Les nouvelles sources du droit commercial ... - unesdoc - Unesco

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La REVUE INTERNATIONALE DES

SCIENCES SOCIALES assure, en accord

avec les intéressés, la publication ollicielle des

Actes et documents concernant les organisations

internationales suivantes :

Conseil international des sciences sociales;

Association internationale des sciences économiques

;

Association internationale de science politique;

Association internationale de sociologie;

Association internationale des sciences juridiques;

Association mondiale de recherches sur l'opinion

publique (WAPOR) ;

Comité international de documentation dans les

sciences sociales.

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La reproduction gratuite des articles de ce numéro est autorisée après

accord avec la rédaction.

Toute correspondance relative à la présente revue doit être adressée au

rédacteur en chef de la Revue internationale des sciences sociales, Unesco, place

de Fontenoy, Paris-7 e .

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Prix du numéro : 6 F; $2; io/- (stg.)

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O Unesco 1963 SS.63/1.59/F Imp. Crété Paris


U N E S C O

REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

REVUE TRIMESTRIELLE

VOL. XV, N° 2 , I963

TABLE DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE

COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

In memoriam Alfred Métraux 173

Introduction, par Alfred Métraux 175

Le compromis dans la société primitive, par Robert H. Lowie. . . .188

Compromis et résolution des conflits dans les civilisations occidentales, par

Charles Morazé 238

DEUXIÈME PARTIE

LES SCIENCES SOCIALES DANS LE MONDE

I. ÉTUDES EN COURS ET CENTRES DE RECHERCHE

Les nouvelles sources du droit commercial international, par Clive

M . Schmitthoff 267

Colloque international sur l'enseignement de la sociologie dans les universités

et autres établissements d'enseignement supérieur, Princeton, 10-13 septembre

1962, par F. J. Stendenbach 273

Centre latino-américain de recherches en sciences sociales, programme

pour 1963-1964 292

Institut des sciences sociales de Barcelone 295

Institut canadien de recherches pour la paix 296

Laboratory of Personality Assessment and Group Behavior, Psychology

Department, Champaign, Université de l'Illinois, Urbana (Illinois). . 297

II. DOCUMENTS DES NATIONS UNIES ET CHRONIQUE BIBLIOGRAPHIQUE

Documents et publications des Nations Unies et des institutions spécialisées . 300

Chronique bibliographique 318

Livres reçus 326


III. INFORMATIONS

V e Congrès mondial de sociologie, Washington D. C, 2-8 septembre 1962. 336

Douzième stage international de criminologie, Jérusalem, 2-20 septembre

1962, par Israel Drapkin 341

Quatorzième congrès de ¡'American Orthopsychiatric Association, Washington,

6-9 mars 1963 344

Sixième stage d'études sur les sciences économiques, organisé sous le patronage

de l'Association américaine de sciences économiques, Université du Colorado,

Boulder (Colorado), 27 juin - 28 août 1963 346

Publications du Groupe d'ethnologie sociale 347

Vingtième congrès de l'Institut international de sociologie . . . . 348

ONT COLLABORÉ AU PRÉSENT NUMÉRO

Israel DRAPKIN, Hebrew University of Jerusalem.

tRobert H. LOWIE, University of California, Berkeley.

fAlfred MÉTRAUX, École pratique des hautes études, Paris.

Charles MORAZÉ, École pratique des hautes études, Paris.

Clive M. SCHMITTHOFF, The City of London College, Londres.

F. J. STENDENBACH, Université de Cologne.


P R E M I È R E P A R T I E

COMPROMIS

ET RÉSOLUTION DES CONFLITS


IN MEMORIAM ALFRED METRAUX

1902-1963

Ce numéro de la Revue internationale des sciences sociales dont Alfred Métraux avait

suggéré l'idée, et qui contient une de ses dernières études, est sorti des presses

quelques jours après sa mort. Puisse-t-il constituer un modeste hommage à la

mémoire de ce maître incontesté prématurément disparu.

Alfred Métraux était à la fois un remarquable ethnologue, un administrateur

international averti et un homme au grand cœur que tous ceux qui l'ont approché

et connu ont aimé et apprécié, surtout à cette Revue qui lui doit tant et à laquelle

il portait un affectueux intérêt.

D'autres diront ailleurs ce que fut l'œuvre exemplaire de cet eminent savant

doublé d'un « homme de terrain » incomparable, servi par des dons de chercheur

enthousiaste et par la fraîcheur d'une inspiration naïve qui lui permettait d'établir

un contact immédiat et intime avec les êtres les plus divers chez lesquels il discernait

l'éternel humain. Ils évoqueront l'aventure intellectuelle qui conduisit Alfred

Métraux des Tupi-Guarani aux Chipayas pour le diriger ensuite vers l'île de Pâques,

début de sa célébrité, le ramener aux Aymarás et aux Quechuas, puis à ses études

sur le Vaudou haïtien et les Incas, aventure jalonnée d'oeuvres maîtresses dont

certaines sont désormais des classiques : thèse de 1928 sur les Tupi-Guarani; contribution

permanente aux Handbook of the American Indians, Vaudou haïtien (1958),

et, tout récemment encore, l'ouvrage si vivant et si humain sur les Incas (1962).

On voudrait seulement évoquer ici quelques grands jalons de sa carrière au

Secrétariat de l'Unesco où, de 1947 à 1961, il a animé un certain nombre d'activités

qui font honneur à l'Organisation : Études sur l'Amazonie en 1947, mission

anthropologique de la vallée de Marbial à Haïti, en 1948-1950. Alfred Métraux

met au point des études qui non seulement ont une vaste portée théorique, mais

préfigurent des activités qui, plus tard, sous le nom d'assistance technique, de

programme de participation connaîtront une singulière fortune. Au Département

des sciences sociales, le nom d'Alfred Métraux restera indissolublement lié à la

défense des droits de l'homme et à la lutte contre le racisme sous toutes ses formes.

A cet égard, l'Unesco lui doit plus de vingt monographies d'une haute tenue scientifique

réparties dans les trois collections qu'il dirigeait avec autorité : « Race et

société », « La question raciale devant la science moderne », « La question raciale

et la pensée moderne». Celles-ci ont conquis et gardé dans le monde entier la faveur

des savants, des éducateurs, des hommes d'action et de réflexion, de tout le public

cultivé.

Le souvenir demeure de cet homme eminent, travailleur infatigable, consciencieux

et profond, à la curiosité universelle, du collègue délicat et courtois, à la sensibilité

exquise et malicieuse, mais dont l'ironie s'exerçait sur lui-même plus que sur

les autres, et dont la bonté et la bienveillance ne se démentaient jamais. Ses collègues,

ses amis du monde entier, les américanistes, ressentiront cruellement sa disparition,

et sa perte laissera un vide immense pour tous ceux qui ont eu le bonheur

de l'approcher et qui conserveront de lui un souvenir très pur.

S. FRIEDMAN,

rédacteur en chef.


INTRODUCTION

ALFRED MÉTRAUX

Parmi les enquêtes entreprises par l'Unesco sur le plan international

figurent celles qui, dans plusieurs de ses programmes, apparaissent sous

l'étiquette de « tensions ». Cette série de recherches concernant les divers

aspects des tensions qui sont à l'origine des conflits entre individus et

sociétés convenaient particulièrement à une organisation dont la principale

fonction est de contribuer au maintien de la paix.

Deux des articles publiés dans le présent numéro sont le résultat d'une

de ces enquêtes, axée non pas sur les conflits mais sur les procédés utilisés

pour les éviter ou les résoudre. C'est le Conseil international des sciences

sociales, dont le secrétaire général était alors le professeur Claude Lévi-

Strauss, qui a été chargé de la mener à bien et en a établi le plan. Le problème

consistait à circonscrire et à analyser les moyens, souvent subtils et

obscurs, qui, dans diverses civilisations, sont mis en œuvre pour atténuer

la virulence des multiples divergences de points de vue ou d'intérêts,

inhérentes à la vie sociale. Parmi les mécanismes auxquels les groupes

humains ont recours pour maintenir leur cohésion, l'enquête devait retenir

le compromis et estimer la valeur attribuée par diverses sociétés à l'arbitrage

ou à l'esprit de conciliation.

Sur l'invitation du professeur Claude Lévi-Strauss, le professeur R. H. Lowie,

de l'Université de Californie, accepta de réunir les éléments de l'enquête.

Il avait été convenu que le problème du compromis serait examiné

dans le monde dit « primitif», dans les civilisations musulmane, indienne,

chinoise, ainsi que dans le cadre de notre propre civilisation industrielle.

Le professeur Lowie, se conformant à l'usage de l'Unesco, sollicita la coopération

de savants spécialisés dans l'étude de ces civilisations, à l'exception

des cultures primitives qu'il s'était, comme il est naturel, réservées. Ses collaborateurs

furent : pour l'islam, M M . Pedro Dib et Emile Tyan (Université

de Beyrouth), pour l'Inde, M . N. K. Bose (Université de Calcutta),

pour la Chine, M . Kung-chuan Hsiao (Département de l'Extrême-Orient

de l'Université de Washington, Seattle, EU A), enfin, pour le monde occidental,

M . Charles Morazé (École pratique des hautes études, Paris).

Le professeur R. H. Lowie devait mourir avant d'avoir pu donner au

projet sa forme définitive. Il avait cependant reçu les principales contributions

demandées et rédigé la partie de l'ouvrage qui lui incombait.

175


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

L'Unesco a hésité à publier ces matériaux qui n'étaient pas encore intégrés

dans un ensemble cohérent. Elle a estimé, néanmoins, rendre hommage à

l'oeuvre du grand ethnologue disparu en faisant connaître le chapitre

consacré aux « primitifs ». Dans l'état actuel de l'anthropologie, il est

peu probable qu'un autre savant puisse, sans des années d'efforts, dégager

de l'immense littérature ethnographique des exemples de compromis.

Depuis la publication de ce classique de l'anthropologie sociale qu'est le

Traité de sociologie primitive, Lowie avait montré à quel point il était familiarisé

avec les institutions primitives dans les sociétés les plus diverses. Il

était servi non seulement par l'ampleur de ses lectures mais par une intelligence

analytique très aiguë et une compréhension très fine des conditions

de vie chez les peuples archaïques. Le sujet qui lui étaitproposé était difficile

car il correspondait rarement à des institutions nettement définies.

Pour diagnostiquer le sens de la conciliation et du compromis, il lui fallait

recourir à une interprétation générale de certaines coutumes et, plus souvent

encore, à des cas particuliers, reflétant des attitudes traditionnelles.

C'est souvent à travers Vethos d'une culture, c'est-à-dire son échelle des

valeurs, que s'expriment la volonté d'apaisement et le souci d'équilibre.

Pour donner sa véritable portée à l'étude du professeur Lowie, conçue

comme le chapitre initial d'un ouvrage collectif, on a jugé utile de la faire

suivre du chapitre final, dû à la plume d'un eminent sociologue et historien

français, M . Charles Morazé. Ainsi le problème du compromis se

trouve présenté sous forme de diptyque, chez les « primitifs » et dans la

civilisation occidentale moderne. Il ne saurait faire de doute qu'en mettant

en contraste le monde primitif et l'univers contemporain on apporte

une solution à l'une des hypothèses qui justifient le projet tout entier. Il

est, en effet, légitime de se demander, comme ceux qui l'ont conçu, si les

exemples de compromis que les civilisations les plus diverses nous fournissent

peuvent être classés sous une même rubrique ou si les phénomènes

considérés comme des formes reflétant un esprit de conciliation appartiennent

véritablement à des catégories identiques. Si, dans les cultures

primitives comme dans la nôtre, nous reconnaissons, sous la diversité des

apparences, des attitudes et des phénomènes analogues, l'interprétation

des faits sociaux se sera enrichie d'une perspective nouvelle.

Dans cette introduction, nous nous sommes efforcé de reconstituer le

dessein général de l'ouvrage projeté en résumant et en commentant le

contenu des chapitres consacrés à l'islam, à l'Inde et à la Chine.

Parmi les commentaires que le professeur Lowie nous a laissés sur l'ensemble

des travaux qui lui avaient été soumis, nous avons trouvé des considérations

sur le principe de réciprocité dans les sociétés primitives, qu'il

estime ne pouvoir être dissocié de la notion de compromis. L'analyse des

structures sociales, notamment chez les « primitifs », révèle une tendance

dualiste très nette. Ce ne sont pas seulement les relations entre membres

d'une même famille qui sont réglées par la tradition culturelle, mais les

relations entre « moitiés ». Même là où nous avons affaire à un système

clanique complexe, on constate l'existence de groupements par paires.

176


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

L'organisation dualiste est si fortement ancrée dans les habitudes de certains

peuples que, même lorsqu'ils renoncent à leurs « moitiés » exogamiques,

ils les rétablissent sous une autre forme.

Ces relations dyadiques résultent du principe de réciprocité. Leur rôle

dans le jeu des institutions sociales a été mis en lumière par Mauss, Thurnwald

et Lévi-Strauss, ce dernier en ayant fait la base même de son interprétation

des systèmes de parenté. Cette attitude de la pensée primitive qui

imprègne de nombreuses institutions est essentielle à l'harmonie sociale et

c'est à ce titre qu'elle peut être invoquée dans une analyse sociologique

du compromis.

On a voulu limiter la portée du principe de réciprocité en faisant valoir

que l'autocratie ou le pouvoir détenu par un individu ou une classe sociale

en était, en quelque sorte, la négation. Des individus n'étaient-ils pas

astreints à des prestations pour lesquelles ils ne recevaient rien en retour ?

Cependant, de telles situations sont rares. Même dans les cas qui peuvent

nous paraître des exemples caractérisés d'exploitation, on peut discerner

la loi de l'échange. Souvent ceux qui peinent pour un maître attendent

aide et protection et se rebiffent lorsqu'ils ont conscience qu'ils ne reçoivent

rien en retour. Redevances et corvées ne sont oppressives que lorsqu'elles

ne sont pas la contrepartie d'avantages précis. Les dieux eux-mêmes ne

sont l'objet d'un culte qu'à condition de favoriser les fidèles. L'échange,

comme Mauss l'a si brillamment démontré, se présente non comme une

transaction mais comme des dons réciproques qui favorisent des relations

sociales dans toutes sortes de domaines. « Le jeu savant des échanges,

écrit Lévi-Strauss dans Les structures élémentaires de la parenté (p. 69), consiste

en un ensemble complexe de manœuvres, conscientes ou inconscientes,

pour gagner des assurances et se prémunir contre des risques sur le double

terrain des alliances et des rivalités. » On pourrait parler également du

« jeu des échanges » à propos des procédures de compromis.

Englober les « primitifs » dans une catégorie spéciale a toujours été une

entreprise arbitraire, puisque cette étiquette s'applique à des sociétés dont

le mode de vie est très différent et qui, le plus souvent, n'ont en commun

que des traits négatifs. Le professeur Lowie en a été conscient et il a'cherché

à justifier l'emploi de ce terme. On peut faire abstraction de l'infinie diversité

des techniques et des usages qui séparent les sociétés dites primitives

pour ne considérer que les contrastes les plus frappants entre leur monde

et le nôtre.

On a longtemps opposé la pensée primitive à notre logique, en raison de

la part, souvent considérable, qui y est faite à l'affectivité et aux croyances

mystiques. Dans l'ouvrage célèbre où il a cherché à définir cette mentalité,

Lévy-Bruhl avait pris soin d'indiquer que, dans la vie courante, les

« primitifs » obéissaient à une logique identique à la nôtre, puisqu'ils

étaient capables de résoudre des problèmes pratiques semblables à ceux

qui se posent à nous. Sans un mode de pensée rationnel, ils n'auraient pu

survivre en s'adaptant aux milieux géographiques les plus variés. D'autre

part, il était injuste d'établir un parallèle entre les représentations collec-

177


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

tives des sociétés archaïques et la logique acérée des savants et des philosophes

de la civilisation occidentale. L'homme moderne est loin d'obéir

à la pure logique sans jamais céder à l'irrationnel. La rigueur de la pensée

scientifique ne se manifeste que dans des domaines restreints et à l'occasion

d'activités déterminées. Elle ne caractérise point nos contemporains. Entre

les prétendus primitifs et nous, il n'existe aucune solution de continuité et,

sur le plan de l'intelligence, notre supériorité sur les sauvages ne tient à

aucun caractère génétique. Dans leur comportement comme dans leur raisonnement,

ces derniers font preuve tour à tour de rationalisme et d'irrationalisme

à des degrés divers. Cependant, la gamme des situations qui,

dans notre société industrielle, répondent à des motifs rationnels est plus

étendue que dans les groupes primitifs.

Si, dans les sociétés archaïques, les progrès sont infiniment plus lents, on

ne saurait parler, à leur propos, de complète stagnation. Des changements,

souvent imperceptibles, ne cessent de se produire et la plupart des cultures

« primitives » sont l'aboutissement d'une longue évolution. Il est vrai que

les « sauvages » ne font pas d'efforts conscients et systématiques pour améliorer

leur équipement technique. Ils ne cherchent pas non plus à modifier

constamment leurs procédés de fabrication afin d'obtenir un meilleur

rendement. Nous ne rencontrons nulle part chez eux l'équivalent des institutions

qui suscitent et accélèrent l'invention, comme c'est le cas dans

notre civilisation occidentale. Les innovations entraînent dans les groupes

primitifs des bouleversements profonds et leur adoption nécessite généralement

une période de rajustement. A cet égard, ils ne diffèrent pas de nous

mais il leur manque les rouages divers, dont parle M . Morazé, qui s'emploient

à rétablir l'harmonie brisée.

La conception que les primitifs se font de l'univers n'est pas sujette à

revision, bien que la plupart des groupes primitifs comptent parmi leurs

membres des individus qu'on peut qualifier de penseurs et de philosophes

et qui apportent des solutions originales aux mystères de la nature ou

altèrent les rituels ou les mythes pour y introduire des éléments nouveaux.

La quête de la vérité unique, qu'elle soit religieuse ou scientifique, est

étrangère aux primitifs. Sur ce point encore, ils peuvent être opposés à

l'Occident, où la préoccupation de l'unité du dogme a, pendant de nombreux

siècles, pesé sur la conscience humaine. La cosmogonie, chez les

Africains ou les Indiens, peut se prêter à plusieurs interprétations, entre

lesquelles personne n'est contraint de choisir. Si, dans un groupe, quelques

individus se croient en possession de connaissances plus profondes que les

profanes, ils auront tendance à en faire mystère. Par contre, la stricte

observance des rituels est imperative. La moindre déviation est imputée

à crime, comme contraire au bien commun, tandis que les divergences de

vues sur des questions de foi ou de théorie mystique sont acceptées ou écartées

comme de simples excentricités. Si le conformisme dans le comportement

est très marqué, la plus grande liberté est laissée aux individus, dans

la manifestation des opinions.

178

Pour différentes que les civilisations primitives soient de la civilisation de


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

l'Occident industrialisé, elles se trouvent, comme cette dernière, exposées

aux tensions et aux conflits qui menacent constamment la cohésion des

groupes sociaux. L'exercice de la force peut naturellement contraindre une

des parties à céder, mais cette solution extrême ne va pas sans inconvénients.

Le ressentiment de ceux qui ont été déboutés de leurs prétentions

risque, à la longue, d'entamer l'unité du groupe. Il arrive que les mécontents

se retirent sur l'Aventin, mais une telle sécession est funeste, aussi bien

à ceux qui partent qu'à ceux qui restent, puisque les uns et les autres sont

également affaiblis.

Les Indiens des Grandes Plaines des États-Unis étaient conscients des

dangers que des querelles intestines faisaient courir à l'ensemble de la tribu.

C'est pourquoi la tradition s'était établie chez eux que des médiateurs

devaient s'interposer pour calmer les passions. Ceux-ci s'efforçaient, par

l'appel aux bons sentiments individuels, d'aboutir à un véritable compromis.

Donc, même chez un peuple où le respect de la liberté de chacun était

poussé à son plus haut degré, la crainte d'un acte qui pût porter préjudice

à l'ensemble du groupe provoquait une intervention immédiate de la part

de tiers. Sans mécanisme de compromis, la vie en communauté est difficilement

concevable. Il est donc naturel que, dans toutes les sociétés, on retrouve

des moyens traditionnels de restaurer l'équilibre social, lorsqu'il est rompu

du fait d'antagonismes internes.

Tels sont les commentaires que suggère la comparaison des articles de

M M . Lowie et Morazé. Il nous reste maintenant à dégager, des travaux

inédits des autres collaborateurs de l'enquête, l'importance que d'autres

civilisations ont accordée au compromis. Nous commencerons par l'islam,

dont M M . P. Dib et E. Tyan, de l'Université de Beyrouth, ont tracé un

tableau sociologique et historique fort complet.

Toutes les sociétés sont donc tenues de faire une part plus ou moins large

au compromis. Elles diffèrent, néanmoins, par la latitude que leurs institutions

et leur idéologie laissent aux individus et aux groupes d'arranger

leurs affaires à l'amiable. En d'autres termes, il existe, selon les traditions

culturelles, des degrés dans la valeur que les sociétés attribuent à la conciliation

et à la flexibilité des coutumes et des lois. Si cet aspect particulier des

rapports sociaux avait été mieux étudié, nous pourrions répartir les civilisations

en plusieurs catégories, selon leur tendance à favoriser les concessions

réciproques et leur adaptabilité aux événements. Dans cette classification

hypothétique, le monde islamique se situerait, à première vue,

parmi les civilisations qui n'ont pas réservé une très large part à la notion

de compromis. Cela tient sans doute à l'origine religieuse de la plupart de

ses institutions. L'une des caractéristiques les plus frappantes de l'islam est

son adhésion au principe d'unicité. Ce n'est pas seulement Dieu qui est un,

mais aussi Voumma, la communauté des croyants. Le pouvoir émanant de

Mahomet, l'islam est à la fois État et religion. Le Prophète est la source

de tout commandement religieux, civil ou militaire. En dehors de lui,

aucune institution ne possède de valeur propre qui soit légale. Il représente

le pouvoir législatif, puisque c'est par lui que la révélation divine s'est trans-

179


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

mise à la masse des fidèles. L'autorité des livres saints (le Koran et la Sunna,

ou tradition), ainsi que Yijma (c'est-à-dire les décisions unanimes de la

communauté), règlent dans leurs moindres détails les relations entre individus

et entre ceux-ci et l'État. La législation reflétant la volonté divine a

été, pendant longtemps, interprétée de façon très stricte. Le scrupule religieux

a visiblement gêné les maîtres du droit musulman. En théorie du

moins, il ne saurait y avoir de doute sur la solution à apporter à chaque cas

juridique. Tel était le caractère sacré des lois dictées par Dieu que le pouvoir

législatif échappait, en principe, aux califes, puisqu'ils ne pouvaient

les modifier. Tout au plus leur était-il permis d'interpréter les textes et de

prévoir certaines réglementations. Leurs décisions étaient d'ordre doctrinal

et n'avaient pas, théoriquement du moins, force obligatoire.

La communauté des croyants est conçue comme une entité religieuse et

politique dont la fonction est de propager la foi. Le consensus de cette

communauté a force de loi, le prophète ayant dit : « Ma communauté ne

sera pas unanime à consacrer une erreur. » Dans son souci d'assurer la

cohésion de cette communauté, la législation islamique a multiplié les

articles réglementant la vie du musulman, afin de minimiser les chances

de conflit, même sur le plan individuel. Le sentiment d'appartenance à la

communauté est encore entretenu par de nombreuses pratiques et, en plus,

cimenté par le contrôle sévère de la conscience sociale. Au sein de Youmma

(communauté), les fidèles doivent rester unis et organisés pour faire face à

l'incrédulité. La guerre sainte — obligation qui l'oppose aux autres peuples

— renforce encore la structure de cette communauté.

Caractère sacré de la législation, exaltation de la communauté, ces deux

facteurs auraient pu faire naître une intransigeance qui n'est pas, cependant,

un des aspects marquants de la civilisation musulmane examinée à la

lumière de son histoire. Le Prophète lui-même, en grand politique, a su

transiger chaque fois qu'il l'a cru nécessaire et, même en matière religieuse,

il s'est montré conciliant envers les traditions les plus anciennes des peuples

arabes. L'esprit de tolérance dont il a fait preuve à l'égard des religions

chrétienne et juive se retrouve dans l'attitude de l'islam vis-à-vis des coutumes

des peuples africains qui se sont convertis. La facilité avec laquelle

il accepte que les néophytes conservent les coutumes qui leur sont chères a

beaucoup contribué au succès de sa propagande.

L'implantation de l'islam sur les territoires des civilisations byzantine et

perse a forcément introduit des innovations importantes dans l'administration

et même dans la législation. Les institutions de tribus nomades ne

pouvaient convenir à des populations sédentaires et urbanisées. Les successeurs

de Mahomet ont transformé l'autorité qu'ils tenaient de Dieu et de

l'élection en un pouvoir héréditaire.

De même que Mahomet avait fait de larges emprunts au judaïsme et au

christianisme, ses successeurs ont subi l'influence des empires byzantin et

persan et se sont inspirés, dans l'organisation de leurs États, des traditions

bureaucratiques et despotiques de leurs voisins. Si puissants que fussent les

califes et si arbitraires que fussent souvent leurs décisions, ils n'ont pas cru

180


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

pouvoir se passer de l'avis des jurisconsultes. Ceux-ci ont toujours prétendu

garder un minimum d'indépendance à l'égard du souverain, qui pouvait

lui-même être traduit en justice par les particuliers, sans être juge et partie à

la fois. D'ailleurs, les contradictions ou les obscurités du Coran ont rendu de

plus en plus nécessaire l'intervention des juristes.

L'attitude de Mahomet lui-même envers les infidèles est révélatrice d'un

désir de compromis, puisqu'il a eu soin de distinguer les païens des peuples

du Livre, juifs et chrétiens : ces derniers, les « scripturaires », ont droit à

certains égards et peuvent garder leur religion, à condition d'accepter la

domination musulmane et de payer la capitation. Pour leur conversion, le

Coran recommande d'user de persuasion. A la lumière d'une interprétation

moderniste du Coran, lejihad ne suppose pas forcément la guerre sanglante :

il consisterait bien en une obligation de lutte, mais de lutte pacifique, dont

l'arme principale serait la persuasion. Le soldat cède le pas au missionnaire.

Les groupes non musulmans étaient d'ailleurs admis à vivre dans l'État islamique

et assurés de la protection de leurs personnes et de leurs biens.

La rigueur de la loi coranique est tempérée par diverses dispositions que

dicte un véritable esprit de conciliation. Les rapports entre individus sont

conçus de façon à maintenir entre eux une certaine réciprocité, qui permet

d'éviter les injustices trop criantes. Cette tendance se manifeste même dans

les dispositions relatives à la condition de la femme, qui a toujours été considérée

comme très désavantagée par rapport à celle de l'homme. Si le Coran

consacre incontestablement la primauté de l'homme, il prescrit des égards

envers la femme et lui reconnaît l'égalité sur le plan métaphysique. En cas

de mésentente, les conjoints peuvent recourir à deux arbitres, choisis respectivement

dans la famille du mari et dans celle de la femme. Les rapports

entre époux doivent être « convenables » et, s'il est exigé de la femme

obéissance à son époux, celui-ci est tenu de témoigner à sa femme affection

et mansuétude. La faculté que le Coran donne au mari de se séparer de sa

femme en prononçant une simple formule de répudiation peut apparaître

comme l'expression la plus nette de l'inégalité entre les sexes. Mais, dans ce

cas comme dans beaucoup d'autres, l'usage abusif qui pourrait être fait de

la loi est entravé par un passage du Coran, où il est déclaré en termes très

précis que, parmi les choses permises, le divorce est ce qu'il y a de plus détestable

aux yeux de Dieu. En outre, un délai de trois mois est prévu pour le

cas où le mari se raviserait et celui-ci n'est d'ailleurs pas dégagé de ses obligations

envers l'épouse répudiée. Malgré la primauté absolue que la loi

concède à l'homme, la condition de la femme n'a pas été aussi dure et humiliée

que la seule interprétation des textes pourrait amener à le penser. La

monogamie a été de règle dans les classes pauvres, où la femme a toujours

joui d'une certaine liberté. Son influence n'a d'ailleurs pas été négligeable

dans l'ensemble de la société islamique et certains casuistes modernes ont

voulu interpréter plusieurs passages du Coran comme une discrète invite à

la monogamie. Si peu convaincants que soient leurs arguments, ils n'en sont

pas moins intéressants, dans la mesure où ils témoignent d'un esprit de

compromis.

181


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

La législation musulmane comporte de très nombreuses dispositions qui

témoignent d'un souci évident de prévenir les conflits et d'assurer la

concorde entre les membres d'une communauté. Elle contient des prescriptions

minutieuses concernant les détails de la vie courante. Par contre,

les tendances nationales et supranationales qui dominent l'islam sont à l'origine

de certaines hésitations, que l'on perçoit lorsqu'il s'agit de déterminer

ces deux droits essentiels de l'homme : la liberté et l'égalité. « Souvent aussi,

l'islam se contente de jeter les bases d'une organisation — celle de l'État,

par exemple — ou même d'entamer simplement certaines questions. Cela,

joint aux domaines qui n'ont point fait l'objet d'une réglementation quelconque,

laisse une certaine place à l'introduction d'éléments, voire de

conceptions nouvelles. C'est ainsi qu'ont pu se frayer passage les courants

de pensée contemporaine, lesquels, unis aux forces unificatrices que recèle

en lui l'islam, apporteront, certes, une précieuse contribution à l'œuvre de

rapprochement sur le plan international. »

Il est aisé de glaner, dans la longue histoire de la civilisation — ou plus

exactement des civilisations — de l'Inde, des faits qui témoignent d'un profond

esprit de compromis. Celui-ci s'explique, dans une certaine mesure,

par les efforts d'adaptation auxquels ont été contraints des peuples de

langues et de cultures diverses, pour vivre côte à côte sans trop de heurts.

En effet, depuis les temps les plus reculés, la société indienne nous apparaît

comme nettement stratifiée et composée d'éléments différenciés à l'extrême.

Aussi, rien de surprenant si de nombreuses méthodes de conciliation ont été

élaborées dans son sein, afin de régler les conflits, petits et grands, qui pouvaient

surgir sur un terrain particulièrement propice. Si forte qu'ait été

cette tendance à trouver des formules d'apaisement et de compromis, elle

n'a pas exclu l'esprit de conquête et l'agressivité. Si l'Inde a eu ses guerriers

et ses rois avides de gloire militaire, elle n'en a pas moins connu une tradition

très ancienne, qui exigeait « l'acceptation des points de vue les plus

opposés — tradition qui s'est accompagnée d'un effort bien défini pour

découvrir ce qu'il pouvait y avoir de commun entre eux, afin de rendre la

conciliation possible». En présence de courants si opposés, on ne saurait

proclamer que telle ou telle tendance est plus spécifiquement indienne

qu'une autre. Tout au plus peut-on constater la faveur plus ou moins

grande dont chacune a pu bénéficier. De longue date, la sagesse populaire

avait reconnu que chacun possède une parcelle de vérité et que, pour parvenir

à la pleine vérité, il importait de chercher ce qui, dans l'affrontement

de deux attitudes ou de deux conceptions, n'était pas sujet à discussion.

Le prestige dont le bramine — c'est-à-dire le sage — était entouré a toujours

été supérieur à celui du chef et du guerrier. Les rois des premiers âges

n'étaient pas des législateurs. La loi était contenue dans des livres sacrés,

dont l'interprétation était précisément l'affaire des bramines qui, à cet

égard, peuvent se comparer aux jurisconsultes arabes. La justice était administrée

en conformité avec le droit coutumier, tel qu'il s'était transmis par

les décisions des conseils de village ou des corporations de métier. L'esprit

182


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

même dans lequel la justice était rendue est tout imprégné par le souci du

compromis. Les Mahrattes qui ont régné sur l'Inde au xviir 8 siècle font

figure de patriarches qui, dans l'administration de la justice, se préoccupaient

moins des termes stricts de la loi que de la possibilité de régler les disputes

par des arrangements à l'amiable. Ils se montraient patients dans la

présentation d'un cas et laissaient aux parties le temps nécessaire pour exposer

leur cause. Ce qui nous intéresse ici plus particulièrement est le soin

qu'ils prenaient de ne pas créer chez les perdants d'une cause un degré

d'amertume tel que toute réconciliation ultérieure soit rendue impossible.

Les amendes étaient proportionnées à la fortune de ceux auxquels elles

étaient infligées.

Dans les villages, la justice était rendue par des sortes de conseils locaux,

appelés panchayat. Il y en avait également pour les castes et les corporations

de métier. Leur principale fonction était de régler les affaires locales et surtout

d'apaiser les conflits entre membres d'une communauté, d'une caste ou

d'une corporation. Les villageois avaient généralement recours à l'arbitrage

en cas de querelles de bornage. Lorsque les droits des contestants étaient

douteux, la terre en litige était partagée entre eux ou confisquée par le roi.

Quelle que fût l'organisation de la caste, celle-ci reposait sur le principe de

l'étroite solidarité de ses membres — solidarité qui devait être maintenue à

tout prix. Le conseil de la caste intervenait en cas de dispute entre membres

de celle-ci et, si son verdict n'était pas accepté, l'affaire était portée devant

le chef de la caste, dont la décision était sans appel. Si l'affaire était épineuse,

on demandait l'avis des bramines, mais cette démarche n'était pas

obligatoire. L'individu qui ne se soumettait pas au verdict de la caste était

excommunié.

La mansuétude qui inspirait ces conseils s'est, paraît-il, perdue.

A l'époque contemporaine, les autorités villageoises tendent à sévir plus

sévèrement. On attribue ce durcissement au fait que les panchayat ont beaucoup

perdu de l'autorité dont ils étaient jadis investis.

L'esprit de conciliation et de tolérance que nous avons constaté dans les

institutions s'est affermi grâce à certains courants religieux très anciens qui,

aujourd'hui, n'ont rien perdu de leur force. La tradition la mieux ancrée

dans la civilisation indienne est celle du salut, auquel on parvient par la

purification, laquelle s'obtient par un effort constant, impliquant la souffrance,

source de pureté. La mortification n'est pas une expiation des péchés,

mais un moyen d'attirer la bienveillance des dieux ou de se purifier intérieurement

en échappant ainsi à l'emprise du corps. Or, nous voyons

l'ascèse se transformer en moyen d'obtenir justice. Le créancier qui ne pouvait

se faire rembourser s'asseyait devant la porte de son débiteur et jeûnait.

Un tel acte attirait immédiatement une foule naturellement portée à sympathiser

avec celui qui s'infligeait une telle souffrance, sans se soucier de la

justice de sa cause. Cette façon d'agir, appelée dharma, a donné lieu à des

abus et est devenue, en diverses occasions, un procédé de coercition.

La notion de sainteté qui s'est formée dans la civilisation indienne servait

la cause de la conciliation. Celui qui répond par l'amour à la haine, à la

183


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

colère par le calme, ne rend-il pas toute querelle impossible ? Certes, un tel

idéal est difficile à atteindre, mais ceux qui y parviennent sont entourés de

respect et leur conduite est proposée comme modèle.

La doctrine de la non-violence et de l'ascétisme avait été conçue pour

assurer le salut spirituel de l'individu. Elle devait trouver une expression

nouvelle au début de ce siècle, grâce à l'action et à l'influence de Gandhi.

Reprenant une ancienne tradition, le mahatma s'était convaincu que le

meilleur moyen d'affirmer une vérité que l'on croit posséder est de souffrir

plutôt que de faire souffrir autrui pour elle.

Tout homme a droit à sa conception de la vérité, mais il est vain de

l'imposer aux autres par la force. Cette attitude ne doit pas, cependant,

conduire à l'indifférence ou à la neutralité. Il faut lutter contre le mal, non

seulement en se refusant à toute coopération avec lui, mais aussi par des

moyens non violents. Le mensonge et l'injustice ne triomphent que parce

que les hommes les acceptent activement ou passivement. Celui qui souhaite

vivre selon la vérité doit apporter à ceux qui la nient la tapsya, ou souffrance

volontaire. Le sage ne cherche pas à imposer son point de vue à autrui, mais

à l'amener à reconnaître une base commune sur laquelle les adversaires,

même les plus irréductibles, peuvent finir par s'entendre. La vérité n'est

atteinte que si l'on découvre ce qui, dans des opinions divergentes, ne fait

l'objet d'aucune opposition.

La résistance passive — la satyagraha — a trouvé son application dans

divers domaines, à propos de conflits politiques, sociaux et économiques.

Cependant, la mise en œuvre de cette méthode n'a pas toujours été couronnée

de succès, car l'opinion publique restait divisée, en certains cas, sur la

part de vérité contenue dans la cause pour laquelle on avait recours à la

satyagraha. Ghandi essaya même d'introduire ce principe sur le plan international.

Il espérait que la paix entre nations pourrait être obtenue par les

méthodes dont il s'était inspiré dans son action sociale et politique. Même

en cas d'agression, la non-violence pouvait avoir raison d'un conquérant

avec lequel le peuple se refuserait à coopérer. Gandhi, jusqu'à sa mort, ne

cessa jamais d'affirmer que tout conflit entre peuples pouvait être résolu par

la satyagraha, à condition que ceux qui l'appliqueraient pussent faire preuve

d'un courage supérieur à celui des guerriers. L'Inde, avec ses traditions religieuses

et son organisation en communautés rurales, lui paraissait en meilleure

position que n'importe quel autre pays pour réaliser cet idéal.

La Chine ancienne, riche d'une longue expérience, avait élaboré diverses

méthodes pour empêcher les conflits internes de s'envenimer au point de

porter atteinte à la bonne marche des institutions et de troubler la paix

publique. Dans cet immense empire dont, en raison des distances, l'administration

était difficile, les causes de conflit ne manquaient pas. Ils étaient provoqués

par les différences ethniques et les rivalités entre « résidants » et

« étrangers », entre représentants de groupes ethniques différents et entre

villages. Les chroniques et documents historiques font constamment allusion

aux querelles entre villageois qui s'affrontaient, non seulement à propos de

184


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

droits d'irrigation ou de propriété, mais aussi par esprit de jalousie ou

d'orgueil. Les clans qui parvenaient à maintenir l'harmonie entre leurs

membres étaient en état d'hostilité avec d'autres clans. A ces heurts entre

groupes s'ajoutaient ceux qui éclataient entre individus pour de multiples

raisons. Les luttes entre propriétaires terriens et tenanciers étaient particulièrement

fréquentes et âpres. Les paysans, forcés de s'endetter, nourrissaient

des sentiments de haine envers les commerçants. Les privilèges et les abus

des classes favorisées, ainsi que l'arbitraire des mandarins, soulevaient des

protestations et provoquaient des révoltes. La levée des impôts, qui donnait

lieu à de véritables exactions de la part des hauts fonctionnaires, était la

cause la plus fréquente de ces émeutes. Cependant, telle était l'autorité de

l'empereur que ceux-là mêmes qui se soulevaient contre ses représentants

protestaient de leur loyauté envers lui. Bon nombre de conflits ne pouvaient

naturellement pas faire l'objet de compromis. S'il y avait eu mort d'homme

ou lorsque deux communautés en venaient aux mains, le gouvernement se

devait d'intervenir pour sévir, sans qu'un arbitrage ou un compromis pût

être envisagé. Cependant, il existait toute une gamme de conflits pour lesquels

on estimait que la paix pouvait être rétablie par des procédures de

médiation. Selon les cas, il pouvait s'agir de l'intercession d'amis communs

ou de personnes influentes. Ces arbitres bénévoles se livraient alors à un jeu

compliqué pour amener les deux parties à s'entendre à mi-chemin. L'habileté

de ces négociateurs les conduisait parfois à s'occuper de situations considérées

comme étant du ressort exclusif de l'autorité. Lorsque les notables

locaux étaient impuissants à apaiser une querelle, on s'adressait aux chefs

d'autres communautés dont l'impartialité était reconnue. Dans beaucoup

de cas, c'étaient les fonctionnaires de haut rang qui intervenaient comme

arbitres dans les conflits opposant un mandarin de moindre rang à ses administrés.

Ils s'efforçaient alors de rétablir la paix en obtenant des deux parties

des concessions substantielles. Les mandarins coupables d'exactions étaient

transférés ailleurs, les impôts réduits, mais les chefs des émeutiers étaient

durement châtiés. La tradition du compromis était donc fort ancienne en

Chine, puisqu'on en trouve de nombreuses traces à l'époque féodale.

Le gouvernement impérial fut animé de tout temps par un souci clairement

exprimé de maintenir l'harmonie entre ses sujets. Des décrets enjoignaient

aux habitants de l'empire de maintenir la bonne entente entre eux.

Parmi les mesures prises pour inculquer au peuple le goût et le désir de

l'harmonie, figuraient des conférences organisées dans les villes et les villages

sur le thème de la concorde. Les conférenciers qui faisaient connaître au

public la teneur des décrets impériaux étaient souvent les agents du gouvernement,

choisis comme arbitres et médiateurs.

Dans la constitution de Chou (xn e siècle), il est spécifié que la réconciliation

entre adversaires est un devoir qui incombe au gouvernement. Il

est également fait mention de fonctionnaires qui avaient pour devoir de

restaurer la paix. Certes, nombre de disputes ne pouvaient être tranchées

que par les tribunaux officiels mais, comme les décisions des juges ne mettaient

pas toujours fin aux querelles et qu'elles contribuaient même à accen-

185


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

tuer les antagonismes, le gouvernement avait tendance à dissuader les

parties en litige de recourir à la justice. Les empereurs établirent ainsi, en

dehors des cadres administratifs, des fonctions de médiateurs et d'arbitres.

Les magistrats eurent à leurs côtés des collègues qui, sans occuper de poste

officiel, suppléaient à l'action des juges et les déchargeaient d'une partie de

leur tâche. Parmi ces « collègues non officiels » figuraient les « anciens » ou

chefs de communauté. Bien que n'appartenant pas à la bureaucratie de

l'État, ils étaient désignés par les fonctionnaires. Leur intervention s'imposait

chaque fois qu'une querelle risquait de dégénérer en conflit ou de

troubler la paix publique.

La procédure d'arbitrage ne visait pas à établir les torts respectifs des

deux parties mais uniquement à procéder à une réconciliation. Si le cas

était examiné, ce n'était pas pour démêler les responsabilités mutuelles et

faire triompher la cause de l'innocent, mais dans le seul dessein d'aboutir à

un règlement à l'amiable. Le médiateur se proposait de rétablir les bonnes

relations entre les adversaires en diminuant la portée de leurs réclamations

et en s'efforçant d'apaiser le ressentiment de ceux qui, à tort ou à raison, se

considéraient comme lésés. Il n'était donc pas question de dédommagement,

mais uniquement de concorde. La seule punition qu'on infligeait

parfois à celle des parties dont les torts étaient trop évidents était de payer

les frais de la fête de la réconciliation. Cependant, il était plus aisé de mettre

un terme à une querelle que de rétablir des relations cordiales entre individus

ou groupes qui s'étaient affrontés. La société chinoise, surtout dans les

campagnes, souffrait d'un mal interne : l'animosité latente entre individus

ou groupes, qui créait un état de discorde à peine contrôlé extérieurement.

Les techniques de compromis se révélaient utiles pour empêcher les disputes

de dégénérer en conflits qui auraient nui à la paix publique et suscité

ainsi des situations dangereuses pour l'ordre social, mais la véritable harmonie,

celle des esprits, était loin d'être réalisée. La concorde à tout prix ne

s'obtenait que par des dénis de justice, puisque celle-ci était une considération

secondaire par rapport à la bonne entente, toute de surface. Les médiateurs

devaient donc établir un compromis entre la justice absolue et les

contingences, mais ils n'y parvenaient que si leur impartialité était au-dessus

de tout soupçon. Dans la mesure du possible, ils tenaient compte de

l'opinion publique ainsi que des désirs et des sentiments des parties opposées.

Il convient de ne pas oublier, cependant, que la conciliation n'était

possible que lorsque le conflit n'assumait pas un caractère de gravité spéciale.

Le compromis faisait donc partie intégrante de la civilisation chinoise

et, si imparfait qu'il fût, il a contribué à modérer les tensions qui, autrement,

auraient déchiré la société de ce vaste empire. En contraste avec les moyens

mis en œuvre par la société indienne pour éviter les disputes, la tradition

chinoise se caractérise par son sens des réalités et par sa volonté de résoudre

les problèmes sur un plan uniquement laïque. Aucun principe métaphysique

n'était invoqué et il n'était pas question d'idéalisme ou d'altruisme.

En Chine, comme dans l'Inde ancienne, la sagesse traditionnelle ne visait

186


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

pas à la justice absolue, mais se déclarait satisfaite par les compromis qui

assuraient la paix publique.

De ce bref aperçu des manifestations de l'esprit de compromis, on peut

conclure que toutes les sociétés, anciennes ou modernes, sont, avant tout,

soucieuses de leur existence et qu'elles estiment que celle-ci ne peut être

maintenue que par la cohésion et l'harmonie du groupe. Si les hommes ne

vont pas jusqu'à préférer l'injustice au désordre, il est certain qu'ils renoncent

facilement à l'application d'une étroite justice lorsque l'ensemble de la

société doit en pâtir. Même les primitifs savent qu'il est difficile de distinguer

le faux du vrai et que tous les torts sont rarement d'un seul côté. Notre

civilisation occidentale a su créer, à l'instar de la Chine ancienne, des organismes

de conciliation. Pour éviter les troubles que les conflits du travail

font subir à la vie économique et politique, la plupart des États modernes

ont recours à des juridictions et à des institutions spéciales. Dans plusieurs

pays même, la conciliation est, pour certains cas, obligatoire en matière

de droit civil. Une action en justice ne peut être déclenchée sans tentative

préalable de conciliation. Les terribles dangers que le moindre conflit fait

courir aujourd'hui à la communauté des nations ne cessent de donner une

force accrue à la notion de médiation et de compromis, sur un plan toujours

plus vaste. Les peuples semblent avoir reconnu le bien-fondé du conseil de

Grotius qui, dans son De jure belli ac pacis (1625), déclarait qu'il valait

beaucoup mieux renoncer à son bon droit que poursuivre une juste guerre.

187


INTRODUCTION

LE COMPROMIS

DANS LA SOCIÉTÉ PRIMITIVE

ROBERT H. LOWIE

Dans toute société, les relations entre individus et entre groupes sont

sujettes à des perturbations qui, si on les laissait se développer, risqueraient

fort de détruire complètement cette société. Pour se protéger, les sociétés

ont mis au point des processus de compensation et des techniques de normalisation

destinées à prévenir les catastrophes. Cet effort d'adaptation peut

prendre différentes formes, selon qu'il va plus ou moins loin. Pour employer

la terminologie sociologique actuelle, les adversaires peuvent en venir simplement

à se « tolérer » mutuellement, sans se faire de concessions, mais ils

peuvent aussi parvenir à un « compromis », chacun renonçant à une part

de ses prétentions théoriques et préparant ainsi la voie à une coopération

féconde 1 . Dans la présente étude, nous examinerons ces différents processus,

tels qu'on les observe dans les sociétés « primitives ». Le terme « primitif»

n'est pas très satisfaisant, puisqu'il n'est pas pris ici dans un sens chronologique

; si nous le remplaçons par le mot « sauvage », on pourra objecter

que nombre des populations considérées sont manifestement de mœurs très

douces. Cependant, le langage courant n'offrant pas d'expression sémantiquement

plus acceptable, nous emploierons indifféremment l'un ou l'autre

terme pour désigner des groupes sans écriture, n'ayant pas dépassé un

niveau de développement technologique relativement rudimentaire.

C'est un lieu commun de l'ethnographie de dire que les sociétés sauvages

sont trop différentes les unes des autres pour être groupées sous une dénomination

unique. Si l'on considère l'absence d'écriture comme le critère

par excellence de la « primitivité », il apparaît bientôt que l'ensemble des

sociétés humaines ne présente pas de distinction tranchée entre sociétés

« primitives » et sociétés « civilisées », mais plutôt une gradation continue,

dans laquelle il n'est pas rare que des populations techniquement évoluées

se situent bien au-dessous des normes généralement associées à l'idée de

civilisation, alors que nombre de peuples sans écriture approchent, ou

* Les références de bas de page sont complétées par la bibliographie, en fin

d'article,

i. Von Wiese, vol. i, p. 135-141; Ogburn et Nimkoff, p. 369-391.

188


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

même atteignent, ces normes. C'est ainsi que diverses monarchies africaines

sont supérieures, par la complexité de la structure politique et par l'intégration

sociale, aux communautés Gheg du nord de l'Albanie.

QUELQUES TRAITS DISTINCTIFS DE LA SOCIÉTÉ PRIMITIVE

Toutefois, de même qu'il est permis d'affirmer que les femmes sont plus

petites que les hommes, malgré l'existence des géantes de cirque, on peut,

avec les réserves appropriées, tracer une image d'ensemble des sociétés

illettrées par opposition aux sociétés civilisées. Sans chercher ici à dresser

un inventaire exhaustif, nous porterons notre attention sur certains traits

qui, en règle générale, sont beaucoup plus caractéristiques des sociétés

primitives que des groupes civilisés.

Parenté

C'est Maine qui, dans Ancient law (1861), a donné son expression classique à

la théorie selon laquelle ce sont les liens de parenté — et eux seuls — qui

assurent leur cohésion aux sociétés les plus anciennes et les plus simples : « A

l'origine de l'histoire des idées politiques, écrit-il, on trouve le principe que

la parenté par le sang est la seule base possible d'une communauté politique;

et aucun des bouleversements affectifs que nous appelons solennellement

révolutions n'est aussi extraordinaire et complet que le changement qui se

produit lorsqu'un autre principe, celui du voisinage par exemple, s'affirme

pour la première fois comme la base d'une action politique commune. »

Plus loin, Maine ajoute : « L'idée qu'un certain nombre d'individus

doivent exercer des droits politiques en commun simplement parce qu'ils

se trouvent vivre à l'intérieur des mêmes limites topographiques était tout à

fait étrange et monstrueuse pour l'antiquité primitive 1 . »

Dans l'état actuel de nos connaissances, la distinction générale établie par

Maine reste valable, mais il est devenu nécessaire de l'assortir d'une réserve

importante. Si le lien de parenté est souvent dominant dans les groupes

primitifs, celui du voisinage n'en est probablement jamais tout à fait absent.

C'est ce qui ressort clairement des conclusions de deux excellents observateurs

qui avaient commencé par signaler des faits exactement conformes à

la théorie de Maine, mais qui ont été amenés par la suite à reviser leurs

conceptions.

Dans sa première étude sur les Indiens Yurok (nord-ouest de la Californie),

le professeur Kroeber déclare : « Il n'existe pas, chez eux, de véritable

sentiment de la communauté dans un village » ; mais « chaque fois

qu'il y a parenté, il existe des liens certains, d'une ville à une autre ou dans

une même ville. Il n'y a pas de délit contre la communauté, pas de devoirs

envers elle, ni droit ni pouvoir d'aucune sorte qui lui soient inhérents. »

1. Maine, p. 124, 126.

189


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

Fondamentalement, « même ce qu'on a appelé des « guerres » n'a jamais

été autre chose que des querelles privées entre familles au sens large ». Mais

après de nouvelles recherches, plus approfondies, l'auteur écrit, dix-sept ans

plus tard : « Les liens de corésidence sont manifestement assez solides,

moins cependant que les liens de parenté 1 . »

La première étude que Barton a faite des Ifugao (à Luçon, dans les

Philippines) aboutit à une conclusion tout aussi excessive : les habitants

non apparentés d'un village ou d'un district semblent n'avoir aucun lien

les uns avec les autres. Mais une étude attentive des nombreux faits cités

par l'auteur montre que cette généralisation est erronée. Le lien territorial,

s'il est masqué par les liens personnels entre parents, existe néanmoins.

« Les habitants ne veulent pas voir leur village déchiré par des dissensions

internes et ainsi affaibli dans la conduite de la guerre contre les ennemis. »

Un voleur, pris en flagrant délit, est presque certain d'être tué s'il vient

d'un autre district ; le voisin non apparenté n'est passible que d'une amende.

D'ailleurs, dans un ouvrage postérieur, Barton revient sans ambiguïté sur

sa thèse initiale. Il admet que l'unité locale est « extrêmement importante

», bien que vaguement définie ; dans certains cas, rares il est vrai,

les liens territoriaux peuvent même l'emporter sur les relations consanguines

2 .

Ces réserves faites, il reste vrai que la parenté a une immense importance

dans les sociétés primitives. Par exemple, la responsabilité collective du

groupe familial est très généralement admise. Un Lobi (bassin de la Haute-

Volta, Afrique occidentale), victime d'un voleur, peut réclamer une indemnité

à la famille du coupable, si le malfaiteur est lui-même pauvre. « On

s'adresse donc à ceux qui possèdent et sont tenus pour responsables des

méfaits de l'individu ayant commis l'infraction. » Dans le même district,

on distingue nettement le dommage causé à l'intérieur du groupe familial

et le dommage causé en dehors de ce groupe. Dans la famille élargie, « le

dommage n'existe pas quand il est commis par un parent». En tout cas,

un parent bénéficie d'un traitement particulier. S'il a volé des biens, les victimes

ne demandent que leur restitution, alors qu'ils exigent d'un étranger

le double de la valeur des articles dérobés. Si un homme tue un parent,

avec ou sans préméditation, il ne s'expose qu'à une admonestation du

patriarche du groupe ; il n'y a pas de sanction pénale, mais des sacrifices

doivent être offerts à la divinité de la terre 3 . Dans d'autres domaines de

la vie, la parenté joue également un rôle essentiel ; dans un très grand

nombre de tribus, l'homme doit épouser une femme avec laquelle il a un

lien de parenté déterminé — par exemple la fille d'un oncle maternel.

Il faut donc toujours tenir compte des liens du sang, du « réseau des

parentés », lorsqu'on étudie les phénomènes de désintégration et les techniques

traditionnellement utilisées pour restaurer l'harmonie dans les

i. Kroeber 1925, p. 14.; Spott et Kroeber, p. 12, 20, 49.

2. Barton 1919; id., 1938, p. 8, 31, 33.

3. Labouret, p. 380 et suiv.

190


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

groupes primitifs. Mais nous devons tenir compte aussi d'autres facteurs qui,

par leur seule existence, tempèrent la puissance des liens de parenté, même

s'ils n'atteignent pas à la prépondérance qui est celle de l'État dans la

civilisation occidentale.

La « confusion primitive » 1

Cette expression est un raccourci commode pour désigner un phénomène

très généralement constaté chez les primitifs : la tendance extraordinaire à

mélanger des aspects de l'existence n'ayant aucun lien rationnel entre

eux. Il peut nous arriver, à nous aussi, de prier pour avoir une bonne récolte,

mais nous n'accomplissons pas des rites à chaque phase des travaux

agricoles pour en assurer le succès et nous ne murmurons pas des incantations

pendant la construction d'un bateau pour qu'il tienne la mer, comme

le faisaient traditionnellement les Maoris (Nouvelle-Zélande). On pourrait

trouver, chez n'importe quel groupe sauvage, des cas analogues de confusion

de valeurs culturelles distinctes. Les opérations techniques sont associées

à des incantations et à des prières ; des expéditions guerrières se décident

sur la seule impulsion d'un rêve ; des dessins décoratifs sont inspirés par des

visions ; les phénomènes biologiques s'expliquent par des légendes ; l'histoire

de la tribu se confond avec la généalogie des dieux ou avec des événements

mythiques. Nous ne prétendons pas — ce serait une affirmation

insoutenable — que cette confusion soit, dans tous les cas, un phénomène

primaire ; il est possible de montrer que nombre de telles associations sont

secondaires. Ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas leur ancienneté, mais leur

universalité et l'importance incomparablement plus grande qu'elles ont

chez les sauvages. En étudiant l'origine des désordres et le règlement des

différends sociaux chez les primitifs, il faudra donc sans cesse examiner des

phénomènes apparemment sans rapport avec la question.

L'opinion publique

Quelle que soit la puissance du qu'en-dira-t-on dans nos petites villes de

province, elle ne peut se comparer à celle de l'opinion publique dans une

société primitive, où elle contribue pour beaucoup à maintenir les gens

dans le droit chemin. Lorsqu'un Indien Pied-Noir (nord-ouest du Montana

et région voisine de l'Alberta) s'obstine à défier les convenances, les chefs

du camp organisent une épreuve publique, qui prend la forme d'une

« conversation générale entre les nombreux tipis, au cours de laquelle on

passe en revue tous les aspects grotesques et odieux de la conduite de

l'intéressé, au milieu de grands éclats de rire. La mortification de la victime

est extrême et la pousse généralement à s'exiler'pour un temps — ou, comme

autrefois, à accomplir quelque acte désespéré sur le sentier de la guerre » 2 .

i. Maclver, p. 479 et suiv. ; Boas 1938, p. 226.

1. Wissler 1911, p. 24.

191


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

La puissance de l'opinion se manifeste même dans une population

aussi simple que les Yaghan (Terre de Feu). Le voleur, par exemple,

s'expose au mépris général et ne parvient pratiquement jamais à se réhabiliter.

La victime a rarement recours à un châtiment corporel, mais l'ostracisme

général affecte le coupable plus douloureusement que ne le feraient

les reproches ou les coups. En généralisant, Gusinde déclare que même la

crainte des sanctions édictées par l'Être suprême influe moins sur la conduite

que l'ambition de passer pour un modèle de fidélité à la morale de la

tribu 1 .

Conditions démographiques

Les populations primitives, notamment en Afrique, forment parfois des

unités politiques de plusieurs centaines de milliers, voire de plus d'un

million de membres ; mais, le plus souvent, la situation est très différente.

On se trouve en présence de petites communautés, dont les membres se

connaissent personnellement et sont, pour la plupart, parents par le sang

ou par alliance, ou voisins. Les unités territoriales des Murngin (Terre

d'Arnhem, nord de l'Australie) ne comptent que 40 à 50 habitants en

moyenne 2 . Cette circonstance éclaire d'un jour particulier le phénomène

qui nous occupe. Comme l'écrit le professeur Srinivas, à propos d'une caste

du Deccan : « Lorsqu'un conflit éclate, il trouble l'harmonie des relations

sociales dans un groupe humain étroitement uni. Les oppositions existantes

s'accentuent, il en apparaît de nouvelles et des alliances se forment entre

individus et entre groupes. » Un père et son fils peuvent se trouver dans

des camps opposés. « En résumé, le système de relations existant se désintègre

et il faut du temps pour qu'il s'en constitue un nouveau. En attendant,

régnent le désaccord et la confusion 3 . »

La justice abstraite

L'une des caractéristiques les plus remarquables du droit coutumier primitif

est l'indifférence à la justice abstraite. C'est là le corollaire évident de

l'obligation reconnue au groupe familial de protéger ses membres délinquants,

à tort ou à raison. Le primitif va encore beaucoup plus loin dans

cette voie, et même les tiers se désintéressent délibérément du fond delà

question pour ne se soucier que des moyens de maintenir la paix — considération

qui prime toutes les autres. Quelques exemples empruntés à

l'ethnographie africaine et américaine nous permettront de mieux illustrer

cet aspect de la question.

Le premier devoir d'un prêtre-chef dogon (Afrique occidentale) est précisément

de prévenir les conflits. Il intervient même dans des querelles

1. Gusinde, p. 983L, 1005.

2. Warner, p. 16.

3. Srinivas.

192


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

domestiques, soit en personne, soit par l'intermédiaire d'un messager porteur

d'une canne, symbole d'autorité. La querelle cesse aussitôt et les adversaires

s'expliquent : d'abord l'aîné, puis le plus jeune ; « mais ces explications

ne présentent guère d'importance en elles-mêmes car la sentence...

serait invariable. » Quels que soient les arguments avancés, le prêtre invite

l'aîné des adversaires à pardonner au plus jeune, qui a eu tort d'oublier le

respect qu'il devait à son aîné. Mais la faute essentielle est la perturbation

apportée par les deux hommes à la paix du village. Le motif de la querelle

a, en soi, peu d'importance ; si l'on en parle ensuite, c'est uniquement par

goût de la discussion. La sentence ne se fonde jamais sur un examen sérieux

des causes ou des motifs, elle est toujours connue d'avance. Une considération

domine tout et, devant elle, « les intérêts particuliers s'effacent : le

maintien de l'ordre dans le pays». Le même principe s'applique à la

répression des rixes les jours de marché : la surveillance est exercée par les

adjoints du chef, devant lesquels comparaissent les intéressés. « Personne

ne cherche à savoir qui avait tort ou raison. » Un seul fait importe : l'ordre

a été troublé et chaque contrevenant doit payer une amende de i ooo cauris

1 . Un cas tout à fait analogue a été signalé récemment dans un village

Idoma (Nigeria). Une enquête avait eu lieu pour savoir si le décès d'un

chef devait être imputé aux maléfices d'un fonctionnaire ou au mécontentement

des ancêtres. A l'audience, diverses accusations furent portées, mais

la décision des juges était prise. Estimant que « l'intérêt de la société tout

entière exige que les fonctionnaires soient protégés », ils ne tentèrent même

pas de discuter les accusations, qui furent repoussées comme « constituant

une menace à l'ordre social» 1 .

