Un episode méconnu de l'histoire de la liturgie catholique

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Un episode méconnu de l'histoire de la liturgie catholique

Un épisode méconnu de l’histoire de la liturgie catholique :

la commémoration de la circoncision de Jésus

1. – INTRODUCTION

Christian MARQUANT

Centre international d’études religieuses, Paris-Montrouge

Très cher maître, vous nous avez si souvent traité de la circoncision

que je n’ai pu m’empêcher de choisir ce thème, cette fois dans son

contexte chrétien et européen, pour vous rendre hommage en

évoquant un épisode méconnu de l’histoire de la liturgie catholique

latine, celui de la fête de la circoncision de Jésus en espérant y

trouver quelques informations utiles à l’objet de notre rencontre.

La liturgie 1 dans son contexte chrétien est la prière publique et officielle de

l’Église. Elle n’est donc pas seulement une succession de rites et de prières plus ou

moins personnelles mais l’expression de la foi de la communauté et selon l’adage

antique « Lex Orandi, Lex Credendi », la loi de la prière est même celle qui définit le

contenu de la croyance. Aussi l’on comprend que depuis l’Antiquité chrétienne, les

autorités ecclésiastiques aient mis un soin particulier à l’élaboration et au contrôle

des pratiques liturgiques de l’Église.

« La liturgie, dit Bossuet, est le principal instrument de la tradition

chrétienne, elle est à la fois très agréable à Dieu, très utile à l’Église, très

instructive pour les fidèles en leur rappelant, chaque année les principales croyances

de la vie chrétienne. »

L’on comprendra ainsi que la liturgie a joué un rôle majeur dans l’éducation

chrétienne de fidèles qui souvent n’avaient pas d’autres accès à la catéchèse et alors

que pendant des siècles elle a été vécue intensément par la plus grande partie de la

population chrétienne, c’est-à-dire la presque totalité de la population de l’Europe

ancienne et moderne qui vivait alors à son rythme. C’est ainsi que la liturgie a

concouru beaucoup plus que les débats intellectuels et les décisions canoniques, et

même, jusqu’au XVI e siècle, que la lecture de l’écriture Sainte, à la mise en place de

1 Du grec leiton, public et ergon, ouvrage, fonction

183


la culture religieuse du monde chrétien. C’est pourquoi l’étude de la liturgie de son

histoire, de son calendrier et de ces normes est si importante pour connaitre ce que

l’Église tenait à enseigner à ses fidèles.

2. – JESUS CIRCONCIS DANS LA LITURGIE LATINE

À partir du second siècle les chrétiens solennisèrent le dimanche de Pâques

qui dans le calendrier chrétien commémorait le jour anniversaire de la résurrection de

Jésus, ultérieurement s’organisa un temps de Pâques qui s’étendit jusqu’à la

pentecôte et qui était préparé par un temps de pénitence : les quarante jours du

Carême. Ce n’est qu’au cours du IV e siècle qu’est apparue la solennité de Noël. Il

s’agissait moins alors de commémorer un anniversaire au sens strict que de

combattre les fêtes païennes du solstice d’hiver qui étaient célébrées à Rome le

25 décembre et en Égypte le 6 janvier. La fête de Noël fut donc fixée à Rome le

25 décembre aux alentours de l’année 330 1 (puis plus tardivement en orient au dire

de Saint Jean Chrysostome qui dans une homélie prononcée en 386 nous informe que

cette fête a été introduite à Antioche en 375). Jusqu’au VIII e siècle, ce fut le privilège

de Pâques d’être célébré durant huit jours. On attribua alors une octave semblable à

la Pentecôte en raison de la catéchèse des nouveaux baptisés que l’on y organisait.

Noël ne pouvait prétendre à cet honneur. On dota pourtant la fête d’un jour d’Octave

(le 8 e jour après la fête). À l’origine celui-ci fut consacré à Rome à honorer la

maternité divine de Marie « Natale Sanctae Mariae » 2

La première attestation connue de la célébration de la Circoncision de Jésus

dans un calendrier liturgique « De circumcisione Domini » se trouve dans le

Lectionnaire de Victor de Capoue qui fut rédigé en Italie méridionale en 546. Le lieu

de rédaction de ce document nous fait penser que c’est probablement dans l’espace

de Byzance, c’est-à-dire dans une zone soumise à l’influence de la liturgie

grecque qu’est apparue pour la première fois cette solennité liturgique sans que nous

en sachions plus sur son origine précise.

