Essai sur l'oeuvre de George Steiner - Stalker

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Essai sur l'oeuvre de George Steiner - Stalker

16/05/2004

Lyber 2, partie 2 : Avant-propos, 2

Interroger l'œuvre d'un auteur — la vie de l'homme sera pitance pour d'autres que moi — n'est certes

pas dialoguer, ou si peu, avec lui : c'est encore parler à son ombre que d'exiger d'un homme qu'il se

hiératise en Sphinx plus ou moins énigmatique, et boiteuse est la question qui seulement se pique

d'une avare curiosité. Du moins vais-je essayer de donner dans ces lignes, qui pas plus que d'autres ne

prétendent échapper à la malédiction antique d'un langage inutilement superposé à la vibrante réalité

du monde, et tombent peut-être plus vite que celles-ci dans l'ornière stérile qu'elles voulaient éviter à

tout prix, puisque, selon la définition que Baudelaire donnait du métier de critique, je ne suis rien de

plus que le traducteur d'une traduction, du moins vais-je tenter de donner voix (quelle expression

admirable !, qui invite, une fois de plus dans le sillage du grand poète, à quelque emphase du

sentiment, à une critique qui doit être partiale, passionnée, politique, c'est-à-dire faite à un point de

vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d'horizon), à ceux avec lesquels Steiner dialogue

constamment (comme Paul Celan), et à d'autres avec lesquels il ne dialogue guère, ou pas du tout.

Ainsi, par quel aveugle prodige cet auteur hanté par la lumière noire et le manteau d'imposture dans

lesquels les tortionnaires allemands se sont drapés, méconnaît-il la vision qu'a eue le très grand

Bernanos d'Hitler l'humilié, du nazisme comme fruit pourri d'un christianisme sans organes ni

viscères et, finalement, du Mal dans sa plénière et illusoire vacuité : la parade du simulacre sur les

tréteaux vermoulus de tous les flanchements et de toutes les viles compromissions ?

Une place particulière est réservée à l'une de ces voix, dont on entend encore, et dont nous ne sommes

pas près de ne plus entendre, malgré sa toute récente disparition et la presque totale indifférence dans

laquelle son œuvre fulgurante est soigneusement gardée par les prudents qu'elle fait vomir, les

intuitions prodigieuses, préservées pour l'avenir parce qu'elles se sont toujours placées, au mépris des

dangers et des coups bas surinés par ses propres collègues de travail, à hauteur d'homme, et d'homme

réellement, incroyablement, mortellement vivant. Bien mieux que moi, George Steiner pourrait nous

dire — il l'a fait dans son Errata, il l'a dit en liminaire à ses Dialogues avec son ami — la place morte

laissée par la disparition de Pierre Boutang, à mes yeux (et aux siens sans doute, bien qu'entre ces

deux, comme une joute perpétuelle et une dispute talmudique, l'aiguillon de la compétition a dû

agacer plus d'une fois), à mes yeux l'unique penseur avec lequel notre auteur, comme on dit, était à

niveau, même si ce fascinant dialogue, entre deux hommes séparés, et bien sûr inextricablement liés

par le tranchant métaphysique du glaive du judaïsme, la question de la destinée surnaturelle du

peuple élu et de sa douloureuse confrontation avec la Chrétienté, plus que celle, plus ou moins

loufoque selon Steiner, de l'allégeance donquichottesque de son ami à la personne du Roi, même si

leur dialogue consterne — et doit consterner et continuera de consterner — la prudente bêtise d'un

Antoine Spire. Quoi qu'il en soit, Steiner lui-même nous le confie, sa rencontre avec Pierre Boutang

(n'est-ce pas d'ailleurs un signe évident — signe de quoi ?, de qui ? — que cette rencontre se soit faite

par la lecture de l'Ontologie du secret ?) est cardinale, au sens mathématique, précise notre

philosophe, qui dit un rapport à l'unité. Cette unité, on ne m'en voudra pas de penser qu'elle est plus

qu'une image désignant un rapport plus ou moins abstrait avec la grande tradition de la culture de

l'Occident, que l'auteur du La Fontaine politique représentait dans sa plus forte et vive éloquence. Et

personne ne m'en voudra de croire qu'elle est même bien plus que l'origine improférable, l'opacité

rayonnante de Plotin, ce grand nom que Steiner rapproche silencieusement du Boutang de l'Ontologie.

A la lettre, cette unité est, elle ne peut être que l'origine retrouvée, l'origine réconciliée, rédimée,

demeurée jusqu'à présent inavouable et absente (absence et mutisme du témoignage desquels sont

montés les vapeurs de l'abîme nazi et les massacres qui viendront), même si une poignée d’esprits

courageux a tenté, tout au long des siècles d’une difficile existence commune ou haineuse entre Juifs

et Chrétiens, de jeter les premières pierres d’un pont qui les relierait, elle ne peut être, je le répète,

cette rencontre entre Boutang et Steiner ne peut être que la préfiguration redoutable — car une espèce

de présence dangereuse rôde autour de ces deux hommes lorsqu'ils dialoguent, comme un ange

terrible qui les oblige à dénuder leur vérité commune et pourtant indéracinablement autre — de la

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