01.07.2013 Vues

Djazair n°6 - Al-Djazaïr

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REVUE DE L’ ANNÉE DE L’ALGÉRIE EN FRANCE<br />

Abdelkader,<br />

homme d’état,<br />

stratège, philosophe<br />

et mystique<br />

Quand<br />

Bachtarzi<br />

racontait le vieil <strong>Al</strong>ger<br />

musical<br />

Bahdja<br />

Rahal<br />

comme Maâlma<br />

Yamna<br />

<br />

Littérature coloniale,<br />

de l’exotisme<br />

au racisme


Nos lecteurs constateront<br />

que ce numéro<br />

6 de <strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

se distingue des précédents par la suppression de L’HOMMAGE<br />

aux pionniers de la littérature algérienne et par l’introduction<br />

d’une nouvelle rubrique intitulée «BÂTISSEURS», laquelle<br />

évoquera de grandes figures de notre Nation : hommes ou<br />

femmes qui, sur plus de vingt-trois siècles d’histoire ont, par<br />

leur intelligence, leur courage et leur volonté, contribué à<br />

établir le socle sur lequel repose cette Nation dont la réalité<br />

incontestable et intangible s’est définitivement imposée à l’occasion<br />

de la glorieuse guerre de libération.<br />

Le caractère éphémère -par définition- de <strong>Djazaïr</strong> 2003 ne<br />

nous permettra pas de retracer la vie de toutes les figures dont<br />

l’action a enrichi le terreau matriciel de l’homme algérien.<br />

Nous tenterons toutefois d’en présenter les principales dont,<br />

pour commencer -à tout seigneur, tout honneur!-, l’Emir<br />

Abdelkader ben Mahieddine, l’intrépride, le génial initiateur<br />

et animateur de la résistance à la colonisation, dont<br />

l’exemple devrait habiter nos esprits et ceux des générations<br />

futures. Il réunit aux yeux du monde entier toutes les qualités<br />

qu’on est en droit d’exiger d’un homme d’Etat: intelligence et<br />

perspicacité, courage et audace, foi et tolérance, spiritualité<br />

et sens de l’humain, intégrité et amour de la justice, ouverture<br />

sur le progrès et respect des valeurs nationales ...<br />

La rubrique PRECURSEURS accueillera par ailleurs une<br />

autre grande figure nationale, celle de Abdelhamid Benbadis,<br />

penseur, réformateur, l’un de ceux dont l’action courageuse a<br />

préparé l’explosion de Novembre 1954. «CREATEURS» s’intéresse<br />

pour la seconde fois à une femme -après Ahlam<br />

Mosteghanemi dans le précèdent numéro-, la cinéaste algérofrançaise<br />

Yamina Benguigui dont la vie est vouée au devoir<br />

de mémoire envers deux générations, étrangement restées<br />

muettes, d’émigrés algériens en France.<br />

Une autre personnalité féminine, en voie d’occuper une<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

«Rappel à l’intelligent,<br />

avis à l’indifférent»<br />

place de premier plan dans le paysage artistique national,<br />

Bahdja Rahal, voix magnifique, sérieux et travail infatigable<br />

de conservation du patrimoine algéro-andalou occupera les<br />

pages de «NOVA», tandis que ce même patrimoine sera évoqué<br />

dans le cadre de l’»ANNEE DE LA MUSIQUE» par une voix<br />

«d’outre-tombe», celle du regretté Mahieddine Bachtarzi<br />

racontant, pour le plaisir des mélomanes, le vieil <strong>Al</strong>ger musical,<br />

celui de <strong>Al</strong>i Sfindja, Edmond Yafil, Maâlma Yamna,<br />

Cheikh Nador et autres....<br />

Nos lecteurs trouveront dans ce numéro que nous avons<br />

voulu plus riche, d’autres articles traitant de sujets qui, nous<br />

osons l’espérer, retiendront leur attention. Citons pour<br />

L’ANNEE LIVRES:<br />

- un article sur les auteurs français de la période coloniale<br />

qui se sont intéressés de près à notre pays : «Orientalistes» à la<br />

recherche d’un exotisme, souvent de pacotille, ou<br />

«<strong>Al</strong>gérianistes» foncièrement racistes, pris d’une passion fanatique<br />

pour une <strong>Al</strong>gérie dont les <strong>Al</strong>gériens auraient été exclus.<br />

- un article sur la foisonnante et prometteuse génération<br />

d’écrivains de langue arabe.<br />

L’ANNEE THEATRE se penche sur le phénomène Benguettaf,<br />

homme-orchestre de la scène algérienne, comédien, auteur,<br />

metteur en scène ...Tandis que l’ANNEE ARTS PLASTIQUES<br />

s’intéresse à la personnalité et à l’oeuvre de l’artiste algéroallemande<br />

Bettina Heinen Ayech.<br />

Signalons pour la rubrique PASSERELLES l’hommage posthume<br />

rendu à la mémoire de deux grandes figures de la littérature:<br />

Anna Greki et Emmanuel Roblès ainsi que le retour,<br />

dans L’ANNEE FESTIVE, après une brève interruption, des<br />

CARNETS DE ROUTE évoquant, cette fois-ci la majesté du<br />

Hoggar et le mystère de Sédrata, ville ibadite engloutie sous<br />

les sables du Grand Erg ; sans oublier notre traditionnelle<br />

rubrique culino- gastronomique sur la «Sofra dziria», l’on ne<br />

peut plus raffinée cuisine algéroise.<br />

Bonne lecture à «l’intelligent» !, bon réveil à «l’indiffèrent» !<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

!


#<br />

Yamina Benguigui"<br />

Yamina<br />

Benguigui<br />

ou le devoir de<br />

mémoire<br />

Par Mouloud Mimoun"<br />

Journaliste<br />

Yamina Benguigui est bien<br />

typique de cette génération<br />

d’<strong>Al</strong>gériens d’origine qu’on<br />

continue d’appeler «immigrés»<br />

ou «émigrés» -c’est selon-, mais<br />

qui, se revendiquant en même<br />

temps de l’une et de l’autre rive,<br />

sont sortis du silence que<br />

s’étaient imposé leurs parents.<br />

Caméra au poing, elle s’exprime<br />

et de quelle façon ! Pour se<br />

souvenir, pour dire, pour réaliser<br />

et «apparaître» ...<br />

Mouloud Mimoun l’a rencontrée<br />

pour <strong>Djazaïr</strong> 2003.<br />

E<br />

n cette veille de journée<br />

internationale de la femme,<br />

dans les bureaux de «Bandits<br />

Productions» où Yamina<br />

Benguigui a établi son Q.G., une agitation<br />

intense parcourt les trois bureaux mitoyens.<br />

Réalisatrice de son métier, Yamina a toujours<br />

fait flèche de tout bois. Entre deux déplacements<br />

en province où, six ans après sa sortie<br />

–une rareté- elle continue à animer des<br />

débats autour des trois volets de Mémoires<br />

d’immigrés (1997), cette native de Saint-<br />

Quentin, dans le nord de la France, développe<br />

un activisme tel qu’on la croirait dotée du<br />

don d’ubiquité. Elle est ici et ailleurs. Ici,<br />

c’est l’organisation d’un hommage à des<br />

actrices algériennes et franco-algériennes<br />

que le «Forum des Images» de Paris accueille<br />

dans le cadre de l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie. Se voulant<br />

passerelle entre les deux rives, Yamina a<br />

imaginé d’associer à Fettouma Ousliha,<br />

Biyouna ou Bahia Rachedi, les Charlotte<br />

Rampling, Françoise Arnoul, Brigitte Fossey<br />

et autre Gabrielle Lazure, sous le regard bienveillant<br />

et intéressé de Charles Berling qui<br />

vient de tourner en <strong>Al</strong>gérie avec Abdelkrim<br />

Bahloul et Bernard Giraudeau, lequel n’a pu<br />

dissimuler à Mohamed Lakhdar-Hamina<br />

l’émotion qu’il a ressentie à la vision du Vent<br />

des Aurès et à la prestation majeure de la<br />

grande Keltoum.<br />

La réception qui a suivi la projection a<br />

réuni le Tout-Paris du cinéma, preuve que<br />

Yamina Benguigui a su gagner la reconnaissance<br />

de ses pairs, un rêve secret qui habitait<br />

la jeune adolescente des années 70 après la<br />

révélation d’une vocation précoce, née à la<br />

fois sur les bancs d’un ciné-club qui projetait<br />

le mythique America, America d’Elia Kazan<br />

et devant un téléviseur retransmettant<br />

depuis Cannes la remise de la palme d’or à<br />

Mohamed Lakhdar-Hamina pour sa<br />

Chronique des Années de Braise…Car<br />

l’<strong>Al</strong>gérie est on ne peut plus obsédante et<br />

récurrente dans l’inspiration des œuvres à<br />

venir, comme un prolongement naturel à<br />

une enfance, à une éducation, et à un père,<br />

qui a élevé ses enfants, filles et garçons, dans<br />

le culte d’une <strong>Al</strong>gérie aussi absente que<br />

mythique.«On appartenait les uns et les<br />

autres à un «Nous» qui excluait l’individualité,<br />

un «Nous» sorte de moule d’une <strong>Al</strong>gérie<br />

à laquelle nous devions revenir en qualité<br />

de très bons <strong>Al</strong>gériens». Parmi ces blessures<br />

de l’âme qui, très souvent, forment la matrice<br />

de l’inspiration artistique, il est clair que le<br />

vécu familial et la figure emblématique du<br />

père ont lourdement pesé sur le destin de la<br />

jeune Yamina.<br />

D’autant qu’un divorce douloureux sanctionné<br />

par l’enlèvement en <strong>Al</strong>gérie d’un frère<br />

et d’une sœur par le père, va renforcer<br />

Yamina dans l’idée que «la vie n’est pas un<br />

long fleuve tranquille»…<br />

Dès lors, c’est le CINEMA qui «va parler» à<br />

celle qui ne parlait pas, face à la figure tutélaire<br />

du père. «Le paradoxe, dit-elle, c’est que<br />

la culture autodidacte de mon père a<br />

façonné mon indépendance d’esprit». Autre<br />

élément formateur qui a pesé, «le visionnage<br />

chaque dimanche de «Mosaïque» sur<br />

France 3, la seule émission de télévision que<br />

nous pouvions regarder en famille. Je t’ai<br />

même croisé un jour, toi, Mouloud, présentateur<br />

de cette émission, au Consulat<br />

d’<strong>Al</strong>gérie à Paris sans pouvoir t’aborder ou<br />

t’adresser la parole».<br />

Le désir<br />

d’apparaître<br />

A ce rendez-vous télévisuel s’ajoute la rencontre<br />

avec la Cinémathèque lorsqu’elle se<br />

rend à <strong>Al</strong>ger pour tenter de récupérer son<br />

frère et sa sœur enlevés par le père. «J’ai<br />

frappé à la porte de la cinémathèque<br />

d’<strong>Al</strong>ger pour me faire aider -bizarrement le<br />

cinéma est toujours sur mon chemin- et<br />

c’est Liazid Khodja qui m’accompagnera au<br />

Tribunal d’<strong>Al</strong>ger pour entreprendre des<br />

démarches».<br />

Les scènes de désespoir qu’elle observe<br />

suite aux refus de l’administration, l’inciteront<br />

plus tard à donner la parole dans<br />

Mémoires d’immigrés à ces mères invisibles<br />

de la première génération. Grâce à un subterfuge,<br />

elle parviendra finalement à faire<br />

rapatrier en France son frère et sa sœur, creusant<br />

un peu plus au passage le fossé qui<br />

s’était créé avec le père.<br />

Parmi les moments-clés de sa jeune existence,<br />

il y aura la rencontre avec Abder Isker,<br />

sorte de substitut au père, et celle avec le<br />

cinéaste Rachid Bouchareb avec lequel elle<br />

fera un bout de chemin. Mais le choix définitif<br />

de la création cinématographique, c’est<br />

Lakhdar-Hamina lui-même qui en a eu la primeur<br />

à la faveur d’une lettre de sept pages<br />

dans laquelle elle lui affirme son désir de réaliser<br />

et d’accéder à la notoriété.<br />

Pour bien connaître Yamina depuis vingt<br />

ans, je sais l’importance pour elle de la<br />

reconnaissance par les autres et le besoin des<br />

projecteurs sur sa personne. Mais en même<br />

temps, cette gloire naissante ou ces succès<br />

ne sont pas là pour flatter l’ego. Ils doivent<br />

servir un dessein, un destin : celui de mettre<br />

en lumière et de donner à voir et entendre<br />

des fragments de vie, de mémoire, des souffrances<br />

et des silences longtemps refoulés<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


aux marges d’une société qui s’est satisfaite<br />

d’un «contrat» marchand alors que derrière<br />

des statistiques froides et impersonnelles,<br />

combien d’hommes et de femmes et désormais<br />

d’enfants, doivent bricoler un projet de<br />

vie de nature ambivalente. Ainsi, en écho à<br />

une histoire d’invisibilité correspond aujourd’hui<br />

un désir d’apparaître, d’exister. «Sais-tu<br />

combien sommes-nous de femmes cinéastes<br />

d’origine algérienne? trois avec Rachida<br />

Krim et Zaïda Ghorab-Volta ! Et encore, je<br />

suis seule à avoir signé de grands documentaires<br />

!» Cette notoriété, Yamina la met au service<br />

des siens. Loin des projecteurs, il ne se<br />

passe pas un jour où elle n’intervient en faveur<br />

de l’un ou de l’autre à la suite d’une lettre<br />

dans laquelle on lui demande d’aider à avoir<br />

des places sur Air-<strong>Al</strong>gérie pour convoyer le<br />

corps d’un parent décédé, ou d’ouvrir ses<br />

salles de montage ou le plateau de ses tournages<br />

pour favoriser l’apprentissage professionnel<br />

de jeunes franco-algériens en difficulté.<br />

Ce rôle «d’assistante sociale», Yamina<br />

Benguigui le revendique pleinement, comme<br />

une sorte de devoir de mémoire, rejoignant<br />

en cela, par une ironie de l’Histoire, le credo<br />

d’un père aujourd’hui retrouvé et pour lequel<br />

: «lui, moi, toute la famille, nous sommes en<br />

mission !» ❑<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

Une tentative<br />

d’écrire l’histoire<br />

Comme on vient de le voir dans l’article qui précède, Yamina<br />

Benguigui s’attache avant tout à lutter contre l’oubli. Retrouver et<br />

reconstituer la mémoire de deux générations d’émigrés murés dans le<br />

silence, se pencher sur le sort injuste fait à nos femmes, oeuvrer pour<br />

arrêter l’entreprise de démantèlement du cinéma algérien, telles sont<br />

pour l’heure les préoccupations de notre réalisatrice. Les lecteurs de<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003 trouveront ci-après sur ces sujets, les explications de<br />

Yamina Benguigui recueillies pour nous par la lettre d’information de<br />

«<strong>Djazaïr</strong>, une Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France» (N°3).<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003 : Vous êtes fascinée par le vécu des immigrés, pourquoi ?<br />

Y.Benguigui: Je ne suis pas fascinée. Je me suis intéressée à cette composante<br />

de la société française parce que j’en suis issue. Mes parents<br />

sont arrivés à la fin des années 50 avec l’idée de repartir. A l’époque,<br />

c’était une immigration de transit, soit pour le travail, soit pour les<br />

guerres. Il était plus facile pour le patronat français d’aller chercher<br />

une main-d’oeuvre «française» plutôt que de recruter à l’étranger. J’ai<br />

commencé à m’intéresser à cette histoire parce que nous n’avions pas<br />

d’histoire. Nous n’avions pas de mémoire. Nos parents avaient quitté<br />

leur pays d’origine pour la réalité du travail. Ils se sont retrouvés avec<br />

des enfants nés en France, et nous, leurs enfants, nous nous sommes<br />

retrouvés à cheval sur ... rien. Il faut arrêter de mythifier la fabuleuse<br />

«double culture» ! On parle d’intégration : il n’y a pas eu d’intégration.<br />

On pensait que nous allions tous repartir à un moment. J’ai eu envie<br />

d’essayer d’écrire et de décrire notre histoire.<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003 : Vous avez une opinion sur la situation actuelle du cinéma<br />

algérien ?<br />

Y. Benguigui : Ce n’est pas l’envie des <strong>Al</strong>gériens qui manque pour relancer la production,<br />

mais il faudrait une volonté politique énorme parcequ’il ne reste plus rien de la grandeur<br />

du cinéma algérien. On a recommencé à ouvrir des salles à <strong>Al</strong>ger, trois ou quatre, mais la<br />

production cinématographique n’existe plus. L’<strong>Al</strong>gérie avait un potentiel énorme. Il y avait<br />

des techniciens fabuleux dans les années 70. En matière de cinéma, c’était le premier pays<br />

dans le monde africain. Je crois qu’il faudrait une réelle volonté politique, en association<br />

avec les pays d’Europe. Il faudrait du matériel et il faudrait aussi que les jeunes puissent<br />

être formés dans les écoles étrangères pour les métiers du cinéma. Aujourd’hui, grâce à<br />

l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France, la richesse du cinéma algérien est mise en avant ; je souhaite<br />

donc que cette saison culturelle soit le début d’une apogée. ❑<br />

FILMOGRAPHIE<br />

Mémoires d’immigrés- L’héritage maghrébin<br />

1997 (3X52min)<br />

Trilogie sur l’histoire de l’immigration maghrébine<br />

en France. «7 d’or» du meilleur documentaire<br />

en 1997, Golden gate award au festival de<br />

San Francisco (USA).<br />

Inch’<strong>Al</strong>lah Dimanche, Long métrage, 2001,<br />

Fiction sur l’immigration des femmes ,<br />

A remporté de nombreux prix, dont le grand<br />

prix du festival de Marrakech (Sept.2001) et le<br />

prix du meilleur film du festival d’Ottawa<br />

(Canada) en 2002. Pré-sélection aux Oscars<br />

(Los Angeles) 2002 pour représenter l’<strong>Al</strong>gérie.<br />

Un jour pour l’<strong>Al</strong>gérie 1997<br />

La maison de Kate 1995 (52 min)<br />

Femmes d’Islam 1994 ( 3x 52 min)A<br />

recueilli de nombreux prix internationaux .<br />

Documentaires :<br />

Le jardin parfumé Arte 2000<br />

Prix du meilleur documentaire, Montréal 2001.<br />

Pimprenelle, 2001 (6 min)<br />

Le grand voyage de Lalla Amina, 2000 (10min)<br />

Une dizaine de films réalisés pour des<br />

fondations ou des chaînes de TV ainsi que des<br />

clips. Yamina Benguigui produit, anime et<br />

réalise des émissions de télévision dont<br />

«Place de la République» (France 2)<br />

En préparation :<br />

Le paradis c’est complet (long métrage)<br />

Le plafond de verre (documentaire pour<br />

France 5)<br />

Les Beurs dans l’armée (pour France 3)<br />

$


%<br />

Bahdja Rahal<br />

Bahdja<br />

Rahal:<br />

dans la lignée<br />

de Maâlma Yamna<br />

Par Hind Oufriha"<br />

Journaliste.<br />

Elle est désormais «la voix»<br />

féminine par excellence de la<br />

musique classique algérienne<br />

arabo-andalouse.<br />

S<br />

on but, affirme- t-elle avec<br />

une grande conviction, est<br />

de préserver cette musique<br />

dans son authenticité. Elève de l’Ecole d’<strong>Al</strong>ger,<br />

dont elle perpétue fidèlement l’enseignement<br />

de ses maîtres, notamment Mohamed<br />

Khaznadji et Sid Ahmed Serri, Bahdja Rahal<br />

tend, par sa superbe voix cristalline, à sauvegarder<br />

«la lettre et l’esprit» de ce genre que<br />

l’on s’accorde à faire remonter à l’âge d’or de<br />

la civilisation arabe, incarné par Ziryab.<br />

Travailleuse inlassable, obstinée, généreuse<br />

et passionnée, Bahdja a réussi, avec quelques<br />

rares autres consoeurs, l’exploit de forcer les<br />

portes de l’univers andalou, généralement<br />

accaparé par la gent masculine, et s’inscrit<br />

ainsi dans la lignée de Maâlma Yamna bent El<br />

Hadj El Mahdi et Cheikha Tetma. Non contente<br />

de se faire «une place au soleil» dans ce<br />

milieu, elle nourrit l’ambition de raviver la<br />

flamme du chant millénaire arabo-andalou,<br />

de le faire connaître et aimer, de le «démocratiser»,<br />

en quelque sorte.<br />

Elle avoue ambitionner d’enregistrer les 12<br />

noubas conservées jusqu’à présent (sur 24) et<br />

a effectivement réalisé en grande partie ce<br />

vœu, patiemment, une année après l’autre. Et<br />

pas seulement ! D’autres projets, aussi palpitants,<br />

l’attendent. Si d’aucuns reconnaissent<br />

son incontestable talent, il reste, note-t-elle<br />

avec amertume, que «la femme n’a pas encore<br />

pleinement sa place dans ce domaine».<br />

Elle est en cela un modèle de courage, de<br />

tenacité et de persévérance. Née déjà dans<br />

une famille de mélomanes, c’est naturellement<br />

qu’elle embrasse cette carrière, délaissant<br />

l’enseignement auquel la prédestinaient<br />

des études en biologie. Une autre profession,<br />

un autre destin… fabuleux celui-ci, puisqu’aujourd’hui,<br />

elle joue dans la cour des plus<br />

grands. Chanteuse-musicienne comblée, elle<br />

dirige son propre orchestre et peut être<br />

désormais considérée comme l’une des<br />

toutes premières interprètes du genre. Cette<br />

place, Bahdja Rahal l’a conquise de haute lutte<br />

dans son propre pays. A l’étranger, elle s’applique<br />

avec bonheur à faire découvrir, proposer<br />

et aimer cette musique algérienne<br />

méconnue.<br />

Nul doute que l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en<br />

France sera pour elle l’occasion de persévérer<br />

dans ce louable objectif.<br />

L’entretien qui suit permettra à nos lecteurs<br />

de mieux cerner et la personnalité et les projets<br />

de cette grande artiste.<br />

Toujours<br />

plus loin...<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003: En ce début d’année, où en<br />

êtes-vous de votre activité ?<br />

Bahdja Rahal: Après les trois récitals d’<strong>Al</strong>ger,<br />

je m’apprête à donner une série de concerts,<br />

en France, à Oman et en Hollande. Mais je<br />

reviendrai à <strong>Al</strong>ger pour enregistrer mon<br />

deuxième album, une nouba, comme promis.<br />

Dj.2003 : Parlez-nous un peu de la dernière<br />

Nouba Hsine sortie au mois de<br />

Ramadan. Quelles sont ses particularités?<br />

B.R. : J’ai eu de très bons échos du côté du<br />

public car s’est son avis qui compte le plus<br />

pour moi. L’interprétation de cette nouba<br />

reste difficile pour une voix féminine du fait<br />

de sa tonalité élevée. Cela nécessite donc un<br />

effort particulier. J’essaye à chaque fois de<br />

m’améliorer en travaillant davantage la<br />

voix et la technique, dans le souci de donner<br />

le meilleur à un public de plus en plus exigeant.<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


Association El Fakhardjia" dirigée par Rezki Harbit<br />

DJ.2003 : Que ferez-vous quand votre<br />

travail sur les 12 noubas sera achevé ?<br />

B.R. : J’ai plein de projets ! Les 12 noubas, ce<br />

n’est qu’un début car elles sont loin de<br />

constituer la totalité du patrimoine. Je suis<br />

très loin encore d’avoir réuni l’ensemble du<br />

patrimoine Sanâa.<br />

DJ.2003 : Quelle place occupe, d’après<br />

vous, la voix féminine dans la musique<br />

andalouse ?<br />

B.R. : La femme n’a pas encore la place qui<br />

doit être la sienne. Même si elle a appris<br />

cette musique dès son jeune âge aux côtés<br />

de l’homme, même si elle est aussi douée<br />

que lui, elle n’est reconnue encore que<br />

comme «soliste». On ne parle pas de chanteuse<br />

mais de «soliste» au féminin. La femme<br />

a toujours prouvé ses capacités et son<br />

talent. Nous en avons un très bel exemple<br />

avec Maâlma Yamna Bent El Hadj El<br />

Mahdi. Elle pouvait se trouver aux côtés des<br />

grands maîtres de l’époque sans aucun<br />

complexe. Elle était chanteuse et musicienne<br />

de très haut niveau mais elle ne pouvait<br />

chanter en public qu’en de rares occasions.<br />

Dj.2003 : Si la femme est encore absente,<br />

que faut-il alors faire pour changer<br />

les choses?<br />

B.R. : Je n’ai pas de solution. Vous pensez<br />

bien qu’il est très difficile pour la femme de<br />

s’imposer dans ce domaine. Il appartient à<br />

nos institutions et aux artistes en général<br />

de changer tout cela. Croyez-vous que les<br />

talents féminins n’existent pas ? Ils ne manquent<br />

pas mais on ne fait rien pour les<br />

aider à progresser. Il faut que les mentalités<br />

changent, mais quand ?...<br />

DJ.2003 : Quel regard porte Bahdja<br />

Rahal sur la musique algérienne en<br />

général ?<br />

B.R. : J’adore notre musique, et encore<br />

davantage depuis que je vis en France. C’est<br />

notre identité, notre moyen de communiquer<br />

avec le reste du monde... Voyez comment<br />

réagissent les Européens à l’écoute de<br />

nos musiques traditionnelles !<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

