Nous sommes les vampires de l'éternité, par Méryl Pinque - Stalker

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Nous sommes les vampires de l'éternité, par Méryl Pinque - Stalker

Nous sommes les vampires de l’éternité, par Méryl Pinque

« Mets d’abord en pièces ce monde-ci, et l’autre paraîtra ensuite. »

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Goethe, Faust.

Tom Foster entrouvrit les paupières et vit le ciel envahir sa chambre avec la violence d’un raz-demarée.

Le passage brutal des ténèbres à la lumière le plongea dans l’hébétude et il se sentit perdu, en

proie à une panique grandissante dans laquelle il lui sembla s’évanouir. Les yeux exorbités, paralysé

par l’impuissance, il regarda tout ce bleu déferler sur lui avec la lenteur démesurée du cauchemar. Puis

sa vie se mit à défiler dans son esprit en une succession désordonnée d’images qui lui fouaillèrent le

cœur comme des griffes. Bientôt des impressions fantastiques, mouvantes, se greffèrent sur les

souvenirs, les brûlant comme l’acide, noyant les couleurs et gauchissant les visages. Tout partait à

vau-l’eau, dans l’onde noire du ressentiment et de l’oubli. Il tenta d’échapper au naufrage en une fuite

éperdue et maladroite, zigzaguant entre des lambeaux de songe, conscient de sa liquéfaction

progressive. Pourtant, tout au fond de lui-même, dans cette part instinctive qui semblait n’abdiquer

jamais, gisait la certitude que la mort, une fois encore, allait s’écarter de lui, au dernier moment. Foster

y chercha désespérément refuge, furetant dans les décombres de sa mémoire à la recherche d’une

planche de salut. Mais il ne trouva rien. Alors il tint bon, et lorsque la vague gigantesque s’abattit sur

lui, il eut la sensation que son être explosait sous l’impact. Le monde, réduit aux dimensions d’une tête

d’épingle, bascula dans un enfer familier dont il éprouva simultanément la saveur métallique et la

monstrueuse gratuité. Le bleu éblouissant se mua sans transition en longues flammes pourpres qui se

resserrèrent autour de lui comme un bûcher. Cloué sur sa couche, les paumes crispées et la bouche

ouverte, Foster offrait des prunelles vides à la démesure, hypnotisé par ce grand feu qui le consumait.

En lui quelque chose céda, et il vit distinctement une forme blanche et duveteuse s’échapper de ses

lèvres, flotter un instant dans l’air avant de disparaître, happée par une puissance invisible. C’est alors

qu’il comprit qu’il était mort, et qu’il brûlait en enfer. Il hurla. Il concentra toutes ses forces dans ce cri

qu’il dédiait à l’univers, jusqu’à ce que sa gorge ne fût plus qu’une blessure vive. Le cri se répercuta

dans l’espace où il roula comme un tonnerre, avant de lui revenir en pleine face avec la vigueur salée

d’un coup de poing. Foster sursauta violemment. Jetant autour de lui des regards fous, il porta la main

à son front ruisselant et tenta maladroitement de s’y retenir, agrippant ses cheveux par poignées

pendant que dans sa tête résonnaient des séries de déflagrations. Ses prunelles roulèrent dans leurs

orbites comme celles d’un aveugle, puis s’immobilisèrent : il venait d’apercevoir son autre main qui se

découpait, écartelée, sur la blancheur du drap.

Le silence tomba. Un silence lourd, épais, à travers lequel ne filtrait que le bourdonnement du sang. Il

inspira un grand coup, ferma les yeux, les rouvrit : la main était toujours là, posée devant lui comme

une incongruité rassurante. Il la remua faiblement, actionna les doigts, d’abord un à un, puis ensemble.

Tout fonctionnait parfaitement. Avec un soupir, Foster la laissa retomber contre son flanc, où elle se

recroquevilla comme un animal blessé. Il avait donc réussi à s’en sortir. Une fois de plus, il avait tenu

la mort en échec. Pourtant, il n’osait se croire vainqueur. Relevant la tête, incrédule, il s’efforça de

voir, par-delà le flou du songe, ce qui l’environnait, et reconnut enfin, dans ce qu’il avait pris pour son

bûcher, la couleur du jour.

