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Introduction - David Nicolas-Méry

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AVANT-PROPOS<br />

Raconter de manière synthétique les vicissitudes d’une ville<br />

comme Avranches est une tâche peu aisée qui conduit immanquablement<br />

à de nombreux raccourcis souvent préjudiciables. De ce<br />

fait, cet ouvrage n’est pas un livre historique au sens scientifique<br />

du terme. Son principal but est de proposer au lecteur, qu’il soit<br />

natif de la ville, résident ou simple curieux, quelques jalons sur<br />

le long cheminement de la petite cité normande à travers les âges.<br />

Au fil des pages, l’auteur propose une sorte de « mosaïque »<br />

de faits historiques, d’anecdotes ou de portraits traités de façon<br />

presque journalistique.<br />

Désireux de répondre à une attente formulée à maintes occasions<br />

par des amateurs d’histoire locale déplorant l’absence d’ouvrage<br />

généraliste dédié à l’histoire d’Avranches, l’auteur aura atteint son<br />

objectif si ce livre suscite chez ses lecteurs l’envie d’en connaître<br />

davantage.<br />

Le 18 juin 2002, les quatre cents élèves de l’école Pierre Mendès-France ont redessiné les contours<br />

de la cathédrale d’Avranches disparue en formant une grande chaîne le temps d’un cliché ; cette<br />

action menée par le service éducatif du musée clôturait une année de sensibilisation des écoliers à<br />

l’histoire et au patrimoine de la ville<br />

Légende ?<br />

<strong>Introduction</strong><br />

Avranches est indissociable de la baie du Mont-Saint-Michel ; sans<br />

cet environnement hors du commun, la ville n’aurait pas connu les<br />

mêmes développements. Le littoral que domine Avranches fut façonné<br />

au cours des millénaires par une longue succession de régressions et<br />

de transgressions marines qui ont incisé, modelé, voire déchiqueté les<br />

contours de la Baie. D’ouest en est, ce long trait de côte est rythmé<br />

par les estuaires du Couesnon, de la Sélune et de la Sée ; ces rivages<br />

d’une grande variété géologique, tantôt marécageux, tantôt rocheux ou<br />

sableux, ont constitué un espace favorable à l’installation de premiers<br />

groupes humains, il y a de cela plusieurs milliers d’années.<br />

Inscrite depuis 1979 sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, la<br />

baie du Mont-Saint-Michel, dont les marées peuvent atteindre une amplitude<br />

de quinze mètres entre basse et haute mer, couvre un territoire de cinq<br />

cents kilomètres carrés au centre duquel rayonne le Mont Saint-Michel.<br />

5


6 <strong>Introduction</strong> 7<br />

Dans l’ombre du Mont Le belvédère de la Baie<br />

Le « Mont », comme l’appellent les riverains<br />

de la Baie, est à la fois, tant sur le plan géologique<br />

qu’historique, la projection d’Avranches ;<br />

une sorte d’enfant qui aurait grandi de manière<br />

démesurée et imprévue au point de rejeter dans<br />

son ombre sa génitrice.<br />

Plus simplement, le Mont fait partie du paysage<br />

quotidien des Avranchais et des Avranchinais ;<br />

la longue histoire commune au deux lieux<br />

amplifie encore ces sentiments d’intimité et de<br />

fierté qu’éprouvent les habitants de la Baie pour<br />

« leur » Mont. Le destin du Mont Saint-Michel<br />

est « génétiquement » lié à celui d’Avranches ;<br />

pourtant, malgré son statut légitime de capitale<br />

historique de la Baie, Avranches souffre d’un<br />

déficit évident de notoriété au regard de la célèbre<br />

abbaye. Cette situation n’est pas nouvelle ! Dès sa<br />

fondation, le Mont Saint-Michel surpassa la petite<br />

cité abrincate qui, jusqu’à nos jours, vécut et vit<br />

encore dans l’ombre du Mont.<br />

Avranches tire néanmoins<br />

une renommée certaine de<br />

sa situation avantageuse<br />

face à la Baie ; ses jardins,<br />

ses promenades offrent<br />

aux visiteurs des panoramas<br />

d’une étonnante diversité<br />

et donnent à la ville<br />

légende<br />

des allures de sentinelle<br />

semblant surveiller perpétuellement la montagne<br />

de l’Archange. Ces points de vue vantés par<br />

Stendhal, Hugo ou Maupassant permettent d’envisager<br />

la Baie dans sa totalité et d’apercevoir ce<br />

mont, tantôt rayonnant, tantôt fantomatique ou<br />

évanescent, sous une infinitude de facettes.<br />

Mais Avranches n’est pas seulement tournée<br />

vers la mer. Profondément ancrée dans la ruralité,<br />

la cité deux fois millénaire forme la figure<br />

de proue d’un territoire remarquable : le pays<br />

du Mont Saint-Michel.<br />

Le songe d’Aubert, huile sur toile réalisée par un artiste anonyme. L’apparition en songe de saint Michel à Aubert, évêque d’Avranches, inaugure<br />

les liens étroits qu’entretiennent la ville épiscopale et le célèbre sanctuaire. © Musée d’Art et d’Histoire d’Avranches, inv. 2011.0.37.<br />

Le patrimoine médiéval bâti de la vieille ville. © DNM<br />

La vieille ville conserve sous ses immeubles modernes<br />

un nombre important de vestiges médiévaux qui<br />

permettent aujourd’hui d’en comprendre l’évolution<br />

urbaine.<br />

Une ville d’historiens<br />

Depuis bientôt deux siècles, la ville suscite, au<br />

fil des ans, les travaux de nombreux historiens<br />

qui contribuent à la connaissance historique et<br />

archéologique du territoire de l’ancien diocèse<br />

d’Avranches.<br />

Eugène Castillon de Saint-Victor, Édouard Le<br />

Héricher, Eugène et Charles de Robillard de<br />

Beaurepaire, le chanoine Émile-Aubert Pigeon,<br />

Félix Jordan, Étienne Dupont, Jean Seguin,<br />

Jean Bindet, Maxime et Jacques Fauchon ou<br />

encore Michel Delalonde, sont autant de<br />

« chercheurs » qui, de génération en génération,<br />

ont édifié un socle d’érudition hors du commun,<br />

apportant leur contribution à la connaissance<br />

du passé de la ville et de sa région.<br />

Pourtant, ce sont les recherches archéologiques<br />

menées entre 1970 et 1990 par Daniel Levalet,<br />

formé à l’archéologie par le doyen Michel de<br />

Boüard de l’université de Caen, qui ont considérablement<br />

accru notre connaissance d’Avranches.<br />

Daniel Levalet, en pratiquant minutieusement plus<br />

d’une vingtaine de fouilles dans Avranches, a permis<br />

d’en comprendre l’organisation à l’époque<br />

antique. Sans ses recherches, la première partie<br />

du présent ouvrage serait bien mince.<br />

0 100 200 mètres<br />

Un patrimoine à découvrir<br />

Forte de son passé particulièrement riche,<br />

Avranches s’est attelée depuis plusieurs années<br />

à la mise en valeur de ses richesses culturelles.<br />

En 2006, l’ouverture du Scriptorial dont la<br />

vocation première est de présenter à un large<br />

public les manuscrits médiévaux de l’abbaye<br />

du Mont Saint-Michel a considérablement renouvelé<br />

l’attractivité touristique de la ville. Chaque<br />

année, Avranches assiste au déferlement vers<br />

le Mont de plus de trois millions de visiteurs ;<br />

comment ne pas espérer profiter de cette<br />

incroyable manne pour dynamiser un terroir<br />

dont les atouts sont reconnus de tous ?<br />

L’année 2011 sera marquée par les commémorations<br />

du onzième centenaire de la Normandie.<br />

En effet, en 911, lors du traité de Saint-Clairsur-Epte,<br />

le chef viking Rollon reçut du roi de<br />

France Charles le Simple le comté de Rouen ;<br />

ce fut l’acte fondateur d’un État puissant dont<br />

l’histoire se mêla à celle de l’Angleterre, de l’Italie<br />

du Sud, puis de l’Europe toute entière. En 933,<br />

Avranches, avec toute la partie occidentale de la<br />

Normandie, intégra le futur duché et participa<br />

pleinement à son histoire.<br />

N


La Baie vue depuis Avranches, huile sur toile de Legenvre, 1840.<br />

© Musée d’Art et d’Histoire d’Avranches, inv. 983.1.1.<br />

I<br />

Des Origines<br />

à l’an Mil<br />

LES ORIGINES<br />

La carte de la Baie dans l’atlas de Cassini. © Archives départementales de la Manche.<br />

Au commencement il y avait la mer<br />

Le littoral de la baie du Mont-Saint-Michel a considérablement évolué<br />

au fil des siècles. Les travaux des géographes, des géologues et des sédimentologues,<br />

associés à ceux des historiens, permettent de comprendre<br />

l’évolution de ce paysage sur lequel l’homme a joué un rôle majeur.<br />

Dès la fin de la dernière ère glaciaire (environ -10 000 ans), le nordouest<br />

de l’Europe a vu affluer des populations migrant depuis le sud.<br />

Dès lors, la région littorale d’Avranches connut un développement ininterrompu<br />

des activités humaines.<br />

Grâce à ses fortes marées assurant le renouvellement quotidien des<br />

eaux, la baie du Mont-Saint-Michel constitua pendant des siècles, voire<br />

des millénaires, une réserve alimentaire en théorie inépuisable. Déjà,<br />

aux temps préhistoriques, les hommes savaient tirer parti de la mer en<br />

aménageant d’ingénieux dispositifs : des pêcheries fixes ou de grands<br />

filets destinés à barrer le cours des fleuves, par exemple.<br />

9


{<br />

10 Des Origines à l’an Mil<br />

Les niveaux, tantôt tourbeux, tantôt<br />

sédimentaires visibles sur le littoral de<br />

la Baie témoignent des variations du<br />

trait de côte au fil des siècles.<br />

La dune de Dragey recule et laisse<br />

apparaître un véritable « mille-feuille »<br />

sédimentaire.<br />

Pêcherie toujours en exploitation à<br />

Hauteville-sur-Mer. © Vincent Bernard.<br />

Des indices ténus<br />

Pour le xii e siècle, nous possédons le témoignage du moine montois<br />

Guillaume de Saint-Pair qui, dans son Roman du Mont Saint-Michel,<br />

dresse un inventaire merveilleux de la population aquatique de<br />

la Baie. Le religieux évoque l’abondance des grands saumons,<br />

des lamproies et d’autres poissons tels les mulets, les bars et les<br />

esturgeons. Il parle également des turbots, des plies, des congres,<br />

des harengs. Guillaume cite aussi la présence de baleines et de<br />

marsouins qui fréquentaient assidûment le littoral de la Manche et<br />

venaient ponctuellement s’y échouer.<br />

Cette biodiversité primordiale qui contraste tant avec la situation<br />

que nous connaissons actuellement, permit, dès l’époque<br />

néolithique, au littoral de la baie du Mont-Saint-Michel de devenir<br />

un cadre propice au développement de la pêche, de l’élevage et du<br />

commerce.<br />

Si la colonisation humaine des hauteurs d’Avranches semble évidente, en raison notamment de la<br />

vue imprenable qu’elles offraient sur le vaste canal de la Manche, les indices d’une occupation préhistorique<br />

de la colline restent très ténus tant les occupations antiques et médiévales furent denses.<br />

En juillet 2009, un habitant d’Avranches dont le jardin est installé sur un coteau de la ville a<br />

découvert une trace intéressante de l’occupation pré-celte de la colline.<br />

L’objet mis au jour est caractéristique de la période appelée Mésolithique (8 000 à 6 000 avant<br />

notre ère), qui constitue l’époque intermédiaire entre Paléolithique et Néolithique. À la fin de la<br />

dernière période glaciaire, l’outillage évolua vers la fabrication de petits instruments de pierre<br />

appelés « microlithes », éventuellement conçus pour être fixés sur des pièces de bois. L’outil<br />

découvert appartient à cette catégorie : il s’agit d’une lame de silex de 5,5 cm de hauteur.<br />

Sur la plage de Saint-Jeanle-Thomas,<br />

une pêcherie<br />

datée de l’âge du Bronze<br />

(-2 000 av. J.-C.) fut<br />

découverte par le géographe<br />

Alain L’Homer en 1970.<br />

Elle fut fouillée en 2003<br />

par Cyrille Billard avant de<br />

disparaître à nouveau sous<br />

les sédiments depuis 2007.<br />

En janvier 2010, les pieux<br />

de bois de cette pêcherie<br />

sont réapparus.<br />

Un fragment de silex taillé<br />

découvert à Avranches.<br />

Les recherches importantes menées depuis plus de dix ans dans le Cotentin ont révélé de nombreux sites préhistoriques au sommet<br />

d’escarpements rocheux ou de falaises sans doute liés au besoin de surveiller une zone donnée. Le lieu de découverte de ce silex taillé,<br />

sur le flanc de la colline d’Avranches, en contrebas de la vieille ville, correspond bien à la configuration de ces sites de hauteur. {<br />

La Baie : une importante zone d’échanges De l’eau !<br />

Au premier millénaire avant notre ère, la lente<br />

expansion des Celtes finit d’atteindre les rivages<br />

armoricains et les populations autochtones,<br />

comme partout ailleurs, assimilèrent progressivement<br />

cette culture nouvelle.<br />

Le sud-ouest de la Grande-Bretagne, la<br />

Cornouaille, était connu des navigateurs grecs,<br />

dès l’Antiquité, pour ses importants marchés<br />

de l’étain et du plomb. Ces minerais absents du<br />

bassin méditerranéen étaient rares et convoités ;<br />

l’étain, associé en faible quantité au cuivre,<br />

permettait la production du bronze. Très tôt<br />

donc, un commerce maritime transmanche vit<br />

le jour, favorisant la circulation de métaux rares<br />

dans la baie du Mont-Saint-Michel. À l’époque<br />

carolingienne et tout au long du Moyen Âge,<br />

ce commerce perdura et de nombreux prieurés<br />

dépendant des grandes abbayes de la vallée de la<br />

Loire prirent position à proximité du littoral de<br />

la Baie afin d’avoir accès à cette voie maritime.<br />

Monnaie de la tribu gauloise des Coriosolites, voisine des<br />

Abrincates ; ces monnaies frappées dans la région de Dinan<br />

se retrouvent de part et d’autre des rives de la Manche et<br />

laissent entrevoir un commerce maritime assez dense au i er<br />

millénaire avant notre ère.<br />

À l’époque romaine, la mer pénétrait beaucoup<br />

plus largement et profondément dans les vastes<br />

estuaires de la Sée, de la Sélune et du Couesnon ;<br />

ces espaces n’étaient pas encore colmatés par des<br />

dépôts de tangue végétalisés. Ils constituaient à<br />

marée haute des bras de mer gigantesques qui<br />

permettaient le commerce maritime et fluvial.<br />

11<br />

Dès le xix e siècle, plusieurs historiens ont supposé<br />

que le site appelé par les Avranchais la « vieille<br />

ville » soit un ancien oppidum, c’est-à-dire un site<br />

fortifié de l’âge du Fer, où la tribu gauloise des<br />

Abrincates avait sa capitale. Traditionnellement,<br />

ces oppida (pluriel d’oppidum) celtiques occupent<br />

des hauteurs et la configuration de ce quartier<br />

médiéval correspond assez bien, en effet, à l’idée<br />

que l’on se fait ordinairement d’une agglomération<br />

ou d’un camp retranché gaulois. Toutefois,<br />

à bien y regarder, la topographie naturelle de ce<br />

promontoire ne fut pas, à l’origine, une plateforme<br />

suffisamment plane pour accueillir un habitat ni<br />

même des structures défensives. L’archéologue<br />

Daniel Levalet avance aujourd’hui l’hypothèse<br />

d’une appropriation gauloise du site pour des<br />

motivations d’ordre sacré. Partout en Europe, les<br />

Celtes ont vénéré de nombreuses divinités liées<br />

à la nature et plus particulièrement à l’eau avec,<br />

parfois, la création de « sanctuaires de sources ».<br />

Il est tout à fait concevable que ces sources aient<br />

amené les populations du littoral de la Baie à<br />

développer un culte spécifique dans ce secteur<br />

d’Avranches où, bien plus tard, la cathédrale chrétienne<br />

fut érigée. Pour une superficie d’un peu<br />

moins de cinq hectares, la vieille ville possède<br />

près d’une quarantaine de puits ou de bassins qui<br />

révèlent la très forte présence de l’eau.<br />

Vue aérienne de la vieille ville. © Cliché ville d’Avranches / D. Thouroude.


12 Des Origines à l’an Mil<br />

Des Origines à l’an Mil<br />

Des Origines à l’an Mil 13<br />

L’ultime défaite<br />

Jules César dans ses Commentaires sur la Guerre<br />

des Gaules livre les premiers témoignages écrits<br />

sur les populations gauloises qui occupaient la<br />

région d’Avranches. Dans son récit, le célèbre<br />

chef militaire romain explique comment, en 56<br />

avant J.-C., ses légions commandées par Titus<br />

Quinturius Sabinus vinrent à bout de tribus armoricaines<br />

coalisées. Arrivant de l’est sur les confins<br />

du territoire des Unelles, peuple gaulois qui occupait<br />

l’actuel Cotentin, Sabinus fit fortifier une<br />

hauteur face à un oppidum dont les importants<br />

aménagements permettaient d’abriter une population<br />

nombreuse. Curieusement, selon César,<br />

les troupes gauloises n’investirent cet oppidum<br />

qu’après l’arrivée des Romains. En habile stratège,<br />

Sabinus réclama à ses troupes aguerries et pressées<br />

d’en découdre la plus grande patience ; le lieutenant<br />

de César attendit que les Gaulois fassent le premier<br />

pas. Épuisés par ce siège, les guerriers de Viridovix<br />

se lancèrent à l’attaque de la position romaine, mais,<br />

arrivés à quelques pas de l’adversaire, après une<br />

course effrénée et à bout de souffle, ces impétueux<br />

Gaulois furent anéantis par la cavalerie de Sabinus.<br />

Frontispice des commentaires de César sur la guerre des Gaules<br />

dans une édition elzévirienne de 1650. © DNM<br />

Croquis des deux camps romain et gaulois. © Daniel Levalet.<br />

{<br />

0 1km<br />

St Ovin<br />

3<br />

vers Avranches<br />

L’oppidum du Châtelier<br />

1<br />

2<br />

101<br />

la Sée<br />

le Petit-Celland<br />

Les historiens situent au Châtelier, sur la<br />

commune du Petit-Celland, cette ultime bataille<br />

qui rendit César maître de la région. Couvrant<br />

une superficie d’environ dix- neuf hectares,<br />

l’oppidum du Châtelier occupe le sommet d’une<br />

éminence qui se dresse sur le flanc sud de la<br />

vallée de la Sée, et culmine à cent soixant- dix<br />

mètres d’altitude. La hauteur voisine (lieu dit<br />

« le Châtel », commune de Saint-Ovin), conserve<br />

les traces d’une fortification, probablement<br />

celle des légions de Sabinus. Lors de fouilles<br />

menées en 1938 par l’archéologue britannique<br />

Sir Mortimer Wheeler, des poutres carbonisées,<br />

une couche d’incendie et des débris de murs<br />

ont permis l’identification du site. Aujourd’hui,<br />

pour le promeneur attentif et bien documenté, le<br />

passage à proximité de ce site exceptionnel peut<br />

s’avérer spectaculaire : la structure du rempart et<br />

le large fossé défensif qui ceinturait l’oppidum,<br />

demeurent en grande partie visibles. Un second<br />

camp fortifié de très grande dimension existe sur<br />

la commune des Biards, au sud-est d’Avranches,<br />

au lieu-dit « la Ville ». Daniel Levalet suggère<br />

que ce site pourrait également être un des oppida<br />

principaux des Abrincates. {<br />

Vue du Châtelier depuis la vallée de la Sée.<br />

vers Lisieux<br />

1 : le châtelet, 2 : La Châtel 3 : Source, 4 : Voie antique<br />

4<br />

N<br />

Figure de divinité<br />

féminine découverte à<br />

Avranches, rue Morin,<br />

en 1848.<br />

Extrait de la Table de Peutinger sur laquelle apparaît le nom de Legedia.<br />

La naissance de Legedia<br />

LA ROMANISATION<br />

Cette singulière défaite marqua les débuts de la romanisation de la Baie<br />

qui se traduisit, vers la fin du i er siècle avant notre ère, par la naissance<br />

d’une ville nouvelle : Legedia qui prit bien plus tard le nom d’Avranches.<br />

L’emplacement retenu par les arpenteurs romains fut nivelé pour répondre<br />

aux exigences du standard urbain importé par les conquérants.<br />

La nouvelle agglomération gallo-romaine devint la capitale politique de<br />

la Baie où les élites gauloises romanisées s’installèrent. Legedia se développa<br />

grâce aux diverses activités commerciales générées par le terroir<br />

agricole dont elle était le centre ; de nouvelles voies de communication,<br />

reprenant parfois le tracé de celles déjà utilisées à l’époque gauloise,<br />

ainsi que la proximité immédiate de la côte permirent à ce chef-lieu<br />

d’être approvisionné par les navires qui sillonnaient les rivages<br />

de l’Empire. Ce commerce actif associé à la création d’une<br />

administration nouvelle, judiciaire et municipale, inscrivirent<br />

la ville dans le réseau des villes romaines.<br />

Legedia figure sur la fameuse table de Peutinger, véritable<br />

« carte routière » du monde romanisé qui situe<br />

les chefs-lieux de cités les uns par rapport aux autres.<br />

Coupe en céramique sigillée découverte sur le site<br />

de l’ancienne usine Lemerre, en 1982.© DNM.


14 Des Origines à l’an Mil<br />

15<br />

Les Guerriers des estuaires<br />

Jules César prit le soin de noter scrupuleusement<br />

le nom de tous les peuples gaulois que ses<br />

légions affrontèrent ; il cite dans la région<br />

d’Avranches les Ambibarii, dont le territoire<br />

correspond vraisemblablement au sud de<br />

l’actuel département de la Manche. Environ un<br />

siècle plus tard, un autre auteur romain, Pline<br />

l’Ancien, appelle ce même peuple les Abrincatui.<br />

Daniel Levalet propose de voir dans le nom<br />

« Abrincate » l’association des mots gaulois aber<br />

et cato. Le terme aber désigne un estuaire ; or,<br />

les embouchures de quatre fleuves ponctuent<br />

le trait de côte de ce territoire : le Thar qui se<br />

jette au sud de Granville, le Lerre, la Sée, la<br />

Sélune et le Couesnon. Quant au suffixe cato,<br />

renvoyant à la notion de combat, il faut sans<br />

doute y voir le reflet du caractère belliqueux des<br />

Abrincates dont le nom signifierait « guerriers<br />

des estuaires ».<br />

Le nom de Legedia disparut vers le iv e ou le<br />

v e siècle. Comme la plupart des villes galloromaines<br />

à la fin de l’Antiquité, la ville prit le nom<br />

de son peuple ; ainsi, la capitale des Abrincates<br />

devint Abrincae au Moyen Âge, puis Avranches.<br />

{ Une toponymie gallo-romaine très répandue<br />

Beaucoup de communes de l’Avranchin portent un nom d’origine<br />

gallo-romaine. Leur formation remonte aux premières décennies de<br />

la romanisation, lorsque de grands domaines agricoles, jadis gaulois,<br />

furent repris en main par des Celtes romanisés portant désormais des<br />

noms latins. Par exemple, un domaine appartenant à un individu nommé<br />

Sabinus devenait Sabiniacum (c’est-à-dire qui appartient à Sabinus).<br />

Plus tard, selon les régions de France et les dialectes, le suffixe en<br />

« iacum » aboutit à des formes diverses : au sud de la Loire, beaucoup<br />

de ces toponymes conservèrent des terminaisons en « ac », comme<br />

Cognac (le domaine de Connius) tandis qu’au nord, les suffixes se<br />

sont réduits aux formes que nous trouvons autour d’Avranches. Ainsi,<br />

en appliquant cette analyse toponymique, les noms d’anciens propriétaires<br />

apparaissent ; Bacilly garde le souvenir d’un Bassilius, Poilley d’un<br />

Paulus ou encore Juilley d’un Julius. {<br />

La rue Saint-Gervais, vue depuis la tour de la basilique, reprend le<br />

tracé du cardo qui conduisait vers le sud de l’agglomération antique.<br />

Panneau à l’entrée du bourg de Marcey. Marcey vient de<br />

Marciacum : un domaine ayant appartenu à un individu<br />

nommé Marcus ou Marcius.<br />

Denier en argent<br />

de la République<br />

(32-31 av. J.-C.).<br />

La plus ancienne<br />

monnaie romaine<br />

découverte à ce jour,<br />

rue Saint-Anselme.<br />

Cesterce de Trajan<br />

(98-117).<br />

Monnaie romaine<br />

découverte sur le site<br />

de l’ancienne usine<br />

Lemerre, en 1982.<br />

Portion de voie antique pavée découverte rue d’Orléans,<br />

en 1981. © Cliché Daniel Levalet.<br />

Au cœur de Legedia : la place Saint-Gervais et ses abords<br />

Les recherches archéologiques menées depuis quarante ans ont permis<br />

d’engranger de nombreuses données sur les origines antiques<br />

d’Avranches. À diverses occasions, des chaussées pavées furent découvertes,<br />

permettant d’ébaucher un « plan de circulation » antique de<br />

la ville. L’un des axes principaux, traversant la ville du nord au sud,<br />

le cardo, suivait approximativement le tracé des rues Saint-Gervais et<br />

des Chapeliers ; venant de l’est, un second axe, le decumanus, croisait<br />

le cardo à hauteur de la place Saint-Gervais puis se poursuivait vers<br />

l’ouest, jusqu’à l’estuaire de la Sée.<br />

Des voies secondaires se coupant à angle droit entouraient des îlots<br />

d’habitations qu’il est presque possible de retrouver dans le quadrillage<br />

dessiné par les rues de la ville moderne. La place Saint-Gervais, carrefour<br />

des deux axes principaux, le cardo et le décumanus, ainsi que l’église<br />

elle-même, sont très certainement à l’emplacement du forum de Legedia, le<br />

cœur de la cité où les habitants discutaient des affaires publiques et<br />

commerçaient. Plusieurs indices concourent à situer le forum de Legedia<br />

à cet emplacement. Tout d’abord, le vocable de l’église « Saint-Gervais<br />

& Saint-Protais » (deux frères, martyrs chrétiens de Rome) indique<br />

l’ancienneté de ce lieu de culte qui aurait réutilisé l’emplacement de la<br />

basilique romaine édifiée sur le forum.<br />

Dans la cave d’une maison bordant la place Saint-Gervais, des fragments de<br />

colonnes antiques réutilisés provenant peut-être du forum.


