L'homme au complet m..

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L'homme au complet m..

CHAPITRE XXIII

ANNE REPREND SON RÉCIT

Nous faisons un voyage admirable. Je me passionne tantôt pour le paysage majestueux, tantôt pour la

grandeur du désert, tantôt pour les adorables joujoux que vendent les indigènes. Suzanne a acheté toute

une collection d’animaux en bois sculpté à trois sous chacun – des girafes, des tigres, des serpents, des

autruches à la mine mélancolique. Nous nous sommes amusées comme des folles.

On s’imagine la stupeur de Suzanne quand elle me vit grimper dans le train au Cap. Nous avons

bavardé la moitié de la nuit.

Je me suis rendu compte que la défensive était aussi nécessaire que l’offensive. En voyageant avec sir

Eustace et le colonel Race, je me sens en sécurité ; mes ennemis n’oseront pas m’attaquer tant que je serai

sous leur protection. Au surplus, tant que je demeurerai auprès de sir Eustace, je resterai en contact

indirect avec Guy Pagett, et Guy Pagett est le cœur du mystère. J’ai demandé à Suzanne si elle estimait

possible que Pagett lui-même fût le mystérieux « colonel ». J’ai remarqué que sir Eustace, en dépit de ses

façons despotiques, est en réalité fortement influencé par son secrétaire. C’est un homme facile, dont un

secrétaire adroit peut faire ce qu’il veut. Cette situation relativement obscure peut fort bien servir les

desseins de Pagett, puisqu’il n’a aucune raison de souhaiter le grand jour.

Suzanne ne partage pas mon opinion. Elle se refuse à croire que Pagett soit le grand patron. Il est vrai

qu’il semble privé de l’audace et de l’assurance qu’on attend d’un criminel endurci, mais après tout, le

mystérieux colonel ne fait que diriger l’activité de la bande, et le génie créateur s’allie souvent à un

physique faible et chétif.

— Fille de professeur, va ! s’exclama Suzanne. Et pourtant, si la complicité de Pagett n’était qu’un

mythe ? S’il était un brave et honnête garçon ?

Je secouai la tête.

— Puisque c’est lui qui a essayé de me jeter par-dessus bord, sur le Kilmorden Castle ! Pourquoi

tenez-vous à l’innocenter ?

— À cause de sa physionomie.

— Sa physionomie ? Mais…

— Oui, je sais ce que vous allez dire. Il a une physionomie de bandit. C’est justement ça. Un homme

qui a un visage pareil ne saurait être un bandit. C’est sûrement une ironie de la Nature.

L’argument de Suzanne ne me convainquit pas. J’en sais quelque chose, de la Nature, du moins aux

époques révolues, et si elle a de l’humour, elle fait tout pour le cacher. Suzanne est de celles qui

attribuent aux autres leurs propres qualités.

Nous passâmes à nos projets immédiats. Je me rendais compte que je devais me créer une situation

quelconque. Je ne pouvais pas continuer à me draper dans le mystère. J’avais en main le moyen de

résoudre ce problème. Le Budget quotidien. Mon silence n’avait plus aucun prix pour Harry Rayburn. Ce

n’était pas ma faute si on l’avait identifié à l’Homme au complet marron. Je ne l’aiderais que mieux en

semblant le combattre. Le « colonel » et sa bande ne devaient pas soupçonner qu’il y eut quelque chose

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