Actes du Colloque sous régional Causes et ... - unesdoc - Unesco

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Actes du Colloque sous régional Causes et ... - unesdoc - Unesco

Organisation

des Nations Unies

pour l'éducabon,

la sCience et la culture

Actes du Collogue

sous régional

Causes et Moyens de Prévention des

Crimes Rituels et des Conflits

en Afrique Centrale

Libreville, 19-20 Juillet 2005

suivis des

Actes de l'Atelier sous-régional de formation

Mécanismes Traditionnels de Prévention

Jes Conflits en Afrique Centrale


Supervision

Mohammed BACHIRI

Représentant de l'UNESCO

Coordination

Violeta AGUIAR

Chargée du Programme Culture

Couverture et mise en page

Michel Elvis KENMOE

Chargé du Programme Communication

Impression

Imprimerie DFI

B.P. 6830 Libreville - Gabon

Tél: + 241 73 82 16/ Fax: + 241 73 2749

Pour plus amples informations, prière s'adresser au :

Bureau Multipays de l'UNESCO

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Tél: (241) 76 28 79

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Les faits et opinions exprimés dans cet ouvrage sont ceux des auteurs

et ne reflètent nécessairement les vues de l'UNESCO.

Les appellations employées dans cette publication et la présentation

des données qui y figurent n'impliquent de la part de l'UNESCO

aucune prise de position quant au statut juridique des pays,

territoires, villes ou zones, ou de leurs autorités, ni quant au tracé de

leurs frontières ou limites.

LBV-CLT

© UNESCO 2009. Tous droits réservés


Avantpropos

Introductiongénérale

Table des matières

Communications

[vii]

Sous-thème 1: Les fondements culturels des crimes rituels et

des conflits enAfrique Centrale

Délits de langue et crimes rituels

Auguste Moussirou Mouyama (Gabon) [23]

Recours aux crimes rituels pour des raisons mystiques, de prospérité

ou de promotion sociale

Awazi Mengo Meme (RDC) [31]

L'Afrique des Etats et le défi de la modernité. Communication sur

la modernité africaine et responsabilité d'apprendre à faire

communiquer l'art de gouverner les hommes.

Abbé Dominique Kahanga (RDC) [47]

Les causes profondes des crimes rituels et des conflits en Afrique

Centrale (Cas de la République Centrafricaine)

Lucien Dambale (RCA) [53]

Causes et moyens de prévention des crimes rituels et des conflits en

Afrique centrale

Rév. René Futi Luemba (RDC) [61]

L'éducation des enfants pygmées« batwa» en République

démocratique du Congo: valoriser le savoir autochtone pour

promouvoir une éducation citoyenne interculturelle

Pro A.S. Mungala (RDC) [77]

1

[1]


Les outils utilisés et utilisables par les confessions religieuses et les

associations initiatiques dans la lutte contre les crimes rituels en

Afrique centrale

Cheik Oumarou Djibril Malam Djibril (Cameroun) [91]

L'Action de l'Eglise pour la Paix au Congo

Albert Tetsi (Congo Brazzaville) [95]

Mitos em S. Tomé e Principe [Les mythes en Sao Tome et Principe]

Armindo Aguiar (Sao Tomé et Principe) [17]

Sous-thème II: Dispositions juridiques et pénales et

mobilisation de la société civile pourlalutte contre

les crimes rituels en Afrique centrale: moyens

d'action, outils (juridiques, intellectuels, culturels,

sociologiques...)

Les dispositions pénales applicables en matière de crimes rituels au

Gabon

Mathieu Ndong Essono (Gabon) [119]

Le sacrifice rituel. Un fléau social: les moyens de l'endiguer

Dominique Essono Atome (Gabon) [125]

Les sacrifices humains au Gabon devant l'opinion publique et la

conscience de l'Eglise

André Obame (Gabon) [133]

Sous-thème III: Les outils utilisés et utilisables par les

confessions religieuses et les associations

initiatiques dans la lutte contre les crimes rituels

enAfrique centrale

De la réconciliation interne à l'épanouissement (interne) de

l'individu négro-africain dans les pratiques de la maîtrise sociale

traditionnelle

Pro Martin Alihanga, UOB (Gabon) [141]

11


L)apport de nslam dans la prévention des crimes rituels en Afrique

centrale

Imam Ismaël Oceni Ossa (Gabon) [189]

Eglises et crimes rituels: cas du Gabon

Pasteur Emane Minko (Gabon) [193]

Les outils utilisés et utilisables par les confessions religieuses

Africaines et associations initiatiques zande bandia) dans la lutte

contre les crimes rituels en Républiques Centrafricaine

Jérémie Mopili (RCA) [201]

Esquisse de solutions proposées par les confessions religieuses et les

associations initiatiques dans la lutte contre les Crimes Rituels en

Afrique Centrale

Révérend Dr.Jean-Emile Ngue (Cameroun) [207]

Les déviations du sacrifice bumain dans les sociétés gabonaises

Organisation des Chercheurs et Tradi-praticiens

du Gabon (O. C. T. G.) (Gabon) [221]

Déclarationdu Collectifdes Familles d'Enfants

Assassinés, Mutilés etDisparus [223]

Propositions du Collectifdes Familles d'Enfants

Assassinés Mutilés et Disparus du Gabon [227]

Rapport Général du Colloque [229]

Déclaration de Libreville surlalutte contre les

èrimes rituels enAfrique centrale [243]

Allocutions [249]

Liste des participants [269]

111


Préface

Aux conflits armés, qui déjà ternissent suffisamment l'image

de l'Afrique, s'est ajouté depuis quelques décennies, le

phénomène des crimes à des fins rituelles, actes qui trahissent

les valeurs de fraternité, de convivialité, de solidarité... qui ont,

longtemps caractérisé la diversité culturelle africaine dans

toutes ses expressions.

La diversité culturelle, nous le savons tous, traduit la

richesse des imaginaires, des savoirs et des systèmes de valeurs.

Elle est le terreau d'un dialogue renouvelé qui peut débaucher

sur l'intégration et la participation de chacun au «vouloir

vivre ensemble» des sociétés. Ce pari ne peut être gagné que s'il

se fonde sur une diversité créatrice, et non destructrice,

respectueuse de chaque expression culturelle, pour autant que

celle-ci s'inscrive dans le respect des droits de l'homme et des

valeurs fondamentales.

Depuis les années 1950, l'UNESCO a élaboré et adopté pas

moins de sept conventions internationales en faveur de la

protection du patrimoine pour préserver la diversité culturelle

et revaloriser les traditions culturelles dans les pays de ses états

membres.

Ces instruments qui constituent la synthèse de la stratégie de

l'UNESCO en matière de protection et promotion de la

diversité culturelle, traduisent en termes des droits de l'homme

l'article 4 de la Déclaration universelle de la diversité culturelle

de l'UNESCO:« la défense de la diversité culturelle est un

impératiféthique, inséparable de la dignité de la personne humaine.

Elle implique l'engagement de respecter les droits de l'homme et les

libertés fondamentales, en particulier des personnes appartenant à

VIl


des minorités et ceux des peuples autochtones. Nul ne peut invoquer

la diversité culturelle pour porter atteinte aux droits de l'homme

garantis par le droit international, nipour en limiter la porté».

Le principe directeur de cet article 4 vise la nécessité

impérieuse de promouvoir, protéger, mettre en valeur les

cultures sous toutes leurs formes et les transmettre aux

générations futures en tant que témoignage de la créativité, des

expériences et des aspirations humaines. Toutefois, la

valorisation des cultures et leur transmission impose à tous un

regard objectifsur des valeurs véhiculées par celles-ci car on ne

saurait qualifier d'expression ou de tradition culturelles, des

actes et des moeurs mettant en danger la vie humaine, telle la

pratique des crimes rituels dans les pays de l'Afrique centrale.

Le drame des crimes rituels doit être abordé sans

complaisance en dénonçant une pratique et des croyances

moyenâgeuses par tous les moyens. Cependant, il faudrait aller

au delà de la dénonciation pour prôner un renouvellement des

mœurs et inviter à une réflexion morale et éthique, de tous, sur

la conception, la gestion socioculturelle et politique dont le but

est de mettre fin à ce drame qui continue à endeuiller des

familles entières, à ternir l'image et freiner le développement

de tant de pays dans la région.

Le colloque sur les « Causes et moyens de prévention des crimes

rituels et des conflits en Afrique centrale» a été organisé par

l'UNESCO - en partenariat avec le CENAREST (Centre National

de la Recherche Scientifique et Technologique) l'UNHCR, le

PNUD, l'UNICEF, la Banque Mondiale et la Commission

nationale gabonaise pour l'UNESCO. Il a été un cadre de

réflexion visant d'une part, à identifier et comprendre les causes

structurelles qui justifiept ou contribuent à pousser l'homme

vers la pratique des crimes rituels et d'autre part, à proposer des

viii


voies et moyens visant non seulement à stigmatiser de telles

pratiques mais aussi à résoudre les conflits qui en découlent,

tout en renforçant le dialogue interculturel, moteur du

développement de la vie socioculturelle des communautés. Les

prestigieux invités à ce colloque étaient conscients que, pour

atteindre cet objectif, il faudrait un dépassement de soi pour

élaborer un contrat social de type nouveau permettant à chacun

d'exercer ses propres pratiques culturelles, dans les limites

qu'impose le respect des droits de l'homme et des libertés

fondamentales et le respect des lois des pays concernés.

Mohammed BACHIRI

Directeur du Bureau Multipays de l'UNESCO à Libreville

et Représentant au Gabon, Guinée Equatoriale

et à Sao Tome & Principe

ix


Introduction Générale

Pro Maniragaba Balibutsa

Consultant UNESCO

Le 18 mars 2005, le Gouvernement gabonais a convié les

Agences des Nations Unies à une réunion de concertation sur

des crimes atroces qui venaient de se produire dans la capitale:

deux corps mutilés de jeunes écoliers ont été découverts sur la

plage; il s'agit de meurtres rituels. A cette réunion avaient pris

part le Ministre d'Etat chargé des Affaires étrangères, de la

Coopération et de la Francophonie, le Ministre de la Sécurité

publique et de l'Immigration, le Ministre de la Défense

nationale, la Ministre de la Famille, de la protection de l'enfance

et de la promotion de la femme, le Ministre délégué aux Affaires

étrangères et l'ensemble des Chefs d'Agence du Système des

Nations Unies. li était question de demander à chaque Agence,

dans le domaine de ses compétences, sa contribution à la lune

contre les crimes rituels, fréquents à l'approche des grandes

échéances sociales ou politiques.

Toute la population est concernée mais, en général, c'est

dans les couches les plus vulnérables de la société (les enfants et

les femmes) que les victimes se recrutent. Le colloque sousrégional

sur «Les causes et les moyens de prévention des crimes rituels

et des conflits en Afrique Centrale », dont la tenue avait été déjà

envisagé à l'occasion de la prochaine Journée internationale de

la diversité culturelle par le Bureau de l'UNESCO à Libreville et

la Division des politiques culturelles et du dialogue

interculturel, constitue une réponse adéquate aux sollicitations

du Gouvernement gabonais.

Dans le cadre du 32/CS, Grand programme IV (Culture):

Intégrer la diversité culturelle aux programmes politiques nationaux et

internationaux, notamment l'Axe d'action 2: Contribution du

dialogue interculturel et du pluralisme au respect de la diversité

culturelle, l'UNESCO a mené et continue de mener, des actions

fort significatives en faveur du pluralisme culturel, du dialogue

1


interculturel et du dialogue inter religieux permettant ainsi à

l'Organisation de promouvoir des valeurs universelles pour le

renforcement de la paix et de la cohésion sociale dans des

contextes socioculturels diversifiés. Des approches régionales et

thématiques ont été adoptées afin de favoriser et élargir

l'échange des connaissances et des meilleures pratiques en

matière de pluralisme culturel dans le cadre du dialogue

interculturel et du dialogue entre traditions spirituelles,

religieuses et laïques.

L'UNESCO accorde une importance particulière à toute

action visant à favoriser et renforcer les mécanismes de

résolution de conflits. La Conférence sur le Dialogue interculturel et

la culture de la paix en Afrique Centrale et dans les Grands Lacs, qui a

été organisée à Libreville, en novembre 2003, par le Bureau sousrégional

de l'UNESCO, la Division des politiques culturelles et

du dialogue interculturel et d'autres partenaires, en est un

exemple. Le Panel 1 de cette Conférence sur le Rôle des chefs

traditionnels et spirituels dans les mécanismes de prévention et de

résolution de conflits a mis en exergue le savoir-faire et les

compétences des chefs traditionnels et spirituels africains dans

la gestion des conflits. Cet espace de dialogue a permis

d'aboutir à des conclusions visant à garantir un environnement

propice au pluralisme, à la diversité culturelle, au dialogue

interculturel et inter religieux, tout en considérant certains

mécanismes culturels africains comme des fondements

essentiels du développement durable, de stabilité politique, de

cohésion sociale et de paix pour la région.

Organisateurs

Ce colloque est organisé par

UNESCO (Bureau de Libreville conjointement avec la

Division des politiques et du dialogue interculturel - au

siège de l'UNESCO) ;

Commission Nationale Gabonaise pour l'UNESCO;

UNICEF;

2


Banque Mondiale;

PNUD;

HCR;

Centre National de la Recherche Scientifique et

Technologique du Gabon (CENAREST).

Sous-thèmes

Les sous-thèmes du colloque sont les suivants:

1) Les fondements culturels des crimes rituels et des conflits en

Mrique Centrale;

2) Les dispositions juridiques et pénales et leurs limites:

efforts fournis et à fournir par les Etats de l'Afrique Centrale

dans la lutte contre les crimes rituels;

3) Mobilisation de la société civile (les hommes de science,

les écrivains, les artistes, les éducateurs, les

communicateurs...) dans la dénonciation et la lutte contre

les crimes rituels en Mrique Centrale: moyens, d'action,

outils (juridiques, intellectuels, culturels, sociologiques...),

etc.

4) Les outils utilisés et utilisables par les confessions

religieuses et les associations initiatiques dans la lutte contre

les crimes rituels en Afrique Centrale.

Objectifs

Les objectifs visés par ce colloque sont:

-forte sensibilisation des populations sur les crimes rituels;

- contribution à l'instauration d'une opinion publique africaine

contre les crimes rituels, notamment, dans la presse écrite et

parlée, dans le cadre des prédications religieuses, dans les

programmes scolaires, des conférences et publications

universitaires, des causeries-débats de vulgarisation en

langues nationales.

3


Termes de référence

Dans certaines zones de l'Mrique et particulièrement en

Afrique Centrale, des enfants et même des adultes, continuent à

disparaître sans trace ou à être retrouvés sous forme de cadavres

mutilés, ce qui montre qu'il s'agit, dans la plupart des cas, de

crimes rituels.

La pratique de crimes rituels qui atteint son niveau de

fréquence le plus élevé à l'approche des échéances sociales et

politiques dans lesquelles se forgent de nouveaux destins

individuels et collectifs, maintient les populations en état de

stress surtout en ce qui concerne la sécurité de leurs enfants

obligés d'aller chaque matin à l'école.

Une acrion, dans une société donnée, peut être rituelle ou non

rituelle. Elle est rituelle, lorsqu'elle se fait conformément à des

règles et à un cérémonial. Dans cette approche, la notion de rite

ne se réfère pas nécessairement au surnaturel. Lorsque, dans

l'accomplissement d'une action ritualisée, il y a référence au

surnaturel, le rituel peut se définir comme un acte ou une

cérémonie magique (avec gestes, paroles ou attitudes des

participants), à caractère répétitif, ayant pour objet d'orienter

une force occulte vers une action déterminée!.

Dans le sens de cette définition d'une action rituelle, la

violence peut être rituelle ou non rituelle. Les affrontements

armés entre individus ou entre groupes auxquels on peut

donner les noms de bagarre, de lutte, de combat, de bataille ou

de guerre lorsqu'ils se hissent à l'échelle interethniques ou

interétatiques, ne sont pas nécessairement rituels. Par contre,

peuvent être considérés comme des meurtres rituels, les quatre

types de pratiques suivantes attestées en Afrique Centrale

surtout dans la période pré-coloniale, mais dont certaines

survivent encore:

1 Comparer avec es déftnitions du rite dans le Grand Usuel Larousse,

dictionnaire encyclopédique, 1996, tome 5.

4


les sacrifices humains pratiqués dans le cadre d'un rituel

initiatique;

les sacrifices humains pratiqués dans un simple cadre

familial en relation avec le destin personnel des individus

dans le cadre de la croyance à quelque chose comme le

vampirisme;

les meurtres pratiqués dans le cadre des sociétés de marmites

ou par des hommes- léopards car lorsque les cadavres sont

retrouvés mutilés, cela exclut logiquement le cas

d'anthropophagie pure et simple;

l'immolation des esclaves à l'occasion de l'enterrement d'un

chef dans la mesure où elle était institutionnalisée et se

référait à une conception de l'Au-delà.

Voyons un peu plus en détail ces différentes fonnes de

crimes rituels:

1) Les sacrifices humains pratiqués dans le cadre d'un rituel

initiatique

Bien que toutes les sociétés initiatiques en Afrique Centrale

ne pratiquent pas le sacrifice humain, il en existe un certain

nombre tel que le bwiti, qui est l'une des sociétés initiatiques du

Gabon ayant la stature d'une religion, dans laquelle le sacrifice

humain est considéré comme un des épisodes les plus

importants de son événement fondateur. En effet, dans le bwiti,

le sacrifice humain primordial est intimement lié à la

découverte de l'iboga, plante dont la manducation pennet

d'entrer en communication directe avec les esprits de défunts

familiaux ou autres par la vision. Selon le mythe fondateur de

cette religion, en contrepartie de la découverte de l'iboga et la

vision subséquente des revenants, ceux-ci ont exigé, dès le

départ, un don, un cadeau (okantho), non pas seulement sous

fonne de nourriture ou de sang de poule, mais sous fonne de

sang humain, en commençant par celui de la première

5


personne, une femme, en l'occurrence, celle qui a été la première

bénéficiaire de cette vision. Elle fut immolée par son propre

mari, deuxième bénéficiaire de la vision des esprits.

Par la suite, toujours selon le mythe, la construction du

premier temple du bwiti, dont le pilier central, l'otunga, est un

des éléments les plus importants, exigea l'acte appelé «teg

otunga» désignant littéralement «arrache l'otunga» et

symboliquement, «donne quelque chose». Cette expression

imagée fut par la suite utilisée pour demander à quelqu'un

d'offrir une autre personne en sacrifice.

C'est ainsi que, toujours d'après le récit fondateur du bwiti

qui existe sous plusieurs variantes, la personne qui a «donné» la

première victime humaine en contrepartie de la consommation

de l'iboga et de la vision subséquente des morts, a dû également,

à l'occasion de l'érection du premier pilier central d'un temple

du bwiti, sacrifier le garçon de ses enfants jumeaux. Une des

variantes du mythe nous laisse entendre que, par la suite, la

répétition et la multiplication des sacrifices humains mit en

colère Nzame (Dieu) qui, pour mettre fin à ces crimes, donna

aux hommes la poule comme substitut des victimes humaines

réelles. Voici cette version telle que rapportée par Stanislaw

Swiderski 2 sous le titre: «Récit 4, L'origine du Bouiti et de l'iboga»:

« II Y avait dans un village trois frères: Kambi, Ndondo et

Bay-Bay. Ndondo était marié avec Bandjogho. Après sa mort elle

est restée veuve. C'est donc Bay-Bay qui a épousé Bandjogho.

Un jour, ayant faim, Bandjogho est allée à la pêche. Ayant vu

un silure rentrer dans le trou, elle a mis sa main dans ce trou.

Au lieu d'attraper le silure, elle a attrapé les os d'un homme. En

sortant les os, elle a entendu des voix. Dans ce moment aussi

une mouche "olerenzene", est entrée dans son oeil. Ainsi elle a

pu voir les hommes qui parlaient. Elle a vu aussi son mari

2 Voir son ouvrage qu'il a publié en 1990 en 6 volumes sous le titre La

religion bouiti; dans le volume II à la page 138.

6


décédé. Le mari lui a dit: "Tu as pris mes os, il faut leur donner

toujours à manger." Obéissante à cet ordre, elle apportait

chaque jour de la nourriture à ces os. Après un certain temps

son mari vivant était surpris et étonné que sa femme aille

régulièrement avec de la nourriture vers un endroit précis.

"Peut-être elle fait des bêtises avec un homme", pensait-il. Alors

il l'a suivie. Pour pouvoir la suivre, le mari, Bay-Bay, a mis dans

son panier de la cendre. Ainsi il a pu suivre les traces de sa

femme.

Étant derrière elle, il a entendu tout à coup la voix disant:

Muma, Muma, Muma!" La femme s'est tournée et a vu son mari

vivant. Surprise, elle a exigé de lui qu'il mange aussi l'iboga. li a

donc mangé. La même mouche est entrée aussi dans son oeil.

Ainsi Bay-Baya pu voir son frère décédé.

Mais le revenant, après avoir reçu la nourriture, a dit à son

frère, Bay-Bay: "Parce que tu as vu notre secret, donne-moi

maintenant un cadeau, okandzo, comme ta femme m'a donné!"

- "Qu'est-ce que je peux te donner, si je n'ai rien ici!" - a

répondu Bay-Bay. "li faut quand même me donner quelque

chose! ' On a alors tué Muma. C'est son mari, Bay-Bay qui a

coupé la gorge de Monjogho. Le corps a été donné en sacrifice

au revenant. On a fait la même chose quelque temps après avec

un garçon. C'était dans le temps où on sacrifiait les hommes et

on les mangeait. Cela fâcha Dieu à la fin. Pour mettre fin à ces

crimes, Dieu a donné aux hommes la poule. Voilà le début de la

poule. Cela se passait au temps où Dieu parlait aux hommes.»

Cette version du mythe fondateur du bwiti a un grand

avantage sur les autres: elle nous montre très clairement que le

culte aux ancêtres ne peut pas être confondu avec la croyance en

l'existence d'un Etre suprême, appelé Nzame, Nyambi Nzakomba,

etc., créateur de l'univers et des hommes qui n'exige aucun

sacrifice humain et qui, finalement, interdit même les sacrifices

humains offerts aux esprits des hommes morts, lesquels

sacrifices décimaient l'humanité, sa création. Autrement dit, le

bwiti a eu recours, pour répondre à l'impératif d'humaniser son

propre rituel, à la théologie africaine proprement dite qui n'a

7


ien à faire avec l'animisme avec lequel on continue à la

confondre abusivement.

On peut donc présumer qu'à un moment donné de son

histoire, le bwiti a opéré sa propre réforme et a renoncé aux

sacrifices humains et aux autres formes de crimes rituels qui lui

seraient liés et que, dans la lutte contre les crimes rituels, il

devrait être un partenaire fiable des confessions religieuses

exogènes.

2) Les sacrifices humains pratiqués dans un simple cadre familial

en relation avec le destin personnel des individus ou dans le cadre

de la croyance au vampirisme

En ce qui concerne les cas de sacrifices humains pratiqués

dans un simple cadre familial en relation avec le destin

personnel des individus, les études spécialisées en ce domaine

nous disent que ces meurtres rituels, généralement

accompagnés de la mutilation des victimes, sont accomplis dans

le cadre de la sorcellerie ou du vampirisme qui semble être une

des croyances les plus enracinées dans la mentalité des peuples

de l'Afrique Centrale. Un des exemples les plus parlant est

l'institution de l'akaghé ou kara décrite également par S.

Swiderske dans la section intitulée « Akaghé, la rançon pour

l'avenir? ».

L'akaghé est fondé sur la croyance selon laquelle «la

puissance des morts se laisse capter et retenir par l'homme pour

ses différents buts et s'exprime par diverses pratiques. Les

populations essayent de s'en servir pour garantir à quelqu'un la

chance dans la vie, sous forme de prospérité, de célébrité, de

richesse ou de santé. L'akaghé ou kara est ainsi une sorte

d'institution secrète devant assurer l'avenir d'un enfant. Elle

fonctionne avec ou sans le consentement des parents car elle est

toujours strictement liée à l'intermédiaire d'un sorcier et à

l'anthropophagie. 11 y aurait pourtant des cas, chez les parents

3 La religion Bouiti Volume II, page 126-130.

8


influencés par la culture occidentale, où ceux-ci appliqueraient

cette coutume, sans pour autant recourir à un crime et à

l'anthropophagie mais à une simple interdiction prescrite pour

l'enfant. li y aurait ainsi deux procédures possibles: le kara sans

recours au sacrifice humain mais avec recours à une simple

interdiction personnelle à l'enfant destinée à le maintenir

constamment dans la discipline et la surveillance de soi et le

kara avec recours au sacrifice humain.

a) En ce qui concerne le kara sans recours au sacrifice

humain, il se passerait, toujours selon les analyses de Swiderski,

comme suit: lorsqu'un enfant a déjà atteint l'âge d'à peu près

cinq ou six mois, les parents s'efforcent de fixer son kara, en

marquant son avenir par une interdiction, éki, qui doit lui être

personnelle (par exemple: ne jamais manger la viande de poulet

sous peine de mourir, ne jamais se laisser taper sur la tête...).

«C'est une sorte d'obligation morale qui doit mettre l'enfant

pendant toute sa vie en constante surveillance. D'une part, le

kara peut signifier la force psychique de l'individu, résidant

dans le secret et dans l'autodiscipline mais d'autre part aussi

son point faible 4 ».

4 Swiderski commente cela avec plus de détails: « Désormais l'enfant doit,

en effet, éviter et s'abstenir de repas avec la viande de poulet, par exempte,

ou, dans l'autre cas, surveiller que ses camarades de jeux et les autres ne le

tapent pas sur la tête. Il va donc vivre sous constante auto-surveillance et

dans la peur. Si un jour, quelqu'un découvre sa «faiblesse», il peut, par

méchanceté, provoquer sa mort en lui offrant la nourriture interdite ou en

le tapant sur la tête. Lorsqu'un adulte s'aperçoit que ses parents lui ontimposé

un kara très difficile à respecter, il se rend chez unguérisseur, lui «confesse» ce

poids et lui demande de le libérer d'une telle obligation morale ou de la

changer pour une autre. Mais avant que ce dernier le fasse, il examine le

client. Souvent lorsque les parents ou le guérisseur imposent telle ou telle

interdiction, éki, ils se basent surl'examen du corps et les réactions psychomotrices

de l'enfant (faible constitution physique, maladie du foie ou de

l'estomac, etc., difficultés de l'appareil respiratoire, etc.). Les interdictions

alimentaires ou kinesthésiques doivent protéger l'organisme marqué par

ces insuffisances physiques ou psychiques- »

9


) En ce qui concerne le haro avec recours au sacrifice

humain, une autre raison qui pousserait les parents à

déterminer le kara de leur enfant serait de lui garantir un bon

avenir, dans la conviction que le kara marque l'enfant, le

détermine dans ses relations sociales et par rapport aux forces

invisibles.

Ainsi, certains parents, pour renforcer ces liens, «sacrifient

quelqu'un de leur famille (tante, oncle, mère ou père) par

l'empoisonnement et par la consommation rituelle de sa chair,

sous forme de poudre, mélangée à un plat rituel. » C'est ainsi

que, si quelqu'un est mort subitement et que peu après une

personne est devenue riche ou très importante socialement, on

dit «On comprend maintenant, il a dû se payer son succès par la mort

d'un tel et tel!»

Très souvent, précise encore Swiderski, «l'enfant ne sait pas

que tel ou tel interdit pèse sur lui ou qu'il a été marqué par un

akaghé. Ille découvre parfois par hasard, par un accident ou par

une indiscrétion. Dans ce cas-là il décide de le garder ou de se

libérer de cette interdiction. Avoir l'akaghé veut dire avoir son

evus ou une force « vampireuse » permettant à son détenteur de

surmonter tous les obstacles. On dira de lui qu'il est nnem)

vampireux. Mais on peut avoir un bon évus ou un mauvais évus.

C'est le mauvais évus qui fait de l'homme un nnem) vampireux ».

En dehors de cette double illustration du kara, Swiderski

mentionne également une autre forme de vampirisme qui est en

même temps une nouvelle source des crimes anthropophages. Il

s'agit ici, dit-il, de cas isolés qui n'engagent pas la famille ni un

groupe et ne s'expriment pas par un repas anthropophage

solennel. C'est le sorcier, lui-même, qui, poussé par son mauvais

évus, «suce le sang» des hommes. On dit de lui qu'il est marqué

par la faim jamais satisfaite de chair humaine. Ainsi, semblable

au hibou, il sort la nuit, rôde autour des cases et jette les

« médicaments» près de la victime qu'il a choisie pour son

prochain repas, consommé dans la solitude ou avec ses associés

de « métier ». Il est devenu sorcier sans volonté de l'être. Il ne se

10


sent pas libre, il est comme il est, «possédé par le démon »,

comme on le considère au village. Tout le monde sait qu'il est

sorcier mais personne n'ose le dénoncer publiquement, parce

qu'on a peur de lui, d'être empoisonné par vengeance ».

En ce qui concerne la stratégie utilisée par les féticheurs

pour rendre les enfants vampireux, voici ce que dit Swiderski:

«Un jour le féticheur, poussé par son besoin intérieur,

s'approche d'un enfant qui joue et dont les parents sont partis à

la plantation. li le caresse, lui adresse des mots d'une gentillesse

exceptionnelle et l'invite chez lui. Dans sa demeure il lui

demande une aide dans la cuisine, de porter des marmites et

d'assister à la préparation d'une «bonne» soupe. Le plus

souvent il s'agit d'une soupe de graines de concombres. De

façon inaperçue par l'enfant, le sorcier ajoute dans la soupe de

la chair humaine décomposée ou desséchée et pulvérisée. La

soupe une fois cuite, le féticheur l'offre à l'enfant, en lui disant:

« Mange cette soupe et tu seras un grand chefun homme fOrt et connu

par tous...!» Lorsque l'enfant a fini de manger, le féticheur lui

dit: « Eh bien, maintenant ilfaut que tu me payes pour cèla! » L'enfant

est le plus souvent étonné, ne sachant pas de quoi il s'agit en

réalité. Lorsque le sorcier insiste, l'enfant demande alors:

« Qu'est-ce qu'ilfaut queje te donne, sij'ai rien à te donner? »

Swiderski nous fait remarquer que le dialogue entre le

sorcier et l'enfant rappelle celui que raconte le mythe fondateur

du bwiti entre les revenants et la femme qui a bénéficié de la

première vision des esprits des morts après avoir consommé

pour la toute première fois de l'iboga et il continue son récit:

«Le féticheur "aide" donc l'enfant et le pousse vers la

réponse voulue. «Si tu ne sais pas quoi me donner, alors donne-moi,

par exemple, ton père ou ta mère, - ta soeur ou une autre personne de

ta famille!» D'habitude l'enfant ne comprend pas ce que veut

dire «donner quelqu'un ». Mors, étant embarrassé, il peut dire

au sorcier ce que celui-ci veut réellement. Lorsqu'il insiste

encore, en disant « Si tu me donnes ton père, tu seras riche, tu auras

11


eaucoup d'enfants...! », l'enfant répond alors: «Prends-le! ». Ne

sachant pas encore réellement de quoi il s'agit, il prononce le

nom de son père ou d'une autre personne. Dans ce moment-là,

croit-on, le féticheur prend possession de l'esprit de la personne

déterminée. Quelques jours après, la personne nominée meurt.

Le féticheur se précipite ensuite sur la tombe pour déterrer le

cadavre pour en préparer de nouveaux «médicaments ».

L'enfant grandit sous l'oeil attentifdu féticheur. Il éveille en lui

la curiosité du secret, dés choses obscures, cachées et nocturnes.

L'enfant, quant à lui, prend de plus en plus de goût aux

« excursions» nocturnes, à errer dans la brousse et aux villages

et il aura plaisir à nuire aux autres. Ainsi le sorcier a pu se

préparer un adepte qui va le remplacer un jour.»

Si l'enfant, averti par ses parents du danger éventuel que

représentent les sorciers, refuse de «donner» son père ni

quelqu'un de sa famille, le féticheur se met à le menacer, en lui

disant: «Tantpis pour toi!». Peu de temps après, précise Swiderski,

l'enfant devient malade et meurt. Si, par contre, l'enfant dévoile

à ses parents la rencontre et le repas exceptionnel chez le

féticheur et les a avertis, que s'il est malade un jour ce sera à

cause du féticheur, ceux-ci convoquent le nganga, (le

guérisseur) pour le soigner.

3) Les meurtres pratiqués dans le cadre des sociétés de marmites ou

par des hommes-léopards.

D'après André Raponda-Walker s en relation avec le mythe de

la transformation momentanée de l'homme en léopard, il

existait des sociétés secrètes d'hommes léopards 6 chez lesquels

5 Rites et croyances des peuples du Gabon, 1995, p. 178 ss.

6 L'expression de «hommes-léopards" a été inventée, comme le dit Raponda­

Walker, pour éviter de parler de « loup-garou ", de « hommes-tigres ", de

«hommes-panthères" puisqu'il n'existe ni loup, ni tigre, ni panthère en

Afrique. Il donne une série d'expressions, qui désignent, en langues locales,

ces tueurs souvent déguisés en léopards en portant une peau de cet animal,

Mais leur caractéristique commune, au Congo ex-belges au Gabon, et

ailleurs, c'est qu'ils étaient armés de piffes en fer avec lesquelles ils tuaient

12


l'anthropophagie ne représentait que les séquelles de

cérémonies rituelles transformées en instrument politique

depuis la pénétration européenne. Les adeptes de ces sectes

immolaient des victimes humaines dont ils ne consommaient

que certaines parties de leur corps, au fond de la brousse,

parfois à l'instigation des chefs. Par une habile mystification, ils

reproduisaient l'attaque du léopard afin de faire croire à

l'oeuvre d'une bête et non celle d'un homme ».

4) L'immolation des esclaves à l'occasion de l'enterrement d'un

chefdans la mesure où elle était institutionnalisée et se référait à

une conception de l'Au-delà

Chez certains peuples africains, on immolait des esclaves ou

même des jeunes femmes sur les tombes des chefs et notables

dans la croyance que les esprits de ces victimes allaient

continuer à être à leur service outre tombe. Actuellement, ce

genre de crimes rituels a disparu, mais on peut se demander si,

dans les sociétés où elles existaient, leur souvenir ne détermine

pas encore, au moins au niveau du subconscient, un certain type

de relation entre les gouvernants et les gouvernés.

Pour conclure, il convient d'attirer l' attention des

participants sur la situation psycho-sociale des populations crée

par la survivance des crimes rituels. En effet, Swiderski souligne

un certain nombre de phénomènes qui se passent sur le plan

psycho-social et sur lesquels le colloque devrait réfléchir

profondément:

a) La conviction magico-religieuse que l'akaghé a son sens

et son utilité reste encore profondément enracinée dans la

mentalité populaire qui est convaincue qu'on peut

leurs victimes afin d'imiter les blessures faites par le léopard. Parfois ils

portaient une cagoule en écorce battue tachetée comme la peau de léopard.

Certains se badigeonnaient tout simplement le corps avec du mpemha

(caolin) parsemé de mouchetures semblables à celles du léopard, comme le

précise l 'auetur cité (Ibidem p. 179).

13


manipuler la force spirituelle au moyen des cadavres, des

ossements et de la possession de l'esprit de quelqu'un.

b) Le peuple vit encore sous la terreur des sorciers et dans

la peur de leur vengeance. Il lutte sans cesse contre toutes les

tentatives d'anthropophagie, qui sèment dans les villages un

sentiment d'insécurité. Un des plus grands péchés antisocial,

contre lequel lutte l'Afrique, est ce que l'on appelle «manger

l'âme d'autrui». Un grand nombre d'associations et de sectes

surgiraient ici et là, dont le but principal serait la lutte

contre la sorcellerie. Ainsi, au Gabon, personne ne peut se

faire initier à une société traditionnelle masculine ou

féminine, sans se confesser et sans déclarer qu'il n'est pas un

«mangeur d'âIne».

c) Cette peur du vampirisme s'accompagne d'une sorte de

fatalisme puisque, toujours d'après Swiderski, «tout le

monde est d'accord que n'importe qui, et cela parfois malgré

lui, peut devenir un sorcier ou un vampireux. Ainsi les

vampireux, les beyem, ceux qui sont possédés par l'evus,

peuvent vivre dans n'importe quel groupe, dans la famille,

dans le Rouiti et l'Ombouiri et même dans l'Eglise catholique.

Etre nnem n'a rien de commun avec la volonté. On est

vampireux ou on ne l'est pas. Les crimes des vampireux qui

sont le fruit d'une déviation psycho-mentale ne doivent pas

être identifiés avec les meurtres rituels dont le but est

religieux. »

d) La peur du vamplnsme est transférée du milieu

villageois vers le milieu urbain, celui de la politique et des

affaires puisque, «comme la maladie et la mort, la réussite

dans la vie apparaît aussi aux yeux du peuple comme le

résultat de la volonté des ancêtres ou du jeu des forces

surnaturelles. Presque toutes les personnes occupant des

postes supérieurs dans la fonction publique ou

gouvernementale passent pour des gens privilégiés auxquels

l'akhaghé a été favorable».

14


Participants

Les participants à ce colloque viennent des différents pays de

1'Afrique Centrale

Chefs religieux ;

Eglises catholiques;

Eglises protestants;

Eglises éveillées;

Eglises musulmans;

Religions traditionnelles locales;

Enseignants du primaire et du secondaire;

Chercheurs;

Magistrats;

Medias.

Indications bibliographiques

AGUESSY Honorat. Essai sur le mythe de Legba. Paris, 1974, Thèse,

doctorat d'Etat, philosophie, Université de Paris I.

BEIDELMAN T.O. «The ox and Nuer sacrifice: sorne Freudian

hypotheses about Nuer symbolism », Man (New 5cr.), 1 (4),

1966 : 453-467. 1 mythe nuer en traduction anglaise.

BUAKASA Gérard, (TULU kia MPANSU). La « Kindoki » et les «Nkisi

». Une étude de la structure idéologique d'après une enquête

faite chez les Kongo du Zaïre. Paris, 1971, 11, 358 p. Thèse,

doctorat de 3e cycle, sociologie, E.P.H.E, 6e section, n° 503,

Quelques chants en langue kongo et en traduction française.

CALAME-GRIAULE G. « Une affaire de famille réflexions sur quelques

thèmes de "cannibalisme" dans les contes africains», Nouvelle

Revue de Psychanalyse, 6, 1972 171-202. 37 contes résumés en

français et groupés par thèmes. Etude, à travers les contes, de

différentes formes de cannibalisme consommation rituelle, par

les sorciers, par les ogres (prenant la forme d'époux, de gendre,

etc.) et parla mère.

15


CALLAWAy (H.) The religions system ofthe Amazulu. lzinyanga Zukubula or

divination as existing among die Amazulu... Cape Town, ].C. Juta;

London, Trubner, 1870, 448, VIII p., index. Ouvrage

entièrement bilingue (anglais-zulu) dont le plan est le suivant:

les traditions relatives à la création, le culte des ancêtres, les

devins, la magie médicale et la sorcellerie. Les textes cités au

cours de l'ouvrage sont accompagnés de commentaires.

HEUSCH de (L.) Sacrifice In Africa A Structuralist Approach. Manchester:

Manchester University Press, 1985 .Tabl., Bibliogr., lndex.-Coll.

Themes in Social Anthropology.

EVANS-PRITCHARD E.E. « Four Zande texts ", Bulletin ofthe School

of Oriental and African Studies, 37 (1), 1974 : 41-51. Textes

zande en langue originale et en traduction anglaise.

EVANS-PRITCHARD E.E. «Sorne Zande texts on vengeance for death

", Africa, 43 (3), 1973 236- 243. 7 textes zande sur la mort, la

sorcellerie, en langue d'origine avec traduction anglaise.

EVEN A. « Quelques coutumes des tribus badondos et bassoundis ",

Bulletin de la Société des Recherches Congolaises, 13, 1931 : 17­

31. 4 récits (dondo, sundi, vili) traduits en français. Thèmes

traités: la création de l'homme, l'origine du feu.

HERTEFELT M. d'et COUPEZ A. La royauté sacrée de l'ancien Rwanda.

Texte, traduction et commentaire de son rituel. Tervuren.

Musée Royal de l'Afrique Centrale, 1964, VIII. Cartes, bibliogr.-,

index, pl.. (Annales, Sciences Humaines, 52). Les 17 textes sont

en kinyarwanda et en traduction française.

HOWELL P.P. & LEWTS HA. «Nuer ghouls : a form of witch-craft »,

Sudan Notes and Records. 28, 1947 : 157-168. Quelques contes

nuer présentés en anglais dont le héros est un sorcier déterreur

de cadavres.

KUENEMANN-PELLETIER C. Sorciers père et fils. Contes du Congo.

Besançon, Jacques & Demontrond, 1966, 155 p. 22 contes teke

présentés en français.

16


UENHARDT P. The medicine man. Swijà ya Nguvumali. Oxford,

Clarendon Press, 1968, VI, annexe (Oxford Library of African

Literature). Ballade moderne récitée par le poète Bwana Hasani

bin Ismael en langue swahili et traduite en anglais. Dans

l'introduction sont présentés la vie et la culture de la

population côtière, et le rôle qu'y jouent les sorciers et les

«medicine men ».

MALLART-GUIMERA L. « Ni dos. ni ventre - Religion, magie et

sorcellerie chez les Evuzok (Cameroun) », L'Homme, 15 (2),

1975 : 35-65. L'article, consacré principalement à l'explication

du concept « evu », comporte 2 textes rituels et des témoignages

beti. La plupart des textes sont dans la langue d'origine et en

français.

MANIRAGABA BAUBUTSA, Les sacrifices humains antiques et le mythe

christologique, Kigali, 1983. 354 pages.

MARY A. La naissance à l'envers. Essai sur le rituel du bwiti fang au Gabon.

Paris: l'Harmattan, 1983, 388 p.: fig.. Bibliogr.

N'DONG Bonaventure. La marche des enfants d'Afiri-Kara. Le mythe et

ses différents aspects dans la culture traditionnelle fang. Paris,

1974. Thèse, doctorat de 3e cycle. Université de Paris V.

NICOD H. La vie mystérieuse de l'Afrique noire. Préf. par E. Pittard.

Paris, Payot, 1943. Etude des représentations mythiques et

religieuses des diverses tribus du Cameroun du Sud. La

création, le pays des morts; les alliances entre humains et

animaux, la sorcellerie. Les récits mythiques, traduits en

français, sont cités intégralement ou résumés.

RAPONDA-WALKER André et SILLANS Roger, Rites et croyances du

Gabon. Essai sur les pratiques relieuses d'autrefois et

d'aujourd'hui. Préface de Théodore Monod. Avant-propos de

Hubert Deschamps. Présence Africaine, Paris-Dakar, 1995.

SAULNIER Pierre. Le meurtre du vodun dan. Paris, 1977, IX. Thèse,

doctorat de 3e cycle, E.H.E.S.S. Les mythes analysés sont

présentés en français. Problématique centrale : fertilité de la

terre, fertilité humaine.

17


SILLANS Roger. Motombi, mythes et énigmes initiatiques des

Mitsoghos du Gabon central. Paris, 1967. Thèse, doctorat de 3e

cycle, E.P.H.E. Se section.

SWIDERSKI S. La religion Bouiti. Volumes I-VI, Legas 1990.

WRIGHT M.]. « Sorne notes on Acholi religions ceremonies », Uganda

Journal,3 (3), 1936: 175- 204. Chants et prières achoH (pour le

sacrifice à l'esprit Oje, pour la fête de la moisson) dans la langue

d'origine et en traduction anglaise.

ZAHAN D. « Essai sur les mythes africains d'origine de la mort »,

L'Homme, 9 (4), 1969 : 41-50. Application d'un traitement

relevant de la théorie de l'information à un ensemble de mythes

sur l'origine de la mort, afin de démontrer leur commune

intelligibilité.

18


Communications

19


Sous-thème1

Les fondements culturels des crimes rituels

et des conflits enAfrique Centrale

21


Délits de langues et crimes rituels

Auguste MOUSSIROU - MOUYAMA

Faculté des Lettres etsciences humaines

Université Omar Bongo, (Libreville, Gabon)

Les cérémonies ont leurs rituels. Nous nQus plierons à ce

sacrifice par deux petites choses, pour ouvrir, et fermer à la fois

cette conférence inaugurale:

D'abord une pensée à toutes les victimes des conflits qui

sommeillent en chacune de nos intolérances, à celles et ceux qui

sont tombés sous notre folie meurtrière, au plus grand bonheur

des intrigants et des marchands d'armes; à toutes les victimes

de nos silences complices, à l'enfant d'hier sans souci qui

aimait la mer, la plage et la promenade et que nous avons

surpris dans sa pauvreté pour l'attirer vers un voyage sans fin,

au plus grand bonheur de marchands d'organes humains et de

leurs commanditaires sans âme ; à l'empêcheur de tourner en

rond que nous avons résolument fait taire, au plus grand

bonheur de la famille, de la patrie, de l'humanité; à la femme

insoumise réduite désormais au silence, au plus grand bonheur

de l'homme impérial...

Oui, Nous, car nos silences peuvent trouver leur ongme

dans la relation trinitaire entre les deux personnes de tout

échange verbal que sont je et tu - moi qui vous parle et vous qui

m'écoutez et qui ne parle que parce que vous êtes, vous aussi,

capables de prendre la parole, à l'instant même où je vous parle,

(oui des mots grouillent déjà en vous et émergeront à la fin de

mon propre discours, pensez-y!) -, entre donc ces deux

protagonistes du langage humain et le troisième terme qui n'est

qu'une non-personne, celle qui n'est pas là : il/elle, l'autre,

l'enfant des autres, la femme-là, ces gens-là, le bosniaque pour

ne rien nommer des ethnies environnantes que nous exécrons

en silence, rêvant du jour où nous pourrons les exterminer...

tranquillement.

23


Les meurtres, comme les révolutions, commencent toujours

par le langage. Et dans les conflits, il s'agit d'un processus

inverse au fiat lux originel: alors que Dieu dit, le criminel se dit, «

pensa », « crut bon », mijota son coup. Dans les ténèbres. En

silence. En secret. Alors que, par exemple, dans la révolution

amoureuse (parce qu'il s'agit d'un élan créatif, du fait de la

transmutation de l'être qu'opère l'échange de flux vital), la

déclaration d'amour est un rituel important, crucial, qui fait

basculer la personne amoureuse dans une nouvelle vie. Rien

donc de la régression vers la mort que l'on cache à l'enfant que

l'on attire par une friandise, à la jeune fille que l'on appâte par

l'argent, au cadre naïf à qui l'on fait miroiter des « rêves de

jaguars qui enfantent des brasiers», comme dirait Pierre-Edgar

Moudjegou-Magangue.

Des lors que le je se trouve dans l'incapacité de penser

l'Autre, que l'Altérité se trouve ainsi niée, il n'y a plus

d'humanité. Tout devient banal: le couteau que l'on prend

pour égorger, le mot qu'on lance en vitesse, l'organe que l'on

soutire (dans un hôpital moderne comme dans le noir d'un

buisson) sont des gestes simples qui n'ont que faire du regard

de l'enfant, des suppliques des victimes. Et la douleur des

familles et des peuples? Rien qu'une vague nouvelle dans la

rubrique des faits divers que l'on tournera vite, avant de rire à la

page de la bande dessinée ou des mots fléchés - exactement

comme on change de trottoir, « pour pas faire d'histoire »,

comme chante Léo Ferré. Ainsi se meurt l'humanité, cette part

de divinité que l'Éternel a placée en nous, pour que nous ne

sombrions jamais dans la barbarie.

Dans toutes les civilisations, le barbare est bien souvent

l'autre, celui qui ne peut être soi, l'étranger, alors que dans le

langage - qui nous enseigne la définition de l'homme

(Benvéniste) -, nous voyons bien que le Verbe ne tient que par

la présence de je qui devient tu mais qui ne peux pas tuer tu sans

quije n'existe pas. L'objet de ce Colloque de l'UNESCO sur les«

causes et moyens de prévention des crimes rituels et les conflits en

Afrique centrale » est sans doute de penser cet inconscient

collectif qui conduit au mal, qui conduit à la célébration de

24


notre animalité, qui conduit à la maladalité de l'Afrique, pour

reprendre une expression de Pierre Claver Akendengué.

Penser l'inconscient collectif, c'est le sortir de l'indicible

pour l'amener au dit, pour que la société prenne en charge ce

fléau qui alourdit notre dette face aux générations futures. Car

il faut bien rappeler ces mots de Saint-Exupéry: « nous n'héritons

pas de la terre de nos ancêtres, nous l'empruntons à nos enfants ".

Si le barbare est facilement désigné en la personne de

l'étranger, le bourreau n'est pas toujours celui qu'on croit. Car

nous sommes sans doute proche du sage Mendel de Kozk qui

disait: « Moi, Mendel, j'ai un pied au septième ciel et un pied au fin

fond de l'enfer ». C'est notre liberté qui nous place dans cette

position ambivalente. La bête immonde qui sommeille en

chaque Homme n'est que l'envers de la lumière divine que nous

portons. Se réaliser, c'est orienter son regard vers la lumière, le

Bien, le Beau, le Vrai. Mais quels moyens la société met en place

pour la réalisation de cet idéal, là est toute la question.

Dans une société de l'effort, du mérite, les voies sont tracées

pour la réalisation de soi, avec les embûches propres à toute

société. Lorsque la société valorise la réussite facile, soutient les

« mendiants de miracle " et tourne le dos à la sanction, il n'y a

rien d'étonnant au spectacle des croyances parallèles, de la

magie qui transforme subitement les destins individuels. Les

crimes rituels ne sont-ils pas la consécration des modèles que la

société a donnés à lire quant à la réussite sociale ? Ce sont ces

canaux-là que nous devons corriger.

Si notre société claudique, le premier bourreau n 1est pas si

loin de nous-mêmes. li est d'abord en nous qui nous taisons.

Me viennent à l'esprit ces beaux vers du Pasteur Niemôller,

interné par les nazis de 1938 à 1945 :

« Lorsque les nazis vinrent chercher les communistes je me

suis tu: je n'étais pas communiste. Lorsqu'ils ont enfermé les

sociaux-démocrates, je me suis tu : je n'étais pas socialdémocrate.

Lorsqu'ils sont venus chercher les juifs, je me suis tu :

je n'étais pas juif. Lorsqu'ils ont cherché les catholiques, je me

25


suis tu: je n'étais pas catholique. Lorsqu'ils sont venus me

chercher il nyavaitplus personne pourprotester. »

La deuxième : c'est un sentiment de gratitude envers

l'UNESCO et le comité d'organisation qui a bien voulu associer

l'Université gabonaise dans un thème éminemment social,

sensible, qui fait peur et dont on ne doit rien dire. Au-delà de

ma modeste personne, c'est un hommage à la pensée et à la

vérité.

On constatera vite, à en juger par les titres et qualités des

intervenants, qu'à côté des universitaires, se trouvent les

personnalités de Foi, certaines ayant le privilège d'être

doublement enracinées dans la pensée et la vérité en alliant les

qualités d'universitaires et d'hommes d'églises au sens

générique du terme. C'est que, des mots de l'astrophysicien et

homme d'église Georges Lemaitre, « la foi est un élan vers le

Créateur, la science est un élan vers la création ». De manière plus

radicale, la sociologie nous apprend qu'il Y a « trois grandes

instances de régulation orthodoxe en matière d'idéologie: le

pouvoir politique, les institutions scientifiques et les

confessions religieuses dominantes ». Manquerait donc, ici

même, le pouvoir politique. Mais n'est-ce pas à lui que l'on

parle, de lui que l'on parle quand on parle de conflits en

Afrique centrale?

Faut-il voir dans l'absence remarquable du pouvoir politique

à la table de ce colloque, hors les ors de ses parties protocolaires

et institutionnelles, l'inscription en creux, de manière clivée, de sa

responsabilité, non en termes accusateurs mais au sens

philosophique et républicain? Sans doute, les crimes rituels et

les conflits sont-ils présents au niveau des familles et ne

renvoient pas toujours au sommet des États; mais c'est bien de

la responsabilité des États de prévenir les conflits et de gérer, de

manière pacifique, le Devoir vivre ensemble des citoyens - placés

donc sous la gouvernance des Autorités à qui le peuple, au nom

de Dieu, délègue une partie, mais une partie seulement, de son

pouvoir.

26


Notre prise de parole commune, ce jour, partlClpe de ce

processus de délégation de pouvoir. Nous reprenons une parole

qui nous appartient, pour que soit levé le voile qui obscurcit la

société, pour que les langues se délient. C'est un acte de

responsabilité que de pousser les gouvernants à prendre la leur.

En cela, si dire ce n'est pas toujours faire (Austin), se taire est

une démission qui n'aide pas les Autorités à corriger les

déviances avérées dans le comportement de certains groupes

sociaux. Mais comment aider ce même pouvoir si son mode

opératoire inféode les instances de pensée et de vérité? C'est en

cela que l'initiative du bureau régional de l'UNESCO qui nous

rassemble ici est courageuse. Délier les langues est une

entreprise périlleuse et l'on mesure la difficulté de dire au grand

jour, ce qui se conçoit en secret dans le but de réaliser ce que

l'on croit être un développement personnel: richesse matérielle,

domination, jouissance, pouvoir.

A la ftxité de ce projet singulier, s'oppose la variabilité du

projet collectifqui ne doit en principe viser que le Bien, le Beau

et le Vrai. Variance, covariance, variation ou variabilité mais

quelque chose de dynamique, quelque chose qui bouge, qui

alterne, qui vit et qui n'a rien d'une tension permanente ­

j'allais dire une excitation - vers l'assouvissement toujours

renouvelé d'un désir privé. La langue - organe de luxe dans le

commerce honteux des corps humains - nous offre encore une

illustration de cette opposition entre le singulier et le collectif,

l'animalité et l'humanité.

Bien qu'il soit le « support de la rationalité» de l'Homme,«

le médium de l'intelligibilité », le langage relève

fondamentalement de la différence, du mouvement, en raison

même de l'échange qu'il fonde. S'il nous aide à désigner le

monde, à parler du monde, tout en en étant distinct, nous ne

sommes pas en mesure d'assigner « des frontières exactes » au

langage justement parce qu'il est fluctuant et c'est en cela qu'il

fait la richesse de l'homme à qui il donne des pouvoirs illimités

(y compris celui d'exterminer ses semblables). Parce qu'il est

soumis à l'histoire, au devenir, à la variation », il est impossible

27


de « transformer le langage en une formulation rationnelle,

dépouillée de toute ambivalence» (Sylvain Auroux).

Or, la vie n'est-elle pas ambivalence? Et que fait la langue

dans la cavité buccale, pour produire des sons -j'allais dire de

la vie - si ce n'est monter, descendre, avancer, reculer, faire de

la place à gauche, à droite et donner du sens au souffie vital

porté par le chenal respiratoire avant de devenir mot, phrase,

chant, rire, livre, vie?

C'est cette vie que recherchent les criminels, les assoiffés de

sang et de pouvoir. Parce que la langue est un instrument de

pouvoir, comme l'est l'autre organe qui semble en être la

réplique dans une zone subliminale, dans la partie basse du

corps. U n'est que de voir la place des langues dans la

constitution des frontières et les conflits, pour s'en convaincre.

