à-vis des pauvres, qui les reconnaissent

encore comme les leurs.

Entendons-nous bien : l’échec de la manifestation du 16

décembre 83 prouve, si besoin était, que les pauvres ne

sont plus prêts à se faire massacrer pour faire triompher la

pensée-Walesa. Cependant, une idéologie n’a pas besoin

d’être plébiscitée pour être opérante, il suffit qu’elle fasse

le plein dans les têtes, et empêche toute critique réelle. Or,

à notre connaissance, aucune critique de la fonction exacte

de la tendance réformiste de Solidarité en 80-81, et de l’irréalisme

de ses positions, ainsi que les conclusions pratiques

qui s’imposent, n’a encore été formulée en Pologne.

Comment s’en étonner quand on sait, par exemple, que

les maisons d’édition clandestines sont notoirement

* Le général Jaruzelski,

1er ministre depuis le 10

février 1981, décrète

l'état de guerre. 6 000

syndicalistes sont arrêtés

; Solidarnosc est dissout,

le couvre-feu et la

censure instaurés. L'état

de guerre durera

jusqu'au 22 juillet 1983.

** Société de Cours

Scientifiques, fondée en

1978. Il s'agit d'une université

alternative clandestine.

Sorte de

direction clandestine de

Solidarnosc.

85


3. Bad news from Polska,

si aujourd’hui Walesa

pleurniche qu’il a été

lâché par la CFDT, c’est

juste qu’il en espérait une

aide plus conséquente.

OS CANGACEIROS N° 1

contrôlées par l’État ? (l’une d’elles a même racheté son

matériel d’imprimerie à la milice !) Ou encore que la diffusion

des multiples journaux clandestins doive passer par

l’appareil de la TKK qui ne permettra jamais que soit publiée

la moindre critique à son égard ? Le parti de la vérité

se voit ainsi contraint à une double clandestinité, c’est là la

seule victoire momentanée du coup de force de Jaruzelski.

L’État polonais n’est donc pas si timoré ni impuissant

qu’on veut bien nous le faire croire. Il a fort bien compris

qu’en se débarrassant totalement de l’opposition réformiste,

il risquait de se heurter bien vite à une opposition

autrement plus conséquente, mais surtout que l’entente

nationale réclamée par l’opposition signifierait leur ruine

commune, la visibilité de ce qui les unit. Il lui est bien plus

profitable de se reposer, tant qu’il le peut encore, sur l’entente

nationale tacite.

Il n’est plus possible d’ignorer aujourd’hui l’existence de

l’opposition spectaculaire que constitue la tendance réformiste

de Solidarnosc. Celle-ci pouvait encore être considérée

en 80-81 comme un parapluie utilisé par les pauvres

leur permettant une action réelle sous le couvert de négociations

factices (quoique l’activité des pompiers sociaux

pendant cette période n’ait été un secret pour personne),

mais aujourd’hui que le coup du parapluie n’a plus de raison

d’être, les dits pompiers pompent encore plus, tiennent

toujours plus le langage de l’État, forts de ne plus

pouvoir être publiquement désavoués. Ceux qui ne voient

dans le mouvement polonais qu’un mouvement unitairement

réformiste n’oublient qu’une chose : il n’est pas encore

vaincu. Ceux qui ne voient dans le mouvement

polonais qu’un mouvement unitairement révolutionnaire

n’oublient qu’une chose : il n’a pas encore vaincu. L’argument

de la force (« il faut savoir opposer à la subversion non

seulement la force des arguments mais aussi l’argument de la

force », un bureaucrate polonais en 1980) ne peut seul expliquer

cela. La période présente porte conjointement en

la réunion de ce qui paraissait séparé (mêmes raisons

d’État et justifications économiques de la part du POUP

et de la TKK) et la séparation de ce qui paraissait uni (les

exigences de la base et les prétentions de la direction). Il

suffit pour s’en rendre compte de lire les récents propos du

prix Nobel de la paix sociale 3 : « le mouvement de décembre

70 n’est pas un symbole de vengeance et de haine mais de l’entente

entre gouvernants et gouvernés. » La pensée-Walesa est

le meilleur défenseur polonais de l’esclavage salarié (« nous

avons interrompu le travail pour qu’il puisse être honnête et


Bison Vodka

bon »), de l’État (« nous considérons l’État comme une organisation

au service de la nation »), et de l’économie (« je

n’imagine pas que l’économie puisse bien fonctionner sans

trois conditions : séparer l’administration économique de l’administration

d’État, création de syndicats comme contrepoids

de l’administration, enfin concurrence entre les

entreprises »). Saluons au passage ce léninisme à rebours:

pour les léninistes, les « rapports de production capitalistes

» sont une étape nécessaire vers le « communisme »,

pour la pensée-Walesa ils sont une étape nécessaire pour en

sortir. Mais tout cela passe bien au dessus de la tête des

pauvres ordinaires.

La rencontre, à Gdansk, d’un membre de la TKK, par ailleurs

professeur d’ergonomie à l’école polytechnique, est

venue confirmer ces constatations. Celui-ci sut utiliser à

notre égard les méthodes de ses maîtres : le double langage

– en nous affirmant que « l’authenticité de solidarité constituait

évidemment un danger pour tous les États et syndicats

existants » sans jamais remettre en cause le rôle de la CFDT

ni les courbettes de « Lechu » devant « les dignes représentants

du peuple norvégien » – la falsification – en allant

jusqu’à nier que la grève générale active fut jamais à l’ordre

du jour. Ce digne représentant de l’inintelligentsia, qui

en affirmant que « nos gouvernants n’ont rien appris » montre

qu’elle n’a rien compris, persiste à croire que le 13 décembre

fut un « accident de parcours sur la voie du

dialogue ». Par ailleurs menacé de licenciement, le professeur

défendait âprement son emploi 4 en déclarant que dans

un système bureaucratique à la gestion nécessairement déficiente,

l’ergonomie est une science subversive,

puisqu’elle vise à rationaliser le travail. « Nous voulons faire

de la Pologne un deuxième Japon », Walesa.

De même que George Grosz * n’aimait pas les bourgeois

pour la seule raison qu’ils n’étaient pas beaux, de même

l’intellectuel n’aime pas les bureaucrates parce qu’ils manquent

de finesse, et le réformiste parce qu’ils manquent de

rigueur dans leur gestion. Tout ceux qui n’ont vu dans le

mouvement polonais que le moyen de défendre leur intérêt

particulier se retrouvent aujourd’hui pour réchauffer

les restes de solidarité, et eux seuls. Les pauvres sans qualités,

eux, ne se gênent pas pour dire que « Solidarité c’est

fini » et que les réunions clandestines ne sont qu’activisme

en vase clos 5 . C’est le messianisme sans prophète des Polonais

: on sait que ça va repartir, mais certainement pas par

une directive. On comprend que cette abstention sans illusion

fasse trembler les bureaucrates ! On comprend aussi

4. C’est raté, il est aujourd’hui

concierge!

Alors que les pauvres

sans qualités ont toujours

été contraints de magouiller

pour survivre

(ex. : un salaire moyen

suffit juste à payer son

loyer à Varsovie), et ne

sont donc pas trop pris

au dépourvu lorsqu’ils

sont virés, il n’en va pas

de même pour les intellectuels,

ce qui pousse

beaucoup à émigrer en

Occident, où ils peuvent

toujours monnayer leur

statut de dissidents.

5. Quoique les publications

de Solidarité soient

lues avec avidité, seule

source d’information

possible. En cela l’organisation

clandestine remplit

le même rôle que le

KOR [comité de défense

des travailleurs qui devient

en 1977 comité

d'auto-défense sociale]

avant 80.

* Peintre allemand

(1893-1959), membre

du mouvement dada. Il

participe à l'insurrection

spartakiste et est arrêté

en janvier 1919.

87


La population semble largement désabusée,

désorientée, tentée souvent par un repli sur

soi, sur la famille : ce que la presse clandestine

décrit avec inquiétude comme « l’atomisation

» de la société. Les efforts qu’il faut

déployer pour s’assurer un approvisionnement

simplement décent rongent le temps

libre (sans parler du temps de travail) et

l’énergie.

« Les gens sont beaucoup trop fatigués pour

faire de la politique » comme l’explique un

des principaux ex-prisonniers. Les jeunes se

réfugient de plus en plus dans le rock, la

drogue... où à l’étranger. Entre dix-huit et

vingt-cinq ans, l’héroïne fait autant d’adeptes

(200 000) que l’appartenance au parti.

Le Monde du 26/10

OS CANGACEIROS N° 1

que la baisse tendancielle de leur taux

de prestige inquiète les délégués de la

TKK qui, pour l’heure, renoncent aux

manifs téléguidées et donnent la priorité

aux cours du soir destinés à faire

comprendre aux ouvriers les vertus du

« réformisme » et de « l’économie de

marché » (Lhibernation du 23/12).

Tiens voilà du boudin idéologique ! Les

stages de formation de cadres syndicaux

que leur avait généreusement dispensés

la CFDT, le con Touraine en tête, n’ont

pas été vains.

Gierek * avait cru qu’il pourrait se

maintenir au pouvoir en favorisant la

pénétration marchande, et il l’a eu

dans le cul. Désormais, les bureaucrates

ne comptent plus sur les jeans et

le coca-cola pour pacifier les foules. Ils

savent à quel point la marchandise est

un explosif dangereux. À tout prendre,

mieux vaut la pénurie 6 . Ils sont bien

aidés en cela par les mesures de rétorsion

occidentales qui constituent un

bon alibi pour affamer les pauvres et,

incidemment, retarder le paiement des

vieilles dettes. Outre de maigres opérations

de prestige telle la construction

du métro (qui fait pendant à la destruction

de la place de la Victoire),

l’œuvre rénovatrice de Jaruzelski

consiste essentiellement à épurer les

éléments dangereux. Ainsi sur 16 000

travailleurs des chantiers navals de

Gdansk, 4 000 ont été foutus à la porte

en deux ans ce qui en fait des taulards

potentiels, le travail étant obligatoire

par décret. D’autre part, les sur-effectifs

découlant de l’obligation de travailler

alliés aux carences endémiques

d’approvisionnement font de ce pays,

selon le mot d’un polonais, « une gigantesque

übungsfirme [de übung =

exercice, entrainement. Firma = entreprise.]

» où tous font semblant de travailler,

seul l’encadrement ne faisant


Bison Vodka

pas semblant de les fliquer. Dans ces circonstances, il est

clair que c’est surtout dans les campagnes que la résistance

est la plus active. Entre autres, 3 000 villages ont cet été refusé

de vendre leur lait à l’État. Le résultat majeur qu’a

permis Solidarité, la fusion de la question ouvrière et de la

question paysanne (et de toutes les questions séparées)

dans une même exigence universelle, ce résultat survit, et

de nombreux contacts subsistent entre ci-devants membres

de Solidarité Rurale et ex-comités locaux des villes. Il

y a gros à parier que l’explosion sociale à venir trouvera

d’emblée acquise son unification sociale et territoriale. Le

temps est révolu où les Poméraniens pouvaient se considérer

comme l’avant-garde du refus, les ventes de Trybuna

Ludu étant ridiculement faibles dans leur région par exemple.

Ce qu’avait été Gdansk 70 pour eux, tous l’ont connu

en décembre 81. Aucune mesure coercitive ne saurait effacer

seize mois de débat social.

L’intelligence polonaise a consisté à savoir jouer avec le

temps. Forts de l’expérience des révoltes précédentes, les

pauvres ne sont pas descendus se faire immédiatement

massacrer par la milice, voilà ce que les charognes appellent

auto-limitation ! Pour la première fois, un mouvement

révolutionnaire s’est donné les moyens de durer, et de

s’éviter une répression sanglante. L’Esprit a eu là le temps

de cheminer, et si en décembre 81 l’affrontement était devenu

inévitable, c’est que dans tout le pays les conditions

du passage à l’étage suivant que constituait la grève générale

active se trouvaient réunies. Il serait temps de distinguer

cette avance mesurée des pauvres des ordres de recul

constants de la direction, qui a tout fait pour empêcher la

préparation de l’affrontement, face à la riposte violente

inévitable de l’État.

6. Immédiatement après

le coup d’État, les magasins

étaient abondamment

fournis, et les

mineurs silésiens notamment

s’étaient vus attribuer

de gros avantages

salariaux. Ceux-ci se virent

supprimés à mesure

que les étalages se dégarnissaient.

Mais la

question de savoir si cette

abondance toute relative

fut stoppée par stratégie

étatique ou en raison de

l’incapacité bureaucratique

à la soutenir longtemps

est secondaire. De

toute façon, l’État y

trouve son compte.

* 1913-2001. Il devient

1 er secrétaire du POUP

en décembre 1970 suite

aux émeutes contre

l'inflation. Il prétend moderniser

l'industrie et

améliorer la disponibilité

des biens de consommation.

Après avoir réprimé

les grèves consécutives

au choc pétrolier, il autorise

finalement le syndicat

Solidarnosc.

89


7. Il est ainsi significatif

que si peu de gestes de

vengeance aient frappé

un pouvoir si universellement

haï.

OS CANGACEIROS N° 1

Aussi ne croyons-nous pas que les prolétaires polonais tirent

de cette expérience la nécessité d’un affrontement

violent immédiat avec l’État, qui les verrait immédiatement

écrasés, comme en 1970. Même si l’on met de côté

le fait qu’il est extrêmement difficile de se procurer des

armes en Pologne, l’amère leçon est que malgré sa durée

qui leur donnait à penser que tout était possible, le mouvement

n’a pas abouti7 . Ce n’est pas la durée de ce mouvement

qui est en cause, mais l’existence d’une direction

qui en a constamment obscurci les termes. Le caractère

apparemment pacifique que permettait la force tant qualitative

que quantitative de ce mouvement social ne doit

pas abuser : peu importe par exemple que des pillages

aient eu lieu ou non pendant les marches de la faim quand

au même moment c’est toute distribution des marchandises

qu’il était question de s’approprier, c’est l’État expropriateur

qu’il était question d’exproprier totalement

(« dans ce pays, qui contrôle la distribution a le pouvoir »

avait alors dit un bureaucrate.)

Pour l’heure, rien n’est rétabli, et il est impossible de

conclure. Aussi ne conclurons-nous pas. Il y aura d’autres

ingérences dans les affaires polonaises.

Janvier 1984

Depuis que ces lignes ont été écrites, aucun événement

majeur n’est venu bouleverser la situation en

Pologne. Cependant, si le pouvoir n’a remporté aucune

victoire décisive, il a su utiliser au mieux de ses intérêts

la marge de manœuvre que lui permet le statu-quo

régnant, et ceci est pour lui déjà une victoire.

Ce n’est pas par l’organisation laborieuse d’une légalité à

laquelle personne ne croit (élections du 17 juin) que l’État

polonais se maintient, mais par le pourrissement de la situation.

La pénurie s’est encore aggravée, bien des gens se

sont faits licencier, d’autres arrêter à l’occasion des magouilles

nécessaires à tout pauvre ou de perquisitions dans

les logements occupés illégalement. C’est avec le temps

que règnent les bureaucrates ; le temps par exemple de détruire

le Praga, seul vieux quartier de Varsovie qui avait

survécu à l’écrasement de 1944, et où bien des miliciens se

sont faits poignarder.


Bison Vodka

L’amnistie, en juillet, de tous les « prisonniers politiques»

(c’est-à-dire qui étaient poursuivis pour ce qu’ils avaient

pu dire ou écrire) a permis à l’État, d’abord d’éviter un

procès public qui aurait été son propre procès, ensuite de

redonner confiance quant à sa stabilité auprès des puissances

étrangères, enfin d’entretenir le mythe d’un « dialogue

social » possible. Bien sûr, à peine sortis, les membres

de Solidarité se sont retrouvés en proie aux tracasseries policières.

Il faut noter que si le pouvoir n’a pas expulsé

Kuron, Michnik & Cie, il n’a par contre jamais donné

autant de facilités aux pauvres qui veulent émigrer.

Tout le monde n’est pas si utile à la paix sociale!

Dès que l’enlèvement et le meurtre de Popieluszko * ont

été connus, fin octobre, tout le monde a compris qu’il

s’agissait là d’un coup terroriste d’État. La seule question

était de savoir si cette opération avait été commanditée au

sommet de l’État ou si elle était l’œuvre d’une « fraction

dure » cherchant à prendre le pouvoir. Comme Jaruzelski

et Walesa prétendent que la deuxième solution est la

bonne, nous opterions plutôt pour la première. Mais ceci

n’a qu’une importance secondaire à côté de l’usage que

l’État en a fait, maniant la vieille dialectique de la carotte

et du bâton : d’une part il se présente comme le moindre

mal et châtie quelques boucs-émissaires, d’autre part il rappelle

qu’il est prêt à une répression sanglante si nécessaire.

Mais Walesa a beau déclarer que ce meurtre « doit servir à

la construction de la paix sociale », ceci est tout aussi un vœu

pieu aujourd’hui qu’il y a trois ans. Il faut s’appeler Walesa

pour prétendre encore aujourd’hui qu’un dialogue avec

l’État est possible. Aussi, comme le confessait récemment

un ex-dirigeant national de Solidarité, « l’opposition démocratique

n’existe tout simplement plus ». Ce qui ne veut pas

dire que le débat soit clos, bien au contraire.

L’état de guerre n’est pas terminé...

« Ce n’est que lorsque l’on commence à répliquer à la violence

par la violence qu’on peut parler de véritable guerre »

(Biuletyn Dolnoslaska, avril 83).

Léopold Roc, novembre 1984

* Prêtre catholique

(1947-1984), partisan de

Solidarnosc, enlevé par

trois officiers de la Sécurité

Intérieure, torturé

puis assassiné le 19 octobre

1984. Lors de ses funérailles

en novembre,

500 000 personnes

étaient rassemblées ce

qui donna une seconde

vie à Solidarnosc.

91


UN VILLAGE MEXICAIN

LYNCHE SON CHEF DE

POLICE

Les habitants du village mexicain de San

Simon Yehualtepec ont lynché le commandant

de la police municipale locale, à la

suite d’une « bavure » policière qui avait

coûté la vie quelques heures plus tôt à un

jeune homme du village.

Dans la soirée de mercredi, une altercation

a opposé trois policiers de ce village situé

à 80 km de la capitale et une vingtaine

OS CANGACEIROS N° 1

ANNEXE

DOCUMENTAIRE

d’adolescents auxquels ils reprochaient

des désordres sur la voie publique. L’altercation

a dégénéré en bagarre et un coup

de feu est parti, tuant l’un des adolescents,

Rafael Cedeno.

Quelques heures plus lard une foule estimée

à plus de 300 personnes s’est présentée

devant le domicile du commandant

Samuel Lopez. Après être entrés de force,

les villageois se sont emparés de lui, l’ont

traîné entièrement nu jusqu’à l’école et l’ont

lynché, avant de l’achever d’une balle dans

la tête.

Libération, 28/12/84


Annexe documentaire

DU FRIC

OU ON VOUS TUE

« Je reviendrai tout casser ! »

Dans la nuit du 21 mars 84, Jean M., un chômeur

de 49 ans, a sacagé les bureaux des Assedic

de Rennes, qui refusaient de lui donner

l’argent qu’il en atendait. Terminaux d’ordinateurs,

téléphones, machines à écrire et à

calculer, sanitaires broyés par dizaines à la

masse. Tous les dossiers qui traînaient là ont

été bousillés à coups d’extincteur.

De la belle ouvrage!

Ce que Jean M. a fait, nous sommes des centaines

et des milliers à avoir eu envie de le

faire.

À avoir encore envie...

Pas question pour nous de pleurer misère!

Pour tout le temps perdu au travail (même si

ce n’est que 3 mois afin de toucher ensuite

les Assedic), pour notre jeunesse usée à ça,

la société et l’État nous doivent une rançon!

Nous refusons toute idée d’une vie qui serait

fatalement réduite au minimum vital.

La nécessité de l’argent absorbe notre vie.

Elle nous bouffe la cervelle, elle nous bouffe

les couilles. À présent, voi là que l’État, en

accord avec les patrons et les bureaucraties

syndicales, a décidé de rédui re les misérables

allocations-chômage et de couper les vivres à

ceux des chômeurs qui n’ont visiblement pas

l’intention de retourner au hagrin. c

On ne se privera pas pour autant. Aux employés

des Assedic qui font les flics, qui s’identifient

à l’argent de l’État et nous coupent les

allocations : AVIS!

Pour le reste, c’est-à-dire pour l’essentiel,

on saura se servir. Sans payer.

Des chômeurs-à-vie, fin mars 84

Diffusé à Nantes

puis à Paris et au

Havre dans les

ANPE ainsi qu’à

Marseille dans la

banlieue.

93


1. Ainsi les jeunes

filles des foyers havrais

sont ramassées

chez elles par les

éducateurs chaque

matin pour être

conduites à l’ANPE

puis devant les employeurs

éventuels.

D’autre part, outre

les contrôles périodiques,

le chômeur

doit subir les réunions

d’informations

collectives et on teste

sa motivation en l’engageant

à se soumettre

aux trois jours

d’apprentissage de

ce nouveau métier.

2. « Il faut remplacer

les perspectives de

l’emploi par une activité

réelle » dixit au

ministère du travail.

3. En mars 84 Jean

M. chômeur de 49

ans a saccagé les Assedic

de Rennes qui

lui refusaient de l’argent

: plusieurs millions

de dégâts.

BRAVO ! ! !

4. Quand les peines

lourdes avec ou sans

sursis ne suffisent

plus, le travail de

substitution vous renvoie

aux galères. J.

M. en sait quelque

chose

OS CANGACEIROS N° 1

MONEY HONEY !

Août 1984

Après avoir restreint en avril 84 les dérisoires

allocations-chômage le gouvernement, en collaboration

avec les salopes syndicales, lance une

nouvelle offensive contre la jeunesse.

Tout est fait de l’A NPE aux tribunaux pour

nous empêcher de prendre notre dû : l’argent

que l’État nous DOIT pour notre jeunesse gâchée,

au travail, par les divers contrôles de

la vie quotidienne1 ; de l’ANPE à laprison

en

passant par les flics, tout est fait pour nous

obliger à survivre au MINIMUM.

L’on parle maintenant de ne plus verser l’aumône

de 40F/jour à eux c qui refuseraient trois

offres d’emploi « d’utilité sociale » (élagage

de forêts, tâches de netto yage, aide aux

vieillards). Ces miettes, il faudrait en plus

les mériter au prix d’une soumission accrue.

Déjà, pour être embauché ou ne pas être viré,

la motivation du travailleur prime sur le

reste. Le pouvoir mondial impose aux pauvres

la participation active et joyeuse dans l’entreprise,

sinon il leur coupe les vivres.

L’opération de prévention de la délinquance,

qui se traduit par des plus grands pouvoirs

policiers et une répression accrue, va être

maintenant étendue de façon autoritaire aux

plus pauvres d’entre nous par le biai s de

l’ANPE sur le modèledes

plans anti-été chaud:

encadrement+flicage.

Vous avez raison de craindre notre désœuvrement

car il travaille à votre perte 2 .

Mais attention, employés-flics, tant va à la

cruche l’eau qu’à la fin elle se casse; tant

on prend les boules qu’à la fin on casse 3 .

Le sort des chômeurs devient de plus en plus

visiblement identique à celui des condamnés:

prison ou travail forcé 4 .


Annexe documentaire

Fermer notre gueule et filer doux dans des conditions de plus

en plus répressives.

La guerre mondiale est déclarée ouvertement contre l’armée de

réserve des pauvres : les kapos sociaux ne suffisent plus,

l’armée elle-même participe à notre OCCUPATION (année postscolaire,

camps de pauvres, etc.).

Inquiétez-vous, salopes modernistes et humanistes, on ne vous

oublie pas. Vous voulez nous impos er le minimum vital, on

saura se servir un max et se venger largement.

Diffusé au Havre et à Rouen dans les ANPE ainsi qu’en banlieue.

Des pauvres

Note : Ce n’est pas « aux plus pauvres » que s’applique cette répression accrue mais

tout simplement aux chômeurs les plus précaires, ceux qui sont en fin de droit, qui déjà

ne touchaient pas l’allocation-chômage.

(décembre 84)

95


Paris, le 9/11/84, en réponse à ceux

qui appellent à la réunion du

16/11/84

À la réception de ce courrier, la première

idée qui nous vient c’est que

vous prenez les pauvres pour des

cons.

Comme les Leclerc et autres abbés

Pierre, vous vous proposez d’organiser

la charité. Vous prenez les pauvres

pour des imbéciles qui ne

vivraient que dans l’attente de

quelque aumône. Rien que d’entendre

parler de soupe populaire ça

nous donne envie de gerber.

Vous dites : « il faut pouvoir préserver

la dignité des pauvres, en leur

donnant de quoi manger, se vêtir,

etc. » Les pauvres vous emmerdent,

ils se foutent de la dignité. Les pauvres

sont indignes et ils le savent.

Ceux qui voudraient nous convaincre

qu’il y aurait de la dignité à rester

pauvres sont des menteurs et des salauds

qui espèrent simplement faire

oublier aux pauvres l’indignité réelle

de leur sort, les détourner de toute

idée de vengeance.

Nous crachons à la gueule de ceux

qui voudraient nous distribuer des

aumônes en nous les présentant

comme notre dignité retrouvée.

Entendons-nous bien, s’il existe

quelque part dans le monde quelque

chose d’aussi répugnant que des pauvres

qui s’abandonneraient à leur mi-

OS CANGACEIROS N° 1

Il se trouve à présent des gens qui bien qu’ils ne soient pas professionnels de

l’assistance sociale, s’emploient bénévolement à relayer les institutions de l’État

dans la tâche de contrôler les chômeurs, de les assister.

Ces imbéciles quelques fois eux-mêmes chômeurs sont tellement persuadés

que la misère des chômeurs est le résultat d’une catastrophe naturelle, la trop

fameuse crise économique, qu’ils s’acharnent à proposer des secours dits « de

première nécessité » comme s’ils s’adressaient à des naufragés ou à des victimes

d’un tremblement de terre.

Quelques personnes ayant reçu le texte du programme d’un de ces comités de

chômeurs y ont répondu – Voici la lettre.

sère, des pauvres qui ramperaient en

attendant la charité, bref des pauvres

cons, alors tant pis pour ceux-là,

qu’ils crèvent!

Nous ne parlons qu’à des pauvres qui

se révoltent, s’indignent pratiquement,

à des pauvres qui refusent violemment

de rester pauvres. Les

autres peuvent crever, malheur aux

vaincus!

Vous ne semblez voir dans le monde

qu’une masse d’indigents sans pensée.

C’est à des bêtes seulement

préoccupées de pommes de terre, de

chauffage pour l’hiver que vous vous

adressez.

Qui d’autre qu’un gauchiste ou

qu’un homme d’État peut dire que la

misère de centaines de millions

d’africains et des dizaines de millions

d’européens, consiste dans le

fait qu’ils vivent en dessous d’un minimum

vital?

Il y aurait un minimum au-dessous

duquel on serait dans la misère et audessus

duquel on vivrait!

La différence entre le gauchiste et

l’homme d’État, c’est que l’homme

d’État décide de ce minimum qu’il

octroie aux pauvres et que le gauchiste

en est le propagandiste, son

projet étant seulement de l’augmenter

quantitativement.

Avec votre programme revendicatif,

vous coïncidez parfaitement avec la

définition étatique de « nouveaux


pauvres ». C’est exactement ce que

l’État espère des chômeurs : qu’ils

définissent eux-mêmes leur statut de

« nouveaux pauvres », qu’ils se soumettent

à l’idée d’un minimum vital.

