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REVUE DE L’ ANNÉE DE L’ALGÉRIE EN FRANCE<br />
Abdelkader,<br />
homme d’état,<br />
stratège, philosophe<br />
et mystique<br />
Quand<br />
Bachtarzi<br />
racontait le vieil <strong>Al</strong>ger<br />
musical<br />
Bahdja<br />
Rahal<br />
comme Maâlma<br />
Yamna<br />
<br />
Littérature coloniale,<br />
de l’exotisme<br />
au racisme
Nos lecteurs constateront<br />
que ce numéro<br />
6 de <strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
se distingue des précédents par la suppression de L’HOMMAGE<br />
aux pionniers de la littérature algérienne et par l’introduction<br />
d’une nouvelle rubrique intitulée «BÂTISSEURS», laquelle<br />
évoquera de grandes figures de notre Nation : hommes ou<br />
femmes qui, sur plus de vingt-trois siècles d’histoire ont, par<br />
leur intelligence, leur courage et leur volonté, contribué à<br />
établir le socle sur lequel repose cette Nation dont la réalité<br />
incontestable et intangible s’est définitivement imposée à l’occasion<br />
de la glorieuse guerre de libération.<br />
Le caractère éphémère -par définition- de <strong>Djazaïr</strong> 2003 ne<br />
nous permettra pas de retracer la vie de toutes les figures dont<br />
l’action a enrichi le terreau matriciel de l’homme algérien.<br />
Nous tenterons toutefois d’en présenter les principales dont,<br />
pour commencer -à tout seigneur, tout honneur!-, l’Emir<br />
Abdelkader ben Mahieddine, l’intrépride, le génial initiateur<br />
et animateur de la résistance à la colonisation, dont<br />
l’exemple devrait habiter nos esprits et ceux des générations<br />
futures. Il réunit aux yeux du monde entier toutes les qualités<br />
qu’on est en droit d’exiger d’un homme d’Etat: intelligence et<br />
perspicacité, courage et audace, foi et tolérance, spiritualité<br />
et sens de l’humain, intégrité et amour de la justice, ouverture<br />
sur le progrès et respect des valeurs nationales ...<br />
La rubrique PRECURSEURS accueillera par ailleurs une<br />
autre grande figure nationale, celle de Abdelhamid Benbadis,<br />
penseur, réformateur, l’un de ceux dont l’action courageuse a<br />
préparé l’explosion de Novembre 1954. «CREATEURS» s’intéresse<br />
pour la seconde fois à une femme -après Ahlam<br />
Mosteghanemi dans le précèdent numéro-, la cinéaste algérofrançaise<br />
Yamina Benguigui dont la vie est vouée au devoir<br />
de mémoire envers deux générations, étrangement restées<br />
muettes, d’émigrés algériens en France.<br />
Une autre personnalité féminine, en voie d’occuper une<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
«Rappel à l’intelligent,<br />
avis à l’indifférent»<br />
place de premier plan dans le paysage artistique national,<br />
Bahdja Rahal, voix magnifique, sérieux et travail infatigable<br />
de conservation du patrimoine algéro-andalou occupera les<br />
pages de «NOVA», tandis que ce même patrimoine sera évoqué<br />
dans le cadre de l’»ANNEE DE LA MUSIQUE» par une voix<br />
«d’outre-tombe», celle du regretté Mahieddine Bachtarzi<br />
racontant, pour le plaisir des mélomanes, le vieil <strong>Al</strong>ger musical,<br />
celui de <strong>Al</strong>i Sfindja, Edmond Yafil, Maâlma Yamna,<br />
Cheikh Nador et autres....<br />
Nos lecteurs trouveront dans ce numéro que nous avons<br />
voulu plus riche, d’autres articles traitant de sujets qui, nous<br />
osons l’espérer, retiendront leur attention. Citons pour<br />
L’ANNEE LIVRES:<br />
- un article sur les auteurs français de la période coloniale<br />
qui se sont intéressés de près à notre pays : «Orientalistes» à la<br />
recherche d’un exotisme, souvent de pacotille, ou<br />
«<strong>Al</strong>gérianistes» foncièrement racistes, pris d’une passion fanatique<br />
pour une <strong>Al</strong>gérie dont les <strong>Al</strong>gériens auraient été exclus.<br />
- un article sur la foisonnante et prometteuse génération<br />
d’écrivains de langue arabe.<br />
L’ANNEE THEATRE se penche sur le phénomène Benguettaf,<br />
homme-orchestre de la scène algérienne, comédien, auteur,<br />
metteur en scène ...Tandis que l’ANNEE ARTS PLASTIQUES<br />
s’intéresse à la personnalité et à l’oeuvre de l’artiste algéroallemande<br />
Bettina Heinen Ayech.<br />
Signalons pour la rubrique PASSERELLES l’hommage posthume<br />
rendu à la mémoire de deux grandes figures de la littérature:<br />
Anna Greki et Emmanuel Roblès ainsi que le retour,<br />
dans L’ANNEE FESTIVE, après une brève interruption, des<br />
CARNETS DE ROUTE évoquant, cette fois-ci la majesté du<br />
Hoggar et le mystère de Sédrata, ville ibadite engloutie sous<br />
les sables du Grand Erg ; sans oublier notre traditionnelle<br />
rubrique culino- gastronomique sur la «Sofra dziria», l’on ne<br />
peut plus raffinée cuisine algéroise.<br />
Bonne lecture à «l’intelligent» !, bon réveil à «l’indiffèrent» !<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
!
#<br />
Yamina Benguigui"<br />
Yamina<br />
Benguigui<br />
ou le devoir de<br />
mémoire<br />
Par Mouloud Mimoun"<br />
Journaliste<br />
Yamina Benguigui est bien<br />
typique de cette génération<br />
d’<strong>Al</strong>gériens d’origine qu’on<br />
continue d’appeler «immigrés»<br />
ou «émigrés» -c’est selon-, mais<br />
qui, se revendiquant en même<br />
temps de l’une et de l’autre rive,<br />
sont sortis du silence que<br />
s’étaient imposé leurs parents.<br />
Caméra au poing, elle s’exprime<br />
et de quelle façon ! Pour se<br />
souvenir, pour dire, pour réaliser<br />
et «apparaître» ...<br />
Mouloud Mimoun l’a rencontrée<br />
pour <strong>Djazaïr</strong> 2003.<br />
E<br />
n cette veille de journée<br />
internationale de la femme,<br />
dans les bureaux de «Bandits<br />
Productions» où Yamina<br />
Benguigui a établi son Q.G., une agitation<br />
intense parcourt les trois bureaux mitoyens.<br />
Réalisatrice de son métier, Yamina a toujours<br />
fait flèche de tout bois. Entre deux déplacements<br />
en province où, six ans après sa sortie<br />
–une rareté- elle continue à animer des<br />
débats autour des trois volets de Mémoires<br />
d’immigrés (1997), cette native de Saint-<br />
Quentin, dans le nord de la France, développe<br />
un activisme tel qu’on la croirait dotée du<br />
don d’ubiquité. Elle est ici et ailleurs. Ici,<br />
c’est l’organisation d’un hommage à des<br />
actrices algériennes et franco-algériennes<br />
que le «Forum des Images» de Paris accueille<br />
dans le cadre de l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie. Se voulant<br />
passerelle entre les deux rives, Yamina a<br />
imaginé d’associer à Fettouma Ousliha,<br />
Biyouna ou Bahia Rachedi, les Charlotte<br />
Rampling, Françoise Arnoul, Brigitte Fossey<br />
et autre Gabrielle Lazure, sous le regard bienveillant<br />
et intéressé de Charles Berling qui<br />
vient de tourner en <strong>Al</strong>gérie avec Abdelkrim<br />
Bahloul et Bernard Giraudeau, lequel n’a pu<br />
dissimuler à Mohamed Lakhdar-Hamina<br />
l’émotion qu’il a ressentie à la vision du Vent<br />
des Aurès et à la prestation majeure de la<br />
grande Keltoum.<br />
La réception qui a suivi la projection a<br />
réuni le Tout-Paris du cinéma, preuve que<br />
Yamina Benguigui a su gagner la reconnaissance<br />
de ses pairs, un rêve secret qui habitait<br />
la jeune adolescente des années 70 après la<br />
révélation d’une vocation précoce, née à la<br />
fois sur les bancs d’un ciné-club qui projetait<br />
le mythique America, America d’Elia Kazan<br />
et devant un téléviseur retransmettant<br />
depuis Cannes la remise de la palme d’or à<br />
Mohamed Lakhdar-Hamina pour sa<br />
Chronique des Années de Braise…Car<br />
l’<strong>Al</strong>gérie est on ne peut plus obsédante et<br />
récurrente dans l’inspiration des œuvres à<br />
venir, comme un prolongement naturel à<br />
une enfance, à une éducation, et à un père,<br />
qui a élevé ses enfants, filles et garçons, dans<br />
le culte d’une <strong>Al</strong>gérie aussi absente que<br />
mythique.«On appartenait les uns et les<br />
autres à un «Nous» qui excluait l’individualité,<br />
un «Nous» sorte de moule d’une <strong>Al</strong>gérie<br />
à laquelle nous devions revenir en qualité<br />
de très bons <strong>Al</strong>gériens». Parmi ces blessures<br />
de l’âme qui, très souvent, forment la matrice<br />
de l’inspiration artistique, il est clair que le<br />
vécu familial et la figure emblématique du<br />
père ont lourdement pesé sur le destin de la<br />
jeune Yamina.<br />
D’autant qu’un divorce douloureux sanctionné<br />
par l’enlèvement en <strong>Al</strong>gérie d’un frère<br />
et d’une sœur par le père, va renforcer<br />
Yamina dans l’idée que «la vie n’est pas un<br />
long fleuve tranquille»…<br />
Dès lors, c’est le CINEMA qui «va parler» à<br />
celle qui ne parlait pas, face à la figure tutélaire<br />
du père. «Le paradoxe, dit-elle, c’est que<br />
la culture autodidacte de mon père a<br />
façonné mon indépendance d’esprit». Autre<br />
élément formateur qui a pesé, «le visionnage<br />
chaque dimanche de «Mosaïque» sur<br />
France 3, la seule émission de télévision que<br />
nous pouvions regarder en famille. Je t’ai<br />
même croisé un jour, toi, Mouloud, présentateur<br />
de cette émission, au Consulat<br />
d’<strong>Al</strong>gérie à Paris sans pouvoir t’aborder ou<br />
t’adresser la parole».<br />
Le désir<br />
d’apparaître<br />
A ce rendez-vous télévisuel s’ajoute la rencontre<br />
avec la Cinémathèque lorsqu’elle se<br />
rend à <strong>Al</strong>ger pour tenter de récupérer son<br />
frère et sa sœur enlevés par le père. «J’ai<br />
frappé à la porte de la cinémathèque<br />
d’<strong>Al</strong>ger pour me faire aider -bizarrement le<br />
cinéma est toujours sur mon chemin- et<br />
c’est Liazid Khodja qui m’accompagnera au<br />
Tribunal d’<strong>Al</strong>ger pour entreprendre des<br />
démarches».<br />
Les scènes de désespoir qu’elle observe<br />
suite aux refus de l’administration, l’inciteront<br />
plus tard à donner la parole dans<br />
Mémoires d’immigrés à ces mères invisibles<br />
de la première génération. Grâce à un subterfuge,<br />
elle parviendra finalement à faire<br />
rapatrier en France son frère et sa sœur, creusant<br />
un peu plus au passage le fossé qui<br />
s’était créé avec le père.<br />
Parmi les moments-clés de sa jeune existence,<br />
il y aura la rencontre avec Abder Isker,<br />
sorte de substitut au père, et celle avec le<br />
cinéaste Rachid Bouchareb avec lequel elle<br />
fera un bout de chemin. Mais le choix définitif<br />
de la création cinématographique, c’est<br />
Lakhdar-Hamina lui-même qui en a eu la primeur<br />
à la faveur d’une lettre de sept pages<br />
dans laquelle elle lui affirme son désir de réaliser<br />
et d’accéder à la notoriété.<br />
Pour bien connaître Yamina depuis vingt<br />
ans, je sais l’importance pour elle de la<br />
reconnaissance par les autres et le besoin des<br />
projecteurs sur sa personne. Mais en même<br />
temps, cette gloire naissante ou ces succès<br />
ne sont pas là pour flatter l’ego. Ils doivent<br />
servir un dessein, un destin : celui de mettre<br />
en lumière et de donner à voir et entendre<br />
des fragments de vie, de mémoire, des souffrances<br />
et des silences longtemps refoulés<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
aux marges d’une société qui s’est satisfaite<br />
d’un «contrat» marchand alors que derrière<br />
des statistiques froides et impersonnelles,<br />
combien d’hommes et de femmes et désormais<br />
d’enfants, doivent bricoler un projet de<br />
vie de nature ambivalente. Ainsi, en écho à<br />
une histoire d’invisibilité correspond aujourd’hui<br />
un désir d’apparaître, d’exister. «Sais-tu<br />
combien sommes-nous de femmes cinéastes<br />
d’origine algérienne? trois avec Rachida<br />
Krim et Zaïda Ghorab-Volta ! Et encore, je<br />
suis seule à avoir signé de grands documentaires<br />
!» Cette notoriété, Yamina la met au service<br />
des siens. Loin des projecteurs, il ne se<br />
passe pas un jour où elle n’intervient en faveur<br />
de l’un ou de l’autre à la suite d’une lettre<br />
dans laquelle on lui demande d’aider à avoir<br />
des places sur Air-<strong>Al</strong>gérie pour convoyer le<br />
corps d’un parent décédé, ou d’ouvrir ses<br />
salles de montage ou le plateau de ses tournages<br />
pour favoriser l’apprentissage professionnel<br />
de jeunes franco-algériens en difficulté.<br />
Ce rôle «d’assistante sociale», Yamina<br />
Benguigui le revendique pleinement, comme<br />
une sorte de devoir de mémoire, rejoignant<br />
en cela, par une ironie de l’Histoire, le credo<br />
d’un père aujourd’hui retrouvé et pour lequel<br />
: «lui, moi, toute la famille, nous sommes en<br />
mission !» ❑<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
Une tentative<br />
d’écrire l’histoire<br />
Comme on vient de le voir dans l’article qui précède, Yamina<br />
Benguigui s’attache avant tout à lutter contre l’oubli. Retrouver et<br />
reconstituer la mémoire de deux générations d’émigrés murés dans le<br />
silence, se pencher sur le sort injuste fait à nos femmes, oeuvrer pour<br />
arrêter l’entreprise de démantèlement du cinéma algérien, telles sont<br />
pour l’heure les préoccupations de notre réalisatrice. Les lecteurs de<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003 trouveront ci-après sur ces sujets, les explications de<br />
Yamina Benguigui recueillies pour nous par la lettre d’information de<br />
«<strong>Djazaïr</strong>, une Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France» (N°3).<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003 : Vous êtes fascinée par le vécu des immigrés, pourquoi ?<br />
Y.Benguigui: Je ne suis pas fascinée. Je me suis intéressée à cette composante<br />
de la société française parce que j’en suis issue. Mes parents<br />
sont arrivés à la fin des années 50 avec l’idée de repartir. A l’époque,<br />
c’était une immigration de transit, soit pour le travail, soit pour les<br />
guerres. Il était plus facile pour le patronat français d’aller chercher<br />
une main-d’oeuvre «française» plutôt que de recruter à l’étranger. J’ai<br />
commencé à m’intéresser à cette histoire parce que nous n’avions pas<br />
d’histoire. Nous n’avions pas de mémoire. Nos parents avaient quitté<br />
leur pays d’origine pour la réalité du travail. Ils se sont retrouvés avec<br />
des enfants nés en France, et nous, leurs enfants, nous nous sommes<br />
retrouvés à cheval sur ... rien. Il faut arrêter de mythifier la fabuleuse<br />
«double culture» ! On parle d’intégration : il n’y a pas eu d’intégration.<br />
On pensait que nous allions tous repartir à un moment. J’ai eu envie<br />
d’essayer d’écrire et de décrire notre histoire.<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003 : Vous avez une opinion sur la situation actuelle du cinéma<br />
algérien ?<br />
Y. Benguigui : Ce n’est pas l’envie des <strong>Al</strong>gériens qui manque pour relancer la production,<br />
mais il faudrait une volonté politique énorme parcequ’il ne reste plus rien de la grandeur<br />
du cinéma algérien. On a recommencé à ouvrir des salles à <strong>Al</strong>ger, trois ou quatre, mais la<br />
production cinématographique n’existe plus. L’<strong>Al</strong>gérie avait un potentiel énorme. Il y avait<br />
des techniciens fabuleux dans les années 70. En matière de cinéma, c’était le premier pays<br />
dans le monde africain. Je crois qu’il faudrait une réelle volonté politique, en association<br />
avec les pays d’Europe. Il faudrait du matériel et il faudrait aussi que les jeunes puissent<br />
être formés dans les écoles étrangères pour les métiers du cinéma. Aujourd’hui, grâce à<br />
l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France, la richesse du cinéma algérien est mise en avant ; je souhaite<br />
donc que cette saison culturelle soit le début d’une apogée. ❑<br />
FILMOGRAPHIE<br />
Mémoires d’immigrés- L’héritage maghrébin<br />
1997 (3X52min)<br />
Trilogie sur l’histoire de l’immigration maghrébine<br />
en France. «7 d’or» du meilleur documentaire<br />
en 1997, Golden gate award au festival de<br />
San Francisco (USA).<br />
Inch’<strong>Al</strong>lah Dimanche, Long métrage, 2001,<br />
Fiction sur l’immigration des femmes ,<br />
A remporté de nombreux prix, dont le grand<br />
prix du festival de Marrakech (Sept.2001) et le<br />
prix du meilleur film du festival d’Ottawa<br />
(Canada) en 2002. Pré-sélection aux Oscars<br />
(Los Angeles) 2002 pour représenter l’<strong>Al</strong>gérie.<br />
Un jour pour l’<strong>Al</strong>gérie 1997<br />
La maison de Kate 1995 (52 min)<br />
Femmes d’Islam 1994 ( 3x 52 min)A<br />
recueilli de nombreux prix internationaux .<br />
Documentaires :<br />
Le jardin parfumé Arte 2000<br />
Prix du meilleur documentaire, Montréal 2001.<br />
Pimprenelle, 2001 (6 min)<br />
Le grand voyage de Lalla Amina, 2000 (10min)<br />
Une dizaine de films réalisés pour des<br />
fondations ou des chaînes de TV ainsi que des<br />
clips. Yamina Benguigui produit, anime et<br />
réalise des émissions de télévision dont<br />
«Place de la République» (France 2)<br />
En préparation :<br />
Le paradis c’est complet (long métrage)<br />
Le plafond de verre (documentaire pour<br />
France 5)<br />
Les Beurs dans l’armée (pour France 3)<br />
$
%<br />
Bahdja Rahal<br />
Bahdja<br />
Rahal:<br />
dans la lignée<br />
de Maâlma Yamna<br />
Par Hind Oufriha"<br />
Journaliste.<br />
Elle est désormais «la voix»<br />
féminine par excellence de la<br />
musique classique algérienne<br />
arabo-andalouse.<br />
S<br />
on but, affirme- t-elle avec<br />
une grande conviction, est<br />
de préserver cette musique<br />
dans son authenticité. Elève de l’Ecole d’<strong>Al</strong>ger,<br />
dont elle perpétue fidèlement l’enseignement<br />
de ses maîtres, notamment Mohamed<br />
Khaznadji et Sid Ahmed Serri, Bahdja Rahal<br />
tend, par sa superbe voix cristalline, à sauvegarder<br />
«la lettre et l’esprit» de ce genre que<br />
l’on s’accorde à faire remonter à l’âge d’or de<br />
la civilisation arabe, incarné par Ziryab.<br />
Travailleuse inlassable, obstinée, généreuse<br />
et passionnée, Bahdja a réussi, avec quelques<br />
rares autres consoeurs, l’exploit de forcer les<br />
portes de l’univers andalou, généralement<br />
accaparé par la gent masculine, et s’inscrit<br />
ainsi dans la lignée de Maâlma Yamna bent El<br />
Hadj El Mahdi et Cheikha Tetma. Non contente<br />
de se faire «une place au soleil» dans ce<br />
milieu, elle nourrit l’ambition de raviver la<br />
flamme du chant millénaire arabo-andalou,<br />
de le faire connaître et aimer, de le «démocratiser»,<br />
en quelque sorte.<br />
Elle avoue ambitionner d’enregistrer les 12<br />
noubas conservées jusqu’à présent (sur 24) et<br />
a effectivement réalisé en grande partie ce<br />
vœu, patiemment, une année après l’autre. Et<br />
pas seulement ! D’autres projets, aussi palpitants,<br />
l’attendent. Si d’aucuns reconnaissent<br />
son incontestable talent, il reste, note-t-elle<br />
avec amertume, que «la femme n’a pas encore<br />
pleinement sa place dans ce domaine».<br />
Elle est en cela un modèle de courage, de<br />
tenacité et de persévérance. Née déjà dans<br />
une famille de mélomanes, c’est naturellement<br />
qu’elle embrasse cette carrière, délaissant<br />
l’enseignement auquel la prédestinaient<br />
des études en biologie. Une autre profession,<br />
un autre destin… fabuleux celui-ci, puisqu’aujourd’hui,<br />
elle joue dans la cour des plus<br />
grands. Chanteuse-musicienne comblée, elle<br />
dirige son propre orchestre et peut être<br />
désormais considérée comme l’une des<br />
toutes premières interprètes du genre. Cette<br />
place, Bahdja Rahal l’a conquise de haute lutte<br />
dans son propre pays. A l’étranger, elle s’applique<br />
avec bonheur à faire découvrir, proposer<br />
et aimer cette musique algérienne<br />
méconnue.<br />
Nul doute que l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en<br />
France sera pour elle l’occasion de persévérer<br />
dans ce louable objectif.<br />
L’entretien qui suit permettra à nos lecteurs<br />
de mieux cerner et la personnalité et les projets<br />
de cette grande artiste.<br />
Toujours<br />
plus loin...<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003: En ce début d’année, où en<br />
êtes-vous de votre activité ?<br />
Bahdja Rahal: Après les trois récitals d’<strong>Al</strong>ger,<br />
je m’apprête à donner une série de concerts,<br />
en France, à Oman et en Hollande. Mais je<br />
reviendrai à <strong>Al</strong>ger pour enregistrer mon<br />
deuxième album, une nouba, comme promis.<br />
Dj.2003 : Parlez-nous un peu de la dernière<br />
Nouba Hsine sortie au mois de<br />
Ramadan. Quelles sont ses particularités?<br />
B.R. : J’ai eu de très bons échos du côté du<br />
public car s’est son avis qui compte le plus<br />
pour moi. L’interprétation de cette nouba<br />
reste difficile pour une voix féminine du fait<br />
de sa tonalité élevée. Cela nécessite donc un<br />
effort particulier. J’essaye à chaque fois de<br />
m’améliorer en travaillant davantage la<br />
voix et la technique, dans le souci de donner<br />
le meilleur à un public de plus en plus exigeant.<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
Association El Fakhardjia" dirigée par Rezki Harbit<br />
DJ.2003 : Que ferez-vous quand votre<br />
travail sur les 12 noubas sera achevé ?<br />
B.R. : J’ai plein de projets ! Les 12 noubas, ce<br />
n’est qu’un début car elles sont loin de<br />
constituer la totalité du patrimoine. Je suis<br />
très loin encore d’avoir réuni l’ensemble du<br />
patrimoine Sanâa.<br />
DJ.2003 : Quelle place occupe, d’après<br />
vous, la voix féminine dans la musique<br />
andalouse ?<br />
B.R. : La femme n’a pas encore la place qui<br />
doit être la sienne. Même si elle a appris<br />
cette musique dès son jeune âge aux côtés<br />
de l’homme, même si elle est aussi douée<br />
que lui, elle n’est reconnue encore que<br />
comme «soliste». On ne parle pas de chanteuse<br />
mais de «soliste» au féminin. La femme<br />
a toujours prouvé ses capacités et son<br />
talent. Nous en avons un très bel exemple<br />
avec Maâlma Yamna Bent El Hadj El<br />
Mahdi. Elle pouvait se trouver aux côtés des<br />
grands maîtres de l’époque sans aucun<br />
complexe. Elle était chanteuse et musicienne<br />
de très haut niveau mais elle ne pouvait<br />
chanter en public qu’en de rares occasions.<br />
Dj.2003 : Si la femme est encore absente,<br />
que faut-il alors faire pour changer<br />
les choses?<br />
B.R. : Je n’ai pas de solution. Vous pensez<br />
bien qu’il est très difficile pour la femme de<br />
s’imposer dans ce domaine. Il appartient à<br />
nos institutions et aux artistes en général<br />
de changer tout cela. Croyez-vous que les<br />
talents féminins n’existent pas ? Ils ne manquent<br />
pas mais on ne fait rien pour les<br />
aider à progresser. Il faut que les mentalités<br />
changent, mais quand ?...<br />
DJ.2003 : Quel regard porte Bahdja<br />
Rahal sur la musique algérienne en<br />
général ?<br />
B.R. : J’adore notre musique, et encore<br />
davantage depuis que je vis en France. C’est<br />
notre identité, notre moyen de communiquer<br />
avec le reste du monde... Voyez comment<br />
réagissent les Européens à l’écoute de<br />
nos musiques traditionnelles !<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
Orchestre Mawsili (Paris) dirigé par Farid Bensersa<br />
DJ.2003 : Qu’écoutez-vous en dehors de<br />
l’andalou ? Vos chanteurs ou chanteuses<br />
préférés ?<br />
B.R. : Ce que j’écoute n’est pas spécialement<br />
de l’andalou. J’aime tout ce qui est beau et<br />
bien chanté. J’aime Ahmed Wahbi, <strong>Al</strong>lah<br />
Yarhamou, j’aime le Jazz, j’aime les mouachahate,<br />
j’écoute Sabah Fakhri, Kadhem<br />
Essaher, Fairouz, etc...<br />
DJ.2003 : Avez-vous d’autres occupations<br />
en dehors de votre musique ?<br />
B.R. : La musique occupe une grande partie<br />
de ma vie. Lorsque je ne répète ni ne<br />
chante, je donne des cours d’andalou au<br />
Centre culturel algérien de Paris, je réponds<br />
au nombreux courrier que je reçois chaque<br />
jour, ou bien, le soir je rencontre des amis,<br />
je vais au théâtre, au cinéma…<br />
DJ.2003 : Peut-on connaître votre point<br />
de vue sur cet important événement qui<br />
marquera 2003, à savoir l’Année de<br />
l’<strong>Al</strong>gérie en France?<br />
B.R. : L’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France est une<br />
occasion en or pour faire découvrir et<br />
connaître notre culture. Pour les jeunes<br />
artistes, c’est aussi l’occasion de montrer<br />
leur talent à un public autre que le public<br />
algérien, celle aussi de connaître les artistes<br />
français, de partager avec eux une méthode<br />
de travail différente, des expériences<br />
différentes. Ce sera certainement très enrichissant.<br />
DJ.2003 : Pouvez-vous nous citer un<br />
épisode de votre vie artistique qui vous<br />
a marqué ?<br />
B.R. : Ma rencontre en 2001 avec Cheikh El<br />
Hasnaoui, <strong>Al</strong>lah yarhamou ! Cet homme<br />
représentait la culture nationale. Pour moi<br />
il était le patrimoine national à lui tout<br />
seul. Et dire que j’ai été la dernière<br />
algérienne à l’avoir vu, une année avant sa<br />
disparition ! C’était important de transmettre<br />
son message à nos compatriotes,<br />
particulièrement ses fans qui s’imaginaient<br />
que le Cheikh ne voulait plus avoir de<br />
contacts avec son pays. Cela m’avait fait<br />
plaisir de leur donner des nouvelles de ce<br />
grand chanteur, de leur dire qu’il était<br />
toujours vivant, qu’il habitait l’Ile de la<br />
Réunion, et était prêt à venir chanter dans<br />
son pays. ❑<br />
&
'<br />
Etablir un bilan de ce premier<br />
trimestre de l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie<br />
en France relève de la gageure,<br />
tant sont nombreuses et disséminées<br />
à travers l’ensemble du territoire<br />
français, les manifestations<br />
programmées.<br />
Pour ses lecteurs qui n’ont<br />
guère le temps de suivre au jour<br />
le jour, à travers leurs journaux,<br />
le déroulement de cette «Année»<br />
que l’ont peut désormais qualifier<br />
d’évènement sans précédent,<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003 a demandé à son<br />
correspondant à Paris de relever<br />
quelques-uns des temps forts de<br />
cette manifestation qui marquera<br />
d’une pierre blanche l’histoire<br />