La Croatie, pour ne rien dire de nos pays d'Afrique centrale,

présente un cas d'école d'«épuration langagière». Les parlers

qui formaient la Yougoslavie «présentaient d'importantes

similitudes (...). En 1850, linguistes serbes et croates se

réuniront à Vienne » et les conclusions de leurs travaux vont

déboucher sur un programme de réforme linguistique, à

l'origine, entre autres, de l'Académie yougoslave en 1866. Cette

unité linguistique, préservée jusqu'à la mort de Tito en 1980, va

voler en éclats, lorsque les nationalistes serbes, croates et

musulmans bosniaques vont nourrir des projets de

revendications identitaires qui tournent le dos à l'histoire

commune. On notait tristement, qu'« au cours des discussions

sur le découpage de la Bosnie-Herzégovine, les participants

avaient le choix entre plusieurs traductions simultanées, « serbe

», « croate » et « bosniaque ». Bien qu'il fût possible de

sélectionner un des trois canaux, il n'y avait en fait qu'un seul

traducteur pour les trois« langues· [qui ne sont, en fait, que des

dialectes d'une seule et même langue]. Le négociateur américain

Richard Holbrooke nota que personne ne semblait s'en soucier.

La langue était une question de fierté nationale, non de moyen

technique. Tous les participants parlaient anglais et tous

parlaient couramment la langue de leur interlocuteur. La

28


création de différences était l'un des objectifs prioritaires des

élites nationalistes croates pendant l'éclatement de la

Yougoslavie ». (lA République des langues).

Combien de régions, dans nos pays, n'ont pas été divisées,

pour répondre aux appétits des princes ? Combien de

départements n'ont pas été créés pour trouver une place au

soleil à un ms du coin ? Combien de dignitaires n'ont pas

retrouvé la langue d'un parent ou arrière grand-parent, naguère

oubliée, pour occuper un siège vacant dans l'orbite du pouvoir?

A la vérité, s'oppose l'ultime désir de l'individu qui n'a que

faire de la rationalité. Qui n'a que faire de l'alternance, malgré

l'évidence du jour et de la nuit qui alternent pour nous faire

vivre. Qu'importe ce symbolisme, si c'est une fonction qui est

en jeu, une identité nationale que l'on revendique; ce, d'autant

plus que la société est désormais gérée par des « réussites faciles

»qui n'ontjamais eu de sanction.

Rien, dans ce processus involutif ne s'apparente au sacrifice

rituel qui n'avait rien de criminel dans ce sens qu'il répond à un

tythme culturel, au besoin d'équilibre d'une société et à une

vision de l'avenir qui n'a rien de commun avec la philosophie

de l'instant qui prévaux dans les crimines commis au mépris de

la vie de l'homme et du destin collectif. Tout ce que l'on

cherche, c'est « devenir quelqu'un ».

L'école était la voie républicaine de réussite sociale. Dans les

ruines de nos systèmes éducatifs, que peut-on construire de

positif, dans la conscience des citoyens, si les instances de

formation, symboles de la pensée et de la vérité, sont

déstabilisées au point de sécréter des croyances parallèles hors

normes : L'exemple de l'Ecole montre bien la nécessite de

remettre sur leurs pieds les instances de régulation de l'idéologie

: Un Etat de droit qui réhabilite le politique par la stricte

observance des règles de la Démocratie et qui promeuve la

citoyenneté démocratique, garante du Vouloir bien vivre

ensemble en paix.

29


Des instances scientifiques performantes et dynamiques

pour soutenir le devoir de vérité. C'est un Devoir, d'autant plus

impérieux qu'aucun mensonge n'a survécu à l'épreuve du

temps et que les sociétés qui regardent vers l'avenir pour le bien

collectif n'ont progressé que par les instances de vérité, parmi

lesquelles se trouve la Recherche, l'Education, la Formation.

Des instances religieuses libres de tout pouvoir politique et à

l'écoute de la société pour éviter la religiosité flottante dans

laquelle la cupidité le dispute à la naïveté et aux lecrures

superficielles des Ecrits saints.

Pour terminer sans conclure (puisque je parlais en ouverrure

à d'autres paroles), j'ajouterai au (?) rêve en citant ces propos

extrait d'un article sur les mécanismes du mal : « Si nous

donnons à nos pensées la plus grande pureté possible, nous

favorisons ainsi les centrales de pensées du bien et nous aidons

à éliminer le « tas d'ordures de pensées » qui entraîne la

pollution du monde environnant sur Terre et dans l'au-delà.

Nous contribuerons ainsi peu à peu à l'élimination des «

mécanismes du mal » dont font aussi partie les centrales de

pensées ténébreuses. Elles devront alors dépérir, se dessécher,

car elles ne recevront plus de nourrirure. C'est en cela que réside

en dernier ressort la prévention de tous les crimes » (Herbert

Imann ?).

30


Recours aux crimes rituels pour des raisons

mystiques, de prospérité ou de promotion sociale

1. Introduction

Awazi Mengo Meme

(RDC)

C'est au nom du Créateur Tout Puissant, Celui qui a façonné

le ciel et la terre et peuplé l'un et l'autre des créatures splendides

et merveilleuses que je m'en vais prendre la parole devant vous,

Ô éminentes personnalités du monde de la foi, des sciences, de

la recherche et de l'éducation. .

Qu'il me soit donc permis, avant toute chose, de rendre

,grâce à ce Dieu vers qui convergent toutes nos croyances, Lui

qui a fait que vous et moi puissions nous retrouver ce jour dans

ce beau cadre pour un échange autour d'un thème à valeur

inestimable, alors qu'à la minute même certains de nos frères et

sœurs qui nous sont très chers sont en train de subir la loi de Sa

Toute Puissance, les uns rendant le souffle qu'Il leur a prêté et

quittant définitivement cette terre des hommes pour aller lui

rendre des comptes, les autres, cloués dans leurs lits de malade

et incapables de deviner le sort qui les attend et qui découlera

très certainement de Ses Décrets imprévisibles et irréversibles.

Qu'il soit donc loué et glorifié jusqu'à la fin des temps.

Il serait très ingrat de ma part d'entrer dans le vif de mon

sujet sans rendre la politesse aux organisateurs de ce forum en

leur adressant les remerciements des dix millions des

congolaises et congolais de confession musulmane qui se

sentent particulièrement honorés de leur invitation et qui leur

donnent l'occasion de soumettre à la critique des éminents

savants, penseurs et chercheurs une théorie qui fait l'objet de

leur étude depuis plus d'une décennie déjà.

31


sacrifices rituels criminalisés, je me sens sincèrement

embarrassé quant à la cohésion que doivent avoir les différentes

parties de mon exposé. Je préfère ainsi violer toutes les règles de

l'art oratoire et poser peut-être moi même un acte criminel vis-àvis

de l'art en vous livrant une suite brute de paragraphes sans

cohésion, l'essentiel étant d'aboutir à une conclusion.

S'il faut commencer par la définition dans le but d'avoir un

même entendement du thème avec les organisateurs, je me

risque en disant que l'on entend par crimes rituels le fait de

porter atteinte à la vie, à l'intégrité physique, morale ou mentale

d'un individu par des actes, par des gestes ou par des paroles, et

ce des objectifs de dévotion, de culte.

Mais en fait, quelle est l'origine exacte de ces pratiques que

nous essayons de circonscrire aujourd'hui à la sous-région de

l'Afrique Centrale?

2. Les sacrifices rituels: nature, formes et origines

Une étude faite en son temps par le Centre de Recherches de

l'Université EL AZHAR du Caire, en Egypte et publié sous le

titre « le jeune et le sacrifice dans l'islam et dans les religions

antérieures à l'islam », nous offre un panorama quasi complet

des origines et des différentes formes de sacrifices rituels et

nous sommes tentés de déduire que ces pratiques ne sont

l'apanage ni d'un peuple, ni d'une civilisation, ni d'une

croyance, ni même d'un continent.

En effet, l'étude en notre possession rapporte que l'idée de se

rapprocher des objets d'adoration (les dieux, les puissances

occultes) en offrant des holocaustes et en présentant des

offrandes, de considérer ces sacrifices comme une échelle par

laquelle s'élèvent les souhaits du monde terrestre et de s'en

servir comme intermédiaires pour se procurer ce que désirent

les individus ou les communautés ou les éloigner des dangers

qui les menacent, est aussi vieille que l'humanité.

33


Elle est restée liée à la pensée religieuse, à ses différentes

étapes et subsistera tant que survivront les croyances et les

dévotions.

Pas une religion n'a omis ces rites qui, en réalité, ne sont

exclus de la vie d'aucun peuple. On les retrouve dans les

religions totémistes, chez les adorateurs du feu, les idolâtres, les

sabéens, les manichéens, les astrolâtres... tout aussi bien dans

les législations juive, chrétienne et musulmane.

On les relève dans les manifestations religieuses les plus

simples et les plus instables aussi bien que dans les formes les

plus sublimes et les plus précises. Rien ne témoigne de leur

ancienneté et de leur extension mieux que le fait de les voir cités

dans les livres de l'Ancien Testament.

Les victimes de ces sacrifices étaient tantôt des êtres

humains, tantôt des animaux, tantôt des plantes et leurs

dérivés.

Quant à la nature des sacrifices, la même source rapporte

que, sous leurs formes primitives, les victimes étaient des êtres

humains. Les différences étaient dues tout simplement à la

diversité des peuples, des législations, des raisons et des

circonstances? Tantôt les victimes étaient des femmes, tantôt

des enfants, tantôt des jeunes et parfois même des vieillards.

Néanmoins, l'approfondissement des recherches permet de

duire que chez les différentes nations et au cours des

différentes étapes de l'histoire, les victimes humaines étaient

principalement de deux sortes: les enfants des deux sexes, en

particulier les premiers nés, ou les jeunes filles vierges. Plusieurs

exemples tirés des comportements rituels de plusieurs peuples

illustrent cette réalité:

Les Peaux Rouges de l'Equateur qui sacrifiaient leurs

victimes humaines aux dieux des plantes, les Aztèques du

Mexique qui allaient jusqu'à SO.OOO victimes humaines par an

pour de nombreuses circonstances, particulièrement aux dieux

34


du maïs, les peuplades de l'Afrique centrale et occidentale et du

sous continent indien qui offraient aux dieux des jeunes vierges

spécialement sélectionnées et encadrées au Palais pour être

sacrifiées aux dieux afin de favoriser la germination des plantes

et multiplier les récoltes, les tribus de Chane et de Mégase qui

empoisonnaient leurs victimes et les enterraient dans les

champs afin d'implorer les dieux de la fertilité du sol; les

anciens Egyptiens avec le rite de «La Fiancée du Nil" et du

sacrifice d'Osiris, les anciens Grecs qui, dans plusieurs

cérémonies, offraient leurs victimes à ZEUS et qui, en cas de

famine, de guerre, d'épidémie ou de sinistres, livraient des

enfants des familles de l'aristocratie aux dieux pour calmer leur

courroux et implorer leur miséricorde; les anciens Romains qui,

malgré l'Edit publié par le Sénat en 97 avant notre ère,

continuaient à offrir des petits enfants au dieu Saturne, etc...

Le sacrifice humain était aussi pratiqué dans des religions

dites monothéistes. Ce n'est donc pas le cas du Prophète

Abraham qui a voulu sacrifier son fils premier né qui peut me

démentir, alors que la Bible, passez moi cette interprétation

peut-être peu savante, rapporte que Dieu parla à Moïse en

disant: « Sanctifie-moi tout premier-né mâle qui ouvre toute

matrice parmi les fils d'Israël, parmi hommes et bêtes. Il est tout

à moi" (Exode 13 : 1 - 2).

Pour ce qui est de la forme, il convient de noter qu'elle

variait également selon les cas.

Très souvent, il était question de sacrifier la vie de la victime

de diverses manières: par immolation (donc par écoulement du

sang), par noyade, par incinération, par empoisonnement, par

chute brutale, ou même par des procédés sorciers.

s'il faut faire allusion à des histoires vraies de l'Afrique

Centrale, je me souviens que dans la conerée du Maniema, dans

la partie Est de la République Démocratique du Congo, on

offrait à la MULONGOY des jeunes vierges que l'on noyait dans

la rivière, à la MUYOMBO on épandait le sang de la victime

immolée, souvent des esclaves sur les pierres de la montagne.

35


NGANDO, LE CROCODILE de Lomami Tshibamba nous

montre une façon singulière de sacrifier des victimes par des

procédés de la sorcellerie que l'on dénomme sous diverses

appellations selon les régions, les BADIMBA dans le Maniema,

ITB dans la Province Orientale, je parle là de la République

Démocratique du Congo.

Il existe cependant plusieurs autres formes de sacrifices dont

on parle très peu parce que l'objet de ttès peu de publicité. C'est

le cas notamment de l'amputation d'un membre, du don de la

fécondité, de l'étourdissement ou don de la conscience ou

encore du don de l'honneur ou de la dignité.

Dans la première forme, l'amputation d'un membre,

l'homme sacrifie un membre, généralement un doigt, une

jambe, un orteil, une oreille, un œil, de lui-même ou t\'un

membre de famille à une divinité donnée afin de gagner

certaines faveurs, pour beaucoup de cas des biens matériels.

Ce phénomène est très courant de nos jours avec les

chetcheurs de diamants, appelés les BANA LUNDA.

Certains hommes acceptent volontiers de se stériliser, de

sacrifier leurs fonctions génitales, ou celles de leurs épouses

pour acquérir certaines faveurs des dieux.

De même, par des procédés que seuls les initiés peuvent

relater, les hommes commencent à sacrifier le mental de leurs

enfants au même titre que l'on le faisait dans le temps avec le

corps physique. Il existe un secret qui n'est pas très courant et

qui se cache derrière les mutilations sexuelles des femmes. Il

paraît que le clitoris de votre fille, de votre sœur, de votre mère,

mélangé à des produits que seuls les initiés connaissent,

procure de la richesse: écoulement rapide des marchandises, de

la chance dans le commerce, etc...

Et que dire de tous ces viols commis sur des femmes en guise

de sacrifice de l'honneur de leur mari qui se sentent diminués,

36


quelques fois avec le consentement du mari qui cherche derrière

cet acte un privilège, une promotion...

Comme on peut le constater après cette brève gymnastique,

ces pratiques rituelles sont aussi vieilles que l'humanité et

continuent à subsister, sous diverses formes.

Elles constituaient, jusqu'à un certain moment, la règle

tandis que l'abstention n'en était que l'exception. il suffit de se

rappeler ces bannissements des hommes et des femmes qui

refusaient de donner leurs fIlles, leurs fIls pour le sacrifice du

clan.

Il en fut ainsi jusqu'au moment où des législations

successives ont commencé à les interdire progressivement,

comme le cas de l'Edit du Sénat Romain de 97 avant notre ère.

Avec l'adoption de la Déclaration universelle des droits de

l'homme qui insiste sur le caractère sacré de la vie de l'homme

et les différents droits écrits, ces actes sont réduits au niveau des

crimes. Voilà pourquoi j'ai parlé des sacrifices rituels

criminalisés.

On parle beaucoup de nos jours de la mutilation des organes

sexuelles de la femme que l'on tend à criminaliser à travers le

monde, alors que l'inverse, c'est-à-dire le développement des

organes sexuels de la femme ou encore la circoncision de

l'homme, qui sont aussi d'autres formes de mutilation sont

tolérées, voire encouragées? Il n'est pas impossible qu'avec

l'évolution du monde, ces deux formes aussi soient

criminalisées par des générations à venir.

Je reviens sur la demande que j'ai formulée dès le départ,

celle de vous faire indulgents face à l'incohérence de mon texte,

l'essentiel étantla conclusion.

37


3. Les causes supposées ou réelles de ces pratiques etlamission

des enseignements religieux dans leur éradication.

Je venais de vous référer à une étude de l'Université El

AZHAR du Caire qui précise bien que ces pratiques n'étaient ni

l'apanage, ni l'exclusivité d'un peuple, d'une nation, d'une

religion, d'une croyance, d'une civilisation, mais qu'elles étaient

répandues, si elles ne le sont encore aujourd'hui à travers

certains rites occultes et secrets, sur tous les peuples de la

planète en des formes diverses.

On qualifie ces pratiques de rituelles parce qu'elles se

faisaient suivant des règles de cérémonies religieuses ou

traditionnelles bien établies.

Selon toute évidence, toute cérémonie religieuse ou cultuelle

ne tourne qu'autour de deux objectifs. Elles le sont, soit pour

implorer les faveurs d'un être que l'on estime supérieur à soimême

et que l'on suppose capable de résoudre à sa place ou

mieux que soi les problèmes auxquels on est confronté, soit

encore pour remercier les bienfaits acquis de cet être là.

Pour mieux cerner les causes apparentes ou cachées de ces

rites, il convient d'abord de jeter un regard sur ceux à qui sont

adressés ces sacrifices.

Les chercheurs d'EL AZHAR classent en quatre catégories les

bénéficiaires des holocaustes et offrandes des humains, en

dehors de Dieu, le Créateur. li s'agit:

1. des divers genres des dieux. Ceux-ci ont différentes

formes selon les différentes communautés primitives,

voire actuelles. Pour les uns, tout ce dont ils n'arrivent

pas à s'expliquer le gigantisme ou la puissance: une

montagne la plus élevée que les autres cas de la

KIMASA dans le Maniema, une grosse pierre au milieu

du Fleuve, cas du NYANGE dans le Nord Katanga, une

chute d'eau, cas des portes d'enfer sur le Fleuve Congo,

un grand Fleuve dans un désert, cas du Nil chez les

38


Egyptiens...était un dieu, tandis que pour les autres ces

dieux avaient une forme humaine, animale, astrale... et

s'occupaient chacun d'une fonction donnée: la

fécondité, la richesse, la vie, la mort, l'agriculture, le

commerce, etc...

2. Les saints et les santons, ces êtres intermédiaires entre

les hommes et les dieux, plus doués que les hommes

mais moins puissants que les dieux et qui ont la

capacité, selon les croyances, d'intervenir, d'influer

positivement ou négativement dans la vie des humains;

3. les mânes des morts, principalement les ancêtres. Selon

plusieurs croyances, et mêmes certaines législations

religieuses actuelles il est attribué à un mort une

puissance supérieure à celle d'un vivant' jusqu'à croire

qu'il peut influer, d'une manière ou d'une autre dans la

vie des vivants. On les voit apparaître par-ci et par-là

dans des récits, on les voit intercéder pour les vivants,

on les voit assurer la protection des vivants, et j'en

passe.

4. Enfin les rois et les chefs, vivants ou morts. Ils

symbolisent la puissance des dieux et incarnent les

mânes. Chez certains peuples, les chefs avaient les

mêmes droits que les dieux, au culte et à la vénération.

Comme les destinataires des sacrifices sont connus, qu'il

nous est maintenant aisé de comprendre pourquoi on leur

adressait ces sacrifices.

En effet, parce que tous ces êtres catégorisés ci-dessus sont

supposés avoir une certaine supériorité sur l'homme. Celui-ci

cherchait toujours à se rapprocher d'eux pour obtenir d'eux une

faveur, c'est-à-dire, se procurer l'abondance, une supériorité

(victoire en cas de guerre ou positionnement dans la société),

apaiser leur colère, toutes les calamités: éruption d'un volcan,

tempête dévastatrice, apparition d'une épidémie meurtrière,

inondation destructrice, sécheresse, etc... étant considérées

39


comme la manifestation de leur courroux (cas des animaux

malades de la peste de J. de la Fontaine), donner la

tprogéniture...

De même, craignant qu'il ne soit châtié de son ingratitude

ou de son mauvais comportement dans la société, l'homme

devait leur manifester reconnaissance à la suite d'une faveur

sollicitée et obtenue ou expier ses fautes.

Si chez les Peaux Rouges de l'Equateur les victimes étaient

dédiées aux dieux des plantes, le but poursuivi était qu'en

retour ceux-là bénissent la terre et multiplient les récoltes. Chez

les Aztèques où'les victimes étaient dédiées au dieu du maïs, on

prenait soin de varier l'âge de la victime en fonction de la

croissance de la plante: un nouveau né à la germination, un

homme en pleine maturité pour une plante formée et, entre les

deux un adolescent. Le but n'était autre que demander à ce que

chacun d'eux protège la croissance de la plante et rassure le

peuple d'une récolte abondante. En Egypte on donnait au Nil

une fiancée pour que de sa satisfaction il vomisse beaucoup

d'eau pour favoriser la culture et accroître les récoltes.

En Afrique Centrale, ces jeunes vierges que l'on jetait à la

MULONGOY ou que l'on immolait au versant de la

MUYOMBO, ne l'étaient que pour appeler les dieux à fructifier

la pêche et la chasse.

On se rend donc compte que toutes ces pratiques n'avaient

qu'un seul objectif, à savoir la satisfaction des besoins matériels

et physiques de l'homme et, partant, la stabilité sociale de la

communauté.

De nos jours, ces chercheurs de diamants qui sacrifient un

membre pour ramasser un peu plus de pierres, ces opérateurs

politiques ou économiques qui font don de leur fécondité ou du

mental de leurs enfants pour accéder à un poste plus grand,

pour les uns, ou gagner un marché, pour les autres, tout ce

monde ne court que derrière un seul but, la satisfaction des

besoins matériels et la stabilité sociale.

40


Ces pratiques que nous croyons primitives, persistent encore

de nos jours et sont pratiqués par des gens d'une haute culture.

Ce ne sont pas les récents événements du Gabon qui me

démentiront.

Les enseignements religieux qui sont un premier outil,

apparemment efficace, pour endiguer ce mal, n'ont pas encore

totalement réussi à l'éradiquer du fait non seulement de la

diversité des enseignements eux-mêmes et dont parfois les

contradictions commencent à semer du doute dans les esprits

du public cible, mais aussi de l'absence de collaboration entre

les pouvoirs temporaires et les ministres de Dieu, les premiers se

réfugiant derrière les droits et libertés individuelles desserrent

les contraintes qui devaient restreindre ces libertés aux seules

autorisées par la loi divine.

En effet, les législations juives, chrétiennes et musulmanes,

tout en reconnaissant la place prépondérante qu'occupent les

sacrifices dans leurs rites, ont tout fait pour élever au rang de

crime l'immolation des victimes humaines et, les écrits aidant,

ont progressivement étalé une gamme de victimes de

substitution qui vont des animaux aux objets inanimés en

passant par les plantes et leurs dérivés.

Si les juifs et les musulmans s'en tiennent encore strictement

aux écritures anciennes où le sacrifice des bêtes et des produits

des champs prend une bonne place, les frères chrétiens vont

plus loin avec le sacrifice de la Croix qui remplace tout autre

sacrifice que pourrait offrir l'homme. Pour certains, l'argent est

déjà un bon serviteur qui remplace toutes les autres matières de

sacrifice.

Tous ces enseignements avaient encore de leur efficacité et

de leur audience auprès des peuples quand l'environnement

social était encore sain et les inégalités moins flagrantes que de

nos jours.

A l'époque coloniale et pendant les années qui ont SUIVI

immédiatement les indépendances, le phénomène des sacrifices

41


humains était très rare et deux facteurs importants en étaient la

cause: la stabilité sociale relative des sociétés africaines et

l'étroite collaboration qui prévalait entre les pouvoirs coloniaux

et les confessions religieuses, principalement l'église catholique.

Au fur et à mesure que la stabilité sociale s'effrite, les besoins

matériels des hommes deviennent de plus en plus insatisfaits et

qu'il s'installe une misère de plus en plus générale parmi les

populations, la nécessité de recours aux forces surnaturelles,

Dieu, les divinités autres, les mânes, refait surface et toutes les

voies de prendre contact avec elles, y compris les sacrifices

humains, réapparaissent.

Nous pouvons donc dire que loin d'humaniser l'humanité,

ce que l'on nous demande d'appeler civilisation et qui n'est

autre chose que la culture du monde capitaliste, déshumanise

l'homme et le réduit à la culture primitive.

Il suffit tout simplement de voir cette tendance qu'a

l'homme civilisé de revenir à la nudité, ce goût inexplicable et

inexpliqué à l'homosexualité et cette banalisation de la vie

humaine par l'expérimentation sur des hommes des armes de

plus en plus meurtrières à la grande satisfaction des puissances

militaires.

J'estime que la résurgence de ces pratiques ignobles est,

comme le goût à la nudité et à l'homosexualité, l'expression du

désespoir de l'homme face à un monde de plus en plus injuste

caractérisé par :

la misère totale et le dénuement des uns face à

l'extravagance de l'opulence des autres;

le non respect par les plus forts des droits des faibles,

dont le droit à la vie: on peut abattre trois millions de

congolais pour sauver une seule vie... on peut brûler

tout un sous continent pour que tel pays accède à ses

réserves gazières ou pétrolières;

la banalisation de la vie humaine par le maintien de la

peine de mort dans des pays dits civilisés, par la

42


circulation des fùms qui ne prêchent que la violence,

pour autant qu'ils soient la manifestation de la

puissance d'un tel pays, etc...

Ce sont donc là, à mon avis, les facteurs qui contribuent à

inciter l'homme, cet animal qui réfléchit sur tout ce qu'il voitet

capable de mimer des faits, même les plus extravagants, au peu

de respect de la vie humaine. Si pour avoir accès aux mines d'or

de Kilo Moto, les puissances d'argent peuvent immoler trois

millions de congolais sans la moindre conscience, je peux donc

moi, se dit l'individu, sacrifier la vie d'un petit pygmée pour

accéder à la force physique ou à la richesse, au pouvoir, à

l'abondance, et cela ne contitutue pas du tout un péché.

4. Conclusion

C'est ici que nous arrivons à nous poser la question suivant:

après tout - donc après avoir constaté que les sacrifices ne sont

offerts que pour accéder à certaines faveurs, que pour de

nombreux cas ces faveurs sont d'ordre matériel et social et que

ces faveurs peuvent être consentis par la société des humains en

assurant une redistribution juste et équitable des biens de ce

monde - après tout, disais-je, en endiguant la pauvreté, ne

pourra-t-on pas, par le même coup, mettre fin aux pratiques

rituelles criminalisées, parce que l'on aura satisfait aux besoins

matériels derrière lesquels courent les hommes et on aura créé

une société de justice et d'égalité?

Cette hypothèse, comme je l'ai dit dans mon introduction, je

la laisse à l'analyse des savants que vous êtes et qui pouvez, de

par votre expertise et de par votre expérience, en établir la

véracité.

Pour ce qui me concerne, me définissant la pauvreté comme

étant l'état d'insatisfaction des ressources dont on dispose,

soutenant qu'il est totalement exclu que ces pratiques proscrites

aient comme finalité l'héritage du Royaume des cieux mais

qu'elles le sont entièrement pour la recherche de la satisfaction

43


des besoins physiques, matériels et sociaux de ceux qui les

opèrent, d'où leur corrélation directe avec l'état social des gens

dans la société et considérant enfin le contexte dans lequel

évoluent nos pays dits en développement, je n'ai pas peur

d'affirmer que ces pratiques peuvent facilement disparaître avec

la disparition de la pauvreté.

Si chaque citoyen mange à sa faim, accède à l'eau potable, à

l'électricité, loge dans une maison décente, reçoit les soins

appropriés quand il le faut, envoie ses enfants à l'école, une

école où la morale religieuse est enseigné par des religieux, en

lieu et place de toutes ces leçon de révolution auxquelles on

nous a habitués, chaque citoyen se déplace, se détend et gagne

sa vie comme un homme et selon ses aptitudes, l'envie

disparaîtra et les crimes rituels avec.

La pauvreté est le plus grand fléau qui mine nos sociétés, les

ébranle jusque dans leurs fondements en tant que sociétés

humaines.

Si Dieu, notre Créateur, a fait de l'amour le plus grand

commandement, ce qui sous entend un partage équitable et

équilibré des ressources terrestres et du bonheur de vivre entre

tous les citoyens du monde, la pauvreté est la manifestation du

plus grand péché que commettent les hommes contre cette loi

divine var elle est la fùle de l'injustice sociale.

Le crime, terme qui est aujourd'hui à l'honneur, se définit

par la transgression d'une règle, d'où, l'injustice qui transgresse

la loi de l'amour est un crime et ses conséquences sont là, la

révolte de l'homme qui se permet n'importe quoi sans

considération aucune de l'ignominie qui entoure son acte.

Cette pauvreté qui engendre tous les maux: la haine, l'envie,

la jalousie, le vol, le viol, le meurtre, le brigandage, le terrorisme,

...les crimes rituels doit être combattue sur tous les front et

nous devons tous ensemble nous liguer pour l'éradiquer. La

pauvreté, source de tristesse et de désolation, mère de la

prostitution et qui entraîne derrière elle tout son cortège de

44


corollaires funestes, dont le VIH/SIDA est mon seul accusé ce

jour et je la considère comme le facteur principal des crimes que

nous décrions ici.

J'ai dit et je vous remercie de l'attention que vous avez bien

voulu m'accorder tout en appelant à votre indulgence sur la

qualité moins bonne de mon exposé qui, je l'ai avisé au départ,

n'a pas su respecter les règles les plus élémentaires de l'art de la

communication.

Vous avez certainement compris, mon souci était d'arriver à

vous transmettre le point de vue des musulmans de la

République Démocratique du Congo qui croient que la

pauvreté est à la base des crimes rituels et qu'en réussissant à

l'éradiquer, on aura certainement résolu ce problème.

45


L'Mrique des Etats et le défi de'la modernité.

Communication sur la modernité africaine et

responsabilité d'apprendre à faire communiquer

l'art de gouverner les hommes

Abbé Dominique KAHANGA

Professeur aux Facultés Catholiques de Kinshasa (RDC)

Secrétaire épiscopal de la Commission «Justice etPaix »

Les discours idéologiques africains de l'indépendance ont

repris à leur compte une tradition du sens de l'autorité marquée

par une vision démiurgique mythique de l'individu. L'image du

héros qui inaugure un ordre habitable du monde a largement

nourri l'imaginaire du pouvoir africain. Par ces discours, les

idéologues ont cherché l'adhésion populaire] en sollicitant du

pathos africain de la totalité une vision globale de l'ordre social

et politique. Par une réactualisation de la solidarité, le sens de la

totalité était soumis au bénéfice de l'unité politique de l'Etat

Mricain. Les idéologies ont poursuivi un but en lui-même

légitime, en ce qu'il tend à concrétiser les exigences de la sagesse

commune en au-delà de la diversité des mémoires historiques et

symboliques de l'identité africaine, au-delà de l'originalité de la

singularité de nos pratiques de vie personnelle et collective.

Mais, on le sait durement aujourd'hui, en fait depuis

longtemps, qu'une volonté et une pratique politique qui se

mettent au-dessus des valeurs d'humanité, se retournent contre

les hommes et les sociétés et aujourd'hui contre la nature ellemême.

La critique interne de la modernité africaine, comme critique

de la tradition superficiellement conduite entre l'opposition de

la tradition et de la rationalité prive d'abord l'art de gouverner

de son éthique propre, que l'exercice de l'autorité aurait dû

trouver dans l'instance culturelle de l'homme responsable.

Nous y reconnaissons un lieu de son absence â soi-même d'où

se génèrent les représentations qui coïncident avec l'humanité

du vide contemporaine de nos calamités. Grande illusion, en

effet, comme le montre les précipitations et les catastrophes de

47


ces nouveaux modes d'inscription à partir d'une figure de l'Etat

et de l'institutionnalisation perverse des solidarités anciennes.

A partir de ce qui aurait pu apparaître de lui-même comme

savoir de l'humanité monstrueuse par l'évaluation de l'action

éthique enracinée, qui, elle, rend reconnaissable à ses

semblables la maturité de l'action de joindre et de rejoindre

l'autre, à la racine de la socialité, c'est l'illusion de la joie de la

puissance qui recouvre le courage d'être quelqu'un selon une

éthique de la vie qui répond de ses effets nocifs de l'humanité

du vide.

Le but louable d'intégration et d'institutionnalisation d'une

éthique politique de la solidarité ne pouvait, sur le terrain où se

plaçaient les idéologies pour la généraliser, que faire abstraction

de l'enracinement de l'éthique de la solidarité, dans le travail

d'être-avec, travail qui agit selon les fins éthiques des individus.

Nous pensons, qu'à l'exception notoire de Julius Nyerere, la

référence à l'éthique négroafricaine de la solidarité a négligé

l'essence de cette éthique «d'être-avec» qui tire sa force de la

différence entre l'homme vrai et l'homme vide ou l'homme de la

multitude. Que signifie l'humanité de l'homme de la multitude

ou l'humanité de l'homme vide. Par opposition à l'identité de

l'homme vrai, l'homme de la multitude se confond avec la

pluralité d'objets qui renvoient à l'individu l'image de sa

puissance. L'exemple le plus parlant est celui de quelqu'un qui

n'est mûr que par l'idée de rester au pouvoir, même au prix de

vies humaines et de la ruine de son pays.

Cette idée de soi-même, par l'image de soi projetée à

l'extérieur par l'identification multiple de l'individu, empêche

l'ouverture éthico-ontologique à la vérité de l'homme, conforme

à l'exigence morale de la responsabilité à l'égard de la vie

d'autrui et des qualités de la nature. Nous désignons par

l'hospitalité de la vérité cette ouverture éthico-ontologique de

chacun. Le défi d'être quelqu'un par la multiplicité d'objets, en

faisant fi de l'humanité de l'homme vrai, dont la forme unique

48


de sa donation Gegebenheit est la bonté-beauté, la beauté de la

bonté, n'envisage pas de soi la vérité de l'homme, il implique

nécessairement le travail d'être-avec.

Dans plusieurs langues africaines l'idée de la multitude

coïncide avec celle de l'homme vide, opposée à l'homme vrai, à

l'homme juste, c'est-à-dire à l'humanité montrée pour ce qu'elle

est, conformément à son intuition donnée originairement par

l'hospitalité de la vérité.

L'intuition éthico-ontologique de l'homme, son être donné

dans son contenu même, n'est confondu ni avec les richesses, ni

avec l'amour sensuel, ni avec la jouissance. Ce qui signifie, pour

cette éthique, que ni les richesses, ni l'amour sensuel, ni la

puissance, ni l'intelligence sans le sens de la vérité de l'homme,

ne compensent la vie éthique.

La culture sapientielle négro-africaine, discerne parfaitement

les dangers de tous ces pou


opposé à Amena doté, l'homme vrai. L'homme juste, pur les

Kongo, les gens du Kongo, c'est Muntu Masonga:_celui qui

manifeste son humanité par son comportement en prenant

d'emblée en charge le sens de la vérité de l'homme dans l'agir

l'un pour l'autre. Tous ces termes qui expriment la capacité de

se rappeler l'essentiel font de l'identité une aptitude

fondamentale à se relancer soi-même par son courage d'être-là

contrôlé par soi-même et susceptible d'être contrôlé par les

autres. C'est autrement que par la chaîne biologique ou par le

cycle cosmique et ses rythmes. L'autonomie de ce milieu

manifeste l'identité des rapports socio-politiques inscrite par le

principe éthico-ontologique, c'est-à-dire le fondement de la

manière d'être et de faire essentiel pour quelqu'un, comme

lumière ou nuit qui s'ajoute avec l'homme à l'ordre cosmo-vital.

L'auto-protection uniquement centrée sur les besoins

biologiques mine l'aptitude de la volonté au courage d'être

responsable de la vie de l'autre. Qu'on se rappelle pour un vivre

que « l'agir solidairement veut dire, depuis l'Egypte, justifier par

l'action la confiance que la société des hommes confère à l'agir.

Le Professeur Jan Assman, rappelle que la tournure «dire la

mâat» exprime exactement une telle analyse, à savoir: parler en

harmonie avec la confiance conférée à la parole, ne pas détruire

avec la langue la solidarité de la confiance, l'harmonie sociale 7 •

L'homme vrai est l'homme d'une humanité définie par la

volonté du bien. Le sens de la vérité-justice et l'humanité de

l'homme expriment la même réalité. Ne peut le faire voir selon

l'entendement du vrai et du faux, du beau et du vrai que

l'éthique de la vie du bon, de la vie ordonnée à la santé cosmovitale

de relation aux biens, aux autres, à la nature, à l'au-delà.

L'ouverture au monde par la vérité-justice est l'oeuvre de la

moralité humaine de « l'homme vrai» opposé à l'homme vide.

7 Jan Assman, MÀAT, L'Egypte pharaonique et l'idée de la justice sociale,

1989.

50


L'homme vrai humanise la volonté grâce à laquelle l'homme

se distingue du vivant par le seul jeu de la vie. «Celui-là» est

chaque fois « quelqu'un » lorsqu'il est témoin de la « vraie-vieen-

commun ». L'essentiel renforcement en soi-même de la

dignité qui se tient en elle-même - UNTFH, muntu mansonaa,

moto ya solo, Muinja - amena doté: la véridicité, est le

renforcement de l'humanité, de la droiture au principe de la

socialité bonne. Celle-ci ne peut que s'épanouir par une

jonction heureuse du travail d'être à l'exigence d'aimer comme

et à la suite de Jésus. La justice-relation, celle de l'homme vrai

est justice première vécue comme norme d'une singularité d'être

avec des hommes dans leur agir l'un pour l'autre.

Nous avons reconnu la même idée chez le penseur sapientiel

Malien Hampate Bâ, qui a bien compris ce qu'est l'homme de la

multitude. Hampate Bâ écrit ceci à ce sujet: « Si l'homme qu'on

appelle au pouvoir, une fois au pouvoir, ne voit plus que l'idée

même de rester au pouvoir, alors il fera tout pour s'y maintenir.

Car une fois qu'on est monté très haut et qu'on regarde en bas,

surtout si on est monté très haut, on a le vertige, alors on

s'accroche là-haut et on perd sa personnalité ». Il continue «Il

faudrait que celui qui a pris le pouvoir, qu'il soit président ou

roi, ait surtout à coeur l'exploitation rationnelle .des

compétences dans l'intérêt de son pays8. »

Combien actuelle est encore cette pensée d'Hampate Bâ

exprimée en 1962 relativisant le débat sur l'organisation de la

politique par les partis, Hampate Bâ attirait l'attention sur les

passions individuelles, en particulier sur la passion du pouvoir

comme poursuite de la puissance pour la puissance, source des

calamités quelque efficace que soit le système politique qu'un

pays peut adopter. Nous avons examiné quelques-unes des

expressions linguistiques qui comprennent le concept

d'humanité dans ses différences éthico-ontologiques, comme

capacité de se rappeler l'identité de l'être-avec dans sa

responsabilité singulière.

8 Harnpate Bâ, Tradition et modernisme en Afrtque noire. Rencontre

internationale de Bouaké, Seuil, Paris, 1965, p. 247.

51


Que les cultures négro-africaines, pourtant cosmo-vitalistes,

n'aient pas confondu l'idée de l'homme, sa réalité et sa

phénoménalité, avec son appartenance à l'espèce animale et à

l'ordre cosmique, les distinctions éthico-ontologiques le

confirment. Par elles, «nous devons examiner ici dans quelles

conditions s'exerce la critique de la réminiscence; quels motifs

nous conduisent à l'instituer, quel secours nous recevons de la

société dans sa pratique 9 ». Quel regard de la responsabilité

dans la reconstruction de la paix entre les hommes.

C'est par le courage d'assumer concrètement la signification

de l'homme vrai, que quelqu'un devient cet être de la

responsabilité de la vie de l'autre. Ce courage d'être un homme

vrai, un homme juste, exprimé dans les déterminations de

«Munthu wa kin », correspond à un sens de la liberté plus

fondamental et plus sérieux que la liberté qui se définit par

simple opposition au déterminisme physique.

Ainsi conçue, la pensée sapientielle africaine, qui est élaborée

à partir de la dynamique unitaire des êtres, par l'idée d'être ce

qu'ils sont dans leurs manifestations, se reconnaît à la place

qu'elle donne à l'agissif de l'existant, à travers ses actions de

destruction ou de protection des êtres. En tant que quelqu'un se

comporte en gardien du lien essentiel, à travers les

déterminations de l'axiomatique éthique, sa vie manifeste les

sens comme justice d'être-avec. Cette pensée permet de saisir

l'idée première de la responsabilité, à savoir répondre de la vie

en soi-même de soi-même de l'autre.

Ce qui veut dire que l'homme doit agir selon la dignité

axiomatique d'être quelqu'un; autrement, la fonction de diriger

les hommes, qui s'accomplit uniquement d'après l'humanité de

la multitude, contraint l'autorité qui se manifeste, à ne pas l'être

déterminé par l'homme vrai ou par l'homme juste.

9 Jean NOGIJE, Le problème de la mémoire historique, in Revue philosophique,

janvier-juin 1923, Librairie Félix Alean, p. 417.

52


Les causes profondes des crimes rituels et des

conflits en Afrique Centrale: Cas de la République

Centrafricaine

1. Introduction

Lucien DAMBALE,

Patriarche Conteur de la Sagesse Populaire

République CentrAfricaine

D'uue manière générale depuis la nuit des temps l'homme a

toujours cherché à expliquer le surnaturel à traVers des

croyances et pratiques occultes où dominent la magie, la

mythologie et la superstition. L'homme Africain n'y fait pas une

exception. Il manifeste ces croyances et pratiques occultes dans

toutes les circonstances de la vie sur terre: naissance, mariage,

maladies, mort ou guerre etc... Dans ces diverses manifestations,

l'idée que l'homme Africain s'en fait est parfois confuse et

moins ordinaire, ce qui a comme impact, la pratique des crimes

rituels dont nous allons justement, au cours de ce Colloque

tenter de spécifier les fondements culturels tout comme ceux

des conflits en Afrique Centrale en nous appuyant surtout sur le

cas de la RCA dont nous sommes originaire.

Ainsi, pour mieux appréhender notre sujet, nous allons dans

un premier temps, présenter les différentes formes de crimes

rituels en Centrafrique et les raisons ou fondements culturels

possibles qui sont à la base de ces crimes et, enfin, nous aurons

l'occasion de vous entretenir sur les différents types de conflits

en Centrafrique et leurs fondements culturels.

53


2. Les différentes formes de crimes rituels en RCA

2.1. Les sacrifices humains pratiqués dans le cadre d'un rituel

initiatique

Comme nous l'avons dit dans le préambule de nos travaux,

la RCA à l'instar des autres pays de l'Afrique Centrale connaît

aussi les pratiques de sacrifices humains pratiqués dans le cadre

d'un rituel initiatique. Ces pratiques sont: le talimbi, le

ouroukouzou, le ngbein, les crimes rituels avec utilisation de

griffes d'animaux (le ngbanga), le ngaanga, le coup de foudre.

a) Le talimbi

Nous ne connaissons pas l'étymologie du mot talimbi, il doit

nécessairement appartenir à l'un des dialectes que parlent les

riverains du fleuve Oubangui. Le talimbi désigne précisément le

sorcier qui par des procédures mystiques, attire sa victime et

l'emporte dans les profondeurs des eaux, la fait ressortir dans

un endroit caché. C'est alors que commencent les sévices, les

tortures, les scènes d'humiliation. Le martyr consiste à verser de

l'eau très chaude sur tout les corps, à couper l'organe génital, les

doigts des mains et les orteils, les poils du pubis, les touffes de

cheveux et le bout de la langue de la victime. Le talimbi n'est pas

anthropophage mais il agit et tue dans le cadre d'un rituel

initiatique, puisqu'il jette le corps de la victime dans l'eau après

les sévices. Les régions de Bangassou, Kémbé, Kouango, Bangui,

Berbérati, Mbaïki et Nola sont très renommées dans le talimbi.

b) Le ouroukouzou

Etymologiquement le mot «ouroukouzou» est d'origine

Banda (une ethnie Centrafricaine). Ce mot désigne la

transformation d'un homme en animal domestique ou sauvage.

Ici c'est le sorcier métamorphoseur qui transforme son

prochain ou son semblable en animal. Il suffit de toucher

quelqu'un avec les mains ensorcelées pour que ce dernier

ressente une fièvre aiguë et spontanée. La victime envoûtée

meurt quelques heures après. Le ouroukouzou est très répandu à

Bambari, Bria, Dékoua etc...

54


c) LeNGBEIN

Comme pour les autres crimes rituels précités, l'origine du

mot ngbein nous échappe. Mais nous savons que la pratique du

ngbein est d'origine Pana (une ethnie centrafricaine). Dans les

années 1950-1970 la pratique du gbein n'était pas populaire

comme nous le constatons aujourd'hui. Il se pratiquait dans

des cercles restreints. Le sorcier ngbein lui non plus n'est pas

anthropophage. Le «ngbein-man» cherche plutôt un homme

travailleur, bien potelé et résistant. En fait le ngbein-man est un

sorcier homme d'affaire, commerçant, un esclavagiste mystique,

car il fait travailler des hommes métamorphosés en zombies. Un

ngbein-man peut avoir un troupeau de zombies à son service. La

pratique du ngbein est prospère dans l'Ouham, l'Ouham-Pendé,

la Nana-Mambéré, tout le Nord-Ouest de la RCA.

d) Crimes rituels avec utilisation de griffes d'animal, le

« NGBÂNGÂ »

L'auteur du crime utilise les griffes de cet animal «le

ngbanga» en grattant l'emprunte de sa victime. Celle-ci meurt

dans quelques jours. Après ça sera la mort successive des

membres de sa famille, puis des voisins et finalement tout le

village se verra ainsi exterminé. Pendant ce temps l'auteur du

crime quitte le village de peur de subir le même sort. Les régions

de Bangassou, Kémbé, Rafaï, Zémio, OBO sont renommées

dans ce domaine.

e) Le NGAANGA

Processus: La victime se voit envahir par des fourmis

magnans pendant son sommeil. Il meurt par la suite avec tous

ceux qui sont dans la maison et même les autres parents très liés

où qu'ils se trouvent. Dans ce cas, il est formellement interdit de

toucher aux matériels, biens meubles et immeubles de la victime

de peur de subir le même sort. Il est utile, afin d'arrêter

l'extermination, de consulter un voyant féticheur spécialisé

dans ce domaine.

55


mystères aux jeunes qui subissent l'initiation. TI y a aussi, en

guise de fondement culturel à ces pratiques, les systèmes de

valeurs qui préconisent le besoin d'un homme fort sur tous les

plans qui aide ses compagnons en temps de guerre. Comme

fondements culturels nous pouvons évoquer aussi le désir de

s'identifier aux divinités supérieures de la légende ou le mythe.

Ces raisons dont nous venons de faire part sont certes

discutables, mais elles correspondent aux réalités

anthropologiques Bantou à l'exemple de celle de la République

Centrafricaine.

Voici, en résumé les causes profondes des crimes rituels

pratiqués en RCA :

• L'éducation traditionnelle basée sur les connaissances

mystiques ou ésotériques;

• Recherche effrénée de la supériorité sur tous les plans et

de la richesse;

• But commercial. Parfois, les sorciers ne commettent

pas les crimes rituels de leur propre gré, ils sont

mandatés et financés par d'autres personnes qui

veulent la mort de la victime à envoûter;

• Garantir un avenir meilleur à son enfant héritier (cas du

cara) ;

• La jalousie sous toutes ses formes. Cas de la jalousie des

Sorciers Baguidis envers M Danjou, l'explorateur blanc.

Dans Mongou fils de Bandia de Pierre Sammy

Mackfoy;

• Le désir de s'identifier aux divinités supérieures de la

cosmogonie;

• La superstition, l'égoïsme etla folle ambition.

57


3. Les différents types de conflits

3.1. Les conflits inter-personnels etfamiliaux

D'une manière générale ces conflits affectent la famille

élargie ainsi que les voisins. Ces conflits s'expriment le plus

souvent à travers les bagarres, les violences verbales ou disputes,

le combat, la lutte. Les sources de ces conflits peuvent être le

mauvais partage de la dot, l'héritage d'un proche parent ou

encore le partage d'un gibier après la chasse. La famille africaine

en général et centrafricaine en particulier est très large. Son

mode de fonctionnement est codifié depuis des temps

immémoriaux. La moindre infraction à ces codes peut générer

des conflits latents ou ouverts dans la famille, pouvant

provoquer même la séparation ou la création d'un petit village

un peu plus loin par la partie hostile.

3.2. Les conflits claniques

Ces types de conflits se manifestent le plus souvent au delà

de la famille élargie. Il atteint le lignage. Ces conflits

s'expriment à peu près comme ceux que nous venons d'évoquer

ci-haut. Mais ils ne débouchent pas nécessairement sur des

batailles ou des guerres. Ces conflits peuvent survenir à la suite

de la consommation de l'animal ou du non respect du mode de

succession d'un chef.

3.3. les conflits inter-ethniques

Ces conflits opposent généralement des ethnies différentes.

Ils peuvent être le résultat de litige foncier, de conquête de sol

ou de viol de terrain de chasse ou d'un cour d'eau réservé à la

pêche. Ces conflits peuvent aussi résulter des désirs de

puissance et de domination d'une ethnie qui s'estime plus forte

dans l'art de la guerre.

58


3.4. Les conflits des résistances

Ces conflits opposaient les autochtones aux colonisateurs et

ils opposent aussi certaines ethnies aux chefs de razzia. Ici nous

faisons allusion par exemple à 1 a guerre de Kongo-Wara menée

par le chef Karina contre les Français en 1928 ou encore aux

invasions des troupes militaires de Rabah et Senoussi dans la

région de Birao et Ndélé.

3.5. Les conflits « modernes» ou post-coloniaux

A ce niveau nous pouvons citer les luttes syndicales, les

manifestations des étudiants, les contestations électorales ou

des tracés des frontières hérités de la colonisation. Ces conflits

sont le plus souvent le résultat d'un déficit démocratique ou

encore d'une inadaptation de model d'Etat moderne aux réalités

culturelles locales

4. Conclusion

Pour finir nous pouvons dire que les fondements culturels

des crimes rituels des conflits en Afrique Centrale et en RCA en

particulier sont multiples et variés. Ce n'est pas au cours de ce

colloque qu'on pourra cerner rigoureusement tous les

fondements culturels de ces faits sociaux. Au delà de cela, la

recherche des causes et moyens de préventions de crimes rituels

et des conflits en Afrique, nous interpelle tous pour faire des

études approfondies pour mieux les maîtriser.

59


C'est au second point que nous essayerons d'esquisser la

pratique des sacrifices dans la spiritualité traditionnelle des

kongo notre souci est de cerner la possibilité de la présence des

sacrifices humains qui pourrait être un sous bassement

justifiant les crimes rituels et la violence dont souffre l'Afrique

centrale, plus particulièrement la RDC.

Compte tenu de l'évolution des peuples, (surtout les

intellectuels), les Kongo se sont aussi ouverts à d'autres

spiritualités étrangères orientales et occidentales du genre

ésotérique. Il est donc important de voir si ces crimes rituels ne

trouveraient pas leur origine dans le chef des adeptes et

pratiquants de ces mouvements ésotériques.

En guise de conclusion, nous allons proposer des pistes

pastorales capables d'orienter le discours et l'agir de l'Eglise en

vue de réduire les crimes rituels et la violence en Afrique

centrale.

2., "llcture socialeetvision du monde dupeuple Kongo :

Les Bakongo se trouvent en grande partie dans la province

du Bas-Congo. Cette province fut la première à entrer en

contact avec l'Occident. Son unité culturelle, ses énormes

potentialités naturelles (eau, forêts, sols riches ...), sa proximité

de la capitale, ses bonnes relations avec ses voisins de la

République du Congo et d'Angola, constituent pour les

Bakongo des atouts majeurs pour un développement socioéconomique

durable.

Selon J. Vansina1, l'ethnie kongo se divise en plusieurs

groupes dont les principaux sont:

le long de la Côte et du Nord au Sud: les ViIi, les Woyo,

les Solongo ;

vers l'intérieur, au Nord: les Kungi, les Bembe, les

Sundi;

62


Au sud, les Zombo, les Mbata, les Bankanu, les 50S50 10

2.1 Structure sociale

Au Bas-Congo tout comme ailleurs en RDC, la structure

de parenté constitue l'ossature principale et elle comprend

l'alliance, la consanguinité et la filiation. L'homme se

définit par rapport à elles, quiconque est incapable de

justifier son appartenance à la parenté est étranger. Il

équivaut à être un ennemi, au moins potentiel.

E. Pritchard trouve les mots justes pour le dire:« chez

les Bakongo et chez les Nuer les droits, privilèges,

obligations tout est déterminé par la parenté. Un individu

quelconque doit être soit un parent réel ou fictif, soit un

étranger vis-à-vis duquel vous n'êtes lié par aucune

obligation réciproque et que vous traitez comme ennemi

virtuel ll ».

Chez les Bakongo comme ailleurs en milieu traditionnel

africain, l'organisation de la vie communautaire est centrée

sur la séniorité et la masculinité, la famille individuelle est

subordonnée au clan ou Dikanda.

Le Dikanda est matrilinéaire, il est dirigé par l'aîné

appelé Ngwa kazi. Le mukongo dépend des frères et soeurs

de sa mère, qui ont sur lui pouvoir et autorité, c'est

également leur protection qu'il recherche, c'est d'eux qu'il

attend l'héritage. La famille et le clan sont régis par la loi de

la solidarité.

Le clan comprend aussi bien les vivants que les trépassés, les

ancêtres. Le mariage, base de l'extension du clan, est une affaire

communautaire et nécessite la participation de tous dans la

mobilisation, des compensations matrimoniales, la dot et

1°j.VANSINA, Introduction à l'ethnographie du Congo, CRISP, Mouscron,

Editions Universitaires du Congo, 1966, p. 116

11 E.PRITCHARD, TbeNuer, Oxford, 1940, p.183.

63


l'accord de tous les membres du clan. Il est exogamique (on ne

se marie pas dans le clan) mais il est aussi endogamique c'est-àdire

on est tenu de se marier dans l'ethnie. Chez les Bayombe,

cette loi s'étend aussi à la famille paternelle, c'est-à-dire, un

homme peut épouser la nièce de son père appelée «Tata

nketo ». Il ne peut se décider sans se référer aux ancêtres qui

ont primauté à toutes cérémonies. C'est à eux qu'on offre les

premières gouttes de vin.

2.2. Vision du monde

La vision que l'homme a du monde détermine son être et

son agir. Chez les bantu et chez les mukongo en particulier, il

n'y a rien d'accidentel, de naturel. Tout événement, de quelque

nature qu'il soit, est saisi sur l'un des deux registres suivants:

registre religieux et reflistre magico-fétichiste. Il est important

de noter avec Buakasa qu'en Afrique la personne humaine est

une donnée ontologique plurielle instituée par l'unité de ses

constituantes et en harmonie avec sa société (instance

anthropologique), en harmonie avec son histoire, sa tradition,

ses origines (instance phylogénétique) et la nature (instance

cosmique).

Cette vision du monde n'est pas le propre des bantu ou des

Bakongo mais c'est le reflet de la mentalité traditionnelle. En

effet, dans la mentalité traditionnelle, observe Mircea

Eliade!3 : « Les faits et les événements renvoient à quelque chose

d'autre, à un ordre invisible qui existe et se déroule

parallèlement à l'ordre visible et dont celui-ci fait d'ailleurs

partie; car ce qui est apparent n'est qu'une partie du cosmos

total, dont une autre partie non moins réelle se dérobe à nos

yeux. Cet ordre invisible, c'est celui du sacré, qui complète

l'ordre visible et lui confère sa véritable signification. Les

événements et les choses ne s'expliquent donc pas seulement en

12 Cf. Tkm. BUAKA5A, Lire la religion Africaine, Louvain-La-Neuve, Noraf,

1988, p. 25.