Il est une attitude fréquente, bien que nullement universelle, qui est à

peine plus éloignée des modes de pensée modernes : c'est l'indifférence

aux mobiles d'un acte. Vers 1930, un Dogon ayant été accidentellement

tué d'un coup de fusil, l'auteur de l'accident fut banni dans un autre village

; le même châtiment avait été infligé quelque temps auparavant à un

homme qui avait délibérément assassiné un enfant. La population témoignait

plus d'indulgence pour l'auteur de l'homicide accidentel, mais la

sanction fut la même. Cette attitude s'oppose à celle des Ifugao, qui excusent

l'homicide s'il n'y a eu ni préméditation ni imprudence 2 .

CAUSES DE PERTURBATION ET REMÈDES SOCIAUX

Après avoir signalé plusieurs caractéristiques importantes des sociétés primitives,

par opposition aux sociétés civilisées, il nous faut étudier les principales

sources de différends et les méthodes mises au point pour rétablir

l'ordre. Nous nous occuperons uniquement ici des conflits internes, et non

des guerres entre unités politiques distinctes. Il convient, cependant, de

1. Paulme, p. 219, 229-232; Armstrong.

2. Paulme, p. 123; Barton 1919, p. 65.

¿»CHI^


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

noter que la distinction n'est pas toujours facile à faire. Comme nous

l'avons vu dans le cas des Yurok, les guerres et les querelles intestines ont

parfois le même caractère. Pour prendre un exemple remarquable, mais

nullement unique en Afrique occidentale, les Tallensi (territoire du nord

du Ghana) n'ont pas de frontières territoriales nettement délimitées et ne

peuvent d'aucune manière être distingués avec précision des groupes voisins

1 .

Les facteurs de perturbation eux-mêmes se caractérisent par une certaine

fluidité, qui empêche de les classer dans un ordre logique. Les plus

menaçants pour la tranquillité sont sans doute la sorcellerie, l'homicide,

les différends au sujet de biens ou de femmes, les questions de prestige et

les conflits d'idéologie. Mais, dans la pratique, il n'est pas toujours possible

d'isoler ces différentes causes. L'adoption ou le rejet d'une innovation culturelle

peut dépendre non de principes idéologiques abstraits, mais du plus

ou moins grand acharnement des partisans et des adversaires de cette innovation

à affirmer leur rang social. S'il est vrai que, chez les Africains, les

femmes ne sont pas considérées comme un bien meuble, il est tout aussi

vrai que tout conflit à propos de femmes s'accompagne d'un conflit à propos

de biens. Notre classification est donc notoirement approximative ;

chaque cas doit être analysé séparément, si l'on veut en saisir la vraie

nature.

La sorcellerie

Bien que la sorcellerie joue un rôle très important dans de nombreuses

tribus primitives, il n'y a pas lieu de nous y attarder, car c'est là un domaine

qui ne se prête guère à des compromis. Il convient de souligner que les

aborigènes considèrent le détenteur d'un pouvoir surnaturel maléfique

comme un être particulièrement néfaste, un assassin clandestin, donc un

lâche, dont les actes méritent un châtiment sommaire. Signalons à ce propos

que les Ifugao qui, en toute autre circonstance, ont pour principe

qu' « une famille ne peut intenter une action contre un de ses membres »,

n'appliquent pas ce principe dans les cas de sorcellerie. Les Indiens Pueblo

(Arizona, Nouveau-Mexique), réputés pour la douceur de leurs mœurs,

autorisaient le chef de guerre à obtenir par la torture les aveux d'un individu

suspect de sorcellerie en le faisant suspendre par les bras à une poutre.

Étant donné qu'un sorcier provoque la maladie et la mort, détruit les

récoltes, attire la sécheresse et les tremblements de terre, les dirigeants ont

le droit incontesté de le mettre à mort. Chez les Timbira (nord-est du

Brésil), le conseil des hommes décrétait la mise à mort sommaire de tout

individu fortement soupçonné de se livrer à la sorcellerie ; l'interdiction de

ces jugements par le gouvernement brésilien a provoqué un mouvement

d'indignation. « Qu'allons-nous devenir ? se plaignait un chef, les sorciers

vont nous tuer jusqu'au dernier. » En Afrique, la pratique, très répandue,

i. Fortes 1945; id. 1949.

194


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

de l'ordalie était généralement appliquée aussi dans les procès de sorcellerie,

mais, une fois la culpabilité ainsi établie, le châtiment n'était pas

moins rigoureux qu'ailleurs. Les Lango (Ouganda), par exemple, assommaient

le sorcier à coups de massue et brûlaient son cadavre, les parents

du coupable participant eux-mêmes à l'exécution. Les membres des tribus

primitives de Californie et des vallées voisines se faisaient justice eux-mêmes

sans s'embarrasser de formalités légales ; il arrivait souvent qu'un individu

suspect de sorcellerie — par exemple un guérisseur dont plusieurs patients

étaient morts successivement et qui était, par conséquent, soupçonné

d'avoir utilisé son pouvoir surnaturel à des fins maléfiques — fût mis à

mort dans un accès de rage par les parents de sa victime présumée '.

Ces superstitions prennent parfois le caractère d'une obsession qui l'emporte

sur les sentiments familiaux. En Nouvelle-Zélande et aux îles Marquises,

l'initiation à la magie noire comportait pour le novice l'obligation

de démontrer sa compétence en faisant mourir par des moyens surnaturels

un de ses plus proches parents : son père ou son grand-père, par exemple.

Les Navaho (Arizona) redoutent moins que leurs voisins Hopi qu'un

membre de leur famille ne devienne un sorcier, mais ils admettent parfaitement

que la sorcellerie peut s'introduire dans le cercle familial, et quiconque

ne prête pas secours à un frère dans le besoin apparaît suspect. Ce

sentiment prend une forme pathologique chez les Pueblo, pourtant réputés

pour leur sérénité et l'harmonie de leurs relations sociales. Un Hopi, dont

l'autobiographie a été publiée il y a une douzaine d'années, affirme que la

sorcellerie est responsable de la plupart des malheurs de l'humanité et

qu'on ne peut avoir confiance en personne, pas même dans un « très

proche parent » ou un frère rituel. En accord avec ces idées, il soupçonne

sa propre mère, qu'il adorait et qui était « la personne la plus belle et la

plus aimable » qu'il ait connue, d'avoir été sorcière. Dans certaines régions

d'Afrique occidentale, ces sentiments sont encore plus véhéments. Un chef

Ikoi (Nigeria, Cameroun) contraint à maintes reprises ses enfants et ses

femmes à se soumettre à l'épreuve du poison ; une vieille femme est accusée

d'avoir tué ses petits-enfants ; des membres d'une tribu s'accusent spontanément

de s'être métamorphosés en serpents ou en crocodiles pour détruire

leur famille 2 .

Les sauvages ne sont pas tous également hantés par la crainte de la magie

noire. Même en Afrique, il existe des tribus, comme les Tallensi, chez qui

cette phobie prend une forme relativement anodine, du fait de la prédominance

d'autres formes de mysticisme. Dans cette société, les rares cas de

sorcellerie connus sont presque tous dus à des conflits entre co épouses :

une mère dont l'enfant souffre d'une maladie incurable accusera une autre

femme de son mari d'avoir jeté un sort au malade. Jadis l'accusée aurait été

i. Barton 1919, p. 70; Parsons, p. 63-67; Nimuendaju 1941, p. 239; Driberg,

p. 241 ; Kroeber 1925, p. 853.

2. Buck 1936, p. 1-19; Kluckhohn et Leighton, p. 172-181, 225; Parsons, p. 63,

108; Simmons, p. 257, 327; Talbot 1912, p. 13-88, 165-200, 230-241, et passim.

195


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

soumise à une épreuve consistant à se frapper en public avec une flèche

empoisonnée ; elle aurait même insisté pour subir cette épreuve, afin de se

laver de tout soupçon et d'échapper à la honte et à l'ostracisme. Maintenant,

la plaignante et l'accusée prêtent serment sur la tombe d'un ancêtre

et la première des deux qui est victime de quelque malheur est considérée

comme parjure. Il n'y a pas de violence physique, mais il n'y a pas non plus

d'accommodement; les deux parties et leurs proches « peuvent continuer

à nourrir leur ressentiment», si bien qu'il y a « discorde perpétuelle» 1 .

Il arrive que l'intransigeance soit absente, même lorsque la crainte de

la sorcellerie est profondément enracinée et sa pratique supposée courante.

Chez les Nootka, « la sorcellerie est la principale forme de criminalité » ;

une maladie inexplicable est régulièrement imputée à la malveillance

d'un sorcier ou d'un ennemi personnel qui s'est acquis les services d'un

sorcier. « Cependant, bien que les parents de la victime soient convaincus

de l'identité du chaman ou du sorcier, ils ne font généralement rien pour

marquer leur rancune. La vengeance la plus commune consiste à employer

à son tour la sorcellerie contre l'ennemi. » Dans quelques rares cas, le suspect,

sous le coup de la réprobation générale, s'exile volontairement dans

une autre tribu, « craignant peut-être qu'on ne lui fasse du mal et probablement

blessé de l'injustice des accusations portées contre lui ». L'extrême

rareté des châtiments violents s'explique par l'absence d'agressivité

des Nootka, qui ont un comportement naturel bien plus paisible que les

Indiens Pueblo, querelleurs (en matière de coutume et de cérémonies)

et constamment en proie aux sorciers 2 .

La mansuétude habituelle des Nootka à l'égard des sorciers n'est évidemment

pas une forme de compromis ou même de tolérance. Mais l'emploi

de moyens occultes étant considéré comme légitime pour conjurer la magie

noire ou triompher d'un groupe hostile, il peut arriver qu'un chef ou un

groupe emploie de tels moyens dans l'intention proclamée de favoriser le

bien-être de son peuple. Une coutume des Indiens Yokut (centre de la Californie

méridionale) illustre bien le caractère ambivalent de la sorcellerie.

Le chef ordonne à son allié, le guérisseur, de rendre malade tout homme

de la tribu qui se dérobe à l'obligation morale de contribuer au financement

des cérémonies traditionnelles. L'ensemble de la population approuve

cette pratique car, s'il est vrai que les alliés s'enrichissent, on estime qu'ils

servent les intérêts de la communauté. En outre, la crainte de la sorcellerie

(de même que dans les tribus du sud-ouest des États-Unis) agit comme un

contrôle social pour maintenir les gens dans le droit chemin 3 .

Si, en raison de la nature des faits, il ne peut y avoir de compromis entre

les victimes et ceux qui pratiquent la sorcellerie, il peut, en revanche, y

avoir un compromis sur le fond de la question. Dans de nombreuses communautés

en proie à la peur des sorciers, des fétiches et des charmes servent à

i. Fortes 1949, p. 33, 131.

2. Drucker, p. 212-215, 3>3"3I9» 453-

3. Gayton.

196


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

protéger le foyer ou le village contre la magie noire. Allant plus loin dans

cette voie, les Nupe (Soudan) ont une association expressément destinée à

lutter contre les sorciers. Périodiquement, ses membres demandent au roi

d'autoriser des mesures actives contre une prétendue épidémie de sorcellerie.

Lorsque la demande est accordée, certains membres de la société

se déguisent en esprits et vont terroriser les femmes dans tous les villages.

Une femme qui est tenue pour coupable est contrainte à gratter le sol, dans

la brousse, jusqu'à ce que ses doigts saignent — ce qui constitue la preuve

de sa culpabilité. Les femmes s'enfuient et se cachent, toute la vie du village

est interrompue, jusqu'à ce que le chef ait recueilli une certaine somme,

en échange de laquelle le roi consent à rappeler les masques. Autrefois, la

somme totale ainsi extorquée à la population du royaume pouvait atteindre

300 livres, dont un tiers allait au roi et le reste à la société des masques. Il est

étrange de constater que les gens se plaignent aujourd'hui que l'administration

coloniale ait dissous la société, les laissant sans défense contre les

sorcières 1 !

L'homicide

Après l'assassinat par maléfices, nous étudierons l'homicide par des moyens

matériels. Les attitudes des groupes primitifs à l'égard de cet acte présentent

de grandes différences, mais aussi d'importantes ressemblances. En ce qui

concerne la distinction entre l'homicide volontaire et l'homicide involontaire,

les Dogon et les Ifugao (voir ci-dessus page 190) représentent deux

attitudes opposées. La majorité des tribus sauvages établissent une distinction

nette entre l'assassinat d'un membre de la tribu et celui d'un étranger,

et elles reconnaissent très généralement les droits et les devoirs des proches.

Il est intéressant d'analyser plusieurs conceptions que l'on rencontre dans

le monde primitif.

Jadis, les Dogon bannissaient le meurtrier d'un homme de la tribu pour

trois ans au moins. Le coupable n'avait plus le droit de rentrer chez lui. Un

parent lui apportait un bâton et une gourde, symbolisant son existence

désormais errante ; ses proches le considéraient comme mort et partageaient

ses biens ; sa femme était libre de partir à la recherche d'un nouvel époux.

Si le hasard mettait le meurtrier en présence d'un homme de sa famille,

toute conversation était interdite aux deux hommes, qui ne pouvaient communiquer

que par l'intermédiaire d'un tiers. Toutefois, la période minimum

d'exil écoulée, le meurtrier était autorisé à revenir au village, tenant la

queue d'un taureau conduit par un de ses parents. Le taureau était mené

devant la maison du patriarche, où les anciens se réunissaient pour examiner

l'affaire. L'interdiction était levée au moment où le sang de l'animal

sacrifié s'écoulait ; alors « l'ordre était rétabli », si la personne tuée appartenait

à la famille du meurtrier. Sinon, il était indispensable de procéder

à des rites supplémentaires. Les parents du meurtrier offraient un bœuf

1. Nadel.

!97


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

ou une chèvre pour un sacrifice de purification et la chair de l'animal était

consommée au cours d'un repas pris en commun par les deux groupes

familiaux en cause. En outre, la famille du coupable offrait une grande

couverture et une somme très importante en cauris à la partie adverse.

Cette somme remplaçait une parente du meurtrier, qui devait, autrefois,

être prise pour épouse par un proche parent de la victime. Le premier fils

né de cette union recevait le nom du tué, prenait sa place dans le groupe et

l'esprit du mort devenait son ancêtre protecteur. Il en allait de même quand

la victime était une femme ; mais, en ce cas, ce n'était pas au mari mais à

un frère ou à un proche parent de la morte qu'une femme devait être

offerte 1 .

Ces coutumes nous permettent de déceler l'influence de la parenté et le

mélange de notions mystiques et temporelles.

La coutume ifugao contraste, à certains égards, avec celle des Dogon ;

mais, comme chez ces derniers, elle fait apparaître le rôle de la parenté.

En ce qui concerne l'homicide, le principe (non appliqué en cas de sorcellerie)

selon lequel « une famille ne peut intenter d'action contre ellemême»

reste essentiel. Un cas extrême s'est présenté en décembre 1913 :

un homme avait tué son père, dont la prodigalité compromettait l'existence

de la famille ; les habitants du village estimèrent que cet acte ne les concernait

pas et, si cela n'avait dépendu que d'eux, le parricide n'aurait pas été

inquiété.

Il convient de noter, cependant, que, chez les peuples qui ne sont pas

divisés en clans, la parenté n'est pas toujours nettement définie. Certes,

des frères et sœurs ne peuvent s'intenter de procès et des demi-frères ou des

cousins ne doivent pas se trouver dans des camps adverses. Mais si un

homme est grièvement blessé par un de ses cousins, il peut réclamer une

indemnité, inférieure toutefois à celle qu'il serait en droit d'exiger d'un

étranger. Les dommages mineurs ne doivent pas entrer en ligne de compte.

Les liens résultant du mariage compliquent la situation. Si un individu

vole du riz à un homme marié appartenant à sa famille, la femme, étrangère

au groupe, a droit à une indemnité équivalente à la moitié de l'indemnité

habituelle. En règle tout à fait générale, l'indemnité est réduite ou

même supprimée lorsque le coupable et la victime sont parents.

Nous avons vu que les Ifugao accordent une grande importance à l'intention.

Si un membre d'un groupe de chasseurs, voulant esquiver un sanglier,

tue accidentellement un de ses compagnons avec sa lance — ce qui arrive

parfois — il n'est pas puni si son innocence peut être établie par des témoins.

Cependant, pour marquer qu'il regrette cet acte, il fournira une contribution

volontaire à la cérémonie des funérailles. Les circonstances atténuantes

sont accordées en cas d'homicide non prémédité, par imprudence

ou par erreur — par exemple, si le meurtrier a pris un habitant de son village

pour un ennemi rôdant dans l'obscurité. De même, dans les cas fréquents

de querelles d'ivrognes se soldant par des blessures graves ou même

1. Paulme, p. 116-122.

198


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

entraînant mort d'homme, le coupable peut s'en tirer en plaidant la nonpréméditation.

L'homicide volontaire exigeait, en général, la mise à mort du meurtrier

ou d'un membre de sa famille, déclenchant ainsi une guerre privée, alors

que l'homicide involontaire pouvait être réparé par une amende d'un

montant variable selon la condition sociale de la victime : moindre pour

une personne pauvre ou de condition moyenne que pour un homme riche.

Il arrivait que le meurtrier s'endettât pour toute sa vie et transmît sa dette

à ses enfants. Pour la vie d'un homme riche, l'amende comprenait traditionnellement

dix éléments distincts : des animaux pour le repas rituel

destiné à prémunir la famille de la victime contre d'autres accidents du

même genre, un buffle et des porcs pour le sacrifice des funérailles, des

linceuls, des couvertures pour la famille en deuil, des ornements divers,

enfin, les différents éléments d'un festin destiné à sceller la paix entre les

deux familles...

Les Ifugao, qui n'ont ni chefs ni juges, appliquent un barème d'amendes

très détaillé pour différentes sortes de délits. En l'absence d'autorité légale,

la procédure de réparation demeure nécessairement une affaire privée.

En ce qui concerne l'homicide, un Ifugao a l'opinion pour lui s'il tue le

meurtrier d'un de ses parents ou un sorcier, ou encore un débiteur solvable

qui ne s'acquitte pas de sa dette ou un homme pris en flagrant délit d'adultère.

Cependant, certains cas prêtent à discussion. Étant donné la solidité

des liens de parenté, la famille de la victime peut contester la légitimité de

l'exécution en faisant valoir que les conditions implicites du droit coutumier

ne se sont pas trouvées remplies : l'accusation de sorcellerie n'a pas été

prouvée, l'homme adultère a été séduit par l'épouse coupable, le créditeur

s'est montré exagérément impatient. Ainsi les proches de l'homme exécuté

peuvent rejeter le châtiment comme injuste, chercher à se venger et commencer

une guerre privée. Les hostilités risquent de durer longtemps si les

adversaires appartiennent à des villages différents, mais se terminent vite,

en règle générale, par une procédure que nous allons examiner, s'ils habitent

le même district. Les deux parties prennent les dieux à témoin du bienfondé

de leur cause. C'est le meurtrier lui-même qui doit, de préférence,

payer de sa vie, mais un de ses parents ou un habitant du même village

peut lui être substitué en vertu du principe de la responsabilité collective.

Si anarchique que le système ifugao paraisse à première vue, il comprend

au moins un élément qui préfigure une transaction juridique. Un médiateur,

étranger ou parent éloigné des adversaires, prend sur lui de rétablir

la paix. Il est dépourvu de toute autorité, mais son intervention s'appuie

sur le sentiment général de la solidarité territoriale, qui coexiste avec les

liens familiaux, bien que parfois masqué par eux. « Les habitants d'un

même village ou d'un même quartier ne veulent pas voir leur territoire

déchiré par des dissensions internes et, par conséquent, affaibli dans la

conduite de la guerre contre les ennemis. » Une fois, des voisins allaient

en venir aux mains, pour une question de limite entre leurs champs, lorsque

des tiers se sont interposés en criant : « En voilà une manière de régler

199


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

un conflit entre voisins... Rentrez chez vous, faites des enfants, mariez-les

ensemble, donnez-leur les deux champs, et le tracé de la limite n'aura plus

aucune importance. » Effectivement, ces sortes de conflits entre familles

se règlent souvent par des mariages.

C'est grâce à des sentiments de ce genre que le médiateur (monkalun)

peut agir, à la fois pour son compte et pour le bien de la collectivité. Personnage

énergique, il prend sur lui de jouer le rôle de monkalun et de s'interposer

dans tout conflit grave. «Jusqu'à la conclusion d'un règlement

pacifique, il épuise toutes les ressources de la diplomatie ifugao. Il enjôle,

cajole, flatte, menace, incite, morigène, insinue... Si le coupable ou l'accusé

n'est pas disposé à entendre raison et s'enfuit ou résiste, le monkalun attend

qu'il rentre chez lui, le suit et, le couteau de guerre en main, s'assied en

face de lui et l'oblige à écouter. » Les relations diplomatiques ayant été

rompues entre les adversaires, le monkalun entend ceux-ci séparément, va

de l'un à l'autre, transmettant les exigences et les concessions respectives.

Un médiateur qui réussit dans ses missions se fait une réputation et reçoit

des honoraires de ses clients. On fait aussi appel à lui pour interpréter les

ordalies — par exemple, lorsque le défendeur doit retirer un caillou d'un

récipient d'eau bouillante, pour voir si des ampoules apparaissent sur sa

main et son avant-bras (ce qui serait un indice de culpabilité) 1 .

Bien que très différents des Ifugao par leur organisation économique

et à bien d'autres égards, les Yurok présentent avec eux un certain nombre

d'analogies surprenantes sur le plan quasi juridique qui nous intéresse.

Dans leur cas aussi, nous nous trouvons en présence du phénomène étrange

d'une population sans chefs et sans autorités constituées, qui a mis au point

un système détaillé d'amendes pour tous les délits imaginables. Ils attachent

également une grande importance aux droits des proches ; chez eux, les

distinctions de classe se fondent aussi sur la richesse, et les amendes varient

suivant le rang des parties. Ce rang est déterminé pour chacun par le

prix pour lequel sa mère a été obtenue en mariage. Pour nous borner à

la composition payée dans les cas d'homicide, un homme du commun

valait dix chapelets de coquillages, plus, parfois, vingt crânes de piverts et

une pirogue. Pour un bâtard, il suffisait de donner cinq ou six chapelets

de coquillages, probablement plus petits, et quelques crânes de piverts.

Pour le meurtre d'un personnage important, le coupable devait payer une

amende de quinze chapelets et, dans certains cas, donner, en outre, une

obsidienne rouge, un bandeau fait de crânes de piverts et d'autres biens,

et enfin une de ses filles. Le montant de l'indemnité n'était pas fonction de

l'âge ou du sexe de la victime ; le rang social déterminait seul le prix du

sang.

L'intention était un facteur essentiel dans la détermination du montant

de l'amende. Tout meurtrier, même involontaire, devait une indemnité

aux parents de la victime, mais la préméditation constituait une circonstance

aggravante, exigeant un paiement supplémentaire : au moins un

i. Barton 1919, p. 15, 63, 65, 72-79, 92-99, 105, 120.

200


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

chapelet de dentales. Pour le meurtre prémédité d'une personne riche,

l'indemnité était double de la normale.

Théoriquement, le prix du sang était exactement égal au prix payé pour

sa fiancée par le père de la victime ; pratiquement, il était supérieur,

puisque la famille du fiancé recevait des dons en échange de ce prix.

Chez les Yurok, « l'acceptation de la compensation complète éteint

toute action, et même le droit de nourrir un ressentiment ». Il est intéressant

de noter aussi l'intervention de médiateurs, comme chez les Ifugao,

bien que la procédure diffère naturellement dans le détail. Chaque partie

choisit deux à quatre avocats, qui doivent « être suffisamment impartiaux

pour parvenir à un accord juste ». Pour cette raison, ils ne doivent avoir

aucune parenté avec les plaideurs, et représenter « la modération, la

sagesse et la connaissance du droit».

Les Ifugao et les Yurok avaient donc mis au point un système relativement

efficace de compromis, d'autant plus remarquable qu'il n'existait

pas chez eux d'autorité constituée. Le professeur Trimborn souligne à

juste titre l'importance de la composition comme moyen d'éviter la vendetta,

mais il en voit l'origine au stade pastoral et agricole : à ce stade,

le développement du sens commercial (kommerzielle Denkweise) conduit à

exprimer toutes les valeurs en termes pécuniaires. Comme le montre

l'exemple des Yurok, cette mentalité commerçante peut apparaître même

dans une communauté de pêcheurs et de chasseurs pratiquant une économie

de subsistance 1 .

Certaines notions très courantes de droit primitif apparaissent avec une

netteté exceptionnelle chez les Indiens Crow (Montana). Ces derniers se

divisaient en clans matrilinéaires ; chaque clan devait punir les torts

causés à ses membres et les protéger contre toute agression. Si un homme

avait été tué par l'ennemi, le dommage pouvait être réparé par un meurtre

compensatoire. Par exemple, un Crow organisait la grande cérémonie de

la danse du soleil pour venger la mort d'un frère tué par une tribu hostile.

Une femme qui avait perdu son fils venait, en larmes, supplier un guerrier

fameux d'organiser une expédition contre la tribu meurtrière. Si celui-ci

acceptait et réussissait dans son expédition, il disait à la femme de ne

plus pleurer.

Le principe était apparemment le même si un homme de la tribu tuait

un autre Crow, car le clan de ce dernier cherchait à venger le meurtre

dans le sang. Mais, comme chez les Ifugao, des groupes neutres s'interposaient,

en raison des dangers d'une division interne face aux ennemis.

La tradition mentionne une guerre privée, probablement au début du

xix e siècle, entre le clan « Eau sifflante » et un autre clan, dit « Piegan ».

Les autres clans Crow ne voyaient pas d'un bon œil ces hostilités. « C'est

mal, disaient-ils, nous formons un seul peuple. » Des hommes impartiaux

appelaient instamment les deux factions à se réconcilier. Mais le meurtre

d'un « Piegan », au cours d'une rixe précédente, avait soulevé tant de pas-

i. Kroebcr 1926, p. 28, 49; id. 1926; Trimborn.

201


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

sions que le guerrier responsable dut quitter le camp principal, accompagné

de trente à quarante familles. Cet événement montra les dangers de la

désunion, car un fort parti de Cheyenne attaqua les dissidents et les extermina

à peu près complètement.

Des expériences de ce genre avaient rendu impopulaires les rixes entre

membres d'une même tribu. Il y a cinquante ans encore, les indigènes se

plaisaient à opposer leurs idéaux à ceux des Blancs, « qui veulent tous être

boxeurs professionnels». Même un valeureux guerrier devenait un objet

de risée s'il participait une fois à une rixe. A son approche, les gens s'écartaient

en disant : « Gare ! il pourrait nous frapper. »

La conscience du danger que les luttes entre clans représentaient pour

l'ensemble de la population avait amené les Crow à élaborer une procédure

de médiation assez analogue à celle qui existait chez les Ifugao et les Yurok.

Il y avait cependant une différence notable. Chez ces derniers, les médiateurs

n'avaient aucune position ou autorité officielle, tandis que, chez les

Crow, des personnages investis de fonctions officielles servaient de médiateurs

dans certains cas d'urgence — à l'exclusion, toutefois, des affaires du

meurtre, ce qui ne laisse pas d'être surprenant à notre point de vue. Le

chef de camp Crow et les membres du conseil nommés par lui chaque

printemps, pour l'année, usaient de coercition contre ceux qui enfreignaient

la discipline de la marche ou de la chasse au bison, mais le meurtre,

si déplorable qu'il fût, était considéré comme un acte dommageable, non

comme un crime. Par leurs fonctions, le chef et les membres de son conseil

étaient des médiateurs naturels en cas de meurtre ; toutefois, leur rôle en

pareil cas n'était pas de punir le meurtrier ou d'empêcher les proches de

la victime de se faire justice eux-mêmes, mais de persuader les offensés de

s'abstenir de toute action. En règle générale, les parents du meurtrier

étaient tout disposés à offrir une forte indemnité pour éviter une vengeance

et leur offre était transmise à la famille de la victime par le chef ou par

d'autres autorités de la tribu. Les intéressés signifiaient leur acceptation

en fumant une pipe offerte par le médiateur, qui faisait de son mieux pour

introduire la pipe entre les lèvres des récalcitrants.

Il convient de citer à ce propos un cas exceptionnel, mais instructif,

d'accommodement. Pendant la célébration d'une victoire, un guerrier

avait tué un jeune garçon qui s'était précipité sur son bouclier. Les parents

de la victime allaient mettre à mort le meurtrier, lorsque celui-ci, pour

montrer son repentir, se trancha les doigts, se taillada les jambes et se coupa

les cheveux, en signe de deuil. En outre, les parents de sa femme offrirent

une compensation. En fin de compte, les proches de la victime se contentèrent

de tuer les chevaux du meurtrier, laissant à ce dernier la vie sauve*.

Il est intéressant d'étudier les variations d'une même tradition dans une

zone culturellement assez homogène. Chez les Cree de la Prairie (Saskatchewan

et Alberta) les jeunes hommes qui s'étaient distingués à la guerre

formaient la Société des jeunes braves. Lorsqu'une guerre privée menaçait

i. Lowie 1935, p. 9-12; id. 1912, p. 228-231.

202


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

d'éclater, les membres de la société apparentés aux parties adverses réunissaient

leurs proches dans une tente, défaisaient l'enveloppe du calumet

sacré et le présentaient à chacun des partisans de la vengeance. « En présence

de cet objet sacro-saint, toutes les querelles devaient être abandonnées

et résolues... La vénération qu'inspirait le calumet suffisait à calmer

les plus acharnés. » En pareil cas, le prix du sang n'était pas exigé,

mais un échange de dons était souvent arrangé par les médiateurs. Dans

d'autres cas, les parents du coupable payaient le wehrgeld à la famille de

la victime 1 . Là encore, il y avait commutation de la peine en amende,

mais l'élément religieux — le caractère sacré du calumet — apparaît

proéminent.

Sur ce point, les idées des Cheyenne (sud-est du Montana, ouest de

l'Oklahoma) sont très significatives aussi. « Ce n'était pas la coutume

cheyenne d'admettre une composition pour le sang d'un parent. » Le facteur

religieux est ici prépondérant. On considérait que l'homicide commis

à l'intérieur de la tribu polluait les flèches sacrées, éloignait le gibier et

nuisait au succès des expéditions guerrières. Il était indispensable de laver

la souillure par le rituel du renouvellement des flèches, et le meurtrier

était banni pour un certain nombre d'années par le Conseil tribal ou les

sociétés de guerriers. Quels qu'aient été son rang antérieur et son courage

pendant l'exil, le criminel perdait le droit d'assister à la cérémonie des

flèches et d'obtenir des récompenses pour faits de guerre ; il lui était interdit,

dans l'enceinte du camp, de fumer une pipe cheyenne ou de manger dans

un récipient, de peur qu'il ne les contamine. S'il revenait repentant, après

deux ans ou plus, le conseil pouvait l'autoriser à rester, sous réserve du

consentement des sociétés de guerriers et des parents de la victime, mais il

restait frappé, en tout cas, pendant une longue période, de certaines incapacités,

équivalant à la privation des droits civiques dans notre système

juridique.

Certes, il arrivait que la famille de la victime voulût se faire justice

elle-même, mais de telles infractions se produisent aussi assez souvent dans

la civilisation occidentale sans que les normes juridiques admises en soient

affectées. Il s'agit, dans un cas comme dans l'autre, de survivances naturelles

d'un droit plus primitif.

L'attitude des Cheyenne à l'égard de l'homicide se distingue de celle

des autres tribus de la Prairie en ce que le meurtre, chez les premiers, n'est

pas considéré essentiellement comme un affront personnel ou familial, ou

un « dommage », mais comme un péché et un crime. L'offense au surnaturel

entraîne de graves conséquences temporelles pour la communauté,

d'où les mesures de coercition prises par les représentants de la population,

alors que, chez les Crow, ces représentants sont seulement des pacificateurs

et des médiateurs officiels. La distinction est évidemment capitale.

Il est intéressant de noter que les Cheyenne tenaient compte de l'intention.

L'homicide accidentel n'entraînait pas l'exil, mais, dans l'intérêt

i. Mandelbaum 1940, p. 230.

203


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

de la sécurité de la tribu, le rituel du renouvellement des flèches restait

obligatoire 1 .

Dans les sociétés que nous venons d'étudier, il n'y a pas de gouvernement

central fort. Sauf chez les Cheyenne, chez qui la réparation du meurtre

est teintée de mysticisme, l'équilibre est rétabli par le versement d'une

indemnité à la famille de la victime. Lorsqu'il existe une autorité centrale

forte — représentée par un monarque ou par des ministres gouvernant en

son nom — comme c'est souvent le cas en Afrique, la tendance est d'interdire

ou, en tout cas, d'utiliser au profit des gouvernants la pratique du

wehrgeld. Selon un principe très répandu en Afrique, le roi ou le chef est

propriétaire de la personne de ses sujets et nul autre que lui n'a droit à

une compensation en cas de dommage corporel. Un chef cafre (Afrique du

Sud) exigeait sept têtes de bétail pour un homme assassiné, et dix têtes

pour une femme. Jusque vers 1820, le mari avait le droit de tuer l'amant

de sa femme en cas de flagrant délit, mais le chef Gaika a abrogé cette

loi, assimilant cet acte aux autres cas d'homicide. C'est seulement pour des

raisons de cupidité que les rois shilluk (haut Nil) ont encouragé la pratique

du wehrgeld : eux seuls s'appropriaient les indemnités imposées, les parents

de la victime ne recevant rien. Les Bushongo (Congo ex-belge) poussaient si

loin l'application de ce principe que les héritiers d'un suicidé devaient payer

des dommages et intérêts au roi ; dans les cas de meurtre, ce dernier prélevait

une forte amende ou livrait le criminel à la foule, qui le lynchait 2 .

En règle générale, on peut dire que, dans les sociétés sauvages, l'homicide

tend à provoquer, entre les groupes familiaux intéressés, des hostilités

que l'on s'efforce habituellement de prévenir en faisant payer une indemnité

de composition par la famille du meurtrier. Les négociations se fondent

sur l'idée qu'il s'agit essentiellement d'un dommage privé, mais que les

autres membres de la tribu sont aussi intéressés au règlement du conflit

et peuvent intervenir, sans mandat officiel, pour ménager une réconciliation.

Là où l'autorité centrale est forte, la notion de délit « contre la couronne

» tant à s'imposer, transformant le préjudice en crime et mettant fin

à la pratique des accommodements entre parties plus ou moins égales.

L'exemple des Cheyenne montre que des conceptions mystiques peuvent

être à l'origine d'attitudes et de pratiques aberrantes dans un certain type

de société.

Les biens

Les sociétés primitives les plus simples ignorent nombre des conflits de la

civilisation occidentale, soit en raison des conditions mêmes de leur existence

matérielle, soit en raison de certains principes de comportement

moral. Là où il n'existe pratiquement pas de différences de fortune, la tentation

de voler son voisin est faible. D'un autre côté, il n'est pas du tout

1. Llewellyn et Hoebel, p. 132-168; Hoebel 1954, p. 157 et suiv.

2. Hofmayr, p. 27-182, 258-364; Maclean, p. 57-75; Torday et Joyce, p. 76.

204


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

dans les mœurs primitives de refuser le nécessaire à un membre de la tribu

qui se trouve dans le besoin ou de ne pas partager avec les autres ce qu'on

possède en abondance. Lorsqu'une baleine s'échoue sur les côtes de la Terre

de Feu, elle fournit bien plus de chair et de graisse que n'en pourrait

consommer le minuscule groupe yahgan local ; par conséquent, les interdits

habituels contre les étrangers sont levés et chacun est invité à prendre sa

part du festin. Une telle attitude de générosité explique que l'individu qui

vole sournoisement son voisin soit généralement exclu de la communauté et

qu'aux cérémonies d'initiation les adolescents soient solennellement prévenus

de ne jamais se laisser aller à voler quelque chose. Il est intéressant de

noter que le vol est devenu beaucoup plus fréquent depuis l'introduction des

produits de la civilisation 1 .

De façon générale, chez les sauvages, le moyen évident de réparer une

atteinte au droit de propriété consiste à restituer les objets dérobés, en y

ajoutant, le plus souvent, un paiement de caractère pénal. Les anciens

Kirghiz (steppes de l'Asie centrale) infligeaient à un voleur une amende égale

à trois fois neuf têtes de bétail. Un Ifugao de classe supérieure devait payer

cinq fois la valeur de l'objet dérobé. L'acte délictueux étant considéré

comme déshonorant, les membres de la classe supérieure s'abstiennent

d'ailleurs généralement de le commettre. Les Lobi distinguent nettement le

vol commis au préjudice d'un parent — lequel se contentera de la restitution

de l'objet ou du versement d'une somme équivalente — et le vol commis

au préjudice d'un étranger, qui réclamera généralement le double de

cette somme. Une indemnité égale au double de la valeur de l'objet dérobé

est également de règle chez les Bushongo de l'est 2 .

Là où existe un système rigoureux de castes ou un régime de caractère

despotique, les pratiques sont nécessairement différentes. Ainsi, les sujets de

l'Inca du Pérou qui commettaient un vol sur ses domaines étaient passibles

de la peine de mort 3 . L'organisation sociale et l'idéologie d'un peuple

influent l'une et l'autre sur le traitement des coupables, et l'on constate

parfois des variations considérables à cet égard, même sur un territoire peu

étendu. Certaines tribus du sud de la Nigeria, par exemple, considéraient le

vol comme un crime à peine moins grave que la sorcellerie et le meurtre, et

punissaient de mort le vol d'un seul igname ; ailleurs, le voleur, surtout

récidiviste, était vendu comme esclave ; ailleurs encore, on lui infligeait seulement

une forte amende 4 .

L'indulgence manifestée dans nombre de communautés primitives pour

les infractions commises par des parents ne s'explique pas nécessairement

par un sentiment d'affection à l'égard du coupable. Le chef d'un clan

fidjien, rapporte Thompson, « savait qu'en trois jours un de ses parents

avait volé dans son jardin vingt paniers de patates douces ; il ne disait rien

i. Gusinde, p. 875, 882, 961 et suiv., 1016; Radin, p. 23.

2. Radloff, vol. 1, p. 523; Barton 1919, p. 85f.; Labouret, p. 380; et Torday et

Joyce, p. 77.

3. Rowe, p. 271.

4. Talbot 1926, p. 617-676.

205


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

parce que, si le vol était découvert, le prestige du clan en souffrirait 1 ».

L'exemple des Cheyenne nous permet encore une fois de voir les effets

d'un type de culture particulier. Tolérants envers ceux qui « empruntaient»

des objets à l'insu du propriétaire, ils considéraient qu'il était

indigne d'un membre eminent de la tribu de se formaliser de la perte de

menus objets. Mais les montures appartenaient à une catégorie différente de

biens : elles devaient être dérobées au cours d'expéditions contre des tribus

étrangères, et non à un autre Cheyenne. Un jeune Cheyenne qui avait volé

un cheval dans la tribu fut roué de coups par la société des guerriers, agissant

en tant que police ; ses armes brisées, ses vêtements déchirés, il fut

abandonné sans ressources dans la Prairie. C'est là certainement un cas

extrême. Mais voici un autre cas : un homme emprunte un cheval à son ami

« Loup-se-couche », en l'absence du propriétaire, laissant son arc et ses

flèches comme dépôt de garantie ; il part pour un autre camp et ne donne

plus signe de vie ; finalement, Loup-se-couche en appelle au chef de la

société de l'Élan et un messager est envoyé dans l'autre camp ; l'emprunteur

revient immédiatement, reconnaît l'emprunt, explique qu'il n'a pas pu

rendre le cheval en raison de diverses circonstances et offre, en plus du

cheval emprunté, l'un de ses deux autres bons chevaux, au choix de son ami ;

Loup-se-couche, entièrement satisfait, accepte l'un des chevaux proposés

mais refuse de reprendre le sien, et se déclare désormais le plus fidèle ami de

l'emprunteur. Cet épisode eut pour conséquence remarquable une modification

de la législation : les guerriers de la société de l'Élan décidèrent que

désormais les chevaux ne pourraient être empruntés sans l'autorisation

expresse du propriétaire 2 .

Dans le cas que nous venons de citer, il est bien entendu qu'il ne peut

s'agir d'un vol ; tout se passe entre gens « comme il faut ». La bonne foi de

l'emprunteur est au-dessus de tout soupçon ; le prêteur involontaire est

moins indigné que surpris et blessé par la conduite inexplicable de son

ami. Ce ressentiment naissant est aussitôt apaisé par la noblesse de l'aveu et

la générosité de la compensation offerte. Le refus de reprendre le cheval

emprunté montre que la perte temporaire d'un bien ne vaut pas qu'on s'en

inquiète. Tout cet épisode reflète des normes de conduite dignes d'un Indien

des plaines qui se respecte. Le compromis est facilement atteint dès que le

plaignant s'est convaincu de la pureté des intentions du défendeur. L'élément

essentiel de la situation est le respect d'une règle morale implicite. Il

est difficile d'imaginer des faits analogues chez les Indiens Pueblo.

Le vol n'est d'ailleurs que l'une des nombreuses causes possibles de litige

concernant le droit de propriété. Partout où les produits de première nécessité

sont rares, il y a possibilité de conflit grave. Sur les atolls polynésiens de

Tongareva (au nord des îles Cook), la noix de coco est un produit d'importance

vitale : elle fournit non seulement l'essentiel de la nourriture végétale

mais aussi, étant donné la rareté de l'eau potable, la principale boisson des

1. Thompson, p. 120.

2. Llewellyn et Hoebel, p. 6., i27f., 226.

206


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

indigènes. Au siècle dernier, la population se groupait en petits villages, au

voisinage immédiat des cocotiers. Dès que quelqu'un pénétrait sur le terrain

du village, les guetteurs donnaient l'alarme aux guerriers de la communauté.

En fait, « la principale cause de guerre était la noix de coco ». La

guerre éclatait souvent à l'occasion du masanga (période pendant laquelle la

cueillette était interdite pour permettre la reconstitution des réserves naturelles

du village), les habitants organisaient alors aussitôt des expéditions

contre les plantations de leurs voisins. « Les principales ressources alimentaires

étant supprimées pour une longue période, le seul moyen d'éviter la

famine était de razzier d'autres îles, ce qui entraînait des guerres et des

pertes de vies humaines. » Étant donné les dangers de l'entreprise, « le

consentement unanime du groupe territorial devait être obtenu ». En 1853,

une assemblée locale est convoquée pour décider l'application du masanga ;

un indigène y est opposé, craignant que, la consommation de noix de coco

étant interdite, on n'en vienne au cannibalisme ; il cède finalement. Un

commerçant blanc naufragé, adopté par la tribu, est autorisé à exprimer

son opinion ; il finit par « transiger, acceptant le masanga mais allant vivre

dans une autre île pendant l'application de cette mesure 1 ».

Nous retrouverons plus loin le liberum veto, coutume caractéristique d'un

grand nombre de groupes primitifs.

Dans le cas que nous venons de citer, le compromis n'intervient pas entre

individus recherchant les mêmes biens matériels, mais entre égaux en désaccord

sur les moyens de faire face à une situation dont ils sont tous victimes.

En pays hopi l'insuffisance des terres à maïs a donné lieu à des conflits à

l'intérieur des villages. Nous connaissons deux cas remarquables de conflit

grave entre clans appartenant à une même phratrie (grand groupe exogamique)

et même un cas de frères ennemis dans un conflit opposant les clans

de leurs femmes. Théoriquement, le chef du village administrait toutes les

terres du Pueblo et l'une de ses fonctions principales était « de prendre des

décisions concernant la propriété de telle ou telle parcelle et d'accorder des

dommages et intérêts en cas de destruction de la récolte par le bétail ». Mais,

pratiquement, il n'avait aucun pouvoir de coercition et les réfractaires

avaient toutes chances de rester impunis. On voit que l'harmonie tant vantée

des relations sociales chez les Hopi n'est qu'une pieuse illusion. Voici un

exemple concret. Le chef du clan Patki du village d'Oraibi prétend qu'en

raison du rôle de son clan dans certaines cérémonies les membres de ce clan

ont droit à une bien plus grande surface de terre cultivée que les membres du

clan Pikyas, descendants d'immigrants étrangers 2 . Le grand chef rejette

cette prétention. Au lieu de se soumettre, les Patki s'en vont essayer de fonder

un village rival. Ils échoueront d'ailleurs. Les Hopi ont donc une procédure

pour régler les conflits fonciers, mais, en l'absence de pouvoir d'exécution,

l'arbitre officiel ne peut imposer sa sentence.

Une forme de propriété très considérée et très répandue chez les peuples

1. Buck 1932, p. 53-60, 108, 113.

2. Titiev, p. 64, 201.

207


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

primitifs correspond à ce que sont, chez nous, les brevets et la propriété littéraire

et artistique. Elle comporte non seulement un droit exclusif sur des

objets matériels, comme les fruits de certains arbres, mais aussi des prérogatives,

qui, d'un point de vue rationnel, paraissent relever de la plus haute

fantaisie. C'est ainsi qu'un Nottka de rang eminent attachera une grande

importance au privilège héréditaire qu'il a de sautiller et de vociférer d'une

façon particulière pendant une cérémonie, de recevoir une torche pour la

célébration de la puberté d'une jeune fille, de donner certains noms à ses

esclaves et à ses harpons. Cette forme de propriété non matérielle confère

du prestige et sera donc étudiée sous cette rubrique.

Une forme très particulière de propriété non matérielle mérite cependant

d'être mentionnée ici. Dans plusieurs tribus des plaines de l'Amérique du

Nord, la population mâle était organisée en une série de sociétés ou associations

guerrières hiérarchisées, les membres du même groupe d'âge passant

normalement en même temps de l'une à l'autre. Cependant, la promotion

n'était pas automatique et l'accès à chaque société devait être acheté.

Les nouveaux entraient dans la société du Renard, du Chien ou du Bison, en

acquérant les privilèges des anciens qu'ils remplaçaient : chants, insignes et

danses propres à la société. Le transfert de ces formes de propriété non

matérielle se faisait, chez les Hidatsa (Dakota-Nord), au cours d'un festin

propitiatoire offert aux anciens, qui recevaient aussi des paiements en

nature et procédaient ensuite à l'initiation des nouveaux. Comme dans les

transactions commerciales normales, il y avait un conflit d'intérêts opposant

les acquéreurs aux vendeurs. Il s'y ajoutait un élément de prestige : le groupe

le plus jeune, convoitant les prérogatives de ses aînés, était prêt à les payer

d'un bon prix. Les anciens, conscients des avantages de leur position, feignaient

la plus grande répugnance à se dessaisir de leurs privilèges et cherchaient

à les vendre au plus haut prix. Après marchandage, les deux parties

parvenaient cependant à un compromis mutuellement acceptable. En effet,

les anciens n'étaient pas absolument maîtres de la situation. S'ils manifestaient

des prétentions exorbitantes que les acquéreurs éventuels ne pouvaient

satisfaire, même avec l'aide de leurs parents et amis, le groupe le plus

jeune pouvait être autorisé à passer outre et à demander l'acquisition des

droits de la société de rang immédiatement supérieur 1 .

Ces transactions ne troublaient pas la paix. Elles illustrent une opposition

normale d'intérêts, finalement résolue par des concessions mutuelles. On

notera en passant que le principe de la hiérarchie contribuait à empêcher

les conflits graves qui se produisaient parfois dans les tribus où existaient des

sociétés analogues, mais non hiérarchisées.

Le prestige

Perdre la face est intolérable, en raison du besoin morbide de prestige. C'est

là l'origine de nombreuses situations de conflit. Les indigènes de la côte de la

i. Lowie 1920a, p. 237, 324 et suiv.; id. 1928; Sapir.

208


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

Colombie-Britannique organisaient des potlatch, grandes réunions où les

invités recevaient des dons à l'occasion d'un événement honorifique dans la

vie de l'hôte ou de sa famille. A ces réunions, la stricte observation des règles

de préséance était obligatoire. « Appeler les invités autrement que dans

l'ordre constitue un manquement grave à l'étiquette et, s'il y a préméditation,

équivaut à une insulte. Si deux hommes prétendent au même rang, le

tact veut qu'on les appelle en même temps. » Les Tsimshian tranchaient les

conflits de préséance en se référant aux traditions tribales, car théoriquement

le rang est héréditaire. En fait, l'étalage de la richesse était si hautement

estimé qu'un noble ruiné, incapable de répondre au faste d'un rival,

devait irrémédiablement céder sa place. Nous voyons que l'accent est mis

non sur la possession des richesses, mais sur la prodigalité ostentatoire. Dans

des cas extrêmes, les Kwakiutl (île Vancouver) détruisaient délibérément

des biens précieux pour éclipser un rival 1 .

Des phénomènes analogues ont été observés à Buin (Bougainville, îles

Salomon), où les membres de la classe supérieure rivalisent sans cesse de

prodigalité. Le père de la fiancée essaie de faire honte au père du futur mari

en rendant plus de l'équivalent des dons qu'il a reçus. Pour ne pas être en

reste, le père du mari renvoie une somme encore plus élevée, et ainsi de

suite jusqu'à ce que l'un des rivaux ne puisse plus continuer. Selon les principes

du système, la lutte se termine ainsi par la subordination de l'un des

deux concurrents à l'autre 2 .

Chez les Indiens des Plaines de l'Amérique du Nord, le prestige est fondé

sur la bravoure, telle qu'elle est définie par la tradition culturelle. Il arrivait

que, dans la mêlée, on ne sût plus très bien qui avait porté le premier coup

à l'ennemi. On recourait alors à la cérémonie du serment. Le prétendant au

titre de guerrier le plus brave devait prendre dans sa bouche un couteau

ou une flèche, et en diriger la pointe vers le soleil (divinité suprême) en

s'adressant à lui à peu près en ces termes : « Soleil, c'est moi qui ai frappé

l'ennemi ; laissant tomber ton regard sur moi, tu m'as vu frapper. Que celui

qui ment meure avant l'hiver. » Si deux compétiteurs accomplissaient ce

rite, le peuple ne pouvait désigner immédiatement le parjure. Mais si, peu

après, il arrivait malheur à l'un d'eux, l'infortuné était considéré comme parjure

et son adversaire pouvait légitimement prétendre à l'honneur disputé 3 .

L'atteinte au prestige peut n'être pas délibérée. Étant donné la susceptibilité

pathologique des primitifs, on ne compte pas les cas où un manque

supposé de respect est considéré comme un affront mortel. Les tribus

cotières de la Colombie-Britannique poussaient cette susceptibilité à la limite

du ridicule. Un chef tsimshian est indigné parce qu'une femme haida a jeté

un flétan au visage de sa belle-fille. Cela se comprend, mais ne justifie certes

pas le massacre d'Indiens haida qui suivit cette offense. Il arrive que les

primitifs éprouvent une humiliation intolérable, même en l'absence de toute

1. Garfield, p. 217; Codere, p. 64-80.

2. Richard Thurnwald 1934a; Hilde Thurnwald, 81.

3. Lowie 1935, p. 217.

209


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

manifestation hostile, allant dans leur rage jusqu'à sacrifier leurs propres

biens. Ainsi, un noble tsimshian s'estimait déshonoré si son enfant s'était

accidentellement coupé avec une hache ou souffrait d'une maladie incurable

; pour laver l'infamie, il détruisait une partie de ses biens devant

témoins ou mettait à mort un esclave 1 .

Les Yurok, dont le système de classes était beaucoup moins rigide que

celui des Indiens de la Colombie-Britannique, étaient aussi d'une extrême

susceptibilité sur les questions d'honneur. Chez eux, il était interdit de prononcer

le nom d'un mort de la tribu ; si cet interdit était violé, les parents du

mort exigeaient immédiatement une forte indemnité. Les nageoires d'otarie,

malgré leur faible intérêt alimentaire, étaient un mets très estimé et la possession

d'un droit exclusif sur les nageoires de toutes les otaries capturées sur

une certaine portion de la côte avait une très importante valeur de prestige.

Vers i860, toute atteinte à ce droit équivalait à un affront grave. Un détenteur

du monopole, outragé, s'estimant « foulé aux pieds », tue le coupable

dans une embuscade ; il s'ensuit de longues et difficiles négociations avant

qu'un compromis à peu près satisfaisant soit réalisé. Nos auteurs expliquent

que, malgré les efforts des médiateurs, il s'en fallait de beaucoup que tous les

conflits analogues pussent être résolus sans des luttes prolongées. « La procédure

de conciliation était parfaitement au point dans tous ses détails, mais,

en l'absence de tout pouvoir politique pour l'appliquer, un seul individu

pouvait bouleverser les plans les plus soigneusement établis 2 . »

Plusieurs exemples tirés de l'Océanie méritent une analyse plus complète.

A Tikopia, île habitée par des Polynésiens mais plus proche géographiquement

des îles Salomon (Mélanésie), un conflit surgit pendant le séjour

du professeur Firth entre le fils aîné du chef et ses frères. Le différend tient à

ce que deux solennités sont prévues alors qu'il n'y a de provisions que pour

une seule. Laquelle aura la priorité ? Après une année de deuil, le frère aîné

est impatient de se libérer des interdits et de rendre ses devoirs à la mémoire

de son fils en organisant la cérémonie funèbre ; ses frères sont d'avis de célébrer

d'abord un festival de danse. Habitant plus près de leur père, on les

soupçonne de l'influencer. Troublé par un rêve au cours duquel le jeune

défunt lui est apparu, le frère aîné va trouver son père, prend les réponses

laconiques de ce dernier pour un refus de célébrer d'abord les funérailles,

s'en va précipitamment, vexant profondément le chef, et menace de se suicider.

Il a doublement tort puisque, selon la morale de Tikopia, l'offensé est

doublement sacré en tant que père et en tant que chef. Des tiers s'interposent

pour apaiser les susceptibilités froissées de part et d'autre, calmant le

chef, témoignant leur sympathie au fils, le suppliant de ne pas les laisser

sans protection et de présenter des excuses pour son impolitesse. Finalement

persuadé, celui-ci fait amende honorable et son père, non seulement lui

pardonne, mais rend une décision en sa faveur 3 .

1. Boas 1916, p. 388-392, 537, 542.

2. Kroeber 1925, p. 28, 48; Spott et Kroeber, p. 182-199.

3. Firth, p. 65-72.

210


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

Comme le fait observer le professeur Firth, cet épisode montre que le

comportement n'est pas automatiquement déterminé par le système de

relations sociales existant. L'homme étant ce qu'il est, les liens de parenté,

si forts qu'ils soient, peuvent être brisés ; il arrive que le frère s'oppose au

frère et le fils au père. Mais l'intérêt commun inspire des mesures qui, du

moins lorsque les conditions sont favorables, peuvent empêcher le conflit

d'avoir des effets catastrophiques pour l'ensemble du groupe.

La population de Buin, dont nous avons déjà parlé, possédait un guérisseur

remarquable, du nom de Lokobau. Ce dernier étant absent pour la

journée, son neveu offre un festin aux habitants du village, sans réserver à

son oncle la part qui lui revenait de droit. Très irrité, Lokobau menace de

ne plus jamais participer à un festin, refuse d'adresser la parole à son neveu,

se tient à l'écart de tous les habitants du village. Toute la population s'émeut

de l'attitude du puissant guérisseur. Après quinze jours de palabres, son

beau-frère, chef d'un district voisin, a l'idée de tuer un porc gras et d'inviter

Lokobau avec tous les autres hommes du village à un banquet, auquel tous

les invités apportent leur contribution. Lokobau, entièrement apaisé, va

jusqu'à offrir lui-même un porc gras pour les réjouissances générales.

L'auteur qui rapporte ce fait, M m e Thurnwald, écrit à ce sujet : « Rien

n'est ressenti plus profondément qu'une atteinte au prestige ; plus la position

d'un homme est forte et assurée, plus les autres doivent se garder de la

compromettre 1 . »

L'archipel des Samoa nous offre de remarquables exemples de conflits dus

à la vanité blessée. Les chefs locaux, à la différence de leurs homologues

hawaiiens, n'ont jamais été des despotes, le pouvoir suprême appartenant à

un conseil d'hommes mûrs. Cependant, un Samoan de rang équivalant à

celui d'un chef hawaiien est extrêmement fier de ses prérogatives. L'un des

signes extérieurs de sa dignité est la possession d'une grande et belle maison,

destinée à loger ses invités, qui ne peut être construite que par une corporation

de charpentiers qualifiés. Le chef samoan n'a pas la possibilité de

commander les services de ces spécialistes, et doit négocier avec eux. Or,

ils ont un sens aigu de leur importance et, au moindre affront, font une

grève du plus pur style syndical. Comme, dans ce cas, les charpentiers des

autres villages se solidarisent avec les grévistes, le chef ne peut qu'accepter

les conditions de la corporation s'il ne veut pas perdre son prestige en renonçant

à son projet de construction.

En 1927, Peter Buck a été témoin d'un incident caractéristique. Au cours

d'un festin en leur honneur, les charpentiers prennent soudain ombrage

d'une insulte terrible : un cuisinier négligent leur a présenté une volaille

sans en avoir enlevé le jabot. Deux heures d'éloquence passionnée sont

nécessaires pour apaiser les outragés. Le porte-parole du chef leur donne

l'assurance que tous les habitants du village reconnaissent le rang héréditaire

élevé de leur corporation. « Il les supplie d'oublier l'incident, de ne pas

interrompre la construction de la maison, de conserver leur sérénité d'es-

1. H. Thurnwald, p. 68.

211


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

prit. » Un ancien de la corporation souligne, à l'intention de M . Buck,

« qu'autrefois les charpentiers se seraient immédiatement embarqués sur

leurs pirogues et seraient rentrés chez eux ». En fait, tout s'arrange. « Ayant

eu l'assurance qu'il s'agissait d'un simple accident, déclare le porte-parole

de la corporation, les charpentiers sont disposés à l'oublier généreusement.

Ils sont les descendants de dieux, les compagnons de rois... Pareil incident

ne doit pas se reproduire, sinon ils ne se montreront pas aussi indulgents.

L'avocat du village redouble de protestations. » Une natte de choix est

alors étendue devant la corporation, représentant « l'amende que le

village s'inflige à lui-même et une compensation pour le tort causé.

Après cette amende honorable publique, l'honneur des charpentiers est

sauf» 1 .

Étant donné l'importance accordée aux questions de protocole, et en

l'absence de pouvoir coercitif, il faut constamment recourir à des compromis

pour éviter une brusque rupture des relations.

Relations domestiques

Dans ce domaine, les perturbations sont dues à des causes multiples :

conflits conjugaux, dans lesquels les parents des deux conjoints sont souvent

impliqués, conflits au sujet des arrangements économiques relatifs au

mariage, dissensions entre épouses en cas de polygynie, etc. Les diverses

conceptions concernant la condition de la femme et les aspects religieux du

mariage (en fait, toutes sortes de considérations idéologiques) influent sur

les situations qui relèvent de la vie sexuelle. II nous suffira ici d'en mentionner

quelques exemples typiques.

Dans certaines régions du Soudan, les femmes jouissent d'une grande

liberté. Chez les Lobi, l'adultère est interdit aux deux conjoints car, selon

la croyance indigène, il pourrait causer la mort de l'un de leurs enfants.

