Recherche sur l'identité d'un espace public Aménager la Grand ...

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Recherche sur l'identité d'un espace public Aménager la Grand ...

Recherche sur l’identité d’un espace public

Aménager la Grand’Place et les quais de Vevey


diplôme d’architecture à l’EPFL _ énoncé théorique

session 08/09 _ Micaela Lepori _ Xavier Apotheker


Nous avons rendez-vous sur la Grand’Place de la ville de Vevey.

Pour la première fois nous nous rendons dans cette petite ville sise

sur les rives du beau lac Léman.

Installés confortablement dans le train qui glisse silencieusement

au bord de l’eau, nous sommes comme happés dans le panorama

qui nous entoure. Par leur beauté, leur pureté et leur jeu de miroitements,

les Alpes et le Léman sont omniprésents. Les montagnes composent

la toile de fond d’un tableau tranquille, dont le bleu du ciel

dentelé de leurs sommets enneigés répond à la planéité du lac. Nous

sommes si proches de l’eau que nous avons l’illusion de voguer à

bord d’un bateau longeant les vignes du Lavaux. La verticalité de

ce coteau oriente franchement notre regard vers le paysage. Les

terrasses des vignes lui semblent toutes dévouées se présentant au

soleil méridional comme des offrandes sur des plateaux.


image provenant du site internet SwissCastel.ch


Soudainement le sentiment d’apesanteur que nous ressentions il y

a de ça un instant lorsque, tel un funambule le train roulait à vive

allure en équilibre entre la roche et l’eau, nous quitte. Au détour de

la colline plongeant littéralement dans le lac de toute sa force, la

profondeur inattendue d’une vallée transforme ce paysage figé en

véritable tableau vivant. Le Léman est toujours très présent, mais

une respiration du territoire permet de le percevoir avec d’avantage

de recul. Cette profondeur nous permet de mieux le contempler dans

son environnement montagnard.

Une perception uniquement parallèle au lac fait donc place à une

orientation perpendiculaire à ce dernier, le cirque de la Riviera nous

ouvre ses portes.

La morphologie de ce lieu, comme une poche, nous donne le sentiment

d’être à l’intérieur de quelque chose, à Vevey, au cœur de ce

majestueux panorama. Ici les langues de terre viennent doucement

mourir dans le lac. Vevey fait partie d’un système de villes comme

Montreux, Clarens ou la Tour-de Peilz qui ont profité de ces promontoires

pour y édifier leurs murs. Cette série d’avancées perpendiculaires

aux rives semblent chercher à projeter les villes dans le lac

,comme un plongeoir propulse un baigneur dans l’eau, afin d’aug-

menter leur résonnance, leur présence et leur lien au paysage.


En sortant du train, un certain chaos nous entoure. Difficile de

s’orienter. La présence du lac reste inconsciemment encrée, comme

repère géographique. Mais il est absent. Une confusion bruyante

nous entoure, nous sommes au centre de l’activité de cette petite

ville.

Cherchons le lac à travers ce filtre discordant. Les obstacles sur

notre chemin sont plus fonctionnels que visuels; ici une barrière

invitant à traverser et là un arrangement floral peu réjouissant empêchant

l’accès. La disposition en éventail des bâtiments autour de

la gare, nous permet à travers une fine ruelle d’apercevoir le scintillement

du Léman au dessus duquel une masse sombre se dessine,

les Alpes. Nous quittons donc une place de gare sans âme pour nous

faufiler au travers des ruelles étriquées en enjambant un axe routier,

véritable artère de cette petite ville.

A mesure que nous avançons, le lac se dévoile et la masse sombre

s’éclaircit, les Alpes apparaissent et la perspective s’ouvre. Nous

voilà parvenus au point de rencontre sur la Grande Place de Vevey.

Ici le paysage se dévoile dans toute son ampleur et semble faire son

entrée dans la ville. Quelle surprise! Quel contraste!


Cet espace intrigant nous invite immédiatement au questionnement.

Vevey est une ville qui nous séduit. Elle a quelque chose de calme,

de reposant et de pittoresque. Sa dimension réduite, sa relation au

lointain et sa proximité au lac sont les éléments constituant l’image

de cette ville dans la conscience de ses habitants comme de ceux

qui y séjournent. C’est une ville où nous nous sentons bien car elle

induit des rapports de proximité entre ses citoyens et le territoire

qui l’accueille.

Cependant l’espace que la ville a nommé «Grand’ Place» éveille notre

curiosité et notre étonnement pour plusieurs raisons. Premièrement,

le décalage singulier qu’il y a entre son appellation sophistiquée,

ce qu’on s’attend à voir et à trouver sur cet espace, et ce qu’il en

est réellement. En effet une telle dénomination renvoie à l’image

d’un espace urbain dessiné, géométrisé, à la spatialité maîtrisée;

à une place royale par exemple. La découverte du lieu-dit raconte

une toute autre histoire. Ici le chaos règne en maître, autant dans la

manifestation physique de ses fronts bâtis que dans le nombre et la

nature si hétéroclite des activités qui s’y déroulent. Il paraît aussi

surprenant et décevant qu’un espace portant une tel dénomination

ne soit en fait qu’un garage à ciel ouvert. Son agitation est d’autant

plus étonnante en regard de ce panorama calme vers lequel elle

s’oriente.

Deuxièmement, il est intéressant et interloquant de remarquer que

ni la vastitude de sa taille, ni sa situation grandiose au bord du lac

faisant face aux Alpes n’a suffit pour inviter Vevey à en valoriser les

accès aussi bien depuis son cœur que depuis son littoral. Comme il

est décrit plus haut, le cheminement menant de la gare à la place

est peu glorieux et étriqué. Il en est de même pour les quais, manquant

cruellement de cohésion. La ville se comporte comme si elle

ignorait la valeur de sa situation géographique et la chance de posséder

un tel espace urbain en contact si direct avec le lac Léman.


Ce travail de définition de la Grand’ Place de Vevey s’inscrit dans

une période de forte agitation politique et culturelle quant au devenir

de cet espace de référence dans la ville. Cela fait plus de

cinquante ans que concours, mandats d’études et projets spontanés

se succèdent en vain pour pallier au manque d’aménagement dont

souffre cette place. Les oppositions à ces projets sont de manières

générales plus farouches que les intentions de projets elles-mêmes,

c’est dire l’importance qu’elle occupe dans le cœur de ses

habitants. Néanmoins, un changement semble nécessaire aux yeux

de la majorité car, l’image de la place faisant partie intégrante de

l’identité de la ville de Vevey, il est d’autant plus surprenant de la

découvrir dans son état de friche actuel.

Dans son indétermination, cet espace semble au quotidien être victime

des événements ponctuels et cycliques qui s’y déroulent et qui

s’y donnent en spectacle. Mais n’est-ce pas la nature d’une place

d’être la scène d’événements tous plus variés les uns que les autres

? Cependant, c’est la multifonctionnalité de la surface d’accueil

même qui semble freiner les propositions innovatrices et audacieuses.

Cet espace partagé par tous ne semble pouvoir se modifier de

peur de froisser les habitudes et exigences de chacun.

Ces contraintes nous inrtiguent et motivent l’essence même d’un

travail de diplôme d’architecture. Le fait que la place puisse être

pendant la majeure partie du temps un espace fonctionnel, vide et

sans grand intérêt, et qui soudainement s’anime, fourmille d’activités

et de rencontres devenant alors le cœur de la vie urbaine nous

interpelle particulièrement. La question principale alors à se poser

pourrait être : est-il normal que la place ne semble structurée que

lorsqu’elle est noyée sous la foule des curieux ? ne pourrait-elle

pas aussi être simplement attrayante de part son caractère vaste

et ouvert sur le lac, une grande surface libre sur laquelle il serait

possible de flâner librement en contemplant le paysage idyllique? Il

nous semble dés lors que ce ne soit pas le taux de fréquentation de

l’espace qui en fasse sa qualité, mais plutôt sa capacité à créer des

relations entre les gens et des événements spatiaux.

11


Nous nous proposons à travers le contenu de cette phase de documentation

et de réflexion préalable au projet de déterminer quels

pourraient être les outils utiles et nécessaires à la compréhension

de cet espace urbain au potentiel latent. Ces outils auront pour but,

de manière continue et cohérente, de fournir des pistes de réflexion

visant à constituer les bases d’un projet d’architecture.

L’approche dans laquelle nous nous engageons se veut expérimentale

dans le sens que nous ne nous basons pas sur des méthodes

précises pour comprendre le sujet mais plus sur une observation

personnelle portée sur des échelles variées. C’est en parcourant les

livres, en consultant des archives, en interrogeant des personnes,

en dessinant sur place et en observant patiemment la ville qui nous

intrigue que nous décidons d’avancer dans notre recherche.

Cette manière de travailler a pour but de ne pas imposer une vision

trop stricte du projet auquel nous allons aboutir. Nous ne voulons

pas imposer à la ville une idée. Nous voulons plutôt laisser la

chance à la ville de nous parler et de nous dire elle-même ce dont

elle manque. Nous sommes à la recherche de signes, de phénomènes

spatiaux ou de pratiques sociales, véritables baromètres des

besoins de la ville.

Dans le but d’obtenir des réponses objectives de la part de la ville,

il nous a parut judicieux d’analyser de manière critique des situations

spatiales et urbaines à travers une série de questions afin d’en

dégager les hypothèses relationnelles entre cette dernière et ses

espaces publics.


table des matières

limites et figures de la Grand’Place

phénomènes perceptifs de la Grand’ Place

un espace à l’échelle de la ville ?

une ville dessinée par les eaux ?

le dessin d’un quai

entre linéarité et épaisseur, le regard de deux époques

l’ouverture d’une ville. Quelle orientation ?

hypothèses de projets

bibliographie

p 15-51

p 53-71

p 73-103

p 105-147

p 149-171

p 173-185

p 187-211

p 213-221

p 223-225

13


limites et figures de la Grand’Place

1


vision globale


Nous nous proposons à travers cette partie d’étude des différents

côtés de la place, de premièrement dévoiler l’état actuel de ses

limites dans une approche descriptive par l’image. Mais ce qui nous

intéresse principalement est de comprendre comment au cours du

temps ces limites bâties ou perceptives ont évolué d’un point de vue

formel. Ceci permettra de comprendre quelles étaient à l’origine

les dimensions de la Grand-Place, quelles relations elle entretenait

avec la ville et les éléments structurants du territoire.

En comparant les différentes étapes de construction de la ville selon

les plans d’époque dont nous disposons, nous allons chercher

à déterminer quelles sont les traces qui subsistent aujourd’hui de

la spatialité initiale de la place. Cette étude des limites permettra

de développer par la suite en relation avec d’autres chapitres du

mémoire, quelles ont été, derrière ces modifications formelles de la

ville, les causes réelles de ces évolutions spatiales.

1


la limite Nord


eprésentation de Vevey (source: Musée historique de Vevey )


Le bâtiment dont la présence sur la place est la plus forte porte

le nom de «grenette». Sa fonction initiale était celle d’une halle de

marché couverte qui complétait l’espace du marché se tenant sur

la place. La composition de son plan, formée d’une salle hypostyle

à l’avant et d’une partie opaque à l’arrière, sa forme évasée, sa

position en hauteur sur quelques marches et la composition de sa

façade avec un fronton et un clocher donne le sentiment que ce bâtiment,

malgré sa faible hauteur, domine la place. Sa forme en plan

semble être la même que celle de la place, ainsi ce bâtiment semble

vouloir s’ouvrir, comme celle-ci, au paysage.

Si l’on s’intéresse à des représentations anciennes afin de comprendre

la nature de cet édifice, certaines allaient même jusqu’à

exagérer sa frontalité au lac en le plaçant carrément sur le rivage,

comme on peut le constater sur la gravure en bas de page.

Nous notons toutefois quelque chose d’étrange dans la position

excentrée de ce bâtiment par rapport à la place, dans une vision

classique de composition de l’espace, on pourrait en effet s’attendre

à ce que cet édifice emblématique structure l’espace de la place de

manière axiale, se positionnant au centre du front nord, d’autant plus

qu’il fait majestueusement face au lac.

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plan datant de 1633 ( source: MHV)

plan datant de 1763 ( source: MHV)

plan de 1726 reconstitution de 1826 ( source: MHV)

plan de 1889 ( source: MHV)


D’après une étude historique menée spécifiquement sur la place du

marché de Vevey, la place était à l’origine subdivisée en trois parties

transversales. Les extraits de plans ci-contre permettent de suivre

l’évolution de cette partition qui, avant d’être spatiale, répondait à

des pratiques sociales. Ainsi, au moyen-âge la partie Nord de la place

se nommait «Place de Mauconseil» ( place du mauvais conseil) et

se tenait devant la porte, le milieu portait la dénomination de «Tect»

et le bas de la place était appelé «entre les deux publoz», probablement

en référence aux peupliers qui s’y trouvaient.

On peut remarquer sur les plans ci-contre que le Tect était sûrement

défini par le retrait du cordon bâtit occidental ménageant une niche

à laquelle répondait la fine rangée de maisons, qui dans son implantation

produisait en retour une niche similaire. Cette poche a été par

la suite confirmée par les plantations comme on peut le constater

sur le plan reconstituant la situation de 1726. Cette composition

tripartite a laissé place progressivement à la surface uniforme que

l’on connaît aujourd’hui. A ce propos, l’aménagement dallé de la

place représenté sur l’extrait de plan de 1889, montre que la tripartition

médiévale n’était d’ores et déjà plus d’actualité.

23


plan datant de 1633 ( source: MHV)

plan datant de 1763 ( source: MHV)

plan de 1726 reconstitution de 1826 ( source: MHV)

plan de 1889 ( source: MHV)


Si dans les photographies du nord de la place, on pourrait croire que

la limite visuelle est donnée par la ligne dessinée par les façades de

la grenette et du kiosque précédent le Bois d’Amour, les extraits de

plans anciens ci-contre confirment qu’elle n’a pas toujours eu cette

configuration. En effet au Moyen-âge, la place du marché s’étendait

jusqu’à l’actuelle place Ronjat, espace qui devançait la porte de la

ville faisant face au pont de la Veveyse. Puis l’évolution de la limite

nord a vu l’apparition d’une épaisseur historique comprise entre

la porte médiévale dite «au vent», aujourd’hui disparue, et la dernière

construction du lot dit de la Madeleine qui jadis parachevait

le cordon bâti menant à l’unique point de franchissement du torrent.

A travers le temps, cette bande s’est structurée premièrement par

des mails arborisés, remplacés par la suite par des constructions

et notamment le couvert de la grenette flanqué du kiosque à grain.

L’aménagement de la place représenté sur le plan datant de 1889

donnait une interprétation de cette zone qui était alors délimitée par

les cheminements fonctionnels (reliant le plus simplement possible

les rues arrivant sur la place) figés dans les tracés dallés dessinés

en pointillés.