Cette initiative n’a rien d’étonnant car l’évangile de Luc (II, 21) nous dit que

selon l’usage « En ce temps-là, le huitième jour étant venu, auquel l’Enfant devait

être circoncis, on lui donna le nom de Jésus, qui était celui que l’Ange lui avait

donné, avant qu’il fût conçu dans le sein de sa mère » il apparaissait normal que si la

fête de la nativité était fixée le 25 décembre, celle de la circoncision de Jésus devait

1 La fixation de la fête de Noël au 25 décembre est attestée pour la première fois en 354 dans le

calendrier Philocalien.

2 Dom BOTTE, Ephémérides liturgique, 1933.

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l’être huit jours plus tard, c’est-à-dire le 1 er janvier et ce fut donc à cette date que l’on

fixa une solennité de la Circoncision du Seigneur.

C’est ensuite dans le canon 18 du second concile qui se tint à Tours en 567

que nous trouvons, pour la première fois mentionnée, la célébration d’une messe de

la Circoncision qui semble, à cette époque, être célébrée depuis un certain temps :

« Canon 18 : Quant aux jeûnes, que les moines observent les anciennes

prescriptions : que de Pâques à la Pentecôte (quinquagesima) sauf aux

Rogations, on serve chaque jour aux frères le déjeuner (prandium) ; qu’après la

Pentecôte ils jeûnent complètement toute une semaine. Qu’ensuite, jusqu’aux

calendes d’août, ils jeûnent trois fois par semaine : le lundi, le mercredi et le

vendredi, à l’exception de ceux qui sont empêchés par quelque infirmité. Qu’en

août, puisqu’il y a chaque jour des messes des saints, ils prennent le déjeuner.

Que durant tout septembre, octobre et novembre, ils jeûnent, comme il a été dit,

trois fois par semaine, et en décembre jusqu’à la Nativité du Seigneur, tous les

jours. Et puisque, de la Nativité du Seigneur à l’Épiphanie, il y a chaque jour

des fêtes, ils déjeuneront également, sauf durant les trois jours qu’ont fixés nos

Pères pour contrecarrer les coutumes des païens : aux calendes de janvier

auront lieu des litanies particulières : que l’on psalmodie à l’église et que le jour

même des calendes (c’est-à-dire le 1 er janvier) se célèbre à la 8 e heure, Dieu

aidant, la messe de la Circoncision. Qu’après l’Épiphanie et jusqu’au Carême

ils jeûnent trois fois par semaine » 1 .

À partir du VII e siècle les attestations de l’existence de cette fête se

multiplient en Gaule : les martyrologes, les calendriers, les sacramentaires, et les

lectionnaires en font mention à l’envie. On en trouve aussi des traces dans les livres

liturgiques de l’Italie du Nord, d’Espagne, et des pays celtes.

Cependant, les documents liturgiques en notre possession : Missale Gothicum

(rédigé en Pays Franc au VII e siècle), le Sacramentaire de Bobbio (rédigé en

Septimanie au VIII e siècle), le Lectionnaire de Luxeuil, et le Missale Francorum

(VIII e siècle) qui font tous référence à une fête en l’honneur de la Circoncision

célébrée le 1 er janvier, nous indiquent que cette solennité avait, dans le monde

Occidental, une origine gauloise.

1 Les canons des conciles mérovingiens (VI-VII siècles) texte latin de l’édition C. DE CLERCQ.

Introduction, traduction et notes par Jean GAUDEMET et Brigitte BASDEVANT. Coll. Sources

chrétiennes n° 354, les éditions du Cerf, Paris, 1989.

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La liturgie romaine ne semble pas avoir adopté cette solennité de la

Circoncision au 1 er janvier avant la fin du VIII e siècle 1 car nous savons qu’église

faisait ce jour-là station à Sainte-Marie-des-Martyrs (Panthéon) 2 avec une liturgie

consacrée à la Nativité et à la Maternité de la Vierge 3 . Cependant, il est acquit qu’au

IX e siècle la solennité de la Circoncision a conquis tout l’espace latin et qu’elle est

célébrée le 1 er janvier dans toutes les Églises d’Occident.