13 Cf. M. ELIADE, Le Sacré et le Profane, Coll. Idée, Paris, Ed. Gallimard,

1965, pp. 20-30.

64


eux-mêmes, mais leur vérité a besoin d'être révélée par référence

à l'univers sacré, car c'est là qu'est le modèle original et leur

source. D'où la grande richesse des symboles théophaniques

dans toutes les sociétés traditionnelles ».

C'est ce qui explique aussi l'engouement des bantu et des

africains en général vers les prophètes et les nganga nkisi,

marabouts appartenant à la catégorie de «batu bangu diela »,

c'est-à-dire les gens qui ont l'intelligence de sonder l'invisible

pour expliquer le visible, pour obtenir la révélation sur ce qui

voile son bonheur et hypothèque l'avenir; car la relation

d'instance non épanouie, conflictuelle, brisée entraîne le

désordre et met en danger l'existence, aussi bien celle de

l'individu négligent, celle de la société où il vit, que son

insertion, dans l'environnement social et naturel. 14

Le mukongo et le muntu en général naît, grandit et meurt

dans cet environnement magico religieux et il

profondément marqué. Quels que soient son

d'instruction, sa position sociale, dès qu'éclate une

recourt nécessairement à ces deux grilles de lecture.

en est

niveau

crise, il

Le bien-être (sécurité, prospérité matérielle, santé, succès,

pouvoir), aspiration profonde de tout bantu et du mukongo en

particulier peut être obtenu en recourant soit à Dieu ou à la

magie. Ce bien-être peut aussi être compromis par le Ndoki,

c'est-à-dire, un homme ou une femme doté d'un pouvoir

occulte capable de jeter un mauvais sort sur les autres et parfois,

aussi capable de protéger. La sorcellerie est marquée du sceau de

l'ambivalence dans la mesure où elle se manifeste comme un

bien et comme un mal social.

Tout déséquilibre existentiel peut avoir son origine de Dieu,

Nzambi dont on a violé la loi, les règles, des bakulu (ancêtres)

dont on a pas respecté les principes de vie communautaire

(rites, interdits, totem ..) soit encore du sorcier. Chaque effet est

lié et s'explique'par une cause souvent d'origine spirituelle.

14 Cf. Tkm. BUAKASA, Op. Cit., p. 30.

65


La sentence de Nzambi, des ancêtres, des sorciers peut se

manifester de plusieurs façons: la stérilité, la guerre, les

sécheresses, la faible production agricole, la rareté des gibiers,

les morts prématurées, la maladie, l'échec, le chômage, la

pauvreté.

Ceux qui ont recours au religieux pour expliquer la totalité

du réel, trouvent derrière chaque contradiction de la vie un

démon, un sorcier qu'il faut soit chasser, soit exorciser, soit

bannir. Tandis que ceux qui recourent à la magie, l'expliquent

souvent par une main cachée d'un sorcier dont il faut se

protéger ou qu'il faut carrément tuer par des moyens occultes

ou dont il faut solliciter la faveur, la réconciliation par la

palabre «kinzonzi ».

3. Pratiques des sacrifices dans la spiritualité traditionnelle

Kongo

En effet, comme on peut le comprendre, le sacrifice vise à

rétablir le contact, la relation avec l'offensé, à se concilier à la

fois la faveur de Dieu et celle des ancêtres. Chaque fois qu'il y a

rupture d'harmonie, observe Buakasa1S, des mécanismes et

processus de réparation sont là. Il s'agit des rites, tels les

sacrifices, la prière, les consécrations d'autels, les rites de

renouvellement et de purification. En dehors de cet aspect

purement propitiatoire, le sacrifice est polysémique et donne

lieu à plusieurs théories: théorie du don, théorie de

communion, théorie d'action de grâce. Mais le but ultime du

sacrifice comme le fait remarquer J. Mbiti, demeure le

rétablissement de l'équilibre ontologique:

15 Ibid., p. 25.

66


"[...] the sacrifices and offerings are acted of restoring the

ontological balance between God a man, the spirits and man,

and the departed and the living ,,!6

La pratique du sacrifice est le dénominateur commun des

différentes religions africaines. Cependant, il y a lieu de signaler

que selon les Banyaruanda, Dieu est si bon qu'il ne demande

pas les sacrifices ou les offrandes. Ils font des sacrifices aux

deux principaux esprits qui, d'après leurs croyances, collaborent

avec Dieu. Les Barundi, de leur côté, croient que leur héros

Kiranga agit comme leur intermédiaire entre eux et Dieu. Ils

font des sacrifices à Kiranga mais s'ils échouent, ils rentrent

auprès de Dieu!7. Toutefois, quel que soit celui à qui le sacrifice

est offert Dieu reste la finalité.

Ces particularités Banyaruanda et Barundi montrent le

caractère pluriel des symboles des sacrifices et des rituels qui les

accompagnent. La pratique du sacrifice n'obéit pas

nécessairement à un schème unique dans une société donnée.

Cela varie d'un peuple à l'autre, et d'un médium à l'autre.

L'offrande présentée à Dieu ou aux ancêtres ne devient sacrifice

que si elle est accompagnée des prières. Il est important de noter

ici avec Luc de Heusch!8, l'existence d'une société bantu de la

République Démocratique du Congo se distinguant

radicalement de toutes les autres jusqu'à une époque récente

par la quasi absence de pratique sacrificielle: les LeIe du Kasaï.

Généralement, chez les Kongo, la poule blanche ou rouge,

les œufs et quelques rares fois la chèvre sont les opérateurs

privilégiés du sacrifice. A la fin de l'initiation du jeune Bakhimba

chez les Yombe, Van Wing affirme!9 qu'il y a une journée dédiée

16 J. MBITI, Op.cit., p.179. les sacrifices et les offrandes sont realisés pour

restaurer l'équilibre ontologique entre Dieu et l'homme, les esprits et

l'homme,et les trépassés et les vivants.(notre traduction).

17J. MBITI, pp. 180-181

18 L. de HEUSCH, Le Sacrifice dans les reltgions africaines, Paris, éd. Gallimard,

1986, p. 48

19 J. V. WING, s.j., Bakongo: Religion et Magie, Bruxelles en Inst. Royal

Colonial Belge, 1935, p.

67


au fétiche. Le maître du Kimphasi et ses aides apportent tous les

nkisi, le rouge sur leurs nattes d'honneur, les mettent en action

et les ensorcellent. Une chèvre sera tuée à cause du Mbuta et

Khosi, le chef lion et il sera abreuvé de son sang. Les autres

fétiches recevront chacun leur poule.

Le choix du sacrifice peut également être dicté par le projet

qui s'attache aux rituels ou par la gravité de la faute commise.

Généralement pour les cas complexes, le sacrifice sanguin est le

plus usité. C'est le cas par exemple du traitement d'épilepsie

chez les Mambuku-mongo. On sacrifie la poule. Ce sont souvent

des sacrifices d'animaux.

D'après les grandes personnes interrogées, les sacrifices

humains étaient rares chez les Bakongo. Seul l'esclave rebelle

pouvait être crucifié sur un Nkondo (baobab) et l'homme ou la

femme attrapé en flagrant délit d'adultère pouvait subir le

même sort ou alors il pouvait être vendu comme esclave.

Léo Bittremieux 20 dans son imposante étude sur la Société

Secrète des Bakhimba au Mayombe nous fait remarquer que

dans la lutte contre la sorcellerie, les Bayombe avaient recours à

trois fétiches: les Khonde et les Nduda mais entre les deux fut le

puissant Pfula Nkombe.

Lors de la consécration du Pfula Nkombe, il requérait

plusieurs vies humaines. On prétendait qu'il y avait neufcœurs

de jeunes fùles sous le miroir fixé à son ventre. Ceux qui lui

étaient voués, avaient la réputation de Ndoki émérites; pendant

des mois, ils faisaient le léopard, c'est-à-dire se travestissaient au

léopard et devenaient ainsi «hommes en haut et léopards en

bas» pour attaquer les hommes. On disait que dans les

festivités nocturnes en honneur de Pfula Nkombe, des hommes

étaient dévorés. Ce sacrifice humain avait pour but de renforcer

le pouvoir de Nkisi Pfula Nkombi 1 • Bittremieux fait également

20 Cf. BITTREMIEUX, La Société Secrète des Akhimba au Mayombe, Mém. lnst.

RoyaI Belge 1935.

21 Cf. BITTREMIEUX, Op. Cit., p.164.

68


allusion à l'anthropophagie pratiquée jadis par les guerriers

Basundi probablement pour augmenter leur puissance au

combat. Mais il ne nous dit pas si cette chair humaine était

sacrificielle et consommée suivant un rituel donné.

La pratique des sacrifices des vies humaines était très rare

chez les bantu. Matungulu Otene s.j., nous fait remarquer que

«ce n'était pas chose rare en Afrique noire que d'exécuter

certaines personnes pour accueillir le roi. Mais avec Dieu, il n'en

était pas ainsi, Dieu n'avait point besoin de sacrifice humain, on

lui offre les présents des champs et des animaux, mais point des

vies humaines car ce genre de sacrifices lui fait de la peine. Dieu

est le roi- père et non le roi -chef2 ».

Il se dégage une relation directe entre le sacrifice humain et

le pouvoir. La sacralisation du pouvoir dans la société

traditionnelle africaine serait à la base des sacrifices humains

pour augmenter la force vitale du chefdivinisé ou presque. Pour

acquérir le pouvoir sacré, écrit de Heusch 23 , le redoutable Wene,

«émanation des forces supra-humaines» détenues par les

esprits de la terre, chez les Yombe (Zaïre) n'hésitaient pas à

mettre en œuvre une sombre procédure: une jeune fille,

capturée par les soldats du prétendant, était coupée en deux

vivante avec le « couteau du pouvoir ». Son foie était arraché et

mangé par le chef. Les grands fétiches nkisi tiraient en effet leur

efficacité du principe vital (kuyumba) des victimes humaines.

Même les LeIe qui n'accordent pas assez d'importance à la

pratique sacrificielle, leur conception de la sacralité du pouvoir

conduit ce peuple à pratiquer le régicide. En effet, chez les Leie,

souligne Vansina 24 , on ne peut douter que le roi «sacré »,

maître redoutable des forces naturelles, est condamné à mourir

prématurément, à devenir une victime sacrificielle au terme

22 O. MATUNGULU. s.j., Une Spirztualité bantu de l' « être avec ». Heurts et

Lueurs d'une communion, Kinshasa, Ed. Saint Paul Afrique, 1991, p. 100.

23 L. de HEUSCH, Op. Ch., p. 330.

24 J. VANSINA, Le Royaume Kuba, Tervuren, Musée royal de l'Afrique

Centrale, 1964, p. 100, cité par L. de HEUSCH, Le Sacrifice dans les religzons

afrtcaines, Paris, éd. Gallimard, 1986, p. 158.

69


d'un règne plus ou moins long. La mise à mort rituelle du roi

est inscrite dans son destin, elle est l'expression la plus forte des

interdits qui circonscrivent son pouvoir exorbitant, sa nature

monstrueuse. Il en est de même chez les Kuba, une autre société

bantu dont la tradition affirme que le roi devait être égorgé

Iorsque ses rlorees d' ecl' Inalent . 25.

Au-delà des frontières de la République Démocratique du

Congo, Smith 26 observe que l'histoire dynastique du Rwanda

nous apprend qu'un certain nombre de rois qualifiés de

« sauveur» (umutabav) acceptent de faire le sacrifice de leur vie,

à l'instar du premier roi dit «histoire », Ruganzu Bwimba. Le

héros mutabuzi devait se porter seul au devant de l'ennemi et se

sacrifier volontairement; son sang répandu était censé en effet

acheter ou racheter mystiquement la terre qu'allait ensuite

conquérir ou reprendre les guerriers (...) ; les femmes pubères

dont les seins ne s'étaient pas développés, les mIes mères - voir

les jumeaux de sexe différents et les aliénés - étaient conduits à

la frontière du pays et immolés en terre étrangère pour y

apporter la malédiction.

Le sacrifice humain a un pouvoir libérateur dans le sens qu'il

jette la malédiction sur le camp adverse, revêt de force l'armée

du roi et donne ascendance sur l'ennemi. Au Rwanda, le

sacrifice était aussi pratiqué lors de l'intronisation du roi et en

cas de cataclysme naturel. En effet, Hertefe1t et Coupez 27

affirment que l'intronisation se termine par une guerre rituelle

contre une province lointaine, le Bukunzi, dont le but est de

capturer vivant un homme voué au sacrifice. Le sort du

malheureux est particulièrement horrible. Après l'avoir couché

sur le flanc gauche, la bouche bâillonnée, on lui transperce

l'aisselle droite au moyen de la lance royale. Cet acte royal est

25 J. VANSINA, Op. Cit., p. 158.

26 P. SMITH,« La force de l'intelligence» in L'Homme, X, 2, pp. 5-21, cité par

L. de HEUSCH, Le Sacrifice dans les religions africames, Paris, éd. Gallimard,

1986, p. 174.

27 Cf. M. HERTEFELT et A. COUPEZ, La Royauté sacrée de l'ancien Rwanda,

Tervuren, musée royal de l'Afrique Centrale, 1964, p. 205, cité par L. de

HEUSCH, pp. 183-185.

70


interprété comme une vengeance exercée par le nouveau roi

contre les empoisonneurs ou les sorciers responsables de la

mort de son père.

De ce qui précède il y a lieu de soupçonner la pratique du

régicide; Pagèl 8 précise que jusqu'à une époque récente, le

Bukunzi devait livrer un jeune homme qui était sacrifié au

moyen d'un poignard; son sang était recueilli dans une jarre de

bois et celle-ci était déposée sur le territoire ennemi. Enfin, pour

régulariser le régime de pluies en cas d'inondations, le code

secret des rites royaux prescrivait alors d'immoler une femme

sans seins appartenant à la caste inférieure des Twa et une

chèvre noire, « symbole de l'improductivité »29.

Avec matungulu 30 , nous devons noter que chez les Angwi le

roi était vénéré par tous ses sujets, son autorité était incontestée.

Le jour de l'investiture du roi, l'assemblée nationale des Angwi

immole un esclave, celui-ci sera offert en banquet au roi ainsi

qu'aux autres grands chefs. Ce rite s'est encore pratiqué au

début de ce siècle. Lorsque le roi promulguait les lois il le faisait

en répandant le sang d'un esclave (ou d'une chèvre) décapité.

Mais il est aussi important de signaler ici que le sacrifice

humain pouvait aussi être retenu à titre punitif. En effet, au

début de ce siècle, souligne Matungulu, les Angwi, si soumis à

leur roi, ont posé un acte sans précédent dans leur histoire: ils

sont allés jusqu'à tuer et manger leur roi Mabera, parce que

celui-ci avait laissé entrer le blanc dans le pays. Selon d'autres le

motif de cette mise à mort était différent: il imposait trop de

corvées aux habitants ou à ses sujets. 31

Mais le sacrifice est loin d'être une pratique propre aux

sociétés archaïques ou traditionnelles, comme le souligne

Meinrad Pierre Hebga, s.j. lorsqu'il réagit aux articles de Claude

28 Cf. PAGES, Un royaume hamite au centre de l'Afrique, Bruxelles, Mémoire de

l'Institut royal colonial, Section sciences morales et politiques, 1933, p. 297,

cité par L. de HEVSCH, p. 184.

29 Cf. PAGES, Op. Cit., p. 176.

30 O. MATVNGVLV, Op. Cit., pp. 101-102.

31 Ibid.

71


conduire les gens à ce pouvoir est à la base de l'engouement des

jeunes africains vers les pratiques occultes.

4. Conclusion

Pistes pastorales pour réduire les violences rituelles

Tout au long de cet exposé, nous avons pu remarquer que

dans la société traditionnelle en Afrique centrale, le chemin qui

mène au pouvoir est pavé de sang humain, c'est comme qui

dirait: « sans effusion de sang humain, il n'y a pas de pouvoir».

Ceci s'explique par la sacralisation du pouvoir.

Il est vrai que le contexte dans lequel se pratique le sacrifice

humain aujourd'hui est différent de celui de la société

archaïque, mais les motivations demeurent les mêmes: quête

inassouvie du bien-être, d'une vie pleine, bref d'une volonté de

puissance.

L'élite a la conviction que le christianisme est une religion

des faibles, des personnes naïves, des femmes et des enfants, des

dominés, bref des esclaves. Il n'est donc pas indiqué pour ceux

qui veulent devenir meilleurs. Beaucoup sont convaincus que

l'église chrétienne - surtout celle issue des missions - n'offre

pas des réponses aux aspirations profondes de l'homme:

sécurité contre les sorciers, prospérité et fusion avec le divin.

L'église n'a pas présenté le message chrétien dans sa profondeur

et cela au mépris de la culture africaine; aussi, l'africain n'a été

atteint que d'une façon superficielle. Ce dernier baigne, de la

naissance à la mort, dans un environnement magico-religieux

dont la connaissance et la pratique des règles apportent un salut

immédiat; et comme dans sa conception du temps, il ne

connaît que le passé et le présent, il ne peut être satisfait par une

spiritualité chrétienne qui, devant ses besoins existentiels

postule pour l'attente dans la foi. En effet, Mbiti affirme que

l'africain n'a pas la notion du futur. Il n'a dans sa pensée que le

futur très proche. C'est pourquoi les notions telles que la

planification, le budget lui sont étrangères. Il a besoin d'une

spiritualité qui s'accompagne d'une démonstration de

puissance. Voila qui justifie son engouement vers les

73


mouvements mystiques, les sociétés secrètes où se pratiquent

parfois les sacrifices humains.

Face à une telle réalité nous proposons à l'église

notamment:

1. D'évangéliser l'élite non atteinte et de re-évangéliser en

profondeur l'élite mal atteinte en vue d'une révolution

de mentalité;

2. Développer une éthique chrétienne de l'élite capable

d'aider cette dernière à bien vivre sa foi dans les

domaines du politique et de l'économie; en créant un

espace dialogique entre l'église et l'élite pour mieux

cerner les besoins de cette dernière en vue d'une

pastorale appropriée;

3. De tenir compte dans l'annonce de l'évangile, des

besoins fondamentaux des peuples: libération

politique et économique, guérison des malades,

protection contre les sorciers, prospérité matérielle,

problèmes matrimoniaux etc., sans négliger les règles

exégétiques;

4. De revaloriser l'usage des symboles tels que: l'eau,

l'huile, sans verser dans l'idolâtrie, dans une Mrique où

tout baigne dans les rites (parole et geste) ;

5. D'inventorier les différents rites de nos sociétés pour

détecter les éléments culturels, dont ils seraient chargés

et qui pourraient disposer les hommes et femmes à la

violence et trouver des réponses bibliques à ces

éléments, réponses à codifier dans la catéchèse. Une

révision de la catéchèse, de nos confessions de foi et une

inculturation de nos rites s'imposent. De toute façon,

rien ne nous oblige de garder le statu quo;

6. D'impliquer les musiciens et dramaturges chrétiens

dans le combat contre la violence rituelle; car la paix

s'impose à la communauté chrétienne à la fois comme

74


identité et IllisslOn «Heureux ceux qui procurent la

paix, car ils seront appelés fils de Dieu» (Matthieu 5, 9)

et l'apôtre Paul de dire: « Mais le fruit de l'Esprit, c'est

l'amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la

bienveillance, la foi, la douceur, la maîtrise de soi; la loi

n'est pas contre ces choses. » (Galates 5, 22-23) ;

7. De souligner le caractère sacré de la vie car la bible dit:

«Tu ne tueras point» (Exode 20, 13) et Jésus Christ

avec son autorité souveraine dit: «Tu aimeras ton

prochain comme toi-même et tout ce que vous voulez

que les hommes fassent pour vous, faites-le de même

pour eux, car c'est la loi et les prophètes» (Matthieu 22,

39 et 7,12).

Nous pensons avoir apporté notre modeste contribution à

cette réflexion commune, nous pouvons et devons l'enrichir.

75


L'éducation des enfants pygmées «batwa» en

république démocratique du congo: valoriser le

savoir autochtone pourpromouvoirune éducation

citoyenne interculturelIe

Pro A. S. MUNGALA

Professeur Emérite,

Titulaire de la Chaire UNESCO/UNIKIN (RDC)

1. Regards surlasituationgénérale des pygmées en RDC

L'analyse des problèmes liés à la situation des Pygmées en

République Démocratique du Congo, en termes de déni, d'abus

et de violation des droits, permet de retenir quatre axes

principaux qui peuvent constituer des défis majeurs dans

l'émancipation des Pygmées et leur intégration au processus de

construction et de refondation de la société.

Il s'agit de :

• la discrimination;

• la pauvreté;

• l'éducation jformation;

• la participation.

a) Le défi de la discrimination

Comme cela a été souligné précédemment, la discrimination

constitue un défi majeur dans la recherche de l'amélioration des

conditions de vie des Pygmées et de leur insertion sociale

comme citoyens à part entière.

Cette discrimination, revêt principalement trois formes: les

stéréotypes négatifs, le déni des droits et la ségrégation.

Les stéréotypes négatifs présentent les Pygmées comme des

sous-hommes, des sauvages. Les attitudes de mépris à l'égard

des Pygmées sous-tendent des comportements quasi-racistes.

77


La stigmatisation constitue aussi une forme de

discrimination. Elle est accentuée par les injures et le manque

de considération dont les Pygmées sont constamment victimes.

Les droits des Pygmées en tant qu'êtres humains jouissant

des mêmes prérogatives ne leur sont pas reconnus.

Le déni des droits entraîne la non reconnaissance juridique

des Pygmées: droit à la reconnaissance de leur égalité, droit à la

justice, droit aux soins de santé, à l'éducation, à l'emploi, droit

de déterminer son propre avenir, droits fonciers,...

Les Pygmées font l'objet de la ségrégation, matérialisée par

plusieurs interdits sociaux à travers tout le pays, notamment:

mariage mixte interdit avec les Bantu, repas mixte interdit,

villages séparés, puits d'eau séparés...

b) Le défi de la pauvreté

Presque tous les Pygmées disséminés en RDC vivent dans

une pauvreté extrême. Ils ne disposent pas d'un logement

décent, n'ont presque pas accès aux soins de santé, à l'eau

potable, à une alimentation équilibrée, aux bienfaits de la

technologie moderne (transport, communication,

informations,...) .

Les conditions infra humaines dans lesquelles ils vivent

duisent leur espérance de vie et les exposent aux maladies de

tous ordres. Il faut noter que cette situation est due également à

l'irresponsabilité des Pygmées eux-mêmes qui semblent

réfractaires au processus de changement et, de ce fait,

accentuent leur vulnérabilité.

Actuellement, la pauvreté des autochtones Pygmées est

aggravée par l'absence des moyens de production et

particulièrement du fait qu'ils ne disposent pas de terres pour

exploiter.

Bien plus, les Pygmées connaissent des perturbations liées à

la destruction des écosystèmes forestiers. Ce qui fragilise leur

vie et leur existence en tant que peuples de la forêt.

78


La structure des activités économiques développées par les

Pygmées ne leur permet pas de faire face à certains besoins

vitaux. L'inexistence des programmes spécifiques de

renforcement de leur pouvoir économique est à déplorer.

L'esprit d'entreprise est absent autant que la culture

coopérative et associative. La maîtrise des règles du marché est

presque nulle. L'économie de subsistance qu'ils pratiquaient est

par ailleurs mise à l'épreuve à cause des problèmes de gestion

des terres.

c) Le défi de l'éducation/formation

L'éducation et la formation des Pygmées constituent aussi

un problème fondamental. Le taux d'analphabétisme des

Pygmées est très élevé, près de 95%. L'accès à un niveau

acceptable de vie passe par l'éducation et la formation. Les

Pygmées ont accumulé un retard qu'il n'est pas possible de

rattraper en peu de temps. Leur implication dans la vie sociale,

politique et économique, dans ce monde en pleine

globalisation, est quasi nulle.

Sans éducation ni formation adaptées aux besoins

spécifiques de développement et d'épanouissement des

Pygmées, il n'existe pas d'espoir de les voir émerger et participer

aux grands enjeux nationaux et internationaux.

d) Le défi de la participation citoyenne

Au regard des comportements, attitudes et pratiques actuels,

il est constant de noter, à travers l'ensemble du pays, que les

Pygmées ne sont pas reconnus, dans la pratique, comme des

citoyens à part entière. Le peu de souci et d'attention en rapport

avec leur participation dans le circuit de prise de décision au

niveau local et national constitue une attitude peu promotrice

des droits des populations autochtones pygmées.

L'implication des Pygmées dans le processus de participation

citoyenne à la vie politique en République Démocratique du

Congo rencontre plusieurs obstacles. Dans la mesure où la

79


culture politique est connectée à la dynamique de la modernité,

l'état d'insertion des Pygmées dans cette dynamique reste

embryonnaire. Dans la plupart des campements et villages

pygmées, les rapports d'enquête révèlent que le concept 'droits

de l'homme' est simplement étrange.

La prise de conscience participative au niveau du processus

politique en vue de la promotion de la dignité humaine

intégrale des populations autochtones pygmées semble, à tous

les niveaux, lacunaire.

La non participation des Pygmées à la gestion de la chose

publique, tant dans les entités administratives décentralisées

locales que dans les échelons provincial et national, démontre

qu'un travail de mobilisation s'impose. A l'heure actuelle et

d'après les données de l'enqUête, confirmées par la littérature

existante, ce travail d'accompagnement et de mobilisation

risque de se buter à quatre facteurs défavorables et limitants :

l'analphabétisme et l'illettrisme;

la grande mobilité des Pygmées qui, bien qu'ayant

amorcé la dure expérience de leur sédentarisation,

s'absentent pour de longs séjours en forêt;

l'ascendant des Bantu qui utilisent les Pygmées à des

fins politiques personnelles, sans que ces derniers

maîtrisent les enjeux en présence;

l'absence d'une réelle prise en compte par l'Etat des

valeurs socioculturelles propres aux Pygmées et qui ne

peuvent pas influencer l'émergence d'un nouvel ordre

politique chez ces derniers.

2. Etat des lieux de l'éducation et de la formation des pygmées

enRDC

L'examen de la situation des Pygmées en RDC démontre que

l'analphabétisme est le lot de la grande majorité des

populations autochtones pygmées. Selon les estimations, plus

de 95% des Pygmées ne savent ni lire, ni écrire, ni compter et

80


Malgré les pesanteurs relevées ci-dessus, quelques efforts

sont fournis pour la scolarisation des enfants Pygmées. A ce

jour, en plus des écoles officielles qui sont fréquentées par les

enfants Pygmées, des écoles spécifiques sont organisées en leur

faveur.

Le Diocèse de Wamba au Nord Est de la RDC a développé un

programme de formation et d'éducation des enfants pygmées

dans ilne approche intégrant les capacités et les savoirs

autochtones. Cette expérience est menée avec l'appui des prêtres

combonniens.

Dans l'ensemble, pour la scolarisation et l'alphabétisation,

la prise en charge scolaire pour inciter les enfants pygmées à

l'école, l'accompagnement en vue de réduire la déperdition

scolaire ont été menées ça et là par les organisations d'appui;

quelques efforts d'alphabétisation ont été déployés; il ne s'agit

pas d'un travail professionnel d'éducation des Pygmées adaptée

à leurs besoins, situation et psychologie. Toutefois, il est noté

que parmi les Pygmées, l'on compte actuellement quelques

universitaires, un bon nombre qui a terminé les études

secondaires et plusieurs enfants scolarisés au niveau primaire.

L'action menée recèle des forces et des faiblesses'

FORCES FAIBLESSES

* Processus de sédentarisation; * Inadéquation des programmes et

* Existence des écoles partout dans politiques scolaires;

le pays; * Coût élevé des frais scolaires;

* Capacités intellectuelles * Non application des lois

reconnues des Pygmées; internationales et nationales en

* Organisation des activités matière d'éducation;

d'alphabétisation; * Inadéquation des calendriers

* Présence des Pygmées instruits scolaires;

dans les milieux ; * Absence de

* Appui financier régulier des professionnalisation ;

organisations aux jeunes Pygmées; * Forte déperdition scolaire à tous

* Distribution régulière des les niveaux ;

intrants scolaires aux jeunes

pygmées.

* Nomadisme.

82


3. Stratégies de promotion de l'éducation et de la formation

pour les pygmées

L'analyse des interventions menées dans le domaine de la

formation ainsi que l'évaluation de l'impact de ces actions a

démontré que les Pygmées souffrent d'un analphabétisme

chronique et de l'illettrisme. En tenant compte des forces et des

faiblesses des actions qui ont été étayées, le secteur de

l'éducation et/ou de la formation doit devenir un secteur

prioritaire qui doit catalyser l'ensemble du processus

d'intégration des populations pygmées.

Pour cela, il est indispensable que les mesures concrètes de

réajustement des politiques et des interventions en cette matière

soient mises en œuvre:

a) Le pouvoir public, en synergie avec les autres intervenants

sociaux et avec l'appui de l'UNESCO, doit se pencher sur la mise

en œuvre des politiques et des programmes scolaires spécifiques

en faveur des autochtones Pygmées. Ils doivent prendre en

compte la révision des limites d'âge d'inscription, la gratuité des

frais scolaires, une orientation spéciale pour enfant pygmée, des

cycles spéciaux d'observation.

b) Le pouvoir public et tous les intervenants du secteur de

l'éducation doivent mettre sur pied des techniques de séduction

et d'incitation des Pygmées à l'école. Pour cela, en plus des

facilités retenues au point précédent, il peut être envisagé un

système de bourses spéciales, de prise en charge totale,

d'accompagnement économique des familles en faveur des

enfants pygmées qui font preuve d'assiduité scolaire et de dons

intellectuels incontestables. Des colonies de vacances en vue

d'échanges et de mise à niveau des Pygmées pourrait permettre

aux enfants pygmées de sortir de leurs milieux et de s'ouvrir à

d'autres.

c) Pour pallier le nomadisme et adapter l'école à leur mode de vie,

il est nécessaire d'envisager la création des écoles ou leur

rapprochement dans les villages et campements. Dans le même

83


contexte, il serait envisageable d'élaborer des cycles d'études et

des calendriers scolaires qui tiennent compte de leur cycle de

vie.

d) Un soutien aux initiatives endogènes en matière de scolarisation

serait aussi un stimulant pour les autochtones de la part des

intervenants du secteur. Dans ce cadre, il est indispensable de

soutenir quelques initiatives scolaires des associations des

Pygmées ou de leurs leaders.

e) Compte tenu de leurs modes de vie, il faudrait développer

prioritairement la formation professionnelle. Celle-ci devrait se

focaliser sur les besoins prioritaires des Pygmées et intégrer le

volet générateur de revenus et d'emplois.

f) Concrètement, une formation professionnelle dans les

domaines de la charpenterie, de la menuiserie, de la

maçonnerie, de la conservation et de la transformation des

produits d'origine végétale et animale, serait appropriée et

intéressante à développer.

g) Connaissant aussi les qualités des Pygmées dans l'utilisation des

plantes et produits contenant des principes actifs pour le

traitement de certaines maladies, une formation axée sur la

rationalisation des pratiques de la médecine traditionnelle

pourrait être expérimentée.

h) Les atouts culturels des Pygmées peuvent suggérer une

formation en arts plastiques et chorégraphiques.

i) Une action d'alphabétisation devrait être généralisée. Une

option pour l'alphabétisation fonctionnelle serait préférentielle

pour résorber le retard accumulé dans les milieux pygmées.

j) Dans le souci de répondre à l'urgence de l'Education pour tous

d'ici l'an 2015, tel que recommandée par l'UNESCO, il est urgent

que soit envisagé en définitive la création d'une Ecole

Internationale pour l'Emancipation des Pygmées, comme cadre de

conception et de coordination pour la mise en route des

84


l'impossibilité de disposer des terres accroissent la vulnérabilité

des populations Pygmées.

Dans la société congolaise d'aujourd'hui, il existe des repères

et des fondements historiques, culturels et sociaux qui soustendent

l'absence des Pygmées sur la place publique. Le combat

pour la jouissance des libertés et des droits fondamentaux par

les Pygmées prend de plus en plus l'allure des confrontations

avec les autres populations de la République Démocratique du

Congo.

Dans l'approche de la dynamisation et de l'émancipation des

Pygmées, il est indispensable que ces derniers soient eux-mêmes

au centre de l'action. Aujourd'hui, il est temps que les

politiques et les pratiques d'accompagnement des Pygmées

soient orientées vers une participation qualitative des Pygmées

eux-mêmes. L'appropriation de leur développement reste un

gage pour la réussite. Les pesanteurs culturelles, psychologiques

et mentales, qui sont encore perceptibles, sont à démonter grâce

à une action de sensibilisation et de conseientisation.

C'est dans ce cadre que l'UNESCO finance depuis l'année

2003, à travers la chaire UNESCO pour la culture de la paix, le

règlement des conflits, les droits de l'homme, la démocratie et la

bonne gouvernance en Mrique centrale et dans les pays de la

SADC, des recherches et des forums pour aider à la

compréhension de la question des Pygmées en vue de stimuler

des mécanismes d'intégration et d'émancipation de ces

populations marginalisées.

A ce jour, aucune action ne semble avoir eu un impact

significatif car les Pygmées vivent encore dans une pauvreté

chronique avec un taux d'analphabétisme de 95% et de presque

100% de non-participation citoyenne à la gestion publique.

C'est pourquoi, il s'avère urgent que des efforts soient

déployés dans les domaines prioritaires d'éducation, de qualité

de la vie et lutte contre la pauvreté, de promotion et protection

des droits humains, de gestion de la forêt, de l'intégration

86


politique et citoyenne, comme voies d'avenir pour

l'émancipation des Pygmées.

Dans le sens des efforts à mener et pour rencontrer les

préoccupations de l'UNESCO dans son programme de

l'Education pour tous d'ici l'an 2015, il est nécessaire de soutenir le

projet de création d'une Ecole Internationale pour l'Emancipation

des Pygmées en vue de coordonner et concevoir des programmes

et produire des supports d'éducation et de formation adaptés

aux besoins d'émancipation des Pygmées.

Comment rendre aux Pygmées leur citoyenneté et leur

humanité dans ce monde en mutation? L'éducation et la

formation apparaissent comme la piste par excellence pour

l'intégration des populations pygmées. C'est la passerelle pour

résoudre la question de la citoyenneté pour ce peuple

marginalisé. Tenir compte de leurs capacités et de leurs savoirs

pour promouvoir une citoyenneté interculturelle.

Exemple d'encadrement des enfants à Wamba

Les Enfants pygmées abandonnés à eux-mêmes, n'ont

jamais persévérés aux Ecoles Publiques, pendant une année

entière! D'ailleurs leur situation (manque d'habits,

mobilité à cause des danses et autre ...) les place dans un

état d'infériorité et de peu de réussite, donc facilement ils

subissent le mépris des autres élèves bantous: cela empêche

leur avancement.

En plus la mobilité du groupe poür les danses, ou en

particulier pendant la saison sèche et la pétiode de la

recherche du miel en forêt, rend les campements pygmées

vides!

Quelle méthodologie? Serait-il possible une «attention»

particulière des Institutions gouvernementales à la

situation « spéciale» de ce Peuple des Pygmées?

Avoir des PERIODES ET PROGRAMMES scolaires

« adaptés» à leur mode de vie, serait l'idéal; mais comment

assurer le bon «fonctionnement » de ces « Ecoles

Particulières» pour les Pygmées dans un Etat qui n'assure

87


même pas encore l'Ecole pour tous les autres enfants ??l Et

encore: en restant « seuls », est-ce que les pygmées ne

resteraient-ils pas un groupe humain toujours « aux

marges» de la société, enfonçant encore plus leur

marginalisation ?

S'INTEGRER SANS PERDRE ses propres bonnes qualités,

voilà le défi à mettre en actualisation en RD Congo!

Ces difficultés nous ont poussé à la recherche d'autres

tentatives/solutions:

Au Cameroun il existe une METHODE appelée O.R.A.

(Observer - Réfléchir - Agir) qui introduit progressivement

les enfants pygmées aux Ecoles Publiques.

La Méthode est très moderne: elle veut rendre l'élève

pygmée ACTIF, prenant de sa culture et de sa vie. Par des

images tirées de son milieu, l'enfant est invité à Observer,

ensuite à s'exprimer en langue maternelle pour finir au

« français » (le maître suivant les indications du

MANUEL !), dès le début d'aRA 1.

La deuxième année est plus riche: suivant une phrase-clef,

accompagnée d'un dessin, l'élève découvre la « lettre », est

appelé à la Rechercher en d'autres mots et dessins, et il est

introduit à l'employer ... Ensuite il passera à apprendre la

façon de l'écrire correctement et la placer dans un cahier en

bonne forme. Les Branches d'enseignement sont limités à

LECTURE - ECRITURE - CALCUL (Manuels pour le

Maître/Livrets pour les élèves).

Avec aRA 2 nous complétons le Programme de la première

année officielle. En aRA 3 (la troisième année, pour les

pygmées) nous suivons le Programme National de la

deuxième année, avec quelque particularité pédagogique.

Donc pour les enfants pygmées, pendant trois ans, nous

complétons les Programmes de deux classes (publiques).

En troisième année, les élèves pygmées suivront les cours

comme dans toutes les Ecoles Primaires Publiques et selon

leurs Programmes, déjà bien préparés et souvent beaucoup

plus que les autres 1

Nota Bene: dès ORAl, les enfants pygmées vivent en classe

ENSEMBLE aux autres élèves bantous, pour créer la

88


fraternité et le respect dès l'enfance, bien que, pour mieux

les faciliter, les pygmées sont majoritaires au début.

Dommage! En RD Congo il n'existe pas encore une

politique au service de l'Education et ce sont les parents qui

doivent assurer le salaire des enseignants et la viabilité des

ETS scolaires et leur fonctionnement.

Cela nous a obligés à prendre en charge la gestion des

classes au service des enfants pygmées et bantous, de nos

Directions Scolaires, éparpillées dans la forêt profonde, où

tous les habitants n'ont jamais bénéficié de l'Education

scolaire 1 Sont les Pygmées qui ont donné à tous la

possibilité de l'Ecole 1

En effet, cette année 2004/05, nous avons à notre soin, la

responsabilité de bien 285 classes primaires (ORA et

suivantes), distribuées en 21 Directions Scolaires, avec un

total de plus de 5.000 élèves pygmées (3.000 garçons et 2.000

filles environ) ensemble à 2.600 élèves bantous ...

C'est un grand devis, qui nous dépasse, pourvoir aux

salaires d'environ 300 enseignants et en plus à la prime des

ANIMATEURS des campements pygmées, indispensables

pour le bon fonctionnement des activités du PROJET

PYGMEES WAMBA.

Père Franco, Pastorale diocésaine des

Pygmées Wamba, Province Orientale,

RDC

89


Les outils utilisés et utilisables par les confessions

religieuses et les associations initiatiques dans la

lutte contre les crimes rituels enMrique centrale

Cheik Oumarou DJIBRIL MALAM DJIBRIL,

Vice-Président du Conseil Supérieur Islamique du Cameroun

AU NOM D'ALLAH, CLEMENT, MISERICORDIEUX

Contribution au colloque "causes et moyens de prévention

des crimes rituels et des conflits en Afrique Centrale" à

LIBREVILLE au Bureau Sous Régional de l'UNESCO du 19 au

20 Juillet 2005. Allocution de Cheikh Oumarou Mal4m

Djibring, Vice-Président du Conseil Supérieur Islamique du

Cameroun.

Au nom d'ALLAH, Clément, Miséricordieux. Toutes les

louanges, tous les remerciements sont dus à ALLAH, Maître des

mondes, le Miséricordieux, qui a enseigné le Coran. Il a créé

l'homme. Il lui a appris à s'exprimer clairement. Salut et

bénédiction d'ALLAH sur son noble messager notre guide

MOHAMMAD, et sur tous ses frères parmi les prophètes et les

messagers, ainsi que sur leurs familles et sur tous leurs

compagnons jusqu'au jour du jugement dernier, de la

Rétribution des oeuvres.

Que la paix, la miséricorde et les bénédictions d'ALLAH, le

très haut soient sur vous tous.

Nous remercions, l'Organisation des Nations-Unies pour

l'Education, la Science et la Culture à travers son Représentant

ici au GABON, M. Makhily Gassama, pour nous avoir invités à

ce Colloque.

Notre intervention porte sur le Sous Thème n°4 intitulé: «les

outils utilisés et utilisables par les confessions religieuses et les

91


associations initiatiques dans la lutte contre les crimes rituels

en Afrique Centrale».

En ce qui concerne les confessions religieuses et l'islam en

particulier, c'est la sensibilisation des masses, des fidèles, des

populations à travers les prêches, les informations, dans la lutte

contre les crimes rituels dans notre Sous-Région.

L'islam, de part sa signification est la Religion de la paix.

L'un des sublimes noms de Dieu, est Assalam, le Pacifique par

excellence, la prière commence par la proclamation de la

grandeur divine Allahou Akbar (ALLAH, seul est grand et se

termine par la désacralisation, Assalamou Alaikoum Wa

Rahmatoullah qui signifie que la paix et la Miséricorde

d'ALLAH soient sur vous. La salutation Islamique est synonyme

de paix et l'un des noms du paradis dans lequel tout croyant

aspire à pénétrer est DAROUSSALAM, la Demeure di la paix.

Ainsi, ALLAH, le Souverain Maître de l'Univers a créé les

cieux, la terre et tout ce qu'il y a entre les deux et enfin a créé

l'homme, qui a été ennobli par Dieu, et l'a placé sur la terre

pour adorer Dieu et la mettre en valeur.

Ici, ALLAH, le très haut a dit dans son livre saint, Sourate 17,

verset 70: «Certes, Nous avons honoré les fils d'ADAM. Nous les

avons transportés sur terre et mer, leur avons attribué de

bonnes choses comme nourriture, et nous les avons nettement

préférés à plusieurs de nos créatures; »

Dieu le Magnifique, que sa grandeur soit exaltée, a créé la vie

et l'a rendue sacrée. Nul n'a le droit d'ôter cette vie en faisant

périr les êtres humains.

Le premier meurtre commis par l'être humain sur la terre a

été perpétré par CAIN sur son frère ABEL. Par voie de

conséquence, l'acte de tuer, d'ôter la vie d'un homme est

formellement interdite Ici ALLAH, le très Glorifié, Maître de

tout ce qui existe, de ce que nous voyons et de ce que nous ne

92


voyons pas nous interpelle dans son noble Coran Sourate 4

verset: 93: « Quiconque tue intentionnellement un croyant sa

rétribution sera l'enferpoury demeurer éternellement. »

Dans un autre chapitre, Sourate 5, verset 32:

«C'est pourquoi nous avons prescrit pour les enfants d'Israël que

quiconque tuerait une personne non coupable d'un meurtre ou d'une

corruption sur la terre, c'est comme s'il avait tué tous les hommes. Et

quiconque lui fait don de la vie, c'est comme s'il faisait don de la vie à

tous les hommes».

Ceci nous montre clairement que la vie est sacrée. Il faut la

préserver pour la pérennité de l'espèce humaine et pour la mise

en valeur de la terre, ainsi que pour l'impulsion et le

développement économique, Social et culturel de nos pays en

voie d'émergence, en particulier ceux de l'Afrique Centrale.

L'Homme est le Capital le plus précieux pour le progrès de

nos pays. Il doit être protégé avant sa naissance, pendant et

après sa vie sur terre. Un pays ne peut se développer s'il n'a pas

une population nombreuse, des bras solides, des hommes sains,

producteurs et soucieux du bien- être et de l'évolution de leur

patrie.

Ce genre de rencontre vient à point nommé. C'est le lieu ici

pour nous de remercier d'abord, ALLAH, le Clairvoyant,

l'Omnipotent qui nous a réunis tous ici, aussi, nos

remerciements vont à l'endroit du peuple frère du GABON qui

nous accueille chaleureusement, ainsi que son illustre Chef,

S.E.EI Hadj Omar Bongo Ondimba. Nous exprimons notre joie

et notre gratitude à l'endroit de S.E Makhily Gassama,

Représentant de l'UNESCO ici présent.

Les confessions religieuses doivent oeuvrer la main dans la

main pour le respect de la personne humaine de sa vie et de bien

être social. Ceci en favorisant le dialogue constant, l'entente

mutuelle et la préservation de la paix. C'est le lieu une fois de

93


plus de remercier les chefs d'Etat d'Afrique Centrale qui se

concertent et qui ont mis en place des mécanismes du maintien

de la paix.

Du haut de cette tribune, nous lançons un vibrant appel à

tous les hommes de bonne volonté de propager la paix

quotidiennement. La vie étant ce que l'homme a de plus cher, il

faut la préserver.

Dans notre propos liminaire, nous avons défini l'islam

comme étant synonyme de paix. Le monde d'aujourd'hui avec

ses multiples conflits, troublé qu'il est, a besoin d'une paix

permanente et durable. Nous devons nous aimer les uns, les

autres comme nous le commandent les Saintes Ecritures. En

nous y référant comme par exemple dans la Bible, dans ses dix

commandements adressés à Moïse et à travers lui, à l'humanité

toute entière, Dieu a dit « Tu ne tueras point ».

Ce sont ces hautes valeurs qu'il faut appliquer pour que

l'humanité vive en paix et en harmonie.

Un appel est adressé aux Associations initiatiques de mener

à bien la lutte contre les crimes rituels en Afrique Centrale.

L'être humain doit constamment se rappeler qu'il a été créé

par Dieu et qu'il doit lui obéir. Il doit éviter les conflits;

protéger la vie. L'Homme a fabriqué des armes destructrices

qu'il s'en sert pour éliminer ses semblables. Il doit revenir à la

raison, à la paix.

Nous allons terminer notre propos en citant un Hadith

(parole du Prophète) du Messager de Dieu, en la personne de

Mohammad fils d'abdallah, (Paix et bénédiction d'ALLAH sur

lui) qui nous a appris ceci: « Ceux qui ont pitié des autres, le

Miséricordieux aura pitié d'eux. Ayez pitié de ceux qui sont sur

la terre, et celui qui est au ciel aura pitié de vous.

94


2. Causes des conflits enMrique centrale

L'actualité des pays d'Afrique centrale de ces deux dernières

décennies reste fortement dominée par des conflits armés.

L'Angola, le Centrafrique, les deux Con,go, le Tchad ont été tour

à rour secoués par des conflits armés ayant occasionnés des

pertes en vies humaines et des destructions matérielles difficiles

à évaluer aujourd'hui.

Quelles peuvent en être les causes ? En effet, les causes du

déclenchement des conflits armés sont de plusieurs ordres dont

principalement deux: endogènes et exogènes.

2.1. Causes endogènes

Il est important de noter que la structure sociale de la

plupart des pays de l'Afrique Centrale repose sur un fondement

clanique, ethnique ou tribal constituant des micros Etats. La

formation des partis politiques et des associations obéit à cette

logique. Ceux qui ont la possibilité de conduire les destinées des

nations recrutent leurs collaborateurs assez souvent parmi les

éléments du clan, de la tribu ou de la province pour mieux

sauvegarder leurs acquis; parfois au détriment de l'équité, de

l'efficacité et de l'excellence.

C'est à peine que la sphère clanique ou ethnique est franchie

pour rechercher des éléments issus d'autres ethnies et

provinces mais toujours dans le but de consolider la pensée et

l'action des familles politiques dirigeantes. Et tous ceux qui ne

font pas partie des clans ou des ethnies au pouvoir ou qui s'y

opposent sont à l'avance catalogués, cernés et traités comme

des cibles à combattre. C'est là que naissent la méfiance et la

confrontation verbale puis violente.

Une autre cause est à rechercher dans la répartition inégale

des ressources naturelles opposant l'écrasante majorité des

populations soumises à la souffrance face à des infimes

minorités sociales, propriétaires ou gestionnaires de ces

ressources. La non répartition équitable des richesses crée des

96


frustrations, des mécontentements, des remous qui se

terminent par des conflits ouverts ou latents.

Ensuite, le faible degré du sentiment patriotique ne permet

pas à plusieurs citoyens de saisir la nécessité d'aimer leur pays,

leur peuple et d'œuvrer de façon à garantir le strict minimum

vital indispensable à tous : infrastructures et moyens de

communication pour la libre circulation des populations et

des biens, structures scolaires, universitaires, sanitaires viables,

création d'emplois à tous sans aucune discrimination... Sont

autant des motifs qui susciteraient la conscience de chaque

citoyen quel que soit le rang social occupé. Le manque de

patriotisme donne l'occasion à chacun de mal se conduire au

préjudice de tous.

Ainsi, à l'exception de rares pays, les peuples de l'Afrique

Centrale croupissent dans la misère et la paupérisation qui ne se

justifient plus dans un univers orienté vers la mondialisation.

Le taux de chômage n'est même pas encore maîtrisé et nos

sociétés sont désoeuvrées à telle enseigne que les aventures

guerrières trouvent une abondante main d'œuvre droguée,

armée et abusée.

2.2. Causes exogènes

Comme les autres Continents du Sud, l'Afrique est l'une des

parties du monde les plus convoitées à cause des richesses du

sol et du sous sol. Hier, victime des idéologies et des économies

d'un monde bipolaire - Capitalisme et Communisme - le

Continent africain est aujourd'hui dans les mailles des

Multinationales qui le dépècent en pièces et qui prônent la

mondialisation.

Non seulement les prix des matières premières sont fixés par

les Nations industrialisées constituées par le GB, elles qui ont de

puissants moyens d'exploitation, plus encore elles arment ceux

qui acceptent d'œuvrer en leur faveur et laisser les pays du Sud

plus pauvres et plus endettés par tête d'habitant. C'est ainsi que

des conflits ont surgi entre citoyens protagonistes au sein d'un

97


même pays les plus fidèles garantissant la croissance des

Multinationales, d'autres conflits ont opposé des pays

frontaliers et frères pour avoir abrité tel gisement minier ou

telle richesse forestière ou halieutique. Les victimes ont toujours

été de paisibles et innocentes populations.

Les puissances métropolitaines qui ont exploité et pillé le

Contient africain depuis près de trois siècles au profit de leur

croissance et de leur équilibre socio-économique sont les mêmes

qui sèment la terreur, la désolation et la mort parmi nos

peuples, pour en faire des éternels tributaires, en tout point de

vue, d'une certaine générosité occidentale.

L'Eglise, en dépit de ses maigres ressources, s'intéresse au

sort de l'Homme sur tous les plans. Elle a œuvré autant que

faire se peut en s'interrogeant sur les conflits et les crimes

rituels qui ensanglantent l'Afrique centrale. Dans les lignes qui

suivent, nous rapportons ce qu'elle a entrepris humblement au

Congo Brazzaville.

3. Vision apostolique de l'Eglise dans laprévention des conflits

La prévention des conflits, des crimes rituels et la

construction d'une paix durable constituent la mission

apostolique de l'Eglise, ce qui justifie en partie sa raison d'être

sur terre.

En effet, l'Eglise qui est missionnaire par nature, a reçu la

vocation de rendre effective la paix dans le monde. Dans Jean

20: 21, le Christ s'adressant à ses disciples, déclare: « La paix

soit avec vous 1Comme le Père m'a envoyé; moi aussi je vous

envoie ». Et Saint Paul renchérit: « Tout celavient de Dieu, qui

nous a réconciliés avec Christ, etqui uous a donné le ministère

de laréconciliation» cf. 2 Corinthiens 5 : 18.

La paix est une denrée vitale pour tous les hommes sans

exception. Elle est à la base même de toute action humaine

durable et de tout développement. Partout où la paix manque,

98


les sociétés humaines connaissent face au défi de

développement: stagnation, recul et chaos.

Ainsi, la mission de la paix par l'Eglise n'est pas subsidiaire.

Elle a une dimension constitutive, consignée dans les textes

fondamentaux de l'Humanité. Dieu, le Créateur s'est identifié à

travers l'Histoire comme étant le JEHOVAH SHALOM, c'est-àdire

le Dieu-Paix cf. Juges 6: 24. Etant la paix, TI en est le

véritable pourvoyeur. C'est Lui qui produit en nous le vouloir

et le faire; autrement dit la volonté et le pouvoir ou la capacité

de construire véritablement la paix, ce à quoi nous avons tous le

merveilleux privilège d'avoir été créés à son image et à sa

ressemblance même.

3.1- Capacités de l'Eglise de construire la paix

L'Eglise a-t-elle des capacités pour rendre effective la mission

de la paix?

En effet, même si l'Eglise ne dispose pas suffisamment de

moyens matériels; elle a cependant des atouts certains pour

remplir les tâches de la paix afin d'en atteindre les objectifs.

En ce qui concerne les capacités de construire la paix, l'on

notera que:

l-L'Eglise a la capacité d'avoir des ressources humaines pour

prévenir les conflits, les crimes rituels et la construction

d'une paix durable;

2-Elle a la capacité de recevoir des fonds ou de s'autofinancer

pour soutenir sa politique de paix ;

3- Reconnue comme apostolique et en tant qu'envoyée, elle fait

l'objet de consensus;

4-Elle dispose des atouts pour jouir d'un crédit moral de telle

sorte que son autorité sur ce plan est indéniable.

Du point de vue de l'évangélisation des peuples, l'Eglise

dispose d'autres capacités en particulier:

99


• La capacité de prêcher l'amour de Dieu etdu prochain

De ce fait, elle est en endroit d'enseigner au peuple congolais

avec autorité, l'unité en Jésus-Christ et autour de sa croix;

l'égalité de tous et queJuifou Grec, homme ou femme, riche ou

pauvre... tous créés à l'image de Dieu, deviennent gérants et

solidaires de tout le patrimoine national légué par Dieu.

• La capacité de prêcher la Paix et la Réconciliation

Il appartient à l'Eglise d'être un acteur de premlere ligne

dans la prévention des conflits et des crimes rituels et la

construction d'une paix durable en renouvelant la vie par la

puissance de l'Evangile et en s'armant à l'intérieur de la

puissance du Saint Esprit dont aucun pouvoir ne peut mettre à

bout. L'Eglise doit mettre en relief le pardon et la résolution des

conflits pour constituer la base de la réconciliation.

• La capacité d'enseigner la Justice et la non violence

L'Eglise veille à la bonne gestion de la Nation et de l'Etat

autant que cela est possible. Cela est d'autant plus important

que la mauvaise gouvernance, la discrimination sociale, la

pauvreté, la violation des Droits fondamentaux de l'Homme, la

confiscation des Libertés fondamentales, la famine,

l'analphabétisme... sont source de conflits ou facteurs de

violence, ce qui constitue des entraves à une paix réelle et

durable et que l'Eglise en vertu de sa mission prophétique, est

appelée à dénoncer, à combattre quel qu'en soit le prix à payer.

• La capacité de faire respecter la vie

L'Eglise peut enseigner la notion de la vie et œuvrer pour sa

défense en se fondant sur l'unique source de vie; le Dieu Père et

Créateur de toute chose. La diversité biologique, culturelle et

ethnique est considérée comme une richesse à sauvegarder.

• La capacité de transformer l'environnement

L'Eglise doit se déterminer et influencer fortement le

comportement de toute la société alors que la vision du

politique demeure souvent partielle, partisane voire bornée

100


tandis que celle de l'Eglise et du reste de la Société Civile digne

de ce nom a l'avantage d'être globale et équilibrée.

3.2- Engagement de l'Eglise dans le processus de paix

L'Eglise est appelée à s'engager dans la prévention des

conflits, des crimes rituels et la construction d'une paix réelle.

