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Illustration de couverture réalisée par des enfants de la Chesnaie

dans le cadre du projet d'accompagnement artistique de la création

de l'espace civique. Action menée conjointement par l'espace multimédia

A2F et l'école municipale d'arts plastiques de Saint Nazaire ­ hiver 2002.

Note : Les prénoms des habitants ont été changés pour des raisons évidentes de confidentialité.

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Je tiens à remercier sincèrement toutes

les personnes qui m'ont aidé à réaliser ce travail.

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« L'exclusive fatalité, l'unique tare qui

puisse affliger un groupe humain et l'empêcher

de réaliser pleinement sa nature, c'est d'être seul. »

Claude LÉVI­STRAUSS in Race et histoire

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SOMMAIRE

INTRODUCTION p. 7

PREMIÈRE PARTIE

I.UN ENVIRONNEMENT FAVORABLE À L'EXPÉRIMENTATION SOCIALE

A) Saint Nazaire, une ville expérimentale

1) À la conquête de l'Ouest p. 9

2) Une démarche municipale, un champ d'expérimentation p. 9

3) La mixité sociale en question p. 11

B) La Chesnaie, un quartier en mouvement

1) De la ferme de la Chesnaie à la rue des Hibiscus p. 12

2) Le béton pour stigmate p. 14

3) Un processus de changements et un dispositif d'État... en chantier p. 15

4) Développer l'idée de la table rase p. 17

C) Une Maison de Quartier en quête de pratiques nouvelles

1) Le centre socio­éducatif installé dans le local à vocation sportive p. 18

2) D'une maison de quartier isolée à un espace partenarial, l'appropriation du lieu par l'habitant p. 19

3) Le projet du centre social, ma mission celle de mes collègues p. 20

4) Faire vivre un lieu ou faire vivre un projet p. 22

DEUXIÈME PARTIE

II.FAVORISER L'EXPRESSION DE L'EXPERTISE HABITANTE

A) Développer un cadre favorable

1) Une démarche de sensibilisation p. 25

2) Mobiliser les conditions nécessaires à l'expression p. 26

3) L'art d'habiter, être à l'écoute des besoins et pratiques des habitants p. 27

B) La parole comme outil

1) Une parole d'expert p. 29

2) La rue propice au dialogue p. 30

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3) Les panneaux ne sont pas une fin en soi p. 33

C) La complémentarité des espaces de parole

1) Sous l'arbre à palabres p. 34

2) Le théâtre forum plébiscité p. 35

3) La parole pose question p. 37

TROISIÈME PARTIE

III.CONSTRUIRE LES CONDITIONS D'ACTION DE L'HABITANT

A) Développer les relations entre l'habitant et les élus

1) Des représentations et des intentions mutuelles p. 39

2) Le technicien de l'élu : l'agent p. 44

3) Le technicien de l'habitant : l'animateur p. 45

B) Fabrication des territoires : un travail autour de la conception urbaine

1) De l'appropriation de l'espace au débordement p. 46

2) Mise en place d'une réflexion pour améliorer la situation p. 48

3) Des cartes postales comme outils de médiation sociale p. 49

4) Fabrication des territoires, aller au­dedes cartes postales p. 52

C) Partager un projet, une aventure collective ?

1) Des remises en cause comme préalable p. 55

2) Quelques effets obtenus p. 56

3) Mon cadre de référence : l'animation socio­culturelle en mutation p. 57

4) L'animateur maître d'ouvrage p. 63

CONCLUSION p. 66

BIBLIOGRAPHIE p. 68

ANNEXES p. 72

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INTRODUCTION

Enfant, je ne me posais pas de question sur les conséquences de mes actes, surtout ceux qui étaient anodins,

quotidiens, comme jouer. Dans ma cité, je me souviens avoir passé des moments très agréables, fait des

découvertes extraordinaires dans le dédale de rues, dans les entresols. Lors de travaux de réhabilitation, des

ouvriers avaient entreposé leurs matériaux le long des terrasses d'Alembert, mon lieu de prédilection pour de

grandes aventures. Ainsi du haut de cette terrasse, je dominais un magnifique trampoline de laine de verre de

quelques mètres de haut. Quel bonheur de se jeter dessus avec les copains, de rebondir et de recommencer...

Cette histoire enfouie dans mes souvenirs, m'est revenue comme un flash lors d'une rencontre avec des habitants

de la Chesnaie. La discussion concernait les jeux créés par des enfants. À bien y réfléchir, je me suis demandé si

les enfants des cités n'ont pas envie d'avoir des terrains d'aventures comme ceux qui s'offrent naturellement à la

campagne. Au cœur de Surville 1 un gigantesque espace de jeux se compose de toboggans, structures en bois, en

métal, terrain de cross, le rêve de mon temps libre du haut de mes 10 ans. Pourtant j'explorais largement la

campagne avoisinante à vélo, à pied, je rejoignais le ruisseau le plus proche pour édifier un pont de cailloux et de

bois. Les jardins sur terrasse dans des bacs de dix mètres de côté, avec herbe jaunie aux premiers rayons du

printemps, semblaient vite limités. Plus tard ils ont été comblés et recouverts de dalles plus faciles d'entretien, sans

faire cas des circuits de voitures que nous pouvions modeler dans la terre séchée au milieu de ces jardinières.

Le serpent pose question.

Février 2008, Alexandra intervient lors d'une discussion riche entre une vingtaine d'habitants de la Chesnaie.

Simplement, elle demande ce qu'il en est de l'engagement pris par l'élu de quartier, il y a de cela quelques années,

concernant le remplacement du serpent­jeu pour enfant supprimé lors de travaux. Cette question presque banale,

peut s'entendre dans d'autres lieux de concertation de quartier. Mais les habitants de la Chesnaie ne sont pas

nombreux à participer à ce type de réunions. La forme est à questionner, comment permettre aux résidents de la

Chesnaie de donner leur avis sur la vie de quartier ? Alexandra n'hésite pas à poser des questions, à saisir les

opportunités lui permettant de faire partager son point de vue. Alors pourquoi la situation est­elle bloquée malgré

tout le temps écoulé entre l'engagement et le rappel à l'ordre ? Comment ce serpent peut­il poser un problème à

l'administration, aux élus politiques ?

Dans un quartier qui se transforme de jour en jour, le serpent donne­t­il l'exemple d'un simple dysfonctionnement,

d'un manque de volonté, d'un défaut d'information, d'un enjeu de pouvoir ou d'un champ à travailler ?

Je me permets de poser une problématique : quelle place est accordée à l'habitant dans le processus de

construction de sa ville ?

Cette question de la place de l'habitant est une source d'expériences au travers de laquelle je vais conforter mon

le d’animateur dans la maîtrise d'ouvrage.

1 Quartier d'habitations à loyer modéré de Montereau, ville où j'ai passé mon enfance

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PREMIÈRE PARTIE

UN ENVIRONNEMENT FAVORABLE À L'EXPÉRIMENTATION SOCIALE

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I.UN ENVIRONNEMENT FAVORABLE À L'EXPÉRIMENTATION SOCIALE

A) Saint Nazaire, une ville expérimentale

1) À la conquête de l'Ouest

Comme de nombreuses communes Saint Nazaire fait face depuis plus d'un siècle à une forte urbanisation. Cette

expansion est accrue par l'attrait de la mer. Les villes côtières sont prises d'assaut par des populations fuyant les

métropoles ou souhaitant s'y installer pour la retraite. Jusqu'au milieu du XIXème siècle Saint Nazaire n'était

« qu'une bourgade accrochée à l'extrémité d'un rocher prédominant l'estuaire de la Loire » 2 . Cette position

stratégique lui a valu son rapide développement. Nantes en a fait son allier maritime, la métropole Nantes­Saint

Nazaire se constitue autour du fleuve et de son exploitation. La paroisse s'étend alors jusqu'à Pornichet, des

hameaux sont dispersés dans la campagne, soit autour de maisons de notables, soit autour de fermes. L'activité

principale est l'agriculture jusqu'au début de l'ère industrielle. En 1850, la vitalité de l'économie industrielle

facilite le lancement des travaux de creusement du bassin du port. Tout s'enchaîne rapidement, des armateurs

embauchent de très nombreux ouvriers. Saint Nazaire devient une ville où l'on trouve du travail, les salariés sont

hébergés, la spéculation foncière grignote sur la campagne, toujours vers l'ouest de la commune. Après un

ralentissement lors de la première guerre mondiale, l'essor de la ville reprend de plus belle, de nouveaux quartiers

s'implantent à l'ouest des précédents. Avant sa destruction l'emprise du territoire urbain est limitée par le

Pertuischaud, Plaisance, la Tranchée et le Petit Caporal 3 .

La seconde guerre mondiale, la destruction, la reconstruction

À l'issue du conflit, la ville est presque détruite en totalité. Les bombardements n'ont épargné que quelques

bâtisses, quelques îlots. La reconstruction du centre ville se fera en décalage d'un kilomètre vers l'ouest. Un vent de

modernisme influe sur l'urbanisme d'après­guerre, les rues sont plus larges, les logements plus confortables. La

poussée démographique perdure, les zones d'habitation HLM 4 se multiplient au­dedes limites géographiques du

territoire de 1939. Toujours vers l'ouest. Depuis 1989 Saint­ Nazaire s'est doté d'un Projet global de

développement, en 2008 le troisième est en marche. Cette planification de la métamorphose de la ville est issue

d'une réflexion municipale. Elle prend en compte de nombreux critères. L'évolution aléatoire de l'après­guerre est

bien loin. Le projet global de développement guide les services publics dans le choix des orientations à moyen

terme concernant le développement social, urbain et économique.

2) Une démarche municipale, un champ d’expérimentation

Mon projet d'expérience d'animation se déroule à Saint­Nazaire ville de plus de 68000 habitants à large population

ouvrière. Après­guerre, la reconstruction prendra des années voire des décennies, quelques cabanes provisoires ne

seront remplacées qu'à la fin du XXème siècle alors qu'un autre lotissement HLM 5 sera tout juste équipé en

2

3

Saint Nazaire autrefois de Henri COURONNE

d'après Saint Nazaire autrefois de Henri COURONNE

4 Habitation à Loyer Modéré

5 Habitation à loyer modéré

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matériel de chauffage autre que le rudimentaire poêle à bois. De plus l'occupant aura laissé de lourdes traces ;

disséminés tout au long de la côte nazairienne des blockhaus polluent le paysage. La base sous­marine d'une

quinzaine d'alvéoles était ainsi la « plaie » de la commune. Une idée audacieuse est née pour contourner ce

problème. Le coût de destruction et la logistique étant faramineux, la ville de Saint­ Nazaire a décidé de passer sur

la base sous­marine pour mieux voir la mer et aussi l'avenir 6 . C'est ainsi que ce lieu sert aujourd'hui de musée des

paquebots transatlantiques et accueille une grande salle dédiée à la pratique des musiques actuelles, l'office du

tourisme et un café. Cette politique « d'aller de l'avant » est une démarche qui sera répétée dans le développement

de la ville vers l'ouest. Aujourd'hui la plupart des ouvriers travaillent dans l'aéronautique ou dans la construction

navale, ces entreprises emploient plusieurs milliers de salariés, elles sont le poumon économique de la cité. La

ville est dotée de nombreux outils et services sociaux, parfois même innovants (l'Optimist, lieu d'accueil parent–

enfant–professionnel, le Marie­Jeanne, café pour un public adolescent en difficulté avec la consommation de

produits illicites).

Le maire de Saint­Nazaire commence son cinquième mandat. Il a pu dans la continuité, avec l'aide de ses équipes,

modeler la ville, la rendre plus moderne non pas en effaçant les cicatrices passées mais en s'en servant comme

tremplin.

L'impasse d'un quartier HLM

Paul BLANQUART nous décrit, dans son livre Une histoire de la ville, pour repenser la société 7 , la ville à la

pointe du processus de modernité comme morcelée en différentes zones d'activités dédiées respectivement au

travail, à l'habitat, aux loisirs ou à la circulation. C’est ce que l'on retrouve, en partie, à Saint­Nazaire : le travail se

trouve principalement dans le quartier de Méan Penhoët (Airbus et Chantiers de l'Atlantique occupent de manière

exclusive une grande partie de ce quartier portuaire), l'habitat est disséminé dans des micros quartiers et surtout en

masse à l'ouest (HLM 8 à la Bouletterie, la Chesnaie, Avalix, tout au long de la rocade il n'y a que de l'habitat. Cette

conception de la ville « promeut une vie quotidienne éclatée, formatée à la marchandise » 9 nous précise Paul

BLANQUART, nous serions ainsi plus entrain à décortiquer nos vies en territoires empilés, un espace et ses

relations au travail, de même pour l'habitat et les loisirs sans que les personnes ne se croisent naturellement. C'est

ainsi que l'on ne rencontre partout que des copies de soi, la ville n'est plus diverse ni complexe, en somme nous

limitons par ces comportements et cette modélisation de la ville la simple créativité.

Si je suis le parcours quotidien d'un habitant de la Chesnaie, tour 5 rue des troènes, bus 10 arrêt Méan 30 minutes,

vestiaires des chantiers 8 heures de travail et chemin inverse ; alors je comprends cette idée de rester, bon gré, mal

gré entre soi. Ce qui est surprenant, c'est que cette situation est née d'une volonté de l'homme, avec la diminution

de l’emploi 10 . Au chômage, des habitants se trouvent ainsi assignés à résidence, ceux qui le peuvent quittent ce

territoire qui, dès lors, se peuple de personnes ayant moins la capacité de choisir leur lieu de vie et surtout moins

les moyens de l'assumer. Alors l'ouvrier des chantiers finit par retrouver au travail des collègues qui sont aussi ses

voisins. Cette théorie de l'évitement peut­être enrayée en favorisant une mixité spatiale et culturelle. Par exemple

de très nombreuses personnes empruntent en voiture la rue des sapins 11 à l'heure de la débauche, mais elle ne s'y

arrêtent jamais et pour cause, le quartier de la Chesnaie n'est quasiment composé que d'appartements sociaux, rien

ne leur est attractif. Si on n'habite pas ce quartier on ne s'y rend pas, on le traverse. La modélisation

institutionnelle de cet espace le réserve, aujourd'hui, exclusivement à ses habitants.

6

Dans le cadre d'un Grand Projet de Ville, Ville Port

7

Une histoire de la ville, pour repenser la société de Paul BLANQUART, éd. La Découverte essais, 1997, p. 133

8

Habitation à loyer modéré

9

Une histoire de la ville, pour repenser la société de Paul BLANQUART, éd. La Découverte essais, 1997

10

Une histoire de la ville, pour repenser la société de Paul BLANQUART, éd. La Découverte essais, 1997

11

rue située dans le quartier de la chesnaie

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 10


Mais la Ville propose un projet d'envergure pour enrayer les difficultés que subit la Chesnaie et le quartier voisin

de la Bouletterie 12 .

3) La mixité sociale en question

Les quartiers populaires qui bordent la ville aujourd'hui et posent parfois problème vont disparaître. Ils ne seront

pas totalement rasés, ils seront tout simplement inclus au sein même de la ville de demain. Ils seront notamment la

transition entre le centre ville et un pôle d'activités dédié d'une part aux sports (le Pré Hembert et son magnifique

stade de rugby) et d'autre part à la toute innovante cité sanitaire (regroupant des cliniques privées et l'hôpital). On

agit ici sur la fonction de circulation décrite par Paul BLANQUART, qui empruntera la Chesnaie de demain.

Le projet de la municipalité pour la Chesnaie ne se restreint pas à l'inclure dans la ville, même si cela paraît

essentiel. Pour que le quartier ne soit pas cantonné à une fonction restrictive d'habitat, il est prévu d'y implanter

d'autres services publics (crèche) ainsi que des commerces. Pour lutter contre le phénomène de l'entre soi, dans le

projet il est envisade supprimer le monopole que détient le bailleur du parc social en laissant place à la

propriété privée sous de multiples formes (petits collectifs, pour ne plus faire peur avec de hautes tours, ainsi que

des espaces réservés aux programmes villas–pavillons). Il est également prévu de déconstruire toutes les tours de

quinze étages. Ce qui motive ces destructions (quatre tours de 92 logements) est d'ordre symbolique, en

supprimant du paysage nazairien les tours les plus hautes de la Chesnaie, on enterre en quelque sorte l’ancien

quartier en espérant entraîner l'image négative qu'il véhicule avec. « En supprimant les tours, la ville veut

éparpiller les jeunes et casser notre image de la Chesnaie » 13 , certains jeunes l'ont bien compris. Les

comportements déviants de quelques adolescents entretiennent une image négative de la Chesnaie.

En réalisant de gros travaux qui tendent à modifier en profondeur le quartier, la ville lance un signe fort à la

population extérieure: la Chesnaie est un quartier à vivre. La collectivité attend, en contrepartie de ses

investissements : de la part des habitants, des comportements plus respectueux, de la part des jeunes, qu’ils cessent

l’appropriation exclusive de certains espaces publics. La ville est à tous les citoyens.

L'objectif poursuivi est de recréer de la mixité sociale. Si tant est qu'il n'y en ait plus et sur ce point je dirais plutôt

qu'elle passe inaperçue 14 . Elle est camouflée derrière de nombreux problèmes presque vitaux liés à l'accumulation

de difficultés sociales chez certains habitants avec beaucoup de problèmes, parfois, à faire y face, ou bien liés à

une plus grande difficulté, peut­être, à assumer de vivre dans ce quartier HLM 15 . Avoir un travail, une famille, une

situation sociale qui ne nécessite pas l'aide sociale et habiter à la Chesnaie peut­être difficile à vivre, à dire, car

nous sommes régulièrement inondés par la télévision de faits poignants, injustes et inacceptables qui se déroulent

ponctuellement dans des quartiers à forte proportion d'appartements HLM 16 .« La vie et l'intelligence requièrent le

contact des corps, lequel déstabilise : il faut pouvoir se rencontrer, se parler, voire s'affronter, pour construire une

vie commune et inventive » 17 et c'est bien le paradoxe actuel, des nazairiens peuvent circuler dans la Chesnaie tous

les jours sans pour autant n'y rencontrer jamais personne.

Face à ce constat, pour que les populations de différentes cultures, de différents milieux sociaux se rencontrent,

développer la lisibilité de la mixité sociale est un objectif incontournable.

12 Dans le cadre d'un Grand Projet de Ville, Ville Ouest

13 Extrait du court métrage Le Cri de la mouette réalisé en 2006 par Stéphane CHEMIN vidéaste et quelques jeunes

habitants

14 La répartition des catégories socioprofessionnelles des résidents de la Chesnaie est similaire au reste du patrimoine

de l'office HLM, rien de significatif d'après l'enquête d'occupation 2006 ADDRN

15 Habitation à Loyer Modéré

16 Habitation à loyer modéré

17 Une histoire de la ville, pour repenser la société de Paul BLANQUART, éd. La Découverte essais, 1997

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 11


En écrivant ces lignes je me rends compte à quel point cet objectif traverse mon action au quotidien, mais

j’observe que le travail que je réalise dans ce sens reste insuffisamment productif malgré un programme

d’animation volontariste en faveur de la rencontre des différentes populations résidantes. Toutefois, il faut être

vigilant quant aux solutions miracles. Sylvie TISSOT a ces mots « Ce type de dispositif contribue dans bien des

cas à organiser et à légitimer une sélection des candidats (...) par une politique du peuplement. » 18 Pour le

relogement des populations habitant dans les immeubles voués à la destruction ainsi que pour l'attribution des

nouvelles constructions, les pouvoirs publics doivent prendre en compte la non imposition d'un choix. Autrement

dit, les habitants pour se sentir à l'aise dans leur quartier de vie doivent l'investir pleinement et cela commence,

sans doute, par un choix assumé de ce lieu de vie. Mais il faut faire en sorte que le phénomène d'évitement ne se

renouvelle pas, une population ne doit pas en éviter une autre comme hier.

Dans les modalités de construction du quartier il est nécessaire de formaliser physiquement le lien entre les modes

de résidence privée et sociale.

B) La Chesnaie un quartier en mouvement

1) De la ferme de la Chesnaie à la rue des Hibiscus

Début 1970 le schéma directeur d'aménagement de l'aire métropolitaine Nantes – Saint Nazaire 19 prévoit une

population pour la ville de Saint Nazaire évoluant de 59181 habitants au recensement de 1962 à 175000 habitants

en l'an 2000. Pour répondre aux besoins liés à cette forte expansion démographique, la ville traite la question en

créant des zones d'habitations successives. De cette politique foncière dynamique naissent les quartiers HLM 20 de

la Trébale, les Fréchets, Avalix et le Petit caporal. d'autres sont envisagés ou en chantier comme Kerlédé, la

Bouletterie et celui qui concerne mon sujet la Chesnaie (Reton 21 )

Les terrains situés au lieu­dit de Reton sont occupés par une ferme. Cette ferme porte le nom de la Chesnaie parce

qu'il y a quelques dizaines de chênes qui la bordent. La famille Dupuis est propriétaire du seul pavillon sur cet

espace. Cette faible occupation du territoire est à l'origine d'un grain de sable lors de la phase de construction du

quartier. Les tours et les linéaires sont parfaitement alignés sur les premières ébauches, mais au moment de passer

à la réalisation, un technicien de la ville se déplaçant sur site se rend compte qu'il y a cette habitation.

Comparaison faite avec les plans, la tour du 5 rue des Ajoncs arrive à moins de trois mètres de la limite du jardin

de la famille Dupuis, la ville envisage alors l'expropriation d'une partie de la parcelle. Les Dupuis ayant pour

projet de construire une seconde maison pour leur fils sur le terrain, un conflit s'engage, l'issue leur est favorable,

la tour est déplacée de quinze mètres au sud­est, une rue passe entre le jardin de la famille Dupuis et la tour.

La zone d'habitation de la Chesnaie doit s'étendre sur 53 ha, la ville envisage la construction de 1700 logements

18 Une discrimination informelle ? de Sylvie TISSOT in Actes de la recherche en sciences sociales n° 159, éd du Seuil,

2005

19 SDAAM approuvé par le Conseil des Ministres le 16 septembre 1970

20 Habitation à Loyer Modéré

21 Reton est le nom de quartier attribué à la Chesnaie sur le permis de construire ainsi que dans certains articles de

presse de l'époque

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 12


HLM 22 , un groupe scolaire primaire, un collège, des équipements sportifs et un centre d'activités (commerces,

administrations et équipements sociaux). Cette zone se situe à l'ouest de Saint Nazaire, elle est bordée par la

Trébale et la future voie pénétrante ouest devant relier la route de La Baule au futur pont de Saint Nazaire/Saint

Brévin 23 .

Le permis de construire

En date du 30 mai 1972, la demande de permis de construire reprend les éléments du projet à la baisse. L'office

public d'HLM 24 propose un programme de construction de 1261 logements à la Chesnaie – Grenapin sur un

modèle 25 type de tour 15 étages, de plots de 5 et 10 étages et de linéaire de 5 étages. La partie Grenapin est

physiquement rattachée à la Bouletterie. Elle est implantée entre le centre commercial de proximité de la

Bouletterie et la Chesnaie. La rue qui rejoint Grenapin à la Chesnaie constitue une forme d'entonnoir,

naturellement le cheminement mène davantage au cœur de la Bouletterie qu'à la Chesnaie. Les distances reliant

Grenapin aux Maisons de Quartier de la Chesnaie et de la Bouletterie confirment cette hypothèse. Ainsi sur les

1261 logements pour l'ensemble du programme, seul 981 logements sont implantés à la Chesnaie 26 . Le collège et le

groupe scolaire seront réalisés mais les administrations et les commerces se font toujours attendre. La mairie

annexe la plus proche se trouve à la Trébale, les commerces également (environ un kilomètre).

En fin de compte l'emprise des habitations occupe 12 ha et est ceinturée par les nouvelles voies boulevard

Broodcoorens et la rocade. Ce triangle dont le plus long côté fait 1,2 kilomètre est pour longtemps un grand

chantier.

En 1996 un important projet de réhabilitation transforme le grand chantier en un quartier arboré d'essences variées

des cheminements pour piétons et poussettes facilitent les accès aux bâtiments, les balades. Dès lors, un joli

parc pousse au cœur de la Chesnaie. Le terrain vague servant d'esplanade pour sports collectifs est aménagé en

terrain de foot, jouxté par un boulodrome, des aires de jeux pour enfants sont rénovées. Sur le bâti peu de

changements si ce n'est les accès extérieurs (rampes, halls), l'isolation des tours et le ravalement des façades.

La rue des Hibiscus

L'un des objectifs de la convention signée en 2007 entre la Ville et l'Agence Nationale de Renouvellement Urbain

est le désenclavement du quartier. Une nouvelle voie doit permettre de rejoindre le boulevard Broodcoorens et la

rocade. En plus de faciliter la circulation cette rue donne accès à la future cité sanitaire prévue au­dede la

rocade.

En avril 2008, lors d'une réunion rassemblant les différents intervenants à la Chesnaie, j'interpelle Chantal

SAOUT chargée de mission à la Ville en charge du projet Ville­Ouest 27 au sujet de l'appellation de cette future

voie. Je demande quelles sont les modalités de choix du nom de la rue. Je suggère alors que l'habitant du quartier

puisse, si ce n'est faire une proposition, au moins choisir sur propositions. Cette question est renvoyée aux

compétences du futur conseil de quartier. Aucune suite n’est donnée, et on apprend que le nom de rue a été choisi

unilatéralement par la municipalité et apparaît déjà sur le plan de Saint­Nazaire.

Je vais m'attacher maintenant à présenter ce qui est significatif dans le quotidien de l'habitant de la Chesnaie.

22 Habitation à Loyer Modéré

23

construit en 1976

24

Habitation à Loyer Modéré

25

cf en annexe

26

1261 – 96 (deux linéaires) – 184 (deux tours) = 981

27 appellation du projet de renouvellement urbain

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 13


2) Le béton pour stigmate

En discutant avec Bertrand que je croise régulièrement dans la rue, je me rends compte qu'il a peur de rentrer chez

lui. Deux enfants âgés de 10 à 12 ans ont avec lui un comportement détestable, Bertrand est leur bouc émissaire.

Installés dans le hall pour y pratiquer du foot/boîte aux lettres, les deux enfants l'attendent patiemment le soir après

l'école. À son arrivée Bertrand encaisse des insultes, son courrier est parfois subtilisé et il me parle même de

menaces physiques. Étant voisin des deux garnements il prend les devants et se rend chez leurs parents. Son

sarroi est grand quand il entend une fin de non recevoir et qu’une des deux familles renchérit en menaces de

représailles s'il s'en prend à leur enfant.

Élise habite depuis dix ans au 8ème étage de la tour 7. De temps en temps, nous nous échangeons quelques mots à

côté de l'abribus, là où nos parcours se croisent. Au fil des semaines elle se dévoile, me parle de sa vie, de sa

famille et me laisse la questionner sur son quotidien, sa façon de vivre dans une tour de quinze étages, les

difficultés que cela représente pour elle, ce que ça lui apporte. Ce qui me marque dans cette rencontre, c'est le

naturel avec lequel Élise, comme de nombreux voisins selon elle, mettent tout en œuvre pour limiter leurs sorties.

Élise m'explique comment, en s'organisant bien, elle « peut ne sortir qu'une fois par semaine pour faire ses

courses » 28 . Naïvement je lui demande comment elle s'arrange pour le pain : « j'achète cinq baguettes à Géant et

je les congèle » 29 .

En échangeant sur le sujet avec d'autres habitants et des collègues, je m'interroge sur le processus engendrant

l’enfermement. Pour se contraindre à rester chez soi à regarder la télévision, « à buller » c'est sans doute que

l'extérieur ne paraît par attirant, et les espaces communs à la Chesnaie, ne sont réellement pas attractifs. Ces deux

situations m'amènent à penser qu'il peut y avoir un lien entre l'habitat et le comportement d'Élise et de Bertrand, et

que ces résidents ont conscience que d'habiter une tour apporte plus que des désagréments visibles. « Se voir

inférieur signifie que l'on est incapable d'écarter de sa conscience l'expression d'un sentiment chronique

d'insécurité de la pire espèce, ce qui veut dire que l'on souffre d'angoisse. » 30 Selon la logique de MACGREGOR,

une fois le stigmate accepté s'ensuit un sentiment d'angoisse. Cette théorie tend à expliquer le comportement

d'Élise et de Bertrand. Erving GOFFMAN parle de « repli sur soi et de repli sur autrui, qui se traduisent

pathologiquement dans l'interaction : c'est le malaise » 31 . Il semble qu’Elise et Bertrand par une réponse

d’isolement tendent à éviter le contact avec autrui. Cette attitude peut se renforcer lorsqu'il s'agit d'être à l'extérieur

du quartier, face à d’autres plus différents encore que ses propres voisins et plus éloignés de la réalité quotidienne

de la Chesnaie. « L'ensemble du stigmate et de l'effort accompli pour le dissimuler ou y porter remède se fixe en

tant que partie de l'identité personnelle. De là notre plus grande disposition à risquer des comportements

inconvenants quand nous portons un masque (...) » 32

À ce propos, Pierre BOURDIEU parle d'un phénomène d'entraînement « Le quartier chic (...) consacre

symboliquement chacun de ses habitants en lui permettant de participer du capital accumulé par l'ensemble des

28 extrait d'une conversation avec Élise

29 extrait d'une conversation avec Élise

30 d'après MACGREGOR in Stigmate, les usages sociaux des handicaps d'Erving GOFFMAN, éd. Les éditions de

minuit collection le sens commun, 2007, p. 24

31

Stigmate, les usages sociaux des handicaps d'Erving GOFFMAN, éd. Les éditions de minuit collection le sens

commun, 2007, p. 31

32

Stigmate, les usages sociaux des handicaps d'Erving GOFFMAN, éd. Les éditions de minuit collection le sens

commun, 2007, p. 83

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 14


ésidents ; au contraire, le quartier stigmatisé dégrade symboliquement ceux qui l'habitent. » 33 Et il explique que

lorsque l'habitant du quartier défavorisé n'a pas les atouts pour participer aux jeux sociaux il se cantonne à

partager son exclusion. C'est ainsi que se produit un nivellement dû à l'environnement.