Orchestre Mawsili (Paris) dirigé par Farid Bensersa<br />

DJ.2003 : Qu’écoutez-vous en dehors de<br />

l’andalou ? Vos chanteurs ou chanteuses<br />

préférés ?<br />

B.R. : Ce que j’écoute n’est pas spécialement<br />

de l’andalou. J’aime tout ce qui est beau et<br />

bien chanté. J’aime Ahmed Wahbi, <strong>Al</strong>lah<br />

Yarhamou, j’aime le Jazz, j’aime les mouachahate,<br />

j’écoute Sabah Fakhri, Kadhem<br />

Essaher, Fairouz, etc...<br />

DJ.2003 : Avez-vous d’autres occupations<br />

en dehors de votre musique ?<br />

B.R. : La musique occupe une grande partie<br />

de ma vie. Lorsque je ne répète ni ne<br />

chante, je donne des cours d’andalou au<br />

Centre culturel algérien de Paris, je réponds<br />

au nombreux courrier que je reçois chaque<br />

jour, ou bien, le soir je rencontre des amis,<br />

je vais au théâtre, au cinéma…<br />

DJ.2003 : Peut-on connaître votre point<br />

de vue sur cet important événement qui<br />

marquera 2003, à savoir l’Année de<br />

l’<strong>Al</strong>gérie en France?<br />

B.R. : L’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France est une<br />

occasion en or pour faire découvrir et<br />

connaître notre culture. Pour les jeunes<br />

artistes, c’est aussi l’occasion de montrer<br />

leur talent à un public autre que le public<br />

algérien, celle aussi de connaître les artistes<br />

français, de partager avec eux une méthode<br />

de travail différente, des expériences<br />

différentes. Ce sera certainement très enrichissant.<br />

DJ.2003 : Pouvez-vous nous citer un<br />

épisode de votre vie artistique qui vous<br />

a marqué ?<br />

B.R. : Ma rencontre en 2001 avec Cheikh El<br />

Hasnaoui, <strong>Al</strong>lah yarhamou ! Cet homme<br />

représentait la culture nationale. Pour moi<br />

il était le patrimoine national à lui tout<br />

seul. Et dire que j’ai été la dernière<br />

algérienne à l’avoir vu, une année avant sa<br />

disparition ! C’était important de transmettre<br />

son message à nos compatriotes,<br />

particulièrement ses fans qui s’imaginaient<br />

que le Cheikh ne voulait plus avoir de<br />

contacts avec son pays. Cela m’avait fait<br />

plaisir de leur donner des nouvelles de ce<br />

grand chanteur, de leur dire qu’il était<br />

toujours vivant, qu’il habitait l’Ile de la<br />

Réunion, et était prêt à venir chanter dans<br />

son pays. ❑<br />

&


'<br />

Etablir un bilan de ce premier<br />

trimestre de l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie<br />

en France relève de la gageure,<br />

tant sont nombreuses et disséminées<br />

à travers l’ensemble du territoire<br />

français, les manifestations<br />

programmées.<br />

Pour ses lecteurs qui n’ont<br />

guère le temps de suivre au jour<br />

le jour, à travers leurs journaux,<br />

le déroulement de cette «Année»<br />

que l’ont peut désormais qualifier<br />

d’évènement sans précédent,<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003 a demandé à son<br />

correspondant à Paris de relever<br />

quelques-uns des temps forts de<br />

cette manifestation qui marquera<br />

d’une pierre blanche l’histoire<br />

de nos deux peuples.<br />

L<br />

e premier trimestre de l’Année<br />

de l’<strong>Al</strong>gérie en France a déjà<br />

signé une manière d’exploit. En<br />

effet, aucune des saisons culturelles<br />

qui ont précédé celle de l’<strong>Al</strong>gérie, n’a connu<br />

pareil volume de manifestations, sanctionné par<br />

un impact populaire et médiatique aussi spectaculaire.<br />

La «vitrine» culturelle algérienne n’a cessé<br />

de drainer les foules, qu’il s’agisse du théâtre, du<br />

cinéma, du design, des expositions en tous<br />

genres, des rencontres littéraires ou des concerts<br />

de musique.<br />

Le coup d’envoi musical de Bercy du 31<br />

décembre dernier -une date d’ordinaire creuse- a<br />

mobilisé quelque quinze mille afficionados qui<br />

ont célébré dans la joie et la liesse un pluralisme<br />

musical de bon aloi qui, bien évidemment, a culminé<br />

avec les passages remarqués des deux «locomotives»<br />

du raï que sont Khaled et Mami. Ce qui<br />

rend d’autant plus regrettable une couverture<br />

télévisuelle plutôt défaillante. Mais ce concert a<br />

prouvé à la fois la place privilégiée de la musique<br />

dans le champ de la culture et le sens de la fête de<br />

ces foules algériennes, fières d’arborer un emblème<br />

enfin célébré dans l’hexagone.<br />

Autre temps fort musical, «Femmes d’<strong>Al</strong>gérie»<br />

qui a eu pour cadre le Cabaret Sauvage à Paris<br />

dans la deuxième semaine de mars. Les accents<br />

musicaux de la chanson kabyle ont retenti avec la<br />

voix toujours aussi superbe de Cherifa autour de<br />

laquelle se sont agrégés le Rythm and Blues de la<br />

«beurette» Assia, les chants «chaouis» de Keltoumel-Aurassia,<br />

le «jazz-fusion» de Mamia Cherif ou<br />

l’andalou de Rym Hakiki, sans oublier Naïma<br />

Ababsa. Le patrimoine arabo-andalou n’a pas été<br />

en reste, qui a élu domicile dans la Maison de<br />

l’UNESCO où différentes écoles ont réjoui un<br />

public de mélomanes conquis tour à tour par l’ensemble<br />

de l’Est algérien avec Hamdi Benani,<br />

Abdelmoumen Bentobbal et Hadj Mohamed-<br />

Tahar Fergani toujours égal à lui-même malgré le<br />

L’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France,<br />

un événement<br />

sans<br />

précédent<br />

poids des ans, l’ensemble d’<strong>Al</strong>ger avec Zerouk<br />

Mokdad, Mohamed Khaznadji et Sid Ahmed Serri<br />

et enfin l’école de Tlemcen représentée par Rym<br />

Hakiki, Hadj Kacem et Hadj Ghaffour pour lequel<br />

nombre de spectateurs ont fait le déplacement au<br />

coeur de Paris.<br />

Objet Filmique Non Identifié<br />

(OFNI)<br />

Le cinéma a également connu un démarage en<br />

fanfare avec une vingtaine de cinéastes et comédiens<br />

présents sur la scène de l’Institut du Monde<br />

Arabe dont la programmation a balayé quarante<br />

ans d’existence du 7ème art algérien à travers 80<br />

films -du jamais-vu en France!- à la grande joie<br />

d’un public cinéphiphile, lequel a découvert ou<br />

redécouvert «l’OFNI» (Objet Filmique Non<br />

Identifié) que constitue Tahia ya Didou du<br />

regretté Mohamed Zinet. A la fois documentaire<br />

et fiction, drame et comédie, récit et poésie,<br />

mémoire de la guerre et du présent, hymne<br />

d’amour à cette Casbah (Bahdjati !) chantée par<br />

Momo (Himoud Brahimi), Tahia ya Didou a<br />

enchanté les Champs-Elysées (cinéma Le Balzac)<br />

et le centre Georges Pompidou (Cinéma du Réel).<br />

Si on y ajoute les festivals d’Angers et de<br />

Clermont-Ferrand, où des tables rondes ont permis<br />

un état des lieux d’une cinématographie<br />

aujourd’hui exangue aux plans de la production,<br />

de la distribution et des salles réduites à la portion<br />

congrue (une vingtaine là ou elles furent quatre<br />

cents il y a quarante ans !), on pourra dire que<br />

jamais le cinéma d’<strong>Al</strong>gérie n’aura été à pareille<br />

fête. D’autant que , Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France<br />

aidant, quatorze nouveaux longs-métrages et cinq<br />

courts-métrages, verront le jour d’ici fin 2003.<br />

Autre moment privilégié, dans le domaine du<br />

théâtre cette fois, l’intronisation de l’immense<br />

Kateb Yacine dans ce temple qu’est la Commédie<br />

Française avec ces «présences de Kateb Yacine»,<br />

soirées de lectures par des acteurs, mises en<br />

scène par Marcel Bozonnet et résultant d’un travail<br />

d’entremêlement entre création et biographie,<br />

dû à Mohamed Kacimi. Succès également au<br />

TILF (le Théâtre International de Langue<br />

Française) pour nos comédiennes Sonia Mekkiou<br />

et Fettouma Ousliha dont le huis clos, orchestré<br />

par Richard Demarcy, réhabilite la mémoire, dans<br />

«Les Mimosas d’<strong>Al</strong>gérie», d’un patriote algérien<br />

d’origine française, militant de l’indépendance,<br />

Fernand Yveton, condamné à mort par la justice<br />

française et guillotiné. Le même TILF a enchaîné<br />

avec «<strong>Al</strong>ger-<strong>Al</strong>ger» de Gérard S. Cherqui, d’après<br />

«La guerre des gusses» de Georges Matteï.<br />

Emmanuel Salinger, Mohamed Farid Bensara et<br />

Arié El Maleh y représentent un épisode de la<br />

guerre d’<strong>Al</strong>gérie en 1956 où des appelés (les<br />

gusses) de l’armée française, des colons piedsnoirs<br />

et des combattants du FLN posent les<br />

termes du conflit qui, quarante ans après,<br />

«travaille» encore les consciences.<br />

Souvent parent pauvre de la création, le design<br />

vient rappeler autour de l’incontournable et<br />

brillant Abdi que l’<strong>Al</strong>gérie n’est pas seulement une<br />

terre d’histoire au riche patrimoine, mais également<br />

une culture qui sait aller de l’avant, vers une<br />

modernité à même de transfigurer des traditions<br />

artistiques millénaires, qu’il s’agisse des luminaires<br />

de Yamo ou des sièges de Chérif, ou encore<br />

des «meubles totem» d’Abdi...<br />

Le livre, pour sa part, est largement célébré dans<br />

le cadre de l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie et pas seulement<br />

par le Salon du livre. événement de dimension<br />

mondiale, mais aussi par une programmation très<br />

riche de la Mairie de Paris, laquelle, à travers un<br />

cycle «Lumières d’<strong>Al</strong>gérie», a mobilisé son réseau<br />

de bibliothèques publiques pour rendre hommage<br />

à Mohamed Dib, <strong>Al</strong>bert Camus, Jean Sénac,<br />

Emmanuel Roblès... Ces auteurs ont été au coeur<br />

d’un colloque passionnant, sous les lambris de<br />

l’Hôtel de Ville. Leurs amitiés, leurs déchirements<br />

ou divergences au moment de la guerre d’indépendance<br />

ont donné lieu à de brillantes interventions<br />

orchestrées par Catherine Chaulet-Achour.<br />

Quant à la couverture médiatique et audiovisuelle,le<br />

partenariat avec Radio-France et France-<br />

Télévisions n’a pas été une clause de style.<br />

Information, magazines, divertissements ou fictions,<br />

tous les genres ont été convoqués pour<br />

marquer d’une forte empreinte cette année algérienne<br />

en France.<br />

Mentionnons les téléfilms : Le porteur de cartable<br />

de Caroline Huppert d’après Akli Tadjer, Le premier<br />

fils de Philomène Esposito et Pierre et Farid<br />

de Michel Favart, programmés en prime-time<br />

(21 heures) et qui, tous, ont mis à mal visions<br />

réductrices, clichés et stéréotypes pour évoquer<br />

l’essentiel, l’alchimie souvent complexe des<br />

rapports humains. ❑ M.M.<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


Les Confessions<br />

de saint Augustin<br />

à Notre-Dame de Paris<br />

Après Kateb Yacine à la Comédie-Francaise, voilà qu’à la<br />

faveur de l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France, un autre <strong>Al</strong>gérien,<br />

Augustin de Thagaste franchit en force cette fois-ci<br />

le portail de Notre-Dame de Paris. Ce n’est certes pas<br />

une «première» pour saint Augustin puisque l’évêque<br />

d’Hippone est considéré comme l’un des plus grands<br />

penseurs du christianisme, mais c’en est bien une<br />

pour son œuvre «profane», Les Confessions..<br />

L<br />

e 9 février dernier, en effet,<br />

le cathédrale de Paris<br />

accueillait une grande<br />

manifestation présidée par<br />

l’Archevêque, Mgr Lustiger lui-même, au<br />

cours de laquelle des extraits de l’ œuvre<br />

ont été lus par l’acteur Gérard Depardieu<br />

et par le Professeur André Mandouze, ami<br />

fidèle de notre pays et grand spécialiste de<br />

saint Augustin.<br />

Pour rendre compte de cette émouvante<br />

manifestation, <strong>Djazaïr</strong> 2003 reprend sous<br />

cette rubrique réservée à L’Autre rive, les<br />

articles qui y sont consacrés par le quotidien<br />

français «Le Monde» dans la page culturelle<br />

de son édition de dimanche 9-lundi<br />

10 février 2003 : un entretien avec le grand<br />

comédien français réalisé par Franck<br />

Nouchi, un compte-rendu de lecture, suivi<br />

d’un portrait d’André Mandouze par Henri<br />

Tincq.<br />

La voix de Depardieu<br />

et la foi de saint Augustin<br />

Par Franck Nouchi<br />

Comme une vague immense. Gérard<br />

Depardieu parle de saint Augustin et rien ne<br />

semble pouvoir l’arrêter. Il est chez lui, dans<br />

le 16e arrondissement à Paris, ravi de son<br />

effet de surprise. Loin de l’homme d’affaires<br />

algérien Rafik Abdelmoumene Khalifa et de<br />

Fidel Castro. Saint Augustin et Depardieu, qui<br />

l’eût cru ?<br />

Tout commence en 2001 à <strong>Al</strong>ger, après un<br />

colloque international sur saint Augustin.<br />

«Monseigneur Paul Poupard [le «ministre de<br />

la culture» du pape], à qui j’avais parlé de mes<br />

premières lectures des Confessions, m’avait<br />

encouragé à faire quelque chose. Jean Paul Il<br />

également, lorsque je l’avais rencontré à<br />

Rome, en 2000, lors du jubilé des artistes. Son<br />

souhait était que je fasse un film sur saint<br />

Augustin».<br />

(<br />

L’autre rive


)<br />

Fort de ces recommandations, Gérard<br />

Depardieu entame alors un long périple à la<br />

rencontre de saint Augustin. Il le mènera,<br />

dimanche 9 février, à Notre-Dame de Paris,<br />

où, dans le cadre de l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en<br />

France et avec l’aide du philosophe André<br />

Mandouze, il proposera une lecture des<br />

Confessions.<br />

«Mon projet, explique Depardieu, n’est pas<br />

de lire les Confessions uniquement dans des<br />

églises. J’irai aussi dans des temples, des<br />

mosquées, des synagogues… Mon rêve<br />

serait de lire saint Augustin devant le Mur<br />

des lamentations».<br />

Et il parle, encore et toujours intarissable :<br />

«saint Augustin, c’est pour moi la question<br />

du pourquoi. C’est le mystère, le mystère de<br />

la vie. J’aime voir les gens en prière, je ne<br />

parle pas des fanatiques ou de ceux qui utilisent<br />

la religion pour anesthésier leurs douleurs.<br />

J’aime le verbe de saint Augustin, sa<br />

parole de la méditation, le son qui s’en<br />

dégage».<br />

L’idée serait donc de faire l’acteur à propos<br />

de saint Augustin ? «Oui et non, je ne<br />

veux pas être vu, je veux juste donner à<br />

entendre, poursuivre l’écho d’une question.<br />

C’est pourquoi je ne voulais pas faire un<br />

film sur saint Augustin. Ça aurait brouillé<br />

les pistes».<br />

C’est par l’intermédiaire du président<br />

algérien Bouteflika que Depardieu a rencontré,<br />

en juin 2002, à <strong>Al</strong>ger, André Mandouze.<br />

«Je ne le connaissais pas. C’est Bouteflika<br />

qui m’avait dit qu’il était un spécialiste de<br />

saint Augustin. Immédiatement, André s’est<br />

dit intéressé par mon projet. Et nous nous<br />

sommes mis à travailler ensemble, un peu<br />

comme, par le passé, j’avais travaillé avec<br />

Claude Régy ou Maurice Pialat. Un voyage,<br />

un cheminement, où la vie l’emporte sur les<br />

idées. Il m’a servi, ainsi que son épouse<br />

Notre*Dame de Paris<br />

Jeannette, de guide, de maître, C’est une<br />

rencontre fascinante qui a marqué ma vie».<br />

Plus Depardieu parle, plus l’on se demande<br />

s’il joue, s’il se compose un nouveau personnage.<br />

«Qu’est-ce qu’un acteur pour saint<br />

Augustin, sinon quelqu’un qui viendrait<br />

prendre la douleur d’un autre et qui la<br />

vivrait ? Jouer, c’est un acte de transfert.<br />

Certains passages des Confessions sont très<br />

proches de la psychanalyse. Rien de catholique<br />

là-dedans. Ça concerne n’importe<br />

quelle religion».<br />

A ce stade de la conversation, on se met à<br />

parler du cinéma. A essayer de comprendre<br />

pourquoi, depuis Le Garçu, de Maurice<br />

Pialat, en 1995, Depardieu donne parfois<br />

l’impression de ne plus rechercher la difficulté,<br />

le risque. «C’est vrai qu’après Le<br />

Garçu j’ai eu envie d’arrêter. Avec<br />

Maurice, on avait touché des choses très<br />

fortes. Quand on en est à poser des vraies<br />

questions et que la seule réponse que l’on y<br />

apporte c’est la mort, quand on touche ces<br />

choses-là de trop près, alors il vaut mieux<br />

changer d’air, retourner à des choses plus<br />

normales. Revenir à l’essentiel de la vie».<br />

«Au fond, pour moi, à la différence de<br />

beaucoup d’acteurs, l’essentiel ce n’est pas<br />

de jouer ; le plus important, c’est la vie. J’ai<br />

fait ce métier par abondance et finalement,<br />

ma carrière, je m’en fous. Pour moi, l’art ce<br />

n’est pas chercher, au contraire, c’est vivre,<br />

complètement, généreusement. On peut me<br />

coller toutes les étiquettes qu’on veut, je<br />

m’en fiche, ça ne m’intéresse pas».<br />

Mais comment déchiffrer ces trajectoires,<br />

de Marguerite Duras à Francis Veber en passant<br />

par les téléfilms en costumes, les aventures<br />

pétrolières à Cuba et vinicoles en<br />

<strong>Al</strong>gérie ? «Certains artistes sont capables de<br />

tout sacrifier pour le public. Je me souviens<br />

de Barbara qui disait : «Je ne peux pas avoir<br />

d’homme, parce que mon homme, c’est le<br />

public». Moi je n’y arrive pas et c’est pour<br />

ça, d’ailleurs, que je ne suis pas un acteur.<br />

Je réagis, je traverse des moments de lumière<br />

que j’essaye de faire partager. C’est le cas<br />

avec Cyrano». Soudain, un sourire illumine<br />

son visage : «Et puis, quand je fais du vin, en<br />

<strong>Al</strong>gérie, en Sicile ou non, c’est aussi un acte<br />

de création».<br />

Admettons donc que Depardieu ne soit<br />

pas un acteur , mais alors qu’est-il ? On lui<br />

parle de ses aventures avec Fidel Castro et<br />

Abdellaziz Bouteflika, et le voilà qui ne résiste<br />

pas au plaisir du jeu et de l’imitation .<br />

«Depardieu, mon ami !», soudain le visage<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


de Depardieu change, comme par enchantement<br />

il est Fidel Castro. La situation à Cuba,<br />

les atteintes aux droits de l’homme, la censure<br />

? «C’est vrai, il y a un côté Shakespeare<br />

dans tout ça. Mais bon, il y a aussi de la<br />

poésie. Et du soleil». Le théâtre, toujours.<br />

Comme la vie de Depardieu. ❑<br />

Un message éternel<br />

pour des temps incertains<br />

Par Henri Tinq<br />

«Je n’aimais pas encore et j’aimais à aimer.<br />

Je cherchais quoi aimer, aimant à aimer».<br />

Avait-on jamais ainsi parlé d’amour dans la<br />

littérature de l’Antiquité ? Pas de l’amour à<br />

l’eau de rose des romans de gare, mais de<br />

l’amour puisé à l’expérience d’un génie,<br />

Augustin (354-430), que des générations<br />

vont lire et relire avec la même émotion.<br />

L’évidence est là : si les Confessions (397-<br />

401) ont traversé le temps, c’est qu’elles<br />

manifestent quelque chose de l’éternité de<br />

l’homme et de celle de Dieu.<br />

Moderne, le ton de la confidence intime,<br />

le genre littéraire de l’autobiographie. Jamais<br />

homme d’Eglise aussi respectable, qui était<br />

né en 354 à Tagaste (Souk-Ahras, à l’est de<br />

l’<strong>Al</strong>gérie), en Numidie, alors province de<br />

l’Empire, membre de la haute société romaine,<br />

ne se livra à un tel déshabillage de son<br />

cœur et de son âme. Augustin vivant serait<br />

sur les plateaux de télévision, confiant ses<br />

émois d’adolescent, son initiation à la foi<br />

chrétienne qu’il but «avec le lait de sa mère<br />

Monique», sa lutte contre les convoitises de<br />

la chair, ses doutes existentiels, sa séduction<br />

pour la sagesse païenne découverte à 19 ans<br />

dans Cicéron, qui était à son programme de<br />

rhétorique.<br />

Moderne, aussi, le récit de sa conversion,<br />

à l’âge de 31 ans, dans la fameuse «lumière»<br />

du jardin de Milan qui chasse en lui les<br />

ténèbres, l’éclaire sur l’enseignement de<br />

l’apôtre Paul : «Plus de ripailles, ni de beuveries<br />

; plus de luxure, ni d’impudicités,<br />

plus de disputes, ni de jalousies». Mais sa<br />

conversion n’est pas illuminisme ni purement<br />

spéculative. Elle est affaire de cœur.<br />

Augustin est comme tous les chercheurs de<br />

Dieu et d’absolu, en quête d’un sens à donner<br />

à leur vie. L’accès à Dieu passe d’abord<br />

par l’intériorité et la connaissance de soi.<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

Converti, son désir divin devient infini, sa<br />

louange perpétuelle, sa confession chant et<br />

prière. Le génie littéraire des Confessions est<br />

tout entier dans ce balancement des phrases<br />

lié à son expérience la plus intime, dans ce<br />

jeu des mots et des sonorités qui fait dire à<br />

ses interprètes et biographes (Serge Lancel)<br />

que, pour en percevoir la saveur, il faut lire<br />

Augustin à haute voix -ce que fait Gérard<br />

Depardieu- et en latin ! Qu’on en juge :<br />

«Dieu est au plus profond que le tréfonds de<br />

moi-même et plus haut que le très haut de<br />

moi-même».<br />

Moderne, enfin, l’art de vivre qu’il promeut<br />

dans les Confessions, si proche d’un air du<br />

temps menacé encore par la guerre et la<br />

désespérance. Si Augustin nous paraît<br />

actuel, c’est qu’il fut le témoin d’une époque<br />

d’apocalypse : la chute de l’empire romain.<br />

Hippone (Annaba), dont il était l’évêque, fut<br />

conquise par les Vandales l’année même de<br />

sa mort (430). Leçon inépuisable : le bonheur<br />

ne se trouve pas dans la richesse, le plaisir<br />

ou la gloire, mais dans l’ascèse et la<br />

contemplation. ❑<br />

Profil : André Mandouze,<br />

Fidèle et Rebelle<br />

S’il est connu pour ses emportements,<br />

André Mandouze, né en 1916, est d’abord un<br />

homme de passion et de fidélité, comme<br />

celle qui le lie à saint Augustin qu’il fréquente,<br />

toujours ébloui, depuis soixante ans et<br />

qu’il a fait découvrir à Gérard Depardieu.<br />

Son premier combat remonte à l’occupation.<br />

Avec le père jésuite Pierre Chaillet, il<br />

fonde les Cahiers du témoignage chrétien,<br />

qui réunit clandestinement des résistants et<br />

des journalistes en lutte contre l’antisémitisme<br />

et les idées nazies. Pour lui, résistance<br />

spirituelle et résistance politique ne font<br />

qu’un.<br />

Combat contre la colonisation ensuite.<br />

Après la libération, il s’éloigne de<br />

Témoignage chrétien, devient en 1946 professeur<br />

à l’université d’<strong>Al</strong>ger, épouse la cause<br />

nationaliste, crée des journaux comme<br />

Consciences algériennes (1953), défend les<br />

thèses pro-indépendantistes qui vont l’obliger<br />

à fuir précipitamment l’<strong>Al</strong>gérie en 1956. Il<br />

fait quarante jours de prison à la Santé, mais<br />

André Mandouze<br />

continue de manifester dans les rues, dans<br />

ses articles au Monde, contre la torture et<br />

une guerre qui n’ose pas dire son nom.<br />

Fils spirituel de Péguy, de Mounier et de<br />

sa revue Esprit, Mandouze est de tous les<br />

combats de la gauche renaissante des années<br />

1970. En <strong>Al</strong>gérie, il s’était pris de passion<br />

pour Augustin, l’enfant du pays, berbère par<br />

sa mère Monique, à qui il consacre sa thèse<br />

en … mai 1968. Il vénère en Augustin, non<br />

pas l’icône d’une Eglise romaine avec laquelle<br />

il aura toujours des rapports tumultueux,<br />

mais l’homme qui symbolise le lien entre africanité<br />

et universalité. En avril 2001, il organise<br />

à <strong>Al</strong>ger avec le président Bouteflika un colloque<br />

sur Augustin qui représente une «révolution»,<br />

tant pour le désir manifesté par ce<br />

pays de retrouver sa part de mémoire chrétienne<br />

que par le choix d’une référence<br />

comme Augustin par temps d’intégrisme.<br />

Laïc d’Eglise insoumis, professeur latiniste<br />

redouté à la Sorbonne, André Mandouze<br />

célèbre dans l’auteur des Confessions la<br />

modernité d’un penseur pour qui, contre<br />

tout fondamentalisme, la foi ne peut jamais<br />

être imposée, sinon comme une vérité librement<br />

confrontée avec celle des autres. ❑<br />

H.T.<br />

+


!-<br />

Ibn Badis,<br />

pionnier de la<br />

renaissance culturelle<br />

PAR BOUAMRANE CHEIKH"<br />

PROFESSEUR D’UNIVERSITÉ" ÉCRIVAIN,<br />

Les idées d’Ibn Bâdîs,<br />

sa vie et son action exemplaires<br />

ont marqué profondément tous<br />

ceux qui l’ont approché,<br />

de près ou de loin,<br />

compagnons, disciples<br />

ou simples auditeurs.<br />

Son influence s’est exercée de<br />

son vivant et après sa mort<br />

sur toutes les couches<br />

de la population<br />

algérienne.


N<br />

é le 4 avril 1889 à<br />

Constantine, le jeune<br />

Abdelhamid reçoit une éducation<br />

solide. Il se rend<br />

d’abord à l’école coranique et apprend bientôt<br />

tout le livre sacré par cœur. En 1903, il est<br />

confié à un précepteur qui exerce une grande<br />

influence sur l’enfant. Il s’agit de Cheikh<br />

Hamdân Lounici, adepte de l’ordre maraboutique<br />

des Tidjâniyya. Ibn Bâdîs acquiert<br />

auprès de ce maître les éléments de la langue<br />

et les connaissances islamiques indispensables.<br />

En 1908, Ibn Bâdîs est envoyé à Tunis à<br />

l’université de la Zitouna où après l’obtention<br />

de son diplôme, il enseigne un an<br />

comme c’est l’usage pour les étudiants qui<br />

viennent de terminer leur cycle d’études. Il<br />

se rend à la Mecque au cours de la même<br />

année, en 1912 et, après avoir accompli le<br />

pèlerinage, séjourne à Médine où il complète<br />

ses connaissances. Sur le chemin du<br />

retour, il s’arrête au Caire, suit les cours du<br />

Cheikh Belkhayyat, mufti d’Egypte -qui lui<br />

délivre un diplôme- . Il entre en relation avec<br />

le milieu réformateur, en particulier avec<br />

Rachid Ridha, disciple du Cheikh<br />

Mohammed Abdou. En 1913, Ibn Bâdîs<br />

retourne à sa ville de Constantine. Son séjour<br />

en Orient lui aura permis de mûrir ses idées<br />

et de réfléchir à l’état dans lequel se trouvait<br />

la communauté musulmane.<br />

Ibn Bâdîs note, parmi les causes de notre<br />

décadence, le pouvoir arbitraire qui s’était<br />

substitué à la libre consultation communautaire<br />

(<strong>Al</strong>-shourâ), de sorte que les citoyens<br />

ne participaient pas à la vie publique et<br />

restaient en dehors des décisions politiques,<br />

prises par ceux qui détenaient le pouvoir. Les<br />

savants et les penseurs, dans leur majorité,<br />

ne jouaient guère le rôle qui devait être le<br />

leur de guides éclairés de l’opinion.<br />

Une seconde cause de décadence résidait<br />

dans la théorie de la résignation, conception<br />

paresseuse du destin tout à fait étrangère à<br />

l’Islam. Les notions de travail et d’efficacité<br />

étaient devenues négligeables, chacun<br />

s’abandonnant au sort qui lui était fixé. Cet<br />

état d’esprit avait entraîné la stagnation intellectuelle<br />

et le conservatisme social.<br />

L’action d’Ibn Bâdîs, à la suite des pionniers<br />

de «l’Islâh» a consisté à dissiper ces<br />

erreurs, en revenant à la doctrine authentique<br />

de l’Islam. Il a démontré que le croyant<br />

est libre d’agir et qu’il doit agir; il n’est pas un<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

Ibn Badis en compagnie de Tayeb El ‘Oqbi<br />

jouet entre les mains du destin. Il résuma son<br />

programme en un triptyque célèbre : L’Islam<br />

est ma religion; l’<strong>Al</strong>gérie est ma patrie; l’arabe<br />

est ma langue.<br />

L’action<br />

éducative<br />

De 1913 à 1925, Ibn Bâdîs se consacre principalement<br />

à l’action éducative, d’une part,<br />

pour créer les conditions de la renaissance<br />

et, d’autre part, pour former des disciples et<br />

diffuser les idées nouvelles au sein de la communauté.<br />

Il ouvre ainsi la première école de filles à<br />

Sidi-Boumaza et y enseigne avec Cheikh<br />

Moubarek El-Mili. Devant l’afflux considérable<br />

des élèves, il décide de doter l’école<br />

d’un internat. Le maître s’est rendu compte<br />

que l’instruction des filles est une condition<br />

nécessaire de la renaissance algérienne ; il<br />

déploie des efforts considérables dans ce<br />

sens et parvient à convaincre les parents réticents<br />

ou réservés qu’en dehors de cette voie,<br />

il n’y a pas de progrès possible. Parallèlement<br />

à la création des écoles libres à travers les<br />

principales villes du pays, Ibn Bâdîs ouvre<br />

des cercles culturels pour rassembler des<br />

groupes de jeunes et des adultes cultivés.<br />

L’un des plus importants est Le Cercle du<br />

progrès, fondé à <strong>Al</strong>ger, et qui existe encore,<br />

place des Martyrs.<br />

A Constantine, l’emploi du temps quotidien<br />

d’Ibn Bâdîs est si chargé qu’il s’épuise<br />

pratiquement à la tâche. Levé avant l’aube, il<br />

donne ses premiers cours aux élèves des<br />

écoles primaires, en se consacrant successivement<br />

à plusieurs classes. Il ne s’arrête qu’à<br />

la prière de midi, et après avoir pris un repas<br />

frugal, se remet à son enseignement qu’il<br />

poursuit jusqu’à la nuit tombée. Il dispense<br />

en outre un cours public de commentaire<br />

coranique qu’il poursuivra inlassablement<br />

pendant 25 ans.<br />

Ibn Bâdîs pratiquait une méthode rationnelle<br />

de persuasion à l’égard de ceux qui ne<br />

partageaient pas son point de vue ou dont la<br />

conduite s’écartait de la voie droite. Il n’usait<br />

ni de polémique ni de diffamation. Il ne<br />

condamnait définitivement ni les pêcheurs,<br />

ni les incroyants, laissant toujours la porte<br />

ouverte à un retour possible.<br />

Ibn Bâdîs diffusait ses idées non seulement<br />

par l’enseignement et les conférences qu’il<br />

donnait dans les principales villes du territoi-<br />

!!