16 Des Origines à l’an Mil<br />

17<br />

Réemplois d’éléments<br />

architecturaux dans les<br />

fondations du donjon<br />

roman, rue de la Belle-<br />

Andrine.<br />

N<br />

0 100 200 300 mètres<br />

Plan d’Avranches avec matérialisation des voies antiques.<br />

D’autre part, les découvertes gallo-romaines à proximité des rues Saint-<br />

Anselme et Ormont ont confirmé l’occupation antique de la zone mais<br />

aussi la présence d’aménagements liés à un espace public de grande<br />

ampleur.<br />

Hormis le forum, Legedia possédait nécessairement d’autres édifices<br />

publics comme des thermes, un temple, voire un théâtre ; pour l’heure<br />

aucune de ces infrastructures n’a pu être localisée.<br />

Legedia était-elle fortifiée ? Aujourd’hui, l’hypothèse souvent avancée<br />

de la construction d’un castrum à Avranches, dès les premiers temps de<br />

la romanisation, ne fait plus recette. En revanche, les premières incursions<br />

« barbares » du iii e siècle ont sans doute nécessité l’aménagement<br />

d’une fortification.<br />

À l’ombre de l’église Saint-Gervais, le sous-sol de l’entrepôt Tabur contient probablement plusieurs<br />

réponses aux questions que les historiens se posent depuis plus d’un siècle ; la démolition programmée<br />

de cet édifice qui occupe la partie nord du forum, devrait permettre d’engager une fouille<br />

archéologique du site.<br />

Le castellum romain<br />

La fin du iii e siècle fut marquée par la destruction<br />

de plusieurs villes du nord de la Gaule sous<br />

le coup de raids maritimes saxons. Des bandes<br />

s’attaquèrent aux agglomérations commerçantes<br />

ou encore aux riches domaines agricoles<br />

susceptibles d’assouvir leur soif de richesses.<br />

Avranches fut pillée à cette époque.<br />

L’observation archéologique du sous-sol de la<br />

ville a révélé le déclin de Legedia : les structures<br />

sociales et politiques périclitèrent peu à peu,<br />

le nombre d’habitants chuta et seuls quelques<br />

groupes d’individus continuèrent à vivre au<br />

milieu d’une agglomération désorganisée. Pour<br />

mieux se défendre les habitants aménagèrent<br />

une première fortification avec les décombres<br />

des bâtiments ruinés.<br />

De cette situation critique découla une mise en<br />

défense des rivages septentrionaux du monde<br />

romain. Plusieurs préfets militaires furent installés<br />

le long du littoral de la Manche afin de<br />

contrôler ce que d’aucuns ont parfois comparé<br />

à un premier « mur de l’Atlantique ». Depuis<br />

les côtes armoricaines jusqu’à la Belgique, des<br />

garnisons en cantonnement, prêtes à intervenir<br />

rapidement en cas d’agression, composèrent ce<br />

que l’on appelle alors le « litus saxonicum ».<br />

Cette réorganisation militaire du littoral, au<br />

Bas-Empire, est bien connue par un texte du<br />

v e siècle, la « Notitia Dignitatum », qui énumère<br />

la liste des forces militaires chargées de la<br />

défense des côtes.<br />

Parmi ces troupes sont mentionnés des soldats<br />

appelés « Abrincateni », fantassins et cavaliers,<br />

placés sous les ordres d’un « praefectus militum<br />

Dalmatorum Abrincatis », c’est-à-dire d’un<br />

« préfet des soldats dalmates d’Avranches » dirigeant<br />

des troupes originaires de la rive orientale<br />

de la mer Adriatique.<br />

Ce préfet militaire résidait dans un « castellum »,<br />

une sorte de « petit-château » édifié au cœur<br />

de la ville. Par analogie avec le site du castellum<br />

de la cité d’Alet (à Saint-Malo), dans le prolongement<br />

duquel fut érigée la célèbre tour Solidor,<br />

il se pourrait que le castellum d’Avranches se<br />

situât à l’emplacement actuel du jardin Bergevin<br />

à proximité duquel de nombreux vestiges<br />

gallo-romains ont été découverts. Toutefois,<br />

si le quartier général était en ville, les troupes<br />

étaient stationnées à l’extérieur, non loin de la<br />

côte, prêtes à intervenir en cas de danger.<br />

Vue sur le castellum présumé, depuis la rue du Tripot.


18 Des Origines à l’an Mil<br />

{<br />

Bases antiques découvertes au xix e siècles et conservées au musée<br />

d’art et d’histoire d’Avranches. © DNM.<br />

Un fragment de colonne<br />

Le chapiteau découvert<br />

en octobre 2005.<br />

Le 28 octobre 2005, dans le cadre des travaux d’assainissement menés par la ville<br />

d’Avranches, la pelleteuse mit au jour, à quelques mètres de l’angle nord-est de la mairie<br />

et à plus de quatre mètres de profondeur, dans les fondations d’un mur qui délimitait<br />

le fossé médiéval de la ville, un chapiteau de colonne gallo-romaine réemployé dans la<br />

maçonnerie. Finement sculpté et caractéristique des canons architecturaux romains, cet<br />

élément devait appartenir à un édifice important de la ville antique, construit à partir du<br />

i er ou ii e siècle après J.-C.<br />

Cette trouvaille n’est pas isolée puisque déjà, en 1848, en perçant la rue Neuve d’Office<br />

à travers les ruines du donjon, une grande quantité de vestiges architecturaux similaires<br />

furent découverts. Ces éléments, aujourd’hui conservés au musée d’Art et d’Histoire,<br />

témoignent du haut degré de romanisation de Legedia avant les premières incursions<br />

saxonnes. {<br />

Dessins du chanoine Pigeon figurant les découvertes de colonnes antiques au milieu du xix e siècle.<br />

Le « Grand Dick »<br />

Non loin d’Avranches, sur la commune de<br />

Vains entre les lieux-dits « les Linettes » et « le<br />

Camp », un étrange et long talus de plus de<br />

deux cents mètres de longueur défie les siècles.<br />

Ce long rempart de terre est communément<br />

appelé « Grand Dick » ou « fossé du Diable » ;<br />

Daniel Levalet, qui y effectua un sondage<br />

archéologique en 1972, pense qu’il s’agit du<br />

dernier côté conservé d’une vaste enceinte<br />

rectangulaire de 250 x 170 m (soit une superficie<br />

de 4,25 ha) et entourée par deux fossés.<br />

Cette vaste fortification romaine pouvait abriter<br />

plusieurs centaines d’hommes en charge de la<br />

défense d’Avranches et du littoral de la Baie,<br />

à la fin du iv e siècle. C’est là qu’auraient été<br />

cantonnés les fantassins et les cavaliers chargés<br />

d’intervenir rapidement en cas de danger.<br />

Le Grand Dick à Vains (en pointillés blancs) ; mentionné pour<br />

la première fois en 1839 par Fulgence Girard dans Le journal<br />

d’Avranches, ce camp possédait encore à l’époque trois côtés sur<br />

les quatre qui composaient son plan quadrangulaire ; aujourd’hui,<br />

le Grand Dick s’érode inexorablement au gré des saisons et des<br />

travaux agricoles. © Cliché Daniel Levalet.<br />

{<br />

L’insigne des Abrincateni<br />

La « Notitia Dignitatum » aurait été dressée<br />

vers l’an 420, pour ce qui concerne les contrées<br />

occidentales du monde romain. Ce document<br />

unique constitue le socle de toutes les connaissances<br />

sur l’armée et l’administration romaines<br />

au Bas-Empire mais également l’un des rares<br />

témoignages sur l’organisation du vaste territoire<br />

contrôlé par Rome à son apogée.<br />

À cette époque, Avranches et sa région appartenaient<br />

à la province appelée « Seconde<br />

Lyonnaise » et étaient défendues par le<br />

contingent de mercenaires dalmates appelés<br />

« Abrincateni ». Outre ces informations quelque<br />

peu laconiques, les copies les plus intéressantes<br />

de la « Notitia » possèdent des enluminures figurant<br />

des motifs héraldiques liés à ces unités<br />

militaires postées aux quatre coins du monde<br />

romain. Les troupes dalmates stationnées dans<br />

les environs d’Avranches arboraient un insigne<br />

géométrique composé de cercles colorés, un<br />

logo avant l’heure en quelque sorte. {<br />

L’insigne des Abrincateni.<br />

19


20 Des Origines à l’an Mil<br />

21<br />

LE HAUT MOYEN ÂGE<br />

Les évêques d’Avranches :<br />

premières figures historiques de la ville<br />

Avec l’arrivée du christianisme, vers la fin du v e siècle, et la naissance<br />

de l’institution épiscopale sur les ruines de l’administration romaine,<br />

l’évêque devint le personnage central de la cité. Au cours de la<br />

période antique, l’évêque (du grec épiskopos) était un administrateur<br />

dans les domaines civil, financier, militaire ou judiciaire ; puis, avec<br />

le christianisme, il devint successeur des apôtres et, à ce titre, exerça<br />

également des fonctions spirituelles dans son diocèse.<br />

D’après la liste dressée au xii e siècle par Robert de Torigni, célèbre abbé du<br />

Mont Saint-Michel, vingt prélats se succédèrent entre la fin du v e siècle<br />

et l’an Mil. Cependant, cette liste semble parfois bien fantaisiste. Parmi<br />

les premiers évêques, Léontius, qui inaugure la liste, apparaît comme<br />

une figure légendaire. En revanche, l’existence de certains autres est<br />

avérée en raison de leur présence lors de conciles tenus à Orléans, Tours,<br />

Reims ou Soissons ; c’est le cas de Népus, attesté en 511. D’autres prélats<br />

sont entrés dans l’Histoire, comme Pair qui participa en 557 au concile<br />

de Paris et fonda les monastères d’Astériac, entre Sélune et Couesnon,<br />

et de Sessiac, à Saint-Pair-sur-Mer. Au vii e siècle, vint Rahentrannus<br />

chargé par l’archevêque de Rouen d’affirmer la frontière religieuse de<br />

son diocèse face aux ambitions du clergé de Dol. Aubert, son successeur<br />

et douzième évêque de la liste, est devenu célèbre pour avoir fondé une<br />

église dédiée à saint Michel sur le Mont Tombe.<br />

Ces sarcophages en calcaire coquillier sont souvent réutilisés sous forme de moellons<br />

dans les maçonneries des églises édifiées à proximité de nécropoles, comme ici à la<br />

chapelle Saint-André-du-Val-Joie à Gavray où un angle de sarcophage apparaît en<br />

remploi dans l’un des contreforts de la façade.<br />

L’église Saint-Étienne d’Avranches<br />

située à l’emplacement d’un gué<br />

antique sur la Sée.<br />

Pair et Scubilion<br />

Au vi e siècle, Pair et Scubilion arrivèrent du Poitou<br />

pour évangéliser une vaste région comprenant le<br />

Maine, le Cotentin et le Bessin. La vie des deux<br />

hommes est connue grâce au récit qu’en fit, à la fin<br />

du vi e siècle, l’évêque de Poitiers Venance Fortunat.<br />

Dans cette œuvre littéraire, l’auteur décrit la<br />

manière dont Pair et Scubilion combattirent<br />

vigoureusement le paganisme dans l’Avranchin<br />

et comment Pair devint évêque d’Avranches<br />

en 540. Les premiers temps du christianisme<br />

dans la Baie se concrétisèrent par la fondation<br />

de nombreuses églises et de monastères. Sur le<br />

Mont Tombe, avant le développement du culte à<br />

saint Michel, deux églises dédiées à saint Étienne<br />

et à saint Symphorien existaient déjà.<br />

Ces deux cultes, indices d’une christianisation<br />

précoce, apparurent au même moment à<br />

Avranches : une église Saint-Étienne fut érigée à<br />

l’emplacement d’un fanum (lieu de culte antique)<br />

situé près du gué sur la Sée où passait la voie<br />

antique conduisant à Coutances et une chapelle<br />

Saint-Symphorien dont les vestiges étaient encore<br />

visibles au début du xix e siècle, fut créée à la périphérie<br />

de l’agglomération.<br />

Les inhumations en sarcophage sont caractéristiques<br />

du haut Moyen Âge ; ici une des tombes mises au<br />

jour par Daniel Levalet lors des fouilles de la cathédrale<br />

d’Avranches. © Daniel Levalet<br />

{<br />

Le bas-relief de la « Charité de saint Martin »<br />

dans l’église de Champcervon. © Rémi Pinet.<br />

Saint Martin dans l’Avranchin<br />

Le culte de saint Martin est l’un des plus<br />

anciens et des plus populaires en Normandie.<br />

De nombreux villages situés autour d’Avranches<br />

possèdent des églises dédiées à cette figure<br />

emblématique de la christianisation (Les Pas,<br />

Saint-James, Juilley, Les Biards, Servon, Brécey,<br />

Plomb, Braffais, La Mouche, La Lande-d’Airou,<br />

Champcervon, Sourdeval, Isigny, etc.).<br />

La répartition de ce culte reflète l’action des<br />

missionnaires le long des voies antiques qui<br />

traversent le territoire de l’ancien diocèse<br />

d’Avranches et atteste de l’évangélisation<br />

précoce du diocèse et de l’influence culturelle<br />

de la vallée de la Loire sur celui-ci.<br />

Le récit de la « Charité de saint Martin » qui<br />

relate la façon dont, en 338, alors qu’il traverse<br />

la ville d’Amiens en plein hiver, le jeune soldat<br />

romain se sépare de la moitié de son manteau<br />

inspira par l’exemple de sa vie celles des<br />

premiers moines chrétiens. Mort en 397, Martin<br />

fut inhumé à Tours et ses reliques firent l’objet<br />

d’un culte d’une grande ampleur. Certaines<br />

d’entre elles arrivèrent à Avranches et produisirent<br />

des miracles. En souvenir de cela, une<br />

église Saint-Martin fut édifiée en l’honneur du<br />

saint tourangeau. {


22 Des Origines à l’an Mil<br />

23<br />

Le songe d’Aubert dans le cartulaire du Mont. © Bibliothèque municipale d’Avranches, Ms 210, f. 4v.<br />

{<br />

Une copie manuscrite du texte de la Revelatio, datée du x e siècle,<br />

est conservée à la bibliothèque d’Avranches.<br />

© Bibliothèque municipale d’Avranches, Ms 211, f. 181.<br />

Du mont Tombe au Mont Saint-Michel<br />

Bien avant l’apparition du culte à saint Michel, le<br />

Mont s’appelait Tombe ; la racine indo-européenne<br />

tum renvoie à la topographie du lieu et désigne<br />

généralement une hauteur ou un tertre naturel<br />

voire artificiel. Le rocher de Tombelaine, situé à<br />

trois kilomètres au nord du Mont, est constitué<br />

de la même racine étymologique associée à un<br />

diminutif. Selon la tradition littéraire fondée sur<br />

le récit de la « Revelatio ecclesiae sancti Michaelis<br />

in monte qui dicitur Tumba » (La Révélation de<br />

l’église de l’Archange saint Michel sur le mont qui<br />

s’appelait Tombe), Aubert, évêque d’Avranches,<br />

fonda une église dédiée à l’Archange à l’époque<br />

où régnait le roi franc Childebert.<br />

Le songe d’Aubert en peinture<br />

Un grand tableau, visible dans la basilique Saint-Gervais d’Avranches, évoque la genèse<br />

du Mont et compte parmi les œuvres remarquables qui illustrent le thème de l’apparition<br />

de saint Michel à l’évêque Aubert. L’auteur de cette huile sur toile de grand format<br />

(267 x 200 cm) est un artiste nommé Fritz Millet, né le 10 mai 1818 à Sourdeval, qui étudia<br />

à l’école des beaux-arts de Paris avant de s’installer à Avranches vers 1850.<br />

Ce « songe d’Aubert » peint vers 1848 est une commande de l’État qui souhaitait doter<br />

l’église, alors en pleine reconstruction (entre 1843 et 1865), d’une œuvre digne du nouvel<br />

édifice. L’artiste entreprit de représenter saint Michel dans le goût de l’Antiquité. Pour<br />

Aubert, Millet opta pour un vêtement d’une grande simplicité, presque érémitique.<br />

L’évêque, un genou à terre, la main gauche posée sur un livre est imprégné d’un sentiment<br />

d’immense étonnement face à cette vision archangélique. Les deux protagonistes figurent<br />

dans un environnement maritime et il semble que Fritz Millet ait choisi de situer la scène<br />

sur le Mont Tombe lui-même ; en effet, à l’arrière-plan, la côte bretonne avec la pointe de<br />

Cancale apparaît très distinctement.<br />

{<br />

Dans la « Revelatio », saint Michel en personne<br />

apparut à l’occasion de trois songes nocturnes à<br />

Aubert pour lui réclamer la fondation du sanctuaire.<br />

Sitôt l’ordre donné, Aubert commença la<br />

construction d’un oratoire à quelques mètres du<br />

sommet du Mont, sur la pente ouest du rocher.<br />

Cet édifice primitif avait l’allure d’une « rotonde »<br />

construite à l’image de la grotte du Monte<br />

Gargano, en Italie du Sud, où l’Archange se manifesta<br />

en 492. Ces liens étroits unissant les deux<br />

monts Saint-Michel sont encore renforcés dans<br />

la narration lorsque l’évêque envoie deux de ses<br />

chanoines en Italie afin d’obtenir des reliques de<br />

l’Archange indispensables à la consécration de la<br />

nouvelle église. La date retenue pour la dédicace<br />

du Mont est celle du 16 octobre 709.<br />

En filigrane de cette fondation pieuse, il faut<br />

aussi envisager sa dimension politique. En effet,<br />

à l’époque carolingienne, les contours du domaine<br />

des rois francs se dessinent. La création de ce sanctuaire<br />

dédié à saint Michel, éternel combattant du<br />

Mal, confirma les limites de la province ecclésiastique<br />

de Rouen face à la Bretagne : l’Archange<br />

devint le gardien des limites occidentales du<br />

monde carolingien.<br />

Un fragment de silex<br />

taillé découvert à<br />

Avranches.<br />

« Le Songe d’Aubert » par Fritz Millet<br />

© CAOA de la Manche.


24 Des Origines à l’an Mil<br />

25<br />

Le pèlerinage à saint Michel La forêt de Scissy<br />

Peu après l’installation du culte archangélique<br />

sur le Mont Tombe, une dévotion vit le jour et<br />

associa la Baie aux principaux centres de pèlerinage<br />

de la chrétienté. En 868, apparaît dans<br />

les textes le premier pèlerin connu, Bernard, un<br />

moine franc, qui vint au Mont après un voyage<br />

au Mont-Gargan, à Jérusalem et à Rome.<br />

Si le Mont Saint-Michel devint un haut-lieu de<br />

pèlerinage c’est aussi en raison de l’impact qu’eut<br />

ce site exceptionnel sur des pèlerins venus de<br />

toute l’Europe. Le Mont faisait figure de bout du<br />

monde ; situé à l’occident, là où le soleil tombe<br />

quotidiennement dans la mer, il était tout à la fois<br />

une métaphore du trépas de toutes choses et la<br />

résidence de saint Michel le « peseur d’âmes ».<br />

Face au phénomène des marées, les pèlerins<br />

étaient plongés dans l’Ancien Testament : comme<br />

le peuple hébreu face à la mer Rouge, ils devaient<br />

attendre le retrait des flots pour atteindre la<br />

« Terre Promise ».<br />

{ Le chef de saint Aubert<br />

Le chef de saint Aubert. © DNM.<br />

Contribuant à la renommée du Mont, de nombreuses reliques étaient offertes à la dévotion des pèlerins.<br />

Parmi elles, le corps de saint Aubert, fondateur du sanctuaire, était sans aucun doute le plus sacré.<br />

La communauté bénédictine installée en 966 par le duc de Normandie découvrit au commencement<br />

du xi e siècle, à l’occasion de travaux, un coffret-reliquaire contenant le squelette d’Aubert.<br />

La surprise des moines fut d’autant plus importante que le crâne présentait une curieuse perforation.<br />

Les bénédictins y virent la « marque » de saint Michel et adaptèrent la Revelatio en précisant qu’au<br />

troisième passage de l’Archange, celui-ci, courroucé par l’incrédulité de l’évêque, le poussa plus fortement<br />

encore à obéir et que dès lors, la trace de son doigt demeura visible au sommet du crâne du<br />

prélat. Les reliques d’Aubert firent l’objet d’une grande dévotion. Dissocié du reste du corps, le<br />

« chef » du saint était conservé dans une chasse et exposé lors des grandes occasions ; les fidèles<br />

vénéraient cette relique ayant été en contact direct avec saint Michel. En 1791, lors de la confiscation<br />

des biens du clergé et leur dépôt à Avranches, toutes les reliques furent détruites et les<br />

reliquaires fondus.<br />

La perforation du crâne<br />

de saint Aubert selon<br />

l’enluminure du cartulaire.<br />

Parmi les récits qui enveloppent d’un voile mystérieux les origines du<br />

Mont Saint-Michel, le plus impressionnant est probablement celui de la<br />

légendaire forêt de Sessiac, ou de Scissy, brusquement engloutie par les<br />

flots à l’époque d’Aubert.<br />

En 709, ayant cheminé pendant de longs mois, les deux chanoines<br />

d’Avranches en quête de reliques rentrèrent d’Italie. Selon la légende, les<br />

deux hommes eurent le sentiment d’entrer dans un monde nouveau car l’antique<br />

forêt qui encerclait jadis Tombelaine et le Mont Tombe avait disparu.<br />

La légende de ce raz-de-marée de 709, qui n’est en aucun cas un fait<br />

historique, est née d’une mauvaise lecture de la Revelatio, au xii e siècle,<br />

par le moine montois Guillaume de Saint-Pair. Ce dernier s’évertua à<br />

réécrire en langue romane les principaux récits liés à son abbaye, modifiant<br />

sciemment ou interprétant fautivement certains passages. L’étonnement<br />

des deux moines revenant d’Italie ne portait pas sur la disparition<br />

d’une forêt enveloppant le Mont mais sur l’important travail de<br />

défrichement mené par leurs frères afin de construire la première église<br />

contre la pente du rocher.<br />

Aujourd’hui, les observations géomorphologiques du littoral complètent<br />

les indications contenues dans la Revelatio : le rivage de la Baie fut<br />

bien, il y a plusieurs milliers d’années, occupé par une grande forêt.<br />

Puis, il y a environ 5 000 ans le rocher de Tombelaine fut encerclé par<br />

les flots ; et enfin, vers l’an 1000 avant notre ère, ce fut au tour du Mont<br />

Tombe. Il n’y eut pas de raz-de-marée mais simplement une montée très<br />

lente des eaux.<br />

Les Coërons, souches d’arbres prises dans des niveaux de tourbes anciens, font l’objet de l’attention des<br />

archéologues qui, grâce à la « dendrochronologie », peuvent dater les périodes de régression marine. © DNM.<br />

Par chance, le maire du moment, le docteur Guérin, prétexta un examen de la relique<br />

pour la mettre en sécurité. Peu après la période révolutionnaire, elle fut remise à la<br />

paroisse Saint-Gervais.<br />

Aujourd’hui, le « chef d’Aubert », la pièce emblématique du Trésor de la basilique Saint-<br />

Gervais, attire toujours curieux et pèlerins interloqués par l’étonnante perforation du<br />

pariétal droit de la boîte crânienne.<br />

L’analyse médicale de l’ossement a révélé que le sujet de sexe masculin était mort à un âge<br />

avancé (soixante ans ou plus). Le bon état de conservation de la relique montre que le corps<br />

a été préservé d’un contact prolongé avec la terre, sans doute par l’ensevelissement dans un<br />

sarcophage. Le trou est lié a une affection bénigne, un « kyste épidermoïde », consécutive à<br />

l’apparition de « deux poches, l’une externe, l’autre intracrânienne qui communiquent entre<br />

elles par une perforation ovoïde de la voûte ». Du vivant de la personne, cette tumeur se<br />

traduisait par une déformation convexe du cuir chevelu, une sorte de « bosse ». {<br />

Le chef de saint Aubert au xix e siècle.<br />

© Archives départementales de la Manche.