D'après Paul BLANQUART « c'est la ségrégation sociale qui se lit sur le sol » 34 .

Pourtant en 1976 lorsque les premiers logements de la Chesnaie sont livrés, les témoignages qui m'ont été

rapportés respirent tous la joie de l'innovation (salle de bains, larges fenêtres et grandes pièces), les appartements

étaient de grand standing pour l'époque. Ils sont alors peuplés par une population mixte. Au fur et à mesure que les

années avancent, les petits problèmes de vie en collectivité s'accumulent jusqu'à ne plus voir de son quotidien que

ses aspects négatifs. Les beaux appartements délaissés par des familles accédant à la propriété, fuis par ceux qui

en ont les moyens, sont désormais occupés majoritairement par ceux qui ne peuvent demander autre chose. La

Chesnaie est le quartier à éviter à Saint­Nazaire, ainsi le sol est effectivement marqué.

Dès lors les habitants coincés dans leurs logements faute de trouver un travail, passent une partie de leur temps à

« se remplir d'images et de magazines qui intériorisent ce qui les a conduit à être là, ballants, démunis. » 35 Dans

l'attente de pouvoir consommer un jour des produits qui font envie, certains habitants s'occupent à rêver.

« Ségrégués et vidés d'eux­mêmes » 36 renchérit Paul BLANQUART, la situation de certains quartier HLM 37 crée

un pourrissement et de fait des comportements inédits.

Parfois, y compris à la Chesnaie, cette exclusivité se traduit par la violence, mais il arrive également que ce soit

l'innovation, la vie de quartier d'hier, qui renaissent, qui arrivent à s'extraire de ce fonctionnement général d'une

société tournée sur elle­même. Et bien là, dans ces conditions peu favorables aux habitants, où la promiscuité des

appartements facilite un certain contrôle social préfabriqué, j’observe la création d'actions collectives. Je pense à

ce service d'échange de vêtements qui est créé de toutes pièces par des habitants, accompagnés par un animateur.

Il y a également toute cette solidarité de voisinage autour de la garde d'enfants, de l'entraide pour faire les courses

ou assurer un déménagement.

3) Un processus de changements et un dispositif d'État... en chantier

Les tours de la Chesnaie sont au centre des préoccupations des élus politiques de la ville depuis plusieurs années.

Le quartier, de par son mode de fonctionnement singulier et sa composition exclusive d'habitat social, fait l'objet

de services spécifiques. Des agents ramassent quotidiennement des encombrants ménagers qui s'accumulent en

permanence sur les trottoirs de la Chesnaie. Des services municipaux portent une attention toute particulière à ce

territoire : les espaces verts sont très régulièrement entretenus et surtout nettoyés, un personnel visite les jeux pour

enfants de manière hebdomadaire de façon à en vérifier l'état et pouvoir engager les travaux nécessaires. Une

procédure de retrait de la voie publique de véhicules abandonnés a été mise en place, tout comme un service de

médiation de voisinage. De par la prise de conscience de certains élus et la mobilisation de travailleurs sociaux qui

se tiennent en alerte permanente, le quartier vit en apparence comme un autre. Ce phénomène met en exergue la

volonté municipale de prise en compte de ce quartier.

En 1996 une première vague d’opérations d'entretien et d'amélioration des espaces publics et privés a conduit à la

plantation de plus de deux mille chênes et arbres d'autres essences, à l'isolation extérieure des quatre tours de

33 Effets de lieu de Pierre BOURDIEU in La misère du monde sous la direction de Pierre BOURDIEU, éd. du Seuil,

2007, p. 261

34 Une histoire de la ville, pour repenser la société de Paul BLANQUARD, éd. La Découverte essais, 1997, p. 123

35 Une histoire de la ville, pour repenser la société de Paul BLANQUARD, éd. La Découverte essais, 1997, p. 135

36 Une histoire de la ville, pour repenser la société de Paul BLANQUARD, éd. La Découverte essais, 1997, p. 146

37 Habitation à Loyer Modéré

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 15


quinze étages 38 , à des travaux dans les espaces communs, sur les ouvertures des appartements et à la création de

chemins de circulation piétonne avec à long terme un magnifique parc comme un poumon vert au cœur du

quartier.

C'est tout juste dix ans plus tard que la Ville annonce la mise en chantier d'un nouveau plan dit de renouvellement

urbain concernant les quartiers Chesnaie et Bouletterie, dont les grands objectifs sont décrits plus haut. Ce grand

Projet de Ville appelé Ville­Ouest est soumis à la signature d'une convention entre la Ville et l'Etat par

l'intermédiaire de la toute nouvelle Agence Nationale de Renouvellement Urbain issue de la loi de cohésion

sociale dite loi Borloo 39 . Renaud EPSTEIN décrit l'Agence Nationale de Renouvellement Urbain comme un

gouvernement à distance. Il explique que dans les années 80 et 90 l'État intervenait sur les quartiers ZUP 40 par voie

de contractualisation et donc de négociation avec les acteurs locaux. L'action se menait de manière transversale

(habitat, éducation, action sociale...). Aujourd'hui il n'existe plus que l'Agence Nationale de Renouvellement

Urbain comme interlocuteur et financeur pour les maires et les bailleurs. « Le mécanisme se rapproche du

contrôle social, au sens où il organise l'intégration, par des acteurs autonomes, de normes qui guident leur

conduite. » 41 Les élus locaux n'ont ainsi plus le choix de leur projet, s'ils souhaitent le financer il faut passer par

cette agence et en accepter les objectifs « L'ANRU 42 ne dit jamais non [...] elle dit faites plus ambitieux, et tout le

monde comprend que cela veut dire plus de démolitions. » 43 . De ce que j'en sais, le projet concernant la Chesnaie a

été construit quasi exclusivement par la Ville et l'Agence Nationale de Renouvellement Urbain, un sociologue est

brièvement passé sur le quartier pour rencontrer des habitants dans une démarche de consultation.

Dans quelle mesure la Ville s'est fait imposer des choix ? De fait, à quel point l'espace de concertation dédié aux

habitants s'est­il restreint ?

Le projet Ville­Ouest 44 concernant La Chesnaie évolue régulièrement, au moins, sur la forme que prendra le

quartier de demain. Cependant il prévoit la démolition des quatre tours de quinze étages, d'un linéaire regroupant

deux cages d'escaliers de 24 appartements chacune. Cette opération concerne 416 logements. Après cette phase de

construction, la Ville envisage de reconstruire l'école plus au cœur du quartier, le long de la nouvelle voie

scindant La Chesnaie. Un programme immobilier permet d'envisager la construction de 300 logements privés

(villas et collectifs), s'y ajoute la construction d'une crèche et de bureaux à proximité de la rocade qui sera coupée

par deux ronds­ points pour créer des incises vers le quartier.

Pour le reste des logements (559) le bailleur prévoit des opérations de résidentialisation 45 , il s'agit d'accentuer la

diversification des formes de logements. Plusieurs architectes interviennent, chaque réhabilitation concerne un,

deux, voire trois entités (plots, bâtiments ou cages d'escaliers). Le cabinet d'architecture et le bailleur rencontrent

les résidents volontaires pour établir leurs besoins, mais aussi faire état de leurs habitudes, leurs modes de

fonctionnement dans les espaces communs. Plusieurs rencontres sont nécessaires pour établir un diagnostic,

construire le schéma fonctionnel, le partager pour le faire évoluer vers des esquisses d'aménagement. Cette

38

Les mêmes qui sont concernées par la déconstruction aujourd'hui

39

cf www.anru.fr

40

Zone à Urbaniser en Priorité

41

L'ANRU, un « gouvernement à distance » entretien avec Renaud EPSTEIN in La France invisible, sous la direction

de Stéphane BEAUD, Joseph CONFAVREUX et Jade LINDGAARD, ed. La Découverte Poche, 2008, p. 331

42

Agence Nationale de Renouvellement Urbain

43

L'ANRU, un « gouvernement à distance » entretien avec Renaud EPSTEIN in La France invisible, sous la direction

de Stéphane BEAUD, Joseph CONFAVREUX et Jade LINDGAARD, ed. La Découverte Poche, 2008, p. 331

44

Projet de renouvellement urbain

45

« La résidentialisation, qui consiste à donner un caractère privé aux immeubles, par exemple en posant des grilles à

l’entrée ou en aménageant un jardin au pied de l’immeuble, permet une appropriation de l’immeuble par ses habitants. »

Rapport Grosdidier à l’Assemblée Nationale n°997, p. 20.

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 16


démarche montre la volonté de co­construction du projet entre les habitants et le porteur de projet. Elle fait

d'ailleurs l'objet d'alinéas et d'une description détaillée dans la convention signée par la Ville avec l'Agence

Nationale de Renouvellement Urbain. Il s'agit d'une condition sine qua non à la ratification de ce type de contrat.

Dans la réalité, la concertation est un peu plus compliquée à mettre en place qu'il n'y paraît.

Courant 2007, je rencontre Jean Luc GORCE, responsable de l'antenne de secteur du bailleur social. Nous

envisageons la collaboration concernant des débats à prévoir au sujet de la réhabilitation. Ma démarche est de

m'informer quant au fonctionnement de la concertation. Jean Luc GORCE m'explique dans le détail la procédure

mise en place et le soin avec lequel son équipe et la Ville encadrent ces grands changements. Le bailleur prévoit

des rencontres dans chaque cage d'escalier concernée par une restructuration, l'habitant est invité à faire partie d'un

groupe de travail. L'objet de la réflexion est de faire un état des lieux des difficultés existantes, des améliorations

attendues, ce en présence du groupe d'habitants, du bailleur et de l'architecte. Jean Luc GORCE reconnaît une

participation mitigée de la part des résidents. La proposition que je lui fais est de rencontrer les habitants usagers

de la Maison de Quartier pour informer et débattre de ces grands projets. En parallèle la municipalité organise des

ateliers de préparation du projet Ville­Ouest.

Ce qui est travaillé avec l'habitant invité est plus global : la réflexion porte sur l'ensemble de la réhabilitation.

4) Développer l'idée de la table rase

En novembre 2008, je rencontre Arlette MOUSSEAU sur rendez­vous et à ma demande. L'objet de l'entretien

porte sur deux points, l'un concerne les modalités de mise en route du projet de renouvellement urbain et le second

interroge les conditions et les volontés de concertation de l'habitant à propos du même projet. Après plusieurs

mois d'expérience d'animation et de recherche je tiens à connaître l'intention politique par l'intermédiaire de l'élue

de quartier, cheville ouvrière du projet. Même si le dispositif mis en œuvre est complexe, Arlette MOUSSEAU

semble être au cœur de l'information concernant le projet Ville­Ouest 46 .

En 2002 Arlette MOUSSEAU rencontre le Monsieur BLANC, directeur de l'époque de l'office d'HLM 47 , ce

dernier lui propose de faire un tour du patrimoine dans les quartiers. C'est ainsi qu'il explique la difficulté à faire

cohabiter près d'une centaine de familles dans un bâtiment à entrée unique. Pour lui ce type de tour est dépassé, la

solution à envisager est la destruction. L'idée et l'entrevue en restent là, si ce n'est qu'Arlette MOUSSEAU suggère

de requalifier les bâtiments pour les vouer à d'autres utilisations (bureaux).

En 2004 la ville de Saint­Nazaire apprend par voie de presse que ces quartiers à l'ouest du territoire son éligibles

aux toutes nouvelles dispositions proposées par l'Agence Nationale de Renouvellement Urbain. S'engage alors de

vigoureuses discussions entre les membres du bureau municipal et la direction de l'opérateur HLM 48 . Ce qui pose

le plus question est l'option de la démolition. Si la solution de démolition est retenue, cela soulève des problèmes

financiers car certains bâtiments sont à peine remboursés, et puis il y cette démarche de supprimer des

appartements confortables alors que plusieurs milliers de demandes de logements sociaux sont en souffrance.

Enfin détruire des tours récentes c'est un peu gaspiller de l'argent public. Les élus réfléchissent à écrêter les tours 49

mais cette option ne paraît pas réaliste d'un point de vue technique. « L'image de ce quartier est à ce point

dégradée que l'on ne peut la modifier qu'en ayant un programme lourd. » 50 . Les démolitions sont des

constructions, une formule valorisant le tri des matériaux est retenue.

46 Ville­Ouest, appellation du projet de réhabilitation des quartiers Chesnaie et Bouletterie

47 Habitation à Loyer Modéré, nom du bailleur SILÈNE

48 Habitation à Loyer Modéré

49 Retirer les étages supérieurs

50 Arlette MOUSSEAU, entretien novembre 2008

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 17


Le changement doit être visible.

« Comment, du jour au lendemain, peut­on demander à des personnes qui vivent pour certaines depuis plus de

trente ans dans un quartier, de partir, d'aller habiter ailleurs, sans autre forme de procès ? » 51

C) Une Maison de Quartier en quête de pratiques nouvelles

1) Le centre socio­éducatif installé dans le local à vocation sportive

1972, Georgette LESAGE annonce dans le bulletin municipal la création d'un Office Municipal des Centres Socio­

Éducatifs, ancêtre de la Fédération des Maisons de Quartier 52 . Pour motiver la création des centres de Beauregard

(1971), la Bouletterie (1972) suivis de la Chesnaie et Kerlédé, elle parle de « difficultés de vivre dans ces quartiers

neufs sans âme et sans souvenirs » 53 . Déjà à l'époque « Il appartient (...) aux usagers d'apporter leurs suggestions,

de faire connaître leurs besoins » 54 .

1979, en décembre le Collectif Animation de la Chesnaie est constitué lors de sa première assemblée générale

pour promouvoir et organiser l'animation du quartier.

Le bâtiment Maison de Quartier est construit dans les années 70 avec le groupe de logements de la Chesnaie. Sur

le permis de construire il est indiqué « local collectif résidentiel isolé » 55 . D'après les informations obtenues lors

de conversations avec des résidents de longue date et d'autres recueillies dans différents documents, le local a eu

une vocation sportive avant de servir de Maison de Quartier. Le bâtiment est alors constitué d'une grande salle

est implanté un ring, des vestiaires attenants et un bureau. Par la suite il servira d'annexe à l'école municipale de

danse, un parquet y est installé avec des miroirs et des barres, les vestiaires sont agrandis.

Jusqu'à la fin des années 80, cette activité ainsi que d'autres nombreuses et variées sont mises en place par un

collectif d'animation de la Chesnaie porté par de nombreux bénévoles. Ces habitants, dans le sillage de ce qui se

fait partout en France, construisent l'animation socio­culturelle des quartiers populaires : activités de loisirs

hebdomadaires (pratique de la danse, de la musique), services rendus aux habitants (atelier mécanique pour les

deux roues) et animation sociale (aide à la recherche d'emploi). En parallèle ces résidents mènent de front deux

autres projets : ils fabriquent un atelier pour la pratique des arts plastiques dans un sous­sol dédié aux mètres

carrés sociaux et ils remettent en état le bâtiment principal de la Ferme de la Chesnaie pour y installer un café

musique voué à la pratique des musiques actuelles (la Tisanerie).

Par la suite la Fédération des Maisons de Quartier de Saint Nazaire développe un volet insertion des personnes

titulaires du RMI 56 , la structure implante ces activités au sein d'autres mètres carrés sociaux situés un peu plus loin

51

Un film sur les relogés, entretien avec Corinne MARIE in Le lien social n°873 du 21 février 2008

52

Depuis 1982, la Fédération des Maisons de Quartier de Saint Nazaire coordonne les sept Maisons de Quartier du

territoire (Avalix, Beauregard, Bouletterie, Chesnaie, Immaculée, Kerlédé et Méan­Penhoët), ainsi que le secteur

insertion (espaces verts, grange aux fringues, actions de dynamisation et de socialisation, auto­école sociale,

location de scooters, transport à la demande)

53

Les centres socio­éducatifs de Georgette LESAGE in Nazairien n° 3, 1972

54

Les centres socio­éducatifs de Georgette LESAGE in Nazairien n° 3, 1972

55

Extrait de la demande de permis de construire de 24 bâtiments d'habitation, d'une chaufferie et d'un local collectif

résidentiel isolé du 30 mai 1972 jointe en annexe

56 Revenu Minimum d'Insertion

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 18


sur le quartier. Durant la même période, s'installent également un club de jeunes, un centre de loisirs ainsi qu'un

centre médico­social sur différents sites du quartier. Un peu après c'est un éducateur de prévention spécialisé qui

rejoint la Chesnaie.

Avec le temps, de profonds changements s'opèrent quant à l'organisation de ces structures.

De 2006 à 2007, le centre de loisirs est fermé, les familles sont invitées à rejoindre celui de la Bouletterie. Le

centre médico­social étant installé dans un bâtiment voué à la démolition est le premier à déménager, toujours

dédié aux habitants de la chesnaie, il est implanté en front de mer à quelques kilomètre de là.

2008, le bâtiment de la Maison de Quartier est détruit au profit de l'Espace Civique dans lequel la Maison de

Quartier a déménagé en 2005. Le local pour la pratique des arts plastiques est détruit dans le cadre de la

rénovation urbaine. Le local dédié à l'insertion est condamné pour insalubrité.

2009­2010, la Tisanerie est détruite pour cause de renouvellement urbain : n'assurant plus de diffusion de

spectacles depuis 2000 57 elle avait été dédiée à l'accueil de l'animation pour les jeunes (16 à 25 ans).

Les lieux d'animations étant multiples et se dégradant avec le temps et les bénévoles se faisant de plus en plus

rares pour faire vivre les différents sites, l'équipe de professionnels est à l'initiative et participe, avec la Ville, à une

réflexion sur les bâtiments. Avec la construction de l'Espace Civique la Ville reloge la Maison de Quartier, le Club

de Jeunes, le local de la conseillère en économie sociale et familiale et implante une annexe pour la Mission

Locale, un point d'information services publics et de nombreuses permanences d'institutions publiques ou

associatives. Pour accompagner cette mutation des services éparpillés sur le territoire du quartier il se crée un lieu

centralisé, et la Ville met en place un projet culturel première moitié des années 2000 pour accompagner la

création de l'Espace Civique. L'équipe d'animation est associée à ce travail. Cette action se déroulera à une période

ou l'impact des actions de la Maison de Quartier est faible, les adhérents sont de moins en moins nombreux (une

centaine en 2000, plus de quatre cents aujourd'hui) et l'ambiance générale sur le quartier est lourde (altercations

avec certains jeunes lors de concerts à la Tisanerie, présence répétée d'un groupe de jeunes devant l'entrée de la

Maison de Quartier). Ainsi les bâtiments sont de moins en moins les principaux lieux d'animation.

A cette période, tout comme les artistes en résidence, j'investis les halls d'immeubles, je m'invite chez l'habitant, je

pars à sa rencontre.

2) D'une maison de quartier isolée à un espace partenarial, l'appropriation du lieu

par l'habitant

De 1997 à 2001, avant d'être installée dans ses nouveaux locaux, l'équipe d'animation a souffert. Une bande de

jeunes majeurs squattait le lieu, les jeunes passaient le temps à son fronton, amassés et bruyants et faisaient fuir

tous les autres publics. De plus ce groupe, reconnu comme parfois violent, était souvent en relation avec les

services de police pour des délits mineurs. Pour faire face à cette situation particulièrement stressante pour les

professionnels et gênante pour les quelques usagers qui osaient encore franchir les portes de temps à autre, les

animateurs avaient décidé de maintenir un temps d'accueil exclusivement le matin, période durant laquelle les

jeunes en question dormaient 58 . J'ai pris mes fonctions à ce moment de l'histoire de la structure. Nos sites

d'intervention étaient multiples, en plus de la petite maison de quartier squattée (200 m²) ouverte le matin et

servant pour des activités spécifiques l'après­midi, nous avions à disposition plusieurs locaux implantés sur les

mètres carrés sociaux (un atelier d'arts plastiques, une salle d'activités) ainsi qu'un café musique qui servait de lieu

57 En 2000 la Direction Régionale des Affaires Culturelles recentre ses budgets en attribuant des moyens plus

conséquent mais limité à une structure par commune, le VIP pour Saint Nazaire, au détriment de la Tisanerie

58 à l'issue de cette période la structure a fermé durant plusieurs mois suite à des violences de certains jeunes envers

l'équipe d'animation (fin 2000)

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 19


d'accueil et d'activité pour le public jeune, et enfin des bureaux installés dans un appartement.

Mes relations avec le public étaient ambivalentes. Avec les membres du petit groupe de jeunes qui avaient fait de

la structure leur quartier général, j'étais distant, je m'appliquais à maintenir un contact respectueux, sans pour

autant prendre en considération leur revendication (un lieu de rencontre sans animateur ouvert à toute heure). Avec

les autres publics la relation était à construire puisque, à part quelques usagers, la structure était pour ainsi dire

vide. Les quatre années qui ont suivi m'ont permis de mettre en place un panel d'animations permettant de renouer

le contact avec un public plus large.

La maison de quartier ne servait que de lieu d'activité, elle n'avait pas de fonction d'accueil ou de lieu de

rencontres. Celles­ci se situaient dans les halls d'immeubles, dans la rue ou à l'école, lieux où je proposais les

temps d'animations.

Fin 2005, la maison de quartier de la Chesnaie est installée dans l'Espace Civique à quelques dizaines de mètres de

son ancien bâtiment. L'Espace Civique est issu d'une volonté des professionnels 59 de sortir d'une image négative

qui collait à l'ancienne structure et la rencontre d'une démarche municipale consistant à élargir le champ

d'intervention de la Ville à un territoire vécu par les habitants et les professionnels. La Ville envisage au travers de

cet Espace Civique la possibilité de regrouper des services pour l'ensemble des quartiers ouest 60 , de façon à rendre

son action plus lisible et prendre en compte l'ouverture de la ville vers l'ouest. Cantonnée à l'est par la commune

de Trignac, au sud par l'estuaire, Saint Nazaire ne peut se développer qu'à l'ouest, les constructions à venir devront

se réaliser au­dedes quartiers de la Bouletterie et de la Chesnaie, les incluant de fait au sein de l'agglomération.

L'Espace Civique propose aux habitants de nouveaux services comme la mise à disposition d'une salle

polyvalente pour les fêtes familiales, la création d'un point d'accès aux droits gratuit et la présence de nombreux

services publics (Mission locale, Centre Médico Social, etc.). Mais le fait le plus significatif de ce grand

changement est la venue d'un public diversifié dans un espace qui permet à chacun de se croiser, s'arrêter autour

d'un café et discuter avec des personnes de tous horizons, venues pour un rendez­vous avec un notaire, une

assistante sociale ou une initiation à l'informatique. Ces deux faits sont interdépendants, des services s'adressant à

un large public attirent des habitants de toute la ville à l'Espace Civique, la présence de personnes de tous horizons

facilite la mise en place de nouvelles animations. Des personnes venant pour un rendez­vous se proposent parfois

pour exposer leur travail en aquarelle. La configuration de l'Espace Civique permet cette réaction, il est question

ici de la manière dont la ville est pensée en lien avec l'objectif de création d'un espace de vie. Anne QUERRIEN

décrit la ville idéale comme un lieu où l'ensemble des habitants a droit, entre autre, à « une vie où l'on a l'espace à

la fois pour soi et pour rencontrer des proches ou des inconnus. » 61 , objectif que la maison de quartier ne pouvait

poursuivre dans l'ancienne structure étriquée (hall d'accueil d'une quinzaine de mètres carrés implanté dans un

ancien bureau dont les cloisons avaient été abattues).

3) Le projet du centre social, ma mission, celle de mes collègues

Les statuts du collectif d'animation de la Chesnaie donnent pour objectif à la structure « d'être un lieu de

rencontre et d'échange, d'information et de formation, de loisirs et de diffusion culturelle, de fonctionnement des

services à vocation familiale, médico­sociale, éducative ou sportive ». Dans la liste énumérée dans les statuts j'ai

noté deux objets qui me semblent être particulièrement d’actualité : la Maison de Quartier est un lieu de

coordination entre les institutions, les associations et les groupes et un lieu d'utilisation des moyens d'expression

59 En 1999 l'équipe d'animation a fait part de sa volonté de modifier en profondeur la structure

60 quartiers bouletterie et chesnaie

61 Offrir la ville entretien avec Anne QUERRIEN réalisé par Vincent CASANOVA et Joseph CONFAVREUX in la

revue Vacarme n°42 hiver 2008

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 20


individuelle ou collective.

Un peu plus tôt, Georgette LESAGE, adjointe au Maire, annonçait au nom de la ville que les centres socioéducatifs

« permettent aux habitants de recevoir des services et (...) de faire connaissance entre eux » 62 .

Aujourd'hui le projet social 63 de la Maison de Quartier Chesnaie a pour finalité de créer du lien social, du débat, de

la rencontre entre les habitants.

Mis ainsi en perspective, les objectifs attitrés à la Maison de Quartier au cours de différentes périodes sont

similaires. Il en ressort, de manière continue, une volonté forte de permettre aux habitants du quartier de prendre

en main la structure qui leur est dédiée. Ainsi ils sont invités à être partie­prenante dans l'organisation de la maison

et à donner leur avis, de manière plus générale, sur la vie de quartier, ces objectifs sont initiés autant par des élus

municipaux que par des habitants ou des animateurs.

En 2008 Le projet de la Maison de Quartier croise les valeurs soutenues par la politique sociale de la ville de Saint

Nazaire, déclinées par la Fédération des Maisons de Quartier. Les centres­sociaux nazairiens sont « des lieux de

proximité, de ressources et de rencontres ouverts à tous » 64 . Ma fiche de poste indique que l'action que je mène

doit être également en accord avec les axes de travail de la Caisse d'Allocations Familiales de Loire Atlantique 65

ainsi que ceux du Conseil Général 66 . Le cadre d'intervention est donc bien précis, tout en permettant d'agir à

l'intérieur.

En 1972 il y avait un salarié par centre socio­culturel, de manière progressive des équipes se sont constituées.

Chaque poste créé suscite un financement, parfois spécifique, qui peut être à pérenniser (postes FONJEP 67 ,

emplois jeunes, encadrants d'insertion et tous les postes liés au financement des agréments de la Caisse

d'Allocations Familiales).

L'équipe de la Maison de Quartier Chesnaie se compose aujourd'hui de postes à temps plein de directeur,

d'animateur global et référent famille 68 , d'animateur public jeunes (16 – 25ans), d'animateur d'accueil et

d'orientation, d'un poste à mi­temps pour l'insertion, d'un trois­quarts­temps pour l'animation de proximité (poste

spécifique adulte­relais), d'un tiers­temps de secrétariat ainsi que des postes ventilés sur les sept Maisons de

Quartier (technique, gestion). Cette composition permet des conditions de travail adaptées à la réalisation des

objectifs de la structure. À cela s'ajoute l'aide substantielle apportée par la ville de Saint Nazaire au titre de la mise

en place du point d'information service public qui est doté d'un poste à temps plein d'accueil et d'information. Ce

personnel étant directement rattaché à l'administration, les liens avec les différents services en sont d'autant plus

facilités. Les difficultés apparaissent lorsque l'équipe fait face à un surcroît de travail dû à l'absence simultanée de

plusieurs de ses membres, ou celle répétée de l'un d'entre eux (formation, maladie).