!#<br />

re, mais aussi par la presse, les brochures<br />

et la publication d’ouvrages<br />

importants. El-Mountaqid est ainsi<br />

fondé en 1926 : ce fut le bon premier<br />

journal hebdomadaire, suivi de plusieurs<br />

autres. Il en était le rédacteur en<br />

chef et en avait confié la direction à<br />

Ahmed Bouchemal; y collaboraient<br />

aussi Cheikh Moubarek El-Mili et<br />

Cheikh Tayeb El-Okbi. Comme son<br />

nom l’indique, ce journal était surtout<br />

critique et polémique; il s’attaquait en<br />

particulier au maraboutisme peu éclairé.<br />

Ach-Chihâb, revue d’abord hebdomadaire,<br />

puis mensuelle, paraît de<br />

1926 à 1940. Cette revue publiait les<br />

cours du Cheikh, notamment son<br />

commentaire du Coran, du Hadith et<br />

des articles traitant des problèmes de<br />

l’heure. C’est aujourd’hui la source<br />

principale de documentation pour<br />

l’étude des idées d’Ibn Bâdîs et de son<br />

école.<br />

Le 5 mai 1931, se réunit à <strong>Al</strong>ger, au<br />

Cercle du progrès l’assemblée générale<br />

constitutive de l’Association des<br />

Ulamâ musulmans d’<strong>Al</strong>gérie, en présence<br />

d’Ibn Bâdîs, de ses compagnons,<br />

de ses disciples et des délégués<br />

de l’intérieur. Ibn Bâdîs fut élu président<br />

de l’Association et le premier<br />

conseil d’administration fut mis en<br />

place. Il comprenait notamment<br />

Cheikh Larbi Tebessi, Cheikh Tayeb El<br />

Okbi et bien d’autres compagnons.<br />

Les objectifs de l’Association sont définis<br />

: faire connaître l’Islam véritable et<br />

lutter contre ses détracteurs et ses<br />

déformateurs, user de la méthode<br />

rationnelle à partir de l’ijtihad ou<br />

effort de recherche personnelle et<br />

rejeter le taqlid, imitation servile des<br />

maîtres.<br />

En 1936, la politique coloniale tenta<br />

d’accorder quelques droits à certaines<br />

catégories d’<strong>Al</strong>gériens. Le projet Blum-<br />

Violette, mis au point sous le gouvernement<br />

du Front populaire, voulait<br />

gagner une partie de la population<br />

algérienne par des réformes timidement<br />

libérales que la minorité européenne<br />

combattra avec tant d’acharnement<br />

qu’elles ne verront pas le jour.<br />

Ce projet ne stipulait pas que les<br />

<strong>Al</strong>gériens bénéficiaires de certains<br />

droits politiques devaient renoncer à<br />

leur statut personnel musulman, mais<br />

les colons l’exigeaient à travers leur<br />

presse et leurs groupes de pression. Le<br />

projet Blum-Violette fut abandonné,<br />

d’autant plus que la minorité européenne<br />

avait tout mis en œuvre pour<br />

s’y opposer, parce que trop libéral à<br />

ses yeux.<br />

C’est dans ce contexte que, dans un<br />

article de la revue Ach-Chihab de septembre<br />

1937, Ibn Bâdîs précise sa<br />

conception de la nation algérienne,<br />

après avoir choisi comme devise du<br />

journal El-Mountaqid : «la vérité au<br />

dessus de tout et la patrie avant tout».<br />

Il distingue quatre conceptions de la<br />

nation que l’on peut résumer brièvement<br />

par le nationalisme local fondé<br />

sur l’égoïsme, le nationalisme étroit<br />

basé sur le sectarisme, l’internationalisme<br />

qui veut dépasser la nation, voire<br />

la nier et le nationalisme au sens large<br />

qui écarte le chauvinisme et coopère<br />

avec les autres nations, sans renoncer<br />

à son originalité propre.<br />

Il dénonce la politique coloniale qui<br />

s’immisce dans les affaires du culte,<br />

ferme «les médersas» et poursuit leurs<br />

maîtres, interdit les cercles culturels,<br />

fournit une aide importante aux missions<br />

religieuses chrétiennes, particulièrement<br />

dans le sud du pays, alors<br />

qu’elle n’y autorise pas les Ulamâ.<br />

L’Imam Abdelhamid Ibn Bâdîs est<br />

mort le 16 avril 1940, à 51 ans, succombant<br />

à la tâche, à l’âge où d’ordinaire<br />

l’homme est encore plein de<br />

vigueur et de promesses.<br />

Lorsqu’on compare l’étendue de son<br />

œuvre à la brièveté de son existence,<br />

on se rend compte qu’il a fait le sacrifice<br />

de sa vie, au service de son pays et<br />

de son peuple. Ibn Bâdîs a mérité<br />

d’appartenir à l’histoire de l’<strong>Al</strong>gérie<br />

contemporaine, comme l’un de ses<br />

bâtisseurs et de ses penseurs les plus<br />

remarquables.<br />

Penseur et homme d’action, le<br />

Cheikh Abdelhamid Ibn Badis peut<br />

être considéré comme l’un des artisans<br />

de la renaissance de notre pays,<br />

en même temps qu’un précurseur du<br />

mouvement national dont le rayonnement<br />

a d’ailleurs largement dépassé<br />

nos frontières. ❑<br />

La personnalité d’Ibn Badis<br />

Dans son ouvrage-référence, Le<br />

réformisme musulman en <strong>Al</strong>gérie<br />

de 1925 à 1940, <strong>Al</strong>i Mérad estime<br />

que « le succès fulgurant» des<br />

thèses réformistes en <strong>Al</strong>gérie, ainsi<br />

que l’efficacité du mouvement créé<br />

et impulsé par Ibn Badis sont essentiellement<br />

dus à la personnalité du<br />

Cheikh, qualifié de génial organisateur<br />

:<br />

« On n’insistera jamais assez sur le caractère exceptionnel<br />

de cette personnalité. Les témoignages les<br />

plus divers, dont ceux des observateurs européens les<br />

moins prévenus en faveur du leader réformiste algérien,<br />

s’accordent à le dépeindre comme un esprit audessus<br />

de la moyenne, et comme un génial organisateur.<br />

Il est incontestable que, sans la compétence<br />

intellectuelle de cet homme, la solidité de son caractère,<br />

les ressources inépuisables de son intelligence<br />

et de son imagination, la petite association constantinoise<br />

qui avait donné le jour au Muntaqid, aurait<br />

sombré comme une folle équipée.<br />

« Badis était admirablement servi par des qualités<br />

morales qui le plaçaient nettement au-dessus de tous<br />

les lettrés algériens qui travaillaient à ses côtés pour<br />

l’idéal réformiste. Sa foi, d’abord, était extraordinaire.<br />

Ses disciples et ses amis voyaient volontiers en lui<br />

un mystique; d’autres, un saint; on n’hésita pas à le<br />

comparer à un prophète. Toutes préoccupations rhétoriques<br />

mises à part, il demeure ce fait qu’Ibn Badis<br />

avait frappé l’imagination de ses contemporains, qui<br />

l’identifièrent aux grandes figures qui, de siècle en<br />

siècle, remuent la conscience islamique, bouleversant<br />

parfois les régimes politiques, les systèmes sociaux,<br />

instaurant de nouvelles «voies» éthico-religieuses, de<br />

nouvelles orientations culturelles.<br />

« Sa façon de vivre, son allure patriarcale -en dépit<br />

de sa relative jeunesse-, le choix qu’il avait fait de la<br />

simplicité, sinon de la pauvreté, comme règle de vie,<br />

la volonté qu’il avait de ne jamais tirer avantage de<br />

son éminente situation religieuse -et donc sociale-, et<br />

de «se faire peuple», son refus systématique des futilités,<br />

des vanités, du désir de paraître, son infini<br />

dévouement à ses élèves, aux fidèles de sa mosquée,<br />

à ses amis, puis à son Association des «Ulama», tous<br />

ces traits le désignèrent à l’estime et à la vénération<br />

populaires, comme un imam de l’ancienne trempe,<br />

un «guide de la communauté», un digne successeur<br />

des grands maîtres spirituels de l’Islam.<br />

« Ces qualités personnelles d’Ibn Badis contribuèrent<br />

certainement à aplanir le terrain devant son mouvement<br />

réformiste. Mais les thèmes de sa propagande<br />

religieuse et culturelle étaient, eux aussi, propres à<br />

susciter l’intérêt des masses musulmanes, et à provoquer<br />

de nombreuses adhésions parmi elles ». ❑<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


Quand<br />

Bachtarzi<br />

racontait<br />

«le vieil <strong>Al</strong>ger<br />

musical»<br />

PAR KAMEL BENDIMERED"<br />

JOURNALISTE,<br />

La kouitra<br />

Son plus grand souhait, en 1936,<br />

était d’écrire l’histoire des chanteurs<br />

et musiciens algériens...»,<br />

mais ce n’est qu’une quarantaine<br />

d’années plus tard (en 1976) que<br />

Mahieddine Bachtarzi, - après<br />

plusieurs sollicitations et de<br />

conviviales rencontres ayant<br />

suivi la publication (en 1969, par<br />

l’ex-Sned) du premier des trois<br />

tomes de ses «Mémoires»-, acceptait<br />

d’ouvrir, aux fins de publication<br />

dans une revue algérienne<br />

de l’époque, une fenêtre sur<br />

«l’<strong>Al</strong>ger musical» de ses souvenirs.<br />

ul sans doute n’était plus qua-<br />

N lifié pour évoquer ce pan de<br />

la mémoire culturelle algérienne<br />

et algéroise que cette<br />

haute figure de la culture nationale né à la fin<br />

du 15ème siècle et disparu en 1986, dont le<br />

parcours professionnel s’est déployé pendant<br />

plus d’un demi-siècle sur une large<br />

palette: hazzab (lecteur de Coran), mouaddhin<br />

qui a «inauguré» la Mosquée de Paris en<br />

1926, chanteur que sa belle voix de ténor faisait<br />

appeler le «Caruso du désert», inspirateur<br />

des «Nuits de Blida» de Camille Saint-<br />

Saens à partir de la musique andalouse qu’il<br />

interprétait spécialement pour le grand compositeur,<br />

vice-président de l’association<br />

musicale «El Moutribia» aînée d’ «El<br />

Mossillia», représentant pour l’Afrique du<br />

Nord de sociétés d’édition phonographique<br />

internationales comme «Baïdaphone»,<br />

acteur de cinéma, comédien et auteur dramatique,<br />

et surtout organisateur culturel<br />

hors pair dont la vie, comme le soulignait<br />

Musique<br />

Saâdeddine Bencheneb, a été si intimement<br />

liée à l’histoire du théâtre algérien qu’on ne<br />

saurait parler de l’un sans, du même coup,<br />

évoquer l’autre.<br />

De ce témoin -acteur majeur d’une aventure<br />

et d’une époque qu’il a eu ce coup de<br />

génie ultime de ne pas laisser sombrer dans<br />

l’oubli en les faisant revivre dans ses<br />

«Mémoires», tirons profit et matière à<br />

réflexion-à travers cet entretien condensé et<br />

modelé pour permettre la lecture la plus<br />

éclairante et attrayante possible- de la valeur<br />

documentaire de sa contribution qui, de<br />

manière implicite, situe l’enjeu majeur et<br />

redoutable auquel est confrontée la société<br />

algérienne actuelle, celui de l’amnésie culturelle<br />

rampante.<br />

Et, juste avant de laisser la merveilleuse<br />

voix de conteur de Bachtarzi tisser les fils<br />

chatoyants du «vieil <strong>Al</strong>ger musical», retenons<br />

cet autre message qu’il délivre et qui n’est<br />

pas sans rapport avec le précédent : les gens<br />

du culte des anciennes cités algériennes<br />

étaient des hommes de culture, des créateurs<br />

de beauté et de sens et non ces censeurs<br />

d’art et castrateurs de mémoire et<br />

d’histoire égarés dans les villes-bourgs d’aujourd’hui.<br />

La tragédie que nous vivons s’explique<br />

aussi par ces «déficits» culturels et ces<br />

«décalages» de terreaux qui font s’entrechoquer<br />

les hommes et vaciller la société.<br />

Ainsi<br />

parlait Bachtarzi...<br />

«Mon plus grand souhait, en 1936, était<br />

d’écrire l’histoire des chanteurs et musiciens<br />

algériens. Malheureusement le manque de<br />

documents et le trop petit nombre de personnes<br />

connaissant ce milieu, furent à l’origine<br />

de mon découragement et de l’abandon<br />

de mon projet. De plus, en m’adonnant par<br />

la suite entièrement au théâtre, et surtout<br />

avec la disparition, l’un après l’autre, de tous<br />

ceux qui pouvaient me documenter, mon<br />

projet s’avérait irréalisable. Le peu de renseignements<br />

que j’ai pu me procurer, je le dois<br />

essentiellement à des gens depuis longtemps<br />

disparus (1). Celui qui aurait pu m’aider était<br />

Si Mohamed Lekhehal, dernier représentant<br />

de la grande lignée des mélomanes ayant<br />

bien connu les maîtres de la musique classique<br />

à <strong>Al</strong>ger de 1900 à 1908.<br />

«Si je me suis intéressé à l’histoire des<br />

chanteurs et musiciens algériens, c’est que<br />

!$


Musique<br />

!%<br />

Mohamed Sfindja" un des maîtres de la musique andalouse algérienne,<br />

rien, ou presque rien, n’a été écrit sur eux. Il<br />

aurait été bon, aujourd’hui, d’évoquer ces<br />

artistes d’<strong>Al</strong>ger, de Tlemcen et de<br />

Constantine, de parler de leur art, de leur vie<br />

et de leurs activités dans la musique classique<br />

ou populaire que nous chérissons<br />

tous.<br />

«En évoquant quelques figures d’artistes,<br />

poètes, chanteurs ou musiciens, vous regretterez<br />

avec moi qu’ils ne nous aient laissé<br />

aucune trace pour écrire leur histoire. Le<br />

regretté Saâdeddine Bencheneb me disait, il<br />

y a quelques années combien «la conservation,<br />

l’histoire et l’évolution de la musique en<br />

<strong>Al</strong>gérie serait moins énigmatique, si un<br />

Benfarachou ou un Cheikh Menémèche<br />

avaient rédigé ne serait-ce que quelques<br />

pages sur leur art et la tradition dont ils ont<br />

hérité. Quel intérêt inappréciable présenteraient<br />

les mémoires, même fort courts et mal<br />

écrits, d’un céramiste ou d’un enlumineur<br />

algérien. Si j’évoquais pour vous quelques<br />

souvenirs que j’ai vécus comme témoin ou<br />

auditeur, vous constateriez que tout au long<br />

de son histoire lyrique, l’<strong>Al</strong>gérie a tant bien<br />

que mal réussi à conserver son patrimoine<br />

musical national. Pourtant, il n’y avait à<br />

l’époque ni concert public, ni conservatoire,<br />

ni théâtre, ni cinéma et, bien entendu, ni<br />

radio ni télévision. Ce n’est que par amour<br />

pour elle qu’ils ont pu défendre et conserver<br />

leur musique contre vents et marées, afin<br />

qu’elle ne se perde pas dans la nuit des<br />

temps.<br />

Un évènement capital<br />

au 17ème siècle<br />

«Selon de vieux <strong>Al</strong>gérois qui ont euxmêmes<br />

servi de relais à leurs anciens, l’histoire<br />

de la musique classique algérienne fut<br />

marquée par un événement d’une importance<br />

capitale au 17ème siècle. De nombreux<br />

mélomanes constatèrent à une certaine<br />

époque que la musique classique perdait de<br />

plus en plus ses chanteurs musulmans<br />

connaissant bien le répertoire, et que la plus<br />

grande partie de celui-ci se trouvait entre les<br />

mains de chanteurs israélites d’<strong>Al</strong>ger ne<br />

connaissant pas l’arabe classique. Devant la<br />

menace qui planait sur cette musique, qu’il<br />

connaissait et aimait, le Mufti hanafite de<br />

l’époque convia tous les moudjouidine (lecteurs<br />

du Coran de la capitale) à une réunion.<br />

Ils étaient une centaine, possédant de puissantes<br />

et belles voix. A l’époque, les moudjouidine<br />

connaissaient en général tous les<br />

modes de notre musique et n’avaient pas<br />

besoin d’un instrument pour distinguer un<br />

araq d’un zidane, un moual d’un djarka,<br />

ou un sika d’un remel maïa. Ils avaient tous<br />

une vaste culture musicale. Dans le but de<br />

trouver un moyen qui consolidât la musique<br />

et lui assurât une conservation fidèle, le<br />

Mufti suggéra à ses interlocuteurs d’adapter<br />

le plus souvent possible les airs des noubas<br />

aux paroles des cantiques qu’ils psalmodiaient<br />

dans les mosquées. Prenant<br />

l’exemple d’un cantique qu’on récitait lors<br />

de la prière des taraouih durant les veillées<br />

du Ramadhan, le Mufti leur chanta «soubhan<br />

<strong>Al</strong>lah wa bi hamdihi, soubhan <strong>Al</strong>lahi ladhimi,<br />

sur l’air de «khademli saâdi». Le<br />

Ramadhan suivant, cette initiative appréciée<br />

par tous les fidèles et les mélomanes était<br />

donnée en exemple aux autres mosquées, et<br />

chacun des moudjouidine s’ingéniait à adapter<br />

un air. Ainsi, tous les airs adaptables<br />

furent chantés sur les paroles de «soubhan<br />

<strong>Al</strong>lahi wa bi hamdihi» à <strong>Al</strong>ger. Devant le succès<br />

de cette innovation qui fut étendue aux<br />

mosquées hanafites de Blida, Médéa et<br />

Miliana, ses promoteurs ne s’arrêtèrent pas<br />

en chemin. C’était le siècle des Muftis Sidi<br />

Ammar, Sidi Ben <strong>Al</strong>i, Ben Echahed... et il fallait<br />

trouver le moyen d’adapter d’autres airs<br />

de noubas aux cantiques appris. Le choix<br />

s’est alors porté sur les Mouloudiates.<br />

«Comme ils s’étaient déjà occupés des qassaïd<br />

de l’Imam <strong>Al</strong>i, Cheikh-El-Bossaïri, Abd-<br />

El-Hay El-Halabi, Ibnou Morsia, Omm Hani,<br />

El Bikri, Mohammed Salah, Ibnou L’Khatib,<br />

Sidi Boumediene, Sidi Abderrahmane<br />

Athaâlbi et Chems Eddine Ibnou Djabir, dont<br />

la qassida «Fi koulli fatihatine lil qaouli<br />

mouatabarah» fut une des premières chantées<br />

à la mosquée Sidi Abderrahmane à l’occasion<br />

du Mawlid Ennabaoui, les<br />

Moudjouidine ne savaient plus quelle qasida<br />

adapter. C’est alors que les Muftis d’<strong>Al</strong>ger<br />

se sont mis à écrire des mouloudiate à leur<br />

tour. Et c’est ainsi que les Moudjouidine, que<br />

nous appelâmes par la suite Qassadine, se<br />

trouvèrent en possession d’un répertoire de<br />

mouloudiate composé entièrement par des<br />

poètes algériens, presque tous musicologues<br />

et même musiciens, tels Cheikh Sidi Ammar,<br />

Cheikh Sidi Benali, Cheikh Menguellati,<br />

Mohammed Ben Echahed, tous quatre<br />

Muftis d’<strong>Al</strong>ger, Cheikh El-Mazouni, Cheikh El<br />

Aroussi, Cheikh Benmerzoug et bien<br />

d’autres encore. Cette tradition, dont le berceau<br />

était <strong>Al</strong>ger, s’est étendue à Blida tout<br />

d’abord, ensuite jusqu’à Constantine.<br />

«Encore jeune vers 1920, j’ai eu souvent le<br />

plaisir d’assister à Sidi Abderrahmane et à<br />

Sidi M’hamed à la venue des qassadine de<br />

Constantine pour les fêtes du Mawlid<br />

Ennabaoui. Ils ont même été accompagnés<br />

par le Cheikh Abdelhamid Ibn Badis luimême<br />

en 1921 et en 1924. Il est regrettable<br />

que cette tradition, enracinée en <strong>Al</strong>gérie<br />

depuis près de trois siècles et qui s’est maintenue<br />

même durant la nuit coloniale, se soit<br />

perdue depuis une vingtaine d’années. Est-<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


Edmond Yafil" transcrivit près de &-- airs andalous (*)<br />

ce le manque d’adeptes ou la pénurie de<br />

jolies voix ?<br />

«J’avais douze ans à la mort du grand maître<br />

Mohamed Sfindja, le 30 juin 1908. J’avais eu<br />

le plaisir de l’écouter pour la première fois<br />

lors d’une soirée familiale, donnée à Djenane<br />

Bensemman à Tixeraïne. Il avait à ses côtés,<br />

cinq musiciens : Maâlem Mouzino, qui jouait<br />

alternativement du rebab et de la kamandja,<br />

Cheikh Echérif, terrar, Maâlem Laho<br />

Séror, joueur de kouitra, et Chaloum, mandoliniste.<br />

J’ai eu également l’occasion de<br />

réentendre Mohamed Sfindja à deux autres<br />

reprises, mais avec les qassadine à Sidi Ouali<br />

Dada. Mohamed Sfindja et son disciple Saïdi<br />

se joignaient souvent aux qassadine dans les<br />

manifestations religieuses, pour leur apporter<br />

le concours de leurs voix.<br />

«Ce que je vous raconte sur la vie modeste<br />

de Si Mohamed Sfindja, sur son art et son<br />

activité, me fut raconté par Sidi Mohamed<br />

Boukandoura, Mufti hanafite d’<strong>Al</strong>ger et Bach<br />

Qassad, ainsi que par Mouzino, Laho Séror,<br />

Saîdi et Yafil. Boukandoura, Mouzino et Yafil<br />

décédèrent tous trois en 1928, et Laho Seror<br />

le 1er février 1940, Ces maîtres, qui m’ont<br />

enseigné le peu que je sais de la<br />

musique classique, étaient tous des amis de<br />

Mohammed Sfindja. A son époque, celui-ci<br />

était la coqueluche des citadins d’<strong>Al</strong>ger,<br />

Blida, Médéa, Miliana et Cherchell. Mais<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

l’<strong>Al</strong>ger de la fin du 19ème siècle n’était pas<br />

celui d’aujourd’hui, et malgré sa grande<br />

popularité, Sfindja ne se faisait entendre au<br />

maximum que trente fois par an, en été, dans<br />

les fêtes familiales, pour un cachet de 100,<br />

150 ou 200 francs d’alors représentant l’équivalent<br />

de 500 de nos dinars actuels (un<br />

ouvrier gagnait 7 francs pour une journée de<br />

dix heures). Si Mohammed Sfindja ne pouvait<br />

vivre convenablement avec ce qu’il<br />

gagnait comme chanteur. Aussi avait-il un<br />

magasin de chaussures. De plus, il jouait le<br />

soir dans les cafés tels que kahouet<br />

Bouchaâchoua, kahouet Laârayèche,<br />

kahouet El-Boza et kahouet Malakoff qui<br />

était le plus fréquenté. La clientèle de<br />

kahouet Malakoff et kahouet El-Boza était<br />

formée de jeunes mélomanes et d’Israélites.<br />

Notez que si ces derniers, par ignorance de<br />

notre langue littéraire, ont contribué à une<br />

certaine dégradation de la poésie arabe andalouse,<br />

il ont, par contre, beaucoup aidé à la<br />

sauvegarde de notre musique.<br />

« Avant de vous parler d’autres chanteurs et<br />

musiciens, permettez-moi de vous raconter<br />

l’histoire d’une collaboration qu’on peut<br />

qualifier d’historique. C’est celle de Si<br />

Mohammed Sfindja avec Yafil et Jules<br />

Rouanet aux environs de 1896-1904. On avait<br />

persuadé Sfindja que pour sauver les trésors<br />

de cette musique, il fallait la transcrire.<br />

Musique<br />

Edmond Yafil était le fils de Makhlouf Yafil,<br />

connu à <strong>Al</strong>ger sous le sobriquet de Makhlouf<br />

Loubia et qui avait fait fortune en vendant un<br />

bol de loubia et une khebiza pour deux sous<br />

(10 centimes). Sa gargote se trouvait à l’angle<br />

du passage Malakoff par l’entrée de la rue<br />

Jenina, soit tout prés du café où Sfindja chantait<br />

le soir. Makhlouf Loubia était illettré, ne<br />

parlait que l’arabe, comme tous les Israélites<br />

algériens de son époque; son fils Edmond,<br />

était bachelier, diplômé de langue arabe et<br />

musicien. Comme ses coreligionnaires de<br />

l’époque, Edmond Yafil aimait la musique<br />

andalouse et, chaque fois qu’il y était autorisé<br />

par son père, allait écouter Sfindja. Le<br />

grand maître était heureux de le recevoir<br />

pour lui chanter tout ce qu’il désirait<br />

entendre. En bonhomme qui voit loin,<br />

Edmond Yafil mettait dans le plateau l’équivalent<br />

de tout ce que Sfindja collectait durant<br />

une bonne soirée.<br />

«Ce manège dura plusieurs années. Puis un<br />

jour, en 1897-1898, une maison d’édition fit<br />

appel à plusieurs musicologues de réputation<br />

mondiale pour collaborer à une grande<br />

encyclopédie musicale. Jules Rouanet fut<br />

chargé de la musique arabe. Nanti d’une<br />

bourse, il partit se documenter à Rabat,<br />

Tunis, Damas et au Caire, durant près d’une<br />

année. Mais à <strong>Al</strong>ger, à qui s’adresser sinon à<br />

Sfindja, puisque Mouzino et Laho Seror<br />

n’étaient que ses élèves ? Sfindja ne parlait<br />

pas français, Jules Rouanet ne connaissait pas<br />

l’arabe, Edmond Yafil parlait les deux. Jules<br />

Rouanet étant paralysé des jambes, et Yafil<br />

boiteux, c’était Sfindja qui allait, avec sa kouitra,<br />

une fois chez Jules Rouanet au Télemly,<br />

une fois chez Yafil à Bologhine (ex- Saint-<br />

Eugène). A eux trois, de 1899 à 1902, ils<br />

transcrivirent exactement 76 airs (Touchiate,<br />

Noubate, Neqlabate, etc...). Jules Rouanet,<br />

qui s’était introduit dans le milieu des musiciens<br />

arabes par la suite, et qui a eu tous les<br />

renseignements et documents voulus, a terminé<br />

ses travaux pour l’encyclopédie en<br />

1903.<br />

Les dessous<br />

d’une exploitation<br />

Après la disparition de Sfindja en 1908, sans<br />

rompre ses relations avec Jules Rouanet, Yafil<br />

continua seul le travail de transcription musicale.<br />

Il s’était assuré du concours de Laho<br />

Seror et Saïdi. Car s’il n’a édité que 112 airs<br />

!&


Musique<br />

!'<br />

Durant ses recherches à <strong>Al</strong>ger" Jules Rouanet eut à travailler avec Mohamed<br />