26<br />

Des Origines à l’an Mil<br />

Le temps des Vikings<br />

La fin du viii e siècle est marquée par l’entrée en<br />

scène des Vikings dans l’histoire de l’Occident<br />

chrétien. Le nom de ces hommes du Nord est<br />

à la fois synonyme de conquêtes, d’aventure<br />

maritimes extraordinaires mais aussi de destructions.<br />

Dès 850, des pirates norvégiens stationnèrent<br />

sur les rivages de Francia, ravagèrent les<br />

côtes et remontèrent les fleuves très en amont.<br />

En l’an 867, le roi Charles le Chauve autorisa les<br />

Bretons à prendre position dans le Cotentin et<br />

l’Avranchin et leur confia<br />

la défense de ces territoires<br />

face aux envahisseurs. Dès<br />

lors, l’histoire d’Avranches<br />

paraît s’arrêter.<br />

Localisation possible de l’hivernage<br />

viking sur la Sélune.<br />

En 911, Rollon fonde la Normandie<br />

Rollon, chef viking, devint mercenaire en<br />

Angleterre au service du roi saxon Alfred le<br />

Grand avant d’atteindre, vers 876, la vallée de<br />

la Seine. Avec sa troupe, il assiégea Paris, en 885<br />

et 889 et Saint-Lô en 890.<br />

Le 20 juillet 911, à Chartres, le marquis de<br />

Neustrie, le comte de Poitiers et le duc de<br />

Bourgogne infligèrent à Rollon une cuisante<br />

défaite. Mais le roi carolingien, Charles le Simple,<br />

proposa une négociation au vaincu, à Saint-Clairsur-Epte<br />

: en échange de l’hommage vassalique,<br />

Rollon obtint la terre située entre l’Epte et la mer<br />

ainsi que la permission d’aller piller la Bretagne<br />

« pour qu’il puisse en tirer de quoi vivre ».<br />

En 924, Rollon s’empara de Bayeux et du Mans.<br />

{ Les traces laissées par les incursions scandinaves<br />

dans la région d’Avranches sont assez peu<br />

nombreuses. Pourtant, au sud de la ville, le nom<br />

de commune « Saint-Quentin-sur-le-Homme »<br />

conserve le souvenir de ces lointains envahisseurs.<br />

Le toponyme viking « holmr », francisé<br />

en « homme », désigne habituellement un îlot<br />

sur un cours d’eau ; or, à l’époque où les Vikings<br />

écumèrent les côtes en quête de richesses, la<br />

Sélune était navigable jusqu’à Ducey, et l’on<br />

peut aisément imaginer qu’un tel site fut propice<br />

à l’accostage de navires et à l’aménagement d’un<br />

campement, voire d’un site d’hivernage. Au sud<br />

de la bourgade, en contrebas, deux lieux-dits,<br />

l’Isle et l’Isle-Manière, surplombent de plus de<br />

trente mètres les méandres de la Sélune : ils<br />

indiquent que jadis des îlots ponctuaient<br />

bien le cours de la Sélune. Le « holmr », situé<br />

« sous » la paroisse Saint-Quentin renvoie sans<br />

doute à un îlot situé sur le fleuve voire à l’un<br />

des deux sites évoqués. {<br />

Le Hringsfjord<br />

Saint-Quentin sur le Holmr { En Scandinavie, les récits des exploits guerriers vikings se<br />

Puis, en 933, son fils Guillaume Longue Épée<br />

obtint du roi Raoul, le Cotentin et l’Avranchin,<br />

occupés depuis 867 par les Bretons. Rollon tenta<br />

de fédérer et de soumettre tous les Scandinaves<br />

installés en divers points de la province<br />

ecclésiastique de Rouen afin de redonner à<br />

celle-ci toute sa cohérence. C’est précisément ce<br />

territoire, composé des sept évêchés d’Avranches,<br />

de Bayeux, de Coutances, d’Évreux, de Lisieux,<br />

de Sées et de Rouen, les capitales de l’antique<br />

province romaine appelée « Seconde Lyonnaise »,<br />

qui devint la Normandie : la « terre des hommes<br />

du Nord », de la forteresse d’Eu jusqu’au Mont<br />

Saint-Michel. Les pirates scandinaves devenus<br />

sédentaires abandonnèrent très tôt leur culture<br />

pour adopter celle des Francs.<br />

{<br />

transmettaient oralement, de génération en génération. Au<br />

xii e siècle, ces « sagas » furent menacées de disparition face à la<br />

christianisation du monde nordique. Des auteurs scandinaves,<br />

les scaldes, couchèrent alors ces histoires sur le parchemin.<br />

La saga dite d’Olaf Haraldson, rédigée entre 1179 et 1241 par<br />

le scalde Snorri Sturluson, est particulièrement intéressante<br />

puisqu’elle mentionne le nom viking de la baie du Mont-Saint-<br />

Michel : le « Hringsfjördr », c’est-à-dire le « fjord en rond »,<br />

allusion évidente à la configuration circulaire de cet espace<br />

maritime délimité par Cancale et Granville.<br />

Bateau viking dans la Baie. Photomontage DNM.<br />

Le texte raconte qu’en 996 des bandes scandinaves agissaient toujours dans la Baie pour le compte du troisième duc de<br />

Normandie, Richard I er . Ces mercenaires, conduits par Olaf Lagman, un roi norvégien régnant sur les Hébrides et une partie de<br />

l’Irlande, ravagèrent la région de Dol. Plus tard, au début du xi e siècle, c’est Olaf Haraldson, jeune roi de Norvège, qui atteignit<br />

le « Hringsfjördr » afin de combattre à la demande du duc de Normandie d’autres Scandinaves installés à leur tour dans Dol.<br />

Cette situation laisse apparaître que la Baie, vers l’an Mil, était toujours fréquentée par les Vikings. {<br />

Carte maritime du xviii e siècle figurant la baie du MSM, le Hringsfjord des Vikings. © Archives départementales de la Manche.<br />

27


Gisant de Guillaume Longue Épée dans la cathédrale de Rouen. © DNM<br />

II<br />

Dans l’ombre du Mont<br />

AVRANCHES<br />

AU Avranches TEMPS<br />

AU DES au temps TEMPS DUCS des DE ducs<br />

DES NORMANDIE DUCS DE<br />

de Normandie<br />

NORMANDIE<br />

L’AVÈNEMENT DES NORMANDS<br />

La première marque de l’autorité ducale normande sur la Baie fut, sans<br />

nul doute, la fondation, en 966, d’un monastère bénédictin sur le Mont<br />

Saint-Michel. Le duc Richard I er , petit-fils de Rollon, remplaça le collège<br />

de chanoines présents sur les lieux par une nouvelle communauté bénédictine<br />

conduite par l’abbé Mainard, qui s’employa activement au<br />

développement spirituel, intellectuel et<br />

économique de l’abbaye naissante.<br />

Très rapidement, les revenus importants<br />

dégagés par les domaines fonciers offerts<br />

par de riches donateurs associés aux<br />

offrandes des pèlerins firent du monastère<br />

le principal pôle de prospérité de la région.<br />

Cette fortune rapide de l’abbaye rejeta<br />

Avranches dans l’ombre du Mont qui,<br />

pourtant, continua de dépendre juridiquement<br />

des évêques ; ces derniers veillaient<br />

à la bonne administration matérielle du<br />

monastère mais aussi à la bonne conduite<br />

des religieux. Les moines jaloux d’une<br />

certaine indépendance virent souvent d’un<br />

très mauvais œil cette « ingérence » pourtant<br />

légitime des évêques.<br />

29<br />

La fondation de l’abbaye bénédictine en 966.<br />

Cartulaire du Mont Saint-Michel.<br />

© Bibliothèque municipale d’Avranches, ms 210, f. 19v.


30 Au temps des ducs de Normandie<br />

Le moine Gelduin, l’un des premiers moines copistes du Mont<br />

offrant le fruit de son labeur à saint Michel. © Bibliothèque municipale<br />

d’Avranches, ms 50, f. 1.<br />

L’une des premières enluminures réalisée par le scriptorium<br />

du Mont-Saint-Michel. © Bibliothèque municipale d’Avranches, ms 50, f. 52.<br />

La vision de Norgod<br />

À la fin du ix e siècle, l’évêché d’Avranches, désorganisé<br />

par les raids scandinaves, avait vraisemblablement<br />

été absorbé par celui de Dol. C’est<br />

seulement vers 990 qu’un prélat, répondant au<br />

nom de Norgod, réapparut sur le siège épiscopal<br />

d’Avranches après une vacance de plus d’un siècle.<br />

Norgod est connu grâce à divers documents<br />

diplomatiques mais figure aussi dans l’un des<br />

treize miracles liés à l’abbaye du Mont Saint-<br />

Michel. D’après le récit, en 1007, le prélat aurait<br />

été sujet à d’étranges visions.<br />

La veille de la Saint-Michel, Norgod et Mainard,<br />

l’abbé du Mont Saint-Michel, se rencontrèrent au<br />

lieu-dit « la Roche » afin d’évoquer divers sujets.<br />

Le soir venu, alors que la discussion n’était pas<br />

achevée, les deux religieux regagnèrent leur résidence<br />

respective en se donnant à nouveau rendezvous,<br />

le lendemain, au même endroit.<br />

Très tôt, au matin du 29 septembre, alors qu’il<br />

revenait de mâtines, Norgod se retira dans sa<br />

chambre du palais épiscopal avant de retrouver<br />

Mainard. C’est alors que, de sa fenêtre, il aperçut<br />

avec effroi le Mont en flammes.<br />

La pointe de la Roche Torin où se déroulèrent les tractations entre<br />

l’abbé Mainard et l’évêque Norgod.<br />

Pris de panique, l’évêque s’engagea à cheval<br />

à travers les grèves. Arrivé au pied du Mont,<br />

Norgod rencontra Mainard qui se mettait en<br />

chemin et qui manifesta sa surprise de rencontrer<br />

Norgod au-delà du point de rencontre<br />

convenu la veille. L’évêque expliqua sa vision<br />

du monastère en proie aux flammes. Les deux<br />

hommes s’entendirent sur le fait que l’incendie<br />

était une vision liée à la présence de saint Michel<br />

en ce lieu.<br />

Ce récit miraculeux est aujourd’hui interprété<br />

comme un moment important de l’histoire<br />

des relations entre Avranches et le Mont. Les<br />

rencontres au lieu-dit « la Roche » (très certainement<br />

la Roche Torin sur la commune de Courtils),<br />

feraient allusion à d’importantes négociations<br />

entre l’abbé Mainard et Norgod au sujet de la<br />

frontière entre les domaines du Mont et de la cité<br />

d’Avranches. Vers l’an Mil, les terres du Mont,<br />

situées entre Sélune et Couesnon, échappaient<br />

toujours à la tutelle de l’évêque d’Avranches<br />

dont l’objectif était de reprendre pied sur la rive<br />

droite du Couesnon.<br />

Le Mont et le Couesnon canalisés vers 1870 avant l’aménagement<br />

de la digue-route. © Archives départementales de la Manche.<br />

Le Couesnon vu des toits de l’abbaye ; canalisé au<br />

xix e siècle, le fleuve n’est plus la frontière entre la<br />

Normandie et la Bretagne.<br />

{ Le Couesnon dans sa folie…<br />

Le Couesnon d’une longueur d’environ cent<br />

kilomètres prend sa source en Mayenne et<br />

traverse le nord-est de la Bretagne qu’il séparait,<br />

jadis, dans sa partie finale, de l’Avranchin.<br />

Autrefois doté d’un important débit, le<br />

Couesnon divaguait dans la Baie au sein d’un<br />

vaste estuaire dont les deux rives appartenaient<br />

respectivement, à l’ouest, au duché<br />

breton et, à l’est, à celui de Normandie. Lors<br />

de la canalisation du fleuve et de la poldérisation<br />

de son embouchure, entre 1856 et<br />

1863, la limite administrative entre les deux<br />

régions s’est figée au centre du lit comblé, à<br />

mi-distance des deux anciennes rives. Situé<br />

face au Couesnon, le Mont occupe une position<br />

curieuse comme en équilibre sur un fil invisible,<br />

prêt à basculer d’un côté ou de l’autre. La<br />

frontière naturelle que constitue le Couesnon<br />

date de l’époque gauloise et formait la limite<br />

entre les territoires des Abrincates et des<br />

Coriosolites. À cette époque, point de<br />

Bretagne, ni de Normandie. Au cours du haut<br />

Moyen Âge les choses changèrent. La création<br />

d’un sanctuaire dédié à saint Michel témoigne<br />

des enjeux qui se jouent sur cette frontière que<br />

les évêques d’Avranches confient symboliquement<br />

à l’Archange. Pendant la période troublée<br />

des raids scandinaves, le Couesnon s’efface au<br />

profit des Bretons qui occupent le Cotentin et<br />

l’Avranchin. Il faut attendre le x e siècle pour<br />

que l’antique frontière soit définitivement<br />

rétablie par les ducs de Normandie. {<br />

31


32<br />

Au temps des ducs de Normandie<br />

Le monogramme de Robert<br />

d’Avranches dans le cartulaire<br />

du Mont Saint-Michel.<br />

© Bibliothèque municipale d’Avranches.<br />

Robert comte d’Avranches<br />

Les premiers textes<br />

produits par les administrations<br />

normandes<br />

mentionnent, au côté<br />

de l’évêque Norgod, un<br />

comte nommé Robert<br />

qui régna sur la région<br />

d’Avranches, au début<br />

du xi e siècle. Fils illégi-<br />

time du duc de Normandie Richard I er , Robert est<br />

le premier « homme politique » laïc attesté par des<br />

documents officiels. Entre 1015 et 1025, il était<br />

le représentant du pouvoir ducal siégeant alors à<br />

Rouen. Les contours du territoire qu’il contrôlait<br />

demeurent assez flous, mais celui-ci se situe entre<br />

le littoral de la baie du Mont-Saint-Michel et le<br />

Mortainais.Vers 1015, Robert offrit aux moines du<br />

Mont une terre appelée Thesiacum qui donna son<br />

nom au petit hameau de Tissey situé sur la commune<br />

de Dragey, au nord d’Avranches.<br />

Comme la coutume le voulait alors, Robert précisa<br />

Carte des domaines pour lesquels Robert d’Avranches est intervenu. © Claude Groud-Cordray.<br />

dans la charte de fondation qu’il concédait ce bien<br />

pour le salut de son âme, celui des âmes de ses<br />

deux épouses (l’une vivante, Asceline, et l’autre<br />

décédée, Billehilde) et de ses trois fils, Guillaume,<br />

Robert et enfin Richard qui devint le deuxième<br />

comte d’Avranches. Parmi les co-souscripteurs de<br />

cette charte, figure aussi l’évêque Norgod.<br />

Deux comtes succédèrent à Robert dans la<br />

première moitié du xi e siècle : son fils Richard,<br />

lui-même remplacé par son cousin Guillaume<br />

Guerlenc. Ces deux derniers comtes sont connus<br />

pour avoir attiré sur eux les foudres de leurs ducs.<br />

Richard spolia l’abbaye de Saint-Benoît-sur-<br />

Loire en reprenant les prieurés de Saint-James<br />

et de Saint-Hilaire donnés par son père. Quant<br />

à Guerlenc, il fit partie des opposants au duc<br />

Guillaume le Bâtard lors de sa minorité. Tous<br />

deux furent bannis pour leurs écarts.<br />

Enfin, vers 1050, Guillaume le Bâtard rabaissa<br />

Avranches au rang de vicomté et plaça la ville dans<br />

l’orbite d’une nouvelle capitale comtale : Mortain.<br />

{<br />

{<br />

Le donjon des comtes d’Avranches<br />

Sans doute érigé avant 1050, alors que le duc de Normandie tentait de fixer les contours<br />

de son territoire et installait le comte Robert à Avranches, le donjon mesurait trentesix<br />

mètres de long sur vingt-six de large et s’élevait sur trois niveaux. Du fait de son<br />

organisation interne autour d’espaces distincts (grande salle, chambre et peut-être<br />

chapelle), mais aussi de son ancienneté, il est considéré aujourd’hui comme un prototype<br />

des donjons anglo-normands qui se multiplièrent en Angleterre, après la conquête de<br />

1066. Pour les archéologues britanniques, le donjon d’Avranches est un des deux modèles<br />

continentaux qui inspirèrent les bâtisseurs de la célèbre Tour de Londres.<br />

Au milieu du xix e siècle, le donjon roman était dans un état<br />

déplorable qui faisait dire à l’historien Édouard Le Héricher :<br />

« Assurément c’est une curieuse chose qu’une promenade<br />

à travers ce chaos de constructions gigantesques, dans<br />

lesquelles se confondent toutes les formes et toutes les lignes<br />

et dans lesquelles les hommes de nos jours se creusent des<br />

demeures, comme les fourmis dans le tronc d’un chêne ».<br />

En 1848, la rue Neuve d’Office (aujourd’hui rue de la<br />

Belle Andrine) fut percée au beau milieu du bâtiment, le<br />

traversant de part en part, et en 1883, ce qui restait du<br />

donjon s’effondra. {<br />

Normands en Méditerranée<br />

Plan restitué du donjon. © DNM.<br />

Dessin restituant le donjon. © DNM.<br />

La migration normande vers l’Italie du Sud commença aux alentours de 1015 et concerna de jeunes membres de<br />

l’aristocratie locale dont le rang modeste ne leur garantissait pas l’obtention de terres suffisamment importantes.<br />

Simples mercenaires à leur arrivée, ces hommes habiles au maniement des armes surent tirer profit d’un contexte politique<br />

chaotique qui opposait le Pape, l’empereur germanique, les Byzantins et les musulmans. Geoffroi Malaterra, chroniqueur<br />

normand de la seconde moitié du xi e siècle, devenu moine à l’abbaye Sainte-Agathe de Catane, en Sicile, témoigne de la<br />

conquête normande et décrit les aventuriers normands en ces termes : « particulièrement adroits, dédaignant leur propre<br />

héritage dans l’espoir d’en acquérir un plus grand, uniquement avides de gains et de domination […]. C’était d’ailleurs une<br />

race habile à la flatterie, portée sur l’étude de l’éloquence, de sorte que les garçons étaient des orateurs, une race tout à<br />

fait déchaînée à moins d’être fermement retenue par le joug de la justice. Ils étaient durs au travail, à la faim et au froid<br />

toutes les fois que le hasard les y soumettait […] ». Parmi ces<br />

« garçons », dont parle Malaterra, Robert et Guillaume, les<br />

deux fils aînés du premier comte d’Avranches, participèrent<br />

vraisemblablement à cette expansion normande vers l’Italie ;<br />

dédaignant l’héritage paternel, ils quittèrent l’Avranchin dans<br />

les années 1020.<br />

Un peu plus tard, après la victoire de Val-ès-Dunes, en 1047,<br />

qui marqua la fin de la rébellion des seigneurs de l’ouest de<br />

la Normandie contre Guillaume le Bâtard, Guillaume Guerlenc,<br />

comte d’Avranches puis comte de Mortain, tomba en disgrâce<br />

vers 1050 et prit, lui aussi, la fuite vers la Méditerranée. {<br />

La ville de Salerne, au sud de Naples, conquise par les<br />

Normands en 1076. © DNM.<br />

33


34 Au temps des Ducs ducs de Normandie<br />

{<br />

La cathédrale d’Avranches<br />

Monument emblématique de la ville, la cathédrale d’Avranches, affectueusement surnommée par les habitants la « Bonne Andrine »<br />

ou la « Belle Andrine », disparut il y a tout juste deux siècles. Édifiée au xi e siècle, cette église occupait un site dont la<br />

vocation cultuelle remontait vraisemblablement à l’Antiquité. La cathédrale apparaît pour la première fois dans les textes en<br />

1025, au moment de sa reconstruction sous l’épiscopat de Maugis (1022-1026). Le chantier s’échelonna sur près d’un siècle<br />

car l’église ne fut consacrée que le 17 septembre 1121, sous l’épiscopat de Turgis (1094-1134). Endommagé pendant la guerre<br />

de Cent Ans et les guerres de religion, l’édifice fut consolidé à maintes reprises avant de s’effondrer en 1796. {<br />

La façade occidentale de la cathédrale d’Avranches d’après un dessin du chanoine Pigeon.<br />

© Bibliothèque municipale d’Avranches.<br />

Grâce aux fouilles menées par Daniel Levalet<br />

entre 1972 et 1977, le premier édifice<br />

chrétien identifié à cet emplacement a<br />

été daté du iv e ou v e siècle. Un mur plus<br />

ancien, construit directement sur la roche,<br />

pourrait quant à lui faire penser à un fanum<br />

remontant peut-être à l’époque gauloise.<br />

Sur l’image, les fondations de la façade<br />

occidentale apparaissent ainsi que des<br />

sarcophages du haut Moyen Âge.<br />

Le sarcophage présumé de l’évêque Maugis au<br />

moment de sa découverte lors des fouilles de<br />

la cathédrale. © Daniel Levalet.<br />

Lanfranc, Anselme et Michel, des Italiens à Avranches<br />

Au commencement du xi e siècle, plusieurs<br />

clercs italiens arrivèrent en Normandie. À la<br />

suite de Guillaume de Volpiano, réformateur<br />

du monachisme normand appelé à l’abbaye<br />

de Fécamp par Richard I er , ils assurèrent<br />

le renouveau spirituel et intellectuel de la<br />

Normandie.<br />

De 1027 à 1048, l’Italien Suppo dirigea l’abbaye<br />

du Mont Saint-Michel et joua un rôle capital<br />

dans la construction de l’abbatiale romane.<br />

Suppo favorisa l’essor de la bibliothèque<br />

montoise grâce au scriptorium.<br />

Lanfranc, clerc et juriste italien né en 1010 dans<br />

la région de Pavie, puis formé à Bologne, arriva<br />

à Avranches en 1039 afin d’enseigner au sein de<br />

l’école épiscopale. Les raisons qui le conduisirent<br />

dans la petite cité sont particulièrement obscures<br />

mais pourraient être liées à la présence de son<br />

compatriote Suppo au Mont Saint-Michel. La<br />

nature exacte de l’enseignement dispensé par<br />

Lanfranc reste également à déterminer, même s’il<br />

semble évident que son action, même modeste,<br />

Les Goz, vicomtes d’Avranches<br />

La famille Goz, d’ascendance scandinave, fut<br />

très active et occupa de grandes responsabilités<br />

au sein du duché. Trois de ses représentants<br />

dirigèrent notamment, à compter de 1055, la<br />

vicomté d’Avranches.<br />

Le premier, Richard Goz, était le fils de Turstain<br />

Goz, vicomte de Hiesmois et petit-fils d’Ansfrid<br />

le Danois. Avec lui commença une ère nouvelle<br />

de stabilité et de coopération avec le pouvoir<br />

ducal. Le duc Guillaume lui offrit en mariage sa<br />

demi-sœur Emma de Conteville ; de cette union<br />

naquit Hugues qui succéda à son père.<br />

dut marquer un renouveau dans l’instruction du<br />

clergé avranchais. La présence du clerc italien<br />

fut relativement brève puisque, dès 1042, il<br />

quitta la petite cité épiscopale pour l’abbaye<br />

du Bec-Hellouin où il devint prieur et écolâtre<br />

et développa un important foyer intellectuel.<br />

Ensuite, Lanfranc devint « l’homme de<br />

l’ombre » de Guillaume le Conquérant qui<br />

fit de lui le premier abbé de l’abbaye Saint-<br />

Étienne de Caen. Après 1066, il occupa le siège<br />

archiépiscopal de Cantorbéry jusqu’à sa mort,<br />

en 1089. En 1058, Anselme d’Aoste, originaire<br />

du Piémont, séjourna lui aussi à Avranches<br />

avant de devenir l’élève de Lanfranc à l’abbaye<br />

du Bec-Hellouin puis de succéder à son maître<br />

à Cantorbéry.<br />

De 1069 à 1094, Michel, encore un Italien, fut<br />

évêque d’Avranches. Présent à plusieurs reprises<br />

dans l’entourage proche de Guillaume le<br />

Conquérant, lors des événements importants<br />

du duché, Michel était lui aussi réputé pour sa<br />

grande instruction.<br />

Richard assura aussi, après la conquête de<br />

l’Angleterre à laquelle il participa, le commandement<br />

du château de Saint-James.<br />

La plaque commémorative dédiée à Hugues le Loup sur le site du donjon.<br />

35


36 Au temps des ducs de Normandie<br />

Avranches et la conquête de l’Angleterre<br />

En 1066, après une jeunesse principalement<br />

consacrée à lutter contre les barons de l’ouest de<br />

la Normandie qui s’opposaient à son accession au<br />

pouvoir, Guillaume le Bâtard régnait en maître sur<br />

l’un des états féodaux les mieux organisés d’Occident.<br />

Le duc songea alors au trône d’Angleterre,<br />

dont le roi, son grand-oncle Édouard le<br />

Confesseur, s’éteignit en janvier 1066. Bien que<br />

l’aristocratie saxonne ait désigné l’un des siens,<br />

Harold Godwinson, à la tête du royaume,<br />

Guillaume revendiqua la couronne britannique.<br />

En quelques mois, le Bâtard organisa son expédition<br />

militaire et réussit à faire débarquer plusieurs<br />

milliers d’hommes, de chevaux et un matériel<br />

considérable sur les côtes britanniques. Toute<br />

l’aristocratie normande contribua financièrement<br />

au succès de cette entreprise.<br />

Parmi les généreux seigneurs, Richard et Hugues<br />

d’Avranches fournirent soixante navires, Robert,<br />

comte de Mortain, en offrit cent-vingt tandis que<br />

Hugues le Loup<br />

Véritable archétype du chevalier normand,<br />

Hugues d’Avranches fonda en 1065 l’abbaye de<br />

Saint-Sever. Son comté de Chester, l’un des plus<br />

stratégiques d’Angleterre, était frontalier du Pays<br />

de Galles alors en proie à l’insurrection. Assumant<br />

pleinement son rôle de gardien des frontières<br />

nord-ouest du royaume anglo-normand, Hugues<br />

réprima avec une grande cruauté les agissements<br />

de ses turbulents voisins ; c’est probablement pour<br />

cette raison que le sobriquet « le Loup » lui fut<br />

attribué. Sa fortune immense le propulsa au sommet<br />

de l’aristocratie anglo-normande et Hugues<br />

déployait à sa cour un faste hors du commun,<br />

digne d’un grand prince. Orderic Vital, moinechroniqueur<br />

de Saint-Évroult, auteur d’une<br />

Histoire des ducs de Normandie, dressa un portrait<br />

l’abbé du Mont Saint-Michel, moins enthousiaste,<br />

n’en finança que six.<br />

Le 14 octobre 1066, la bataille d’Hastings vit la<br />

victoire de la cavalerie normande sur les troupes<br />

saxonnes d’Harold Godwinson. Guillaume le<br />

Bâtard devint « Le Conquérant ». L’Angleterre<br />

soumise, le nouveau roi récompensa ses soldats<br />

en distribuant terres et manoirs. L’administration<br />

normande, fondée sur l’enregistrement de chacun<br />

des fiefs octroyés par le duc-roi, introduisit<br />

la féodalité outre-Manche et permit une gestion<br />

sans faille des domaines anglais. Ainsi, grâce aux<br />

nombreux actes conservés nous savons que le<br />

nouveau roi fut particulièrement généreux avec<br />

Hugues d’Avranches qui devint comte de Chester.<br />

En Angleterre, Hugues tenait soixante-douze<br />

seigneuries situées dans douze provinces et un<br />

grand nombre de manoirs ; ses domaines firent<br />

de lui l’un des douze plus puissants barons du<br />

monde anglo-normand.<br />

sans complaisance de celui qui apparaît comme<br />

l’un des plus sanguinaires barons de son temps.<br />

Le moine historien dit du comte qu’il était un<br />

« soldat capable et dur », que sa cruauté s’exerçait<br />

non seulement sur ses ennemis qu’il faisait<br />

mutiler ou torturer, mais aussi, parfois, sur ses<br />

paysans voire certains membres de sa famille.<br />

Orderic le dit également « plus chasseur qu’ami<br />

des moines », « adonné à la gloutonnerie et<br />

énormément gras » et enfin « père de nombreux<br />

bâtards » ; ce portrait tout à fait éloquent laisse<br />

entrevoir les travers de l’individu. En 1101,<br />

devenu impotent et voyant sa fin proche, Hugues<br />

prit l’habit bénédictin à l’abbaye Sainte-Walburge<br />

de Chester dont il avait été le fondateur. Trois<br />

jours plus tard, le 27 juillet, il mourait.<br />

Gravure anglaise du xviii e siècle figurant Hugues le Loup siégeant « en son parlement » à Chester, avec les barons et les<br />

abbés de son comté. Collection particulière.<br />

Titre Partie 37


{<br />

38 Au temps des ducs de Normandie<br />

Le naufrage de la Blanche Nef, tel<br />

qu’imaginé en 1784 pour l’Histoire<br />

d’Angleterre par figures.<br />

© Archives départementales de la Manche.<br />

L’incendie du Mont de 1138<br />

Le naufrage de la Blanche Nef<br />

LE NAUFRAGE QUI CHANGEA<br />

LA FACE DU MONDE<br />

Richard, fils d’Hugues le Loup, succéda à son père à la tête du comté de<br />

Chester et de la vicomté d’Avranches. Son rang élevé dans l’aristocratie<br />

lui permit d’épouser Mathilde, fille d’Adèle de Blois et petite-fille de<br />

Guillaume le Conquérant.<br />

Mais, en novembre 1120, survint le naufrage de la Blanche Nef,<br />

au large de Barfleur, qui eut de terribles conséquences pour le<br />

royaume anglo-normand. Le navire en route pour l’Angleterre<br />

sombra et avec lui une grande partie de la jeune aristocratie<br />

normande périt, laissant beaucoup de fiefs vacants. Ce fut le<br />

cas d’Avranches et de Chester dont le jeune seigneur, Richard,<br />

n’avait pas de postérité. Un incroyable jeu de succession se<br />

déroula alors tant en Normandie qu’en Angleterre. La vicomté<br />

d’Avranches échut aux Briquessart, cousins des Goz et vicomtes<br />

de Bayeux, qui délaissèrent bien souvent leurs prérogatives<br />

continentales au profit de leurs fiefs anglais. Grâce à cette nouvelle<br />

donne politique consécutive au naufrage de la Blanche Nef,<br />

une branche cadette de la famille Goz s’imposa localement.<br />

En 1135, le roi d’Angleterre et duc de Normandie, Henri I er , s’éteignit après la disparition de son héritier, Guillaume, dans le<br />

naufrage de la Blanche Nef. Avant de mourir, le monarque avait toutefois fait reconnaître les droits de sa fille Mathilde sur la<br />

couronne ; mais cette dernière vit se dresser contre elle Étienne de Blois, son cousin, qui parvint rapidement en Angleterre<br />

et se fit couronner roi à la fin de l’an 1135. Dès lors, entre 1135 et 1154, le royaume anglo-normand vécut une véritable<br />

guerre civile opposant les partisans d’Étienne à ceux de Mathilde. Les moines du Mont soutenaient la cause de Mathilde tandis<br />

qu’Avranches approuvait le règne d’Étienne. En août 1138, dans ce contexte tendu, les habitants d’Avranches incendièrent le<br />

village du Mont-Saint-Michel. Au xvii e siècle, Thomas Le Roy, moine chroniqueur du Mont Saint-Michel, raconta ce qu’il advint :<br />

