Essai sur l'oeuvre de George Steiner - Stalker

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Essai sur l'oeuvre de George Steiner - Stalker

lequel il constate que les faits et le langage sont liés redoutablement, bien plus profondément en tout

cas que les bien-pensants veulent l'admettre, même s'il ne tranche pas le point épineux de savoir quel a

été le foyer à l'origine de l'infection, le langage ou la guerre : Que ce soit le déclin des forces vives du

langage lui-même qui entraîne la dévalorisation et la dissolution des valeurs morales et politiques, ou

que ce soit la baisse de ces valeurs qui sape le langage, une chose est claire : l'instrument dont

dispose l'écrivain moderne est menacé de l'extérieur par des menées restrictives, et de l'intérieur par

la décadence, (Lang, 52). Il affirme en outre : Quand les soldats se mirent en marche pour la guerre

de 1914, les mots en firent autant. Les survivants revinrent, quatre ans plus tard, déchirés et battus,

mais non les mots. Ils demeurèrent au front et bâtirent entre l'esprit allemand et les faits un mur de

mythes. Ils lancèrent le premier de ces grands mensonges dont s'est nourrie une si grande part de

l'Allemagne moderne : le mensonge du coup de poignard dans le dos (Ibid., 111).

Et l'auteur de faire plusieurs fois remarquer que nombre de ses travaux ont abordé la question d'une

dégénérescence du langage 48 , celui-ci jetant ses dernières lueurs dans l'illusion d'une vitalité nouvelle

qui n'est pas autre chose que pure violence, fausse puissance, fausse présence. Nulle part, il ne

s'exprime aussi clairement que lorsqu'il écrit dans Errata : «Le miracle creux» mettait en avant la

conviction que les mensonges et la sauvagerie totalitaire, notamment dans le troisième Reich mais

aussi en d'autres régimes, allaient de pair avec la corruption du langage en même temps qu'ils se

nourrissaient de cette corruption. Cette proposition a été largement reprise et détaillée (elle est

redevable, bien entendu, à Karl Kraus et à Orwell). De même que le plaidoyer qui inspire l'ensemble

du livre, à savoir que tout examen sérieux de la barbarie du siècle, de la frustration des espoirs et des

promesses des Lumières, doit être étroitement rattaché à la «crise du langage» qui précède et suit

immédiatement 1914-1918. Cette crise est aussi bien en rapport avec le Tractatus de Wittgenstein

qu'avec le cri final, désespérant, du Moïse et Aaron de Schœnberg ; elle se rattache aux bacchanales

de Finnegans Wake et aux tautologies de Gertrude Stein aussi étroitement qu'aux efforts de Paul

Celan pour réinventer un langage au «nord du futur», (208-209).

Dans La Mort de la tragédie (309), Steiner avait déjà affirmé : L'inhumaine politique de notre temps

[…] a avili et maltraité le langage au-dede tout ce qu'on avait jamais vu ; on s'est servi des mots

pour justifier le mensonge politique, les déformations massives de l'histoire et les atrocités de l'Etat

totalitaire. Il n'est pas interdit de penser que des éléments de mensonge et de cruauté se sont insinués

dans leur moelle. Dans ses Entretiens, il avait écrit des phrases presque similaires à celles d'Errata :

Dans un article intitulé «Heidegger again», j'ai tenté de montrer que six [cinq ?] «pavés» sont parus

entre 1919 et 1934, d'une violence stylistique inouïe. Il s'agissait du grand livre juif de Rosenzweig,

L'Étoile de la rédemption, L'Esprit de l'utopie de Ernst Bloch, Sein und Zeit, Mein Kampf et Le Déclin

de l'Occident de Spengler. Ces ouvrages poussent le langage jusqu'aux confins de la violence,

jusqu'aux extrêmes de l'absolu qui sont deux drames langagiers, car ils mettent en scène une tragédie

apocalyptique. Chacun de ces livres est pratiquement un Léviathan de l'insolite, semblables à des

montagnes granitiques qui surgissent d'une terre volcanique en éboulement, déversant soudain

magma et flammes ; et l'auteur de conclure par cette image : Ces livres sont une constellation de trous

noirs, buvant la matière, déglutissant la substance de la langue (129-130).

Comment, donc, la littérature de la Modernité pourrait-elle faire l'expérience du Divin, à corps et à cris

réclamée par Hölderlin ou Heidegger, elle qui exige l'ascèse, le don de prophétisme et de vision, l'élan

d'une espérance qui ne se réduise pas seulement aux petits jeux minables, aux petites parades qui

tripotent et aguichent le bonheur, mais s'engage sur les terres gastes où l'écrivain devient cet oeil

énorme rêvé par Hugo ? Toutes les fins d'empire ne nous ont-elles pas enseigné, singulièrement dans

leurs oeuvres écrites, que Cela est réclamé que justement la langue ne peut plus donner, mais

seulement évoquer dans les lointains d'une prose hermétique (Mallarmé), ou bien charrier dans les

48 Je renvoie le lecteur au remarquable ouvrage de Victor Klemperer, LTI La langue du IIIè Reich (Presses

Pocket, coll. “Agora”, 1998, p. 88), où l'auteur écrit par exemple : Mais, de mon point de vue de philologue, je

continue de croire que si l'impudente rhétorique de Hitler a produit un effet aussi monstrueux, c'est justement

parce qu'elle a pénétré avec la virulence d'une épidémie nouvelle dans une langue qui, jusqu'ici, avait été

épargnée par elle […].

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