En tant que artisan impartial et inlassable, elle doit rechercher

la paix. Ambassadeur du Christ, elle doit s'employer à

réconcilier les parties en conflit, assurer convenablement sa

mission d'instruire sur les dangers potentiels de conflits.

Dans cet engagement, le prix à payer consiste à aller jusqu'au

bout en dépit des obstacles. Il n'est pas bon d'abandonner les

démarches en faveur de la paix dès lors que ces démarches ont

démarré.

3.3- Raisons de l'engagementpour la paix

Les raisons de l'engagement pour la paix sont multiples au

nombre desquelles, on citerait les conséquences néfastes

engendrées par les deux Guerres Mondiales pour toutes les

Nations de la planète, conséquences ayant abouti en 1945, à la

création de l'Organisation des Nations Unies (ONU).

La raison d'être même de l'Eglise, nous rappellera toujours

son œuvre en faveur des hommes de telle sorte que la Paix

devienne une culture qui améliore les conditions de vie.

4. Bilan de l'action de l'Eglise dans la prévention des conflits et

des crimes rituels

4.1- Collaboration avec les pouvoirs publics

Pour prévenir les conflits au Congo, l'Eglise a collaboré avec

les Pouvoirs publics. C'est ainsi qu'elle a participé et participe

encore aux grands événements nationaux. Pour prouver sa

bonne foi de vivre dans un univers sain et équilibré, l'Eglise

101


jours. L'humanitaire du côté Catholique ou Evangélique

intéresse les domaines suivants : distribution des vivres, soins

médicaux aux populations dans les zones de combat,

assistance aux femmes violées, relance des activités agricoles et

pastorales, programme de relogement des populations

déplacées, formation et encadrement de la jeunesse dont les ex

combattants aux petits métiers pour l'arrêt des hostilités.

Depuis 2002, l'Eglise s'est employée à accueillir les

populations du Pool et à assurer les conditions de retour dans

leurs localités respectives de façon à reprendre la vie sur de

nouvelles bases. Au niveau œcuménique, un Organisme

dénommé ACDA a vu le jour pour aider l'Eglise du Congo à

prendre à bras-le-corps collectivement la souffrance des

populations même si cet organisme, pour des raisons

financières, ne fonctionne plus. Par ce comportement

responsable, l'Eglise a compris que la Paix ne signifie pas

seulement absence de guerre mais que la prise en mains de la

situation désastreuse des démunis participe à la cessation des

conflits et donc au retour progressifde la Paix.

4.2.- Position de neutralité de l'Eglise

La gestion des conflits suppose une intervention dans le sens

d'orienter le phénomène ou d'influencer les protagonistes

impliqués. C'est à travers cela que le comportement de l'Eglise a

été révélateur d'une attitude de neutralité ou d'engagement.

En effet, de manière globale, l'Eglise s'est gardée de se

positionner dans l'un ou l'autre camp des belligérants, elle a

trouvé bon de s'investir dans l'aide multiforme à apporter aux

nécessiteux sans distinction de race, de tribu, de sexe, de

croyance...

4.3- Engagement constructifde l'Eglise

Consciente du danger que courait le peuple congolais,

l'Eglise n'a jamais cessé d'attirer l'attention des citoyens par

tous les moyens.

103


• Messages de l'Eglise

Aux Autorités congolaises, ces messages consistaient à leur

faire prendre conscience des méfaits des conflits armés qui

menaceraient la Paix et plongeraient les populations dans des

souffrances inutiles au lieu de privilégier la solution aux

véritables problèmes vitaux des Congolais. Ainsi, le Conseil

Œcuménique au Congo a adressé beaucoup de messages pour

tenter d'apaiser les situations déjà conflictuelles qui prévalaient

dans le pays. Mais hélas, ces messages n'ont jamais été compris

ni même acceptés par tous ceux qui au Congo, ont une parcelle

d'autorité; la conséquence ce sont des guerres récurrentes qui se

justifient comme étant une volonté délibérée de nuire aù

paisible peuple.

• Actions de médiation

En 1998, au plus fort des conflits armés dans le Département

du Pool, notamment dans le District de Mindouli, le COECC

(Conseil Œcuménique des Eglises Chrétiennes du Congo)

répondant favorablement à l'offre de médiation du Haut

Commandement Militaire, a mis sur pied un comité de

médiation composé d'ecclésiastiques et de laïcs dont la mission

s'est soldée par la mort d'hommes.

Par ailleurs, toujours dans la dynamique de la recherche de

la paix, l'Eglise a organisé des messes et cultes spéciaux tant à

Brazzaville que dans tout le pays. A travers ces rencontres, les

messages et les prédications, elle a dénoncé la division, la

violence et le non respect des Droits de l'Homme.

• Interventions dans la prévention des conflits

Les guerres récurrentes au Congo ont poussé l'Eglise à créer

des structures spécialisées qui sont:

La «Commission Justice et Paix» (C]P) au niveau de l'Eglise

Catholique;

« Laissez Vivre le Congo », l' « Action Evangélique pour la Paix ;)

(AEP) et l' « Action de Secours d'Urgence» (ASU) au niveau de

l'Eglise Evangélique du Congo;

104


Le « Corps Luthérien des Artisans de Paix» (CLAP) au sein de

l'Eglise Evangélique Luthérienne du Congo;

Le Conseil Œcuménique des Eglises Chrétiennes du Congo n'est

pas resté en marge de la dynamique de paix en créant

l' « Observatoire Œcuménique de Paix » (OOP).

• Actions des structures spécialisées pour la construction de la Paix

Ces structures spécialisées organisent des séminaires et

autres rencontres pour amener les Congolais à comprendre la

nécessité de se réconcilier les uns aux autres comme l'exige la

Parole de Dieu et la sagesse bantoue du «Mbongi» (lieu de

rencontre, d'échange ou de partage, de la théorie de la non

violence, des techniques de résolution pacifique des conflits).

Elles forment des animateurs locaux capables de vulgariser

la formation acquise dans le domaine de la résolution pacifique

des conflits et de la promotion de la culture de la paix.

5. Perspectives dans la prévention des conflits et des crimes

rituels

L'Eglise au Congo est interpellée dans le processus de

l'apprentissage de l'instauration de la paix pour affronter les

défis pluriels de l'heure actuelle. Par conséquent, il convient de

renforcer les capacités nécessaires permettant à l'Eglise de jouer

pleinement son rôle d'agent pluridisciplinaire du

développement au sein de la Société Civile.

Du coup, la question capitale de l'Eglise d'aujourd'hui et de

demain se pose en termes de formation du peuple, en vue d'une

conscience civique et d'un esprit d'engagement chrétien plus

visible dans le champ politique. Il s'agit ici d'une politique

constructive qui honore Dieu et l'Homme; qui réconcilie

l'Homme avec son environnement et qui lui donne à espérer

dans tous les domaines

105


6. Conclusion

Pour conclure, il semble aujourd'hui que le profù de

l'Homme de Dieu formé uniquement pour annoncer l'Evangile

aux chrétiens se trouve dépassé par rapport à la nouvelle donne,

pour la simple raison que l'Eglise vit dans un environnement

confronté à plusieurs défis dont celui de la coustruction de la

paix.

L'Homme de Dieu doit être à la fois un artisan de paix par

essence, mais aussi un agent rompu aux techniques et aptitudes

de réconciliation, tout un art à apprendre pour reconstruire la

paix perturbée par des violations des Droits et des Libertés

fondamentales.

Il s'agit de rechercher la vérité, d'identifier et de cerner les

sources de frustration, de violence, de guerre et de proposer les

solutions d'un retour à une paix véritable et durable. Car,

comment pardonner à autrui ses offenses sans les avoir ciblés

au préalable, ou réconcilier des protagonistes sans avoir

dénoncé humblement les causes de mésentente et surtout se

rendre à l'évidence d'une volonté réciproque d'enterrer à

jamais la hache de guerre?

Ainsi, étudier, déterminer et prévenir les causes de conflits

valent mieux que la résolution même des conflits ouverts ou

latents car, ne dit-on pas qu.'il vaut mieux prévenir que de

guérir? Telle a été et demeure la mission pacifique de l'Eglise au

Congo. Nous vous remercions pour l'attention soutenue dont

vous venez de faire montre face à notre exposé.

106


Mitos em s. tomé e principe

Armindo AGUIAR

(Sao Tomé etPrincipe)

Se os mitos subsistem hoje nas nossas sociedades, é porque

ha seguidores que agilizam as praticas da tradiçào que Ihes dào

corpo e operacionalidade apoiando a adaptaçào da

sensibilidade humana a aceitaçào dos valores veiculados pelo

paradisiaco ambiente do ser Sobrenatural. A essa aceitaçào

subjaz os Interesses, de enriquecimento, preeminência e

protagonismo que cada um forja para a realizaçào da sua

ambiçào.

É proprio do contexto cultural fazer a promoçào de ideias,

fundamentar as crenças e outros valores e atitudes, que

concorrem para a formaçào da personalidade do individuo que

se toma agente ou guia das praticas dos crimes rituais.

Assistimos a intolerância dos governos que motivam as

populaçôes para aprofundar divisôes no seio do povo, no

interior de um pais, conducentes à violência generalizada que

ameaça a existência de populaçôes inteiras. Estas ameaças

induzem ao movimento para a autonomia e separaçào por vias

de diferenças culturais, empobrecendo 0 pais com a destruiçào

de muitas capacidades, competências que acabam mortas ou

emigram.

Este radicalismo acontece porque os Estados africanos sào 0

resultado de Interesses em Africa de um grupo de Estadosnaçào

europeus durante 0 final do século XIX. Conc1ui-se,

assim, que as fronteiras geograficas nào reflectem um processo

de desenvolvimento histôrico africano.

As fronteiras sào quase todas artificiais e 0 seu aparecimento

formal nào tem em conta as realidades africanas. Esta realidade

esta conforme os principios dominantes da Europa,

contrariando tudo 0 que diz respeito à motivaçào ideologica,

que se manifesta sob a forma do nacionalismo, como expressào

107


politica da vontade de que cada naçào deva ter do seu proprio

Estado unitario afirmado numa convergência de culturas.

o processo de luta pela independência uniu as diferentes

forças em alianças circunstaneiais que corn 0 fim dos conflitos,

perderam 0 conteudo que as originou.

Os novos homens do poder tiveram, como uma das suas

primeiras tarefas, a criaçào de uma naçào para 0 espaço

geografico que corn as independências vieram a dominar.

Assim, pensaram os lideres africanos, poder criar uma

consciência nacional de forma administrativa, a "partir de

cima"

Mas 0 sucesso deste ideal de criaçào de consciência nacional

nao foi alcançado, nào foi conseguido.

A falta de circulaçào da informaçào nos nossos paises

repercute-se na ignorância em que vive muita gente do nosso

continente. Quando as populaçôes viverem fechadas, isoladas

uma das outras, ha um desenvolvimento de raeionalidades e

culturas diferentes, que se disponibilizam mental e

psicologicamente para actuaçôes confrangedoras.

Na Âfrica Central, alguns povos foram submetidos,

manipulados por factores mîsticos e religiosos, que servem de

justificaçao a transformaçao da ordem polîtica e social,

provocando perturbaçôes, atingindo muitas vezes 0 caos.

Desde logo, a questào de fundo reside em alcançar 0

protagonismo e a preeminência no seio da comunidade ou do

povo, por eliminaçào fisica dos possiveis objectores.

Diferentes paîses de fronteira comum, nào se atêm a

diâlogos ideologicos, pois os valores culturais ou religiosos

entram em confronto e raramente atingem resultados padficos.

Os crimes rituais nao factos somente da nossa época ou

exc1usivamente africanas.

108


Os homens, interpretando os mitos segundo as suas

vontades incentivam à pratica de sacrificios rituais por

pretextos inconfessaveis.

Em nome da cultura, da politica, da religiào, e até em nome

de nada, milhôes de pessoas foram mortas. Nào ha respeito

pelas vidas alheias, pelas pessoas humanas.

Hoje, até em nome da ciência, crianças sào raptadas e

assassinadas, delas retirados os seus orgàos para serem

comercializados em trafico.

,

Quando as populaçôes vivem longo tempo com dificuldades

e a pobreza alastra, nào é raro constatar 0 surgimento de

tendências para habitos que predizem a salvaçào.

Embora os conflitos rituais nào combatam a pobreza,

muitas pessoas pobres praticam-nos na esperança de um

HIPOTÉTICA MUDANÇA DO NiVEL DE VIDA.

Homens ambiciosos, praticam-nos para conseguirem 0

poder;

Os crentes praticam-nos na expectativa de obter sucesso nos

negocios;

Violências sangrentas ocorrem no interior dos paises por

confrontaçào cultural e religiosa

Cresce um antagonismo audacioso e devasso e as partes

continuam a repressào e intolerância. Com a nào cedência,

porque 0 temor da submissào é muito forte, receiam ser

manipulados, ha incentivos a revolta e as populaçôes sào

dizimadas. •

É, de facto, preciso estudar e entender os homens. Aos

antrop6Iogos, soci6Iogos, historiadores e psic6Iogos, cabe a

pesada tarefa de procurar aprofundar a problematica e projectar

soIuçôes.

109


É de todo recomendavel que 0 estudo e a compreensao do

fen6meno cultural, passa pelo estudo do homem, sujeito e

agente, capaz de conservar ou de alterar estruturalmente as

sociedades humanas, marcando 0 ritmo para atingir um fim

espedfico ou para satisfazer os seus objectivos.

É ut6pico 0 que vou propor, mas, reconhecendo que uma

das fontes desse mal é a ma divisao dos territ6rios de Africa,

particularmente nas fronteiras onde subjaz 0 estigma da

conflitualidade, é requerido de que sejam repostas as fronteiras

do século XIX. É um projecto que deve envolver todos os paises

afectados, as organizaçôes multilaterais coma as Naçôes Unidas,

a Uniao Europeia, a Uniao Africana, e as demais instituiçôes

para numa primeira fase se sensibilizar os dirigentes para essa

necessidade.

Um amplo programa de informaçao deve ser executado para

que as populaçôes africanas, também afectadas por ausência de

comunicaçao possam estar envolvidas para esse grande projecto

que é 0 da redivisao territorial de Africa. Como reagirao os

paises, os seus dirigentes e as populaçôes, naD seil

Por outro lado um amplo programa de educaçao/formaçao

para instruir as populaçôes nos maleffcios das praticas

ritualistas e na prevençao contra a devassidao e mortes

desnecessarias.

A maneira possive! de estancar a crise é fazer ajustamentos

das fronteiras internacionais. Contudo, estes têm sido tabus em

Africa, até ao momento. A entao OUA, hoje Uniao Africana,

numa resoluçao do principio da década de sessenta do século

XX, determinou que as linhas fronteiriças internacionais naD

deviam ser alteradas.

Mesmo que os dirigentes politicos africanos continuem a

manter este principio, a evoluçao temporal pode levar a que

estes ajustamentos se façam naturalmente, sem derramamento

de sangue e fome.

110


Les mythes au Sao Tome et'Principe

Armindo Aguiar Historien (Sao Tome et Principe)

[Version traduite]

Si les mythes subsistent dans nos sociétés, cela est dû au fait

qu'il ya des instigateurs qui incitent à l'usage des traditions qui

les incorporent pour qu'elles deviennent opérationnelles, tout

en soumettant l'adaptation de la sensibilité humaine à

l'acceptation des valeurs véhiculées par l'environnement

paradisiaque du surnaturel. On prétend qu'à cette acceptation

soient liés des intérêts, l'enrichissement, la proéminence et le

protagonisme de chacun dans le cadre de cette ambition.

Le contexte culturel lui-même favorise la promotion d'idées,

de croyances et d'autres valeurs et attitudes qui contribuent à la

formation de la personnalité de l'individu qui devient ainsi un

agent ou un instigateur de la pratique des crimes rituels.

Nous assistons à l'intolérance des gouvernements qui

encouragent les populations à la sécession. Cet état de chose, au

sein du peuple et à l'intérieur d'un pays quelconque, conduit à

la violence généralisée menaçant l'existence de toute une

population. Ces menaces incitent à des mouvements vers

l'autonomie et la séparation au nom des différences culturelles.

L'appauvrissement du pays devient donc une réalité, si nous

tenons en compte la destruction des capacités et des

compétences de ses ressortissants, par décès ou émigration.

Ce radicalisme ressort du fait que les Etats africains ne sont

que le résultat d'intérêts en Afrique d'un groupe des Etats­

Nations européens à la fin du XIXème siècle. D'où la conclusion

que les frontières géographiques ne reflètent pas un processus

de développement historique africain.

Les frontières sont quasi artificielles et leur apparltlon

formelle n'a pas pris en compte les réalités africaines. Cette

réalité est due aux principes qui prévalent en Europe,

contrairement à tout ce qui a trait a l'inspiration idéologique,

manifestée sous forme de nationalisme en tant qu'expression

111


de la volonté politique selon laquelle chaque nation doit

établir sa propre unité de l'Etat affirmée par la convergence de

cultures.

Le processus de lutte pour l'indépendance a prétendu unifier

les différentes forces en alliances circonstancielles, lesquelles,

avec la fin des conflits, ont perdu le contenu qui en a été à

l'origine.

Les nouveaux hommes du pouvoir ont eu à créer, tout

d'abord, une nation pour l'aménagement géographique qu'ils

ont dû commander avec les indépendances. C'est ainsi que les

leaders africains ont pensé qu'ils pouvaient créer une conscience

nationale de manière administrative «du haut vers le bas »,

mais le succès escompté dans cet idéal de création n'a pas été

obtenu.

Le manque d'information au sein de nos pays maintient

dans l'ignorance la plupart des gens qui vivent sur notre

continent. Aussi longtemps que les populations s'enfermeront

et s'isoleront, nous assisterons à un développement de

rationalités et de cultures différentes qui éclateront

mentalement et psychologiquement en actions effroyables.

En Afrique Centrale, certains peuples ont été objets de

manipulation par des facteurs mystiques et religieux qui ont

servi de justification à la transformation de l'ordre politique et

social, entraînant des perturbations, voire le chaos.

Dès lors, la question de fond reste celle de savoir comment

atteindre le protagonisme et la proéminence au sein de la

communauté ou du peuple par le biais de l'élimination

physique des potentiels opposants.

Certains pays ayant des frontières communes ne sont pas

prédisposés à des dialogues idéologiques, puisque les valeurs

culturelles ou religieuses sont incompatibles et n'atteignent que

rarement des résultats pacifiques. Les crimes rituels ne sont

112


seulement pas des faits de notre époque ou exclusivement

africains.

Les hommes, interprétant les mythes selon leurs volontés,

incitent à la pratique de meurtres rituels par des prétextes

répréhensibles.

Au nom de la culture, de la politique, de la religion et au

nom de rien même, des millions de personnes ont été tuées. Il

n'y a pas de respect pour les vies humaines.

Aujourd'hui, même au nom de la science, des enfants sont

séquestrés et assassinés, leurs organes sont retirés pour en être

commercialisés en trafic.

Autant les populations vivent longtemps avec des

difficultés et la pauvreté augmente, plus nous assistons à des

tendances vers des habitudes quiprédisentla rédemption.

Bien que les crimes rituels ne luttent pas contre la pauvreté,

plusieurs personnes pauvres en pratiquent dans l'espoir d'un

HYPOTHETIQUE CHANGEMENT DES CONDITIONS DE

VIE:

Des hommes ambitieux en pratiquent pour atteindre le

pouvoir;

Les croyants en pratiquent dans l'expectative du succès dans

les affaires;

Des violences sanglantes ont lieu à l'intérieur des pays à

cause de la confrontation culturelle et religieuse.

Nous assistons à la croissance d'un antagonisme audacieux

et crapuleux et les parties poursuivent leurs actions de

répression et d'intolérance. La sécession n'étant pas possible,

de peur que la répression soit encore plus forte, ces parties,

craignant être manipulées, incitent à la révolte et les

populations sont écrasées.

113


En fait, il faudrait étudier et écouter les hommes. Aux

anthropologues, sociologues, historiens et psychologues, il

revient la tâche tenace de chercher l'approfondissement de ce

problème et de prévoir des solutions.

Il est hautement souhaitable que l'étude et la

compréhension du phénomène culturel passe par l'étude de

l'homme, du sujet et de l'agent, capable de préserver ou de

changer structurellement les sociétés humaines, tout en

établissant un programme pour aboutir à un but spécifique ou

pour satisfaire à ses objectifs.

Je reconnais que ce que je vous propose semble plutôt

utopique, mais, compte tenu qu'une des sources de ce malheur

est la mauvaise répartition des territoires de l'Afrique,

notamment dans les frontières où le stigma des conflits est

perceptible, il serait souhaitable de reprendre les frontières du

siècle XIX. Il s'agit d'un projet qui devrait engager tous les pays

affectés, les organisations multilatérales telles que les Nations

Unies, l'Union Européenne et les différentes institutions, de

façon à ce que, dans une première phase, les dirigeants y soient

sensibilisés.

Un programme élargi d'information doit être mis en place

pour que les populations africaines, également affectées par le

manque de communication, puissent être impliquées dans ce

grand projet, celui de la redistribution territoriale de l'Mrique.

Comment réagiraient les pays, leurs dirigeants et les

populations?Je ne le sais pas!

D'autre part, il faudrait mettre en œuvre un programme

élargi d'éducation/formation à l'intention des populations dans

le domaine des maléfices des pratiques rituelles et dans la

prévention de la dévastation et des décès qu'ils occasionnent.

Une des façons possibles d'arrêter la crise serait de faire des

ajustements de frontières internationales. Toutefois, cela

demeure jusqu'à présent tabou en Afrique. L'ex-OUA,

114


aujourd'hui l'Union Africaine, dans sa résolution du début des

années 60 du XXème siècle, a stipulé que les lignes frontières

internationales ne devaient pas être changées.

Nonobstant, le fait que les dirigeants politiques africains

tiennent à maintenir ce principe, l'évolution de notre époque

peut conduire à ce que ces ajustements soient menés de façon

pacifique, sans écoulement de sang.

115


Sous-thème Il

Dispositionsjuridiques etpénales et

mobilisation de lasociété civile pourlalutte

contre les crimes rituels enAfrique Centrale:

moyens d'action, outils (juridiques,

intellectuels, culturels, sociologiques...)

117


Les dispositions pénales applicables en matière de

crimes rituels au Gabon

Mathieu NDONG ESSONO

Conseiller du Garde des Sceaux, Ministre de la Justice (Gabon).

Ma communication va porter sur les dispositions pénales

applicables en matière de crimes rituels dans le droit gabonais.

Le choix de ce thème par les organisateurs me paraît fort

judicieux, dans la mesure où, par ce canal, ils cherchent à

trouver réponse aux lamentations récurrentes souvent

entendues lors de la découverte de corps mutilés.

Ces gémissements nous interpellent car, si nous n'y prenons

garde, ils peuvent conduire les populations victimes de ces

agissements au découragement, à la colère et peut-être à une

brutalité incontrôlable. Et pourtant, des textes existent pour

réprimer tout acte attentatoire à l'intégrité de la vie humaine. Il

suffit seulement de les connaître et avoir l'audace de vouloir

affronter l'inertie et la résignation Je vais donc m'efforcer de

vous présenter les dispositions en question, même s'il faut

reconnaître que les conditions de préparation de ce document

n'ont pas été faciles à cause des délais très brefs qui m'ont été

accordés à cet effet.

S'agissant d'un domaine relevant de la matière pénale, je me

suis donc contenté de parcourir le code pénal et concentrer mon

attention sur les deux mots clefs qui constituent la substance de

ce colloque, à savoir: crime et rituel.

L'opinion entend généralement le mot crime comme un

manquement très grave à la vertu, à la morale ou à la loi. En

droit pénal, c'est un terme générique qui désigne une infraction

punie soit de la peine de mort, soit de celle de la réclusion

criminelle (article 1er).

119


Parler de crime rituel dans le droit positif gabonais nous

conduit nécessairement à rechercher dans la législation

l'existence formelle de cette infraction. La consultation de la

table analytique du code pénal ne fait apparaître aucune

infraction sous cette dénomination. S'agit-il d'un oubli, ou

simplement qu'elle n'existe pas ?

A cette interrogation, un regard plus approfondi nous

amène à découvrir dans le chapitre 19 du Livre II, l'indication

des infractions relatives à la sorcellerie, au charlatanisme et aux

actes d'anthropophagie.

1. Dela sorcellerie, du charlatanisme et des actes

d'anthropophagie

Ces infractions sont prévues et punies par l'article 210 du

code pénal qui dispose:

« Article 210 : sera puni d'un emprisonnement de deux à cinq ans et

d'une amende de 50 000 à 200 000 francs ou de l'une de ces peines

seulement, quiconque aura participé à une transaction portant sur les

restes ou ossements humains ou se sera livré à des pratiques de

sorcellerie, de magie ou charlatanisme susceptibles de troubler l'ordre

public ou de porter atteinte auxpersonnes ou à la propriété ».

Dans le langage courant, les notions de sorcellerie et de

charlatanisme se définissent comme un ensemble de pratiques,

de magie de caractère populaire ou rudimentaire qui accorde

une grande place au secret, aux actes illicites ou à des

comportements effrayants.

Dans l'article 210 ci-dessus, il n'y a aucune définition de ces

notions. Le législateur se cantonne à indiquer les éléments

caractéristiques de la sorcellerie et du charlatanisme. Puis, il

120


créée à l'occasion une autre infraction distincte: la transaction

sur les restes ou ossements humains.

1.1. De la participation à une transaction sur les restes ou ossements

humains

La transaction sur les restes ou ossements humains peut

s'entendre, de tout acte de commerce, de donation, recel

portant sur les restes ou ossements humains. Elle implique

l'existence d'un fait matériel ainsi que la mise en oeuvre d'un

acte de transaction portant sur celui-ci. A cela s'ajoute

l'intention coupable commune à toute infraction pénale.

Les sanctions encourues sont: un emprisonnement de deux

à cinq ans et une amende de 50 000 à 200000 francs ou de l'une

de ces peines seulement. 11 s'agit donc de peines

correctionnelles.

1.2. De la pratique de sorcellerie ou de magie

Cette infraction punit les auteurs de sorcellerie ou de magie.

Les éléments constitutifs de la pratique de sorcellerie ou de

magie n'apparaissent pas clairement dans le texte de loi.

Dans ce domaine, une jurisprudence claire ne s'est pas

encore affirtnée, de sorte que les juges font une application

souveraine de laloi; c'est-à-dire, dans chaque espèce qui leur est

soumise, ils vérifient si nous sommes en présence d'un cas de

sorcellerie ou de magie. Mais il convient de relever ici que

l'infraction n'est punissable qu'autant qu'elle porte atteinte à

l'ordre public, aux personnes ou à la propriété.

Les sanctions sont identiques qu'en cas de transaction sur

les restes ou ossements humains.

121


2. De l'anthropophagie

Cette infraction est prévue et punie par l'article 211 du code

pénal qui dispose:


Les peines vont de la réclusion criminelle à temps à la peine

de mort. Je prends la peine de rappeler ces dispositions car

l'article 211 annonçait in fine que l'application de l'article 229

du code pénal pouvait être envisagée nonobstant les poursuites

sur ce fondement juridique.

Sur le plan formel, cet arsenal juridique est suffisamment

dissuasif. Mais que vaut une bonne loi si elle n'est pas

appliquée, si elle n'est pas bien appliquée? L'une des difficultés

qui rendent la loi inefficace est l'administration de la preuve

dans un domaine où l'ésotérisme fait concurrence à

l'irrationnel.

Quoiqu'il en soit, au regard de ce qui vient d'être dit, le juge

gabonais dispose d'un arsenal juridique susceptible de lui

permettre de réprimer avec efficacité les infractions relatives aux

crimes rituels.

De par la place réservée à ces infractions et surtout en raison

des peines encourues, le législateur gabonais a clairement

exprimé sa volonté politique de combattre ce fléau. Cette

volonté s'est exprimée très tôt puisque le code pénal qui date de

la loi n°21/63 du 31 mai 1963 comportait déjà ces crimes.

il est à souhaiter que cette approche perdure et se renforce

afin d'englober toutes les formes modernes et pernicieuses que

peut prendre cette délinquance.

Mais l'un des efforts que le législateur africain doit

entreprendre consiste à mieux adapter l'environnement

juridique au contexte culturel local, au lieu de se contenter de

plagier ce qui lui vient d'ailleurs et qui ne correspond à aucune

réalité. Cela est d'autant plus pertinent que les dispositions

pénales de toute convention relèvent des autorités nationales de

chaque Etat.

123


Le sacrifice rituel. Un fléau social :

Les moyens de l'endiguer

Dominique Essono ATOME

(Gabon)

Dénoncer un phénomène, c'est en fait, en faire en un

problème social, et emmener ainsi les sociétaires à sa prise de

conscience. Ce n'est pas le résoudre en tant que tel, mais c'est

une première étape vers sa résolution. Car, tout phénomène qui

n'arrive pas à la conscience sociale pour susciter les émotions

vives n'est pas encore un problème. Les problèmes naissent de

leur prise de conscience, comme la maladie naît de la douleur

dans la conscience du malade. Avant la douleur, le sujet ne

s'estime pas malade. De la même manière, tout semble aller de

soi, si un phénomène n'est pas dénoncé.

Pourquoi faut-il considérer le sacrifice rituel comme un

fléau social? Si le sacrifice rituel portait sur les boeufs et les

moutons, il n'y aurait pas lieu de s'en faire ni d'en blâmer ceux

qui les pratiquent. Et pour cause, nous ne faisons guère le deuil

du bétaiL Nous élèverions tout simplement plus de boeufs et de

moutons. Et le phénomène serait, économique, donc, à notre

avantage. Certains s'enrichiraient, d'ailleurs sainement, grâce au

commerce du bétaiL Mais, le sacrifice est pratiqué sur les êtres

humains, ponctionnant sur la société, faisant des deuils dans

des familles. C'est en cela qu'il pose problème; c'est en cela que

sa généralisation ou sa perpétuation devient un fléau social.

Hormis le fait que c'est une atteinte aux droits de l'homme, en

faisant de celui-ci la bête de l'holocauste, il suscite des émotions

vives dans la société. Et, lorsque cette exaction s'ajoute à

d'autres, le résultat pourrait être une explosion sociale.

J'imagine qu'en parlant de sacrifice rituel, nous savons tous,

de quoi nous padons, que c'est un lieu commun, pour ne pas

avoir à insister sur sa définition. Nous utilisons le terme au

premier degré, au sens propre. A quoi pourraient bien s'ajouter

des sens figurés que nous examinerons ailleurs ! Qu'il me soit

125


permis de dire ici qu'il s'agit d'un crime, qui n'a pas la

configuration d'autres crimes. Ce n'est pas un crime passionnel,

par exemple, ce n'est pas un assassinat dû à une cause

revancharde. Ce n'est pas non plus un assassinat politique de

type classique. Le sacrifice rituel a ceci de particulier qu'il est

destiné à soutenir la promotion sociale de ceux qui le

pratiquent. A ce compte, il pourrait devenir, assez

dangereusement d'ailleurs, le critère de recrutement d'une

certaine élite. Le plus curieux demeurant, toutefois, le fait

qu'une telle promotion se réalise effectivement. Et, au pis aller,

un tel crime jouit du monopole de l'impunité. Ce qui implique

une tacite acceptation de son existence, là où vainement, des

voix s'élèvent pour le dénoncer. Ce qui, de surcroît, auréole de

puissance ces criminels. Ce qui, également, justifie la

perpétuation du phénomène. Car, du coup, l'entreprise devient

grandiose, tentante, par conséquent. Il devient un critère de

promotion sociale et glorifie ses pratiquants.

Pour briguer les sommets de l'échelle sociale, le sacrifice

rituel est requis et devient un raccourci. Il me semble évident

que si le sacrifice pratiqué sur les êtres humains n'était pas

assorti de tels effets ou s'il était même socialement désapprouvé,

sa pratique serait désuète et serait abandonnée. Ses pratiquants

honnis. Et, nous ne serions pas là à le dénoncer, à vouloir faire

cesser cette pratique persistante. Car, ce que nous faisons ici,

c'est de nous substituer à la société, clouée au sol par son

impuissance, son inorganisation. Il me semble que ce que nous

faisons ici, les O.N.G. pourraient très bien le faire, en tant que

société civile, intenter des procès pour l'élucidation d'un crime,

quand des individus éprouveraient des difficultés à en faire

aboutir la procédure.

1. Les racines socioculturelles duphénomène

On ne peut pas éradiquer un phénomène en s'attaquant à

son ombre; c'est en identifiant les causes réelles d'un conflit

qu'on peut le résoudre. Nous nous indignons devant les

meurtres et les guerres, sans trop savoir quelles en sont les

126


acines profondes. L'émotion suscite les conflits, mais, c'est la

raison qui résout les problèmes. Après avoir ainsi posé le

problème du sacrifice rituel, venons-en aux multiples causes du

phénomène.

Pour chaque phénomène social, on peut trouver des causes

de sortes: les causes endogènes, celles qui sont structurellement

liées au fonctionnement et à l'organisation sociale. Et les causes

exogènes, celles qui proviennent d'autres sociétés, d'autres

civilisations, avec lesquels notre propre culture est entrée en

contact. Si une société est réceptive aux influences d'une autre,

c'est qu'il y a dans celle-ci des schémas qui y prédisposent.

2. Les causes endogènes

Une monographie sur la question aurait certes, permis de les

inventorier et de les énumérer. Mais, nous ne pouvons nous

livrer à pareil exercice, compte tenu des impératifs du moment

et du temps qui nous est imparti. Il importe cependant de

signifier que, dans la plupart de nos cultures africaines, pour ne

pas généraliser, il existe des légendes, des contes, des épopées,

des faits valorisant le sacrifice rituel. Le phénomène de l'Avalega

chez les Fangs, n'est pas une légende, mais un fait dont

personne ne doute de l'authenticité. Un sorcier s'empare d'un

enfant, lui donne un mets magique, et le soumet à un pacte du

genre: «Tu auras dix femmes, trente enfants, en revanche, tu me

donnes ta mère », lui exige un sacrifice d'un membre de sa

famille son père, sa soeur ou son frère. L'enfant ne s'exécutant

pas tombera malade. Pour le soigner, c'est-à-dire, le déconnecter

de son agresseur, il faut faire, non plus un sacrifice humain,

mais celui du bétail. De tels faits sont en effet récurrents dans

notre société. Ces considérations nous permettent d'ailleurs

d'étendre la notion de sacrifice du rituel de l'agression physique

à l'agression psychique. Dans le même ordre d'idée, on connaît

les phénomènes de l'Itengo chez les Punus, celui du Zombi,

dans les cultures du vaudou. La mort vaudou est administrée

par les prêtres à ceux qui défient leur pouvoir ou qui leur

résistent. Du coup, le pouvoir va exercer une sorte de

127


fascination sur les esprits. Et, on verra des gens partir du

Gabon, par exemple, vers le Bénin, pour se débarrasser de leurs

rivaux. Dans le Mvet Fang, par exemple, il y a des épopées où il

est conseillé au héros de ne pas tuer un animal, mais un

homme, parce que tuer un homme confere plus de gloire.

Parmi les causes endogènes on peut signaler encore le culte

des ancêtres, l'ancêtre éloigné du sacrifice rituel. L'ancêtre,

avant sa mort, léguait à sa postérité ses restes immortels, aux

fins de leur utilisation religieuse. A sa mort, son crâne était

exhumé de terre et destiné à un rituel.

Il était conservé jalousement dans un reliquaire. Mais, voilà

un abus d'interprétation chaque fois possible : quelqu'un peut

tuer un parent et constituer son reliquaire. Ce qui constitue

naturellement un sacrifice rituel.

3. Les causes exogènes

Les religions d'importation sont venues renforcer certaines

tendances, sous prétexte de les combattre. Le christianisme, par

exemple, s'est insurgé contre l'idolâtrie et la pratique des

reliques, les condamnant comme des pratiques sataniques, alors

même qu'ils conservent les reliques des saints, de la même

manière que l'indigène conserve son reliquaire. Mais, c'est

surtout le sacrifice d'Abraham et l'Agnus Dei, qui fournissent la

matière au sacrifice rituel.

La Bible, le document de base commun au judaïsme et au

christianisme, rapporte que Abraham allait son fils Isaac à Dieu,

quand celui-ci lui offrit un mouton à la place. L'islam a

perpétué ainsi le rituel attribué à Abraham. L'analyse tendrait

plutôt à montrer qu'il ne s'agit pas d'un acte isolé, et que le

sacrifice humain était pratiqué dans cette région du monde. Les

pouvoirs que la Bible reconnaît au patriarche ne sont-ils pas

l'effet du sacrifice et de la soumission. L'anecdote n'est qu'une

feuille d'arbre qui cache la forêt. Mais, ce sacrifice humain

paraît avoir été perpétué sous la forme ritualisée de lapidation.

128


Les miliciens et les justiciers de Dieu exécutant là, une sentence

que Dieu n'a point prononcée, que sans nul doute, Il ne saurait

prononcer. De même, dans le christianisme, la pratique du

bûcher n'était ni plus ni moins qu'un sacrifice rituel. On offrait

ainsi à Dieu, quelqu'un ayant été condamné pour avoir enfreint

la loi divine. C'était la bête de l'holocauste.

Malheureusement, la loi attribuée à Dieu est celle des

hommes soucieux de régner sur les autres. Pis que cela, on nous

présente l'hostie comme le corps du Christ et le vin comme son

sang. Il s'agit, bien entendu, de symboles. Mais, les symboles ont

dans le psychisme le même pouvoir que les réactifs en chimie.

Au bout du compte, on agit sur le réel par des symboles.

Cependant, rien n'indique que lorsque les symboles perdent de

leur efficacité, les gens ne peuvent pas recourir, du symbole à

l'objet symbolisé, en l'occurrence, le sang humain ou encore,

par suite de leur insensibilité aux symboles, le recours direct au

sang ne présente pas plus d'avantage, étant d'une efficacité

garantie.

L'ethnologie nous fournit un certain nombre d'exemple :

dans certaines sociétés royales, quand le pouvoir était menacé,

le rituel de l'établissement de l'ordre consistait à placer l'esclave

au trône pendant quelques jours ou quelques semaines. Après,

l'esclave était mis à mort, et le roi reprenait les rênes du pouvoir.

Il s'agit là de mimer l'alternance politique, de feindre la

démocratie. C'étaient des sociétaires qui allaient prendre un

esclave pour le porter au trône; c'étaient les mêmes qui allaient

le prendre pour la cérémonie d'immolation. Subterfuge

macabre qui relance le pouvoir royal par un sacrifice humain. Le

sens de ce rituel est que le roi peut tuer tous les sujets, même un

esclave devenu roi. Et la mise à mort de l'esclave signifie que le

pouvoir se nourrit de sang humain, et non du sang du bétail,

étant entendu que ce rituel résulte d'une prescription sociale.

Et, de surcroît, il est mis en marche par le roi lui-même. C'est le

type même du sacrifice rituel. A l'exception d'un Toussaint

Louverture, les esclaves n'ont ni culture, ni intelligence

politique. Sinon, devenu momentanément roi, l'esclave pouvait

ordonner la mise à mort du roi titulaire.

129


Même l'imagination la plus folle ne parvient pas toujours à

apprécier l'impact de tels phénomènes dans le psychisme

individuel ou collectif. Car la mémoire collective s'emparant du

phénomène, peut le transformer du social au génétique. Et, la

question devient dans ce cas héréditaire. C'est en fait ce que Karl

Gustave Jung appelle les archétypes. Le processus résulte

simplement de ce que Pavlov avait appelé le réflexe conditionné.

«Nous sommes tous, disait quelqu'un, les chiens de l'Institut

Pavlov.»

Je voudrais soulever ici, la question à la fois perplexe en

angoissante, de savoir si le lien entre le pouvoir et le sacré, entre

la puissance et le sang, ne fait pas partie de notre patrimoine

génétique. Car, le sacrifice rituel n'est pas seulement pratiqué au

Gabon ou dans les pays sous-développés. On le retrouve même

dans les grandes démocraties, mais de manière si subtile que les

sociétaires ne se rendent même pas compte de son existence.

Lorsque les V.S.A. envahissent l'Iraq et tuent des hommes en

catastrophe, c'est le pouvoir de leur Président qui en sort

renforcé. On est tenté d'y voir un sacrifice rituel. Et

l'extermination des Juifs dans l'Allemagne nazie, n'est-elle pas

une forme déguisée de sacrifice rituel. Plus près de nos murs, la

guerre ivoiro-ivoirienne, n'est-elle pas un sacrifice rituel?

4. Les moyens d'action

Je suis convaincu d'une chose, c'est que les savants de la

NASA ou ceux de la Station Spatial Européenne n'ont besoin, ni

de prière, ni à plus forte raison de sacrifice rituel pour envoyer

des engins dans l'espace, placer des satellite en orbite pour

observer la terre ou le soleil, pour envoyer une sonde sur Titan.

Vne seule chose leur est nécessaire: l'intelligence. Et, c'est elle

qui fait des miracles. En deux siècles, à peine de science,

l'intelligence a ruiné les mystères sur lesquels reposait la foi: le

soleil n'est plus un lampadaire qui éclaire la terre, mais le centre

de notre univers. Je suis aussi convaincu que, ni Satan, ni à plus

forte raison, Dieu Créateur, n'ont besoin, ni l'un, ni l'autre,

d'aucun sacrifice venant de l'Homme. j'en veux pour preuve le

130


fait que Dieu ait offert le mouton à Abraham. Si Sacrifice, il y a,

c'est Dieu, plutôt que l'homme, qui en fait un. Tout ce dont

l'homme dispose sur terre: ses richesses, son corps autant que

son âme, a été pourvu par Dieu. De sorte que, le seul sacrifice

qu'li puisse exiger de l'homme est la conscience, le

développement de son intelligence. L'ordinateur, le téléphone

portable, le vaccin, le scanner, ne sont pas le fruit de la foi, mais

de l'intelligence humaine. Je n'ai rien contre la foi, mais, il ne

faudrait pas qu'elle soit aveugle pour produire des fanatiques.

Car, je suis convaincu que le sacrifice rituel est le fait de

l'ignorance des lois divines et des lois de la matière, et que tout

sacrifice rituel est un culte voué à l'ignorance plutôt qu'à la

divinité. Je ne nie pas l'efficacité des procédures. Mais, ce que

l'on obtient par de telles procédures, peut être obtenu

autrement, et sans causer préjudice à quiconque.

La foi résulte du conditionnement. C'est aussi le cas de la

science. En développant des programmes scientifiques des

écoles, on conditionnerait les enfants à devenir des

scientifiques. Car, parmi les intellectuels, les littéraires sont plus

vulnérables à la foi que les scientifiques.

Je pense aussi à la sur-valorisation de la fonction politique

sur les fonctions scientifiques ou techniques. Un député, par

exemple, a trois fois le salaire d'un médecin. Le revers est tel que

le médecin perd foi en ce qu'il fait et est contraint de postuler

un poste politique, plus rémunérateur. De sorte que, une

duction des écarts de salaires ou une véritable mise en valeur

de la fonction intellectuelle constituerait un frein au

phénomène de crime rituel.

La pratique du sacrifice rituel est contigüe à la pauvreté et à

l'ignorance.

131


Les sacrificeshumains au Gabon: Devantl'opinion

publique et la conscience de l'Eglise.

AndréOBAME

(Gabon)

Je vous remercie de me donner l'opportunité de m'exprimer

ici sur les crimes rituels, d'autant plus que je ne suis ni juriste,

ni enquêteur, encore moins spécialiste de la question.

En revanche, ma préoccupation personnelle est motivée par

ce que ma famille, à l'instar de nombreuses familles

Gabonaises, a été endeuillée par le fait de ces pratiques. Le petit

OBAGHA, mon cousin germain, serait aujourd'hui âgé de 37

ans, s'il n'avait été, dans les années 75-76, victime de la barbarie

que nous voulons dénoncer en ce lieu.

Par ailleurs, ma qualité d'homme des médias, et chrétien, me

situe inévitablement au cœur de l'existence et des

préoccupations de mes contemporains.

Mon approche de la question prend comme élément de base

les «faits divers» tels que relatés par la presse. En effet, celle-ci se

fait l'echo de phénomènes dont l'ampleur et la barbarie

inquiète chaque jour les populations.

li Y apparaît le fait que le Gabon connaît, vers le début des

années 1970, une forme de criminalité inhabituelle.Des cadavres

sont fréquemment découverts, gisant sur les plages, dans les

bosquets, tant à Libreville qu'à l'intérieur du pays Particularité

de ces morts: l'absence quasi systématique de certains organes

vitaux (cœur, parties génitales, langues,...). Ces faits seraient

imputables à l'existence des sectes ou autres organisations

mystico-religieuses et lieraient la promotion sociale, la richesse

et le pouvoir à la pratique de sacrifices humains.

Il fut un temps où on pouvait se demander quel crédit

accorder à ces « rumeurs» d'enlèvements, d'assassinats et de

133


mutilations, faute de circuits officiels de communication

crédibles et faute de transparence sur ces faits.

Mais les quelques indices dont nous pouvons disposer nous

permettent cependant d'affirmer qu'il n'y a pas de fumée sans

feu...

A ce titre, les journaux qui révèlent sur la place publique la

barbarie des crimes rituels nous apparaissent comme des caisses

de résonance d'une profonde détresse au sein de la société. lis

ne sont, nous semble-t-il, que l'écho des cris de ces créatures ­

anonymes et proches- sacrifiées parfois au printemps de leur

vie, au profit d'ignobles ambitions égoïstes.

Les crimes ne sont certes pas l'apanage des Gabonais.Une

certaine lecture de l'histoire et des journaux étrangers,

notamment, nous impose le constat qu'ils ont lieu sous

d'autres latitudes. (Abel et Caïen, les révélations du nouveau

détective...).

Mais au Gabon, ils acquièrent un caractère particulier du fait

de l'hypo-démographie de ce pays (un peu plus d' 1 million

d'habitants pour près de 270 000 km2 de superficie) qui confère

à tout événement - tragique de surcroît - une dimension

nationale. Plus encore lorsque celui-ci s'entoure de

circonstances mystico-spiritualistes.

1. Hypothèse sur Hypothèse surlanature des critnes

Les Gabonais seraient-ils subitement (re-) devenus

anthropophages et particulièrement friands de certaines parties

du corps humain?

Cette éventualité est difficilement soutenable car on

assisterait alors à de véritables « chasse à l'homme» d'une part,

d'autre part, l'importance et surtout l'anachronisme du

phénomène feraient en sorte qu'il ne puisse ne pas être dénoncé

autant par l'opinion nationale qu'internationale.

134


Par ailleurs, les auteurs de crimes passionnels, règlements de

comptes ainsi que les psychopathes, coupables d'autres

atrocités sont généralement identifiées puis mis hors d'état de

nuire par les forces de sécurité. .

Il importe peut-être de souligner que des traditions

gabonaises connaissent un phénomène qui s'apparente à celui

évoqué plus haut.

Notamment:

- Le Ditengu chez les Punu.

Ici le «vampireux» tue et/ou mange mystiquement sa victime

afin de contrôler, par quelqu'alchimie ou autre procédé dont

lui seul détient le secret, l'esprit de la victime et acquérir ou

renforcer ainsi puissance, prestige, pouvoir, etc.

On parle également de KONG chez les Fang où le détenteur

de ce procédé « tue » et/ ou mange ses victimes afin de disposer

de ses facultés vitales. Notons que ces pratiques, dans l'un et

l'autre exemple, appartiennent à ce que l'on appelle ici au «

monde de la nuit », car relevant d'une dimension tout autre que

physique.

Pour « primItIves » que soient ces pratiques, elles ne

demeurent pas moins solidement ancrées dans l'esprit du plus

grand nombre.A telle enseigne qu'on admet difficilement

qu'une mort d'homme soit naturelle. Et les forces de l'ordre, la

loi d'une manière générale, puisque n'ignorant rien de ces

réalités là, en restent totalement impuissantes. A l'inverse de la

société dite traditionnelle qui sanctionne, notamment par la

mise à l'index et la marginalisation, les présumés coupables de

sorcellerie ou de vampire.

Aucune véritable commune ne mesure cependant avec

l'expansion des crimes auxquels on assiste au Gabon à partir

des années 1970. Car ici, on constate effectivement l'œuvre de

135


mains criminelles: personnes égorgées, mutilées et dépourvues

de certains organes (presque toujours les mêmes).

Ces organes sont quelques fois découverts dans des sacs ou

des glacières en possession d'individus s'apprêtant à effectuer

leurs sinistres transactions. Autant d'éléments dont la qualité

peut-être appréciée par quiconque pour attester de la réalité du

drame. C'est pourquoi nous osons affirmer qu'il existe dans

notre pays une organisation secrète de crime.

Même s'il n'est pas totalement exclu que les nouveaux

sacrificateurs s'en soient pris aux membres de leurs propres

familles, tout citoyen est devenu une victime potentielle de ces

professionnels du crime, organisés, semble-t-il, en au moins

trois groupes d'activités complémentaires.

En amont se trouvent les commanditaires. Ce sont

généralement des personnes (personnalités) fort ambitieuses

qui entendent acquérir pouvoir, promotion ou confirmation de

leur statut autrement que par leur compétence et la force de

leur travail. Elles sollicitent alors les services de quelque faiseur

de miracles, sorciers et charlatans qui, en plus de l'exigence de

substantielles sommes d'argent, dressent de véritables

ordonnances aux produits les plus inattendus, partant des

épines dorsales de requins, par exemple, aux organes humains

frais ou desséchés. Ne pouvant manifestement se les procurer

personnellement (statut social oblige), elles engagent ainsi les

services de tierces personnes qui, à l'instar d'animaux

prédateurs dans la forêt, guettent leurs proies, à savoir des

enfants imprudents, des hommes, des femmes isolés qu'ils

neutralisent dès l'instant favorable.

Ces pratiques sont si rependues qu'à la veille des d'élections,

d'événements politiques d'envergure ou de nouvel an, les

populations, surtout les plus fragiles, vivent l'angoisse 100% au

quotidien. Ceci d'autant plus que les auteurs, parfois connus de

ces actes criminels, jouissent d'une parfaite impunité.

136


Au rythme où se développe la pratique de sacrifices

humains, au vu de l'indifférence des pouvoirs publics et de

l'impunité qui la caractérise, il nous semble que la société qui

est la nôtre est malade et donc à terme condamnée à

s'autodétruire. D'autant plus que la mort est si banalisée par

plusieurs facteurs, et dans la mesure où la vie elle-même, don de

Dieu, ne semble plus constituer de ce fait qu'une simple valeùr

d'échange mercantile.

Dans un tel contexte qui semble outrepasser ses prérogatives

et où l'homme en tant qu'image de Dieu est menacé, l'Eglise

n'a-t-elle pas son mot à dire, un rôle à jouer, une expertise à

proposer? Si oui, quels peuvent être les fondements de son

éventuelle action? Il m'apparaît qu'une intervention de l'Eglise

peut se faire suivant une triple justification.

Toute personne a le droit d'exprimer et de diffuser ses

opinions dans le cadre des lois et règlements. A cet effet, il me

semble donc pas qu'une intervention de l'Eglise tombe sous le

coup d'une quelconque infraction à la légalité; d'autant que

celle-ci va dans le sens du respect des droits et de l'intégrité de

la personne humaine que reconnaît explicitement notre

Constitution.

Le deuxième argument est d'ordre religieux et moral. C'est

ici que se situe le devoir primordial de former à une foi solide

qui puise en Dieu la force d'une charité active et ouverte à tous.

Par là l'Eglise a le devoir de contribuer à l'épanouissement de

toutes les vertus qui permettent de construire dès ici-bas, la

société à laquelle les hommes aspirent: une société juste où la

vie, l'honneur et tous les droits humains sont respectés.

Je voudrais enfin invoquer l'autorité morale et spirituelle de

l'Eglise. Nos traditions sont très sensibles, voire craintives, par

foi ou par superstition, vis-à-vis de tout ce qui se rapporte au

sacré. L'Eglise, dans l'entendement collectif, appartient à cet

ordre-là, et pourrait, avec ses moyens propres inverser la

tendance que nous dénonçons aujourd'hui. Elle dispose aussi

d'une autorité morale certaine.

137


Ne disposant pas de statistique éprouvée, nous pouvons

toutefois affirmer que la chrétienté, toutes confessions

confondues, constitue plus de la moitié de la population

gabonaise. Les chefs de l'Eglise, sur la base de l'unité de leurs

communautés, pourraient engager leur autorité personnelle

dans la lutte contre la pratique des sacrifices humains ;

notamment en initiant des actions coordonnées qui ne

manqueraient pas totalement d'effets... Le respect,

l'épanouissement, l'intégrité de la personne humaine - à

l'image et à la ressemblance de Dieu sont aussi à ce prix.

138


Sous-thème III

Les outils utilisés etutilisables par les

confessions religieuses etles associations

initiatiques dans lalutte contre les crimes

rituels enAfrique centrale

139


De la réconciliation interne à l'épanouissement

(interne) de l'individu négro-africain dans les

pratiques de la maîtrise sociale traditionnelle

Pro Martin AUHANGA,

Sociologue Anthropologue et

Théologien catholique (UOB Gabon)

Les Organisateurs du présent colloque sur les « Causes et

moyens de prévention des crimes rituels et des conflits en

Mrique Centrale » nous ont demandé de vous entretenir sur le

thème suivant: «De la réconciliation (interne) à l'épanouissement du

Négro-Africain dans les pratiques de la Maîtrise Sociale Traditionnelle»

La lecture du social et de l'agir du Négro-Africain nous

montrent que si certains acteurs sociaux s'adonnent aux crimes

rituels, c'est parce que leur for interne manque un principe

d'unité fidéiste au sens le plus obvie de ce terme.

En effet, depuis que le Verbe coéternel au Père s'est incarné,

Il est venu parachever l'enseignement que son Père a donné à

nos Pères, héros civilisateurs de la société négroafricaine, et ce à

travers les structures sociales de notre Cité terrestre. D'après

Vatican II, cette révélation continue à s'affirmer toujours à

travers ces structures sociales. Ce qui fonde leur titre de

juridiction et partant, leur source de bonté essentielle.

Depuis cette irruption du Verbe coéternel au Père dans le

cours de notre Histoire datent les trois religions révélées qui

sont, par ordre de naissance ou de révélation, le judaïsme, le

christianisme, et l'islam. Ce Verbe incarné porte le nom de

Christ, c'est-à-dire l'Oint du Seigneur ou Jésus i.e. le Sauveur.

C'est ainsi que la sôterisation de l'Humanité ou l'histoire de

l'Economie du Salut de l'Humanité constitue un véritable

événement, c'est- à- dire l'avènement d'élément dans le cours de

l'histoire d'un individu, d'une communauté ou d'un peuple, et

qui lui donne une orientation, une direction irréversible.

141


C'est pourquoi depuis lors, notre Humanité est une

Humanité finalisée. Nous venons de quelque part et nous allons

irréversiblement quelque part. C'est une donne de la Pensée de

nos Pères, conviction confirmée par la Révélation apportée par

Jésus-Christ, envoyé du Père pour le Salut Universel de

l'Humanité en tant que Rédempteur et Médiateur Universel.

C'est, en effet, de lui qu'il est écrit « Quod non assumpsit non

redemptum, ce qu'Il n'a pas assumé n'a pas été sauvé.»

