Mai 68 - Le Travailleur Catalan

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Mai 68 - Le Travailleur Catalan

2 - Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Edité et réalisé par le Travailleur catalan - Mai 2008

Le Travailleur Catalan

L’HEBDOMADAIRE COMMUNISTE DES PYRÉNÉES-ORIENTALES ★ POUR DES LENDEMAINS QUI CHANGENT

hors série

L’ L’HEBDOMADAIRE COMMUNISTE DES PYRÉNÉES-O R IENTALES ★ P O UR

Mai dans les P O

un souffle rebelle

et revendicatif


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Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Chacun a sa lecture de mai 68. Le TC de l’époque, a la

sienne, nos témoins, 40 ans après, ont la leur. Et nul ne peut

prétendre affirmer aujourd’hui ce qu’il aurait convenu de

faire à l’époque : mai 68, est-ce une révolution politique

manquée ? Est-ce une contestation «aventuriste et nihiliste»

sans lendemain ? Est-ce seulement un formidable

mouvement social débouchant sur des avancées significatives

? Mai 68 est sans doute un peu tout cela. D’où l’encre

que les «évènements» font encore couler. Car ce qui frappe

le plus dans cette histoire bouillonnante et intense, c’est

qu’une véritable convergence n’ait pu s’établir entre révoltes

sociétale, sociale et politique. Certes la société ne sera

plus la même après 68, certes des avancées sociales majeures

ont été arrachées au patronat et au pouvoir gaulliste

mais on sait ce qu’il advint de l’espoir politique : la victoire

écrasante de la droite aux législatives de juin 68.

Qu’ils aient été étudiants, enseignants, travailleurs, les

«soixante-huitards» incarnent encore aujourd’hui pour les

uns la révolte contre l’ordre établi, pour les autres l’exigence

de satisfaction de fortes revendications sociales. Les

plus jeunes générations gardent peut-être de mai 68 une

image «révolutionnaire romantique», avec ses barricades,

la grève générale, l’autorité défiée. Elles écoutent avec

attention et parfois envie leurs aînés qui peuvent leur dire :

«Moi, j’y étais». Envie, car si on pouvait recommencer en

2008, et briser le carcan du capitalisme mondialisé, que

nous imposent en force les libéraux de tout poil…

Le Travailleur Catalan a voulu faire une rétrospective de mai

68 dans les Pyrénées-Orientales. Ici, pas de barricades, mais

comme partout en France, une grève générale illimitée, des

ateliers et des bureaux occupés, des manifestations

monstres dans Perpignan. Ici, comme ailleurs en province, le

l’édito

de Sébastien Pouilly

Etudiants - Enseignants - Travailleurs

TOUS UNIS

Hebdomadaire édité par la

Fédération des Pyrénées-Orientales

du Parti Communiste Français

Rédaction - Administration

Maison communiste

44 av. de Prades - 66000 Perpignan

Tél. 04 68 67 00 88 - Fax 04 68 67 56 14

Courriel : letravailleurcatalan@wanadoo.fr

Commission Paritaire N° 0409 I 84 621

N° ISSN 1279-2039

Gérant : Rémi Cathala

Directeur de publication : Jean-Jacques Cadéac

Rédaction :

Jean-Jaques Cadéac, Michèle Devaux,

Annette Dieguez, Robert Escaro, Philippe Galano,

Nicolas Garcia, Nicole Gaspon, Paul Hallenaut,

Roger Hillel, Yvette Lucas, Jacques Majester,

Sébastien Pouilly, Raymonde Pumareda,

Jean Quillio (Photo), Nicole Santasusana,

Jean-Pierre Ventura

Correction : Pierre Régnaud

Mise en page : Le Travailleur Catalan

Impression : Imprimerie Salvador

Webmaster : Christian Dieguez

Abonnement : Tél : 04 68 67 00 88

Régie publicitaire : Richard Siméon

Le Travailleur Catalan - Inter Perpignan Publicité

44 av. de Prades - 66000 Perpignan

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Courriel : letravailleurcatalan@wanadoo.fr

scénario a été identique : soutien des étudiants perpignanais

aux étudiants parisiens et demande de moyens par les

enseignants, entrée dans le mouvement des travailleurs qui

parfois ont débordé leurs centrales syndicales, puis la question

du devenir politique du régime gaulliste.

Dans ce numéro spécial, l’équipe rédactionnelle n’apporte

aucune espèce d’explication du mouvement, laissant au

contraire le soin aux archives du TC et aux témoins qui ont

bien voulu nous répondre, de raconter «leur» 68 dans les

Pyrénées-Orientales. Nous les en remercions ici. Comme

nous remercions toutes celles et tous ceux qui nous ont aidé

à monter ce supplément ainsi que les annonceurs publics et

privés sans qui ce numéro n’existerait pas.

«Etudiants - Enseignants - Travailleurs, Tous Unis» est un

slogan qui n’a pris aucune ride. Tout comme la question

posée en 68 : la lutte paie, mais comment passer du mouvement

social au débouché politique ?

Un an après l’élection de Sarkozy et devant François Fillon,

qui prétend avoir fait basculer l’idéologie en France, c’est

bien aux forces de gauche rassemblées et fortes de leur

diversité, de répondre à cette question.

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Catalan en ligne Dès le mardi

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sommaire

3

Le dossier

Le Travailleur Catalan, témoin et acteur

de premier plan de la révolte sociale

dans les Pyrénées-Orientales

Témoignages

4

• Robert Marty 14

• Raymond Julien 15

• Odette Traby 16

• Gérard Couturier 17

• Pierre Ville 18

• Georges Mallé 19

• Henri Boyer 19

• Claude Salmon 20

• Daniel Petit 20

• Roger Semper 21

• Jean Vila

Point de vue

21

Comprendre mai 68 22


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4 le dossier

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

témoin et acteur de premier plan

de la révolte sociale dans les Pyrénées-Orientales

Nous nous sommes plongés dans les archives du

TC de mai 68 à juin 68, plus précisément du

10 mai 1968 au 5 juillet 1968, pour appréhender

la manière dont l’hebdomadaire d’alors a

«couvert» la révolte des étudiants et enseignants,

des «ouvriers manuels et intellectuels»,

des «travailleurs des villes et des champs».

Nous nous sommes bornés à faire de stricts

commentaires, rappelant en toile de fond le

contexte national et ce, dans un traitement

chronologique.

Les articles ont été retranscrits soit dans leur

intégralité, soit sous forme d’extrait, mais en

respectant toujours la rédaction d’origine.

Nous avons aussi recherché des photographies

d’époque, afin d’illustrer la partie rédactionnelle.

Ceux qui ont été acteurs de mai 68 dans les

Pyrénées-Orientales, se replongeront sans doute

dans leurs souvenirs. Et tous les «démocrates» et

les «républicains» feront un voyage passionnant

dans le temps, pour un évènement qui 40 ans

après fascine toujours autant.


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Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Le vendredi 3 mai,

la Sorbonne occupée par les

étudiants est évacuée par une

intervention policière

musclée. Le lundi 6 mai, le

Quartier Latin est le théâtre

de violents affrontements qui

font 600 blessés et donnent

lieu à 422 interpellations.

Le mouvement étudiant gagne

les universités de province.

Edition

du vendredi

10 mai

«Etudiants, professeurs dans la rue pour

la défense de l’université. Le responsable

c’est le gouvernement !

Dans toutes les Universités, étudiants et

professeurs se dressent contre la politique

du pouvoir gaulliste en matière d’Education

Nationale. Partout, des manifestations

s’organisent, après avoir éclaté

lundi dernier [6 mai] à Paris. Du fait de la

répression brutale des forces de police

ordonnée par le gouvernement, des évènements

d’une exceptionnelle gravité se

sont déroulés non seulement à Paris, mais

aussi à Toulouse, Grenoble, et dans d’autres

villes de France».

Et le TC d’argumenter.

« Nul ne peut demeurer indifférent devant

ces heures dramatiques que connaît

l’Université. Jamais la Sorbonne n’avait

été investie par les forces de police.

Ce problème ne concerne pas seulement

les étudiants. Ils ne constituent pas un

monde à part. Ils sont les fils, les filles de

familles qui appartiennent aux différentes

classes de la société.

A des degrés divers, ils sont comme les

travailleurs des villes et des champs,

victime de la politique gaulliste (…).

C’est donc (et on ne le redira jamais

assez), le pouvoir gaulliste qui porte

l’écrasante responsabilité des évènements

Le mouvement étudiant parti de Paris

gagne les universités de province.

graves dont est témoin le pays (…).

Comment ne pas voir que c’est la politique

gaulliste qui a préparé le terrain propice

aux agissements de certains groupements

gauchistes dont les conceptions

n’offrent aucune perspective aux étudiants

? Leurs mots d’ordre aventuristes

au nom d’une phraséologie pseudo révolutionnaire

étaient une aubaine pour le

pouvoir gaulliste qui trouvait là un excellent

moyen pour entretenir et développer

la division dans les rangs des étudiants et

plus généralement de la jeunesse. La division

entre les étudiants et la classe

ouvrière (…).

Depuis 1958, le Parti Communiste

Français n’a jamais cessé de dénoncer la

politique gaulliste en matière d’Education

Nationale. Il n’a jamais cessé d’appeler

les travailleurs manuels et intellectuels à

l’action unie contre cette néfaste politique.

C’est pourquoi, aux côtés de la

masse des étudiants et des enseignants il

se dresse aujourd’hui contre la répression

policière».

Et à Perpignan, «les étudiants ne sont

pas restés inactifs. Ils ont tenu à se

solidariser avec leurs camarades de Paris

et des autres Universités de France.

Devant les carences de l’U.N.E.F. de

Perpignan qui ne remplit pas ses

fonctions et de ceux de l’A.G.E.P. qui se

complaisent dans le folklore, une

assemblée d’étudiants de toutes

disciplines littéraires et scientifiques s’est

tenue au C.S.U. lundi dernier à 18h30 à

l’initiative de l’Union des Etudiants

Communistes (U.E.C.) et des professeurs

du Syndicat National de l’Enseignement

Supérieur (S.N.E.S.). A l’issue de cette

réunion une motion a été publiée».

Le mercredi 8 mai, une délégation de

100 membres (professeurs et

étudiants) se rend en préfecture pour

remettre au préfet une résolution

le dossier

5

datée du lundi 6 mai signée… «de la

section de Perpignan du Syndicat

National de l’Enseignement Supérieur

(Fédération de l’Education Nationale)

avec un groupe d’enseignants non

syndiqués, représentant par leur union

une très large majorité d’enseignants et

de chercheurs du Collège Scientifique

Universitaire, et une vaste assemblée

d’étudiants regroupant toutes les

disciplines littéraires, scientifiques et

juridiques.»

Dans cette résolution, ils « estiment

qu’aucun dialogue n’est possible avec le

Pouvoir Public, tant que ne seront pas

réalisées les conditions suivantes :

• Arrêt immédiat des poursuites judiciaires

et amnistie des étudiants condamnés,

sans sanctions administratives et universitaires.

• Arrêt de la répression policière et évacuation

de Quartier Latin de toutes les

forces de police.

• Respect de l’inviolabilité de l’Université

et réouverture de la Faculté de Nanterre

et de la Sorbonne.

Si ce préalable était reconnu par les

Pouvoirs Publics, un dialogue serait possible

avec les étudiants, les enseignants et

toutes les organisations intéressées par

une réforme démocratique des structures

universitaires et de l’enseignement. Ce

dialogue devrait rapidement aboutir à…»

(Suit une série de revendications).

La résolution poursuit : « Au contraire,

si dans les jours qui viennent, les Pouvoirs

Publics ne renonçaient pas aux actions de

force, et ne s’engageaient pas à résoudre

avec les universitaires les problèmes

posés, nous nous réservons de lancer sur

le plan de Perpignan un grand mouvement

de grève et de manifestations dont

les modalités seront déterminées ultérieurement».


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6 le dossier

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Perspectives du

mouvement étudiant

Analyse du TC au lendemain du 13 mai

Lundi 13 mai, ce fut la grande manifestation

organisée à la suite d’un appel commun des

organisations étudiantes, syndicats

d’enseignants et d’ouvriers et des

associations de parents d’élèves. L’aprèsmidi,

après un meeting tenu au C.S.U., a eu

lieu une confrontation entre étudiants,

enseignants et la population. Cette

confrontation a été une réussite et a permis

d’éclairer certains problèmes en particulier à

Perpignan où la faiblesse du mouvement

syndical est apparue (…). Autre faiblesse qui

est apparue, c’est le manque de perspectives,

d’objectifs pour de nombreux étudiants (…).

En ce qui concerne les objectifs, nous

sommes à l’heure actuelle en face de deux

positions opposées et également fausses.

A savoir que rien n’est possible ou que tout

est possible. Dans le cadre du régime actuel,

et l’expérience le montre, la lutte est payante

(…). Donc lutter contre le courant qui veut

que rien ne soit possible. Mais en même

temps existe le deuxième courant qui déclare

que tout est possible dans le cadre d’une

Université isolée. C’est un courant contre

lequel il faut s’élever par la discussion, par la

confrontation des idées. Le progrès décisif, et

cela a été dit au cours de cette confrontation

de ce lundi 13 mai, n’est possible que par

une transformation effective de la société.

