Lettre de Jean-Léon Prevost – avec illustrations

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Lettre de Jean-Léon Prevost – avec illustrations

Jean-Léon Le Prevost

L E T T R E S

Maison Généralice des Religieux de Saint-Vincent de Paul

Rome - mars 2007


III


UNE BONNE NOUVELLE R. S. V. !

1935 lettres écrites de la main de notre Fondateur sont

maintenant sur disque compact. Cette heureuse initiative offre un

nouveau moyen de mieux connaître cet admirable apôtre des temps

modernes.

En effet Jean-Léon Le Prevost est un vrai porteur de lumière

pour nous du XXI e siècle. Sa foi et son espérance en ont fait

l’homme d’une charité audacieuse et inventive auprès de la famille

ouvrière, des pauvres et de la jeunesse. La lecture de ses lettres

permettra de le suivre tout au long de son cheminement humain et

spirituel : du professeur qu’il fut jusqu’à sa conversion; de son

important engagement au sein de la Société de St-Vincent de Paul

avec le Bienheureux Ozanam et Emmanuel Bailly, à son mariage avec

Mme De Lafond; de son appel à fonder les Religieux de St-Vincent

de Paul le 3 mars 1845, jusqu’à sa mort le 30 octobre 1874.

Quel homme tout charité ! « Nombreux sont ceux qui, en

cherchant à découvrir Jean-Léon Le Prevost, se découvriront en

lui… », et y trouveront une douce lumière pour éclairer leur vie, car

ne fut-il pas « un autre Vincent de Paul »? « Ceux qui sèment dans la

joie moissonnent en chantant…» dit le psaume 126, 5.

Après les efforts fournis pour transcrire ces Lettres sur

ordinateur, et suite aux diverses utilisations qu’en ont fait la France et

le Canada, voici une copie neuve, qui se lit facilement et se voit

agrémentée d’illustrations finement choisies.

V


Rappelons que pour mettre en route la cause de béatification de

notre Fondateur, depuis longtemps, ses lettres, celles alors

disponibles, avaient été colligées. Le Père Robert Doury, en 1965, en

fit une première édition. Le 150 e anniversaire de fondation de

l’Institut, célébré en 1995, fournit l’occasion d’accueillir des mains

du Père Richard Corbon, une nouvelle édition des Lettres du P. Le

Prevost. Cette remarquable présentation en deux tomes, est le fruit de

son minutieux travail. Le Frère Gilbert Courtin lui prêta main-forte.

On attendait l’heure où l’on pourrait avoir sur disque compact

ces lettres de notre Fondateur. C’est fait! Le Père Corbon, aidé du

Père Roger Laberge, a consacré de nombreuses heures de travail pour

corriger et présenter ce travail dont nous bénéficions maintenant.

Tous ces artisans, d’hier et d’aujourd’hui ont semé et nous

récoltons. C’est la charité qui vous a poussés et vous a pressés à

mettre à la portée de tous, et de plusieurs manières, ce trésor de notre

famille Religieuse. Soyez remerciés de tout cœur! Que ceux du ciel

s’unissent à ceux de la terre pour savourer ce joyeux temps de la

moisson.

Que la Vierge Marie, la mère de la famille, guide lecteurs et

lectrices « jusqu’à cette source jaillissante et débordante que fut le

cœur du Vénérable Jean-Léon Le Prevost ».

Rome, 3 mars 2007

Yvon Laroche, sv

Supérieur général

VII


VIII


AVERTISSEMENT A NOS FRERES LECTEURS

Bien chers frères,

Cette édition 2007 des Lettres de notre Fondateur apporte quelques corrections

à celle de 1995 : en effet, le père Laberge et moi‐même avons tout relu, dans l’espoir

de vous présenter un texte qui soit le plus fidèle à l’original, (comme, par exemple,

« défiance » au lieu de « déférence » dans la lettre 967‐1). Pas d’illusion cependant, il

restera toujours des erreurs et des coquilles! Merci de nous les signaler.

Innovation : quelques illustrations jalonnent le texte des lettres. Nous avons

pensé que cela pourrait, non pas tellement en « agrémenter » la lecture, que d’aider à

mieux connaître le contexte dans lequel elles ont été écrites, ou mettre un visage sur

un nom connu…frères ou personnages qui ont traversé la vie du Fondateur. Nous

admettons que ce choix est limité et imparfait : soit parce que les albums‐photos de

nos premières années sont très lacunaires, soit parce que, matériellement, il s’avérait

impossible de vouloir mettre une photo par lettre…

La publication numérique des Lettres du Père Le Prevost présente, de toute

évidence, bien des avantages par rapport à la version papier. Ceux d’entre vous qui

peuvent disposer d’un ordinateur pourront, par exemple, retrouver, en un clic, un

mot ou une expression, grâce aux fonctions de recherche qu’offrent aujourd’hui les

techniques du « numérique ». Rapidité, précision, disponibilité sur demande, tout

cela est un progrès incontestable.

Néanmoins, quiconque utilise un ordinateur sait combien il est facile de perdre

un texte sur un écran, ou de voir son disque dur irrémédiablement défectueux. De

plus, tous les experts mondiaux en matière de sauvegarde des données sont formels :

nous ne savons pas combien de temps il sera possible de lire un texte chargé sur un

CD en 2007. Certes, pour les livres, il faut compter avec l’acidité, le feu et les fameux

« vers de livres », mais tout ce qui est écrit ou imprimé sur papier n’est pas pour

autant condamné à disparaître. S’il est donc heureux pour nous de disposer sur

informatique des Lettres de M. Le Prevost, (qui s’ajoutent à celles du Frère Myionnet,

et des Pères Bellanger et Planchat), permettez‐nous de vous recommander de ne pas

abandonner nos bonnes vieilles habitudes de lecture, car lire sur un écran n’est pas et

ne sera jamais l’équivalent de lire un livre: la lecture ‐ surtout la lecture spirituelle! ‐

exigera toujours lenteur, profondeur et contexte. Comme nous l’écrit un frère : « Je

crois que les lettres numérisées seront une aide efficace pour des gens qui connaissent

déjà les lettres et en portent déjà la science intérieure par une proximité spirituelle. »

Bref, l’écran et le livre doivent coexister en bonne intelligence dans nos archives,

dans nos bibliothèques de communauté et sur nos tables de lecteur !

