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La « salle basse à galerie » - David Nicolas-Méry

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<strong>La</strong> <strong>«</strong> <strong>salle</strong> <strong>basse</strong> <strong>à</strong> <strong>galerie</strong> <strong>»</strong><br />

Une formule inédite de l’architecture manoriale<br />

dans le sud-ouest de la Normandie<br />

<strong>David</strong> <strong>Nicolas</strong>-<strong>Méry</strong><br />

Il serait prématuré de vouloir proposer une synthèse de<br />

la recherche sur les manoirs médiévaux dans le sud-ouest de<br />

la Normandie. En effet, contrairement au nord du département<br />

de la Manche, le Cotentin, ou <strong>à</strong> la Bretagne voisine, le<br />

territoire de l’ancien diocèse d’Avranches n’a jamais bénéficié<br />

de véritable campagne de prospection dans le domaine de<br />

l’architecture civile ou manoriale. De ce fait, l’Avranchin et<br />

le Val de Mortain 1 , comme l’affirma récemment le professeur<br />

Gwyn Meirion-Jones, constituent pour l’archéologue<br />

une sorte d’<strong>«</strong> El Dorado <strong>»</strong>.<br />

Hormis quelques publications déj<strong>à</strong> anciennes dont les<br />

notices étaient pour le moins succinctes et lacunaires 2 ,<br />

il n’existe pas de recensement exhaustif du bâti médiéval<br />

dans ces confins normands. Pour s’en convaincre, il suffit de<br />

consulter la carte archéologique de Basse-Normandie ou de<br />

solliciter le service de l’Inventaire qui, semble-t-il, n’est que<br />

très rarement venu se perdre dans ce <strong>«</strong> bush <strong>»</strong> armoricain.<br />

Le <strong>«</strong> corpuscule <strong>»</strong> de quatre édifices présenté ici n’illustre en<br />

rien une évolution de l’architecture manoriale de l’Avranchin ;<br />

ce travail reste <strong>à</strong> faire. Il souhaite simplement attirer l’attention<br />

sur un type d’édifice non identifié jusqu’alors : les logis<br />

des quatre manoirs retenus se caractérisent par leur <strong>salle</strong> de<br />

rez-de-chaussée équipée d’une <strong>galerie</strong> longitudinale formant<br />

tribune et desservant des chambres hautes 3 .<br />

<strong>La</strong> découverte de ces sites est principalement due au<br />

travail de prospection mené dans le cadre des activités de la<br />

Société d’Archéologie d’Avranches, Mortain et Granville 4 ,<br />

prolongé par une thèse actuellement poursuivie <strong>à</strong> l’université<br />

François Rabelais de Tours 5 .<br />

Ces édifices, les premiers d’un corpus embryonnaire,<br />

se situent dans un rayon de 30 km autour d’Avranches,<br />

dans le sud du département de la Manche (50) sur les<br />

communes de Juilley (canton de Ducey) pour le manoir<br />

de la Fardinière, Champcervon (canton de la Haye-Pesnel)<br />

pour le manoir de Lerre, Morigny (canton de Percy) pour<br />

le manoir de l’Aumoire et Jullouville (ancienne paroisse de<br />

Bouillon, canton de Sartilly et Granville) pour le manoir de<br />

Vaumoisson (fig. 1). Chacun des quatre sites offre un aperçu<br />

de la diversité des <strong>«</strong> entités manoriales <strong>»</strong> du sud-ouest de la<br />

Normandie, <strong>à</strong> la charnière du Moyen Âge et de l’époque<br />

moderne ; cependant seuls leurs logis vont être examinés.<br />

<strong>La</strong> saLLe <strong>basse</strong> p<strong>La</strong>fonnée <strong>à</strong> gaLerie<br />

CARACTéRISTIquES GéNéRALES<br />

Les quatre édifices présentés ici illustrent un des aspects<br />

d’une typologie plus vaste, en cours d’élaboration pour l’ancien<br />

diocèse d’Avranches. Ces constructions de plan barlong<br />

répondent au schéma ternaire très répandu dans le nordouest<br />

de la France, et notamment dans la province voisine<br />

de Bretagne 6 . Au centre du logis, une <strong>salle</strong> de plain-pied<br />

plafonnée constitue le cœur de la maison ; de part et d’autre,<br />

deux chambres hautes, dont le sol se situe approximativement<br />

<strong>à</strong> mi-hauteur du volume de la <strong>salle</strong>, reposent sur des<br />

pièces de service. Cette disposition correspond au <strong>«</strong> regroupement<br />

des fonctions au sein d’un volume resserré 7 <strong>»</strong>, qui<br />

s’impose au xV e siècle.<br />

Depuis la <strong>salle</strong>, l’accès aux chambres se fait par une<br />

<strong>galerie</strong>, formant une sorte de tribune et coïncidant avec le<br />

sol desdites chambres ; cette <strong>galerie</strong> permet une circulation<br />

longitudinale d’une chambre <strong>à</strong> l’autre en évitant de redescendre<br />

dans la <strong>salle</strong> elle-même.<br />

<strong>La</strong> position de la <strong>galerie</strong> est la même dans les quatre cas<br />

observés. Disposée contre la paroi interne du mur gouttereau<br />

postérieur du logis, elle est soutenue par un sommier<br />

dont la longueur est nécessairement égale <strong>à</strong> celle de la <strong>salle</strong>.<br />

Les solives du plancher de la <strong>galerie</strong> sont supportées, côté<br />

1


gouttereau, par une sablière <strong>basse</strong> posée sur des corbelets,<br />

et par le sommier.<br />

L’existence de cette <strong>galerie</strong> nécessite l’installation de la<br />

cheminée de la <strong>salle</strong> sur l’un des deux murs de refend du<br />

bâtiment. un exemple de <strong>galerie</strong> sur pignon est connu au<br />

manoir de la Gortaie <strong>à</strong> Louvaines, en Anjou 8 , dont la <strong>salle</strong><br />

jouxtait un édifice abritant une chambre haute ; cependant,<br />

dans ce cas précis, la <strong>galerie</strong> d’accès <strong>à</strong> la chambre n’assurait<br />

pas la circulation longitudinale d’une chambre <strong>à</strong> l’autre <strong>à</strong><br />

un même niveau, fonction tout <strong>à</strong> fait caractéristique des<br />

logis de notre corpus.<br />

LERRE <strong>à</strong> CHAMPCERVoN<br />

Le manoir de Lerre possède un logis dans un état de fossilisation<br />

archéologique exceptionnel. Au centre de l’édifice, la<br />

<strong>salle</strong> a une superficie de 50 m 2 et une hauteur sous plafond de<br />

