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Les sens de la peau - Observatoire Nivea

Les sens de la peau - Observatoire Nivea

6 LES SENS DE LA PEAU

6 LES SENS DE LA PEAU toucher appartient à la matière, non à l’âme ou à l’esprit, il est chose du corps. Pour Pic de la Mirandole, autre platonicien, les mains et le toucher retiennent corporellement une âme tendue vers son ascension divine. « Les mains ne sont pas une instance de divinisation, mais de dégradation, commente O’Rourke Boyle. Le toucher des mains n’est pas une image crédible pour un programme platonicien » (p. 5). Nombre de philosophes enclins à privilégier la vue poursuivent le dénigrement d’un sens trop peu élevé et trop éloigné à leurs yeux (justement) de l’âme ou de la pensée. Pour Descartes, par exemple, le toucher occupe le rang le plus bas dans l’échelle des sens : « L’attouchement qui a pour objet tous les corps qui peuvent mouvoir quelque partie de la chair ou de la peau de notre corps […] ne nous donne en effet pas de connaissance de l’objet : le seul mouvement dont une épée coupe une partie de notre peau nous fait sentir de la douleur sans nous faire savoir pour cela quel est le mouvement ou la figure de cette épée 6 . » Singulière question que se pose Descartes, outre que, pour disqualifier le toucher il prend paradoxalement une « image » résolument visuelle. On pourrait tout autant se demander pourquoi la vue est incapable de voir la douleur. La subordination du sens à un savoir conçu sur le modèle de la vue, et rationalisé, amène nécessairement au dénigrement du La disparition de toutes sensations tactiles marque la perte de l’autonomie personnelle toucher. Pourtant, on peut être aveugle, sourd, anosmique et continuer à vivre. On peut connaître des agnosies locales, mais la disparition de toutes sensations tactiles marque la perte de l’autonomie personnelle, la paralysie de la volonté et sa délégation nécessaire à d’autres personnes. L’homme est impuissant à se mouvoir s’il n’éprouve la solidité de ses mouvements et la tangibilité de son environnement. La disparition du toucher est une privation de la jouissance du monde, l’encombrement dans un corps devenu pesant et inutile, la dérobade de toute possibilité d’action autonome. L’anesthésie cutanée bouleverse le geste, elle rend les membres de marbre et provoque la maladresse. Elle transforme le corps en prison. À défaut du toucher, les autres sens deviennent maladroits ou sans usage. Sans point d’appui pour ressaisir le sens de la présence, l’homme se dissout dans l’espace comme l’eau se mêle à l’eau. Le monde se réduit alors à la vue, mais une vue incapable d’agir, réduite à la seule surface accessible aux yeux et non aux mains. Seul sens indispensable à la vie, le toucher est la souche fondatrice du rapport de l’homme au monde. À travers la métaphore de la statue qui s’éveille sens après sens, Condillac écrit que c’est « avec le toucher que la statue commence à réfléchir ». Il écrit encore : « Nos connaissances viennent des sens, et particulièrement du toucher, parce que c’est lui qui instruit les autres sens 7 .» Le toucher est par excellence le sens du proche. Il implique la confrontation à une limite tangible. Si la vue dispense un espace déjà construit, le toucher l’élabore par une suite de contacts. Local, successif, il explore une partie, puis une autre. Une chaise, par exemple, est perçue d’emblée 6. R. Descartes, Principe de philosophie, Paris, Gallimard, p. 660. 7. Condillac, id., p. 313.

par l’œil, ses qualités, ses défauts, sa texture se donnent immédiatement. La vue sans le toucher est réduite à l’impuissance. À l’inverse, la main explore avec méthode, palpe les contours, pour lentement en reconstruire l’ensemble. Même aveugle, l’individu est capable de se construire un monde à travers les ressources du toucher. Si l’œil embrasse des étendues immenses, si l’odorat construit un espace olfactif parfois insaisissable, diffus, le toucher est rivé au réel le plus immédiat, il implique le corps à corps avec l’objet. Sans lui, le monde se dérobe. Dans la perception courante, la vue et le toucher cheminent ensemble comme les deux faces d’une même médaille. À tout instant en contact avec l’environnement, la peau résonne des mouvements du monde. Elle ne sent rien sans se sentir elle-même. « Toucher, c’est se toucher, dit Merleau-Ponty […]. Les choses sont le prolongement de mon corps et mon corps est le prolongement du monde qui m’entoure […]. Il faut comprendre le toucher et le se toucher comme envers l’un de l’autre 8 . » L’objet nous touche quand nous le touchons, et se dissipe quand le contact se défait. Toute stimulation tactile marque les frontières entre soi et l’autre, entre le dehors et le dedans. C’est ce que révèle l’ontogenèse en associant le visuel au toucher. L’enfant comprend qu’il ne peut toucher la lune, mais le drap de son lit ou son hochet. Certaines choses visibles sont inaccessibles. Par le toucher, l’enfant s’établit dans le monde sensoriel qui l’entoure, il établit des échelles de correspondance avec les objets et leurs émanations sensorielles. Le toucher cisèle la présence au monde par le rappel permanent de la frontière cutanée. « Quand je me réveillais ainsi, écrit Proust, mon esprit s’agitant pour chercher sans réussir à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait d’après les formes de sa fatigue à repérer la position de ses membres pour en induire la direction du mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs chambres où il avait dormi tandis qu’autour de lui les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée, tourbillonnaient dans les ténèbres 9 . » Le toucher est propice à la mémoire, il éveille les autres savoirs sensibles. Ses traces demeurent à la surface du corps, prêtes à renaître à l’occasion. Elles procurent des repères durables dans la relation au monde. La mémoire tactile fait renaître toute la sensorialité du monde 10 . Du contact à la relation La peau est enrobée de signification. Le toucher n’est pas seulement physique, il est simultanément sémantique. Le vocabulaire tactile métaphorise de manière privilégiée la perception et la qualité du « contact » avec autrui, il déborde la seule référence sensorielle pour dire le sens de l’interaction. En voici une poignée d’exemples : le « courant passe » ou non. Le fait de « sentir » renvoie simultanément à la perception tactile et à la sphère des sentiments. Avoir du « tact » ou du « doigté » consiste à « effleurer » l’autre sur des sujets délicats par des manières justes et discrètes qui préservent son quant-à-soi sans le « tenir » malgré tout à l’écart d’une information essentielle. Une formule atteint la « corde sensible ». 8. M. Merleau-Ponty, Le Visible et l’Invisible, Paris, Gallimard, 1964, p. 308. 9. M. Proust, Du côté de chez Swann, Paris, Le Livre de poche, p. 8. 10. Sur tous ces points, David Le Breton, La Saveur du monde. Une anthropologie des sens, Paris, Métailié, 2006. David Le Breton Le sens des sens : le toucher

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