Un indice de la popularité de cette fête nous est fourni par l’existence d’une

poésie liturgie composée au XII e siècle par le célèbre poète liturgiste Adam de Saint-

Victor 4 dont l’œuvre connu une rapide diffusion dans toute la chrétienté occidentale.

Séquence

Aujourd’hui, est apparue la merveilleuse vertu de la grâce, dans la

Circoncision d’un Dieu.

Un Nom céleste, un Nom de salut, le Nom de Jésus lui est donné.

C’est le Nom qui sauve l’homme, le Nom que la bouche du Seigneur a prononcé

dès l’éternité.

Dès longtemps, à la Mère de Dieu, dès longtemps, à l’époux de la Vierge, un

Ange l’a révélé.

Nom sacré, tu triomphes de la rage de Satan et de l’iniquité du siècle.

Jésus, notre rançon, Jésus, espoir des affligés, guérissez nos âmes malades.

À tout ce qui manque à l’homme suppléez par votre Nom, qui porte avec lui le

salut.

Que votre Circoncision épure notre cœur, cautérise ses plaies.

Que votre sang répandu lave nos souillures, rafraîchisse notre aridité, qu’il

console nos afflictions.

En ce commencement d’année, pour étrennes fortunées, préparez notre

récompense, ô Jésus ! Amen.

Apparuit hodie Mira virtus gratiæ æ Deum circumcidit.

Nomem ei coelicum, Nomem et salvificum, Quod est Jésus, indidit.

1 Antiphonale missarum sextuplex, édité par R.J. HESBERT, Vromant, Bruxelles 1935.

2 Puis à Sainte-Marie-in-Trastévere.

3 Dont on garde des vestiges dans les textes liturgiques de la fête ultérieure.

4 Voir DHGE, t1, col 491 et 492

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Nomen salus homini, Nomen quod os Domini Ab æterno nominat.

Dudum Matri Numinis, Hoc et sponso Virginis Angelus denuntiat.

Tu nequam vim Zabuli, Tu peccatum sæculi, Nomen sacrum, superas.

Jesu, nostrum pretium, Jesu, spes moerentium, Mentes sana miseras.

Quod deest in homine, Supple tuo Nomine, Quod est salutiferum.

Tua Circumcisio Cordis sit præcisio, Efficax cauterium.

Sanguis fusus sordidos Lavet, riget aridos, Moestis det solatium.

Anni neuc initio, Pro felici xenio Para, Jésus, præmium. Amen

3. – LA FETE DE LA CIRCONCISION DANS LE MISSEL ROMAIN DE 1570

Le concile de Trente fut convoqué en 1514 par le pape Paul III et se termina

en 1563. Ce concile qui avait été convoqué pour répondre aux critiques du

protestantisme engagea pour l’Église catholique un grand nombre de réformes. Celle

qui nous intéresse aujourd’hui fut la décision prise par les Pères de publier un missel

romain 1 pour fixer d’une manière universelle et intangible les usages de la liturgie

latine qui avait été parfois malmenée à l’époque médiévale. Le soin de cette

publication était confié au pape. Pie IV mit en œuvre une commission mais ce fut son

successeur Pie V qui promulgua par la bulle Quo primum tempore le 14 juillet 1570

le Missale romanum ex decreto ss. Concilii Tridentini restitutum Pius V Pont. Max.

iussu editum, accompagné de Rubricae generales (c’est-à-dire un code des

rubriques). 2 La bulle de Pie V stipulait entre autre, que ce nouveau missel s’imposait

pour toutes les Églises d’Occident « Urbi et Orbi » alors que les précédents missels

n’avaient autorité que sur des églises particulières, ce qui lui donnait une autorité

quasi universelle à la liturgie décrite dans ce missel au moment ou le monde de

l’Europe partait à la conquête de la terre entière. Dans ce missel était solennisé au

1 er janvier la Circoncisione Domini. Qui de ce fait connu une diffusion encore plus

importante et plus universelle.