Sfindja et Larbi Bensari (deuxième rang sur la photo) (*)<br />

andalous mis en vente sur le marché mondial,<br />

Edmond Yafil eut à en transcrire près de<br />

500, qu’il a déposés à la S.A.C.E.M (2) comme<br />

arrangeur. Mais ce n’est qu’en 1926, donc 18<br />

ans après, qu’<strong>Al</strong>ger apprit les dessous de<br />

cette appropriation du patrimoine musical<br />

national. C’était à l’occasion de l’inauguration<br />

de la mosquée de Paris. Dans le cadre de<br />

cette inauguration, la capitale française vécut<br />

plusieurs manifestations artistiques<br />

(concerts, représentations théâtrales arabes,<br />

etc...) et le nom de Yafil, comme mécène et<br />

sauveur de la musique algérienne, était cité<br />

partout dans la presse parisienne. Ne voyant<br />

pas son nom associé à celui de Yafil, Jules<br />

Rouanet fut piqué au vif . Rédacteur au journal<br />

«La Dépêche <strong>Al</strong>gérienne», il eut la partie<br />

belle pour étaler au grand jour les agissements<br />

de Yafil. Celui-ci répliqua vertement,<br />

et non moins perfidement, que le sieur Jules<br />

Rouanet, avant la date du 11 novembre 1898,<br />

ignorait absolument tout de la musique<br />

arabe.<br />

«Tout ceci n’empêche pas de reconnaître<br />

que c’est grâce à Yafil que notre musique a<br />

dépassé les frontières du pays à son époque.<br />

Il a aimé cette musique par-dessus tout. Il<br />

considérait ses noubate comme de grands<br />

chefs-d’oeuvre. Il fallait écouter les conférences<br />

qu’il donnait sur la musique classique,<br />

son audience dans le peuple et son prestigieux<br />

passé, non seulement à <strong>Al</strong>ger, mais<br />

aussi à Paris, durant de longues années. Il a<br />

cherché à en tirer profit, en retour, c’est certain,<br />

mais est-ce qu’il y avait un seul bour-<br />

geois fortuné de chez nous, à l’époque, qui<br />

aurait eu son audace, son courage et son<br />

amour pour une musique dont il a recueilli<br />

les paroles de la presque totalité des noubate,<br />

et édité le diwan qui, malgré toutes ses<br />

imperfections, continue à nous rendre<br />

aujourd’hui service. De plus, il a su imposer<br />

aux éditeurs de disques, durant une trentaine<br />

d’années, l’enregistrement du seul répertoire<br />

classique. Il suffit de jeter un coup<br />

d’oeil sur les catalogues de 1900 à 1920 pour<br />

s’en rendre compte. N’oublions pas aussi de<br />

mentionner les longs et coûteux voyages<br />

qu’il effectua en Europe pour trouver des<br />

éditeurs pour cette musique qu’il a transcrite<br />

à ses frais, ne sachant si elle se vendrait ou<br />

non. Infirme, il a accepté, à la fin de sa carrière,<br />

d’occuper la chaire de musique arabe<br />

au conservatoire, lors de sa création en<br />

1922.<br />

«En vous parlant de Sfindja, Mouzino,<br />

Laho Séror et Yafil, je ne vous ai pas parlé de<br />

quelques-uns de leur devanciers et maîtres<br />

de 1880 à 1930. Il y avait, tout d’abord,<br />

Cheikh Menémèche. On dit qu’il avait une<br />

voix douce et agréable à entendre, mais elle<br />

n’avait pas la puissance et l’étendue de celle<br />

de Sfindja. Cependant Cheikh Menemèche,<br />

qui était un virtuose de la kouitra, fut le<br />

détenteur de tout le répertoire de la musique<br />

classique à <strong>Al</strong>ger. Son accompagnateur au<br />

rebab était Maâlem Benfarachou. De confession<br />

juive, Benfarachou fut, avec Cheikh<br />

Menemèche, celui qui connaissait le plus<br />

d’airs andalous. Décédé en 1904, à l’âge de<br />

Ruelle dans le vieil <strong>Al</strong>ger<br />

71 ans, Benfarachou apprit à Sfindja plusieurs<br />

noubate que Menémèche n’avait pu<br />

lui transmettre. Il a également eu l’occasion<br />

de rectifier plusieurs airs mal appris par<br />

Sfindja, Mouzino et Yafil. A part les noms que<br />

je viens de citer, il y eut Saïdi qui connaissait<br />

tout le répertoire classique et jouait parfaitement<br />

de la kouitra mais qui malgré son<br />

immense talent, ne plana pas aussi haut que<br />

Mouzino et Laho Séror après la disparition<br />

de Sfindja.<br />

Un règne de trente ans<br />

sur la chanson...<br />

«Le vieil <strong>Al</strong>ger s’enorgueillit aussi de ses<br />

groupes de femmes chanteuses qu’on appelait<br />

Messemaâte, S’bayate ou Meddahate ou<br />

encore Fqirate, et qui ne se produisaient que<br />

dans les fêtes familiales. Kheira Djabouni et<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


Rebab<br />

Kheira Tchoutchana, qui jouaient de la kouitra,<br />

étaient, avec leurs ensembles, les chanteuses<br />

les plus appréciées dans leur répertoire<br />

d’aroubi, haouzi, zendani, medh et<br />

même classique.<br />

«Par contre, Cheikha Halima Fouad El-<br />

Beghri (à cause de la grosse tâche qu’elle<br />

avait au menton), spécialiste du deff, ne pratiquait<br />

que le chant religieux. Ce n’est<br />

qu’après une vingtaine d’années, suite à la<br />

disparition de ces chanteuses, l’une remplacée<br />

par Hanifa Ben Amara, l’autre par Aïcha<br />

El-Khaldia qui faisaient déjà partie de leurs<br />

groupes, qu’apparaît Yamina Bent Hadj El-<br />

Mehdi. Celle-ci a commencé à jouer du<br />

Guenibri à l’âge de 13 ans et eut la chance de<br />

trouver un mécène en la personne de<br />

Cheikh Brihmat, directeur de la dernière<br />

Médersa d’avant l’occupation coloniale qui<br />

se trouvait en pleine Casbah. Cheikh<br />

Brihmat, grand érudit de l’époque, mélomane<br />

passionné de musique classique, a appris<br />

à Yamina Bent Hadj El-Mehdi, tout d’abord à<br />

lire et à écrire l’arabe, ensuite la kouitra et le<br />

kamandja. A la disparition de son bienfaiteur,<br />

Yamina Bent Hadj El-Mehdi était la seule<br />

et unique artiste de renom, connue non seulement<br />

dans son pays, mais également en<br />

Tunisie et au Maroc. C’est cette renommée<br />

qui lui a fait enregistrer près de 500 disques<br />

de 1905 à 1928. Si, parmi les jeunes, nombreux<br />

sont ceux qui ignorent ce que fut cette<br />

vedette, comme on dit de nos jours, il y a<br />

encore pas mal d’<strong>Al</strong>gérois qui ont eu le plaisir<br />

de l’écouter. Tout <strong>Al</strong>ger a assisté à ses<br />

obsèques au cimetière d’El Kettar, le 1er<br />

juillet 1930.<br />

« Les troupes de chanteuses dont je viens<br />

de vous parler se composaient de sept ou<br />

huit éléments et ne se produisaient que<br />

devant un public de femmes. Enfant, j’ai eu<br />

le bonheur d’assister à une noce à la Casbah,<br />

dont le souvenir ne peut s’effacer de ma<br />

mémoire. Il y avait là les groupes réunis de<br />

Yamina Bent Hadj El-Mehdi encore jeune, et<br />

de Hanifa Bent Amara, assises sur des petits<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

matelas, couverts d’un tissu argenté. Les<br />

chanteuses des deux groupes étaient<br />

habillées de caftans roses, longs et amples.<br />

Les deux maâlmate jouaient de la kamandja.<br />

Deux autres sebayat jouaient de la kouitra<br />

. Les interprètes étaient alignées tout le<br />

long du large patio... Derrière ces musiciennes-chanteuses<br />

se tenaient assises sur<br />

des chaises, qui leur étaient exclusivement<br />

réservées, les jeunes femmes, qu’on appelait<br />

les haddarate, habillées toutes de karakos<br />

en velours brodé d’or. Les bijoux dont ces<br />

jeunes femmes étaient couvertes et qui coûteraient<br />

des fortunes aujourd’hui, étaient<br />

pour la plupart prêtés. Dans cette mise en<br />

scène, les femmes âgées avaient leurs places<br />

réservées derrière les haddarate. Face à ce<br />

spectacle et sous les arcs du patio, se<br />

tenaient les spectatrices admises à assister au<br />

mahdhar ou hadhir.<br />

«Le hadhir est la séance de danse des<br />

femmes qui se déroulait, à chaque noce, de<br />

18 heures à 20 heures, toujours en présence<br />

de la mariée et de ses demoiselles d’honneur.<br />

Les spectatrices, qu’on désignait sous<br />

le nom de ferradjate, étaient composées, en<br />

principe, des femmes du quartier. Plus la<br />

renommée de la chanteuse était grande, plus<br />

elle attirait de ferradjate. Il pouvait y avoir<br />

parmi les auditrices des femmes invitées<br />

mais qui, pour une raison quelconque, ne<br />

tenaient pas à assister officiellement. Elles se<br />

glissaient dans cette foule, voilées de foutas<br />

ou de hayeks. Ces spectatrices, invitées ou<br />

non, étaient de véritables critiques de mode.<br />

Elle passaient de longues journées à parler<br />

des karakos, frêmlate, djabadolis et bijoux<br />

portés par les dames. Jusqu’aux alentours<br />

de 1920 encore, les Tlemceniennes, les<br />

Annabies, les Constantinoise et les <strong>Al</strong>géroises<br />

ne s’habillaient qu’en costume national .<br />

S’hab<br />

Echaâbi<br />

«Pour terminer, laissez-moi vous dire qu’en<br />

plus de ces deux genres de musique que<br />

sont le chant féminin et le classique, il y avait<br />

à <strong>Al</strong>ger les genres medh et zorna. Les meddahine,<br />

que la génération actuelle désigne<br />

sous le nom de S’hab echaâbi, avaient,<br />

comme de nos jours, beaucoup plus<br />

d’adeptes que les chanteurs du classique. Car<br />

la musique savante, chez nous comme<br />

ailleurs, n’est pas à la portée de tous. Par<br />

contre, le medh, avec sa poésie populaire,<br />

Musique<br />

était accessible au grand public et avait de<br />

grands maîtres comme chanteurs. C’étaient<br />

non seulement de bons chanteurs, mais également<br />

les auteurs de la presque totalité des<br />

qassidate qu’ils interprétaient. Le plus<br />

connu d’entre eux, et de loin le plus célèbre<br />

dans l’<strong>Al</strong>gérois, fut certainement le Cheikh<br />

Mohamed Ben Smaïl. Né en 1820 à <strong>Al</strong>ger. Il<br />

mourut vers 1870. Ayant peu de goût pour<br />

l’étude du Coran et malgré les réprimandes<br />

de son père, il quitta l’école et entra en relation<br />

avec les poètes de l’époque. Il parcourut<br />

alors en véritable trouvère tout le pays<br />

compris entre le Djurdjura, Miliana et<br />

Cherchell. Auteur prodigieux, nous connaissons<br />

de lui une centaine de qassidate, la plus<br />

célèbre étant sans doute celle qu’il a consacrée<br />

à la «Guerre de Crimée», en 1856. Ses<br />

fils <strong>Al</strong>i et Kouider ont continué son<br />

oeuvre et perpétué le nom de Ben Smail.<br />

Contrairement à son père, Kouider Ben<br />

Smail était taleb. Il a étudié le Coran dans sa<br />

jeunesse et s’est acquis un nom dans le medh<br />

à <strong>Al</strong>ger en se faisant, le premier, accompagner<br />

par un orchestre composé de musiciens<br />

à cordes, alors que les meddahine ne s’accompagnaient<br />

à l’époque que du deff et du<br />

bendir.<br />

« Parmi les derniers de cette grande lignée<br />

de chanteurs de medh, il faut placer le<br />

Cheikh Essaidji, connu sous le sobriquet de<br />

Cheikh Mustapha Nador, dont le grand disciple<br />

fut Hadj M’hamed El-Anka.<br />

Suivant la voix tracée par Cheikh<br />

Mohammed Ben Smaïl, qui, le premier, est<br />

allé à la recherche des poètes en dehors de<br />

sa ville natale, Mustapha Nador, après Hadj<br />

El-Habib, fut de ceux qui ont beaucoup fait<br />

pour la musique algérienne.<br />

Dans le genre Zorna, <strong>Al</strong>ger fut également<br />

riche en musiciens de valeur, à ne citer pour<br />

exemple que les groupes de Hadj Ouali, El<br />

Baghdadi, Bouchaâchoua, Sadani (dont la<br />

mort, lors d’une exposition en Amérique, en<br />

1909, a endeuillé tout <strong>Al</strong>ger), Ain-El-Kahla,<br />

El-Hocine, Titiche (père de notre célèbre<br />

Boualem Titiche qui reste le seul gardien de<br />

cette grande tradition musicale). ❑<br />

(1) Mustapha Lakset, Zoubir Ben Lamine, Ahmed<br />

Bendjiar, Sid Ahmed Meknine, Mohamed Ben<br />

Chaouche, Abderrahmane Ettamaa, Hafiz, Hamdi<br />

Saboundji, Abderrahmane Mohamed Benelhaffaf,<br />

(2) Société française des droits d’auteur.<br />

(*) Photographies extraites de l’ouvrage de Hadri<br />

Boughrara: Voyage sentimental en musique araboandalouse<br />

(Collection Nadia Bouzar).<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

!(


Livres<br />

!)<br />

La littérature<br />

algérienne<br />

de langue<br />

arabe:<br />

du réformisme<br />

au modernisme<br />

PAR DJILALI KHELLAS"<br />

JOURNALISTE" ECRIVAIN,<br />

Après avoir marqué le pas pendant la<br />

décennie écoulée, la littérature algérienne<br />

affiche un retour remarqué sur les<br />

scènes nationale et internationale. De<br />

Kateb Yacine à Yasmina Khadra, nos écrivains<br />

jouissent d’une grande notoriété à<br />

Paris, Londres, Rome ou Beyrouth. On<br />

pourrait croire que le livre algérien de<br />

langue arabe est exclu de ce succès. Loin<br />

de là ! Les Benhadouga, Tahar Ouettar,<br />

Rachid Boudjedra (écrivain bilingue) et<br />

plus récemment Ahlam Mosteghanemi<br />

ne le cèdent en rien à leurs compatriotes<br />

francophones. Mieux, ces auteurs sont<br />

désormais talonnés par une «foultitude»<br />

de jeunes, hommes et femmes dont les<br />

livres envahissent nos librairies, en attendant<br />

celles du monde arabe et du monde<br />

tout court. Ecrivain lui-même, Djilali<br />

Khellas fait le point pour <strong>Djazaïr</strong> 2003.<br />

E<br />

n ce début du XXème siècle,<br />

où la langue arabe écrite<br />

n’était admise que dans les<br />

zaouïas, il était rare de voir<br />

un écrivain arabophone publier un essai, un<br />

poème ou une nouvelle. L’édition était très<br />

pauvre. La première anthologie de la poésie<br />

algérienne de langue arabe ne fut publiée<br />

qu’en 1926. La seule maison d’édition qui<br />

existait dans les années vingt était celle de<br />

Kaddour Mourad Roudoci, qui éditait surtout<br />

le Coran et quelques fascicules de grammaire.<br />

«Il était difficile, dans ces conditions, de<br />

voir s’épanouir une littérature moderne au<br />

sens qu’on lui prête de nos jours», remarque<br />

Merzak Bagtache (1).<br />

Il faut attendre les années trente, pour<br />

voir l’Association des Oulémas lancer ses<br />

revues Echihab et El-Bassaïr. Celles-ci servirent<br />

d’espace d’expression à des poètes tels<br />

que Mohamed-Laïd <strong>Al</strong> Khalifa, Tayeb El-Okbi,<br />

Mohamed-Salah Ramdane, etc... Néanmoins,<br />

les écrits tournaient essentiellement autour<br />

du poème d’inspiration et de forme classique<br />

et de la chronique littéraire.<br />

«Influencés par les Egyptiens Ezzayat et El-<br />

Mazini, ainsi que par Chakib Arslane, leurs<br />

auteurs se recrutaient principalement dans le<br />

mouvement réformiste dont le chef de file<br />

était le Cheikh Ben Badis, fondateur de<br />

l’Association des Oulémas (1931)».<br />

C’est bien timidement que la nouvelle<br />

fait son apparition avec Abed Djilali, qui fut le<br />

premier à publier dans ce genre littéraire, au<br />

sens moderne du terme. Quant à Réda<br />

Ahmed Rédha Houhou<br />

Houhou, il passe pour être le premier auteur<br />

à s’être illustré en imposant à la littérature<br />

algérienne de langue arabe une autre forme<br />

d’expression que la poésie, la nouvelle ou la<br />

chronique, dans les années trente, en<br />

publiant La belle de la Mecque, un court<br />

roman qui attaquait un tabou -qui reste d’actualité<br />

encore de nos jours-, le mariage forcé<br />

des filles.<br />

Après la seconde guerre mondiale, la<br />

création littéraire algérienne adopte un rythme<br />

beaucoup plus vif. Ainsi, on remarque<br />

des écrits plus imagés comme Types<br />

humains et En compagnie de l’âne du<br />

Hakim de Réda Houhou, Le Cri du coeur de<br />

Lahbib Bennassi, ou les productions poétiques<br />

de Abderrahmane El-Aggoun.<br />

Le 1er novembre 1954, la colère accumulée<br />

depuis des décennies par le peuple<br />

algérien, éclata soudain. Les années de feu<br />

allaient emporter tant de vies humaines et<br />

apporter tant d’espoirs. Pendant cette période,<br />

peu propice à la poésie, se poursuit dans<br />

le sillage de Djellouah et Moufdi Zakaria une<br />

production poétique éparse, plus inspirée<br />

qu’experte. La poésie classique de Moufdi<br />

Zakaria fut le véritable porte-flambeau de la<br />

révolution. Dans l’ombre, exilées loin du fracas<br />

de la guerre, quelques voix essayèrent de<br />

chanter la patrie lointaine. Néanmoins, trois<br />

poètes: Belkacem Saâdallah, Abdallah<br />

Cheriet et Belkacem Khemmar donneront à<br />

la poésie libre un souffle libérateur.<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


Ahlam Mosteghanemi<br />

Merzak Bagtache<br />

Yasmina Salah<br />

Bachir Mefti<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

Une lueur vivifiante<br />

et imagée<br />

A travers leurs oeuvres, transparaît une<br />

imagination qui traduit la substance évanescente<br />

des choses dans des impressions fournies<br />

par la Révolution. Réda Houhou incarcéré<br />

dans les geôles du colonialisme dès<br />

1956 (il sera exécuté), la relève des nouvellistes<br />

tarde à venir.<br />

Il faudra attendre 1959, pour voir les premières<br />

nouvelles de Abdallah Rekibi,<br />

Othmane Saâdi et Abdelhamid Benhadouga,<br />

suivis plus tard, vers 1960, par Tahar Ouettar,<br />

Z’hor Ounissi et Belaïd Doudou. Etudiants<br />

au Machrek ou en Tunisie, ces nouvellistes<br />

n’ont pas donné, cependant à leurs oeuvres<br />

cette lueur vivifiante et imagée qui les aurait<br />

pérennisé. Parmi eux, trois (Ouettar, Ounissi<br />

et Benhedouga) continueront à publier dans<br />

les années soixante, suivis de près par<br />

Merzak Bagtache. Ce dernier donnera à la<br />

nouvelle arabe un souffle nouveau qui n’a<br />

rien à envier à ce qui s’écrit dans les langues<br />

vivantes de l’Occident.<br />

Si les années soixante n’ont pas vu apparaître<br />

de grands poètes, elles ont par contre<br />

enfanté des critiques littéraires (chose nouvelle<br />

pour la littérature algérienne de langue<br />

arabe) d’un niveau appréciable. Revenus tout<br />

frais de l’exil, les Abdallah Rekibi, Mohamed<br />

Missaief, Djenidi Khelifa et autres Mohamed<br />

Saïdi animeront pendant toute la décennie<br />

soixante les pages du quotidien Ech Chaab et<br />

de l’hebdomadaire El Moudjahid (édition<br />

arabophone).<br />

Pour le roman, de vraie mue il n’y en eut<br />

pas jusqu’en 1971, quand Abdelhamid<br />

Benhadouga publia Vent du sud. Ce fut l’évènement<br />

littéraire du début des années<br />

soixante-dix, car ce roman, d’une forme<br />

moderne, permet d’appréhender la réalité<br />

de la société algérienne de l’époque. Son<br />

auteur, «par le pouvoir d’une écriture réaliste<br />

et sincère, a ému et émerveillé le lecteur arabophone»<br />

(3).<br />

En 1974, Tahar Ouettar publie L’As, un<br />

roman bouleversant qui lève le voile sur une<br />

partie des déchirures qui ont émaillé la guerre<br />

de libération. Le roman a trouvé un accueil<br />

favorable. Cependant, l’année 1975 fait<br />

découvrir un romancier d’une autre facture,<br />

il s’agit de Merzak Bagtache qui publie «Les<br />

Oiseaux du zénith», un roman proche du<br />

«nouveau roman français» par ses descriptions<br />

optiques, ses monologues et sa réédification.<br />

Ces années soixante-dix consacreront<br />

d’autres nouvellistes qui ont pour noms<br />

Amar Belahcène (1953-1994), Laïd Benarous,<br />

Djilali Khellas, Cherif Ladra, Abdelhamid<br />

Abdous, Ahmed Menour, Abdelhamid<br />

Bourayou, Mohamed Meflah, Mostepha Faci,<br />

Waciny Laâredj, Abdelaziz Bouchefirat, M.S.<br />

Harzallah, etc...<br />

En poésie, il faut attendre le milieu de la<br />

décennie soixante-dix pour voir s’affirmer<br />

Ahlam Mosteghanemi, Abdelali Rezzagui,<br />

Ahmed Hamdi, Slimane Djouadi, Mohamed<br />

Zettili, Azradj Omar, Zeïneb Laâouedj, Rabia<br />

Djelti, etc...<br />

Avec l’ouverture de l’édition, au début<br />

des années quatre-vingt, quelques nouvellistes<br />

se sont essayés au roman, tels Waciny<br />

Laâredj, Djilali Khellas, Mohamed Sari, etc..<br />

Leurs romans apportèrent un souffle nouveau<br />

à la littérature algérienne de langue<br />

arabe. La poésie aussi s’est enrichie de nouveaux<br />

noms tels que Lakhdar Fellous, Amar<br />

Mérieche, Othmane Loucif, Aboubakr<br />

Zemmal, Nacéra M’hammedi, Nadjib Anzar,<br />

etc... Quant au roman et à la nouvelle, ils ne<br />

sont pas restés à la traîne, produisant, au<br />

début des années quatre-vingt-dix les Ahlam<br />

Mosteghanemi (succès phénoménal de son<br />

premier roman au Machrek), Said<br />

Boutadjine, Bachir Mefti, Yasmina Salah,<br />

Hamama El-Amari, <strong>Al</strong>lel Sengouga, Hamid<br />

Abdelkader, Didani Arezki, Djamel Foughali,<br />

etc..<br />

Aujourd’hui, avec un certain cumul<br />

d’oeuvres de bonne qualité, la littérature<br />

algérienne de langue arabe se hisse au niveau<br />

de la production littéraire du Machrek, voire<br />

de la production universelle moderne à<br />

laquelle elle emprunte largement sur le plan<br />

des formes et des techniques. ❑<br />

(1),(2) Merzak Bagtache in «<strong>Al</strong>gérie», Enal 1988<br />

(3) A.Lamalif: le réalisme chez les romanciers algériens,<br />

in El Watan du 08/12/1996.<br />

Livres<br />

!+


Livres<br />

#-<br />

Note de lecture<br />

`<br />

A quoi<br />

rêvent<br />

les loups<br />

de Yasmina Khadra<br />

Yasmina Khadra<br />

n d’autre temps et sous<br />

E<br />

d’autres cieux, Nafa Walid<br />

aurait pu se retrouver sous<br />

les feux de la rampe, réaliser<br />

cette carrière cinématographique que lui faisait<br />

miroiter son baptême de la caméra dans<br />

Les Enfants de l’aube. Hélas, pour lui, sous<br />

nos latitudes turbulentes et imprévisibles, de<br />

tels rêves ont vite fait de s’effilocher avant de<br />

se dissoudre sans laisser de traces au contact<br />

de la réalité. La vraie, l’implacable réalité qui<br />

vous ramène à vous-même, à votre petitesse,<br />

à votre quotidien nauséeux dès que vous<br />

osez lever la tête vers les étoiles.<br />

Nafa Walid devra donc renoncer à ses<br />

grandes espérances et remplir son office au<br />

service des Raja, cette famille huppée de la<br />

nouvelle aristocratie du pays qui a accepté de<br />

l’employer comme chauffeur de maître,<br />

grâce à une solide recommandation. Et il<br />

aurait pu prospérer dans ce milieu où il lui<br />

suffisait de se prêter de bonne grâce aux<br />

caprices somme toute bien légitimes de ses<br />

employeurs pour obtenir sa parcelle de<br />

soleil. Mais il était écrit que l’existence de<br />

Nafa allait basculer et se fondre dans l’épisode<br />

dramatique à l’échelle d’une nation qui en<br />

était à l’époque à son prologue. Révolté par<br />

le peu de cas que l’on faisait de la vie humaine<br />

du côté de ses maîtres du moment, le<br />

jeune homme en oublia sa condition et, non<br />

seulement dut revenir à la case départ mais<br />

surtout, lourd du secret qui l’y avait ramené,<br />

il avait eu aussi le temps d’apprendre que<br />

même à ces altitudes sociales, l’apparence<br />

servait de somptueux écrin aux pires immon-<br />

dices.<br />

Mais jusque-là, n’est ce pas , rien de bien<br />

original. Pas même le numéro de séduction<br />

qui fait de Nafa l’amant d’un soir de Sonia, la<br />

fille de la maison, «une créature vénéneuse,<br />

belle comme l’illusion à laquelle elle ne tarderait<br />

pas à emprunter les vices»; pas même<br />

la révélation que la mère du nabab, une<br />

vieille femme aveugle finissait ses jours abandonnée<br />

dans un asile de vieillards ni celle<br />

que ce même nabab avait pour maîtresse la<br />

propre sœur de sa femme.<br />

Pourtant, à part d’être orphelin de son rêve,<br />

le héros de ce sixième ouvrage de Yasmina<br />

Khadra (*) puisqu’ainsi continue de se pseudo-nommer<br />

l’auteur de Double blanc et<br />

Morituri, n’a rien a priori qui puisse le qualifier<br />

pour les monstrueuses activités d’assassin<br />

de bébés, après celles de liquidateur d’intellectuels<br />

et d’artistes. Qu’importe, Nafa<br />

aura accompli, en cédant à la tentation<br />

malencontreuse de quêter la sérénité auprès<br />

d’un imam imbibé de componction, ce premier<br />

pas qui a conduit des milliers de ses<br />

semblables à écrire en lettres de sang et de<br />

larmes une décennie entière de l’histoire<br />

d’un pays qui ne méritait pas tant de malheurs.<br />

S’il est écrit à la manière d’un polar de<br />

haute facture et se lit avec le même intérêt, A<br />

quoi rêvent les loups n’a rien d’un roman<br />

policier. Dans un style imagé, avec juste ce<br />

qu’il faut de concessions à l’expression orale<br />

ordinaire pour paraître renoncer à toute prétention<br />

littéraire, le texte se déroule, alimenté<br />

par une connaissance si parfaite du sujet,<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


une maîtrise si sûre des éléments socio-poli<br />

tiques et psychologiques qui se sont combinés<br />

pour enfanter l’intégrisme, ainsi que des<br />

mécanismes économiques grâce auquels il a<br />

gagné en violence, que l’on en sort avec l’impression<br />

d’en avoir appris beaucoup plus que<br />

dans les analyses les mieux élaborées. C’est<br />

que dans le personnage si complexe de Nafa<br />

Walid et dans ceux qui croisent son parcours<br />

tumultueux- de Sid <strong>Al</strong>i le poète, à Zawèch le<br />

faux débile, de Nabil Ghalem et Cheikh<br />

Younès aux Chourahbil, Abdel Jalil et<br />

Zoubéïda- ce sont tous les ingrédients ayant<br />

contribué à mettre le pays à feu et à sang qui<br />

sont réunis, avec un sens de la narration et<br />

une aptitude à ménager l’intérêt du lecteur<br />

jusqu’au dénouement, conscient de surcroît<br />

qu’en réalité il ne s’agit pas d’un roman. Que<br />

les personnages, pas plus que les événements<br />

relatés ne sont le fruit d’une imagination<br />

féconde, tout en étant mis en scène par un<br />

écrivain de premier ordre.<br />

Construit sous la forme d’un long flash back,<br />

tour à tour à la troisième personne ou faisant<br />

intervenir le personnage central à la première<br />

personne, sans que l’alternance n’engendre<br />

une quelconque lassitude, le livre relate un itinéraire<br />

sur lequel le héros n’a aucune prise. Il<br />

est vrai que les principales articulations de<br />

cette aventure terrifiante sont représentées<br />

par des «moments». Meurtre d’une pauvre<br />

jeune fille fugueuse : Nafa quitte les Raja ;<br />

moment de doute et de lassitude : Nafa est<br />

pris en charge par les activistes en la personne<br />

de Cheikh Younès ; mort de Hanane : Nafa<br />

renonce à son rêve de fonder foyer; escroquerie<br />

au visa : Nafa renonce à son rêve de<br />

fuite; mort du père : Nafa rejoint les commandos<br />

de la mort islamistes; liaison avec<br />

Zoubéïda, Nafa touche au paroxysme de la<br />

cruauté… C’est ainsi : l’aventure singulière<br />

de ce mutant aux yeux bleus que les événement<br />

mènent à sa perte aussi sûrement que<br />

s’il y était conduit par une volonté toute-puissante,<br />

n’est qu’une sorte de support. L’intérêt<br />

est ailleurs. Il réside dans ce drame par lequel,<br />

ainsi que l’a souligné un leader politique,<br />

l’<strong>Al</strong>gérie a manqué de peu de glisser hors de<br />

l’Histoire. Voici sans doute, plus qu’un excellent<br />

roman semé de passages d’une puissance<br />

évocatrice bouleversante, une contribution<br />

majeure à la compréhension des données<br />

essentielles du drame algérien. ❑<br />

M. A.<br />

(*) A quoi rêvent les loups, roman de Yasmina<br />

Khadra - Editions Julliard- Paris1999- 274 pages.<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

Les petits aussi...<br />

PAR LEÏLA BOUKLI"<br />

JOUNALISTE<br />

Du nouveau dans le gisement encore en friche, chez nous, du marché<br />

de l’édition enfantine. Pénétrer ce territoire méconnu et enchanté de<br />

l’enfant, c’est le pari que s’est lancé Rabéa Benguedih Khati, qui garde<br />

en mémoire les contes et légendes magistralement narrés jadis par<br />

nos grands-parents.<br />

Elle a choisi de faire une savante combinaison du merveilleux oral<br />

et de la pédagogie de l’écrit, pour expliquer la terre, les éléments, les<br />

fleurs, les animaux, en un mot, inciter au respect de l’environnement<br />

et de la nature. Elle s’ouvre ainsi pour, par et avec les enfants vers<br />

l’imaginaire, ajoutant dans ses petits livres ce support dynamique que<br />

sont l’image, le dessin et les couleurs.<br />

On sait que si l’enfant illettré d’antan se contentait d’écouter,<br />

aujourd’hui il a appris à lire, écrire, compter et applique ce savoir<br />

tout nouveau à lire des livres. Avec Rabéa, il entre dans un univers<br />

merveilleux peuplé de héros ayant pour noms Nour, Mira, Mounir<br />

<strong>Al</strong>izé ou Princesse Jardin. Rédigés dans une langue simple, tant pour<br />

les ouvrages en arabe que pour ceux écrits en français, ces petits<br />

livres d’une vingtaine de pages chacun sont agréablement illustrés<br />

par de talentueux dessinateurs (Rachida Azdaou et Hocine Akrouche)<br />

et publiés par les éditions Dalimen avec le concours du<br />

Commissariat Général de l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France. ❑<br />

Livres<br />

#!


