Catalogue - Gabriel Desplanque

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Catalogue - Gabriel Desplanque

GABRIEL DESPLANQUE


J’AI PEU D’EFFETS PERSONNELS

Gabriel Desplanque


vincent brocvielle HOMME FEMME ENFANT


HOMME

Je me rappelle la première fois où j’ai touché un collègue au travail.

Le collègue est la seule personne que l’on frôle à longueur de journée

sans toucher. J’ai touché un collègue au travail. Il avait son chien qui

avait disparu, pas mort mais disparu, pas une fugue ni un enlèvement. Il

attendait qu’il réapparaisse, il était incapable de penser à autre chose,

toute la journée, dans le bureau, il nettoyait les interstices du clavier,

la touche J, le cordon du téléphone, la touche R. Il a désentortillé

tous les fils présents dans la pièce, la souris, l’imprimante, la lampe,

le fax, la cafetière. Il a débranché, dénoué, détendu et allongé le fil

du fax pour en faire un fil droit sans boucle. Il a débranché la ligne

électrique, la ligne téléphonique, il a séparé les deux. Il a pris une

ligne dans chaque main et c’est là que je l’ai touché. J’ai touché

l’homme à l’aisselle d’une main, je m’attendais à ressentir, ça a été

rapide, le temps d’aller de mon bureau au fax, deux pas, son cri, le

secours aux électrisés, j’étais la terre.

###

J’ai quitté le bureau avec un sentiment de ressemblance.

Oui, dans la rue je croise les collègues que je pourrais avoir, des gens

comme moi, des gens comme mes collègues. Je nous croise sans cesse dans

la rue. Je nous perds à peine j’ai eu le temps de croiser un regard,

une ressemblance. Chacun regarde comment l’autre est chaussé, combien

nos chaussures se ressemblent, des semelles en élastomère, des empeignes

sans éclat, sans lacets, des coutures apparentes, des chaussettes à motifs,

en coton mélangé.

La même chose dans les transports, chacun regarde comment se termine

l’autre, les extrémités, les ongles, les envies, la mèche qui fourche,

le lobe duveteux, le nez qui brille. Nous sommes une écrasante majorité,

non pas uniforme, non pas conforme, ce n’est pas le problème. Nous sommes

une majorité qui donne à voir l’extrémité de nous.

Un jour, c’était un jour d’orage, nous étions dans le bus quand l’orage

a éclaté, le chauffeur a éteint la lumière à l’intérieur du bus, c’était

pour mieux voir.

Elle a réajusté son foulard, en glissant l’index, au contour du visage.

Elle s’est embrassé le pouce. J’avais la main en visière, collée contre

la vitre. Nous sommes restés à attendre, la circulation était bloquée.

Elle a passé l’index dans le contour du visage, elle a pincé avec le

majeur pour ourler le foulard et préciser le pli du front, j’étais inquiet,

la main en visière. Elle a vérifié la solidité du nœud derrière

la nuque et la souplesse du rabat au menton. J’encombrais la vitre de

buée, c’est elle que je visais.

###


Les branches qui volent, une masse noire, peut-être un oiseau. Des

trombes d’eau, à tel point, avec une telle force, je n’ai jamais rien

vu, on va tous être, se faire, et si jamais, il y a bien un moment où,

ils ne vont pas nous laisser, il faudrait mieux, de plus bel, on ne va

jamais, jusqu’où, est-ce que.

L’approche du déluge fait se parler les gens, et puis se taire. Nous

avons échangé deux mots et partagé le spectacle.

###

Vivre seul, cuisine sommaire. Télévision seul, endormissement contraint.

J’ai eu un chien qui me faisait une fête du tonnerre quand je rentrais le

soir, il était tellement content de me voir, il aboyait, je me dépêchais

d’ouvrir la porte, un déferlement, des coups de griffes, des pleurs, des

couinements, debout sur les pattes arrière, battant le sol avec la queue.

Moi aussi l’envie de pisser me rend nerveux. Affectueux, je ne sais pas.

Vivre avec un chien n’était pas une situation épanouissante, c’était une

situation malaisée, une situation avilissante, j’étais réduit à singer

la situation dans laquelle je vivais, j’étais un imitateur de mon espèce,

un homme nourricier, un mâle dominant. Je l’envoyais promener, je lui

préparais à manger, je le réprimandais s’il montrait trop d’impatience.

