Avignon - Le Monde

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2006 AVIGNON page 9 - Jeudi 6 juillet 2006 - 0 123

Lost

in Avignon

Avignon, c’est la

nuit. Même le jour,

c’est la nuit. De dix

heures du matin à

dix heures du soir,

on plonge dans des

salles obscures. Si bien qu’entre

les spectacles, on se sent zombie,

asséché par la lumière trop blanche

du Sud. Pas seulement parce

qu’on se couche tard. Pas seulement

parce que parfois le soleil

tape dur. Non, il s’agit d’un tout

autre phénomène.

A force d’entrer sans interruption

dans l’imaginaire et l’inconscient

des auteurs de théâtre

et des chorégraphes, de partager

avec les acteurs et les danseurs le

poids et les drames des personnages

auxquels ils donnent vie, on

pénètre dans des zones d’ombre

qui sont aussi les nôtres ou qui le

deviennent. Avignon squatte

nos têtes et nos rêves. Il faut être

résistant.

Avignon, c’est la jeunesse. Celle

d’une première fois. D’un

groupe d’amis qui se retrouve

dans une location, rue Victor-

Hugo, à l’ombre des remparts.

C’est Fritz qui descend à bicyclette

de Paris, après un détour par

Saint-Claude, où il achète des

pipes (qui ont fait la renommée

de la ville). Il les revendra au

marché hippy et paiera ainsi son

séjour. Tout est possible. Le

temps explose. La vie jusqu’où

bout de la nuit, avec ce plaisir

enfantin d’assister aux

premières lueurs du jour. Il faut

avoir 20 ans.

Avignon, c’est une drogue.

Une dure. De celle qui vous harponne

dès la première prise. Et

qui ne vous lâche plus. C’est la

silhouette de Carolyn Carlson

qui hante le mur du fond de la

Cour d’honneur dans Onirocri,le

théâtre musical vu par Antoine

Bourseiller.

Essayez aujourd’hui de programmer

ce genre d’ovni à Avignon

! De surcroît dans le saint

des saints. On n’y supporte

même plus le talent d’un Jan

Fabre. Quelque part au « off »,

peut-être était-ce au Théâtre du

Chapeau-Rouge, les danseurs

Lila Green et Mark Tompkins

donnaient l’illusion de se battre

sur un ring de boxe. On découvrait

la danse-contact…

C’est l’allégresse d’un coup de

massue. Celui reçu par le Kontakthof

de Pina Bausch. Le corps

et l’esprit en lévitation, l’événement

arrosé comme il convenait

: c’est-à-dire toute la nuit.

Et encore le lendemain. Et tous

les autres jours. C’est qu’il fallait

Par Dominique Frétard

s’en remettre – à l’époque, on ne

jurait que par les Américains,

la trinité Merce-Trisha-Lucinda.

Vingt-cinq ans après, « son

sens du suspense qui ne sert à rien

qu’à énerver », comme l’écrivait

si justement François Weyergans

dans Le Monde, Pina nous

tient toujours sous sa coupe. Et

plus que jamais avec cet éclatant

Rough Cuts qu’elle présentait, en

juin, au Théâtre de la Ville, à

Paris. Il y a ceux qui aiment Pina

Bausch. Et les autres.

Puis, un jour, vient l’écriture.

Ecrire tout de suite en sortant

des spectacles pour être « dans

le journal » dès le lendemain.

Etre critique. Rendre compte.

Pas grave, croyait-on, puisqu’on

était déjà rodé à dormir si peu.

L’adrénaline de la nuit. Le corps

vidé par la fatigue. L’aube

encore. Le désordre des tasses

de café. L’impression d’être sous

acide.

UNE VIE

EN « JET LAG »

Mais ceci est une autre histoire.

Une vie en jet lag permanent.

Probablement la seule façon

d’aimer, peut-être même de supporter,

ce trop-plein de spectacles.

N’allez jamais à Avignon

avec un compagnon, ou une compagne,

qui dort la nuit. Ou qui

déprime. Tant de passion environnante

achèvera de l’anéantir.

Avignon grossit et exagère

tous les états, toutes les émotions.

C’est l’Australienne

Jo-Ann Endicott qui dans le phénoménal

Walzer de Pina Bausch

se goinfre tout en détaillant les

parties d’un corps qu’elle déteste.

Les 2 293 bruits répertoriés

par John Cage dans le

Finnegan’s Wake de James Joyce

que le compositeur est allé collecter

à Dublin pour écrire la

partition de Roaratorio, une des

multiples splendeurs de Merce

Cunningham.

La parade nocturne, inquiétante

de Zingaro, Bartabas tournoyant

dans la ville sur son cheval

cabré. La chevelure blanche

de l’impérieuse Chandralekha,

chorégraphe rebelle de Madras.