Patrimoine<br />

##<br />

Littérature<br />

coloniale:<br />

orientalistes<br />

et algérianistes<br />

PAR FARIDA BOUALIT"<br />

UNIVERSITAIRE,<br />

<strong>Al</strong>ger au !+ème siècle (Anonyme)<br />

Dès le début de la colonisation, de nombreux<br />

artistes français contibuèrent à<br />

mettre l’<strong>Al</strong>gérie à la mode...en France.<br />

Cependant, les représentations qu’ils<br />

offraient de cet Orient algérien (la ville<br />

d’<strong>Al</strong>ger, les bédouins et leurs chevaux,<br />

l’Atlas et ses lions, le désert avec ses<br />

chameaux et ses palmiers,...) n’étaient<br />

pas nouvelles mais calquées sur celles,<br />

beaucoup plus anciennes, des récits<br />

d’Européens (voyageurs, diplomates en<br />

mission, captifs chrétiens...), aux<br />

16ème, 17ème, 18ème siècles, et qui<br />

ont marqué l’imaginaire occidental.<br />

Dans certains cas, les schèmes exotiques,<br />

comme la blancheur d’<strong>Al</strong>ger,<br />

sont bien antérieurs à la colonisation,<br />

et de siècle en siècle, gravures, discours<br />

de savoir (historique-géographique),<br />

récits de voyage et fictions se relayent<br />

pour reproduire ce cliché d’<strong>Al</strong>ger la<br />

blanche.<br />

es premiers artistes français<br />

L<br />

à venir s’initier à l’exotisme<br />

algérien, dès les années<br />

1830, furent ceux qui accom-<br />

pagnèrent les corps expéditionnaires. Citons<br />

à titre d’exemple, le peintre Eugène<br />

Delacroix qui fit, dès 1832, son «voyage en<br />

Barbarie», dans le cadre d’une mission diplomatique,<br />

et qui peignit Femmes d’<strong>Al</strong>ger dans<br />

leur appartement en 1834 (Musée du<br />

Louvre). Horace Vernet, peintre officiel des<br />

hauts faits d’histoire militaire vint,quant à lui,<br />

en 1833 et peignit La prise de la Smala<br />

d’Abdelkader, (Salon de 1845, Musée du<br />

Louvre).<br />

Une décennie plus tard, le temps semblait<br />

avoir intensifié la fascination du dépaysement<br />

au lieu de l’entamer, Eugène<br />

Fromentin, qui séjourna la première fois, en<br />

<strong>Al</strong>gérie, en 1846, y revint en 1848 et en 1852,<br />

séduit par ce pays de la lumière, le désert,<br />

les guerriers bédouins et les chevaux arabes;<br />

autant de thèmes qui lui inspirèrent bon<br />

nombre de tableaux et deux ouvrages, Un<br />

Eté au Sahara (1956) et Une Année dans le<br />

Sahel (1959), peuplés des impressions<br />

éprouvées lors de son «immersion solaire»<br />

en <strong>Al</strong>gérie.<br />

La liste est très longue et des plus prestigieuses<br />

car , à partir des années 1840 ( et sur-<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


Dauzats (A) <strong>Al</strong>ger" Place du Gouvernement " !)%+,<br />

Eugène Delacroix: Femmes d’<strong>Al</strong>ger dans leur appartement,<br />

tout après la crise de 1848), ils furent de plus<br />

en plus en plus nombreux à venir visiter cet<br />

«Orient» pittoresque, à le peindre avec plus<br />

ou moin de talent, et à le dépeindre dans des<br />

carnets et des récits de voyage, dans des<br />

notes et des fictions romanesques.<br />

Le mirage<br />

oriental<br />

Certes, tous les écrivains et artistes français<br />

qui connurent l’<strong>Al</strong>gérie à cette époque n’eurent<br />

pas la même attitude à l’égard de ce<br />

qu’ils y avaient vu. Il n’en demeure pas moins<br />

qu’ils n’avaient pas résisté à l’attrait de ce<br />

«mirage oriental» :Théophile Gautier (1845<br />

et 1862), les frères Goncourt (1847), Gustave<br />

Flaubert (1858), Georges Feydeau (1860),<br />

<strong>Al</strong>phonse Daudet (1862), Claude Monet<br />

(1861 et 1862), Paul Valéry (1871), Auguste<br />

Renoir (1881 et 1882), Guy de Maupassant<br />

(1881 et 1887), Pierre Loti (1891), André<br />

Gide (à partir de 1893), Isabelle Eberhardt (à<br />

partir de 1895), et bien d’autres.<br />

Malheureusement, les oeuvres littéraires<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

françaises sur l’<strong>Al</strong>gérie de cette époque,<br />

considérées comme des oeuvres de second<br />

ordre, pour la quasi-totalité d’entre elles, ont<br />

été écartées des anthologies et autres encyclopédies.<br />

Littérature d’évasion, du poncif,<br />

en un mot de la facilité esthétique et du<br />

manichéisme idéologique, ces ouvrages<br />

furent, à de rares exceptions près, relégués<br />

aux oubliettes.<br />

Née à la faveur de l’entreprise coloniale,<br />

cette littérature sur l’<strong>Al</strong>gérie a été identifiée à<br />

l’imaginaire colonial. Cela est d’autant plus<br />

justifié que même lorsque la magie de la<br />

découverte exotique n’agissait plus sur certains<br />

écrivains-touristes, ils ne se sont pas<br />

retournés contre le système colonial. A peine<br />

fut-il vilipendé par certains d’entre eux pour<br />

avoir terni, ça et là, la couleur locale, D’autres<br />

se contenteront de tourner en ridicule tous<br />

les ingrédients de l’imagerie pittoresque de<br />

l’<strong>Al</strong>gérie coloniale.<br />

Et qui mieux que Tartarin de Tarascon<br />

peut nous renseigner sur ce que tout voyageur<br />

«occidental» était «censé» découvrir<br />

dans ce miroir aux alouettes qu’était cet<br />

«Orient» algérien ? Sauvé de l’inhibition grâce<br />

Patrimoine<br />

à la raillerie qui visait autant l’exotisme de la<br />

province française du Midi que celui de la<br />

«province» coloniale d’<strong>Al</strong>gérie, ce célébre<br />

personnage de Daudet, qui a marqué l’imaginaire<br />

social français de ses «tartarinades», est<br />

un véritable remède contre toute mauvaise<br />

conscience.<br />

Que vit donc Tartarin de Tarascon quand il<br />

débarqua à <strong>Al</strong>ger, après trois jours de traversée<br />

depuis Marseille?<br />

Du bateau qui accostait, il vit d’abord un<br />

paysage dont la représentation était déjà un<br />

poncif des récits de voyage depuis<br />

l’Antiquité: «En face, sur une colline, <strong>Al</strong>ger<br />

la blanche avec ses petites maisons d’un<br />

blanc mat qui descendent vers la mer, serrées<br />

les unes contre les autres. Un étalage de<br />

blanchisseuse sur le côteau de Meudon» Sur<br />

le quai, il ne fut pas non plus déçu en pittoresque<br />

en voyant « une bande de sauvages,<br />

encore plus hideux que les forbans du<br />

bateau (...) Grands Arabes tout nus sous des<br />

couvertures de laine, petits Maures en guenilles,<br />

Nègres, Tunisiens, Mahonais,<br />

M’zabites, garçons d’hôtel en tablier blanc,<br />

tous criant, hurlant, s’accrochant à ses<br />

habits, se disputant ses bagages...». Le topo<br />

du cosmopolitisme du port et de la ville<br />

d’<strong>Al</strong>ger est également antérieur à la colonisation<br />

française. D’où la désilusion de Tartarin<br />

quand il s’aventura à l’intérieur de la ville:<br />

dès les «premiers pas qu’il fit dans <strong>Al</strong>ger (...)<br />

il tombait en plein Tarascon ... Des cafés,<br />

des restaurants, de larges rues, des maisons<br />

à quatre étages, une petite place macadamisée<br />

où des musiciens de la ligne jouaient<br />

des polkas d’Offenbach (...), et puis des militaires,<br />

encore des militaires, toujours des<br />

militaires ...» .<br />

Le voici bien désenchanté, car «il s’était<br />

figuré une ville orientale, féerique, mythologique,<br />

quelque chose tenant le milieu entre<br />

Constantinople et Zanzibar».Sans pittoresque,<br />

l’<strong>Al</strong>gérie n’était plus, pour son visiteur,<br />

qu’ «Arabie en carton peint», «Orient<br />

ridicule, plein de diligences».<br />

Le charme du Bédouin<br />

et du chameau<br />

A peu près à la même période séjournait en<br />

<strong>Al</strong>gérie Théophile Gautier, ébloui par la couleur<br />

locale. Il y effectuait son deuxième voyage<br />

(le premier datant de 1845), avant d’écrire,<br />

en 1865, Voyage pittoresque en <strong>Al</strong>gérie.<br />

#$


Patrimoine<br />

#%<br />

Jean Pomier<br />

Qu’avait-t-il vu du «mirage oriental algérien»?<br />

En 1845, il fut d’abord enchanté, comme<br />

Tartarin, en apercevant, depuis le bateau,<br />

<strong>Al</strong>ger, «tache blanchâtre découpée en trapèze»<br />

avec ses coteaux et ses maisons de campagne.<br />

Mais, dans la ville basse d’<strong>Al</strong>ger, il<br />

commença par éprouver la même désillusion<br />

que Tartarin. Il fut d’abord surpris, comme il<br />

l’écrivait plus tard dans Voyage pittoresque<br />

en <strong>Al</strong>gérie, par la bigarrure de la foule de la<br />

Place du Gouvernement (aujourd’hui Place<br />

des Martyrs) où circulaient «des gens de tous<br />

les états et de tous les pays, militaires,<br />

colons, marins, négociants, aventuriers...<br />

un mélange incroyable d’uniformes, d’habits,<br />

de burnous, de cabans, de manteaux et<br />

de capes... une confusion d’idiomes à<br />

dérouter le plus habile polyglotte». Puis,<br />

arpentant les rues principales de la ville, sa<br />

déception fut sans nuance devant tous les<br />

édifices qui rappelaient l’architecture moderne<br />

de «la métropole». Et comme il fallait s’y<br />

attendre, il trouva plus d’agrément à se promener<br />

dans la vieille ville, la ville haute, la<br />

Casbah. Elle lui offrait le spectacle pittoresque<br />

des dédales de ses ruelles, de ses<br />

«minuscules boutiques», de ses «étaux de<br />

bouchers qui ont quelque chose de sanguinolent»,<br />

de ses «Arabes accroupis qui vendaient<br />

des broderies ou des pastèques», etc...<br />

Voyageur enchanté, il écrivait dans une de<br />

ses lettres, «Nous croyons avoir conquis<br />

<strong>Al</strong>ger, et c’est <strong>Al</strong>ger qui nous a conquis».<br />

Animé du désir de préserver l’exotisme du<br />

paysage, gâté de son point de vue par la<br />

technologie industrielle française, il eût<br />

même l’audace de penser que «L’<strong>Al</strong>gérie<br />

(était) un pays superbe où il n’y (avait) que<br />

les Français en trop».<br />

Guy de Maupassant, autre écrivain français<br />

illustre qui visita l’<strong>Al</strong>gérie plus tard à la fin<br />

des années 1880 et à plusieurs reprises, lui<br />

aussi, n’était pas loin de penser comme<br />

T.Gautier. Il se montra, en effet, pour le<br />

moins sévère vis-à-vis de l’armée coloniale :<br />

«Nous sommes restés des conquérants brutaux,<br />

maladroits, infatués de nos idées<br />

toutes faites, nos maisons parisiennes. Nos<br />

usages choquent sur ce sol comme des<br />

fautes grossières d’art, de sagesse et de compréhension.<br />

Tout ce que nous faisons<br />

semble outre-sens, un défi à ce pays, non<br />

pas tant à ses habitants premiers qu’à la<br />

terre», peut-on lire dans son oeuvre Au<br />

Soleil. Il y dénonce l’affairisme et la cupidité<br />

des sous-officiers et des hommes de troupe<br />

de l’armée coloniale qui s’y entendaient pour<br />

«ruiner l’Arabe, le dépouiller sans repos, le<br />

poursuivre sans merci et le faire crever de<br />

misère». Dans Mohammed-Fripouille, le ton<br />

cynique de la description de la torture par la<br />

pratique de la «chaîne arabe» masque à peine<br />

sa réprobation: les prisonniers, pendant leur<br />

transport, étaient «liés de telle sorte que le<br />

moindre mouvement de l’un pour s’enfuir<br />

l’eût étranglé, ainsi que ses deux voisins».<br />

Dans la nouvelle <strong>Al</strong>louma, parue dans l’Echo<br />

de Paris, en 1889, le narrateur semblait louer<br />

la ténacité que manifestaient ces «habitants<br />

premiers» dans leur résistance à l’influence<br />

coloniale: «Jamais peut-être un peuple<br />

conquis par la force n’a su échapper plus<br />

complètement à la domination réelle, à<br />

l’influence morale, à l’investigation acharnée,<br />

mais inutile du vainqueur».<br />

Pierre Loti ne fut pas en reste. Romancier<br />

de l’exotisme, il ne pouvait pas ne pas effectuer<br />

son «séjour en Barbarie», ne pas louer, à<br />

l’instar des peintres et des romanciers français<br />

venus avant lui, les charmes du Bédouin<br />

et du chameau, ne pas se laisser surprendre,<br />

comme les autres, par la bigarrure de la foule<br />

d’<strong>Al</strong>ger et les prostituées de la Casbah;<br />

autant de poncifs auxquels était identifié cet<br />

«Orient» lointain mais pourtant si près de<br />

Marseille.<br />

«<strong>Al</strong>gériens» ou<br />

algérianistes<br />

Mais vers la fin de la seconde moitié du<br />

XIXème siècle, une distance très nette vis-àvis<br />

de cet exotisme de<br />

bon aloi commençait à se<br />

dessiner. La situation en<br />

<strong>Al</strong>gérie avait changé et la<br />

colonisation de peuplement<br />

avait porté ses<br />

<strong>Al</strong>phonse Daudet<br />

fruits avec l’arrivée d’une<br />

nouvelle génération au<br />

statut identitaire des plus ambigus : elle se<br />

considérait comme algérienne sans se<br />

confondre avec les autochtones qu’elle identifiait<br />

comme Musulmans ou Indigènes (avec<br />

valeur dépréciative); elle se considérait<br />

comme française sans se sentir d’affinités<br />

avec les Français de France qu’elle appelait<br />

les Francaouis.<br />

Cette ambivalence identitaire de ce «nouveau<br />

peuple» français pourrait expliquer<br />

peut-être que les écrivains «métropolitains»,<br />

en quête de couleur locale, ne leur firent<br />

tout d’abord aucune place dans le décor<br />

algérien. Cette communauté ne finira par<br />

entrer dans des fictions romanesques, et<br />

encore, par la petite porte, que dans les<br />

toutes dernières années du XXème siècle.<br />

Encore doit-elle cette faveur à des Français<br />

de France qui se sont érigés en écrivains pendant<br />

de longs séjours professionnels en<br />

<strong>Al</strong>gérie. Non seulement ils ne jouirent d’aucune<br />

notoriété au-delà de la mer mais la qualité<br />

de leurs oeuvres fut contestée même au<br />

niveau local. Ce fut le cas, par exemple, de<br />

Louis Bertrand (1866-1941) qui vint à <strong>Al</strong>ger<br />

en 1891 et qui s’y installa pour une dizaine<br />

d’années pour enseigner les lettres. Il fut<br />

l’un des premiers à donner la parole à cette<br />

«foule bigarrée de tous les états et de tous les<br />

pays». Dans Le Sang des races (1899), Louis<br />

Bertrand met en scène des charretiers d’origine<br />

espagnole, installés à <strong>Al</strong>ger et qu’il présente<br />

comme de vaillants travailleurs. Bien<br />

plus qu’une apologie de la race espagnole, ce<br />

roman populaire consacre plutôt le mélange<br />

heureux des «races» qui composaient la colonie<br />

européenne et qui avaient fini par constituer,<br />

selon lui, une «race nouvelle» et prometteuse<br />

: «véritable mêlée cosmopolite de<br />

mercenaires, de colons, de trafiquants de<br />

toutes sortes, ce sont eux que j’aperçus<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


d’abord, quand je cherchais l’<strong>Al</strong>gérie vivante,<br />

active, celle de l’avenir». Cette <strong>Al</strong>gérie de<br />

l’avenir, composée majoritairement<br />

d’Espagnols et d’Italiens, avait besoin d’un<br />

passé pour confirmer son droit du sol. Qu’à<br />

cela ne tienne ! Louis Bertrand invoqua<br />

l’Afrique latino-chrétienne. Il était persuadé<br />

d’avoir retrouvé les traces de cette filiation<br />

dans les ruines de Tipaza auxquelles il consacra<br />

une partie de son deuxième ouvrage La<br />

Cinna (1901), l’autre partie étant réservée<br />

aux émeutes anti-juives provoquées par certains<br />

Français d’<strong>Al</strong>gérie en 1897/1898, pendant<br />

l’affaire Dreyfus.<br />

Dans cette <strong>Al</strong>gérie d’avenir, Louis Bertrand<br />

n’avait, bien entendu, laissé aucune place à<br />

«l’Indigène» parce qu’il aurait appartenu à<br />

«tout ce vieux monde (qui) sent la décrépitude,<br />

la décomposition, et la mort !». Il était<br />

donc loin de corroborer le portrait qu’en<br />

brossait la littérature française exotique: «Par<br />

quel miracle, écrivait-il, une pouillerie, une<br />

saleté, une misère, et une laideur affligeante,<br />

une stupidité et une barbarie toutes<br />

pures devenaient admirables dès qu’elles<br />

étaient arabes ou orientales (...) Mais si cet<br />

éloge de l’Indigène était vrai, nous n’aurions<br />

plus qu’à nous en aller !». Il faut<br />

admettre que certains artistes français étaient<br />

conquis par l’<strong>Al</strong>gérie, au point d’écrire<br />

comme Fromentin:«c’est beau, c’est beau!<br />

tout est beau, même la misère, même la<br />

boue des sandales». Il fallait agir pour corriger<br />

cette vision et c’est ce que les émules de<br />

Louis Bertrand, appelés plus tard les<br />

<strong>Al</strong>gérianistes, ont tenté de faire. Le premier<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

d’entre eux fut Robert Arnaud alias Robert<br />

Randeau à qui revient la paternité de l’expression<br />

Les <strong>Al</strong>gérianistes (1911), titre d’un<br />

de ses nombreux romans. Robert Randeau<br />

était lui-même un membre de cette «nouvelle<br />

race» : il est Français, natif d’<strong>Al</strong>ger (1873)<br />

où il fit une partie de ses études et où il mourut<br />

en 1950. Il fut, en outre, fonctionnaire de<br />

l’administration coloniale en <strong>Al</strong>gérie, au<br />

Soudan, en Mauritanie, au Sénégal, au<br />

Niger... pour «établir, comme il l’écrivait luimême,<br />

le développement de l’empire colonial».<br />

Une<br />

«nouvelle race»<br />

Dans un précédent ouvrage, Les Colons<br />

(1908), il avait déjà tracé le projet dont il se<br />

revendiquait : «Ainsi que les Romains nos<br />

maîtres, un jour notre idéal sera de diviser<br />

le monde en deux parties : celle qui nous<br />

adviendra par droit de force, et celle qui<br />

sera exploitée à notre profit par les autres.<br />

Et si cela ne doit pas être, que cela soit du<br />

moins notre idéal».<br />

La consécration de cette «geste», par celui<br />

qui a été élu père des <strong>Al</strong>gérianistes, s’est<br />

donc faite dans un but qui ne souffre d’aucun<br />

malentendu : affirmer la spécificité de cette<br />

«nouvelle race» de Français et sa détermination<br />

à consolider le projet colonial. Ainsi,<br />

lorsqu’on lit aujourd’hui la définition de<br />

l’<strong>Al</strong>gérianisme, on est en droit d’être sceptique<br />

quant à sa vocation exclusivement littéraire<br />

: «Mouvement littéraire animé, au lendemain<br />

de la première guerre mondiale,<br />

par des écrivains français d’<strong>Al</strong>gérie (Robert<br />

Randeau, Jean Pomier, Louis Lecoq, Jean<br />

Grenier) pour créer entre les communautés<br />

une convergeance culturelle et spirituelle».<br />

Certes, les <strong>Al</strong>gérianistes, à travers leurs<br />

oeuvres, leur revue Afrique et leur<br />

Association des écrivains algériens, leur Prix<br />

Littéraire d’<strong>Al</strong>gérie, voulaient réagir contre<br />

«l’orientalisme de bazar dont étaient rendus<br />

coupables les écrivains métropolitains»,<br />

comme le préconisait leur penseur et fondateur<br />

Jean Pomier (fonctionnaire du gouvernement<br />

colonial). Mais ils entendaient surtout<br />

«permettre à l’âme algérienne, à l’authentique<br />

culture, voire civilisation, qui<br />

voyait le jour en <strong>Al</strong>gérie, d’émerger, de s’éle-<br />

Patrimoine<br />

ver, de s’exprimer». Est-il bien nécessaire de<br />

préciser que ceux dont il est question ici sont<br />

les <strong>Al</strong>gériens au sens de Ferdinand Duchêne,<br />

un autre algérianiste, magistrat à la cour<br />

d’<strong>Al</strong>ger et qui était considéré comme le<br />

sociologue de la «nouvelle race» : «Les vrais<br />

<strong>Al</strong>gériens sont ceux nés en <strong>Al</strong>gérie de<br />

parents européens ou d’origine<br />

européenne».<br />

Dans la préface à l’Anthologie des conteurs<br />

algériens que leur Association fit paraître en<br />

1925, Louis Bertrand plaide leur cause<br />

auprès de la «mère-patrie»: «Pour la première<br />

fois, une race neuve prend conscience<br />

d’elle-même. (...) En dépit de tout ce qui<br />

peut choquer ou scandaliser des Français<br />

de France, dans cette littérature africaine,<br />

je n’hésite pas à la tenir pour bienfaisante(...)<br />

O critiques, qui criez que le roman se<br />

meurt(...), tournez-vous vers ces écrivains et<br />

ces pays de la «plus grande France»».<br />

Louis Bertrand ne fut entendu ni par les<br />

«Francaouis», ni même par les nombreux<br />

intellectuels français locaux, tels que Jean<br />

Pélégri, Emmanuel Roblès, <strong>Al</strong>bert Camus,<br />

etc... qui ne se reconnaissaient nullement<br />

dans ce courant. Mais ceci est une autre<br />

histoire... ❑<br />

#&


Arts plastiques<br />

#'<br />

Bettina<br />

Heinen-Ayech<br />

ou l’art<br />

d’organiser<br />

symphoniquement<br />

les couleurs<br />

PAR BELKACEM ROUACHE"<br />

JOURNALISTE<br />

Un tableau plein de couleurs vives de Bettina<br />

S’il est une caractéristique que l’on retrouve<br />

dans les œuvres de Bettina Heinen Ayach, c’est<br />

bien l’éclectisme, depuis les paysages d’El<br />

Oued, Hammam Meskhoutine, les scènes à<br />

résonance sociale, jusqu’aux tableaux intimistes.<br />

Si elle découvre avec une joie sans<br />

cesse renouvelée les riches coloris des champs<br />

de blé parsemés de coquelicots et des oliviers,<br />

c’est surtout à Guelma, sa ville d’adoption, et<br />

dans la Mahouna qu’elle trouve son inspiration<br />

la plus durable et la plus intense .<br />

T<br />

out le talent de cette artiste se<br />

trouve dans sa capacité de combiner<br />

ses sensations et les<br />

expressions qu’elle en donne…<br />

Elle possède l’art d’organiser symphoniquement<br />

les couleurs. Le monde monte à elle comme une<br />

mer de visions colorées, multiples, complexes,<br />

mêlées les unes aux autres. Les couleurs ne vivent<br />

pas par elles-mêmes, toutes entrent dans chacune<br />

d’entre elles pour la détruire et la recomposer. Les<br />

aquarelles de Bettina sont comme un prisme où la<br />

nature se reforme toute seule dans le jeu et la<br />

pénétration réciproque des tons, des ombres, des<br />

reflets et de la lumière.<br />

Cette lumière, Bettina la découvre dans ce pays<br />

qu’elle sillonne et qui lui donne cette inspiration…le<br />

soleil, la lumière. «Tous les Méditerranéens<br />

ferment leurs persiennes, surtout en été.<br />

Moi, je n’ai jamais pu faire cela! Sans lumière,<br />

j’ai l’impression d’être enterrée…j’étouffe»,<br />

Bettina crée entre des accords aigus des stridences,<br />

des dissonances, des harmonies avides;<br />

ainsi parfois, elle asperge ses toiles de couleurs<br />

qui giclent sur le support ; de même elle les farde<br />

d’orange, de bleu indigo, de jaune, de chrome, de<br />

verts acides comme des pommes pas mûres, de<br />

verts tendres comme l’herbe des près. Au gré de<br />

sa fantaisie, elle les «pomponne» de châtain, de<br />

rose nacré, de roux cuivré chauffé au niveau du<br />

mordoré. Elle organise de la sorte des joutes<br />

endiablées de couleurs vives et les «saoule» avec<br />

les alcools violents de teintes exquises.<br />

Quant à la lumière, elle s’en sert comme d’une<br />

lanterne magique allumée aux feux de la rampe<br />

qu’elle promène comme une enchanteresse poétique<br />

pour les éclairer de reflets imaginaires, de<br />

lueurs blafardes.<br />

Les œuvres de Bettina ont cette pureté, cette<br />

transparence du ton, cette magnificence intacte<br />

émanant de la matière même , tellement dure et<br />

condensée qu’elle semble, comme un diamant<br />

noir, rayonner sa propre lumière. «La vallée de la<br />

Seybouse», «La Mahouna», «Biskra», lui donnent<br />

une inspiration fougueuse… Elle est la conteuse<br />

puissante de la campagne. Bettina peint cet olivier<br />

dont le feuillage luit, presque noir : son tronc est<br />

tourmenté, son environnement avide, mais ses<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