J’étais assez bête pour penser qu’il manquait la parole à mon chien. Je

lui posais des questions. Il m’observait, et le silence qui s’ensuit.

J’étais assez stupide pour penser que la parole manquait aux animaux, ça

m’a passé. Une parole pour quoi faire ? pour dire l’oppression ? pour

meubler.

Je vois des hommes qui s’essuient les pieds comme les chiens grattent le

sol après s’être soulagé, des femmes dont le pas s’accélère nerveusement,

des hommes qui se retournent sur elles, des femmes qui s’aspergent

de parfum comme les chiens se roulent dans la charogne, avec le même

plaisir, des hommes qui bouffent de l’herbe, l’air concentré, qui mastiquent,

des hommes et des femmes qui se grattent, qui se battent et qui

bâfrent.

###

Je suis sensible aux extrémités, ça a toujours été.

Je vois affleurer des instincts, je les frôle à longueur de journée, je

les flaire ; elle a failli se tordre la cheville, ses cils battent, son

ongle crisse, je sens l’eau venir à la bouche, je réprime beaucoup de

mes instincts, je me gratte l’occiput.

Vivre seul m’a désemparé, et puis j’ai pris l’habitude de faire plusieurs

choses en même temps, lire aux toilettes, la main droite et la main

gauche en même temps, le clavier, un magazine, le téléphone, la radio,


les informations, parler en respirant, ouvrir les guillemets, poser des

jours, jouir en même temps.

Quand mon chien était sous la table, je lui envoyais des coups de pied,

je ne m’en rendais pas compte, je lui marchais sur la queue, un jour il

a disparu. J’étais désemparé, mais c’était aussi quelque chose de plus

précis, de plus frontal, la défiance, la colère, l’orgueil.

###

Mon premier rendez-vous depuis très longtemps, dans une brasserie, un

repas en tête-à-tête. Au dessert, je lui ai dit : « mon fils me manque »,

elle n’a plus osé parler du sien. Et vu qu’on a le même fils.

Après, je l’ai conduite chez moi, elle m’a dit qu’elle n’osait pas me le

dire parce qu’elle avait peur que je le prenne mal, mais qu’elle me le

dirait quand même pour me montrer qu’elle avait gardé une forme d’esprit

critique sans pour autant contester toute la bienveillance ni renier

les sentiments qu’elle continue d’éprouver pour moi, elle me le dirait

parce que désormais elle pouvait certainement envisager une relation

dans laquelle la parole prime.

Elle a besoin d’être rassurée, je me suis dit. Elle m’a dit que je vivais

dans un vrai taudis.

###

Si j’arrivais à imiter tous les bruits du voisinage, elle verrait qu’un

appartement c’est autre chose qu’un espace de rangement. Qu’en ce moment,

c’est une caisse de résonance. Il est tard. J’imiterais les talons

du cinquième, l’écho dans l’escalier, l’essorage et la chasse d’eau. Je

suis imitateur de mon espèce. J’y ajouterais les bruits de gonds pendant

l’orage, leur bruit subit quand le vent pousse, le bruit mat et le bruit

rauque couverts par la pluie. Le retour des oiseaux à quatre heures. La

marche arrière des fourgons. Une quinte.

L’indicatif de France Infos, les bip, les snooze, les buzz. J’aimerais

que tous ces bruits forment un souffle chaud sur elle, j’aimerais que

ses extrémités se réjouissent. Elle se rendort, elle sourit, ses doigts

pulsent.

Elle doit pouvoir comprendre, j’entends son ventre qui gargouille. Tu

vas revenir avec moi, on va revivre ensemble, on va y mettre un peu du

sien.


ENFANT

Une semaine que mon fils est rentré, sans plus. Gabriel, tu dis bonjour

à papa. Bonjour, oui, et merci ? merci, mais sans plus.

Retour conditionnel. Mise à l’épreuve. Rangement.

Chacun pense être la condition du retour. Elle, lui, on garde chacun nos

conditions rentrées, statu quo, probation, chantage.