2


Aujourd’hui la zone Nord est toujours vécue comme une limite

épaisse puisque l’espace de la place pénètre la grenette grâce au

caractère poreux de sa salle hypostyle générant un grand couvert

à l’avant. Le Bois d’Amour à sa gauche est comme la rotation de la

forme en plan de la grenette; à l’avant un volume arrête le regard

physiquement alors qu’à l’arrière, une plantation composée d’une

double rangée, implique une profondeur. Le dessin que nous avons

effectué sur place illustre l’alignement qui lie ces deux entités, les

arbres sont plantés suivant la trame des piles du couvert. Le tracé

des chemins dallés figurant sur le plan de 1889 ayant été recouverts

d’une nappe bitumineuse, on peut interpréter la limite contemporaine

comme proposé sur le plan ci-joint, en tant qu’épaisseur

définie par la grenette et l’entité du kiosque arborisé. L’arrête Sud

de la grenette semble alignée sur l’ancienne «porte au vent», tracé

qui, comme nous l’avons vu, est un vestige historique.

2


la limite Sud


Malgré la présence écrasante des montagnes qui compose le tableau

sur lequel toute l’attention se porte, le bas de la place est

constitué par une limite bâtie. Le Château de l’Aile, seconde figure

remarquable sur la place, marque de sa présence l’angle sud ouest

de celle-ci. Comme la grenette il est une figure rayonnante à la

différence qu’il se projette davantage dans le paysage que dans la

place grâce à sa position en promontoire sur le lac lui conférant

une aura facilement visible depuis une embarcation ou depuis les

quais. En effet, son implantation orthogonale par rapport au rivage

qui l’accueille accentue sa frontalité lorsque l’on arrive depuis le

quai longeant la vieille ville (quai Perdonnet) grâce à la différence

d’angle induite par la configuration trapézoïdale de la place. Il semble

dans cette configuration nous avertir de la venue prochaine d’un

événement particulier dans la ville.

31


Le château n’est pas solitaire puisqu’en face de lui une grande maison

le regarde sereinement. Cet édifice n’a pas la prétention d’être

un monument mais il parvient néanmoins à établir un véritable

dialogue avec l’Aile grâce à son gabarit imposant et une situation

semblable, à l’angle de la place.

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plan datant de 1633 ( source: MHV)

plan datant de 1763 ( source: MHV)

plan de 1726 reconstitution de 1826 ( source: MHV)

plan de 1889 ( source: MHV)


Comme au Nord de la place, la limite Sud pose une question d’interprétation

de la limite bâtie car à nouveau une paire de bâtiments

semble induire une épaisseur. Ici aussi, cette épaisseur n’a fait que

s’affirmer à travers le temps. La grève a depuis toujours été comprise

dans cette frange. C’est dans cette partie de la place, nous

l’aurons constaté, que se joue la relation au lac.

3


On remarque à travers l’évolution de la limite sud de la place, une

accumulation successive de couches construites sur le lac, semblant

prolonger sans cesse l’espace de la place sur l’eau.

Etant donné la forte présence du lac et des montagnes sur la place,

l’espace entier semble orienté vers ce paysage. Il semble donc que

la limite sud soit capable à elle seule de définir les dimensions de la

place. Toutefois un point reste difficile à intérpréter, étant entendu la

juxtaposition de la place et du quai, il s’agit de savoir à quel moment

on peut dire qu’on se trouve sur la place et à quel moment on se

trouve sur le quai.

On peut alors se poser la question suivante, la construction des

quais jouxtant le plan incliné plongeant dans le lac, aurait-elle

épaissi la limite méridionale de la place ou aurait-elle séparé la

place du lac?

3


eprésentation de Vevey 1633 (source: Musée historique de Vevey )

garvure de la Place par E.Lafon (source: Musée historique de Vevey )


Pour comprendre les liens qui existent entre les deux figures de la

place que sont la grenette et le château de l’Aile, il est intéressant

de faire un détour par des gravures d’époque. Dans celles-ci, des

proéminences verticales marquant les bâtiments à vocation publique

scandent le paysage urbain veveysan. La représentation médiévale

ci-jointe accentue la présence paternaliste de l’église qui, du haut

de sa colline veille sur la ville. Dans l’image du bas, une résonnance

s’établit entre le château de l’Aile, le clocheton de la grenette et le

clocher de l’église. La place semble être ici l’espace de référence

de toute une ville, elle acquiert ici un statut particulier, elle semble

ordonnancée à la manière d’une grande place européenne. Les façades

s’alignent et proposent une perspective léchée, on en oublierait

presque la définition incertaine de la réalité de cet espace.

3


la limite Est


la limite Ouest


plan datant de 1633 ( source: MHV)

plan datant de 1763 ( source: MHV)

plan de 1726 reconstitution de 1826 ( source: MHV)

plan de 1889 ( source: MHV)


Au moyen-âge, la place s’arrêtait à l’Est contre les murailles, plus

précisément un fossé tenait à distance le faubourg de la ville. Le

front oriental faisait donc face au mur d’enceinte et l’espace de la

place en entier était orienté vers les portes de la ville. La façade Est

était alors la façade principale de la place. Dès 1726, les murailles

semblent avoir été totalement détruites, la terre fertile des fossés

comblés accueillit alors des jardins. La place semble à ce moment

là s’être trouvée une nouvelle orientation, elle regarde désormais

le lointain. On peut constater à travers l’évolution historique que

le front oriental, arrêté à l’origine par la ligne franche des murs,

se mua en une épaisseur déterminée par une fine lignée de bâtiments

prolongée et affirmée ensuite par la plantation d’une rangée

d’arbres lissant le fâcheux décalage. Le pavage de 1889 amplifia

l’épaisseur déjà existante par l’ajout d’une lignée arborisée devant

le cordon bâti en question. L’épaisseur prit alors comme référence

l’édifice émergeant de l’angle dans le but de gommer l’irrégularité

des alignements.

Le flanc occidental de la place a quant à lui toujours été très découpé

et hétérogène, ce depuis sa génèse comme on peut le remarquer sur

les plans d’époque. Il est à noter cependant qu’auparavant, le front

Ouest de la place s’étirait jusqu’au pont sur la Veveyse, étant donné

que l’étendue de la place elle-même était plus importante, allant

jusqu’à l’ancienne porte de la ville, située à l’actuelle place Ronjat.

Cette limite était alors composée d’une épaisseur de bâti continue,

par la suite rompue avec la construction du front nord composé du

bois d’amour et de la grenette, lui donnant ainsi une nouvelle identité.

Les aménagements successifs ont tenté de camoufler ces décalages

par des plantations géométrisées dans le souci de régulariser

ce front bâti. Cette succession de couche permet d’intérpréter la

limite Ouest aussi comme une épaisseur visuelle.

4


Aujourd’hui l’arborisation tente toujours tant bien que mal de lisser

l’aspect si fragmentaire des côtés de la place. Le flanc Ouest a

perdu toute sa clarté dès le moment que l’avenue Paul Cérésole a

percé la poche historique qui le caractérisait. Trois arbres, vestiges

de l’aménagement paysager d’autrefois ne suffisent à gérer la spatialité

de la place qui devient fuyante, exacerbant son imprécision.

Aujourd’hui c’est un malheureux trottoir qui nous invite à considérer

tout de même une épaisseur au détriment d’une ligne.

4


Ci-contre un plan proposant la synthèse des réflexions quant aux

limites spatiales de la place. La vision d’ensemble nous porte à

élaborer une hypothèse de la surface effective de cet espace. Cette

surface est obtenue par la soustraction de chaque limite épaisse. La

place semble donc définie par quelque chose qui se passe autour

de l’espace et quelque chose qui se passe au centre. L’usage de cet

espace confirme cette hypothèse puisque la plupart des activités

sociales étant en contact avec ce dernier ont lieu sur son pourtour.

La question reste ouverte néanmoins pour le front méridional. La

frange des quais contribue-t-elle à définir la limite de la place?

Nous avons l’intuition que les aménagements successifs des rives

du lac ont engendré une complexification relationnelle entre l’entité

de la place et celle du lac Léman.

4


Les panoramas des pages précédentes ont pour but de rendre

compte de la spatialité de la place, car une photo classique ne

permet pas d’appréhender ce vaste espace comme l’oeil humain

est capable de le faire. Ainsi ces panoramas, malgré les quelques

déformations de l’espace qu’ils engendrent permettent d’observer

l’espace comme si on était sur place. La sensation qui se dégage

de ces images est l’impression de désordre visuel qui règne sur la

place. Ce joyeux mesclun aux multiples composants faits de gabarits

variés, d’épaisseurs bâties, d’absence d’alignements et d’occupations

de la surface par des obstacles en tous genres semble cependant

régit par un mécanisme assez fin de bâtiments se comportant

comme des figures interagissant entre elles, entre le paysage et

certains axes menant à la place. Le schéma ci-contre permet d’identifier

ces éléments et la synergie obtenue par le dialogue qu’ils engendrent

avec leur environnement. Il est alors possible de constater

que cet espace apparemment si anarchique se trouve être en réalité

en partie structuré et hiérarchisé.

L’autre point ressortant fortement de ces images est le caractère

démesurément vaste de cette place, ce phénomène ne semble pas

être issu des simples dimensions réelles de l’espace mais plutôt

de sensations visuelles, de mise en relation entre la place et son

envirronnement et par les rapports de proportions qui régissent la

place et les bâtiments qui l’entourent.

1


phénomènes perceptifs de la Grand’ Place

3


De manière évidente, la sensation de grandeur qu’on éprouve sur la

place est issue du décalage perceptif qu’il existe entre la place et

les rues qui y mènent. C’est en effet à l’instant où on arrive au point

de jonction entre la place et les rues que la sensation d’ouverture

que nous procure ce lieu est la plus frappante.

Le schéma ci-contre tente de rendre compte de ce décalage de dimension

entre rues et place qui donne à la place son caractère démesurément

grand. Toutefois ce schéma idéalise la situation réelle

car comme nous l’avons vu les limites de la place ne sont pas aussi

franches que sur ce schéma. Le projet de définition de la place

que nous nous proposons de réfléchir pourrait mettre en avant ce

contraste perceptif qui fait toute la force de ce lieu.

Les deux dessins suivant rendent mieux compte de cette rupture

spatiale qui a lieu entre les rues et la place. De la rue on passe

d’une perception verticale où le ciel n’est que peu présent à une

perception horizontale sur la place où la proportion de ciel est sans

commune mesure avec celle de la rue.


Lorsqu’on cherche à comprendre le rapport qu’entretient la place

avec le paysage, il est premièrement évident de constater que celleci

possède des qualités indéniables de part son ouverture sur le

paysage et son caractère extrêmement vaste en rupture avec la

taille de la ville dans laquelle elle sied.

Au delà du contraste visuel avec les rues adjacentes, le sentiment

d’ouverture est induit par différents mécanismes. Il ne s’agit pas

simplement d’une ouverture due à la suppression de la quatrième

façade bâtie d’une place traditionnelle. Il s’agit d’une particularité

de la géométrie de la place en plan et en coupe. En effet sa forme

trapézoïdale, a comme propriété de projeter le regard du passant

vers le paysage ou plutôt, comme un entonnoir, de canaliser le paysage

dans son espace et donc de se l’approprier.

En coupe la définition du sol en pente douce en direction du lac a

comme propriété également de projeter le regard du piéton vers le

paysage en atténuant la présence du sol dans le champ visuel du

passant. Cette proportion du sol, perdue dans le champ visuel, est

transmise à la part du paysage et du lac.

Ces deux mécanismes ont donc comme effet d’accélérer la perspective

vers le lointain, rendant ainsi le paysage et le lac toujours plus

présent dans l’espace de la place.


Le lien qui existe entre la place et son environnement est non seulement

causé par la perception qu’on peut avoir depuis la place sur le

cirque de montagnes alentour mais aussi par la sensation spatiale

que nous offre la découverte de la place selon le chemin utilisé

pour y accéder.

Le sentiment d’infini qu’on peut éprouver en découvrant la place

pour la première fois peut être assimilable à un sentiment que nous

avons déjà observé en arrivant à Vevey par les vignes du Lavaux.

En effet en suivant le bord de l’eau, le long des quais de Vevey,

le rapport qu’entretient le passant avec le paysage est un rapport

continu, linéaire et parallèle. Sur un côté du champ visuel, comme

la colline du Mont-Pèlerin, des bâtiments coupent de manière verticale

la perspective, ils dessinent une masse dont l’opacité oriente

le regard vers le lointain.

Puis soudain, comme lorsqu’on arrive dans le cirque de la Riviera,

une échappée perpendiculaire au lac se fait ressentir.

La poche que crée la Place du Marché dans la ville ressemble alors

étrangement, par le rapport qu’elle entretient avec le lointain, à

la poche de l’ensemble de la Riviera Lémanique. Cette respiration

permet de prendre du recul par rapport au lac et de contempler

l’ensemble de l’environnement qui lui est dédié et qui le regarde

sans répit.

Il s’opère ainsi un mécanisme de mise en abîme des événements

spatiaux permettant de découvrir le lac avec distance.


Ce phénomène de mise en abîme est en réalité dû à des similitudes

formelles, à différentes échelles, qui existent entre la géométrie de

la place, la forme de la vallée de la Veveyse et finalement celle de la

Riviera,autrement dit il existe un rapport homothétique.

Ainsi un phénomène de succession de surfaces concaves emboitées

les unes dans les autres donne ce sentiment que la Place du

Marché résume en quelque sorte toute l’attitude de la Riviera dans

son rapport au lac Léman. Ce n’est plus la ville que la place résume

dans une approche historique, mais bien la région d’un point de vue

spatial.

Les schémas suivants cherchent à reproduire ce sentiment d’ouverture

que produisent à la fois le cirque de la Riviera et la vallée de

la Veveyse en creusant les montagnes et la place du marché en

creusant la ville. Spatialement lorsqu’on découvre ces trois entités,

c’est tout d’abord un sentiment de resserrement qui est présent,

pincement entre la montagne et le lac ou entre des bâtiments et le

lac, puis l’extrême ouverture produite par ces surfaces en pente et

perpendiculaires au lac.

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gravure de la Place (source: Musée historique de Vevey )


La particularité de cette place par rapport à des images traditionnelles

d’espaces publics clos sur quatre côtés est donc, au delà

d’être entouré de bâtiments sur seulement trois côtés, de ne pas être

réellement fermée sur elle-même. En effet les gabarits assez bas

des bâtiments qui regardent la place, permettent d’avoir sans cesse

en contact visuel ce cirque de la Riviera qui nous entoure.