Mais l'interdiction n'entre en vigueur qu'après la naissance d'un enfant.

Auparavant, les deux conjoints sont libres d'entretenir des relations extraconjugales;

la femme a même un amant en titre, généralement dans un

autre village, mais elle doit rompre avec lui dès qu'elle est enceinte. Le

divorce peut intervenir si l'épouse est stérile, si elle néglige ses devoirs

domestiques, si elle s'attire des reproches inconsidérés de la part de son mari

(inconsidérés, parce qu'elle peut le quitter définitivement au cas où sa susceptibilité

est blessée). Le chef de la famille du mari, prié d'intervenir,

essaiera de calmer la colère de l'épouse. « Si la femme, son amour-propre

ainsi satisfait, accepte, tout rentre dans l'ordre ; si elle refuse, aucune

contrainte ne peut être exercée sur elle et le mari devra chercher une

autre épouse. » Même si une femme quitte son mari par pur caprice, elle

ne se met pas dans son tort. Certes, elle a généralement des raisons précises

pour agir ainsi : son mari est pauvre, sa belle-mère acariâtre, ou elle a

perdu successivement plusieurs enfants en bas âge et rejette sur son mari

i. Buck 1930, p. 94.

212


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

la responsabilité de ces décès 1 . Dans de nombreuses sociétés, semblable

liberté serait tout à fait impossible, étant donné les idées en vigueur en ce

qui concerne la condition de la femme.

Chez les Tallensi, la compétition matrimoniale est « la source la plus

abondante de conflits ». Autrefois, ces conflits risquaient fort de se terminer

dans le sang. Aujourd'hui encore, plus de 90 % des affaires jugées par les

tribunaux indigènes sont dues à des rivalités entre hommes à propos de

femmes ou de leur progéniture. Le mariage est légalement contracté

lorsque le futur a promis de payer quatre vaches ou leur équivalent pour

prix de sa fiancée. Si le mari se révèle incapable d'honorer l'accord, le

plus proche parent de la femme peut la reprendre; pareille mésaventure

est arrivée cinq fois à un mari indigent. Cependant, la femme n'est pas

considérée comme un bien meuble, et il faut qu'un homme soit poussé à

bout ou tienne particulièrement à insulter son épouse pour lui dire qu'il l'a

achetée. La condition de la femme est bien supérieure à ce que laisse

supposer la théorie selon laquelle elle est considérée comme un « bien

meuble ». Lorsqu'un mari bat sa femme, les voisins s'empressent généralement

d'intervenir. Les femmes sont une valeur rare — ce qui suffit généralement

à les mettre à l'abri des mauvais traitements — et il est exceptionnel

qu'un homme veuille se débarrasser de son épouse. Cependant,

l'adultère de la femme est considéré comme un péché et un sacrilège pouvant

entraîner un désastre pour toute la famille, car il constitue une offense

aux ancêtres du mari. En conséquence, l'adultère exige une expiation rituelle

: la femme doit confesser sa faute devant la châsse qui symbolise les

ancêtres de son mari. De même, l'adultère du mari est considéré comme une

faute et le coupable doit offrir une réparation rituelle, son père étant chargé

de fournir les animaux à sacrifier 2 .

Dans les ménages polygynes, il peut toujours surgir des conflits entre les

femmes — par exemple, si l'une d'elles en soupçonne une autre d'avoir jeté

un sort à son enfant (voir ci-dessus, p. 195). Il est intéressant de noter

que, dans de nombreuses tribus, on considère que l'existence d'un lien de

parenté entre les différentes épouses contribue à l'harmonie du foyer. Cependant,

à la différence de nombreux groupes améridiens, les Tallensi n'approuvent

pas qu'un homme se marie avec deux sœurs ou demi-sœurs —

sans toutefois interdire cette pratique 3 .

Contrairement aux Lobi, qui, pour des raisons religieuses, interdisent

l'adultère aux deux sexes, les Yako (sud-est de la Nigeria) appliquent un

double principe, fondé sur la prédominance masculine. L'homme n'est

tenu à une expiation solennelle que s'il a eu des rapports avec l'épouse d'un

membre de son clan, et il perd alors le droit d'exercer certaines fonctions

rituelles. La pratique de l'achat de la femme par le mari est caractéristique

des sociétés africaines et influe sur la conception du divorce. Un retard

1. Paulme, p. 393-419.

2. Fortes 1949, p. 17, 85, 9a, 101, 104, 117, 124, 126, 212.

3. Idem, p. 126-134.

213


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

injustifié dans le paiement du prix convenu autorise l'oncle maternel de la

femme à la reprendre, même si elle a déjà eu des enfants. Réciproquement,

le mari peut réclamer une indemnité monétaire à l'amant de sa femme

et, en cas de divorce, il peut exiger de la famille maternelle de sa femme

le remboursement de la somme qu'il a payée lors du mariage. Ces situations

donnent lieu à d'interminables récriminations et contestations, jusqu'à ce

que les difficultés soient résolues par le chef consulté ou par le tribunal

indigène 1 .

Contrairement aux Tallensi, les Crow (Montana) considèrent l'adultère

comme une affaire purement personnelle et font une nette distinction à cet

égard entre les deux sexes. Chez la femme, la chasteté est hautement estimée

et un certain nombre de fonctions rituelles honorifiques sont réservées

aux matrones irréprochables. L'homme, au contraire, se doit plutôt d'être

un bon vivant, et une parfaite pureté de mœurs passe pour une preuve

d'extravagance ou de lâcheté. Les femmes elles-mêmes, bien que quelque

peu portées à la jalousie, sont parfois fières des conquêtes de leur mari.

Autrefois, un guerrier exceptionnellement valeureux bénéficiait de prérogatives

incontestées en matière sexuelle.

Cette discrimination affectait nécessairement les relations conjugales,

mais pas autant qu'on pourrait le supposer. Certes, là aussi, la fiancée était

« achetée », c'est-à-dire que le prétendant offrait des chevaux à sa famille,

mais pas plus qu'au Soudan elle n'était considérée comme un bien meuble.

En tout cas, une femme vertueuse et travailleuse n'avait guère à craindre

d'être répudiée et pouvait exercer une influence considérable sur son

mari. II est caractéristique que seule une jeune fille chaste avait des

chances d'être achetée, et jamais une fille connue pour ses aventures

galantes.

Le comportement de l'homme trompé ou abandonné par son épouse était

très variable. Certains renvoyaient la coupable, refusant d'avoir désormais

quoi que ce soit à faire avec elle. D'autres cherchaient à se venger d'elle,

mais la coutume pied-noir d'inciser le nez de la femme adultère était formellement

réprouvée. Comme nous l'avons vu, la faute était souvent tolérée,

si l'amant s'était héroïquement conduit à la guerre. Mais, parfois, un mari

se vengeait en tuant les chevaux et en pillant et détruisant la tente de l'amant,

faisant main basse sur tout ce dont il avait envie. Cette compensation rétablissait

l'équilibre social.

Toutefois, un homme digne de ce nom devait être au-dessus de la jalousie

et feindre de tout ignorer, montrant ainsi « un cœur fier ». Cette attitude

s'imposait surtout chez les Crow pendant la brève période du printemps où

chaque membre d'une société guerrière pouvait enlever la femme d'un

membre de la société rivale, à condition qu'elle ait déjà été sa maîtresse.

En pareil cas, le mari qui se respectait devait non seulement ne pas s'opposer

à l'enlèvement, mais, quels que fussent ses sentiments personnels, inviter sa

femme à partir. La séparation était définitive et un homme qui reprenait

i. Forde, p. 60 et suiv., 71 et suiv., 102.

214


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

une femme ainsi enlevée perdait tout prestige, devenant à tout jamais la

risée de la communauté 1 .

Les faits relatifs à l'Australie qui sont exposés ci-après pourraient aussi

bien trouver place sous les rubriques de l'homicide ou du prestige. Nous les

considérerons ici parce qu'il s'agit de conflits résultant le plus souvent de

rivalités au sujet de femmes.

On sait que la pratique des mariages préférentiels est commune dans

toute l'Australie. Un jeune homme doit épouser une jeune fille ayant avec

lui un lien de parenté déterminé (dans de nombreuses tribus, c'est la fille

d'un oncle maternel ou, à défaut, une parente plus éloignée d'un degré, la

fille d'un cousin de la mère, par exemple). Cette règle entraîne certaines

obligations pour la famille de la jeune fille. C'est ainsi que, chez les Murngin,

si l'épouse quittait le foyer, son père essayait d'abord de la faire revenir;

s'il n'y réussissait pas, il devait obligatoirement fournir au mari une autre

femme — autant que possible de la catégorie prescrite ; il devait aussi offrir

des cadeaux destinés à indemniser l'époux abandonné.

Dans cette tribu, l'adultère, réel ou supposé, provoque des violences

réciproques, qui peuvent avoir des conséquences graves. Le mari, armé de

lances et accompagné de parents, se rend dans le camp du coupable présumé

et l'invective avec véhémence. Les deux adversaires, secondés par leurs

parents et amis respectifs, donnent libre cours à leur colère, mais sont généralement

retenus par les témoins, et par les femmes elles-mêmes, lorsque la

querelle risque de dégénérer en rixe. L'échange de menaces terribles et de

gestes grossièrement obscènes joue un rôle cathartique, et prévient les violences

physiques.

Le compromis devient plus difficile lorsque la rivalité au sujet de femmes

(ou, plus rarement, pour d'autres causes) a abouti à un meurtre. Dans ce cas,

les clans intéressés se livrent une guerre privée jusqu'à conclusion officielle

d'une paix (makarata), à l'initiative de la partie offensée. Cette solennité

comprend, en principe, un simulacre de duel au cours duquel les combattants

se jettent des lances, mais sont empêchés par leurs amis de chercher à

se tuer. En même temps, les offensés usent de leur privilège de vitupérer

leurs adversaires, qui doivent supporter les injures en silence. Les anciens

exhortent les deux camps à éviter toute violence. Le moment crucial est

atteint lorsqu'un membre de la famille du mort pointe sa lance contre les

jambes des meurtriers. S'il répand le sang, la querelle est définitivement

terminée; s'il ne fait qu'égratigner la peau sans chercher à infliger une vraie

blessure, cela signifie qu'il nourrit encore un ressentiment et se vengera à la

première occasion.

Au cours d'une grande fête, à laquelle participent différents clans, un

bouffon s'efforce de divertir le public et d'empêcher les guerres privées

d'interrompre les activités rituelles 2 .

Le rôle cathartique de l'injure réciproque se retrouve chez les Esquimaux.

i. Lowie 1935, p. 47.61.

2. Warner, p. 7, 155, 167, 174, 321.

215


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

Les adversaires se livrent à une « joute oratoire », chacun se moquant de

l'autre en présence d'un public de connaisseurs. Ils expriment ainsi une

rancune latente, née d'une rivalité au sujet d'une femme ou due à d'autres

causes. Deux points méritent particulièrement de retenir l'attention. En

premier lieu, au moins chez les Esquimaux Iglulik, l'objet du spectacle —

car c'en est un — est de réconcilier les adversaires. Les sarcasmes qu'ils se

décochent doivent avoir une note humoristique « car l'injure pure et simple

est stérile », et « des rivaux virils doivent, après avoir donné libre cours à

leurs sentiments, et qu'ils aient perdu ou gagné, considérer leur querelle

comme vidée, redevenir de bons amis et célébrer leur réconciliation par un

échange de cadeaux précieux ».

En second lieu, cette coutume illustre l'indifférence générale des primitifs

à l'égard de la justice abstraite. La foule applaudit le plus spirituel des

deux adversaires et le proclame vainqueur, sans se soucier du fond de

l'affaire 1 .

Conflits idéologiques

Il est certain que des conceptions implicites de la dignité humaine et de la

condition de la femme sont à la base des différends relatifs aux questions

de prestige et aux arrangements matrimoniaux. Mais les conflits résultant

directement d'une opposition de principes abstraits sont, comme on peut s'y

attendre, plus rares dans les sociétés primitives que dans les sociétés civilisées.

Une telle opposition fait manifestement défaut dans nombre de situations

où on l'aurait trouvée chez des peuples plus évolués. Comme le

souligne avec force le professeur Gluckman, les nombreuses révoltes des

Bantous de l'Afrique du Sud-Est n'ont jamais eu pour but le renversement

du régime monarchique, mais seulement le remplacement d'un souverain

par un autre, exactement aussi despotique que son prédécesseur. « Ceux qui

s'attaquent au pouvoir établi cherchent seulement à s'emparer de ce pouvoir

pour eux-mêmes 2 . »

Dans les groupes polynésiens dirigés par des chefs puissants qui passaient

pour descendre des dieux, de nombreux changements de souverain se sont

produits sans que le principe même de l'autorité du chef fût jamais mis en

question. Selon les traditions des Mangarevains (îles Gambier, à i 450 kilomètres

à l'est de Tahiti), le peuple ne s'était jamais révolté jusqu'au jour où

un roi s'aliéna ses sujets par des exactions intolérables. Alors, « un intrigant

d'origine plébéienne» s'assura suffisamment de partisans pour détrôner le

souverain légitime, qui périt en essayant de fuir par mer. Loin d'instituer

un régime démocratique, l'usurpateur exerça le pouvoir de façon aussi

tyrannique que son prédécesseur, jusqu'à la restauration de la dynastie

évincée, qui entraîna sa propre mort 3 .

1. Rasmussen, p. 231; Hoebel 194.1.

2. Gluckman, p. 20 et suiv.

3. Laval, p. 138 et suiv.

216


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

L'histoire, fréquemment citée, de la monarchie des îles Tonga est un

autre cas qui mérite de retenir l'attention. L'évolution politique avait

amené, vers 1800, l'instauration d'un régime analogue à la dyarchie japonaise

du mikado et du shogoun. Selon Gifford, le pouvoir spirituel et le

pouvoir temporel étaient réunis jusqu'au xv e siècle entre les mains du Tui

Tonga; puis l'autorité temporelle passa aux mains du Tui Haa Takalaua

et, pour finir, à celles du Tui Kanokupolu. Il n'en résulta aucune perte de

prestige pour le Tui Tonga, qui conserva le premier rang et continua à être

entouré d'égards en tant que chef suprême, supérieur au détenteur du pouvoir

exécutif. Pour sa part, ce dernier, qui faisait lui-même partie de la

haute aristocratie, commandait l'armée et apparaissait aux yeux des étrangers

comme le véritable roi. Ainsi, le principe monarchique n'était en

aucune façon abandonné 1 .

Si nous passons de l'idéologie politique à l'idéologie religieuse, nous

constatons une semblable indifférence là où, par analogie avec notre propre

passé, nous nous attendrions à un conflit brutal. En règle générale, il faut

distinguer nettement dans ce domaine les déviations en matière de cérémonial

et les déviations doctrinales. Tout changement, même insignifiant,

des rites traditionnels doit normalement être sanctionné par une révélation

surnaturelle qui l'autorise expressément. Peu importe, par contre, que tel

ou tel individu croie ou non à la cosmogonie enseignée par les sages de sa

tribu.

En fait, là où le rôle de la révélation (rêve ou vision) est capital, on

admet comme allant de soi des divergences en matière d'idéologie et de

pratique. Il existait, chez les Indiens Omaha (Nebraska), des sociétés

d'hommes qui étaient en communication surnaturelle avec les esprits

« bison », « cheval » et « loup », respectivement. Il y avait même entre

ces sociétés une certaine hiérarchie : les danseurs « loups » pouvaient danser

« uniquement avec les danseurs « bisons » et avec le consentement

de ces derniers ». Toutefois, les « bisons » n'auraient jamais songé à exiger

que les « loups » renoncent à leur esprit tutélaire et à leurs insignes pour

pratiquer le culte des « bisons ». Les Orokaiva (secteur septentrional du

Papua) présentent un cas assez analogue : ils croient fermement aux instructions

données en rêve par les esprits. L'indigène « croit non seulement

à ses propres rêves, mais aussi à ceux des autres » ; en d'autres termes, il

considère que les rêves légitiment les convictions de chacun et les rites qu'il

pratique. Chaque Orokaiva apprend les rites essentiels du culte Taro, mais

il les enrichit d'éléments nouveaux qui lui sont révélés par l'esprit de son

père — par exemple, il placera une pierre sur une plate-forme au prochain

plantage. Ces innovations peuvent être à l'origine de la formation d'une

nouvelle secte. Sur le plan doctrinal aussi, des changements assez profonds

se produisent parfois. C'est ainsi que le culte originel de l'esprit Taro s'est

transformé en culte des esprits des ancêtres. Mais l'idée qu'une certaine

secte détienne exclusivement les clés du salut ou de la prospérité terrestre

1. Gifford, p. 48 et suiv., 98.

217


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

n'apparaît nulle part. Autrement dit, il existe, malgré toutes les variations,

« une entente ou une fraternité générale » et « il n'y a pas de conflits ou

de rivalités graves entre les sectes du culte Taro en tant que telles » l .

Ces exemples, empruntés à l'Amérique du Nord et à la Nouvelle-Guinée,

sont tout à fait caractéristiques de la mentalité primitive. On ne peut pas

dire que la tendance au prosélytisme soit totalement absente dans les cas

considérés. Mais elle n'est pas teintée d'impérialisme. Certes, un conflit

entre puissances surnaturelles peut se produire, quand des ennemis mortels

font appel à leurs esprits familiers respectifs, comme dans le cas des Indiens

des Plaines. Mais cette épreuve de force entre les esprits tutélaires n'a rien

de commun avec un effort personnel de l'individu pour convertir l'adversaire

au culte de son propre esprit tutélaire.

Souvent, la structure même de la société s'oppose à un schisme en matière

religieuse. Dans les sociétés stratifiées, le système des classes fait obstacle

à la propagation des idées religieuses, dans la mesure où elles sont considérées

comme l'apanage spirituel de l'aristocratie. C'est ainsi que les « collèges

sacrés » des Maoris interdisaient aux gens du commun l'accès aux

connaissances ésotériques concernant les dieux, la généalogie des chefs et

la magie 2 . L'esprit de prosélytisme universel est non moins étranger aux

sociétés démocratiques, qui tiennent les femmes à l'écart des rites sacrés, et

aux tribus où il existe des sociétés secrètes qui ne divulguent qu'à leurs initiés

les mythes et les rites sacrés.

Dans des cas tels que ceux qui viennent d'être mentionnés, il est inconcevable

qu'un conflit au sujet de systèmes de valeurs puisse compromettre la

solidarité du groupe. Cependant, il arrive inévitablement que les membres

d'une tribu s'opposent de façon plus ou moins marquée, à propos d'un

changement qui leur paraît capital. Certes, l'apparition de factions hostiles

est hors de question lorsqu'un despote absolu impose ses décisions ;

mais, dans d'autres circonstances, le changement suscite, au moins en puissance,

un désaccord qui risque à tout moment de s'exacerber au point de

produire une rupture. Tout dépend de la situation, du milieu culturel et de

la personnalité des intéressés.

Prenons, comme premier exemple, une déviation qui ne comportait pas

de rupture brutale avec la tradition et qui a suscité, tout au plus, des

commentaires défavorables. La multiplication des confréries au sein de

l'ordre rituel du Tabac, chez les Indiens Crow, rappelle, à certains égards,

le développement des sectes chez les Orokaiva. Chacune de ces subdivisions

de l'organisation mère avait pour origine une vision autorisant certaines

modifications dans les chants, les vêtements et les actes rituels. Depuis que

les Crow vivaient dans une réserve, chaque communauté locale cultivait la

plante sacrée et accomplissait les rites indépendamment des autres communautés,

mais partout une femme portant l'emblème sacré — traditionnelle-

i. Dorsey, p. 347 et suiv.; Wissler 1912, p. 81 et suiv.; Williams 1928, p. 35.,

66 et suiv., 96.

2. Tregear, p. 225, 374-382, 498 et suiv.

218


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

ment, une peau de loutre — conduisait la procession vers le jardin du Tabac,

à la tête de sa confrérie, suivie des autres confréries.

En 1895 environ, un nommé Medicine Crow, guerrier fameux et champion

des coutumes anciennes, substitue une grue à la peau de loutre traditionnelle,

dans le district de Lodge Grass. Ce fait peut nous sembler insignifiant,

mais, pour les autochtones, toute modification apportée aux rites

est importante; Medicine Crow justifie cette innovation, conformément

à l'idéologie des Indiens des Plaines, en déclarant qu'elle lui a été commandée

dans une vision par l'esprit Grue, esprit tutélaire de son père 1 .

Ce qui nous intéresse, c'est l'accueil fait à cette innovation par les compagnons

de Medicine Crow. De toute façon, elle est limitée à Lodge Grass,

et rien n'indique qu'on ait jamais songé à l'imposer ailleurs. A Lodge Grass

même, il n'y a pas de véritable opposition. Tout au plus certains font-ils

des commentaires défavorables : « La loutre est le fétiche traditionnel, donc

celui qui doit être porté en procession ; la grue ne se justifie que par la

révélation faite à Medicine Crow. » Mais tous les rites sacrés ont précisément

pour origine des communications de cette nature. Les opposants ne

font donc qu'exprimer leur préférence pour une coutume ancienne. La

grande majorité des Indiens de Lodge Grass estiment manifestement que

la vision de Medicine Crow suffit à valider l'innovation. Deux points

méritent d'être soulignés à cet égard. En premier lieu, la raison invoquée

par Medicine Crow était parfaitement conforme à l'idéologie des Crow :

c'est précisément ainsi que se justifient les modifications apportées aux

rites. En second lieu, Medicine Crow avait un grand prestige dans le district;

aussi lui était-il possible de faire admettre un changement, en prenant

soin de ne pas porter atteinte aux normes de conduite admises. Le fait

qu'il y ait eu une opposition montre, toutefois, que l'innovation aurait pu

être rejetée si son auteur n'avait pas eu tant de prestige. Ses adversaires

auraient alors aisément pu faire reconnaître, même sans mettre en doute

sa bonne foi, qu'il avait été le jouet d'un esprit malin et quelque champion

résolu de la tradition serait intervenu pour empêcher l'introduction de la

grue, ou au moins pour rendre sa place à l'ancien fétiche. Dans la société

crow, un dissentiment de cet ordre n'aurait pas eu, de toute façon, de conséquences

graves, mais il est permis de penser qu'un schisme aurait pu se

produire. Les novateurs, s'ils avaient été vaincus, n'auraient probablement

pas émigré, mais ils auraient organisé leur propre procession; un groupe de

traditionalistes découragés auraient pu refuser de participer aux cérémonies

à Lodge Grass et suivre les processions dans d'autres districts. En bref,

le milieu culturel offrait des possibilités de faire face à la situation nouvelle.

Le passage d'une confrérie ou association à une autre était entièrement

conforme aux mœurs des Crow. Le fait se produisait souvent dans les sociétés

guerrières, de caractère essentiellement laïque — parfois précisément parce

que tel ou tel membre désapprouvait la conduite d'un autre.

En introduisant un élément nouveau dans la procession du Tabac, Medi-

1. Lowie 1920A, p. 164; id. 1924a, p. 248.

219


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

cine Crow n'avait donc suscité que de sourdes récriminations. Il y a une

trentaine d'années, par contre, une innovation religieuse a provoqué une

agitation considérable dans une des tribus les moins évoluées de l'Inde :

les Kota du village de Kolme (monts Nilgiri). Cette tribu adore une triade

divine qui a deux serviteurs : un prêtre et un devin. En cas de veuvage,

ceux-ci ne peuvent plus exercer leur ministère. Ils sont alors remplacés, par

voie d'élection réputée divine. Tous les hommes répondant aux conditions

requises se réunissent devant le temple pour la « cérémonie divine ». S'il

s'agit de désigner un nouveau prêtre, le devin, possédé par un dieu, tire de

force jusqu'à l'entrée du temple un des assistants, qui se trouve ainsi surnaturellement

désigné. Pour la désignation du devin, le prêtre prie avec

ferveur jusqu'au moment où l'un des assistants entre en transes selon le

mode traditionnel, touche un pilier, et devient ainsi le porte-parole de la

divinité dont il est possédé. En 1924, une épidémie emporta à la fois le

prêtre et le devin ; l'élection divine se solda par un échec sans précédent ;

aucun villageois ne se sentit inspiré pour désigner le prêtre élu par la divinité.

Quelque temps plus tard, un certain Kusvain, ancien devin qui, devenu

veuf, avait dû abandonner ses fonctions, se sent possédé par un dieu étranger,

celui d'un village hindou voisin. Ce dieu intrus déclare que l'ancienne

triade n'aura pas de serviteurs désignés par voie d'élection divine tant que

les Kota n'auront pas consacré des sanctuaires à lui-même et à deux divinités

associées. Autrement dit, il faut reconnaître une nouvelle triade divine

pour pouvoir rétablir le culte traditionnel. Kusvain n'étant pas personnellement

très estimé, malgré ses fonctions antérieures, on ne tient pas compte

de ses déclarations. Mais une nouvelle cérémonie divine ne donne aucun

résultat. Les plus irréductibles s'inclinent alors, à contrecœur. Depuis lors,

les Kota rendent un culte à la triade hindoue. Ce résultat a été acquis, en

partie, sur l'intervention d'un certain Sulli, le seul villageois sachant

l'anglais, qui ait eu des contacts avec les Britanniques et les Hindous. Partisan

de réformes, il considérait que l'avènement des divinités hindoues

était en accord avec ses vues. Le principal opposant, un nommé Kalim,

ne pouvait que perdre à l'introduction de dieux étrangers, car c'était un

expert sans rival en matière de rites anciens.

Au conflit idéologique se mêlaient donc étroitement des préoccupations

égoïstes. Objectivement, le nouvel élément ne modifiait guère la religion

des Kota. Les emprunts faits à l'hindouisme étaient assez superficiels et

l'idée même de triade divine était conforme à la tradition locale. Mais,

comme nous l'avons déjà indiqué, des modifications objectivement insignifiantes

présentent une importance considérable pour les aborigènes.

Comme dans le cas des Crow, une justification surnaturelle était nécessaire.

En raison du peu de prestige social du médiateur, cette justification

n'aurait sans doute pas suffi, si la communauté n'avait pas été désorganisée

par l'épidémie et si l'innovation proposée n'avait pas été soutenue par un

homme énergique et instruit. Même ainsi, les conservateurs en ressentirent

une vive amertume — qui ne les empêcha d'ailleurs pas, plus tard, de

220


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

secourir les adeptes du nouveau culte, attaqués par une autre tribu montagnarde.

Le tout aboutit à un compromis bien caractéristique : « La voix

des nouveaux dieux ne conseille jamais l'abandon du culte des dieux

anciens ; et les devins orthodoxes ne dénigrent jamais les divinités récentes x . »

Le professeur Mandelbaum me fait savoir que cet axiome, énoncé par lui,

reste vrai. Les ressentiments ne sont pas tous apaisés, mais la nouvelle

triade est admise, et le peu d'intransigeance des Kota est en harmonie

avec les normes générales de comportement dans la péninsule indienne.

L'innovation introduite par Medicine Crow, bien qu'effectuée longtemps

après le premier contact avec la civilisation, était entièrement dans la

ligne des traditions aborigènes. La réforme religieuse des Kota a été provoquée

par une calamité exceptionnelle et rendue possible par les contacts

préalables avec l'étranger. Bien plus spectaculaires apparaissent les multiples

cultes indigènes habituellement groupés sous l'étiquette de « messianiques

», dont on a observé l'apparition dans les deux hémisphères

depuis que les aborigènes sont entrés en contact avec la civilisation occidentale.

Différant à maints égards, ces mouvements sont généralement

fondés par des hommes du type que Luther, en 1527, appelait Schwarmgeister,

c'est-à-dire par des enthousiastes ayant un programme de réformes

plus ou moins subversif. Surgissant aux époques de tension, ces zélateurs

se donnent pour mission de délivrer les hommes du mal et, à la différence

du commun des croyants aborigènes, deviennent des propagandistes intransigeants

qui promettent le salut à leurs seuls adeptes et vouent leurs adversaires

à la perdition.

Les formes les plus frappantes de messianisme indigène ont été enregistrées

au contact des Blancs, mais il importe de noter que des cultes messianiques

peuvent apparaître tout à fait indépendamment de tels contacts

et procéder directement de l'eschatologie aborigène. La branche Apapocuva

des Guarani (Brésil, Paraguay) a pour dogme que le monde et ses

habitants sont condamnés à périr dans un cataclysme. On sait que des prophètes

sont apparus périodiquement parmi ce peuple, de 1810 à 1912, lui

promettant de le conduire à un refuge situé soit au centre de la terre, soit

au-delà des mers. La recherche de ce paradis terrestre a provoqué des

migrations périodiques de la tribu ; et l'échec de chaque prophète, loin de

décourager les enthousiasmes, était attribué uniquement à des défaillances

individuelles. De même, sur les plateaux de la Colombie-Britannique, ainsi

que dans les États de Washington, de l'Oregon et de l'Idaho, la croyance

à la destruction imminente de la terre moribonde, qu'il faut faire revivre

par des danses rituelles, existait bien avant l'arrivée des Blancs.

Il faut donc faire une distinction entre les cultes purement indigènes,

dont les adeptes aspirent à échapper à la destruction grâce aux pouvoirs

surnaturels d'un sauveur inspiré, et les mouvements indigènes nés de la

conscience d'un antagonisme entre les intérêts des autochtones et ceux des

étrangers. De toute évidence, seuls ces derniers méritent d'être appelés

1. Mandelbaum 1941, p. 219-238.

221


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

« indigénistes ». De toute évidence aussi, si la question qui nous intéresse

ici est celle du messianisme, le rejet des influences extérieures et de leurs

agents peut aussi se réclamer de considérations purement profanes —

comme dans le cas du parti Knownothing, aux États-Unis, vers 1850.

Un autre terme qu'il convient de n'utiliser qu'avec prudence est celui

de « revivalisme ». Il n'est pas synonyme de « messianisme ». Comme

nous le verrons, certains cultes messianiques adoptent même une attitude

iconoclaste à l'égard des traditions anciennes. Comme l'a si bien dit Lommel,

leurs adeptes veulent la civilisation des Blancs sans les Blancs. Dans

l'histoire des mouvements dont il est question ici, à peu près toutes les combinaisons

imaginables se sont trouvées réalisées à un moment ou à un autre.

L'indigénisme peut rejeter non seulement les étrangers, mais aussi tout ce

qui vient de l'étranger, indistinctement. Il peut aussi combiner capricieusement

des éléments traditionnels et des emprunts récents. Exemple : les

danses anciennes exécutées avec des armes à feu. Certains Mélanésiens,

à la fois humiliés et fascinés par la civilisation occidentale, ont trouvé

une solution consolante : ils attribuent la paternité des inventions les plus

intéressantes à leurs esprits ancestraux, qui leur en enverront un jour une

cargaison dans un « vaisseau fantôme ». Nous trouvons ailleurs des prophètes

qui prêchent une morale quasiment chrétienne et se proclament

fils ou frères du Christ, tout en appelant à la croisade contre les

Blancs 1 .

Ce qui nous intéresse dans tous ces mouvements, ce sont les divisions

qu'ils provoquent dans la société et les mesures prises pour rétablir l'unité.

Dans la plupart des cas, nous manquons de données précises. Il est toutefois

raisonnable d'admettre que les prétentions exceptionnelles des prophètes

suscitent aussi bien le scepticisme et l'opposition que la foi aveugle et que,

si la société veut survivre, un arrangement doit intervenir tôt ou tard.

Quelle peut en être la nature ?... Puisque nous étudions le « compromis »

en général, nous considérerons non seulement les cas de conflit théologique,

mais aussi les cas où le conflit porte sur l'acceptation ou le rejet de la civilisation

occidentale. Nous avons déjà indiqué qu'en fait les considérations

spirituelles et temporelles s'enchevêtrent à l'infini a .

Nous mentionnerons, tout d'abord, un épisode d'importance secondaire.

En 1887, un jeune Crow, dit Enroule-sa-queue, revenant d'une expédition

heureuse, défia l'autorité américaine en tirant un coup de feu contre la

maison de l'agent gouvernemental. Rien ne prouve, comme le suppose

Mooney, qu'il ait voulu assumer un rôle proprement messianique, mais,

comme tout chef de guerre crow, il prétendait détenir des pouvoirs surnaturels

dont le signe tangible était un sabre. Vingt ans après, on m'a

affirmé l'avoir vu abattre des pins rien qu'en fendant l'air de son arme.

Autre miracle (d'ailleurs fréquemment décrit dans les légendes des Crow) :

1. Nimuendaju; Métraux; Spier.

2. Wallis 1918; id, 1943; Linton; Lowie 19486, p. 251-257, 361-363; Métraux

1931; Mooney; Williams 1934; Höltker; Lommel; Shooter.

222


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

il aurait fait apparaître une bande rouge sur son visage simplement en

pointant un doigt vers le soleil.

S'il n'était donc pas un messie au sens propre du terme, Enroule-saqueue

était incontestablement un indigéniste. Il harcelait de reproches

ceux de sa tribu qui servaient dans le corps de police indigène de l'Agence

indienne et menaçait de défaire d'un moulinet de son sabre toutes les

troupes qu'on pourrait envoyer contre lui.

Contrairement — une fois encore — à ce que dit Mooney, le « prophète »

n'était pas universellement acclamé dans sa tribu et, lorsque les soldats

vinrent le prendre, une poignée de guerriers seulement se rallia à sa cause.

Blessé dans une escarmouche, il fut finalement tué par un policier crow.

Naturellement, la tribu unanime flétrit cet acte comme un assassinat pur

et simple et le frère de la victime chercha quelque temps à venger sa mort.

Mais, bientôt, le calme revint et trois ans plus tard, au moment où la

« danse du fantôme » faisait rage parmi les tribus des plaines, les Crow

restèrent à l'écart du mouvement 1 .

Malgré le peu de renseignements que nous avons, il semble évident

qu'Enroule-sa-queue, mécontent et impatient des restrictions imposées

dans la Réserve, ait voulu placer sa tribu devant un dilemme : nier ses

propres pouvoirs surnaturels ou jeter le gant aux représentants du gouvernement.

La majorité opta évidemment pour un compromis. Ni sur le

moment ni plus tard, on ne traita le visionnaire de charlatan. Devant

ses appels à l'aide, la tribu — comme toujours en pareil cas — adopta une

attitude de prudente expectative. Certains étaient convaincus des pouvoirs

du faiseur de miracles, mais les plus nombreux restaient sceptiques,

en attendant quelque éclatante démonstration. Rétrospectivement, la

plupart des Crow observent la même attitude ambivalente. Ils ne répudient

pas le prophète martyr comme imposteur, mais ils adoptent l'explication

stéréotypée que les aborigènes donnent de tels échecs : « Il a tout gâché

en ne suivant pas ses instructions à la lettre ; ayant reçu l'ordre d'attaquer

les Blancs au printemps, il a attendu jusqu'à l'automne. » Pour apaiser

leur conscience et se consoler des railleries lancées contre leur pusillanimité,

ils se disent qu'Enroule-sa-queue s'est perdu par sa propre

faute.

La personnalité de Tenskwatawa, frère jumeau de Tecumseh, le fameux

chef des Shawnee (Ohio, Pennsylvanie, Tennessee, Caroline du Sud), a

incomparablement plus d'envergure. Les deux frères voulaient opposer à

l'expansion des Blancs une ligue intertribale. Tenskwatawa fournit à

l'entreprise sa justification spirituelle, énonce des dogmes et des règles de

conduite, fait du prosélytisme auprès des Indiens, « depuis les marais de

Floride jusqu'aux plaines du Saskatchewan». Son action débute en 1805,

par l'annonce d'une révélation du Maître de la vie. Ses doctrines devaient

se modifier avec le temps et selon les lieux, mais elles sont toujours restées

essentiellement indigénistes et « revivalistes ». D'après la version cherokee

1. Lowie 1922, p. 368-371; Mooney, p. 706.

223


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

(Tennessee, Caroline du Nord), les fidèles doivent périr dans une terrible

tempête de grêle, à laquelle les vrais croyants échapperont en se réfugiant

sur les sommets des montagnes. Ailleurs, l'hostilité est expressément dirigée

contre les Américains, plutôt que contre les colons français ou espagnols.

Partout, il est enjoint aux fidèles de ne pas contracter mariage avec des

Blancs, de renoncer aux vêtements, aux outils et aux armes des Blancs, de

revenir même à l'usage du briquet à foret, de l'arc et des flèches.

En contradiction avec cette tendance générale, le prophète décrète que

les Indiens doivent tuer leurs chiens et jeter leurs musettes sacrées — deux

éléments de l'antique culture indigène. Comme le fait judicieusement

observer Mooney, Tenskwatawa devait avoir un ascendant extraordinaire

sur les masses pour leur faire abandonner leurs musettes à fétiches, « l'objet

qui est le plus sacré pour tout Indien ».

Cependant, son triomphe n'est pas complet. Les chefs de son propre

peuple voient en lui un rival et, à un moment, il est sur le point de perdre

toute autorité parce qu'il accuse les sceptiques de sorcellerie et ordonne de

les brûler vifs. Heureusement pour lui, il prédit une éclipse de soleil, qui a

lieu effectivement, et rétablit ainsi la confiance dans sa mission.

L'évolution des Ojibwa (autour du lac Supérieur), d'abord partisans

fervents de Tenskwatawa, est caractéristique. Pendant deux ou trois ans,

le nouveau culte prospère chez eux sans rencontrer d'opposition sérieuse.

« Mais, peu à peu, son influence diminue; on revient aux musettes à

fétiches, aux briquets à silex, aux outils en acier; on élève des chiens, on

bat les femmes et les enfants comme auparavant ; et on méprise le prophète

Shawnee. » Cette attitude se généralisa, naturellement, après la défaite

décisive des forces indiennes en 1811 1 .

Bien que nous connaissions mal les faits socio-psychologiques pertinents,

plusieurs points apparaissent clairement. Le mouvement dirigé par Tenskwatawa

et Tecumseh présentait des aspects à la fois temporels et spirituels.

Sur le plan temporel, il visait à freiner l'invasion du territoire indien par

les Blancs et, plus expressément, par les Américains. Cet indigénisme,

comme nous l'avons montré, s'étendait au domaine culturel, si bien qu'il

fallait soit se séparer du troupeau, soit renoncer aux avantages matériels

indéniables de la civilisation étrangère.

Mais l'indigénisme de Tenskwatawa n'était « revivaliste » qu'en partie.

Sur le plan spirituel, qui est essentiel, il bafouait délibérément les valeurs

traditionnellement révérées en proscrivant les musettes sacrées. Cette partie

de son évangile a certainement suscité une tension très grave, bien que nous

n'ayons pas de renseignements précis sur ce point. A cet égard, c'est le prophète,

et non l'envahisseur blanc, qui agissait en iconoclaste, et il est

inconcevable qu'une mesure aussi radicale ait pu être prise sans susciter

des rancoeurs et une irritation latente. Certes, il n'y eut pas de rupture

ouverte et l'on nous décrit en termes grandiloquents « les rives du lac Supérieur...

jonchées de musettes à fétiches qui avaient été jetées à l'eau ». Mais,

1. Mooney, p. 672-680.

224


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

deux ou trois ans plus tard, nous dit-on, les musettes à fétiches avaient

reparu. En d'autres termes, emportée par un élan d'enthousiasme, la masse

des Ojibwa (nous en avons des témoignages) s'était d'abord soumise aux

ordres de Tenskwatawa. Mais la foi ancienne n'avait pas été éliminée :

elle subsistait en profondeur.

Tanner — un Blanc enlevé par les Indiens dans son enfance et élevé

comme un Ojibwa — nous a décrit ses réactions personnelles à la loi nouvelle.

Lorsqu'un apôtre du prophète lui ordonne de tuer tous ses chiens et

de renoncer à son briquet, Tanner n'en fait rien, jusqu'à ce que « l'enthousiasme

profond» qui s'était emparé de ses voisins l'ait gagné à son tour ;

il abandonne alors ses musettes à fétiches et apprend à faire du feu au

moyen d'un foret. Mais il ne peut se résoudre à tuer ses chiens 1 . On peut

présumer, sans grand risque d'erreur, qu'il y eut de nombreux compromis

de ce genre, où l'adhésion et la restriction mentale avaient chacune leur

part. Cette réaction n'est pas purement individuelle ; elle est aussi sociale,

dans la mesure où la culture de ces Indiens comportait un fort élément

d'individualisme.

La dernière grande insurrection indienne contre le gouvernement des

États-Unis fut associée à la danse du Fantôme, en 1890. Ce fut un phénomène

intertribal d'une grande extension, comme le mouvement de Tenskwatawa.

Toutefois, il faut distinguer nettement le soulèvement militaire

du culte religieux. Les hostilités se limitèrent exclusivement à certains

groupes occidentaux de Dakota; elles eurent pour cause initiale la crise

économique provoquée par la disparition des bisons et les mauvaises

récoltes, le mécontentement étant avivé localement par des doléances

contre les agents du gouvernement. Dans ces circonstances, plusieurs

chefs firent dégénérer la religion de la danse du Fantôme en guerre sainte

indigéniste. C'était là une déformation complète de l'évangile prêché par

le plus récent prophète de cette religion, Wovoka, un Paviotso (Nevada),

qui avait repris, vers 1888, l'enseignement d'un de ses proches, assez populaire

en 1870. En fait, les deux messages ne représentent qu'un remaniement

de vieilles notions cosmologiques aborigènes, comme Spier l'a montré

de façon convaincante. Pour reprendre le récit de cet auteur, Wovoka

prétend avoir visité le royaume des morts et « avoir appris d'eux qu'il est

chargé d'enseigner à son peuple à vivre dans l'amour et la paix ; il en résultera

une résurrection générale des morts, qui reviendront sur terre... La

terre devient vieille et usée; il faut la rénover (par la danse)... lorsque les

morts reviendront, les vieillards rajeuniront, les hommes seront immortels

et le gibier redeviendra abondant». Les esprits ont enseigné à Wovoka

une danse dont l'exécution doit « hâter le retour déjà imminent des morts.

Le monde actuel sera submergé par un déluge ; les Indiens se réfugieront

au sommet des montagnes et la terre sera ébranlée par des séismes». S'il

est dit que les incroyants doivent souffrir, l'enseignement des Paviotso

n'était, à l'origine, nullement dirigé contre les Blancs ; et, à aucun moment,

1. Mooney, p. 677.

225


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

la tribu du prophète ne causa le moindre souci au gouvernement 1 . C'est en

se transmettant d'un peuple éminemment pacifique aux belliqueux Dakota,

duits au désespoir par la détresse économique, que cet évangile de paix

devint celui de la croisade contre les Blancs. Il n'y avait aucun lien nécessaire

entre le culte et l'insurrection, comme le montre la suite des événements.

Les troupes des États-Unis écrasèrent la révolte des Dakota en

décembre 1890, mais l'enseignement de Wovoka continua à se répandre

parmi les Indiens des Plaines, « comme une doctrine essentiellement pacifique,

fondée sur l'espoir d'un changement prochain qui rendrait aux

Indiens leurs terres, leurs bisons et leur vie d'autrefois » 2 . L'indigénisme

devait subsister, sous la forme d'un retour à certaines coutumes aborigènes,

comme les jeux, mais dépouillé de toute ardeur militante.

Il faut reconnaître dans le romantisme « revivaliste » non pas une réaction

directe et spontanée contre l'influence des Blancs, mais une manifestation

plus tardive, suscitée par les calamités résultant du contact avec les

Blancs. Comme Keesing le montre à propos des Menomini (Wisconsin),

les transformations dues à l'établissement de négociants « provoquent

relativement peu de tensions, car elles sont fondées sur la commodité et la

compréhension mutuelles ». Les indigènes auxquels on donne des outils et

des ustensiles qui font gagner du temps les acceptent avec joie, même si ces

emprunts culturels signifient le déclin de l'artisanat autochtone 3 . L'indigénisme

ne fait son apparition que lorsque les indigènes sont chassés de

leurs foyers sous la pression des populations blanches et lorsqu'une force

supérieure •— soit délibérément, soit simplement sous l'effet des conditions

particulières des contacts —• les prive de satisfactions jusque-là normales.

C'est ainsi que les « belliqueux Orokaiva » de la Nouvelle-Guinée s'irritent

de la suppression des guerres qui donnaient du sel à leur existence 4 . Il en

est de même pour les Indiens des Plaines. Les guerres ayant cessé, la chasse

étant limitée par l'extinction des bisons, les arts aborigènes tombant en

désuétude, ils se trouvent dans une impasse culturelle et en viennent à glorifier

le bon vieux temps et tout ce qui y est associé.

Mais il ne faut pas croire que les premiers effets d'un contact prolongé

avec la civilisation aient produit partout des réactions uniformes. Au

contraire, il y a eu parmi les aborigènes des réalistes, aussi bien que des

sentimentaux, et c'est ce qui explique les conflits idéologiques qui nous

intéressent ici. Vers 1850, le chef omaha Grand Élan, revenant de Washington,

fit à son peuple un discours où il reconnut avec tristesse que les mœurs

nouvelles étaient inévitables. Son fils adoptif, le métis Joseph La Flesche

(mort en 1888), qui avait beaucoup voyagé, s'efforça sans relâche de rendre

les Omaha « pareils aux Blancs » ; rassemblant autour de lui « le parti des

jeunes hommes», il créa un village de modèle occidental — aussitôt surnommé

par les conservateurs « village des prétendus hommes blancs ».

1. Spier; Mooney, p. 828.

2. Lesser, p. 59.

3. Keesing, p. 79.

4. Williams 1928, p. 94.

226


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

Le conflit universel entre progressistes et réactionnaires tournait autour

de questions telles que celles-ci : Faut-il envoyer les enfants à l'école?

Faut-il tatouer les filles ? De telles questions divisaient les Dakota aux environs

de 1880 : le plus grand nombre avaient adopté les vêtements des

Blancs et portaient les cheveux courts, mais il restait des irréductibles qui

« adhéraient strictement à toutes les coutumes anciennes des sauvages »*.

Lorsque les divergences sont nettement marquées, comme au moment

de la grande flambée d'enthousiasme de 1890, il est inconcevable qu'elles

puissent être aplanies par une procédure culturelle quelconque. Les Dakota

révoltés « ne laissent passer aucune occasion d'insulter et de harceler les

Indiens paisibles et progressistes qui refusent de se joindre à eux ». Ils vont

jusqu'à détruire les demeures de ceux des leurs qui sont favorables au

gouvernement. En revanche, les membres de la police indigène, ayant lié

leur sort à celui des autorités blanches, restent partout fidèles à leur devoir

et, en cas de nécessité, n'hésitent pas à faire usage de leurs armes 2 .

Comme l'indiquent les données relatives aux Omaha, l'évolution moderne

provoque souvent un antagonisme entre la jeune et la vieille génération.

Toute autre considération mise à part, les jeunes ont été soumis à l'obligation

scolaire; ils sont familiarisés avec les idées étrangères et équipés pour

la vie moderne, qui laisse souvent leurs aînés perplexes et résignés. Dans le

discours mentionné plus haut, Grand Élan déclarait humblement : «Je

ne suis plus capable de penser pour vous et de vous diriger comme dans

ma jeunesse. Vous devez voir par vous-mêmes ce qui est le mieux pour

vous. » Dans l'île de Biak (au large de la Nouvelle-Guinée), on a observé

une opposition analogue entre générations. Dans cette région, le revivalisme

a précisément pour objet la reprise en main des jeunes gens européanisés

et réfractaires 3 .

Chez les sauvages, la grande majorité des conflits idéologiques se sont

produits au contact d'une civilisation plus complexe. Mais il importe de

souligner que le simple contact n'est pas une cause suffisante de conflit,

et que la véritable explication de ce phénomène n'est pas le contact avec les

Blancs, mais le changement. Or de très nombreux changements ont dû se

produire bien avant l'arrivée des Blancs. Nous ne disposons de données

que pour la période postérieure au contact, mais, même pendant cette

période, il s'est produit des modifications dans les coutumes purement

aborigènes. C'est ainsi que PUlmark, cérémonie d'initiation des jeunes

Murngin, est un emprunt récent à des tribus du sud et n'est pas encore

considéré comme obligatoire pour tous les jeunes gens 4 . Étant donné le

formalisme des indigènes en matière de rites, toute innovation de ce genre

donne lieu à des discussions entre les membres influents de la communauté

et peut occasionner de graves désaccords. Certes, tous les changements

n'ont pas de telles conséquences et, d'autre part, une même innovation

1. Fletcher et La Flesche, p. 631-639; Mekeel, p. 192.

2. Mooney, p. 829 et suiv., 845, 847, 850, 854, 860, 881.

3. Lommel, p. 24.

4. Warner, p. 311, 469.

227


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

peut avoir des effets très divers à différents moments : les Shawnee n'avaient

jamais protesté contre l'emploi des briquets du commerce, jusqu'au jour

où Tenskwatawa fit de ces objets l'un des symboles de la destruction des

valeurs autochtones. Lorsqu'une idée nouvelle, qu'elle soit d'origine

autochtone ou étrangère, n'a pas de signification symbolique, son introduction

a des chances de passer inaperçue. Y aura-t-il ou non une « guerre

à outrance » dans un cas donné ? Tout dépend du milieu culturel et de la

personnalité des intéressés.

Heureusement, nous ne sommes pas obligés de nous en tenir à des considérations

abstraites. Des études telles que celle du professeur Mandelbaum

sur les Kota nous permettent de nous représenter les processus psychosociologiques.

Tout aussi instructif est le schisme qui se produisit, en 1906,

dans le village hopi d'Oraibi et qui a été décrit par plusieurs auteurs.

Nous suivrons, dans l'ensemble, le récit détaillé du professeur Titiev, en

donnant quelques indications préliminaires sur l'histoire des Hopi et sur

les aspects pertinents de leur culture 1 .

Bien que réduit à 1 878 membres en 1904, le groupe Hopi a toujours

vécu, aux temps historiques, dispersé dans un certain nombre de villages

politiquement autonomes. Oraibi, jadis le plus important de ces villages,

avait, en 1890, une population estimée à 905 habitants. Aussi loin que

puissent remonter nos connaissances, les Hopi ont toujours tiré leur subsistance

de la culture du maïs, et l'objet manifeste des fêtes complexes qu'ils

célèbrent à dates fixes est d'obtenir de riches récoltes. La vie sociale est

dominée par la division en clans matrilinéaires, dont le nom est associé aux

fêtes et aux salles de cérémonies (kivas) où se célèbrent les rites ésotériques

qui précèdent les manifestations publiques. Le chef du village d'Oraibi

appartient au clan de l'Ours et préside à l'importante cérémonie du Soyal

(solstice d'hiver) mais, comme tous les chefs hopi, il n'a aucun pouvoir de

coercition.

En principe, les Hopi prônent la coopération et réprouvent les discordes,

qui irritent les dieux et les incitent à refuser la pluie indispensable

à la vie. En fait, les Hopi sont querelleurs, rancuniers, et vont jusqu'à

rompre tous liens sociaux. Cependant, leur idéologie officielle les empêche

normalement de se livrer à des actes de violence à l'intérieur de la tribu.

En 1540, les Espagnols découvrent Oraibi, dont la population, après une

brève résistance, fait sa soumission à don Pedro de Tovar. Peu après la

visite de Juan de Onate, en 1598, des missionnaires arrivent chez les Hopi,

convertissent en apparence quelques indigènes, mais suscitent de violents

ressentiments par leur sévérité. Aussi, les Hopi se joignent-ils aux autres

Indiens Pueblo lors de la rébellion de 1680, massacrant les quatre prêtres

qui résidaient parmi eux. Après la défaite, deux factions rivales se forment :

celle des conciliateurs et celle des irréconciliables. Cette dernière semble

l'emporter : en 1770, les habitants d'Oraibi s'unissent à d'autres Hopi

pour détruire le village d'Awatobi, qui avait accueilli un religieux et lais-

1. Titiev, p. 69-95, 207-211; Parsons, p. 83, U34f.; Fewkes.

228


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

sait célébrer des baptêmes. Cette division se maintient pendant tout le

xvm e siècle, sous une forme plus ou moins profonde. En 1780, de mauvaises

récoltes incitent certains habitants d'Oraibi à aller solliciter l'aide des

Espagnols ; le chef les autorise à partir, et même à embrasser le christianisme

s'ils le veulent. En fait, les transfuges sont peu nombreux et, si des

missionnaires catholiques sont parfois autorisés à prêcher, aucun d'eux

n'obtient la permission de s'installer chez les Hopi.

La méfiance à l'égard des Blancs persiste sous le régime américain,

entretenue par des incidents tels que le massacre de quinze à vingt Hopi,

en 1834, par des trappeurs pillards. Lorsque le gouvernement des États-

Unis crée une « agence», en 1870, les habitants d'Oraibi se montrent particulièrement

hostiles et, huit ans plus tard, refusent encore de se soumettre

à un recensement. Un nouveau chef, Lololoma (vers 1880), d'abord tout

acquis à la populaire politique anti-américaine, revient totalement transformé

d'une visite à Washington, promettant d'user de son influence

pour faire aller les enfants à l'école et d'autoriser l'installation d'une mission

protestante.

L'apostasie du chef suscite des critiques véhémentes et les habitants

d'Oraibi se divisent en deux camps opposés : les progressistes, « amicaux »,

et les conservateurs, « hostiles ». Au conflit idéologique se mêlent bientôt

des rivalités personnelles — mais combien de conflits dans l'histoire sont

demeurés purement idéologiques ? Ce qui nous intéresse ici, c'est la façon

dont les adversaires ont manipulé, dans leur propre intérêt, les idées traditionnelles

des Hopi et l'arrangement qui est intervenu en fin de compte.

Chef indiscuté d'Oraibi par son ascendance matrilinéaire, Lololoma

voit soudain sa position contestée par Lomahongyoma, chef du clan de

l'Araignée et d'une association rituelle très importante. Fait caractéristique,

chaque faction se cherche des justifications mythologiques et mystiques.

Lololoma affirme qu'au commencement des temps les Hopi sont

sortis du monde inférieur en compagnie d'un certain Bahana (Blanc),

qui, en tant que frère aîné des Hopi, leur a promis son aide contre la femmearaignée

mythique si elle devenait trop méchante. Le porte-parole du camp

opposé nie que Bahana soit l'ancêtre des Blancs modernes, faisant valoir

que, s'il l'était, ses descendants connaîtraient la langue hopi.

Ce débat élevé couvre, en fait, des oppositions d'intérêts très matériels.

Le clan de l'Araignée jalouse le clan de l'Ours, qui est celui du chef et qui

prétend posséder en titre toutes les terres du village. Il estime que sa part des

terres n'est pas en rapport avec l'importance de son rôle rituel. Dès 1883,

les membres de ce clan et leurs sympathisants défient et menacent le chef

légitime; ils l'empêchent de s'entendre avec l'ethnographe Cushing et

répudient ouvertement « Washington » et la culture américaine. Poursuivant

cette politique, ils refusent, en 1887, d'envoyer leurs enfants à la première

école ouverte par le gouvernement, et le malheureux chef est impuissant

à les y contraindre. Trois ans plus tard, pour le punir de coopérer avec

des agents du gouvernement, les « hostiles » l'emprisonnent dans une salle de

cérémonies souterraine, et un détachement armé doit aller le délivrer. En

229


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

1891, les opposants mettent en déroute un autre détachement militaire ;

des forces plus importantes viennent alors les arrêter, emmenant aussi, sans

doute pour faire bonne mesure, le chef « amical » victime des événements.

D'après des témoignages recueillis sur place, les conservateurs du clan

Kokop complotaient contre la vie de Lololoma, priant le soleil de leur donner

le pouvoir de le tuer, et cherchaient à attirer les progressistes dans leurs

demeures, prêchant que la fin du monde est proche et qu'il n'y a pas d'autre

salut. Ce dernier détail fait penser aux cultes messianiques — par ailleurs

inconnus à Oraibi.

Les prisonniers une fois libérés et rentrés chez eux, les ressentiments

s'enveniment de part et d'autre. Fait caractéristique, les chefs rivaux se

lancent dans d'interminables controverses au sujet de leurs prérogatives

sacrées. Une entente aurait pu intervenir sur la base de la tradition culturelle,

si chacun des deux rivaux avait admis l'exégèse des mythes sacrés

donnée par l'autre. Mais chacun reste sur ses positions. Enfin, Lomahongyoma,

défiant de nouveau ouvertement le chef, s'approprie un champ fertile

sur le territoire du clan de l'Ours et le cultive impunément pendant des

années, car « il n'existe aucune procédure de coercition ». « Progressistes »

et « hostiles» s'équilibrent assez bien numériquement — 201 hommes et

190 femmes contre 208 hommes et 179 femmes — mais les deux factions

désapprouvent encore le recours à la violence.

C'est en 1896 que survient la rupture définitive sur le plan religieux.

Rejetant le principe de la coopération à tout prix, « chaque camp refuse à

l'autre l'usage de ses objets sacrés, bouleversant ainsi tout le système des

cérémonies traditionnelles ». Lomahongyoma interdit au chef l'accès de la

salle où l'on célébrait depuis toujours la fête du Solstice d'hiver. Le chef doit

donc chercher un autre local pour la fête, tandis que son adversaire entreprend

de fabriquer des répliques des objets sacrés pour organiser une cérémonie

rivale. Chaque habitant du village se trouve ainsi contraint de

prendre ouvertement parti pour le chef légitime ou pour l'usurpateur. « Les

partis sont maintenant nettement tranchés », mais — constatation intéressante

— ils ne correspondent pas exactement aux clans, car, dans plusieurs

cas, les liens du mariage l'emportent sur ceux du sang.

Le plus extraordinaire est que, malgré la violence des passions déchaînées,

on aboutit, avec un minimum de dommages, à une solution sans précédent :

la duplication de la presque totalité des cérémonies importantes. On bloque

l'accès à une salle de cérémonies souterraine, on enlève l'échelle qui y

conduit; mais, pendant des années, il ne se passe rien d'autre. « L'idéal

pacifique des Hopi » impose donc un compromis et chaque faction laisse

l'autre célébrer les fêtes à sa manière.

A la mort de Lololoma (vers 1901), Tawaqwaptiwa, fils de l'une de ses

sœurs, lui succède comme chef légitime. Vers la même date, un des partisans

de Lomahongyoma, Yokioma, prend la tête des « hostiles ». Un nouveau

conflit ne tarde pas à éclater. Les conservateurs font venir une trentaine de

sympathisants d'un village voisin et les installent à Oraibi, sur des terres du

clan de l'Ours. Tawaqwaptiwa ne sait comment les chasser. En 1906, c'est la

230


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

crise. Poussé par deux partisans résolus, le chef hésitant barre le passage aux

conservateurs au cours d'une fête importante, les contraignant à aller à un

autre sanctuaire. Épiant une réunion des « hostiles », Tawaqwaptiwa

entend leur chef les mettre en garde contre la violence. Comme le fait observer

le professeur Titiev en rapportant cet épisode : « Les Hopi sont si pacifiques

par tradition que, même en relatant les paroles de ses pires ennemis,

Tawaqwaptiwa reconnaît qu'ils s'efforcent autant que son propre parti

d'éviter une effusion de sang. » Finalement, les progressistes prennent la

décision d'expulser les immigrants, déclarant que « si les « hostiles » interviennent,

ils s'en prendront à eux et les forceront à émigrer vers le nord » —

le nord étant le pays légendaire où la femme-araignée a été abandonnée à

l'ère mythique. Ce recours à la force ne va pas sans susciter une certaine

résistance, et quelques conservateurs d'Oraibi prennent part à l'échauffourée.

Il s'ensuit, pendant plusieurs heures, une « mêlée générale » et, à la

fin de l'après-midi, les deux factions se font face à la sortie du village.

La suite des événements n'est pas moins curieuse. Yokioma imagine une

étrange compétition pour régler la question. Se plaçant sur une ligne tracée

sur le sol, il invite ses partisans à le pousser vers le village et ses adversaires

à le pousser dans la direction opposée. « Ce match de football sublimé »,

raconte le D r Parsons, « se poursuit pendant des heures », évidemment au

grand désagrément du chef des conservateurs. Les progressistes sont vainqueurs

et les vaincus, se soumettant avec fatalisme au résultat de l'ordalie,

quittent le village, emportant leurs biens meubles et leurs provisions. Ils vont

s'établir près des sources, à une douzaine de kilomètres au nord d'Oraibi,

fondant le village de Hotavila. Surmontant les difficultés économiques initiales,

en dépit de querelles intestines, les emigrants obtiennent une remarquable

réussite et font de leur village le centre religieux de cette partie du

territoire hopi. Lorsqu'ils célèbrent une fête, « la presque totalité de la

population d'Oraibi », y compris Tawaqwaptiwa, y assiste. Avec le temps,

les anciennes rancunes s'atténuent et des parents en viennent à échanger des

visites.