Une semaine assez désagréable, poussive, les transports, la question du

week-end, l’emploi du temps, le menu du soir, le partage des tâches,

chercher mon fils, tout ça.

Les nuits sont bien, on n’arrive pas à dormir, on n’est plus habitués à

dormir ensemble, on dort mal. Des caresses à n’en plus finir, des caresses,

des caresses, des caresses.

On va l’inscrire au centre aéré, elle me dit, tandis que mon doigt lui

agace le nombril.

###

Il va aller chez sa grand-mère, ça me plaît d’appeler ma mère, grandmère.

Bonjour grand-mère, bonjour mon fils. Dis bonjour à grand-mère,

bonjour mon petit Gabriel.

Mon père avait le même prénom – Gabriel –, ça se faisait à l’époque, on

a perpétué.

Qu’est-ce que ça déclenche d’appeler son petit-fils du même prénom que

son mari ? Qu’est-ce que ça fait à ma mère quand elle l’appelle Gabriel :

plaisir ? indifférence ? C’est sûrement dissocié, c’est peut-être confondu.

C’est peut-être une douleur à chaque fois.

Quand j’appelle mon fils Joe, ça lui plaît.

Quand j’appelle mon fils Gabriel, il sait à quel registre je me réfère.

Parfois, il ne répond pas. Il est hagard, je ne comprends pas pourquoi.

Il se cabre, il vous regarde, effaré, c’est incompréhensible.

Je l’ai cherché partout dans l’appartement, sous son lit, derrière les

rideaux, la malle, l’armoire, Gabriel ! Dans le couloir, je l’ai trouvé

dans le couloir, sans lumière, raide, terrorisé, immobile, plaqué dos à

l’ascenseur, tétanisé, tu rentres ! je ne le répéterai pas. Gabriel !

Deux pas en avant, j’ai appuyé sur le bouton d’appel, tu rentres ! j’ai

appuyé, il a hurlé.

C’est dangereux.

###

Dangereux, tu m’entends ? Tu ne marches pas sur la queue du chien, tu

fais attention, tu caresses le chien, sur la tête, doucement, sur le

front, il aime ça, regarde. Tu lui as fait mal tu sais, il est méchant

si tu lui fais mal. Dans l’autre sens, caresse-le dans l’autre sens, tu

sens comme c’est doux quand on caresse dans le bon sens, vous faites la

paix maintenant.


Gabriel est un bon garçon, il aime bien rendre service, pas besoin de

crier ou de chantage pour qu’il débarrasse. Peut-être d’un an encore,

de dix centimètres, d’un peu plus d’aplomb dans les gestes, laisse-moi

faire, laisse papa faire.

Il aime bien rendre service, il s’ennuie un peu avec nous, il joue, il

s’ennuie vite, il part dans une tirade sur un bus vert qu’il a vu un

jour rempli, arrêté, bruyant, le bus était vert et avec des passagers

un peu partout qui s’entassaient et des personnes venaient s’asseoir

sur des autres personnes assises et les gens se disputaient alors le

chauffeur s’est levé mais tout le monde était serré alors il a demandé à

tout le monde de descendre il a dit qu’il avait reçu l’ordre d’évacuer

les passagers il disait qu’un autre bus allait arriver dans une minute

et pourtant personne ne voulait descendre alors il répétait la consigne

très fort.

Il a hurlé une bonne fois avant de se baisser.

Il a réussi à se faufiler.

Il s’est retrouvé sur le trottoir à regarder son bus et les passagers qui

l’observaient par les vitres à l’intérieur, et il s’est demandé pourquoi

il était chauffeur de bus.

###

Gabriel voudrait être conducteur de péniche.

Il n’y aura bientôt rien des fleuves, des rivières ni des écluses qu’il

ignorera. J’ai du mal à me remémorer les affluents, il peut déjà les

réciter, l’accent circonflexe à la place du sourcil gauche.

Il me prend par la main pour me montrer un jouet, je connais bien ce

jouet, comme chacun de ses jouets, il l’a redécouvert en rentrant, je

les ai tous soupesés, il me le brandit fièrement, tous contrôlés, une

navette spatiale !

L’histoire s’y greffe aussitôt, un héros, une comptine, une onomatopée,

les bruits que l’objet peut faire, il imite un moteur, un moteur avec

des ratées.