Mais, en définitive, à chacun de choisir sa méthode, du moment qu’il lit les

Lettres du Fondateur ! En paraphrasant notre devise, nous vous disons donc :

« Omnimodo letterae conditoris Joannes Leo Le Prevost legentur ! »

« Que de toutes les manières, on lise les lettres du fondateur JeanLéon Le Prevost ! »

Pères Corbon et Laberge

IX


T A B L E D E S I L L U S T R A T I O N S

1827 - 1844

« Première » lettre de M.L.P. (4 septembre 1827)…………….………. 1

Paris : Révolution de 1830. Bataille du pont de l’Hôtel de Ville.…… 2

Victor Hugo. Les Orientales……………………………………………… 3

Victor Pavie………………………………………………………………. 4

Le Feuilleton d’Angers, article de M.L.P………………………………… 5

Sainte‐Beuve. Ballanche………………………………………………… 6

Opéra de Paris. Mme Dorval…………………………………………… 9

Maison de la famille Hugo……………………………………………… 10

L’Avenir…………………………………………………………………… 11

Le choléra à Paris en 1832………………………………………………… 13

JeanLéon Le Prevost à 30 ans, en 1832……………………………….. 14

Mgr Gerbet………………………………………………………………. 15

Eugène Boré. Félicité de Lamennais…………………………………… 17

Saint‐Simon………………………………………………………………. 19

Paris : passage du Commerce………………………………………….. 27

Montalembert……………………………………………………………. 28

Eglise Saint‐Roch………………………………………………………… 30

Mme de Staël. Père Lacordaire…………………………………………. 31

Mes Prisons (Pellico). ……………………………………………………. 32

Charles Nodier. Une soirée à l’Arsenal. ………………………………… 33

Frédéric Ozanam. La Revue Européenne………………………………… 38

Emmanuel Bailly…………………………………………………………. 41

Le Boulevard des Italiens en 1833…………………………………………. 42

Acte de mariage de M.L.P. Chapelle des Missions Etrangères……… 46

Rue Saint‐Sulpice et rue des Canettes………………………………….. 49

Mgr de Quélen…………………………………………………………… 63

Eglise Saint‐Sulpice……………………………………………………….. 73

Conférence de Charité. Sr Rosalie. St‐Etienne‐du‐Mont………………. 77

Anne‐Catherine Emmerich. La douloureuse passion de N‐S…………… 79

Un homme de bien, le Père JeanLéon Le Prevost, (de Montrond)………. 80

Angers, Château, Cathédrale St Maurice……………………………… 89

Abbé de Malet. Vie de S. Vincent de Paul, édité par MLP……………… 94

Introduction à la Vie de S. Vt de Paul. Vie de M. Alméras, par MLP…… 95

Ancien Séminaire de Saint‐Sulpice……………………………………… 104

Ozanam (jeune)…………………………………………………………… 105

Le Taillandier (Confrère SVP)………………………………………….. 107

N.D. des Victoires. Abbé Desgenettes……………………………......... 110

Portrait de S. Vincent de Paul……………………………………… ….. 119

S. Andrea‐delle‐Frate. Alphonse de Ratisbonne………………………. 127

Docteur‐abbé Ferrand de Missol……………………………………….. 131

- 1 -


Maurice Maignen. Le père de Ravignan……………………………….. 134

La Vierge Noire de Paris (St Thomas de Villeneuve)…………………… 140

Le peuple ramené à la foi…………………………………………………….. 147

Jules Gossin (Confrère SVP)………………………………………………. 149

Le Père Millériot……………………………………………………………. 151

Notice sur les Saintes‐Familles……………………………………………….. 152

Clément Myionnet…………………………………………………………... 154

1845 - 1857

Châsse S. Vincent de Paul. Vitrail de la fondation en 1845………………163

De Lambel. De Melun……………………………………………………… 181

Frère Louis Paillé…………………………………………………………… 194

Théodore de Ratisbonne…………………………………………………… 199

Père Henri Planchat. ………………………………………………………. 200

Abbé Ozanam. …………………………………………………………….. 232

Adolphe Baudon (Confrère SVP). ……………………………………… 237

Paul Decaux (Confrère SVP)………………………………….. ………… 238

Révolution de 1848. Barricades à Paris……………………… ………… 251

Mgr Affre. Sœur Rosalie………………………………………………… 253

Trois épisodes…………………………………………………………….. 255

Mgr Gaston de Ségur (jeune)…………………………………………….. 261

Père Emile Hello…………………………………………………………… 263

Le Premier Tabernacle……………………………………………………. 264‐5

Assaut de Rome en 1849………………………………………………….. 266

Hermann Cohen……………………………………………………………. 270

L’Ami de la Religion…………………………………………………………. 273

Florent Caille………………………………………………………………… 291

Père Louis Lantiez………………………………………………………….. 297

Rue de l’Arbalète……………………………………………………………. 301

Frère Alphonse Vasseur…………………………………………………….. 309

Frère Jules Marcaire………………………………………………………… 319

Les propriétés de l’Institut à Vaugirard…………………………………… 320

Mgr Sibour. Napoléon III…………………………………………………… 326

Chapelle des Saints Cœurs…………………………………………………. 328

Maison de Nazareth………………………………………………………… 330

Orphelinat de Vaugirard…………………………………………………… 340‐1

Frère Jean‐Marie Tourniquet………………………………………………. 348

Abbé Louis Roussel. Frère Eugène Viollat……………………………….. 361

Œuvre d’Auteuil. PP. Petit et Fontaine…………………………………… 362

Pie IX proclame le dogme de l’Immaculée Conception (1854)…………. 363

Après l’école ou l’apprentissage, Almanach de l’Apprenti et de l’écolier…….. 383

L’abbé Henri Halluin ……………………………………………………… 399

La Salette en 1864…………………………………………… …………….. 416

Père Timon‐David………………………………………………………… 445

Père Olivaint………………………………………………………………… 514

- 2 -


L’Univers. L’Ami de la Religion (bénédiction de ND. Nazareth)………. 540

Fabiola, récit des catacombes (Cardinal Wiseman)………………………… 543

Vie de Sœur Rosalie (Vicomte de Melun)………………………………… 567

La bataille de Malakoff……………………………………………………… 612