4,40 m. En pénétrant dans ce grand volume, depuis la cour<br />

carrée dessinée par trois autres bâtiments (grange, chambre<br />

2<br />

D a v i D n i c o l a s - m é r y<br />

Fig. 1. Carte du sud du département de la Manche (50) et localisation des quatre manoirs observés.<br />

haute sur fournil, logements secondaires sur communs),<br />

le visiteur remarque immédiatement la <strong>galerie</strong> installée <strong>à</strong><br />

mi-hauteur qui côtoie la cheminée monumentale adossée<br />

au refend, <strong>à</strong> droite (fig. 2). De part et d’autre de la <strong>salle</strong>,<br />

deux chambres hautes accessibles depuis chaque extrémité<br />

de la <strong>galerie</strong> sont aménagées au-dessus d’un <strong>«</strong> cellier <strong>»</strong>, au<br />

nord, et d’une pièce de service non identifiée, au sud. <strong>La</strong><br />

vocation de ces deux espaces situés au rez-de-chaussée de part<br />

et d’autre de la <strong>salle</strong> n’est pas clairement établie. L’espace que<br />

nous nommons ici <strong>«</strong> cellier <strong>»</strong>, au nord, est accessible depuis la<br />

cour par une porte qui jouxte celle de la <strong>salle</strong> (fig. 3). Dans<br />

la <strong>salle</strong>, deux autres accès <strong>à</strong> ce <strong>«</strong> cellier <strong>»</strong> sont attestés par la<br />

présence de portes obturées : la première au pied de l’escalier,<br />

la seconde sous la <strong>galerie</strong> ; ces deux passages impliquent<br />

peut-être un cloisonnement de cette pièce connexe <strong>à</strong> la <strong>salle</strong>.<br />

L’escalier droit, en pierre, situé dans l’axe de la porte<br />

principale de la <strong>salle</strong> donne accès <strong>à</strong> la <strong>galerie</strong> ; ses marches<br />

sont enchâssées dans le refend opposé <strong>à</strong> la cheminée monu-


l a <strong>«</strong> s a l l e b a s s e <strong>à</strong> g a l e r i e <strong>»</strong><br />

Fig. 2. Vue de la <strong>galerie</strong> de Lerre depuis le seuil de la porte d’accès principale <strong>à</strong> la <strong>salle</strong>. À gauche de l’image l’escalier droit en granite permet un accès direct <strong>à</strong> la <strong>galerie</strong> ; le gardecorps<br />

se situe en avant de la cloison en torchis tardive. Sous la <strong>galerie</strong>, une porte transformée en fenêtre, peut-être au xViii e siècle, donnait accès <strong>à</strong> un appentis aujourd’hui disparu.<br />

mentale. <strong>La</strong> <strong>galerie</strong> est pourvue d’un garde-corps dont les<br />

montants verticaux très légèrement moulurés sont directement<br />

chevillés au sommier ; les feuillures de ces balustres<br />

plats recevaient originellement un panneautage qui fut<br />

supprimé, puis remplacé par une cloison de torchis qui isole<br />

aujourd’hui la <strong>galerie</strong> du reste de la <strong>salle</strong>.<br />

Contrairement <strong>à</strong> la <strong>salle</strong>, les deux chambres ont été très<br />

modifiées. Dans la chambre du nord, la cheminée ainsi que<br />

les deux baies donnant côté cour appartiennent <strong>à</strong> une phase<br />

de modifications <strong>à</strong> la fin du xVIII e siècle ; seule la baie <strong>à</strong><br />

coussièges, au centre du pignon, est médiévale. <strong>à</strong> l’autre<br />

extrémité du logis, la seconde chambre possédait jadis une<br />

cheminée qui disparut lors de la même phase d’aménagements<br />

(fig. 4).<br />

<strong>à</strong> la veille de la Révolution, la famille Lottin de la<br />

Bochonnière 9 occupait les lieux. Les Lottin n’étaient pas<br />

nobles et avaient hérité de ce domaine par mariage au début<br />

du xVIII e siècle 10 . Simon Brisoult, leur plus ancien prédé-<br />

cesseur connu, lui aussi roturier, était sieur de Lerre et garde<br />

du sceau royal de la vicomté d’Avranches ; il fut inhumé en<br />

1634 dans la cathédrale Saint-André d’Avranches.<br />

L’AuMoIRE <strong>à</strong> MoRIGNy<br />

L’Aumoire appartenait en 1702 <strong>à</strong> un chanoine de la cathédrale<br />

d’Avranches, Gilles Trochu, qui fit <strong>à</strong> cette époque<br />

d’importants travaux et fieffa le domaine <strong>à</strong> un laboureur 11 .<br />

Le manoir est un ensemble assez complet de bâtiments<br />

(logis, chapelle, pigeonnier, grange, pressoir, chambre haute<br />

sur cellier semi-enterré, fournil, étang, etc.) qui, contrairement<br />

<strong>à</strong> Lerre, s’organise selon un plan dispersé. Le pigeonnier<br />

et la chapelle du manoir suggèrent une origine noble<br />

de ce fief.<br />

Malgré un important remaniement commandé par Gilles<br />

Trochu 12 , l’examen de l’édifice permet d’en comprendre la<br />

configuration primitive. Au début du xVIII e siècle, la <strong>galerie</strong><br />

de l’Aumoire fut intégrée <strong>à</strong> un nouveau plafond installé <strong>à</strong><br />

3


Fig. 3. Détail de la façade du logis du manoir de Lerre. À gauche la porte conduisant<br />

vers le <strong>«</strong> cellier <strong>»</strong>, <strong>à</strong> droite celle de la <strong>salle</strong> surmontée de deux corbelets indiquant la<br />

présence d’un auvent. Ces deux baies très soignées rappellent celles de la porterie de<br />

l’abbaye de la Lucerne, canton de la Haye-Pesnel (50), du logis abbatial du Mont<br />

Saint-Michel, canton de Pontorson (50), et du Vieux Manoir <strong>à</strong> Rouffigny, canton de<br />