J’ai bien des lunettes de soleil, quelques CD, une gourde Isostar, mais

une certaine difficulté à ranimer l’enthousiasme contenu dans un objet.

J’ai peu d’effets personnels.

Lui, me prend par la main chaque fois qu’il s’enthousiasme, il m’emmène

voir sa navette spatiale, il me pose des questions, il attend mon expertise

; l’opercule bleu ? tu vois le bleu, c’est pour simuler le rayon

de reconnaissance, ce n’est pas le bruit du moteur, c’est une navette

magnétique avec un scanner, un rayon qui permet la reconnaissance au sol,

d’accord ? suivant que la surface d’une planète est gazeuse, liquide,

rayonnante ou hospitalière, tu comprends ? le système de reconnaissance

guide le vaisseau dans son voyage interstellaire, d’accord ?


LA COURSE 2008

LE HANGAR

LES CHÂTEAUX

2008

2010

LE POSTER 2010

LA SERRE 2010

L’ACCOLADE

LA CARTE 2010

D’EN HAUT 2008

2008

L’ACCIDENT 2010

LE CLOCHER 2010

LE FEU 2007

LA GRUE 2010

LE SAUT 2008

GEOMETRIES 2008

LA PISCINE 2010

LA MAIN SANS TITRE 1

2010

2010

HOMME FEMME ENFANT

Vincent Brocvielle - 2010

HOMME FEMME ENFANT

Vincent Brocvielle - 2010

HOMME FEMME ENFANT

Vincent Brocvielle - 2010


INDEX LE PULL 2010

HOMME FEMME ENFANT

Vincent Brocvielle - 2010

HOMME FEMME ENFANT

Vincent Brocvielle - 2010

HOMME FEMME ENFANT

Vincent Brocvielle - 2010

MERCI LES BRAS 2010

LA VISIERE 2010

LA SERVIETTE

LA MAISON

2010

LE TROU 2010

LE LIT 2010

LE TUYAU 2010

2010

LES FLEURS 2010

LE K-WAY

LA VUE

DANS MA CHAMBRE

2010

LES BOUGIES

2010

2010

2010


Je le laisse s’habiller en footballeur, c’est de la paresse de ma part.

Elle dit que c’est pratique, économique, c’est sportif, ça lui donne

l’air d’un petit homme, tous les gamins ont ça, il pourra s’en servir au

centre aéré, c’est lavable en machine, ça ne se repasse pas.

Je ne vois rien à redire, mais d’un mauvais œil.

Quand Gabriel est dans l’appartement, c’est un rapport d’échelle. Quand

il est en footballeur, c’est une masse criarde, synthétique, un sac

plastique, un drapeau sans vent, c’est un écueil de proportions et

d’ordonnance. L’appartement est inapproprié, le salon paraît confiné,

l’encadrement des portes vertical, l’éclairage beaucoup trop faible, la

moquette passée, le canapé déplacé, rien ne va, ce petit homme emmailloté

est un révélateur obscène, sa panoplie me déconcerte.

Un footballeur qui ne sait pas mettre ses lacets.

Les mois de célibat refluent, je sais bien que Gabriel n’y est pour

rien, je l’observe encore un peu comme s’il était chez moi, comme s’il

remettait l’espace en cause. Lui est bien chez lui, il me demande une

autre paille, il exige une paille coudée jaune pour terminer son lait

chocolaté, je la lui donne.

###

Ma mère appelle, tu sais ce qu’il a fait ton fils ? il les a coupé systématiquement,

tu m’entends. En même temps je ne peux pas le croire,

sys-té-matiquement, qui a pu lui mettre une idée pareille en tête, il

ne va pas bien ton fils. Je tiens à te le dire, il ne va pas bien, non,

il est perturbé, il est revenu du jardin, il les avait dans la main.

Qu’est-ce que c’est Gabriel ? qu’est-ce que tu tiens là ? Fais-moi voir,

c’est caca, j’ai cru que c’étaient des vermisseaux. En même temps ça ne

bougeait pas, je lui tenais la main ouverte dans ma main, j’ai récupéré

les vers dans ma main, ça ne bougeait pas. Qu’est-ce que c’est Gabriel ?

il m’a montré les ciseaux.