Il est évident que, malgré des défaillances occasionnelles, les traditions

pacifiques de la culture hopi et le recours à l'autorité mythique pour l'arbitrage

suprême ont contribué puissamment à la réalisation d'un compromis.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Il n'est pas facile de résumer les faits, si divers et souvent discordants, que

nous venons de décrire. Il paraît cependant possible d'en dégager un petit

nombre de conclusions générales.

En ce qui concerne les aspects juridiques du problème, il faut d'abord

souligner que les peuples que nous considérons comme « primitifs» ne le

sont pas tous nécessairement du point de vue typologique, c'est-à-dire dans

leurs relations politico-juridiques. L'exemple le plus évident est celui des

monarchies africaines, dont beaucoup ont une structure politique haute-

231


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

ment évoluée, avec une autorité centrale, des tribunaux et des juges, et une

procédure complexe. Un tel système influe d'ailleurs profondément sur la

façon de concevoir et de traiter les troubles sociaux. Il tend à empêcher les

conflits, ou à les transformer en une source de profit pour le trésor royal.

Même le suicide peut être traité comme un acte de lèse-majesté, pour lequel

les parents survivants doivent indemniser le souverain. Dans ces systèmes

forts — qu'ils soient oligarchiques ou monarchiques — c'est le pouvoir politique

suprême qui, en principe sinon toujours en pratique, est chargé de

régler les conflits. Un résultat analogue peut découler de causes tout à fait

différentes, comme le montre l'exemple des Cheyenne. Ces Indiens considèrent

l'homicide comme une souillure — à la fois péché et crime —

entraînant de redoutables conséquences pratiques. Cette conception

empêche aussi de venger le sang répandu, dans un milieu culturel assez

fruste.

Nous avons vu que les problèmes qui nous intéressent doivent être considérés

à la lumière des traditions culturelles de chaque communauté. Cette

constatation paraît décourageante de prime abord : dans la mesure où

chaque société est unique, toute possibilité de généralisation paraît ainsi

exclue. Cependant, il n'y a pas lieu de désespérer car, parmi les innombrables

détails qui contribuent à former une culture, un petit nombre seulement

influent de façon essentielle sur le problème qui nous intéresse.

Comme le dit Thurnwald : « Certaines situations, lorsqu'elles se reproduisent,

donnent lieu, même lorsque les circonstances concomitantes sont

différentes, à des dispositions juridiques semblables 1 .» Cependant, nous

devons nous attendre à trouver que les relations fonctionnelles sont d'un

caractère complexe et indirect. Par exemple, nous constatons constamment

qu'une composition intervient pour atténuer des sanctions rigoureuses, et il

est dès lors tentant de postuler une corrélation simple avec une économie

primitive comportant une production abondante de biens. En d'autres

termes, on pourrait établir une relation directe entre la composition et l'économie

pastorale et agricole. En fait, l'ethnographie nous montre que des

valeurs pouvant jouer un rôle dans les paiements compensatoires existent

chez des chasseurs et des pêcheurs, par exemple sur la côte du Pacifique en

Amérique du Nord, et que ces valeurs ont une importance capitale pour la

pratique de la composition. Comme le fait observer Kroeber : « Le droit

tend à se préciser et à s'affiner à mesure que la propriété devient plus appréciée

et plus désirable en soi 2 . »

Un autre exemple de généralisation légitime nous est fourni par des phénomènes

que nous n'avons pas abordés jusqu'ici — à savoir, les cas de conflit

entre les obligations matrilinéaires et patrilinéaires. Comme le montrent les

termes de parenté utilisés chez les sauvages, toutes les tribus, qu'elles soient

ou non organisées en clans unilatéraux, reconnaissent la parenté dans les

deux lignes. C'est ce qu'a établi magistralement Lewis H. Morgan dans sa

i. R. Thurnwald 1934e, vol. 5, p. 188.

2. Kroeber 1926.

232


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

controverse historique avec J. F. McLennan (1877) 1 . Ce qui arrive souvent

c'est qu'à certaines fins on met l'accent sur un côté de la famille, l'autre

côté étant important à d'autres égards. Par exemple, les enfants font tous

partie du clan de la mère, mais les biens se transmettent de père en

fils.

Or, la coexistence de deux séries de liens recèle toujours le germe d'un

conflit d'allégeances. Dans plusieurs cas qui ont été scientifiquement étudiés

(Lobi d'Afrique occidentale, Goajiro de la Colombie septentrionale,

Tsimshian de la Colombie-Britannique, insulaires de Trobriand en Nouvelle-Guinée),

nous trouvons des institutions matrilinéaires (l'héritier légitime

est le fils de la sœur) mais, en même temps, la société reconnaît le lien

sentimental qui existe entre père et fils. Pour prendre l'exemple des Lobi, le

bétail et l'argent reviennent, en théorie, au neveu. Mais, en pratique, le

père cache son argent en un lieu que son fils aîné est seul à connaître. Pour

accéder à la cachette, l'héritier est obligé d'offrir à son cousin une ou

plusieurs têtes de bétail. La loi est tournée de façon analogue dans les autres

tribus mentionnées 2 .

En d'autres termes, dans plusieurs régions tout à fait distinctes, l'affection

paternelle se révèle plus forte que les obligations envers les collatéraux. Le

conflit d'allégances aboutit à un compromis : les droits du neveu sont officiellement

reconnus, mais secrètement annulés ou réduits. Sans pousser

l'analogie trop loin, nous pouvons rapprocher ces cas de la law of equity

anglo-saxonne, sous sa forme originelle, ou de la notion de Billigkeit dans la

jurisprudence allemande. Autrement dit, on laisse un principe moral

l'emporter sur les exigences du droit positif. Le fait que le même principe

s'affirme de façon indépendante et répétée dans les conditions décrites lui

confère certainement de l'intérêt du point de vue théorique.

Partant de ce cas particulier, nous pouvons énoncer une proposition plus

générale : le sauvage a constamment tendance à substituer les impératifs

d'une morale supérieure (à ses yeux) à la loi, présumée tyrannique, de la

coutume. En principe, le chef de guerre crow est seul propriétaire de tout le

butin conquis sous son commandement; mais il est extrêmement douteux

qu'aucun chef ait appliqué ce principe, car il aurait ainsi contrevenu à la

règle de la générosité et n'aurait plus jamais pu recruter de guerriers pour

une nouvelle expédition.

Citons un exemple concret. Un pauvre couple crow veut participer au

culte du Cheval — fétiche réputé dont la détentrice réserve le privilège à ses

parents, comme c'est son droit imprescriptible. Mais le couple trouve un

biais pour arriver à ses fins, en se faisant une obligée de la détentrice du

fétiche. Il se trouve que cette dernière a besoin de recouvrir une tente à neuf

et la femme, habile tanneuse, s'offre à préparer les peaux nécessaires — travail

qui est normalement payé par le don d'un cheval; lorsqu'on lui offre

cette rémunération, elle refuse et demande en échange à participer au culte

1. Morgan (note en partie III).

2. Labouret, p. 254; Santa Cruz; Boas 1916, p. 425f.; Malinowski 1926, p. 100-111.

233


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

du Cheval fétiche. « La personne se met en colère, me dit que j'aurais dû le

lui demander plus tôt; dans ce cas, elle ne m'aurait jamais laissé terminer

le tannage des peaux. Maintenant, il lui est difficile de dire non. » En fin de

compte, la tanneuse et son mari sont dûment initiés au culte. L'initiatrice

agit tout à fait à contre-cœur, mais elle s'incline devant un impératif moral

plus fort que son droit légitime de refuser 1 .

L'intérêt commun passe avant les querelles individuelles. C'est là un principe

moral généralement admis qui, malgré de nombreuses et quotidiennes

infractions, garde une valeur pratique incontestable. C'est en vertu de ce

principe, par exemple, que les interminables et mesquines disputes et chicaneries

entre progressistes et conservateurs à Oraibi se terminent à peu près

sans effusion de sang. L'intérêt commun exige la paix : les nuages porteurs

de la pluie indispensable fuient les lieux où règne la discorde. Les Dogon, en

cas de conflit, pénalisent les deux parties, sans se soucier de justice abstraite :

la considération suprême est le maintien de la tranquillité interne. Le souci

scrupuleux de l'ordre sur les marchés d'Afrique occidentale procède de

motifs analogues : Comment traiter des affaires au milieu des disputes individuelles

? On invoque la protection divine et nul ne se risque normalement

à provoquer la colère du dieu, dont l'autel, sur le marché, offre un asile à

quiconque vient s'y prosterner 2 .

Dans le même ordre d'idées, on peut citer le cas bien connu des corps de

police des Indiens des Plaines. Habituellement, dans ces tribus, l'individu

jouit d'une remarquable liberté d'action. Mais quand l'intérêt de la tribu

est en jeu — au moment des chasses ou marches collectives et pendant les

grandes fêtes — chacun se soumet spontanément à la plus rigoureuse

discipline 3 .

Le liberum veto des sauvages, que nous avons mentionné en passant, doit

aussi être considéré de ce point de vue. En fait, il n'a rien de commun avec

le principe paralysant appliqué dans l'ancienne Diète polonaise. En Pologne,

l'accent était mis sur les prérogatives de l'opposant ; la coutume primitive

fait prévaloir, au contraire, la règle de l'humanité. C'est ce qui explique les

fluctuations caractéristiques des débats, le renoncement explicite au droit

de prendre une décision concernant l'ensemble du peuple. Un chef crow

légendaire présente en ces termes à ses compagnons une proposition de

paix : « Eh bien, mes amis, recherchez une décision ; si vous approuvez les

paroles de votre beau-frère, décidez en conséquence. Si, au contraire, vous

pensez que... nous devrions aller là-bas et les attaquer, prenez votre décision

en conséquence. » L'assemblée répond : « Nous allons prendre notre

décision ; tu es notre chef et nous ferons exactement comme tu dis. » Le chef

accepte la responsabilité, mais déclare que, puisque ses compagnons s'en

remettent à lui, il ne veut pas que sa décision soit critiquée 4 . Le même

esprit se retrouve chez les Hidatsu (Dakota-Nord), qui se divisaient en

i. Lowie 1924e, p. 331.

2. Labouret, p. 352 et suiv.

3. Lowie 1948a, p. 162, 164, 170.

4. Lowie 1935, p. 8.

234


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

deux moitiés, dont chacune était libre de se rallier à toute décision prise par

l'autre.

Le renoncement aux droits et aux prérogatives de l'individu est la base

même du compromis. Que les hommes ne reconnaissent que par moments

la nécessité de concessions dans l'intérêt général, qu'ils n'aient souvent

qu'une vague idée de l'importance d'une solidarité qui dépasse le cadre de

la famille, il n'y a pas là de quoi nous surprendre. Notons seulement que la

conscience d'allégeances supérieures finit par s'imposer, et c'est là ce qui

rend possible la vie sociale.

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AAA-M American Anthropological Association, Memoirs

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AMNH-B American Museum of Natural History, Bulletin

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237


COMPROMIS ET RÉSOLUTION

DES CONFLITS

DANS LES CIVILISATIONS OCCIDENTALES

INTRODUCTION

CH. MORAZÉ

Les textes qui suivent ont été conçus voici plusieurs années, moins pour

traiter effectivement un sujet que pour mettre à la disposition d'anthropologues

des documents propres à alimenter leurs méditations. Ce ne sont là

qu'ébauches, à partir desquelles un long travail eût dû être accompli pour

choisir, adjoindre, interpréter et classer, avant de s'engager dans des conclusions.

Que le lecteur veuille donc bien y reconnaître, plutôt qu'une étude

continue, les simples notes surgies spontanément, et souvent davantage par

association d'idées qu'après des efforts logiques, à l'esprit d'un historien

offrant, non des faits élaborés, mais lui-même en son travail.

Ces notes ne sont pas améliorables sans une reprise complète d'un effort

dont le résultat déborderait le cadre d'un article. Mais, nous dit-on, elles

peuvent rendre service, et nous avons accepté l'offre de la Revue internationale

des sciences sociales de les publier. En essayant de les émonder et de les

ordonner, nous leur avons sans doute retiré un peu de leur caractère originel,

sans, pour autant, aboutir à une rédaction concluante ; aussi nous

a-t-il paru nécessaire de les faire précéder d'un exposé succinct, mais systématique,

de ce qu'on peut penser aujourd'hui du thème proposé par le

titre de l'article.

C'est au cœur des réalités qualifiées ordinairement d'économiques que

s'effectuent surtout les ajustements rendus nécessaires, à chaque instant,

par les modifications que la vie apporte aux émotions et aux pensées, comme

aux relations entre eux des individus qui les ressentent et les expriment. On

conçoit que des théories historiques aient pu tirer des conclusions de l'expérience

ainsi vécue et désigner les facteurs de production, de consommation,

de répartition comme les moteurs essentiels du développement humain.

Tel n'est pas notre avis. Il ne faut voir là, selon nous, que les expressions —

les plus aisément saisissables parce que traduites en statistiques et en courbes

— qui confèrent un caractère positif aux phénomènes représentés. Mais ce

sont des images, le signifiant ultime d'une élaboration concrète dont les

forces élémentaires sont plus profondes, parce que participant à l'ordre que

l'on peut qualifier de « naturel », dans l'acception commune de cet adjectif

qui évoque à la fois conditionnement biologique, nécessités mathéma-

238


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

tiques et lois physiques. Si l'action humaine impose apparemment ses

modalités aux réalités naturelles, il faut pourtant bien reconnaître que nos

sociétés changent leurs lois, tandis que restent invariables celles de la nature

au sein de laquelle ces sociétés se développent. L'histoire n'est que le récit

des circonstances où l'homme redécouvre l'univers qui l'a conçu, et l'aménage

en fonction des possibilités offertes.

Les lois mathématiques ou physiques ne relèvent, par essence, d'aucun

compromis et, si les expressions successives que nous en formulons révèlent

une adaptation progressive qui en parfait l'ajustement au réel, celui-ci

demeure invariable, selon un postulat qui est la condition même du travail

intellectuel positif.

L'évolution sociale doit donc nécessairement se développer dans le

temps, corrélativement aux découvertes engendrées les unes par les autres,

en un processus qui peut, pour de courtes périodes, présenter des options

accidentelles ou contingentes, mais dont la longue durée s'inscrit en un

complexe irréversible d'inductions et de déductions.

Le stock des propositions efficaces constituant l'ensemble des références

d'une culture au travail, à une époque donnée, se trouve accru, à l'époque

suivante, grâce à l'effort humain, mais selon un processus génétique naturel

dont l'activité créatrice, loin d'être identique à travers l'histoire, invite à

diviser celle-ci en deux périodes : la première est celle où s'élaborent les

procédés mathématiques élémentaires à l'aide d'abstractions et de simplifications,

qui sont les gages d'une efficacité croissante ; la seconde, celle où

ces mêmes mathématiques s'épanouissent à l'occasion d'expériences dont

les résultats se concrétisent, se multiplient en s'exprimant dans un vocabulaire

enrichi de termes pratiquement innombrables, quoique chacun soit

rigoureusement défini.

Le passage d'une période à l'autre s'effectue donc précisément au

moment où sont mis au point les principes de formation du langage scientifique,

dégagé du langage commun pour en devenir de plus en plus indépendant.

Ce tournant décisif de l'histoire y est daté par l'apparition des

«nomenclatures» (deuxième moitié du xvm e siècle). Nous appellerons

« cultures occidentales » celles qui ont préparé les nomenclatures, avant

d'être les premières à en tirer parti.

Cette définition a l'avantage de déterminer avec précision le centre d'une

structure historique, mais elle laisse ambiguës la nature et la durée de ses

extrémités. Rattachera-t-on à la préparation des « nomenclatures » les

définitions et postulats de la géométrie démonstrative ? L'Occident commence

alors avec l'antiquité classique. Par contre, on le prolongera dans

le passé en évoquant algebres et arithmétiques et d'une manière indéfinie

si l'on y joint la numération élémentaire, tant il est malaisé de repérer

continu et discontinu dans les strates de l'épistémologie scientifique. Nous

serions assez tentés de proposer, comme critère rigoureux du caractère occidental

de la numération, la désacralisation du nombre et son dépouillement

de tout contenu émotionnel ou affectif : ce phénomène apparaît à un

moment qui, grosso modo, se situe dans le temps quelques siècles avant l'ère

239


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

chrétienne, mais s'étend alors, dans l'espace, à des peuples auxquels l'Europe

est effectivement redevable de plusieurs de ses représentations et procédés

mentaux, bien qu'il s'agisse de peuples très éloignés de la Méditerranée.

L'intérêt de ces considérations, ici, est d'indiquer l'importance de la

séparation du positif et du sacré, laquelle, appliquée non pas à la seule

arithmétique mais à l'ensemble des expressions culturelles, nous ramène aux

siècles de ce qu'on appelle la Renaissance, à l'apparition, parmi nos institutions,

de celles qui codifient la science avec une autorité sociale au moins

égale à celles qui, traditionnellement, depuis longtemps gardaient le dogme.

Ces deux domaines sont déjà parfaitement différenciés en leurs parties

centrales au xvm e siècle, mais leurs frontières communes continuent de

fait l'objet de compromis et d'ajustements, pacifiquement et comme spontanément,

à partir du moment où est admis le principe de la liberté de

pensée, non sans violence auparavant, aux origines de la liberté de croire

et jusqu'au ralliement à la tolérance.

Si différent qu'apparaisse un concile œcuménique d'un congrès international

de savants, ou un synode d'une académie, en de telles assemblées

l'énoncé d'une proposition authentique n'est pas considéré comme l'expression

d'une libre décision, mais bien comme celle d'une conformité à une

vérité ou réalité permanente qui transcendent l'homme. Et cela distingue

ces assemblées des instances politiques dont la légitimité est d'exprimer une

volonté. L'infaillibilité du souverain pontife ou la certitude du savant ne

se prévalent pas du caractère personnel attaché, depuis la laïcisation du

pouvoir, aux décisions d'un responsable gouvernemental. Cela ne veut pas

dire que ce dernier puisse, pour autant, agir par caprice, mais seulement

qu'il bénéficie d'une marge théorique d'appréciation plus large, et telle

qu'elle lui permet, avec la souplesse nécessaire, de s'adapter à l'événement

imprévisible et quotidien.

Au sein des cultures occidentales, le domaine propre à l'élaboration de

compromis est celui de la politique. Il existe, certes, une politique des

Églises et des académies, mais elle ne constitue pas leur raison d'être, alors

que telle est bien celle des institutions publiques que les théoriciens français

ont pris l'habitude de distinguer, depuis Montesquieu, selon les trois

pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire. Le premier a pratiquement prévalu

sur les deux autres, même lorsque les accidents survenus à nos démocraties

le font tomber dans les mains d'un seul homme, déjà revêtu de

l'exécutif. Cela tient naturellement à ce que les grandes collectivités que

sont nos nations ne peuvent se gouverner par succession de décisions particulières

et contingentes, mais seulement à travers une coordination structurelle,

nécessaire à leur survie, et qu'on ne peut effectivement enfreindre,

sinon pour la rétablir à un degré supérieur.

Ce métamorphisme univoque, réalisé par la somme des compromis

quotidiens au sein des contrats particuliers, tacites ou écrits, et des délibérations

des tribunaux, parlements et gouvernements, est, à la base, commandé

par les impératifs du progrès scientifique, à travers les applications techniques

qui l'insèrent dans l'activité économique, si bien que cette dernière

240


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

est la résultante d'intérêts contradictoires et le lieu où s'exprime, avec la

plus grande pertinence statistique, l'évolution collective.

Que celle-ci se manifeste parfois par saccades indique que des résistances

s'y opposent, avant d'être brisées par la violence. Dans ce cas, à l'intérieur

d'une nation, intervient une révolution, épreuve sanglante dans la recherche

du compromis.

La résistance à l'évolution est naturellement le fait de la persistance de

traditions, et l'histoire événementielle est donc l'expression politique d'ajustements

économiques à travers lesquels se peut lire la modification de

frontière intervenant entre le sacré et le positif. Deux considérations corollaires

doivent, pour finir, retenir notre attention.

La première est relative à ce que l'on appelle ordinairement l'accélération

de l'histoire, laquelle n'est que la conséquence directe de celle du

progrès scientifique. Celui-ci peut être suivi à rythme lent depuis les origines

mêmes de l'homme, à travers la découverte intuitive de mots effecteurs,

et jusqu'à ce que soient énoncés les principes généraux et universels

du langage opératoire. Dès lors, c'est-à-dire dans l'Occident stricto sensu,

le progrès suit une courbe dont la nouveauté d'allure n'est pas due à l'apparition

du caractère cumulatif de la science — il lui est propre de tout temps

— mais à l'accroissement de sa puissance exponentielle. Sur le plan économique

et social, il s'agit du passage d'une humanité retenue surtout par le

conditionnement naturel, dont les éléments constitutifs sont repérés par les

langages communs, à celle qu'entraîne l'expression scientifique ; il s'agit

aussi du passage des civilisations rurales aux civilisations urbaines et industrielles.

Au premier stade, le compromis tend à rétablir une situation aussi

proche que possible du statu quo ante ; au second il devient prospectif.

Notre seconde considération résulte du caractère national, en Occident, des

institutions qui administrent le progrès et l'ensemble des compromis économiques

et sociaux, qu'il remet en cause. Nos nations, déterminées par les

composantes géographiques qu'exprime la diversité des langages communs,

n'ont pas été détruites mais plutôt durcies par les restructurations

rendues nécessaires par l'accélération technologique. En même temps que

se découvraient les moyens d'apaiser les conflits où chacune risquait de

s'abîmer intérieurement, s'accroissaient les rivalités entre nations et la

violence de leurs mutuelles destructions. On pourra voir ici comment les

moments du dernier siècle marqués par les conséquences d'une dénatalité

pratiquée pour pallier la misère ont été aussi ceux où éclataient les

guerres.

Ces développements théoriques ne pouvaient être appuyés ici de preuves

ou d'illustrations. Les textes qu'ils introduisent ne fourniront pas non

plus un appareil critique convaincant. Notre propos, répétons-le, n'est que

de suggérer comment, à partir de méditations déjà anciennes, transcrites

dans leur spontanéité quasi irrationnelle, peut s'élaborer une théorie systématique

qui, en dépit de sa forme succincte et péremptoire, servira peutêtre

à quelques historiens, comme elle m'a aidé moi-même. A travers cette

publication, elle s'adresse, à vrai dire, moins à eux qu'aux anthropologues

241


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

curieux d'observer deux étapes dans la recherche d'un système encore

incomplètement formulé.

RÉSOLUTION DES CONFLITS D'ORDRE INTELLECTUEL 1

Pour discerner les éléments effectifs du progrès mental, les diverses sociétés

d'Europe ont suscité plus ou moins spontanément des institutions. A leur

origine, on découvre des groupes de savants discutant de problèmes qui

leur sont communs, des échanges de correspondance et de visites, l'Europe

de la Renaissance préfigurant les entretiens de mathématiciens du xvir 8 siè­

cle et les expérimentateurs du xvin e . La préoccupation commune des uns

et des autres est de faire reconnaître au plus tôt les procédés intellectuels

propres à surmonter les obstacles sur lesquels bute la pensée. Il s'agit bien,

dans l'ordre de l'esprit, d'un effort pour rétablir les relations harmonieuses

interrompues par une difficulté théorique. Les procédés résolutoires ainsi

impliqués peuvent être d'ordre divers : opérations, calculs, démonstrations,

définitions de termes ou, enfin, hypothèses d'ensemble capables de traduire

en expressions logiques des phénomènes irrationnels découverts par l'expé­

rience.

i. Dans ces textes, nous appelons « Occident » une succession organique de cultures,

dont l'épanouissement s'est manifesté en Europe, avant de s'achever

dans les anciennes colonies de peuplement européennes. L'unité de ces cultures

tient à ce que les phases que la chronologie permet d'y repérer se rattachent

les unes aux autres de manière logiquement irréversible. Ce caractère rationnel

de l'historicité est exprimé par le mot « progrès », qui évoque aussi l'évolution

cumulative des connaissances scientifiques et la modification rapide des équipements

techniques. Un état général des choses y présente toujours, par rapport

à celui qui le précède, une amélioration réelle ou virtuelle des procédés dont

l'homme dispose. Et les conflits que l'histoire relate ne se résolvent qu'en fonction

de l'adaptation réussie de la société à cet enrichissement des moyens. Le

recours au compromis n'y est pas moins constant qu'au sein de cultures relevant

de critères différents, mais il ne se solde par un succès durable qu'en contribuant

à un accroissement d'efficacité. Si bien que la notion d'harmonie, moins synchronique

que diachronique, s'applique moins pertinemment à une situation

donnée qu'à la transformation de cette situation. Si le repérage chronologique

trouve sa légitimité dans le développement scientifique, il ne s'ensuit pas que

celui-ci puisse toujours être trouvé à l'origine des ajustements sociaux ; il peut

aussi en être un effet, ou, plus précisément, il en apparaît plus généralement

comme une conséquence jusque vers la période 1750-1850, au cours de laquelle

diverses disciplines scientifiques essentielles découvrent leurs définitions opératoires;

il en apparaît ensuite comme la cause. Mais il agit alors comme un si

puissant moteur qu'il invite à penser que sa mise en place a été une nécessité

de caractère finaliste, avant d'être causale. La conception d'un langage scientifique

cohérent ou axiomatique peut être considérée comme le noyau de la

structure diachronique propre à la culture occidentale.

242

Dans le domaine des sciences exactes, l'art du compromis peut s'exercer

pour harmoniser l'activité des sociétés mais non pour élaborer les résultats

formels, toujours catégoriques.

Le caractère exclusif des lois naturelles a pour effet de placer leurs découvertes

au centre de tout le dispositif social, c'est-à-dire en concurrence avec les obligations

issues du sacré et, tôt ou tard, à leur détriment, sans que, pour autant,

soient diminuées en rien l'infinité du mystère de la condition humaine et l'émotivité

qu'il implique.


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

Les institutions sont d'autant plus délicates à définir qu'elles se rapportent

à des réalités plus abstraites. Dans une lettre de Fermât, l'amical

ou le mondain se distingue de ce qui est proprement arithmétique, mais un

salon du xvm e siècle fait place à la fois aux aspirations de la société et aux

exigences de la pensée théorique. Pourtant, les nécessités fonctionnelles

ainsi manifestées ont suscité des organismes permanents et statutairement

définis : à la correspondance succèdent le bulletin, la revue scientifique ;

aux salons succèdent les académies. Celles-ci, d'abord en France, jouent

pendant deux siècles un rôle prépondérant et servent de modèle à beaucoup

d'autres en Europe. L'Académie française, réunie pour élaborer un dictionnaire

et une grammaire, doit s'adjoindre d'autres compagnies, chacune

consacrée à des spécialités mises en valeur par de nouveaux succès du langage

opératoire. Les diverses académies (sciences, inscriptions et belles

lettres, sciences morales et politiques, beaux-arts, etc.) sont regroupées, au

début du xix e siècle, dans l'Institut de France, dont le rôle reste capital

pendant cinquante ans, surtout dans l'ordre des sciences exactes. Mettant

au concours des sujets clés de la recherche, assurant un large rayonnement

aux découvertes, il consacre la réputation d'un savant. Ce rôle d'arbitre, de

tribunal suprême de la pensée lui est reconnu par une large part du monde

occidental : une découverte faite dans quelque région, que ce soit par un

savant allemand ou italien, prend sa vraie place dans l'ensemble des connaissances

reçues après avoir été sanctionnée par l'aréopage parisien. Comparable

à l'Institut de France, la Société royale de Londres demeure plus

souplement organisée. L'une après l'autre, les nations occidentales se

dotent d'académies.

De telles institutions ont un rôle déterminant dans l'histoire de la pensée.

Elles n'ont pourtant pas été heureuses à tout coup. En France même, certains

verdicts de l'Institut ont été durement ressentis ; d'authentiques

savants ont pâti de ne pas avoir été reconnus par l'institution qui détenait

un quasi-monopole des brevets de succès. Aussi est-ce l'ensemble des

groupes chargés de développer le progrès scientifique, et toutes les écoles

qui le répandaient, qui vainquirent la persistance des traditions logiques et

pédagogiques en établissant la communication entre les inventeurs et leur

public. Ce n'est pas le lieu d'étudier ici les conditions dans lesquelles nos

pays ont plus ou moins bien réussi à placer recherches et enseignement au

cœur des vrais courants du progrès, afin de l'accélérer. Mais il convient

de mentionner que de nombreuses résistances de caractère social ont provoqué

des distorsions entre la recherche et l'éducation, au point de stériliser,

pour un temps, des domaines importants de la science, et cela différemment

de nation à nation. On peut ajouter que chaque époque créatrice

d'un ordre logique nouveau a souvent dû édifier aussi ses propres institutions,

juxtaposant celles-ci aux précédentes quand elle ne pouvait les réformer

ou les remplacer par les nouvelles.

Le progrès scientifique s'accélérant, et les organismes vieillissants devenant

incapables de le contenir, l'autorité publique a été naturellement mise

à même d'intervenir : nées d'abord de la libre association des savants, les

243


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

institutions scientifiques sont, dès la fin du xix e siècle, plutôt issues d'une

décision d'État et vivent non de leurs ressources propres mais grâce au

budget public — et se ressentent, par suite, des préoccupations politiques.

Les guerres du xx e siècle ont accéléré certaines applications militaires aux

dépens d'approfondissements théoriques auxquels des isolés se livraient

en vain, victimes qu'ils étaient des préoccupations de l'État-nation. L'importance

des crédit consacrés à la recherche nucléaire, la préférence que

les organismes nationaux de recherche scientifique accordent aux physiques

au détriment des biologies et des études générales de l'homme, sugèrent

combien le type nouveau d'institution officielle prospère au détriment

des efforts individuels, risquant de les vider de leur efficacité, sinon de

leur contenu, en étiolant la croissance de disciplines essentielles.

Nées pour rendre le progrès efficace et harmonieux, les institutions prépondérantes

sont agencées pour régler au mieux les querelles qui s'élèvent

en leur sein, mais sans toujours se préoccuper de celles qui leur demeurent

extérieures. Parce qu'aucune forme de travail ne nécessite plus de tension

d'esprit et parfois plus d'audace dans l'inconformisme, l'effort intellectuel

entraîne souvent une hypersensibilité de caractère, donc des violences de

comportement, qui se manifestent en attaques et contre-attaques. Et,

comme il s'agit de procès dont seuls peuvent être juges les initiés ou ceux

qui se considèrent comme tels, il faut abandonner les savants au jugement

de leurs pairs. Tant bien que mal ceux-ci exercent leur autorité aux dépens

des personnalités extérieures mais s'efforcent, au contraire, entre eux, moins

de faire triompher personnellement l'un aux dépens de l'autre que de maintenir

entre tous le minimum de bonnes relations indispensables à la continuité

du travail. On peut juger que l'arbitrage de ces sortes de tensions

se fait d'autant mieux qu'aucun pouvoir extérieur n'intervient, et c'est la

tendance européenne mise à la mode par les académies. Au contraire,

l'intervention d'arbitres moins intéressés aux conflits théoriques peut être

préférée ; on se réfère alors aux applications pratiques pour entretenir

l'harmonie entre ceux qui en découvrent les fondements : c'est ainsi qu'aux

États-Unis universités et grandes fondations sont confiées à des conseils

d'administration composés davantage d'utilisateurs que de chercheurs.

Dans les deux cas, la société scientifique est primitivement circonscrite en

fonction d'impératifs collectifs reflétant des structures d'intérêt social ou

politique.

Les courants collectifs d'intérêts mettent l'accent sur certaines préoccupations

scientifiques au détriment d'autres. Il est peu d'appels aux jugements

ainsi prononcés : l'opinion publique peut, certes, être saisie par un

article de revue ou de journal, écrit avec le tact nécessaire, et peut influencer

les processus ordinaires. Il s'est formé, dans l'Europe du xix e siècle,

une sorte d'opinion savante qu'évoque bien l'expression allemande de

gelehrtes Europa ; elle a réussi parfois à faire pression sur les institutions en

place, mais il faut de grands chocs d'événements pour que celles-ci soient

radicalement transformées. L'histoire des sciences suit des chemins logiques,

mais c'est dans des limites fixées par l'ensemble de l'histoire culturelle.

244


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

L'Occident a voulu rendre harmonieuses la recherche de nouveaux

outils intellectuels et leur mise en place ; il a maintenu un minimum de

cohérence entre les chercheurs et le progrès de la pensée et des modifications

de la civilisation occidentale, mais les institutions qu'il a suscitées

n'échappent pas aux lois générales de l'évolution qu'elles ont pour mission

de formuler.

RÉSOLUTION DES CONFLITS D'ORDRE RELIGIEUX

La vie religieuse de l'Occident est dominée par le christianisme, notamment

par le catholicisme romain, dont l'influence a été trop durable et

profonde pendant de nombreux siècles pour n'avoir pas marqué le monde

moderne. Or l'effort de l'Église romaine a été, pendant de nombreux

siècles, dominé par une préoccupation fondamentale : maintenir l'unité

du dogme comme celle de l'Église même, « ne pas déchirer la robe du

Christ ». A cette fin, il fallait définir le dogme et lutter contre les hérésies.

Le dogme, comme le droit d'ancien régime, l'autorité ecclésiastique ne

l'inventait pas, elle le constatait dans les Écritures et les traditions qu'il

interprétait. Il n'est pas une invention humaine, élaborée dans la liberté

de l'esprit : il est discerné à partir du contenu de textes sacrés, inspirés de

Dieu. En principe, l'assemblée des fidèles constitue l'Église — Ecclesia,

évocatrice de la démocratie athénienne et dépositaire de la vérité. Pourtant

le rôle eminent de la hiérarchie ecclésiastique est allé en s'accusant,

lorsque ses membres ont cessé d'être élus par les communautés de fidèles

pour être désignés par voie d'autorité ; cette transformation, au cours des

premiers siècles, a conduit de l'élection à la nomination par le pouvoir

pontifical. En 1870, celui-ci est devenu lui-même infaillible en matière de

dogme.

Cette modification ne constitue pas une révolution : au temps même de

la plus grande splendeur du catholicisme romain, quand le pape opposait

avec succès son autorité morale au pouvoir des empereurs prétendus héritiers

des Césars, si le souverain pontife était élu par le conclave, ce n'était

pas par pure application du principe du choix majoritaire. Était alors

considérée comme valable la désignation commune inspirée par Dieu,

c'est-à-dire celle qui exprimait la volonté de la melior pars. L'idéal recherché

était l'unanimité : l'assemblée ouvrait ses délibérations par une invocation

de l'Esprit saint, cherchait dans les prières le secret de son unité. Quand

l'unanimité n'était pas réalisée on pouvait craindre que l'esprit du mal ne

soit intervenu, il devenait alors difficile de savoir à travers quels participants

il s'était manifesté ; et rien ne permettait d'affirmer qu'il l'avait fait

au sein de la minorité. Cette incertitude a pesé d'un grand poids sur le

destin de l'Église romaine, a été à l'origine de schismes, quand majorité

et minorité s'attachaient chacune à leurs candidats, irréconciliables entre

eux. Lorsque, ainsi, plusieurs papes s'opposaient, chacun d'eux se réclamant

de la melior pars, théologiens et moralistes déploraient la scission de

245


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

l'Église mais ne pouvaient proposer de solution pratique. L'histoire ecclésiastique

s'est attachée à la solution de ce problème, trouvée enfin dans le

respect de la majorité puis, par la suite, dans l'infaillibilité, comme si celleci

n'en était que la contrepartie et l'expression d'un besoin d'unicité équilibrant

l'effet du recours résigné à un décompte arithmétique des voix dans

l'élection du chef suprême de l'Église.

L'histoire de l'Église présente une autre ambiguïté : son chef, bien que

reconnu par toutes les nations, n'est élu que par le clergé cardinal, c'està-dire

romain. Il était, certes, impraticable de réunir un concile en chaque

occurrence. Et le système tire donc autorité de la tradition qui fait de

Pierre, premier des apôtres selon l'Évangile, le premier évêque de Rome.

Sa légitimité est historique.

Au cours de son histoire, l'Église romaine a connu de nombreuses hérésies,

surtout dans les premiers siècles. Elles se manifestaient à propos de

dogmes, à l'occasion de conciles partiels, et se dénonçaient les unes les

autres. Grave fut d'abord la séparation des Églises d'Orient et d'Occident,

l'orthodoxie grecque se séparant du christianisme romain. Schismes et

hérésies ont un fondement géographique, illustrant la variété des cultures

que les mondes antiques avaient léguées au christianisme, surtout à l'est.

Les pays de la Méditerranée orientale ont été le théâtre de conflits alimentés

sans doute par des apports incessants d'idées et de sentiments venus

d'Asie, cependant que, pour une dizaine de siècles, l'Occident septentrional

pouvait rester à l'abri de ces germes de discorde et sauvegarder le principe

de l'unité romaine. De-ci, de-là, à travers le moyen âge, un certain nombre

d'influences orientales s'introduisent par les ports de la Méditerranée occidentale

et provoquent des hérésies locales. Le Nord fait alors figure de défenseur

de la foi. A partir du xv e siècle, le développement du commerce est

devenu si général, le bouillonnement qui résulte des échanges intellectuels

de toutes sortes si puissant, qu'à son tour l'Europe du Nord réagit et suscite

les hérésies. Ainsi naissent les Églises protestantes. Pourtant, ces Églises,

que les défenseurs de l'orthodoxie catholique veulent déconsidérer en

dénonçant leur multiplicité et leurs variations, avaient le souci de rester

fidèles à la vraie foi et à l'unité qu'implique sa pureté. Ainsi s'explique

l'étonnante condamnation de Servet par Calvin, comme aussi les efforts

contemporains des unions des Églises protestantes, cherchant à réconcilier

les sectes qui se réclament du même message de Jésus-Christ.

Contre toutes prétentions théologiques et contre le mystère même de

l'Incarnation se sont élevés les philosophes rationalistes, soit qu'ils tentent

d'expliquer le monde par des principes scientifiques excluant Dieu, soit

que plutôt, acceptant le concept divin importé en Occident par le christianisme,

ils le dépouillent de ses attributs historiques et essaient, comme

Voltaire, de le rendre aussi rationnel que possible. Mais le Dieu rationaliste

relève aussi d'une définition assez large pour être universelle — universalisme

qui se manifeste encore dans les tentatives en vue de détacher

la morale de l'idée de Dieu : Emmanuel Kant découvre, dans les impératifs

de la morale pratique, un caractère inconditionnel et universel.

246


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

A la fin du xix e siècle, des morales dites sans obligations ni sanctions, à la

pointe des laïcités, impliquent encore une certaine uniformité. Il faut

attendre les travaux des ethnologues et la diffusion en profondeur des

liaisons qui se découvrent dans l'expérience vécue des diversités culturelles,

pour que la mesure des impératifs moraux soit rapportée aux exigences

mêmes des sociétés. Originale a été la tentative faite par le D r Kinsley dans

son Rapport : les conclusions en ont été étudiées, aussi bien par des pasteurs

que par des moralistes laïques, qui parfois ont tenté d'adapter des

principes à l'expérience relativiste. Au besoin d'unité se substitue le besoin

d'efficacité. De même, la nouvelle morale civique soviétique cherche

l'unité du prolétariat dans l'effectivité d'attitudes pratiques imposées à

tous. Contre toutes les tendances à l'hérésie, l'Église romaine avait lutté

et, si elle interdisait à ses clercs l'emploi de la violence, elle n'en déférait

pas moins aux laïcs, justifiés à l'utiliser, ceux qu'elle considérait comme

coupables. Ainsi fit l'Inquisition. Dans le courant du xvin e siècle, les discriminations

religieuses ont paru contraires à ce que l'on commençait à

appeler la « civilisation ». La tolérance ne proscrivait pas seulement l'emploi

de tortures dans la recherche de la conviction, mais même la prétention

à l'unicité du dogme. Elle s'est inscrite d'autant plus aisément dans la

nouvelle morale occidentale que le développement du rationalisme permettait

de croire qu'à l'unité de la foi pourrait se substituer celle de la

raison, et qu'ainsi, en passant de l'une à l'autre, l'Occident réaliserait en

lui-même l'unité de l'esprit humain. Les théologies se sont adaptées à cette

nouvelle situation. L'Église romaine elle-même n'a cessé d'observer le progrès

scientifique : lorsque sa prudence met une théorie à l'index, elle ne

s'interdit pas, après coup, de revenir sur cette condamnation ou mise en

garde ; c'est ainsi qu'elle accepte, au xx e siècle, un évolutionnisme condamné

au xix e . Si bien que l'harmonisation reste une des préoccupations

dominantes de l'esprit religieux d'Occident, mais se recherche aussi en

fonction du progrès scientifique.

Cette nouvelle attitude commande la vie morale de tous les jours. La

loi et les tribunaux entendent faire peser sur tous des contraintes identiques.

Cette opinion diffuse, dont on sait la force dans la société pour imposer ses

normes, se survit. C'est ce qui interdit en Occident la formation de castes

ayant chacune une échelle de valeurs qui lui soit propre. Même si, en fait,

la hiérarchie révèle des conditions économiques différentes, la nécessité

d'une communauté de principe n'est pas mise en question. Ce besoin

d'unanimité qui, sur le plan de l'orthodoxie religieuse, a pu amener le

catholicisme à la proclamation de l'infaillibilité pontificale est le même

qui a justifié le fondement des démocraties. De ce point de vue, l'acceptation

des règles de majorité est plutôt résignation à ce qui est le plus commode

et le plus pratique que proclamation d'une vérité rationnelle. Beaucoup

de théoriciens occidentaux ont réfléchi à ce problème, ont reconnu le

caractère relatif et pragmatique des procédures de décision ordinairement

acceptées par la démocratie. L'autorité du plus grand nombre, à mesure

qu'elle faisait prévaloir sa commodité arithmétique aux dépens de la Foi

247


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

des temps anciens, a pu faire admettre, dans la morale courante, des

nouveautés favorables à la culture bourgeoise et au progrès qui l'avait

suscitée. Contestées auparavant, ces nouveautés ont été légitimées par le

succès même du commerce moderne. Ainsi, le prêt à intérêt, la restriction

des naissances, la modification de la responsabilité familiale ont été concomitants

du développement de l'individualisme comme du capitalisme.

Dans les conflits qui opposent l'individu au groupe, l'esprit religieux de

l'Occident ancien a plutôt défendu les droits de la société sur l'individu,

pour maintenir, sinon par la force du moins par l'autorité morale, une harmonisation

qui intègre l'individu dans un ensemble. Or cette évocation

nous ramène au problème posé par la pensée créatrice, qui, elle, surgit

dans l'esprit d'un seul. Entre les droits de l'individu inventeur et les nécessités

de l'harmonisation collective, les conflits doivent être réglés par des

hiérarchies d'instances qui ne sont ni spécifiquement religieuses ni spécifiquement

scientifiques, mais qui relèvent plutôt de l'économie.

RÉSOLUTION DES CONFLITS D'ORDRE ÉCONOMIQUE

Les phénomènes économiques englobent l'invention et l'application de

procédés techniques dans l'ensemble des activités qui organisent les marchés

de matières premières, du travail et de la consommation. Comme tels, ils

ne s'étudient valablement qu'en relation avec les phénomènes sociaux qu'ils

sous-tendent, mais, s'il reste arbitraire de les considérer à part, ils sont pourtant

assez spécifiques pour être généralement traités en eux-mêmes.

Ici encore, le progrès bouleverse l'ordre. L'invention d'une technique

condamne l'organisation précédente, son outillage, ses procédés, son

financement. Quand les houillères de Belgique ou du nord de la France,

vers la fin du xix e siècle, eurent mis au point la récupération de la chaleur

des hauts fourneaux et des sous-produits des cokeries, leurs prix de revient

furent assez bas pour entraîner, par le jeu de la concurrence, une transformation

rapide de toutes les entreprises analogues. A ce jeu, l'Allemagne,

dernière venue, se tailla bientôt la première place ; l'Angleterre y marqua

plus de répugnance, parce qu'on y avait tiré plus large profit des rythmes

lents de la première industrialisation. La mise au point d'un procédé technique

apporte un désordre de quelques années, avant d'instaurer un ordre

nouveau, qui demeure fonction des manières de faire précédentes. L'acier

anglais triomphe grâce au procédé Bessemer et se taille, pendant dix ans,

la part du lion dans la production mondiale. Mais, avec les aciers Thomas,

les États-Unis triomphent à leur tour, équipés d'autant plus aisément qu'ils

étaient moins engagés dans l'équipement antérieur. Le laboratoire devient

alors un centre de l'histoire économique occidentale, mais il ne lui impose

pourtant pas sa logique, à l'exclusion de tout facteur psycho-social.

Cependant, plus nombreuses sont les institutions industrielles dotées de

laboratoires et travaillant dans le même sens, moins violentes sont les

secousses produites par les découvertes d'un seul d'entre eux : c'est alors

248


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

plus harmonieusement, d'un bout à l'autre du monde occidental, que se

font les adaptations. En effet, la mise en service d'une seule usine neuve

peut entraîner le chômage de milliers d'ouvriers et troubler de grandes

régions si quelques autres activités supplémentaires n'assurent pas aux

marchés de main-d'œuvre des débouchés compensateurs : le progrès est

cumulatif.

Facteur de désordre, le progrès se heurte à des résistances. Le succès

d'un nouveau produit dépend de l'accueil qu'il reçoit, et les marchés de

consommation expriment davantage les exigences des routines et les caprices

des modes qu'un élan spontanément favorable à la productivité. Jusqu'aux

premières années du xx e siècle, le public bourgeois ou populaire modela

ses goûts sur ceux qu'il attribuait à l'aristocratie. La production technologique,

profitant de l'élévation du niveau de vie qu'elle suscitait, devait

donc contrefaire ce qu'avait été le luxe des sociétés désuètes. L'industrie

d'Europe, plus tardivement que celle d'Amérique, ne se dégagea de telles

entraves nuisibles à sa propre rationalisation qu'en prenant en main la

rééducation du public et de sa vie quotidienne. Elle n'y réussit que grâce

à l'expansion de l'information sous toutes ses formes, faisant appel à la

publicité pour adapter l'opinion aux productions nouvelles, en même

temps qu'elle la sollicitait de participer à leur financement à long terme.

Si la réclame peut tout autant maintenir un produit désuet qu'en lancer

un neuf, le jugement collectif est d'autant plus favorable aux nouveautés

qu'il se ressent des crises économiques générales provoquées par leur refus.

Crise de consommation et incertitude d'évolution témoignent d'inharmonies

qui sont celles-là mêmes de l'évolution du goût et des représentations

collectives qu'il exprime. On peut voir là l'origine des crises de l'histoire

occidentale.

Qu'il s'agisse des modifications introduites par la science ou de la résistance

au progrès, diverses institutions s'emploient à rétablir l'harmonie

ou, mieux, à éviter qu'elle ne soit trop troublée. Les plus actives, celles

dont l'action est immédiate, sont les institutions de crédit. Les transformations

des structures de production nécessitent des investissements de capitaux.

Ceux-ci, rassemblés préalablement par l'entreprise elle-même, sont

dits d'autofinancement ; dans ce cas, le succès précédent de l'affaire est le

gage de son succès futur. Une interruption trop longue des réussites ou

de trop rapides ambitions la font tomber sous le contrôle d'autrui. D'une

manière générale, et parce que c'est toujours de plus vastes ensembles qui

sont intéressés dans la production économique, les transformations nécessitent

des appels de fonds auprès de tous les épargnants et mettent en jeu

des organismes particuliers, toujours en cours de réforme, en même temps

qu'en voie de développement : bourses, marchés de valeurs à long terme et

banques distributrices de monnaie ou de crédit à court terme. Les conseils

d'administration de ces organismes — reflet plus ou moins exact de mentalités

économiques — établissent entre eux des relations de plus en plus

nombreuses, s'anastomosant non seulement à l'intérieur d'un pays, mais

au-delà des frontières, pour former des groupes d'intérêts cohérents,

249


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

constituant autant d'instances arbitrales entre les entreprises, jugeant de ce

qui peut réussir en fonction des marchés, comme en tenant compte des virtualités

de l'équipement technique. Ces groupes d'intérêts prononcent

leurs arrêts en accordant ou en refusant crédits et confiance. Plus sensibles

en économie qu'ailleurs, les changements de rythme du progrès se traduisent

structurellement au sein des institutions qui constituent l'instance

suprême de l'économie. C'est pour pallier les crises financières que la

monnaie a pris successivement la forme de pièces de métal, de billets de

banque, puis de chèques — trois étapes d'intellectualisation.

Les financements relèvent d'organismes toujours plus puissants, si bien

qu'ils appellent, finalement, le contrôle de l'État, avant même que les

besoins de crédit deviennent tels qu'aucune institution privée n'y puisse

suffire sans recourir au budget national. L'État, entrant en jeu, doit se

doter de conseils économiques et financiers, grâce auxquels, à son tour, il

joue le rôle d'arbitre dans les activités nationales. Les implications de cette

fonction grandissante et de l'équipement qu'elle comporte peuvent conduire

à des planifications bancaires : cela a abouti, dans les pays socialistes, à une

planification générale. Cette dernière distingue comptabilité administrative

et comptabilité économique, mais peut prétendre à faire prévaloir

absolument la seconde, et présente déjà cette perspective comme la réalisation

proche du rêve des militants socialistes du siècle passé : la suppression

de l'État et son remplacement par un organisme distributeur.

Ainsi la société économique occidentale installe à son sommet une

magistrature collective qui veut être soit ordonnée — et bientôt en puissance

de se substituer à l'État, quand celui-ci n'a pas respecté la séparation

des fonctions administratives et économiques — soit, au contraire, diffuse

et n'agissant qu'à travers des groupes de pression sur l'État, dont elle ne

dépend que partiellement, quand celui-ci a pu respecter les principes du

libéralisme. Dans les deux cas, cette magistrature n'afferme son autorité et

n'entretient sa légitimité qu'en exprimant les besoins effectifs qu'elle a

auparavant suscités dans le public. Ainsi, les structures de cette instance

doivent toujours s'élargir en direction de la masse des consommateurs

producteurs, en même temps qu'elles se réforment en fonction des possibilités,

vite transformées en impératifs, du progrès technique. Il va sans dire

que les activités agricoles, traditionnellement enracinées dans l'habitude,

n'offrent pas une image aussi simple des choses ; cependant, démarrant

plus lentement, elles n'en évoluent pas moins dans le même sens.

C'est grâce à l'institution de ces structures d'arbitrage que les troubles,

pourtant profonds, dus aux perpétuels changements d'ordre scientifique

dont l'histoire occidentale est le témoin, surtout au xx e siècle, n'ont pas

d'effets politiques plus tragiques, du moins au sein des sociétés nationales.

Ces structures n'ont pourtant pas empêché les guerres de nation à nation,

elles en ont même aggravé le caractère destructeur.

Pour régler les litiges qui relèvent de leur compétence, les institutions

économiques libérales disposent d'un système de valeurs qui, à côté du

progrès, fait place à la liberté et à la propriété. Pour en bien comprendre

250


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

l'importance, il faut se reporter à ce qu'était la vie médiévale occidentale :

commerce et artisanat s'organisaient alors en corporations, c'est-à-dire en

termes de dépendance collégiale et de contrôle mutuel, la concurrence

y étant interdite au profit du règlement. Dans le même temps, affectant

surtout l'activité rurale, divers droits féodaux s'enchevêtraient à tel point

que l'idée claire d'une propriété personnelle se dégageait mal : un bien

avait plusieurs maîtres, chacun exerçant autorité et juridiction, selon sa

place dans la hiérarchie privilégiée. Cette double confusion avait pour

effet de multiplier les procès et de gonfler le rôle des cours de justice. A

partir du xviii e siècle, l'Occident devient ce que nous le connaissons, en

abandonnant simultanément corporations et droit féodal pour y substituer

propriété et liberté.

La propriété, dans le droit nouveau, se veut simple et absolue ; elle

établit un lien aussi peu conditionnel que possible entre une terre et son

propriétaire et soustrait ce dernier aux traditions collectives et communales,

de manière qu'inspiré par le profit dont il devient le principal bénéficiaire

il recherche la meilleure productivité. La résolution juridique des

litiges est logiquement simplifiée par cette conception, qui retrouve un

caractère romain. Bornes et bornages, qui avaient perdu une partie de

leur signification dans le système féodal inspiré de traditions orientales,

reprennent tout leur sens avec le retour à la tradition latine, dont s'inspirent

des codes systématiques.

Cette définition de la propriété foncière s'est étendue d'elle-même à la

propriété mobilière, bien que les codes de commerce occidentaux soient

encore, au xix e siècle et au xx e , ou inspirés par des traditions antérieures,

ou ajustés après coup aux pratiques qui se développent alors. Leur souplesse

relative les adapte aux exigences et aux leçons de la vie économique.

C'est ainsi que, si une grande société anonyme appartient à ses actionnaires,

ceux-ci, nombreux et éparpillés dans la nation ou le monde, n'ont pas les

moyens pratiques d'exercer leurs droits comme un propriétaire foncier

peut le faire sur sa propre terre. L'actionnaire s'en remet à des représentants,

membres de conseils d'administration, banquiers, dépositaires effectifs

de l'autorité collective. Nous retrouvons ici, par le jeu de ces délégations,

la société hiérarchisée dont il a été question ci-dessus et qui se révèle ainsi

suscitée par des codes auxquels elle se conforme et capable d'en inspirer

la réforme. De ce fait, ce n'est pas entre les actionnaires de sociétés rivales

que s'élèvent les conflits, mais entre leurs représentants. Au-delà de la

masse passive des porteurs de titres, entrepreneurs et techniciens entrent

en concurrence moins en argumentant sur le droit qu'en se prévalant de

succès de fait, c'est-à-dire d'une reconnaissance pratique des conditions

des marchés et des possibilités du progrès technique. Ce dernier ressort est

le plus efficace.

La propriété, foncière ou mobilière, débarrassée des survivances féodales,

a établi un régime dit de liberté économique, bien qu'il soit, en fait, celui

d'une sujétion technologique. Pourtant, les droits du propriétaire étant

en principe entiers, sa responsabilité l'est aussi et tend à devenir objective :

251


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

quels que soient les efforts faits par le propriétaire d'un immeuble ou d'un

outil pour éviter qu'autrui n'en soit victime, il est tenu pour responsable

de tout accident survenu à un tiers du fait de son bien. Cette conception

simplifiée de la responsabilité concourt à instituer une concurrence ouverte

à l'occasion de toute amélioration de processus et de procédés. Le propriétaire

foncier offre sa récolte au prix qu'il juge bon, aussi bas que possible

pour s'emparer de marchés au détriment de ses concurrents. De même,

l'objet fabriqué est vendu, en principe, au prix qui paraît à l'entrepreneur

avoir le plus de chances de lui assurer soit l'accroissement de son capital,

soit la conquête du marché. Ainsi s'institue, au sein des exploitations, une

évolution permanente qui, dans l'esprit des théoriciens du système, ne peut

que servir l'intérêt général en poussant la production vers l'utilité commune.

Le succès économique arbitre les oppositions d'intérêts, d'autant mieux

qu'il est moins entravé par la politique. Pendant près d'un siècle, toute

intervention de l'État en ce domaine fut considérée comme une violation

du rôle arbitral des marchés, donc comme néfaste au progrès. Certes, il est

bien fait appel aux tribunaux (et à l'État) pour sanctionner une déloyauté

manifeste : fraude sur la marchandise ou dans l'exécution d'un contrat.

Mais cette intervention extérieure reste aussi limitative que possible. En

matière de contrat notamment, l'adage classique est que le contrat fait

la loi de ceux qui l'ont signé. De là cette condamnation des coalitions d'intérêts

qui, partout, dans les débuts des révolutions industrielles, se manifeste

aux dépens des travailleurs, sans jamais s'appliquer aux ententes

d'organisateurs.

Toutefois, le développement de la vie économique — nous l'avons noté

plus haut — s'ouvre à l'intervention de l'État. Des lois plus nombreuses

précisent alors les responsabilités, notamment celles des entrepreneurs à

l'égard des travailleurs qu'ils emploient. Des organismes collectifs — trusts,

syndicats de patrons, puis, et toujours davantage, syndicats d'ouvriers —

ont enrichi l'arsenal des lois, dans le sens d'une interprétation plus restrictive

de la liberté.

Si bien que le pouvoir politique, exclu par principe, au début du

xrx e siècle, de l'entreprise économique, y fait sa rentrée au xx e , c'est-àdire

vers l'époque où l'État est en train de prendre en main la recherche

scientifique et l'éducation. Si l'on veut bien reconnaître que l'organisme

de distribution rêvé par les socialistes est, en fait, aussi un État, on voit que

celui-ci n'a perdu son autorité, vers l'époque où l'activité humaine a cessé

d'être exclusivement rurale, que pour la retrouver — et accrue — au

temps où elle est devenue largement industrielle. D'une phase à l'autre,

la société a changé de base et la vie publique de signification.

RÉSOLUTION HARMONIEUSE DES CONFLITS DE DROITS

Parmi les réalités sociales, il en est une dont l'interprétation est surtout

difficile : c'est ce que le mot « démographie » exprime dans ce qu'il

252


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

évoque en fait de conflit de générations. Les débuts de l'industrialisation

sont concomitants d'une urbanisation dont le premier effet est de restreindre

le nombre des naissances. Il s'agit là, sans doute, du phénomène

qui a le plus profondément troublé l'évolution biologique de l'Occident.

Cette restriction peut se présenter comme une violation de la morale traditionnelle,

comme une infraction au dogme religieux. Elle est imposée

pourtant comme le moyen le plus propre à mettre un frein à un développement

inconsidéré de la population — frein jugé nécessaire pour assurer

à chacun une part notable des richesses créées par l'activité économique.

Chez le chef de famille se développe le sentiment de la responsabilité qu'il

encourt en jetant dans l'aventure économique trop de vies nouvelles. Ce

sentiment a pour effet de provoquer un affaiblissement interne de la pression

démographique, qui se répercute de génération en génération. Les

conséquences en sont d'autant plus graves qu'elles coïncident avec les

périodes de crise dont elles accentuent le rythme fatal. La croissance

humaine naturelle s'est trouvée ainsi troublée et les sociétés occidentales

ont été engagées dans un processus dont elles ne se sont pas dégagées,

en dépit des efforts tardifs entrepris au xx e siècle pour lutter contre le

malthusianisme.

La restriction des naissances apporte ainsi des éléments de désordre,

bien que l'intention ait été, à l'origine, d'assurer à chacun une part plus

importante des ressources économiques, et une éducation plus complète.

Elle est liée à l'idée de la responsabilité individuelle, si bien que le développement

des moyens d'éducation a favorisé l'expansion des idées antinatalistes.

Le dynamisme d'un peuplement risque de diminuer à mesure

que s'alourdissent les charges relatives à l'éducation. C'est donc une réaction

collective naturelle que celle qui confie à l'État la charge de toutes les

institutions scolaires, lesquelles, à travers l'impôt, pèsent davantage sur

les possédants. Cette intervention de l'autorité publique coïncide avec

toutes les autres, aussi bien dans le domaine scientifique et technique que

dans le domaine économique.

L'État est amené à participer davantage à l'activité des entreprises par

le biais de l'éducation et par celui de la médecine et de l'hygiène : il intervient

alors dans la vie privée quotidienne. Il en résulte — impératif des

sociétés occidentales — l'obligation de faire participer tous les membres

d'une société à l'autorité de l'État, selon le principe de l'égalité des droits :

autre source de conflit entre ceux qui prétendent que cette égalité doit se

mesurer à l'activité de chacun, aux possibilités qu'il a d'intervenir activement

dans la vie collective, et qui, par conséquent, veulent limiter la participation

aux affaires publiques en fonction de la situation de fortune, et

ceux qui font de l'égalité une qualité essentielle de la condition humaine.