Le Mahabharata étoilé de Peter

Brook et Jean-Claude Carrière.

Les rêves morts des hommes

monochromes, de Lloyd Newson,

toutes les folies Jan Fabre, y

compris celles qui choquent le

bobo, la fugue japonaise de

Susan Buirge, le Ram Dam de

Maguy Marin, l’Adieu de

François Raffinot…

Mais laissons là l’exercice des

best-sellers. Car un paradoxe

s’impose avec le recul : Avignon,

c’est moins des spectacles que le

souvenir des chemins parcourus

dans la ville pour se rendre d’un

théâtre à un autre. C’est la superposition

en mille-feuille des

vivants et des morts. L’émotion

de penser que dans chaque

hangar transformé en théâtre se

cache sûrement un étonnant

talent.

C’est se sentir parfois comme

ces touristes qui dans la Cité des

papes ne vont jamais au spectacle,

et qui pourtant diront : « Cet

été je suis allé au Festival d’Avignon

». Ils ne mentent pas. Le

théâtre s’infiltre jusque dans les

veines de ceux qui ne font que

passer. Avignon peut être une

possession. Qui a à voir avec les

esprits des artistes, leur souffle,

la chimie des mots et des corps,

le mistral. Tant de mystères et

d’impostures. Tant de courage

et de fulgurance.

Le Festival est un jeu de pistes.

Le temple de la rumeur et du

bouche-à-oreille. Telle pièce est

« à chier », telle autre « la seule

chose à voir ». Il y a ceux qui ont

tout vu avant tout le monde, et

qui affirment, y compris à ceux

ON SE SOUVIENT

1987. LE SOULIER DE SATIN.

S’il n’en reste qu’un, pour beaucoup

de spectateurs, c’est ce

souvenir-là : la création de l’intégrale

du Soulier de satin, de

Paul Claudel, mis en scène par

Antoine Vitez dans la Cour

d’honneur. Douze heures de

spectacle, une inoubliable

traversée de la nuit, avec

Rodrigue (Didier Sandre) et

Prouhèze (Ludmila Mikaël), les

amants déchirés d’un théâtre à

son zénith.

1988. RÉPONS. La Carrière

Boulbon n’avait jamais vu

cela : un ordinateur monstre et

des batteries de hautparleurs,

associés aux musiciens

de l’Ensemble intercontemporain.

C’était pour la création

de Répons, de et dirigée

par Pierre Boulez : une mécanique

céleste dans un cadre de

rêve.

1994. VOLE MON DRAGON. Un

jeune homme et un homme,

unis par un amour raconté par

Hervé Guibert, dans les années

1980. Le metteur en scène

Stanislas Nordey a confié le

texte à des acteurs sourds et

d’autres qui ne le sont pas.

Ensemble, ils font le voyage de

cet amour, qui dure le temps

d’une nuit de théâtre. Un

moment comme seul Avignon

sait en offrir : neuf heures d’où

l’on ressort perclus d’émotions.

1996. LA RÉSISTIBLE ASCEN-

SION D’ARTURO UI. C’est la

dernière mise en scène signée

par Heiner Müller avant sa

mort, en 1995. Un spectacle

historique. Müller fait de la

pièce de Brecht – une métaphore

sur la montée du nazisme

– une opérette sanglante,

une farce poussée à son

extrême. Tout Avignon devient

fou d’un acteur d’exception :

Martin Wuttke, dans le rôle

d’Arturo Ui.

« Nelken », chorégraphie de Pina Bausch, 1983. MARC ENGUERAND

qui s’en contrefichent, que

« c’était bien mieux à Berlin » ou

à New York. Foire aux vanités à

laquelle chacun participe à sa

manière. Certains plus que

d’autres. C’est ceux-là qu’il faut

fuir.

On se dit parfois, mais c’est

une utopie, que le Festival d’Avignon

devrait être réservé au

public et vivement déconseillé à

ceux qui forment ce qu’on appelle

« le milieu » du spectacle

vivant, et qui fréquentent à titre

professionnel les théâtres tout le

reste de l’année. Les programmations

gagneraient en concision.

Festival ne voudrait plus dire

catalogue mais choix essentiels.

Avignon, c’est le temps intercalaire.

Un mois de juillet auquel

on aurait rajouté des jours.

Quand, dans ce temps entre

parenthèses, surgit, brutale, la

réalité de la grève des intermittents

de juillet 2003, le Festival,

qui repose sur un contrat tacite

censé unir la grande famille du

spectacle, s’effondre sur luimême,

trop âgé, trop colossal, et

ne s’en remet pas. Avignon est

une fiction. Qu’il faut réinventer

d’urgence. a

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