Les Martyrs de Castelfidardo. Mort de Georges Myionnet……………… 623

1856 - 1866

La Communauté de Vaugirard en 1858………………………………… 630

Cardinal Morlot…………………………………………………………… 666

Congrès des Directeurs d’œuvres ouvrières. Angers 1858…………… 691

Le Curé d’Ars et M. Le Prevost………………………………………… 738

Frère Henri Sadron………………………………………………………. 750

Mgr Dupanloup…………………………………………………………. 758

Frère Emmanuel Gallais………………………………………….……. 761

Bataille de Montebello……………………………………………………. 763

Liergues (lieu de décès de Mme Le Prevost)…………………………. 765

Maximin Giraud………………………………………………………… 766

Père Léon d’Arbois de Jubainville……………………………………. 768

Frère Paul Baffait………………………………………………………… 778

Bataille de Castelfidardo…………………………………………………… 784

Abbé Louis Risse………………………………………………………… 815

Ordination sacerdotale de MLP………………………………………… 826

Le Jeune Ouvrier…………………………………………………………… 829

Chapelle St‐Sacrement (Arras)………………………………………… 876

Le Pape Pie IX…………………………………………………………… 880

Persigny…………………………………………………………………… 881

Chapelle et patronage N.D. de Grâce (Grenelle)……………………… 885

Frère Ernest Philibert……………………………………………………… 886

Abbé Victor Braun………………………………………………………… 893

Frère Edouard Cauroy…………………………………………………… 902

Père Bernard de Varax…………………………………………………… 919

Frère Charles‐Abel du Garreau………………………………………….. 922

Le Petit‐St Jean (Amiens)………………………………………………… 949

Maison et Noviciat de Chaville………………………………………… 954

Père Michel Chaverot…………………………………………………….. 961

Frère René Girard………………………………………………………….. 988

Père Alfred Leclerc………………………………………………………… 991

Le mascaret en Normandie……………………………………………….. 994

Père Urbain Baumert……………………………………………………… 1007

Père Jules Ginet……………………………………………………………. 1038

Pèlerins de la Salette……………………………………………………… 1040

Eglise de la Salette à Paris (1965)………………………………………… 1045

Frère Eugène Charrin……………………………………………………… 1050

Maison natale de MLP. à Caudebec‐en‐Caux, vallée de la Seine……… 1062

Père Edouard Lainé………………………………………………………… 1066

Almanach de l’Apprenti et de l’écolier (1866)………………………………. 1070

- 3 -


1867- 1874

Mgr Angebault…………………………………………………………… 1159

Les ballons du photographe et inventeur Nadar……………………… 1207

Exposition universelle de 1867 à Paris………………………................... 1216

Père Jean‐Joseph Allemand………………………………………………. 1221

Bataille de Mentana………………………………………………………… 1229

Emile Keller. Drapeau des Zouaves Pontificaux……………………… 1248

Palais Mariscotti (Rome)………………………………………………… 1262

Saint Pierre‐Julien Eymard………………………………………………… 1265

Termini et la Villa Strozzi (Rome)………………………………………… 1273

Mélanie Calvat……………………………………………………………… 1286

Général de Charrette……………………………………………………… 1287

Villa Torlonia (Rome)……………………………………………………. 1294

Mgr de Mérode…………………………………………………………… 1356

Père Jules Pialot…………………………………………………………… 1392

Père Hyacinthe Loyson, prédicateur à Notre‐Dame…………………. 1410

Frère Michel Manque……………………………………………………. 1441

Proclamation de l’infaillibilité pontificale (1870)……………………… 1496

Camp militaire de Châlons……………………………………………… 1502

La 7 e ambulance…………………………………………………………… 1505

Mgr Darboy………………………………………………………………… 1506

Tournay……………………………………………………………………. 1515

Mère Gertrude…………………………………………………………… 1518

Porta Pia et sa brèche (Rome)…………………………………………… 1521

Siège de Paris……………………………………………………………… 1530

Commune de Paris (Butte Montmartre)…………………………………… 1533

Frère Joseph Garault……………………………………………………… 1546

Père Adolphe Imhoff……………………………………………………… 1549

Les Ecuries d’Augias (Daumier)…………………………………………… 1553

La Commune de Paris occupant l’Hôtel‐de‐Ville…………………………… 1562

Pont et Château Saint‐Ange (Rome)……………………………………. 1566

Prison du Père Henri Planchat…………………………………………… 1569

Exécution des otages ( mai 1871)………………………………………… 1571

Louvre et Tuileries incendiés par la Commune………………………… 1579

Père Pittar…………………………………………………………………… 1611

Frère Augustin Bercé……………………………………………………… 1632

Frère Hodiesne, Pères Lasfargues et Degesne…………………………… 1635

Abbé Bautain………………………………………………………………… 1659

Les Constitutions de 1874…………………………………………………. 1681

Chambre mortuaire de MLP……………………………………………… 1696

Tombeau de MLP. (Chapelle de Chaville sanctuaire ND. de la Salette) 1697

* * *

- 4 -


1 à M. Gavard 1

Invitation à rencontrer un ami.

4 septembre 1827

Mon cher Monsieur Gavard,

Voulez‐vous profiter dʹune occasion que je vais vous offrir de voir quelques instants

M. Letellier? Venez demain mercredi matin à 10h. précises chez moi; vous lʹy trouverez

avec sa femme. Vous mʹaviez promis hier de vous rendre chez moi à 9h. pour visiter lʹex‐

position des Petits Augustins. Ce nouvel arrangement vous permettra de rêver une heure

de plus. Je ne vous dis pas combien vous me ferez plaisir. M. Letellier veut bien se charger

dʹappuyer ma demande de sa recommandation.

Votre tout dévoué serviteur Le Prevost

Je soussigné, certifie, sans avoir lu, que M. Le Prevost nʹa dit que la vérité, et que si vous ne venez

pas me voir chez lui demain matin pour déjeuner avec ma femme, nous nous fâchons pour la vie. Voyez, pe‐

sez et décidez. Charles.