Le droit électoral ou l'éligibilité, le statut des assemblées représentatives,

l'équilibre dans la restriction constitutionnelle du droit du souverain

évoluent comme l'histoire de ce conflit.

Les querelles politiques sont devenues plus ardentes quand l'État s'est

révélé capable d'intervenir dans des domaines plus nombreux. Alors

253


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

l'emporte le suffrage universel, qui donne sa force au principe de l'éducation

générale. Cela n'est cependant pas réalisé sans réticences et, quand celles-ci

sont excessives, elles sont emportées par des révolutions politiques, si bien

que l'extension du droit de suffrage traduit le succès des moyens les plus

propres à épargner à une nation les sursauts sanglants des guerres civiles.

Au sein de nations occidentales qui, comme l'Autriche, comportaient

des nationalités diverses, il est apparu que le droit à l'éducation ne respectait

l'égalité des chances qu'en offrant à chacun la possibilité de s'exprimer,

de s'administrer et d'être éduqué dans sa propre langue. Ce qu'on est

convenu d'appeler la querelle des nationalités est lié à ce principe, qui

joint au problème du libéralisme politique celui du nationalisme. C'est un

autre aspect du conflit illustré par les avatars de l'Europe centrale et évocateur

de traditions historiques lointaines, constituant une entrave au caractère

universaliste du progrès scientifique.

Dans ces conditions, l'accélération du rythme du progrès a provoqué

des crises internationales autant que sociales, les unes et les autres se soldant

par une augmentation du rôle de l'État. Celui-ci a pu être brusquement

exalté au point de suspendre les libertés démocratiques. Déjà la République

romaine, pour faire face à des crises sociales profondes, acceptait

de nommer, pour un temps court, un dictateur débarrassé des contraintes

constitutionnelles ordinaires. De nombreux pays d'Occident connaissent,

dans leur évolution, cette irruption d'un pouvoir dictatorial, lors même

que leurs institutions ne le prévoient pas formellement. Le retour aux

conditions normales de la vie politique et sociale n'abolit jamais complètement

les effets d'accidents de ce genre, qui apparaissent alors comme la

manifestation violente d'une nécessité croissante de l'intervention de l'État.

Les conflits mentionnés ci-dessus étaient relatifs à l'évolution progressive.

Il en est d'autres qui résultent du jeu ordinaire des passions, et c'est

là qu'interviennent des institutions qui ont fait la fierté de l'Occident : le

Code, l'administration de la justice, l'organisation des pouvoirs législatif

et judiciaire. La mise en place, à côté de l'exécutif traditionnel, de pouvoirs

législatif et judiciaire a été la préoccupation dominante des politiques

occidentales à la recherche d'une solution harmonieuse des conflits, bien

que les principes présidant à cette mise en place aient été très différents

selon les époques.

Dans l'ancien régime, Dieu est le législateur suprême et le pouvoir

politique n'a d'autorité qu'émanant de lui. La monarchie absolue ne s'autorise

pas à inventer des lois mais seulement à les reconnaître et à les exprimer.

Le juge, s'il rend la justice au nom du souverain, se prononce eu égard

à la coutume. La structure juridique et sociale évolue lentement et comme

biologiquement. Le progrès n'en est pas absent, mais il est assez lent pour

jouer en faveur de l'autorité monarchique habilitée à reconnaître le droit.

C'est à elle encore qu'on s'adresse pour régler les conflits que la coutume

n'a pas prévus. Dans cette mesure, l'autorité centrale s'enrichit aux dépens

des seigneurs locaux et donne à l'Europe sa configuration géographique.

254

Si nos vieilles monarchies ont été ainsi reconnues comme autant d'inter-


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

prêtes du droit, elles n'en étaient pas, pour autant, autorisées à trop innover.

Elles tiraient, au contraire, leur légitimité de la tradition et, si elles

cédaient à la nécessité, elles n'avaient garde de se prévaloir de motifs

rationnels. Avec les transformations rapides et profondes dues au grand

commerce international, modifiant l'accélération de l'activité économique

européenne, c'est non seulement d'un nouveau système de lois qu'a besoin

la société, mais aussi d'un procédé pour l'adapter à tout instant. Le souverain

traditionnel n'était pas désigné pour ces tâches, puisqu'il était,

par essence, conservateur. Sa légitimité s'est perdue quand les transformations

ont révélé leur caractère continu cumulatif, évoquant ainsi les besoins

d'une invention continue du droit.

A l'élaboration d'un Code ouvert aux changements, les nouveaux facteurs

de la vie économique — propriétaires fonciers, entrepreneurs d'industrie,

négociants — entendaient participer et, revêtus de la puissance

économique, le pouvaient effectivement. Conscients de ce qu'ils doivent

au progrès, ils l'invoquent à la place de Dieu. La loi civile n'est plus seulement

constatée : elle peut être aussi rationnellement élaborée par ceux qui

sont appelés à l'expérimenter. Bourgeois et philosophes revendiquent ainsi

leur participation au pouvoir législatif. Celui-ci, d'abord détenu par les

maîtres de la vie économique les mieux placés, ne tarde pas à leur être

disputé par de nouveaux venus, puis par le peuple tout entier. C'est alors

que l'élargissement du droit de suffrage — censitaire au début du xix e siècle,

universel un siècle et demi plus tard — prend toute sa signification. Grande

est la différence entre les codes nouveaux et les anciennes coutumes : les

secondes se contentaient de faire liste, en ajoutant les dits du roi. Les premiers,

au contraire, ordonnent systématiquement les décisions votées

par des parlements élus et prises autant au nom de l'intérêt bien compris,

c'est-à-dire rationnel, qu'au nom du devoir conçu comme un impératif

catégorique.

Ce renversement de la légitimité législative ne s'observe pas au même

titre dans le pouvoir judiciaire. En France, les liens étroits reconnus entre

ces deux pouvoirs incitèrent les révolutionnaires de 89 à considérer qu'une

loi votée ne pouvait être appliquée que par un juge élu. Les difficultés

pratiques d'un tel système se révélèrent bientôt : elles conduisirent à s'en

tenir à l'inamovibilité des juges, pourtant fonctionnaires de l'État. Toutefois,

outre que les États-Unis, par exemple, ont maintenu l'éligibilité des

juges, partout s'est introduit, à l'exemple anglais, l'institution d'un jury,

c'est-à-dire de représentants de l'opinion publique.

Codes et tribunaux ne suffisent cependant pas à rendre la justice ; si abondant

que soit le travail des assemblées législatives, il ne suffit pas à couvrir

tout ce que la vie quotidienne soulève de conflits. L'application comporte

une interprétation par le juge, variable de nation à nation. Mais, comme

les parties répugnent à l'idée que l'interprétation de la loi puisse varier

de juge à juge, au sein de chaque nation se constitue une jurisprudence,

assurant une coordination spécifique entre les tribunaux d'un même pays.

Ce recours à la jurisprudence est ordonné autour des pratiques de l'appel,

255


BEVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

instauré par les monarchies au détriment des féodalités et maintenu dans

les structures judiciaires modernes. En France, les cours d'appel et la Cour

de cassation alignent l'exécution de la justice. Il s'y ajoute, prolongeant

cette œuvre, tout ce qu'apportent de rationalisation les études des praticiens

— avoués, avocats — ou des théoriciens, notamment de ceux qui

enseignent dans les facultés de droit.

Dans la société occidentale, la décision juridique se prépare non seulement

à l'intérieur d'organismes officiellement constitués à cet effet, mais

parmi tous ceux qui vivent pour et par la justice et donnent voix à l'opinion

publique.

Le droit privé ainsi transformé, le pouvoir exécutif n'a pas été dépouillé

de toutes les prérogatives héritées des monarchies. Par le jeu de ses décrets,

arrêtés et règlements, il se réserve le droit d'intervenir aux frontières du

domaine législatif. De plus, dans certains pays, comme la France, il se

réserve aussi de juger lui-même tous les conflits qui l'opposent à des particuliers,

grâce à des tribunaux administratifs spécialisés. Les Anglais

ont répugné à ces privilèges ambigus, bien que la nécessité d'une organisation

judiciaire particulière se fasse aujourd'hui sentir chez eux, avec la

crainte d'une paralysie de l'exécutif.

Les procès criminels ont bénéficié de l'évolution précédente, bien que les

problèmes diffèrent. A l'époque médiévale, reconnaître le coupable de

l'innocent était en principe le fait de Dieu, auquel était laissé le soin de

s'exprimer grâce à des pratiques comme celle du duel judiciaire. On sait

aussi comment, jusqu'à la fin de l'ancien régime, avait subsisté en Europe

ce qu'on appelait la « question », c'est-à-dire l'emploi des tortures dans

l'interrogatoire des accusés ; le développement de la sensibilité au cours

du xvm e siècle a condamné ces pratiques, qui provoquaient des aveux

abusifs. Duel judiciaire et question ayant été éliminés auparavant des

affaires civiles, l'idée est venue de réaliser le même progrès dans les affaires

criminelles. En français, le mot « civilisation » est à peu près inconnu au

début du xvni e siècle, mais le verbe « civiliser » a un sens bien précis : il

veut dire traiter une affaire criminelle selon la procédure réservée aux

affaires civiles, c'est-à-dire sans torture. Ainsi, l'idée de civilisation s'est

développée au sein des pratiques judiciaires.

En elles se résume la répulsion à l'égard de toute violence — attitude

caractéristique des nations occidentales modernes en face des conflits qui

surgissent en leur sein. On peut voir là la preuve du fait que, si des accidents

sanglants se produisent néanmoins si souvent dans le cours de leur

histoire, c'est que l'action bouleversante du progrès a été plus forte que les

volontés d'harmonie.

RÉFLEXIONS SUR LA GUERRE

L'échec du compromis n'est nulle part aussi évident dans nos sociétés

d'Occident que dans les guerres qui les ont déchirées. Ces guerres, pour-

256


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

tant, donnent leur marque à l'évolution de nos nations, non seulement dans

leurs dernières manifestations tragiques, mais aussi dans les expressions

scientifiques et techniques qui caractérisent le progrès. L'exposé des procédés

par lesquels l'Occident a essayé d'éviter les guerres, toujours plus

meurtrières, se succédant en un cycle infernal, amènerait à évoquer tel ou

tel projet de « paix perpétuelle », les différents projets ayant un aspect

commun par leur dérisoire portée. Les institutions internationales faites

pour maintenir la concorde entre les nations n'ont pas été plus efficaces,

tant qu'elles n'ont pas été l'expression d'une situation de fait rendant la

guerre particulièrement terrible. Si mince a été le rôle du tribunal international

de La Haye, créé à l'initiative du tsar, ou même de la Société des

Nations, d'inspiration américaine, qu'on peut écrire que l'Occident historique

a échoué dans ses efforts pour régler harmonieusement ses conflits

entre nations.

A cet échec doivent exister des causes, auxquelles il faudrait consacrer

des études très poussées, aujourd'hui malheureusement à peine entamées.

On tâtonne, sans s'en tenir à une observation positive du phénomène. Nous

proposons, à titre provisoire, l'hypothèse de travail que voici : les nations

ont transformé en guerres internationales le conflit qui menaçait leur

structure interne. En nous gardant de toute interprétation politique superficielle

et hâtive, nous allons essayer de commenter cette hypothèse avec

l'objectivité du biologiste. Nous nous placerons successivement au point

de vue des frontières, du nationalisme et des crises cycliques.

A considérer l'ensemble de la succession des guerres qui se sont déroulées

du moyen âge à nos jours, nous constatons que leur théâtre, pendant les

premiers siècles de la vieille Europe, s'étend sur une très large surface, puis

s'articule le long des frontières, à l'époque contemporaine, avant de retrouver,

depuis quelques années, toute son ampleur géographique. Guerres de

surface que les guerres féodales, liées à l'organisation même du régime,

effet d'une multiplicité de chefs qui bataillaient entre eux, chacun défendant

ce qu'il appelait son honneur et qui n'était souvent que l'expression

de son intérêt. Cette multiplicité de seigneurs était, en principe, hiérarchisée

et relevait d'un suzerain, dont la position suprême définissait, en droit,

une société qui se prétendait indépendante. Mais tout conflit entre deux

suzerains rivaux se cantonnait rarement aux frontières de ce qu'on appelait

leur mouvance. Il ébranlait partout la fidélité des vassaux, mettait en

cause la légitimité de leur obéissance. Il en résultait une multiplicité de

champs de bataille où se décidait la topographie des futures nations.

L'histoire de la guerre de Cent Ans n'est pas celle de fronts de bataille.

Tant qu'elle dure, elle se déploie en Guyenne, en Flandre, en Lorraine,

au cœur même de la France et dans Paris. Aux xvi e et xvn e siècles encore,

si les guerres ne sont plus strictement des guerres féodales, elles en gardent

beaucoup de traits et les guerres dites de religion, comme la guerre de

Trente Ans, relèvent de la même généralisation : l'Allemagne tout entière

est un champ de bataille débordant sur le reste de l'Europe, entraînée

257


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

à son tour dans la violence. Dans les siècles qui suivent, les champs de

bataille se localisent. En France, à l'époque de Louis XIV, les guerres se

déroulent surtout dans les zones frontières, un peu en deçà un peu au-delà,

mais sur une faible épaisseur, et il en va de même encore au xvm e siècle.

Les guerres de la Révolution et de l'Empire montrent les risques, les dangers

qu'il y a à échelonner trop profondément les troupes, et les campagnes

de Napoléon se terminent par des guerres de frontière. Les guerres prussiennes,

à l'époque de Frédéric II, sont d'abord extensives, ravagent l'ensemble

de la Prusse et de l'Allemagne du Nord. Mais, à mesure que la

nation prend forme, ces guerres se transportent aux frontières — et le

mouvement est achevé à l'époque de Bismarck. Ce dernier phénomène a

connu son optimum pendant la guerre de 1914-1918. Pendant cette guerre,

le mot « front » est devenu synonyme de « bataille ». C'est en fonction

d'un front aussi qu'au lendemain de la guerre de 1914-1918 a été mise en

place, par la France, la ligne de défense dite ligne Maginot. L'évolution

de la guerre en surface à la guerre de fronts est liée à l'industrialisation et

à la nécessité qui en découle de préserver, à l'arrière, au cœur des pays,

les industries d'armements et la mobilisation économique, les systèmes de

transport de matériel d'artillerie et d'intendance, si bien que le front est

la condition même de la poursuite des opérations dans ce type de guerre

particulier.

Aujourd'hui, ces définitions géographiques doivent être revisées en fonction

des conflits des trente dernières années. De plus en plus, les puissances

attaquantes s'efforcent non pas seulement de maintenir la ligne de combat

sur un front, mais de prolonger leurs efforts à l'intérieur, d'attaquer les

centres d'approvisionnement et les lignes de communication. Gœring pouvait

affirmer que sa guerre serait économique et, dans Mein Kampf, Hitler

expliquait que la guerre pourrait se faire même sans soldats, par une infiltration

progressive d'hommes de main jusqu'au coeur du pays adverse,

de manière à s'en emparer de l'intérieur. Cette nouvelle conception du

combat a fait ses preuves dans les guerres prolétariennes, en Indonésie,

en Chine, en Indochine. On revient à des types de guerre dont les caractères

géographiques ressemblent à ceux des guerres féodales.

Il y a un rapport entre ce type d'organisation des guerres et l'existence

même des nations. Pour s'en tenir à l'essentiel, il faut en revenir à ce qui est

à l'origine du droit dans les nations occidentales : le droit romain. Le fondateur

de Rome, Romulus, tua, selon la légende, son frère Rémus, parce

que celui-ci avait franchi la frontière de la ville qu'il venait de fonder. Ici

se marque la force que, dans la tradition, on reconnaissait à la notion de

frontière, définissant la cité et la patrie, mais aussi la notion de propriété

individuelle, aussi sacrée que la frontière nationale. Respect des bornes

de jalonnement et des limites de champs, respect des frontières sont conjoints

et, comme le notait Voltaire, l'idée de patrie rejoint celle de propriété.

258

Dans les siècles qui suivent la décadence de Rome, au moment même où


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

il est le plus difficile de définir les frontières de nos nations occidentales, la

notion de propriété de type romain se dégrade, comme on le constate dans

le système féodal, évoqué ci-dessus. S'il est alors difficile de parler de frontières,

il l'est aussi de définir juridiquement la propriété ou de reconnaître

clairement un propriétaire, si nombreux sont les empiétements de droit de

celui qui cultive le champ, y rend la justice, y prélève la dîme, etc. Ces

empiétements multiples de complexes hiérarchiques disparaissent à mesure

que se définissent les nouvelles nations et qu'elles s'organisent, et corrélativement

s'opère le retour au système romain. C'est au xviir 3 siècle que se

situe le tournant de cette double histoire quand, dans l'ouest de l'Europe,

se substitue progressivement à la propriété féodale, notamment autour

des villes, centres de diffusion du progrès, centres intellectuels et nœuds

de communication, la propriété bourgeoise, laquelle se répand ensuite

peu à peu sur l'ensemble de l'Occident, en même temps que se définissent

les frontières nationales. Certes, au xvm e siècle encore, la notion de frontière

est trop souple pour qu'on puisse lui attribuer le contenu qui est

devenu commun aujourd'hui. Quand il était question de villes de la frontière

(on disait aussi villes de la «barrière»), cela ne signifiait pas des

villes limites, mais seulement des villes situées dans un échelonnement en

profondeur, sur une distance de ioo à 200 kilomètres. Aux États-Unis

d'Amérique, cette signification géographique reste de mise pendant tout

le xix e siècle. Mais quand, autour des grandes capitales européennes, se

cristallisent les nations, dans le courant du xix e siècle, alors apparaissent,

avec les douanes nationales, les poteaux qui gardent et marquent des

limites précises.

Cette esquisse ne s'applique pas seulement à l'Europe, mais à toutes les

régions d'inspiration européenne. Ainsi, dans les plaines d'Amérique du

Sud, de part et d'autre de la Plata, les immenses étendues d'herbe rendent

difficile, au début du xix e siècle, la définition de nations ; de même les

terres sont sans limites précises, sans propriétaires clairement désignés. On

peut presque écrire que les territoires, ne se définissant pas dans une structure

nationale indépendante, limitée géographiquement, sont aussi des

terres sans cadastre. Puis, dans un temps rendu court par un processus

d'évolution accélérée, à mesure que les propriétaires de grands troupeaux

s'organisent entre eux en alliances de type féodal, traduisant leurs querelles

de famille en batailles de portée nationale, ils cristallisent autour de

hiérarchies politiques un certain nombre de nations pourvues de villes

capitales. Dès lors, à l'intérieur des territoires, se définissent aussi les droits

respectifs des propriétaires, se marquent les limites des pâturages et des

terres arables — limites qui sont reconnues par les autorités des villes et

enregistrées chez les notaires qui y résident. Cette cristallisation s'achève

quand l'Argentine et l'Uruguay sont constitués en États indépendants et

distincts, aux limites géographiques précises.

Pour en revenir à l'Europe, c'est d'ouest en est que les mêmes événements

se sont manifestés, et cette chronologie géographique témoigne de la

signification des liaisons commerciales avec les rives de l'Atlantique, de

259


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

l'ordre des prises de conscience nationale, dont la durée est à la mesure du

temps qu'il a fallu à la civilisation capitaliste pour se répandre depuis les

rives de l'Océan jusqu'à l'intérieur du continent. En Angleterre, l'économie

de la propriété et le système politique qui en résulte font leur apparition

dès le xvii e siècle. En France, ils se développent progressivement, du xvn e

au xvm e , pour se cristalliser dans les violences révolutionnaires, puis impériales.

En Allemagne, c'est seulement le xix e siècle qui décide du triomphe

à la fois du libéralisme et du capitalisme en matière de propriété, ainsi que

du nationalisme.

Cette conjonction comporte une définition nouvelle des devoirs du citoyen,

à propos duquel nous dirons quelques mots, empruntés à l'histoire

française. Le patriote, dans la France du xvn e siècle, est le chrétien fidèle

à son clocher, à son village natal ; quelques années plus tard, dans la tourmente

révolutionnaire, il devient l'homme qui préfère la nation à son

village et se met tout entier au service de ses concitoyens. Une fidélité trop

étroite au clocher est dès lors réprouvée comme une atteinte à la morale

politique et à l'unité de la République. Il est dangereux d'être traité de

« fédéraliste » ou de « girondin » : le Français de 93 qui aurait compris

le patriotisme d'une manière anachronique risquait condamnation. Cette

nouvelle définition marque si profondément la conscience nationale qu'il

faudra plus d'un siècle pour voir encourager l'entretien ou la résurrection

de traditions régionalistes. Encore sont-elles jusqu'à nos jours suspectées

d'être réactionnaires.

L'époque de ces rassemblements correspond d'ailleurs à une période de

fécondité intellectuelle. La plupart des traits qui colorent les pensées

nationales apparaissent au moment même où se définit l'esprit nouveau du

libéralisme et du capitalisme ; on assiste donc, d'est en ouest, du milieu du

xvn e siècle à celui du xix e , à la constitution d'idiosyncrasies collectives.

Les origines de la pensée de l'Angleterre moderne doivent se chercher à

l'époque d'Elizabeth; celles de la France datent plutôt de l'Encyclopédie; en

Allemagne, ce sont les philosophies du début du xix e siècle qui jouent un

rôle prépondérant. Le patriotisme français évoque traditionnellement des

idées de liberté, d'égalité et de fraternité, qui ont trouvé leur expression

chez les philosophes français, pour s'inscrire au fronton des monuments

à la fin du siècle qui les avait vues s'épanouir. Dans le même temps, les

préoccupations intellectuelles allemandes restaient en sommeil, mais,

quelques années plus tard, dans une Allemagne qui n'était pas encore

faite, grandissait la place des philosophies nouvelles et se développait,

dans les universités, l'enseignement philologique. Cette recherche de l'origine

des langues fait aborder le problème des races dans l'étude des sémantiques,

auxquelles il est fait une place d'honneur. Le mot race n'est alors

nullement suspect, puisqu'il ne s'entache d'aucune doctrine politique : il

prend place dans la psychologie collective et s'y développe à la mesure des

conflits qui opposent les peuples de langue allemande à ceux de langue

slave. Cependant, même s'il ne prend son caractère dangereux qu'au

xx e siècle, le racisme a des origines plus lointaines.

260


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

Le système ferroviaire, renforçant l'unité économique des États, accuse,

au xix e siècle, la rapidité avec laquelle s'organisent les frontières militaires.

Quand, vers 1930, se constate une relative décadence de ce moyen de transport,

en même temps que l'essor de l'aviation, d'énormes surfaces autrefois

inaccessibles peuvent être aisément traversées. L'efficacité nouvelle est surtout

sensible dans certains pays d'Amérique du Sud qui, après avoir peiné

pendant des décennies pour construire des chemins de fer transcontinentaux,

réussissent en peu d'années à établir des liaisons aériennes d'un océan à

l'autre. Les chemins de fer étaient à l'échelle des vieilles nations d'Europe,

l'avion étend les espaces économiques à l'échelle des continents et joue un rôle

capital dans la nouvelle logistique, comme dans les stratégies qui ont transformé

les guerres et défoncé les fronts. En même temps, l'avion compromet

les fondements économiques du sentiment national et suscite les impératifs

moraux de supranationalité. Les nazis, à l'école de Munich, avaient « calculé »

la dimension de la nation en-deçà de laquelle celle-ci devenait incapable de

se défendre et, par suite, cessait d'exister légitimement. Étant donné la révolution

technique des transports et les nouvelles exigences de la vie économique,

en matière financière, monétaire ou technique, les nazis estimaient

que l'Autriche, la Tchécoslovaquie et la Pologne ne pouvaient pas vivre en

tant qu'entités politiques distinctes. Ils faisaient trop bon marché des enseignements

de l'histoire et aussi de la résistance des traditions morales, qui,

parce que profondément enracinées, ne se suppriment pas aisément de la

conscience des peuples. Mais ils constataient une réalité : les exigences des

techniques nouvelles se sont effectivement traduites par un élargissement

des surfaces économiques propres à soutenir la concurrence internationale

en matière de productivité et aussi d'efficacité militaire. L'Allemagne même

devait en être la victime au profit d'États constitués à l'échelle continentale.

D'autres leçons doivent être tirées de l'évolution démographique. En

Europe occidentale, il faut distinguer deux types bien caractérisés de population

: le premier, plus ancien, comporte une forte natalité et une forte

mortalité et implique une sentimentalité imprégnée de religiosité. Il se traduit

par des familles nombreuses et groupant, dans la même solidarité, plusieurs

générations conscientes d'une large parenté. La capillarité sociale y

est faible, le progrès économique lent, l'histoire politique n'apparaît que

comme un épiphénomène. Le second type de population est moderne ; il

comporte une faible natalité et une faible mortalité et implique une psychologie

imprégnée de préoccupations économiques ; il s'incarne dans des

familles conçues de manière plus étroite, où la responsabilité appartient

précisément au père. On y compte moins d'enfants, pressés d'ailleurs de

conquérir leur indépendance par rapport à leurs parents. L'économie y fait

des progrès rapides, la capillarité sociale y engendre un mouvement rapide

d'évolution, l'histoire politique y pénètre jusqu'au fond des masses. Pour

intéressantes que soient les raisons profondes de ces différences et leurs

conséquences, il faut marquer seulement ici que le passage du premier au

second type de population est en liaison étroite avec l'histoire des guerres.

261


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

A considérer l'ensemble des peuples européens, on voit apparaître un trait

original : l'importance historique des générations. Depuis cent cinquante

ans, entre des générations fortes numériquement s'en intercalent de

faibles. Cela donne à nos mouvements démographiques une sorte de rythme

oscillatoire, dont la répercussion se fait sentir dans les domaines des sentiments,

des idées, comme de l'activité économique. Mais il faut surtout souligner

que ce mouvement d'oscillation s'accentue dans le courant du

xrx e siècle, pour prendre, au xx e , une ampleur dangereuse. Cette aggravation

s'explique aisément par les caractères fondamentaux de la population

de type moderne, où la faible natalité et l'accroissement de la longévité

entraînent un vieillissement général et une difficulté toujours plus grande

à compenser les manques de peuplement, que ceux-ci soient d'origine

biologique, économique ou militaire. Ainsi s'inscrivent dans le corps du

peuplement des mouvements qui opposent les générations les unes aux

autres et qui s'observent particulièrement entre vingt et vingt-cinq ans. Cet

âge est celui de l'établissement des familles et de la première fécondité.

Aussi la ligne qui représente cet âge à travers un siècle et demi d'histoire

marque-t-elle donc, par ses creux, les grandes dates politiques de l'Europe :

guerres de l'Empire, révolutions de 1830 et de 1848, guerre de 1870,

crise générale des années 85-95 accompagnée de l'explosion des guerres

coloniales, guerres de 1914-1918 et de 1939-1945. On est donc porté à

conclure que ce ne sont pas tant les guerres qui créent les crises démographiques

que l'inverse, et il est aisé de vérifier cette hypothèse en comparant

divers types de nation européenne : qu'il s'agisse, en effet, de nations qui,

comme en Suède, ont échappé à nos guerres modernes, ou de la France,

l'expression statistique reste la même. L'évolution démographique a donc

un rythme qui lui est propre. Le phénomène est de nature biologique, avant

d'être de nature politique ou militaire. Si la crise des années 85 éparpille

les guerres sur le monde, en épargnant les nations européennes elles-mêmes,

le resserrement des conditions politiques rend le progrès technique explosif

à l'intérieur du continent, au cours des deux crises suivantes.

En tout cas, l'évolution démographique de nos nations présente des

caractères chronologiques que nous avons repérés non seulement dans l'histoire

des guerres, mais aussi dans celle de la propriété, des frontières et des

lois.

Ce parallélisme est caractéristique de l'époque présente, où s'observe un

accroissement de la natalité par rapport à la longévité, et caractéristique

aussi de l'Europe avec toutes les nuances qu'imposent la persistance de

l'idée nationale et une nouvelle conception de l'économie et de la communauté

d'intérêts. Les progrès de la médecine, comme ceux de la technique,

en maintenant élevé le nombre des vieillards, contraignent, autant que le

nouvel essor de la natalité, aux sacrifices collectifs nécessaires pour aider à

vivre les éléments non productifs de la population. La planification s'insinue

nécessairement dans l'activité générale et particulière. Les allocations

diverses modifient la vie privée, entraînent des accroissements budgétaires,

représentant le prix des populations jeunes ou bien conservées. Et, en même

262


COMPROMIS ET RÉSOLUTION DES CONFLITS

temps que se développent, dans chaque capitale, de grandes administrations

nouvelles, empiétant sur la vie privée, s'esquissent aussi des entités qui

dépassent l'échelle nationale, pour devenir continentales. Ces transformations

peuvent être considérées comme allant de pair avec la modification

des stratégies, liées elles-mêmes au déclin de leurs caractères frontaliers. La

guerre peut perdre alors son caractère critique, propre aux débuts du

xx e siècle, mais retrouver ce qu'elle avait d'endémique dans les périodes

antérieures au xvn e .

Pendant plus d'un siècle, nul bon Européen n'a douté de la haute vertu

de la guerre et des valeurs morales qu'elle engendrait : fidélité à la Patrie,

courage, renoncement à soi-même. Et, s'il en reste quelque chose, les conséquences

des progrès récents remettent en question des formes dangereuses

— parce qu'exaspérées — du nationalisme.

D'où cette obscure mais caractéristique recherche de l'Occident d'aujourd'hui

pour trouver à ces crises internationales, d'autant plus violentes

qu'elles sublimaient les crises nationales, une autre issue que la guerre, qui

avait transposé sur le plan des conflits de destin collectif ce qu'avait été le

duel judiciaire médiéval dans la résolution des ambiguïtés des droits

individuels.

263


D E U X I È M E P A R T I E

LES SCIENCES SOCIALES DANS LE MONDE


I. ÉTUDES EN COURS

ET CENTRES DE RECHERCHE

LES NOUVELLES SOURCES

DU DROIT COMMERCIAL INTERNATIONAL

Rapport sur le colloque organisé à Londres, en septembre 1962,

par l'Association internationale des sciences juridiques

CLIVE M. SCHMITTHOFF

L'évolution actuelle du droit commercial international est un des phénomènes

importants de notre époque. Dans la perspective traditionnelle, cette

branche du droit, comme le droit privé en général, relève du droit interne.

Elle devrait donc, théoriquement du moins, différer sensiblement d'un pays

à l'autre et refléter les particularités correspondant aux divers contextes

sociaux dans lesquels sont appliquées les législations nationales. Mais l'expérience

montre qu'il n'en est pas ainsi : dans tous les pays, le droit commercial

international tend à s'uniformiser beaucoup plus que ne l'exigerait la

nature de cette branche du droit. Cette uniformisation ne s'arrête même pas

aux frontières qui divisent le monde entre pays à économie planifiée et pays

à régime de libre entreprise, ou entre systèmes juridiques fondés, les uns, sur

le droit romain, les autres, sur la common law d'origine anglaise.

Ce caractère du droit commercial international actuel procède de nombreuses

sources. La communauté commerciale internationale a entrepris

elle-même, avec le concours d'associations commerciales et d'institutions

internationales, de formuler la coutume commerciale internationale de telle

sorte qu'elle soit applicable sur le plan international. A l'Est comme à

l'Ouest, les spécialistes du droit commercial ont recherché consciemment

l'assimilation des dispositions du droit interne relatives au commerce international.

L'arbitrage commercial international a également joué son rôle.

Toutes ces tendances s'expliquent, en dernière analyse, par la prise de conscience

croissante du fait que le commerce international est fondé sur le principe

de la coexistence pacifique entre pays ayant une économie ou des traditions

différentes, et que la concurrence internationale pacifique — qui est

l'essence même du commerce international — constitue la seule solution

possible, si l'on veut éviter une guerre mutuellement destructrice.

Étant donné la grande importance économique et sociale que l'apparition

d'un droit commercial international autonome revêt dans le monde

moderne, l'Association internationale des sciences juridiques a décidé

d'organiser, avec le concours de l'Unesco, un examen scientifique des

267


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

« Nouvelles sources du droit commercial international, notamment du

point de vue du commerce entre l'Est et l'Ouest ». Après les deux colloques

tenus précédemment, l'un à Rome (1958) et l'autre à Helsinki (i960),

l'association a réuni à Londres, du 24 au 27 septembre 1962, un colloque sur

cette question.

Ce colloque, très bien organisé par le professeur Imre Zajtay (Paris),

secrétaire général de l'association qui a consacré à cette tâche beaucoup de

temps et de travail, est venu couronner un programme d'études détaillé,

établi dans un esprit de parfaite collaboration par le professeur André Tune

(Paris), directeur des travaux scientifiques de l'association, le D r Clive

M . SchmitthofF (Londres), rapporteur général du colloque, et le professeur

Viktor Knapp (Prague), rapporteur général adjoint. Le plan général prévoyait

que des experts seraient invités à rédiger un certain nombre de rapports,

qui seraient coordonnés et analysés par le rapporteur général, et que

ces rapports, ainsi que le rapport général, seraient communiqués aux participants

avant le colloque. A l'exception d'un rapport, qui n'a pas pu être

traduit à temps, ce plan a été exécuté grâce à la collaboration de tous les

intéressés.

Parmi les rapports qui ont été ainsi présentés au colloque, un premier

groupe était consacré aux « Relations entre le droit commercial international

et le droit commercial interne ». Ce groupe comprenait quatre rapports,

ayant pour auteurs le professeur Henryk Trammer (Varsovie), le

professeur Viktor Knapp (Prague), le professeur John Honnold (Philadelphie)

et le professeur Ernst von Caemmerer (Fribourg-en-Brisgau). Dans

son rapport sur « Le droit du commerce extérieur dans les systèmes juridiques

des pays à économie planifiée», le professeur Trammer a souligné

que, si le droit commercial interne des pays à économie planifiée diffère

beaucoup de celui des pays de libre entreprise, le droit applicable au commerce

extérieur des pays du premier groupe ne diffère pas, dans ses principes

fondamentaux, du droit commercial international en vigueur dans les

autres pays, et l'éminent auteur de conclure : « Aussi, les spécialistes du

droit commercial international de tous les pays n'ont-ils pas eu de difficulté

à s'apercevoir qu'ils parlent une langue commune. »

Dans son savant rapport sur « Le rôle, l'organisation et les activités des

organismes chargés du commerce avec l'étranger dans les pays socialistes

d'Europe », le professeur Knapp a analysé de façon détaillée le statut juridique

et les textes constitutifs des organismes chargés du commerce avec

l'étranger. Il a indiqué que les traits communs à tous ces organismes sont

qu'ils ont la personnalité juridique et qu'ils exercent le monopole du commerce

extérieur, réservé à l'État par les constitutions des pays socialistes. Le

premier de ces traits appartient également aux sociétés à responsabilité

limitée des pays de libre entreprise ; mais le second est propre aux économies

planifiées par l'État. Le professeur Knapp a précisé que chaque pays

à économie planifiée a ses formes et ses types particuliers d'organismes chargés

du commerce extérieur et que la diversité est aussi grande que dans le

cas des entreprises privées des pays à économie libérale. Le professeur Knapp

268


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE MONDE

a examiné, en outre, la nature et les conséquences pratiques de l'unification

du droit commercial international qui a été réalisée par les Conditions générales

pour la livraison des marchandises, adoptées en 1958 par les États

membres du Conseil d'assistance mutuelle économique. Le professeur Honnold,

dans son rapport consacré à « L'influence du droit commercial international

sur l'évolution et le caractère du droit commercial anglais et

américain», a fait observer qu'en pratique le véritable droit commercial

international dérive d'arrangements consensuels faisant l'objet d'accords

individuels ou de formules types que les parties peuvent adopter ou modifier

à leur gré ; il a réclamé avec éloquence une plus grande réciprocité dans les

coutumes et usages commerciaux dans le cadre des différentes législations

internes, et il a signalé l'importance que présente à cet égard l'American

Uniform Commercial Code. Le professeur von Caemmerer, qui a examiné

« L'influence du droit commercial international sur l'évolution et le caractère

du droit commercial dans les pays de droit romain», a abouti à la

conclusion que l'existence de codes commerciaux distincts dans certains systèmes

juridiques, comme les systèmes français et allemand, n'est qu'une

question de forme et de technique d'élaboration des lois, ayant souvent une

origine historique accidentelle, et que, en matière de droit commercial

international, les différences entre pays de jus civile et pays de common law se

duisent à presque rien ; il a étudié aussi de façon détaillée des règles juridiques

« pour lesquelles les législations nationales sont en retard, s'accrochant

à des préjugés surannés et s'attardant à des positions dogmatiques,

depuis longtemps dépassées par la pratique commerciale».

Un deuxième groupe de rapports avait pour thème « Le droit commercial

international autonome, ses possibilités et ses limites ». Trois problèmes

y étaient traités. Le premier, celui des « Conventions internationales et

contrats types», a été étudié par le D r Lazare Kopelmanas (Commission

économique des Nations Unies pour l'Europe, Genève), par le professeur

Aleksander Goldätajn (Zagreb) et par le recteur Antonio Malintoppi (Institut

international pour l'unification du droit privé, Rome). Le D r Kopelmanas,

partisan convaincu du principe de l'autonomie du droit commercial

international, a donné un aperçu détaillé de la formulation des Conditions

générales du commerce et des contrats types uniformes que les milieux commerciaux

internationaux élaborent pour leurs propres besoins, et il a indiqué

les raisons et les modalités de cette formulation. Il a fait observer que la

lex mercatoria, bien connue au moyen âge, reste une source féconde et

authentique du droit commercial international et il a exprimé le vœu que

les problèmes spécialisés du droit commercial international fassent l'objet

d'une étude comparative approfondie. Le professeur Goldstajn, qui a traité

le même sujet, a examiné les diverses manières dont la pratique internationale

s'efforce d'échapper aux contraintes du droit interne : conditions

générales de livraison ou de vente, formules types de contrats, pratiques et

coutumes uniformes, usages généraux du commerce, définitions pour le

commerce extérieur, conditions commerciales, etc. Le même auteur a souligné

que le droit interne ne suffit plus pour résoudre les problèmes du com-

269


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

merce international, et que les tribunaux internes ne sont pas adaptés aux

besoins de ce commerce ; il s'est prononcé avec vigueur en faveur de l'arbitrage,

comme moyen de régler les litiges commerciaux internationaux, et il

a indiqué que les deux sources principales du droit commercial international

sont la coutume commerciale — droit né spontanément de la pratique — et

la réglementation internationale — acte législatif délibéré. Le recteur Malintoppi

a évoqué l'interprétation des conventions internationales et des

contrats types par les tribunaux internes et les moyens de parvenir à une

interprétation uniforme. Il a exposé les mesures qui peuvent être prises

avant l'élaboration des textes (par exemple, les travaux préparatoires et les

définitions), celles qui peuvent être prises par la suite (telles que l'échange

réciproque d'informations, la consultation avant ratification et le contrôle

des mesures législatives), enfin, la revision des textes.

Le deuxième problème relatif au droit commercial international autonome

était celui du « Droit appliqué par les tribunaux d'arbitrage (y compris

la reconnaissance et la preuve des coutumes commerciales étrangères et

internationales en droit interne) ». Ce problème faisait l'objet de deux rapports

: celui de M . Dmitri F. Ramzaitsev (Moscou) et celui du doyen Denis

Talion (Nancy). M . Ramzaitsev a traité d'abord de la juridiction des tribunaux

d'arbitrage, puis de l'application des règles du droit positif par ces tribunaux

; un certain nombre de conclusions importantes, fondées principalement

sur la pratique de la Commission soviétique d'arbitrage en matière

de commerce extérieur, se dégagent de ce rapport, à savoir : les parties à

une transaction commerciale internationale sont libres de choisir le droit qui

sera applicable à leur contrat, mais, si un tel choix n'a pas été fait, le droit

applicable doit être déterminé sur la base des règles du droit international

privé admis dans le pays du tribunal ; le droit étranger doit être appliqué

dans la même mesure et au même titre que le droit interne ; enfin, les coutumes

et pratiques commerciales internationales doivent être appliquées

par le tribunal d'arbitrage suivant des principes bien établis. Le doyen Talion

a évoqué les divers types d'arbitrage connus dans la pratique, comme

l'arbitrage ad hoc et les institutions permanentes d'arbitrage, l'arbitrage

quasi judiciaire et les procédures de conciliation ; il a examiné, notamment,

l'attitude des tribunaux d'arbitrage à l'égard de la liberté des parties, et le

droit appliqué par les tribunaux d'arbitrage. Sur ces questions, les rapports

de M . Ramzaitsev et du doyen Talion montrent qu'il y a un large accord

entre les juristes de l'Est et ceux de l'Ouest, non seulement sur les principes,

mais aussi sur des propositions juridiques précises.

Le troisième problème étudié en relation avec le droit commercial international

autonome portait sur « Les limites de l'autonomie des parties

(y compris la possibilité de recours aux dispositifs visant à éviter les conflits

et les règles de droit interne relatives aux conflits de lois et visant à déterminer

le droit applicable aux transactions commerciales internationales) ».

Cette question faisait l'objet de deux rapports, l'un du professeur Trajan

Ionasco, en collaboration avec le professeur Ion Nestor (Bucarest), et l'autre

du juge Gunnar Lagergren (Stockholm). Les professeurs Ionasco et Nestor,

270


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE MONDE

qui préfèrent désigner le principe de l'autonomie des parties par la formule

« doctrine de la liberté de contrat », se sont attachés à étudier de façon

approfondie les diverses méthodes permettant d'éviter les conflits de lois ; ils

ont fait observer que, sous réserve de certaines nuances, les pays socialistes

d'Europe ont admis le principe de l'autonomie des parties pour la détermination

du droit applicable aux transactions commerciales internationales,

que ce principe est, en définitive, lié à la doctrine fondamentale de l'égalité

des États souverains sur le plan du droit international public, et qu'il est

extrêmement rare que les tribunaux d'arbitrage ou les tribunaux judiciaires

des pays socialistes, lorsqu'ils règlent les différends entre organismes socialistes

chargés du commerce extérieur et entreprises capitalistes privées,

estiment devoir refuser l'application d'une règle de droit étranger pour des

raisons d'ordre public interne. Le juge Lagergren a opposé la généralisation

croissante du principe de la liberté de contrat, sur le plan international, à

l'extension universelle de l'intervention de l'État dans le domaine intérieur.

En accord avec les professeurs Ionasco et Nestor, il a souligné que la liberté,

pour les parties, de choisir elles-mêmes le droit applicable à leur contrat ne

doit pas être rejetée à la légère pour des questions d'ordre intérieur, et il a

fait valoir que l'un des avantages de l'unification des conditions de vente,

adoptée par la Commission économique des Nations Unies pour l'Europe

— « texte qui a été établi avec beaucoup de soin et de compétence par des

représentants de tous les systèmes juridiques européens, y compris ceux du

bloc soviétique» — est que, dans un monde caractérisé par une extrême

inégalité de puissance économique, ces conditions uniformes établissent un

équilibre entre des parties contractantes dont la position est plus ou moins

forte.

La troisième grande question à l'ordre du jour du colloque avait trait aux

« Nouvelles sources du droit commercial international dans les pays

d'Afrique en voie de développement». Sur ce point, le colloque avait la

chance de disposer d'un rapport détaillé et complet de M . Ernest Boka,

président de la Cour suprême de la Côte-d'Ivoire (Abidjan). Dans ce rapport,

M . Boka évoquait les relations commerciales extérieures des pays

d'Afrique avec les pays d'Europe et le reste du monde, l'association des pays

d'Afrique avec la Communauté économique européenne, la question de

l'unité africaine, les formes de l'aide financière et de l'assistance technique

internationales et les problèmes sociaux liés au progrès. La conclusion qui se

dégage de ce rapport est que les anciens territoires français, comme les

anciens territoires anglais, se trouvent placés devant un problème extrêmement

difficile, mais dont l'enjeu est capital : trouver le moyen d'associer

leur économie peu développée au mécanisme complexe du commerce international,

qui s'est constitué au cours des siècles sans leur participation active

et sans qu'il soit tenu compte de leurs besoins économiques.

Le colloque a eu lieu à King's College (Université de Londres), du 24 au

27 septembre 1962, sous la présidence du doyen R. H. Graveson (Londres),

président de l'Association internationale des sciences juridiques, le professeur

S. Rozmaryn (Varsovie) exerçant les fonctions de vice-président. La

271


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

plupart des auteurs de rapports étaient présents, de même que des observateurs

envoyés par diverses organisations internationales (notamment

PUnesco, la Commission économique des Nations Unies pour l'Europe et

l'Institut de Rome pour l'unification du droit privé) et par divers comités

nationaux de l'Association internationale des sciences juridiques. Les débats,

qui se sont déroulés dans un esprit constructif et dans la bonne entente, ont

été extrêmement intéressants et utiles. Les participants se sont beaucoup

occupés, notamment, de la question des contrats « autonomes » ou selfregulatory,

établis par les parties indépendamment de tout droit interne et

dont les dispositions prévoient tous les incidents auxquels leur existence et

leur application pourraient donner lieu. II existe, en effet, de tels contrats ;

on en trouve des exemples dans les formules de contrats types approuvées

par la Commission économique des Nations Unies pour l'Europe et dans les

accords très détaillés relatifs à d'importants projets internationaux de construction

ou à l'exploitation du pétrole ou d'autres ressources minérales. Les

experts présents au colloque n'ont pu se mettre d'accord pour dire si

l'intention des parties d'élaborer leurs propres règles, indépendamment de

tout droit interne, est entièrement réalisable. Enfin, le professeur Romachkine

(Moscou) a proposé que l'on entreprenne une étude comparative des

Conditions générales de livraison (1958) et des contrats types approuvés par

la Commission économique des Nations Unies pour l'Europe, et le recteur

Malintoppi (Rome) a suggéré que l'on ait recours, pour cela, à l'Institut de

Rome, qui serait à même de centraliser les recherches et de soutenir un

effort suivi dans cette direction.

Outre les relations personnelles amicales que les participants ont pu

nouer à l'occasion des séances de travail, des réceptions ont été organisées

en leur honneur par le Lord High Chancellor de Grande-Bretagne, l'Université

de Londres, King's College, I'lnstitute of Advanced Legal Studies et

le British Council ; ces réceptions ont permis aux participants de rencontrer

d'éminents juristes anglais ¡juges, professeurs de droit et avocats.

On peut résumer de la façon suivante les principales conclusions qui se

dégagent des rapports et des débats du colloque :

1. Il n'est pas douteux qu'un droit commercial international autonome —

une nouvelle lex mercatoria — est en train de se constituer. Ce droit a un

caractère universel ; il est commun à des pays qui diffèrent entre eux par

leur régime économique et social ou par leurs traditions juridiques.

2. Les sources du droit commercial international autonome sont la législation

internationale, c'est-à-dire les lois types ou les conventions internationales

adoptées par les divers États nationaux, et la coutume commerciale

internationale formulée par la communauté commerciale internationale

avec le concours d'institutions telles que la Chambre de commerce

internationale et la Commission économique des Nations Unies

pour l'Europe. Ces nouvelles sources du droit commercial international

sont admises dans les juridictions des différents pays, par décision souveraine

des autorités de ces pays, qui les subordonnent à des règles juridiques

imperatives, notammem celles qui ont trait à l'ordre public.

272


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE MONDE

3. La caractéristique essentielle du droit commercial international, tel qu'il

se constitue à partir de ces nouvelles sources, est l'activité des institutions

qui le formulent. Il serait souhaitable que ces institutions établissent entre

elles des liens plus étroits.

4. L'arbitrage devient la procédure normale de règlement des litiges commerciaux

internationaux. On observe une tendance favorable aux institutions

permanentes d'arbitrage, mais l'arbitrage ah hoc conserve son

utilité.

5. La liberté des parties, sous une forme limitée ou illimitée, constitue un

élément capital du droit commercial international.

6. Il n'existe aucun empêchement juridique à ce que les parties élaborent

un contrat « autonome », indépendant de tout droit interne, pourvu

qu'elles agissent de bonne foi et que leur but ne soit pas de se soustraire

à la législation dont le contrat relève le plus directement. Il est peut-être

théoriquement difficile d'imaginer un contrat entièrement autonome,

mais, en pratique, avec l'expérience, les lacunes peuvent être réduites au

point de devenir négligeables, pourvu que le contrat soit complété par

une convention d'arbitrage.

COLLOQUE INTERNATIONAL

SUR L'ENSEIGNEMENT DE LA SOCIOLOGIE

DANS LES UNIVERSITÉS

ET AUTRES ÉTABLISSEMENTS

D'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

Princeton, 10-13 septembre 1962

F. J. STENDENBACH

Depuis la deuxième guerre mondiale, l'enseignement de la sociologie s'est

considérablement développé et étendu dans le monde entier. Ce processus

revêt des formes diverses : tantôt, on crée des chaires nouvelles ou des chaires

supplémentaires et l'on inscrit au programme d'études un nombre croissant

de matières différentes, si bien que l'étudiant bénéficie d'une plus grande

latitude dans le choix et la combinaison des sujets ; tantôt, des cours de

sociologie sont organisés dans des établissements d'enseignement ou des

départements qui, à l'origine, ne dispensaient aucun enseignement de cet

ordre (par exemple, des départements des sciences de l'ingénieur, de médecine,

d'architecture, d'urbanisme local et régional). Cette évolution ne peut

s'expliquer que par le jeu d'un certain nombre de facteurs, dont quelques-

273


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

uns interviennent conjointement : besoin d'expliquer rationnellement les

transformations sociales que l'on constate actuellement dans de nombreux

pays ; rassemblement d'informations objectives, au sujet des processus

sociaux, afin de pouvoir dominer et infléchir les modifications de la structure

sociale ; besoin de personnel ayant reçu une formation sociologique qui le

prépare à l'enseignement et à d'autres professions, notamment celles qu'intéressent

spécialement les changements sociaux, ou qui en subissent les contrecoups.

Le développement et l'expansion rapide que connaît, depuis vingt ans, la

sociologie ont soulevé un certain nombre de problèmes, notamment en ce

qui concerne l'enseignement de cette matière : problèmes concernant le personnel

enseignant et le recrutement de ce personnel dans d'autres disciplines,

problèmes d'organisation, questions concernant les méthodes pédagogiques,

contenu de l'enseignement et adaptation de cet enseignement aux

particularités culturelles, aux traditions et à la structure académique de

chaque pays. Bien que la sociologie se soit créé certaines traditions dans

quelques pays, elle est encore généralement considérée comme une science

neuve, pour laquelle se posent les problèmes de professionalisation et d'adaptation

qui sont de règle à ce stade. Il y avait donc intérêt à consacrer à

l'enseignement de la sociologie un colloque qui rassemblerait des sociologues

de pays très différents et qui permettrait de confronter les leçons de

leur expérience. On peut dire que la réunion de Princeton a été féconde et a

permis d'arriver à certaines conclusions assez importantes. Mais, comme on

pouvait s'y attendre, il n'a pas été possible, faute de temps, d'étudier à fond

certains des sujets prévus.

Les participants ont examiné les sujets ci-après, choisis parmi les nombreuses

propositions détaillées qui avaient été présentées par Gino Germani

(Buenos Aires) :

i. Problèmes concernant le contenu de l'enseignement et les méthodes

pédagogiques : a) premier cours d'initiation à la sociologie ; b) cours

complémentaire de sociologie à l'intention des étudiants qui choisissent

d'autres disciplines comme matière principale ou comme spécialité ;

c) contenu et organisation du programme d'études sociologiques ;

d) conception interdisciplinaire de l'enseignement et problèmes

généraux.

2. Enseignement de la méthodologie et des techniques de recherche. Rapports

entre l'enseignement et la recherche.

3. Institutionalisation et professionalisation ; résistances opposées à ces

deux processus.

4. Problèmes particuliers aux pays qui n'ont guère d'expérience antérieure

en matière d'enseignement de la sociologie.

Les personnalités dont la liste suit ont participé à la réunion de Princeton :

Participants : L. Brams (Chili), P. de Bie (Belgique), J. Medina Echavaria

(Chili), I. Ganon (Uruguay), G. Germani (Argentine), E. C. Hughes

(États-Unis d'Amérique), R. König (République fédérale d'Allemagne),

T. H. Marshall (Royaume-Uni), K. Odaka (Japon), A. Pagani

274


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE M O N D E

(Italie), A. Pearse (Colombie), A. E. Solari (Uruguay), H. C. Selvin

(États-Unis d'Amérique), F. J. Stendenbach (République fédérale

d'Allemagne).

Observateurs : A. Pizzorno (Italie), P. Rossi (Italie).

La séance d'ouverture a été partiellement consacrée à une libre discussion,

qui a permis aux participants de confronter leurs idées sur les principaux

problèmes à inscrire à l'ordre du jour. Ils ont, tout d'abord, traité du rôle

social de la professionalisation et d'une élite professionnelle organisée. Les

spécialistes d'Amérique latine ont fait observer que les pays de cette région

ne disposent pas d'organisation professionnelle capable de favoriser le

développement de la sociologie. La création d'une institution de ce genre

aurait pour résultat : de renforcer chez les sociologues le sentiment de leur

solidarité, par leur adhésion à l'ensemble des règles et des normes qui

caractérisent leur groupe, et de mettre en place un dispositif de contrôle

guidé par des avis éclairés. On a aussi insisté sur la pénurie de spécialistes,

notamment dans le domaine de la sociologie rurale. De nombreux participants

ont manifesté de l'intérêt pour le problème que pose la simple

imitation des activités sociologiques exercées dans d'autres pays, dont les

structures sociales et les problèmes sociaux sont différents. En Amérique

du Sud, notamment, il semble qu'on se soit attendu à voir tous les grands

problèmes sociaux résolus par la sociologie des États-Unis, laquelle n'est

manifestement pas plus applicable en l'espèce que la sociologie de n'importe

quel autre pays. D'où une certaine déception, génératrice de scepticisme

à l'égard de la sociologie des États-Unis. On trouve ici, au départ,

une conception erronée de la sociologie : on ne peut pas attendre des sociologues

qu'ils élaborent une philosophie et une interprétation du monde,

une Weltanschauung : ils ne sont pas en mesure de le faire. Le sentiment de

frustration vient de cette attente illusoire, car la sociologie est très en faveur

dans les pays en cause. Au cours des délibérations, on a formulé une mise

en garde contre l'isolement, mais on a insisté sur la nécessité de trouver un

moyen de renoncer à l'imitation sans perdre pour autant le bénéfice des

influences étrangères. Bien que ce problème de l'imitation ait éveillé un

certain intérêt, il n'a pas été inscrit à l'ordre du jour.

Le troisième thème assez longuement débattu au cours de la séance

inaugurale a été celui du contenu de l'enseignement et des méthodes pédagogiques.

Plusieurs participants ont rendu compte de l'activité qu'ils

avaient exercée dans des établissements d'enseignement de diverses catégories.

Certains ont déclaré que les élèves se bornent trop souvent à

apprendre les cours par cœur ; d'autres ont signalé des problèmes d'organisation.

Presque tous se sont accordés à penser que les cours d'initiation

devraient mettre les jeunes étudiants en contact avec le milieu social où

ils vivent, et auquel ils pourraient consacrer des monographies qui feraient

ultérieurement l'objet de discussions en classe. Tout en se rendant compte

que cette méthode risque de donner naissance à des sociologies nationales,

on a estimé possible de parer à ce danger en faisant de l'observation de la

société locale le point de départ d'études comparatives.

275


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

LES MÉTHODES PÉDAGOGIQUES ET LE CONTENU DE L'ENSEIGNEMENT

Au cours de la séance du lundi après-midi, le professeur René König

(Cologne) a présenté, en s'inspirant de son rapport à l'Unesco, un exposé

introductif sur certains aspects de l'enseignement de la sociologie, notamment

sur les méthodes de recherche. Il a comparé les diverses façons dont

on enseigne les méthodes de recherche dans différents pays et montré qu'en

France, par exemple, les méthodes et techniques de recherche ne sont

enseignées qu'en dehors des universités, dans les grands instituts de recherche

— ce qui tend à séparer l'enseignement de la recherche expérimentale

; ce problème a été étudié de façon plus détaillée les jours suivants,

à l'occasion des débats consacrés à l'enseignement des méthodes de recherche

et à l'institutionalisation de la sociologie. On constate, d'autre

part, que les carrières types des sociologues ne sont pas les mêmes aux

États-Unis que dans les autres pays. Tandis qu'aux Etats-Unis un très

grand nombre de sociologues entrent dans l'enseignement, cela n'est vrai

aux Pays-Bas que pour 15 % des intéressés environ. Il en est de même dans

d'autres pays, tant européens que non européens, et cet état de choses

n'est sans doute pas sans répercussion sur l'enseignement de la sociologie.

Le débat qui a suivi a essentiellement porté sur les questions suivantes :

dans quelle mesure les sociologues présents attendaient-ils de leurs élèves

qu'ils se spécialisent en sociologie ? La sociologie devait-elle être considérée

comme une discipline autonome à enseigner en liaison avec plusieurs

autres ? Enfin, quelle était la meilleure façon de concevoir un cours d'initiation,

compte tenu, si possible, du fait que les élèves n'ont pas forcément

l'ambition de devenir de « parfaits sociologues », même s'ils font carrière

dans cette spécialité, une fois leurs études terminées ?

Ces questions ont été examinées, tout d'abord, d'un point de vue général.

Les participants se sont, pour la plupart, accordés à penser que les

cours d'initiation doivent répondre aux besoins particuliers des élèves auxquels

ils s'adressent (c'est-à-dire, être conçus en fonction des autres matières

que ceux-ci étudient et de la profession à laquelle ils se destinent). Les participants

ont également examiné, sans toutefois parvenir à aucune conclusion

nette, une question connexe, celle de savoir s'il convient de commencer par

un enseignement général (humanités), ou s'il vaut mieux spécialiser d'emblée

les élèves en leur faisant suivre un cours de sociologie proprement dite.

Par opposition à d'autres disciplines — par exemple, la science économique,

qui repose sur un ensemble homogène de principes théoriques

d'ordre économique, qu'il faut nécessairement enseigner — il n'existe pas

de doctrine scientifique fondamentale en matière de sociologie. Aussi est-il

beaucoup plus délicat de déterminer ce qu'il convient d'enseigner dans ce

domaine. Les participants se sont préoccupés, non pas tant du contenu

même de l'enseignement sociologique, que de la façon dont cet enseignement

doit être dispensé. Ils ont formulé plusieurs suggestions à cet égard.

Certains pensent, par exemple, que l'on devrait montrer ce qu'est la sociologie

et quelle en est l'origine, en décrivant la société à laquelle appar-

276


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE M O N D E

tiennent professeur et élèves, plutôt que d'autres sociétés ; les participants

ont généralement paru admettre qu'il est préférable, dans un cours d'initiation,

que le professeur de sociologie décrive et analyse la société ambiante.

Une autre suggestion a concerné l'enseignement de la sociologie à des

élèves qui se destinent à d'autres professions. Ici encore, il y a deux possibilités

: faut-il enseigner la sociologie dans le cadre de référence du groupe

d'élèves intéressés ou dans un cadre plus large ? Autrement dit, faut-il

enseigner la sociologie à de futurs économistes par le truchement de la

science économique, ou donner à cet enseignement un tour plus abstrait

et plus général ? Selon certains participants, la meilleure manière de faire

un cours d'initiation à la sociologie dans les divers établissements est de

prendre d'abord pour véhicule la matière qui est la spécialité de cet établissement,

pour s'élever ensuite à un niveau plus général. Toutefois, le professeur

T. H. Marshall a mis ses compagnons en garde contre le danger de

voir disparaître la sociologie en tant que discipline autonome si l'on fait

des cours « sur mesure », de caractère assez spécialisé. En Angleterre, tous

les spécialistes n'ont pas encore la même conception de ce que doit être un

cours d'initiation à la sociologie générale. Pour le professeur Marshall, il

serait peut-être bon d'en élargir le cadre, en appliquant la sociologie à

diverses autres disciplines. Le professeur E. Hughes a développé des idées

voisines. Le problème, semble-t-il, consiste à trouver un compromis entre

une initiation purement sociologique et un enseignement de la sociologie

conçu en liaison avec l'enseignement d'autres disciplines.