C'est précisément dans ce paysage de l'Assomption

Universelle par Jésus-Christ que se situe et doit se situer la

bataille pour une Maîtrise Sociale Traditionnelle réussie par

l'entremise d'une Inculturation réussie.

Par Maîtrise Sociale, il faut entendre l'ensemble des pratiques

biotjjères ou mortifères que manipulent avec plus ou moins

d'efficacité les spécialistes des structures de la Foi Ancestrale. Il

s'agit particulièrement des éléments structurants et constructifs

du Corps Social qlIi, en général, véhiculent une connotation

péjorative tels que sorcier, sorcellerie, fétiche, féticheur, fusil

nocturne, nganga, etc. Nous préférons le néologisme locutionnel

de Maîtrise Sociale pour donner plus de respect et de dignité à la

traduction terminologique de ces réalités de notre espace

culturel et cultuel. Il convient donc de distinguer, parmi ces

moyens de la Maîtrise Sociale, des pratiques prévalamment

bénéfiques et des pratiques essentiellement maléfiques.

Les détenteurs de ces moyens de Maîtrise Sociale peuvent les

avoir acquis soit par prestation personnelle soit par la voie

héréditaîre, c'est-à-dire, depuis leur naissance. S'il s'agit d'une

acquisition par hérédité, cette transmission se faît à l'insu du

bénéficiaîre. Ce n'est que par la suite qu'il découvrira ou qu'on

lui fera découvrir qu'il a un pouvoir peu commun.

Si, en revanche, il s'agit d'une acquisition volontaire, la

transmission du pouvoir charismatique s'accomplit alors par

un rite initiatique. Dans ce cas, le postulant ne peut entrer en

possession effective dudit pouvoir charismatique qu'après avoir

142


satisfait à certaines obligations exigées et prévues dans le rituel,

sous peine d'entraîner non seulement l'échec de l'opération

mais encore des dommages matériels, physiques où moraux sur

la personne du candidat ou de l'un de ses proches parents. Pour

comprendre une certaine rationalité de la sorcellerie et bien

saisir le sens de ces capacités mortifères ou biotifères que

détiennent certaines personnes à l'égard des autres vivants, il

convient de faire grand cas de l'espace mystique qu'occupe la

Puissance obédientielle dans l'oeuvre de la création. Par cette

expression théologique un peu barbare voire insolite pour le

commun des croyants, les théologiens entendent le pouvoir que

Dieu a donné et donne encore à certain de ses enfants de

commander d'une manière souveraine, efficace à des créatures

qui, de par leur nature, ne peuvent pas normalement obéir à un

ordre donné par un homme. Mais voici qu'en vertu de ce

pouvoir souverain, certains hommes peuvent se faire obéir

même par des êtres inanimés. Se faire obéir, par exemple, par le

vent, la tempête, la pluie, la mer, la montagne, la pierre, le soleil,

la lune, les étoiles; les plantes, les arbres. Pouvoir se faire obéir,

en un mot, par toute la création, fruit du Verbe de Dieu; hormis

l'Homme parce que précisément créature douée d'intelligence,

de volonté et de capacité de choisir et de se déterminer, c'est-àdire

créature douée de liberté, cela, en conformité avec la

volonté du Créateur qui lui a donné un ordre formel de

commander à tout l'ensemble de l'univers: «Voici la Terre.

Domine-la»

Dans un premier temps, on a pensé que Dieu n'a pu donner

un tel pouvoir qu'à son Fils Jésus-Christ qui a su commander

d'une manière souveraine à la tempête, à la mer; et la mer de

devenir immédiatement placide. Mais, dans un deuxième temps,

on s'est très vite aperçu que Dieu a donné et donne encore à

beaucoup d'autres de ses enfants, frères de son Fils Jésus-Christ,

ce même pouvoir de commander d'une manière souveraine à

des êtres habituellement frappés d'incapacité d'obéir. Et des

exemples ne manquent pas.

Les crimes arrivent parce que le retour au Père, le retour au

Grand-Village s'effectue par deux voies parallèles. La foi

143


Sociale ou de l'inspiration de l'action sociale. Elles sont non

seulement impératives socialement mais aussi explicatives

matériellement et, comme telles, servent de fondement à la

pensée religieuse. Le Mbede croit en effet, avec beaucoup de

conviction, à l'interrelation et à l'interaction entre les

phénomènes de l'espace-temps, du monde visible et invisible.

Autrement dit, il croit fermement à la solidarité cosmique. Pour

lui tous les règnes sont interliés dans le Cosmos, point d'action,

point de phénomène isolé. Il en résulte un ordre moral certain

dans l'Univers dont nombre de coutumes observées et

respectées sont un support tangible. Le bien-être de l'homme

dépend de son obéissance à cet ordre tel qu'il le perçoit.

Les structures de la foi sont ainsi structurées selon des

aspects variés, une projection et une affirmation de certaines

normes gouvernant l'évolution de la société. Par leur influence

sur la vie quotidienne se dégage la codification sélective d'un «

double réseau de pression morale : d'une part, l'influence

positive du principe du Bien pour tout ce qui soutient ou

conserve le système social spécifique; d'autre part, l'influence

négative du même principe, notamment le mal qui amène, sous

une forme ou sous une autre, la punition et la peur, tout ce qui

va à l'encontre de notre système social.

Notre analyse des structures de foi se développera ainsi

logiquement en deux paragraphes: le monde invisible et le

monde visible. Le catalogue des croyances étant considérable,

on comprend que, dans le cadre d'une étude comme celle-ci, il

ne saurait être question de les examiner toutes. Nous nous

limiterons à l'analyse de quelques spécimens qui peuvent avoir,

de près ou de loin, quelque impact sur le changement social, sur

la mutation des structures communautaires, soc/,.e de la société

traditionnelle.

2. Le monde invisible

S'agissant de la croyance au monde invisible, nous ferons un

simple rappel de la foi en un Dieu Créateur et Unique, et

145


nde ghibuna ghobisa JO ompa:çi ni, si Dieu donne un ordre à

quelqu'un, il ne peut pas le refuser par force (Nul ne peut

résister à Dieu). Mais il n'est pas aussi clair que l'homme vit

pour Dieu (pour le glorifier et pour le rejoindre un jour et vivre

de sa propre vie divine). La théodicée négro-africaine n'a

cependant pas à avoir honte de cette pauvreté doctrinale. Car

seule la révélation peut apporter ces lumières supérieures. On

ne s'étonnera donc pas qu'une théodicée si élevée, par ailleurs,

ne possède pas une morale qui se réfère à la sainteté divine ou

au bonheur éternel. Certes les notions de «bien» et de «mal», de

«permis» et d'«interdit» existent très clairement et imprègnent

de leurs entraves la vie quotidienne, personnelle et sociale des

Obamba, comme nous avons eu l'occasion de le montrer en

parlant de la justice. Mais, tout porte à croire que dans cette

morale, Dieu n'est présent que pour sanctionner l'automatisme

des punitions déclenchées par la transgression, même

inconsciente, des interdits. il est vrai que l'on rencontre des

faiblesses de cet ordre dans d'autres morales vg celle chrétienne.

Mais ce n'est pas une raison de ne pas souligner la carence, bien

qu'elle soit inhérente à toute intelligence créée.

Sans la révélation évangélique, toute intelligence humaine

ignore en effet la blessure intérieure de la conscience souillée

par le péché et la sainteté de Dieu, et les trésors de son Amour

miséricordieux; toutes vérités qui, du point de vue chrétien,

fondent la morale parfaite à vocation universelle.

La conséquence de cette morale négro-africaine est, chez les

Mbede, l'absence de la manifestation universelle courante de la

vie religieuse à savoir le Culte public envers Dieu. Les formes

habituelles du culte extérieur et social sont ici quasiinexistantes:

temple, fêtes, liturgie, sacerdoce. Toutefois, on

rencontre de temps en temps un autel (bogho ou otala) au bout

du village sur lequel on offre les prémices des champs

probablement à celui qui les a fait pousser. C'est, à notre

connaissance, le seul indice de sacrifice franc au Dieu créateur.

Ce qui nous porte à soutenir cette thèse, c'est le fait que ces

offrandes ne soient pas consommées comme celles offertes aux

Epundi J mânes, reliques des Ancêtres. Car nous ne sommes pas

147


de la « même race que Dieu, le Dieu transcendant ». Nous

touchons ici le fondement de cette absence de culte public: le

Dieu de nos Pères est pleinement comblé; il est présent partout;

il n'a besoin d'aucun hommage pour être heureux.

En revanche, il est incontestable que Ndzyami est l'objet d'un

culte intérieur spirituel, individuel. De nombreux proverbes et

noms théophores sont des signes non équivoques de l'espérance

qu'on lui porte, de la foi totale en son existence, en sa puissance,

et de la volonté qu'on a de se placer sous sa protection. C'est un

Dieu que l'on prie et que l'on invoque, certes pas en temps

normal mais aux heures difficiles, critiques de la vie lorsque

tout secours subalterne s'avère inefficace. C'est alors que l'on

pousse le s.o.s. «Al Ndzyami, Tara yamaIJa me, oh! Dieu, mon

Père, aide-moi! ».

Il ne se confond pas avec les dieux des fables «ndzyami a

ntana ua ndzyami a mbere, dieu d'en haut et dieu d'en bas »; «

ndzyami a mpughu bla ndzyami a swagha, dieu du village et dieu de

la brousse ». Ses décisions sont irrévocables. Ce que traduit

admirablement le proverbe suivant: « Ndzyami nga-baari a nde a

buma, ghopundi IJe dza antaba ma andamiIJi, Dieu maître des

hommes les rappelle à lui, tandis que la relique de l'Ancêtre

«mange» des cabris en sacrifices offrandes inutiles) ». «Ndzyami

ghidza biita ni, Dieu ne consomme pas de vivres; Nde ghodza etima

e baari, il mange les coeurs des hommes ». Dieu veut les hommes

et non leurs offrandes (qui sont pour les Ancêtres (Epundi.

Dans certains cas, la soumission à la majesté divine frôle le

fatalisme: «Nyuru-obi Ndzyami », la malchance c'est Dieu (vient

de Dieu): on ne peut rien faire contre le sort; on ne saurait

conjurer le mauvais sort. Cette attitude d'écrasement de

l'humble créature par la Toute-Puissance divine a des

conséquences fâcheuses dans la conduite quotidienne des gens

particulièrement en matière économique. Tout échec sera

qualifié de «Nyur 'obi, mauvais corps» (malchance); autrement

dit c'est Dieu qui veut ainsi les choses, on n'y peut rien.

148


Le Dieu Créateur et Unique « étant trop loin » pour

s'occuper des hommes, ceux-ci finissent par se rabattre presque

exclusivement, en fait de culte public, sur celui des Ancêtres qui

assurent la médiation entre le Dieu transcendant et nous, gens

(erre à erre). C'est par eux que coule la source de vie et

d'abondance. C'est par cette voie que descend l'Esprit fertilisant

la terre, et qui mène le monde et lui permet de vivre. C'est par

cette voie ancestrale de la force vitale et vivifiante que le Dieu

transcendant s'intéresse aux affaires des humains.

Dès lors on comprend que pour obtenir tout ce dont il a

besoin, le Mbede emprunte cette même voie médiatrice, à moins

que, dans une situation donnée, il ne lui soit plus avantageux de

passer par celle des magiciens et autres détenteurs de la "Science

de la Maîtrise Sociale". En effet, comme tous les peuples de la

terre qui guident l'expérience exclusive et la perception

intuitive, le Mbede avant tout empirique croit à la soumission

de la nature aux forces supranaturelles. D'où, sa foi en la

solidarité cosmique, qui comprend lapuissance obédientielle.

C'est cette étiologie qui explique certaines pratiques chez les

Mbede telles que les suppliques aux Ancêtres pour avoir la pluie

lorsque, après repiquage et/ou ensemencement sur brûlis, le ciel

tarde à envoyer son eau fertilisante. Inversement, pour conjurer

le mauvais temps, les détenteurs de cette puissance se servent de

leur Ntsa a mvula (corne à pluie) pour faire des incantations

contre la pluie: ghokwara mvula, saisir la pluie (empêcher de

pleuvoir). Il s'agit d'une corne d'antilope apprêtée à cet effet par

un professionnel, un Nga «omnipuissant ».

De même, on recourt à cette médiation ancestrale ou à la

solidarité cosmique via maîtrise sociale, pour que les

plantations rapportent beaucoup ou pour en éloigner les bêtes

sauvages prédatrices qui menacent de les ravager; pour faire une

chasse ou pêche fructueuse; et surtout, pour conjurer le

mauvais sort, et pour retrouver la santé quand on est malade;

etc.

149


Cette croyance aux forces supranaturelles prend une

consistance particulière dans la perspective de l'Au-delà.

2.2. L'Au-delà

2.2.1. La mort

La mort corporelle semble mettre brutalement en échec

notre profonde aspiration à la vie. Certes la fécondité et la

procréation permettent de détromper le trépas, et la vie

continue sa carrière victorieuse de génération en génération.

Cependant, il n'empêche que le porte- relais, lui, succombe: la

vie lui échappe et passe à d'autres. Mais, qu'advient-il donc de

lui? Nos Pères se sont posés cette question et ont essayé d'y

répondre.

Tout d'abord l'analyse du contenu même du terme « Mort »

nous révèle que nos Ancêtres étaient parfaitement conscients du

caractère composé de l'être humain fait de matière et de forme,

cest-à-dire, corps et âme (esprit). En effet, pour dire qu'« un tel a

expiré », un Mbede use de l'expression « Nde omi tsugha: il s'est

coupé »; ou bien, se référant à la « partie supérieure de l'homme

", il dit aussi «Nde omi dima: il s'est effacé, il s'est éteint »; « Omi

tshusa owumi: il a déposé la respiration ». Ainsi, une chose nous

est d'emblée certaine: un jour notre Lebighi (durée de l'existence

humaine) prendra fin. Ce sera le jour de notre mort, Lekwu.

Ensuite une série de constatations: personne n'échappe à

cette mort, Sabe aso baari ma Lekwu, tous nous sommes mortels

(litt. gens de la mort); Me eka diba ndzila antfwo ni, je ne

fermerai pas le chemin du cimétière. La mort n'observe pas

l'ordre chronologique des générations dans ses visites: elle

frappe indistinctement jeunes et adultes, le vieillard près de la

tombe aussi bien que le nouveau-né encore au berceau: Lekwu

okwuru kali, face à la mort pas d'ainé. Cette visiteuse inévitable

arrive à l'improviste, sans avertir ni crier garre: Lekwu ntuma kali,

la mort n'a pas de messager; Lekwu ghoya m'antiini, la mort vient

en hâte (encore que certaines maladies puissent en être le signe

150


précurseur). C'est pour quoi, à y penser on vit dans une

perpétuelle insomnie: ghotsima lekwu, tolo mwo, si l'on pense à la

mort, «le sommeil demeure éveillé» (on ne dort pas).

Parla mort, avons-nous dit, l'homme « se coupe ». Son corps

(nyuru) devient cadavre (ghobimi ou mwungu). Si l'homme « se

coupe» c'est qu'il comporte deux parties. A la mort, que devient

donc cette deuxième partie où va-t-elle? tout d'abord, qu'estelle?

Les vocables en usage sont les suivants: ghodimi et Odtidüma

ghodimi est le substantif dérivé de ghodima, éteindre dans un

sens intransitifvg Mba e mi dima, le feu s'est éteint; Il signifie ce

qui reste lorsqu'on n'est plus présent, c'est-à-dire l'image (vg

photographie, portrait). Tandis que Odüdüma signifie aussi

l'ombre. C'est par lui que, dans le Kérygme chrétien, est rendu le

terme âme dans son sens d'esprit.

A ces deux vocables nous ajoutons celui de ghodisi. Son

origine reste imprécise. A première vue, il semble qu'il vienne de

ghodiisa, éteindre (sens actifvgghodiisa mba, éteindre le feu); mais

alors il s'écrirait ghodiisi et non ghodisi On le rencontre dans les

expressions telles que nyuru emi duma ghodisi, le corps a frissonné

(litt. le corps s'est sauvé deghodisi).

Nyuru ema ye, e ma siila ghodisi gholu, il a dépéri (litt. le corps

est parti, seul demeure ghodisi). Mais quand il faut maintenant

déterminer ce qu'est exactement ce ghodisi, la tâche s'avère

difficile. Il s'agit certainement de quelque chose de subtil, fluide

qui fait que tel homme soit une entité singulière, et grâce à quoi

on le reconnaît, vg We yiabi ghodisi gho nde? (connais-tu son

identité: peux-tu le reconnaître?).

Ces quelques exemples font toucher du doigt la difficulté

qu'il y a à préciser avec exactitude le nouvel état de l'être

humain. Ce qui est certain, c'est que par la mort on cesse d'être

Mvuru (homme) pour entrer dans la catégorie des Akwi (pl. de

okwi: trépassé) et l'on précède les vivants au Grand-Village

(Mpughu enimi: Schéol ?). On se transforme en un être nouveau,

doué certes d'intelligence mais jouissant d'une autre sorte

151


d'existence que celle des hommes de la terre. Peut-on identifier

cette réalité, devinée mais innommée, avec ce que d'autres

cultures appellent « âme » ou « esprit »? La question reste

ouverte. Mais où va-t- il après la mort, puisque l'on sait qu'il

survit?

Parmi les Akwi certains sont dans un état de béatitude. Ils

ont un sort heureux au« Grand-Village ». Ce sont ceux qui sur

terre se sont laissés guider selon la rectitude de leur « coeur»

(conscience) et ont accompli de bonnes actions au profit de

leurs prochains, de leur Communauté. Ils se constituent en

protecteurs et en médiateurs des vivants de la terre. Mais il y en

a d'autres qui n'y sont pas encore admis et qui mènent une vie

errante. Compte tenu de cet état de «excommunication», ils

peuvent devenir furieux contre les vivants au point de les rendre

malades, pour les obliger à offrir des sacrifices propitiatoires et

accomplir des cérémonies de réconciliation selon la tradition et

à leur bénéfice, afin qu'ils intègrent le plutôt possible la

Communauté Familiale ante et post-tombe. Ils se manifestent

souvent sous la forme de revenants (ghodzu) et peuvent à

l'occasion prendre une forme animale: vg Okayi (antilope

zébrée), Bimba (antilope noire), Obaghi (langouste) surtout

quand on tire dessus. Les uns et les autres - bien heureux et

errants -, vivent parmi nous, opérant des actions bénéfiques ou

maléfiques à notre endroit, selon leur état de béatitude ou

d'errance.

Telle est la situation de l'homme, particulièrement de

l'adulte après sa mort. Il entre dans le monde des intermédiaires

vivants mais invisibles. Sa puissance médiatrice est supérieure à

celle de tout homme encore sur terre (membres de la Famille);

mais considérée dans son ordre, cette situation est

proportionnelle à l'excellence du rang occupé au sein de la

Famille sur terre. Après Tsinda-ghopundi (retrait de deuil) sa

relique (ghopundi) intégrera le Nkwebe e Epundi familial (le

reliquaire familial). Selon la Tradition, de chaque membre qui

meurt on garde en effet un os (une phalange, une parcelle du

crâne ou une touffe de cheveux, etc.). On attache cette particule

à un arbre à fourmis durant six mois jusqu'à ce que les fourmis

152


mangent toute la chair. Jusque-là, le défunt est tenu hors de la

Communauté. La durée de cette période d'excommunication

varie entre un et deux ans. Parents et alliés se préparent à la

grande fête d'Obungu, jour de réadmission du défunt au sein de

la Communauté familiale ante etpost tombe.

Si l'être humain a été enlevé au berceau, cela ne peut être que

l'oeuvre de la méchanceté humaine. Par cet acte, celle-ci

contrecarre le plan de Dieu (longévité). Mais comme Ndzyami

est maître non seulement de la vie mais aussi de la mort, les

Mbede croient que ce don suprême de Dieu (la progéniture)

reviendra en se réincarnant dans le sein maternel (on ne nous

dit pas comment: C'est le secret de Dieu). Cette croyance est

tellement ancrée dans le credo Mbede que l'on va jusqu'à inciser

le bout de l'auriculaire du bébé avant de l'inhumer afin qu'à la

prochaine naissance on puisse constater qu'il s'agit bel et bien

du même être humain. Malheureusement, jusqu'à présent, il ne

nous a pas encore été cité des cas où ce phénomène de

réincarnation se soit vérifié en la personne des hommes et des

femmes en chair et en os. N'empêche que nombre de Mbede y

croient « mordicus" en toute bonne foi. Nous nous gardons d'y

porter un jugement de valeur quelconque, car la Foi ancestrale

constitue un domaine très sensible qu'il faut aborder avec

beaucoup de tact.

Pour clore cette étude sur la foi ancestrale en l'Au-delà, nous

rappelons qu'ici comme ailleurs, quand il s'agit de disserter sur

l'homme, il convient de ne pas perdre de vue que pour le Mbede,

il n'y a point de dichotomie corps et âme (esprit). Dans certains

cas on pourra, peut-être, se servir de ce vocable pour les besoins

d'analyse; mais l'on n'oubliera pas que cela n'est pas dans le

vécu quotidien. C'est probablement cette vision unitaire de

l'homme qui explique la difficulté que l'on a à cerner de prés le

deuxième co-principe constitutif de l'homme dont on, devine

l'existence, la réalité suggérée clairement par certaines

expressions: Ma amvugha atu, mvuru a maye: «ce n'est là qu'un tas

de chair, l'homme est parti ».

153


2.3 Conséquences de la foi au monde invisible

Selon le credo Mbede, les vivants et les morts du même

lignage sont en liaison permanente les uns avec les autres. Par

rapport au lignage, les générations vivantes assurent leur tour

de service communautaire en tant que actrices transitoires. Elles

prennent « momentanément» soin de la prospérité, du prestige

et du bien-être général du groupe lignager. Les vivants assurent

cette prestation et cette corvée non seulement pour eux-mêmes

mais aussi pour le compte des Ancêtres qui avaient, pendant

leur vie, fait la même chose, et comme le feront, à leur tour, les

générations en puissance ou générations en avant. Et tous ces

efforts s'inscrivent dans le cadre d'un système «universel» ou

cosmique où toute créature est un maillon d'une chaîne de

solidarité et de relations équilibrées. C'est donc l'ancienne

communauté des Ancêtres et leurs descendants de chaque

segment lignager de générations vivantes, jusqu'à ce jour, qui

ont fait et font la société Mbede dans un monde créé par

Ndzyami) Dieu.

Examinons donc comment chaque segment lignager de

vivants vit de ce patrimoine ancestral, de ce dépôt de la foi, et

comment il s'acquitte de ce devoir sacré: la transmission du

modèle de société enrichi par chaque tranche de générations.

3. Le monde visible

Nous venons d'établir dans le paragraphe précédent que,

selon la foi traditionnelle, il existe un lien réel de relations entre

les différents ordres de l'univers. Dans la mesure où ce système

d'interrelations fonctionne à merveille, l'homme Obamba

trouve, en lui et hors de lui, de l'harmonie dont il a besoin pour

s'épanouir pleinement. Tout d'abord le « coeur» intime crée

l'harmonie de sa personnalité: c'est l'harmonie de l'homme.

Ensuite, la fécondité, sa raison d'être, en oriente le dynamisme

vers la transmission de la vie reçue des Ancêtres: c'est

l'harmonie vitale, orientée et active. Il reconnaît la présence et la

puissance transcendante du Dieu créateur de qui tout procède:

154


c'est l'harmonie religieuse. Et puis, conscient de sa solidarité

avec le reste de l'univers, il se proportionne aux mouvements du

Monde et aux rythmes du Temps: c'est l'harmonie cosmique.

Enfin, avec les siens, il communie à l'héritage familial et vital

qui les unit en une entraide où chacun donne et reçoit pour «

être-là» et pour vivre: c'est l'harmonie sociale et collective.

Malheureusement, dans ce bel ensemble si harmonieux, il y a

un trouble-fête qui sans cesse menace l'équilibre de la Maison:

c'est le Mal, la souffrance, le malheur. Il se crée ainsi un état de

dysharmonie, une note discordante, situation devant laquelle

l'homme s'épouvante à juste titre: le Mal se montre multiple,

multiforme et omniprésent; à tout instant, il est prêt à surgir ou

à revenir pour frapper. D'où vint-il donc?

3.1. Etiologie du mal

Nous savons à présent que l'homme, qui a été créé par Dieu

et placé par lui dans un univers au fonctionnement harmonieux

parce que fait de solidarité cosmique, c'est pour la vie, qu'il

reçoit des Anciens et qu'il se doit de transmettre à ses

descendants. D'après la cosmogonie et la théodicée Mbede,

l'homme qui a entamé le processus de sa socialisation, de son

intégration dans la communauté des vivants autonomes visibles

en rampant à quatre pattes, doit normalement en sortir quand,

au terme dune longue vie, il est ramené à ce stade d'enfance.

Telle est la volonté de Ndzyami. Tout ce qui affecte négativement

ce plan ne vient pas de Dieu : le Mal et sa suite (souffrance,

malheur, mort).

Mais quelles donc peuvent en être les causes? Selon

l'étiologie Obamba, ces dernières peuvent être intrinsèques

(Otima Obi) ou extrinsèques à l'homme 2 , et se rattachent à l'une

des trois catégories suivantes de l'étiologie du Mal : interdits,

2 .Otima: au sens obvie = coeur (anat); mais peut aussi signifier

« conscience», « nature de l'homme», intelligence, ici Otima Obi (mauvais

coeur) mauvaise nature, qui fait que l'on transgresse la loi ancestrale.

155


envoûtement et télédynamie, trépassés malveillants. Les causes

extrinsèques opèrent par et dans l'une ou l'autre des multiples

voies par lesquelles on peut entrer en relation avec les forces

supranaturelles ou occultes que certains professionnels de la

maîtrise sociale peuvent manipuler à leur guise à des fins

bénéfiques ou maléfiques pour ou contre les individus et/ou la

collectivité.

Pour une meilleure clarté de l'exposé, nous examinerons les

unes après les autres les causes précitées. Nous en indiquerons

au passage la ou les voies médiatrices correspondantes.

3.2. Causes intrinsèques

D'après l'étiologie Obamba, les causes intrinsèques à

l'homme des maladies, des malheurs voire de la mort qui le

frappent, peuvent découler de deux sources immanentes, les

interdits (i.e. leur transgression) et Akwuuna (ghotwugha mpibi)

dédoublement de personnalité, vampire).

- Interdits

Il existe une gamme variée d'interdictions (Ang+i) imposées

depuis des temps immémoriaux à telle classe sociale (femmes,

jeunes gens des deux sexes, chasseurs, pêcheurs, etc.), ou à telle

fonction publique (chef, Nkani, etc.), en matière politique ou

sociale. Elles se caractérisent par un certain nombre de traits

spécifiques: c'est ainsi qu'elles comportent, par exemple, de

façon immanente, des sanctions correspondantes qu'entraîne

automatiquement une transgression; par exemple, une jeune

femme qui transgresse l'interdit du coït diurne est

automatiquement frappée d'Okiinga (maladie qui se manifeste

par une anémie générale)3. Par ailleurs, leur est caractéristique

l'absence d'un contenu juridique: à ceux qui y sont assujettis

elles imposent l'obligation de s'abstenir de ceci ou de cela. Elles

3 cf. en Droit canonique, les Censures latae sententiae (par opposirion aux

Censuresferrendae sententiae).

156


sont toutes prohibitives. Comme nous l'avons souligné, celui

qui transgresse une interdiction s'attire automatiquement la

sanction correspondante. Cet automatisme de la sanction

n'exige pas que le coupable ait été conscient de sa faute.

On peut à son insu enfreindre une interdiction. La

culpabilité ne requiert donc pas la pleine connaissance et le

libre choix de la volonté.

La liste des interdits est pratiquement infinie. Dans ce

catalogue considérable, on peut cependant distinguer, entre

autres, les catégories suivantes:

a) Interdits permanents: par exemple, les interdictions

matrimoniales; l'inceste, lemvwaJsous toutes ses formes; etc.

b) Interdits temporaires: Ils ne s'appliquent que dans certaines

circonstances telles que le deuil (vg tous les Eyant), la saison de

culture, la chasse ou la pêche collective; la guerre vg interdiction

d'avoir des relations sexuelles; interdits de grossesse; ceux

réglementant l'extraction de dziigha (argile pour poterie); etc.

c) Interdits individuels. Il est interdit à un enfant dJEtitele de

manger tel ou tel aliment.

d) Interdits collectfs. Ils s'étendent à tout un clan, à toute une

Famille. Interdiction de consommer tel aliment, de chasser, de

maltraiter tel 'animal parce que, autrefois, il a permis à un

ancêtre d'échapper à ses ennemis; il y a donc une dette

perpétuelle de reconnaissance du lignage à l'égard de cette

espèce animale bienfaitrice et salvatrice. Nous connaissons une

Famille qui vénère la chèvre parce que la Tradition rapporte que

4 Eyani: pl. de ghoyani; c'est l'abtstinence temporaire de consommer une

denrée que le défunt avait l'habitude de nous offrir. Cette abstention prend

fin avec la célébration d'obungu, cérémonie de réadmission du défunt dans

la Communauté familiale par l'entrée de son ghopundi (relique) dans le

nkwebe (reliquaire) familial.

157


menacée d'extinction cette Famille doit sa perpétuation à une

chèvre du dernier Ancêtre: elle aurait mis bas une fille (sic ?) qui

releva le lignage.

Nous savons que certaines interdictions sont l'expression de

la morale traditionnelle forgée par les héros civilisateurs, et

visent le bien de l'individu et de la communauté.

Leur transgression constitue une brèche et une atteinte à

l'équilibre moral et social de la collectivité. Aussi entraine-t-elle

« ipso facto» une sanction correspondante. Tandis qu'il en est

d'autres qui manifestement ne doivent leur origine qu'à la ruse

de l'homme particulièrement en fait de manducation de tel ou

tel aliment, afin de réduire le nombre de consommateurs. Nous

pensons, par exemple, aux interdictions faites aux femmes de

manger la viande de tortue, de tout animal de la famille des

félidés (Nyama a Krwu, bête à griffes rétractiles), et surtout de

toute bête tuée par un lengar-a. Celui-ci désigne une caste de

vierges masculins reconnaissables par leur tenue distinctive.

Puisqu'il faut clore cette description des interdits, disons, en

terminant, que le terme Ngr-i couvre tous les actes défendus

sous peine de sanctions immanentes et automatiques, menaçant

le coupable dans ses biens (être appauvri et mourir dans la

misère: ghokwa m'Omvubu), dans sa personne (être frappé de

paralysie instantanée ou subséquente à une longue maladiepunition;

de lèpre ou de stérilité), dans sa progéniture (mourir

sans descendant et voir donc son nom s'éteindre pour toujours).

Nous venons d'établir que l'on peut à son insu transgresser

une interdiction et déclencher ainsi sans le savoir ni le vouloir

une avalanche de calamités j Par ailleurs, ces prohibitions étant

innombrables, il est moralement impossible de ne pas en

transgresser l'une ou l'autre, au moins de temps en temps; d'où

résulte la psychose qui, souvent, s'empare des sujets les plus

concernés, à savoir les femmes et les jeunes des groupes d'âge en

formation dans les centres d'éducation que sont les sociétés

initiatiques dont chacune comporte ses interdits spécifiques.

158


Vivant ainsi dans une crainte constante de voir arriver à tout

moment des malheurs imprévisibles dont l'échéance est

infaillible, il n'est pas étonnant que les gens attribuent aux

interdits l'origine de bien des maux qui les affligent. Ghowusa

Ngri, transgresser une interdiction se présente alors comme la

première cause du mal. Ceci est d'autant vrai que l'interdit

oblige en conscience même dans le cas non seulement

d'ignorance mais encore de nescience ; ce qui, pour un esprit

cartésien, constitue une véritable aberration. Il n'y a pas moyen

de passer à côté et de biaiser. Car les Ancêtres, auteurs de cette

morale et désormais ses meilleurs garants invisibles, sont

constamment au milieu de nous et veillent scrupuleusement au

respect, par leurs descendants, de l'ordre moral qu'ils ont, euxmêmes,

élaboré non sans peine.

Telle est la première cause du mal qui se trouve en chacun

d'entre nous. Mais ce n'est pas l'unique cause du mal

intrinsèque à l'homme; Akwuuna en constitue une seconde dont

les ravages ne sont pas moindres.

-Akwuuna

C'est un état d'âme, psychologique en vertu duquel l'homme

jouit de la faculté de dédoublement: ghotwugha mpibi (litt. sortir

de nuit). Le sujet est visiblement dans un état d'hypnose.

Matériellement il est présent emporté par un profond sommeil,

en fait, il est ailleurs. Ce phénomène peut se produire la nuit

comme le jour. D'après la croyance populaire, le sujet jouit d'un

corps d'emprunt soustrait aux conditions matérielles (distances,

fermeture de maison, etc.) ; c'est le corps subtil: il vit dans un

état d'apesanteur, il circule dans tout le village ou au-delà du

village avec des intentions bénéfiques (défendre, protéger les

gens de la Maison contre des ennemis éventuels) ou maléfiques

(porter malheur aux voisins), chercher une victime humaine

pour que sa chasse, pêche ou autre activité économique ou

politique soit fructueuse. En général, il s'agit, dans ces derniers

cas, d'un membre de famille. Tant qu'il n'est pas "revenu" et ne

s'est pas réveillé de lui-même, il faut se garder de le toucher. Car

159


si on interrompt brutalement l'hypnose, la partie en

déplacement hypnotique sera forcée de rentrer en catastrophe

dans des conditions de matérialité peu sûres et l'issue peut être

fatale pour lui: en allant, et grâce à l'apesanteur, il a pu passer

par une ouverture insignifiante; au retour, à cause de la

pesanteur il ne peut plus emprunter le même passage sinon il

risque de se faire des lésions dans le "coeur" nu. Ce pourrait être

le début de graves tribulations pouvant entraîner la mort.

Comme tout dédoublement, on comprend qu'il ne s'agit pas

d'un état psychologique commun à tout le monde; mais le

privilège de quelques individus ordinairement mal vus et

craints, redoutés. Car ils sont envoûteurs, et de ce fait sont

catalogués parmi les Aloghi (pl. de ologhi: être malfaisant humain

ou immatériel mais toujours être vivant. Aussi personne ne

veut-il s'avouer Ngà-Akwuuna même s'il a été nommément

désigné par un devin (Ngâ). Comme ils sont considérés comme

aloghi, (et la plupart le sont effectivement, selon le credo Mbede),

la société doit se défendre et défendre ses sujets innocents

contre les Ngà-Akwuuna. A cet effet la tradition s'est forgé des

armes défensives individuelles ou collectives. Les premières se

rencontrent parmi les Eshwa etAntshwa (amulettes) dont il existe

toute une floraison. Les secondes parmi les confréries cultuelles

de gouvernement à vocation particulièrement protectrice vg

orima; d'autres enfin sont mixtes, à la fois individuelles et

collectives vg kàla, lendjombi. Ces deux sciences occultes de

maîtrise sociale sont pratiquement identiques; il n'y a peut-être

qu'une différence de degré et non de nature. Kala (du verbe

ghokala, retourner) a pour spécialité de faire passer un coupable

de l'état de culpabilité à celui d'innocence devant un tribunal ou

une autorité juridictionnelle publique ou privée. Tandis que

lendjombi a pour caractéristique de créer un halo de noir qui

vous enveloppe et vous protège contre l'attention des Aloghi de

tout acabit. Son exercice n'envisage en soi ni la culpabilité ni

l'innocence mais uniquement la protection de l'individu ou du

groupe. C'est généralement le responsable lignager ou familial

qui en est le dépositaire au bénéfice de tout le groupe.

160


Dans la mesure où un Ngà-Akwuuna « sort » pour aller

chercher à nuire ailleurs, dans le moindre des cas, il s'expose par

le fait même à de graves dangers, y compris la mort. Quand

cette déambulation à travers les villages est nocturne, l'approche

d'ologhi est, croit-on, signalée par un chant lugubre du hibou,

qui en est le suppôt. Si par bonheur on parvient à l'abattre

(fusil, arbalète) c'est à olologhi lui-même que l'on porte atteinte.

Telle est brièvement décrite la seconde cause intrinsèque à

l'homme due à son « mauvais cœur» et qui peut expliquer bien

des maux qui le frappent.

Cependant quelle que soit la « mauvaiseté» d'un coeur

humain, toutes les maladies qui affectent un homme ne

trouvent pas, toutes leurs explications dans une cause

intrinsèque. Il y en a bien d'autres qui pocèdent sans contredit

des causes extrinsèques, extérieures au patient.

3.3. Causes extrinsèques

Parmi les causes du mal qui se situent hors du sujet affecté,

nous en examinerons deux types de catégories auxquelles

peuvent se ramener plus ou moins divers autres modes de nuire

à autrui, soit dans sa personne soit dans ses biens ou encore

dans sa descendance. Les types de malfaiteurs retenus ici

comprennent d'une part les envoûteurs de tout acabit et d'autre

part, les trépassés malfaisants. A ces deux grandes classes

participent toute une floraison de médiums, d'agents nuisibles

de toute obédience.

- Envoûteurs

La description de l'envoûtement que nous entreprenons

englobe l'action des envoûteurs proprement dits, celle des

empoisonneurs de toute tendance et celle de tous les agents de

mort sans preuve physique et matérielle. C'est pourquoi nous

étudions ici un curieux phénomène profondément ancré dans

les structures de la foi Obamba, et que nous rendons par

161


l'expression "télédynamie" (ghota ngaà, lancer ou envoyer un

mal, une maladie sur un adversaire lointain).

Avant d'entrer dans le vif de la description des diverses façons

dont on peut procurer le malheur à autrui, voyons d'abord

quelques-unes des voies selon lesquelles on peut entrer en

relation avec les forces supranaturelles, vecteurs du mauvais

sort ou garants de son efficacité.

La première voie pour entrer en rapport avec l'invisible est

celle des Ancêtres. De la plupart des morts contigus on conserve

une relique. Leur présence parmi les vivants est rappelée à la

mémoire des membres de la Famille à chaque sacrifice

propitiatoire. Ceux qui, dans la Famille, détiennent une parcelle

d'autorité, peuvent se plaindre auprès des morts de la mauvaise

conduite de certains autres parents à leur égard; par exemple les

neveux par rapport aux enfants laissés par leurs oncles ; ces

enfants sont aussi les leurs, car, c'est avec la dot de leurs

mamans qu'on a pu doter les mères de ces neveux. Si ces

plaintes sont justifiées, les Ancêtres se chargent de rappeler le

coupable à l'ordre en le frappant dans sa personne ou dans ses

biens. Les Ancêtres interviennent ici non pas pour se défendre et

se venger parce qu'ils seraient touchés directement et

personnellement dans leurs intérêts ; mais plutôt en tant que

garants de l'ordre et de la morale qu'ils ont contribué à bâtir et

qu'ils entendent faire respecter par tous leurs descendants. La

réconciliation se fait au cours d'un sacrifice propitiatoire

familial à leurs mânes; dès lors s'amorce le processus de la

guérison si se sont les Ancêtres qui sont la cause effective de

ladite maladie.

La deuxième voie est celle des sociétés initiatiques. Par un

vote à la majorité absolue, des initiés peuvent décider de rendre

malade ou même de faire périr un sujet qui s'est signalé par son

mépris notoire des règles de la société vg par son irrespect à

l'endroit des Anciens (sortir avec leurs jeunes femmes, etc.) ou

encore par ses méfaits particulièrement odieux. Pour pouvoir

prendre légalement une si grave décision un certain quorum est

162


equis. Dans le Ndjobi ou Gaulle, ce nombre minimum est de

trois membres s . Il comprend nécessairement le invandi, initié

qui assure les «fonctions sacerdotales ». Il y en a un par village

important, par fwoyi (paroisse). Sans le mvandi, il n'est point

possible de célébrer un office sacrificiel de réparation, de

rogations ou d'action de grâces. Dans les limites de sa

juridiction, il est médiateur unique entre les hommes, ses «

sujets », et les forces supérieures protectrices. Dans la plupart

des cas, et chaque fois que la chose est possible (c'est-à-dire que

le chef n'est pas de basse extraction), la fonction de Mvandi

s'identifie avec celle de l'autorité publique de l'unité

administrative intéressée. Par-là, on évite les faiblesses du

bicéphalisme et le gouvernement monocéphale s'en trouve

renforcé. Prêtre, il est docteur, savant en sa matière; il connaît

tous les arcanes de la science initiatique appliquée: il sait avec

précision ce qui rend un peu malade, ce qui rend gravement

malade. Il sait ce qui guérit et ce qui tue. Aussi, est-ce lui qui est

chargé de l'exécution des décisions prises par l'assemblée des

initiés.

La troisième voie comprend la foule des médiums de tout

acabit entre autres les professionnels de la Télédynamie (action

à distance). En effet, bien longtemps avant les amorces de

progrès modernes concernant les possibilités insoupçonnées

des ondes vibratoires, nos Ancêtres étaient convaincus des

vertus exceptionnelles dont dispose l'homme pour agir

efficacement en bien ou en mal sur un sujet situé au loin (d'où

notre terminologie de télédynamie). Tout comme il peut de la

même façon, agir sur la nature, la matière inerte.

Certains faits, que l'on attribue volontiers à la magie, sont en

effet pour le moins très troublants. Citons entre autres, celui-ci

particulièrement digne d'attention spéciale; Jusqu'à un passé

récent, les gens du village Otala conservaient dans le Nkiina de

5 La question posée à l'assemblée peut se formuler de la façon suivante: «

Doit-il mourir ou non?». Le vote positif «à mort» s'exprime en pointant le

pouce vers le sol (ghoyisa).

163


leur village 6 une pierre (granit) dans laquelle était plantée

solidement une sagaie. La tradition rapporte qu'un jour le chef

AliiJ)i, voulant convaincre ses sujets de l'autorité qu'il détient de

ses Ancêtres, des puissances supranaturelles, apprêta, au moyen

des feuilles spéciales, deux lances, une pierre (du granit) et un

tronc de bananier. li fit venir le plus incrédule des villageois.

Devant la foule compacte de ses administrés curieux de savoir

ce qui allait se passer, le chef se recueillit, fit envoler des

incantations aux puissances occultes supérieures dont il était

manifestement le suppôt; s'étant adressé à la pierre et au tronc

de bananier sur un ton ferme "obédientialisant », il ordonna de

frapper les deux d'un coup de lance. aussitôt commandé,

aussitôt exécuté. Résultat: au grand étonnement de tous, la

sagaie contre le tronc de bananier se plia, tandis que l'autre

pénétra profondément dans le granit comme dans une pâte

d'argile. Le bruit se répandit comme une traînée de poudre à

travers toute la nationalité Mbede ; le chef Aliil)i fut partout et

par tout craint. Cette pierre avec sa lance en plein milieu devint,

avec raison, le symbole de la domination et de la soumission de

la nature par l'Homme. Elle se transmettait de génération en

génération, à chaque nouvelle installation du village Otala, elle

avait sa place dans le Nkiina, afin qu'à sa vue chaque génération

fût convaincue de la puissance supranaturelle que Dieu donna à

certains de nos Pères pour qu'ils complètent son oeuvre

créatrice. De tels faits forcent l'attention de l'observateur: «

Contra [acta non valent argumenta ». Contre un fait, il n'y a point

d'argument, point de raisonnement qui tienne; et "Facta sunt

non neganda sed explicanda", les faits ne sont pas à nier mais à

expliquer. C'est un cas patent d'application de la puissance

obédientielle. Le Père ].J.ADAM 7 , au cours de ses multiples

tournées pastorales, a eu maintes occasions d'examiner, à loisir,

cette pierre transpercée par une lance.

6 C'est le 'coeur du village', ce qui fait son fondement, sa protection.

7 Le R P ADAM O,].) est arrivé dans le Haut-Ogoou en 1929. Il est devenu

Evêque du Gabon en 1947, puis Archevêque de Libreville. Pour des raisons

personnelles il s'est retiré à Okondja, puis à Franceville dans le Haut-Ogoué

où il a poursuivi ses fructueuses recherches en Altogovéanistique jusqu'à

son retour à la Maison du Père, le l1juillet1981.

164


La télédynamie affecte l'homme non seulement dans sa santé

et dans ses biens mais aussi dans ses sentiments. On peut ainsi

télécommander l'amour, la sympathie ou déclencher à distance

les sentiments de haine, d'antipathie, et ce par la science occulte

dite "ananass" probablement parce qu'on y fait usage d'un

onguent, d'un produit maléfique où l'eau de Cologne (ananass)

sert d'excipient.

Les auteurs du mal provoquent une dysharmonie que la

nature tend à contrebalancer par des systèmes de compensation.

C'est ainsi qu'un sorcier, un envoûteur est dépisté par un

contre-sorcier; par un Ngâ (dépisteur, divin); en face de chaque

ologhi (jeteur de mauvais sort), il y a toujours un nga-ntsaghi 8

correspondant. Aussi la "médiation en général et la télédynamie

en particulier comporte-t-elle toujours deux aspects : capacité

de nuire et capacité de guérir. La télédynamie bénéfique pare

aux effets de la télédynamie maléfique. Nous avons déjà

souligné le rôle bienfaisant de lendjombi qui, en créant un halo

de noir, préserve l'innocent de l'emprise de l'envoûteur. De

même, subjectivement parlant, kala présente, sans contredit, un

contenu positifbénéfique (le fait d'être blanchi, innocenté alors

qu'on est objectivement coupable !). Contre un malfaiteur qui

aurait troqué la progéniture d'une parente (ghoyisa mwo) "faire

passer te ventre; pas de grossesse portée à terme) contre une

quelconque vertu supranaturelle 9 , on a un nga-etitele dont

l'action neutralise celle de l'ologhi d'en face en enrayant la

mortalité infantile qui afflige toute la Famille et

particulièrement la maman éplorée.

Tout ce que nous venons de dire au sujet des interventions

bénéfiques de divers agents du Bien suppose l'exercice de la

solidarité cosmique, particulièrement avec les plantes en qui

8 Nga: savant, connaisseur; Ntsaghi: traitement des malades ; vient de

rhosalagha: soigner. Ngâ.ntsaghi: docteur en thérapeutique.

Ghoyisa mwo, "faire passer le ventre" pas de grossesse portée à terme; tous

les enfants de cette femme doivent tous mourir avant la naissance; il s'agit

d'un véritabte contrat or pacta sunt servanda, les contrats doivent être

respectés, observés.

166


Ndzyami a placé des vertus thérapeutiques pour le maintient et,

éventuellement, pour le rétablissement de la santé de l'homme.

Pour 1'osalighi mbede, thérapeute, les plantes sont des êtres

vivants capables de sentiments. C'est pourquoi, avant de

prélever une quelconque partie d'une plante, il lui explique

d'abord l'objet de sa venue et qu'il se trouve dans l'obligation de

faire ce prélèvement pour la santé du patient; par-là, il obtient

la collaboration active de la plante. Si l'on prélève d'une écorce

d'un arbre un quartier d'environ 2 cm de côté, on le laisse

tomber à terre. S'il tombe face, c'est bon signe: le malade sera

guéri; s'il tombe pile, c'est mauvais signe: le malade risque de

ne pas guérir. L'arbre a donné son verdict.

On pourrait multiplier ces exemples qui montrent tous que

grâce à de tels systèmes de compensation et de collaboration

cosmique sage, la nature tend à rétablir l'harmonie cosmique

dans laquelle Ndzyami a créé toutes choses. Mais il n'y a pas que

les vivants à vouloir et à pouvoir nuire aux vivants; il y a aussi

les trépassés malfaisants.

- Trépassés malfaisants

Traitant du nouvel état de la vie des Akwi, nous avons

mentionné l'existence des Edju (pl. de ghodju, fantôme), trépassés

qui mènent une vie errante. Non contents de leur sort, ils s'en

prennent aux vivants qu'ils tourmentent de différentes façons.

De par son contenu, le concept de ghodju (revenant) inspire

toujours l'idée du mal et de la peur. Vouloir faire le mal, c'est la

première caractéristique des Edju. Leur activité habituelle, celle

du moins par laquelle ils se manifestent très souvent et font

savoir qu'ils sont là et qu'ils ont quelque chose à faire ou à dire,

c'est d'attaquer et de frapper les gens en brousse, à la fontaine.

D'une façon générale, ils ne s'en prennent pas à des

étrangers. Ils ne déversent leur mauvaise humeur que sur les

vivants de leur Famille, en leurs causantes toutes sortes

d'ennuis, de tracas, de malheurs. Ce n'est pas qu'ils soient tant

mus par la méchanceté ou par la cruauté. S'ils font le mal, c'est

167


pour signaler leur présence, rappeler leur souvenir aux

survivants, afin que ceux-ci ne les oublient pas et satisfassent

aux divers besoins de leur exister d'outre-tombe. Après

expérience, ils ont dû se rendre compte qu'aucun avertissement

n'aurait plus d'efficacité qu'un bon rappel sous forme d'un

malheur quelconque. Et il faut en fait avouer que le stratagème

réussit pleinement, puisqu'à chaque malheureux événement on

se précipite chez le ngâ afin qu'il désigne l'okwi responsable de la

calamité survenue, et qu'il indique le moyen adéquat de

l'apaiser. Le ngâ détermine avec précision et dans les détails les

objets de volition de l'okwi, en ce qui concerne les ebea (pl. de

ghobea) 10 et des abvwoI)i (idolotites) adéquats que l'on offrira en

sacrifice propitiatoire à ghopundi (relique) de l'okwi en furie.

Dans la plupart des cas, la réconciliation s'ensuit, et le survivant

libéré.

Pour prolonger la réconciliation et aviver l'ofru (la paix) entre

. les vivants et les trépassés, le sacrifice se termine toujours par

une bénédiction du malade et de l'assemblée (okugha). Elle

comporte différentes formules rituelles, selon les circonstances.

a) Réconciliation générale

En cas de calamité affligeant toute la communauté, c'est le

chefdu village qui procède à la bénédiction du village. La veille,

toutes les maisons sont mises en état de propreté impeccable;

les olebe, la cour aussi. Le matin, à l'aube, tous les feux sont

éteints. Chacun est devant sa porte. Le chef s'adresse à ses

Ancêtres, anciens chefs et donc ses prédécesseurs dans la

direction des affaires publiques. En des vibrantes suppliques, il

fait appel à la solidarité qui les lie tous. Par ces incantations, il

attire leurs bénédictions et leurs faveurs sur le village dont ils

demeurent les protecteurs. Puis, au milieu d'un silence

10 Gbobéa = objet matériel (pagne, assiette, argent, etc.) que l'on offre aux

mânes de l'Ancêtre en attendant de lui offrir un sacrifice complet. AbvwoIJi:

idolotite, victime (animal) que l'on immole en sacrifice propitiatoire pour

se réconcilier avec tel okwi en courroux.

168


- - - ------------------

révérenciel, il procède à l'aspersion de chaque maison,

individuellement, au moyen d'une mixture faite d'eau, d'oyindibolo

et d'excréments de cabri immolé en sacrifice pour la

circ\?nstance. Si le village est grand, il se fait aider par celui qui

est susceptible de lui succéder un jour (stage pratique pour la

conduit,e des affaires publiques!). Ensuite, au moyen du briquet

ancestral qui se transmet de chef en chef,.il fait le feu nouveau.

Chaque chef de ménage vient y prendre sa part de feu nouveau

par lequel la vie, dans toutes les acceptions du terme, renaît:

fécondité, fertilité, santé, chance, toutes formes de bonheur.

b) Autres cas

Il s'agit de la naissance, maladie, séparation pour une longue

absence. Par ailleurs nous avons précédemment vu la

bénédiction nuptiale à l'occasion du mariage.

La bénédiction du nouveau-né se dit elosighi du verbe

gholosogho: communiquer au bébé la force vitale qui vient des

Ancêtres et se transmet de père en fils par le sang.

Celui qui n'est pas parent par un lien de sang ne peut ni

bénir ni être bénit. C'est ainsi que la femme, n'ayant en principe

aucune communauté de sang avec son mari, ne peut ni bénir ni

être bénite par lui. Il doit la soigner pour toute maladie qui n'a

pas pour origine et cause les parents, les Ancêtres de l'intéressée.

Dans ce dernier cas, il faut faire venir les parents de la femme ou

bien la leur envoyer pour soins médicaux.

Par contre un fùs peut bénir son père, sa tante parce qu'il est

identifié à son grand-père dont il porte le nom ou seulement

censé porter le nom: sous cet angle il est le père de son père et de

sa tante. En effet ne l'appellent-ils pas du doux nom de papa

(Tara, père) ou de maman, s'il s'agit de leur fille?

Rite: On mâche le lesisaghi (Jonc) ou biJ;i (kola) selon les cas

(bi-fi pour les bébés et les enfants; lesisaghi pour les grandes

personnes). On le mâche puis on le pulvérise au front, sur la

169


poitrine, au dos entre les épaules du malade ou de la personne à

bénir (surtout au moment de séparation de longue durée).

Nous avons établi que les edju ne s'en prennent généralement

qu'à leurs parents survivants ('


descendants après l'avoir enrichie de leur expenence

personnelle, et qu'enfin ils continuent à soutenir par delà la

tombe tant qu'il y aura sur terre un rejeton de leur lignage, de

leur descendance.

Harmonie universelle voulue par le Créateur et que les

auteurs du Mal menacent parfois dangereusement mais que la

Nature tend à rétablir dans son équilibre originel, l'inter

influence cosmique s'exerce aussi entre le vécu humain et

l'espace-temps.

4. Le monde astral

Le Monde astral, l'Espace et le Temps jouent un rôle

déterminant dans la vie du Mbede de la société traditionnelle,

voire d'aujourd'hui. Dans le présent exposé nous procéderons

par une double approche, comme le veut la logique. Dans un

premier point, nous traiterons des constatations observables

lorsque l'on est amené à vivre au contact du Mbede, à savoir son

besoin de "vivre-avec ». Dans un deuxième stade, nous

tâcherons de mettre en lumière les structures de foi spatiotemporelles

qui fondent ce besoin de symbiose.

4.1. Civilisation et besoin de « vivre-avec»

Dès la première rencontre avec le Mbede, l'observateur

constate que la vie de cet homme s'intègre dans la vie

universelle du cosmos. Elle s'y enracine. C'est une vie réglée non

par des horloges usinées mais par des systèmes cycliques. Le

Mbede ressent en lui une orientation fondamentale que nous

appelons le besoin de vivre-avec; c'est un besoin d'harmonie qui,

doublé des effets écologiques, détermine en partie le

tempérament et la civilisation des différents peuples du groupe

Mbede.

C'est ainsi qu'une précédente étude consacrée au type

Obamba nous a conduit à conclure que le peuple Mbede se

caractérise, entre autres, par son refus de précipitation et

171


Créé et placé dans un système d'interrelations cosmiques, le

Mbede a appris à avoir confiance en la nature matérielle et

infra-humaine faite parNdz,yami pour le bonheur de l'homme. Il

a la certitude paisible que celui qui se met au diapason de cette

conseillère toute sage et de cette mère toute providentielle

jouira à coup sûr de ses immenses richesses et se reposera dans

le calme mouvement de son rythme lent. Aussi a-t-il résolument

donné le primat des valeurs du coeur sur celles de la mécanique.