De nombreuses représentations de la place exagèrent son caractère

vaste et la visibilité des montagnes alentours. Il semblerait que ces

représentations cherchent à donner une image idéelle de la place

et non pas son aspect réel. Ainsi c’est l’image que le dessinateur se

fait de l’espace en le parcourant et en l’observant qui est retranscrit

dans ce type de reproductions. Il ne s’agit pas d’une image prise

d’un point de vue fixe, mais bien d’une représentation de l’essence

de ce lieu.

Ce caractère idéal que certaines représentations tendent à retranscrire

est même parfois exacerbé et tend vers une exagération qui

dans l’image adjacente est éloquente. En effet les gabarits de bâtiments

semblent avoir une correspondance volumétrique avec les

montagnes en arrière plan. Relation qui cherche à imager le lien

très fort qui existe entre la place et le paysage qui l’entoure.

63


In situ ce lien entre la place et le paysage est perceptible par une

sensation d’infini car le regard du passant ne s’arrête jamais sur

une seule surface mais plutôt selon une suite de plans.

Ainsi notre regard peut s’arrêter sur le sol de la place, mais aussi

sur les arbres entourant une partie de celle-ci, ou encore sur des

fronts plus ou moins définis par les bâtiments jouxtant la place ou

finalement sur les montagnes et le ciel. Cette succession de plans

donne au caractère de la place différentes interprétations possibles.

Cette place peut être soit, une place urbaine, entourée par des

bâtiments sans prétention aucune ou bien être un monument à elle

seule, dédié à la ville et au paysage magnifique qu’elle regarde.

6


Le lien de la place au paysage se fait aussi par l’orientation que

lui donne certains des bâtiments qui en composent le pourtour tout

comme nous l’avons décrit dans le chapitre «limites et figures de la

Grand-Place». Ainsi la position en éventail des volumes de la grenette

et du petit kiosque du Bois d’Amour oriente la place en direction

du lac car ces deux volumes semblent dans leur disposition

ouverte scruter ou surveiller l’horizon. De plus la grenette dans sa

position face au lac projette du haut de ses quelques marches l’espace

qu’elle couvre sur la place et sur le paysage. Une sensation de

domination de la place est éprouvée dans ce bâtiment comme si on

observait l’espace et le lac depuis un balcon, tout en étant protégé

de celui-ci par les colonnes qui forment un filtre visuel donnant à

celui qui se situe sous ce couvert un sentiment d’intimité.

6


Au sud de la place, les deux émergences formées d’une part par le

château de l’Aile et le casino et d’autre part par la grande maison

de l’angle Sud-est produisent un effet de cadrage sur le paysage

semblant mettre en valeur la verticalité du Grammont (montagne située

dans l’axe de la place et qui surplombe le reste de cette partie

des Alpes). Par ces retours des limites Est et Ouest, la place semble

vouloir absorber les montagnes situées de l’autre côté du lac afin

d’en faire sa quatrième façade et ainsi chercher à définir un espace

intérieur contenu malgré son extrême ouverture.

6


La dimension très grande de la place par rapport à la taille de la

ville de Vevey et son caractère infini de part les différents mécanismes

que nous avons décrits ainsi que l’ensemble des constatations

qui lient la Grand-Place avec la région, nous pousse à croire que

cet espace ne s’adresse pas qu’à la ville qui l’accueille. Cet espace

cherche des relations avec le lointain et il nous semble intéressant

pour continuer notre réflexion sur la recherche de son identité de

parcourir l’histoire de ce lieu et de sa signification dans la région

Est-lémanique.

1


un espace à l’échelle de la ville ?

3


eprésentation de Vevey 1633 (source: Musée historique de Vevey )

plan de Vevey 1763 (source: Musée historique de Vevey )


La position stratégique et privilégiée de Vevey dans son environnement

a logiquement déterminé son évolution économique et ses

développements urbains successifs. La présence du lac et des deux

ponts sur la Veveyse et l’Oyonne rendaient la ville incontournable

pour les commerçants en déplacement dans la région et Vevey prospéra

grâce aux taxes de passages qu’elle percevait sur les marchandises

en transit. Comme le premier nom de la place l’indique,

historiquement les marchés sont la vocation initiale de la place en

tant qu’interface d’échange de marchandises venant d’une part des

montagnes de la région et d’autre part du lac. La place était disposée

à l’extérieur de l’enceinte fortifiée de la ville médiévale, car

l’importance régionale que prenaient ces échanges commerciaux

ne trouvait pas assez d’espace intramuros. Il s’agissait aussi d’une

certaine manière pour les habitants de Vevey de se protéger de potentielles

menaces en établissant les contacts avec les habitants

d’autres régions en deça des murs. La place trouva sa position à

l’ouest de la ville médiévale car dans le transit des marchandises

par voie lacustre, la grève au bas de la place était le premier endroit

depuis l’embouchure du Rhône où il était possible pour les bateaux

d’accoster sans trop de risque. Le profil sous lacustre très abrupte

au bas de la place permettait aux bateaux d’approcher au plus près

de la berge et de décharger aisément les marchandises sans avoir

besoin de navettes entre la terre et l’embarcation principale.


image aérienne du Léman (source :Google Earth )


Jusqu’au début du XXème siècle, Vevey a dû se battre pour maintenir

l’exclusivité de son marché et faire valoir sa position de chef lieu de

la région Est-lémanique car d’autres localités voisines lui enviaient

sa position clé dans le commerce régional. Mais Vevey jouissait

d’avantages géographiques indéniables sur ses rivales (Montreux,

St-Légier). En effet, Vevey occupe dans la riviera une position stratégique,

c’est une ville charnière entre le Plateau et les Alpes. A ce

propos, la racine latine «bis viae» suffit à résumer sa situation à la

croisée d’axes commerçants essentiels pour l’économie du bassin

lémanique et de la Suisse Romande en général. D’une part la voie

du Sud par l’axe Genève-Simplon menant en Italie et d’autre part

la voie du Nord par l’axe Vevey-Fribourg-Berne conduisant jusqu’en

Allemagne. Cette situation a généré de tous temps des échanges

culturels et économiques très riches. La Grand’ Place, avec son

marché et ses foires, condense dans son espace tout le caractère

cosmopolite et ouvert que la ville a sû faire perdurer à travers les

époques jusqu’à aujourd’hui.


La présence de ces axes de communication dans le panorama

de la Riviera est très forte car ils correspondent à des vallées

importantes que le Léman réceptionne. Ces vallées composent la

toile de fond de la ville de Vevey et en dessinent les lignes directrices.

La perspective de le vallée du Rhône ponctuée par le Catogne

fonctionne comme un véritable appel à l’évasion méridionale. La

pyramide dessinée par la montagne balise le coude de la vallée.

La ville construite sur un éperon rocheux en saillie sur le lac, est

repérable depuis les axes grâce au Mont Pélerin qui grâce à son

caractère tournant, à la manière du Catogne paraît indiquer le choix

qui attend le voyageur de continuer sa route par le Nord ou par la

voie du littoral.

image de Vevey (source: Musée historique de Vevey)


vue de Vevey depuis les hauts de Montreux, (source Swiss Castel.ch)

vue de Vevey et de l’embouchure de la Veveyse depuis le lac


La vallée de la Veveyse marque le paysage de la Riviera d’une dépression

perpendiculaire au Léman laissant apparaître une portion

plus importante de ciel dans cette direction comme nous le montre

le panorama en bas de page. Lorsque l’on arrive à Vevey du plateau

de la Gruyère, le delta dessiné par la Veveyse nous ouvre la perspective

sur la ville.

Quant à l’axe longeant le Lavaux en direction de Lausanne ou Genève,

il est perceptible de manière évidente depuis la ville grâce à

son caractère en promontoire sur le lac, qui permet de jeter un oeil

latéralement sur les vignes du Lavaux. L’accessibilité aisée de la

ville ainsi que sa forte présence dans le territoire nous permet de

saisir l’importance du rôle qu’elle a pu jouer dans l’histoire du développement

de la région. La valeur stratégique au coeur des axes

de communication explique son implantation originale et affirme

son statut de chef-lieu de la région.

81


garvure de la Place par E.Lafon (source: Musée historique de Vevey )

huile sur toile de Vevey au XVII éme siécle (source: Musée historique de Vevey ) carte postale de Vevey 1902 (source: MHV )


Dans ce contexte territorial, la Grand’ Place occupe une position

charnière quant à sa relation à son environnement direct et lointain.

La place qui semblait, dans sa relation à la ville, avoir été mise

de côté, s’adresse en réalité à une échelle plus large. Sa situation

d’une part en prolongement de l’axe de la vallée de la Veveyse qui,

par la route de Berne devait canaliser et accompagner les paysans

d’autrefois jusqu’à la Place pour y vendre leurs marchandises, et

d’autre part en contact visuel avec l’embouchure du Rhône depuis

laquelle arrivaient les marchandises en provenance de l’Italie et de

la Suisse méridionale. La gravure en haut de page accentue l’axialité

de la vallée de la Veveyse et en fait le centre de sa composition.

Le tableau représentant l’image de la ville au moyen-âge, permet de

remarquer la position clef du château de l’Aile, anciennement logis

de l’Aile, marquant l’extrême fin de la vallée et produisant ainsi un

appel vers le large.

83


Gravure de la Grand’Place 1828 (source: Musée historique de Vevey )

Représentation de la place 1909 (source: Guide touristique Vevey )


S’échangeaient et se vendaient sur la Place du Marché les produits

régionaux, comme les fromages et produits laitiers en provenance

de la Gruyère mais également de Haute-Savoie, les poissons en provenance

du lac, les vins du Lavaux ou encore le bois en provenance

de Fribourg. Par Vevey se faisait aussi le commerce de transit vers

et depuis le sud des Alpes, la route du sel y transitait. Vevey occupait

donc une position de collecteur et de distributeur des denrées et

des productions de toute une région. Sur la grève, les voiliers débarquaient

les marchandises en provenance de tout l’arc lémanique

et du Valais, tandis qu’au nord de la place étaient pesées les marchandises

notamment le foin et le grain à l’emplacement de l’actuel

Bois-d’Amour, où une balance collective était installée. La Grenette,

bâtiment charismatique de l’identité de la place, accueillait les marchandises

qu’il convenait d’abriter des intempéries comme le foin

et le grain.

8


eprésentation de la place 1909 (source: Guide touristique Vevey )


La place matérialise le point de convergence de divers flux qui

ponctuent la vie de Vevey. Face à l’impression peu réjouissante que

laisse cet espace au quotidien, c’est-à-dire une étendue entièrement

tapissée de voitures stationnées, il est tout à fait inattendu de

découvrir cette affluence de denrées périodique. Ainsi, l’âme de la

Grand’Place palpite et continue de vivre au rythme des manifestations

qu’elle accueille chaque semaine, une fois par année, une fois

par génération. Le marché hebdomadaire commun est amplifié chaque

deuxième mardi du mois de novembre, à l’occasion de la Foire

St. Martin. La Fête des vignerons marque chaque génération par le

couronnement du meilleur vigneron de la région. Diverses autres

manifestations se donnent en spectacle sur la place, les cirques y

plantent leurs chapiteaux par exemple.

Là où d’autres villes seraient forcées par la dimension restreinte

de leurs espaces publics a rejeter à l’extérieur de l’urbain des manifestations

qui ont pour vocation de réunir des foules, la Grand

Place de Vevey permet le déroulement de ces activités au cœur de

la ville, rendant ainsi encore plus intense en émotions et en rencontres

les manifestations qui s’y déroulent. Etant un espace unique

par sa taille dans la région lémanique, cette surface accueille des

manifestations qui dépassent l’aura réduite de la ville de Vevey, il

semblerait donc que c’est encore une fois vers l’entier d’une région

que la place se tourne alors, en en révélant l’identité par la mise à

jour de ses traditions centenaires.

Il nous semble essentiel de dénombrer les manifestations qui se

déroulent sur cette place car elles définissent de manière présente

ou absente l’identité de ce lieu et contraignent de manière sousjacente

l’aménagement de celle-ci. Car en effet, bien que ces activités

publiques soient éphémères, les traces qu’elles laissent sont

bien présentes au quotidien malgré le fait qu’elles ne soient pas

forcément toujours visibles ou lisibles. C’est alors ce qui est caché

dans l’usage de la place qui lui donne une part de son caractère de

tous les jours et qui explique en grande partie la subsistance de son

caractère vaste dans le temps.

8


vue de la place en 1898 (source: Musée historique de Vevey)

panorama de la foire St-Martin 2008 depuis la façade Est


La foire St-Martin est l’événement le plus ancien se tenant sur la

Grand’ Place. Au Moyen-âge ce grand rassemblement avait pour but

d’approvisionner les ménages en denrées nécessaires à la préparation

de la période maigre de l’hiver. Les maraîchers de toute la région

s’y retrouvaient et les étals remplissaient à saturation l’espace

de la place débordant même dans les rues adjacentes. De nos jours

sa vocation première s’est tarie mais la force folklorique véhiculée

n’en est pas affaiblie comme en témoigne le montage photographique

ci-dessous.

8


panorama de la foire St-Martin 2008 depuis le casino du rivage


«Les marchés ont toujours eu pour moi un charme particulier qui

ne tient qu’en partie à leur architecture. je suis impressionné par

la quantité de nourriture exposée: viandes, fruits, poissons, légumes,

que l’on retrouve à chacun des étals ou locaux qui composent le

marché, et en particulier par le poisson dont la diversité de forme et

d’aspect semble encore fantastique dans notre monde.»

Aldo Rossi, «Autobiographie scientifique»

1


panorama de la foire St-Martin 2008 depuis l’angle nord est de la place


«Toujours est-il que lorsque je pense aux marchés, j’établis chaque

fois un parallèle avec le théâtre et en particulier avec le théâtre du

XVIIIème siècle, à cause du rapport qui existe entre les balcons en

tant que lieux isolés, et la totalité de l’espace du théâtre.»

Aldo Rossi, «Autobiographie scientifique»

3


gravures des cortéges de la fête des Vignerons (source: Confrérie des Vignerons )

arénes de la fête des Vignerons 1833 (source: Confrérie des Vignerons )


La fête des vignerons pourrait à elle seule faire l’objet d’une étude

approfondie de part la richesse des traditions qu’elle a engendrée

au sein de la vie culturelle non seulement de la ville mais aussi

de la région. Il nous paraît important d’en décrire les aspects fondamentaux

afin de comprendre l’ampleur de son impact au niveau

régional et même international. Plus qu’un spectacle, elle est avant

tout une célébration issue d’une tradition plusieurs fois centenaire.