Alors seulement les choses reprirent leur place, recouvrèrent leur aspect ordinaire. Les battements de

son cœur s’apaisèrent, s’espacèrent, finirent par retrouver leur rythme normal. Morceau après

morceau, laborieusement, Foster rassembla sa conscience éparpillée ; par étapes successives, il sortit

peu à peu de cette léthargie fiévreuse, de ce long cauchemar qui hantait toutes ses nuits depuis quinze

ans, maîtrisa sa peur et reprit possession, dans un grand mouvement d’âme, de cette parcelle

d’inviolabilité qui chaque matin le forçait à ouvrir les yeux et à y croire encore : par la baie ouverte se

découpaient exactement, sur un ciel d’un bleu parfaitement artificiel, les deux tours géantes, pailletées

d’or.


Puis un grand souffle passa sur ses lèvres, et il oublia tout.

***

Son regard, à présent, faisait le tour de la pièce. Il tentait de voir par-deles murs, cherchant à se

réapproprier chaque contour, chaque reflet, les assimilant comme une nourriture au fur et à mesure

qu’il les inventoriait. Cela faisait trente ans qu’il habitait là. Par son gigantisme, l’appartement

ressemblait à un musée. Il y régnait une manière de désordre subtil, un chaos artistement élaboré d’où

le hasard était absent. C’était un mélange bizarre d’architecture moderne et de vieille Europe,

suprêmement américain par l’agencement particulier des volumes. On y sentait des relents fin de

siècle, émanant d’une volonté hardie et provocatrice qui se plaisait assez dans les clichés littéraires.

Selon Foster, l’esprit humain était immuable. Il était donc parfaitement illusoire de penser qu’il pût

engendrer autre chose que ce qu’il avait produit jusque-là. L’hypocrisie affleurait toujours sous ce que

l’on s’acharnait à présenter comme neuf, et cela puait en général plus que l’amour, plus que la haine,

plus que la mort. Aussi s’en tenait-il désormais à l’amour, à la haine et à la mort, à ces trois

ingrédients de base qui faisaient les chefs-d’œuvre et qui étaient le sel de la vie, et y trouvait

infiniment plus de hardiesse que dans les élucubrations contemporaines, après en avoir été le divin

apôtre. Il aimait les tours et haïssait le monde en mort-vivant, et sa demeure n’était qu’un vaste poncif

traversé de fulgurances, un château des Carpates revu et corrigé par Mies Van Rohe, en plein New

York.

Le salon, qui s’étendait sur trois dizaines de mètres, recevait la lumière par d’authentiques vitraux

d’église où dominait le rouge sombre. En passant par ces transparences, le jour s’ensanglantait et

s’amenuisait, irradiant la pièce d’étincelances moroses, tandis que de part et d’autre des ouvertures

ruisselaient, comme des chevelures, de somptueuses tentures à glands d’or. Partout ailleurs le marbre

le disputait à la pierre, et des silhouettes fantastiques peuplaient les vastes espaces de leur étrangeté

sans pareille. Il y avait là, parmi les oripeaux d’un autre âge et sous les arches fines, un amoncellement

improbable d’œuvres d’art du XXe siècle qui ressemblait presque à un charnier. La vision en était

grandiose et chaotique ; cela semblait agoniser et hurler ses souffrances au néant. Et l’on percevait

d’autant mieux l’intensité des cris que la scène baignait dans le plus complet silence. On remarquait

surtout, surgissant d’entre la profusion des formes et des couleurs, un grand bronze de Richier, tout

noir, dont les formes torturées évoquaient un aigle en pleine débâcle et, plus loin, des reproductions de

l’Échiquier. Les cinq statues, d’une hauteur de deux mètres, soit près d’un mètre vingt de moins que

les originaux, ressemblaient à des insectes géants. Lorsqu’il considérait tour à tour le cavalier, le roi et

le fou, Foster avait l’impression de voir s’incarner chacune des étapes de sa vie, et il ne doutait pas que

la prochaine fût un aller simple pour l’enfer. Du haut de leur démence, les créatures le toisaient avec

l’implacabilité du destin, et lui délivraient invariablement le même message. En les contemplant,

Foster comprenait que la philosophie des échecs se résumait à quelque chose de brutalement

élémentaire : un coup on gagnait, un coup on perdait. La règle valait également pour l’existence, et

cela faisait quinze ans qu’il avait perdu.