myriades de feuilles argentées<br />

bruissent d’une musique secrète et<br />

nostalgique à la moindre brise.<br />

C’est cette musique, si énigmatique,<br />

si difficile à interpréter que<br />

cette artiste cherche à saisir.<br />

Bettina chante la nature. Son<br />

œuvre est un poème dont chaque<br />

vers nous séduit davantage, dont<br />

les rimes nous ramènent à l’essence<br />

de notre terre, l’eau, la lumière,<br />

les arbres… Cette beauté sincère<br />

nous touche au plus profond de<br />

notre être. Dans la simplicité de<br />

son œuvre, Bettina met en lumière<br />

nos regrets face au temps révolu<br />

dont seule la nature demeure un<br />

témoignage vivant.<br />

Dans l’entretien qui suit, l’artiste<br />

algéro-allemande nous parle de son cheminement,<br />

de son art, de ses rapports avec son pays<br />

d’adoption, l’<strong>Al</strong>gérie et avec la nature, sa principale<br />

source d’inspiration.<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003: Vous êtes l’un des rares peintres<br />

contemporains à peindre en plein air. D’où<br />

avez-vous hérité cette habitude artistique ? quel<br />

avantage vous apporte-t-elle ?<br />

Bettina Heinen-Ayech: L’Ecole allemande,<br />

comme toutes les écoles d’art nordiques, a toujours<br />

été attirée par la nature, certainement<br />

parce que la nature dans ces régions s’exprime<br />

d’une manière plus dramatique et plus cosmique<br />

que celle du sud. Avec les brouillards, les<br />

vents et les pluies glaciales, l’être humain doit<br />

lutter constamment pour s’y adapter. Pour ma<br />

part, depuis ma prime jeunesse, j’ai été attirée<br />

par la peinture des paysages. Cela a été aussi<br />

une manière d’exprimer mes sentiments envers<br />

la nature.<br />

Mon maître, Erwin Bowien (1899-1970) était<br />

un excellent paysagiste ; il a été pour moi un<br />

exemple . Il m’a appris à regarder le paysage<br />

avec l’œil d’un peintre, non pas d’un photographe.<br />

J’ai été aussi très impressionnée par le<br />

grand paysagiste hollandais Jacob Van<br />

Ruysdael(1), le Norvégien Edvard Munch(2) et<br />

l’<strong>Al</strong>lemand Emil Nold(3) qui avait peint la mer<br />

en rouge -c’était pourtant la mer !- c’est ainsi<br />

que j’ai appris à voir les lignes des montagnes, la<br />

superposition des collines, leur aspect dramatique,<br />

leur grâce ou leur poésie.<br />

La peinture de plein air rafraîchit l’esprit,<br />

parce que la nature est en perpétuel changement.<br />

Chaque nuage apporte une nouvelle<br />

atmosphère au paysage. La nature n’est jamais<br />

ennuyeuse : elle est ma source d’inspiration.<br />

DJ.2003 :Vous avez peint beaucoup de paysages<br />

d’<strong>Al</strong>gérie. En dehors de l’aspect pictural, quel<br />

plaisir en tirez-vous ?<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

Une dernière touche à un nouveau tableau<br />

B.H-A. : Durant toute ma vie, j’ai cherché des<br />

paysages forts en couleurs. Dans ma jeunesse,<br />

j’ai peint des paysages suisses, italiens, allemands.<br />

En Norvège , j’ai réalisé 18 œuvres. En<br />

été, avec le soleil de midi, les couleurs y sont fantastiques.<br />

Mais quand il pleut, la paysage perd de<br />

sa couleur. Aussi, ai- je toujours, en Europe,<br />

éprouvé un désir d’évasion.<br />

Depuis que je me suis installée à Guelma en<br />

1963, j’ai découvert un monde plein de couleurs.<br />

Dans les environs de Guelma, la terre est rouge,<br />

le vert du blé en herbe est brillant et en été le paysage<br />

est doré. Je suis fascinée par ces paysages. La<br />

lumière en <strong>Al</strong>gérie est éclatante, l’air y est quasiment<br />

magique et je m’y sens chez moi.<br />

DJ.2003 : Que pensez-vous du désert algérien ?<br />

B.H-A. : C’est mon plus grand rêve ! le désert<br />

m’attire comme une fleur attire l’abeille.<br />

DJ.2003 :Votre façon de peindre en <strong>Al</strong>gérie diffère<br />

de votre façon de travailler en <strong>Al</strong>lemagne,<br />

comment expliquez-vous cela ?<br />

B.H-A. : En Europe, j’ai tendance à exagérer<br />

dans le choix de mes couleurs. Ici en <strong>Al</strong>gérie, les<br />

couleurs sont si fortes qu’elles s’imposent à moi,<br />

En Europe j’étais tourmentée, je ne pouvais même<br />

pas donner une explication quant aux couleurs<br />

que j’utilisais. Mon histoire avec l’<strong>Al</strong>gérie a commencé<br />

avec ma rencontre en 1960 à Paris avec<br />

Abdelhamid Ayech qui deviendra mon mari, C’est<br />

un être modeste et bon. C’est à travers lui que j’ai<br />

connu les <strong>Al</strong>gériens, je suis arrivée en <strong>Al</strong>gérie avec<br />

un esprit romantique, lequel d’ailleurs continue<br />

à m’habiter. Ici la vie à une autre dimension. En<br />

<strong>Al</strong>gérie, au coucher du soleil toutes les maisons<br />

baignent sous une lumière rose et le crépuscule<br />

donne un sentiment de repos et de paix. Quand je<br />

suis à Solingen, ma ville natale, je suis impatiente<br />

de retourner à Guelma. A Guelma, j’ai le temps de<br />

vivre et de rêver.<br />

DJ.2003 : On trouve de la poésie et de la<br />

musique dans vos œuvres, d’où proviennent-<br />

elles?<br />

B.H-A. : Le véritable art doit<br />

contenir des mélodies et de la<br />

poésie. Mon père était un poète.<br />

Il disait qu’un bon poème doit<br />

avant tout être composé comme<br />

une musique. Mon maître principal<br />

Erwin Bowien, disait lui<br />

aussi que la juxtaposition des<br />

couleurs doit vibrer comme de<br />

la musique. La couleur, c’est<br />

comme la poésie, elle doit exprimer<br />

quelque chose; un paysage<br />

ou un portrait peut être une<br />

œuvre dramatique ou lyrique.<br />

Quand je peins un être humain,<br />

je m’efforce de faire ressortir ce<br />

qui transparaît de son âme;<br />

comme disait Léonard de Vinci,<br />

l’art, c’est de peindre l’être<br />

humain avec son âme.<br />

Dj.2003 : La plupart de vos œuvres sont des<br />

aquarelles. Pourquoi ce choix ?<br />

B.H-A. : C’est depuis mon enfance que j’ai commencé<br />

à peindre à l’aquarelle. Mon maître me<br />

donnait des feuilles aquarelles de grand format<br />

(73 x 102 cm) pour mieux percevoir mes erreurs.<br />

Dans les écoles et académies des beaux-arts, à<br />

Cologne, Copenhague et Munich j’ai appris<br />

d’autres techniques , mais je suis restée toujours<br />

attirée par l’aquarelle. La plupart des artistes utilisent<br />

l’aquarelle comme esquisse. Pour ce qui me<br />

concerne, avec le temps, j’ai compris qu’on pouvait<br />

faire beaucoup de choses avec l’aquarelle.<br />

J’ai trouvé un charme exquis dans cette technique,<br />

parce que la ligne de dessin réalisée avec<br />

un pinceau ne peut pas être corrigée. En Europe,<br />

le climat est humide et les couleurs s’entrechoquent<br />

entre elles; à Guelma, le climat est sec, c’est<br />

pour cette raison que j’ai adopté une technique<br />

appropriée et que mes tableaux sont très colorés.<br />

Avec mon ancien professeur, je me suis exercée<br />

dans plusieurs variations et mélanges qu’on peut<br />

réaliser avec quatre couleurs.<br />

DJ.2003 : Votre amour pour la peinture remonte<br />

à votre enfance, parlez-nous-en .<br />

B.H-A. : Ma famille vivait pour l’art. Mon père<br />

Hanns Heinen, était journaliste et poète et ma<br />

mère était connue pour son salon littéraire.<br />

Beaucoup d’écrivains et de poètes ont lu leurs<br />

œuvres dans ce salon. Elle organisait aussi des<br />

concerts de musique et des expositions. Mes<br />

parents m’ont beaucoup encouragée ; c’est à<br />

l’âge de 17 ans que j’ai présenté ma première<br />

exposition, à Bad Homburg . Aujourd’hui, j’ai<br />

derrière moi plus de 83 expositions réalisées dans<br />

différentes villes européennes et africaines . ❑<br />

(1) 1628-1682<br />

(2) 1863-1944<br />

(3) 1867-1956<br />

Arts plastiques<br />

#(


Théâtre<br />

#)<br />

M’hamed<br />

Benguettaf,<br />

un auteur<br />

dramatique heureux:<br />

«J’aime le théâtre<br />

sans lignes droites<br />

ni cassures...»<br />

PAR KAMEL BENDIMERED"<br />

JOURNALISTE,<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


Benguettaf félicitant le comédien Sirat Boumediène<br />

Que de chemin parcouru par M’hamed<br />

Benguettaf qui, de la distance de ses 63<br />

ans (il est né le 20 décembre 1939 à<br />

<strong>Al</strong>ger), peut s’estimer -et il l’avoue luimême-<br />

un auteur dramatique passablement<br />

comblé avec une oeuvre qui,<br />

après avoir patiemment creusé ses<br />

sillons intra-muros, s’affiche bien également<br />

hors des frontières nationales.<br />

omme de théâtre pugnace<br />

H<br />

et polyvalent en ce sens qu’il<br />

butine sur tout le spectre de<br />

l’art de la scène : comédien,<br />

auteur, adaptateur, traducteur, metteur en<br />

scène, Benguettaf, entré au Théâtre national<br />

d’<strong>Al</strong>ger en 1966 après une incursion de<br />

reconnaissance dans le théâtre radiophonique,<br />

a été distribué dans la majeure partie<br />

des pièces produites par cet organisme jusqu’à<br />

ce qu’il lui tire sa révérence (1989), et<br />

cette activité relativement soutenue n’a fait<br />

que bonifier ses dispositions talentueuses.<br />

Rendant hommage à ses grandes qualités de<br />

comédien qui en font, dans le sens positif de<br />

la formulation, une bête de scène, un ancien<br />

directeur du TNA a eu un jour cette boutade<br />

à son sujet : «donnez-lui à lire l’annuaire téléphonique<br />

et il est capable de vous le faire<br />

prendre pour un texte dramatique».<br />

Traducteur ou adaptateur, il a aiguisé avec<br />

bonheur sa plume sur Ivan Ivanovitch a-t-il<br />

existé ? de Nazim Hikmet, L’Homme aux sandales<br />

de caoutchouc de Kateb Yacine, De<br />

quoi piéger le diable lui-même d’<strong>Al</strong>i Salem,<br />

Porte des conquêtes de Mahmoud Diab et Le<br />

Merveilleux complet couleur noix de coco<br />

de Ray Bradburry.<br />

Metteur en scène du Bossu de Mohamed<br />

Touri ainsi que de deux de ses créations :<br />

Djeha et les gens et Ciel et le Rideau se lève<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

!, il avoue n’avoir joué ce rôle que par extrême<br />

nécessité et en a d’ailleurs fait l’économie<br />

par la suite en s’autoréalisant autrement et<br />

judicieusement.<br />

En l’espace de 27 ans il a «commis» onze<br />

oeuvres dramatiques : Hasna et Hassen<br />

(1975), Stop (1979), Djeha et les gens (1980),<br />

Ciel, le rideau se lève ! (1982), Le Collier de<br />

perles (1984), Djilali Zine el haddat (1986),<br />

Le Cri (1989), Fatma (1990), La Répétition<br />

ou le Rond-Point (1994), Arrêt fixe (1996) et<br />

Matin de...quiétude (1998). Les quatre derniers<br />

textes cités ont été écrits dans une version<br />

bilingue (arabe/français), édités (chez<br />

Lansman, Belgique) dans la langue de<br />

Molière et, à l’exception de Matin de...quiétude,<br />

montés et joués sur des scènes internationales.<br />

Ajoutons à ce tableau la réussite de la<br />

double adaptation à la scène de la nouvelle<br />

de Tahar Ouettar, Les Martyrs reviennent<br />

cette semaine (1987), et du roman de Aziz<br />

Chouaki, Baya (1992).<br />

Dans sa maturité<br />

créative<br />

Après avoir engagé laborieusement son char<br />

sur le terrain exigeant de l’écriture dramatique,<br />

freiné à la fois par une nette propension<br />

à l’autocensure et l’assimilation encore<br />

imparfaite des arcanes du langage où le<br />

lyrique phagocitait le dramatique et où l’effet<br />

verbal prenait le pas sur l’action, Benguettaf<br />

tend vers son point d’équilibre à partir d’El<br />

Ayta, un cri libérateur qui élargira son espace<br />

d’écoute et d’attention au-delà des espaces<br />

national et arabe, grâce au Festival du<br />

Théâtre Européen de Grenoble (1989), où la<br />

pièce mettra public et critique dans sa<br />

Théâtre<br />

poche. Cette création marque un tournant<br />

dans le parcours du dramaturge, que soulignera<br />

et confirmera une année plus tard<br />

Fatma, le premier one woman show du<br />

théâtre algérien dans lequel la comédienne<br />

Sonia brûlera littéralement les planches.<br />

Benguettaf chevauche désormais une trajectoire<br />

à partir de laquelle il assume avec<br />

plus d’audace et de rigueur son propos et<br />

décorsète son imagination dans la création<br />

de situation dramatique. La compréhension<br />

de ce changement de spire peut se situer à<br />

l’intersection-interaction de trois facteurs : le<br />

nouveau contexte lié à la libération des<br />

esprits et de la parole dans la foulée du séisme<br />

socio-politico-culturel d’octobre 1988,<br />

l’expérience artistique emmagasinée par l’auteur<br />

et, enfin, la consolidation d'un rapport<br />

de création dynamique et ouvert tissé avec le<br />

metteur en scène Ziani Chérif Ayad dans une<br />

compagnie théâtrale fraîchement émoulue et<br />

porteuse d’espérances, le Théâtre de la citadelle,<br />

avant que cette structure ne se délite<br />

progressivement parce que le mercantilisme<br />

et les faux semblants érigés comme modes<br />

de gestion ont fait imploser la solidarité d’un<br />

groupe et sa complicité artistique.<br />

Sur ce qui le définirait formellement<br />

comme auteur, Benguettaf avance que<br />

«comme beaucoup d’<strong>Al</strong>gériens (il a) été<br />

élevé dans l’univers des contes» et, ajoute-til,<br />

«cette manière de raconter des histoires<br />

qui m’a profondément marqué a fait que,<br />

plus tard, en m’adonnant à l’écriture, cette<br />

facette est apparue tout naturellement dans<br />

mon travail... Je n’aime pas les lignes<br />

droites ni les cassures, je préfère raconter<br />

une histoire par un mouvement ondoyant<br />

qui me semble plus riche de possibilités de<br />

communication en fonction de nos traditions<br />

culturelles».<br />

Ayant bouclé avec la cinquantaine la première<br />

grande étape de son parcours, qu’il<br />

assimilait suivant ses propres termes à «un<br />

stage de formation professionnelle» à la<br />

faveur duquel il a capitalisé savoir-faire et<br />

outils de nature à crédibiliser son langage,<br />

Benguettaf est aujourd’hui dans sa maturité<br />

créative. Sa voix d’auteur dramatique, bonifiée<br />

par la patine du temps et l’ouverture sur<br />

d’autres aventures artistiques à l’échelle<br />

internationale, a repoussé ses horizons d’audience<br />

puisqu’elle s’exporte avec le même<br />

bonheur sur les scènes de Limoges, Paris,<br />

Bruxelles, Bamako, Tunis ou Damas, qu’elle<br />

s’expose et s’impose dans les salles algériennes.<br />

❑<br />

#+


Festive<br />

$-<br />

Carnets<br />

de route<br />

PAR ABDELKRIM DJILALI"<br />

JOURNALISTE,<br />

Voyageur infatigable, Abdelkrim Djilali,<br />

nous fait partager, à travers ses Carnets<br />

de route, ses découvertes de l’<strong>Al</strong>gérie<br />

profonde.<br />

Après les provinces du Sud : Saoura,<br />

Gourara, Tidikelt, Aurès, Ziban et Mzab,<br />

le voilà qui nous guide dans le Hoggar,<br />

sur l’inoubliable Plateau de l’Assekrem,<br />

puis à Ouargla où la nostalgie le prend<br />

à la gorge davant Sédrata, ville ibadite<br />

légendaire engloutie sous les sables du<br />

Grand Erg.<br />

Ouargla<br />

Ouargla, le 26 décembre<br />

Je retrouvais Ouargla en pleine effervescence.<br />

Demain commence le 11ème colloque<br />

sur feu Houari Boumediene. Mille participants<br />

sont attendus. Au jour «J» il y en<br />

aura le double. Que des jeunes, en majorité<br />

étudiants, venus de toutes les régions du<br />

pays. Difficile de maîtriser une aussi turbulente<br />

énergie. Un véritable casse-tête pour<br />

les organisateurs. Les choses rentrent dans<br />

l’ordre ou le désordre, c’est selon, et l’ambiance<br />

de fête prend finalement le dessus sur<br />

tout le reste. Rues colorées de troupes folkloriques,<br />

du rythme, du punch avec les<br />

fameux karkabou de Rouisset, un quartier<br />

populaire de Ouargla, la cavalerie et ses chevaux<br />

Barbe, une belle harmonie d’élégance<br />

et de puissance, le boucan du baroud tant<br />

attendu, le traditionnel défilé en fanfare des<br />

Scouts, soirée poétique, une opérette par le<br />

ballet de l’ONCI sur des textes de Slimane<br />

Djouadi et une musique de Mohamed<br />

Boulifa et bien sûr, comme il se doit pour un<br />

colloque, des conférences sur les multiples<br />

facettes de la vie du défunt... Un peu trop<br />

clean pour une personnalité aussi complexe.<br />

Autre page de l’histoire, le Musée de<br />

Ouargla. Architecture à la soudanaise, il est,<br />

avec le Bordj Chandez, fort saharien qui jouera<br />

un rôle clef dans l’histoire de l’invasion<br />

coloniale du Sahara, l’un des monuments de<br />

la ville. Pour ceux qui aiment les musées,<br />

celui-là fait de la peine. Retapé mais toujours<br />

sans statut. Il n’y reste plus rien ou si peu de<br />

choses. Mis à part les stucs en plâtre des<br />

ruines de Sedrata, le reste est un entassement<br />

d’objets hétéroclites, un faux rondbosse,<br />

une reproduction d’une fresque du<br />

Tassili réalisée par Poitevin, dessinateur<br />

d’Henri L’Hote, quelques outils lithiques et<br />

une section ethnographique plutôt rudimentaire…Le<br />

spectacle pathétique de la grandeur<br />

et de la misère d’un musée saharien.<br />

Mais ceci est une autre histoire...<br />

Celle-là, à quelques lieues au sud de<br />

Ouargla, raconte une prestigieuse mais tragique<br />

épopée, celle des Ibadites et de<br />

Sedrata, Isedraten, la glorieuse capitale rostémide,<br />

prospère entre les Xème et XIIème<br />

siècles. Chassés de Kairouan par les<br />

Aghlabides, de Tiaret par les Fatimides et de<br />

Sedrata par les Hammadites, (on ne sait pas<br />

exactement quand et comment Sedrata fût<br />

ruinée) à partir du XII éme siècle, les Ibadites<br />

vont finalement trouver un refuge durable<br />

dans ce qui allait devenir plus tard la<br />

Pentapole du M’Zab. De 1950 à 1952,<br />

Marguerite van Berchem, une Suissesse passionnée<br />

de mosaïques dirigera les fouilles<br />

des ruines de Sedrata. Des pièces remarquables<br />

vont être mises au jour…des sculptures<br />

en stuc d’un grand raffinement et à la<br />

géométrie d’une rare complexité, un vaste<br />

réseau de canaux d’irrigation, ainsi que la<br />

trame des quartiers, des rues et des<br />

ruelles…<br />

Plus de cinquante ans après, Sedrata est<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


toujours là, sous la masse de l’Erg, une ville<br />

entière engloutie sous les sables. Les prochaines<br />

fouilles, en préparation, annoncent<br />

un défi et une aventure incroyables.<br />

Comment, en effet, arracher du cœur de<br />

l’Erg, un kilomètre carré de ruines de la cité<br />

légendaire. Contre la puissance des dunes<br />

imposantes, une œuvre de titan. D’ailleurs,<br />

pour la communauté ibadite de Ouargla et<br />

pour laquelle ce site est encore de nos jours<br />

un lieu de pèlerinage, « le jour où la ville<br />

sera sortie des sables, ce sera, assure-t-on,<br />

l’un des signes de la dernière heure».<br />

Professeur à l’université de Ouargla, le<br />

Docteur Zouzi, Ibadite lui-même, sourit<br />

quand il me rapporte le jugement des<br />

anciens mais cela, pour lui, n’est qu’une allégorie<br />

pour désigner une tâche considérée, à<br />

la vue du chantier, comme impossible.<br />

L’équipe, dont le Docteur Zouzi est membre,<br />

sait ce qui l’attend. Architectes, géologues,<br />

historiens ont déjà proposé un plan d’action<br />

pour empêcher l’Erg d’avancer plus encore<br />

et détourner son cours par un système de<br />

plantations d’arbres. <strong>Al</strong>ors la fouille pourra<br />

commencer et Sedrata livrera enfin son terrible<br />

secret et son lot de précieux renseignements<br />

sur un Moyen Âge maghrébin si peu<br />

connu.<br />

Tamanrasset, le 29 décembre.<br />

Toujours à la lisière du Grand Erg Oriental.<br />

Comme Timimoun, El Goléa est, elle aussi,<br />

au bord de quelque chose, une frontière,<br />

une voie de passage et pour moi, une escale.<br />

Une heure, c’est peu, mais c’est fort.<br />

Une occasion à ne pas rater: une nuit sur<br />

l’Assekrem et retour demain sur<br />

Tamanrasset, ça ne se refuse pas ! Kada<br />

accompagne un couple d’amis qui doivent<br />

continuer un circuit dans l’Atakor. Il s’impatiente:<br />

la piste est mauvaise et nous sommes<br />

en retard. Il a beau faire, nous ne dépassons<br />

pas les quarante kilomètres/heure. Arrivée<br />

au refuge à dix-sept heures, tout remués.<br />

Pourtant, il faut faire vite et grimper les deux<br />

mille huit cent mètres d’une méchante<br />

pente. Cela fait rire Kada d’être le premier et<br />

moi le dernier. Cela m’est complètement<br />

égal, je marche à mon rythme et dans le plaisir.<br />

Pour moi, c’est un pèlerinage, je le dis à<br />

mes compagnons, cela fait plus de vingt ans.<br />

C’était mon premier voyage au Sahara.<br />

A peine arrivés, il faut redescendre. Un<br />

vent glacial balaie le plateau. Intenable. La<br />

chapelle du Père de Foucauld est fermée et<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

nous avons raté le coucher du soleil.<br />

Nous retrouvons plus bas la chaleur du<br />

refuge et une chorba fumante pour le dîner.<br />

Un régal et nous sommes affamés et transis<br />

de froid. Il y a du monde ce soir, un groupe<br />

d’Anglais, près du feu, embarqué pour un<br />

raid à moto. Ils sont si calmes, épuisés, silencieux.<br />

Dans «le salon» avec la cheminée, bien<br />

en face d’eux, des Italiens chantent ensemble<br />

de tout cœur. Ils sont si heureux. Leur exubérance<br />

ne dérange personne. Hakim, un<br />

enfant trisomique est avec sa sœur dans un<br />

Le plateau du Hoggar<br />

groupe d’amis venus fêter le réveillon dans le<br />

Hoggar. Là-haut, sur le plateau, il a pleuré. «Il<br />

s’est rappelé son père, mort quelques mois<br />

plus tôt» raconte sa sœur, totalement<br />

dévouée au bien-être de son petit frère.<br />

Gilbert et Jacqueline sont en vacances. Ils<br />

viennent de Djanet. Gilbert est chef d’une<br />

entreprise française installée en <strong>Al</strong>gérie, dans<br />

une ville côtière, depuis une année. Leurs<br />

enfants ont grandi, fait leurs vies et eux se<br />

retrouvent seuls enfin. Gilbert est revenu du<br />

plateau tout retourné, il n’en revient pas<br />

d’avoir retrouvé, ici, un vieux copain de classe<br />

qui vit là haut depuis dix-neuf ans. Hakim<br />

se jette spontanément dans les bras affectueux<br />

de Jacqueline et n’arrête pas de l’appeler<br />

grand-mère; elle le câline, il pleure jusqu'à<br />

s’apaiser. Deux jeunes filles du groupe de<br />

Hakim engagent la discussion avec les<br />

Festive<br />

Anglais. Ils sont tous sous le charme et s’agglutinent<br />

autour d’elles. Elles leurs parlent<br />

de leur Kabylie natale avec un gros accent.<br />

Au bout d’un moment les filles s’essayent à<br />

l’anglais et les Anglais au kabyle. Du pur bonheur<br />

! Protégé du froid par mon chèche,<br />

l’une d’elles me prend pour un Targui. Oui !<br />

Mais un Targui des Kel Bab-El-Oued. J’enlève<br />

mon chèche, elle éclate de rire. Nous étions<br />

dans le même avion !<br />

Les chauffeurs se rassemblent et improvisent<br />

un tindi avec un jerrycan et des bidons<br />

de plastique. N’importe quoi, mais ça<br />

marche, les Italiens tapent des mains conquis<br />

par l’orchestre improvisé et les Anglais par<br />

les filles. Couchés à une heure du matin, un<br />

matelas, une couverture, à peine enlevé ses<br />

chaussures, surtout se protéger du froid.<br />

Réveil brutal à six heures du matin pour<br />

monter sur le plateau et enfin, ne pas rater le<br />

lever du jour. On vient aussi pour ça, à<br />

l’Assekrem. Fin de nuit glacée. En haut, l’attente<br />

commence et à 7H15 précisément, sur<br />

l’indication d’un père blanc, un seul cri<br />

accueille la première lueur du jour : LE<br />

VOILA ! Devant la dizaine de bouches<br />

ouvertes, on dirait un incendie où peut-être<br />

même la naissance du monde, l’embrasement<br />

du big-bang. Le soleil est bien là et,<br />

déjà, nous avons moins froid. ❑<br />

$!