S'il avait été donné à l'homme Mbede traditionnel de

contempler les productions artificielles, filles de la technologie

moderne, il les aurait certes admirées, mais il aurait en même

temps reconnu sur elles la supériorité des fécondités spontanées

et patientes de la nature, filles d'une mère généreuse et

pourvoyeuse au service de tous. La chose est tant et si vraie que

la vie en symbiose cosmique du Mbede lui a fait acquérir

l'estime de la souple et humble communion avec la vie dans sa

manifestation originelle: il la respecte dans son mystère audessus

de l'anxieuse et violente main-mise de l'ingéniosité

humaine - orgueilleuse et ambitieuse - sur les énergies cachées

d'un monde dont les secrets de plus en plus profonds

déconcertent et "humilient" l'intelligence humaine.

Conscient de cette vérité fondamentale, l'homme Mbede a

appris à apprécier la plénitude du moment présent qui se suffit

à lui-même: "entsye:re ghobagha e nde, 0 dji: si le lendemain trouve

les siens (biila, nourriture), qu'il (les) mange. Pour corriger l'idée

d'imprévoyance que pourrait insinuer cet adage, donnons

quelques autres exemples qui mettent nettement en relief la

notion de prévoyance, le souci du lendemain:

Otsusi nkwura Otswi Otsw' oyebeghe.

Qui prévoit une part pour le

lendemain a la tête légère.

- Ghoye I]a mby'e ndjogho ghomono Si tu vas à la chasse à l'éléphant et

ngori toli trouves un escargot, ramasse-le

173


C'est de la prévoyance élémentaire; car on n'est pas sûr de

rencontrer un éléphant, si on le rencontrerait, on ne serait pas

encore certain de l'abattre.

L'estime de la « plénitude du moment présent qui se suffit à

lui-même » ne traduit donc pas un manque de souci ni de

prévoyance. Ce n'est ni une démission devant l'effort à fournir

pour gagner le manioc et la banane à la sueur de son front ni

une insouciance face au lendemain à bâtir, mais une des

expressions de la foi en la bonté de la nature, puissante mère

généreuse et pourvoyeuse.

Pour le comprendre, il convient de reconnaître qu'il peut

très bien y avoir diverses formes de civilisation et

d'innombrables valeurs humaines dont la hiérarchie peut

s'établir selon des critères variables. C'est ainsi qu'à côté ou

plutôt en face des civilisations hautement technicisées qui

tendent à dominer la nature et à la discipliner au profit, en

principe, du bien- être matériel de l'homme mais dont la

sophistication menace en définitive l'existence même de ce

dernier, il y en a d'autres tout orientées vers l'organisation et la

cohésion de la communauté humaine sur la base de l'amour

universel (hospitalité: « l'étranger, c'est Dieu ») et la solidarité

inter-individuelle et inter-groupes, inter-nations.

Mais quelles sont donc ces structures cosmiques de foi en la

bonté dans lesquelles l'homme Mbede se confie et avec

lesquelles il vit en communion paisible selon un rythme lent et

tempéré? Ce sera l'objet du second stade de notre analyse.

174


4.2. Structures spatio-temporelles de la foi

Les rythmes cycliques naturels sur lesquels le Mbede

traditionnel règle sa vie sont eux-mêmes déterminés par les

influences du monde spatio-temporel.

Au sujet de l'Espace et du Temps, on peut distinguer d'une

part l'espace et le temps sacrés et, d'autre part l'espace et le

temps profanes.

L'espace et le temps sacrés constituent le domaine réservé

aux spécialistes. C'est le champ d'action préféré des trépassés et

des divers intervenants dont nous avons précédemment étudié

les médiations. La nuit y a une place importante, car c'est en elle

que les forces occultes surtout celles maléfiques libèrent et

déploient leur malfaisance, leur nuisance.

L'espace peut être envisagé sous deux aspects, territorial et

astral. L'un et l'autre comportent une dimension sacrée.

L'espace territorial sacré est l'espace cultuel. Il se compose

d'étendues territoriales réservées aux activités, aux pratiques

ayant, de près ou de loin, quelques rapports avec le culte. Tels

sont, par exemple, les yendze, nkwomo, fwoyi (lieux sacrés sous

bois pour assemblée ou réunion de confréries cultuelles); les

cimetières (antshwo)j les lieux interdits (Ehiri e ngTi).

Certains lieux vg rivières, étangs, coins de forêt ou de savane,

arbres fruitiers, etc. peuvent être frappés d'un interdit

permanent pour favoriser la multiplication d'une espèce

animale ou temporaire en prévision d'une fructueuse chasse,

pêche ou récolte au profit de la Communauté villageoise ou

multivillageoise. En général, ce sont les confréries de apayi,

ndjobi, ongala, lesimbu qui jettent ces interdits et en assurent

l'efficacité.

Les gens croient tellement à l'intervention des forces

occultes et à l'automatisme de la sanction encourue que la

moindre fraude ou simplement le fait de déboucher au hasard

175


sur un yendze de ngo, nkwomo e nkwula, nkwomo onyaka, lesimbu,

etc. peut être à l'origine d'une véritable psychose qui, si

l'antidote n'intervient pas à temps, peut dégénérer en une

affection somatique.

Selon la cosmographie obamba, l'Espace astral (Mbr'e Yulu)

comprend, entre autres individus de son innombrable

population, les spécimens suivants:

Tari: le soleil, distributeur de feu;

- Ngondo: la lune. Elle est considérée comme élément

particulièrement fertilisant. Elle rend fertiles non seulement les

champs, la terre en général mais aussi les espèces vivantes. On

admire sa beauté. Ce qui explique probablement que le vocable

Ngondo soit utilisé pour désigner une jeune fille, une

adolescente, mariée ou célibataire. D'autre part, dans le monde

astral elle est masculinisée et considérée comme époux polygyne

de Dza-EswoJ;i et de Dza-awusagha, ses deux femmes.

-Anyai: les étoiles.

- Dza-EswoJ;i (de ghoswolo, choisir »): étoile naine des régions

boréales. Son nom signifie littéralement «celle qui ne mange

que des plats délicats », après un choix rigoureux. Très difficile

pour la nourriture, elle vit de très peu de choses. Menant un

régime très sélectif, elle ne parvient pas à prendre du corps, et se

trouve ainsi frappée d'anémie congénitale. D'où résulte la

faiblesse de sa luminosité. Elle impose son régime maigre à son

mari-lune qui demeure chétif tant qu'il est chez elle (premier

quartier lunaire).

- Dza-Awusagha: étoile polaire australe; lit, celle qui mange de

n'importe quoi, c'est- à-dire le premier aliment qui lui tombe

sous la main. Elle n'est pas du tout difficile pour l'alimentation.

Ce qui lui réussit si bien qu'elle se porte à merveille. D'où sa

puissante luminosité en comparaison de celle de sa rivale.

Naturellement l'époux qui partage sa table s'en trouve lui aussi

176


ien portant. Ce qui explique son embonpoint durant son

séjour dans les régions australes (pleine lune).

- GhonyaIja: pléiade.

Ndzanga e Ndzyami (lit, grenier de Dieu): voie lactée.

- Lebasi l'ondzaghi (lit. Flèche d'ondzaghi): étoile filante. Elle est

ainsi désignée parce que, selon la croyance populaire, elle est

l'agent vecteur de l'ombandzi ou ondzaghi (cf plus haut:

Télédynamie). On dit aussi que c'est un nyari normal mais qui

va chercher du feu chez une voisine. Malgré cette explication

sécurisante, son passage provoque toujours une certaine peur;

car on ne sait jamais qui sera frappé. Aussi ceux qui croient

inconditionnellement à l'efficacité de l'action à distance ne

manquent-ils pas de donner quelques petits coups répétés

contre un mûr afin de dévier d'eux sur cet autre objet matériel

une flèche invisible qui, éventuellement, leur aurait été destinée.

Pratique toujours actuelle.

Plus loin nous reviendrons sur cette socialisation ou

incarnation de la foi dans les réalités astrales. En attendant,

examinons les temps que déterminent les rythmes cycliques de

ces. réalités astrales.

Comme dans d'autres cultures et civilisations, la

chronologie Mbede dispose de termes précis pour traduire les

notions de temps: saisons, mois, semaines, etc.

L'année (gbosibi) n'est pas basée sur une période de douze

mois mais sur un cycle de quatre saisons, déterminées par les

révolutions lunaires. On a ainsi une grande saison sèche

(ghosibi), une grande saison de pluis (amvula), une petite saison

sèche (kuli) et une petite saison de pluies (Qmvimvula). C'est à

partir de ces quatre saisons et des différentes étapes évolutives

de la lune (les quartiers lunaires) que l'on calcule

traditionnellement certaines durées parfois à un jour près: par

exemple, l'âge d'un jeune homme, la durée d'un mariage, etc. Il

177


faut en effet se rappeler que chaque année une femme doit avoir

une nouvelle plantation. Il lui suffit donc de compter les

amvughu m'angwuunu (anciennes plantations) pour savoir l'âge

de son enfant ou de son petit-fùs. Cette manière de compter est

par ailleurs admirablement servie par une mémoire féminine

prodigieuse. On sait, d'autre part, que certaines opérations

économiques, commerciales ne peuvent se pratiquer qu'en

période de kuli (vg. Ebugha, champs d'arachides) ou d'AmtlUla (vg.

Lambu, pêche par barrage muni de nasses). Les points de repères

sont ainsi vite trouvés. Si un événement important arrive au

cours de telle ou telle autre activité, il se fixera solidement dans

la mémoire des témoins. Cette conservation mnémonique sera

d'autant plus facile et fidèle que la culture obamba dispose de la

notion de semaine en sept jours; le jour de repos ne semble pas

faire l'unanimité: est-ce le dimanche ou le samedi.

Ntsono Lundi Dimanche

Okila Mardi Lundi

Mpede Mercredi Mardi

Odugha Jeudi Mercredi

Ntsigha Vendredi Jeudi

Obvwa Samedi Vendredi

Okwoyo (jour de

repos)

Dimanche Samedi

Le jour (durée de 24 heures) se dit Tsughu. Ce terme peut

aussi signifier la « clarté, lumière du soleil }) vg Tsughu e mitsa, il

fait jour; Tsughu e miyila, il fait nuit. La chaleur du soleil se dit

Mwij la durée de douze heures se traduit par Oyiila vg Oyiila a

Mwi, la journée; Oyiila-Lempibi, durée d'une nuit. La nuit tout

court se rend par Lempibij et Mpibi équivaut à la locution

adverbiale « de nuit» vg. Ghoya mpibi-mpibi, venir de nuit. Otimalempihi

(coeur de la nuit), minuit.

178


Des segments du parcours solaire journalier permettent à

l'Altogovéen de se siruer dans la journée par rapport aux tâches

à accomplir dans l'espace des douze heures diurnes:

Etsiiri

Entsyere

EtemiÏlJi e Tari

Tari e yigha kandza-ndza

aurore

matin

levée du soleil

9hoo environ

Tari e yigha ekuma mwa-mpughu (le soleil approche du milieu

du village i.e. au tour de 11h00)

Tari e mi kuma ndzanga (e mi kuma mwa mpughu)

environ (le soleil est dans son lit)

Taçi e yigha e nya

Bir'amba (porteur de feu)

Tari emi bva

Ekikolo

Lempibi

15h00 environ

environ 17h00

le Soleil est tombé (18h00)

le soir; soirée.

la nuit.

12h00

Ce sont quelques éléments de structure spatio-temporelle

qui fondent la foi de l'Altogovéen traditionnel aux forces

narurelles, en l'occurrence, aux influences certaines de l'univers

sidéral, dont les rythmes cycliques règlent toute sa vie. Son

expérience basée exclusivement sur l'observation empirique lui

a, en effet, appris que la population astrale joue un grand rôle

dans sa vie d'homme. C'est pourquoi il trouve sage de s'y

soumettre intelligemment et de s'adapter d'une façon souple et

179


détendue aux rythmes de leurs cycles certes lents mais

infaillibles. Influence déterminante non seulement sur son

activité "ad extra mais aussi sur celle "ad intra", physiologique,

biologique.

C'est à la lumière de cette vision des choses que le Mbede

croit profondément à une interaction, par exemple, entre la lune

et la physiologie de la femme. Selon lui, il y a un lien de relation

entre les différentes phases lunaires et le cycle menstruel. Aussi

certaines gynécologues traditionnelles arrivent-elles à

déterminer, à un jour près, le cycle d'une femme, la durée d'une

grossesse à partir des repères astraux, lunaires. Il y a entre les

deux phénomènes une relation de cause à effet.

Cette foi se montre encore plus ferme en matlere

thérapeutique. On ne peut pas cueillir telle feuille, prendre telle

écorce pour traiter telle affection, par exemple les rhumatismes,

à n'importe quel quartier de la lune parce que les influences

sidérales à cette phase lunaire sont maléfiques.

De même avec la meilleure rhétorique du monde, on

convaincra difficilement, aujourd'hui encore, une paysanne

altogovéenne qu'elle peut planter avec succès n'importe quoi à

n'importe quelle position de la lune ou de la pléiade. Car, de

père en fils, est parvenue jusqu'à elle la certitude que les Ekwa

m'etswi (litt. ignames à tête) ne se mettent en terre qu'en période

de pleine lune. C'est la phase optimale pour planter les

boutures, semer les EntwuI]u (primeurs). De même que la lune

«prend du corps» durant son séjour chez sa seconde épouse Dza

awusagha, de même elle communiquera sa bonne santé, son aux

produits de la Terre. Pour d'autres essences agricoles à la

germination plus lente, l'ensemencement ou le plantage se fera

durant le premier quartier lunaire afin que la pousse coïncide

avec la pleine lune. On observe le même comportement des

paysans vis-à-vis de la Pléiade, constellation qui règle certaines

autres espèces agricoles ghonyaI]a ghobunalJa, lorsque la Pléiade

décline.

180


Ce que nous disons de l'agriculture vaut aussi pour la chasse

et pour la pêche. Il est en effet des formes ou genres de chasse et

de pêche qui ne sauraient se pratiquer en toutes saisons ou en

n'importe quelle phase lunaire. Nous pensons, par exemple, à la

chasse de nuit aux porcs-épies (Kele : mbya e kele) qui exige nuit

noire et qui serait infructueuse par clair de lune trop brillant.

On pourrait multiplier de tels exemples qui tous traduisent

la ferme et intime conviction d'homme Mbede de l'influence

déterminante de l'univers sidéral sur le comportement de

l'homme et de la nature terrestre non-humaine.

Cet état de choses a fait prendre conscience à l'homme de sa

vraie place dans l'univers créé, lui a inspiré une attitude

d'humilité et l'a déterminé à chercher plutôt à vivre en

harmonie et en communion avec ces forces naturelles. Il en

résulte une conception de la notion de Temps très différente de

celle que l'on rencontre dans certaines autres cultures et

civilisations où le temps sociologique et le temps économique

s'affrontent en un combat acharné. Les ressortissants des

sociétés à technologie avancée savent en effet que là où entre la

technique, tout est calculé, minuté, jusque dans le détail; on y

vit perpétuellement en tension et comme en état de siège; cette

vie en hypertension est un moteur qui ne se repose

pratiquement pas, car « time is money ». "Ce maudit argent dont

on a si grand besoin" semble tout dominer; alors que, pour

l'Obamba traditionnel, l'argent n'est qu'un simple, ghotila ou

ghonama (ce que l'on touche, et qui continue sa route: il ne faut

pas s'y attacher/ l • Tandis que, dans la perspective de la société

11 Un week-end, quatre ministres avaient besoin d'argent pour bien passer

la fin de semaine. Un ami les dirige chez Tante, mère de l'un d'eux. Ils

voudraient cinq cent mille (SOOOOOf) pour chacun, soit deux millions. Mais

Maman peut-elle disposer d'une telle somme d'argent, se demandent-ils. A

leur grand étonnement, ils trouvent dans la valisette Dix millions. Tante

leur dit que cet argent ne lui sert pas à grand chose depuis qu'elle est

malade, il n'est jamais allé lui chercher du bois, de l'eau, encore moins aller

dire au Père Curé qu'une Telle est malade. Dès lors, à quoi peut bien selvir

cet argent? Les ministres sont restés sidérés devant un tel détachement

C'est une grande leçon pour nous tous.

181


technicisée, le jour de congé n'est pas un jour de repos mais un

jour où l'on fait autre chose que de coutume. L'homme est

littéralement poursuivi par une menaçante pression, celle du

rendement et de la rentabilité de tout ce qu'il entreprend.

Paradoxalement la domination de la nature loin de le libérer

l'asservit de plus belle: il est asservi par la chaîne sans frein de

l'activité incessante; autrement dit, il est précipité dans

l'avalanche des agitations trépidantes, bruyantes, énervantes, de

la vie technicisée. Ainsi en quête des .moyens de domination et

de domestication de la nature à dompter, et au moment où il

croit avoir réalisé sa propre libération, l'homme ultra-technicisé

se découvre, étonné, captif des dents limées de l'engrenage

impitoyable des minutes et des secondes que rien n'arrête. Alors

que le Mbede, comme ses frères négro-africains d'hier

empiriques, ayant foi en la solidarité cosmique, ont opté non

pour une domination aveugle de la nature mais pour une

collaboration efficace avec elle. Dans cette optique, le Temps

prend une dimension et une signification tout autres. Ce n'est

plus un tyran aux décisions inexorables mais un pacifique

régulateur d'activités humaines, d'échanges de toutes natures

voire de ceux biologiques. Le coucher du soleil est un appel à

quitter les travaux de brousse, de champ, une invitation

impérative à rejoindre le village où doit commencer sous peu le

temps de la culture intellectuelle qui succède à celui de la

culture physique; celle-ci s'achève avec la tombée de la nuit ou

se poursuit sous forme de jeux. Bientôt après le dîner, on pourra

s'adonner qui à des loisirs chorégraphiques, qui aux contes

(devinettes et fables); ou bien, autour du feu familial, on

s'initiera au récit de la généalogie, excellent exercice de

développement de la mémoire, instrument privilégié

indispensable pour entrer en possession d'une culture

essentiellement orale. On peut sans être talonné par le temps,

prolonger une veillée en compagnie des amis jusqu'à ce que le «

corps réclame le lit». Puis l'on s'endort jusqu'à ce que sans

violence, le soleil du lendemain réveille bêtes et gens; et le

rythme cosmique vital repart sans tension aucune.

Comme nous avons déjà dit, cette communion et cette

harmonie avec la nature impriment à l'activité humaine un

182


ythme naturel, tranquille, détendu, et donc sain. Elles auront

appris à l'homme le sens et le bienfait d'une certaine

dépendance et d'une confiance intelligente en la nature; elles lui

auront surtout appris le sens du moment présent intensément

vécu. Il en résulte une paix intérieure, une paix interpersonnelle

et intercommunautaire.

Telle est une des données essentielles de sa culture que le

Négro-Africain ne devrait pas perdre de vue et qu'il doit

partager avec le reste de l'humanité à savoir que la technologie

et la technique ne sont bonnes que si elles ne violentent pas les

rythmes naturels qu'un homme ne saurait troubler

impunément.

C'est en cette parfaite harmonie avec la nature et en

communion avec elle que le Négro-Africain de la société

traditionnelle entreprend individuellement ou collectivement

l'oeuvre de transformation intelligente de ses conditions de vie,

soit qu'il s'adapte à son milieu naturel soit qu'il se l'adapte

rationnellement. Et pour un peuple, chercher ainsi à

transformer ses conditions de vie à partir des données

écologiques, c'est amorcer le processus de son développement

sur tous les plans. Malheureusement cet effort est sans cesse

perturbé par les sorciers et autres agents de la mort, marchands

d'illusions qui manipulent avec une certaine dextérité et

quelques fois avec une certaine efficacité les différents moyens

de la Maîtrise Sociale; citons par exemple le système de sort que

jettent les ensorceleurs et que lèvent les désensorceleurs pour la

libération des ensorcelés. Dans ce cas on parle souvent de jeteur

de (mauvais) sort, système bien connu dans notre culture négroafricaine.

C'est ici que se pose le grave problème de la rationalité face à

certaines expressions de notre Maîtrise Sociale. En effet, il s'agit

d'un principe fondamental de la philosophie qui dit qu'il n'y a

pas d'action à distance : «Nulla actio in distans» Il n'y a pas

possibilité d'action à distance. On ne peut pas exercer une

quelconque action sur un objet éloigné sans médium. Le contraire

183


est irrationnel et anti-scientifique. Les adeptes de la philosophie

des Lumières, au XVIlIème Siècle, ont apporté ce principe à son

point extrême. C'est pourquoi, ils affirment que la sorcellerie ne

s'explique pas par la faiblesse intellectuelle des paysans. Au fur

et à mesure que le monde s'urbanise, les frontières de la

sorcellerie reculent inexorablement (sic ?).

La sorcellerie se trouve ainsi reléguée aux antipodes de la foi

rationaliste. Puisque, par définition, la sorcellerie est la capacité,

le pouvoir de nuire à autrui sans support matériel! L'empirisme n'a

pas droit d'être cité devant le rationalisme. Car, selon ce dernier,

seule la Raison mérite notre croyance et notre confiance. Le

contraire relève de la débilité mentale.

Mais face à ce principe de « Nulla actio in distans» se dresse

un autre principe philosophique non moins fondamental «

Contra jacta non valent argument, contre des faits, il n'y a point

d'arguments qui tiennent. » ; et encore « Facta sunt non neganda

sed explicanda, les faits ne sont pas à nier mais à expliquer ». Un

fait est un fait. Et les faits, dit- on, sont têtus. C'est pourquoi, la

foi du NégrO-Africain ou de l'homme tout court, en certaines

expressions de la Maîtrise Sociale, par exemple sa foi au système

des sorts, ne saurait être balayée du revers de la main. Car les

faits sont têtus. Il faut les expliquer, si l'on veut que s'élabore

efficacement et s'installe durablement dans les esprits la paix de

l'âme et du corps.

Pour y parvenir, le Négro-Africain doit chercher à concilier

les données de cette foi ancestrale avec les exigences de la

Rationalité, par exemple par la recherche de l'existence de

nouveaux médias jusque-là inconnus du monde scientifique

mais supposés depuis toujours par nos Ancêtres, héros

civilisateurs et créateurs de cette Culture transmise de père en

fils jusqu'à nous, leurs dignes descendants.

Cet effort de recherche de la réconciliation entre l'ensemble

de la Maîtrise Sociale et la Rationalité s'impose aujourd'hui

plus que jamais. C'est une nécessité impérieuse. Car il y va de

184


l'équilibre même de notre personnalité. La navette permanente

entre le nganga et l'hôpital, entre le mhandja et l'église doit

déboucher sur une clarification de positions respectives par un

travail d'inculturatWn réussie. C'est la seule attitude raisonnable

par tous acceptable. Car, elle seule nous permet de nous

réconcilier avec nous-même. C'est-à-dire avec notre conscience,

afin de voir réalisé le plein épanouissement de notre être total.

Par Inculturation, il faut entendre le faisceau de lumière que

l'Evangile de Jésus Christ projette sur chaque Culture qu'il

rencontre et qui accepte de l'accueillir. n la prospecte pour y

déceler ce qu'il y a d'authentique en relation avec valeurs

humaines. n les décape pour les débarrasser des préjugés et des

faux-fuyants. Dégagées de toute impureté, ces valeurs sont

présentées à Jésus-Christ, Rédempteur Universel qui les assume

et les sauve. Dès lors, elles deviennent valeurs chrétiennes parce

que christianisées. Mais ce travail de décapage d'abord et de

christianisation ensuite des valeurs de la Civilisation négroafricaine

requiert des Messagers de l'Evangile une compétence

scientifique éprouvée. Cette exigence s'explique et se justifie

d'une part par le fait de la multiplication des moyens de

cOmnlunication et d'information sociale et, d'autre part par, le

fait que la Foi chrétienne n'est pas un assentiment béat, mais

une adhésion intellectuelle; ce qui est loin d'une foi de

charbonnier. La tâche des Apôtres est d'autant redoutable qu'ils

ont l'obligation faite en conscience de faire un travail à la fois

d'inculturarion et d'indigénisation de l'Eglise Catholique.

En effet, il y a beaucoup à créer en théologie pastorale afin

de canaliser les croyants dans de nouvelles voies

d'épanouissement chrétien. Car désormais, nos inspirateurs en

la matière ne sont plus seulement Saint Thomas d'Aquin et

autres grands maîtres grécolatins, mais aussi et prévalemment

l'inépuisable thésaurus accumulé par nos Ancêtres

négroafricains. Nous inspirer de la Sagesse africaine pour en

tirer ce qu'il y a de bon, de sublime pour le proposer à Jésus­

Christ pour assomption. Car quod nOll assumpsit non redemptum,

ce que Jésus n'a pas assumé n'a pas été sauvé. n se pose donc,

pour l'Eglise, un problème tout simplement de survie en

185


Afrique. Si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous

reconnaîtrons, peut-être avec honte, que les Eglises d'Afrique

souffrent d'un sous-développement théologique. Le poids

culturel du christianisme latin pèse trop lourdement sur la

pratique et les orientations de la Pastorale africaine. D'où

résulte, le plus souvent, un conformisme rassurant qui n'est pas

seulement le signe d'un fIxisme intellectuel mais le résultat

d'une aliénation mentale. Voici, du reste, ce qu'en pense le père

Fabien Eboussi : «La torpeur règne dans les églises de

l'hémisphère Sud. Les prêtres et les évêques se sont assoupis sur

le catéchisme scolastique de leur adolescence, entourés de

sécurités canoniques. Ils ne se réveillent qu'aiguillonnés par la

hantise de l'argent, d'un personnel de fortune, de prébendes.

Quand ils ne se contentent pas de jouer aux notables que l'on

prend pour la vanité et le goût du bien-être, ils se perdent dans

la casuistique institutionnelle qui tâche à 'appliquer le Concile'.

Leur application docile n'accouche que vent ou des choses

mort-nées, parce qu'en défInitive elle mine la vie qui se déroule

peut être ailleurs. Les structures, même postconciliaires, ne

sauraient tenir lieu de message ni de l'âme qui s'invente son

propre corps» (Père F. Ebousi, «Métamorphoses Africaines », in

Christus, n °77, 1973, p.38).

Ce mimétisme, fruit de l'état d'incurie intellectuelle suffIt

pour souligner la fragilité de nombres d'églises d'Afrique

auxquelles échappe, presque en totalité, l'initiative de la

réflexion et de la recherche sur les problèmes de la Foi dans le

contexte africain. Or nous savons que la morale n'est ni à

spatiale ni à temporelle. Elle s'accomplit toujours au sein d'une

communauté humaine en situation concrète dont la théologie

pastorale doit tenir compte. Sinon, on justifIe la thèse de

certains Africains selon laquelle «le christianisme, c'est une

affaire de Blancs».

Cette nécessité de théologie pastorale africaine de très haut

niveau a fait dire au pèreJean-Marc Ela ce qui suit: « Il convient

de dépasser les clôtures dogmatiques qui enferment l'Eglise

d'Afrique dans les frontières constituée une fois pour toutes.

Car, l'Eglise locale ne doit pas uniquement se défInir à partir

186


d'une doctrine ou d'une institution, mais elle doit se vérifier

dans une nouvelle manière d'être et de vivre l'Evangile dans des

situations concrètes» (pèreJ.M. Ela, « Le doit ou l'enjeu actuel

des églises locales en Afrique noire », in Civilisation noire et Eglise

CAtholique, 1977, p. 206).

n y a donc un constat à faire, la théologie des églises

d'Afrique souffre d'une mièvrerie déconcertante parce qu'elle

manque d'audace en Pastorale.

L'Impact des Communautés chrétiennes sur et dans le Social

ne peut être efficace que si ces hommes et ces femmes sont

guidés par des orientations pastorales qui tiennent compte des

réalités, des situations concrètes que vivent les hommes et les

femmes de notre temps, afin que ce qu'ils vivent concrètement,

ayant été assumé par le Christ Rédempteur, soit définitivement

sauvé.

Si nous n'accomplissons pas cette réconciliation interne,

nous courons le risque de persévérer dans ce paysage de

tiraillement moral permanent, qui déjà entraîne nombre d'entre

nous, d'une manière inexorable, vers de nouvelles formes de

protection. n y a là matière à réflexion. Car la situation est

grave. En effet partout, en Afrique, comme nous pouvons le

constater ici chez nous, de nouveaux cultes sont consacrés à des

esprits qui protègent leurs fidèles contre la Sorcellerie, contre

les sorciers jeteurs de (mauvais) sorts et autres fusils nocturnes.

On voit même des ex-rosicruciens embarrasser ces nouveaux

cultes pour se protéger de l'action maléfique et mortifère de

leurs anciens confrères.

D'autres, pour y échapper avec certitude, ont recours à des

sacrifices rituels voire humains. Ce qu'aucune conscience droite

ne saurait accepter.

L'heure est venue de chercher à nous réconcilier avec nousmêmes,

avec notre conscience; afin que de la réconciliation nous

parvenions au plein épanouissement de notre être total. C'est là

187


une condition sine qua non pour que les chrétiens négroafricains

deviennent des dignes disciples de Jésus-Christ, fùs de

Mère Eglise sans cesser d'être des dignes fils de Mère Afrique.

Dès lors, ils pourront proclamer sans aucun mensonge «Mater

Ecclesia et Mater Africa ».

188


L'apportdel'Islam dans laprévention des crimes

rituels enAfrique centrale

Imam Ismaël OCENI OSSA

Imam de la Mosquée Hassan II (Libreville) Gabon)

Au nom d'Allah) le ToutMiséricordieux) le Très Miséricordieux.

La vie et la mort, voilà deux réalités à la fois antinomiques et

indissociables marquant l'histoire de l'homme et hantant son

quotidien depuis son apparition sur terre jusqu'à nos jours.

Mais la vie est sacrée. Par conséquent, elle doit être protégée

et préservée. C'est ce que prônent et proclament toutes les

institutions et les organisations qu'elles soient laïques ou

religieuses: « nul n'a le droit d'attenter àla vie d'autrui », tel est

le credo de tous.

A une échelle moindre encore, l'homme poussé et dopé par

des croyances superstitieuses et occultes telles la sorcellerie, la

magie etc., s'en prend cyniquement à la vie des autres hommes

dans l'espoir d'en tirer un profit matériel, économique, social

ou politique. C'est, grosso modo, ce qu'on appelle « crimes

rituels ». Le terrain de prédilection où ils se développent de

façon fulgurante se sont les espaces territoriaux marqués par

des crises structurelles.

1. Lapositionde l'islam par rapport au crime rituel

Certes l'islam connaît dans son histoire des situations

caractéristiques de crime rituel, mais d'une part, ces situations

remontent à une période où l'islam n'existait pas et, d'autre

part, ces situations ne furent que des tentatives dont les auteurs

étaient des hommes pieux qui avaient pris un engagement

indéfectible d'offrir à Dieu) en guise d'offrande, un de leur fils si

leurs voeux venaient à être exaucés.

189


1.1. L'offrande du Patriarche Ibrahim

Le Patriarche Ibrahim avait offert en offrande à Dieu, son

premier fils Ismael, mais au moment où il voulait exécuter

l'enfant, Dieu l'arrêta en lui demandant de substituer un animal

à l'enfant.

1.2. L'offrande du grand père du Prophète Abdoul Moutalih

Abdoul Moutalib avait formulé le voeu: si Dieu lui donnait

dix fils atteignant l'âge de la majorité, il en sacrifierait un. Son

souhait ayant été exaucé, il décida de vouer au sacrifice l'un de

ses enfants et le sort désigna Abdallah qui se trouvait être le

père du Prophète et l'enfant le plus choyé par Abdoul Moutalib.

Cette situation créa un trouble profond chez Abdoul Moutalib

qui décida, pour résoudre le dilemme, de consulter un moine

qui réussi à faire immoler cent chameaux en lieu et place

d'Abdallah, le père du Prophète.

Tous ces deux récits ne furent que des tentatives d'offrande

qui ne se sont pas terminés par des sacrifices de vies humaines.

Puisqu'ils étaient inspirés par une foi infaillible, le sacrifice des

humains fut remplacé, par la volonté de Dieu, par le sacrifice

des bêtes, chose qui ne va pas susciter du point de vue moral

trop d'«indignation.

Du point de vue de l'Islam donc, les crimes rituels résultent

tout simplement de l'associationnisme. C'est le charlatanisme et

les croyances aveugles qui animent leurs auteurs. Ils pensent

pouvoir par ces crimes odieux agir, voir influer sur la marche de

leur destin. Ces pensées sont notoirement aux antipodes de la

foi.

2. L'apport de l'Islam dans la prévention des crimes rituels.

Pour aller à la croisade contre les crimes rituels, l'action des

autorités appartenant aux confessions religieuses doit se faire

190


dans deux directions: l'éducation morale des masses populaires

d'une part et, la vulgarisation de la foi, d'autre part. Le tout, en

étroite collaboration avec les pouvoirs publics en place.

2.1. L'éducation des masses

L'éducation doit être le premier cheval de bataille à

enfourcher pour lutter contre les crimes rituels et ses effets

pervers.

2.2. La vulgarisation de la foi

Le remède le plus efficace et dont l'efficacité est durable n'est.

autre que l'implantation de la foi en Dieu dans les coeurs des

malfaiteurs. C'est la perte de la foi en Dieu, voire son absence

totale, qui pousse les auteurs de ces crimes à penser que de telles

pratiques, aussi occultes qu'obscurantistes, .::ont capables

d'apporter des solutions satisfaisantes aux besoins qui les

tourmentent.

Finalement, nous pouvons affirmer que la religion

musulmane condamne sans aucune restriction tous les crimes

en général et les crimes rituels en particulier. Les crimes rituels

sont doublement condamnables du fait qu'ils sont des crimes

de sang d'une part, et qu'ils sont des actes d'associationnisme

d'autre part.

Les crimes rituels causent des dommages matériels et

moraux à la société. Les érudits venant des différentes

confessions religieuses doivent épauler l'action des autorités

publiques afin de mener des croisades contre ces crimes.

191


Eglises et crimes rituels: cas du Gabon.

1. Introduction

Pasteur EMANE MINKO

(Gabon)

Toute vie humaine est sacrée, c'est un postulat divin. Et

l'Homme, simple créature de Dieu ne peut remettre cela en

cause, et encore moins ses pratiques surnaturelles. C'est en cela

que l'Eglise, en tant qu'instrument de Dieu, condamne et

combat toute pratique dont l'objet ruinerait ce postulat divin.

Cela n'implique pas que l'Eglise occulte la réalité des crimes

rituels ou leur récurrence en Occident ou encore en Afrique

centrale dont le Gabon. Non! Il s'agit tout simplement pour elle

de rappeler à l'homme que la 'vie tout comme la mort sont au

pouvoir de Dieu lui-même. C'est vrai, les pratiques surnaturelles

peuvent exercer une influence sur les circonstances de la mort

en ce qu'elles peuvent modifier, ce qui fait que la mort au lieu

d'être acceptée comme une volonté de Dieu ou un fait naturel,

est souvent appréhendée comme étant l'oeuvre de 1'« ennemi

d'à-côté». Celui-ci peut être un père, une mère, un frère, une

soeur ou un ami, pour ne citer que ceux-là.

En revanche celui qui prend délibérément la décision de

donner la mort à une personne, en ce substituant ainsi à Dieu,

celui-là viole la loi divine qui sacralise la vie humaine et partant,

engage sa propre responsabilité devant Dieu. Face à une telle

situation le rôle de l'Eglise va consister donc à enseigner la

parole de Dieu non pas forcement à ceux qui se livrent à telles

pratiques, mais à toute la création. Ce grand défi demeure

toujours et, pour le relever, l'Eglise ne peut qu'utiliser les

moyens qui sont les siens à savoir l'évangile de Jésus-Christ.

Pour l'homme ordinaire, cet instrument de combat peut s'avérer

inefficace en raison de l'ampleur ou des proportions très

inquiétantes que le mal est en train de prendre, au grand dam

d'innocentes personnes. Certes, cela peut paraître vrai, mais il

193


n'en demeure pas moins vrai que l'évangile est la puissance de

Dieu pour le salut de quiconque qui croit. D'ailleurs le Seigneur

lui-même a dû faire l'objet de tels griefs de la part du peuple

d'Israël qui trouvait ses méthodes de délivrance beaucoup trop

faibles à l'égard du persécuteur romain. Aussi, la manifestation

de cette puissance s'exerce t-elle de manière invisible.

En revanche, s'il y a lieu de repenser quelque chose, c'est

peut être le système de travail à partir duquel sont mises en

mouvement les actions de l'Eglise contre les crimes rituels. Le

déroulement de ces actions peut présenter quelques

insuffisances ou limites, il convient donc d'en trouver les

palliatifs afin qu'en définitive, un plus grand nombre d'enfants

de Dieu puissent accéder au message que l'évangile de Jésus­

Christ nous donne, au sujet de la sacralité de la vie humaine.

Sous ce rapport la question à soulever ici est donc de savoir

quelles sont les différentes actions qui peuvent être inscrites à

l'actif de notre Eglise, dans la lutte contre les crimes rituels et

leurs effets subséquents? Il s'agit donc de caractériser l'action de

l'Eglise contre la mort mystique, même si quelques

réaménagements peuvent se révéler nécessaires. De cette

précision il ressort que les développements qui vont suivre

feront l'objet d'une thèse et d'une anti-thèse, le tout organisé en

deux grandes parties.

2. Les actions de l'Eglise contre les crimes rituels se résument

entre autres à laprédication et l'exhortation.

C'est par le moyen de la prédication que souvent l'Eglise est

amenée à lutter contre tout ce qui n'honore pas Dieu ou se

pratique en violation de sa loi et, les crimes rituels en font

parties. Il est à faire rappeler que Dieu lui-même condamne avec

fermeté toute mort de l'homme par l'homme. Cet interdit peut

être vérifié dans le cinquième commandement de Dieu lequel

dit: « tu ne tueras point ». Ce message est sans cesse donné aux

peuples de Dieu, il constitue même l'un des points saillants de

la prédication. Par conséquent, celui qui supprime

intentionnellement une vie humaine transgresse de ce fait la loi

194


divine qui prohibe un tel acte. Le rôle de l'Eglise face à cette

violation consiste donc à rappeler aux enfants de Dieu le danger

qu'ils courent en se livrant à de telles pratiques. On comprend

dés lors que le principal moyen de lutte dont dispose l'Eglise

contre les crimes rituels soit la sainte parole de Dieu et, celfe-ci

est souvent annoncée à l'intérieur du corps même de Jésus­

Christ que Constitue l'Eglise.

En l'espèce, le message qui est ainsi donné vise à présenter

aux peuples de Dieu, toutes les conséquences qui pourraient

s'abattre sur celui ou celle qui tue, quelque soit le mobile

invoqué. Aussi, le prédicateur ne manque pas de présenter un

tel individu comme quelqu'un qui est possédé par un esprit

diabolique ou satanique, c'est-à-dire quelqu'un qui fait des

oeuvre ténébreuses. Tout sacrifice qui consiste à mettre un

terme à la vie d'autrui se révèle négatif d'autant qu'un tel acte

occulte le véritable sens du sacrifice donné par Dieu lui-même à

travers l'Anèêtre Abraham avec son fùs Isaac.

Pour la petite histoire, Dieu avait demandé à Abraham de lui

donner son fils Isaac en sacrifice ce que l'Ancêtre voulut faire

spontanément. Mais au moment où il s'apprêtait à exécuter son

fùs unique, Dieu l'arrêta et lui donna un bélier en lieu et place

d'Isaac (Genèse 22 1-14). Donc celui qui craint Dieu doit savoir

que le sacrifice humain est prohibé par Dieu lui-même. C'est

tout le sens de l'acte symbolique que constitue l'échange d'Isaac

par un animal. En effet, à travers cet acte, Dieu a voulu montrer

que la notion de sacrifice doit s'entendre en un égorgement

d'un animal et non une personne. C'est ce message que l'Eglise

s'évertue à donner à chaque enfant de Dieu, en s'appuyant bien

entendu sur l'exemple d'Abraham et le bélier. Ainsi, tous ceux et

toutes celles qui font des sacrifices humains commettent un

péché et ils répondront certainement de leurs actes auprès de

l'Eternel. Le rôle de l'Eglise face à ce péché, on ne le dira jamais

assez, peut se résumer en deux choses: montrer aux hommes les

voies de Dieu, notamment, le respect de la vie d'autrui: les

montrer toutes les conséquences susceptibles d'assortir leur

égarement ou leur transgression. En outre, suivre les voies de

Dieu consiste à marcher dans sa lumière c'est-à-dire la vérité.

195


Car celui qui vit dans la vérité de Dieu ne peut avoir le courage

de supprimer une vie humaine, propriété privée de Dieu.

Enseigner aux hommes la crainte de Dieu constitue pour

l'Eglise un puissant moyen à même de lutter contre toute sorte

de péché en l'occurrence les crimes rituels. Cette approche opère

un travail de fond dans la conscience des gens et, c'est l'une des

missions de l'Eglise. Celui qui ne craint pas Dieu ne peut pas lui

être agréable.

En outre la prédication, l'exhortation est l'acte par lequel le

prédicateur appelle les enfants de Dieu à ne poser que des actes

sanctifiants. Or, celui qui commet un crime ne peut pas

bénéficier de la sanctification que nous procurent la vérité,

l'amour, le pardon, la crainte de l'Eternel, le respect du caractère

sacré de la vie humaine, etc. Notons que le rappel de ces valeurs

ou fruits de l'esprit à chaque culte, constitue aussi un puissant

moyen de lutter contre tout esprit de meurtre, source de crime

fut-il rituel ou non. li y a également la prière en tant que moyen

de communication avec Dieu. La prière de l'Eglise vers Dieu

consiste à lui demander de toucher les coeurs de ceux qui se

livrent encore à de pratiques surnaturelles tels que les crimes

rituels afin que cela puisse être abandonné. C'est un Dieu

d'amour et de pardon, l'espérance de l'Eglise est qu'il finira par

délivrer ses enfants quoique meurtriers, du pouvoir des ténèbres

et les transporter dans le royaume de son fils Jésus-Christ notre

Sauveur et Seigneur en qui nous avons la rédemption dans le

sang et la rémission des péchés

Par ailleurs, notre Eglise voit comme un autre moyen de

lutte contre les crimes rituels, les efforts que consent l'Etat

Gabonais en vue d'éradiquer le phénomène des crimes rituels

sont à saluer ici. Et qui était devenu urgent que le

Gouvernement prenne en main, ce problème de mort mystique

afin de contribuer à ce que de telles pratiques soient totalement

extirpées des moeurs gabonaises. La preuve de la volonté

gouvernementale est ainsi apportée par la convocation d'une

réunion de concertation sur des crimes atroces qui venaient de

se produire dans la capitale, à savoir, la découverte macabre sur

l'une de nos plages des corps sans vie de deux jeunes écoliers.

196


Cette réunion tenue le 18 mars 2005, avait vu la participation de

plusieurs agences des Nations Unies accréditées dans notre

pays. En convoquant cette réunion, l'Etat gabonais a voulu

manifester sa solidarité envers les familles des victimes, tout en

affirmant son attachement indéfectible aux valeurs cardinales

que nous enseigne notre Père céleste à travers les deux religions

révélées c'est-à-dire l'Islam et le Christianisme. Il faut

reconnaître que l'initiative prise par le Chef de l'Etat en

convoquant la réunion sus rappelée, constitue à mon humble

avis, un puissant moyen pour lutter efficacement contre le

spectre des crimes rituels qui semble prendre racine avec aise

dans nos sociétés notamment à l'approche de grandes échéances

politiques comme l'ont si bien relevé les participants à la

réunion du 18 mars 2005. Il est de toute évidence que les

auteurs de ces atrocités ne peuvent pas compter sur la

protection de l'Etat du moins tant que nous aurons à sa tête le

Président Bongo ONDIMBA, c'est ma conviction.

En revanche, l'Eglise ne doit pas se limiter à jouer un rôle

qui soit simplement passif. Elle doit aller au-delà de ses

frontières ou ses installations, envisager de nouvelles approches,

pour enseigner à tout être humain l'importance que Dieu

accorde à la vie de chaque homme.

3. L'Eglise se doit d'adopter de nouvelles approches beaucoup

plus actives en vue de lutter efficacement contre les crimes

rituels

Il faut avouer ici que, la circonscription dans l'Eglise de

l'essentiel de la parole de Dieu n'est pas de nature à rendre

efficace l'action des chefs religieux contre les crimes rituels. Il

devient donc urgent pour l'Eglise d'entrevoir d'autres moyens

d'action pouvant lui permettre d'atteindre facilement les

couches sociales les plus exposées à la grande tentation que sont

les rites.

S'il demeure constant que la parole de Dieu constitue le seul

moyen dont disposent les chefs religieux pour lutter contre les

197


crimes rituels et leurs suites, il est aussi constant que, pour être

efficace, cette même parole doit pouvoir être prêchée à ceux-là

qui ont fait du crime humain, un facteur ou un moyen de

réussite sociale, etc. En effet, tout être humain réfléchi sait que

l'Eglise est la maison du Dieu vivant, par conséquent il devient

donc difficile pour celui qui à tué de pouvoir s'y rendre parce

que habité par un sentiment de culpabilité, celui d'avoir

intentionnellement supprimé la vie d'autrui. C'est un forfait qui

va davantage éloigner celui qui a tué de la maison de Dieu,

d'autant qu'il est établi sur lui la qualité d'auteur et de criminel

devant les hommes et devant Dieu. Certains diront que souvent,

il y a des serviteurs de Dieu qui vont jusque dans les maisons

d'arrêt pour annoncer la parole de Dieu aux détenus. Mais nous

devons aussi à la vérité de reconnaître qu'avec les temps qui

courent, il y a plus de criminels potentiels c'est-à-dire des

personnes dont la probabilité de tuer est plus qu'évidente et,

ceux-là, sont libres de tout crime. C'est la raison pour laquelle la

prédication ne doit plus être faite seulement dans les maisons

d'arrêt, il faut qu'elle atteigne toutes les couches sociales.

Dès lors, pour annoncer l'évangile, l'Eglise doit davantage

sortir de ses installations traditionnelles pour aller à la

rencontre des personnes qui, de manière consciente ou

inconsciente, demeurent encore sous le joug du péché. Ce

faisant, les médias peuvent constituer un moyen utilisable de

lutte contre la criminalité sous toutes ses formes En tout état de

cause, le salaire du péché c'est la mort et puisque supprimer la

vie d'autrui est un péché, l'auteur de cette suppression finira par

mourir, lui aussi car c'est la conséquence logique de son acte.

Pour que ce message soit reçu par tout le monde, il devient alors

impératif que l'Eglise puisse davantage faire usage des moyens

de communication modernes et beaucoup plus à même de

permettre le rapprochement entre l'Eglise et les populations

cibles c'est-à-dire des personnes susceptibles de succomber à la

tentation des crimes rituels. C'est le cas des charlatans et de

ceux qui adorent la promotion facile. En fait, ces sacrifices

rituels trouvent leurs origines dans les ambitions politiques ou

professionnelles nourries par certains individus. II s'agit d'un

pacte que signent une ou plusieurs personnes avec une ou

198


plusieurs autres, afin de faire ou de ne pas faire telle ou telle

chose, par exemple éliminer physiquement une personne. Il

peut s'agir d'un être chère ou non. Que doit faire l'Eglise devant

une telle situation ? En effet, elle doit briser toute frontière la

séparant des milieux où ces crimes rituels se réalisent tel

l'Apôtre Paul à Rome ou à Athènes pour proclamer l'évangile de

Jésus-Christ au sein de ces peuples idolâtres et féticheurs.

Toutefois, cet effort est observable certes, mais c'est sa

fréquence qui en fait défaut. Peut-on parler de l'éradication des

crimes rituels? Oui! Cela peut être possible à la seule condition

que tout le monde soit né de nouveau et respecte toutes les

ordonnances ( de Dieu. Aussi, l'Eglise et la société doivent -elles,

à chaque fois qu'il y ait de besoin, manifester leur solidarité ou

leur compassion active à l'endroit des familles victimes de ces

crimes. Ceci donnerait de très grands remords à ceux qui en

sont les auteurs, de telle sorte qu'ils puissent voir eux-mêmes la

désolation ou l'émoi que créent leurs actes barbares. Nous

pensons qu'il s'agit là aussi de puissants moyens utilisables

pour lutter contre les crimes rituels.

Cependant, il est à faire observer en définitive que, ce n'est ni

par la force ni par la puissance des hommes que la solution à ce

problème pourrait être trouvée. Il faudrait que le Saint Esprit

lui-même agisse afin de toucher les coeurs encore habités par un

esprit d'incrédulité en vue de leur transformation, pour que

toute la gloire et tout l'honneur reviennent à notre Seigneur

Jésus-Christ.

199


Les outils utilisés et utilisables parles confessions

religieuses Mricaines et associations initiatiques

zande bandia, dans lalutte contre les crimes rituels

en Républiques Centrafricaine

1. Introduction

Jérémie MOPILI

(RCA)

Les crimes rituels atroces ne cessent de se produire de nos

jours en Afrique Centrale. Cette situation triste et douloureuse

constitue un blocage dans le processus d'instauration de la

concorde et d'une paix durable dans le contexte socio - politico ­

culturel par les Agences des Nations Unis, la Société civile, les

juristes et les confessions religieuses.

Au cours de ce Colloque, nous allons retracer globalement

les outils utilisés et utilisables par les confessions religieuses

Centrafricaines et les associations initiatiques ZANDE

BANDIA (Est de la RCA), dans la lutte contre les crimes rituels

en République Centrafricaine...

Il convient de noter au premier abord qu'il y a trois

principales religions en République Centrafricaine: le

Catholicisme, le Protestantisme et la religion musulmane

(l'Islam). On note également la présence des cultes

traditionnels et Associations initiatiques pratiqués en majorité

par les tribus des ZANDE BANDIA vers l'Est de la RCA. Ces

religions et Associations traditionnels ont des points communs

et certaines divergences liées à des dogmes spécifiques. Les

points communs positifs de ces religions sont les suivants:

Croyance en un Dieu ou Allah (pour les musulmans) considéré

comme le créateur de l'univers, omniscient, omnipotent et

omniprésent;

L'amourdu procain ;

201


Considérer la Bible ou le Coran comme la parole de Dieu ou

Allah;

La lecture quotidienne de la Bible ou le Coran permet de

connaître la sagesse etl'instruction.

Les associations initiatiques ou les cultes traditionnels de la

tribu des ZANDE BANDIA prônent également l'amour du

prochain et la croyance à un dieu tout puissant qu'ils appellent

«YANDA» ou« NGAKOLA ».

Ainsi nous allons passer en revue les principaux outils

utilisés et utilisables par ces confessions religieuses et

associations initiatiques dans la lutte contre les crimes rituels

en RCA, en nous appuyant sur des exemples concrets qui

permettront aux participants à ce colloque de saisir la

quintessence de cette communication.

2. LaBible, les prédications et les évangélisations

La BIBLE est considérée par le Christianisme comme étant la

parole écrite de Dieu et destinée aux hommes. La BIBLE ou le

Coran font connaître les manières d'agir de Dieu envers les

hommes. Elles révèlent ceux-ci, ce qui arrive lorsque les

individus ou des nations écoutent la parole de Dieu(ses

conseils) et agissent en harmonie avec son dessein ou bien

lorsqu'ils transgressent les commandements de Dieu et vivent

en disharmonie entre eux et avec Dieu.

De ce point de vue, la Bible constitue un outil important

dans la lutte contre les crimes rituels. En effet, celle-ci

condamne le pagaIÙsme (idolâtrie), la magie (occultisme) et

les crimes sous toutes ses formes et prêche plutôt l'amour

inconditionnel de Dieu et du prochain. (Exode 20 :13: «tu ne

tueras point» des 10 commandements de Moïse) et (Jean

13 :34 : « Aimez-vous les uns les autres»).

202


C'est ainsi qu'en RCA, la Bible, les. prédications et

l'évangélisation furent les premiers outils utilisés par les

premiers missionnaires et prêtres et permettaient à un grands

nombre de sorciers, idolâtres et adeptes attitrés des crimes

rituels de se confesser devant un Ecclésiastique, en dénonçant

tout ce qu'ils ont commis comme péchés voir même en

dénombrant avec précision les hommes ou femmes qu'ils ont

tués en utilisant des méthodes occultes. Après la confession, ces

grands sorciers mettent à la disposition des Prêtres tous les

objets et matériels utilisés pour accomplir leurs forfaits. Ces

objets sont par la suite détruits et brûlés. Notons que les

prédications et l'évangélisation permettent aux confessions

religieuses, non seulement de faire convertir les auteurs des

crimes rituels, mais elles permettent également à ceux qui

croient en Dieu d'avoir confiance en lui. Celui-ci deviendra le

soutient de leur vie, et par ce fait, un rempart avéré contre les

sorciers et auteurs de crimes rituels. (Psaumes 27:1-3: L'Eternel

est le soutien de ma vie. De qui aurais-je peurs ?).

2. Les conférences religieuses

Les Conférences religieuses contribuent aussi à la lutte

contre les crimes rituels dans les temps modernes. En effet, dès

que l'occasion le permet, des conférences sont organisées par

des chercheurs-théologiens en vue de sensibiliser les chrétiens et

les responsables religieux sur les voies et moyens d'enrayer les

crimes qui sévissent dans le monde en utilisant comme outils la

prière et le jeûne. Notons que les prières sont des propos

emprunts de vénération que l'on adresse à voix haute ou

mentalement au vrai Dieu ou à de faux dieu. Une prière pour

être exaucée doit répondre à deux critères:

Observer les commandements de Dieu;

Pratiquer ce qui est agréable à sesyeux ( lJean 3 :22).

Le Jeûne constitue, cette méthode de prière utilisée par

cettaines confessions religieuse qui consiste, pour un sujet

donné de prière, à se priver de nourriture et parfois de l'eau

203


pendant un ou plusieurs jours afin de vaquer à la prière. On

reçoit souvent la réponse à sa prière après un jeûne individuel

ou collectif.

3-Les recherches par des étudiants en théologie sur la lutte

contre les crimes rituels.

Vue la gravité et l'impact négatif des crimes rituels dans la

vie socio-culturelle en RCA, certains étudiants de la Faculté de

Théologie Evangélique de Bangui en abrégé FATEB, choisissent

comme thème de mémoire tout ce qui peut enfreindre à la

vulgarisation de la parole de Dieu (les crimes, les conflits

politiques et ethniques, les conflits religieux etc...).

4-Lesmedia

Les médias (la radio, télévision..) Participent efficacement au

combat contre les crimes rituels. Par exemple, il y a quelques

années le Pasteur Américain BILLY GRAHAM a fait une grande

croisade d'évangélisation, sur le plan mondial à la télévision, sur

plusieurs thèmes dont «Les crimes etla sorcellerie).

5- Les chants religieux

Certains chants religieux enregistrés ou non sur CD-ROM

sensibilisent mieux sur les pratiques de la sorcellerie

débouchant sur des crimes rituels.