Deux jours par semaine, un homme venait nettoyer et renouveler les vivres. Il arrivait tôt le matin,

repartait tard le soir, et Foster aimait à le suivre de pièce en pièce, non pour échanger avec lui quelque

futilité (l’un et l’autre partageaient un goût immodéré pour le silence), mais pour la simple jouissance

de voir surgir indéfiniment, de leur mince gangue de poussière, les idoles de fer. Même après tant

d’années, il lui arrivait encore de frissonner lorsque son regard venait à croiser celui de l’aigle aux

yeux fous. Il pouvait alors s’immobiliser de longues heures face à son cauchemar, en proie à une

souffrance si totale qu’il en ressortait chaque fois vieilli, comme s’il avait miré le tréfonds du temps.

Une voix cependant finissait toujours par surgir, juste avant qu’il ne sombrât dans l’irrémédiable. Une

voix douce et sucrée que Foster avait appris à reconnaître, à attendre et à aimer, de la même façon

qu’il avait fini par aimer le monstre qui hantait son salon.

D’autres fois, il demeurait loin de l’homme, perdu dans la contemplation des tours. Il lui arrivait aussi

de désirer sa présence. Tous deux alors se rendaient au salon. Là, Foster demandait à son compagnon

de déplacer, selon les plans d’une orchestique qu’il élaborait à mesure, les statues sur le dallage noir et

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lanc. L’homme, qui prisait la déraison et l’extravagance des autres parce qu’il ne les trouvait pas en

lui-même, obtempérait avec une joie muette. Foster installait d’ordinaire son fauteuil en retrait du lieu

préalablement illuminé, afin de jouir mieux de l’étrange ballet. Il n’avait jamais appris à jouer aux

échecs, probablement parce que le mot était de ceux qu’il avait tôt bannis de son vocabulaire. Mais il

trouvait dans cette occupation singulière, qui consistait à faire déplacer des pions au hasard sur un

damier grandeur nature, un antidote à l’angoisse qui le tenaillait. Il avait ainsi l’impression de

participer activement à la marche chaotique du monde. C’était lui qui était aux commandes et

ordonnait le déplacement des personnages ; lui encore qui décidait de l’absurdité des trajectoires. Il

n’était pas rare alors qu’il réussît à reprendre confiance en soi : ce divertissement d’egolâtre, par un

imaginaire renversement de situation, répandait un baume sur son infirmité.

La chambre était conçue comme un espace vide. En dehors du lit traînaient au hasard, sur de grandes

dalles vénitiennes qui renvoyaient à de certaines heures l’écho des pas d’un marcheur invisible, quatre

coussins de velours. À chaque coin de la pièce était fixé, au moyen de nœuds de métal qui sortaient

des cloisons, un flambeau moyenâgeux dans lequel était fichée une bougie noire. Rien d’autre, à

l’exception d’une petite commode de nuit où étaient disposés, outre un réveil, une pile de carnets

écornés et des stylos. Les murs étaient uniformément recouverts de toiles, de tous les styles et de

toutes les époques. On y distinguait quelques portraits naïfs dans des tons rose et blanc. Mais l’œil,

dédaignant vite les visages de vierges, les miniatures et les mignardises, était happé par d’autres chairs

plus voluptueuses, des nus de femmes d’une facture tantôt académique, tantôt pornographique, où des

pin up de la grande époque côtoyaient les délires hyperréalistes de Koons, en un assemblage disparate

qui prêtait au lieu une atmosphère de décadence consommée.

Foster aimait le contraste, qu’il tenait pour un principe de libertinage. Faire alterner la naïveté extrême

et l’extrême licence comblait sa fantaisie et caressait sa vanité par un rapport qu’il n’aurait su définir.

Il se flattait d’avoir dans sa vie amoureuse suivi cette règle d’or et d’avoir aligné, comme autant de

natures mortes, et par un caprice esthétique qui chez lui se révélait indissociable du plaisir sensuel, des

beautés noires à côté de beautés blanches, des peaux de rousses et des peaux d’orientales, des blondes

aux yeux noirs et des brunes aux lèvres de sang, dont les corps souples se reflétaient à l’infini dans les

grands panneaux vitrés fixés de part et d’autre de ce vaste lit dont il avait autrefois fait son empire. À

présent, les glaces ne renvoyaient plus que l’image de sa gloire déchue et l’immensité de sa solitude.

Aussi Foster, lors de ses nombreuses nuits d’insomnie, ressentait-il parfois l’impérieux besoin

d’allumer les chandelles obscures, et convoquait de vieux souvenirs. Il arrivait alors que le verre

chatoie et renvoie, surgies du passé, quelques figures lumineuses.