Et je préfère t’arrêter tout de suite, ce n’étaient pas mes ciseaux, je

te vois venir, c’étaient les ciseaux à bouts ronds qu’il m’a tendus, ce

sont ses ciseaux, tu m’entends ? Qu’est-ce qu’il a dans la tête en ce

moment ? Tu ne m’as jamais fait ça toi.

Tu m’en as fait pourtant. Des vertes et des pas mûres. T’étais surtout

un froussard. Le pire c’est quand il y avait l’orage, j’ai jamais vu

quelqu’un d’aussi froussard que toi, tu faisais dans tes culottes, c’est

bien simple, au moindre orage, tu pissais dans tes culottes, quand il y

avait du tonnerre tu chiais dans ton froc, c’est comme à ton anniversaire

quand t’as eu la colique, tu te rappelles ? avec ton air hagard, ta

bouche ouverte-là. Dis-moi Gabriel c’est quoi ça ? Il avait les ciseaux

à la main, je tenais les petits bouts de chair, c’est quoi ça ?

Des antennes d’escargot.


Nous allons chacun son tour le border, lui raconter une histoire, à tour

de rôle, des rois mages, lui expliquer la navette spatiale, le bruit

des talons dans l’appartement au-dessus, le programme d’essorage, les

affluents, l’opercule bleu, la climatisation, je le saoule avec mes

histoires, elle l’enjôle avec sa voix, son petit ventre gargouille, ses

doigts pulsent, il a le sommeil rapide, léger.

Le réveil en sursaut. Quand il ne parvient pas à se rendormir, ça arrive

parfois, il entre dans notre chambre, à n’importe quelle heure,

c’est interdit la chambre des parents, interdit ! Je me lève pour le

faire sortir, il accourt vers moi, il se précipite et s’accroche à mes

jambes, il manque me faire tomber. Je m’accroupis, c’est de la détresse,

il a fait un cauchemar. Je le rassure, je le berce, on lui a raccommodé,

pirouette cacahuète, on lui a raccommodé avec du joli fil doré, avec du

jo-li-fil-do-ré.

Il faut que je m’enlève ces antennes d’escargot de la tête.


FEMME

Notre nervosité nous différencie. J’entaille mes ongles en croissants,

elle réduit les siens en poudre. Avec sa lime, avec mes dents.

Elle voudrait que je sorte de la salle de bain, je suis en train de me

raser, elle ferme le robinet, j’ai bientôt fini, je le rouvre, elle enclenche

la bonde, le lavabo se remplit, le niveau grimpe jusqu’au tropplein,

je coupe l’eau. Tu te rases le dimanche maintenant ?

Elle est plus sensible à l’idée du gaspillage que moi, du recyclage que

moi. Non pas qu’elle soit maniaque ou pingre, ce n’est pas le problème,

elle sait organiser les tâches ménagères, entretenir le matériel,

rationaliser nos résidus, régulièrement nettoyer la brosse à cheveux,

secouer les couvertures, passer l’aspirateur à l’intérieur du canapé,

entre les coussins, purger le siphon de la baignoire, jamais je n’y aurais

pensé, purger le siphon de la baignoire…

Elle possède un sens aigu, disons une nervosité différente de la mienne.

Je finis de me raser, de me rincer, j’asperge et je frotte mes lobes

d’oreille, elle me signale un oubli sous le maxillaire, elle regarde

dégoûtée les poils sur la faïence, le même air qu’avec le chien.

###

Elle a voulu qu’on ait un enfant rapidement, elle a arrêté la pilule le

temps nécessaire. Ça n’a pas changé notre manière de faire l’amour, ni

plus, ni mieux, ça a changé notre façon d’être à deux.

Je voulais lui faire plaisir, j’avais envie d’être agréable, attentif,

patient. Lorsqu’elle a été enceinte, nous avons redoublé de patience,

d’attention et de patience.

Je regardais moins les autres femmes.

Quand Gabriel est né, j’ai recommencé à courir, j’avais quelques kilos

à perdre. Je manquais de souffle, de courage, et puis l’accoutumance a

remplacé la volonté, la boisson énergétique a remplacé l’eau, j’ai refait

une ou deux compétitions, j’étais passé senior.