Ce projet s’inscrit dans l’appel à la

« solidarité nationale » fait récemment

par les responsables de l’État.

La malheureuse communauté des

« nouveaux pauvres » va-t-elle survivre

à l’hiver qui se prépare ? Il lui

faudra des patates, du beurre, du

chauffage, etc.

C’est présentement ce que l’État se

propose de fournir en redistribuant

les stocks d’invendus.

L’État doit convaincre de l’existence

objective d’un minimum vital. Pour

cela, il montre inlassablement des

foules d’indigents écrasés par leur

sort (soupes populaires, queues de

chômeurs et autres affamés du

Sahel). Ce spectacle terroriste est là

pour justifier l’idée que le maximum

auquel peuvent prétendre les pauvres

est d’accéder au minimum vital,

justifier l’aide apportée aux pauvres,

et par là justifier l’existence même

de l’État.

Nous ne revendiquons aucun minimum,

nous nous servons le plus largement

possible comme le font de

plus en plus de prolétaires. Tant pis

pour ceux qui s’identifient à leur sort

de pauvres!

Vous vous proposez de faire bénévolement

le travail pour lequel l’État

paye en général des animateurs, des

éducateurs. « Élaborer des dossiers...

faire des réunions pour mieux se

connaître... » c’est exactement ce

que font les charognes d’animateurs

pour occuper le temps des pauvres,

pour qu’ils se tiennent tranquilles.

Pendant ce temps-là au moins ils ne

vont pas voler. Et en plus ce travail

vous le faites bénévolement.

C’est vraiment merveilleux. Le maire

de —— doit être content, il n’espérait

sans doute pas de tels alliés.

Annexe documentaire

La seule innovation là-dedans c’est

que ceux qui font ce sale boulot sont

« élus et révocables à tout instant ».

À quand les élections démocratiques

des îlotiers (« élus et révocables à

tout instant » eux aussi)?

Un mot encore.

Ce n’est pas « pour cause de misère»

que des gens vont en prison, mais

parce qu’ils ne sont pas soumis à

l’idée du minimum vital. La simple

idée de calculer ce que coûte ou ne

coûterait pas un prisonnier nous fait

frémir. Nous pensions qu’il n’y avait

que les fonctionnaires du ministère

de la justice pour se livrer à de tels

calculs.

Ce qui est scandaleux, ce n’est pas

que des incarcérations pourraient

être évitées par un programme d’assistance

sociale, comme vous le

dites, mais simplement que les prisons,

les flics, les juges, les avocats

existent, et qu’il y ait des militants

pour réclamer qu’il y ait de tout cela

mais un peu moins!

Et en plus vous êtes parfaitement hypocrites

quand vous glissez qu’on

pourrait travailler moins et qu’ensuite,

vous insinuez que cette revendication

ne suffit pas. Une nouvelle

fois vous prenez vos lecteurs pour

des cons. Et ceci jusqu’à la fin

puisque, comme tous les militants,

vous vous autorisez d’un mandat fictif

en signant : « les pauvres et les

chômeurs de —— »

En conclusion, votre déclaration

selon laquelle : « Ce qui est construit

sur la base de la misère sera toujours

récupéré par la misère et servira les

garants de la misère » qualifie très

exactement votre entreprise.

Des pauvres.

97


OS CANGACEIROS N° 1

BAS LES PATTES !

Novembre 79 : l’État assassine

Jacques Mesrine.

Les militants humanistes, qui

viennent toujours compter les

morts après la bataille,

pleurnichent : ils auraient

voulu un beau procès assorti

d’une juste peine ! Comme si

ce monde avait pu tolérer que

son ennemi déclaré reste en

vie et prenne encore une fois

la parole!

LA LIBERTÉ EST LE CRIME QUI

CONTIENT TOUS LES CRIMES.

Février 84 : l’ordure cinématongreflique

A. Génovès croit

pouvoir se faire quelques bénéfices

en toute impunité en

faisant un film du cadavre

bien refroidi.

La famille et les copains de

Mesrine tentent de s’opposer

à la sortie de ce film. e L

tribunal les renvoie chier,

en précisant à Charlie Bauer

qu’étant donnée sa « peine de

prison infamante », il n’a que

droit de fermer sa gueule.

En revanche le même tribunal

ordonne, à la demande du milliardaire

Lelièvre, que

toutes les scènes où celui-ci

apparaît soient supprimées.

Il n’y a là ni justice ni -in

justice. C’EST L’ÉTAT DE GUERRE

PERMANENT CONTRE CEUX QUI FONT

LA GUERRE À L’ÉTAT.

La polar-isation de la vie de

Mesrine n’est qu’un prétexte

pour l’enterrer sous la calomnie.

Ainsi (F. Calvi dans

Le Matin) Mesrine se serait

battu « contre tout le monde

ou presque ». Comme si tout le

monde était proxo, flic,

journaliste ou PDG, les

seules « victimes » de Mesrine

! Ou encore, il aurait

été une sorte d’humaniste militant

pour la cause carcérale,

qu’on va même (G. Millet

à France-Inter) jusqu’à comparer

au crétin télévisuel

Yves Montand!

Mesrine ne combattait pas

tout le monde, mais la totalité

de ce monde, et il le disait.

C’est justement pour

cela qu’il a été abattu. Et

c’est aussi pour cela que des

milliers de gens se sont reconnus

en lui, comme en Lacenaire

au siècle dernier. Il

n’avait fondé sa cause que sur

sa propre vengeance, il ne

prenait pas la parole au nom

des autres, ce n’était pas un

militant.

« Je savais l’irrationalisme

de ma théorie, qui était inapplicable

pour fonder une société.

Mais qu’était-elle,

cette société, avec ses beaux

principes et ses lois ? »

« Elle admirait le truand,

confondant la cruelle réalité

avec ses héros de cinéma. »

Mesrine,

L’instinct de mort


Annexe documentaire

« MESRINE » FAIT COURIR

LA POLICE

Il était 22 h45, hier soir, aux « Quatre

Eden », quand, quelques minutes avant la

fin du premier film, les responsables et

organisateurs de la soirée « Clap 2 », qui

présentaient en avant-première nationale

« Gorki Park » et « Mesrine », prièrent le

public de toutes les salles d’évacuer momentanément

leur fauteuil.

Ils avaient reçu, trente minutes plus tôt,

un appel téléphonique anonyme qui les

informait qu’une bombe « exploserait si

la projection du nouveau film de A. Génovès,

Mesrine, avait lieu ».

Déjà, à l’entrée du cinéma, avaient été

distribués des tracts violemment hostiles

à cette réalisation parce que anti-Mesrine.

« La polarisation de la vie de Mesrine

n’est qu’un prétexte pour l’enterrer

sous la calomnie ».

Quoi qu’il en soit, l’évacuation se fit dans

l’ordre et le calme. Après de minutieuses

recherches, les policiers n’ayant rien

trouvé, autorisèrent la reprise de la soirée

« Spécial Polar ».

Paris-Normandie, 29/02/84

99


Fait par quelques

amis qui l’ont

diffusé sur leur

lieu de travail à

Nantes.

OS CANGACEIROS N° 1

Vendredi 15 juin, Le Pen organisait un meeting à Nantes

où se pressait une racaille de bourgeois, commerçants,

amoureux de l’ordre. Les partis de gauche trottinèrent

en ville dans une vague manifestation de protestation, et

replièrent promptement leurs banderoles. Ils ne pouvaient

guère faire plus. La campagne contre les immigrés,

« pour l’ordre et la sécurité des biens et des citoyens »,

c’est aussi leur œuvre, depuis l’attaque au bulldozer

contre un foyer d’immigrés à Vitry, jusqu’au record d’expulsion

d’immigrés par le ministre Deferre, en passant

par le renforcement continu de la police, etc.

Dans les manifs contre Le Pen, les bons pantins démocrates

de gauche n’étaient là que pour faire valoir leur

boutique électorale, contre les mauvais pantins de droite

et d’extrême-droite. À la longue, Guignol fatigue : les

spectateurs se sont abstenus massivement deux jours

après aux élections.

Mais ce vendredi-là, quelques jeunes, étrangers à ce micmac,

se sont retrouvés dans la rue pour exprimer leur

rage, aussi bien contre toutes les salopes de flics et politiciens,

que contre le monde qu’ils défendent.

Le premier à en faire les frais fut, au pont Lu, un contrôleur

de la Semitan [société d'économie mixte de transport

en commun de l'agglomération nantaise], connu

comme flicard notoire. Sa voiture fut lapidée sans autre

forme de procès par certaines de ses victimes antérieures.

Quelques gauchos qui tentaient de s’interposer

en prirent pour leur grade.

Mis en appétit par ce hors-d’œuvre, la cinquantaine de

jeunes présents se dirigea vers le centre, et ne fut pas

avare de boulons et de pavés pour les vitrines des commerçants

(Le client est roi, disent les commerçants. Cela

devenait vrai !). Cette équipée fut hélas interrompue par

les flics rapidement ameutés par les marchands, avant

d’avoir pu continuer un travail qui s’annonçait prometteur.

La nuit qui suivit fut égayée de quelques escarmouches

où flics et petits cons de Front National prirent

quelques claques.

Il serait maintenant dommage de laisser ainsi isolée

cette belle jeunesse qui a tenu le pavé nantais le vendredi

15, autant que de laisser un otage entre les griffes

de l’ennemi.

Qu’on se le dise...

Des inconnus, Nantes, le 1er juillet 1984


Annexe documentaire

DÉCONTRÔLE D’AIGUILLES

Paris, août 1984

selon le risque d’explosion

La fraction syndicale de

l’État social-démocrate français

avait programmé, au sein

de la base locale. Cette manœuvre

de printemps, destinée

à consommer dans l’impuissance

et l’isolement tant

de la SNCF des journées de l’énergie, l’argent que le

grèves tournantes et perlées moral des prolétaires du

101


OS CANGACEIROS N° 1

rail, avait pour but officiel

d’obtenir l’application des

35h avec embauche sans perte

de salaire.

La plupart des salariés, à qui

la CGT et consorts proposait

une grève nationale de l’entreprise

le 25 mai, savaient

bien avant, que cet objectif

serait partiellement atteint,

et que la réforme entrerait en

vigueur à partir du 2 juin

1984 pour s’accomplir à moyen

terme. Ils n’ignoraient pas

non plus que les technocrates

avaient tout mis en œuvre pour

en supprimer les maigres

avantages, aggravant de fait

les conditions de travail.

Aussi le coup du 16 mai estil

l’expression d’une insatisfaction

illimitée qui a

désarmé le mensonge réformiste

et décapité son personnel

syndical. Les fumiers

d’État ne peuvent se moquer

indéfiniment des nécessiteux

sans s’exposer à des ripostes

de taille!

La grève de l’après-midi du

1er mai sur la banlieue de St-

Lazare fut une grève sauvage.

À la plus grande fureur de

leurs patrons et de leurs syndicats,

les employés chargés

de la sécurité de la circulation

des trains de la gare

d’Asnières ont tout arrêté

(en fermant les signaux),

suivis peu après par leurs homologues

de St-Lazare. Les

réactions furent aussi brutales

et maladroites que le

coup était puisant. L’État-

SNCF expédia les casqués

faire le siège d’Asnières

puis nettoyer les abords de

la gare St-Lazare des porcsbâtards

qui menaçaient de

casser la gueule aux aiguilleurs.

La CGT désavoua immédiatement

les auteurs de ce

trouble à l’ordre public, et

tous ses groupuscules locaux

qui, la veile même, soutenaient

des appels à la grève

illimitée, accusaient les

grévistes d’être manipulés

par le patronat.

En cherchant à les isoler par

la procédure stalinienne désormais

classique, la CGT a

confirmé auprès de nombreux

salariés que sa tâche est

principalement policière.

Les crapauds de la CFDT tout

en légitimant le mécontentement

des travailleurs condamnèrent

prudemment la forme

qu’il prenait et proposèrent

de l’adoucir techniquement

jusqu’à la rendre inopérante

et ridicule.

La colère de quelques prolétaires

du rail, désabusés à

force d’être humiliés par le

mensonge réformiste d’État,

prenant de vitesse tous les

bureaucrates et leurs calculs,

fait apparaître le point de

non-retour à partir duquel se

produiront les prochaines offensives

des salariés. Dans

une telle entreprise, réputée

forteresse syndicale, c’est un

fait nouveau et exemplaire qui

s’est produit. L’insatisfaction

s’est concentrée pour atteindre

une forme autonome:

elle n’est plus désarmée.

À cet égard les ouvriers de

Talbot-Citroën se sont bien

battus. Le niveau le plus haut

atteint dans la lutte du

compte-à-rebours que leur imposait

le Capital s’est retrouvé

immédiatement dans ce

début prometteur.

Des prolétaires du rail

Diffusé à la SNCF par des gens qui y

bossent.


Annexe documentaire

ON SE FOUT DE NOUS?

ON NE S’EN FOUTRA PAS LONGTEMPS !

« Convergence 84 pour une

France colorée, pluri-ethnique

et multi-culturelle » ? ! Encore

des gens qui implorent l’État

au nom de « l’égalité des

droits et des races », qui tendent

la joue gauche quand on

les frappe sur la joue droite.

Merde ! Quand on a un«

homme»

d’État en face, on ne lui serre

pas la main, on lui crache à la

gueule ! Et « Convergence 84»

qui fait son sketch sous le -pa

tronage de Georgina Dufoix,

après ce qu’elle vient de

L’État voudrait nous tenir la

dragée haute avec des promesses

de réformes.

faire, cette salope (interdire

le « regroupement familial » et

fermer les frontières aux futurs

immigrés). Nous, on n’oublie

pas ceux de nos copains

Les salopes qui nous gouver- venus récemment du Maroc ou de

nent doivent bien ricaner, de la Tunisie, et que l’État so-

voir des jeunes immigrés se cialiste, ces ordures de Du-

laisser enrober comme des foix et Joxe ont fait expulser

Miko par tout ce baratin. Les comme des chiens.

boy-scouts de « Convergence

84 » se permettent de parler

en notre nom : mais eux veulent

la paix – nous, no us

sommes en guerre.

On nous empêche de circuler

librement sur la surface de la

Terre, en fermant les frontières.

On nous empêche de

circuler librement dans les

Nous savons bien que la justice rues, en nous foutant sans

encourage régulièrement les arrêt les flics sur le dos. Et

bâtards qui nous tirent des - il faudrait encore, après

sus. La justice est faite avant tout ce qu’on a déjà subi,

tout pour broyer les jeunes faire les gentils et discuter

comme nous, qui nevoulons

pas calmement avec l’État pour

perdre notre jeunesse à tra- négocier quelques miettes?

vailler

Alors,

et

les

à nous priver.

promesses de

Ça va pas la têt e ? !

l’État, on s’assoit dessus. Nous ne sommes pas la France

Après la pitoyable marche

non-violente de décembre 83,

de demain. À basla

France.

À bas toutes lesnations.

l’État avait promis d’accor- Et merde aux animateurs de la

der la carte de séjour unique misère.

de 10 ans à tous les immigrés.

Et il va bientôt l’accorder,

mais à qui ? !

Des rats

de la banlieue Ouest

Aux bons immigrés, honnêtes

et travailleurs – ceux qui ne

travaillent pas et ont eu

« des problèmes graves avec la

Diffusé dans la banlieue Ouest

lors du passage des rouleurs de

police » ne l’auront pas. convergence 84, là où ils sont passés.

103


OS CANGACEIROS

NUMÉRO 2 - NOVEMBRE 1985


OS CANGACEIROS N° 2

NOTES ÉDITORIALES


Notes éditoriales

I. LARGUEZ LES AMARRES !

Notre époque est marquée par un retour à la sauvagerie initiale des

pauvres. Voilà qui tranche agréablement avec la période antérieure.

Le mouvement ouvrier, dominé par les idées réformistes et staliniennes,

encadré par des appareils bureaucratiques, avait presque partout réussi à civiliser

la protestation des pauvres. (Le Front Populaire avait été le moment le plus

important de ce processus). L’intégration de l’ancien mouvement ouvrier dans

la société civile est désormais totalement achevée.

Dans les 70’ les travailleurs révoltés sont allés aussi loin qu’ils le pouvaient dans

les limites du système existant. Leurs luttes débordaient sans cesse les consignes

syndicales. Mais elles sont cependant presque toujours restées en porte-à-faux

par rapport aux appareils syndicaux : et ceux-ci ont pu concilier et manœuvrer

avec assez de force pour finalement emporter cette guerre d’usure. Les exigences

démesurées qu’avançaient alors les travailleurs révoltés semblent avoir momentanément

reflué. La plupart des conflits importants de ces dernières années, dans

les entreprises, ont été principalement défensifs, et portaient contre les effets de

la récente modernisation industrielle.

Dans les 70’, les syndicats ne pouvaient pas se permettre sans risque de désavouer

ouvertement les excès des travailleurs révoltés. Dans les 80’, ils ne peuvent plus

se permettre de les cautionner. En Pologne, en 81, la direction de Solidarité a

fini par dénoncer le mouvement des grèves sauvages et désavouer les revendications

sans fin des travailleurs, au nom de l’intérêt national. En Grande-Bretagne,

le TUC [Trade Union Congress] a entravé par tous les moyens les ébauches de solidarité

pratique envers les mineurs en grève, et en organisant ainsi leur isolement,

a finalement assuré leur défaite. En France, en décembre 83/janvier 84 à

l’usine Talbot, la CGT et la CSL [Confédération des Syndicats Libres] ont combattu

— l’une de l’intérieur et l’autre de l’extérieur — les OS [Ouvriers Spécialisés]

immigrés en grève, qui ont été vaincus dans la solitude. En Espagne, de la

même répartition des fonctions policières relève l’attitude de l’UGT [Union Générale

du Travail] et des CCOO [Commissions Ouvrières] qui ont dû combattre

ces derniers temps les pratiques assembléistes subsistant dans les luttes

récentes. La liquidation de ces révoltes ouvrières s’est faite partout au nom du

même principe. Avant, les syndicats faisaient appel à l’intérêt des travailleurs

pour mettre fin à une grève : maintenant, ils font appel à l’intérêt de l’entreprise.

Dans cette période, les bureaucrates en arrivent à pouvoir discuter ce qui pour

les travailleurs était indiscutable dans les 70’. Ces appareils syndicaux se comportent

à présent, et de façon systématique, en gestionnaires, se mêlant des affaires

de l’entreprise. Le concept réformiste d’autogestion est entré dans la

pratique syndicale désormais principalement consacrée à la cogestion. Ce qui

n’était pas encore évident en 68, l’est devenu.

Le mouvement ouvrier se définissait ainsi : il s’agissait de faire de la masse des

travailleurs un sujet juridique collectif défendant ses intérêts dans le cadre de la société

civile. Les luttes des 70’ ont fait éclater tout cela. Les pauvres étant, alors, encore

unis dans l’usine par des conditions de travail identiques pouvaient constituer

107


OS CANGACEIROS N° 2

une force unique, qui s’exprimait dans les revendications de salaire anti-hiérarchiques

et le même rejet du travail — absentéisme, coulage des cadences, sabotage...

Contre cette force, le capitalisme a réagi de la sorte : il a réintroduit les

forces du marché comme seule référence, et il a entrepris également de réorganiser

toute l’exploitation du travail, en exacerbant la concurrence entre les pauvres.

Les syndicats, fondés sur la hiérarchie salariale et l’identification du travailleur à

son entreprise, participent pleinement à l’organisation de cette concurrence. Ils

ont de même largué les amarres avec le langage de l’ancien mouvement ouvrier,

qu’ils remplacent par le jargon plus empirique des gestionnaires. Comme le déclare

récemment un expert « les entreprises elles-mêmes découvrent parfois qu’elles

ont en face d’elles des interlocuteurs qui, ô surprise, parlent le même langage économique

». La principale préoccupation des syndicats est seulement de ratifier juridiquement

avec les patrons et l’État, ce qui est depuis longtemps entré dans la

pratique — par ex. tout le baratin sur « la flexibilité du temps de travail » ou le

SMIG. Il est désormais admis ouvertement que les syndicats, les hommes d’affaires

et l’État parlent tous la même langue (seules quelques minorités d’activistes

syndicaux s’accrochent désespérément au langage de l’ex-mouvement ouvrier

dont ils continuent encore de réciter les cantiques). L’époque est finie où les travailleurs

pouvaient s’avancer très loin dans leurs luttes en s’abritant plus au moins

derrière la couverture syndicale, obligeant leurs délégués à les suivre sous peine

de débordement ouvert.

Pour la première fois dans ce pays, des grévistes ont été condamnés individuellement

à verser une indemnité à des jaunes, et non pas leur syndicat : cela s’est

passé une première fois au début 85 à l’usine Delsey, dans le Pas-de-Calais, puis

dans une usine de transports où quinze chauffeurs licenciés à la suite d’une grève

ont été condamnés par le tribunal d’Arras à verser de leurs poches 600 F aux sept

non-grévistes constitués en « Association pour la liberté du travail » !

Les médiations ayant pour tâche d’intégrer les travailleurs ont maintenant accompli

un cycle complet. Les travailleurs sont à présent supposés suivre la même

logique que leurs représentants, et s’identifier entièrement au fonctionnement de

leur entreprise. En Grande-Bretagne par exemple, des firmes américaines et japonaises

qui reprennent certains secteurs comme l’automobile ou l’électronique

imposent leurs conditions : les managers définissent en étroite collaboration avec

des syndicats les nouvelles règles de gestion du travail, et ces derniers sont chargés

de les imposer eux-mêmes aux travailleurs (dans certains cas, il y a une clause

selon laquelle l’employé s’interdit volontairement le recours à la grève !). Mais ce

progrès dans l’exploitation du travail a dû s’accompagner d’un conditionnement

de la main-d’œuvre, comme cela se fait au Japon et en Corée du Sud. Si là-bas les

usines sont de vraies casernes où le travail est militarisé, il faut encore y imposer

un culte religieux aux travailleurs. La nécessité et la terreur ne suffisent pas, même

en Asie, à mobiliser l’ardeur des salariés au travail. Les chefs d’entreprise nippons

le savent bien, qui se comportent comme de véritables chefs de secte. À l’impossibilité

d’organiser les nouvelles formes d’exploitation du travail par le seul régime

de la caserne, l’ennemi répond en ajoutant un mensonge, religieux ou laïc,

ce qu’exprime aussi bien en France un entrepreneur dynamique qui déclare « qu’il

manque un credo dans l’entreprise » (il s’agit encore de l’inévitable Bernard Tapie).


Notes éditoriales

Cette force unique des travailleurs révoltés ayant été brisée au début des 80’ au

nom de la crise, les capitalistes peuvent imposer librement aux pauvres les conditions

les plus draconiennes. On retourne au fondement du capitalisme, au

XIX ème : prendre les gens à la faim, en organisant le spectacle de la pénurie (comme

le coup des prétendus « nouveaux pauvres »). Les gens se voient ainsi imposer des

conditions de travail et de salaire impensables il y a dix ans. La main-d’œuvre est

tenue à pleine et entière disposition de l’employeur — c’est ce qu’on appelle par

euphémisme syndical « la flexibilité du travail », heures supplémentaires non

payées, travail le dimanche, baisses de salaire imposées par le chantage au licenciement.

Il arrive même à certaines entreprises en difficulté de faire appel à la participation

volontaire des travailleurs, pour qu’ils constituent un capital en versant

tout ou partie de leur salaire ! Le cas limite a été atteint à Lyon début 85 : un cadre

nommé in extremis à la tête d’une boîte en difficulté a posé comme condition au

sauvetage de l’entreprise, que ses employés lui avancent l’équivalent de deux mois

de leurs salaires. Bien inspirés les rares salariés qui ont refusé : sitôt les versements

opérés, le nouveau PDG s’enfuit à l’étranger avec la caisse.

Tout ce qui rampe sur la terre est gouverné par les coups!

II. HISTOIRE UNIVERSELLE DU DÉSESPOIR

Jamais, sous le règne du spectacle, le principe de l’argent ne s’était manifesté

à ce point sous la forme de la pure nécessité. Jamais les gens n’avaient été aussi

fermement rabaissés à leur état de nécessiteux. Il s’agit de remettre les pauvres

à leur place. Il faut les faire saliver devant la toute-puissance de l’argent. En Pologne,

par exemple, il n’est pas trop difficile de trouver de l’argent, en magouillant

au marché noir, ce que font beaucoup de gens. Mais il est très dur de se procurer

des marchandises : les magasins sons vides. Ici, la rareté s’organise de façon inverse:

les magasins sont pillés, mais il est très dur de se procurer de l’argent.

En France, nous avons rencontré des Polonais qui se déclaraient effarés par le

zèle des Français au travail : là-bas rien de tel, au contraire ! C’est que dans notre

maudit pays, le fait d’avoir un boulot, même le plus sale et le plus mal payé,

passe pour bien des gens comme une faveur céleste. Mais il se trouve quand même

des gens pour cracher sur l’offrande. L’accumulation désormais irréversible de

chômeurs-à-vie est bien sûr une conséquence directe de l’organisation plus rationnelle

de l’exploitation. Mais bien plus qu’un résultat quantitatif, il s’agit de

quelque chose de qualitatif. En grande partie, ce sont des jeunes qui ne peuvent

pas accepter de subir les nouvelles conditions faites aux travailleurs. Si beaucoup

de jeunes n’ont pas de boulot, c’est qu’ils n’en veulent pas. Et en même temps

que les conditions de travail salarié sont de plus en plus ignobles, les conditions

d’existence des chômeurs deviennent de plus en plus irrespirables.

Au début 84, l’État français s’était attaqué au chômage volontaire en réduisant à

presque rien le système des allocations. Il s’est ensuite appuyé sur ça pour introduire

le travail volontaire sous-payé, les TUC. Pendant plus de 6 mois, on a vu

des jeunes cons déclarer à la télé que même mal payés, c’était mieux que de rester

à rien faire. Un coup double pour l’État : réussir à faire dire à des gens qu’en

109


OS CANGACEIROS N° 2

dehors du travail (même aussi mal payé qu’un TUC) ils n’auraient rien à faire de

leur jeunesse. Travailler, c’est n’avoir rien à faire ! Ensuite, ceux qui auront eu

l’échine assez souple pour s’abaisser à ça pourront bien accepter n’importe quel

job smicard avec joie. S’il est de plus en plus insupportable de travailler au vu

des conditions de soumission accrues qui sévissent, il est aussi de plus en plus

difficile de ne pas travailler. Il n’est même plus possible d’aménager sa subsistance

immédiate en bossant en turn-over ou en touchant les allocations chômage.

Au début des 70’, la délinquance avait pour nous un air de liberté, de virée sauvage,

de jeu en bande. La recherche de l’argent, bien qu’elle en faisait partie, ne

constituait pas le principal but. Dans les 80’, cette atmosphère d’insouciance est

épuisée. Le plus haut moment de cette liberté criminelle a été l’automne 81 des

rodéos et incendies dans l’Est lyonnais. Depuis, l’État et les défenseurs de la société

existante ont fait en sorte de rendre impossibles de tels excès : le règne de

la nécessité a fait le reste. Un jeune des Minguettes nous racontait qu’en 81, ils

volaient des voitures pour s’amuser. Maintenant, avant tout elles doivent avoir

une fonction utilitaire et servir au moins à plusieurs arrachés et plusieurs casses

— après quoi seulement on peut s’amuser avec. Il est devenu si difficile de voler

de grosses cylindrées ! La fureur de la répression policière et judiciaire, ponctuée

d’une vague d’exécutions sommaires sans précédent, a marqué nettement la fin

d’une époque. Tous ces chômeurs-à-vie remplissent alors les prisons, entraînant

une surpopulation automatique. Les travailleurs ne sont pas épargnés et ont de

plus en plus affaire à la police. Dettes, impossibilité de payer le loyer et divers crédits,

chèques sans provisions, vols dans les supermarchés, etc., en amènent de

plus en plus à risquer la prison.