Villedieu-les-Poêles (50).<br />

Fig. 4. Coupe et élévation du logis du manoir de Lerre avec la restitution de l’appentis<br />

(8) et de la tour de latrine (7). Le relevé de l’élévation du refend principal localise les<br />

portes P1, P2 et P3 qui correspondent respectivement aux communications entre <strong>salle</strong><br />

et pièce de service au rez-de-chaussée, <strong>galerie</strong> et chambre haute puis comble de la <strong>salle</strong><br />

et comble de la chambre haute.<br />

4<br />

D a v i D n i c o l a s - m é r y<br />

mi-hauteur du volume initial de la <strong>salle</strong>. élément structurant<br />

idéalement placé, la <strong>galerie</strong> fut cloisonnée et devint un<br />

couloir conservant sa fonction primitive de liaison entre les<br />

deux extrémités du logis. Aujourd’hui, le sommier longitudinal<br />

de la <strong>galerie</strong> cohabite avec les deux sommiers du<br />

plafond bas moderne.<br />

<strong>La</strong> grande <strong>salle</strong> de plain-pied est au centre du logis<br />

qui, dans sa phase initiale, reprend le plan ternaire. Lors<br />

d’une phase d’aménagement au milieu du xVI e siècle, un<br />

quatrième <strong>«</strong> bloc <strong>»</strong>, possédant quatre niveaux (cellier semienterré,<br />

cuisine, chambre et comble), fut adjoint <strong>à</strong> l’extrémité<br />

nord de l’édifice (fig. 5). Au rez-de-chaussée, vers le<br />

sud, la <strong>salle</strong> communique, par une porte dotée d’un arc en<br />

plein cintre située <strong>à</strong> droite de la grande cheminée, avec une<br />

pièce de service faiblement éclairée au nord. <strong>La</strong> chambre<br />

située au-dessus de cet espace possède une cheminée adossée<br />

au revers du refend, contre lequel s’appuie la cheminée de<br />

la <strong>salle</strong>. L’accès <strong>à</strong> la seconde chambre haute, dépourvue de<br />

cheminée et installée au-dessus d’un local faisant peut-être<br />

office de cellier, était placé <strong>à</strong> l’extrémité nord de la <strong>galerie</strong>.<br />

Comme <strong>à</strong> Lerre, un escalier droit dans l’axe de la porte<br />

d’entrée de la <strong>salle</strong> permettait d’accéder <strong>à</strong> la <strong>galerie</strong>. Prenant<br />

appui contre le refend opposé <strong>à</strong> la cheminée de ladite <strong>salle</strong>,<br />

cet escalier primitif disparut au profit d’une nouvelle volée<br />

droite, aux marches plus larges, soutenue par deux murs<br />

porteurs qui l’isolent de la <strong>salle</strong>.<br />

LA FARDINIèRE <strong>à</strong> JuILLEy<br />

<strong>La</strong> Fardinière échut, au xVI e siècle, <strong>à</strong> la famille Provost dont<br />

les membres occupèrent diverses charges juridiques au bailliage<br />

d’Avranches 13 , mais n’habitèrent quasiment pas cette<br />

modeste sieurie.<br />

Ce manoir est un peu documenté grâce, notamment, au<br />

chartrier de Ducey 14 . En 1635, <strong>à</strong> l’occasion d’un partage,<br />

le logis est décrit en ces termes :<br />

<strong>«</strong> qui aura le premier lot aura affin d’héritages la grande<br />

maison au terme dudit lieu de la Fardinière composée <strong>à</strong><br />

usage de <strong>salle</strong>, cuisine <strong>à</strong> un bout et cellier <strong>à</strong> l’autre, les<br />

chambres et greniers de dessus avec la tour de derrière<br />

dans laquelle est la montée pour la servitude des chambres<br />

et greniers… <strong>»</strong><br />

Cette description, si laconique soit-elle, apporte son<br />

lot d’informations. En effet, elle confirme le plan ternaire<br />

observé in situ et donne la répartition des espaces intérieurs<br />

du logis : au rez-de-chaussée, la <strong>salle</strong> occupe le centre du<br />

bâtiment ; la cuisine est au couchant, le cellier au levant 15 .<br />

Au-dessus du cellier et de la cuisine, le texte mentionne<br />

deux chambres elles-mêmes situées sous des greniers (fig. 6).


Fig. 5. Schéma restituant la phase initiale de construction du logis de l’Aumoire.<br />

Dans ce cas, les portes P1, P2 et P3 sont situées <strong>à</strong> droite de la cheminée de la <strong>salle</strong><br />

mais respectent l’étagement observé <strong>à</strong> Lerre.<br />

Fig. 6. Vue générale de la façade occidentale du logis de la Fardinière. On devine<br />

aisément, malgré d’importantes modifications, le plan ternaire de l’édifice. <strong>La</strong> <strong>salle</strong><br />

se situe <strong>à</strong> l’arrière de la porte dotée d’un arc en plein cintre ; la cuisine est <strong>à</strong> gauche,<br />

au rez-de-chaussée ; <strong>à</strong> droite de la <strong>salle</strong>, l’ancien cellier a été converti en étable. <strong>La</strong><br />

chambre haute avec cheminée est éclairée de ce côté par la fenêtre obturée par un volet<br />

et située au-dessus de la cuisine. Au niveau de la cuisine, on distingue des éléments<br />

de granite réemployés appartenant <strong>à</strong> une grande croisée ; il est impossible de dire où se<br />

situaient ces éléments originellement.<br />

<strong>La</strong> description de 1635 sous-entend que la tourelle d’escalier<br />

en vis <strong>«</strong> dans laquelle est la montée pour la servitude<br />

des chambres <strong>»</strong> ne pouvait pas fonctionner sans la <strong>galerie</strong>,<br />

étant donné que lesdites chambres se situaient <strong>à</strong> chaque<br />

extrémité du logis.<br />

Accessible de plain-pied depuis l’ouest, par une porte <strong>à</strong><br />

l’arc en plein cintre, la <strong>salle</strong> <strong>basse</strong> a une superficie de 50 m 2 .<br />

