Bien trop lait - Dix de Plume - Free

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Bien trop lait - Dix de Plume - Free

Collectif d'auteurs

chocoplumes

Histoires de chocolat

Collection Dix de Plume

Editions Maruja Sener


DÉJÀ PARUS

DANS LA COLLECTION DIX DE PLUME :

- Mensonges et boniments

- Psychopathes et Compagnie

- Petites Grivoiseries

- Nouveaux départs

* * *

Image de couverture : Jacques Bockel

Chocolatier Créateur

http://www.planet-chocolate.com

77, Grand Rue zone piétonne - 67700 Saverne

Tél. : 03.88.02.06.78

* * *

ISBN : 978-2-917368-22-0

Copyright © Maruja Sener, Collection « Dix de Plume » 2010

http://dixdeplume.free.fr/

Achevé d'imprimer le 10 février 2010

Dépôt légal : 1er trimestre 2010

Droits réservés.

Textes sous Licence Creative Commons by-nd


TABLE DES MATIÈRES

1/ Nouvelles

Bien trop lait par Tom Downson ......................................9

Joyeuses fêtes par Anne-Laure Buffet ...........................23

Un encombrant trésor par Yves Cairoli .......................55

Un chagrin ordinaire par Macha Sener ........................67

Un amour chocolat par Dominique Cano ....................77

Magnésium par Jacques Païonni .....................................91

Du chocolat sur le divan par Ceddric Michoacan .......105

L'amante religieuse par Fabienne Mosiek ...................119

Un dernier pour la route par Ludmila Safyane .........141

Choc à mort ! par Michèle Desmet ..............................149

Cocoatl par Kira Nagio ...............................................179

Rituel de transition par Elizabeth Swanston ..............191

Noir chocolat par Brigitte Vasseur ..............................201

Le baiser de chocolat par Hans Delrue .....................209

Petit instantané chocolaté par Yves Cairoli ...............223

Divin chocolat ! par Stéphane Thomas ........................233

Le secret de Luiggi par Marie H. Marathée ...............251

La révérence par Frédéric Vasseur ...............................283


2/ Poèmes

Douceur choco par Fabienne Mosiek .........................293

Acrostiches par Laura Vanel-Coytte ...........................295

L'eau d'à la bouche par Audrey Megia .......................297

Marquis... par Monique-Marie Ihry ..............................299

Mon aphrodisiaque par Abel .....................................301

L'épée en chocolat par Fabienne Mosiek ....................303

Credo par Yves Cairoli .................................................305

Félicité gourmande par Anne Stien ...........................307

Vous avez dit « Muffins » ? par Monique-Marie Ihry ...309

Petite fée gourmande par Audrey Megia ...................315

Le goûter au chocolat par Dominique Cano ..............317

Prunelles et chocolat par Jacques Païonni ..................319

Recette chocolatée par Monique-Marie Ihry ..............321

La poétique du cacao par Cecyl .................................323

Chocolat chaud par Fabienne Mosiek .........................327

Voyage lacté par Jean-François Joubert .........................329

LES AUTEURS..........................................................331


Nouvelles


Bien trop lait

par Tom Downson

— Eh, mec, t'en veux... J’en ai du bon...

L'interjection a été si soudaine que j’en sursaute.

Je me retourne pour savoir si c'est bien à moi que

l’on s’adresse de la sorte. J'aperçois un homme

étrange dans l’encoignure d’une porte. C’est lui. Celui

qui vient de parler.

— J’en ai du bon... Pas cher ! répète-t-il,

surveillant la place par-dessus mon épaule, prêt à

repartir dans l’ombre d’où il vient.

Je n’en reviens pas que cela puisse m’arriver. Je ne

viens jamais ici, habituellement. Il a fallu un hasard,

des travaux dans la rue que j’emprunte depuis des

années pour regagner mon domicile et qui m’ont

contraint à changer mon itinéraire. Raison pour

laquelle je me retrouve dans cette ruelle transversale,

presqu’une impasse. Ici, ce ne sont pas les beaux

quartiers. Des maisons délabrées, à l’abandon, qui

n’attendent que la visite des bulldozers. Depuis de

longs mois, ces bâtisses sont occupées illégalement

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Bien trop lait

par des gens étranges, des zonards qui subsistent en

vendant de tout et de n’importe quoi. Surtout des

articles que l’on ne trouve pas en grandes surfaces.

C’est l’un d’eux qui m’a abordé de cette manière un

peu cavalière.

Je me suis arrêté, sous le choc de ce qui vient de

se produire. Je suis un citoyen bien sous tout rapport,

un fonctionnaire qui fonctionne et un célibataire

endurci. Un homme sans histoire, insipide. Comment

peut-il simplement imaginer que je veuille devenir un

de ses « clients » ? Je ne sais même pas ce qu’il

souhaite me proposer. Je crois que c’est la curiosité

de le découvrir qui me fait effectuer un pas dans sa

direction. Sans que je comprenne pourquoi, il me

sourit.

— J’ai en stock tout ce que tu veux. Au lait, aux

noisettes et même avec 90 % de cacao…

La proposition est tellement incongrue, que mon

cerveau met plusieurs secondes à réaliser de quoi il

est en train de me parler. Du chocolat. Cela fait des

dizaines d’années, à présent, que ce produit est

illicite. Ma grand-mère m’en a parlé, une fois, quand

j’étais enfant, avec une lueur de nostalgie dans les

yeux. Elle, elle a eu la chance de pouvoir en goûter.

Depuis sa disparition, qui connaît encore cela, qui

peut parler de son goût onctueux ?

Un produit fabriqué à partir du lait de vache. Ah,

la vache. J’en ai vu une photo, un jour, dans un

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Bien trop lait

dictionnaire. Un animal qui a été exterminé suite à

une déclaration des autorités sanitaires. Trop

dangereuses, les vaches, à cause des virus et autres

vecteurs de maladie qu’elles transportaient. On nous

a expliqué que, si elles mangeaient de l’herbe dans la

préhistoire, il y avait longtemps qu’elles ne

mangeaient plus que du soja produit en Amazonie. Je

soupçonne, sans en avoir la plus infime preuve, que

des intérêts financiers sont sous cette décision. On

est donc parvenu à créer de la crème, du beurre, du

fromage et bien d’autres denrées à partir… du soja.

Selon ce que j’ai lu dans une encyclopédie sur

Internet, les paysans avaient des vaches, dont ils

s’occupaient, dans le passé. Totalement absurde. De

nos jours, ils produisent des hérissons, que l’on

mange avec une fourchette spéciale pour éviter les

piquants et qui sont si délicieux avec des spätzlis 1 et

de la confiture de groseilles. Je n’en ai mangé qu’une

seule fois, car cette viande est hors de prix. Comme

tous les produits carnés, d’ailleurs.

— Au lait, je rétorque, sans oser croire qu’il peut

m’en fournir réellement.

L’homme me sourit à nouveau, se contentant de

me faire un signe de la tête. Sans savoir à quoi je

m’engage, je le suis le long de couloirs obscurs.

— C’est cent euros, pour quatre carrés,

m’apprend-il, attendant que je lui donne cette

somme. T'en veux combien ?

1 Spécialité helvétique (partie germanique). Note de l’auteur.

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Bien trop lait

Je sens le découragement me gagner. Cent euros.

Une somme colossale, compte tenu de mon salaire

de misère. Inabordable. Mon « vendeur » vantard s’en

aperçoit. Je ne suis pas solvable, n’ayant que de la

menue monnaie au fond de ma poche. Du coup,

l’homme me conseille vivement d’aller me faire

considérer dans les archipels helléniques, furieux non

pas de mon manque d’enthousiasme, mais de mon

manque de liquidités.

Je tourne les talons pour rentrer chez moi, sûr

que cette affaire va en rester définitivement là…

*

Je suis de retour dans mon petit chez-moi, mais

cette rencontre impromptue ne cesse de hanter mon

esprit. Du chocolat. Je ne peux croire que cette

substance puisse encore exister de nos jours. Nous

sommes en 2110, année bénie des dieux (sans qu’on

spécifie desquels on parle) selon l’horoscope

camerounais, très en vogue en Europe. Cela fait des

années que cette substance n’existe plus autrement

que sous forme de légendes, que l’on se raconte le

soir à la veillée.

On nous a expliqué que le vingt-deuxième siècle

« serait végétarien ou ne serait pas ». Il est vrai qu’on

avait aussi prétendu que le vingt et unième serait

spirituel ou ne serait pas. Il faut donc penser qu’il y a

un fameux trou dans le calendrier. Nous n’avons pas

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Bien trop lait

respecté ce vœu, qui était un vœu pieux. Nous avons

continué de vouloir nous gaver, consommant sans

aucune vergogne, au lieu de prélever ce qui nous était

nécessaire pour subsister.

Le climat s’est détraqué. Le reste a suivi. À une

certaine époque, des millions de bovidés vivaient sur

la terre, dans des exploitations agricoles. Jusqu’à la

fameuse maladie qui avait obligé les autorités

sanitaires à sacrifier tout le cheptel. D’après des

scientifiques réputés, il paraissait même que cet

animal était à l’origine de la célèbre « grippe du

hanneton », de sinistre mémoire, maladie appelée

également « syndrome H10N25 ». Depuis lors, les

produits laitiers ont été prohibés, à cause des risques

de transmission de ce virus affreux à l’être humain. Il

en résulte un manque en calcium et autres

bioéléments, mais le grand groupe pharmaceutique

qui nous a vendu le vaccin adéquat, déjà utilisé pour

la « grippe de la puce du canard », puis celle dite « du

ver à soie », a mis rapidement sur le marché un

complément nutritionnel en poudre, pour pallier

cette carence. Le tout technologique au service de

l’humain.

Le côté poétique y a perdu, bien sûr, mais nous

avons été obligés de nous adapter. La vie n’a pas été

rose non plus, dans cette période troublée, pour les

cultivateurs de soja brésiliens, qui avaient patiemment

déforesté l’Amazonie, hectare après hectare, pour y

planter de nouveaux champs. Ils ont rapidement

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Bien trop lait

compris que, sans ces étranges bêtes à cornes (j’ai lu

dans un bouquin d’histoire qu’elles en avaient encore

au milieu du vingtième siècle, mais on n’en est pas

certain, aucun témoin n’ayant pu confirmer cette

théorie de l’évolution animale 2 ), leur chiffre d’affaires

allait s’effondrer. S’ils ne voulaient pas voir leurs

bénéfices fondre comme peau de chagrin, ils devaient

trouver un nouveau créneau pour écouler leur

marchandise. Ils ont alors imaginé de remplacer les

produits laitiers par leurs plantes miraculeuses. On a

inventé le fromage, la crème, et même le beurre à

partir de ce végétal. Mais cela, je vous l’ai déjà

raconté. Des imitations de produits laitiers, très

propres, biologiquement sûres, mais qui ont tendance

à avoir toutes le même goût insipide. De la matière

non toxique, donc, mais qui a le fâcheux

inconvénient de m’écœurer dès la troisième bouchée.

Le goût de rien. Le goût du vide. Le seul qui a

échappé à ce massacre gastronomique est le chocolat.

Jamais les scientifiques les plus éminents des sociétés

pétrochimiques ne sont parvenus à mettre au point

une recette cohérente, et le projet a été abandonné…

« Je me souviens comme cela fondait dans la

bouche », m’a dit ma grand-mère, elle qui avait eu la

chance de pouvoir s’offrir ce plaisir quand elle était

jeune. « Le goût était si bon, la texture si onctueuse…

Une poussière de paradis sur notre bonne vieille

2 C’est moche à dire, mais c’est parfaitement authentique. Sans doute

un effet pervers du manque de place dans les étables ou de l’abandon

de l’usage des chausse-pieds… Note de l’auteur

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planète… »

Bien trop lait

« Onctueuse ». J’ai dû chercher le terme dans le

dictionnaire, il est vrai. Cette nuit, je cherche

désespérément le sommeil, sans y parvenir. Ces

souvenirs et ces confidences me trottent dans la tête.

Je suis à cent euros du bonheur absolu, d’une

plénitude que l’on a refusée depuis des décennies aux

populations, sous prétexte de bienfaits sanitaires. Je

veux à tout prix pouvoir tenter cette expérience

sensorielle puissante.

Manger du chocolat…

Je pense soudain à mon bas de laine. De l’argent

que j’ai mis de côté, sou par sou, pour mes vieux

jours. C'est de la folie furieuse, mais je suis bien

résolu à tout flamber d’un seul coup, pour quelques

carrés de ce précieux chocolat.

*

Toute la journée, mon esprit n’a été occupé que

par cela. Le « rendez-vous » que je me suis moimême

fixé avec mon vendeur. J’espère que mes

collègues de travail ne se douteront de rien. Je prends

un risque, d’avoir du chocolat sur moi. Au cours du

jour, j'encours une peine exemplaire si je suis pris en

flagrant délit par la police. Je n’ose même pas

imaginer qu’une telle chose puisse m’arriver à moi,

qui n’ai jamais traversé une rue au feu rouge… Mais

la tentation de retrouver des saveurs oubliées est bien

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Bien trop lait

trop grande. Je tente de me rassurer en me disant que

si cette denrée est devenue hors-la-loi, ce n’est que

pour des raisons sanitaires qui datent de trop

longtemps. Les scientifiques se sont certainement

trompés sur la « dangerosité » d’un tel produit.

Je me retrouve dans le même quartier que la

veille. C’est alors que les doutes commencent à

m’assaillir. Si je ne retrouvais pas mon marchand…

C’est lui qui m’a abordé. Je serais incapable de le

retrouver. Si nous nous ratons… Ce serait trop

moche.

— Je te reconnais, mec, déclare soudain une voix

dans mon dos. C’est toi qui en voulais, mais qui

n’avais pas d’argent. J’espère que tu en as

aujourd’hui…

Je ne sais plus s’il faut que je m’en sente soulagé

ou non. S’il m’a repéré, la police a pu faire la même

chose. Peut-être même est-il un de leurs indicateurs ?

Je me sens en marge, prêt à être mis au ban de la

société. Savoir. Je suis si proche de savoir, de

connaître, de pouvoir apprécier.

— J’en veux huit carrés… au lait, lui dis-je

rapidement, la peur me tenaillant le ventre.

J’ai déjà plongé ma main dans ma poche, pour y

chercher les billets que j’ai déjà comptés. J’ai bien

calculé mon coup, pour que cette transaction dure le

minimum de temps. J’ai peur, et cela doit se

remarquer. Sans plus attendre, mon marchand

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Bien trop lait

empoche mon argent, me faisant signe de le suivre.

Lui non plus n’a pas envie que notre entrevue

s’éternise. Cela nous fait au moins un point en

commun.

— Je ne pensais pas que l’on pouvait encore

produire du chocolat de nos jours, lui dis-je en lui

emboîtant le pas. Il est réellement fait avec du lait de

vache ?

Il faut croire que je viens de proférer une

obscénité. Mon vendeur me lance un regard

tellement noir, que si ses yeux avaient été des fusils,

ma triste fin aurait fait la une des journaux du

lendemain… Il m’apprend alors que quelque part,

dans les montagnes, au fond d’une vallée oubliée de

tous, des paysans qui ont tout perdu à cause des

crises successives dans l’agroalimentaire se sont

réunis avec le restant de leur bétail, sans rien

demander à personne. Le lait de vache existe donc

encore, et c’est avec lui que l’on a confectionné ce

chocolat, dont je vais être l’heureux possesseur dans

quelques minutes.

L’homme disparaît un instant, avant de revenir

avec, à la main, huit morceaux d’une matière étrange,

brun foncé, emballée avec amour dans du papier

d’aluminium.

— Faites attention, si vous le mettez dans votre

poche. Cela fond, m’avertit-il.

Je le remercie de m’avoir donné cette infor-

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Bien trop lait

mation, totalement inconscient que ma chaleur

corporelle puisse provoquer un tel désastre, et je pars

rapidement.

Comme un voleur…

*

Je me retrouve chez moi, n’osant croire que j’ai eu

cette audace. Celle de violer les interdits. Celle de me

mettre en marge de la société, pour huit carrés de ce

précieux chocolat.

Je les déballe, les expose sur la table de ma salle à

manger, en respire l’odeur douce. Ce fumet unique, à

lui seul, est un émerveillement. Je passe un long

moment à le humer, m’en emplissant les narines. En

un instant, tous les récits de ma grand-mère sur le

sujet me remontent en mémoire. Des images, des

sons, des fragrances… Tout me revient en tête. Je

n’ai pourtant pas connu cette époque-là, mais il me

semble m’y retrouver. Un voyage dans le temps, alors

que tout était possible et les petits plaisirs de

l’existence encore accessibles à tous. On n’a pas su

préserver notre « capital bonheur », le sacrifiant pour

le capital tout court. On a remplacé la poésie de ces

moments-là par la rentabilité. Celle pour laquelle tous

les sacrifices sont bons, pourvu qu’ils rapportent. Il

faut vivre avec son temps. Mais ce temps-là ne nous

offre pas d'autre choix. On nous a tellement édulcoré

l'existence, soi-disant pour nous la faciliter, qu’elle en

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perd toute saveur.

Bien trop lait

Je n’ai pas ressenti depuis longtemps une telle

émotion. Je tends la main pour toucher le chocolat et

en prélever un carré. Le marchand ayant été muet sur

ce point, je ne sais pas si je dois l’avaler rond, le

croquer ou s’il y a une autre méthode pour tirer un

plaisir maximum de cette consommation. Je prends le

parti de le laisser fondre sous ma langue.

Et là…

Ce n’est que du bonheur. Un sentiment de

plénitude que je n’ai plus éprouvé depuis mon

enfance. Le goût est si délicat. Le goût du lait. Le

goût du plaisir. Un nectar à jamais oublié, à cause

d’une volonté délibérée de le rayer de la planète.

Cette planète que l’on maltraite davantage, jour après

jour, sous prétexte d’en prendre soin. Que nous

restera-t-il dans quelques années, si nous continuons

sur la même trajectoire ? On a créé des produits bien

standard, qui manquent totalement de caractère.

Aucun qui dépasse son voisin. On ne veut voir

qu’une seule tête, bien au carré. Ce que j’ai dans la

bouche, qui me coule dans la gorge, est bien loin de

cette standardisation.

Il me semble soudain découvrir la vie. Pas celle

qu’on veut nous imposer. Celle qui coule, que l’on ne

peut pas arrêter, qui est toujours là, enivrante,

étonnante. Celle qui sait nous surprendre et nous

combler. Ce n’est plus à une dégustation que je

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Bien trop lait

procède, mais à une sorte d’expérience mystique. À

force de trop vouloir en gagner, on a fini par perdre

tellement. Je m’en rends parfaitement compte à ce

moment exact. Un appel du passé, qui me crie que

nous ne sommes pas faits pour l’échelle que nous

nous sommes nous-mêmes imposée. Une vie plus

simple, plus vraie. C’est à cela que nous sommes

destinés. Et ce simple morceau de chocolat me

l'explique…

*

Je me suis souvenu longtemps de cette expérimentation

unique. J’avais mangé mes huit morceaux

de chocolat en quatre jours. Quatre jours où il

m'avait semblé être sur un petit nuage rose… Mon

vendeur m’avait averti que je risquais de devenir

rapidement accro. Accro au bonheur. Et en effet, dès

que j’eus terminé ces huit carrés bruns, je n’eus plus

qu’une envie en tête : en trouver à nouveau et

pouvoir continuer mon exploration gustative.

Retrouver la saveur du passé…

Plusieurs fois, je suis retourné rôder dans le

quartier, à la recherche de mon vendeur. Sans jamais

parvenir à le retrouver. Je n'ai pas su s’il avait été

arrêté par la police pour son trafic illicite, ou s’il était

simplement retourné dans ses montagnes, là où des

vaches vivaient encore, broutant de l’herbe sans que

personne ne le sache. Je me suis même demandé s’il

ne m’avait pas menti. Un tel endroit ne pouvait

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Bien trop lait

exister. Ou, alors, il l’avait rêvé… Je n’en ai jamais

rien su.

Je ne me suis même pas senti coupable de mon

comportement. Qu’avais-je fait de mal, en fait ? Il y

avait une logique dans la vie. Celle qui m’avait

appelée. On courait après le bonheur, mais qu’était-il,

en fait, à part une suite de petits plaisirs ? Dont le

chocolat faisait partie.

Alors, vous qui me lisez et qui avez la chance d’en

trouver encore dans votre supermarché, en vente

libre, je vous en prie : allez vous en acheter, et ce soir,

croquez-en un morceau, en pensant à moi…

On ne sait jamais ce qui peut arriver demain, si

on n’y prend pas garde

* * *

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Jeudi 26 décembre

Joyeuses fêtes

par Anne-Laure Buffet

Nancy. Une femme marche tête baissée, se protégeant du

froid polaire dans son épais manteau de fourrure.

11 h 15

Il a neigé toute la nuit. J’avance prudemment de

peur de glisser. Ce n’est pas le jour à se faire mal. Le

soleil commence à se montrer, mais n’a pas l’air

décidé à nous réchauffer.

Je suis un peu ballonnée, on a trop mangé hier.

La dinde, les marrons, la bûche. Repas classique pour

Noël. Une journée de Noël classique d’ailleurs. Les

cadeaux au pied du sapin, les enfants qui crient

d’excitation, les plus petits qui attendent le Père

Noël, l’oncle Roger qui se plaint du bruit de leurs

jeux, comme tous les ans depuis vingt ans. Maman,

assise dans son fauteuil, qui nous écoute en souriant,

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Joyeuses fêtes

mais ne voit presque plus rien. Pierre, mon mari, qui

se bat avec le tire-bouchon et le couteau à huîtres. Le

Père Noël, qui n’existe pas, ou se trompe tout le

temps, ne donne jamais le bon cadeau. Je n’ai jamais

eu celui que j’attendais. Je déteste Noël, je me force à

donner le change chaque année. Je décore, je cuisine,

je souris. Et j’attends que ce soit enfin passé.

Trois longues heures à table hier soir, café,

digestif. J’ai reconduit maman et l’oncle Roger chez

eux, ce matin, tôt. Maman va passer la journée

devant sa télé, à écouter des images sans pouvoir les

regarder. Elle qui aimait lire, elle est condamnée à

rester devant le petit écran, comme on écoute la

radio. J’aurais pu la garder à dîner ce soir. Je n’en ai

pas eu le courage. Ni l’intention. Il faut que je range.

Vite. Tout doit être nickel.

11 h 31

En principe il me faut à peine cinq minutes pour

aller à la boulangerie, mais avec la neige, j’ai mis

beaucoup plus de temps. Alors que je n’en ai pas à

perdre, j’ai presque deux heures de voiture à faire

après. La vendeuse, derrière la caisse, fait un

remplacement. Elle n’est là que pour la période des

fêtes. Je ne l’ai jamais vue avant, c’est sa patronne qui

m’a dit qu’en son absence, une petite tiendrait la

boutique pendant une semaine. Le chignon bien tiré,

elle attend derrière le comptoir les quelques clients

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Joyeuses fêtes

qui pourraient venir. Elle me voit pousser la porte,

me sourit, me souhaite de bonnes fêtes. Je lui

retourne machinalement ses vœux. Je n’attends pas

qu’elle me demande ce que je souhaite, je parle la

première.

— Un ballotin de chocolats, s’il vous plaît.

Bien sûr Madame. Quel poids ? Avez-vous des

préférences ?

Je regarde les confiseries de la vitrine. Toutes me

font envie.

— J’en voudrais un kilo, mélangés.

— Très bien Madame. Indiquez-moi lesquels

vous feraient plaisir.

Je colle mon nez au comptoir de présentation. Et

lui indique, d’un doigt hésitant, les pièces que je

désire. En les contemplant, je n’ai plus mon âge, mais

six, sept ans peut-être. Je mélange les images du

présent et du passé. Un petit moment de grande

douceur. Je suis une gamine, j’ai une robe en organdi

blanc, un nœud dans les cheveux. J’attends de

grandir, j’attends de pouvoir vivre ce dont je rêve. Je

m’émerveille encore devant la beauté d’un lieu, d’un

objet. Je me fais la promesse d’en jouir dès que je le

pourrai. D’être libre de le faire. De tout faire pour

acquérir cette liberté.

Présentés comme des œuvres d’art, protégés de la

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Joyeuses fêtes

lumière et de la chaleur, ils brillent et semblent se

refléter les uns dans les autres. Leurs couleurs sont

aussi diverses que leurs formes. Le noir n’est jamais

parfaitement noir. Le lait laisse des stries étranges sur

certains d’entre eux, des dessins ou des volutes. Les

éclats des pépites en décorent d’autres, alors qu’une

amande émondée, un grain de café ou une pistache

forment un petit chapeau de fête. J’en découvre

d’autres encore, emballés dans un papier doré ou

argenté, comme des cadeaux attendant d’être ouverts

pour révéler leur surprise. Je veux tous les voir, je suis

comme une petite fille impatiente de pouvoir plonger

ses dents de lait dans la mousse et le croquant.

À côté des truffes, des escargots dessinés

subtilement, qui semblent se suivre sur un champ de

dentelles en papier. Leur couleur claire, inégale,

renforce l’ombre de leur coquille en chocolat,

dissimulant un praliné. Je devine leur fondant, leur

intensité en bouche.

Les souvenirs s’enchaînent, je n’ai plus six ans.

J’en ai vingt. J’ai toujours cette impatience au fond de

moi, impatience inassouvie, impatience de la chair

qui veut être aimée. Impatience d’une liberté que je

n’arrive pas à obtenir, impatience de ne plus avoir à

satisfaire à des convenances.

Les truffes forment des petites pointes, comme

des tétons sensibles. J’ai soudain envie de les pincer,

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Joyeuses fêtes

de mordre dedans, de sentir sur mes lèvres la fine

couche de cacao, d’en découvrir le parfum si bien

gardé de caramel ou de moka. Du bout du doigt je

voudrais les caresser, laisser mon ongle glisser de

cette pointe tentante jusqu’à la base alourdie et ronde

de la confiserie. Glisser mon index recouvert de cette

pellicule brune sur ma langue et la déguster,

conserver son goût et en profiter quelques minutes.

Et les palets noirs, ces carrés fins, fragiles, dont la

fine couche craquante se brise sous la pression des

lèvres, laissant s’exalter longuement l’amertume de la

ganache. Nature contrastée, à la fois sèche et

généreuse, craquante et moelleuse. J’ai tant souhaité

être comme un de ces carrés de chocolat. Faire

craquer cette couche dont je dois me recouvrir,

cesser d’être celle qu’on veut que je sois. Pouvoir être

jeune, belle, sensuelle. Être enfin moi.

Seulement, aucune de mes impatiences n’a été

comblée, aucun de mes rêves satisfait. Je voudrais

m’échapper, je ne le peux pas. J’aspire toujours à un

ailleurs.

Je dévore des yeux les chocolats blancs qui

protègent une nougatine collante et sucrée, du

massepain généreux, de la vanille et de la crème. Des

invitations aux voyages exotiques lorsqu’on les goûte

les yeux fermés. On peut entendre chanter les

colibris, voir danser les indigènes sur la plage et sentir

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Joyeuses fêtes

le soleil réchauffer la nuque. Le rêve va plus loin

encore lorsque le cacao se mêle à la noix de coco, un

goût suave reste en bouche, une douceur enfantine,

légère, un baiser sur la tempe.

Plus subtils sans doute, ceux dont la composition

mélange avec talent mousses, pralins, saveurs fruitées,

riches et odorantes.

Leurs formes, leurs parfums, les aromates parfois

qui relèvent encore leurs goûts, jusqu’à leurs couleurs

ambrées, mordorées parfois, glacées et brillantes,

transforment leur découverte en un plaisir délicat.

Je ne dois pas me laisser aller. Toutes ces envies,

je les garde au fond de moi, depuis près de quarante

ans. Quarante années à vivre avec, solitairement. À

les entretenir, les faire grandir. Elles bouillonnent à

m’en faire mal parfois. Aujourd’hui est un jour

important. Pour pouvoir vivre enfin mes désirs les

plus profonds, les plus secrets, je dois aller jusqu'au

bout de mon projet. Le chocolat est mon sésame.

Il me faut choisir ce qui garnira le ballotin. Je

désigne quelques truffes, des ganaches au lait et

noires, et d’autres encore aux formes amusantes : les

escargots bien sûr, des cœurs, des petites bûches

moelleuses, des petits rectangles décorés qui

rappellent des lingots.

Je regarde ma montre. Il est déjà midi. J'arriverai

dans deux heures, et j'aurai ensuite toute l'après-midi

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Joyeuses fêtes

pour déguster mes chocolats avec « elle ». Comme

nous le faisions il y a… quarante ans. Elle. La seule à

laquelle je confiais mes rêves. La seule qui m’écoutait

et semblait me comprendre.

Je rejoins ma voiture, démarre, roule lentement.

Des plaques de gel se sont formées pendant la nuit et

m’obligent à être prudente. Je pense à celle que je

vais voir. Cela fait bien longtemps que je ne l’ai vue.

Les semaines passent si vite. J’aurais pu m’organiser,

y aller plus tôt. Si j’avais su, j’y serais sans doute allée

depuis quelques mois. L’important est d'y aller, de la

voir, de lui apporter ce que j’ai choisi pour elle. Je

jette un œil sur le sac contenant le ballotin de

chocolats. Je passe ma main dessus, le caresse comme

on caresse un petit chat sauvage. Je sais qu’elle en

raffole. Nous les apprécierons ensemble. Elle

m’écoutera. À elle, une fois encore, je vais me

confier. Personne d'autre n’en saura jamais rien.

Je suis arrivée. Devant moi se dresse l’énorme

bâtisse, que je reconnais même si je ne suis pas venue

depuis longtemps. Je situe aussitôt la fenêtre de sa

chambre. Les rideaux semblent tirés, la protégeant

sans doute des rayons lumineux du soleil d’hiver. Je

coupe le contact, et attrape le sac sur le siège

passager, pressée d’offrir mes chocolats.

Lorsque je sors de la voiture, une phrase de la

Marquise de Sévigné me revient : « Prenez du

29


Joyeuses fêtes

chocolat afin que les plus méchantes compagnies

vous paraissent bonnes. » Je souris.

14 h 17

Je suis installée en face d’elle.

Je me suis assise, après l’avoir embrassée, dans un

fauteuil roulant, que j’ai rapproché au plus près de

son lit. Elle me regarde en souriant et me tient la

main.

— Ma chérie, comme ta visite me fait plaisir. Cela

fait combien de temps que je ne t’ai vue ? As-tu des

photos de ta famille, de tes enfants ? Comment va ta

mère ?

— Tante Lucie, tu ne peux imaginer comme je

m’en veux. J’aurai dû venir te voir bien avant, mais tu

sais ce que c’est… on laisse filer les jours, l’un

derrière l’autre, les saisons aussi, et puis il y a aussi les

impondérables et les imprévus, qui nous font

remettre les visites qu’on voudrait faire…

— Ne t’inquiète pas ma chérie. Je suis tellement

heureuse que tu sois là. Et tu m’as gâtée… Quelle

belle boîte de chocolats ! Tu sais que j’ai toujours eu

un faible, un gros faible, pour les chocolats. Tu te

souviens quand tu étais petite ? J’en avais toujours

dans un placard, et quand tu venais me rendre visite,

on se cachait toutes les deux et on mangeait une

plaque entière. Tu me racontais tout ce que tu voulais

30


Joyeuses fêtes

faire plus tard, je t’écoutais.

Et les minutes s’écoulent ainsi, les unes après les

autres. Tante Lucie plonge dans ses souvenirs. Et à

chaque souvenir, prend un nouveau chocolat, qu’elle

choisit soigneusement. Je l’écoute me raconter mon

enfance, et la sienne. Elle a toujours eu une faiblesse

pour moi, me traitant comme la petite fille qu’elle n’a

jamais eue. Oncle Antoine, le mari de tante Lucie est

mort renversé par un camion un matin, alors qu’il

partait travailler. Ils n’ont pas eu d’enfants, et tante

Lucie ne s’est jamais remariée, fidèle à son premier et

unique amour.

Moi aussi je me laisse aller à goûter ce que j’ai

choisi, avec tant de précaution, quelques heures plus

tôt. Je ne suis cependant pas aussi gourmande que

ma tante. Et je la laisse profiter pleinement de cette

boîte. Autant qu’elle le voudra. Elle peut même la

finir, pourvu qu’aujourd’hui particulièrement elle se

fasse plaisir.

Ses vieux doigts amaigris et tordus par l’arthrite

attrapent une truffe.

— Je vais peut-être te choquer ma chérie, tu

n’auras qu’à mettre ça sur le compte de mon

gâtisme… 96 ans… j’ai des excuses tout de même

(en prononçant ces mots, elle me regarde et sourit

tendrement). Observe cette truffe. Observe-la bien.

Ne te fait-elle pas penser au sein d’une femme ? Sa

rondeur, la lourdeur qu’on devine, alors qu’elle

31


Joyeuses fêtes

semble en même temps si légère. Sa douceur, son

velouté. À l’inverse de la poitrine qui durcit et se

tend, la truffe ne peut que fondre, sous les mêmes

caresses voluptueuses de ceux qui savent les

apprécier…

Pendant que tante Lucie me parle de la truffe, je

repense à ce que je me disais, plus tôt dans la

journée, en regardant ces délicieuses bouchées. Les

mêmes envies, les mêmes besoins de sensualité.

Charnelles, elle comme moi. Je me sens soudain très

proche d’elle. J’ai l’impression de la comprendre,

enfin. Une communion des sens, une communion de

l’esprit qui arrive brutalement. Sans doute trop tard.

Avait-elle besoin de me transmettre, maintenant, cet

héritage physique ? N’avait-elle rien d’autre à me

léguer ?

— Eh oui ma chérie, tu m’en as raconté des rêves

et des folies que tu voulais faire, la bouche pleine et

les doigts collants. Moi, je t’écoutais, dévorant avec

toi la plaque entière. Je me faisais bercer par tes

élucubrations enfantines, je trouvais ça tellement

mignon. Je sais si bien tout ce dont on peut rêver,

tout ce qui ne se réalise jamais. Mais les rêves sont

ainsi ma chérie. Ils ne doivent pas se réaliser, c’est ce

qui leur permet d’exister. Tout ce que nous espérons

au plus profond de nous doit rester secret. On y

retourne comme dans un placard aux merveilles pour

se protéger quand le concret est trop lourd à porter.

32


Joyeuses fêtes

Mais on ne sort jamais les trésors cachés, on ne les

montre pas, on ne les raconte pas. On les vit dans

son cœur. Et on vit autrement.

17 h 24

Élucubrations enfantines. De tout ce qu’elle vient

de dire, je ne retiens que ça. Tante Lucie a toujours

écouté, sans vouloir croire que ce que je disais, un

jour ou l’autre, je le ferai. Elle n’y a jamais donné de

crédit. Ni même sérieusement prêté attention. C’était

un jeu, pour elle. Pour moi, c’est ce qui m’animait. Il

ne me manquait que la manière d’y arriver, le

passeport pour un meilleur. Ce passeport,

maintenant je l’ai, grâce à elle.

Je regarde ma montre. Il est presque 18 heures.

Bientôt quatre heures que je suis là, à écouter ma

vieille tante se gargariser de ses souvenirs, à

m’immerger dans les miens, à les laisser creuser

encore plus profondément des cicatrices jamais

fermées. À laisser monter cette rancœur permanente

contre le monde qui m’entoure, contre les

conventions qui m’ont enfermée, m’obligeant à être

une autre que celle que je souhaitais. À vivre

chichement, moyennement, sans ambition et sans

passion apparentes. À avoir été celle que je me refuse

à être encore.

Tante Lucie ne parle plus. Elle me regarde, l’air

soucieux, la tête penchée sur le côté. Appuyé contre

33


Joyeuses fêtes

son oreiller, son visage s’est encore creusé, comme si

de nouvelles rides étaient apparues depuis mon

arrivée. Je cherche un autre chocolat, mais le ballotin

est presque vide. Je souris. Ma chère tante a su les

apprécier. C’est son plus beau Noël depuis bien

longtemps.

— Tout va bien ma chérie ?

— Oui, tout va bien.

— Tu as souri il y a quelques instants…

— Que tu apprécies mes chocolats me rend

heureuse.

— Tu sais ma chérie, tu as de la route à faire. Et

je suis très fatiguée. Je ne suis pas habituée à de

longues visites. J’ai été une affreuse, une horrible

enfant gâtée cette après-midi. Le sucre… tu dois le

savoir, le sucre en principe m’est interdit.

— C’est Noël, tante Lucie.

— Oui, c’est Noël. Un très beau Noël.

— Je t’appellerai bientôt.

— Quand tu veux, ma chérie. Prends soin de toi.

Je me lève, pose un baiser sur son front fripé. Sa

peau est sèche comme du vieux papier, comme si elle

allait craquer, ou s’évaporer.

Je sors de la chambre et referme la porte sans me

retourner. La route va être longue pour rentrer, il fait

nuit et il neige à nouveau. Je vais profiter de ce temps

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Joyeuses fêtes

pour organiser les années à venir, quand tout sera

différent.

Vendredi 27 décembre

*

Maison Les Mimosas. La jeune infirmière prend sa

première pause de la journée.

7 h 30

J’ai repris il y a une heure mon service, après

deux jours de repos pour les fêtes. Deux jours qui

m’ont fait le plus grand bien. M’occuper de

personnes âgées, séniles, gâteuses, sourdes, muettes,

impotentes, sales… voilà ma vie, mon quotidien.

Je n’ai pas pris ce métier de gaieté de cœur.

J’ai une formation d’infirmière, mais dans la

région, les hôpitaux dégraissent de plus en plus,

quand ils ne ferment pas par manque de moyens.

Alors, j’ai pris le premier job qui se présentait et

auquel je pouvais postuler. Aide-soignante aux

« Mimosas », maison de retraite et de long séjour.

Trente-six chambres. Trente-six vieux à nourrir, à

laver, à promener dans le parc. Une semaine sur

deux, je travaille de jour, l’autre la nuit. C’est la nuit le

plus dur. Ils ne contrôlent plus rien, et surtout pas

leurs sphincters. Le rêve en somme.

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Joyeuses fêtes

Je lis le journal de bord que tient Catherine, ma

chef de service. Je grignote en même temps quelques

chocolats. Pas bon pour la ligne, mais de toute façon,

je suis toute la journée debout, à courir d’une

chambre à l’autre, d’une table à l’autre, à régler leur

vie, et leurs conflits. Les vieux se disputent entre eux

comme des gamins à la maternelle. « Il m’a piqué ma

purée. » « Elle a craché dans ma soupe. » « Ils ont

volé mon dentier ». Toujours un pet de travers,

toujours un problème à régler. Alors les calories, je

les brûle vite, plus vite que je ne les avale. C’est bien

ce que me reproche David, mon homme. Il me

trouve trop maigre, il se plaint qu’il n’y ait rien à

attraper, rien à se mettre sous la dent. On se prend la

tête avec ça. Je lui rappelle souvent que c’est pour lui

que je suis restée dans la région à faire ce travail que

je déteste, mais que je peux toujours partir. Déjà

qu’on est pas bien riches, si en plus on doit être

malheureux… Pourtant, qu’est-ce que je l’aime,

David !

Le journal de bord de Catherine, c’est plus cool

que les notes de service. Ça rend le boulot un peu

plus sympa, et puis plus vivant, parce que des fois,

c’est comme d’être avec des zombies de travailler ici.

Catherine, elle met des commentaires sur chacun qui

nous font sourire, et parfois même on est attendris.

Et parfois on pleure.

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Celui que je suis en train de lire me fait plaisir.

« 26 Décembre. Madame Martenon a une visite


Joyeuses fêtes

cette après-midi. Quand je le lui apprends, elle sourit

avec tendresse. Ses yeux se mettent à briller, elle

demande qu’on la coiffe et qu’on lui maquille

légèrement les joues. Elle veut faire bonne

impression. Ce sera une bonne journée de fêtes pour

elle. »

Madame Martenon. Il n’y a que deux

pensionnaires que j’apprécie ici, et elle en fait partie.

Elle est toujours gentille, souriante, elle ne se plaint

jamais, même quand elle a mal, même quand elle va

mal. Elle pense toujours à mon anniversaire, depuis

trois ans que je suis là. Elle commande en cachette

une eau de toilette, un vêtement. Elle laisse Catherine

choisir, et puis elle me l’offre, avec des airs de petite

fille ravie de sa surprise. Elle, ça va faire bientôt dix

ans que « Les Mimosas » sont sa maison. Sa famille

l’a posée là comme on pose un paquet. Ils ne

viennent presque jamais la voir. Quand je dis

presque, je suis encore sympa. La dernière visite

c’était… quand déjà ? Je sais plus.

Parfois je passe du temps avec elle, quand les

autres me laissent tranquille. On discute, elle

m’apprend des tas de trucs. Elle me raconte toute sa

vie, tout ce qu’elle a vécu. Et elle en a vécu des

choses, madame Martenon ! Quand elle parle de son

mari, elle devient belle, et moi ça me rend triste. Elle

l’aime encore. Moi, j’espère que jamais on ne vivra un

truc aussi brutal, David et moi. Que jamais on sera

séparés, enfin, en tout cas, pas comme ça. Madame

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Joyeuses fêtes

Martenon dit que de toute façon, c’est pas possible

que ça arrive, un malheur pareil ça peut pas arriver à

une fille comme moi. Et puis quand elle s’endort, si

je suis là, je lui fais un baiser sur la joue. Un peu

comme à ma grand-mère. Mais faut pas le dire,

même Catherine elle n’aimerait pas. Faut pas

s’attacher aux pensionnaires, elle dit, quand ils s’en

vont, c’est dur.

Je vais bientôt commencer ma tournée des

chambres. Moi, j’en ai neuf dont il faut que je

m’occupe. C’est beaucoup, surtout le matin, avec les

petits-déjeuners, la toilette… En principe, je finis

toujours par madame Martenon, je sais qu’elle

m’attend et qu’elle ne dit rien, et ça me laisse du

temps avec elle. Aujourd’hui, j’aurais voulu

commencer par elle, pour lui souhaiter de bonnes

fêtes. Je l’ai déjà fait avant de quitter mon service

l’autre jour, mais ç’aurait été un prétexte pour la voir.

Seulement je peux pas, y’a la chambre 16 qui sonne

depuis deux minutes. Faut que je me bouge.

9 h 00

J’ai fait vite. Normal, aucun souci particulier ce

matin. Je sais pas si c’est les fêtes, mais ils avaient

tous l’air content. Pas de remontrance, pas de

grincement de dents, pas de pleurs. C’est une belle

journée qui s’annonce, autant en profiter. En plus, j’ai

du temps ce matin pour rester un peu avec ma

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Joyeuses fêtes

préférée. Je passe devant la glace et me recoiffe.

J’aime bien quand elle me trouve jolie, elle me dit

toujours que j’ai l’air d’un ange.

Dans le couloir, il y a un énorme bouquet de

fleurs. J’en prends une au passage, rien que pour elle.

Et puis aussi, le petit paquet que j’ai dans mon sac.

C’est pas grand-chose, j’ai pas les moyens de faire de

gros cadeaux, mais j’espère que ça lui fera plaisir. Elle

essaie toujours de faire attention à elle, elle ne veut

pas devenir une pauvre vieille, même si elle est déjà

très âgée. L’autre jour, elle a fait tomber son poudrier,

et il s’est cassé en deux. Le miroir aussi s’est brisé.

J’ai vu que ça lui faisait beaucoup de peine. C’était un

cadeau de son mari. Mais elle est restée très digne. La

voix chevrotante, elle a juste dit, en essayant de

sourire, que c’était dommage, elle ne pourrait plus se

mettre de rose aux joues. Alors, je lui ai acheté un

poudrier. Pas beau comme l’autre. Il est tout simple,

mais on dirait quand même de l’argent.

J’ouvre la porte de sa chambre. Les rideaux sont

tirés. Dans la pénombre je la vois sur son lit, et j’ai

envie de la prendre dans mes bras et de lui faire

d’énormes baisers. Je l’aime vraiment beaucoup. Je

vais tirer les rideaux. C’est étonnant, elle ne dit rien,

alors qu’en principe elle m’accueille toujours avec un

« bonjour » tout content. Elle somnole peut-être

encore, elle est habituée à ce que je vienne plus tard.

— Bonjour madame Martenon. Vous m’avez

manqué. Tout s’est bien passé ? Vous avez passé un

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Joyeuses fêtes

joyeux Noël ? Et je sais que vous avez eu de la visite,

faut que vous me racontiez tout ça. Enfin moi ça va,

avec David on en a bien profité de nos jours de

repos, même s’il est toujours pas content parce qu’il

dit que je travaille trop. Alors là, grasse mat’, et puis

toute la journée au lit, à faire des câlins… enfin, vous

voyez ce que je veux dire. Alors et vous, racontezmoi

tout, madame Martenon.

Je m’active dans la chambre tout en lui parlant.

Alors que je finis ma phrase, je me retourne vers le lit

pour l’aider à s’asseoir.

Madame Martenon n’a pas bougé. Elle est

endormie. Je m’approche, doucement, prononce son

nom, tout bas. Elle ne réagit pas. Ses yeux sont

fermés, sa bouche est close.

Et brutalement, je comprends. J’ai déjà vu ça

avant. Ses traits sont parfaitement détendus, comme

si elle avait rajeuni pendant la nuit. Ses lèvres ont pâli.

Son léger sourire est figé, à tout jamais. Elle ne me

racontera plus d’histoires. Je ne l’entendrai plus dire

que je suis un ange. Elle ne me prendra plus la main

pour me demander de l’aider à s’asseoir dans son

fauteuil comme elle aimait le faire pour regarder le

jardin. Elle ne me décrira plus l’odeur des roses le

matin, celles que son mari lui offrait. Elle ne dira plus

que la soupe était excellente, un peu trop salée peutêtre,

mais il est tellement difficile de doser le sel.

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Joyeuses fêtes

Je suis saisie d’un tremblement. Je n’avais jamais

encore perdu une personne que j’aime. J’ai pas peur

de la mort, c’est normal la mort, ça fait partie de la

vie. Surtout ici, aux « Mimosas ». Devant madame

Martenon, je comprends la souffrance que le départ

d’une personne entraîne chez ceux qui l’aiment. Ne

pouvant retenir mes larmes, moi qui ne pleure jamais,

je sanglote comme une enfant. Je renifle, m’essuie les

yeux et le nez avec la manche de ma blouse. Je me

penche vers elle, l’embrasse une dernière fois, suis

saisie par le froid de sa peau. Entre deux hoquets, je

murmure : « Adieu madame Martenon. Je vous

aimais vraiment. »

Lundi 6 janvier

*

Nancy, un appartement bourgeois. La femme enlève les

décorations de Noël.

8 h 45

Les enfants sont enfin rentrés à l’école.

Heureusement. Je ne les supportais plus. Impossible

de se concentrer deux secondes, d’avoir un peu de

temps pour soi. Il y en a toujours un qui va mal, un

qui a soi-disant besoin de moi, un qui réclame, un qui

pleure. Les repas à faire, les chambres à ranger, les

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Joyeuses fêtes

jeux à organiser. Je déteste jouer. Il ne faut pas jouer,

il faut vivre, avancer, bousculer le quotidien. Mon

quotidien. Je le hais, il m’étouffe. Je suis mal partout,

chez moi, dans ma maison, avec mon mari, ce

mollasson qui ne pense qu’à l’entretien de sa pelouse

et ses minables vacances en Normandie. Avec mes

enfants qui ne respectent rien, et surtout pas moi, qui

me pompent mon oxygène sans vergogne. Et dans

six semaines, ça recommence. Rebelote pour quinze

jours de vacances. Quinze jours de jérémiades.

Quinze jours où je vais encore devoir faire semblant.

Faire semblant d’apprécier leurs bisous, faire

semblant d’aimer cuisiner des gâteaux, faire semblant

d’être une bonne mère. Oublier encore une fois mes

attentes, les mettre à nouveau de côté. Pour ne pas

choquer. Moi qui ne demande, qui n’attends que de

pouvoir fuir. Bientôt, très bientôt, je le pourrai,

j’aurai enfin les moyens de le faire.

10 h 30

Je vais chercher le courrier dans la boîte aux

lettres. Il pleut. Encore une sale journée, sans intérêt.

Encore une journée à attendre. À attendre ce que je

guette depuis si longtemps, l’ouverture, le signe, la

fenêtre ouverte vers un changement. Comme chaque

jour, je suis ensevelie sous une avalanche de

publicités et d’annonces diverses. Je trie les courriers,

les factures, les bons de réduction obtenus grâce à

mes cartes de fidélité.

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Joyeuses fêtes

Et puis cette lettre, qui ne ressemble pas aux

autres. L’enveloppe est plus épaisse, plus belle.

L’adresse est rédigée d’une belle écriture. Et surtout

le cachet, apposé à côté du timbre. Maîtres Delon,

Armantier et associés, notaires. Tremblante

d’impatience, je rentre chez moi. Je sens tellement

l’urgence à ouvrir ce pli qui m’est adressé, à moi, que

je préfère encore attendre, m’obliger à retarder ce

moment. Je me fais un chocolat chaud, seule boisson

qui me réconforte quand je suis troublée, exaspérée

ou peinée.

Je prends le temps de faire chauffer le lait, en

évitant qu’il bouille. Je le surveille pour qu’aucune

peau ne se forme à la surface. Je mets dans un grand

bol deux cuillères de cacao, et verse le lait fumant

dessus. Je mélange doucement, d’une main experte,

pour que le lait épaississe et prenne cette jolie couleur

brune que j’apprécie.

Quand la boisson me paraît prête, je m’assieds,

repousse doucement le bol pour ne pas le renverser,

et reprends l’enveloppe. Comme un chrétien tenant

une relique, je la tiens délicatement, l’examine, mais

n’ose pas encore l’ouvrir.