$#<br />

L’Emir<br />

Abdelkader,<br />

PAR KAMEL BENDIMERED"<br />

JOURNALISTE,<br />

homme d’état<br />

et stratège génial<br />

Portrait de l’Emir ,,,,,,<br />

Une destinée hors du commun :<br />

l’expression traduit avec justesse<br />

et rigueur la prodigieuse histoire<br />

de l’Emir Abdelkader sertie dans<br />

l’Histoire collective qui, tout à la<br />

fois, la porte et en est impulsée.<br />

«Je n’ai point fait les événements,<br />

disait l’Emir en 1848, ce<br />

sont eux qui m’ont fait…<br />

L’Homme est comme un miroir,<br />

le miroir ne reflète l’image du<br />

ciel que lorsqu’il est net».<br />

C<br />

ertes, mais dans la partie de<br />

bras de fer qui s’engage<br />

contre l’occupant français<br />

avec pour enjeu la liberté et<br />

l’indépendance de l’<strong>Al</strong>gérie, «les semences<br />

du génie latent d’Abdelkader, souligne<br />

Charles-Henry Churchill, éclatèrent soudain<br />

jusqu’à son plein épanouissement». Sous la<br />

baguette de ce chef d’orchestre hors pair,<br />

ajoute l’auteur de La Vie d’Abdelkader, «le<br />

caractère arabe se mettait à développer des<br />

vertus depuis longtemps ensevelies et qui<br />

renaissaient des âges : patience, ténacité,<br />

persévérance, concentration, esprit<br />

d’union…».<br />

A ce point de jonction où l’Histoire fait<br />

litière aux personnages exceptionnels, le<br />

nom d’Abdelkader a trouvé un ancrage légitime.<br />

Car rarement un homme aura développé<br />

à un aussi haut degré l’articulation d’une<br />

pensée et d’une action dont les sources de<br />

lumière s’appellent devoir patriotique et<br />

confiance en Dieu, aura atteint une telle plénitude<br />

dans l’accomplissement de son destin.<br />

D’où la fascination qu’il a exercée sur ses<br />

contemporains, à commencer par cette<br />

pléiade de maréchaux et généraux de l’Empire<br />

français dont le talent militaire a été mis<br />

à cruelle épreuve, voire souvent franchement<br />

ridiculisé par la stratégie de lutte de<br />

l’Emir Abdelkader.<br />

Il est le plus grand homme de son temps,<br />

avec Napoléon, a dit à son propos le maréchal<br />

Soult, tandis que son plus implacable<br />

ennemi, Bugeaud, l’a qualifié –mais oui ! –<br />

d’“ homme de génie”, celui que " l’Histoire<br />

doit placer à côté de Jugurtha ". Tous les officiers<br />

supérieurs français, et ils furent nombreux<br />

(Desmichels, Lamoricière, Trézel,<br />

Bedeau, Yusuf, Valée, Saint-Arnaud,<br />

Cavaignac…), qui ont eu affaire aux troupes<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


de l’Emir, ont été unanimes à souligner les<br />

qualités militaires et politiques de ce meneur<br />

d’hommes incomparable, de cet animateur "<br />

génial "- un adjectif qui revient souvent dans<br />

leurs témoignages – de la Résistance algérienne.<br />

L’Etat algérien sous le régime ottoman,<br />

nous dit en substance Mohamed- Chérif<br />

Sahli, ne fut pas à la hauteur de la tâche primordiale<br />

requise par le mouvement général<br />

des temps modernes, qui était d’engager et<br />

de poursuivre un processus de nature à<br />

achever et consolider l’unité et la cohésion<br />

de la nation. Cette mission, paradoxalement,<br />

s’exprimera après la chute d’<strong>Al</strong>ger, et dans<br />

l’urgence du chaos, sous la férule de l’Emir,<br />

lequel " apparaît tout autant comme le révélateur<br />

des énergies algériennes et comme le<br />

portrait de cette (nouvelle) <strong>Al</strong>gérie qui<br />

s’ébauche " (René Galissot).<br />

En même temps qu’il guerroie,<br />

Abdelkader se fait rassembleur en regroupant<br />

progressivement derrière son étendard<br />

des centaines de tribus et de féodalités traditionnellement<br />

irréductibles à tout pouvoir<br />

central, posant les fondements d’une unité<br />

nouvelle postulant à plus longue échéance le<br />

dépassement du système tribal et clanique.<br />

Son autorité s’étendant bientôt sur les<br />

deux tiers du territoire, “l’Emir organise son<br />

administration… avec une compétence politique<br />

et juridique pour le moins étonnante,<br />

répartit l’autorité civile en huit provinces,<br />

gérées par des aghas et des caids, (et) restreint<br />

surtout l’influence des marabouts et<br />

des cheikhs trop enclins à jouer aux prédicateurs<br />

ou aux saints” (Kateb Yacine).<br />

Les édiles à la tête des " khalifaliks "<br />

deviennent des sortes de hauts fonctionnaires<br />

responsables devant Abdelkader et<br />

payés par le Trésor, ce dernier alimenté<br />

essentiellement par l’impôt levé non pas de<br />

manière abusive et imprévisible comme du<br />

temps des Deys, mais suivant les prescriptions<br />

de la Loi coranique instituant les seuls<br />

zakat et ochour.<br />

Sont également rétribués, selon un traitement<br />

qui variait avec le savoir et le mérite de<br />

chacun, les tolbas qui enseignaient dans les<br />

zaouïas et les mosquées, où les cours<br />

étaient dispensés gratuitement et où la<br />

constitution de bibliothèques par l’aide à la<br />

préservation des manuscrits et livres participait<br />

de manière cohérente à l’établissement<br />

d’un système d’éducation publique.<br />

Rémunérés sont aussi les cadis, assistants<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

Le sceau de l’Emir<br />

qui rendent la justice, autre fondement sourcé<br />

à une vertu cardinale coranique, l’équité,<br />

et devant asseoir un Etat stable et durable,<br />

lequel bénéficiera par ailleurs, dans les<br />

conditions difficiles de la lutte contre l’occupant,<br />

de la sécurisation des biens et personnes<br />

et de la moralisation de la vie<br />

publique mises à mal par la désagrégation du<br />

pouvoir précédent, et par la facilitation de<br />

l’activité commerciale en créant notamment<br />

une nouvelle monnaie (dont la frappe se fera<br />

à Tagdempt) pour régler les salaires des fonctionnaires<br />

, les soldes de l’armée, les opérations<br />

de négoce, etc.…<br />

Cette action civile régulatrice et moderniste<br />

s’exprimera de manière aussi prégnante<br />

sur le plan militaire, puisque l’armée est<br />

rationalisée dans son statut et son organisation,<br />

Abdelkader la structurant et la dotant<br />

d’un code militaire (règles sur la discipline, la<br />

solde, l’habillement des troupes…), important<br />

l’essentiel de l’armement dont elle a<br />

besoin et recrutant des spécialistes étrangers<br />

pour aider à fabriquer le reste, montant plusieurs<br />

petits arsenaux, des fabriques de<br />

poudre et des fonderies.<br />

Ses efforts pour réformer et conforter<br />

l’Etat en fonction aussi bien du combat libérateur<br />

que d’une perspective de durabilité,<br />

qui lui vaudront des témoignages de respect<br />

et d’admiration de la part des souverains des<br />

pays voisins (Egypte, Tunisie, Libye,<br />

Maroc…), font écrire à Churchill que c’est<br />

"grâce au contrôle personnel incessant<br />

qu’Abdelkader fut à même de poursuivre et<br />

de compléter ses plans ambitieux de réforme<br />

et de progrès. Toujours en déplacement,<br />

passant ses troupes en revue, visitant les<br />

arsenaux, inspectant les écoles, rendant la<br />

justice, (l’Emir) semblait incarner le principe<br />

de progrès, et semer comme un bon<br />

génie, à travers tout le pays, les bienfaits de<br />

l’instruction, de la sécurité et de la stabilité ".<br />

La stratégie<br />

de la mouvance<br />

Après la reddition, le 23 décembre 1847,<br />

de l’Emir, décidée volontairement et précédée<br />

de conditions- dont celle d’aller librement<br />

dans un pays musulman de son choix –<br />

auxquelles le général Lamoricière souscrira<br />

entièrement par écrit, la chambre des députés<br />

français reprochera vertement à ce dernier<br />

la signature d’un tel traité, alors qu’il<br />

aurait pu épargner aux autorités coloniales,<br />

lui dit-on, cette " faute politique grave "<br />

(qu’elles n’avaliseront d’ailleurs dans les faits<br />

que plusieurs années plus tard) en se saisissant<br />

du chef algérien plutôt que de le laisser<br />

se rendre.<br />

Réponse de Lamoricière : " on m’a accusé<br />

d’être entré en négociation au lieu de poursuivre<br />

l’opération. Savez-vous ce que j’aurais<br />

pris si je l’avais poursuivi ? J’aurais pris son<br />

convoi… fait une razzia de plus. J’aurais été<br />

en mesure d’annoncer que j’avais pris la<br />

tente d’Abdelkader, son tapis, son harem,<br />

peut-être un de ses khalifas. Mais lui, avec sa<br />

cavalerie, aurait gagné le désert ".<br />

Aveu de taille que celui-là, sur la mobilité<br />

et le génie tactique de l’Emir Abdelkader qui<br />

le rendaient proprement insaisissable. Le<br />

maréchal Bugeaud ne disait pas autre chose<br />

lorsqu’il soulignait, dans le " mémoire "<br />

adressé le 24 novembre 1845 à son ministre<br />

de la guerre : " …Il faudrait être sorcier<br />

pour deviner ses mouvements, et que nos<br />

soldats eussent des ailes pour l’atteindre…<br />

(il) passe où nous ne sommes pas, où nous<br />

ne sommes plus ".<br />

" Stratégie de la mouvance " c’est<br />

ainsi qu’a été appelé par le sociologue Wadi<br />

Bouzar, dans son ouvrage " La Mouvance et la<br />

pause " (SNED, 1983), ce système de lutte<br />

conçu et animé avec succès par Abdelkader<br />

contre un ennemi incomparablement supérieur<br />

dans ses moyens et dispositifs, dont les<br />

chefs avaient étudié et pratiquaient la guerre<br />

selon des schémas " scientifiques ".<br />

Au plus fort de ses effectifs et de<br />

ses moyens, la force d’intervention régulière<br />

de l’Emir n’a jamais dépassé les 10.000 soldats<br />

(cavaliers et fantassins) et 20 canons,<br />

alors que l’armée de campagne coloniale a<br />

vu les chiffres de ses composantes multipliés<br />

par 12 de 1832 à 1845, passant d’une dizaine<br />

de milliers à 120.000 hommes, soutenus par<br />

une logistique et une force de feu impo-<br />

$$


$%<br />

Toujours en selle,,, Photo prise en !)'& par Jean Louis Delton,<br />

santes, à la mesure de la première puissance<br />

mondiale de l’époque.<br />

Comment comprendre, vu la disproportion<br />

des forces en présence, que l’armée<br />

algérienne ait pu faire échec pendant quinze<br />

longues années, jalonnées de très nom-<br />

breuses batailles, dont une centaine d’envergure,<br />

à l’armada de guerre coloniale ?<br />

L’analyse de la stratégie mise en œuvre par la<br />

Résistance algérienne fournit plusieurs éléments<br />

de réponse.<br />

Intégrant les facteurs-avantages de la géo-<br />

graphie physique et humaine du pays, autrement<br />

dit s’appuyant sur un " rapport natureculture<br />

" exprimé par une connaissance intime<br />

et une remarquable utilisation de l’espace<br />

territorial et des qualités " nomades " des<br />

hommes, la stratégie déterminée par<br />

Abdelkader sera fécondée et affinée<br />

constamment par son génie créatif en fonction<br />

de l’évolution de la guerre et de la stratégie<br />

de l’adversaire.<br />

Si l’art, selon Cocteau, tire sa source de ce<br />

qui déconcerte et surprend, alors on peut<br />

parler d’un art de la guerre traduit à un haut<br />

niveau par l’Emir, inscrit dans un système de<br />

lutte révolutionnaire dont l’explicitation<br />

interviendra un siècle plus tard avec l’émergence<br />

et l’affirmation des mouvements de<br />

libération dans le Tiers-Monde. Batailles<br />

simultanées qui duraient parfois plusieurs<br />

jours avec affrontements des cavaliers et<br />

luttes au corps à corps des fantassins,<br />

attaques-surprise suivies de replis tactiques<br />

pour attirer l’adversaire loin de ses bases<br />

arrières avant de fondre sur lui à nouveau ;<br />

embuscades, harcèlements, blocus des garnisons,<br />

déplacements constants pour dérouter<br />

et user l’ennemi : la panoplie des formes de<br />

lutte pratiquées par des troupes de l’Emir<br />

laisse tout simplement rêveur.<br />

Proportionnalité (adéquation) entre les<br />

objectifs (cibles visées) et les moyens disponibles,<br />

liberté d’action, économie des forces<br />

et rentabilisation maximum des moyens : ce<br />

sont les principes qui ont guidé et structuré<br />

la stratégie d’Abdelkader, relève, dans une<br />

thèse de doctorat d’état soutenue il y a une<br />

vingtaine d’années et portant sur l’" Histoire<br />

administrative et militaire de l’Emir ", Adib<br />

Harb, ex-officier supérieur de l’armée libanaise<br />

et professeur à l’université de<br />

Beyrouth.<br />

Ces principes, ajoute Harb, sont éclairés<br />

par un ensemble de règles : avoir le sens de<br />

la mesure (agir à l’aune de ses capacités),<br />

importance majeure du renseignement<br />

(l’Emir s’était constitué en ce sens un réseau<br />

remarquable), inviolabilité des lignes de<br />

communication, vigilance et préservation du<br />

secret des intentions jusqu’au déroulement<br />

de l’action, mobilisation et optimisation des<br />

moyens, réunion des forces et mise en<br />

œuvre conjuguée des différentes armes,<br />

choix du lieu et du moment du combat,<br />

vitesse dans l’exécution et continuité dans<br />

l’effort.<br />

Ces principes et règles d’une stratégie à<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


anneaux multiples trouveront leur dense<br />

expression et matérialisation lors de la seconde<br />

étape de la guerre (1839-1847), et plus<br />

particulièrement à partir de l’année 1841 qui,<br />

avec l’intronisation de Bugeaud comme gouverneur<br />

général de l’<strong>Al</strong>gérie, voit un renforcement<br />

considérable du potentiel militaire<br />

colonial et une modification de la tactique<br />

ennemie. Celle-ci est illustrée par la formation<br />

et l’intervention de " colonnes mobiles "<br />

dont les chefs, triés sur le volet (Lamoricière,<br />

Bedeau, d’Aumale, Changarnier…) ont reçu<br />

pour consigne d’appliquer la politique de la<br />

“terre brûlée”.<br />

S’attachant aux faits de lutte de cette<br />

période, Churchill parle d’ " admirables épisodes,<br />

d’actions passionnantes d’une sublime<br />

grandeur, merveilles d’audace et de génie<br />

tactique, grâce auxquelles Abdelkader imprima<br />

à la lutte glorieuse à laquelle il s’était<br />

voué la marque de son extraordinaire personnalité…<br />

Les tribus avaient été organisées,<br />

elles agissaient sous une impulsion<br />

commune… s’étendaient ou se retranchaient<br />

sur un simple mot d’ordre… attaquaient<br />

au moment où on les craignait le<br />

moins… s’évanouissaient au moment où on<br />

se lançait à leur poursuite… ".<br />

Pour arriver à un tel résultat, on ne peut<br />

imaginer les trésors d’énergie et de patience,<br />

la somme d’efforts et le capital temps dépensés<br />

par l’Emir sur le front interne pour faire<br />

prendre conscience aux chefs de tribus de<br />

l’importance de l’enjeu en cours mettant en<br />

balance le destin du pays et de ses habitants,<br />

pour les amener à taire leurs désaccords et<br />

resserrer leurs rangs, à réaliser l’utilité d’une<br />

autorité unique et l’opportunité d’un gouvernement<br />

central. Pour les faire participer<br />

en vérité et en résumé, en insistant sur la<br />

contribution (paiement des impôts notamment)<br />

exigée par l’effort de guerre, à l’organisation<br />

d’un Etat fort, seul à même de résister<br />

de façon permanente aux attaques de<br />

l’ennemi.<br />

J’aurais du suivre<br />

mon inspiration première<br />

Pour faire entendre ce langage à des formations<br />

sociales habituées à une existence<br />

indépendante et isolée, réfractaires à toute<br />

autorité centralisatrice, l’Emir a investi une<br />

énergie phénoménale, traduite en déplace-<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

ments incessants pour persuader et pour<br />

sévir le cas échéant contre les récalcitrants,<br />

pour maintenir la pays sur un qui-vive<br />

constant. Car, ce qui paraissait acquis la veille<br />

était à reconquérir parfois le lendemain, les<br />

fluctuations de la guerre contre l’occupant<br />

entraînant ici ou là la soumission ou le<br />

"retournement " de telle ou telle tribu, ou le<br />

fléchissement momentané d’autres à qui il<br />

fallait redonner courage.<br />

Dans " Abdelkader, chevalier de la foi ",<br />

Mohamed-Chérif Sahli note que " la fermeté<br />

(de l’Emir ) devant le malheur et sa patience<br />

devant l’inévitable fléchissement de natures<br />

moins fortes, tout cela, en lui, touchait au<br />

sublime… Sa carrière ne fut pas une suite de<br />

succès s’épuisant dans la défaite finale. Il<br />

connut la redoutable alternative où l’homme<br />

doit se défendre tour à tour contre la griserie<br />

de la victoire et l’amertume de l’échec. Il vit<br />

parfois sa puissance réduite à néant, mais il<br />

ne touchait le sol que pour reprendre des<br />

forces nouvelles et se redresser dans un élan<br />

prodigieux. "<br />

Jusqu’à l’instant ultime de sa reddition,<br />

l’Emir développera la même volonté de fer<br />

pour tenter d’accomplir l’immense et redoutable<br />

tâche engagée sur deux fronts : faire<br />

échec à l’invasion française et renforcer son<br />

autorité sur les tribus en amenant à résipiscence<br />

celles qui s’y montraient réfractaires.<br />

Toujours en selle, engagé aujourd’hui contre<br />

l’ennemi, demain à plusieurs dizaines de<br />

kilomètres de là, pour réinjecter courage et<br />

confiance à une tribu qui flanchait, contreattaquant<br />

et annulant l’effet des opérations<br />

coloniales, l’Emir aura été jusqu’au bout sur<br />

la brèche, fidèle à lui-même : attisant l’esprit<br />

de résistance dans toutes les contrées du<br />

pays, maintenant les troupes coloniales en<br />

perpétuel état d’alerte par ses apparitions<br />

inopinées dans des régions apparemment<br />

soumises, disparaissant ensuite en déjouant<br />

toutes les mesures visant à se saisir de sa personne<br />

.<br />

Ajoutons, pour clore ce chapitre, cette<br />

remarque : dans son déploiement effectif, la<br />

" stratégie de la mouvance " de l’Emir a été<br />

poussée, sous l’effet des conditions de lutte,<br />

jusqu’au terme extrême de sa logique. Ainsi<br />

en est-il de la formation de la Smala , devenue<br />

une immense capitale ambulante et le<br />

symbole d’un Etat " nomade ".<br />

Dressant, alors qu’il était en captivité à<br />

Toulon, le bilan de quinze années passées à<br />

concevoir et à organiser un Etat moderne,<br />

ainsi qu’à diriger une lutte sans merci contre<br />

l’occupant, l’Emir fera en substance cet aveu<br />

au général Daumas : les Français ne seraient<br />

jamais venus à bout de notre Résistance, lui<br />

dira-t-il, si j’avais suivi mon inspiration première<br />

.<br />

Parceque les propos tenus à ce sujet sont<br />

d’importance, on livrera ci-après, à titre de<br />

conclusion, le passage le plus significatif :<br />

"Dans le double but de maintenir en respect<br />

les tribus turbulentes du Sahara et de mettre<br />

mes ressources à l’abri de vos coups, j’avais<br />

à grands frais, et avec des difficultés sans<br />

nombre, fait construire ou rétablir sur la<br />

limite du Tell, et par conséquent en arrière<br />

des villes de la ligne du milieu, un certain<br />

nombre de forts que, depuis, vous avez<br />

détruits.<br />

" C’était, en partant de l’ouest : Sebdou,<br />

au sud de Tlemcen , Saida, au sud de<br />

Mascara, Tagdempt, au sud-est de la même<br />

ville, Taza, au sud de Miliana, Boghar, au<br />

sud de Médéa, Belkheroub, au sud-est<br />

d’<strong>Al</strong>ger, enfin Biskra, au sud de<br />

Constantine.<br />

" J’étais convaincu en effet que la guerre<br />

recommençant, je serais forcé de vous<br />

abandonner toutes les villes de la ligne du<br />

milieu, mais qu’il vous serait pour longtemps<br />

impossible d’arriver jusqu’au<br />

Sahara, parce que les moyens de transport<br />

qui embarrassent vos armées vous empêcheraient<br />

de vous avancer au loin.<br />

" Le maréchal Bugeaud m’a prouvé que<br />

je m’étais trompé, mais j’avais pour moi<br />

l’expérience faite avec ses prédécesseurs.<br />

Cependant, même avec les systèmes du<br />

maréchal Bugeaud, si les Arabes avaient<br />

voulu souscrire à ma proposition de détruire<br />

de fond en comble les villes de Médéa,<br />

Miliana, Mascara et Tlemcen, c’est-à-dire<br />

les marches de l’escalier qui vous ont permis<br />

de monter plus haut, vous eussiez<br />

éprouvé des difficultés telles qu’elles vous<br />

auraient empêchés d’arriver à ma véritable<br />

ligne de défense.<br />

"Quelques-uns soutenaient que les<br />

Français rebâtiraient vite ce que nous<br />

aurions détruit, d’autres, que ce serait une<br />

mauvaise action de renverser, en vue<br />

d’une simple éventualité, ce qui avait<br />

coûté tant de mal à édifier. Les uns et les<br />

autres avaient tort: j’aurais du suivre ma<br />

propre inspiration ". ❑<br />

$&


Abdelkader,<br />

un homme,<br />

un destin,<br />

un message(1)<br />

PAR SETTY G, SIMON KHEDIS"<br />

CONSERVATEUR" CHERCHEUR EN SCIENCES HUMAINES,<br />

$'<br />

«Ne demandez jamais<br />

quelle est l’origine<br />

d’un homme,<br />

interrogez plutôt<br />

sa vie, ses actes,<br />

son courage,<br />

ses qualités<br />

et vous saurez<br />

qui il est.»<br />

(Abdelkader)<br />

Kitab el mawâqif" oeuvre marquante dans la littérature mystique<br />

Chef de guerre hors normes, fondateur<br />

de l’Etat algérien moderne... Abdelkader<br />

ne fut pas que celà. Les écrits<br />

qu’il a laissés pourraient consacrer un<br />

grand poète, mais il fut également un<br />

philosophe et un mystique, disciple et<br />

continuateur du Shaykh -al -Akbar,<br />

Ibn’Arabi, le plus grand des maîtres du<br />

soufisme. C’est cet autre aspect -insolite<br />

pour beaucoup- de la personnalité de<br />

l’Emir que se propose d’évoquer pour<br />

nous Setty G. Simon-Khedis.<br />

ous ne pouvons com-<br />

N<br />

prendre l’itinéraire de cet<br />

homme exceptionnel qu’en<br />

nous référant au contexte<br />

culturel de ce début du XIXe siècle dans<br />

lequel il est né, et à l’ancrage éducatif que<br />

constituent, plus particulièrement, les<br />

zaouïas.<br />

Lieux d’enseignement traditionnel et d’initiation,<br />

elles sont, en effet, l’assise sur laquelle<br />

repose tout enseignement(2) et toute éducation<br />

que reçoivent filles et garçons dès leur<br />

plus jeune âge. Implantées dans toute<br />

l’<strong>Al</strong>gérie, elles sont «le lieu où la communauté<br />

vit, travaille et prie sous la direction<br />

d’un maître (cheikh)».<br />

C’est donc dans la zaouïa familiale,<br />

qu’Abdelkader reçoit sa première éducation.<br />

Après que sa mère Lalla Zohra lui eut communiqué,<br />

outre son affection et sa grande<br />

noblesse d’âme, les premiers rudiments de<br />

l’écriture, de la lecture et les premières<br />

valeurs de la vie traditionnelle, son père,<br />

Hadj Mahieddine, moqaddem de la confrérie<br />

qâdiriyya, homme de grande notoriété,<br />

aimé et respecté, lui donne une éducation<br />

qui conjugue la formation religieuse, morale<br />

et intellectuelle à l’apprentissage de l’adresse<br />

et de l’endurance physique. Ses dispositions<br />

spirituelles et intellectuelles, affermies par<br />

cette formation dans un milieu d’étude et de<br />

piété, seront remarquées par tous, dès son<br />

plus jeune âge.<br />

Le philosophe<br />

«Gardez-vous de ne faire partie que<br />

de l’une des deux espèces d’homme, le<br />

rationaliste ou le croyant, soyez les<br />

deux». (Abdelkader)<br />

Considéré par ses contemporains comme<br />

l’un des esprits les plus cultivés de son<br />

temps, Abdelkader a laissé des écrits qui<br />

révèlent une pensée nourrie de la connaissance<br />

des textes classiques mais aussi un<br />

esprit libéral et précurseur, animé d’une foi<br />

enthousiaste en l’avenir et le progrès. La subtilité<br />

de ses analyses, la rigueur de son raisonnement,<br />

la hauteur de son éthique, l’imaginaire<br />

et l’imaginal dans lequel il puise son<br />

inspiration poétique et métaphysique,<br />

constituent un héritage dont on mesure,<br />

encore mieux aujourd’hui, la richesse et la<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


profondeur.<br />

Examinant, parmi les grandes questions<br />

philosophiques, celle de l’Homme, il place<br />

ce dernier, au plus haut degrè de l’échelle de<br />

la création. S’il se présente en effet, comme<br />

végétal par sa croissance, minéral par son<br />

corps, l’homme qui tient aussi de l’animalité,<br />

s’en différencie par des facultés qui lui sont<br />

propres :<br />

«Dieu voulant honorer l’homme, l’a distingué<br />

par l’esprit et la raison» Et, seule, l’étude<br />

accompagnée du culte de l’effort, reste le<br />

moyen sûr d’avancer sur le chemin de la perfection<br />

individuelle.<br />

Pour lui, la science la plus haute entre<br />

toutes, la science indispensable à l’homme,<br />

c’est la recherche de la connaissance de<br />

Dieu:<br />

«Pour tout homme d’un esprit sain, il est évident<br />

que l’homme n’est venu dans ce monde<br />

que pour acquérir la science utile et pratiquer<br />

l’oeuvre pieuse, et, la plus noble<br />

d’entre elles, c’est la connaissance de Dieu<br />

très haut, de la sagesse de Ses oeuvres, de<br />

leur nature et de leurs rapports.»<br />

S’élevant avec force contre la fatale tendance<br />

du vulgaire à placer le suprême bonheur<br />

dans les jouissances matérielles, il met en<br />

regard de ces plaisirs faux et grossiers, les<br />

purs plaisirs de l’esprit, S’exclamant, en parlant<br />

du bonheur qu’éprouve le savant qui<br />

vient de découvrir la solution d’un problème:<br />

«Ah ! les sultans, les fils des sultans sont<br />

bien loin d’une aussi noble jouissance !»<br />

Abordant la question du déterminisme et<br />

de la liberté, Abdelkader, qui refuse tout fatalisme,<br />

affirme que «Dieu a voulu que les<br />

hommes agissent librement» démontrant à<br />

travers une analyse du jeu d’échec, le libre<br />

arbitre du joueur qui, par ses propres efforts,<br />

triomphe. Il proclame aussi, contre l’intolérance<br />

et le fatalisme, la supériorité du rationalisme<br />

et invite à ne pas se conformer à une<br />

imitation servile.<br />

Dans sa Risâla, adressée à la Société asiatique,<br />

connue sous le titre «Lettre aux<br />

Français ou Rappel à l’intelligent, avis à<br />

l’indifférent(3)», Abdelkader livre son<br />

approche d’autres sujet fondamentaux : civilisation,<br />

écriture, connaisance... S’adressant à<br />

un public de savants, pour la plupart gagnés<br />

à la pensée positiviste, l’Emir attire l’attention<br />

sur la complémentarité de la foi et de la<br />

raison. Il estime que les sciences et les techniques<br />

ne sont pas antinomiques avec le fait<br />

religieux et que l’homme doit s’adapter à la<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