Le fait de dispenser un enseignement d'initiation à la sociologie à des

élèves non spécialisés dans cette matière aussi bien qu'aux futurs spécialistes

a, naturellement, des incidences sur l'administration et l'organisation

de l'enseignement. L'augmentation d'effectif du personnel des départements

de sociologie, en particulier, pose à la fois un problème financier et

un problème humain. Les conclusions et recommandations formulées dans

le présent rapport doivent donc être considérées dans le cadre institutionnel

déterminé par ces deux grands facteurs : le besoin de personnel et les

moyens financiers disponibles.

Il semble que certains problèmes de « communication » se posent lorsque

la sociologie est enseignée par un certain professeur à la faculté de médecine,

par un autre à la faculté de droit et par un troisième à la faculté des

sciences économiques. Les participants sud-américains ont signalé qu'en

pareil cas ces professeurs évitent généralement de se rencontrer. C'est peutêtre

là une situation extrême ; mais il est toujours possible que les professeurs

des différentes facultés s'intègrent et s'identifient de plus en plus à

leurs établissements respectifs et, par voie de conséquence, attachent moins

de prix aux relations avec d'autres sociologues.

Au cours de la deuxième séance, consacrée aux méthodes pédagogiques

et au contenu de l'enseignement, les participants ont essayé de formuler

d'autres propositions concrètes sur la façon d'enseigner et sur ce qu'il convient

d'enseigner au début, ainsi que sur ce qu'il convient d'inscrire au

programme par la suite. Certains ont proposé de commencer le cours

277


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

d'initiation par l'étude de certaines notions sociologiques élémentaires :

rôle, statut, interaction, système d'interaction, fonction, structure, etc. Ces

notions devraient être étudiées en fonction de situations sociales concrètes

qui soient familières aux débutants (situations empruntées à la vie familiale,

à la vie au sein d'un groupe d'égaux, aux relations entre maître et

élèves). Cette façon de procéder aurait l'avantage d'illustrer ces notions

par des exemples matériels accessibles aux élèves, puisque liés à leur expérience

vécue. En outre, cette étude des notions fondamentales préparerait

les élèves à accéder aux niveaux supérieurs de l'enseignement, où l'on se

réfère constamment à cette base conceptuelle supposée connue. Mais, au

début, l'enseignement de ces notions ne peut donner de bons résultats que

s'il se rattache aux aspects de la réalité sociale que l'élève connaît. Comme

on l'a souligné au cours des débats, si l'analyse conceptuelle était enseignée

de façon abstraite, cela ferait plus de mal que de bien à l'élève qui accepterait

les notions de base sans en connaître le champ d'application, ni la

signification exacte. A ce propos, M . Brams, de la Faculté latino-américaine

de sciences sociales (FLACSO), a insisté sur les dangers du psittacisme

et de la pétrification des concepts : ceux-ci doivent être présentés

dans un cadre social, et non isolément.

Certains des participants ont proposé une autre solution, qui consisterait

à concevoir le cours d'initiation non pas d'un point de vue systématique,

mais plutôt d'un point de vue historique, en donnant aux élèves

un aperçu de l'histoire sociale et économique, et peut-être aussi de l'histoire

de la sociologie. C'est ainsi que l'on procède au Japon, en Italie et

dans certains pays d'Amérique latine, tandis que l'Angleterre, les États-

Unis d'Amérique et certains pays d'Europe préfèrent la méthode systématique,

et que divers centres d'enseignement concilient les deux formules.

Le choix entre les deux conceptions dépend pour beaucoup des intentions

des élèves : veulent-ils ou non devenir des sociologues professionnels ? Dans

la négative, la méthode conceptuelle serait sans doute ennuyeuse et néfaste ;

la méthode historique conviendrait mieux, encore que les arguments invoqués

en sa faveur ne semblent pas absolument convaincants. Peut-être y

aurait-il intérêt à organiser deux cours parallèles — un cours historique et

un cours systématique — qui fusionneraient en un seul lorsque le premier

en arriverait à l'époque contemporaine.

Outre la méthode historique et la méthode systématique (ou théorique),

il existe une autre possibilité, la méthode disciplinaire, qui consiste à combiner,

au début, l'initiation à un aspect particulier de la sociologie avec

l'illustration des concepts élémentaires. On pourrait, par exemple, partir

de la sociologie familiale et illustrer ainsi les notions de rôle, de statut, de

fonction, de structure, de groupe, d'interaction, etc. Le semestre suivant,

on aborderait la sociologie de la communauté, ce qui permettrait de présenter

les notions de strate et de stratification sociale, de mobilité sociale,

de pouvoir, etc. On pourrait ainsi passer d'un stade élémentaire à un stade

plus complexe, sans perdre de vue les différents aspects de la sociologie ni

son cadre conceptuel.

278


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE MONDE

Au cours des débats, les participants ont maintes fois souligné qu'il ne

faut pas se borner à présenter aux élèves une description de la réalité sociale,

mais qu'il faut aussi les initier à l'analyse et à l'explication du fait sociologique.

Autre question débattue : celle des matières non sociologiques qu'il

convient d'enseigner en liaison avec la sociologie. Certains participants ont

donné des précisions sur ce qui se passe en Argentine et à Chicago, où une

expérience se poursuit depuis longtemps, avec succès. A Chicago, pendant

les deux années qui suivent leur sortie de l'école secondaire, les élèves étudient

la physique, les sciences humaines, les sciences sociales et la biologie ;

après quoi ils peuvent suivre, à la faculté des sciences sociales, des cours de

sociologie, de science politique, de géographie, de psychologie, de science

économique, d'anthropologie sociale et d'histoire, pour obtenir un diplôme

de master. Ceux qui se spécialisent dans l'une quelconque de ces disciplines

sont néanmoins tenus de suivre les cours qui se rapportent aux

autres. Les élèves sont choisis avec le plus grand soin.

Gino Germani (Buenos Aires) a donné un autre exemple, beaucoup plus

complexe, d'enseignement de la sociologie. En Argentine, le programme

d'études, jusqu'à la licence, est le suivant :

Au premier stade, treize cours sont répartis sur deux ou trois années d'études

après la sortie de l'école secondaire. L'âge initial des élèves est de dix-huit

ans en moyenne. Ces cours s'étendent sur dix-sept semaines, à raison de

cinq séances d'une heure par semaine ; ils portent sur les sujets suivants :

i. Études générales : introduction à la philosophie ; introduction à l'histoire

; introduction à la matière à option choisie.

2. Sciences sociales : introduction à la psychologie ; introduction à la

science politique ; introduction à l'histoire sociale ; introduction à la

statistique ; introduction à la science économique.

3. Études spécialisées : introduction à la sociologie ; introduction à la

psychologie sociale ; introduction à la sociologie comparée ; introduction

à la sociologie systématique ; introduction aux méthodes de

recherche.

Au deuxième stade, il y a dix-sept cours, répartis sur trois années d'études

et comprenant environ quarante-cinq heures par semaine ; les élèves sont

tenus de suivre huit ou neuf au moins de ces dix-sept cours. Sur cent élèves

qui entrent en première année, il y en a entre dix et vingt qui achèvent le

cycle d'études. L'enseignement est donné par une vingtaine de professeurs

à plein temps, qui font également des recherches et qui sont aidés par une

soixantaine d'assistants. Les possibilités d'avancement offertes à ces assistants

sont fort restreintes ; mais il semble que la plupart d'entre eux ne

restent pas à l'université.

Les participants se sont demandé si les élèves choisissent telle ou telle des

matières à option parce qu'elle leur paraît relativement facile ou parce

qu'elle répond à leurs futurs intérêts professionnels. Le professeur Germani

a exposé que l'on met actuellement en place un système d'études dirigées,

analogue au système anglais des tutors, notamment pour ce qui est des

279


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

matières à option. On s'est demandé si une période de dix-sept semaines

n'est pas trop courte pour permettre une initiation sérieuse aux diverses

disciplines, et l'on a proposé de doubler la durée des cours, ou, du moins, de

certains d'entre eux. La multiplicité des matières enseignées pose un problème

plus grave : elle risque de faire obstacle à la compréhension et à

l'assimilation des connaissances et d'empêcher de situer les différentes

matières dans un contexte théorique suffisamment large. Peut-être le système

des études dirigées pourrait-il, dans certaines limites, servir de régulateur.

Un autre exemple a été donné, concernant cette fois la Colombie :

pendant la première année, l'enseignement y est le même qu'en Argentine ;

mais, la deuxième année, les élèves sont initiés aux méthodes d'enquête,

en liaison avec leurs études de sociologie rurale ; l'enseignement de la sociologie

urbaine commence en troisième année, et l'étude des concepts théoriques

se poursuit durant la quatrième année, qui comprend, en outre, un

cours supérieur de statistique ; enfin, la cinquième et dernière année est

consacrée à un enseignement plus individuel, qui comprend des stages

d'études, l'examen critique de recherches expérimentales et l'élaboration

de programmes de recherches. On considère que la spécialisation ne doit

pas être poussée trop loin.

L'attention des participants a aussi été attirée sur l'importance d'une

analyse critique d'ouvrages de référence comme ceux de Marx, Weber,

Durkheim, Parsons, etc., qui semblent actuellement négligés dans la plupart

des établissements d'enseignement représentés. Certains des problèmes

examinés se posent plus souvent en Amérique du Sud, ou du moins dans

certaines parties de ce continent, que dans la plupart des autres pays.

Les débats relatifs au contenu et aux méthodes de l'enseignement sociologique

ont porté, enfin, sur l'emploi des manuels. L'Amérique du Sud

éprouve à cet égard des difficultés particulières, car les manuels en usage

se réfèrent, pour la plupart, aux conditions sociales de l'Amérique du Nord

et, parfois, de l'Europe ; ils négligent plus ou moins complètement les autres

continents ou civilisations. Pour remédier à cette situation, on prépare

actuellement, à l'intention des pays d'Amérique du Sud, un manuel,

composé de traductions de textes appropriés, d'origine européenne ou nordaméricaine.

Certains participants ont émis l'opinion que le vocabulaire

technique des manuels nord-américains se révélerait peut-être difficile

à traduire ; mais cette crainte a paru dénuée de tout fondement à leurs

interlocuteurs, qui ont soutenu qu'en pareil cas il faut créer des termes

nouveaux pour exprimer les notions nouvelles. Le mieux serait que des

sociologues des pays d'Amérique du Sud rédigent des manuels conçus en

fonction des problèmes particuliers à ces pays. Ces ouvrages devraient

comprendre : a) une section générale ; b) des textes correspondant aux

diverses régions culturelles ; c) des exemples empruntés à divers pays et

illustrant différents problèmes.

Les participants se sont finalement mis d'accord sur les points suivants :

i. Au premier stade des études sociologiques, les cours d'initiation ne

doivent pas établir de distinction trop nette entre les étudiants qui

280


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE MONDE

comptent se spécialiser en sociologie et les autres. Tous doivent recevoir

une certaine formation en matière d'histoire sociale, d'études comparées

et d'observation directe de la société où ils vivent. On a proposé, non

seulement de faire figurer, dans le cours d'initiation, une analyse conceptuelle

descriptive, fondée sur l'expérience des étudiants, mais aussi de

combiner d'emblée la description et l'analyse de la société. La première

partie du programme devrait prévoir l'enseignement de la sociologie à tous

les étudiants, qu'ils aient l'intention de poursuivre dans cette voie ou qu'ils

se destinent à une autre carrière. C'est à un stade ultérieur seulement

qu'il conviendrait de distinguer entre les futurs sociologues et les autres

étudiants, mais, même alors, il ne faudrait pas se cantonner, pour le

choix des exemples, à un seul domaine professionnel (médecine ou

droit, par exemple).

2. Le cours d'initiation ayant pour objet de donner aux étudiants une idée

approximative du travail du sociologue, avant qu'ils ne passent à des

raisonnements plus abstraits et à des analyses théoriques complexes, ou

qu'ils ne se spécialisent dans des domaines plus restreints, l'enseignement

doit aller du particulier au général et à l'abstrait. Le cours doit comprendre,

néanmoins, dès la première année, une part d'études analytiques.

3. Cependant, il ne faut pas qu'au début le cours de sociologie appliquée

se spécialise en prenant tous ses exemples dans un seul et même domaine ;

la documentation utilisée doit, autant que possible, se rattacher à la

théorie sociologique dans son ensemble.

4. L'emploi de manuels a généralement été jugé utile à ce stade préparatoire.

Mais, étant donné que, dans beaucoup de pays en voie de développement,

les manuels des États-Unis sont difficiles à utiliser, il paraît

souhaitable soit de composer des manuels entièrement nouveaux, soit

d'ajouter aux manuels existants des sections nouvelles, complétées par

une documentation traduite d'autres langues et concernant diverses

cultures.

5. Quant aux matières à enseigner aux étudiants en sociologie, les participants

n'ont pu arriver qu'à un accord de caractère très général. Ils

ont estimé qu'il fallait inscrire au programme les sujets suivants (ou du

moins certains d'entre eux) : anthropologie sociale, psychologie sociale,

science économique, histoire, géographie sociale, science politique,

statistique.

ENSEIGNEMENT DES MÉTHODES DE RECHERCHE

Le professeur K. Odaka (Tokyo) et le professeur H. C. Selvin (Berkeley)

ont présenté des communications sur ce sujet.

Le professeur Odaka a d'abord mentionné le rapport qu'il avait rédigé

pour la publication de l'Unesco sur l'enseignement des méthodes de

recherche. Il a ensuite examiné certains des problèmes institutionnels et des

problèmes d'organisation que pose l'enseignement de la sociologie au Japon,

281


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

où il n'existait, avant 1951, que trois chaires consacrées à cette discipline.

Sur les 500 universités et collèges universitaires du Japon, 150 ont maintenant

des départements de sociologie, ou donnent des cours de sociologie.

C'est l'attitude défavorable qu'adoptait autrefois le gouvernement japonais

à l'égard de la sociologie qui explique la pénurie de fonds à consacrer aux

recherches expérimentales et, par voie de conséquence, le fait que les sociologues

japonais aient dû s'occuper surtout de sociologie théorique ou

philosophique. Néanmoins, la recherche expérimentale a pris de plus en

plus d'importance pour les sociologues japonais depuis la fin de la deuxième

guerre mondiale — ce qui a eu pour résultat, sur le plan institutionnel, que

le programme d'études est consacré, pour 25 % environ, à la formation

aux techniques de recherche. Bien que l'intérêt des recherches expérimentales

soit encore mal reconnu au Japon, les instituts ci-après ont réussi à

établir d'utiles rapports de coopération en matière de recherche et d'enseignement

: Institut de journalisme, rattaché à l'Université de Tokyo

(procède surtout à des recherches sur les moyens de grande diffusion) ;

Institut de mathématiques statistiques du Ministère de l'éducation (donne

des cours de brève durée sur les méthodes statistiques, à l'intention des

chercheurs et des étudiants d'université) ; Institut de recherches démographiques

du Ministère de la sécurité sociale et Institut de recherches

agronomiques rattaché au Ministère de l'agriculture et de la sylviculture.

Les universités procèdent à de nombreux travaux sur le terrain en coopération

avec ces instituts, dont les experts jouent le rôle de consultants pour

les projets de recherche de leur département de sociologie. Un lien s'établit

de la sorte entre enseignement et recherche.

La communication du professeur Selvin s'appuyait essentiellement sur

son expérience et sa connaissance des États-Unis et visait à déterminer quels

sont les procédés les plus courants en matière d'enseignement méthodologique

et dans quel sens évoluent la statistique et la méthodologie. A ses

yeux, la méthodologie remplit avant tout une fonction analytique, et la

statistique est un instrument qui sert à l'expression des notions méthodologiques.

Tandis que, vers 1930, le profane cultivé pouvait comprendre presque

tous les articles d'une revue de sociologie, il n'en va plus de même aujourd'hui

où la lecture des documents sociologiques exige des connaissances de

base en statistique et en méthodologie. Il existe deux raisons de développer

l'enseignement de la méthodologie : a) tout d'abord, les cours obligatoires

de statistique et de méthodologie de la recherche constituent les pierres

d'achoppement les plus redoutables pour les étudiants, notamment pour

ceux qui préparent des diplômes supérieurs ; b) en second lieu, beaucoup

des publications de recherche sont médiocres du point de vue méthodologique.

L'enquête objective à laquelle Selvin et Hirschi se sont livrés sur

cette question a mis en lumière une évolution continue vers des statistiques

plus abondantes, une méthodologie plus formelle et, un peu plus tard, vers

une certaine mathématisation. Pour que les élèves soient en mesure de

suivre ce processus, ils ont besoin de recevoir une formation mathématique

282


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE MONDE

plus poussée, soit pendant leurs études secondaires, soit dans le cadre des

cours d'initiation qu'ils suivent au collège universitaire ou à l'université.

La qualité des manuels statistiques n'est pas satisfaisante au niveau

élémentaire, et l'est bien moins encore au niveau moyen, parce que la

gamme des ouvrages entre lesquels on peut choisir est plus réduite. Le plus

souvent, ces livres sont conçus pour des psychologues, ainsi que le montrent

leurs titres, leurs sujets et les exemples cités. D'après Selvin, il n'a paru

depuis 1952 aucun manuel statistique de niveau moyen expressément destiné

aux sociologues. Au niveau supérieur, la situation est toute différente :

il n'est plus question d'éviter le recours aux mathématiques, ni d'étudier

les problèmes de fond dans un domaine quelconque. Ne serait-ce que pour

lire les textes, il faut connaître le calcul infinitésimal et l'algèbre matricielle.

Pour la formation systématique en matière de recherches expérimentales,

on ne peut plus recourir à la procédure traditionnelle — celle des recherches

personnelles — tout simplement parce que le nombre des étudiants est trop

élevé par rapport à celui des maîtres. Il existe plusieurs solutions de compromis,

dont l'une, l'analyse secondaire — qui consiste à réexaminer les données

rassemblées à d'autres fins — a encore une certaine importance aujourd'hui.

Cette analyse peut être comparative, si l'on utilise une documentation

puisée dans un grand nombre d'études différentes ; elle peut aussi

donner lieu à une interprétation nouvelle, si l'on analyse une seconde fois

les données d'une étude déterminée. Cette méthode permet à l'étudiant de

consacrer relativement plus de temps au travail d'analyse et de rédaction

que s'il devait recueillir lui-même les données ou participer avec ses camarades

à l'exécution d'un travail en commun. Mais son principal inconvénient

est que l'intéressé n'apprend pas, par expérience, à organiser une

étude ni à recueillir des données. Il faudrait trouver un compromis entre

les travaux qui consistent simplement à recueillir des données et ceux qui

consistent uniquement à les analyser et les interpréter.

On a pensé un moment pouvoir résoudre ce problème par la formule du

class project : l'exécution d'un travail collectif permet, en effet, à chaque

étudiant d'acquérir tour à tour l'expérience de toutes les phases de ce

travail. Mais, après un essai, de nombreux éducateurs ont renoncé à cette

méthode, parce que les opérations quasi mécaniques de rassemblement et

de traitement des données exigent trop de temps. Si l'on essaie de faire tenir

toute une étude en un seul semestre, les étudiants ne parviennent pas au

stade de l'analyse ; il arrive même qu'ils ne puissent guère observer de résultats.

On a trouvé à tous ces problèmes plusieurs solutions partielles, sans

qu'aucune soit entièrement satisfaisante.

Une méthode apparemment assez efficace est appliquée à Berkeley : c'est

celle du truncated class project (travail collectif partiel), où le rassemblement et

le traitement des données ne sont pas effectués en totalité. Pendant la majeure

partie du premier semestre, les étudiants procèdent à toutes les opérations

que comprennent l'élaboration du plan d'une étude et la mise au point des

instruments. Ils recueillent des observations et procèdent à des interviews

283


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

préparatoires, lisent la documentation pertinente et coopèrent à l'élaboration

et à l'essai préliminaire du questionnaire. Au moment où commencerait

l'enquête véritable, avec sa longue suite d'opérations—échantillonnage,

interviews, codage, établissement de cartes perforées, présentation en

tableaux — chaque étudiant reçoit une série de cartes perforées établies

pour une étude antérieure et procède, à l'aide de cette documentation, à

l'analyse secondaire des problèmes qui l'ont intéressé.

On a aussi mentionné la Detroit Area Study, sorte de class project d'un

niveau supérieur. Il s'agit d'un cours qui s'étend sur deux semestres et que

presque tous les étudiants suivent, tout en travaillant, sous la direction d'un

eminent spécialiste, à des problèmes d'une grande importance théorique.

Cette étude de Detroit fait une place plus large aux expériences in situ, tandis

que le truncated class project de Berkeley consiste surtout en des travaux d'analyse

et de rédaction.

Les dissertations trimestrielles, rédigées en liaison avec le truncated class

project de Berkeley, pour lesquelles c'est l'analyse et la logique qui comptent

avant tout, se sont révélées supérieures, en qualité, aux dissertations

concernant des projets dans lesquels une moindre importance est accordée à

l'analyse. Les participants ont souligné, au cours des débats, l'intérêt de

l'analyse secondaire comme méthode pédagogique, mais ils ont exprimé

l'avis que la formation générale des étudiants est assez médiocre, surtout en

Amérique du Sud. L. Brams a signalé la faiblesse que présente l'enseignement

de la conceptualisation au Chili et la confusion qui y règne à l'égard

de concepts de caractère très général. Il a aussi critiqué les articles et les

manuels qui proposent surtout comme modèles des recherches de type

idéal et trahissent l'absence de pensée créatrice.

Les participants sont ensuite revenus aux problèmes de l'enseignement

des théories et des modèles et de leurs relations réciproques, et il a été

proposé d'étudier les progrès réalisés depuis le rapport rédigé en 1954 par

le professeur P. de Bie. A cette époque, il n'existait presque pas de cours de

formation en matière de recherche pratique. Aujourd'hui, en revanche, la

conceptualisation occupe une place beaucoup plus large qu'il y a dix ans.

Le professeur de Bie a soutenu que l'enseignement des techniques de recherche

devrait revêtir un caractère plus pratique et recourir, par exemple, au

truncated class project (comme on le fait aujourd'hui non seulement aux

États-Unis mais aussi en Belgique). Cependant, certains participants ont

signalé que les jeunes étudiants de certains pays européens sont nettement

hostiles aux recherches et travaux sur le terrain. Cette attitude est peutêtre

due, pour une part, à une éducation humaniste classique et, pour une

part, au fait que les vieilles traditions universitaires orientent vers l'étude

livresque plutôt que vers l'observation directe. Il se peut aussi que les

lacunes de la formation statistique et mathématique y soient pour quelque

chose. C'est pourquoi il a été proposé d'initier d'abord les étudiants à la

statistique et peut-être aussi, en cas de besoin, aux mathématiques — bien

que cela soit naturellement très difficile au début, car les étudiants ignorent

à peu près tout de la sociologie. Il faudrait commencer par des choses

284


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE MONDE

concrètes, puis introduire progressivement dans l'enseignement les abstractions

et la logique de la science.

En France, l'enseignement des méthodes de recherche se fait en dehors

des universités, ce qui semble poser un problème très grave. A la longue,

en effet, cette pratique a une conséquence très dangereuse : les sociologues

qui enseignent dans les universités tendent à négliger la recherche pratique ;

ils se contentent souvent d'enregistrer et de répéter, voire, dans certains cas,

de faire la synthèse théorique des résultats de recherches faites par d'autres

qu'eux.

Au cours du débat qui a suivi, les participants ont examiné sous quelle

forme et à quel stade il convient d'inscrire au programme d'études la statistique

et les techniques, à quel moment il faut enseigner la méthodologie et

s'il est bon de combiner l'enseignement méthodologique et la recherche

pratique.

Le professeur Germani a déclaré qu'en Argentine il est habituel de commencer

par l'enseignement de la statistique, puis d'enseigner les techniques

élémentaires de recherche (deux semestres), le troisième semestre étant

consacré aux applications. On s'est demandé s'il était utile de faire des cours

de ce genre aux étudiants qui n'ont pas l'intention de poursuivre dans la

voie de la sociologie ; mais la question n'a pas éveillé grand intérêt. D'après

L. Brams, la Faculté latino-américaine de sciences sociales (FLACSO) est

organisée de façon différente : la méthodologie et les travaux pratiques

occupent 50 % du temps des étudiants, les deux années de méthodologie

étant complétées par des cours de statistique et des cours théoriques — de

sorte que deux personnes formées à la FLACSO, qui sont actuellement

chargées d'enseignement, devront, à leur retour dans leurs pays respectifs,

adapter leurs connaissances aux conditions locales. A Bogota (Colombie),

on enseigne d'abord aux étudiants la façon d'observer, puis on les autorise

à recueillir des données. Cette formation ne dépasse pas le stade descriptif

et les données sont recueillies dans le milieu où vit l'élève.

Quelqu'un a proposé d'enseigner d'abord la statistique, puis certaines

techniques déterminées, et enfin la méthodologie ; mais les participants

n'ont pas pu se mettre d'accord sur le stade précis auquel il conviendrait

d'aborder ces matières. Il a semblé préférable de ne pas commencer par

l'enseignement de la méthodologie, encore que cela puisse paraître logique.

L'expérience d'Israël conduit à la même conclusion (voir le rapport de

König à l'intention de l'Unesco). La question s'est également posée de

savoir quelle formation on peut dispenser à la masse des profanes, c'est-àdire

aux étudiants qui n'ont aucune expérience préalable de la sociologie.

Il a été proposé d'aborder l'enseignement de cette discipline dès l'école

secondaire, afin de donner aux élèves une idée générale de ce que sont les

recherches sociales. Il convient ici de distinguer nettement entre la parfaite

connaissance des techniques de recherche et l'initiation aux buts et au

contenu de la recherche, qui, seule, peut faire l'objet d'un enseignement

à ce premier stade. En revanche, à un stade très avancé des études universitaires,

on pourrait, une fois terminé l'enseignement de la méthodologie,

285


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

confronter différentes disciplines, de manière que chacune tire parti, si

possible, des méthodes employées par d'autres. Cela se fait d'ailleurs déjà

dans certains établissements.

Les débats consacrés à l'enseignement des techniques et méthodes de

recherche ont abouti aux conclusions et recommandations ci-après, qui

expriment l'opinion de la majorité des participants :

i. Les cours d'initiation à la statistique devraient porter sur : a) les éléments

de la théorie statistique (si la formation mathématique des étudiants

est insuffisante, il conviendrait de la compléter) ; b) le rassemblement des

données statistiques ; c) l'utilisation et l'interprétation des données.

2. La formation statistique devrait intervenir assez vite, si possible dès la

première année d'études. Très tôt, l'étudiant aurait intérêt à participer

activement à des recherches ou observations.

3. Avant d'aborder l'étude et la pratique de techniques plus précises et

plus complexes, les étudiants devraient, si possible, avoir acquis une

connaissance suffisante de la société, des processus sociaux et de la

théorie sociologique.

4. L'enseignement de la méthodologie générale (philosophie des sciences)

devrait être étroitement rattaché à la sociologie, à un stade ultérieur

des études.

5. Il a été généralement admis — et corroboré par l'expérience des participants

— qu'un enseignement des techniques de recherche qui ne s'appuie

pas sur leur application aux travaux pratiques peut être néfaste pour

l'étudiant, celui-ci n'ayant qu'une connaissance théorique de ces

techniques et ne sachant pas les appliquer aux recherches concrètes. Il

paraît donc nécessaire de combiner l'enseignement des techniques de

recherche et les travaux pratiques.

6. Il y a différentes façon de donner aux étudiants l'expérience de la

recherche : a) par des travaux personnels (mais cela est devenu impossible

dans la plupart des universités, en raison des effectifs pléthoriques) ;

b) par l'analyse secondaire — qui n'est pas sans inconvénient, surtout

en ce qui concerne l'élaboration du plan d'une étude ; c) par des travaux

collectifs {class projects), les étudiants qui suivent un même cours exécutant

un projet de recherches dans sa totalité — mais cela exige beaucoup

de temps; la Detroit Area Study est une vaste entreprise de ce genre ;

d) par l'exécution partielle de travaux collectifs {truncated class project),

certains éléments du projet étant laissés de côté afin de ménager plus de

temps pour l'analyse et l'interprétation des données ; e) par la participation

à des recherches organisées, dont le plan pourrait être établi en

coopération avec des instituts extérieurs à l'université. Le département

de sociologie ou le professeur de sociologie pourrait être chargé de

négocier les modalités de cette coopération : élaboration d'un questionnaire,

interviews, codage et mise en tableaux des données.

7. Les étudiants déjà avancés devraient, autant que possible, recevoir une

formation dans des instituts de recherche.

286


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE MONDE

INSTITUTIONALISATION ET DÉVELOPPEMENT DE LA SOCIOLOGIE

La discussion a été ouverte par le professeur A. Pagani (Milan), avec sa

communication sur les facteurs favorables et défavorables à l'institutionalisation

de la sociologie. Le professeur Pagani a dressé un tableau des éléments

ou conditions qui accélèrent ou qui freinent le processus d'institutionalisation.

D'accord avec R. K. Merton, il considère l'institutionalisation

comme une phase intermédiaire du développement de la sociologie,

la phase précédente étant celle de la recherche d'une légitimation intellectuelle,

et la phase suivante étant caractérisée par le rétablissement de rapports

de coopération entre les diverses sciences sociales. Par institutionalisation,

il faut entendre l'introduction de la sociologie dans le système

universitaire et la création d'organismes de recherche. Les variables ciaprès

permettent de mesurer le degré d'institutionalisation :

i. Niveau des cours (une distinction étant faite entre le niveau élémentaire

et le niveau supérieur).

2. Représentation de la sociologie dans les différentes facultés. L'extension

progressive de l'enseignement de cette discipline à de nombreuses

facultés (dans certains pays, cet enseignement est devenu un élément

courant des études supérieures) est certainement l'un des indices les

plus significatifs du degré d'institutionalisation. L'introduction de

l'enseignement de la sociologie dans des facultés qui, par tradition, ne

se consacrent pas à l'enseignement des sciences sociales doit être considérée

comme une phase importante de ce processus. Le degré d'institutionalisation

peut aussi se mesurer, évidemment, à l'existence de facultés

ou départements dits « de sociologie ».

3. Statut professionnel des professeurs de sociologie. Dans les systèmes où

l'enseignement de la sociologie est dispensé, entièrement ou principalement,

par des professeurs de sociologie légalement qualifiés, l'institutionalisation

est plus poussée que dans ceux où cet enseignement est

assuré par le jeu de nominations temporaires. Dans beaucoup de pays,

la sociologie était enseignée, jusqu'à une date récente, par des professeurs

que leur formation destinait à d'autres disciplines : science économique,

philosophie, droit, etc.

On pourrait exprimer en pourcentage, aux fins de comparaison : a) l'importance

de l'enseignement de la sociologie par rapport à l'enseignement

d'autres disciplines, ou à l'enseignement des « sciences sociales », ou b) le

nombre des étudiants qui suivent des cours de sociologie, par rapport à

l'effectif total des universités, ou par rapport au nombre des étudiants qui

suivent des cours de sciences sociales. Par cette méthode, ou par toute

autre méthode quantitative analogue, on pourrait évaluer les situations

correspondant aux diverses structures universitaires.

Parmi les conditions qu'il considère comme étant d'une importance

capitale pour Pinstitutionalisation de la sociologie, le professeur Pagani a

mentionné les suivantes :

1. Résistances intellectuelles et académiques, dont l'influence varie selon

287


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

le prestige de l'université dans le pays en cause. Lorsque ce prestige est

grand, l'introduction de la sociologie dans l'enseignement universitaire

n'est guère déterminée par les conditions extérieures, mais dépend

presque entièrement de facteurs académiques. En revanche, lorsque ce

prestige est médiocre, les conditions favorables ou défavorables exercent

une action directe sur l'introduction de la sociologie dans l'enseignement

universitaire.

2. Facteurs intérieurs et extérieurs. Pour exercer une influence, les conditions

extérieures doivent se faire sentir dans le cadre même de la structure

universitaire. Si les conditions qui régnent à l'intérieur de cette

structure contrarient les conditions extérieures favorables, le processus

d'institutionalisation s'en trouvera naturellement freiné. Des transformations

sociales très marquées favorisent incontestablement ce processus

d'institutionalisation, à condition que les milieux universitaires euxmêmes

participent au changement général d'orientation.

3. Position des sciences sociales dans le système universitaire. Le rang que

l'enseignement supérieur reconnaît à ces sciences peut avoir, lui aussi,

des effets favorables ou défavorables. De façon générale, les chances

d'institutionalisation de la sociologie sont proportionnelles au degré d'institutionalisation

déjà atteint par les autres sciences sociales. Mais ce

principe cesse d'être valable si l'introduction de la sociologie dans

l'enseignement universitaire est considérée comme dangereuse pour les

autres sciences sociales.

4. Structure socio-politique et orientation générale de la société. Lorsque

la société a une attitude favorable à la solution rationnelle des problèmes

sociaux, elle s'intéresse aux instruments nécessaires à cette solution. Aussi

la sociologie s'efforce-t-elle souvent de se légitimer par son utilité.

L'attitude générale à l'égard de la sociologie et la conviction de son

utilité sont certainement le facteur le plus important de son institutionalisation.

Cela est particulièrement vrai dans les phases de transformation

sociale que traversent beaucoup des pays dont le développement ne fait

que commencer, et c'est également vrai des pays qui s'efforcent de

parvenir à l'unité politique.

5. Enfin, plus l'université est autonome, plus grandes sont les chances

d'institutionalisation de la sociologie. Toutefois, ce facteur dépend

d'autres éléments, comme les attitudes sociales et l'orientation générale.

C'est ainsi que, dans une structure sociale centralisée, où les universités

ne sont pas autonomes, ou ne le sont que dans une faible mesure, les

chances d'institutionalisation peuvent, cependant, être assez grandes en

raison des attitudes d'ordre politique.

En ce qui concerne les résistances auxquelles la sociologie peut se heurter,

les participants ont accordé une attention spéciale à la distinction entre

conditions extérieures et conditions intérieures, ainsi qu'au rôle des intellectuels

dans la société — à la fois dans le cadre de la structure universitaire

et en dehors de ce cadre. Dans les pays où les universités ont une tradition

sociologique et une structure fermée, le problème ne se pose pas de la même

288


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE MONDE

façon que dans ceux où cette structure est encore « ouverte » — comme la

Nigeria et d'autres pays récemment parvenus à l'indépendance. En ce qui

concerne la position des intellectuels dans la société, on a signalé que leur

résistance peut créer une situation telle que la sociologie fait son apparition

dans le pays, non point à l'université, mais en dehors de l'université, comme

cela s'est produit en Grèce. Mais, si le sociologue veut remporter une victoire

véritable, il doit s'efforcer de travailler en coopération avec les autorités

académiques existantes, plutôt que chercher un appui dans les milieux non

universitaires.

Les participants ont étudié assez longuement les facteurs qui aident à

vaincre les résistances ou qui favorisent le développement de la sociologie

dans un pays. Diverses activités leur sont apparues favorables à l'institutionalisation

de la sociologie : organisation de congrès ou de stages d'études

internationaux, création d'instituts supérieurs de recherche dans les pays

où la sociologie est peu développée (par exemple, la création de la Faculté

latino-américaine de sciences sociales à Santiago du Chili), échanges d'enseignants

et d'étudiants déjà avancés entre pays où l'enseignement de la sociologie

est très développé et pays où il est encore embryonnaire. Ces différentes

activités contribuent à préciser le rôle du sociologue dans la société

et exercent une influence favorable sur l'opinion que les autres hommes de

science ont des sociologues. Naturellement, le prestige de la sociologie

dépend aussi des besoins et des intérêts de l'ensemble de la société. Aux

États-Unis, les services sociaux se sont beaucoup développés vers la fin du

siècle dernier, surtout en raison de l'immigration massive qui s'est produite à

cette époque et des problèmes posés par l'émancipation des Noirs. Cette

période a été très importante pour la sociologie, et cet exemple montre que

le développement et Pinstitutionalisation de cette discipline ne sont pas

nécessairement un processus purement académique.

La dernière communication, faite par A. Pearse (Bogota), était de caractère

plus descriptif et illustratif : elle exposait, dans leurs grandes lignes, la

structure et l'organisation de l'Université nationale de Colombie. Cet établissement

est financé conjointement par l'Unesco et par les fondations

Fulbright et Ford. Sa création, entre 1930 et 1940, a été d'inspiration populiste

et est un exemple d'initiative libérale prise dans une société dont le

système politique est quelque peu conservateur et autoritaire.

La vie politique pénètre très profondément la vie de l'université. Les

catedráticos sont de puissants personnages, qui jouissent d'une grande autorité,

mais ils sont mal payés. Cette autorité et la « distance sociale » qui les

sépare des étudiants compensent la médiocrité de leur condition matérielle.

Indépendamment de leurs fonctions universitaires, la plupart d'entre eux

sont avocats, médecins, etc. Les professeurs à plein temps ont une vie assez

terne ; ils ne persévèrent dans leur carrière qu'en raison de la sécurité qu'elle

leur offre et ne participent guère à la vie sociale de Bogota. L'insuffisance

des traitements est telle que l'université ne compte pas de professeurs qualifiés,

mais seulement de jeunes maîtres. Il y a très peu de jeunes gens de la

haute société qui fréquentent l'université.

289


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

Les autorités académiques ne disposent d'aucun pouvoir effectif, et

l'université n'a pas d'autonomie véritable. En fait, c'est aux vingt-deux

doyens qu'il appartient de prendre toutes décisions, mais il n'existe pas de

terrain d'entente entre eux. L'université doit son existence au fait que le

mouvement démocratique a exalté des valeurs opposées à celles qui étaient

généralement admises dans le pays ; mais les conditions fondamentales

nécessaires à la vie d'une université font défaut. Les institutions de même

niveau n'ont aucun moyen de communiquer entre elles. Personne n'envisage

la possibilité de parvenir à un accord par consentement mutuel ;

les décisions sont toujours imposées par le plus fort au plus faible. Il est

courant que des groupes du corps enseignant de l'université demandent

aux étudiants de passer à l'action et d'organiser des manifestations pour

soutenir l'application de leur politique ou l'exécution de leurs décisions

récentes. Cette façon de procéder se retrouve dans la texture même de

nombreuses sociétés latino-américaines, où l'on attend de l'individu qu'il

use d'autorité pour atteindre ses buts immédiats. Il n'y a pas de réglementation

efficace ni de procédure établie pour concilier les opinions divergentes.

Les participants ont ensuite étudié les résistances auxquelles se heurtent

la Colombie et, tout aussi manifestement, d'autres pays d'Amérique latine.

Les professeurs Pearse et Germani ont souligné qu'en fait, dans ces pays,

la sociologie — considérée comme une science de l'action sur les masses —

ne rencontre pas de véritable opposition dans l'ensemble de la société,

mais que son institutionalisation n'y trouve pas non plus de voie toute

tracée. C'est plutôt au sein même des universités que se manifestent les

résistances. La sociologie n'a pas la place qu'elle devrait avoir dans la plupart

des universités argentines, a déclaré le professeur Germani, qui voudrait

voir cette discipline établir de meilleures relations fonctionnelles avec

d'autres disciplines et d'autres groupes internationaux, tout en restant

exempte de toute ingérence gouvernementale ou académique. A son avis

il faudrait créer des départements distincts pour la sociologie, la psychologie

et l'anthropologie, afin que la sociologie se libère de l'influence de

la philosophie ou de toute autre discipline. Le professeur Germani espère

que la création de ces départements au sein de la Faculté des sciences sociales

aurait pour résultat d'accroître l'autonomie de la sociologie et d'écarter

les résistances et les obstacles auxquels elle se heurte actuellement. Il semble

donc qu'en Amérique latine une phase de désintégration doive nécessairement

précéder l'intégration.

Les débats ont ensuite porté sur la question de savoir s'il convient de

séparer enseignement et recherche, ou si le professeur de sociologie doit

combiner ces deux activités. Les participants ont jugé dangereux d'établir

une nette division du travail entre recherche et enseignement, comme on

a fortement tendance à le faire en France, par exemple. Us se sont, en général,

accordés à penser que l'enseignement doit être rattaché à la recherche

et que l'on doit décourager l'habitude, commune à de nombreux professeurs,

de laisser l'enseignement à leurs assistants pour s'occuper eux-

290


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE M O N D E

mêmes des travaux de recherche. Les professeurs doivent — et peuvent —

combiner ces deux activités. Un débat sur les avantages et les inconvénients

respectifs du maître « tout venant » et de l'érudit (Gelehrter) n'a abouti à

aucune conclusion précise. Selvin a signalé que souvent, aux États-Unis,

les professeurs qui se livrent à des recherches s'efforcent d'y adjoindre

au moins un cours ou la direction d'un stage d'études, afin de puiser dans

ces activités pédagogiques des idées propres à perfectionner leurs instruments

de recherche. Cette interaction entre enseignement et recherche

donne souvent d'excellents résultats.

Les participants se sont mis d'accord sur les recommandations suivantes :

i. On pourrait organiser des congrès et des stages d'études internationaux

dans les pays où la sociologie n'est encore guère implantée, afin d'y

promouvoir le développement de cette discipline. Il serait souhaitable

aussi de procéder à des échanges de maîtres et d'élèves.

2. Les travaux de recherche qui sont organisés ou financés par des institutions

étrangères devraient répondre aux besoins spécifiques du pays

hôte, tels qu'ils sont définis par ses sociologues. Il conviendrait d'adapter

les notions de base et les méthodes de travail à la situation de ce pays.

L'aide étrangère serait particulièrement efficace, si elle consistait à

payer les traitements de professeurs et de chercheurs qui donneraient

un enseignement ou feraient des recherches dans des centres de création

récente, en adaptant les projets aux besoins locaux.

3. Les sociologues ne doivent pas perdre de vue les avantages qu'ils peuvent

retirer de contacts avec les disciplines voisines.

4. L'expansion de l'enseignement sociologique ne doit pas être recherchée

par la nomination de professeurs qui, par formation ou par vocation,

ne seraient pas d'authentiques sociologues.

5. Il y aurait intérêt à créer, dans les pays dont le développement en est

encore à ses débuts, une société savante qui puisse contribuer aux progrès

de la sociologie en définissant plus clairement le statut et le rôle du

sociologue dans la société.

6. Il conviendrait de favoriser la constitution de départements autonomes

ou semi-autonomes, qui puissent prendre librement toutes décisions

concernant leur programme d'enseignement. La sociologie pourrait

ainsi secouer le joug des facultés de philosophie ou d'autres facultés

qui ne sauraient jamais lui accorder qu'une place subalterne.

7. De façon générale, la combinaison de l'enseignement et de la recherche

paraît présenter un grand intérêt, tant pour le professeur lui-même que

pour l'avancement de la sociologie en tant que science. La charge de

travail ne doit pas être telle que le spécialiste soit contraint de se cantonner

dans l'une ou l'autre de ces deux activités : l'octroi de congés

sabbatiques et la création d'instituts de recherche associés aux départements

de sociologie offriraient d'heureuses solutions à ce problème.

291


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

CENTRE LATINO-AMÉRICAIN DE RECHERCHES

EN SCIENCES SOCIALES

Avenida Pasteur 431, Prahia Vermalha, Rio de Janeiro

Programme pour 1963-1964

Conformément à la nouvelle orientation du Centre latino-américain de recherches

en sciences sociales, qui tend à donner un caractère encore plus dynamique à ses

activités, le présent programme pour la période 1963-1964 a été étudié et mis au

point par le conseil des chercheurs et approuvé par le comité directeur, dans sa

sixième session (Mexico, août 1963).

Des démarches seront entreprises auprès de l'Unesco, afin que les activités du

Département des sciences sociales qui intéressent l'Amérique latine ne soient pas

entreprises sans contacts avec le centre ou avec des institutions et spécialistes indiqués

par celui-ci. D'autre part, la direction du centre examinera, avec ce même

département, la possibilité d'une coopération pour des activités spécifiques dans le

domaine de la documentation, des publications ou de la comparaison des recherches.

Le personnel du centre (directeur, secrétaire général, directeurs des projets et

experts de l'Unesco) devra coordonner les tâches assignées aux équipes nationales.

A cet effet, des mesures seront prises pour permettre aux directeurs des projets

d'aller sélectionner les experts sur place et suivre, si besoin est, la marche des travaux

en cours.

Recherches et études

Le centre entreprendra des recherches et des études sur des thèmes spécifiques,

selon les critères généraux suivants : a) un thème central sera choisi pour une

étude plus approfondie ; b) un vaste plan de coopération assurera autour de ce

thème, important pour le développement de l'Amérique latine, la coordination

des activités des chercheurs et des institutions nationales de recherche ; c) la programmation

des recherches sera toujours rattachée, d'une certaine façon, au thème

central, afin d'éviter la dispersion des efforts et des ressources techniques et financières.

Sur la base de tels critères, on a choisi comme thème central « Les structures

agraires et urbaines en Amérique latine » ; ce choix est justifié : par l'ampleur du

thème ; par les problèmes aigus et généraux que pose la question agraire dans tous

les pays latino-américains ; par ses répercussions sur le processus de développement

et par ses liens avec l'industrialisation.

D'autre part, l'Amérique latine est aujourd'hui la scène de plusieurs expériences

de réforme agraire, parallèles au développement de l'urbanisation. Ces sujets ont

plus ou moins de relations entre eux. En ce qui concerne la réforme agraire, on

n'a fait jusqu'à présent aucune tentative de synthèse qui ait pour objet les structures

agraires, et dont les conclusions puissent être présentées aux organismes exécutifs.

Des problèmes de désintégration ou de changement de structure agraire se

présentent actuellement dans presque tous les pays latino-américains, qui offrent

un magnifique terrain d'étude au sociologue. Dans certains cas, l'immobilisme

même de la structure, l'inertie des institutions sociales dans la campagne ont des

répercussions sur la vie nationale et menacent la survivance de l'ensemble du pays.

Dans d'autres, le changement révolutionnaire désintègre, à un rythme trop rapide,

des comportements traditionnels. Entre ces types extrêmes, il y a une gamme très

variée de situations, selon le degré d'industrialisation et d'urbanisation des divers

pays. D'où, des problèmes qui se posent également dans les milieux urbains.

L'analyse des structures agraires et urbaines devra s'articuler avec les études

consacrées à leurs différentes répercussions et implications, en vue, notamment,

292


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE MONDE

de favoriser le processus de développement économique et social de l'Amérique

latine. Pour atteindre cet objectif, le centre sollicitera la collaboration de spécialistes

en matière de sociologie, d'anthropologie, d'économie, de démographie, de

psychologie sociale, de géographie et de science politique, qui auront pour tâche

de contrôler et d'encourager les travaux en cours, en liaison étroite avec des institutions

et des experts de la région. Dans ce cadre si varié, rentrent les projets généraux

suivants :

i. Études sur les structures sociales, avec recherche du processus de stratification

et de mobilité sociale dans des sociétés urbaines et rurales, et examen des effets

de leur transformation sur les institutions sociales ;

2. Études sur la structure agraire, avec examen des aspects sociaux et économiques

caractéristiques des divers types d'exploitation agricole, des systèmes agricoles

et des modes de culture et de production, des régimes du travail rural, ainsi que

des relations entre ces problèmes et les processus d'urbanisation et d'industrialisation

;

3. Études sur la structure urbaine, avec examen des conditions du processus d'urbanisation

et d'industrialisation, principalement en ce qui concerne ses implications

sociales, économiques et culturelles, ainsi que ses relations avec la structure

agraire ;

4. Études sur le rôle de l'éducation, sur les possibilités et les besoins en matière

d'éducation, sur le manque d'établissements d'enseignement et sur le problème

de la main-d'œuvre dans les pays latino-américains, du point de vue du développement

économique, de la rentabilité des investissements destinés à l'éducation,

ainsi que du rôle de la technologie et de la science dans le développement économique

et social de la région ;

5. Études sur la caractérisation et la délimitation des aires culturelles : culture originale

de chaque pays ou région, avec ses variations, formes d'occupation primitives,

évolution et transformation des groupes initiaux ;

6. Études sur les aspirations et les attitudes des populations, principalement en

ce qui concerne la jeunesse et divers autres groupes — sociaux ou professionnels

— face aux transformations structurales et aux conditions de vie des groupes

indigènes ; étude des contacts, du processus d'intégration, de la désintégration

des tribus, de la participation à la vie sociale de la nation, des transformations

des structures agraires, de l'urbanisation et de l'industrialisation ;

7. Études sur différents groupes raciaux, mettant en évidence le mécanisme des

relations établies, les attitudes, les chocs subis au cours des processus de contact

et de changement (structures agraires, urbanisation et industrialisation).

Le centre apportera une aide technique et économique à la réalisation de l'étude

pilote sur l'équilibre du développement économique et social de l'Uruguay ; cette

étude sera effectuée par 1'Instituto de Ciencias Sociales de Montevideo avec la

collaboration de l'Unesco. Elle servira de base à un projet qui pourra être utilisé

par d'autres pays de la région et dont le développement sera stimulé, dans la

mesure du possible, par le centre.

Chaque recherche sera entreprise suivant le projet spécifique, dûment étudié

par le conseil des chercheurs du centre, et conformément aux recommandations

prévues dans la seconde partie du plan de recherches du centre, compte tenu des

ressources financières disponibles.

On établira un système de priorités, accordant la préférence absolue aux thèmes 1,

2, 3, etc., toujours en rapport avec le thème central. Toutefois, la sélection de ces

thèmes ne limitera pas l'action du centre en ce qui concerne l'obtention du concours

d'autres institutions ou organismes pour l'exécution de son programme.

Le centre procédera à l'analyse comparative des recherches sur la stratification

et la mobilité sociales effectuées à Montevideo, Buenos Aires, Rio de Janeiro et

Santiago du Chili ; la recherche sera étendue à la ville de Mexico, en collaboration

avec l'École de sciences politiques et sociales de l'Université nationale autonome

de Mexico, ainsi qu'à d'autres villes latino-américaines.

0

293


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

Le personnel du centre examinera aussi la possibilité d'entreprendre une étude

sur l'intégration des populations indigènes du Guatemala, en collaboration avec

l'Institut universitaire centre-américain de recherches économiques et sociales,

en utilisant les ressources que l'institut peut offrir.

Documentation et publications

Le centre poursuivra ses activités en matière de documentation et de publications,

en se fixant les objectifs suivants :

i. Élargissement du service de documentation grâce à une installation appropriée

et à l'amélioration de ses différentes sections — bibliothèques, bibliographie,

informations et publications ;

2. Revue des institutions d'enseignement et de recherche, ainsi que des activités

en cours, pour la constitution de fichiers et d'index des établissements, du personnel

spécialisé et des recherches effectuées ou en cours ;

3. Élaboration de l'étude sur la situation sociale de l'Amérique latine, basée sur le

matériel documentaire disponible et enregistré, et comportant, si possible,

un enrichissement des chapitres déjà existants et l'inclusion de nouveaux chapitres

;

4. Intensification des activités en matière de publication par la diffusion des études

déjà achevées, par l'élargissement des index de la Revue des périodiques avec

comptes rendus analytiques et par la préparation de bibliographies spécialisées ;

5. Amélioration du Bulletin, notamment par l'augmentation du nombre des collaborateurs

et l'élargissement de la section d'informations, de façon à le transformer

en un instrument plus efficace de coopération et de contact entre les sociologues

de la région ;

6. Analyse des recherches en cours dans le domaine des sciences sociales et élaboration

d'études historiques et critiques relatives à la méthodologie employée et

axées sur le problème de la classification, de l'interprétation et des tentatives

de normalisation et d'utilisation des données obtenues au moyen des enquêtes

sociales déjà réalisées.

Outre les activités déjà mentionnées, le centre travaille à l'élaboration de bibliographies

analytiques sur des sujets intéressant l'Amérique latine. Les mesures nécessaires

ont déjà été prises pour préparer trois études sur les sources bibliographiques

de la sociologie rurale au Brésil, au Venezuela et en Amérique centrale ; ces études

seront effectuées par des spécialistes. On pense entreprendre, par la suite, des travaux

analogues sur d'autres sujets relevant des sciences sociales.

Bourses de recherche pour nouveaux diplômés

Le centre stimulera les activités de recherche des nouveaux diplômés en sciences

sociales :

1. En planifiant l'octroi de bourses à des diplômés en sciences sociales, afin de leur

permettre d'entreprendre sur le terrain des recherches sur des sujets en rapport

avec le thème central du programme (développement économique et social des

différents pays) ;

2. En se conformant, dans la programmation du projet, aux règles générales suivantes

: a) le comité directeur fixera chaque année le nombre de bourses pour

l'année suivante, ainsi que la dotation financière du centre ; b) un tiers des

bourses seront accordées de préférence à des diplômés de la FLACSO, si les

plans de recherche qu'ils présentent sont acceptés ; c) outre les ressources prévues

au budget du centre, des accords pourront être conclus avec des institutions

publiques ou privées en vue d'obtenir le financement d'un plus grand nombre

de bourses ; d) le programme de bourses sera communiqué à la FLACSO, à la

Commission économique pour l'Amérique latine, aux universités et aux

institutions de recherche latino-américaines, etc. ; e) des formulaires normalisés,

294


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE MONDE

préparés par le centre, seront distribués aux personnes intéressées ;/) un plan

détaillé de recherches sur le terrain, dont le sujet devra s'harmoniser avec les

programmes de travail du centre et être en rapport avec le développement

économique [et social d'un pays latino-américain sera présenté par chaque

candidat, conjointement avec le formulaire dûment rempli ; g) un groupe de

travail comprenant le personnel du centre, un membre du comité directeur et un

représentant de la FLACSO, opérera une sélection préliminaire parmi les

formulaires, compte tenu des indications obtenues et du plan de travail reçu, et

préparera ensuite une liste des candidats ; h) aussitôt cette sélection effectuée,

les boursiers seront convoqués pour une entrevue personnelle avec le directeur

et le personnel du centre ; i) enfin, la sélection finale aura lieu et les contrats

seront signés ;

3. En prenant contact avec des institutions scientifiques internationales, régionales,

nationales ou privées, afin d'obtenir leur collaboration technique et financière

pour l'exécution et l'élargissement de ce programme de bourses.

Réunions scientifiques

Le centre pourra participer aux réunions scientifiques — congrès, conférences,

stages d'études, tables rondes, etc. — auxquelles il sera invité, dans la mesure où

la direction et le Conseil des chercheurs le jugeront utile. Le centre accordera une

attention particulière aux réunions scientifiques organisées par l'Unesco ou par des

organisations internationales, régionales ou nationales, ou encore par des institutions

régionales ou nationales dont les buts ou les activités sont en rapport avec son

propre programme. Sa coopération sera surtout de nature technique (présentation

d'études, de documents de travail, etc., et participation de membres de son personnel)

et de nature financière (selon les possibilités de son budget annuel).

Suivant une suggestion formulée par la direction de l'École de sciences politiques

et sociales de l'Université nationale autonome de Mexico, le centre recherchera

la coopération des institutions latino-américaines, pour organiser, en 1963, une

réunion scientifique des sociologues de la région, en vue : a) d'échanger des idées

sur les programmes de recherches en cours ; b) d'examiner les possibilités de coordination

de ces programmes avec celui du centre, dans le cadre d'une coopération

à l'échelle régionale ; c) d'établir un système d'échange de documents, d'informations

et d'expériences sur les programmes en cours ou déjà exécutés, ainsi que sur

l'élaboration de nouveaux projets.

INSTITUT DES SCIENCES SOCIALES

DE BARCELONE

Calle del Carmen, 47, Barcelone (Espagne)

Aux termes de ses statuts, l'Institut des sciences sociales de Barcelone a pour mission

de favoriser le développement des différentes branches des sciences sociales,

de publier des travaux de sciences sociales et de collaborer avec les organismes espagnols

ou étrangers qui exercent des activités analogues.

Le comité d'administration comprend, outre le directeur de l'institut, le président

du Conseil provincial, le président de la Commission de l'éducation et le secrétaire

général du Conseil provincial.

L'institut vient d'inaugurer son action en organisant une série de conférences sur

295


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

les problèmes sociaux du monde d'aujourd'hui, dont l'une a été présidée par S. Exe.

Don Manuel Fraga Iribarne, ministre de l'information.

En outre, il se propose de faire paraître, à partir de 1963, une revue dont le premier

numéro contiendra notamment les articles ci-après : « El fenómeno social del

ateismo », par Adolfo Muñoz Alonso, professeur à l'Université de Madrid ; « La

clase media y la legislación civil », par Manuel Batlle, recteur de l'Université de

Murcie ; « El actual mundo político hispano-americano », par Jaime Delgado,

professeur à l'Université de Barcelone ; « La burocracia y la sociedad actual », par

Salustiano del Campo, professeur à l'Université de Barcelone, etc.

L'institut se prépare à organiser la « I re Semaine internationale de la presse»,

qui aura probablement lieu du 3 au 9 juin prochain à Lloret de Mar (Costa Brava),

et à laquelle seront invités tous les professeurs et spécialistes désireux de présenter

un exposé ou un rapport sur la presse. Les personnes qui souhaitent participer

à cette manifestation peuvent adresser leurs demandes au secrétariat de l'Institut

des sciences sociales, calle del Carmen, 47, Barcelone.

Le poste de directeur de l'institut a été confié à Jorge Xifra Heras, ancien professeur

de droit politique à l'Université de Barcelone, membre de l'Institut des

études politiques et auteur de nombreux ouvrages tels que : Curso de derecho constitucional,

Formas y fuerzas políticas, Instituciones y sistemas políticos, etc.

INSTITUT CANADIEN

DE RECHERCHES POUR LA PAIX

341 Bloor Street West, Toronto (Ontario)

Un institut scientifique chargé d'effectuer des recherches sur les causes de la guerre

et les moyens de la prévenir a été créé au Canada, en 196a ; il est doté d'un personnel

à plein temps, composé de spécialistes des sciences physiques et des sciences

sociales.

Il s'agit d'un organisme de caractère non politique et non gouvernemental, qui

procède à des études objectives ; il est dirigé par des savants et des philanthropes

de réputation mondiale, qui sont persuadés que la science, après avoir aidé l'humanité

à forger les instruments de la guerre, peut aussi aider à faire régner la paix dans

le monde entier.

Au nombre des administrateurs de l'Institut canadien de recherches pour la

paix figurent le D r Brock Chisholm, ancien directeur général de l'Organisation

mondiale de la santé, M M . Hugh L. Keenleyside, ancien directeur général de

l'Administration de l'assistance technique (Nations Unies), Franc R. Joubin,

géologue et spécialiste de l'extraction de l'uranium, qui fait autorité dans le monde

entier, et Gérard Pelletier, rédacteur en chef de La Presse, le plus important des journaux

français d'Amérique du Nord.

Le promoteur de l'entreprise a été Norman Alcock, d'Oakville (Ontario), spécialiste

de la physique nucléaire, qui a abandonné la recherche industrielle, il y a

trois ans, pour s'employer à stimuler l'intérêt porté aux recherches en faveur de la

paix. Les administrateurs de l'institut espèrent que sa création incitera les habitants

d'autres pays à fonder des centres de recherche analogues, en vue de faciliter la

mise en commun des données scientifiques qui peuvent être utilisées dans le cadre

de la lutte contre la guerre nucléaire.

La création de l'institut devait être complétée par celle d'un Fonds international

de recherches pour la paix, chargé de fournir une aide concrète en vue de l'éta-

296


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE M O N D E

blissement d'instituts du même genre dans autant de pays que possible. Les administrateurs

de l'institut canadien se proposent d'y accueillir, en 1963, 25 hommes

de science travaillant à plein temps, et ils espèrent qu'en 1965 un millier de spécialistes

se consacreront, dans des instituts répartis sur le territoire de nombreux pays,

à des recherches visant à éliminer la guerre.

« Nous continuons, déclare Alcock, à dépenser des milliards de dollars pour

préparer la guerre, tandis que nous affectons des sommes insignifiantes aux

recherches en faveur de la paix.