1 Charles Gavard, (+1856), d’origine angevine, fonctionnaire au Ministère des finances, puis bijoutier à Paris. Il s’était lié d’amitié

avec MLP., qui, en 1827, était rédacteur au Ministère des Affaires Ecclésiastiques. Très instruit, de commerce agréable, c’est un

esprit sceptique, doué d’une imagination débordante. C’est grâce à lui que MLP. fera la connaissance de Victor Pavie, alors étudiant

en droit à Paris. Gavard aura toujours beaucoup d’admiration pour MLP. En des termes un peu abscons, il écrira à V. Pavie,

dans une lettre du 15 janvier 1833: "Oh, Pavie, nous ne sommes rien près de lui, non pas même la trace de son pas aux déserts qu’il

parcourt!" En 1850, au même correspondant, il dira ce que lui apporte cette amitié: "Quelle force dans ces relations qui ont pour

base l’espoir moral". Mais l’influence de MLP. n’ira pas jusqu’à le sortir d’un vague panthéisme.

1


2 à M. Pavie 2

Impressions de MLP. sur les événements de 1830. Son besoin de perfection. Vie culturelle. Relations d’amitié.

Jugement sur V. Hugo.

Paris, le 17 août 1830

Cette feuille de toute façon devait,

mon cher Victor, vous appartenir, elle eût

été lettre initiative si la vôtre eût tardé un

jour de plus; elle sera une réponse,

puisquʹil en est autrement. Quʹelle

commence vite par vous remercier de

lʹintérêt affectueux et tendre que vous me

témoignez. Je ne saurais dire combien je

mʹy trouve sensible, combien les

souvenirs que vous me donnez à travers

ces grands événements 3 me semblent

précieux. Que ne mʹarrêtiez‐vous, mon

ami, au moment où vous courriez vers Babylone, quelque faible et traînant que je fusse, je

vous eusse suivi de grand cœur; vous eussiez rompu dʹun coup tous les nœuds que je ne

savais démêler dans ma conscience; votre enthousiasme, guide bien plus sûr pour moi que

ma propre raison, mʹeût entraîné sans peine jusque‐là, je lʹavoue. Approuvant des efforts

justes et généreux, je demandais si les masses émues allaient ensuite se rasseoir paisible‐

ment, si tous ces hommes, héros aujourdʹhui, voudraient reprendre le marteau, tailler à

coups mesurés la pierre, combiner lentement des lettres dans les cases; ce sang qui bouil‐

lonnait dans leurs veines allait‐il si vite se calmer; arrivés au but, ne déborderaient‐ils pas

bien loin au‐delà. Une noble confiance était bien plus grande et surtout plus juste, mais je

ne la sentais pas; en vous la voyant, mon ami, je lʹaurais partagée. Car, que je vous le dise

ici, rien que pour le dire tout haut à quelquʹun et aussi pour que vous me conserviez ma

belle image sans altérer sa pureté idéale, pour quʹelle reste toujours intacte devant mes

yeux, en preuve que tout ce quʹon rêve parfois de noble, de généreux, de spontané vers le

bien, quelquʹil soit, existe vraiment dans quelque homme de notre terre. Je ne saurais plus

achever ce que je voulais dire. Je ne me sens plus assez fort de mon intention pour être sûr

quʹelle couvrirait la chose elle‐même, assez donc; pourtant si, à travers tout cela, vous en‐

trevoyez, mon ami, une opinion peut‐être exagérée de vous, attribuez‐la seulement à ce

besoin de perfection qui nous poursuit, quʹil faut satisfaire nʹimporte sur quoi et qui nous

attache avidement aux moindres traces que nous rencontrons dʹelle. Ces derniers temps,

du reste, ont pu donner belle pâture à pareille disposition; oh! que je partage bien votre

admiration pour les hommes et les choses! Quand les peuples sʹémeuvent ainsi, que leurs

aspects, leurs groupes, leurs agitations onduleuses sont un imposant spectacle! Quelles

vastes percées pour la raison et la philosophie! Mais ne vous semble‐t‐il pas que la force

2 Victor Pavie (1808-1886). Né à Angers, rue St-Laud, il était monté à Paris pour faire son droit. Poète et écrivain, il avait un joli

brin de plume qu’on encourage dans les salons littéraires de la capitale, et qu’il entretient dans le petit cercle de ses amis angevins.

D’emblée, l’âme de MLP. fut conquise: ces deux cœurs généreux et aimants étaient faits pour s’entendre. Confident du retour à

Dieu de MLP., Pavie subira, à son tour, l’influence de son ami redevenu chrétien convaincu. Leur correspondance (57 lettres) ne

cessera qu’à la mort de MLP., en 1874.

3 MLP. écrit au lendemain des événements révolutionnaires de 1830, à Paris, notamment des 27, 28 et 29 juillet 1830 (Les Trois

Glorieuses). Avec l’abdication de Charles X et l’avènement de Louis-Philippe, la Monarchie de Juillet succède à la Restauration.

2


physique, quand elle arrive à une telle puissance, une telle modération dʹelle‐même, se

fond presque à la force morale et quʹelle est au moment de se retirer tout à fait pour lui cé‐

der à tout jamais la place.

Tout se régularise ici, se modifie sans effort, on rentre dans lʹordre habituel; la pré‐

occupation des événements cesse peu à peu, les loisirs reviennent, lʹâme recommence à

quitter ce monde où rien ne la retient plus et retourne à ses rêves; les lettres, les chants, la

poésie, tout cela reparaît, le théâtre est de nouveau rempli. Ne semblait‐il pas que cʹen était

fait pour jamais de pareilles choses; en vérité, nous sommes comme à ressort, nous plions

un moment sous les circonstances et nous nous redressons ensuite à notre position ordi‐

naire. Moi‐même avant‐hier, jʹétais à lʹOpéra, et le Comte Ory, 4 Nourrit, M me Damoreau,

Taglioni mʹont donné des impressions dʹart plus franches, plus vives que jamais. Vous ne

sauriez, mon ami, avoir une idée de la Marseillaise chantée par Nourrit avec les chœurs et

lʹorchestre et répétée par lʹassemblée! Sʹil y eut dans tout cela la moindre frénésie ou même

une exaltation trop énergique des souvenirs sanglants passant à la traverse ne mʹeussent

laissé que de lʹhorreur et de lʹeffroi; mais figurez‐vous au contraire lʹensemble bien et pu‐

rement dans lʹart, sans en sortir ni par le jeu, ni par lʹeffet, ne trouvant dans les sympathies

de jour quʹune disposition plus délicate et mieux éclairée, et peut‐être arriverez‐vous, au‐

tant quʹon le peut, aussi froidement et de pensée, à vous en donner quelque aperçu. Jʹau‐

rais été heureux que vous fussiez là près de moi. Jʹy ai bien pensé. Ne manquez pas, mon

ami, quand, de votre côté, vous trouverez de vives impressions dans vos champs ou ail‐

leurs de mʹy convier aussi et de mʹy faire une part. Oh! soyez sûr de toute ma sympathie,

soyez sûr dʹêtre compris par moi, quoique vous fassiez ou disiez, jʹai de vous tout à la fois

lʹintelligence et le sentiment.