Dans le prolongement de la chambre se trouvait son antre poétique. Il avait installé son bureau sous

une large fenêtre qui offrait une vue semblable à celle dont il jouissait de son lit : ainsi, passant de l’un

à l’autre espace, ne cessait-il de voir les tours. Une petite table byzantine était posée dans un coin, et

supportait deux herses d’argent à cierges noirs. En dehors de la profusion des livres, on remarquait,

trônant au centre de la pièce, une haute cathèdre en bois sculpté sur le siège de laquelle, chaque soir,

Foster venait se hisser à la force des poignets. Seul au cœur de la grande nuit, il méditait alors sur cet

étrange cheval, jusqu’à ce que le monde basculât dans l’oubli. Mais d’autres fois il percevait, comme

venues de très loin, de curieuses clameurs entrecoupées d’éclats cristallins, comme si l’on s’était

diverti à projeter des verres contre les murs. Ses lèvres, dans l’ombre, s’étiraient alors

douloureusement. C’était un pauvre sourire, un simulacre, tout ce qui restait de l’ancienne joie, et

cependant le resurgissement des instants le ravissait. Par un miracle dont il préférait ne pas

approfondir la cause, les lieux avaient conservé, en vertu des lois mystérieuses de l’imprégnation, la

mémoire de sa gloire titanesque.

Il y avait enfin, s’étalant de part et d’autre de la baie, une reproduction grandeur nature de la Maja de

Goya. Mais Foster avait inverti l’ordre de composition des tableaux selon un plan plus libertin qui

correspondait davantage à sa conception du monde, si bien qu’on avait l’impression d’effeuiller la

femme d’un simple coup d’œil, après une éphémère vision des deux tours. Au-dessus de l’ouverture

immense, il avait écrit à la bombe, à même le mur, comme un graffiti, en grandes capitales noires,

cette légende mémorable : Writing is a rape.

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Tom Foster était écrivain. Ou du moins l’avait-il été, dans une autre vie, dans un autre temps, avant

(car il y a toujours un avant et un après) cet accident qui avait eu lieu voici maintenant quinze années,

et qu’il n’arrêtait pas de revivre dans cette sorte de mort perpétuelle qui depuis le jour fatal lui tenait

lieu d’existence. Celui qui était devenu en 1970 avec Fleshblood, roman expérimental traversé

d’orgies et d’extases lysergiques, l’icône littéraire de sa génération (il avait alors vingt-quatre ans), qui

avait joué au dandy dans les fêtes branchées du Hollywood psychédélique, défilant chevelu le matin

aux côtés de Norman Mailer et hantant le soir les boîtes à la mode sapé à la Brummell, qui avait

chanté des haïkus aux quatre vents avec les vedettes beats (il avait un plein album de photographies où

l’on pouvait le voir aux côtés d’Allen Ginsberg, de fausses fleurs de lotus dans les cheveux), était à

présent étendu sur un lit, comme un mort-vivant, et assistait, désarmé, à l’irruption du jour. Dans un

peu moins d’une heure, Foster entamerait sa cinquante-sixième année sur cette terre de perdition.

Comme chaque matin depuis l’accident, il eût préféré que le soleil ne se levât pas. La défaite de la

nuit, puis l’ascension fulgurante de l’astre, lui glaçaient l’âme et le plongeaient dans l’effroi. Ce

spectacle quotidien lui paraissait obscène et l’humiliait. Il n’avait jamais accepté l’idée qu’il pût être le

jouet de la fatalité, réduit à l’impuissance sur un siège d’handicapé. Sitôt après la catastrophe, sa force

imaginative l’avait fui en même temps que sa sensualité. Cette part de lui était morte, comme était

mort, en lui, le génie créateur. Il n’en avait pas été surpris ; à ses yeux, cela relevait de l’évidence

mathématique. La routine avait alors tranquillement débarqué dans sa vie. La résistance farouche qu’il

lui opposa lui arracha ses dernières forces, et cette ultime défaite lui fit éprouver la vanité de sa

révolte.

Les premiers temps, il eut l’impression qu’on le dépossédait de son existence, qu’on était en train de

boire son sang, de le dévorer sur pied. Mais la routine était ainsi faite que l’on ne tardait pas à glisser

avec elle dans une somnolence qu’elle savait rendre persuasive : à quoi servait-il de s’appeler Tom

Foster, quand Tom Foster n’était plus ? Ne valait-il pas mieux disparaître de la scène et fuir

définitivement ce monde trop adoré, que d’offrir à ses regards avides les lambeaux pitoyables, et

tellement humains, de son moi en déroute ?