Ce retour au règne le plus sauvage de la nécessité a pour effet d’exacerber l’hostilité

et la concurrence qui règlent de toutes façons les rapports des pauvres entre

eux dans la société. L’isolement et l’atomisation dominent incontestablement

tout, et il en résulte une ambiance d’angoisse et d’oppression jamais atteinte

jusque-là — c’est au point qu’aux USA, dans certaines grandes villes, des gens

meurent subitement de solitude. La propagation de la poudre, qui est en train de

démolir la colère de tant de jeunes, est évidemment une des conséquences les

plus directes de ce processus, qu’elle accentue en retour. Il n’y a désormais plus

de médiation possible entre la misère des gens et la société civile. Les révoltes

qui ont suivi 68 auront contraint l’ennemi à moderniser l’oppression et à rendre

ainsi le monde encore plus invivable, la misère encore plus visible. Le vieux Principe

de 1789 revient alors au premier plan des préoccupations ennemies : combler

le vide entre la classe dominante et les pauvres, qui s’est dangereusement

creusé ces dernières années. C’est à quoi s’affaire une génération de réformistes

aux ordres de l’État. Ils ne peuvent évidemment parler que le langage de l’État

et prêcher le mensonge démocratique à la masse des pauvres. C’est que la bourgeoisie

se trouve brutalement confrontée à ce qui la définit : l’absence de communauté,

poussée à son paroxysme par les conditions sociales modernisées.

La violence qui règne entre les pauvres et s’exerce parfois ouvertement entre eux

est à la mesure de la violence des conditions qui leurs sont faites. Au moment

même où tous les pauvres subissent de plein fouet les règles de la guerre de tous


Notes éditoriales

contre tous, ils ne peuvent plus prétendre à une existence civile et deviennent

alors absolument dangereux. Ce moment où la séparation a tout envahi montre

aussi que les pauvres ne peuvent constituer un sujet juridique collectif comme à

l’époque de l’ex-mouvement ouvrier. Leur insatisfaction retourne alors à son fondement,

c’est-à-dire à la sauvagerie qui caractérisait leur révolte avant que la société

ne cherchât à les civiliser. La dernière grève des mineurs en Grande-Bretagne

a ainsi vu les grévistes recourir à des formes d’actions criminelles, qui rappellent

les expéditions punitives auxquelles se livraient les ouvriers anglais au début du

XIX ème , telles qu’Engels nous les relate dans La situation de la classe laborieuse en

Angleterre, c’est-à-dire avant que le trade-unionisme n’ait civilisé les pauvres et

anéanti leur colère.

III. LES FANATIQUES DE L’APOCALYPSE

Au Heysel, les gens venant voir un match de haute tenue n’avaient pas de

raisons particulières d’insatisfaction ; au contraire, ils venaient là en principe

pour passer une bonne soirée. Les organisateurs du spectacle n’imaginaient

pas que la misère des foules puisse exploser ainsi en plein cœur du stade.

Il n’y avait pas de motif à la violence, s’étaient-ils dit. Au Heysel, le spectacle a

dû montrer seconde après seconde et en direct à des millions de gens sa fonction

de manipulation des foules solitaires au moment même où il n’y parvient pas!

Les dirigeants ont paniqué en direct. Et ce qui a tant choqué les spectateurs, ce

ne sont pas les 38 morts mais le fait d’avoir été témoin en direct d’une telle violence

que le spectacle n’a pas su, cette fois, leur épargner. Ils sont gênés d’avoir

vu. Le scandale était si fort qu’en RFA ils ont purement et simplement arrêté le

reportage. Un journaliste du Monde se demande, catastrophé, dans un article sur

cette affaire « quel effet cela a-t-il bien pu produire chez ces peuples d’Afrique noire

(le reportage avait en effet été diffusé en direct dans plusieurs pays africains), auxquels,

il fut un temps, nous avons essayé d’imposer notre civilisation ?... ». Depuis, on

a vu un concert de reggae en Guinée tourner court devant l’excitation des spectateurs,

qui ont finalement saccagé toutes les installations du show. En Grèce

vers la même date, les organisateurs ont au contraire donné l’ordre aux vedettes

d’un concert de jouer dans le seul but de calmer la foule déchaînée : et celle-ci a

quand même traité les chanteurs comme de mauvais larbins incapables de décharger

l’insatisfaction, et a tout cassé. Les sauvages sont partout dans le monde.

Le simple fait que nous ayons pris la défense des hooligans contre la calomnie et

la répression a fait partout scandale, jusque chez des gens proches. Les arguments

qu’on a tenté de nous opposer relèvent tous du même jugement moral, qui ne voit

là que violence irrationnelle et gratuite. Il n’y a pas d’actes gratuits dans ce monde:

il y en a qui paient parfois très cher pour le savoir. Ensuite, le hooliganisme est

une manifestation immédiate de l’insatisfaction qui n’a rien d’étonnant ni de choquant

après une semaine d’ennui et de labeur. La misère a toujours quelque chose

de honteux pour les réformistes, de sacrilège. Ils ne comprennent pas davantage

en quoi consiste la misère de tous les jours, et donc la violence qu’elle engendre.

Nous affirmons que les pauvres ne sont unis que dans la rupture de tous les freins

111


OS CANGACEIROS N° 2

sociaux et le renversement de toutes les lois. Sinon, ils ne constituent en rien une

communauté. C’est seulement en exprimant leur insatisfaction que les pauvres

peuvent se reconnaître. C’est par cela que s’opère le renversement de situation, et

qu’ils se trouvent unis dans l’affrontement avec l’ennemi commun. Un commissaire

anglais déplorait, au lendemain de la belle émeute d’Handsworth, le fait que

les gens considèrent ça comme un amusement, au même titre que le hooliganisme

du foot. En tout cas, l’affaire du Heysel aura créé des conditions nouvelles pour

les hooligans, avec le quadrillage militaire des stades qui a suivi. Désormais, ceux

qui vont au match pour se défouler seront obligés de s’attaquer aux flics présents

en masse sur place, plutôt que de se battre contre les supporters adverses. C’est

ce qui s’est déjà produit à Leicester le 9 octobre.

Le moment où la bourgeoisie et l’État achèvent d’organiser la séparation qui définit

les pauvres et leur rendent l’existence absolument invivable, est aussi celui

qui crée les conditions d’un renversement de situation. Ce qui sépare les gens, et

qui en fait précisément des pauvres, est aussi ce qui les identifie. Les pauvres ne

se connaissent pas, ils se reconnaissent. Début septembre à Marseille, après une

course-poursuite succédant à un braquage raté, les flics abattent un des jeunes

braqueurs devant la cité La Paternelle : ils sont aussitôt attaqués par les habitants

du lieu, révoltés, et doivent se replier après un vigoureux échange de pierres et

de grenades. Au grand étonnement des flics et des journalistes, puisque la malheureuse

victime n’était pas originaire de cette cité, et n’était pas arabe non plus

(s’il avait été de la Paternelle, les flics auraient alors eu affaire à un soulèvement

aussi violent qu’à Brixton et à Tottenham). Les jeunes principalement arabes qui

habitent la Paternelle se sont immédiatement reconnus dans le sort fait par les

flics à ce jeune inconnu, eux qui subissent exactement les mêmes galères. Jusque

dans le quartier des Halles à Paris, qui est pourtant psychogéographiquement

l’opposé exact des Quartiers Nord de Marseille, où l’arrestation d’un petit dealer

provoque un rassemblement de 400 personnes qui s’attaquent aux flics et

même au décor (ça s’est passé en septembre). L’indifférence et la frime qui régnaient

contradictoirement aux Halles ont trouvé là une ébauche de dépassement.

Nous en sommes contents.

IV. NOUS, CANGACEIROS

Nous parlons beaucoup de la violence dans les banlieues. Toutefois nous

ne pensons pas qu’il n’y ait que là qu’il se passe quelque chose. Seulement,

beaucoup de nos semblables y vivent, et souvent nous-mêmes.

Nous ne faisons pas que parler de la violence : c’est notre élément, et même peuton

dire, notre lot quotidien. La violence est d’abord celle des conditions qui nous

sont faites, celle des gens qui les défendent et plus rarement, hélas, celle que nous

leur renvoyons à la gueule. Nous ne connaissons pas tous nos ennemis, mais on

connaît ce qu’ils défendent. Tous nos alliés ne sont pas forcément nos complices.

Il arrive qu’ils le soient. Nous ne sommes pas en rapport avec tous nos alliés.

Les chômeurs qui combattent l’indigence sont autant nos alliés que les travailleurs

qui se révoltent contre le travail et échappent au contrôle des syndicats.


Notes éditoriales

Nous ne pensons pas détenir une vérité universelle, mais la communiquer.

Les vérités universelles sont celles qui se communiquent, pas celles que l’on

détient. À ceux qui se demandent si nous sommes assembléistes, conseillistes,

nous répondons que ce qui nous importe c’est de savoir comment les gens établissent

et organisent le dialogue. Nous ne sommes pas des terroristes parce que

nous tenons à la clandestinité : creuse vieille taupe, disait-on jadis. À notre

époque, les gens qui affirment des exigences révolutionnaires passent pour des rêveurs.

Mais l’homme est fait de la même matière dont sont faits ses rêves. Nous

sommes révolutionnaires. Os Cangaceiros veut dire : « Tout est possible », « Nous

sommes en guerre », « Rien n’est vrai tout est permis ». Nous sommes nombreux,

par rapport à l’atomisation régnante. On a beaucoup d’alliés de par le monde.

Notre programme est très ancien : vivre sans temps morts. Nous comptons bien

sûr lui assurer sa publicité par le scandale. Il n’y a pas d’autres moyens dignes

d’un tel programme. Notre existence en elle-même est déjà un scandale. Nous ne

sommes évidemment pas indispensables : toutefois il se trouve qu’en plusieurs occasions

nous avons dû l’être. Dans la guerre sociale, nul ne peut être dispensé.

Nous sommes aussi très méfiants — l’expérience prouve qu’on ne l’est jamais

assez. La méfiance juge de la confiance qu’on accorde aux autres. Nous ne faisons

pas vraiment partie de ce qu’on appelle couramment « le monde du travail », encore

que nous en sommes issus. Mais lorsque des luttes dignes de ce nom s’y déroulent,

elles combattent elles aussi le monde du travail et s’en prennent à ce qui

contraint les pauvres au travail, la nécessité de l’argent.

Nous expliquons le fait qu’il n’existe à l’heure actuelle aucun autre groupe

comme le nôtre en Europe par cet autre fait, que nous sommes tout simplement

les premiers. Bien sûr, notre revue a une diffusion dérisoire en regard de nos

énormes ambitions. Mais l’on compte sur la force d’esprit de nos lecteurs pour

y pallier, ce qui ne remet pas en cause nos ambitions. La diffusion d’une telle

revue n’a évidemment rien à voir avec la diffusion massive et quotidienne des

mensonges de la presse. Si son audience est quantitativement limitée, elle s’adresse

à de possibles interlocuteurs et non une masse de spectateurs. Et mieux vaut

avoir avec soi gens d’élite et d’escarmouche que masse informe. Cela favorise les

énormes ambitions. Nous sommes contre toute hiérarchie, et notre association

se veut égalitaire dans la mesure où chacun doit être en mesure d’y décider.

Le fait de nous référer à des intellectuels comme Marx et Hegel ne nous gêne

pas : à leur époque, on pouvait être un intellectuel sans être une pute intellectuelle.

À présent c’est fini et même impossible. De plus, ils n’étaient pas que des

intellectuels puisqu’ils ont eu une action sur le monde. Nous considérons comme

possible des contacts suivis avec d’autres groupes sur cette condition élémentaire

: le dépassement de toute forme d’agitation/propagande dans son activité.

Ce que nous critiquons dans la politique, c’est l’État.

La question est d’apporter du sang neuf dans cette époque, et d’en avoir les

moyens. À plusieurs reprises, lorsque nous sommes allés rencontrer des grévistes

mineurs en Grande-Bretagne, on nous a posé cette question élémentaire : « Quelle

force constituez-vous réellement ? Qu’allez-vous pouvoir faire des informations que

nous vous donnons ? ». À ces questions il faut être en mesure de répondre clairement,

d’autant qu’un regroupement comme le nôtre n’est pas évident pour tous.

113


OS CANGACEIROS N° 2

On nous a aussi demandé, en Pologne : « Mais qui donc êtes-vous ? Quel est votre

mouvement ? ». Il faut savoir manifester le caractère universel de notre existence.

L’intérêt que nous portons aux révoltes de nos semblables dépasse l’intérêt qu’a

le pauvre isolé pour le monde, qui est souvent sans moyens. Cependant, il doit

être bien clair que nous ne parlons que de ce qui nous concerne. En aucun cas

nous entendons faire de l’assistance aux luttes d’autrui. Nous entendons simplement

les rencontrer, et prendre part aux réjouissances. La plupart des travailleurs

révoltés que l’on est amené à rencontrer sont encore influencés par l’état

d’esprit militant issu de l’ex-mouvement ouvrier. En l’état actuel, on ne peut

miser que sur des rencontres avec des individus pris isolément, encore qu’il nous

arrive de passer par le biais de groupes organisés qui conservent encore quelques

illusions sur le syndicalisme et où se trouvent des travailleurs révoltés. Si l’activisme

de ces groupes nous laisse froids, on y connaît des gens qui sont très

proches de nous par le refus du travail.

Les jeunes kids de banlieues, ayant plutôt l’habitude de rencontrer des gens isolés

ou en bandes locales, sont toujours un peu étonnés de voir, quand ils nous rencontrent,

un groupe constitué et organisé. À l’opposé, les travailleurs en lutte,

ayant plutôt l’habitude de voir des gens qui agissent en tant que membres d’une

organisation officielle, sont étonnés, quand ils nous rencontrent, de voir des individus

qui semblent agir en leurs seuls noms. En Grande-Bretagne ou en Espagne,

nombre de travailleurs révoltés ont été ainsi surpris de voir un groupe de chômeurs-à-vie,

organisés, ayant des contacts et des informations internationales, et

disposant de certains moyens, alors qu’il existe indépendamment de tout appareil

politique et syndical. Finalement, nous intriguons par notre simple existence.

Mais de toute façon, le seul risque sérieux que nous courons, c’est celui de

mourir pauvres.

Notes établies par Yves Delhoysie, Georges Lapierre et Louise Rivière


BRICK KEEPS

BRITAIN BEAUTIFUL 1


1. Publicité affichée un

peu partout en Grande-

Bretagne pendant la

durée du conflit, qui annonce

que : « la brique

fait le charme de l’Angleterre

» ; la brique séduisit

tellement les grévistes

que ce fut leur projectile

favori.

OS CANGACEIROS N° 2

Pendant un an, de février 84 à mars 85, les mineurs

britanniques ont fait grève. Ce fut la plus longue

en Grande-Bretagne depuis celles du début du siècle,

et une des plus acharnées, des plus violentes qu’ait entamé

une catégorie d’ouvriers. Les mineurs se référaient

fréquemment à celle de 26 comme élément de comparaison,

pour exprimer à quel point il était inhabituel de voir

mobiliser autant de flics contre des grévistes. Un tel déploiement

de force n’aurait pas été concevable lors des décennies

précédentes — sauf évidemment en Irlande du

Nord. Les grèves de 72 et 74 s’étaient développées dans un

tout autre contexte social et avaient été victorieuses.

La vie des mineurs et d’une grande partie de la population

des bassins miniers s’est trouvée transformée en un an de

grève. Beaucoup de gens ont pris des initiatives qui rompaient

avec l’existence routinière du travail. Constamment

des mineurs et des femmes de mineurs ont voyagé à travers

toute l’Angleterre pour organiser des piquets, pour collecter

de l’argent... Tous ceux qui participaient aux piquets

du matin dormaient peu, seulement deux ou trois heures

par nuit. Un gréviste interrogé par un journaliste sur la

fatigue causée par la grève répondait que, de toutes façons,

ils auraient bien trop de temps pour dormir après, quand

ce serait fini ! Les welfares, normalement ouverts aux seuls

mineurs, étaient devenus des centres d’activité dans les villages

miniers. Ils restaient ouverts toute la nuit. Dans un

pays où l’heure légale et incontournable de fermeture est

23h, on pouvait enfin boire et bavarder toute la nuit. Des

jeunes non mineurs, nous ont présenté comme une

conquête de la grève qu’ils puissent s’y réunir, ce qu’ils

voulaient préserver après la grève.

Sous différentes formes, une résistance collective à la force

employée par l’État s’est développée, de la part de toute

une population. L’organisation contre la pénurie s’est faite

collectivement. La participation aux piquets devant les

puits a été massive : des femmes et beaucoup de gens qui

n’étaient pas mineurs sont venus se joindre à eux, notamment

les chômeurs habitant près des puits, et même venant

de grandes villes. Face au quadrillage des flics et à

leurs provocations, la population s’est organisée : par

exemple, à Hatfield (Sud-Yorkshire), les flics ont tenté une

fois de pénétrer dans le welfare, mais ils n’ont pu y réussir.

Ceux qui s’y trouvaient réunis se sont montrés assez

menaçants pour les en dissuader (cela n’a malheureusement

pas été possible toujours et partout, les flics ont parfois

arrêté des gens dans les welfares). Quand les flics ont


investi toutes les régions minières, la

colère s’exprima dans des émeutes et

des attaques contre les commissariats.

Des actions commando ont détruit du

matériel de la mine appartenant au

NCB. Les jaunes et ceux qui ont pris

parti pour eux ont été mis à l’index,

bannis littéralement des villages miniers.

Ils ont dû souvent partir et se

mettre sous la protection des flics. Certains

commerçants qui refusaient de

faire crédit (assez rares) ont été pillés,

ainsi que parfois des supermarchés.

L’État a livré une bataille non seulement

contre les mineurs, mais aussi

contre tous ceux qui se sont reconnus

pour résister à ce déploiement de force.

Il ne s’agissait plus seulement d’un

conflit du travail pouvant prendre certaines

formes violentes, mais d’un

conflit social, qui a suscité l’intérêt non

seulement en Grande-Bretagne, mais

dans le monde entier. La détermination

de toute une population à résister à une

véritable machine de guerre mise en

œuvre contre elle a été impressionnante.

Les mineurs, dont la combativité est légendaire

en Grande-Bretagne, constituaient

le dernier secteur ouvrier que

l’État britannique devait mettre à genoux

pour parachever la contre-offensive

sociale qu’il mène depuis les 80’.

S’il réussissait à battre les mineurs, il

réduisait le dernier bastion de la combativité

ouvrière des 70’.

L’Angleterre était malade de l’indiscipline

de ses ouvriers, ce que la bourgeoisie

européenne a appelé la

« maladie anglaise ». Elle battait le record

d’Europe du nombre d’heures de

grève. L’esprit général de refus du travail

s’exprimait parfois en de véritables

défis lancés à l’État, comme la grève

des mineurs en 72. Les ouvriers étaient

en position de force.

Brick Keeps Britain Beautiful

INDEX DES NOMS ANGLAIS

Scab : jaune, signifie littéralement « croûte sur

une plaie»

Welfare : maison des mineurs où il y a évidemment

un pub ; s’y trouve également la

section syndicale locale.

Pickets : ce sont les gens qui participent aux

piquets de grève.

Picket-line : c’est le piquet proprement dit.

Mass-picket : piquet de masse, regroupant

sur un lieu les mineurs de plusieurs puits (de

300 à 6000).

Flying pickets : piquets volants, ils allaient piqueter

un endroit par surprise. Extrêmement

efficaces, ils ont été interdits par la loi et combattus

par une armée de flics.

Branch-meeting : réunion locale des mineurs

tenue sous l’égide du NUM.

Women Support Group : regroupement de

femmes de mineurs qui s’occupa des collectes

et de l’organisation collective des

moyens de subsistance. Ces groupes jouèrent

un rôle actif et dynamisant dans la grève.

TUC : Trade Union Congress. Confédération

nationale de tous les trade-unions (syndicats).

NUM : National Union of Mineworkers. Syndicat

des mineurs, qui y était syndiqué à

100 %. À la fin de la grève, les sections du

Notts et du Derbyshire ont fait sécession, ce

qui n’est devenu que récemment officiel.

TGWU : syndicat des transports et de la métallurgie.

C’est le plus gros trade-union. On y

trouve notamment les dockers et les conducteurs

de camions.

NCB : National Coal Board. Organisme d’État

qui gère les mines. McGregor en a été le directeur

pendant la grève.

Labour : parti des travaillistes, gauche anglaise.

Tories : conservateurs, droite anglaise.

Notts : Nottinghamshire

Yorks : Yorkshire

Wales : Pays de Galles

117


OS CANGACEIROS N° 2

Jusqu’en 78, les gouvernements qui vont se succéder s’évertuèrent, sans succès,

d’enrayer cette offensive par des mesures législatives et politiques. Le gouvernement

Heath tenta à plusieurs reprises d’appliquer « the industrial relation act » 2 ,

et dut reculer chaque fois devant la menace d’une grève générale sauvage. Il laissa

la place en 74 aux travaillistes.

De 74 à 78, ceux-ci s’efforcèrent d’apporter une solution politique en s’appuyant

sur ce qui restait d’influence aux trade-unions. Ils conclurent un « pacte social»

qui visait à imposer un régime d’austérité aux ouvriers (blocage des salaires, mesures

anti-grèves). Mais ils ne parvinrent pas à faire cesser de façon durable l’agitation

dans les usines. L’hiver du mécontentement, en 79, précipita la chute

du gouvernement.

Dès le milieu des 70’, les capitaux ont entamé un exode vers des zones plus dignes

de confiance (Sud-Est asiatique, Amérique du Sud, Afrique).

Ce mouvement s’est effectué alors discrètement, à la seule connaissance des financiers.

Cette ouverture sur le marché mondial, qui caractérise d’ailleurs l’ensemble

des nations industrielles avancées (États-Unis, Japon, URSS) a permis aux

capitalistes anglais de prendre leurs distances face aux difficultés croissantes de

l’industrie anglaise. L’appareil industriel avait peu évolué, et devenait de moins

en moins compétitif : dans ce pays où les ouvriers étaient aussi notoirement indisciplinés,

les entreprises étaient réticentes à investir pour le moderniser. Ce

que Thatcher traduit à sa manière en disant que « si on laissait faire les syndicats,

on transformerait l’Angleterre en musée industriel ».

Cet exode des capitaux fut évidemment encouragé à partir de 79 par la venue au

gouvernement des tories, farouches partisans du libre-échange et de la libre

concurrence. Grâce à une totale liberté de circulation, les capitaux ont quitté

l’Angleterre, et, subissant de plein fouet la loi du marché mondial, des pans entiers

du vieil appareil industriel se sont effondrés, entraînant la mise au chômage

d’une masse de gens (4 millions aujourd’hui). La bourgeoisie anglaise, depuis

l’époque victorienne, a toujours été tentée de trouver dans le libre-échange une

solution à ses problèmes sociaux. Le capitalisme anglais a, par le biais des pays

du Commonwealth, étendu sa puissance financière au reste du monde, avec les

USA et leur soutien logistique.

C’est à partir de ces nouvelles bases que la bourgeoisie britannique put

mettre les ouvriers face aux conséquences de leur révolte. L’ouverture sur

le marché mondial a permis de renforcer avec méthode la concurrence sur

le marché du travail et aggraver la séparation entre les gens. Les ouvriers sont

contraints de se défendre séparément, secteur après secteur, face à une contre-offensive

bien préparée et conduite unitairement. Le gouvernement Thatcher va

mettre tous les moyens de l’État dans cette entreprise de « nettoyage » de l’Angleterre.

Toutes les grèves qui se sont déroulées depuis le début des 80’, dans la

sidérurgie d’abord, l’automobile ensuite, les chantiers navals enfin, n’ont pu empêcher

des milliers de licenciements (80 000 dans la sidérurgie par exemple). C’est

dans ce contexte défensif, dans une Angleterre déjà passablement nettoyée qu’a

éclaté la grève des mineurs. L’État s’est bien gardé d’affronter les mineurs en 81


Brick Keeps Britain Beautiful 119

en même temps que les sidérurgistes et les ouvriers de l’automobile

car une reconnaissance aurait pu alors naître

d’une colère commune et d’une convergence d’intérêts.

Cette grève a dû se dérouler dans les conditions les plus

hostiles. Dans les 70’, il aurait été impensable pour un

travailleur de traverser un piquet, et a fortiori impensable

qu’un sidérurgiste aille travailler à décharger du charbon

scab. Ce conflit s’est présenté d’emblée comme une

épreuve de force décisive : pour le gouvernement, venir à

bout des mineurs signifiait une victoire décisive dans le

processus de mise au pas des ouvriers, et pour les mineurs,

il s’agissait de résister sur la position de force acquise

dans les 70’.

C’est une stratégie mondiale qui a décidé de la fermeture

des puits en Grande-Bretagne. Plus « d’issue négociée avec

les partenaires sociaux », on introduit à la place les forces

du marché comme principe de référence et seul remède

au mal britannique. Alors que depuis la hausse des tarifs

pétroliers, la consommation du charbon est en constante

progression en Europe, les mineurs de ces pays coûtent

trop cher. Depuis 73, les multinationales (Exon, BP, General

Electric, etc.) investissent dans le charbon et se tournent

avec intérêt vers les pays où les coûts de

main-d’œuvre sont minimes (Afrique du sud et centrale,

Colombie, Indonésie, etc.) : la concurrence entre les pauvres

y est extrême, et les mouvements de révoltes y sont

réprimés sauvagement. Par exemple, le charbon sud-africain

vaut deux fois moins cher que l’anglais. En conséquence,

le NCB veux faire tomber la production de 105 à

96 millions de tonnes par an, et supprimer à terme tous les

puits périphériques (Écosse, Wales, Durham, Kent). L’argument

du NCB selon lequel les puits à fermer en priorité

sont « économiquement non rentables » est apparu immédiatement

comme un pur mensonge. Il appartenait simplement

aux responsables locaux du NCB d’additionner

les fermetures jusqu’à un total de 4 millions de tonnes par

an, dans un premier temps.

En 80, afin de tester le degré de mobilisation des mineurs,

le NCB avait annoncé la fermeture de quelques puits dans

le South-Wales, pour ajourner aussitôt son projet. En 82,

il a réussi à fermer 20 puits et à supprimer 20 000 emplois

avec l’aide du NUM, dans le cadre d’une procédure obtenue

en 74 par le syndicat qui lui donnait un droit de regard

sur les restructurations : toute fermeture de puits devait

être soumise à l’arbitrage d’une commission tripartite au

sein de laquelle le NUM pèse autant que le NCB. Alors

2. Loi sur les relations sociales

qui visait à restreindre

les possibilités de

grève, en vigueur au

début des 70’.