Pourquoi le nouveau missel romain publié en 1570 conserva-t-il la solennité

de la circoncision de Jésus au 1 er janvier ? Alors que le souci des Pères de revenir

aux formes originelles de la liturgie aurait pu leur faire rétablir l’antique liturgie

1 c’est-à-dire un livre récapitulant toutes les règles de la vie liturgique catholique qui contient les

prières de la messe et tout ce qui peut être utile à sa célébration dont bien sûr le calendrier liturgique

2 Les rubriques sont les règles de la liturgie. Elles sont appelées ainsi du latin rubrica : rouge, car dans

les livres liturgiques elles sont (toujours) écrites en rouge pour les distinguer des formules et des

prières qui accompagnent les cérémonies.

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mariale qui avait été célébrée à Rome jusqu’au VIII e siècle et qui était une festivité

majeure, et avait été selon le grand spécialiste Dom Botte la plus ancienne fête

établie dans cette ville en l’honneur de Marie, avant d’avoir été remplacée à la fin du

VIII e siècle par une commémoration de la Circoncision ? Trois motifs peuvent être

invoqués pour expliquer ce maintient de la célébration d’une fête en l’honneur de la

Circoncision de Jésus :

1) L’une des règles mise en place pour la révision des anciens missels pour

mettre en œuvre la rédaction du nouveau missel romain avait constitué à éliminer les

fêtes et commémorations qui avaient été ajoutées dans la liturgie romaine

postérieurement au XI e siècle. Comme nous avons vu que la fête de la Circoncision

s’était imposée à Rome entre la fin du VIII e et le début du IX e siècle, il n’était pas

anormal que cette fête qui avait conquis le monde occidental ait été conservée dans le

calendrier du nouveau missel même si elle s’était subsistée à une ancienne

célébration en l’honneur de Marie.

2) Cependant, ce n’est pas le seul souci d’archéologisme liturgique qui amena

la commission de révision à conserver la solennisation de la fête de la Circoncision

au 1 er janvier. En effet, celle-ci était devenue une solennité célébrée dans tous les

calendriers liturgiques des Églises latines et si nous consultons les premiers missels

imprimés nous constatons que de la fin du XV e siècle aux premières décades du

XVIe siècle, c’est-à-dire juste avant la réunion du concile de Trente, tous les

calendriers liturgiques en usage dans l’Église catholique latine solennisaient

uniquement la Circoncision de Jésus à la date du 1 er janvier (La seule exception est

celle du calendrier de l’église de Lyon qui signale, à côté de la solennité de la

circoncision de Jésus, celle de l’octave de la Nativité). 1

3) Enfin, un autre motif peut être avancé : celui que les Pères du concile

étaient favorables à l’évocation dans la liturgie, c’est-à-dire dans l’enseignement

assuré par l’Église aux fidèles des origines israélites de Jésus et de concourir ainsi à

diminuer les polémiques à l’encontre des juifs qui s’était développée aux époques

antérieures. Un indice de cette intention nous est fourni avec la publication par les

Pères du concile de Trente d’un premier catéchisme catholique. Le concile avait

ordonné en effet la publication pour toute l’Église, et cela pour la première fois dans

l’histoire de l’Église d’un catéchisme universel afin d’assurer une catéchèse

cohérente et unique à tous les fidèles de la chrétienté. La décision de rédiger ce

catéchisme avait été prise au cours du concile, en 1562, immédiatement mise en

1 Bohatta WEALE, Bibliographia liturgica. Catalogus Missalium ritus latini ab a. 1474 impressorum

Londres Quaritche 1928.

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œuvre, sa rédaction fut poursuivie, par décision de Pie IV sous la direction de

Charles Borromée et le pape Pie V ordonna sa publication en 1566. 1 Pour la première

fois l’Église catholique disposait donc d’un manuel catéchétique de référence qui

donnait plus explicitement que les affirmations du symbole de la Foi (le Credo), la

position officielle du Magister sur les questions de la foi catholique. Ce catéchisme

présente entre autre un commentaire du Symbole des Apôtres, du Décalogue et

présente les sacrements et les prières de l’Église. L’aspect que je voudrais mettre en

lumière ici se trouve dans le chapitre V du catéchisme qui étudie le 4 e article du

Symbole des apôtres qui déclare à propos de Jésus que celui-ci « a souffert sous

Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, et a été enseveli ». Dans ce chapitre, un

paragraphe entier est consacré aux « causes de la mort de Jésus-Christ ». C’est à cet

endroit qu’il nous faut trouver les indices de ce que nous recherchons, en effet après

avoir évoqué les souffrances que Jésus a souffertes pendant sa Passion les rédacteurs