de nos deux peuples.<br />
L<br />
e premier trimestre de l’Année<br />
de l’<strong>Al</strong>gérie en France a déjà<br />
signé une manière d’exploit. En<br />
effet, aucune des saisons culturelles<br />
qui ont précédé celle de l’<strong>Al</strong>gérie, n’a connu<br />
pareil volume de manifestations, sanctionné par<br />
un impact populaire et médiatique aussi spectaculaire.<br />
La «vitrine» culturelle algérienne n’a cessé<br />
de drainer les foules, qu’il s’agisse du théâtre, du<br />
cinéma, du design, des expositions en tous<br />
genres, des rencontres littéraires ou des concerts<br />
de musique.<br />
Le coup d’envoi musical de Bercy du 31<br />
décembre dernier -une date d’ordinaire creuse- a<br />
mobilisé quelque quinze mille afficionados qui<br />
ont célébré dans la joie et la liesse un pluralisme<br />
musical de bon aloi qui, bien évidemment, a culminé<br />
avec les passages remarqués des deux «locomotives»<br />
du raï que sont Khaled et Mami. Ce qui<br />
rend d’autant plus regrettable une couverture<br />
télévisuelle plutôt défaillante. Mais ce concert a<br />
prouvé à la fois la place privilégiée de la musique<br />
dans le champ de la culture et le sens de la fête de<br />
ces foules algériennes, fières d’arborer un emblème<br />
enfin célébré dans l’hexagone.<br />
Autre temps fort musical, «Femmes d’<strong>Al</strong>gérie»<br />
qui a eu pour cadre le Cabaret Sauvage à Paris<br />
dans la deuxième semaine de mars. Les accents<br />
musicaux de la chanson kabyle ont retenti avec la<br />
voix toujours aussi superbe de Cherifa autour de<br />
laquelle se sont agrégés le Rythm and Blues de la<br />
«beurette» Assia, les chants «chaouis» de Keltoumel-Aurassia,<br />
le «jazz-fusion» de Mamia Cherif ou<br />
l’andalou de Rym Hakiki, sans oublier Naïma<br />
Ababsa. Le patrimoine arabo-andalou n’a pas été<br />
en reste, qui a élu domicile dans la Maison de<br />
l’UNESCO où différentes écoles ont réjoui un<br />
public de mélomanes conquis tour à tour par l’ensemble<br />
de l’Est algérien avec Hamdi Benani,<br />
Abdelmoumen Bentobbal et Hadj Mohamed-<br />
Tahar Fergani toujours égal à lui-même malgré le<br />
L’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France,<br />
un événement<br />
sans<br />
précédent<br />
poids des ans, l’ensemble d’<strong>Al</strong>ger avec Zerouk<br />
Mokdad, Mohamed Khaznadji et Sid Ahmed Serri<br />
et enfin l’école de Tlemcen représentée par Rym<br />
Hakiki, Hadj Kacem et Hadj Ghaffour pour lequel<br />
nombre de spectateurs ont fait le déplacement au<br />
coeur de Paris.<br />
Objet Filmique Non Identifié<br />
(OFNI)<br />
Le cinéma a également connu un démarage en<br />
fanfare avec une vingtaine de cinéastes et comédiens<br />
présents sur la scène de l’Institut du Monde<br />
Arabe dont la programmation a balayé quarante<br />
ans d’existence du 7ème art algérien à travers 80<br />
films -du jamais-vu en France!- à la grande joie<br />
d’un public cinéphiphile, lequel a découvert ou<br />
redécouvert «l’OFNI» (Objet Filmique Non<br />
Identifié) que constitue Tahia ya Didou du<br />
regretté Mohamed Zinet. A la fois documentaire<br />
et fiction, drame et comédie, récit et poésie,<br />
mémoire de la guerre et du présent, hymne<br />
d’amour à cette Casbah (Bahdjati !) chantée par<br />
Momo (Himoud Brahimi), Tahia ya Didou a<br />
enchanté les Champs-Elysées (cinéma Le Balzac)<br />
et le centre Georges Pompidou (Cinéma du Réel).<br />
Si on y ajoute les festivals d’Angers et de<br />
Clermont-Ferrand, où des tables rondes ont permis<br />
un état des lieux d’une cinématographie<br />
aujourd’hui exangue aux plans de la production,<br />
de la distribution et des salles réduites à la portion<br />
congrue (une vingtaine là ou elles furent quatre<br />
cents il y a quarante ans !), on pourra dire que<br />
jamais le cinéma d’<strong>Al</strong>gérie n’aura été à pareille<br />
fête. D’autant que , Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France<br />
aidant, quatorze nouveaux longs-métrages et cinq<br />
courts-métrages, verront le jour d’ici fin 2003.<br />
Autre moment privilégié, dans le domaine du<br />
théâtre cette fois, l’intronisation de l’immense<br />
Kateb Yacine dans ce temple qu’est la Commédie<br />
Française avec ces «présences de Kateb Yacine»,<br />
soirées de lectures par des acteurs, mises en<br />
scène par Marcel Bozonnet et résultant d’un travail<br />
d’entremêlement entre création et biographie,<br />
dû à Mohamed Kacimi. Succès également au<br />
TILF (le Théâtre International de Langue<br />
Française) pour nos comédiennes Sonia Mekkiou<br />
et Fettouma Ousliha dont le huis clos, orchestré<br />
par Richard Demarcy, réhabilite la mémoire, dans<br />
«Les Mimosas d’<strong>Al</strong>gérie», d’un patriote algérien<br />
d’origine française, militant de l’indépendance,<br />
Fernand Yveton, condamné à mort par la justice<br />
française et guillotiné. Le même TILF a enchaîné<br />
avec «<strong>Al</strong>ger-<strong>Al</strong>ger» de Gérard S. Cherqui, d’après<br />
«La guerre des gusses» de Georges Matteï.<br />
Emmanuel Salinger, Mohamed Farid Bensara et<br />
Arié El Maleh y représentent un épisode de la<br />
guerre d’<strong>Al</strong>gérie en 1956 où des appelés (les<br />
gusses) de l’armée française, des colons piedsnoirs<br />
et des combattants du FLN posent les<br />
termes du conflit qui, quarante ans après,<br />
«travaille» encore les consciences.<br />
Souvent parent pauvre de la création, le design<br />
vient rappeler autour de l’incontournable et<br />
brillant Abdi que l’<strong>Al</strong>gérie n’est pas seulement une<br />
terre d’histoire au riche patrimoine, mais également<br />
une culture qui sait aller de l’avant, vers une<br />
modernité à même de transfigurer des traditions<br />
artistiques millénaires, qu’il s’agisse des luminaires<br />
de Yamo ou des sièges de Chérif, ou encore<br />
des «meubles totem» d’Abdi...<br />
Le livre, pour sa part, est largement célébré dans<br />
le cadre de l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie et pas seulement<br />
par le Salon du livre. événement de dimension<br />
mondiale, mais aussi par une programmation très<br />
riche de la Mairie de Paris, laquelle, à travers un<br />
cycle «Lumières d’<strong>Al</strong>gérie», a mobilisé son réseau<br />
de bibliothèques publiques pour rendre hommage<br />
à Mohamed Dib, <strong>Al</strong>bert Camus, Jean Sénac,<br />
Emmanuel Roblès... Ces auteurs ont été au coeur<br />
d’un colloque passionnant, sous les lambris de<br />
l’Hôtel de Ville. Leurs amitiés, leurs déchirements<br />
ou divergences au moment de la guerre d’indépendance<br />
ont donné lieu à de brillantes interventions<br />
orchestrées par Catherine Chaulet-Achour.<br />
Quant à la couverture médiatique et audiovisuelle,le<br />
partenariat avec Radio-France et France-<br />
Télévisions n’a pas été une clause de style.<br />
Information, magazines, divertissements ou fictions,<br />
tous les genres ont été convoqués pour<br />
marquer d’une forte empreinte cette année algérienne<br />
en France.<br />
Mentionnons les téléfilms : Le porteur de cartable<br />
de Caroline Huppert d’après Akli Tadjer, Le premier<br />
fils de Philomène Esposito et Pierre et Farid<br />
de Michel Favart, programmés en prime-time<br />
(21 heures) et qui, tous, ont mis à mal visions<br />
réductrices, clichés et stéréotypes pour évoquer<br />
l’essentiel, l’alchimie souvent complexe des<br />
rapports humains. ❑ M.M.<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
Les Confessions<br />
de saint Augustin<br />
à Notre-Dame de Paris<br />
Après Kateb Yacine à la Comédie-Francaise, voilà qu’à la<br />
faveur de l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France, un autre <strong>Al</strong>gérien,<br />
Augustin de Thagaste franchit en force cette fois-ci<br />
le portail de Notre-Dame de Paris. Ce n’est certes pas<br />
une «première» pour saint Augustin puisque l’évêque<br />
d’Hippone est considéré comme l’un des plus grands<br />
penseurs du christianisme, mais c’en est bien une<br />
pour son œuvre «profane», Les Confessions..<br />
L<br />
e 9 février dernier, en effet,<br />
le cathédrale de Paris<br />
accueillait une grande<br />
manifestation présidée par<br />
l’Archevêque, Mgr Lustiger lui-même, au<br />
cours de laquelle des extraits de l’ œuvre<br />
ont été lus par l’acteur Gérard Depardieu<br />
et par le Professeur André Mandouze, ami<br />
fidèle de notre pays et grand spécialiste de<br />
saint Augustin.<br />
Pour rendre compte de cette émouvante<br />
manifestation, <strong>Djazaïr</strong> 2003 reprend sous<br />
cette rubrique réservée à L’Autre rive, les<br />
articles qui y sont consacrés par le quotidien<br />
français «Le Monde» dans la page culturelle<br />
de son édition de dimanche 9-lundi<br />
10 février 2003 : un entretien avec le grand<br />
comédien français réalisé par Franck<br />
Nouchi, un compte-rendu de lecture, suivi<br />
d’un portrait d’André Mandouze par Henri<br />
Tincq.<br />
La voix de Depardieu<br />
et la foi de saint Augustin<br />
Par Franck Nouchi<br />
Comme une vague immense. Gérard<br />
Depardieu parle de saint Augustin et rien ne<br />
semble pouvoir l’arrêter. Il est chez lui, dans<br />
le 16e arrondissement à Paris, ravi de son<br />
effet de surprise. Loin de l’homme d’affaires<br />
algérien Rafik Abdelmoumene Khalifa et de<br />
Fidel Castro. Saint Augustin et Depardieu, qui<br />
l’eût cru ?<br />
Tout commence en 2001 à <strong>Al</strong>ger, après un<br />
colloque international sur saint Augustin.<br />
«Monseigneur Paul Poupard [le «ministre de<br />
la culture» du pape], à qui j’avais parlé de mes<br />
premières lectures des Confessions, m’avait<br />
encouragé à faire quelque chose. Jean Paul Il<br />
également, lorsque je l’avais rencontré à<br />
Rome, en 2000, lors du jubilé des artistes. Son<br />
souhait était que je fasse un film sur saint<br />
Augustin».<br />
(<br />
L’autre rive
)<br />
Fort de ces recommandations, Gérard<br />
Depardieu entame alors un long périple à la<br />
rencontre de saint Augustin. Il le mènera,<br />
dimanche 9 février, à Notre-Dame de Paris,<br />
où, dans le cadre de l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en<br />
France et avec l’aide du philosophe André<br />
Mandouze, il proposera une lecture des<br />
Confessions.<br />
«Mon projet, explique Depardieu, n’est pas<br />
de lire les Confessions uniquement dans des<br />
églises. J’irai aussi dans des temples, des<br />
mosquées, des synagogues… Mon rêve<br />
serait de lire saint Augustin devant le Mur<br />
des lamentations».<br />
Et il parle, encore et toujours intarissable :<br />
«saint Augustin, c’est pour moi la question<br />
du pourquoi. C’est le mystère, le mystère de<br />
la vie. J’aime voir les gens en prière, je ne<br />
parle pas des fanatiques ou de ceux qui utilisent<br />
la religion pour anesthésier leurs douleurs.<br />
J’aime le verbe de saint Augustin, sa<br />
parole de la méditation, le son qui s’en<br />
dégage».<br />
L’idée serait donc de faire l’acteur à propos<br />
de saint Augustin ? «Oui et non, je ne<br />
veux pas être vu, je veux juste donner à<br />
entendre, poursuivre l’écho d’une question.<br />
C’est pourquoi je ne voulais pas faire un<br />
film sur saint Augustin. Ça aurait brouillé<br />
les pistes».<br />
C’est par l’intermédiaire du président<br />
algérien Bouteflika que Depardieu a rencontré,<br />
en juin 2002, à <strong>Al</strong>ger, André Mandouze.<br />
«Je ne le connaissais pas. C’est Bouteflika<br />
qui m’avait dit qu’il était un spécialiste de<br />
saint Augustin. Immédiatement, André s’est<br />
dit intéressé par mon projet. Et nous nous<br />
sommes mis à travailler ensemble, un peu<br />
comme, par le passé, j’avais travaillé avec<br />
Claude Régy ou Maurice Pialat. Un voyage,<br />
un cheminement, où la vie l’emporte sur les<br />
idées. Il m’a servi, ainsi que son épouse<br />
Notre*Dame de Paris<br />
Jeannette, de guide, de maître, C’est une<br />
rencontre fascinante qui a marqué ma vie».<br />
Plus Depardieu parle, plus l’on se demande<br />
s’il joue, s’il se compose un nouveau personnage.<br />
«Qu’est-ce qu’un acteur pour saint<br />
Augustin, sinon quelqu’un qui viendrait<br />
prendre la douleur d’un autre et qui la<br />
vivrait ? Jouer, c’est un acte de transfert.<br />
Certains passages des Confessions sont très<br />
proches de la psychanalyse. Rien de catholique<br />
là-dedans. Ça concerne n’importe<br />
quelle religion».<br />
A ce stade de la conversation, on se met à<br />
parler du cinéma. A essayer de comprendre<br />
pourquoi, depuis Le Garçu, de Maurice<br />
Pialat, en 1995, Depardieu donne parfois<br />
l’impression de ne plus rechercher la difficulté,<br />
le risque. «C’est vrai qu’après Le<br />
Garçu j’ai eu envie d’arrêter. Avec<br />
Maurice, on avait touché des choses très<br />
fortes. Quand on en est à poser des vraies<br />
questions et que la seule réponse que l’on y<br />
apporte c’est la mort, quand on touche ces<br />
choses-là de trop près, alors il vaut mieux<br />
changer d’air, retourner à des choses plus<br />
normales. Revenir à l’essentiel de la vie».<br />
«Au fond, pour moi, à la différence de<br />
beaucoup d’acteurs, l’essentiel ce n’est pas<br />
de jouer ; le plus important, c’est la vie. J’ai<br />
fait ce métier par abondance et finalement,<br />
ma carrière, je m’en fous. Pour moi, l’art ce<br />
n’est pas chercher, au contraire, c’est vivre,<br />
complètement, généreusement. On peut me<br />
coller toutes les étiquettes qu’on veut, je<br />
m’en fiche, ça ne m’intéresse pas».<br />
Mais comment déchiffrer ces trajectoires,<br />
de Marguerite Duras à Francis Veber en passant<br />
par les téléfilms en costumes, les aventures<br />
pétrolières à Cuba et vinicoles en<br />
<strong>Al</strong>gérie ? «Certains artistes sont capables de<br />
tout sacrifier pour le public. Je me souviens<br />
de Barbara qui disait : «Je ne peux pas avoir<br />
d’homme, parce que mon homme, c’est le<br />
public». Moi je n’y arrive pas et c’est pour<br />
ça, d’ailleurs, que je ne suis pas un acteur.<br />
Je réagis, je traverse des moments de lumière<br />
que j’essaye de faire partager. C’est le cas<br />
avec Cyrano». Soudain, un sourire illumine<br />
son visage : «Et puis, quand je fais du vin, en<br />
<strong>Al</strong>gérie, en Sicile ou non, c’est aussi un acte<br />
de création».<br />
Admettons donc que Depardieu ne soit<br />
pas un acteur , mais alors qu’est-il ? On lui<br />
parle de ses aventures avec Fidel Castro et<br />
Abdellaziz Bouteflika, et le voilà qui ne résiste<br />
pas au plaisir du jeu et de l’imitation .<br />
«Depardieu, mon ami !», soudain le visage<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
de Depardieu change, comme par enchantement<br />
il est Fidel Castro. La situation à Cuba,<br />
les atteintes aux droits de l’homme, la censure<br />
? «C’est vrai, il y a un côté Shakespeare<br />
dans tout ça. Mais bon, il y a aussi de la<br />
poésie. Et du soleil». Le théâtre, toujours.<br />
Comme la vie de Depardieu. ❑<br />
Un message éternel<br />
pour des temps incertains<br />
Par Henri Tinq<br />
«Je n’aimais pas encore et j’aimais à aimer.<br />
Je cherchais quoi aimer, aimant à aimer».<br />
Avait-on jamais ainsi parlé d’amour dans la<br />
littérature de l’Antiquité ? Pas de l’amour à<br />
l’eau de rose des romans de gare, mais de<br />
l’amour puisé à l’expérience d’un génie,<br />
Augustin (354-430), que des générations<br />
vont lire et relire avec la même émotion.<br />
L’évidence est là : si les Confessions (397-<br />
401) ont traversé le temps, c’est qu’elles<br />
manifestent quelque chose de l’éternité de<br />
l’homme et de celle de Dieu.<br />
Moderne, le ton de la confidence intime,<br />
le genre littéraire de l’autobiographie. Jamais<br />
homme d’Eglise aussi respectable, qui était<br />
né en 354 à Tagaste (Souk-Ahras, à l’est de<br />
l’<strong>Al</strong>gérie), en Numidie, alors province de<br />
l’Empire, membre de la haute société romaine,<br />
ne se livra à un tel déshabillage de son<br />
cœur et de son âme. Augustin vivant serait<br />
sur les plateaux de télévision, confiant ses<br />
émois d’adolescent, son initiation à la foi<br />
chrétienne qu’il but «avec le lait de sa mère<br />
Monique», sa lutte contre les convoitises de<br />
la chair, ses doutes existentiels, sa séduction<br />
pour la sagesse païenne découverte à 19 ans<br />
dans Cicéron, qui était à son programme de<br />
rhétorique.<br />
Moderne, aussi, le récit de sa conversion,<br />
à l’âge de 31 ans, dans la fameuse «lumière»<br />
du jardin de Milan qui chasse en lui les<br />
ténèbres, l’éclaire sur l’enseignement de<br />
l’apôtre Paul : «Plus de ripailles, ni de beuveries<br />
; plus de luxure, ni d’impudicités,<br />
plus de disputes, ni de jalousies». Mais sa<br />
conversion n’est pas illuminisme ni purement<br />
spéculative. Elle est affaire de cœur.<br />
Augustin est comme tous les chercheurs de<br />
Dieu et d’absolu, en quête d’un sens à donner<br />
à leur vie. L’accès à Dieu passe d’abord<br />
par l’intériorité et la connaissance de soi.<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
Converti, son désir divin devient infini, sa<br />
louange perpétuelle, sa confession chant et<br />
prière. Le génie littéraire des Confessions est<br />
tout entier dans ce balancement des phrases<br />
lié à son expérience la plus intime, dans ce<br />
jeu des mots et des sonorités qui fait dire à<br />
ses interprètes et biographes (Serge Lancel)<br />
que, pour en percevoir la saveur, il faut lire<br />
Augustin à haute voix -ce que fait Gérard<br />
Depardieu- et en latin ! Qu’on en juge :<br />
«Dieu est au plus profond que le tréfonds de<br />
moi-même et plus haut que le très haut de<br />
moi-même».<br />
Moderne, enfin, l’art de vivre qu’il promeut<br />
dans les Confessions, si proche d’un air du<br />
temps menacé encore par la guerre et la<br />
désespérance. Si Augustin nous paraît<br />
actuel, c’est qu’il fut le témoin d’une époque<br />
d’apocalypse : la chute de l’empire romain.<br />
Hippone (Annaba), dont il était l’évêque, fut<br />
conquise par les Vandales l’année même de<br />
sa mort (430). Leçon inépuisable : le bonheur<br />
ne se trouve pas dans la richesse, le plaisir<br />
ou la gloire, mais dans l’ascèse et la<br />
contemplation. ❑<br />
Profil : André Mandouze,<br />
Fidèle et Rebelle<br />
S’il est connu pour ses emportements,<br />
André Mandouze, né en 1916, est d’abord un<br />
homme de passion et de fidélité, comme<br />
celle qui le lie à saint Augustin qu’il fréquente,<br />
toujours ébloui, depuis soixante ans et<br />
qu’il a fait découvrir à Gérard Depardieu.<br />
Son premier combat remonte à l’occupation.<br />
Avec le père jésuite Pierre Chaillet, il<br />
fonde les Cahiers du témoignage chrétien,<br />
qui réunit clandestinement des résistants et<br />
des journalistes en lutte contre l’antisémitisme<br />
et les idées nazies. Pour lui, résistance<br />
spirituelle et résistance politique ne font<br />
qu’un.<br />
Combat contre la colonisation ensuite.<br />
Après la libération, il s’éloigne de<br />
Témoignage chrétien, devient en 1946 professeur<br />
à l’université d’<strong>Al</strong>ger, épouse la cause<br />
nationaliste, crée des journaux comme<br />
Consciences algériennes (1953), défend les<br />
thèses pro-indépendantistes qui vont l’obliger<br />
à fuir précipitamment l’<strong>Al</strong>gérie en 1956. Il<br />
fait quarante jours de prison à la Santé, mais<br />
André Mandouze<br />
continue de manifester dans les rues, dans<br />
ses articles au Monde, contre la torture et<br />
une guerre qui n’ose pas dire son nom.<br />
Fils spirituel de Péguy, de Mounier et de<br />
sa revue Esprit, Mandouze est de tous les<br />
combats de la gauche renaissante des années<br />
1970. En <strong>Al</strong>gérie, il s’était pris de passion<br />
pour Augustin, l’enfant du pays, berbère par<br />
sa mère Monique, à qui il consacre sa thèse<br />
en … mai 1968. Il vénère en Augustin, non<br />
pas l’icône d’une Eglise romaine avec laquelle<br />
il aura toujours des rapports tumultueux,<br />
mais l’homme qui symbolise le lien entre africanité<br />
et universalité. En avril 2001, il organise<br />
à <strong>Al</strong>ger avec le président Bouteflika un colloque<br />
sur Augustin qui représente une «révolution»,<br />
tant pour le désir manifesté par ce<br />
pays de retrouver sa part de mémoire chrétienne<br />
que par le choix d’une référence<br />
comme Augustin par temps d’intégrisme.<br />
Laïc d’Eglise insoumis, professeur latiniste<br />
redouté à la Sorbonne, André Mandouze<br />
célèbre dans l’auteur des Confessions la<br />
modernité d’un penseur pour qui, contre<br />
tout fondamentalisme, la foi ne peut jamais<br />
être imposée, sinon comme une vérité librement<br />
confrontée avec celle des autres. ❑<br />
H.T.<br />
+
!-<br />
Ibn Badis,<br />
pionnier de la<br />
renaissance culturelle<br />
PAR BOUAMRANE CHEIKH"<br />
PROFESSEUR D’UNIVERSITÉ" ÉCRIVAIN,<br />
Les idées d’Ibn Bâdîs,<br />
sa vie et son action exemplaires<br />
ont marqué profondément tous<br />
ceux qui l’ont approché,<br />
de près ou de loin,<br />
compagnons, disciples<br />
ou simples auditeurs.<br />
Son influence s’est exercée de<br />
son vivant et après sa mort<br />
sur toutes les couches<br />
de la population<br />
algérienne.
N<br />
é le 4 avril 1889 à<br />
Constantine, le jeune<br />
Abdelhamid reçoit une éducation<br />
solide. Il se rend<br />
d’abord à l’école coranique et apprend bientôt<br />
tout le livre sacré par cœur. En 1903, il est<br />
confié à un précepteur qui exerce une grande<br />
influence sur l’enfant. Il s’agit de Cheikh<br />
Hamdân Lounici, adepte de l’ordre maraboutique<br />
des Tidjâniyya. Ibn Bâdîs acquiert<br />
auprès de ce maître les éléments de la langue<br />
et les connaissances islamiques indispensables.<br />
En 1908, Ibn Bâdîs est envoyé à Tunis à<br />
l’université de la Zitouna où après l’obtention<br />
de son diplôme, il enseigne un an<br />
comme c’est l’usage pour les étudiants qui<br />
viennent de terminer leur cycle d’études. Il<br />
se rend à la Mecque au cours de la même<br />
année, en 1912 et, après avoir accompli le<br />
pèlerinage, séjourne à Médine où il complète<br />
ses connaissances. Sur le chemin du<br />
retour, il s’arrête au Caire, suit les cours du<br />
Cheikh Belkhayyat, mufti d’Egypte -qui lui<br />
délivre un diplôme- . Il entre en relation avec<br />
le milieu réformateur, en particulier avec<br />
Rachid Ridha, disciple du Cheikh<br />
Mohammed Abdou. En 1913, Ibn Bâdîs<br />
retourne à sa ville de Constantine. Son séjour<br />
en Orient lui aura permis de mûrir ses idées<br />
et de réfléchir à l’état dans lequel se trouvait<br />
la communauté musulmane.<br />
Ibn Bâdîs note, parmi les causes de notre<br />
décadence, le pouvoir arbitraire qui s’était<br />
substitué à la libre consultation communautaire<br />
(<strong>Al</strong>-shourâ), de sorte que les citoyens<br />
ne participaient pas à la vie publique et<br />
restaient en dehors des décisions politiques,<br />
prises par ceux qui détenaient le pouvoir. Les<br />
savants et les penseurs, dans leur majorité,<br />
ne jouaient guère le rôle qui devait être le<br />
leur de guides éclairés de l’opinion.<br />
Une seconde cause de décadence résidait<br />
dans la théorie de la résignation, conception<br />
paresseuse du destin tout à fait étrangère à<br />
l’Islam. Les notions de travail et d’efficacité<br />
étaient devenues négligeables, chacun<br />
s’abandonnant au sort qui lui était fixé. Cet<br />
état d’esprit avait entraîné la stagnation intellectuelle<br />
et le conservatisme social.<br />
L’action d’Ibn Bâdîs, à la suite des pionniers<br />
de «l’Islâh» a consisté à dissiper ces<br />
erreurs, en revenant à la doctrine authentique<br />
de l’Islam. Il a démontré que le croyant<br />
est libre d’agir et qu’il doit agir; il n’est pas un<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
Ibn Badis en compagnie de Tayeb El ‘Oqbi<br />
jouet entre les mains du destin. Il résuma son<br />
programme en un triptyque célèbre : L’Islam<br />
est ma religion; l’<strong>Al</strong>gérie est ma patrie; l’arabe<br />
est ma langue.<br />
L’action<br />
éducative<br />
De 1913 à 1925, Ibn Bâdîs se consacre principalement<br />
à l’action éducative, d’une part,<br />
pour créer les conditions de la renaissance<br />
et, d’autre part, pour former des disciples et<br />
diffuser les idées nouvelles au sein de la communauté.<br />
Il ouvre ainsi la première école de filles à<br />
Sidi-Boumaza et y enseigne avec Cheikh<br />
Moubarek El-Mili. Devant l’afflux considérable<br />
des élèves, il décide de doter l’école<br />
d’un internat. Le maître s’est rendu compte<br />
que l’instruction des filles est une condition<br />
nécessaire de la renaissance algérienne ; il<br />
déploie des efforts considérables dans ce<br />
sens et parvient à convaincre les parents réticents<br />
ou réservés qu’en dehors de cette voie,<br />
il n’y a pas de progrès possible. Parallèlement<br />
à la création des écoles libres à travers les<br />
principales villes du pays, Ibn Bâdîs ouvre<br />
des cercles culturels pour rassembler des<br />
groupes de jeunes et des adultes cultivés.<br />
L’un des plus importants est Le Cercle du<br />
progrès, fondé à <strong>Al</strong>ger, et qui existe encore,<br />
place des Martyrs.<br />
A Constantine, l’emploi du temps quotidien<br />
d’Ibn Bâdîs est si chargé qu’il s’épuise<br />
pratiquement à la tâche. Levé avant l’aube, il<br />
donne ses premiers cours aux élèves des<br />
écoles primaires, en se consacrant successivement<br />
à plusieurs classes. Il ne s’arrête qu’à<br />
la prière de midi, et après avoir pris un repas<br />
frugal, se remet à son enseignement qu’il<br />
poursuit jusqu’à la nuit tombée. Il dispense<br />
en outre un cours public de commentaire<br />
coranique qu’il poursuivra inlassablement<br />
pendant 25 ans.<br />
Ibn Bâdîs pratiquait une méthode rationnelle<br />
de persuasion à l’égard de ceux qui ne<br />
partageaient pas son point de vue ou dont la<br />
conduite s’écartait de la voie droite. Il n’usait<br />
ni de polémique ni de diffamation. Il ne<br />
condamnait définitivement ni les pêcheurs,<br />
ni les incroyants, laissant toujours la porte<br />
ouverte à un retour possible.<br />
Ibn Bâdîs diffusait ses idées non seulement<br />
par l’enseignement et les conférences qu’il<br />
donnait dans les principales villes du territoi-<br />
!!