Au xVII e siècle un plafond bas fut installé et les entraits de la<br />

charpente furent sciés afin de rendre habitable l’espace créé<br />

au-dessus de la <strong>salle</strong>. Par chance, les moignons de ces deux<br />

l a <strong>«</strong> s a l l e b a s s e <strong>à</strong> g a l e r i e <strong>»</strong><br />

poutres aux arêtes inférieures moulurées ont été conservés<br />

sur une longueur d’environ 50 cm ; ils permettent de restituer<br />

la hauteur du plafonnement de la <strong>salle</strong> <strong>basse</strong> <strong>à</strong> environ<br />

5 m du sol.<br />

<strong>La</strong> cheminée monumentale est adossée au refend mitoyen<br />

du cellier ; un placard mural occupe le pan de mur situé <strong>à</strong><br />

droite de celle-ci, tandis qu’<strong>à</strong> gauche se trouve une porte<br />

obturée qui, jadis, donnait sur le cellier. Au-dessus de ce<br />

passage, le jambage et le seuil de la porte menant <strong>à</strong> la chambre<br />

sur cellier restent visibles. Bien que murée, elle constitue une<br />

preuve essentielle de l’existence de la <strong>galerie</strong> disparue.<br />

De la chambre sur cellier plus rien ne subsiste. En<br />

revanche, <strong>à</strong> l’autre extrémité du logis, au-dessus de la<br />

cuisine, la seconde chambre convertie en grenier demeure<br />

presque intacte. Cette chambre, haute d’une superficie de<br />

43,5 m 2 et plafonnée <strong>à</strong> 2,45 m du sol, est dotée d’une<br />

importante cheminée adossée au refend mitoyen de la<br />

grande <strong>salle</strong> (fig. 7). <strong>La</strong> communication avec la <strong>galerie</strong> était<br />

assurée par une porte située <strong>à</strong> gauche du foyer.<br />

Fig. 7. <strong>La</strong> cheminée de la chambre haute de la Fardinière. Ce type de cheminée est<br />

extrêmement commun dans la région d’Avranches. <strong>La</strong> largeur assez importante des<br />

chanfreins de jambages pourrait être un critère d’ancienneté relative ; nous pensons ici<br />

<strong>à</strong> la seconde moitié du xV e siècle. Toutefois, mieux vaut être prudent et ne pas utiliser<br />

ce type de détail comme un indice de datation fiable.<br />

5


VAuMoISSoN <strong>à</strong> BouILLoN<br />

Sur le plan historiographique, le dossier de Vaumoisson est<br />

désespérément vide et le nom de ses occupants <strong>à</strong> la fin de<br />

l’Ancien Régime n’est même pas connu.<br />

Aujourd’hui ruiné, le logis de Vaumoisson offre cependant<br />

un éclairage essentiel sur notre corpus. Ces vestiges<br />

montrent notamment que le schéma identifié <strong>à</strong> Lerre, <strong>à</strong><br />

peine distant d’une dizaine de kilomètres, devait être assez<br />

répandu dans ce secteur.<br />

De la <strong>salle</strong> primitive, dont la superficie interne a pu être<br />

évaluée <strong>à</strong> environ 50 m 2 et la hauteur sous plafond <strong>à</strong> un<br />

peu moins de 5 m, il ne subsiste que le refend supportant la<br />

cheminée et une partie du mur gouttereau postérieur (fig. 8).<br />

Vu depuis la <strong>salle</strong>, le refend laisse apparaître une organisation<br />

très similaire <strong>à</strong> celle de Lerre : au rez-de-chaussée, de<br />

6<br />

D a v i D n i c o l a s - m é r y<br />

gauche <strong>à</strong> droite, on observe la porte conduisant vers le cellier<br />

(fig. 8, P1), puis la cheminée et enfin le placard. Au niveau<br />

intermédiaire, <strong>à</strong> gauche de la hotte de la cheminée, se trouve<br />

la porte (fig. 8, P2) qui donnait accès <strong>à</strong> une chambre haute.<br />

Malheureusement, faute d’avoir pu accéder au bâtiment<br />

toujours debout au revers du refend, il n’est pas possible<br />

de dire si cette chambre possédait une cheminée. Enfin, au<br />

niveau supérieur, décalée vers la gauche du gâble du refend,<br />

une troisième porte (fig. 8, P3) assure la communication<br />

entre les deux combles de la <strong>salle</strong> et de la chambre.<br />

Le seuil de la porte du niveau intermédiaire (fig. 8, P2)<br />

indique la hauteur de la <strong>galerie</strong> dont la face inférieure du<br />

sommier devait se situer <strong>à</strong> un peu plus de 2 m du sol de la<br />

<strong>salle</strong>. L’empochement du sommier longitudinal de la <strong>galerie</strong><br />

est bouché. Ce détail indique probablement qu’un plafond<br />

Fig. 8. Vue du refend principal de Vaumoisson depuis l’ouest ; la porte P1 donnait vers un espace secondaire (pièce de service ou cellier) ; la porte P2, située <strong>à</strong> l’extrémité de la <strong>galerie</strong>,<br />

ouvrait sur la chambre haute installée au revers du refend principal ; la porte P3 rendait le comble de ladite chambre haute accessible depuis le comble de la <strong>salle</strong> plafonnée ; la ligne<br />

en pointillés indique le niveau approximatif du plafond de la <strong>salle</strong>.


as avait été installé dans la <strong>salle</strong>, occasionnant la disparition<br />

de la <strong>galerie</strong>. Cette hypothèse est confortée par la présence<br />

d’un morceau de poutre placé <strong>à</strong> une hauteur idoine, dans<br />

le mur gouttereau postérieur (fig. 9, A).<br />

Le gouttereau postérieur possède trois portes : deux au<br />

rez-de-chaussée (fig. 9, P4 et P5) et une dernière correspondant<br />

au niveau de la <strong>galerie</strong> (fig. 9, P6). <strong>La</strong> porte nommée<br />

P4, relativement étroite (76 cm), est située dans l’angle de<br />

la <strong>salle</strong> au contact de la porte P1 menant vers le cellier : elle<br />

ouvrait vers un appentis en pierre installé contre le gouttereau<br />

postérieur. <strong>à</strong> gauche de P4, on accédait <strong>à</strong> l’escalier en vis<br />

par une autre porte (fig. 9, P5). <strong>La</strong> tourelle d’escalier, dont<br />

il ne subsiste plus que quelques assises de pierre, conduisait<br />

<strong>à</strong> une porte ouvrant sur la <strong>galerie</strong> (fig. 9, P6) et permettant<br />

de rejoindre les chambres hautes.<br />

l a <strong>«</strong> s a l l e b a s s e <strong>à</strong> g a l e r i e <strong>»</strong><br />