« L’an 1138, au mois d’août, une multitude de mauvais garnements de la ville d’Avranches vinrent dans la ville de ce Mont Saint-<br />

Michel, non par dévotion, comme leurs ancêtres avaient fait, mais par un furieux débordement, les guerres civiles étant pour lors<br />

en cette province de Normandie […]. Cette truandaille avranchinoise étant arrivée dans ce Mont mit le feu dans la ville, laquelle<br />

fut en partie réduite en cendres de ce coup, puis dans ce beau monastère dudit lieu… ». {<br />

La saga de la famille des seigneurs de Subligny<br />

La famille de Subligny, apparentée aux premiers vicomtes d’Avranches, était<br />

dotée de fiefs situés entre la rive droite de la Sée et les limites septentrionales<br />

du diocèse. Le premier seigneur de Subligny connu est un certain Alfred qui<br />

participa à la conquête de l’Angleterre, en 1066. Les terres de ce personnage<br />

devaient en partie recouper l’actuel territoire de la commune éponyme.<br />

Alfred n’eut pas d’héritier mâle puisque, à sa mort, sa fille Lesceline transmit<br />

le fief de Subligny à son époux Othoël, le deuxième fils d’Hugues le Loup.<br />

Ainsi le nom de ce domaine devint celui de la branche cadette de la famille<br />

Goz. Première figure emblématique de la lignée des seigneurs de Subligny,<br />

Othoël fut aussi le précepteur de Guillaume Adelin, fils unique d’Henri I er<br />

Beauclerc et héritier du royaume anglo-normand. La fonction prestigieuse<br />

exercée par Othoël illustre les liens étroits qui unissaient ces seigneurs<br />

d’Avranches au pouvoir royal.<br />

Othoël de Subligny était embarqué<br />

à bord de la Blanche Nef<br />

aux côtés de son frère Richard,<br />

le vicomte d’Avranches, et il<br />

disparut lui aussi lors du naufrage.<br />

Cependant, contrairement<br />

à Richard, Othoël avait déjà<br />

trois fils issus de son mariage<br />

avec Lesceline. Hasculf, l’aîné,<br />

reprit les possessions familiales<br />

de Subligny de Marcey<br />

et du Grippon ; Richard, le<br />

deuxième, fut doyen puis<br />

évêque d’Avranches, de 1143<br />

à 1153 ; et enfin, Ranulf qui<br />

tenait le fief de la Hiaule, près<br />

de Ducey. À eux trois, les fils<br />

d’Othoël dirigeaient sans partage<br />

l’Avranchin au milieu du<br />

xii e siècle.<br />

À droite : généalogie des Subligny.<br />

Richard Goz<br />

de Creully ; d’Avranches<br />

Suit Guillaume en Angleterre et obtient des biens<br />

dans l’Avranchin<br />

Épouse Emma de Conteville, demi soeur de<br />

Guillaume le Conquérant<br />

Hugues Goz dit « le loup »<br />

Vicomte d’Avranches ; comte de Chester<br />

Épouse Ermantrude de Clermont<br />

( 1101)<br />

Fondateur de l’abbaye de Saint-Sever vers 1065<br />

Richard II<br />

Vicomte d’Avranches ; comte<br />

de Chester<br />

Épouse Mathilde de Blois,<br />

fille d’Adèle<br />

( 1120)<br />

Ranulf de la Hiaule<br />

de Subligny<br />

Jean de la Hiaule de<br />

Subligny<br />

Fondateur de l’abbaye de<br />

Montmorel vers 1170<br />

Hasculf II<br />

Seigneur de Dol et de Combourg<br />

Épouse Iseult de Dol en 1167<br />

( 1197)<br />

Fondateur de l’abbaye de<br />

Montmorel vers 1170<br />

Jean de Dol<br />

Seigneur de Dol et de Combourg<br />

Gelduin de Dol<br />

Seigneur de Dol et de Combourg<br />

( 1231)<br />

Harscoët de Dol<br />

Seigneur de Dol et de Combourg<br />

( 1231)<br />

Othoël<br />

(ou Othuer)<br />

( 1120)<br />

Richard<br />

Évêque d’Avranches<br />

en 1142 et 1153<br />

Alfred de Subligny<br />

Cité en 1066 à la Conquête<br />

Lesceline de Subligny<br />

Gilbert II<br />

Auteur du pont<br />

Gilbert à Marcey<br />

( 1170)<br />

Les vestiges du cloître roman de<br />

l’abbaye de Montmorel à Poilley.<br />

Hasculf de Subligny<br />

Épouse Denise ( 1169)<br />

Fondateur de l’abbaye de la Lucerne<br />

en 1143 - L. N. (I-1143)<br />

Lesceline du<br />

Grippon de Marcey<br />

de Subligny<br />

( 1213) (a. LXIX)<br />

Guillaume Paisnel<br />

Seigneur de Moutiers-Hubert<br />

Cité en 1066 à la Conquête<br />

( 1087)<br />

Raoul Paisnel<br />

Sheriff du Yorkshire<br />

( 1124)<br />

Guillaume II Paisnel<br />

( 1150)<br />

Fondateur de l’abbaye de<br />

Hambye vers 1145<br />

Foulques I Paisnel<br />

( 1182/1183)<br />

(a. XX), (a.LXI), (a. LXII)<br />

Foulques II Paisnel<br />

Seigneur de Hambye, la Haye Pesnel et Bréhal<br />

Épouse Cécile Tesson puis Agathe ( 1230)<br />

Guillaume Paisnel<br />

Seigneur du Grippon et de Subligny<br />

Épouse Pétronille Tesson, héritière de Percy<br />

et de la Roche ( 1253)<br />

Radulf Paisnel-Tesson<br />

Seigneur de Percy et de la Roche-Tesson<br />

(b. XXXVI-1254)<br />

Jean Paisnel<br />

Seigneur de Marcey<br />

39


40<br />

Au temps des ducs de Normandie<br />

Depuis la rue de Lille, vue sur le<br />

pignon oriental du Grand Doyenné.<br />

Dans l’angle nord-est du bâtiment,<br />

un escalier à vis permettait<br />

d’accéder à un chemin de ronde<br />

offrant une vue imprenable sur<br />

l’estuaire de la Sée.<br />

Détail de l’un des piliers du cellier.<br />

Coupe longitudinale du bâtiment (ouest-est). © DNM.<br />

Le manoir des Subligny<br />

La fondation de l’abbaye de la Lucerne La mort de Richard de Subligny<br />

{ En 1143, Hasculf de Subligny fut invité par son<br />

Au milieu du xii e siècle, Hasculf de Subligny est le personnage dominant de l’Avranchin.<br />

Après avoir assis son pouvoir sur d’importants domaines ruraux, il décida, avec l’aide<br />

de son frère Richard devenu évêque, de faire édifier en ville un imposant complexe<br />

résidentiel répondant aux standards aristocratiques d’alors.<br />

Pour rendre la justice, réunir ses hommes ou régaler ses invités, une vaste salle<br />

d’apparat était nécessaire au seigneur afin de « recevoir » un nombre parfois important<br />

de vassaux. Celle-ci possédait une superficie d’environ deux cent-trente mètres<br />

carrés et reposait sur un vaste cellier voûté où étaient stockées les denrées produites<br />

sur ses terres ou débarquées au pied de la ville, sur les berges de la Sée.<br />

Non loin de la salle, se trouvait le logis où le maître des lieux pouvait se retirer<br />

avec ses proches pour régler des affaires d’ordre privé ou simplement résider avec sa<br />

famille. Malheureusement, ce logis disparut au xix e siècle.<br />

Ce manoir urbain est la plus ancienne propriété d’Avranches et se situe entre les<br />

rues de Lille et d’Auditoire, dans la vieille ville. Le bâtiment porte le nom de Grand<br />

Doyenné du fait qu’il fut, jusqu’en 1789, la résidence des doyens de la cathédrale<br />

d’Avranches. En 1274, Jean Paisnel, un descendant d’Hasculf, céda le manoir à<br />

l’évêque Raoul de Thiéville qui l’affecta à l’administration décanale.<br />

En 2007, ses propriétaires, monsieur et madame Colet ont obtenu le classement de<br />

leur demeure au titre des Monuments historiques. {<br />

frère Richard, devenu évêque la même année, à<br />

favoriser l’installation d’une communauté religieuse<br />

en limite des diocèses d’Avranches et de<br />

Coutances, sur la rive gauche du Thar. Hasculf<br />

offrit à deux moines venus de l’abbaye d’Ardennes,<br />

près de Caen, une chapelle située sur ses terres,<br />

dans le bois de Courbe Fosse.<br />

Cette fondation pieuse<br />

est à l’origine de<br />

l’abbaye de la Lucerne<br />

qui, durant tout le<br />

Moyen Âge, joua un<br />

rôle important dans la<br />

vie spirituelle et temporelle<br />

de l’Avranchin.<br />

Le cénotaphe d’Hasculf dans<br />

l’abbatiale de la Lucerne ; le<br />

corps du chevalier fut inhumé<br />

dans le cathédrale d’Avranches.<br />

41<br />

L’emplacement actuel de l’abbaye<br />

de la Lucerne, occupée à partir<br />

de 1161, se situe très à l’ouest<br />

du site primitif retenu par<br />

Richard et Hasculf.<br />

Ici à gauche, l’affiche de mise<br />

en vente de l’abbaye sous la<br />

Restauration.<br />

Ci-dessus : la façade occidentale<br />

de l’abbatiale de la Lucerne.<br />

En 1151, le siège abbatial du Mont Saint-Michel<br />

fut vacant suite au décès de l’abbé Geoffroy.<br />

L’évêque d’Avranches, Richard de Subligny,<br />

désigna un successeur parmi les moines du<br />

Mont en la personne de Richard de la Mouche,<br />

son cousin. Mais Henri II Plantagenêt, duc de<br />

Normandie, irrité par cette nomination imposa<br />

Robert Hardy, venu de Fécamp. Richard de la<br />

Mouche s’en alla à Rome afin d’obtenir le soutien<br />

du Pape. De retour au Mont avec l’assentiment<br />

pontifical, Richard ne récupéra pas son titre<br />

d’abbé et reprit le chemin de Rome sur lequel<br />

Robert Hardy, son rival, s’était élancé à son tour<br />

pour les mêmes raisons. Les deux compétiteurs<br />

moururent avant le terme de leur périple.<br />

L’évêque Richard de Subligny accompagna<br />

Richard de la Mouche lors de son second voyage<br />

mais l’évêque fut capturé puis détenu comme<br />

otage dans de mystérieuses circonstances.<br />

Relâché, il décéda avant même de pouvoir<br />

rejoindre son diocèse en 1153.


42<br />

Au temps des ducs de Normandie<br />

L’évêché primitif.<br />

Le palais des évêques<br />

La coupe longitudinale de l’édifice : cellier de l’officialité, place Jean de Saint-Avit.<br />

© DNM.<br />

0 1 2 3 mètres<br />

La salle voûtée de l’évêché primitif.<br />

{<br />

L’« évêché primitif » ou « vieil évêché » ferme l’enclos épiscopal, à<br />

l’est ; sa construction est probablement antérieure à la fin du xii e siècle.<br />

Cette longue construction de plan rectangulaire (26 x 8 m) prend appui<br />

contre la ligne sud des fortifications. Son rez-de-chaussée, l’ancien<br />

cellier des évêques, est couvert de voûtes d’arêtes soutenues par quatre<br />

imposantes colonnes. L’étage était occupé par une grande salle, l’aula<br />

épiscopale, où siégeaient les évêques.<br />

Devenu prison à la Révolution française, cet édifice, à la suite de son<br />

rachat par la ville d’Avranches en 1960, abrite aujourd’hui le musée d’Art et<br />

d’Histoire où sont présentées de nombreuses œuvres d’artistes régionaux<br />

mais aussi les collections d’art et traditions populaires de l’Avranchin. {<br />

Cellier du n o 18 de la rue de l’office.<br />

Cellier de la maison sise au n o 5 de la rue d’Auditoire.<br />

Plusieurs celliers voûtés de la seconde moitié du<br />

xii e siècle subsistent au sein de la vieille ville ; il<br />

s’agit des rez-de-chaussée de maisons qui furent<br />

par la suite transformées.<br />

{<br />

Parfois, certains de ces celliers<br />

ont disparu et leurs colonnes<br />

ont été réutilisées dans des<br />

maisons modernes ; ici à droite,<br />

un exemple rue de Lille.<br />

Estampe du xix e siècle représentant le meurtre de Thomas Becket. Collection particulière.<br />

La pénitence d’un roi<br />

En 1154, Henri II Plantagenêt, comte d’Anjou,<br />

duc de Normandie et d’Aquitaine, devint roi<br />

d’Angleterre. La Normandie constituait la clef<br />

de voûte d’un vaste domaine territorial qui<br />

s’étendait de l’Écosse aux Pyrénées.<br />

En 1162, Henri II nomma Thomas Becket chancelier<br />

d’Angleterre et archevêque de Cantorbéry.<br />

Mais, deux ans plus tard, lorsque le roi tenta de<br />

limiter l’autorité de l’Église dans son royaume<br />

en imposant les « Constitutions de Clarendon<br />

», Thomas resta fidèle à Rome et refusa les<br />

conditions dictées par Henri II. Une querelle<br />

véhémente opposa alors les deux hommes pendant<br />

plusieurs années et poussa Thomas à fuir.<br />

Puis, en 1170, Thomas rentra à Cantorbéry<br />

avec l’ordre pontifical d’excommunier Henri<br />

qui avait fait couronner son fils à York, sans<br />

l’assentiment de Rome.<br />

À cette nouvelle, le roi furieux vociféra des<br />

paroles d’une telle violence à l’encontre de<br />

l’archevêque qu’elles incitèrent quatre chevaliers<br />

au meurtre de Thomas qu’ils assassinèrent<br />

dans sa cathédrale, le 29 décembre 1170. Ce<br />

crime secoua l’Occident chrétien et le pape<br />

Alexandre III n’eut d’autre choix que d’excommunier<br />

lui-même le monarque. Afin de lever<br />

l’humiliante sanction, Henri fut soumis à une<br />

pénitence publique qui se tint à Avranches, le<br />

21 mai 1172. Sur le seuil de la cathédrale, le<br />

roi déchu fit amende honorable et implora le<br />

pardon de l’Église représentée par Albert et<br />

Thédouin, les deux émissaires pontificaux.<br />

À quelques pas seulement de la cathédrale, le<br />

vaste manoir des Subligny, occupé à l’époque par<br />

Foulque Paisnel et son épouse Lesceline, a probablement<br />

accueilli le roi et une partie de sa suite.<br />

43<br />

Aujourd’hui, le petit monument situé à l’emplacement<br />

du porche nord de la cathédrale commémore la pénitence<br />

du roi. © Archives départementales de la Manche.


{<br />

44<br />

Au temps des ducs de Normandie<br />

Richard de Coutances<br />

Vers 1120, Richard dit « L’Évêque », encore appelé « Richard de Coutances », bénéficia très jeune d’une remarquable instruction<br />

auprès de Bernard de Chartres. Au milieu du xii e siècle, Richard devint à son tour un maître réputé et enseigna à Paris la<br />

philologie et les disciplines du « quadrivium » (matières scientifiques de l’enseignement médiéval : arithmétique, géométrie,<br />

musique et astronomie). Vers 1159, Richard fut nommé archidiacre à Coutances. Puis, vers 1170-1171, il accéda au siège<br />

épiscopal d’Avranches. La venue de Richard à Avranches pourrait expliquer le choix de la ville pour la pénitence d’Henri II<br />

Plantagenêt. Richard était renommé pour sa sagesse et sa diplomatie dans le règlement de conflits graves ; il apparaît comme<br />

l’artisan idéal du dénouement de cette crise terrible qui ébranla le monde anglo-normand.<br />

Richard pourrait être l’auteur du célèbre manuscrit 235 de la bibliothèque d’Avranches. Ce recueil contient de nombreux traités<br />

scientifiques qui relevaient des compétences de cet homme de savoir. Richard mourut le 25 avril 1182 ou 1183 ; les liens<br />

d’amitié qu’il entretenait avec Robert de Torigni, alors abbé du Mont Saint-Michel, pourraient expliquer que son manuscrit ait<br />

intégré la bibliothèque montoise. {<br />

Ci-dessus : deux pages du célèbre manuscrit 235 rédigé par l’évêque Richard.<br />

© bibliothèque municipale d’Avranches, ms 235,f.32 v. et f.33.<br />

Les Subligny à la conquête de Baie<br />

Les années 1170 voient également l’avènement<br />

dans l’Avranchin de la branche cadette de la<br />

famille de Subligny, issue de Ranulf, le frère<br />

d’Hasculf, fondateur de la Lucerne.<br />

Soucieux de la postérité de la famille, le fils<br />

de Ranulf, Jean de Subligny, fonda vers 1170<br />

l’abbaye de Montmorel à Poilley, avec son fils<br />

Hasculf (portant le même prénom que son<br />

grand-oncle).<br />

Cet autre Hasculf de Subligny épousa Iseult<br />

de Dol, héritière de la seigneurie de Dol-<br />

Combourg, et s’employa à la valorisation de<br />

son nouveau domaine en s’engageant dans une<br />

vaste opération de « poldérisation » du littoral<br />

breton de la Baie. Le seigneur de Dol fit enclore<br />

les « verdières », c’est-à-dire les herbus, de<br />

digues, de fossés et d’écluses, qui permettaient<br />

une mise en culture assez rapide. Ces nouvelles<br />

terres attirèrent une population nouvelle suffisamment<br />

importante pour que l’évêque de Dol<br />

autorise, en 1225, la fondation de la paroisse de<br />

Paluel, patronnée par les moines de Montmorel.<br />

La fin de la Normandie ducale<br />

L’hôtel-dieu<br />

Le premier hôtel-dieu était situé, à la fin du<br />

xii e siècle, place Saint-Gervais. Cet hôpital occupait<br />

le cœur du quartier populaire et avait pour<br />

principale activité l’accueil des pauvres, des<br />

infirmes, des enfants et des malades.<br />

Probablement créé sous le règne d’Henri II<br />

Plantagenêt, l’établissement faisait face au<br />

porche occidental de l’église Saint-Gervais et<br />

consistait en un corps de logis et un jardin.<br />

Aujourd’hui, la façade extérieure ne témoigne<br />

guère du passé lointain de l’édifice et, à vrai dire,<br />

seule une salle souterraine prouve l’origine médiévale<br />

du site. Cette salle voûtée était vraisemblablement<br />

le cellier de l’hôpital ; elle possède en<br />

son centre deux colonnes supportant la retombée<br />

des voûtes. L’une d’elles est coiffée d’un chapiteau<br />

sculpté dans le granite : des fleurs de lys ornent<br />

ses quatre faces et les arêtes de la corbeille<br />

sont agrémentées de palmes. {<br />

À la fin du xii e siècle, Richard Cœur de Lion, troisième fils d’Henri II Plantagenêt et célèbre souverain<br />

anglo-normand, réussit à asseoir son « empire » dans une position favorable face au roi de France<br />

Philippe-Auguste qui tenta à maintes reprises de déstabiliser son adversaire.<br />

En 1199, la mort prématurée de Richard plaça Jean Sans Terre sur le trône mais celui-ci était un<br />

piètre monarque et le roi de France sut tirer parti des carences de son nouvel ennemi. Ayant spolié<br />

l’héritage du comté d’Angoulême, le roi Jean, en tant que vassal du roi de France, fut convoqué par<br />

Philippe-Auguste devant sa cour. Comme il refusait de comparaître, ses domaines continentaux, dont<br />

la Normandie, furent confisqués. Le roi de France assiégea la forteresse de Château-Gaillard en 1203 et<br />

l’année suivante, la place forte tomba avec toute la Normandie. Guy de Thouars, époux de Constance de<br />

Bretagne et allié de circonstance de Philippe-Auguste, envahit les parties occidentales de la Normandie<br />

et orchestra les destructions d’Avranches et du Mont Saint-Michel.<br />

{<br />

Chapiteau sculpté du xii e siècle. © DNM.<br />

45


Avranches en 1649, huile sur toile de Charles Fouqué d’après <strong>Nicolas</strong> Gravier.<br />

© Musée d’Art et d’Histoire d’Avranches, inv. 2006.1.1.<br />

III<br />

Avranches AVRANCHES<br />

place PLACE forte FORTE du<br />

royaume DU ROYAUME de France<br />

DE FRANCE<br />

AVRANCHES À L’HEURE FRANÇAISE<br />

Restitution des maisons de marchands qui existaient rue de Geôle ; la maison à arcades (à droite<br />

du dessin) datait probablement du premier quart du xiii e siècle et appartenait à une phase nouvelle<br />

d’occupation du quartier par des populations commerçantes. © DNM.<br />

En 1204, Avranches et le Mont Saint-Michel furent incendiés par les<br />

Bretons. Le donjon, symbole du pouvoir normand, fut probablement<br />

démantelé sur ordre royal. Toutefois Avranches se releva assez<br />

rapidement, comme en témoignent les indices d’une architecture<br />

nouvelle qui apparut dans les années 1210.<br />

47


48 Avranches place forte du royaume de France<br />

49<br />

L’éducation de saint Louis par<br />

Blanche de Castille.<br />

© Musée d’Art et d’Histoire d’Avranches.<br />

Saint Louis dans l’Avranchin<br />

Louis IX, plus connu sous le nom de saint Louis après sa canonisation en<br />

1297, petit-fils de Philippe-Auguste, descendait également par sa mère<br />

Blanche de Castille, d’Henri II Plantagenêt et d’Aliénor d’Aquitaine.<br />

Sans doute conscient de cette ascendance, le monarque montra un<br />

grand intérêt pour la Normandie qu’il visita à plusieurs reprises. Pour<br />

le roi, Avranches et le Mont Saint-Michel constituaient un verrou<br />

important du royaume de France.<br />

En 1231, saint Louis octroya à l’évêque d’Avranches une rente en<br />

contrepartie des désagréments occasionnés par l’aménagement des<br />

nouvelles fortifications. Puis, en 1236, la vicomté fut rachetée par<br />

le roi Louis IX qui fit rebâtir les murs de la ville.En 1256, dans le<br />

sillage de son aïeul Philippe-Auguste, premier roi capétien venu<br />

au Mont, saint Louis fit un grand pèlerinage afin de célébrer<br />

Pâques à l’abbaye. Parti de Pontoise au mois de mars et passant<br />

par Rouen, Caen, Carentan, Cherbourg avant de redescendre<br />

vers le sud, en direction d’Avranches, le roi atteignit le but de<br />

Le clergé de la cathédrale réorganise la ville<br />

Le xiii e siècle fut pour Avranches une période de<br />

renouveau urbain dont le clergé de la cathédrale<br />

et les évêques furent les principaux acteurs.<br />

Probablement contraint par les épidémies de<br />

lèpre qui se généralisent au xiii e siècle avec<br />

les retours des croisades et l’augmentation<br />

des pèlerinages vers le Mont Saint-Michel,<br />

en 1240, l’évêque Guillaume de Sainte-Mère-<br />

Église (1236-1252) créa un nouvel hôtel-dieu<br />

dans le faubourg de Ponts, sur la rive sud de<br />

la Sée. Le nouvel établissement idéalement<br />

situé s’inscrivait au sein d’un réseau de voies de<br />

pèlerinage et constituait une halte privilégiée<br />

avant la périlleuse traversée de la Baie. Une<br />

vaste salle des malades et une chapelle furent<br />

édifiées en bordure du grand chemin qui venait<br />

de Coutances, Caen ou Rouen.<br />

son voyage le 16 avril. Cette visite solennelle du monarque au<br />

sanctuaire de saint Michel lui permit également d’inspecter les<br />

places fortes de Pontorson et de Mortain.<br />

En 1269, année précédant la mort de saint<br />

Louis à Tunis, le roi accorda à l’évêque et aux<br />

chanoines d’Avranches le droit d’édifier leurs<br />

résidences contre l’enceinte de la ville.<br />

Au rez-de-chaussée du manoir épiscopal gothique subsiste une salle<br />

voûtée sur croisée d’ogives caractéristique de la fin du xiii e siècle.<br />

{<br />

Le manoir épiscopal gothique depuis le jardin de l’évêché.<br />

Les vignes de l’Avranchin<br />

Au xix e siècle, l’historien Léopold Delisle disait qu’« Avranches et ses communes limitrophes<br />

furent jadis un Saint-Émilionnais en miniature ». Vers 1124, Henri I er Beauclerc, duc de<br />

Normandie et roi d’Angleterre, donne sa vigne d’Avranches aux religieux de Savigny et l’on<br />

sait que l’abbaye de la Lucerne possédait elle aussi des vignes à Avranches.<br />

En 1372, au moins soixante barriques furent produites sur les seules vignes du « champ<br />

Botri » appartenant au doyen d’Avranches en la paroisse du Val-Saint-Père où, par ailleurs,<br />

trois pressoirs sont attestés au milieu du xiii e siècle ; l’un appartenait aux moniales de<br />

l’abbaye Blanche de Mortain et le deuxième à un chanoine d’Avranches. La guerre de Cent<br />

Ans sonna le glas du vignoble normand. Peu après le « vin de pomme » prit l’ascendant sur<br />

celui de raisin. Au xvi e siècle, ne supportant plus la comparaison avec les vins du sud, le vin<br />

de l’Avranchin sera qualifié de « tranche-boyau » par l’évêque Robert Ceneau. {<br />

L’évêché primitif fut remplacé par un nouveau<br />

manoir épiscopal dont les fondations furent<br />

« jetées » dans les fossés du jardin épiscopal<br />

qui, en temps de paix, faisait office de vivier.<br />

Délaissé par les prélats, l’évêché primitif devint<br />

l’Officialité, c’est-à-dire le tribunal ecclésiastique<br />

et donna son nom à la rue d’Office qui le borde<br />

au nord.<br />

En 1274, Jean Paisnel, baron de Marcey et<br />

descendant des Subligny, céda le manoir<br />

familial à l’évêque Raoul de Thiéville. Sans<br />

doute incapable d’entretenir un si grand<br />

édifice, Jean l’avait négligé et l’évêque dut<br />

réaliser d’importants travaux avant de le confier<br />

au doyen. La grande salle d’apparat devint<br />

probablement la salle commune des chanoines<br />

où étaient réglées collégialement les affaires du<br />

chapitre. Une maison fut spécialement construite<br />

pour le doyen contre le pignon oriental de la<br />

grande salle. En revanche, le logis situé au sudest<br />

de la grande salle devint le tribunal civil du<br />

baillage ; la chambre seigneuriale fut convertie<br />

en « auditoire », c’est-à-dire en salle de justice.<br />

L’édifice conserva cette vocation jusqu’à la fin<br />

du xviii e siècle.<br />

Émeric Leprovost, fermier de Changeons,<br />

a replanté des vignes en 2010,<br />

à l’endroit où à la fin du xix e siècle,<br />

quelques échalas couvraient encore<br />

le versant septentrional du vallon<br />

de Changeons et témoignaient de la<br />

production vinicole médiévale.