!#<br />
re, mais aussi par la presse, les brochures<br />
et la publication d’ouvrages<br />
importants. El-Mountaqid est ainsi<br />
fondé en 1926 : ce fut le bon premier<br />
journal hebdomadaire, suivi de plusieurs<br />
autres. Il en était le rédacteur en<br />
chef et en avait confié la direction à<br />
Ahmed Bouchemal; y collaboraient<br />
aussi Cheikh Moubarek El-Mili et<br />
Cheikh Tayeb El-Okbi. Comme son<br />
nom l’indique, ce journal était surtout<br />
critique et polémique; il s’attaquait en<br />
particulier au maraboutisme peu éclairé.<br />
Ach-Chihâb, revue d’abord hebdomadaire,<br />
puis mensuelle, paraît de<br />
1926 à 1940. Cette revue publiait les<br />
cours du Cheikh, notamment son<br />
commentaire du Coran, du Hadith et<br />
des articles traitant des problèmes de<br />
l’heure. C’est aujourd’hui la source<br />
principale de documentation pour<br />
l’étude des idées d’Ibn Bâdîs et de son<br />
école.<br />
Le 5 mai 1931, se réunit à <strong>Al</strong>ger, au<br />
Cercle du progrès l’assemblée générale<br />
constitutive de l’Association des<br />
Ulamâ musulmans d’<strong>Al</strong>gérie, en présence<br />
d’Ibn Bâdîs, de ses compagnons,<br />
de ses disciples et des délégués<br />
de l’intérieur. Ibn Bâdîs fut élu président<br />
de l’Association et le premier<br />
conseil d’administration fut mis en<br />
place. Il comprenait notamment<br />
Cheikh Larbi Tebessi, Cheikh Tayeb El<br />
Okbi et bien d’autres compagnons.<br />
Les objectifs de l’Association sont définis<br />
: faire connaître l’Islam véritable et<br />
lutter contre ses détracteurs et ses<br />
déformateurs, user de la méthode<br />
rationnelle à partir de l’ijtihad ou<br />
effort de recherche personnelle et<br />
rejeter le taqlid, imitation servile des<br />
maîtres.<br />
En 1936, la politique coloniale tenta<br />
d’accorder quelques droits à certaines<br />
catégories d’<strong>Al</strong>gériens. Le projet Blum-<br />
Violette, mis au point sous le gouvernement<br />
du Front populaire, voulait<br />
gagner une partie de la population<br />
algérienne par des réformes timidement<br />
libérales que la minorité européenne<br />
combattra avec tant d’acharnement<br />
qu’elles ne verront pas le jour.<br />
Ce projet ne stipulait pas que les<br />
<strong>Al</strong>gériens bénéficiaires de certains<br />
droits politiques devaient renoncer à<br />
leur statut personnel musulman, mais<br />
les colons l’exigeaient à travers leur<br />
presse et leurs groupes de pression. Le<br />
projet Blum-Violette fut abandonné,<br />
d’autant plus que la minorité européenne<br />
avait tout mis en œuvre pour<br />
s’y opposer, parce que trop libéral à<br />
ses yeux.<br />
C’est dans ce contexte que, dans un<br />
article de la revue Ach-Chihab de septembre<br />
1937, Ibn Bâdîs précise sa<br />
conception de la nation algérienne,<br />
après avoir choisi comme devise du<br />
journal El-Mountaqid : «la vérité au<br />
dessus de tout et la patrie avant tout».<br />
Il distingue quatre conceptions de la<br />
nation que l’on peut résumer brièvement<br />
par le nationalisme local fondé<br />
sur l’égoïsme, le nationalisme étroit<br />
basé sur le sectarisme, l’internationalisme<br />
qui veut dépasser la nation, voire<br />
la nier et le nationalisme au sens large<br />
qui écarte le chauvinisme et coopère<br />
avec les autres nations, sans renoncer<br />
à son originalité propre.<br />
Il dénonce la politique coloniale qui<br />
s’immisce dans les affaires du culte,<br />
ferme «les médersas» et poursuit leurs<br />
maîtres, interdit les cercles culturels,<br />
fournit une aide importante aux missions<br />
religieuses chrétiennes, particulièrement<br />
dans le sud du pays, alors<br />
qu’elle n’y autorise pas les Ulamâ.<br />
L’Imam Abdelhamid Ibn Bâdîs est<br />
mort le 16 avril 1940, à 51 ans, succombant<br />
à la tâche, à l’âge où d’ordinaire<br />
l’homme est encore plein de<br />
vigueur et de promesses.<br />
Lorsqu’on compare l’étendue de son<br />
œuvre à la brièveté de son existence,<br />
on se rend compte qu’il a fait le sacrifice<br />
de sa vie, au service de son pays et<br />
de son peuple. Ibn Bâdîs a mérité<br />
d’appartenir à l’histoire de l’<strong>Al</strong>gérie<br />
contemporaine, comme l’un de ses<br />
bâtisseurs et de ses penseurs les plus<br />
remarquables.<br />
Penseur et homme d’action, le<br />
Cheikh Abdelhamid Ibn Badis peut<br />
être considéré comme l’un des artisans<br />
de la renaissance de notre pays,<br />
en même temps qu’un précurseur du<br />
mouvement national dont le rayonnement<br />
a d’ailleurs largement dépassé<br />
nos frontières. ❑<br />
La personnalité d’Ibn Badis<br />
Dans son ouvrage-référence, Le<br />
réformisme musulman en <strong>Al</strong>gérie<br />
de 1925 à 1940, <strong>Al</strong>i Mérad estime<br />
que « le succès fulgurant» des<br />
thèses réformistes en <strong>Al</strong>gérie, ainsi<br />
que l’efficacité du mouvement créé<br />
et impulsé par Ibn Badis sont essentiellement<br />
dus à la personnalité du<br />
Cheikh, qualifié de génial organisateur<br />
:<br />
« On n’insistera jamais assez sur le caractère exceptionnel<br />
de cette personnalité. Les témoignages les<br />
plus divers, dont ceux des observateurs européens les<br />
moins prévenus en faveur du leader réformiste algérien,<br />
s’accordent à le dépeindre comme un esprit audessus<br />
de la moyenne, et comme un génial organisateur.<br />
Il est incontestable que, sans la compétence<br />
intellectuelle de cet homme, la solidité de son caractère,<br />
les ressources inépuisables de son intelligence<br />
et de son imagination, la petite association constantinoise<br />
qui avait donné le jour au Muntaqid, aurait<br />
sombré comme une folle équipée.<br />
« Badis était admirablement servi par des qualités<br />
morales qui le plaçaient nettement au-dessus de tous<br />
les lettrés algériens qui travaillaient à ses côtés pour<br />
l’idéal réformiste. Sa foi, d’abord, était extraordinaire.<br />
Ses disciples et ses amis voyaient volontiers en lui<br />
un mystique; d’autres, un saint; on n’hésita pas à le<br />
comparer à un prophète. Toutes préoccupations rhétoriques<br />
mises à part, il demeure ce fait qu’Ibn Badis<br />
avait frappé l’imagination de ses contemporains, qui<br />
l’identifièrent aux grandes figures qui, de siècle en<br />
siècle, remuent la conscience islamique, bouleversant<br />
parfois les régimes politiques, les systèmes sociaux,<br />
instaurant de nouvelles «voies» éthico-religieuses, de<br />
nouvelles orientations culturelles.<br />
« Sa façon de vivre, son allure patriarcale -en dépit<br />
de sa relative jeunesse-, le choix qu’il avait fait de la<br />
simplicité, sinon de la pauvreté, comme règle de vie,<br />
la volonté qu’il avait de ne jamais tirer avantage de<br />
son éminente situation religieuse -et donc sociale-, et<br />
de «se faire peuple», son refus systématique des futilités,<br />
des vanités, du désir de paraître, son infini<br />
dévouement à ses élèves, aux fidèles de sa mosquée,<br />
à ses amis, puis à son Association des «Ulama», tous<br />
ces traits le désignèrent à l’estime et à la vénération<br />
populaires, comme un imam de l’ancienne trempe,<br />
un «guide de la communauté», un digne successeur<br />
des grands maîtres spirituels de l’Islam.<br />
« Ces qualités personnelles d’Ibn Badis contribuèrent<br />
certainement à aplanir le terrain devant son mouvement<br />
réformiste. Mais les thèmes de sa propagande<br />
religieuse et culturelle étaient, eux aussi, propres à<br />
susciter l’intérêt des masses musulmanes, et à provoquer<br />
de nombreuses adhésions parmi elles ». ❑<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
Quand<br />
Bachtarzi<br />
racontait<br />
«le vieil <strong>Al</strong>ger<br />
musical»<br />
PAR KAMEL BENDIMERED"<br />
JOURNALISTE,<br />
La kouitra<br />
Son plus grand souhait, en 1936,<br />
était d’écrire l’histoire des chanteurs<br />
et musiciens algériens...»,<br />
mais ce n’est qu’une quarantaine<br />
d’années plus tard (en 1976) que<br />
Mahieddine Bachtarzi, - après<br />
plusieurs sollicitations et de<br />
conviviales rencontres ayant<br />
suivi la publication (en 1969, par<br />
l’ex-Sned) du premier des trois<br />
tomes de ses «Mémoires»-, acceptait<br />
d’ouvrir, aux fins de publication<br />
dans une revue algérienne<br />
de l’époque, une fenêtre sur<br />
«l’<strong>Al</strong>ger musical» de ses souvenirs.<br />
ul sans doute n’était plus qua-<br />
N lifié pour évoquer ce pan de<br />
la mémoire culturelle algérienne<br />
et algéroise que cette<br />
haute figure de la culture nationale né à la fin<br />
du 15ème siècle et disparu en 1986, dont le<br />
parcours professionnel s’est déployé pendant<br />
plus d’un demi-siècle sur une large<br />
palette: hazzab (lecteur de Coran), mouaddhin<br />
qui a «inauguré» la Mosquée de Paris en<br />
1926, chanteur que sa belle voix de ténor faisait<br />
appeler le «Caruso du désert», inspirateur<br />
des «Nuits de Blida» de Camille Saint-<br />
Saens à partir de la musique andalouse qu’il<br />
interprétait spécialement pour le grand compositeur,<br />
vice-président de l’association<br />
musicale «El Moutribia» aînée d’ «El<br />
Mossillia», représentant pour l’Afrique du<br />
Nord de sociétés d’édition phonographique<br />
internationales comme «Baïdaphone»,<br />
acteur de cinéma, comédien et auteur dramatique,<br />
et surtout organisateur culturel<br />
hors pair dont la vie, comme le soulignait<br />
Musique<br />
Saâdeddine Bencheneb, a été si intimement<br />
liée à l’histoire du théâtre algérien qu’on ne<br />
saurait parler de l’un sans, du même coup,<br />
évoquer l’autre.<br />
De ce témoin -acteur majeur d’une aventure<br />
et d’une époque qu’il a eu ce coup de<br />
génie ultime de ne pas laisser sombrer dans<br />
l’oubli en les faisant revivre dans ses<br />
«Mémoires», tirons profit et matière à<br />
réflexion-à travers cet entretien condensé et<br />
modelé pour permettre la lecture la plus<br />
éclairante et attrayante possible- de la valeur<br />
documentaire de sa contribution qui, de<br />
manière implicite, situe l’enjeu majeur et<br />
redoutable auquel est confrontée la société<br />
algérienne actuelle, celui de l’amnésie culturelle<br />
rampante.<br />
Et, juste avant de laisser la merveilleuse<br />
voix de conteur de Bachtarzi tisser les fils<br />
chatoyants du «vieil <strong>Al</strong>ger musical», retenons<br />
cet autre message qu’il délivre et qui n’est<br />
pas sans rapport avec le précédent : les gens<br />
du culte des anciennes cités algériennes<br />
étaient des hommes de culture, des créateurs<br />
de beauté et de sens et non ces censeurs<br />
d’art et castrateurs de mémoire et<br />
d’histoire égarés dans les villes-bourgs d’aujourd’hui.<br />
La tragédie que nous vivons s’explique<br />
aussi par ces «déficits» culturels et ces<br />
«décalages» de terreaux qui font s’entrechoquer<br />
les hommes et vaciller la société.<br />
Ainsi<br />
parlait Bachtarzi...<br />
«Mon plus grand souhait, en 1936, était<br />
d’écrire l’histoire des chanteurs et musiciens<br />
algériens. Malheureusement le manque de<br />
documents et le trop petit nombre de personnes<br />
connaissant ce milieu, furent à l’origine<br />
de mon découragement et de l’abandon<br />
de mon projet. De plus, en m’adonnant par<br />
la suite entièrement au théâtre, et surtout<br />
avec la disparition, l’un après l’autre, de tous<br />
ceux qui pouvaient me documenter, mon<br />
projet s’avérait irréalisable. Le peu de renseignements<br />
que j’ai pu me procurer, je le dois<br />
essentiellement à des gens depuis longtemps<br />
disparus (1). Celui qui aurait pu m’aider était<br />
Si Mohamed Lekhehal, dernier représentant<br />
de la grande lignée des mélomanes ayant<br />
bien connu les maîtres de la musique classique<br />
à <strong>Al</strong>ger de 1900 à 1908.<br />
«Si je me suis intéressé à l’histoire des<br />
chanteurs et musiciens algériens, c’est que<br />
!$
Musique<br />
!%<br />
Mohamed Sfindja" un des maîtres de la musique andalouse algérienne,<br />
rien, ou presque rien, n’a été écrit sur eux. Il<br />
aurait été bon, aujourd’hui, d’évoquer ces<br />
artistes d’<strong>Al</strong>ger, de Tlemcen et de<br />
Constantine, de parler de leur art, de leur vie<br />
et de leurs activités dans la musique classique<br />
ou populaire que nous chérissons<br />
tous.<br />
«En évoquant quelques figures d’artistes,<br />
poètes, chanteurs ou musiciens, vous regretterez<br />
avec moi qu’ils ne nous aient laissé<br />
aucune trace pour écrire leur histoire. Le<br />
regretté Saâdeddine Bencheneb me disait, il<br />
y a quelques années combien «la conservation,<br />
l’histoire et l’évolution de la musique en<br />
<strong>Al</strong>gérie serait moins énigmatique, si un<br />
Benfarachou ou un Cheikh Menémèche<br />
avaient rédigé ne serait-ce que quelques<br />
pages sur leur art et la tradition dont ils ont<br />
hérité. Quel intérêt inappréciable présenteraient<br />
les mémoires, même fort courts et mal<br />
écrits, d’un céramiste ou d’un enlumineur<br />
algérien. Si j’évoquais pour vous quelques<br />
souvenirs que j’ai vécus comme témoin ou<br />
auditeur, vous constateriez que tout au long<br />
de son histoire lyrique, l’<strong>Al</strong>gérie a tant bien<br />
que mal réussi à conserver son patrimoine<br />
musical national. Pourtant, il n’y avait à<br />
l’époque ni concert public, ni conservatoire,<br />
ni théâtre, ni cinéma et, bien entendu, ni<br />
radio ni télévision. Ce n’est que par amour<br />
pour elle qu’ils ont pu défendre et conserver<br />
leur musique contre vents et marées, afin<br />
qu’elle ne se perde pas dans la nuit des<br />
temps.<br />
Un évènement capital<br />
au 17ème siècle<br />
«Selon de vieux <strong>Al</strong>gérois qui ont euxmêmes<br />
servi de relais à leurs anciens, l’histoire<br />
de la musique classique algérienne fut<br />
marquée par un événement d’une importance<br />
capitale au 17ème siècle. De nombreux<br />
mélomanes constatèrent à une certaine<br />
époque que la musique classique perdait de<br />
plus en plus ses chanteurs musulmans<br />
connaissant bien le répertoire, et que la plus<br />
grande partie de celui-ci se trouvait entre les<br />
mains de chanteurs israélites d’<strong>Al</strong>ger ne<br />
connaissant pas l’arabe classique. Devant la<br />
menace qui planait sur cette musique, qu’il<br />
connaissait et aimait, le Mufti hanafite de<br />
l’époque convia tous les moudjouidine (lecteurs<br />
du Coran de la capitale) à une réunion.<br />
Ils étaient une centaine, possédant de puissantes<br />
et belles voix. A l’époque, les moudjouidine<br />
connaissaient en général tous les<br />
modes de notre musique et n’avaient pas<br />
besoin d’un instrument pour distinguer un<br />
araq d’un zidane, un moual d’un djarka,<br />
ou un sika d’un remel maïa. Ils avaient tous<br />
une vaste culture musicale. Dans le but de<br />
trouver un moyen qui consolidât la musique<br />
et lui assurât une conservation fidèle, le<br />
Mufti suggéra à ses interlocuteurs d’adapter<br />
le plus souvent possible les airs des noubas<br />
aux paroles des cantiques qu’ils psalmodiaient<br />
dans les mosquées. Prenant<br />
l’exemple d’un cantique qu’on récitait lors<br />
de la prière des taraouih durant les veillées<br />
du Ramadhan, le Mufti leur chanta «soubhan<br />
<strong>Al</strong>lah wa bi hamdihi, soubhan <strong>Al</strong>lahi ladhimi,<br />
sur l’air de «khademli saâdi». Le<br />
Ramadhan suivant, cette initiative appréciée<br />
par tous les fidèles et les mélomanes était<br />
donnée en exemple aux autres mosquées, et<br />
chacun des moudjouidine s’ingéniait à adapter<br />
un air. Ainsi, tous les airs adaptables<br />
furent chantés sur les paroles de «soubhan<br />
<strong>Al</strong>lahi wa bi hamdihi» à <strong>Al</strong>ger. Devant le succès<br />
de cette innovation qui fut étendue aux<br />
mosquées hanafites de Blida, Médéa et<br />
Miliana, ses promoteurs ne s’arrêtèrent pas<br />
en chemin. C’était le siècle des Muftis Sidi<br />
Ammar, Sidi Ben <strong>Al</strong>i, Ben Echahed... et il fallait<br />
trouver le moyen d’adapter d’autres airs<br />
de noubas aux cantiques appris. Le choix<br />
s’est alors porté sur les Mouloudiates.<br />
«Comme ils s’étaient déjà occupés des qassaïd<br />
de l’Imam <strong>Al</strong>i, Cheikh-El-Bossaïri, Abd-<br />
El-Hay El-Halabi, Ibnou Morsia, Omm Hani,<br />
El Bikri, Mohammed Salah, Ibnou L’Khatib,<br />
Sidi Boumediene, Sidi Abderrahmane<br />
Athaâlbi et Chems Eddine Ibnou Djabir, dont<br />
la qassida «Fi koulli fatihatine lil qaouli<br />
mouatabarah» fut une des premières chantées<br />
à la mosquée Sidi Abderrahmane à l’occasion<br />
du Mawlid Ennabaoui, les<br />
Moudjouidine ne savaient plus quelle qasida<br />
adapter. C’est alors que les Muftis d’<strong>Al</strong>ger<br />
se sont mis à écrire des mouloudiate à leur<br />
tour. Et c’est ainsi que les Moudjouidine, que<br />
nous appelâmes par la suite Qassadine, se<br />
trouvèrent en possession d’un répertoire de<br />
mouloudiate composé entièrement par des<br />
poètes algériens, presque tous musicologues<br />
et même musiciens, tels Cheikh Sidi Ammar,<br />
Cheikh Sidi Benali, Cheikh Menguellati,<br />
Mohammed Ben Echahed, tous quatre<br />
Muftis d’<strong>Al</strong>ger, Cheikh El-Mazouni, Cheikh El<br />
Aroussi, Cheikh Benmerzoug et bien<br />
d’autres encore. Cette tradition, dont le berceau<br />
était <strong>Al</strong>ger, s’est étendue à Blida tout<br />
d’abord, ensuite jusqu’à Constantine.<br />
«Encore jeune vers 1920, j’ai eu souvent le<br />
plaisir d’assister à Sidi Abderrahmane et à<br />
Sidi M’hamed à la venue des qassadine de<br />
Constantine pour les fêtes du Mawlid<br />
Ennabaoui. Ils ont même été accompagnés<br />
par le Cheikh Abdelhamid Ibn Badis luimême<br />
en 1921 et en 1924. Il est regrettable<br />
que cette tradition, enracinée en <strong>Al</strong>gérie<br />
depuis près de trois siècles et qui s’est maintenue<br />
même durant la nuit coloniale, se soit<br />
perdue depuis une vingtaine d’années. Est-<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
Edmond Yafil" transcrivit près de &-- airs andalous (*)<br />
ce le manque d’adeptes ou la pénurie de<br />
jolies voix ?<br />
«J’avais douze ans à la mort du grand maître<br />
Mohamed Sfindja, le 30 juin 1908. J’avais eu<br />
le plaisir de l’écouter pour la première fois<br />
lors d’une soirée familiale, donnée à Djenane<br />
Bensemman à Tixeraïne. Il avait à ses côtés,<br />
cinq musiciens : Maâlem Mouzino, qui jouait<br />
alternativement du rebab et de la kamandja,<br />
Cheikh Echérif, terrar, Maâlem Laho<br />
Séror, joueur de kouitra, et Chaloum, mandoliniste.<br />
J’ai eu également l’occasion de<br />
réentendre Mohamed Sfindja à deux autres<br />
reprises, mais avec les qassadine à Sidi Ouali<br />
Dada. Mohamed Sfindja et son disciple Saïdi<br />
se joignaient souvent aux qassadine dans les<br />
manifestations religieuses, pour leur apporter<br />
le concours de leurs voix.<br />
«Ce que je vous raconte sur la vie modeste<br />
de Si Mohamed Sfindja, sur son art et son<br />
activité, me fut raconté par Sidi Mohamed<br />
Boukandoura, Mufti hanafite d’<strong>Al</strong>ger et Bach<br />
Qassad, ainsi que par Mouzino, Laho Séror,<br />
Saîdi et Yafil. Boukandoura, Mouzino et Yafil<br />
décédèrent tous trois en 1928, et Laho Seror<br />
le 1er février 1940, Ces maîtres, qui m’ont<br />
enseigné le peu que je sais de la<br />
musique classique, étaient tous des amis de<br />
Mohammed Sfindja. A son époque, celui-ci<br />
était la coqueluche des citadins d’<strong>Al</strong>ger,<br />
Blida, Médéa, Miliana et Cherchell. Mais<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
l’<strong>Al</strong>ger de la fin du 19ème siècle n’était pas<br />
celui d’aujourd’hui, et malgré sa grande<br />
popularité, Sfindja ne se faisait entendre au<br />
maximum que trente fois par an, en été, dans<br />
les fêtes familiales, pour un cachet de 100,<br />
150 ou 200 francs d’alors représentant l’équivalent<br />
de 500 de nos dinars actuels (un<br />
ouvrier gagnait 7 francs pour une journée de<br />
dix heures). Si Mohammed Sfindja ne pouvait<br />
vivre convenablement avec ce qu’il<br />
gagnait comme chanteur. Aussi avait-il un<br />
magasin de chaussures. De plus, il jouait le<br />
soir dans les cafés tels que kahouet<br />
Bouchaâchoua, kahouet Laârayèche,<br />
kahouet El-Boza et kahouet Malakoff qui<br />
était le plus fréquenté. La clientèle de<br />
kahouet Malakoff et kahouet El-Boza était<br />
formée de jeunes mélomanes et d’Israélites.<br />
Notez que si ces derniers, par ignorance de<br />
notre langue littéraire, ont contribué à une<br />
certaine dégradation de la poésie arabe andalouse,<br />
il ont, par contre, beaucoup aidé à la<br />
sauvegarde de notre musique.<br />
« Avant de vous parler d’autres chanteurs et<br />
musiciens, permettez-moi de vous raconter<br />
l’histoire d’une collaboration qu’on peut<br />
qualifier d’historique. C’est celle de Si<br />
Mohammed Sfindja avec Yafil et Jules<br />
Rouanet aux environs de 1896-1904. On avait<br />
persuadé Sfindja que pour sauver les trésors<br />
de cette musique, il fallait la transcrire.<br />
Musique<br />
Edmond Yafil était le fils de Makhlouf Yafil,<br />
connu à <strong>Al</strong>ger sous le sobriquet de Makhlouf<br />
Loubia et qui avait fait fortune en vendant un<br />
bol de loubia et une khebiza pour deux sous<br />
(10 centimes). Sa gargote se trouvait à l’angle<br />
du passage Malakoff par l’entrée de la rue<br />
Jenina, soit tout prés du café où Sfindja chantait<br />
le soir. Makhlouf Loubia était illettré, ne<br />
parlait que l’arabe, comme tous les Israélites<br />
algériens de son époque; son fils Edmond,<br />
était bachelier, diplômé de langue arabe et<br />
musicien. Comme ses coreligionnaires de<br />
l’époque, Edmond Yafil aimait la musique<br />
andalouse et, chaque fois qu’il y était autorisé<br />
par son père, allait écouter Sfindja. Le<br />
grand maître était heureux de le recevoir<br />
pour lui chanter tout ce qu’il désirait<br />
entendre. En bonhomme qui voit loin,<br />
Edmond Yafil mettait dans le plateau l’équivalent<br />
de tout ce que Sfindja collectait durant<br />
une bonne soirée.<br />
«Ce manège dura plusieurs années. Puis un<br />
jour, en 1897-1898, une maison d’édition fit<br />
appel à plusieurs musicologues de réputation<br />
mondiale pour collaborer à une grande<br />
encyclopédie musicale. Jules Rouanet fut<br />
chargé de la musique arabe. Nanti d’une<br />
bourse, il partit se documenter à Rabat,<br />
Tunis, Damas et au Caire, durant près d’une<br />
année. Mais à <strong>Al</strong>ger, à qui s’adresser sinon à<br />
Sfindja, puisque Mouzino et Laho Seror<br />
n’étaient que ses élèves ? Sfindja ne parlait<br />
pas français, Jules Rouanet ne connaissait pas<br />
l’arabe, Edmond Yafil parlait les deux. Jules<br />
Rouanet étant paralysé des jambes, et Yafil<br />
boiteux, c’était Sfindja qui allait, avec sa kouitra,<br />
une fois chez Jules Rouanet au Télemly,<br />
une fois chez Yafil à Bologhine (ex- Saint-<br />
Eugène). A eux trois, de 1899 à 1902, ils<br />
transcrivirent exactement 76 airs (Touchiate,<br />
Noubate, Neqlabate, etc...). Jules Rouanet,<br />
qui s’était introduit dans le milieu des musiciens<br />
arabes par la suite, et qui a eu tous les<br />
renseignements et documents voulus, a terminé<br />
ses travaux pour l’encyclopédie en<br />
1903.<br />
Les dessous<br />
d’une exploitation<br />
Après la disparition de Sfindja en 1908, sans<br />
rompre ses relations avec Jules Rouanet, Yafil<br />
continua seul le travail de transcription musicale.<br />
Il s’était assuré du concours de Laho<br />
Seror et Saïdi. Car s’il n’a édité que 112 airs<br />
!&
Musique<br />
!'<br />
Durant ses recherches à <strong>Al</strong>ger" Jules Rouanet eut à travailler avec Mohamed<br />
Sfindja et Larbi Bensari (deuxième rang sur la photo) (*)<br />
andalous mis en vente sur le marché mondial,<br />
Edmond Yafil eut à en transcrire près de<br />
500, qu’il a déposés à la S.A.C.E.M (2) comme<br />
arrangeur. Mais ce n’est qu’en 1926, donc 18<br />
ans après, qu’<strong>Al</strong>ger apprit les dessous de<br />
cette appropriation du patrimoine musical<br />
national. C’était à l’occasion de l’inauguration<br />
de la mosquée de Paris. Dans le cadre de<br />
cette inauguration, la capitale française vécut<br />
plusieurs manifestations artistiques<br />
(concerts, représentations théâtrales arabes,<br />
etc...) et le nom de Yafil, comme mécène et<br />
sauveur de la musique algérienne, était cité<br />
partout dans la presse parisienne. Ne voyant<br />
pas son nom associé à celui de Yafil, Jules<br />
Rouanet fut piqué au vif . Rédacteur au journal<br />
«La Dépêche <strong>Al</strong>gérienne», il eut la partie<br />
belle pour étaler au grand jour les agissements<br />
de Yafil. Celui-ci répliqua vertement,<br />
et non moins perfidement, que le sieur Jules<br />
Rouanet, avant la date du 11 novembre 1898,<br />
ignorait absolument tout de la musique<br />
arabe.<br />
«Tout ceci n’empêche pas de reconnaître<br />
que c’est grâce à Yafil que notre musique a<br />
dépassé les frontières du pays à son époque.<br />
Il a aimé cette musique par-dessus tout. Il<br />
considérait ses noubate comme de grands<br />
chefs-d’oeuvre. Il fallait écouter les conférences<br />
qu’il donnait sur la musique classique,<br />
son audience dans le peuple et son prestigieux<br />
passé, non seulement à <strong>Al</strong>ger, mais<br />
aussi à Paris, durant de longues années. Il a<br />
cherché à en tirer profit, en retour, c’est certain,<br />
mais est-ce qu’il y avait un seul bour-<br />
geois fortuné de chez nous, à l’époque, qui<br />
aurait eu son audace, son courage et son<br />
amour pour une musique dont il a recueilli<br />
les paroles de la presque totalité des noubate,<br />
et édité le diwan qui, malgré toutes ses<br />
imperfections, continue à nous rendre<br />
aujourd’hui service. De plus, il a su imposer<br />
aux éditeurs de disques, durant une trentaine<br />
d’années, l’enregistrement du seul répertoire<br />
classique. Il suffit de jeter un coup<br />
d’oeil sur les catalogues de 1900 à 1920 pour<br />
s’en rendre compte. N’oublions pas aussi de<br />
mentionner les longs et coûteux voyages<br />
qu’il effectua en Europe pour trouver des<br />
éditeurs pour cette musique qu’il a transcrite<br />