Les étudiants ne doivent pas se sentir

coincés entre ces deux courants (…). Aussi,

et ce sera notre conclusion, à l’heure actuelle,

où la responsabilité de la situation incombe à

de Gaulle, les étudiants doivent comprendre

que leur intérêt est de se rattacher aux luttes

de la classe ouvrière pour renforcer l’union

des forces de gauche autour d’un programme

commun qui, comme le Parti Communiste

Français ne cesse de le démontrer, dans le

cadre d’un programme économique

concernant les nationalisations des secteurs

clés et une gestion démocratique permettrait

précisément d’établir le lien indispensable

entre l’Université et les forces productives.

Les images de violence de la

nuit des barricades du

vendredi 10 mai au Quartier

Latin ont choqué.

Les affrontements avec les

CRS font des centaines de

blessés. Le 11 mai,

460 personnes sont

interpellées. Lundi 13 mai

1968, des défilés

rassemblent 200 000 à un

million de personnes à Paris,

selon les sources, et un

million dans une trentaine

d’autres villes du pays. Les

organisations syndicales

ouvrières ont lancé un mot

d’ordre de grève générale de

24 heures. A Perpignan, les

salariés du public et en partie

du privé rejoignent la

manifestation des étudiants.

Edition

du vendredi

17 mai

« A Perpignan,

travailleurs, étudiants,

enseignants unis contre

le régime gaulliste et sa

politique. Manifestation

d’une ampleur

exceptionnelle.

Le 13 mai 1968 fera date dans l’histoire

de notre pays. Grève générale, manifestations

d’une ampleur exceptionnelle

dans toutes les villes de France (…).

«Perpignan avec nous», scandaient les

étudiants et enseignants partis en cortège

derrière de larges banderoles.

Environ un millier du C.S.U. du «Moulin à

Vent» (ils sont 1.200 dans notre ville)

(…). La solidarité des travailleurs éclatait

comme un immense feu d’artifice. Et

bientôt le cortège d’étudiants se transforma

en une véritable mer humaine de

8 à 10.000 personnes pour parcourir les

rues et boulevards de la ville. A l’appel

des syndicats C.G.T., C.F.D.T., F.O., F.E.N.,

S.N.I., S.N.E.S., etc., les ouvriers et enseignants

avaient observé, avec une force

jamais atteinte depuis un certain temps,

le mot d’ordre de grève de 24 heures

(…).

Et il faut ajouter que des paysans

d’Estagel, de Saint-Paul, de Maury, de

Millas, de Vinça, de Thuir, de Céret, d’Illesur-Têt,

d’Elne où la conserverie avait

débrayé à 100 %, et d’ailleurs, avaient

eux aussi tenu à participer à cette grande

manifestation d’unité d’action (…)».

Du côté étudiant,

«Devant la réponse négative du préfet à

la résolution remise par une délégation

d’étudiants et de professeurs [résolution

portée en préfecture le 8 mai], la grève

totale des cours a été lancée. Cette grève

a été pratiquement totale au C.S.U. et

C.L.U. ce vendredi 10 mai. A 10 heures,

étudiants et professeurs se réunissaient

devant le restaurant universitaire et en

cortège, portant des banderoles où l’on

lisait : «A bas le plan Fouchet», «Libérez

les détenus», «Des professeurs, des

locaux», ils défilaient au milieu de la

sympathie de la population perpignanaise,

le long des artères de notre ville

(…)».

Cependant, au lendemain de la

manifestation du 13 mai,

«Il a été décidé d’arrêter le mouvement

de grève du fait d’un manque d’informations

précises et compte tenu des circonstance

locales. Les étudiants ont

décidé, en outre, de structurer leur mouvement

et de se tenir en contact étroit

avec les syndicats d’enseignants en vue

de préparer des actions futures».


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Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Au lendemain de la journée

de grève de 24 heures

lancée par les organisations

syndicales ouvrières le lundi

13 mai 1968, partout en

France des ouvriers ne

reprennent pas le travail.

A la date de la publication du

TC du vendredi 17 mai, on

décompte déjà 200 000

grévistes en France.

Samedi 18 mai 1968, un

million de grévistes à midi.

Deux millions en fin d’aprèsmidi.

Lundi 21 mai,

le nombre de grévistes atteint

4 millions. Mardi

22 mai, 8 millions de

grévistes. Vendredi 24 mai,

alors que parait le 1209e numéro du Travailleur

Catalan, on compte

9 millions de grévistes. Le

record de 1936 (6 millions)

est largement battu. Dans

les P.-O., ce sont les

cheminots qui le samedi

18 mai amorcent la grève

générale illimitée.

Edition

du vendredi

24 mai

«Plus de 9 millions de grévistes ont voté

la censure. Le pouvoir gaulliste doit s’en

aller : pas de replâtrage! L’heure est

venue d’établir un régime véritablement

démocratique seul capable de résoudre

les problèmes économiques et sociaux.

Le mouvement de grève illimitée avec

occupation des locaux amorcé dans

notre département samedi dernier [18

mai] par les cheminots s’est rapidement

étendu avec beaucoup d’ampleur. Et

lundi matin [20 mai], à la reprise du travail,

les électriciens et gaziers, les

employés des P.T.T., les mineurs d’Escaro,

les ouvriers de l’usine de Spath Fluor

d’Olette, enseignants, agents et élèves

des lycées du département, les chercheurs,

marins et l’ensemble du personnel

du laboratoire Arago, les agents de la

météo et de la navigation aérienne de la

Llabanère, se mettaient en grève. Partout

la décision a été prise démocratiquement

par l’ensemble du personnel. Mardi

matin [21 mai] c’était au tour des traminots,

des employés de la Compagnie des

eaux, des banques, des ouvriers de la

dynamiterie de Paulilles, de la Mutualité

Agricole, de la Sécurité Sociale et des

Allocations Familiales à rejoindre le mouvement.

Mercredi [22 mai], répondant au

mot d’ordre de la Fédération de

l’Education Nationale, tous les établissements

scolaires étaient fermés. Le bâtiment

se mettait à son tour en grève ainsi

que les employés des conserveries.

Il faut encore s’attendre que le mouvement

s’étende (…). La responsabilité de

ces grèves incombe uniquement au pouvoir

gaulliste et au patronat et à eux

seuls (…).

Les travailleurs manuels, intellectuels, les

étudiants, les paysans engagés dans un

vaste mouvement dont l’action est décisive,

ne veulent ni d’une entreprise de

replâtrage du pouvoir personnel, ni

d’une grève insurrectionnelle. Ils veulent,

tous unis, l’élimination du gouvernement

et du régime gaulliste et l’avènement

d’un véritable régime républicain ouvrant

au socialisme (…)».

Dans la même édition, le TC publie un

entretien avec Pierre Terrat, secrétaire

de l’UD.CGT. Il y déclare que les grèves

«sont d’une ampleur et d’une importance

exceptionnelles. Elles s’inscrivent

d’ores et déjà parmi les grands mouvements

qui jalonnent l’histoire des luttes

le dossier

ouvrières. Cette explosion d’un mécontentement

longtemps accumulé était

prévisible. La répression sauvage opposée

aux manifestations des étudiants

légitimement dressés pour une réforme

démocratique de l’enseignement a provoqué

la riposte que l’on sait, de la

classe ouvrière, des enseignants et des

étudiants tous unis dans la grève générale

du lundi 13 mai 1968 (…)». Et il

ajoute : «La lutte doit être payante les

travailleurs ne doivent pas être déçus. Il

faut faire échec aux provocations et aux

aventuristes qui feraient le jeu du patronat

et du gouvernement. De Gaulle a

parlé de chie-en-lie [sic], de mascarade. Il

s’agit bien d’autre chose. Autant pour

une réforme démocratique de l’enseignement

que pour la satisfaction des revendications

ouvrières. Il importe de ne pas

laisser dévoyer le mouvement. Les

patrons et le gouvernement doivent en

venir à de vraies négociations (…). Il est

important de ne pas laisser dévoyer le

mouvement avec des formules creuses

7

Un appel du Bureau Fédéral du P.C.F. :

constituer partout des

Comités d’Action pour un

gouvernement populaire

Ces Comités agiront pour la formation d’un

gouvernement qui :

• Satisfera les revendications essentielles

des travailleurs de la ville et des champs,

manuels et intellectuels

• Réalisera des réformes profondes pour

soustraire l’Etat à l’emprise des monopoles

capitalistes

• Mettra en œuvre un plan démocratique de

développement économique et social

• Organisera la participation des citoyens

aux décisions touchant la vie économique,

politique et culturelle du pays, participation

qui ne pourra se réaliser pleinement qu’avec

le socialisme.


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8 le dossier

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Les employés de banque réunis par

la CGT à la bourse du travail.

Le soir du vendredi 24 mai,

de Gaulle fait une intervention

à la télévision où il annonce

un référendum plébiscite pour

le 16 juin, qui finalement sera

annulé quelques jours plus

tard.

De violents affrontements

s’en suivent à Paris où des

barricades sont dressées.

Les 25 et 26 mai les accords

de Grenelle sont négociés

entre le gouvernement

Pompidou, les syndicats et

les organisations patronales.

Accords conclus le 27 mai

(mais non signés).

La base rejette ces accords et

la grève générale se poursuit.

Au lendemain du discours de

de Gaulle, le samedi 25 mai

1968, une immense

manifestation se tient à

Perpignan.

d’autogestion ou de participation et

autres qui relègueraient à l’arrière-plan

les revendications dont les travailleurs

veulent la satisfaction immédiate (…).

Une grave faute serait commise au préjudice

des travailleurs si une solution

immédiate pour les revendications

n’était pas apportée. La C.G.T. a répété

son Secrétaire Général Georges Séguy,

est prête pour la discussion qui doit être

sérieuse et répondre aux espérances des

travailleurs (...)».

Annoncée dans le TC depuis le 3 mai,

une manifestation à Millas réunit

1 500 ouvriers agricoles le dimanche

19 mai.

«1.500 ouvriers agricoles

ont manifesté à MILLAS le

19 mai

La manifestation des ouvriers agricoles

de Millas qui s’est déroulée le dimanche

19 mai témoigne que les salariés de

l’agriculture ne sont pas en dehors de la

lutte engagée par la classe ouvrière dans

notre pays (…)».

A l’issue de cette manifestation une

résolution est adoptée : «Les ouvriers

agricoles des Pyrénées-Orientales, réunis

à Millas, le dimanche 19 mai 1968,

dénoncent devant l’opinion publique les

conditions qui leur sont faites en matière

de salaires, de conditions de travail, de

protection sociale et de logement (…).

Ils appellent les salariés agricoles à se

réunir, à dresser leurs cahiers de revendications,

à en exiger la discussion immédiate

de chaque employeur, et à prendre

toutes les initiatives qu’imposera l’attitude

patronale. Ils saluent la lutte des

étudiants, et leur assurent de leur solidarité

pour une réforme démocratique de

l’enseignement».

Les ouvriers agricoles

mobilisés.

Edition du vendredi 31 mai

«Ouvriers, paysans,

enseignants disent : non à

De Gaulle ! Non aux

manœuvres ! Oui à un

gouvernement populaire et

d’Union Démocratique !

Samedi 17 mai, bien avant 17 heures, la

place Arago était noire de monde et c’est

un immense cortège qui s’ébranla derrière

les dirigeants C.G.T., F.E.N. et

Mouvement du 10 mai (U.N.E.F.) (…).

«Tous ensemble fermement unis jusqu’au

succès» clamait le mot d’ordre central

(…). «De Gaulle au musée…»,

«Pompidou démission» scandaient plus

de 10.000 personnes. «Unité de la gauche»

reprenaient-elles aussitôt après. Et

cette idée du changement de politique

par l’établissement d’un véritable régime

démocratique flottait tout le long du parcours

qui sillonnait cette mer humaine. Il

n’y avait qu’à voir et entendre les applaudissements

de cette foule massée sur tous

les trottoirs (…) au passage de la banderole

de la Fédération du Parti

Communiste Français : «Agissons pour la

formation d’un gouvernement populaire

et d’union démocratique». Derrière les

dirigeants du Parti, Joseph Albert,

Secrétaire Fédéral, André Tourné, Député

et Conseiller Général, Henri Boyer, Jean

Catala, Claude Cortale, Fernand Cortale,

Joseph Pomarède, Lucette Pla-Justafré,

Roger Semper, Maurice Terris, venaient

des milliers de militants communistes, des

jeunes en particuliers qui portaient fièrement

une autre banderole d’où éclatait


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Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

en lettres rouges : «Avec les travailleurs,

les enseignants, les étudiants solidaires

dans leur lutte».

Le «constat de Grenelle», procèsverbal

des négociations de Grenelle

engagées entre le premier ministre

Pompidou assisté des ministres

intéressés et des représentants du

patronat français, et les représentants

des organisations syndicales

ouvrières, cadres, est publié. Il est

vivement critiqué par les grévistes. La

grève générale s’étend.