{<br />

50 Avranches place forte du royaume de France<br />

51<br />

La guerre de Cent Ans dans l’Avranchin<br />

La guerre de Cent Ans porta un sévère coup<br />

d’arrêt au développement des villes normandes.<br />

Le conflit entre les royaumes de France et<br />

d’Angleterre fut marqué par deux longues<br />

périodes d’occupation anglaise de la Normandie,<br />

de 1346 à 1404 puis de 1418 à 1450.<br />

Afin de payer les gages aux gens d’armes pour<br />

entretenir les fortifications, verser les rançons<br />

et assurer les frais de déplacement de troupes,<br />

les habitants étaient soumis par l’occupant à<br />

d’importantes taxes. En 1369 et 1370, lors de<br />

réparations sur le rempart d’Avranches où une<br />

brèche d’environ cinq à six mètres avait été<br />

occasionnée, les villageois de la vicomté furent<br />

mis à contribution pendant plusieurs mois<br />

afin de payer les travaux. Simultanément, neuf<br />

mois durant, les Anglais imposèrent la « taille »<br />

sur le vin et tous breuvages de la « ville et<br />

bourgeoisie » d’Avranches.<br />

La seconde période d’occupation commença<br />

avec le débarquement du roi d’Angleterre Henri V<br />

à Harfleur le 14 août 1415. Avranches capitula<br />

le 14 juillet 1418 avant d’être libérée en juin<br />

1419 puis d’être à nouveau reprise en août 1420.<br />

L’aménagement de la « fausse-braie »<br />

Le 17 novembre 1419, Edmond Charles,<br />

lieutenant du comté de Suffolk et capitaine<br />

d’Avranches, remit à Guillaume Gautier, vicomte<br />

d’Avranches, une vingtaine de larrons et de<br />

brigands afin « d’en faire justice ».<br />

Selon les historiens ayant cherché à saisir l’évolution des fortifications d’Avranches, plus rien d’authentiquement médiéval ne semblait<br />

subsister dans le secteur oriental de la ville. Pourtant, en 2005, lorsque le Service régional de l’archéologie (SRA) de Basse-<br />

Normandie procéda au décaissement complet de la fausse-braie (bande de terrain comprise entre le rempart du xiii e siècle et l’enceinte<br />

de la fin du Moyen Âge), le mur d’enceinte de la fin du Moyen Âge apparut, presque intact. Cette ligne de défense, surélevée afin de<br />

contenir les importants remblais rapportés au xviii e siècle,<br />

était conservée sur environ cent cinquante mètres avec<br />

ses créneaux et ses arbalétrières. Placé en avant de la<br />

fortification du xiii e siècle, ce mur de fausse-braie offre<br />

un aperçu du renforcement de la place forte d’Avranches<br />

peut-être dans la seconde phase de la guerre de Cent Ans<br />

alors que les troupes anglaises occupaient la ville. {<br />

D’un point de vue architectural, la fin de la guerre de Cent Ans s’est<br />

traduite par la mise en œuvre du pan de bois ; ici, place du Marché,<br />

la maison dite de la Sirène fut édifiée vers la fin du xv e siècle.<br />

L’un des rares exemples de façade à pan de bois, rue Chevrel : une<br />

maison du début du xvi e siècle.<br />

Mur d’enceinte délimitant la fausse-braie restaurée.<br />

{<br />

Certains furent exécutés et pendus ; d’autres<br />

comme Jehan Herpe du Grippon et Michel<br />

Toubon de Saint-Senier furent « escoltés »<br />

(décapités) pour leurs « démérites ».<br />

De nombreux Normands nobles, militaires,<br />

marchands ou commerçants quittèrent alors<br />

la Normandie pour la Bretagne restée neutre ;<br />

afin d’endiguer cet exode, le roi Henri V imposa<br />

aux partisans de l’exil de laisser sur place ce<br />

qu’ils ne pouvaient emporter. Cette mesure<br />

équivalait à une spoliation pure et simple des<br />

biens immobiliers. Avranches était une place<br />

forte de premier ordre face au Mont insoumis.<br />

Elle devint le symbole de la résistance française<br />

et de nombreux incidents éclatèrent sur la<br />

frontière aux environs de Saint-James et de<br />

Pontorson dont la forteresse fut démantelée en<br />

1429 et dont les quarante-trois hommes d’armes<br />

et archers furent transférés à Avranches.<br />

À droite : La charpente de l’église du Val-Saint-Père fut reconstruite<br />

entre 1431 et 1432 à l’époque où l’évêque Jean de Saint-Avit, patron<br />

de la paroisse, était retenu à Rouen. Cette charpente est l’une des<br />

plus anciennes de France à porter un millésime.<br />

Il est intéressant de noter que l’occupation anglaise fut loin de geler<br />

toute activité humaine et qu’un grand chantier comme celui-ci fut<br />

conduit par le clergé et les paroissiens malgré la guerre.<br />

L’évêque d’Avranches défend la pucelle<br />

Né à Châteaudun vers 1348, Jean de Saint-Avit occupa le siège épiscopal d’Avranches à<br />

compter du 12 octobre 1391. Quand l’armée anglaise arriva en 1418 dans l’Avranchin,<br />

l’évêque, en raison de son grand âge et de la pesante occupation, gagna Rouen d’où il essaya<br />

d’administrer son évêché. En février 1431, débuta le jugement de Jeanne d’Arc dont l’évêque<br />

de Beauvais, Pierre Cauchon, devenu conseiller du roi d’Angleterre dès 1422, fut le grand<br />

ordonnateur. Jean de Saint-Avit d’abord consulté par Cauchon fut ensuite mis à l’écart pour<br />

avoir apporté des propos plutôt nuancés concernant le jugement de la soi-disant hérésie de<br />

Jeanne. Selon le vénérable prélat, « comme toute chose douteuse qui touche à la foi », ce<br />

procès relevait du Pape. La position de Jean de Saint-Avit apparut donc, aux yeux de Cauchon<br />

et des Anglais, comme un aveu de son soutien à Charles VII. L’évêque Jean fut assigné à résidence<br />

au château de Rouen jusqu’à sa mort le 22 juillet 1442 et ne revit jamais Avranches. {<br />

Puis, à compter de 1444, la lutte devint moins<br />

acharnée grâce à plusieurs trêves décidées par<br />

les belligérants.<br />

Le 13 avril 1450, François I er , duc de Bretagne<br />

allié au roi de France Charles VII, installa son<br />

artillerie devant la ville alors tenue par environ<br />

cinq cents Anglais aguerris. En trois semaines<br />

de siège, les murs de la ville étaient en lambeaux<br />

et un assaut de piétons devint possible ;<br />

John Lampet, capitaine anglais d’Avranches,<br />

découragé par l’absence de renforts, choisit de<br />

se rendre afin d’éviter un épilogue sanglant.<br />

Jeanne au bûcher :<br />

gravure du xix e siècle par Revel.<br />

© Musée Beaux-Arts, Caen.


{<br />

52 Avranches place forte du royaume de France<br />

53<br />

Les armes de l’évêque<br />

Louis de Bourbon<br />

au-dessus de l’entrée<br />

du musée d’Art et<br />

d’Histoire.<br />

Le calice de Louis de Bourbon<br />

La Renaissance dans l’Avranchin<br />

L’évêque Louis de Bourbon arriva à Avranches en 1485 et engagea, avec<br />

ses propres deniers, d’importants travaux afin de consolider et embellir<br />

la cathédrale mais aussi le manoir épiscopal, tous deux très endommagés<br />

par les assauts de la guerre de Cent Ans. La tourelle d’escalier à<br />

vis polygonale fut adjointe à l’édifice à cette époque.<br />

François I er de passage dans l’Avranchin en 1532<br />

Au mois de mai 1532, François I er et son jeune fils, le dauphin François III,<br />

âgé de huit ans, se rendent au Mont Saint-Michel où ils sont reçus par<br />

l’abbé Jean Le Veneur. L’abbé et le roi sont très liés et c’est le roi lui-même<br />

qui nomma Jean, en 1524, à la tête du monastère. À cette époque, l’abbaye<br />

médiévale était devenue trop inconfortable pour un roi fasciné par l’art<br />

de la Renaissance italienne. Aussi, le manoir de Brion, dont la reconstruction<br />

fut achevée en 1523, était-il la seule demeure montoise digne<br />

de le loger. Ayant eu vent de la venue du roi dans la région d’Avranches,<br />

Jacques Cartier, un obscur marin malouin, sollicita une<br />

entrevue. L’homme, alors âgé de quarante ans, expliqua<br />

au roi que la France devait, elle aussi, tenter l’aventure<br />

maritime vers le nouveau monde. Jacques Cartier se<br />

montra persuasif puisqu’il obtint une commission qui lui<br />

permit d’organiser un premier voyage vers Terre-Neuve et<br />

le golfe du Saint-Laurent, en avril et mai 1534. En souvenir<br />

de cette rencontre avec François I er , Cartier baptisa du<br />

nom de « Brion » une des îles du Saint-Laurent.<br />

Le manoir de Brion peu avant 1899.<br />

Ce calice et sa patène ont probablement appartenu à Louis de Bourbon,<br />

évêque d’Avranches de 1485 à 1610. Ces deux pièces d’orfèvrerie datent<br />

précisément du xv e siècle et sont réalisées en vermeil et ornées d’émaux.<br />

Louis de Bourbon arriva probablement à Avranches avec ces objets qui, à<br />

sa mort, intégrèrent le trésor de la cathédrale.<br />

En 1802, le curé Lebas de la Haye-Pesnel les acheta, comme « souvenir » de<br />

la chute de la cathédrale Saint-André. Ensuite, le calice et sa patène furent<br />

acquis par Monseigneur Bravard, évêque de Coutances et d’Avranches, qui<br />

en fit don à son secrétaire particulier, le chanoine Pigeon.<br />

En 1985, la ville acquit ces deux pièces remarquables en rachetant une<br />

grande partie de la collection du chanoine Pigeon ; depuis 2006, le calice<br />

et sa patène sont présentés au Scriptorial. {<br />

Le calice de Louis de Bourbon.<br />

© Musée d’Art et d’Histoire d’Avranches.<br />

Les guerres de religion dans l’Avranchin<br />

La fin du xvi e siècle fut marquée par les guerres<br />

de religion dont une des figures principales,<br />

Gabriel de Lorges, plus connu sous le nom de<br />

Montgomery, était originaire de l’Avranchin.<br />

Prenant part à de nombreuses opérations militaires<br />

au cours des différentes phases de la<br />

guerre, il devint le fer de lance du protestantisme<br />

dans l’Ouest.<br />

Né à Ducey en 1526, Montgomery était le fils de<br />

Jacques I er de Lorges, originaire d’Écosse, comte<br />

de Montgomery, seigneur de Ducey et capitaine<br />

de la Garde écossaise de François I er .<br />

La vie du jeune seigneur de Ducey bascula le<br />

30 juin 1559, lors d’un tournoi à Paris au cours<br />

duquel il blessa mortellement le roi de France,<br />

Henri II. Bien que le roi, dans sa lente agonie,<br />

ait exonéré Montgomery de tout blâme, ce<br />

dernier quitta la France pour l’Angleterre. Bien<br />

lui en prit car sitôt le roi décédé, son épouse<br />

Catherine de Médicis souhaita punir le régicide.<br />

En Angleterre, Montgomery adhéra à la Réforme<br />

et revint en France afin de lutter contre les catholiques.<br />

Après la Saint-Barthélemy, en 1572, il<br />

s’enfuit une nouvelle fois en Angleterre. Puis il<br />

rentra en Normandie afin de soulever le Cotentin,<br />

mais fut capturé à Domfront le 27 mai 1574.<br />

Il fut décapité à Paris en place de Grève le<br />

26 juin et ses deux châteaux de Ducey et de<br />

Montgomery furent rasés sur ordre de la reine.<br />

Après la mort de Montgomery en 1574, la région<br />

d’Avranches connut un relatif retour au calme du<br />

fait de l’éloignement des conflits vers le sud-ouest.<br />

Durant l’hiver 1587, la ville renoua avec la terreur<br />

lorsqu’un groupe de guerriers protestants allemands,<br />

venant de subir une défaite, non loin de<br />

Chartres, face au duc de Guise, atteignit la région.<br />

Convaincus que la terre des Montgomery saurait<br />

les accueillir, ils projetaient d’établir à Avranches<br />

et dans sa région une base solide susceptible<br />

d’embraser toute la province, exactement comme<br />

Montgomery lui-même avait espéré le faire, treize<br />

ans plus tôt. De plus, la proximité des îles anglonormandes,<br />

de Saint-Malo et de Granville,<br />

présentait l’intérêt stratégique d’un possible débarquement<br />

de renforts anglais. Le 17 décembre, à<br />

la nuit tombée, vingt-cinq combattants huguenots<br />

partirent à l’assaut de la cité ; là, des complices<br />

les attendaient afin de leur ouvrir les portes.<br />

Mais l’entreprise fut dénoncée et le gouverneur<br />

du château put intervenir à temps ; dix des<br />

assaillants furent capturés tandis que les autres<br />

prirent la fuite.<br />

Maquette de la cathédrale Saint-André<br />

en bois et carton peint.<br />

© Musée d’Art et d’Histoire d’Avranches.<br />

Le 9 mars 1562, la cathédrale ainsi<br />

que les églises paroissiales d’Avranches<br />

furent pillées et dévastées par les<br />

huguenots ; cependant Montgomery<br />

ne fut pas de cette expédition.


{<br />

54 Avranches place forte du royaume de France<br />

55<br />

Terrible siège Le début du xvii e siècle, entre épidémies et insurrections<br />

En 1590, Avranches était dirigée par Odoard et<br />

François Péricard, respectivement gouverneur<br />

et évêque de la ville. Catholiques convaincus,<br />

les deux frères avaient rejoint la « Ligue »<br />

réunissant les partisans de Charles I er , duc de<br />

Guise, chef du clan opposé au roi Henri IV. À<br />

la fin novembre 1590, les troupes du duc de<br />

Montpensier, gouverneur de Normandie et<br />

représentant du pouvoir royal dans la province,<br />

parvinrent dans les faubourgs et installèrent<br />

leur artillerie sur les coteaux d’Olbiche faisant<br />

face à la ville fortifiée.<br />

À l’annonce de l’arrivée des soldats du roi,<br />

les habitants des faubourgs, marchands et<br />

bourgeois, trouvèrent refuge à l’intérieur des<br />

murs de la ville ; à cette époque la population<br />

ne connaissait que trop les exactions dont la<br />

soldatesque pouvait se rendre coupable, surtout<br />

lorsqu’il s’agissait de soumettre une ville rebelle.<br />

D’autres habitants choisirent de gagner la<br />

campagne. Tous espérèrent que ce siège n’allait<br />

pas durer. Mais les frères Péricard décidèrent de<br />

résister avec les quelques dizaines d’hommes<br />

qui composaient la garnison du château. Dès la<br />

fin de décembre, la situation devint intenable.<br />

Le Cartel, imprimeur d’Avranches<br />

À compter de 1588, Jean Le Cartel fut l’imprimeur attitré de François<br />

Péricard. Le premier ouvrage connu imprimé par Le Cartel est un<br />

bréviaire à l’usage du diocèse d’Avranches, achevé en 1592.<br />

Ce travail typographique est agrémenté de plusieurs gravures sur bois<br />

représentant notamment une Nativité, saint André et saint Pierre,<br />

une Vierge à l’enfant en majesté ainsi que le repentir du roi <strong>David</strong>.<br />

Il est bien délicat d’évaluer le temps qui fut nécessaire à l’édition<br />

de cet ouvrage mais il est possible que le siège d’Avranches, entre<br />

novembre 1590 et février 1591, perturba l’artisan. Jean Le Cartel<br />

quitta Avranches pour Coutances vers 1596, peu après l’achèvement<br />

d’un missel dont, hélas, aucun exemplaire ne nous est parvenu. {<br />

Les vivres puis le bois de chauffage manquèrent.<br />

La neige et le froid eurent raison des personnes<br />

les plus faibles entassées dans les maisons du<br />

quartier. La cathédrale et le palais épiscopal,<br />

situés en première ligne, furent une fois encore<br />

touchés par pilonnage régulier de l’artillerie<br />

royale. La capitulation était inévitable :<br />

Avranches se rendit en février 1591.<br />

L’image de la mort (bois gravé du xvii e siècle provenant<br />

d’une imprimerie d’Avranches).<br />

Le frontispice du<br />

bréviaire imprimé par Le<br />

Cartel en 1592 ; le seul<br />

exemplaire connu de cet<br />

ouvrage est conservé au<br />

sein des collections du<br />

musée d’Art et d’Histoire<br />

d’Avranches.<br />

La première moitié du xvii e siècle fut marquée<br />

par de nouvelles difficultés. Deux épidémies de<br />

peste, en 1631 et 1640, décimèrent un nombre<br />

important d’habitants d’Avranches, frappant au<br />

hasard et n’épargnant aucune couche sociale<br />

ni aucune classe d’âge. Puis, en 1639, dans ce<br />

contexte sanitaire difficile, une révolte populaire<br />

embrasa l’Avranchin puis toute la Généralité de<br />

Caen.<br />

La triste fin d’une avranchinaise témoigne de<br />

cette terrible période. En 1640, Guillemine de<br />

Verdun, atteinte de la peste, demeurait seule<br />

et abandonnée dans sa maison du haut de la<br />

rue des Courtils (aujourd’hui rue du Jardin<br />

des Plantes). Considérablement affaiblie par<br />

les saignées et autres purgations, Guillemine<br />

sachant sa fin prochaine s’en remit au prêtre de<br />

sa paroisse, Simon Cacquevel, curé de Notre-<br />

Dame-des-Champs. Le 15 août 1640, assisté<br />

de trois témoins, le curé arriva chez la vieille<br />

femme qui, péniblement, sortit de son domicile<br />

et traversa son jardin pour venir à la rencontre<br />

des quatre hommes qui se tenaient à distance,<br />

dos au vent, et écoutèrent les dernières volontés<br />

de la pestiférée. Tout d’abord, « pour le salut<br />

Les balustres de l’escalier.<br />

de son âme », Guillemine régla son inhumation<br />

dans le cimetière paroissial et laissa la somme<br />

de dix livres pour la célébration de messes.<br />

Ensuite, énumérant l’ensemble de ses biens, elle<br />

légua à sa paroisse ceux qui avaient été déposés<br />

chez un voisin au début de sa maladie afin de<br />

les soustraire à la contamination. Une fois le<br />

document rédigé par le prêtre et après relecture<br />

par ce dernier, Guillemine retourna dans sa<br />

maison, n’ayant pu signer elle-même son<br />

testament ; là, elle attendit la mort, tapie dans la<br />

pénombre et en proie à d’horribles souffrances.<br />

Son décès survint six semaines plus tard, le jour<br />

de la saint Michel. Comme elle le souhaitait, sa<br />

dépouille mortelle rejoignit celle de son époux,<br />

Pierre Bourbet, terrassé par le même mal en<br />

1631, et de leur fille Catherine. Quant au<br />

contenu du testament, il ne fut jamais réalisé ;<br />

à cette époque, la Coutume de Normandie<br />

ne reconnaissait aucune valeur aux dernières<br />

volontés des pestiférés. Le curé Cacquevel<br />

connaissait nécessairement ce détail et c’est<br />

dans l’unique dessein de soulager la conscience<br />

de la malheureuse, qu’il accepta de coucher ses<br />

dernières volontés sur le parchemin.<br />

{ La maison dite aux gargouilles ou « aux<br />

canons » rue Challemel-Lacour constitue<br />

un rare témoignage de l’architecture du<br />

xvii e siècle à Avranches.<br />

La maison dite aux gargouilles<br />

Elle fut édifiée en 1651 (voir le<br />

millésime inscrit sur le linteau de la<br />

porte) par un certain Le Masson, un<br />

bourgeois d’Avranches enrichi dans le<br />

commerce. {


56 Avranches place forte du royaume de France<br />

57<br />

Le sel de la Baie<br />

Dès l’époque gallo-romaine, du sel fut fabriqué<br />

dans la Baie. La production de ce sel ignifère<br />

(obtenu par ébullition), indispensable à la<br />

conservation des aliments, fut très tôt contrôlée<br />

par les seigneurs féodaux. Les salines, véritables<br />

petites usines, se répartissaient en divers points<br />

du littoral et faisaient vivre plusieurs milliers de<br />

personnes autour d’Avranches. En 1766, un<br />

recensement faisait état de deux cent vingt-cinq<br />

salines sur le littoral<br />

au pied d’Avranches.<br />

L’exploitation cessa<br />

définitivement, vers<br />

1850.<br />

La fabrication du sel de la Baie<br />

dans l’Encyclopédie de Diderot<br />

et d’Alembert.<br />

Sous l’Ancien Régime, l’actuel département de<br />

la Manche n’était pas soumis à la gabelle, mais<br />

bénéficiait d’un impôt beaucoup plus léger, le<br />

« quart bouillon », justifié par la dureté du travail.<br />

Un quart de la production était prélevé par le<br />

roi puis revendu après taxation. Les trois quarts<br />

restants, dépourvus de taxes, étaient commercialisés<br />

à bon marché par les producteurs.<br />

Au xvii e siècle, la Normandie était l’une des plus<br />

riches provinces de France et la royauté, fortement<br />

endettée, soumettait ce pays à de fortes<br />

et régulières contributions. En janvier 1639, la<br />

rumeur de la suppression du quart bouillon au<br />

profit de la gabelle se répandit dans toute la région.<br />

On parla du prix du sel qui serait multiplié par<br />

trois et de sa vente intégralement contrôlée par<br />

les greniers à sel royaux.<br />

Le 16 juillet 1639, Charles Le Poupinel, officier<br />

de justice du roi, fut assassiné à Avranches ;<br />

Chaque été, l’écomusée de Vains propose des démonstrations de fabrication de sel dans une saline reconstituée.<br />

Été 1639 : la révolte des Nu-pieds Les Vivien, premiers maires d’Avranches<br />

la foule convaincue, à tort, qu’il portait sur lui<br />

l’édit royal de la gabelle se jeta littéralement sur<br />

lui. Des barricades s’élevèrent dans les faubourgs<br />

de la ville. Les Nu-pieds – c’est le nom que<br />

l’on donnait alors aux sauniers de la Baie –<br />

conduits par un hobereau nommé Jean Quétil,<br />

furent rapidement maîtres de l’Avranchin et la<br />

jacquerie se propagea à l’ensemble du territoire<br />

bas-normand. Coutances, Saint-Lô, Mortain,<br />

Domfront s’enflammèrent à leur tour. Mais la<br />

répression fut impitoyable. L’armée royale<br />

envoyée par Richelieu et les troupes en garnison<br />

à Avranches prirent en tenaille et massacrèrent<br />

les habitants de la ville.<br />

Les meneurs de la révolte furent pendus aux<br />

ormes de la ville ou condamnés aux galères.<br />

Cependant, Richelieu renonça à supprimer le<br />

quart bouillon qui resta en vigueur jusqu’en 1789.<br />

Le prieuré Saint-Léonard à Vains, vers 1910, avant sa restauration ;<br />

ce prieuré fondé en 1087 par Guillaume le Conquérant appartenait<br />

aux moines de l’abbaye aux Hommes de Caen et contrôlait<br />

plusieurs salines dont une partie de la production partait ensuite<br />

en direction de la capitale normande.<br />

Après la révolte des Nu-pieds, le 6 février 1642,<br />

le roi autorisa la ville d’Avranches à faire élire<br />

par les habitants un maire et quatre échevins.<br />

Cependant, la nouvelle administration se développa<br />

très lentement au xvii e siècle car la charge<br />

de « lieutenant général du baillage » restait prédominante.<br />

De 1642 à 1692, Gilles Vivien, seigneur de la<br />

Champagne puis son fils René Vivien, lieutenants<br />

généraux d’Avranches et représentants de la très<br />

conservatrice noblesse de l’Avranchin, portèrent<br />

le titre de « maire-né ». En droit normand, la<br />

fonction de maire était attribuée aux lieutenants<br />

généraux, tandis que seuls les échevins<br />

étaient élus. Ensuite, pendant deux décennies,<br />

le titre de maire fut transformé en « office » et<br />

accessible contre une somme d’argent.<br />

En 1716, un édit royal obligea la mise en place<br />

d’élections populaires. Mais l’élection réclamée<br />

par l’intendant de Caen ne fut pas possible :<br />

Jean-René Vivien de la Champagne, âgé alors de<br />

vingt-huit ans, devint, dès 1720, « maire perpétuel<br />

» et enfin, vers 1728, « maire-né de la ville<br />

et communauté d’Avranches ». Malgré l’opposition<br />

de ses concitoyens et les tentatives de faire<br />

élire à sa place des personnages plus capables<br />

que lui de conduire les affaires municipales, cet<br />

homme, le plus influent de l’Avranchin sous le<br />

règne de Louis XV, dirigea très autoritairement<br />

et sans partage la ville durant vingt-trois longues<br />

années.<br />

En 1742, de véritables élections chassèrent<br />

Jean-René Vivien qui conserva cependant sa<br />

charge de lieutenant général jusqu’en 1760.