Et puis, n’y tenant plus, ne voulant pas l’abîmer,

je prends un couteau et l’ouvre.

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Joyeuses fêtes

Maîtres Delon, Armantier et Associés

15, rue Canrobert

54000, Nancy

Madame,

Madame Pierre Perran

28, rue Marquette

54000, Nancy

Le 5 janvier 2003

Suite au deuil qui vient de vous frapper ainsi que

votre famille, nous avons la pénible mission de vous

demander de bien vouloir vous rendre à notre étude

le lundi 13 janvier, à 14 h, afin de procéder à

l’ouverture du testament de votre tante, madame

Martenon.

Si cette date ne vous convenait pas, merci de

joindre notre étude afin que nous puissions décider

d’une autre.

Nous vous adressons nos condoléances les plus

sincères dans ces moments douloureux que vous

traversez.

Veuillez recevoir, madame, l’expression de nos

sentiments dévoués.

44

Maîtres Delon, Armantier et associés.


Joyeuses fêtes

Enfin. Enfin, cette lettre arrive. Enfin, mes rêves,

mes attentes, mes désirs vont pouvoir se réaliser,

devenir concrets. Enfin, je vais tout simplement

vivre. Enfin, je vais être riche.

Tante Lucie, chère tante Lucie. Tu n’avais plus de

mari, pas d’enfant, mais tellement d’argent. À quoi

t’a-t-il servi ? As-tu été heureuse, as-tu pu aller au

bout de tes propres rêves ? Non, tu t’es toujours

contentée de cette existence compassée, de cette vie

médiocre dans laquelle tu t’es perdue au décès de ton

époux. Tu n’as jamais cherché à aller plus loin, à vivre

plus intensément ce que le temps t’accordait pour

découvrir le monde.

Je vais le faire à ta place, grâce à toi. Et grâce à

moi, qui ai fait en sorte d’accélérer un peu le temps,

pour ne pas être trop vieille quand enfin j’aurai les

moyens de le faire.

Lundi 13 janvier

14 h 00

*

Je suis assise dans l’étude de maître Delon. J’ai été

reçue par son assistante, une jeune femme stressée et

discrète, chuchotante, qui m’a invitée à la suivre, et

qui, glissant comme une souris, m’a introduite dans le

bureau et proposé de m’asseoir dans un des deux

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Joyeuses fêtes

imposants fauteuils de cuir faisant face au bureau.

Maître Delon est sorti directement d’un roman de

Balzac. En retard de plus d’un siècle, la barbe jaunie

par le tabac, il regarde son sous-main en cuir usé, et

jette régulièrement des coups d'œil perçants à la

pendule de bronze qui décore son bureau. Je n’ose

pas bouger, de peur de rompre par le moindre bruit

cette entrée en matière bien silencieuse.

Et puis, brusquement, après un dernier regard sur

sa pendule, il se redresse et prend la parole.

« Madame, je vous remercie d’avoir répondu

promptement à notre lettre, et vous renouvelle une

fois de plus nos condoléances, suite au décès de votre

tante Madame Martenon. C’était une vieille dame

charmante que j’ai eu la chance de bien connaître, et

son départ si imprévu a dû vous causer beaucoup de

chagrin.

Aussi, et pour ne pas rendre ce moment encore

plus pénible, je vous propose de procéder dès

maintenant à l’ouverture du testament.

Madame Martenon vous ayant désignée comme

unique exécuteur testamentaire, il ne nous a pas

semblé nécessaire de réunir d’autres membres de

votre famille. »

Unique exécuteur testamentaire… les mots

résonnent étrangement dans mon cerveau. Unique…

mieux que seule. Je serai la première à savoir, la

première à en profiter, la seule sans doute. Je

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Joyeuses fêtes

dissimule la joie qui m’envahit derrière un mouchoir,

cherchant à afficher une émotion qui m’est inconnue,

le désespoir.

— Vous semblez émue… puis-je poursuivre ?

D’un mouvement de tête, j’acquiesce, retenant

mon pied droit qui voudrait frapper le parquet

d’excitation.

Le notaire prend alors une enveloppe qu’il

décachette devant moi. Ses mouvements sont lents, il

s’aide d’un coupe-papier au manche d’ivoire et à la

lame brillante comme de la glace. La solennité du

moment est écrasante, je voudrais lui hurler de se

dépêcher. Il chausse ses lunettes, déplie le papier

vélin, me regarde en souriant vaguement.

« Je soussignée Lucie, Berthe, Adélaïde Martenon, née

Tradier, le 12 avril 1906, à Nancy, 54000, France, résidant

en la maison de repos « Les mimosas », 51000, Châlons en

Champagne, indique par la présente mes dernières volontés et

entends qu’elles soient respectées après mon décès.

Je désigne par la présente ma nièce Claire, Mathilde,

Michelle Perran, née Tradier, le 22 octobre 1963, à Nancy,

54000, comme unique exécuteur testamentaire.

Voici l’inventaire de mon patrimoine à ce jour :

- une maison dite « mas provençal » de 200 m2,

environnée d’un parc de deux hectares, située près de Gordes,

84220, dans le Lubéron

- un appartement de 135 m2 à Nancy, place Thiers

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Joyeuses fêtes

- un portefeuille d’actions pour un montant de 345.000 €

à ce jour, le montant exact évoluant selon le cours de la bourse.

- divers tableaux et meubles

- des souvenirs de famille (photos, objets…)

N’ayant pas eu la chance d’avoir d’enfant, je ne peux

laisser aucun de mes biens à mes descendants directs.

Ma seule nièce, Claire Perran, ayant une vie saine et

heureuse, je souhaite que d’autres, moins chanceux, puissent

bénéficier de mon héritage.

Aussi je lègue la totalité de mes biens matériels à

mademoiselle Caroline Bertrand, infirmière aux « Mimosas »,

qui m’a accompagnée depuis trois ans, et donné tant son temps

que son affection. Elle pourra jouir comme bon lui semble de

l’appartement, de la maison du Lubéron, et de mes biens

monétaires.

Je laisse l’intégralité de mes souvenirs de famille à ma

nièce, Claire Perran, afin qu’elle se rappelle chaque jour

l’importance d’une famille unie, d’une histoire heureuse, et

qu’elle puisse les transmettre à ses enfants par la suite.

Fait à Nancy, le 12 décembre 2002. »

Le notaire repose la feuille, retire ses lunettes et

me regarde dans les yeux. Ce n’est pas possible, j’ai

dû mal entendre, cauchemarder. Tout cela est faux.

Tante Lucie a sans doute été manœuvrée par cette

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Joyeuses fêtes

gourgandine, cette Caroline Bertrand ou je ne sais

qui, une intrigante parmi d’autres qui aura abusé de

sa vieillesse.

Tout ce que j’ai organisé, mis au point,

programmé… jusqu’à mon ultime visite à ma tante.

Cette visite, la dernière, qui devait m’ouvrir les portes

sur un avenir bien meilleur, heureux, idéal… tout

tombe à l’eau. Ça n’aura servi à rien. J’aurai dépensé

les 122 € de chocolats pour rien. Leur goût me

revient soudain, et je suis prise de nausées, j’ai envie

de vomir, j’ai mal au ventre. Je suis écœurée. Je me

fiche pas mal des photos de famille. J’ai toujours

voulu la quitter, fuir, loin, tellement je la détestais. Et

me voilà plus que jamais accrochée à elle. Un devoir

post mortem qui me tombe dessus. Comme si tante

Lucie avait pu prévoir, et par avance, alors que j’étais

si près du but, me punissait, m’interdisait tout accès

au bonheur.

— Vous semblez déçue, fortement désappointée,

madame.

J’essaie de me ressaisir sans y arriver.

« Votre tante vous aimait. Elle voulait éviter que

vous disparaissiez, comme vous aviez si souvent

menacé de le faire plus jeune. La famille tenait dans

son cœur une place fondamentale, et elle insistait

beaucoup sur le fait qu’aucun bien n’est plus précieux

que celui d’avoir un mari bien portant et des enfants

aimants. Elle était convaincue qu’en vous laissant les

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Joyeuses fêtes

souvenirs familiaux, vous pourriez prolonger sa

mémoire au sein de la famille.

Elle s’était par ailleurs prise d’une réelle affection

pour mademoiselle Bertrand qui, pendant trois ans,

sans faillir un jour, a été présente, attentive et

affectueuse. Mademoiselle Bertrand n’ayant pas la

chance de jouir des mêmes avantages matériels que

vous, elle a voulu l’aider, lui mettre le pied à l’étrier,

lui offrir ce que la vie jusqu’à présent lui avait refusé.

Les biens familiaux de votre tante ont été

regroupés sous le contrôle d’un huissier. Elle nous en

avait fait une liste complète, que je ne vous détaille

pas, mais que je vais vous remettre. Ces biens sont

regroupés dans un carton que je vais vous faire

porter. Souhaitez-vous partir avec, ou préférez-vous

que le carton soit livré chez vous ?

— Faites au plus simple. »

Je ne peux pas dire plus. Je suis déjà debout, j’ai

remis mon manteau, je tourne les talons. Je n’ai pas la

force de saluer mon interlocuteur. Je n’ai plus de

force. Mon avenir vient de s’écrouler.

— Avant que vous ne partiez, sachez, madame,

que je regrette de vous avoir rencontrée dans de

telles circonstances. Madame votre tante disait le plus

grand bien de vous. Soyez assurée que si nous

pouvons faire quoi que ce soit…

50

Je ne l’entends plus.


Joyeuses fêtes

La pluie tombe violemment. Je marche sans but,

sans savoir où je vais. J’ai tout raté. J’ai perdu.

Jeudi 16 janvier

11 h 10

*

La vie a repris son cours. École, rangements,

courses, ménage. Je demande le silence complet dans

la maison depuis trois jours. Pour m’aider à faire le

vide. Si j’avais su qu’elle voulait faire un testament, un

tel testament… j’aurai agi plus tôt.

La sonnette de l’entrée retentit. Je n’attends

aucune visite. Les enfants ne rentrant pas déjeuner,

n’ayant pas fini le ménage, je ne suis ni coiffée, ni

maquillée. J’ai encore mon vieux peignoir sur les

épaules.

Quand j’ouvre la porte, deux hommes se tiennent

en face de moi. Leurs visages sont sévères, fermés.

— Madame Perran ?

— Elle-même.

— Inspecteur Guichard, et (celui qui parle

désigne l’homme à sa droite) inspecteur Justin.

Pouvons-nous entrer un instant ?

Tout en me parlant, ils me sortent leur carte de

police. Je recule, leur tiens la porte, et leur indique le

51


salon.

Joyeuses fêtes

— Souhaitez-vous quelque chose à boire ? Il fait

encore froid.

J’essaie de me montrer aimable, ne sachant pas

pour quelle raison ces deux inspecteurs en civil sont

chez moi.

— Volontiers, c’est très aimable. Je prendrai un

café et…

— Un chocolat. Chaud. Merci, beaucoup.

Pendant que je prépare le café et le chocolat,

j’essaie d’entendre ce qu’ils peuvent se dire dans le

salon. Aucun son ne parvient, et quand j’apporte le

plateau avec les tasses fumantes, je constate que ni

l’un ni l’autre n’a bougé d’un millimètre. Précision

quasi militaire.

— Encore merci. Vous êtes bien Claire Perran ?

— Absolument.

— Vous êtes bien la nièce de madame Lucie

Martenon, décédée le 27 décembre à la maison « Les

Mimosas » ?

— Tout à fait.

— Vous avez rendu une visite à votre tante la

veille de son décès, c’est exact ?

52

— Exact.


Joyeuses fêtes

Je me sens faiblir. Pourquoi ces questions ?

— Madame, c’est suite à la requête d’une

infirmière de cette maison, mademoiselle Caroline

Bertrand, que nous sommes ici chez vous.

L’inspecteur au chocolat avale une gorgée, sourit,

avant de reprendre.

— Lors de votre dernière visite, vous avez offert

une boîte de chocolats à votre tante. Mademoiselle

Bertrand a retrouvé cette boîte en rangeant la

chambre, après que le décès de madame Martenon ait

été constaté. Nous avons la preuve que vous avez

apporté cette boîte. Vos empreintes sont dessus.

— Mes empreintes ?

— Madame, je ne tournerai pas autour du pot.

Votre tante était riche. Et diabétique. Fortement.

Mademoiselle Bertrand nous a alertés en trouvant

cette boîte, puisque toute sucrerie était interdite à

votre tante. Le sucre était pour elle mortellement

dangereux. La preuve en est…

— Qu’insinuez-vous ?

— Je n’insinue rien, madame. Mademoiselle

Bertrand nous a communiqué les courriers adressés

par les Mimosas à la famille de madame Martenon,

afin de les informer de ce diabète. Vous avez eu ces

courriers. Nous avons copie de ces lettres, et du

registre indiquant qui de l’entourage de madame

Martenon a été avisé.

53


Joyeuses fêtes

Je sens la sueur poindre dans mon cou, sur mes

tempes. Mes mains se mettent à trembler.

— Vous saviez donc parfaitement qu’au cas où

votre tante prendrait sous une forme ou une autre

une dose très élevée de sucre, elle se retrouverait

inévitablement dans un…

— Coma diabétique, l’interrompt son confrère.

Ne nous demandez pas les précisions médicales que

vous connaissez et que nous n’avons pas les

compétences pour donner. Le coma diabétique est

mortel, c’est uniquement ce qui compte pour nous.

— Aussi, madame Perran, en offrant cette boîte

de chocolats à votre tante, et en ne la quittant qu’une

fois que la boîte a été vidée, vous saviez parfaitement

que vous la condamniez. Vous avez voulu commettre

un crime parfait, madame Perran. Le crime parfait

implique cependant que l’arme utilisée ne reste pas

sur les lieux. Vous avez commis cette erreur.

— Sans la diligence de mademoiselle Bertrand,

jamais vous n’auriez été inquiétée. Madame, nous

allons maintenant vous demander de nous suivre

dans nos bureaux, où vous serez entendue. Vous

pouvez faire appel à la personne de votre choix pour

vous accompagner, et contacter votre avocat…

54

* * *


Un encombrant trésor

par Yves Cairoli

Ils ont percé le mur et débouchent maintenant

dans la salle des coffres. Ce qu’ils voient est

incroyable : des rangées de lingots d’or empilés sur

des étagères. Les barres brillent avec arrogance sous

le faisceau de la lampe-torche comme des énarques

en goguette. Il y a aussi toutes ces caisses de pièces

d’or de différentes tailles. Une bonne dizaine, au

moins ! Les trois hommes sont stupéfaits de tant de

richesses, aucun d’entre eux n’ose parler. Ils

s’embrassent, se congratulent en silence : ils sont

désormais très riches…

Une semaine plus tôt, Freddy « les doigts de

fée » avait donné rendez-vous à ses comparses

habituels : Paulo dit « le Maltais » et Ernest

surnommé « le caméléon ».

*

Freddy, comme son nom l’indique, est

55


Un encombrant trésor

spécialisé dans les coffres-forts de toutes dimensions,

de tous modèles. Pas une serrure, un mécanisme, une

combinaison ne lui échappent. De plus, il a l’oreille

assez finaude pour analyser les moindres subtilités

des engrenages qui s’enclenchent, tournent derrière

l’épaisseur de l’acier et libèrent les portes les mieux

armées. Et si cela ne suffit pas, la nitro, la chignole et

le chalumeau sont de précieux auxiliaires. Malgré sa

réputation de haut technicien dans le milieu, il ne

travaille qu’avec Paulo et Ernest à qui il accorde toute

sa confiance. Jamais de « free-lance ». L’intérim très

peu pour lui ! Sa petite entreprise lui suffit !

D’ailleurs, avec de tels doigts, il aurait pu devenir

pianiste, gynécologue, chirurgien esthétique voire

même artiste peintre… mais les vicissitudes de

l’existence en ont décidé autrement. La société civile

a perdu un virtuose, la truanderie a gagné un

« Mozart ».

Paulo est surnommé le Maltais, mais on ne sait

plus pourquoi. Lui-même n’en connaît pas la raison.

Il vient de Lille et n’a jamais vu de Maltais de sa vie.

Peut-être était-ce dû à sa peau hâlée conséquente aux

batifolages exotiques de sa mère sur le port de

Dunkerque ? Toujours est-il qu’il n’a pas son pareil

pour la logistique : il pense à tout ! De la voiture

volée à la moindre clé de 13 pour Freddy, des toasts

au caviar pour Ernest au thermos de café, sans

oublier le genièvre de Loos et le Maroille qui lui

donnent la nostalgie du pays. Rien ne lui échappe,

jamais un accroc dans la préparation d’un « coup ».

56


Un encombrant trésor

Un pro comme on n’en trouve plus sur le marché de

la débrouille, de la cambriole et de l’escroquerie ! Le

seul petit défaut qu’on lui reconnaisse est qu’il

confond souvent sa gauche et sa droite. Il s’en

moque en claironnant qu’il vote blanc.

Le dernier, Ernest a fait ses « humanités » chez

les Jésuites, s’en est fait virer pour avoir revendu le

vin de messe, organisé un trafic de cierges et dealé les

hosties aux bigotes peu regardantes de la paroisse. Il

en a gardé néanmoins le goût du secret, de la

dialectique et de la casuistique. Il est devenu le roi de

la transformation vestimentaire et comportementale.

La semaine, il peut se métamorphoser, selon les

circonstances en prêtre, banquier, golden boy,

gentleman-farmer, industriel, maître d’hôtel, égoutier,

serrurier, poète… C’est grâce à lui que les coups se

montent ; il évolue dans tous les milieux avec une

grande aisance. Il peut citer de mémoire Saint John

Perse ce qui n’est pas permis à tout le monde, et tenir

son auditoire en haleine sur la vie sexuelle des bulots

en baie de Somme. Il peut tout aussi bien jurer

comme un charretier avec la même grâce ! Il parle

plusieurs langues et se targue à juste titre d’avoir une

mémoire encyclopédique. D’ailleurs, dans ses

moments de farniente, il se plonge passionnément

dans le Littré comme d’autres boursicotent avec

moins de retour sur investissements.

À eux trois, ils comptabilisent : deux amendes

pour PV impayés et un mois de prison avec sursis

57


Un encombrant trésor

pour Paulo qui, dans un moment d’égarement fort

compréhensible, a répondu à l’attaque raciste d’un

skinhead, lui a démoli le portrait et l’a transformé en

Picasso période cubiste. Pas de quoi fouetter un

chat ; de vrais professionnels à l’ancienne. Du travail

d’orfèvre comme on a rarement l’occasion d’en

trouver. Pas question de saloper le boulot comme ces

jeunes qui ne respectent plus rien avec leurs guns et

leurs méthodes de cowboys.

Ernest avait loué la boutique jouxtant la

banque pour en faire une galerie d’Art, avait séduit

l’une des employées du cadastre, ainsi que la

secrétaire de l’architecte pour les plans de la banque,

et même une employée de la banque pour obtenir le

maximum de renseignements sur les « us et

coutumes » de l’établissement. Il faut dire qu’Ernest

était bel homme, mais entretenir trois liaisons

simultanées l’avait quelque peu éreinté ; cependant le

jeu en valait la chandelle !

Paulo avait volé une camionnette, l’avait

maquillée en entreprise de décoration, l’avait chargée

du matériel de Freddy. Il avait demandé à un artistepeintre

de lui faire des tableaux à la manière des

grands maîtres signés de noms « bidons ». Il s’était

occupé de l’agencement de la galerie : accrochage,

éclairage, faux cartons d’invitations et affiches pour

58

*


Un encombrant trésor

la prochaine expo… du travail d’artiste ! Il fallait que

cela soit vraisemblable, même si la galerie n’ouvrirait

jamais ses portes…

Quant à Freddy, il avait attendu et protégé ses

doigts : pas question de les abîmer avant un tel casse.

Il avait fait ses gammes et s'était entraîné à jouer sa

partition sur le dernier modèle de coffre qu’il s’était

fait livrer à une adresse fictive grâce à Ernest.

Le vendredi soir, vers 19 h, les trois hommes

s’étaient engouffrés dans la cave de la galerie avec

tout le matériel nécessaire. Ils avaient regardé

minutieusement le plan puis, sur les directives de

Paulo, s’étaient mis à creuser un tunnel. Se relayant

toutes les heures, ils avaient déblayé, étayé le conduit.

Après cinq heures de travail acharné pendant

lesquelles ils n’avaient échangé aucune parole, ils

s'étaient arrêtés quand ils avaient atteint le mur de la

banque. Ils avaient fait une pause pour manger :

caviar et champagne pour Ernest, Maroille et Gaillac

pour Paulo et Freddy qui avaient des goûts moins

luxueux. Une tasse de café arrosé de Genièvre plus

tard, ils avaient repris leur travail de sape. Ils avaient

enlevé les briques puis étaient tombés sur une paroi

métallique que Freddy avait découpée aisément. Il en

avait lui-même été très étonné !

Le chalumeau porté à incandescence avait fait

son office et peu de temps après, un cercle d’un

mètre de diamètre s'était ouvert sur une pièce

59


froide

Un encombrant trésor

Ils s'approchent du trésor… Paulo, le premier,

se saisit d’un lingot. Quelque chose cloche ! Il est

étrangement léger. Il le soupèse encore et se retourne

vers ses amis, la mine déconfite. Les deux autres se

rapprochent, inquiets du comportement de leur

camarade, et s’emparent chacun d’un lingot. Freddy

regarde son rectangle d’or sous le faisceau de la

lampe. Il prend un canif et commence à gratter.

Apparaît bientôt une couche tendre de marron qui

s’effrite. Il la met à la bouche puis s’écrie : « Putain,

c’est des lingots de chocolat, des putains de lingots

en chocolat ! » Ernest s’approche des caisses de

pièces, en prend une qu’il croque et chuchote : « C’en

est aussi ! » Paulo, tout pâle, se sent défaillir et se

laisse glisser contre l’une des caisses. Enfin, il

grommelle :

— Mais qu’est-ce qui se passe ?

— Je crois deviner, fait Freddy.

— Moi aussi… continue Ernest.

— Mais quoi ? C’est quoi ce bordel ? s’écrie

Paulo.

— T’as encore confondu ta droite et ta

gauche, ça faisait longtemps que ça t’était pas arrivé.

On n’est pas dans la banque, on est chez le

60

*


Un encombrant trésor

chocolatier de l’autre côté de la galerie, répond

Freddy.

Un silence se fait puis tous le trois éclatent de

rire…

Le surlendemain, les manchettes de journaux

relatent le casse incroyable d’un chocolatier à qui l'on

a volé quatre cents kilos de chocolat. La police est

circonspecte et se demande qui a pu faire un coup

aussi élaboré pour du chocolat. Elle est sur les dents,

car c’est une injure à la logique… Aucun indice n’a

été laissé par les audacieux cambrioleurs. Pas une

once de début de piste… L’enquête s’avère difficile

et les médias font leurs gorges chaudes de cet

exercice de style : « Casse incroyable chez un grand

chocolatier », « la police est chocolat », « Pas de

chocolat à se mettre sous la dent pour la police »,

« De fins gourmets s’emparent de 400 kilos de

chocolats », « Pas de crise de foie chez les

truands »…

Paulo repose le dernier quotidien sur la pile de

journaux qu’Ernest a achetés il y a à peine une heure

au tabac de la Rue des Malfrats. Il réfléchit puis dit :

— Bon, les flics pédalent dans la

choucroute… loin d’être mauvais pour nous ! Ils ne

vont pas envoyer leurs plus grands limiers pour

quatre cents kilos de chocolat, aussi succulent soit-il !

*

61


Un encombrant trésor

— C’est vrai… Ces pauvres petits sont perdus,

mais ils ne sont pas bêtes : quand ils vont voir tous

les moyens utilisés, toute cette organisation, cette

logistique pour quatre cents malheureux kilos de

chocolat ! Ne t’en fais pas : ils savent bien que de

l’autre côté de la galerie se trouve la Banque avec ses

coffres encore pleins… Ils vont faire des

recoupements, répond Ernest.

— Oui, mais de là à remonter jusqu’à nous !

On n’a laissé aucun indice comme d’habitude… Et

en ce moment les poulets ont d’autres chats à

fouetter, avec la sécurité du congrès sur la paix au

Proche-Orient qui va se dérouler dans une semaine,

précise Paulo.

— Oui, je suis d’accord avec vous deux, coupe

Freddy. On est des professionnels, pas de danger que

la flicaille remonte jusqu’à nous… On est même pas

fichés, et de là à relier ce casse à d’autres affaires non

résolues… il y a de l’eau qui aura coulé sous les

ponts. De toute façon, comme on change de mode

opératoire à chaque fois, pour nous retrouver, il leur

faudra beaucoup d’hommes et de moyens qu’ils n’ont

pas... Non, non, ce n’est pas ça qui m’embête…

— C’est quoi, alors ? demande Paulo.

— Le chocolat, répond Freddy.

— Oui, le chocolat… eh bien qu’y a-t-il ? fait

Ernest intrigué.

62

— Qu'est-ce qu'on va faire du chocolat ?


Un encombrant trésor

— Bonne question ! se marre Paulo.

— Je me demande même pourquoi on l'a

embarqué.

— La force de l'habitude, sans doute, ajoute

Paulo en rigolant.

— J’ai peut-être une idée… On fera en même

temps une bonne action, chuchote de façon

énigmatique Ernest.

Les deux autres s’approchent de lui :

« Raconte » !

La mère supérieure de l’orphelinat « Saint-

Paul » est surprise de recevoir Monsieur le Comte de

la Rapine, ce beau matin dans son cloître. Un

monsieur charmant, distingué, très « vieille France »

qui, dans un langage châtié lui explique le but de sa

visite : il a quatre cents kilos de chocolat à distribuer

aux orphelins et comme il ne peut pas effectuer cette

année son pèlerinage habituel à Saint-Jacques-de-

Compostelle à cause de rhumatismes récurrents et

handicapants, il envisage de confier les confiseries à

la mère supérieure de l'orphelinat Saint-Paul pour

qu'elle en dispose à sa place.

Il est accompagné de son chauffeur Jacques,

qu’il présente à la mère supérieure comme une

ancienne âme égarée qu’il a ramenée dans le giron de

*

63


Un encombrant trésor

la Foi. La religieuse est agréablement flattée de

rencontrer un homme si pieux. De plus, c’est encore

un très bel homme mais la sœur efface rapidement

cette pensée qui la fait rougir.

Jacques ouvre le gigantesque coffre de la Rolls

rouge et commence à décharger les cartons de

chocolat. Le Comte ouvre un des cartons et présente

la « marchandise ». La mère est aux anges, elle

remercie vivement le Comte et l’invite dans son

bureau pour boire le thé. L’homme pose poliment de

nombreuses questions sur les magnifiques toiles qui

ornent les murs du couloir menant au cabinet de

travail. La religieuse est ravie de lui présenter un petit

Rubens qui est le clou de la collection, parmi d’autres

petites merveilles dont elle n’a aucune conscience de

la valeur. Le Comte s’étonne de l’absence de signal

d’alarme et de surveillance. La sœur le rassure :

personne n’est au courant pour le Rubens et les

autres toiles ne sont, selon elle, que de vieilles croûtes

de la Renaissance et du Moyen âge. Le Comte fait

rapidement le calcul : la totalité se monte à plusieurs

millions d’euros…

Quand ils repartent sous les bravos des sœurs et

des enfants, le Comte se confie à Jacques :

— Je pense que nous reviendrons bientôt… Ce

cloître est intéressant à plus d’un titre.

Jacques sourit, en fixant monsieur le Comte qui

commence à enlever sa perruque et sa barbichette.

64


Un encombrant trésor

La mère supérieure n’a jamais fait le rapprochement

entre le vol audacieux et gratuit chez ce grand

chocolatier parisien et l’arrivée du Comte. Les sœurs

ne regardent jamais les informations, elles préfèrent

regarder les dessins animés avec les enfants.

D’ailleurs, le chocolat fut vite dévoré par les petits

pensionnaires de l'orphelinat, en trois semaines, ce

qui a valu quelques crises de foie. Les emballages ont

été brûlés dans la grande chaudière par sœur Noémie,

responsable du chauffage. Il n'est vite plus rien resté

du délit. Un vol parfait en quelque sorte.

* * *

65


Un chagrin ordinaire

par Macha Sener

Une heure après sa douche, Henri est toujours

devant son miroir. D'un peigne hésitant, il essaie de

coiffer ses cheveux grisonnants. Raie sur le côté...

non, l'autre côté... Véronique le préférerait-elle

aujourd'hui avec la raie au milieu ? Il paraîtrait peutêtre

un peu plus jeune, un peu plus à la mode. Henri

a le cœur battant. Comme à un premier rendez-vous

avec elle. Comme à chacun de ses rendez-vous avec

elle, tous les ans depuis presque trente ans. Il jette un

regard inquiet vers la console près de la porte. Oui, la

boîte de chocolats est bien là. Surtout ne pas l'oublier

avant de partir.

Il va rejoindre Véronique. Sa chérie depuis

toujours. Déjà du temps des couettes et des culottes

courtes, Henri n'avait d'yeux que pour elle. Et

tristement il repense que, déjà, elle lui préférait quand

même la compagnie d'autres garçons. Avec eux, elle

se moquait des bégaiements émus d'Henri, garçon

trop ordinaire pour la petite fille délurée et aven-

67


tureuse qu'elle était.

Un chagrin ordinaire

Mais elle acceptait les carrés de chocolat qu'il lui

donnait à la sortie de l'école. Presque chaque jour,

Henri lui tendait son présent, après avoir couru

comme un fou pour arriver à temps, trop essoufflé

souvent pour prononcer un seul mot. Véronique

prenait le chocolat en minaudant, le portait à sa

bouche dans un demi-sourire... image magique, son

trésor. Il se serait damné pour un sourire de

Véronique !

Quand elle était de bonne humeur, il

raccompagnait la petite fille de l'école jusqu'à chez

elle, ce qui lui permettait de reprendre son souffle

petit à petit et de lui dire quelques mots, de lui

demander ce qu'elle avait fait de sa journée, de la voir

un peu plus longtemps, de recevoir un nouveau

sourire... Ça, c'était si elle était de bonne humeur ! Et

si elle n'avait pas déjà un autre cavalier, un de ses

compagnons de classe, avec qui parfois elle partageait

sous le regard d'Henri les carrés de chocolat qu'il

venait de lui donner, avant de disparaître en éclatant

de rire avec cet autre chevalier servant à son bras.

Henri enfile sa veste, vérifie minutieusement le

contenu de ses poches : l'argent pour l'autobus, ses

papiers d'identité, ses clefs. Il prend aussi sous son

bras le journal d'aujourd'hui, pour faire la lecture à

Véronique, et surtout, bien sûr, la boîte de chocolats.

68


Un chagrin ordinaire

En tournant la clef dans la porte, il se souvient de

Véronique, quelques années après l'école communale.

Quand elle avait sous sa robe un début de

poitrine prometteur. Quand elle pinçait ses lèvres

pour qu'elles soient plus rouges. Quand elle battait

des cils pour les garçons qui lui proposaient une

promenade en automobile. Pour ceux qui lui

promettaient des bas de soie. Et ceux qui lui promettaient

la lune. Pour tous les garçons ou presque.

Mais pas pour Henri.

Henri qui lui payait pourtant des milk-shakes au

chocolat et les séances de cinéma. Ils y allaient

ensemble, presque tous les jeudis après-midi, mais

souvent Véronique rencontrait à la sortie, fortuitement,

une autre conquête, un autre galant, et Henri

faisait le trajet retour tout seul, en traînant les pieds.

C'est à cette époque-là que sa mère a commencé

à lui parler de Véronique en mauvais termes. À ce

souvenir, Henri a un pli amer au coin de la bouche.

De toute sa vie, sa mère n'avait jamais aimé

Véronique. À l'époque des séances de cinéma, elle lui

disait que Véronique était quelconque, vulgaire... Elle

ne cessait de critiquer auprès de son fils le

comportement de la jeune fille. Et plus sa mère lui

faisait des reproches sur sa dévotion à Véronique,

plus Henri s'accrochait à son rêve.

Lui, il ne la trouvait pas quelconque ! Elle était si

jolie, avec ses longs cheveux blonds et ses yeux

69


Un chagrin ordinaire

d'azur. À la fin du collège, elle ressemblait à un

animal sauvage, épris de liberté, lâché dans le village

pour faire tourner les têtes, pour donner le vertige,

juste comme ça, parce qu'en la voyant on sentait tout

ce que la Vie pouvait donner. Tout ce qui était

possible, d'un coup, vous sautait au visage, et on avait

du mal à rester debout. Enfin, surtout pour les jeunes

de son âge, qui enviaient son invraisemblable liberté.

Parce que Véronique faisait tout ce qu'elle voulait.

Ses parents lui laissaient tout faire, tout oser, tout

tenter. Et la jeune fille sortait le soir, allait boire dans

les bars, se maquillait comme une adulte, et séchait

les cours...

Patiemment installé sous l'auvent de l'abri-bus,

Henri préfère chercher dans sa mémoire des

souvenirs plus agréables que les remontrances de sa

mère et ce qui les provoquait.

Ah, oui ! Il y avait eu avant. Avant la défiance de

sa mère... Quand Véronique encore enfant passait

quelquefois tout l'après-midi à la maison. Ses parents

la laissaient après le déjeuner chez la maman d'Henri.

Ils donnaient quelques pièces à la veuve pour payer le

goûter de leur fille et partaient, souvent jusqu'au

coucher du soleil.

Ce qu'ils faisaient, où ils allaient, personne ne l'a

jamais su. Mais quand Véronique n'était pas à l'école,

elle était chez Henri... jusqu'à ce qu'elle soit assez

70


Un chagrin ordinaire

grande pour le fuir et chercher d'autres compagnies.

Les parents de Véronique ? Henri ne parvient plus à

se souvenir de leurs visages. Ils étaient tellement

absents. Ils ont disparu au moment même où

Véronique quittait le collège, à seize ans, pour entrer

en apprentissage dans une usine de ceintures.

Quelques jours après son embauche, ils lui ont dit

que, puisque maintenant elle avait une situation, elle

n'avait plus besoin d'eux, et ils sont partis. Comme

ça.

Oh, comme Henri aurait aimé être l'ami de la

jeune fille à ce moment-là ! Comme il aurait aimé être

son journal intime, son ourson en peluche, le

confident qu'elle n'a jamais eu. Mais Véronique ne

donnait rien de sa confiance ni de ses peines. Elle ne

donnait que son corps, ses baisers, ses bras. À des

garçons, qui ne lui rendaient rien. Déjà.

Dès que Véronique s'était retrouvée seule, Henri

avait voulu gagner sa vie, pour lui aussi avoir une

situation, mieux payée, qui lui permettrait de faire

une proposition de mariage à la jeune fille. Mais sa

mère ne lui avait pas permis d'arrêter ses études. Il

n'avait que dix-huit ans, son bachot en poche et sa

mère le voyait promis à un brillant avenir, d'avocat ou

de notaire.

Alors elle l'avait envoyé à la capitale, en faculté de

droit, logé en cité universitaire. Loin du village. Dans

sa petite chambre d'étudiant de huit mètres carrés,

Henri rêvait de Véronique, et chaque fin de semaine,

71


Un chagrin ordinaire

quand il rentrait chez lui, il demandait de ses

nouvelles à sa mère qui, les lèvres pincées, lui

reprochait de s'inquiéter plus pour une petite roulure

que pour sa propre mère.

Henri s'est arrêté de parler de Véronique à sa

mère. Il allait la chercher le samedi soir dans tous les

bars du village. Il la regardait de loin et, parfois, se

hasardait à lui parler, lui proposait de la

raccompagner. La jeune fille lui répondait du bout

des lèvres. Oui, elle allait bien. Oui, elle gagnait bien

sa vie. Oui, elle s'amusait bien. Non, elle n'avait pas

besoin de lui pour rentrer. Elle avait d'autres projets.

Toujours.

Mais, toujours, Henri revenait, avec constance et

opiniâtreté. Et Véronique le dédaignait. Il était le

témoin de son enfance révolue, d'un Éden à jamais

perdu, d'une innocence qu'elle ne pouvait que

chercher à oublier avec ferveur. Elle voulait l'enterrer,

très loin au fond de sa mémoire, avec les goûters de

chocolat chaud et les petites madeleines qu'elle

prenait chez lui il y a si longtemps. Quand il y avait

encore un peu de chaleur dans un semblant de foyer

qui était le sien, et qu'elle croyait encore être une

petite fille comme les autres, aimée comme les autres

par des parents comme les autres.

Alors qu'elle n'était plus rien à ses propres yeux.

Véronique brûlait ses souvenirs comme on brûle de

l'encens, religieusement. Elle voulait qu'il n'en reste

rien qu'un petit tas de cendres sur lesquelles souffler

72


Un chagrin ordinaire

pour les faire partir loin, loin, rejoindre son père et sa

mère partis nul ne savait où, quelque part à la surface

de la terre. Ou peut-être au-dessous. Est-ce qu'ils

étaient morts maintenant ? Étaient-ils en train de rire,

de danser, ou bien de souffrir et de regretter de

l'avoir abandonnée ? Elle voulait oublier les

questions, les hiers, les repères, et chercher dans une

chaleur humaine de passage assez de réconfort, juste

pour survivre.

Henri ne trouvait pas la clef. Ni du cœur de

Véronique, ni de sa propre vie.

Il a échoué dans ses études, trop occupé à penser

à elle, et finalement est rentré comme clerc chez un

notaire, où il a fait une carrière de petit gratte-papier

au grand désespoir de sa mère, qui jusqu'à sa mort lui

a reproché de ne rien avoir fait d'exceptionnel, d'être

resté un homme ordinaire avec une vie ordinaire.

Sans amour et sans réussite. À cause d'une moinsque-rien

qui n'avait rien d'exceptionnel.

Même s'il ne lui donne pas raison, parce qu'il a eu

assez d'amour pour deux, Henri a le sentiment d'être

resté en permanence à la porte de sa vie, la main sur

le chambranle, à frapper et sonner pour qu'on lui

ouvre, sans succès.

Comme ce jour-là. C'était un dimanche. Il avait

vu Véronique rentrer chez elle dans la nuit avec une

petite frappe, un séducteur de bas étage, réputé pour

ses activités de proxénète. La honte au front de

73


Un chagrin ordinaire

l'avoir suivie comme l'ombre de son âme en peine,

mais mû par une intuition forcenée, Henri était allé

frapper chez elle le lendemain midi. Il avait tapé,

sonné, tambouriné, malheureux, perdu. Et plus le

temps passait, plus il en oubliait ce qu'il pourrait bien

avoir à lui dire, si finalement elle ouvrait cette porte.

Deux heures plus tard, assis au bas de l'escalier de

l'immeuble de la belle, il pleurait encore. C'est là

qu'elle l'avait rejoint. Avec un petit sourire un peu

triste, elle l'avait invité à la suivre. En ravalant ses

larmes, il s'était levé. Côte à côte, sans un mot, sans

un contact, ils étaient allés jusqu'au café le plus

proche. Véronique avait demandé un chocolat chaud,

bientôt imitée par Henri. Elle avait même demandé

des croissants, pour un petit-déjeuner tardif.

Henri la regardait, il observait ses traits fatigués,

ses grands yeux cernés, les marques du temps qui

déjà apparaissaient sur le visage de la jeune fille, qui

n'avait pourtant pas plus de dix-huit ans.

D'un coup, elle s'était mise à lui parler. Elle avait

des projets ! Elle allait partir d'ici, vivre bien, vivre

loin, être heureuse et gagner de l'argent pour pouvoir

se payer tout ce qu'elle voulait. Elle était décidée, elle

allait accepter une proposition idéale, une chance en

or, une aubaine qui n'arrive qu'une fois dans une vie.

Elle avait enfin l'occasion de changer d'existence, de

devenir quelqu'un, de vivre le grand amour.

74

Tout se mélangeait. Henri ne savait plus de quoi


Un chagrin ordinaire

elle parlait, mais quel était donc ce grand projet ? De

quoi s'agissait-il donc ? En bredouillant, il a réussi à

lui demander si elle partait avec l'homme qui était

avec elle la veille au soir. Oui, bien sûr, c'était lui sa

Chance, son Aubaine, son Homme, son Sauveur...

Henri s'était tassé sur sa chaise de bistrot.

Incapable d'avaler une cuillerée de chocolat, il l'avait

vue engloutir ses trois croissants. Elle était volubile,

exaltée. Un peu trop. Comme si elle cherchait surtout

à se convaincre elle-même, plus que son compagnon

d'enfance dont finalement elle ne savait plus rien et

qui ne lui importait pas. Elle ne se confiait pas, elle

faisait l'éloge de sa nouvelle idée, d'une lubie stupide

qui sonnait de plus en plus faux.

Il n'avait pas réussi à placer un mot de plus, elle

s'était déjà levée. Dans ce dimanche de juin, elle

rayonnait, malgré la fatigue et la tristesse qui ne la

quittaient plus depuis bientôt deux ans. Le soleil

jouait avec ses cheveux blonds, elle riait de ses grands

yeux clairs. Elle avait rendez-vous avec son destin. Le

galant était arrivé aussi, au volant d'une décapotable

odieusement rouge.

Henri avait vu Véronique virevolter en sortant du

café, elle qui pour un instant avait été presque

proche, voilà qu'elle lui échappait déjà, encore une

fois. D'un petit signe de la main elle l'avait salué, juste

avant que le bolide brûle l'asphalte dans un

crissement de pneus frénétique...

75


Un chagrin ordinaire

Maintenant, chaque année il vient la voir, avec

son petit ballotin de chocolats et le journal du jour.

Depuis presque trente ans.

Il passe la porte du cimetière. Troisième allée à

droite...

76

* * *


Un amour chocolat

par Dominique Cano

Ils avaient skié une bonne partie de l’après-midi

sur les pistes de fond balisées du plateau dominant la

vallée. La vue était superbe, en dépit du soleil qui

s’éternisait derrière des nuages pâles. Il faisait froid,

mais l’effort réchauffait les muscles. La fin de journée

s’accompagnait maintenant d’un vent piquant qui

s’infiltrait entre les mélèzes et venait glacer les joues

et le nez. Le plaisir de skier dans ces étendues

immaculées se faisait grignoter par l’envie d’un bon

chocolat chaud, brûlant même, qui descendrait en

petites goulées à l’intérieur du corps et provoquerait

dans les doigts engourdis serrant le bol, des

picotements presque désagréables.

La chaleur du breuvage onctueux monterait aux

yeux et les rendrait plus brillants. Il la regarderait,

face à lui enfin, des mèches hirsutes hachant son

doux visage rougi par le froid et le chaud. Elle

redeviendrait un instant petite fille, engoncée dans

son pull jacquard trop grand pour elle, sans

77


Un amour chocolat

maquillage et le nez humide. Et une autre envie

monterait en lui, celle de goûter le chocolat sur ses

lèvres, de respirer ce mélange de vanille et de sueur

caché au creux de son cou.

*

C’était il y a si longtemps ! À mille années

lumières de là, Nicolas marche le long de la plage,

tenant la main d’Amélie, sa fille de dix ans. Le soleil

d’été caresse leur peau déjà dorée, l’eau des tropiques

se meurt sous leurs pas en vagues paresseuses.

Amélie lèche avec délices une glace au chocolat. Ses

lèvres se sont ourlées de la gourmandise qui

dégouline sur sa petite main, ses yeux pétillent d’un

bonheur satisfait.

Cette image, sans nul doute, a fait surgir dans les

pensées de Nicolas, ce souvenir d’Elle, l’adolescente

de ses premiers émois, son premier amour.

*

Ils avaient quoi ? Seize ans ? Ils s’étaient

rencontrés lors d’un séjour de ski pour ados à Serres-

Chevalier (Serrecheuuu, comme ils disaient). Sept

jours entre copains et copines improvisés, venus de

tous les coins du département du Var. Elle était la

plus jolie et s’appelait Amélie, pas Poulain comme le

chocolat, mais Menier, comme le gars qui dort en

laissant son moulin tourner trop vite, mais sans le

78


Un amour chocolat

« U ». Elle avait les yeux noisette, les cheveux caramel

brûlé et la peau laiteuse. Bref, tout était comestible

chez elle, il n’y avait rien à jeter ! Au premier regard, il

avait fondu devant tant de perfection. Comme c’était

réciproque, ils ne s’étaient plus quittés jusqu’à la fin

du séjour, ne supportant pas d’être séparés l’un de

l’autre. Ce ne fut pas seulement un coup de foudre

qui souda leurs âmes, mais aussi une aimantation

permanente de leurs corps qui rendait à chacun la

présence de l’autre indispensable, voire vitale. Ils

n’étaient pas amoureux : ils étaient accros ! Ils

skiaient ensemble, ils déjeunaient ensemble, ils

dansaient ensemble, et la nuit, ils déjouaient tous les

interdits et les précautions des monos, pour se

retrouver dans une chambre inoccupée, près du

grenier de l’hôtel, et dormaient l’un contre l’autre,

emboîtés comme deux tuiles aux amandes.

Cette passion adolescente dura jusqu’au

printemps. Après ce séjour alpin, ils fuguèrent

souvent, pour se retrouver et boire, les yeux dans les

yeux, des chocolats chauds. C’était leur moment

bonheur, celui des retrouvailles et du parfum cacaoté

de leurs amours juvéniles. Aux premières chaleurs,

qui viennent vite dans ces régions du Sud-Est, ils

perdirent le goût l’un de l’autre, à trop consommer

de chocolat et à se consumer en un amour inassouvi.

Ils s’étaient épuisés à se rejoindre pour des miettes de

temps, pour des copeaux de tendresse. Eux, ce qu’ils

79


Un amour chocolat

voulaient, c’était rester ensemble, toujours, se fondre

l’un dans l’autre et oublier le monde. Après chacune

de leurs rencontres, ils se sentaient encore plus

désespérés, plus seuls, plus démunis. La colère secoua

leur impuissance, s’abattit sur leur amour. À trop en

souffrir, ils s’acharnèrent à le détruire pour espérer

survivre. La mutation du papa d’Amélie dans une

ville de Bretagne arriva à point nommé, et

l’éloignement finit de désaimanter leurs cœurs

fatigués. Ils s’en retournèrent à une vie plus paisible,

entre lycée et copains, à se construire une personnalité,

en s’opposant et s’instruisant, en s’amusant et

projetant leur avenir.

Nicolas finit ses études de commerce et ouvrit,

contre toute attente, une pâtisserie chocolaterie où il

s’entoura des meilleurs ouvriers. Il rencontra une fille

de l’Est, venue en touriste sur la Côte d'Azur : Ericka

Lindt. Ils se marièrent, et cette femme très vite

s’avéra un être tout en angles et en préjugés, pleine de

préceptes et d’organisation. Elle manquait de

douceur et de volupté. Elle lui fit un enfant, pour

combler son besoin de tendresse – qu’il appela

Amélie, c’était une fille – et divorça pour se dégager

d’un partenaire bien trop collant et fantasque.

Nicolas assura seul l’éducation de sa fille et ils s’en

portèrent très bien tous les deux.

Il existe des génitrices indifférentes comme des

géniteurs volages, des oiseaux migrateurs qui laissent

80


Un amour chocolat

sur leur passage des trésors dont ils ignorent

l’inestimable valeur. Et Amélie était cette merveille

sucrée qui donnait du miel aux jours de Nicolas et

enrobait ses heures de petits bonheurs à savourer

délicatement. Elle partageait avec lui le goût du

chocolat et, depuis son plus jeune âge, improvisait

des recettes de gâteaux aux parfums variés. Ses amis

les plus chers étaient le pâtissier et les ouvriers qui

travaillaient à l’atelier derrière le magasin. Elle aimait

les rejoindre après l’école, observer leurs gestes et

leur savoir-faire, et parfois mettre la main à la pâte

pour les aider, un peu. Elle pestait dès qu’elle devait

aller le mercredi au centre aéré ou chez sa grandmère.

Nicolas et Amélie passaient leurs vacances dans

les îles, au soleil, où l’air fleure bon la vanille, les

épices et le sable chaud. Loin des tentations, des

habitudes alimentaires, des saturations papillaires.

Sous les tropiques, tout est sucré et l’on se nourrit du

seul parfum des fleurs et des fruits qui poussent en

abondance tout autour de soi. La nature y est

généreuse et douce, le temps s’arrête et laisse les

heures se dissoudre dans le plaisir et l’insouciance. Le

soleil les grillait à point, les eaux tièdes les berçaient

d’aise et de tendresse, les poissons multicolores

réjouissaient leurs pupilles. Pendant deux mois, ils

faisaient abstinence de chocolat – à une ou deux

glaces près – et de confiseries, histoire de se purifier

81


Un amour chocolat

le palais, d’affûter leurs désirs et de renouveler leurs

appétits pour l’année à venir. Avant tout, régénérer

leur sens du goût et de l’odorat, en privilégiant les

autres sens, le temps de cette retraite paradisiaque. Ils

revenaient alors tout neufs, prêts pour de nouveaux

défis.

Nicolas concoctait de nouvelles recettes,

expérimentait des compositions exotiques et

surprenantes, provoquait de nouvelles envies chez ses

clients fidèles et fins gourmets. C’était tout son art,

car Nicolas était un vrai artiste. Sa renommée

dépassait depuis longtemps les limites du canton. On

le disait « Maître es-chocolat », mais on ne lui

connaissait pas de maîtresse. Sa petite princesse

Amélie occupait totalement son cœur, et il n’y laissait

aucun espace à prendre, ne serait-ce pour un petit

pois. Et cela commençait à inquiéter l’enfant, qui

voyait bien qu’il manquait quelque chose à leur vie.

Son papa, parfois, avait comme de la tristesse dans

les yeux, si fugace qu’Amélie se sentait voleuse d’un

secret bien gardé.

*

Et voilà qu’il suffit d’une glace au chocolat pour

que le regard de papa chavire, qu’il s’envole vers un

ailleurs qu’elle ignore et se perde en un souvenir

inavoué.