«La grève s’est

développée dans notre

département

Elle s’est étendue à Amélie-les-Bains où

les Papeteries de Palalda, environ 250

ouvriers se sont déterminés pour la

grève. A noter que dans la région

d’Arles-sur-Tech et Amélie-les-Bains –

Palalda, le bâtiment est en grève à 100

pour cent. Il y a eu les mineurs de Batère,

les employés des distilleries et conserveries,

ceux des fabriques d’emballages. A

Perpignan les employés de commerce

entrent à leur tour dans la lutte. C’est

ainsi que lundi les employés des Ets

Vergès, du Comptoir des Fers et de la

papeterie Job se mettaient à leur tour en

grève. Les chauffeurs et receveurs des

«Courriers Catalans» arrêtaient aussi le

travail avec occupation des locaux et formaient

un syndicat C.G.T. L’entreprise

des «Poupées Bella» s’est mise à son

tour en grève mardi. Les ouvrières et

ouvriers ont défilé en ville et reconstitué

Le groupe des communaux dans une des manif de mai 68.

le syndicat (…). A noter que dans les

P.T.T., malgré les pressions du directeur,

la grève s’est affermie. Elle s’est étendue

aux bureaux de poste de Port-Vendres,

Ille-sur-Têt, Céret, Banyuls-sur-Mer,

Millas, Rivesaltes. A Prades et à Font-

Romeu les postiers à l’exemple de ceux

de Perpignan occupent les locaux. Les

marins-pêcheurs, les dockers de Port-

Vendres sont également en grève.»

L’article du TC poursuit : «Les travailleurs

réagissent contre les fausses nouvelles

colportées par l’O.R.T.F. et la presse

parlant de signature d’un accord entre

gouvernement, patrons et représentants

ouvriers. Georges Séguy a fait à ce sujet

une sérieuse mise au point. Les représentants

des organisations syndicales

n’avaient rien à signer sans consultation

de la base. Le mouvement de grève ayant

été décidé démocratiquement sur le lieu

de l’entreprise, c’est aux travailleurs à

prendre leurs responsabilités et à décider

si ce constat de propositions leur donne

satisfaction. C’est d’ailleurs ce qui a été

fait. Et c’est par un « non » retentissant

que les travailleurs ont répondu (…)».

Ensuite, l’article du TC fait valoir une

autre constatation «c’est que chez tous

les travailleurs en grève se fait jour

qu’une satisfaction durable de leurs

revendications ne pourra leur être assurée

que par un régime véritablement

démocratique et par un gouvernement

populaire formé par tous les partis de

gauche sur un programme commun d’un

contenu social avancé. Ils ne veulent pas

avoir fait grève pour rien (…)».

Dans la même édition, Pierre Terrat,

Secrétaire de l’U.D. C.G.T. donne son

avis sur les négociations de Grenelle :

«(…) Il n’y a pas eu d’accords conclus

comme ont tenté de le faire croire des

brouilleurs de cartes. La C.G.T. a fait des

mises au point à ce sujet (…). Il n’y a

jamais eu et il ne peut pas y avoir d’opposition

entre la volonté des travailleurs

et celle de la C.G.T. qui agit démocratiquement

avec l’ensemble des syndiqués

et des salariés…». Il s’interroge

ensuite sur les raisons pour lesquelles

alors qu’ «à la base, l’unité d’action

s’est partout réalisée (…) ce front syndical

commun (Confédérations C.G.T.,

C.F.D.T., F.O. et F.E.N.) n’est pas un fait».

Quant aux relations entre la CGT et

l’UEF : «Les étudiants qui veulent la

réforme de l’Université n’ont pas de plus

sûre alliée dans la classe ouvrière que la

C.G.T. Au moment où il est question de

démocratisation, il est suspect que l’on

veuille polariser l’attention sur des «individus»

que le gaullisme fait tout pour

mettre en vedette. Ce qu’il faut ce sont

des programmes, des objectifs clairs,

immédiats et à terme, des moyens d’action

définis, avec les masses concernées.

Ce qu’il ne faut pas, ce sont des actions

et des formules creuses ne débouchant

sur rien, ce sont des actes qui permettraient

un retournement de l’opinion

publique ce qui ferait bien l’affaire d’un

le dossier

pouvoir aux abois. Je me plais à souligner

que dans les Pyrénées-Orientales il y a de

bonnes relations avec l’U.N.E.F. dont les

militants peuvent apprécier dans les

actes, quelles sont les organisations syndicales

les plus conséquentes pour les objectifs

communs (…)».

Les paysans sont toujours en lutte.

«Estagel, magnifique

manifestation viticole

La journée de protestation paysanne du

24 mai a été magnifiquement marquée à

Estagel. Devant la carence, complice des

dirigeants des organisations viticoles, la

section locale du M.O.D.E.F. a appelé les

viticulteurs d’Estagel et des villages environnants

à participer à un rassemblement

dans notre localité. Près de 1.500

viticulteurs y ont participé. Les artisans et

les commerçants ont cessé le travail et

fermé les magasins. Ils étaient aux côtés

des paysans, se solidarisant de leur lutte.

Le corps enseignant au complet s’y trouvait

également (…)».

Le TC du 31 mai 1968 relaye aussi les

villages en lutte.

«C’est dans l’unité que répondant à

l’appel des syndicats C.G.T., l’ensemble

des travailleurs de Saint Laurent-de-

Cerdans et Coustouges se sont mis en

grève illimitée à partir du samedi 25 mai

(…)». Salses avec «Déjà plus de dix jours

de grèves». Rivesaltes où «Le mouvement

dépasse les pronostics, et le vendredi

24 mai, ouvriers agricoles et du

bâtiment (100 %), écoles également et

presque tous les services publics fermés

ou paralysés ainsi que les services municipaux…».

Céret où le «Lundi 27 mai à

17 heures, plus de 250 travailleurs, de

toutes corporations en grève, se sont

réunis, salle de l’Union Cérétane, à l’appel

de l’Union locale des syndicats C.G.T

(…)». Thuir où le Comité local de l’Union

de femmes « décide de participer activement

avec toutes ses adhérentes, à l’organisation

de la solidarité envers les grévistes

et leurs familles (…)». Saint-Paulde-Fenouillet,

«village mi-industriel, miagricole»

qui «a marqué son mécontentement

à la politique néfaste d’un gouvernement

périmé. Et c’est ainsi que les

ouvriers de plusieurs entreprises de fedsphats

et du bâtiment, enseignants et

étudiants sont en grève (…)».

Edito de Joseph POMAREDE

Dictature gaulliste

ou démocratie

9

« Les fissures, les lézardes qui étaient

apparues sur la façade de l’édifice gaulliste,

attaquent à présent les fondations. La

protestation populaire est tellement puissante

que de Gaulle en a été ébranlé de son

piédestal. Lui l’homme intouchable, a été

obligé de reculer. Obligé d’ouvrir des

négociations avec ceux qui depuis dix ans il

méprisait. Obligé de céder ce qu’il se refusait

à accorder. Obligé d’annuler son référendum

plébiscite. Obligé de prononcer la dissolution

de l’Assemblée Nationale et d’accepter de

nouvelles élections législatives que le Parti

Communiste avait demandées dès le 21 mai.

Obligé, pour donner le change, de replâtrer

son gouvernement que le pays a censuré.

(…) Tout ce remaniement ministériel, les

discours pleins de menaces à peine voilées de

de Gaulle et de Pompidou, l’anticommunisme

sordide que les hommes de la Ve République

déversent, leurs criailleries ne peuvent rien

contre le cours de l’histoire. Il est clair que le

gaullisme a intérêt à créer un climat de

troubles. La création de « comités d’action

civique » avec à leur tête Roger Frey, leurs

menaces et coups de main ont pour but

d’effrayer une partie de l’électorat et même

d’empêcher les élections en vue d’instaurer

une dictature ouverte. Les travailleurs, tous

les démocrates ne tomberont pas dans le

piège. Le régime gaulliste a fait son temps,

il est en perdition. Il ne répond plus aux

exigences du moment. Il doit être battu lors

de la consultation électorale du 23 juin. (…)

Les démocrates des P-O feront bloc contre

ces renégats et leur infligeront une défaite

retentissante (…). Ils feront comme ils l’ont

fait en mars 1967, avec plus de force encore,

confiance aux candidats Joseph Albert et

André Tourné que le Parti Communiste

Français présente à leurs suffrages ».

Prise de parole devant l'hôpital de Perpignan.


TC SUPPL MAI 68 24pages 20/05/08 16:08 Page 10

10 le dossier

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Mercredi 29 mai «on a perdu

la trace du général», les

bruits les plus fantaisistes

circulent. En réalité, le

général de Gaulle est à

Baden-Baden en Allemagne

où sont stationnées des

troupes françaises. Il s’y est

entretenu longuement avec

le général Massu.

Il réapparaît le jeudi 30 mai

et annonce à 16h30 à la

radio la dissolution de

l’Assemblée nationale et des

élections législatives pour

les 23 et 30 juin. Le soir

même, 800 000 personnes

manifestent à Paris en

soutien au président de la

République et contre le

mouvement social.

Edition

du vendredi

7 juin

La campagne électorale mobilise les

forces politiques.

«23 juin : élections

législatives. Compléter les

victoires arrachées sur le

plan social par une grande

victoire politique

(…) Il y a eu l’accord du 24 février 1968

et puis la déclaration commune signée le

samedi 1er juin entre notre Parti et la

F.G.D.S. Ce nouveau progrès enregistré

dans l’union des forces de gauche aura,

nous en sommes persuadés, d’heureuses

répercussions le 23 juin. Ces élections

législatives auront un caractère politique

particulièrement privilégié. Elles permettront

aux électrices et électeurs de choi-

sir une ligne d’action, d’approuver ou de

rejeter un programme, de soutenir ou

non un Parti. C’est avec confiance que

nous allons avec nos camarades André

Tourné et Joseph Albert à la bataille. Le

fort courant populaire qui domine la

situation actuelle ne peut que nous être

favorable (…). Le gaullisme touche à son

crépuscule. Les électrices et électeurs

démocrates condamneront massivement

le désordre, les provocations, la haine

que ce régime et ses suppôts engendrent.

Ils ne céderont pas au chantage

dont ils sont encore une fois l’objet

(…)».

Le jeudi 30 mai à 16h30, au moment

où le général de Gaulle termine son

allocution provocante, une manifestation

organisée par les Syndicats

C.G.T., C.F.D.T., F.O., F.E.N. et le

mouvement du 10 mai (U.N.E.F.), à

laquelle s’était associée l’organisation

paysanne du M.O.D.E.F. rassemble

des milliers de personnes à

Perpignan.

«La grande manifestation

du 30 mai : une belle

leçon de civisme

Combien étaient-ils ces travailleurs

manuels et intellectuels, ces paysans

venus manifester pour leur dignité

d’homme contre un pouvoir qui les

méprise, les bafoue ? 15.000, peut-être

plus. Ce qui est sûr et certain c’est que

jamais de mémoire d’homme, Perpignan

n’avait connu une manifestation d’une

telle ampleur (…). C’était la meilleure

réponse que les partisans de l’ordre, de

la justice, de l’équité pouvaient faire au

discours de l’homme qui se veut providentiel

et derrière lequel se cache la dictature

et la violence (…). Et s’il y avait

une leçon à tirer, nous dirions simplement

que Perpignan qui travaille, qui

peine, a donné, en ce jeudi 30 mai, la

plus belle leçon de civisme aux trublions

gaullistes».

Première semaine de juin 1968, la

reprise du travail s’amorce dans le

département, à des degrés divers

selon les branches d’activité. Le TC

en profite pour faire le point des

acquis conquis par la lutte.

«Résultats importants

d’une grande lutte

Mercredi 5 juin, il y avait des reprises de

travail sur la base des décisions prises

par les grévistes consultés sur des projets

d’accords comportant des éléments positifs

importants. Des consultations étaient

en cours. Dans certains secteurs, et chez

nous plus particulièrement pour le bâtiment,

la position patronale négative sur

les question essentielles des salaires faisait

prolonger le conflit. D’une façon

générale, les résultats de la grande lutte

engagée par les travailleurs manuels et

intellectuels de tous les secteurs sont

positifs.

(…) Naguère, le gaullisme et les patrons

ont tablé sur le chômage et sur le bourrage

de crâne pour imposer leur politique

antisociale. Les travailleurs n’auraient

pas obtenu les résultats acquis sans la

puissance des grèves, avec occupation

des lieux de travail, sans la maîtrise avec

laquelle elles ont été menées. Si le mouvement

avait dégénéré dans des actes

illusoires, dans une agitation chaotique,

cela aurait bien fait le jeu du gaullisme et

du patronat. On a bien vu la tactique du

général. Laisser durer les grèves dans

l’espoir de la lassitude, laisser aussi croître

les difficultés que la grève entraîne

pour la population, exploiter les déclarations

et les actes de nihilistes pour lesquels

une propagande insolite a été

orchestrée (…)».


TC SUPPL MAI 68 24pages 20/05/08 16:09 Page 11

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Il titre alors :

Le Travailleur Catalan

relait la campagne

électorale des candidats

communistes.