À présent, cela faisait si longtemps que le manège durait qu’il pensait avoir fait son deuil. Les journées

succédaient aux autres dans une uniformité cotonneuse où il avait fini par se trouver presque bien. Il

avait l’impression bizarre de se soûler d’ennui comme il s’était autrefois soûlé de gloire. Peu importe

le vin, pourvu qu’on ait l’ivresse, disait l’adage, et il avait appris à connaître l’ivresse d’une vie

gâchée, s’enivrant de sa propre déréliction et y trouvant matière à jouissance. Chaque matin, il

s’éveillait à sept heures, s’ébrouait péniblement de ce cauchemar familier qui coïncidait avec la

naissance du jour. Il restait ensuite une heure à contempler les tours, à se gorger de leur vue, à se

rassasier d’elles. Foster leur vouait un amour juvénile, fougueux et désespéré. Elles étaient pour lui des

symboles vivants, les complices attentives de son existence, les témoins privilégiés de son apothéose

et de sa chute, mais encore ses compagnes de toujours. Il les associait à sa naissance, mais aussi à sa

renaissance possible, et son destin lui paraissait lié au leur d’une façon obscure et pénétrante. Souvent

il les fixait jusqu’à ce que des phosphènes dansent devant ses yeux, et le ciel alors se paraît

d’idéogrammes, de l’encre se mettait à jaillir des sommets comme de la fumée, dessinant dans l’azur

d’étranges hiéroglyphes qu’il était seul capable de déchiffrer. Alors seulement il se levait, émergeant

pesamment de sa couche, s’élevant à la force des bras sur le fauteuil roulant. Après une toilette

sommaire au cours de laquelle il massait son pauvre corps insensible, il faisait un rapide détour par la

cuisine avant de gagner son bureau, où il s’enfermait jusqu’à la nuit.

Certains jours pourtant, soit que le temps s’y prêtât, soit que lui-même en ressentît la nécessité, il allait

respirer l’air du dehors. Il décrochait alors d’une patère une longue écharpe blanche, se l’enroulait

théâtralement autour du cou, prenait son ascenseur particulier et débouchait sur le toit de l’immeuble.

Le vent, là-haut, soufflait avec une force démoniaque. Foster, drapé dans ses couvertures, avançait au

centre de l’esplanade et embrassait longuement l’horizon du regard, son écharpe claquant autour de lui

comme une traîne. La ville, engloutie dans sa conque de dioxyde, s’étendait à ses pieds, négligeable,

agonisante, et les sommets des gratte-ciel ressemblaient à des mâts de navires en perdition. Il entrait

alors dans une sorte de transe. La nuque penchée en arrière, les yeux versés dans le bleu du ciel, il

s’élançait violemment à l’assaut d’ennemis invisibles. Il évoluait comme une rose des vents, un astre

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fou, hurlant des imprécations, des obscénités, des mots qui ne voulaient rien dire et qu’emportait le

vent dégénéré jusqu’à ce que, pris de vertige, des gerbes de couleur explosassent dans sa tête. Alors il

tombait de son siège, à genoux sur le sol dur, les mains jointes et les épaules secouées de longs

sanglots. De loin, on eût pu croire qu’il priait, et peut-être priait-il en effet, mais on ne savait quel dieu.

Au bout d’un long moment, il relevait la tête et fixait les tours intensément. Sur ses prunelles passait

un feu étrange qui s’éteignait presque aussitôt, laissant place à son habituel regard de pierre, sur lequel

on ne lisait rien. Puis il remontait péniblement sur son fauteuil, luttant contre le vent qui lui cinglait la

figure et qui contrecarrait ses gestes, et retournait lentement vers l’ascenseur, courbé en avant, sans un

regard en arrière pour ce qui avait été, l’espace de dix minutes, un cirque de fureur.

De retour chez lui, il reprenait sa pauvre vie là où il l’avait laissée et déjeunait tranquillement devant

les tours. Une fois rassasié, il abandonnait son plateau et se retrouvait en tête à tête avec sa machine à

écrire, la vieille Underwood des légendes. Là, il tentait vainement de ranimer la flamme éteinte, de

rappeler son ancien génie qui l’avait fui depuis ce jour funeste où, à la poursuite de quelque rêve

entraperçu, il avait malencontreusement traversé la chaussée devant un camion, un Inter Eagle rouge

comme le Jugement dernier, qui avait foncé droit sur lui et l’avait percuté de plein fouet. Il le revoyait

encore, du haut de son envolée prodigieuse, étincelant dans ses chromes, menaçant, indifférent à son

calvaire. Foster avait effectué un vol plané par-dessus le pare-brise du monstre, son corps traçant dans

l’azur une trajectoire à la fois lente, rapide et parfaite. Il avait atterri dix mètres plus loin, le crâne

fracassé, les membres disloqués, baignant dans une mare de sang qui s’était étendue inconsidérément.

