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2006 AVIGNON page 3 - Jeudi 6 juillet 2006 - 0 123

Josef

Nadj L’homme qui danse

sa mémoire

L’homme de Kanizsa, en Voïvodine,

recherche un art global physique et musical

Josef Nadj file entre les

doigts. Appuyé à une table

de café ou replié dans un

bureau au Centre chorégraphique

d’Orléans qu’il dirige

depuis 1995, le chorégraphe

aux grands cernes sombres,

créateur d’une vingtaine de

pièces en près de vingt ans, ne se

pose que pour mieux s’échapper.

La tête légèrement enfoncée

dans les épaules, les mains occupées

à rouler des cigarettes, il sembletoujours

jaillir d’un rêve, en suspend

le cours, l’espace d’un instant,

pour mieux y replonger.

Entre-temps, il aura fait défiler

d’une voix sourde ses obsessions et

fantasmes avec l’élégance nonchalante

de celui qui est là sans y être

tout à fait. Dans sa bulle, oiseau

noctambule, Josef Nadj veille, tissant

inlassablement la toile de sa

géographie intime.

Le cœur battant de cette spirale

est une petite ville, Kanizsa, située

en Voïvodine, enclave hongroise

autrefois située en Yougoslavie,

aujourd’hui en Serbie. Grâce au

chorégraphe (né en 1957) pour

lequel vie et œuvre sont inextricablement

mêlées, cette bourgade de

12 000 habitants, en passe de

devenir un mythe, appartient

désormais à l’imaginaire de tous

les spectateurs de Josef Nadj.

Kanizsa, coupée en deux par le

fleuve Tisza, affluent du Danube,

queleshirondelles frô-

lent pendant qu’on

s’y baigne. Kanizsa

ouvrant sur une plaine

si longue et si

immense que le

regard s’y perd. Sans

mêmey êtreallé,Kanizsa

« la ville que tout le

monde rêve de quitter

sans y réussir », làoù

Josef Nadj possède

une grande partie de

sa bibliothèque, se dresse, pétrie

d’histoires toutes plus fascinantes

les unes que les autres.

Dès 1987, la première pièce de

Josef Nadj, présentée au Théâtre

de la Bastille, ouvre l’album de souvenirs.

Sur un ton surréaliste,

Canard pékinois recomposait les

souvenirs-éclairsd’un gamin nommé

Nadj qui s’entraînait aux arts

martiaux dans un théâtre où une

troupe d’acteurs, rêvant de partir

pour la Chine, finit par se suicider.

Un an plus tard, Sept peaux de

rhinocéros évoquait la mort du

grand-pèredu chorégraphe. Et ainsi

de suite. Les Echelles d’Orphée,en

1992, dépliait celles des pompiers

de Kanjiza qui gagnèrent le championnat

du monde des pompiers à

Turin en 1911 et se livraient par

ailleurs à des activités théâtrales en

amateurs.

Fiction ou réalité ? Impossible

de vérifier et au fond peu importe.

Oncroit dur comme fer à ces scénarios

magiques d’une ville où tout

peut arriver et que Nadj sait incarner

sur scène. En conteur, en chaman,

avec cette puissance à vif

d’un être qui n’apas le choix,le chorégraphe

qui « danse sa mémoire

sur scène », puise dans les couches

lesplus souterraines de son inconscient

pour en rapporter une langue

spectaculaire unique.

Chaque pièce, en particulier les

premières, socles de l’œuvre à

venir, réactive le passé avec la puissance

d’un exutoire. Chapitre

après chapitre, Nadj déploie le

roman de la vie d’un Européen

nomade,fils d’uncharpentier, petitfils

d’un paysan, qui tous deux désiraient

ardemment que Josef suive

leurs traces. Avec détermination, le

chorégraphe a choisi de partir pour

Chaque pièce,

en particulier

les premières,

réactive

le passé avec

la puissance

d’un exutoire

bâtir un monde à la démesure de

son décalage, de son désir de liberté,

sans jamais rompre pourtant

avec sa famille et ses racines.