Le premier tour des

législatives se tient le

dimanche 23 juin.

Le TC annonce les résultats.

Circonscription Perpignan-Céret

Inscrits : 89 060

Votants : 38 096

Exprimés : 66 327

Abstention : 23,54 %

Majorité absolue : 33 164

ALBERT (P.C.F.) : 16 768 (25,2 %)

CLAUX (P.S.U.) : 2 239 (3,3 %)

ALDUY (F.G.D.S.) : 20102 (30,3 %)

GODFRAIN (U.D.R.) : 27 218 (41 %)

Ballottage

«Dimanche 30 juin :

scrutin de ballottage.

Pour barrer la route aux

représentants du pouvoir

totalitaire gaulliste, bloquer

les voix sur les candidats

uniques de toutes les

forces républicaines»

Un accord a bien eu lieu entre le PCF

et la FGDS.

«Appel commun de la FGDS et de la

Fédération des Pyrénées-Orientales du

Parti Communiste Français.

Lundi 24 juin 1968 se sont réunies les

délégations de la F.G.D.S. et du P.C.F.

pour examiner les résultats du premier

tour du scrutin dans les Pyrénées-

Orientales.

Elles ont constaté une poussée importante

de la droite en France et dans le

département, qui représente pour le proche

avenir un danger accru pour la démo-

Editions

du vendredi

28 juin

Circonscription Perpignan-Prades

Inscrits : 76 066

Votants : 59 342

Exprimés : 58 256

Abstention : 21,99 %

Majorité absolue : 29 129

TOURNE (P.C.F.) : 23 030 (39,4 %)

MONESTIER (S.E.) : 2 805 (4,8 %)

ROQUERE (F.G.D.S.) : 5 026 (8,6 %)

CONTE (U.D.R.) : 27 395 (47 %)

Ballottage

cratie. Une majorité renforcée du gaullisme

à l’Assemblée Nationale ouvrirait

en effet la voie à une dictature aggravée

du pouvoir personnel permettant la poursuite

d’une politique contraire aux intérêts

de la nation.

Dans ces conditions, les deux délégations

reconnaissent l’urgence d’unir tous les

républicains contre le pouvoir personnel

et pour un authentique régime démocratique.

Conformément aux accords nationaux de

décembre 1966, reconduits pour ces élections,

elles décident d’appeler tous les

républicains à barrer la route à A. Conte

et J. Godfrain, représentant le pouvoir

gaulliste totalitaire dans le département,

en bloquant massivement leurs suffrages

sur les candidats de gauche les mieux

placés par le suffrage universel :

1. Circonscription Perpignan-Céret :

Paul Alduy, député sortant.

2. Circonscription Perpignan-Prades :

André Tourné, député sortant.

Paul Alduy et André Tourné deviennent

ainsi les candidats de tous les républicains

au deuxième tour».

le dossier

11

La politique agricole

gaulliste vivement contestée.

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TC SUPPL MAI 68 24pages 20/05/08 16:09 Page 12

12 la le l’écho le culture dossier débat des communes

Numéro N°3241 hors série - Semaine «Mai 68 du dans 9 au les 15 P-O» novembre - Mai 2007 2008

Le second tour du 30 juin 1968

voit la victoire de la droite

s’amplifier. Si Paul Alduy

(FGDS) l’emporte avec 53,39 %

des voix contre 46,61 % pour

Godfrain (UDR) sur la

circonscription Perpignan-

Céret, André Tourné (PCF)

perd la circonscription de

Perpignan-Prades avec 47,20 %

des voix contre 52,80 %

pour Conte (UDR).

Au niveau national, les

gaullistes obtiennent 358 sièges

sur 487 sièges (du jamais vu

dans l’histoire du

parlementarisme français).

Edition

du vendredi

5 juillet

Le TC publie une déclaration du

bureau fédéral du PCF.

«Les résultats du 2nd tour des élections

législatives confirment la poussée gaulliste

du premier tour. Le chantage à la

peur, l’anticommunisme et les mensonges

entretenus et déversés par la propagande

gouvernementale et les candidats

officiels du pouvoir, ont joué un rôle

déterminant sur les résultats du scrutin.

(…) Les républicains, momentanément

abusés par une telle entreprise et que les

évènements ne tarderont pas à éclairer,

tireront les enseignements nécessaires et

rejoindront les forces démocratiques.

Cependant, le Bureau fédéral ne dissimule

pas le grave péril pour l’avenir

démocratique de la France que fait courir

la poussée réactionnaire au lendemain

des élections. Le fait que le Parti gaulliste,

expression des monopoles capitalistes

va disposer d’une majorité exceptionnelle

et de tous les pouvoirs constitue un

grave danger pour les libertés démocratiques

et un pas important vers la fascisation

du régime. En présence d’une telle

situation, tous les travailleurs, l’ensemble

des démocrates, doivent se rassembler,

s’unir pour la défense des conquêtes

sociales, la sauvegarde des libertés et

l’aboutissement de leurs revendications.

Il invite tous les militants et amis à

œuvrer pour que se réalise l’union de

toutes les forces ouvrières et démocratiques,

condition essentielle dans la lutte

contre le pouvoir autoritaire gaulliste et

pour l’avènement d’un régime démocratique».

Dans cette même édition du vendredi

5 juillet 1968, André Tourné adresse

un message à ses électeurs.

«La page de la campagne

électorale est tournée

“Ce serait une erreur de croire que ces choses

finiront par des chants et des apothéoses”

(Les Châtiments de V.-Hugo)

Dimanche dernier, 28 710 républicaines

et républicains se sont prononcés sur

notre nom. C’est peu dire que je les

remercie. Ils n’ont subi aucune pression,

si ce n’est celle de leur conscience ; ils

n’ont reçu aucune promesse de places

ou de décorations. Face à une mobilisation

de la droite la plus réactionnaire du

département, au sein de laquelle pétainistes

et miliciens de tout poil relevaient

la tête, 28 170 républicains ont formé un

rempart contre l’entreprise totalitaire

gaulliste, contre la peur provoquée

sciemment et aussi, contre un certain

Pages réalisées par

Sébastien Pouilly

manque de courage civique. Mes 28 170

fidèles amis, vous n’aurez pas à regretter

votre geste quand le gaullisme, fort de

son écrasante majorité, essaiera d’imposer

au peuple sa politique amère de réaction

antisociale. Car le gaullisme ne

pourra pas toujours mettre au compte

des grèves ouvrières, son incapacité

congénitale à diriger les affaires du pays,

dans l’intérêt du peuple travailleur.

Je reçois un courrier abondant, où se

mêlent les encouragements et les condoléances.

On va jusqu’à parler de malheur…

Pour ce qui est du courage, que l’on ne

se fasse pas de soucis. Depuis 35 ans, j’ai

eu l’occasion de forger mon courage,

dans la lutte que je mène pour l’idéal le

plus exaltant, le plus humaniste, celui du

Communisme.

Je crois passionnément que l’amour

entre les hommes est le fondement véritable

de la justice sociale sur la terre. Je

crois que cet amour est le ferment de

toute espérance.

Pour ce qui est des mots de condoléances,

ce n’est pas à moi qu’il faut les

adresser, mais aux travailleurs. En effet,

ce mandat appartenait au peuple. Il était

son outil, son arme pacifique. Ce mandat

a donc été provisoirement arraché au

peuple, qui risque d’en payer les conséquences…

Mais la conscience républicaine n’est pas

morte. Nous ferons tout pour la réveiller.

Toute l’histoire de notre pays est marquée

par de tels réveils.

«Oui, nous verrons, ainsi va le progrès

humain,

De ce vil aujourd’hui, naître un fier lendemain,

Et tu rachèteras, ô prêtresse, ô guerrière,

PAR CENT PAS EN AVANT, chaque pas en

arrière…

…Et ceci nous promet des retours

inouïs».

P.S. - tous ces vers sont tirés des

«Châtiments» de Victor-Hugo. Celle qu’il

appelle «prêtresse et guerrière», dans

son langage incomparable de grand

poète enthousiaste, c’est la France».

André Tourné


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14 témoignages

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Robert Marty

Mai 68 à Perpignan :

ni pavés, ni plage…

Robert Marty était maitre-assistant en mathématiques, en poste depuis 1961.

Il a été le co-fondateur de la section locale du Snesup et à ce titre, l'un des animateurs du mouvement

au sein de l'université de Perpignan. Il est aujourd'hui professeur émérite en Sciences de l’information

et de la communication. Il nous livre son analyse.

La contestation étudiante débute à

Nanterre avec la création du Mouvement

du 22 Mars. A Perpignan c'est le mouvement

du 10 Mai qui réunit un éventail

d'organisations syndicales d'étudiants et

d'enseignants. Ce décalage donne la

mesure du temps mis par l'onde de choc

qui secoue la France pour atteindre, largement

amortie, notre université. Ici mai 68

est vécu pour ainsi dire, en écho, et ce

sont les médias parisiens qui fournissent

les émotions fortes. Il n'empêche que la

ville et le département prennent leur part

du mouvement général et que les acteurs

de ces temps agités ont encore aujourd'hui

une claire conscience d'avoir vécu

une courte mais historique période. Elle

bouleversa plus d'une conscience endormie,

même si les pavés n'ont pas volé et

si la plage, si proche, est restée si lointaine…

Respirer enfin la liberté

Ma génération n'avait connu qu'une IV e

république moribonde et une V e dont la

plupart des consultations électorales

s'achevaient sur une désespérante «stabilité

du corps électoral» pilotée par des

médias contrôlés et souvent aux ordres.

Nous allions de meetings en journées

d'action et tours de ville sans grande

conviction, presque par devoir. Quand

survinrent les premières barricades du

Quartier Latin, la section du Snesup était

réunie pour condamner plus ou moins les

étudiants gauchistes présentés comme

des alliés objectifs du grand capital. Une

opinion qui ne cessa d'occuper ses débats

internes durant tout le mois, sans jamais

être vraiment tranchée. Il n'empêche que

dans l'action collective les «stals» (lisez

les membres du PCF), les «trostkards»

(les trostkystes psychorigides de l'OCI et

les obsessionnels de la «construction du

grand parti révolutionnaire» de la LCR)

ainsi que les «anars» de droite et de gauche

collaboraient en externe dans l'organisation

des manifs et en interne dans

l'avancée des revendications. Des revendications

souvent bien modestes :

l'Assemblée Générale des Assistants et

Maîtres-Assistants (AGAMA) qui réunissait

presque toute la piétaille universitaire

revendiquait au départ une seule voix

consultative au Conseil du CSU constitué

par les seuls professeurs. Mais quand on

vit sur nos écrans les CRS reculer sous des

charges de jeunes manifestants, le niveau

des exigences remonta brusquement.

Progressivement chacun envisagea la

possibilité de devenir un peu le législateur

de sa propre vie au lieu de se conformer

aux injonctions étouffantes des pouvoirs

disciplinaires de toute nature. Alors les

amphis résonnèrent de débats radicaux

conduits dans la pénombre de l'éclairage

de sécurité. Tout le monde se mit à parler

à tout le monde… avec plus ou moins de

pertinence, mais toujours avec passion et

engagement… Curieusement il reste surtout

dans mon souvenir une sensation de

respirer différemment. Depuis ces journées

mémorables, l'air m'a semblé définitivement

plus léger…

L'émergence impensable

de faits improbables

Les AG succédant aux AG, les manifs aux

manifs, les réunions aux réunions, les

conciliabules aux conciliabules constituaient

l'ordinaire de tout soixante-huitard

qui ne savait pas encore qu'il porterait

un jour ce nom (qui constitue encore

une référence enviée !). Mais d'autres

événements extraordinaires sont encore

très vivaces dans mon souvenir, comme ce

jour où l'ouvriérisme abstrait des jeunes

révolutionnaires en col blanc réussit à

amener des ouvriers concrets de

l'Entreprise Pin qui construisaient le

Moulin à Vent tout proche. Casquette à la

main, silencieux, ils ont fait quelques pas

dans l'amphi comme dans quelque temple

(ou mosquée), se sont assis sans prononcer

un mot, et sont repartis, toujours

cornaqués par leurs cicérones, très fiers

d'avoir enfin à leur actif, aussi fugitive

soit-elle, l'union des intellectuels et des

prolétaires. Je garderai aussi la mémoire

de cette nuit de la fin du mois passée

dans le casot d'une vigne du côté de

Saint Charles, sous une pluie torrentielle,

en compagnie de Raymond Julien et du

regretté Yves Guitton : il paraît que la

police devait nous arrêter ce soir là… Et

lorsque, bien avant le lever du jour le coq

chanta, l'un de nous, consultant sa montre

s'écria : «Trois heures ! Il a vu des phares

! On est foutus !». Et voilà comment on

se retrouve ancien combattant d'opérette…

Des chamboulements

définitifs dans les têtes et

dans les pratiques

Mais c'est évidemment dans les têtes

intellectuelles que mai 68 produisit des

effets ravageurs. Forcément, puisque les

arêtes du réel n'ont jamais empêché une

idée de se développer, aussi saugrenue

soit-elle. Et il y en eût, de toute nature, en

68 et dans les quarante ans qui ont suivi.