à ses frais, ne sachant si elle se vendrait ou<br />
non. Infirme, il a accepté, à la fin de sa carrière,<br />
d’occuper la chaire de musique arabe<br />
au conservatoire, lors de sa création en<br />
1922.<br />
«En vous parlant de Sfindja, Mouzino,<br />
Laho Séror et Yafil, je ne vous ai pas parlé de<br />
quelques-uns de leur devanciers et maîtres<br />
de 1880 à 1930. Il y avait, tout d’abord,<br />
Cheikh Menémèche. On dit qu’il avait une<br />
voix douce et agréable à entendre, mais elle<br />
n’avait pas la puissance et l’étendue de celle<br />
de Sfindja. Cependant Cheikh Menemèche,<br />
qui était un virtuose de la kouitra, fut le<br />
détenteur de tout le répertoire de la musique<br />
classique à <strong>Al</strong>ger. Son accompagnateur au<br />
rebab était Maâlem Benfarachou. De confession<br />
juive, Benfarachou fut, avec Cheikh<br />
Menemèche, celui qui connaissait le plus<br />
d’airs andalous. Décédé en 1904, à l’âge de<br />
Ruelle dans le vieil <strong>Al</strong>ger<br />
71 ans, Benfarachou apprit à Sfindja plusieurs<br />
noubate que Menémèche n’avait pu<br />
lui transmettre. Il a également eu l’occasion<br />
de rectifier plusieurs airs mal appris par<br />
Sfindja, Mouzino et Yafil. A part les noms que<br />
je viens de citer, il y eut Saïdi qui connaissait<br />
tout le répertoire classique et jouait parfaitement<br />
de la kouitra mais qui malgré son<br />
immense talent, ne plana pas aussi haut que<br />
Mouzino et Laho Séror après la disparition<br />
de Sfindja.<br />
Un règne de trente ans<br />
sur la chanson...<br />
«Le vieil <strong>Al</strong>ger s’enorgueillit aussi de ses<br />
groupes de femmes chanteuses qu’on appelait<br />
Messemaâte, S’bayate ou Meddahate ou<br />
encore Fqirate, et qui ne se produisaient que<br />
dans les fêtes familiales. Kheira Djabouni et<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
Rebab<br />
Kheira Tchoutchana, qui jouaient de la kouitra,<br />
étaient, avec leurs ensembles, les chanteuses<br />
les plus appréciées dans leur répertoire<br />
d’aroubi, haouzi, zendani, medh et<br />
même classique.<br />
«Par contre, Cheikha Halima Fouad El-<br />
Beghri (à cause de la grosse tâche qu’elle<br />
avait au menton), spécialiste du deff, ne pratiquait<br />
que le chant religieux. Ce n’est<br />
qu’après une vingtaine d’années, suite à la<br />
disparition de ces chanteuses, l’une remplacée<br />
par Hanifa Ben Amara, l’autre par Aïcha<br />
El-Khaldia qui faisaient déjà partie de leurs<br />
groupes, qu’apparaît Yamina Bent Hadj El-<br />
Mehdi. Celle-ci a commencé à jouer du<br />
Guenibri à l’âge de 13 ans et eut la chance de<br />
trouver un mécène en la personne de<br />
Cheikh Brihmat, directeur de la dernière<br />
Médersa d’avant l’occupation coloniale qui<br />
se trouvait en pleine Casbah. Cheikh<br />
Brihmat, grand érudit de l’époque, mélomane<br />
passionné de musique classique, a appris<br />
à Yamina Bent Hadj El-Mehdi, tout d’abord à<br />
lire et à écrire l’arabe, ensuite la kouitra et le<br />
kamandja. A la disparition de son bienfaiteur,<br />
Yamina Bent Hadj El-Mehdi était la seule<br />
et unique artiste de renom, connue non seulement<br />
dans son pays, mais également en<br />
Tunisie et au Maroc. C’est cette renommée<br />
qui lui a fait enregistrer près de 500 disques<br />
de 1905 à 1928. Si, parmi les jeunes, nombreux<br />
sont ceux qui ignorent ce que fut cette<br />
vedette, comme on dit de nos jours, il y a<br />
encore pas mal d’<strong>Al</strong>gérois qui ont eu le plaisir<br />
de l’écouter. Tout <strong>Al</strong>ger a assisté à ses<br />
obsèques au cimetière d’El Kettar, le 1er<br />
juillet 1930.<br />
« Les troupes de chanteuses dont je viens<br />
de vous parler se composaient de sept ou<br />
huit éléments et ne se produisaient que<br />
devant un public de femmes. Enfant, j’ai eu<br />
le bonheur d’assister à une noce à la Casbah,<br />
dont le souvenir ne peut s’effacer de ma<br />
mémoire. Il y avait là les groupes réunis de<br />
Yamina Bent Hadj El-Mehdi encore jeune, et<br />
de Hanifa Bent Amara, assises sur des petits<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
matelas, couverts d’un tissu argenté. Les<br />
chanteuses des deux groupes étaient<br />
habillées de caftans roses, longs et amples.<br />
Les deux maâlmate jouaient de la kamandja.<br />
Deux autres sebayat jouaient de la kouitra<br />
. Les interprètes étaient alignées tout le<br />
long du large patio... Derrière ces musiciennes-chanteuses<br />
se tenaient assises sur<br />
des chaises, qui leur étaient exclusivement<br />
réservées, les jeunes femmes, qu’on appelait<br />
les haddarate, habillées toutes de karakos<br />
en velours brodé d’or. Les bijoux dont ces<br />
jeunes femmes étaient couvertes et qui coûteraient<br />
des fortunes aujourd’hui, étaient<br />
pour la plupart prêtés. Dans cette mise en<br />
scène, les femmes âgées avaient leurs places<br />
réservées derrière les haddarate. Face à ce<br />
spectacle et sous les arcs du patio, se<br />
tenaient les spectatrices admises à assister au<br />
mahdhar ou hadhir.<br />
«Le hadhir est la séance de danse des<br />
femmes qui se déroulait, à chaque noce, de<br />
18 heures à 20 heures, toujours en présence<br />
de la mariée et de ses demoiselles d’honneur.<br />
Les spectatrices, qu’on désignait sous<br />
le nom de ferradjate, étaient composées, en<br />
principe, des femmes du quartier. Plus la<br />
renommée de la chanteuse était grande, plus<br />
elle attirait de ferradjate. Il pouvait y avoir<br />
parmi les auditrices des femmes invitées<br />
mais qui, pour une raison quelconque, ne<br />
tenaient pas à assister officiellement. Elles se<br />
glissaient dans cette foule, voilées de foutas<br />
ou de hayeks. Ces spectatrices, invitées ou<br />
non, étaient de véritables critiques de mode.<br />
Elle passaient de longues journées à parler<br />
des karakos, frêmlate, djabadolis et bijoux<br />
portés par les dames. Jusqu’aux alentours<br />
de 1920 encore, les Tlemceniennes, les<br />
Annabies, les Constantinoise et les <strong>Al</strong>géroises<br />
ne s’habillaient qu’en costume national .<br />
S’hab<br />
Echaâbi<br />
«Pour terminer, laissez-moi vous dire qu’en<br />
plus de ces deux genres de musique que<br />
sont le chant féminin et le classique, il y avait<br />
à <strong>Al</strong>ger les genres medh et zorna. Les meddahine,<br />
que la génération actuelle désigne<br />
sous le nom de S’hab echaâbi, avaient,<br />
comme de nos jours, beaucoup plus<br />
d’adeptes que les chanteurs du classique. Car<br />
la musique savante, chez nous comme<br />
ailleurs, n’est pas à la portée de tous. Par<br />
contre, le medh, avec sa poésie populaire,<br />
Musique<br />
était accessible au grand public et avait de<br />
grands maîtres comme chanteurs. C’étaient<br />
non seulement de bons chanteurs, mais également<br />
les auteurs de la presque totalité des<br />
qassidate qu’ils interprétaient. Le plus<br />
connu d’entre eux, et de loin le plus célèbre<br />
dans l’<strong>Al</strong>gérois, fut certainement le Cheikh<br />
Mohamed Ben Smaïl. Né en 1820 à <strong>Al</strong>ger. Il<br />
mourut vers 1870. Ayant peu de goût pour<br />
l’étude du Coran et malgré les réprimandes<br />
de son père, il quitta l’école et entra en relation<br />
avec les poètes de l’époque. Il parcourut<br />
alors en véritable trouvère tout le pays<br />
compris entre le Djurdjura, Miliana et<br />
Cherchell. Auteur prodigieux, nous connaissons<br />
de lui une centaine de qassidate, la plus<br />
célèbre étant sans doute celle qu’il a consacrée<br />
à la «Guerre de Crimée», en 1856. Ses<br />
fils <strong>Al</strong>i et Kouider ont continué son<br />
oeuvre et perpétué le nom de Ben Smail.<br />
Contrairement à son père, Kouider Ben<br />
Smail était taleb. Il a étudié le Coran dans sa<br />
jeunesse et s’est acquis un nom dans le medh<br />
à <strong>Al</strong>ger en se faisant, le premier, accompagner<br />
par un orchestre composé de musiciens<br />
à cordes, alors que les meddahine ne s’accompagnaient<br />
à l’époque que du deff et du<br />
bendir.<br />
« Parmi les derniers de cette grande lignée<br />
de chanteurs de medh, il faut placer le<br />
Cheikh Essaidji, connu sous le sobriquet de<br />
Cheikh Mustapha Nador, dont le grand disciple<br />
fut Hadj M’hamed El-Anka.<br />
Suivant la voix tracée par Cheikh<br />
Mohammed Ben Smaïl, qui, le premier, est<br />
allé à la recherche des poètes en dehors de<br />
sa ville natale, Mustapha Nador, après Hadj<br />
El-Habib, fut de ceux qui ont beaucoup fait<br />
pour la musique algérienne.<br />
Dans le genre Zorna, <strong>Al</strong>ger fut également<br />
riche en musiciens de valeur, à ne citer pour<br />
exemple que les groupes de Hadj Ouali, El<br />
Baghdadi, Bouchaâchoua, Sadani (dont la<br />
mort, lors d’une exposition en Amérique, en<br />
1909, a endeuillé tout <strong>Al</strong>ger), Ain-El-Kahla,<br />
El-Hocine, Titiche (père de notre célèbre<br />
Boualem Titiche qui reste le seul gardien de<br />
cette grande tradition musicale). ❑<br />
(1) Mustapha Lakset, Zoubir Ben Lamine, Ahmed<br />
Bendjiar, Sid Ahmed Meknine, Mohamed Ben<br />
Chaouche, Abderrahmane Ettamaa, Hafiz, Hamdi<br />
Saboundji, Abderrahmane Mohamed Benelhaffaf,<br />
(2) Société française des droits d’auteur.<br />
(*) Photographies extraites de l’ouvrage de Hadri<br />
Boughrara: Voyage sentimental en musique araboandalouse<br />
(Collection Nadia Bouzar).<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
!(
Livres<br />
!)<br />
La littérature<br />
algérienne<br />
de langue<br />
arabe:<br />
du réformisme<br />
au modernisme<br />
PAR DJILALI KHELLAS"<br />
JOURNALISTE" ECRIVAIN,<br />
Après avoir marqué le pas pendant la<br />
décennie écoulée, la littérature algérienne<br />
affiche un retour remarqué sur les<br />
scènes nationale et internationale. De<br />
Kateb Yacine à Yasmina Khadra, nos écrivains<br />
jouissent d’une grande notoriété à<br />
Paris, Londres, Rome ou Beyrouth. On<br />
pourrait croire que le livre algérien de<br />
langue arabe est exclu de ce succès. Loin<br />
de là ! Les Benhadouga, Tahar Ouettar,<br />
Rachid Boudjedra (écrivain bilingue) et<br />
plus récemment Ahlam Mosteghanemi<br />
ne le cèdent en rien à leurs compatriotes<br />
francophones. Mieux, ces auteurs sont<br />
désormais talonnés par une «foultitude»<br />
de jeunes, hommes et femmes dont les<br />
livres envahissent nos librairies, en attendant<br />
celles du monde arabe et du monde<br />
tout court. Ecrivain lui-même, Djilali<br />
Khellas fait le point pour <strong>Djazaïr</strong> 2003.<br />
E<br />
n ce début du XXème siècle,<br />
où la langue arabe écrite<br />
n’était admise que dans les<br />
zaouïas, il était rare de voir<br />
un écrivain arabophone publier un essai, un<br />
poème ou une nouvelle. L’édition était très<br />
pauvre. La première anthologie de la poésie<br />
algérienne de langue arabe ne fut publiée<br />
qu’en 1926. La seule maison d’édition qui<br />
existait dans les années vingt était celle de<br />
Kaddour Mourad Roudoci, qui éditait surtout<br />
le Coran et quelques fascicules de grammaire.<br />
«Il était difficile, dans ces conditions, de<br />
voir s’épanouir une littérature moderne au<br />
sens qu’on lui prête de nos jours», remarque<br />
Merzak Bagtache (1).<br />
Il faut attendre les années trente, pour<br />
voir l’Association des Oulémas lancer ses<br />
revues Echihab et El-Bassaïr. Celles-ci servirent<br />
d’espace d’expression à des poètes tels<br />
que Mohamed-Laïd <strong>Al</strong> Khalifa, Tayeb El-Okbi,<br />
Mohamed-Salah Ramdane, etc... Néanmoins,<br />
les écrits tournaient essentiellement autour<br />
du poème d’inspiration et de forme classique<br />
et de la chronique littéraire.<br />
«Influencés par les Egyptiens Ezzayat et El-<br />
Mazini, ainsi que par Chakib Arslane, leurs<br />
auteurs se recrutaient principalement dans le<br />
mouvement réformiste dont le chef de file<br />
était le Cheikh Ben Badis, fondateur de<br />
l’Association des Oulémas (1931)».<br />
C’est bien timidement que la nouvelle<br />
fait son apparition avec Abed Djilali, qui fut le<br />
premier à publier dans ce genre littéraire, au<br />
sens moderne du terme. Quant à Réda<br />
Ahmed Rédha Houhou<br />
Houhou, il passe pour être le premier auteur<br />
à s’être illustré en imposant à la littérature<br />
algérienne de langue arabe une autre forme<br />
d’expression que la poésie, la nouvelle ou la<br />
chronique, dans les années trente, en<br />
publiant La belle de la Mecque, un court<br />
roman qui attaquait un tabou -qui reste d’actualité<br />
encore de nos jours-, le mariage forcé<br />
des filles.<br />
Après la seconde guerre mondiale, la<br />
création littéraire algérienne adopte un rythme<br />
beaucoup plus vif. Ainsi, on remarque<br />
des écrits plus imagés comme Types<br />
humains et En compagnie de l’âne du<br />
Hakim de Réda Houhou, Le Cri du coeur de<br />
Lahbib Bennassi, ou les productions poétiques<br />
de Abderrahmane El-Aggoun.<br />
Le 1er novembre 1954, la colère accumulée<br />
depuis des décennies par le peuple<br />
algérien, éclata soudain. Les années de feu<br />
allaient emporter tant de vies humaines et<br />
apporter tant d’espoirs. Pendant cette période,<br />
peu propice à la poésie, se poursuit dans<br />
le sillage de Djellouah et Moufdi Zakaria une<br />
production poétique éparse, plus inspirée<br />
qu’experte. La poésie classique de Moufdi<br />
Zakaria fut le véritable porte-flambeau de la<br />
révolution. Dans l’ombre, exilées loin du fracas<br />
de la guerre, quelques voix essayèrent de<br />
chanter la patrie lointaine. Néanmoins, trois<br />
poètes: Belkacem Saâdallah, Abdallah<br />
Cheriet et Belkacem Khemmar donneront à<br />
la poésie libre un souffle libérateur.<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
Ahlam Mosteghanemi<br />
Merzak Bagtache<br />
Yasmina Salah<br />
Bachir Mefti<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
Une lueur vivifiante<br />
et imagée<br />
A travers leurs oeuvres, transparaît une<br />
imagination qui traduit la substance évanescente<br />
des choses dans des impressions fournies<br />
par la Révolution. Réda Houhou incarcéré<br />
dans les geôles du colonialisme dès<br />
1956 (il sera exécuté), la relève des nouvellistes<br />
tarde à venir.<br />
Il faudra attendre 1959, pour voir les premières<br />
nouvelles de Abdallah Rekibi,<br />
Othmane Saâdi et Abdelhamid Benhadouga,<br />
suivis plus tard, vers 1960, par Tahar Ouettar,<br />
Z’hor Ounissi et Belaïd Doudou. Etudiants<br />
au Machrek ou en Tunisie, ces nouvellistes<br />
n’ont pas donné, cependant à leurs oeuvres<br />
cette lueur vivifiante et imagée qui les aurait<br />
pérennisé. Parmi eux, trois (Ouettar, Ounissi<br />
et Benhedouga) continueront à publier dans<br />
les années soixante, suivis de près par<br />
Merzak Bagtache. Ce dernier donnera à la<br />
nouvelle arabe un souffle nouveau qui n’a<br />
rien à envier à ce qui s’écrit dans les langues<br />
vivantes de l’Occident.<br />
Si les années soixante n’ont pas vu apparaître<br />
de grands poètes, elles ont par contre<br />
enfanté des critiques littéraires (chose nouvelle<br />
pour la littérature algérienne de langue<br />
arabe) d’un niveau appréciable. Revenus tout<br />
frais de l’exil, les Abdallah Rekibi, Mohamed<br />
Missaief, Djenidi Khelifa et autres Mohamed<br />
Saïdi animeront pendant toute la décennie<br />
soixante les pages du quotidien Ech Chaab et<br />
de l’hebdomadaire El Moudjahid (édition<br />
arabophone).<br />
Pour le roman, de vraie mue il n’y en eut<br />
pas jusqu’en 1971, quand Abdelhamid<br />
Benhadouga publia Vent du sud. Ce fut l’évènement<br />
littéraire du début des années<br />
soixante-dix, car ce roman, d’une forme<br />
moderne, permet d’appréhender la réalité<br />
de la société algérienne de l’époque. Son<br />
auteur, «par le pouvoir d’une écriture réaliste<br />
et sincère, a ému et émerveillé le lecteur arabophone»<br />
(3).<br />
En 1974, Tahar Ouettar publie L’As, un<br />
roman bouleversant qui lève le voile sur une<br />
partie des déchirures qui ont émaillé la guerre<br />
de libération. Le roman a trouvé un accueil<br />
favorable. Cependant, l’année 1975 fait<br />
découvrir un romancier d’une autre facture,<br />
il s’agit de Merzak Bagtache qui publie «Les<br />
Oiseaux du zénith», un roman proche du<br />
«nouveau roman français» par ses descriptions<br />
optiques, ses monologues et sa réédification.<br />
Ces années soixante-dix consacreront<br />
d’autres nouvellistes qui ont pour noms<br />
Amar Belahcène (1953-1994), Laïd Benarous,<br />
Djilali Khellas, Cherif Ladra, Abdelhamid<br />
Abdous, Ahmed Menour, Abdelhamid<br />
Bourayou, Mohamed Meflah, Mostepha Faci,<br />
Waciny Laâredj, Abdelaziz Bouchefirat, M.S.<br />
Harzallah, etc...<br />
En poésie, il faut attendre le milieu de la<br />
décennie soixante-dix pour voir s’affirmer<br />
Ahlam Mosteghanemi, Abdelali Rezzagui,<br />
Ahmed Hamdi, Slimane Djouadi, Mohamed<br />
Zettili, Azradj Omar, Zeïneb Laâouedj, Rabia<br />
Djelti, etc...<br />
Avec l’ouverture de l’édition, au début<br />
des années quatre-vingt, quelques nouvellistes<br />
se sont essayés au roman, tels Waciny<br />
Laâredj, Djilali Khellas, Mohamed Sari, etc..<br />
Leurs romans apportèrent un souffle nouveau<br />
à la littérature algérienne de langue<br />
arabe. La poésie aussi s’est enrichie de nouveaux<br />
noms tels que Lakhdar Fellous, Amar<br />
Mérieche, Othmane Loucif, Aboubakr<br />
Zemmal, Nacéra M’hammedi, Nadjib Anzar,<br />
etc... Quant au roman et à la nouvelle, ils ne<br />
sont pas restés à la traîne, produisant, au<br />
début des années quatre-vingt-dix les Ahlam<br />
Mosteghanemi (succès phénoménal de son<br />
premier roman au Machrek), Said<br />
Boutadjine, Bachir Mefti, Yasmina Salah,<br />
Hamama El-Amari, <strong>Al</strong>lel Sengouga, Hamid<br />
Abdelkader, Didani Arezki, Djamel Foughali,<br />
etc..<br />
Aujourd’hui, avec un certain cumul<br />
d’oeuvres de bonne qualité, la littérature<br />
algérienne de langue arabe se hisse au niveau<br />
de la production littéraire du Machrek, voire<br />
de la production universelle moderne à<br />
laquelle elle emprunte largement sur le plan<br />
des formes et des techniques. ❑<br />
(1),(2) Merzak Bagtache in «<strong>Al</strong>gérie», Enal 1988<br />
(3) A.Lamalif: le réalisme chez les romanciers algériens,<br />
in El Watan du 08/12/1996.<br />
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#-<br />
Note de lecture<br />
`<br />
A quoi<br />
rêvent<br />
les loups<br />
de Yasmina Khadra<br />
Yasmina Khadra<br />
n d’autre temps et sous<br />
E<br />
d’autres cieux, Nafa Walid<br />
aurait pu se retrouver sous<br />
les feux de la rampe, réaliser<br />
cette carrière cinématographique que lui faisait<br />
miroiter son baptême de la caméra dans<br />
Les Enfants de l’aube. Hélas, pour lui, sous<br />
nos latitudes turbulentes et imprévisibles, de<br />
tels rêves ont vite fait de s’effilocher avant de<br />
se dissoudre sans laisser de traces au contact<br />
de la réalité. La vraie, l’implacable réalité qui<br />
vous ramène à vous-même, à votre petitesse,<br />
à votre quotidien nauséeux dès que vous<br />
osez lever la tête vers les étoiles.<br />
Nafa Walid devra donc renoncer à ses<br />
grandes espérances et remplir son office au<br />
service des Raja, cette famille huppée de la<br />
nouvelle aristocratie du pays qui a accepté de<br />
l’employer comme chauffeur de maître,<br />
grâce à une solide recommandation. Et il<br />
aurait pu prospérer dans ce milieu où il lui<br />
suffisait de se prêter de bonne grâce aux<br />
caprices somme toute bien légitimes de ses<br />
employeurs pour obtenir sa parcelle de<br />
soleil. Mais il était écrit que l’existence de<br />
Nafa allait basculer et se fondre dans l’épisode<br />
dramatique à l’échelle d’une nation qui en<br />
était à l’époque à son prologue. Révolté par<br />
le peu de cas que l’on faisait de la vie humaine<br />
du côté de ses maîtres du moment, le<br />
jeune homme en oublia sa condition et, non<br />
seulement dut revenir à la case départ mais<br />
surtout, lourd du secret qui l’y avait ramené,<br />
il avait eu aussi le temps d’apprendre que<br />
même à ces altitudes sociales, l’apparence<br />
servait de somptueux écrin aux pires immon-<br />
dices.<br />
Mais jusque-là, n’est ce pas , rien de bien<br />
original. Pas même le numéro de séduction<br />
qui fait de Nafa l’amant d’un soir de Sonia, la<br />
fille de la maison, «une créature vénéneuse,<br />
belle comme l’illusion à laquelle elle ne tarderait<br />
pas à emprunter les vices»; pas même<br />
la révélation que la mère du nabab, une<br />
vieille femme aveugle finissait ses jours abandonnée<br />
dans un asile de vieillards ni celle<br />
que ce même nabab avait pour maîtresse la<br />
propre sœur de sa femme.<br />
Pourtant, à part d’être orphelin de son rêve,<br />
le héros de ce sixième ouvrage de Yasmina<br />
Khadra (*) puisqu’ainsi continue de se pseudo-nommer<br />
l’auteur de Double blanc et<br />
Morituri, n’a rien a priori qui puisse le qualifier<br />
pour les monstrueuses activités d’assassin<br />
de bébés, après celles de liquidateur d’intellectuels<br />
et d’artistes. Qu’importe, Nafa<br />
aura accompli, en cédant à la tentation<br />
malencontreuse de quêter la sérénité auprès<br />
d’un imam imbibé de componction, ce premier<br />
pas qui a conduit des milliers de ses<br />
semblables à écrire en lettres de sang et de<br />
larmes une décennie entière de l’histoire<br />
d’un pays qui ne méritait pas tant de malheurs.<br />
S’il est écrit à la manière d’un polar de<br />
haute facture et se lit avec le même intérêt, A<br />
quoi rêvent les loups n’a rien d’un roman<br />
policier. Dans un style imagé, avec juste ce<br />
qu’il faut de concessions à l’expression orale<br />
ordinaire pour paraître renoncer à toute prétention<br />
littéraire, le texte se déroule, alimenté<br />
par une connaissance si parfaite du sujet,<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
une maîtrise si sûre des éléments socio-poli<br />
tiques et psychologiques qui se sont combinés<br />
pour enfanter l’intégrisme, ainsi que des<br />
mécanismes économiques grâce auquels il a<br />
gagné en violence, que l’on en sort avec l’impression<br />
d’en avoir appris beaucoup plus que<br />
dans les analyses les mieux élaborées. C’est<br />
que dans le personnage si complexe de Nafa<br />
Walid et dans ceux qui croisent son parcours<br />
tumultueux- de Sid <strong>Al</strong>i le poète, à Zawèch le<br />
faux débile, de Nabil Ghalem et Cheikh<br />
Younès aux Chourahbil, Abdel Jalil et<br />
Zoubéïda- ce sont tous les ingrédients ayant<br />
contribué à mettre le pays à feu et à sang qui<br />
sont réunis, avec un sens de la narration et<br />
une aptitude à ménager l’intérêt du lecteur<br />
jusqu’au dénouement, conscient de surcroît<br />
qu’en réalité il ne s’agit pas d’un roman. Que<br />
les personnages, pas plus que les événements<br />
relatés ne sont le fruit d’une imagination<br />
féconde, tout en étant mis en scène par un<br />
écrivain de premier ordre.<br />
Construit sous la forme d’un long flash back,<br />
tour à tour à la troisième personne ou faisant<br />
intervenir le personnage central à la première<br />
personne, sans que l’alternance n’engendre<br />
une quelconque lassitude, le livre relate un itinéraire<br />
sur lequel le héros n’a aucune prise. Il<br />
est vrai que les principales articulations de<br />
cette aventure terrifiante sont représentées<br />
par des «moments». Meurtre d’une pauvre<br />
jeune fille fugueuse : Nafa quitte les Raja ;<br />
moment de doute et de lassitude : Nafa est<br />
pris en charge par les activistes en la personne<br />
de Cheikh Younès ; mort de Hanane : Nafa<br />
renonce à son rêve de fonder foyer; escroquerie<br />
au visa : Nafa renonce à son rêve de<br />
fuite; mort du père : Nafa rejoint les commandos<br />
de la mort islamistes; liaison avec<br />
Zoubéïda, Nafa touche au paroxysme de la<br />
cruauté… C’est ainsi : l’aventure singulière<br />
de ce mutant aux yeux bleus que les événement<br />
mènent à sa perte aussi sûrement que<br />
s’il y était conduit par une volonté toute-puissante,<br />
n’est qu’une sorte de support. L’intérêt<br />
est ailleurs. Il réside dans ce drame par lequel,<br />
ainsi que l’a souligné un leader politique,<br />
l’<strong>Al</strong>gérie a manqué de peu de glisser hors de<br />
l’Histoire. Voici sans doute, plus qu’un excellent<br />
roman semé de passages d’une puissance<br />
évocatrice bouleversante, une contribution<br />
majeure à la compréhension des données<br />
essentielles du drame algérien. ❑<br />
M. A.<br />
(*) A quoi rêvent les loups, roman de Yasmina<br />
Khadra - Editions Julliard- Paris1999- 274 pages.<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
Les petits aussi...<br />
PAR LEÏLA BOUKLI"<br />
JOUNALISTE<br />
Du nouveau dans le gisement encore en friche, chez nous, du marché<br />
de l’édition enfantine. Pénétrer ce territoire méconnu et enchanté de<br />
l’enfant, c’est le pari que s’est lancé Rabéa Benguedih Khati, qui garde<br />
en mémoire les contes et légendes magistralement narrés jadis par<br />
nos grands-parents.<br />
Elle a choisi de faire une savante combinaison du merveilleux oral<br />
et de la pédagogie de l’écrit, pour expliquer la terre, les éléments, les<br />
fleurs, les animaux, en un mot, inciter au respect de l’environnement<br />
et de la nature. Elle s’ouvre ainsi pour, par et avec les enfants vers<br />
l’imaginaire, ajoutant dans ses petits livres ce support dynamique que<br />
sont l’image, le dessin et les couleurs.<br />
On sait que si l’enfant illettré d’antan se contentait d’écouter,<br />
aujourd’hui il a appris à lire, écrire, compter et applique ce savoir<br />
tout nouveau à lire des livres. Avec Rabéa, il entre dans un univers<br />
merveilleux peuplé de héros ayant pour noms Nour, Mira, Mounir<br />
<strong>Al</strong>izé ou Princesse Jardin. Rédigés dans une langue simple, tant pour<br />
les ouvrages en arabe que pour ceux écrits en français, ces petits<br />
livres d’une vingtaine de pages chacun sont agréablement illustrés<br />
par de talentueux dessinateurs (Rachida Azdaou et Hocine Akrouche)<br />
et publiés par les éditions Dalimen avec le concours du<br />
Commissariat Général de l’Année de l’<strong>Al</strong>gérie en France. ❑<br />
Livres<br />
#!