Je regardais les femmes autrement, avec plus d’assurance, une pointe

d’insistance. J’étais accaparé. J’étais moins présent. J’avais moins de

patience avec elle, on en a parlé ma femme et moi. Ses longues phrases

allusives, ses répliques offensives, mes soupirs.

Ma hantise du panier à linge.

###


On s’est séparés dans la défiance la plus totale, la moindre parole

était en trop, la plus petite réflexion occupait une soirée entière,

les phrases s’interrompaient d’elles-mêmes, nos prénoms restaient sans

réponse, mes bâillements, ses soupirs. On s’est quittés dans le silence.

Je croyais que c’était fini. J’ai cru que c’était fini. Quand elle est

revenue, je l’ai beaucoup regardée, le désir était tombé, pourquoi tu

me regardes comme ça ? Un désir tombé n’a aucune chance de renaître,

j’ai profité de ce qu’elle était encore un peu distante pour m’éclipser,

j’allais courir.

À commencer par la lumière à la fenêtre, l’entrain dans l’escalier,

l’odeur sur le palier, les bruits dans l’appartement, un nouveau désir

est apparu. Une curiosité. Sa manière de se mettre en retard le matin, de

décréter qu’on était au régime, de faire le décompte avant les vacances,

de me conseiller un article dans le journal, de me trouver des surnoms.

Une nouvelle forme du désir est apparue. Une nouvelle femme.

###

On a rigolé Gabriel et moi quand elle rentrée de chez le coiffeur, elle

n’a pas supporté, on n’a pas pu s’empêcher. Elle nous demandait pourquoi

on rigolait. Qu’est-ce qu’il y avait de si drôle ? Non, rien. Elle est

devenue écarlate, un rictus qu’elle n’arrivait pas à chasser, ses yeux

se sont embués, elle a claqué la porte. Elle est revenue deux heures

après, elle était fière parce qu’elle était passée en priorité et qu’il

ne lui a rien fait payer.

###

Elle a de jolis mains, les ongles et les yeux faits, le teint matifié,

les cheveux éclaircis. Pas d’excès, quelques effets personnels, un

téléphone mobile, un sac en simili, un ruban au poignet, un parfum par

saison. Une voiture.

Un véhicule sous contrat d’entretien qu’elle revend tous les deux ans,

en accord avec le concessionnaire. Son père verse traditionnellement le

complément nécessaire au rachat du nouveau modèle. La boite à gants renferme

une mallette en plastique transparent avec des feux de rechange, un

livret d’assurance et un stylo bleu siglé du numéro vert de l’assistance

technique.

Les vide-poches sont vides, le coffre quasiment. La plage arrière est

dégagée, le siège enfant est arrimé à la banquette. Ce pourrait être un

véhicule de location ou de fonction, un véhicule utilitaire, catégorie

mère indépendante.

Elle a une conduite souple. Gabriel est sanglé, ceinturé, il ne se débat

pas, il hallucine ; les parois anti-bruits défilent et forment des

séquences colorées, les rambardes oscillent en rythme, panneaux verts,

bleus, réfléchissants, un scooter nous double par la droite, ma femme le


tutoie à part elle, le scooter peine, des battements, quelqu’un tambourine

du pied contre mon dossier, arrête un peu Gabriel, la voiture part

se montrer dans la belle-famille.

Elle se gare au milieu de la cour. Le père arrive une main derrière le

dos, elle sort l’embrasser, Gabriel a grandi, Gabriel reste attaché. Le

chien ne doit pas grimper, elle demande à son père de rappeler le chien,

il a un cadeau pour elle, il lui lègue une carte de France, on ne sait

jamais, je la range sous le livret dans la boite à gants.

Et pourquoi vous n’entrez pas ? On est déjà en retard. Et pourquoi tu as

pris la climatisation ? Parce que c’était en série.

###

Après le plateau de Langres, le Mont Gerbier des Joncs, après avoir

éclusé toutes les sources, nous sommes partis à la découverte des estuaires,

notre plaisir à tous les trois consiste à trouver un belvédère

et à laisser libre cour à notre hébétude.