écrivent :

« Il faut ensuite exposer les causes de la Passion, afin de rendre plus frappantes

encore la grandeur et la force de l’Amour de Dieu pour nous. Or, si on veut

chercher le motif qui porta le Fils de Dieu à subir une si douloureuse Passion,

on trouvera que ce furent outre la faute héréditaire de nos premiers parents, les

péchés et les crimes que les hommes ont commis depuis le commencement du

monde, jusqu’à ce jour, ceux qu’ils commettront encore jusqu’à la

consommation des siècles. En effet le Fils de Dieu Notre Sauveur eut pour but

dans sa Passion et dans sa Mort de racheter et d’effacer les péchés de tous les

temps, et d’offrir à son Père pour ces péchés une satisfaction abondante et

complète. Il convient d’ajouter, pour donner plus de prix à son Sacrifice que non

seulement ce divin Rédempteur voulut souffrir pour les pécheurs, mais que les

pécheurs eux-mêmes furent les auteurs et comme les instruments de toutes les

peines qu’Il endura. C’est la remarque de l’Apôtre S. Paul dans son Épîtres aux

Hébreux : (28) Pensez, dit-il, en vous-mêmes à Celui qui a souffert une si grande

contradiction de la part des pécheurs élevés contre Lui, afin que vous ne vous

découragiez point, et que vous ne tombiez point dans l’abattement.

Nous devons donc regarder comme coupables de cette horrible faute, ceux qui

continuent à retomber dans leurs péchés. Puisque ce sont nos crimes qui ont

fait subir à Notre-Seigneur Jésus-Christ le supplice de la Croix, à coup sûr

ceux qui se plongent dans les désordres et dans le mal (29) crucifient de

nouveau dans leurs cœurs, autant qu’il est en eux, le Fils de Dieu par leurs

1 Catéchisme du Concile de Trente, traduction française, Nouvelles éditions latines Paris

189


péchés, et Le couvrent de confusion. Et il faut le reconnaître, notre crime à

nous dans ce cas est plus grand que celui des juifs. Car eux, au témoignage de

l’Apôtre, (30) s’ils avaient connu le Roi de gloire, ils ne L’auraient jamais

crucifié. Nous, au contraire, nous faisons profession de Le connaître. Et

lorsque nous Le renions par nos actes, nous portons en quelque sorte sur Lui

nos mains déicides.

Enfin la Sainte Écriture nous enseigne que Notre-Seigneur Jésus-Christ a été

livré à la mort par son Père et par Lui-même. Le Prophète Isaïe fait dire à Dieu

le Père : (31) Je L’ai frappé à cause du crime de mon peuple. Et, quelques lignes

plus haut, le même prophète plein de l’Esprit de Dieu, voyant dans l’avenir le

Sauveur couverte de plaies et de blessures, s’écriait : (32) Nous nous sommes

tous égarés comme des brebis. Chacun de nous a suivi sa voie sa voie, et le

Seigneur a mis sur Lui les iniquités de nous tous. Puis en parlant de Dieu le Fils,

il dit : (33) S’il sacrifie sa vie pour le péché, Il verra une longue postérité. Et

l’Apôtre S. Paul confirme cette vérité par des paroles encore plus décisives, tout

en voulant nous montrer d’ailleurs ce que nous avons à espérer de la

Miséricorde et de la Bonté infinie de Dieu : (34) Celui, dit-il, qui n’a pas

épargné son propre Fils, mais qui L’a libéré pour nous tous, comment, avec Lui,

ne nous aurait-il pas aussi donné toutes choses ?

Pour les pères du Concile de Trente et les rédacteurs du catéchisme, ce ne

sont pas les juifs qui sont responsables de la crucifixion mais les pécheurs, dont les

juifs firent parti comme tous les autres hommes, mais surtout, et tout

particulièrement, les pécheurs chrétiens. L’on comprend donc pourquoi les

rédacteurs du Missel Romain n’eurent aucune difficulté à perpétuer une solennité qui

maintient le souvenir du caractère israélite de Jésus.

C’est ainsi que le monde de la Contre-réforme, dont fait partie la très

catholique Pologne, honora particulièrement la circoncision de Jésus dans sa liturgie

dont il concourut à propager la solennité.