Portrait<br />

gravé de Daniel Huet.<br />

Daniel Huet, le « savant évêque d’Avranches »<br />

Né à Caen, le 8 février 1630, d’un père caennais<br />

et d’une mère rouennaise, Pierre-Daniel Huet<br />

quitta sa ville natale après des études chez les<br />

Jésuites. À vingt ans, il arriva à Paris où il fit<br />

la rencontre déterminante de grands scientifiques<br />

de l’époque. À la cour de Louis XIV, le<br />

jeune homme acquit rapidement une grande<br />

renommée grâce à de nombreuses publications<br />

dans des domaines aussi variés que les sciences<br />

physiques, l’astronomie, l’anatomie, la géographie<br />

et la navigation, la théologie ou bien encore<br />

la philosophie. Huet accéda à l’Académie des<br />

belles-lettres de Caen et fonda dans cette ville<br />

l’Académie de physique en 1662, avant d’être<br />

élu à l’Académie française en 1674. Il exerça, de<br />

1670 à 1680, les fonctions de sous-précepteur<br />

du dauphin Louis de France, sous l’autorité de<br />

Bossuet.<br />

Ensuite, Huet s’éloigna peu à peu de la cour et<br />

se tourna vers la vie ecclésiastique : en 1676<br />

il accéda à la prêtrise et en 1678, Louis XIV le<br />

nomma abbé de l’abbaye cistercienne d’Aunaysur-Odon,<br />

au sud de Caen. Sept ans plus tard,<br />

le roi lui permit d’accéder au siège épiscopal de<br />

Soissons.<br />

En 1689, l’évêque d’Avranches, Monseigneur<br />

Brulart de Sillery, souhaitant se rapprocher de<br />

sa région d’origine, proposa à Huet un échange<br />

d’évêché ; ce dernier accepta l’idée et Louis XIV<br />

accéda à leur requête. C’est ainsi qu’en<br />

septembre 1690 l’illustre savant normand vint<br />

à Avranches. Mais son sacre n’eut lieu qu’en<br />

août 1692, à Paris, étant donné que Louis XIV<br />

était alors en conflit avec le pape qui refusait de<br />

reconnaître les évêques nommés par le roi de<br />

France. Le 17 octobre 1692, une foule enthousiaste<br />

accueillit le nouvel évêque lors de son<br />

entrée solennelle dans la cathédrale.<br />

59<br />

Huet adopta rapidement, pour des raisons de<br />

santé, un rythme particulier : l’hiver, il quittait<br />

Avranches pour Paris où il poursuivait ses travaux<br />

littéraires tout en gardant un œil attentif sur les<br />

affaires de son diocèse ; de retour en Normandie,<br />

il cessait d’être le savant que Bossuet avait<br />

classé parmi les plus doctes de son temps<br />

pour se consacrer entièrement à ses fidèles.<br />

Parmi les premières mesures prises par Huet, il<br />

y eut, en 1693, la fusion du prieuré de Moutons,<br />

fondé en 1120 dans le Mortainais, avec l’abbaye<br />

bénédictine Sainte-Anne d’Avranches, créée en<br />

1635 : les deux institutions furent regroupées<br />

sous le nom de « Sainte-Anne de Moutons ».<br />

Pendant la durée de son épiscopat, Huet veilla<br />

à l’ordre moral de son clergé et de la population<br />

des campagnes. Il publia des statuts synodaux<br />

afin de rétablir la discipline du clergé du diocèse.<br />

En 1699, Daniel Huet mit un terme à son mandat<br />

épiscopal, en raison d’une santé devenue fragile.<br />

Cependant, l’évêque « survécut » vingt-deux<br />

ans à son départ d’Avranches et s’éteignit le<br />

26 janvier 1721 à Paris.<br />

Frontispice des statuts<br />

synodaux publiés à<br />

Avranches en 1698 ;<br />

les statuts synodaux<br />

sont des textes relatifs<br />

à l’organisation de la<br />

vie religieuse dans<br />

le diocèse, le synode<br />

étant l’assemblée des<br />

ecclésiastiques d’un<br />

diocèse.


{<br />

60 Avranches place forte du royaume de France<br />

61<br />

Enseigne d’armurier du xvii e siècle.<br />

© Musée d’Art et d’Histoire d’Avranches.<br />

Un roi d’Angleterre à Avranches<br />

Jacques II Stuart, sacré en 1685, fut le dernier roi catholique de Grande-<br />

Bretagne. Son court règne l’opposa à son gendre Guillaume d’Orange qui, en<br />

1688, organisa le débarquement de ses troupes hollandaises protestantes<br />

sur le sol anglais et provoqua la fuite du roi vers la France. Avec l’aide de<br />

son cousin Louis XIV, Jacques II tenta de reprendre son royaume. En 1690, il<br />

débarqua en Irlande pour y lever une armée, mais l’attaque fut un échec et le<br />

roi dut fuir une seconde fois. De Dublin, embarqué sur un navire malouin, il<br />

gagna Brest et le 26 juillet, il arriva à Avranches. Le clergé des trois paroisses<br />

et les chanoines attendaient le monarque à l’entrée de la ville « avec<br />

croix et bannière ». Ensuite, le roi arriva dans la rue de l’Auditoire du Baillage<br />

(rue d’Auditoire), le Doyen venant à sa rencontre en chantant le « Te Deum »<br />

La milice bourgeoise<br />

Sous l’Ancien Régime, les milices bourgeoises<br />

étaient des troupes auxiliaires du roi de France<br />

qui constituaient des régiments permanents<br />

composés d’hommes issus de la population civile.<br />

Avranches, en tant que chef-lieu de seigneurie et<br />

place forte royale, avait le droit de s’administrer<br />

elle-même et, par conséquent, possédait sa propre<br />

milice bourgeoise. Sous l’autorité des magistrats<br />

municipaux, les hommes les mieux « famés » et<br />

les plus aptes au port des armes étaient désignés.<br />

Les chefs, qui occupaient le rang d’officier, étaient<br />

issus de l’aristocratie ou de la haute bourgeoise.<br />

Cette milice était composée de quatre compagnies<br />

appartenant chacune à une paroisse de la ville.<br />

Chacune d’elles était composée d’une trentaine<br />

d’hommes et était commandée par un capitaine<br />

qui obéissait aux ordres d’un colonel en charge de<br />

toutes les troupes de la ville. Plusieurs jours par<br />

an, ces hommes s’exerçaient au maniement des<br />

armes et se rassemblaient en des points très précis<br />

de la ville afin de procéder aux manœuvres.<br />

Deux pompiers, deux maçons, deux charpentiers<br />

et deux couvreurs, tous indispensables en cas<br />

d’incendie, appartenaient à ces contingents. Mais<br />

l’une des principales missions de la milice bourgeoise<br />

était de veiller au maintien de l’ordre.<br />

Bonaventura Peeters, navires de guerre en baie du Mont -<br />

Saint-Michel, huile sur panneau, milieu du xvii e siècle.<br />

© Musée d’Art et d’Histoire d’Avranches, inv. 982.33.1.<br />

conduisit ensuite le roi jusqu’au Doyenné. Accueilli par toute la bourgeoisie et le clergé de la ville, « le pain et le vin » lui furent<br />

offerts mais le roi ne resta que deux heures ! En 1692, Jacques II revint en Normandie où il connut une défaite définitive lors de<br />

la célèbre bataille de la Hougue qui vit la déroute de la flotte française conduite par Tourville face aux Anglais. {<br />

{<br />

Les Mendiants, tableau du peintre Jules Ballot d’Avranches.<br />

© Musée d’Art et d’Histoire d’Avranches, inv. 2011.0.36.<br />

La Bonne-Louise d’Avranches<br />

La mendicité à Avranches<br />

Avranches possède une tradition botanique née au xviii e siècle et qui perdura au xix e siècle. En 1788,<br />

un « bourgeois et gentilhomme d’Avranches », monsieur de Longueval et son épouse Louise achetèrent<br />

à Avranches un hôtel particulier situé à l’angle des rues Valhubert et Saint-Gervais. Deux années<br />

plus tard, Longueval mit à profit le jardin de sa propriété en y cultivant diverses plantations ; féru<br />

d’horticulture, il parvint à mettre au point, par semis, un nouveau fruit : une poire dont le goût<br />

exquis dépassa toutes ses espérances. Soucieux d’obtenir l’avis d’un expert sur son « invention »,<br />

Longueval invita à dîner René Le Berryais, l’un des plus savants agronomes et pomologues de son<br />

temps. Au dessert, Longueval livra à son hôte le fruit de son labeur. Le Berryais, conquis, se proposa<br />

immédiatement de baptiser l’œuvre botanique de son ami et, se tournant vers Louise de Longueval et<br />

s’exprimant en ces mots : « Cette nouvelle poire est si parfaite, que je vous demanderai la permission<br />

En 1662, un édit royal obligea chaque cité<br />

du royaume à se doter d’un Hôpital-Général,<br />

c’est-à-dire d’un établissement destiné à<br />

accueillir toutes les catégories sociales en<br />

droit d’attendre des secours de la société :<br />

les orphelins, les vieillards aussi bien que les<br />

pauvres et les malades.<br />

En 1672, l’intendant de la Généralité de Caen<br />

fit dresser des listes de personnes, membres<br />

du clergé, nobles et bourgeois ayant promis<br />

de « donner pour les pauvres de la ville et<br />

bourgeoisie d’Avranches ».<br />

Le 17 août 1776, Louis XIV adressa une lettre<br />

à l’évêque d’Avranches afin que les fonds<br />

récoltés soient employés de manière conforme<br />

aux vues du gouvernement. En conséquence<br />

de cela, l’évêque désigna les administrateurs<br />

chargés de mettre en œuvre la volonté<br />

royale et il fut décidé d’agrandir l’établissement.<br />

Trois ans plus tard, le 1 er mai 1680,<br />

on installa les pauvres d’Avranches dans le<br />

nouvel Hôpital-Général.<br />

La Louise-Bonne<br />

d’Avranches.<br />

de lui appliquer le surnom qu’ici chacun vous donne : de la nommer Bonne-Louise ». Pendant un demi-siècle, la Bonne-Louise conquit<br />

peu à peu les jardins d’Avranches. Ensuite, sous la Restauration, les premières exportations se firent vers les îles anglo-normandes<br />

et l’Angleterre. Lors de son arrivée à Jersey, le nom de cette poire fut inversé ; de Bonne-Louise elle devint Louise-Bonne. Ensuite,<br />

via l’Angleterre, elle arriva sous ce nom erroné à Paris où l’on crut, à tort, qu’il s’agissait d’une poire jersiaise. {


62 Avranches place forte du royaume de France 63<br />

Reçus solennellement dans la cathédrale par le<br />

Grand-Doyen du chapitre, les pauvres furent<br />

ensuite conduits en procession jusqu’à l’hospice<br />

où ils furent accueillis par la nouvelle supérieure<br />

de l’établissement, Louise Gaboreau, originaire<br />

de Ducey. Seuls les pauvres résidant à Ponts<br />

et à Avranches depuis au moins deux années<br />

y étaient admis ; les autres devaient évacuer<br />

la ville. Chaque jour une personne parcourait<br />

les rues afin de contraindre les contrevenants<br />

à rejoindre l’hospice. Cependant, certains<br />

mendiants refusaient le règlement de l’hospice<br />

et s’en échappaient pour « se promener par les<br />

rues », rendant vains les efforts municipaux. Très<br />

vite, les habitants de la ville rechignèrent à verser<br />

leurs cotisations ne comprenant pas toujours<br />

L’hôtel du doyen, le Grand Doyenné, dont la façade fut<br />

reconstruite en 1762 ; à l’intérieur, les boiseries de<br />

cette époque demeurent intactes.<br />

l’intérêt de cet hôpital et regrettant, d’une<br />

certaine manière, la mendicité publique des<br />

plus démunis. En outre, l’expulsion des pauvres<br />

« étrangers » vers l’extérieur de la ville causa<br />

un déplacement de la misère dans la campagne.<br />

À la veille de la Révolution, Avranches après<br />

avoir perdu sous le règne de Louis XV son<br />

statut de place forte, connaît un timide<br />

renouveau urbain sous l’impulsion du clergé<br />

et de la noblesse. Quelques hôtels particuliers<br />

témoignent de cette brève embellie.<br />

Sur le plan urbain, le principal bouleversement<br />

réside dans la création, en 1776, d’une artère<br />

nouvelle : le « chemin de Caen à Saint-Malo »<br />

(aujourd’hui appelée rue de la Constitution),<br />

destinée à faciliter la traversée de la ville.<br />

L’hôtel de Longrais, place du Marché.<br />

La maison Bergevin, ancien hôtel particulier.<br />

Monseigneur Godard de Belbeuf { Arrivé à la tête du diocèse d’Avranches en 1774, Pierre-Augustin<br />

Godard de Belbeuf est issu d’une ancienne famille noble de<br />

Normandie. Né en 1730 au château de Belbeuf près de Rouen,<br />

il était le cadet d’une fratrie dont l’aîné, Jean-Pierre, fut procureur<br />

général du parlement de Rouen pendant trente-cinq ans.<br />

Cultivé mais également assez hautain et intransigeant,<br />

l’évêque était craint par son clergé. D’autre part, il lui fut<br />

reproché de manquer au devoir de résidence car, sur seize<br />

années d’épiscopat, Godard de Belbeuf fut absent de son<br />

diocèse près de neuf ans. Cependant, l’évêque fut un bon administrateur<br />

qui, alarmé par le très mauvais état général de la<br />

ville, tenta d’aider au mieux les pouvoirs publics en favorisant<br />

la reconstruction du Pont-Gilbert et la création d’un nouveau<br />

collège dessiné par René Le Berryais. Puis, entre août 1790<br />

et mars 1791, l’évêque assista au démantèlement du diocèse<br />

tout en affirmant que la suppression de son siège relevait<br />

d’une décision civile restant nulle aux yeux de l’Église.<br />

Expulsé de son palais le 14 août 1791, il vécut clandestinement<br />

à Avranches et dans ses environs avant de rejoindre Dieppe<br />

d’où il s’embarqua pour l’Angleterre, le 10 septembre 1792.<br />

De Belbeuf décéda à Londres le 28 septembre 1808 et son corps<br />

fut inhumé dans le cimetière Saint-Pancras, loin de son diocèse<br />

et de sa cathédrale dont il ne vit pas la chute. En 2004, d’impor-<br />

tantes fouilles archéologiques menées en amont des travaux d’agrandissement de la gare Eurostar de Londres ont permis<br />

de mettre au jour de nombreuses sépultures de l’ancien cimetière St. Pancras dont celle du dernier évêque d’Avranches. {<br />

Le Pont-Gilbert, gravure de Duroy. Collection particulière.<br />

La plaque de<br />

cercueil<br />

de l’évêque Godard<br />

de Belbeuf.<br />

© Musée d’Art et<br />

d’Histoire d’Avranches,<br />

inv. 2011.0.4.<br />

L’examen anthropologique des squelettes de M gr Godard<br />

de Belbeuf (au premier plan) et de M gr Dillon, archevêque<br />

de Narbonne, après leur découverte. © Gifford.


64 Titre Partie<br />

65<br />

Henri de La Rochejacquelin à la tête de soldats vendéens. Gravure de Chapon, vers 1880. Collection particulière.<br />

IV<br />

De la Révolution<br />

à nos jours<br />

UNE PAGE SE TOURNE<br />

En 1789, lorsque la Révolution éclata, la population très hétérogène<br />

d’Avranches était dominée par un clergé nombreux et une bourgeoisie aisée.<br />

En 1791, les habitants assistèrent à la suppression de l’évêché et à<br />

l’arrivée en ville des biens confisqués aux diverses abbayes et institutions<br />

religieuses du diocèse. Les deux cents manuscrits du Mont Saint-Michel<br />

furent déposés à Avranches à cette époque.<br />

En juin 1793, la Terreur marqua un durcissement de l’antagonisme<br />

entre les révolutionnaires et les sympathisants de l’Ancien Régime.<br />

La « Virée de Galerne »<br />

Le 1 er novembre 1793, la Convention, à Paris, décréta que « toute ville<br />

qui recevra dans son sein les brigands, leur donnera des secours ou ne les<br />

aura pas repoussés par tous les moyens dont elle est capable, sera rasée, et<br />

les biens des habitants confisqués au profit de la République ».<br />

Ce décret était destiné à encourager la résistance des villes menacées par<br />

les troupes royalistes qui, battues à Cholet en octobre 1793, avaient pris la<br />

direction du nord afin de gagner Granville et d’y établir un contact avec la<br />

flotte britannique stationnée à Jersey. Cette expédition fameuse de l’armée<br />

« catholique et royale » prit le nom de « Virée de galerne ». Malgré l’avertissement<br />

de la Convention, et en dépit des tentatives du Comité de défense<br />

républicain de rassembler les troupes présentes dans la région d’Avranches,<br />

l’armée royaliste « vendéenne » pénétra dans la ville le 11 novembre après<br />

avoir pris, coup sur coup, Fougères, Antrain et Pontorson. Arrivés vers midi,<br />

après avoir fait délivrer plusieurs suspects détenus dans la geôle, les généraux,<br />

suivis de la cavalerie royaliste et d’une armée de trente mille hommes,<br />

marchèrent alors sur Granville, point de contact avec l’Angleterre et ses îles ;


{<br />

66 De la Révolution à nos jours<br />

67<br />

Le général Valhubert<br />

les non-combattants et le surplus des troupes restèrent à Avranches pour<br />

garder la retraite. Le choc eut lieu le 14 novembre 1793. À Granville,<br />

les Républicains assiégés incendièrent les faubourgs où les Vendéens<br />

avaient pris position, les obligeant à l’inévitable fuite. Le 18 novembre,<br />

de retour à Avranches, les vaincus stationnèrent brièvement en ville<br />

avant de fuir. Les autorités républicaines réglèrent alors leurs comptes<br />

avec la population de l’Avranchin qui avait soutenu, de près ou de loin<br />

les insurgés ; plusieurs personnes soupçonnées de<br />

trahison furent fusillées. Le jeudi 21 novembre, les<br />

administrateurs du district d’Avranches, voulant<br />

donner des preuves de leur civisme, arrachèrent<br />

de leur lit une soixantaine de Vendéens, blessés<br />

ou malades, qui étaient restés à l’hôpital<br />

d’Avranches. Ces derniers furent transportés dans<br />

le champ de l’Ansoudière, face à l’établissement,<br />

et passés par les armes. Le même jour, huit cents<br />

infirmes n’ayant pu suivre la retraite furent abattus<br />

aux abords du château de Changeons.<br />

La stèle commémorative face à l’hôpital.<br />

La statue du glorieux général Valhubert érigée au<br />

centre de l’ancien jardin de l’Évêché. L’œuvre de<br />

Cartelier, originellement prévue pour le pont<br />

des maréchaux à Paris, fut offerte par<br />

Louis XVIII à la ville natale du héros.<br />

Tirée depuis Paris par trente chevaux,<br />

elle fut inaugurée en 1832.<br />

Jean-Marie Mellon Roger, dit Valhubert, né en 1764, rue Saint-Gervais,<br />

choisit son camp et devint capitaine de l’une des compagnies de chasseurs<br />

du Département qui s’étaient levées spontanément le 14 juillet 1789.<br />

En 1792, il prit la tête du premier bataillon de la Manche et contribua<br />

à lever le siège de Lille ; en hommage à ce fait d’armes, on débaptisa<br />

la rue des Prêtres pour la nommer rue de Lille. Le 5 décembre 1805, le<br />

général Valhubert décéda des suites de ses blessures sur le champ de<br />

bataille d’Austerlitz, à Brno, aujourd’hui<br />

deuxième ville de République Tchèque. {<br />

{<br />

La « fournée d’Avranches »<br />

Dès le 4 juin 1793, la radicalisation de la politique<br />

révolutionnaire se fit ressentir. Une série<br />

d’arrestations visant à éliminer tout opposant<br />

aux idées de la Révolution fut organisée et les<br />

« ex-nobles », comme on les nommait alors,<br />

furent enfermés dans diverses prisons de la<br />

ville. Libérés en novembre 1793 par l’armée<br />

vendéenne, ils furent à nouveau incarcérés par<br />

le « Comité de surveillance d’Avranches » et<br />

le tristement célèbre proconsul Lecarpentier<br />

qui dressa la liste des individus coupables<br />

d’« aristocratie » et de « conspiration ».<br />

Le 23 juillet 1794, cette liste sur laquelle figuraient<br />

les noms de trente-deux « citoyens » fut<br />

transmise au Tribunal révolutionnaire, à Paris,<br />

et les coupables furent expédiés vers la capitale<br />

en trois « charrettes couvertes », pour y être<br />

guillotinés. La moyenne d’âge des condamnés<br />

dépassait les soixante ans.<br />

Par chance, la « fournée d’Avranches » arriva à<br />

Paris peu après la destitution de Robespierre,<br />

le 27 juillet 1794 ; la Terreur était abolie. Après<br />

le 15 octobre 1794, tous furent remis en liberté<br />

sans même avoir été jugés.<br />

La cathédrale s’effondre<br />

En 1791, la cathédrale était devenue une simple église paroissiale dans<br />

laquelle le curé constitutionnel, Rioult de Montbray, décida de supprimer<br />

le jubé. Suite à ces travaux hasardeux, le 20 germinal de l’an IV (9 avril<br />

1796) la voûte, à la croisée du chœur, de la nef et du transept, s’effondra.<br />

Par souci de sécurité, en 1802, le conseil municipal décida de faire<br />

abattre les derniers murs de la nef et de la tour horloge. Les deux<br />

tours romanes de la façade furent maintenues, malgré leur mauvais<br />

état, grâce au maire Tesnière de Brémesnil qui espérait l’aide de l’État<br />

pour les restaurer. Leur intérêt géodésique fut mis en avant pour leur<br />

sauvegarde et on installa le télégraphe aérien Chappe sur la tour nord.<br />

Après un répit de quelques années, sur décision municipale, ces tours séculaires<br />

n’échappèrent finalement pas aux mines et volèrent en éclats en 1812.{<br />

Le 19 vendémiaire de l’an III (10 octobre<br />

1794), soit deux mois et demi après la chute<br />

de Robespierre, les administrateurs du district<br />

d’Avranches firent placarder dans la ville des<br />

affiches sur lesquelles ils affirmaient qu’ils<br />

n’étaient en rien responsables de l’envoi à Paris,<br />

au Tribunal révolutionnaire, des trente-deux<br />

ex-nobles rescapés.<br />

Vue intérieure du cellier du Grand Doyenné. Pendant la Révolution<br />

française, l’édifice devenu bien national accueillit le tribunal<br />

correctionnel du district, et ses caves, au cours de l’an II,<br />

servirent de geôle aux ex-nobles de la « fournée d’Avranches ».<br />

L’administration municipale l’occupa à son tour avant son acquisition<br />

par le conventionnel Pierre Pinel, le 1 er germinal de l’an IV.<br />

La cathédrale Saint-André après la première chute en 1794.


