Essai sur l'oeuvre de George Steiner - Stalker

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Essai sur l'oeuvre de George Steiner - Stalker

les trous du tissu romanesque, à devoir échafauder des hypothèses narratives — ainsi en va-t-il de la

destinée surnaturelle de monsieur Ouine : est-il perdu ou sauvé ? — ou à tisser une trame qui, dans le

roman de Bernanos comme dans la nouvelle de Conrad, s'effiloche. Nous nous trouvons ici face à des

objets insolites, malgré les évidents rapprochements qui existent entre eux et les autres oeuvres du

corpus des deux auteurs. De plus, dans l'un comme dans l'autre, force est de constater que le Mal, aussi

remarquables que puissent en paraître les effets et les manifestations, n'est rien d'agissant : c'est son

épuisement, c'est son tarissement qui en constituent l'aboutissement inversé, celui-ci n'étant jamais

mieux figuré que par la consomption de la voix des personnages maléfiques principaux. Ces prémisses

posées, les différentes oeuvres dont j'ai parlé pourraient être analysées comme l'illustration symbolique

d'un objet exotique qui n'a rien à voir avec le monde de la littérature, une abstraction dévoreuse que les

scientifiques appellent trou noir. Bien avant que les moyens expérimentaux n'apportent des preuves

fragmentaires de l'existence de ces colosses d'absence, ceux-ci avaient fasciné l'esprit des poètes qui

les évoquaient dans de singulières visions : ainsi de Blake dans son Mariage du Ciel et de l'Enfer,

ainsi encore de Nerval, dont les vers extraits des Chimères demeurent célèbres : En cherchant l'œil de

Dieu, je n'ai vu / qu'un orbite / Vaste, noir et sans fond, d'où la nuit qui l'habite / Rayonne sur le

monde et s'épaissit toujours. Jadis, les chercheurs surnommaient ces ogres des astres occlus, c'est-àdire

fermés, refermés sur eux-mêmes, des corps noirs, inimaginablement froids. Ainsi de l'ancien

professeur de langues vivantes, monsieur Ouine, qui tombe dans le propre gouffre de son âme, après

avoir exercé autour de lui, sa vie durant, une influence mauvaise et dévoratrice, vampirique ; ainsi

encore de Kurtz, que l'auteur ne cesse de nous peindre comme un homme creux, cherchant qui

dévorer.

Cette comparaison, du reste, n'est qu'une image, que nous pourrions insérer dans la vaste trame de ces

oeuvres d'auteurs qui, de Léon Bloy jusqu'à Paul Celan (bien que demeurent irréductibles leurs

radicales différences), ouvrent la Modernité et proclament la mort de Dieu, la brisure ontologique

irréversible d'un ordre jusqu'alors fondé sur le Logos, sur l'assurance que celui-ci garantissait la

pérenne cohérence d'un univers perçu comme l'espace où se déployaient les signes admirables de

Dieu, qu'il fallait tenter de lire. Foucault décrit parfaitement cette coupure entre le signe que l'homme

utilise et son référent ultime, cette progressive fissuration, puis l'écroulement de la fondation et de

l'ordre logocentriques. Mon propos ne se limite pas à ce seul constat. Ce qui est en effet beaucoup plus

intéressant, c'est de voir comment le roman tout entier de Bernanos, ainsi que celui de Conrad, à

l'instar du concept d'astre froid qui, posant des questions nouvelles aux théoriciens, favorise

l'émergence d'outils de travail (qui naissent eux-mêmes des bouleversements conceptuels engendrés

par les tentatives de compréhension de ces objets aporétiques), poussent les chercheurs à poser à ces

objets originaux des questions qu'ils n'auraient pu imaginer sans eux, qui même, n'auraient eu de sens

en dehors de leur étude. Monsieur Ouine, Cœur des Ténèbres, chacune de ces oeuvres est une

singularité, cette fois littéraire, objet fascinant de recherche et d'interrogation. Et le Mal absolu —

dira-t-on qu'il est le Néant ? — est ce puits, cette frontière, ce disque d'accrétion qui dirige l'imprudent

voyageur tombé dans sa spirale, au-dede l'horizon, vers une réalité inapprochable autrement,

absolument inconnaissable, radicalement insoupçonnable. La seule difficulté, mais elle est de belle

taille, est que ce voyageur ne peut plus faire marche arrière, car, comme Monsieur Ouine ou Kurtz, il

est désormais hors d'atteinte, hors de toute possibilité de secours, parce qu'il est perdu dans l'au-dede

cet horizon des événements qui forme la membrane imperméable du trou noir. On ne peut soupçonner

ce qu'il y a derrière cet horizon ; la question même est saugrenue, n'a de sens que dans un univers dans

lequel l'information — ici, l'écriture romanesque et la parole de Kurtz et de Ouine — en ordonne la

parfaite cohérence. De même, on ne peut imaginer dans quoi le vieux podagre est tombé, main de Dieu

ou main du Diable, à moins que la main avare et maigre du Néant ne soit celle qui agrippe Ouine.

Ainsi, la destinée du professeur, l'exploration du roman de Bernanos, la compréhension du destin de

Kurtz, ne valent que par la borne qu'elles posent péremptoirement sur le chemin de notre réflexion.

Toutefois, quelle n'est pas notre surprise de constater que, fondée sur le gouffre, le vide, la béance,

l’œuvre, aussi lacunaire, tronquée ou effilochée qu'on le voudra, existe bel et bien ? Notre étonnement

n'est-il justement pas que ces oeuvres, bâties sur une parole (celle de Kurtz, celle de Ouine ;

symboliquement, celle de l'Occident dédouané de Dieu, dont la mort lente est ainsi figurée) dont le

progressif épuisement nous conduit vers une fin de partie aphasique et sépulcrale que nous pourrions

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