4 – LA DISPARITION DE LA COMMEMORATION DE LA CIRCONCISION DE JESUS.

Les textes de la liturgie de la circoncision ne présentent pas une grande

originalité en dehors de l’événement qui y est solennisé par la lecture de la péricope

évangélique la concernant (Luc 2, 21). Les autres prières mettent bien en lumière les

différentes strates qui s’interpénétrèrent aux fils des siècles pour aboutir à la

fête d’alors (Octave de Noël, Maternité de Marie et Circoncision).

190


L’histoire de la commémoration de la Circoncision de Jésus pourrait se

terminer ainsi mais il n’en est rien. Le 25 juillet 1960 le pape Jean XXIII publiait le

Motu proprio « Rubricum instructum » pour mettre en œuvre une révision du

calendrier liturgique, or ce Motu proprio décida entre autre chose de la suppression

de la solennité de la Circoncision du calendrier liturgique de l’église latine, en

indiquant seulement à la date du 1 er janvier que l’on y solenniserait désormais ce

jour-là « L’Octave de la Nativité » qui se trouvait promu au rang de fête de 1 er classe

c’est-à-dire de fête majeure du culte de l’église catholique latine. 1 Le nouveau missel

romain qui fut promulgué par un décret du pape Paul VI le 3 avril 1969 et publié en

1970 poursuivit cette révolution et supprimant complètement la commémoration de

la Circoncision de Jésus, en substituant le 1 er janvier « In Octava Nativitatis » décidé

en 1960 par « Sollemnitas Sanctae Dei Genetricis Mariae », c’est-à-dire en une fête

en l’honneur de Sainte Marie Mère de Dieu. La fête de la circoncision qui avait été

célébrée dans l’Église latine depuis douze à quatorze siècles selon les régions avait

disparu. Il est à noter le caractère surprenant de cette élimination de la fête de la

circoncision du calendrier au moment ou l’église œuvrait à sa réconciliation avec le

Judaïsme. 2 Pourquoi cette décision ? Nul ne s’en est jamais expliqué explicitement

mais l’on pense que les spécialistes de la liturgie ne virent pas les conséquences

psychologiques de leur décision et s’intéressèrent presque exclusivement dans cette

décision au moyen de rétablir une fête qu’avait connu dés ses origines l’Église de

Rome qui commémorait, je le rappelle, le 1 er janvier une fête en l’honneur de Marie,

la plus ancienne des fêtes mariales romaines. 3 Aussi c’est en se fondant sur cette

antiquité et le fait que dans les anciens antiphonaires romains du VIII e siècle, c’était

bien la solennité de la vierge Marie que l’on célébrait à Rome que l’on prenait à la

fin du XX e siècle la décision de supprimer la commémoration de la Circoncision de

Jésus qui s’était imposé dans l’église latine depuis au moins douze siècles.

La solennité de la circoncision avait-elle pour cela totalement disparu de la

liturgie latine ? Une situation exceptionnelle lui a permis toutefois de se maintenir

sur une sorte de strapontin. Certain savent peut-être que la réforme liturgique mise en

1 Le nouveau code des rubriques du bréviaire et du missel romain », Bonne Presse, Paris, 1960.

2 Et alors que quatre ans auparavant en 1956, Jules Isaac mettait au crédit de l’église dans sa Genese

de l’Antisémitisme que « Chaque jour de l’an, l’église commémorait la Circoncision de l’enfant

Jésus... » (Jules Isaac, Genèse de l’antisémitisme, essai historique, Calman-Lévy, Paris 1956)

3 Cette décision fut-elle prise par souci d’archéologisme liturgique ou plutôt exprime-t-elle le désir

d’accentuer la dévotion mariale des fideles ? Voir le texte de Mgr A.G MARTIMORT dans « L’Eglise

en prière. Tome IV : La liturgie et le temps » Desclée 1983, où l’auteur atteste à la page 98 de

l’existence d’un conflit d’origine entre « L’Octave du Seigneur » la commémoration romaine du

« Natale Sanctae Mariae » alors que les livres gallicans évoquent pour cette date « In Circumcisione

Domini ». Seule une étude approfondie des motifs de ces décisions pourraient le dire…