Cette lettre commence à être si longue que je nʹose plus guère la prolonger;

pourtant encore, mon ami, jʹavais prévu vos désirs. Jʹétais allé voir M.

Hugo 5 à la fin de la semaine dernière. Il était sorti, je nʹai trouvé que sa

femme pas encore accouchée, près de ses enfants et raccommodant leurs

bas. Tout ce monde va bien. M. Hugo partage les idées du jour, mais est

décidé à nʹaccepter de fonction dʹaucune espèce et encore bien plus à ne pas les rechercher.

On parle de Marion de Lorme, elle sera représentée mais seulement dans le courant de lʹhi‐

ver. Vous en serez. Je voyais ces jours passés une petite lettre de

Henri IV ainsi conçue adressée je ne sais plus à qui: ʺAmi, jʹai

besoin de ton bras, arme‐toi, sois tel jour, dans tel lieu, bien des

gens y mourrontʺ. Je me figure, mon ami, que si M. Hugo faisait

représenter en votre absence, il ne manquerait pas de vous

appeler par un pareil langage. Je retournerai le voir pour moi

dʹabord, pour vous aussi. Je trouve que lʹon peut bien quand un

ami est là résister à ses désirs, mais non en son absence.

Adieu, mon ami, je vous aime aussi sincèrement que possible, il me faut aussi de

votre part non pas, entendons‐nous bien, une portion de cet intérêt généreux et bon que

vous accordez à tous ceux qui vous entourent, mais bien cette pure et vraie amitié cachée

4 Opéra (1828) du compositeur italien Rossini.

5 Avec ses amis Gavard et Pavie, MLP. fréquente les cercles littéraires de Paris, surtout le Cénacle des Romantiques, avec son chef,

Victor Hugo. En 1829, le poète a fait paraître Les Orientales, dont MLP. obtiendra un exemplaire dédicacé. Le 25 février 1830 a

marqué avec Hernani le début d’une bataille où s’affrontèrent "les classiques" et les "romantiques". Son drame, Marion de Lorme,

ne sera représenté qu'au mois d'août de l'année suivante.

3


au fond, tout au fond de notre âme et dont on ne donne guère et à peu de gens. Cela seul,

mon ami, peut me satisfaire et répondre à tous mes sentiments pour vous.

Léon Le Prevost

Faites‐moi votre homme dʹaffaires ici, durant votre absence. Jʹai pour cela tout ce

quʹil faut, capacité et bonne volonté. M. Gavard va bien et son monde avec lui; il a dû vous

écrire. On avait enfoncé la porte de sa maison quʹil avait abandonnée, pour y chercher de

malheureux Gardes royaux quʹon y croyait cachés, mais rien nʹa été dérangé chez lui. Il est

au moins à la hauteur des affaires du moment, il est raisonnable pourtant et ne va guère

au delà. Nous avons souvent parlé de vous, sans préjudice de lʹavenir. M. Mazure va‐t‐il

venir? Jʹaurais tant de plaisir à le revoir. Jʹavais commencé à lui écrire après les événe‐

ments pour les lui dire et le tranquilliser sur vous et nous tous, mais pas moyen de

conduire la lettre à bonne fin; elle avait déjà, je crois, plusieurs lignes de faites.

M. Trébuchet 6 est resté à sa place et la gardera, je lʹespère. Est‐ce tout? Les articles 7

Jʹen dépose un avec cette lettre. Je lʹai bien raccourci, écourté. Si je mʹen croyais, un trait de

plume en ferait justice. Si vous le prenez, je tâcherai que la suite soit moins mauvaise. Je la

déposerai plus tard chez votre correspondant. Je prendrai le numéro chez votre Dame.

(Léon)

3 à M. Pavie

Commentaire sur les événements révolutionnaires. Contraste des passions humaines. Petite chronique de ses re‐

lations amicales. Duel de Sainte‐Beuve.

Paris, 29 septembre 1830

Dʹaprès votre dernière lettre à notre ami Gavard je

mʹattendais, mon cher Victor, à en recevoir bientôt une de vous,

datée de la mer, sentant le varech et la brise, bourdonnant le bruit

des vagues comme une conque marine, mais point, seriez‐vous donc

assez malheureux, mon ami, pour avoir abandonné ce projet? Sʹil en

était ainsi, reprenez‐le vite, jamais, bon Dieu, fut‐il plus nécessaire

de se baigner aux joies pures et éthérées de la nature quand, de toute

part, le matériel des choses nous assaille, nous absorbe. Heureux ceux qui peuvent fuir. Au

moins pour moi que la nécessité y garrotte jʹy ai passé bientôt tout entier. La révolution de

faits nʹest pas plus grande que ma révolution intérieure. Je lis tous les journaux, je les

épelle et les médite. Je me passionne pour ou contre eux, la contradiction me révolte. Je

suis muet dans toute société sur la politique, par précaution contre lʹirritation que je sens

en moi toute prête à éclater et dès que les entretiens dʹalentour me heurtent, vite mon cha‐

peau et mes gants et me voilà courant à perdre haleine. Ne me condamnez pas, cher ami,

avant dʹavoir vous‐même passé à lʹépreuve. Si après un mois passé ici, toute la violence

réveillée des partis, la niaiserie des uns, les infâmes espérances des autres, la déraison,

lʹégoïsme de tous, ne vous poussent pas à bout, ne vous causent pas autant dʹeffroi quʹà

moi, je subirai le jugement. En vérité, dans la vie paisible que nous menions, les hommes

6 me

Cousin de M Victor Hugo, née Adèle Foucher, c’est grâce à lui que MLP. fréquentera intimement, jusqu’en 1832, le poète et sa

famille (cf. lettre de V. Pavie à M. Maignen, 18 août 1882).