Patrimoine<br />
##<br />
Littérature<br />
coloniale:<br />
orientalistes<br />
et algérianistes<br />
PAR FARIDA BOUALIT"<br />
UNIVERSITAIRE,<br />
<strong>Al</strong>ger au !+ème siècle (Anonyme)<br />
Dès le début de la colonisation, de nombreux<br />
artistes français contibuèrent à<br />
mettre l’<strong>Al</strong>gérie à la mode...en France.<br />
Cependant, les représentations qu’ils<br />
offraient de cet Orient algérien (la ville<br />
d’<strong>Al</strong>ger, les bédouins et leurs chevaux,<br />
l’Atlas et ses lions, le désert avec ses<br />
chameaux et ses palmiers,...) n’étaient<br />
pas nouvelles mais calquées sur celles,<br />
beaucoup plus anciennes, des récits<br />
d’Européens (voyageurs, diplomates en<br />
mission, captifs chrétiens...), aux<br />
16ème, 17ème, 18ème siècles, et qui<br />
ont marqué l’imaginaire occidental.<br />
Dans certains cas, les schèmes exotiques,<br />
comme la blancheur d’<strong>Al</strong>ger,<br />
sont bien antérieurs à la colonisation,<br />
et de siècle en siècle, gravures, discours<br />
de savoir (historique-géographique),<br />
récits de voyage et fictions se relayent<br />
pour reproduire ce cliché d’<strong>Al</strong>ger la<br />
blanche.<br />
es premiers artistes français<br />
L<br />
à venir s’initier à l’exotisme<br />
algérien, dès les années<br />
1830, furent ceux qui accom-<br />
pagnèrent les corps expéditionnaires. Citons<br />
à titre d’exemple, le peintre Eugène<br />
Delacroix qui fit, dès 1832, son «voyage en<br />
Barbarie», dans le cadre d’une mission diplomatique,<br />
et qui peignit Femmes d’<strong>Al</strong>ger dans<br />
leur appartement en 1834 (Musée du<br />
Louvre). Horace Vernet, peintre officiel des<br />
hauts faits d’histoire militaire vint,quant à lui,<br />
en 1833 et peignit La prise de la Smala<br />
d’Abdelkader, (Salon de 1845, Musée du<br />
Louvre).<br />
Une décennie plus tard, le temps semblait<br />
avoir intensifié la fascination du dépaysement<br />
au lieu de l’entamer, Eugène<br />
Fromentin, qui séjourna la première fois, en<br />
<strong>Al</strong>gérie, en 1846, y revint en 1848 et en 1852,<br />
séduit par ce pays de la lumière, le désert,<br />
les guerriers bédouins et les chevaux arabes;<br />
autant de thèmes qui lui inspirèrent bon<br />
nombre de tableaux et deux ouvrages, Un<br />
Eté au Sahara (1956) et Une Année dans le<br />
Sahel (1959), peuplés des impressions<br />
éprouvées lors de son «immersion solaire»<br />
en <strong>Al</strong>gérie.<br />
La liste est très longue et des plus prestigieuses<br />
car , à partir des années 1840 ( et sur-<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
Dauzats (A) <strong>Al</strong>ger" Place du Gouvernement " !)%+,<br />
Eugène Delacroix: Femmes d’<strong>Al</strong>ger dans leur appartement,<br />
tout après la crise de 1848), ils furent de plus<br />
en plus en plus nombreux à venir visiter cet<br />
«Orient» pittoresque, à le peindre avec plus<br />
ou moin de talent, et à le dépeindre dans des<br />
carnets et des récits de voyage, dans des<br />
notes et des fictions romanesques.<br />
Le mirage<br />
oriental<br />
Certes, tous les écrivains et artistes français<br />
qui connurent l’<strong>Al</strong>gérie à cette époque n’eurent<br />
pas la même attitude à l’égard de ce<br />
qu’ils y avaient vu. Il n’en demeure pas moins<br />
qu’ils n’avaient pas résisté à l’attrait de ce<br />
«mirage oriental» :Théophile Gautier (1845<br />
et 1862), les frères Goncourt (1847), Gustave<br />
Flaubert (1858), Georges Feydeau (1860),<br />
<strong>Al</strong>phonse Daudet (1862), Claude Monet<br />
(1861 et 1862), Paul Valéry (1871), Auguste<br />
Renoir (1881 et 1882), Guy de Maupassant<br />
(1881 et 1887), Pierre Loti (1891), André<br />
Gide (à partir de 1893), Isabelle Eberhardt (à<br />
partir de 1895), et bien d’autres.<br />
Malheureusement, les oeuvres littéraires<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
françaises sur l’<strong>Al</strong>gérie de cette époque,<br />
considérées comme des oeuvres de second<br />
ordre, pour la quasi-totalité d’entre elles, ont<br />
été écartées des anthologies et autres encyclopédies.<br />
Littérature d’évasion, du poncif,<br />
en un mot de la facilité esthétique et du<br />
manichéisme idéologique, ces ouvrages<br />
furent, à de rares exceptions près, relégués<br />
aux oubliettes.<br />
Née à la faveur de l’entreprise coloniale,<br />
cette littérature sur l’<strong>Al</strong>gérie a été identifiée à<br />
l’imaginaire colonial. Cela est d’autant plus<br />
justifié que même lorsque la magie de la<br />
découverte exotique n’agissait plus sur certains<br />
écrivains-touristes, ils ne se sont pas<br />
retournés contre le système colonial. A peine<br />
fut-il vilipendé par certains d’entre eux pour<br />
avoir terni, ça et là, la couleur locale, D’autres<br />
se contenteront de tourner en ridicule tous<br />
les ingrédients de l’imagerie pittoresque de<br />
l’<strong>Al</strong>gérie coloniale.<br />
Et qui mieux que Tartarin de Tarascon<br />
peut nous renseigner sur ce que tout voyageur<br />
«occidental» était «censé» découvrir<br />
dans ce miroir aux alouettes qu’était cet<br />
«Orient» algérien ? Sauvé de l’inhibition grâce<br />
Patrimoine<br />
à la raillerie qui visait autant l’exotisme de la<br />
province française du Midi que celui de la<br />
«province» coloniale d’<strong>Al</strong>gérie, ce célébre<br />
personnage de Daudet, qui a marqué l’imaginaire<br />
social français de ses «tartarinades», est<br />
un véritable remède contre toute mauvaise<br />
conscience.<br />
Que vit donc Tartarin de Tarascon quand il<br />
débarqua à <strong>Al</strong>ger, après trois jours de traversée<br />
depuis Marseille?<br />
Du bateau qui accostait, il vit d’abord un<br />
paysage dont la représentation était déjà un<br />
poncif des récits de voyage depuis<br />
l’Antiquité: «En face, sur une colline, <strong>Al</strong>ger<br />
la blanche avec ses petites maisons d’un<br />
blanc mat qui descendent vers la mer, serrées<br />
les unes contre les autres. Un étalage de<br />
blanchisseuse sur le côteau de Meudon» Sur<br />
le quai, il ne fut pas non plus déçu en pittoresque<br />
en voyant « une bande de sauvages,<br />
encore plus hideux que les forbans du<br />
bateau (...) Grands Arabes tout nus sous des<br />
couvertures de laine, petits Maures en guenilles,<br />
Nègres, Tunisiens, Mahonais,<br />
M’zabites, garçons d’hôtel en tablier blanc,<br />
tous criant, hurlant, s’accrochant à ses<br />
habits, se disputant ses bagages...». Le topo<br />
du cosmopolitisme du port et de la ville<br />
d’<strong>Al</strong>ger est également antérieur à la colonisation<br />
française. D’où la désilusion de Tartarin<br />
quand il s’aventura à l’intérieur de la ville:<br />
dès les «premiers pas qu’il fit dans <strong>Al</strong>ger (...)<br />
il tombait en plein Tarascon ... Des cafés,<br />
des restaurants, de larges rues, des maisons<br />
à quatre étages, une petite place macadamisée<br />
où des musiciens de la ligne jouaient<br />
des polkas d’Offenbach (...), et puis des militaires,<br />
encore des militaires, toujours des<br />
militaires ...» .<br />
Le voici bien désenchanté, car «il s’était<br />
figuré une ville orientale, féerique, mythologique,<br />
quelque chose tenant le milieu entre<br />
Constantinople et Zanzibar».Sans pittoresque,<br />
l’<strong>Al</strong>gérie n’était plus, pour son visiteur,<br />
qu’ «Arabie en carton peint», «Orient<br />
ridicule, plein de diligences».<br />
Le charme du Bédouin<br />
et du chameau<br />
A peu près à la même période séjournait en<br />
<strong>Al</strong>gérie Théophile Gautier, ébloui par la couleur<br />
locale. Il y effectuait son deuxième voyage<br />
(le premier datant de 1845), avant d’écrire,<br />
en 1865, Voyage pittoresque en <strong>Al</strong>gérie.<br />
#$
Patrimoine<br />
#%<br />
Jean Pomier<br />
Qu’avait-t-il vu du «mirage oriental algérien»?<br />
En 1845, il fut d’abord enchanté, comme<br />
Tartarin, en apercevant, depuis le bateau,<br />
<strong>Al</strong>ger, «tache blanchâtre découpée en trapèze»<br />
avec ses coteaux et ses maisons de campagne.<br />
Mais, dans la ville basse d’<strong>Al</strong>ger, il<br />
commença par éprouver la même désillusion<br />
que Tartarin. Il fut d’abord surpris, comme il<br />
l’écrivait plus tard dans Voyage pittoresque<br />
en <strong>Al</strong>gérie, par la bigarrure de la foule de la<br />
Place du Gouvernement (aujourd’hui Place<br />
des Martyrs) où circulaient «des gens de tous<br />
les états et de tous les pays, militaires,<br />
colons, marins, négociants, aventuriers...<br />
un mélange incroyable d’uniformes, d’habits,<br />
de burnous, de cabans, de manteaux et<br />
de capes... une confusion d’idiomes à<br />
dérouter le plus habile polyglotte». Puis,<br />
arpentant les rues principales de la ville, sa<br />
déception fut sans nuance devant tous les<br />
édifices qui rappelaient l’architecture moderne<br />
de «la métropole». Et comme il fallait s’y<br />
attendre, il trouva plus d’agrément à se promener<br />
dans la vieille ville, la ville haute, la<br />
Casbah. Elle lui offrait le spectacle pittoresque<br />
des dédales de ses ruelles, de ses<br />
«minuscules boutiques», de ses «étaux de<br />
bouchers qui ont quelque chose de sanguinolent»,<br />
de ses «Arabes accroupis qui vendaient<br />
des broderies ou des pastèques», etc...<br />
Voyageur enchanté, il écrivait dans une de<br />
ses lettres, «Nous croyons avoir conquis<br />
<strong>Al</strong>ger, et c’est <strong>Al</strong>ger qui nous a conquis».<br />
Animé du désir de préserver l’exotisme du<br />
paysage, gâté de son point de vue par la<br />
technologie industrielle française, il eût<br />
même l’audace de penser que «L’<strong>Al</strong>gérie<br />
(était) un pays superbe où il n’y (avait) que<br />
les Français en trop».<br />
Guy de Maupassant, autre écrivain français<br />
illustre qui visita l’<strong>Al</strong>gérie plus tard à la fin<br />
des années 1880 et à plusieurs reprises, lui<br />
aussi, n’était pas loin de penser comme<br />
T.Gautier. Il se montra, en effet, pour le<br />
moins sévère vis-à-vis de l’armée coloniale :<br />
«Nous sommes restés des conquérants brutaux,<br />
maladroits, infatués de nos idées<br />
toutes faites, nos maisons parisiennes. Nos<br />
usages choquent sur ce sol comme des<br />
fautes grossières d’art, de sagesse et de compréhension.<br />
Tout ce que nous faisons<br />
semble outre-sens, un défi à ce pays, non<br />
pas tant à ses habitants premiers qu’à la<br />
terre», peut-on lire dans son oeuvre Au<br />
Soleil. Il y dénonce l’affairisme et la cupidité<br />
des sous-officiers et des hommes de troupe<br />
de l’armée coloniale qui s’y entendaient pour<br />
«ruiner l’Arabe, le dépouiller sans repos, le<br />
poursuivre sans merci et le faire crever de<br />
misère». Dans Mohammed-Fripouille, le ton<br />
cynique de la description de la torture par la<br />
pratique de la «chaîne arabe» masque à peine<br />
sa réprobation: les prisonniers, pendant leur<br />
transport, étaient «liés de telle sorte que le<br />
moindre mouvement de l’un pour s’enfuir<br />
l’eût étranglé, ainsi que ses deux voisins».<br />
Dans la nouvelle <strong>Al</strong>louma, parue dans l’Echo<br />
de Paris, en 1889, le narrateur semblait louer<br />
la ténacité que manifestaient ces «habitants<br />
premiers» dans leur résistance à l’influence<br />
coloniale: «Jamais peut-être un peuple<br />
conquis par la force n’a su échapper plus<br />
complètement à la domination réelle, à<br />
l’influence morale, à l’investigation acharnée,<br />
mais inutile du vainqueur».<br />
Pierre Loti ne fut pas en reste. Romancier<br />
de l’exotisme, il ne pouvait pas ne pas effectuer<br />
son «séjour en Barbarie», ne pas louer, à<br />
l’instar des peintres et des romanciers français<br />
venus avant lui, les charmes du Bédouin<br />
et du chameau, ne pas se laisser surprendre,<br />
comme les autres, par la bigarrure de la foule<br />
d’<strong>Al</strong>ger et les prostituées de la Casbah;<br />
autant de poncifs auxquels était identifié cet<br />
«Orient» lointain mais pourtant si près de<br />
Marseille.<br />
«<strong>Al</strong>gériens» ou<br />
algérianistes<br />
Mais vers la fin de la seconde moitié du<br />
XIXème siècle, une distance très nette vis-àvis<br />
de cet exotisme de<br />
bon aloi commençait à se<br />
dessiner. La situation en<br />
<strong>Al</strong>gérie avait changé et la<br />
colonisation de peuplement<br />
avait porté ses<br />
<strong>Al</strong>phonse Daudet<br />
fruits avec l’arrivée d’une<br />
nouvelle génération au<br />
statut identitaire des plus ambigus : elle se<br />
considérait comme algérienne sans se<br />
confondre avec les autochtones qu’elle identifiait<br />
comme Musulmans ou Indigènes (avec<br />
valeur dépréciative); elle se considérait<br />
comme française sans se sentir d’affinités<br />
avec les Français de France qu’elle appelait<br />
les Francaouis.<br />
Cette ambivalence identitaire de ce «nouveau<br />
peuple» français pourrait expliquer<br />
peut-être que les écrivains «métropolitains»,<br />
en quête de couleur locale, ne leur firent<br />
tout d’abord aucune place dans le décor<br />
algérien. Cette communauté ne finira par<br />
entrer dans des fictions romanesques, et<br />
encore, par la petite porte, que dans les<br />
toutes dernières années du XXème siècle.<br />
Encore doit-elle cette faveur à des Français<br />
de France qui se sont érigés en écrivains pendant<br />
de longs séjours professionnels en<br />
<strong>Al</strong>gérie. Non seulement ils ne jouirent d’aucune<br />
notoriété au-delà de la mer mais la qualité<br />
de leurs oeuvres fut contestée même au<br />
niveau local. Ce fut le cas, par exemple, de<br />
Louis Bertrand (1866-1941) qui vint à <strong>Al</strong>ger<br />
en 1891 et qui s’y installa pour une dizaine<br />
d’années pour enseigner les lettres. Il fut<br />
l’un des premiers à donner la parole à cette<br />
«foule bigarrée de tous les états et de tous les<br />
pays». Dans Le Sang des races (1899), Louis<br />
Bertrand met en scène des charretiers d’origine<br />
espagnole, installés à <strong>Al</strong>ger et qu’il présente<br />
comme de vaillants travailleurs. Bien<br />
plus qu’une apologie de la race espagnole, ce<br />
roman populaire consacre plutôt le mélange<br />
heureux des «races» qui composaient la colonie<br />
européenne et qui avaient fini par constituer,<br />
selon lui, une «race nouvelle» et prometteuse<br />
: «véritable mêlée cosmopolite de<br />
mercenaires, de colons, de trafiquants de<br />
toutes sortes, ce sont eux que j’aperçus<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
d’abord, quand je cherchais l’<strong>Al</strong>gérie vivante,<br />
active, celle de l’avenir». Cette <strong>Al</strong>gérie de<br />
l’avenir, composée majoritairement<br />
d’Espagnols et d’Italiens, avait besoin d’un<br />
passé pour confirmer son droit du sol. Qu’à<br />
cela ne tienne ! Louis Bertrand invoqua<br />
l’Afrique latino-chrétienne. Il était persuadé<br />
d’avoir retrouvé les traces de cette filiation<br />
dans les ruines de Tipaza auxquelles il consacra<br />
une partie de son deuxième ouvrage La<br />
Cinna (1901), l’autre partie étant réservée<br />
aux émeutes anti-juives provoquées par certains<br />
Français d’<strong>Al</strong>gérie en 1897/1898, pendant<br />
l’affaire Dreyfus.<br />
Dans cette <strong>Al</strong>gérie d’avenir, Louis Bertrand<br />
n’avait, bien entendu, laissé aucune place à<br />
«l’Indigène» parce qu’il aurait appartenu à<br />
«tout ce vieux monde (qui) sent la décrépitude,<br />
la décomposition, et la mort !». Il était<br />
donc loin de corroborer le portrait qu’en<br />
brossait la littérature française exotique: «Par<br />
quel miracle, écrivait-il, une pouillerie, une<br />
saleté, une misère, et une laideur affligeante,<br />
une stupidité et une barbarie toutes<br />
pures devenaient admirables dès qu’elles<br />
étaient arabes ou orientales (...) Mais si cet<br />
éloge de l’Indigène était vrai, nous n’aurions<br />
plus qu’à nous en aller !». Il faut<br />
admettre que certains artistes français étaient<br />
conquis par l’<strong>Al</strong>gérie, au point d’écrire<br />
comme Fromentin:«c’est beau, c’est beau!<br />
tout est beau, même la misère, même la<br />
boue des sandales». Il fallait agir pour corriger<br />
cette vision et c’est ce que les émules de<br />
Louis Bertrand, appelés plus tard les<br />
<strong>Al</strong>gérianistes, ont tenté de faire. Le premier<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
d’entre eux fut Robert Arnaud alias Robert<br />
Randeau à qui revient la paternité de l’expression<br />
Les <strong>Al</strong>gérianistes (1911), titre d’un<br />
de ses nombreux romans. Robert Randeau<br />
était lui-même un membre de cette «nouvelle<br />
race» : il est Français, natif d’<strong>Al</strong>ger (1873)<br />
où il fit une partie de ses études et où il mourut<br />
en 1950. Il fut, en outre, fonctionnaire de<br />
l’administration coloniale en <strong>Al</strong>gérie, au<br />
Soudan, en Mauritanie, au Sénégal, au<br />
Niger... pour «établir, comme il l’écrivait luimême,<br />
le développement de l’empire colonial».<br />
Une<br />
«nouvelle race»<br />
Dans un précédent ouvrage, Les Colons<br />
(1908), il avait déjà tracé le projet dont il se<br />
revendiquait : «Ainsi que les Romains nos<br />
maîtres, un jour notre idéal sera de diviser<br />
le monde en deux parties : celle qui nous<br />
adviendra par droit de force, et celle qui<br />
sera exploitée à notre profit par les autres.<br />
Et si cela ne doit pas être, que cela soit du<br />
moins notre idéal».<br />
La consécration de cette «geste», par celui<br />
qui a été élu père des <strong>Al</strong>gérianistes, s’est<br />
donc faite dans un but qui ne souffre d’aucun<br />
malentendu : affirmer la spécificité de cette<br />
«nouvelle race» de Français et sa détermination<br />
à consolider le projet colonial. Ainsi,<br />
lorsqu’on lit aujourd’hui la définition de<br />
l’<strong>Al</strong>gérianisme, on est en droit d’être sceptique<br />
quant à sa vocation exclusivement littéraire<br />
: «Mouvement littéraire animé, au lendemain<br />
de la première guerre mondiale,<br />
par des écrivains français d’<strong>Al</strong>gérie (Robert<br />
Randeau, Jean Pomier, Louis Lecoq, Jean<br />
Grenier) pour créer entre les communautés<br />
une convergeance culturelle et spirituelle».<br />
Certes, les <strong>Al</strong>gérianistes, à travers leurs<br />
oeuvres, leur revue Afrique et leur<br />
Association des écrivains algériens, leur Prix<br />
Littéraire d’<strong>Al</strong>gérie, voulaient réagir contre<br />
«l’orientalisme de bazar dont étaient rendus<br />
coupables les écrivains métropolitains»,<br />
comme le préconisait leur penseur et fondateur<br />
Jean Pomier (fonctionnaire du gouvernement<br />
colonial). Mais ils entendaient surtout<br />
«permettre à l’âme algérienne, à l’authentique<br />
culture, voire civilisation, qui<br />
voyait le jour en <strong>Al</strong>gérie, d’émerger, de s’éle-<br />
Patrimoine<br />
ver, de s’exprimer». Est-il bien nécessaire de<br />
préciser que ceux dont il est question ici sont<br />
les <strong>Al</strong>gériens au sens de Ferdinand Duchêne,<br />
un autre algérianiste, magistrat à la cour<br />
d’<strong>Al</strong>ger et qui était considéré comme le<br />
sociologue de la «nouvelle race» : «Les vrais<br />
<strong>Al</strong>gériens sont ceux nés en <strong>Al</strong>gérie de<br />
parents européens ou d’origine<br />
européenne».<br />
Dans la préface à l’Anthologie des conteurs<br />
algériens que leur Association fit paraître en<br />
1925, Louis Bertrand plaide leur cause<br />
auprès de la «mère-patrie»: «Pour la première<br />
fois, une race neuve prend conscience<br />
d’elle-même. (...) En dépit de tout ce qui<br />
peut choquer ou scandaliser des Français<br />
de France, dans cette littérature africaine,<br />
je n’hésite pas à la tenir pour bienfaisante(...)<br />
O critiques, qui criez que le roman se<br />
meurt(...), tournez-vous vers ces écrivains et<br />
ces pays de la «plus grande France»».<br />
Louis Bertrand ne fut entendu ni par les<br />
«Francaouis», ni même par les nombreux<br />
intellectuels français locaux, tels que Jean<br />
Pélégri, Emmanuel Roblès, <strong>Al</strong>bert Camus,<br />
etc... qui ne se reconnaissaient nullement<br />
dans ce courant. Mais ceci est une autre<br />
histoire... ❑<br />
#&
Arts plastiques<br />
#'<br />
Bettina<br />
Heinen-Ayech<br />
ou l’art<br />
d’organiser<br />
symphoniquement<br />
les couleurs<br />
PAR BELKACEM ROUACHE"<br />
JOURNALISTE<br />
Un tableau plein de couleurs vives de Bettina<br />
S’il est une caractéristique que l’on retrouve<br />
dans les œuvres de Bettina Heinen Ayach, c’est<br />
bien l’éclectisme, depuis les paysages d’El<br />
Oued, Hammam Meskhoutine, les scènes à<br />
résonance sociale, jusqu’aux tableaux intimistes.<br />
Si elle découvre avec une joie sans<br />
cesse renouvelée les riches coloris des champs<br />
de blé parsemés de coquelicots et des oliviers,<br />
c’est surtout à Guelma, sa ville d’adoption, et<br />
dans la Mahouna qu’elle trouve son inspiration<br />
la plus durable et la plus intense .<br />
T<br />
out le talent de cette artiste se<br />
trouve dans sa capacité de combiner<br />
ses sensations et les<br />
expressions qu’elle en donne…<br />
Elle possède l’art d’organiser symphoniquement<br />
les couleurs. Le monde monte à elle comme une<br />
mer de visions colorées, multiples, complexes,<br />
mêlées les unes aux autres. Les couleurs ne vivent<br />
pas par elles-mêmes, toutes entrent dans chacune<br />
d’entre elles pour la détruire et la recomposer. Les<br />
aquarelles de Bettina sont comme un prisme où la<br />
nature se reforme toute seule dans le jeu et la<br />
pénétration réciproque des tons, des ombres, des<br />
reflets et de la lumière.<br />
Cette lumière, Bettina la découvre dans ce pays<br />
qu’elle sillonne et qui lui donne cette inspiration…le<br />
soleil, la lumière. «Tous les Méditerranéens<br />
ferment leurs persiennes, surtout en été.<br />
Moi, je n’ai jamais pu faire cela! Sans lumière,<br />
j’ai l’impression d’être enterrée…j’étouffe»,<br />
Bettina crée entre des accords aigus des stridences,<br />
des dissonances, des harmonies avides;<br />
ainsi parfois, elle asperge ses toiles de couleurs<br />
qui giclent sur le support ; de même elle les farde<br />
d’orange, de bleu indigo, de jaune, de chrome, de<br />
verts acides comme des pommes pas mûres, de<br />
verts tendres comme l’herbe des près. Au gré de<br />
sa fantaisie, elle les «pomponne» de châtain, de<br />
rose nacré, de roux cuivré chauffé au niveau du<br />
mordoré. Elle organise de la sorte des joutes<br />
endiablées de couleurs vives et les «saoule» avec<br />
les alcools violents de teintes exquises.<br />
Quant à la lumière, elle s’en sert comme d’une<br />
lanterne magique allumée aux feux de la rampe<br />
qu’elle promène comme une enchanteresse poétique<br />
pour les éclairer de reflets imaginaires, de<br />
lueurs blafardes.<br />
Les œuvres de Bettina ont cette pureté, cette<br />
transparence du ton, cette magnificence intacte<br />
émanant de la matière même , tellement dure et<br />
condensée qu’elle semble, comme un diamant<br />
noir, rayonner sa propre lumière. «La vallée de la<br />
Seybouse», «La Mahouna», «Biskra», lui donnent<br />
une inspiration fougueuse… Elle est la conteuse<br />
puissante de la campagne. Bettina peint cet olivier<br />
dont le feuillage luit, presque noir : son tronc est<br />
tourmenté, son environnement avide, mais ses<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
myriades de feuilles argentées<br />
bruissent d’une musique secrète et<br />
nostalgique à la moindre brise.<br />