À l’instant du télescopage, il se rappelait avoir regardé les tours. Et lorsqu’il avait été projeté contre la

voûte céleste, il avait eu l’impression de les rejoindre, dans une sorte de torpeur silencieuse qui avait la

consistance de l’éternité. Cette sensation, à l’issue de son long coma, n’avait pas disparu, et pendant

plusieurs jours il s’était réellement cru là-haut, en pleine rédemption et abreuvant de tous ses sucs les

seuls êtres qu’il eût jamais chéris.

Ensuite, ç’avaient été les jours sombres. S’il avait pu prendre part à son destin, il eût supplié qu’on le

laissât mourir. Mais il était Tom Foster, le héraut d’une génération qui se targuait d’avoir inventé la

jeunesse et qui ne croyait pas devoir un jour disparaître ni même cesser d’avoir vingt ans. Aux yeux de

celle-ci, il paraissait inconcevable qu’il pérît. Sa mort, provoquée par un banal accident, et sans qu’il

fût seulement au volant de l’engin meurtrier, n’était pas propre à fabriquer des mythes, et cela suffisait

à la rendre inacceptable. Aussi lesdecins, sommés par toute une presse de se montrer à la hauteur,

harcelés par des foules de jeunes gens qui exigeaient qu’on leur rendît leur dieu (certains parmi les

plus radicaux traitaient déjà l’État d’assassin, le soupçonnant d’être à l’origine de la catastrophe),

s’étaient acharnés contre toute raison, et l’impensable était arrivé : il avait survécu. Mais dans quel

état…

Chaque jour Foster étudiait longuement son visage et se demandait à quoi il eût ressemblé sans cette

farce cruelle. Il allait mettre la Symphonie du Titan et revenait se poster devant le miroir, laissant la

musique l’envahir graduellement. Alors il s’efforçait de rappeler, par deles années, ses traits enfuis,

puis leur imprimait, de la pointe d’un pinceau imaginaire, une vieillesse noble qui les parait d’une

virilité nouvelle. Activant son bras dans le vide, selon une trajectoire toujours identique, il se mettait

en devoir de délayer un peu le contour des paupières, pâlissait légèrement les lèvres vermeilles et

mêlait à la chevelure d’ébène quelques fils d’argent. Sous ses yeux, le tableau prenait doucement vie.

Il terminait par une sorte de geste fou qui lui faisait traverser l’ensemble de part en part d’un trait de

lumière orange émanant de quelque étrange soleil. Puis il approchait son visage de la composition

fantastique, le bras frémissant tendu dans l’air comme un arc, et distinguait nettement les traces de

peinture, les touches de couleur, les fines arabesques du pinceau. Il plongeait enfin son regard dans

celui du portrait, et attendait de se voir sourire. Mahler s’achevait alors dans l’apothéose, et Foster

était transporté. Mais aussitôt l’écho de la dernière note éteint, tout disparaissait, tout retombait à plat.

L’illusion enfantée par la musique expirait, et le monde avec lui.

Ces gestes, au fil des années, étaient devenus rituels, et il ne se passait pas de jour que Foster ne les

accomplît. Ils étaient une sorte de prélude au retour possible de l’écriture, et une conjuration face à ce

qu’il retrouvait dans le miroir, une fois le songe aboli. Ses traits, autrefois nets et vigoureux, s’étaient

progressivement noyés sous des amas de chair grise. En dépit de son immobilité constante, il ne

pensait pas avoir grossi, mais on eût dit que son visage s’était stratifié, qu’il s’était comme amalgamé

à de la pierre. Il en avait pris l’aspect, la consistance et la couleur ; c’était un bloc de granit qui ne

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dégageait plus rien, et il était impossible de contempler un tel visage sans en être pétrifié à son tour.