La composition de l'équipe est mixte et variée en âge (de 25 à 58 ans), en expérience (d'une première expérience à

une personne aguerrie en la matière) et en longévité sur les postes (entre moins de 2 ans à presque 15 ans). La

politique mise en place par la Fédération des Maisons de Quartier y est pour beaucoup. La fédération assurant le

management des équipes cela permet régulièrement un turn­over sur les différents sites, de plus, elle incite

62 Les centres socio­éducatifs de Georgette LESAGE in Nazairien n° 3, 1972

63 Projet social agréé par la Caisse d'allocations familiales de Loire Atlantique pour 2008, 2009, 2010 et 2011, cet

agrément donne droit à un financement non négligeable pour le centre social

64

Objectifs présentés dans la plaquette d'activité 2008/2009 des Maisons de Quartier de Saint Nazaire, téléchargeable

sur le site www.fmq­saintnazaire.fr

65

En référence aux actions menées dans le cadre du projet d'animation globale et du projet d'animation collective

famille agréés par la caisse d'allocations familiales de Loire Atlantique

66 En référence aux actions d'insertion financées et menées en partenariat avec les services du Conseil Général

67 Fonds de Coopération de la Jeunesse et de l’Education Populaire , association loi 1901, finance des postes

d'animateurs et de la formation.

68 Cet intitulé se réfère aux agréments de la Caisse d'Allocations Familiales : animation globale et animation collective

famille

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 21


largement à la formation de son personnel de manière individuelle tout comme collective. Ainsi les salariés de la

structure se sentent en sécurité, un état d'esprit serein facilite l'immersion des animateurs dans leurs projets.

Ma mission ne peut se décrire qu'au regard et en relation avec celle de mes collègues. Je remarque que cette

transversalité est peut­être plus significative à la Maison de Quartier de la Chesnaie que dans d'autres équipes à

Saint­Nazaire. Malgré le découpage des postes de travail cité plus haut, il m'arrive régulièrement d'intervenir sur

un champ dédié à un collègue et réciproquement.

En charge de l'animation globale dès mon embauche en 2001, je mets en place dès la première année des

animations s'inscrivant dans la dynamique de vie de quartier, mais également en direction spécifiquement des

familles. Je me rends compte que ce public est largement présent à la Chesnaie et qu'il constitue une cible

privilégiée de mon intervention. D'animations événementielles et d'animations prétextes à la rencontre dans la rue,

je modèle au fil de ces quelques années d'expérience une mission d'animateur à la Chesnaie. Mon travail est basé

sur les objectifs cités plus haut, sur un savoir­faire acquis sur ce poste, au préalable et à l'extérieur, mais aussi sur

un savoir­être. Le tout me permet d'adapter mon intervention à ce territoire, à son public particulier. Cette

réactivité est le fondement de mon mode de travail à la Chesnaie. Les compétences sociales, liées à la

connaissance emmagasinée des habitants, de leur histoire, liées à la trace laissée par le passé du quartier et qui

influent sur mon travail, sont le pilier fondamental à la réalisation de mon projet d'expérience d'animation.

Mes collègues ne sont pas en reste, je suis largement soutenu par la directrice de la structure, si elle ne me donne

carte blanche pour ce projet, elle me fait toute confiance autant dans le sens de l'objectif poursuivi que sur ma

capacité à mener à bien cette animation. Mes collègues animateurs facilitent largement la réalisation de mon

travail, ils sont une valeur ajoutée au projet.

4) Faire vivre un lieu ou faire vivre un projet

La question qui s'impose à moi est comment faire vivre un lieu alors que les habitants en sont absents ?

En me décentrant je me demande comment permettre à l'habitant d'avoir sa place dans la vie du centre social alors

que ce dernier ne répond plus à ses besoins, et que l’habitant s'en désintéresse donc, l’ignore. Et pourtant dans les

objectifs énoncés comme mission pour le centre social, il s'agit d'en faire un lieu où les gens se rencontrent voire

participent à la vie du lieu. En effet, lorsque plus haut je reprends les différents objectifs des centres socioculturels

de la fédération des maisons de quartiers et même de la maison de quartier Chesnaie, le mot « lieu » est

omniprésent. Mon travail consisterait donc à faire vivre un lieu avec l'habitant comme partenaire privilégié.

Lorsqu'en 2001 l'équipe décide d'aller au­devant de l'habitant, d'aller à sa rencontre pour créer de l'inter

connaissance, du lien, une histoire commune, c'est avec l'idée de construire des projets ensemble. Le premier

projet établi est celui concernant la démarche et le mode d'action de l'animateur à la Chesnaie. En effet, les actions

dans la rue permettent de faire un travail relationnel qui est impossible dans la structure à ce moment­là.

Je me suis particulièrement bien adapté à ce mode d'action, la cité étant le berceau de mon enfance je partage les

codes de langage de l'habitant. Un autre facteur a accentué mon maintien dans la rue, la promiscuité de travail avec

mes collègues : quelques années durant nous avons partagé un salon d'appartement à cinq. Le déménagement dans

l'Espace Civique a réglé en partie le problème de promiscuité, nous disposons aujourd'hui de deux bureaux pour

sept. Le mode de travail avec l'habitant va aussi changer. La maison de quartier prend en charge avec l'ouverture de

cet espace mutualisé, la gestion d'une cafétéria le matin, la vie d'un lieu, et est engagée de manière contractuelle

avec la Ville sur ces points. Le hall de l’Espace Civique (200 m²) nécessite un important travail pour être attractif

(faire venir et revenir l'habitant). Un de mes collègues programme à l'année des expositions, des bénévoles

assurent son animation avec un temps hebdomadaire de bourses aux vêtements, et surtout la fonction d'accueil

quasi faible dans le précédent équipement (3h par jour) est beaucoup plus importante à l'Espace Civique (8h par

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 22


jour). Avant l'accueil consistait à répondre à un public au sujet de nos propres activités, aujourd'hui les personnes

s'adressant à l'accueil de l'Espace Civique peuvent demander des renseignements concernant les activités de tous

les partenaires, celles du club de jeunes, de la mission locale, du point d'accès au droit… Les usagers peuvent

aussi recharger une carte ville, louer la salle polyvalente etc.

Cette fonction primordiale dans le fonctionnement de la structure comme dans l'image d'un lieu vivant qu'il faut

véhiculer me contraint à me sédentariser en très grande partie.

Période 2005­2006, ayant perdu l'habitude et le temps d'aller à la rencontre de l'habitant, notamment par

l'obligation de tenir des permanences dans la structure, je me demande ce que je laisse en route. Comment être à

l'écoute des besoins des envies, des idées de l'habitant en ne prenant en compte que les usagers de l'Espace

Civique ? Alexandra et son jeu Serpent m'ont ouvert les yeux sur une défaillance d'écoute et/ou de

fonctionnement dans l'administration, comment écouter Alexandra si elle ne vient pas dans la structure ? Je pense

que depuis l'ouverture du bâtiment les activités fonctionnent principalement avec un public capté et/ou reconnu au

préalable (c’est­à­dire rencontré lors d’animations dans la rue avant 2005). Comment le renouveler, surtout dans

une période de dépeuplement de la Chesnaie ?

Enfin et surtout comment prendre en compte la population restante à la Chesnaie dans le grand projet qui la

concerne au premier chef, le renouvellement de son quartier ? Quelle est ma place dans ce chantier ?

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 23


DEUXIÈME PARTIE

FAVORISER L'EXPRESSION DE L'EXPERTISE HABITANTE

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 24


II.FAVORISER L'EXPRESSION DE L'EXPERTISE HABITANTE

A) Développer un cadre favorable

1) Une démarche de sensibilisation

Communiquer auprès du public ciblé est primordial pour la réussite de l'animation. Comme dans d'autres

corporations, le champ de l'animation socio­culturelle utilise ses propres codes. En se promenant d'une structure à

une autre, même d'une région à l'autre, nous retrouvons le même type d'objet d'information. Nos codes communs

sont basés sur une même méthode de construction de l'information : support papier généralement. Nous utilisons

le même type de matériel pour les réaliser, un ordinateur presque familial avec des logiciels courants ce qui limite

la créativité, par exemple nombre de plaquettes en direction d'un public enfant utilisent la police de caractère

COMIC. Pour la production en grande quantité, tout en étant économique et rapide à réaliser, le photocopieur est

l'outil approprié. Ainsi pour égayer et rendre attractif (il nous semble) le document, nous réalisons le tirage sur du

papier couleur. Un raisonnement que nous avons sans doute tous parcouru à un moment donné. Au­dede ces

contraintes matérielles qui tendraient à homogénéiser nos outils de communication, il y a la méthode de diffusion

qui se trouve, là aussi, parfois similaire : nous transmettons l'information. Il s'agit de tout mettre en œuvre pour

multiplier les champs d'investigation de l'information : développer, diffuser pour informer le plus largement

possible.

Ce qui est surprenant c'est que l'on peut trouver des démarches similaires dans d'autres secteurs d'activité (la

grande distribution avec ses catalogues d'offres promotionnelles permanents, le monde culturel des scènes

nationales avec cette volonté de vulgariser tout en offrant à voir des supports de communication peu

attrayants (peut­être pour signifier que faire partie de l'élite nécessite une certaine connaissance, une certaine

capacité à comprendre l'abstraction, et d'autres choses encore).

Avoir des codes, les utiliser et les renouveler sans cesse permet aux ayant droits de faire partie d'un groupe, de se

sentir insérés. Rassurés par cette position, trop souvent nous en restons là, la créativité est de fait très limitée.

Élargir ma palette

Mon expérience d'animation me demande de développer ma méthode de communication. Pour permettre au public

de prendre part à un débat concernant l'avenir de son lieu de vie, alors même que la notion de lieu de vie paraît

inexistante pour bon nombre d'habitants, il me faut les interpeller en faisant un pas de côté. Régulièrement les

habitants de la Chesnaie reçoivent dans leurs boîtes des informations émanant de la Maison de Quartier. Comme

je l'explique plus tôt ces documents portent une certaine signature. Pour indiquer, de manière explicite que

l'information que je veux transmettre sur la mise en place des débats n'est pas la même que d'habitude je dois m'y

prendre autrement.

L'objet de communication carte postale que je vais développer fera partie de cette évolution. À cela je vais ajouter

un outil d'information oral : juché sur un Solex triporteur, je parcours le quartier pour transmettre de l'information,

rencontrer des habitants et développer mon réseau de connaissances. Ainsi la transmission d'information peut se

faire en direct, les habitants peuvent m'interpeller, me questionner pour mieux comprendre, ce feed­back améliore

la qualité de la communication. Le triporteur permet d'intriguer le passant par un effet de surprise, son attention se

porte alors sur le phénomène : objet hors du commun auquel s'ajoute la pratique d'un homme qui donne des

informations dans un porte­voix. Ce petit côté ridicule facilite la prise de contact de la part des habitants, je ne

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 25


peux que leur paraître sympathique accoutré de cette façon. À l'arrière du triporteur j'ai installé un grand tableau

sur lequel je reprends en quelques mots l'information que je communique. J'ai avec moi des documents papier à

distribuer lors de mes différentes rencontres, cela permet à l'habitant de s'y reporter plus tard.

L'utilisation de cet outil provoque des réactions parfois inattendues. Je pense à ces groupes de jeunes qui me

regardent, à distance, de peur que je ne les interpelle directement. Il y a aussi tous ces messieurs, avec qui

d'habitude il est si difficile de dépasser le cordial bonjour, et bien ils sont nombreux à venir me voir spontanément,

intéressés par la mécanique de l'engin, son histoire ou celle qu'ils ont avec ce type de vélo à moteur.

Pour rendre attrayante l’information concernant mon projet, j'ai fait appel à un infographiste pour réaliser la

plaquette de communication 69 . Dans mon réseau je connais Julien WEBER qui propose un travail de mise en

forme plutôt moderne et de tendance actuelle. Si je reprends le fonctionnement des codes expliqué plus haut, pour

créer un document hors du commun il me suffit de jouer avec ces mêmes codes. Alors je traite le tract du projet

d'animation avec la même rigueur qu'un programme d'un service culturel (qualité du papier, intervention d'un

expert pour sa conception). L'aspect final met ainsi en avant des couleurs mélangées, mais traitées avec technique,

l'objet est propre et attractif, de qualité. Je compte, par cette méthode, proposer aux habitants une lecture sans à

priori sur les contenus des animations. Je présente des animations qui n'ont pas l'apparence d'animations. C'est ici

également l'effet de surprise qui peut attirer l'attention, mais c'est aussi une opportunité pour élargir le public qui a

l'habitude de participer aux animations.

Par ce nouveau mode de communication, je peux m'adresser à un public non­averti.

Je pratique également le porte à porte. Rien de nouveau, mais il comporte de nombreux intérêts. Tout d'abord je

suis en relation directe avec l'habitant. Il y a alors une phase d'inter connaissance, je localise son lieu de vie ce qui

me permet, par la suite, de montrer à l'habitant que je m'intéresse à lui (cela me permet aussi de pouvoir repasser

le voir si besoin). Dans cette situation, je suis très souvent bien reçu, les gens prennent le temps d'écouter ce que je

leur propose, davantage que le meilleur document écrit. Sur le seuil de la maison, les habitants peuvent

difficilement refuser que je leur transmette une information, ou bien ils n'ouvrent pas leur porte. Ensuite il peut y

avoir une phase d'échange sur le sujet que j'aborde, ainsi je peux préciser mon information, l'adapter et surtout

développer un dialogue.

Cette pratique issue du monde commercial favorise la rencontre que l'on recherche à mettre en place dans le

champ de l'animation.

Toutes ces techniques cumulées me permettent d'être plus en phase avec le public auprès duquel j'interviens.

2) Mobiliser les conditions nécessaires à l'expression

Dans ma démarche pour favoriser l'expression de l'expertise habitante, je dois mettre en œuvre les conditions

nécessaires pour que l'individu participe et partage son savoir lié à sa pratique quotidienne du territoire.

Développer l'attention, si ce n'est l'empathie, paraît essentiel pour la bonne conduite de ce projet. Je dois essayer

de faire partager cette attitude aux différents participants des actions. S'exprimer c'est se dévoiler, c'est mettre en

avant sa différence, la question de la tolérance est ainsi centrale, il me faut limiter les comportements liés à la peur

de la nouveauté, de l'étranger à soi. Créer une posture d'ouverture que j'applique et que je fais partager rend le

projet plus réalisable. « La tolérance n'est pas une position contemplative, dispensant les indulgences à ce qui fut

ou ce qui est. C'est une attitude dynamique, qui consiste à prévoir, à comprendre et à promouvoir ce qui veut

69 cf en annexe la plaquette « Sous l'arbre à palabres »

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 26


70 .

être. »

Ainsi selon Claude LÉVI­STRAUSS la tolérance produit de l'action.

Pour mettre en application cette observation, je la croise avec une idée de Jacques BAROU au sujet de la réaction

de participants à un débat « prendre la parole est déjà une manière de passer du statut d'usager du travail social,

de demandeur de solutions, au statut d'acteur de sa propre existence et de constructeur de réponses aux

problèmes rencontrés. » 71 Si j'utilise cette manière un peu brève pour associer ces auteurs c'est pour mettre en

exergue la condition sine qua non de bonne réussite de mon action : pour construire en commun il me faut créer

un cadre sécurisant dans lequel le sentiment de tolérance est partagé. C'est à ces conditions que la parole

productive se libérera, et l'exercice recherché est bien de faciliter la prise de parole, peu importe si elle est

désordonnée, peu construite, aléatoire, car avec un peu de temps et l'expérience de son usage, cette pratique

s'améliorera. « La finalité du débat est moins de trouver une réponse à la question posée que de faire surgir de

nouvelles questions (...) pour créer de la cohésion sociale à travers la circulation de la parole. » 72

Échanger crée de la cohésion au moins au sein du groupe d'individus qui participent aux différentes actions de

réflexion sur la production de leur ville. Je pense à ces quelques habitants se mobilisant autour des nuisances liées

à la démolition des tours. La cohésion est présente en amont, elle permet à deux copines/voisines de mobiliser

d'autres voisins, d'autres habitants. À l'issue de l'expérience, il existe plusieurs groupes de copains au sein de ce

grand groupe. Une certaine connivence entre l'ensemble des individus du grand groupe demeurera. Cette inter

connaissance est issue du travail en commun.

Je vais maintenant passer à l’observation du fonctionnement « entre eux » des habitants de la Chesnaie.

3) L'art d'habiter, être à l'écoute des besoins et pratiques des habitants

Mon expérience d'animation place l'habitant comme sujet de l'action. L'expression de l'habitant quant à la

construction de sa ville porte sur la production à venir mais également sur la pratique actuelle.

L'ethnométhodologie 73 est un exercice de la sociologie qui tente de rendre saillants des usages, des pratiques du

quotidien, notamment dans l'espace habité. Vivre à la Chesnaie, c'est y être locataire d'un logement social et

davantage, c'est aussi utiliser les espaces communs, coller des étiquettes sur sa boîte aux lettres, écrire un graffiti

sur le mur, prendre un chemin plus direct que le cheminement préétabli en béton, etc. « C'est dans cet imaginaire

que se trouve la signification de l'acte d'habiter, le sens de cette adaptation de l'espace à un mode de vie. L'espace

imaginé est plus qu'un simple double, qu'une copie déformée de la réalité. Il est l'invisible intermédiaire entre

l'espace perceptible et la vie sociale. » 74 Denis LA MACHE fait des recherches depuis plusieurs années sur la

façon d'habiter, ses significations, ses implications dans la relation sociale et son marquage sur le territoire. Pour

vivre un endroit, pour se l'approprier, il faut l'adapter, même légèrement, à sa convenance, cette action favorise la

créativité.

70

Race et Histoire par Claude LÉVI­STRAUSS, ed. Gallimard collection Folio essais, 2003

71

Parler, c'est faire exister le monde, Hier comme aujourd'hui, ici comme ailleurs, la circulation de la parole renforce la

cohésion sociale de Jacques BAROU, ethnologue au CNRS in L'école des parents, hors série mars 2001, p. 54

72

Parler, c'est faire exister le monde, Hier comme aujourd'hui, ici comme ailleurs, la circulation de la parole renforce la

cohésion sociale de Jacques BAROU, ethnologue au CNRS in L'école des parents, hors série mars 2001, p. 54

73

courant critique de la sociologie qui analyse les faits sociaux à partir de l'observation du déroulement des actes

quotidiens in Le nouveau Petit Robert de la langue française 2007

74

La conquête de l'espace in Terrain n° 30 – Le regard de Denis LA MACHE, mars 1998, consultable en ligne à

l'adresse : http://terrain.revues.org/index3441.html

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 27


Françoise vient me voir tous les ans pour récupérer le sapin de noël après la fête des enfants de façon à l'installer

dans son hall, elle agrémente le sapin et toute l'entrée de la cage d'escalier de décorations qu'elle fabrique avec ses

enfants ou recycle. S'accommoder de l'espace en le bricolant revient à produire de l'art 75 , la démarche est

similaire : utiliser l'existant pour le transformer, le transcender.

Apprivoiser l'espace de son quotidien, c'est également construire ses relations donc ses cheminements dans les

lieux publics pour rencontrer ou éviter tel individu ou tels groupes sociaux , « la ville apparaît moins comme

générateur que comme condition de possibilité de la vie sociale. » 76 . Ainsi certains comportements sociaux

relèvent de la relation que l'habitant entretient avec l'espace plus que de son capital social, culturel ou ethnique. Du

fait des habitus créés par chaque individu et de la proximité des individus entre eux et ce notamment à la

Chesnaie, on peut envisager une relation entre habitus et habitat. Pour illustrer cette réflexion je peux prendre

l'exemple de l'entrée d'immeuble du 3 rue des Ajoncs utilisée et repérée comme lieu de rassemblement pour de

nombreux jeunes gens résidant à la Chesnaie. Les connaissant un peu, il est difficile de dire qu'ils produisent tous

des actes de délinquance, qu'ils sont tous issus de familles ayant des difficultés sociales ou financières. Par contre

je peux plus aisément affirmer que c'est un point de rendez­vous repéré sur le quartier pour la population de cette

tranche d'âge.

Le jeune, au sein du groupe, apprivoise sa ville, son quartier en se créant une utilisation particulière de son espace

public. Pour créer de l'interaction avec lui, comment améliorer les conditions de résidence des locataires des rezde­chaussée

par exemple ? Il faut travailler sur la conception du hall, du quartier, voire de la ville 77 . Autrement dit

pour améliorer les conditions de vie quotidienne des habitants de la Chesnaie, je dois être à l'écoute de leurs

habitudes et de leurs besoins exprimés verbalement mais aussi par la pratique de leur quartier.

Développer un travail sur la place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville invite à être

particulièrement attentif à cet aspect de l'art d'habiter. 78

« Il est urgent, compte tenu de l'incertitude des normes, des stratégies de déresponsabilisation dans l'espace

public – allant du repli du droit, à l'illusion de la transparence – et de la perte de repères collectifs, de redonner

au sujet de droit la parole qui lui est confisquée et qu'il délègue à ceux qui jamais ne pourront penser à sa

place. » 79

Dans les paragraphes suivants je vais démontrer que je trouve important de donner la parole à l'habitant et

présenter la méthode que je développe pour y parvenir.

B) La parole comme outil

75 « Les plus grands objets d'art qui font notre admiration sont de simples oeuvres d'artisans amoureux. » Jean GIONO

in Le nouveau Petit Robert de la langue française, 2007 Et si l'habitant mettait du coeur à l'ouvrage quant il s'agit de

se faire un meilleur quotidien

76 La fabrication des territoires du quotidien dans les grands ensembles, projet de recherche développé par Denis LA

MACHE dans le cadre de LADYSS, 2008

77 Cet exemple d'occupation des halls paraît inadaptée, les questions que posent cette pratique peuvent être multiples ;

quelle place / espace accorde t'on à ces quelques jeunes dans le quartier, dans la ville. À quoi servent ces grands hall

(+ de 20 m² pour certains) si ce n'est à être investi par l'habitant, ainsi avec quelle légitimité une partie de ses

occupants trouverait inadaptée un usage plus qu'un autre ? etc.

78 La fabrication des territoires du quotidien dans les grands ensembles, projet de recherche développé par Denis LA

MACHE dans le cadre de LADYSS, 2008

79 La palabre – une juridiction de la parole de Jean­Godefroy BIDINA, éd. Michalon collection le bien commun, 1997

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 28


1) Une parole d'expert

L'art d'habiter 80 se complète d'un savoir d'usage. Habiter la Chesnaie, comme tout autre quartier d'ailleurs,

implique une appropriation du quartier comme je l'explique juste avant, mais pour adapter son environnement il

faut tout d'abord en avoir développé une certaine connaissance d'usage. C'est de cette connaissance par la pratique

d'un lieu que je souhaite faire une base légitime pour l'habitant de la Chesnaie dans le débat concernant la

production de son quartier de demain. « Le citoyen peut être considéré ou bien se revendiquer comme expert, c'est

à dire comme détenteur d'une connaissance spécifique, dès lors qu'il est sollicité en tant qu'usager d'un lieu. » 81 .

En développant, par la pratique des lieux, sa connaissance des usages individuels et collectifs l'habitant s'assure

une certaine légitimité. Ce savoir acquis correspond à ce qu’Yves SINTOMER appelle « le savoir d'usage » 82 . Ce

savoir d'usage a prouvé son intérêt dans plusieurs projets urbains 83 .

Se présentent pourtant quelques difficultés : la première concerne la place effectivement accordée à l'expertise de

l'habitant « l'analyse du mode d'organisation des réunions, de distribution et de gestion de la parole fait

apparaître la domination symbolique de la parole de l'élu, puis de l'expert officiel. » 84 . Nous avons tous en tête au

moins un exemple d'utilisation exagérée d'une démarche de concertation comme faire valoir, puis une fois cette

étape passée de contributions des usagers qui passent à la trappe. Mais ce qui est plus significatif dans cette

remarque de Camille GARDESSE et Raphaël HOYET c'est la domination de la parole de l'expert « officiel ». Il

existe ainsi trois statuts d'intervenants dans un projet urbain mené en concertation avec l'habitant : l'élu à qui

revient vraisemblablement la décision finale, l'expert officiel (technicien) qui apporte un savoir technique et

l'habitant chargé de son savoir d'usage. Je traite la question de l'expert officiel et de l'élu un peu plus en aval dans

mon texte. L'habitant, quant à lui, doit également faire face à des conditions de discussion, des contraintes de

réunions (horaire, multiplicité, discours experts, etc.) qui nécessitent souvent un certain capital de connaissances

pour se sentir à l'aise pour intervenir. « Il faut donc que les citoyens aient un capital social et politique suffisant

pour tenter de passer du statut de profane à celui d'expert. » 85 . Cette idée de mettre en opposition le profane et

l'expert est sans doute un passage obligé de la réflexion lors de la mise en projet d'une concertation portant sur un

projet urbain.

A la Chesnaie la participation habitante a été sollicitée en cours de projet. Le projet de renouvellement urbain était

déjà signé, les démolitions avaient débuté, les plans du futur quartier se dessinaient déjà. Mon travail, l'action de

80

La fabrication des territoires du quotidien dans les grands ensembles, projet de recherche développé par Denis LA

MACHE dans le cadre de LADYSS, 2008

81

L'expertise en société – L'emprise politique des sciences et techniques, Deux cas de pratiques d'expertise nonprofessionnelle

dans les projets d'urbanisme de Camille GARDESSE et Raphaël HOYET, École thématique PACTE­

LATTS­EPFL, 25 et 26 septembre 2008

82

« Du savoir d'usage au métier de citoyen ? » intervention d'Yves SINTOMER lors de la journée d'étude du CIERA Y

a t'il un savoir citoyen mobilisable dans la démocratie participative ? à Paris le 27 février 2006

83

À Paris pour le projet de réaménagement du quartier des Halles cf L'expertise en société – L'emprise politique des

sciences et techniques, Deux cas de pratiques d'expertise non­professionnelle dans les projets d'urbanisme de

Camille GARDESSE et Raphaël HOYET, École thématique PACTE­LATTS­EPFL, 25 et 26 septembre 2008

84

L'expertise en société – L'emprise politique des sciences et techniques, Deux cas de pratiques d'expertise nonprofessionnelle

dans les projets d'urbanisme de Camille GARDESSE et Raphaël HOYET, École thématique PACTE­

LATTS­EPFL, 25 et 26 septembre 2008

85

L'expertise en société – L'emprise politique des sciences et techniques, Deux cas de pratiques d'expertise nonprofessionnelle

dans les projets d'urbanisme de Camille GARDESSE et Raphaël HOYET, École thématique PACTE­

LATTS­EPFL, 25 et 26 septembre 2008

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 29


mon expérience d'animation, a consisté à mettre en lien la parole de l'habitant riche de son art d'habiter, de son

expertise habitante, et de faire valoir ce socle de connaissances auprès des élus et des experts « officiels » de façon

à provoquer un débat avant la fin du projet de renouvellement. Débat nécessaire à la construction d'un quartier de

la Chesnaie pour qu’il soit mieux assumé par ses habitants.

« La participation (...) repose sur la captation de savoirs disséminés dans la société civile » 86 C'est dans cette

démarche que je souhaite donner la parole à l'habitant.

2) La rue propice au dialogue

Alors face au grand chantier de renouvellement urbain qui est en marche, puisqu'il est décidé par le pouvoir

politique d'inviter les habitants à consulter les modalités de mise en œuvre d'un plan, je me suis demandé quels

avis pouvaient avoir les premiers concernés par ces grands changements.

Après avoir suivi une formation à l'utilisation du dispositif Porteur de paroles, mis au point par Jérôme GUILLET

de l'association tourangelle Matières Prises, j'ai pensé que c'était l'outil approprié à la situation. Ce dispositif

permet aux passants de réagir, donner leurs avis ou débattre à partir de ceux d'autres passants sur une question qui

suscite la réaction voire la polémique.

Début 2008 je suis allé, à plusieurs reprises, installer dans l'espace public de la Chesnaie le bar à roulettes qui

permet un accès facilité à l'animateur­enquêteur. L'installation fait référence aux traditionnelles buvettes, ainsi le

passant peut s'en approcher aisément : c'est un prétexte et une caution pour lui. J'ai réuni une équipe de plusieurs

personnes, habitants du quartier et animateurs qui avaient des rôles différents. Des animateurs­enquêteurs sont

chargés de recueillir la parole significative d'un passant lors d'une courte conversation qu'ils ont partagée. Un

scribe rédige sur des panneaux les phrases pour les afficher sur des cordelettes tendues entre deux arbres, et

l'accrocheur fixe les panneaux de façon à provoquer le débat, interpeller les passants. Toutes ces personnes « se

mettent en quête d'un certain nombre de possibles trop rares à notre époque » 87

Ce qui est important dans cette démarche, et ce au­dede l'objet même de la question et des réponses attendues,

c'est sans doute le fait de transgresser, les habitudes de quiétude de l'espace public. C'est, peut­être, dans ce sens

que Jérôme GUILLET parle de quête de possibles. Après avoir multiplié l'expérience dans différents contextes,

avec des personnes variées (la composition du groupe peut faciliter ou rebuter certains passants, est­ce que je me

reconnais en cette personne qui souhaite m'interroger, est­ce que je peux lui faire confiance ?), j'ai l'intime

conviction que la mise en question de la fonction attribuée à l'espace public est le levier qui permet de provoquer

une réaction en chaîne. La rue est souvent aujourd'hui un espace neutre où il ne se passe rien. On y passe, on la

traverse et trop rarement elle devient un espace social, un espace de rencontres. Où pourtant, sinon dans la rue,

créer un espace de dialogue, de débat sur la vie quotidienne et ses désagréments, sur des sujets qui interpellent ses

passants. « Sommes­nous en train de faire un long détour pour apprendre à parler à nos voisins ? ». 88 Transformer

la rue en espace de dialogue c'est aussi y apporter un aspect positif.