On a vu bien des néophytes de la pensée

sociale se jeter dans les bibliothèques,

rechercher chez Marx, Engels, Bakounine

ou Lénine des concepts qui leur faisaient

défaut pour comprendre ce dont ils

étaient les acteurs et les spectateurs. En

pure perte d'ailleurs car tout cela nécessitait

à l'évidence que coule encore beaucoup

d'encre et d'ailleurs, il en coule

encore aujourd'hui. Une bonne centaine

de livres paraissent aujourd'hui et le désir

paradoxal de Sarkozy de «liquider l'héritage

de mai 68», lui qui en expose dans

sa vie personnelle les aspects les plus

clinquants et les moins humanistes, en

administrent la preuve. En fait le mouvement

de mai 68 n'en finit pas de commencer

et de recommencer… Il recommence

dans toute pensée nouvelle jetée

sur le monde, dans tout refus de

l'égoïsme et dans toute affirmation de

solidarité entre les hommes.

Et donc, si, in fine, il n'y a qu'un message

à retenir c'est celui-ci : Oui, le Monde

peut changer de base !

Sous la banderole, Raymond Julien et Robert Marty côte à côte, troisième et quatrième en

partant de la gauche. (Source : La Clau)


TC SUPPL MAI 68 24pages 20/05/08 16:12 Page 15

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Raymond Julien

Comment ne pas éprouver quelques difficultés

de mémoire à se replonger quarante

ans après leur déroulement dans

ces journées de mai et juin 68 où jeune

assistant de biologie, nommé depuis

deux ans seulement au CSU de

Perpignan, je me retrouvais porté, certes

avec d’autres, à la tête du mouvement

des universitaires perpignanais, contestataires

de la politique gaulliste au pouvoir

depuis dix ans ?

Etonnamment mon souvenir se précise

lorsque je me remémore les années qui

précèdent. Je terminais en 1966 mes

études à Montpellier et secrétaire de

l’Union des Etudiants Communistes de

cette ville, je venais de participer aux

intenses luttes politiques qui divisaient

notre organisation dans sa relation avec

le PCF. On ne s’ennuyait pas contrairement

au mot devenu célèbre de l’éditorialiste

d’un journal du soir*. Nous

avions la ferme conviction que ces luttes

intestines à coup de motions, diatribes,

assemblées générales houleuses et

congrès aux votes âprement disputés,

nous préparaient à l’inévitable mobilisation

révolutionnaire qui permettrait, en

alliance avec la classe ouvrière, d’en finir

avec le pouvoir gaulliste ! Tout en combattant

la phraséologie gauchiste nous

pensions sincèrement que l’avenir révolutionnaire

se précisait et que tout se jouait

dans la construction d’un rapport de force

favorable aux travailleurs!

Des débats ardents

Je ne fus pas réellement surpris par les

premiers évènements parisiens annonciateurs

de la formidable effervescence

qui suivit. Les noms des «leaders» universitaires,

étudiants et syndicalistes, les

plus fréquemment cités dans la presse

étaient ceux-là même avec qui, nous

avions eu au sein de l’UEC, les affrontements

idéologiques les plus durs. Je ne

fus pas surpris non plus lorsqu’il fut

urgent de manifester notre solidarité

avec nos camarades parisiens emprisonnés,

de retrouver à l’autre bout de la

France, à Perpignan, la même phraséologie

ultra-révolutionnaire qui masquait

mal le vide des propositions concrètes

susceptibles de déboucher sur de réels

changements dans l’université et la vie

de la société.

Nous contestions tous il est vrai l’autorité

du pouvoir établi (“Dix ans, ça suffit”)

et nous n’hésitions pas à poser nos

conditions avec une certaine gaillardise.

Je le reconnais volontiers avec un peu

d’amusement, quarante ans après, à la

lecture de la résolution commune au

SNESup et aux étudiants, en date du 6

mai. Elle témoigne d’une certaine façon

combien étaient ardents les débats que

nous avions afin d’ajuster au mieux les

termes d’un texte que nous voulions à la

fois respectueux et résolument contestataire

des autorités politiques tenues pour

responsables avec quelques raisons du

blocage de la société !

La présence de

communistes à la tête du

mouvement à Perpignan

Elle n’était pas du goût de tous les étudiants

qui découvraient pour bon nombre

d’entre eux la réalité des luttes sociales

et la nécessité d’une organisation

capable de les expliquer et de les orienter.

Dans les assemblées générales «qui

se voulaient libres de toute influence»,

des élus certains classés à droite tentaient

de convaincre les étudiants du

danger que représentait à leurs yeux le

fait que des militants communistes animent

le mouvement. Ils jouaient sur le

fait que le refus de l’autorité se manifestait

aussi vis-à-vis des organisations politiques,

notamment du PCF. Dans un

contexte difficile, alimenté au plan national

par des incompréhensions et des

erreurs de communication amplifiées par

les gauchistes, les propositions des communistes

n’étaient pas toujours très

favorablement accueillies. Pourtant, nos

explications et nos interventions finissaient

par emporter l’adhésion du plus

grand nombre. La revendication d’une

libre expression politique et syndicale

n’était pas absente de notre combat et

nous n’hésitions pas à réclamer, contrairement

à une pratique antérieure devenue

heureusement obsolète, le vote des

résolutions par les assemblées générales

des étudiants et professeurs.

La grève générale et la

puissante manifestation

unitaire du 13 mai

Nous avons réussi par le débat contradictoire

avec les courants gauchistes et corporatistes,

comme le montrent les résolutions

mais aussi les commentaires de

presse, à faire admettre que le mouvement

devait s’ancrer à la fois dans le

refus des orientations malthusiennes de

la politique gaulliste et pour un large

accès des jeunes à l’enseignement supérieur,

notamment ceux issus des milieux

modestes. La démocratisation de l’université

supposait de nouveaux locaux, des

emplois d’enseignants-chercheurs bien

rémunérés, l’abandon de la sélection,

l’attribution d’une allocation pour tous

les étudiants, la libre expression politique

et syndicale. La grève générale et la puissante

manifestation unitaire du 13 mai

furent à cet égard un moment fort du

mouvement de contestation du pouvoir

gaulliste. Beaucoup de jeunes étudiants

et d’enseignants y firent l’expérience que

l’engagement syndical et politique

n’était pas une vaine démarche et que

comme le constat en fût établi plus tard

des conséquences heureuses pouvaient

en découler. Dans la lutte des universitaires

perpignanais, une revendication spécifique

était exprimée: celle de la création

d’une université de plein exercice. Cette

revendication sous-jacente à toutes les

autres et peut-être méconnue des universitaires

aujourd’hui dans son origine

commencera à être satisfaite quelques

années plus tard. On s’interroge encore

aujourd’hui sur la signification à accorder

à mai 68. S’agissait-il d’un mouvement

politique à contenu révolutionnaire ou

d’un mouvement culturel libertaire

contestant les blocages de la société ?

Pour ma part, je garde de ma participation

au mai 68 de Perpignan, le souvenir

exaltant de la convergence fraternelle des

luttes étudiantes et ouvrières et la conviction

qu’il s’agit là d’une des clés toujours

actuelle des changements dont notre

société a besoin aujourd’hui.

* Editorial de Pierre Viansson-Ponté, dans la

Monde du 15 mars 1968, titré : “La France

s’ennuie…”. (NDLR)

témoignages

Le souvenir de la convergence fraternelle

des luttes étudiantes et ouvrières

Raymond Julien, vit actuellement à Limoges où s’est déroulé l’essentiel de sa carrière universitaire.

En 1968, il était assistant au centre universitaire de Perpignan. Il se souvient, témoigne et analyse.

Remerciements

à La Clau, magazine

régional européen

15

Diffusée exclusivement sur Internet,

La Clau, fondée à Perpignan en 2006, est un

média bilingue ouvert sur le monde, qui

souhaite synthétiser une pensée catalane

originale. Née d'un besoin de réflexion

générale sur le destin de la Catalogne du

Nord, La Clau s'attache à fournir, à toute

personne souhaitant partager une vision

régionale du présent, des constats et

analyses inhérents aux aspects majeurs de

l'actualité : société, économie, territoires,

politique, humanités, identités, Histoire,

Culture, médias, sports. Elle se propose,

avec impertinence, d'analyser aussi l'ailleurs

depuis la Catalogne du Nord. Loin d'être un

handicap, la mosaïque des diversités,

véritable richesse de l'Europe, sous-entend

que les acteurs des territoires apportent leur

part à l'édifice commun : à son échelle,

La Clau souhaite y contribuer.

La rédaction de La Clau rassemble quinze

personnes libres d'esprit, partageant des

valeurs humanistes, éloignées de toute

forme de xénophobie, violence ou

extrémisme. Celles-ci engagent leur

expérience et leur acuité au bénéfice d'une

pluralité de points de vue, de tendances et

de styles.

Adresse du site : http://www.la-clau.net


TC SUPPL MAI 68 24pages 20/05/08 16:13 Page 16

16 témoignages

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Odette Traby

Espoir, engagement, amitié :

que de partages !

Une fraternité jamais retrouvée

Odette Traby

était institutrice au

moment de ces

évènements,

membre du bureau

de la FEN

Pendant un mois avoir l’espoir que le

monde va changer… et participer à ce

changement ! Utopie direz-vous, peutêtre,

mais que de plénitude, de satisfactions.

Je garde en mémoire une franche

camaraderie, et même si les joutes oratoires

tournaient fréquemment à la gabegie

verbale et si les discussions s’enlisaient

souvent, la passion qui nous animait,

le désir de vaincre, la ténacité de

notre engagement étaient formidables.

Le bâtiment de la F.O.L. (rue Rabelais),

aujourd’hui détruit, entièrement investi

par le S.N.I. et la F.E.N abritait (jour et

nuit) les militants pour la préparation

des actions, des tracts et pour de longues

A.G. qui remplissaient à craquer la salle

de cinéma. A ces A.G. participaient des

représentants d’autres syndicats enseignants,

mais aussi des syndicats ouvriers

lors des préparations des manifestations

ou des actions communes.

De nombreux incidents ont émaillé ce

«séjour» à la F.O.L. et sans tomber dans

le travers ancien combattant je peux en

sélectionner un, significatif de l’état de

tension : Lucette Pla Justaffré ayant été

suivie un soir jusqu’à Ille par une voiture

inconnue, nous allions tous les soirs

Prise de parole de Lucette Pla-Justaffré sur le campus.

l’accompagner jusque chez elle, la suivant

avec une autre voiture avant de

revenir à la F.O.L. assurer la permanence

«sécurité».

Si je ne regrette pas d’avoir intensément

vécu cette période qui se voulait révolutionnaire,

je suis accablée par ce qu’il est

advenu à ce que nous avions gagné : il

ne reste pratiquement plus rien des

acquis sociaux et dans peu de temps

nous aurons régressé ! De même que

l’état d’esprit qui régnait à disparu, les

«casse-barraque» sont devenus de bons

bourgeois (quand ce n’est pas pire en

participant à la destruction de nos

valeurs) .

Nombreux sont les acteurs qui sont

morts (pour le S.N.I. : Lucette Pla-

Justaffré, Gérard Erb, Emile Marty,

Casimir Fournier, Louis Bassèdes, Jean

Paul Barboteu, Michel Riberat, Gilbert

Soum et tant d’autres…). Même si nos

adversaires ont déformé les péripéties et

dénaturé nos valeurs il n’en reste pas

moins que Mai 68 fut un grand moment

que je souhaite à tous les jeunes désabusés,

de pouvoir vivre.


TC SUPPL MAI 68 24pages 20/05/08 16:13 Page 17

Supplément Numéro hors “Environnement” série «Mai 68 dans au N°3459 les P-O» - Semaine - Mai 2008 du 4 au 10 avril 2008

Gérard Couturier

Je me souviens...

C'était ma première année scolaire au

lycée Arago et cela m'a permis, tout de

suite d'être dans le bain : lycée ouvert,

assemblée générale continue suivie par

une bonne moitié des professeurs, avec

des échanges multiples, des discussions

interminables et enthousiasmantes sur la

pédagogie, les programmes, les examens,

la place et le rôle des élèves, des parents

d'élèves, des surveillants, des agents...

Une ambiance extraordinaire a régné

dans ce lycée classique pendant presque

un mois, remettant en cause des habitudes

de fonctionnement anciennes et élaborant

des solutions rénovées pour l'enseignement.

Ce bouillonnement d'idées a

été très fécond et a permis par exemple

pour ma propre discipline - l'éducation

physique et sportive - de se faire entendre

et de faire mieux comprendre le sens de

ses revendications spécifiques, comme la

nécessité d'installations sportives décentes

(construction d'un gymnase) ou l'intégration

de l'EPS à l'Education Nationale,

comme discipline à part entière, à l'égal

des autres.