QueLQues considérations sur ces Logis<br />

<strong>à</strong> <strong>«</strong> saLLe <strong>basse</strong> <strong>à</strong> gaLerie <strong>»</strong><br />

■ Dans la région de Normandie que nous étudions, et<br />

contrairement <strong>à</strong> la Bretagne voisine, aucune <strong>salle</strong> de plainpied<br />

dotée de cheminée sur gouttereau n’a été identifiée <strong>à</strong> ce<br />

jour. Dans les quelques édifices appartenant stylistiquement<br />

au xIV e siècle, les cheminées sont déj<strong>à</strong> adossées aux pignons<br />

ou aux refends 16 .<br />

<strong>La</strong> cheminée sur mur de refend est, du reste, le prérequis<br />

<strong>à</strong> l’aménagement de la <strong>galerie</strong> longitudinale contre le<br />

gouttereau postérieur ; cette disposition évite l’aménagement<br />

de deux escaliers droits desservant les blocs chambres situés<br />

de part et d’autre de la <strong>salle</strong>, comme au logis de la grande<br />

Touche <strong>à</strong> Pacé (35) 17 .<br />

Fig. 9. Vue de la paroi intérieure du mur gouttereau postérieur de Vaumoisson, depuis le sud ; la porte P4 donnait sur l’appentis plaqué contre le gouttereau <strong>à</strong> l’extérieur du<br />

logis ; la porte P5 donnait accès <strong>à</strong> la tourelle d’escalier en vis ; la porte P6 communiquait depuis la tourelle vers la <strong>galerie</strong> dont le niveau de sol approximatif est indiqué par la<br />

ligne en pointillés. L’élément de poutraison appartenant <strong>à</strong> un plafonnement tardif de la <strong>salle</strong> est indiqué par A.<br />

7


L’ACCèS Aux CHAMBRES<br />

<strong>La</strong> raison d’être de la <strong>galerie</strong> dans ces <strong>salle</strong>s plafonnées<br />

semble directement liée <strong>à</strong> la présence de chambres hautes<br />

<strong>à</strong> chacune des deux extrémités du logis barlong. outre le<br />

caractère ostentatoire d’un tel dispositif, censé valoriser<br />

la descente du maître de céans depuis sa chambre vers sa<br />

<strong>salle</strong> où on l’attend, il paraît raisonnable d’affirmer que ces<br />

<strong>galerie</strong>s sont avant tout des organes de distribution interne<br />

du logis. De ce point de vue, la <strong>galerie</strong> du manoir de <strong>La</strong><br />

Gortaie <strong>à</strong> Louvaines diffère beaucoup de celles étudiées ici,<br />

puisqu’elle desservait une unique chambre située <strong>à</strong> l’étage<br />

d’un logis rectangulaire attenant <strong>à</strong> la <strong>salle</strong> ; or, pour accéder<br />

<strong>à</strong> cet espace privé, un simple escalier droit aurait suffi. quoi<br />

qu’il en soit, notons que les quatre cas normands perpétuent<br />

<strong>à</strong> leur manière un schéma archaïque hérité de manoirs plus<br />

anciens, tel celui de Louvaines.<br />

<strong>La</strong> <strong>galerie</strong> est toujours supportée par une poutre longitudinale<br />

placée plus ou moins <strong>à</strong> 2 m du mur gouttereau<br />

postérieur. Ancrée dans les deux refends qui délimitent le<br />

volume de la <strong>salle</strong>, cette poutre se situe <strong>à</strong> une hauteur suffisante<br />

(entre 1,80 m et 2,30 m du sol de la <strong>salle</strong>) pour qu’un<br />

homme debout puisse circuler dessous ; cette hauteur correspond<br />

d’ailleurs approximativement aux 2/5 e de la hauteur<br />

sous plafond.<br />

Deux solutions existent pour atteindre la <strong>galerie</strong>.<br />

<strong>à</strong> l’Aumoire comme <strong>à</strong> Lerre, il s’agit d’escaliers droits, tandis<br />

qu’<strong>à</strong> Vaumoisson et <strong>à</strong> la Fardinière des escaliers en vis hors<br />

œuvre sont attestés <strong>à</strong> l’arrière du logis. Les raisons de tels<br />

choix sont difficiles <strong>à</strong> établir et nous refusons d’attribuer <strong>à</strong><br />

la tourelle un critère strictement aristocratique.<br />

uNE oRDoNNANCE INTERNE SPéCIFIquE<br />

Le <strong>«</strong> refend principal <strong>»</strong><br />

Dans les quatre édifices observés, le mur de refend qui<br />

porte la cheminée de la <strong>salle</strong> – nous l’appellerons <strong>«</strong> refend<br />

principal <strong>»</strong> – est caractérisé par son ordonnance verticale,<br />

sur trois niveaux. Au rez-de-chaussée se trouve l’imposante<br />

cheminée de la <strong>salle</strong> encadrée, d’un côté, par la porte P1<br />

(fig. 4 et fig. 8) donnant sur une pièce de service située sous<br />

une chambre et, de l’autre, par un placard mural.<br />

Au second niveau, celui de la <strong>galerie</strong>, une deuxième porte<br />

P2 (fig. 4 et fig. 8) occupe l’espace compris entre la hotte<br />

de la cheminée et le gouttereau postérieur ; elle constitue<br />

l’accès <strong>à</strong> l’une des deux chambres hautes. Enfin, au sommet<br />

du mur de refend, au niveau du comble, une ultime porte<br />

P3 (fig. 4 et fig. 8) permet la jonction, de part et d’autre du<br />

refend, entre le comble de la chambre et celui de la <strong>salle</strong>.<br />