A la Chesnaie l'espace public peut­être synonyme d'espace de discorde. C'est là que des enfants expriment leur

jeunesse à travers des jeux parfois bruyants. C'est dans la rue également que l'on peut se faire interpeller par un

groupe, souvenons­nous de toutes ces images d'agressions, de ripostes policières et de peur, parfois fabriquées,

86 Compte­rendu de la journée d'étude « Y a t­il un savoir citoyen » mobilisable dans la démocratie participative ? de

Cécile CUNY du Centre Marc Bloch à Berlin, 2006

87 Porteurs de paroles, mémoire de Jérôme GUILLET, 2007

88 Porteurs de paroles, mémoire de Jérôme GUILLET, 2007

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 30


dont nous sommes régulièrement abreuvés par certains reportages.

À la question « Pour vous la Chesnaie de demain, ce serait quoi ? » 89 j'ai obtenu des réponses très explicites, les

discussions ont été riches et parfois animées. Les habitants que j'ai croisés ont des choses à dire quant à leur lieu

de vie d'aujourd'hui mais aussi concernant celui de demain.

Tout d'abord j'ai fait le choix d'implanter le dispositif Porteurs de paroles à la sortie de l'école. Cet endroit est un

des rares espaces de vie sociale dans le quartier. Il s'y passe de nombreux événements entre les habitants

(rencontres, lieu de rendez­vous entre copines). Ici je suis sûr de trouver un public. Le défi reste de provoquer de

l'intérêt pour l'action, mais avec le dispositif Porteurs de paroles l'accroche se fait naturellement. Je me souviens de

ces trois copines, que je connais, m'interpellant de loin parce qu'une réponse affichée et proposée par une autre

habitante ne leur convenait pas du tout. « Vivre dans une tour avec 92 voisins nous empêche de transmettre nos

valeurs à nos enfants. » à cela elles ont répondu « habiter dans une tour ne nous empêche pas de transmettre nos

valeurs à nos enfants ». Une autre difficulté réside dans le fait que la sortie de l'école correspond à un espace

temps limité. Les enfants défilent sur un quart d'heure, à cela précède un autre quart d'heure pendant lequel les

parents arrivent. Le tout est un peu court. Par contre le flux de personnes est très dense. Il m'a fallu prévoir une

grosse équipe d'animateurs­enquêteurs et nous avons largement investi les abords de l'école. Notre présence était le

sujet de conversation du jour. Même les instituteurs s'en sont mêlés, ils ont incité des enfants à répondre à notre

question. « J'aimerais une cabane géante » ou encore « L'arrêt des graffitis, que les bâtiments soient nettoyés ».

Pour un autre site, j'ai mis en place une autre stratégie. L'objet est de rencontrer des habitants autres que les

parents d'élèves, et je m’installe habituellement au pied des quatre grandes tours car on y est certain d’y voir du

monde de par la concentration d'habitants, mais depuis peu ces bâtiments sont quasiment vides (du fait du

renouvellement urbain ces tours sont vouées à la déconstruction). J’ai alors l’idée de travailler plus à l'ouest du

quartier, au cœur de la rue des Sapins où vivent autant d'habitants que dans les quatre grandes tours réunies. Ce

lieu comporte plusieurs avantages : les bâtiments ne sont pas disposés de manière linéaire mais forment un

triangle, ce qui crée naturellement un espace central, de plus on y trouve des types d'habitat plus variés, petits

collectifs (3 x 24 logements), des collectifs moyens (2 x 46 logements), une dizaine de pavillons et deux linéaires

(2 x 24 logements). Un terrain de basket et un toboggan agrémentent l'espace central où toutes les générations

cohabitent sans se gêner. J'y découvre, au fur et à mesure de mes interventions, que le public est plus diversifié que

dans les quatre grandes tours (les actifs semblent plus nombreux ainsi que les retraités).

Le dispositif Porteurs de paroles est donc installé rue des Sapins, à proximité de l'arrêt de bus. Cela se déroule en

plein après midi et en semaine. Le flux de passants étant limité, des membres de l'équipe d'animateurs­enquêteurs

partent à la rencontre d'habitants un panneau–question sous le bras. Nous obtenons quelques réponses mais nous

constatons que ce n'est peut être pas le bon moment pour rencontrer des passants. Alors nous revenons un autre

jour, à un moment plus avancé dans l'après­midi entre l'heure de la sortie d'école et le début du dîner. Et là nous

rencontrons de nombreuses personnes avec qui nous entamons des discussions, du débat.

« Je travaille, à part les bêtises avec les gamins, c'est bien. » 90 Colette synthétise assez bien une perception

répandue chez certains habitants ; pour elle, la Chesnaie est un quartier qui n'a pour seul défaut que les

« enquiquinements » causés par des enfants laissés dans la rue sans surveillance. Ce postulat de la part de certains

habitants revient très régulièrement dans les échanges, y compris de la part de parents rejetant sur d'autres ce type

d'attitude. Cette idée fait débat, car nombreux sont ceux qui ne la partagent pas. « Ca pourrait être un quartier

89 Question posée aux habitants, réponses consultables sur le site www.fmq­saintnazaire.fr/chesnaie rubrique Sous

l'arbre à palabres

90 Contribution de Colette 51 ans lors d'un dispositif Porteur de paroles du printemps 2008

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 31


agréable, mais le problème c'est le bruit ! Nous sommes solidaires entre voisins. » 91 Béatrice nuance ainsi les

propos tenus juste avant. Elle apporte également un élément d'information concernant les stratégies mises en

œuvre par des habitants pour mieux vivre ensemble : un service mutuel. Une demoiselle passant par là ajoute sa

pierre à l'édifice, les difficultés à vivre à la Chesnaie relèvent, selon Morgane, de la vétusté du bâti. « C'est bien de

démolir les tours, parce que le quartier est vieux. C'est bien que ça change. » 92 . Dans la discussion je rappelle la

réhabilitation de 1996, la plantation de plus de deux mille arbres, l'isolation thermique des bâtiments ainsi que la

requalification des accès et la création des chemins piétonniers. Je tente de positiver les échanges, je cherche aussi

à savoir de quelle manière et dans quelle mesure ces habitants évaluent les changements passés. Je me rends à

l'évidence, les travaux en question, malgré l'amélioration substantielle qu'ils ont apportée, malgré l'importance de

l'investissement de la collectivité, n'ont pas abouti à une amélioration nette de la perception par l'habitant d'une

relative qualité de vie à la Chesnaie. « La désolation, car le paysage n'est pas très joli à regarder, mais ça va

s'améliorer » 93 , selon Marie France (malgré des enlèvements et nettoyages hebdomadaires) l'état des espaces

publics n'est pas satisfaisant, saleté, graffitis, voitures abandonnées et cassées ternissent le paysage, même au beau

milieu des nombreux espaces verts.

Quant à moi, je me rappelle cette petite remarque d'un intervenant de la LPO 94 il y a de cela quelques temps

lorsqu'un collègue travaillait sur la question de l'environnement à la Chesnaie. L'homme, expérimenté, était très

surpris du nombre important d'oiseaux vivant dans les arbres dans le quartier, ainsi que de leur grande variété.

Le débat en cours concerne donc bien la façon dont chacun perçoit son lieu de vie, de sa propre fenêtre, avec sa

subjectivité, preuve en est par ces deux témoignages « C'est génial (vivre dans le quartier), on a le droit de jouer

dehors. » 95 « Le quartier est triste et pas vivant et donne l'envie d'aller ailleurs. » 96 .

Le dispositif que j’ai mis en place permet par ces débats en direct (les habitants discutent de vive voix) ou par

l'intermédiaire des panneaux (ils réagissent à la contribution d'autres habitants ayant répondu avant eux), de créer

du dialogue comme présenté ci­dessus. Parfois il en ressort une proposition, une idée. « Il faudrait maintenir les

espaces verts, ils servent beaucoup aujourd'hui. Si on les aménageait davantage, les gens se poseraient,

discuteraient et se sentiraient bien dehors et en sécurité et les halls ne seraient plus squattés. » 97 Jeanine met en

perspective le problème de l'occupation inappropriée des halls par des groupes et la vocation attribuée aux

espaces verts comme lieu de rencontre. Ces habitants experts de leur quotidien apportent leur savoir­faire, leur

analyse de la situation qu'ils vivent. Il me semble qu'il s'agit d'un point de vue qui mérite d'être confronté, pris en

compte par d'autres experts (les techniciens, ingénieurs, etc) dans le processus de construction de la ville, or je

pense que la valeur que l'on porte à ce type de témoignage ne porte pas sur la qualité, le savoir des habitants, mais

davantage sur le fait qu'ils vivent dans les espaces concernés par les projets de travaux.

« Je ne veux pas que le terrain de basket soit détruit. » 98 Cette remarque d'un enfant d'une dizaine d'année a son

importance. Le terrain de basket concerné constitue aujourd'hui un lieu de jeux très convoité par les enfants. À

côté de ce constat la phase de réhabilitation des espaces publics n'étant pas entièrement définie, les emplacements

des futures constructions n'étant pas totalement établis, Nicolas a tout à fait raison d'utiliser le dispositif porteur de

paroles pour mettre en avant son inquiétude.

En faisant ces propositions ces habitants nous transmettent une mission de suivi. Je suis garant de ce qui se passe

91

Contribution de Béatrice 47 ans lors d'un dispositif Porteur de paroles du printemps 2008

92

Contribution de Morgane 10 ans lors d'un dispositif Porteur de paroles du printemps 2008

93

Contribution de Marie France 60 ans lors d'un dispositif Porteur de paroles du printemps 2008

94

Ligue de Protection des Oiseaux

95

Contribution de Jurg 9 ans lors d'un dispositif Porteur de paroles du printemps 2008

96

Contribution d'Éloise 15 ans lors d'un dispositif Porteur de paroles du printemps 2008

97

Contribution de Jeanine 37 ans lors d'un dispositif Porteur de paroles du printemps 2008

98

Contribution de Nicolas 10 ans lors d'un dispositif Porteur de paroles du printemps 2008

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 32


après les débats. Plusieurs possibilités se présentent : la résolution du problème par l'équipe de la maison de

quartier, la transmission de la proposition aux services compétents ou le soutien de la structure pour agir dans le

sens de la résolution du problème par l'intermédiaire de la voie politique 99 .

3)Les panneaux ne sont pas une fin en soi

Malgré le contenu riche et important obtenu par ce dispositif auprès de l'habitant, j'entends la critique sur l'objet

même de ce travail, à quoi bon récolter la parole pour l'inscrire sur des panneaux ?

Tout d'abord l'inscription permet de susciter la réaction en direct auprès des personnes présentes ce qui engendre

un échange, un débat sur site, ensuite ces paroles sont rassemblées pour former une base de réflexion à des travaux

à venir sur les sujets concernés.

« Prévoir des lieux autres que les halls pour que les jeunes puissent se rassembler. » 100 , par cet exemple de

contribution, Danielle invite l'équipe d'animation de la Maison de Quartier à se mobiliser autour de la question de

la jeunesse : comment prendre en compte les besoins spécifiques de ce public dans l'espace ? Telle peut être une

base de travail pour la collectivité à partir de points de vue d'habitants.

« Qu'il y ait plus de jeux pour les 12/16 ans et de beaux bâtiments avec plus de couleurs. » 101 . Byron abonde dans

le sens de Danielle par contribution interposée. Il propose que le jeu des enfants soit à l'extérieur et souhaite même

que les espaces communs des immeubles soient plus beaux.

L'utilité, le sens de cette démarche dépend ainsi de la valeur que la collectivité porte à chaque individu dans la

construction collective. À ce propos le philosophe Marcel GAUCHET, dans un article décrivant l'histoire de la

démocratie au XXème siècle en Europe, évoque les différentes phases de son avènement. Dans un premier temps

il parle d'une démocratie aux « ambitions d'une puissance collective totale » 102 au nom de la traditionnelle formule

« ce sont les masses qui font l'Histoire. ». À cela succède une idéologie quasiment opposée, qu'il décrit comme

« une entente majoritaire qui sacralise les droits des individus » 103 à tel point que la construction collective en est

freinée voire rendue impossible.

Le dispositif Porteurs de parole tend à créer des interactions entre des individus partageant des difficultés

communes. Mais cette étape n'est pas exclusive, il faut qu'elle soit suivie d'une autre interaction avec le

représentant de la collectivité de façon à permettre la confrontation des points de vue, des prérogatives, des

contraintes et des envies de chacun dans une démarche de construction commune.

Mon action est de rendre saillantes des contributions récurrentes, pour ne pas tomber dans le piège de

l'individualisme exacerbé, c'est à dire tenter d'éviter de transformer un besoin individuel en une réponse collective.

Les droits de l'homme « ne peuvent devenir une politique qu'à la condition qu'on sache reconnaître et qu'on donne

les moyens de surmonter la dynamique aliénante de l'individualisme qu'ils véhiculent comme contrepartie

naturelle. » 104 .

Je pense que l'individu ne peut être au cœur de la construction collective qu'à la condition d'avoir les moyens

d'exercer cette fonction. Comme l'objet de la démocratie, telle qu'elle fonctionne de nos jours en Europe

notamment, n'est pas de former chacun de ses membres à la pratique de la chose publique, l'action d'animation

peut contribuer à en développer un intérêt chez certains habitants.

99 cf l'intervention au nom de la structure concernant la question des aires de jeux

100 Contribution de Danielle ans lors d'un dispositif Porteur de paroles du printemps 2008

101 Contribution de Byron 11 ans lors d'un dispositif Porteur de paroles du printemps 2008

102 La démocratie contre elle­même de Marcel GAUCHET, éd. Gallimard, 2007

103 La démocratie contre elle­même de Marcel GAUCHET, éd. Gallimard, 2007

104 La démocratie contre elle­même de Marcel GAUCHET, éd. Gallimard, 2007

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 33


Le dispositif Porteurs de paroles permet l'expression spontanée, pour développer le débat, confronter les points de

vue et construire en commun. Il me faut inscrire la démarche de discussion, d'échange dans la durée et dans

l'espace.

C) La complémentarité des espaces de débats

1) Sous l'arbre à palabres

Multiplier les espaces de débat, en faire une habitude

« La palabre substitue les mots à la violence brute et révèle souvent un lien social oublié » 105

Pour répondre à la question de l'inscription du débat dans la durée, il y a quelques mois avec des habitants

volontaires nous avons construit au cœur de la Maison de Quartier un arbre à palabres. Cet arbre se trouve depuis

sur le passage de tous les usagers de la structure, son ampleur le rend incontournable, son esthétique 106 lui revêt un

caractère remarquable et sa fonction inscrit dans le marbre du centre social une volonté de soutenir et développer

la discussion. Sur la fonction de l'arbre à palabres Jean­Godefroy BIDINA a ces mots « À travers la palabre se

dessine la constitution d'un espace public » 107 , il ajoute que s'y génère un état d'esprit qui permet d'observer les

choses sous plusieurs angles.

C’est bien ma volonté d’utiliser cet outil symbolique pour créer un espace public de débat. Pour aller au­delà du

« folklore », je propose sur la saison plusieurs rendez­vous réguliers aux habitants. Ces rencontres, formalisées

dans la plaquette 108 , s'étalent sur plusieurs mois. La thématique du renouvellement urbain traverse les débats. Cette

utilisation de la répétition permet de rendre coutumière la pratique du débat, mais également de poursuivre une

discussion, de donner de la substance aux contenus en permettant à chacun d'agrémenter ses informations et de

s'habituer à la prise de parole publique, à la confrontation au fur et à mesure des échanges. « La palabre consolide

une sorte de pédagogie sociale ; la solution au litige n'est pas extérieure aux litigeant. » 109 . L'étalement dans le

temps facilite la concordance du temps de l'administration, de la décision politique et celui de l'habitant.

En ce qui concerne l'inscription des débats dans l'espace, plusieurs pistes de travail sont poursuivies. Je conçois

l'espace public comme mobile. Chaque individu crée sa carte de territoire selon ses habitudes, ses pratiques. Ainsi

mon espace public ne peut­être universel. A partir de ce constat, je propose de travailler la question des débats

dans des lieux multiples et aussi aux fonctions et usages variés de façon à y rencontrer des habitants différents. Les

discussions sur plusieurs sites dans le quartier 110 répondent à cette préoccupation. Pour élargir encore les espaces

possibles, je propose à l'habitant d'intervenir par l'intermédiaire du journal de quartier où une rubrique libre sur le

thème du renouvellement urbain est ouverte, ainsi qu'un blog sur internet. Cependant ces médias ne sont pas

performants en la matière, ils n'ont permis de recueillir que deux contributions davantage de l'ordre de critiques

105 La palabre – une juridiction de la parole de Jean­Godefroy BIDINA, éd. Michalon collection le bien commun, 1997

106

Arbre réalisé en 2007 avec le concours de Sonia BLANCHARD, plasticienne

107

La palabre – une juridiction de la parole de Jean­Godefroy BIDINA, éd. Michalon collection le bien commun, 1997

108

cf la plaquette Sous l'arbre à palabres en annexe

109

La palabre – une juridiction de la parole de Jean­Godefroy BIDINA, éd. Michalon collection le bien commun, 1997

110 cf emplacement des dispositifs Porteurs de paroles partie II B) 1)

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 34


négatives que pouvant alimenter une construction commune. Ces outils ont pour inconvénient de permettre à

l'émetteur d'être anonyme.

Pour compléter ce dispositif je multiplie les formes que prend le débat. La discussion peut être simplement

programmée et formalisée comme telle, mais elle peut s'inviter lors d'ateliers d'arts plastiques, de théâtre ou

d'écriture portant tous sur le sujet de la construction de la Chesnaie. Ainsi en famille, entre compagnons de

pratique de loisir, les participants peuvent échanger, refaire le monde de la Chesnaie, et ce en présence de

l'animateur. Je garde toujours une oreille attentive à ce type de conversations, elles sont une source par les apports

qu'elles véhiculent mais aussi grâce aux débatteurs potentiels qui les animent. À moi de les inviter pour le

prochain débat.

2) Le théâtre forum plébiscité

Avec une petite culture théâtrale 111 , je m'intéresse particulièrement à cette récente pratique du théâtre forum 112

initiée au Brésil par Augusto BOAL dans les années 60. Le principe du théâtre forum est de définir une scène

critique de la vie quotidienne, d'y envisager les pires dénouements et de les mettre en scène de manière sommaire.

L'objectif est de soumettre ce postulat presque grotesque, mais véritable, à un public qui tente de déconstruire les

relations entre les protagonistes en faisant par eux­même l'expérience de leur proposition sur scène. Pas grand

chose à voir avec les contraintes annoncées du théâtre traditionnel (texte, espace temps et lieu prédéfinis) mais une

forte inspiration du jeu pour vivre ou revivre des émotions. Il s'agit, en quelque sorte d'aller au dedes mots, d'y

associer le souvenir d'un sentiment ressenti, d'une émotion traversée en l'exprimant avec son corps afin de

transmettre une histoire véritable à ses interlocuteurs (partenaires lors des ateliers et publics et partenaires lors de

séances publiques).

Cet outil facilite l'expression, parfois même de manière insidieuse. Je veux dire par là que la volonté de se retenir,

de ne pas se dévoiler ne fait pas le poids face aux émotions et sentiments qui, dans le vif du sujet, nous emportent.

Cette pratique nous prend au jeu, difficile de tricher. Lors de mon expérience d'animation une collègue assistante

sociale a participé à une séance publique et a fait une proposition sur scène. La séquence l'a emportée au point de

baisser les bras sur scène face à une personne qui jouait un jeune teigneux, têtu et qui n'avait pour motivation que

d'embêter sa mère interprétée par la collègue en question. Plus tard j'apprends que la situation l'a marquée au point

de devoir l'évoquer dans le milieu professionnel pour tenter de réguler son émotion.

Ce qui est instructif dans cette situation c'est que la pratique du théâtre forum crée une réaction chez ses

participants, dans le jeu bien sûr, mais aussi sur ses propres positions, idées. « Le théâtre [forum] aide la personne

qui joue mais aussi celle qui reçoit. » 113 . Le participant est amené, dans la position d'acteur, à se remettre en cause

111 Intéressé depuis longue date à cette pratique de la langue et du corps, j'ai été acteur, en herbe, dans plusieurs

compagnie jusqu'à en créer une avec un ami. Cette compagnie associative, dont je suis président depuis plus de sept

ans, tente de promouvoir le théâtre et des pratiques contemporaines.

112 Aussi appelé théâtre institutionnel, « Le théâtre forum est une technique de théâtre mise au point dans les années 1960

par l'homme de théâtre brésilien Augusto BOAL, dans les favelas de São Paulo. Le principe en est que les comédiens

improvisent puis fixent une fable de 15 à 20 minutes sur des thèmes illustrant des situations d'oppression ou des sujets

problématiques de la réalité sociale, économique, sanitaire d'une communauté. Ils vont ensuite la jouer sur les lieux

de vie de la communauté à qui est destiné le message. À la fin de la scène, ­ dont la conclusion est en général

catastrophique ­ le meneur de jeu propose de rejouer le tout et convie les membres du public à intervenir à des

moments clé où il pense pouvoir dire ou faire quelque chose qui infléchirait le cours des événements. » D'après le site

www.wikipédia.org , décembre 2008

113 Contribution d'un participant aux ateliers de théâtre forum lors du bilan

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 35


à réfléchir à sa manière de faire, avec les différents autres participants et seul également.

Toujours dans une démarche de recueil de la parole de l'habitant, je mets en place plusieurs séances de théâtre

forum avec Gaïa, une compagnie angevine faisant partie du réseau national Arc­en­ciel 114 . Le plus difficile dans ce

travail est de réussir à réunir un groupe d'habitants pour participer aux ateliers, souvent la pratique est méconnue et

compliquée à expliquer sans effrayer les usagers. Par exemple après un premier échec, j'exclus le mot théâtre de

ma présentation de l'action auprès du public, je reste également discret sur la séance publique qui se tient en fin

d'action.

Cette manière de travailler permet d'inciter l'habitant à se poser lors d'un temps d'échange, de réflexion et surtout

de construction de projet collectif. Après un premier contact, souvent pris dans des conditions de discussions assez

précaires (dans un espace public de passage, à un moment où mon interlocuteur n'est pas disposé à parler du sujet

que je lui soumets, avec des contraintes de temps qui peuvent s'ajouter), je donne rendez­vous à l'habitant à une

rencontre durant laquelle j'expose toutes les conditions du projet. Je m'attache à mettre en avant ce qui peut­être

modifiable et dans quelle mesure. C'est à ce moment que chacun prend réellement connaissance de la teneur du

projet. C'est aussi lors de cette rencontre que les participants s'expriment sur ce qui les intéresse et que je peux

prendre en compte leur volonté d'implication.

Dans ce cas, ce qui est à noter c'est la multitude de niveaux différents dans lesquels s'inscrivent les participants au

moment où le projet débute (certains ne font que passer prendre un café de manière ponctuelle à la cafétéria de la

Maison de Quartier, d'autres sont des bénévoles avérés, membres du conseil d'administration de la structure et

entre ces deux niveaux, il y a ceux qui ne font que participer ponctuellement à une activité, ou qui étaient inscrits

dans la vie de la structure lors de saisons précédentes).

Les ateliers se déroulent correctement « Le théâtre m'a fait du bien, pour moi » et « Tout le monde y est allé à

fond, s'est impliqué pleinement » 115 . Le groupe d'habitants choisit plusieurs thématiques, les développe, les torture

et en extrait des situations suffisamment complexes pour poser question aux habitants qui participent aux deux

séances publiques. Le cadre de l'atelier crée une dynamique de groupe au travers du jeu, de la mise en scène de

soi. Il instaure un environnement protecteur où les participants peuvent parler sans être jugés (chacun se dévoile à

un moment ou un autre). C'est aussi l'occasion de discuter, de rencontrer d'autres habitants et de confronter ses

idées, défendre une opinion. « Nous concevons le conflit comme la rencontre d'intérêts, de désirs, de points de vue

différents. Le conflit constitue une force de transformation sociale (...) à condition qu'existent des espaces

démocratiques pour que chacun puisse le négocier. » 116

En s'inscrivant dans cette démarche, Aurélie 117 intervient auprès des quinze habitants et ce pendant cinq ateliers

répartis sur trois semaines. À l'issue de ce travail les séances publiques réunissent près d'une centaine de

personnes, nombreuses sont celles qui prennent la parole et participent à chercher des solutions aux problèmes

posés, « Il y a un intérêt à avoir des avis, même opposés parfois. » 118 .

J'en sors enrichi d'une expérience qui m'a apporté un fort sentiment d'une possible construction commune. Dans la

foulée je rencontre les participants aux ateliers et leur propose de tirer un bilan de l'action qui se termine.

Quelques éléments peuvent être mis en avant, le jeu pratiqué en début de chaque séance permettant de se

désinhiber est particulièrement efficace, « J'ai appris à aller vers les gens » 119 , malgré les différences de niveaux

d'implication de chaque participant au commencement du projet, tous ont partagé un bilan positif « Il y avait une

114 Arc­en­ciel théâtre rassemble des compagnies d'Ile de France, d'Angers, de Limousin et Midi­Pyrénées, d'Arles, du

Havre, de Dourdenez et de Montpellier. www.arcencieltheatre.apinc.org

115 Contribution d'un participant aux ateliers de théâtre forum lors du bilan

116 Selon la Compagnie Gaïa, in proposition de projet 2008

117 Aurélie travaille pour la Compagnie GAÏA

118 Contribution d'un participant aux ateliers de théâtre forum lors du bilan

119 Contribution d'un participant aux ateliers de théâtre forum lors du bilan

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 36


elle énergie de groupe » 120 . Je peux ajouter que chacun a souhaité renouveler l'expérience « On pourrait

facilement venir régler des conflits grâce au jeu deles » 121 .

Ce type de travail met en exergue l'insatiable besoin de certains habitants de parler de leurs difficultés

quotidiennes à vivre ensemble, de façon à s'en délester, voire en régler en partie.

3) La parole pose question

Tout au long de cette partie, je tente de mettre en avant les volontés communes de l'habitant et de l'animateur à

permettre le débat sur les questions liées au quotidien du résident de la Chesnaie.

Ma démarche d'animateur est affirmée, je tiens à mettre tout en œuvre pour permettre à l'habitant de prendre part à

la réalisation de la vie de son quartier, de sa ville. L'habitant est, la plupart du temps, demandeur quant à la

possibilité de faire des choix dans ce domaine. Cependant « des travaux de psychologie montrent ces relations

ambivalentes que nous entretenons avec le libre choix : nous voulons être libre de choisir mais nous ne voulons

pas avoir trop de choix parce que c'est anxiogène. » 122 . Éric MAURIN parle d'un phénomène rencontré dans ma

pratique : pour la mise en place d'animations je sollicite régulièrement les usagers de la structure lors de temps de

rencontres, à la question « qu'aimeriez­vous mettre en place, ou faire dans les prochains mois ? », je constate bien

souvent la gêne devant l'ampleur des choix possibles, et la discussion se solde par un accord des participants aux

suggestions que je leur soumets ou à celles de certains que je tente de développer de manière partagée. La

méthode efficace et laissant un libre arbitre à chaque individu consiste à recueillir auprès des usagers et en amont

de la discussion des éléments, des pistes de travail et d'animations à soumettre au débat s'il n'y en a pas d'autres.

Ce travail de recueil se fait à partir d'une analyse des situations conflictuelles rencontrées, des éléments de

crispation, de difficultés décrites par l'habitant.

Je peux aussi être audacieux et parfois devancer le besoin en proposant une intervention sur un sujet qui ne m'a pas

été soufflé.

Plusieurs étapes sont à franchir pour arriver à mettre en place un débat. Tout d'abord un cadre favorable est

nécessaire, il s'agit de réunir les conditions matérielles facilitant la prise de parole de l'habitant. C'est un exercice

complexe puisqu'il faut connaître un tant soit peu les personnes afin de savoir ce qui les rassure, ce qui les motive

et ce qui les contraint. Ensuite, une fois le cadre posé, intervient l'outil, et la manière dont il est utilisé. La posture

de l'animateur de débat est à ce moment primordiale 123 .