191


œuvre sans précaution en 1969 par le pape Paul VI vit se dresser contre elle un fort

mouvement de contestation tant chez les clercs que chez les laïcs. Ce mouvement

« Traditionaliste » qui se maintient encore aujourd’hui s’est vu reconnaître en 1988

par le pape Jean-Paul II avec la promulgation du Motu proprio Ecclesia Dei Afflicta

le privilège de pouvoir continuer à vivre sa vie liturgique en utilisant les livres

liturgiques de 1962 1 c’est-à-dire ceux publiés d’avant la réforme de 1969. Ces livres

liturgiques publiés après la réforme des rubriques décidées en 1960 ne font plus

figurer à la date du 1 er janvier la fête de la circoncision. Cependant si le code des

rubriques de 1960 avait modifié l’ordre du calendrier il avait laissé à plus tard la

rédaction de nouveau textes liturgiques, ainsi même si le titre de la fête de la

circoncision de Notre seigneur à disparu des missels publié en 1962 2 , les textes

prévus pour la solennité de ce jour y sont les mêmes que ceux indiqués par le missel

romain de 1570 3 , ainsi l’on peut dire que par ce biais la commémoration de la

Circoncision de Jésus reste toujours présente et vivante au sein la liturgie catholique

latine.

5. – CONCLUSION

Certains se demanderont sans doute en quoi cette enquête sur l’histoire de la

fête de la Circoncision de Jésus et notre incursion dans le domaine de l’histoire de la

liturgie catholique peut-elle nous intéresser au-dede la simple curiosité

intellectuelle ? Nous pensons proposer trois motifs :

1) La célébration, chaque année, pour tout le peuple chrétien d’Occident

d’une fête en l’honneur de la Circoncision de Jésus à tout d’abord permis de

conserver vivant le souvenir d’un rite, celui de la Circoncision, qui sans cela serait

1 Dernière édition du missel romain d’avant la réforme de 1969. « Missale Romanum anno 1962

promulgatum », Bibliotheca Ephemerides Liturgicae - Subsidia instrumenta liturgica Quarrerensia.

Supplementa 2. reimpressio, introductione aucta curantibus Cuthbert Johnson & Anthony Ward.

CLV-Edizioni liturgiche, Rome 1994

2 Décret de publication d’une nouvelle édition du missel romain pour tenir compte du nouveau code

des rubriques.

3 Ainsi le Missel quotidien des Fidèles du Père Joseph Feder publié en 1963 par la maison Mame de

Tours tenant compte des décisions prises par le Motu Proprio de 1960 ne solennise plus la fête de la

circoncision au 1 er janvier mais « l’octave de la Nativité du seigneur » en utilisant néanmoins les

mêmes prières liturgiques que celles en usage jusqu’à cette date pour la commémoration de la

Circoncision de Jésus et mentionne , en plus du texte de l’évangile de Luc II, 21 qui relate la

Circoncision de Jésus , trois fois références à la Circoncision dans ses introductions aux textes

liturgiques indiquant ainsi que la commémoration de cet événement restait pour les auteurs du

Missel le thème central et habituel de la liturgie du Jour. Un autre exemple est fourni par Totum publié

par les moines de l’Abbaye de Solesmes en 1962

192


devenu plus obscur encore qu’il ne l’était, pour des peuples absolument étrangers à

cette pratique.

2) De la même manière, cette célébration a été un moyen efficace par sa

répétition annuelle, de se souvenir que Jésus avait été circoncis, c’est-à-dire qu’il

était un homme du peuple d’Israël. Alors même que l’Écriture et la tradition se

faisaient l’écho d’un rejet de cette pratique dans le monde chrétien (décision de

l’assemblée de Jérusalem évoquée au chapitre XV des Actes des Apôtres).

3) Les deux points précédant ont concouru sans doute à leur place, à

confirmer le lien historique qui existait entre les communautés juives et chrétiennes

dont les croyances si éloignées en apparence ne semblaient plus avoir de rapport pour

de nombreux fidèles

En tout cela la fête de la Circoncision à laquelle le peuple catholique de

nombreuses régions d’Europe participa pendant plus de douze siècles chaque année,

a concouru, comme les autres célébrations liturgiques, à établir les fondements

bibliques et chrétiens de la civilisation européenne nous nous recherchons

aujourd’hui les racines lors de ce colloque.

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