8<br />

D a v i D n i c o l a s - m é r y<br />

<strong>à</strong> Lerre, l’accès au comble de la <strong>salle</strong> se fait depuis la <strong>galerie</strong><br />

par un escalier en bois constitué de marches monoxyles<br />

comprises entre deux cloisons de planches. Si ce dispositif<br />

semble authentique, il est hélas impossible de le comparer<br />

aux trois autres édifices du fait de leur modification.<br />

plafond et charpente<br />

Aucun logis n’a conservé sa charpente primitive. Seul<br />

l’Aumoire pourrait posséder des poinçons et des entraits<br />

d’origine, mais l’ensemble paraît très remanié 18 . <strong>à</strong> l’Aumoire<br />

et <strong>à</strong> la Fardinière, les entraits de charpente reposaient sur les<br />

sablières et recevaient les solives du plafond. Toutefois cette<br />

disposition diffère <strong>à</strong> Lerre où les sommiers du plafond sont<br />

installés longitudinalement, <strong>à</strong> la perpendiculaire des entraits<br />

de la charpente.<br />

<strong>La</strong> longueur des sommiers des plafonds est souvent récurrente.<br />

<strong>à</strong> la Fardinière et <strong>à</strong> Vaumoisson, d’un gouttereau <strong>à</strong><br />

l’autre, la <strong>salle</strong> atteint les 6,60 m ; cette mesure est également<br />

celle des deux sommiers longitudinaux du plafond de Lerre.<br />

L’Aumoire possède des dimensions plus importantes puisque<br />

la profondeur de la <strong>salle</strong> atteint 8 m.<br />

un <strong>«</strong> bloc chambre <strong>»</strong> surélevé<br />

<strong>à</strong> Lerre, le <strong>«</strong> bloc chambre <strong>»</strong> méridional, qui abritait la<br />

chambre pourvue d’une cheminée, est surélevé par rapport<br />

au reste du logis. Ainsi, depuis la cour, l’espace privé au<br />

sein du logis était immédiatement identifiable 19 (fig. 4).<br />

En outre, le comble de ce <strong>«</strong> bloc chambre <strong>»</strong> surélevé abritait<br />

un pigeonnier constitué d’une cage installée contre la paroi<br />

interne du pignon 20 .<br />

LES AuTRES équIPEMENTS Du LoGIS<br />

<strong>La</strong> cheminée<br />

<strong>La</strong> cheminée est, avec la <strong>galerie</strong>, l’élément majeur du décorum<br />

domestique, ostensiblement adossé au milieu du refend<br />

opposé <strong>à</strong> la porte d’entrée principale de la <strong>salle</strong> : d’ailleurs<br />

son linteau est parfois, comme <strong>à</strong> Vaumoisson et <strong>à</strong> l’Aumoire,<br />

l’espace privilégié où figurent les armoiries de la famille 21 .<br />

<strong>à</strong> Lerre et <strong>à</strong> l’Aumoire, la cheminée de la <strong>salle</strong> est légèrement<br />

décentrée par rapport <strong>à</strong> l’axe vertical du refend, vers le gouttereau<br />

antérieur. Visuellement, cette position offre <strong>à</strong> la <strong>galerie</strong> un<br />

plus grand dégagement vis-<strong>à</strong>-vis de la cheminée. Cependant,<br />

cette subtilité n’apparaît pas dans les deux autres cas.<br />

Les cheminées des <strong>salle</strong>s de Vaumoisson et de Lerre sont<br />

coiffées de hottes pyramidales 22 ; celle de Vaumoisson est,<br />

en outre, dotée d’un arc de décharge qui la place dans une<br />

tradition issue du xIV e siècle 23 . <strong>à</strong> Lerre, les corbeaux chan-


freinés, formant un double retrait, appellent un rapprochement<br />

formel avec la cheminée du manoir de la Mettrie du<br />

Han <strong>à</strong> Roz-<strong>La</strong>ndrieux 24 .<br />

équipements muraux divers<br />

Au regard des <strong>salle</strong>s des trois autres logis, celle de Lerre est<br />

particulièrement bien lotie en termes d’équipements muraux.<br />

une souillarde associée <strong>à</strong> un garde-manger mural (aménagés<br />

sous l’escalier), un potager (sous la fenêtre), ainsi que quatre<br />

autres niches contribuent au <strong>«</strong> confort <strong>»</strong> du lieu. Malgré cela,<br />

certains éléments semblent manquer comme un lavabo, ou<br />

un vaisselier. <strong>La</strong> chambre haute de la Fardinière semble elle<br />

aussi bien spartiate, sans placard mural, ni lavabo, ni latrine.<br />

Les tablettes de granite qui flanquent les sommiers des<br />

cheminées sont présentes partout sauf <strong>à</strong> la Fardinière. <strong>La</strong><br />

tablette est présente du côté opposé <strong>à</strong> la <strong>galerie</strong> <strong>à</strong> Lerre et <strong>à</strong><br />

l’Aumoire, <strong>à</strong> l’inverse de Vaumoisson.<br />

appentis<br />

L’appentis de Vaumoisson présente une articulation<br />

très cohérente avec le reste du logis. Accessible depuis la<br />

<strong>salle</strong> grâce <strong>à</strong> la porte située dans l’angle, <strong>à</strong> la perpendiculaire<br />

du refend (fig. 8, P4), cette extension devait offrir un<br />

espace de stockage complémentaire. un appentis similaire<br />

devait vraisemblablement exister <strong>à</strong> Lerre (fig. 4, 8), contre<br />

la paroi externe du mur gouttereau postérieur et peut-être<br />

<strong>à</strong> la Fardinière. En revanche, <strong>à</strong> l’Aumoire un tel appendice<br />

semble ne jamais avoir existé.<br />

<strong>La</strong>trine<br />

Il est étonnant qu’aucune latrine n’ait été observée sur<br />

les sites évoqués. Hormis <strong>à</strong> Lerre où une tour dédiée <strong>à</strong> cet<br />

usage aurait pu exister contre le pignon sud du logis, aucun<br />

indice convaincant n’a pu être relevé pour les autres sites.<br />

Le sud-ouest de la Normandie semble avoir longtemps<br />

conservé certains archaïsmes médiévaux. Il est symptomatique,<br />

par exemple, que les édifices <strong>à</strong> <strong>salle</strong> <strong>basse</strong> <strong>«</strong> double<br />

en élévation 25 <strong>»</strong>, qui illustrent le renouveau de l’architecture<br />

manoriale en Cotentin vers 1500, soient parfaitement<br />

absents du panorama architectural de l’ancien diocèse<br />

d’Avranches 26 .<br />

<strong>à</strong> l’inverse, des logis <strong>à</strong> <strong>salle</strong>s <strong>basse</strong>s équipées de <strong>galerie</strong>s<br />