La liste des outils présentée pour faciliter la prise de parole n'est pas exhaustive, car un outil n'est qu'un élément

pour la mise en œuvre du débat. Rendre son opinion publique implique une démarche bien plus complexe qui ne

peut que rarement se résoudre à la simple utilisation d'outils. Plus importante encore, est la question de l'enjeu

porté par cette parole, l'habitant doit ressentir que sa parole impacte, qu'elle n'est pas vaine, l'animateur doit s'en

porter garant. La prise de position n'étant pas une fin en soi, l'objectif du débat est avant tout de projeter une

amélioration des conditions de vie quotidienne dans son quartier. Le recueil de cette parole, les synthèses des

débats et les propositions mises en exergue servent à agir sur l'environnement. Ainsi il me faut construire les

conditions d'action de l'habitant.

120 Contribution d'un participant aux ateliers de théâtre forum lors du bilan

121 Contribution d'un participant aux ateliers de théâtre forum lors du bilan

122 Et si on sortait de nos ghettos... par Éric MAURIN sociologue in Télérama n° 3075­3076 du 17 décembre 2008

123 cf III. A) 3) Le technicien de l'habitant : l'animateur et III. C) 4) L'animateur maître d'ouvrage

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 37


TROISIÈME PARTIE

CONSTRUIRE LES CONDITIONS D'ACTION DE L'HABITANT

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III.CONSTRUIRE LES CONDITIONS D'ACTION DE L'HABITANT

A) Développer les relations entre l'habitant et les élus

1) Des représentations et des intentions mutuelles

« Nous n'avons pas profité d'un vote communautaire : ce n'est pas parce que tu connais ton voisin depuis trente

ans qu'il va voter pour toi. Parce qu'il te connaît très bien, et qu'il a plutôt tendance à adhérer au projet de

quelqu'un qu'il ne connaît pas. Le problème, c'est qu'aujourd'hui les élections ne permettent pas de démarches

désintéressées. » 124

Pierre­Didier parle ici d'une expérience électorale d'une liste présentée lors des élections municipales de 2001 et

des cantonales de 2004 à Vaulx en Velin. Cette équipe s'est constituée autour de résidents de ce quartier d'habitat

social accompagnés d'instituteurs, de chercheurs, de chômeurs et d'ouvriers hors ZUP 125 .

La question qu'aborde cette démarche particulière est tout d'abord l'engagement. Ce qui paraît remarquable c'est la

capacité de ces habitants à se mobiliser malgré les freins. Il est bien plus simple de laisser faire, de compter sur les

autres ou plus simplement d'attendre. S'engager dans une telle aventure c'est aller vers l'inconnu : le résultat des

élections ou l'efficacité du travail réalisé par l'équipe si elle est élue ne peuvent être maîtrisés au moment de

l'engagement, ni même le domaine d'activité. J'entends par là que de s'engager en politique revêt un sens un peu

hors du commun : cela donne à penser qu'il faudrait tout connaître, ou faire mine, avant même d'avoir été élu, ou

encore que ce serait réservé aux intellectuels, pas aux manuels.

L'autre difficulté à dépasser est l'image que produit et qui est véhiculée de l'homme politique. L'aspect du discours

de type réponse à tout ou peu suivi d'actions.

Lorsque je discute de ces questions avec des habitants de la Chesnaie, la réponse courante est de renvoyer la

responsabilité de son mal­être aux élus politiques « Tous les mêmes, ils viennent, se montrent lors des élections et

puis après plus rien, ils n'en ont plus rien à foutre de nous » 126 . Ce qui est difficile c'est de pouvoir parler de

l'importance du rôle des décideurs politiques, surtout au niveau local et du fait que sans une réelle représentation

politique les habitants ont moins de chance d'être entendus. Alors comment pourrais­je répondre à Simone

« Prends sa place, tu feras sans doute mieux » ? Non je lui explique, je me lance dans une démonstration mettant

en scène son quotidien, le quartier de la Chesnaie comme une micro société où la place publique est partagée par

plus de deux mille personnes. D'où l'importance que chacun fasse une action pour tous, même la plus simple, ou

celle qui paraît insignifiante, de façon à faire en sorte que cela fonctionne mieux, car faire pour tous cela revient à

faire pour soi. Cette idée est partagée par Claudette LAFAYE : « (...) toute action de changement passe par la

découverte et l'acquisition de nouvelles capacités collectives, de nouvelles façons de raisonner, de nouvelles

façons d'être ensemble. Le changement est donc un apprentissage. » 127

124 Témoignage de Pierre­Didier, La France invisible, sous la direction de Stéphane BEAUD, Joseph CONFAVREUX et

Jade LINDGAARD, ed. La Découverte Poche, p. 37

125 ZUP : zone à urbaniser en priorité

126 Simone à la cafétéria de la Maison de Quartier mars 2008

127 Sociologie des organisations de Claudette LAFAYE, ed. Armand Colin

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Invitation à l'engagement citoyen ?

Mais le plus causant c'est la preuve par l'exemple, par le vécu. Lors d'une séance de Porteurs de paroles 128 au centre

commercial 129 voisin, j'avais invité Blandine à nous rejoindre pour assurer un rôle d'animatrice­enquêtrice. La

question abordée ce jour­là, par une petite équipe de quatre bénévoles, Blandine, une animatrice stagiaire et moimême,

portait sur le mieux vivre ensemble et comment y parvenir. C'est une séance qui a particulièrement bien

fonctionné. Nous y avons croisé de nombreuses personnes, un public socialement diversifié, et comme l'animation

se déroulait en plein après­midi les gens prenaient le temps de répondre à la question, les échanges étaient

conséquents et intéressants. Alors que je tentais de refaire le monde avec Jean­Yves (46 ans), j'observais du coin de

l'œil Blandine, la sachant novice et un peu timide. Et bien, contre toute attente, Blandine discutait avec un groupe

de jeunes majeurs au look skinhead, accablés de bières, de chiens et de gel pour tenir leurs chevelures toutes raides

vers le ciel. La conversation dura un petit moment. Après coup Blandine me raconta qu'elle avait passé un très bon

moment et qu'elle pensait avoir servi à quelque chose.

On voit bien au travers de cette petite partie de mon expérience d'animation que la place prise par l'habitant peut

lui permettre de comprendre les enjeux de la vie collective, du faire pour tous. Ces micro expériences, lorsqu'elles

sont réussies, laissent les personnes dans un état de satisfaction et leur procurent un peu de bonheur au sens de la

joie d'avoir fait reculer un problème. Miguel BENASAYAG explique qu'il est difficile de comprendre une

population opposée au système qui réagit exclusivement en consommant des anti­dépresseurs ou de l'alcool à

outrance. Il propose de communiquer cette joie d'agir que me décrivait Blandine avec ses mots. Miguel

BENASAYAG parle de « passer du pâtir à l'agir » 130 . Blandine réside à La Chesnaie depuis 1976, elle a essuyé les

plâtres et connu l'évolution du quartier au travers des relations tissées par l'intermédiaire de ses trois garçons

qu'elle a élevés seule. Blandine vit chichement avec une moitié de SMIC et des enfants à soutenir financièrement.

J'ai pu observer chez elle que participer à la vie de la collectivité au travers d'échanges avec ses voisins ou d'autres

pour réfléchir, partager des idées dans le but d'améliorer la vie de tous dans le quartier lui avaient rendu le sourire,

un certain entrain et une envie de faire face à ses propres difficultés pour avancer. Elle semble avoir envie de

renouveler ce type d'expérience ou d'en découvrir de nouvelles. En proposant à Blandine d'être au cœur du

dispositif Porteurs de paroles, elle a pu ainsi initier un débat avec ses amis, ses voisins et de fait, avec les membres

de la société.

Il s'agit pour elle de prendre position socialement.

Cette démarche permet une reconnaissance, c'est peut­être ce qui la motivera à poursuivre son investissement

cependant cela peut s'avérer parfois risqué. En faisant corps avec un membre de la Maison de quartier et en

prenant des positions dans une quête du mieux vivre ensemble, aux yeux de certains c'est naturellement devenir

membre de l'institution et s'exposer aux partisans du mieux vivre tout seul. Ils peuvent être nombreux : les fauteurs

de troubles en tête, les râleurs, les personnes envieuses de la nouvelle visibilité de Blandine voire de sa place.

Ainsi il me faut prendre en compte ces aspects de l'engagement d'un habitant lorsque j'imagine, naïvement, que

mon rôle relève davantage de cette mise en avant que de prendre position pour mon compte ou pour l'institution

pour laquelle je travaille.

Au­delà, le projet social de la structure me confère la mission de donner la parole aux habitants, les habitants ont

la parole et s'ils ne l'ont pas qu'ils la prennent, et s'ils ne peuvent la prendre parce que c'est complexe, que cela fait

peur, alors c'est de mon ressort de les y aider. « Militer pour soi n'est pas seulement la preuve d'un engagement

128 cf dispositif détaillé p. 30

129 Ce centre commercial ressemble plus à un centre commercial de quartier qu'à un hypermarché ; il est composé d'une

supérette, d'une boulangerie, d'un bar et de La Poste

130 Conversation avec Miguel BENASAYAG in Les nouveaux militants de Laurent JEANNEAU et Sébastien

LERNOULD, ed. Les petits matins, p. 225

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 40


plus égocentrique qu'avant, c'est surtout une nécessité, le moyen de s'évader d'un environnement anxiogène. » 131

nous indiquent Laurent JEANNEAU et Sébastien LERNOULD.

Et l'on rejoint l'idée que se positionner permet d'exister en tant que personne et apporte du bien­être dans une

société qui parfois nous étouffe : agir apporterait du mieux être aux autres et du bonheur à soi. En tous cas il

m'apparaît que l'action de Blandine rend ses pairs plus compréhensibles pour les pouvoirs politiques. En agissant,

en s'exprimant et en créant du débat les habitants ont le pouvoir de se faire entendre par les élus politiques.

Récemment quatre habitants de la Chesnaie ont rencontré à plusieurs reprises l'élue de quartier pour se plaindre de

nuisances sonores causées par des utilisateurs de motos durant de longues heures sous les fenêtres du voisinage le

soir et le week­end. De leur démarche, de l'écoute qu'en a fait l'acteur politique, du travail initié par l'équipe de

prévention spécialisée et des animateurs de la Maison de quartier est né un panel d'actions (rencontre entre les

différents protagonistes, une pierre supplémentaire est posée sur l'édifice de réflexion des espaces de pratique du

motocross à l'échelle de la ville).

L'acteur politique est, sans doute, dans la durée plus attentif à un groupe d'habitants proposant un débat plutôt que

face à une attitude violente de destruction de leur environnement, par les même habitants, voire d'auto destruction

car c'est une mise en demeure de l'élu et il n'aime pas ça. Les problèmes et les solutions seront exposés et

discutables.

Et si Blandine pouvait illustrer, de par son comportement, l'exemple pris plus haut de Pierre­Didier concernant la

mise en place d'une liste électorale. Blandine, ayant pris conscience qu'elle occupait une place singulière depuis sa

participation au dispositif Porteurs de paroles, a un regard peut­être différent sur le monde politique et sur le

fonctionnement démocratique dans lequel nous vivons. Blandine ne parle plus exclusivement de ses propres

problèmes, elle est devenue force de propositions dans plusieurs domaines, elle n'hésite plus à fournir un coup de

main et même des idées. Lors d'un très récent dispositif Porteurs de paroles face au peu d'affluence Blandine a

proposé d'aller à la rencontre des passants en prenant son panneau et en circulant au pied et dans les tours. Elle est

vis à vis d'autres habitants porteuse de sens politique. Je dois être vigilant, Blandine s'est essayée à défendre des

idées, des positions en public et c'est un exercice délicat que pratiquent les femmes et les hommes politiques dont

parlait Simone à la cafétéria. Bien sûr, mener ce débat au même endroit pourrait être une piste de travail

intéressante car Simone et Blandine avaient toutes les deux le même positionnement avant l'expérience à laquelle a

participé Blandine. Mais je ne suis pas convaincu d'obtenir un résultat positif, je pense qu'il est sans doute plus

facile d'assimiler le changement lorsque l'on y est directement confronté.

D'après la théorie de Mc GRÉGOR il faut d'abord passer par une phase d'acceptation « l'être humain serait

capable de se diriger lorsque ses objectifs sont vraiment acceptés par lui­même. » 132 . D'après ce raisonnement,

mener un débat a pour freins toutes les peurs, l'inexpérience et autres représentations négatives chez l'habitant,

mais également l'image qu'il porte sur les femmes et hommes politiques. Mener un débat c'est pratiquer les mêmes

méthodes, c'est utiliser la parole à la place de la violence, du silence ou du cri. Blandine a accepté la production de

changement pour elle­même et les autres dès lors qu'elle a participé à l'animation du débat.

J'observe bien que les participants aux Porteurs de paroles sont en mouvement, qu'ils soient animateurs enquêteurs

ou interlocuteurs. Alors qu'est ce qui pousse certains d'entre eux à prendre position ?

Mon travail m'invite à proposer aux usagers de se mettre en mouvement, de favoriser une vie sociale dans la cité.

Dans leur livre Militer aujourd'hui Jacques ION, Spyros FRANQUIADAKIS et Pascal VIOT 133 parlent de se battre

pour conjurer des dangers imminents plus que pour rêver à des lendemains meilleurs. Notre société télévisuelle de

l'oppression sécuritaire est passée par­là, faire peur pour s'engager, éviter la catastrophe, parer à toutes éventualités

131 Les nouveaux militants de Laurent JEANNEAU et Sébastien LERNOULD, ed. Les petits matins

132 Management, aspects humains et organisationnels de Nicole AUBERT, Jean Pierre GRUERE, Jak LABES, Hervé

LAROCHE et Sandra MICHEL, éd. PUF fondamental, p. 380

133 Militer aujourd'hui de Jacques ION, Spyros FRANQUIADAKIS et Pascal VIOT, ed. Autrement

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 41


dans l'urgence. C'est un argument qui se défend : l'expérience politique du 21 avril 2002 est là pour rappeler à

chacun que s'engager en démocratie est essentiel pour son bon fonctionnement. Pendant de nombreuses années

militer consistait, souvent, à prendre une carte de Parti, ou adhérer à un syndicat et descendre dans la rue lorsqu'il

y avait un appel à la grève. C'était du militantisme de masse. Aujourd’hui la société a évolué, chacun est plus

centré sur sa personne pour faire face à un sentiment de quasi­absence d'avenir, « le militantisme pour soi s'est

substitué à la remise de soi. » 134 . L'activisme contemporain doit permettre d'exister tout simplement, Blandine fait

de son investissement dans ce projet une de ses principales activités.

Malgré l'évolution de méthode, militer conserve tout son pouvoir d'action « les procédés auxquels nous nous en

prenons ne tiennent que par la passivité, la résignation massive.» 135 . Simone illustre bien cet état de fait, elle prend

d'ailleurs la parole pour d'autres en disant régulièrement que « ça ne sert à rien, ça ne changera pas » et j'en passe.

Il me faut en permanence actionner de multiples ressorts de la motivation pour arriver à ce que des habitants se

mettent en action, parmi ceux­ci l'expérience que transmet Blandine est l'un des plus efficaces.

Je crois sincèrement à l'histoire des petits ruisseaux qui font... de grands mouvements « des troubles qui sont

venus d'un lieu infime et éphémère ont finalement ébranlé l'ordre du monde. » 136 , cependant il est nécessaire de

partager les idées, les motivations de chacun pour construire l'action militante « si les nouveaux militants

privilégient les structures horizontales (...) c'est qu'ils insufflent de l'avenir dans le présent » 137 . Ainsi en agissant

ensemble Blandine et les autres habitants ayant participé à un dispositif Porteurs de paroles, construisent à partir

des idées de chacun une théorie commune. Ils dépassent le stade passif pour transmettre de fait leur démarche

auprès des membres de leur groupe, mais ils créent également une sorte de préfiguration positive de l'avenir, agir

aujourd'hui sans suivre un grand mouvement c'est se créer un présent meilleur, plus adapté à ses besoins, à son

mode de vie et son environnement.

Revenons à la réalité des résidents de la Chesnaie. Ces personnes sont en attente d'une amélioration de leur

quotidien au plus vite, elles recherchent du pragmatique et du rapide, elles sont, toujours, en attente. Participer à

un débat avec un élu de quartier à la cafétéria de la Maison de quartier avec de nombreux voisins, investir l'espace

public 138 et y donner son avis c'est tenter d'atteindre cet objectif. Ce qui est important c'est mon action, ou d'autres,

en continu. Pour que ces petites avancées ne restent pas lettres mortes, je dois m'assurer de ranimer la flamme de

la motivation de chacun. Les brèches ouvertes dans ce fonctionnement politique peuvent vite se refermer.

Évidemment je ne suis pas là pour porter mes idées, par contre je me dois de soutenir celles des habitants, les

entretenir, les faire se développer avec eux et les élus politiques. C'est bien parce que l'on a agi que les élus

politiques ont réagi, ainsi il s'est passé quelque chose.

En rencontrant Arlette MOUSSEAU 139 , je lui demande son point de vue quant à la manière de pratiquer la

démocratie sur la commune. Selon elle, jusqu'ici à Saint­Nazaire, « la démocratie représentative est comme le seul

exercice possible » 140 . Pour étayer ce constat elle m'explique comment, pendant des années, les élus sont allés de

bonne volonté à la rencontre des habitants notamment sur des questions urbanistiques. Lors de ces consultations

134 Les nouveaux militants de Laurent JEANNEAU et Sébastien LERNOULD, ed. Les petits matins

135 D'après Yvan GRADIS cofondateur des Déboulonneurs in Les nouveaux militants de Laurent JEANNEAU et

Sébastien LERNOULD, ed. Les petits matins

136

D'après Guy DEBORD in Les nouveaux militants de Laurent JEANNEAU et Sébastien LERNOULD, ed. Les petits

matins

137

D'après Tim JORDAN chercheur anglo­saxon in Les nouveaux militants de Laurent JEANNEAU et Sébastien

LERNOULD, ed. Les petits matins

138 dans le cadre d'un dispositif Porteurs de paroles

139 D'après un entretien avec Arlette MOUSSEAU, élue de quartier à la Chesnaie, responsable du dispositif Conseil de

Quartier pour la ville, novembre 2008

140 D'après un entretien avec Arlette MOUSSEAU, élue de quartier à la Chesnaie, responsable du dispositif Conseil de

Quartier pour la ville, novembre 2008

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 42


les élus se font presque systématiquement agresser, ainsi leur engouement pour cette pratique se tarit petit à petit.

Les raisons qui poussent l'habitant à râler après son élu sont surement multiples. Arlette MOUSSEAU met en

avant au moins une de ces raisons : l'habitant ne va pas toujours dans le sens de l'intérêt collectif. Elle me propose

de regarder de plus près l'exemple du logement social. Saint­Nazaire est une ville équipée de 27 % de logements

sociaux, avec un objectif à 30 %. En effet il y a plusieurs milliers de demandes de logements en souffrance,

l'évolution des fonctionnements familiaux nécessite plus de logements (voire de plus grands) 141 et enfin Saint­

Nazaire est une cité balnéaire et de ce fait attire de nombreux nouveaux résidents. À cela il faut ajouter le fait que

près de 60 % des nazairiens remplissent les conditions d'éligibilité au parc HLM 142 .

Alors pour héberger ces habitants la Ville soutient une politique volontariste de création d'habitat social. Pour

échanger avec les riverains d'un quartier sur la construction de logements sociaux, les réunions d'information

menées par des élus tournent souvent au bras de fer. On peut parler de phénomène NIMBY 143 pour caractériser le

comportement de ces citoyens, futurs voisins dans les programmes immobiliers. En général, ils sont toujours

d'accord avec l'idée de développement du parc de logements sociaux, mais souvent réticents voire opposés à

l'implantation de ces logements à proximité de leur propre lieu de résidence. Cette peur est sans doute liée à un

amalgame fait entre logements sociaux et population délinquante, pauvre et à problème.

Ainsi la démonstration est faite de l'absence de partage d'intérêt collectif de la part de l'habitant, du moins dans

certaines circonstances.

Ce qui est recherché pour mener une politique à l'échelle municipale c'est un point de vue plus global. Il y a ici une

question d'échelle, le citoyen d'un village ne peut pas avoir le même niveau de point de vue que celui d’une

commune de plusieurs dizaines de milliers d'habitants. De ce fait la démarche de prise en compte du point de vue

de l'habitant n'est peut­être pas la même, ou du moins ce sont les contenus soumis à débat qui peuvent varier pour

que la concertation soit efficace. Sur ce point Arlette MOUSSEAU ajoute qu'à l'échelle de Saint­Nazaire, les

conseils de quartiers paraissent adaptés, dans le sens où l'on peut prendre en compte la sociologie des individus le

composant et surtout travailler sur le long terme. En effet la réunion appelée de concertation peut difficilement

être efficace, les participants n'ont pas les mêmes niveaux d'information, les mêmes capacités de compréhension

des données techniques et se confrontent parfois des intérêts divergents. Le conseil de quartier permet d'annihiler

ces différences puisqu'il s'inscrit dans le temps. Le temps est ainsi le meilleur atout de la concertation.

Au­dedes conseils de quartiers, Arlette MOUSSEAU soutient l'idée que la concertation est une vraie évolution

sociétale. Cette évolution demande à chacun de s'adapter, il est peut­être aussi voire plus difficile de se mettre au

goût du jour pour l'élu que pour l'habitant. En tout état de cause, pour asseoir la pratique dans les habitudes des

citoyens, il faut que « les élus s'inscrivent dans cette démarche de façon permanente » 144 .

Pour aller à l'encontre d'un certain désengagement de la chose publique, Arlette MOUSSEAU souligne l'intérêt

d'avoir des relais en place sur les territoires, comme les animateurs à la Chesnaie.

141 En 2008 un couple sur quatre divorce à Saint Nazaire, c'est bien plus que dans les années 70, dernière période de

forte construction d'habitat social. Un couple séparé c'est deux logements au lieu d'un, si il y a des enfants c'est des

grands logements. En vivant seul (chaque parent) la probalité de faire partie des personnes éligibles aux logements

sociaux est plus grande. D'où un besoin d'habitation à loyer modéré sans cesse accru.

142 notamment aux conditions financières, Habitation à Loyer Modéré

143 « Cette idée peut s'appliquer à une personne (quelqu'un qui a une attitude Nimby est un Nimby) ou à une association

de riverains créée pour défendre son environnement ­ ces associations sont aussi nommées nimby. Le terme a été

utilisé pour la première fois en 1980 et se retrouve dans la littérature sociologique francophone, on parle parfois de

syndrome nimby. » D'après l'encyclopédie libre WIKIPÉDIA consultable en ligne :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nimby

144 D'après un entretien avec Arlette MOUSSEAU, élue de quartier à la Chesnaie, responsable du dispositif Conseil de

Quartier pour la ville, novembre 2008

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 43


2) Le technicien de l'élu : l'agent

Si l'élu décide et reste « l'ultime maître de la décision » 145 , le technicien joue un rôle influant dans l'application de

celle­ci. L'objectif à long terme des conseils de quartiers est de tendre vers une maîtrise de la ville dans son

ensemble afin que ses membres puissent s'extraire de leur quartier de résidence et participent à cette vision globale

de la cité.

Cet idéal du citoyen permet d'imaginer l'expertise habitante que j'évoque plus haut associée à la maîtrise technique

des agents de la collectivité, l'ensemble apporterait une plus value importante en terme de production de la Ville

(des orientations travaillées entre élus, techniciens et habitants ne peuvent être que plus légitimes et adaptées).

Cependant le manque de technicité de l'habitant n'est pas le seul frein à la volonté d'application de procédés

d'implication de l'habitant. Pour l'agent administratif, partager une réflexion tripartite avec l'élu et l'habitant est

« une vraie révolution » 146 . Il lui faut accepter que celui qui parle en face de lui puisse avoir raison. C'est peut­être

une des difficultés principales à dépasser : il s'agit de faire en sorte que la parole du technicien ne prévale pas

systématiquement, ou tout du moins pas dans un objectif de ne pas vouloir entendre ce que peut dire l'habitant.

« Ce sont souvent des arguments techniques qui interviennent pour couper court aux discussions avec les

représentants de la société civile. » 147 . Le technicien est au service du projet de la collectivité, il doit ainsi faire en

sorte que celui­ci corresponde au mieux aux besoins et aux attentes du plus grand nombre, en mettant de côté ses

envies personnelles.

La technique ne doit être qu'un outil au service du projet, le savoir­faire, l'expérience du technicien, sont

indispensables pour le bon déroulement du projet mais ils ne doivent pas être exclusifs. « En sacralisant le

discours de l'expert, on cherche à limiter la portée des connaissances du citoyen. » 148

Procédures de construction de la ville

En réalisant ce travail je me suis intéressé de près au projet urbain en cours sur le quartier de la Chesnaie. De ma

place d'animateur de quartier, je suis loin d'être au cœur de l'information s'y rapportant et pourtant je suis parfois

un peu plus informé que la plupart des habitants de la Chesnaie. Malgré cela, je trouve que l'information mériterait

d'être plus claire, non pas dans sa forme, mais davantage dans la manière dont elle est transmise. Le système de la

rumeur permet parfois à certaines informations de filtrer avant l'annonce officielle et c'est souvent regrettable et

peu constructif. « De nombreux habitants n'ont pas de rapport à l'écrit, ce qui suppose un mode d'information

bâti sur la rumeur et une vision interprétative de l'action des pouvoirs publics » 149 , c'est ce que Jean DE LEGGE

nous propose comme analyse de mode de communication pour l'habitant, notamment celui de la Chesnaie.

145

D'après un entretien avec Arlette MOUSSEAU, élue de quartier à la Chesnaie, responsable du dispositif Conseil de

Quartier pour la ville, novembre 2008

146

D'après un entretien avec Arlette MOUSSEAU, élue de quartier à la Chesnaie, responsable du dispositif Conseil de

Quartier pour la ville, novembre 2008

147 L'expertise en société – L'emprise politique des sciences et techniques, Deux cas de pratiques d'expertise nonprofessionnelle

dans les projets d'urbanisme de Camille GARDESSE et Raphaël HOYET, École thématique PACTE­

LATTS­EPFL, 25 et 26 septembre 2008

148 L'expertise en société – L'emprise politique des sciences et techniques, Deux cas de pratiques d'expertise nonprofessionnelle

dans les projets d'urbanisme de Camille GARDESSE et Raphaël HOYET, École thématique PACTE­

LATTS­EPFL, 25 et 26 septembre 2008

149 Intervention de Jean DE LEGGE fondateur du bureau d'étude Territoires Marchés Opinion dans le cadre de RésO

Villes, La participation des habitants, consultable en ligne à l'adresse :

http://www.resovilles.com/downloads/ressourcesdoc/participationhabitants.pdf

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 44


J'ajouterais qu'il peut y avoir un autre mode de fonctionnement pour transmettre de l'information, la partager, voire

discuter d'un projet. Il s'agit, entre autre, des outils que j'évoque plus haut comme une pratique en prise directe et

orale avec la population du territoire. La traditionnelle réunion qui ne produit qu'une information tronquée, n'est

sans doute plus suffisante pour informer et encore moins pour provoquer un débat constructif. L'information

donnée comme la seule vérité, même si ce n'est pas un choix délibéré, comme l'annonce de grandes lignes du

projet dans un gymnase face à une assemblée importante (plusieurs dizaines de personnes) et variée (habitants,

quelques professionnels, représentants associatifs) rend l'interaction quasi impossible. Il y a là peut­être une

question d'échelle, de mesure à travailler, mais ce qui paraît encore plus complexe se trouve à l'échelle des

techniciens de la ville.

De mon point de vue l'habitant ne peut avoir que la sensation d'être face à une jungle administrative. J'entends par

là que la multiplicité des services, au sein même de la mairie et donc des interlocuteurs n'est pas faite pour faciliter

une lecture claire des missions et rôles de chacun. En ce qui concerne le projet de renouvellement urbain, la Ville

délègue à l'Agence de Développement Durable de la Région Nazairienne la maîtrise d'ouvrage du dossier, ce qui

brouille davantage les pistes. À cela peut s'ajouter une certaine lourdeur administrative due à la complexité des

procédures, à certains jeux de pouvoirs entre des services, à la circulation de l'information entre ces services.