6- Apport des associations initiatiques dans la lutte contre les

crimes rituels

Il existe en RCA, des associations initiatiques à caractère

religieux, crées par les ZANDE BANDIA, une ethnie majoritaire

de l'Est de la RCA. Une association de ce genre est dirigée par un

Maître religieux qu'on appelle parfois «Prophète ». Ces

prophètes dit-on, reçoivent initialement une vision et un don

particulier (prière, guérison, voyance, etc..) à la suite d'une période

204


de jeûne de plus d'un mois sur une montagne très élevé. Ils sont

donc capables lors d'une veillée de prière, de dénoncer les

sorciers et ceux qui commettent des crimes rituels dans le

village. Les jours suivants une campagne spirituelle de

confession est organisée au cours de laquelle les pêcheurs,

sorciers et auteurs de crimes se confessent. Le Prophète et ses

disciples les font convertir par des incantations et conjurations,

après avoir détruit ou brûlé leurs produits mystiques. Chez les

ZANDE BANDIA, les associations initiatiques suivantes son

très réputées:

7. Conclusion

LeYANDA,

LeSIOLO

Le NZAPA ZANDE

LeDALIKA

En RCA les confessions religieuses et les aSSOCIatIOns

initiatiques ne ménagent pas leur effort pour participer

efficacement et spirituellement à la lutte contre les crimes

rituels en utilisant des outils très variés selon les types de

religion ou cultes traditionnels. Nous souhaiterions que cette

communication leur ouvre une porte à la recherche constante

des voies et moyens qui pourront leur permettre de lutter

efficacement contre ce fléau.

205


Esquisse de solutions proposées parles confessions

religieuses etles associations initiatiques dans la

lutte contre les Crimes Rituels enAfrique Centrale

Révérend Dr.Jean-Emile NGUE

Secrétaire Général du Conseil des Eglises Protestantes du Cameroun

(CEPCA) (Cameroun)

1. Introduction

Je pense que les confessions religieuses sont confrontées au

dilemme de la violence dans la Bible. Après une clarification de

la volonté réelle de Dieu pour pour Ses Créatures et Sa

Création, nous dégagerons des pistes, des solutions utilisés et

utilisables par les Eglises dans la lutte contre les crimes rituels

en Afrique Centrale. Par ailleurs, après une étude basée sur

l'impact socio-culturel du NGE et les MBOMBOG chez les

Bassa (tribu Cameroun), une réflexion sera menée pour dégager

l'aspect du respect de la vie comme facteur d'Harmonie et de

Paix en Afrique Centrale.

2. Outils utilisés et utilisables par les confessions religieuses

dans lalutte contre les crimes rituels enAfrique centrale.

La religion est l'essence même de l'Etre africain. Elle a joué

un rôle stabilisateur et d'harmonie dans les communautés

africaines. On note, cependant, que depuis des millénaires, on

trouve en Afrique certaines religions qui pratiquent les crimes

rituels soit pour satisfaire la volonté d'une divinité ou pour

acquérir un pouvoir mystérieux après une dure initiation. Si

dans le passé ces crimes rituels étaient fondés, organisés et

planifiés dans la tribu Basaa (Cameroun), aujourd'hui dans un

contexte de globalisation caractérisé par le matérialisme, les

Africains et les Africaines cherchent tous les voies et moyens

pour s'enrichir, accéder aux postes de responsabilité et exercer

un pouvoir incontesté sur leurs frères, leurs sœurs et leurs

enfants. A cet égard, au nom des religions des crimes rituels

207


sont commis en Mrique et les victimes se comptent de plus en

plus nombreuses en Afrique centrale.

2.1. La notion de violence et de sacrifice dans la bible

Le problème du crime rituel met en exergue le problème de

la violence. Dans l'Ancien Testament, il y a plusieurs textes qui

nous donnent des sueurs froides quant au nombre des

personnes qui sont tuées par des guerres, la déportation, la

désobéissance à la volonté de Dieu, des conflits familiaux etc...

Dans Genèse 4, Abel est tué par son frère Caïn. Dans Genèse 22,

Dieu demande à Abraham de lui sacrifier son fils unique.

Heureusement qu'il finit Lui-même par pourvoir un bélier pour

épargner Isaac. Ce texte nous montre clairement que Dieu est

contre la pratique des sacrifices humains dans les rites qui sont

destinés à son adoration.

Dans ce sens, le sacrifice de Jésus sur la croix pose des

problèmes d'ordre herméneutique. Le sacrifice de Jésus-Christ

sur la croix est l'exemple suprême d'un sacrifice humain

accompli pour le salut de l'humanité. Nous ne pouvons pas

étaler toutes les hypothèses avancées par les théologiens

orthodoxes et les théologiens hérétiques face à ce sacrifice. Nous

notons tout de même qu'il y a eu certaines interprétations sur le

sacrifice de Jésus:

a) Certains théologiens pensent que Dieu ne peut pas

mourir; ce n'est donc pas Jésus qui est mort sur la croix

mais c'est son sosie.

b) Pour d'autres, Jésus avait été enlevé de la croix par ses

disciples avant sa mort.

c) Un autre courant parle de l'évanouissement de Jésus sur

la croix.

d) La position orthodoxe affirme bel et bien que le fils de

Dieu est mort sur la croix.

208


Dans son article intitulé Jésus est-il mort?Jean Rufffait les

observations suivantes: «le sacrifice de Christ comme rançon

n'est pas possible. Etant donné que la rançon est le prix payé

pour délivrer un prisonnier, Dieu ne pouvait pas payer la

rançon au Diable comme on le croyait au Moyen-Age ».

Pour lui, le sacrifice de Christ comme expiation pour apaiser

la colère de Dieu ne le satisfait non plus. Il apprécie plutôt

l'idée du sacrifice de Christ comme propitiation, parce qu'ici

c'est faire sacrifice pour rendre un culte à Dieu.

La question demeure: Fallait-il un sacrifice sanglant pour le

salut de l'humanité? Ruff déclare queJésus ne s'est pas sacrifié

pour nos péchés mais à cause du mal qui est dans le monde. A

notre avis, le sacrifice de Jésus englobe les deux aspects. Ceci est

clair dans le texte de Matthieu 26: 2 « ...Car ceci est mon sang,

le sang de l'alliance, qui est répandu pour beaucoup, pour le

pardon des péchés».

Un jour, lors d'un entretien avec un prisonnier, il m'a posé la

question suivante: Monsieur le Pastel1r, pensez-vous que les

soldats romains pouvaient arrêter Jésus et le tuer si ses

disciples étaient tous armés? Le problème de la violence dans la

Bible nous fait comprendre d'une manière générale l'humanité

des héros de Dieu, la faiblesse d'une communauté et les

exigences d'un Dieu d'Amour et Jaloux envers sa créature. Le

Nouveau Testament est une réponse valable à la violence de

l'Ancien Testament par le sacrifice suprême de Jésus-Christ. Ce

sacrifice nous montre clairement que Dieu a changé de

politique et que désormais à travers Jésus-Christ, tout est

accompli. Aucun autre sacrifice n'est nécessaire pour rendre la

vie de la personne humaine vivable sur le plan psychologique,

moral, économique et spirituel. Par le sacrifice deJésus-Christ le

fragmenté devient entier, le déprimé est consolé, le malade est

guéri et même le criminel est pardonné. Dans le sacrifice de

Jésus, il est à la fois celui qui s'offre et le sacrifié. Par ailleurs,

l'épître aux Hébreux compare l'Ancienne Alliance, ou le

souverain sacrificateur devait régulièrement offrir des sacrifices

209


pour ses péchés et ceux du peuple, à la Nouvelle Alliance, ou le

sacrifice deJésus réalise ce don du ciel une fois pour toutes.

Jésus s'est donc volontairement offert comme sacrifice pour

sauver l'Humanité entière.

En conclusion, aucune religion ne peut prétendre offrir au

nom de Dieu un sacrifice humain pour apporter un bonheur,

une prospérité individuelle ou communautaire. Les crimes

rituels sont donc condamnés par les Eglises Protestantes issues

de la Réforme du XVIe siècle.

2.2. Solutions proposées par les églises contre les crimes rituels.

D'une manière générale, la stratégie de prévention des

crimes rituels et des conflits employée par l'Eglise se fonde sur

Ephésiens 6; 10-19."; l'utilisation des armes spirituelles du

Chrétien.

Organisation des enseignements et études bibliques en

vue d'encourager les fidèles à connaître la Parole de

Dieu qui est la vérité et qui seule peut les mettre à l'abri

de faux prédicateurs;

Les Confessions religieuses peuvent organiser des

campagnes d'évangélisation, des croisades et des

conventions pour véhiculer la volonté de Dieu sur les

crimes rituels;

Des séances de délivrance doivent être organisées pour

aider ceux qui ont été des adeptes de ces cercles d'en

sortir. Pour ces cas, on doit procéder à la cure d'âme

sérieuse;

Diffusion des Bandes dessinées et supports audio

visuels pour montrer aux enfants d'éviter la violence et

les mettre en garde contre les tactiques des perpetreurs

des crimes rituels;

210


Utiliser les nouvelles technologies de l'information et

de la communication pour sensibiliser les populations

contre les crimes rituels: vidéo, Internet,

documentaire... ;

Organisation des causeries-débats avec les associations des

jeunes, des femmes et des hommes des Eglises sur la

sensibilisation dans la lutte contre les crimes rituels avec des

textes bibliques de référence; exemple: le meurtre d'Abel par

Caïn. Exploitation des textes qui condamnent le versement de

sang dans la Bible. Il faut remarquer que l'Ancien Testament a

sa base culturelle en Afrique si nous nous référons au cas de

l'Egypte où le roi avait le droit de vie ou de mort sur sa

population. Aujourd'hui nous sommes au temps de la grâce et

nous devons être sensibles au cri de l'autre.

Toutes les Eglises doivent avoir des cellules de

communication, des radios FM où sont diffusés les messages

poignants pour atteindre les cibles.

Le suivi spirituel des âmes pour instruire et encourager les

chrétiens dans la foi et la vérité qui est la Parole de Dieu:

des exercices d'affermissement spirituel leur permettant

d'éviter le piège et les attraits des discours humanistes et

ducteurs des fausses religions.

Diffusion des affichages et publicité contre les crimes

rituels dans les lieux et les médias publics et privés.

Réintroduire dans le programme scolaire de l'école primaire

la morale.

Former les petits groupes avec objectifs preCIS pour

atteindre l'Afrique profonde (villages) dans la lutte contre

les crimes rituels.

Les responsables religieux doivent ecnre des lettres

pastorales pour montrer clairement la position de l'Eglise

face au fléau des crimes rituels.

211


Toutes les communautés de foi (musulman, catholique,

protestant) doivent renforcer le dialogue inter-religieux

dans la lutte contre les crimes rituels.

Le mot religion vient du verbe relier. Chaque religion a

quatre aspects: la révélation, l'écriture, la tradition, le rituel. Le

but de la religion est d'apporter la paix, la guérison, le salut

personnel et collectif. La religion est là pour mettre de l'ordre

dans le monde et si nous embrassons cette vision, nous pouvons

apporter la paix dans le monde. L'amour et la justice sont les

valeurs universelles qu'on trouve dans toutes les religions.

Toutes les religions peuvent organiser ensemble des rituels

pour la paix pour lutter contre les crimes rituels. Ces rituels

seront basés sur la prière, le partage et la méditation des

livres sacrés, les sacrements, les rituels africains sur le

pardon et la réconciliation.

3. L'impact socioculturel du nge et de mbombog chez les basaa

(Cameroun)

3.1. Le peuple basaa

* Origine

Selon Eugène Wonyu «le Noir Basaa du Cameroun vient de

l'Egypte, c'est le descendant rebelle d'un fils d'Israël, Melek qui

refusa d'être conduit par Moïse au moment de la sortie

d'Egypte, parce qu'il était très lié à la culture égyptienne, et

lequel craignait les représailles, après le cataclysme de la mer

Rouge, s'enfuit avec son petit monde, et remontant le cours du

Nil, traversa l'Afrique par les grands lacs et se trouve finalement

dans ce qu'on appela au Moyen âge l'empire du Bomu

Kanem })44. Après l'Egypte, les Basaa se sont installés dans la

Grotte de Ngog Lituba. Ngog Lituba est considéré pour le

44 E. Wonyu «l'Histoire des Basaa du Cameroun de l'Egypte des Pharaons à

nos jours p. 11.

212


peuple Basaa comme un lieu mystérieux doté d'un pouvoir

mystique. Selon le Révérend Mesack Pock, pendant la guerre, il

suffisait d'y pénétrer après avoir invoqué les ancêtres, l'on

ressortait blindé, aucune balle, aucune machette ne pouvait

avoir raison de vous, c'est pourquoi les guerres étaient toujours

remportées.

Ce rocher percé était notre indicateur du temps, à cet effet, il

émettait des bruits à savoir: des sons des tam-tams, des

tambours, des chants des femmes, des coqs. Ces bruits avaient

lieu quand un événement malheureux devait se produire, la

mort d'un dignitaire par exemple.

Parfois au sommet de ce rocher, on trouvait des arachides

séchées, des poissons cuits attachés dans les paquets, ces signes

annonçaient la bonne récolte.

Le caractère sacré de Ngog Lituba exigeait qu'on passe par

un rite avant d'être autorisé d'y entrer. Tous ceux qui ont osé

braver les interdits se sont vus foudroyés, c'est ainsi que certains

étrangers (missionnaires blancs) voulant pénétrer à tout prix le

mystère, y ont trouvé la mort.

Le Père Pernot en 1936 tua un python qui était sorti du

rocher avec son fusil, le python se coupa en deux, ce qui

entraîna la mort de ce dernier, le jour de son enterrement, il se

métamorphosa en abeille.

. Ngog Lituba demeure aujourd'hui un lieu de pèlerinage

pour le peuple Basaa et les chrétiens de l'Eglise Catholique.

* Explication du nom B:i.saa

Selon Eugène Wonyu, c'est le mauvais partage d'un serpent

entre les frères qni aurait donné au mot Basaa dont le singulier

est «nsa ». Ecrit de cette façon, le mot désigne le ravisseur,

l'accapareur.

D'Une manière générale, au Cameroun on considère

l'homme Basaa comme une personne courageuse, nationaliste,

rebelle. C'est ce peuple qui a lutté pour l'indépendance du

Camenmn.

213


3.2. Le contexte religieux

3.2.1. Le Ngé: la divinité suprême

Le Basaa croit à un Dieu Suprême qu'on appelle Hilôlômbi.

Hilôlômbi est assisté par les divinités, les ancêtres qui sont des

esprits des parents morts. Notons cependant que ce sont

seulement ceux qui sont morts après avoir mené une vie

honnête qui deviennent ancêtres. Des esprits des méchants

errent et nuisent à la communauté. Au niveau des divinités, la

divinité suprême est le Ngé. Le ngé divinité, est une force qui

rend certains oracles, fait respecter l'ordre et le respect mutuel

dans le village. « Le Ngé est une divinité dont la vraie nature n'a

été révélée qu'aux vieux Basaa »45.

Nous nous inspirons de l'étude de Mesack Pock pour vous

donner les différents attributs de Ngé:

Ngé comme fétiche - Ngé comme génie - Ngé comme force ­

Ngé comme divinité - Ngé comme société - Ngé comme ancêtre ­

Ngé comme initiation. Tous ceux qui sont initiés au Ngé

forment une confrérie et l'initié s'appelle Ngéngé.

3.2.2. Les étapes de l'initiation de Ngé

1) L'acceptation de suivre l'initiation: Ici, on consulte le

ngambi «l'araignée»' qui révèle si les intentions du

postulant sont pures pour suivre l'initiation. Après cette

étape, le postulant doit se préparer pour le sacre après une

longue période d'observation.

2) Le sacre: Dans une première phase, le postulant doit subir

des épreuves dans la forêt. s'il ne réussit pas à ces épreuves,

il est ligoté et tué sur-le-champ. Si le postulant brave ces

épreuves, il doit offrir les sacrifices.

4S F. Amato, cit. par Mesack Pock dans Impact socio-culturel du Ngé chez

les Basaa face à l'éthique chrétienne. Thèse de doctorat en théologie

novembre 2001.

214


3) Sacrifice: li s'agit de sacrifices d'animaux domestiques et

d'un sacrifice humain, celui d'un membre cher de la famille.

Dans la plupart des cas, c'est la mère qui était sacrifiée. Si

cette dernière est morte, on devrait sacrifier l'épouse la plus

aimée. Le neuvième jour des festivités, son sang, son cerveau

et certaines parties de son corps, mélangés à ceux des

différents animaux immolés entraient dans la préparation

du Nsô et Sôya (poison et antidote) ainsi des diverses

poudres médicinales dont se servaient le ngéngé pour traiter

les malades. Ce breuvage sera le premier remède que le

Ngéngé donne à tout malade qui viendra vers lui pour se

faire soigner du poison. Mesack Pock fait remarquer que le

sacrifice de la mère, une innocente était la preuve que les

condamnations que Ngéngé aurait à prononcer relèvent de

l'intérêt commun et supérieur de la société tout entière.

Pour l'Abbé Nyom, pour faire partie du groupe Ngé, on

devait naguère tuer une ou deux personnes de sa propre

famille, déterrer les cadavres 46 • Après l'initiation, le Ngéngé

devenait un savant par sa formation qui durait plusieurs

années (formation médecine traditionnelle, sorcellerie,

pharmacopée, sociologie de son milieu etc).

En résumé, nous sommes d'accord avec Mesack Pock que le

Basaa ne pose pas l'acte sacrificiel gratuitement, il ne le fait que

pour rétablir la santé, la paix, obtenir le pouvoir et améliorer les

liens entre les vivants et les morts. Et nous dirons comme J.

Mbiti : « li convient de maintenir un équilibre entre les hommes

et Dieu entre les esprits et l'homme, entre les défunts et les

vivants. Lorsque cet équilibre est rompu, les gens sont victimes

des malheurs et des souffrances ou craignent d'y succomber. La

célébration du sacrifice et d'offrande est un moyen

psychologique destiné à redresser cet équilibre, il faut voir en

cela une occasion d'établir et de renouer le contrat entre Dieu et

l'homme, entre les esprits et l'homme, c'est-à-dire, entre le

monde spirituel et le monde physique ".47

46 B. Nyom : La Tribu des Bakoko, Librairie coloniale et orientale, 1929, p.

12.

47 J. Mbitti, African Religions and Philsophy op. cit. p. 70.

215


3.3. Les Babombog

Le terme mbombog est composé de deux mots: mbom qui

signifie le front, et mbog qui signifie l'univers. Le Mbombog est

considéré comme le prêtre traditionnel au peuple Basaa. Dans la

communauté, il joue le rôle de juge et celui qui maintient

l'harmonie dans la communauté. Il est le lien entre le monde

visible et le monde invisible. Le Mbombog est un meneur

d'hommes et un rassembleur. Le Mbombog qui subit une

initiation est choisi par son clan pour devenir mbombog. D'une

manière générale, la succession se fait dans la lignée familiale.

De ce fait, il est en harmonie avec sa communauté. Le Mbombog

doit respecter scrupuleusement les lois et règlements du mbog. Il

est le garant de l'harmonie et de la paix sociale dans sa

communauté et auprès des autorités administratives. Le

Mbombog a le pouvoir de bénir ou de maudire, il est l'éducateur

attitré de sa population. Le Mbombog dirige les cérémonies

funèbres de sa localité.

Un Mbombog est donc un homme de qualité. Lors de leur

dernier Congrès de Juin 2005 à Mandjack, localité Basaa les

Mbombog se sont définis eux-mêmes ainsi:

Le Mbombog ne tue pas. Il ne déterre pas les personnes; il ne

doit pas avoir peur de dire la vérité; il ne doit pas voler; il ne

doit pas mentir; il ne doit pas être soûlard '" C'est un sage. Son

autorité n'est pas une tyrannie. Surtout, on doit retenir que c'est

un homme de parole. Pour résumer le Mbombog est le prêtre

traditionnel dans la religion des Basaa. Il joue aussi le rôle de

juge. Les Babombog sont constitués en Conseil. Le Ngengé siège

au conseil des Bambobog.

4. Analyse de la situation traditionnelle des sociétés

initiatiques du Ngé et des Babombog par rapport aux crimes

rituels

Il faut noter que dans la société initiatique des Ngé, le

sacrifice humain est demandé à ceux qui veulent atteindre le

216


stade final de la sagesse et de la maîtrise du cosmos. Par ailleurs,

on comptait les ngengé au bout des doigts. lis n'étaient pas

nombreux. Néanmoins, s'il est vrai que la vénération de Ngé

confère à la société Basaa, une vision du monde qui produit

l'harmonie, la protection contre les sorciers, la guérison des

maladies surnaturelles, il reste inconcevable d'accepter le

sacrifice humain et la manipulation des ossements humains

pour maintenir la paix dans la société Basaa. Par ailleurs, la

peur de Ngé crée une psychose qui empêche la personne Basaa

de se développer et de s'exprimer librement.

La société initiatique des Babombog est un idéal pour le

peuple Basaa. Il est interdit au Mbombog de tuer un personne. Il

prête serment de ne pas assister à un complot conduisant à la

mort d'une personne.

Les solutions que nous proposons pour les sociétés

initiatiques dans la lutte contre les crimes rituels en Afrique

centrale sont les suivantes:

la justice doit être faite; elle consiste à rétablir l'harmonie

qui a été détruite au sein de la famille, de la communauté

sur le plan local et sur le plan national.

Cette justice doit être à la fois rétributive et restauratrice. La

première consiste à la revanche et à la sanction. La seconde

est axée par la validation du crime perpétré et à encourager

le criminel à prendre sa responsabilité par rapport à l'acte

commis. Ce dernier doit s'expliquer sur les causes qui ont

motivé son crime.

Les crimes rituels créent l'insécurité, il faut restaurer la

sécurité en Afrique centrale. Pour cela nous devons retenir

que le paradoxe de la sécurité repose sur le fait que ma

sécurité est assurée quand je cherche à promouvoir la

sécurité de mon voisin et celle de mon ennemie.

li faut reconnaître que la confusion d'identité culturelle

que vit l'Afrique nous a fait perdre les valeurs africaines du

217


espect de la vie. Il nous faut mettre en place un système

éducatif qui nous permettra d'assumer notre identité

africaine, notre culture, et les valeurs de nos religions qui

sont menacées par des dérapages inquiétants.

Une relecture de nos traditions et rites est nécessaire

aujourd'hui dans le sens de la valorisation de la vie, de

l'inclusion des enfants et des femmes comme personne

humaine à ne pas discriminer.

Tout rite initiatique doit substituer le sacrifice humain à

une autre forme de sacrifice.

Etant donné que la recherche effrénée du gain a corrompu

les prêtres traditionnels (les Mbambobog), il faut insister sur

la succession de lignage familial et abolir l'achat des titres

traditionnels moyennant des sommes d'argent. Cet à ce titre

que les garants de la tradition Africaine pourront retrouver

leur dignité et jouer pleinement leur rôle de promoteur de

l'harmonie et de la paix en Afrique Centrale.

Nous devons établir les stratégies (court terme et long

terme) pour changer le comportement, les attitudes et la

vision des dépositaires de la tradition africaine qui

pratiquent les crimes rituels dans la vie de la société

africaine.

Nous devons éduquer les adeptes du Ngé de la société

traditionnelle Basaa à comprendre l'impact du traumatisme

causé dans la vie des familles et communautés victimes des

crimes rituels.

S'il est vrai qu'il faut exalter la permanence de la solidarité

africaine par la religion traditionnelle, il faut épurer cette

religion de tout ce qui dévalorise l'Etre crée par Hilômlôbi

(Dieu Suprême).

Nous devons briser le mythe du secret coupable du tabou et

de la peur en ce qui concerne la gestion de nos

communautés traditionnelles par les adeptes de Ngé et les

Babombog.

218


Nous devons éviter l'instrumentalisation de la religion

traditionnelle africaine par les politiciens.

5. Conclusion

Il faut reconnaître que la dégradation des conditions de vie a

favorisé la recrudescence des crimes rituels er des conflits en

Afrique. Qu'à cela ne tienne, dans le contexte de la

globalisation, il nous faut notre religion africaine pour survivre.

Ses vertus de solidarité, d'hospitalité, de vie communautaire

sont des atouts indéniables pour nous permettre de rester

debout. Il serait aberrant que nous utilisions cette religion

africaine au service de la globalisation ou de la culture de

consommation qui nous pousse à éliminer nos enfants, nos

sœurs et nos frères pour devenir riche ou accéder à un poste, à

un rang social élevé.

Les Eglises pourraient identifier et répertorier, avec l'aide des

autorités administratives les sociétés initiatiques qui pratiquent

les crimes rituels. Ceci nécessite que le silence soit brisé à tous

les niveaux. Malheureusement, dans cette approche, les leaders

religieux peuvent être inquiétés. L'Eglise n'a pas de moyen de

protection, c'est vrai, mais il est vital que là où règnent les

crimes rituels et les conflits, les Etats de ces pays doivent

admettre que les Confessions Religieuses œuvrent pour la paix.

A cet égard, elles doivent s'exprimer sans être inquiétées.

219


Les deviations du sacrifice humain dans les societes

gabonaises

Organisation des Chercheurs et Tradi-praticiens du Gabon

(O.c. T. G.)

Depuis la nuit des temps, la médecine traditionnelle, dans le

monde en général, et singulièrement au Gabon, utilise un

éventail de moyens pour lutter contre les crimes rituels. Certes,

nos aïeux, précurseurs de cette médecine par les plantes, avaient

recours à des sacrifices avec pour connotation la prospérité

dans une famille, la fécondité dans une maison etc...

En guise de témoignage, chez les fang du nord du pays, le

bien possédait et possède encore cette signification profonde de

prospérité, de fécondité, et de bien-être. Un notable du village, à

sa mort, délègue sa relique (son crâne) qui servira plus tard à la

postérité. En cas de mauvaises récoltes par exemple, ou en cas de

sécheresse, ou de stérilité chez les femmes du village, les' sages se

réunissaient autour de cette relique pour exposer leurs

difficultés à faire face à ces calamités.

Durant son sommeil, un des leurs recevait la réponse et la

divulguait le lendemain aux autres membres de la secte. Il

s'avérait alors qu'il fallut recourir à un sacrifice rituel: tuer un

bouc ou une grasse antilope, et lorsque la calamité est grave

selon le bieri, sacrifier plusieurs bêtes pour le bien de la

communauté.

Jamais, au grand jamais, personne n'était autorisé à recourir

au sacrifice humain. Au jour d'aujourd'hui, non seulement au

Gabon, mais dans le monde entier, depuis l'avènement de

certaines sectes auxquelles adhèrent aveuglement certaines

catégories de personnes à la recherche de biens matériels et

d'honneurs, les crimes rituels deviennent pléthoriques.

D'où les nombreuses déviations actuelles. On a recours au

Kong ou à des envoûtements très profonds. C'est ainsi que la

personne envoûtée devient l'esclave de celui qui l'a envoûtée. Ce

221


dernier devient ainsi son maître, jusqu'à sa mort imminente ou

programmée. Chaque année, cet individu, maître du Kong

sacrifie selon son contrat, deux ou trois personnes. Il fait partie

d'un cercle, qui pratique une espèce de tomine. Ce qui renforce

ses pouvoirs financiers et son rang social.

D'autres ont recours aux charlatans qui leur demandent de

tuer des personnes, même si celles-ci ne font pas partie de leur

famille afin de prélever des parties choisies qui serviront à des

fins fétichistes.

Ce genre de pratiques est toujours dénoncé par

l'Organisation des Chercheurs et Tradipraticiens du Gabon qui

combat le charlatanisme et les vendeurs d'illusions dans notre

pays.

Un éventail de pratiques existe encore qui sous-tendent le

crime. Les actes sexuels avec des jeunes filles sUIvies

d'incantations maléfiques et la remise d'importantes sommes

d'argent à celles-ci pour s'acheter leurs cercueils finalement.

Tout ceci démontre à suffisance les déviations du sacrifice

humain dans les sociétés gabonaises. Nous constatons, dans

notre pays une espèce d'instauration de l'impunité. Il semble

que tous ces crimes organisés soient l'apanage de personnalités

bien distinctes. Nous n'avons pas eu beaucoup de temps pour

parfaire notre démonstration, mais nous tenons à remercier

l'UNESCO d'avoir initié ce genre de rencontre.

222


Déclaration du Collectifdes Familles d'Enfants

Assassinés, Mutilés et Disparus

Invité au présent colloque, organisé par l'UNESCO, en

coopération avec le CENAREST, et les Agences du système des

Nations Unies au Gabon, je me permets, au nom du collectif, de

livrer un témoignage vivant sur les crimes rituels qui ont

endeuillé nos familles respectives.

Mesdames et Messieurs,

Loin des beaux discours des palais, et des amphithéâtres des

universités, et très loin encore des conversations des salons et

des bistrots, l'infanticide existe bel et bien dans notre société, le

fétichisme gagne le terrain chez nous.

Je voudrai donc vous inviter à m'accorder votre attention

dans les minutes qui suivent afin que notre témoignage qui

découle d'une expérience très douloureuse ne puisse faire

l'objet; d'une interprétation inconséquente.

Je suis Inspecteur de l'Education Nationale, Formateur à

l'Ecole Normale d'instituteurs d'Owendo. Mon épouse est

enseignante à l'Université des Sciences de la Santé à Owendo.

Nous sommes des chrétiens. Le couple de Monsieur Garba, un

foyer stable, des croyants musulmans, modestes et Hommes

d'affaires (commerçants). Nos deux familles à l'origine, étaient

des havres de paix. Nous avions eu des enfants saints de corps et

d'esprit. L'harmonie dans laquelle vivaient nos familles sera

rompue un matin du jeudi 3 mars 2005 à 8h30, jour où nos

enfants Edou EBANG Eue et IBRAHIM Aboubakar tous âgés de

12 ans inscrits au CM2 D à l'Ecole pilote du centre de Libreville

seront retrouvés morts, mutilés, leurs corps vidés de leur sang

non loin de l'hôtel où nous nous trouvons en ce moment

En effet, résident au quartier Alibandeng, je déposais mes

enfants tous les matins dans leurs établissements respectifs. Ce

223


Constatant le mutisme de la Justice, nous avons organisé

une marche pacifique très suivie et soutenue par ces

communautés bien que boycottée par les médias d'Etat. Nous

avons officiellement saisi: le Vice Premier Ministre chargé des

droits de l'Homme; les Ministres de l'Education Nationale, de

laJustice, de la Famille, de la Défense, de la Sécurité Publique et

de l'Intérieur; les hautes autorités de ce pays le Procureur de la

République, le Maire de Libreville, la Présidente de la Cour

constitutionnelle et les Organismes Internationaux à savoir :

l'UNICEF, l'UNESCO, le PNUD, la Banque mondiale, les

Ambassades de France, des Etats Unies d'Amérique et du

Canada.

Malgré cette pression, et les indices fournis aux enquêteurs,

les commanditaires et leurs complices sont en liberté. La liste

des crimes s'allonge et l'âgé des enfants varie, entre 5 à 25 ans

selon les médias de la place. Notre constat: les jeunes innocents

et impuissants sont sacrifiés.

Les résultats de toutes ces actions sont des audiences qu'on

nous a accordées aux Ministères de l'Education Nationale, de la

Défense, à l'UNICEF, et à l'Ambassade des Etats Unis et,

aujourd'hui, l'organisation du présent colloque; si je puis me

permettre.

225


Propositions du Collectifdes Familles d'Enfants

Assassinés Mutilés et Disparus du Gabon.

Après avoir suivi avec beaucoup d'intérêt les brillantes

interventions des participants au colloque sous régional sur les

«Causes et moyens de prévention des crimes rituels et des

conflits en Afrique Centrale» nous, membres du Collectif des

familles d'enfants assassinés, proposons concrètement ce qui

suit:

1- Renforcer dans la législation gabonaise actuelle, la

reconnaissance de tous ceux qui ont le pouvoir de vision par

un listing officiel et significatif. Exemple: le travail de

Monsieur NGUEMA ESSONO, ancien Procureur de la

République en poste à Oyem de 1998 à 2003.

2- Mener les campagnes de mobilisation et de sensibilisation

sur «la lutte contre les crimes rituels » comme d'autres

grands fléaux tels que le VIH/SIDA, le paludisme, etc..., sur

toute l'étendue du territoire national.

3- Lutter contre l'impunité de tous les citoyens coupables de

tels actes quel que soit le rang social de l'individu (nul n'est

au-dessus de la loi).

4- Mener une lutte accrue contre la promotion des cercles

ésotériques implantés dans nos grandes villes, comme

pendant la période d'inquisition en Occident.

S- Soutenir l'action des ONG engagées dans la lutte contre

l'infanticide.

6- Retenir unejournée nationale consacrée à lamémoire des

enfants assassinés, mutilés et disparus du Gabon. Exemples

: le 1er mercredi du mois de mars de chaque année ou le 3

mars de chaque année.

7- Faire publier les statistiques du Ministère chargé des

Droits de l'Homme sur les crimes rituels et les rendre

227


accessibles à tout usager qui en exprimerait le besoin à partir

de cette année.

8- Donner la liberté totale à notreJustice et aux Hommes des

media de travailler avec tous les moyens sans pression

extérieure, sans censure ni intimidation.

9- Prendre un décret présidentiel interdisant de façon

formelle après ce Colloque, les crimes rituels sous toutes ses

formes au Gabon, tout en tenant compte de la vision et des

découvertes des tradi-praticiens, et des Hommes d'églises.

10- Protéger nos plages, lieux des crimes rituels et domicile

du malin.

11 - Publier intégralement l'identité des coupables dans les

médias.

12- Luter contre la pauvreté et la vie facile.

228


Rapport général du colloque

229


RAPPORT

Le Colloque sur les «Causes et moyens de prévention des

crimes rituels et les conflits en Afrique centrale», organisé par le

Bureau sous-régional de l'UNESCO, s'est tenu à Libreville, du

19 au 20 juillet 2005.

Placé sous le Haut patronage de Son Excellence El Hadj

Omar Bongo Ondimba, Président de la République, Chef de

l'Etat, le Colloque a été ouvert à 10h30 par le Vice-Premier

Ministre, Ministre des Transports, de l'Aviation Civile, Chargé

des Missions et des Droits de l'Homme, Monsieur Paul Mba

Abessole.

Ont pris part à ce Colloque les délégations des pays

suivants: Burundi, Cameroun, Congo, Gabon, Guinée

Equatoriale, République Démocratique du Congo, République

Centrafricaine, Sao Tomé et Principe et Sénégal.

Le Représentant sous-régional de l'UNESCO, Son Excellence

Makhily Gassama, accueillant les participants, a rappelé

l'origine de ces assises régionales: la rencontre sous-régionale

tenue à Libreville, du 18 au 20 novembre 2003, autour du thème

«Dialogue interculturel et culture de la paix en Afrique

Centrale et dans la Région des Grands Lacs", d'une part;

certaines découvertes macabres inexpliquées dans les pays de la

sous-région d'Afrique centrale, d'autre part.

Le présent colloque s'inscrit donc en droite ligne de ces deux

concertations capitales qui ont vu l'engagement de toutes les

Agences du Système des Nations Unies, du Gouvernement

gabonais, des intellectuels du continent, de distingués

représentants de la société civile, des chefs traditionnels et

spirituels, des femmes et des hommes de média, « censeurs de

nos mœurs politiques », d'éminents écrivains, « censeurs de nos

sociétés et gardiens de nos valeurs fondamentales", et de

nombreux anonymes meurtris au plus profond de leurs corps

par la perte d'êtres chers sacrifiés sur l'autel des intérêts

personnels.

231


Ce Colloque se présente comme un début de réponse

publique aux préoccupations de la population, des citoyens, du

Gouvernement et des Agences du Système des Nations Unies,

face aux assassinats et mutilations d'enfants rapportés

périodiquement par la presse nationale et la rumeur publique et

«qui endeuillent les familles et répandent l'angoisse et

l'insécurité au sein des villes comme des villages », ainsi que le

disait Son Excellence Kristian Laubjerg, Représentant de zone

de l'UNICEF, dans son allocution à l'ouverture du colloque. Il

s'agit là d'une « rencontre inédite et d'envergure », des mots de

Son Excellence Bintou Djibo, Représentant du PNUD et

Coordonnateur du Système des Nations Unies au Gabon, en ce

qu'elle devrait permettre de «poser des questions lourdes et pas

toujours faciles à résoudre pour les Africain», d'une part, et,

d'autre part, pour chacun, «d'évaluer ses actions et ses

responsabilités: d'abord en tant que citoyen, ensuite comme

organisation de la société civile, chef religieux ou traditionnel,

media, collectivité locale ou organisme de coopération bilatérale

et multilatérale ». Mais que peut faire le politique, quand on

sait qu'il fait partie des «trois grandes instances de régulation

orthodoxe en matière d'idéologie: le pouvoir politique, les

institutions sdentifiques et les confessions religieuses

dominantes»? N'est-ce pas au pouvoir politique que l'on

s'adresse, « de lui que l'on parle» quand on traite des « causes

et moyens de prévention des crimes rituels et des conflits en

Afrique centrale» ?

Comme l'a affirmé avec force la Coordinatrice du Système

des Nations Unies au Gabon, «les rites et coutumes, qui

constituent l'essence même de l'identité [des Africains],

tiennent (...) une grande place dans nos structures

traditionnelles. Le bon sens nous commande toutefois de

discerner ceux qui favorisent l'épanouissement de l'Homme et

de nos sodétés de ceux qui sont susceptibles de la détruire ». Il

n'y a donc pas à rechercher de justifications aux crimes rituels

par nos traditions: « La raison profonde des crimes rituels, dira

le Vice-Premier Ministre Paul Mba Abessole dans son allocution

de circonstance, est la recherche des solutions de facilité. Parce

232


------------

qu'on ne veut pas fournir les efforts nécessaires à une réussite,

on cherche des raccourcis, on fait des sacrifices humains ».

Sans doute, les crimes rituels et les conflits sont-ils présents

au niveau des familles et ne renvoient pas toujours au sommet

des États; mais c'est bien de la responsabilité des États de

prévenir les conflits et de gérer, de manière pacifique, le Devoir

vivre ensemble des citoyens.

L'initiative du bureau régional de l'UNESCO qui nous

rassemble ici est courageuse. Délier les langues est une

entreprise périlleuse et l'on mesure la difficulté de dire au grand

jour. Braver « le tabou qui entoure le sujet et parler des crimes

rituels « est déjà une forme de lutte contre ce mal, a dit le Vice­

Premier Ministre. Mais le dénoncer ne suffit pas, a-t-il ajouté. Il

faut encore arriver à des sanctions contre les coupables avérés.

Certains d'entre eux sont, en effet, connus mais en liberté ».

Sur ces fortes paroles, le colloque a été déclaré ouvert et

lecture a été donnée du Bureau du colloque composé comme il

suit:

Présidents d'Honneur

M. Ali BONGO ONDIMBA

Président du Conseil Islamique du Gabon

Mgr Basile NVE ENGONE

Archevêque de Libreville

Présidentdu Colloque

]aqueline OBAME MBA (Gabon)

Vice Président

Prof. NTAHOMBAYE (Burundi)

Rapporteur Général

A MOUSSIROU MOUYAMA (Gabon)

233


Co-rapporteurs

Joséphine NTAHOBARI (Burundi)

Révérend FUT! LUEMBA (RDC)

Cellule d'appui scientifique:

Monique MAVOUNGOU BOUYOU

Pro BALIBUTSA

A. MOUSSIROU MOUYAMA

Richard EKAZAMA

George Bertin MADEBE

Bernardin MINKO MVE

La conférence inaugurale prononcée par Auguste

Moussirou-Mouyarna, écrivain, sur "Délits de langues et crimes

rituels"a suivi la mise en place du Bureau du colloque. Cette

conférence est un appel au devoir de parole pour ne point être

complice des crimes, au devoir de mémoire, pour ne pas

pervertir la pensée et la vérité et au devoir vivre ensemble, en

paix, que doit garantir le pouvoir politique.

Le thème du colloque a été abordé à travers trois sousthèmes:

1. Les fondements culturels des crimes rituels et des conflits

en Afrique centrale;

2. Les dispositions juridiques et pénales et la mobilisation de

la société civile pour la lutte contre les crimes rituels en

Afrique centrale: moyens d'action, outils (juridiques,

intellectuels, culturels, sociologiques, etc.) ;

3. Les outils utilisés et utilisables par les confessions

religieuses et les associations initiatiques dans la lutte

contre les crimes rituels en Afrique.

Les exposés, suivis de débats, ont été dirigés par trois

bureaux distincts:

234


Sous-thème 1

Modérateur: PrJohn Nambo (Gabon)

Rapporteurs:

Sous-thème 2

Lucien Dambele (RCA)

Sherifa Bignoumba (Gabon)

Modérateur: Jean Emile Ngue (Cameroun)

Rapporteurs:

Sous-thème 3

Albert Tetsi (Congo)

Richard Ekazama (Gabon)

Modérateur: Salio Sambou (Sénégal)

Rapporteurs:

Christine Ngo Bilong, ép. Moukondji

(Gabon)

Bernardin Minko Mve (Gabon)

La liste des intervenants et les titres de leurs

communications sont annexés au présent rapport.

Sous-thème 1 Les fondements culturels des crimes rituels et des

conflits en Afrique centrale

Le thème du colloque appelle une définition des termes afin

que les connotations subjectives et les représentations de tous

ordres ne l'emportent sur une lecture critique et sereine d'un

fléau social.

L'expression «crimes rituels» procède d'un raccourci de

l'histoire par lequel des pratiques cultuels deviennent

mortifères. L'incrimination de certains rites ancestraux,

235


mystico-fétichiste; c'est le spirituel, l'invisible qui explique le

visible.

L'ontologie africaine est plurielle et est à SaISir à trois

niveaux: l'instance phylogénétique (en rapport avec Dieu, les

ancêtres), l'instance cosmique (le cosmos) et l'instance

anthropologique. Une rupture dans le rapport de l'homme avec

une des instances entraîne un déséquilibre essentiel - mais

existentiel aussi - au niveau individuel ou communautaire qui

se traduit par la maladie, l'échec, les calamités, etc. La pratique

des sacrifices, des rites, participe du projet de rétablissement de

l'équilibre ontologique rompu par la faute et ceci en vue du

bonheur, de la richesse, de la sécurité, etc.

Le sacrifice humain était très rare dans la société bantu, sauf

à l'occasion de l'intronisation d'un roi et parfois à titre punitif

pour les esclaves, les violeurs d'interdits ou pour éviter à des

enfants considérés « malformés » ou objectivement handicapés

de vivre une socialisation traumatisante (maladies génétiques,

albinos dans certaines sociétés, etc.).

D'un point de vue anthropologique, la médecine

traditionnelle avait recours à des sacrifices ayant des visées

positives (fécondité, prospérité d'une famille, etc.). Les exemples

sont légion et les sacrifices opérés n'étaient que symboliques.

Les déviations observées actuellement tiennent à

l'environnement sociologique marqué par une culture de la

paresse à l'inverse de la culture de l'effort des sociétés

traditionnelles, par l'appât du gain, aux inégalités dans la

répartition des richesses nationales, par la promotion de la

médiocrité et des esprits fétichistes dans les plus hautes sphères

de la Fonction Publique, par l'absence de tout 'sentiment

patriotique.

Des causes externes ont été mentionnées, parmi lesquelles

on peut citer: la monétarisation des sociétés africaines qui

accentue les besoins privés, les trafics internationaux de drogue

et d'armes de guerre, la marchandisation du monde et la

conception mercantile bonheur qui favorise l'individualisme à

237


d'une éthique de la vie qui devrait sous-tendre toute éthique du

pouvoir.

L'Afrique traditionnelle distingue bien les mameres d'être

homme en trois déterminations éthiques: «l'homme vide »,

« l'homme monstrueux », l'homme vrai ou homme juste ». C'est

la multiplication des hommes « vides» qui est à l'origine de nos

calamités.

Pour lutter contre le crime rituel, il faut, par la pédagogie, à

l'école comme dans les media ou en famille, «sculpter»

l'homme juste, responsable jusqu'à la maturité sapientielle.

L'homme mûr, vrai, est celui qui est conscient d'être le gardien

de l'autre. Dans « l'agir l'un pour l'autre », au bon moment, cet

homme juste manifeste le sens de la responsabilité

fondamentale, à savoir répondre de la vie de l'autre.

li s'agit aussi de purifier les relations au sacré et au

transcendant;

li s'agit, enfin, de modifier la société par le sens de lajustice.

Sous-thème 2 Les dispositions juridiques etpénales et la

mobilisation de la société civile pour la lutte contre les crimes

rituels en Afrique centrale: moyens d'action, outils (juridiques,

intellectuels, culturels, sociologiques, etc.)

Les crimes rituels sont inscrits dans le code pénal des

différents pays et tombent, généralement, sous le coup d'articles

relatifs aux pratiques de sorcellerie et à l'anthropophagie. La Loi

incrimine la consommation ainsi que tout commerce sur le

corps humain (la chair et les ossements humains).

On constate par exemple, l'absence du mot crime rituel dans

les textes de loi de nombreux pays d'Afrique Centrale mais cela

ne signifie pas que l'acte qui occasionne la mort d'un homme,

des suites d'un acte rituélique, n'est pas puni. Le Code pénal

parle bien d'homicides. Et les crimes rituels sont des meurtres

aggravés qui constituent des troubles à l'ordre public. Face à la

239


difficulté, ici, de la preuve, les juristes gabonais doivent œuvrer

pour faire entrer dans les textes des faits que la population

condamne tous les jours. Ce qui doit nous inciter à éviter de

copier et de calquer nos législations pénales sur des textes

étrangers à nos mœurs et en déphasage par rapport à l'évolution

de la société.

L'impression de vacuité qui entoure la définition du crime

rituel laisse au juge la latitude de trancher surtout si cela porte

atteinte ou entraîne un trouble à l'ordre public. En l'occurrence,

l'ordre social est perturbé et la Loi apparaît balbutiante et fort

limitée pour passer de la dénonciation à la condamnation.

Dénoncer un phénomène, c'est amener à sa prise de

conscience collective. Et c'est une étape importante vers sa

solution.

Les sacrifices rituels interviennent dans le cadre de

l'ignorance des lois divines. Dieu n'a pas besoin d'intervenir

pour régler les affaires humaines, des lois existent, il suffit de les

connaître et de les appliquer. Lorsque par exemple la promotion

se fait en dehors des critères de compétence et de mérite, on fait

la place ici à des tentations de sacrifices et de crimes. Le sacrifice

s'avère donc superfétatoire dans la réussite des entreprises

humaines qui n'exigent rien d'autre que l'effort et le travail.

Le sacrifice est inutile voire même dangereux car il installe

ses adeptes dans un engrenage ou une surenchère qui peut

aboutir au sacrifice suprême: celui l'homme.

Les crimes rituels sont de la responsabilité de groupes

dangereux qui agissent comme dans une organisation mafieuse.

On peut distinguer parmi les acteurs:

1) les commanditaires;

2) les faiseurs de miracle, qui dressent de véritables

ordonnances;

3) les personnes qui opèrent en recherchant des

victimes.

240


L'impunité dont bénéficient généralement ces criminels,

dont les noms sont répandus dans la cité par la rumeur

publique, conduit à la banalisation de la mort et au mépris

avancé de la personne humaine.

Sous-thème 3 Les outils utilisés et utilisables par les confessions

religieuses et les associations initiatiques dans la lutte contre les

crimes rituels en Afrique.

Contre les crimes rituels, la première et la principale arme

des confessions religieuses, voire des associations initiatiques

est l'éducation de la conscience morale de tous au respect et à la

défense de la vie humaine elle-même, à chaque stade de son

évolution naturelle. La vie est le bien primordial de l'être

humain et de la société. Avec elle et par elle, tout le reste est

possible. Sans elle et contre elle, en revanche, tout s'effondre.

Pour les confessions religieuses, la vie appartient avant tout au

Créateur des êtres et de toutes choses.

Lutter contre les crimes rituels sera donc d'abord un combat

pour le respect strict de l'intégrité physique, psychologique et

spirituelle de toute personne, par la prière, l'enseignement, la

prédication et l'information, les confessions comme la

responsabilité, le sens de l'effort et du bien commun, la

solidarité, lajustice et la paix.

Face à l'essor des crimes rituels, le sentiment qui domine est

un sentiment de peur. Pourtant, des témoignages émouvants

ont été donnés et des collectifs se forment pour lutter contre

l'impunité, à l'instar, au Gabon, du Collectifdes familles des enfants

assassinés, mutilés et disparus.

Il ne semble pas superflu de reprendre ici le témoignage de

ce Collectif sur la genèse de l'Affaire des enfants Eric EDOU

EBANG et Aboubakar IBRAHIM, puisque ce meurtre, objet de

la rumeur publique rapportée par les media, a fait se rencontrer

autant d'instances officielles et de personnalités de tous bords.

Cet intérêt semble être en contraste, au quotidien, avec le

mutisme total des autorités compétentes sur un dossier qui

241


comporte pourtant un certain nombre d'indices à même d'aider

les enquêtes officielles.

La participation des Eglises et autres confessions religieuses

et des chercheurs et praticiens en sciences traditionnelles ou

d'universitaires a été remarquable, tant par l'exploitation faite

des textes sacrés que par les exemples précis rapportés pour

lutter contre les crimes riruels.

Les pratiques criminelles qui revêtent une apparence

religieuse, correspondent à un fait de société inaliénable, en

dépit d'une évaluation statistique lacunaire. Elles s'imposent

comme telles du fait de la récurrence dans le temps, de

l'incidence qualitative inhérente à toute atteinte à la Vie

humaine et de la sensibilité grandissante aux Droits de

l'homme.

Les manifestations multivoques de pratiques criminelles

couvrent un large spectre de faits qui gagneraient à être mieux

connus.

Aux alternatives classiques à ce type de phénomène

(sensibilisation, prévention, mutilation de masse, etc..) il

convient d'associer un élargissement de perspective. On voit en

effet, à la lumière des mutations en cours, ce qui peut relier les

crimes riruels et le trafic des organes humains à l'échelle

internationale. A cette échelle s'esquisse aussi, dans le cadre du

Droit International et du concert des Etats une réflexion et des

solutions aussi bien institutionnelles prometteuses.

242


Déclaration de Libreville

surlalutte contre les cimes rituels enAfrique centrale et

surla nécessité de l'éducation auxvaleurs de respect absolu

de lavie et de la dignité humaine

Nous,

Chefs Religieux, Traditionnels et Tradipraticiens,

Hommes et femmes politiques,

Intellectuels, écrivains, poètes, experts universitaires

Communicateurs, et

Société Civile de l'Afrique Centrale,

réunis à Libreville au Gabon, du 19 au 20 juillet 2005, à

l'occasion du Colloque sur les Causes et moyens de prévention

des crimes rituels et des conflits en Afrique Centrale, organisé

par l'UNESCO, l'UNICEF, le PNUD et le HCR;

Rappelant la Déclaration Universelle des Droits de

l'Homme, qui stipule en son article 3, que «Tout individu a droit à

la vie, à la liberté età la sûreté de sa personn»j

Considérant la Convention des Nations Unies relative aux

Droits de l'Enfant, et la Charte Africaine des Droits et du Bienêtre

des Enfants, qui disposent que «l'enfant a le droit de grandir

sous la sauvegarde et sous la responsabilité de ses parents et, en tout état

de cause, dans une atmosphère d'affection et de sécurité morale et

matérielle »j

Considérant la Déclaration de l'Assemblée Générale de

l'Organisation des Nations Unies du 7 décembre 1996,

spécialement en ce qui concerne «la promotion parmi les jeunes des

Idéaux de Paix> de Respect Mutuel et de Compréhension entre les

Peuples» j

243


Nous fondant sur la Charte Africaine des Droits de

l'Homme et des Peuples, spécialement en son article 4,

disposant que « la personne humaine est inviolabl » et que « tout être

humain a droit au respect de sa vie, à l'intégrité physique et morale de sa

personne» et que «nul ne doit être privéarbitrairement de ce droit» j

Nous appuyant sur les recommandations de la Conférence

Internationale tenue en Novembre 2003 à Libreville sur le

Dialogue Interculturel et la Culture de la Paix en Afrique Centrale et

dans les Grands Lacs, instituant le Dialogue comme moyen de

prévention et de résolution des Conflits en Afrique Centrale;

Préoccupés par la persistance des crimes rituels qui

endeuillent régulièrement de nombreuses familles en Afrique

Centrale, et qui maintiennent les populations dans une terreur

permanente due à la crainte de voir leurs enfants ou des

membres de leur famille en être un jour victimes;

Considérant que ce genre de pratiques, les croyances qui

leur sont associées constituent une atteinte à la vie et à la

dignité humaine, ainsi qu'aux droits des enfants, des hommes et

des femmes et sont en contradiction avec les valeurs de la

culture africaine, de même qu'elles sont un frein au

développement de la sous région;

DECLARONS:

LE CARACTERE SACRE, INVIOLABLE ET INALIENABLE DE LA

VIE ET DE LA PERSONNE HUMAINE, AINSI QUE NOTRE

PROFOND ENGAGEMENT A COMBATTRE TOUTES LES

FORMES D'ATTEINTE A L'INTEGRITE ET A LA DIGNITE

HUMAINES.

FAISONS LES RECOMMANDATIONS CI-APRES:

244


GENERALES:

1) Encourager les communautés des pays d'Mrique Centrale à

dénoncer les pratiques néfastes et crimes rituels tels les

meurtres, les viols, les incestes;

2) Conscientiser et persuader les adeptes de ces pratiques de

substituer aux sacrifices humains d'autres sacrifices plus

symboliques;

3) Initier, avec l'appui des partenaires au développement, dans

une dynamique participative des programmes d'information,

d'éducation et de communication (IEe) par les Média et les

Nouvelles Technologies de l'Information, en direction des

jeunes et des adultes en vue d'un changement de mentalité et de

comportement qui intègrent les valeurs éthiques africaines

contre les dérives irrationnelles;

4) Favoriser dans les Etats d'Afrique Centrale, le mérite et la

compétence dans la promotion sociale et politique, en vue

d'endiguer les pratiques artificielles mystiques;

5) Renforcer les capacités de travail de la justice et des media

dans la lutte contre les crimes rituels;

6) Mettre en évidence le caractère sacré de la vie, et partant, la

protection et la pérennité de la race humaine à travers la

création littéraire et artistique, et l'action des media;

7) Introduire dans les rapports annuels des pays au Comité de

suivi des droits de l'enfant de Genève, la situation des crimes

rituels à l'encontre des enfants.

245


AUX GOUVERNEMENTS DES ETATS

8) Renforcer dan les programmes scolaires les notions de

Culture de la Paix et de Droits Humains;

9) Adopter des lois qualifiant explicitement et sanctionnant les

crimes rituels afin de mettre fin à l'impunité;

10) Censurer la production et la diffusion par les média, de

programmes qui valorisent le viol, la violence, les pratiques

mystiques et religieuses néfastes aux valeurs de paix et de

respect de la personne humaine;

11) Instituer, dans les Etats d'Afrique Centrale, uneJournée à la

mémoire des victimes des violences rituelles et des guerres

fratricides;

12) Mettre en place des groupes d'alerte communautaires, et

une police spécialisée disposant de moyens approptiés pour

démasquer les auteurs et les commanditaires des crimes rituels;

13) Mettre en place un observatoire des droits de l'homme dans

chaque pays de l'Afrique Centrale.