7

Le père de V. Pavie était propriétaire d’une imprimerie qui publiait, dans les Affiches d’Angers, une annexe scientifique et littéraire,

le Feuilleton de la Quinzaine. A la demande de son ami, MLP. collaborait à cette petite feuille littéraire.

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dormaient. Ce calme, ce repos allaient bien à leur train et voilaient la nullité et la bassesse

de lʹâme. Mais les voilà qui sʹéveillent et sur toutes ces faces passent et se formulent

dʹignobles passions pour nous presque inconnues jusque là. Oh! le hideux spectacle. As‐

sez, nʹest‐ce pas?

Tous mes amis heureusement sont restés beaux. Cela fait un refuge. Avec quel bon‐

heur on sʹen rapproche. Revenez, mon ami, bientôt. Vous nous manquez beaucoup. Nous

avons encore M. Mazure. Je le vois presque tous les jours et presque chaque matin. Nous

causons auprès de son feu (il fait déjà du feu). Jʹai rencontré ce matin chez lui Ballanche 8 ,

mais quand je sortais, comme une apparition, il ne mʹen est rien resté

que ses deux yeux que depuis un moment je voyais briller à travers

lʹouverture de la porte, comme une fascination. Jʹai vu M. Hugo, il y a

huit ou dix jours; il y avait là une espèce de paysan du Danube quʹil

semblait ne pas reconnaître ou n’avoir jamais vu; c’était gênant, nous

nʹavons guère dit de choses particulières. Un journal rapporte que

Sainte‐Beuve 9 et Dubois du Globe, nommé Inspecteur Général des

Etudes ont eu un duel ensemble. Je nʹai pu encore savoir pourquoi, com‐

ment, ni quelles conséquences; aucune fâcheuse, sans doute. On le saurait.

Sʹils sont, je lʹespère, sans accident et meilleurs amis quʹavant, pour des

poètes ce ne sera pas chose perdue et les émotions de tout cela seront bé‐

néfice pour lʹâme. A Dieu ne plaise que je donne pareil événement comme

désirable pour eux et pour les autres; ce nʹest pas à vous, mon ami, que jʹai

besoin dʹexpliquer ma pensée.

Je vous envoie un article vaille que vaille, peut‐être faux dʹun bout à lʹautre; à votre

discrétion.

Adieu, mon cher ami, vite une lettre, plusieurs, des vers, de la prose, tout, et vous,

surtout, le plus tôt possible.

Votre tout ami,

Léon Le Prevost

4 à M. Pavie

Excuses pour avoir ouvert une lettre de V. Pavie à leur ami Mazure. Visite chez les Hugo. La répulsion que lui ins‐

pirent les révolutionnaires. Il craint le retour de troubles sanglants. Sainte‐Beuve et l’évolution du Globe.

Le 2 octobre 1830

Au risque, mon ami, de multiplier votre ennui par le mien, je vais essayer de vous

écrire; aussi bien jʹai à vous répondre pour deux lettres; car, celle que vous adressez chez

moi à M. Mazure, je viens de lʹouvrir par erreur et de ligne en ligne la faute sʹest consom‐

mée jusquʹau bout. Jʹai lu la lettre tout entière; jʹaurais eu la mine bien attrapée si dans

8

Pierre-Simon Ballanche (1776-1847), était lyonnais. Ami de Chateaubriand et d’Ozanam, ce philosophe eut une grande influence

sur l’école romantique.

9

Charles-Augustin Sainte-Beuve (1804-1869), journaliste et célèbre critique littéraire. Par V. Pavie, il avait fait la connaissance de

MLP., dont il avait subi le charme. Ce sceptique inquiet confessera, dans l’intimité, qu’il se sentait attiré vers les sentiments religieux

de MLP. (Vie de Jean-Léon Le Prevost, C. Maignen, I, p.12). Il travaillait alors au journal Le Globe, dont Dubois était directeur.

A la suite d’un incident à la rédaction, les deux hommes se provoquèrent en un duel qui n’aura pas de suites fâcheuses, mais

qui tournera au tragi-comique. Il pleut lorsqu’ils s’affrontent; Sainte-Beuve saisit alors d’une main, son pistolet, et de l’autre…son

parapluie: "Je veux bien être tué, mais je ne veux pas être mouillé!".

6


quelque coin, jʹeusse trouvé le châtiment de mon indiscrétion; mais vous semblez avoir

prévu lʹaventure; il nʹy est rien que dʹamical et dʹaffectueux. Merci. M. Mazure nʹaura votre

lettre que dans deux ou trois jours, quelque empressement que je mette à la lui envoyer,

car, au moment où je vous parle, du haut de la chaire de philosophie de Poitiers, ensei‐

gnant et dogmatisant, il perd sans doute la terre de vue, erre aux nuages de lʹobjectif, ou

redescend au subjectif. Je vais mʹarranger pour quʹau retour, il trouve votre lettre sur son

pupitre professoral. Vous nʹavez point parcouru Le Moniteur depuis huit jours. Vous y

eussiez vu son exaltation. Je ne suis pas moi‐même encore bien revenu de la joie que cela

mʹa donnée: depuis tant dʹannées, je le vois traînant sa vie dans une position plus précaire,

nʹosant sʹasseoir nulle part, parce que tout à lʹheure il faudra partir, quʹil me semble mʹar‐

rêter enfin avec lui et reprendre haleine après une route harassante de tristesse et de fati‐

gue. Vous qui lʹaimez comme moi, vous serez bien heureux aussi. Je le vole en vous ap‐

prenant cette bonne nouvelle, mais il vous lʹapprendra une seconde fois et ainsi il nʹy per‐

dra rien. M. David 10 a contribué à cet heureux résultat par son instance auprès de Cousin.

Jʹai encore dans ce moment une chose qui me met de la chaleur et de lʹagilité dans

les jambes, pour plusieurs jours. Hier, tout seul, rien quʹavec les canapés, et les chaises, et

les tableaux, et les dessins, et les croquis, jʹai causé deux heures avec M. Hugo, joué avec

les enfants et babillé avec Madame, et quand je suis parti, lui mʹa serré la main; elle sʹest

levée et mʹa fait de ces naïves et gauches révérences qui mʹenchantent, quʹelle seule et M me

Malibran savent faire comme cela et qui pour moi contiennent toutes les idées, tous les

mondes que Vestris 11 voyait dans les profondeurs dʹun pas de danse. Mon ami, ne suis‐je

pas heureux?