Il existe cependant des exemples de villes où techniciens, habitants et élus travaillent de concert sur un projet

urbain. La ville de Dunkerque (59) a mis en place des ateliers de travail urbain dans le cadre de son projet de

renouvellement urbain concernant le quartier du Carré de la vieille 150 . Tout au long du projet ces ateliers sont des

lieux d'information permanents, la Maison de Quartier représentée par son Conseil d'Administration (habitants du

quartier) et ses professionnels gère les questions des habitants, met en place des outils de communication et siège à

la conférence communale spécifique. Cette conférence fait office de maître d'ouvrage du projet.

À la Chesnaie l'habitant a pu participer aux ateliers Ville­Ouest traitant de la qualité des espaces et de

l'aménagement du boulevard Broodcoorens. L'emprise sur le projet, sur l'avenir de son quartier, n'est pas la même

à Saint­Nazaire qu'à Dunkerque. Cette disparité n'est sans doute pas due exclusivement aux agents en charge du

projet, mais ils ont peut­être manqué de force de propositions auprès de leurs élus au moment de préparer le projet

de renouvellement urbain.

C'est pourquoi je pense que l'habitant peut se faire accompagner dans ce projet par un technicien proche de son

quotidien, l'animateur.

3) Le technicien de l'habitant : l'animateur

Donner de la voix à ceux que l'on n’entend pas

Permettre à l'habitant de prendre part au projet concernant l'avenir de son quartier me paraît relever de ma mission

d'animateur. En prise au quotidien avec un public sur un territoire en mutation et savoir qu'une majorité des

habitants n'intervient pas dans le processus de construction de ce projet, ne peut me convenir. C'est un point de

vue personnel, bien sûr, mais le centre social doit prendre sa part dans la mutation du quartier. La structure est

concernée par la politique de peuplement–dépeuplement de la Chesnaie, par les futurs aménagements publics (les

circulations de publics sur le quartier influent sur son action), etc. La Maison de Quartier peut n'être qu'informée,

mais selon toute vraisemblance, et de mon point de vue, il me paraît plus légitime qu'elle participe en son nom et

avec l'habitant au processus urbain en cours.

150 La place des habitants dans le renouvellement urbain Quartier du Carré de la Vieille, ville de Dunkerque (59), fiche

expérience IREV Nord Pas de Calais, 2004, consultable en ligne à l'adresse : http://www.crpv­paca.org/8dossiers_ressources/renovation_urbaine.php

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 45


En initiant mon projet d'expérience d'animation j'ai pris le parti de m'impliquer dans le projet de renouvellement

urbain. L'objet n'étant pas de faire à la place de qui que ce soit et mon travail m'invitant à agir pour que l'habitant

soit au cœur de la vie de son quartier, je me suis intéressé à ce qu'exprimait l'habitant concernant le projet Ville­

Ouest.

Rapidement je me suis rendu compte qu'il y a dissonance entre la réalité de la collectivité (la ville en tant

qu'institution) et la réalité de l'habitant. L'habitant s'exprime sur des sujets matériels, quotidiens, palpables, l'élu

parle d'une vision du quartier à 5 ans. En plus de cette difficulté, le nombre de personnes ne participant pas aux

rencontres sur le projet de renouvellement urbain m'a paru très important, comme un phénomène non négligeable,

un sujet à approfondir 151 .

Ainsi l'animateur peut ici tenter de donner la parole à ceux que l'on n’entend pas, ceux qui n'interviennent pas lors

de réunions publiques, ceux qui ne s'y intéressent pas par manque de confiance en eux, par incompréhension.

L'animateur est un agent qui peut jouer un rôle pertinent au service de l'habitant, pour rappeler que le quartier est

avant tout une propriété publique.

B) Fabrication des territoires : un travail autour de la conception urbaine

1) De l'appropriation de l'espace au débordement

La Chesnaie est un quartier doté de peu de lieux de vie où les échanges sociaux sont possibles, à l'école se

rencontrent exclusivement les parents et la maison de quartier est devenue (après 2005 et la création de l'Espace

Civique) un endroit emblématique où les habitants peuvent discuter avec leurs voisins. C'est pourquoi je suis, tout

comme l'ensemble des intervenants au sein de cet espace, particulièrement vigilant à l'évolution des pratiques

d'utilisation du lieu par ses usagers.

Fin 2007 nous avons constaté une montée en puissance de l'emploi de l'entrée principale de l'Espace Civique

comme cage de foot, ainsi que de la rue devant cette entrée comme terrain de tennis­ballon par certains enfants. La

négociation (peux­tu aller jouer de l'autre côté de la route il y a un grand espace vert) et la dissuasion sous forme

de contrat (arrête de jouer ici, et tu pourras encore utiliser les services de la structure) sont restées vaines. J'étais

dans une impasse, ces enfants continuaient à jouer sur cet espace inadapté, pouvant se mettre en danger lorsqu'ils

se jetaient sur la route à la poursuite de leur ballon et gênant les passants piétons et surtout automobilistes.

« L'enfant est obligé de frôler le danger sinon il ne peut se créer » 152 , me disait une maman au sujet de certains

comportements inadaptés aux yeux des adultes.

Cette situation prenait de l'ampleur, la tension devenait palpable et les adultes (parfois parents d'un des enfants en

question) incriminaient les enfants sans indulgence et souvent sans même leur avoir parlé. Quand bien même ils

151 « 44 % des habitants déclarent ne pas être intéressés par la vie de leur quartier, 31 % des gens possédant un emploi

stable ont participé à au moins un dispositif de participation, contre seulement 7 % pour les demandeurs d'emploi,

29 % des personnes en couple déclarent avoir déjà participé à un dispositif mais seulement 17 % des personnes des

mêmes classes d'âge vivant seules » Ces chiffres montrent comme les habitants de la Chesnaie ne sont pas enclins à

participer. selon L'expertise en société – L'emprise politique des sciences et techniques, Deux cas de pratiques

d'expertise non­professionnelle dans les projets d'urbanisme de Camille GARDESSE et Raphaël HOYET, École

thématique PACTE­LATTS­EPFL, 25 et 26 septembre 2008

152 Contribution d'un adulte lors de la rencontre débat entre des habitants, Romain LOUVEL et l'équipe de la maison de

quartier du 14 février 2008 sur la question des aires de jeux

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 46


avaient pris le soin d'aborder le sujet avec ce petit groupe, ils se voyaient renvoyés sans préavis accompagnés d'un

lot d'insultes à l'occasion.

« Mon garçon de 6 ans joue au foot en visant les boîtes aux lettres avec ses copains, il est avec eux, il est

influencé. » 153 . Les enfants plaidaient une légitime utilisation de l'espace public en prétendant ne pas gêner,

argument qui ne tient pas si l'on prend en compte l'occupation de la chaussée comme terrain de sports « Les vieux

voient le danger, les jeunes foncent et le voient après. » 154 , ainsi que le bruit occasionné par le ballon qui tapait de

manière répétée dans les vitres, heureusement blindées, de l'Espace Civique. Mais il m'était impossible de tenir la

porte pour les surveiller en permanence de façon à ce qu'ils ne s'installent pas dès que je tournais les talons. Même

si nous sommes relativement nombreux à travailler sur ce lieu, cette tâche était intenable dans le temps. De plus la

situation nous renvoyait à la question de la prise en compte, par les parents, de l'utilisation du temps libre de leurs

enfants, voire de leur surveillance. « De très nombreux enfants des villes passent aujourd'hui leur temps libre

enfermés chez eux, ou dans les espaces publics tout proches, dans une effarante solitude. » 155 .

La directrice de la maison de quartier a bien tenté de rencontrer un certain nombre des parents en question,

souvent en vain. Prétextant des difficultés à se libérer en journée, à comprendre la langue ou bien faisant tout

simplement la sourde oreille, la plupart ne répondaient pas à l'invitation à discuter du comportement de l'enfant et

plus globalement de ses loisirs. Comment un enfant peut­il passer des heures à l'extérieur de chez lui, souvent sans

surveillance (directe ou de loin), à utiliser son temps comme bon lui semble ?

L'autre aspect du problème porte sur l'utilisation de la rue située devant la maison de quartier. Les enfants avaient

investi pleinement l'Espace Civique dès son ouverture 156 , ainsi ils avaient saisi plus vite que les autres notre volonté

de créer un lieu de vie et nous avons remédié à cet envahissement (qui aurait pu faire fuir d'autres publics) en

incitant certains parents à participer à de nouvelles activités avec leurs enfants 157 , ainsi qu'en sensibilisant d'autres

parents à inscrire au centre de loisirs de quartier leurs enfants pour éviter qu'ils ne restent seuls le mercredi. Mais

certains enfants toujours présents se sont alors mis à occuper l'esplanade de l'Espace Civique au moment même

les publics se diversifient et s'étoffent. Je crois pouvoir dire, sans trop me tromper, que ces gamins avaient envie

de faire partie de la fête. Après tout, de quel droit est­ce que je me permettais d'intervenir auprès de ces enfants, ils

ne font rien de mal (ou cela n'a pas encore eu lieu) et ne font que s'amuser sans causer de dégât. À cela je pourrais

ajouter l'argument trop commun, mais que font les parents ?

Je pense que chez ces enfants il y avait sans doute quelques chose de plus que de vouloir nous embêter ou que le

seul attrait de cette cage ou ces filets naturels 158 . Les enfants auraient très bien pu aller jouer ailleurs, leur

entêtement face à l'autorité et au danger m'invite à penser qu'il pourrait y avoir un lien avec le fait que l'Espace

Civique est devenu le cœur de vie et d'échanges sociaux sur le quartier.

Ainsi ces enfants par leur volonté de rester là, rendent compte de la construction effective d'un lieu polarisateur, à

moi d'agir pour que cet attrait ne devienne pas envahissant et repoussant comme par le passé. Je parle de cela car

la pratique avait tendance à se développer. L'utilisation de cette esplanade traversée par une rue comme espace de

jeux se répandait chez des publics plus larges que celui des enfants. Les plus grands, ceux qui ont plus ou moins la

majorité, prenaient déjà possession d'un espace latéral au bâtiment, qui d'ailleurs était pensé comme tel, de façon

153

Contribution d'un adulte lors de la rencontre débat entre des habitants, Romain LOUVEL et l'équipe de la maison de

quartier du 14 février 2008 sur la question des aires de jeux

154

Contribution d'un adulte lors de la rencontre débat entre des habitants, Romain LOUVEL et l'équipe de la maison de

quartier du 14 février 2008 sur la question des aires de jeux

155

La solitude des enfants des quartiers populaires de Laurent OTT in La France invisible sous la direction de Stéphane

BEAUD, Joseph CONFAVREUX et Jade LINDGAARD, ed. La Découverte Poche, 2008, p. 592

156

Nous avions comptabilisé jusqu'à une cinquantaine d'enfants présents simultanément certains mercredis après midi

fin 2005

157

L'équipe d'animation a imaginé et mis en place des actions régulières pour que les parents et les enfants puissent

passer un moment privilégié ensemble

158

Deux barrières servent à réguler les traversées des enfants à la sortie de l'école et de l'Espace Civique, elles se

trouvent face à face de part et d'autre de la rue ce qui forme un terrain de tennis­ballon

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 47


à voir et être vus 159 et ils pratiquaient désormais le tennis­ballon et le tir au but.

C'est à cette occasion qu'est née une réflexion sur la constitution des espaces urbains, leurs utilisations envisagées

et la pratique qu'en faisaient les usagers.

2) Mise en place d'une réflexion pour améliorer la situation

Avec la directrice nous partagions l'idée qu'il fallait prendre à bras le corps ce problème pour ne pas laisser les

enfants investir le bâtiment et ses extérieurs au détriment des adultes, pour éviter que l'histoire ne se répète. J'ai

travaillé avec l'artiste plasticien Romain LOUVEL 160 . Romain avait plusieurs expériences d'interventions plastiques

à Rennes. Il a notamment travaillé dans un quartier HLM 161 sur les allées et venues des usagers en les traçant au

sol. Ce marquage permettait de rendre ce qui est banal extraordinaire, les déplacements individuels créaient un

mouvement collectif. Ce travail consiste à analyser et comprendre la réalité sociale au travers l'étude des pratiques

banales et ordinaires de la vie quotidienne. 162 Le plasticien devient acteur dans le champ social, il peut ainsi agir,

au même titre que chaque habitant sur les conditions de vie dans cet espace.

A cette démarche je voulais ajouter une certaine expertise que j'avais du terrain pour enrichir son diagnostic, sans

le contraindre, l'accompagner dans l'inter connaissance avec le milieu, la population et ma problématique. Ce duo

formé devait permettre d'intervenir de manière efficace et ciblée.

Forts de nombreux échanges nous avons construit en l'espace de quelques mois un projet commun qui

correspondait aux démarches de chacun. Romain LOUVEL recherche une réaction des protagonistes, il apporte au

projet un côté provocateur. Pour ma part je tenais, avant tout, à ce que l'on mette à jour le problème de l'utilisation

de l'espace public comme aire de jeux et ce que cela avait de dangereux et gênant, nous n'imaginions pas un projet

totalement prédéterminé, pour qu’il puisse être modelé par des habitants dans la phase suivante du projet.

Le projet visait une certaine transformation sociale. L'intervention de Romain LOUVEL me permettrait d'agir de

manière plus probante, son savoir­faire devait rendre le projet plus visible et l'autorité qu'il exerce dans sa

discipline donnerait plus de poids au projet. De plus je connaissais Romain LOUVEL 163 , j'avais ainsi une grande

confiance en ses capacités et je maîtrisais un minimum mes marges de manœuvre.

Après cette phase préparatoire, le projet Fabrication des territoires était sur pied. Son objectif devait permettre au

public enfant, utilisant des aires de jeux improvisées, de s'expliquer sur ses pratiques pour améliorer la situation.

En mettant en avant « l’expression individuelle des pratiques de l’espace, nous pouvons parler de fabrication du

territoire par les acteurs même qui le fréquentent. » 164 . Cette fabrication des territoires par les enfants s'oppose à la

fabrication institutionnelle de la ville , les espaces utilisés par les enfants sont significatifs et font débat parce qu'ils

sont détournés. Les usagers se sont réapproprié les espaces publics.

159 Une sorte de fenêtre­banc permet de s'asseoir sur le rebord­banc devant une grande baie vitrée, ce banc étant à

l'extérieur du bâtiment il est devenu le point de ralliement de nombreux adolescents et jeunes adultes

160 http://assortiment2.free.fr

161

Habitation à Loyer Modéré

162

D'après Le Nouveau Littré 2007 « J'utilise le terme ethnométhodologie pour parler de l'étude (...) des actions

pratiques en tant que les accomplissements contingents en cours des pratiques techniques organisées de la vie

quotidienne » Harold GARFINKEL, ed. Garnier 2007

163

Nous avons partagé une expérience de bénévole, Romain LOUVEL a un DEA, une maîtrise et un doctorat en arts

plastiques et par ailleurs a suivi une formation BEATEP et travaillé en club de jeunes

164

S'Approprier, Construire, Inventer, Disposer : la fabrication des territoires de Romain LOUVEL, 2007

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 48


J'ai insisté auprès de Romain LOUVEL pour qu'il y ait un construit commun 165 , ainsi « les comportements

pratiques individuels s'expriment plastiquement en les mettant côte à côte et, de là [permettent de] percevoir les

éléments transversaux. » 166 . Il fallait dans un premier temps recueillir les témoignages des enfants. Le contact s'est

fait facilement, comme à chaque fois que les éléments favorables sont réunis (écoute et prise en considération de

leur parole, explication claire de notre travail), de plus les enfants sont naturellement curieux alors deux adultes

qui déambulent dans le quartier c'était pour eux intrigant. À la question « Quel jeu pratiquez­vous dehors ? », ils

ont d'abord eu des réponses très conventionnelles (vélo, foot), et petit à petit, une fois que nous avons été identifiés

et disponibles de manière régulière de façon à pouvoir être contactés facilement (sur un créneau de trois heures les

mercredis matins), ils se sont livrés très simplement. Une sorte de bravoure se sentait parfois dans la description de

leurs habitudes de jeux.

Une fois cette étape franchie, les enfants prenaient des photos des lieux où ils jouaient et préparaient les contours

du jeu sur ces images. Ces ébauches étaient complétées de règles du jeu que les enfants décrivaient précisément,

nous les faisions valider par d'autres petits groupes d'enfants de façon à en vérifier une pratique répandue.

D'ailleurs ces groupes étaient souvent surpris « Comment tu connais ce jeu toi ? ».

À l'issue de cette première phase, une collection de seize cartes postales 167 a été imprimée. Les cartes mettaient en

scène des lieux communs du quartier, connus de tous pour un usage défini et conventionnel, expliquant quel

pouvait être un autre usage possible.

3) Des cartes postales comme outils de médiation sociale

En utilisant le support d'une série de cartes postales de qualité, j’ai facilité la capacité de prise de parole de ces

enfants. L'objet plastique attractif par son esthétisme retenait l'attention. Ce que j'ai évalué le plus difficilement, à

ce moment de l'action, c'est la réaction des partenaires intervenant sur le quartier, des réseaux pouvant soutenir ce

projet ainsi que le regard que porteraient les élus et techniciens en charge du renouvellement urbain. J'en avais

pourtant une idée partielle, après avoir soumis une présentation succincte auprès de mes collègues directs en

réunion d'équipe : ceux­ci ne sont pas restés indifférents.

Les images sont parfois provocantes, elles sont tout au moins le plus explicites possible, décrivant le jeu pratiqué

dans et au pied des immeubles, à même le bitume ou contre les boîtes aux lettres.

L'aspect qui a posé le plus problème c'est la caution que je pouvais faire endosser à la structure et de fait à

l'ensemble de l'équipe, en présentant une image ou le toit de la maison de quartier pris en photo et présenté comme

un « terrain de football vertigineux (...) où les joueurs doivent dribbler la balle entre eux sans faire tomber le

ballon en dehors du terrain. » 168 . Il ne fallait pas impliquer l'équipe dans cette pratique car si nous étions associés à

une photo présentant ce jeu, le décrivant, les habitants penseraient que nous étions d'accord avec son existence et,

de fait, avec ses gênes et dangers. À cet argument j'avais plutôt tendance à répondre que nous pouvions mettre de

notre côté le plus d'atouts possibles (présenter le projet à l'élue de quartier, expliquer la démarche dans le bulletin

municipal 169 ainsi que dans la presse locale 170 , diffuser très largement l’invitation au débat sur la question) de façon

à garantir au minimum une lecture claire de l'action.

165

Il me paraissait important que le projet se base sur des besoins partagés plus que sur des envies de résolution de

problèmes individuels juxtaposés, ce travail correspond à un tissage d'information

166

S'Approprier, Construire, Inventer, Disposer : la fabrication des territoires de Romain LOUVEL, 2007

167 En annexe

168 Extrait de la règle de jeu Toit de foot, cf. cartes postales en annexe

169 L'espace urbain, ce terrain de jeux in Saint Nazaire magazine n°206, décembre 2007 consultable à l'adresse

http://www.mairie­saintnazaire.fr/media/PDF/SNM/SNM_206.pdf

170 Sous l'arbre à palabres, les voix de la Chesnaie in Estuaire n° 1045 du 5 mars 2008 p. 9 et Echo de la presqu'île

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 49


Il fallait éviter que l'aspect provocant parasite l'action au point de ne voir que ce qui choque et de laisser de côté les

questions que soulèvent la démarche : la place accordée aux jeux des enfants dans la cité, les possibilités de débat

entre usagers d'un territoire et élus en responsabilité du même territoire et enfin les modalités de construction de la

ville de demain.

Il était nécessaire d'améliorer les conditions de jeux des enfants, de pointer les difficultés occasionnées par les

pratiques en cours en créant un débat entre les usagers et les pouvoirs publics. Sur ce dernier point, je savais que la

Ville de Saint­Nazaire avait pour projet de renouveler les aires de jeux ou tout du moins les espaces publics du

quartier 171 . C'est à ce propos que j'ai rencontré le 16 janvier 2008, de manière informelle, Arlette MOUSSEAU,

élue municipale en charge du quartier de la Chesnaie. Le projet Fabrication des territoires, qui avait bien avancé

était le sujet de notre échange. À ce moment l'élue de quartier m'apprend que la Ville envisage de créer un ou deux

squares pour les plus petits ainsi qu'un multi­jeux pour les enfants d'âge similaire à ceux impliqués dans le projet

Fabrication des territoires. Elle précise que ce sont des pistes de travail, qu'elles peuvent évoluer mais que la masse

financière ainsi que des espaces sont arrêtés pour ces réalisations. Il serait donc possible d'envisager de modifier

l'affectation de ces moyens en fonction de l'impact du projet Fabrication des territoires.

Arlette MOUSSEAU insiste sur le fait qu'il faille associer concrètement les enfants au projet, elle m'indique qu'un

technicien travaillant à la ville fait partie d'un réseau 172 de moyennes et grandes villes impliquées dans le

développement de la participation des habitants, la piste est à étudier.

Je termine cet entretien satisfait, certain que le champ des possibles s'entrouvre, je peux poursuivre le projet serein

sachant qu'il y aura des suites à donner à la démarche entamée avec les enfants.

Partager le projet

Janvier 2008, le projet est présenté lors d'une séance du Conseil d'Administration du Collectif d'Animations de la

Chesnaie 173 . À cette occasion nous faisons face à une réaction marquée de la part de deux membres de

l'association.

Ces habitants mettent en avant l'aspect sensible de la démarche, Philippe souffre depuis de nombreuses années de

détériorations répétées de sa boîte aux lettres, il prête une attention toute particulière à ces actes, considérant qu'il

s'agit d'une sorte de viol de sa vie privée. Philippe, très ému, rappelle qu'il a pris connaissance des cartes postales

avant même que ce projet soit présenté en conseil d'administration et trouve surtout que l'image décrivant le jeu

avec les boîtes aux lettres est choquante : « Le but est de taper assez fort sur le ballon avec son pied en visant les

boîtes aux lettres. On compte les points suivant une échelle de valeurs (...) si le ballon touche et s'arrête au fond

des boîtes aux lettres qui n'ont plus de porte, nous comptons 100 points, c'est le coût le plus prestigieux. » 174 . Il se

trouve mal à l'aise, il y a contradiction entre son engagement au sein de la maison de quartier et ce travail initié par

un animateur. Albert quant à lui réagit en complémentarité, et ce de manière plutôt négative, il « ne comprend pas

ce que ça veut dire et (...) pense que l'on va inciter les enfants à renouveler leurs conneries ».

Ces réactions sont légitimes, il me faut prendre en compte les éléments avancés par ces habitants. Le projet que je

menais, seul, jusque­là ne pouvait être légitime à leurs yeux malgré la conscience que Philippe et Albert avaient

des difficultés que posait l'esplanade extérieure de l'Espace Civique. Jean Pierre BOUTINET parle de cohérence

pour un projet dès lors que le présent est pivot entre l'action et l'expérience, « l'action peut se laisser appréhender

171 cela s'inscrit dans le grand projet de ville « Ville Ouest » conventionné avec l'Agence Nationale de Renouvellement

Urbain

172 RésO Villes, centre de ressources politique de la ville Bretagne Pays de la Loire

173 association qui gère la maison de quartier de la Chesnaie

174 extrait de la règle de jeu des boîtes aux lettres, cf. cartes postales en annexe

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 50


d'une double façon dans son mode de préparation par le projet et dans son mode de concrétisation à l'aide de

stratégies que l'acteur par son projet développe. » 175 .

Cette étape dans la vie de mon projet m'a été bénéfique, dans le sens où, au­dede la surprise, des acteurs m'ont

permis de mettre l'accent sur un point perfectible de l'action : expliquer, développer ce qui m'a amené à faire le lien

entre la difficulté constatée et le choix des modalités d'action. Surtout j'ai pu expliquer et développer mes idées et

leurs arguments, confrontés aux leurs cela a enrichi le projet. Après avoir discuté avec chacun d'eux, nous avons pu

partager sur le projet, faire le lien avec ses objectifs, et expliciter la démarche qui m'avait conduit à ce point.

J'ai été surpris d'entendre Albert, quelques jours plus tard, prendre le soin d'expliquer notre travail auprès d'autres

habitants à la cafétéria, il s'était approprié la démarche. J'avais par ces échanges commencé à diffuser du débat

dans l'espace social du quartier. C'était en quelque sorte un échauffement pour le débat qui s'est déroulé le 14

février 2008 en présence d'habitants, des adultes puisqu'il avait lieu en période scolaire de façon à leur faciliter la

liberté de parole, j'étais accompagné de Romain LOUVEL, l'élue de quartier n'était pas présente car elle était en

campagne électorale et ne pouvait prendre la parole en public.

J'ai diffusé comme invitation à participer au débat sur la question des aires de jeux, une carte postale dans chaque

boîte aux lettres accompagnée d'un petit message dédouanant la maison de quartier de toute caution vis à vis des

pratiques des enfants et surtout invitant à débattre. 176

Je comptais beaucoup sur cette rencontre, il s'agissait de percevoir la réaction des habitants face à un fait marginal

mis au grand jour. Ce débat s'inscrivait dans une démarche initiée l'an passé, l'arbre à palabres construit au cœur

de l'Espace Civique tend à devenir un lieu de débat. Les expériences précédentes m'ont permis d'améliorer la

méthode. Je tenais à tout prix à éviter les discussions autour de petits problèmes personnels qui ne font que faire

tourner en rond le débat. Pour cela l'aspect un peu polémique du sujet s'y prêtait bien. Difficile de venir et de

soutenir ouvertement ces pratiques de détournement de l'espace public, surtout lorsque cela engendre un danger

« Des gamins utilisent une vieille voiture comme toboggan malgré la présence des parents. » 177 , alors l'enjeu de

débat sera ailleurs.

Cette rencontre devait permettre d'ajouter une pierre sur l'édifice en construction de la prise de parole des

habitants, je tenais à ce que l'on puisse échanger, discuter et expliquer pour construire en commun. Ici il n'y avait

pas d'ambiguïté ; personne ne pouvait décider de quoi que ce soit, nous imaginions ensemble des conditions

meilleures pour la pratique des jeux des enfants « Les enfants expriment le besoin de changer régulièrement de

jeux. » 178 . J’ai remarqué l'expertise de certains et la richesse des échanges : en une courte matinée les habitants

présents avaient soulede nombreuses questions en lien avec le sujet. Pour exemple une personne annonce

qu'« on ne peut pas laisser les gamins en bas de la tour, la cour est pas qu'à nous elle est à tous » 179 , et pourtant

une autre relance le débat en affirmant qu'« en jouant seule avec son enfant on se fait vite chier » 180 , à cela

s'ajoutent deux idées pour améliorer la situation « est­ce que l'on pourrait avoir un square pour les petits ? » 181 et

175

Psychologie des conduites à projet de Jean Pierre BOUTINET, ed. PUF collection Que sais­je ?, 1993, p. 66

176

L'équipe de la maison de quartier n'est pas d'accord avec les jeux d'enfants qui entraînent de la gêne, du danger, des

dégradations ou de l'irrespect. Pourtant cela existe. Discutons­en pour imaginer les aires de jeux de demain... Texte

adossé à la carte postale

177

Contribution d'un adulte lors de la rencontre débat entre des habitants, Romain LOUVEL et l'équipe de la maison de

quartier du 14 février 2008 sur la question des aires de jeux

178

Contribution d'un adulte lors de la rencontre débat entre des habitants, Romain LOUVEL et l'équipe de la maison de

quartier du 14 février 2008 sur la question des aires de jeux

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Contribution d'un adulte lors de la rencontre débat entre des habitants, Romain LOUVEL et l'équipe de la maison de

quartier du 14 février 2008 sur la question des aires de jeux

180

Contribution d'un adulte lors de la rencontre débat entre des habitants, Romain LOUVEL et l'équipe de la maison de

quartier du 14 février 2008 sur la question des aires de jeux

181

Contribution d'un adulte lors de la rencontre débat entre des habitants, Romain LOUVEL et l'équipe de la maison de

quartier du 14 février 2008 sur la question des aires de jeux

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 51


« il faudrait créer des aires de convivialité ». Une femme nostalgique, sans doute, regrette que malgré la présence

de très nombreux arbres sur le quartier « on n'a plus le droit de faire des cabanes comme dans le temps » 182 ce à

quoi répond un agent d'entretien des espaces verts « nous on ramasse les planches des cabanes pour nettoyer les

espaces verts. » 183 .

J'avais pris note et je m'engageais à poursuivre la démarche, avec cette fois une relation directe avec les décideurs

politiques.

4) Fabrication des territoires, aller au­dedes cartes postales

À ce moment du déroulement du projet Fabrication des territoires je me rends bien compte que le temps de

l'animateur ne s'évalue pas de la même façon que celui de l'élu politique ou de son technicien lié à l'administration.

Je me retrouve entre deux mondes bien distincts, celui des habitants en prise au quotidien avec les difficultés

expliquées plus haut liées au mauvais usage de l'esplanade de l'Espace Civique et les désordres et tensions que cela

peut engendrer, une vie empreinte d'immédiateté de besoins à combler de suite, et celui des décideurs qui, chacun

à leur niveau, tentent d'accompagner cette démarche en suivant des procédures parfois longues et complexes.