C’est cette musique, si énigmatique,<br />
si difficile à interpréter que<br />
cette artiste cherche à saisir.<br />
Bettina chante la nature. Son<br />
œuvre est un poème dont chaque<br />
vers nous séduit davantage, dont<br />
les rimes nous ramènent à l’essence<br />
de notre terre, l’eau, la lumière,<br />
les arbres… Cette beauté sincère<br />
nous touche au plus profond de<br />
notre être. Dans la simplicité de<br />
son œuvre, Bettina met en lumière<br />
nos regrets face au temps révolu<br />
dont seule la nature demeure un<br />
témoignage vivant.<br />
Dans l’entretien qui suit, l’artiste<br />
algéro-allemande nous parle de son cheminement,<br />
de son art, de ses rapports avec son pays<br />
d’adoption, l’<strong>Al</strong>gérie et avec la nature, sa principale<br />
source d’inspiration.<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003: Vous êtes l’un des rares peintres<br />
contemporains à peindre en plein air. D’où<br />
avez-vous hérité cette habitude artistique ? quel<br />
avantage vous apporte-t-elle ?<br />
Bettina Heinen-Ayech: L’Ecole allemande,<br />
comme toutes les écoles d’art nordiques, a toujours<br />
été attirée par la nature, certainement<br />
parce que la nature dans ces régions s’exprime<br />
d’une manière plus dramatique et plus cosmique<br />
que celle du sud. Avec les brouillards, les<br />
vents et les pluies glaciales, l’être humain doit<br />
lutter constamment pour s’y adapter. Pour ma<br />
part, depuis ma prime jeunesse, j’ai été attirée<br />
par la peinture des paysages. Cela a été aussi<br />
une manière d’exprimer mes sentiments envers<br />
la nature.<br />
Mon maître, Erwin Bowien (1899-1970) était<br />
un excellent paysagiste ; il a été pour moi un<br />
exemple . Il m’a appris à regarder le paysage<br />
avec l’œil d’un peintre, non pas d’un photographe.<br />
J’ai été aussi très impressionnée par le<br />
grand paysagiste hollandais Jacob Van<br />
Ruysdael(1), le Norvégien Edvard Munch(2) et<br />
l’<strong>Al</strong>lemand Emil Nold(3) qui avait peint la mer<br />
en rouge -c’était pourtant la mer !- c’est ainsi<br />
que j’ai appris à voir les lignes des montagnes, la<br />
superposition des collines, leur aspect dramatique,<br />
leur grâce ou leur poésie.<br />
La peinture de plein air rafraîchit l’esprit,<br />
parce que la nature est en perpétuel changement.<br />
Chaque nuage apporte une nouvelle<br />
atmosphère au paysage. La nature n’est jamais<br />
ennuyeuse : elle est ma source d’inspiration.<br />
DJ.2003 :Vous avez peint beaucoup de paysages<br />
d’<strong>Al</strong>gérie. En dehors de l’aspect pictural, quel<br />
plaisir en tirez-vous ?<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
Une dernière touche à un nouveau tableau<br />
B.H-A. : Durant toute ma vie, j’ai cherché des<br />
paysages forts en couleurs. Dans ma jeunesse,<br />
j’ai peint des paysages suisses, italiens, allemands.<br />
En Norvège , j’ai réalisé 18 œuvres. En<br />
été, avec le soleil de midi, les couleurs y sont fantastiques.<br />
Mais quand il pleut, la paysage perd de<br />
sa couleur. Aussi, ai- je toujours, en Europe,<br />
éprouvé un désir d’évasion.<br />
Depuis que je me suis installée à Guelma en<br />
1963, j’ai découvert un monde plein de couleurs.<br />
Dans les environs de Guelma, la terre est rouge,<br />
le vert du blé en herbe est brillant et en été le paysage<br />
est doré. Je suis fascinée par ces paysages. La<br />
lumière en <strong>Al</strong>gérie est éclatante, l’air y est quasiment<br />
magique et je m’y sens chez moi.<br />
DJ.2003 : Que pensez-vous du désert algérien ?<br />
B.H-A. : C’est mon plus grand rêve ! le désert<br />
m’attire comme une fleur attire l’abeille.<br />
DJ.2003 :Votre façon de peindre en <strong>Al</strong>gérie diffère<br />
de votre façon de travailler en <strong>Al</strong>lemagne,<br />
comment expliquez-vous cela ?<br />
B.H-A. : En Europe, j’ai tendance à exagérer<br />
dans le choix de mes couleurs. Ici en <strong>Al</strong>gérie, les<br />
couleurs sont si fortes qu’elles s’imposent à moi,<br />
En Europe j’étais tourmentée, je ne pouvais même<br />
pas donner une explication quant aux couleurs<br />
que j’utilisais. Mon histoire avec l’<strong>Al</strong>gérie a commencé<br />
avec ma rencontre en 1960 à Paris avec<br />
Abdelhamid Ayech qui deviendra mon mari, C’est<br />
un être modeste et bon. C’est à travers lui que j’ai<br />
connu les <strong>Al</strong>gériens, je suis arrivée en <strong>Al</strong>gérie avec<br />
un esprit romantique, lequel d’ailleurs continue<br />
à m’habiter. Ici la vie à une autre dimension. En<br />
<strong>Al</strong>gérie, au coucher du soleil toutes les maisons<br />
baignent sous une lumière rose et le crépuscule<br />
donne un sentiment de repos et de paix. Quand je<br />
suis à Solingen, ma ville natale, je suis impatiente<br />
de retourner à Guelma. A Guelma, j’ai le temps de<br />
vivre et de rêver.<br />
DJ.2003 : On trouve de la poésie et de la<br />
musique dans vos œuvres, d’où proviennent-<br />
elles?<br />
B.H-A. : Le véritable art doit<br />
contenir des mélodies et de la<br />
poésie. Mon père était un poète.<br />
Il disait qu’un bon poème doit<br />
avant tout être composé comme<br />
une musique. Mon maître principal<br />
Erwin Bowien, disait lui<br />
aussi que la juxtaposition des<br />
couleurs doit vibrer comme de<br />
la musique. La couleur, c’est<br />
comme la poésie, elle doit exprimer<br />
quelque chose; un paysage<br />
ou un portrait peut être une<br />
œuvre dramatique ou lyrique.<br />
Quand je peins un être humain,<br />
je m’efforce de faire ressortir ce<br />
qui transparaît de son âme;<br />
comme disait Léonard de Vinci,<br />
l’art, c’est de peindre l’être<br />
humain avec son âme.<br />
Dj.2003 : La plupart de vos œuvres sont des<br />
aquarelles. Pourquoi ce choix ?<br />
B.H-A. : C’est depuis mon enfance que j’ai commencé<br />
à peindre à l’aquarelle. Mon maître me<br />
donnait des feuilles aquarelles de grand format<br />
(73 x 102 cm) pour mieux percevoir mes erreurs.<br />
Dans les écoles et académies des beaux-arts, à<br />
Cologne, Copenhague et Munich j’ai appris<br />
d’autres techniques , mais je suis restée toujours<br />
attirée par l’aquarelle. La plupart des artistes utilisent<br />
l’aquarelle comme esquisse. Pour ce qui me<br />
concerne, avec le temps, j’ai compris qu’on pouvait<br />
faire beaucoup de choses avec l’aquarelle.<br />
J’ai trouvé un charme exquis dans cette technique,<br />
parce que la ligne de dessin réalisée avec<br />
un pinceau ne peut pas être corrigée. En Europe,<br />
le climat est humide et les couleurs s’entrechoquent<br />
entre elles; à Guelma, le climat est sec, c’est<br />
pour cette raison que j’ai adopté une technique<br />
appropriée et que mes tableaux sont très colorés.<br />
Avec mon ancien professeur, je me suis exercée<br />
dans plusieurs variations et mélanges qu’on peut<br />
réaliser avec quatre couleurs.<br />
DJ.2003 : Votre amour pour la peinture remonte<br />
à votre enfance, parlez-nous-en .<br />
B.H-A. : Ma famille vivait pour l’art. Mon père<br />
Hanns Heinen, était journaliste et poète et ma<br />
mère était connue pour son salon littéraire.<br />
Beaucoup d’écrivains et de poètes ont lu leurs<br />
œuvres dans ce salon. Elle organisait aussi des<br />
concerts de musique et des expositions. Mes<br />
parents m’ont beaucoup encouragée ; c’est à<br />
l’âge de 17 ans que j’ai présenté ma première<br />
exposition, à Bad Homburg . Aujourd’hui, j’ai<br />
derrière moi plus de 83 expositions réalisées dans<br />
différentes villes européennes et africaines . ❑<br />
(1) 1628-1682<br />
(2) 1863-1944<br />
(3) 1867-1956<br />
Arts plastiques<br />
#(
Théâtre<br />
#)<br />
M’hamed<br />
Benguettaf,<br />
un auteur<br />
dramatique heureux:<br />
«J’aime le théâtre<br />
sans lignes droites<br />
ni cassures...»<br />
PAR KAMEL BENDIMERED"<br />
JOURNALISTE,<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
Benguettaf félicitant le comédien Sirat Boumediène<br />
Que de chemin parcouru par M’hamed<br />
Benguettaf qui, de la distance de ses 63<br />
ans (il est né le 20 décembre 1939 à<br />
<strong>Al</strong>ger), peut s’estimer -et il l’avoue luimême-<br />
un auteur dramatique passablement<br />
comblé avec une oeuvre qui,<br />
après avoir patiemment creusé ses<br />
sillons intra-muros, s’affiche bien également<br />
hors des frontières nationales.<br />
omme de théâtre pugnace<br />
H<br />
et polyvalent en ce sens qu’il<br />
butine sur tout le spectre de<br />
l’art de la scène : comédien,<br />
auteur, adaptateur, traducteur, metteur en<br />
scène, Benguettaf, entré au Théâtre national<br />
d’<strong>Al</strong>ger en 1966 après une incursion de<br />
reconnaissance dans le théâtre radiophonique,<br />
a été distribué dans la majeure partie<br />
des pièces produites par cet organisme jusqu’à<br />
ce qu’il lui tire sa révérence (1989), et<br />
cette activité relativement soutenue n’a fait<br />
que bonifier ses dispositions talentueuses.<br />
Rendant hommage à ses grandes qualités de<br />
comédien qui en font, dans le sens positif de<br />
la formulation, une bête de scène, un ancien<br />
directeur du TNA a eu un jour cette boutade<br />
à son sujet : «donnez-lui à lire l’annuaire téléphonique<br />
et il est capable de vous le faire<br />
prendre pour un texte dramatique».<br />
Traducteur ou adaptateur, il a aiguisé avec<br />
bonheur sa plume sur Ivan Ivanovitch a-t-il<br />
existé ? de Nazim Hikmet, L’Homme aux sandales<br />
de caoutchouc de Kateb Yacine, De<br />
quoi piéger le diable lui-même d’<strong>Al</strong>i Salem,<br />
Porte des conquêtes de Mahmoud Diab et Le<br />
Merveilleux complet couleur noix de coco<br />
de Ray Bradburry.<br />
Metteur en scène du Bossu de Mohamed<br />
Touri ainsi que de deux de ses créations :<br />
Djeha et les gens et Ciel et le Rideau se lève<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
!, il avoue n’avoir joué ce rôle que par extrême<br />
nécessité et en a d’ailleurs fait l’économie<br />
par la suite en s’autoréalisant autrement et<br />
judicieusement.<br />
En l’espace de 27 ans il a «commis» onze<br />
oeuvres dramatiques : Hasna et Hassen<br />
(1975), Stop (1979), Djeha et les gens (1980),<br />
Ciel, le rideau se lève ! (1982), Le Collier de<br />
perles (1984), Djilali Zine el haddat (1986),<br />
Le Cri (1989), Fatma (1990), La Répétition<br />
ou le Rond-Point (1994), Arrêt fixe (1996) et<br />
Matin de...quiétude (1998). Les quatre derniers<br />
textes cités ont été écrits dans une version<br />
bilingue (arabe/français), édités (chez<br />
Lansman, Belgique) dans la langue de<br />
Molière et, à l’exception de Matin de...quiétude,<br />
montés et joués sur des scènes internationales.<br />
Ajoutons à ce tableau la réussite de la<br />
double adaptation à la scène de la nouvelle<br />
de Tahar Ouettar, Les Martyrs reviennent<br />
cette semaine (1987), et du roman de Aziz<br />
Chouaki, Baya (1992).<br />
Dans sa maturité<br />
créative<br />
Après avoir engagé laborieusement son char<br />
sur le terrain exigeant de l’écriture dramatique,<br />
freiné à la fois par une nette propension<br />
à l’autocensure et l’assimilation encore<br />
imparfaite des arcanes du langage où le<br />
lyrique phagocitait le dramatique et où l’effet<br />
verbal prenait le pas sur l’action, Benguettaf<br />
tend vers son point d’équilibre à partir d’El<br />
Ayta, un cri libérateur qui élargira son espace<br />
d’écoute et d’attention au-delà des espaces<br />
national et arabe, grâce au Festival du<br />
Théâtre Européen de Grenoble (1989), où la<br />
pièce mettra public et critique dans sa<br />
Théâtre<br />
poche. Cette création marque un tournant<br />
dans le parcours du dramaturge, que soulignera<br />
et confirmera une année plus tard<br />
Fatma, le premier one woman show du<br />
théâtre algérien dans lequel la comédienne<br />
Sonia brûlera littéralement les planches.<br />
Benguettaf chevauche désormais une trajectoire<br />
à partir de laquelle il assume avec<br />
plus d’audace et de rigueur son propos et<br />
décorsète son imagination dans la création<br />
de situation dramatique. La compréhension<br />
de ce changement de spire peut se situer à<br />
l’intersection-interaction de trois facteurs : le<br />
nouveau contexte lié à la libération des<br />
esprits et de la parole dans la foulée du séisme<br />
socio-politico-culturel d’octobre 1988,<br />
l’expérience artistique emmagasinée par l’auteur<br />
et, enfin, la consolidation d'un rapport<br />
de création dynamique et ouvert tissé avec le<br />
metteur en scène Ziani Chérif Ayad dans une<br />
compagnie théâtrale fraîchement émoulue et<br />
porteuse d’espérances, le Théâtre de la citadelle,<br />
avant que cette structure ne se délite<br />
progressivement parce que le mercantilisme<br />
et les faux semblants érigés comme modes<br />
de gestion ont fait imploser la solidarité d’un<br />
groupe et sa complicité artistique.<br />
Sur ce qui le définirait formellement<br />
comme auteur, Benguettaf avance que<br />
«comme beaucoup d’<strong>Al</strong>gériens (il a) été<br />
élevé dans l’univers des contes» et, ajoute-til,<br />
«cette manière de raconter des histoires<br />
qui m’a profondément marqué a fait que,<br />
plus tard, en m’adonnant à l’écriture, cette<br />
facette est apparue tout naturellement dans<br />
mon travail... Je n’aime pas les lignes<br />
droites ni les cassures, je préfère raconter<br />
une histoire par un mouvement ondoyant<br />
qui me semble plus riche de possibilités de<br />
communication en fonction de nos traditions<br />
culturelles».<br />
Ayant bouclé avec la cinquantaine la première<br />
grande étape de son parcours, qu’il<br />
assimilait suivant ses propres termes à «un<br />
stage de formation professionnelle» à la<br />
faveur duquel il a capitalisé savoir-faire et<br />
outils de nature à crédibiliser son langage,<br />
Benguettaf est aujourd’hui dans sa maturité<br />
créative. Sa voix d’auteur dramatique, bonifiée<br />
par la patine du temps et l’ouverture sur<br />
d’autres aventures artistiques à l’échelle<br />
internationale, a repoussé ses horizons d’audience<br />
puisqu’elle s’exporte avec le même<br />
bonheur sur les scènes de Limoges, Paris,<br />
Bruxelles, Bamako, Tunis ou Damas, qu’elle<br />
s’expose et s’impose dans les salles algériennes.<br />
❑<br />
#+
Festive<br />
$-<br />
Carnets<br />
de route<br />
PAR ABDELKRIM DJILALI"<br />
JOURNALISTE,<br />
Voyageur infatigable, Abdelkrim Djilali,<br />
nous fait partager, à travers ses Carnets<br />
de route, ses découvertes de l’<strong>Al</strong>gérie<br />
profonde.<br />
Après les provinces du Sud : Saoura,<br />
Gourara, Tidikelt, Aurès, Ziban et Mzab,<br />
le voilà qui nous guide dans le Hoggar,<br />
sur l’inoubliable Plateau de l’Assekrem,<br />
puis à Ouargla où la nostalgie le prend<br />
à la gorge davant Sédrata, ville ibadite<br />
légendaire engloutie sous les sables du<br />
Grand Erg.<br />
Ouargla<br />
Ouargla, le 26 décembre<br />
Je retrouvais Ouargla en pleine effervescence.<br />
Demain commence le 11ème colloque<br />
sur feu Houari Boumediene. Mille participants<br />
sont attendus. Au jour «J» il y en<br />
aura le double. Que des jeunes, en majorité<br />
étudiants, venus de toutes les régions du<br />
pays. Difficile de maîtriser une aussi turbulente<br />
énergie. Un véritable casse-tête pour<br />
les organisateurs. Les choses rentrent dans<br />
l’ordre ou le désordre, c’est selon, et l’ambiance<br />
de fête prend finalement le dessus sur<br />
tout le reste. Rues colorées de troupes folkloriques,<br />
du rythme, du punch avec les<br />
fameux karkabou de Rouisset, un quartier<br />
populaire de Ouargla, la cavalerie et ses chevaux<br />
Barbe, une belle harmonie d’élégance<br />
et de puissance, le boucan du baroud tant<br />
attendu, le traditionnel défilé en fanfare des<br />
Scouts, soirée poétique, une opérette par le<br />
ballet de l’ONCI sur des textes de Slimane<br />
Djouadi et une musique de Mohamed<br />
Boulifa et bien sûr, comme il se doit pour un<br />
colloque, des conférences sur les multiples<br />
facettes de la vie du défunt... Un peu trop<br />
clean pour une personnalité aussi complexe.<br />
Autre page de l’histoire, le Musée de<br />
Ouargla. Architecture à la soudanaise, il est,<br />
avec le Bordj Chandez, fort saharien qui jouera<br />
un rôle clef dans l’histoire de l’invasion<br />
coloniale du Sahara, l’un des monuments de<br />
la ville. Pour ceux qui aiment les musées,<br />
celui-là fait de la peine. Retapé mais toujours<br />
sans statut. Il n’y reste plus rien ou si peu de<br />
choses. Mis à part les stucs en plâtre des<br />
ruines de Sedrata, le reste est un entassement<br />
d’objets hétéroclites, un faux rondbosse,<br />
une reproduction d’une fresque du<br />
Tassili réalisée par Poitevin, dessinateur<br />
d’Henri L’Hote, quelques outils lithiques et<br />
une section ethnographique plutôt rudimentaire…Le<br />
spectacle pathétique de la grandeur<br />
et de la misère d’un musée saharien.<br />
Mais ceci est une autre histoire...<br />
Celle-là, à quelques lieues au sud de<br />
Ouargla, raconte une prestigieuse mais tragique<br />
épopée, celle des Ibadites et de<br />
Sedrata, Isedraten, la glorieuse capitale rostémide,<br />
prospère entre les Xème et XIIème<br />
siècles. Chassés de Kairouan par les<br />
Aghlabides, de Tiaret par les Fatimides et de<br />
Sedrata par les Hammadites, (on ne sait pas<br />
exactement quand et comment Sedrata fût<br />
ruinée) à partir du XII éme siècle, les Ibadites<br />
vont finalement trouver un refuge durable<br />
dans ce qui allait devenir plus tard la<br />
Pentapole du M’Zab. De 1950 à 1952,<br />
Marguerite van Berchem, une Suissesse passionnée<br />
de mosaïques dirigera les fouilles<br />
des ruines de Sedrata. Des pièces remarquables<br />
vont être mises au jour…des sculptures<br />
en stuc d’un grand raffinement et à la<br />
géométrie d’une rare complexité, un vaste<br />
réseau de canaux d’irrigation, ainsi que la<br />
trame des quartiers, des rues et des<br />
ruelles…<br />
Plus de cinquante ans après, Sedrata est<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
toujours là, sous la masse de l’Erg, une ville<br />
entière engloutie sous les sables. Les prochaines<br />
fouilles, en préparation, annoncent<br />
un défi et une aventure incroyables.<br />
Comment, en effet, arracher du cœur de<br />
l’Erg, un kilomètre carré de ruines de la cité<br />
légendaire. Contre la puissance des dunes<br />
imposantes, une œuvre de titan. D’ailleurs,<br />
pour la communauté ibadite de Ouargla et<br />
pour laquelle ce site est encore de nos jours<br />
un lieu de pèlerinage, « le jour où la ville<br />
sera sortie des sables, ce sera, assure-t-on,<br />
l’un des signes de la dernière heure».<br />
Professeur à l’université de Ouargla, le<br />
Docteur Zouzi, Ibadite lui-même, sourit<br />
quand il me rapporte le jugement des<br />
anciens mais cela, pour lui, n’est qu’une allégorie<br />
pour désigner une tâche considérée, à<br />
la vue du chantier, comme impossible.<br />
L’équipe, dont le Docteur Zouzi est membre,<br />
sait ce qui l’attend. Architectes, géologues,<br />
historiens ont déjà proposé un plan d’action<br />
pour empêcher l’Erg d’avancer plus encore<br />
et détourner son cours par un système de<br />
plantations d’arbres. <strong>Al</strong>ors la fouille pourra<br />
commencer et Sedrata livrera enfin son terrible<br />
secret et son lot de précieux renseignements<br />
sur un Moyen Âge maghrébin si peu<br />
connu.<br />
Tamanrasset, le 29 décembre.<br />
Toujours à la lisière du Grand Erg Oriental.<br />
Comme Timimoun, El Goléa est, elle aussi,<br />
au bord de quelque chose, une frontière,<br />
une voie de passage et pour moi, une escale.<br />
Une heure, c’est peu, mais c’est fort.<br />
Une occasion à ne pas rater: une nuit sur<br />
l’Assekrem et retour demain sur<br />
Tamanrasset, ça ne se refuse pas ! Kada<br />
accompagne un couple d’amis qui doivent<br />
continuer un circuit dans l’Atakor. Il s’impatiente:<br />
la piste est mauvaise et nous sommes<br />
en retard. Il a beau faire, nous ne dépassons<br />
pas les quarante kilomètres/heure. Arrivée<br />
au refuge à dix-sept heures, tout remués.<br />
Pourtant, il faut faire vite et grimper les deux<br />
mille huit cent mètres d’une méchante<br />
pente. Cela fait rire Kada d’être le premier et<br />
moi le dernier. Cela m’est complètement<br />
égal, je marche à mon rythme et dans le plaisir.<br />
Pour moi, c’est un pèlerinage, je le dis à<br />
mes compagnons, cela fait plus de vingt ans.<br />
C’était mon premier voyage au Sahara.<br />
A peine arrivés, il faut redescendre. Un<br />
vent glacial balaie le plateau. Intenable. La<br />
chapelle du Père de Foucauld est fermée et<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
nous avons raté le coucher du soleil.<br />
Nous retrouvons plus bas la chaleur du<br />
refuge et une chorba fumante pour le dîner.<br />
Un régal et nous sommes affamés et transis<br />
de froid. Il y a du monde ce soir, un groupe<br />
d’Anglais, près du feu, embarqué pour un<br />
raid à moto. Ils sont si calmes, épuisés, silencieux.<br />
Dans «le salon» avec la cheminée, bien<br />
en face d’eux, des Italiens chantent ensemble<br />
de tout cœur. Ils sont si heureux. Leur exubérance<br />
ne dérange personne. Hakim, un<br />
enfant trisomique est avec sa sœur dans un<br />
Le plateau du Hoggar<br />
groupe d’amis venus fêter le réveillon dans le<br />
Hoggar. Là-haut, sur le plateau, il a pleuré. «Il<br />
s’est rappelé son père, mort quelques mois<br />
plus tôt» raconte sa sœur, totalement<br />
dévouée au bien-être de son petit frère.<br />
Gilbert et Jacqueline sont en vacances. Ils<br />
viennent de Djanet. Gilbert est chef d’une<br />
entreprise française installée en <strong>Al</strong>gérie, dans<br />
une ville côtière, depuis une année. Leurs<br />
enfants ont grandi, fait leurs vies et eux se<br />
retrouvent seuls enfin. Gilbert est revenu du<br />
plateau tout retourné, il n’en revient pas<br />
d’avoir retrouvé, ici, un vieux copain de classe<br />
qui vit là haut depuis dix-neuf ans. Hakim<br />
se jette spontanément dans les bras affectueux<br />
de Jacqueline et n’arrête pas de l’appeler<br />
grand-mère; elle le câline, il pleure jusqu'à<br />
s’apaiser. Deux jeunes filles du groupe de<br />
Hakim engagent la discussion avec les<br />
Festive<br />
Anglais. Ils sont tous sous le charme et s’agglutinent<br />
autour d’elles. Elles leurs parlent<br />
de leur Kabylie natale avec un gros accent.<br />
Au bout d’un moment les filles s’essayent à<br />
l’anglais et les Anglais au kabyle. Du pur bonheur<br />
! Protégé du froid par mon chèche,<br />
l’une d’elles me prend pour un Targui. Oui !<br />
Mais un Targui des Kel Bab-El-Oued. J’enlève<br />
mon chèche, elle éclate de rire. Nous étions<br />
dans le même avion !<br />
Les chauffeurs se rassemblent et improvisent<br />
un tindi avec un jerrycan et des bidons<br />
de plastique. N’importe quoi, mais ça<br />
marche, les Italiens tapent des mains conquis<br />
par l’orchestre improvisé et les Anglais par<br />
les filles. Couchés à une heure du matin, un<br />
matelas, une couverture, à peine enlevé ses<br />
chaussures, surtout se protéger du froid.<br />
Réveil brutal à six heures du matin pour<br />
monter sur le plateau et enfin, ne pas rater le<br />
lever du jour. On vient aussi pour ça, à<br />
l’Assekrem. Fin de nuit glacée. En haut, l’attente<br />
commence et à 7H15 précisément, sur<br />
l’indication d’un père blanc, un seul cri<br />
accueille la première lueur du jour : LE<br />
VOILA ! Devant la dizaine de bouches<br />
ouvertes, on dirait un incendie où peut-être<br />
même la naissance du monde, l’embrasement<br />
du big-bang. Le soleil est bien là et,<br />
déjà, nous avons moins froid. ❑<br />
$!