C’était le masque froid des ombres, de ceux dont le cœur bat encore mais que la vie a désertés. Ses

yeux, qu’il avait eu perçants et sombres, disparaissaient à présent sous des paupières flagellées de

cicatrices, et il ne subsistait plus qu’un mince regard dans lequel Foster surprenait parfois une lueur

apeurée, ce qui le remplissait d’une horreur sans nom. Ses cheveux grisonnants, autrefois longs et

noirs, collaient à présent par plaques inégales sur son crâne. Sa posture ne permettait pas que l’on se

rendît compte de sa taille, mais Foster savait qu’il ne mesurait plus un mètre quatre-vingt-dix, ni même

peut-être un mètre quatre-vingts. Il le savait en voyant ses épaules voûtées, son air général

d’accablement, sa tendance de plus en plus marquée à pencher la tête en avant, comme un vieillard. Il

ne restait rien de ce jeune homme dont les critiques avaient pu dire, subjugués au-dede ce qu’ils

voulaient admettre, qu’il possédait, à l’instar de ses livres, la beauté du diable.

Le diable, à présent, avait projeté ses noires essences en ces lieux choisis, face aux tours jumelles.

L’ancien Tom Foster était devenu l’appartement, vibrant de mille souvenirs éteints, tandis que

l’homme laid et malade qui l’habitait n’était que le serviteur fidèle, le génie difforme qui veillait à ce

que chaque chose, chaque motif fût à sa place et procurât une certaine atmosphère, afin que le fantôme

du prince qu’il avait été pût le hanter de sa joie funèbre. Trente ans auparavant, il avait lancé par la

ville des émissaires à la recherche de la demeure idéale, qui devait offrir des tours une vue imprenable

et combler son sens de l’hyperbole et de la beauté. Il avait finalement jeté son dévolu sur cet édifice

cossu des années vingt dont le dernier étage, alors en réfection, allait être revendu. Disposant déjà de

moyens considérables, il en avait fait l’acquisition, ordonnant l’abattage de dizaines de cloisons afin

que l’ensemble ne constituât plus qu’un seul appartement somptueux, baroque et démesuré. Il s’y

installa le jour de son vingt-sixième anniversaire, avec l’impression de retrouver un vieil ami. En en

franchissant le seuil, il sut qu’il l’habiterait pour l’éternité. Moins d’un an plus tard, la construction des

tours, qui avait débuté à l’aurore de son propre sacre, prenait fin. Il les baptisa les Géantes et elles

devinrent son obsession, sa folie propre. Il vécut désormais à leur rythme, se plaisant à imaginer que,

comme elles, il serait immortel. Un autre scénario voulait qu’elles sombrassent en même temps que lui

dans l’éternité. Il y avait encore une troisième et dernière éventualité, mais Foster ne parvenait pas à la

circonscrire. Un brouillard opaque obscurcissait invariablement son esprit et faisait chaque fois

barrage, comme si une force inconnue intervenait afin qu’elle lui restât cachée.

C’est ce qui se produisit encore ce matin-là. Lassé, il reporta son attention sur les touches de sa

machine à écrire, qu’il taquina en vain.

À chacun de ses anniversaires depuis l’accident, Foster se faisait livrer des brassées d’anémones

pourpres qu’il faisait déposer près de l’Underwood. Cette année ne fit pas exception à la règle : il était

un peu plus de huit heures lorsqu’on sonna à la porte. Il alla ouvrir. Face à lui se tenait un très jeune

homme, qu’une pleine corbeille de fleurs dérobait presque entièrement au regard. L’onde végétale

masquait la partie inférieure de son visage, et Foster ne le vit pas sourire. Il n’entendit pas non plus

son salut claironnant, ni ne flaira, sur lui, le parfum du monde. Contrairement à son habitude, et sans

qu’il se l’expliquât, il ne le fit pas entrer. Il se contenta de tendre les bras pour s’emparer des fleurs,

mais l’autre, devançant son geste, les déposa sur ses genoux. Il se produisit alors un fait singulier. En

se retirant, la main droite du garçon demeura suspendue dans l’air, et Tom se mit à regarder cette main

intensément, aussi intensément que s’il se fût agi de la main de Dieu. Il esquissa un geste vague dans

sa direction comme s’il voulait s’en emparer, et c’est alors que son bras dévia mystérieusement. Il ne

put que sortir de sa poche une liasse de billets qu’il fourra maladroitement dans la dextre miraculeuse,

comme s’il cherchait à la conjurer, à l’ensevelir sous ce déluge de papier. Puis il ferma la porte en

silence. La scène n’avait pas duré trente secondes.