Selon Pierre BOURDIEU « Les gouvernants sont prisonniers d'un entourage rassurant de jeunes technocrates qui

ignorent à peu près tout de la vie quotidienne de leurs concitoyens. » 184 . Je n'ai pas fait de cette phrase une maxime

cependant j'ai essayé tout au long de la construction du projet de lancer des signaux d'information en direction des

partenaires institutionnels (article dans le Saint­Nazaire magazine en décembre 2007, articles dans la presse locale

début 2008, rencontre avec l'élue de quartier mi­janvier 2008). Je ne doutais pas de l'écoute que m'accorderait

l'élue de quartier, j'ignorais beaucoup de choses du fonctionnement de l’administration, mais je savais que

j’intervenais sur un dossier géré par de multiples institutions 185 (Ville, agglomération, Agence de Renouvellement

Urbain et peut­être d'autres).

À mon initiative, fin février je m'entretiens avec Chantal SAOUT, technicienne à la Ville de Saint­Nazaire en

charge du suivi du projet Ville­Ouest qui m'avait été indiquée par Arlette MOUSSEAU. Lors de cet échange, je

ressens un élan positif de la part de cette personne, nous sommes toujours en période électorale, ces conditions

toutes particulières amènent souvent les techniciens à observer une plus grande réserve, et pourtant à ce moment

j'entends plusieurs perspectives possibles pour le projet.Tout d'abord l'aspect financier semble se préciser, il y aura

bien un budget pour réaliser des aires de jeux. Le Maire sortant aurait tenu publiquement des propos concernant la

participation des habitants à développer, notre actuelle élue de quartier envisagerait de conserver ses fonctions si

elle est réélue en élargissant son champ d'intervention et en conduisant un projet lié à la participation des

habitants, enfin, Chantal SAOUT propose de prévoir une rencontre entre les habitants et des intervenants

concernés par le renouvellement urbain de la Chesnaie. Sur cet aspect je lui précise qu'il serait nécessaire de

connaître ce sur quoi les personnes pourront agir, de façon à éviter la langue de bois, il faudrait préciser également

dans quel délai.

Le 8 avril, une fois l'équipe municipale réélue, en tout cas pour partie et renouvelée pour le reste, Arlette

182

Contribution d'un adulte lors de la rencontre débat entre des habitants, Romain LOUVEL et l'équipe de la maison de

quartier du 14 février 2008 sur la question des aires de jeux

183

Contribution d'un adulte lors de la rencontre débat entre des habitants, Romain LOUVEL et l'équipe de la maison de

quartier du 14 février 2008 sur la question des aires de jeux

184

Post­sciptum de Pierre BOURDIEU, in La misère du monde sous la direction de Pierre BOURDIEU, ed. du Seuil

1993, p. 1449

185 car il relève d'une convention engageant la Ville et l'État par l'intermédiaire de l'Agence Nationale de

Renouvellement Urbain

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 52


MOUSSEAU nous informe des modalités de mise en place de Conseils de Quartiers, la Chesnaie fera partie du

conseil de quartier ouest (avec la Bouletterie et d'autres micros quartiers).

Lors de la réunion trimestrielle des partenaires de quartier elle précise que l'un des premiers sujets à l'ordre du jour

du tout nouveau conseil de quartier sera une réflexion pour la création des espaces publics incluant les espaces

ludiques, les représentants des habitants siégeant au conseil de quartier sont élus courant juin 2008.

J'ai tous les éléments me permettant de faire avancer ce projet, la prochaine étape pourra se dérouler lors d'un

conseil de quartier. Après la pause de l'été il faudra que je travaille à mobiliser les habitants pour que ce rendezvous

ne soit pas un échec faute de participants. À moi de rendre l'enjeu, à leurs yeux, le plus clair possible « il faut

que la prise de pouvoir apparaisse comme une compensation possible, ce qui explique en partie la longue

passivité de certaines classes sociales défavorisées. » 186 . Je reste toutefois prudent quant aux modalités

d'intervention de la Ville, il y a tant d'acteurs, tant de paramètres que je ne connais pas, qu'il est raisonnable de

maintenir un dialogue continu avec ces représentants et de prendre le temps de travailler les conditions de mise en

œuvre de la rencontre.

C'est, pour moi, un engagement que je dois tenir au nom des habitants, une tâche faisant partie de ma mission.

Un contexte utile ?

Ce projet Fabrication des territoires revêt un aspect particulier de mon projet d'expérience d'animation, une

circonstance imprévue.

Fin 2007 lors de la construction du projet Fabrication des territoires, la directrice de la maison de quartier, est

subitement en arrêt de travail et ce pour un peu plus de deux mois, je suis appelé à la remplacer sur certaines de

ses fonctions. Le travail d'animation que je mène durant cette période ne fait que suivre les objectifs que nous nous

étions fixés ensemble, hormis ce que je dois mettre en attente faute de temps pour le réaliser. Je tiens la directrice

informée de manière hebdomadaire de la vie de la structure et des actions. Le projet Fabrication des territoires

arbore clairement un axe politique. De par la diffusion dans l'espace social de cartes postales affichant un

dysfonctionnement dans l'espace public, nous opposons l'organisation et la conception de la ville par les élus à la

pratique et à son détournement par ses usagers, le tout épicé d'un brin de danger pour rendre le débat plus

passionné, percutant et surtout incontournable. « De là est née une exposition originale faite de cartes postales,

laquelle en mettant le doigt là où ça fait mal incite au débat. » 187 Sans trop m'avancer, je peux dire que ce n'est pas

l'habitude de travail des maisons de quartier, la méthode dominante est celle de l'accompagnement. Ce mot utilisé

parfois à outrance, permet à l'animateur d'expliquer son travail ; j'accompagne des jeunes en difficulté,

j'accompagne des familles dans leurs fonctions parentales, etc. Rien de bien précis car tout se ressemble (la

relation d'aide, la transmission d'informations, la mise en lien avec d'autres partenaires, le partage de savoirs...). Au

travers du projet Fabrication des territoires je ne faisais pas qu'accompagner les enfants dans une recherche de

résolution de problème d'aires de jeux, je proposais un débat impliquant ces usagers, leurs parents et d'autres

habitants ainsi que les élus politiques en charge de la question.

Romain LOUVEL a sur ce sujet ces quelques mots « Est­ce que le travail de l'animateur c'est allumer le feu pour

tout faire après pour l'éteindre ?». Juste avant la parution de l'article dans le Saint­Nazaire magazine 188 je me

sentais un peu seul et à la fois sûr de moi quant à la démarche utilisée. « Ils n'accepteront de mobiliser leurs

ressources et d'affronter les risques inhérents à toute relation de pouvoir qu'à condition de trouver dans

186 Management, aspects humains et organisationnels de Nicole AUBERT, Jean Pierre GRUERE, Jak LABES, Hervé

LAROCHE et Sandra MICHEL, éd. PUF fondamental, p. 357

187 Sous l'arbre à palabres, les voix de la Chesnaie in Estuaire n° 1045 du 5 mars 2008 p. 9

188 L'espace urbain, ce terrain de jeux in Saint Nazaire magazine n°206, décembre 2007 consultable à l'adresse

http://www.mairie­saintnazaire.fr/media/PDF/SNM/SNM_206.pdf

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 53


l'organisation des enjeux suffisamment pertinents. » 189 Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG m'évoquent une

réflexion quant à cette place toute particulière et momentanée que j'occupais au moment d'assumer ces décisions

pourtant partagées avec la directrice de la maison de quartier. Je ne sais pas si j'ai utilisé les zones d'incertitudes

(engendrées par la situation exceptionnelle) qui s'offraient à moi pour faire valider ce projet, ce dont je suis sûr

aujourd'hui c'est que j'ai pris le risque de me mettre en difficulté avec le public si je n'avais pas obtenu un

minimum d'écoute de la part des pouvoirs publics.

Ainsi je pense que pour renouveler ce type de démarche, dans les mêmes conditions, il me faudrait m'armer d'une

action envisagée solidement avec mes collègues, les membres de l'association et certains partenaires en

minimisant la place laissée au pouvoir des zones d'incertitudes. « Il existe toujours des failles dans le système qui

sont autant de zones de liberté pour l'individu. » 190

Mobiliser mes ressources au service du projet

Pour mener à bien le projet Fabrication des territoires j'ai suivi une démarche mobilisant ma connaissance du

terrain associée à celle d'un intervenant approprié, pour expérimenter, adapter puis expérimenter de nouveau. Ma

connaissance du terrain m'a permis de compléter, au fur et à mesure des années en poste, une boîte à outils :

connaissance du territoire, de ses acteurs et leurs enjeux, leurs zones d'incertitude et de fait leurs champs d'actions

possibles ainsi qu'une bonne connaissance des publics. Cette dernière me permet d'ailleurs d'être une interface, un

interlocuteur privilégié entre l'élu politique et l'habitant.

Disposer d'une bonne connaissance du territoire sur lequel le projet doit se dérouler me permet d'avoir une

approche de ce qui est réalisable et réaliste. Ainsi, dans un contexte de dépeuplement du quartier du fait du départ

de près de cinq cent familles, il m’a semblé nécessaire d'avoir recours à une méthode d'action différente de celles

utilisées d'habitude. Pour mobiliser un public à débattre des aires de jeux envisageables sur le quartier de demain,

j'ai invité des habitants par l'intermédiaire des cartes postales conçues avec les enfants. Je comptais sur deux

leviers pour amener un public à se déplacer : le fait que certains habitants puissent avoir un enfant concerné par le

projet et l'envie de réagir que provoquaient les cartes.

Le territoire c'est aussi l'objet sur lequel porte tout ce travail, le fait de l'arpenter et de le vivre au quotidien depuis

quelques temps m'a apporté une certitude quant au dysfonctionnement (espaces publics détournés). J'étais

convaincu qu'il pourrait y avoir une résolution (retraitement des espaces dans le cadre du projet de renouvellement

urbain).

Le choix d'intervenir avec Romain LOUVEL est un parti­pris, comme plasticien il permet au projet d'être explicite

sans se noyer dans une explication, c'est un peu comme aller au­dedes mots en étant le plus clair possible. Il est

souvent difficile de détailler avec un habitant mes motivations, ce qui m'amène à agir. Cela me paraît parfois bien

complexe et j'ai l'impression que je vais me perdre et noyer la personne en face de moi. Par exemple pour inviter

un habitant à pratiquer du théâtre forum, je lui propose de participer à un jeu deles, pour mettre en place un

débat je parle alors de discussion. Il ne s'agit pas de cacher des raisons inavouables à des fins manipulatrices, mais

d'être dans un discours simple et d'utiliser la démonstration. Les cartes empruntent le même chemin.

Travailler avec Romain LOUVEL c'a été aussi se recaler, expliquer mes motivations et entendre les siennes, en

débattre et avancer mutuellement. Je pense à la première proposition de travail qu'il m'avait faite. Il proposait alors

de mettre en scène la destruction, c'était l'axe central qui l'amenait à produire une œuvre plastique qui aurait été

bien différente. J’ai trouvé l'angle d'attaque un peu trop négatif. Mettre l'accent sur la destruction c'est réfléchir

189 L'acteur et le système de Michel CROZIER et Erhard FRIEDBERG, éd. du Seuil collection Point 2004, p. 80

190 Management, aspects humains et organisationnels de Nicole AUBERT, Jean Pierre GRUERE, Jak LABES, Hervé

LAROCHE et Sandra MICHEL, éd. PUF fondamental, p. 339

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 54


aux motivations qui nous amènent à détruire et dans ce contexte la question ne se posait plus puisque le choix

politique était ferme.

Cette négociation et cette construction en commun ont abouti au travail sur l'appropriation des espaces.

Lors de la diffusion des cartes postales certains collègues d'autres maisons de quartier de Saint Nazaire m’ont

demandé ce que ces cartes voulaient dire, mais aussi aux professionnels de la maison de quartier Chesnaie. Ces

discussions externes ont ouvert, au sein de l'équipe de la Chesnaie, un débat sur la fonction de la structure et son

le quant à la transformation sociale.

Cet effet boomerang était une prise de risques calculée grâce à ma connaissance de l'environnement, des acteurs

sociaux et du public. Ce projet a un peu plus libéré la parole.

C) Partager un projet, une aventure collective ?

1) Des remises en cause comme préalable

Avant de produire des effets, l'aventure du projet bouscule une situation pré­établie.

C'est le programme urbain qui est ici le premier interrogé. Au tout début de mon expérience d'animation la place

de l'habitant dans la conception du programme n'est effective qu'à la condition que l'habitant fasse les efforts

nécessaires pour se rapprocher des élus (effort de décodage du langage technique, adaptabilité aux formes des

rencontres : réunion aux horaires en journée). La démarche de projet ne s'en trouve que renforcée.

Le mode de médiatisation est remis en cause comme outil : le projet est médiatisé par la presse qui n'est lue que

par une petite partie de la population, la rumeur prend le relais, mais aussi comme méthode : le carton d'invitation

très institutionnel, la forme même de la réunion reflète un aspect figé, formel qui n'invite pas aisément l'habitant à

participer au débat.

Je questionne ma pratique, je ne veux pas être qu'un simple rouage de transmission d'information sur le

programme urbain de la ville. Je dois réfléchir aux objectifs de mon travail, au sens de mon action. Ce travail

remet en jeu ma place, et je ne suis pas le seul, tous les acteurs impliqués dans ce projet ont une réflexion à porter

sur la place qu'ils occupent. Le triptyque élu­habitant­techniciens doit tendre à reconnaître les compétences de

chacun pour permettre à tous de participer à ce projet qui ne sera une aventure collective qu'à cette condition.

Cette action réalisée ou en cours reste fragile puisqu'elle est portée par plusieurs individus qui partagent un point

de vue, des valeurs et une posture de travail, ce capital les rend compatibles, efficaces. Ainsi la pérennisation de

l'action est aléatoire puisque malgré les volontés de chaque partie, les temps d'action, les enjeux n'impliquent pas

le même engagement pour l'habitant que pour l'élu ou les techniciens.

L'état du quartier en est un bon exemple, entre le moment ou les tours sont vides et le moment où elles sont rasées

il se déroule plusieurs mois. Les travaux de destruction rendent le paysage presque apocalyptique, certains services

rendus à la population sont déplacés (comme la desserte de bus, le centre médico­social), l'habitant peut ressentir

parfois une sorte d'anomie s'installer. « Je serais pas bien ici, je serais partie depuis longtemps. J'ai mes amis.

Bon ça se vide, c'est morose, mais ça devrait être mieux après. » 191 . En fait ces difficultés visibles s'expliquent. Le

centre médico­social, n'ayant plus de local sur le quartier, est déplacé dans des locaux disponibles du Conseil

Général. Le passage des bus est détourné le temps de travaux sur la chaussée. L'élue de quartier intervient auprès

191 Contribution de Françoise 40 ans lors d'un dispositif Porteur de paroles du printemps 2008

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 55


du chef de chantier pour faire en sorte que les gravats, les débris apparents, soient traités, recyclés rapidement de

façon à ne pas laisser paraître un chantier délaissé.

La réaction politique

2) Quelques effets obtenus

Cette réaction ne s'est pas fait attendre. Rapidement Arlette MOUSSEAU, élue de quartier, a porté une écoute

toute particulière à la parole émanant de l'habitant. Son intérêt a rendu la suite du projet beaucoup plus facile à

réaliser car elle partageait les objectifs. « En plaçant le commanditaire au même niveau que les non­professionnels

auxquels on demande de s'exprimer, une forme de tension est évacuée. Ainsi chaque acteur peut être reconnu

comme détenteur d'une expertise propre. » 192 car il s'agit bien de savoir comment l'habitant peut s'exprimer, comme

usager, comme proposant, comme décideur. L'échelle des possibles peut avoir une graduation diversifiée qui

permet de définir le niveau de participation de l'habitant. Cette implication est amenée à être modifiée en cours de

projet, c'est le propre du projet, l'adaptabilité.

Ainsi faire avec le contexte, l'environnement, les acteurs en place, la volonté et la réactivité de l'habitant, telle peut

être la synthèse de la démarche politique dans ce projet. Placer au même niveau l'élu et l'habitant ne peut être

qu'un idéal vers lequel on doit mener nos actions. Mais partant de si loin dans l'échelle de la participation, les

mouvements ont été bien visibles.

Je pense à cet autre élu qui, courant 2008, annonce par voie de presse « la création de deux places et d'une aire de

jeux aux abords de l'école, répondant ainsi à la demande des habitants » 193 . Cette phrase signifie simplement que

l'intérêt de l'habitant sur le sujet, et plus largement sur la production de sa ville a, d'une part bien été entendue et

d'autre part est partagée.

Le comité technique sur la conception des espaces publics–espaces ludiques, qui s'inscrit dans le cadre des tous

nouveaux Conseils de Quartier, est l'expression de la réelle prise en compte de ma démarche, de la parole

habitante.

La réaction technicienne

Quelques semaines après la publication des cartes postales, l'exposition Fabrication des territoires est visitée par le

technicien en charge du suivi du projet Ville­Ouest pour la Ville de Saint Nazaire au nom de l'Agence de

Développement de la Région Nazairienne. Sa démarche ne peut qu'attirer mon intérêt, elle porte une certaine

reconnaissance du travail que je mène et apporte de la valeur à la parole habitante, d'autant que j'ai pu entendre par

ailleurs que la série de cartes postales n'avait pas forcément fait l'unanimité dans le service, elles ont pu paraître

« prématurées ». En plus d'arriver peut­être un peu tôt, elles interrogeaient là où ce service n'attendait pas une

équipe d'animation.

Ainsi la directrice de la Maison de Quartier ainsi que celle du quartier voisin, également concerné par le projet de

renouvellement urbain, ont dû rencontrer régulièrement les techniciens de l'ADDRN et l'élue de quartier dans les

mois qui ont suivi pour présenter les actions des Maisons de Quartier programmées en accompagnement du projet

Ville­Ouest.

192 L'expertise en société – L'emprise politique des sciences et techniques, Deux cas de pratiques d'expertise nonprofessionnelle

dans les projets d'urbanisme de Camille GARDESSE et Raphaël HOYET, École thématique PACTE­

LATTS­EPFL, 25 et 26 septembre 2008

193 Quartiers ouest : le programme se précise, Ouest France du mardi 14 octobre 2008

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 56


La réaction habitante

Cet aspect est largement développé tout au long de ce mémoire, cependant je tiens à y ajouter un récent exemple

qui me paraît particulièrement significatif de ce que peut apporter ce type de projet. J'évoque plus haut l'atelier

d'écriture qui permet de réaliser un important travail de collecte de la parole habitante. Cet atelier regroupe une

petite dizaine de participants réguliers, à cela s'ajoutent tous les interviewés. Le groupe qui porte l'action est

hétéroclite, il se compose de personnes diverses issues de milieux sociaux et culturels assez éloignés. Récemment,

sous prétexte des traditionnelles fêtes de fin d'année, les membres du groupe ont décidé de se retrouver autour d'un

repas chez un habitant. « Je n'aurai jamais imaginé qu'un tel moment puisse se produire si ce n'avait été grâce à

l'atelier d'écriture » 194 . Le brassage de population produit paraît si improbable qu'il est même relevé par l'usager.

Plus globalement la réaction de l'habitant a permis de rendre saillant le besoin de s'exprimer sur son quotidien et

d'être entendu ainsi que l'attente d'un mieux­vivre dans sa ville comme contrepartie, pour cela il est prêt à

s'investir.

Ma réaction

J'ai d'abord été surpris par la capacité d'analyse produite par l'habitant sur son environnement. J'ai parfois été

embarrassé par la complexité du jeu des acteurs. Mais j'ai été et je suis enthousiaste devant l'ampleur de ce qui

peut encore se jouer.

C'est, en quelque sorte, une micro révolution sur la question de la place de l'habitant. Celle qu'il a su prendre et

qu'il peut garder.

L'élu politique reste dans l'expectative, si l'habitant se mobilise, nous savons qu'il y a de l'écoute, des échanges sur

les objectifs et de l'action. À moi de poursuivre mon travail et de continuer à le soutenir dans ce sens.

3) Mon cadre de références : l'animation­socioculturelle en mutation

Ma maison de quartier pour tous

Je suis entré dans une maison pour tous lorsque j'étais tout petit, ce lieu était pour moi un espace de fête, de

rencontres avec les copains autour de loisirs extraordinaires (spectacles, cinéma...). Je vivais dans une cité HLM,

la zup 195 de Surville située dans 196 la commune de Montereau Fault Yonne en Seine et Marne. C'est important de

préciser cela car j'habitais la région parisienne, même si cette commune est située à 5 km de la Bourgogne et que

ses 6000 logements sociaux sont plantés au beau milieu des champs de betteraves et de maïs. J'ai très vite compris

que cette situation pouvait être, aussi, un avantage 197 . J'ai des souvenirs d'enfance merveilleux, des carnavals qui

paraissaient gigantesques où tous les enfants de toutes les écoles partageaient leurs plaisirs de se déguiser dans les

rues ternes cernées de grandes tours, des mercredis passés au centre aéré où je bricolais, ce qui était toujours

compliqué voire défendu à la maison, pour ne pas salir, ne pas abîmer... Un peu plus tard j'ai participé à de

nombreuses sorties spectacles, des camps en France et en Europe, avec quelques copains nous sommes devenus

apprentis vidéastes le temps d'un concours pour l'Oroléis 198 ...

194 Remarque de Geneviève, participante à l'atelier d'écriture au sujet du repas

195

Zone à urbaniser en priorité

196

Ou plutôt sur, car cette cité a été construite sur une colline surplombant la ville

197

Zup dotée de très importants moyens financiers

198

Organisme parisien proposant un concours vidéo pour des adolescents durant l'été

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 57


Avec le recul je pense m'être construit socialement au travers de ces expériences, j'ai acquis une envie de découvrir

les autres pour mieux comprendre le monde et je me suis forgé une expérience de participant aux activités,

bénévole de la maison de quartier, encadrant d'atelier, remplaçant puis permanent. Le métier d'animateur a été le

fil rouge de mon enfance, pas contrarié, voire soutenu par mes parents 199 .

Un centre social producteur de lien social ou promoteur de loisirs et garderie : une fonction pas si claire

Pourtant Laurent OTT met en avant une certaine forme d'abandon, par leurs parents, des enfants des quartiers

populaires face aux activités socioculturelles et dit que cet « abandon traduit moins un souci de convenance

personnelle que la difficulté de certains enfants à mobiliser des parents découragés et en difficulté. » 200 . Il

s'agirait donc de mettre en perspective la collectivité, au travers d'une politique volontariste engagée depuis plus de

trente ans dans les quartiers populaires par l'intermédiaire d'interventions sociales mixtes 201 , et une grande

difficulté à mobiliser les parents. Nous avons fait de nombreuses propositions en direction des enfants, ce qui reste

compliqué à mettre en œuvre c'est de trouver les outils pour faire prendre conscience à certains parents que la vie

de ces quartiers, que leur animation dépend, aussi, de leur bonne volonté, de leur implication et de leur

engagement. Mais une partie des parents utilisateurs légitiment l'inscription de leurs enfants au centre comme un

mode de garde ou d'occupation exclusive du temps libre. Pourquoi devraient­ils adhérer à nos projets parfois

ambitieux ? 202

Je crois qu'il arrive que nous oubliions de laisser la place à une utilisation du service sans contrepartie, sans

implication demandée. Je me demande si les sachants se posent les bonnes questions ? Le discours sur le manque

d'engagement des parents traversent la profession depuis de nombreuses années, il est souvent mis en avant comme

raison des échecs répétés de certaines manifestations : je ne compte plus le nombre de fois où, lors de réunions de

bilans, animateurs comme élus partagent l'idée que le public n'a pas compris la proposition faite par la structure

d'animation. Mais quelle place se laisse­t­on à la réflexion de fond ? Comment peut­on renouveler sur plusieurs

années des actions qui n'aboutissent pas aux effets escomptés ?

« Tout le problème est de savoir si les maisons de quartier sont des équipements fonctionnels ou bien si ce sont

des agents d'une autre façon d'exister socialement. » 203 Paul BLANQUART évoque ici la fonction de l'équipement,

aux yeux de la « techno­administration » 204 la maison de quartier relèverait purement des loisirs, tout comme le

skate park ou le mur d'escalade.

Le métier d'animateur

Mon quotidien ne se restreint pas à mettre en place exclusivement des actions de loisir ; je rejoins davantage la

proposition de Vincent DE GAUJELAC quand il parle « d'aider les groupes dominés à s'organiser pour prendre

199 Mes parents finançaient évidement mes activités et m'ont même laissé signer un contrat de travail à temps plein alors

que j'étais en terminale

200 La solitude des enfants des quartiers populaires par Laurent OTT, in La France invisible sous la direction de

Stéphane BEAUD, Joseph CONFAVREUX et Jade LINDGAARD, éd. La découverte / poche 2008, p 591

201 structures d'animations, équipes de prévention spécialisée, écoles ouvertes pendant les vacances scolaires,

développement de l'accès à la culture, aux pratiques sportives pour le plus grand nombre faisant fi des

difficultés culturelles, sociales et financières, et plus récemment diffusion des cyber centres, etc.

202 Je pense aux invitations faites aux parents à participer aux réunions de préparation, de bilans, à donner un coup de

main etc.

203

Intervention de Paul BLANQUART aux journées de la démocratie locale des 3 et 4 novembre 2006 à La Roche sur

Yon

204

Intervention de Paul BLANQUART aux journées de la démocratie locale des 3 et 4 novembre 2006 à La Roche sur

Yon

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 58


en main leurs intérêts. » 205 . J'adhère à l'idée de permettre aux adultes des quartiers populaires d'être plus à l'écoute

des besoins, et pas toujours uniquement des envies, de leur progéniture. Enfant déjà je voyais certains copains

portant des vêtements barrés de marques notoirement reconnues comme « à la mode », comme passeport pour

faire partie des groupes convoités par la majorité des enfants du collège ou du lycée. Aujourd'hui je sens bien chez

les enfants que je croise la même envie d'assimilation, le même besoin d'insertion. Je comprends parfaitement les

parents qui autorisent et financent certains équipements ou vêtements hors de prix et surtout de leurs moyens pour

que leur petit ne se sente pas toujours exclu du groupe qu'il fréquente. Ceci dit deux informations nuancent ces

propos, d'une part dans ces quartiers populaires et sans faire des populations une classe sociale trop étriquée, nous

avons à faire à des habitants à bas revenus 206 ainsi ce genre de dépense ne peut se renouveler très souvent pour la

grande majorité de ces familles, d'autre part, grâce au pouvoir des médias de diffuser, de marteler voire d'imposer

des idées, des parents sont conscients que l'enfant doit intégrer la frustration, que c'est essentiel pour sa

construction 207 ; « L'écran public ou privé regardé en famille est leur miroir » 208 . Être à l'écoute de ces enfants

correspondrait plus à un décryptage de leurs besoins en terme d'outils à mettre en place, afin que les adultes

permettent aux enfants de s'épanouir, de progresser vers plus d'autonomie malgré un environnement spatial peu

favorable. Julien précise que pour mieux vivre ensemble il faudrait « faire confiance aux jeunes » 209 .

Alors si je peux dire que certains adultes n'ont pas les moyens d'assurer ce cheminement seul aux côtés de leurs

enfants, la structure d'animation peut, tout comme d'autres partenaires de la collectivité, mettre en place des

stratégies de façon à accompagner l'enfant vers cette autonomie, cet épanouissement ainsi que son parent dans un

le plus centré sur le besoin de l'enfant que sur ses envies. Je pense que mon métier doit me permettre d'éviter de

baser mon analyse sur de fausses représentations. Lorsque je parle avec les enfants du collège de secteur de leurs

envies, ils sont clairs mais aussi lucides à la fois. Ils savent bien que d'avoir des produits de grande marque leur

permet d'être assimilés pour être intégrés, mais ces jeunes ont parfaitement conscience du coût que cela implique,

ils ne sont pas soumis et la plupart assument (cherté pour les parents, être comme les autres pour ne pas être contre

tous, financement par des ressources illicites parfois).

Une action transversale

Le rôle d'animateur socio­culturel rejoint celui du travailleur social à la différence du mode d'intervention, un

éducateur spécialisé, une assistante sociale (je n'ai pas d'à priori sur le genre des personnes dans ces métiers)

agissent généralement auprès d'individus, alors que mon travail est basé sur des actions collectives. C'est grâce aux

interactions au sein du groupe que l'on peut agir sur l'évolution concernant le comportement des individus.