modernité sans perdre son âme : «s’il parvient<br />

à retrouver le chemin de son âme,<br />

alors son bonheur sera à la mesure de sa<br />

science. Dans le cas contraire, son malheur<br />

sera à la mesure de son ignorance.»<br />

Tout à la fois fidèle à la tradition et ouvert<br />

aux idées nouvelles, il met en garde contre la<br />

science sans conscience et l’esprit de<br />

conquête qui dénie le sens de ce que nous<br />

pourrions appeler aujourd’hui, l’altérité des<br />

nations.<br />

Le soufi<br />

«Leur vie conjugue, sans regret sinon sans<br />

effort, les affaires du ciel et celles de l’éternité.<br />

Il sont pareils à cet «arbre excellent»<br />

que mentionne le Coran (14 ; 24) «dont la<br />

racine est ferme, et la ramure dans le ciel» :<br />

symbole de l’axis mundis, c’est-à-dire de<br />

l’homme parfait (al-insân al-kâmil) qui, en<br />

vertu du mandat divin (khilâfa), conjoint<br />

en sa personne les réalités supérieures et les<br />

réalités inférieures (al-haqâ’iq al-haqqiyya<br />

wa l-khalqiyya (4)».<br />

Abdelkader a une vingtaine d’années,,<br />

quand il effectue, en 1827, le pélerinage à La<br />

Mecque et à Médine avec son père. Au cours<br />

de ce voyage, de près de deux ans, qui le<br />

mène de Tunis à <strong>Al</strong>exandrie, au Caire et à<br />

Jérusalem, il prend contact avec l’Orient et<br />

fréquente les savants les plus renommés. A<br />

Damas, il se rend sur le tombeau du grand<br />

mystique arabo-andalou Ibn’Arabî (5), pour y<br />

recevoir la bénédiction.<br />

Déjà rattaché par son père à la «chaîne» ou<br />

«silsila»(6) akbarienne, il devient le disciple<br />

d’un très grand maître, le Cheikh Khalid al-<br />

Naqshabandi(7). Le voyage se poursuit à<br />

Bagdad où vécut leur ancêtre éponyme,<br />

Abdelkader el-Jilânî(8), fondateur de la confrérie<br />

qâdiriyya dont il reçoit la khirqa(9) . Il<br />

s’agit là du prélude à un enseignement spirituel<br />

qu’il poursuivra auprès de Muhammed<br />

al-Fâsî al-Shadhilî, lors d’un autre pélerinage<br />

à La Mecque, bien des années plus tard, en<br />

1863. Ainsi, rattaché par ses maîtres successifs<br />

à la voie initiatique soufie, il va consacrer<br />

l’essentiel de ses longues années d’exil,<br />

d’abord en France, à la lecture et à la médita-<br />

tion, puis en Syrie, où sa renommée attire les<br />

savants et les foules qui viennent assister aux<br />

cours qu’il donne quotidiennement.<br />

Son enseignement, regroupé dans Le Livre<br />

des haltes ( Kitâb al-Mawâqif ) témoigne du<br />

parcours d’un gnostique fidèle à la voie soufie<br />

muhamadienne. On y retrouve les thèmes<br />

chers à Ibn’Arabî : l’unité divine et le ravissement<br />

amoureux du pur amour et de l’adoration<br />

parfaite, comme expression de l’amour<br />

in divinis. Son itinéraire spirituel, dans la<br />

voie du juste milieu, est celui de l’extatique,<br />

tiré hors de sa conscience et habité de<br />

visions inspirées. Sa quête d’absolu révèle<br />

l‘âme d’un être qui répond par son combat<br />

intérieur à l’appel du divin. Il atteint alors<br />

l’état de ‘ubudiyya, état de servitude de<br />

l’amoureux de Dieu, qui résulte de l’appel du<br />

Seigneur «d’où tout émane et vers qui, tout<br />

revient».<br />

Homme de méditation profonde, animé<br />

par ce souffle poétique et l’esprit qui l’inspire,<br />

l’Emir Abdelkader, porte-parole de la<br />

Connaissance, va assumer avec humilité, la<br />

fonction de khalîfa(10) et, dans une verve<br />

poétique singulière, transmettre cette voix<br />

intérieure qui l’habite, décrivant alors, les différentes<br />

étapes de la réalisation suprême de<br />

l’homme, dans l’union avec le principe divin,<br />

qui Seul, finalement demeure. «Je suis en<br />

vérité Amant, Aimé, entre les deux, je<br />

suis Amour».<br />

(1) Exposition itinérante conçue par l’association Terre<br />

d’Europe, en partenariat avec l’association <strong>Al</strong>aouia pour l’éducation<br />

et la culture soufie.<br />

(2) Selon un rapport français de l’époque, 92% de la population<br />

algérienne sont scolarisés, contre 48% en France (cf. Marcel<br />

Emérit).<br />

(3) Lettre aux Français, trad. R. Khawan, Paris, Phébus, 1977.<br />

(4) Ecrits spirituels, prés. et trad. M. Chodkiewicz, Paris, éd. du<br />

Seuil, 1982.<br />

(5) Ibn’Arabi (1165/1240), «al-shaykh al-akbar» (le plus grand des<br />

maîtres spirituels) mystique visionnaire, érudit incomparable,<br />

philosophe et poète, représente l’une des plus prestigieuses<br />

figures du soufisme.<br />

(6) Les maitres soufis sont nécessairement rattachés à des<br />

lignées initiatiques par lesquelles se transmet la baraka ou<br />

influence spirituelle. Au départ, toutes les lignées initiatiques<br />

sont confondues dans la personne du Prophète, qui est leur<br />

commune origine.<br />

(7) Maitre spirituel de la confrérie originaire de Boukhara, en<br />

Asie centrale, dont le fondateur éponyme est Baha’al-Din<br />

Naqchaband : (XIVe siècle).<br />

(8) Abd al-Qadir al-Jilânî (1077/1170), grand saint, maître spirituel<br />

et prédicateur célèbre de Bagdad où il passa l’essentiel de sa<br />

vie.<br />

(9) Khirqa ou bure qui symbolise l’entrée dans la voie mystique.<br />

Elle est l’équivalent de la poignée de main (musâfaha) par<br />

laquelle le guide spirituel transmet à l’initié l’influence bénissante<br />

(baraka) héritée du Prophète. Ce sens s’est élargi pour signifier<br />

l’initiation en tant que transmission.<br />

(10) Lieutenant et représentant (tel Adam) de Dieu sur terre et<br />

aussi chef de la communauté des croyants, tant sur le plan temporel<br />

que spirituel.<br />

$(


$)<br />

A cause de la couleur du ciel<br />

Arrogant tel un jeune homme<br />

Il ressemble à la liberté<br />

Il ressemble tellement à la liberté<br />

Ce ciel tendre plus qu’un oiseau ce ciel adulte<br />

Que j’en ai la gorge serrée-ciel de vingt ans<br />

Qui veut aller au triomphant comme une insulte<br />

La gorge serrée à ne plus pouvoir parler<br />

-corps défendu, corps parfumé, ciel sans pitié-<br />

La gorge nouée sans pouvoir dire à quel point<br />

Je suis triste à cause de la couleur du ciel.<br />

Déployant ses muscles soyeux<br />

Il ressemble à la paix<br />

Il ressemble tellement à la paix ce ciel paisible<br />

Que j’y vois des hommes libres s’y promener<br />

A l’ombre des eucalyptus et des fontaines<br />

Où viennent boire tranquilles les sangliers<br />

Et si j’ai des yeux à l’épreuve du soleil<br />

Pour fixer ce ciel dérimé, c’est parce que<br />

Je suis triste à cause de la couleur du ciel.<br />

Proche à tendre la main<br />

Il ressemble à mon amour<br />

Il ressemble tellement à mon amour<br />

Ce ciel à portée de la main ce ciel lointain<br />

Que j’en ai le cœur battant-ciel jamais atteint<br />

Lèvres mordues pupilles au large dans les yeux-<br />

Le cœur battant à ne plus savoir que<br />

Je suis triste à cause de la couleur du ciel.<br />

Poursuivi poignardé présent<br />

Il ressemble à mon pays<br />

Il ressemble tellement à mon pays<br />

Ce ciel persécuté ce ciel bleu comme la colère<br />

Comme l’ombre de la mer bleu persévérant<br />

Que j’en ai la tête haute-ciel nourrissant<br />

Ciel oxygéné ciel directeur ciel tenace<br />

Tel un parfum de paix de liberté d’amour<br />

La tête haute malgré le poids des nuages<br />

J’ai la tête haute et je n’ai jamais dit<br />

Que je suis à cause de la couleur du ciel.<br />

Anna Gréki, in <strong>Al</strong>gérie, capitale <strong>Al</strong>ger.<br />

Anna Greki,<br />

militante,<br />

poètesse.<br />

De sa prison,<br />

elle avait chanté<br />

l’<strong>Al</strong>gérie libre<br />

PAR DJAMEL AMRANI"<br />

POÈTE*JOURNALISTE,<br />

L’eau<br />

J’arrive et je te reconnais. Je viens à toi<br />

Du fond de ma tristesse et du fond de ta vie<br />

J’arrive et je suis dans tes mains- comme ton corps<br />

dans la lumière – et la lumière dans mes mains<br />

Je te reconnais dans la forêt des passants<br />

et je m’installe à ta douceur à ton silence<br />

Où je suis le ruisseau qui te rafraîchira.<br />

Anna Gréki, in Temps forts<br />

Ed. Présence africaine, 1966<br />

Le 6 Janvier 1966, Anna Gréki, militante<br />

de la cause nationale, nous quittait. Et<br />

pourtant, combien de fois nous arrive-til<br />

encore, après avoir parlé d’elle, d’être<br />

tenté de décrocher le téléphone pour<br />

l’appeler et entendre ses éclats de joie<br />

ou de colère. Ce semi-réflexe est dû<br />

certes, à la fidélité du souvenir toujours<br />

vivace, à l’absence des<br />

moments inoubliables passés au<br />

sein de sa famille, au sein de son<br />

esprit. Et puisque je sens aujourd’hui<br />

encore que nous ne l’avons<br />

pas tout à fait perdue, je voudrais<br />

parler d’elle avec une allégresse<br />

intacte, lénifiante.<br />

Voilà des mots tracés pêle-mêle, alors que je<br />

voudrais y verser mes larmes, car Anna n’a pas<br />

gagné cette bataille pour vivre qu’elle a toujours<br />

su livrer avec acharnement.<br />

Elle était clairvoyante, sans excessive illusion.<br />

Tout était cependant en ordre, sa vie, ses rêves,<br />

ses exigences. Une part d’elle est restée en nous,<br />

tendre, tenace : sa grande pudeur, sa délicatesse<br />

de cœur. Tout l’émouvait, tout piquait sa curiosité…et<br />

sa perpétuelle présence éclairée par un<br />

début de printemps là-bas, au milieu des " lentisques<br />

et des arbousiers "… et son rire que ne<br />

traversait aucune ride de vieillissement.<br />

Anna Gréki de son vrai nom Colette-Anna<br />

Grégoire, épouse Melki, est née le 14 mars 1931 à<br />

Batna. Après des études primaires à Collo, secondaires<br />

à Philippeville (actuelle Skikda) et Bône<br />

(Annaba), elle continue ses études supérieures en<br />

France. Elle interrompt sa licence es-lettres<br />

modernes pendant toute la durée de notre lutte<br />

de libération non sans avoir obtenu trois certificats<br />

à Paris en 1953-54. Puis elle enseigne à<br />

Annaba et pendant un an à <strong>Al</strong>ger.<br />

Militante communiste convaincue, elle mène<br />

une vie active avant d’être arrêtée en mars 1957,<br />

en pleine bataille d’<strong>Al</strong>ger par les paras de Massu.<br />

Torturée, humiliée comme ses sœurs algériennes,<br />

elle est incarcérée à la prison Serkadji-<br />

Barberousse jusqu’à la fin de l’année 1958 (la<br />

durée de sa période de prévention a excédé celle<br />

de sa condamnation) pour être à sa libération<br />

expulsée d’<strong>Al</strong>gérie. En prison, elle écrit, elle dessine.<br />

Elle a croqué le portrait fort ressemblant de<br />

ses co-détenues.<br />

(…)Je vous serre contre ma poitrine mes<br />

sœurs<br />

Bâtisseuses de liberté et de tendresse<br />

Et je vous dis à demain<br />

Car nous le savons<br />

L’avenir est pour bientôt<br />

L’avenir est pour demain " (1)<br />

De retour en <strong>Al</strong>gérie peu après l’indépendance,<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003


on la retrouve tour à tour au ministère du<br />

Tourisme et de la Jeunesse et des Sports. Elle collabore<br />

à la revue Atlas, puis à Révolution africaine.<br />

Ayant terminé parallèlement ses études, elle<br />

occupe un poste de professeur de littérature française<br />

au lycée Emir Abdelkader en 1965. Elle<br />

meurt subitement le 6 janvier 1966 alors qu’elle<br />

mettait la dernière main à un roman. Anna Gréki<br />

a publié en 1963 <strong>Al</strong>gérie, capitale <strong>Al</strong>ger, chez<br />

Pierre-Jean Oswald (SNED-Tunis), édition<br />

bilingue (français-arabe) avec une remarquable<br />

préface de Mostefa Lacheraf et n’a pu voir la parution<br />

de son second recueil Temps Forts édité à<br />

Présence africaine l’année même de sa mort.<br />

L’amitié qui nous liait m’éclaire en ces propos<br />

mais ne me dévoie pas. Je crois avec toute ma<br />

conviction de lecteur attentif et fidèle, que Anna<br />

Gréki est, et restera, quand avec le temps la mise<br />

au point sera faite, un être hors du commun, une<br />

voix qui en charrie d’autres comme le fleuve ses<br />

affluents, une humaniste profonde pour laquelle<br />

le vocabulaire que j’utilise n’a pas de mot.<br />

Convenons-en : faute d’isoler le poète, on<br />

peut détacher le poème, analyser, commenter,<br />

même si les poètes le savent et elle le savait, Anna.<br />

On ne parle jamais mieux d’un poème qu’en<br />

lui laissant la parole. Or, pour s’en tenir à ses deux<br />

recueils, reconnaissons que chaque poème apporte<br />

des illuminations, des réflexions incidentes.<br />

Oui, on retrouve dans chacun de ses poèmes<br />

ardents, riches, où l’ombre tisse avec la lumière,<br />

et la parole avec le silence, des chants profonds<br />

comme nous les avons aimés chez Malek Haddad<br />

et Jean Sénac. Les poèmes de prison de <strong>Al</strong>gérie,<br />

capitale <strong>Al</strong>ger et ceux de Temps forts, comment<br />

ne pas dire, qu’ils donnent à l’œuvre, chacun pris<br />

séparément, un centre, un noyau, en quelque<br />

sorte un essieu.<br />

Après avoir relu récemment ces deux recueils,<br />

il me semble qu’un mot suffirait pour comprendre<br />

l’œuvre : natal. Le poème chez Anna est natal, la<br />

poésie immanente à cette œuvre est natale.<br />

Natale, en ceci que, par un double et constant<br />

mouvement, elle permet de connaître, de s’initier<br />

et d’initier, d’accéder et de faire accéder, de créer<br />

et d’interpréter. Et ainsi, la poésie serait cet espace<br />

et ce temps, cet espace/temps où la vie commence,<br />

où elle se distribue. Une disposition aussi:<br />

celle dans laquelle on reçoit et on donne, on élucide<br />

et on explicite. Quoi ? Tout : un être, une<br />

idée, une révolte, un mythe, un amour, une fraternité<br />

ou même les croquis qu’Anna faisait de ses<br />

sœurs à Serkadji-Barberousse.<br />

Le poète a pénétré au fond des mots avec<br />

les choses. Et quelles choses ! Les choses de la vie,<br />

les choses de la mort. ❑<br />

(1)“ L’avenir est pour demain” in " <strong>Al</strong>gérie, capitale <strong>Al</strong>ger"<br />

(SNED-Tunis, 1963).<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />

De Roblès à Montserrat<br />

Cette allure mesu<br />

rée et nette, si<br />

engageante dès<br />

l’abord, unie à cet<br />

allant, à cette<br />

fougue, à cette<br />

verve toutes<br />

méridionales qui emportent illico la sympathie,<br />

ces mains mobiles comme des ailes, cet œil perforant<br />

derrière des lunettes brillantes, ces dents<br />

éclatantes de santé, cette carrure, ces épaules qui<br />

semblent brutales, mais n’inspirent bientôt que<br />

confiance; par là-dessus, cette agilité du discours,<br />

cet incessant affût de l’esprit, cette aptitude à la<br />

synthèse équilibrant promptitude et acuité de<br />

l’analyse, cette lucidité, cette générosité cordiale<br />

jointe, parfois, à ces réticences, cette rétractibilité<br />

d’une sensibilité qui ne veut pas être dupe -et<br />

qu’est-ce autre chose qu’une pudeur ?- ces<br />

prestes mouvements opératoires d’un praticien<br />

de la logique, ces allées et venues souples et<br />

comme caoutchoutées du raisonnement, ce goût<br />

des déductions, cette intelligence des idées, puis<br />

cette clarté d’exposition- une telle lumière jaillit<br />

(c’est là l’étrange!) d’un foyer très obscur, née et<br />

issue d’un noir profond, enraciné, inextirpable,<br />

veines d’un charbon glacé dans les abîmes du<br />

cœur. Cette générosité jointe certainement à un<br />

grand pessimisme interne, cette robustesse, cette<br />

santé sur fond tragique, tout cela c’est Emmanuel<br />

Roblès (né en 1913 dans un quartier populaire<br />

d’Oran, décédé en 1950 en France) romancier,<br />

c’est Roblès auteur dramatique, c’est Roblès<br />

l’homme tout court.<br />

Jamais œuvre, sans doute, autant que<br />

Montserrat (1), ne marqua la part de l’homme<br />

même. Pièce tout en crocs, en canines blanches.<br />

Même vigueur de carnivore, pareille charpente<br />

massive et sûre, même allure «bon garçon» et<br />

franche, même vivacité de mouvements, même<br />

prestesse dans les répliques, solidité de l’argumentation,<br />

probité dans le débat, où ne demeure<br />

plus aucune ombre, conviction dans les conclusions<br />

qui percutent comme des balles, mêmes<br />

richesses et faisceaux fusant de la lumière sur un<br />

fond affreusement morne qui, dans le débat de la<br />

condition de l’homme, touche de près au «bout<br />

de la nuit».<br />

Et à présent, il est bon de faire remarquer<br />

que c’est avec une pièce toute sobriété et sincérité,<br />

reflétant fort curieusement le visage même de<br />

son auteur, que le romancier de L’Action, de<br />

Cela s’appelle l’aurore, Les Couteaux, Les<br />

Hauteurs de la ville… a fait ses débuts au<br />

théâtre.<br />

Cela se passait en 1949, ici même à <strong>Al</strong>ger. Estce<br />

à cause de la force explosive de la pièce ? A<br />

cause aussi de la netteté des caractères ? Du<br />

manque absolu d’ambiguïté des situations dans<br />

une <strong>Al</strong>gérie effervescente ? De la percussion des<br />

mots et des phrases dans l’enchaînement sûr du<br />

dialogue ? A cause de cela et de bien d’autre<br />

encore (Roblès a connu les massacres du 8 mai<br />

1945)? Ou, simplement, du fait de cette sincérité<br />

sans fard ? Toujours est-il que Montserrat, première<br />

pièce d’un jeune auteur, a connu un succès<br />

sans précédent.<br />

Les critiques louangeuses, la quasi-unanimité<br />

de la presse parisienne, ce qui est réellement<br />

exceptionnel, nombre d’articles ou d’études ont<br />

mis à jour et défini les éléments de ce triomphe.<br />

Celui-ci est toujours vivace. Et ce n’est plus seulement<br />

la France, mais l’Italie, la Roumanie,<br />

l’<strong>Al</strong>lemagne, l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la<br />

Hongrie, la Grèce, les trois Amériques, la Chine,<br />

sans oublier l’<strong>Al</strong>gérie (avec la troupe d’art dramatique<br />

de Cordereau) qui ont donné à Montserrat<br />

les chances d’une éblouissante carrière.<br />

«Texte cruel, plein d’éclats de verre, dur à la<br />

fois et déchiré chez Montserrat, mordant, perforant,<br />

enragé dans la froide férocité d’Izquierdo.<br />

Miracle de ses premières échardes ! La substance<br />

même, en plein bois dur et à pleine sève que<br />

je cherchais depuis longtemps à mettre en scène.<br />

Je décidai donc de créer Montserrat avec les<br />

comédiens d’<strong>Al</strong>ger. Et c’est ainsi que le 23 Avril<br />

1948, au théâtre du Colisée (actuel El-Mouggar),<br />

nous eûmes l’honneur de présenter l’œuvre en<br />

sa chair. Je dirai volontiers en sa chair périssable;<br />

le perdurable, si à l’origine il profite du<br />

succès, il ne relève finalement que du seul texte».<br />

Voilà ce que nous disait il y a plus de cinquante<br />

ans, Louis Foucher, lors d’une conférence à la<br />

salle Maubert à Paris.<br />

Non, «la vérité n’est pas morte», ne peut mourir<br />

tant que les personnages droits et ardents tels<br />

que ceux d’Emmanuel Roblès se servent de «mots<br />

innocents», de mots qui valent leur pesant de vie.<br />

Leurs dialogues ne s’effondrent pas dans le langage<br />

éclaté, dans le vocabulaire de panique ; ils<br />

ne deviennent pas l’ombre même de la parole<br />

humaine mais, au contraire, dans la terrible cacophonie<br />

de «veilleurs de morts», dans cette rouge<br />

lueur d’un univers en proie au drame, ils apportent<br />

l’écho d’une langue sûre et fidèle qui n’a<br />

point peur de salir son vocabulaire et de faire<br />

pression sur l’espoir. ❑<br />

(1) Ed. Edmond Charlot-<strong>Al</strong>ger 1949 ; réed. Paris, Le Seuil 1952<br />

$+


à table<br />

%-<br />

Essofra<br />

Edziriya*<br />

PAR MOHAMED MEDJAHED"<br />

JOURNALISTE" GASTRONOME<br />

Bien que tronquée d’une partie de ses<br />

richesses par les péripéties de l’histoire, la<br />

cuisine algéroise, une des plus prestigieuses<br />

de la mosaïque gastronomique nationale,<br />

n’en présente pas moins un large éventail de<br />

délices.<br />

Les témoignages des chroniqueurs au long des<br />

siècles attestent autant des raffinements de l’art<br />

culinaire d’El <strong>Djazaïr</strong> que de sa variété ou de<br />

l’abondance qui la caractérisait. Le docteur<br />

Thomas Shaw écrivait au XXVIIème siècle dans sa<br />

relation Voyage dans la Régence d’<strong>Al</strong>ger :<br />

«Outre le bouilli et le rôti (plats qu’ils accommodent<br />

d’une manière fort délicate), les Turcs et les<br />

Maures mangent encore toutes sortes de ragoûts<br />

et de viandes fricassées. Chez les gens riches, on<br />

sert aussi un grand nombre de plats aux<br />

amandes, aux dattes, à la confiture, aux laitages,<br />

au miel, ou à d’autres comestibles semblables...»<br />

et d’ajouter : «J’ai vu servir dans leurs<br />

fêtes plus de deux cents plats, qui étaient apprêtés<br />

au moins de quarante manières différentes.»<br />

Le témoignage est d’autant plus éloquent que<br />

l’auteur a connu les tables princières du Royaume-<br />

Uni et d’Europe.<br />

La carte des mets de la capitale est l’aboutissement<br />

d’un brassage culturel unique. Les bouleversements<br />

qu’a connus le pays depuis plus d’un<br />

siècle ont fait perdre un pan important de ce patrimoine.<br />

Mais il suffit du génie créatif de quelques<br />

chefs pour les remettre au goût du jour. En attendant<br />

passons à table...<br />

L’agencement du repas à la table d’hôte ne ressemble<br />

en rien au service des restaurants. De<br />

nombreux mets sont disposés sur la table avant<br />

les services de viandes ou toute autre chose,<br />

même les soupes. Il s’agit surtout de préparations<br />

aux vertus apéritives qui accompagneront tout le<br />

repas. Légumes, tels que carottes ou betteraves,<br />

en chermoula, c’est-à-dire cuits, assaisonnés de<br />

vinaigre et aromatisés au cumin ou au carvi. Le<br />

choix de ces aromates, si proches l’un de l’autre<br />

pour le néophyte, fait l’objet d’un débat d’école.<br />

La chermoula est également le mode de prépara-<br />

tion du foie et de certains poissons. Typique est la<br />

préparation apéritive, le fameux kherdel, -fruits et<br />

écorce d’agrumes préparés à l’aigre-doux et<br />

condimentés de grains de moutarde- qui côtoie<br />

l’antchouba, anchois dessalés arrosés de jus de<br />

citron, aillés et persillés. Les boureks et leurs<br />

interminables apprêts sont omniprésents. Les<br />

conserves ne manquent pas, de la gamme d’olives<br />

aux torchi, légumes conservés aux vinaigre.<br />

Prélude à une symphonie<br />

gustative<br />

Au chapitre des potages, à nous ecchhrabi<br />

(pl.de chorba, dans le parler algérois) au poulet, à<br />

l’agneau, au poisson, voire au zellouf (tête<br />

d’agneau) ou à la chkamba (tripes en turc).<br />

Garnies au pâtes, au riz ou aux céréales, elles sont<br />

le prélude à tout festin.<br />

Les volailles relèvent le plus souvent du repas<br />

festif. Pour les commémorations religieuses, un<br />

bouillon de volaille aux navets, courgettes et poischiches,<br />

est toujours de mise pour arroser le plat<br />

de pâte, rechta, macaroune ber ettork, ou simplement<br />

un couscous. Le poulet s’accomode à<br />

d’autres sauces, tout comme la ch’titha où la<br />

volaille est cuite dans une sauce relevée au paprika<br />

fort, au cumin, et à l’ail et généreusement garnie<br />

de pois-chiches. Le mets tire probablement<br />

son nom de l’amazigh amechtoh (peu, par extension<br />

petit), du fait que c’est l’un des rares plats où<br />

les morceaux de viande sont coupés menus, et<br />

que quelques auteurs ont traduit un peu rapidement<br />

par «poulet danseur»...Notons également les<br />

m’hamer (doré en cocotte), mehchi (farci),<br />

m’bettane (enrobé d’une pâte à frire); ou plus élaborée<br />

sfiriyat edjej, une des rares préparations<br />

culinaires utilisant du fromage. Outre les gallinacés,<br />

la gastronomie algéroise recèle par ailleurs<br />

quelques joyaux comme les pigeons aux petits<br />

pois, le canard au naânaâ (menthe) ou la torta<br />

(tourte).<br />

L’agneau, reine des viandes, est le prélude à une<br />

symphonie gustative, toujours servi en parts<br />

consistantes quand il n’est pas haché; parfois sous<br />

les deux formes dans le même plat, comme dans<br />

le m’touème el aaroussa dont nul repas de noces<br />

ne saurait se passer; mariage du parfum de l’ail et<br />

du goût de l’amande, auxquels se mêlent encore<br />

les fragrances du cumin. Et ce m’derbel, variante<br />

de la braniya qui se distingue par l’ajout d’un trait<br />

de vinaigre; et la koucha datant probablement<br />

d’après la deuxième guerre mondiale, car ce n’est<br />

qu’à cette époque-là que le tubercule américain<br />

commença à être toléré sur les tables algéroises<br />

raffinées; et les dolmas, palettes de légumes<br />

diversement farcis, les feuilles de vigne dont la<br />

présence dans les menus se raréfie à cause du<br />

manque de disponibilité des feuilles en milieu<br />

urbain... Les mets se suivent et ne se ressemblent<br />

pas. Il serait fastidieux d’en énumérer la totalité.<br />

N’oublions pas toutefois l’ham lahlou, viande<br />

douce à l’excès mais qui a ses inconditionnels.<br />

Toutefois le nec plus ultra revient au prince des<br />

mets chbeh essofra (parure de la table) : côtelettes<br />

d’agneau revenues au beurre, épicées à la<br />

cannelle, parfumées à l’eau de fleur d’oranger,<br />

saupoudrées d’amandes moulues et de sucre<br />

caramélisé.<br />

Les ichtyophages ne sont pas en reste. Les poissons<br />

sont accommodés de nombreuses manières.<br />

Les poissons bleus en chermoula, ou en dersa<br />

avec de l’ail, felfel gnaoua (piment de Cayenne,<br />

dit également de Guinée ou de Jamaïque), du persil,<br />

du cumin. Les espèces les plus fines sont cuisinées<br />

surtout à la tomate ou cuites au four. Les<br />

calamars farcis sont le fleuron de ces préparations.<br />

Nulle zerda (festin) ne saurait se passer du café.<br />

Servi dans de miniscules tasses, la qahoua est<br />

accompagnée d’une cohorte de gâteaux : fanid,<br />

makrout, aârayèche, qnidlette, tcharak, samsa,<br />

baklaoua, m’hancha et d’autres encore, alliant le<br />

miel, l’amande, la cannelle, l’eau de rose ou de<br />

fleur d’oranger, pour le ravissement des palais...❑<br />

* La table algéroise<br />

<strong>Djazaïr</strong> 2003

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