Essai sur l'oeuvre de George Steiner - Stalker

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Essai sur l'oeuvre de George Steiner - Stalker

attente infructueuse, rageuse, désespérée, ce retour et cette promesse — et cette promesse, avant d'être

ou de devenir retour, est envoi, confiance dans l'errance anticipante — bouclant la boucle.

Les plus anciens rêves du langage

Voyons : à peine sorti de sa matrice, le mot (n'importe lequel), c'est déjà trop tard !, tombe dans notre

demeure, patauge dans le marais de l'inévitable succion, dans le risible hic et nunc de la Chute, dans la

marne pourrissante qui l'avale goulûment et le recrache, comme tomberait — et non plus viendrait —

au monde le nouveau-né encore tout recouvert du liquide primordial lubrifiant le forceps ; alors, elle

n'est plus la même, cette parole-enfant mystérieusement destituée même si rien, absolument rien n'a pu

l'avertir du changement, même si rien ne la différencie de ce qu'elle était l'instant d'avant, de ce qu'elle

continue d'être, mais cette fois-ci sur le mode de l'apparence, sur le registre du simulacre, même si rien

ne l'alerte du changement, et surtout pas la fontanelle qui, comme le reste, refermée, a pris l'apparence

qui convenait à la duperie. Corrompu et sale, chassieux et dégouttant le jus poisseux du... Péché ?

Faulkner le dit par l'un de ses personnages, bouche toute proche d'être pleine de terre, Addie : Je

pensais au péché comme à un vêtement qu'il nous faudrait enlever afin de modeler, d'adapter le sang

terrible à l'écho des mots sans vie, perdus là-haut dans les airs. Voici donc le langage qui s'affiche

dans ses plus ordes atours : seul Dieu le connaît nu, vierge, primordial, inaltéré, divin, mais inaudible

pour l'homme, improféré, improférable, absent (Dieu ou le tout petit enfant ? L'un et l'autre partagent

en effet cette joie silencieuse face au mot qui gronde et luit comme une évidence inaltérable, nette de

toute insertion dans la trame de la causalité, pur événement dont l'échéance n'est rien d'assignable).

Autant dire que le langage n'est rien d'étant, puisqu'il est roulé dans le parchemin de l'innocence,

disparu un instant après sa venue au monde, plus bref qu'un éclair, invisible tant que le paletot du mal

n'a pas recouvert sa carne ladre, et alors, quel éclair que cette langue ruisselante de sang et visible

comme un poteau criard, planté sur le crâne d'un Dieu ! Autant dire aussi que l'homme n'est

certainement pas son gardien : s'il s'en trouvait un capable de devenir le berger du Rien, celui-là ne

mériterait même pas qu'un mouton lui crache au visage. Mais j'ai presque oublié que le Rien, chez le

théologien-parodiste, est le synonyme le plus convenable de l'Etre, et que les pâtres, invisibles,

habitent au-dedes champs de notre terre dévastée, comme des idoles d'arrière-monde !

Est-ce donc cela ? Le secret, cette patine qui ronge lentement l'ossature poreuse du langage, qui

cependant est inexistant sans elle, comme une photographie dont la lumière n'aurait pas été fixée par le

bain acide de la révélation ? Y a-t-il un secret, inapparent parce qu'il est partout présent et visible,

comme dans le conte du Phénix de Borges, ne pouvant s'accrocher à rien d'autre qu'à cela qui

justement n'a d'existence — la parole — qu'à condition d'être voilée, c'est-à-dire : présentable ? Jean-

Louis Chrétien, dans un très beau livre, écrit ces phrases, disant du secret qu'il n'équivaut pas pour

autant à la confusion de l'informe et de l'inconsistant. C'est précisément sa clarté qui interdit de le

thématiser, car cette clarté nous entoure et nous enveloppe. Elle rayonne autour de nous en nousmêmes,

nous ne lui sommes pas étrangers. La lueur du secret n'éclaire pas seulement le secret luimême,

elle nous éclaire avec lui, et nous inclut de quelque façon en lui. Penser le secret, c'est penser

aussi cette essentielle inclusion solidaire de sa clarté même. Le rayonnement par lequel le secret nous

inclut en lui est à la fois ce qui le rassemble en son éclat et ce qui l'accomplit comme secret. Nous ne

sommes pas l'origine du secret, ni le secret lui-même, et pourtant sa lueur ne serait pas sans nous, ni

sa flamme si déchirante si notre cœur n'en était pas blessé. 6

Si nous ne pouvons rejoindre le lieu énigmatique d'où cette condamnation a été prononcée (encore une

fois, par qui ?, par quoi ?, pourquoi ?), puisque, le rejoindre, retrouver en somme le mot premier

prononcé par l'homme, ou ce qui s'approche le plus — jusqu'à lui ressembler troublement, en énigme

et comme au travers d'un miroir — de ce que nous appelons un homme, faire cela, réaliser une telle

prouesse, revenir près de la source qui, pourtant cristalline et pure, contient déjà le germe

insoupçonnable de la contamination future, s'étendant au reste des langues du monde, comme un

fleuve infecté se jette à l'océan qu'il polluera, parvenir à faire cela, s'approcher d'une telle folie, serait

tenter l'absurde opération par laquelle l'homme prétendrait se débarrasser du langage, en le considérant

6 Jean-Louis Chrétien, Lueur du secret, pp. 8-9.

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