OS CANGACEIROS N° 2

que le Kent s’était spontanément mis en grève de soutien au Pays de Galles, le

NUM rejeta toute idée de mobilisation nationale. Cette prise de position lui fut

amèrement reprochée en 84. Alors qu’en 82, les mineurs étaient encore en position

de force face à l’État, en 84 il n’était même plus question pour l’État de faire

semblant de négocier. Le NCB voulait être le seul maître des décisions. En mars

84, en court-circuitant la procédure de 74, les Charbonnages entendaient bien imposer

l’épreuve de force. Là, il n’y a même pas eu un semblant de plan de reconversion

jeté en pâture aux syndicats, ce qui interdisait d’emblée le genre de

manipulation qu’on a pu voir en France dans la sidérurgie ou l’automobile. À

présent l’envoi des casqués, qui n’est d’habitude que la face cachée des plans sociaux,

est employé d’emblée.

Pour remettre de l’ordre dans les charbonnages britanniques, l’État a fait appel

à un mercenaire dont le pedigree l’a impressionné : Ian McGregor (depuis

quelque temps apparaît sur le marché international une nouvelle race de mercenaires

spécialistes de la guerre sociale). Cet Écossais a commencé sa carrière et sa

fortune aux USA où il s’est signalé notamment par la rapidité avec laquelle il a

su nettoyer une grande société de charbonnage, Amay. Le gouvernement anglais

l’a acheté pour 2,5 millions de dollars à la banque Lazard frères. Il a d’abord été

chargé de mettre au pas les sidérurgistes ; bilan de l’opération : 800 000 emplois

supprimés au prix d’une longue grève de trois mois, infructueuse, des sidérurgistes

soutenus par les mineurs.

La décision du NCB a tout de suite été entendue pour ce qu’elle était, une déclaration

de guerre, sans trêve ni compromis. Les mineurs n’ont pas été dupes du

pseudo-arrangement qui leur était proposé : 10 000 F par année d’ancienneté, ce

qui est encore une tentative de division puisque beaucoup de mineurs sont jeunes

et ont peu d’ancienneté. Le but déclaré de l’État est d’en finir une bonne fois

pour toutes avec les mineurs. Ceux-ci ne sont pas prêts d’oublier le discours de

Thatcher les qualifiant d’ennemis intérieurs.

L’État s’est préparé de longue date à cette guerre. Avant même d’arriver au pouvoir,

les conservateurs avaient à plusieurs reprises explicitement précisé leurs intentions

: « face aux menaces de conflits sociaux, la bataille éventuelle se déroulera

sur le terrain choisi par les tories, dans un secteur où ils pourraient être vainqueurs»

disait Ridley, aujourd’hui ministre des transports ; et Crozier, membre de la droite

des tories : « la tragédie ultime n’est pas d’avoir une confrontation mais de la perdre ».

Toutes les mesures que l’État devait prendre à cette fin avaient été dévoilées à la

veille des élections de 79 : il fallait accumuler des stocks de charbon en Grande-

Bretagne et à l’étranger, reconvertir les centrales fonctionnant au charbon en centrales

mixtes charbon-fuel, encourager le recrutement des camionneurs non

syndiqués. L’État s’est aussi pourvu de toute une série de moyens pour empêcher

les piquets et les rendre inopérants : interdiction des piquets volants et limitation

du piquet à six personnes (loi de 80), création dès la fin des 70’ d’unités de flics

anti-picketing. Il existe même des tribunaux volants qui jugent les gens sur place

et à huis-clos. Souvent les procès étaient reportés, et la mise en liberté assortie de

conditions extrêmement restrictives (interdiction de sortir après 21h, interdiction

d’aller sur les piquets, etc.). Beaucoup furent jugés après la grève ; il y en a


Brick Keeps Britain Beautiful 121

encore maintenant. Une autre loi a été votée pour rendre extrêmement difficile

une grève légale : il faut maintenant une majorité des deux-tiers, obtenue lors d’un

scrutin par courrier et au niveau national de l’industrie concernée. C’est une belle

saloperie, les grèves n’ont jamais été déclenchées par une majorité nationale.

Le processus de liquidation de cette force est engagé depuis de nombreuses années,

et a été poursuivi tant par le Labour, que par les tories. Depuis longtemps de nombreux

puits ont fermé, contraignant un fort contingent de mineurs à devenir des

nomades industriels périodiquement déportés d’un puits à l’autre. Dans le même

temps, certaines régions comme le Notts, ont connu un afflux massif de « green

labour », petits commerçants en faillite, paysans et même d’anciens flics (!), qui bénéficièrent

des avantages salariaux conquis par plusieurs générations de mineurs,

sans en partager la tradition combative. Voulant faire du Notts une région protégée

(ressources de charbon durables et facilement exploitables) le NCB préféra

embaucher ces gens-là plutôt que des mineurs d’autres régions dont les puits

avaient fermé. La plupart de ces « green labour » devinrent des scabs.

La concurrence entre mineurs des différents puits fut entretenue par l’octroi de

primes au rendement qui avantageaient certaines régions par rapport à d’autres

(le Notts par exemple, où ces primes sont quatre fois supérieures à celles du

Yorks, ce qui donne à travail égal un salaire deux fois plus grand). En 66, le NCB

avait trouvé avantage à uniformiser les salaires afin de pouvoir déplacer facilement

les mineurs au gré des fermetures de puits. Après la grève de 72, il tenta

d’introduire des primes au rendement comme élément de division entre régions.

Malgré l’opposition des mineurs, le NUM essaya de les négocier. En décembre

77, passant outre un vote contraire des mineurs, il imposa l’accord.

Il y a donc belle lurette que la vieille stratégie de diviser pour régner, en instaurant

hiérarchie et concurrence entre les mineurs, est effective. Ceci pour donner

la mesure de l’imbécillité réformiste qui geint maintenant sur la « communauté

des mineurs » que la grève serait venue diviser. Alors que la grève a simplement

mis en évidence ce qui existait déjà. La « communauté des travailleurs » apparaît

visiblement pour ce qu’elle est : une pure foutaise.

Le mot « communauté » est utilisé à toutes les sauces en Grande-Bretagne (jusqu’à

l’îlotage policier en cours d’instauration qui se nomme « community police » !).

Mais c’est cependant dans un tout autre esprit que les mineurs parlent de « communities

». Ce qu’ils nomment ainsi, c’est le mode d’existence collectif propre à

chaque village minier. Tous les mineurs que nous avons rencontrés ont insisté sur

ce fait que l’État cherche à détruire les communautés (ce qui est tout différent que

de parler d’une communauté abstraite de tous les mineurs). Ces collectivités particulières

ont eu un poids décisif dans le déroulement de la grève. Cette cohésion

propre à de nombreux villages a permis aux mineurs d’exercer une pression soutenue

sur la hiérarchie du NUM. Les puits les plus battants ont été ceux autour

desquels existait au préalable une telle collectivité (Sud Yorks, Écosse, Pays de

Galles). Ils ont pu ainsi s’organiser collectivement face à la pénurie. À Cortonwood,

il n’y avait début février que 22 scabs, parmi lesquels 21 avaient toujours

habité hors du village (Brampton). Le 22 ème fut vite contraint de déménager en

catimini : on vit mal dans une maison carbonisée ! Dans le West-Yorks, par


OS CANGACEIROS N° 2

contre, où les travailleurs d’un même puits étaient souvent disséminés sur

plusieurs villages, les scabs étaient plus nombreux. Les grévistes ne se retrouvaient

que sur les piquets.

Il ne s’agit évidemment pas de magnifier ce mode d’existence, dont les mineurs

eux-mêmes connaissent bien la misère. La plupart des jeunes avaient

tout d’abord refusé l’existence laborieuse de leurs parents, et ce n’est souvent

qu’après plusieurs années de chômage et d’indigence qu’ils se retrouvèrent

contraints d’aller au charbon. Mais, s’ils n’aiment pas leur travail, ils se battent

à la fois contre la séparation accrue qu’entraînera nécessairement la fermeture

des puits, et contre l’arbitraire de l’État. Il va de soi que ces

collectivités qui s’étaient formées autour d’une misère commune ont trouvé

leur fondement réel en se révoltant contre l’aggravation de cette misère. Elles

ont donné naissance à ce que des mineurs appelaient des « communities fight »:

des communautés guerrières.

En février 84, les mineurs écossais entamèrent des actions contre les fermetures.

Mc Gahey (président du NUM Écosse) refusa lors d’un meeting

d’appeler à la grève totale. Il se fit frapper par les mineurs de

Polmaise. Le 4 mars 84, dès l’annonce de la fermeture de leur puits, les mineurs

de Cortonwood votèrent la grève à main levée. Le comité régional du

NUM n’appelait encore à la grève que dans le Yorkshire.

L’organisation fédérative du NUM permit aux bureaucrates de tenter une division

entre les régions. En 82, quand le Wales se mit en grève, les tergiversations

du NUM local empêchèrent le Yorkshire de bouger. Inversement, en

mars 84, il fallut que les pickets du Yorkshire descendent pour convaincre les

gars du Wales. Dès le début, des piquets volants s’organisèrent spontanément

afin d’étendre le mouvement aux autres régions. Ces flying-pickets, qui jouèrent

un rôle actif dans l’extension de la grève, ne furent reconnus que fin mai

par le NUM.

Les piquets avaient été jusque-là la principale arme des grévistes. Suivant l’excellent

principe que les pickets ont toujours une bonne raison d’être là, très peu

de gens acceptaient de passer la ligne. Le picket-line est réellement la frontière

qui sépare les deux camps : quiconque la franchit est un scab, mineur ou non.

En entamant cette grève, les mineurs pensaient avoir affaire à un conflit traditionnel,

où il suffisait de montrer une détermination générale et sans faille

pour empêcher la fermeture des puits. Mais cette détermination se trouva en

butte à plusieurs obstacles : aux scabs, les ennemis les plus immédiats de cette

généralisation ; aux deputies 3 ; à la mauvaise volonté des officiels du NUM, qui

s’efforcèrent d’apaiser la situation ; et surtout l’arsenal de porcs envoyés pour

contenir à tout prix le mouvement.

Il s’agissait pour l’État de défendre le Notts par tous les moyens comme élément

essentiel de division. Les cops y instaurèrent l’état de siège. Ils en bloquèrent

tous les accès, organisèrent des expéditions punitives chez ceux qui

hébergeaient des pickets, massacraient ceux qui avaient le malheur de tomber

dans leurs pattes, et bien d’autres saloperies. Le Notts était le terrain de l’État


Brick Keeps Britain Beautiful 123

et devait le rester. En continuant à produire, il affaiblissait

la grève : il était aussi un exemple et une incitation pour

tous les scabs à venir.

Le 12 avril, le NUM appelait à voter par région sur la

poursuite de la grève. Il ne faisait que ratifier un état de

fait : 80 % des mineurs étaient déjà en grève et le Notts,

comme il fallait s’y attendre, votait contre la grève à une

forte majorité. À partir de cette date, l’État allait encore

intensifier sa répression contre les pickets qui se pointaient

sur le Notts. Certains jugèrent qu’il était vain d’user son

énergie dans cette région, alors que des piquets sur des

points stratégiques auraient été plus efficaces. Ainsi des

mineurs de Frikley utilisèrent la somme que le NUM leur

avait allouée afin de se rendre dans le Notts, pour aller piquetter

une centrale électrique. Deux jours plus lard, le

NUM leur coupa les vivres.

À partir d’avril, le conflit gagna en violence. Des raids de

sabotage furent menés contre certains puits et locaux du

NCB : les grévistes s’attaquèrent systématiquement à la

circulation du charbon, notamment à Ravenscraig

(Écosse). Enfin, il s’agissait de reprendre l’initiative face à

la violence des flics.

Le NUM, jugé trop indécis et peu offensif, commençait à

se faire déborder. Son autorité partant en lambeau, la direction

nationale redressa la barre et adopta une ligne plus

dure. Des mass-pickets furent alors organisés de façon quasi

militaire — des troupes bien encadrées sont moins dangereuses

qu’une foule en colère. Les affrontements à la cookerie

d’Orgreave marquèrent la fin de cette première

période d’agitation spontanée. Les grévistes voulaient en

découdre et le NUM organisa l’affrontement sur un terrain

qui leur était favorable.

Pendant trois semaines, du 28 mai au 18 juin, la bataille fit

rage avec une violence inouïe, à laquelle l’État répondit

avec une violence supérieure, que lui permettaient les

conditions de l’affrontement. Les milliers de flics présents

ne se cachaient même plus pour massacrer des gens. Par

exemple, les brigades canines rabattaient les fuyards sur

des unités à cheval, ne leur laissant aucune issue. Il y eut

de nombreux blessés. Orgreave fut un moment de rencontre

important entre des milliers de gens : ils venaient

de toute la Grande-Bretagne, et purent ainsi établir des

contacts qui durèrent par la suite. Toutefois, on ne peut

que déplorer toute cette belle énergie perdue, puisque

dépensée sur un terrain entièrement contrôlé par l’État.

3. Deputies : agents de

sécurité qui sont aussi

utilisés comme contremaîtres.

À plusieurs reprises,

leur syndicat, le

NACODS, a menacé de

se joindre à la grève, ce

qui aurait été déterminant,

puisque cela aurait

entraîné la paralysie de

tous les puits. Mais ils se

gardèrent bien de mettre

leurs menaces à exécution

; celles-ci n’étaient

destinées qu’à obtenir

une augmentation de salaire,

et à continuer

d’être payés sans aller

travailler, argumentant

que les pickets les menaçaient.

Comme disait un

picket : « Ceux-là ne craignent

pas la fermeture

des puits, ils pourront

toujours trouver un job

dans la police ! » En avril

84, un vote national

donna 7 600 pour la

grève et 6 600 contre,

mais il fallait une majorité

des deux-tiers. Ces

larves arguèrent donc de

son illégalité pour ne pas

faire grève.


OS CANGACEIROS N° 2

Les affrontements d’Orgreave furent conçus tant par le NUM que par le gouvernement

comme une bataille napoléonienne. Le NUM y gagna un prestige

qui ne le quitta plus jusqu’à la fin de la grève. Par cette ruse, il n’apparut plus à

contre-courant du mouvement, même s’il était loin d’en contrôler tous les excès.

Face à l’arrogance de l’État et à la violence des flics, ce ne furent plus seulement

les mineurs, mais toute la population des régions concernées par la grève qui se

souleva. À partir du mois de juin et durant tout l’été, de nombreuses attaques de

commissariats réunirent les mineurs, leurs proches et de nombreux chômeurs

du coin. Les commerçants qui refusaient de faire crédit eurent aussi quelques

problèmes. Le terrorisme policier a engendré une haine des flics qui n’est pas

prête de s’éteindre. Eux qui étaient auparavant acceptés dans les villages comme

de bons bobbies apparurent aux habitants sous leur vrai visage : les porcs, l’ennemi.

De juin à novembre l’ampleur de l’offensive contre les flics s’apparenta

visiblement aux émeutes de l’été 81. Par exemple, les nombreux jeunes qui

s’étaient révoltés à Barnsley sont venus prêter main forte aux habitants de Brampton.

Face à cette réaction collective, qui prenait au mot la guerre déclarée par

l’État, les flics instaurèrent l’état de siège dans certains bourgs ou villages et les

investirent maison par maison, comme à Armthorpe ou à Murton.

Au moment même où les mineurs trouvaient un soutien effectif autour d’eux,

des initiatives locales vont être prises par les dockers et les cheminots afin d’empêcher

l’acheminement du charbon jaune. À ce stade, l’extension du conflit était

cruciale et aurait ouvert immédiatement une crise sociale généralisée. Le 9 juillet,

les dockers et les marins de Grimbsby et d’Immingham se mirent en grève

contre l’embauche d’un personnel jaune par la direction du port. Très vite 78

ports furent paralysés. Thatcher-la-salope menaça de la troupe. Le TGWU (syndicat

des transports) et le NUS (syndicat des marins) se sont alors empressés d’appeler

à la grève nationale sur des revendications purement corporatistes, ce qui

leur a permis de négocier tout aussi rapidement avec l’État, et d’appeler à la reprise

du travail avant même que le détail de l’accord n’ait été révélé. Le 23 août,

les dockers d’Hunterstone (Écosse) refusèrent de décharger du charbon en provenance

de Pologne et destiné aux aciéries Ravenscraig. Le déchargement se fit

par des sidérurgistes 4 . Le TGWU appela à une grève nationale le lendemain.

Celle-ci s’étendit alors sur 25 ports et la moitié du trafic maritime fut interrompu.

Le 18 septembre, alors que le mouvement était encore suivi à 60 %, les délégués

votèrent la reprise du travail immédiate sans négociation. Dès lors, la quantité de

charbon transitant par les ports ne fit qu’augmenter5 . De même, contre les initiatives

locales des cheminots qui refusaient de transporter charbon et minerai,

le NUR (syndicat du rail) appela à une journée d’action à Londres et dans le Sud-

Est sans rapport avec le mouvement. Néanmoins, les cheminots ont pratiqué un

blocus efficace, et ils ont pris des risques importants. Des conducteurs et des aiguilleurs

furent menacés, et même parfois mis à pied, pour avoir refusé de faire

circuler des trains de charbon scab. À King-Cross (Londres), les cheminots se mirent

en grève sauvage après avoir assisté à un affrontement entre flics et mineurs.


Brick Keeps Britain Beautiful 125

L’été 84 marqua le tournant décisif de ce conflit.

Alors qu’en juillet-août, une extension avait semblé

possible, à la fin de l’été les grévistes prirent la

mesure de leur isolement. Depuis plusieurs années, l’État

a accru sa pression sociale sur les pauvres, les contraignant

souvent à une attitude défensive : la crainte de venir grossir

les rangs des 4 millions de chômeurs agit de manière

terroriste dans bien des têtes. Maggie-salope a beau jeu de

se targuer de l’isolement des mineurs, quand elle l’a organisé

de concert avec tous les rackets syndicaux et politiques.

La marche sur Brighton (où se tenait, début septembre, le

congrès national du TUC) vint à point pour enterrer les

illusions que les mineurs pouvaient encore se faire sur l’effectivité

d’une solidarité syndicale. Les grévistes comptaient

là-bas faire pression sur les directions syndicales pour

exiger la grève générale. Ils n’y trouvèrent que de bonnes

intentions protégées par un déploiement massif de porcs.

Les trade-unions prétextaient du caractère « politique » de

la grève pour refuser tout soutien, mais c’était bien évidemment

leurs raisons qui étaient politiques. Si les mineurs

espéraient renverser Thatcher, ils ne songeaient pas

spécialement à installer le Labour au pouvoir. Ils avaient

en tête leur belle victoire de 74 et cette évidence toute simple

: s’ils faisaient tomber le gouvernement, le suivant ne

pourrait revenir sur certaines choses, et aurait été obligé

d’endurer leurs exigences. Les syndicats se contentaient de

pleurnicher sur les violences, d’où qu’elles venaient, de se

lamenter sur la fin de la « paix sociale ». Mais on sait bien,

comme le dit Crozier : « Dans une guerre, il peut malheureusement

arriver que les droits de l’homme ne soient pas tout

à fait respectés »

Cette situation eut une double conséquence entre septembre

et octobre : dans un nombre grandissant de puits,

certains reprirent le travail, principalement ceux qui, bien

que ne franchissant pas le piquet, s’étaient tenus à l’écart

de la lutte ; ils ressassaient leurs problèmes familiaux et pécuniers,

et furent évidemment les premiers à craquer.

D’autres, déterminés à n’en pas finir ainsi, exprimèrent

encore plus violemment leur haine et leur rage. Comme ils

se trouvaient désormais contraints de piqueter leur propre

puits, ils purent momentanément reprendre l’avantage tactique

sur les cops. Cependant, fixés sur leur puits, ils circulaient

beaucoup moins. Ils n’allaient plus aux

mass-pickets que dans leur secteur, et la communication directe

entre grévistes se fit plus difficile. Le NUM renforça

4. L’État anglais est prêt

à utiliser n’importe quelle

main-d’œuvre pour briser

les grèves. En 45, il

utilisa l’armée pour décharger

les bateaux. En

72, à Liverpool, il tenta

d’utiliser des taulards

pour briser une grève des

dockers ; il est probable

qu’il l’a fait aussi cette

année, secrètement.

5. Pour faire face au

refus des dockers de décharger

le charbon, et

pour parer à d’éventuelles

actions commandos,

le NCB utilisa de

préférence de petits ports

avec du personnel sûr.

Certains ports désaffectés

furent remis en service

pour l’occasion.


OS CANGACEIROS N° 2

alors son rôle d’intermédiaire dans la circulation des informations entre régions.

Il accentua encore l’isolement des grévistes en réduisant son aide en moyens de

transport et en argent.

Néanmoins ils étaient sur leur terrain, chaque maison était un refuge, et ils profitaient

du soutien actif des familles et d’une bonne partie de la population. Les

flics reçurent à cette période leurs plus belles branlées. Par exemple, à Frickley

(Yorks), ils furent accueillis comme ils le méritaient. Profitant de la topographie

des lieux (un enchevêtrement de pavillons surplombant la route d’accès à la

mine), les gens du village purent facilement les allumer à coups de briques. L’approvisionnement

en munitions était assuré par des gars qui circulaient dans ce labyrinthe

avec des brouettes de briques. Bilan des réjouissances : 42 flics à l’hôpital,

et pas de perte chez les assaillants. À Cortonwood, durant cinq jours (du 8 au 12

novembre) 400 à 4 000 personnes affrontèrent la police montée ; un mineur avait

osé reprendre le travail ! Il y eut plusieurs nuits d’émeutes simultanément dans

la plupart des villages miniers et de nombreuses embuscades contre les flics. Le

12 novembre fut une des plus belles nuits d’émeute : une attaque concertée dans

vingt-cinq puits du Yorks laissa les flics complètement impuissants : des commissariats

furent attaqués au cocktail molotov ; des barricades furent construites

avec des lampadaires ou du matériel volé à la mine ; des magasins furent pillés.

Dans le South-Wales, le formidable dispositif des flics déployé pour protéger les

scabs, exacerba la violence des pickets. Ainsi le 30 novembre, des grévistes balanceront

un poteau sur un taxi conduisant un scab au boulot. Le chauffeur fut

tué. À part les bureaucrates du NUM, il ne s’est trouvé personne pour le regretter,

lui-même étant du coup un scab. Le seul regret était plutôt qu’ils ne fussent

pas morts tous les deux 6 . Quelques jours plus tard, dans le South-Yorks, un

rail de chemin de fer fut balancé de la même manière sur un car de flics ; il n’y

eut malheureusement pas de victime.

Vers la fin de l’année, le mouvement s’essouffla quelque peu. Le temps travaillait

de plus en plus pour l’État. L’usure due à dix mois de grève commençait à se

faire sentir durement : au souci des dettes qui s’accumulaient, s’ajouta le chantage

policier (plusieurs milliers se sont déjà faits arrêter et sont menacés de licenciement).

L’érosion faisait son œuvre. Dans la plupart des centres miniers, beaucoup

de gars en étaient à attendre l’ordre de reprise du travail, à part dans le Sud

et l’Ouest du Yorks, ainsi qu’en Écosse et dans le Kent, où ils campaient sur une

position d’intransigeance et étaient prêts à pousser la grève à outrance. De plus

des opérations de commandos terroristes contre les grévistes commencèrent à

apparaître (menaces de mort, lettres anonymes, voitures cramées, etc.).

En novembre, tablant sur ce pourrissement, le NCB proposa une prime de

15 000 F environ à ceux qui reprendraient le travail avant la fin de l’année. Certains

en profitèrent d’ailleurs pour se remettre en grève tout de suite après ! Cependant,

le mouvement de reprise s’accentua. Le bavardage intense qui régnait

dans les welfares et la haine commune des flics paraissait alors sans emploi. Sur les

piquets quotidiens les mineurs en étaient réduits à une présence symbolique. Les

nombreuses arrestations, les condamnations en suspens, la présence massive des

flics, la fatigue réduisaient souvent la pratique des pickets aux seules insultes à


Brick Keeps Britain Beautiful

l’adresse des scabs lors de leur passage rapide à travers la

picket-line (à plat ventre sur plancher d’un car grillagé —

pour qu’on ne voit pas leur sale gueule — et escorté par

plusieurs vans de flics). Après une heure d’attente dans le

froid, la colère ne pouvait s’exprimer dans ces quelques insultes,

puis le piquet se dispersait. On ne vous raconte pas

la frustration et l’amertume!

Dans ces conditions ce furent évidemment ces chiens maudits

qui restèrent maîtres du terrain. Ce qui ne signifiait

pas l’écrasement des gens : par exemple, le 12 février, des

scabs du Yorks se réunirent dans un pub à Doncaster. Cela

se sut. Les scabs se firent casser la gueule, il y eut une bagarre

avec les flics accourus en renfort, et les grévistes se replièrent

sans laisser de blessés.

Les mineurs ont causé beaucoup de dégâts notamment par

les actions de hit-squads. Par exemple, en novembre, ils

avaient entièrement détruit un centre de prospection minière

ultra-moderne du NCB, faisant pour un million de

francs de dégâts et en janvier, ils se sont occupés de la salle

de contrôle du puits de Whealdeale, pour le même tarif.

Les mineurs n’hésitaient pas à retirer les couvertures de

sécurité dans les puits où les scabs cherchaient à bosser. Ils

les rendaient ainsi inutilisables à cause des infiltrations

d’eau, sans parler des machines niquées par l’eau. Cela en

dit long sur le respect de l’outil de travail si cher aux syndicats.

Le NCB se plaignit qu’ainsi plus de 20 000 emplois

auraient été perdus, mais dans des puits rentables. Les grévistes

s’en tamponnent, ils ne veulent pas rentrer dans ces

considérations « économiques », ils sont en guerre, un

point c’est tout. Pourtant toutes les tentatives offensives

des mineurs n’ont pu se développer et se généraliser en

trouvant un relais chez les autres travailleurs. Au début de

85, ils ressentaient très fortement leur asphyxie sociale.

Le soutien financier qu’ils recevaient apparaissait dans de

telles circonstances comme un soutien abstrait venant

compenser le défaut d’une solidarité active, il ne pouvait

que leur permettre de tenir un peu plus longtemps. Tous

les rackets réformistes, en prétendant soutenir les mineurs,

ont joué un rôle non négligeable dans leur isolement.

« C’est la première fois depuis longtemps que tous les activistes

politiques des sixties se retrouvent », se réjouissait impudemment

l’un d’eux. Ces petites salopes se sont évertuées

à présenter la grève des mineurs comme purement défensive.

À part leur apporter du thé sur les piquets où ça ne

craignait pas trop, leur soutien s’est borné à collecter du

6. Deux mineurs inculpés

du meurtre du chauffeur

de taxi furent condamnés

à la prison à vie, après la

grève. Seuls quelques

puits du Pays de Galles se

mirent en grève contre

les sentences ; la grève ne

dura que quelques jours

et fut évidemment impuissante

à modifier en

rien les condamnations.

Les deux mineurs sont

toujours en prison et sans

doute pour longtemps.

127


RÉSOLUTION DE SOLIDARITÉ

CLANDESTINE DE LA RÉGION

DE MAZOWSZE

Les mineurs anglais sont en grève depuis 4

mois, contre un programme de fermeture des

mines pour raisons économiques. Les mineurs

sont menacés de chômage. Le gouvernement

a rejeté toute solution de

compromis, et a recours à de sévères méthodes

policières contre les grévistes. Des

milliers de mineurs ont été arrêtés ; des centaines

ont été hospitalisés et l’un a été tué.