Au XVIIe siècle, la Confrérie des Vignerons, qu’on appelait Abbaye de

l’agriculture, organisait annuellement un cortège - appelé parade,

promenade ou bravade - à travers la ville. Drapeau et statuette du

saint patron en tête, marmousets (figurines fixées sur des perches,

figurant des scènes de la vie quotidienne des vignerons) fièrement

exhibés, le cortège quittait le parvis de l’église Saint Martin au

sommet de la petite colline et descendait jusqu’au bord du lac en

sillonnant les étroites ruelles de Vevey. Cette parade faisait suite

à l’assemblée générale où le travail des vignerons-tâcherons était

critiqué. Au cours du XVIIIe siècle, la promenade à travers la ville

s’étoffa avant de se sédentariser sur la place du marché.


arénes de la fête des Vignerons 1957 (source: Confrérie des Vignerons )


Vers 1770, la Confrérie des Vignerons se donna pour objectif d’encourager

le perfectionnement de la viticulture et de récompenser

la bien facture des travaux. A cette occasion le meilleur d’entre les

vignerons-tâcherons était couronné. C’est cette cérémonie du couronnement

qui transforma l’ancienne parade en Fête des Vignerons.

En 1797, alors que les fêtes champêtres et tout ce qui avait attrait à

la nature étaient en vogue dans la bonne société, on érigea à Vevey

une première estrade sur la place du Marché, afin de populariser

l’événement. Chaque édition se veut et se doit être plus impressionnante

que la précédente, ainsi, le nombre de jours de festivités et de

célébration du vin et de ses auteurs gagne en ampleur, passant de

deux, trois jours à des semaines entières. Dès la cinquième Fête du

XXe siècle, en 1889, l’habitude de voir grand est enracinée: cinq représentations

à 12’000 spectateurs pour chaque édition. La Fête est

devenue un événement national, un grand fait social, reconnue par

les journalistes et témoins venus de l’étranger. L’affiche de 1889

indique même les horaires de train au départ de Paris, Londres ou

encore Berlin. Vevey et sa place sont alors connues dans l’Europe

entière. Depuis cette époque les estrades n’ont cessé de s’enfler,

arrivant même lors des dernières éditions à complètement occulter

les bâtiments de la place.


concert d’Elthon John sur la place


Depuis peu d’années, les services culturels de la ville ayant pris

conscience de l’énorme potentiel que la place pouvait offrir aux

événements festifs, s’appuye sur la renommée du très coté festival

jazz de Montreux et propose un événement musical d’envergure sur

sa Grand’ Place. C’est ainsi que l’événement «one night in Vevey»

a vu venir de grands artistes donner des concerts sur la place du

marché générant une grande affluence populaire. Toujours dans une

utilisation commerciale et culturelle de la Grand’ Place, l’exposition

cantonale vaudoise de 1901 appuie le statut important de la

ville dans la région et présente une occupation de la place quasi

maximale par un volume qui s’astreint des contraintes géométriques

difficiles de l’espace.

vue de la place, Exposition Cantonale Vaudoise de 1909 ( source: INSA, vevey)


vue de la place à la fin XIXéme siécle (source:Musée historique de Vevey)


Les nombreuses manifestations qui se donnent en spectacle sur la

place forment ensemble une partie de l’image que les gens se font

de cet espace. Il s’agit de la partie la plus positive et réjouissante

de l’image consciente de ce lieu.Toutefois l’usage alterné dans le

temps de cet espace lui confère aujourd’hui pendant la majeure

partie du temps un caractère d’abandon dû à l’occupation sans

discontinu de sa surface par une mer de voitures. Ce qui a pour

conséquence que la place soit de nos jours sans cesse occupée

par un amalgame d’obstacles visuels (voitures, kiosques, carrousels..)

alors qu’auparavant, ainsi observé dans les images d’antan,

la place se vidait complètement de toute occupation après les manifestations.

C’est alors que se révélait l’identité de ce lieu: une

place urbaine et non pas un garage à ciel ouvert. Lorsque la place

se vidait de toutes activités, se révélait aussi la principale qualité de

cet espace, son sol continu qui allait chercher de manière douce le

contact avec l’eau du lac. C’est dans cette configuration la plus libre

possible que la place nous révèle son caractère infini puisque par la

présence de l’eau, le sol semble se prolonger jusqu’à l’horizon des

montagnes Savoyardes.

101


L’ensemble des constatations concernant sa dimension à prime

abord disproportionnée et les multiples usages que cette surface

permet nous conduit à considérer l’échelle de ce lieu en rapport

avec l’ensemble des communes auxquelles il rend service. Il ne

s’agit pas de dire que cette place est l’espace de référence de tous

les villages ou villes qui entourent Vevey mais plutôt de comprendre

qu’à l’intérieur de l’identité de ce lieu est réunie toute une série

de pratiques renvoyant à une échelle autre que celle de la simple

ville de Vevey. Les considérations sur l’échelle de la place et de son

influence dans la région nous conduisent à faire un lien avec ce qui

traduit l’essence même de la région de la Riviera dans sa description

la plus simple: la Riviera est un plan incliné qui regarde le lac

et le lointain. Cette définition ressemble furieusement à la première

description qu’on pourrait faire de la place. L’ensemble de cette

région semble redevable de la présence de ce lac Léman auquel

nous faisons si souvent référence. Ainsi il nous semble intuitivement

évident de continuer nos réflexions sur l’identité de la Grand’Place,

en considérant la question de la relation de la place au lac ou plus

précisément la construction de la ville de Vevey en relation avec

l’eau. Car pour le moment nous n’avons pas encore élucidé les raisons

qui ont donné à cet espace la configuration que nous avons

pour le moment seulement décrite.

103


une ville dessinée par les eaux ?

10


huile sur toile de Vevey au XVII éme siécle (source: Musée historique de Vevey )


Un regard porté sur la manière dont la ville et sa place ont été

représentées à travers les époques nous permet d’en comprendre

ses caractéristiques intrinsèques. Ainsi, cette huile sur toile peinte

au XVIIe siècle nous propose une vue de Vevey telle qu’elle se présentait

au Moyen-âge, depuis la Tour-de-Peilz certainement.

La ville s’étirait le long des rives du lac, chaque maisonnette semble

s’y être frayé une échapée. Le manque de fenêtres sur ces façades

nous indique qu’il s’agissait d’avantage de se protéger que

de s’offrir une percée sur l’horizon et le paysage. Du haut de ses

terrasses, la ville déployait donc une façade continue ressemblant

sérieusement à une muraille tandis que les piles immergées de ses

fondations laissaient pénétrer le lac sous celles-ci par des poternes

où le clapotis des vagues résonnait. Le privilège de se tenir si proche

de l’eau avait alors son prix car dans ces eaux apparemment si

paisibles sommeillaient de véritables menaces.

A l’ouest, et en rupture par rapport au noyau de la ville, une série

de maisonnettes formait un front perpendiculaire au lac soulignant

l’arrivée de la vallée comme nous l’avons vu précédemment. Alors

que la ville médiévale était hermétiquement perchée sur les hauteurs,

ce faubourg invitait au contraire le lac à entrer sur ses terres.

Ce vaste creux est un événement d’ouverture contrastant la linéarité

rigide de la ville, il apparaît comme une porte lacustre invitant les

voyageurs et commerçants à y marquer une halte. A cet effet, une

bâtisse s’avançant dans le lac tel un phare achevait le front bâtit de

cet espace le projetant ainsi dans le Léman à la manière d’une estacade.

Cette maison n’était autre que le Logis de L’Aile, aujourd’hui

devenu le Château de L’Aile et l’étendue qu’elle balisait, la Place du

Marché de Vevey.

10


gravure de vevey vue depuis le mont-Pélerin (source: Musée historique de Vevey )


Sur cette gravure d’époque, on voit le coteau nord du Léman ponctué

d’avancées de terre ciselant son rivage. Vevey est représentée

comme la langue de terre qui, audacieusement, se projette le plus

loin au cœur de ce panorama intimidant. La ville entière semble être

construite sur une jetée dont l’émergence verticale de la tour du

Logis de L’Aile marque la poupe affirmant de ce fait sa visibilité. Le

cirque de montagnes tombant si abruptement dans le lac, est interrompu

par la vallée du Rhône, au centre de la composition qui, tel

un aimant semble attirer l’entier de la ville qui se tend vers la route

si prospère du col du Simplon. Vevey profite d’une large vallée perpendiculaire

qui lui permet de s’installer en profondeur par rapport

au paysage. Cette gravure nous renseigne sur la partie arrière de

la ville qui paraît envahie par les eaux dormantes. L’aspect marécageux

et peu maîtrisé de cette étendue invite à se questionner quant

aux limites occidentales de la ville.

10


image aérienne du Léman (source :Google Earth )


Si nous revenons sur une analyse du territoire à grande échelle,

celle-ci nous permet de saisir l’origine de la morphologie des rives

du lac Léman. Le littoral lémanique est rythmé par une alternance

d’émergences de terre sur le lac et de creux perpendiculaires à celui-ci.

Les premiers dentèlent finement le rivage, ce sont des cônes

deltaïques. Le cône deltaïque est un phénomène géologique lié à

la formation de terrain produit par la sédimentation de limon et de

gravier charrié par un affluent. Ces gravats coagulent à leur embouchure

produisant avec le temps un sol en déport sur le lac. C’est

un remblai naturel. Quant aux vallées perpendiculaires à l’étendue

lacustre, elles sont le fruit des retraits glaciaires alpins. Ainsi donc

la vallée du Rhône constitue la vallée la plus importante du bassin

lémanique puisqu’elle conduit son plus grand affluent. La vallée

dans laquelle est sise la ville de Vevey porte le nom du cours d’eau

qu’elle canalise, la Veveyse.

Vevey fait partie d’une série de villes qui, de manière analogue, ont

profité de ces éperons rocheux pour y construire leurs murs. Cependant

la vallée de la Veveyse se particularise des autres car elle

est un bassin versant drainant un certain nombre de cours d’eau de

moindre importance faisant de la Veveyse un véritable torrent dont

les crues ont pendant longtemps été complètement imprévisibles et

dangereuses.

111


La construction de la ville a obéi de manière prépondérante aux exigences

dictées par la présence d’éléments naturels avec lesquels

il valait mieux composer, c’est-à-dire l’eau et la roche. Eaux torrentielles

de la Veveyse, eaux capricieuses de ses crues, eaux miroitantes

mais non moins dangereuses du Léman représentent autant de

cas de figures auquels la ville a dû répondre en particularisant sa

construction. En effet, la Veveyse et sa zone inondable matérialisée

par le cône deltaïque a figé le positionnement des murs d’enceinte

à l’ouest qui s’élevaient en remparts contre ses nombreuses crues.

La rivière nommée l’Oyonne a donné la limite orientale, le nord étant

arrêté par la colline St. Martin du haut de laquelle veille l’église. La

limite méridionale suivait le littoral lacustre. Le long du chemin qui

menait au pont, en faubourg et dans la zone de débord du torrent,

s’est installée une agglomération de maisons ainsi qu’un grand espace

libre se terminant dans les eaux du lac.

113


eprésentation de Vevey 1633 (source: Musée historique de Vevey )

représentation de Vevey 1633 avec mise en valeur du réseau d’eau


Cette représentation moyenâgeuse permet de rendre compte de

l’omniprésence de l’eau autour et dans la ville. Si, comme nous

l’avons vu plus haut, la morphologie générale de l’agglomération

urbaine résulte de l’adaptation de sa construction en réaction à l’insécurité

liée à l’eau sous ses nombreuses formes, l’espace majeur

de la Place du Marché l’est aussi.

Du fait du caractère insalubre qu’avait à l’époque l’activité maraîchère

et portuaire, la plaine du Marché avait trouvé sa place extramuros

sur les terrains mal-aimés et peu sûrs du lit de débordement

du torrent. L’étendue de la Place est comprise et délimitée de tous

côtés par des infrastructures de protection contre les eaux. Ainsi

donc à l’Est le système en tranchée des douves aux pieds de la muraille

avait certainement l’ambivalence de protéger des potentielles

attaques belliqueuses mais aussi et surtout servait de collecteur

des eaux excédentaires. A l’Ouest un front bâti de maisonnettes avait

été érigé en guise de protection contre les crues excessives de la

Veveyse. La limite Sud quant à elle était composée par la berge

changeante du lac (le niveau du lac variait encore à cette époque

de plusieurs mètres) alors qu’au Nord une interruption dans les

constructions entre les portes de la ville et le cordon bâti menant à

l’unique pont sur la Veveyse servait sans doute à laisser s’écouler

l’eau des crues.

L’attitude face à la force de l’eau était d’avantage orientée vers des

solutions visant à la canaliser, à la contenir plutôt qu’à la contrer.

Ainsi, l’eau s’infiltrait de toutes parts, le plus souvent il fallait s’en

protéger mais les habitants savaient aussi tirer parti de ses qualités

hygiéniques. Sur ce dessin est représenté un système d’égouttage

canalisé à travers l’entier de la ville fortifiée, évacué par une suite

de poternes directement au lac.

11


La reconstitution de la situation médiévale nous permet de visualiser

plus précisément la position probable des différents cours

d’eau et monneresses qui balisaient le périmètre de la ville intra

et extramuros.

11


La superposition de ces anciens tracés de l’eau sur la carte actuelle

rend compte à quel point le combat contre l’eau a conduit non

seulement à leur endiguement mais jusqu’au recouvrement massif

de la plupart d’entre eux. En effet seule la Veveyse est restée visible,

encore qu’aux abords de la gare elle ait été dallée faisant

disparaître sa trace à l’endroit même où jadis se dressait le pont

unique permettant de brâver son impétuosité. Le système défensif

des fossés, obsolète, a été comblé laissant le terrain libre aux nouvelles

constructions.

Vue du pont de la veveyse ( source: J.Raetz. Vevey 1900...2005...)

11


eprésentation de Vevey 1633 (source: Musée historique de Vevey )

représentation de Vevey 1633 avec mise en valeur du réseau d’eau


Nous revenons à la plus ancienne représentation que nous ayons

trouvée de la ville car sa naïveté nous paraît tout à fait éloquente. La

ville a certes développé des systèmes sophistiqués de canalisation

et d’évacuation des eaux excédentaires des nombreux débordements

du torrent. Le plus efficace est celui qui résulte de la morphologie

naturelle du site sur lequel s’est construite Vevey. Nous voulons parler

de la pente douce engendrée par le delta. Ce dessin médiéval représente

l’ensemble de la ville en pente, l’eau qui ruisselle à travers

ses rues en témoigne. La rue principale ( rue du Simplon) se trouve

alors très naturellement implantée dans la partie la plus haute du

système viaire: l’espace de référence de la ville, celui qui était le

plus emprunté, était donc dans cette configuration, celui qui avait le

plus de probabilité d’être à l’abri de l’humidité ambiante.