AUX INSTITUTS DE RECHERCHE ET D'ENSEIGNEMENT

14) Initier des programmes de recherche visant l'inventaire et la

définition de tout ce qui, dans les différentes cultures d'Afrique

Centrale, prédispose à la violence et à la pratique des crimes

rituels;

15) Mener des recherches approfondies sur les crimes rituels en

Afrique Centrale afin d'en apprécier l'ampleur;

246


A L'UNESCO, AUX AUTRES AGENCES DU SYSTEME DES

NATIONS UNIES ET A LA COMMUNAUTE

INTERNATIONALE

16) Encourager et soutenir la mise en place d'une structure

sous-régionale chargée du suivi des actions de lutte contre les

crimes rituels et la doter de moyens adéquats;

17) Appuyer fortement l'action des ONG en faveur du suivi, de

l'évaluation et de la documentation (système d'information,

banque de données) sur les cas de crimes rituels dans les pays de

la sous région;

18) Favoriser le dialogue inter religieux et inter-culturel en

Afrique Centrale;

19) Appuyer les initiatives des gouvernements et des ONG

engagées dans la lutte contre les crimes rituels;

20) Appuyer la publication d'un bulletin sur les violations des

droits de l'homme en général et sur les crimes rituels en

particulier dans les pays de l'Afrique Centrale;

21) Organiser des colloques du même gente dans d'autres pays

de la sous-région.

Fait à Libreville, le 20juillet 2005

Les participants

247


Allocutions

249


Allocution de

Makhily GASSAMA

Représentant de l'UNESCO à Libreville

A l'ouverture du Colloque sur« Les causes et moyens de

prévention des crimes rituels et des conflits en Afrique Centrale»

Distingués invités,

Mesdames et Messieurs,

Deux événements sont à l'origine des assises sous-régionales,

qui nous rassemblent ce 19 juillet 2005.

Du 18 au 20 novembre 2003, sous le haut patronage du Chef

de l'Etat gabonais et sous la présidence effective de Monsieur le

Vice-Président de la République, une grande rencontre des

intellectuels du Continent, de distingués représentants de la

société civile, des chefs traditionnels et spirituels, des hommes

et femmes des médias - censeurs de nos mœurs politiques - et

d'éminents écrivains africains - censeurs de nos sociétés et

gardiens de nos valeurs fondamentales - se sont partagé le

même espace de dialogue, autour d'un seul thème générique: Le

dialogue interculturel et la culture de la paix en Afrique Centrale et

dans les Grands Lacs. Le colloque que voilà sur Les causes et les

moyens de prévention des crimes rituels et des conflits en Afrique

Centrale est né, en partie, des recommandations issues de la

Conférence internationale de Libreville.

Le second événement, à l'origine de ce colloque, est récent.

Le 18 mars 2005, le Gouvernement gabonais a convié les

Agences des Nations Unies à une réunion de concertation sur

des crimes qui venaient de se produire dans la capitale: deux

corps mutilés de jeunes écoliers ont été découverts sur la plage.

Tout indiquait qu'il s'agissait de meurtres rituels. A cette

rencontre avaient pris part le Ministre d'Etat chargé des Affaires

Etrangères, de la Coopération et de la Francophonie, le Ministre

de la Sécurité publique et de l'Immigration, le Ministre de la

Défense nationale, le Ministre de la Famille, de la Protection de

251


l'Enfance et de la Promotion de la Femme, le Ministre délégué

aux Affaires Etrangères et l'ensemble des Chefs d'Agence du

Système des Nations Unies. Parmi d'autres questions, il avait été

demandé, à chaque Agence, dans le domaine de ses

compétences, sa contribution à la lutte contre les crimes rituels,

fréquents, dans des pays de la sous-région, à l'approche des

grandes échéances sociales ou politiques.

Toutes les Agences du Système des Nations Unies ont

répondu favorablement à l'appel de l'UNESCO: tenir à

Libreville, dans les meilleurs délais, un colloque sous-régional

sur «Les causes et les moyens de prévention des crimes rituels et des

conflits en Afrique Centrale ». C'est le lieu et le moment de rendre

un hommage mérité aux Chefs d'Agence et, à leur tête, la

Coordonnatrice, Mme Fatoumata Bintou Djibo, qui prendra la

parole, ici même, en leur nom. Notre collègue, M. Kristian

Laubjerg, Représentant sous-régional de l'UNICEF, parce que

chargé d'assister la population la plus vulnérable, nous

soumettra quelques réflexions à cette séance solennelle.

Pour manifester notre engagement et celui de nos

partenaires dans le suivi de ce colloque, un atelier de formation,

qui dégagera des pistes de recherche et mettra l'accent sur des

mécanismes traditionnels de résolution et de prévention des

conflits, se tiendra immédiatement après les travaux de ces

assises, le 21 juillet, au Centre National de la Recherche

Scientifique et Technologique (CENAREST).

Nous remercions, au nom du Directeur général de

l'UNESCO, les hommes et femmes politiques, les éminents

représentants des confessions religieuses, les magistrats, les

universitaires, les hommes et femmes des médias, les

représentants de la société civile, qui ont généreusement

répondu à notre appel. Et nous souhaitons pleins succès à leurs

travaux.

252


Allocutionde

M.JeanMarie Vianney BOUYOU

Secretaire GénéraL de la Commission NationaLe pour L'UNESCO.

Chers participants, Honorables invités;

Excellence Mesdames et Messieurs.

Deux ans après la tenue à Libreville de la Conférence

Internationale de l'UNESCO sur la Culture et de la Paix et le

dialogue interculturel en Afrique Centrale, organisée par

l'UNESCO et le Gouvernement gabonais, nous revoici à

nouveau réunis, autour d'une question cruciale: les crimes

rituels dont le Gouvernement gabonais en fait désormais un

cheval de bataille.

Excellence Mesdames et Messieurs.

Nous voici arrivés au terme des travaux du Colloque sur les

«causes et moyens de prévention des crimes rituels et des

conflits en Afrique Centrale ». Deux jours durant, l'ensemble

des allocutions officielles et des communications a lancé un

grand cri de cœur pour délier les langues, dévoiler le délit,

lancer le défi pour dire NON. NON aux crimes rituels, NON aux

mutilations des corps, NON aux assassinats crapuleux, NON au

déni des droits de l'homme.

Nos travaux ont ainsi, sensibilisé, interpellé sur les crimes

rituels et leurs effets pervers dans le quotidien de nos sociétés.

Nous en avons beaucoup appris sur les crimes rituels, leurs

causes, leurs mécanismes. Nous pouvons dire que nous

disposons désormais d'une somme de certain des connaissances

susceptibles d'enrichir les moyens de lutte contre ce fléau.

Mais, bien plus qu'une interpellation, il devrait s'agir en

réalité d'une prise de position, d'un engagement ferme de tous,

gouvernements, sociétés civiles, organisations internationales.

Engagement dont l'objectif premier serait de sauver les vies

humaines.

253


Aussi, voudrais-je particulièrement insister sur l'impérieuse

nécessité d'une action concertée et forte de tous les acteurs en

faveur du suivi des recommandations des présentes assises. Au

nom du Bureau sous-régional de l'UNESCO et de la

Commission Nationale Gabonaise pour l'UNESCO, je voudrais

exprimer nos attentes sur les dispositions que chacun de nous à

titre individuel et collectifpourrait prendre à travers des actions

multiformes pour exprimer nos refus de complaisance et de

compromis face aux crimes rituels, face aux crimes tout court.

Notre regard se tourne vers les Institutions nationales, les

Agences des Nations Unies, l'Union européenne, la Coopération

Française et les autres partenaires au développement pour les

inviter à appuyer toutes les initiatives qui iront dans le sens de

la dénonciation des crimes rituels, les sanctions à l'endroit de

leurs auteurs, l'éveil de la conscience collective pour la

préservation de la vie, la formation des esprits au goût de

l'effort et du travail pour la réussite.

Excellence Mesdames et Messieurs.

La participation active des pays de la sous-région à ce rendezvous

de l'espoir, me laisse affirmer sans risque de me tromper

que l'action amorcée par l'UNESCO sera pérennisée.

Nous avons eu le courage de braver le tabou pour organiser

un colloque au sujet de crimes rituels. Ce n'est qu'un début car,

la lutte doit s'intensifier pour la dignité de l'être humain et le

respect de la vie.

Je vous remercie.

254


Allocution de

M. Kristian LAUBJERG

Représentant de zone de l'UNICEF,

Mesdames et Messieurs, Distingués Invités,

C'est avec plaisir et satisfaction que j'assiste à l'ouverture de

ce Colloque sous-régional, le premier du genre, sur les causes et

moyens de prévention des crimes rituels et des conflits en

Afrique Centrale.

La satisfaction de l'UNICEF est d'autant plus grande, que ces

assises interviennent comme une réponse aux préoccupations

exprimées par mon Organisation face aux assassinats et

mutilations d'enfants rapportés périodiquement par la presse

nationale, et qui endeuillent les familles et répandent l'angoisse

et l'insécurité au sein des villes comme dans les villages.

C'est pourquoi je remercie et félicite sincèrement mon

confrère de l'UNESCO d'avoir associé l'UNICEF à ce forum et

d'avoir réussi à regrouper les Intellectuels, les Leaders religieux,

Traditionalistes et les Associations de Chercheurs et

Tradipraticiens, qui réfléchiront sur les voies et moyens de

prévenir et d'enrayer les actes criminels perpétrés au nom de la

religion des traditions ou de la culture.

Les traditions africaines, et celles d'Mrique Centrale en

particulier, ont pour fondement essentiel, le dialogue et la

culture de la paix. De tout temps, elles ont été source de

cohésion sociale, de résolution des conflits sociaux,

interethniques et interculturels.

Mais ces traditions sont rendues vulnérables par la

modernité et les crises conséquentes à la pauvreté. Les cellules

familiales et sociales ont éclaté, et se sont recomposées dans une

société plus axée sur la a recherche de l'intérêt individuel, qui a

perdu toutes les valeurs positives de la culture et de la tradition

africaines.

255


En tant qu'Intellectuels et Leaders de la société, vous avez le

devoir de restaurer les valeurs positives de la tradition et

l'identité des populations africaines. fi vous incombe la

responsabilité d'attirer l'attention sur la situation psychosociale

des populations, exacerbée par la survivance de crimes rituels.

Nous espérons que ce colloque lèvera le voile sur ces

questions épineuses, avec clairvoyance et honnêteté et que les

éminentes personnalités ici présentes, conduiront la réflexion

sur les causes de la persistance des mentalités mysticoreligieuses

qui favorisent l'incrédulité des populations, victimes

de praticiens qui leur font croire que l'on peut manipuler les

forces spirituelles au moyen de cadavres, et d'organes mutilés

d'Etres innocents.

C'est dire, que nous attendons beaucoup des conclusions de

ces assises, qui nous permettront de poursuivre la

sensibilisation des populations sur les conséquences néfastes

des crimes rituels sur le développement auquel tendent les pays

africains.

Nous attendons aussi beaucoup que les gouvernements et les

Etats, premiers responsables de la sécurité des biens et des

personnes, prennent les mesures légales qui s'imposent, pour

punir sévèrement les auteurs ou commanditaires de ces actes

criminels, qui freinent le développement de l'Afrique centrale.

En effet, le changement de comportements ne sera effectif

que s'il est soutenu par le renforcement de la législation et par

l'adoption de mesures adéquates visant la promotion de la

responsabilité collective et individuelle, et la protection de la

frange la plus vulnérable de la société, notamment les enfants et

les femmes.

C'est sur cet espoir que je vais clore mon propos en

souhaitant plein succès aux travaux des experts de ce Colloque,

sur les causes et moyens de prévention des crimes rituels et les

conflits en Afrique Centrale.

256


Allocution de

Madame Bintou Djiho,

Coordonnateur des Agences du Système des Nations Unies au Gabon

Distingués invités,

Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi, en ma qualité de Coordonnateur du Système

des Nations Unies au Gabon, de souhaiter la bienvenue à tous

ceux qui ont fait le déplacement de Libreville, pour prendre part

au Colloque sous-régional sur les «causes et moyens de prévention

des crimes rituels etdes conflits en Afrique centrale».

Cette rencontre inédite et d'envergure s'annonce comme une

véritable démarche commune entre des intervenants de divers

horizons, solidaires d'une même cause, celle de la dignité

humaine.

Comme vous le savez, il y a plus d'un demi-siècle que la

conscience universelle s'est éveillée pour considérer la question

de la dignité humaine et de son développement intégral. La

communauté internationale s'est, en effet, engagée à défendre

cette dignité et à intégrer les préoccupations relatives aux droits

fondamentaux de l'homme dans toute entreprise humaine.

Les crimes rituels figurent parmi les innombrables violations

des droits de l'homme. Ces meurtres à l'encontre des couches

les plus vulnérables de la société sont commis dans un contexte

d'impunité généralisée, laissant les familles dans le désespoir et

la population dans la consternation.

Excellences, Mesdames et Messieurs,

Ce colloque sous-régional est fondamental parce qu'il pose

des questions lourdes et pas toujours faciles à résoudre pour les

Mricains que nous sommes. Les rites et les coutumes, qui

constituent l'essence même de notre identité, tiennent, en effet,

une grande place dans nos structures traditionnelles. Le bon

sens nous commande toutefois de discerner ceux qui favorisent

257


l'épanouissement de l'Homme et de nos sociétés de ceux qui

sont susceptibles de la détruire.

La conservation de notre patrimoine culturel est, en effet,

indispensable à notre survie. Parce que permettre aux individus

une expression culturelle pleine et entière est en soi un objectif

de développement important. Le développement humain

consistant d'abord et avant tout à permettre aux populations de

mener le type de vie qu'ils veulent, et à leur donner les outils et

les opportunités pour faire ces choix.

Le Rapport mondial sur le développement humain publié

par le PNUD en 2004 qui avait pour thème « la liberté culturelle

dans un monde diversifié» énonçait ce qui suit: « si l'on veut

atteindre les Objectifs du Millénaire pour le développement et,

finalement, éradiquer la pauvreté, le monde doit commencer

par relever le défi de savoir construire des sociétés intégratrices

qui respectent les diversités culturelles. » Mais pas à n'importe

quel prix, car le strict respect de la liberté et de la dignité de

l'autre est fondamental,

Le Secrétaire général de l'ONU, Monsieur Kofi Annan, y

souscrit d'ailleurs, sans réserve, dans son rapport intitulé « Dans

une liberté plus grande ». il fait de la sécurité collective son cheval

de bataille.

Au XXIè siècle, les menaces pesant sur la paix et la sécurité

ne sont pas seulement la guerre et les conflits internationaux,

mais aussi le terrorisme, les armes de destruction massive, la

criminalité organisée et la violence civile. Il faut compter aussi

avec la pauvreté, les épidémies mortelles et la dégradation de

l'environnement, dont les conséquences peuvent être tout aussi

catastrophiques. Tous ces phénomènes sont meurtriers et

peuvent compromettre la survie de l'humanité.

En outre, les Etats membres ont proclamé, dans la

Déclaration du Millénaire, qu'ils n'épargneraient aucun effort

pour promouvoir la démocratie et renforcer l'état de droit, ainsi

258


que le respect de tous les droits de l'Homme et libertés

fondamentales reconnus sur le plan international.

Excellences, Mesdames et Messieurs,

L'importance de cette rencontre tient à la qualité de ses

participants et plus particulièrement de ses exposants et des

thèmes qui vont être abordés.

Le moment est en effet propice pour partager, enseigner et

témoigner sur ce sujet d'actualité.

Il s'agit également pour chacun d'évaluer ses actions et ses

responsabilités, d'abord en tant que citoyen, ensuite comme

organisation de la société civile, chefs religieux ou traditionnels,

média, collectivités locales ou organismes de coopération

bilatérale et multilatérale...

Dans cette confrontation d'idées, d'expériences et de valeurs

qui vont avoir lieu deux jours durant, j'invite les uns et les

autres à faire preuve d'ouverture d'esprit et de tenir compte des

contextes.

La richesse des échanges et des débats francs ouverts et

courtois qui vont s'engager devrait permettre, à l'issue de ce

colloque sous-régional, de proposer des dénouements réalistes

pour prévenir les crimes rituels et les conflits.

J'encourage également les Gouvernements des pays d'Afrique

centrale à mener une lutte sans merci contre l'impunité pour la

dignité et la sécurité des populations.

Je vous remercie.

259


Allocution de

S.E. M. PaulMBAABESSOLE

Vice Premier Ministre) Ministre des Transports et de l'Aviation Civile,

Chargé des Droits de l'Homme

Distingués Invités,

Mesdames, Messieurs,

L'honneur m'échoit en qualité de Ministre Chargé des Droits

de l'Homme de prendre la parole devant votre auguste

Assemblée pour exprimer les préoccupations du Chef de l'Etat

Gabonais S.E. El Hadj Omar BONGO ONDIMBA, de son

Gouvernement et de tout le peuple gabonais devant la

persistance des crimes rituels pratiqués par des irresponsables.

En effet, il n'est pas rare de trouver dans nos forêts ou sur la

plage des corps mutilés d'enfants ou d'adultes victimes de ces

ignobles pratiques dont l'objectif serai soit disant de procurer à

leurs auteurs de la puissance du bonheur la chance ou la

prospérité dans le cadre de la croyance à la sorcellerie et au

vampirisme.

Ces horribles pratiques non seulement tuent ou

traumatisent nos populations mais ils ne font pas non plus

honneur à l'Afrique qui doit trouver et renforcer sa place dans

la mondialisation positive.

Le Gouvernement gabonais ne reste pas les bras crOIses

devant les crimes rituels qui constituent une atteinte directe au

droit à la vie qui est un droit sacré reconnu non seulement par

la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, la Charte

Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples, mais aussi par

nos Constitutions Nationales et nos législations en matière

pénale. A titre d'exemple le Code Pénal gabonais condamne la

pratique de la sorcellerie dans la mesure où elle est matérialisée

par des comportements et des objets concrets.

261


Si ces mesures ne suffisent pas, nous sommes prêts à les

renforcer. D'autres parts, nous sommes prêts à revoir nos

programmes scolaires, et nos programmes d'éducation

populaire. Pour y insérer les éléments qui mettent en lumière

l'arrière fond culturel et social des ces pratiques. Ces

programmes permettront de renforcer chez les jeunes et les

adultes les moyens intellectuels de lutte contre ces pratiques,

car c'est finalement dans la tête des hommes que se trouve leur

origine.

Le Gouvernement et le peuple gabonais par ma voix

remercient l'UNESCO et les autres organisations du Système

des Nations Unis qui l'ont soutenu dans l'organisation de ce

colloque qui est lui-même un des actes concrets du suivi de la

Conférence Internationale sur le Dialogue Interculturel et la

Culture de la Paix en Afrique Centrale et dans la Région des

Grands Lacs organisée par l'UNESCO ici à Libreville il y a

bientôt deux ans.

Sur ce Mesdames et Messieurs les conférenciers, distingués

invités, en souhaitant un grand succès à vos travaux, je déclare

ouvert le Colloque sur les «Causes et Moyens de prévention des

crimes rituels et des conflits en Afrique Centrale».

Je vous remercie.

262


2) Allocutions de clôture

Allocution de

Madame Bintou Djibo

Coordinateur des Agences du Système des Nations Unies au Gabon

Distingués invités,

Mesdames et Messieurs,

L'honneur me revient de prendre la parole, au nom du

Système des Nations Unies, à cette cérémonie de clôture du

colloque sous-régional sur les «causes et moyens de prévention

des crimes rituels et des conflits en Afrique centrale» qui se tient

depuis hier sous l'égide de l'UNESCO.

Permettez-moi, Monsieur le Vice Premier Ministre, de vous

adresser les compliments et les remerciements de l'ensemble des

Agences du Système des Nations Unies, pour avoir permis la

tenue d'une telle rencontre, qui lève bon nombre de tabous, et

qui témoigne également de la volonté du Gouvernement de

mener une politique forte en faveur de la défense des droits de

l'homme.

Excellences, Mesdames et Messieurs,

Vous venez, au cours de ces deux jours :

• d'analyser les causes des crimes rituels et des conflits en

Afrique centrale,

• de mener des réflexions profondes sur les modalités à

trouver pour les dénoncer et les prévenir;

• de proposer et de retenir des recommandations et des

cadres futurs de concertation pour assurer la dignité

etla sécurité des populations.

263


C'est ici le lieu de vous féliciter tous : les éminents

représentants des confessions religieuses, les chefs

traditionnels, les magistrats, les universitaires, les médias et les

représentants de la société civile pour vos riches contributions à

ces assises.

Je souhaite que ce colloque soit le détonateur d'un

mouvement plus large, visant à assurer la continuité et à

garantir la sécurité collective des populations. Ceci nécessite

une implication ferme de toutes les autorités concernées.

Excellences, Mesdames et Messieurs,

De vos différentes communications et recommandations ont

émergé des solutions attendues pour prévenir les crimes rituels

qui constituent, malheureusement, un frein au développement

de nos pays et à tous les droits de l'Homme et libertés

fondamentales reconnus sur le plan international.

Parmi elles, j'ai retenu:

• L'initiation et l'adoption de lois reconnaissant

explicitement les crimes rituels et les sanctionnant

afin de mettre fin à l'impunité;

• «l'initiation, dans une dynamique participative, des

programmes d'information, d'éducation et de

communication en direction des chefs religieux et

traditionnels, des jeunes et des adultes en vue d'un

changement de mentalité et de comportement qui

évite les dérives irrationnelles» ;

• La mise en place d'une police spécialisée contre les

auteurs et les commanditaires des crimes rituels;

• L'institutionnalisation du dialogue inter religieux en

Afrique centrale;

• Et la création d'une Ligue de lutte contre les crimes

rituels en Afrique centrale.

264


Nous avons tous un grand rôle à jouer, avec l'appui habituel

des médias pour une sensibilisation accrue et une

conscientisation des populations d'Afrique centrale.

C'est à ce prix que nous pourrons prévenir les crimes rituels

et les conflits en Afrique centrale.

Je voudrais, pour terminer, souhaiter aux délégués qui ont

fait le déplacement de Libreville, un bon retour dans leurs pays

respectifs.

Je vous remercie.

265


Allocution de cloture de

S.E.M. Paul MBA ABESSOLE,

Vice Premier Ministre, Ministre des Transports et de l'Aviation Civile,

Chargé des Droits de l'Homme

Distingués invités;

Mesdames et Messieurs;

Après deux jours, vous êtes arrivés au terme de vos travaux

sur les causes et moyens de prévention des crimes rituels et des

conflits en Afrique Centrale.

Vous avez travaillé sur un sujet particulièrement sensible

que l'on a toujours évité d'aborder publiquement parce qu'il

implique souvent certaines catégories de citoyens.

Vous avez eu le courage d'en parler. Ainsi, au nom du

Président de la République, Chef de l'Etat, Son Excellence El

Hadj Omar BONGO ONDIMBA et au mien propre, je vous

adresse toutes nos félicitations et vous exprime nos

encouragements.

Vos conclusions vont, sans nul doute, permettre une avancée

significative dans la prise de conscience des individus pour le

respect des droits de l'homme. Et contribuer également à la

promotion de ces mêmes droits dans nos pays.

Dans chacun d'eux, il est impératif de lutter contre les

pratiques qui avilissent notre image, bafouent la dignité

humaine et empêchent nos sociétés de progresser.

Les crimes rituels, les conflits sont des obstacles au

développement. A cet égard, je souhaite vivement que vos

recommandations, que j'apprécie à leur juste valeur, soient

intégrées dans les législations nationales pour combattre ces

fléaux.

267


Pour finir, je dis merci à tous les Séminaristes qui ont

participé à cette rencontre, ainsi qu'à ceux qui l'ont organisée.

Que la réflexion sur ces sujets, longtemps demeurés tabous,

continue ici et ailleurs afin d'enrichir, toujours plus, les

résultats de votre réflexion.

Je déclare clos le colloque sur les causes et moyens de

préventions des crimes rituels et des conflits en Afrique

Centrale.

268


LISTE DES PARTICIPANTS AU COLLOQUE

Burundi

Pro Philippe NTAYOMBAYE,

Université du Burundi, Bujumbura

Mme Joséphine NTAHOBARI,

UNESCO/Bujumbura

Cameroun

Rév Ngué Jean Emile,

CEPCA, FEMEC/Cameroun

Cheikh Oumarou Malam DJIBRIL,

VP Conseil Islamique du Cameroun

Gabon

Paul MALEKOU,

Cour Constitutionnelle

Abbé Casimir ONDO MBA,

Paroisse Sainte Marie

M. Jean-Marie AGANGA AKELAGUELO,

Sénateur Retraité

Abbé Jean Jacques KOMBILA,

Eglise Catholique

Mme Michèle Françoise MBA ONDO,

Association des femmes catholiques du Gabon

M. Chérifat BIGNOUMBA,

DN Enseignement Privé Islamique

M. Mathieu NDONG ESSONE,

Conseiller du Garde des Sceaux, Ministre de laJustice,

M. Jean-Marie EMANE MINKO,

Eglise évangélique du Gabon

269


M. Richard ABESSOLO,

Conseil Supérieur des Affaires Islamiques du Gabon

M. Rostand ESSONO ELLA,

Eglise évangélique du Gabon

Imam Ismaël OCENI OSSA,

Conseil Supérieur des Affaires Islamiques du Gabon

M. Ali ONANGA Y OBEGUE,

Conseil Supérieur des Affaires Islamiques

Mme Françoise MBALA,

Associarion des femmes catholiques

M. Parfait MAYOMBO,

RENAPS/AJ

M. Jean-Pierre BOUGOUNLOU,

AssociationJeunesses sans Frontière

M. Gervais NZUE ABAGA

Conseil National de laJeunesse

M. Guy René MOMBO,

Afrique Horizons

M. Louis Simplice NGOUA,

SOJECS

Mme Clémentine AVOMO NDONG,

Association des Femmes Catholiques du Gabon

Mme Hortense Gladys MENGUE,

Association des femmes catholiques

M. Janvier OBIANGA,

Organisation des Chercheurs et Tradipraticiens du Gabon

M. Jean Blaise NGUEMA,

Organisation des Chercheurs et Tradipraticiens du Gabon

270


M. Franck René EVONG ABESSOLO,

Président de l'Organisation des Chercheurs et Tradipraticiens du

Gabon

Mme Yvette ANGOMO

Organisation des Chercheurs et Tradipraticiens du Gabon

M. OUSDINE MAMA,

Organisation des Chercheurs et Tradipraticiens du Gabon

M. André OBAME,

Médias Catholiques

Mme Marie Louise EYI

ADDDFE

Mme Christine MOUTOU,

ADDDFE

Mme Patricia AWORET,

ADDDFE

Mme Marthe TCHALOU,

ADDDFE

M. Michel BIYA MBOU FILS

Mme Jacqueline MBA OBONE,

MESRS

M. Jean Elvis EBANG ONDO,

Collectifs des familles des victimes des crimes rituels

Mme Victorine EBANG ONDO

Collectifs des familles des victimes des crimes rituels

Mme Esther MBA NFOUME,

Collectifs des familles des victimes des crimes rituels

M. Aboubakar GAMBA,

Collectifs des familles des victimes des crimes rituels

271


Mme Assïata BOUKA,

Collectifs des familles des victimes des crimes rituels

Pro Martin ALIHANGA,

Université Omar Bongo, Sociologie

M. Auguste Moussirou Mouyama,

Université Omar Bongo

M. Georice Berthin MADEBE,

Centre National de la Recherche scientifique et technologique

(CENAREST)

Mme Monique MAVOUNGOU,

Maître Assistant en Histoire précoloniale, Université Omar

Bongo

M. Samuel MBADINGA

Commissaire Général du Centre National de la Recherche

scientifique et technologique (CENAREST)

M. Richard EKAZAMA,

IRSH/CENAREST

Gisèle Solomba,

Partenaire (M.P.D)

Théodore KOUMBA,

Université Omar Bongo

M. Anaclé BlSSIELO,

Docteur en sociologie, Université Omar Bongo

Mme Christine NGO-BILONG épouse MOUKONDJI,

Enseignante

Mme MONDO MENGUE,

Etudiante

M. Abdoul TAMA JOB,

Tradipraticien

272


Mme MAGAYA Maryse,

Particulier

Jean-Claude ENGO MEKUI,

Commission Nationale Gabonaise pour l'UNESCO

Prof. MANlRAGABA BALIBUTSA,

Consultant UNESCO

Congo

Pasteur Albert TETSI,

Eglise Evangélique du Congo, Brazzaville

Etats-Unis

M. Glenn FEDZER,

Ambassade des Etats Unis

Guinée Equatoriale

Pasteur ENDJE NGOWE IYANGA,

Eglise de Béthanie

République Démoratique du Congo

M. Mémé AWAZI NENGO,

SG Communauté Islamique ROC

Abbé Dominique KAHANGA ,

Facultés Catholiques de Kinshasa

Rév. René Fouti LUEMBA,

Eglise Christ Pain de vie

Sao Tome et Principe

M. Armindo AGUIAR

Historien

Sénégal

Saliou SAMBOU,

Gouverneur de Dakar

273


UNESCO

Makahily GASSAMA,

Représentant sous-régional de l'UNESCO

Mme Violeta AGUIAR,

Spécialiste adjoint de la culture

M. Tessaw TESFAYE

Spécialiste adjoint de la Communication

Mme Isabelle SANDJO

Secrétaire

Mme Irène BOUANGA

Secrétaire

UNICEF

Kritian LAUBJERG,

Représentant de l'UNICEF

Hélène AÏKA,

UNICEF

274


Atelier sous-regional de formation

Thème:

« LesMécanismes Traditionnels de Prévention des

Conflits enAfriqueCentrale»

Organisépar:

UNESCO, Bureau de Libreville

Enpartenariatavec:

CENAREST (Centre National de la Recherche Scientifique et

Technologique)

LibreviUe,21Juillet200S

277


Introductiongénérale

Pro Maniragaba BALIBUTSA

Consultant UNESCO

L'Atelier de formation sur les mécanismes traditionnels de

résolution et de prévention des conflits en Afrique Centrale

s'inscrit dans le cadre du suivi de la Conférence Internationale

sur le dialogue interculturel et la culture de la paix en Afrique

centrale et dans la région des Grands Lacs tenue à Libreville les

18, 19 et 20 novembre 2003.

Référence au programme de l'UNESCO

L'Atelier de formation sur les mécanismes traditionnels de résolution

et de prévention de conflits en Afrique Centrale est l'un des volets du

Programme Culture de l'UNESCO qui prévoit l'intégration de la

diversité culturelle aux politiques nationales, sous-régionales et

internationales, et plus précisément, dans le cadre de l'action

d'identification des obstacles au Dialogue interculturel, au

pluralisme et au respect de la diversité culturelle.

Antécédent

Dans le cadre du suivi de la Conférence internationale sur le

dialogue interculturel et la culture de la paix en Afrique Centrale et

dans la Région des Grands Lacs, l'un des objectifs poursuivi est la

mise en œuvre d'un programme pilote de formation destiné

aux médiateurs interculturels et aux acteurs locaux pertinents,

en vue de les sensibiliser au pluralisme, à la diversité culturelle et à

la promotion du dialogue interculturel en tant qu'outils de prévention

etde résolution des conflits.

Stratégie

La stratégie consiste à mettre en valeur le savoir-faire, les

connaissances et l'autorité des médiateurs traditionnels

notamment en les formant à la création de contenus

culturellement adaptés et ciblés et à l'utilisation qu'ils peuvent

279


faire des Nouvelles Technologies de l'Information et de la

Communication (NTIe) en vue de contribuer à la résolution

des conflits. En d'autres termes, il s'agit de créer des outils

pédagogiques sous forme de publications et de produits

multimedia.

Résultats attendus

- les outils pédagogiques devant servir à renforcer le vouloir

vivre ensemble, la tolérance et la paix durable sont disponibles;

- le réseau de communicateurs traditionnels et modernes sur

la prévention et la résolution des conflits est consolidé par la

diffusion d'outils pédagogiques culturellement adaptés;

. la notoriété des médiateurs traditionnels dans la

prévention et la résolution de conflits sont valorisées par les

pouvoirs publics.

A. Modules de formation

1. Introduction

1.1. La civilisation négro-africaine est définissable, en termes de

dialogue) de compromis) de coexistence et de paix

Lorsque deux animaux se rencontrent sur un même

territoire dans une situation de rareté de biens (herbes, eau,

gibier, femelles, etc.) ou non, s'ils ne se battent entre eux, ils ont

leur façon de faire la paix et se séparer sans bagarre ou de

partager le territoire et les biens en question. Les animaux

n'ayant pas l'usage de la parole adoptent des comportements

spécifiques pour la prévention des conflits. Quant aux animaux

qui ont l'usage de la parole, ils utilisent, en plus des

comportements et attitudes spécifiques, des symboles, des

instruments sonores, des supports graphiques et surtout la

parole pour faire la paix ou prévenir les conflits. Ce sont tous

280


ces outils que nous appelons « mécanismes» de prévention des

conflits. Mais avant d'aborder les mécanismes de prévention des

conflits en Afrique Centrale, il convient de faire une brève

typologie des conflits possibles dans cette région.

Thierno Bah, dans son article publié sur Internet sur « Les

mécanismes traditionnels de prévention et de résolution des

conflits en Afrique noire» affirme, d'entrée de jeu, ceci:

« Au seuil du IIIème millénaire, on assiste en Afrique à une

sorte d'implosion, marquée par l'instabilité politique, des coups

d'État, des guerres civiles, des conflits ethniques et frontaliers

qui rendent ce continent si vulnérable à la misère. Des drames,

comme celui de la Région des Grands Lacs revêtent une

dimension de pathologie historique et sociale qui interpelle la

conscience universelle. La violence n'est cependant ni cultivée

délibérément par les peuples africains, ni inéluctable. Elle leur a

été souvent imposée par les contingences historiques, à travers

la traite négrière, la conquête coloniale et certaines perversités

de l'Etat post-colonial. Il importe donc de se départir de clichés

et mythes erronés qui ont longtemps envisagé nos sociétés en

mettant en emphase l'activité guerrière de «tribus sauvages»

que seule l'arrivée des colonisateurs aurait stabilisées et

pacifiées.

Sans nier que le processus historique en Afrique, hier

comme aujourd'hui, révèle bien des chocs sanglants, bien des

conflits intra et intercommunautaires, l'étude objective des

sources et des données ethnographiques montre à l'évidence

que la civilisation négro-africaine se définit essentiellement, en

termes de dialogue, de compromis, de coexistence et de paix. »

1.2. Typologie des conflits

Il Ya lieu d'esquisser une typologie des conflits suivante:

281


a) En Afrique comme ailleurs chez les hommes, il existe des

conflits d'inégale violence entre les individus, entre de petits

groupes d'individus qui vivent ensemble dans la même maison,

dans le même village, dans la même ville ou dans le même pays.

b) Les conflits peuvent exister entre des grands groupes

d'individus unis par une étiquette clanique, ethnique, ethnonationalitaire,

idéologico-politique, idéologico-religieuse etc.

c) Les conflits peuvent exister entre des communautés

ethniques, des castes ou classes sociales, des communautés

religieuses etc. Lorsque ces conflits sont entre les communautés

elles-mêmes on parle de guerres civiles et lorsqu'ils sont dirigés

contre l'Etat, on parle de rebellions.

d) Les conflits peuvent également exister entre Etats ou entre

coalition d'Etats.

Les causes de ces différents types de conflits sont diverses

allant de la simple provocation par un geste ou une parole

offensante ou jugée comme telle, jusqu'à la défense des droits

des peuples ou du territoire national.

1.3. L'objectifdes programmes de fOrmation

L'objectif de ces programmes est de faciliter aux chercheurs

la rédaction d'outils pédagogiques sur les mécanismes de résolution

et de prévention des conflits et sur la culture de la paix en Afrique

Centrale en dressant un inventaire aussi exhaustif que possible

de ces mécanismes. Cet inventaire s'appuiera sur des

monographies déjà existantes, portant sur certains mécanismes

de résolution et de prévention des conflits et sur

l'interculturalité africaine tels que celles de Bah (Thierno) «Les

mécanismes traditionnels de prévention et de résolution des

conflits en Afrique noire », Ndiaye (Raphaël), «Pluralité

ethnique, convergences culturelles et citoyenneté en Afrique de

l'Ouest» et Ntahombaye (Philippe) et Allii, «L'institution des

Bashingantahe au Burundi. Etude pluridisciplinaire ».

282


Certains auteurs, dans leurs ouvrages, abordent la question

des mécanismes de résolution et de prévention des conflits:

- Obenga (Théophile), Les Bantu, langues, peuples, civilisations.

Présence africaine, Dakar 1985.

- Alihanga (Martin), Structures communautaires traditionnelles et

perspectives coopératives dans la Société Altogovéenne (Gabon)

Dissertation ad doctoratum in Facultate scientiarum

socialium apud Pontificiam Universitatem S. Thomae de

Urbe, Rome, 1976.

- Kagame (Alexis), Les organisations sociofamiliales de l'ancien

Rwanda.- Bruxelles Académie Royale des Sciences

Coloniales, classe des Sciences morales et politiques,

mémoires, colL in N. 8, Tome XXXVIII, fasc. 3,1954.

- Bourgeois (R.), Banyarwanda etBarundi tome III, 1954.

1.4. Stratégies de l'instauration d'une culture de la paix en Afrique

La conscience de la communauté d'origine des peuples ainsi

que certains mécanismes d'extension du réseau des relations de

parenté et d'amitié qui créent un devoir de solidarité entre les

individus et les groupes humains, peut être considérée comme

le fondement de la construction d'une paix durable dans les

relations entre ces peuples. Dans certaines cultures africaines

qui croient, à travers leurs mythes fondateurs, en l'origine

commune de toute l'humanité, cette conscience d'origine des

peuples, à fortiori, ne pose pas de problème. Cette conscience

n'est cependant pas exploitée dans l'éducation en faveur de la

solidarité humanitaire, étant donné que la culture africaine est

en pleine déconstruction suite aux dynamismes dissolvants qui

fonctionnent en son sein depuis plusieurs décennies.

L'une des caractéristiques de cette culture est qu'elle

privilégie les valeurs de solidarité communautaire et humaine

contre l'individualisme. La présence, au sein de certaines

cultures africaines, des dérives telles que le bellicisme,

l'esclavagisme, la sorcellerie et les crimes rituelles etc., ne doit

pas être mise en avant pour occulter cette réalité fondamentale.

Ainsi, la promotion d'une paix durable en Afrique doit-elle

283


inévitablement passer par une réflexion profonde sur les valeurs

d'humanisme, d'hospitalité et de solidarité sans lesquelles il

serait vain de parler d'une culture de la paix. On peut ainsi

esquisser ici un inventaire des phénomènes culturels et des

mécanismes traditionnels d'intégration sociale qui faisaient

des sociétés africaines qui les pratiquaient, des sociétés ouvertes,

solidaires et humaines:

1) La conscience de la communauté d'origine des peuples

enracinée dans les mythes fondateurs.

2) La parenté originelle de la plupart des langues africaines.

La linguistique historique africaine affirme la parenté

originelle de la plupart des langues africaines et en tous les

cas, en ce qui concerne les langues de l'Afrique Centrale,

cette parenté est évidente mais elle est exploitée plus dans le

sens de l'ethnisme que dans le sens du renforcement de la

solidarité universelle et de la construction de la paix.

3) En plus de cela, la culture, en Afrique Centrale comme

ailleurs sur le continent, contient des mécanismes

d'intégration sociale qui pourraient également être exploités

dans la construction de la paix. Ces mécanismes dont

certains relèvent du Droit coutumier sont:

a)- Le mariage qui était considéré comme une

alliance entre familles, entre clans et ethnies et donc

comme une extension du réseau des relations de

parenté;

b)- Les relations de parenté à plaisanterie;

c)- Les relations d'amitié profonde et sacrée fondée

sur le pacte du sang;

d)- Les relations de fraternité fondées sur l'initiation

religieuse.

4) La responsabilité collective dans l'éducation des enfants

et le maintien de la paix ainsi que le rôle des chefs dans la

résolution et la prévention des conflits.

284


5) Le dialogue et la concertation entre individus et entre

membres de la communauté ou représentants des

communautés comme mécanismes permanents de

résolution et de prévention des conflits.

6) Les mécanismes spécifiques de résolution et de

prévention des conflits.

Dans les programmes suivants, une description de ces

phénomènes et des mécanismes sera esquissée.

2. Programmes

2.1. Programme 1: L'importance des mythes fondateurs sur la

communaute d'origine des peuples dans la formation des nations

La plupart des guerres africaines sont liées à la crise du

processus de "nationbuilding" (la construction d'une nation).

Des peuples qui ne formaient pas une nation avant la

colonisation se retrouvent, avec les indépendances, dans un

ensemble jouissant du statut international de nation alors qu'ils

ne remplissent pas les critères internes d'une nation. En effet,

selon Raymond Polin 48 , à un moment donné de l'histoire, une

nation devient une réalité lorsque, « tant dans l'espace que dans

l'histoire, se trouvent réalisées, par une communauté politique

ou plutôt par une pluralité de communautés politiques

concomitantes, des dimensions favorables à la communication

et à la communion de valeurs, de normes, de sentiments, de

croyances, de coutumes, de manières de vivre ». Autrement dit,

lorsqu'un groupe humain est arrivé à un moment où ce

consensus diffus a donné lieu au sentiment d'une concorde

spontanée, d'un bien commun, un vouloir politique commun se

développe et prend conscience de lui-même en tant que

conscience nationale.

48 Raymond Polin, « L'existence des nations» in Annales de philosophie

politique, 8. L'idée de nation, PUF, Paris, 1969, p. 37-48.

285


Une nation est donc «un conglomérat d'opinions, de valeurs,

de normes, de sentiments, de convietions, de symboles qui, par

leur coalescence et leur transposition en une réalité objective,

tendent à faire de la nation une réalité vivante, autonome, une

âme, une personne». Cette opinion collective est «fonction

d'une communauté d'origine ethnique aussi bien que d'une

communauté de traditions historiques, de coutumes, de culture,

de moeurs en même temps que d'un consensus, d'un vouloir

politique commun qui s'exprime, à l'intérieur, par le sentiment

d'un sort commun, d'un bien commun, à l'extérieur, par une

volonté d'autonomie, d'indépendance ». De façon générale,

continue Polin, «là où les institutions étatiques sont trop

extérieures à la vie des peuples, là où on les représente

volontiers, de façon symbolique, comme apportées et imposées

par un législateur transcendant, la conjonction de l'Etat et de la

Nation n'est pas mûre, ni la situation propice à l'action

éducatrice de chefs capables de se poser en chefs nationaux ».

Lorsque, avec le temps, la conscience nationale s'affermit,

elle assume les caractéristiques d'une ethnie, la notion d'ethnie

s'appliquant, d'après, Roland Breton, Kombanda Sevo et

Gabriel Mountali, à un groupe humain caractérisé par deux

ensembles de phénomènes: 1) le partage de la même langue

maternelle et généralement aussi des traits culturels communs;

l'origine anthropologique commune, la communauté de

territoire etc., qui constituent le soubassement matériel des

nations mono ethniques et 2) le vouloir-vivre ensemble. Ce dernier

point est en réalité l'élément essentiel dans la constitution d'une

nation.

Ainsi l'élément biologique ou la parenté physique

historiquement prouvable, même là où elle existe, n'est qu'un

élément secondaire dans la constitution des ethnies, des nations

et des peuples et ce qui différencie profondément la société

humaine en tant que telle d'une horde d'animaux sauvages ou

d'un troupeau de bétail, c'est que cet élément spirituel dans la

formation de la conscience ethnique ou nationale se double

cherche à transcender le physique en prolongeant ses racines

dans la sphère métaphysique, en se cherchant une légitimation

286


dans le divin et le sacré. Autrement dit, toute définition de

l'ethnie ou de la nation doit être «spiritualiste, subjective et

volontariste» sous peine de livrer la société humaine aux

tourments des sociétés à la recherche de la pureté zoologique de

leur race avec les effets pervers et dont les exemples ne

XXI ème

manquent pas en ce Siec " 1e.

Il Y a donc une sorte de consensus qui se dégage au niveau

des sociologues et des anthropologues sur le fait qu'un groupe

ethnique ou national est composé de trois éléments au moins:

1) Une communauté de mémoire et de nom qui peut prendre

la forme de la tradition historique ou la forme d'un mythe

(le mythe fondateur de l'identité nationale). Cette

communauté de mémoire donne toujours une certaine

existence diachronique au groupe et fonde son unité dans la

référence commune aux ancêtres, aux personnages

mythiques ou divins « dont la puissance pérenne l'entoure,

le surveille et normalement le protège» ;

2) Une communauté de valeurs qui constitue la culture

minimale du groupe ou un ensemble de concepts, de codes

et de symboles qui constituent « un canevas sur lequel les

différents sous-groupes pourront broder des motifs variés,

différents par la forme, les matériaux et la couleur» ;

3) Une communauté d'aspirations ou conscience du groupe

qui constitue l'élément essentiel de son existence.

Ainsi sans le consensus des populations sur un certain

nombre de valeurs et d'objectifs communs, il ne peut y avoir de

véritable communauté nationale même s'il existe des

institutions qui veulent s'imposer comme telles. Lorsque cet

élément spirituel n'existe pas encore ou lorsqu'il existe mais est

mis en cause suite à des conflits d'intérêts particuliers, ou à des

manipulations idéologiques quelconques, les tendances

centrifuges prennent de plus en plus le dessus et ce sont les

guerres civiles, les rebellions etc, qui commencent...

287


Ainsi, les mythes africains concernant l'origine comme de

l'humanité et des divers groupes sociaux devraient être

inventoriés, établis dans leurs corpus originaux (en langues

vernaculaires) analysés avec l'intension d'en subsumer les

valeurs positives dans une synthèse qui devrait jouer un rôle

majeur dans l'éducation de la jeunesse et la formation d'un

climat favorable, non seulement à formation des nations, mais

aussi à l'intégration régionale et même à la constitution de

l'unité africaine effective.

* L'origine commune de l'humanité dans la mythologie

africaine

Il semble ainsi qu'un mythe existait, il y a bien longtemps,

quelque part en Afrique, sur l'origine commune de l'humanité

et que, avec la dispersion des peuples, il ait subsisté sous des

formes différentes selon les thèses et les intérêts à défendre,

mais qu'il ait gardé des éléments qui le rendent facilement

reconnaissable. Un de ces éléments communs est l'idée que tous

les hommes ont une origine céleste, qu'ils sont donc tous fils du

Dieu-Créateur selon les différents noms que lui donnent les

langues africaines.

1) Ainsi, dans les traditions du Bwiti mitsogo au Gabon 49 , l'on

retrouve le récit selon lequel les premiers hommes vivaient

au ciel dans le village de Kombe (le Soleil) ou Muanga (le

Créateur), leur père. Mais à cause de la chaleur excessive du

Soleil (pendant le jour) et du froid également excessif

(pendant la nuit), la vie leur devenait de plus en plus

insupportable. Aussi, sous l'initiative du pygmée Motsoi,

soupçonnant l'existence d'un plus propice à la vie humaine,

les enfants de Kombe lui demandèrent avec instance de leur

montrer un autre lieu où ils pourraient mieux vivre. Kombe

fit longtemps la sourde oreille certainement parce qu'il ne

voulait pas se séparer de ses enfants, mais il finit par céder et

appela le pygmée Motsoï en lui disant: je vous montrerai où

vous allez habiter. Il déracina un arbre ce qui fit un trou

49 Le récir donné ici suir les données fournies par Roger Sillans, Bokudu

p.153-155.

288


dans le ciel et dit à Motsoï : regarde là-bas où tu vois clair:

c'est là que vous allez habiter. Il lui montrait la terre (d'en

bas). A peine entrevue au travers de l'orifice la partie d'en

haut, la partie d'en bas (la Terre) séduisit Motsoï qui décida

aussitôt d'aller la reconnaître. Il vit une grosse chaîne et la

jeta, à travers l'orifice, jusqu'à la Terre. Il descendit dessus

jusque sur la Terre. Arrivé sur Terre, il y trouva beaucoup de

fruits: masigho, masagho, aghunghu et kuda. Il constata aussi

que la Terre était bien froide (d'un climat plus tempéré que

celui du Soleil). Une autre version dit que c'est son père

Kombe qui fit descendre la chaîne pour lui permettre

d'accéder à la Terre. Après la reconnaissance de la Terre, il

retourna au ciel en remontant la chaîne. Arrivé au Ciel,

Kombe lui demanda:

-- Le pays là-bas, c'est bien?

-- Oui, c'est très bien, il y a beaucoup de fruits.

-- Bien (répliqua Kombe), mais n'y va pas sans mon

ordre.

Motsoï rentra chez lui et raconta ce qu'il avait vu ainsi que la

richesse du pays où tout était à profusion. Finalement, Motsoï

et un de ses frères décidèrent d'aller s'établir sur la Terre même

sans l'ordre de leur père. Motsoï dit: Cette nuit, partons! J'ai vu

où notre père a caché la chaîne, qu'il ne sache pas comment

nous sommes partis!» Tout le monde dormait et les deux

frères descendirent. Les autres frères, ne les voyant plus, finirent

par les suivre. Kombe se réveilla et dit: « où sont mes hommes?

Comment ont-ils pu abandonner mon village? J'avais pourtant

dit de ne pas descendre sans mon ordre et ils sont partis!

Puisqu'ils sont tous partis, il faudra qu'un jour il y en ait qui

reviennent ! »

Depuis ce jour, Kombe s'est fâché et c'est pourquoi il faut

retourner dans son village. Aussi tous les jours, il y a des

nouveaux-nés et des morts.

2) Chez les Baluba du Kassai (République Démocratique du

Congo), le grand texte publié par Tiarko Fourche et Henri

289


Morliguem 50 , nous montre clairement l'origine céleste et

divine de l'homme (au sens universel) dans la pensée des

Baluba à en croire le passage suivant:

«7.13. Mais lorsqu'il voulut créer l'Homme, il souhaita une

créature faite à sa propre image, et qui fût le seigneur de toutes les

créatures.

7.14. Ille voulut donc doué d'un Esprit semblable aux Esprits du

Ciel, et de la faculté de la parole et du pouvoir du Verbe qui

n'appartiennent qu'aux êtres qui possèdent un Esprit, les

distinguant des animaux etleur conférant la seigneurie sur eux.

7.15. Il s'emplit donc d'un souffle d'un très grand pouvoir, et

l'exhala très puissamment sur la Terre, en disant ensuite: "Seigneur

Mâle, maître de toutes les créatures, apparais ».

7.16. Etaussitôt, 1'Homme Mâle apparut.

7.17. Puis, il s'emplit à nouveau d'un grand Souffle, l'exhala

sur l'homme mâle. etdit ensuite: " Seigneur Femme, apparais. "

7.18. Etaussitôtla Femme apparut

7.19. Ce furent les premiers d'entre les hommes. Et Maweja

Nangila les nomma" Bende ", qui signifie" Ses Gens ", mot que les

profanes emploient de nos jours pour dire " autrui ".

7.20. Ce Souffle de Maweja Nangila, par lequel il a créé

(homme, est chose de longue durée.

7.21. Chaque homme qui naquitpar la suite en possède une part,

et, bien qu'il l'ait altérée, cette part du Souffle de Maweja Nangila

est son Esprit.

7.22. L'Esprit de l'homme est une grande part de sa Vie.

Lorsqu'il lui ordonne de mourir, l'homme meurt, mais son Esprit ne

meurt pas tant qu'il ne le tue pas en persévérant dans le Mal et

lorsque son Esprit lui ordonne de se réincarner, l'homme se

réincarne. Aussi le nomme-t-on "Grande Vie ".

SO Une bible noire. Edition Max Arnold, Bruxelles, 1973

290


7.23. C'est son Esprit qui donne à l'homme la faculté de la

parole etle pouvoir du Verbe. »

3) Il est curieux de voir qu'à plus d'un millier de kilomètres

du pays des Mitsogo, et à plusieurs centaines de kilomètres

du Kassaï, au Rwanda, l'on retrouve un mythe des origines

qui affirme également l'origine céleste et divine de l'homme,

le mythe de Kigwi (le Tombé du ciel) ou (Kigwa: le Tombant

du ciel) raconté par le mutwa (pygmées) Bidogo (Kadogo) au

Père Peter Schumacher qui l'a publié en 1949-1950. Etant

donnée l'importance de ce texte dans ce débat, nous allons

reproduire le texte en kinyarwanda tel que raconté par

Kadogo au Père Schumacher (sans les accents) ainsi que la

traduction française faite par Maniragaba Balibutsa dans

son ouvrage intitulé Une Archéologie de la violence en Afrique des

Grands Lacs.

Il existe plusieurs versions du mythe de Kigwa et de Gihanga,

dont le contenu varie selon les tendances idéologiques de celui

qui le raconte. Ainsi la version la plus courte, celle de Kadogo,

qui nous a été transmise non seulement en kinyarwanda, mais

même avec l'intonation du narrateur 5 !, a, selon les règles de

l'herméneutique, toutes les chances d'être la plus ancienne et la

plus authentique. L'existence de cette version qui semble

totalement ignorer l'idéologie hamitique, permet donc de

penser que le mythe de Kigwa ou Kigwi n'était, au départ, qu'un

mythe sur l'origine de toute la population de la région sans

discrimination selon le modèle des mythes semblables tels que

celui de Kintu chez les Baganda et celui de Ruhanga au

Karagwe, etc. Cela veut donc dire qu'il est antérieur à

l'ethnisation de la société rwandaise.

Par contre, parmi les autres versions, il en existe une, très

longue, publiée par le Père Loupias en 1913 uniquement en

français sans le nom de l'informateur et qui se caractérise par sa

tournure particulièrement ethnisante, car elle fait de Kigwa

l'ancêtre exclusif des Batutsi, contrairement à celle publiée par

51 Les Batwa parlent kinyarwanda avec une intonation particuliète pour se

démarquer des autres groupes de la population.

291


Schumacher et selon laquelle Kigwa est l'ancêtre commun de

Gahutu, Gatwa, Gatutsi, censés être les ancêtres respectifs des

trois groupes sociaux rwandais (Bahutu, Batwa et Batutsi), ce

qui permettait de dire:

« Abanyarwanda tun bene Gihanga :

Nous, Rwandais, nous sommes les ms de Gihanga »

(Selon un dictonpopulaire au Rwanda).

Cette version semble constituer le véritable mythe fondateur,

ou, pour ainsi dire, le véritable « évangile» Rwandais car il

disait, comme c'est le cas dans la plupart des mythes fondateurs

africains, que tous les hommes sont des frères. Nous avons déjà

souligné l'importance de ces mythes pour la formation de la

conscience nationale d'une ethnie ou d'une nation. En

comparant cette version du mythe de Kigwi et de Gihanga, et

celle publiée par Loupias, le lecteur averti peut se faire une idée

de la distance qu'il peut y avoir entre deux versions porteuses de

deux ou plusieurs idéologies différentes à partir d'un même

mythe fondateur.

Mythe de Kigwi (Kigwa) selon version de Kadogo publiée par

Schumacher

Texte kinyarwanda (Version de

Kadogo)

Traduction du texte en français

Abantu bambere ni babiri: Kigwi Les premiers hommes éraient un

na Nyaranda, n'intash ibiri; couple: Kigwi et Nyaranda et deux

baturutse hejuru. hirondelles et ils sont tous venus du

ciel.

Ngo bagere hashi, babyar umwami Arrivés sur la terre, ils donnèrent

w Irwanda: babyara Gihanga naissance au Roi du Rwanda: ils

wahanz Urwanda kandi babyara engendrèrent Gihanga,

boshe.

Kigw abyara Gihanga, Gihanga, Kigwi engendra Gihanga, Gihanga

Gihang akabyara Rurema, Rurema engendra à son rour Rurema,

akabyara Gahutu, na Gatutsi, na Rurema lui-même eut trois fUs: