02.07.2013 Views

Télécharger - Le Monde selon les femmes

Télécharger - Le Monde selon les femmes

Télécharger - Le Monde selon les femmes

SHOW MORE
SHOW LESS

You also want an ePaper? Increase the reach of your titles

YUMPU automatically turns print PDFs into web optimized ePapers that Google loves.

L’or vert

Une nouvelle de Françoise Nimal

http://creativecommons.org/licenses/by-nc/2.0/be/

Mention de l’auteure - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification


L’or vert p.2

Rose-Claire marche.

Un pas devant l’autre, un jour devant l’autre, mécanique, avec la lancinante

obsession d’arriver de l’autre côté de la frontière, et puis au-delà. Là-bas. Comme

d’autres avant et après elle, devant et derrière elle, les poings serrés, les pieds

meurtris, les muscles douloureux. Elle a la tête qui tourne. Depuis dix-huit jours,

le soleil brûlant toujours semble la suivre et toujours semble la précéder, comme

s’il cherchait à s’installer à la verticale de chaque pas, sur le chemin qui longe les

collines, pour la surveiller. « Ne pas faire de faux pas », se surprend-elle à penser,

« ne pas faire de faux pas ». Sous le soleil, la tête se laisse aller et fourmille de

pensées étranges, aussi vagabondes que le pas est maîtrisé ; des pensées d’évadée

vive. Est-ce ce que l’on rêve devant soi, ou ce que l’on laisse derrière soi, qui

impose qu’il n’y ait pas de faux pas ?

De temps en temps, elle se demande simplement si elle arrivera au but.

Les chemins sont secs. La poussière vous attrape à la gorge. Au soir, quand Rose-

Claire s’arrête, son premier geste est pour boire, lentement, beaucoup. Ensuite elle

mange, de la soupe, du riz, ou du pain, des œufs, un morceau de fromage ; et enfin,

épuisée, s’installe pour la nuit à côté d’une autre. Parfois elles parlent un peu, mais

parfois le silence est gardé. On sait si peu des autres, sinon qu’on va les mêmes

chemins, et que quand vient le soir tous ont dans les jambes le même long tiraillement.

Dix-huit jours, ce n’est pas assez, pour s’habituer.

Ce soir, la femme qui va dormir à côté d’elle dit s’appeler Rosemonde. Elle approche

sans doute de la soixantaine, l’âge qu’aurait la mère de Rose-Claire si la maladie

ne l’avait pas emportée. Un visage ridé, dur, volontaire, mais un sourire affable,

de petits yeux perçants derrière des lunettes rondes, une épaisse chevelure de

lionne. « Je l’ai déjà vue quelque part », songe Rose-Claire. Mais où, dans quel rêve,

dans quelle histoire de sorcière ?

- Veux-tu un peu de riz ? demande Rosemonde, désignant du doigt la casserole qui

fume sur un réchaud.

Rose-Claire tend son assiette avec gratitude. Elle sait que les questions suivront,

qu’une fois de plus on dira d’où l’on vient, et qu’une fois de plus on tentera de

taire, pudiquement, le pourquoi du long voyage. La blessure du départ, la violence

qui a arraché les premiers pas hors des chemins où l’on a aimé son enfance. L’adieu

au village. Rose-Claire goûte le riz aux légumes ; les épices lui embrasent la langue

comme un baiser de reine. Elle ferme les yeux un instant et imagine le vent courant

dans le désert, et des buissons inconnus qui calment sa course.

Rosemonde la regarde mais ne demande rien. Elle tend la main, une main très

noire, vers celle de Rose-Claire, comme pour la saisir, en regarder la paume, y lire

les traces du destin. Elle ne demande rien, elle sait déjà, et affirme plus qu’elle ne

questionne :

- Toi non plus, tu n’es pas ici pour Dieu…


Rose-Claire secoue la tête. Les autres cousent à leurs semelles des motifs religieux,

une quête spirituelle ou personnelle, une passion pour l’histoire, un goût pour

la tradition ou la poursuite d’un exploit sportif ; pas elle. Elle n’a aucune raison

d’être là, et tout pour être ailleurs. Elle a terminé ses études d’ingénieure agronome,

ajouté à son curriculum l’éclat d’un diplôme supplémentaire, et dans deux

mois, un contrat l’attend chez Eurocarbur, un contrat en or, dans un univers breveté,

génétiquement amélioré. L’honneur de sa réussite est aussi prégnant que la

poussière des chemins qu’elle a parcourus en dix-huit jours.

Elle aimerait dire qu’elle est venue marcher pour le plaisir, mais se ruine-t-on les

pieds pour le plaisir ? « Une sorte de pari zen », c’est ce qu’elle a dit à son père, à ses

amies. Une liberté avant de travailler, un challenge. L’audace d’un challenge. Elle

ne sait même plus comment on dit challenge en français. Certains mots, certaines

idées, ne sont pas nés sur la même terre qu’elle, mais elle ira à eux, elle a toujours

été vers le succès, le savoir, le pouvoir.

- Un défi, murmure Rosemonde.

Ses yeux sont très sombres et pourtant pétillants de lumière : de joyeux trous

noirs.

- Et ton ami ? demande-t-elle ensuite.

Julien ? Que sait-elle de Julien ? Rose-Claire pose l’assiette vide sur le sol, plus

brusquement qu’elle ne le voudrait ; elle se sent rougir. Rougir d’inquiétude. Elle

marmonne quelques mots d’excuses, jette une couverture sur ses épaules, et sort

respirer l’air de la nuit.

Sous les étoiles, penser à Julien est une tornade en plein cœur. Son Julien, son climatologue

à elle, son homme de la pluie, du beau temps, des grands vents ; celui

qu’elle a aimé follement. Peut-être l’aime-t-elle encore, mais d’un amour enneigé,

gelé par la distance.

Il reste si peu de leurs premiers jours. Comme elle l’a admiré, lorsqu’elle le suivait,

de ville en ville, de conférence en conférence, partout où il allait expliquer le

réchauffement global, les rapports du GIEC, le retrait des banquises et le ralentissement

de la circulation thermohaline. La voix de Julien, basse, humide et chaude.

Prêtait-elle assez attention aux conséquences, lorsqu’il disait qu’on verrait diminuer

les ressources en eau dans la plupart des régions sèches tropicales et subtropicales

? Non. Elle était naïve alors, ou ignorante, ou sotte, ou que dire de soimême,

quels mots assez durs, quand on comprend, mais un peu tard, qu’on était

à côté de l’essentiel. Elle voyait la banquise fondre sous les pas des ours, mais ne

voyait pas la soif s’abattre sur le Sud. C’est pour cela qu’elle a perdu Julien. C’est

pour cela que ce soir, elle se couche amère et seule dans le dortoir des femmes et

qu’elle a le sommeil triste.

Au matin, Rose-Claire se hâte pour partir avant Rosemonde. Elle cherche à ne

pas penser aux paroles de la veille, se concentre sur le chemin. Un pas, un autre

L’or vert p.3


L’or vert p.4

pas, un autre pas encore. Les pas du dix-neuvième jour. La frontière approche.

Si elle prend la route du Nord, elle verra bientôt la mer. En attendant, l’air a une

odeur de France profonde. Les saules têtards serrés au bord de petits étangs, les

églises romanes qui fleurent l’ombre et la pierre humide, les châteaux, les bois,

les champs de blé, de maïs, de colza. A perte de vue, le jaune arrogant du colza.

A Boignée, lorsque Rose-Claire était enfant, il y avait non loin de l’école un champ

duquel elle décapitait toujours en chemin une tige de blé, pour dépiauter minutieusement

l’épi, et savourer un à un les grains encore verts. Paysages de prés et

de champs, tachés du rouge des briques et du blanc de la chaux. La terre, le blé, les

murs, le fermier, le pain. On mangeait du pain de chez soi, et c’était il n’y avait pas si

longtemps encore. Maintenant, il faut se battre pour que la campagne ne soit pas

le terrain de jeu des 4X4 et autres Hummers.

Le silence des champs déchiré par de grosses mécaniques. Avec Julien, elle avait

appris à mépriser les frimeurs à moteur. Mépriser toutes les sortes de frimeurs, et

leur besoin pathétique d’être forts, puissants, bruyants, de polluer pour séduire.

Rose-Claire regarde les champs : ces derniers jours, elle a beaucoup pensé, et est

arrivée à la conclusion que travailler pour Eurocarbur, ce n’était pas seulement s’offrir

une belle réussite professionnelle, mais c’était apporter à ceux qu’elle aimait

un trophée. Que son père soit fier d’avoir une fille cadre dans une société chimique

de pointe. Que son ami soit fier d’avoir une compagne qui travaille contre le

réchauffement climatique en facilitant l’essor de nouveaux carburants. Oui, qu’elle

soit tournée résolument vers un futur vert et propre, afin qu’ils soient fiers d’elle.

Mais cela n’avait pas marché. Julien l’avait regardée comme si elle passait à l’ennemi.

La confiance entre eux s’était asséchée, crevassée.

Pour elle, il était vital que Julien partage le feu de ses convictions : Eurocarbur

sauvait le climat. Jamais il ne la suivrait là-dedans. Longuement, il avait tenté de

lui expliquer, exemples à l’appui, que les carburants agro-industriels étaient aussi

nocifs que les énergies fossiles. Chaque soir, les ailleurs s’invitaient à leur table ; il

lui dressait les portraits colorés de paysannes d’Inde ou de Colombie, de gouvernements

qui signaient des accords commerciaux honteux ; il lui parlait de terre,

de cultures vivrières, de souveraineté alimentaire. Elle croyait sauver le climat avec

des carburants alternatifs qui ne dégageaient pas de CO2 ? Il répondait en parlant

du gaspillage d’eau et d’énergie dans les pratiques agricoles intensives nécessaires

aux soi-disant « bio »-carburants… Pour quoi ? Et pour qui ?

Julien s’échauffait, il n’en était que plus beau, même si la colère l’éloignait d’elle.