121


Un agrandissement de la gravure précédente, nous permet de comprendre

le caractère initial de la place. Une maisonnette au centre

de la plaine du Marché attire l’œil car elle semble installée dans une

pente. Cette représentation nous laisse supposer que le sol subissait

à cet endroit une dépression, constatation affirmée par le dessin

d’un pont au bas de la place permettant sans doute le passage à sec

d’un côté à l’autre. Or une recherche historique menée spécifiquement

sur la Place du Marché de Vevey notifie l’existence d’un cours

d’eau qui traversait jadis la place du nord au sud bordé de noyers.

Cette concavité semble bien représenter un écoulement d’eau.

Forts de cette constatation, on peut alors interpréter ce dessin

comme suit. La place aurait été à l’origine composée de trois bandes

longitudinales, séparées par le tracé de cette dépression en

son milieu. La bande Ouest, se terminant avec le Logis de L’Aile,

paraît nivelée et soutenue par un muret face au lac qui se retourne

certainement pour adoucir les vagues ainsi que pour accompagner

l’eau s’écoulant du canal central. La bande orientale, aux pieds des

murailles était une immense surface (apparemment plantée d’arbres)

en pente douce qui se terminait par une grève sur laquelle

une petite embarcation à été dessinée, amarrée à un arbre.

La place du marché semblait être alors réellement un arrière, ou

tout du moins un faubourg proposant une surface avant tout fonctionnelle.

Formellement il s’agissait d’une surface concave inondable

descendant progressivement jusqu’au lac. Le terme exact à

utiliser dans ce cas serait le terme «glacis», qui définit un sol en

pente naturelle qui sert de drainage à l’extérieur des fortifications

d’une ville.

Ces constatations sur la morphologie de la place en relation avec

des contraintes hydrauliques nous permettent de reconsidérer la

compréhension de certains éléments de la masse bâtie définissant

cet espace. L’évolution de la spatialité de la place s’est donc toujours

transformée selon les conditions de voisinage que la ville entretenait

avec l’eau, conditions qui ont, au cours des siècles, changé

car l’homme a su dompter le caractère imprévisible de cet élément

naturel.

123


huile sur toile de Vevey au XVII éme siécle (source: Musée historique de Vevey )


Le front bâti de l’Ouest de la place devait, dans sa configuration initiale,

réellement donner l’impression de se jeter dans l’eau puisqu’il

en était entouré de toute part. A l’Est par le ruisseau traversant la

place, au Sud par le lac et à l’Ouest par la Veveyse et les terrains

qu’elle inondait compulsivement. Cette bande bâtie avait une situation

stratégique puisque non seulement elle marquait la fin de l’axe

de la vallée de la Veveyse mais servait surtout de barricade contre

les crues du torrent en contenant ces eaux hors de la surface de la

place. Ce système était néanmoins peu fiable puisque à plusieurs

reprises, le torrent parvint à briser le cordon et à se répandre sur la

place en emportant tout sur son passage.

Le caractère insulaire de cette limite garde encore aujourd’hui sa

force par l’orientation du château de l’Aile. En effet dans l’image

en bas de page à gauche, il semble être parallèle au rivage de

Vevey alors qu’il est positionné en réalité perpendiculairement à ce

dernier. De plus dans la dernière image, si on ne nous disait pas où

était réellement l’embouchure de la Veveyse, on pourrait réellement

croire qu’elle se déverse dans le lac à cet endroit. Le château de

l’Aile en marquerait ainsi tout naturellement l’embouchure.

12


gravure de la place ( source: musée historique de Vevey)

gravure de la place ( source: musée historique de Vevey)


La relation de niveau par rapport à la rue du Simplon se fait dans le

cas de la Grand’ Place par une ascension continue de son sol vers

cette dernière. Toutefois les niveaux de sol ne sont pas équivalents

selon la rue qu’on emploie car cette plaine devait servir d’exutoire

des eaux de crue, ainsi la Grand’ Place était probablement sur

un niveau inférieur au niveau général de la ville médiévale. Cette

constatation est appuyée par certaines gravures qui ont tendance à

donner à la place une configuration concave, confirmant ainsi nos

impressions sur la nature de son sol en tant que collecteur.

12


plan datant de 1633 (source MHV)

plan datant de 1763 (source MHV)

plan actuel


Le tracé ancien du ruisseau traversant la place du nord au sud, qui

devait sûrement à l’origine être un bras dévié du torrent (comme

les monneresses) semble avoir laissé son empreinte jusqu’à la ville

contemporaine. La concavité qu’il avait engendrée sur la place reste

encore aujourd’hui perceptible à l’oeil attentif. En effet, la position

du talus mis en évidence sur l’extrait de plan médiéval, semble

coïncider avec l’implantation de cette lame de bâtie (en rouge sur

le plan actuel) dont la géométrie pourrait faire penser à la forme

d’une proue. Ce volume est apparu très tôt comme en témoignent les

extraits de plan ci-contre. Ce volume aujourd’hui si discret, nous raconte

qu’une fois il servait certainement de séparateur des eaux car

à regarder de plus près, on peut facilement imaginer la stratégie

adoptée: un canal avait été creusé conduisant l’eau excédentaire

directement au lac, tandisqu’un talus plaçait la zone à protéger plus

en hauteur. Aujourd’hui on peut encore observer ce travail du sol,

comme l’illustre la photographie ci-contre.

12


vue de la grenette ( source: musée historique de Vevey)


Dans nos reflexions sur le sol de la place, la configuration en balcon

du bâtiment de la Grenette, nous pousse à croire que la différence

de niveau qu’elle engendre avec la place n’est pas seulement dûe

à un désir de pouvoir observer l’ensemble de la place depuis une

position haute ou de créer une relation à la rue du Simplon mais

plutôt , de maniére récurrente, à isoler sa surface abritée du sol potentiellement

humide de la place. Car en effet l’utilité initiale de la

grenette était d’abriter le foin et les grains, et devait donc garantir

une protection contre toute source d’ humidité.

Le détail de la photo d’époque ci-contre nous montre qu’auparavant

les marches n’entouraient pas la totalité du périmétre de la grenette

mais seulement deux de ses côtés. Ainsi la façade ouest était isolée

du sol par un muret, garantissant une mise à distance d’un éventuel

débordement du torrent.

Ce détail soit dit en passant, appuye le discours tenu plus haut quant

à la subdivision du sol de la place en trois bandes longitudinales,

nous permettant de dire que l’absence de marches à l’Ouest du couvert

l’orientait vers la vieille ville et vers l’échappée de paysage

ménagée par le mail d’arbre alors qu’aujourd’hui il semble rayonner

de maniére équivalente sur l’ensemble de ses trois côtés.

131


gravure de la place (source: Musée historique de Vevey )

photo de la place au début du XXe siècle (source: Musée historique de Vevey )


Le sol de la place paraît être dans la plupart des représentations

d’époque une grande surface unitaire composée probablement du

tout-venant ou de terre battue, ce qui semble logique étant donné

son étendue et la nécessité de drainer les eaux de pluies et l’eau

de la Veveyse. Une fois la veveyse canalisée et ses eaux maîtrisées

( vers la fin duXIXéme siècle) le dessin de la place changea. L’affluence

de gens que la place devait parfois accueillir nécessita le

dessin de chemins en dur afin que les zones les plus empruntées ne

se transforment en champs de boue lors des jours pluvieux. C’est

ainsi que des chemins pavés découpèrent la surface unitaire initiale

et hiérarchisèrent autrefois les accès de la ville moyennâgeuse à la

ville nouvelle. Ces chemins pavés mettaient en relation les rues les

plus importantes de la ville qui passaient par la place, notamment

celles qui menaient à un pont sur la Veveyse, aux quais ou encore à

l’hôtel de ville. A la croisée de deux chemins en diagonale était élevé

un candélabre donnant pour la première fois à la place un semblant

de centralité.

plan de Vevey datant de 1889 (source: Musée historique de Vevey )

133


Aujourd’hui comme nous l’avons déjà évoqué le sol de la place n’est

perceptible qu’en de trés rares occasions car il est sans cesse

occupé par un parking à ciel ouvert. Le seul moyen de se rendre

compte de son étendue semble être d’accéder à un point de vue

en hauteur, car depuis le sol il est littéralement impossible de voir

jusqu’oû il s’étend. L’évolution de la place et de son dessin de sol

lui confére aujourd’hui plus une allure de carrefour routier ou de

parking de supermarché que de réelle place urbaine. On peut se

demander ce que générerait d’importantes averses sur le sol de la

place étant donné le traitement de sa surface bitumeuse, car elle

ne semble pas avoir les propriétés d’absorbtion que le sol initiale

devait avoir pour évacuer l’eau.

13

vues aérienne de Vevey et de la place en 2004 (source: service de l’urbanisme de Vevey)


image de la place de la gare en 2005 ( source: Raetz J. Vevey 1900...2005...)

image de la place de la gare au début du XXe siècle ( source: Raetz J. Vevey 1900...2005...)


La place du marché dans sa configuration en pente douce en relation

en aval avec le lac et en amont avec la rue du Simplon fait en

réalité partie d’un ensemble d’espaces publics qui adoptent tous un

référence de niveau de sol à cet élément de référence qu’est la rue

centrale de Vevey.

L’eau étant une menace omniprésente de part les crues violentes de

la Veveyse, la ville sur son delta descendait autrefois de manière régulière

et douce vers le lac ce qui garantissait une évacuation des

eaux rapide et efficace. Aujourd’hui cette pente continue n’est plus

perceptible de manière aussi globale car l’arrivée des chemins de

fer au centre de Vevey à nécessiter des nivellements importants afin

d’isoler les voies ferrées des dangers de l’eau. Les voies ferrées ont

littéralement tranchée la ville en deux parties alors qu’auparavant le

delta était perceptible de manière unitaire.

La conception de la place de la gare ou plus précisément l’accès

aux quais avait été pensé aussi en référence à cet élément. L’ancienne

place de la gare avait autrefois la même configuration que la

place du marché. Depuis les quais une pente douce nous conduisait

à la rue de Simplon. Aujourd’hui cette hiérarchie a été perdue par un

nivellement de ce terrain ne laissant plus lire la similarité de sol qui

existait entre la place du marché et celle de la gare, continuité qui

était rompue par l’importance grandissante des flux transitant par

la rue du Simplon. Aujourd’hui ce pan incliné descendant tranquillement

vers le lac a disparu au profit d’une dalle continue servant

d’énorme carrefour où piétons, véhicules et cycles en tous genres

se disputent la chaussée.

La place de l’hôtel de ville cherche aussi à sa manière une relation

avec la rue du Simplon. Dans ce cas la surface de la place

est matérialisée par une horizontale qui a été tirée depuis la rue

est qui compense la différence de niveau avec le terrain naturel

par quelques marches, renforçant ainsi sa géométrie et distinguant

clairement l’espace de la place des ruelles alentours.

13


Nous avons compris à travers ces dernières réflexions sur le sol de

la place du marché mais aussi sur celui d’autres espaces publics

de Vevey à quel point l’eau a pu conditionner le développement de

la ville médievale et son dessein. Les traces sont aujourd’hui encore

lisibles bien que discrètes car souvent noyées dans le magma

urbain. Pourtant nous venons de faire la démonstration que la morphologie

des limites de la Grand’ Place est de toutes parts marquée

par la présence de l’eau. Cette relation de la place à l’eau n’est plus

aujourd’hui une évidence, il s’agit même de quelque chose d’enfoui

dans l’histoire de la ville et dont peu de gens se souviennent car

la Veveyse ayant été maîtrisée, plus personne n’en perçoit encore

la capacité destructrice. Et c’est bien la relation de la place à la

Veveyse qui est marquante dans l’histoire de cet espace, plus que

la relation de la place avec le lac car cette dernière est restée flagrante

et n’a que peu évolué formellement au cours du temps.

Il nous semble donc essentiel de continuer nos réflexions sur l’identité

de la place en élargissant notre champs d’investigation et en

regardant comment la Veveyse à déterminé l’évolution de la ville de

Vevey à partir du moment où l’homme est parvenu à la canaliser.

Car en effet c’est à partir de ce moment que les terrains inondables

se sont transformés en terrains constructibles. Cette période correspond

à l’arrivée de l’industrie lourde à Vevey créant un important essor

économique et un développement urbain en dehors du périmètre

du noyau médiéval anciennement confiné par les eaux.

13


Si la technique moderne de construction a pu acquiter la ville de

l’emprise des cours d’eau sur son développement, la topographie

de la vallée de la Veveyse a ,elle, marqué durablement sa morphologie.

Quelques dessins que nous avons effectués sur place rendent

compte du phénomène de cet urbanisme à flanc de côteau suivant rigoureusement

les courbes dessinées par les deux versants du delta

s’ouvrant généreusement sur le paysage lacustre et montagneux.

141


vue de Vevey au début du XXe siècle ( source: INSA, vevey)


Malgré la tranchée que les chemins de fer ont infligé au tracé du

torrent, sa présence n’en a néanmoins pas été affaiblie. En effet,

bien que perdue dans la ville actuel, la Veveyse s’est démarquée

territorialement par un balisage vertical et ponctuel le long de son

parcours et ce jusqu’à son embouchure. Le passage intarrissable

du torrent a été ponctué à travers le temps d’éléments verticaux.

Au moyen-âge les roues des moulins devaient sans doute émerger

d’entre les chaumières basses, à l’aire industrielle les cheminées

des usines utilisant la force motrice du torrent se dressaient fièrement

en signe de réussite, aujourd’hui des tours de logement perpétuent

la tradition.

143


Cette vue en plan ci-contre identifie le positionnement actuel de

ces émergences verticales dans le paysage urbain contemporain

et l’on peut constater que la majorité se situe le long du torrent

canalisé. Le bâtiment marqué de rouge sur la place de la gare est

en réalité de moindre hauteur mais acquiert une visibilité grâce au

dégagement devant lui. Ce qui est intéressant de noter est son positionnement

proche d’une des anciennes portes de la cité médiévale

et, chose encore plus frappante, il ponctue l’unique changement de

direction dans le parcours si rectiligne de la Veveyse à un endroit où

elle n’est plus visible aujourd’hui puisque dallée.

Ce bâtiment, telle une aiguille d’acupuncteur, met en évidence un

point névralgique de l’évolution morphologique de la ville. Le plan

rapproché ci-dessous permet de mettre en évidence un triangle

obtenu par la position de trois édifices se différenciant du tissus

urbain par leur implantation. A eux trois, ils définissent une zone

urbaine que nous interprétons comme le tiers de raccord entre le

tissus médiéval et l’urbanisme en damier des quartiers de la première

moitié du siècle passé.

14


A travers ce chapitre nous avons démontré que la présence de

l’élément naturel de l’eau matérialisé par plusieurs ruisseaux, torrent

et lac a fortement et durablement marqué la morphologie non

seulement de la ville mais également de sa place du marché. Le

caractère quasi insulaire qu’avait le noyau historique de la ville de

Vevey induisit des difficultés quant à son développement car toute

expansion se fit en gagnant laborieusement des terres sur le delta,

le lac et les cours d’eau.