Le gouvernement polonais profite de l’exportation

de charbon vers la Grande-Bretagne,

malgré les condamnations hypocrites des activités

de la police anglaise dans sa presse et

par les pseudo-syndicats d’État. Il vend du

charbon de basse qualité et bon marché, qui

est extrait dans des conditions de travail déplorables

et scandaleuses, sous un régime

d’exploitation qui ne se soucie ni de la force

de travail, ni de la mine. L’esclavage salarié

des mineurs polonais sert à briser la résistance

des mineurs anglais.

Mineurs anglais ! Le sentiment réel des syndicalistes

envers les autorités polonaises et

ses pratiques est apparu visiblement lors de

la récente farce électorale, boycottée par les

travailleurs. Dans les conditions présentes de

terreur, le mouvement des travailleurs polonais

n’est pas actuellement en position d’entreprendre

des actions de protestation. Mais

vous pouvez être sûrs que nous sommes solidaires

de vous de la même façon que vous

nous avez montré et montrez toujours votre

solidarité dans notre combat. Nous sommes

fermement opposés à tous les cas où on use

de la force contre les travailleurs combattant

pour leurs droits et pour leurs intérêts.

Vive la solidarité syndicale!

Varsovie, le 26 juin 1984

OS CANGACEIROS N° 2

fric, comme si les mineurs étaient victimes

d’une calamité naturelle. Le 11

février, le TUC avait appelé à une

grève nationale (qui ne fut évidemment

pas suivie). Les gauchistes du Labour

organisèrent ce jour-là un

mass-picket, tout en prenant soin d’annoncer

que celui-ci serait pacifique,

« good-natured », qu’on ne provoquerait

pas la police, et que seules six personnes

seraient habilitées à approcher

les travailleurs ! À un tel mépris, les

mineurs n’ont répondu que par le mépris.

Pour les « comités de soutien aux

mineurs », il ne fallait surtout pas parler

de guerre sociale. Ce qu’ils reprochaient

à Thatcher, c’était surtout son

langage guerrier.

C’est un processus mondial qui a décidé

de la fermeture des puits, et c’est

un même processus qui s’est employé à

venir à bout de la grève des mineurs.

La solidarité entre États ne connaît pas

de limites politiques. Alors que Scargill

avait été un des pires détracteurs de Solidarnosc,

et qu’entretient les meilleurs

rapports avec les bureaucrates de l’Est,

la Pologne a plus que doublé ses exportations

de charbon vers la Grande-

Bretagne (on se rappelle comment

avait été pacifiée la mine de Wujek) 7 .

Mais il y a des mineurs qui ne partageaient

visiblement pas les affinités bureaucratiques

de Scargill : lors des

premières livraisons de charbon polak,

ils sont allés saccager la délégation économique

polonaise de Sheffield. Et le

NUM s’est bien gardé de rendre publiques

les résolutions des mineurs de

Mazowsze et de Silésie. Il a par contre

abondamment parlé du « soutien » de

la CGT, qui a effectivement orchestré

un battage publicitaire : envoi d’une

montagne de jouets pour Noël, collecte

de fric, manifestations spectaculaires

et dérisoires (quelques boulets de


Brick Keeps Britain Beautiful

charbon déversés sur les voies dans le Nord et à Gardanne).

Par contre la puissante CGT des dockers a constamment

accepté de charger le charbon jaune à destination de l’Angleterre.

Les Charbonnages de France ont constamment

accru leurs exportations. À Rouen on a vu les dockers cégétistes

charger à destination de l’Angleterre le charbon

venu de Pologne ; et ceci dans le plus grand secret.

L’État ne pouvait compter que sur le temps, comme facteur

d’usure et d’épuisement, pour venir à bout de la détermination

des mineurs. Toutes les dernières grèves des

mineurs avaient été victorieuses parce que rapides et inattendues.

Cette fois le gouvernement et le NCB avaient

préparé le terrain. Pour rendre pleinement efficace l’usure

due au temps, le mouvement devait être maintenu dans

les limites qu’ils pouvaient contrôler. Les flics ont été envoyés

en masse chaque fois qu’ils craignaient un débordement

ou une généralisation. Les bâtards au pouvoir ont

dû avoir plusieurs fois des sueurs froides, le conflit prenant

des allures qu’ils n’avaient pas soupçonnées.

Les scabs et les flics ont servi conjointement de facteurs de

démoralisation. Dans un premier temps les scabs permirent

qu’une production soit maintenue dans le Notts, malgré

la grève. Puis, lorsque chaque puits commença à avoir

ses scabs, l’importance de ces événements fut amplifiée

spectaculairement et servit à polariser les énergies. L’État

n’a pas cherché à produire (hormis dans le Notts) en regroupant

les scabs d’une région sur un seul puits. Il voyait

un intérêt plus grand à les payer pour rester assis toute la

journée, pour n’être pas des grévistes. Les mineurs

voyaient le nombre de scabs augmenter ; le dispositif policier,

en rendant les piquets inefficaces, puisque scabs et

marchandises continuaient à circuler, renforçait le sentiment

d’impuissance. Le NCB mena une guerre psychologique

sur les chiffres, à laquelle le NUM fit largement

écho. Le nombre croissant de scabs s’imposait à travers tous

les commentaires des journalistes comme une fatalité, et la

contre-information du NUM renforçait l’importance accordée

à ces chiffres.

Tout ceci était destiné à inciter à la reprise ceux qui se

contentaient de ne pas franchir les piquets, sans prendre

part à la lutte. Ils venaient effectivement grossir petit à

petit le nombre de scabs. Les grévistes furent ainsi fixés sur

leurs villages, et leur colère polarisée lors des « pushings » 8

sur les piquets ; ce fut aussi un prétexte pour maintenir la

présence des flics dans chaque village. L’État jouait ainsi

7. Dans les jours qui suivirent

le coup d’État de

décembre 81, les mineurs

de Wujek s’étaient

enfermés dans leurs

mines et résistaient à la

milice. L’affrontement fut

extrêmement violent et il

y eut plusieurs dizaines

de morts parmi les miliciens

et les mineurs.

8. Technique inconnue et

proprement incroyable

sur le continent : flics et

grévistes viennent au

contact et des centaines

de gens poussent les cordons

de flics. Quelques

fois, le cordon s’ouvre et

laisse passer quelques

personnes qui se font arrêter,

puis se reconstitue.

129


OS CANGACEIROS N° 2

sur la tradition des conflits ouvriers, qui accordent une importance primordiale

aux piquets. Il a pu enliser le conflit dans une forme d’affrontement qu’il s’était

donné les moyens de contrôler.

L’État, le NCB, l’industrie britannique ont perdu beaucoup plus d’argent qu’ils

ne l’avaient estimé dans cette grève 9 , mais cela n’est rien en échange de l’enjeu

qu’ils s’étaient fixés : casser la légendaire et redoutable force collective des mineurs

et ainsi instruire par les faits toute catégorie de salariés résolus à ne pas s’en

laisser compter

Dès que la durée de la grève dépassait quelques mois, elle revenait très chère

au NUM tant en argent qu’en puissance. Mais la possibilité d’une victoire

politique compensait ceci largement. Quand il apparut qu’une telle victoire

était hors de portée, il lui fallait absolument désamorcer la grève. Tandis que

d’une main, il entretenait l’illusion d’une proche victoire (« ils craquent », « encore

trois semaines »), de l’autre il introduisait l’idée de la défaite. Le NUM jusqu’alors

avait joué son rôle de modération discrètement, pesant surtout par inertie et par

des magouilles locales, il devait singer la détermination des grévistes pour ne pas

perdre le contrôle. Mais dès janvier il pesa de tout son poids pour stopper le mouvement.

Ses magouilles devinrent évidentes et se firent au niveau national.

À la mi-janvier, Scargill crut que le moment était venu pour négocier sans condition.

Le 29 janvier, 3 000 mineurs du Sud-Yorks se retrouvaient spontanément à

l’entrée du puits de Cortonwood pour attaquer les pigs avec un seul mot d’ordre

: No Surrender ! 10 . C’était le premier mass-picket depuis deux mois. Le soir

même les négociations étaient rompues. D’autres initiatives ont été rapidement

prises dans ce sens, notamment à Brodsworth où 2 000 pickets ont affronté les unités

anti-émeutes après avoir construit et incendié une barricade.

L’important pour Scargill était de tenter de faire croire qu’une négociation était

encore possible ; avec l’appui du TUC qui se proposait obligeamment comme

médiateur, il continua à négocier sur la possibilité de négocier (« talks about

talks »). Dans l’absence de perspectives, l’idée de reprendre ensemble le travail

sans s’abaisser à négocier — avec l’arrière-pensée de se venger dans la mine —

commença à faire son chemin. Par contre, pour les plus speed, il n’était question

que de se battre jusqu’au bout, ne serait-ce que pour imposer l’amnistie générale

de tous les condamnés et la réintégration des licenciés : « ils parlent de reddition,

mais on ne se rend pas avant de s’être battus, et en fait nous n’avons pas encore vraiment

commencé à nous battre » disait alors l’un d’eux. Onze mille mineurs ont été

arrêtés au moins une fois. Ils ont été confrontés à une répression judiciaire féroce,

pour les intimider et leur faire payer leur audace 11 .

Depuis le début février, le NUM de South-Wales proposait la reprise « sans négociation

et dans la dignité ». Avancée d’abord timidement, cette idée trouva d’autant

plus de crédit que le South-Wales était encore la région où il y avait le moins

de scabs, mais surtout parce que bon nombre de mineurs ne croyaient plus au

succès de la grève. L’enjeu de cette manœuvre était de préserver l’unité du syndicat.

À cause de la menace de sécession du Notts, et du nombre croissant de

scabs, il fallait pour le NUM que la grève finisse au plus vite : le monopole de son

pouvoir était en jeu. Une solution négociée, forcément au rabais, lui aurait fait


Brick Keeps Britain Beautiful

perdre tout crédit auprès des mineurs. Il utilisa donc au

mieux de ses intérêts les courants déjà existants.

Le 28 février, le NCB annonça triomphalement que la

moitié des mineurs était de retour au travail. Ce seuil était

évidemment déterminant dans la mesure où il légitimait

une offensive accrue de l’État contre un mouvement désormais

minoritaire. Bien sûr l’engagement des mineurs

dans le conflit n’avait jamais été égalitaire, un certain nombre

d’entre eux s’en tenant au principe de ne pas franchir

le picket-line, sans plus. Que, à la faveur du pourrissement,

ceux des grévistes qui étaient déterminés à se battre

jusqu’au bout se soient retrouvés en minorité, voilà un argument

que ne pouvaient faire valoir que les tenants des

« règles du jeu démocratique », règles qui, depuis le début

de la grève, avaient été constamment invoquées contre elle.

Le 17 février, un premier scrutin de l’exécutif national

avait reconduit la grève. Le 4 mars, le même exécutif décida

l’arrêt du mouvement par 98 voix contre 91 selon les

modalités de la proposition du South-Wales (reprendre

d’abord le travail et discuter après avec le NCB de la réintégration

des mecs virés).

Quand Scargill annonça le résultat du vote, des centaines

de flics séparaient les leaders du NUM de la foule des mineurs.

La haine explosa, Scargill lui-même fut insulté et

traité de scab. D’autres crevures du NUM ne durent leur

salut qu’aux enculés venus les protéger. C’est dans les

larmes et la rage que les mineurs se séparèrent, en hurlant

que eux ne retourneraient pas travailler.

Après le vote du 4 mars, il était désormais inacceptable

pour l’exécutif du NUM de ne pas être obéi. Le retour au

travail donna lieu au spectacle de l’unité syndicale, toutes

fanfares et bannières dehors. Le syndicalisme relevait la

tête de manière obscène. Cependant, de nombreux mineurs,

dégoûtés, ne se rendirent pas au travail. D’autres

ressortirent cinq minutes après (« ils nous traitent comme de

la merde » déclarèrent cinq mineurs d’un puits du Wales).

Dans les régions les plus dures, une telle abdication fut

massivement inacceptable. Le Kent, l’Écosse et trois puits

du Yorks (Hatfield, Armthorpe et Barnborough) votèrent

au soir du 5 mars la poursuite de la grève jusqu’à une amnistie

générale, en désaccord avec le vote national. Du sommet

aux délégués de puits, tous les bâtards de la hiérarchie

du NUM s’activèrent alors à ramener le plus vite possible

les fortes têtes à la décision nationale.

9. Ils y ont laissé des milliards

de francs. Plusieurs

mois après la grève, Mc

Gregor déclara au Financial

Times : « Encore une

victoire comme celle-là et

nous n’existons plus ».

10. Pas de reddition!

11. La justice a fonctionné

à plein rendement

pendant et après la

grève. Plusieurs centaines

de mineurs ont fait

de la prison, près d’une

cinquantaine ont pris

plus de deux ans. Par

exemple, deux jeunes

ayant incendié un bus de

scabs – vide – ont pris

trois ans. Des peines de 5

ans furent infligées pour

jets de pierre sur les flics.

Et deux Gallois ont été

condamnés à perpétuité

pour le meurtre d’un taxi

scab. Maintenant que le

mouvement est bien retombé,

s’ouvre une nouvelle

vague de procès.

131


OS CANGACEIROS N° 2

Localement, les délégués du NUM n’osèrent pas présenter ouvertement l’enjeu

de la reprise comme la sauvegarde de l’unité du syndicat : c’est sous couvert de

la préservation des communautés minières qu’ils firent passer leur sauce. C’était

jouer habilement sur une corde sensible aux populations des bassins face aux

risques de déchirements déjà perceptibles dans les derniers mois de la grève. Scargill

en personne se déplaça pour raisonner les mineurs du Kent qui, dès le lundi

5 envoyèrent des pickets dans divers puits du Yorks, et du Pays de Galles. Le Kent

reçut des centaines de coups de téléphone de la part de mineurs de toute l’Angleterre,

demandant à ce qu’ils viennent piqueter leur puits. Divers puits du

Yorks et d’Écosse envoyèrent aussi de nombreux piquets volants. Le mardi 6,

premier jour de la reprise, ils furent respectés. Mais dès le lendemain, l’exécutif

du Yorks déclara ces piquets non officiels, et dès lors ils furent traversés, souvent

sous la conduite des délégués du NUM. Des mineurs soulignèrent que ce fut

sous le même prétexte fallacieux que les scabs du Notts s’étaient permis de franchir

les piquets. Écœurés, les pickets se retirèrent.

Le consensus autour du NUM ne fut pas total. Certains puits du Pays de Galles

et d’Écosse rentrèrent sans cérémonie : « nous revenons la tête basse, nous sommes

réalistes, il n’y a rien à célébrer ». De nombreux mineurs se mirent en maladie

pour ne pas subir une telle humiliation. Dans certains cas les réactions furent

beaucoup plus sauvages : Mc Gahey (stalinien notoire, président du NUM

d’Écosse) se fit insulter et bousculer en annonçant la reprise ; quelques jours plus

tard, il se fit démolir la gueule en rentrant chez lui. Il y eut des incidents dans de

nombreux autres puits : refus de rentrer avec les scabs, accrochages avec les flics...

Au total ce furent près de 20 % des mineurs qui ne travaillaient toujours pas dans

les premiers jours de la reprise.

Les règlements de compte avec les scabs furent immédiats. Bien que le NCB ait

pris des précautions afin de les protéger (horaires particuliers, travail dans des

veines séparées...), un certain nombre payèrent de leur sang dans les douches, les

cages... À Betteshanger (Kent), les scabs assiégés par les pickets durent se barricader

dans un réduit et appeler au secours. Dans le Pays de Galles, leurs hommes

étant à la mine, ce furent les femmes qui se payèrent les scabs. Un peu partout,

des maisons de scabs furent incendiées. L’ampleur de la vengeance atteignit un tel

niveau que tous les scabs du Yorks furent temporairement payés à rester chez

eux. La plupart de ces salopes finirent par se réfugier dans le Notts : les ex-grévistes

leur faisaient une vraie vie de chien.

Dans les dix premiers jours de la reprise, les premiers puits visés par le plan du

NCB avaient déjà fermé, et dix mille mineurs demandaient leur « licenciement volontaire

» (retraite, reconversion, prime de départ). Mais bien plus qu’une défaite,

c’était l’écrasement total que cherchait le NCB, utilisant tous les moyens pour

briser les mineurs. Ce fut une véritable stratégie de l’humiliation qui se mit en

place contre eux 12 , d’autant plus efficace que le NUM ne disposait même plus

d’une quelconque force de pression, et que la démoralisation s’étendait.

Une série d’accords (souvent locaux, parfois valables sur tout un secteur) résultant

de luttes antérieures furent rompus:


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– déclassification des mineurs qualifiés, entraînant des

pertes pouvant atteindre 50 F par jour;

– suppression des « water money », primes de condition

de travail ignoble;

– obligation de se présenter devant la cage 10 minutes

avant le début de l’horaire pour être payé une journée

complète;

– suppression du paiement des petits travaux supplémentaires,

ceux-ci étant désormais obligatoires et payés

sur l’ensemble de la paye normale ; etc.

Ces ruptures d’accords locaux s’accompagnèrent d’autres

mesures répressives:

– dans beaucoup de puits, les mineurs ne reçurent pas

le charbon auquel ils avaient droit;

– les grévistes furent pénalisés sur leurs primes de vacances

de l’année 83-84;

– alors que durant la grève, les délestages ne touchaient

pas les bassins miniers pour d’évidentes raisons de propagande,

après la grève l’électricité était coupée au

moins une fois par semaine, pendant 1h30 à 3h, avec répartition

systématique sur les régions grévistes;

– la moindre insulte ou récrimination entraînait la mise

à pied;

– les flics firent respecter les heures de fermeture légales

des welfares, qui avaient été joyeusement bafouées

pendant la grève;

– les décisions de licenciement ou de réintégration des

grévistes saqués furent laissées à l’initiative de chaque

directeur de mine. En échange de toute réintégration le

NCB exigea le retour au calme et une production accrue.

Pour prévenir davantage toutes velléités de résistance,

s’ajoutèrent les menaces de fermeture de puits

sur lesquelles le NCB entretient encore le flou.

Dans ce contexte ce fut d’abord un climat de dégoût et

d’écœurement qui prévalut : les saouleries dans les

pubs se généralisèrent, les vieilles rancœurs qui avaient

pu disparaître dans le cours de la grève ressurgirent.

Après une année de vie intense le retour au quotidien

fut insupportable.

Il y eut malgré tout quelques réactions. Armthorpe se mit

en grève trois jours pour avertir le management qu’ils

n’étaient pas prêts à se laisser humilier de cette manière.

Il y eut dans toutes les régions de nombreux débrayages

12. « Pendant la grève,

vous m’avez traité de bâtard.

Maintenant, vous

allez voir à quel point j’en

suis un » : déclaration du

président du NCB pour le

secteur de Doncaster.

133


OS CANGACEIROS N° 2

spontanés mais qui restèrent isolés et fort peu connus au-delà de leur secteur.

Fin mars, à Kiveton Park (Yorks), le système téléphonique souterrain ainsi que

le câble de la cage furent sabotés. Il y eut 1,5 millions de dégâts. D’une manière

générale la production baissa énormément (dans le Derbyshire, le NCB envoya

1 800 lettres disant : « votre manque d’effort est inacceptable », et menaça de supprimer

les primes. Les mineurs ne produisaient en effet que les 2/3 de la

moyenne habituelle).

Dans cette ambiance de division, d’isolement et de vexations, le NUM se préoccupait

uniquement de ses problèmes internes : il s’acharnait à recomposer au plus

bas son unité. Il se lança dans la propagande pour la réintégration de la section

du Notts dans le syndicat et appela à la réconciliation avec les scabs d’après Noël

— les grévistes ont toujours désavoué cette idée, un scab est un scab ! — Pour finir,

le 3 avril, le NUM votait sous les insultes des mineurs la fin de l’overtime ban 13 .

La naissance du Rank and File Mouvement (RFM) apparut comme la seule tentative

d’organisation visant à regrouper le maximum de mineurs et à lutter pour

la réintégration des licenciés et l’amnistie des prisonniers. C’est ce qui séduisit

certains parmi les meilleurs.

Même si le RFM se donna comme objectif de coordonner les groupes autonomes

(groupes de femmes, groupes de soutien, etc.), il a proclamé dans ses statuts son

allégeance au NUM et ménage donc sa politique. En mai, une grève sauvage démarra

à South-Kirby (secteur de Barnsley) pour la réintégration de deux mineurs

virés le matin même et demanda le soutien du NUM local ; celui-ci le donna formellement,

sans fournir ni véhicules, ni essence, ni fric ! Bien qu’elle réussit à

s’étendre grâce aux piquets volants à cinq autres puits, elle ne put faire davantage

que de durer quelques jours.

À cette occasion, le RFM leur apporta la seule aide financière, mais en sous-main.

Il loupait là l’occasion de rendre publique son aide au mouvement, prouvant

qu’il n’avait rien compris à l’exemplarité d’une telle aide et qu’il était bel et bien

un satellite du NUM.

L’absence complète dans le journal publié par le RFM d’informations concernant

les grèves sporadiques depuis mars et les actes de vengeance confirme que

le projet du RFM se limite en définitive à du baratin néo-syndical 14 .

Là où l’alliance entre mineurs et non-mineurs (souvent des jeunes) s’est réalisée

sur une base offensive, l’idéologie syndicale de l’unité n’a eu aucun poids. Ces

jeunes chient sur le NUM (et pas seulement sur sa hiérarchie) et prennent leurs

distances avec le RFM, dans lequel ils voient plutôt une entreprise de récupération

de la radicalité qui s’est exprimée durant la grève. Cette lucidité vient renforcer

leur haine : ils ne se laissent pas abattre, et ne se reconnaissent pas dans

l’activisme syndical ou néo-syndical.

La période qui suivit la grève aggrava durement les conditions de vie des mineurs

(un mineur écossais déclarait que « avant il n’y avait qu’une loi en Grande-Bretagne

— celle des flics mais que maintenant il y en a deux — celle des flics et celle du

NCB » !). Mais l’esprit de vengeance s’est communiqué à d’autres que les mineurs.

Dans les semaines qui suivirent le conflit, une grève de professeurs laissa les kids


Brick Keeps Britain Beautiful

anglais désœuvrés dans les rues ; ils imitèrent pratiquement

les pickets : attaques contre les flics, piquets devant

les écoles et dans certains cas pillages de magasins. Dans les

villages miniers les opérations anti-flics continuèrent à se

mener : à Shirebrook, le commissariat et deux voitures de

flics furent attaqués, à Chesterfield, des flics furent envoyés

à l’hôpital...

Nous fûmes grandement déconcertés lors de notre

passage en Angleterre par la contradiction entre

la détermination des mineurs, n’hésitant pas parfois

à se comporter en émeutiers, et la confiance dont restait

investi le NUM, malgré toutes les saloperies qu’il avait

pu faire tout au long de la grève.

Le NUM est le seul trade-union à avoir une organisation

fédérative, ce qui lui donne une place à part dans l’organisation

syndicale anglaise. Chacune des sections régionales

conserve une autonomie importante face à la

direction nationale. Des sections locales affichant des positions

extrémistes (certaines d’Écosse ou du Yorks par

exemple) peuvent coexister dans le même syndicat avec

des sections plus que modérées (Notts). Il est évidemment

impossible d’imaginer ça en France, où à maintes reprises

des sections se sont faites exclure pour leurs positions un

peu trop radicales.

Ainsi en mars 84, certains puits d’Écosse puis toute la région

du Yorks se sont mis en grève sans l’aval de la direction

nationale, sans que cela provoque leur exclusion. À

l’inverse, le Notts a refusé de se mettre en grève alors

qu’elle s’était étendue à toute la Grande-Bretagne ; la direction

du NUM en a appelé en vain à la discipline syndicale.

Les sections du Notts sont néanmoins restées

intégrées au Num jusqu’à ce qu’elles s’excluent d’ellesmêmes

à la fin de la grève.

C’est d’ailleurs cette relative autonomie des sections qui

permit aux bureaucrates de mettre en avant l’unité du syndicat

(conciliant des gens qui de fait sont ennemis) contre

l’unité réelle des grévistes, mensonge qui prit sa pleine efficacité

à la fin de la grève.

Traditionnellement, les mineurs peuvent faire pression sur

leur branche locale par le biais des délégués de puits. L’illusion

que le NUM puisse être un outil à leur disposition

s’en trouve ainsi confortée : « le NUM, c’est nous » nous disaient

des mineurs du Yorks ; et un bombage à Cortonwood

rappelait que « We told Arthur No surrender » 15 . Ces

délégués de puits jouèrent un rôle trouble tout au long de

13. L’overtime ban, boycott

des heures supplémentaires,

a été décidé

par le NUM le 31 octobre

83, pour obtenir une

augmentation de salaires

de 5,6 % ; étrange mode

de lutte, la plus sûre manière

d’obtenir quelque

chose restant encore la

grève. Cela eut une double

conséquence. Cette

mesure intervint au moment

où les stocks de

charbon du NCB sont

trop importants, et elle

permit opportunément

un déstockage. L’entretien

de la mine qui se faisait

pendant ces heures

supplémentaires devait

alors avoir lieu pendant

la journée, provoquant

ainsi un jour de mise à

pied par semaine pour la

plupart des mineurs.

Ainsi, le salaire était amputé

des heures supplémentaires,

et en plus

d’une journée, provoquant

une baisse importante

des ressources.

Après 5 mois de ce régime,

comme par hasard,

le NCB annonça les

fermetures et provoqua

la grève. Toujours est-il

que pour les mineurs,

l’overtime ban, représentait

la dernière forme de

résistance au NCB. Le

supprimer, c’était abdiquer

totalement. Les

« nouvelles formes de

lutte » promises par le

NUM consistent à ramper

plus encore.

14. Voir à ce sujet la lettre

au RFM en annexe

documentaire.

15. « C’est nous qui avons

dit à Arthur de ne pas se

rendre ».

135


OS CANGACEIROS N° 2

la grève : leur position de bureaucrate les amenait à cautionner la politique de modération

du NUM, alors que dans le même temps ils pouvaient participer à des

actions dures. La confiance ainsi obtenue, ils la mirent en jeu à la retombée du

mouvement pour imposer les directives syndicales d’arrêt de la grève. La

confiance qui leur est accordée est cependant sujette à un contrôle des mineurs.

Ceux-ci ont l’habitude de venir assister nombreux aux réunions, se déplaçant si

besoin est. « Nous ne les laissons jamais seuls » disait un gréviste.

La modération de certaines positions du NUM et la veulerie de ses magouilles

étaient toujours reprochées aux bureaucrates modérés, jamais à l’organisation

syndicale. Certaines crapuleries de petits bureaucrates locaux n’ont même pas

soulevé la colère qu’elles méritaient pourtant. Par exemple, le délégué local

d’Hatfield, Dave Douglas, gauchiste notoire, exigea lors d’un branch-meeting

qu’un chômeur quitte la salle ; sous le seul prétexte qu’il n’était pas mineur, il ne

devait donc pas prendre connaissance des débats. Il était pourtant toujours présent

lors des affrontements avec les flics. Si le besoin évident de sécurité explique

que les actions de hit-squad fussent préparées par seulement quelques mineurs se

connaissant bien, évoquer ce souci en ce qui concerne des réunions locales est un

mensonge de bureaucrate, puisque les actions de commandos se préparaient en

dehors. C’est seulement par respect pour les règles de fonctionnement du syndicat

que des non-mineurs ont été exclus des branch-meetings.