Gabriel demande le nom du fleuve, le nom de la mer, où nous allons ? Il

dit que le chien nous a reconnu.

Ma femme conduit, elle a de jolies mains, des jambes lisses, je lui caresse

la jambe, j’appuie sur l’ourlet de sa jupe, j’agace l’intérieur de

sa cuisse. On va l’inscrire au centre aéré, elle me dit, tandis que mon

doigt lui pince l’élastique. Ou alors en classe verte, je continue, elle

sourit à part elle, elle repousse mon bras de sa main droite, ses ongles

sont froids, la soie du ruban finit de m’électriser.

Lorsque je prends le bus, je regarde les femmes conduire. Je mets la main

en visière pour mieux les observer. Une cycliste peaufine le plus souvent

l’aspect de ses bas. Une automobiliste celui de ses bras. Une cycliste

porte des collants colorés, des mini socquettes, des pinces à vélo fluorescentes.

Une automobiliste a les épaules découvertes, des coudes de

madone, des avant-bras fins et duveteux. Les ongles tapotent le volant.

Pourquoi porte-t-elle un ruban au poignet ?

Elle conduit bien, je l’observe, elle a le dos droit, des gestes assurés,

les ongles faits, les épaules bronzées, des racines et un maquillage

discrets. Elle réussit à tenir cette position jour après jour, c’est

une parfaite imitatrice. Pas d’excès, l’excès l’éloignerait des autres

femmes. L’excès pousse à vivre en concurrence, elle vit dans le maintien,

dans la conservation. Elle est plutôt régulière.

Non pas qu’elle soit uniforme ou conforme, là n’est pas le problème. Ce

qu’elle donne à voir d’elle, ses extrémités, sont le juste rapport entre

ses aspirations et sa volonté, ma femme est régulière. Elle sourit au

rétroviseur, elle caresse le volant, elle a retiré ses chaussures, c’est

son espace personnel.


Elle fredonne, je m’endors, mes doigts pulsent, la chaleur, la voiture,

je m’endors, je sursaute, j’allais m’endormir, je me suis rétracté, un

réflexe de survie, je sursaute toujours avant de m’endormir, je me rétracte,

le réflexe, la petite mort.

Gabriel s’ennuie, je le sens dans le dos, il s’impatiente, il tambourine

du pied.

Elle enclenche la clim, des effluves sophistiqués d’hydrocarbure envahissent

l’habitacle, une odeur de gourde vide. Les mois de célibat qui

refluent.


MERCI

Catherine Beaumer et la GALERIE PLUME.

Vincent Brocvielle pour son texte HOMME FEMME ENFANT

Camille Debray et Laurent Isnard pour la résidence

SUDDENLY, LAST SUMMER.

LES CORPS PHOTOGRAPHIES

Anne Battistella, Rolland Beauffre, Anaïde Chirinian

Julie Darribère, Camille Debray, Gina Desplanque

Valentine Dolla, Yohan Font, François-Henri Galland

Marcus Gründel, Romain Guillet, Laurent Isnard

Arnaud Joli, Hubert Karaly, Judith Lavagna

André Leibold, Thierry Leviez, Vit na Lim

Agota Lukité, Clovis et Alexandre Maréchal, Madeleine Mathé

Jean-Baptiste Protat, Nans Quétel, Andrès Ramirez

Santiago Reyes, Georgia Russell, Lionel Sabate

Nicole Schinck, Marion Verboom

LES YEUX BIENVEILLANTS DE

Tony Brown, Nathalie Giraudeau

Audrey Illouz, Camille Paulhan

Gina Desplanque, Colombe Collombo, Hubert Karaly

Sergiu T. Popescu, le revue Monstre, Thierry Leviez

Sophie Cassini pour mon site internet :

WWW.GABRIELDESPLANQUE.COM

Ce catalogue accompagne l’exposition à la Galerie Plume

Novembre-Décembre 2010

GALERIE PLUME

48 RUE DE MONTMORENCY - 75003 PARIS

T : +33 0(1) 42 71 12 24 / +33 0(6) 88 22 22 82

M : contact@galerieplume.com

Conception graphique : Gabriel desplanque

Publié à Paris en novembre 2010 à 200 exemplaires

Publications Galerie Plume, PARIS

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