Pincée entre le lac et la colline St. Martin, la vieille ville étriquée

se projeta très tôt audacieusement sur le Léman. La force féroce de

la Veveyse empêcha son endiguement durable jusqu’à la fin du XIXe

siècle. Ce n’est qu’à partir de ce moment que la ville pu s’épandre

jusqu’à ses rives, sur les terrains désormais sécurisés du delta.

La manière dont la ville a établit sa relation avec l’eau traduit l’évolution

des us et coutumes des habitants quant aux diverses activités

qui se pratiquaient et continuent de se pratiquer sur ses rives. C’est

en analysant les étapes successives des victoires de la ville sur les

eaux que l’on pourra expliquer la nature actuelle de ses quais, de

sa place du Marché et de ses parcs en contact avec le Léman et

la Veveyse. Ainsi, la situation actuelle doit être comprise comme la

résultante des différentes volontés inspirées par les époques successives

projettant leur idéal.

14


le dessin d’un quai

14


La carte ci-contre superpose à l’ancien rivage l’actuel tracé du

bord du lac. La première chose que l’on peut constater est que le

profil des quais se trouvant devant la vieille ville a été d’avantage

développé qu’à l’ouest. Est à noter également que l’équipement

portuaire anciennement positionné, officieusement sur la grève de

la place et officiellement légèrement décalé de l’angle occidental

des murailles, a migré vers l’embouchure de l’Oyonne. Face à une

telle disparité de traitement entre l’est et l’ouest de la ville, nous

pouvons nous questionner quant aux raisons qui sont à l’origine de

ces aménagements.

1 1


Le relevé topographique lacustre ci-contre permet de comprendre

la nature de la côte à cet endroit. De manière générale, on remarque

que la présence de la Veveyse a considérablement contribué à

donner au territoire une forme d’éperon en saillie sur le lac. Les

remblais déposés sous forme de couches successives par cette dernière

ont renforcé la pente déjà si abrupte du profil sous-lacustre.

Le fond se dérobe rapidement du littoral sur le périmètre du delta.

Les courbes semblent se distancer à mesure que l’on s’éloigne de

son embouchure, ce qui pourrait expliquer le développement assymétrique

des quais ainsi que le déplacement du port installé dans

une zone moins pentue. La coupe ci-contre permet de mesurer l’importance

de la pente qui prend des allures de précipice.

1 3


coupe de terrain au bas de la place ( source: INSA, Vevey)

construction du quai Perdonnet ( source: INSA, Vevey)

vue de l’ancien débarcadére( source: INSA, Vevey)


Pour illustrer la difficulté avec laquelle Vevey devait composer lorsqu’elle

entreprenait de construire des planchers sur le lac, cette

image extraite d’un article paru dans un journal régional relatant

l’effondrement du quai Perdonnet, à l’est de la place du Marché

peu après sa construction. Il fut le dernier tronçon du quai longeant

la ville ancienne à être édifié, son effondrement confirma sans

doute les convictions de ceux qui estimaient que l’endroit était trop

abrupte.

Le dessin ci-contre montre la portion du littoral qui a subi un glissement

de terrain entraînant avec lui le quai fraîchement terminé. En

vérité les fondations du quai reposaient sur les terres peu stables

du remblais deltaïque car à mesure que l’on approche de l’embouchure

les couches de limon s’épaississent. Quelques années plus

tard il fut reconstruit sur de meilleures fondations prenant appui

en profondeur sur la roche, sa conception est celle d’un véritable

pont enjambant un précipice sous-lacustre. La différence entre les

autres portions de quai et celui-ci est notoire car on peut y voir l’eau

s’engoufrer librement sous sa dalle, non protégée par l’empierrement

que l’on trouve partout ailleurs, faisant résonner son clapotis

et cette particularité n’échappe pas à une oreille attentive.

Néanmoins, ni la topographie inhospitalière, ni la géologie peu fiable

de la zone deltaïque n’ont représenté un obstacle faisant reculer

la volonté des autorités, preuve en est de l’obstination récompensée

de la reconstruction du quai effondré. Il convient donc de chercher

des réponses ailleurs, car en effet tout porte à croire qu’il y ait eu

un embellissement sélectif des rives du lac prolongeant le sol de la

vieille ville afin de lui conférer d’avantage de prestige, plutôt que

celui des quartiers ouvriers et industriels à peine éclos.

1


les lessiveuses au début du XXe siècle ( source: Image de Vevey, F.Muller)


En effet, les quartiers ayant profité de l’endiguement de la Veveyse,

sont pour la plupart constitués d’usines, d’entrepôts et de logements

populaires. Il n’était alors pas vraiment souhaitable pour la municipalité

de Vevey de proposer une promenade salutaire et distinguée

côtoyant d’aussi près ces bas-quartiers.

Au contraire les aménagements de cette zone avaient été calibrés

de façon très fonctionnaliste afin de servir à l’accostage de bateaux

transportant les matières premières destinées à l’activité industrielle

de la ville et à les entreposer (l’emplacement du quai de

déchargement figure sur la carte d’époque en bas de page, à l’est

de l’embouchure de la Veveyse).

Le lac a longtemps été utilisé pour ses qualités hygiénistes, on y

lessivait le linge et on s’y baignait. On peut remarquer sur le plan

ci-contre l’appellation du quai entre l’Aile et la Veveyse, il était

nommé «Quai de la Buanderie» qui fut d’ailleurs le premier quai

aménagé. L’espace réservé aux lessiveuses a fait l’objet de nombreuses

convoitises, il a cependant toujours résisté car il était le

dernier espace sablé équipé d’étandages. Sa trace a perduré jusqu’à

aujourd’hui sous forme d’une enclave dans le quai Maria Belgia,

un espace sablé surprenant car minuscule et unique vestige de

la grève naturelle.

1


cabine de bains sur la gréve ( source: Les bains de Vevey; L.Ballif)

club nautique à l’entre-deux-villes ( source: Les bains de Vevey; L.Ballif)


Le littoral a été pendant longtemps le théâtre de baignades et de jeux

d’eau, il était à cet effet jalonné de petites structures accueillant les

baigneurs, et avant cela les fervents amateurs de la baignade transportaient

des cabines hypomobiles jusque sur les grèves comme on

peut le voir sur la représentation ci-contre. Une série de palissades

protégeant les baigneurs des regards indiscrets ponctuait alors le

littoral veveysan. Cette heureuse époque où la ville entretenait une

relation passionnée à son Léman se tarrit petit à petit selon l’avancée

des travaux d’aménagement des quais comme l’illustrent les

deux clichés ci-dessous.

images des quais en 1900 et en 2005( source: J.Raetz)

1


projet de bains à l’embouchure de la Veveyse ( source: Les bains de Vevey; L.Ballif)

les premiers bains payes ( source: Les bains de Vevey; L.Ballif)

les seconds bains payes ( source: Les bains de Vevey; L.Ballif)


Vevey possède donc une longue tradition liée aux plaisirs lacustres.

La toponymie des rues en témoigne: «Ruelle des Bains», «Quai de

la Buanderie», et plus tard «quartier des Bains». Le plan ci-contre

permet de les localiser, la ruelle des Bains longeait la promenade

du Rivage et se terminait sur le Quai de la Buanderie. Ce nom suscita

tout naturellement le premier projet de bains publics, le plan

ci-contre donne l’indication du quai de la Buanderie. Cependant, la

présence de la fabrique de cigares Ormon empêcha sa construction

car la qualité de l’eau à ses abords avait été jugée insalubre.

L’établissement de bains, nommé Bains Paye, fut finalement dépla

et édifié devant les nouveaux quartiers dits du «Plan Dessous» ou

«quartier des Bains», à l’Ouest de la Veveyse.

La centralisation de ces activités aquatiques entre les communes

limitrophes de Corseaux et Vevey dans les années 50’ marqua la

démolition des Bains Paye. Les bains se retrouvèrent excentrés de

la ville, et on interdit tout accès «sauvage» à l’eau en milieu urbain

prétextant la qualité médiocre des eaux. Le véritable motif ayant

causé l’éloignement des bains du centre ville était sans doute dû à

la pudeur des moeurs de l’époque qui voulait qu’on cache les corps

dénudés de la vue du promeneur.

161


plan de Vevey datant de 1889 (source: Musée historique de Vevey )


Malgré l’apparente discorde à laquelle on peut s’attendre face au

nombre incalculable d’activités et de constructions hétéroclites

se cotoyant sur le rivage, le dessin d’un quai tenta d’instaurer une

certaine régularité à ce qui avait pour vocation de devenir une promenade

distinguée entre terre et eau. Le plan d’époque ci-contre

nous permet d’apprécier la simplicité originelle d’une droite tendue

entre un point et l’autre de la ville, imprimant avec force et clarté

l’artéfact sur la grève naturelle. Le système était minimal: une suite

d’emmarchements menant directement à l’eau se succédaient le

long du parcours, rythmant le quai d’un bout à l’autre.

Est à remarquer qu’à cette époque le torrent avait été fraîchement

endigué. La joie et la fierté de l’avoir finalement dompté invita les

autorités à considérer ses berges au même titre que les rivages

du lac: il fallait les lier et en proposer une promenade célébrant la

victoire de l’ingéniérie sur l’élément naturel jusqu’à là si dangereusement

imprévisible.

163


En analysant la position exacte de ces emmarchements, nous avons

découvert une complexité cachée. Le plan ci-contre met en évidence

la séquence de marches et permet de constater que certaines,

alignées aux rues débouchant sur le rivage perpendiculairement,

prolongeaient ces dernières jusque sur les quais. Il s’agissait d’imprégner

ce nouveau parcours des entités représentatives de la ville.

Entités qui se trouvaient elles en retrait du lac et naturellement

positionnées le long de l’axe historique traversant la ville de part

en part. Le choix du positionnement du débarcadère dit de la Tour

illustre l’attitude puisqu’il étire symboliquement cette tour qui jadis

marquait une des entrées de Vevey jusqu’au littoral. L’autre fait marquant

est l’amplification de l’emmarchement qui se trouvait au droit

de la rue reliant la tour de l’hôtel de ville au quai. En effet, on peut

observer que sur la plan ci-dessous daté de 1909, les marches ont

été remplacées par un balcon sur le lac. La dérogation à la règle

simple des quelques marches répétées suffisait alors à signifier un

événement.

Plan de vevey en 1909 ( source: INSA, vevey)

16


Aussi fort soit le principe de la répétition des emmarchements, il ne

parvint pas à lui seul à unifier le quai du lac à celui sur la Veveyse.

Pour ce faire, on eut recours à l’aménagement paysager. Une lignée

d’arbres simple affirmait la linéarité de l’ensemble des quais Sina,

Perdonnet et Maria Belgia (d’Est en Ouest) et en affirmaient leur

unité. Les exceptions, confirmant la règle, signifiaient les événements:

la Place du Marché, le parc du Rivage, le parc de l’Arabie

(toujours d’Est en Ouest) étaient eux plantés de mails réguliers pour

les deux premiers et d’un aménagement à l’anglaise pour le dernier.

Autant le mail que le jardin à l’anglaise installaient une profondeur

annonçant un creux dans le tissus serré du littoral. Une double

rangée d’arbres installée sur le débarcadère, ombrageant de leur

feuillage les voyageurs, signalaient avec insistance l’arrêt.

Le quai de la Veveyse était sans doute rattaché aux autres par un mécanisme

perceptif. Nous imaginons volontiers que le flâneur, ayant

dépassé le jardin du Rivage, était invité à continuer sa promenade

par une plantation d’arbres à l’enfilade lui rappelant celle qui l’avait

conduit le long du quai jusqu’à la place du marché. L’embouchure

de la Veveyse s’avançant dans le lac comme un bec, permettait une

vue traversante vers le lointain. Le parc de l’Arabie paraît être une

péninsule, un jardin d’Eden, que le torrent séparait du promeneur.

Il fallait longer son quai et emprunter le pont plus au Nord afin d’y

entrer. La régularité géométrique était reprise afin de relier le petit

pont à la place de la gare qui achevait alors le parcours des quais.

16


Grâce au plan ci-contre reconstituant l’état de la ville au début du

siècle passé, on peut constater la propagation du tissus urbain à

l’Ouest du torrent. On étendit le système des quais jusqu’à l’extrème

limite occidentale de la ville où un complexe hôtelier d’envergure

avait été construit, traduisant l’aspiration touristique de la ville. Sur

ce plan figure également l’établissement des Bains Paye dont nous

faisions allusion plus haut dans le chapitre. Nous avons déterminé

que c’est à partir de ce moment que l’infrastructure d’aménagement

des rives du Léman et de la Veveyse a commencé à se fragmenter. On

peut clairement lire plusieurs séquences, plus précisément cinq.

D’Ouest en Est; le quai «des Bains» s’inscrivant dans la profondeur

définie par la rue menant au dernier pont en aval et le littoral, est

compris entre deux parcs (celui du Grand Hôtel et celui de l’Arabie);

le quai de la Veveyse scinde le rivage lacustre et tire le quai jusqu’au

coeur de la ville, à la place de la gare; le quai Maria Belgia (anciennement

quai de la Buanderie) est un hybride composé d’un petit

parc véstige de la place de débarquement industriel marquant l’embouchure

du torrent de son avancée, et de la promenade du Rivage

plantée d’une quadruple rangée d’arbres terminée par la plateforme

du débarcadère de la place du marché; la place du marché et son

plan incliné lèché par les flots constitue un événement d’ouverture

dans le littoral; finalement la sophistication du quai devant la vieille

ville, composé en vérité de deux quais en enfilade (quai Perdonnet

et quai Sina) se terminant par une petite place nommée de l’Entredeux-Villes

dont une émergence marque l’embouchure de l’Oyonne

et la fin de la ville.

16


L’analyse de l’évolution de l’aménagement des rives de Vevey nous a

permis de constater la complexité révélée par la double présence du

lac et du torrent. Deux morphologies parfois antagonistes que l’on a

tenté jusqu’à aujourd’hui de lisser en vain. Si la simplicité rectiligne

de la première intervention pouvait être séduisante, nous avons bien

compris que l’étalement de la ville de l’autre côté du torrent a induit

l’éclatement d’un système que l’on persiste a considérer comme

ne faisant qu’un. La simplicité du tracé rectiligne a donc disparu

au profit navrant d’un aménagement romantique qui, par la lâcheté

de son dessin pseudo naturel, a ramolli le caractère ordonnancé et

urbain que l’on avait cherché autrefois. Les emmarchements furent

recouverts d’une couche de quais mettant davantage de distance à

l’eau, empêchant de surcroît tout contact physique. L’ère du zoning

des activités battait son plein, ici les quais servaient uniquement à

se promener et à flâner. Pour se baigner il fallait se rendre à l’autre

bout de la ville, et rester sagement entre les nageurs. La lessive ne

s’y faisait plus car les buanderies industrielles avaient remplacé le

lavage pénible à la main, et par ailleurs les quais devaient dans leur

essence être nettoyés de toute activité jugée alors impudique.