Citons quand même ces deux exemples de la colère de la base contre les directives

du syndicat. Dans le Lancashire, la direction régionale NUM y fut particulièrement

maladroite et tenta en mai de mettre fin à la grève, malgré la pression des

mineurs (les bureaucrates locaux déploraient même que les jaunes se fassent traiter

de scabs !). Une trentaine de mineurs ripostèrent aussitôt en allant occuper les

locaux du NUM à Bolton. Dans le Durham, les mineurs avaient réclamé au

NUM une prime de Noël. Devant sa pingrerie, ils déboulèrent au siège régional

du NUM, et y firent un pillage en règle.

Les mineurs ont attribué la responsabilité de leur défaite évidemment en premier

lieu au gigantesque dispositif policier mis en œuvre contre eux, mais aussi

aux responsables du TUC et des autres trade-unions qui ne sont pas engagés en

leur faveur dans le conflit. Pourtant, ils ont beau jeu de critiquer les bureaucraties

des autres trade-unions, alors qu’eux-mêmes, étant pourtant dans le feu de

l’action, n’ont jamais donné l’exemple en dénonçant publiquement les magouilles

du NUM. Quand la direction du TUC refusa d’appeler à la grève, elle fut traitée

de traître. Pourtant seuls nos amis peuvent nous trahir. Les bureaucrates du

TUC furent-ils donc jamais les amis des grévistes?

La solidarité quémandée par le NUM aux autres syndicats était une solidarité de

bureaucratie. À part quelques rares exemples, jamais les grévistes n’ont passé

outre cette monopolisation du NUM en établissant eux-mêmes les contacts adéquats

: « c’est le rôle du NUM, c’est lui qui a l’argent, c’est lui qui a les contacts ». Le

besoin de communiquer la lutte était vivement ressenti par les grévistes, mais ils

se sont laissés déposséder des moyens de satisfaire ce besoin. Ils disaient « our

fight is your fight » 16 , mais ce mot d’ordre fut énoncé comme un simple souhait,

sans moyen. Les piquets se sont polarisés sur les mines, ceux sur d’autres indus-


Brick Keeps Britain Beautiful

tries furent rares, et peu de mineurs sont allés directement,

de leur propre initiative, provoquer le bavardage dans les

usines du pays.

Lorsque des comités de grève issus de la base virent le jour

(par exemple dans certains puits du Yorks, ou du Durham),

ce fut pour suppléer aux carences locales du NUM,

quand ses délégués étaient par trop visiblement modérés.

Les comités prenaient en charge l’organisation de la grève

au niveau local. Même dans ce cadre restreint, cette initiative

contenait en germe le dépassement de la logique

syndicale : les délégués étaient élus sur la base de leur capacité

réelle de faire place aux besoins de la grève.

C’est le manque d’argent qui poussa les grévistes à se charger

eux-mêmes d’organiser des collectes en Grande-Bretagne

et même à l’étranger, chaque puits envoyant ses

propres délégués indépendamment du NUM (même si

certains étaient responsables dans les branches locales du

NUM) ; les Women support group locaux jouèrent là un

rôle important.

Ces initiatives furent rendues d’autant plus nécessaires que

le NUM assurait administrativement le financement de la

grève, distribuant uniformément les fonds qu’il concentrait,

selon un découpage par région, sans tenir aucun

compte des besoins réels, cela donnait lieu à des situations

absurdes, des régions concentrant seulement quelques milliers

de grévistes bénéficiant des mêmes ressources que

celles où ce nombre était de plusieurs dizaines de milliers.

Il s’en suivit des rancœurs et une concurrence entre régions

en grève (par exemple des mineurs constataient amèrement

que les gars du Kent avaient une position plus aisée pour

se maintenir en grève, la proximité de Londres leur assurant

en outre un meilleur financement par les collectes).

Malheureusement, lorsque des délégués allèrent à l’étranger,

ils ne rencontrèrent souvent qu’un intérêt vague,

l’argent étant le seul soutien effectif qu’ils recevaient en

définitive. Ils se servaient souvent des meetings gauchistes

pour les collectes, ou avaient affaire aux représentations

syndicales. Lorsque des rencontres avaient lieu

(sortie des matchs de foot, ou des usines), elles n’étaient

pas organisées, et restaient momentanées. Lorsque deux

mineurs du comité de grève d’un puits du Yorks — que

nous connaissions de précédents voyages en Angleterre

— vinrent en France pour trouver de l’argent, nous utilisâmes

nos contacts et pûmes leur faire rencontrer des

gens réellement intéressés.

16. « Notre lutte c’est

votre lutte »

137


OS CANGACEIROS N° 2

Ils allèrent ainsi à Barcelone établir des contacts avec l’OEPB 17 . En plus d’une

somme substantielle, ils obtinrent un embargo sur toutes les marchandises anglaises

transitant par le port de Barcelone et la promesse de soumettre aux autres

dockers l’extension de l’embargo à toute l’Espagne. Malheureusement, ceci se

passait une semaine avant la fin de la grève et n’eut donc pas d’effet.

On imagine la bouffée d’air que cela aurait apporté aux grévistes si la nécessité

de tels contacts avait été ressentie plus tôt, tant par les grévistes que par nous.

L’exemplarité d’un tel précédent aurait pu changer la marche des choses.

Voilà bien une action réelle contre l’isolement des grévistes que d’habitude ils se

bornaient à déplorer. Notons aussi que de retour de Barcelone, et encore tout excités

par l’accueil des dockers et le bon vin espagnol, ils se rendirent à Carmaux

(Tarn) pour rencontrer des mineurs français. Ils n’eurent malheureusement affaire

qu’aux staliniens de la CGT. Ces bâtards les jetèrent comme des malpropres

sous le fallacieux prétexte qu’ils n’étaient pas envoyés par le NUM, et pouvaient

être des imposteurs.

Bien sûr, les dockers d’Aarhus montrèrent aussi leur solidarité pratique en bloquant

le charbon pour la Grande-Bretagne. Mais de tels exemples furent rares. Ce

mouvement de cent soixante milles personnes, en un an, n’a produit quasiment

aucun écrit hormis la propagande du NUM et celle des gauchistes. Quelques

journaux 18 , tracts, vidéos ont été faits, mais encore une fois envisagés comme

complément à la presse syndicale. Ainsi les grévistes ont laissé le monopole de

la parole aux spécialistes.

Le NUM s’est constamment trouvé pris entre deux feux : la pression exercée

sur lui par les mineurs et la détermination de l’État. Il a été contraint

par les mineurs et par l’État, qui s’est refusé à toute négociation, d’afficher

tout au long de la grève des positions radicales et intransigeantes. En 72, le NUM

avait été en passe de se trouver ouvertement désavoué par les mineurs qui durent

la plupart du temps passer outre aux consignes de modération du syndicat pour

imposer leurs exigences. Il avait donc été urgent pour lui de renouveler son image

de marque ; ce fut l’occasion de promotion pour de jeunes loups qui s’étaient

mis en avant au cours des grèves de 72. Scargill en est le meilleur exemple, concentrant

sur son personnage l’image de la détermination des mineurs. Depuis des années,

« le roi Arthur » parade à toute occasion sur le petit écran, assurant ainsi sa

propre campagne promotionnelle.

L’organisation des mineurs en communautés villageoises a grandement favorisé

la maintenance de l’idéologie du vieux mouvement ouvrier. Les militants gauchistes

qui sont arrivés à la direction du NUM à la fin des 70’ se sont appuyés

sur cette tradition pour reconquérir une audience. Tout en continuant de participer

à la gestion des mines, le NUM se construisit — en s’appuyant sur la force

réelle des mineurs — une image de puissant syndicat extrémiste, et ce, sur des positions

complètement rétrogrades. C’est à cause de la combativité des mineurs qu’il

se doit d’adopter une telle position, en apparente contradiction avec sa volonté de

participer à la gestion de l’appareil industriel. On retrouve cette partition dans

l’exécutif, qui regroupe modérés et extrémistes. Mais ceux-ci ont secrètement les

mêmes intérêts, un leader comme Scargill s’appuie sur les modérés pour pou-


Brick Keeps Britain Beautiful

voir faire passer l’intérêt du syndicat tout en maintenant

son image radicale. Le NUM put ainsi se permettre de ne

jamais désavouer les excès commis lors de la grève, tout en

travaillant contre eux.

Au début du mouvement, le NUM prétendait conduire

ses troupes à la victoire et empêcher la fermeture des puits.

Aujourd’hui le spectacle prétend que l’État a infligé une

défaite au syndicat. Il nous faut faire justice de ces deux

mensonges symétriques. « Au moins, nous nous sommes

bien battus pendant un an » constatait un mineur d’Armthorpe

le soir de la reprise. Et ce fait est exemplaire, quand

on voit avec quelle facilité s’effectue la contre-offensive

étatique en France par exemple.

La Grande-Bretagne est le pays d’Europe qui conserve le

taux de syndicalisation le plus élevé, bien que, comme

dans la plupart des pays, la participation syndicale ait décliné,

depuis déjà quelques années. Ce déclin ira croissant,

corollairement à la participation accrue des syndicats à la

cogestion avec les patrons de la force de travail, au détriment

de sa défense pure qui était auparavant la raison

d’être du syndicalisme.

L’appareil syndical anglais est unifié dans une seule organisation,

le TUC (contrairement à la plupart des pays européens

où l’appareil syndical se divise en plusieurs

confédérations nationales). Les divisions politiques s’exercent

au sein de la confédération, de même que le Labour

réunit et oppose modérés, staliniens et gauchistes.

D’un côté, le trade-unionisme le plus modéré est opposé

à des conflits qui peuvent par leur durée et leur ampleur

nuire au consensus social. C’est le cas actuellement de la

plupart des trade-unions et traditionnellement de la direction

du TUC. Cette tendance de plus en plus ouvertement

cogestionnaire du trade-unionisme anglais s’est activement

opposée à ce que la grève des mineurs soit soutenue nationalement

par d’autres secteurs. Les syndicats des cheminots

et des dockers ont dû engager leur soutien sous la

pression de leurs bases qui entamaient des actions de sabotage,

refusaient de franchir les piquets, de transporter

du charbon scab. Mais on a vu de quelle façon la direction

du TGWU a saboté l’action des dockers.

De l’autre côté, ce qui subsiste du trade-unionisme ouvriériste,

campe sur une position idéologique de défense

inconditionnelle des travailleurs et ces dernières années a

fait valoir son opposition politique au gouvernement

conservateur. Cette tendance est l’équivalent en Grande-

17. OEPB : organisation

des dockers en Espagne,

issue du mouvement assembléiste

de 1976.

18. Des feuilles locales

furent publiées tout au

long de la grève. Elles

contenaient des lettres et

des réflexions que chacun

pouvait envoyer au

comité local s’occupant

de la publication. Ces

feuilles étaient imprimées

sans période fixe mais

dès qu’il y avait suffisamment

de matière.

139


OS CANGACEIROS N° 2

Bretagne de ce que sont en France CGT et parti stalinien : même programme de

défense de l’emploi, de l’appareil industriel. Ils reprochent à la direction du TUC

et aux autres trade-unions plus modérés de faire la politique de Thatcher comme

la CGT et le PC reprochent en France au PS de faire la politique de la droite.

Scargill, patron à vie du NUM, est le leader de cette frange du syndicalisme, attaché

à son rôle traditionnel de défense du « niveau de vie » de l’ouvrier : défense

du salaire, des conditions de travail, de la stabilité de l’emploi, qui se doit de s’opposer

à une modernisation de l’appareil industriel qui frappe immédiatement

beaucoup d’ouvriers se retrouvant au chômage. Il existe effectivement une opposition

politique entre ce syndicalisme attaché à la défense du monde ouvrier

et l’État anglais. Ce dernier n’a pas tenté de se servir de l’implantation réelle du

NUM dans les bassins miniers pour un quelconque compromis ou une modération

du mouvement, comme cela se passe habituellement en France ou ailleurs.

Il lui fallait avant tout écraser les mineurs, et simultanément affaiblir une organisation

syndicale qui campe sur une position rigide. Le gouvernement de Thatcher

veut imposer sa politique de « nettoyage » industriel du pays en passant outre

au mécontentement qu’elle suscite, et n’a donc pas de temps à perdre à négocier

avec un syndicat qui ne se montre pas d’emblée coopératif. En conséquence, il

n’a pas traité le NUM en partenaire social mais en concurrent.

Les prises de positions politiques extrémistes à la sauce Scargill n’ont plus beaucoup

d’avenir en Angleterre. Même si Thatcher risque de perdre les prochaines

élections, l’union des travaillistes et des sociaux-démocrates centristes poursuivra

la réorganisation industrielle du pays, au nom du maintien d’une position de

force dans le marché mondial.

L’intégration du vieux mouvement ouvrier est achevée définitivement. Les tradeunions

sont appelés de plus en plus à organiser directement en commun avec les

patrons, sans la participation de l’État, les nouvelles règles de gestion de la maind’œuvre,

dans une industrie modernisée, débarrassée des vieux secteurs traditionnellement

combatifs. Le terrain commence à être nettoyé et les capitaux

privés peuvent à nouveau être investis en Grande-Bretagne sans trop de risques.

Ce sont surtout des firmes étrangères, américaines et japonaises qui vont reprendre

certains secteurs d’activité comme l’automobile et l’électronique mais en

imposant leurs conditions. Les syndicats seront chargés d’imposer la discipline de

l’entreprise à tout travailleur désireux d’être embauché. C’est ce qu’on appelle la

manière japonaise, déjà appliquée dans quelques entreprises ; certains contrats

vont d’ailleurs jusqu’à interdire la grève!

Ce conflit a démarré comme un conflit industriel, d’emblée exceptionnel:

les mineurs étaient encore les travailleurs les plus combatifs du pays et le

gouvernement Thatcher misait sur leur défaite complète. Dans le rapport

de force qui s’est engagé, la grève a débordé la lutte industrielle classique,

prenant parfois des allures de guerre ouverte contre l’État. C’est cet aspect qui

lui a donné un caractère universel. Les chômeurs des villes voisines ont pu ainsi

s’y reconnaître. Eux n’ont même plus leurs jobs à négocier, et par leur simple

présence ils manifestaient le caractère immédiatement général de leur insatisfaction.

Leur venue sur les piquets témoigne qu’il s’agissait là d’un conflit social.


Brick Keeps Britain Beautiful 141

Les chômeurs-à-vie ont ressenti déjà, de la façon la plus dépourvue d’ambiguïté

et dans tous les aspects de leur vie quotidienne, ce processus de modernisation du

capitalisme et de l’État. Les mineurs reconnaissent que le principal soutien qu’ils

ont eu est venu des chômeurs et surtout des jeunes.

Certains nous ont dit comprendre maintenant les émeutes de l’été 81 qui ont

embrasé la quasi-totalité des villes anglaises ; ils en sont à se réjouir à présent des

émeutes qui viennent d’exploser à nouveau dans plusieurs villes. La grève a rapproché

leurs conditions. Les mineurs sont menacés de devenir à brève échéance

des chômeurs et ils ont appris pendant le conflit à haïr les flics ; ils ont expérimenté

une occupation policière en général réservée aux chômeurs-à-vie.

Ce sont les initiatives locales dont l’organisation dépendait des éléments les plus

combatifs, qui se sont avérées les plus dangereuses pour l’État. Les actions offensives

des commandos ont surpris les flics, qui ont avoué eux-mêmes qu’ils

n’avaient pas prévu cette évolution de la lutte. Il n’était plus question de fermetures

de puits mais de vengeance ; il s’agissait de répondre au coup par coup à la

violence étatique en organisant des actions ponctuelles et dévastatrices sur les

puits, les bâtiments publics, les commissariats, en tendant des embuscades aux

flics ou, sur les autoroutes, aux camions jaunes et aux scabs.

Le mass-picket, mode de lutte industrielle par excellence, a piégé les mineurs. La

colère qui s’y exprimait pouvait être contenue par les flics, qui avaient tout le loisir

d’amasser leurs troupes. Les flics se firent parfois déborder, et cela donna lieu

à de belles bagarres. Néanmoins, c’est lors des embuscades et des émeutes que

cette colère put s’exprimer pleinement et que la plupart des déroutes furent

infligées à l’ennemi.

Dans ce conflit, différentes formes de violence prolétaire se sont unifiées. Il y a

souvent eu fusion entre les mineurs et les bandes de jeunes chômeurs, entre les

formes de lutte ouvrière « classiques » et les pratiques des kids, voire même avec

le hooliganisme des stades.

Ainsi, fin novembre 84, une attaque surprise sur des camions de fuel avait été prévue

à la centrale d’Hartlepool près de Sunderland. 500 pickets étaient attendus

mais il n’en vint que la moitié. Rien n’arriva, les flics furent présents sur les lieux

avant les camions. Par contre l’autre moitié était au match Sunderland-Nottingham

et s’attaqua à la sortie aux bus de supporters du Notts, ainsi qu’à quelques

boutiques du centre-ville. Un autre fait exemplaire se passa à Doncaster, quelques

jours après la fin de la grève. Une quinzaine de supporters de Sheffield se mirent

à foutre le souk, vite rejoints par les jeunes de Doncaster et les mineurs en virée

en ville (c’était un dimanche). Toute une rue commerçante fit les frais de l’excitation

de 300 personnes en liesse. Les journaux n’ont pas compris les raisons de

la présence des hooligans de Sheffield, puisque ce jour-là leur équipe n’était pas

en déplacement.

De toute façon, les hooligans sont aussi bien des chômeurs que des jeunes ouvriers

— et donc des mineurs dans les bassins miniers. Les gens les plus speed que nous

ayons rencontré dans le Yorkshire sont souvent supporters d’une équipe (généralement

Leeds, Liverpool ou Sheffield), et vont aux matches pour bien s’amuser.


OS CANGACEIROS N° 2

Pendant les deux dernières décennies, le prolétariat anglais s’est fait remarquer

comme étant parmi les plus combatifs du monde. Il fallait aller

en Italie pour voir une mauvaise volonté au travail aussi systématique. À

de nombreuses reprises, gouvernements ou patrons ont dû céder devant leurs

exigences.

Au cours des 70’, la possibilité d’un bouleversement qualitatif était présente ; gestionnaires

et syndicats n’en menaient pas large. En 72, la grève des mineurs marquait

le point culminant d’un mouvement de grèves sauvages sporadiques où les

syndicats n’étaient plus écoutés (même s’ils n’étaient pas écartés). En 74, le gouvernement

Heath tomba à cause du référendum sur la question « qui gouverne ce

pays : les mineurs ou moi ». En 79, lors de l’hiver du mécontentement, le pays fut

paralysé par toute une série de grèves (les mineurs menacèrent à cette occasion

de faire grève uniquement pour soutenir les exigences du personnel hospitalier,

le gouvernement céda aussitôt). Les shop-stewards (délégués de base, mais faisant

partie des trade-unions) ignoraient royalement les consignes de leur syndicat et exprimaient

effectivement la colère de la base. La pratique des piquets volants

avaient connu un vif succès, et favorisait la communication entre les grévistes de

différentes régions et différents secteurs industriels. En se déplaçant dans tout le

pays, parfois très loin, ils court-circuitaient la hiérarchie des syndicats.

Chacun de ces mouvements, en fait les différents flux d’une offensive permanente,

est allé très loin. Mais la nécessité de les unifier n’a pas été pensée par les

participants. Les possibilités créées n’ont pu trouver leur accomplissement. Le

temps a joué contre les prolétaires, les syndicats ont pu manœuvrer suffisamment

pour contenir dans les usines la résistance au travail.

Les prolétaires ne se reconnaissaient plus tant dans la lutte pour un travail décent

que dans le refus même du travail, ce qui donnait à toutes les luttes ouvrières

anglaises de cette époque leur caractère résolument moderne. Les ouvriers ne respectaient

plus rien dans le travail, ni les cadences, ni les chefs, ni les consignes syndicales.

Cette offensive représentait la forme extrême et le dépassement de la lutte

ouvrière contre l’exploitation. Elle s’est trouvée malgré tout prisonnière du langage

du vieux mouvement ouvrier. C’est à cause de cette faiblesse — le flou sur

l’enjeu d’un tel mouvement — que les syndicats ont pu maintenir leur présence.

Ainsi lorsqu’en 1972, devant le dépôt de Saltley, les mineurs en grève avaient

menacé d’appeler à l’insurrection, c’était comme un moyen de lutte, pour faire

pression sur le gouvernement et obtenir la libération des mineurs emprisonnés,

mais jamais comme le but du jeu. L’Angleterre depuis Cromwell n’a jamais connu

d’insurrection (mais elle a connu beaucoup d’émeutes, notamment au XIX ème

siècle). Les explosions de violences — pourtant sauvages — des ouvriers anglais

n’ont jamais réalisé ni l’unité, ni l’ampleur qu’ont eu des révoltes ailleurs en Europe

(par exemple, en France lors des insurrections de 1830, 1848 ou 1871). À partir

de 68, en France, en Italie, en Espagne, en Pologne, des contributions

théoriques au débat en cours apparurent au moment même où l’agitation se développait.

En Angleterre, il n’y eut rien de tel, seuls les idéologues ouvriéristes

se contentèrent de contempler les évènements, en resservant à toutes les sauces le

baratin moisi sur « l’unité de classe ».


Brick Keeps Britain Beautiful

La solidarité effective — qui n’était autre que la manifestation

pratique d’un dégoût commun du travail — a été laminée

lors de la récente contre-offensive de l’État. La

référence terroriste au chômage (dont le célèbre « si vous

êtes pas content ici, allez chercher une place ailleurs ») a

donné une valeur abusive au fait même d’avoir un boulot.

Le sentiment d’invincibilité qui donnait sa force aux récents

mouvements a été battu en brèche, notamment lors

des mises au pas dans l’automobile et la sidérurgie. Le sentiment

accru de la concurrence a maintenant pris le pas

sur celui que tout était bon pour saboter la production 19 .

Pendant la grève, beaucoup de mineurs répétaient mécaniquement

ce slogan « la classe ouvrière a un seul ennemi »,

comme un cantique qu’on invoque pour conjurer le mauvais

sort. Ils étaient amers de découvrir, dans le cours du

conflit, qu’une époque avait passé et que la lutte devenait

plus âpre, amers de réaliser qu’ils étaient le dernier bastion

parmi les ouvriers encore capable d’une épreuve de

force avec l’État, dans l’esprit des luttes des 70’.

Selon les idéologues, l’« unité de classe » serait une donnée

objective, en dehors du temps. Il suffirait de l’invoquer

pour la faire apparaître. Mais la solidarité réelle, entre prolétaires,

est fondée subjectivement. Elle se construit, lors

d’un mouvement, et par lui. Les pauvres ne se connaissent

pas, ils se reconnaissent.

En voulant à tout prix écraser les mineurs, l’État a rompu

les règles qui lui étaient auparavant imposées par la force

du mouvement. Il a manifesté ouvertement et sans le

moindre frein son arrogance et son mépris des gens. Devant

leur impuissance à faire céder l’État, les mineurs ne

désirèrent plus que se venger. Ainsi est réapparue dans des

luttes menées par des ouvriers une sauvagerie qu’on avait

plus vu depuis les années 20’.

Cette grève marque un moment clef dans l’Histoire

moderne. C’est la première fois en Europe que les

intérêts des travailleurs et ceux des chômeurs-à-vie

convergent aussi nettement.

En octobre-novembre, il apparaissait clairement qu’un renversement

du rapport de force ne viendrait pas immédiatement

des autres travailleurs. Les grèves des dockers

avaient été réduites, celle des cheminots restait limitée, les

piquets volants n’avaient plus aucune efficacité directe, et,

après ces six mois, aucune autre branche ne pouvait plus

se manifester.

19. Lors de la grande

grève de British Leyland,

en 76, les ouvriers refusaient

de travailler sur

n’importe quelle pièce allant

ou venant des usines

de British Leyland. La raison

quelques fois avouée

était aussi : « c’est aussi

une bonne occasion pour

moins bosser ».

143


OS CANGACEIROS N° 2

Le seul appui sur lequel pouvaient alors compter les grévistes était celui des

jeunes kids (hormis celui, acquis d’avance, des plus speed de chaque village minier).

Ils étaient les seuls à se déplacer sur les piquets, et étaient à ce stade les

plus directement concernés par ce mouvement. Celui-ci s’est d’ailleurs transformé

de lui-même dans le sens de ce qu’avaient déjà expérimenté les kids en 81

(on pense bien sûr aux attaques de commissariats, aux embuscades et aux pillages

de magasins ; les hit-squads représentaient eux la forme extrême d’un type

d’action ouvrière : le sabotage).

Ce mouvement d’unification s’est dessiné durant l’été, et a pris toute son ampleur

en octobre-novembre, quand les pickets ont dû se rabattre sur leurs propres puits.

À ce moment, les grévistes avaient été figés, la période d’extrême mobilité était

achevée ; des forces ne pouvaient plus se modifier, sinon dans le mauvais sens.

Cette explosion de violence restait relativement isolée malgré l’intérêt énorme de

millions de gens en Grande-Bretagne et dans le monde qui suivaient les événements.

C’était le moment où devait s’opérer le reflux, par le pourrissement de la situation,

ou le renversement qualitatif.

Une population entière était en guerre, avec l’appui de gens qui eux-mêmes

avaient bien failli provoquer une insurrection en 81. Les forces étaient présentes,

jamais en Grande-Bretagne il n’a existé une situation aussi explosive. Ainsi, lors

de l’attaque concertée dans 25 puits du Yorks, le 12 novembre, les flics ont

avoué que si de telles attaques s’étaient reproduites, ils n’auraient absolument

rien pu faire ; ils ne pouvaient pas être présents en masse dans tous les villages

en même temps.

Durant les 70’, les possibilités insurrectionnelles existaient, mais l’urgence n’était

pas la même : les grèves pouvaient être ponctuellement victorieuses en restant

dans le cadre d’un conflit industriel. Le mouvement était alors si fort qu’une répression

n’était pas à craindre lorsqu’une grève s’arrêtait. Mais cette année, les

grévistes étaient contraints de reconnaître le caractère universel de leur lutte s’ils

voulaient simplement obtenir quelque chose.

Lors des émeutes de 81, on a vu à l’œuvre la violence du négatif sous sa forme

la plus sauvage, la plus excessive. Bien que s’étant répandu dans tout le pays, ce

mouvement est resté éparpillé, chaque émeute restait isolée des autres. Malgré

sa signification limpide — la vengeance et le jeu — c’était un mouvement sans

programme.

Le 4 juillet 81, les émeutiers avaient pénétré très près du centre-ville de Liverpool.

Il s’en est fallu de peu pour qu’ils y rencontrent les équipes du matin qui partaient

bosser. Dans cette ville en voie de désertification, où l’avenir immédiat de chaque

travailleur risque fort d’être le chômage, ouvriers et chômeurs ne se sentent pas

très éloignés. Il pouvait suffire que cette rencontre ait lieu pour que l’émeute gagne

la ville entière. À partir de là, toutes les communications avec le reste de la Grande-

Bretagne et l’étranger étaient à organiser sur la base de cette position de force.

Une telle idée a dû hanter bien des têtes en ces jours brûlants, mais personne n’a

simplement pensé à exprimer publiquement la nécessité de cette jonction.


Brick Keeps Britain Beautiful

En novembre 84, cette jonction s’est partiellement réalisée,

et peu de gens ont compris à quel point on est passé

près d’un événement historique. Le Yorks, région très

combative, a la particularité d’être proche de Leeds et de

Sheffield, deux villes auxquelles Liverpool ou Manchester

n’ont rien à envier. C’était la région privilégiée pour

que s’effectue un dépassement de la situation.