Je me souviens...

des assemblées houleuses, à la

Fédération des Œuvres Laïques, rue

Rabelais, qui servait de siège aux enseignants,

instituteurs, professeurs, représentants

des parents d'élèves (FCPE et

PEEP), des étudiants (UNEF), des élèves

(Comité d'Action Lycéen), des centrales

ouvrières. Aux assemblées générales des

établissements scolaires concernés, succédaient

les meetings de la FOL, avec ses

débats sur l'orientation à donner aux luttes,

sur la forme des combats à mener, les

stratégies à utiliser et où des divergences

profondes apparaissaient, des conflits de

tendances entre les pro socialisants (UID),

les pro communisants (UA) et les pro gauchisants

(Ecole Emancipée...). Les échanges

verbaux étaient très âpres, tendus,

parfois même violents. C'est dans ce

chaudron que j'ai bien connu, par exemple,

Gérard Erb et Odette Traby pour le

SNI, Charles Weinstein et Gérard Maury

pour le SNES, Jean Catala, qui deviendra

peu après secrétaire départemental de la

FEN, Raymond Julien pour le SNESUP et

ensemble nous avons guerroyé, pour faire

avancer nos idées d'une révolution possible.

Les décisions étaient prises sur place.

Elles s'inscrivaient sur le fond des revendications

générales exprimées mais ne

répondaient pas à des injonctions nationales

précises.

Je me souviens...

des grandes manifestations à Perpignan

avec des foules énormes de travailleurs

de l'EDF, des PTT, de la SNCF, des étudiants

et enseignants, des employés mais

aussi des paysans (du MODEF en particulier)

car, progressivement, tous les secteurs

étaient touchés. Cela avait démarré

par une série de mobilisations dans plusieurs

corporations, puis avec une grosse

manifestation, celle du 13 mai, organisée

par la CGT, la CFDT, FO, et la FEN qui

avaient lancé un mot d'ordre de grève

générale, à la suite de la nuit des barricades

au quartier latin à Paris, le 11 mai, et

de la répression policière féroce qui avait

suivi. Une banderole «10 ans ça suffit»

exprimait bien l'usure du régime gaulliste

le débat témoignages

Que retenir de ce

souffle de mai ?

Gérard Couturier était en 68, professeur d’EPS au lycée Arago de Perpignan.

Il apporte son regard de militant de base à l'époque, simple acteur pédagogique

(professeur d'EPS au lycée), syndical (adhérent au SNEP FEN)

et politique (membre du PCF).

et les limites d'un pouvoir personnel qui

avait démontré son incapacité à prendre

en compte les besoins des jeunes et de

toute une société et à mettre en ?uvre les

justes réformes nécessaires (par exemple,

pour l'Ecole et l'Université). Les prises de

parole étaient fougueuses, la tension était

palpable dans tous les défilés. Le pouls du

département battait dans ce lieu-là, alors

que la vie par ailleurs était complètement

bloquée, avec la grève dans tous les secteurs

et services (transports, courrier, électricité,

banques etc.) et l'essence qui n'arrivait

plus aux pompes.

Je me souviens enfin…

de l'arrêt de ce mouvement immense,

avec un sentiment mélangé d'appréciations

positives relatives aux acquis obtenus

et en même temps, un goût d'inachevé,

voire d'amertume : l'engagement

dans l'action avait été d'une telle intensité,

d'une telle ferveur, qu'il avait engendré

des espoirs démesurés. Sur le plan

politique la défaite de la gauche, lors des

élections législatives de juin 68, a été

sévère : le Parti Communiste - premier

parti de gauche à l'époque - a perdu 39

sièges. André Tourné, pour la première

17

fois depuis la Libération, perdait son mandat.

Il est toujours possible, après coup,

de se dire «on aurait pu, on aurait dû»,

d'ouvrir l'armoire aux regrets, de faire

rejaillir les illusions perdues. Il aura manqué

l’ouverture de part et d'autre des forces

de gauche afin de pouvoir surmonter

les sectarismes, et ne pas rester prisonniers

de schémas préétablis. Mais ceci est

une autre Histoire. Car en définitive, tel

qu'il a été, le « souffle de mai » s'est

révélé sacrément rafraîchissant. Il a permis

de lever bien des blocages et il a irrigué

toute la société (par exemple pour le

féminisme). Dans les Pyrénées-Orientales,

sous une forme originale et par le jeu

d'une conjonction d'éléments, il a vivifié

la bataille politique de toute une région

contre le tout-tourisme au détriment des

entreprises et de l'agriculture locales afin

de mieux «vivre au pays». Dans le même

temps, l'écologie a été mieux perçue et

s'est développée, la défense de la culture

et de la langue catalanes s’est affirmée

(exemple avec l'AGRAM). C'est cet héritage

qu'il convient de faire fructifier à

l'heure où de nouveaux carcans tentent

d'éteindre toute velléité de contestation

sociale. L'histoire ne peut se répéter, et

mai 68 se reproduire à l'identique. Mais

qui peut dire qu'une autre «révolte», aux

contours imprévisibles, ne peut surgir ?

Alors ? Il reviendra bien le «Temps des

cerises» !!!


TC SUPPL MAI 68 24pages 20/05/08 16:14 Page 18

18 témoignages

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Témoignages

de syndicalistes

L’Institut d’histoire

sociale de la CGT des

P.-O. vient de réaliser une

remarquable exposition

sur mai - juin 68 dans le

département. A cette

occasion, Robert Denis, le

directeur de l’Institut, a

recueilli les témoignages

de syndicalistes CGT

particulièrement

impliqués dans ces

évènements.

Il nous a autorisés à en

reproduire l’essentiel.

Qu’il soit ici

chaleureusement

remercié.

Robert Denis, directeur de l’Institut

d’histoire sociale de la CGT 66.

Prise de parole de Pierre Ville en gare de Perpignan.

Pierre Ville.

Secrétaire du syndicat

des cheminots,

membre du bureau

départemental de

l’UD-CGT

68 n’est pas sortie

d’un chapeau

«Le souvenir que j’ai où on a commencé

à parler du mouvement qui était en train

de se préparer, c’était en septembre 67

à la fête de l’Huma. Avec des cheminots

venus des quatre coins de la France, ce

jour-là on a refait la société. Ce que

nous avions dans la tête, c’est que nous

en avions assez de suivre aveuglément

les directives, qu’elles viennent de Paris

ou d’ailleurs. Cet hiver-là a été un hiver

de discussion. Et puis est arrivé le printemps

68. En avril des manifestations

étudiantes ont commencé à se développer.

Les évènements de Paris ont commencé

à se savoir ainsi que les grèves

avec occupation d’usines dans le privé.

Ce n’était pas le service public qui était

à la pointe du combat. A Perpignan, les

étudiants et le fameux mouvement du

10 mai où il y avait les professeurs et les

élèves, ont fait un sit-in place Arago. Du

côté des cheminots, on a fait la grève du

13 mai. Lundi 13 mai, la grève a été

totale chez les cheminots et pourtant

nous avions décidé de ne pas passer

dans les chantiers. On est descendu en

ville - 500 ou 600 cheminots - et nous

nous sommes rendus au meeting place

Arago.

J’ai compris que la

révolution n’aurait

pas lieu

A la fin du meeting, Pierre Terrat, le

secrétaire de l’UD CGT, m’a demandé

d’entonner l’Internationale et toute la

place, poing en l’air, l’a reprise. On sentait

qu’il se passait quelque chose. Le

lendemain on a repris le travail, la fac

était toujours en grève, il y avait une

ébullition importante chez les jeunes.

Nous apprenions alors que plusieurs

établissements SNCF, particulièrement

en région parisienne, repartaient en

grève sans qu’il y ait eu de mot d’ordre

confédéral. Ce que nous avaient dit la

confédération et la fédération c’est

qu’ils ne lanceraient pas de mot d’ordre

de grève. Cela a été une des choses de

68, c’est que les grèves étaient parties

d’en bas. Mardi, mercredi, jeudi, dans

toute la gare il y avait des conciliabules.

Après concertation, on a décidé de partir

le lendemain et on a décidé sur les

quais la mise en grève immédiate. La

gare de Perpignan était bloquée. On a

occupé les locaux. On a viré tout ce qui

n’était pas cheminot. Le dimanche

matin on a eu une réunion à la bourse

du travail. Pierre Terrat était revenu de

Paris. Nous on voulait aller très loin,

mais il nous a dit «toutes nos revendications,

rien que nos revendications».

Je suis arrivé à la maison avec une rage

folle. J’en ai pleuré. J’ai compris que la

révolution n’aurait pas lieu. Est-ce que

c’était juste ? Est-ce qu’on avait bien

analysé la situation à Paris ? Nous, on

n’était pas d’accord. Le lundi, grève

générale. Moi, bête et discipliné, j’ai

répercuté les paroles officielles de l’UD.

Et quand j’ai répété la phrase de Terrat

à propos des revendications, les cheminots

m’ont répondu «gouvernement

populaire». Cela nous a posé des questions».


TC SUPPL MAI 68 24pages 20/05/08 16:14 Page 19

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Georges Mallé.

Secrétaire du syndicat

CGT de l’usine d’explosifs

de Paulilles

Ce qui m’a le plus frappé,

c’est la capacité

d’organisation des salariés

et la solidarité

Henri Boyer.

Agent EDF en 1968,

représentant des

personnels EDF de

Perpignan

Pour ma famille, les

acquis de 68 ont été un

bol d’air

« Avant 68, il y avait une lutte syndicale

très forte au sein de l’entreprise. Quand

68 est arrivé, cela n’a pas été un orage

qui a éclaté dans un ciel serein. Les bases

revendicatives y étaient déjà. Ce qui ressort

le plus c’est le grand sentiment

d’unité. Alors qu’avant on avait les plus

grandes difficultés avec FO et la CFDT.

Vraiment cela poussait en bas et même

les dirigeants plus timorés avaient été

obligés de suivre le mouvement. A cette

époque, c’était le début de la société de

« Avant mai 68, la période était extrêmement

dure car il y avait eu le blocage des

salaires. Il y avait bien des luttes, le

mécontentement était fort mais il n’y

avait pas encore l’étincelle pour démarrer.

Début mai, nous étions cinq représentants

syndicaux de l’usine désignés pour

participer à une réunion du comité central

d’entreprise. Cela se passait à Paris, Bd

Hausmann. Déjà il y avait quelques manifestations

d’étudiants. On sentait que ça

bouillonnait. La réunion a duré trois ou

quatre jours (vraisemblablement durant la

semaine du lundi 6 au samedi 11 mai -

NDLR). Durant ces journées, les CRS

avaient été envoyés à la Sorbonne. Les

consommation, et on se disait que les

plus démunis auraient du mal à suivre. Or

avec 68, cela a été la nuit et le jour. Ceux

qui disent que cela n’a rien apporté sont

dans l’erreur la plus totale. Nous à EDF,

on a eu 20 % d’augmentation de salaire.

Pour les gens qui comme moi ont eu la

chance d’avoir un avancement à la fin de

l’année - cela tombait quasi automatiquement

tous les trois ans -, et bien cela

à fait 30 % d’augmentation. 68 pour

notre famille, cela a été un véritable bol

d’air. Et en plus nous n’avons pas perdu

une seule journée de grève. Dans les

négociations, la reprise du travail incluait

le paiement intégral des journées de

grève. Cela permet d’apprécier le rapport

de force. Une anecdote pour donner

l’ambiance : pour une raison qui m’est

inconnue le paiement devait se faire en

liquide. Le chef comptable du centre EDF

de Perpignan est allé à la banque, derrière

la palmarium, et comme on avait

peur de se faire piquer le fric, nous

l’avons accompagné à une quarantaine

d’agents».

confédérations avaient appelé à une

manifestation et à la grève (pour le lundi

13 mai - NDLR). Nous devions prendre

notre train gare d’Austerlitz. Quand nous

sommes arrivés, les grilles se fermaient,

les cheminots bloquaient tout. Nous sommes

retournés à notre hôtel situé gare St

Lazare. Pas moyen d’avoir le moindre

contact avec l’usine. Tous les jours ont été

en manifestation. Au bout d’une dizaine

de jours, on est venu nous chercher en

voiture. A notre retour, le mouvement

était déjà relativement fort : dockers,

pêcheurs, Paulilles, la santé, les enseignants.

Nous étions 7 à 800 adhérents

CGT sur la côte. Paulilles faisait des

témoignages

19

actions mais n’était pas en grève illimitée.

Nous l’avons alors décidée. Ce qui

m’a le plus frappé, c’est la capacité d’organisation

des salariés et la solidarité. La

grève a duré encore une semaine. Il y a

eu Grenelle et un certain nombre d’avancées.

Pour les salariés de Paulilles, nous

avions arraché une augmentation de

salaire de 10 % et surtout s’est amorcée

la diminution de la durée de travail. Il

faut dire qu’à l’époque, c’était la

semaine de 48 heures. Dans les deux à

trois ans qui ont suivi, on est allé vers les

40 heures ».

Henri Boyer, troisième en partant de la gauche, en délégation à la préfecture.


TC SUPPL MAI 68 24pages 20/05/08 16:15 Page 20

20 témoignages

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

A ces témoignages de

responsables de la CGT,

Robert Denis a joint

l’interview de Daniel Petit

qui fut membre du bureau

de l’UD- CGT de 2000 à

2006, président du

conseil des prudhommes

de Perpignan, et pendant

des années le fameux

chroniqueur du rugby à

XV pour le TC. En mai 68

il avait 20 ans, tout juste

sorti du lycée Arago.