Celui qui à 11 ans exposait déjà

ses premières peintures, commence

des études aux Beaux-Arts de

Novi Sad, puis à Budapest. Le

service militaire l’éloigne momentanément

des arts plastiques avec

lesquels il renouera en 1996 lors

d’une exposition de sculptures au

Carré Saint-Vincent à Orléans.

De retour à Budapest, il découvre

le théâtre du mouvement et raffine

sa quête d’un art global, à la

fois physique, visuel, musical. Arrivant

à Paris en 1980, il s’initie au

mime auprès de Decroux et Marceau,

collabore à différents projets

en tant que danseur avec les chorégraphes

Catherine Diverrès, Mark

Tompkins et François Verret.

Cet amalgame de formations,

de techniques, consolidé par un

esprit viscéralement constructif et

furieusement bosseur, a abouti à

un style spectaculaire reconnaissable

au premier coup d’œil. Sur fond

d’engrenage théâtral ou de scénographiesen

trompe-l’œil, le monde

selon Nadj est peuplé d’hommespantins

habillés tout en noir qui

s’acharnent à extraire un sens

momentané de l’obscure saga du

destin.

La gestuelle, hachée, butée aussi,

parfois heureusement saisie par

un tourbillon, dessine

unepartition sophistiquée,

féroce, que les

danseurs subliment

telle une superbe

épreuve deforce. L’esprit

des arts martiaux,

et plus spécialement

de la lutte grécoromaine,

noyaute sa

danse.

Josef Nadj n’est-il

jamais aussi près de

chez lui que sur un plateau ? Parmi

les repères scénographiques, la

table, par exemple, renvoie à celle

de son grand-père qui y dissimulait

des livres sous un tissu. De ces

premières lectures (de Kafka entre

autres), Nadj a conservé une passion

vorace pour la littérature. Les

écrivains sont ses compagnons de

traversée, ses appuis mentaux. Kafka

donc, mais aussi Büchner dont

il a adapté Woyzeck en 1994, Bruno

Schulz, Jorge Luis Borges, récemment

Raymond Roussel pour

Poussières de soleil, servent depuis

quelques années de ferment à ses

spectacles.

De ces confrontations littéraires,

Josef Nadj extrait le jus nécessaire

pour relancer sa sarabande

somnambulique, dégager d’autres

voies à son labyrinthe personnel.

En cheminant au coude-à-coude

avec ces auteurs, il projette ses

motifs intimes sur l’écran de leurs

œuvres, déployant les différences

mais surtout les points communs

dans un réseau aux multiples

résonances.

Avec Henri Michaux, point de

départ de la pièce Asobu, pour

lequel il développe un intérêt puissant

depuis de longues années,

tant pour ses écrits que pour ses

dessins, le voisinage se révèle une

mine de correspondances. Tous

deux dessinent, tous deux sont des

voyageurs. Le Japon, ultime destination

de Michaux avant la seconde

guerre mondiale, se révèle l’un

des pays de prédilection de Nadj.

L’Ailleurs de l’un comme celui de

l’autre n’est jamais qu’un détour

pour rentrer chez soi. Partir pour

mieux revenir. a

Rosita Boisseau

Voir programme Josef Nadj, page 14.

Josef Nadj, directeur du Centre chorégraphique national d’Orléans.

RAMON SENERA/CIT’en scene

- Crédit photos : Getty images / J. Brooks - Tristan Jeanne-Valès

La galaxie

Nadj

Thierry Baë, interprête

et complice de Nadj

(Canard pékinois et Les

Philosophes) présente

Journal d’inquiétude, un

solo sur le destin d’un

danseur vieillissant.

Miquel Barcelo, peintre

vivant entre Marjorque,

Paris et le Mali, partage

ses outils de jeu

(boue, sable,...) avec

Nadj pour Paso Doble,

une performance en

duo.

Akosh S., saxophoniste,

né en Hongrie en

1966, mêle musiques

ethniques et free-jazz. Il

a accompagné le groupe

de rock Noir Désir. Il donne

deux concerts.

De haut en bas :

Thierry Baë,

ERIC BOUDET.

Akosh S., DR.

Miquel Barcelo,

JÉROME CHATIN/L’EXPRESS/

EDITIONGSERVER.COM

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