devaient nécessairement exister hors du diocèse ; Michel<br />

Nassiet démontre notamment qu’<strong>à</strong> la fin du Moyen<br />

Âge certains logis bretons étaient pourvus de <strong>galerie</strong>s<br />

longitudinales 27 . <strong>à</strong> l’extrême fin du Moyen Âge, il semble<br />

que la société rurale et hautement conservatrice de ce<br />

l a <strong>«</strong> s a l l e b a s s e <strong>à</strong> g a l e r i e <strong>»</strong><br />

terroir relativement pauvre ait incidemment favorisé la<br />

préservation des édifices de ce corpus. Les cas de Lerre<br />

ou de la Fardinière illustrent parfaitement cette situation.<br />

Sous l’Ancien Régime, les propriétaires peu fortunés de ces<br />

manoirs, nobles ou non-nobles, les confiaient <strong>à</strong> des paysanslaboureurs<br />

qui, en aucun cas, n’avaient les moyens de faire<br />

évoluer radicalement leur habitat ; modestement, on se<br />

contentait de cloisonnements et de plafonnement interne.<br />

<strong>à</strong> Lerre, il fallut même attendre la fin du xVIII e siècle pour<br />

qu’une nouvelle maison se substitue enfin au logis médiéval<br />

<strong>à</strong> <strong>galerie</strong>, toujours en usage.<br />

<strong>La</strong> <strong>galerie</strong> de ces <strong>salle</strong>s <strong>basse</strong>s ne semble pas être un<br />

<strong>«</strong> signe extérieur de noblesse <strong>»</strong>. Bien que le dispositif puisse<br />

impressionner, la <strong>galerie</strong> est avant tout au service de la<br />

circulation interne de l’édifice.<br />

Si l’identité des commanditaires de ces logis reste <strong>à</strong> découvrir,<br />

la vocation agricole des domaines qui s’y rattachent est<br />

évidente. Sous l’Ancien Régime, l’Aumoire paraît jouir d’une<br />

certaine prospérité du fait de productions variées ; culture<br />

et élevage sont attestés par la mention de <strong>«</strong> jardins bois et<br />

paturages <strong>»</strong>. En outre, la production de cidre est importante<br />

puisqu’il est demandé au fermier de <strong>«</strong> mettre dans les jardins<br />

de lad. ferme soixante pommiers par an jusqua ce quils soient<br />

repares <strong>»</strong>. Cette vocation cidricole est largement confirmée<br />

par l’existence d’au moins deux celliers assez importants.<br />

<strong>La</strong> spectaculaire grange de Lerre témoigne d’une activité<br />

céréalière prédominante, comme <strong>à</strong> la Fardinière qui devait<br />

également contrôler un terroir céréalier conséquent.<br />

une prospection systématique permettrait sans aucun<br />

doute d’enrichir ce corpus provisoire et d’affiner la connaissance<br />

de ces résidences manables. Cependant, l’enquête<br />

est complexe car des <strong>galerie</strong>s peuvent exister, <strong>à</strong> l’instar de<br />

l’Aumoire, au sein d’édifices totalement remaniés extérieurement.<br />

Aussi doit-on être attentif <strong>à</strong> certains indices telle l’organisation<br />

ternaire d’une façade, ou la position décentrée d’une<br />

souche de cheminée par rapport <strong>à</strong> la ligne de faîtage. <strong>à</strong> l’intérieur<br />

d’un bâtiment le diagnostic est plus simple <strong>à</strong> établir.<br />

En termes de datation, cette brève enquête s’avère très<br />

décevante. L’absence d’un catalogue de formes permettant<br />

de disposer d’un référentiel stylistique fiable fait cruellement<br />

défaut. D’autre part, malgré un réel raffinement dans la<br />

mise en œuvre du granite, qui témoigne du travail d’ateliers<br />

rompus <strong>à</strong> la taille du granite local, les divers éléments<br />

sculptés de ces bâtiments sont souvent très peu ouvragés.<br />

Par chance, trois des sites retenus (Lerre, l’Aumoire et<br />

la Fardinière) possèdent un important potentiel dendrochronologique<br />

et nous ne pouvons qu’espérer une datation<br />

prochaine de ces édifices.<br />

9


Notes<br />

1. Le Val de Mortain, plus souvent appelé Mortainais, correspond<br />

<strong>à</strong> la moitié orientale de l’ancien diocèse d’Avranches ; sa capitale<br />

est Mortain.<br />

2. BARBARoux J., 130 châteaux de la Manche (centre et sud),<br />

Bayeux, 1979.<br />

3. Bien qu’aucun élément archéologique n’ait pu démontrer jusqu’<strong>à</strong><br />

présent l’existence de tels dispositifs en France, les <strong>galerie</strong>s intérieures<br />

sont cependant attestées par les sources écrites bretonnes :<br />

MEIRIoN-JoNES G., NASSIET M., <strong>«</strong> <strong>La</strong> <strong>salle</strong> manoriale <strong>à</strong><br />

Pontcallec en 1520 et le problème des “<strong>galerie</strong>s” intérieures <strong>»</strong>,<br />

Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne,<br />

t. 75, 1997, p. 187-204.<br />

4. En cela je tiens <strong>à</strong> remercier mes collègues et amis Daniel Levalet,<br />

François Saint-James, Christopher Long, Rémi Pinet, et d’autres<br />

encore qui, épris d’architectures vernaculaires, m’accompagnent.<br />

Il est utile de préciser que cette enquête a débuté en 2004, avec<br />

la découverte du manoir de Lerre, le mieux préservé du corpus,<br />

dont le propriétaire, Monsieur Pierre Trochu, a très tôt mesuré la<br />

haute valeur archéologique.<br />

5. L’architecture civile et manoriale de la Baie du Mont Saint-Michel,<br />

xii e -xiV e siècles, sous la direction d’élisabeth Lorans, professeur<br />

d’archéologie médiévale <strong>à</strong> l’université de Rouen, directriceadjointe<br />

de CITERES – uMR 6173 et responsable du laboratoire<br />

Archéologie et Territoires <strong>à</strong> l’université François Rabelais de<br />