L’incompréhension de l’enjeu du conflit par ses principaux

acteurs en a limité la portée. Il a manqué à ce moment

pour que tout bascule une prise de position publique

des grévistes, posant leur lutte en terme de conflit social,

d’intérêt universel 20 . On ne répétera jamais assez à quel

point peut être déterminante sur le cours des événements

l’initiative de s’adresser à tous ceux qui regardent le conflit

avec le plus grand intérêt, mais qui ne le considèrent pas

encore comme le leur.

Si les jeunes chômeurs n’avaient pas été considérés comme

simple force d’appoint, mais comme participant pleinement

à cette guerre, personne n’aurait pu alors les écarter

des branch-meetings qui se seraient inéluctablement transformés

en assemblées (au sens espagnol). Le NUM, en tant

que spécialiste de la chose industrielle, aurait perdu de son

influence. L’indiscipline n’étant pas un vain mot en Angleterre,

une telle ouverture des assemblées aurait provoqué

l’intérêt de beaucoup de gens.

On peut alors imaginer que les kids auraient porté la

guerre sur leur terrain 21 . Cette fois, la solidarité des ouvriers

– non d’une branche d’activité mais d’une région:

Leeds et Sheffield, et probablement par ricochet, Manchester

et Liverpool – aurait été acquise. La résistance aux

flics se serait généralisée à la région entière. On peut imaginer

quelles possibilités recélait une telle situation, qui à

ce stade ne pouvait plus qu’aller de l’avant.

Évidemment, tout restait à jouer à partir de ce moment,

l’État ne restant pas sans réaction, pouvait advenir aussi

bien l’écrasement dans le sang que la contagion au pays.

Bien sûr, il est hors de question pour nous de prétendre

dire aux grévistes ce qu’ils auraient dû faire mais il est important

de dégager les possibilités qui étaient présentes à

ce stade de l’affrontement, même si les plus audacieuses

ne se sont pas réalisées.

Les conflits en Espagne étaient menés sous une forme

d’organisation générale appropriable et praticable par tous.

Ce qui a fait la grandeur du mouvement assembléiste, son

souci de publicité, a fait défaut en Grande-Bretagne.

20. Un mineur noir

s’était adressé aux jeunes

noirs lors d’un meeting

de mineurs à Manchester,

leur disant que « s’ils

veulent nous aider, la

meilleure manière est

qu’ils reprennent la rue

comme en 81 ». Pour

exemplaire qu’elle fut,

cette clairvoyance n’a

malheureusement pas

trouvé d’échos.

21. Pendant l’hiver 84,

des coupures de courant

étaient prévisibles par

manque de charbon. Les

kids les attendaient avec

impatience : ils en auraient

profité pour déclencher

émeutes et

pillages. Certains parlaient

même de l’ouverture

d’un deuxième front.

145


UNE BELLE FAÇON DE SE

VENGER

L’arbitraire absolu du capitalisme anglais au

début du XIX ème siècle a induit en retour la

violence sauvage des ouvriers. La haine exacerbée

jusqu’au désespoir et la vengeance

s’exprimaient alors par toutes sortes d’actes

criminels contre les ateliers, les jaunes et les

patrons eux-mêmes. En 1824, les ouvriers

obtinrent le droit de libre association, ce qui

marqua le début du trade-unionisme et d’une

action organisée au grand jour pour réglementer

pour toute une branche d’industries,

le salaire en fonction du bénéfice du patron

et assurer le maintien des avantages obtenus.

Mais cette action légale ne parvenait

qu’à peu de résultats. Quand une grève était

décidée par une association, le patron faisait

appel à des jaunes. Ceux-ci, faisant évidemment

l’objet de menaces, d’injures, de

coups, portaient plainte et la loi se retournait

aussitôt contre les membres de l’association.

C’est pourquoi, à cette époque, les associations

ouvrières ne se contentaient pas d’actions

légales, la plupart du temps vouées à

l’échec. Elles étaient aussi à l’origine d’actions

individuelles de vengeance. Des jaunes

étaient vitriolés, les ouvriers faisaient sauter

les ateliers ou les incendier. Certains n’hésitaient

pas à tuer leur patron ou des jaunes.

Citons cet exemple éclatant dont l’association

des fileurs de coton de Glasgow est à

l’origine. Celle-ci possédait une puissance et

une organisation exceptionnelle. Les adhérents

étaient liés par un serment aux décisions

de la majorité et il existait pendant

chaque grève un comité secret, inconnu de

la plupart des membres et disposant à discrétion

des fonds. Le comité mettait à prix la

tête de certains scabs, de certains industriels

détestés, et fixait des primes pour les incendies

d’usines. C’est ainsi que fut incendiée

un usine dans laquelle des femmes scab assuraient

le filage à la place des hommes. La

mère d’une de ces femmes fut assassinée et

l’on fit passer les deux assassins en Amérique

aux frais de l’association!

OS CANGACEIROS N° 2

Inversement, l’Angleterre était riche

des possibilités qui précisément manquaient

en Espagne : un mouvement

coordonné et étendu à travers tout le

pays. En Espagne, les assemblées

n’étaient coordonnées que localement.

En Angleterre, les nombreux déplacements

(piquets volants, piquets de

masse, collectes, venue des chômeurs

sur les piquets) auraient assuré une

coordination de fait à une organisation

de type assembléiste ; d’être en grève

pour le même motif aurait fait apparaître

la nécessité de systématiser une

telle coordination.

La grève des mineurs est venue secouer

l’instauration du consensus social qui

marqua le début des années 80. Les mineurs

ont défié la toute-puissance de la

contre-offensive de l’État. Maintenant,

les conséquences de cette année de

grève apparaissent clairement. Les chômeurs-à-vie

ont pris le relais, les zones

de réserve où ils sont parqués explosent

les unes après les autres, avec une

violence supérieure à celle de 81. Le

gouvernement en est à se demander s’il

ne va pas utiliser ouvertement dans les

grandes villes les mêmes moyens de répression

(gaz lacrymogènes et balles en

plastique) qu’il utilise en Irlande du

Nord. Moins visibles que les magnifiques

émeutes de ces dernières semaines,

des mouvements de grève

sporadiques ne cessent d’avoir lieu depuis

le début de l’année. Les mineurs

ont été défaits, mais, par leur résistance

acharnée, ils ont commencé à renverser

le sentiment d’impuissance créé par

les défaites successives des années 80’.

Leur défaite même a mis la rage au

ventre de beaucoup de prolétaires, qui

à présent, relèvent la tête.


ANNEXE

QUELQUES ÉLÉMENTS SUR

LE MOUVEMENT DES SEVENTIES :

LES GRÈVES DE 72

Au début des années 70, s’est développé en Grande-Bretagne un mouvement

d’insatisfaction sociale qui conduisit, pendant l’été 72 à une situation telle que

l’État britannique dut céder rapidement et complètement aux exigences des travailleurs.

La pression sociale obligea les dirigeants à céder ce qui semblait réellement

d’importants avantages immédiats plutôt que de prendre le risque

d’affronter une grève sauvage générale.

Ce qui commence par une succession de combats isolés en 71 allait devenir une

bataille plus générale en 72. Ce furent trois secteurs vitaux de l’industrie britannique

qui en furent successivement les fers de lance, d’abord les mineurs dès le

mois de janvier, puis les cheminots et les dockers à partir du mois d’avril.

Le 9 janvier, les mineurs se mirent en grève pour une augmentation de 47 % de

leur salaire. La direction des charbonnages répondit en proposant 7,9 %. Les

conditions n’étaient pas très favorables aux mineurs : l’hiver était doux et les réserves

de charbon étaient importantes.

Les mineurs prirent l’initiative du combat en imposant des méthodes de lutte désavouées

et combattues par les syndicats. Par exemple, ils refusèrent souvent de

maintenir la sécurité des puits, ce qui devait entraîner une détérioration impor-

147


OS CANGACEIROS N° 2

tante des installations. Ils organisèrent des piquets autour des dépôts de charbon

et des centrales, ces dernières qui n’étaient plus ravitaillées ni en charbon, ni en

fuel durent stopper les unes après les autres. La pratique des piquets volants se

généralise (Scargill, alors dirigeant du NUM-Yorkshire, se fit une réputation de

radicalité en se mettant à la tête d’un piquet volant du NUM venu renforcer

celui de Saltley, près de Birmingham, principal dépôt de charbon en Grande-

Bretagne). Les mineurs parcouraient des centaines de km pour faire respecter le

blocage des centrales. Les chauffeurs de poids lourds et de locomotives refusaient

de livrer du charbon, et les dockers de le décharger. Un grand nombre d’ouvriers

et de chômeurs se montraient solidaires des mineurs. Aucun syndicat ne pouvait

empêcher alors, ou contrôler, les conséquences du bavardage qui se développait.

Au début de la seconde semaine de février, le courant électrique fut rationné. Les

usines devaient arrêter la production. 1 250 000 ouvriers furent mis à pied. Des

milliers de trains quotidiens furent supprimés. Dans 200 000 usines, on ne travaillait

plus que trois jours par semaine. La Grande-Bretagne était paralysée, le

gouvernement proclama l’« état d’urgence ». La grève continua comme si de rien

n’était. Au cours de la quatrième semaine de grève, le NCB propose 9 %, aussitôt

après une commission du gouvernement proposait 18 % à 19 %. Le secrétaire général

du TUC accepta, demandant au secrétaire du NUM de faire de même, mais

les mineurs refusèrent. Ils voulaient bien transiger mais réclamaient encore 25 %.

Le gouvernement envoya 700 flics pour reprendre le principal dépôt de charbon

(Saltley). Des travailleurs de toute la région vinrent en nombre et ils se retrouvèrent

7 000 à faire face aux flics. Des flics furent envoyés en renfort, mais le piquet

fut aussi renforcé ; en quatre jours, 10 000 personnes formaient une véritable

armée. La police arrêta 30 mineurs. Les mineurs répondirent par la voix d’un

comité d’action local, distinct du NUM, en lançant un ultimatum ; soit les détenus

étaient libérés, soit ils appelaient à l’insurrection. Le gouvernement céda,

libérant aussitôt les mineurs, et retira les flics du dépôt. Les mineurs obtinrent

finalement 20 % à 22 % d’augmentation.

Aussi bien le NUM que le TUC étaient hors course. Personne ne se souciait

alors de ce que disaient les dirigeants. Le 26 février 72, avant que ne se termine

la grève des mineurs, le gouvernement Heath fit voter une loi sur les relations sociales

; celle-ci était en préparation depuis 71 1 . Cette loi prévoyait que tous les

conflits devaient être soumis à une procédure de conciliation devant une commission

des relations sociales et un tribunal national, le National Industrial Relation

Court. Les grèves devaient être limitées, une liste des « rapports sociaux

condamnables » figurait dans le texte avec les indemnités et les amendes encourues.

Le gouvernement renonça évidemment à appliquer cette loi dans le conflit

avec les mineurs. Il devait en réserver la première application un peu plus tard.

Le 16 avril, les trois syndicats des cheminots envisagèrent une action réduite, le

refus des heures supplémentaires ainsi que quelques actions ponctuelles. Les cheminots

appliquèrent si finement et avec tant de rigueur ce mot d’ordre prudent

qu’en fait ce fut pis qu’une grève. Tout en continuant à être payés, ils désorganisèrent

complètement le service. L’horaire n’existait plus. Les voyageurs ne pouvaient

plus compter sur rien. Le gouvernement fit aussitôt appliquer la nouvelle


Annexe : Les grèves de 72

loi. L’Industrial Court ordonna que la grève devait être

gelée pendant 14 jours et les trois syndicats furent condamnés

à une amende. Ceux-ci réussirent plus ou moins à faire

respecter l’ordre de « gel » de la grève. Mais sitôt achevée

cette période, des actions spontanées explosaient partout

sans que les syndicats puissent empêcher quoi que ce soit.

Ils cherchèrent alors uniquement à dégager leur responsabilité.

Ils plaidèrent devant l’Industrial Court que « les organisations

avaient été abusées par leurs hommes de confiance

à la base et qu’elles ne pouvaient être tenues pour responsables

des décisions de grève n’émanant que de ces délégués rebelles ».

En votant l’Industrial Relation Act, le gouvernement Heath

pensait faire pression sur les syndicats pour qu’ils réduisent

le nombre de grèves et d’actions de leurs membres.

Mais en réalité les syndicats étaient en ce moment tout à

fait impuissants à retenir leur base. Les condamnations que

venaient de subir les syndicats des cheminots laissèrent les

cheminots indifférents et ne les firent pas s’arrêter.

Alors que l’action des cheminots n’était pas encore terminée,

les dockers de Liverpool commencèrent à s’opposer

à l’extension des transports par conteneurs, qui

impliquait le licenciement de dockers et l’embauche à leur

place de travailleurs non qualifiés et moins bien payés. Les

dockers bloquèrent les dépôts de conteneurs. L’ordre de

reprise lancé par les syndicats ne fut pas suivi et ceux-ci furent

néanmoins rendus responsables par l’Industrial Court.

Ils furent condamnés à 55 000 F d’amende. Mais cela n’intéressa

pas les dockers : fin mai, la grève s’était étendue

aux autres ports et le syndicat des transports menacé d’autres

poursuites.

Cette tension sociale de plus en plus vive contraignit d’une

part la direction des chemins de fer à mettre un terme au

conflit des cheminots en proposant une augmentation de

14 %, et d’autre part le gouvernement à revenir sur sa décision

de rendre les syndicats responsables des troubles. Le

syndicat des transports ne fut dont pas condamné pour ce

qui se passait dans les ports, d’autant qu’il venait de réaffirmer

sa solide opposition à la grève. À sa place, ce furent

trois shop-stewards, qui participaient aux piquets de grève,

qui furent convoqués devant l’Industrial Court.

Ceux-ci refusèrent évidemment de se présenter au tribunal

en affirmant : « nous n’acceptons aucun ordre des juges,

nous ne reconnaissons pas le tribunal ». Des menaces leur furent

aussitôt adressées par le tribunal : ils seraient condamnés

s’ils ne se présentaient pas le lendemain. Les trois

1. Dès 68, Barabara

Castel avait publié In

Place Of Strike, ce texte

prévoyait un délai de 28

jours avant le démarrage

d’une grève ; il ne fut jamais

appliqué.

149


OS CANGACEIROS N° 2

dockers maintinrent leur position de défi, annonçant que de toute façon « d’autres

prendraient leur place aux piquets et que la prison ne serait pas assez grande pour enfermer

44 000 dockers ». Le matin du jour décisif, 35 000 dockers entraient en grève

totale et la nouvelle se répandit qu’ils marchaient sur le palais de justice où siégeait

le tribunal. Comme en mars le gouvernement céda devant la menace de voir l’insurrection

gagner le pays. Il envoya un avocat qui fit annuler le mandat d’arrêt

lancé contre les trois shop-stewards. La loi sur les relations sociales avait pratiquement

cessé d’exister : les ouvriers en grève agissaient en l’ignorant complètement.

Au début du mois de juillet, les dockers du port de Londres s’opposèrent à nouveau

à la mise en place des conteneurs. Le travail fut complètement arrêté. Cinq

shop-stewards furent encore menacés d’être déférés devant l’Industrial Court si le

mouvement ne cessait pas. Les dockers répondirent par la menace d’une grève générale.

Néanmoins, les cinq shop-stewards furent arrêtés cette fois et incarcérés

à la prison de Pentonville, au Nord de Londres. Les travailleurs des dépôts, malgré

les frictions et oppositions qu’ils avaient avec les dockers, furent les premiers

à arrêter le travail. Des milliers d’autres vinrent ensuite. En deux jours, c’était une

véritable réaction en chaîne qui était déclenchée.

Dans la nuit du 21 au 22 juillet, les typographes des grands journaux anglais arrêtèrent

le travail. Il n’y eut pas de journaux pendant une semaine. Les typos des

deux grandes imprimeries de Londres refusèrent toute commande et se mirent à

la disposition du comité de grève autonome des dockers pour publier des communiqués

à tous les travailleurs. Le travail cessa dans tous les ports. À Londres,

les bus disparurent totalement de la circulation, les conducteurs bloquaient les

transports publics. Le samedi 22, toutes les usines automobiles étaient en effervescence.

Le samedi 24, c’était au tour des métallos et des mineurs. Les travailleurs

des grands marchés de Londres se mirent aussi en grève. Le 25, Rolls-Royce se

mettait en grève et on en parlait à Heathrow, l’aéroport de Londres. Les éboueurs

de Brighton stoppaient également. Une vague de grèves sauvages déferla sur le

pays. À partir du 26, on ne pouvait plus douter qu’il s’agissait d’une grève générale

sauvage qui s’annonçait. La tactique des grévistes reprenait celle des mineurs

au début de l’année. Des centaines de grévistes étaient sur les routes pour expliquer

dans tous les coins du pays ce qui se passait. Pendant ce temps, à Londres,

des centaines de dockers et de travailleurs des conteneurs s’étaient spontanément

rassemblés devant les grilles de la prison de Pentonville. La foule se faisait de plus

en plus menaçante, la tension montait. Les rues étaient barrées par des bus et

des camions pour empêcher les renforts de police de parvenir sur les lieux. Il fut

question que les dockers et les mineurs du Pays de Galles marchassent ensemble

sur Londres ; cette menace s’ajouta à celle déjà présente de la grève générale.

C’est alors que le TUC lança une « grève de protestation nationale » de 24h pour

le lundi 31 juillet. Il était un peu tard et le gouvernement ne pouvait compter seulement

sur cette initiative pour ramener la paix. Le jeudi 27 juillet, il capitula en

envoyant à la barre du tribunal un avocat que personne n’avait réclamé. Les cinq

shop-stewards furent aussitôt libérés. Cette mesure prise in extremis calma la tension

mais la grève des dockers continua. Le gouvernement décréta l’état d’urgence

le 4 août. La grève ne se termina que le 17 août par un compromis.


Annexe : Les grèves de 72

Quelques grèves importantes comme celles des mineurs et des dockers avaient catalysé

une insatisfaction ressentie plus généralement. Des dizaines de milliers de

gens ont ressenti alors durant ces quelques mois l’excitation d’une offensive qui

ne put être réprimée. La capacité de centaines d’entre eux de se déplacer et de rencontrer

ainsi des travailleurs d’autres régions et d’autres industries brisait tout

sentiment d’une lutte particulière. Les grévistes n’étaient pas enfermés dans les

murs de l’entreprise. Des gens se mettaient en grève dans le but, simplement, de

participer à ce mouvement général d’offensive. Les directions des trade-unions

étaient incapables d’enrayer ce mouvement, elles laissèrent finalement indifférents

les salariés.

Octobre 1985

Georges Lapierre, Léopold Roc, Fortuno Navara, Gilles Savennière

avec l’aide de quelques autres personnes ayant participé aux événements.

ÉCOSSE

Polmaise : ils sont les premiers en

grève et les derniers à reprendre

Glasgow

Ravenscraig

SCOTTISH

DURHAM

NORTH

EAST

Sunderland

SOUTH YORSHIRE

Cottonwood : premier puits

du York en grève

WESTERN

Orgreave : trois semaines

d’affrontements très violents

Leeds

Émeutes dans 25 puits la nuit

du 12 novembre

BARNSLEY AREA

Manchester

Liverpool Sheffield

Grimsby

Nottingham

Brimingham SOUTH

NOTTINGHAM

Coventry

SOUTH WALES SOUTH

Merthyr

Vale

MIDDLANDS Luton

MERTHYR TYDFIL

Un chauffeur de taxi

est tué en conduisant

un jaune

Cardiff

[CARTE SUR LES LUTTES DU

DÉBUT DES ANNÉES 80]

LONDRES

Bassins miniers

Brighton

NORTH YORKSHIRE

Un gréviste a été tué

à Ferry Bridge

DONCASTER AREA

Rossington : le puits est

incendié

NORTH NOTTS

Harworth : 10 000 pickets

Ollerton : un gréviste

a été tué

KENT

Douvres

151


OS CANGACEIROS N° 2

HOMMAGE AUX ASTURIES

GIJON 84 / 85


Hommage aux Asturies

L’offensive mondiale que le Capital mène contre les

pauvres s’est heurtée en Espagne dans les années

83, 84, 85 à un large mouvement d’agitation qui

s’est développé principalement à partir des secteurs industriels

appelés à disparaître.

Déjà au mois de février 84, l’Espagne enregistrait une augmentation

de 400 % des conflits du travail par rapport à

l’année précédente. Ces grèves touchaient pratiquement

tous les secteurs : industrie textile, industrie chimique, General

Motors, construction, mines, transports.

Mais c’est le « plan de reconversion » du secteur naval où

l’État s’était fixé la suppression de 20 000 emplois qui provoqua

le conflit le plus durable qui s’étendit de Cadix à

tout le Nord-Ouest de l’Espagne (Pays Basque, Asturies,

Galice) où se trouvent concentrés les plus grands chantiers

navals espagnols.

La lutte des ouvriers du secteur naval de Bilbao et Gijon

particulièrement, aura confirmé l’opposition entre les méthodes

légalistes de la négociation syndicale et celles utilisées

par tous ceux qui ont clairement ressenti la négociation

et la légalité comme une limitation pratique à leur lutte.

Comme osaient le crier les staliniens en pleine bataille aux

chantiers d’Euskalduna à Bilbao : « c’est au ministre de l’industrie

qu’il faut s’attaquer, pas au ministre de l’intérieur ».

Les ouvriers eux ne voulant ménager ni l’un ni l’autre,

trouvaient sur place deux ennemis directs : la police et le

réformisme syndical auxquels ils firent face à Gijon d’une

seule manière : en s’organisant en assemblée.

Toutes ces luttes ont connu des moments où elles échappaient

à la forme d’un conflit industriel classique en employant

des méthodes qui leur donnaient un caractère

universel. Que ce soit à Cadix, en décembre 84, où pendant

quelques jours le conflit du secteur naval s’étendit

avec une violence exacerbée à plusieurs quartiers qui se retranchèrent

derrière des barricades ; à Bilbao, où la rage et

la détermination des combattants donnèrent à leur lutte

pendant trois mois une forme de guérilla ouverte contre la

police ; ou à Gijon où l’assemblée qui se tenait dans le centre-ville

était ouverte à tous.

S’opposant à des licenciements, c’est le « plan de reconversion

» dans son ensemble dont les ouvriers voulaient retarder

l’application. S’inscrire au « Fonds de Promotion de

l’Emploi» 1 , c’était accepter les licenciements sans rien

dire. Et comme le résumait fort bien un ouvrier de Gijon:

« Puisque l’on se retrouvera à la rue dans 3 ans et qu’il fau-

1. Sorte de Cassa di integrazione

à l’espagnol.

Pendant 3 ans, les travailleurs

« excédentaires»

touchent environ 85 % de

leur salaire antérieur, sans

rupture de contrat avec

leur entreprise, qui s’engage

à les réemployer

pendant cette période.

153


OS CANGACEIROS N° 2

dra se battre, autant le faire tout de suite ». La lutte contre l’inscription au FPE, par

son objet, rendait subalterne le moment de la négociation. L’alternative était

claire : il s’agissait de savoir si l’on cédait aux conditions du FPE ou si on les refusait

comme chantage supplémentaire. À ce moment, il n’y a plus de place pour

la négociation. Avec cette lutte contre le FPE qui cristallisera la rage contre un

sort commun fait à des milliers de salariés, c’est la dépendance plus générale à la

logique d’un monde qui devient l’objet de la colère.

Au début à Gijon, pendant l’année 83, il s’agissait pour l’essentiel de formes de

protestation conventionnelles. D’ailleurs pendant toute cette période, qui s’étendra

jusqu’au printemps 84, les ouvriers sortaient encore mains nues dans la rue.

Mais la pression de l’État s’aggravait. Les gouvernants espagnols avaient hâte de

se montrer présentables sur le marché de la concurrence mondiale, dont une

échéance se précisait spécialement pour eux : l’entrée dans la CEE. Il fallait amener

au plus vite tous ces insatisfaits à la table des négociations. L’encadrement

syndical ne pouvant jouer ce rôle avec suffisamment d’efficacité, c’est sur le

chantage à l’inscription au FPE que s’est concentrée la pression du gouvernement.

Inscrivez-vous ou allez crever ! « Les conditions que nous offrons aux travailleurs

sont très bonnes... Il existe la garantie d’un reclassement, s’il existe une

minorité qui persiste à refuser de s’inscrire, elle est libre de ne pas le faire » déclarait

cyniquement, en décembre 84, Solchaga le ministre de l’Industrie. À cette précipitation

des gouvernants et des bureaucrates à soumettre des ouvriers bien décidés

à faire traîner les choses, répondirent des méthodes de lutte qui allaient en

se radicalisant... Ce qui était pour les dirigeants un maximum qu’ils pouvaient

concéder, les ouvriers eux le considéraient comme un minimum qu’il fallait faire

payer le plus cher possible.

L’été 85 marque pour les ouvriers des chantiers navals de Gijon, l’arrêt provisoire

d’une période de lutte qui aura duré près de deux ans sans interruption.

Ce fut le moment où eurent lieu les plus beaux excès destructeurs,

et où la dynamique de l’assemblée donna la meilleure preuve de sa capacité pratique,

stimulant la combativité, l’imagination et l’organisation dans la lutte, attirant

par son existence même d’autres prolétaires extérieurs aux chantiers.

Depuis le printemps 84, nombreux furent les éléments du décor urbain qui eurent

à subir la colère des ouvriers des chantiers. Les barricades de pneus se comptent

par centaines. Les bus incendiés par dizaines. Des carcasses de trains, utilisés

à l’œil, et détruits par le feu après usage, gisent aujourd’hui encore dans la gare.

Un grand magasin qui avait refusé de fermer un jour de grève générale fut incendié

le soir même. Les brasseries fréquentées par les fachistas ont été saccagées

à plusieurs reprises. Pendant plusieurs mois, les entrées des banques furent lapidées

et incendiées ensuite. La façade de l’Hôtel de Ville eut aussi à souffrir des

flammes à l’issue d’un amusant stratagème 2 . Le hall d’entrée du Palais de justice

fut lui aussi récemment incendié, et plus récemment encore, les bâtiments d’un

des chantiers qui venaient de fermer partirent en fumée.

Si les ouvriers du secteur naval ont pu maintenir pendant si longtemps une pression

sur l’ensemble des forces coalisées contre eux, c’est à leur pratique de l’assemblée

qu’ils le doivent.


Hommage aux Asturies

Mais, avant d’aller plus loin, il est nécessaire de rappeler

que l’autonomie que l’assemblée de Gijon a su maintenir

vis-à-vis du contrôle syndical, tient aussi à quelques spécificités

historiques du mouvement social asturien. En premier

lieu, la tradition de lutte propre au prolétariat en

Asturies, qui marqua pendant l’insurrection d’octobre 34

le début d’une longue épopée révolutionnaire, et posait

déjà les conditions d’une révolution moderne. Cette tradition

de lutte ressurgira sans cesse tout au long des 50’ et

60’, où se déclenchèrent à partir des mines, les grèves les

plus dures que l’Espagne connut à l’époque.

C’est dans les Asturies qu’éclata en février 57 la première

grève importante depuis la guerre civile, et qu’apparurent

les premières formes d’organisation autonome avec des délégués

de puits, et qui seront la forme embryonnaire de ce

que furent plus tard les assemblées. En mars 58, 20 000 mineurs

se mirent à nouveau en grève pour des augmentations

de salaire, Franco répondit par le lock-out et l’état

d’exception dans toutes les vallées minières. 200 délégués

de puits furent arrêtés. En 63, où les grèves se relayaient

dans les mines asturiennes, Franco cette fois répondit par

la déportation de 300 mineurs.

