Essai sur l'oeuvre de George Steiner - Stalker

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Essai sur l'oeuvre de George Steiner - Stalker

parole du chœur déposée dans Antigone. Steiner est un homme et, comme on le voit dans certains

vieux contes de l'Allemagne romantique, nul autre que le pauvre personnage rempli de doutes n'est

capable de mieux dévorer sa propre substance, ayant ainsi proclamé la toute-puissance de la voix

ténébreuse qui n'est pas inconnue, qui n'est pas même une autre voix que celle, trop intime pour être

récusée, de ses propres angoisses, de ses propres terreurs, de sa propre peur. Car, si le Grec, selon

Pascal, cherche bien une (la ?) sagesse, le Juif, lui, fidèle à sa vocation augurale, cherche des signes,

qu'il trouvera dans sa propre substance tour à tour aimée et haïe, avant de les chercher dans une

religion hérétique — puisque le christianisme, stricto sensu, n'est que la première et la plus

importante des hérésies du judaïsme — qui ne cesse d'être scandale et folie, toute proche et pourtant

radicalement lointaine. La mort, sur ce chemin âpre et tortueux, se dresse au milieu de la route dans

une vision funeste : ce sont les morts et leurs cris inapaisables, morts dont Steiner contemple parfois

la silhouette décharnée (ils sont pour cet homme qui n'a pas connu l'horreur des camps un reproche

vivant) qui le mieux peuvent combattre l'ennemi insigne et humble, mais ce sont eux aussi qui le mieux

peuvent témoigner de sa grandeur, et du fait que, plus souvent que notre mauvais souvenir veut nous

le rappeler, lui seul, cet ennemi intime qu'est le christianisme, s'est dressé face aux hordes de chiens.

La mort ? Chacun d'entre nous, sans doute, l'a reconnue et flairée avec dégoût et épouvante, de loin

ou bien le nez collé sur son abject scandale. Mais la mort réelle, celle qui noircit puis flétrit les

langues les plus pures, celle qui les noue comme de petites pelotes noires dans les bouches ouvertes et

béantes, la mort, que Steiner a trouvée, comme une créature terrifiante, déposée dans le berceau du

langage, la mort est la part la plus secrètement visible ayant échue au survivant. Aux yeux de Steiner,

qui ne cesse de fixer le scandale absolu d’un Dieu fait chair, son triomphe banal et apocalyptique

signifie l’échec du Christ cloué pour l’éternité sur la croix du mal invaincu.

Revenons à quelques solides assurances, depuis lesquelles nous nous élancerons. Et d'abord celle-ci,

dont la répétition, je crois, n'est certainement pas un luxe inutile : tout homme qui ne tente pas de dire

une parole haute, c'est-à-dire vraie et dure, et d'abord blessante pour sa propre lénitive assurance, est

sans doute, est certainement, bien que vivant, un cadavre, puisqu'il est tombé (en latin, cadaver dit la

chute) de la hauteur où la parole l'a placé, hauteur insigne, la hauteur de la vie, la hauteur qui est

celle de l'homme, animal parlant bien sûr, mais avant tout homme de parole, c'est-à-dire, tout sauf

une entité sans chair, une enveloppe désincarnée et condamnée au mutisme, à la volte-face du

bavardage. Une stature et une parole d'homme, c'est l'unique hauteur qu'exige la vie, c'est le seul et

véritable haut-lieu dont il nous faut chercher à tout prix l'ombre éclairante, le chemin qui mène à

l'orangeraie entr'aperçue par Yves Bonnefoy, cette retraite violente qui anéantit la dissipation et

assèche la plaie purulente d'où sort le pus du langage jaune. N'est-ce pas là ce que nous avons

cherché depuis le début, et que nous pouvons nommer avec toute certitude : une parole d'homme ?

Voilà ce qu'est — enfin ! — le savoir de Steiner : une ombre éclairante, une lumière spectrale et, pour

ceux qui se moqueraient de son trop grand confort, facilité par l'assoupissement de la gloire

universitaire, une retraite violente. Mais oui : une retraite depuis laquelle la violence est comme

appelée à se purifier, violence et sagesse représentant ce que Walter Benjamin nommait, dans un texte

sur Leskov, la face épique de la vérité, jamais séparable de la témérité d'une âme souffrante et

violente (car, à présent, à l'heure du triomphe du bavardage, l'œuvre réelle ne peut qu'exercer sur son

entourage fantomatique la pression énorme et la violence de la vérité, comme l’œil immobile du

cyclone contraint les masses formidables et vaporeuses à danser le rigodon, avant de les dissoudre

dans son vortex.

J'ai parlé de violence et de retraite ; dans notre société, la violence est la première bannie, cette

inqualifiable marque de Caïn dans l'esprit de nos doux universitaires, qui ne savent dans quel bocal

poussiéreux ranger hermétiquement le monstre huit fois difforme : celui de pamphlétaire ne convient

pas depuis que Drumont en a déshonoré l'essence volatile, faite de la souffrance même de celui qui

distribue les coups ; les termes “frénétique” ou “enragé”, qui peuvent après tout aussi bien convenir

aux fous encabanés, nous semblent une éructation trop visiblement pérorée, pouvant à bon droit nous

faire soupçonner quelque secrète et morbide accoutumance. Quant à la retraite, l'exemple réel des

saints ermites et celui, moins mélodieux qu'il n'y paraît, du Zarathoustra nietzschéen, nous enseignent

que la solitude seule et la concentration des forces vives de l'âme et de l'esprit peuvent réellement

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