Il avait débuté sa

première expérience

professionnelle en tant

qu’éducateur à l’Institut

médico-éducatif de la

Mauresque à Port

Vendres.

Claude Salmon.

Ouvrier du bâtiment

en mai 68, syndiqué à

la CGT

Il y a eu des choses

magnifiques, avec ces

ouvriers du bâtiment qui

prenaient place dans les

amphis

«Pour moi, les évènements de mai 68

commencent le 13 mai. Mon opinion est

bien ancrée dans le fait que la manifestation

qui s’est déroulée ce jour-là en

riposte aux violences dont avaient été

victimes les étudiants, on la doit à la CGT

qui a joué le rôle primordial. Si elle ne

s’était pas battue pour l’organisation de

cette manifestation, peut-être qu’il n’y

aurait pas eu les évènements que nous

avons connus par la suite. A cette époque,

j’étais simple syndiqué CGT dans

une entreprise de la construction, une

des quinze du département qui

employaient de 80 à 200 salariés. Il y

Daniel Petit devant un des panneaux de

l’exposition « Mai 68 » réalisée par

l’Institut d’histoire sociale de la CGT 66.

Et puis est arrivé mai 68...

Il évoque d’abord comment les jeunes de

son entourage vivaient la période qui

avait précédé 68

«C’était une société particulièrement

autoritaire et ennuyeuse. Deux souvenirs :

dans mon village, on faisait tous du rugby

et le dimanche soir, seul jour où on avait

le droit de sortir, après le match, on allait

dans une boite, on y arrivait vers 17h

mais à 19h il fallait être de retour à la

maison pour le souper. Au lycée Arago,

j’avais un copain de 15 ans qui s’était fait

virer pendant trois jours parce qu’il portait

des jeans qui imitaient celui des

rockeurs de l’époque et qui étaient inter-

avait dans ces entreprises des combattants

éprouvés, en particulier des républicains

espagnols, militants syndicalistes

et politiques. C’était très important pour

des gens comme moi, qui avaient en tête

le mot d’ordre «10 ans ça suffit». On

commençait à penser qu’on allait virer le

«vieux» (de Gaulle - NDLR), d’autant que

des gens s’empressaient de dire que le

pouvoir était par terre et qu’il n’y avait

plus qu’à le ramasser. Dans ma boite de

200 ouvriers, il y avait toutes les nationalités

et tous les corps de métiers. La grève

a démarré sans problème et la mobilisation

unie s’est poursuivie pendant une

bonne dizaine de jours. Au-delà, cela est

devenu beaucoup plus difficile, car l’argent

manquait de plus en plus cruellement

dans les familles. Je me rappelle

qu’avec deux ou trois autres camarades

on venait faire rempart de notre corps

pour convaincre les autres travailleurs de

poursuivre la grève. Quelque chose nous

a aidé et a attisé notre romantisme. A

proximité du Moulin à Vent il y avait la

faculté, avec des étudiants et aussi des

professeurs engagés. Je pense tout particulièrement

à Raymond Julien, un syndicaliste

enseignant expérimenté et un

communiste. Très rapidement les

contacts se sont établis avec eux pour ne

dits au lycée. Et puis est arrivé mai 68.

Cela a été une révélation qui nous a marqués

fondamentalement pour construire

notre avenir».

Mes souvenirs au centre

de la Mauresque au

moment des évènements

«J’en ai un souvenir assez cocasse, puisque

je n’ai jamais autant travaillé dans

ma vie. Notre établissement accueillait

des ados en difficulté, mais ils ne pouvaient

plus rentrer chez eux à cause des

grèves des transports, et dans les écoles

qu’ils fréquentaient dans la journée, leurs

enseignants avaient cessé le travail.

Comme on était logé sur place, nous

avons été obligés de les garder jour et

nuit pendant un mois. Cela dit, nous suivions

les évènements par l’intermédiaire

de la radio et entre les éducateurs nous

avions des débats permanents.

C’était extrêmement vivant et cela a été

très important dans l’ouverture de ma

conscience politique. Je n’étais pas syndiqué,

ni politisé mais j’étais issu d’un

milieu ouvrier, je savais où était mon

camp».

Les changements dans

mon secteur d'activité

après 68

«Ils ont été particulièrement radicaux.

Avant 68, dans notre secteur il n’y avait

pas de convention collective, on était cor-

plus se défaire. Il y a eu des choses

magnifiques avec ces ouvriers du bâtiment

qui prenaient place dans les

amphis et pour eux c’était un petit miracle.

Tout cela a contribué à ce qu’il y ait

un bon climat à l’entreprise. Nous avons

tenu le coup jusqu’aux accords de

Grenelle et quand il a fallu reprendre le

travail, cela s’est fait dans d’assez bonnes

conditions. Une anecdote pour finir :

quelques semaines après la fin de la

grève, le film «Z» de Costa-Gavras était

projeté à Perpignan. On a amené à l’une

des séances au moins 70 travailleurs. Ce

n’était pas dans la tradition du bâtiment».

véable à merci. Cela a été le premier

acquis. Les rapports internes ont radicalement

changé avec la remise en cause du

pouvoir médical. Il faut savoir que lorsque

le médecin psychiatre arrivait dans une

réunion, toujours en retard, et la quittait

toujours en avance, nous nous levions

pour le saluer. Ces rapports de hiérarchie

absurdes ont été remis en cause et la

parole des éducateurs a enfin été prise en

compte. 68, c’est aussi la mise en place

du diplôme d’Etat spécialisé d’éducateur

dont j’ai bénéficié puisque j’ai fait partie

de la première promotion 68-71».

Je continue à croire à ce

fameux rêve de mai 68

«Dès que j’ai eu mon diplôme, j’ai trouvé

facilement du travail mais j’étais toujours

bercé par l’esprit de mai 68. Je n’ai pas

tardé à me syndiquer à la CGT, toujours

dans cet esprit-là, pour retrouver dans

mon investissement syndical les rêves que

nous avions pu faire en 1968».


TC SUPPL MAI 68 24pages 20/05/08 16:16 Page 21

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Roger Semper

n’est pas prêt d’oublier cette période intense

Dans la vie militante

de Roger Semper,

l’année 68 prend une

résonance particulière

tant les événements

se sont succédé.

Le militant communiste

évoque quelques

moments intenses.

Après avoir été, comme on disait à l’époque,

permanent-paysan pendant deux

ans, en février, en raison d’une réorganisation

de la direction départementale du

PCF, Roger devient secrétaire fédéral, en

charge de l’organisation.

C’est en cette qualité et avec la charge

de travail importante inhérente à cette

fonction, qu’il va vivre les évènements de

mai 1968. «Les communistes étaient mobilisés

à 100%, chaque jour ou presque on

recevait 60.000 tracts de Paris, ils étaient

distribués dans la foulée, raconte-t-il avec

sa fougue intacte. Vers une heure du matin,

on recevait un coup de fil, aussitôt un

camarade filait à Béziers, un acheminement

avait été créé via Toulouse et Marseille».Et

de préciser avec un large sourire : «Il est

souvent arrivé qu’en milieu de matinée, on

nous appelle du Conseil national pour nous

dire d’arrêter la distribution, le tract était

hors sujet tant les choses bougeaient, alors

tout partait à la poubelle». Roger Semper

évoque les manifs quotidiennes, et la

participation nombreuse des communistes.

«Je me souviens, mon père, mes frères

descendaient en camionnette depuis

Maury, ils amenaient les gens du coin. Mon

père avait d’ailleurs dû payer de la main

d’œuvre supplémentaire pour l’aider et

compenser ses absences, la récolte n’attend

pas».

Roger se rappelle des affrontements avec

les CRS, «ils n’étaient pas tendres, matraques,

gaz lacrymogène…» ou encore avec

les gauchistes et les anarchistes, «toujours

en queue de cortèges avec des slogans

assassins, diviseurs, ils ne cherchaient

qu’à faire peur pour briser le mouvement,

quelques fois cela finissait à coups de

poings».

Autre moment fort, cette réunion à la

Chambre d’Agriculture, où quelque

1.000 paysans en colère, revendiquent

une revalorisation du prix du vin, «le

MODEF appelait à l’action, quand la FDSEA

freinait des quatre fers et au final plus des

trois-quart ont rejoint la manif des

ouvriers». Et de pointer le rôle des dirigeants

de la Fédération des exploitants

«plus enclins à tomber dans l’anti-ouvriérisme

que d’unir». Dès lors, Roger Semper

souligne le rôle des communistes qui

n’ont eu de cesse d’œuvrer à la solidarité

des petits paysans et du mouvement

ouvrier, mais de regretter la très faible

participation des ouvriers agricoles.

«Pourtant ce sont eux qui ont gagné le plus

avec une augmentation de près de 50% du

salaire minimum».

Roger Semper n’a pas «touché terre»

pendant cette période d’autant qu’il était

également chargé de l’entraide avec les

communistes espagnols de l’autre côté

de la frontière. «C’était comme ça, le secrétaire

à l’organisation avait cette responsabilité,

il fallait trouver des camarades pour

aller porter des tracts ou encore récupérer

des militants persécutés. Le franquisme s’inquiétait

du mouvement en France, de peur

qu’il ne fasse tache d’huile».

Les élections, la fête du

TC, le voyage de noces…

Et puis De Gaulle dissout l’Assemblée,

des élections législatives sont programmées

en juin, André Tourné, député communiste

sortant, est battu, c’est le coup

de massue dans la fédération du PCF.

Roger n’est pas homme à se laisser

abattre, une bataille est perdue mais pas

encore la guerre. La fête du Travailleur

Catalan a lieu début août, il en a la responsabilité,

rien n’est prêt, les vignettes

ne sont même pas imprimées… Alors il

va se battre comme un beau diable, la

fête sera un gros succès, 14000 vignettes

vendues, le double de l’année précédente…

Et puis le 14 août Roger prend

pour épouse Marie-Louise, ils partent en

voyage de noces en Espagne quand ils

apprennent, le 20 août, l’entrée des

chars soviétiques à Prague. Première dispute,

il voulait rentrer, elle pas…

La raison d’amour l’a finalement

emporté.

Jean-Jacques Cadéac

Les ouvriers agricoles mobilisés dès l’automne 67.

témoignages

Jean Vila,

21

conseiller général

communiste

de Perpignan III, avait

26 ans en 1968.

A cette époque,

il avait en charge la

publicité du Travailleur

Catalan. Il se souvient.

«Ce sont d’abord les augmentations de

salaires : le SMIG à 30 % et le SMAG à

50%. Ce sont aussi les entreprises en

grève, l’essence rationnée. Je me souviens

qu’il y avait des rassemblements

partout. Le député communiste André

Tourné, écharpe en main, haranguait les

foules sur les places de Perpignan. C’était

aussi pour moi le souci de faire paraître le

TC, imprimé à Marseille, toutes les semaines

en essayant de trouver de la publicité».


TC SUPPL MAI 68 24pages 20/05/08 16:17 Page 22

22 point de vue

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Dans le cadre de la

semaine « Vive 68,

regards croisés »

organisée au siège

national du PCF, s’est

tenu un débat sur le

thème « mai/juin 68 en

France », introduit par

Frédérick Genevée,

agrégé et docteur en

histoire, chargé de

cours à l’université

Paris 7, membre du

conseil national du PCF,

et responsable des

archives de ce parti. Il a

bien voulu répondre aux

huit questions que nous

lui avons posées.

Comprendre

mai 68

Frédérick Genevée, agrégé

et docteur en histoire, membre du

conseil national du PCF.

1 - La question du

déclenchement du printemps 68

fait l’objet d’interprétations

contradictoires.

Quelle est la vôtre ?

Le débat sur les débuts de ce qu’on a

appelé mai 68 comme sur sa fin d’ailleurs

est une question de fond mais parfois

aussi un faux débat. Les porte-parole

du mouvement étudiant et c’est normal

ont imposé parfois une vue étroite du

mouvement. Il aurait commencé pour

certains avec l’occupation de l’université

de Nanterre, pour d’autres cela aurait

commencé dans les lycées parisiens avec

les premières mesures contre de jeunes

militants. On peut ainsi remonter très

loin sans que cela nous apprenne grand

chose sur les causes du mouvement. Par

ailleurs, il faut bien avoir conscience que

des luttes importantes sont engagées

dans les entreprises, que la CFDT et la

CGT depuis le milieu des années 60 se

sont rapprochées et que cela peut offrir

une perspective. Enfin, depuis les luttes

contre la guerre d’Algérie, même avec

des contradictions et des conflits, organisations

étudiantes, enseignantes, ouvrières

ont appris à se connaître et à travailler

ensemble. Il me paraît plus judicieux

de voir le début de mai 68 justement

dans cette conjonction entre luttes étu-

diantes et luttes ouvrières, en voir les

développements et les limites.

2- Qualifieriez-vous cet

emballement, d’explosion,

de mal-être universitaire,

de révolte, de réaction

de solidarité spontanée

et massive ?

C’est tout cela à la fois. Ce qui est notable

c’est la diffusion nationale du mouvement.