{<br />

68<br />

De la Révolution à nos jours<br />

Un fait de société<br />

Le nombre d’enfants abandonnés à l’hôpital<br />

d’Avranches au cours des premières décennies<br />

du xix e siècle était très important. À titre<br />

d’exemple, en 1806, l’établissement accueillit<br />

jusqu’à cinq cent trente-trois enfants, soit près<br />

d’un enfant sur cinq naissances enregistrées.<br />

Fréquente sous l’Ancien Régime, cette pratique<br />

s’était perpétuée sous la Révolution et<br />

l’Empire. En 1811, l’abandon des nouveauxnés<br />

dans les hôpitaux fut légalisé et des petits<br />

placards pivotants encastrés dans la paroi de<br />

murs, appelés « tours », furent aménagés afin<br />

d’abriter les enfants.<br />

De cette manière, le secret des naissances illégitimes<br />

était garanti et permettait à une « fille<br />

séduite » de conserver son honneur sans jeter<br />

son enfant sur la voie publique ou lui donner la<br />

mort. Le 1 er octobre 1835, le tour d’Avranches<br />

fut supprimé bien que deux cent quatre-vingtdix-huit<br />

cas d’abandon fussent toujours recensés<br />

entre cette date et le milieu de l’année 1839.<br />

À ce nombre impressionnant s’ajoutent cent<br />

deux décès d’enfants qui eurent lieu dans leurs<br />

trois premiers mois et cent cinquante-sept dans<br />

leur première année.<br />

Les Belle-Étoile du Mottet<br />

À la mode des années 1830<br />

Sous l’Ancien Régime, la famille Belle-Étoile appartenait à la petite noblesse de robe et<br />

tenait le fief du Mottet sis en la paroisse Saint-Étienne de Ponts. En 1734, Robert Belle-<br />

Étoile, sieur du Mottet, était premier échevin ; emprisonné sous la Terreur, il compta<br />

parmi les ex-nobles de la « fournée d’Avranches ».<br />

Son fils, Jean-Auguste Belle-Étoile du Mottet, né en 1766 et décédé en 1843, fut élu<br />

maire de 1811 à 1830. Il déclara dans la séance du conseil municipal du 13 mai 1811 :<br />

« La démolition de notre ancienne cathédrale, dont les ruines choquent les regards et<br />

menacent la sûreté publique, est une mesure indispensable […] ». Le 4 mai 1812, les deux<br />

tours romanes de la cathédrale furent minées.<br />

Jean Belle-Étoile amorça la mutation urbaine d’Avranches en décidant, en 1824, l’ouverture<br />

d’une rue nouvelle permettant de relier la place du collège à la petite place Angot ;<br />

peu après, cette rue fut nommée rue Belle-Étoile. {<br />

Les deux<br />

planches du<br />

« Lanté et<br />

Gatine »<br />

consacrées<br />

au costume<br />

féminin<br />

d’Avranches.<br />

collection<br />

particulière<br />

En 1827, à Caen, l’éditeur Mancel fait paraître<br />

l’ouvrage intitulé « Cent-cinq costumes des départements<br />

de la Seine-Inférieure du Calvados, de<br />

la Manche et de l’Orne » de Louis-Marie Lanté<br />

(1789- ?) et Georges-Jacques Gatine (1773-1824).<br />

Ce travail est un témoignage précieux sur<br />

la grande variété des tenues portées par les<br />

Normandes sous la Restauration. Deux planches<br />

sont consacrées au costume féminin d’Avranches :<br />

la première gravure représente une jeune femme<br />

de face tandis que la seconde est vue de dos. C’est<br />

sans aucun doute la première représentation du<br />

fameux « papillon », la coiffe emblématique<br />

d’Avranches qui sera remise au goût du jour par<br />

les folkloristes locaux du xx e siècle.<br />

© Musée d’Art et d’Histoire d’Avranches ;<br />

inv. 970.130.<br />

{<br />

Des Anglais à Avranches<br />

Au xix e siècle, une petite communauté britannique<br />

fréquenta Avranches et compta jusqu’à<br />

trois cent-cinquante individus. Dès 1826,<br />

trente-huit ressortissants sont attestés et pendant<br />

la première partie du siècle, de nombreux<br />

« Anglais » cherchèrent à se loger en ville. Cette<br />

immigration incita quelques rentiers à investir<br />

dans la construction de belles demeures, le long<br />

des nouveaux boulevards aménagés à la périphérie<br />

de la ville. Les « colons » britanniques<br />

toujours plus nombreux s’y installèrent.<br />

L’arrivée de ces personnes fut en partie motivée par<br />

des raisons économiques ; en effet, il s’agissait<br />

bien souvent de militaires dont la solde était<br />

moindre en période de paix et ne leur permettait<br />

pas de maintenir un niveau de vie comparable en<br />

Angleterre. En outre, ces rentiers, ces pasteurs<br />

ou retraités trouvaient à Avranches une qualité<br />

de vie supérieure à celle des villes anglaises<br />

polluées par l’essor industriel.<br />

La présence britannique fut constante jusqu’en<br />

1896 avec quelques oscillations à certaines<br />

périodes de crise comme lors de la révolution de<br />

1848 et la guerre de 1870. Vers la fin du siècle,<br />

avec la mode des bains de mer les Anglais<br />

s’éloignèrent d’Avranches.<br />

Le Carré anglais<br />

Au sein du cimetière d’Avranches, le Carré anglais abrite les<br />

sépultures de quelques ressortissants britanniques qui vécurent<br />

à Avranches entre 1830 et 1890 environ. Comme ils n’étaient<br />

pas de confession catholique, la ville d’Avranches leur octroya un<br />

secteur particulier du nouveau cimetière créé vers 1827. Ce fait<br />

est confirmé par la présence, dans d’autres îlots du cimetière,<br />

de Britanniques non-anglicans comme madame Le Héricher, née<br />

Digby, qui épousa en 1851 Édouard Le Héricher. Parmi les tombes<br />

remarquables, signalons celle de Walter Frederick Campbell of<br />

Islay, né en 1799 en Écosse et décédé à Avranches en 1855 ; cet<br />

homme réalisa un livre intitulé « Life in Normandy » qui décrit<br />

les mœurs locales à cette époque. {<br />

Détail de la pierre tombale<br />

de Walter Campbell.<br />

69<br />

Madame Le Héricher, née Digby, et sa fille dans leur propriété rue<br />

de la Constitution ; native d’Irlande, elle épousa l’historien en 1851.<br />

© Archives départementale de la Manche.<br />

Vue d’ensemble du Carré anglais.


70 De la Révolution à nos jours<br />

71<br />

Le portail roman de la chapelle<br />

Saint-Georges de Bouillé, au<br />

Val-Saint-Père, fut remonté en<br />

1843 au Jardin des Plantes, par<br />

la Société d’archéologie ; c’est<br />

encore la Société d’archéologie<br />

qui fit aménager le petit<br />

monument commémorant la<br />

pénitence d’Henri II en 1172.<br />

Avranches à la recherche de son passé<br />

La Société d’Archéologie Littérature, Sciences et Arts d’Avranches et Mortain<br />

fut fondée le 16 juillet 1835 par un groupe de notables, émules du<br />

Caennais Arcisse de Caumont, le père de l’archéologie française. Ces<br />

hommes avaient pour nom Gustave de Clinchamp, Hippolyte Sauvage,<br />

Fulgence Girard, Jacques-François Boudent Godelinière ou encore Louis-<br />

Eugène Castillon de Saint-Victor. Grâce aux Mémoires de la Société, dont<br />

le premier tome parut en 1842, les premiers résultats des prospections archéologiques<br />

ou recherches documentaires furent publiés. Des éléments<br />

significatifs du patrimoine historique et culturel de la région furent révélés<br />

puis sauvés grâce à une présence assidue sur le terrain.<br />

Dans deux salles de l’ancien manoir épiscopal, la Société d’Archéologie<br />

installa un « musée » qui fut ouvert pour la première fois le dimanche<br />

22 juillet 1838 à plus d’un millier de visiteurs. De nombreux dons<br />

avaient augmenté les collections et parmi les pièces remarquables, le<br />

public put voir une « armure en fer trouvée dans les fortifications de la<br />

ville » ainsi que des « têtes d’animaux, dont une trouvée dans les grèves<br />

du Mont Saint-Michel », un « bardeau pris sur la maison de l’Empereur<br />

à Sainte-Hélène », une dent de rhinocéros ou encore un « superbe œuf<br />

d’autruche ». Hélas, ce cabinet de curiosités disparut en décembre 1899<br />

dans l’incendie du bâtiment.<br />

180 ans après sa fondation, la Société d’archéologie d’Avranches, Mortain et Granville continue de<br />

publier quatre fois par an sa Revue de l’Avranchin et organise chaque mois une sortie sur le terrain ;<br />

ici, visite de Mortain guidée par François Saint-James.<br />

Édouard Le Héricher { Né à Valognes en 1812 et figure emblématique de l’érudition locale, Édouard Le Héricher anima la<br />

Société dès les années 1840, d’abord comme secrétaire, puis en tant que président jusqu’à son décès,<br />

en 1890. Homme charismatique, Le Héricher su attirer à lui des personnalités de tous milieux sociaux,<br />

témoignant d’un bel esprit d’ouverture qui impliquait nécessairement une tolérance de chacun à l’égard<br />

des questions politiques et religieuses. Sous sa présidence, la Société compta près de cent quatrevingts<br />

membres répartis dans l’Avranchin et le Mortainais, ainsi que cent soixante correspondants<br />

parfois étrangers. En parcourant la presse locale de ces années, on constate à quel point les activités<br />

de la Société d’archéologie rythmaient la vie d’Avranches. Véritable « passeur de savoirs », il initia à<br />

l’histoire plusieurs générations de jeunes collégiens dont il fut le professeur. Il publia de nombreux<br />

essais dans des domaines aussi variés que l’histoire, l’archéologie, la philologie et la botanique ; de<br />

tous ses ouvrages l’« Avranchin monumental et historique » est incontestablement le plus fameux. {<br />

Buste d’Édouard Le Héricher, modelage en terre cuite de Margueritte Beaumont<br />

d’après nature, vers 1880. © DNM.<br />

Ce dessin de Joseph Le Dieu (1815-1880), avocat et membre de la Société d’archéologie, représente les ruines de la porte Baudange (place de<br />

la mairie) en octobre 1845. Ces croquis coïncident avec les démarches menées par Édouard Le Héricher, dès 1846, auprès de l’administration<br />

des Monuments historiques afin de venir à bout de la volonté municipale de démolir ces vestiges. Collection particulière.<br />

Castillon de Saint-Victor le notable érudit<br />

{ Né le 24 décembre 1771, Louis-Eugène Castillon épousa, le 3 août 1802, Suzanne Valat de<br />

Saint-Roman. Les familles Castillon et Valat, issues de la noblesse d’épée et toutes deux<br />

d’origine montpelliéraine, arrivèrent à Avranches dans les années 1760 et résidaient rue<br />

d’Auditoire. Sous l’Empire, Castillon de Saint-Victor fut nommé président de la 4e section<br />

de l’assemblée cantonale d’Avranches et fut également, en tant que chevalier de Malte,<br />

membre du conseil de surveillance des prisons du Mont Saint-Michel et d’Avranches. En<br />

1819, le préfet de la Manche le nomma « Commissaire-Inspecteur des antiquités » pour<br />

l’Arrondissement d’Avranches. Pour cette mission, le préfet souhaitait un « homme instruit<br />

et amateur des études historiques » capable « de rendre un compte exact de toutes les<br />

découvertes qui parviendraient à sa connaissance ».<br />

Castillon de Saint-Victor publia également en 1821 le catalogue des livres déposés en<br />

1791 à Avranches. Les manuscrits montois y figuraient. Louis Castillon de Saint-Victor<br />

mourut le 12 juin 1845 à son domicile situé au no 12 de la rue d’Auditoire. {<br />

Détail du portrait de Louis Castillon<br />

peint par François Lecerf en 1843.<br />

© Musée d’Art et d’Histoire d’Avranches ;<br />

inv. 988.5.1.


72 De la Révolution à nos jours 73<br />

Cette photographie réalisée peu avant l’incendie de 1899 montre les profonds réaménagements subis par le manoir épiscopal au xviii e siècle ;<br />

sur l’image, c’est principalement la tourelle d’escalier en vis qui permet de reconnaître le monument. © Archives départementales de la Manche.<br />

Le manoir épiscopal vers 1910. Avec son allure d’imposant palais Renaissance, ses fenêtres à<br />

croisées, la haute toiture de sa tour d’escalier, le manoir épiscopal est souvent considéré comme<br />

l’œuvre de Louis de Bourbon. En fait, l’édifice frappé par le violent incendie de décembre 1899 a<br />

été intégralement remanié, au commencement du xx e siècle, par l’architecte Cheftel.<br />

L’escalier en vis du manoir<br />

épiscopal (évoqué p. 52).<br />

© Archives départementales de la Manche.<br />

{<br />

Victor Gauquelin, le maire du renouveau<br />

Membre d’une vieille famille de l’Avranchin,<br />

Victor Gauquelin naquit à Avranches le 21 juin<br />

1796, au n o 22 de la rue de Lille. Élève au collège<br />

de la ville, il poursuivit des études de droit à la<br />

faculté de Paris, puis rentra à Avranches où il<br />

devint avocat.<br />

Élu conseiller municipal dès 1831, puis adjoint<br />

en 1843, Gauquelin fut nommé maire par décret<br />

du 20 août 1852, suite à la proclamation du<br />

Second Empire. Il occupa ce siège jusqu’aux<br />

élections de 1855 où il fut battu, mais demeura<br />

au conseil municipal jusqu’à sa mort, en 1862.<br />

Sous l’impulsion de Gauquelin, la ville se lança, à<br />

partir de 1843, dans la reconstruction de l’église<br />

Saint-Gervais. En février 1852, l’agrandissement<br />

de l’église Saint-Saturnin fut décidé ; puis,<br />

en 1855, on admit l’idée que Notre-Dame des<br />

Champs devait, elle aussi, faire l’objet de travaux.<br />

Après le terrible orage du 30 mai 1849 qui vit<br />

le ruisseau de Pivette se transformer en torrent<br />

et se déverser sur l’hôpital, le conseil municipal<br />

évoqua, le 31 octobre 1851, la nécessaire rénovation<br />

de chambres et la reconstruction de la<br />

chapelle. Le samedi 19 juin 1852, le préfet de<br />

la Manche posa la première pierre de l’édifice.<br />

Le jardin des Plantes et le couvent des Ursulines<br />

Sous l’Ancien Régime, le jardin des plantes d’Avranches était le domaine<br />

d’un couvent de moines franciscains dispersés en 1791. Leur jardin<br />

devint au début du xix e siècle le jardin botanique puis le « jardin des<br />

plantes ». En 1803, les bâtiments des premiers moines retrouvèrent leur<br />

vocation première lorsque le conseil municipal créa un pensionnat de<br />

jeunes filles confié aux Dames Ursulines de Vire. Les Ursulines, « premier<br />

ordre enseignant pour les femmes dans l’Église » fondé en 1535 en Italie,<br />

avait précisément vocation à éduquer les jeunes filles issues des couches<br />

sociales les plus démunies. Après un peu plus d’un siècle d’existence,<br />

l’œuvre éducative des Ursulines s’arrêta en décembre 1904, lorsque la loi<br />

de séparation de l’Église et de l’État aboutit à l’expulsion des religieuses.<br />

Vers 1910, la chapelle du couvent fut convertie en musée. {<br />

Victor Gauquelin peint par Louis Loir en 1855 ; le magistrat<br />

pose avec le costume officiel du maire tel qu’il fut défini par<br />

le décret du 1 er mars 1852. Collection particulière © DNM.<br />

La chapelle de l’hôpital est un exemple parlant<br />

de la lente métamorphose d’Avranches vers<br />

1850. Victor Gauquelin en fut l’un des principaux<br />

artisans.<br />

Le cèdre du Liban<br />

dans le Jardin des<br />

Plantes.<br />

Dessin de Joseph<br />

Le Dieu. Collection<br />

particulière.


74 De la Révolution à nos jours<br />

Titre Partie 75<br />

Les plans de la nouvelle église Saint-Saturnin. © Archives départementales de la Manche.<br />

La construction de la nouvelle église Notre-<br />

Dame commença par la nef et permit de<br />

conserver l’ancien édifice pendant quelques<br />

années ; de style « néo-gothique », le<br />

nouveau bâtiment imaginé par l’architecte<br />

Théberge contrastait par ses proportions<br />

audacieuses avec l’église que l’on souhaita<br />

remplacer. Le 12 avril 1863 le préfet de la<br />

Manche et M gr Bravard, évêque de Coutances<br />

et d’Avranches assistèrent à la pose de la<br />

première pierre.<br />

Faute de moyens financiers suffisants, le<br />

chantier s’étira sur plusieurs années ; le<br />

13 novembre 1892 eut lieu la consécration<br />

de l’église et les deux tours de la façade<br />

ne furent achevées qu’entre 1926 et 1937.<br />

Collection particulière.<br />

Ci-dessous : vue depuis le donjon des églises Saint-Saturnin et Notre-Dame ; le clocher de Saint-Saturnin<br />

n’est pas encore construit et l’ancienne église Notre-Dame est toujours debout. Collection particulière.<br />

La chapelle de l’hôpital édifiée sous le mandat<br />

de Victor Gauquelin ; le style « néo-roman »<br />

retenu est d’une grande sobriété dans laquelle<br />

transparaît un souci évident d’économie.<br />

Le nouvel hôtel de ville inauguré le 10 septembre 1850 en présence<br />

du président de la République, Louis-Napoléon Bonaparte.<br />

© Musée d’Art et d’Histoire d’Avranches, huile sur toile, inv. 970.144.<br />

La Société d’archéologie obtint de l’administration municipale la<br />

création d’une vaste bibliothèque au second étage de l’hôtel de<br />

ville; cette salle remarquable accueillit les volumes confisqués<br />

en 1791 aux diverses communautés religieuses du diocèse mais<br />

aussi les donations de l’État obtenues dans les années 1830 par<br />

Alexandre Motet, bibliothécaire, et le maire Anatole Olivier. © DNM.<br />

Les plaques de rue en faïence de Bayeux, produites par la<br />

manufacture Gosse, furent posées vers 1850 et témoignent de la<br />

réorganisation de la ville à cette époque ; la plaque de la rue de<br />

Lille est l’une des trois dernières toujours en place. © DNM.<br />

Entre 1842 et 1845, l’Hôtel de la souspréfecture,<br />

d’inspiration antique, fut<br />

édifié légèrement au sud du chœur de<br />

la cathédrale rasée quelques années<br />

plus tôt.<br />

Le clocher de l’ancienne église Saint-Gervais. Avec l’aimable<br />

autorisation de Paul Hay. © Paul Hay.


76 De la Révolution à nos jours<br />

77<br />

Maurice Chevrel (1849-1923)<br />

Maurice Chevrel vit le jour à Avranches, le<br />

6 mars 1849. Après ses études au collège,<br />

il devint agrégé ès Lettres et commença par<br />

enseigner au lycée Condorcet avant d’entamer<br />

une carrière d’inspecteur d’académie puis<br />

d’inspecteur général de l’université, à Caen,<br />

tâche dont il s’acquitta jusqu’à sa retraite.<br />

De retour à Avranches, il fut élu maire en 1902,<br />

puis conseiller général en 1907, et son action<br />

porta tout d’abord sur l’instruction. Il renforça<br />

le collège de garçons et créa un cours secondaire<br />

pour les jeunes filles qui devint deux ans<br />

plus tard un collège de filles. Il créa une école<br />

au Pont-Gilbert afin d’éviter aux enfants du<br />

quartier les ascensions quotidiennes. En 1907,<br />

M. Chevrel inaugura le tramway reliant la gare<br />

à la ville. Il s’employa à la création du réseau<br />

d’adduction d’eau car, jusqu’à cette époque,<br />

les cas de fièvre typhoïde n’étaient pas rares.<br />

Son mandat fit également naître divers édifices<br />

remarquables tels le haras, l’hôtel de la Caisse<br />

d’Épargne et l’hôtel des Postes. Le magistrat eut<br />

également à régler la délicate crise consécutive<br />

à la loi de séparation de l’Église et de l’État<br />

et surtout à diriger la ville pendant les quatre<br />

longues années du premier conflit mondial.<br />

L’intérieur du haras restauré en 2010.<br />

Maurice Chevrel. © DNM.<br />

Décédé en 1923, dans l’exercice de ses fonctions<br />

municipales, Maurice Chevrel eut droit<br />

à des obsèques solennelles auxquelles toute la<br />

population d’Avranches participa. En 1929, le<br />

conseil municipal donna à la rue du Boulevard<br />

le nom de son illustre riverain dont la résidence,<br />

attenante à la tour de la porte Baudange, disparut<br />

en juin 1944.<br />

Les obsèques solennelles auxquelles toute la population d’Avranches est présente. © DNM.<br />

{<br />

Simultanément à la construction de nouveaux bâtiments publics, le patrimoine architectural médiéval de la ville disparaît inexorablement ;<br />

en 1919, la « Tourelle » de la porte de Ponts s’effondra faute d’entretien. Avec l’aimable autorisation de Paul Hay. © Paul Hay.<br />

Le destin de deux frères<br />

Le samedi 1 er août 1914, à 4 heures de l’après-midi, le tocsin annonça une nouvelle guerre avec<br />

l’Allemagne. Le lendemain, l’ordre de mobilisation générale fut placardé. Deux frères, Robert et<br />

Georges, ayant grandi route de Mortain où résidaient leurs parents René Durand, typographe, et<br />

Joséphine Touroult, furent mobilisés au début d’août 1914. Ils appartenaient respectivement<br />

aux classes 1900 et 1903. Le cadet intégra le 135 e régiment d’infanterie. Après plus d’une année<br />

de durs combats dans l’est et le nord de la France, le 10 novembre 1915, sous les violents<br />

bombardements adverses, le soldat de deuxième classe Georges Durand fut « tué à l’ennemi ».<br />

Robert, l’aîné, soldat de deuxième classe à la compagnie montée du régiment de marche du<br />

deuxième régiment étranger, trouva la mort le 26 novembre 1915 à Sidi Abderrahman, dans le<br />

Maroc occidental, moins de deux semaines après son jeune frère.<br />

Georges et Robert Durand font partie de ces jeunes gens d’Avranches tués au cours de la Grande<br />

Guerre qui ont obtenu la mention « Mort pour la France » ; selon le recensement de 1924, deux<br />

cent soixante deux « enfants d’Avranches » auraient péri lors du premier conflit mondial. {<br />

Le monument aux morts de la<br />

Grande Guerre inauguré place<br />

Littré le 9 novembre 1924.


78 De la Révolution à nos jours<br />

79<br />

Albert Bergevin.<br />

Avranches vue par Bergevin<br />

Le commerce d’antiquités Bergevin, rue de la Constitution.<br />

Collection particulière.<br />

Dessin au crayon représentant un enterrement à Vains, le<br />

1 er octobre 1910. Collection particulière.<br />

Fils d’antiquaire, l’artiste Albert Bergevin, né le 11 juin 1887 au n o 9 rue<br />

de la Constitution, demeure une figure emblématique d’Avranches au<br />

xx e siècle.<br />

À partir de 1903, Bergevin séjourna à Paris de façon régulière. Après<br />

avoir été élève d’un Prix de Rome, Louis Lavalley, il entra à seize ans à<br />

l’Atelier Julian, rue Fromentin.<br />

En 1928, Bergevin s’installa définitivement à Avranches avec son épouse<br />

Marie-Jeanne Seguin et leurs deux fils, au n o 10 de la rue de Lille où il<br />

s’adonna pleinement à son art.<br />

En 1965, Bergevin fit don au musée d’Avranches d’une cinquantaine de<br />

toiles et de dessins. À cette époque, il livrait dans ses notes personnelles :<br />

« Si mon œuvre se trouve être digne de me survivre, je souhaiterais qu’une<br />

salle du musée d’Avranches puisse être consacrée à un choix de mes toiles<br />

et de mes dessins et que mes héritiers consentent à faire le nécessaire pour<br />

cela avec les autorités locales quand la ville aura reconstitué son musée ».<br />

Albert Bergevin s’éteignit à son domicile, rue de Geôle, le 12 février<br />

1974, à l’âge de quatre-vingt-sept ans.<br />

Extrait d’un carnet de croquis de l’artiste, dessin du jardin de la rue<br />

de Geôle sous la neige le 30 décembre 1964. Collection particulière.<br />

Dessin aquarellé représentant l’église de Saint-Jean de la Haize<br />

depuis la propriété de la rue de Lille. Collection particulière.<br />

Scène de marché à<br />

Avranches vers 1920 ;<br />

ici l’influence de<br />

Cézanne sur Bergevin<br />

est particulièrement<br />

sensible. Les scènes<br />

populaires, paysages,<br />

natures mortes, sont les<br />

sujets de prédilection<br />

du peintre. Il multiplie<br />

les dessins issus de<br />

l’observation minutieuse<br />

de ses contemporains.<br />

Dans de nombreuses<br />

œuvres, le regard de<br />

l’ethnographe ou de<br />

l’humoriste se substitue<br />

presque à celui du<br />

plasticien.<br />

© Musée d’Art et d’Histoire<br />

d’Avranches, inv. 970.231.<br />

La célèbre « affiche de Bergevin » réalisée vers 1910 pour le Syndicat<br />

d’initiatives d’Avranches. © Archives départementales de la Manche.


80 De la Révolution à nos jours<br />

81<br />

Les « Quatre Tourelles » (rasées dans les années quatre-vingts) affublées du drapeau à croix gammée.<br />

Une sentinelle allemande sur le<br />

perron de la Kommandantur.<br />

« Avis officiel » allemand du<br />

24 juillet 1940 concernant la<br />

détention de munitions.<br />

© Musée d’Art et d’Histoire<br />

d’Avranches ; inv. 2011.0.23.<br />

La Seconde Guerre mondiale<br />

Après la déclaration de la guerre à l’Allemagne, le<br />

3 septembre 1939, puis l’invasion de la France en juin<br />

1940, les premières troupes allemandes entrèrent dans<br />

Avranches le 17 juin. Très vite, le Kreiskommandant<br />

Von Pasquali imposa à la population de nouveaux<br />

règlements et de nombreuses restrictions. Les beaux<br />

immeubles et les résidences bourgeoises furent occupés<br />

par les administrations et les officiers ; le drapeau nazi<br />

flotta sur les « Quatre-Tourelles », demeure remarquable<br />

du boulevard Foch transformée en Kommandantur.<br />

Cinq familles de confession juive vivaient à Avranches<br />

lorsqu’en 1942, les arrestations eurent lieu. Les Rozental<br />

et les Mainemer, commerçants ambulants furent dénoncés<br />

et déportés. Seule la petite Estelle Rozental, âgée de<br />

trois mois, fut sauvée par un couple d’Avranches.<br />

Le 21 juillet 1942, Albert Mendelbaum qui tenait une boutique de<br />

nouveautés fut lui aussi dénoncé et arrêté. Réquisitionné pour les travaux<br />

du Mur de l’Atlantique, il s’évada le 13 juin 1944. Désiré Lerouxel, un<br />

adjoint au maire révoqué pour avoir refusé la politique de collaboration,<br />

créa un réseau résistant et réalisa clandestinement les premiers tracts<br />

antiallemands. Il meurt dans le bombardement de la prison de Saint-Lô<br />

le 6 juin 1944.<br />

Sur ordre des autorités allemandes, en 1942, les manuscrits du Mont<br />

Saint-Michel furent évacués vers le château d’Ussé, en Indre-et-Loire ;<br />

deux caisses ayant servi au transport des précieux ouvrages ont été<br />

retrouvées en 2003 dans les greniers de l’hôtel de ville.<br />

Le monument mémorial des familles<br />

juives déportées, inauguré le 18 octobre<br />

1992.<br />

deux caisses ayant servi à évacuer les<br />

manuscrits du Mont Saint-Michel. Collection<br />

musée d’Art et d’Histoire d’Avranches. © DNM.<br />

Au jardin des Plantes, le monument à<br />

la mémoire de Désiré Lerouxel.