1 1


entre linéarité et épaisseur

le regard de deux époques

1 3


L’analyse du dessin des aménagements des rives autant lacustres

que fluviales nous ont permis de mettre en lumière la complexité

résultant de la rencontre de plusieurs systèmes substanciellement

différents au sein d’une petite ville. Nous avons constaté à travers la

question de la morphogénèse de Vevey que les éléments naturels ont

stigmatisé le développement urbain. Le schéma ci-contre synthétise

les étapes de l’évolution de la ville, ainsi on peut clairement distinguer

le noyau médiéval caractérisé par son hermétisme et sa densité,

la régularité du damier incombant à l’urbanisme hygiéniste de

la deuxième moitié du XXe siècle, et l’on reconnaît le triangle définit

par trois figures que nous avons évoqué précédemment. A titre de

rappel, ce triangle incarne le tiers de raccord non seulement entre

les tissus médiévaux et modernes, mais aussi, de part sa position, il

permet de récupérer l’angle engendré par le coude que la Veveyse

produit avant de se jeter au lac. Le terme «tiers de raccord» implique

la notion d’hybridisme puisque, par définition, il est imprégné de

chaque partie et doit en rattraper les éventuelles irrégularités. Nous

allons analyser dans les pages qui suivent comment la ville a géré

ces questions de façon éloquente ou cachée.

1


Afin de comprendre la relation que la ville entretient aujourd’hui

avec le Léman, il nous paraît intéressant de considérer les échappées

visuelles permettant d’apercevoir le lac. Le plan ci-contre nous

permet de constater la portée de ces axes visuels dans le tissus

urbain. A chaque rue perpendiculaire au rivage correspond une percée

pouvant atteindre la ville en profondeur. Les axes pénétrant au

plus profond la ville, tirant même le lac jusqu’à la place de la gare,

correspondent ni plus ni moins aux arêtes définissant le fameux tiers

de raccord. Cette relation est trop frappante pour qu’elle soit dûe au

simple fruit du hasard. Il est à constater que malgré l’étroitesse du

parcellaire médiéval, les échappées visuelles parviennent à s’infiltrer

jusqu’à la rue du Simplon, faisant ainsi participer le coeur de

la ville. Les échancrures marquant les limites Est et Ouest de Vevey

ont un caractère visuel rayonnant qui est exacerbé par l’estacade

du port de plaisance. La place du marché constitue à nouveau un

événement dans le système puisqu’elle permet une ampleur d’angle

dévoilant une portion panoramique qui ne se retrouve pas ailleurs.

1


Nous avons mis en évidence la couche bâtie que traversent les percées

visuelles ce qui nous amène à remarquer qu’il s’agit d’une

épaisseur variable. Cette épaisseur, nous la définissons pa r le

caractère du tissus urbain, autrement dit le tissus pavillonnaire à

l’Ouest de la Veveyse permet grâce à sa faible densité de ressentir

la présence du lac depuis plus loin que ne le permet le front de

la vieille ville. Ce qui nous amène à considérer ce front comme

une fine couche, une linéarité. Le schéma ci-dessous propose de

considérer l’espace de la place comme une enclave du lac dans la

ville, les bâtiments l’entourant sont alors englobés dans le système

de l’épaisseur en contact avec ce dernier.

1


Ici est représenté le réseau viaire à l’origine des épaisseurs susmentionnées.

On reconnaît la rue du Simplon traversant le noyau historique,

qui à la hauteur de l’hôtel de ville, se dédouble. Un embranchement

se dirige vers le Nord de la ville, en direction de l’ancien

pont, tandisque l’autre, parallèle au rivage débouche sur la place du

marché, ou, devrait-on plutôt dire, sur la grève. De l’autre côté de

la ville, la similarité est éloquente; la rue du Simplon a influencé le

tracé primaire qui continue au Nord alors qu’au Sud, deux rues paralléless’en

détachent suivant le littoral. La cassure des rues dans

le quartier occidental souligne l’appartenance de chacune d’entre

elles au système du bord de lac ou à celui de l’artère commerciale

en amont. L’angle permet à ces rues de déboucher perpendiculairement

sur le système auquel elles se subordonnent. A nouveau, on

peut remarquer que le principe perd de sa clarté au niveau du tiers

de raccord, ce qui explique comment une rue apparentée au système

du bord du lac se retrouve étirée jusqu’à la place de la gare.

181


L’étude de l’arborisation dans le cadre de la définition des épaisseurs

dont il est question dans ce chapitre nous paraît appuyer le

discours. Comme l’illustre le plan ci-contre, le front de la vieille

ville est confirmé par la linéarité de sa végétation bienque les

boursoufflures pittoresques l’aient affaiblie. On peut remarquer que

l’épaisseur du quartier Ouest gagnerait à être renforcée par la suppression

de la rangée d’arbres suivant les quais, ce qui permettrait

la valorisation de celles se trouvant dans les rues perpendiculaires.

Commes nous l’avons compris plus haut, le parc de l’Arabie appuie

le thème de la profondeur ainsi que le parc du Grand Hôtel rempla

par celui du siège de la multinationale Nestlé. L’enfilade d’arbres

accompagnant le parcours de la Veveyse s’est quant à elle étoffée

rendant sa lisibilité encore plus présente dans la ville en tant

qu’élément urbain structurant. Ici aussi, le tiers de raccord constitue

toujours une hésitation récurrente que l’on a déjà évoquée dans la

question du dessin d’un quai (la profondeur engendrée par le parc

du Rivage mêlée à la linéarité du quai Maria Belgia). Le tronçon

du quai de la Veveyse entre la place de la gare et la rue du Torrent

(menant au premier pont en aval de la place de la gare) est en ce

sens symptomatique de l’attitude de ratrappage, puisque l’alignement

d’arbres ne suit pas bêtement celui venant de l’embouchure,

mais s’en distancie produisant un espace triangulaire accusant le

changement de direction du torrent permettant de ce fait la distinction

entre ce qui est de l’ordre de la frange dédiée au lac, et ce qui

appartient au coeur de la ville. Il est à noter que la suppression de

l’ancien mail d’arbres au Sud de la place a exacerbé le caractère

profond de cet espace sur le littoral.

183


Voici l’interprétation que nous faisons de la suite de constations

concernant l’épaisseur du bord de lac de la ville de Vevey. Ainsi donc

le littoral serait composé de trois parties distinctes. Premièrement

le quai de la vieille ville, une linéarité tendue entre la place du

marché et la place de l’Entre-deux-Villes est marqué par la figure

du port de plaisance en saillie sur le lac. Deuxièmement la frange

épaisse de l’Ouest est scandée par une suite de perpendiculaires,

l’architecture forte du siège Nestlé marque une extrêmité alors que

l’autre est incarnée par le parc de l’Arabie permettant la transition

du système à celui du quai de la Veveyse. La troisième partie que

nous proposons est déterminée par la base du triangle produit par

le tiers de raccord dont l’implantation de certains édifices témoigne

du rattrapage morphologique. Ce tiers de raccord recèle de

complexités puisqu’il s’agit non seulement de gérer la rencontre de

la régularité urbaine du damier avec l’irrégularité issue du tissus

médiéval, mais aussi d’intégrer le principe de l’épaisseur du littoral

hérité du quartier Ouest. En ce sens, la place de la gare serait le

pivot depuis lequel un urbanisme radial s’est développé, engendrant

la forme en triangle caractéristique de ce tiers de raccord. Le quai

de la Veveyse se poursuit en amont et se termine par une aire de

sport qui s’apparente au réseau des espaces publics de la ville. Les

trois pastilles permettent de lire le caractère parallèle de la rue du

Simplon en opposition à la perpendicularité de la Veveyse.

18


l’ouverture d’une ville

nouvelle orientation

18


plan de Veveyen 1633 (source: Musée historique de Vevey)

vue de Vevey de la rive avant la construction des quais ( source: INSA, vevey)


Les différentes questions auxquelles nous nous sommes intéressés

au cours de ce travail nous permettent maintenant de reconsidérer

la problématique principale du statut que la place du marché possède

au sein de la relation contemporaine de la ville de Vevey à l’eau

et d’affiner le regard initial porté sur ses limites.

Nous l’avons compris, la ville dans sa configuration médiévale était

introvertie et l’entier de l’attention était porté sur sa rue principale,

l’actuelle rue du Simplon. Le plan ci-contre illustre clairement

que par un parcellaire serré et perpendiculaire à la rue ainsi que

des alignements respectés, se définissaient dans les habitations, un

avant et un arriére. Ce qui ne se trouvait pas en contact direct avec

les rues intramuros était considéré comme un arrière et recevait

de ce fait un traitement domestique. En effet, sont représentés des

jardins qui devaient certainement comporter les poulaillers, potagers

et autres remises utilitaires. La place, ainsi que le bord du

lac étaient donc afféodés à ce principe. Cela explique le caractère

découpé et non ordonnancé dont souffre encore aujourd’hui le front

donnant sur les quais Perdonnet et Sina, ou encore le front oriental

de la place.

18


vue de l’hôtel du lac avant la construction des quais ( source: Les baisn de Vevey: Laurent Ballif)


Les coupes schématiques ci-jointes reconstituent les différentes

étapes du contact au lac. Anciennement, comme nous l’avons vu,

la ville était protégée des vicissitudes du Léman et d’éventuelles

attaques belliqueuses par un système de murailles; elle était orientée

sur ses rues intérieures. Puis on vit s’avancer des terrasses

à une hauteur sécuritaire sur lesquelles fleurissaient les jardins

des maisons patriciennes, mais cela ne suffit pas pour affirmer que

la ville s’était ouverte au paysage, bienque l’établissement hôtelier

représenté sur la gravure en bas de page ait l’air d’être dévolu au

panorama et que la monumentalité de son escalier mette en valeur

l’arrivée depuis le lac. Ce n’est que relativement tard, poussée par

l’industrie hôtelière et touristique naissante, que la ville se dota d’un

système de promenade arborisée le long de quais à l’image de la

plupart des autres villes profitant d’un littoral. C’est à partir de ce

moment que l’on peut déclarer que la ville avait opéré un véritable

retournement dans son orientation. Dès lors, la ville s’intéressait au

lointain et la conception d’un quai devait servir à en valoriser son

aspect depuis le lac.

1 1


plan de vevey en 1909 ( source: INSA, vevey)


La question de l’ouverture du noyau historique vers le lac mit en crise

la hiérarchie instaurée par la rue centrale. Comme on l’a constaté

dans le chapitre concernant le dessin de ce quai, un principe avait

été mis en place afin de signifier les monuments se trouvant en

retrait, sur la rue du Simplon. La photographie d’époque ci-dessous

illustre la question; en arrière plan un arbre dont le feuillage s’élève

plus haut que les autres est l’indicateur d’un événement particulier.

Si l’on cherche sa trace sur le plan d’époque, le geste devient évident

car la rue qu’il ponctue n’est autre que celle menant à l’hôtel

de ville. Hôtel de ville moyenageux situé stratégiquement à la croisée

des axes principaux. Au premier plan de la photographie, le débarcadère.

Dans le même registre, sa situation correspond en plan à

la rue menant à la tour marquant l’entrée de la ville ancienne.

vue des quais depuis le débarcadère en 1900 ( source: J.Raetz, Vevey. 1900...2005)

1 3


gravure de la Place par E.Lafon (source: Musée historique de Vevey )

gravure de la Place (source: Musée historique de Vevey )


La place du marché avait, elle, depuis sa génèse entretenu une relation

très intime avec le lac. Lorsque le système des douves était

encore actif, les murailles de la cité médiévale composaient la façade

vers laquelle était orienté l’espace de la place. L’orientation

pivota de quatre-vingt dix degrés dès le moment qu’on construisit la

grenette qui, implantée face au lac invita le regard à se porter au

lointain vers les montagnes et le lac. Le mail d’arbre planté au Sud,

sur la grève permettait de canaliser des vues depuis les rues du

Nord. Ce mail d’arbres est représenté de différentes maniéres selon

les différentes gravures auxquelles nous avons eu accès. Soit sur le

côté gauche du bas de la place, soit sur le côté droit. Il semblerait

que la position centrale de ce mail soit la plus probable étant donné

le caractère vaste de la place et le fait que la perception de sa

position par rapport à la place dépendait de la position du point de

vue de l’observateur.

plan de Vevey de 1771 (source: MHV)

1


gravure de la ville de Vevey (source: Musée historique de Vevey )


Ce mail d’arbres engendrait donc d’un point de vue perceptif un

cadrage du paysage, générant ainsi des échappées hiérarchisées

en relation avec les rues structurant le nord de la place. Ces alignements

avaient la capacité de faire pénétrer le lac dans la ville à

des endroits précis. C’est ainsi que le lac venait chercher, par ces

percées, l’actuelle place Ronjat endroit où se situait anciennement

une des principales portes de la ville médiévale. Comme on peut

le constater sur l’extrait de plan de 1889 ci-dessous, cette relation

avait sans doute inspiré le dessin du quai qui, par un angle,

affirmait cette ligne. Malheureusement ces relations spatiales ont

périclité depuis la construction du volume d’entrée du théâtre de

Vevey, empiétant sur la rue du Théâtre, obstruant ainsi totalement

la perspective.

plan de Vevey de 1889 (source: MHV)

1


arénes de la fête des Vignerons 1905 (source: Confrérie des Vignerons )

arénes de la fête des Vignerons 1927 (source: Confrérie des Vignerons )


La fête des vignerons caractéristique de l’identité veveysanne, a

elle aussi été empreintée de ces questions d’orientation. En effet,

au cours du XIXe siècle, l’espace réservé au public prenait la forme

d’une arène dont l’hermétisme empêchait tout rapport d’une part

à l’environnement bâti de la ville, et d’autre part au paysage. Cette

tendance se confirma au cours des éditions suivantes, affirmant le

spectacle comme monde en soi, isolé de la réalité. Etaient alors

construit expressément pour l’occasion, des décors hollywoodiens

colossaux dont on voit quelques images ci-contre. En 1905, la reconstitution

de l’Olympe et en 1927, une muraille médiévale masquaient

les maisons de la ville, comme si la ville qui accueille la

fête n’était pas assez belle pour la fête. N’est-ce pas une étrange

pratique que de reconstituer une image de ville alors que ce qui

accueille justement la Fête c’est la ville?