Il avait les cuisses et le torse couverts d’anémones à présent, et tremblait de tous ses membres. Il resta

longtemps immobile, troublé au-dede toute mesure, le cœur chaviré et le regard vacillant sous le

poids d’une incoercible appréhension. Insensiblement pourtant, ce regard changea, se durcit, évolua

vers d’autres cieux, et le long de sa joue acheva de rouler une larme unique, qui alla s’écraser sur le

sol. Pris d’une inspiration subite, Foster baissa les bras, actionna les roues de son fauteuil et retourna

s’enfermer dans son bureau. Là, il alluma les cierges funèbres avant de s’installer devant sa machine à

écrire. Puis il s’empara des tiges délicates sur lesquelles il fit lentement remonter son pouce, jusqu’à ce

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que ses doigts rencontrassent les pétales. Alors, un à un, il se mit à les arracher avec délectation, les

laissant tomber en pluie hasardeuse sur les touches de l’Underwood où ils demeurèrent inertes,

semblables à des ailes de papillon froissées. L’air embauma bientôt d’un parfum suave et l’on

n’entendit plus que l’éternel silence, ponctué d’infimes craquements, ceux des nervures végétales qui

cédaient, comme une ossature fragile, sous les doigts du vieillard. Foster, de ce sacrifice, attendait

chaque fois l’impossible, mais rien n’arrivait jamais. La feuille, encastrée dans la machine à écrire, et

qu’il changeait chaque jour par habitude, par pur réflexe de survie, demeurait désespérément blanche

sous l’avalanche des corolles qui finissaient par recouvrir toute la table et où il enfonçait bientôt

jusqu’aux chevilles, comme dans une mare de sang. Pourtant, il trouva que les anémones, cette année,

étaient d’une beauté particulière, et qu’il se dégageait d’elles un parfum sans pareil. Il n’était pas

jusqu’aux pétales qui ne lui parurent avoir la consistance d’une peau humaine, la plénitude d’une

chair, et il se surprit à les caresser, à promener son doigt d’une façon insistante sur leur surface avant

de les froisser avec toute la sensualité dont il était capable. Il s’étonna de voir resurgir en lui

d’anciennes émotions, de vieux désirs oubliés. Il y vit un présage, tout son visage s’éclaira. Anémone,

reine des fleurs, pensa-t-il dans un sourire. Et il fit mine de renverser un pion sur un échiquier

imaginaire. Puis il leva les yeux sur les tours.

Alors l’impensable se produisit : comme dans un rêve, Foster vit l’avion surgir à droite de la baie et

venir s’encastrer, avec une lenteur monstrueuse, dans la tour nord. Dix-huit minutes plus tard, pendant

lesquelles il demeura étrangement figé, il aperçut l’autre avion, qui venait cette fois de la gauche,

s’écraser sur la tour sud. C’est alors qu’il ressentit un pincement bizarre au cœur, qui se répercuta dans

ses membres comme un torrent. Pour la première fois depuis quinze ans, il sentit la course et la chaleur

du sang dans ses veines. Son cœur bondit dans sa poitrine, mais ce n’était pas de peur. De la rue, des

clameurs s’élevèrent jusqu’à lui, l’enveloppant d’un nuage d’échos. Dans le ciel en feu, au-dessus des

tours, la fumée noire traça des idéogrammes. Dans l’égarement où il se trouvait, Foster crut lire son

nom. Il eut un hoquet, les larmes lui brouillèrent la vue. Il ne savait plus ce qu’il faisait. Ses mains se

mirent à trembler, ses yeux ne furent bientôt plus que deux braises ardentes. Un peu avant dix heures,

la tour sud s’effondra. Il ne fit pas un geste, mais ses paupières clignèrent imperceptiblement. Derrière

lui, les flammes des bougies se couchèrent puis grandirent, animées d’une ardeur nouvelle. Un frisson

d’exaltation lui parcourut l’échine et tout son être se durcit, guettant l’ultime déclin.

Survint enfin ce qu’il attendait : la tour nord sombra à son tour. À ce spectacle l’extrémité de sa moelle

épinière fut arrachée par un éclair fulgurant, son corps se tendit comme un arc. Il ne put retenir un râle.

De sa bouche s’échappa un corps diaphane, qu’il ne vit pas : la tête penchée sur le papier, il s’était mis

à écrire.

À écrire sans fin.

Méryl Pinque pour le site Stalker : http://stalker.hautetfort.com/

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