82 De la Révolution à nos jours<br />

83<br />

Les bombes alliées firent disparaître le musée de la ville, installé dans la chapelle et trois<br />

petites salles annexes du couvent des Ursulines. Le peintre Albert Bergevin fut chargé par<br />

le sous-préfet de récupérer dans les décombres ce qui pouvait être sauvé ; quelques débris<br />

furent transportés par lui à la mairie avec l’aide du concierge Pascal Le Petit.<br />

Collection particulière.<br />

Les bombardements<br />

Sous le porche du tribunal, place Daniel Huet,<br />

une mère de famille cherchant un abri, fut<br />

ensevelie sous les décombres avec ses enfants.<br />

Le 7 juin 1944, le lendemain du Débarquement allié sur les côtes normandes,<br />

Avranches fut frappée par de violents bombardements aériens, visant à<br />

entraver l’arrivée des renforts allemands vers le front. En quelques minutes,<br />

vers 14 h 30, trois vagues meurtrières anéantirent la gare mais<br />

aussi le centre-ville, provoquant des incendies en divers endroits.<br />

Les conduites d’eau éventrées par les bombes rendirent vains les<br />

efforts des pompiers qui furent impuissants face à l’ampleur des<br />

destructions. Les survivants tentèrent de dégager des décombres<br />

les corps des civils ensevelis sous les gravats ; partout ils assistèrent<br />

aux scènes atroces d’habitants déchiquetés par les bombes ou<br />

brûlés vifs dans leur logement. En fin de journée, on comptait<br />

plus de quatre-vingts victimes.<br />

Bien que des tracts alliés aient été lâchés au-dessus de la région<br />

d’Avranches, invitant les populations « à s’éloigner pendant<br />

quelques jours » et à « se disperser dans la campagne, autant<br />

que possible », la plupart des habitants restèrent en ville.<br />

À l’autre bout de la ville, la Caisse d’Épargne a, elle aussi, souffert du bombardement.<br />

L’exode<br />

Après les premiers raids aériens, l’exode des citadins<br />

vers la campagne s’organisa. Un élan de solidarité<br />

anima la population rurale à l’égard des sinistrés.<br />

Sur les six mille cinq cents habitants qui fuirent la<br />

ville, trois mille furent logés à Saint-Senier, neuf<br />

cents à Saint-Martin-des-Champs, sept-cents au<br />

Val-Saint-Père et plus de cinq-cents à Saint-Loup.<br />

Léon Jozeau-Marigné, alors adjoint au maire,<br />

orchestra le ravitaillement des populations.<br />

Il voulut qu’en cinq jours, les sinistrés soient<br />

« installés en cantonnement, comme un régiment<br />

en campagne ». Jozeau-Marigné avait recruté<br />

des bénévoles pour l’approvisionnement et des<br />

responsables pour chaque groupe de fermes. Cette<br />

situation se prolongea jusqu’à la fin définitive des<br />

combats, vers le 15 août.<br />

Ponts-sous-Avranches après le 15 août : les civils sont<br />

désormais à l’abri des combats.


84 De la Révolution à nos jours<br />

85<br />

Une partie du convoi allemand incendié à la sortie d’Avranches. © Archives départementales de la Manche.<br />

À droite : une plaque de matricule abandonnée par un déserteur allemand près<br />

d’Avranches, au moment de la percée américaine.<br />

31 juillet 1944 : la percée de Patton<br />

Depuis le Débarquement, les Alliés avançaient pas à<br />

pas, parfois difficilement, dans le bocage normand<br />

où l’armée allemande jetait ses dernières forces,<br />

exploitant un terrain propice aux embuscades.<br />

Fin juillet, pour sortir de cette ornière, le général<br />

Bradley lança l’opération « Cobra » qu’il confia<br />

à la III e armée de Patton. Cette offensive permit<br />

à la puissante machine de guerre américaine<br />

de déferler vers le sud et de réaliser la « Percée<br />

d’Avranches ». Le 30 juillet, d’importants tirs<br />

d’obus touchèrent la ville, déjà très endommagée.<br />

Le bourg de Ponts paya cher l’arrivée des<br />

Américains dont les projectiles détruisirent la<br />

nef de l’église et le pont jusqu’alors préservé.<br />

Mais, le jour même, les Allemands réparèrent ce<br />

pont afin d’y faire passer, de nuit, un important<br />

convoi. À 20 heures 30, les premiers GI’s apparaissaient<br />

à Avranches, au carrefour des Mares.<br />

Seul un canon allemand, installé près de la<br />

Bicqueterie, opposa une résistance et détruisit<br />

quatre chars américains à l’ouest du pont Gilbert.<br />

Le lundi 31 juillet, avant l’aube, le convoi allemand<br />

qui, la veille, avait réussi à franchir la Sée à Ponts<br />

essaya de quitter la ville en passant par les « M ».<br />

Plusieurs centaines d’hommes appartenaient à<br />

ce long cortège constitué de nombreux véhicules<br />

attelés ou motorisés.<br />

En atteignant Avranches, les chars américains réalisent une percée<br />

de soixante kilomètres en une semaine.<br />

Le passage des blindés américains dans Avranches.<br />

Les chars américains détruits le 30 juillet 1944, au pied d’Avranches.<br />

© Archives départementales de la Manche.<br />

Vers 10 heures du matin, l’aviation alliée pilonna<br />

cette longue colonne qui fut anéantie en moins<br />

d’une heure. Les Américains capturèrent plus<br />

d’un millier d’Allemands immédiatement<br />

transférés vers les camps aménagés au nord<br />

d’Avranches. Les véhicules du convoi furent<br />

pillés trois jours durant par la population civile ;<br />

tabac, boîtes de conserves, couvertures, outillages<br />

divers, pièces d’automobiles, vêtements<br />

trouvèrent rapidement acquéreurs et firent, par<br />

la suite, l’objet d’un véritable commerce.<br />

À 16 heures, la première colonne blindée américaine<br />

traversa Avranches. En moins de trois<br />

jours, Patton réussit à faire passer sur l’unique<br />

route reliant Avranches à Pontaubault sept<br />

divisions qui envahirent la Bretagne et prirent à<br />

revers la défense allemande immobilisée dans le<br />

sud de la Basse-Normandie.<br />

Une colonne de soldats allemands, mains sur la tête, traverse le<br />

quartier du Pont-Gilbert et rejoint un camp de prisonniers.<br />

À l’arrière-plan : le Grand Doyenné où des habitants trouvèrent refuge<br />

pendant la contre-attaque allemande fut épargné par les bombes.<br />

Août 1944 : la contre-attaque allemande<br />

Libérée le 31 juillet, Avranches demeura dans la<br />

tourmente durant tout le début du mois d’août<br />

1944. Après la fulgurante percée de Patton, l’étatmajor<br />

allemand réalisa un peu tard qu’un important<br />

verrou de sa défense venait d’être enfoncé et<br />

lança une contre-attaque depuis Mortain.<br />

Après l’euphorie liée à l’arrivée des libérateurs,<br />

les habitants réalisèrent que la guerre n’était pas<br />

encore tout à fait terminée. La nuit, l’aviation<br />

allemande se livra au bombardement, quelque<br />

peu aléatoire, des positions américaines afin<br />

de permettre aux unités de Panzer<br />

de reprendre Avranches,<br />

en vain. Les habitants<br />

furent une fois encore<br />

très éprouvés par ces<br />

ultimes combats.


86 De la Révolution à nos jours 87<br />

La spectaculaire reconstruction de l’église Notre-Dame-des-Champs avec la conception d’une charpente en béton armé. Collection particulière.<br />

La reconstruction de la ville permit<br />

également de rendre hommage à<br />

l’armée de Patton ; en 1954, fut<br />

érigé un monument de granite à la<br />

sortie sud de l’agglomération où se<br />

dressait autrefois un îlot d’habitation.<br />

À gauche, le buste de Patton en<br />

bronze réalisé en 2004 à l’occasion<br />

du 60 e anniversaire de la Libération.<br />

Collection particulière.<br />

Avranches des « Trente Glorieuses »<br />

Avec un recul de soixante ans, la reconstruction<br />

d’Avranches apparaît comme une réussite urbanistique<br />

et architecturale ; beaucoup d’immeubles<br />

laissent entrevoir le souci d’intégrer une architecture<br />

nouvelle aux quartiers plus anciens.<br />

Lors de la rurbanisation d’Avranches, la municipalité<br />

décida la création de rues nouvelles, à<br />

l’instar de la « corniche Saint-Michel », rebaptisée<br />

depuis boulevard Jozeau-Marigné, ou de la rue<br />

Saint-Gaudens. D’autres voies furent modifiées,<br />

comme la rue de la Constitution que l’on élargit<br />

jusqu’au niveau des dernières destructions, ou la<br />

rue du Pot d’Étain dont le tracé fut modifié pour<br />

éviter le transit des automobiles vers les rues<br />

étroites adjacentes à la place Saint-Gervais.<br />

Le renouveau d’Avranches se traduisit également<br />

par la construction, à la périphérie de la ville, d’un<br />

nouveau lycée qui conserva le nom d’Émile Littré,<br />

tandis que l’ancien établissement, installé dans les<br />

locaux du xviii e siècle, devint un collège d’enseignement<br />

secondaire et fut baptisé « Challemel-<br />

Lacour ». Le « groupe scolaire », devenu depuis<br />

école Pierre Mendès-France, témoigne lui aussi<br />

des grands enjeux sociaux de l’après-guerre.<br />

{<br />

Georges Scelle : un Avranchais à l’ONU<br />

Le centre-ville reconstruit dans les années cinquante : les baraquements<br />

provisoires de la place Valhubert où des commerçants de la ville ont<br />

repris leur activité.<br />

Rue de la Constitution, deux évocations architecturales du Moyen<br />

Âge : une maison à arcades et une façade à pignon sur rue, toutes<br />

les deux construites après 1950.<br />

Né en mars 1878, rue de Lille, après une scolarité brillante au collège, Georges Scelle obtint à Paris, en 1906, le<br />

titre de docteur ès sciences politiques et économiques puis l’agrégation, en 1912. Il devint alors professeur de<br />

droit international à la faculté de Dijon. Mobilisé de 1914 à 1918, il retrouva son poste après la guerre. Entre<br />

1924 et 1925, Georges Scelle fut directeur de cabinet du ministre du Travail et, en 1933, il arriva à la faculté<br />

de Droit de Paris où il enseigna le droit international, jusqu’à sa retraite en 1948. Georges Scelle s’illustra sur<br />

la scène internationale ; juriste de haute volée, il assista à de la cinquième et dernière<br />

session de la Société des Nations (SDN) ; puis, en 1945, il participa à la<br />

création de l’Organisation des Nations unies. De 1949 à 1958, il intégra la<br />

commission de Droit international de l’ONU, qu’il présida à partir de 1950.<br />

Profondément humaniste, il insuffla de nombreuses notions aujourd’hui<br />

universelles comme la reconnaissance des fonds marins en tant que composante<br />

du patrimoine commun de l’humanité. Georges Scelle s’éteignit à<br />

Paris le 8 janvier 1961 à l’âge de quatre-vingt-trois ans ; selon ses dernières<br />

volontés, il repose dans le caveau familial, au cimetière d’Avranches. {<br />

La carte d’étudiant en Droit de Georges Scelle<br />

pour l’année 1904-1905. © Lecuir.


88<br />

De la Révolution à nos jours<br />

Les fouilles archéologiques de la<br />

cathédrale Saint-André, entre 1972<br />

et 1977, demeurent un moment<br />

important dans l’histoire patrimoniale<br />

d’Avranches.<br />

Entrée du collège Challemel-Lacour.<br />

Octobre 1951, un terrible incendie détruisit les baraquements provisoires de la place Valhubert où<br />

étaient installés les commerçants sinistrés. Collection particulière.<br />

L’un des symboles de la ville reconstruite : sa piscine « Olympique »…<br />

Paul Challemel-Lacour { La famille de Paul Challemel-Lacour (Avranches 1827-Paris 1896), était originaire de l’Orne<br />

et arriva à Avranches après 1822 où elle ouvrit une petite épicerie, à l’angle de la place Saint-<br />

Gervais et de la rue des Chapeliers. L’entreprise familiale fit faillite au début des années<br />

1830 et le jeune homme poursuivit ses études commencées au collège de la ville, à Paris où<br />

il obtint une agrégation de philosophie. À la chute du Second Empire, en 1870, il fut nommé<br />

préfet du Rhône, puis, d’abord élu à l’Assemblée nationale en 1872, il entra au Sénat en 1876.<br />

En 1879, il fut nommé ambassadeur de France à Berne, puis à Londres en 1880 avant de<br />

devenir trois ans plus tard ministre des Affaires étrangères dans le cabinet de Jules Ferry.<br />

En 1893, il succéda à ce dernier au poste de président du Sénat tandis que la même année<br />

il entrait à l’Académie française. {<br />

L’après-guerre fut aussi marquée par la naissance<br />

d’échanges franco-allemands visant à<br />

enseigner aux jeunes générations les leçons des<br />

deux conflits mondiaux et, surtout, à les mener<br />

sur la voie de la réconciliation. En 1953, les<br />

premiers échanges entre les lycées de Korbach<br />

et d’Avranches furent organisés ; puis, en 1963,<br />

le jumelage entre les deux villes fut scellé.<br />

Ainsi, plusieurs milliers de jeunes et moins<br />

jeunes tissèrent, au fil des ans, une amitié aussi<br />

sincère que les crises passées furent destructrices.<br />

Pour beaucoup d’élèves d’Avranches ce<br />

voyage en RFA, dans les années 1970-1980, était<br />

aussi une confrontation avec la réalité politique<br />

d’une Europe coupée en deux par le « rideau de<br />

fer ». La petite cité pyrénéenne de Saint-Gaudens<br />

apporta dès l’automne 1944 une aide matérielle<br />

précieuse aux habitants d’Avranches sinistrés ;<br />

le jumelage entre les deux villes se concrétisa<br />

en 2007. En 1993, Crediton, ville du Devon en<br />

Grande-Bretagne, s’associa officiellement avec<br />

Avranches après vingt-cinq ans d’échanges<br />

linguistiques entre le collège Challemel-Lacour<br />

et le Queen Elizabeth Community College.<br />

{<br />

Émile Littré<br />

Le célèbre lexicographe et académicien (Paris, 1801-1881), n’a jamais<br />

vécu à Avranches. Ses ancêtres étaient sauniers sur le littoral de la<br />

Baie, à Vains. En 1691, l’un d’eux, Simon Littré, épousa Jacqueline<br />

Bellin, la fille d’un maître orfèvre d’Avranches ; cette union donna<br />

cinq générations d’orfèvres avranchais. Le père d’Émile Littré quitta<br />

Avranches pour Paris à la fin du xviii e siècle et embrassa une<br />

carrière de fonctionnaire aux « Contributions indirectes » ;<br />

aujourd’hui, Émile Littré est surtout connu pour son<br />

célèbre Dictionnaire de la langue française, qu’il<br />

réalisa entre 1844 et 1873. {<br />

Une photographie du « rideau<br />

de fer » prise par un collégien<br />

d’Avranches en 1988, © DNM.<br />

89<br />

L’autoroute des estuaires fait transiter<br />

chaque année des dizaines de milliers<br />

de véhicules au pied de la ville.<br />

Enfin, sous l’impulsion du conseil général de la<br />

Manche, Saint-Hélier, capitale anglo-normande<br />

de Jersey, et Avranches co-signèrent une charte<br />

de jumelage en décembre 1982 ; recréant<br />

ainsi des liens anciens entre la Normandie<br />

continentale et ses îles.<br />

Le dernier quart du xx e siècle est marqué par le<br />

passage de l’autoroute des estuaires, au pied de<br />

la colline des Abrincates. Ce grand axe routier<br />

européen reliant la Belgique à l’Espagne a généré<br />

de nouvelles zones commerciales périphériques<br />

qui bouleversèrent les habitudes des habitants<br />

d’Avranches et de sa région.


Legende<br />

© Archives départementales de la Manche.<br />

Avranches<br />

aujourd’hui<br />

Consciente de ses atouts la petite ville<br />

misa dès les années cinquante sur<br />

le tourisme et s’afficha comme « la<br />

Cité des Fleurs ». Puis, après avoir<br />

longtemps vanté la beauté de son<br />

jardin des plantes et la majesté de son panorama sur la Baie ainsi que<br />

la saveur de son agneau de pré-salé, Avranches s’est engagée à la fin<br />

des années quatre-vingt-dix dans la conception d’un projet culturel<br />

ambitieux destiné à présenter dans des conditions de conservation<br />

optimales les précieux manuscrits médiévaux de la bibliothèque<br />

bénédictine montoise.<br />

Le musée des manuscrits du Mont Saint-Michel a ouvert ses portes en<br />

août 2006. Le nouvel établissement baptisé Scriptorial – allusion aux<br />

scriptoria monastiques – a pour but d’initier un large public à l’histoire<br />

du Mont Saint-Michel et de la Baie, et présente toute l’année quelquesuns<br />

des plus beaux manuscrits enluminés du Mont.<br />

91


92 Avranches aujourd’hui<br />

93<br />

Lettrine P de<br />

Paulus dans le<br />

manuscrit 72 de<br />

la bibliothèque<br />

d’Avranches ;<br />

ce manuscrit<br />

réalisé par le<br />

moine Fromond<br />

est un bel exemple<br />

de l’art des copistes<br />

et enlumineurs<br />

normands à l’époque<br />

de Guillaume le<br />

Conquérant.<br />

Le Scriptorial depuis la rue<br />

de Geôle.<br />

En quatre ans, le Scriptorial<br />

compte plus de cent mille<br />

visiteurs.<br />

Le cellier du xiii e siècle intégré<br />

au parcours scénographique.<br />

Ce début de xxi e siècle est propice à un légitime questionnement sur<br />

le passé de la cité et de sa région mais également sur ce que l’histoire<br />

retiendra de notre présent. Quelles figures locales marqueront les générations<br />

futures ? Qui seront les Jean de Saint-Avit ou les Maurice<br />

Chevrel de demain? Pourtant, si les hommes et les contextes changent<br />

et évoluent, à bien y regarder, Avranches semble avoir conservé une<br />

allure immuable telle que Maupassant la peignait déjà en 1890 dans sa<br />

nouvelle intitulée Notre Cœur : « c’était une jolie et vieille cité normande,<br />

aux petites demeures régulières et presque pareilles, tassées les unes contre<br />

les autres, avec un air de fierté ancienne et d’aisance modeste, un air Moyen<br />

Âge et paysan ».<br />

Certes, l’autoroute s’est substituée à la voie romaine et le centre urbain<br />

historique se dépeuple au profit de sa périphérie mais la ville conserve tant<br />

bien que mal son statut de petite capitale du pays du Mont Saint- Michel,<br />

l’antique pagus des Abrincates, avec ses administrations, son hôpital,<br />

son marché et son commerce dit de proximité.<br />

Les municipalités successives de l’après-guerre se sont évertuées à faire<br />

connaître la ville d’Avranches et ses atouts ; sur ce cliché pris en juin<br />

1998, de gauche à droite, les maires Léon Jozeau-Marigné (1953-1983),<br />

Fernand Leprieur (1983-1989) et René André (1989-2001). © DNM<br />

Deux millénaires après sa fondation, Avranches demeure donc une ville<br />

aux racines profondes qui sont autant de liens indéfectibles avec un<br />

passé dont les traces sont perceptibles à chaque coin de rue, pour qui<br />

sait les observer. En 1838, Stendhal publiait ses Mémoires d’un touriste<br />

dans lesquels il écrivit ceci : « c’est à Avranches ou à Granville que je fixerais<br />

mon séjour, si jamais j’étais condamné à vivre en province dans les environs<br />

de Paris. […] Il y a cent fois plus de petitesse provinciale et de curiosité<br />

tracassière sur ce que fait le voisin à Tours ou à Angers, qu’à Granville ou à<br />

Avranches. Il faut toujours en revenir à cet axiome : le voisinage de la mer<br />

détruit la petitesse ».<br />

Aujourd’hui encore, Avranches bénéficie d’une<br />

image de ville accueillante, séduisante même, au<br />

vu du renouvellement constant de sa population<br />

depuis quelques années, et il est dans le tempérament<br />

des Avranchinais de se réjouir de l’installation<br />

de nouveaux habitants. À l’instar des sujets<br />

britanniques qui élurent domicile à Avranches au<br />

xix e siècle, les nouveaux venus participent pleinement<br />

à la petite épopée abrincate en devenant à leur<br />

tour « habitants des estuaires ».<br />

C’est à eux que ces lignes sont dédiées.<br />

Jean-Luc Leservoisier conservateur de la bibliothèque,<br />

à gauche, par son incessant travail de médiation a<br />

largement contribué à la renommée des manuscrits du<br />

Mont Saint-Michel © DNM<br />

Avranches belvédère sur<br />

la Baie et le Mont.


94 95<br />

Bibliographie Remerciements<br />

COLETTE Nicole, « Les Anglais à Avranches au xix e siècle », in Revue de<br />

l’Avranchin et du Pays de Granville, t. 81, 2004, p. 271-315.<br />

GROUD-CORDRAY Claude et NICOLAS-MÉRY <strong>David</strong>, « Des comtes<br />

aux vicomtes d’Avranches et comtes de Mortain, du début du xi e siècle<br />

à 1066 », in Revue de l’Avranchin et du Pays de Granville, 2007, t. 84,<br />

p. 359-374.<br />

JOURDAN Félix, Avranches, ses rues et places, ses monuments, ses<br />

maisons principales, ses habitants, leurs professions pendant la Révolution,<br />

Imprimerie de l’Avranchin, Avranches, 1909.<br />

LE HÉRICHER Édouard, Avranchin monumental et historique, chez<br />

Tostain à Avranches, 1845, t. 1-2.<br />

LEVALET Daniel, « Avranches et la Cité des Abrincates », in Mémoires<br />

de la Société des Antiquaires de Normandie, t. 45, 2011.<br />

LEVALET Daniel et NICOLAS-MÉRY <strong>David</strong>, « Observations<br />

archéologiques autour du chantier du Scriptorial », in Revue de<br />

l’Avranchin et du Pays de Granville, 2006, t. 83, p. 133-183.<br />

MARIE Alfred, Avranches, souvenirs de l’occupation et de la libération,<br />

imprimerie de l’Avranchin, Avranches, 1949.<br />

NICOLAS-MÉRY <strong>David</strong>, « Le ‘Grand Doyenné’ à Avranches, résidence<br />

urbaine des seigneurs de Subligny », in Revue de l’Avranchin et du Pays<br />

de Granville, t. 81, 2004, p. 135-171.<br />

NICOLAS-MÉRY <strong>David</strong>, « Le donjon d’Avranches, la redécouverte d’un<br />

monument médiéval », in Revue de l’Avranchin et du Pays de Granville,<br />

2002, t. 79, p. 87-150.<br />

NEVEUX François, La Normandie des ducs aux rois, Ouest-France<br />

Université, Rennes, 1998.<br />

PIGEON Émile-Aubert (chanoine), Le Diocèse d’Avranches, Imprimerie<br />

de Salettes à Coutances, 1888, t. 1-2.<br />

PROVOST DE LA FARDINIÈRE Romain, « Avranches et ses maires au<br />

xviii e siècle », in Revue de l’Avranchin et du Pays de Granville, t. 82, 2010,<br />

p. 217-388.<br />

D’une manière générale, l’auteur recommande la consultation de la<br />

Revue de l’Avranchin et du Pays de Granville, ainsi que l’adhésion à la<br />

Société d’archéologie d’Avranches, Mortain et Granville :<br />

http://societe.archeologie.avranchin.over-blog.com/<br />

Je remercie particulièrement Anne pour sa patience et son soutien<br />

indéfectibles, Daniel Levalet, président de la Société d’archéologie<br />

d’Avranches, Mortain et Granville, et François Saint-James pour leurs<br />

encouragements bienveillants.<br />

J’exprime toute ma sympathie à mes voisins et amis Michel et<br />

Michèle Colet, propriétaires attentifs du Grand Doyenné,<br />

Yvonne et Emmanuel Poulle, Geneviève et André Némo, Vincent et<br />

Peggy Bébin, habitants très coopérants de la vieille ville.<br />

Je salue également l’aide apportée, parfois inconsciemment, par<br />

Corinne Février, Léonard Lambert, Émeric Leprovost, Christopher et<br />

Sarah Long, Michel et Guénola Pasquet, Nicole et Will Collette, les<br />

étudiants de l’UIA d’Avranches et les membres fidèles de la Société<br />

d’Archéologie d’Avranches, Mortain et Granville.<br />

Ma profonde reconnaissance va aussi à Gilles Désiré dit Gosset<br />

et Jérémie Halais des Archives départementales de la Manche pour<br />

leur aide précieuse et leur très grande disponibilité.<br />

Il m’est aussi agréable de remercier toutes celles et ceux qui ont<br />

répondu favorablement aux demandes de reproductions d’images<br />

qui agrémentent les pages de cette publication : Jean-Yves Cocaign,<br />

responsable de l’éco-musée de la baie du Mont Saint-Michel, Cyrille<br />

Billard, conservateur du Service Régional de l’Archéologie de Basse-<br />

Normandie, Monsieur et Madame de Tonquédec, propriétaires<br />

de l’abbaye de Montmorel, Monsieur et Madame Marie, détenteurs<br />

des dessins de Joseph Le Dieu, la famille Bergevin et plus particulièrement<br />

Édouard, Phil Emery archéologue britannique de la Société Gifford,<br />

et, enfin, la Ville d’Avranches pour l’utilisation des images des collections<br />

du musée d’Art et d’Histoire et de la bibliothèque municipale.<br />

Merci aussi à Thérèse Lechipey et à Stéphane Robine pour leurs relectures<br />

avisées.<br />

J’achève ce paragraphe en ayant une pensée pour Hélène Lebrec et<br />

Christian Gervais qui, chacun, à leur façon, ont alimenté ma curiosité<br />

dans le recherche du passé d’Avranches.<br />

J’offre enfin ce livre à Adèle, Anselme, Arthur, François et Victor dont<br />

les attaches abrincates seront, je leur souhaite, une source d’ouverture<br />

au monde et aux autres.

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