» Quand les hommes ont dû faire face à d'autres problèmes qu'ils jugeaient

urgent de résoudre, ils ont consacré aux recherches nécessaires une somme considérable

d'efforts et de ressources — tant matérielles qu'intellectuelles — et, en

général, ils ont résolu ces problèmes. Rappelons-nous, par exemple, les efforts

qui ont été déployés pour vaincre la poliomyélite, pour fabriquer les bombes atomiques

et les bombes à hydrogène, ou pour améliorer les relations entre employés

et employeurs. L'organisation de recherches scientifiques qui permettraient d'appliquer

systématiquement les ressources de l'intelligence humaine à l'étude des

problèmes de la paix et de la guerre pourrait, de même, nous aider à trouver des

solutions. »

Dans son ouvrage intitulé The bridge of reason, dont ao 000 exemplaires se sont

vendus ces derniers mois et qui contient un programme de recherches scientifiques

en faveur de la paix, Alcock propose que les instituts de recherches pour la paix

soient des organismes non gouvernementaux et indépendants les uns des autres ;

mais il souligne qu'ils devront jouir de la confiance et de l'appui de leurs gouvernements

respectifs, pour que les résultats de leurs travaux puissent être mis à profit.

Il recommande, en outre, que les chercheurs n'utilisent pas de données confidentielles,

afin que toutes leurs conclusions puissent être communiquées librement

au personnel des autres instituts, aux gouvernements et à l'Organisation des Nations

Unies.

L'Institut canadien et le Fonds international ont entrepris une collecte en vue

d'obtenir de la population canadienne des dons s'élevant à 2 millions de dollars

au total, et ils se proposent de demander une aide d'un montant équivalent au gouvernement

canadien pour les quatre années à venir. Une somme de 250 000 dollars

a déjà été souscrite par quelque 22 000 personnes, et des comités ont été créés,

dans des villes de différentes parties du pays, afin de recueillir le reste de la contribution

attendue du public.

Il est prévu que le siège de l'institut sera installé dans les locaux d'une université ;

mais, pour le moment, les bureaux se trouvent à l'adresse suivante : 341 Bloor

Street West, Toronto (Ontario).

LABORATORY OF PERSONALITY ASSESSMENT

AND GROUP BEHAVIOR

Personnel

Psychology Department, 907 South Sixth Street, Champaign,

Université de ¡'Illinois, Urbana (111.)

Le personnel de ce laboratoire de recherches sur la personnalité et sur le comportement

des groupes comprend deux professeurs chargés de recherches et quatre

attachés de recherches, plus des étudiants gradués, faisant fonction d'assistants,

297


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

et un personnel auxiliaire capable d'utiliser une calculatrice électronique. Les

attachés de recherches sont souvent des professeurs d'une université étrangère qui

viennent au laboratoire pour y travailler à un programme déterminé ou y étudier

certaines techniques, pendant une année environ. Au cours de la période 1960-1962,

le personnel était constitué comme suit : Raymond B. Cattell, directeur permanent,

professeur de psychologie, chargé de recherches ; Arthur B. Sweney, professeur

assistant de psychologie, chargé de recherches ; Ake Bjerstedt, professeur assistant

à titre étranger, de l'Université de Lund (Suède) ; John Hundleby, attaché de

recherches en psychologie ; Kurt Pawlik, attaché de recherches en congé de l'Université

de Vienne (Autriche) ; Bien Tsujioka, attaché de recherches en congé de

l'Université Kansai (Japon).

Organisation

L'Université de l'Illinois fournit les principaux chercheurs, dont la situation administrative

est celle du Distinguished Research Professorship ; mais, depuis seize ans,

deux ou trois projets de recherches réalisés simultanément, et dont chacun avait

un budget au moins triennal, ont permis de rémunérer les attachés de recherches,

certains assistants gradués et divers auxiliaires.

Le personnel du laboratoire se consacre donc principalement à la recherche ;

mais il accomplit également, au Département de psychologie, un important travail

d'enseignement au niveau du doctorat. Il dirige des thèses et initie des assistants

gradués à des techniques complexes, ainsi qu'à la pratique de la recherche.

Secteurs de recherche

On peut dire, en gros, que le personnel du laboratoire se consacre essentiellement

à l'élaboration de systèmes expérimentaux multifactoriels applicables à l'étude du

comportement individuel et des interactions entre individus. Ce personnel cherche,

notamment, à découvrir, au moyen de l'analyse factorielle, les influences et les

notions auxquelles on pourrait vouloir consacrer des expériences à deux variables,

mais qui ne peuvent être découvertes sans l'application de méthodes analytiques

plus puissantes à des phénomènes multifactoriels de la science du comportement.

Nous allons passer en revue quelques-uns des principaux secteurs qui ont chacun

fait l'objet, depuis vingt ans, d'une douzaine au moins de travaux publiés.

Description et mesure de la personnalité. Des analyses factorielles, méthodiquement

coordonnées, d'évaluations, des réponses à des questionnaires et des tests de performance

objectifs, dans des « situations miniatures », ont permis de confirmer l'existence

d'une vingtaine de structures de personnalité. Dans certains cas, ces structures

correspondent à des concepts cliniques : à la force de l'ego ou du super ego, ou

à la schizothymie du tempérament ; dans d'autres, il s'agit de concepts nouveaux.

L'étude pratique de ces structures a été prévue récemment dans le questionnaire

sur les facteurs de personnalité, l'échelle IPAT de l'anxiété, la batterie de tests

objectifs d'analyse de la personnalité, etc. La stabilité et la signification des facteurs

ont fait l'objet de tests et ont été trouvées suffisantes pour différents âges ou

différentes cultures. En conséquence, des batteries applicables à des individus

d'un âge compris entre quatre et dix-sept ans ont été mises au point et normalisées

récemment pour ces mêmes facteurs en Australie, en France, en Italie, au Japon,

en Inde et dans d'autres pays. Une dimension — l'aptitude générale — a été tout

spécialement étudiée à la lumière de tests portant sur l'intelligence et la culture,

actuellement normalisés à l'échelon international.

Motivation et dynamique de la personnalité. Encouragé par la stabilité qu'il a constatée

dans les traits généraux de la personnalité et dans les mesures dont ils ont fait

l'objet, le personnel du laboratoire, appliquant les méthodes de l'analyse factorielle

aux phénomènes cliniques et motivationnels, a pu déterminer le nombre et la

298


LES SCIENCES SOCIALES DANS LE M O N D E

nature des patterns de pulsion et des structures dynamiques acquises communes.

Les données de base ont été fournies non par la cotation « opinionnaire », plus

ancienne, des attitudes et des intérêts, mais par des procédés indirects et objectifs,

plus récents. Un test d'analyse objective des motivations portant sur dix facteurs

sert maintenant à l'étude des ajustements dynamiques et des conflits.

Dynamique des groupes. Les travaux concernant ce secteur ont visé, tout d'abord,

à déterminer les dimensions qui permettent de décrire de la façon la plus fonctionnelle

les petits groupes 1 . Puis on a élaboré un modèle mathématique, permettant

d'établir une relation entre la personnalité et le rôle (y compris le leadership),

d'une part, et les dimensions du groupe, d'autre part. Des rapports statistiquement

significatifs ont été découverts, grâce à l'emploi de ce modèle, en liaison avec le

système ci-dessus de mesures de la personnalité et avec les batteries de variables de

performance de groupe, pour mesurer les dimensions de groupes particuliers.

Analyse de patterns culturels. Ces travaux ont visé à faire du concept de pattern culturel

une réalité mathématique, dans des généralisations théoriques pouvant faire

l'objet de tests. Des analyses factorielles à un moment donné (technique R) et des

analyses factorielles pendant un temps assez long (technique P) ont été consacrées

à une centaine de statistiques concernant quelque soixante-dix pays ; elles ont

permis de représenter chaque pays par un profil à douze dimensions. Des groupements

culturels ont alors été découverts grâce au coefficient de ressemblance des

patterns. Toutefois, le principal intérêt de ces travaux réside dans l'analyse ainsi

réalisée de la dynamique de grands groupes, et dans les prévisions du comportement

groupai que les concepts de syntalité et de synergie permettent de faire.

Perfectionnements méthodologiques du système multifactoriel. Il s'agit ici de démarches

qui visent à définir des structures simples, le nombre des facteurs et divers tests de

signification utilisés pour l'analyse factorielle. Le coefficient de similarité des patterns,

ainsi que d'autres procédés nécessaires à l'analyse des patterns, des rôles et

des groupes en sciences sociales ont également été précisés. Plusieurs de ces perfectionnements

ont permis d'établir des programmes pour calculatrices électroniques,

qui ne sont enregistrés pour le moment que sur l'Illiac de l'Université de l'Illinois,

et qui concernent la rotation analytique, l'analyse des patterns, la détermination

des groupements sociométriques, etc.

Publications

Les principaux ouvrages auxquels ont donné lieu les travaux effectués depuis six

ans par le personnel du laboratoire sont les suivants : R. B. Cattell. Personality and

motivation structure and measurement. Harcourt, Brace and World, 1957. R. B. Cattell;

G. F. Stice. The dimensions of groups. Champaign, Illinois, IPAT, 1959. R. B. Cattell;

I. H. Scheier. The meaning and measurement of neuroticism and anxiety. Ronald Press,

1961. F. W . Warburton ; R. B. Cattell. Theory and compendium of objective personality

tests. University of Illinois Press, 1962. Les tests normalisés (16 P. F., culture-fair

intelligence tests, anxiety scale, motivational analysis test, etc.) que les recherches fondamentales

exposées ci-dessus ont permis d'élaborer sont publiés par l'Institute for

Personality and Ability Testing.

Les travaux relatifs aux patterns culturels n'ont pas encore été publiés sous forme

de livres ; ils ont seulement fait l'objet d'articles, dont le premier, « Dimensions of

culture patterns by factoring national characters », a paru en 1949, dans le Journal

of abnormal (and social) psychology ; un autre article, intitulé « Theoretical and

measurement specification of the dimension of national morale », de R. B. Cattell

et R. L. Gorsuch, est actuellement sous presse.

1. R. B. Cattell; G. F. Stice. The dimensions of groups. 1959.

299


II. DOCUMENTS DES NATIONS UNIES

ET CHRONIQUE BIBLIOGRAPHIQUE

DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

DES NATIONS UNIES

ET DES INSTITUTIONS SPÉCIALISÉES 1

ASSEMBLÉE GÉNÉRALE

ORGANISATION DES NATIONS UNIES

ACTIVITÉS INTERNATIONALES D'ORDRE ÉCONOMIQUE, SOCIAL ET HUMANITAIRE

Rapport du Conseil économique et social, j août ig6i - 3 août 1962. 1962. 107 p. 1,50 dollar.

(A/5203)

[Ej. Pr. Org.] Tour d'horizon des activités économiques, sociales et humanitaires

de l'Organisation des Nations Unies et des institutions spécialisées. En particulier,

chapitres sur la Décennie des Nations Unies pour le développement, sur les conséquences

économiques et sociales du désarmement, les tendances de l'économie mondiale,

le développement économique des pays sous-développés, les programmes de

coopération technique, les activités des commissions économiques régionales, les

droits de l'homme.

DÉCENTRALISATION

Décentralisation des activités économiques et sociales des Nations Unies et renforceme

commissions économiques régionales. Octobre 1962. 18 p. (A/5196)

[Pr. Org.] Exposé des vues du Secrétariat des Nations Unies sur la décentralisation

des activités économiques et sociales de l'Organisation : le but principal des mesures

de décentralisation doit être de renforcer ces activités. Répartition souhaitable des

tâches entre le Secrétariat et les commissions régionales.

INTERDICTION DES ARMES ATOMIQUES

Question de la convocation d'une conférence pour la signature d'une convention sur l'interd

de l'emploi des armes nucléaires et thermonucléaires. Août 1962. 93 p. (A/5174)

[Ej. Pr. Dp.] Réponses de 58 gouvernements : 29 sont favorables à une telle confé-

1. En règle générale, nous ne signalons pas les publications et documents qui

paraissent de manière en quelque sorte automatique : rapports administratifs

réguliers, comptes rendus de réunions, etc.

Nous avons traduit librement le titre de quelques publications et documents

que nous n'avons pu nous procurer à temps en français.

Les titres que nous avons traduits nous-mêmes sont désignés par un astérisque

(*) en marge.

Pour la signification des abréviations conventionnelles utilisées dans ce

chapitre, voir p. 317.

300


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

rence, 26 ont exprimé une opinion négative et trois désirent attendre, pour se prononcer,

les résultats de la conférence du Comité de dix-huit puissances sur le désarmement.

Un additif contient les réponses de deux autres gouvernements (A/5174/

ADD.I).

RADIATIONS

Rapport du Comité scientifique des Nations Unies pour l'étude des effets des radiations ionisantes.

1962. 475 p. 5 dollars. (A/5216)

[Ej. Pr. St. Dp. BL] Cet important rapport a pour objet de faire le point des connaissances

actuelles en ce qui concerne les effets des rayonnements sur l'homme et son

milieu, et de souligner les domaines dans lesquels des recherches s'imposent de façon

urgente. Un exposé des notions de base (en physique, en biologie et en radiobiologie)

qui sont nécessaires pour la compréhension des sujets traités est suivi de chapitres

consacrés aux effets des rayonnements sur l'individu et sur sa descendance,

aux doses d'irradiation auxquelles est soumise actuellement la population humaine,

aux doses qui peuvent être prévues pour l'avenir, à une analyse des diverses sources

de radiations et aux conclusions du comité.

FORCE D'URGENCE

La Force d'urgence des Nations Unies. Août 1962. 26 p. (A/5172)

[Ej. Pr. Org.] Il s'agit de la Force installée sur la frontière qui sépare Israël de la

République arabe unie. Ce rapport du Secrétaire général rend compte de l'évolution

des questions relatives à cette Force depuis le 31 août 1961 (organisation,

activité, incidents suscités par cette activité, dispositions financières actuelles, prévisions

financières).

La Force d'urgence des Nations Unies : estimation des dépenses pour le maintien de cette Force,

du i er janvier au 31 décembre 1963. Septembre 1962. 51 p. (A/5187)

[Ej. Pr. Org.] Dépenses à prévoir pour cette Force dans la région de Gaza, le long

de la frontière du Sinaï et sur les côtes ouest du golfe d'Akaba, pour un effectif de

5 100 officiers et soldats.

DROIT INTERNATIONAL

Annuaire de la Commission du droit international : ig6i. Vol. II, 1962. 174 p. 1,50 dollar.

(A/CN.4/SER. A/ 1961 )

[Pr. Org.] Ce volume contient des documents de travail utilisés par la commission

lors de sa 13 e session (mai-juillet 1961), ainsi que le rapport sur cette session, adressé

par la commission à l'Assemblée générale des Nations Unies. Les principaux documents

rassemblés dans ce recueil concernent : la responsabilité internationale, les

immunités consulaires et la coopération avec le Comité consultatif juridique afroasiatique

et avec d'autres organismes juridiques internationaux.

Relations consulaires. Août 1962. 105 p. (A/5171)

[Ej. Pr. Dp.] Ce document contient les observations de 19 gouvernements sur le

projet d'articles relatifs aux relations consulaires adopté par la Commission du droit

international à sa 13 e session, en 1961. Des additifs reproduisent un certain nombre

de réponses reçues ultérieurement (A/5171/ADD.I et 2).

Commission du droit international. Travaux futurs dans le domaine de la codification et du

développement progressif du droit international. Mars 1962. 47 p. (A/cN.4/145)

[Ej. Pr. Se] Ce document a été préparé sur la base des réponses des gouvernements

concernant les sujets susceptibles d'être codifiés par la Commission du droit international.

La question de la coexistence pacifique a été laissée de côté. Le document

301


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

analyse, en les classant par sujets, les idées exprimées dans les réponses des gouvernements

concernant les matières qui figurent sur la liste dressée par la commission

en 1949 : reconnaissance des États et gouvernements, succession, immunités

juridictionnelles des États et de leur propriété, condition juridique des étrangers,

droit d'asile ou de refuge politique, règlement pacifique des différends, droit de la

guerre et de la neutralité, droits et devoirs fondamentaux des États. Une deuxième

partie est consacrée à l'examen des possibilités de codification de matières nouvelles

: droits de l'homme et défense de la démocratie, indépendance et souveraineté

des États, applications du droit international, utilisation des fleuves internationaux,

relations commerciales et économiques.

Rapport de la Commission du droit international sur les travaux de sa 14? session, S4 avril

sg juin ig6s. Juillet 1962. 93 p. (A/cN.4/148)

[Ej. Pr.] Travaux de la session. Texte de 29 projets d'articles sur la conclusion,

l'entrée en vigueur et la ratification des traités, avec commentaires. Programme

de travail pour les années à venir. Organisation de la prochaine session.

TRIBUNAL ADMINISTRATIF

Tribunal administratif des Nations Unies : Statut et règlement, texte en vigueur à partir du

1" novembre 1962. 1962. 16 p. 0,25 dollar, (AT/II REV.2)

[Pr.] Organisation et fonctions du tribunal. Types de requêtes à établir.

Jugements du Tribunal administratif des Nations Unies, n°* 1 à 70, 1950-1957. 1962.

38 p. 0,50 dollar (AT/CEC/I à 70/ADD.1)

[Ej. Pr. Org. Bl.] Statut et règlement du tribunal. Résumé des jugements n os 1 à 70.

Bibliographie.

DROITS POLITIQUES DE LA FEMME

Constitutions, lois électorales et autres textes législatifs relatifs aux droits polit

femme. Août 1962. 59 p. y compris annexes. (A/5153)

[Ej. Pr. Dp.] Nouvelles dispositions (textes constitutionnels, lois) adoptées dans différents

pays au sujet des droits politiques de la femme : droit de vote, éligibilité.

RÉFUGIÉS

Rapport du Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés. 1962. 37 p. 0,50 dollar.

(A/521 I/REV.I)

[Ej. Pr. Org. Dp. St.] Couvre la période du I er avril 1961 au 31 mars 1962. Expose

les efforts accomplis en vue d'améliorer la situation et le statut juridique des

1 300 000 réfugiés relevant du Haut-Commissariat et traite des problèmes posés

par les anciens réfugiés non installés et par les nouveaux groupes de réfugiés.

Rapport sur l'assistance aux réfugiés d'Algérie au Maroc et en Tunisie. Mise en œuvre des

résolutions de l'Assemblée générale IÎ86 (XIII), 1389 (XIV), 1500 (XV) et 167s

(XVI). Mai 1962. 16 p. (A/AC.96/160)

[Ej. Pr. Org.] Résumé des activités au cours de la période comprise entre le I er mai

1961 et le 30 avril 1962. Renseignements sur les opérations menées de concert avec

la Ligue des sociétés de la Croix-Rouge. État des ressources financières, des stocks

et des fournitures.

STATISTIQUES ET ÉTUDES GÉNÉTIQUES

* Utilisation des statistiques démographiques et médicales pour l'étude des problèmes de l'

dité et, notamment, des effets génétiques des radiations. Compte rendu d'un séminaire patron

302


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

par l'ONU et l'OMS (Genève, yg septembre i960), i960, 259 p. 7,50 dollars.

(A/AC.82/SEMINAR)

[Ej. Pr. Se. St. Dp.] Compte rendu des travaux de cette réunion d'experts, dont

l'objet était de formuler des propositions pratiques en vue de l'utilisation des statistiques

médicales et démographiques pour une étude plus approfondie des questions

de génétique humaine et, plus spécialement, de celles qui découlent de l'accroissement

des radiations.

COURANTS D'INVESTISSEMENTS

Le courant international des capitaux à long terme et les donations publiques, ig¡g-ig6i.

Octobre 1962. 96 p. (A/5195)

[Dp. Ej. Pr. St.] Ces phénomènes sont étudiés du point de vue de la croissance économique

des pays sous-développés. La première partie traite du courant de capitaux

(publics ou privés) qui va des pays développés vers les pays sous-développés.

Elle est suivie d'analyses distinctes de l'assistance économique internationale fournie

par les pays à économie planifiée et de la contribution des capitaux privés.

DÉCOLONISATION

Rapport du Comité spécial chargé d'étudier la situation en ce qui concerne l'application de la

déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux (pour la période

du so février ig6s au ig septembre ig6s). Octobre 1962. 598 p. (A/5238)

[Dp. Ej. Pr. Org.] Le rapport rappelle, tout d'abord, les conditions dans lesquelles

le comité spécial a été créé, et en expose l'organisation et les méthodes de travail.

Il fournit, ensuite, des renseignements sur l'évolution de la situation dans tous les

pays où se posent des problèmes de décolonisation.

TERRITOIRES NON AUTONOMES

Préparation et formation de cadres administratifs et techniques autochtones dans les territoires

non autonomes. Août 1962. 44 p. (A/4851)

[Dp. Ej. Pr. St.] Ce document comprend, outre des déclarations de principe

concernant la préparation et la formation de cadres administratifs et techniques dans

ces territoires, une brève description de la situation actuelle : moyens de formation

offerts aux cadres administratifs, aux spécialistes des branches médicales, au personnel

enseignant et aux techniciens ; effectif actuel et origine des fonctionnaires

en poste dans les territoires non autonomes.

Moyens d'étude et deformation offerts par des États membres aux habitants des territoires non

autonomes. Septembre 1961. 23 p. y compris annexe (A/4862)

[Ej. Pr. St. Dp.] Problèmes que pose l'usage effectif des bourses d'études offertes

par des États membres. Progrès réalisés dans la mise en application des résolutions

adoptées par l'Assemblée générale en cette matière. Renseignements sur les

bourses offertes actuellement à des étudiants originaires de territoires non autonomes.

Discrimination raciale dans les territoires non autonomes. Octobre 1962. 28 p. (A/5249)

[Ej. Pr. Dp. Org.] La première partie de ce rapport résume les mesures prises pour

la diffusion, dans les territoires non autonomes, des textes où s'exprime l'attitude

des Nations Unies à l'égard de la discrimination raciale. La seconde contient des

données sur la situation de fait dans ces territoires et sur les méthodes employées

pour la modifier, de manière à éliminer la discrimination raciale.

303


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

SUD-OUEST AFRICAIN, AFRIQUE DU SUD

Rapport du président et du vice-président du Comité spécial pour le Sud-Ouest africain sur leur

visite en Afrique du Sud et au Sud-Ouest africain. Juillet 1962. 21 p. (A/AC.I 10/2)

[Ej. Pr.] Les représentants du comité rendent compte des entretiens qu'ils ont eus

avec le chef du gouvernement sud-africain, en 1962, de la visite qu'ils ont faite

dans le territoire du Sud-Ouest africain et des contacts qu'ils ont eus avec les représentants

de la population. En conclusion, ils sont d'avis que l'apartheid est et reste

en contradiction absolue avec les principes du droit.

TERRITOIRES ADMINISTRÉS PAR LE PORTUGAL

Rapport du Comité spécial pour les territoires administrés par le Portugal. Août 1962. 150 p.

(A/5160)

[Ej. Pr.] Ce rapport porte sur les territoires suivants : archipel du Cap-Vert, Guinée

portugaise, île Saint-Thomas et île du Prince, Angola, Mozambique, Macao et

Timor. N'ayant pas reçu du gouvernement portugais l'autorisation de se rendre

dans ces territoires, le comité s'est vu contraint de recevoir les pétitionnaires dans

d'autres pays et d'étayer son rapport de divers autres documents. Ce rapport

retrace l'évolution de la situation jusqu'à la date où il a été rédigé et contient des

recommandations.

CONSEIL DE TUTELLE

Rapport du Conseil de tutelle : so juillet ig6i - so juillet ig6s. 1962. 49 p. 0,75 dollar.

[Ej. Pr. Org. Dp.] Travaux du conseil au cours de la période considérée. Chapitres

spéciaux sur la situation en Nouvelle-Guinée, sur Nauru et sur l'évolution du statut

du Rwanda-Urundi.

Mission de visite des Nations Unies dans les territoires sous tutelle de Nauru et de la Nouvelle

Guinée (1962) : Rapport sur Nauru. Juin 1962. 47 p. (T/1595)

[Ej. St.] Description de la situation économique, sociale, politique et culturelle de

la population de Nauru. Question du déplacement de cette population dans une

autre île, du fait de l'épuisement des mines de phosphate.

Annexes aux rapports de la mission de visite des Nations Unies dans les territoires sous tutel

de Nauru et de la Nouvelle-Guinée (1962). Juin 1962. 38 p. (T/I595/ADD.I)

[Ej. Pr.) Ces annexes se rapportent à Nauru. Elles contiennent des données complémentaires

sur la question du déplacement de la population, sur l'évolution du territoire

vers l'indépendance et sur les postes occupés par des autochtones dans les

administrations locales.

Rapport de la mission de visite des Nations Unies dans les territoires sous tutelle de Nauru et

de la Nouvelle-Guinée (igôs). Rapport sur la Nouvelle-Guinée. Juin 1962. m p.

(T/1597)

[Ej. St.] Outre les renseignements fondamentaux habituels sur l'évolution de la

situation économique, sociale, politique et culturelle du territoire, ce rapport traite

de questions telles que la création d'un parlement représentatif, les relations entre

la Nouvelle-Guinée, le Papua australien et les pays voisins, l'affaire dite « du culte

du cargo », la législation antidiscriminatoire, etc.

304


CONSEIL ÉCONOMIQUE ET SOCIAL

DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

ACTIVITÉS INTERNATIONALES D'ORDRE ÉCONOMIQUE, SOCIAL ET HUMANITAIRE

État récapitulatif des programmes de travail relatifs aux questions économiques et sociales et

aux droits de l'homme. Juin 1962. 46 p. (E/3651)

[Ej. Pr. Org.] Brèves indications sur les divers programmes, groupées sous les

rubriques suivantes : statistiques, examen et analyse des tendances économiques et

sociales, commerce international et investissements, aspects généraux du développement

économique, tendances et politiques démographiques, développement des

ressources, développement rural et développement communautaire, habitation et

urbanisation, politiques et pratiques financières, transports et communications,

administration publique, autres projets d'ordre social, droits de l'homme, stupéfiants.

Observations sur le programme de travail de l'Organisation des Nations Unies dans les

domaines économique et social et dans celui des droits de l'homme. Juin 1962. 63 p.

(E/3657)

[Ej. Pr. Org.] Commentaires sur les programmes en cours d'exécution dans les

divers domaines énumérés à propos du document précédent.

DÉSARMEMENT

Conséquences économiques et sociales du désarmement. Juillet 1962. 6 p. (E/3593/ADD.4)

[Org. Ej. Pr.] Ce quatrième additif contient une communication du Bureau international

du travail sur les impératifs sociaux qui militent en faveur du désarmement

et sur le rôle que devrait jouer le BIT en cas d'accord international à ce sujet.

D ÉCENTRALISATION

Décentralisation des activités de l'Organisation des Nations Unies dans les domaines économique

et social et renforcement des commissions économiques régionales. Juin 1962. 25 p.

y compris annexe (E/3643)

[Ej. Pr. Org.] Ce rapport expose les nouvelles dispositions qui ont été prises ou qui

sont envisagées en faveur de cette décentralisation : renforcement du secrétariat

des commissions économiques régionales, rôle nouveau des organismes centraux.

INFORMATION

Rapport annuel sur la liberté de l'information, ig6o-ig6i. Juin 1962. 15 p. (E/cN.4/822/

ADD.3)

[Org.] Cette note contient les rapports de l'Australie, du Royaume-Uni et de la

Yougoslavie.

ASSISTANCE TECHNIQUE

Comité de l'assistance technique : Rapport intérimaire sur l'exécution du programme de 1961ig62.

1962. 43 p. 0,75 dollar. (E/3605/ADD.1/REV.1)

[Ej. Pr. Dp. St.] Analyse des formes d'assistance et tableaux concernant le financement

et l'administration. Répartition des projets par pays, par domaines d'activité,

par organisations. Nombre d'experts. Nombre de bourses.

STATISTIQUES

Étude générale des statistiques internationales. Mars 1962. 89 p. (E/cN.3/286)

[Ej. Org. BL] Sixième rapport traitant de l'activité des organisations internationales

en matière statistique. État actuel de ces activités : rassemblement des données,

305


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

formulation de normes, entraide technique, formation de spécialistes. Aperçu des

réunions récentes consacrées à la statistique et patronnées par l'Organisation des

Nations Unies.

L'élaboration internationale des statistiques du commerce extérieur à l'aide d'une calcu

Mai 1962. 4 p. (E/CN.3/300/ADD.1)

[Ej. Pr.] Dépenses qu'entraînerait l'application, au cours de l'année 1963, des

recommandations d'un groupe d'experts en vue de la création d'un service central

pour le traitement et la diffusion des données statistiques sur le commerce des marchandises.

ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE GÉNÉRALE

Étude sur le développement économique mondial en ig6i. 196a. 193 p. 3 dollars. (E/3624/

REV. 1 ST/ECA/71)

[Ej. Pr. Dp. St.] Septième étude de ce genre. Principales tendances du développement

économique dans les diverses régions du monde en 1961. Étude comparée des

réalisations des pays industriels à régime économique classique, des pays pratiquant

la planification centralisée et des pays en voie de développement.

DÉVELOPPEMENT INDUSTRIEL

Renforcement des services consultatifs de l'Organisation des Nations Unies dans le domai

du développement industriel. Juillet 1962. 11 p. (E/3656/ADD.1)

[Ej. Pr. Org.] Ce mémoire, présenté par le Commissaire au développement industriel,

indique les grandes lignes des travaux inscrits au programme de travail du

siège et des commissions régionales.

FONDS D'ÉQUIPEMENT

Financement du développement économique. Juin 1962. 47 p. (E/3654)

[Ej. Pr. Org.] Ce rapport du Comité pour un fonds d'équipement des Nations

Unies, présenté en application de la résolution 1706 (XVI) de l'Assemblée générale,

expose d'abord les besoins des pays peu développés en matière d'équipement. Il

traite ensuite du problème des ressources humaines et de celui des capitaux, et

présente, pour finir, un projet de statut d'un fonds d'équipement des Nations Unies.

CAPITAL PRIVÉ

Le développement du flux du capital privé. Juillet 1962. 68 p. (E/3665/REV.1)

[Ej. Pr. Dp.] Ce rapport a été établi afin d'attirer l'attention sur le rôle toujours plus

important des institutions financières nationales et internationales en tant qu'instruments

de mobilisation des capitaux privés susceptibles d'être investis dans les

pays les moins développés. Il énumère les mesures prises pour diminuer les risques

d'investissement.

PLEIN EMPLOI, CHOMAGE

Rapport sur les activités entreprises pour atteindre les objectifs du plein emploi. Pre

partie : politique en matière de plein emploi. Juin 1962. 64 p. (E/3659/ADD.1)

[Ej. Pr. Dp. St.] Ce rapport traite, d'une manière générale, du plein emploi en tant

qu'objectif national et international, ainsi que de la nature des mesures prises actuellement

ou envisagées en vue d'atteindre cet objectif. Le document dont il s'agit ici

constitue la première partie de ce rapport. Il résume les principaux problèmes qui

se sont posés récemment dans les divers pays au sujet du plein emploi et expose,

d'après les indications fournies par les gouvernements, les mesures prises ou envi-

306


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

sagées par eux pour résoudre ces problèmes. Les pays sont classés en trois groupes :

pays pratiquant la planification centralisée, pays sous-développés, pays industriels

à régime économique classique.

Rapport sur les activités entreprises pour atteindre les objectifs du plein emploi. Deuxième

partie : mesures prises pour améliorer la situation des chômeurs et de la main-d'œuvre sousemployée.

Juillet 196a. 88 p. (E/3659/ADD.2)

[Ej. Pr. Dp. St.] Étude comparée des divers systèmes de prestations de chômage

(bénéficiaires, conditions auxquelles sont subordonnées les prestations, taux et durée

des prestations, modalités de financement et d'administration) et des autres mesures

de protection, y compris les indemnités de licenciement.

COMMERCE

Commentaires sur les conditions générales de vente à l'importation et à l'exportation de biens

de consommation durables et d'autres produits des industries mécaniques fabriqués en série,

n° 730. 1962. 7 p. 0,10 dollar. (E/ECE/426)

[Ej. Pr.] Étude de la Commission économique pour l'Europe. Principes des contrats

de vente dans les domaines considérés. Possibilité d'unifier les pratiques en usage.

AFRIQUE : SERVICES SOCIAUX

* Rapport sur le colloque d'Abidjan concernant les services de protection sociale. Mai 1962.

52 p. y compris annexes, (E/CN. 14/169)

[Ej. Pr.] La Commission économique pour l'Afrique a réuni un groupe d'experts

de la protection sociale à Abidjan, du 11 au 21 avril 1962. Le colloque a examiné

les problèmes suivants : structure, organisation et fonctions des services de protection

sociale, décentralisation de ces services, relations entre les services gouvernementaux

et les organisations privées, utilisation du personnel et de l'aide fournis

par les organismes internationaux. Tous ces problèmes sont examinés dans la perspective

des besoins de l'Afrique.

La structure, l'organisation et la fonction des services de protection sociale. Mars 1962. 15 p.

(E/CN.I4/SW/7)

[Ej. Pr.] Texte de l'exposé du président du Conseil économique et social de la République

du Congo (capitale : Brazzaville), qui participait, à titre d'expert, à la réunion

d'Abidjan.

AFRIQUE : QUESTIONS ÉCONOMIQUES

Les transports et le développement économique en Afrique de l'Ouest. Décembre i960. 171p.

(E/CN. 14/63)

[Dp. Ej. Pr. St.] Cette étude montre comment l'insuffisance des moyens de transport

entrave le développement économique et indique divers moyens de remédier à

cette situation. L'analyse concerne surtout le Ghana, la Côte-d'Ivoire, la Nigeria

et le Togo.

Aperçu sur les problèmes de statistiques du commerce extérieur en Afrique. Novembre 1961.

9 p. (E/CN.I4/CAS/2-TRAD/L.4/REV.I)

[Ej. Pr. St. Dp.) Ces informations sur l'état actuel des statistiques du commerce

extérieur en Afrique sont extraites des réponses des gouvernements à des questionnaires

qui leur avaient été adressés, ainsi que de diverses publications relatives aux

statistiques commerciales.

307


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

AMÉRIQUE LATINE

Rapport sur la neuvième session de la Commission économique pour l'Amérique latine (New

York, 6-7 juin IQ62). 1962. 10 p. 0,35 dollar. (E/3649)

[Ej. Pr.] Compte rendu des travaux de la session, en particulier en ce qui concerne

la création d'un institut latino-américain de planification économique et sociale.

Texte de la résolution adressée au Conseil économique et social à ce sujet.

Le développement économique du Honduras, i960. 222 p. 3 dollars, (E/CN. 12/549)

[Ej. Pr. St.] Évolution économique du Honduras, de 1945 à 1959. Chapitres sur

le développement économique à prévoir d'ici à 1968. Nombreux tableaux statistiques.

ASIE ET EXTRÊME-ORIENT

Troisième conférence régionale cartographique des Nations Unies concernant l'Asie et l'Extrê

Orient (Bangkok, 27 octobre- 10 novembre ig6i).'1962. 21 p. 0,25 dollar. (E/coNF.36/2)

[Ej. Pr. Org.] Compte rendu de la conférence. Texte des résolutions, qui concernent

notamment l'assistance technique, le Bureau cartographique régional, la coopération

dans l'établissement des cartes, l'atlas économique régional, la nomenclature

géographique et les informations aériennes.

Urbanisation et habitation en Asie et en Extrême-Orient. Juillet 1962. 23 p. (E/CN. I I /I &

NR/HBWP.7/L.I)

[Dp. Ej. Pr.] Bref exposé des problèmes qui se posent à ce sujet en Asie et en Extrême-

Orient. Aperçu des mesures prises dans les différents pays pour faire face à la situation.

Activités de la Commission économique pour l'Asie et l'Extrême-Orient en

matière d'urbanisme et de construction de logements.

MOYEN-ORIENT : ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE

Développement économique du Moyen-Orient : ig¡g-ig6i. 1962. 183 p. 2,50 dollars.

(E/3635/ST/ECA/69)

[Ej. Pr. Dp. St.] Après une vue d'ensemble du développement économique de la

région, ce rapport analyse en détail les tendances observées en 1959-1961 dans les

divers domaines : agriculture, industrie, pétrole, commerce extérieur et paiement.

Les pays pris en considération comprennent Chypre, l'Iran, l'Irak, Israël, la Jordanie,

le Liban, la Syrie, la Turquie et l'Egypte.

EUROPE : ACCIDENTS DE LA CIRCULATION

Statistiques des accidents de la circulation routière en Europe : ig6o. Juin 1962. 51

0,50 dollar. (E/ECE/465)

[Dp. Ej. Pr. St.] La première partie de ce document comprend un tableau récapitulatif,

indiquant le nombre de personnes tuées ou blessées, en Europe, dans des

accidents de la circulation routière depuis 1953. La deuxième partie donne des

détails pour i960, avec des renseignements sur le nombre des véhicules routiers,

la longueur des routes et lajpopulation.

SECRÉTARIAT

INSTITUTIONS INTERNATIONALES

Renseignements généraux sur la structure et le fonctionnement des Nations Unies. 1962. 42 p.

0,25 dollar. (62.1.12)

308


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

[Ej. Pr. Org.] Brochure d'information générale : les organes des Nations Unies ;

les institutions spécialisées, leur structure et leurs activités.

QUESTIONS JURIDIQUES

La Cour internationale de justice. 1962. 40 p. 0,25 dollar. (62.1.12)

[Ej. Pr.] Brochure d'information générale : organisation de la Cour de justice, ses

activités ; jugements et recommandations prononcés par la Cour depuis sa création.

* Groupe de travail sur le statut des femmes en droit familial, ig6s. 1962. 36 p. (ST/TAO/

HR/14)

[Ej. Pr.] Compte rendu d'une réunion tenue par ce groupe à Tokyo, du 8 au 21 mai

1962. La réunion rassemblait des juristes et des dirigeants de mouvements féminins

d'Asie du Sud-Est, d'Australie et de Nouvelle-Zélande. Les discussions ont

porté sur le mariage et ses incidences juridiques, sur la dissolution du mariage, les

droits des parents, le statut légal de la femme non mariée, les droits de la femme en

matière d'héritage.

* Groupe de travail chargé de l'étude des moyens juridiques et autres de lutte contre les abus

de l'autorité administrative et, notamment, de l'étude du rôle des institutions parlementaires

(Stockholm, 12-33 juin ¡9^ 2 )- ! 9Ö2. 34 p. (ST/TAO/HR/IS)

[Ej. Pr.] Le groupe a étudié spécialement les modalités du contrôle législatif de

l'administration : supervision par des commissaires parlementaires, contrôle confié

à des procureurs (dans certains pays d'Europe orientale), obligation de fournir des

preuves.

DÉMOGRAPHIE

Annuaire démographique ig6i, sujet spécial : statistique de la mortalité. 1961. 713 p.

10 dollars. (62.XHI.1)

[Ej. Pr. St. Dp.] Cet annuaire contient les données officielles sur tous les aspects

de l'évolution de la population dans plus de 200 pays et territoires. Outre ces

tableaux habituels, on y trouve une étude comparée approfondie des tendances de

la mortalité au cours des vingt dernières années.

COMPTABILITÉ NATIONALE

Annuaire de statistiques des comptabilités nationales, ig6i. 1962. 305 p. 4 dollars. (62.

xvii.2)

[St. Dp. Ej. Pr.] Données concernant 98 pays et territoires : état des comptabilités

nationales, séries chronologiques (généralement pour les années 1948-1960) relatives

aux principaux agrégats et à leurs relations, taux d'accroissement moyens

annuels du produit intérieur brut par rapport aux prix constants pour la décennie

1950-1960.

TRAVAIL SOCIAL ET DÉVELOPPEMENT RURAL

* La formation sociale des pionniers du développement rural. 1962. 77 p. (sT/soA/46)

[Ej. Pr.] Moyens mis en œuvre dans divers pays pour former des travailleurs

sociaux, capables d'encourager l'initiative populaire en milieu rural et d'assurer

une bonne collaboration entre le peuple et les services techniques du gouvernement.

TERRITOIRES NON AUTONOMES

Étude spéciale sur le développement social des territoires non autonomes. 1962. 229 p. 3 dollars.

(ST/TRI/SER.A/I8)

3°9


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

[Dp. Ej. Pr. St.] Aspects sociaux de l'évolution de ces territoires : conséquences

sociales de la situation économique, changements culturels, urbanisation, modernisation

de la vie rurale, relations entre les dirigeants et la main-d'œuvre, conditions

d'emploi des femmes, formation artisanale, sécurité sociale.

ASIE ET EXTRÊME-ORIENT : DÉVELOPPEMENT COMMUNAUTAIRE

* Planification et administration des programmes nationaux de développement communautaire.

Rapport d'un groupe de travail (Bangkok, ss août-i" septembre ig6i). 1962.

153 P- (ST/TAO/SER.C/54)

[Ej. Pr.] État de la planification et de l'administration des programmes de développement

communautaire dans les divers pays d'Asie et d'Extrême-Orient.

Rôle des gouvernements. Aspects financiers. Personnel. Évaluation des programmes.

Recommandations en vue de la préparation de la prochaine Conférence régionale

asienne sur le développement communautaire.

EUROPE : AGRICULTURE

Normalisation des denrées périssables (Commission économique pour l'Europe). 1962. 9 p.

0,10 dollar, (AGRI/WP. 1/EUR.STAN.8)

[Ej. Pr.] Texte d'un protocole relatif à la normalisation des fruits et légumes,

accepté par les pays membres de la Commission économique pour l'Europe.

EUROPE : ÉLECTRICITÉ

Symposium relatif à la rationalisation de la consommation de l'énergie électrique, orga

par la Commission économique pour l'Europe (Varsovie, S1-S5 mai 1962), vol. 1.

Août 1962. 11 annexes de 123 p. (ST/ECE/EP/I3, vol. 1)

[Ej. Pr. Dp. St.] Liste des documents présentés à ce symposium. Texte de plusieurs

études spécialement consacrées aux méthodes propres à rationaliser la consommation

des diverses catégories d'utilisateurs (transports, industrie, agriculture,

ménages).

EUROPE : GAZ

* Développements récents dans l'économie gazière européenne. ig62. 91 p. 0,75 dollar.

(ST/ECE/GAS/4)

[Ej. Pr. Dp. St.] Production de l'industrie gazière dans l'Europe de l'Est et de

l'Ouest. Problèmes de transport du gaz sur de grandes distances au moyen de

canalisations. Consommation de gaz, par secteurs (foyers domestiques et usages

économiques). Équilibre de l'offre et de la demande. Perspectives d'avenir.

Économie du transport du gaz naturel. 1962. 83 p. 0,75 dollar, (ST/ECE/GAS/5)

[Ej. Pr.] Moyens de transport que l'on peut envisager : navires-citernes, gazoducs.

Emmagasinage souterrain du gaz. Exploitation des stations de compression et

application des télétransmissions à l'exploitation des réseaux de transport de gaz.

Économie de l'emploi du propane, du butane et des gaz résiduaires de raffinerie en tant qu

sources supplémentaires pour la production de gaz. 1962. 55 p. 0,75 dollar, (ST/ECE/

GAS/6)

[Ej. Pr. Dp. St.] Rapport de la Commission économique pour l'Europe. Ressources

fournies par ces différents gaz. Stockage et transport à faible distance du gaz de

pétrole liquéfié. Utilisation, par l'industrie du gaz, des gaz résiduaires de raffinerie

et des gaz de pétrole liquéfiés.

310


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

EUROPE : STATISTIQUES ET ENQUÊTES SUR LE LOGEMENT ET LA CONSTRUCTION

Bulletin annuel de statistiques du logement et de la construction pour l'Europe : ig6i. 1962.

54 p. 0,75 dollar. (62.11.10)

[Ej. Pr. Dp. St.] Tableaux relatifs au logement et à l'activité dans le domaine de

la construction. Dans la mesure du possible, les statistiques couvrent tous les pays

d'Europe, y compris l'URSS. Elles présentent des données récentes, ainsi que des

récapitulations pour les onze dernières années.

Techniques d'enquête sur la situation nationale du logement et méthodes d'évaluation des

besoins de logement actuels et futurs. 1962. 50 p. 0,50 dollar, (ST/ECE/HOU/6)

[Pr. St. Dp.] Ce document présente, tout d'abord, un schéma type pour l'établissement

de monographies nationales de caractère général. Puis, à titre d'application,

il expose la situation du logement en Europe, en 1960-1961 (caractéristiques

qualitatives et quantitatives), et fournit des analyses rétrospectives (dix

dernières années) et prospectives (besoins futurs).

AMÉRIQUE LATINE

Administration du budget en Equateur. 1962. 73 p. (TAO/ECU/9)

[Ej. Pr.] Rapport d'un expert de l'assistance technique. Aperçu général de la

situation. Les points faibles. Recommandations. Programme de travail pour moderniser

les services budgétaires du pays considéré. Programme de formation de

fonctionnaires spécialisés.

INSTITUTIONS SPÉCIALISÉES

ORGANISATION INTERNATIONALE DU TRAVAIL (OIT)

STATISTIQUES DU TRAVAIL

Les documents suivants ont été préparés en vue de la X e Conférence des statisticiens

du travail (Genève, octobre 1962).

Rapport général sur les statistiques du travail. 1962. 55 p.

[Ej. Pr. Bl.] Évolution des statistiques nationales du travail au cours des cinq

dernières années. Programme de l'OIT en la matière. Assistance technique fournie

par le Bureau international du travail pour l'établissement des statistiques du

travail. Aperçu des activités de différentes autres organisations internationales en

ce qui concerne ces statistiques. En annexe, liste des publications récentes du BIT

consacrées aux statistiques du travail.

Statistiques des accidents du travail. 1962. 75 p.

[Ej. Pr.] Examen détaillé des problèmes que soulèvent la définition, le rassemblement

et la classification des données statistiques relatives aux accidents du travail.

Projet de résolution proposant de nouvelles normes internationales en la matière.

Statistiques de la durée du travail. 48 p. 1962.

[Ej. Pr.] Utilisations diverses et objet des statistiques de la durée du travail. Définitions

auxquelles on se réfère, dans les divers pays, pour établir les statistiques

des heures de travail. Principaux problèmes qui se posent au sujet du rassemblement,

de l'élaboration et de la présentation des données statistiques concernant la durée

du travail. Suggestions en vue de la solution de ces problèmes.

311


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

Calcul des indices des prix à la consommation (problèmes particuliers). 1962. 163 p.

[Ej. Pr. BL] Évolution récente dans ce domaine, sur le plan national et international.

Concepts et définitions sur lesquels s'appuient les indices des prix à la

consommation. Méthodologie et technique qui ont actuellement cours dans les

différents pays. Points qui pourraient faire l'objet d'un accord relatif à l'introduction

de principes et de méthodes uniformes. Résolution. En annexe, liste de

publications techniques.

TRAVAIL FÉMININ

L'emploi à temps partiel des femmes dans les pays industrialisés, par François Bruntz.

Extrait de la Revue internationale du travail. Novembre 1962. 19 p.

[Ej. Pr.] Après avoir évalué l'importance de l'emploi de la main-d'œuvre féminine

à temps partiel, l'auteur compare les inconvénients et les avantages de cette

formule.

CHANTIERS DE JEUNESSE

Les chantiers de travail et de formation pour les jeunes gens dans les pays en voie de développement.

Extrait de la Revue internationale du travail. Septembre 1962. 28 p.

[Ej. Pr.] Moyens envisagés ou adoptés aujourd'hui par les gouvernements de

nombreux pays en voie de développement pour utiliser les énergies de la jeunesse

en faveur de l'exécution de travaux d'intérêt national. Systèmes obligatoires et

volontaires. Organisation. Résultats.

CONSÉQUENCES SOCIALES DE L'ÉVOLUTION DES INDUSTRIES GRAPHIQUES

Étude générale du développement des industries graphiques et problèmes qui résultent de

développement. 1962. 101 p.

[Ej. Pr. St.] Caractéristiques de l'imprimerie et des industries connexes. Inventaire

des modifications profondes qui ont été introduites dans les procédés et les équipements

utilisés pour la production des imprimés. Problèmes nouveaux en matière

de préparation professionnelle. Autres conséquences sociales.

PROBLÈMES SOCIAUX EN ASIE

Le BIT a fait paraître une série d'études à l'occasion de la V e Conférence régionale

asienne du travail (Melbourne, novembre-décembre 1962). Voici les principaux

éléments de cette documentation :

Rapport du directeur général de l'Organisation internationale du travail à la V e Confére

régionale asienne. 1962. 175 p. 1,75 dollar.

[Ej. Pr. Dp. St.] Aspects sociaux des problèmes économiques qui se posent aux pays

d'Asie en voie de développement. Évaluation de la mesure dans laquelle ceux-ci

ont réussi à les résoudre. Tendances démographiques. Volume et composition de

la main-d'œuvre. Place des programmes de développement des ressources humaines

dans les plans généraux de développement. Activités de l'OIT en Asie, dans le

contexte de la coopération économique et technique internationale.

Service administratif pour l'amélioration des relations professionnelles et le règlemen

conflits du travail. 1962. 106 p.

[Dp. Ej. Pr.] Brève analyse des systèmes nationaux de prévention et de règlement

des conflits du travail dans les différents pays d'Asie. Possibilités d'instituer un

ensemble plus complet de services. Méthodes suivies dans des pays appartenant

à d'autres régions du monde. En annexe, rapport du séminaire régional asien sur

312


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

la prévention et le règlement des conflits du travail (Kuala-Lumpur,

7-19 décembre 1961).

Formation professionnelle et perfectionnement des cadres dirigeants. 1962. 136 p.

[Ej. Pr.] Le problème est étudié en fonction des divers secteurs d'activité (agriculture,

industrie, artisanat, etc.) et à la lumière des expériences faites en Asie.

Développement de l'emploi, en particulier dans les régions rurales, compte tenu des normes

et des objectifs sociaux de VOIT. 1963. 151 p.

[Dp. Ej. Pr.] Tableau de la situation de l'emploi dans les pays d'Asie. Politiques

qui ont été ou pourraient être adoptées en vue d'améliorer cette situation. Examen

détaillé des mesures destinées à développer l'emploi dans les régions rurales. Rôle

de l'OIT.

MODIFICATIONS DE LA STRUCTURE DE LA MAIN-D'ŒUVRE EN ASIE

Population et main-d'œuvre en Asie, ig§o-ig8o. Extrait de la Revue internationale du

travail. 21 octobre 1962.

[Dp. Ej. Pr. St.] Indications statistiques sur l'importance du problème que la canalisation

de la main-d'œuvre vers les secteurs non agricoles de l'économie pose pour

les divers pays d'Asie. Perspectives d'avenir. Les pays sont groupés en quatre

régions : Extrême-Orient, Asie méridionale, Asie du Sud-Est, Asie du Sud-Ouest.

CHOMAGE ET SOUS-EMPLOI EN ASIE

Chômage et sous-emploi en Inde, en Indonésie, au Pakistan et aux Philippines. Extrait de la

Revue internationale du travail. Octobre 1962, 22 p.

[Ej. Pr. Dp. St.] État des connaissances statistiques sur le chômage et le sousemploi

dans les quatre pays considérés.

INDUSTRIE COTONNIÈRE EN INDE

Les conditions de travail dans l'industrie cotonnière de l'Inde. Extrait de la Revue internationale

du travail. Novembre 1962. 23 p.

[Ej. Pr.] Principaux aspects sociaux de l'organisation du travail dans cette industrie

(composition de la main-d'œuvre, salaires et autres gains, conditions de travail,

relations professionnelles, sécurité sociale, conditions de vie et services sociaux).

Évolution depuis la fin de la guerre. Appréciation des progrès réalisés. Perspectives

de développement.

SÉCURITÉ SOCIALE EN URSS

IM sécurité sociale en URSS, par Mikhaïl Semyonovitch Lantsev. Extrait de la Revue

internationale du travail. Novembre 1962. 16 p.

[Ej. Pr.] Aperçu de la protection sociale dont jouissent les citoyens de l'Union

soviétique, qu'ils travaillent dans des entreprises et administrations de l'État ou dans

des coopératives agricoles. Nature et montant des prestations. Mode de financement

du régime.

INDIENS DES ANDES

L'emploi de promoteurs sociaux à la base de Puno, dans le cadre du programme pour les

Indiens des Andes. Extrait de la Revue internationale du travail. Septembre 1962. 16 p.

[Ej. Pr.] Aperçu de la formation que reçoivent les chefs que se sont donnés les aborigènes

des hauts plateaux andins pour diriger leurs activités de développement

économique et social.

313


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

ORGANISATION DES NATIONS UNIES POUR L'ALIMENTATION ET

L'AGRICULTURE (FAO)

CAMPAGNE CONTRE LA FAIM

* Programme du Congrès mondial de l'alimentation (Washington 4.-18juin 1363). 1962

43 P-

[Ej. Pr. Org.] Objectifs et portée de la campagne contre la faim. Rôle du congrès

dans cette campagne. Choix des participants. Ordre du jour des commissions

(technique, économique et sociale, éducation, recherche, propagande, action populaire).

Propositions en vue de la convocation de conférences nationales.

COOPÉRATION

La formation et la vulgarisation en matière de coopération. 1962. 86 p. 1 dollar.

[Ej. Pr.] Cet ouvrage s'appuie, pour une bonne part, sur des expériences faites en

milieu rural, particulièrement en Inde. Il expose les méthodes employées pour la

formation des coopérateurs. En annexe, reproductions d'affiches choisies pour leur

efficacité dans le domaine de la vulgarisation.

STATISTIQUES, CONJONCTURE, PROSPECTIVE

Produits agricoles : projections pour îgyo. 1962. 204 p. y compris annexe. 2 dollars.

(E/CN. 13 /48 /ccp.62 /5)

[Dp. Ej. Pr. St.] Cette étude a été faite en vue de dégager les principaux problèmes

qui risquent de surgir dans le domaine des produits agricoles d'ici une dizaine

d'années. Elle traite des perspectives de la production et de la demande de denrées

alimentaires, compte tenu de la nécessité d'améliorer l'alimentation des populations

à faible revenu, et de la possibilité d'utiliser les excédents potentiels de produits alimentaires

des pays à revenu élevé. Les pays ont été divisés en trois groupes : pays à

revenu élevé, pays à revenu faible, zone sino-soviétique. Les projections portent sur

une période de douze années, dont trois sont déjà écoulées.

Rapport de la FAO sur les produits: 1963. 1962. 147 p. 1,50 dollar, (E/CN. 13/47 cep.62/4)

[Ej. Pr. Dp. St.] Deuxième rapport annuel sur les produits agricoles et alimentaires

(production, échanges, consommation, stocks, prix). Évolution des marchés internationaux

en 1961 et au début de 1962. Perspectives de la fin de la campagne 1961-

1962 et de la campagne 1962-1963. Chapitres spéciaux sur les consultations et

ententes intergouvernementales.

Annuaire statistique des pêches : Production (ig6i), vol. XIV. 1962. 394 p. 4,50 dollars.

[Ej. Pr. Dp. St.] Tableaux statistiques sur les quantités pêchées et débarquées dans

le monde (en poids et en valeur) et sur l'utilisation du produit de ces pêches (conserves,

etc.). Un glossaire et un index complètent le volume.

ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ (OMS)

STATISTIQUES

Rapport épidémiologique et démographique. 1962 ; vol. 15, n° 8, 33 p., 1,25 dollar ;

vol. 15, n° 9, 15 p., 0,60 dollar ; vol. 15, n° 10, 47 p., 1,25 dollar.

[Ej. Pr. Dp. St.] Fascicules d'un recueil permanent de statistiques relatives au

mouvement de la population et aux effets des diverses maladies et causes de décès,

dans le monde entier. A signaler, dans ces numéros, des études récapitulatives sur

les taux annuels de mortalité (sénilité, accidents, suicides, homicides et blessures de

314


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

guerre, malformations congénitales) pour 1955-1960, et des tableaux spéciaux sur

les maladies quarantenaires et infectieuses.

CANCER

Bulletin de l'OMS, vol. 27, n° 3, 1962. 108 p., 2,25 dollars.

[Ej. Pr.] Ce numéro contient, notamment, une étude sur les « Différences géographiques

dans la distribution des tumeurs malignes », due à A. V. Chaklin : différents

types de cancer, en fonction de leur répartition géographique et climatique et

de leur fréquence ; recherches à poursuivre et à entreprendre ; valeur des statistiques

de morbidité et de mortalité par cancer, dans les divers pays.

PALUDISME

Bulletin de l'OMS, vol. 27, n° 2, 1962. 120 p. 2,25 dollars.

[Pr. St. Dp.] Numéro consacré aux campagnes antipaludiques. Études diverses sur

l'administration massive de médicaments et de désinfectants antipaludiques.

SANTÉ MENTALE

L'enseignement de la psychiatrie, n° 9 des Cahiers de santé publique, 1962. 201 p. 2 dollars.

[Ej. Pr.] Améliorations à introduire dans l'enseignement de la psychiatrie et de

l'hygiène mentale pour tenir compte du progrès des connaissances. « Rapports de

la psychiatrie et de la protection de la santé mentale avec la médecine clinique

et les sciences de l'homme» (par E. E. Krapf). «La formation du médecin »

(par E. S. Turrell). «L'enseignement de la psychologie et de la sociologie médicales»

(par S. Lebovici).

ORGANISATION DES NATIONS UNIES POUR L'ÉDUCATION, LA

SCIENCE ET LA CULTURE (UNESCO)

ACTIVITÉS DE L'UNESCO

L'évolution de l'Unesco de ig6o à ig62. Bilan et perspectives. Octobre 1962. 18 p. (12/0/9,

première partie)

[Org.] Brochure contenant un rapport du Directeur général par intérim, destiné

à la Conférence générale de l'Unesco, à l'occasion de sa douzième session. Traits

saillants de l'évolution récente des activités de l'Unesco. Développements à envisager.

Évaluation d'ensemble des grands faits de la période ig6o-ig6s et analyse détaillée fondée sur

les rapports des États membres et les rapports du Directeur général par intérim. Octobre

1962. 69 p. (i2c/g, 2 e partie)

[Org.] Cette deuxième partie du document 12C/9, destiné à la Conférence générale

de l'Unesco, contient une analyse détaillée des rapports des États membres et des

rapports du Directeur général par intérim sur les activités de la période i960-1962.

Elle passe en revue les principales catégories d'activités de l'Unesco au cours de

cette période, en fournissant des indications sur les mesures prises dans les divers

États membres pour en favoriser le succès.

LOGIQUE ET TECHNIQUE DE LA CLASSIFICATION

Étude sur les catégories générales applicables aux classifications et codifications documentaires,

par Eric de Grolier. 262 p. 1962. 3 dollars.

[Pr. Se. Dp. Bl.] Depuis la dernière guerre, les classifications utilisées par les services

de documentation et de bibliographie ont beaucoup évolué, en relation surtout avec

315


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

l'invention de machines électroniques diverses. L'ouvrage dont il s'agit ici fait le

point des différentes expériences tentées pour rapprocher les multiples formules

employées, et traite du problème de la mise au point d'un système unifié, fondé sur

les notions les plus générales qui se retrouvent dans tous les domaines d'études :

concepts logiques et morphologiques, espace et temps, position et mouvement.

ÉDUCATION

XXV e Conférence internationale de l'instruction publique : igÔ2. 189 p. 196a. 1,75 do

(Publication conjointe du Bureau international d'éducation et de l'Unesco,

n° 244.)

[Org. Ej. Pr.] La conférence a réuni à Genève, du 2 au 13 juillet 1962, les représentants

de 90 États. Elle a donné lieu à une large discussion sur les progrès réalisés

dans les divers pays en matière d'éducation ; les participants ont voté deux recommandations

détaillées, après avoir pris connaissance d'un certain nombre de documents

préparatoires. La première de ces recommandations se rapporte à la planification

de l'éducation, la seconde au perfectionnement des maîtres primaires en

exercice. Le volume dont il s'agit contient des renseignements sur l'organisation de

la conférence, ainsi que les procès-verbaux des séances plénières et le texte des

deux recommandations précitées.

Compulsory education in Australia, 1962. 117 p. 2 dollars.