$#<br />
L’Emir<br />
Abdelkader,<br />
PAR KAMEL BENDIMERED"<br />
JOURNALISTE,<br />
homme d’état<br />
et stratège génial<br />
Portrait de l’Emir ,,,,,,<br />
Une destinée hors du commun :<br />
l’expression traduit avec justesse<br />
et rigueur la prodigieuse histoire<br />
de l’Emir Abdelkader sertie dans<br />
l’Histoire collective qui, tout à la<br />
fois, la porte et en est impulsée.<br />
«Je n’ai point fait les événements,<br />
disait l’Emir en 1848, ce<br />
sont eux qui m’ont fait…<br />
L’Homme est comme un miroir,<br />
le miroir ne reflète l’image du<br />
ciel que lorsqu’il est net».<br />
C<br />
ertes, mais dans la partie de<br />
bras de fer qui s’engage<br />
contre l’occupant français<br />
avec pour enjeu la liberté et<br />
l’indépendance de l’<strong>Al</strong>gérie, «les semences<br />
du génie latent d’Abdelkader, souligne<br />
Charles-Henry Churchill, éclatèrent soudain<br />
jusqu’à son plein épanouissement». Sous la<br />
baguette de ce chef d’orchestre hors pair,<br />
ajoute l’auteur de La Vie d’Abdelkader, «le<br />
caractère arabe se mettait à développer des<br />
vertus depuis longtemps ensevelies et qui<br />
renaissaient des âges : patience, ténacité,<br />
persévérance, concentration, esprit<br />
d’union…».<br />
A ce point de jonction où l’Histoire fait<br />
litière aux personnages exceptionnels, le<br />
nom d’Abdelkader a trouvé un ancrage légitime.<br />
Car rarement un homme aura développé<br />
à un aussi haut degré l’articulation d’une<br />
pensée et d’une action dont les sources de<br />
lumière s’appellent devoir patriotique et<br />
confiance en Dieu, aura atteint une telle plénitude<br />
dans l’accomplissement de son destin.<br />
D’où la fascination qu’il a exercée sur ses<br />
contemporains, à commencer par cette<br />
pléiade de maréchaux et généraux de l’Empire<br />
français dont le talent militaire a été mis<br />
à cruelle épreuve, voire souvent franchement<br />
ridiculisé par la stratégie de lutte de<br />
l’Emir Abdelkader.<br />
Il est le plus grand homme de son temps,<br />
avec Napoléon, a dit à son propos le maréchal<br />
Soult, tandis que son plus implacable<br />
ennemi, Bugeaud, l’a qualifié –mais oui ! –<br />
d’“ homme de génie”, celui que " l’Histoire<br />
doit placer à côté de Jugurtha ". Tous les officiers<br />
supérieurs français, et ils furent nombreux<br />
(Desmichels, Lamoricière, Trézel,<br />
Bedeau, Yusuf, Valée, Saint-Arnaud,<br />
Cavaignac…), qui ont eu affaire aux troupes<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
de l’Emir, ont été unanimes à souligner les<br />
qualités militaires et politiques de ce meneur<br />
d’hommes incomparable, de cet animateur "<br />
génial "- un adjectif qui revient souvent dans<br />
leurs témoignages – de la Résistance algérienne.<br />
L’Etat algérien sous le régime ottoman,<br />
nous dit en substance Mohamed- Chérif<br />
Sahli, ne fut pas à la hauteur de la tâche primordiale<br />
requise par le mouvement général<br />
des temps modernes, qui était d’engager et<br />
de poursuivre un processus de nature à<br />
achever et consolider l’unité et la cohésion<br />
de la nation. Cette mission, paradoxalement,<br />
s’exprimera après la chute d’<strong>Al</strong>ger, et dans<br />
l’urgence du chaos, sous la férule de l’Emir,<br />
lequel " apparaît tout autant comme le révélateur<br />
des énergies algériennes et comme le<br />
portrait de cette (nouvelle) <strong>Al</strong>gérie qui<br />
s’ébauche " (René Galissot).<br />
En même temps qu’il guerroie,<br />
Abdelkader se fait rassembleur en regroupant<br />
progressivement derrière son étendard<br />
des centaines de tribus et de féodalités traditionnellement<br />
irréductibles à tout pouvoir<br />
central, posant les fondements d’une unité<br />
nouvelle postulant à plus longue échéance le<br />
dépassement du système tribal et clanique.<br />
Son autorité s’étendant bientôt sur les<br />
deux tiers du territoire, “l’Emir organise son<br />
administration… avec une compétence politique<br />
et juridique pour le moins étonnante,<br />
répartit l’autorité civile en huit provinces,<br />
gérées par des aghas et des caids, (et) restreint<br />
surtout l’influence des marabouts et<br />
des cheikhs trop enclins à jouer aux prédicateurs<br />
ou aux saints” (Kateb Yacine).<br />
Les édiles à la tête des " khalifaliks "<br />
deviennent des sortes de hauts fonctionnaires<br />
responsables devant Abdelkader et<br />
payés par le Trésor, ce dernier alimenté<br />
essentiellement par l’impôt levé non pas de<br />
manière abusive et imprévisible comme du<br />
temps des Deys, mais suivant les prescriptions<br />
de la Loi coranique instituant les seuls<br />
zakat et ochour.<br />
Sont également rétribués, selon un traitement<br />
qui variait avec le savoir et le mérite de<br />
chacun, les tolbas qui enseignaient dans les<br />
zaouïas et les mosquées, où les cours<br />
étaient dispensés gratuitement et où la<br />
constitution de bibliothèques par l’aide à la<br />
préservation des manuscrits et livres participait<br />
de manière cohérente à l’établissement<br />
d’un système d’éducation publique.<br />
Rémunérés sont aussi les cadis, assistants<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
Le sceau de l’Emir<br />
qui rendent la justice, autre fondement sourcé<br />
à une vertu cardinale coranique, l’équité,<br />
et devant asseoir un Etat stable et durable,<br />
lequel bénéficiera par ailleurs, dans les<br />
conditions difficiles de la lutte contre l’occupant,<br />
de la sécurisation des biens et personnes<br />
et de la moralisation de la vie<br />
publique mises à mal par la désagrégation du<br />
pouvoir précédent, et par la facilitation de<br />
l’activité commerciale en créant notamment<br />
une nouvelle monnaie (dont la frappe se fera<br />
à Tagdempt) pour régler les salaires des fonctionnaires<br />
, les soldes de l’armée, les opérations<br />
de négoce, etc.…<br />
Cette action civile régulatrice et moderniste<br />
s’exprimera de manière aussi prégnante<br />
sur le plan militaire, puisque l’armée est<br />
rationalisée dans son statut et son organisation,<br />
Abdelkader la structurant et la dotant<br />
d’un code militaire (règles sur la discipline, la<br />
solde, l’habillement des troupes…), important<br />
l’essentiel de l’armement dont elle a<br />
besoin et recrutant des spécialistes étrangers<br />
pour aider à fabriquer le reste, montant plusieurs<br />
petits arsenaux, des fabriques de<br />
poudre et des fonderies.<br />
Ses efforts pour réformer et conforter<br />
l’Etat en fonction aussi bien du combat libérateur<br />
que d’une perspective de durabilité,<br />
qui lui vaudront des témoignages de respect<br />
et d’admiration de la part des souverains des<br />
pays voisins (Egypte, Tunisie, Libye,<br />
Maroc…), font écrire à Churchill que c’est<br />
"grâce au contrôle personnel incessant<br />
qu’Abdelkader fut à même de poursuivre et<br />
de compléter ses plans ambitieux de réforme<br />
et de progrès. Toujours en déplacement,<br />
passant ses troupes en revue, visitant les<br />
arsenaux, inspectant les écoles, rendant la<br />
justice, (l’Emir) semblait incarner le principe<br />
de progrès, et semer comme un bon<br />
génie, à travers tout le pays, les bienfaits de<br />
l’instruction, de la sécurité et de la stabilité ".<br />
La stratégie<br />
de la mouvance<br />
Après la reddition, le 23 décembre 1847,<br />
de l’Emir, décidée volontairement et précédée<br />
de conditions- dont celle d’aller librement<br />
dans un pays musulman de son choix –<br />
auxquelles le général Lamoricière souscrira<br />
entièrement par écrit, la chambre des députés<br />
français reprochera vertement à ce dernier<br />
la signature d’un tel traité, alors qu’il<br />
aurait pu épargner aux autorités coloniales,<br />
lui dit-on, cette " faute politique grave "<br />
(qu’elles n’avaliseront d’ailleurs dans les faits<br />
que plusieurs années plus tard) en se saisissant<br />
du chef algérien plutôt que de le laisser<br />
se rendre.<br />
Réponse de Lamoricière : " on m’a accusé<br />
d’être entré en négociation au lieu de poursuivre<br />
l’opération. Savez-vous ce que j’aurais<br />
pris si je l’avais poursuivi ? J’aurais pris son<br />
convoi… fait une razzia de plus. J’aurais été<br />
en mesure d’annoncer que j’avais pris la<br />
tente d’Abdelkader, son tapis, son harem,<br />
peut-être un de ses khalifas. Mais lui, avec sa<br />
cavalerie, aurait gagné le désert ".<br />
Aveu de taille que celui-là, sur la mobilité<br />
et le génie tactique de l’Emir Abdelkader qui<br />
le rendaient proprement insaisissable. Le<br />
maréchal Bugeaud ne disait pas autre chose<br />
lorsqu’il soulignait, dans le " mémoire "<br />
adressé le 24 novembre 1845 à son ministre<br />
de la guerre : " …Il faudrait être sorcier<br />
pour deviner ses mouvements, et que nos<br />
soldats eussent des ailes pour l’atteindre…<br />
(il) passe où nous ne sommes pas, où nous<br />
ne sommes plus ".<br />
" Stratégie de la mouvance " c’est<br />
ainsi qu’a été appelé par le sociologue Wadi<br />
Bouzar, dans son ouvrage " La Mouvance et la<br />
pause " (SNED, 1983), ce système de lutte<br />
conçu et animé avec succès par Abdelkader<br />
contre un ennemi incomparablement supérieur<br />
dans ses moyens et dispositifs, dont les<br />
chefs avaient étudié et pratiquaient la guerre<br />
selon des schémas " scientifiques ".<br />
Au plus fort de ses effectifs et de<br />
ses moyens, la force d’intervention régulière<br />
de l’Emir n’a jamais dépassé les 10.000 soldats<br />
(cavaliers et fantassins) et 20 canons,<br />
alors que l’armée de campagne coloniale a<br />
vu les chiffres de ses composantes multipliés<br />
par 12 de 1832 à 1845, passant d’une dizaine<br />
de milliers à 120.000 hommes, soutenus par<br />
une logistique et une force de feu impo-<br />
$$
$%<br />
Toujours en selle,,, Photo prise en !)'& par Jean Louis Delton,<br />
santes, à la mesure de la première puissance<br />
mondiale de l’époque.<br />
Comment comprendre, vu la disproportion<br />
des forces en présence, que l’armée<br />
algérienne ait pu faire échec pendant quinze<br />
longues années, jalonnées de très nom-<br />
breuses batailles, dont une centaine d’envergure,<br />
à l’armada de guerre coloniale ?<br />
L’analyse de la stratégie mise en œuvre par la<br />
Résistance algérienne fournit plusieurs éléments<br />
de réponse.<br />
Intégrant les facteurs-avantages de la géo-<br />
graphie physique et humaine du pays, autrement<br />
dit s’appuyant sur un " rapport natureculture<br />
" exprimé par une connaissance intime<br />
et une remarquable utilisation de l’espace<br />
territorial et des qualités " nomades " des<br />
hommes, la stratégie déterminée par<br />
Abdelkader sera fécondée et affinée<br />
constamment par son génie créatif en fonction<br />
de l’évolution de la guerre et de la stratégie<br />
de l’adversaire.<br />
Si l’art, selon Cocteau, tire sa source de ce<br />
qui déconcerte et surprend, alors on peut<br />
parler d’un art de la guerre traduit à un haut<br />
niveau par l’Emir, inscrit dans un système de<br />
lutte révolutionnaire dont l’explicitation<br />
interviendra un siècle plus tard avec l’émergence<br />
et l’affirmation des mouvements de<br />
libération dans le Tiers-Monde. Batailles<br />
simultanées qui duraient parfois plusieurs<br />
jours avec affrontements des cavaliers et<br />
luttes au corps à corps des fantassins,<br />
attaques-surprise suivies de replis tactiques<br />
pour attirer l’adversaire loin de ses bases<br />
arrières avant de fondre sur lui à nouveau ;<br />
embuscades, harcèlements, blocus des garnisons,<br />
déplacements constants pour dérouter<br />
et user l’ennemi : la panoplie des formes de<br />
lutte pratiquées par des troupes de l’Emir<br />
laisse tout simplement rêveur.<br />
Proportionnalité (adéquation) entre les<br />
objectifs (cibles visées) et les moyens disponibles,<br />
liberté d’action, économie des forces<br />
et rentabilisation maximum des moyens : ce<br />
sont les principes qui ont guidé et structuré<br />
la stratégie d’Abdelkader, relève, dans une<br />
thèse de doctorat d’état soutenue il y a une<br />
vingtaine d’années et portant sur l’" Histoire<br />
administrative et militaire de l’Emir ", Adib<br />
Harb, ex-officier supérieur de l’armée libanaise<br />
et professeur à l’université de<br />
Beyrouth.<br />
Ces principes, ajoute Harb, sont éclairés<br />
par un ensemble de règles : avoir le sens de<br />
la mesure (agir à l’aune de ses capacités),<br />
importance majeure du renseignement<br />
(l’Emir s’était constitué en ce sens un réseau<br />
remarquable), inviolabilité des lignes de<br />
communication, vigilance et préservation du<br />
secret des intentions jusqu’au déroulement<br />
de l’action, mobilisation et optimisation des<br />
moyens, réunion des forces et mise en<br />
œuvre conjuguée des différentes armes,<br />
choix du lieu et du moment du combat,<br />
vitesse dans l’exécution et continuité dans<br />
l’effort.<br />
Ces principes et règles d’une stratégie à<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
anneaux multiples trouveront leur dense<br />
expression et matérialisation lors de la seconde<br />
étape de la guerre (1839-1847), et plus<br />
particulièrement à partir de l’année 1841 qui,<br />
avec l’intronisation de Bugeaud comme gouverneur<br />
général de l’<strong>Al</strong>gérie, voit un renforcement<br />
considérable du potentiel militaire<br />
colonial et une modification de la tactique<br />
ennemie. Celle-ci est illustrée par la formation<br />
et l’intervention de " colonnes mobiles "<br />
dont les chefs, triés sur le volet (Lamoricière,<br />
Bedeau, d’Aumale, Changarnier…) ont reçu<br />
pour consigne d’appliquer la politique de la<br />
“terre brûlée”.<br />
S’attachant aux faits de lutte de cette<br />
période, Churchill parle d’ " admirables épisodes,<br />
d’actions passionnantes d’une sublime<br />
grandeur, merveilles d’audace et de génie<br />
tactique, grâce auxquelles Abdelkader imprima<br />
à la lutte glorieuse à laquelle il s’était<br />
voué la marque de son extraordinaire personnalité…<br />
Les tribus avaient été organisées,<br />
elles agissaient sous une impulsion<br />
commune… s’étendaient ou se retranchaient<br />
sur un simple mot d’ordre… attaquaient<br />
au moment où on les craignait le<br />
moins… s’évanouissaient au moment où on<br />
se lançait à leur poursuite… ".<br />
Pour arriver à un tel résultat, on ne peut<br />
imaginer les trésors d’énergie et de patience,<br />
la somme d’efforts et le capital temps dépensés<br />
par l’Emir sur le front interne pour faire<br />
prendre conscience aux chefs de tribus de<br />
l’importance de l’enjeu en cours mettant en<br />
balance le destin du pays et de ses habitants,<br />
pour les amener à taire leurs désaccords et<br />
resserrer leurs rangs, à réaliser l’utilité d’une<br />
autorité unique et l’opportunité d’un gouvernement<br />
central. Pour les faire participer<br />
en vérité et en résumé, en insistant sur la<br />
contribution (paiement des impôts notamment)<br />
exigée par l’effort de guerre, à l’organisation<br />
d’un Etat fort, seul à même de résister<br />
de façon permanente aux attaques de<br />
l’ennemi.<br />
J’aurais du suivre<br />
mon inspiration première<br />
Pour faire entendre ce langage à des formations<br />
sociales habituées à une existence<br />
indépendante et isolée, réfractaires à toute<br />
autorité centralisatrice, l’Emir a investi une<br />
énergie phénoménale, traduite en déplace-<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
ments incessants pour persuader et pour<br />
sévir le cas échéant contre les récalcitrants,<br />
pour maintenir la pays sur un qui-vive<br />
constant. Car, ce qui paraissait acquis la veille<br />
était à reconquérir parfois le lendemain, les<br />
fluctuations de la guerre contre l’occupant<br />
entraînant ici ou là la soumission ou le<br />
"retournement " de telle ou telle tribu, ou le<br />
fléchissement momentané d’autres à qui il<br />
fallait redonner courage.<br />
Dans " Abdelkader, chevalier de la foi ",<br />
Mohamed-Chérif Sahli note que " la fermeté<br />
(de l’Emir ) devant le malheur et sa patience<br />
devant l’inévitable fléchissement de natures<br />
moins fortes, tout cela, en lui, touchait au<br />
sublime… Sa carrière ne fut pas une suite de<br />
succès s’épuisant dans la défaite finale. Il<br />
connut la redoutable alternative où l’homme<br />
doit se défendre tour à tour contre la griserie<br />
de la victoire et l’amertume de l’échec. Il vit<br />
parfois sa puissance réduite à néant, mais il<br />
ne touchait le sol que pour reprendre des<br />
forces nouvelles et se redresser dans un élan<br />
prodigieux. "<br />
Jusqu’à l’instant ultime de sa reddition,<br />
l’Emir développera la même volonté de fer<br />
pour tenter d’accomplir l’immense et redoutable<br />
tâche engagée sur deux fronts : faire<br />
échec à l’invasion française et renforcer son<br />
autorité sur les tribus en amenant à résipiscence<br />
celles qui s’y montraient réfractaires.<br />
Toujours en selle, engagé aujourd’hui contre<br />
l’ennemi, demain à plusieurs dizaines de<br />
kilomètres de là, pour réinjecter courage et<br />
confiance à une tribu qui flanchait, contreattaquant<br />
et annulant l’effet des opérations<br />
coloniales, l’Emir aura été jusqu’au bout sur<br />
la brèche, fidèle à lui-même : attisant l’esprit<br />
de résistance dans toutes les contrées du<br />
pays, maintenant les troupes coloniales en<br />
perpétuel état d’alerte par ses apparitions<br />
inopinées dans des régions apparemment<br />
soumises, disparaissant ensuite en déjouant<br />
toutes les mesures visant à se saisir de sa personne<br />
.<br />
Ajoutons, pour clore ce chapitre, cette<br />
remarque : dans son déploiement effectif, la<br />
" stratégie de la mouvance " de l’Emir a été<br />
poussée, sous l’effet des conditions de lutte,<br />
jusqu’au terme extrême de sa logique. Ainsi<br />
en est-il de la formation de la Smala , devenue<br />
une immense capitale ambulante et le<br />
symbole d’un Etat " nomade ".<br />
Dressant, alors qu’il était en captivité à<br />
Toulon, le bilan de quinze années passées à<br />
concevoir et à organiser un Etat moderne,<br />
ainsi qu’à diriger une lutte sans merci contre<br />
l’occupant, l’Emir fera en substance cet aveu<br />
au général Daumas : les Français ne seraient<br />
jamais venus à bout de notre Résistance, lui<br />
dira-t-il, si j’avais suivi mon inspiration première<br />
.<br />
Parceque les propos tenus à ce sujet sont<br />
d’importance, on livrera ci-après, à titre de<br />
conclusion, le passage le plus significatif :<br />
"Dans le double but de maintenir en respect<br />
les tribus turbulentes du Sahara et de mettre<br />
mes ressources à l’abri de vos coups, j’avais<br />
à grands frais, et avec des difficultés sans<br />
nombre, fait construire ou rétablir sur la<br />
limite du Tell, et par conséquent en arrière<br />
des villes de la ligne du milieu, un certain<br />
nombre de forts que, depuis, vous avez<br />
détruits.<br />
" C’était, en partant de l’ouest : Sebdou,<br />
au sud de Tlemcen , Saida, au sud de<br />
Mascara, Tagdempt, au sud-est de la même<br />
ville, Taza, au sud de Miliana, Boghar, au<br />
sud de Médéa, Belkheroub, au sud-est<br />
d’<strong>Al</strong>ger, enfin Biskra, au sud de<br />
Constantine.<br />
" J’étais convaincu en effet que la guerre<br />
recommençant, je serais forcé de vous<br />
abandonner toutes les villes de la ligne du<br />
milieu, mais qu’il vous serait pour longtemps<br />
impossible d’arriver jusqu’au<br />
Sahara, parce que les moyens de transport<br />
qui embarrassent vos armées vous empêcheraient<br />
de vous avancer au loin.<br />
" Le maréchal Bugeaud m’a prouvé que<br />
je m’étais trompé, mais j’avais pour moi<br />
l’expérience faite avec ses prédécesseurs.<br />
Cependant, même avec les systèmes du<br />
maréchal Bugeaud, si les Arabes avaient<br />
voulu souscrire à ma proposition de détruire<br />
de fond en comble les villes de Médéa,<br />
Miliana, Mascara et Tlemcen, c’est-à-dire<br />
les marches de l’escalier qui vous ont permis<br />
de monter plus haut, vous eussiez<br />
éprouvé des difficultés telles qu’elles vous<br />
auraient empêchés d’arriver à ma véritable<br />
ligne de défense.<br />
"Quelques-uns soutenaient que les<br />
Français rebâtiraient vite ce que nous<br />
aurions détruit, d’autres, que ce serait une<br />
mauvaise action de renverser, en vue<br />
d’une simple éventualité, ce qui avait<br />
coûté tant de mal à édifier. Les uns et les<br />
autres avaient tort: j’aurais du suivre ma<br />
propre inspiration ". ❑<br />
$&
Abdelkader,<br />
un homme,<br />
un destin,<br />
un message(1)<br />
PAR SETTY G, SIMON KHEDIS"<br />
CONSERVATEUR" CHERCHEUR EN SCIENCES HUMAINES,<br />
$'<br />
«Ne demandez jamais<br />
quelle est l’origine<br />
d’un homme,<br />
interrogez plutôt<br />
sa vie, ses actes,<br />
son courage,<br />
ses qualités<br />
et vous saurez<br />
qui il est.»<br />
(Abdelkader)<br />
Kitab el mawâqif" oeuvre marquante dans la littérature mystique<br />
Chef de guerre hors normes, fondateur<br />
de l’Etat algérien moderne... Abdelkader<br />
ne fut pas que celà. Les écrits<br />
qu’il a laissés pourraient consacrer un<br />
grand poète, mais il fut également un<br />
philosophe et un mystique, disciple et<br />
continuateur du Shaykh -al -Akbar,<br />
Ibn’Arabi, le plus grand des maîtres du<br />
soufisme. C’est cet autre aspect -insolite<br />
pour beaucoup- de la personnalité de<br />
l’Emir que se propose d’évoquer pour<br />
nous Setty G. Simon-Khedis.<br />
ous ne pouvons com-<br />
N<br />
prendre l’itinéraire de cet<br />
homme exceptionnel qu’en<br />
nous référant au contexte<br />
culturel de ce début du XIXe siècle dans<br />
lequel il est né, et à l’ancrage éducatif que<br />
constituent, plus particulièrement, les<br />
zaouïas.<br />
Lieux d’enseignement traditionnel et d’initiation,<br />
elles sont, en effet, l’assise sur laquelle<br />
repose tout enseignement(2) et toute éducation<br />
que reçoivent filles et garçons dès leur<br />
plus jeune âge. Implantées dans toute<br />
l’<strong>Al</strong>gérie, elles sont «le lieu où la communauté<br />
vit, travaille et prie sous la direction<br />
d’un maître (cheikh)».<br />
C’est donc dans la zaouïa familiale,<br />
qu’Abdelkader reçoit sa première éducation.<br />
Après que sa mère Lalla Zohra lui eut communiqué,<br />
outre son affection et sa grande<br />
noblesse d’âme, les premiers rudiments de<br />
l’écriture, de la lecture et les premières<br />
valeurs de la vie traditionnelle, son père,<br />
Hadj Mahieddine, moqaddem de la confrérie<br />
qâdiriyya, homme de grande notoriété,<br />
aimé et respecté, lui donne une éducation<br />
qui conjugue la formation religieuse, morale<br />
et intellectuelle à l’apprentissage de l’adresse<br />
et de l’endurance physique. Ses dispositions<br />
spirituelles et intellectuelles, affermies par<br />
cette formation dans un milieu d’étude et de<br />
piété, seront remarquées par tous, dès son<br />
plus jeune âge.<br />
Le philosophe<br />
«Gardez-vous de ne faire partie que<br />
de l’une des deux espèces d’homme, le<br />
rationaliste ou le croyant, soyez les<br />
deux». (Abdelkader)<br />
Considéré par ses contemporains comme<br />
l’un des esprits les plus cultivés de son<br />
temps, Abdelkader a laissé des écrits qui<br />
révèlent une pensée nourrie de la connaissance<br />
des textes classiques mais aussi un<br />
esprit libéral et précurseur, animé d’une foi<br />
enthousiaste en l’avenir et le progrès. La subtilité<br />
de ses analyses, la rigueur de son raisonnement,<br />
la hauteur de son éthique, l’imaginaire<br />
et l’imaginal dans lequel il puise son<br />
inspiration poétique et métaphysique,<br />
constituent un héritage dont on mesure,<br />
encore mieux aujourd’hui, la richesse et la<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
profondeur.<br />
Examinant, parmi les grandes questions<br />
philosophiques, celle de l’Homme, il place<br />
ce dernier, au plus haut degrè de l’échelle de<br />
la création. S’il se présente en effet, comme<br />
végétal par sa croissance, minéral par son<br />
corps, l’homme qui tient aussi de l’animalité,<br />
s’en différencie par des facultés qui lui sont<br />
propres :<br />
«Dieu voulant honorer l’homme, l’a distingué<br />
par l’esprit et la raison» Et, seule, l’étude<br />
accompagnée du culte de l’effort, reste le<br />
moyen sûr d’avancer sur le chemin de la perfection<br />
individuelle.<br />
Pour lui, la science la plus haute entre<br />
toutes, la science indispensable à l’homme,<br />
c’est la recherche de la connaissance de<br />
Dieu:<br />
«Pour tout homme d’un esprit sain, il est évident<br />
que l’homme n’est venu dans ce monde<br />
que pour acquérir la science utile et pratiquer<br />
l’oeuvre pieuse, et, la plus noble<br />
d’entre elles, c’est la connaissance de Dieu<br />
très haut, de la sagesse de Ses oeuvres, de<br />
leur nature et de leurs rapports.»<br />
S’élevant avec force contre la fatale tendance<br />
du vulgaire à placer le suprême bonheur<br />
dans les jouissances matérielles, il met en<br />
regard de ces plaisirs faux et grossiers, les<br />
purs plaisirs de l’esprit, S’exclamant, en parlant<br />
du bonheur qu’éprouve le savant qui<br />
vient de découvrir la solution d’un problème:<br />
«Ah ! les sultans, les fils des sultans sont<br />
bien loin d’une aussi noble jouissance !»<br />
Abordant la question du déterminisme et<br />
de la liberté, Abdelkader, qui refuse tout fatalisme,<br />
affirme que «Dieu a voulu que les<br />
hommes agissent librement» démontrant à<br />
travers une analyse du jeu d’échec, le libre<br />
arbitre du joueur qui, par ses propres efforts,<br />
triomphe. Il proclame aussi, contre l’intolérance<br />
et le fatalisme, la supériorité du rationalisme<br />
et invite à ne pas se conformer à une<br />
imitation servile.<br />
Dans sa Risâla, adressée à la Société asiatique,<br />
connue sous le titre «Lettre aux<br />
Français ou Rappel à l’intelligent, avis à<br />
l’indifférent(3)», Abdelkader livre son<br />
approche d’autres sujet fondamentaux : civilisation,<br />
écriture, connaisance... S’adressant à<br />
un public de savants, pour la plupart gagnés<br />
à la pensée positiviste, l’Emir attire l’attention<br />
