L'homme au complet m..

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L'homme au complet m..

— Anne, dit-il, je vous veux. Vous serez ma femme.

— Non, murmurai-je, je ne peux pas.

— Pourquoi ?

— Je ne vous aime pas… de cette façon-là.

— Je comprends. C’est la seule raison ?

Il fallait être loyale. Je le lui devais.

— Non, dis-je. Ce n’est pas tout. J’en aime un autre.

— Je comprends, dit-il encore une fois. En était-il ainsi lors de notre première rencontre à bord du

Kilmorden ?

— Non, chuchotai-je. C’est depuis.

— Je comprends, dit-il pour la troisième fois, avec une intonation qui me força à me retourner.

Son visage était rigide.

— Que voulez-vous dire ? balbutiai-je.

Il me regarda, insondable, dominateur.

— Je ne veux dire qu’une chose : je sais ce que j’ai à faire.

Je frémis. Il y avait dans ses mots une détermination que je ne comprenais pas et qui me faisait peur.

Une fois rentrés à l’hôtel, le colonel Race fut si simple et si naturel que je crus avoir rêvé.

Notre train partit à neuf heures.

Je dormis mal, cette nuit, sur ma couchette dure. Je luttai contre des cauchemars vagues et menaçants.

Je me réveillai avec une migraine et sortis sur la plate-forme. La matinée était fraîche et exquise et

partout, de tous côtés, sans limites, sans fin, s’étendaient les collines onduleuses. J’aimais follement ce

paysage. J’aurais voulu demeurer dans une hutte, quelque part, au cœur du désert, et rester là-bas

toujours… toujours…

Dans la journée, le colonel Race m’appela pour me montrer un brouillard blanchâtre au-dessus des

broussailles.

— Les chutes d’eau, dit-il.

J’étais encore abîmée dans mon rêve étrange du matin. Je me sentais arrivée dans ma patrie.

… Ma patrie ! Et pourtant je n’étais jamais venue ici. Ou bien y étais-je venue en rêve ?

Nous descendîmes du train et nous nous rendîmes dans un grand hôtel tout blanc. Il n’y avait pas de

routes, pas de maisons. En face, à une demi-lieue environ, les chutes d’eau. Je jetai un cri. Je n’avais

jamais vu – ni ne verrai jamais – rien d’aussi magnifique.

— Anne, vous êtes toquée, dit Suzanne en me regardant curieusement. Qu’est-ce que vous avez ?

— J’aime… j’aime tout cela !

Oui, j’étais heureuse, mais j’avais la sensation étrange d’attendre je ne sais quoi – qui viendrait

bientôt. J’étais excitée, tendue.

Devant nous, sur un pont au-dessus d’un ravin, nous vîmes passer un indigène. Il avançait avec grâce

et aisance, suivi d’une humble femme qui semblait porter sur sa tête tout son ménage, y compris une

immense poêle.

Après le dîner, sir Eustace se retira dans sa chambre, entraînant avec lui miss Pettigrew. Nous

causâmes quelque temps avec le colonel Race, puis Suzanne se leva et déclara en bâillant qu’elle irait se

coucher. Comme je ne tenais pas à rester seule avec lui, je montai également chez moi.

Mais j’étais bien trop excitée pour pouvoir me coucher. Je ne me déshabillai même pas. Je m’étendis

sur une chaise longue et me laissai aller à ma rêverie. Je sentais quelque chose s’approcher de moi…

On frappa à ma porte. Je tressaillis et me levai pour ouvrir. Un petit boy noir me tendit un billet dans

une écriture inconnue.