« En Amérique latine, des gens meurent de faim parce que leurs terres sont accaparée

par les gouvernements puis cédées aux agro-industriels qui y cultiveront de quoi

fournir les Etats-Unis en éthanol. En Afrique, même chose… Les multinationales des

agro-carburants sont bien conscientes que la production européenne ne suffira pas

pour répondre aux besoins. Ils envahissent les pays du Sud. On pourrait rouler à l’huile

de palme ? Fort bien ! Les bois ou les forêts tropicales sont détruits pour planter de la

palme. Les sols s’érodent. La plantation est arrosée de pesticides et fongicides, les usines

d’extractions déversent leurs effluents chimiques dans les fleuves voisins… Vous

les industriels…»


Julien et Rose-Claire n’étaient plus « nous » désormais : elle était « Vous les industriels

» et lui… Qui était-il, lui ?

Il était parti avec une autre fille, une alter-mondialiste. Rose-Claire n’avait pas

pleuré, mais quelques semaines plus tard, pris le Camino. S’il ne servait à rien de

changer l’huile de palme ou de colza en carburant, autant marcher. Autant avancer

très lentement.

Dix-huit jours de marche, des cloches aux pieds et au cœur.

Sur le chemin, Rosemonde la rejoint, lui saisit le bras.

- Tu ne sais pas ce que je suis, et tu as peur. Mais regarde, j’ai ceci pour toi…

Rosemonde lui tend quelques fleurs rouges.

- Du jatropha ? murmure Rose-Claire, c’est du jatropha, n’est-ce pas ? L’or vert…

Après la palme et la canne à sucre, … j’y croyais moi aussi. Une plante qui pousse

sur des terres arides, supporte la sécheresse, qu’on cultive là où de toute façon

il n’y a pas de cultures alimentaires, qui permet de protéger les sols de l’érosion

et de retenir l’eau. Les pétroliers font déjà des expériences de culture intensive,

à Madagascar, au Brésil. Mais si Julien était ici, il vous dirait sans doute combien

d’eau potable et d’engrais on utilise là-bas, combien de paysans brésiliens on a

dépossédés de leur terre pour cela… Il y a toujours des dépossédés.

- Crois-tu ? Ce jatropha a une autre histoire. Regarde…

Rosemonde dépose les fleurs malodorantes dans la main de Rose-Claire, lui saisit

doucement les doigts pour les refermer sur la paume. Une fleur ou du vide ? Un

rêve ? Elle voit soudain, nettement devant elle, un village du Mali, des femmes qui

passent le long des haies, recueillent les baies et les portent vers un hangar. Le

hangar où les baies sont transformées en huile. Et l’huile que l’on utilise ensuite,

au village, pour faire tourner les moteurs des pompes des plate-formes multifonctionnelles

du PNUD. Plus besoin d’acheter de gasoil ailleurs. Quelques haies le

long des parcelles… rien de plus que quelques haies à planter.

- C’est cela, le secret de la fleur rouge : l’huile extraite du jatropha permet aux villageois

d’être auto-suffisants en matière de carburant.

Rose-Claire soudain brûle de désir. Après Saint-Jacques, retourner dans un laboratoire,

puis partir sur le terrain, se confronter au vent, planter des haies, vivre. Et

ce n’est pas la solution miracle, mais il y a de l’espoir là-dedans. Elle sourit, se voit

avancer, funambule entre global et local. Boignée n’est pas loin, Bamako est au

coin du sentier, le col de Bentarte est tout proche et la vie veut qu’on avance vers

plus loin, vers tout près.

L’or vert p.5


Des faits à la fiction…

…et de la fiction aux faits. En vrac, quelques pages net traitant des agro-carburants,

de la souveraineté alimentaire et des accords commerciaux de libreéchange,

de la culture du jatropha … lignes de traverses de la nouvelle que vous

venez de lire.

http://terresacree.org/colombie.htm

http://planetebleue.canalblog.com/archives/2007/03/18/4351091.html

http://www.bilaterals.org/article-print.php3?id_article=6955

http://khmervert.blogspot.com/2007/12/le-mexique-la-tortilla-et-lthanol.html

http://www.liberation.fr/actualite/monde/229270.FR.php

http://www.aujardin.info/news/0002-jatropha-or-vert.php

http://risal.collectifs.net/

http://kaderndiouck.over-blog.org/categorie-579605.html

http://www.news.fr/actualite/societe/0,3800002050,39367546,00.htm

http://aietech.com/leblog/2007/5/22/jatropha-biodiesel-vraiment-vert.html

http://farmradio.org/francais/hebdo/2007/12/17/2-afrique-les-promesses-etles-dangers-potentiels-des-biocarburants-diverses-sources/

http://www.vivreauvillage.org/hprojet.htm

Nouvelle éditée en 2008 par

le Monde selon les femmes dans le cadre

de son programme « le genre dans le

développement durable », avec le soutien

de la Coopération belge

au développement et du CGRI.

Le Monde selon les femmes

18 rue de la Sablonnière

1000 Bruxelles • Belgique

Tél 32 2 223 05 12

Fax 32 2 223 15 12

www.mondefemmes.org

Hooray! Your file is uploaded and ready to be published.

Saved successfully!

Ooh no, something went wrong!