Les mêmes causes produisent

les mêmes effets. On a assisté à la progression

très forte des effectifs scolarisés

notamment dans l’enseignement supérieur

et dans l’enseignement en général.

Or, les structures éducatives ont très peu

évolué. Les lycéens, les étudiants et leurs

enseignants y étouffent. Cela ne peut

plus durer, c’est un facteur essentiel du

déclenchement dans de nombreux centres

universitaires. Mais le mal-être d’une

partie de la jeunesse ne se limite pas aux

enjeux scolaires. C’est toute une génération,

celle du baby boum, qui conteste ce

qu’il y a encore d’archaïque et de carcan

dans la société française. Ce n’est d’ailleurs

pas qu’en France, on retrouve des

mouvements similaires dans plusieurs

pays capitalistes développés comme

l’Italie, l’Allemagne et les Etats-Unis et

dans un autre contexte en Tchécoslovaquie.

Enfin, la spontanéité est sans

doute réelle mais là encore pas de faux

débat. Le rôle des organisations multiples,

des syndicats aux partis de masse

en passant par les groupuscules est

essentiel.

3- Dès que la répression

policière se déchaine, la CGT et

le PCF appellent à la solidarité

et à la riposte populaire.

Les brutalités dont sont victimes

les étudiants suffisent-elles à

expliquer cet engagement sans

réserves de la part de deux

organisations qui n’ont jamais

caché leur méfiance voire

leur hostilité à l’encontre de

la contestation-agitation

estudiantine ?

Je ne dirai pas que ces deux organisations

soient par définition hostiles à la

contestation estudiantine. Mais il y a un

débat, j’y reviendrai sur la manière de

penser la perspective politique qui peut

les opposer. A l’initiative de la CGT –

avec l’aval du PCF – une réaction unitaire

à la répression anti-étudiante est

prise. La FEN, la CFDT, l’UNEF y sont donc

associées. Sans doute faut-il y voir de la

part de la CGT et du PCF une crainte sincère

pour les libertés démocratiques. Il

n’est pas loin le temps où les communistes

voyaient dans De Gaulle un dictateur

fasciste. Puis il y a eu les morts des militants

algériens en octobre 1961 et des

neuf du métro Charonne en 1962. Il

n’est donc pas exclu que cela se reproduise

même si ce n’est plus Papon le

Préfet de Police. Enfin, ces deux organisations

s’inscrivent plutôt dans le modèle

de 1936 où les luttes et le rassemblement

pour la défense de la démocratie –

et donc de manifester – a conduit à

l’union de la gauche et à un bouleversement

politique et social. C’est donc aussi

un moyen d’affronter la politique antisociale

du gouvernement.

4- Comment expliquez-vous que

les appels de la CGT et du PCF

aient eu un tel retentissement

auprès des salariés des

secteurs privé et public, ainsi

que du côté paysan ?

D’abord parce que ces deux organisations

ont un rayonnement qu’on imagine

mal aujourd’hui. Mais surtout, la

politique anti-sociale du gouvernement

s’est accélérée avec la remise en cause

par exemple de la semaine de 40 heures

et les attaques contre la sécurité sociale.

Ensuite, les carcans de la société que

j’évoquais ne se limitent pas aux jeunes

scolarisés mais à l’ensemble de la jeunesse.

Et pas seulement, c’est une partie

importante de la société qui aspire à

autre chose. Il n’est qu’à penser aux

femmes. Même si la loi sur la contraception

date de 1967, elle n’est pas appliquée.

Il n’est qu’à penser aux paysans

qui font les frais de la modernisation de

l’agriculture.


TC SUPPL MAI 68 24pages 20/05/08 16:17 Page 23

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

5- Constituaient-ils, selon

l’expression de Georges Séguy,

« le baril de poudre » qui

n’attendait qu’à prendre feu, ce

qui se produisit début mai grâce

à « l’étincelle étudiante » ?

Je le répète mai 68 ne peut se réduire au

rôle de telle ou telle organisation.

Justement son originalité tient dans une

juxtaposition de manières différentes de

faire de la politique, de se mobiliser,

d’agir ensemble. Autant je considère – je

l’ai dit – que les organisations ont joué

un rôle fondamental autant je pense

qu’aucune ne pouvait prétendre à elleseule

représenter le mouvement qui est

un véritable mouvement d’insubordination

à l’égard des hiérarchies y compris

des hiérarchies partisanes. Donc s’il y

avait un baril de poudre, il y a eu plusieurs

étincelles.

6- Comment expliquez-vous le

basculement de la protestation

contre les violences policières

au gigantesque mouvement de

grève, à la lame de fond des

occupations d’entreprises et à

l’implication de nombreux

secteurs de la paysannerie ?

C’est lié aux évolutions de la société française

et à la politique gouvernementale

que je rappelais. Les manifestations et les

grèves font partie du registre d’action traditionnel

du mouvement étudiant et du

mouvement syndical. L’occupation n’est

pas nouvelle. Elle naît en France au

moment des grandes grèves du Front

populaire en 1936 mais n’est plus utilisée

depuis la guerre. Il s’agit donc d’une

quasi-nouveauté qui marque la radicalité

du mouvement. Elles peuvent à la fois

symboliser l’occupation révolutionnaire et

l’appropriation collective, elles permettent

aussi de remobiliser les souvenirs de

1936 et ses acquis.

7- Après le constat de Grenelle,

et alors que le mouvement

gréviste est à son apogée, la

politique vient occuper le devant

de la scène : le PCF se fixe

comme objectif «union des

forces de gauche, un

gouvernement populaire et un

programme commun», tandis

que les autres forces de gauche

semblent n’avoir pour seul souci

que de circonvenir le PCF. Ces

deux réponses ne traduisentelles

pas, chacune à leur

manière, forcément très

différentes, une vision étriquée

de la profondeur réelle du

mouvement et du sens social

nouveau dont il était porteur ?

Vous avez raison, mais c’est plus facile de

le dire avec le recul qu’au moment des

faits. Le PCF est engagé dans un renouvellement

de ses conceptions. Il mesure la

nécessité de la démocratie dans le mouvement

de transformation sociale. Cela le

mènera d’ailleurs en août à condamner

l’intervention soviétique en

Tchécoslovaquie. Intervention qui écrasera

le printemps de Prague et une des

tentatives ultimes de réforme du « communisme

» en Europe de l’Est. Pour le

PCF, cette importance de la démocratie et

le souvenir de 1936 le conduisent à privilégier

la conquête électorale des institutions

en privilégiant l’union à gauche, en

particulier avec les forces socialistes. Dans

ce schéma, le mouvement social doit se

limiter aux aspects revendicatifs.

D’ailleurs les acquis sociaux de mai 68

sont importants : hausse des salaires,

reconnaissance de la section syndicale

d’entreprise, nombreuses conventions

collectives négociées et signées. Ce

schéma a une forte cohérence et une certaine

efficacité. Le nombre d’adhérents à

la CGT et au PCF va fortement croître et

son candidat aux présidentielles de 1969

fera le score inespéré de 21 %. Il reste

qu’il ne mesure pas la portée immédiatement

politique que peut avoir le mouvement

social. L’articulation entre les deux

n’est pas pensée. A l’extrême-gauche,

c’est pratiquement l’inverse. Il y a une

véritable compréhension des nouvelles

aspirations, des nouvelles formes de luttes

avec les assemblées générales, compréhension

d’autant plus aisée que ces

organisations ont très peu d’ancienneté

et ne sont donc pas marquées par la tradition.

Mais elles habillent ces pratiques

des mots et des habits de Lénine ou de

Mao sans voir que les perspectives politiques

qu’elles offrent ne sont pas plus

adaptées dans une société développée et

démocratique comme la France. Quant

aux forces socialisantes fortement marquées

par un anticommunisme éculé,

elles se présentent comme pouvant offrir

une alternative politique au gaullisme

sans le PCF. Ce qui est aussi une impasse.

C’est donc un véritable dialogue de

sourds auquel on assiste qui donne à la

droite les moyens de se ressaisir.

8- Vers la fin mai, se produit le

début du lâchage de l’opinion

publique jusque-là plutôt

favorable au mouvement.

Comment l’expliquez-vous ?

Crainte du désordre réel ou

fantasmé ? Maintien des grèves

et occupations malgré les acquis

de Grenelle ? Déficit de l’offre

politique à gauche ?

Encore une fois tout cela joue et la droite

en profite pour mobiliser les siens, c’est la

manifestation des Champs-Elysées, la dissolution

de l’Assemblée et sa victoire aux

élections législatives. Il reste que la France

est fortement marquée. De Gaulle ne

pourra plus gouverner comme auparavant

et quittera le pouvoir en 1969. Toutes les

forces de gauche sans exception vont

croître en audience, les fils du dialogue

vont même se renouer jusqu’à la signature

du programme commun – mais là

c’est une autre histoire… Mai 68 marque

une accélération dans les transformations

positives de la société, notamment pour

les femmes et les jeunes. L’individu

devient acteur de la transformation

sociale progressiste et n’est plus subordonné

au collectif. Pour paraphraser

Marx, c’est l’émancipation de chacun qui

est la condition de tous et non pas l’inverse.

En revanche, c’est un faux procès

que de voir dans 68 les raisons de l’émergence

de l’individualisme libéral. Au

contraire, ce dernier c’est l’anti-68. Les

valeurs de Sarkozy et des libéraux ont peu

à voir avec ce grand mouvement.

Entretien réalisé par

Roger Hillel

point de vue

23


TC SUPPL MAI 68 24pages 20/05/08 16:18 Page 24

Notre journal, le TC comme

l’on dit avec la familiarité

affichée pour les vieilles

connaissances, est né dans

le prolongement du

formidable mouvement

populaire de 1936 en

particulier pour venir en aide

à la jeune république

espagnole. Depuis, on peut

le dire sans forfanterie mais

avec fierté, dans la paix

comme dans la guerre, au

grand jour ou dans la

clandestinité, il ne s’est

jamais compromis, n’a

jamais tergiversé, portant

haut et fort l’idéal

communiste...». Depuis, il

n’a eu de cesse d’œuvrer à

unir, dans leur diversité et

leurs différences, les gens

de progrès de ce

département autour de

causes émancipatrices. Le

TC a porté les souffrances,

les colères les espoirs et les

besoins de notre pays

catalan. Dans ce

département si riche et si

contrasté, où la misère

côtoie l’opulence, ce

combat est toujours

d’actualité.

Le TC clandestin

A la suite de l’accord de Munich, l’espoir

d’un traité anglo-franco-soviétique

s’évanouit. Le 23 août, le pacte germanosoviétique

est signé. Sa justification par

le PCF sert de prétexte au gouvernement

pour pourchasser et emprisonner ses

militants et interdire sa presse.

Le 27 août 39, le préfet des PO fait

parvenir au ministre de l’intérieur un

télégramme pour lui «proposer la

suspension du journal communiste le

TC». Le 26 Août 1939 paraît le dernier

numéro du TC avant son interdiction

et la clandestinité.

histoire du tc

Si l’on devait en deux mots caractériser

la ligne éditoriale depuis 1936, sans

doute choisirions-nous, résistance et rassemblement.

C’est cette même démarche

d’ouverture que nous voulons poursuivre

et amplifier : à la fois éclairer les

enjeux, susciter la confrontation, nourrir

le débat des propositions communistes,

pour déboucher sur un rassemblement

majoritaire à gauche. D’évidence, la

bataille idéologique s’aiguise et va

encore s’aiguiser au fil prochains mois.

La tendance est à démontrer qu’il n’y a

pas d’alternative à la gestion libérale de

notre société. Malheureusement, la plu-

part des médias s’inscrivent dans cette

démarche consensuelle. «Le Travailleur

Catalan», à l’instar de son grand frère «

L’Humanité», parce qu’il porte une autre

vision de la société, parce qu’il refuse la

soumission et ne se résigne pas, a un rôle

important à jouer. Sa diffusion beaucoup

plus large, est le défis qui nous devons

relever dans les prochains mois. Non par

esprit boutiquier, mais parce que c’est

indispensable pour résister à la propagande

officielle, parce c’est une exigence

pour assurer la vie et le développement

de notre hebdo.

Soyons clair, sans les bénévoles, au pre-

Numéro hors série «Mai 68 dans les P-O» - Mai 2008

Depuis 1936,

résistance et rassemblement

18 août 1945

9 décembre 1947

14 février 1986

16 mai 2003

10 avril 1992

mier rand desquels les rédacteurs et les

diffuseurs qui chaque semaine et parfois

depuis de très nombreuses années, donnent

beaucoup de leur temps, le TC

n’existerait plus ou pour le moins n’aurait

pas la même qualité et notoriété. Il

convient là de leur tirer un grand coup de

chapeau. Ils et elles sont une richesse,

une force. Que d’aucuns nous envie.

Le T.C, fort d’un riche passé, de grandes

expériences, bien ancré dans le présent,

est pleinement tourné vers l’avenir…

Alors venez faire un bout de chemin avec

nous.

La rédaction du journal

6 janvier 19624 février 1966

22 avril 2005

15 décembre 1995

29 février 2008

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