Tours.<br />

6. MIGNoT C. et CHATENET M. (dir.), Le Manoir en Bretagne<br />

1380-1600, Paris, 1999 ; MEIRIoN-JoNES G. et JoNES M.,<br />

Les châteaux en Bretagne, Rennes, 1992 ; MEIRIoN-JoNES G.<br />

et JoNES M., <strong>«</strong> <strong>La</strong> résidence noble en Bretagne du xII e au<br />

xVI e siècle : une synthèse illustrée par quelques exemples morbihannais<br />

<strong>»</strong>, Bulletin et Mémoires de la Société polymathique du<br />

Morbihan, t. CxxVI, 2000, p. 27-103.<br />

7. CARRé G. et LIToux E., Manoirs médiévaux. Maisons habitées,<br />

maisons fortifiées, Paris, 2008, p. 50.<br />

8. CARRé G. et LIToux E., <strong>«</strong> Le manoir de <strong>La</strong> Gortaie <strong>à</strong><br />

Louvaines <strong>»</strong>, Bulletin monumental, t. 160, 2002, p. 306-310.<br />

9. L’ancien manoir de la Bochonnière se situe sur la commune<br />

de Saint-quentin-sur-le-Homme (canton de Ducey) et conserve<br />

quelques intéressants vestiges de la fin du Moyen Âge.<br />

10. GIRARD J., <strong>«</strong> Autour du chevalier Destouches : les Lottin de la<br />

Bochonnière (1664-1887) <strong>»</strong>, Revue de la Manche, t. 20, 1978,<br />

p. 249 <strong>à</strong> 275.<br />

11. NICoLAS-MéRy D., <strong>«</strong> Le manoir de l’Aumoire <strong>à</strong> Morigny <strong>»</strong>,<br />

Revue de l’Avranchin et du Pays de Granville, 2010, t. 87, p. 19 <strong>à</strong> 49.<br />

12. Le linteau sculpté au-dessus d’une fenêtre indique ceci : <strong>«</strong> D.o.M<br />

Faict par Mr Gilles Trochu Pre(tre) chanoine d’Averanches 1702 <strong>»</strong>.<br />

13. PRoVoST DE LA FARDINIèRE R., <strong>«</strong> Avranches et ses maires au<br />

xVIII e siècle <strong>»</strong>, Revue de l’Avranchin et du Pays de Granville, t. 82,<br />

2010, p. 217-388.<br />

10<br />

D a v i D n i c o l a s - m é r y<br />

14. Arch. dép. Manche, Chartrier de Ducey, 107 J 145, année 1671 :<br />

copie des lots et partages faits le 18 avril 1635 entre M e <strong>Nicolas</strong><br />

Bernier sieur de la <strong>La</strong>nde, connétable et major du Mont-Saint-<br />

Michel, Jacques du Fresne, Jean Le Douet et François Provost<br />

sieur des Hautes-<strong>La</strong>ndes en Ducey.<br />

15. <strong>La</strong> maison est toujours configurée de cette façon aujourd’hui,<br />

<strong>à</strong> ceci près que le cellier est devenu une remise après avoir servi<br />

d’étable.<br />

16. <strong>à</strong> l’est d’Avranches, le logis des Cours <strong>à</strong> <strong>La</strong>penty (canton de<br />

Saint-Hilaire-du-Harcouët, 50), en cours d’étude, possède deux<br />

cheminées installées contre un mur pignon ; l’édifice date vraisemblablement<br />

de la seconde moitié du xIV e siècle. <strong>à</strong> Marceyles-Grèves,<br />

commune limitrophe d’Avranches et siège d’une<br />

ancienne baronnie, le manoir, un logis porte qui pourrait également<br />

dater des années 1400, possède lui aussi une cheminée sur<br />

pignon. Enfin, ce type de cheminée existe aussi <strong>à</strong> la porterie de<br />

l’abbaye de la Lucerne (canton de la Haye-Pesnel, 50).<br />

17. MIGNoT C. et CHATENET M. (dir.), op. cit., p. 113 et 116.<br />

18. NICoLAS-MéRy D., art. cit., p. 28-30.<br />

19. Ce parti pris architectural aurait pu également exister <strong>à</strong> la<br />

Fardinière et <strong>à</strong> Vaumoisson.<br />

20. quatre ouvertures carrées aménagées dans le pignon permettaient<br />

l’accès des volatiles <strong>à</strong> cet hébergement. <strong>à</strong> l’intérieur du<br />

comble, dans la paroi interne du pignon, on dénombre une<br />

quinzaine de boulins.<br />

21. Dans les deux cas, les écus sont <strong>«</strong> muets <strong>»</strong> ; on peut supposer<br />

qu’ils étaient destinés <strong>à</strong> recevoir des armes peintes. <strong>à</strong> l’Aumoire,<br />

le contour de l’écu est dessiné par une élégante cordelette sculpté<br />

en relief dont la partie supérieure est surmontée de motifs stylisés<br />

évoquant des fleurs de lys imbriquées. <strong>à</strong> Vaumoisson, l’écu<br />

est incéré dans un motif quadrilobé d’un grand raffinement ; ce<br />

motif sculpté en creux évoque stylistiquement le xIV e siècle.<br />

22. MIGNoT C. et CHATENET M. (dir.), op. cit., p. 177.<br />

23. ibid. Les limites induites par une datation fondée sur des rapprochements<br />

stylistiques sont ici rapidement atteintes. Il serait intéressant<br />

d’établir des rapprochements avec les abbayes voisines<br />

(mieux documentées) de la Lucerne pour Lerre et Vaumoisson,<br />

de Montmorel pour la Fardinière ou encore de Saint-Sever pour<br />

l’Aumoire.<br />

24. MIGNoT C. et CHATENET M. (dir.), op. cit., p. 172.<br />

25. G. Carré et E. Litoux parlent de <strong>salle</strong>s <strong>basse</strong>s doubles en hauteur :<br />

CARRé G. et LIToux E., Manoirs médiévaux, op. cit., p. 50-52.<br />

26. un seul édifice de ce type a été repéré <strong>à</strong> <strong>La</strong> Duretière sur la<br />

commune de Sainte-Pience, canton de la Haye-Pesnel (50)<br />

et peut-être un second, non loin de l<strong>à</strong>, au lieu-dit <strong>«</strong> le Vieux<br />

Manoir <strong>»</strong> <strong>à</strong> Rouffigny, canton de Villedieu-les-Poêles (50).<br />

27. NASSIET M., <strong>«</strong> Salle et chambre dans les inventaires de meubles<br />

(xV e -xVI e siècles) <strong>»</strong> dans ce volume.

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