Jʹaurais honte, mon ami, de montrer tant de légèreté en face de nos graves événe‐

ments, si pour ne pas y laisser un beau jour sa tête, il nʹy avait nécessité de la promener de

temps en temps ailleurs. La promenade, il est vrai, je la fais bien loin ici, à des temps de li‐

bre insouciance, dʹimpressions capricieuses et qui se perdent à tous les fils dʹaraignées,

mais il sʹest fait chez nous depuis quelques jours tant de tapage quʹil fallait aller bien loin

aussi pour ne plus entendre ces hurlements dʹégorgeurs, pour ne plus voir à la lueur des

torches ces hideuses figures avec leurs bonnets pendants et leurs bras nus retroussés. Tout

cela est passé maintenant et nous voilà tranquilles, sera‐ce long? Cʹest ce quʹil faut voir. Les

quatre hommes misérables qui sont aux Tours de Vincennes 12 doivent avoir dʹhorribles

jours. Vous ne vous figurez pas, mon ami, comme ces redoutes sont imposantes en ce

moment, elles ont lʹair gonflées de troubles, de factions, de guerre, de vengeance: quand

leur sein sʹouvrira, gare à nous, la France sera leur proie. En attendant, eux, les quatre, tout

le monde les abandonne, tout le monde dit quʹil faut quʹils meurent: oh! si jʹétais éloquent,

si ma pensée savait se faire jour, il me semble quʹils ne mourraient pas, car, quelque chose

me dit bien haut quʹun aveuglement fatal est presque tout leur crime et que la mort pour

lʹerreur, quelque funeste quʹelle soit, cʹest trop de tout. Mais je le crains bien, nous aussi,

10 Pierre-Jean David, dit David d’Angers, (1788-1856), sculpteur, ami de M. Pavie, père. Il s’occupera de Victor quand celui-ci fera

ses études à Paris. (Parmi ses chefs-d’œuvre: une statue de Condé, et un monument à la gloire du général vendéen Bonchamps).

MLP. fait allusion à l’une de ses interventions pour un ami commun, professeur de philosophie, M. Mazure, auprès de Victor Cousin,

grand maître de l’Université.

11 Vestris, danseur italien, M me Malibran, dite la Malibran, célèbre cantatrice française, d’origine espagnole, des années 1815-1835.

12 Quatre ministres de Charles X, dont Polignac, l’ancien chef du gouvernement, venaient d’être jetés en prison à Vincennes. Par

crainte de la vindicte populaire, qui en avait fait les boucs émissaires de sa haine contre les Bourbons, ils seront transférés, le 10

décembre, au palais du Luxembourg, rue de Vaugirard, pour y être jugés. Ils furent condamnés à de lourdes peines

d’emprisonnement.

7


comme nos pères, nous aurons des souvenirs sanglants; et ceux qui resteront les conteront

paisibles ou nʹy trouveront quʹune émotion poétique ou littéraire, comme on le faisait tous

les jours pour nous, à même les temps passés; nʹest‐ce pas triste à penser; toujours des

hommes jouant avec des os et des têtes de morts; que leur sert? Les morts ne leur disant

rien, ils ne savent pas les faire parler, ou, sʹils parlent, les événements parlent plus haut:

Hamlet a beau errer au cimetière, ne faut‐il pas toujours quʹil tue sa mère et meure après,

lui‐même assassiné. Il y a de quoi, nʹest‐ce pas, croire à la fatalité. Il reste, il est vrai, plus

haut que tout cela, un oracle à interroger mais qui donc y songe? Ceux qui le voudraient

parfois comme moi, ne lʹosent plus. Tout cela mʹattriste souvent.

M. Hugo mʹa conté lʹaffaire de Sainte‐Beuve et vous, vous la racontez à M. Mazure;

pour dire vrai Le Globe me paraissait bien immodéré en politique depuis quelque temps, la

littérature et les arts y sont abandonnés je ne sais à quelles mains; il mʹirritait. Je mʹen étais

détaché; mais depuis que je sais que Sainte‐Beuve le dirige, moitié conversion, moitié es‐

poir pour un meilleur avenir, je me reprends à lʹaimer; peut‐être même cette circonstance

petit à petit modifiera mon opinion; je mʹavoue tout cela et le trouve bien ridicule; mais

puisque cela est pourquoi ne pas le dire à vous surtout, mon cher Victor, si généreux, si

indulgent pour vos amis.

Si la pièce de M. Paul 13 est présentée avant votre retour, je veux, mon ami, mʹinspi‐

rer de tout le dévouement que je vous ai vu montrer autrefois. Jʹécrirai à lʹauteur et je met‐

trai mon zèle ou plutôt le vôtre à sa disposition. Vous pouvez donc sous ce rapport quʹen

tout cas vous y serez vous‐même.

Je vous reverrai avec bien de la joie et aussi M. Gavard. Quel dommage que notre

ami Mazure nʹy sera plus: trois hommes dévoués pour vous recevoir. Je vous trouve heu‐

reux quelquefois de notre amitié, car je pense quʹon nʹa des amis que lorsquʹon mérite dʹen

avoir.

Léon

5 à M. Pavie

Joie de l’amitié. Représentation de Marion de Lorme. Désir d’écrire un article sur la prière, mais pour le mo‐

ment, sa faible santé le lui interdit.

Vendredi 2 septembre 1831

Votre lettre a bien tardé, mon ami, et toute part faite aux libres ébats en plein air, à

lʹoubli, pour quelques instants de tout ce qui nʹest pas maison paternelle, ville natale,

champs alentour, il y avait déjà plusieurs jours que je lʹattendais, mais voilà enfin, quʹelle

soit la bienvenue. Je la parcours à la hâte, et pour ne pas jouir en égoïste de ma joie, jʹy

convie par un mot notre ami Gavard qui bien vite est accouru et nous avons parlé de vous

comme toujours, car je ne me souviens pas dʹun entretien avec lui, où vous absent, ne

soyez bientôt un tiers, non de convention ou de résolution prise, mais tout naturellement

et parce que deux amis ont vite franchi tous les terrains vagues des conversations généra‐

les et par une pente insensible, comme à leur insu, reviennent aux sujets dʹentretien intime,

de confiance, dʹabandon. Alors, sʹil est entre nous quelque léger dissentiment, il arrive ra‐

rement que nous nʹen appelions pas à votre opinion présumée pour juger nos débats; en ce

13 Paul Foucher, beau-frère de Victor Hugo.

8


cas, mon triomphe est presque toujours sûr, car toujours jʹai pris en main la cause que

vous‐même eussiez défendue.

