Essai sur l'oeuvre de George Steiner - Stalker

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Essai sur l'oeuvre de George Steiner - Stalker

Ces rêves, plus anciens que le langage, qui participent néanmoins de sa complexe nature bien qu'un

saut qualitatif sépare à tout jamais les deux entités, l'effort de l'écrivain, plus que de les utiliser

platement en tentant de les remotiver, va consister à les traduire, à traduire ce qui encore confusément

danse dans son esprit — qui y danse comme la mélodie musicale, autre terra incognita selon Steiner,

puisque : nulle épistémologie, nulle philosophie de l'art ne peut prétendre à la totalité si elle n'a rien à

nous apprendre sur la nature et les significations de la musique (Rp, 39) 11 , comme un autre possible

vecteur véhiculant les rêves antérieurs à la naissance du langage ? — c'est-à-dire, à les lire encore une

fois, à les réinterpréter, à les voir de nouveau en somme, ou peut-être à les voir pour la première fois, à

les écouter, si toute bonne lecture est celle qui dévoile, au sein même de ce qui paraît le plus connu, le

plus familier, la parcelle irréductible d'inquiétante étrangeté, si toute bonne lecture est écoute de ce que

murmure inommablement la langue, comme Heidegger le pense lorsqu'il évoque le silence nécessaire

à toute profération, à toute prise de parole : C'est seulement dans la mesure où les hommes sont à

l'écoute, ayant place dans le recueil où sonne le silence, que les mortels sont capables, sur un mode

qui leur soit propre, de parler en faisant retentir une parole. 12

Oeil d'or de l'origine, patience obscure de la fin, dit Trakl

Ainsi toute langue est-elle inconnue, nous le savons déjà, parce qu'en elle se tapit l'Adversaire, cette

mort qui pourrit le corps de ceux qui utilisent pour vivre le langage, mais aussi parce qu'en elle

affleure l'adret de la plus éminente confiance, celle que l'homme a placée depuis la nuit des temps dans

la certitude que ce dont il parle a un rapport avec la réalité, que ce dont il parle ne peut le tromper,

tandis que l'ubac, comme la face cachée de la Lune, bien réelle mais invisible pour nos yeux, n'en

réfléchit pas moins une lumière inconnue, qui est silence, inhumain silence bruissant de mots inversés

que certains personnages — Hitler en est le parangon selon Steiner — sauront écouter et prononcer de

vive voix de démon, leurs oreilles pointées vers les longs murmures qui suintent comme une sueur

pâle de la lune blanche et morte, instigatrice famélique des mauvaises actions des hommes, de leurs

pensées indévoilables, enfouies et presque incompréhensibles, pensées qui à dire vrai sont à peine des

pensées, plutôt, une étrange mélopée, comme le chant sauvage que Marlow, au moment de pénétrer

dans l'antre du monstre Kurtz, entend dans la nuit impénétrable de la jungle africaine, sans pouvoir

comprendre quelle secrète et inavouable communauté lie son cœur et son âme au cœur et à l'âme du

monde sauvage, dont la fièvre instille lentement sa claire conscience d'européen, la trouble, la

profane. 13 Quelle obscure puissance que celle du langage, capable d'évoquer — je prends ce verbe

dans le sens magique connoté par le mot évocation —, de faire surgir dans notre esprit le souvenir

presque éteint d'une parole humaine jetée dans le monde alors que l'homme ne savait encore écrire, et

peut-être même, ne savait parler, dressant dans son esprit choqué l'image trouble et vacillante de notre

première humanité assoupie, ensevelie, inhumaine, pourtant si proche. Et puis, comme la face claire de

ce cauchemar, ne nous reste-t-il pas une autre assurance, non moins assourdissante, presque inhumaine

elle aussi ? Ainsi : Est-ce que la Parole, qui est fondamentale, qui fait votre grandeur, interroge

Boutang dans un texte remarquable où il dialogue avec George Steiner, votre travail, et mon travail

autant que je puis, est-ce que la Parole n'est pas quelque chose d'un peu avant, qui date du Paradis, et

d'avant le péché, qui est quelque chose où la liberté va fonctionner […] ? (Dial, 107-108).

Oui, est-ce que la Parole n'évoque pas cette obscure certitude, est-ce que le langage et l'écriture ne

l'évoquent pas eux-mêmes, est-ce que la littérature et le témoignage des grands auteurs ne l'évoquent

pas, parole et langue, écriture et langage pourtant imparfaits et entachés de cruelles impuretés, ne

l'évoquent-ils pas, cette certitude cachée au plus profond du cœur de l'homme, que la rive d'une plage

11 Mon grand regret, dans ces pages peu mélodieuses, est de n'avoir pu consacrer plus de place à la question

cruciale de la musique dans l'œuvre de Steiner.

12 La parole, Acheminement vers la parole, Gallimard, coll. “Tel”, 1990, p. 34. Notons que cet auteur, que

Steiner nomme le théologien-parodiste, n'a fait que répéter une parole de saint Bernard de Clairvaux : seule celle

qui chante entend, dans ses Sermons sur le Cantique des cantiques, I, 10 et sq.

13 Je renvoie au remarquable conte de Joseph Conrad intitulé Cœur des ténèbres, dans la traduction millimétrée

de Jean Deurbergue (Gallimard, coll. “Folio Bilingue”, 1996).

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