sur la complémentarité de la foi et de la<br />
raison. Il estime que les sciences et les techniques<br />
ne sont pas antinomiques avec le fait<br />
religieux et que l’homme doit s’adapter à la<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
modernité sans perdre son âme : «s’il parvient<br />
à retrouver le chemin de son âme,<br />
alors son bonheur sera à la mesure de sa<br />
science. Dans le cas contraire, son malheur<br />
sera à la mesure de son ignorance.»<br />
Tout à la fois fidèle à la tradition et ouvert<br />
aux idées nouvelles, il met en garde contre la<br />
science sans conscience et l’esprit de<br />
conquête qui dénie le sens de ce que nous<br />
pourrions appeler aujourd’hui, l’altérité des<br />
nations.<br />
Le soufi<br />
«Leur vie conjugue, sans regret sinon sans<br />
effort, les affaires du ciel et celles de l’éternité.<br />
Il sont pareils à cet «arbre excellent»<br />
que mentionne le Coran (14 ; 24) «dont la<br />
racine est ferme, et la ramure dans le ciel» :<br />
symbole de l’axis mundis, c’est-à-dire de<br />
l’homme parfait (al-insân al-kâmil) qui, en<br />
vertu du mandat divin (khilâfa), conjoint<br />
en sa personne les réalités supérieures et les<br />
réalités inférieures (al-haqâ’iq al-haqqiyya<br />
wa l-khalqiyya (4)».<br />
Abdelkader a une vingtaine d’années,,<br />
quand il effectue, en 1827, le pélerinage à La<br />
Mecque et à Médine avec son père. Au cours<br />
de ce voyage, de près de deux ans, qui le<br />
mène de Tunis à <strong>Al</strong>exandrie, au Caire et à<br />
Jérusalem, il prend contact avec l’Orient et<br />
fréquente les savants les plus renommés. A<br />
Damas, il se rend sur le tombeau du grand<br />
mystique arabo-andalou Ibn’Arabî (5), pour y<br />
recevoir la bénédiction.<br />
Déjà rattaché par son père à la «chaîne» ou<br />
«silsila»(6) akbarienne, il devient le disciple<br />
d’un très grand maître, le Cheikh Khalid al-<br />
Naqshabandi(7). Le voyage se poursuit à<br />
Bagdad où vécut leur ancêtre éponyme,<br />
Abdelkader el-Jilânî(8), fondateur de la confrérie<br />
qâdiriyya dont il reçoit la khirqa(9) . Il<br />
s’agit là du prélude à un enseignement spirituel<br />
qu’il poursuivra auprès de Muhammed<br />
al-Fâsî al-Shadhilî, lors d’un autre pélerinage<br />
à La Mecque, bien des années plus tard, en<br />
1863. Ainsi, rattaché par ses maîtres successifs<br />
à la voie initiatique soufie, il va consacrer<br />
l’essentiel de ses longues années d’exil,<br />
d’abord en France, à la lecture et à la médita-<br />
tion, puis en Syrie, où sa renommée attire les<br />
savants et les foules qui viennent assister aux<br />
cours qu’il donne quotidiennement.<br />
Son enseignement, regroupé dans Le Livre<br />
des haltes ( Kitâb al-Mawâqif ) témoigne du<br />
parcours d’un gnostique fidèle à la voie soufie<br />
muhamadienne. On y retrouve les thèmes<br />
chers à Ibn’Arabî : l’unité divine et le ravissement<br />
amoureux du pur amour et de l’adoration<br />
parfaite, comme expression de l’amour<br />
in divinis. Son itinéraire spirituel, dans la<br />
voie du juste milieu, est celui de l’extatique,<br />
tiré hors de sa conscience et habité de<br />
visions inspirées. Sa quête d’absolu révèle<br />
l‘âme d’un être qui répond par son combat<br />
intérieur à l’appel du divin. Il atteint alors<br />
l’état de ‘ubudiyya, état de servitude de<br />
l’amoureux de Dieu, qui résulte de l’appel du<br />
Seigneur «d’où tout émane et vers qui, tout<br />
revient».<br />
Homme de méditation profonde, animé<br />
par ce souffle poétique et l’esprit qui l’inspire,<br />
l’Emir Abdelkader, porte-parole de la<br />
Connaissance, va assumer avec humilité, la<br />
fonction de khalîfa(10) et, dans une verve<br />
poétique singulière, transmettre cette voix<br />
intérieure qui l’habite, décrivant alors, les différentes<br />
étapes de la réalisation suprême de<br />
l’homme, dans l’union avec le principe divin,<br />
qui Seul, finalement demeure. «Je suis en<br />
vérité Amant, Aimé, entre les deux, je<br />
suis Amour».<br />
(1) Exposition itinérante conçue par l’association Terre<br />
d’Europe, en partenariat avec l’association <strong>Al</strong>aouia pour l’éducation<br />
et la culture soufie.<br />
(2) Selon un rapport français de l’époque, 92% de la population<br />
algérienne sont scolarisés, contre 48% en France (cf. Marcel<br />
Emérit).<br />
(3) Lettre aux Français, trad. R. Khawan, Paris, Phébus, 1977.<br />
(4) Ecrits spirituels, prés. et trad. M. Chodkiewicz, Paris, éd. du<br />
Seuil, 1982.<br />
(5) Ibn’Arabi (1165/1240), «al-shaykh al-akbar» (le plus grand des<br />
maîtres spirituels) mystique visionnaire, érudit incomparable,<br />
philosophe et poète, représente l’une des plus prestigieuses<br />
figures du soufisme.<br />
(6) Les maitres soufis sont nécessairement rattachés à des<br />
lignées initiatiques par lesquelles se transmet la baraka ou<br />
influence spirituelle. Au départ, toutes les lignées initiatiques<br />
sont confondues dans la personne du Prophète, qui est leur<br />
commune origine.<br />
(7) Maitre spirituel de la confrérie originaire de Boukhara, en<br />
Asie centrale, dont le fondateur éponyme est Baha’al-Din<br />
Naqchaband : (XIVe siècle).<br />
(8) Abd al-Qadir al-Jilânî (1077/1170), grand saint, maître spirituel<br />
et prédicateur célèbre de Bagdad où il passa l’essentiel de sa<br />
vie.<br />
(9) Khirqa ou bure qui symbolise l’entrée dans la voie mystique.<br />
Elle est l’équivalent de la poignée de main (musâfaha) par<br />
laquelle le guide spirituel transmet à l’initié l’influence bénissante<br />
(baraka) héritée du Prophète. Ce sens s’est élargi pour signifier<br />
l’initiation en tant que transmission.<br />
(10) Lieutenant et représentant (tel Adam) de Dieu sur terre et<br />
aussi chef de la communauté des croyants, tant sur le plan temporel<br />
que spirituel.<br />
$(
$)<br />
A cause de la couleur du ciel<br />
Arrogant tel un jeune homme<br />
Il ressemble à la liberté<br />
Il ressemble tellement à la liberté<br />
Ce ciel tendre plus qu’un oiseau ce ciel adulte<br />
Que j’en ai la gorge serrée-ciel de vingt ans<br />
Qui veut aller au triomphant comme une insulte<br />
La gorge serrée à ne plus pouvoir parler<br />
-corps défendu, corps parfumé, ciel sans pitié-<br />
La gorge nouée sans pouvoir dire à quel point<br />
Je suis triste à cause de la couleur du ciel.<br />
Déployant ses muscles soyeux<br />
Il ressemble à la paix<br />
Il ressemble tellement à la paix ce ciel paisible<br />
Que j’y vois des hommes libres s’y promener<br />
A l’ombre des eucalyptus et des fontaines<br />
Où viennent boire tranquilles les sangliers<br />
Et si j’ai des yeux à l’épreuve du soleil<br />
Pour fixer ce ciel dérimé, c’est parce que<br />
Je suis triste à cause de la couleur du ciel.<br />
Proche à tendre la main<br />
Il ressemble à mon amour<br />
Il ressemble tellement à mon amour<br />
Ce ciel à portée de la main ce ciel lointain<br />
Que j’en ai le cœur battant-ciel jamais atteint<br />
Lèvres mordues pupilles au large dans les yeux-<br />
Le cœur battant à ne plus savoir que<br />
Je suis triste à cause de la couleur du ciel.<br />
Poursuivi poignardé présent<br />
Il ressemble à mon pays<br />
Il ressemble tellement à mon pays<br />
Ce ciel persécuté ce ciel bleu comme la colère<br />
Comme l’ombre de la mer bleu persévérant<br />
Que j’en ai la tête haute-ciel nourrissant<br />
Ciel oxygéné ciel directeur ciel tenace<br />
Tel un parfum de paix de liberté d’amour<br />
La tête haute malgré le poids des nuages<br />
J’ai la tête haute et je n’ai jamais dit<br />
Que je suis à cause de la couleur du ciel.<br />
Anna Gréki, in <strong>Al</strong>gérie, capitale <strong>Al</strong>ger.<br />
Anna Greki,<br />
militante,<br />
poètesse.<br />
De sa prison,<br />
elle avait chanté<br />
l’<strong>Al</strong>gérie libre<br />
PAR DJAMEL AMRANI"<br />
POÈTE*JOURNALISTE,<br />
L’eau<br />
J’arrive et je te reconnais. Je viens à toi<br />
Du fond de ma tristesse et du fond de ta vie<br />
J’arrive et je suis dans tes mains- comme ton corps<br />
dans la lumière – et la lumière dans mes mains<br />
Je te reconnais dans la forêt des passants<br />
et je m’installe à ta douceur à ton silence<br />
Où je suis le ruisseau qui te rafraîchira.<br />
Anna Gréki, in Temps forts<br />
Ed. Présence africaine, 1966<br />
Le 6 Janvier 1966, Anna Gréki, militante<br />
de la cause nationale, nous quittait. Et<br />
pourtant, combien de fois nous arrive-til<br />
encore, après avoir parlé d’elle, d’être<br />
tenté de décrocher le téléphone pour<br />
l’appeler et entendre ses éclats de joie<br />
ou de colère. Ce semi-réflexe est dû<br />
certes, à la fidélité du souvenir toujours<br />
vivace, à l’absence des<br />
moments inoubliables passés au<br />
sein de sa famille, au sein de son<br />
esprit. Et puisque je sens aujourd’hui<br />
encore que nous ne l’avons<br />
pas tout à fait perdue, je voudrais<br />
parler d’elle avec une allégresse<br />
intacte, lénifiante.<br />
Voilà des mots tracés pêle-mêle, alors que je<br />
voudrais y verser mes larmes, car Anna n’a pas<br />
gagné cette bataille pour vivre qu’elle a toujours<br />
su livrer avec acharnement.<br />
Elle était clairvoyante, sans excessive illusion.<br />
Tout était cependant en ordre, sa vie, ses rêves,<br />
ses exigences. Une part d’elle est restée en nous,<br />
tendre, tenace : sa grande pudeur, sa délicatesse<br />
de cœur. Tout l’émouvait, tout piquait sa curiosité…et<br />
sa perpétuelle présence éclairée par un<br />
début de printemps là-bas, au milieu des " lentisques<br />
et des arbousiers "… et son rire que ne<br />
traversait aucune ride de vieillissement.<br />
Anna Gréki de son vrai nom Colette-Anna<br />
Grégoire, épouse Melki, est née le 14 mars 1931 à<br />
Batna. Après des études primaires à Collo, secondaires<br />
à Philippeville (actuelle Skikda) et Bône<br />
(Annaba), elle continue ses études supérieures en<br />
France. Elle interrompt sa licence es-lettres<br />
modernes pendant toute la durée de notre lutte<br />
de libération non sans avoir obtenu trois certificats<br />
à Paris en 1953-54. Puis elle enseigne à<br />
Annaba et pendant un an à <strong>Al</strong>ger.<br />
Militante communiste convaincue, elle mène<br />
une vie active avant d’être arrêtée en mars 1957,<br />
en pleine bataille d’<strong>Al</strong>ger par les paras de Massu.<br />
Torturée, humiliée comme ses sœurs algériennes,<br />
elle est incarcérée à la prison Serkadji-<br />
Barberousse jusqu’à la fin de l’année 1958 (la<br />
durée de sa période de prévention a excédé celle<br />
de sa condamnation) pour être à sa libération<br />
expulsée d’<strong>Al</strong>gérie. En prison, elle écrit, elle dessine.<br />
Elle a croqué le portrait fort ressemblant de<br />
ses co-détenues.<br />
(…)Je vous serre contre ma poitrine mes<br />
sœurs<br />
Bâtisseuses de liberté et de tendresse<br />
Et je vous dis à demain<br />
Car nous le savons<br />
L’avenir est pour bientôt<br />
L’avenir est pour demain " (1)<br />
De retour en <strong>Al</strong>gérie peu après l’indépendance,<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003
on la retrouve tour à tour au ministère du<br />
Tourisme et de la Jeunesse et des Sports. Elle collabore<br />
à la revue Atlas, puis à Révolution africaine.<br />
Ayant terminé parallèlement ses études, elle<br />
occupe un poste de professeur de littérature française<br />
au lycée Emir Abdelkader en 1965. Elle<br />
meurt subitement le 6 janvier 1966 alors qu’elle<br />
mettait la dernière main à un roman. Anna Gréki<br />
a publié en 1963 <strong>Al</strong>gérie, capitale <strong>Al</strong>ger, chez<br />
Pierre-Jean Oswald (SNED-Tunis), édition<br />
bilingue (français-arabe) avec une remarquable<br />
préface de Mostefa Lacheraf et n’a pu voir la parution<br />
de son second recueil Temps Forts édité à<br />
Présence africaine l’année même de sa mort.<br />
L’amitié qui nous liait m’éclaire en ces propos<br />
mais ne me dévoie pas. Je crois avec toute ma<br />
conviction de lecteur attentif et fidèle, que Anna<br />
Gréki est, et restera, quand avec le temps la mise<br />
au point sera faite, un être hors du commun, une<br />
voix qui en charrie d’autres comme le fleuve ses<br />
affluents, une humaniste profonde pour laquelle<br />
le vocabulaire que j’utilise n’a pas de mot.<br />
Convenons-en : faute d’isoler le poète, on<br />
peut détacher le poème, analyser, commenter,<br />
même si les poètes le savent et elle le savait, Anna.<br />
On ne parle jamais mieux d’un poème qu’en<br />
lui laissant la parole. Or, pour s’en tenir à ses deux<br />
recueils, reconnaissons que chaque poème apporte<br />
des illuminations, des réflexions incidentes.<br />
Oui, on retrouve dans chacun de ses poèmes<br />
ardents, riches, où l’ombre tisse avec la lumière,<br />
et la parole avec le silence, des chants profonds<br />
comme nous les avons aimés chez Malek Haddad<br />
et Jean Sénac. Les poèmes de prison de <strong>Al</strong>gérie,<br />
capitale <strong>Al</strong>ger et ceux de Temps forts, comment<br />
ne pas dire, qu’ils donnent à l’œuvre, chacun pris<br />
séparément, un centre, un noyau, en quelque<br />
sorte un essieu.<br />
Après avoir relu récemment ces deux recueils,<br />
il me semble qu’un mot suffirait pour comprendre<br />
l’œuvre : natal. Le poème chez Anna est natal, la<br />
poésie immanente à cette œuvre est natale.<br />
Natale, en ceci que, par un double et constant<br />
mouvement, elle permet de connaître, de s’initier<br />
et d’initier, d’accéder et de faire accéder, de créer<br />
et d’interpréter. Et ainsi, la poésie serait cet espace<br />
et ce temps, cet espace/temps où la vie commence,<br />
où elle se distribue. Une disposition aussi:<br />
celle dans laquelle on reçoit et on donne, on élucide<br />
et on explicite. Quoi ? Tout : un être, une<br />
idée, une révolte, un mythe, un amour, une fraternité<br />
ou même les croquis qu’Anna faisait de ses<br />
sœurs à Serkadji-Barberousse.<br />
Le poète a pénétré au fond des mots avec<br />
les choses. Et quelles choses ! Les choses de la vie,<br />
les choses de la mort. ❑<br />
(1)“ L’avenir est pour demain” in " <strong>Al</strong>gérie, capitale <strong>Al</strong>ger"<br />
(SNED-Tunis, 1963).<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003<br />
De Roblès à Montserrat<br />
Cette allure mesu<br />
rée et nette, si<br />
engageante dès<br />
l’abord, unie à cet<br />
allant, à cette<br />
fougue, à cette<br />
verve toutes<br />
méridionales qui emportent illico la sympathie,<br />
ces mains mobiles comme des ailes, cet œil perforant<br />
derrière des lunettes brillantes, ces dents<br />
éclatantes de santé, cette carrure, ces épaules qui<br />
semblent brutales, mais n’inspirent bientôt que<br />
confiance; par là-dessus, cette agilité du discours,<br />
cet incessant affût de l’esprit, cette aptitude à la<br />
synthèse équilibrant promptitude et acuité de<br />
l’analyse, cette lucidité, cette générosité cordiale<br />
jointe, parfois, à ces réticences, cette rétractibilité<br />
d’une sensibilité qui ne veut pas être dupe -et<br />
qu’est-ce autre chose qu’une pudeur ?- ces<br />
prestes mouvements opératoires d’un praticien<br />
de la logique, ces allées et venues souples et<br />
comme caoutchoutées du raisonnement, ce goût<br />
des déductions, cette intelligence des idées, puis<br />
cette clarté d’exposition- une telle lumière jaillit<br />
(c’est là l’étrange!) d’un foyer très obscur, née et<br />
issue d’un noir profond, enraciné, inextirpable,<br />
veines d’un charbon glacé dans les abîmes du<br />
cœur. Cette générosité jointe certainement à un<br />
grand pessimisme interne, cette robustesse, cette<br />
santé sur fond tragique, tout cela c’est Emmanuel<br />
Roblès (né en 1913 dans un quartier populaire<br />
d’Oran, décédé en 1950 en France) romancier,<br />
c’est Roblès auteur dramatique, c’est Roblès<br />
l’homme tout court.<br />
Jamais œuvre, sans doute, autant que<br />
Montserrat (1), ne marqua la part de l’homme<br />
même. Pièce tout en crocs, en canines blanches.<br />
Même vigueur de carnivore, pareille charpente<br />
massive et sûre, même allure «bon garçon» et<br />
franche, même vivacité de mouvements, même<br />
prestesse dans les répliques, solidité de l’argumentation,<br />
probité dans le débat, où ne demeure<br />
plus aucune ombre, conviction dans les conclusions<br />
qui percutent comme des balles, mêmes<br />
richesses et faisceaux fusant de la lumière sur un<br />
fond affreusement morne qui, dans le débat de la<br />
condition de l’homme, touche de près au «bout<br />
de la nuit».<br />
Et à présent, il est bon de faire remarquer<br />
que c’est avec une pièce toute sobriété et sincérité,<br />
reflétant fort curieusement le visage même de<br />
son auteur, que le romancier de L’Action, de<br />
Cela s’appelle l’aurore, Les Couteaux, Les<br />
Hauteurs de la ville… a fait ses débuts au<br />
théâtre.<br />
Cela se passait en 1949, ici même à <strong>Al</strong>ger. Estce<br />
à cause de la force explosive de la pièce ? A<br />
cause aussi de la netteté des caractères ? Du<br />
manque absolu d’ambiguïté des situations dans<br />
une <strong>Al</strong>gérie effervescente ? De la percussion des<br />
mots et des phrases dans l’enchaînement sûr du<br />
dialogue ? A cause de cela et de bien d’autre<br />
encore (Roblès a connu les massacres du 8 mai<br />
1945)? Ou, simplement, du fait de cette sincérité<br />
sans fard ? Toujours est-il que Montserrat, première<br />
pièce d’un jeune auteur, a connu un succès<br />
sans précédent.<br />
Les critiques louangeuses, la quasi-unanimité<br />
de la presse parisienne, ce qui est réellement<br />
exceptionnel, nombre d’articles ou d’études ont<br />
mis à jour et défini les éléments de ce triomphe.<br />
Celui-ci est toujours vivace. Et ce n’est plus seulement<br />
la France, mais l’Italie, la Roumanie,<br />
l’<strong>Al</strong>lemagne, l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la<br />
Hongrie, la Grèce, les trois Amériques, la Chine,<br />
sans oublier l’<strong>Al</strong>gérie (avec la troupe d’art dramatique<br />
de Cordereau) qui ont donné à Montserrat<br />
les chances d’une éblouissante carrière.<br />
«Texte cruel, plein d’éclats de verre, dur à la<br />
fois et déchiré chez Montserrat, mordant, perforant,<br />
enragé dans la froide férocité d’Izquierdo.<br />
Miracle de ses premières échardes ! La substance<br />
même, en plein bois dur et à pleine sève que<br />
je cherchais depuis longtemps à mettre en scène.<br />
Je décidai donc de créer Montserrat avec les<br />
comédiens d’<strong>Al</strong>ger. Et c’est ainsi que le 23 Avril<br />
1948, au théâtre du Colisée (actuel El-Mouggar),<br />
nous eûmes l’honneur de présenter l’œuvre en<br />
sa chair. Je dirai volontiers en sa chair périssable;<br />
le perdurable, si à l’origine il profite du<br />
succès, il ne relève finalement que du seul texte».<br />
Voilà ce que nous disait il y a plus de cinquante<br />
ans, Louis Foucher, lors d’une conférence à la<br />
salle Maubert à Paris.<br />
Non, «la vérité n’est pas morte», ne peut mourir<br />
tant que les personnages droits et ardents tels<br />
que ceux d’Emmanuel Roblès se servent de «mots<br />
innocents», de mots qui valent leur pesant de vie.<br />
Leurs dialogues ne s’effondrent pas dans le langage<br />
éclaté, dans le vocabulaire de panique ; ils<br />
ne deviennent pas l’ombre même de la parole<br />
humaine mais, au contraire, dans la terrible cacophonie<br />
de «veilleurs de morts», dans cette rouge<br />
lueur d’un univers en proie au drame, ils apportent<br />
l’écho d’une langue sûre et fidèle qui n’a<br />
point peur de salir son vocabulaire et de faire<br />
pression sur l’espoir. ❑<br />
(1) Ed. Edmond Charlot-<strong>Al</strong>ger 1949 ; réed. Paris, Le Seuil 1952<br />
$+
à table<br />
%-<br />
Essofra<br />
Edziriya*<br />
PAR MOHAMED MEDJAHED"<br />
JOURNALISTE" GASTRONOME<br />
Bien que tronquée d’une partie de ses<br />
richesses par les péripéties de l’histoire, la<br />
cuisine algéroise, une des plus prestigieuses<br />
de la mosaïque gastronomique nationale,<br />
n’en présente pas moins un large éventail de<br />
délices.<br />
Les témoignages des chroniqueurs au long des<br />
siècles attestent autant des raffinements de l’art<br />
culinaire d’El <strong>Djazaïr</strong> que de sa variété ou de<br />
l’abondance qui la caractérisait. Le docteur<br />
Thomas Shaw écrivait au XXVIIème siècle dans sa<br />
relation Voyage dans la Régence d’<strong>Al</strong>ger :<br />
«Outre le bouilli et le rôti (plats qu’ils accommodent<br />
d’une manière fort délicate), les Turcs et les<br />
Maures mangent encore toutes sortes de ragoûts<br />
et de viandes fricassées. Chez les gens riches, on<br />
sert aussi un grand nombre de plats aux<br />
amandes, aux dattes, à la confiture, aux laitages,<br />
au miel, ou à d’autres comestibles semblables...»<br />
et d’ajouter : «J’ai vu servir dans leurs<br />
fêtes plus de deux cents plats, qui étaient apprêtés<br />
au moins de quarante manières différentes.»<br />
Le témoignage est d’autant plus éloquent que<br />
l’auteur a connu les tables princières du Royaume-<br />
Uni et d’Europe.<br />
La carte des mets de la capitale est l’aboutissement<br />
d’un brassage culturel unique. Les bouleversements<br />
qu’a connus le pays depuis plus d’un<br />
siècle ont fait perdre un pan important de ce patrimoine.<br />
Mais il suffit du génie créatif de quelques<br />
chefs pour les remettre au goût du jour. En attendant<br />
passons à table...<br />
L’agencement du repas à la table d’hôte ne ressemble<br />
en rien au service des restaurants. De<br />
nombreux mets sont disposés sur la table avant<br />
les services de viandes ou toute autre chose,<br />
même les soupes. Il s’agit surtout de préparations<br />
aux vertus apéritives qui accompagneront tout le<br />
repas. Légumes, tels que carottes ou betteraves,<br />
en chermoula, c’est-à-dire cuits, assaisonnés de<br />
vinaigre et aromatisés au cumin ou au carvi. Le<br />
choix de ces aromates, si proches l’un de l’autre<br />
pour le néophyte, fait l’objet d’un débat d’école.<br />
La chermoula est également le mode de prépara-<br />
tion du foie et de certains poissons. Typique est la<br />
préparation apéritive, le fameux kherdel, -fruits et<br />
écorce d’agrumes préparés à l’aigre-doux et<br />
condimentés de grains de moutarde- qui côtoie<br />
l’antchouba, anchois dessalés arrosés de jus de<br />
citron, aillés et persillés. Les boureks et leurs<br />
interminables apprêts sont omniprésents. Les<br />
conserves ne manquent pas, de la gamme d’olives<br />
aux torchi, légumes conservés aux vinaigre.<br />
Prélude à une symphonie<br />
gustative<br />
Au chapitre des potages, à nous ecchhrabi<br />
(pl.de chorba, dans le parler algérois) au poulet, à<br />
l’agneau, au poisson, voire au zellouf (tête<br />
d’agneau) ou à la chkamba (tripes en turc).<br />
Garnies au pâtes, au riz ou aux céréales, elles sont<br />
le prélude à tout festin.<br />
Les volailles relèvent le plus souvent du repas<br />
festif. Pour les commémorations religieuses, un<br />
bouillon de volaille aux navets, courgettes et poischiches,<br />
est toujours de mise pour arroser le plat<br />
de pâte, rechta, macaroune ber ettork, ou simplement<br />
un couscous. Le poulet s’accomode à<br />
d’autres sauces, tout comme la ch’titha où la<br />
volaille est cuite dans une sauce relevée au paprika<br />
fort, au cumin, et à l’ail et généreusement garnie<br />
de pois-chiches. Le mets tire probablement<br />
son nom de l’amazigh amechtoh (peu, par extension<br />
petit), du fait que c’est l’un des rares plats où<br />
les morceaux de viande sont coupés menus, et<br />
que quelques auteurs ont traduit un peu rapidement<br />
par «poulet danseur»...Notons également les<br />
m’hamer (doré en cocotte), mehchi (farci),<br />
m’bettane (enrobé d’une pâte à frire); ou plus élaborée<br />
sfiriyat edjej, une des rares préparations<br />
culinaires utilisant du fromage. Outre les gallinacés,<br />
la gastronomie algéroise recèle par ailleurs<br />
quelques joyaux comme les pigeons aux petits<br />
pois, le canard au naânaâ (menthe) ou la torta<br />
(tourte).<br />
L’agneau, reine des viandes, est le prélude à une<br />
symphonie gustative, toujours servi en parts<br />
consistantes quand il n’est pas haché; parfois sous<br />
les deux formes dans le même plat, comme dans<br />
le m’touème el aaroussa dont nul repas de noces<br />
ne saurait se passer; mariage du parfum de l’ail et<br />
du goût de l’amande, auxquels se mêlent encore<br />
les fragrances du cumin. Et ce m’derbel, variante<br />
de la braniya qui se distingue par l’ajout d’un trait<br />
de vinaigre; et la koucha datant probablement<br />
d’après la deuxième guerre mondiale, car ce n’est<br />
qu’à cette époque-là que le tubercule américain<br />
commença à être toléré sur les tables algéroises<br />
raffinées; et les dolmas, palettes de légumes<br />
diversement farcis, les feuilles de vigne dont la<br />
présence dans les menus se raréfie à cause du<br />
manque de disponibilité des feuilles en milieu<br />
urbain... Les mets se suivent et ne se ressemblent<br />
pas. Il serait fastidieux d’en énumérer la totalité.<br />
N’oublions pas toutefois l’ham lahlou, viande<br />
douce à l’excès mais qui a ses inconditionnels.<br />
Toutefois le nec plus ultra revient au prince des<br />
mets chbeh essofra (parure de la table) : côtelettes<br />
d’agneau revenues au beurre, épicées à la<br />
cannelle, parfumées à l’eau de fleur d’oranger,<br />
saupoudrées d’amandes moulues et de sucre<br />
caramélisé.<br />
Les ichtyophages ne sont pas en reste. Les poissons<br />
sont accommodés de nombreuses manières.<br />
Les poissons bleus en chermoula, ou en dersa<br />
avec de l’ail, felfel gnaoua (piment de Cayenne,<br />
dit également de Guinée ou de Jamaïque), du persil,<br />
du cumin. Les espèces les plus fines sont cuisinées<br />
surtout à la tomate ou cuites au four. Les<br />
calamars farcis sont le fleuron de ces préparations.<br />
Nulle zerda (festin) ne saurait se passer du café.<br />
Servi dans de miniscules tasses, la qahoua est<br />
accompagnée d’une cohorte de gâteaux : fanid,<br />
makrout, aârayèche, qnidlette, tcharak, samsa,<br />
baklaoua, m’hancha et d’autres encore, alliant le<br />
miel, l’amande, la cannelle, l’eau de rose ou de<br />
fleur d’oranger, pour le ravissement des palais...❑<br />
* La table algéroise<br />
<strong>Djazaïr</strong> 2003