Avignon - Le Monde

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2006 AVIGNON page 5 - Jeudi 6 juillet 2006 - 0 123

« Le Soulier de satin », de Paul

Claudel, mis en scène par Antoine

Vitez, dans la Cour d’honneur,

en 1987. MARC ENGUERAND

Notre histoire,

c’est celle d’un festival,

né en 1947

et d’un journal,

né en 1945.

Trois générations

de critiques du Monde

se sont succédé

à Avignon.

Elles témoignent ici

Agauche du Palais,

des marches à monter.Notre-Dame-des-

Doms. Puis un jardin,

il ne bouge pas,

il est là depuis la première

année du Festival, et bien

avant. Le 17 décembre 1914, Paul

Claudel, qui venait d’embrasser sa

sœur Camille à l’asile de Montdevergues,

passe par Avignon et s’arrête

dans ce jardin : « Le délicieux

parc. Vue admirable sur le Ventoux,

la plus longue, la plus belle, la plus

harmonieuse ligne de montagnes

que j’aie vue de ma vie. » Il avait

pourtant beaucoup voyagé, déjà.

Dans ce parc, de nos jours, en

juillet, autant dire personne. Et

rues et places d’Avignon bondées.

En 1946, l’éditeur d’art parisien

Christian Zervos décide de créer,

dans l’enceinte du Palais, une

« Semaine d’Art » : peinture,

musique, théâtre. Il propose à Jean

Vilar de venir jouer dans la grande

cour Meurtre dans la cathédrale de

T.S. Eliot, une réussite très

brillante de Vilar, qui répond :

« C’est un lieu informe, je ne parle

pas des murs, mais du sol ; techni-

Par Michel Cournot

quement, c’est un lieu théâtral

impossible, et c’est aussi un mauvais

lieu théâtral parce que l’Histoire y

est trop présente. »

Cependant, Vilar est tenté de

jouer quelque chose, dans ce

palais si beau ; quinze jours de

réflexion, et, tranquille, il déclare :

« Ce palais est peut-être de tous les

lieux du monde le plus apte à nous

soutenir dans notre engagement. »

Il reste que le sol de la cour, toute

en pentes, excavations, talus, est

« injouable ».

Intervient l’homme providentiel,

communiste, grand Résistant,

le maire d’Avignon, Georges

Pons : il soutient Zervos et Vilar, et

il demande aux soldats du régiment

du 7 e Génie de venir aplanir

le redoutable sol. Les militaires

sont enthousiastes. Vilar va

annexer aussi, de l’autre côté du

Palais, le jardin d’Urbain V, une

forêt enchantée, une jungle de

fleurs et d’insectes. La grande chapelle

abritera l’exposition d’art,

Picasso, Braque, Matisse, Giacometti,

Léger, Klee…

La « Semaine d’Art » va devenir

le « Festival d’Avignon ». Ce

maccreteil.com / 01 45 13 19 19

L’honneur

de la mémoire

une saison avec nous

,

qui n’est alors pas prévu, c’est

qu’aux quelques œuvres de théâtre

du Festival officiel viendront se

greffer, dans des lieux de fortune,

des pièces de fortune, aujourd’hui

en 2006 elles sont plus de six

cents, et ce sont elles que choisissent,

venus de la France et de l’Europe

entière, les spectateurs en

grande majorité (souvent ils

louent d’avance, en supplément,

une place pour l’une des choses

jouées dans la grande Cour).

Oublieuse mémoire ! Des centaines

de chefs-d’œuvre donnés

par le Festival officiel depuis

60 ans dans la grande Cour et

ailleurs, duquel surtout se souvenir

? Quand Paul Claudel découvrit

du haut d’Avignon « la plus belle

ligne de montagnes », il s’écria :

« O adorable lumière ! soleil, je

n’aime que toi ! »

DE LA PEUR

À L’APAISEMENT

Choisissons l’inverse, les ténèbres,

la nuit, le noir. C’était en

1993. Dix-huit aveugles d’Avignon

et de la région faisaient

entrer, par groupe de dix, les spec-

tateurs, dans une caverne noire,

noire absolument. La visite durait

trois quarts d’heure. Les spectateurs

avaient une canne, mais

avançaient surtout en portant les

mains en avant ou en tâtant le sol

avec leurs pieds.

Dans le noir la substance des

parois, lisses, rugueuses, spongieuses,

et celle des sols, durs ou

mousseux, gravier ou tapis, ou

macadam, calment un peu notre

angoisse, notre vertige. Ce granité

d’un mur à main gauche, ce sable

sous la plante des pieds, nous

disent quelque chose : en un sens,

un tout petit sens, nous les

« voyons ». Nous allons reconnaître

l’écorce d’un arbre, ses

aiguilles, les planches et la balustrade

d’un petit pont en dos d’âne,

il y a aussi le son puisque nous

allons entendre, avant de la toucher,

l’eau d’une fontaine.

Le sentier tourne, la main palpe

des rondeurs, des arêtes, des

creux : le visage d’une statue. Des

marches à franchir, le métal d’un

capot de voiture, le bord d’un trottoir

: la ville. Aboiements de chien,

motocyclettes, passage d’un avion

assez bas, tables et chaises sur une

terrasse. Puis la proche campagne,

les faubourgs, un dancing,

l’ovale d’une bouteille de Coca ou

de Perrier, le bord strié d’une pièce

de monnaie. Un talus abrupt

pas facile à descendre, une lueur

là devant : c’est la fin !

Le jour. Nous nous regardons,

un peu autrement. Ce n’était rien,

juste un jeu. Nous sommes passés

d’une peur à un apaisement.

D’une maladresse entière à un

accommodement. Nous avons

« vu », avec les doigts, avec l’ouïe,

un tout petit peu de choses. Mais

ce qui l’emporte, de beaucoup,

c’est notre regard sur la guide,

vraie aveugle, elle qui a conduit

notre file de dix voyants à l’aveuglette.

Son visage est serein, souriant.

Nous fixons ses yeux qui ne

voient pas.

Cette jeune femme, claire, belle,

est dans sa nuit. Plus cruelle

que nos jours. Je pense à ces mots

de René Char, que je ne comprends

pas mais qui me suivent :

« Cette part de l’obscur comme une

grande rame plongeant dans les

eaux. » a

Les cinq

directions

De haut en bas :

Jean Vilar (1947-1971),

AGNÈS VARDA AGENCE ENGUERAND.

Paul Puaux (1971-1979),

MARC ENGUERAND.

Alain Crombecque

(1985-1992),

MARC ENGUERAND.

Bernard Faivre d’Arcier

(1980-1984 et 1993-2003),

TRISTAN JEANNE-VALES

AGENCE ENGUERAND.

Hortense Archambault

et Vincent Baudriller

(depuis 2003),

MARC ENGUERAND.

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