Ce qui nous intéresse tout particulièrement dans ces images est

cet apparent besoin de régulariser le front Nord de la place. La fête

des vignerons était alors le prétexte pour donner à voir un version

idéale d’ordre et de régularité sur cet espace urbain de référence.

Le temps d’un spectacle, cet espace domestique se muait alors en

un théâtre à ciel ouvert, sorte de monde fantasque coupé de la réalité

trop banale de la ville de tous les jours.

1


arénes de la fête des Vignerons 1955 (source: Confrérie des Vignerons )


Il est intéressant de relever l’obstination des concepteurs de ces

décors à vouloir inscrire une forme pure dans l’irrégularité de la

place qui accueille la manifestation. L’édition de la Fête de 1955,

dont nous voyons les images, marque l’apogée de la tendance du

renfermement du spectacle comme élément autonome. Cette arène

est un véritable vaisseau d’acier et de bois qui se pose au milieu

de la ville de la manière la plus radicale possible, sans relation

aucune à la ville qui l’accueille. Cette forme forte et claire semble

ne regarder qu’elle même et attire à elle le spectateur qui se faufile

sous les gradins pour accéder au spectacle. A bien y regarder une

orientation semble s’esquisser. En effet l’escalier scénique monumental,

situé au sud du volume oriente la scénographie et le regard

du spectateur en direction du lac et des montagnes, mais il semble

difficile de croire que ces derniers étaient perceptibles par le spectateur.

Cette image d’arène nous renvoie directement à des exemples

connus d’architecture romaine et il est intéressant de noter le

contraste saisissant entre la pérennité des arènes romaines qui, des

siècles après leur désaffectation laissent encore des traces dans

la ville, comme la Piazza Navona à Rome où le palimpseste d’une

antique arène a mené à la définition d’une place. Ici nous sommes

en présence de la configuration urbaine inverse. Un vaisseau vient

se poser pour un temps court sur la place et n’y laisse absolument

aucune trace quelques temps plus tard, hormis un grand vide qui

ne suit pas le moins du monde les règles géométriques des arènes

disparues.

les arènes de 1955 ( source: Confrérie des Vignerons )

201


arénes de la fête des Vignerons 1977 (source: Confrérie des Vignerons )


L’édition de la Fête de 1977 marqua un tournant dans la disposition

des arènes sur la Place du Marché et sur leur orientation

spatiale. Désormais le regard du spectateur était dirigé sur le lac et

les montagnes savoyardes. Le paysage devint alors le fond du décor

des festivités. En comparaison à l’édition précédente, la forme forte

introvertie a laissé place à cette disposition en évantail, évoquant

les vignobles en terrasses. La morphologie biscornue de cette installation

nous indique que les concepteurs commencent à prendre

en considération les caractéristiques formelles de l’espace hôte, et

tentent de s’inscrire en intégrant certaines lignes directrices comme

les biais du Nord accusant la forme trapézoïdale de la place.

203


arénes de la fête des Vignerons 1998 (source: Confrérie des Vignerons )


La dernière édition datant de 1998 ne fait que confirmer l’attitude

d’ouverture sur le paysage et souligne l’inscription de la fête dans

le contexte régional à qui elle est dévolue. Le spectacle semble

ainsi absorber le lieu dans le quel il s’inscrit, il n’est pus simplement

comme dans l’édition de 1977 un fond de scène mais il semble

réellement faire son entrée dans la représentation scénique. De

plus la présence d’une avancée majestueuse de la scène sur le lac

propulse le regard des spectateurs vers l’ensemble de ce territoire

magnifique. Sur l’image de la maquette on remarque sur la partie

de la scène qui s’avance sur le lac, une tentative de lier par une

passerelle deux systèmes d’espaces publics de référence à Vevey:

les quais, en tant qu’éléments continus et linéaires, à la place du

Marché, élément ponctuel et unique dans la ville. Au nord, une légère

distance prise des volumes de la grenette et du bois d’amour, nous

indique un parvis linéaire, une halte avant d’entrer dans l’espace

scénique.

20


la grenette de Vevey en 1950 ( source: Recordon E.Etudes historiques sur le passé de Vevey)

la grenette de la place de la Riponne à Lausanne au début du xxe siècle.


L’évolution de la ville à l’Ouest de la place, en direction des rives

devuenues sûres de la Veveyse, ajouta une couche de complexité à la

question de l’ouverture et de l’orientation de cette dernière. Comme

nous l’avons constaté au cours de ce travail, ce qui caractérise intrinsèquement

la ville de Vevey est la dualité antagoniste qui réside

dans ce que nous aimerions appeler la «linéarité ponctuelle» qu’incombe

la position de la ville dans le territoire, i.e. à la jonction entre

le tracé linéaire et pincé du chemin longeant le littoral lacustre,

et la vallée de la Veveyse ayant produit l’esplanade de la place du

marché marquant une halte ponctuelle, qui plus est perpendiculaire

aux rives. Cet antagonisme résume l’essence des difficultés auxquelles

la ville devait, et continue de faire face, quant à la question

lancinante de son centre.

Les étapes successives de son ouverture, conséquence de son évolution,

n’ont fait qu’exacerber le dilemme hiérarchique, à savoir de

la quelle des deux, la place ou la rue centrale, était plus représentative

de la centralité?

L’importance grandissante du statut de la place du marché, d’ailleurs

rebaptisée Grand’ Place, induisit des comportements ambigüs

concernant son rapport à son statut dans la ville. Ci-contre deux représentations

de grenettes, dont celle de Vevey que l’on aura reconnu.

L’on peut constater le caractère hybride de la version construite

sur la place du marché, puisque le modèle répandu ne comportait

pas de clocheton, et encore moins de fronton. Ces éléments empruntés

à l’architecture religieuse, ou tout du moins à une architecture

de représentation, donnaient à la grenette de Vevey une valeur plus

importante que celle du simple couvert où se vendaient les bottes

de foin et le grain au kilo. A ce propos, le nombre de changement

d’affectations dont elle a fait l’objet est symptomatique.

20


défilé des cadets au début du XXe siècle (source: INSA, Vevey )


Les photographies ci-contre illustrent encore autrement l’ambiguïté

du statut de cet espace dans la ville, qui grâce à son ampleur

permettait une mutlifonctionnalité poussée quasiment à l’extrême.

Transformée en champs de Mars, l’image du haut nous représente le

grand rassemblement des cadets qui donnait en spectacle des exercices

d’artillerie. On comprend à travers cette manifestation d’ordre

civique que la Grand’ Place avait acquis le statut privilégié d’espace

de référence dans la ville de Vevey.

Une petite anecdote montre bien l’étrangeté des rapports que la

place entretient avec le pouvoir. Lors des discours officiels du Maire

de Vevey, ici lors de la très populaire foire St. Martin, figure en arriére

fond de l’estrade syndicale, une peinture grand format de la

façade de l’hôtel de ville, comme si son absence sur la place n’était

pas assumer et qu’il serait aujourd’hui plus heureux qu’il trouve sa

place sur la Grande Place.

20


Avec la construction des rives de la Veveyse, surgit la question de

la suture des nouveaux quartiers derrière l’Aile ainsi que de celui

du Nord avec le noyau historique. Nous avons déterminé dans le

chapitre précédent que le lot triangulaire, rattrapant le décalage

morphologique induit par le coude du torrent à la hauteur de la

gare, avait le rôle du tiers de raccord. Nous aimerions faire part

de nos questionnements quant à la définition de ce qui réellement

fonctionne comme tiers de raccord. En effet, la place semble depuis

le Moyen-Age, être l’espace tampon entre la cité médiévale et les

dangers de l’impétueux torrent. C’est en effet la place du marché,

qui aujourd’hui relie de la manière la plus directe les divers quartiers

disposés en cadran autour du virage de la Veveyse.

Lorsque la Veveyse fut canalisée durablement, on vit éclore plusieurs

autres ponts ou passerelles permettant d’atteindre plus aisément les

quartiers de la rive opposée. Encore fallait-il signifier leur position

depuis l’espace référentiel de la Place du marché. C’est ainsi que le

front Ouest, qui, à l’origine, devait être continu afin de résister aux

crues du torrent, s’est vu percé latéralement d’une série de rues

menant aux passerelles. Le front Nord, anciennement rattaché au

front Ouest, a lui aussi subit un pareil sort puisqu’il s’agissait de

relier la place du marché à la nouvelle place de la gare, dont le taux

de fréquentation a rapidement définit sa polarité. Il est à noter que

l’emplacement stratégique de la gare à la jonction des systèmes

de la rue centrale du Simplon, et de celui non moins décisif de la

Veveyse a réaffirmé le statut de l’emplacement de l’ancien pont au

sein de la question de la centralité veveysanne.

Peut-on parler de polycentralité dans une ville si modeste? La question

reste ouverte.

Il faut remarquer que jadis, la spatialité de la place était comprise

comme une poche dont l’accès se faisait, au Nord par la Place Ronjat

devançant les portes de la ville et au Sud par la grève; cet espace

était alors bien plus définit qu’aujourd’hui. En effet, les divers

percements ont conduit à la spatialité fuyante que l’on expérimente

dans sa version contemporaine. Les fronts ne constituent plus des

arêtes franches, opaques, leur porosité actuelle a provoqué la difficulté

de l’appréhension de cet espace expliquant sans doute la

timidité des propositions d’aménagement.

211


hypothèses de projet (s)

213


Pourquoi fait-on des places ?

Primo, pour obtenir au milieu du dense réseau des rues, une surface

tranquille où se tiendront les marchés, ou des réunions publiques,

ou, tout simplement, à seule fin de ménager dans l’étendue d’une

ville, en écartant les parois des immeubles, une plus vaste poche

d’air libre. Cette place, de par sa destination, sera tenue hors circulation.

Secundo,parce qu’un édifice, d’un caractére particulier doit être mis

en valeur: voilà l’occasion de ménager, sur le devant de sa façade,

un espace de bonne proportion pour les manifestations patriotiques,

les foules, etc. L’amplification des impressions de beauté, tel est ici

le but visé.

Tertio, parce qu’une place naît d’elle-même par la rencontre de plusieurs

rues en un même point. Cette place s’appelle un rond-point,

un carrefour. L’intention qui en a motivé la création était d’apporter

plus de facilité au va-et-vient des gens et des voitures.

Voici trois catégories qui se différencient clairement. Or l’étude des

places du XIXe siècle montrerait la constante inadaptation de la forme

aux exigences. A cause du manque de clarté dans les intentions,

par une synthèse qu’on crut habile et qui ne fût que désastreuse,

on fusionna en une place unique: la place crée pour elle-même,

( c’est-à-dire l’île de repos), la place pour l’édifice (c’est-à-dire

l’effacement de la place d’elle-même pour reporter tous les regards

sur un hôte d’honneur), le carrefour (c’est-à-dire la condensation

en un point de toute la circulation). Et alors fut obtenu ce type aux

aspects vingt fois répétés dans la même ville, type répandu sur tous

les continents: un noeud de vie bruyante où grouillent les trams et

les voitures, où le réseau des fils électriques barre le ciel, où se

dressent les lampadaires disharmonieux, où les édifices offrent le

coup d’oeil le plus mesquin, là des buissons de fleurs s’étiolent en

banals tracés. C’est là la place moderne trépidente et empoussiérée,

que le passant redoute et traverse avec crainte.

Le Corbusier «la construction des villes»


Cette citation de Le Corbusier nous parle dans le sens où elle résume

en grande partie l’essence de la place de Vevey.

«Primo», cette place était une grande surface libre à l’extérieur

de la ville. Cet espace vivait donc pour lui-même, les marchands y

venaient conclure leurs affaires, sans pour autant nécessairement

passer par la ville. Cette place avait donc une fonction propre, c’était

la Place du Marché.

«Secundo», avec l’ouverture de la ville médiévale, la chute des murailles,

la maîtrise du torrent de la Veveyse et finalement la construction

de la ville nouvelle, la place s’est retrouvée au centre de cette

ville composée de deux parties. Un bâtiment initialement discret et

à l’usage humble dédié à la place, s’est maquillé et a voulu se donner

des allures d’hôtel de ville déclarant de ce fait: «cette place

m’appartient !». L’histoire de ce lieu, nous l’aurons compris en dit

autrement. Cette place était avant tout un espace partagé par tous

ou aucun ne se représentait plus qu’un autre. C’est à partir du moment

où un bâtiment à essayé de s’approprier cet espace que les

autres en ont revendiqué leur part, s’en suivit alors une course effreinée

de celui qui s’éléverait le plus haut, de celui qui se rendrait

le plus visible menant par là-même au chaos visuel que nous vivons

aujourd’hui.

«Tertio», la place était initialement le point où confluaient les denrées

et les personnes de toutes parts. Elle accusait pour cela une

spatialité de pièce close dans la ville. Aujourd’hui, ses fronts percés

de nombreuses rues lui confèrent un caractère de carrefour

où transitent les divers flux de la ville sans pour autant s’y arrêter.

Autrement dit, on ne se rend plus sur la place, mais on y transite.

Ce constat nous invite à remettre en question le statut multifonctionnel

de la place dans la ville.

Afin de synthétiser au mieux nos intentions de projet, prenons comme

axes de réflexion trois mots: LES LIMITES_LE SOL_L’EAU

21


plan n°1

plan n°2


LES LIMITES

retour à la notion de poche dans la ville, questionnement du statut

de la place comme carrefour, inscription éventuelle d’une nouvelle

géométrie de la place requalifiant la relation à la ville et au lointain

(cf. plan n°1)

clarification des limites, notamment les fronts Nord et Ouest (zone la

plus indéfinie spatialement et socialement)

plusieurs attitudes projectuelles possibles: densification de la zone

Nord par l’implantation d’un bâtiment public ( bâtiment culturel ),

pendant de la grenette (cf. plan n°2); prolongation de la rue menant

à la gare (cf. plan n°3)

définition de la zone sud par un travail de la rive valorisant les figures

cadrant le paysage

21

plan n°3


LE SOL

mise en valeur de l’étendue de la place, rendre visible le sol.

déplacement de l’aire de stationnement en sous-sol dans la partie

haute de la place.

travail d’aménagement des interfaces place_sous-sol

travail de la surface selon l’utilisation de la place aujourd’hui: un

théâtre à ciel ouvert

définition d’une forme forte interragissant avec la région, un centre

mettant en scène les manifestations et un périmètre dévolu aux activités

journalières

21


plan n°1

plan n°2


L’EAU

affirmation de l’appartenance de la place au système des quais

hiérarchisation des quais à travers un plan directeur (cf. plan n°1)

périmètre d’intervention entre la place du Marché et l’embouchure

du torrent (cf. plan n°2)

proposition d’un programme de bains publics marquant et valorisant

les pénétrantes visuelles du lac dans la ville . Distinction entre promeneurs

et baigneurs (cf. plan n°3)

221

plan n°3


ibliographie

223


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