[Ej. Pr. BL] Réédition (en langue anglaise seulement), partiellement revisée,

d'une brochure qui avait été publiée pour la première fois en 1951 {L'enseignement

obligatoire en Australie) et qui s'est révélée fort utile. Elle fait partie d'une collection

d'études comparatives sur les diverses formes d'enseignement obligatoire (pays

centralisés et décentralisés, industrialisés et peu industrialisés, etc.). On y trouve

un historique de l'enseignement obligatoire en Australie et un exposé de la structure

et du fonctionnement actuels de cet enseignement.

Rapport sur la réunion d'experts sur l'adaptation des programmes de l'enseignement géné

du second degré en Afrique (Tananarive, 2-13 juillet ig62). Octobre 1962. 56 p. (UNESCO/

ED/196)

[Ej. Pr.] Une cinquantaine d'experts, venant de 29 pays d'Afrique, ont pris part

à la réunion. Ils se sont donné pour tâche de tracer le cadre général d'une réforme

des programmes du second degré, applicable à l'Afrique. Le rapport expose les

objectifs de l'enseignement secondaire, les réformes à entreprendre, donne des

exemples concrets, analyse les méthodes d'action et indique les diverses phases à

prévoir pour les réformes.

CAMPAGNE MONDIALE D'ALPHABÉTISATION

Campagne mondiale contre l'analphabétisme : demande adressée à l'Unesco par l'Assemb

générale des Nations Unies à sa seizième session. Octobre 1962. 63 p. (12C/PRG/3)

[Ej. Dp. Org. Pr. St.] Ce document a été préparé à l'intention de la Conférence

générale de l'Unesco (douzième session), qui a examiné les moyens d'accélérer la

régression de l'analphabétisme. Il donne les résultats d'une enquête sur le taux

actuel d'analphabétisme dans les différents pays et sur l'évolution récente des

méthodes employées pour les campagnes d'alphabétisation, en soulignant les

relations qui existent entre cette évolution et le développement économique.

On y trouve des propositions concrètes en vue d'un renforcement des mesures prises

à l'échelon national et international. (Il s'agit, notamment, de mettre en œuvre des

programmes de planification de l'enseignement.)

316


BOURSES D'ÉTUDES, ÉCHANGES

DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

Études à l'étranger. XIV : ¡g6g. 1962. 745 p. 3 dollars. Trilingue : anglais, français,

espagnol.

[Pr. Dp. St. Org.] Cette dernière édition du répertoire international des bourses

et échanges contient des renseignements sur environ 130000 possibilités de séjours

d'études, dans plus de 100 pays. Ces renseignements sont classés par genres d'études,

organismes donateurs (institutions internationales, gouvernements, etc.) et pays

de séjour. Le recueil se termine par une liste d'organismes prêts à conseiller et à

aider les personnes qui désirent faire des études à l'étranger et par des statistiques

très complètes sur les étudiants inscrits dans des universités de pays autres que le

leur, en 1960-1961.

MUSÉES ET PROGRÈS CULTUREL

Stage d'études régional (Asie et Pacifique) sur « Le musée en tant que centre culturel, son rôle

dans le développement de la collectivité» (Japon, 4-30 septembre ig6o). Rapport de

Robert P. Griffing Jr., directeur du stage. Juillet 1962. 45 p. (UNESCO/CUA/U7)

[Pr.] Le musée doit être un centre d'animation de la vie culturelle du peuple. Le

rapport expose les problèmes qui se posent à cet égard en Asie et dans le Pacifique,

et forme un résumé des discussions du stage, avec le texte des recommandations

adoptées. Les participants venaient d'une vingtaine de pays.

LA FEMME TURQUE

L'émancipation de la femme turque, par le D r A. Afetinan. 1962. 70 p. 1 dollar.

[Ej.] L'évolution du statut de la femme, en Turquie, a été considérable à partir

de 1920 environ. L'Unesco a demandé à une femme qui a joué un grand rôle

dans cette révolution sociale d'en faire l'historique. L'étude traite de la femme

turque avant l'islam et dans l'islam, de la période des grandes transformations

contemporaines, et de la situation actuelle, notamment dans les domaines politique,

juridique et professionnel.

SIGNIFICATION DES ABRÉVIATIONS CONVENTIONNELLES UTILISÉES

Bl. : Contient une bibliographie développée.

Dp. : Le document décrit les faits pays par pays (ou région par région).

Ej. : Fournit aux éducateurs et aux journalistes qui traitent de questions sociales

les éléments d'un bon exposé documentaire.

Org. : Particulièrement utile pour se tenir au courant des activités de l'organisme

international intéressé.

Pr. : Peut fournir d'utiles indications concrètes aux praticiens (éducateurs,

fonctionnaires, membres d'organisations internationales, d'institutions

économiques et sociales, etc.) dont les activités sont en rapport avec la

question traitée.

Se. : Mérite de retenir l'attention des personnes qui ont en chantier des travaux

scientifiques dans le domaine considéré.

St. : Contient des statistiques.

317


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

CHRONIQUE BIBLIOGRAPHIQUE

ARON, Raymond. Dimensions de la conscience historique. Paris, Pion, 1961.

341 pages. (Recherches en sciences humaines, n° 16.)

De l'Introduction à la philosophie de l'histoire à Paix et guerre entre les na

le problème de la conscience historique en ses dimensions multiples

constitue, sans doute, le thème central de l'œuvre de Raymond Aron ;

il marque également les divers essais qu'il a écrits dans l'intervalle et qui

ont été recueillis dans le volume dont il s'agit ici. Cet ouvrage est particulièrement

représentatif d'une démarche intellectuelle qui consiste en une

perpétuelle confrontation de l'événement, de l'évolution historique et de

leur horizon permanent.

Il commence et s'achève par des considérations sur la situation du philosophe

devant l'histoire. La première partie (comprenant l'essai sur « La

philosophie de l'histoire», qui date de 1946, et l'essai sur « La notion du

sens de l'histoire», qui date de 1957) concerne la dimension la plus profonde

et la plus spécifique de la conscience historique, à savoir le sens que

l'homme accorde au devenir de l'humanité ; c'est ce problème que reprendra,

en conclusion, l'étude sur « La responsabilité sociale du philosophe »

qui, définissant la situation du philosophe par l'oscillation ou le dialogue

entre l'universel et le particulier, entre les fins et les moyens, montre com-

,ment la dimension historique donne un sens nouveau à ce dialogue en le

projetant dans la durée. Mais cette dimension nouvelle ne supprimerait

le dialogue ou ne le « transformerait radicalement que si le dialecticien

était autorisé à confondre un camp, un parti, un régime, avec la fin de

l'histoire». Que cette confusion lui soit interdite, c'est ce que montrent

dans les deux premiers articles la réflexion philosophique et la polémique

idéologique : elles amènent à constater la montée des philosophies pluralistes

de l'histoire et le déclin des philosophies unitaires du progrès, et à

opposer aux formes simultanément et contradictoirement providentialistes

et déterministes de ces dernières — dans leurs versions existentialiste et

marxiste •— à la fois l'analyse de l'événement sub specie eeternitatis, dans le

style de Thucydide, et la foi active en une conception de la raison purement

régulatrice et projetée vers un avenir indéfini, dans le style de Kant. Mais

c'est aussi ce que démontrent l'analyse critique de la connaissance historique

et l'analyse historique de la réalité contemporaine qui font l'objet

de la deuxième et de la troisième partie du livre.

Le plus remarquable est que les différents articles abordent les mêmes

questions fondamentales. L'étude la plus méthodologique — « Évidence

et ingérence» — tend à caractériser la problématique de l'historien :

Comment les acteurs ont-ils vécu ? Pourquoi et comment est-ce arrivé ?

Quelles sont les unités historiques ? Quels sont les modèles des transformations

? Passant de la science à la philosophie de l'histoire, cette étude

débouche sur le problème du sens qu'il convient d'accorder à l'histoire

totale. L'étude consacrée à « L'objet de l'histoire » met en évidence les

318


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

contradictions de la conscience historique, dont elle situe les éléments :

conscience d'une dialectique entre tradition et liberté, effort pour saisir

la réalité ou la vérité du passé, sentiment que la suite des créations humaines

à travers le temps, loin d'être dépourvue de signification, concerne l'homme

en ce qu'il a d'essentiel. La grande étude de la troisième partie, intitulée

« Nations et empires », se rapproche sans doute d'une description de la

réalité historique contemporaine et de sa structure ; elle s'ouvre, toutefois,

sur une analyse de notre conscience du présent et sur le problème du découpage

des ensembles, pour aboutir à la confrontation des interprétations

monistes et pluralistes du devenir et à la détermination des aspects classiques

et originaux de la conjoncture.

Deux études méritent une mention spéciale parce qu'elles abordent

d'une manière particulièrement frappante les problèmes de l'action humaine

et des forces profondes, des situations originales et des tendances permanentes

; ce sont : « Thucydide et le récit historique » et « L'aube de l'histoire

universelle ». La première s'attache à l'œuvre de Thucydide, qui met

en lumière, mieux que toute autre, l'opposition de la nature humaine

permanente et de l'événement imprévisible ; la seconde insiste sur la dualité

entre l'évolution impersonnelle des techniques et des sociétés et les jeux

imprévisibles de la politique, reprenant ainsi le thème central des premiers

chapitres des Guerres en chaîne et certains aspects d'un développement nécessaire

des sociétés soulignés dans La société industrielle et la guerre.

Ainsi les différentes études du recueil contribuent à situer avec précision,

dans le cadre d'une analyse politico-historique, la question essentielle

du sens de la condition humaine telle qu'elle s'exprime dans la société.

Ce sens est-il dans le drame ou le procès ? Dans la nature éternelle de la

politique ou dans le déroulement significatif de l'histoire ? La question

reste ouverte sur le plan philosophique, qu'elle doive faire place à un choix

ou qu'elle prélude à une synthèse dans un mouvement dialectique. Dans

sa conclusion, Raymond Aron souligne le dialogue du particulier et de

l'universel ; il semble considérer le sens nouveau que la dimension historique

donne à ce dialogue en le projetant dans la durée comme un apport

authentique qui, cependant, n'altère pas l'essentiel ; il pose ainsi le difficile

problème des rapports entre philosophie politique et philosophie de

l'histoire.

DAHL, Robert A. ; HAIRE, Mason ; LAZARSFELD, Paul F. Social science

research on business: product and potential. New York, Columbia University

Press, 1959. xu + 185 p. Bibliogr.

Plusieurs disciplines peuvent introduire des points de vue nouveaux dans

l'étude de la vie des affaires. Cette étude, sauf sous certains de ses aspects,

a peu tenté jusqu'ici les spécialistes de la science politique; cependant,

plusieurs problèmes qui se posent dans le cadre de la vie des entreprises

relèvent plus ou moins directement de cette science : les processus de prise

de décisions à l'intérieur de chaque firme, les relations entre grandes firmes,

l'influence de la forme d'organisation des entreprises sur les « structures

319


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

du pouvoir » dans un pays, l'influence de telle société ou tel groupe financier

sur le pouvoir, etc. Même ce problème des relations entre les affaires et

l'ordre politique aux États-Unis a été encore trop peu exploré. Sans doute

la science politique a-t-elle pu définir, avec une précision relative, les

techniques d'influence des puissances commerciales et industrielles sur le

gouvernement, et vice versa, mais l'étendue de cette influence est beaucoup

plus difficile à mesurer. La signification politique des motivations, attitudes,

idéologies commence à préoccuper les spécialistes de la science politique,

et cette préoccupation s'étend également à l'étude de la vie des

affaires. Les relations entre une « civilisation d'affaires » et l'ordre politique

ont donné lieu à une abondante littérature, mais, là encore, certains

problèmes n'ont pas été résolus et d'autres se sont posés depuis. A toutes

ces questions, les spécialistes de la science politique cherchent à apporter

une réponse.

Il existe une étroite relation entre l'étude de la vie des affaires et les

sciences du comportement ; le psychologue analyse les problèmes de production

en termes de motivations individuelles des producteurs, les problèmes

de gestion et de contrôle en termes de leadership, de communications,

de relations de groupes, etc. Le domaine de la psychologie industrielle

paraît souvent inaccessible à l'homme d'affaires ; néanmoins, celui

qui étudie la vie des entreprises est un behavioral scientist, et la vie des affaires

constitue un domaine particulièrement fructueux pour des recherches

interdisciplinaires. Trois sortes d'approches peuvent être utilisées pour

des études de psychologie industrielle : l'approche de la psychologie individuelle,

celle de la sociologie industrielle appliquée aux relations humaines

(human engineering), celle, enfin, de la psychologie sociale industrielle. Du

domaine de la sociologie industrielle, d'autre part, relève l'étude des

groupes — une distinction étant faite entre grands et petits groupes ;

enfin, les questions de motivation et de communication ont été décisives

dans le développement de la sociologie industrielle. Dans tous ces domaines,

il reste beaucoup à faire, particulièrement en ce qui concerne l'analyse

des processus de décision et de la prise de risques, l'élaboration de théories

de l'organisation, l'examen des questions de rôles et statuts dans une hiérarchie

organisée, etc. Pour toutes ces recherches, plus encore que par le

passé, le chercheur devra faire appel aux méthodes et aux acquisitions de la

psychologie et des sciences du comportement.

Les sociologues américains ont traditionnellement méconnu l'intérêt

que peut présenter pour eux l'étude de la vie des affaires ; on peut pourtant

considérer le domaine des affaires comme un système social, avec, à une

extrémité, les dirigeants d'entreprise et, à l'autre, les consommateurs.

Que l'on adopte une « approche distributive » •— quels choix sont faits ?

quelles décisions prises ? par quels individus ou quels groupes ? à quels

moments ? — une « approche morphologique » — de quelle façon est

prise telle décision ? quels sont les différents moyens par lesquels le même

but peut être atteint ? — ou une « approche analytique » — quelle est la

part de tel déterminant dans tel choix ou telle décision ? — toute une

320


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

série de problèmes offrent une ample matière à analyse : les processus de

choix (consommateurs) et de décision (managers), la nature et les déterminants

des décisions prises à tous les stades de la hiérarchie des entreprises,

les motivations des dirigeants, leur rôle dans la vie des affaires et,

plus encore, l'influence que pourraient avoir les développements d'une

nouvelle forme de gestion des affaires sur la structure socio-politique des

États-Unis.

HAGEN, Everett E. On the theory of social change. Homewood (111.), The

Dorsey Press, 1962. xvu + 557 p.

L'étude du processus historique du développement économique à travers les

siècles montre assez clairement que les causes historiques, géographiques ou

économiques ne peuvent expliquer seules le schéma de la croissance économique

dans les diverses régions du monde; en effet, le passage de l'économie

arriérée d'une société traditionnelle à une économie de croissance — processus

qui se déroule encore sous nos yeux dans certaines régions du monde —

s'opère graduellement, porte sur plusieurs générations et exige non seulement

des transformations d'ordre technologique, mais également des bouleversements

dans le domaine social ; différentes théories économiques ont été

élaborées à partir de la constatation de l'échec du développement de certains

pays qui semblaient présenter les conditions requises ; mais, prises

isolément, ces théories sont impuissantes à englober tous les aspects de la

réalité ; l'étude de sociétés traditionnelles montre assez l'importance de

facteurs d'ordre sociologique et psychologique dans le déroulement du processus

de croissance. Dans une société traditionnelle, en effet, la rigidité des

structures sociales, la nature des relations entre élites et masses paysannes, la

psychologie de défense et, en même temps, d'agressivité contre tout élément

extérieur à l'ordre établi — en particulier contre l'étranger — les conflits à

l'intérieur même des élites pour s'emparer du pouvoir ou pour le conserver,

sont autant d'obstacles à une évolution ; et cette évolution n'apparaîtra

qu'avec une transformation des personnalités, si grande est l'interdépendance

qui existe entre personnalité et structure sociale. On peut schématiser

deux types de personnalité, particulièrement contrastés, caractéristiques,

l'un, d'une société traditionnelle, l'autre d'une société évolutive : on pourrait

appeler le premier la personnalité « autoritaire » et le second la personnalité

« innovatrice ». Leur différence essentielle réside dans l'attitude

adoptée en face du monde extérieur : l'individu de type « autoritaire » aura

spontanément une attitude de réserve, de repliement, se sentira sans

« prise » sur la réalité extérieure, adaptera aux événements les schémas

d'analyse hérités des générations précédentes ; l'individu « créateur » ou

« innovateur », au contraire, cherchera à réduire la réalité à des problèmes

qu'il peut résoudre par lui-même et trouvera dans l'inattendu un stimulant

à sa réflexion et à son action. Plus qu'aux caractéristiques proprement individuelles

et acquises à la naissance, il semble bien que c'est à l'influence de

l'environnement, du milieu familial et social, que soit due cette qualité

« autoritaire » ou « innovatrice » de chaque individu — ainsi, bien entendu,

321


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

que toutes les nuances entre ces deux extrêmes que comporte chaque cas

particulier. Cette influence de l'environnement se manifeste d'une façon

décisive dès l'enfance, comme le démontrent toutes les théories contemporaines

de la formation de la personnalité, et ceci est particulièrement net

dans une société traditionnelle, où le poids de la hiérarchie familiale et

sociale est considérable ; les conflits de l'enfance ne sont pas absolument

transposables à l'âge adulte, mais l'aptitude d'un individu à réagir à un événement

fortuit et contraignant dépend, dans une large mesure, de l'aptitude

à dominer la réalité extérieure, qu'il a pu développer, étant enfant ; les

méthodes d'éducation varient selon les civilisations et les cultures, mais les

modes de relations entre parents et enfants restent fondamentalement les

mêmes dans toute société traditionnelle, et les types de personnalité qui

résultent de ces rapports sont également les mêmes ; des observations approfondies,

faites à Java et en Birmanie, confirment cette constatation. Seules

des forces puissantes bouleverseront la stabilité de structure et de fonctionnement

d'une société traditionnelle — au premier chef, la conviction,

acquise par une partie des membres de tel ou tel groupe social, que le but

de leur vie ou les valeurs en lesquelles ils ont foi ne sont pas respectés par

d'autres groupes sociaux qu'eux-mêmes respectent et dont ils attendent

l'estime, ce qui les amènera à mettre en cause la structure sociale elle-même.

Dans ce domaine, l'intrusion de la civilisation occidentale dans un certain

nombre de sociétés traditionnelles a été un élément déterminant de bouleversement.

Mais, souvent, la mise en cause de l'ordre établi — c'est-à-dire

l'amorce d'un processus d'évolution — n'est pas immédiate : elle est précédée,

dans bien des cas, d'un phénomène de repliement de l'individu devant

la réalité extérieure — phénomène qui s'étendra parfois sur plusieurs générations,

avant d'engendrer des germes d'évolution en faisant apparaître des

valeurs favorables au développement d'une créativité technologique, source

de toute croissance économique. Ces hypothèses sont vérifiables, aussi bien

dans le cas de l'Angleterre préindustrielle que dans celui d'un certain

nombre de pays tels que le Japon, la Colombie et l'Indonésie. Le cas des

pays colonisés est particulier, car il s'y ajoute, en général, les effets des réactions

psychologiques à la colonisation — effets qui ont, dans l'ensemble,

renforcé les obstacles au développement économique, en accentuant le

repliement de l'individu devant la vie sociale, le renforcement du ritualisme,

etc. Mais, là aussi, de cette période de repliement peuvent naître, à plus

ou moins long terme, une fois la décolonisation achevée, les éléments innovateurs

qui rendront possible la croissance économique ; la manière un peu

chaotique dont s'amorce le développement économique de la Birmanie, en

dépit des efforts de ses dirigeants, peut s'expliquer, dans une large mesure,

par l'influence de la législation coloniale sur la société birmane traditionnelle.

Ces schémas d'interprétation ne prétendent pas indiquer quels sont

les délais dans lesquels les sociétés encore traditionnelles amorceront leur

processus d'évolution ; mais ils établissent, sans aucun doute possible, que ce

processus est prévisible dans tous les cas.

322


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

JOHNSON, John J., ed. The role of the military in underdeveloped countries, Princeton

(N.J.), Princeton University Press, 1962. vin + 423 p.

L'importance du rôle des militaires est une donnée fondamentale de la vie

politique dans les pays sous-développés, en particulier en Amérique du Sud ;

au début du xix e siècle, les généraux de la guerre d'indépendance prennent

le pouvoir, appuyés sur les grands propriétaires terriens ; au cours d'une

seconde période, qui va jusqu'à la première guerre mondiale, le militarisme,

conçu comme l'intervention des cadres militaires dans la vie politique,

connaît une éclipse relative ; après 1929, la crise économique facilite le

retour au pouvoir des régimes militaires, dont le trait commun est l'importance

qu'ils attachent au développement industriel. Après 1950, enfin, on

note une recrudescence du militarisme latino-américain, qui freine l'évolution

sociale, aussi souvent qu'il l'accélère ; même lorsqu'il agit dans le

sens du réformisme, il s'arrête généralement en deçà de la réforme agraire,

qui constituerait, cependant, le facteur décisif du progrès dans cette région

du monde. Pour que cette réforme soit réalisée, il faut que l'armée elle-même

soit vaincue par une révolution populaire, comme cela a été le cas à

Cuba.

L'Asie du Sud-Est constitue un autre terrain d'action pour le militarisme

contemporain. L'Indonésie offre l'exemple d'un pays où la faillite du régime

représentatif et l'adoption du système de « démocratie dirigée » ont donné à

l'armée une très large place dans la direction de l'État. En Birmanie, les

cadres militaires de l'après-guerre, placés devant les difficiles problèmes du

sous-développement dans une nation ethniquement hétérogène, se sont

bientôt trouvés en perte de vitesse, ce qui explique la facilité avec laquelle le

général Ne Win a rendu le pouvoir aux civils après les élections de i960. En

Thaïlande — seul pays de l'Asie du Sud-Est à avoir toujours échappé au

régime colonial — les cadres de l'armée ont la même origine sociale que

l'administration, ce qui est une des causes fondamentales de l'importance

des militaires dans la vie politique et dans la hiérarchie sociale ; les nombreux

coups d'État s'expliquent, avant tout, par un phénomène de perte de

contact entre l'armée et le chef qu'elle a porté au pouvoir.

Au Moyen-Orient, l'apparition d'une classe moyenne salariée est un phénomène

relativement récent, dont la portée révolutionnaire est considérable

; l'action politique de l'armée, prototype et avant-garde de cette

classe, s'exerça pour la première fois en Turquie, au début du xx e siècle ;

dans les pays musulmans, en revanche, il faut attendre l'échec de la guerre de

Palestine, en 1948, pour voir l'armée intervenir de façon décisive dans la vie

politique : coup d'État égyptien en 1952, fusion syro-égyptienne, révolution

irakienne, prise en charge du gouvernement pakistanais par l'armée, événements

de Khartoum. Le Soudan est d'ailleurs le seul État africain au sud

du Sahara à posséder un régime militaire ; dès avant son indépendance, en

effet, les administrateurs britanniques avaient doté le pays d'une armée

nationale qui allait constituer l'armature la plus moderne et la plus efficace

du nouvel État. Dans les autres régions de l'Afrique, au contraire, l'armée

était généralement au stade embryonnaire, lors de l'accession à l'indépen-

323


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

dance ; le cas du Congo ex-belge témoigne de la difficulté qu'éprouve une

armée non encadrée à jouer le rôle d'armature politique. Le cas d'Israël est

très particulier, car les conditions qui permettent ailleurs aux forces armées

d'être l'élément le plus moderne de l'État ne se retrouvent pas ici : les militaires

ne se distinguent pas de la nation, et il est significatif qu'au Moyen-

Orient c'est cette armée si efficace qui intervient le moins dans la vie

politique.

Il apparaît donc établi qu'il y a, dans certaines conditions, un rapport de

cause à effet entre le sous-développement et l'influence des cadres militaires

dans la vie nationale ; nombreuses sont les raisons qui font de l'armée, dans

un pays sous-développé, la structure sociale moderne la plus facile à mettre

sur pied, et, une fois mise sur pied, un facteur de modernisation globale de la

société. Mais l'armée, agent de développement, peut-elle résister à la tentation

de dominer l'État ?

LIPSET, Seymour Martin ; LOWENTHAL, Leo, eds. Culture and social character:

the work of David Riesman reviewed. New York, The Free Press of Glencoe,

1961. xiv + 466 p.

Cet ouvrage collectif appartient à la série « Continuities in social research »,

qui s'attache à commenter la méthode et la signification des œuvres qui font

date dans les sciences sociales américaines. Après The American soldier et The

authoritarian personality, le livre de David Riesman, The lonely crowd, est le

troisième ouvrage qui ait l'honneur d'une telle étude. Les articles rassemblés

dans le volume dont il s'agit ici l'abordent sous des angles très variés,

pour en faire des critiques parfois radicalement opposées entre elles. Les

trois points principaux qui font l'objet de commentaires sont : la méthode de

The lonely crowd et sa signification par rapport à l'ensemble de la littérature

sociologique ; la valeur de la catégorie centrale d' « other-directedness » ;

et l'interprétation riesmanienne de la société américaine. La méthode de

Riesman est baptisée, par Paul Keksemeti, du nom de « sociologie interprétative

» et, par Leo Lowenthal, de celui de « méthode humaniste ».

Lipset et Lowenthal, dans leur préface, et Eric Larrabee ( « David Riesman

and his readers ») soulignent l'ambiguïté du succès que cette œuvre a dû

précisément à son caractère technique. Messinger et Clark (« Individual

character and social constraint : a critique of David Riesman's theory of

social conduct»), d'une part, Robert Entman et Dennis Wrong (« David

Riesman's typology of character»), de l'autre, reprochent à son auteur de

mêler les critères psychologiques et sociologiques. Ils rejoignent par là la critique

de la notion d' « other-directedness ». Certains l'attaquent, comme

inspirée trop exclusivement par la société américaine (ainsi, Margaret

Mead : « National character and the science of anthropology ») ; d'autres

louent Riesman d'avoir découvert un trait général de l'homme des sociétés

industrielles (Lowenthal, ainsi que Quentin Bell, qui retrouve l'évolution de

1' « inner-directedness » à 1' « other-directedness », génératrice de conformisme,

dans le domaine des arts). Parmi les études empiriques présentées,

l'une, celle d'Elaine Graham Solex (« Inner-direction, other-direction and

3 2 4


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

autonomy : a study of college students»), accepte et confirme la typologie

riesmanienne ; l'autre, celle de Riley, Riley et Moore ( « Adolescent values

and the Riesman typology: an empirical analysis »), dégage l'existence d'un

type à la fois « inner-directed » et « other-directed », les deux orientations

ne semblant pas contradictoires dans une société relativement intégrée.

Arthur Brodbeck reproche â Riesman d'avoir été trop sévère pour l'homme

« other-directed », et Ralph Dahrendorf de ne pas l'avoir été assez. On

aboutit ici à un jugement sur la société américaine actuelle : alors que

Dahrendorf, qui se rattache à la tradition tocquevillienne, y voit l'avènement

de la « démocratie sans liberté », Talcott Parsons et Winston White

(« The link between character and society») interprètent le phénomène

appelé par Riesman « other-directedness » dans un sens optimiste, et y

voient l'accord de l'individu et de la société américaine à l'intérieur d'un

progrès vers des valeurs qui, contrairement à la thèse de The lonely crowd,

sont restées les mêmes. Seymour Martin Lipset lui aussi («A Changing

American character ? ») croit à une permanence du caractère national américain,

et il rattache Riesman à la tradition des critiques du xix e siècle.

D'autres articles portent sur des points particuliers : celui d'Easton et Hess

sur la jeunesse devant le système politique, celui de W . Kornhauseret celui

de N. Birnbaum sur la vision riesmanienne de la politique américaine, qui

est opposée à celle de C. Wright Mills. Dans leur conclusion, D. Riesman et

son collaborateur N. Glazer reconnaissent la validité de beaucoup des critiques

formulées et indiquent les points assez nombreux sur lesquels leur

propre position a évolué.

ZAHN, Ernest. Soziologie der Prosperität. Köln-Berlin, Kiepenheuer und

Witsch, i960. 228 p.

La notion de prospérité était le plus souvent rapportée jusqu'à présent à la

situation économique d'un pays ; E. Zahn l'étudié dans le cadre de la

société moderne prise dans son ensemble.

A l'origine, cette étude sociologique de la prospérité n'avait pas été

conçue de manière systématique ; c'est après un certain nombre de conférences

et de discussions allant de pair avec des travaux de recherche positive

qu'elle a donné lieu à une présentation ordonnée des problèmes posés

à la société future par l'accroissement de la prospérité. L'ouvrage repose

sur quelques options théoriques, qui devraient conduire à une vue plus

moderne de la politique économique, sociale et culturelle ; il ne suffit pas,

en effet, de disposer de méthodes de recherche éprouvées pour concevoir les

problèmes comme il convient.

Le besoin, dans lequel Schopenhauer voyait le « fléau du peuple »,

n'existe plus dans le monde occidental : le pain quotidien n'entre plus guère

en compte dans la politique économique, et les statistiques révèlent un

développement appréciable qui bouleverse les structures économiques et

sociales.

Les problèmes sociaux, naguère posés par la pauvreté, le sont aujourd'hui

par la richesse. Il ne s'agit plus d'économiser, mais d'investir. Le jeu de

325


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

l'offre et de la demande constitue désormais l'expression d'un besoin

d'expansion jusqu'ici jamais atteint. Les loisirs sont devenus une forme

d'existence, spécifique de la société moderne, et ils agissent maintenant sur

le monde du travail et de la technique. Liés à la consommation, comme le

travail est lié à la production, ils posent des problèmes inattendus de la

même façon que certains aspects des révolutions industrielles au xix e siècle.

L'auteur examine l'ensemble des problèmes qui résultent d'une pareille

situation. Il estime que l'homme doit faire ses preuves face à la prospérité,

comme autrefois face aux exigences du « totalen Marktes » (marché global).

La vieille conception du citoyen reprend vie aujourd'hui, avec la situation

qui est celle de l'individu membre d'un ensemble économique. Au consom­

mateur qui se flatte d'avoir découvert la stratégie de la vente, il reste encore

à se découvrir lui-même et, critiquant la prospérité, à prendre conscience

des moyens qu'il possède de la diriger.

LIVRES REÇUS

ABDEL-MALEK, Anouar. Egypte, société militaire. Éditions du Seuil, Paris, 1962.

Bilan de dix ans de régime militaire, fondé sur une analyse menée à partir d'une

expérience personnelle vécue. L'auteur reprend le concept de « société hydraulique».

Il examine la nature sociale du régime, les problèmes démographiques

qu'il doit affronter, l'industrialisation du pays et l'idéologie de l'armée (caractérisée

par le neutralisme positif, le nationalisme arabe et un socialisme coopérativiste,

qui serait plutôt une planification dirigiste d'État).

BAILEY, Sydney D. The Secretariat of the United Nations. New York, Carnegie Endowment

for International Peace, 1962. 22 cm, vi + 113 p. Tabl. 3,50 dollars.

(United Nations study n° 11.)

Exposé des différentes conceptions de ce que devrait être le rôle du secrétaire

général des Nations Unies : la conception de M. Hammarskjoeld, les propositions

soviétiques de « troïka », la contradiction entre la nécessité d'un fonctionnariat

international indépendant et la tendance actuelle à la « politisation » des travaux

du Secrétariat.

BAILEY, Sydney D. The troika and the future of UN. New York, Advance Printing

Co. 1962. 20 cm, 64 p. 0,35 dollar. (International Conciliation. Carnegie Endowment

for International Peace, n° 538, mai 1962.)

Conflit entre le développement d'un fonctionnariat indépendant aux Nations

Unies et les efforts soviétiques pour « politiser » la représentation des États au

secrétariat de l'Organisation —• efforts qui se sont exprimés dans la proposition

de « troïka » présentée par M. Khrouchtchev.

BANERJEA, Benoyendra Nath. Introduction to politics, 8 e édition. Calcutta, Jijnasa,

1962. 22 cm, vi + 152 p. Index.

Aperçu de tous les problèmes relatifs à l'organisation sociale, à l'insertion de

l'individu dans la société, à la vie des institutions politiques, à l'ordre international.

326


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

BASU, S. K. Industrial finance in India : a study in investment, banking and State-aid to

industry, with special reference to India. Calcutta, University of Calcutta, 1961.

25 cm, xxiv + 493 p. Tabl., bibliogr., index. 18 roupies.

Cet ouvrage présente une analyse financière de l'aide apportée à l'industrie indienne

— en particulier de l'aide étatique — et une étude des relations entre les banques

et l'industrie. Le problème du financement à long terme y est particulièrement

examiné.

Bibliographie de l'entreprise (une sélection d'ouvrages commentés...). Liège, 1962. 21 cm,

95 p. (Université de Liège. Institut de sociologie. Sciences sociales et administration

des affaires, 6.)

Cette bibliographie sélectionne une centaine de livres publiés en français, parus

pour la plupart, depuis 1952, et traitant de la gestion des entreprises. Chaque

ouvrage est analysé en une vingtaine de lignes.

BOYLE, Kay. Breaking the silence: why a mother tells her son about the Nazi era. New

York, Institute of Human Relations Press, 1962. 23 cm, 40 p. (American Jewish

Committee. Institute of Human Relations Press. Pamphlet series.)

A l'occasion de la retransmission, à la télévision, du procès Eichmann, une mère

explique à son fils les circonstances qui ont amené les nazis au pouvoir en Allemagne

et les crimes qui ont accompagné leur domination. Le but de cette histoire

est de prouver aux parents combien il est important d'éclairer leurs enfants sur cette

période tragique de l'histoire contemporaine.

CAMPO URBANO, Salustiano del. La sociología científica moderna. Madrid, Gráficas

Uguina, 1962. 21 cm, 329 p. Tabl., 185 pesetas. (Instituto de Estudios Políticos.

Colección Estudios de sociología.)

Cet ouvrage de caractère didactique comprend trois parties principales. La première

traite de l'histoire de la sociologie et du développement de la théorie sociologique

; la seconde présente les concepts de base de la sociologie actuelle et ses

objets principaux ; la dernière expose les méthodes de cette discipline.

CURIEN, Gilles. La morale en politique. Paris, Pion, 1962. 21 cm, 183 p. 8,65 francs.

Dans la première partie, qui est descriptive, l'auteur examine successivement

les diverses tentatives qui ont été faites au cours des âges pour appliquer une morale

dans la politique — morales des sociétés primitives, morales des pharisiens et des

zélotes, essais de politique chrétienne, conceptions de Machiavel, etc. Sur la base

de ces observations, il établit, dans la seconde partie, qui se veut « constructive »,

que les seules directives acceptables pour l'action politique sont celles du message

chrétien, et cherche ensuite à définir les critères de l'action politique éclairée par

cette morale.

DELAFONS, John. Land-use controls in the United States. Cambridge (Mass.), 1962.

28 cm, vi + 3 + 100 + L ff. (Joint Center for Urban Studies of the Massachusetts

Institute of Technology and Harvard University.)

Politique américaine en matière de contrôle de l'urbanisme et de l'aménagement

du territoire : historique et contexte socio-économique du système, objectifs de la

planification et méthodes de contrôle, utilité et efficacité du système et comparaison

avec le cas britannique.

DOMINIQUE, Pierre. Les polémistes français depuis i~¡8g, Paris, La Colombe, 1962.

21 cm, 448 p. 18 francs. (Choix de textes, VI.)

Une quarantaine de polémistes français, de Mirabeau à Céline, sont présentés,

l'un après l'autre, à travers des extraits de leurs œuvres.

Droit familial (Le) [Porodicno pravo]. Beograd, Savez udruzenja pravnika jugo-

327


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

slavije, 196a. 30 cm, 68 p. (Institut de droit comparé. Recueil des lois de la RPF

de Yougoslavie, IV.)

Texte des lois concernant le mariage, l'adoption, la tutelle et les rapports entre

parents et enfants qui ont été promulguées en Yougoslavie en 1946 et 1947.

Estudios sociológicos (sociología del trabajo y del ocio). Decimosegundo Congreso Nac

de Sociología, JQ6I. México, Universidad del Estado de México, 1962. 24 cm,

573 p. Fig., portr. h. t., bibliogr. (Instituto de Investigaciones Sociales de la

Universidad Nacional Autónoma de Mexico. Asociación Mexicana de Sociología,

correspondiente de la Asociación Internacional de Sociología de la Unesco.)

Actes du XII e Congrès mexicain de sociologie, consacré à la sociologie du travail

et des loisirs et à l'étude des possibilités de planification dans ce domaine.

Exécution des sanctions pénales (V) [Izvräenje krivicnik sankcija]. Beograd, Savez

udruzenja pravnika jugoslavije, 1962. 20 cm, 84 p. (Institut de droit comparé.

Recueil des lois de la RPF de Yougoslavie, V.)

Textes législatifs et réglementaires relatifs à l'exécution des sanctions pénales et des

peines privatives de liberté en Yougoslavie. Un avant-propos montre que le but de

ces dispositions est d'éduquer et de corriger les délinquants.

GEIGER, Theodor. Arbeiten zur Soziologie. Methode, moderne Grossgesellschaft, Rechts

soziologie, Ideologiekritik. Textes choisis et préfacés par von Paul Trappe. Neuwied/

Rhein, Berlin, H. Luchterhand, 1962. 20 cm, 484 p. Fig., tabl., dépl., bibliogr.,

index. (Soziologische Texte, 7.)

On trouvera ici rassemblés quelques travaux du grand sociologue allemand, concernant

les méthodes de la sociologie, les théories sur la société de masse, la sociologie

du droit et divers courants idéologiques.

GERSDORFF, Ralph von. Saving, credit and insurance in Brazil: their contribution t

economic development. Barbados (West Indies), Government Printing Office, 1962.

25 cm, iv + 250 + XLii p. Tabl., bibliogr., index. (Government of Barbados.

Economic Planning Unit. Series of economic surveys, 1.)

Description critique des divers modes de formation du capital et des méthodes de

financement au Brésil ; comment l'épargne privée devrait être stimulée pour

répondre aux besoins d'investissements du pays. Gersdorff estime que cette analyse

du cas brésilien est applicable à la plupart des pays sous-développés.

GOODY, Jack. Death, property and the ancestors : a study of the mortuary customs of the

Lodagaa of West Africa. Stanford (Calif), Stanford University Press, 1962. 23 cm,

xii + 452 p. Fig., bibliogr., index. 8,50 dollars.

Fondée sur une enquête qui a duré deux ans et qui a porté sur la partie nord du

Ghana, cette description des rites mortuaires, dans une société tribale particulière,

constitue une contribution importante à notre connaissance théorique de la structure

sociale et de la religion.

Growing up in River City, par Robert J. Havighurst, Paul Hoover Bowman, Gordon P.

Liddle, Charles V. Matthews... New York, London, J. Wiley, 1962. 24 cm,

xiv + 189 p. Tabl., index. (The University of Chicago. Committee on Human

Development.)

Étude d'un groupe de jeunes Américains de onze à vingt ans, vivant à River City,

petite ville du Middle West des États-Unis. L'objet de cette étude est d'évaluer dans

quelle mesure le contexte social et les caractéristiques individuelles ont, dans

chaque cas, déterminé la réussite professionnelle du sujet et son adaptation à la

société.

GUMPLOWICZ, Ludwig. Outlines of sociology [Grundriss der Soziologie]. Préparé,

328


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

préfacé et annoté par Irving L. Horowitz. New York, Paine-Witman Publishers,

1963. 23 cm, 336 p. Tabl. (Paine-Whitman studies in social science and social

theory.)

Cet ouvrage classique, édité pour la première fois en Allemagne, en 1885, offre

une présentation systématique de certains domaines de recherche en sociologie —

sociologie des groupes, psychologie sociale, sociologie politique, sociologie de la

connaissance — et étudie l'histoire de la théorie sociale au xrx e siècle. L'introduction

est une étude précise de la pensée de L. Gumplowicz.

HARDT, Robert H. ; BODINE, George E. A delinquency profile of Syracuse and Onondaga

county, JV. T., ig6i. Syracuse (N.Y.), Syracuse University Youth Development

Center, 1962. 28 cm, 29 p. 0,50 dollar. Multigr.

Troisième rapport d'information sur les délinquants juvéniles du comté d'Onondaga

— les deux premiers portant sur les années 1957-1958 et 1959-1960. L'intérêt

en est purement descriptif, l'interprétation des données devant faire l'objet de

recherches ultérieures.

HARRISON, Ira E. A selected, annotated bibliography on store-front churches and other religious

writings. Syracuse (N.Y.), Syracuse University Youth Development Center, 1962.

28 cm, 29 p. 0,25 dollar. Multigr.

Les ouvrages englobés dans cette bibliographie ne traitent pas seulement des « storefront

churches » des quartiers populaires des villes américaines, mais également de

problèmes plus généraux de sectes et de cultes.

HEINTZ, Peter. Einführung in die soziologische Theorie. Stuttgart, F. Enke Verlag, 1962.

25 cm, vin + 275 p. Bibliogr.

Cette introduction aux théories sociologiques a pour objet de donner aux jeunes

sociologues une vue d'ensemble de l'évolution de leur discipline.

HEISTER, Matthias. Rentabilitätsanalyse von Investitionen : ein Beitrag zur Wirtschaftlichkeitsrechnung.

Köln, Opladen, Westdeutscher Verlag, 1962. 24 cm, xii + 156 p.

Fig., bibliogr. index. (Beiträge zur betriebswirtschaftlichen Forschung, 17.)

Traitant de la comptabilité économique en général, l'auteur procède à une analyse

de la rentabilité des investissements — problème qui tient une large place dans la

recherche économique.

HERBST, P. G. Autonomous group functioning : an exploration in behaviour theory and

measurement. London, Tavistock Publications, 1962. 23 cm, xiv + 271 p. Fig., tabl.

bibliogr., index.

Partant de l'examen minutieux d'un cas particulier — un groupe de mineurs essayant

une formule nouvelle d'organisation du travail — l'auteur pose une série de problèmes

en rapport avec la théorie du fonctionnement des groupes — élaboration

d'échelles de mesure, techniques d'analyse des données — et en tire les éléments

de la formulation d'une théorie des groupes.

HOFMANN, Werner. Ideengeschichte der sozialen Bewegung des ig. und so. Jahrhunderts.

Berlin, W . de Gruyter, 1962. 16 cm, 243 p. Bibliogr., index. (Sammlung Göschen,

1205/1205 a.)

En considérant les idées motrices du mouvement social aux xix e et xx e siècles, à

l'époque du développement industriel, en Angleterre, en France et en Allemagne,

l'auteur se propose de faire mieux comprendre les « bouleversements » du monde

actuel.

KENNAN, George F. Russia and the West under Lenin and Stalin. New York, The New

American Library, 1962. 18 cm, 384 p. Index. (Mentor book.)

Histoire de la politique extérieure soviétique d'octobre 1917 à la fin de la deuxième

329


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

guerre mondiale : Brest-Litovsk, l'intervention des Alliés en Russie en 1918, les

purges de 1934-1936, le pacte germano-soviétique, les relations entre Staline et les

Alliés en temps de guerre, etc.

KINGET, G. Marian. La pratique, vol. II de Psychothérapie et relations humaines : théo

et pratique de la thérapie non directive (par Carl Rogers et G. Marian Kinget). Louvain,

Publications universitaires; Paris, B. Nauvelaerts, 1962. 25 cm, 264 p. Fig.,

tabl., index. 24 francs. (Studia psychologica.)

Le premier volume de cet ouvrage {Exposé général) contenait une description des

attitudes et principes relatifs à la psychothérapie rogérienne ; ce deuxième volume

se présente comme une démonstration, ou, tout au moins, comme une illustration

de cette psychothérapie : mise en œuvre d'attitudes, « réponse-reflet », conduite de

l'interview, analyse de l'interaction et du processus dans un cas particulier, transfert

et diagnostic. L'auteur conclut que le mérite spécifique de l'œuvre de Rogers réside

non pas dans le fait que celui-ci a reconnu l'importance de certains idéaux et de

certaines valeurs, mais dans le fait qu'il a donné à ces valeurs des formes concrètes,

observables et susceptibles d'être intégrées effectivement aux situations et aux

conduites interhumaines les plus variées.

KISER, Clyde V., ed. Research in family planning (papers presented at a Conference sponsor

jointly by the Milbank Memorial Fund and the Population Council, held October 13-ig,

ig6o, at the Carnegie Endowment International Center, New York City). Princeton (N.J.),

Princeton University Press, 1962. 24 cm, xvi + 662 p. Tabl., index.

Soixante-dix participants à une conférence internationale apportent une volumineuse

documentation sur l'état de la recherche, dans divers pays, en ce qui concerne

les problèmes de contrôle des naissances et de planification familiale. Les problèmes

d'ordre psychologique, sociologique, etc., qui se posent, dans ce domaine, aux pays

sous-développés font l'objet d'une mention particulière.

KNOTT, James E., Jr. Freedom of association : a study of the role of international no

governmental organizations in the development process of emerging countries. Brussels, 1

21 cm, 93 p. (Union of International Associations. Publication 176. Documents,

n.)

Analyse des besoins des pays neufs en matière d'éducation, et du rôle que peuvent

jouer les organisations internationales non gouvernementales pour satisfaire ces

besoins. L'auteur insiste également sur l'influence que peuvent avoir ces organisations

sur le développement des pratiques démocratiques dans ces pays.

LAUERHASS, Ludwig, Jr. Communism in Latin America : a bibliography. The postwar

years (1945-1960). Compilé par Ludwig Lauerhass. Los Angeles, 1962. 22 cm,

x + 78 p. (University of California. Center of Latin American studies.)

Cette bibliographie rassemble près de quinze cents titres, classés selon l'ordre géographique

: une section « générale » est suivie d'un certain nombre de sections, chacune

d'entre elles étant consacrée à un pays de l'Amérique latine. Les livres, les publications

officielles et les articles de périodiques sont groupés séparément à l'intérieur

de chaque section. Les références sont très complètes, mais la plupart ne sont données

que de seconde main. L'index est très bref.

LiEFTiNCK, Pieter. Recent trends in international monetary polkies. Princeton (N.J.),

1962. 23 cm, 22 p. (Princeton University. Department of Economics. Essays in

international finance, 39, September 1962.)

L'auteur se propose d'apporter des éléments de réponse à deux questions qui lui

paraissent essentielles aujourd'hui, comme elles l'étaient déjà il y a trente ans : d'une

part, les réserves monétaires actuelles sont-elles suffisantes, étant donné le volume

des échanges? D'autre part, y a-t-il inévitablement, dans un système de libreéchange,

conflit entre une politique monétaire tendant à la stabilité sur le plan

330


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

extérieur et une politique monétaire ayant pour but l'équilibre intérieur, c'est-àdire

un niveau des prix relativement stable, associé à un niveau élevé de l'emploi ?

MACGAFFEY, Wyatt ; BARNETT, Clifford R. Cuba, its people, its society, its culture (en

collaboration avec Jean Haiken et Mildred Vreeland). New Haven, HRAF Press,

1962. 22 cm, xxii + 392 p. Cartes, carte h. t., tabl., bibliogr., index. 8,75 dollars.

Cette étude, consacrée à Cuba, qui rassemble des données historiques, économiques,

sociales, ethniques, politiques, etc., tend à replacer la révolution castriste dans le

contexte national, en en examinant les précédents dans l'histoire cubaine et en la

rattachant aux valeurs et aux problèmes de la population.

MACHLUP, Fritz. Plans for reform of the international monetary system. Princeton (N.J.),

1962. 23 cm, vi -+- 70 p. Tabl. (Princeton University. Department of Economics.

International Finance Section. Special papers in international economics, n° 3,

August 1962.)

A la description des inconvénients de l'actuel système monétaire international

succède l'examen d'un certain nombre de remèdes qui peuvent y être apportés :

extension du gold exchange standard, mise au point d'une assistance mutuelle entre

banques centrales, centralisation des réserves monétaires, augmentation du prix de

l'or, etc.

MANNING, Laurence A. Bibliography of the ionosphere: an annotated survey through ¡g6o.

Stanford (Calif.), Stanford University Press, 1962. 26 cm, xvi + 613 p. Index.

Bibliographie annotée de travaux se rapportant à l'étude de la ionosphère, qui ont

été publiés jusqu'à la fin de i960 : propagation des rayons dans la ionosphère, physique

de la ionosphère, étude de la haute atmosphère. L'ouvrage rassemble 4000

titres de livres et d'articles.

MARTINDELL, Jackson. Évaluation de gestion et jugement sur la valeur de l'entreprise :

Guide pour une direction avisée et un placement éclairé des capitaux. [The appraisal of

management.] Traduit par M . Perineau. Neuilly, Hommes et techniques, 1962.

25 cm, 175 p. Fig., tabl. 25 francs.

Ce livre est destiné à la fois aux administrateurs et dirigeants des entreprises, qui

y trouveront des critères d'évaluation de leur propre gestion, dans tous les domaines

essentiels de la politique de l'entreprise, et aux investisseurs, à qui il permet d'établir

une « valeur d'estimation » des entreprises, qui pourra leur servir de référence pour

juger les cours de la Bourse.

M A T O R É , Georges. L'espace humain : l'expression de l'espace dans la vie, la pensée et l'art

contemporains. Paris, La Colombe, 1962. 21 cm, 301 p. Index (Sciences et techniques

humaines, 2.)

Procédant par analyse du contenu, l'auteur repère, dans la langue des journaux

et de la vie artistique, littéraire ou publique, des métaphores qui se réfèrent

à des termes tirés de la notion d'espace (plan, axe, volume...). Il analyse

cette sorte de géométrie inconsciente et; la confronte à l'espace géométrique

traditionnel.

MEISTER, Albert. Principes et tendances de la planification rurale en Israël : problèmes posés

par l'absorption de l'immigration de masse dans les villages coopératifs («moshveolim»),

Paris, La Haye, Mouton, 1962. 24 cm, 148 p. Fig. (École pratique des hautes

études. Sorbonne. VI e Section : Sciences économiques et sociales. Recherches

coopératives, 1.)

La première partie de ce rapport est consacrée aux principes et à l'exécution de la

planification des villages et décrit les diverses activités de formation des nouveaux

immigrants ; la seconde partie constitue, sur un plan plus général, un essai sur les

changements apportés dans les colonies agricoles par la nouvelle immigration :

331


REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

facteurs différents de la participation à la vie nationale des deux communautés en

présence (anciens et nouveaux immigrés), transformations intervenues dans la

société considérée comme un tout, depuis la création de l'État d'Israël, effets de ces

changements sociaux sur le développement rural du pays.

MENDIETA Y NUÑEZ, Lucio. Sociologie du développement / Sociología del desarrollo

Sociology of development. (ISA, 5th World Sociological Congress, Washington.

b) Subject B : Sociology of development). México, 1962. 24 cm, 79 p. (Instituto

de Investigaciones Sociales de la Universidad Nacional de México.)

En confrontant pays développés et pays sous-développés, cet ouvrage, rédigé en

français, en espagnol et en anglais, pose quelques jalons pour la recherche d'une

sociologie du développement, fondée sur des éléments économiques, humains, juridiques

et culturels.

MÜLLER, K. Valentin. Die Manager in der Sowjetzone : eine empirische Untersuchung zur

Soziologie der wirtschaftlichen und militärischen Führungsschicht in Mitteldeuts

Köln, Opladen, Westdeutscher Verlag, 1962. 24 cm, xn + 200 p. Tabl. (Schriftenreihe

des Instituts für empirische Soziologie, 2.)

Recherche de sociologie empirique concernant la dirigeants de l'armée et des

affaires économiques dans la République démocratique allemande.

MURPHY, Lois Barclay, et al. The widening world of childhood: paths toward mastery.

New York, Basic Books, 1962. 24 cm, xvi + 399 p. Bibliogr., index.

Cet ouvrage est le résultat de recherches, menées pendant plus de douze ans, auprès

d'une trentaine d'enfants sélectionnés dans leur petite enfance comme étant « normaux

». Les auteurs démontrent le caractère unique et individuel des réactions de

chaque enfant aux situations nouvelles qu'il affronte tous les jours et aux crises,

maladies, séparations qu'il est amené à subir.

OSGOOD, Charles E. An alternative to war or surrender. Urbana, University of Illinois

Press, 196a. 21 cm, 183 p.

Dans cette analyse des relations internationales à l'âge nucléaire, le président de la

Société américaine de psychologie présente un plan de désarmement contrôlé

par étapes. Pour vaincre la méfiance des Soviets, les États-Unis devraient prendre

l'initiative d'une offensive de paix.

OSSOWSKI, Stanilaw. Die Klassenstruktur im sozialen Bewusstsein. Neuwied am Rhein,

Berlin, H. Luchterhand, 1962. 20 cm, 300 p. Bibliogr., index. (Soziologische

Texte, 11.)

Une première partie traite de la structure des classes, des temps bibliques à la société

moderne. Une seconde partie considère plus particulièrement l'interprétation de

cette structure par rapport à la réalité sociale.

PALERM, Angel. Observaciones sobre la reforma agraria en Italia. Washington, Organización

de los Estados Americanos, 1962. 21 cm, vin + 114 p. (Unión Panamericana.

Estudios y monografías, IV.)

Notes sur la réforme agraire opérée en Italie depuis la fin de la seconde guerre

mondiale. La première partie en décrit les aspects généraux. Les deux parties

suivantes donnent un aperçu de certaines expériences régionales et locales. La

dernière partie constitue une analyse critique de la réforme agraire italienne.

PARSONS, Talcott. La struttura deU'azione sociale. Introduction de Gianfranco Poggi.

Bologna, Il Mulino, 1962. 22 cm, xxxii + 976 p. Bibliogr. (Collezione di testi

e di studi. Scienze sociali, 11.)

Analyse critique de la pensée d'un certain nombre de sociologues qui ont apporté une

contribution à la théorie sociale (essentiellement Pareto, Durkheim et Max Weber).

332


DOCUMENTS ET PUBLICATIONS

PIHA, Kalevi. Asuntoyhteiso, sen muodostuminen ja rakenne. Sociologinen tutkimus asunnonhakijoista,

uudelle asuntoalueele muuttaneiden käyttäytymismuutoksista ja naapuruussuhteiden

jäsentymisestä turun kaupungissa. Turku, 1962. 21 cm, 297 p. Fig., bibliogr.

(Turun yliopiston sosiologian laitos. Sarja B.3.)

Cette étude, en trois parties, traite des conditions sociales du logement, des transformations

de la société auxquelles celui-ci doit s'adapter et de la structure de

l'habitation en copropriété.

PITTMAN, David J. ; SNYDER, Charles R., éd. Society, culture and drinking patterns.

New York, London, J. Wiley, 1962. 24 cm, XVIII + 616 p. Index.

Cette série d'études sur le problème de l'alcoolisme dans diverses sociétés se présente

comme une « synthèse critique » des apports de la sociologie, de l'anthropologie

culturelle et de la psychologie sociale dans ce domaine.

PONSIOEN, J. A. The analysis of social change reconsidered: a sociological study. 's-Gravenhage,

Mouton, 1962. 25 cm, 170 p. Tabl., index. (Publications of the Institute

of Social Studies. Series maior, IV.)

L'auteur analyse les divers processus de changement social, dans les sociétés primitives

comme dans les sociétés industrielles modernes, et passe en revue les différentes

théories qui, de Marx à Parsons, ont cherché à les expliquer.

POWDERMAKER, Hortense. Copper town: changing Africa. The human stiuation of the

Rhodesian copperbelt. New York, Evanston, Harper and Row, 1962. 22 cm, xxrv +

392 p. PI., carte h. t., tabl., bibliogr., index. 7,95 dollars.

A partir d'une enquête menée à Luanshya — petite ville de Rhodésie du Nord —

l'auteur analyse les transformations individuelles et sociales qui se sont produites

dans le monde africain, du fait de l'intrusion d'une civilisation industrielle dans

une société primitive.

SCHUTZ, Alfred. Collected papers. I, The problem of social reality. Revisé et présenté

par Maurice Natanson. Préface de H. L. Van Breda. The Hague, M . Nijhoff,

1962. 25 cm, L + 361 p. Portr. h. t., index. (Phaenomenologica, II.)

Dans cette analyse critique des théories de Bergson, Scheler, Husserl et Sartre,

l'auteur, phénoménologue viennois émigré aux États-Unis, s'interroge sur les

problèmes méthodologiques des sciences sociales, les rapports de celles-ci avec la

phénoménologie et les liens entre symbole, réalité et société.

SNOW, C. P. Science and government. The Godkin lectures at Harvard University, ig6o.

Avec un nouvel appendice. New York, The New American Library, 1962.

18 cm, vni + 128 p. (Mentor book.)

Dans ce récit du conflit qui opposa, pendant la dernière guerre, deux conseillers

scientifiques du gouvernement anglais, le célèbre physicien C. P. Snow expose

ses vues sur le rôle des savants en politique, à l'âge de l'atome.

SOCIEDAD ESPAÑOLA DE PSICOLOGÍA. Actas y trabajos de la VI a reunión anual, g-13 mayo

igßo. Madrid, 1962. 24 cm, 164 p. Fig. (Publicaciones de la Sociedad Española

de Psicología, IV.)

Texte des travaux de la sixième réunion annuelle de la Société espagnole de psychologie.

Les travaux publiés se rapportent surtout à la psychologie scolaire, à la

psychologie du travail et à la psychologie religieuse.

Statistische Jahrbuch der Schweiz. Annuaire statistique de la Suisse, igÓ2. Bale, Birkhäuser,

1962. 25 cm, x + 649 p. Tabl., index. 23,50 francs suisses. (Bureau fédéral de

statistique.)

La 70 e édition de VAnnuaire statistique de la Suisse contient des tableaux —

non commentés — sur la population et l'activité helvétiques, et en particu-

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REVUE INTERNATIONALE DES SCIENCES SOCIALES

lier sur la répartition de la population selon des critères tels que l'âge et la

religion.

STOLL, Jean-Aimé. L'application et l'interprétation du droit interne par les juridic

internationales. Bruxelles, 1962. 24 cm, 226 p. Bibliogr. 235 francs belges. (Université

libre de Bruxelles. Institut de sociologie Solvay.)

Étude systématique des problèmes en face desquels se trouve placé le juge international

appelé à s'occuper du droit interne des États, ainsi que des solutions

apportées par la jurisprudence internationale.

TENBRUCK, Friedrich H. Jugend und Gesellschaft. Soziologische Perspektiven. Freiburg

Rombach, 1962. 21 cm, 127 p. (Soziologie.)

Analyse de la jeunesse moderne et de son comportement au sein de la société actuelle,

dans une perspective sociologique.

TERROU, Fernand. L'information. Paris, Presses universitaires de France, 1962.

18 cm, 136 p. Bibliogr. 2,50 francs (Que sais-je ? 1000.)

Examen, sur le plan institutionnel, des moyens d'information entendus comme

les techniques spécialement conçues et aménagées en vue de la diffusion, dans le

public, des éléments de connaissance, de jugement et de divertissement. Histoire

de l'information, des origines à nos jours, statut national et international des entreprises

d'information, etc.

Thomas Jefferson on constitutional issues. Selected writings, iy8y-i82¿. Richmon

1962. 22 cm, vi + 43 P- (Virginia Commission on Constitutional Government.)

Choix de lettres concernant les problèmes constitutionnels, écrites, entre 1787 et

1825, par Thomas Jefferson à des hommes politiques ou à des juristes américains.

THRUPP, Sylvia L., éd. Millennial dreams in action. Essays in comparative study. The

Hague, Mouton, 1962. 26 cm, 229 p. Bibliogr., index. (Comparative studies in

society and history. Supplement II.)

Version définitive des rapports présentés à une conférence qui s'est tenue à l'Université

de Chicago, en i960. L'objet de cette rencontre était de confronter les

observations faites par des anthropologues, des sociologues et des historiens sur un

certain nombre de mouvements religieux inspirés par l'idée d'un âge d'or ou d'une

« terre promise ».

VENESS, Thelma. School leavers. Their aspirations and expectations. Préface du profe

seur C. A. Mace. London, Methuen, 1962. 22 cm, xxvi + 252 p. Fig., pi.,

tabl., index. 25 shillings.

Quelles sont les ambitions professionnelles et la conception de la vie des adolescents

britanniques ? De nombreuses interviews, menées auprès des intéressés, sont analysées

dans cet ouvrage.

VERHAEGEN, P. Bibliographie de l'urbanisation de l'Afrique noire : son cadre, ses cau