Une autre spécificité de la région tient à l’évolution locale

de l’UGT. L’UGT, qui s’appuyait sur la tradition de lutte

dans les mines, était le syndicat le plus implanté en Asturies.

Mais, depuis que le PSOE est au pouvoir, et l’UGT à

ses ordres, sa disparition en tant que principal syndicat ouvrier,

a laissé dans les Asturies un magnifique vide syndical,

qui, s’il doit tourner la tête à de nombreux apprentis

bureaucrates, a déblayé le terrain en facilitant le bavardage

pratique — sans intermédiaire — entre les prolétaires.

En 84, à une époque où le mouvement des assemblées des

années 76 à 78 a reflué en Espagne, les ouvriers de Gijon

ont eu le grand mérite de replacer cette forme d’organisation

de la communication au centre de leur lutte, jusqu’au

printemps 85, la conduite de cette lutte s’est élaborée en

assemblée en tant qu’organe souverain et décisif.

Les ouvriers qui se battaient déjà depuis des mois, et dressaient

des barricades devant leurs chantiers respectifs,

étaient amenés à se retrouver régulièrement dans les affrontements.

Plus ces affrontements se répétaient, et plus

les combattants ressentaient le besoin de se retrouver ensemble,

hors de la zone des chantiers, ils finissaient toujours

par céder devant l’intense pression des flics. Pour

donner plus d’efficacité à la lutte qu’ils menaient quasi

2. Un simulacre d’enterrement

permit à un petit

rassemblement de traverser

la ville au nez et à la

barbe des flics alors que

des cercueils (symbolisant

la mort de la navale) portés

sur les épaules étaient

remplis de pneus qui servirent

à l’issue de la procession

à incendier les

portes de l’Hôtel de Ville.

155


OS CANGACEIROS N° 2

quotidiennement, ils décidèrent de tenir une assemblée unique qui les réunirait

tous deux fois par semaine. Pour cela, ils prirent une salle de cinéma désaffectée

située en plein centre-ville, à l’intérieur de la casa del pueblo un bâtiment appartenant

normalement aux syndicats.

Se tenant une fois pour toute à l’extérieur des chantiers, l’assemblée brise la dépendance

des ouvriers à leur lieu de production. Et elle est ouverte à tous. Y participent

des ouvriers d’autres secteurs industriels, quelques mineurs des bassins

miniers proches, des jeunes des centres de formation professionnelle et des lycées

techniques, des chômeurs, et finalement n’importe quel prolétaire.

D’emblée, l’assemblée rompt avec le corporatisme syndical. Il n’y sera question,

entre les participants discutant directement entre eux, que du devenir de la lutte

en cours, de ses conséquences sur la vie de chacun, du rôle néfaste qu’a pu jouer

tel ou tel syndicat sur telle ou telle action. En ce lieu, il sera peu question des négociations

ou de l’état des négociations avec le gouvernement. Cette tâche est

délibérément laissée hors de l’assemblée aux représentants syndicaux.

L’assemblée à Gijon a su se donner des conditions de libre parole : chacun peut

y intervenir sans avoir à se justifier d’une quelconque étiquette. On y parle en

son nom propre, et chaque personne présente peut être interpellée et doit répondre

en public, ce qui change radicalement de tant de conflits où les bureaucrates

interdisent aux non-délégués de s’exprimer. Tous les votes se font à main

levée et non à bulletin secret, ainsi le rapport de force est rendu visible tout au

long des débats. Ces débats d’ailleurs ne traînent jamais en longueur. Il s’agit le

plus souvent de critiquer les actions menées les jours précédents et de chercher

un accord sur ce qu’il conviendra de faire dans les prochaines interventions dans

la rue. Il faut retenir ce principe essentiel, qu’il n’y a pas de séparation entre l’assemblée

et la rue où vont se transporter la quasi-totalité des participants à la fin

des débats (soit environ 300 à 400 personnes à chaque fois).

C’est donc l’assemblée qui poursuit sa propre action dans la rue. Tout le temps

que dureront les affrontements avec les flics, les différentes actions contre les

banques, les bus, etc. l’assemblée ne perdra jamais l’initiative. Cette cohérence

permet une stratégie qui a pour principe d’être toujours offensive, de choisir, en

dehors de toutes directives extérieures, le moment, le lieu et les méthodes les plus

appropriés à faire le mal.

Comme au moment fort des assemblées de la fin des 70’, il n’y a pas à Gijon de

coupure entre la discussion, la décision, et l’exécution pratique, seule l’époque

a changé.

Après chaque sortie dans la rue, bi-hebdomadaires elles aussi comme le sont les

assemblées, les gens se retrouvent à nouveau, même par petits groupes, pour discuter

de la tournure qu’ont pris les choses, décider d’une nouvelle ligne de

conduite à débattre lors de la prochaine assemblée. Ainsi, l’assemblée n’a de

comptes à rendre qu’à elle-même. D’ailleurs, les bureaucrates qui y traînent se

gardent bien lorsque le public est réuni de critiquer les méthodes employées.

L’assemblée à Gijon a concentré sur elle l’intérêt public. Elle a propagé un goût

offensif chez ceux qui, même s’ils ne sont pas immédiatement concernés par les


Hommage aux Asturies

licenciements, partagent l’envie de se battre des ouvriers des chantiers les plus déterminés.

Cet état d’esprit d’insubordination qui sort renforcé de l’assemblée

trouvera de belles issues hors du secteur naval. Ainsi, fin janvier 85, le Centre de

Formation Professionnelle d’Oviedo sera détruit par un incendie volontaire, de

toute évidence commis par les lycéens de ce centre qui fréquentaient l’assemblée.

Plusieurs voitures, un ensemble de pièces de moteur, plusieurs terminaux

électroniques furent réduits en cendres. Vers la mi-mars, à Ensidensa, une grosse

entreprise sidérurgique de Gijon, deux hommes masqués, détruisirent par le feu

la tour de contrôle d’un tapis roulant transportant l’acier. Ce sabotage fut revendiqué

comme un acte de solidarité avec les travailleurs des chantiers en lutte,

et eut le grand mérite par la même occasion de donner un peu de repos aux travailleurs

de la boîte. Bueno ! Sans d’amicales complicités à l’intérieur de cette entreprise

qui n’avait pas bougé pendant cette période agitée, un tel sabotage

n’aurait pu avoir lieu. À notre connaissance, jamais ce type d’initiatives individuelles

ne furent considérées par l’assemblée comme des débordements de son

action — Bien au contraire!

Contrairement à ce qu’était la situation à Euskalduna, où les ouvriers se

servirent de leurs chantiers comme d’un camp retranché, les combattants

de Gijon, dès le départ des affrontements, ont joué sur la mobilité. Devant

les entrées de chaque chantier situées dans la même avenue, s’édifiaient dans

la bonne humeur et une décontraction toute espagnole plusieurs barricades,

constituées de morceaux de grues, de traverses de chemin de fer, ou le plus souvent

de centaines de pneus aspergés d’essence et incendiés. Cette artère a une

grande importance stratégique pour Gijon, puisqu’elle dessert directement le

centre-ville. Quand l’assaut policier se faisait trop pressant, l’on se précipitait sur

la barricade constituée pendant ce temps devant le chantier suivant et ainsi de

suite tout le long de l’avenue. La zone des affrontements se trouvait dans les quartiers

ouvriers traditionnels et les combattants pouvaient s’y fondre sans peine.

Il y a quelques mois, alors que les escarmouches se déplaçaient vers les immeubles

proches d’une énorme ZUP « La Calzada », la police reçut de la part de ses

habitants de tous les âges un accueil mérité. Des fenêtres partaient nombre d’objets

ménagers sur les crânes casqués. Une ménagère nous assura avoir vu tomber

de plusieurs étages une grosse bouteille de gaz sur la tronche des flics.

Les ouvriers et ceux qui se joignaient à eux, surent garder pendant l’année passée

l’initiative de l’affrontement. Souvent, des barricades disposées dans le quartier

des chantiers étaient soutenues par d’autres actions dans d’autres endroits

de la ville. Ainsi, au mois de février 85, l’une des dernières fois où un assaut très

violent de la police était donné contre des combattants réfugiés à l’intérieur d’un

chantier (les deux guérites de l’entrée furent totalement déchiquetées par l’intensité

du tir de balles en caoutchouc), d’autres groupes intervenaient en soutien

logistique en brûlant au même moment plusieurs wagons de deux trains stationnés

dans la gare, pendant que d’autres encore disposaient des barricades enflammées

dans le centre-ville. Au même moment, des jeunes attaquaient un

fourgon de flics à coups de pierres.

157


OS CANGACEIROS N° 2

Plus récemment, au printemps 85, alors que de sérieux affrontements se déroulaient

encore autour d’un chantier, des ouvriers qui se trouvaient en ville réquisitionnèrent

des autobus pour aller en renfort des combattants.

Et l’on vit l’apparition d’une arme redoutable, un mini bazooka artisanal, qui servait

à renvoyer contre les flics les balles en caoutchouc, avec une violence et une

précision démultipliées.

La mobilité des combattants portait régulièrement les affrontements dans le centre-ville,

où les interventions diverses se faisaient par petits groupes — la plupart

constitués de ceux qui sortaient de l’assemblée. La rapidité des actions dont généralement

les banques, les vitrines de bijouterie... avaient à pâtir, rendait extrêmement

délicate la tâche de la police. La présence de nombreux passants gênait

considérablement les charges policières et les tirs de balles ou de gaz. Cette mobilité

servait de protection aux attaquants. Ce que ne comprit pas une bigote fixée

à son prie-dieu dans une église et qui reçut une balle en caoutchouc dans la tête.

Faut-il le préciser, cette liberté de mouvement allait de pair avec une vivacité

d’esprit qui sera toujours présente dans les moments qui exigeaient le maximum

d’unité tactique et de détermination. Nombreuses furent les arrestations, mais

elles ne durèrent jamais plus que le temps d’une garde-à-vue tant la pression en

ville pouvait être maintenue avec force. Ainsi une belle soirée de février 85 où

les « assaillants » rejoints par plusieurs jeunes attaquèrent les agences bancaires

en incendiant les entrées à l’aide de pneus et de cocktails molotov, l’un d’entre

eux notoirement connu dans ces luttes se fit arrêter. Quelques heures plus tard

se constituait un regroupement de 400 personnes qui partit encercler la prison

sévèrement gardée, pour exiger la libération du prisonnier. Une menace qui n’allait

pas tarder à prendre une forme parfaitement lumineuse se fit pressante : « si

sa libération n’avait pas lieu dans les heures qui suivaient, 2 autobus seraient brûlés,

4 le lendemain, 6 le surlendemain, et ainsi de suite... ». La première partie de la

menace fut sur le champ suivie d’effets. Deux autobus brûlèrent dans des quartiers

différents de la ville. Il faut préciser qu’à cette époque près d’une quinzaine

d’autobus avaient déjà été totalement détruits par le feu. Le lendemain à midi,

notre homme retrouvait sa liberté.

Les ouvriers de Gijon ont toujours eu le souci de faire connaître leur lutte, au

moins dans les Asturies. C’est toujours dans la bonne humeur qu’ils allaient occuper

les studios de la télé régionale à Oviedo à qui ils reprochaient de faire le

silence sur leur lutte. Une autre fois, ils sabotèrent un match de football de haut

niveau diffusé dans toute l’Espagne : la course folle sur le terrain d’un jeune porcelet

très en forme donna du fil à retordre aux joueurs visiblement plus habitués

à maîtriser un ballon rond. Au porc succéda une série de poulets. Le tout fut

conclu par une pluie de clous qui rendit difficile la poursuite du match pendant

qu’apparaissaient sur l’écran des banderoles à propos de la lutte menée à Gijon.

Un autre jour, c’est une partie d’un navire en construction préalablement découpé

au chalumeau qui fut déposé dans le centre-ville pour y obstruer la circulation.


Hommage aux Asturies

Si l’existence de l’assemblée développe un état d’esprit

anti-bureaucratique, les ouvriers de Gijon qui

s’y retrouvent, ne rejettent pas franchement les différentes

représentations syndicales. Les représentants syndicaux,

s’ils ne sont pas interdits de séjour à l’assemblée,

n’y interviennent qu’à titre individuel, ou pour exposer

le seul sujet où ils sont experts : l’état des négociations en

cours avec le gouvernement. Sur le reste, ils n’osent intervenir.

À aucun moment ils n’ont un rôle d’encadrement

de l’assemblée, ils suivent, ou non d’ailleurs, les

décisions prises par l’assemblée. Ils ne donnent pas de

consignes, mais des avis.

Généralement, à ces assemblées, sont présents les représentants

des CCOO, de la CNT et du CSI (courant syndical

des gauches). L’UGT, elle, n’ose pas s’y montrer.

Aujourd’hui, le rôle de l’UGT consiste à faire appliquer

dans les entreprises les plans de reconversion 3 . Tout sera

dit sur son compte lorsqu’on saura que nombreuses sont

les ordures des syndicats verticaux franquistes qui s’y sont

reconverties lui fournissant un encadrement compétent et

expérimenté. Qu’ils crèvent ! D’ailleurs on leur mène la

vie dure là-bas. Au début de l’année 85, à Vigo en Galice,

des délégués UGTistes ont été poursuivis dans leur local

par une centaine d’ouvriers qui voulaient leur casser la

gueule. Leur bureau a été totalement détruit, les fenêtres

gardées largement ouvertes pour que « tout le monde puisse

profiter du spectacle ». À El Ferrol, en février 85, une partie

du logement d’un éminent représentant UGTiste fut

détruit par un incendie volontaire.

À Santander à la même époque, plusieurs représentants

de l’UGT se sont fait casser la gueule alors qu’ils se montraient

dans une manifestation. Pour en finir quant au sentiment

que ces cloportes peuvent inspirer, citons la

décision du Gouverneur civil de la Coruna de faire bénéficier

les dirigeants du PSOE et de l’UGT « d’une protection

particulière de la part de la police contre des actes

terroristes qui s’attaquent à la convivialité sociale ».

Quant à la folklorique CNT, dont le nombre d’adhérents

ne doit pas dépasser les trois dizaines sur Gijon, sa présence

se limite à se faire la plus discrète possible. Sa raideur

idéologique l’a étranglée au point de lui faire perdre

l’usage de la parole, ce dont personne ne se plaindra. D’autant

plus qu’elle réussit cette prouesse de se faire à jamais

discréditer aux yeux des assembléistes, lors d’affrontements

qui eurent lieu en mai 85. Un jour, des ouvriers

3. Plus généralement,

elle se charge de faire

appliquer l’ensemble des

décrets gouvernementaux.

Ainsi en Andalousie,

en décembre 84,

l’UGT a envoyé ses militants

dans les campagnes

de la région de

Cadix afin de dresser des

listes nominatives de faux

chômeurs. 3 273 journaliers

se sont vus supprimer

leur allocation

mensuelle (environ 200 F,

une misère !), sur dénonciation

ugétiste auprès de

l’Instituto Nacional de

Empleo de la province.

De plus, ceux-ci sont

condamnés à rembourser

à l’État les sommes « irrégulièrement

» perçues

jusqu’alors.

159


OS CANGACEIROS N° 2

furent contraints, poursuivis par les flics, de se réfugier dans la « Casa del Pueblo »

où se tiennent habituellement les assemblées. Alors que la bataille faisait rage et

que les flics subissaient un bombardement intensif de projectiles du haut des

toits, des membres de la CNT se calfeutrèrent à l’intérieur de leur local qui se

trouve dans ce même bâtiment, et refusèrent d’ouvrir les portes à ceux qui étaient

pris en chasse par la police. Après cela, difficile de paraître en public!

Les bureaucrates des CCOO, à l’assemblée de Gijon, ont un pied dedans et un

pied dehors en permanence. S’ils passent l’essentiel de leurs interventions à fustiger

l’action de l’UGT, c’est parce que c’est le seul terrain d’accord qui leur reste

avec l’assemblée. Ils ne peuvent aborder autre chose sans inspirer défiance et quolibets.

Les staliniens se débattent entre la nécessaire image de représentativité des

travailleurs qu’ils veulent garder aux yeux du gouvernement et la nécessité de ne

jamais devoir se couper définitivement de ceux qui constituent la base dynamique

de l’assemblée. Situation très inconfortable (jamais assez, certes !). Et puis

le récit de leurs crapuleries dans plusieurs conflits ou événements récents circule

de bouche à oreille. Ainsi, on parle souvent de leur intervention à Madrid où, le

15 décembre 84 , un jour de grève générale du secteur naval, ils ont empêché des

manifestants de s’attaquer au congrès national du PSOE qui se tenait ce jour-là

dans la même ville, quelques rues plus loin.

Si les staliniens ont adopté pendant si longtemps à Gijon une position officielle

de refus de l’inscription au FPE, c’est uniquement pour pouvoir rester dans un

mouvement qui les refusait de plus en plus. Le responsable local CCOO pour la

métallurgie, désapprouvant les méthodes employées par les ouvriers, fut contraint

de démissionner en février 85. Il déclara : « Ce type d’actions, brûler des autobus,

des wagons de la RENFE (SNCF espagnole), sont des pratiques interdites dans les

CCOO depuis toujours parce qu’elles renforcent l’isolement du syndicat... Il faut que

le progrès aujourd’hui et le socialisme demain se fassent en construisant et en produisant,

non en détruisant ». Qu’il crève aussi.

Le CSI aura eu pendant toute cette période un rôle particulier. Le CSI est l’un

de ces néo-syndicats, de plus en plus nombreux en Espagne, qui se sont formés

au début des 80’, à l’issue du reflux du mouvement des assemblées 4 . On trouve

souvent à l’initiative de la création de ce type de courant d’anciens gauchistes,

voire d’anciens assembléistes reconvertis dans l’activisme syndical.

La plupart des militants du CSI viennent des Commissions Ouvrières, avec lesquelles

ils ont rompu, leur reprochant leur fonctionnement « trop bureaucratique »

et leur participation ouverte à la gestion des affaires de l’État. Depuis 81, le CSI

est organisé en syndicat autonome. Il s’est donné ses propres statuts, où il se définit

lui-même comme anti-hiérarchique et détaché d’un centralisme bureautique.

Il a des délégués élus dans les comités d’entreprise, ce qui l’amène à participer à

l’habituelle concurrence que se livrent entre eux les syndicats dans le cours des

négociations. Le CSI réunit dans les Asturies environ 2 000 membres, principalement

répartis dans les chantiers navals, mais aussi dans les mines, la sidérurgie...

Il défend une position de « syndicat de base », de « syndicat de lutte » qui s’est illustré

tout au long du conflit à Gijon en tenant un rôle d’appui logistique à l’assemblée.

Nombre de ceux qui étaient les plus battants se retrouvaient dans les


Hommage aux Asturies

locaux du CSI. Tous les débats qui concernaient l’évolution

de la lutte étaient ouverts à n’importe quel participant

de l’assemblée à l’intérieur de ces locaux. On y

décidait en particulier des actions dures, illégales dont il ne

pouvait pas être question en assemblée pour d’évidentes

raisons de sécurité. À ce moment-là, son rôle n’était plus

celui d’un syndicat classique. Il appuyait une lutte qui se

menait chaque jour à l’initiative de l’assemblée. Le principe

de l’assemblée tire sa vitalité de son extension à d’autres

secteurs, d’autres assemblées 5 . Le poids relatif du CSI

a tenu en grande partie à l’isolement dans lequel est restée

l’assemblée de Gijon.

À la fin du printemps 85, les trois chantiers qui devaient

disparaître, ont finalement été fermés un à un. Les droits

de ceux qui étaient au chômage s’épuisaient, on en était à

un pourcentage si bas qu’ils devenaient inutilisables (certains

même ne touchaient plus rien depuis plusieurs

mois !). Les ouvriers des chantiers navals de Gijon, après

avoir combattu pendant plus d’un an contre leur inscription

au Fonds de Promotion de l’Emploi, se trouvèrent

contraints de franchir le pas, et de céder sur ce point.

Toutefois la pression qu’ils auront su exercer sur tout ce

qui gère et gouverne dans cette partie des Asturies, aura eu

quelques résultats concrets. À l’issue d’une période d’agitation

qui venait de s’étendre à la plupart des régions portuaires

et industrielles du Nord de l’Espagne, il fallait

pour l’État en finir avec le climat d’insubordination créé

par les ouvriers des chantiers de Gijon, et faire en sorte

qu’une fois leurs droits au chômage épuisés, les trublions

soient bien traités, qu’ils n’aient pas envie de se remettre

à l’agitation de nouveau.

Les récents inscrits au FPE bénéficient de conditions relativement

correctes, si l’on compare par exemple au sort

qu’ont subi en France depuis la fin des 70’, les victimes

des différentes modernisations industrielles. Aujourd’hui,

un ouvrier inscrit au FPE à Gijon, touche pendant trois

ans et sans rupture de contrat avec son entreprise un salaire

d’environ 1 500 F supérieur à celui qu’il avait quand il travaillait.

Le FPE doit lui trouver un emploi du niveau de sa

capacité professionnelle durant cette période de trois ans,

à une distance maximum de 25 km de Gijon.

Ceux que nous avons pu voir récemment là-bas nous

confiaient que si cette perspective de rester 3 ans sans travailler

était loin de leur déplaire, les manifestations devraient

reprendre à la rentrée, car ils s’attendaient à ce

4. Nous n’assimilerons

pas l’OEPB de Barcelone

à ce type de syndicat.

L’OEPB défend une corporation

particulière de

travailleurs suivant les

principes assembléistes

qu’il s’est donné dans ses

statuts. L’OEPB joue aussi

un rôle de cogestionnaire

du travail portuaire. À

cause de la spécificité du

travail de docker, les

membres de l’OEPB sont

amenés à avoir une ouverture

sur le monde. Ils

disposent de nombreux

contacts aussi bien dans

les ports espagnols que

dans le reste du monde.

Ce qui les différencie déjà

pratiquement de tous ces

courants néo-syndicaux

qui sont incrustés dans

leur région et n’en sortent

que pour unifier politiquement

leur action locale.

5. En octobre 84, deux

bus d’ouvriers galiciens

venus soutenir l’assemblée

de Gijon furent interceptés

par la police

militaire et durent rebrousser

chemin.

161


BILBAO

LA BATAILLE D’EUSKALDUNA

À la même époque, fin 84, se déroulait dans le

secteur naval à Bilbao une lutte violente contre la

fermeture des chantiers, mais qui prit une tournure

différente de celle menée à Gijon.

À Bilbao, principalement au chantier d’Euskalduna,

l’occupation du chantier de septembre à

décembre 84 marqua les limites du conflit aux

murs de l’entreprise, malgré quelques tentatives

pour en sortir, des ouvriers les plus combatifs.

À Euskalduna, le principe actif de l’assemblée

n’a pas pu s’imposer. Celle qui s’y tenait s’apparentait

plus à un comité d’occupation tel qu’on

a pu en connaître dans de nombreux conflits industriels.

Elle était en principe ouverte à tous,

mais qui d’autres que les ouvriers des chantiers

allaient participer à une assemblée qui jusqu’au

bout se tint à l’intérieur des chantiers ? La présence

tolérée en assemblée d’un comité de

grève, composé principalement de bureaucrates

syndicaux et qui n’était autre que l’ancien

comité d’entreprise, pesa lourdement sur le déroulement

du conflit et contribua tout du long à

son isolement.

À partir du mois d’octobre 84, des affrontements

très violents ont lieu aux abords du chantier. Des

autobus sont mis en travers des rues pour former

des barricades. Toutes les voies d’accès au

chantier, le pont de Duesto, les rues, les voies

ferrées sont bloquées par les combattants. Les

blindés et fourgonnettes des flics sont attaqués

aux cocktails molotov. Les ouvriers les main-

OS CANGACEIROS N° 2

qu’un tel contrat se retourne contre eux, dès que la pression dans la rue serait relâchée.

Ils ajoutaient qu’il y aurait toujours la possibilité de refaire ce qu’ils

avaient déjà fait en octobre 84, où ils étaient allés à 300 attaquer la mairie saccageant

portes et fenêtres, où se tenait une réunion entre les représentants du gouvernement

et les syndicats qui statuaient sur leur sort.

Alors que les luttes, à l’origine similaire, se développaient dans d’autres régions

d’Espagne, nulle part ailleurs qu’à Gijon le principe assembléiste n’a ressurgi

avec une telle clarté. Tout ce qui constitue sa force, l’idée de la publicité qui se réalise,

les prolétaires de Gijon la retournèrent contre tous leurs ennemis. Ils surent

renouer avec le meilleur de ce qui s’était fait en Espagne en remettant sur le tapis

quelques vérités universelles : rien à attendre des syndicats, de la négociation, ni

du recours à la légalité.

Notre force réside dans ce qui devient.

Vincente Kast, Adriana Valiadis

tiennent à distance avec des lances à eau de

forte pression. Les billes d’acier et les écrous volent

en tout sens. Le 9 novembre, la violence des

combats fait 50 blessés dont six flics. Le 12, six

blindés prennent position devant l’entrée afin

d’empêcher de sortir les petits groupes d’ouvriers

armés de cocks et de pierres qui partent

en petits commandos attaquer les flics dehors.

Le 14 novembre, une assemblée essaie de se

tenir à l’extérieur, devant les chantiers, réunissant

les ouvriers les plus combatifs et de nombreuses

personnes venues leur prêter mains

fortes. Elle est immédiatement balayée par un

violent assaut policier. Cette assemblée, si elle

avait pu se tenir, aurait assurément porté l’agitation

aux autres chantiers et aux autres quartiers

de la ville, et brisé l’isolement des ouvriers

d’Euskalduna ; ce que surtout craignait la police.

À partir de ce moment-là, le chantier fut en permanence

assiégé par les flics qui ont pour

consigne d’isoler définitivement les ouvriers

combatifs du reste de la ville. Les ouvriers le savaient

si bien qu’ils baptisèrent eux-mêmes leur

chantier « le camp de concentration ». La violence

extrême qui s’ensuivit surgit du besoin

d’ouverture, de bavardage pratique dont l’objectivation

fut sans cesse reportée par la pression

policière, et combattue à l’intérieur dans

l’assemblée par le comité de grève. Et il en fut

ainsi jusqu’à la fin.

Au fur et à mesure que les combats se durcissent,

de nouvelles armes sont inventées : des

lance-fusées qui envoient des projectiles plombés,

un mini tank qui sert de bouclier dans les

assauts contre les flics... Deux énormes ventila


teurs sont mis en service pour renvoyer contre

les porcs la fumée des gaz lacrymogènes.

Mais, très vite, il apparut pour les flics que la

seule manière d’anéantir la résistance des ouvriers,

c’était d’en finir avec l’occupation, d’autant

plus que de nombreuses personnes se

massaient régulièrement à l’extérieur pour assister

aux combats. Les flics lancèrent plusieurs

attaques successives pour investir les chantiers.

Le 23, les flics donnent un ultime assaut et entrent

dans le chantier, mitraillettes et pistolets au

poing. À cause de l’extrême brutalité de l’assaut,

un ouvrier meurt d’une crise cardiaque. Un autre

prend une balle dans le thorax, un troisième est

grièvement brûlé par l’explosion du cock qu’il

portait. Un flic est écrasé par une poutrelle

d’acier lancée du toit. Le chef de la police déclara

par la suite, que lorsqu’ils pénétrèrent sur

le chantier, ils furent « agressés » par des

plaques de métal, des poutres métalliques, des

brouettes lancées des toits, des cocktails molotov.

Fort heureusement, 43 de ces porcs furent