82


Un amour chocolat

— Tu penses à quoi, papa ?

— À rien, à rien, je t’assure, ma douce !

— Papa, regarde-moi dans les yeux, et ose me

dire que tu n’as pas pensé à quelque chose de précis

qui t’a rendu triste.

— Je ne suis pas triste, Amélie, j’ai juste été

surpris par un souvenir lointain qui s’était perdu et

qui a resurgi sans prévenir. Peut-être le sevrage qui

me joue des tours. Une envie de chocolat en te

voyant manger ta glace.

— Tu ne me dis pas tout…

— Si, si, je…

— Je suis assez grande pour comprendre qu’il se

passe quelque chose de nouveau, donc je suis assez

grande pour entendre ce que tu ne veux pas me dire.

C’est grave ? C’est douloureux ?

— Douloureux, non ! J’avais cru avoir complètement

oublié cette histoire, et puis voilà qu’elle revient

comme si c’était hier.

— Raconte !

— Elle s’appelait Amélie.

— Comme moi ?

— Euuh… oui, comme toi ! C’est drôle, tu ne

trouves pas ?

— Arrête de me prendre pour une andouille ! Si

83


Un amour chocolat

tu m’as appelée Amélie, ce n’est pas pour rien, ou

bien tu sais très bien faire l’idiot !

— Tu as raison, tu es intraitable ! Alors voilà :

j’avais tout juste seize ans et…

Et Nicolas raconte à Amélie l’histoire de son

premier amour. La fillette pose quantité de questions

et Nicolas décrit ses sentiments, ses émois et ses

fugues, ses rêves et ses éblouissements.

— Et vous vous êtes quittés, comme ça, parce

que le papa d’Amélie devait aller travailler à Titouin

les olivettes ?

— On n’a rien compris à ce qui nous arrivait. On

avait tout le temps besoin d’être ensemble et ça

devenait fatigant et angoissant. Elle était ma drogue,

et j’étais sa folie. Dès qu’on était ensemble, on

s’embrassait tout le temps, on devenait boulimique

l’un de l’autre : un vrai amour cannibale. En arrêtant

de boire des chocolats chauds, on a commencé à

moins se voir. Elle n’avait plus le même goût et

j’arrivais à l’éloigner de mes pensées. Sinon, je ne

travaillais plus en classe, je ne parlais plus à personne,

je ne mangeais presque plus rien. Et elle non plus.

— Avec ma mère, ça a été la même chose ?

— Non, avec ta mère, c’était physique. Elle était

belle et j’aimais lui faire l’amour. C’était comme un

bonbon acidulé qu’on croque pour le plaisir

immédiat. Mais les bonbons, ça donne soif, et la

bouche reste pâteuse. Elle disait d’ailleurs que j’étais

84


Un amour chocolat

trop collant. Je devais être un bonbon pour elle aussi.

Quand on a divorcé, elle ne m’a pas manqué, et je

n’ai pas été triste. Ensuite, je n’ai plus eu envie de

bonbons.

— Mais tu aimes toujours le chocolat !

— Oui, et alors ?

— Et tu n’aimerais pas une femme chocolat ?

— Qu’est-ce que tu racontes ?

Voilà que son petit bout de princesse se met à le

bousculer, à lui remuer les méninges et à gommer la

tiède sérénité de son âme. Où veut-elle en venir ?

Que cherche-t-elle ? Sous l’alizé des tropiques, son

esprit est troublé et ça, c’est inhabituel ! Si elle savait

comme c’est dur à trouver une femme chocolat ! Une

femme chocolat, c’est un mélange subtil, de la

douceur avec un brin d’amertume pour rehausser le

goût mais sans trop, sinon ça gâche la volupté du

premier contact. Pas trop de sucre, ni de gras non

plus. Un juste équilibre dans les saveurs et les

textures. La femme chocolat est belle et épanouie,

mince sans être maigre, ronde sans être molle. Elle a

du corps comme les grands chanteurs d’opéra ont du

coffre, elle a de l’âme qui vibre et résonne en

harmonie avec les élans des autres. Elle est solide et

volontaire, douce car elle connaît la violence qu’elle

sait juguler, généreuse par passion et téméraire par

accident.

85


Un amour chocolat

Il pense à Amélie, celle de sa jeunesse : qu’est-elle

devenue ? Il l’a connue à peine esquissée, une jeune

fille sucrée et acidulée, avec des tonalités cacaotées

bien marquées, limite provocantes et ravageuses. Le

dosage était incertain, mais il s’accordait si bien à sa

propre mixture, faite d’envies et d’humeurs encore

immatures.

Sa décision est prise : il va faire des recherches,

quitte à s’inscrire sur des réseaux Internet genre

Friendscool. Il trouvera Amélie et en aura le cœur

net. Il saura si ses yeux noisette et sa bouche

framboise sont ceux d’une femme chocolat, et si

leurs cœurs ont encore envie d’être aimantés !

Des « Amélie Menier », il en trouve des dizaines,

mais aucune avec les yeux noisette. Le Net ne se

révèle d’aucun secours et le déçoit.

En octobre, il monte à Paris pour le Salon du

chocolat, porte de Versailles. Il y tient un stand avec

les autres chocolatiers de la région PACA.

L’ambiance est à la fête comme tout ce qui concerne

un tant soit peu le chocolat. La soirée d’inauguration

se déroule sous le signe de l’opéra et tous les

participants au salon y sont conviés, avec les personnalités

politiques et artistiques de la capitale.

86


Un amour chocolat

C’est là, au milieu d’un défilé de femmes et

d’hommes habillés de chocolat, sur des airs de Verdi,

qu’il la voit ou plutôt l’entend. Une voix céleste

s’élève dans le grand hall où se presse la foule des

spectateurs, et autour d’elle les chanteurs, les

musiciens et les figurants. Cette voix le captive,

l’envoûte et le porte jusqu’à ses pieds, au bord de

l’estrade, sans que personne ne lui reproche son

avancée résolue. Les couturiers et les chocolatiers ont

confectionné autour du corps sublime de la diva, une

parure d’or et de drapés cacaotés, aux nuances

délicates coulées sur des dentelles finement

ouvragées. La « femme chocolat » dans sa plus majestueuse

expression ! Il en reste béat, buvant ses trilles

mélodieux, s’imprégnant de sa présence enivrante,

baignant dans son aura de reine. Quand il peut saisir

son regard, il sent se déverser en lui un torrent de

paillettes dorées qui enflamment son cœur. Elle lui

sourit, c’est sûr, et à la fin de sa prestation, défait un

morceau de son costume au niveau du sein gauche, et

tend à Nicolas ce bout d’elle en chocolat, au moment

exact où elle s’incline sous les applaudissements.

Il a dans les mains cette relique qui fond déjà

sous la chaleur de ses doigts. Qu’en faire ? La

manger, ingérer cette divine substance, faire siens

cette grâce et cet enchantement ? Il se rappelle en

souriant ses excès d’amours cannibales, et assume ses

pulsions.

87


Un amour chocolat

C’est en se léchant encore les phalanges qu’il

obtient l’autorisation de pénétrer dans la loge de la

diva : son nom d’artiste est Mélie Lanvin.

Le voyant approcher avec ses mains tachées de

chocolat, elle lui tend une serviette humide :

— Qu’avez-vous fait de mon cadeau ?

— Je l’ai mangé !

— Moi qui espérais que vous le garderiez en

souvenir !

— Je n’ai pas besoin de témoin extérieur pour

garder en moi la douceur d’un instant. Mes sens

savent me restituer les saveurs passées. Pourquoi

vous appelez-vous Mélie Lanvin ?

— Comment devrais-je m’appeler d’après vous ?

— Amélie Menier.

— Vous voilà bien renseigné. Lanvin est le nom

de mon premier mari. J’ai commencé ma carrière

avec ce nom et il m’a porté chance. Je le garde. Mais

vous, cher Monsieur ? Quel est votre nom ? Je

connais ce sourire, mais je n’arrive pas à me

souvenir…

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— Cémoi !

— Oui, mais encore ! Je vois bien que c’est vous !

— Nicolas ! Nicolas Cémoi !

— Nicolas… mon amour chocolat !


Un amour chocolat

Ce n’est donc pas un simple coup de foudre !

Tout un processus d’aimantation se met en place de

seconde en seconde et électrise l’atmosphère entre

ces deux êtres. Déjà leurs yeux ne se quittent plus,

leurs mains se joignent et une spirale d’amour

chocolat les enveloppe, les laissant seuls au monde, à

déguster leur bonheur retrouvé.

* * *

89


Magnésium

par Jacques Païonni

Jules mâchait son chewing-gum. Il essuyait les

verres, le regard vide, perdu dans ses pensées. Les

clients étaient rares à cette heure matinale. Près de

lui, Jane vendait les cigarettes, les journaux et

encaissait les jeux de hasard.

Des habitués du village étaient déjà attablés, Paris-

Turf ouvert et petit blanc devant eux. Ils déchiffraient

les notes et avis divers des spécialistes du

monde hippique sur les courses de la journée.

Dehors, la pluie tombait fine et glaciale. Le

macadam luisait, les passants pressaient le pas sous

de grands parapluies sombres. Un jeudi banal d’hiver

s’annonçait, tristounet, peut-être mélancolique. Sans

surprise.

C’est alors qu’il l’aperçut s’approchant. Il

traversait la rue en se dirigeant vers l’entrée du bar.

La pluie ne semblait pas le gêner, il était en chemise à

manches courtes, sans pull, comme s’il sortait d’un

nuage d’été.

91


Magnésium

Jules le reconnut immédiatement.

Le jeune homme se présenta devant Jane et lui

tendit un ticket à valider. Il demanda également une

barre chocolatée qu’il déballa aussitôt et mordit

dedans goulûment.

Il paya, ressortit tranquillement pour disparaître

sous l’averse, sans montrer la moindre gêne.

Jules posa son torchon sur son épaule et

s’approcha de Jane.

— Tu as vu le type ?

— Le jeune homme ?

— Oui, celui qui vient de jouer et de manger du

chocolat. C’est lui, le gagnant des autres fois.

— Celui dont tu parlais ? Qui n’est venu parier ici

que trois fois et qui a gagné le quinté à chaque coup ?

— C’est lui, j’en suis sûr. Fais voir son jeu ?

Elle s’écarta pour qu’il interroge la machine. Jules

nota les numéros sur le dos d’un sous-bock.

— Joue-moi ça !

Jane prit le carton et enregistra le jeu qu’elle paya

sur l’argent de la caisse. Jules reprit sa place derrière

le comptoir, un sourire énigmatique au coin des

lèvres…

Il était seize heures dix. La salle s’était remplie et

un tohu-bohu régnait parmi les parieurs. Le grand

92


Magnésium

écran était allumé, les chevaux prenaient place dans

les stalles. Pour la première fois depuis cinq ans, Jules

s’était figé. D’où il était, il n’entendait pas les

commentateurs de la télé, aussi sa grosse voix

d’ancien catcheur couvrit le désordre.

— Un peu de silence s'il vous plaît !

Un vieux lui répondit du tac au tac :

— Tu t'intéresses aux courses toi maintenant ?

— Ouais, j’ai joué.

Le silence s’installa le temps du départ, mais très

vite des critiques et des réflexions plus ou moins

optimistes s’élevèrent. Le brouhaha se réinstalla. Jules

n’écoutait plus, il regardait le peloton de chevaux

engagé dans une bataille serrée, les jockeys bariolés

gesticulant comme des acrobates, les projections de

mottes de terre, l’écume des naseaux…

La féerie de la course le prenait.

À l’entrée de la dernière ligne droite, une

douzaine de chevaux pouvaient encore l’emporter.

Dans le bar, les cris de rage se mêlaient aux

encouragements. Mais Jules n’entendait que des

noms inconnus ; Bleu du matin, Birman II, Baluche

du Pont…

Pour lui, seuls les numéros qu’il avait inscrits sur

le sous-bock valaient quelque chose.

Une clameur de désappointement manifesta le

passage du poteau final. Un à un, les parieurs

93


Magnésium

déchirèrent leurs tickets et les jetèrent dans les

corbeilles. Seul Jules comme hypnotisé regardait les

chiffres s’afficher à l’écran. Il y avait photo pour la

troisième place… Il fallut attendre quelques secondes

avant la confirmation des résultats.

— Hey Jules ! Ça va ?

— Oh Jules ? T’es tout drôle !

Il tenait son bout de carton, hébété, abasourdi.

— Je… j’ai gagné !

*

La somme était importante, il dut attendre le

lundi pour recevoir son chèque au siège du PMU. Il

prit le car devant la mairie pour rejoindre Creil et de

là, le RER pour Paris. La journée était belle et

s’annonçait chaude. Une arrivée inattendue et

précoce du printemps. La veste sur l’épaule, il

savourait un avant-goût de vacances.

Il s’attendait à se trouver mêlé à une foule de

gagnants. Ils n’étaient que cinq. Parmi eux, le jeune

homme en chemise d’été était là, vêtu tel qu’il était

jeudi dernier. Il s’approcha de lui.

— Vous me reconnaissez ?

Le jeune homme le dévisagea. Jules, avec sa

coiffure en bataille, son nez largement épaté et ses

épaules de déménageur, ne pouvait pas être

94


Magnésium

confondu, pourtant le jeune homme hésita quelques

secondes…

— On s’est déjà vus, mais je ne me souviens plus

très bien.

— Le Fontenoy ! Je suis le patron !

— Ah oui, je vous remets. Excusez-moi.

— Il n’a pas de mal, avec ce que je vous dois…

Interloqué, le jeune homme lui sourit.

— Vous me devez quelque chose ?

— Ben ça ! lui dit-il en lui montrant son ticket.

J’ai joué comme vous.

— Allons bon !

— Je vous avais repéré, déjà trois fois gagnant.

Ce n’est pas si souvent que ça par chez nous.

Le jeune homme marqua un signe de contrariété,

mais changea vite de faciès pour lui manifester une

certaine sympathie.

— Je devrais vous en vouloir, une partie de ce

que vous empochez aurait dû me revenir.

— Il vous en reste pas mal, et c’est la quatrième

fois en trois mois.

— Oui, j’ai eu beaucoup de chance ces derniers

temps.

— Du cent pour cent, je ne vous ai pas vu jouer

d’autre fois.

95


Magnésium

Le jeune homme tiqua sans perdre son sourire. À

cet instant, une hôtesse s’approcha et les pria de la

suivre.

Une cérémonie bon-enfant dura une petite heure

avant qu'on lui remette le chèque. Jules calcula qu’il y

avait douze années de bénéfice dans ce bout de

papier. Il le plia et le rangea soigneusement dans son

portefeuille.

Il se retrouva sur le boulevard, alors que le soleil

brillait haut dans le ciel. Il hésita à prendre un taxi,

mais ce n’était pas dans ses manières. Il allait se

diriger vers le métro quand le jeune homme survint,

sortant d’une boulangerie en croquant dans une

pâtisserie au chocolat.

— Je vous dépose ? demanda-t-il en parlant la

bouche pleine.

— Ça ne vous dérange pas ?

— Nous sommes voisins, j’habite à quelques

kilomètres de votre bar. Venez, ma voiture est au

parking.

C’était un coupé Mercedes.

À peine en route, le jeune homme ouvrit la boîte

à gants pour en sortir un paquet de bonbons au

chocolat.

— Servez-vous !

Jules en prit un et observa le jeune homme

s’emparer d’une poignée généreuse.

96


Magnésium

— Ben dites donc, vous aimez le chocolat.

— Moui ! C’est nécessaire à mon organisme, je

manque de magnésium.

Ils roulèrent en silence jusqu’au périphérique.

Jules ne pouvait s’empêcher de contempler son

chauffeur, qui s’en aperçût.

— Quelque chose vous tracasse ?

— Bah, vous me surprenez. Vous avez une belle

voiture, vous semblez à l’aise… Pourtant, quand je

vous ai vu jeudi, vêtu exactement comme

aujourd’hui, j’ai pensé que vous n’aviez rien à vous

mettre sur le dos. C’est idiot, avec les gains de jeu,

vous ne devez manquer de rien.

Le jeune homme s’esclaffa.

— Juste de magnésium ! Je vous rassure, j’ai

d’autres vêtements, simplement, ce matin il faisait

beau et je me suis habillé comme vous voyez.

— Jeudi il pleuvait.

— Je ne me suis pas changé pour aller jouer.

Qu’allez-vous faire de votre argent ?

— Je ne sais pas, peut-être acheter une maison

pour mes vieux jours. Prendre quelques semaines de

vacances pour visiter l’Italie. Avec ma femme on n’a

pas souvent eu l’occasion de voyager. Et vous ?

— Moi ? Rien. J’ai déjà trois tours du monde à

mon actif, j’ai tout ce qu’il me faut pour vivre, sauf

97


Magnésium

du magnésium, mais j’en trouve dans le chocolat et

tant que mon foie le supportera, j’en mangerai.

— Et si vous êtes en manque ? C’est grave ?

— J’ai des troubles, c’est très douloureux, je

perds la notion du temps. L’impression de plonger

dans une spirale. J’évite autant que je peux, mais

quand par accident ça m’arrive, comme ce matin, j’en

profite pour passer à la caisse.

— Ah !

Perdu par ces réponses sibyllines Jules reprit un

bonbon. Le jeune homme alluma la radio. Ils

terminèrent le voyage en écoutant de la musique.

Il déposa Jules devant le bar où l’attendait un

comité d’accueil.

— Vous venez prendre un verre ?

— C’est gentil mais je ne bois pas. Je vous laisse

avec vos amis.

*

Le jeune homme ne revint jamais au Fontenoy.

Jules reprit son torchon et ses habitudes de patron. Il

embaucha un serveur, acheta l’ancienne maison du

notaire, un carré de prairie et un cheval, mais ne

visita pas l’Italie.

98

Il ne rejoua jamais.

Chaque matin, il partait en promenade sur son


Magnésium

alezan. Il visitait tous les lieudits, tous les bourgs,

tous les hameaux de la région, espérant retrouver la

trace du jeune homme. Sans résultat.

Les mois passèrent.

*

La Saint-Jean approchait. Dans sa promenade

quotidienne, il longea la clôture d’un ferrailleur. Il

pressait son cheval pour s’éloigner quand il reconnut

la carcasse d’une voiture accidentée. Un coupé

Mercedes. Il stoppa.

Le ferrailleur était occupé à découper un châssis

au chalumeau. Le martèlement des sabots attira son

attention. Il n’aimait pas être dérangé quand il

travaillait sur des caisses douteuses. C’est irrité qu’il

déposa son masque et son matériel pour aller

éloigner le raseur. Quand il découvrit le gabarit du

cavalier, il rengaina sa fureur

— Vous cherchez quelque chose ?

— La Mercedes, là, vous l’avez depuis

longtemps ?

— Trois jours, elle vous intéresse ?

— Peut-être. Elle ressemble à celle d’un ami.

— Ben vous tombez bien, on recherche son

propriétaire. Il semble qu’il se soit volatilisé.

— Comment ça ?

99


Magnésium

— On a retrouvé la bagnole dans un mur à la

sortie de Maison Rouge. Elle s’y est encastrée en

pleine nuit. Quand les gens du voisinage sont sortis,

le chauffeur avait disparu. Depuis, pas de nouvelles.

— Vous ne connaissez pas son identité ?

— Si, vous pensez que les flics n’ont pas tardé à

la retrouver avec les plaques. En plus, il y avait ses

papiers sur la banquette. Mais ils n’ont trouvé

personne au domicile.

— Vous l’avez ?

— Ben je ne sais pas si…

Jules dut prendre un air convaincant car le

ferrailleur ne termina pas sa phrase et le conduisit au

bureau. Dix minutes plus tard, le cheval galopait vers

Boimorel.

Trois constructions formaient le hameau. Trois

fermes anciennement fortifiées, dont deux étaient

encore en activité. Jules se mit au pas pour pénétrer

dans une cour. Un chien aboya, des poules

s’écartèrent. Il s’approcha d’un engin agricole et y

attacha son cheval.

Déjà, une femme âgée et voûtée sortait par une

porte vitrée en essuyant ses mains sur son tablier.

— Bonjour madame, je recherche le propriétaire

de la Mercedes…

— Monsieur Gesner ? J’ai déjà tout dit à la police.

Je ne l’ai pas revu depuis plusieurs jours.

100


Magnésium

— Je ne suis pas de la police. Je m’intéresse à lui

car il m’a aidé.

— Vous n’êtes pas le seul. Il aide tout le monde.

Désignant la troisième maison, entourée d’un

verger et de massifs en fleur, Jules demanda :

— Il habite là ?

— Oui, mais il sort peu de chez lui et il est

souvent en déplacement.

— Je peux jeter un coup d’œil ?

— Si vous voulez. Méfiez-vous, il y a des alarmes

partout.

Jules fit le tour du bâtiment. Il ne trouva rien de

particulier, juste des journaux et quelques courriers

devant la porte qu’il négligea. Puis il revint sur ses

pas, il regarda les enveloppes… L’une d’elles émanait

d’un institut de recherche. Le laboratoire Grinh. Il

l’ouvrit. Elle contenait une lettre manuscrite. Juste

quelques mots d’un obscur professeur à la signature

illisible disant qu’une expérience en cours n’avait pas

abouti. Il était question de rats et de magnésium.

D’un décalage présumé de cinq ou six jours…

Abel Gesner. Il connaissait son nom !

De retour au bar, il fut accaparé par des amis et

partagea un apéritif. Ensuite, il passa dans l’arrièreboutique

pour trier le courrier et contrôler les

101


livraisons.

Magnésium

Dans un coin, les journaux invendus attendaient

le collectage mensuel. Il ramassa les trois derniers

numéros du « Courrier de l’Oise » et rechercha si l’on

parlait de l’accident. Un article y était consacré qu’il

lut sans rien apprendre de nouveau.

Il allait les rejeter sur le tas quand, sur

l’exemplaire du dessus, il remarqua le mot

« inconnu ». C’était un journal qui datait de dix jours.

Le corps d’un homme sans papiers avait été

découvert au bord d’une route, du côté de Maison

Rouge.

*

Jules fut reçu par un officier de police qui le guida

vers le sous-sol, là où se trouvait la morgue. Un

employé les attendait.

— Le corps est prêt, suivez-moi.

Sorti de la cellule de conservation, le corps était

allongé sur une table. Un drap le couvrait jusqu’aux

épaules. Jules le reconnut aussitôt.

— C’est lui, c’est Abel Gesner.

Le policier nota le nom sur un bloc.

— Vous connaissez la cause de sa mort ?

Tournant les pages du bloc, le policier lui lut le

constat du médecin légiste :

102


Magnésium

— Rupture de la chaîne magnésammine…

Jules retourna à ses occupations, déconfit, déçu.

*

Quelques jours plus tard, il reçut la visite d’un

inspecteur de police. Celui-ci lui apprit que des

voisins avaient confirmé l’identité d’Abel Gesner. Il

venait pour élucider un point troublant.

— J’ai quelques questions à vous poser.

— Je ne le connaissais pas, je l’avais juste croisé

au siège du PMU, quelques mois plus tôt. Je sais juste

qu’il mangeait beaucoup de chocolat, à cause de sa

maladie.

— Drôle d’affaire. Comment cette bagnole a-telle

pu arriver dans ce mur cinq jours après la mort

de son propriétaire ? Savez-vous qui aurait pu

conduire sa voiture ?

« Lui peut-être ? » pensa Jules.

* * *

103


Du chocolat sur le divan

Bonjour docteur.

par Ceddric Michoacan

Oui, c’est bien moi, je suis là pour une

psychanalyse. Je sais, vous êtes là pour écouter, et

c’est à moi de parler, de vous raconter ma vie.

Je m’assois sur le divan ? Ça va, il ne fait pas trop

chaud, je ne vais pas le tacher, je n’aimerais pas

fondre dessus.

Allongé ? D’accord, après tout, c’est vous le

spécialiste.

Je commence par quoi ? Mon enfance ? Vous êtes

sûr ? C’est si important que ça ?

Très bien. Ça remonte à plusieurs milliers

d’années. Je suis très vieux vous savez ?

Je suis issu d’une civilisation antique, la grande et

prestigieuse civilisation maya. Je sais, il n’y a plus

grand monde qui s’en souvienne maintenant,

beaucoup de gens pensent que je suis mexicain, au

moins ils ont une idée de la région qui m’a vu naître.

105


Du chocolat sur le divan

Comment ? Que je sois plus précis ? Qu’est-ce

que vous voulez dire par là ? Ma naissance ?

D’accord, mais c’est une histoire assez sordide

vous savez ? On me l’a racontée quand j’étais encore

très jeune, peut-être trop jeune.

On trouve l’histoire de ma naissance dans le livre

de la genèse maya, le Popol Vuh. Mon père, car je

pense qu’on doit l’appeler ainsi, a été décapité par les

dieux, et sa tête a été accrochée à un arbre.

Je vous avais prévenu que c’était sordide. Je

continue ?

Très bien, puisque vous insistez. Un jour, une

femme s’est approchée de lui, ou plutôt de sa tête, et

il lui a craché dans la main. Non, cette femme n’est

pas ma mère, moi je suis ce que mon père a craché.

Je suis né sans mère. Je sais, c’est déroutant, mais

depuis tout ce temps j’ai fini par m’y faire.

Mais attendez, ça n’est pas tout, en crachant sur

cette femme, mon père, ou plutôt sa tête – vous me

suivez ? – l’a mise enceinte. Je sais, ça ne marche pas

comme ça en principe, mais à l’époque, le fait qu’une

tête coupée puisse faire des enfants en crachant dans

la main d’une femme, ça n’a pas suscité plus de

surprise que ça, à part peut-être pour la femme en

question, je vous l’accorde. Qu’est-ce qu’elle est

devenue ? Vous voulez vraiment le savoir ? Et bien,

elle a eu des jumeaux. Mais le plus triste pour moi

dans tout ça, c’est que dans l’histoire maya, dont déjà

106


Du chocolat sur le divan

peu de monde se souvient, lorsque l’on parle des fils

de mon père, on ne parle que de ces jumeaux, Hun

Hunahpu et Xbalanque. Moi, on m’oublie toujours, et

pourtant tout le monde me connaît, alors que seuls

quelques passionnés ont entendu parler des deux

autres. Ils ont presque disparu dans les limbes de

l’histoire, et moi je suis resté, j’ai traversé les siècles.

Maintenant j’ai fait le deuil de tout ça. Il faut dire

que j’ai eu plus de deux mille ans pour m’y faire. Il

me fallait au moins ça. En fait, j’ai eu de la chance,

l’histoire m’a bien aidé. Tellement de choses ont

changé depuis ma naissance que cette histoire de tête

coupée n’a plus vraiment d’importance. Cette histoire

a été inventée par le peuple qui m’a vu naître, mais ce

peuple n’était pas éternel. En fait, les Mayas ont

disparu assez rapidement. Et après leur disparition,

ce sont les Aztèques qui m’ont élevé. C’est à ce

moment que j’ai pu me détacher un peu de l’histoire

de ma naissance. Ils m’ont donné une mère

d’adoption. Pour moi c’était inespéré. Je suis devenu

l’enfant de la déesse de la fertilité, et elle s’appelait

Xochiquetzal, ou fleur-plume. C’est un joli nom,

vous ne trouvez pas ? Je ne pouvais espérer une

meilleure référence maternelle. J’avais un père et une

mère. Mon père était une tête coupée, et ma mère

était la plus belle des déesses. Pardon ? Non, les deux

ne se sont jamais rencontrés. Et vu qu’ils ont vécu à

des périodes séparées de plusieurs siècles, ils

107


Du chocolat sur le divan

ignoraient probablement jusqu’à leur existence

réciproque. Quand j’y pense, pour l’époque, c’était

sacrément moderne.

Mais j’exagère, ce n’est pas si vieux que ça. Ça

remonte à peine à un peu plus de cinq cents ans. En

fait, jusqu’au quinzième siècle, malgré la rusticité et

les mœurs un peu particulières de mes parents, j’ai eu

une enfance et une adolescence plutôt protégée. Je

suis resté dans ma région natale sans connaître de

grands changements, à part la disparition des Mayas,

remplacés par les Aztèques. Les bouleversements

sont arrivés plus tard, alors que je n’étais qu’un jeune

adolescent. C’est à ce moment que j’ai connu la

guerre. Des hommes sont venus de l’autre côté de

l’Atlantique pour piller nos terres et nos richesses.

Richesses dont j’ai fini par faire partie. Au début, j’ai

souffert du mépris des envahisseurs, un certain

Christophe Colomb a même jeté mes fèves de cacao

par-dessus bord parce qu’il les avait prises pour des

crottes de chèvre. Et puis après quelques dizaines

d’années, on a fini par m’apprécier. On m’a même

apporté en Europe, et là en tout juste un siècle, j’ai

conquis le continent. Je suis devenu la coqueluche du

clergé et de la bourgeoisie espagnole. À l’époque,

j’étais bien trop précieux pour le commun des

mortels. Bien sûr, pour arriver à un tel résultat j’ai dû

changer, mettre de l’eau dans mon vin, ou plutôt du

sucre dans mon cacao, et même un peu de lait, et

108


Du chocolat sur le divan

aussi de la vanille, pour les plus délicats. Comme quoi

en faisant quelques efforts, on peut plaire à tout le

monde. Vous ne pensez pas ? Non ? Que je

continue ? Oui, bien sûr docteur, je suis là pour vous

raconter ma vie après tout, pas pour poser des

questions.

Excusez-moi, c’est juste que j’arrive maintenant à

une période de ma vie dont je ne suis pas fier du

tout, alors je tergiverse un peu. Bon d’accord, je vais

faire un effort, je vais vous dire ce qui s’est passé

ensuite.

Avec mon nouveau succès, tout aurait pu très

bien se passer, mais ma popularité en Europe a eu

des conséquences, de graves conséquences. J’étais

devenu extrêmement précieux, et cela suscitait bien

des convoitises. C’est peut-être mon destin d’être

convoité, parfois jusqu’à la folie. À cette époque, le

prix que les hommes étaient prêts à payer pour

m’avoir était devenu beaucoup trop élevé. Les

Espagnols me désiraient tellement qu’ils ont réduit

les Indiens en esclavage pour cultiver mon cacao.

J’étais devenu l’une des causes des souffrances de

mon propre peuple, peut-être pas la principale, l’or et

l’argent restaient plus précieux. Mais je ne peux pas

m’empêcher de penser que certains Indiens, réduits

en esclavage, auraient pu vivre heureux si je n’avais

pas été là.

109


Du chocolat sur le divan

Non, vous avez raison, ça n’était pas que de ma

faute, mais que voulez-vous, j’ai du mal à ne pas me

sentir responsable, d’autant que la situation a ensuite

empiré.

Même après que mon peuple ait été réduit en

esclavage pour me cultiver, me ramener en Europe

coûtait toujours trop cher, alors il y a eu d’autres

esclaves. Ils sont venus d’Afrique. Eux non plus

n’étaient pas venus seulement pour s’occuper de moi.

Ils travaillaient aussi dans les champs de coton plus

au Nord, ou cultivaient la canne à sucre, mais ça

n’excuse rien, je me suis toujours senti responsable

du sort de ces pauvres gens. Et puis, même le sucre

récolté par les esclaves dans les Amériques était

envoyé en Europe par ma faute. On s’en servait pour

masquer mon amertume, comme ils disaient.

Comment aurais-je pu ne pas en avoir, de l’amertume

?

Je n’étais plus qu’une marchandise, mais une

marchandise dont on pouvait estimer le prix en vies

humaines. Heureusement, l’histoire ne s’est pas

arrêtée là, et mon destin ne s’est pas joué uniquement

sur le nouveau continent. Il ne m’a pas fallu longtemps

pour conquérir l’Europe, environ deux siècles

seulement, mais croyez-moi, je me serais bien passé

d’un tel succès. Comble de l’ironie, pendant que

certains se tuaient à la tâche à l’autre bout du monde

pour recueillir les fèves de cacao indispensables à ma

fabrication, on me présentait sur le vieux continent

110


Du chocolat sur le divan

comme un remède contre la fatigue. J’étais

consommé chaud sous forme de boisson, mais je

restais le privilège des familles royales et des

habitants les plus riches des différents pays

européens. Les premiers à faire profiter le reste de la

population de mes bienfaits furent les Anglais, et

c’est à Londres qu’on a ouvert la première chocolaterie

en 1657. Je me souviens encore de la date.

Depuis, je suis devenu accessible au plus grand

nombre, tout en gardant ma réputation de produit de

luxe. C’est assez rare et c’est une chose dont je suis

assez fier.

Si l’on prend comme référence mon arrivée en

Europe, ce fut assez rapide pour arriver à un tel

résultat. Ensuite, la révolution industrielle a apporté

des procédés qui m’ont permis de prendre enfin une

forme solide. Heureusement d’ailleurs, car sinon je

ne sais pas comment j’aurais pu m’allonger sur votre

divan sans couler.

Excusez-moi, j’essayais juste de faire un peu

d’humour.

Bref, au dix-huitième siècle j’ai enfin pu me tenir

droit, et je crois que cette période marque pour moi

le passage à l’âge adulte. Depuis, je n’ai pas vraiment

changé. J’ai tenté de nombreuses expériences pour

varier mon image. Je me cherchais, comme on dit, et

je suis assez content de continuer à me chercher. En

111


Du chocolat sur le divan

morceaux, en barres, en poudre ; noir, blanc, au lait,

aromatisé ; tout cela a été fort intéressant, mais ce ne

sont là que des phénomènes de mode. Tous ces

changements étaient superficiels, et en fait je suis

toujours resté égal à moi-même.

Maintenant, il y a toujours des gens qui cherchent

à me changer, ou à me trouver de nouvelles relations.

Quelle que soit la forme sous laquelle je me présente,

certains ne peuvent m’imaginer seul. Ils ne me

m’apprécient qu’avec du caramel ou des noisettes.

Mais laissez-moi vous dire que s’il est vrai que

j’apprécie particulièrement d’être accompagné de la

sorte, je supporte aussi très bien la solitude. C’est

d’ailleurs uniquement lorsque je suis seul que je peux

révéler pleinement ma vraie personnalité, mélange de

douceur et d’amertume, cassant et fondant à la fois,

parfois un peu dur, mais toujours empreint d’une

certaine fragilité. J’aime bien ce portrait, pas vous

docteur ?

C’est assez pour mon enfance ? Oui, je trouve

aussi. On pourra revenir sur certains points lors de la

prochaine séance. D’accord ? Et maintenant ? Vous

voulez savoir qui je suis exactement ? Très bien, c’est

une bonne question.

Comment vous expliquer ce que je suis

maintenant ? Pour commencer, je peux vous parler

de mes amis. C’est important les amis, même si on ne

112


Du chocolat sur le divan

les choisit pas toujours. Vous voulez bien ? Oui ?

J’ai beaucoup d’amis. Je vous accorde que certains

ne sont pas très fréquentables, mais après tout ça

n’est pas de ma faute si je m’entends si bien avec eux.

D’abord, il y a les riches, certains sont même très

riches, c’est d’ailleurs pour ça qu’on les apprécie.

Avec eux, je n’ai pas toujours des rapports très

équilibrés. Souvent, ils me laissent le premier rôle,

comme les cookies ou les beignets, mais dans

d’autres cas, comme avec le banana split, j’ai

l’impression de n’être qu’un accessoire, un fairevaloir.

J’imagine que c’est normal, on ne peut pas

tout le temps avoir le rôle principal. Mais franchement

docteur, vous avez déjà entendu quelqu’un

commander un banana split sans glace au chocolat ?

Moi, je pense qu’on devrait appeler ça un chocolat

split.

C’est comme les gâteaux, il y a les gâteaux au

chocolat et les autres, mais quand il y a du chocolat

dessus, ça s’appelle un gâteau au chocolat, un point

c’est tout. Excusez-moi, je m’énerve un peu, mais

avec cette manie de faire de la « nouvelle cuisine » et

de ne plus appeler les choses par leurs noms, on finit

par s’y perdre. Et avec une histoire comme la

mienne, où tant d’hommes ont souffert pour faire de

moi ce que je suis, j’estime avoir le droit d’avoir mon

nom sur l’affiche lorsque je suis présent dans une

recette.

113


Du chocolat sur le divan

Pardon ? Non docteur, je ne veux pas être

présomptueux. Mais les calories ne font pas tout, et

certaines de mes relations, même si elles sont plus

riches que moi, devraient garder en tête qui je suis, et

le chemin que j’ai parcouru pour en arriver là.

Heureusement, j’ai des amis plus tendres et plus

doux, les fruits. Avec eux, c’est toujours un peu

compliqué, mais pas de la même façon. Nous nous

entendons parfaitement, et ils n’essaient pas de

m’utiliser comme un simple accessoire, à part peutêtre

les poires, mais ça reste assez subtil pour que je

ne le vive pas trop mal.

La vérité avec eux, et le fond du problème, c’est

que je suis parfaitement à l’aise avec tous les fruits, et

c’est ça qui en énerve certains. Souvent, il m’arrive de

me retrouver avec plusieurs d’entre eux dans une

même recette. Salade de fruits au chocolat, fondue de

fruits au chocolat, et j’en passe. Moi ça ne me gêne

pas, et ça n’est pas de ma faute s’ils veulent tous être

avec moi en même temps, mais vous savez comment

sont les fruits, toujours à faire des histoires pour

presque rien.

Maintenant, mes rapports à la boisson, j’avoue

que là c’est un peu plus compliqué. Certains ne

m’imaginent qu’avec de l’eau froide ou du café, c’est

une grave erreur. Pour les plus gourmands, je

m’entends à merveille avec les vins doux ou muscats,

mais c’est aux plus audacieux que je réserve mes

relations avec des vins de qualité. Qu’ils aient une

114


Du chocolat sur le divan

saveur boisée ou fruitée, je me fais un plaisir de les

accompagner, tout en sachant dans de telles

conditions rester à ma place. Je ne suis pas si

présomptueux, et je sais me montrer discret quand

j’escorte quelques grands crus.

De toute façon, c’est avec mes vieux amis que

j’apprécie le plus de passer mes soirées. Ils sont

comme moi, forts et sucrés. Baileys, Irish coffees,

avec eux j’ai l’impression de former une véritable

équipe, d’être sur la même longueur d’onde. On peut

savourer l’un en ayant encore en bouche le goût de

l’autre. C’est quelque chose de rare et qui mérite

d’être apprécié à sa juste valeur, vous ne trouvez

pas ?

Et puis il y a les inévitables, les classiques. Ceux

avec qui il m’arrive d’être associé avant même d’être

sorti d’usine. Vous ne voyez pas de quoi je veux

parler ? On ne vous a jamais offert de chocolats

fourrés à la liqueur pour Noël ?

Pardon, j’ignorais. Je ne voulais pas vous blesser.

Peut-être pour le Noël prochain ? Et puis on vous a

peut-être offert plein d’autres choses après tout. Bon,

je n’insiste pas.

Pour finir, et comme quoi la « nouvelle cuisine » a

aussi du bon, il y a mes nouveaux amis, que je

fréquente depuis peu, foie gras, langoustines, lapin,

sanglier, et bien d’autres. Je les accompagne volontiers

quand on m’en donne l’occasion. Discret, je ne

115


Du chocolat sur le divan

laisse cependant personne indifférent. J’aime

surprendre en apportant une touche sucrée et amère

à ces plats très appréciés qui ne demandent qu’à

éblouir à nouveau ceux qui pensaient déjà bien les

connaître.

Voilà, vous savez tout sur moi. Alors, qu’est-ce

que vous en pensez ? Est-ce grave docteur ? Non je

plaisante. Comment ? Je n’ai pas tout dit ? Non, je ne

vois pas ce qu’il y a à rajouter. Les quoi ? Les êtres

humains ? Ah, vous voulez savoir quels sont mes

rapports avec les êtres humains ? D’accord, je vais

essayer de vous dire ce que j’en pense, mais c’est

compliqué, ils sont tous si différents, à part peut-être

les enfants.

Contrairement à certains adultes, les enfants n’ont

pas honte lorsqu’ils me consomment. C’est plutôt

une bonne chose, à part pour ceux qui s’en rendent

malades. D’un autre côté, c’est difficile pour eux de

résister, même leurs parents me présentent à eux

comme un cadeau, ou comme une récompense. Avec

ça, c’est normal qu’ils m’adorent. Après, il y a les

adultes, certains ont continué à m’adorer, comme

quand ils étaient enfants. Dès qu’ils subissent une

contrariété, je suis là pour leur rappeler de meilleurs

moments : le chocolat chaud près de la cheminée en

hiver, l’œuf en chocolat caché dans le jardin à

Pâques, la glace au chocolat sur la plage, ou la barre

chocolatée qu’ils avaient dans leur cartable à la

116


Du chocolat sur le divan

rentrée des classes. Bon peut-être que le dernier

exemple n’est pas le meilleur pour illustrer les bons

moments, mais il reste quand même le chocolat au

lait du matin, dont l’odeur remplissait la maison à

l’heure du réveil. Vous avez remarqué qu’on dit

chocolat au lait et pas lait au chocolat ? Il y a peu de

gens à qui je ne rappelle pas au moins un de ces

moments, et ce, malgré les années passées. C’est

peut-être pour ça qu’on aime me retrouver, plus pour

les souvenirs que j’évoque, et non pour ce que je suis

vraiment. L’amertume, la saveur, l’onctuosité, ce sont

des qualités dont je suis très fier, mais que partagent

beaucoup d’autres aliments. Ce qui fait mon succès,

c’est que moi, j’associe tout à quelque chose d’encore

plus précieux, les bons souvenirs.

Alors, qu’est-ce que vous en pensez docteur, c'est

grave ?

* * *

117


L'amante religieuse

par Fabienne Mosiek

— C’est vrai, je ne puis le nier, d'une certaine

manière, oui, il m’arrive d'être moins juste, oui, si

vous voulez, je suis d'accord, je suis sévère et dure

avec mes employés, mais j’ai sacrifié ma vie privée

pour ce job… J’ai 36 ans, je ne suis pas mariée, je n'ai

pas d'enfant et je passe le week-end avec ma mère

quand ça n'est pas à terminer des dossiers !

— Quelle idée vous faites-vous donc du travail en

usine ?

— La majeure partie du personnel se compose

d'hommes et je suis une femme, je n'ai pas le choix,

ils doivent respecter et reconnaître mon autorité, à

défaut, je perdrais ma crédibilité.

Mes responsabilités ne sont pas moindres, soyez

indulgent parce que, quoi que je fasse, quels que

soient mes choix, je suis montrée du doigt, on ne

décide rien sans provoquer le mécontentement… Je

l'ai appris avec le temps et l'expérience et il faut

trancher pour la pérennité de l'entreprise quitte à

119


L'amante religieuse

affronter de véhémentes réactions.

Je vieillis, je le sens, je fatigue et je n'ai pas le droit

de faiblir. La sidérurgie ne se porte pas mieux que

moi, ce milieu est ingrat et les actionnaires sont

exigeants. Je ne connais pas d'autre remède que cette

guerre impitoyable menée contre la concurrence,

pour décrocher les commandes qui maintiennent les

emplois.

J'ai suivi une formation d'ingénieur, j'ai travaillé

sur le terrain de nombreuses années avant de prendre

la direction de l'entreprise, il y a de cela quatre ans. Je

connais la pénibilité des tâches et les risques auxquels

sont exposés les ouvriers, malgré les normes de

sécurité, je connais tout cela, mais nous devons

respecter les calendriers des commandes coûte que

coûte. Je subis quotidiennement la grogne sociale

dont les syndicats se délectent pour me déstabiliser.

Je ferme les yeux, parfois, il m'arrive de les ouvrir à

moitié, quand je ne peux plus faire autrement.

Avez-vous d'autres questions ?

Soumettez-moi votre article avant de le faire

paraître ! Merci.

— Je vous suis reconnaissant de m'avoir accordé

cette interview, madame Kaniewski, et je ne

manquerai pas de vous faire parvenir la maquette

avant publication bien entendu. Au revoir, madame

et merci encore.

120


L'amante religieuse

Sergio Pascuale est un rat de bibliothèque, son

plus grand plaisir est de fouiner dans les piles de

bouquins oubliés dans les greniers ou les caves et de

partir à la recherche de l'objet rare sur les brocantes…

Cet homme d'une cinquantaine d'années vit

seul depuis le décès brutal de son épouse. Ses enfants

se sont installés en région parisienne tandis qu'il a

préféré demeurer là où il se sent chez lui. Ici, tout le

monde le connaît, toujours disponible et charitable, il

n'hésite pas à rendre service et met son expérience et

ses connaissances de représentant syndical à la disposition

de ses concitoyens méconnaissant leurs droits

sociaux et professionnels. Il occupe le poste de

contremaître électricien à l'usine que dirige Anna

Kaniewski.

L'acier en fusion est transformé en bandes de

plusieurs mètres de long destinées à d'autres

structures industrielles qui les retravaillent avant de

leur donner une destination définitive.

La chaleur qui émane des fourneaux est

insupportable et les ouvriers se relayent en permanence.

Sergio encadre une équipe d'électriciens qui

pourvoit au bon fonctionnement des installations qui

seraient paralysées en cas d'interruption malheureuse

de la production.

Les congés approchent et le repos est attendu,

voire indispensable. Malgré le capital versé par

121


L'amante religieuse

l'assurance-vie de Jeanne, Sergio n'a pas modifié son

train de vie. Il a placé cet argent et se contente d'une

existence simple, bercé par ses souvenirs. Il se rend

régulièrement au cimetière, la tombe est fleurie toute

l'année. Jeanne était très appréciée, bénévole, elle

consacrait son temps à la paroisse. Cette femme

dévouée et douce avait le cœur sur la main. Elle fut

emportée par une rupture d'anévrisme un triste

matin de printemps.

Les ombres du cimetière

Anna se complaît dans une forme d'austérité

quotidienne où le travail règne en maître et détermine

toutes les orientations. Son père succomba à un

infarctus alors qu'elle n'était qu'une enfant et depuis,

elle se recueille au minimum une fois par semaine sur

le caveau de famille avec sa mère.

Le cimetière renferme bien des mystères ; en

effet, chaque stèle est étrangement entourée de vies

protégeant leurs secrets.

Sergio avait déjà remarqué la présence de ces

femmes intégrées au décor, à chacune de ses visites

et notamment, leur manière de se déplacer : la plus

petite et sans doute la plus âgée donnant l'impression

de s'appuyer voire de ne tenir qu'au bras de la plus

jeune.

122

Leurs tenues vestimentaires ne permettant


L'amante religieuse

aucune surprise, on aurait dit les ombres fidèles au

cimetière, les gardiennes du silence et de la mémoire.

Un beau jour, poussé par un élan de curiosité, il

s'approche suffisamment pour lire l'épitaphe : à mon

tendre époux, à notre père tant aimé, Paul Victor

Kaniewski, parti beaucoup trop tôt…

Ce nom aurait pu évoquer celui qu'il entend

fréquemment dans les couloirs de l'usine, mais il ne

fait pas le rapprochement… il est submergé par sa

douleur et celle qu'il devine chez ces deux femmes à

les voir traîner les pieds sur les gravillons des allées

qu'elles connaissent par cœur. Les semaines

s'écoulent, l'attente du rendez-vous pimente le

quotidien de Sergio qui s'intéresse de plus en plus à

cette mystérieuse silhouette longiligne qui soutient

l'autre.

Le mois de juin éveille les sens, la fête foraine bat

son plein. Sergio se rend au cimetière plus tôt dans la

journée, il a promis d'assister au concert de

l'harmonie municipale.

Il marche sans réfléchir en longeant les palissades,

le regard ne fixant aucun point particulier de

l'horizon jusqu'au tournant révélateur, le coin de rue

habituel et si inattendu où le nez à nez avec la belle

inconnue occupée à assister la vieille dame se

produit.

À droite, non à gauche, un pardon, et il croise la

profondeur d'un regard une fraction de seconde,

123


L'amante religieuse

juste assez pour en être transpercé et bouleversé…

Anna se fait discrète à l'usine, elle délègue la

gestion du personnel et des conflits à son bras droit,

Jean-Michel Petrus, d'une stature imposante et dont

l'efficacité n'est plus à démontrer.

Une fois n'est pas coutume, elle a décidé de

souffler, de s'accorder une trêve, après tout, la

période est calme et l'offre et la demande s'entendent

plutôt bien… Son teint pâle a besoin de soleil…

Les ombres du Nil

Sergio a participé à une loterie, il a remporté une

croisière sur le Nil. Pendant son absence, les voisins

s'occuperont de Bill, le fox-terrier qui lui tient

compagnie. Les valises sont prêtes, un taxi vient

chercher Sergio pour le déposer à l'aéroport, il donne

quelques dernières recommandations et une clef aux

voisins puis s'installe dans cette sombre Mercedes

dont le volant enrobé d'un cuir usé est habilement

tenu par un sexagénaire aux histoires inépuisables…

mais Sergio ne l'entend pas, il est loin, il pense à cette

femme étrange dont il s'éloigne physiquement… Il

aurait aimé la présence de Jeanne à ses côtés, à

l’occasion de ce voyage prévu pour deux mais qu'il

entreprend seul parce qu'elle en fit un autre sans

retour.

124

La course, qui aurait pu paraître interminable,


L'amante religieuse

semble au contraire bien rapide à Sergio

confortablement assis au fond de la banquette,

occupé à regarder, à moitié assoupi, les paysages

défiler sans véritablement les voir.

Le véhicule s'arrête, juste le temps de récupérer la

valise dans le coffre. Sergio se penche, son regard

ébloui par les rayons du soleil est brusquement attiré

par une femme vêtue d'une longue popeline claire

qui pénètre à l'intérieur d'une parfumerie. Il chausse

ses lunettes en pensant que son esprit lui joue des

tours, il doit rêver, il a somnolé durant le trajet ce qui

a pu affecter sa perception de l'environnement. Cette

femme ne saurait être celle qui hante ses pensées et

qu'il rattache au cimetière ; non, il s'agit d'une

méprise et la raison l'emporte, mais cette vision

relance une image obsessionnelle qui lui ferait

presque regretter le rendez-vous manqué autour

d'une tombe.

L'avion décolle pour atterrir à Louxor d'où

partent les bateaux qui naviguent jusqu'à Assouan.

La température est élevée, des boissons

rafraîchissantes sont distribuées avec le programme

des réjouissances ainsi qu'un plan du bateau. À

Louxor, il est prévu de visiter les vallées des Rois, des

Reines, des Nobles, des Artistes, les temples, le

musée... À bord, les animations sont organisées : des

soirées costumées et de danse orientale ainsi que des

spectacles de derviches tourneurs... Les touristes

peuvent emprunter une montgolfière et survoler la

125


L'amante religieuse

vallée des Reines, les colosses de Memnon et les

villages typiques...

Sergio embarque pour une huitaine de jours de

magie au pays des pharaons… Il s'agit d'un

dépaysement total pour ce contremaître qui n'est

jamais sorti de ses livres.

Le temple d'Hatshepsout est une première et

fantastique approche du pays, et bien que le souk très

oriental de Louxor regorge de babioles sans grande

valeur Sergio se laisse tenter par quelques premiers

souvenirs qu'il déniche et négocie : une boîte

incrustée de nacre, un flacon à parfum et un cendrier

en albâtre.

Son attention est attirée par des formes féminines

cachées sous une djellaba, il suit cette étrangère des

yeux presque machinalement, comme si un détail la

distinguait du reste des badauds et commerçants. Il

s'en approche discrètement jusqu'au moment où elle

se retourne et croise son regard. Il est confus,

comme pris de malaise, il reconnaît cet iris clair abrité

par de fines paupières, qui s'estompe dans la foule

comme par enchantement. Les pyramides

protégeraient davantage de légendes et d’histoires

fantastiques, Sergio est perplexe, comment un

délégué syndical aussi cartésien peut-il se laisser

convaincre par ses hallucinations ?

Le séjour se poursuit agréablement, l’appareil

photo est largement amorti…

126


L'amante religieuse

La dernière soirée est organisée à bord, la salle de

réception est magnifique et brillante comme un palais

des mille et une nuits. Rien n'a été laissé au hasard, le

buffet est somptueux... Les danseuses offrent un

spectacle de toute beauté. Pour l'heure, Sergio s'est

transformé en esclave et déguste ce vin égyptien en

trempant son pain dans les mezzes, il y prend goût,

toutes les saveurs sont au menu, la musique, les

odeurs, les costumes, il est plongé dans un univers de

toute splendeur et dont la majesté lui fait oublier la

chaleur de l’acier en fusion. Vers minuit, un feu

d'artifice éclate sur le pont. Dans la pénombre, Sergio

aperçoit Cléopâtre qui semble le dévisager. Il hésite

un instant puis, sous l'effet de quelques verres

d'alcool, ose s'avancer vers la belle inconnue. Au

même moment, les spectateurs attirés par le bouquet

final s'interposent et le bousculent, il perd l'équilibre,

se redresse en cherchant désespérément la reine

d'Égypte qui s'est mystérieusement évaporée. Fatigué,

il décide alors de gagner sa cabine et s’endort

rapidement.

Le lendemain est consacré aux adieux, il faut plier

bagage et revenir à une réalité où les tombes sont

bien différentes des pyramides, Sergio doit retrouver

Bill, ses amis, son travail et le cimetière où il

s’adressera à Jeanne avec l'espoir de la visite de deux

ombres fidèles à cet endroit, dont les couleurs du gris

se mêlent aux fleurs.

Alors que ses paupières essaient de résister mais

127


L'amante religieuse

que sa tête se fait de plus en plus lourde, Sergio

revoit toutes ces images, les silhouettes qui ne se

rattachent à rien de bien concret et qui donnent

l'impression de flotter : une popeline vert pâle, le

souk, le cimetière, Cléopâtre. Elles se rejoignent, se

séparent, effectuent une danse comme autant de

flammes quand un crépitement vient l'extirper des

songes endiablés... son voisin vient de déballer une

plaque de chocolat que Sergio examine en ouvrant les

yeux… il en accepte un carré avec plaisir… sans

vraiment chercher d'explication aux égarements de

son imagination.

Il sait qu'il poussera bientôt la grille du cimetière

et éprouvera cette fascination qu'il s'efforce

d'apprivoiser.

L'avion atterrit et un taxi conduit cette fois par

une femme ramène Sergio jusqu'à sa porte.

Bill, qui a senti le retour, se précipite à l'extérieur

pour lui faire la fête, il bondit et se met à sauter en

gémissant de joie autour des jambes du maître

prodigue.

Sergio salue puis remercie Maria et Louis qui ont

eu la gentillesse de prendre soin de Bill et des plantes

de Jeanne et il défait sa valise avant de programmer la

lessive et d’ouvrir son courrier. Il découvre des

factures et le journal du syndicat, quelques publicités...

128

Il regarde songeur les notes à régler, pas grand-


L'amante religieuse

chose juste des sommes qu'il trouve bien dérisoires

aujourd'hui. Il en avait bavé pourtant pendant de

longues années, à tirer le diable par la queue, à

compter pour que les enfants ne manquent de rien.

Il n'avait jamais entendu Jeanne se plaindre.

Elle avait été heureuse auprès de cet homme

pudique et prévenant dont les gestes savaient

l'émouvoir et étouffer les misères matérielles. Elle

pouvait se priver de tout, mais pas de lui… non pas

de lui, et elle était partie.

Il prépare l'enveloppe destinée au chèque en

laissant couler une larme, l'argent qui n'est plus un

problème pour lui n'est que piètre consolation.

Il fait le tour de la maison qui respire la propreté,

Maria est une perle, il peut s’occuper tranquillement

des emplettes avant de se rendre au cimetière avec un

énorme bouquet et un voyage à raconter à Jeanne.

Le supermarché est à deux pas, et le fleuriste à

cinquante mètres de l'entrée principale du cimetière.

Il déambule, plus triste que jamais, dans les allées

qui séparent les tombes et s'adresse enfin à Jeanne en

déposant la gerbe sur le marbre brillant. Il tourne

légèrement la tête mais ne voit rien, pas une seule

âme qui vive, pas une ombre, il est seul au milieu

d'une population éteinte qu'il caresse des pieds à

chaque nouveau pas. La solitude prend tout son sens

à cet instant précis…

129


L'amante religieuse

Anna

Anna est à Rome pour trois jours encore. Le

soleil est au rendez-vous et lui murmure les secrets

de la cité de Romulus et Remus.

C’est la première fois depuis très longtemps

qu'elle s’accorde une pause. Elle est assise à la

terrasse d'un bistrot non loin du Panthéon où son

regard se perd sur la gigantesque coupole.

Elle a laissé refroidir le café, tant pis, elle en

commande un autre, pensive… Elle examine alors les

mouvements bien étrangers de ces personnes qu'elle

ne connaît pas et qui s’agitent autour d’elle. Un

enfant pleure, il a laissé tomber une énorme glace

italienne. La divine maman s'active à débarrasser le

maillot de la crème au chocolat qui l'a envahi et le

papa attendri s'attache surtout à photographier la

scène en souriant.

Anna semble fondre à la même vitesse que la

glace qui se répand sur les pavés, elle saisit un

mouchoir en papier, s'acquitte de la note et se lève.

La visite du Panthéon ne va plus tarder. C'est le seul

monument demeuré intact et dont l'architecture est

classique. Les images sont impressionnantes et riches

en émotion autant que la découverte du Colisée qui

s'ensuit et qui clôture le voyage au cœur d'une

Histoire, de ses croyances, de ses légendes et mythes.

Les vacances touchent à leur fin, Anna s'applique

à ranger ses vêtements dans la valise après les avoir

130


L'amante religieuse

soigneusement pliés, en déplorant presque son

éternel souci de perfection dans les actes les plus

anodins. Après tout, rien ne permet de différencier le

linge, celui qui est destiné au lavage, de l'autre qui n'a

pas été porté ; on les croirait encore marqués par la

chaleur du fer à repasser. Pourquoi cet acharnement à

donner un ordre systématique à chaque chose et

enfin, pourquoi attacher autant d'importance à

l'étoffe sans vie d'une garde-robe régulièrement

renouvelée ?

Elle pense à cette jeune maman et au Tee-shirt du

bambin souillé par le chocolat.

Elle finit par écraser la valise encombrée de

souvenirs pour réussir à la boucler.

Son âge ne lui permet plus d'attendre trop

longtemps, la venue d'un enfant ne s'improvise pas,

elle le sait. Bien sûr, il existe des moyens qu'elle

envisage parfois : l'adoption, mais il faut en déposer

une demande complexe, se préparer à attendre et à se

déplacer, ou l'insémination à partir d'un donneur

anonyme, la quête d'un géniteur et pourquoi pas d'un

mari ? Les doutes l'assaillent de plus en plus fréquemment,

il lui faut cependant faire un choix.

Cette semaine de réflexion touche à sa fin, il est

indispensable pour elle d'aborder son avenir en toute

quiétude loin des réalités professionnelles.

Anna s'est tellement impliquée dans son travail

qu'elle a oublié de vivre, si quelques hommes ont pu

131


L'amante religieuse

l'approcher, elle n'a pas su les encourager à rester

faute de n'avoir pas su se débarrasser de la main de

fer cachée dans son gant de velours.

*

Jean-Michel Petrus a paré au plus urgent et assuré

l'intérim au mieux. Anna apprécie la collaboration de

cet homme de confiance. La grogne sociale est

latente, les salariés préparent une rentrée forte en

mouvements de grève si les augmentations de salaires

ne s'inscrivent pas à l'ordre du jour de la prochaine

rencontre avec le patronat. Le pouvoir d'achat

régresse, les factures augmentent et le milieu ouvrier

ne prétend pas se faire oublier bien au contraire, il se

fera entendre en paralysant la production. Anna est

prise entre deux feux, les actionnaires qui font peser

la menace de délocalisation et les revendications d’un

personnel qui réclame une plus large distribution des

bénéfices.

La tâche s'annonce particulièrement difficile. Les

esprits enflammés seront peut-être revenus à la

raison et au calme après l'été qui revêt le caractère

d'une trêve bénéfique et attendue par tous, mais qui

permet également et indiscutablement d'aborder les

événements avec davantage de combativité.

Anna ressent l'envie de se retrouver seule, comme

une nécessité de poursuivre la réflexion menée

pendant cette semaine romaine.

132


L'amante religieuse

Elle ne prend pas le temps de défaire ses bagages,

tout juste celui de déposer sa valise dans l'entrée de

l'appartement et entame une marche de trois

kilomètres. Il fait beau, le fond de l'air est doux, les

rues sont désertes… le linge sèche, accroché aux

cordes qui suivent les allées des jardins toutes

cimentées et marquées par la chaux. Une odeur de

café s'échappe des cuisines, des effluves de simplicité

émanent des habitations ouvrières qui se sont

greffées autour de l'usine pour former des cités

uniformes.

Anna n'y avait jamais réellement prêté attention

jusqu'à ce jour, en dépit de ses origines sociales qui

auraient pu lui rappeler les ambiances chaleureuses

des corons. Elle soupire… Elle a mené sa carrière en

oubliant le plaisir de s'allonger sur l'herbe et celui de

humer la terre.

Elle se reprend et hâte le pas. À l'entrée du

cimetière, une mère et sa fille d'une quinzaine

d'années emplissent des brocs d'eau près du bac

accueillant des fleurs fanées, une mine d'or pour les

amateurs de boutures naissant de l'humus oublié.

Le cimetière est devenu le lieu de vie, celui des

regards compatissants, où les fleurs prennent racine

sous les gravillons blancs. Un endroit de retrouvailles

et de conversations intimes étrangères aux préoccupations

professionnelles. La vision du monde est

tellement différente une fois que l'on a poussé cette

grille de ferraille grinçante et lourde. Au centre, une

133


L'amante religieuse

immense croix supportant le Christ a été dressée, au

pied de laquelle s'étalent quelques compositions

artificielles déjà anciennes.

Anna s'avance, la tombe qui abrite son père est

entretenue, elle remarque une plante fraîche qui se

distingue des autres, une violette éclatante. Elle se

penche, une carte de visite a été glissée sous le pot,

elle la ramasse et découvre ces quelques mots

étranges et sans signature :

« Je vous ai croisée au tournant de la vie, je vous

ai trouvée élégante et divinement parfumée, comme

ce pourpre velours qui illustre ma pensée. »

Anna sourit, persuadée que ce message ne lui est

pas adressé, elle examine les alentours, mais rien ici

n'est à même de lui permettre de comprendre ce

témoignage d'intérêt tellement inattendu. Elle conserve

la carte dans son sac puis apaisée, décide de

rentrer. Elle emprunte sans le savoir le trottoir du

tournant de la vie, ce fameux coin de rue, le point

d'intersection de deux mondes réputés pourtant

parallèles… un non-sens qui semble faire pétiller les

yeux d'une âme qui retrouve ses vingt printemps.

Les vacances sont terminées, le collier s'annonce

plus lourd que jamais.

Le comité de direction se réunit dès lundi,

l'annonce de la délocalisation est imminente et avec

elle, les licenciements, Anna a reçu le fax redouté. Les

décisions les plus graves sont prises dans la plus

134


L'amante religieuse

grande discrétion, il va falloir faire preuve de

diplomatie. La gestion de l'unité n'est pas mise en

cause, les profits sont ailleurs, des postes de même

valeur seront proposés aux cadres au sein du groupe.

Le mécontentement était déjà menaçant en juin, il va

falloir composer avec un ensemble de facteurs

économiquement fragiles et se préparer à de vives

réactions. Le paysage s'assombrit, la vie n'est pas ce

long fleuve tranquille espéré, le courant, les remous,

les crues n'épargnent personne.

Kaniewski, c'est le nom le plus impopulaire qui

circule dans les couloirs de l'usine depuis trois mois,

c'est aussi celui qui reçoit des hommages et des

fleurs… Sergio en a pris conscience malgré lui, dès le

début de la situation conflictuelle qui règne dans son

entreprise, et son statut de représentant syndical le

place aux premières loges. Il faut négocier les départs

au mieux, la fermeture de site est décidée, les

manifestations houleuses des derniers mois n'ont rien

réglé, la décision est prise.

Le dessert

Anna s'est habituée aux cartes parfumées, à la

prose attentionnée d'un inconnu... C’est le jour de la

traditionnelle visite au cimetière, Anna soutient sa

mère fatiguée. Les femmes s’arrêtent devant la tombe

où Anna ramasse, discrètement, une petite enveloppe

135


L'amante religieuse

dissimulée derrière un vase de marbre. En se

redressant, elle aperçoit un homme à une

cinquantaine de mètres qui s'apprête à quitter les

lieux, mais qui semble aussi s’intéresser mystérieusement

à elle. Il s'éloigne en pressant le pas, passe la

grille et disparaît à l'angle de la rue. Anna, poussée

par la curiosité lui emboîte le pas pour s'assurer de la

direction qu'il choisit puis elle rebrousse chemin.

Une fois rentrée, elle se munit d'un ouvre-lettres

et prend connaissance de ce nouveau message différent

des autres :

« Rejoignez-moi à l'hôtel de la Place à 19 heures,

chambre 21 »

Anna hésite, déambule, perplexe et perturbée, de

la chambre au salon en passant par la salle de bains.

« Un rendez-vous et qui plus est, dans un hôtel, c'est

inconvenant et déplacé ! Quelle idée ! » Elle s’assoit,

soulage ses pensées confuses en se prenant la tête

dans les mains, pressant ses joues rouges d'énervement

puis, subitement, dans l'excitation du

moment, elle se lève, se dirige vers la penderie, et en

extirpe une robe noire et seyante, celle qui met en

valeur son corps délicieusement sculpté, opte pour

des bas de même ton et une paire de chaussures à

talons moyens. Sans davantage de réflexion, elle

passe sous la douche, arrange ses cheveux, se

maquille en prenant soin de souligner le vert profond

de ses yeux et enfile ses vêtements.

136


L'amante religieuse

Il est 19 heures quand elle arrive à l'hôtel, la

chambre est au second. Elle ouvre la porte après

avoir frappé sans obtenir de réponse, pénètre dans

cet endroit avec détermination et à sa grande

stupéfaction découvre une multitude de bouquets

disposés dans la pièce ainsi qu’une desserte garnie

d'une bouteille de champagne et de deux coupes

préparées pour l'occasion.

Anna est bluffée. Le téléphone se met à sonner,

elle décroche... Elle décide de prendre les devants,

impatiente, l'attente n'a que trop duré :

« Ne perdons plus de temps... » prononce-t-elle

avant même d'avoir perçu le moindre son à l'autre

bout du fil et elle raccroche. Elle extirpe de son sac

une petite boîte renfermant des chocolats fins qu’elle

s’empresse de déposer sur la desserte, à côté du seau

à champagne.

Il ne se passe pas deux minutes avant que la porte

ne s'ouvre.

Sergio se tient là, debout devant cette femme

séduisante et désirable qui s'approche de lui, en

prenant la précaution de verrouiller la porte. Son

parfum, subtilement épicé, émoustille les sens de cet

homme envoûté et assoiffé.

— Champagne ? dit-elle en lui avançant un verre

de cristal finement décoré.

*

137


L'amante religieuse

— Je dois fermer la médiathèque Joseph !

murmura la documentaliste.

Il leva la tête, quelque peu ennuyé et s'excusa

comme il le faisait très souvent...

— Je suis désolé, je n'ai pas vu le temps passer.

Puis-je emporter ce livre que je n'ai pas terminé ? Je

passe demain comme d'habitude, après l'école... Cette

série noire est bouleversante et passionnante, le

personnage de Sergio me semble le psychopathe

idéal, un Landru bien sympathique qui se vautre dans

le pathétique. Je parie qu'il n'en fera qu'une bouchée

de cette jeune Anna !

L’instituteur rangea le livre dans son cartable

avant de gagner le logement de fonction entre la

mairie et l'école. Une fois rentré, il se servit une

orangeade et, pour tout repas, se contenta de la

religieuse au chocolat de la veille, conservée à l'abri

du réfrigérateur, derrière le pot de moutarde. Il reprit

la lecture, avide de poursuivre l’exploration des

esprits dont les travers sont dissimulés derrière les

mots. Il tourna enfin la toute dernière page avant de

s'endormir, repu.

Épilogue

Les deux femmes arpentent les allées du

cimetière, Anna se détache un court instant de la plus

138


L'amante religieuse

âgée pour s’arrêter devant une tombe fraîchement

couverte de couleurs enrubannées… Anna, dont le

ventre permet de deviner une naissance prochaine,

laisse échapper une larme en posant la main sur ses

rondeurs puis esquisse comme un sourire quelque

peu machiavélique de mante religieuse avant de

rejoindre sa mère… Elle fouille ses poches de

manteau, en extirpe un chocolat renfermant une

cerise et le porte à sa bouche pour le savourer

lentement puis se met à chuchoter :

— Ils doivent me respecter et reconnaître mon

autorité, n’est-ce pas ? On ne joue pas avec Anna

Kaniewski, ton père aurait dû le savoir !

La journée n'est pas encore terminée, elle ne

s'attarde pas, Tamara, sa sœur jumelle les attend pour

le dîner avec Bill, le fox-terrier...

* * *

139


Un dernier pour la route

par Ludmila Safyane

L’intérieur est propre et coquet. Cette petite

odeur de renfermé mise à part, le salon de Marthe est

accueillant et bien tenu. La table est dressée pour

cinq personnes. Porcelaine nacrée aux motifs fleuris.

Argenterie. Verres en cristal. Serviettes brodées. Les

flammes rouges d’un poinsettia se tendent vers le

ciel, à côté de la carafe remplie d’eau fraîche. Dans

l’angle de la pièce, sous le sapin étincelant, des

cadeaux empaquetés rouge et or semblent attendre

depuis une éternité.

Marthe regarde la pendule. Ils ne devraient pas

tarder maintenant. Oh, elle ne les attend pas à dixneuf

heures pile. Elle a l’habitude. Ce n’est pas bien

grave s’ils ont un peu de retard. Elle préfère cela. Elle

préfère que Roger soit prudent sur la route. Ils

viennent de si loin.

Une odeur chaude et moelleuse s’échappe de la

cuisine. Le rôti doit être à point maintenant. C’était

une bonne idée le rôti. Marthe avait d’abord pensé à

141


Un dernier pour la route

du saumon. Il aurait été trop cuit. De toute façon les

enfants n’aiment pas le poisson, à cause des arêtes.

Sauf peut-être ces choses surgelées qu’on trouve

maintenant à la supérette. Ce n’est pas qu’ils soient

difficiles ces mômes. Roger et Valérie les ont bien

élevés, mais les enfants d’aujourd’hui sont comme

cela. Ils n’ont pas connu la guerre. Et c’est très bien

ainsi.

La vieille femme jette un coup d’œil au grand

vaisselier. Si elle sortait la boîte maintenant ? Elle est

belle, colorée, ça fera joli en bout de table. Et puis la

petite aura peut-être l’autorisation d’en prendre un

avant le repas. Sa mère pourra bien laisser faire, pour

une fois. De toute façon elle ne mange jamais rien,

cette môme. Un appétit d’oiseau. Comme Roger

petit. Marthe l’avait même emmené voir un médecin

spécialisé, sur les conseils de Josette Lefranc, la

voisine. Il ne prenait pas de poids. Résultat, des mois

de bataille pour avaler ce liquide dégoûtant, et au

final, aucune différence. Ah, les enfants, quel souci !

Elle avait fini par tout jeter aux ordures. Il était

comme sa mère, il préférait le chocolat.

Sept heures et quart. Marthe se rend dans la

cuisine. Tourne le bouton et coupe le four. Il ne faut

pas manger trop chaud, c’est mauvais pour la

digestion. Ils ne vont plus tarder maintenant. Elle

revient au salon. Si elle s’asseyait un peu en

attendant ? Ce n’est pas qu’elle soit fatiguée mais tout

de même, à son âge ! Et puis il va falloir tenir toute la

142


Un dernier pour la route

soirée, suivre la conversation, endurer les

chamailleries des enfants, ils sont mignons ces deux

petits mais les enfants ont toujours une voix criarde

qui, à la longue, épuise. La vieille femme s’affale dans

le gros fauteuil Louis XVI. Soupire.

La boîte est à sa gauche. Le carton pétillant de

couleurs attire son regard. Le ruban noir contraste et

suggère. Un seul désir. Tirer sur ce ruban. Ouvrir et

laisser s’échapper le parfum un peu âcre. Allez, ce ne

sera pas bien grave. Un seul, pour l’attente. Marthe

soulève délicatement le couvercle, ôte le papier de

soie jaune. Les chocolats sont là. Tous différents,

tous tentateurs.

Elle retire de ses doigts tremblants un rectangle

marron clair. Chocolat au lait, intérieur praliné. Une

merveille de douceur fondante. Exactement ce qu’il

fallait pour atténuer l’angoisse de l’attente. Sur sa

langue, le temps s’étire en un long ruban sucré contre

lequel viennent s’empêtrer les souvenirs, comme les

mouches à la campagne sur le papier collant, dans la

maison de Vaneuse, l’été, Roger dans son petit short

bleu, le seau de métal à la main, prêt à suivre son père

au bout du monde, et Cyprien avec les deux cannes à

pêche, la grande et la petite. Qu’est-ce qu’ils étaient

beaux ces deux-là !

Mais bon Dieu où a-t-elle la tête ? Et Cyprien,

elle l’a oublié ? Voilà plus de deux heures qu’il est

parti chercher on ne sait quoi chez Madame Lefranc.

Il n’est pas encore revenu ? Il exagère ! Cette bonne

143


Un dernier pour la route

Josette lui aura fait goûter un petit verre de genièvre

qu’elle rapporte de chez sa famille du Mercantour.

Ou bien deux… Il se sera endormi dans le canapé et

elle n’aura pas osé le réveiller. Brave Josette. Marthe y

enverra Roger tout à l’heure. Pour sa part, elle n’a pas

la force de descendre l’étage jusque chez la voisine.

Et puis, elle profite un peu du calme, parce que dès

qu’ils seront là, la vie reprendra le dessus dans le

vieux salon et il faudra suivre la cadence.

La boîte de chocolat est restée ouverte. À côté, le

papier froissé semble figé pour l’éternité. C’est dur de

voir l’éternité en face. C’est même insupportable. Ça

donne envie de secouer tout ça. Un peu, pour voir.

Marthe tend la main, tournant la tête à demi, comme

pour éviter de voir ce que ses doigts vont accomplir,

comme pour échapper à sa culpabilité aussi. Elle

pioche au hasard. Le hasard lui tend un chocolat

rond et blanc. Forme maternelle. Couleur des anges.

Aube de pureté. À y regarder de plus près, ce

chocolat qu’on dit blanc est plutôt jaunâtre. Et fourré

de noix de coco trop sucrée. De petits morceaux

restent coincés entre les dents. Comme les flocons de

neige, cette blancheur était un leurre. En fondant elle

a dévoilé sa vraie nature et Marthe n’aime pas trop le

goût du hasard, ni de la noix de coco. Elle se sent

prise au piège. Pour chasser au plus vite cette

impression désagréable, elle se saisit d’un autre

chocolat. Pour faire passer. Noir orange confite.

Nettement meilleur. Marthe aime le goût de l’orange.

Cela lui rappelle ses Noëls d’antan. Lorsqu’on n’avait

144


Un dernier pour la route

qu’un fruit pour tout présent et qu’on était heureux.

Elle observe les gros paquets posés sous le sapin. Ah,

on ne pourrait pas leur faire ce coup-là aux mômes

d’aujourd’hui. À coup sûr on s’en ferait des ennemis

et ça, ce n’est pas dans le goût du jour. Question

d’époque, comme pour la noix de coco.

Cyprien n’est pas remonté. Roger, Valérie et les

deux petits ne sont pas arrivés non plus. Mais qu’estce

qu’ils peuvent bien faire, tous ? Marthe sent

s’abattre sur elle un véritable désespoir. Un puits sans

fond. Elle ferme les yeux et bascule sa tête sur le

dossier du gros fauteuil. L’ont-ils oubliée ? La laisser

seule un soir de Noël ! Ils exagèrent. Oh, elle ne leur

en veut pas. C’est qu’ils ont dû avoir une bonne

raison. Ils vont arriver, expliquer, s’excuser du

retard… Marthe essuie une larme échappée au coin

de l’œil. Qu’elle est donc bête de s’émouvoir comme

cela. À son âge, elle réagit comme une jeune

amoureuse délaissée ! Allez, il faut s’occuper en

attendant. En attendant quoi ? Elle ne sait plus… Ne

pas se laisser abattre. Elle retourne à sa cuisine. Sort

le rôti. Il est encore tiède. Les pommes de terre sont

dorées et luisantes. Marthe se coupe une petite

tranche et mâche doucement. C’est bon. Ça revigore.

Ils ne lui en voudront pas. Il est si tard.

Dans la boîte colorée il ne reste plus qu’un seul

chocolat. Le dernier. Un pavé noir recouvert de

poudre d’or. De poudre de rêve. Marthe s’est

endormie dans le gros fauteuil. Ses bras pendent de

145


Un dernier pour la route

chaque côté comme deux masses inutiles. De sa

bouche entrouverte s’échappe un filet marronnasse.

La vieille femme ronfle. Elle se repose et c’est très

bien comme ça. Elle rêve aussi. De temps en temps

elle sourit dans son sommeil. Pas beaucoup.

Demain, Marthe rangera dans le grand vaisselier

les assiettes immaculées, les verres secs et les

serviettes brodées. Elle repliera le sapin en plastique

dans son carton et glissera les cadeaux un peu

poussiéreux sous son lit. Jusqu’à l’année prochaine.

Oui, elle les ressortira l’année prochaine, si Dieu lui

prête vie encore un an. Oh, à son âge, on ne sait

jamais si on verra l’hiver suivant. Pourtant. Pourtant,

elle sait bien qu’ils ne viendront pas non plus l’année

prochaine. Ils ne viendront plus. C’est comme pour

Cyprien, elle sait bien la vérité. Mais c’est tellement

dur la vérité. Pareille au cacao à l’état brut, amer,

immangeable. Il faut y mêler le sucre et le beurre

pour la rendre acceptable la vérité. Et puis la glisser

sur la langue, et la laisser fondre jusqu’à ce qu’elle

devienne une pâte molle, une substance malléable à

laquelle on puisse donner un peu la forme de son

désir.

Demain, vers onze heures, Madame Lefranc

frappera trois petits coups à la porte. Elle dira :

« Votre taxi est arrivé, vous ne voulez vraiment pas

que je vous accompagne ? » Marthe mettra son petit

manteau d’astrakan, dira : « Non merci Josette, c’est

très aimable à vous. Une autre fois peut-être. » Puis

146


Un dernier pour la route

elle prendra le poinsettia aux flammes rouges et

l’emportera. En chemin, elle imaginera la joie des

petits découvrant leurs jouets, leurs rires devant ces

paquets qu’ils n’ont jamais pu ouvrir. Elle sortira de

sa poche le dernier chocolat. Le noir avec les

paillettes d’or. Elle le laissera fondre doucement dans

sa bouche comme un réconfort, comme un rempart

pour affronter la vie, pour affronter la vérité. Et à

peine dehors, la vue de toutes ces voitures – oh, c’est

que Marthe ne sort plus beaucoup désormais – lui

rappellera celle de Roger, petite, minuscule, face à ce

trente-huit tonnes, sur l’autoroute, il y a un an. Elle

les attendait tous les quatre pour le repas de Noël.

Puis elle passera les grilles du cimetière et posera la

fleur de vie sur la tombe trop grande. Et le goût du

pavé noir sera encore un peu là, sur sa langue, mais

sans les paillettes d’or.

* * *

147


Choc à mort !

par Michèle Desmet

La porte du bureau est entrouverte. J’y passe une

tête prudente, juste histoire qu’on ne m’oublie pas,

quoi ! Depuis le temps que je poireaute…

— Gaby, t’as vu l’heure ? Il est plutôt tard, je

dirais.

Elle lève la tête. Elle a carrément l’air crevé, mais

je ne vais pas le lui annoncer en pleine poire, je suis

un gentleman, moi ! En plus, elle risquerait de bouder

et je passerais une mauvaise soirée.

Notez que malgré les cernes et le teint blafard,

elle n’est pas mal : la cinquantaine bien nippée, le

cheveu lisse et platiné, les yeux comme deux glaçons.

À côté, je me sens parfois plouc comme il n’est pas

possible, malgré mes fringues dernier cri. Et ça dure

depuis vingt-cinq ans.

— Oui, je sais qu’il est tard, mais il faut que je

termine de vérifier ces contrats. J’en ai encore pour

un quart d’heure et Mamie pourra les signer demain.

149


Choc à mort

Encore une chose que je ne comprends pas, cette

rage de travailler jusqu’à pas d’heure ! Est-ce que je

travaille, moi ?

Enfin, si, quand même, puisque je suis le

directeur en second de la boîte, ça veut dire que je

travaille, non ? Je vais à des conférences sur le

chocolat, j’assiste à des conseils d’administration, je

déjeune avec des « clients potentiels », comme elle

dit, Gaby. C’est plutôt bath. D’autant plus que je n’ai

pas grand-chose à faire, seulement être là et ouvrir la

bouche le moins possible, si ce n’est pour sourire de

toutes mes facettes dentaires. Paraît que, comme

objet de décoration, je fais bien mon boulot.

Au départ, pourtant, rien ne m’avait préparé à ça.

— Bon, tu te décides ou quoi, qu’il disait mon

paternel, j’en ai ma claque d’entretenir un gugusse de

vingt balais plus con que mes pieds et tout juste bon

à bâfrer !

Cette phrase, vous me croirez ou pas, m’est allée

jusqu’au fond de l’estomac. Pour qui il me prenait,

mon père ? C’est pas parce qu’on n’a pas réussi à

dépasser les premières années d’école primaire qu’on

est un nul, quand même !

— Okay, je cherche un job et tu seras bien

étonné ! que j’ai répondu.

150

Eh bien, il l’a été. Je suis allé me présenter à la


Choc à mort

chocolaterie du coin et ils m’ont embauché, comme

magasinier ! Moi-même, je n’en revenais pas !

Et j’en suis encore moins revenu quand je me suis

rendu compte que j’avais tapé dans l’œil de la petitefille

de la patronne ! Oui, moi, Billy Coujon !

Là, j’avais touché le gros lot !

Gaby continue à s’activer derrière son bureau

« Directoire », comme elle dit. Moi, je trouverais plus

logique qu’on l’appelle « bureau Directrice » puisque

c’est ça qu’elle est, Gabrielle, mais personne ne me

demande jamais mon avis.

Pourtant, j’y vais de mon petit commentaire,

histoire de montrer que j’existe.

— Je comprends pas… Puisque c’est toi qui fais

tout le boulot, pourquoi tu peux pas les signer toimême,

ces papiers ? Ou moi ? Pourquoi ça doit

toujours être Mamie ?

Elle soupire, se lève. Devant elle, les fichus

contrats sont empilés de façon bien nette, pas un qui

dépasse. J’ai toujours admiré les gens qui pouvaient

faire ça. Quand on voit mon bureau à moi, c’est un

vrai foutoir, avec mes magazines de bandes dessinées

étalés partout. Heureusement que Josiane, notre

secrétaire, remet tout en ordre derrière mon dos,

sinon je n’aurais même plus de place pour faire la

sieste, dans mon canapé de cuir fauve qui sent si bon.

151


Choc à mort

— Billy, je te l'ai déjà expliqué cent fois… C’est

Mamie la propriétaire de l’usine, c’est elle qui prend

les décisions importantes.

— Okay, okay, mais quand même !

Elles sont cinglées, les femmes, dans cette famille.

Voilà, c’est le mot : cinglées. Et il a fallu que ça

tombe sur moi !

Au début, bien sûr, c’était extra, changer de vie

comme ça. Passer du petit trois-pièces-avec-WC de

mon paternel à un château où j’avais des vertiges rien

qu’à regarder les plafonds. Dans ma situation, c’était

ce qu’on pouvait appeler être verni. D’autant plus

que la chocolaterie fonctionnait bien. Les pralines se

vendaient comme des petits pains, et beaucoup plus

cher.

Mais avec l’habitude, on finit par se lasser de tout,

même du bonheur chocolaté. Surtout quand on

prend de l’âge et qu’on s’aperçoit que rien ne change.

Mamie tient encore toutes les ficelles en main et pas

moyen de les lui faire lâcher.

Pourtant, ça m’aurait bien plu d’être un « vrai »

directeur. Prendre des décisions, parler et qu’on

m’écoute avec respect, pour une fois. Ce n’est quand

même pas trop demander, si ?

Toujours debout devant son bureau, Gabrielle ôte

ses lunettes d’un geste machinal.

152

— Tu sais très bien que cette chocolaterie, c’est


Choc à mort

son enfant. Si elle tient à en garder la direction, ça ne

me dérange pas plus que ça !

Mais moi, ça me dérange.

Je n’ai pas envie de terminer comme mon beaupère

mais ça me pend au nez, j’en suis sûr. Le pauvre

vieux a travaillé durant quarante ans au service

clientèle, en pensant, tout comme moi, recevoir un

jour l’alouette toute rôtie dans le bec. Manque de pot,

en fait d’alouette, il s’est étouffé avec une traîtresse

de noisette cachée dans une truffe au chocolat. Ça

m’a scié, je l’aimais bien, moi, mon beau-père.

Mourir de cette manière, après avoir consacré

pratiquement toute sa vie à la praline familiale, c’est

vraiment de la guigne et je détesterais ça.

*

Ah, comme c’est agréable de rester assise là, dans

un transat au soleil, en conversant avec Anna et les

autres. Depuis que je me suis installée ici, j’ai

découvert le plaisir de la sieste et du jardinage, qui

l’eût cru ? Décidément, j’ai bien fait de quitter cette

bâtisse prétentieuse que Gino, le pauvre cher homme,

appelait un château. Du moment qu’elle arborait des

tourelles, toute construction, même une cabane à

lapins, était pour lui un château.

Non que le « Chocamore » soit une cabane à

lapins, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit.

C’est une grande baraque carrée, d’un goût plus que

153


Choc à mort

discutable, flanquée des fameuses tourelles. C’est Gino

qui en avait dessiné les plans. Comme quoi, on peut

être un génie pour la confection du chocolat et n’y rien

comprendre en architecture.

« Il ne faut pas mélanger les genres, lui disais-je

toujours. Contente-toi de fabriquer tes délicieuses

pralines, et laisse les maisons à ceux qui savent ce que

c’est. »

Il ne m’a pas écoutée et, finalement, je l’ai laissé

faire à sa guise. Il était tellement heureux d’avoir une

maison à lui, que je n’ai pas eu le cœur de piétiner ses

illusions. J’ai donc consenti à y demeurer, dans son

rêve à tourelles, et même après sa mort, j’y suis restée

de nombreuses années ; je n’arrivais pas à décrocher

de mes souvenirs. Ce n’est que récemment que j’ai

décidé qu’à mon âge, il était temps que je m’offre une

retraite de luxe, dans une résidence confortable

entourée d’un grand parc. Évidemment, Anna m’a

emboîté le pas, elle ne pourrait vivre sans moi, cette

pauvre fille. Même si nous nous chamaillons souvent.

— C’est bien vrai que Gino était tout à fait

charmant !

Je tique. C’est quand même incroyable, cette façon

qu’elle a de s’immiscer dans mes pensées ! Il est vrai

que nous nous connaissons depuis tellement longtemps

que je doute que nous puissions avoir un secret l’une

pour l’autre.

— Anna, voyons ! J’ai l’impression d’être le

docteur Watson sous l’œil scrutateur de Sherlock

Holmes !

154


Choc à mort

— Bah, Rosalie, tu es tellement transparente !

— Transparente, moi ? C’est la meilleure !

Elle se tait. Sur ses lèvres flotte un petit sourire que

je connais bien et qui ne me plaît pas plus que ça.

Je rumine. Je vais finir par penser qu’elle avait le

béguin pour Gino… Et lui ? Après tout, elle était

presque toujours fourrée chez nous et il arrivait que je

m’absente…

Que se passait-il, derrière mon dos ?

Vous allez me dire qu’il est un peu tard pour la

jalousie, mais tout de même…

*

— Valérie, vous me faites un mélange ? C’est

pour la vio… ma belle-grand-mère, vous connaissez

ses goûts, hein ?

— Oui, monsieur Billy, bien sûr ! Quelques

chocolats à la pistache, quelques-uns à la menthe

pour les dames de la résidence et pour elle, rien que

des « chocamores » ! Combien en voulez-vous ?

— Oh, embarquons pour trois kilos !

Elle me regarde, le sourcil levé.

— Trois kilos, pour une personne de cet âge…

— C’est trop, vous croyez ? Bon, alors ce que

vous voulez, cinq cents grammes, tiens, ce sera moins

lourd à porter.

155


Choc à mort

C’est vrai, quoi, autant être conciliant. Et puis,

elle a raison Valérie, si la vioque se mettait dans la

tête de clamser d’indigestion, c’est encore moi qui

trinquerais, avec mes trois kilos de pralines !

Elle s’affaire, choisissant les chocolats avec soin.

Je constate que ses formes s’arrondissent de jour en

jour. Forcément, avec toutes les sucreries qu’elle

s’enfile… Quand elle est entrée dans la boîte, il y a

deux ans, ça a fait tilt, entre nous. Elle était vraiment

pas mal, avec ses cheveux d’un marron brillant et sa

bouche en forme de cœur, et moi, je suis plutôt beau

mec, sans me vanter. Pour tout vous dire, j’ai même

été prêt à laisser tomber d’un seul coup Gabrielle et

le « Chocamore » dans les deux sens du terme,

château et chocolat, pour les beaux yeux de cette

gamine, tant elle me faisait de l’effet. Le problème,

c’est que je le lui ai dit. On est bête quand on est

amoureux, ça oui.

D’un jour à l’autre, Valérie s’est refermée comme

une huître, je ne comprenais pas pourquoi. Je n’étais

plus son « mignon Bibi chéri », son « petit cochon en

massepain rose », mais « Monsieur Billy » tout sec,

tout court.

Il a fallu qu’un jour, pris d’un besoin pressant,

comme disent les gens chics, je m’isole dans les

toilettes de l’usine pour recevoir la vérité en pleine

tronche. Deux ouvriers venus se laver les mains se

156


Choc à mort

fendaient la pêche, ignorant ma présence discrète…

— Hé, Victor, tu sais la nouvelle ? La petite Val

du service emballage, elle avait tapé dans l’œil du

beau Bibi…

— Sans blague ! On se marre tous à suivre ce

feuilleton, tu penses bien ! Trop hilarant de voir le

Bibi avec ses yeux de cabillaud frit !

— Oui, mais v’là que l’affaire se corse : l’abruti

lui a proposé le mariage !

— Pffffft, il y va fort, le vieux ! Quand ça viendra

aux oreilles de sa légitime, je donnerai pas cher de

son pedigree !

— La petite Val a freiné des quatre fers, tu penses

bien ! Elle m’a dit, texto : « Mais pour qui il se prend,

cette andouille ? Pas question que je me mette avec

un pouilleux ! »

— C’est vrai qu’il a pas un radis à lui, le Bibi, et

en plus, pour la comprenette, c’est limite de chez

limite. Je lui donne pas tort, à la gosse !

Ils étaient sortis en rigolant et poursuivant leurs

commentaires, tandis que je m’effondrais comme une

loque sur le siège des toilettes.

Ô désespoir et trahison, comme ils disent

justement, dans les feuilletons ! Deux mots surtout

surnageaient dans la mélasse de mon cerveau : vieux

et pouilleux.

Après le premier moment d’abattement, je me

157


Choc à mort

suis repris : je ne pouvais quand même pas moisir là

le reste de la journée, au risque d’être surpris par les

femmes de ménage venant passer la serpillière. On a

beau avoir le cœur en compote, on tient à sa dignité !

Et puis, faut pas me prendre pour ce que je ne

suis pas ! Comprenette limite, ça veut dire quoi, ça ?

Je leur montrerai, à tous, de quoi je suis cap', non

mais des fois !

Oui, mais leur montrer quoi ?

— Ça va pas, monsieur Billy ? Vous êtes tout

rouge, tout à coup !

— Si, si, ça va… ça va bien ! Une idée qui me

vient. Donnez-moi ce paquet, Valérie, inutile d’y

mettre des rubans et des ficelles, je m’en occuperai.

— Mais, monsieur Billy…

Je lui prends des mains le ballotin encore

entrouvert et je file, pendant qu’elle reste plantée

comme une potiche, les yeux ronds. Finalement, je ne

sais plus ce que je lui ai trouvé de si spécial, à cette

Valérie.

158

— Je me demande

— Oui, Anna ?

*

Je ne puis empêcher ma voix de marquer une


Choc à mort

certaine froideur. Elle est vraiment envahissante,

parfois !

— … ce qu’ils ont prévu, pour les festivités ! Tu

penses qu’il y aura des ballons et des sucres d’orge ?

— Des sucres d’orge, à notre âge… et avec nos

dents…

— C’est vrai, tu as raison. Il y a des jours où je me

crois encore une petite fille, c’est drôle quand même.

— C’est ce qu’on appelle retomber en enfance, ma

chère !

Ma petite méchanceté fait mouche, elle me fusille

du regard mais ne dit plus mot.

Elle boude, j’ai la paix pour un moment.

Des sucres d’orge… Il en vendait, Gino, quand j’ai

fait sa connaissance. C’était bien avant le

« chocamore ». Il parcourait la plage d’Ostende,

slalomant entre les corps étendus sur le sable, et

entonnait d’une voix puissante de baryton :

« Sucres d’orge ! Bonbons ! Choooooocolaaaaaats

! »

Il portait sur le ventre, reliée à son cou par des

sangles, la caisse contenant ses diverses sucreries. À

sa ceinture pendait une bourse de cuir, emplie de

pièces de monnaie.

Il m’a subjuguée, littéralement. Jamais je n’avais

vu un homme si beau. Et cette voix !

Comme en transes, je me suis dirigée vers lui, je lui

159


Choc à mort

ai acheté un sucre d’orge. Quand, après m’avoir rendu

ma monnaie, il s’est remis en marche sur le sable en

reprenant sa litanie, je l’ai suivi.

Et je ne l’ai plus jamais quitté, jusqu’à sa mort.

— Mamie…

*

Je m’avance, un peu hésitant, avec sous le bras

droit le dossier contenant les fameux contrats à

signer et, à la main gauche, mon petit paquet de

chocolats. La vieille bique s’était assoupie dans son

transat, elle ne m’a pas vu arriver.

Elle sursaute, ouvre les yeux.

— Mon cher garçon, quelle agréable surprise !

C’est ce qu’elle dit à chaque fois que je viens.

Pourtant, c’est toujours pile-poil le vendredi, elle

devrait le savoir, depuis le temps. Peut-être qu’elle

devient un peu gaga ? Trop sénile pour continuer à

diriger l’usine ?

Cet espoir s’envole quand je la vois se saisir du

dossier de contrats et parcourir le tout, un feuillet

après l’autre, et sans lunettes encore bien ! Même, elle

me demande mon stylo pour corriger un chiffre que

Gaby devait avoir loupé, puis elle signe les dernières

pages, sans se presser. Pendant ce temps, je danse

d’un pied sur l’autre, avec mon paquet de pralines.

160


Choc à mort

— Voyons, mon cher garçon, ne restez pas planté

là comme un nain de jardin ! Asseyez-vous près de

moi !

Elle désigne le transat à côté du sien. J’y pose le

bout des fesses, précautionneusement. J’ai toujours

détesté ces machins en bois et en toile, qui ont le chic

pour se refermer ou s’effondrer quand vous vous

installez dedans.

Une fois les contrats réexaminés, elle dépose le

dossier sur ses genoux et me regarde, un long

moment, sans dire un mot. Quand elle me fixe

comme ça, j’essaie toujours de ne penser à rien,

enfin, rien d’important. Je suis sûr qu’elle lit dans ma

tête comme dans un livre de comptes, ça m’angoisse.

Alors je cache mes réflexions très loin, tout au fond

de mon cerveau, là où elle ne pourra pas aller les

chercher. Si elle savait que je l’appelle « la vioque » et

que je trouve qu’à son âge, c’est débile de s’agripper à

sa bien-aimée usine comme une moule à son rocher,

elle en ferait un cinéma ! Et Gabrielle, donc ! C’est

alors que je les entendrais sonner, les cloches !

*

Mon Dieu comme ce pauvre garçon est godiche !

Cela me surprend à chaque fois que je le vois. Bien sûr,

pas méchant pour un sou… mais d’une bêtise abyssale.

Quand je le lui ai fait remarquer, il y a de cela déjà

un quart de siècle, Gabrielle a secoué la tête avec

161


impatience.

Choc à mort

— Voyons, Mamie ! C’est vrai qu’il n’a pas inventé

le fil à couper le beurre ! Mais il est si beau, tu ne

trouves pas ?

— La beauté, la beauté… À quoi ça sert, la

beauté ?

Là, j’étais plutôt de mauvaise foi… C’est quand

même par son physique dévastateur qu’il m’avait

touché le cœur, mon Gino ! Mais lui, il avait quelque

chose de plus… Pas comme le zèbre dont s’était

entichée Gabrielle.

J’ai ajouté : « Tu risques de passer des soirées

plutôt ennuyeuses avec un cruchon pareil ! »

— Mes soirées, tu sais très bien que c’est dans mon

bureau, à l’usine, que j’aime les passer ! Quant aux

nuits… Il conviendra bien pour ça, le cruchon ! Et

puis, il ne me fera pas d’ombre, ce n’est pas lui qui

aura l’idée de fourrer son nez dans la gestion de nos

affaires.

Je n’ai rien trouvé à répliquer. C’est vrai que, déjà

à cette époque, Gabrielle était une bête de travail,

encore pire que moi ! Son plus grand bonheur, c’était

l’usine, et ça l’est encore…

— Enfin, ai-je conclu, épouse-le si tu en as envie,

je ne m’y oppose pas. Et quand tu en auras ta claque,

on trouvera bien une solution.

À mon grand étonnement, ce mariage a tenu. Pas

d’enfants, bien sûr, Gabrielle n’avait pas le temps.

162


Choc à mort

Mais dans l’ensemble, ils formaient un tandem

acceptable : elle, la tête bien faite et lui, le reste.

D’ailleurs, ça marchait si bien que j’ai refait mon

testament pour lui léguer quand même quelques

broutilles, à ce brave Billy.

C’est quand il s’est avisé d’avoir des « idées » que

ça a commencé à déraper…

*

On dirait qu’elle dort de nouveau. J’ai l’air fin,

moi, avec mon paquet au bout des doigts ! Je me

hasarde :

— Heu ! Hem ! Mamie…

— Mon garçon ?

Ben non, elle ne dormait pas. Son regard vif, bleu

comme celui de Gaby, m’épingle comme un vulgaire

papillon.

— Je vous ai apporté des chocolats…

— J’en étais sûre ! Je me demandais quand vous

alliez vous décider à me le donner, ce petit paquet.

Elle se saisit de mon cadeau et ouvre la boîte.

— Des « chocamores » ! Quelle délicate

attention ! Je les savourerai ce soir, dans ma chambre,

en pensant à vous.

Soulagé, je me lève. La corvée est terminée pour

cette semaine, ouf ! Mine de rien, elle me donne les

163


chocottes, Mamie !

Choc à mort

Je me demande ce qu’elle pensera de ma petite

surprise…

*

Au début, évidemment, mes parents n’étaient pas

d’accord, mettez-vous à leur place ! Leur fille unique

qui filait le parfait amour avec… un marchand

ambulant ! Car, à l’époque, c’était bien ce qu’il était,

mon Gino. Même si moi, j’avais compris qu’il

nourrissait une passion qui lui permettrait de se

dépasser.

Le chocolat… Il n’avait que ça en tête, c’était une

obsession. Son esprit échafaudait des mariages de

goûts, de textures, de parfums… Très vite, je me suis

prise au jeu, tout en sachant bien que pour lui, ce

n’était justement pas un jeu, mais une raison de vivre.

Et en plus, il s’appelait Choca, Gino Choca, si ce

n’était pas un signe du destin, ça !

Nous nous sommes arrangés : je faisais bouillir la

marmite pendant qu’il entreprenait une formation de

chocolatier. Il était gêné, au départ, il n'osait pas

accepter ma proposition.

— Vivre à tes crochets ? Mais de quoi je vais avoir

l’air ?

— Ce n’est que temporaire… Quand tu seras

devenu un grand confiseur, tu verras, c’est moi qui

vivrai à tes crochets ! D’abord, nous allons

164


Choc à mort

commencer par nous marier…

Pas question que je m’investisse à fonds perdu,

quand même ! Le Gino, je le voulais pour la vie, bagué

comme il se devait !

Il n’a pas protesté. Nous avons échangé nos

anneaux presque en catimini, sans fleurs ni couronnes.

Mes parents ne sont pas venus mais Anna, elle, était

présente. Je la connaissais depuis longtemps, mais

c’est alors qu’elle a commencé à prendre de

l’importance dans mon existence… et moi dans la

sienne, je suppose, car elle est venue me voir de plus

en plus souvent.

Et les années ont passé.

*

— Je viens d’avoir au téléphone le directeur de la

résidence de Mamie. Billy, c’est quoi, cette plaisanterie

? Qu’est-ce que tu as encore fait ?

Je n’aime pas quand elle me parle comme ça,

Gabrielle, avec cette voix stridente tout à coup. On

dirait mon institutrice de primaire, quand j’arrivais en

classe sans mon cartable, que j’avais oublié à la

maison. Comme si je pouvais penser à tout, moi !

— De quoi tu parles, là, Gaby ?

— Je parle du paquet de chocolats que tu as

apporté à Mamie, vendredi passé ! Qu’est-ce que tu

as mis dedans ?

165


Choc à mort

— Mais… des « chocamores » et quelques

pralines à la menthe et à la pistache.

— Tu me prends pour une idiote ? Sache

qu’avant de te convoquer, j’ai interrogé Valérie, elle

m’a dit que tu lui avais arraché le paquet des mains

comme une brute…

Comme une brute ! Tout ce qu’il ne faut pas

entendre ! Je la retiens, Valérie !

— … et que tu t’étais esquivé. Alors moi, je te

demande pour la dernière fois, avec calme…

Là, elle s’interrompt et respire un bon coup,

sûrement histoire de le trouver, ce calme, car pour le

moment, on n’en voit pas la moitié du quart. Elle

travaille trop, Gabrielle, c’est pour ça qu’elle s’énerve,

faut comprendre. Je ne vais pas l’enfoncer maintenant,

ce ne serait pas sympa.

Pourtant, je suis blessé, oh oui ! J’en ai gros sur la

patate, de me voir enguirlandé comme un moutard.

Elle sera bien honteuse, quand elle comprendra que

je n’ai voulu que le bien de sa fichue usine.

— Okay, okay, dis-je. Monte pas sur tes grands

chevaux, Gaby, j’ai rien fait de mal ! Au contraire…

Elle se laisse retomber sur son siège, devant le

fameux bureau « Directoire ». Comme elle ne dit plus

rien, je continue :

— Tu vois, ça m’embêtait un peu d’être là, à lire

mes bandes dessinées alors que t’arrêtes pas de

166


Choc à mort

bosser. Alors j’ai eu une idée : je me suis dit que ces

fameux « chocamores », c’était toujours la même

recette ringarde, fallait voir à les améliorer un peu,

leur donner un coup de jeune…

C’est vrai, quoi !

Alors j’ai pris deux ou trois pralines, je les ai

ouvertes et y ai ajouté quelques petites choses que j’ai

trouvées dans des bocaux, au labo de fabrication et

au département de photographie. Des poudres de

couleur, des liquides argentés, des trucs jolis. Histoire

de prouver que moi aussi, je peux inventer des

chocolats, y a pas que le Papy Gino !

Elle m’écoute sans piper mot. Même, elle a fermé

les yeux et se tient le front d’une main. Elle doit bien

regretter de m’avoir engueulé, maintenant ! Sûrement,

elle ne sait pas quoi dire pour se faire

pardonner.

Elle rouvre les yeux. C’est peu de dire qu’elle a

l’air fatigué, mais apparemment, elle l’a retrouvé, son

fameux calme !

— Billy, si tu allais te promener ? T’aérer un peu.

Je crois que les prochaines semaines risquent d’être

assez pénibles.

Si ça peut lui faire plaisir que je me balade, moi je

ne demande pas mieux. Après tout, il faut lui laisser

le temps de réfléchir à ce qu’elle va m’offrir comme

cadeau de réconciliation. Elle y est quand même allée

fort, je trouve, ça mérite des compensations !

167


Choc à mort

Juste comme je franchis la porte de son bureau, je

l’entends qui demande à Josiane de contacter le

cabinet de Maître Machin, son avocat. Encore des

histoires de contrats, je parie ! C’est comme je le

disais, Gabrielle travaille trop, elle est au bord de la

dépression et un de ces jours, ça va péter.

Et qui c’est qui devra ramasser les morceaux ?

C’est bibi !

*

Il paraît que la vieille madame Lambert ne va pas

bien du tout. Depuis deux ou trois jours, elle rend

tripes et boyaux. Le directeur de l’établissement, ce

charmant docteur Dubois, est inquiet.

Sans me dire pourquoi, il m’a emprunté ma boîte

de « chocamores » à peine entamée et a oublié de me

la rendre. Heureusement, j’en avais mis quelques-uns

de côté, dans la bonbonnière en émail que Gino m’a

offerte, il y a bien des années.

— Après tout, c’est de ta faute, me dit fielleusement

Anna. Pour une fois, tu as voulu faire la généreuse et

distribuer quelques pralines à la ronde… et voilà que

la Lambert ne l’a pas digéré, ton fameux chocolat au

goût divin, comme tu dis toujours !

Je réfléchis. Il doit y avoir eu une faille dans la

chaîne de fabrication, je ne vois aucune autre

possibilité. Je vais en parler à Gabrielle qui m’a

annoncé sa visite pour cet après-midi.

168


Choc à mort

Croyez-moi : un vrai « chocamore », fabriqué dans

les règles de l’art, n’a jamais rendu personne malade,

je peux vous l’assurer !

Cette praline, c’est quelque chose de surnaturel, de

stupéfiant, un bonheur absolu pour les papilles, une

apothéose dans la bouche. Une succession de parfums

aboutissant à la quintessence du chocolat, quelque

chose comme une atteinte du Nirvana. Je m’exprime

mal, parce que personne ne peut vraiment définir ce

qu’est le « chocamore ». C’est un miracle, tout

simplement.

Quand, au terme de longues et patientes recherches,

Gino est parvenu à mettre la recette au point, j’ai

senti que le succès, phénoménal, serait au rendez-vous.

Je ne m’étais pas trompée.

Bien sûr, c’est moi qui me suis occupée de la

gestion de l’usine que nous avons fondée par la suite,

puisque j’en avais les capacités. Gino, lui, continuait à

élaborer des variations sur le chocolat. Nous formions

une bonne équipe ; même Anna, si prompte à critiquer,

ne pourrait prétendre le contraire.

— Une bonne équipe, d’accord ! Du moins en ce

qui concerne les affaires… Question vie privée, c’était

autre chose, tu l’admettras.

Je me hérisse.

— Nous formions un excellent ménage !

— Hum ! Je vois que tu as fait le tri dans certains

souvenirs, je ne vais donc pas te rappeler ce que tu as

décidé d’oublier… Tout de même, on ne peut pas dire

169


Choc à mort

que votre fils unique fut une réussite.

Le sang me monte au visage.

— Marco avait quelques défauts, soit. Il n’était pas

d’un quotient intellectuel remarquable, mais dans sa

vie, il a fait au moins une bonne chose.

— Ah oui ? Laquelle ?

— Il a engendré Gabrielle… Et ça, c’était un coup

de maître ! Même s’il ne l’a pas fait exprès.

Mouchée, Anna se tait. Comme à chaque fois

qu’elle n’est pas arrivée à avoir le dernier mot, elle

boude. Tant mieux.

*

Ben ça alors, c’est fort de café ! Quand je suis

revenu de ma promenade, mon bureau avait été vidé

de mes affaires, mes bandes dessinées avaient disparu.

La pièce semblait immense, avec juste la table

de travail (pas Directoire, celle-là) sans rien dessus, le

fauteuil, les armoires et mon beau canapé de cuir

fauve.

— Qu’est-ce qui vous prend ? que j’ai demandé à

Josiane. Vous avez fait le ménage ? Où sont mes

livres ?

Elle a eu l’air un peu gêné.

— Madame Gabrielle m’a demandé de tout

mettre dans des cartons… Ils sont dans votre

170


Choc à mort

chambre, au « Chocamore ».

— Dans notre chambre ? Mais pourquoi ?

Paraît que « Madame Gabrielle » va m’expliquer.

Bon voilà, elle explique… mais pour moi, c’est du

chinois, elle devient folle ou quoi, Gaby ?

D’abord, je ne peux plus toucher à rien dans

l’usine. Même, ce serait mieux que je n’y mette plus

les pieds. Et mon travail ? Qui c’est qui le fera, mon

travail ? Quand je le lui ai demandé, elle n’a pas

répondu.

Ensuite, au « Chocamore », notre chambre devient

ma chambre. Gabrielle va déménager dans l’ancienne

suite de Mamie, plus grande et mieux située. Après

tout, il n’y a pas assez de place, dans une seule pièce,

pour nous deux et mes bandes dessinées.

Et comment ferons-nous pour… ? Là non plus,

elle n’a rien répondu.

Je commence à penser qu’elle est quand même

encore un peu fâchée, bien qu’elle me parle avec

gentillesse. Bah, ça lui passera.

« Point de non-retour », ça veut dire quoi, ça ?

Elle utilise parfois des mots bizarres, Gaby…

*

— Je n’en peux plus ! Ses gaffes me rendront folle !

171


Choc à mort

Ça, c’était il y a deux ans. Gabrielle arpentait ma

chambre du « Chocamore », soulevant et reposant des

bibelots sans les voir, complètement dans le cirage

suite à une énième « idée » du beau Billy.

— Bon, il est temps de trouver un moyen de le

neutraliser, ai-je dit. Je vois bien une possibilité,

mais…

— Tout ce que tu veux ! La coupe est pleine et moi,

ce que je demande, c’est un peu de sérénité, bordel !

Gabrielle proférant un gros mot, c’était une

première et cela me fit juger de la gravité de la

situation.

C’est, bien sûr, avec son accord que j’ai engagé la

jeune Valérie au service des emballages. Délurée,

n’ayant pas froid aux yeux, cette charmante personne

me semblait posséder les qualités requises pour distraire

notre trublion familial pendant un bon moment.

Tel fut le cas, jusqu’au jour où…

— Non, Madame, je ne marche plus ! V’là que

monsieur Billy veut qu’on s’enfuie ensemble ! V’là

qu’il parle de m’enlever en grimpant jusqu’à mon

balcon sur une échelle de corde !

— Eh bien, Valérie, vous ne trouvez pas ça

charmant ?

— Madame, j’habite un dixième étage !

Sur cette réplique, il m’a bien fallu admettre que la

période d’accalmie venait de prendre fin.

172

— Après tout, dis-je à Gabrielle pour la consoler,


Choc à mort

peut-être va-t-il s’assagir en vieillissant ? Peut-être la

source d’« idées » va-t-elle se tarir ?

— Tu crois vraiment ?

— Compte là-dessus, a proféré Anna qui, assise

dans un coin de la chambre, refusait de rester

silencieuse plus longtemps.

*

— Je suis vraiment obligé d’aller à cette fête ? Je

peux pas me défiler ?

— Voyons, Billy, c’est l’anniversaire de Mamie,

elle sera contente de te voir ! C’est un jour important

pour elle, tu sais !

Ça, je veux bien le croire. Quand j’arriverai à cet

âge-là, je ferai la bringue à tout casser, c’est sûr !

Même, je ferai venir un manège de chevaux de bois,

ceux qui montent et descendent, avec une musique

du tonnerre. C’est ça qui serait bath ! Et il y aura de

la barbe à papa, à volonté !

Enfin, j’ai encore le temps d’y penser…

*

Je suis très ennuyée, vraiment. Très, très ennuyée.

Pourtant, tout avait bien commencé, la fête battait

son plein. Il y avait des ballons, des friandises, même

un orchestre qui jouait des airs d’autrefois… cet

173


Choc à mort

autrefois que j’aimais tant. Gabrielle était là, bien sûr,

avec son Billy pimpant comme un sou neuf. Elle

m’avait offert, en cadeau, un petit cœur en or au bout

d’une chaîne.

Le bourgmestre s’était déplacé pour l’occasion et y

est allé de son petit discours. Après tout, la

chocolaterie que nous avons fondée, Gino et moi, a été

pourvoyeuse d’emplois pour plusieurs générations et a

largement contribué à la prospérité de la commune.

Donc, tout se passait bien… si ce n’est qu’Anna,

présente à mes côtés, se comportait comme si elle avait

droit à une part des compliments qui m’étaient

destinés. Franchement, je la trouvais mauvaise, mais je

me disais : « Patience, ma vieille, tu vas avoir une

drôle de surprise, dans un instant ! »

Ma décision était prise, irrévocablement : il fallait

que je me sépare d’Anna. C’était une question de

survie.

Non que je sois mesquine ou inutilement cruelle.

Ce n’est pas de gaieté de cœur que vous vous résignez

à voir partir une personne qui a partagé votre vie

durant tant d’années. Mais il faut bien admettre qu’en

vieillissant, Anna est devenue positivement insupportable,

ergoteuse, critiqueuse, se mêlant de tout… J’ai

eu grand tort de lui permettre de m’accompagner dans

cette résidence, quand je m’y suis installée, mais je ne

pouvais pas me douter à quel point j’allais trouver sa

présence étouffante.

Bien sûr, pas question de lui faire de la peine, le

blâme en rejaillirait sur moi. J’ai réfléchi durant des

174


Choc à mort

jours à la manière dont j’allais m’y prendre et il a fallu

la dernière facétie de ce cher Billy pour qu’enfin, la

solution se présente à mes yeux, évidente, tellement

évidente !

Depuis mon arrivée ici, je me suis découvert une

passion pour le jardinage, je crois l’avoir déjà dit.

Après tout, j’ai toujours été active et on ne peut pas

s’adonner à l’oisiveté du jour au lendemain, ce serait

mauvais pour la santé mentale autant que physique.

Mon enthousiasme a conquis le jardinier en titre qui,

au bout de quelque temps, n’a pas hésité à me confier

la clé de la cabane à outils. Une caverne d’Ali Baba,

cette cabane. On y trouve de tout : des pots de terre

cuite, des sacs d’engrais, de la mort-aux-rats… Je vous

vois venir, vous pensez que c’est par la mort-aux-rats

que je me suis débarrassée de cette pauvre Anna, n’estce

pas ?

Eh bien, oui… et non.

Trafiquer les quelques « chocamores » qui me

restaient fut évidemment un jeu d’enfant. Après tout, si

cette pauvre nouille de Billy y était arrivée, à plus forte

raison, moi !

Il me suffisait, au cœur de la fête, de tendre

gentiment à Anna ma bonbonnière bien garnie…

— Ma chère, en l’honneur de notre anniversaire…

Après tout, on n’a pas tous les jours cent ans,

n’est-ce pas ?

À mon grand étonnement, ce n’est pas elle qui a

pioché dans la bonbonnière… ce que je ne comprends

175


Choc à mort

toujours pas, d’ailleurs. Il y a comme une fracture

dans mes souvenirs, à ce moment précis. Elle était là, à

côté de moi, souriante et tellement familière, et

l’instant d’après, elle n’y était plus et c’est ce pauvre

couillon de Billy qui portait la main à sa gorge, en

émettant un râle impressionnant. Assurément, j’avais

dû manquer un épisode, quelque part.

Je ne pouvais en croire mes sens… C’est quand il

est tombé comme une masse sur le sol et que tout le

monde s’est précipité vers lui, que j’ai retrouvé la

parole.

— Mais… ce n’était pas pour lui, mais pour Anna,

cette praline, pour Anna !

Je ne pouvais plus m’arrêter de le répéter, comme

une litanie. J’avais reçu un choc, vous pouvez le croire,

un choc à mort !

Gabrielle m’a saisi le bras et l’a secoué. Son

visage était convulsé comme je ne l’avais jamais vu.

— Mamie, c’est QUI, Anna ?

C’est alors que le bon docteur Dubois s’est

interposé. Doucement, en compagnie d’une infirmière,

il m’a reconduite à ma chambre en me disant de ne pas

m’inquiéter. J’ai entendu le bruit de la clé tournant

dans la serrure.

Il y a un grand remue-ménage dehors, mais cela ne

me concerne plus. Apparemment, la fête d’anniversaire

est terminée.

176

Peu à peu, je recouvre mes esprits. Après tout, j’ai


Choc à mort

toujours été une femme énergique, je ne vais pas me

laisser abattre, même si, un instant, j’ai eu l’impression

que mon univers intérieur se désagrégeait.

Ce qui m’ennuie le plus, c’est que je vais être

obligée de refaire mon testament, puisqu’il semblerait

que ce pauvre Billy ait passé l’arme à gauche… Mais

c’est la vie, comme on dit !

Mentalement, je m’y mets : « Moi, Rosa-Lianna

Choca, saine de corps et d’esprit… »

* * *

177


Cocoatl

par Kira Nagio

Le manuel d’élevage précisait pourtant bien :

« nourriture exclusive : graines de cacao ».

Mais Nathan était tombé à court des graines en

question, aussi il avait tenté l’expérience avec ce qu’il

avait sous la main : des grains de café. Et maintenant,

il avait sur les bras un cocoatl totalement surexcité,

qui courait d’un bout à l’autre du studio en poussant

des glapissements aigus. Armé d’une taie d’oreiller, il

tentait de récupérer la bestiole, qui ne l’entendait pas

de cette oreille, depuis deux bonnes heures.

Présentement, elle le narguait depuis le haut d’un

meuble hors de sa portée, ses petites pattes frappant

le bois en cadence. Comment une chose aussi

mignonne pouvait-elle être un tel poison, voilà qui

dépassait l’entendement de son propriétaire. Il avait

toujours entendu dire que les cocoatls étaient les

animaux de compagnie idéaux, jolis, peu encombrants,

faciles à vivre et câlins. C’était d’ailleurs cette

argumentation qui l’avait décidé à s’en acheter un,

179


Cocoatl

histoire d’être un peu moins seul dans sa chambre

d’étudiant. Une fois de plus, il s’était laissé avoir par

la publicité. Quoique, pour être honnête, les grains de

café portaient sans doute une certaine responsabilité

dans la situation.

Dans tous les cas, il lui fallait maîtriser l’animal

avant qu’il ne cause davantage de dégâts et ne le

brouille définitivement avec ses voisins.

« Tolla, Tolla… » appela-t-il en ajoutant des grains

de café tentateurs sous le nez du cocoatl. Les longues

moustaches frémirent, mais le rythme des pattes sur

le sol de son perchoir ne ralentit pas. Pour un peu,

Nathan se serait presque imaginé qu’il jouait Crazy

Girl, des Hot Chocolate, mais il se faisait certainement

des illusions.

« Tolla, viens ! Promenade… » tenta-t-il d’un ton

cajoleur. La petite bête n’aimait rien tant que les

sorties. D’ailleurs les longues oreilles soyeuses

pointèrent vers l’avant avec un intérêt évident.

Nathan se rendit à la porte et posa la main sur la

poignée, qu’il commença tout doucement à tourner.

Au cliquetis caractéristique de la gâche, Tolla se

décida enfin : en deux bonds, elle fut sur le sol puis

sur le seuil, l’arrière-train frétillant d’impatience. D’un

geste vif, son propriétaire la saisit par la peau du cou.

« Je t’ai eue, ma belle ! »

Une série de cris indignés lui répondit. L’animal

ainsi suspendu dans le vide moulinait vivement des

180


Cocoatl

quatre pattes, tordant son corps mince pour tenter de

lui échapper. Nathan le cala davantage contre lui

d’une main, et de l’autre commença à caresser la

fourrure douce et brillante, de l’exacte couleur du

chocolat en fusion. Lorsque Tolla fut suffisamment

calmée, il lui passa le harnais et la laisse nécessaires à

la promenade.

Il devenait urgent de se ravitailler en graines de

cacao.

Naturellement, le cocoatl continua ses pitreries

dans la rue, cabriolant d’un côté puis de l’autre, tirant

sur le harnais avant de mordiller la laisse puis de

bondir sur une poubelle. Nathan s’efforçait stoïquement

d’ignorer les regards amusés des passants. Dans

l’immédiat, seules deux choses l’intéressaient : savoir

combien de temps duraient les effets de la caféine

dans l’organisme d’un animal de cinq kilos, et prévoir

des stocks de graines de cacao suffisants pour deux

mois minimum.

Ce beau projet se trouva fortement contrarié

lorsqu’il parvint à l’épicerie et lut sur l’étiquette le

prix du kilo de graines de cacao :

— Cent trois euros ! C’est une plaisanterie ?

— Hélas, lui répondit le maître de lieux, non.

Vous n’êtes pas au courant ? Il y a une épidémie

mondiale qui touche les cacaoyers. Toutes les

cabosses sont vides. Bientôt vous serez contents de

trouver encore des graines à ce prix-là.

181


Cocoatl

— Et les cocoatls ? s’inquiéta Nathan en

soulevant le sien à hauteur de poitrine. Qu’est-ce

qu’ils vont devenir ?

— Je crains que ce ne soit une espèce en voie de

disparition, conclut sinistrement l’épicier.

Nathan acheta tout de même un kilo de graines,

ce qui plomba sérieusement son budget d’étudiant.

Quitte à creuser le trou, il y adjoignit trois plaquettes

de chocolat, qui est comme chacun le sait le meilleur

remède contre la déprime. Quelque chose lui disait

qu’il allait en avoir besoin.

*

Revenu à son appartement, alors que Tolla se

lançait avec entrain dans la dégustation de la denrée

si chèrement acquise, Nathan alluma son ordinateur

pour se renseigner un peu à propos de cette mystérieuse

épidémie.

C’était simple : que ce soit en Afrique occidentale

ou en Amérique du Sud, les deux berceaux de l’arbre

à cacao, on retrouvait le même phénomène. Les

cabosses mûrissaient de façon normale, mais

lorsqu’on les ouvrait, les graines se trouvaient réduites

à des enveloppes vides. Les analyses avaient

montré qu’elles étaient percées d’un trou minuscule,

trop petit pour qu’on envisage qu’un parasite ait pu

s’y glisser. Aucune trace de pourriture ni de maladie,

bref : un mystère complet.

182


Cocoatl

Et qui disait mystère, aux oreilles de Nathan,

signifiait : Éliane.

Il avait rencontré la jeune fille le jour de la rentrée

à la fac de lettres, deux ans auparavant.

« Ce que tu as une jolie fée ! » s’était-elle extasiée.

Nathan avait rougi. Il savait que les fées

existaient, bien entendu. Tout le monde était au

courant. Chaque enfant naissait avec sa fée

protectrice. Simplement, comme la plupart des gens

étaient incapables des les voir, on n’en parlait pas. De

la part d’une voyante, y faire allusion était particulièrement

indélicat, un peu comme de déshabiller

quelqu’un en public.

Pourtant, la curiosité de Nathan avait été piquée,

et à la sortie des cours, il était allé trouver Éliane

pour lui demander de lui décrire sa fée. C’était la

première fois qu’il croisait une voyante. Il aurait pu

aller en consulter une, en payant, mais il n’avait

jamais osé. Du coup, autant profiter de la chance qui

lui était offerte. Il avait payé la jeune fille, qui ne lui

avait rien demandé, en barres de chocolat, leur

passion commune. Et c’est ainsi qu’était née leur

étrange amitié.

— Évidemment que je suis au courant, affirma

Éliane en sirotant son chocolat frappé à la vanille.

*

183


Cocoatl

D’ailleurs, Enis est déjà parti mener sa petite enquête.

Enis, le frère aîné d’Éliane, travaillait pour la

police, notamment lorsque les investigations nécessitaient

le recours à un spécialiste des phénomènes

surnaturels.

— Il ne devrait pas tarder, il m’a dit qu’il passerait

en rentrant de la gare, ajouta la jeune fille. Attends un

peu.

Effectivement, Nathan finissait à peine son

chocolat chaud aux épices lorsque la sonnerie de la

porte d’entrée retentit.

— Ah, Nathan, salua Enis en entrant, ça tombe

bien que tu sois là. Nous allons avoir besoin de toi.

L’intéressé releva un sourcil interrogatif. Il ne

voyait pas très bien comment un simple étudiant en

littérature ne possédant aucun pouvoir spécial

pourrait faire quelque chose contre la maladie du

cacaoyer.

— Enfin, pas exactement de toi. De ta fée,

plutôt.

— De ma fée ? répéta Nathan, de plus en plus

perdu.

— Oui. Vois-tu, expliqua Enis en réchauffant ses

doigts contre sa tasse de chocolat, nous avons

identifié les responsables du phénomène touchant les

grains de cacao. Ce sont des fées sauvages.

184

Nathan frissonna. Les fées sauvages, celles qui


Cocoatl

n’étaient rattachées à aucun humain, fascinaient

autant qu’elles terrifiaient. Non qu’on eût quoi que ce

soit à leur reprocher concrètement, mais l’inconnu

fait toujours peur. Et les multiples légendes qui

couraient à leur sujet colportaient autant de bon que

de mauvais.

— Apparemment, l’une d’elles a découvert

comment injecter dans les graines un produit qui

liquéfie le cacao, ce qui leur permet de l’aspirer en

sens inverse. C’est devenu la grande boisson à la

mode ces derniers temps, au point de mettre à mal la

récolte mondiale. Donc, il faudrait qu’une maîtresse

fée vienne mettre un peu de l’ordre dans tout ça.

Étant donné que ta fée et celle d’Éliane sont toutes

deux des fées chocolat, cela me paraît idéal.

Nathan tourna pensivement sa cuillère dans le

fond de sa tasse. Éliane lui avait appris que les fées

liées aux humains étaient considérées par les leurs

comme des maîtresses fées, des sortes de dirigeantes.

Par ailleurs, chacune appartenait à un genre bien

défini, généralement fonction de la passion de « leur »

homme. À moins que ce ne fût l’inverse, et que les

goûts des humains ne se définissent en fonction de

« leur » fée. Peu importait, après tout. Nathan aurait

bien aimé avoir hérité d’une fée des livres, voire,

comme Enis, d’une fée des airs. Cela aurait tout de

même eu un caractère plus sérieux qu’une fée du

chocolat. Il n’était tout de même pas si gourmand

que ça. Encore que la description qu’Éliane lui avait

185


Cocoatl

faite de ladite fée ait été fort appétissante : peau

crémeuse de chocolat blanc, longue chevelure

brillante couleur chocolat au lait, grands yeux de

chocolat noir…

— Et donc, le mieux serait que vous partiez

demain.

— Pardon !?

Enis soupira, se rendant compte que Nathan

n’avait rien écouté de ses dernières paroles.

— Éliane et toi allez faire le tour des plantations

de cacao, et laisser vos fées faire le boulot, résuma-til.

— Et nos études ? protesta l’étudiant, bien que

sachant d’avance l’inanité de toute résistance.

— Elles attendront votre retour. Les plantations,

non, répondit impitoyablement Enis.

— Et Tolla ?

— Tu n’as qu’à l’emmener. Elle sera ravie de

batifoler dans les plantations.

Nathan étira longuement ses bras et ses jambes

ankylosés par une trop longue immobilité. Les

tractations duraient singulièrement longtemps,

aujourd’hui. Les fées sauvages sud-américaines

seraient-elles plus coriaces que leurs homologues

186

*


Cocoatl

africaines ? Enfin, il n’allait pas s’en plaindre, de cette

façon il avait pu achever son devoir sur la gourmandise

dans la littérature du vingtième siècle, et il

pourrait poster le tout le lendemain matin à l’université.

Un module de plus de validé. Finalement, c’était

plutôt agréable de travailler à l’ombre des cacaoyers

tout en profitant d’un tour de monde (du moins des

parties du monde pratiquant la culture du cacao) tous

frais payés.

Tolla non plus ne semblait pas se plaindre de la

situation, passant ses journées à folâtrer au pied des

cacaoyers à la recherche de graines échappées, en

compagnie de ses semblables.

La seule chose frustrante, c’était de ne pas

pouvoir observer les fées en pleines négociations.

Éliane, qui observait les discussions avec grande

attention, lui faisait le soir des comptes rendus

détaillés tandis qu’elle tapait son rapport à la Haute

Autorité des Phénomènes Féeriques. Mais ce n’était

tout de même pas la même chose. Une fois de plus, il

se prenait à envier les voyants, même s’il était

conscient que la vie de ceux-ci n’était pas toujours

facile.

Au moins, se consolait Nathan, cette expédition

lui donnait l’occasion de goûter à tous les grands crus

de chocolat de la planète. La dégustation était suivie

de grandes discussions avec Éliane au sujet de la

supériorité du criollo sur le forastero, et de l’opportunité

d’ajouter des saveurs comme la vanille ou la

187


Cocoatl

cannelle à la poudre de cacao. Il préférait les forts

arômes du chocolat brut, en particulier les crus

équatoriens, alors que la jeune fille appréciait les

mélanges, même les plus spéciaux tel ce chocolat au

gingembre dont elle gardait précieusement un échantillon

au fond de sa valise.

Et puis sa fée avait beau n’être qu’une simple fée

du chocolat, elle devait tout de même posséder de

bons talents de négociatrice, puisqu’après leur départ,

dans chaque endroit où ils étaient passés, l’épidémie

cessait net.

Dans toutes les plantations, il existait désormais

un « arbre aux fées » consacré à la consommation

personnelle de celles-ci, à charge pour elles de ne pas

toucher au reste des cacaoyers.

En quelques semaines, les cours du cacao

baissèrent de nouveau jusqu’à un niveau raisonnable,

les cocoatls retrouvèrent une alimentation normale,

et leurs propriétaires la sérénité. Nathan revint de

voyage chargé de sacs de graines de toutes origines,

pour le plus grand bonheur de Tolla, et pour un

temps du moins, tout redevint normal dans le petit

monde des amateurs de chocolat.

Chaque soir désormais, avant d’aller au lit,

Nathan ne manquait pas de déposer sur une assiette

un dé à coudre de chocolat chaud et quelques

copeaux de différentes sortes de chocolat à

188


Cocoatl

l’intention de sa fée, qui avait sauvé la récolte

mondiale. Et qui était aussi gourmande que lui.

* * *

189


Rituel de transition

par Elizabeth Swanston

Encore une fois nous nous retrouvons toutes les

deux. Chacune d’un côté de la table. Elle me fait de

l’œil. Je tente d’oublier sa présence. Elle sera restée

sur l’étagère pendant deux semaines. Seulement deux

semaines.

Je n’ai même pas eu le temps de me mettre à un

nouveau régime. Pas eu le temps non plus de faire

des folies dans les magasins de lingerie. Peut-être que

j’aurais dû. Peut-être qu’ainsi les deux semaines se

seraient transformées en deux mois, ou même

pourquoi pas deux ans, ou vingt ans. Mais là je rêve.

Comment une fille comme moi aurait-elle pu rester

pendant vingt ans avec un mec comme lui ? Il était

tellement, tellement beau. Son humour était assez

surprenant, mais admirer son sourire parfait me

faisait oublier ce petit détail. Et ses lèvres… ses

lèvres sur mon cou, mes… Hum…

Mais c’est fini.

191


Rituel de transition

Je dois être une fille forte, je dois l’oublier, passer

à autre chose. D’ailleurs c’est beaucoup plus facile

maintenant que j’ai un rituel pour y parvenir. Je

commence toujours par pleurer toutes les larmes de

mon corps. Je pleure tellement que je ne peux pas

aller travailler. Je reste dans mon lit et j’attends que la

source se tarisse. Et je pense que la source s’est enfin

tarie. Pas une seule larme depuis une heure environ.

Quoique je ferais mieux de me méfier. Pour

Hugo, je m’étais fait avoir. Je n’étais pas encore

totalement au point côté rituel, faut dire. Je pensais

ne plus avoir de larmes à verser. Alors, j’ai accepté la

visite de ma voisine, Nicole. Elle était en cours avec

moi. Elle était derrière la porte et insistait vraiment

pour me voir. Elle avait une bonne nouvelle à

m’annoncer. J’aurais dû me méfier. Mais quand

même, qui aurait pu prévoir qu’Hugo venait de

demander Nicole en mariage ! Pas moi en tout cas.

Ni Nicole d’ailleurs, qui du haut de ses vingt ans avait

l’impression de vivre un rêve éveillé. Ça tombe bien,

moi aussi je croyais rêver à ce moment-là. Un

cauchemar éveillé, quelle chance !

Enfin bon, si on met de côté ce petit écart

(d’accord, j’ai pleuré vingt-quatre heures de plus,

mais ça reste un petit écart)... bref, si je mets ce détail

de côté mon rituel est au point. Quand je ne pleure

plus, je prends une douche et je mets mon t-shirt

chouchou. C’est un souvenir de mon voyage à New

York. C’était une autre époque. Celle où je pensais

192


Rituel de transition

trouver le grand amour rapidement, du premier coup.

Je croyais encore que mon premier copain serait le

bon, celui avec qui je me marierais… Faut croire que

ce qui est bon pour mes parents ne l’est pas pour

moi.

Le temps passe, mon t-shirt me boudine de plus

en plus et je m’endors toujours avec mon nounours

dans les bras, à défaut d’autre chose.

J’enfile également un pantalon de survêtement.

L’idée m’en est venue à force de regarder en

poussant de nombreux soupirs le film Un mariage

parfait. Jennifer Lopez porte terriblement bien les

tenues de sport quand elle déprime. Du coup, après

ma douche, pour me sortir de mon marasme

personnel, j’enfile mon t-shirt et mon pantalon et

j’imagine être Jennifer Lopez. Dans ces moments-là,

j’évite tous les miroirs et j’écoute ses CD en boucle.

Ça marche plutôt bien. En général, quand je me lève

et chante de toutes mes forces, c’est que je tiens le

bon bout. Mais, et oui, encore un mais, il faut

toujours se méfier des rechutes. L’année dernière

après avoir chanté tout un album, j’avais téléphoné à

mon patron pour lui annoncer que je me sentais

mieux et que je reviendrais travailler le lendemain. Je

n’avais pas prévu que quelques heures plus tard la

radio allait diffuser le dernier tube de Madonna. C’est

sur cette chanson que j’avais fait la connaissance de

Christopher. Il dansait super bien et il était pompier

volontaire. On avait passé une soirée entière à danser,

193


Rituel de transition

collés l’un contre l’autre, avant de nous rendre chez

lui. Il a utilisé des mots tellement romantiques. Et il

était gentil et attentionné. Il était parfait. Il était

envoûtant. Et nous avons passé une nuit incroyable.

Il m’a fait découvrir un monde de sensations que

je ne connaissais pas. Puis il m’a déposée chez moi

avant de se rendre au boulot. Quelques heures plus

tard, j’ai tenté de le joindre et j’ai découvert que

j’avais mal noté son numéro de téléphone. J’ai pris

mon mal en patience et j’ai dû attendre la sortie du

boulot pour me rendre en taxi jusque chez lui. Je l’ai

attendu pendant des heures. À son retour il était

accompagné d’une pétasse blonde. Et il ne m’a pas

reconnue. Comment un homme peut-il murmurer

autant de mots magiques sans rien ressentir pour la

fille devant lui ? Selon moi c’est impossible. Je n’ai

pas beaucoup pleuré sur le coup. Mais quand cette

idée s’est imposée à moi, qu’il avait obligatoirement

ressenti quelque chose pour moi, j’ai senti que mon

petit cœur se brisait un peu plus. Christopher restera

pour toujours le meilleur amant de ma vie. J’ai acheté

l’album de Madonna. Quand je me sens trop seule, je

passe notre chanson et je repense à tous ces mots

magiques qu’il m’a susurrés à l’oreille.

Maintenant j’attends un peu plus pour appeler

mon patron. En général j’attends même la fin de

l’étape suivante de mon rituel pour le faire. Après la

musique, j’opte pour un DVD. Tout dépend de

194


Rituel de transition

l’heure qu’il est. Sinon je saute cette étape et je

téléphone directement à ma meilleure amie. Sue. Elle

sait toujours comment me remonter le moral. Je

trouve incroyable qu’une fille comme elle en sache

autant. Sue est toute petite, elle ne dépasse pas le

mètre soixante. Elle a des lunettes qui lui mangent

tout le visage et elle est beaucoup, beaucoup plus

romantique que moi. Et, chose qui ne m’est jamais

arrivée, elle a eu un copain pendant deux ans ! C’était

son premier copain. Elle est toujours amoureuse. Elle

me répète régulièrement qu’il faut laisser le temps au

temps et qu’elle sait qu’un jour elle parviendra à

tourner la page. Pour le moment il est trop tôt. Moi

je pense que trois ans, c’est largement suffisant pour

tourner la page. Heureusement que je ne mets pas

trois ans à accomplir mon rituel de transition ! D'un

autre côté, j’ai toujours été larguée. Pour elle c’est un

peu différent puisque son copain s’est suicidé. Ce

n’était pas de sa faute. D’ailleurs il le lui dit dans la

lettre qu’il a laissée. Mais on ne sait pas non plus qui

était le coupable, celui à cause de qui tout est arrivé.

Il lui a même souhaité de faire un mariage heureux !

Je trouve ça terriblement romantique, mais une telle

aventure ne m’est jamais arrivée.

Enfin bref, tout ça pour dire que même si Sue n’a

pas une grande connaissance pratique en matière

amoureuse, elle est plutôt douée question théorie.

Elle sait toujours choisir les phrases qui me

réconfortent et me permettent de tirer un trait sur un

mec sans avoir envie de me venger ou pire.

195


Rituel de transition

Ce qui fait que je commence abattue et en larmes,

puis je suis soutenue par Jennifer Lopez et remise sur

pied par Sue.

En général elle ne se contente pas de me donner

des bons conseils. Elle me sort également. On fait du

shopping, on se fait une orgie de glaces tout en

matant les allées et venues d’un magasin pour

hommes. Autant de petits détails censés me

détourner de ma tristesse et de ma mélancolie

passagère. Avec le temps, nous avons même une liste

de lieux en fonction de l’étendue de ma déprime.

Une banale glace à l’italienne peut suffire dans

certains cas, alors que pour d’autres il faudra un pot

de glace devant un film niais dans un cinéma désert.

Il est important que le cinéma soit vide ou presque,

car j’ai tendance à pleurer bruyamment dans ces

circonstances. Depuis qu’on nous a mises à la porte

d’une salle de mon quartier parce que je faisais trop

de bruit, on vérifie bien quelle en est la

fréquentation. Il n’y a rien de pire que de se sentir

rejetée par des inconnus alors que l’on doit

surmonter une rupture sentimentale particulièrement

douloureuse.

La dernière étape de mon rituel est totalement

futile selon Sue. Mais je suis sûre que J.Lo adorerait

inclure ce détail dans l’un de ses films. Elle n’y a juste

jamais pensé. Tant mieux, ça me laisse une chance de

percer dans le milieu. Je travaille comme secrétaire

196


Rituel de transition

pour le moment, mais je rêve de devenir scénariste. Je

pourrais alors écrire des histoires qui font rêver, des

histoires à regarder entre filles. On y trouverait de

tout : du frisson, de l’amour, quelques larmes, un

beau mec séduisant et une jeune femme belle mais

pas extraordinaire qui verrait sa vie devenir brusquement

merveilleuse. Ça fait cliché, mais j’adore ces

films. Depuis peu, je les regarde avec une bière à la

main. J’ai découvert que les filles qui boivent la bière

directement à la bouteille passent pour être très sexy.

Alors, je m’entraîne à être sexy devant mes films. J’ai

d’ailleurs fait beaucoup de progrès dans mes relations

avec les hommes depuis que j’ai vu Comment se faire

larguer en dix leçons. Une mine d’or ce film ! Depuis

que je l’ai vu, je n’ai presque plus jamais eu le temps

de dire à un mec que je l’aimais. Je finissais toujours

par me faire larguer avant une telle déclaration. Mais

au moins, je sais que ce n’est pas à cause d’un débordement

affectif de ma part que je me retrouvais à

nouveau célibataire.

Me voilà donc maintenant en tête à tête avec elle.

Elle qui incarne la dernière étape de mon rituel. Elle

sur qui reposent de nombreux très bons souvenirs.

Elle va me permettre de finir mon deuil. Jonathan

va bientôt appartenir à mon passé, et je serais ainsi

prête à me lancer dans une nouvelle chasse à

l’homme, à me relancer à cœur perdu dans une

histoire renversante, bouleversante, romantique.

197


Rituel de transition

Elle me regarde, toute fine et élégante, entourée

de rose, sûre d’elle. Je sais qu’une fois que je la saisirai

je ne pourrai plus pleurer sur Jonathan. J’hésite. Il

était tellement craquant avec son petit accent. Et son

sourire m’évoquait systématiquement une pub pour

le dentifrice. Il pourrait être mannequin.

Mais elle est là et ne me quitte pas des yeux. Et

puis le rose est une couleur pleine d’espoir. Peut-être

que derrière elle se cache enfin mon prince charmant.

Demain, en allant chercher sa remplaçante je le

trouverai peut-être caché derrière un paquet de café,

ou hésitant entre deux marques différentes. Je lui

conseillerai les belges, il m’invitera à prendre un

verre…

Elle a l’air convaincue que c’est la meilleure chose

à faire. « Une période d'échec est un moment rêvé

pour semer les graines du succès », me dit-elle. Je le

sais bien, mais... et si je n’avais plus de graines à

planter ? Et si Jonathan était en fait l’homme de ma

vie et que je n’ai pas su le lui faire comprendre ? Et si

devant moi se profilait une longue période

d’abstinence et de solitude ?

Bien sûr, elle ne dit rien d'autre. Pour la

prochaine, je préparerai des citations moins idiotes.

Ou alors j’en inscrirai une de chaque côté. Elles se

répondront l’une à l’autre. Je me sentirai peut-être

moins seule.

198


Rituel de transition

Elle me promet douceur et piquant. Saveur et

émotion. Comme dans une pub « une tablette et ça

repart ». Maintenant que j’y suis, je doute d’aimer le

poivre rose. Et si le contraste était trop fort ? Si je ne

l’aimais pas, je pourrais retomber définitivement dans

la déprime. Mais alors ce ne serait plus de la déprime,

mais de la dépression !

Je dois être forte. Jonathan doit appartenir au

passé. Il le faut !

Elle est entre mes mains. Elle a un bon

pourcentage en chocolat. Une vraie tablette de

chocolat noir, mais avec du poivre rose. Je déchire

délicatement l’emballage. Je fais attention de ne pas

déchirer la citation que j’ai inscrite dessus. Et je

commence à manger.

Un morceau après l’autre.

À chaque bouchée je l’entends détruire le nom de

Jonathan. Elle entreprend de l’effacer de ma

mémoire. Elle m’encourage à continuer, à être plus

forte que ça.

Encore un carré. Et alors il aura disparu, elle aura

réussi à le vaincre. Elle aura exterminé la souffrance

créée par Jonathan dans mon cœur, dans mon âme,

dans mon corps. Alors que je l’approche de ma

bouche, elle me murmure un conseil, un tout dernier

199


Rituel de transition

avant de disparaître. Pour prendre sa place, elle me

recommande une tablette plus délicate, plus sensible,

plus sucrée, qui adoucira plus facilement ma peine.

Dire qu’elle n’aura passé que deux semaines chez

moi. Deux semaines à partager mon quotidien. Mais

à partir de demain, tout sera à recommencer avec une

autre. Espérons que cette nouvelle tablette me

portera chance et saura mieux me conduire dans les

méandres de l’amour.

200

* * *


Noir chocolat

par Brigitte Vasseur

— Savez-vous pourquoi les Africains ne mangent

pas de chocolat ?

— Non...

— Parce qu'ils ont trop peur de se manger les

doigts !

À cette blague racontée par Bertrand, un

« grand » de douze ans, les rires fusent dans la cour

de récréation. Pour ma part, j'ai cinq ans, et loin de

me faire rire, cette boutade m'intrigue.

Des Africains, j'en ai déjà vu des quantités. Mes

parents accueillent régulièrement des étudiants

étrangers, essentiellement d'Afrique, qui viennent

faire leurs études en France. Le foyer où ils sont

logés demande aux familles des environs de les

inviter une journée de temps en temps, histoire de les

acclimater et de faire en sorte qu'ils ne restent pas

dans un ghetto, entre eux. Mes parents étant la

générosité incarnée, ils ont été dans les premiers à

201


Noir chocolat

répondre présent à cette demande. Pour moi, c'est

une expérience passionnante que de rencontrer ces

gens venus de si loin. C'est une invitation au voyage,

la découverte d'horizons nouveaux. Et quand ils nous

racontent leurs pays, mon imagination déjà fertile se

transporte dans des paysages de contes.

Et ils mangent du chocolat, autant que je sache.

Pas plus tard que le dimanche précédent, nous

avons reçu Honoré. C'est un Ivoirien qui vient assez

régulièrement et que j'adore. Il a toujours pour moi

des petits animaux en bois qu'il sculpte lui-même.

J'avais déjà un éléphant, une girafe et un lion. Ce

jour-là, il m'a apporté un buffle.

— C'est une vache de mon pays, m'a-t-il dit.

J'ai été impressionnée par la taille des cornes. Ça

ne ressemble pas du tout aux vaches de chez nous.

J'ai essayé de m'imaginer, allant chercher le lait à la

ferme avec ma grand-mère, et tombant nez à nez

avec cet animal.

Je l'ai remercié d'un bisou bien retentissant et je

suis allée ranger le buffle dans ma collection.

Le repas s'est déroulé merveilleusement. Maman

s'était essayée à une recette africaine, et Honoré l'a

chaleureusement complimentée pour ses talents de

cordon-bleu. J'ai juste regretté de ne pas avoir eu

droit à la sauce épicée, mais je me suis bien régalée

quand même.

202


Noir chocolat

En dessert, plus classiquement, il y avait une

crème au chocolat. Honoré a souri.

— Même le dessert vient de chez moi.

— Je ne l'ai même pas fait exprès, a répondu

maman en riant.

Avec du recul, je me souviens d'un détail qui m'a

échappé alors : la crème avait exactement la même

couleur que la peau d'Honoré. Et il avait dit qu'elle

venait de son pays. De là à penser que les deux sont

faits de la même matière, il n'y avait qu'un pas.

Profondément troublée, je retourne voir

Bertrand.

— Dis-moi, ton histoire, ça veut dire que les

Africains sont en chocolat ?

Il me regarde de travers, se demandant

visiblement si je me moquais de lui ou non. Devant

mon air des plus sérieux, il a un petit sourire en coin.

Bien sûr, qu'ils sont en chocolat, les Africains.

Ça se voit, non ?

Je réfléchis encore.

— Ils n'ont pas tous la même couleur, pourtant.

Il hausse les épaules.

— Le chocolat n'a pas toujours la même couleur,

tu le sais bien.

203


Noir chocolat

Un détail me titille encore.

— Mais il fait chaud en Afrique, ils devraient

fondre.

— C'est pour ça qu'ils se protègent du soleil tout

le temps. D'ailleurs, tu n'as qu'à voir aux jeux

olympiques, à la fin de la course tous les athlètes

noirs dégoulinent. Si c'est pas une preuve...

Je suis stupéfaite. Cela a l'accent de la vérité. Et

surtout, cela recoupe mes propres observations.

Je repars pensive, sans entendre les ricanements

dans mon dos.

De retour à la maison après l'école, j'ai droit pour

le goûter, comme d'habitude, à un morceau de pain

et une largeur de carrés de chocolat. Cette fois,

pourtant, je ne me jette pas dessus avec voracité. Je

considère le chocolat d'un oeil méfiant, et je

demande à maman :

— Dis, maman, d'où il vient le chocolat ?

— D'Afrique essentiellement. Pourquoi me

demandes-tu ça ?

— Honoré a dit que ta crème au chocolat venait

de chez lui.

— Tu as une bonne mémoire, dis donc ! En effet,

la plupart du cacao produit dans le monde vient de

son pays, la Côte-d'Ivoire.

204


Noir chocolat

Je ne me décide toujours pas à manger. En

regardant mon bout de pain, je crois voir un morceau

d'Honoré. Finalement, je demande si je peux avoir du

beurre plutôt que du chocolat. Maman a l'air

étonnée, mais ne fait pas de commentaire et change

le contenu de mon goûter.

Pendant plusieurs jours, cette histoire trotte dans

ma tête. Toutes les vieilles histoires de cannibalisme

ressurgissent, et s'en trouvent justifiées. Je fais même

un cauchemar récurrent où tous les étudiants qui

sont passés chez nous finissent dans notre assiette.

Le dimanche suivant, c'est Félix, un Gabonais,

qui vient passer la journée chez nous. Dès son

arrivée, la similitude me saute aux yeux. Comment ne

m'en suis-je pas rendu compte auparavant ? Je vois

vraiment un homme tout en chocolat, de la tête aux

pieds. Quand il se penche pour me faire une bise, je

crois même sentir les effluves caractéristiques de cet

aliment que j'adorais précédemment mais que je ne

peux plus supporter désormais.

Je passe le temps de l'apéritif maussade, toute à

mes réflexions. Tout me crie que Bertrand a raison,

et pourtant une partie de moi-même attend encore la

preuve formelle avant d'y croire vraiment.

Soudain, je me redresse, ayant enfin trouvé : pour

savoir une fois pour toutes si les Noirs sont en

205


Noir chocolat

chocolat, il suffit d'y goûter ! Comment n'y ai-je pas

pensé plus tôt ? Au moins, je serai fixée

définitivement.

Cette idée m'a rendu ma bonne humeur. Il reste

maintenant à attendre le moment propice.

Le repas se déroule sans qu'aucune occasion se

présente. Je commence à désespérer.

Après avoir fini les cafés, mes parents proposent

une promenade en forêt. J'accepte, à condition de

donner la main à Félix. Souriant, il tend le bras dans

ma direction, et, voyant tous ses doigts à ma portée,

je mords à pleines dents son pouce (le plus gros

morceau). Il crie, bien sûr, et retire vivement sa main,

surpris et choqué. J'ai droit, pour ma part, à une

fessée magistrale assortie d'une leçon bien sentie sur

le respect dû aux gens, en particulier les invités. Je

fonds en larmes, autant par la douleur que par la

honte, réalisant l'énormité de mon geste, et

comprenant enfin que Bertrand s'est moqué de moi.

En sanglotant, je tente d'expliquer pourquoi j'ai

fait ça. Mes parents me regardent comme si j'étais

folle. En revanche, Félix se met à rire de bon cœur.

Une fois tout le monde calmé, il nous explique que,

quand il a vu des blancs pour la première fois, il a cru

que c'était des hommes en pierre. Il ne voulait pas

croire que la couleur de leur peau était naturelle. Il a

même été à deux doigts de leur lancer un caillou pour

savoir si le choc allait faire des étincelles.

206


Noir chocolat

Il me fait un clin d'œil, puis me lance :

— Tu as l'air d'être en chocolat blanc. Je peux

goûter ?

Tout le monde rit, sauf moi qui rougis. Je me

sens vraiment très bête.

Cette histoire m'a servi de leçon : pour savoir si

une chose est vraie, il suffit de demander aux gens les

plus à même de savoir. Si j'avais demandé directement

à Félix, ça m'aurait évité de lui faire mal et

j'aurais gagné du temps. Je me promets qu'à l'avenir,

j'aurai plus de discernement.

Nous continuons à accueillir des étudiants

étrangers, majoritairement Africains, plus ou moins

noirs, mais cette fois je n'ai plus aucune idée

saugrenue sur l'origine de cette couleur. Je sais

maintenant que c'est une question d'ensoleillement.

J'ai au moins appris ça.

Je recommence à manger du chocolat avec autant

de plaisir qu'avant cette lamentable histoire. Bref, la

vie reprend son cours normal.

Un jour, nous recevons Maurice, qui vient de

Madagascar. Lorsqu'il arrive, je suis surprise par la

couleur inhabituelle de sa peau. Conformément à

mes nouveaux principes, je lui pose directement la

question.

207


Noir chocolat

— Tu viens d'Afrique et pourtant tu n'es pas

noir ?

— Non, me répond-il en riant, moi je suis un

« café au lait ».

208

Ah non, je ne me ferai plus avoir !

* * *


Le baiser de chocolat

par Hans Delrue

L’odeur du chocolat chaud se répandit dans la

cuisine. Pas du vulgaire cacao en poudre ! Non, de

vraies barres fondant dans la casserole de lait, jusqu’à

obtenir un mélange velouté au goût inoubliable. Je

humais avec plaisir le parfum capiteux qui

m’enveloppait.

Certains préfèrent croquer des carrés de chocolat

et sentir les morceaux durs se briser entre leurs dents.

D’autres le consomment en mousse ou en crème.

Ah, lécher la substance onctueuse qui couvre la petite

cuillère ! D’autres encore s’empiffrent de gâteaux

moelleux. Tous vous décriraient le plaisir sensuel

qu’ils éprouvent à le dévorer.

Sans doute délaisseraient-ils le simple chocolat

chaud. À lui pourtant allait ma prédilection. Ce

breuvage dépassait de loin tous les autres délices de

la gourmandise sucrée. Bien plus qu’une friandise ou

même une jouissance physique, j’atteignais avec lui

une forme de communion sacrée.

209


Le baiser de chocolat

Étrange ? Pas tant que cela : ce nectar s’avérait

d’essence divine. Aztèques et Mayas considéraient le

chocolat comme la nourriture des dieux et celui-ci

faisait partie intégrante de leurs rites religieux.

Lorsqu’il se répandit en Europe, le clergé se demanda

s’il pouvait constituer une nourriture permise durant

le Carême. Au dix-septième siècle, le cardinal

Brancaccio trancha la question : une tasse de

chocolat équivalait à la même quantité d’eau pour le

droit canon, et pouvait donc être consommée sous

cette forme. Le chocolat chaud devint un breuvage

pur et sanctifié.

Chaque fois que je sentais son odeur, j’avais

l’impression d’atteindre le septième ciel. Les

souvenirs de jeunesse se mêlaient à des sentiments

plus forts encore, qui se révélaient impossibles à

décrire avec des mots.

*

Maman préparait du chocolat chaud. Selon sa

recette. Laissant fondre avec patience les barres dans

la casserole sur le feu.

— Qu’est-ce que ça sent ? me demanda Julien.

Le garçon n’avait pas l’habitude. Sans doute ne

connaissait-il que le goût frelaté de ces boissons

chocolatées à base de poudre instantanée. J’entrepris

de lui expliquer ce qui se tramait dans la cuisine et

210


Le baiser de chocolat

l’enchantement des sens qui l’attendait.

— Ah bon ? s’étonna-t-il tout d’abord.

Puis il me sourit de contentement. J’adorais la

forme que prenait sa bouche, les petits plis formés

aux commissures de ses lèvres, le léger rouge qui

gagnait alors ses joues. Puis ses yeux rieurs qui se

posaient sur moi.

Nous fréquentions tous deux le même collège.

Ses parents s’étaient installés dans le quartier au

début de l’année et Julien avait alors fait apparition

dans ma classe. Au début, il se sentait mal à l’aise, car

les liens de camaraderie se trouvaient déjà pour la

plupart établis depuis longtemps. J’avais saisi

l’occasion pour aborder le nouveau venu et

sympathiser avec lui. Nous étions très vite devenus

inséparables, partageant les mêmes jeux, les mêmes

leçons, les mêmes devoirs.

Julien se découvrait avec soulagement de la

compagnie, moi je m’illusionnais d’avoir enfin un

ami. Plus que cela même, car je n’osais lui avouer la

vérité : ce qui me guidait portait un autre nom que la

simple amitié. Je me posais parfois la question : le

garçon me perçait-il à jour et feignait-il d’ignorer mes

sentiments ? Ou les appréciait-il sans se risquer à y

répondre ? Ou restait-il aveugle à tous mes égards ?

Ma mère, ravie de me voir avec un compagnon de

jeu, ignorant tout des fièvres qui secouaient mon

adolescence, me traitait encore avec bonté. Comme

211


Le baiser de chocolat

j’avais invité Julien, elle se décida à nous gâter en

préparant sa spécialité : un vrai chocolat chaud,

clamait-elle.

Lorsque mon ami trempa ses lèvres dans le bol

fumant, il poussa un ronronnement de plaisir. Oui,

comme un chat. Je fis de même. Nous vivions un

moment précieux, la saveur du chocolat tressant

entre nous un lien magique, permettant d’atteindre

une communion insoupçonnée.

Alors que Julien me souriait, ignorant sans doute

la nature de mes réflexions, je me plaisais à

m’imaginer à la place de ce breuvage, effleurant ses

lèvres pour lui procurer du plaisir.

*

La recette de ma mère, voilà ce qui me restait

d’elle de plus aimable. Le reste avait disparu sous les

coups de boutoir de l’incompréhension mutuelle.

Chaque fois que je préparais du chocolat chaud, cette

scène me revenait, vive dans ma mémoire comme si

mon esprit avait été marqué à jamais au fer rouge.

Un souvenir aussi délicieux que cruel, les deux

aspects s’entremêlant à jamais, indissociables. Voilà

pourquoi le qualifier d’amour ou de nostalgie ne me

convenait guère. Non, c’était bien une relation sacrée,

rituelle. Le bien et le mal venant de la même main

providentielle, qu’il fallait accepter de semblable

manière.

212


Le baiser de chocolat

Julien et moi, nous nous étions perdus de vue

après le collège. Vingt ans s’étaient écoulés, pourtant,

je n’avais jamais cessé de penser à lui. Chaque jour il

surgissait en pensée, éternelle réminiscence, comme

des fragments de l’âge d’or à jamais perdu. Une seule

gorgée de chocolat chaud réveillait les stigmates tels

des blessures à vif. Malgré la souffrance, l’extase qui

l’accompagnait se révélait si forte que je ne pouvais

ni voulais m’y soustraire.

Vingt ans sans aucun message de sa part, jusqu’à

la semaine précédente où j’avais retrouvé sa trace sur

un réseau social d’Internet. Julien Moreau. Un autre

homme pouvait bien sûr porter le même patronyme,

mais je le reconnus sans hésiter à sa photo. L’objet de

mes amours adolescentes n’avait guère changé.

Certes, l’âge adulte avait quelque peu buriné son

visage, creusant des rides d’expression autour de sa

bouche, marquant à jamais les traces de son ancien

sourire. Pourtant, le charme qui se dégageait de lui

restait entier.

Après avoir repris contact avec lui, et échangé

quelques banalités d’usage, je lui avais suggéré de

nous revoir. Après quelques hésitations, il m’avait

signifié un refus un peu hostile. Non, il ne voyait pas

l’utilité de réveiller tout cela : cette période

appartenait pour lui au passé. Je désespérais, lorsque

deux jours plus tard il m’adressa un message,

revenant sur sa décision. Il acceptait mon invitation.

Voilà pourquoi je préparais ce chocolat chaud à

213


Le baiser de chocolat

son intention. Il allait se présenter à la porte, entrer

dans ma maison. Je voulais que ce parfum éveille

chez lui nos souvenirs partagés, espérant contre toute

logique me le concilier.

*

Ses lèvres portaient encore les traces du chocolat

qu’il venait de boire. Julien m’accompagna à travers la

maison jusque dans ma chambre. Là, j’entrepris de lui

faire découvrir mes livres, mes disques, tout ce qui

me plaisait. Nous partagions à peu près les mêmes

centres d’intérêt. Un signe du destin ? pensai-je.

Julien prenait goût à ma compagnie, mon amitié,

c’était certain. La façon dont il riait, dont il me fixait,

tout cela me laissait accroire qu’il éprouvait lui aussi

des sentiments à mon égard. Ma main glissait sur son

épaule, se saisissait de ses doigts, sans qu’il ne

manifestât la moindre résistance.

Vivais-je un rêve ? Celui qui m’envahissait chaque

nuit, enfiévrait mon corps et mon âme, me laissant

en sueur au matin ?

*

Le timbre de la sonnette me sortit de ma rêverie.

Je baissai aussitôt le feu sous la casserole et

abandonnai la cuisine. Mon cœur battait à tout

rompre. Julien venait d’arriver ! Enfin ! Nous allions

214


nous revoir !

Le baiser de chocolat

Devant la porte, je fus pris d’une brusque

hésitation. Pourrions-nous trouver les mots après

tout ce temps ? Vingt ans ! Partagions-nous les

mêmes souvenirs ? Quelle attitude adopterait-il avec

moi en définitive ? Se rappelait-il ce qui s’était passé ?

Cela ne s’oubliait pas. Éprouvait-il encore de la colère

contre moi ? Ou la tendresse l'avait-elle emporté ?

Je m’armai de courage et ouvris la porte. Je restai

interloqué en découvrant mon visiteur.

— Qui êtes-vous ? bredouillai-je étonné.

Face à moi se tenait un jeune homme qui m’était

totalement inconnu. Que venait-il faire ici ? Pourquoi

me dérangeait-il en ce moment précis ? Me faire

signer une pétition ? Distribuer des brochures ?

— J’attends quelqu’un, fis-je avec humeur.

Je jetai des regards impatients dans la rue. Julien

allait-il se présenter ?

— C’est moi que vous attendez, lâcha tout à coup

le garçon.

Je le considérai d’un air abasourdi.

— Julien Moreau ? questionnai-je.

Avais-je été victime d’une confusion sur Internet,

me trompant de destinataire ?

— C’est mon père, précisa le jeune homme avec

un sourire gêné.

215


Le baiser de chocolat

L’évidence me sauta alors aux yeux : les mêmes

traits autour de la bouche, les mêmes yeux, un air de

famille indéniable. Comment ne m’en étais-je pas

rendu compte plus tôt ? Julien avait donc un fils, et

celui-ci me rendait visite ! Mais pourquoi ?

— Je m’appelle Matthieu, bredouilla-t-il.

Je pris conscience de mon impolitesse en le

faisant ainsi attendre à la porte. Je priai le garçon

d’entrer et le menai jusqu’au salon. Il regardait autour

de lui, comme pour me deviner en examinant mon

intérieur et les objets dont je m’entourais. En

l’observant du coin de l’œil, j’eus l’impression qu’une

part de Julien s’était incarnée jusque dans ses

moindres gestes.

— Ça sent le chocolat, fit-il tout à coup, amusé.

À mon tour de connaître l’embarras. Le jeune

homme devait me trouver ridicule de préparer ce

genre de breuvage. Après tout, cela ne revêtait

aucune signification particulière pour lui. Seul son

père aurait pu apprécier l’allusion.

— J’ai préparé du chocolat chaud, expliquai-je

avec gêne. Pour Julien. C’est une boisson que nous

partagions quand il venait chez moi.

Une seule fois, en réalité. Mais il était inutile de le

mentionner. Contre toute attente, Matthieu ne se

moqua pas de mon initiative et prit un air sérieux

pour me lancer :

216


Le baiser de chocolat

— Mon père ne viendra pas.

Je commençais à m’en douter. Mais pourquoi

diable avait-il envoyé son fils à sa place ? Venait-il

m’apporter un message de sa part ? Pour détendre

l’atmosphère, je lançai au garçon :

— Ne gâchons pas ce chocolat, est-ce que tu en

veux ?

— Euh…, hésita-t-il, pourquoi pas ?

Je le fis asseoir à la table et retournai à la cuisine.

Un dernier coup de cuillère pour mélanger la

préparation, avant de la répartir entre deux bols. Une

minute plus tard, Matthieu trempait ses lèvres dans le

chocolat chaud. Il m’adressa dans un demi-sourire :

— C’est délicieux…

Oui, mais comme j’aurais aimé voir son père en

face de moi me dire à nouveau ces mots-là ! D’une

certaine façon, j’avais imaginé pouvoir retourner dans

le passé et modifier la trame de notre histoire.

Partager à présent ce breuvage avec le fils de

l’homme que j’avais aimé me paraissait surréaliste.

— Ainsi Julien a eu un enfant, murmurai-je pour

moi-même.

— Oui, fit Matthieu.

— Pourquoi t’a-t-il envoyé ? demandai-je.

— Il ne sait pas que je suis ici.

— Pardon ?

217


Le baiser de chocolat

Le jeune homme, un peu confus par cet aveu,

cherchait ses mots.

— À vrai dire, je… je voulais vous connaître.

— Mais pourquoi ? m’étonnai-je.

Le garçon baissa les yeux.

— J’aidais mon père à installer un programme à

l’ordinateur lorsqu’il a reçu votre invitation. Comme

il paraissait troublé, je lui en ai demandé la raison. Il

est tout d’abord resté évasif.

— Ah !

— Par curiosité, j’ai insisté. Il m’a expliqué que

vous étiez tous deux amis au collège mais que vous

ne vous étiez pas quittés en bons termes.

— C’est en partie vrai, avouai-je malgré moi.

— Puis il s’est énervé, vous a renvoyé un refus et

m’a dit qu’il n’était pas question de vous revoir, parce

que… parce que…

Il s’interrompit un instant avant de reprendre :

— Enfin, parce que vous étiez…

— Oui, j’ai compris, coupai-je voyant les

difficultés du jeune homme à s’expliquer.

Nous restâmes silencieux quelques instants en

regardant nos bols de chocolat.

— C’est pour cette raison que je voulais vous

voir, lâcha Matthieu brusquement.

218


— Quoi ?

Le baiser de chocolat

— Un soir, je me suis connecté à l’ordinateur de

mon père pour vous envoyer un message sous son

profil, afin d’accepter votre rendez-vous.

J’étais abasourdi. Pour quelle raison le garçon

avait-il fait cela ? Quelle importance pouvait bien

avoir pour lui une ancienne connaissance de son

père ?

— Pourquoi ? demandai-je.

— Vous ne devinez pas ? me lança-t-il tout à trac,

presque bouleversé.

Non, je ne perçais pas ses motivations. Voulait-il

en savoir plus sur la jeunesse de son père ? Simple

curiosité ? Je crus avoir touché juste quand il me

demanda :

— Que s’est-il exactement passé entre vous ?

Je me reculai un peu. Pouvais-je le lui dire ?

*

Je m’approchai de Julien. Très près. Nous nous

faisions face, les yeux dans les yeux. Était-ce l’odeur

du chocolat qui flottait encore dans la maison ? Son

regard qui m’enchantait ? Il me semblait à ce

moment évoluer dans un monde fabuleux où tout

devenait possible, où tout était permis.

219


Le baiser de chocolat

Mes lèvres se posèrent sur les siennes. Avec

douceur. Puis avec force. Je l’étreignis contre moi. Sa

bouche avait encore le goût de la boisson chaude que

nous venions d’avaler. Un baiser de chocolat.

Julien se laissa faire, puis répondit à mon étreinte.

L’espace d’un instant, je crus cet amour tangible, réel,

partagé. Puis sans doute l’étrangeté de la situation dut

lui apparaître : il me repoussa avec violence.

— Qu’est-ce que tu fais ? me reprocha-t-il. Tu es

complètement marteau !

Le désir me consumait, emportant ma raison.

— Cela te plaît aussi ! m’exclamai-je.

— Non ! s’exclama-t-il avec force. Ce n’est pas

vrai !

Ce furent ses dernières paroles avant de s’en aller,

très en colère. Les mois suivants, il me battit froid

jusqu’à ce que nous nous éloignions l’un de l’autre

pour de bon en quittant le collège. Il me rejetait, non

tant pour le baiser échangé que pour lui avoir révélé

une part de lui-même qu’il préférait nier.

*

Matthieu avait écouté en silence mes explications.

Je ne me serais pas cru capable de dévoiler les

sentiments éprouvés pour Julien devant un inconnu,

encore moins devant son propre fils. Fallait-il y voir

220


Le baiser de chocolat

l’influence apaisante du chocolat ? Sa douceur qui

émoussait les peines et encourageait la confidence ?

Le jeune homme, après avoir reposé son bol vide,

me regarda avec attention avant de déclarer :

— Mon père n’aime pas ça.

De quoi parlait-il à présent ? Du chocolat ? Cela

n’avait pas de sens.

— Il n’aime pas ça, répéta-t-il. Pas chez vous…

Puis il ajouta d’une voix amère :

— Pas chez moi…

Je compris alors ce qui l’avait amené chez moi.

Les questions qu’il se posait. Le conflit qui allait

éclater avec son père quand ce dernier apprendrait la

vérité. Ce que j’avais connu avec mes propres

parents.

Peut-être pouvais-je l’aider, lui offrir un soutien,

une oreille attentive ? C’était sans nul doute la raison

pour laquelle il était venu.

— Je vais en refaire, proposai-je avec entrain en

m’emparant des bols sur la table.

Matthieu me sourit. Ses lèvres portaient encore

les traces du chocolat qu’il venait de boire.

* * *

221


Petit instantané chocolaté

par Yves Cairoli

Il est 16 h 30 et dans la salle de CM2 de l’école

primaire du charmant village de G…, le petit Lucien

change subitement de comportement, comme

d'habitude à cette heure-là. La tête en l’air, regardant

au-dedes fenêtres, délaissant crayons, problèmes et

récitation, il se laisse glisser vers les rives d’une

béatitude qui se lit sur son visage. Un grand sourire

l'illumine alors et ses yeux bleus pétillent d’une joie

intense. Monsieur Bachelet, son instituteur s’en est

rendu compte. Il l’observe du coin de l’œil et apprécie

beaucoup l’attitude vagabonde de cet élève. Il

n’en connaît pas les raisons et s’interdit même de les

lui demander, respectant trop la liberté de chacun. Il

est vrai que lui aussi attend impatiemment d'être à

17 h pour rejoindre sa Julie chérie qui est la secrétaire

de mairie. Il comprend son élève et lui-même se met

à rêver du corps sculptural de sa fiancée.

De temps à autre, pour tuer le temps, pour

chasser les images sensuelles de sa promise et rompre

223


Petit instantané chocolaté

ainsi la monotonie silencieuse et studieuse de la

classe, il lance d’un ton goguenard à Lucien : « Hé

mon Lucien, toujours dans les nuages ? Combien en

as-tu compté aujourd’hui ? »

La classe rit alors de bon cœur, contente

d’échapper quelques instants, pendant l’heure

d’étude, aux problèmes de robinets et aux mystères

de la conjugaison du passé simple des verbes du

troisième groupe. Mais Lucien ne répond jamais à la

provocation. Faisant fi des moqueries de ses camarades,

il fixe attentivement l’horloge murale puis

replonge aussitôt vers les limbes infinis de ses

rêveries.

Mais de quoi rêve -t-il ?

Dès la sonnerie, il enfourne ses affaires dans

son cartable et quitte le premier la petite salle en

marmonnant un « salut m’sieur » rapide. Il s’enfuit

littéralement de l’école comme si elle était le symbole

de l’enfermement et de la répression, lançant au

passage à ses meilleurs amis, Pablo et Jules un

habituel « … Tout à l’heure, au terrain ! N’oublie pas

ton ballon, Pablo ! »

Ses amis ne se formalisent plus du

comportement de Lucien. Il est comme ça et voilà

tout. Ils l’aiment comme il est et cela leur suffit

amplement. La seule chose qui les contrarie un peu

est le retard quasi quotidien de Lucien aux parties de

football.

224


Petit instantané chocolaté

Lucien court comme un chien fou sur le

trottoir pavé et ceux qui le croisent peuvent se

demander légitimement ce qui a bien pu piquer ce

jeune garçon pour qu’il détale ainsi.

Il remonte alors la rue Prévert, tourne ensuite

vers la rue des Résistants, et enfin se retrouve rue de

l’Arbre de vie où il accélère jusqu’au numéro 32. Il

ouvre la porte, lance son cartable dans le hall, et se

dirige vers la cuisine, tout essoufflé. Il ouvre aussitôt

le frigidaire, y prend la motte de beurre de la Ferme

puis plonge la main dans la huche à pain, de laquelle

il sort un immense pain de sept cents grammes. Il

pose précautionneusement la motte et le pain sur la

toile cirée de la table ronde puis il tire un grand

couteau de l’un des tiroirs du bahut parisien. Avec

une grande attention, il se coupe une tartine aussi

épaisse qu’une côte à l'os sur laquelle, avec le petit

couteau à beurre planté dans la motte, il étale une

bonne couche de beurre.

Sa mère, Marthe, présente dans la cuisine

depuis le début, lui lance tendrement comme à son

habitude : « Et mon bisou, il est où ? » Lucien se lève

de sa chaise, comme surpris et honteux à cette douce

interpellation, court vers elle et lui fait un de ces

baisers sonores qui sentent le bonheur simple et

harmonieux. Il se serre contre elle pendant qu’elle lui

caresse les cheveux.

D’une petite tape, elle lui chuchote : « allez

zou, va t’installer à la table ».

225


Petit instantané chocolaté

Le rituel commence : sa mère ouvre la porte

gauche du bahut, sort la plaque de chocolat, y coupe

délicatement deux carrés, les dépose solennellement

sur une feuille d’alu qu’elle place sur la plaque de la

vieille cuisinière au charbon. L’enfant observe avec

intensité les deux morceaux se ramollir et s’écouler

peu à peu sur l’alu. Pour lui, cette transformation

tient de l’alchimie, de la magie pure et simple. Il ne se

lasse jamais de ce spectacle féerique.

Il tend alors sa gigantesque tartine à sa mère

qui prend le chocolat avec une fine spatule et

l’applique délicatement sur le beurre. Les yeux de

Lucien s’ouvrent subitement devant cette merveille,

son petit nez retroussé semble s’allonger pour humer

les arômes chauds embaumant la pièce. Il s’empare

avidement de la tartine et commence à la déguster

comme un véritable ogre sous l’œil malicieux de

Marthe.

Il la mange avec délectation : pour lui, cela

constitue le meilleur moment de la journée. Il prend

son temps pour mâcher chaque bouchée de telle

sorte que le goût du chocolat lui reste bien au palais.

De temps à autre, il passe un coup de langue

dévastateur sur ses lèvres qui s’ornent alors d’une

aura brune du plus bel effet. Ses doigts se couvrent

aussi de chocolat fondu mêlé de beurre qu’il léchera

en dernier comme ultime friandise. Petit à petit,

l’énorme tartine rapetisse sous les coups de dent de

Lucien. Puis, avec un léger regret, il enfourne le

226


Petit instantané chocolaté

dernier bout de pain qu’il mastique indéfiniment

comme si c'était le dernier repas de son existence. Il

fait durer le plaisir, savourant à l’infini cet instant

mirifique.

Sa mère ne se lasse jamais de ce rendez-vous.

Elle adore son enfant. Son fils, qu’elle a tant espéré,

lui offre une émotion quotidienne avec ce petit

instantané de bonheur partagé dans la cuisine. Cette

belle image restera à jamais gravée dans sa mémoire

et resurgira quand elle sera vieille. Elle sourira alors à

son fils, âgé d’une quarantaine d’années, lors de sa

visite dominicale et des larmes gorgées d’amour et de

souvenirs s’écouleront de son visage parcheminé.

Lucien a terminé maintenant sa tartine. Les dix

doigts bien écartés les uns des autres s’offrent à lui. Il

les suce goulûment, et vérifie avec sérieux qu’il ne

reste plus aucune trace de pâte chocolatée. Pas

question de gâcher un aussi agréable goûter ! Il saute

avec légèreté de sa chaise et court vers sa mère pour

la remercier d’un baiser avant la quotidienne partie de

football sur le terrain municipal. Sa mère met les

mains en avant pour se protéger et lance dans un

grand rire cette réplique mille fois répétée : « Nettoie

ta bouche, s'il te plaît, avant de m’embrasser ! »

Après avoir câliné sa mère, Lucien se rue dans

sa chambre. Que va-t-il mettre aujourd’hui ? Le

maillot du Milan AC que lui a rapporté son oncle

d’un voyage en Italie ou alors le maillot du RC Lens,

l’équipe phare de la région ? Il se décide pour les

227


couleurs locales.

Petit instantané chocolaté

Il se dépêche car ses deux amis doivent

fulminer : il a presque un quart d’heure de retard et la

partie de football n’attend pas. C’est beaucoup trop

sérieux. Que serait la vie sans le football pour ces

trois garçons ne rêvant que de buts, de petits ponts,

de dribbles et de foules en délire saluant leurs

exploits ?

Il dévale les escaliers et crie à sa mère un « tout

à l’heure » rapide. Elle n’a même pas le temps de lui

répondre que Lucien est déjà sorti. Il se lance à

toutes jambes vers le stade municipal, imaginant

Pablo dans les buts et Jules lui tirant des penaltys.

Bientôt, il les aperçoit de la butte qui

surplombe le terrain et accélère la cadence. Les deux

garçons s’arrêtent de jouer et le regardent courir avec

son maillot sang et or. Jules a endossé le maillot du

L.O.S.C dont il est un fervent supporter et Pablo, lui,

a le maillot de Manchester United.

Pablo s’écrie :

— Y'en a marre Lucien, qu’est-ce que tu

fous ? On a encore perdu vingt minutes à cause de

toi !

— Excusez-moi les gars, mais j’avais un truc

important à faire…

— Tous les jours, tu dis ça, coupe Jules.

Change de disque. Je me demande ce qui peut bien te

228


etenir.

Petit instantané chocolaté

— Bon, allez, on joue, assez perdu de temps !

Mais un jour, faudra que tu nous expliques ! dit Pablo

en jonglant avec le ballon.

La partie commence : Pablo est dans les buts.

C’est le derby du Nord : RC LENS contre le LOSC.

Ça ne rit plus, c’est du sérieux ! Lucien joue à

l’attaque et Jules tient le rôle du défenseur. Si Lucien

arrive à marquer un but dans les cinq minutes, alors

Jules prendra le rôle de l’attaquant. Pablo, d’une

neutralité absolue, ne jurant d’ailleurs que par le FC

Porto, chronomètre et indique les changements de

poste à chaque but. Étant d’origine portugaise, il n’a

pas à se mêler des rivalités de clocher. Il y a bien des

Bayern de Munich–Liverpool ou alors des Milan

AC–Réal de Madrid mais ces matchs-là n’ont pas la

saveur du derby joué par Lucien et Jules. De toute

façon, Pablo est toujours dans les cages : gardien est

son poste de prédilection et personne ne pourrait l’y

déloger. Même ses deux amis ne peuvent prendre

cette place quand ils sont fatigués. Pablo ne transige

pas : il est comme ça, le Pablo.

Lucien tente maintenant un dribble et

déstabilise Jules qui glisse. Le chemin des buts est

libre. Pablo sort de sa cage et s’avance vers l’attaquant

qui, d’une petite balle piquée, marque dans le

coin gauche.

— 1-0 pour Lens, annonce Pablo. À toi la

229


alle, Jules !

Petit instantané chocolaté

Celui-ci sort alors de la surface de réparation.

Lucien se place comme défenseur. Jules se conditionne

: il doit absolument égaliser. Il accélère, son

adversaire tente de le tacler mais d’un coup de rein, le

« Lillois » se débarrasse facilement de son vis-à-vis et

envoie une « praline » à mi-hauteur que Pablo, dépité,

effleure à peine.

— 1-1, fait Pablo en ramassant le ballon au

fond de ses cages.

La partie s’égrène joyeusement ainsi jusqu’à ce

que le soleil se couche. Le score est de parité : 12

partout. Tous les trois sont heureux de cette nouvelle

partie. Pas de blessé, pas de malade, encore cette fois.

C’est un véritable drame quand l’un des trois est

absent. Que faire à deux ? Les distractions sont rares

dans le village.

Les trois enfants, sur le chemin du retour,

racontent leurs exploits : la lucarne en pleine course

de Jules, le pincement de jambe de Lucien, l’arrêt

miraculeux de Pablo à bout portant, l’aile de pigeon

de l’un, la reprise de volée de l’autre, le penalty arrêté

par le troisième… Les qualificatifs fusent sur leur jeu

respectif, ils s’encensent les uns les autres et les

commentaires n’arrêtent plus jusqu’à ce qu’ils

arrivent à la porte de Lucien :

230

— Bonsoir les gars, jette ce dernier.

— Dis Lucien, tu peux nous dire pourquoi


Petit instantané chocolaté

maintenant tu arrives toujours en retard au stade,

demande Pablo, l’air goguenard.

— Oui, c’est vrai ça, surenchérit Jules, tu peux

nous le dire…

— Bin… j’sais pas trop, avance Lucien. Ça me

gêne un peu, c’est perso !

— Allez, dis-le nous, insiste Pablo, on est tes

amis, oui ou non ?

— Écoutez, je peux pas, c’est entre ma mère et

moi… Vous comprenez, je peux rien trop vous

dire…

Les deux garçons se regardent et se sourient

puis fixent Lucien. Ils sont silencieux et Pablo, en

hésitant, chuchote :

— Bon, bon, ça te regarde, mais punaise fais

un effort pour être à l’heure !

— OK, les gars, je vais faire des efforts…

Demain j’serai à l’heure, vous en faites pas.

Lucien regarde s’éloigner ses deux amis qui

discutent encore de la partie. Il réfléchit à ce qu’il

pourra leur dire demain s’il arrive encore en retard.

Comment pourrait-il partager avec Jules et Pablo ce

petit moment de bonheur avec sa mère. Riraient-ils ?

Comprendraient-ils ? Il ne le sait pas. Demain, il se

dépêchera. Oui, mais… pourra-t-il renoncer à

écourter cet instant magique de la tartine

chocolatée ?

231


Petit instantané chocolaté

Lucien chasse cette question existentielle en se

disant que demain, il aura tout le temps de penser à

ce problème… Comme tous les soirs… il la chasse

immédiatement de son esprit.

232

* * *


Divin chocolat !

par Stéphane Thomas

« Cujus regni non erit finis ! ». Le chef, d’un

discret signe de tête, remercie ses musiciens et ses

choristes. Il respecte une courte pause avant les

premiers accords de l’aria de basse qui suit le « Et

resurrexit » du credo de la messe en si de Bach. Mais

Vincent ne lui laisse pas le temps d’enchaîner et, d’un

clic, se déconnecte du site de partage de vidéos. Une

photo de Jean-Paul II prononçant une bénédiction

urbi et orbi depuis Saint-Pierre de Rome, que

Vincent a choisie comme image de fond, remplace le

maestro derrière l’autel de la petite église.

Vincent est diacre. Animé depuis toujours par

une foi indéfectible, ce père de famille a choisi

d’offrir à Dieu une grande partie de son temps libre.

C’est ainsi qu’il officie, de mariages en baptêmes,

d’enterrements en communions, de paroisse en

paroisse, là où la pénurie de prêtres l’appelle. Affaibli

par de longues années de ministère, le vieux curé du

village est décédé d’un arrêt cardiaque il y a deux

233


Divin chocolat !

jours, dans l’après-midi. Le soir même, Vincent

recevait un appel de l’évêché, afin de le remplacer

pour la messe du dimanche. La barbe généreuse, les

cheveux noués en catogan, passionné de musique et

de modernisme, Vincent est considéré par certains

catholiques comme un dangereux contestataire. Ils ne

réviseront probablement pas leur jugement quand ils

apprendront que, pour embellir la célébration de la

messe de Pâques, Vincent a décidé de la ponctuer

d’extraits de concerts de musique sacrée : il a apporté

avec lui son ordinateur portable, et grâce à la

connexion wifi du bar voisin, Elimoshen, le site de

toutes les richesses mais aussi de tous les excès, est

projeté en pleine messe sur un écran dressé au beau

milieu du chœur. Un écran d’un mètre sur deux qui,

sacrilège, cache à l’assistance les vitraux de l’abside

romane de l’église de Vilsec, ce paisible village lotois,

aux jolies maisons de pierres, puissantes et fleuries,

sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Vincent est conscient qu’il dérange certaines âmes

mais il n’en a cure.

Il s’approche du pupitre, ajuste le microphone et,

d’une voix grave et pleine d’assurance, entame son

homélie, ou plus exactement sa plaidoirie. Car

Vincent est avocat et, puisque c’est son métier, qu’il

enfile la robe ou l’aube, il plaide. Qu’il défende un

criminel, une femme violée ou les préceptes

chrétiens, il plaide et jamais ne se prive d’effets de

manche, tout aussi efficaces en chaire qu’au prétoire :

234


Divin chocolat !

— Mes chers amis, comme vous le savez, nous

pleurons aujourd’hui la mémoire de notre cher abbé

Pélissière qui vous a soutenus dans vos prières depuis

plus de trois décennies. Dieu, dans sa grande

miséricorde, l’a rappelé à lui en ayant la bonté de lui

épargner les atroces souffrances d’une longue

maladie, mais en nous infligeant la douleur d’un

départ brutal. Je ne reviendrai pas sur la dévotion

avec laquelle il a exercé son sacerdoce. Depuis son

ordination jusqu’à ce funèbre vendredi, son sourire

ne le quittait que quand il s’emportait contre la

misère humaine, comme en son temps l’abbé Pierre,

son modèle. Je ne reviendrai pas non plus sur sa

gentillesse, vous la connaissiez, vous la viviez bien

davantage encore que moi, qui ne l’ai que trop peu

rencontré, hélas. Mais nos rares entretiens ont été

riches et son regard protecteur était d’une étonnante

éloquence. Et puis, j’en suis sûr, vous serez tous

présents ici même, mardi matin, quand viendra

l’heure de célébrer ses obsèques et de l’accompagner

à sa dernière demeure. N’est-ce pas ? L’abbé

Pélissière est désormais assis à la droite de Dieu,

heureux d’avoir rendu l’âme un Vendredi Saint peu

après quinze heures, à l’image du Seigneur à qui il a

consacré sa vie avec passion. Comme Molière, l’abbé

Pélissière est mort en scène, à peine redescendu du

calvaire où, malgré son grand âge et la fatigue de ses

articulations, il a tenu à guider les fidèles tout au long

des quatorze stations, à prier avec eux, une lourde

croix d’olivier à la main. Mais ne soyez pas tristes, je

235


Divin chocolat !

suis sûr qu’il se réjouit de ce baisser de rideau.

Réjouissons-nous avec lui ! Comme moi, vous avez

entendu, vous avez vibré, vous avez été gagnés par

l’allégresse du Resurrexit. Oui, ce jour de Pâques est

un jour de grande joie, car le Christ est de nouveau

vivant parmi nous. Il a souffert, il a été crucifié pour

le rachat de nos péchés et, comme l’annonçaient les

Écritures, il est ressuscité d’entre les morts le

troisième jour. « Cujus regni non erit finis », son

règne n’aura pas de fin. Alors nous allons tous fêter

ça ! Ici tous ensemble, puis chez vous, en famille.

Les fidèles, habitués aux prêches très

conservateurs et consensuels de l’abbé Pélissière sont

étonnés et dubitatifs mais ils écoutent, religieusement.

— Je sais que vous avez été surpris par

l’illustration musicale que j’ai choisie pour cette

messe. Pas tant pour la musique elle-même, mais cela

viendra sans doute, car j’adore tout autant le Gloria

d’U2 que celui de Vivaldi, mais plutôt par les moyens

que j’ai utilisés. Vous préfériez j’en suis sûr votre

bonne vieille chorale. Mais soyons lucides : aussi

dévouées soient les chanteuses de cette chorale, elles

ne sont plus que cinq, quatre sopranos et une alto,

leurs voix septuagénaires ont perdu de leur éclat, et

elles ont bien mérité quelque repos. Être chrétien,

c’est aussi être moderne, non ? Alors usons des

moyens que le Seigneur a mis à notre disposition,

comme j’en suis sûr vous les utilisez chez vous, et pas

236


Divin chocolat !

toujours pour écouter de la musique sacrée !

Vincent feint d’ignorer les chuchotements qui se

font de plus en plus nombreux. Il poursuit, se disant

que si son homélie provoque des réactions, c’est

qu’elle intéresse un minimum ses ouailles. Et puis, il

faudra bien que ces villageois s’habituent à sa fantaisie,

à sa verve, à sa douce ironie et parfois même à sa

familiarité qui frise le blasphème, notamment quand

il lui arrive d’évoquer la vie sexuelle du Christ. Mais

pour sa première prestation à Vilsec, il reste volontairement

très modéré dans son propos.

— Pâques. Qu'est-ce que Pâques ? Qu’est-ce que

Pâques aujourd’hui, veux-je dire ? La fête du Christ

ressuscité, allez-vous me répondre. Bien évidemment

! Et je viens d’en souligner l’importance pour

les catholiques du monde entier. Mais concrètement ?

Que signifie concrètement Pâques pour vous,

chrétiens pratiquants qui assistez à la messe en ce

dimanche matin ? Je vais vous le dire et je n’irai pas

par quatre chemins, fussent-ils de croix. Concrètement,

comme Noël, Pâques est devenue une fête

commerciale, avant tout appréciée comme un weekend

prolongé printanier qui permet souvent de

profiter des premiers rayons du soleil. Une fête

commerciale disais-je, car, si les églises se remplissent

davantage qu’un dimanche ordinaire, n’est-ce pas,

Pâques remplit surtout les pâtisseries et les

chocolateries ! Et d’ailleurs vous-mêmes, dès que

vous aurez quitté cette enceinte, vous allez vous

237


Divin chocolat !

précipiter chez le pâtissier d’en face qui vous attend

impatiemment.

Les chuchotements se changent en bavardages,

Vincent s’interrompt un instant, puis reprend :

— Je savais que vous réagiriez ! Vous-mêmes,

disais-je, pauvres pécheurs, vous succombez aux

tentations et vous vous laissez aller à la gourmandise

! Non ? Alors c’est sans doute que votre avarice

prend le dessus !

Les bavardages redoublent, mais étrangement, les

fidèles ne semblent pas offusqués par ses propos. Ils

semblent plutôt distraits.

— Mes amis, je vais vous surprendre. Tant

mieux ! Oui, tant mieux ! Continuez ! Pâques est une

fête joyeuse, et c’est une immense joie de voir ces

enfants qui n’ont jamais entendu parler de Dieu, sauf

peut-être dans les jurons de leur père, dont le nom de

Jésus n’évoque que de la charcutaille et celui de Marie

des plats cuisinés, c’est une joie immense, oui, de voir

ces chenapans arpenter les jardins eux aussi ressuscités,

à la recherche des œufs que leurs parents y ont

cachés avec malice, une joie immense de voir leurs

yeux écarquillés, brillants de plaisir, devant une poule

en chocolat grandeur nature, un lapin hilare ou un

panier d’œufs multicolores.

Les bavardages se changent en brouhaha. Vincent

réalise que cette fois, plus personne ne l’écoute. Les

regards des paroissiens dissipés convergent tous vers

238


Divin chocolat !

le crucifix accroché au pilier ouest, celui devant

lequel il se tient. Intrigué, Vincent se tait et se

retourne doucement tandis que la rumeur enfle.

Incrédule un instant, il retrouve vite sa foi et

comprend que tous ensemble, réunis dans cette

petite église quercynoise, ils assistent à un miracle : le

Christ pleure sur sa croix. Mais, étrangement, les

larmes ne coulent pas vraiment sur ses joues creusées

par la douleur. Elles peinent à glisser sur le bronze,

tant elles sont épaisses. Vincent s’agenouille et déjà

une voix jaillit de l’assemblée : « C’est un

miracle ! Alléluia ! »

L’ensemble des fidèles entame alors un très

émouvant Notre Père. Vincent se relève, s’approche

du crucifix pour vérifier qu’il ne s’agit pas d’une

mauvaise blague et découvre avec stupeur que les

larmes qu’il pensait d’huile ne sont pas translucides et

n’ont rien du saint chrême : elles sont brunes,

presque noires. Ce sont des larmes de chocolat !

Pendant que les uns prient avec une profonde

piété, d’autres ont rallumé leurs portables et envoient

des SMS pour annoncer l’incroyable nouvelle à leur

entourage, ravis d’en avoir été le témoin. L’effet est

immédiat : les villageois accourent et l’église devient

rapidement trop petite pour accueillir les curieux.

Deux heures plus tard, les journalistes et leurs

caméras, tout juste arrivés de Toulouse, préparent

leurs reportages et interrogent les paroissiens avec

frénésie. Le chagrin du Christ a cessé, les larmes ont

239


Divin chocolat !

déjà séché sur son triste visage, mais la ferveur des

prières et des chants ne faiblit pas. Alertés par cette

inhabituelle agitation, les gendarmes ont déjà pris

position aux quatre entrées du bourg et essaient de

canaliser l’afflux de centaines de véhicules qui

convergent vers le village, empruntant les routes

étroites de cette campagne jusqu’ici si tranquille. Ils

les dirigent vers le stade, transformé en un parking

improvisé. Tant pis pour la pelouse. Quelques

vendeurs ambulants, sortis de nulle part comme des

champignons après l’orage, proposent merguez,

kebabs et boissons fraîches.

À la nuit tombée, des dizaines de tentes

multicolores fleurissent au milieu des champs et des

vignes en une incontrôlable anarchie. Les hôtels de la

région refusent du monde, plus une chambre n’est

libre à des kilomètres à la ronde. Le Préfet, rentré

d’urgence du département voisin où il pensait se

reposer pendant ce week-end prolongé, a dû

anticiper d’éventuels débordements. Il a réuni une

cellule de crise, déclenché le plan « blanc » et réquisitionné

les services de secours. Les gendarmes ont

maintenant organisé un parcours pour que tous les

fidèles puissent, chacun leur tour, se recueillir devant

le crucifix miraculeux. Ils entrent désormais dans

l’église par le grand portail et sortent par la porte

latérale, après s’être arrêtés quelques trop courts

instants devant le bronze en pleurs. Toujours plus

nombreux, ils enchaînent toute la nuit des chants

d’actions de grâce. Certains disent que ça leur

240


Divin chocolat !

rappelle les Journées Mondiales de la Jeunesse,

d’autres, plus âgés et plus rares, Woodstock !

Dès l’aube, Pierre, le boulanger-pâtissier, ouvre

son échoppe. Outre les baguettes, bâtards, pains de

campagne tout chauds et les viennoiseries habituelles,

très fier de lui, il propose… des larmes en chocolat !

Une demi-heure plus tard, elles sont toutes vendues,

mais aucune n’est avalée : on défile une seconde fois

dans la nef pour que Vincent, qui n’a bien sûr pas

quitté les lieux et commence à sérieusement accuser

la fatigue, bénisse les pâtisseries qui seront conservées

religieusement aussi longtemps que possible,

respectueusement posées sur la cheminée à côté de la

vierge en plastique remplie d’eau bénite de Lourdes.

À l’extérieur, la situation devient critique. Le flux de

véhicules continue de s’intensifier, si bien que les

autorités sont contraintes de prendre une décision

difficile : afin d’assurer la sécurité de tous, les accès à

Vilsec sont désormais interdits, sauf aux habitants du

village. Des navettes sont mises en place depuis

Cahors et Caussade pour que les pèlerins puissent

venir prier quelques instants devant le « Christ aux

larmes », comme tout le monde l’appelle déjà.

Le mardi, le directeur de l’Institut National des

Appellations d’Origine reçoit la première demande

d’AOC pour un vin de Cahors « Lacryma Christi »

dont l’aire de production serait limitée au village de

Vilsec. Au même moment, une demande de brevet

est remise en mains propres à son homologue de

241


Divin chocolat !

l’Institut National de la Propriété Intellectuelle par

un chocolatier cadurcien pour la « Larme de Vilsec »,

une truffe de chocolat aux noix – Quercy oblige –

qui aurait pu être banale, si elle n’avait la forme

oblongue caractéristique d’une larme. En fin de

matinée, les chaînes d’information annoncent que

vendredi l’église restera ouverte aux pèlerins, mais

que le crucifix sera décroché temporairement afin

que les spécialistes l’examinent pour déterminer s’il y

a ou non un trucage, et si les larmes en chocolat sont

bien miraculeuses.

Au début de l’été, sous l’ardent soleil du sudouest,

Vilsec est méconnaissable. Les différentes

analyses ont confirmé la véracité du miracle et le

village est devenu un lieu de visite incontournable

pour les catholiques qui convergent désormais de

toute l’Europe pour se recueillir devant le Christ aux

larmes, espérant assister à un second miracle. Les

vendeurs de chocolats se sont installés dans chacune

des ruelles du village et leurs affaires n’en sont pas

moins miraculeuses. Un autre commerçant, installé

dans une structure préfabriquée, propose des larmes

bénites en plastique estampillées « Vilsec » qu’il vient

de recevoir de Chine. Le maire, quant à lui, a reçu

diverses propositions immobilières, plus ou moins

farfelues, plus ou moins coûteuses, pour construire

un complexe de pèlerinage avec des hôtels, des

242

*


Divin chocolat !

centres commerciaux et des établissements médicaux

qui accueilleront les malades et handicapés en quête

d’une guérison divine.

Le phénomène prend une ampleur exponentielle,

et rapidement, la société dans son ensemble est

atteinte par le syndrome chocolat. Il est désormais de

bon ton de s’en régaler, d’en consommer à toute

heure de la journée. Les magazines rivalisent de

superlatifs pour en vanter les diverses vertus, en font

le plus efficace et le plus naturel des antidépresseurs

– ou des aphrodisiaques, c’est selon – conseillent

d’en manger quotidiennement, affirmant unanimement

qu’il est excellent pour la santé et qu’il ne peut

être tenu responsable d’une improbable prise de

poids. De nombreuses recettes de fondants, de

moelleux, de flans ou de mousses sont proposées aux

lecteurs, et parfois même d’audacieux mélanges aux

saveurs sucrées salées. Un magazine d’information

diffuse même un reportage consacré à une abbaye

flamande dont les moines ont mis au point une

gueuze délicatement parfumée au chocolat ! Désormais,

tous les enfants partent à l’école avec des barres

chocolatées amoureusement glissées dans les cartables

par leurs mamans bienveillantes. Les boutiques

spécialisées dans les ganaches et pralines suisses ou

belges fleurissent dans tous les centres-villes, et nul

invité n’ose désormais arriver chez ses amis sans un

ballotin débordant de tendres blancs, de délicats au

lait ou d'incomparables noirs. Les importations de

cacao sont en constante augmentation et le cours de

243


Divin chocolat !

la fève atteint de tels sommets sur les marchés

mondiaux que certains agriculteurs du sud songent

déjà à leur reconversion dans le cacaoyer, capable de

s’épanouir sous la douceur du climat méditerranéen.

Il se dit même que les astronautes en partance pour

la station orbitale auraient menacé le centre spatial

d’une grève si l'on s’obstinait à leur refuser d’emporter

les plaques de chocolat qu’ils réclament. Le seul

bémol dans cette véritable cacaomania émane de

certains médecins addictologues qui affirment que

l’on court à la catastrophe, que le chocolat est un

piège, qu’il faut d’urgence en réglementer la vente.

Mais personne ne les écoute et les marionnettes

satiriques ne se privent pas de les railler par écrans

interposés. Non, rien n’y fait. Pour les croyants

comme pour les athées, le chocolat est un don du

ciel, le chocolat est un aliment miraculeux. Un point

c’est tout.

Pendant ce temps, un autre débat fait rage à

propos du miracle de Vilsec. Sur les plateaux de

télévision, les experts ecclésiastiques, convaincus par

leurs propres analyses théologiques, s’opposent

parfois vigoureusement sur le message du Christ, sur

la signification profonde du prodige :

— En pleurant du chocolat, affirme un prêtre

traditionaliste en soutane, le Seigneur nous supplie de

cesser de vivre pour consommer, de ne penser

qu’aux plaisirs de la chair au mépris du salut de notre

âme. Ce miracle est un appel désespéré de Dieu pour

244


Divin chocolat !

que la société de consommation et le pouvoir

diabolique de l’argent cèdent enfin la place à une

société responsable, respectueuse des commandements

divins.

— Au contraire, répond un jeune prêtre en jean

élimé et polo crocodile, le miracle c’est en quelque

sorte le chocolat lui-même, qui symbolise le plaisir et

donc la vie. Le Christ est trop souvent présenté

comme un personnage triste et ennuyeux qui passait

son temps à donner des leçons aux apôtres et à

philosopher à coups de métaphores parfois plus

obscures qu’une chapelle romane. Il n’en était rien et

vous le savez. Comme tout le monde, il aimait rire et

ne s’en privait pas. Il aimait les bonnes choses, et en

particulier le vin, qu’il a d’ailleurs choisi lors de la

Cène, je vous le rappelle, pour symboliser le sang

qu’il a versé pour notre salut. Son message est

simple : profitez de la vie que Dieu nous a offerte.

Vivez ! Vivez en bons chrétiens, mais vivez !

— Mais pas du tout ! Ses larmes ont jailli au

moment même où le diacre dans son homélie, fort

critiquable au demeurant, encourageait les gens à

succomber à la gourmandise, ce qui prouve…

Bien évidemment, chacun reste sur sa position.

Et c’est ainsi que quelques gouttes de chocolat font

désormais couler beaucoup d’encre et s’écouler des

millions d’euros.

*

245


Divin chocolat !

En ce jour de rentrée scolaire, le miracle de Vilsec

a quitté depuis longtemps les unes de la presse et les

spécialistes débattent à nouveau sur l’avenir politique

d’une jeune et jolie ministre, ou sur l’opportunité de

renforcer les contingents français sur les théâtres

d’opérations à travers le monde. Pourtant, à la

surprise des téléspectateurs, la jeune présentatrice du

« 20 heures » de TF1, immédiatement après l’énoncé

des titres de ce jeudi, enchaîne sur un scoop :

— Ce soir, nous recevons un invité masqué,

puisqu’il souhaite garder l’anonymat, et que nous

appellerons Jacques, un invité qui a d’importantes

révélations à faire. Bonsoir Jacques. Nous vous

écoutons.

— Bonsoir Madame. Voilà. J’ai longuement

réfléchi, j’ai longtemps hésité, mais j’ai décidé de

venir sur votre plateau pour dire la vérité et libérer

ma conscience. Le miracle de Vilsec est une imposture,

une gigantesque mascarade.

— Qu'est-ce qui vous permet d’affirmer ça ? Le

crucifix a été analysé, aucune trace de trucage n’a été

découverte par les scientifiques, et le miracle a été

reconnu par le Vatican.

— Tout simplement parce que c’est moi qui ai

tout manigancé ! Je suis magicien, et sculpteur à mes

heures perdues. J’ai remplacé le crucifix par une

copie équipée d’un mécanisme que j’ai déclenché

depuis l’assistance pendant la messe pour que le

246


Divin chocolat !

chocolat s’écoule par les yeux du Christ. Ensuite, j’ai

procédé à la substitution inverse. Il me fallait agir

vite, mais c’est mon métier. Et puis il y a quelques

jours, j’ai entendu l’appel de Dieu. Il m’est apparu en

songe, et j’ai immédiatement compris que j’avais

commis une immense erreur, dont j’avais complètement

sous-estimé les conséquences, et que, faute de

pouvoir la réparer, il était de mon devoir de la

confesser et de demander pardon à tous ceux que

j’avais lâchement trompés.

— Voilà qui va sans aucun doute créer une

énorme polémique. Dans quel but aviez-vous

imaginé cette surprenante mise en scène ? Pourquoi

du chocolat ?

— Je suis un artiste, mais je suis aussi un

catholique pratiquant, insiste-t-il. Aujourd’hui, les

églises se vident, les gens se dressent contre le pape,

ce que je peux d’ailleurs comprendre car sa

communication est pour le moins inadaptée à notre

époque. Mais le résultat est là. L'Église est en net

déclin, bientôt nous n’aurons plus de prêtres pour

dire la messe. J’ai également voulu dénoncer la

faiblesse des hommes et le pouvoir de l'argent,

auxquels j’ai d’ailleurs cédé moi aussi, et donner un

souffle nouveau aux véritables valeurs humaines. Les

gens ne sont que des moutons, des brebis égarées qui

perdent collectivement leur sens critique et se laissent

dévorer par leurs frères avides de richesse, et la

cupidité l’a emporté. Regardez ce qu’est devenue

247


Divin chocolat !

Vilsec ! Ce n’est pas nouveau, certes. Souvenez-vous

que Jésus a chassé les marchands du Temple de

Jérusalem ! Mais c’est de pire en pire, et la limite est

désormais atteinte. Il faut mettre un frein à tout ça !

— Pourquoi le chocolat ?

— Pourquoi le chocolat ? Parce qu’il est pour moi

le symbole de l’enfance, et que le salut des hommes

repose sur nos enfants, car ce sont eux qui bientôt

conduiront le monde.

— La méthode est pour le moins inattendue ! Et

l’exploitation commerciale du prétendu miracle est

pour vous un échec retentissant, non ?

— Vous avez raison. J’ai souhaité donner un

nouvel élan aux valeurs chrétiennes et j’ai obtenu

l’effet inverse ! Je devais pourtant m’y attendre, j’ai

été bien naïf. Ce mensonge, cette tromperie, cette

imposture me hantent désormais. Je suis rongé par le

remords.

— Dans ce cas, pourquoi vous cacher ?

— Certains n’hésiteront pas à me traîner devant

les tribunaux. Je n’ai pas confiance en la justice des

hommes, je préfère désormais m’en remettre à celle

de Dieu.

L’affaire fait grand bruit. Les journalistes

s’emparent du dossier, et la vérité ne tarde pas à

éclater. L’étrange mystificateur est identifié : il s’agit

en fait d’un enfant du village, Michel Métayer, devenu

248


Divin chocolat !

riche après de brillantes études d’économie à

Toulouse et une fulgurante carrière au sein d’une

multinationale française, aujourd’hui patron de sa

propre entreprise. Également passionné de magie, il

voulait mettre son talent d’artiste amateur au service

de son village, lui donner une notoriété. Les

journalistes découvrent aussi qu’il est un des

actionnaires principaux de la société qui a décroché le

marché pour la construction du complexe de Vilsec.

Dès lors, la sincérité du repentir de l’homme

d’affaires est mise en doute. Il reçoit quotidiennement

des lettres de menaces et d’insultes, et aucun

de ses partenaires ne veut désormais traiter avec lui.

Il est allé trop loin, il a perdu leur confiance. Ses

affaires périclitent, son épouse le quitte et ses enfants

lui tournent le dos. Il se réfugie dans la prière mais

sans succès : il sombre bientôt dans une profonde

dépression qu’il tente en vain de noyer dans l’alcool.

Quelques semaines plus tard, alors que la pression

médiatique a de nouveau déserté le Lot, alors que les

larmes de Vilsec attendent le client et rassissent sur

les présentoirs des pâtissiers et des chocolatiers et

que l’AOC a été refusée pour le Lacryma Christi

quercynois, Michel est retrouvé mort dans une

chambre poussiéreuse d’un hôtel sordide. Une lettre

est retrouvée près du corps, le suicide ne fait aucun

doute. Son complice ne sera jamais retrouvé.

*

249


Divin chocolat !

L’église de Vilsec a retrouvé sa tranquillité

d’antan en ce dimanche de Pâques. Le nouveau curé,

fraîchement arrivé de Puy l’Évêque, vient de terminer

la lecture d’un extrait de l'Évangile selon Saint-

Mathieu. Les fidèles se sont assis, attentifs. Parmi eux

Vincent, qui a tenu à revenir à Vilsec pour assister à

la messe de Pâques. Le prêtre déroule une homélie

classique sur le thème du cierge pascal, symbole de la

lumière divine. Soudain, Vincent est frappé de

stupeur. Il n’en croit pas ses yeux : un flot de larmes

ruisselle sur le visage du Christ en croix. Des larmes

en chocolat.

250

* * *


Le secret de Luiggi

par Marie H. Marathée

L'Étrangère

Le vent glacial fouettait les arbres dénudés, les

nuages affolés se tordaient dans le ciel ; ils étaient au

bord des larmes. Isabella aussi. Tout cela n’avait

aucune importance, aucune. De toute manière

bientôt elle serait libre, elle s’évaderait et les chaînes

qui la retenaient seraient brisées à tout jamais. Ce lien

flasque et élastique qui l’empêchait de prendre son

envol, comme elle le haïssait. Viendrait le jour où elle

le réduirait en pièces, morceau par morceau et sans

aucun regret. Pouvait-on regretter la différence ?

Pouvait-on regretter les minutes, les heures, les

années de solitude ? Cette vie, on la lui avait imposée

avec la condescendance des gens qui croient œuvrer

pour le bien de l’humanité. Armés de leurs sourires

fades et insipides, peut-être pensaient-ils s’acheter

une conscience ou même racheter leurs péchés. Mais

pour qui se prenaient-ils donc ? Un dossier, un

251


Le secret de Luiggi

enfant, une famille et voilà, un destin scellé. Pour le

meilleur ou pour le pire… Avaient-ils vraiment le choix ?

Isabella secoua la tête afin de ne pas entendre la

petite voix dans sa tête. Que pouvaient-ils faire d’autre ?

La jeune fille haussa les épaules. Peu importait ! Dans

quelques semaines tout serait terminé. Elle allait

prendre le contrôle de sa vie, enfin ! Elle n’en voulait

pas vraiment aux Loleroi après tout, ils étaient

également les instruments de cette machinerie

infernale. L’auraient-ils choisie elle, s’ils avaient eu

leur mot à dire ? Certainement pas, pas plus qu’elle

ne les aurait choisis, eux. Si seulement on avait tenu

compte de son avis, si seulement… D’une certaine

façon, ils avaient fait de leur mieux, ils avaient fait

tout ce dont ils étaient capables pour rendre

supportable l’insupportable. Était-ce de leur faute si

elle se sentait tellement différente ? Peut-être pas.

Elle avait passé dix années en leur compagnie et

pourtant, ils ne s’étaient jamais parlé. Ils se disaient

inlassablement le minimum, mais jamais l’essentiel.

Était-ce de sa faute à elle si elle n’avait pas réussi à

trouver sa place au sein de cette famille ? Peut-être

bien. Avait-elle une place quelque part d’ailleurs ?

Isabella soupira. Quelle direction aurait prise sa vie si

elle avait grandi parmi les siens ? Aurait-elle été plus

épanouie si on ne l’avait pas déracinée ? Aurait-elle

été moins solitaire ? Elle jeta rageusement un caillou

sur le sol et bondit sur ses pieds. Elle n’avait pas la

réponse, elle ne l’aurait jamais. Il était trop tard.

252


Le secret de Luiggi

Les semaines s’écoulaient comme dans un rêve,

les dernières semaines. C’était étrange de se dire que

bientôt elle s’envolerait vers un ailleurs et essaierait

d’oublier ces dix années. Tout était gris dans cet

univers, les gens, les immeubles, le ciel. Cette ville

n’était pas sa patrie. Sa patrie à elle se trouvait au-de

de la mer, là où les couleurs ont soif d’existence et

explosent de lumière. Bientôt… Bientôt… La

chambre était en désordre, comme d’habitude. Le

regard de la jeune fille se posa sur Lise dont le visage

était vaguement interrogatif.

« Isabella ! Pourquoi ne réponds-tu pas ? C’est

agaçant tout de même ! C’est pour cette raison que tu

n’as aucun ami ! Tu sembles toujours ailleurs et rien

ne t’intéresse ! Tu pourrais faire un effort ! »

Isabella sourit malgré elle : faire un effort.

Comment répondre diplomatiquement à Lise qu’elle

se moquait éperdument de sa garde-robe et que son

dernier souci sur terre était de savoir si elle mettrait le

foulard bleu avec son ensemble en laine pour sortir

ce soir ? Elle haussa les épaules et lança à tout

hasard :

« Mets le vert. »

La mine dépitée, Lise observa fixement sa pseudo

sœur pendant quelques secondes avant de lâcher

sèchement :

« Certainement pas ! Mon tailleur est bleu ! » Puis,

elle lui tourna le dos avec un soupir apitoyé. Isabella

253


Le secret de Luiggi

quitta la pièce en levant les yeux au ciel.

Ce que Lise pouvait être blonde parfois ! Elle

pouvait bien choisir n’importe quel foulard cela ne la

rendrait pas plus intelligente ! Âgée de vingt ans,

celle-ci n’avait qu’une ambition dans la vie : les

fringues. Son univers se limitait aux centres

commerciaux du quartier et elle était persuadée que

Modigliani était le dernier parfum à la mode. Certes,

Lise avait eu tout ce qu’Isabella n’avait pas eu : de

l’argent pour ses sorties, un compte en banque à l’âge

de seize ans, une voiture à dix-huit, des fêtes

d’anniversaire coûteuses et même… Sylvain. Isabella

n’avait pas oublié le sourire gêné de ses bienfaiteurs

et la petite phrase assassine, celle qui vous transperce

aussi sûrement qu’une lame aiguisée :

« Déjà ton anniversaire ! Nous allons faire un

dîner en famille… avec un petit extra ! Évidemment,

il faudra être raisonnable, avec ce qu’on nous donne

pour toi… »

Un dîner en famille ! Au fil des années, la jeune

fille avait trouvé cela de plus en plus ironique. Les

Loleroi étaient ce que certains appellent de braves gens.

Ils faisaient leur devoir loyalement et surtout sans

état d’âme. Isabella était logée, habillée et nourrie.

Qu’elle ne participe pas à toutes les sorties était

normal puisqu’elle n’était pas vraiment un membre

de la famille. Bien sûr, on aurait pu l’amener le

dimanche faire du poney avec Lise. Bien sûr, on

aurait pu également l’inclure à la sortie shopping

254


Le secret de Luiggi

hebdomadaire mère/fille. Mais après tout, on lui

payait déjà les vacances d’été alors...

Isabella était aussi brune que Lise était blonde,

elle était aussi mate de peau que Lise était pâle, et son

regard souvent distant était beaucoup plus sombre.

Sylvain lui, avait les yeux couleur de l’océan. Elle

n’avait jamais vu l’océan, mais c’est ainsi qu’elle se

l’imaginait. Lorsqu’il était arrivé au lycée, le jeune

homme avait fait grande impression auprès de la gent

féminine. Il avait mis quelques couleurs dans le

quotidien d’Isabella, soudain le monde devenait beau,

les oiseaux chantaient et il y avait de l’espoir.

Seulement voilà, d’un naturel réservé, l’étrangère

n’était pas aussi populaire que Lise… Les couleurs

s’étaient envolées au loin, poussées par une réalité

brutale et la jeune fille n’avait jamais avoué ses sentiments

à personne. Si Sylvain aimait Lise, cela

signifiait qu’il n’était qu’un mirage, un mirage auquel

elle avait voulu s’accrocher, l’illusion d’un jeune

homme qu’il n’était pas. Tout simplement.

*

Le train roulait à toute vitesse et le paysage

défilait sous le regard enflammé. Isabella jubilait. Pas

de dîner en famille cette année ! Ni cette année, ni les

suivantes ! Elle avait huit ans la première fois qu’elle

avait foulé le seuil de la porte d’entrée des Loleroi, elle

en avait dix-huit exactement le jour où elle avait

franchi cette même porte pour la dernière fois. Elle

255


Le secret de Luiggi

était libre, libre, libre ! Lise avait semblé vaguement

étonnée et Murielle lui avait tendu un billet de

cinquante euros dans un mouvement de générosité

spontanée. Évidemment, la jeune fille n’était que de

passage chez eux, il était bien normal finalement

qu’elle quitte son foyer d’adoption. Murielle trouvait

cela un peu triste, cependant il ne lui vint pas à

l’esprit de lui demander où elle allait. Elle y songea

plus tard dans la soirée alors qu’Isabella était déjà en

route vers son destin…

Où allait-elle ? C’était il y a bien longtemps, avant

qu’on ne la déracine, avant qu’on ne l’arrache à son

pays. Elle ferma les yeux et elle le vit. Luiggi. Son

papy Luiggi. Derrière ses paupières il était

éblouissant, tout gorgé de lumière, une lumière dorée

qui irradiait ses traits réguliers. Son visage, ses

cheveux, ses belles rides, tout en lui rayonnait. Il était

sa famille, la seule vraie famille qu’elle ait jamais eue.

Dix années depuis ce jour où elle l’avait vu pour

la dernière fois ! À l’époque, elle n’avait pas compris,

comment aurait-elle pu comprendre la signification

profonde et irrémédiable du mot « décès ». Luiggi

était parti, Isabella voulait juste attendre son retour. Il

reviendrait forcément ! Son papy ne la laisserait pas,

jamais il ne s’en irait sans elle, elle n’avait absolument

aucun doute là-dessus. Elle avait résisté de toutes ses

forces, elle avait hurlé, elle avait supplié, elle s’était

jetée par terre, écroulée de souffrance. Mais qui

comprend les souffrances d’enfants ? Pourtant ce

256


Le secret de Luiggi

sont celles qui déchirent de l’intérieur au plus

profond de l’âme.

Le train trembla, frémit et s’arrêta dans un

crissement strident. Le regard sombre de la jeune fille

erra un instant le long du quai. Des passants pressés

se bousculaient vers des escaliers gris. Ils ne se

retournaient jamais et allaient tous dans la même

direction. Qu’allaient-ils rejoindre au bout de cet

escalier ? Leur destination de vacances, leurs amants,

ou simplement leur quotidien ? Le quotidien, oui

mais lequel ? Il y avait le quotidien grisaille, celui de

ces dix années et il y avait le quotidien d’avant, le

quotidien doré aux senteurs gourmandes.

Elle se rappelait le parfum sucré et suave, chaud

et envoûtant. Luiggi apparut devant ses fourneaux, le

dos courbé sur un bien étrange récipient à la forme

biscornue et ronde. Ce n’était pas un chaudron

ordinaire, c’était un chaudron magique ! Son grandpère

lui avait un jour expliqué qu’il fabriquait du

bonheur dans ce chaudron-là ! Et le bonheur, ça

sentait rudement bon ! Luiggi n’était pas un papy

comme les autres… Il avait un secret, un magnifique

secret, un secret que son propre père lui avait

transmis. Viendrait le temps où il le lui dévoilerait, il

l’avait promis. Un jour, c’est elle qui deviendrait la

gardienne. Isabella avait toujours su qu’il disait vrai.

La cachette du trésor existait, elle l’avait vue. Cette

image était restée imprégnée toutes ces années au

plus profond de sa rétine. Elle avait gardé le silence.

257


Le secret de Luiggi

Ils l’avaient emmenée loin de son papy, loin de sa

maison, loin de son île. Elle n’avait jamais rien dit à

personne, cependant elle avait toujours su qu’un jour

elle reviendrait le chercher. Au début, elle avait essayé

de s’enfuir pour rejoindre Luiggi. Ils l’avaient

rattrapée et l’avaient mise dans un autre bateau avec

un air apitoyé. Le temps avait passé et Isabella avait

compris que là où son grand-père se trouvait, elle ne

pouvait plus le rejoindre. Alors elle avait cessé de

s’enfuir, mais elle n’avait jamais oublié, non elle

n’avait jamais renoncé. Elle avait élaboré son plan

minutieusement, elle y retournerait. Elle attendrait le

temps qu’il faudrait, des années et des années

entières, néanmoins elle y retournerait. Oui, elle

retrouverait la petite maison de poupée tapie dans le

maquis. Une ombre furtive passa sur le visage de la

jeune fille. Et si la maison n’était plus là ? Et si on ne

la laissait pas entrer ? Et si… elle ne la retrouvait

pas ? Peut-être au bout du compte n’avait-elle existé

que dans son imagination…

Isabella ferma de nouveau les yeux et serra fort

les paupières. Non, elle était là, quelque part, et elle

attendait patiemment qu’on vienne fouler de

nouveau son sol de terre brune. Elle attendait qu’on

vienne remuer ses entrailles pour livrer son secret

profondément enfoui au cœur d’un nid de poussière

et d’oubli. Isabella sentit un léger fourmillement dans

ses membres, elle approchait du but, enfin. La

maison au bout du chemin ressentait-elle également

cette impatience sourde ? Ses murs délavés se

258


Le secret de Luiggi

gonflaient-ils d’appréhension ? La jeune fille sourit.

Pourquoi pas ? Les lieux lui semblaient parfois plus

vivants que les êtres. Des lieux comme cette petite

boutique au centre du village, où Luiggi allait

inlassablement chaque matin porter sa précieuse

marchandise. Il acheminait ainsi, jour après jour, une

impressionnante collection de petites boîtes de toutes

tailles et de formes différentes. Des rondes aux

courbes agréables, des carrées bien remplies ornées

de rubans soyeux multicolores. Isabella se souvenait

parfaitement de cette explosion de couleurs et de

formes. Comme elle aurait voulu les ouvrir ! Parfois

sa main avide se posait sur l’une d’elles, elle se laissait

alors aller à effleurer la soie du ruban et à glisser

lentement son doigt le long des angles du carton

lisse. C’était un délicieux moment et elle aurait voulu

qu’il ne s’arrête jamais. Un regard de Luiggi pourtant

et elle retirait bien vite sa petite main potelée. Elle

bravait l’interdit et elle le savait.

Elle aidait ainsi son grand-père à transporter son

trésor jusqu’à la boutique où il étalait patiemment ses

petites boîtes aux reflets de soleil dans une jolie

vitrine donnant sur la rue. Aussitôt, la clochette se

mettait à tinter et la pièce s’emplissait. Les gens du

village adoraient les petites boîtes de Luiggi, et ils

n’étaient pas les seuls, on venait de loin pour lui

acheter ses petits trésors ! Lorsqu’enfin la clochette

avait cessé de tinter, Luiggi poussait un grand soupir

et il se tournait invariablement vers la petite fille

extasiée qui observait la vitrine presque vide. C’est une

259


Le secret de Luiggi

bonne journée, Bella ! Un jour peut-être, nous serons riches toi

et moi. Il lui adressait alors un clin d’œil et parfois

même, s’il restait une petite boîte dans la vitrine, il la

tendait à Isabella. C’est ton salaire, tu peux avoir ta part

du trésor ! Tu la mérites aujourd’hui, régale-toi !

Une douce chaleur envahissait alors le cœur de la

petite fille, c’était comme les notes d’une mélodie qui

montaient dans sa tête, un chant, un cri de joie qui

explosait en une symphonie gustative pour les

papilles ! Ils étaient doux, ils étaient mœlleux, ils

fondaient sous la langue, libérant tout leur arôme

lentement. C’était une extase pour le palais, un délice

incomparable. Jamais la petite fille qu’elle était n’avait

goûté quelque chose de si merveilleux, jamais elle

n’avait éprouvé tant de bonheur. Les saveurs n’étaient

pas toutes identiques, de temps en temps, une un peu

plus exotique attirait l’attention. C’était une

découverte perpétuelle, un éternel renouveau.

*

Le train s’ébranla une nouvelle fois, le crissement

devenu familier retentit de nouveau. Ils avaient

atteint la gare de Toulon. La jeune fille se leva

précipitamment. Mince ! Elle avait attendu ce

moment durant tout le trajet et voilà qu’elle s’était

laissée aller à sa rêverie et qu’elle n’était même pas

prête, c’était un comble ! Elle récupéra à la hâte le sac

noir usé tapi sous le siège et se rua vers l’extrémité du

compartiment. Il n’était absolument pas question de

260


Le secret de Luiggi

manquer l’arrêt ! De toutes ses forces, elle actionna la

solide poignée de métal et la porte s’ouvrit dans un

souffle bruyant. Isabella jeta son sac sur le quai et

sauta du train. Celui-ci referma dédaigneusement ses

portes, et se remit en route sans un regard pour son

ex-passagère laissée sur le bas-côté. Légèrement

étourdie, la jeune fille observa un instant le monstre

de fer qui s’éloignait vers une nouvelle destination.

C’était moins une !

Voilà, elle était dans une ville inconnue et la nuit

commençait à tomber. Heureusement, Isabella avait

tout prévu. Elle fouilla dans ses poches et en sortit

un bout de papier qu’elle étudia une nouvelle fois

avec attention. Le bateau partait dans une heure, il

fallait qu’elle atteigne la gare maritime avant. Elle

hésita une fraction de seconde avant d’empoigner

résolument son sac. Elle le jeta sur son épaule et

souffla dans ses mains, le froid l’avait saisie dès la

sortie du train. Elle n’avait sur elle qu’une simple

veste en jean et c’était un bien maigre rempart face

aux intempéries de ce mois de janvier. Elle frissonna

et boutonna sa veste jusqu’en haut. Elle n’allait tout

de même pas se laisser abattre alors qu’elle touchait

enfin au but ! Après tout, c’était le premier jour du

reste de sa vie ! Le jour tant attendu ! Elle tourna le

dos à la voie ferrée et s’avança vers les escaliers d’un

air décidé. Soulagée de découvrir rapidement un bus

faisant la navette avec la gare maritime, elle se pressa

vers le guichet et eut tout juste le temps d’acheter son

billet et de se glisser silencieusement à l’intérieur du

261


Le secret de Luiggi

véhicule. L’autocar était presque désert, elle aperçut

simplement un couple qui occupait la banquette

arrière. Dans la semi-obscurité, elle ne distingua pas

les traits de leurs visages. Elle se cala aussi

confortablement que possible dans son siège et laissa

son regard se perdre à travers la fenêtre. Un

mouvement brusque l’avertit que le véhicule s’était

mis en route. Même s’il faisait à présent nuit, Isabella

ne pouvait détacher le regard de la vitre. Tout lui

semblait irréel, parfois elle se pinçait le bras afin de

vérifier qu’elle ne rêvait pas, qu’elle avait bien franchi

le cap et entamé son périple. Les lumières de la nuit

se reflétaient dans ses immenses yeux sombres

comme une multitude de petites étoiles scintillantes.

Comme elle était belle cette ville aux immeubles

lumineux ! C’était une porte ouverte vers la liberté,

une porte vers le ciel, un envol vers sa destinée.

Toulon lui tendait les bras, l’enveloppant dans ses

ténèbres accueillantes porteuses d’espoirs et de

chimères éblouissantes.

Luiggi avait hérité de la chocolaterie de sa famille.

Depuis un nombre incalculable de générations, la

petite boutique se transmettait ainsi. Tout naturellement,

il avait pris la succession de son père,

devenant à son tour le gardien du secret. Parfois, il

disparaissait dans le jardin des heures durant. Il

adorait ses fleurs et prenait soin d’elles avec dévotion.

Les jolies fleurs violettes s’épanouissaient volontiers

et étrangement, elles fleurissaient alors que toutes les

autres étaient fanées depuis bien longtemps… De

262


Le secret de Luiggi

temps en temps en rentrant de l’école, Isabella le

surprenait accroupi, le dos courbé vers la terre. Au

son de ses pas, il se relevait lentement, parfois même

péniblement, les yeux brillants d’excitation. Il avait un

regard étonnant, un regard rempli d’amour. Celui-ci

se voilait seulement lorsque la petite fille lui posait

des questions sur ses parents. Un prénom évoqué

évasivement devant elle, mais murmuré si souvent le

soir tandis que, la croyant endormie, il regardait

mourir le feu dans la cheminée.

Ornella… Je l’ai abandonnée Ornella, Dieu me

pardonne…

Isabella prononça le prénom à voix haute et il

résonna dans la pénombre. Quelqu’un se mit à

tousser derrière elle et la jeune fille sursauta. Elle se

pencha légèrement et s’aperçut qu’une vieille femme

était assise deux rangées plus loin. Elle n’avait pas

remarqué sa présence en montant dans le bus. La

vieille femme s’adressa alors à elle d’une voix cassée :

« J’ai connu une Ornella dans le temps, c’était une

sacrée garce ! »

Dépitée, Isabella fronça les sourcils et lui tourna

le dos, non mais pour qui se prenait-elle cette vieille

chipie ? S’immiscer ainsi dans son intimité ! Ce

prénom s’était échappé de ses lèvres pourtant il lui

appartenait. Il n’était absolument pas question de le

partager avec une vieille bique surgissant de nulle

part sans crier gare ! La passagère toussa une

263


Le secret de Luiggi

nouvelle fois bruyamment avant de poursuivre :

« Vous les jeunes, vous êtes tous pareils ! Ce n’est

pas la politesse qui vous étouffe. Avec à peine une

vingtaine de printemps, vous croyez que vous

connaissez tout de la vie, vous vous croyez très forts

hein ? »

Comme la jeune fille ne répondait toujours pas, la

voix continua derrière elle :

« Vos parents, je les plains. Nous étions

respectueux, nous. »

Isabella se tourna alors à demi vers elle et persifla

sournoisement :

« Là où ils sont, mes parents n’ont que faire de

votre compassion. Vue de là-haut, je suis sûre que

c’est vous qui faites pitié. »

Il y eut un hoquet indigné et le silence se fit. La

jeune fille respira profondément et laissa la sensation

délicate l’envahir. C’était comme un poison délicieux,

une revanche sur la bêtise de tous ces gens qui ne

comprenaient rien à rien. Isabella ferma les yeux et

savoura cet instant de cruauté interdite. La voix

résonna alors de nouveau :

« Le malheur n’excuse pas tout, mademoiselle, il

explique parfois certaines choses, mais il ne donne

pas l’absolution. Nous sommes tous responsables de

la direction que nous prenons. »

264

Isabella haussa les épaules avec désinvolture,


Le secret de Luiggi

pourtant ses yeux s’emplirent de larmes.

*

Le ferry naviguait paisiblement sur les eaux

calmes et sombres. La jeune fille ne se lassait pas

d’observer la vaste étendue en mouvement. C’était

seulement la deuxième fois qu’elle prenait le bateau.

Voilà qu’elle faisait la route en sens inverse et qu’une

décennie s’était écoulée. Elle n’avait pas oublié le

nom du village, il était resté accroché à sa mémoire

comme une partie d’elle-même : Pietrosella. Elle l’avait

souvent cherché sur les cartes lorsqu’elle était au

lycée, avide de la moindre information qu’elle

pouvait glaner ici et là. Ainsi la géographie avait du

sens, c’était la seule matière qui l’intéressait vraiment,

et elle se demandait encore comment elle avait pu

obtenir son baccalauréat l’année précédente.

Elle n’était d’ailleurs pas la seule que cette

nouvelle avait bouleversée. Son succès avait provoqué

une surprise générale, à commencer par les Loleroi.

Comment Isabella avait-elle pu réussir du premier

coup là où Lise avait échoué ? C’était inconcevable !

Ils avaient finalement conclu à un coup de chance, se

félicitant d’avoir été les instruments de cette réussite

miraculeuse. Son diplôme en poche à dix-sept ans, la

jeune fille avait ensuite travaillé dans un restaurant.

Le diplôme en lui-même ne servait à rien, c’était juste

un leurre de plus dans ce monde absurde, toutefois

une satisfaction était toujours bonne à prendre et la

265


Le secret de Luiggi

revanche sur Lise lui avait fait l’effet d’un baume

apaisant sur son âme brûlante. Pendant un an, elle

avait mis minutieusement de l’argent de côté. À

chaque euro économisé, son rêve avait pris corps un

peu plus et un jour enfin, il était devenu réalité. Elle

avait acheté ses billets et achevé les préparatifs de son

voyage. Une chose était sûre, quoi qu’il advienne, elle

ne reviendrait jamais en arrière.

Le retour

L’île respirait. Sous la lumière hivernale, le vent

agitait gracieusement les branches de ses palmiers et

un parfum exotique de sable et de sel flottait dans

l’air. Le vieux port d’Ajaccio orné d’une multitude de

filets de pêche semblait souhaiter la bienvenue aux

nouveaux arrivants fraîchement débarqués. Des

bateaux de toutes tailles se pressaient le long du

quai : d’immenses paquebots à la fière allure se pavanant

majestueusement, mais également de petits

navires bariolés d’apparence plus humble. Isabella

respira l’air marin à pleins poumons, elle s’étira

paresseusement tendant les bras vers le ciel et baissa

lentement la tête dans un geste de recueillement. Dire

qu’elle foulait son sol natal, sa patrie, son bout de

terre à elle ! Ignorant le regard des passants, elle

s’agenouilla un instant et embrassa les pavés. Un

nœud s’était formé dans sa gorge et elle aurait été

incapable de prononcer la moindre syllabe si elle

266


Le secret de Luiggi

avait dû le faire. Toutefois, l’occasion ne se présenta

pas, nul ne vint la distraire de sa contemplation et elle

put donner libre cours à son émotion. Peu lui

importait qu’on la dévisage comme une folle, cela lui

était bien égal. Personne ne pouvait comprendre ce

qu’elle avait enduré pour arriver à cet endroit précis,

personne ne pouvait savoir ce que cela représentait

pour elle. Les autres restaient à l’extérieur du bouillonnement

de son âme, pour toujours. Elle se releva

lentement et adressa une prière muette vers le ciel.

Pourvu qu’il l’entende, pourvu qu’il l’écoute au

moins… Portée par une brusque euphorie, elle se mit

à tourbillonner et à danser face aux navires, les

paupières closes, les mains croisées sur sa poitrine

comme si elle tenait ses propres rêves serrés contre

son cœur.

Pietrosella, son paradis était moins grand qu’elle ne

se l’était imaginé. Où était donc le village dont elle

avait gardé l’image bien cachée au fond de sa

mémoire ? Où étaient donc la place principale,

l’école, la boulangerie ? Elle ne reconnaissait absolument

pas les lieux, et pourtant c’était en toute

certitude le bon endroit. La petite voix à l’intérieur

d’elle-même ne cessait de répéter tu y es, c’est ici.

Isabella scruta les trottoirs déserts, il y avait un je ne

sais quoi de vague et d’impalpable dans l’air. Un

étrange sentiment qu’elle n’arrivait pas à définir.

Brusquement, au détour d’une rue, la sensation

s’accentua. Les maisons lui étaient familières, de

subtiles impressions de déjà-vu flottaient au-dessus

267


Le secret de Luiggi

de ces murs. À chaque pas de plus, elles prirent de

l’ampleur jusqu’à la submerger avec une violence

inattendue. Soudain, sa respiration s’accéléra encore

et elle ressentit un coup dans la poitrine. Cette fois,

nul doute ne subsistait dans son esprit, c’était ici. Là

exactement, entre cette maison grise et ce jardin

fermé. L’enseigne n’était plus la même et on n’y

vendait plus de petites boîtes multicolores, non, au

lieu de la belle vitrine couverte d’écrins gourmands se

dressait à présent une boutique de vêtements. Un

mannequin filiforme arborait fièrement une robe de

crêpe noire qui faisait penser à une tenue de deuil.

Bien sûr la chocolaterie n’existait plus, Luiggi n’était

plus là… Qu’avait-elle donc espéré ? Avait-elle cru

qu’elle pouvait simplement effacer ces dix années ?

Isabella baissa les yeux et se sermonna intérieurement

: tu es pathétique, ma fille.

Tournant le dos à la vitrine, elle s’éloigna en

longeant l’avenue vers le sud. Les mêmes pas, le

même trajet, elle aurait pu suivre le chemin les yeux

fermés. Elle fut étonnée de voir à quel point le corps

lui-même avait une mémoire. Ses membres inférieurs

semblaient savoir parfaitement où se diriger, nul

besoin de réfléchir ni de fouiller dans ses souvenirs.

Tout était semblable et pourtant tellement différent.

Les grands arbres le long de l’allée paraissaient moins

touffus, moins colorés, plus réels. C’était comme se

retrouver brutalement plongée au cœur de l’un de ses

rêves. Combien de fois avait-elle longé cette avenue

durant ses nuits agitées d’images dorées aux couleurs

268


Le secret de Luiggi

pastel ? Probablement une bonne centaine de fois,

pourtant lors de ces nuits-là, elle poussait invariablement

la porte de la boutique et remettait en place les

petites boîtes scintillantes comme des bijoux dans la

vitrine décorée. Dans ses rêves, elle poussait également

une autre porte. Encore quelques instants, juste

quelques instants…

Elle avait quitté le village depuis une poignée de

minutes et poursuivait sa route à travers le maquis,

elle ne sentait ni le froid ni la fatigue. Elle leva les

yeux vers le ciel et contempla les nuages. Même le

ciel était différent vu de son île, il semblait plus clair,

plus éblouissant, plus accessible. Le paysage était

magnifique et sauvage, la nature lui crevait les yeux.

Les châtaigniers, les chênes verts, les myrtes, les

arbousiers et les cistes se dressaient majestueusement,

adoucissant les reliefs des collines et jetant sur

l’horizon un manteau verdoyant et lumineux. Les

derniers rayons de soleil caressaient la scène un

instant avant de disparaître à regret derrière les

montagnes. Le chien loup ! Cette expression venait de

remonter subitement à la mémoire de la jeune fille,

c’était l’une des favorites de Luiggi. Il aimait tant ce

moment furtif où le jour se mêle étroitement à la

nuit jusqu’à se dissoudre en elle et s’estomper

totalement… Isabella entendait le silence que seul le

crissement de ses pas sur les feuilles venait troubler.

Elle n’avait pas ralenti le rythme, d’ailleurs son

propre corps ne lui obéissait plus, tendu qu’il était

vers son but ultime. Il ne ralentirait pas tant qu’il

269


Le secret de Luiggi

n’aurait pas atteint son objectif.

Soudain, le petit chemin de terre apparut derrière

un bosquet d’arbousiers. Le regard d’Isabella

s’embua. Telle une automate, elle bifurqua, écarta les

branches d’une main tremblante et suivit le sentier.

Brusquement elle eut froid, elle avait peur. Elle se

racla la gorge et avala sa salive pour se donner du

courage. Encore quelques mètres… Il faisait presque

nuit à présent et la jeune fille devait lutter pour ne

pas trébucher sur les aspérités du terrain. La maison

surgit brutalement au détour d’un virage et le souffle

manqua à Isabella. Cette vision émergea des ombres

comme un miracle. Elle était telle que dans son

souvenir, telle qu’elle l’avait laissée dix années

auparavant. La lumière du salon brillait d’un bel éclat

à travers la fenêtre et la cheminée fumait gaîment,

libérant un arôme de feu de bois alentour. La jeune

fille était hypnotisée par le spectacle qui s’offrait à

elle, ses yeux sombres paraissaient encore plus

immenses dans la nuit. Ainsi la maison n’était pas à

l’abandon ! Pendant quelques secondes, elle caressa le

fol espoir que son grand-père ouvre la porte et

vienne à sa rencontre. Elle attendit. Toutefois, la

porte ne s’ouvrit pas et personne ne vint à sa

rencontre. Pour la première fois depuis le début de

son périple, elle hésita. Et maintenant ? Allait-elle

rester là à attendre pour l’éternité ? Si elle faisait un

pas de plus, le charme serait rompu et elle avait peur

que la réalité ne reprenne le dessus, une réalité froide

et cruelle. Aurait-elle le courage de l’affronter ?

270


Le secret de Luiggi

Isabella frissonna, sa veste en jean ne la protégeait

pas suffisamment de l’humidité ni de la morsure du

crépuscule agonisant. Elle ne pouvait pas rester ainsi

indéfiniment, quelque absurde que soit sa démarche,

il fallait aller de l’avant. De toute manière, le monde

lui-même était absurde, l’existence était absurde,

l’univers tout entier était absurde

Camélia crut entendre frapper à la porte, elle

cessa immédiatement de remuer la soupe qui

bouillonnait sur le feu et écouta attentivement les

bruits nocturnes. Mis à part le sifflement du vent

dans les arbres, elle ne perçut aucun son suspect. Elle

se pencha donc de nouveau sur le fourneau et

s’adressa, sans le regarder, au magnifique chat noir

qui dormait pelotonné sur une chaise près de la

cheminée.

« Nous nous faisons vieux mon brave Confucius,

voilà que la nuit nous joue des tours ! »

Confucius leva nonchalamment la tête vers elle et

bailla à s’en décrocher la mâchoire. Perplexe, il

observa sa maîtresse un instant avant de reposer sa

tête et de se pelotonner un peu plus sur le coussin de

soie beige. Absorbée par sa tâche, Camélia chantonnait

à présent. Tout à coup, Confucius se leva vivement

et vint se placer devant la porte d’entrée. La

vieille femme suspendit son geste une nouvelle fois,

reposa la cuillère et s’essuya les mains sur son tablier.

271


Le secret de Luiggi

« Allons bon, que se passe-t-il ? Toi aussi tu as

entendu quelque chose ? »

Camélia s’approcha de la porte, tourna lentement

la poignée et ouvrit. Le vent s’engouffra à l’intérieur

et la vieille dame recula. Elle cligna des yeux. Là, dans

l’embrasure de la porte, se découpait la silhouette

mince d’une jeune fille. Les deux femmes

s’observèrent un instant, toutes deux sous l’effet de

la surprise. Se pouvait-il que ? Non, c’était

impossible ! Finalement, Camélia fit signe à

l’étrangère d’entrer. La jeune fille fit alors un pas dans

la lumière et la maîtresse de maison sut que son

intuition avait vu juste. Une immense émotion l’étreignit

et elle se sentit submergée, comme balayée par

un raz-de-marée. Confucius contemplait la scène

avec dignité. Par principe, il ne se mêlait jamais des

histoires humaines, toutefois la présence de l’intruse

l’intriguait. Ce n’était pas si souvent qu’une visite

impromptue venait troubler leur tranquillité, il valait

mieux rester sur ses gardes. Camélia baissa le feu

sous le chaudron et se tourna vers l’étrangère. Il n’y

avait aucun doute possible, ces pommettes hautes,

ces yeux brillants, cette chevelure sombre… Elle

avait trouvé le chemin, elle était revenue. La vieille

femme lui indiqua un siège et s’installa

maladroitement en face d'elle. Isabella s’approcha de

l’âtre avec gratitude et prit la parole d’une voix

légèrement enrouée.

272

— Ma visite doit vous surprendre, veuillez


m’excuser.

Le secret de Luiggi

Camélia croisa les bras sur sa poitrine et répondit

dans un souffle :

— Non.

La jeune fille se figea alors.

— Vous… savez qui je suis ?

— Oui.

Isabella fronça les sourcils et son hôtesse lui

sourit avec bienveillance.

— Je suis heureuse de te rencontrer, tu ressembles

beaucoup à ta maman.

La jeune fille brune était pétrifiée, avait-elle bien

entendu, avait-elle bien compris ? Camélia reprit

alors la parole :

— Tu ne me connais pas, pourtant je fais partie

de ta famille. Je veille sur cette maison, je l’avais

promis il y a bien longtemps. Bon ! Il me semble

qu’un bol de soupe s’impose, cela nous fera le plus

grand bien !

Elle se leva et remplit deux bols fumants à l’aide

d’une louche en fonte, elle les déposa ensuite

délicatement sur la table. Ses mèches argentées

avaient des reflets fauves à la lueur du feu.

— Mange, tu n’es pas bien épaisse !

Isabella obtempéra sans chercher à argumenter.

273


Le secret de Luiggi

Avide d’en apprendre davantage, elle avait cependant

du mal à contenir son impatience. Elle ne put

réprimer la question qui lui brûlait les lèvres et lâcha

d’un ton plus glacial qu’elle ne l’aurait voulu :

— Pourquoi les avoir laissés m’emmener ? J’ai

toujours cru que je n’avais plus de famille.

Camélia poussa un long soupir et son regard

empli de douceur se posa longuement sur Isabella.

Elle répondit dans un murmure :

— Je n’étais pas là quand cela s’est produit. À

l’époque, j’habitais au Canada. Je n’ai appris le décès

de Luiggi que cinq longues années plus tard.

Il y avait beaucoup de tristesse dans la voix de la

vieille femme, et Isabella se sentit touchée malgré

elle.

— Lorsque je suis revenue, il était trop tard. J’ai

fait des recherches, mais tu étais placée dans une

bonne famille et je n’ai pas eu le courage de

t’arracher une nouvelle fois aux tiens.

La jeune fille brune baissa la tête sans ajouter un

mot. Camélia ne la quittait pas des yeux, un regard

empreint de bonté mêlée à quelque chose qui

ressemblait à une déchirure. Les cicatrices de l’âme…

Elle s’adossa à sa chaise :

— Vas-y, pose-moi toutes les questions que tu

veux. Je suis prête.

274

Impassible, Isabella la dévisagea un long moment.


Le secret de Luiggi

En fin de compte, elle déclara d’une voix étrangement

calme :

— Je veux tout savoir. Je veux tout savoir de ma

famille, c’est pour cette raison que je suis revenue.

Aidez-moi à me connaître, aidez-moi à vaincre cette

colère qui m’étouffe depuis dix années. Aidez-moi !

Le regard brun de la vieille femme se troubla :

— Oh Bella ! Je vais faire de mon mieux. Lorsque

je suis revenue ici et que j’ai appris que tu étais

placée, j’ai prié le ciel. Je ne savais pas quelle direction

prendre : te laisser grandir au loin était un péché qui

me tordait les entrailles, pourtant te récupérer et te

ramener à moi alors que tu avais trouvé une stabilité

auprès d’une famille équilibrée, était un péché bien

plus grand encore… Après tout, tu ne me

connaissais même pas, je t’avais à peine serrée dans

mes bras en de rares occasions. Alors je suis restée

dans cette maison parce que, peut-être, un jour, tu

aurais envie d’y revenir et je voulais être sûre de ne

pas te louper cette fois.

— Et bien c’est parfait ! Aujourd’hui je suis là,

alors expliquez-moi ! La chocolaterie n’existe plus

n’est-ce pas ?

— Non, elle a été vendue au décès de Luiggi.

— Que savez-vous de mes parents ? Est-ce que

ma mère s’appelait Ornella ?

Un éclair traversa le regard de la vieille dame, la

275


Le secret de Luiggi

fameuse déchirure sans doute.

— Ta mère s’appelait Arielle… Ornella était ta

grand-mère.

La jeune fille sursauta. Pendant toutes ces années,

c’était le prénom de sa grand-mère qu’elle avait

prononcé, et non celui de sa mère !

— Mais alors, Ornella était la femme de Luiggi ?

Camélia inclina la tête en signe d’assentiment.

— Luiggi l’adorait, elle était sa lumière, son soleil,

son étoile. Ils s’étaient rencontrés un soir dans une

fête foraine alors qu’ils étaient encore des enfants.

Elle l’a immédiatement subjugué, c’était une jeune

femme magnifique et gracieuse. Elle était danseuse.

Ils se sont mariés, et ont vécu dans cette maison

quelques années. De leur amour est née Arielle, ta

maman. Hélas le bonheur fut de courte durée.

Ornella étouffait. Je pense qu’elle aimait follement

Luiggi, seulement son amour de la danse était plus

fort encore. Elle ne supportait plus cette vie, et la

passion de Luiggi atrophiait ses propres rêves. Lui ne

jurait que par la chocolaterie, il était totalement,

irrémédiablement, un créateur de chocolats. Les

couleurs, les formes, les goûts, les arômes subtils

étaient son royaume. Ornella, elle, ne songeait qu’aux

Entrechats, elle avait soif de scène. Tandis que l’un

créait dans la pénombre l’autre, privé de lumière,

s’étiolait et se fanait. L’un assouvissait son art dans

l’intimité, l’autre se mourait loin du public. Un matin,

276


l’oiseau s’est envolé.

Le secret de Luiggi

Les yeux immenses de la jeune fille étaient rivés à

ceux de Camélia :

— Elle est partie ?

— Oui. Elle a confié ta maman à Luiggi et elle

s’est enfuie.

— Pauvre grand-père ! Ça a dû être terrible !

— Il est vrai qu’il a eu beaucoup de mal à s’en

remettre, d’ailleurs je crois qu’il ne s’en est jamais

vraiment remis. Elle partie, il ne devait sa survie qu’à

la petite Arielle et à sa bien-aimée chocolaterie. Il

s’est jeté à corps perdu dans le travail, essayant

d’oublier le reste.

Les yeux emplis de larmes, Isabella murmura

d’une voix éteinte :

— C’était cruel d’abandonner son enfant.

— Oui, sans aucun doute. Mais que pèse une

souffrance par rapport à une autre ? Sommes-nous

les mieux placés pour juger ?

— C’était une femme égoïste et sans cœur, voilà

tout !

Camélia sourit tristement :

— Tu as le droit de le penser. Elle était déchirée.

Elle l’a toujours été…

— L’as-tu connue ?

277


— Oui.

Le secret de Luiggi

— Je la déteste. Elle a abandonné ma mère et

Luiggi. Moi, je n’ai jamais eu de famille, et elle a

piétiné la sienne !

— Cette haine-là n’a plus aucune raison d’être,

Bella.

— Et ma mère ? Qu’est-elle devenue ensuite ?

— Ta maman a grandi ici, au royaume du

chocolat. Néanmoins, elle n’a jamais voulu en devenir

la princesse…

— Comment ça ?

— L’enfance est une chose vois-tu, mais

l’adolescence est une épreuve. Un cataclysme parfois,

n’est-ce pas ?

Isabella leva vers elle un regard brûlant :

— Elle s’est rebellée contre le roi !

— Exactement ! Arielle avait grandi sans une

mère auprès d’elle, et cette absence la rongeait. Elle

avait idéalisé Ornella et lui vouait un véritable culte.

Sa chambre était tapissée de photos d’elle habillée en

danseuse dans des tutus vaporeux. Arielle était en

rébellion avec tout ce qui représentait l’autorité, avec

son père, avec les traditions, et avec le chocolat

surtout. Elle voulait suivre les traces de son idole, elle

voulait devenir actrice et monter sur scène. Je crois

qu’elle voulait surtout qu’Ornella puisse être fière

d’elle, et Luiggi était trop absorbé par sa propre

278


Le secret de Luiggi

souffrance pour le comprendre.

— Est-elle partie également ?

— Oui, elle aussi. Elle avait quinze ans.

— Ma mère s’est enfuie à quinze ans ?

Décidément, pauvre grand-père…

— En effet, le choc a été rude. Je crois que

longtemps, il a cru qu’elle reviendrait une fois la crise

passée. Il n’imaginait pas que ce serait si tard…

— Alors, elle est revenue n’est-ce pas ?

Camélia acquiesça et poursuivit avec douceur :

— Lorsqu’elle est revenue, elle était âgée de vingt

ans et elle te tenait dans ses bras.

Le cœur d’Isabella battait fort dans sa poitrine.

Bien que fragile, la voix de la vieille femme emplissait

la pièce toute entière.

— Elle était malade et Luiggi n’a rien pu faire.

Elle avait vécu dans la rue durant ces cinq années.

Les privations et les maladies ont eu raison d’elle.

Elle était revenue afin de te ramener dans son foyer,

le seul qu’elle ait connu… et tu es devenue la

princesse au royaume du chocolat. Voilà ce que je

sais de ton histoire, Bella.

La voix se tut et le silence résonna étrangement

dans la pièce. Même Confucius leva une frimousse

étonnée. Les larmes roulaient abondamment sur le

visage d’Isabella. Elle croyait pourtant avoir tout

279


Le secret de Luiggi

imaginé, mais on imagine rarement la vérité. Elle se

pencha soudain vers Camélia, le visage tout près du

sien.

— Qui êtes-vous ? Quel rôle jouez-vous dans ce

scénario catastrophe ? Vous êtes drôlement bien

renseignée ! Pourquoi êtes-vous dans cette maison ?

Camélia lui sourit et murmura :

— Cette maison m’appartient, ma sœur me l’a

léguée.

— Je ne comprends pas.

— Ornella était ma grande sœur.

Isabella avala sa salive de travers.

— Quoi ?

— J’ai suivi toute l’histoire. J’adorais ma filleule,

ma petite Arielle…

Un silence feutré s’abattit sur la pièce, le feu

projetait des ombres fantasques qui venaient se

déformer sur les murs clairs. Sans ajouter un mot, la

jeune fille brune se leva et se dirigea vers les escaliers.

Étonnée, Camélia la suivit des yeux.

— Une petite visite guidée ?

— Inutile, je connais la maison. Je suis revenue

pour percer le secret de Luiggi.

Isabella gravit les marches avec assurance et

poussa la porte du grenier. Elle entra dans la

280


Le secret de Luiggi

pénombre et chercha l’interrupteur. La lumière jaillit.

Elle jeta un regard circulaire sur l’amas désordonné

d’objets hétéroclites. Camélia avait tout laissé en

l’état. La jeune fille sourit et se dirigea sans hésitation

vers une vieille malle recouverte de cuir dont elle

dénoua délicatement les sangles. Ce geste, c’était

comme si elle le faisait depuis toujours, elle dénouait

ces sangles depuis des années dans ses rêves. Le

vieux coffre l’attendait à cette place depuis la nuit des

temps. Ses doigts tremblèrent légèrement au moment

de soulever le couvercle poussiéreux. Dans un

grincement, la malle révéla son contenu. Voilà, c’était

bien là. Elle prit délicatement la première lettre et la

déplia, il s’agissait d’une recette manuscrite, l’écriture

élégante était ancienne et les lettres formaient de

gracieux arrondis, elle déchiffra avec émotion : L’Or

Noir. La gorge nouée, elle contempla un instant le

papier jauni par le temps avant de se pencher sur la

seconde lettre. La signature de Luiggi figurait au bas

de la feuille.

« Ma chère Bella,

Par cette lettre, je t’offre mon secret. Un jour

viendra où tu en comprendras la valeur, ce jour est

peut-être arrivé…

Il y a bien longtemps, l’un de nos ancêtres a

rapporté une étrange fleur du Maroc. Heureusement

pour nous, tous nos aïeux n’étaient pas aussi

dentaires que moi ! Cette fleur est un trésor Bella,

281


Le secret de Luiggi

son nom est le Crocus Sativus plus connu sous le nom

de Safran, parfois on l’appelle même l’Or Rouge. Nous

avons choisi de nommer notre or à nous : l’Or Noir.

Notre lignée engendre des Maîtres Chocolatiers depuis

la nuit des temps Bella, passionnés et soumis à l’art

noble et gourmand. De génération en génération,

nous nous améliorons et devenons plus habiles

encore, parfois même nous frôlons la perfection. Je

te vois sourire d’ici, je vois ton visage comme si tu

étais en face de moi, ma chérie c’est très sérieux, je

t’assure ! Le chocolat n’est pas juste du chocolat, ce

sont nos âmes qui coulent dans les veines de nos

recettes, ce sont nos douleurs, nos joies, une partie de

nous-mêmes. L’Or Noir est un trésor dont nous

sommes les seuls à détenir la clef, son succès reste

inchangé depuis des siècles, prends-en soin ! Dès que

j’ai posé mon regard sur toi, j’ai su. J’ai su que c’était

toi qui détiendrais un jour notre secret. Fais-en bon

usage, grâce à lui j’ai bien vécu. Je lègue ma maison à

Ornella où qu’elle soit, on ne sait jamais, si un jour

elle avait envie de revenir… Ta maman hélas nous a

quittés ce matin… À toi mon soleil, je lègue mon

bien le plus précieux. Que la vie te protège, ma Bella,

je suis tellement fier de toi.

282

* * *

Luiggi »


La révérence

par Frédéric Vasseur

C’est le grand soir ! Après plus de trente ans

d’une vie sans intérêt, je tire ma révérence. Pour le

moment, ça va. Je suis assis dans le canapé, tranquille,

avec de la musique qui sort des haut-parleurs de la

chaîne. Je suis face à la télé, même si elle est éteinte :

derrière moi, la corde est en place. Une des poutres

artificielles est mal montée, elle n’est pas collée au

plafond. Jusque-là ça ne m’avait jamais dérangé, mais

aujourd’hui, ça m'a rendu service puisque ça m’a

permis d’accrocher mes deux mètres de nylon. Il

fallait bien ça, avec le nombre de tours que j’ai fait

autour du long morceau de faux bois et avec

l’épaisseur du nœud coulant !

Je regarderai plus tard. Pour le moment, je

profite de Wolfgang et de son Requiem. Le mien,

presque ! Vous vous rendez compte ? Je vais mourir

sur du Mozart ! La grande classe, quoi ! Je n’aurai pas

des funérailles grandioses, mais au moins j’aurai eu

un décès enviable. Mais c’est normal, je ne suis pas

283


La révérence

n’importe qui, tout de même ! Le directeur financier

d’un grand groupe industriel ne peut pas partir

comme Monsieur Tout-le-monde, n’est-ce pas ?

Certains râlent, d’autres pleurent… moi, j’ai Karl

Böhm qui met ma fin en musique. Dommage qu’il

fasse froid, mais on n’est que début novembre et je

n’ai pas voulu allumer la cheminée ou le chauffage.

Bon, assez bavardé. Il ne reste qu’une petite

goutte de champagne, l’heure est venue. J’enlève mes

pieds de la table basse et je les remplace par ma

coupe maintenant vide. Lentement, je me lève. Un

dernier regard autour de moi. La maison est superbe,

les Degléant seront contents. En tout cas je l’espère,

parce qu’après tout, je ne connais pas leurs goûts.

C’est le premier nom sur lequel je suis tombé en

ouvrant l’annuaire, je leur ai tout laissé. Pas de

famille, pas envie de donner à l’État, donc j’ai tout

laissé à des inconnus. Allez, c’est parti. Un demi-tour

sur moi-même, sans me presser. Le reste du salon est

là, un peu enlaidi par cette corde qui pend. C’est

l’avantage de faire de l’alpinisme : j’avais tout le

nécessaire à portée de main. J’espère que ce ne sera

pas douloureux. J’aurais pu caler un piolet quelque

part et me laisser tomber dessus, mais je ne suis pas

sûr de le faire correctement et je n’ai pas envie de me

rater. Non, la pendaison, c’est mieux. Il paraît que la

nuque est brisée tout de suite, donc pas de longue

agonie.

284

Voilà, je suis monté sur l’escabeau. La boucle


La révérence

est passée autour de mon cou. Des regrets ? Non,

aucun ! Et puis quoi encore ? Une vie entière sans

amis, à ne penser qu’au fric. Aucun centre d’intérêt.

Boulot de sept heures trente le matin jusqu’à vingt

heures du lundi au vendredi. Même horaire le samedi,

mais depuis chez moi. Aujourd’hui, c’est dimanche.

Pas envie de me morfondre à regarder une énième

fois les mêmes vieux DVD. De Funès ou Clavier,

c’est bien, mais faut savoir s’arrêter. Bon… trois,

deux, un, euh, un demi. Zut. Je n’ose pas. Allez, je

mets un pied sur le côté et je garde l’équilibre sur

l’autre. Attention, ne pas tomber ! Bon sang, qu’estce

que je raconte, moi ? Hop, je bouscule l’escabeau,

ça y est, c’est fini, adieu !

Aïe ! Purée, non ! Quel con ! Il faisait

tellement froid que j’ai mis une écharpe et je n’ai pas

pensé à l’enlever. Elle a atténué le choc et maintenant

je suis là comme un imbécile, pendu au plafond.

Comme le petit cochon dans la chanson, tiens. « Un

petit cochon – pendu au plafond – tirez-lui la queue

– il pondra des œufs ». Ha ha, c’est débile, pourtant

j’aimais bien. Maman la chantait souvent pour le

goûter, quand elle me donnait mon pain d’épice et

mon carré de chocolat.

Argh. Chocolat. Pourquoi je pense à ça ? Je

suis là, accroché comme un saucisson au bout de sa

ficelle et tout ce qui me vient à l’esprit, c’est la

bouffe. Je n’ai même pas mal au cou. C’est pratique,

285


La révérence

les grosses écharpes. Enfin, d’habitude, parce que là

ça ne m’arrange pas trop. Chocolat. Comment je vais

faire, maintenant ? Si je tirais sur la corde pour me

soulever et retomber d’un seul coup ? Ça finirait

peut-être le boulot ? Chocolat. Mais ! C’est malin ! Je

me taperais bien une plaquette. Là, maintenant. Y en

a dans la cuisine. Le placard du bas. C’est à portée de

main.

Dommage. Si j’y avais pensé plus tôt, j’aurais

pu m’en faire une dernière et accompagner ma pendaison

d’une crise de foie. La classe totale ! Mourir

bourré par l’alcool et le chocolat. Bon sang, c’est pas

possible. Allez, j’essaie. Les deux mains bien

accrochées au-dessus de la tête, mais pas trop haut

pour que les coudes restent souples. Ho… hisse !

Aïe ! Mes mains ont glissé et je me suis brûlé. Merci

le nylon ! Allez, du calme. Je recommence.

*

Cinq fois ! J’ai cru que je n’y arriverais

jamais ! Cette fois, c’est bon, je suis monté jusqu’à la

poutre. Il ne reste plus qu’à me laisser tomber. Oui,

mais, maintenant que je suis là, je pourrais me détacher.

Je ne renonce pas, mais j’ai vraiment envie de

manger un carré de chocolat. Un gros, bien noir. Zut,

j’en salive. Allez, je le fais. C’est simple : il suffit de

me tenir d’une main pendant que la deuxième défait

286


La révérence

le nœud. En douceur, je commence la manœuvre. Pas

si facile que ça, je suis obligé de me tenir du bout des

doigts. Faut y aller doucement, sans à-coups mais

sans traîner.

Merde ! Mes doigts ont lâché et je suis

retombé. Et cette saleté d’écharpe a encore amorti le

choc, je n’ai presque rien senti. OK, je la refais.

*

Trois heures ! De là, je vois la grande horloge

du salon. D’après elle, il y a trois heures que je suis là,

pendu comme un imbécile. Mais ça y est, j’ai enlevé

le nœud coulant. Je me suis griffé le cou je ne sais pas

combien de fois. Se couper les ongles, ce n’est pas

que pour l’hygiène ou l’esthétique. C’est aussi pour

ne pas se torturer soi-même ! J’ai super mal. Je pense

que les vingt et quelques chutes m’ont quand même

abîmé un peu mais la corde et l’écharpe faisaient

comme une attelle. Maintenant que je les ai enlevées,

j’arrive à peine à tenir la tête droite et chaque mouvement

me donne l’impression de m’étrangler.

C’est parti ! Je lâche tout et je tombe… droit

sur l’escabeau. Je me tords la cheville sur un montant

et mon genou se cogne sur la tablette. C’est horrible !

Je hurle, mais la douleur ne s’en va pas. À tous les

coups, je me suis fait une entorse. Au moins. Allez, je

me remets debout. Aïe ! Je n’aurais pas dû prendre

287


La révérence

appui sur la main qui m’a retenu à la poutre pendant

tout ce temps. Le poignet étiré, c’est pas bon pour

soulever un corps.

Ça y est, j’ai tout de même réussi à me lever.

Je serre ma main contre moi. J’ai comme des coups

de jus dans le genou droit et je ne sens plus ma

cheville. Comme si le bas de ma jambe était un

morceau de bois que je traîne avec moi. Un pas.

Deux. Trois. La cuisine n’est pas loin ! Je mets

pourtant près de dix minutes à m’y rendre. Ma jambe

a commencé à enfler, mon poignet est encore

douloureux, mais j’arrive enfin devant le placard.

Gâteaux et bonbons, porte de gauche. Chocolat et

pâtes de fruits, porte de droite. Je tiens à peine

debout, je n’arriverai pas à me pencher pour ouvrir.

Quelle idée d’avoir mis ça dans le rangement du bas !

Je me mets dos au meuble et je me laisse glisser.

Littéralement, puisque le carrelage ne retient pas mes

chaussettes. Mon coccyx heurte le sol et l’arrière de

ma tête donne contre le meuble. Aïe !

Quelques secondes pour reprendre mon

souffle, je n’ai pas l’habitude de faire autant d’exercice

! Allez, je me tourne vers le placard. Au moment

où je tire sur la poignée, mon corps accompagne le

mouvement mais tombe en avant. Je me cogne la

tempe avec la porte. Sur le coup, je me laisse aller au

sol. Et là, comme un gamin, je me mets à pleurer. J’ai

craqué. Trop dur. C’était une belle journée pour

mourir, pourtant. Je pensais que tout se ferait en

288


La révérence

douceur, sans accroc. Chocolat. J’en veux. Maman,

s’il te plaît, donne-m’en un morceau !

Plus qu’un petit effort. Je roule sur moimême

pour avoir la place d’ouvrir en grand. Ça y est,

c’est bon. Encore un petit mouvement et c’est fait.

Du moins ça : ensuite, il me restera à retourner dans

la salle, redresser l’escabeau, monter dessus puis me

pendre. À côté de tout ce que je viens de faire, c’est

du gâteau ! En chocolat. Allez, je tourne la tête.

*

Quel con ! Non mais quel con, c’est pas

possible ! J’ai fini la dernière plaque hier, j’avais

oublié !

* * *

289


Poèmes


Douceur choco

par Fabienne Mosiek

On en écrirait des tartines

On les empilerait comme autant de vies

Un édifice

Le sacre du pain coupé offrant sa mine

Sans fioritures ni confiture

Au chocolat…

Un ciment à la petite cuillère d'un service en argent

Massif

Te rappelles-tu le vieux poêle à charbon des corons

Des odeurs roussies cassonades beurrées

De la mie grillée à côté du café

Et du fer à repasser ?

À Noël une orange une coquille

Mais point de chocolat

Un morceau de sucre

Des souvenirs caramels dorés…

Puis maman a grandi

Et l'eau s'est mise à couler

Sous les ponts à courir

Dans la maison

293


Un jour je fus petite

Sur une photo pâle

Des moustaches

C'était pour les Pâques

J'étais fière

Je tenais une jolie boîte

Un coffret un trésor

Une poule aux oeufs d'or

Un visage barbouillé

Des lèvres jusqu'au nez

Le sourire chocolat

Douceur choco

Un autre jour je fus grande

Comme un peu trop

Un peu trop tôt

Ce chocolat mon enfant

Je l'ai gardé pour toi

Une larme un bijou

Un petit peu d'émoi

Ce petit peu de moi

Au coeur tendre et fondant

Une déclaration pleine d'amour

Une chanson éternellement douce…

294

* * *


Acrostiches

Cacao fort et faible comme toi

Humain et irréel comme toi

Orgiaque et sensible comme toi

Comique et tragique comme toi

Obsédant et tendre comme toi

Lascif et romantique comme toi

Au lit ou à table avec toi

Tout mon être contre toi

par Laura Vanel-Coytte

295


Acrostiches

Cacao fondant, je me serais damnée

Honte sur moi, je me suis cachée

Oubliés ces péchés de jeunesse

Car je ne mange plus

Ou rarement, ces délices

Lascifs, au lait ou blanc

Avec un café, s’il vous plaît

Très noirs et très corsés

296

* * *


Croquante friandise !

L'eau d'à la bouche

Harmonieuses saveurs

Origine d'une divine

Caresse sur ma langue

Où crépite

L'explosion de parfums :

Amertume épicée, mon

Trésor : le

chocolat

* * *

par Audrey Megia

297


Marquis...

M’accorderez-vous doux marquis

Ce plaisir tendrement exquis

D’une tasse de chocolat

À déguster dans ces bras-là ?

M’autorisez-vous cher marquis

À venir boire en ces lieux-ci

Ce si délicieux breuvage

Que l’amour érige en adage ?

par Monique-Marie Ihry

Venez à moi aimée marquise

Savourer ces douceurs exquises

Que nous partagerons ensemble,

Nous ferons comme bon vous semble.

Je ne saurais vous refuser

Ce plaisir divin si osé,

Venez à moi et abusons

De ce chocolat déraison.

* * *

299


Mon aphrodisiaque

Rien de plus naturel qu’un carré de chocolat

Pour aiguiser le corps et l’esprit

Il me suffit de quelques éclats

Source de plaisir à l’infini

Je me réjouis de ce repas

Pareil à l’ambroisie des anciens dieux

Je me nourris pour rejoindre les cieux

Qu’il soit liquide ou solide

Blanc, noir ou fourré à la mousse

Le chocolat est ma drogue douce

L’aphrodisiaque de mes nuits

Le complice de toutes mes délices

Et le responsable de tous mes vices !!!

* * *

par Abel

301


L'épée en chocolat

par Fabienne Mosiek

Quand les songes les yeux clos dérobent l'huis des secrets

Le temps semble venu de laisser frissonner

Les clochettes oubliées sur les clefs en alliage doré

Au parvis de marier les tourtereaux aux fées

Guillaume était désespéré il n'avait point d'épée…

Ses pairs le pensaient gauche et manquant d'habileté

À tel point qu'au royaume la cour et puis ses dames

en riaient aux éclats

Du pauvre gentilhomme qu'elles désignaient aussi comme

le bouffon du roi

Sieur Guillaume pleurnichant en vint à se nicher

sous un arbre géant

À l'abri des médisantes et de leurs propos méchants

Alertée par les sanglots une fée compatissante se mit

à lui souffler ces mots

Noble Guillaume voici une recette qui fera, je le promets,

se taire les crapauds…

303


L'épée en chocolat

Guillaume arborant un sourire suivit au pied de la lettre

le conseil insolite

Il découvrit le Monde voguant à la recherche

des plus rares pépites

Le voyage achevé et toujours sans épée,

mais entouré de fourneaux

Il pétrit de toute son âme une singulière pâte

en forme de château d'armure et de fourreau

Il demanda audience au roi et lui déposa sans délai

les délicieux sujets sculptés en chocolat

Le souverain émerveillé lui fit l'honneur et le serment

de le nommer pâtissier du roi

Et l'invita à choisir parmi tant de souhaits

trois voeux de bon aloi

Guillaume alors lui murmura :

L’armure protégera mon roi

Le fourreau contiendra mon épée

Et mon château votre fille bien-aimée

Au nom d'une bonne et douce fée qui me pensa chevalier

Je suis votre humble et dévoué Maître chocolatier

304

* * *


Credo

Bien que craignant la crise de foie,

Je crois en toi, ô mon petit chocolat !

Je me damnerai même pour toi

Pour connaître cet éternel émoi.

Ta douceur, tes rondeurs,

Ta couleur, ton odeur,

Ton cœur, ta fleur…

Flattent mes ardeurs.

Ô, quel grand bonheur

De connaître l’heure

De ce cérémonial charmeur

Où je te croquerai sans peur

Et m’abandonnerai avec chaleur…

* * *

par Yves Cairoli

305


Félicité gourmande

En auguste marquise, il trône,

Admiré, prié, adoré,

Excellence de sa juste couronne,

Règne glorieux au lustre vénéré.

Aimant et prévenant, il soigne,

Chaque jour, un menu carré,

Fait miracles, on en témoigne,

Son bénéfice est désiré.

Grâce à ses dons, élu roi,

En collation la journée,

Son élixir met en émoi,

Parfumant toute maisonnée.

Selon les inspirations,

Ce trésor s’admire en sculpture,

Art majeur en séduction,

Délicat, divine texture.

par Anne Stien

307


Félicité gourmande

De battre le cœur alléché,

Est accrue son entremise,

Succombant à l’exquis péché

De goûter noble mignardise.

Songes aux envies gourmandes,

Rochers garnis aux doux pralins,

Pyramides riches d’amandes,

Supplices et délices fins.

308

* * *


Vous avez dit « Muffins » ?

par Monique-Marie Ihry

Petite graine de fleur s’ennuie

De ne pas être encore cueillie.

Mais comment pourrait-elle l’être

Alors que l’automne sévit

Et que tout son être

Sous ce givre frémit

À ce point dans la nuit ?

Gros chat Nicolas

Se trouve bien las.

Il somnole, rêve

Et rêve encore

Du soir à l’aurore

Et de l’aurore au désespoir

À ces pépites qui accompagnent les muffins

Que Natalia, sa divine maîtresse

En ces lieux princesse,

Trop rarement mais parfois les soirs

Avec talent cuisine

À deux pas de sa couche chagrine…

309


Vous avez dit « Muffins » ?

Une odeur

Le tire de sa torpeur.

Il dresse son museau gourmand

Vers ces senteurs en suspens.

Cette odeur subtile

Qui s’évade joyeusement,

Réveille avec démesure sa quête fébrile

Et commence à lui torturer l’estomac

Qu’il avait si las.

Une gourmande senteur de muffins au chocolat

Se diffuse

Comme par une certaine ruse

À travers toute la maisonnée.

Le four vient en effet

De libérer

Douze magnifiques muffins

À la pâte exquise et fine.

Sa gourmandise chagrine en sourdine

Lui fait oublier tout à coup la bienséance des lieux,

Ni une ni deux,

Gros chat Nicolas

Saute sur la table

Qui lui tend son assiette si affable.

Sa maîtresse Natalia

Aux rares talents hors pair

D’émérite cuisinière ne lui en aurait

d’ailleurs accordé

Aucune pépite, alors,

Il aurait bien tort…

De s'en priver, et comme elle n’est pas dans les parages,

310


Vous avez dit « Muffins » ?

Elle ne saurait en prendre ombrage…

Il se rue avec un élan

Nonchalant

Sur la table de ses rêves ainsi disposée.

Pas besoin d’être bien rusé

Lorsque la gourmandise exacerbée

À ce point vous tenaille.

On devient la canaille

Que l’on a toujours été,

Et l’on en oublie les bonnes manières

Que l’on remettait déjà à hier.

Les muffins se laissent consommer sans résistance.

Nicolas les dévore avec appétence.

La petite graine attend toujours

Un rayon de soleil pour éclore

Dans cet hiver stérile et sans amour.

Elle ne saura peut-être jamais

Quel intense bonheur ce serait

De pouvoir dévorer avec avidité

Les charmes raffinés

De ce chocolat muffiné

En face duquel on ne saurait

Avoir d'arme, ni résister.

Depuis son balcon elle a assisté à la scène

De la voracité du chat

Nicolas

Dans une attitude béate et souveraine.

Elle ne soupçonnait pas jusqu’à présent

311


Vous avez dit « Muffins » ?

Que l’on puisse oser être à ce point gourmand

De petites montagnes de bonheur odorant.

La curiosité est soudain fort intense.

Elle se dresse tant derrière la fenêtre

Qu’elle se met à germer d’un bien-être

Immense.

Elle pousse tant et si bien

Qu’elle en devient

Une espiègle petite fille

Qui sort lestement de sa coquille,

Et allègrement sautille

Comme par magie

Jusqu'à la table attirante, cible de pillerie

« On pensera que ce sont les souris… »

Se dit-elle tout à coup, prise d’une envie inouïe.

À cette évocation le chat de la maison sourit…

Il ne reste plus grand-chose

Sur cette jolie nappe rose.

Seulement quelques petites brindilles

De chocolat qui brillent

Autant que les yeux malicieux de Gros chat

Nicolas

Et narguent avec bonheur

Celle qui fut autrefois une fleur.

Un appétit nouveau resplendit dans les pupilles noisette

De la charmante brunette.

Elle goûte, savoure

Avec amour.

312


Vous avez dit « Muffins » ?

La friandise est exquise,

Le plaisir divin.

Bientôt il ne restera plus rien

À part la brise

De ce vent de gourmandise

Que la belle

Maîtresse, absente de ces lieux

Délicieux

A suscité malgré elle…

Comment résister

En face de la douce et tendre adversité

De muffins au noir chocolat

Qui vous exhibent ces si merveilleux appâts

Dont jamais on ne saurait désormais être las !

* * *

313


Petite fée gourmande

Ta frimousse toute barbouillée

Tes yeux noisette pleins d’éclats…

Éclats de rire : des pépites

Qui pépient, papillotes délicates !

« Où est passé mon chocolat ? »

Sourire toutes quenottes :

Petite fille gourmande !

Ta petite menotte poisse

Et s’accroche à moi….

L’autre me donne

Un morceau de chocolat

Tendre petite fée gourmande

Mon fondant au chocolat !

* * *

par Audrey Megia

315


Le goûter au chocolat

par Dominique Cano

Le bonheur tient à une barre de chocolat noir

Qui, sur le beurre onctueux d’une tartine,

Est râpée et saupoudrée avec grand art.

C’est le quatr'heures des enfants sages,

Quand ils recouvrent leur liberté,

Celle de rêver, de s’amuser, oiseaux sans cage

Revenus au nid douillet.

Interlude de rires et de saveurs,

Entre l’école et le coucher,

La mémoire se pose et retient des bonheurs

Tout petits qui étoilent notre passé.

La tartine beurrée au chocolat râpé !

Celle que Tatie Claire,

Rien que pour me plaire,

Préparait pour mon goûter,

Celui qui garde un goût d’éternité.

* * *

317


Prunelles et chocolat

par Jacques Païonni

Deux prunelles scintillantes sur une bouille d’enfant,

Une marchande de bonbons qui a du sentiment…

Un étalage de chocolats !

Elle choisit un bonbon qu’elle lui offre gentiment,

Timide, il lui sourit, tend la main et le prend.

Mais il ne bouge pas de là !

Avec son air candide, dit en remerciement,

Comme si ça allait de soi tout naturellement :

« Il n’y en a pas pour Zaza ? »

Et son petit doigt fin vers le trottoir se tend

Là, un petit chien blanc, attend bien sagement,

« Il aime aussi le chocolat »

« Tu sais le chocolat n’est pas bon pour les chiens,

Et lui en donner ne lui ferait pas du bien,

Il vaut mieux qu’il n’en mange pas ! »

319


Prunelles et chocolat

Le gamin est sorti tête baissée tristement,

Rejoindre sur le trottoir son petit chien tout blanc,

Pour lui donner son chocolat.

320

* * *


Recette chocolatée

par Monique-Marie Ihry

- 3 bouchées de chocolat blanc

- 3 brunettes en goguette par beau temps

- Et une pincée de safran,

Voilà de quoi donner du piment

À une journée de rêves des plus cléments.

- 3 carrés de chocolat noir

- 3 garçons qui se projettent dans le miroir

- Et un soupçon de pensées illusoires

Voilà comment redonner de l’espoir

À une myriade de belles damoiselles en robe du

soir…

- 3 barres de chocolat au lait

- 3 couples qui s’aiment à tout jamais

- Par un ciel étoilé de jais

Voici de jolies romances d’un soir de mai

Illuminées par de subtiles saveurs mordorées

Sous une lune à l’arôme vanille chocolaté

* * *

321


La poétique du cacao

Chocolat blanc, innocence

Chocolat noir, élégance

Chocolat aux amandes grillées, romantisme

Chocolat aux écorces d’oranges, exotisme

Chocolat blanc, innocence

Chocolat noir, élégance

Chocolat aux noisettes caramélisées, érotisme

Chocolat aux noix de pécan, hédonisme

Chocolat blanc, innocence

Chocolat noir, élégance

Chocolat à la poudre de lait, décadence

Chocolat à la menthe, évanescence

Chocolat blanc, innocence

Chocolat noir, élégance

Chocolat à la truffe, mysticisme

Chocolat au riz soufflé, transcendance

par Cecyl

323


La poétique du cacao

Le chocolat est un périple

Une aventure autour du monde

Un voyage d’onctuosité

Des Amériques à l’Afrique

De l’Europe à l’Australie

De l’Asie à l’Antarctique

Le chocolat est un passeport universel

Pour l’extase des papilles

Pour l’éden des gourmets

Le chocolat ou le mythe du Graal

Le chocolat ou l’Arche d’alliance

Le chocolat ou la vie éternelle

Le chocolat ou la pierre philosophale

Le chocolat ou l’or des Aztèques

Le chocolat ou l’héritage des Mayas

324

*

*


La poétique du cacao

Le chocolat comme un mot magique

Le chocolat comme une promesse fragile

Le chocolat pour sonder l’âme des hommes

Le chocolat pour séduire le cœur des femmes

Le chocolat pour apprendre à aimer

Le chocolat comme une fraction d’éternité

* * *

325


Chocolat chaud

C'est la vie qui fout le camp

Un pas en avant je saute au ciel

Le petit train-train de la marelle

Une vieille boîte à cirage et je me rends

Un deux trois soleil

Quatre cinq six cassis

Sept huit neuf groseille

Dix onze douze cerise

C'est la valse des ans

Un tracé à la craie partant de Terre

Par temps de chien

Partant de rien

Mine de ne pas s'en faire

Allez, j'ose

Moi qui n'ai jamais pris le train

Je marche

Les mains dans les poches

par Fabienne Mosiek

327


Chocolat chaud

Ce bistrot me paraît bien sympa

Allez, j'ose

Je commande un chocolat

Chaud

Il y a ce type en face de moi

Un voisin sans doute

Je trinque

Au diable je paie l'addition

Je le suis

Ciel

Il se met à pleuvoir

Un deux trois soleil

C'est le jeu de la marelle

Un caillou sans cirage sans dentelle

Un pavé sans trottoir

Une vie sans histoire

La valse des ans

Le chemin des sans

Par temps de rien

Partant de chien

Allez, viens

328

* * *


Voyage lacté

par Jean-François Joubert

Ma panse pense aux grains de ton être, ta texture,

aventure avantage en tablette sur mon foie. Une fois,

j’ai goûté, une cosse écrasée cacao et au lait, au lit

sans elle, sans sa voix, je voyageais vers tes arbres

munis de ma généalogie. Je voulais, je crois, savourer,

m’asseoir et voir en ta couleur noire du Mexique au

Venezuela, le pur-sang d’Ethiopie, l’étalon de ma

mémoire, ton ivraie, ta vérité. Cette exquise sensation

d’être la poudre des marquises, le fond de teint du

clown, l’écueil du marin, ma chaloupe assassine qui

m’éloigne des vents de la déprime et me donne en

prime de la grâce, de la graisse plus épaisse que le

manteau que laisse le froid. Près d’un feu, un phare,

une plume, je bois, et des moustaches me poussent,

délicates et sensuelles confusions de ta fusion en bol,

une chance de te mélanger au café, le cas d’une fée

barbare qui nous fait déguster tes robes du regard

aiguisé d’un lapin de garenne. Quand je plonge ma

cuillère en ton sein, tu es associé aux cacahouètes,

aux noisettes, douce obole, je dérape, je te râpe, une

329


Voyage lacté

rampe ta peau se fissure oranger amer, sur le dos

d’un escargot, tu es le choc, le la, la note salée/sucrée

de l’addition de la générosité, l’essence de ma vie, le

toit de mes espérances. Tu tailles mes hanches, et je

consume ma voix, divin breuvage, potion maléfique,

d’une cigarette au chocolat quelques volutes, luttent

volages vers les ailes d’un ange blanc croquante

émulsion parfum d’abandon de soi.

330

* * *


LES AUTEURS

Retrouvez-les sur le site : http://dixdeplume.free.fr/

Ont collaboré à ce recueil :

Abel

Yves CAIROLI

Cecyl

Michèle DESMET

Monique-Marie IHRY

Marie H MARATHÉE

Ceddric MICHOACAN

Kira NAGIO

Ludmila SAFYANE

Anne STIEN

Stéphane THOMAS

Brigitte VASSEUR

Anne-Laure BUFFET

Dominique CANO

Hans DELRUE

Tom DOWNSON

Jean-François JOUBERT

Audrey MEGIA

Fabienne MOSIEK

Jacques PAIONNI

Macha SENER

Elizabeth SWANSTON

Laura VANEL-COYTTE

Frédéric VASSEUR

331


Abel

Les auteurs

http://anis68.skyrock.com/

Anne-Laure Buffet

http://droledendroit.over-blog.com/

Déjà paru :

● « Olivia », sur Calaméo

Avec le Dix de Plume :

332

● Coq au vin (Psychopathes et Compagnie)

● Le pull rouge ; Clara et les étoiles (Nouveaux

départs)


Yves Cairoli

Les auteurs

http://www.facebook.com/profile.php?id=1236275356

http://www.artmajeur.com/yvescairoli/

À paraître :

● L'Horloger (avec Fabienne Mosiek)

Déjà paru avec le Dix de Plume :

● Il se balance et puis c'est tout (Nouveaux

départs)

333


Dominique Cano

À paraître :

Les auteurs

● « Si les chiffres m’étaient contés » : un recueil

rassemblant des poèmes, des textes et des

illustrations à l’encre de chine ;

● « Le cycle des enfants de l’Ogre » : une suite

de neuf contes pour enfants illustrés de

dessins à l’encre ;

● « Dix mille vies » : un roman fantastique et

philosophique.

Déjà paru avec le Dix de Plume :

334

● Les bleus du garagiste (Nouveaux départs)


Cecyl

Les auteurs

http://cecyl.over-blog.com/

En téléchargement :

● « L’Aube Mystique » (recueil de poésies)

335


Hans Delrue

Les auteurs

http://www.hansdelrue.com

Déjà parus :

● Les marchands de talents (nouvelles)

● Le futur inversé (nouvelles)

Dans des anthologies :

● Le Grand Jeu dans « Assassin 24h/24 » de

Fan2Fantasy

● Coup d'approche dans « Petites nouvelles... d'Anzin-

Saint-Aubin » de la Ville d'Anzin Saint Aubin

● Pour ne pas gâcher dans « Canicule » des Éditions

Luce Wilquin

● L'herbe est plus verte ailleurs dans « Les lendemains

verts » de la Mairie de Chalabre

● L’aube émue / L’alba commossa dans « La plume et le

cœur »/« La penna e il cuore », par Aljon Éditrice

Dans des revues :

● Bonbons acidulés (Katapulpe n°8)

● Les importunes (Éveil n°1)

● L'amour qui ne dit pas son nom (Piments & Muscade n°5)

● Lorsque le songe se dissipe (Piments & Muscade n°4)

● Supplément de bagages (Katapulpe n°7)

● Les bâtisseurs du vide (Station Fiction n°2)

Dans des webzines :

● Le fruit de mon imagination (Mot compte double)

● Une affaire trop simple (Société Sherlock Holmes de

France)

● Pour voir les étoiles (La Gargotte Acide n°6)

● Le retour du balancier (Plume Rouge n°2)

● Feuille blanche (Vers à Lyre n°6)

● L'invocation (Les Perles Diaboliques, Collectif Hydrae)

● Chassez le naturel (La Gargotte Acide n°5)

● Rencontre du troisième type (Vanille Givrée n°6)

● E pericoloso sporgersi (Vers à Lyre n°5)

336


Michèle Desmet

http://www.scouby.net

Les auteurs

Déjà parus :

● Chatte des villes & Chat des champs (Scouby Editions)

● La Valse des Chats Noirs (Scouby Editions)

● Miaou ! (Scouby Editions)

À paraître :

● Mam’zelle Ardoise, Chef de Meute (Scouby Editions)

Avec les Recueils du Coeur (éditeur Marina Missier) :

● Je n’ai pas la vocation ! ; Ah, les hommes ! (Recueil

du Cœur nº 3)

● Nous, de la Cité des Mimosas ; Roman rose ; Ce

n’est pas à un vieux singe… (Recueil du Cœur nº 4)

Avec le GR746 / Babel la Ghilde des mondes :

● J'y crois pas ! (Quinze coups de griffes)

● Grincements de dents (D'un rêve à l'autre)

● Je suis mort, et alors ? (Alice au Pays des morts -

anthologie Babel la Ghilde des mondes)

● Barbe Bleue ; Petit chat sur perron rouge (Babel fait

ses contes)

Avec le Dix de Plume :

● Boule de neige (Mensonges et boniments)

● La rivière a promis... (Psychopathes et Compagnie)

● Le mauvais œil ; Tu me dis ; Le sablier (Nouveaux

départs)

Prix littéraires :

● Nous parlerons d'Alice (Grand Prix de la Nouvelle

Femmes d’Aujourd'hui)

● Pour François (Plumes et Nouvelles – Charleroi)

● Tu me dis (2e prix de poésie Woluwé-Saint-Lambert)

337


Tom Downson

À paraître :

Les auteurs

Cinq tomes de la série « Base-Men's Style » (roman

d'espionnage / policier) :

1. Mission E-78

2. Phoenix

3. Coup de foudre

4. Frères du Scorpion

5. Le dossier Alexeï

Déjà paru avec le Dix de Plume :

338

● Eldorado (Nouveaux départs)


Monique-Marie Ihry

Les auteurs

http://aujardindesmots.unblog.fr/

À paraître :

● Mythomania sur le Net (roman)

● Rue du Maure qui Trompe (roman)

● Rendez-vous manqués (recueil de poésies)

Déjà parus avec le Dix de Plume :

● Conférence particulière ; Virevolte en

corolle ; Abîme musical ; Attente délicieuse ;

Vierge de toi ; Il était une fois ; Rapt à la vie

(Petites Grivoiseries)

● Éveil ; Virtuelle usurpation ; Contrée de

l'impossible échange ; Baiser d'automne ;

Lune en pleurs (Nouveaux départs)

339


Jean-François Joubert

Les auteurs

http://reveenbleu.over-blog.com/

http://www.facebook.com/pages/Jean-Francois-

Joubert/158071910951

http://auteursfacebook.blog4ever.com/blog/lirearticle-359913-1486862-jean_francois_joubert.html

Déjà parus :

340

● 1999 : 3e prix au concours de la poste avec

« mon père et la mer » (poésie)

● 2007 : 3e prix au concours de

laguerredesmots avec « le goéland et le

lampadaire » (nouvelle)

● 2008 : « Désirs d'îles » (roman, chez

nautileeditions)

● 2008 : « les recueils du coeur 3 et 4 »

● 2008 : « Le temps d'une révolution » (roman,

chez nautileeditions)

● 2009 : « le mage du rumorvan » (les éditions

du polar)


Marie H Marathée

Les auteurs

http://stores.lulu.com/store.php?fAcctID=907051

http://www.thebookedition.com/livres-marie-hmarathee-auteur-19077.html

http://www.cdiem.fr.fm/

Déjà parus :

● L'échéance (novella)

● Anamanésia (livre photos de la comédie

musicale)

● Au commencement (roman)

341


Audrey Megia

Les auteurs

http://encredebrume.blogspot.com

Déjà parus :

Prix :

● Le concile d'hiver in Reflets d'ombre n°15

● Endommager pour mieux s'éveiller in Poésie

Cybernétique et robotique, Codex Poeticus

● La Lettre mystérieuse, in La feuille, Vers à Lyre n°6

● Cher Alex, in Lettres d'Amitié, éditions Maison

de l'Écriture et de la Lecture

● Croisée Chat, in Songes des chimères, Codex Poeticus

Articles :

● Traduction « Les mangeurs de zombie sauvent la

planète », de l'anglais "Glasgow Zombie-Flesh

Eaters Save Planet" par Hal Duncan

● VOUS AVEZ BESOIN D’ARGENT, ET

VOTRE AMI CHERCHE UN BOULOT ?

dans le Showy World New's

● Compte jusqu'à cent, seconde place poésie jeune

espoir du concours Paul Verlaine de Metz

● Le poète, mention d'honneur poésie jeune

espoir du concours Paul Verlaine de Metz

À paraître :

342

● Frêle éclat d'automne in Athématique, Codex

Poeticus

● Il était dit, in Prophéties, Codex Poeticus


Fabienne Mosiek

Les auteurs

http://www.facebook.com/profile.php?id=1175462048

À paraître :

● L'Horloger (avec Yves Cairoli)

Déjà parus avec le Dix de Plume :

● Il était une fois Caballerina ; Le Miracle de

Trystalité ; Vision de loin ; Mathilde

(Nouveaux départs)

Kira Nagio

http://kirasnotes.e-monsite.com/accueil.html

343


Jacques Paionni (Jacqk)

Les auteurs

http://jacqk.magix.net/website/ & http://jacqk.unblog.fr/

Déjà parus :

● Les fourmis bleues (SF)

● L'héritage du Danyon (SF)

● L'homme sous la pluie (aventure fantastique)

● Poivre des murailles (roman)

● Le piquant du hérisson (policier)

● Petite Île (roman)

● Des nouvelles d'ici et d'ailleurs (12 nouvelles de SF)

● Humeurs Vagabondes (poésies)

● Tomsk l'irascible (SF)

● La machine d'Évariste et autres contes (nouvelles)

Avec le GR746 / Babel la Ghilde des mondes :

● Robots et compagnie (Explorateurs et autres

découvertes)

● Le secret du Paklin ; La maudite ; Guerrier le hérisson

(Légendaire Svetlana)

● Et si Pieck revenait ; Et si c'était lui le prophète (Et si)

● Les rois de la bouteille ; Le marchand de couteaux ;

Une échelle pour le père Noël (Contes pour Noël)

● Belair et la chanson triste (Quinze coups de griffes)

● Rêvalités (D'un rêve à l'autre)

● Alice et les couleurs du ciel (Alice au Pays des morts,

anthologie Babel la Ghilde des mondes)

● L'Alfred et le Rouquin ; Angelocchio (Babel fait ses

contes)

Avec le Dix de Plume :

● Confession (Mensonges et boniments)

● Léonard (Psychopathes et Compagnie)

● Psychodrame ; divers poèmes (Petites Grivoiseries)

● L'homme-lion ; Faudrait que je sorte un jour ;

Magne-toi facteur ; Le bâtard ; En fumée t'es parti

(Nouveaux départs)

344


Ludmila Safyane

Les auteurs

http://www.facebook.com/profile.php?id=1225260555

Textes primés ou publiés :

● « Un Foulard de soie verte », 3e prix au

concours lecteur du Val, 2008

● « Le Grand-père de Robert », concours de la

mairie de Chalabres, 2008

● « La dernière Machine à temps », in Une

Fissure dans le sablier, recueil de nouvelles,

éditions Popfiction, 2009

● « À la Recherche de Magdalena », concours

de nouvelles policières de Bessancourt, 2009

● « Derrière la vitre », 1er prix au concours de

nouvelles Espace Leclerc Limoges, 2009

● « À la surface des choses », concours Le Tour

de mots – papiers d’identités – ferme des

jeux, 2009.

● « J’aime un peu, beaucoup… » 2e prix exaequo

au concours Polars du Sud Toulouse

2009

345


Macha Sener

Les auteurs

http://www.netvibes.com/machasener

http://maruja.sener.free.fr/boutique

Déjà parus :

● Les Aventures du Chevalier Timothée et de la

Princesse Jade, tomes 1 à 5 + hors série

« l'amyotrophie spinale racontée aux enfants »

(livres pour enfants)

● Ma Divine Comédie en poésies (recueil de

poésies)

Avec le GR746 :

● Noël gris (Contes pour Noël)

● Mission Zibéon (avec Stéphane Thomas - Quinze

coups de griffes)

● Sentence (avec Stéphane Thomas - D'un rêve à

l'autre)

Avec le Dix de Plume :

346

● Impostures ; Jeanne et Marie (Mensonges et

boniments)

● Premier jour de soldes (Psychopathes et

Compagnie)

● Rumeurs ; Psychodrame (avec Jacques Païonni) ;

Rose de Noël (Petites Grivoiseries)

● Sous les cendres ; Rendez-vous ; Noces

insolites ; Femme de marin (Nouveaux départs)


Anne Stien

Les auteurs

http://mesmotsdujour.centerblog.net

Déjà parus :

● Lointaines rencontres (roman, 2007)

● Un si joli chemin (roman, Éditions St Martin

2007)

● Vague à l'âme (roman, Éditions St Martin 2008)

● Désirs et soupirs (recueil de poèmes, Éditions

Mémoires et Cultures 2008)

● Fatale constance (roman, Éditions Édilivre

2009)

● Reflets incertains (roman, Éditions Édilivre)

À paraître :

● Résonance (recueil de nouvelles, Éditions

Édilivre)

● Auspices et délices (recueil de poèmes, Éditions

Édilivre)

Récompense :

● premier prix de poésie aux jeux floraux du

Béarn en novembre 2009 pour le poème

Argentina

347


Elizabeth Swanston

Les auteurs

http://avenue-reine-mathilde.over-blog.com

Déjà paru :

348

● une nouvelle dans l'anthologie « Assassin

24h/24 », hors série du journal Fan 2 Fantasy


Stéphane Thomas

Les auteurs

http://camelice.e-monsite.com/

http://stores.lulu.com/stephanethomas

Déjà parus :

● Espère... (roman épistolaire)

● Dean, un Géant à l'Est d'Eden (récit)

● Boulogne-sur-Mer sous les bombes (récit)

● Chanté Nwel (nouvelle)

Avec le GR746 :

● Interview (Contes pour Noël)

● Mission Zibéon (avec Macha Sener - Quinze coups

de griffes)

● L'Homme qui court ; Sentence (avec Macha Sener)

(D'un rêve à l'autre)

Avec le Dix de Plume :

● Investiture ; L'école des Merveilles (Mensonges

et boniments)

● Inspiration ; L'instrument du diable (Psychopathes

et Compagnie)

● Soif d'amour ; Rime interdite (Petites

Grivoiseries)

● Adrien ou la vraie vie ; Gare du Nord

(Nouveaux départs)

349


Laura Vanel-Coytte

Les auteurs

http://www.lauravanel-coytte.com/

Déjà parus :

● « Des paysages dans les oeuvres poétiques de

Baudelaire et Nerval » (essai)

● « Paysages » (poésie et prose)

● « Paysages amoureux et érotiques » (poésie et

prose)

● « Paysages » (poèmes à mon mari)

● « Mes paysages de Nerval et Baudelaire »

(poésie et prose)

● « Paysages de cannelle » (nouvelles érotiques)

● « Acrostiches »

Avec le Dix de Plume :

350

● Ma gourmandise ; deux acrostiches (Petites

grivoiseries)


Brigitte Vasseur

Les auteurs

http://www.new.facebook.com/profile.php?id=1494042302

Déjà paru :

● Ces temps de réflexion (conjointement avec

Frédéric Vasseur in Fragments, Studio LJA

éditions)

Avec le Dix de Plume :

● Le vrai du faux (Mensonges et boniments)

● Doudou (Psychopathes et Compagnie)

351


Frédéric Vasseur

http://www.fredv.fr/

Déjà parus :

Les auteurs

● Svetlana et autres histoires (nouvelles)

● Une jeune fille tranquille (novella)

● Fragments (nouvelles)

● Mosaïque (nouvelles)

● Le bain (nouvelle courte)

● Millian (fantasy)

● Svetlana – les origines (fantastique)

Plusieurs nouvelles avec les Recueils du Cœur (éditeur Marina

Missier)

Dans le recueil Pépin 2008 (éditeur Pierre Gévart) :

● Long Drink

Dans la Gargotte Acide (http://www.gargotte-acide.fr/) :

● Quelle famille ! (publié par épisodes)

Avec le GR746 / Babel la Ghilde des mondes :

● Un bon fils (Explorateurs et autres découvertes)

● Amour et mort ; Lilly, Helena, Olga et… Svetlana ;

Regrets éternels (Légendaire Svetlana)

● Et si nous n’étions pas seuls (Et si)

● Icicébien ; Culpabilité (Contes pour Noël)

● Les veilleurs (Quinze coups de griffes)

● Belle étoile (D'un rêve à l'autre)

● Amour fou (Alice au Pays des morts - anthologie

Babel la Ghilde des mondes)

Avec le Dix de Plume :

352

● Histoires de famille (Mensonges et boniments)

● Amour fou ; Nuisibles (Psychopathes et Compagnie)