Découvrir que ce qui vous pose question, pose également question à d'autres permet de dédramatiser, de s'ouvrir à

la réflexion vers la résolution du problème. C'est une méthode de travail parmi d'autres, c'est même un parti­pris :

celui de croire que le voisin peut apporter. Comme le dit Claudette LAFAYE inspirée par Michel CROZIER et

Edward FRIEDBERG, les actions de changement suscitent des capacités nouvelles et rendent incontournable le

faire ensemble « le changement est donc un apprentissage (...) à coopérer autrement, c'est à dire à inventer et fixer

de nouveaux modèles de jeu (...) les groupes deviennent acteurs de changement. » 210

205 S'autoriser à penser de Vincent DE GAUJELAC, p 34

206 Les populations pauvres habitent dans les territoires qui disposent de logements susceptibles de les accueillir. Taux

de pauvreté en région Pays de la Loire : 28% dans le parc locatif social, 20% dans le parc locatif privé contre 1,7%

dans le parc de propriétaires selon les fichiers CAF et MSA 2002 in Dossier Pauvreté et précarité dans les Pays de la

Loire par l'INSEE, n°14 juin 2005

207 « Les enfants sont souvent reconnaissants des limites imposées par leurs parents » extrait de l'émission Super Nanny

du 8 juillet 2008 prise en référence par de nombreux parents

208 Animation et animateurs de Jean­Claude GILLET, éd. L'Harmattan avril 2006, p. 33

209 Extrait du porteur de paroles Comment faire pour mieux vivre ensemble, avril 2008 consultable sur le site

www.fmq­saintnazaire.fr/chesnaie rubrique Sous l'arbre à palabres

210 Le changement comme apprentissage collectif de Claudette LAFAYE in La sociologie des organisations

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 59


L'action n'est qu'un outil en vue de la réalisation d'objectifs.

L'animation en mouvement

Le métier se doit d'être innovant pour garder sa raison d'être. Jacques ION décrit le travail social comme

instigateur de changement social ; nombreux sont les travailleurs qui, à la marge, s'essaient à de nouvelles

pratiques pour faire face à de nouvelles difficultés, avec l'expérience et le temps ces pratiques intègrent nos modes

d'intervention habituels 211 .

Les dernières années ont révélé des pratiques nouvelles. Les animateurs ont un peu laissé leurs lieux habituels de

travail (structures) pour également investir les lieux de vie et de rencontre des habitants comme l'explique Nicole

MAESTRACCI « Pour avoir une réelle action sur un territoire, il est donc essentiel de se donner les moyens

d'aller au­devant des personnes qui ne demandent rien » 212 . Le métier est récent, il n'a que quelques décennies, et

pourtant de grands changements ont traversé l'animation lors de sa courte histoire (bénévolat quasi exclusif,

montée en puissance des professionnels et parallèlement désertification des bénévoles). Je travaille aujourd'hui

avec pas moins de cinq collègues là où il y a une dizaine d'années encore ils n'y avait que deux à trois

professionnels. Mais nos actions phares traditionnelles drainent de moins en moins de monde. La fête de quartier

ne rassemble plus de la même manière que celle d'hier. Les activités de loisirs proposées sur la saison ont du mal à

faire le plein. Est­ce parce que le public n'a plus besoin de nous ? Cette non participation serait ainsi un constat de

réussite.

Je pense que c'est un peu plus complexe, même si il est vrai qu'une partie du public est peut­être plus autonome

(les moyens de transport et les loisirs de masse se sont développés). Je crois qu'hier il était normal que tout le

monde participe à la fête de quartier, c'était une fête de village incontournable où l'on était sûr de trouver ses

voisins, ses amis et d'autres connaissances de voisinage. Petit, j'y allais avec plaisir et entrain. Aujourd'hui nous

sommes sollicités par de multiples propositions (internet, télévision, ainsi que toutes celles qui existaient déjà et

qui se sont développées). Pour participer à la fête de quartier il faut désormais un médiateur entre l'adulte et

l'événement, voilà un aspect de ma fonction aujourd'hui.

Les risques du métier

La culture de l'immédiateté

Une dérive de l'utilisation du contrat « donnant­donnant » avec les usagers est peut­être une des raisons de la fuite

d'un certain public (celui qui recherche le loisir, pas la contrainte). Pour que les enfants se tiennent correctement et

permettent à tous d'évoluer sereinement dans la maison de quartier ou de jeunes nous exigeons un certain

comportement à suivre, des règles de vie collective sont établies, parfois même avec la contribution d'enfants. En

contrepartie nous leur concédons une sortie au parc Astérix, c'est ce qu'explique Laurent OTT « le fait que le

groupe puisse pratiquer telle ou telle activité convoitée fait l'objet d'un marchandage constant, dont le principe

semble aujourd'hui faire consensus. » 213 . Le pendant, bien souvent délaissé de cette démarche, est l'aspect positif

de la vie en collectivité (apprentissage du monde au travers de sa différence avec l'autre) et le risque lié à tout

apprentissage (comme tout ce qui est dangereux est interdit, les risques sont quasi inexistants). Ainsi, c'est le

développement de l'autonomie de ces enfants et d'adultes qui sont balayés, rendant moins séduisantes nos

structures d'animation. C'est un peu un paradoxe car en multipliant les offres de sorties attractives nous répondons

à une certaine demande. Cependant le public pratiquant exclusivement ces activités pourra faire fuir autre public

211 Le travail social au singulier de Jacques ION, éd. Dunod 1998, p. 49

212 Le malaise du travail social par Nicole MAESTRACCI, in La France invisible sous la direction de Stéphane

BEAUD, Joseph CONFAVREUX et Jade LINDGAARD, éd. La découverte / poche 2008, p 610

213 La solitude des enfants des quartiers populaires par Laurent OTT, in La France invisible sous la direction de

Stéphane BEAUD, Joseph CONFAVREUX et Jade LINDGAARD, éd. La découverte / poche 2008, p 590

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 60


plus intéressé par une proposition d'animation plus construite ou même par une démarche de projet dans laquelle il

pourrait y mettre « du sien ». Dès lors, les structures sont des lieux sources d'activités inaccessibles car trop

coûteuses, exit la créativité, nous nous contraignons à proposer des activités de loisir consommables.

Cette spirale est coûteuse et dénuée de sens, les pouvoirs publics pourraient tout autant financer des accès à tarif

réduit pour des parcs d'attractions, la pratique du quad, etc.

La reproduction

Nous avons l'habitude de proposer un panel d'activités bien structuré pour la saison avec un fonctionnement assez

rigide (formulaire d'inscription, période d'activité définie et modalités de fonctionnement détaillées). C'est peutêtre

pour faire face à une charge de travail importante que nous choisissons de reproduire l'existant. Cette méthode

de travail est une tendance dans le secteur et pourtant nos usagers réclament davantage de souplesse, nos

références théoriques nous tirent vers une méthode du faire ensemble antinomique de ces programmes. Ces

pratiques freinent notre capacité d'adaptation aux besoins nouveaux, elles participent également à l'étiolement de

notre public, mais il existe des pistes de travail à explorer. Il nous faudra ne pas perdre trop de temps à en parler

(animateurs tchatcheurs) mais s'y « coller » pour expérimenter, modifier, adapter et essayer de nouveau. Pour

construire une méthode d'intervention en adéquation avec les besoins des publics d'aujourd'hui il nous faut passer

de l'intention à l'action. Il est important aussi d'en avoir les moyens en temps et financiers pour passer outre les

contraintes techniques.

Je pense à quelques pistes de travail : proposer une démarche d'expression des groupes et de construction de leur

temps libre plus que fabriquer un programme d'activité et imaginer de nouvelles méthodes de travail, développer la

créativité de la profession « La planète sera d'autant plus vivante que tous les lieux seront vivants » 214 et Paul

BLANQUART d'ajouter qu'à l'opposé on aboutit à homogénéisation et la concurrence.

Animer en adéquation avec le territoire, le public

Au vue de ma pratique et notamment du stage qui vient de se dérouler j'ai le sentiment que ces enfants des

quartiers populaires 215 dont je parle plus haut pourraient se sentir moins abandonnés en mobilisant les structures

d'animation à défaut de pouvoir mobiliser leurs parents. Il y a cette phrase de quatre gamins du quartier qui m'a

marqué « Je me souviens de la rue des sapins, son animation sur le terrain de basket » 216 , pour eux ce bon

souvenir se rattache à une activité de la maison de quartier, ainsi qu'aux relations, aux liens tissés avec l'animateur

à ce moment­là.

Il ne s'agit surtout pas ici d'affirmer que l'animateur peut remplacer l'adulte dans son rôle de parent, mais plus de

mettre en évidence la fonction de coéducation 217 liée à notre métier. Il est question ici de reconnaître que chaque

adulte qui croise le chemin d'un enfant a une fonction éducative qui complète celle exercée par ses parents. Ainsi

l'instituteur comme le boulanger qui reprend l'enfant sur le point de chiper un bonbon, ou l'animateur, peuvent tous

tenir un rôle éducatif auprès de l'enfant.

Donc j'observe que l'animateur doit avoir une méthode d'intervention adaptable en fonction de la situation

culturelle, sociale et économique du territoire sur lequel il intervient. Il doit s'adapter à la population qui le

214 Intervention de Paul BLANQUART aux journées de la démocratie locale des 3 et 4 novembre 2006 à La Roche sur

Yon

215 Voir plus haut la citation de Laurent OTT

216 Extrait de Mots d'enfants recueil issu de l'atelier d'écriture sur l'histoire de la Chesnaie mené par Soizic L'HERBIER

en 2008

217 Selon Jean FRANCOIS auteur de Profs, parents : démission impossible, éd. Ramsay, 2003 d'après des notes

personnelles prises lors de son intervention au café pédagogique des CEMEA à la Maison de Quartier de la

Chesnaie en décembre 2007

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 61


sollicite. « En ce sens l'animateur n'est pas un technicien apolitique mais l'acteur d'une praxis sociale et

culturelle, (...) professionnel rusé qui sait saisir les opportunités capables de permettre à tous de devenir citoyensdécideurs

dans la cité. » 218

Cette affirmation de Jean­Claude GILLET confirme que la quête du sens dans mon métier se fait avec les usagers,

selon leurs réels besoins, avec les partenaires, en fonction de leur champ d'intervention et avec les élus politiques

pour faciliter la recherche de solutions et leur prise de décision 219 .

Une action politique

Je pense qu'être animateur c'est pouvoir créer des interactions avec le pouvoir politique de façon à lui rendre notre

action et ses besoins plus lisibles. « Faute d'objectifs politiques clairs, il [l'animateur] reste souvent cantonné à la

fonction peu valorisante de celui qui doit limiter les dégâts causés par des décisions prises ailleurs et sur

lesquelles il n'a aucune prise. » 220 . La représentation de notre métier est trop souvent limitée à celle de l'animateur

de centre aéré, cette définition étriquée est due à notre difficulté à mettre en avant la richesse de notre travail

« leur présence [celle des travailleurs sociaux] dans les interstices ignorés des médias (...) les rend invisibles au

regard du grand public qui ne perçoit ni les objectifs ni les résultats du travail accompli. » 221 . Nicole

MAESTRACCI nous invite à mettre autant d'énergie à expliciter notre travail qu'on en met à le faire vivre.

Nous avons trop souvent voix au chapitre lorsqu'il y a des tensions dans les quartiers, alors les élus comme les

médias nous opposent la tranquillité de la cité ; nous serions acteurs de paix sociale.

Financement à la carte

Un autre facteur conditionne nos actions, c'est le mode d'attribution des subventions publiques. Le système actuel

assure un minimum de fonctionnement des structures avec des contrats liés souvent à la caisse d'allocations

familiales pour plusieurs années, parfois il existe une convention avec d'autres financeurs comme une ville ou une

communauté de communes. Mais ces subventions sont limitées et pour mener à bien des projets innovants il nous

faut recourir à des subventions ponctuelles. Les dossiers de demande de ces fonds sont des formulaires à cases où

il est impossible de mettre en avant l'ensemble des paramètres de l'action. De plus il est souvent difficile de savoir

à l'avance si la subvention sera accordée ou pas et quel en sera le montant.

Les actions de mon projet d'expérience d'animation relèvent, en partie, d'un financement du CUCS 222 , la demande

de subvention, déposée en novembre 2007, a été validée en mai 2008. Elle s'accompagnait d'une injonction à

dépenser l'argent avant la fin de l'année civile.

Au­dedes difficultés de gestion de trésorerie et des prises de risques financiers, ce type de fonctionnement nous

incite à multiplier les dossiers pour être sûr d'obtenir par l'un des organismes un financement, on fait face alors à

une accumulation de demandes synonymes de lourdeurs administratives 223 . Ce qui paraît le plus surprenant c'est ce

qui en ressort : un manque de confiance de la part des pouvoirs publics dans l'action des animateurs. Comment

mener un projet d'animation de manière pérenne avec des financements au coup par coup ?

Nous sommes amenés, comme avec le public enfant décrit plus haut, à un fonctionnement de l'immédiateté, les

218 Les relations difficiles de l'éducation populaire et de l'animation professionnelle de Jean­Claude GILLET

219 cf. chapitre sur l'action Fabrication des territoires p. 46

220 Le malaise du travail social par Nicole MAESTRACCI, in La France invisible sous la direction de Stéphane

BEAUD, Joseph CONFAVREUX et Jade LINDGAARD, éd. La découverte / poche 2008, p 607

221 Le malaise du travail social par Nicole MAESTRACCI, in La France invisible sous la direction de Stéphane

BEAUD, Joseph CONFAVREUX et Jade LINDGAARD, éd. La découverte / poche 2008, p 603

222 Contrat Urbain de Cohésion Sociale (anciennement contrat ville)

223 Temps et coût salarial substitués au travail d'animation

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 62


projets ambitieux et sur le long terme ne sont pas pris en compte.

L'animation sur un champ concurrenciel ?

Ces dernières années j'ai vu se multiplier les occasions d'évaluation de mon travail.

L'employeur me rencontre tous les ans pour estimer l'état de réalisation d'objectifs préétablis 224 pour définir le

pourcentage d'augmentation de mon salaire pour l'année suivante en fonction.

Tous les financeurs ayant recours aux dossiers de subventions décrits plus haut exigent un bilan pour chaque

somme débloquée et enfin la caisse d'allocations familiales me contraint à créer mon outil d'évaluation à partir

d'un item parmi ceux qu'elle propose. Ce travail servira pour la reconduction de l'agrément pluriannuel du centre

social.

J'ai l'impression que sous prétexte d'améliorer le service aux usagers, une sorte de contrôle s'installe avec

l'éventualité que la collectivité se créée un outil qui lui permettrait de choisir en plus du montant des subventions

quelle structure pourra assurer le service (structure publique voire privée avec un but lucratif). « La collectivité à

qui revenait la responsabilité de garantir la sécurité et le bien­être de tous ses membres se voit supplantée par

l'option que chacun aurait à faire sur le bon opérateur susceptible de lui apporter le meilleur service » 225 [au

meilleurs coût], et Jacques TREMINTIN d'ajouter que la philosophie de nos actions est lentement passée

d'« orientée vers les usagers dans le besoin (...) [aux] besoins des usagers » 226 . Cela me paraît plausible : mise en

place d'une obligation d'évaluation, constat public d'une action peu rentable suivi d'une libéralisation du secteur,

qui est déjà en cours (services à la personne entre autres).

Toutes ces raisons m’incitent à vouloir faire (re)connaître mes pratiques au travers de ce qu'elles peuvent apporter

au public. J'observe que l'animation socioculturelle est en mutation permanente, je pense que notre relation avec la

puissance publique doit évoluer.

Il nous faut travailler sur la légitimité de notre métier.

4) L'animateur maître d'ouvrage

Ma capacité à produire du bonheur

À mon sens, il y a deux principaux écueils à éviter dans la pratique de mon métier.

Le premier concerne l'image que l'on renvoie auprès du public, de l'habitant. Trop souvent ce qui vient à l’esprit

des usagers pour définir notre travail c’est uniquement notre action dans un registre strictement lié à l'animation

enfance. Rien de grave, si ce n'est que cette définition est bien restrictive et ne reconnaît pas le travail réalisé au

quotidien. Je pense donc qu'il faut valoriser et promouvoir notre travail en ne laissant pas de place au laisser­aller,

à l'amateurisme. Nous devons essayer de produire un travail d'excellence. Être un clown pourquoi pas, mais à

condition que cela ait un sens dans l'action.

Le second travers concerne un rôle que les pouvoirs publics pourraient nous faire jouer autour d'un faire­valoir.

« Quand [les travailleurs sociaux] se contentent d'aider les victimes des injustices sans combattre l'injustice ellemême

(...) ils sont coupables parce qu'ils participent à la distillation d'illusions dans l'opinion. » 227 . Je m'en

explique, il y a une différence entre subventionner une association et prendre en compte et traiter un problème.

J'interviens dans une ville, dans une structure et sur un champ du travail social où ce type d'enjeu se joue.

224 Il s'agit de la pesée imposée par la convention collective des centres sociaux

225 Article de Jacques TREMINTIN, in Lien Social n°873 du 21 février 2008, p 17

226 Article de Jacques TREMINTIN, in Lien Social n°873 du 21 février 2008, p 17

227 Jean Pierre ALAUX, Liberté de circulation, du Groupe d'Information et de Soutien des Immigrés

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 63


Cependant c'est un aspect qui mérite vigilance.

Pour moi, une des finalités du métier c’est la capacité de chaque professionnel à produire et à distiller du bonheur.

Travailler à répondre aux besoins des habitants, à leur permettre d'être plus acteur dans leur ville, à trouver et

prendre leur place, c'est travailler à dévoiler des besoins, des désirs. Comme être heureux, c'est avoir ce qu'on

désire, nous travaillons d'arrache pied à mettre en place des actions pour combler ces désirs (repas festif pour

répondre au besoin de rencontres, cours de français pour répondre au désir de savoir, fabrication des territoire pour

dévoiler les besoins en aires de jeux, etc.). Or, comme « l'on désire que ce qu'on n'a pas, on n'a jamais ce qu'on

désire. » 228 le sentiment du bonheur est difficile à atteindre, mais il est poursuivi car on dit souvent « Qu'est ce que

je serais heureux si... » 229 . A cette réflexion André COMTE­SPONVILLE imagine deux situations : une qui

invoque la souffrance liée au désir et l'autre l'ennui lié à la réalisation du désir et son absence soudaine. Ainsi

l'animateur travaille avec une tension permanente entre souffrance et ennui de son public. C'est peut­être ainsi que

l'on définit un public « captif »pour nos actions. Cela permet surtout d'être en perpétuel recommencement, il y

aura toujours un nouveau besoin, un autre désir. L'animateur cherchera la plupart du temps à permettre à l'usager

de combler ce désir.

Ma capacité à produire de la transformation sociale

La reproduction sociale ne peut se suffire à elle­même. Dans un contexte changeant, avec des populations de plus

en plus mobiles dans leurs lieux de résidence, comme dans leurs emplois et leurs temps libres, l'animateur ne peut

exclusivement reconduire ses actions d'une année sur l'autre. Le métier nécessite une inventivité permanente,

l'action n'étant qu'un outil au service du projet, le projet s'adaptant aux besoins, aux réalités de la population et du

territoire, chaque élément de cet enchaînement est susceptible de changer à tout moment.

Plus que pour faire face à ce mouvement, je pense que l'animation, pour faire sens, doit suivre un objectif de

transformation sociale. En lien avec la quête du bonheur de l'habitant, du mieux­être dans sa ville, l'animateur doit

accompagner ce désir de changement. Contrairement à ce que certains peuvent penser l'habitant a des choses à

dire et des choses qui ont un sens, l'animateur comme maître d'ouvrage doit travailler à « porter la parole inculte

des publics dans le jeu huilé du pouvoir et des experts techniques » 230 et donner les outils nécessaires à son

analyse.

L'animateur maître d'ouvrage, dans une démarche de quête de réponses aux désirs des habitants, doit mettre à

profit son savoir­faire, ses compétences, son réseau pour agir dans son champ d'intervention habituel tout en

n'excluant pas des pratiques à la marge. Cette démarche permet d'élargir son champ de compétences et de trouver

des modalités de résolutions de problèmes innovantes.

Ma volonté d'être maître d'ouvrage

« On associe souvent finalité et politique comme relevant de la maîtrise d'ouvrage, objectifs et moyens à la

maîtrise d'oeuvre » 231 . Ainsi chacun a sa place dans le processus de construction de la ville, pour les Élus la

maîtrise d'ouvrage, les techniciens la maîtrise d'œuvre , les habitants la maîtrise d'usage (récemment). Cette

228 Le bonheur désespérément d'André COMTE­SPONVILLE, éd. Flammarion Librio, 2008, p. 23

229 Le bonheur désespérément d'André COMTE­SPONVILLE, éd. Flammarion Librio, 2008, p. 27

230 Intervention de Jean DE LEGGE fondateur du bureau d'étude Territoires Marchés Opinion dans le cadre de RésO

Villes, La participation des habitants, consultable en ligne à l'adresse :

http://www.resovilles.com/downloads/ressourcesdoc/participationhabitants.pdf

231 Animer un projet participatif, modes d'emploi sous la direction de François HANNOYER, éd. Adels, 2005, p. 55

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 64


organisation est verticale, elle induit une certaine hiérarchie, un certain partage du pouvoir avec de fait les Élus qui

sont en haut et qui prennent les décisions.

Quoi de plus légitime si ce n'est que l'habitant devrait systématiquement avoir voix au chapitre. De plus la maîtrise

d'usage n'étant pas un savoir scientifique, les techniciens souvent la balayent par des arguments gestionnaires ou

techniques.

De manière à rééquilibrer ce tryptique je me suis invité, en tant qu’animateur, au cœur du processus. Ce parti pris

m'a permis de faire avancer la résolution de problèmes quotidiens de certains habitants en leur permettant d'être

entendu. « Ceux qui sont au contact quotidien de la population sont porteurs d'informations qui, si elles trouvent

les chemins d'une communication ascendante vers les cadres et les politiques, sont susceptibles de changer leur

programme d'action. » 232 .

Ce que j'ai essade créer c'est un nouvel espace dans lequel l'Élu, le technicien et l'habitant peuvent s'entendre,

s'écouter et construire un projet de réflexion pour la ville de demain. Il faut mettre les choses à plat, faire en sorte

que les relations de pouvoir, de savoir, d'intérêt ne soient pas prédominantes.

Ce qu'il m'a fallu défendre c'est l'idée d'un dialogue simple entre hommes et femmes ayant des points de vue à

défendre mais étant à l'écoute pour construire un avenir partagé.

Pour obtenir cette confrontation positive, j'ai pris le parti (la maîtrise d'ouvrage) de réaliser un plan d'action (mon

projet d'expérience d'animation) en y associant des techniciens (Romain LOUVEL, l'habitant expert, mes

collègues). Cependant, cet aspect volontariste et militant de mon travail n'est pas l’essentiel de mes missions qui

sont aussi la mise en place d'actions de développement personnel (loisir), les services rendus aux habitants, les

animations festives ou conviviales créant une dynamique de territoire, les projets favorisant la rencontre…

En tant que maître d'ouvrage puis­je me dédouaner de toutes relations hiérarchiques lors de la réalisation de mon

action ? Je ne le pense pas. Ce n'est pas parce que j'initie, je construis un projet de transformation sociale que je

suis indépendant de ma structure, du projet politique de la maison de quartier, des institutions la finançant.

L'aspect politique de ma démarche concerne uniquement l'organisation de la vie de la cité dans le cadre d’un

projet de renouvellement urbain au cours duquel je me donne comme objectif de bouleverser les relations pour

créer du mouvement, pour que les acteurs s'interrogent, se positionnent et s’écoutent.

Je ne prends en aucun cas la place du technicien, de l'habitant ou de l'Élu.

232 Animer un projet participatif, modes d'emploi sous la direction de François HANNOYER, éd. Adels, 2005, p. 55

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 65


CONCLUSION

« L'être humain ne peut pas ne pas bâtir et demeurer, c'est à dire avoir une demeure où il vit, sans quelque chose

de plus (ou de moins) que lui­même : sa relation avec le possible comme avec l'imaginaire [...]. Si on ne lui donne

pas [...] une possibilité d'habiter poétiquement ou d'inventer une poésie, il la fabrique à sa manière » 233 .

Le processus de construction de la ville est permanent et nécessaire. Ces changements perpétuels ne sont pas

systématiquement perceptibles par l'habitant, souvent bien paisiblement installé dans son quartier.

Au pied des tours à la Chesnaie, malgré les difficultés liées au regroupement important de population, l'annonce

de la démolition a inquiété et perturbé de nombreux habitants. Certains ont eu l'impression « d'être expulsés » 234 .

En 2005, à ce moment de l'histoire du quartier, de nombreux habitants se sont interrogés et m’ont interrogé sur le

projet. Faute d'information, et pour laisser place aux canaux d'informations officiels, je ne pouvais pas répondre.

Avec le temps et par étapes des réponses ont été données. Malgré des efforts de la municipalité, l'habitant s'est peu

investi dans le processus urbain en cours, faute sans doute d'outil, de méthode adaptés.

Par la suite, l'animateur que je suis, n’a pu que s'interroger sur sa pratique pour accompagner les élus et les

habitants à se rejoindre afin d’envisager l'avenir en commun.

Convaincu qu'un dispositif permettant une co­élaboration du projet urbain donnerait un signe fort de prise en

considération de la valeur de l'habitant de la Chesnaie de la part de l'institution, j’ai travaillé à faire entendre

l'expression de la parole sociale.

La mixité sociale tant invoquée pour résoudre des difficultés quotidiennes à la Chesnaie ne peut suffire à les

résoudre, tout comme la démolition de tours. Quand il se sent légitime et accompagné, l'habitant réclame d'avoir

voix au chapitre. Pour réellement prendre en compte la parole de l'habitant, les places de chaque acteur en matière

de production urbaine doivent se renégocier, bouger. L'habitant peut être remis au cœur du dispositif, l'élu peut l'y

accompagner en lui apportant les outils nécessaires pour avoir une vision globale de la ville et l'animateur doit

apporter son savoir­faire quant aux pratiques facilitant l'expression habitante ainsi que soutenir la démarche dans

son ensemble.

Attendre de l'élu qu'il mette en place seul les modalités nécessaires à cette petite révolution est sans doute une

utopie. L'animateur médiacteur 235 doit s'impliquer pour permettre à son environnement professionnel d'avoir les

moyens pour agir. Cette implication invite à travailler auprès de l'habitant tout comme de l'élu, sans oublier les

techniciens de la collectivité, les partenaires locaux. La question que pose mon travail est d'ordre politique, même

s'il me semble n'avoir que rempli ma mission en produisant cette expérience.

Les suites à donner impliquent des choix, des orientations et des idées qui relèvent de la mission de l'élu politique.

Ainsi, jusqu'où l'animateur peut­il accompagner l'habitant ? Quelles sont ses marges de manœuvres ? Bien

entendu chaque partie ne doit intervenir que sur son champ d'action, mais en utilisant toute la liberté possible à

233 La révolution urbaine de Henri LEFÈBVRE, éd. Gallimard, collection Idées, 1970

234 Sylvie habitante déplacée d'une tour vouée à la démolition, in Paroles d'habitants, reportage vidéo réalisé par

Bernard MALIFOT, Maison de Quartier Chesnaie, 2007

235 Médiacteur, néologisme mettant en avant lele de reliance de l'animateur, selon Jean Claude GILLET in Animation

et animateurs éd. L'Harmattan, 2006. La reliance est un « concept [qui] a été proposé à l'origine par Roger

Clausse (en 1963) pour indiquer un "besoin psychosocial (d'information) : de reliance par rapport à

l'isolement". Il fut repris et réélaboré à la fin des années 1970 par Marcel Bolle de Balà partir d'une

sociologie des médias. À la notion de connexions, la reliance va ajouter le sens, la finalité, l'insertion dans un

système. » in Flash existentiel et reliance de René BARBIER in Le journal des chercheurs du 9 mars 2004,

article consultable en ligne à l'adresse : http://www.barbier­rd.nom.fr/journal/article.php3?id_article=148

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 66


l'intérieur de cet espace, l'animateur peut arriver à influencer les acteurs qui sont proches. Alors peut­on

aujourd'hui travailler seul sur la question du développement local ? Le maillage professionnel en place, la

complexité de la production urbaine, la nécessaire implication de l'habitant questionnent ma posture

professionnelle.

Produire une animation au plus proche des besoins et des attentes des habitants, une action plus sociale, mieux

adaptée, sans initier une intention politique mais en se calant avec les différents intervenants sur le territoire, telle

est la complexité de ma démarche, dont le seul objectif est de permettre à l'habitant de trouver sa place au cœur de

la cité.

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Ouvrages

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La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 71


ANNEXES

La place de l'habitant dans le processus de construction de sa ville – L'animateur maître d'ouvrage – Mémoire DEFA présenté par Yoann MILLÈS en mars 2009 72

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