L'homme au complet m..

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L'homme au complet m..

CHAPITRE XXXIV

Le lendemain, assise sur la terrasse d’une ferme où le colonel Race m’avait emmenée, car dans la

ville on se battait encore, je le vis arriver lui-même. Il descendit de cheval et vint s’asseoir près de moi.

C’était la première fois que nous étions en tête à tête depuis la fameuse excursion. Comme toujours,

j’éprouvai en sa présence un curieux mélange de crainte et d’attirance.

— Quelles nouvelles ? demandai-je.

— Le général Smuts sera à Johannesburg demain. Dans trois jours, la révolte sera étouffée.

Il y eut un silence.

— Autre chose, Anne. J’ai à vous faire l’aveu de ma maladresse. Pedler s’est enfui.

— Quoi ?

— Oui. Impossible de comprendre comment il l’a fait. Il était bien gardé, mais il devait avoir

d’innombrables agents.

Au fond, sans pouvoir, bien entendu, l’avouer au colonel Race, j’étais plutôt satisfaite. Je n’ai jamais

pu me débarrasser d’une sorte de honteuse faiblesse pour sir Eustace. Je sais que c’est répréhensible,

mais c’est un fait. Je l’admirais. Un scélérat, mais un scélérat spirituel ! Je n’ai jamais rencontré depuis

quelqu’un d’aussi amusant.

— Et Harry ? demanda le colonel Race.

— Je ne l’ai pas revu depuis hier.

— Vous vous rendez compte, Anne, qu’il est complètement disculpé. Il ne reste plus que les

formalités. Rien ne vous sépare, désormais.

Il le dit d’une voix sourde et saccadée, sans lever les yeux sur moi.

— Je comprends, murmurai-je avec reconnaissance.

— Il n’y a plus de raison pour qu’il ne reprenne pas son vrai nom.

— Certes.

— Vous savez son vrai nom ?

— Mais oui : Harry Lucas.

Il ne répondit pas, et son silence me parut bizarre.

— Anne, vous vous rappelez que le jour de notre excursion je vous ai dit que je savais ce que j’avais

à faire ?

— Oui, je me le rappelle.

— Je crois pouvoir vous dire que je l’ai fait. L’homme que vous aimez est disculpé.

— C’est à cela que vous pensiez ?

— Naturellement.

Je baissai la tête. J’avais honte des vils soupçons que j’avais nourris. Il dit encore, d’une voix lente :

— Quand je n’étais encore qu’un enfant, j’aimais une jeune fille. Elle me trahit. Après cela, je ne

pensais plus qu’à mon travail. Ma carrière était tout pour moi. Puis je vous ai rencontrée, Anne, et rien

n’avait de prix à mes yeux. Rien que vous. Mais la jeunesse s’allie à la jeunesse… Il me reste toujours

mon travail.

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