Dʹautres fois nous vous regrettons à propos dʹune promenade, dʹune admiration à

partager avec vous, dʹune émotion dʹart ou autre que votre présence nous eût rendu plus

douce encore et ainsi toujours. Cʹest surtout dans la grande solennité, grande pour vous

surtout, ami dévoué de M. Hugo, cʹest surtout à la représentation de Marion que vous nous

avez manqué et à bien dʹautres encore, et à lʹauteur, et à sa femme et à la pièce aussi, car

les amis étaient bien disposés, lʹassemblée brillante et nombreuse, lʹœuvre pleine dʹintérêt

et dʹadmirables effets, et pourtant, que vous dirai‐je, un certain froid, une sorte de gêne ré‐

gnaient dans la salle; dʹénormes longueurs (superbes assurément en autre lieu) y contri‐

buaient sans doute, mais il manquait dʹailleurs à toutes les bonnes volontés une direction,

une âme, un chef. On applaudissait, mais juste à point, pas avec entraînement, moins en‐

core à tort à travers ni dʹenthousiasme. Mais que cela, mon ami, nʹafflige pas votre affec‐

tion, les longueurs ont été supprimées et la pièce y a tellement gagné quʹelle marche main‐

tenant en plein succès, fait chaque soir grande recette, est aujourdʹhui à sa 19 e représenta‐

tion et sans doute en a plus encore dans lʹavenir. Il nʹy avait à la 1 e que peu ou point dʹop‐

position, vers la 5 e ou 6 e sʹen était élevée une des plus malveillantes où des plus grossières.

Les actes étaient interrompus, une fois même on nʹa pu achever la 4 e , mais,

cʹétait si évidemment une œuvre machinée par lʹenvie, que le public a fait

justice. En deux jours, ce fut chose faite. La pièce bien sentie, bien

comprise, applaudie avec un véritable élan en bien des endroits, partout

bien écoutée, produit maintenant le plus grand effet. M me Dorval est

superbe, il y a vraiment des révélations continuelles dans ses poses, ses

accents, ses gestes; vous verrez. Vous auriez eu sur tout cela un article

pour votre journal, si M. Gavard nʹeût été paresseux, il en avait commencé

un, il promettait chaque jour de lʹachever quand votre lettre est survenue,

mais cʹétait trop peu avancé; lundi dernier, voyant quʹil en fallait dé‐

sespérer, jʹai tenté moi‐même à la hâte dʹen faire un; mais un jour ce nʹétait

pas assez. Je nʹavais quʹun canevas à peine. Je nʹimprovise guère, puis la chaleur extrême

mʹa affaibli au point que ma tête sʹen ressent. je suis las une heure après mon lever, jʹai be‐

soin de sommeil; jʹaurais fort risqué dʹentraîner aussi nos lecteurs; il nʹy aura donc rien là‐

dessus, mais pourquoi nʹen feriez‐vous pas sur lʹouvrage imprimé, si vous ne lʹavez pas,

cʹest un vif plaisir qui vous reste avant de mourir. Pour moi, je ne pouvais revenir de tout

le charme que jʹy trouvais, neuf et frais encore après lʹavoir entendu deux fois. Vos amis

ont eu pour la première représentation chacun une place de galerie réservée et numérotée.

Depuis je leur ai fait nouvelle et large distribution de billet: jʹai envoyé deux dʹentre eux

(des amis) à M. Hugo avec une lettre; enfin pour les satisfaire pleinement jʹen réclamerai

encore; êtes‐vous content de moi?

9


Résidence des Hugo rue N.D. des Champs Je suis allé hier exprès rue

Jean Goujon 14 pour voir tout le

monde et vous donner nouvel‐

les fraîches; mais chaque soir M.

Hugo est au théâtre. M me sʹétait

couchée et sa porte était défen‐

due; elle va bien néanmoins et

les petits enfants aussi, et, jus‐

quʹà M. Paul que jʹai vu hier

tout fleuri de santé, bien pressé

comme de coutume et pour ce

ayant fort négligé sa toilette. Jʹai

reçu de notre ami Mazure une

lettre écrite en hâte sans doute

et dans une heure de distrac‐

tion, car de sa femme, de son ménage, de tout ce quʹil y a de nouveau dans sa position, pas

un mot; excellent homme, il avait oublié tout cela. A propos de choses singulières, il est ar‐

rivé encore une sœur chez M. Gavard douce et bonne comme les autres, j’en jugerais mais

avec le nez le plus curieux qui se puisse imaginer, il est pointu et se recourbe comme un

cou de cygne vers la bouche. Je vous écrirai, mon ami, un autre jour, une lettre moins dé‐

layée et moins vide. Je vous lʹai dit ma tête est fatiguée; dès que je serai remonté un peu, je

veux aussi faire quelque chose pour le petit journal. Jʹaurais eu, ce me semble, aujourdʹhui

encore, mille choses à dire, mais je nʹai pas de place et je cause mal. Adieu donc, à une au‐

tre fois. Il faut aimer ses amis même malades. Aimez‐moi encore plus quʹà lʹordinaire. Il

faut présenter mes souvenirs respectueux à M. votre père et parler de moi aussi à votre

frère, puis à M. Cosnier nous sommes amis maintenant.

Léon Le Prevost

Je vais mʹoccuper du tableau.

6 à M. Pavie

MLP. veut se garder de toute fièvre politique. Combien l’amitié est une chose sainte devant Dieu. Nouvelles de la

famille Hugo. Le journal L’Avenir. Le procès de l’enseignement libre. Les discours de Montalembert et de Lacor‐

daire lui rendent toute sa foi. Il se reproche sa façon d’écrire. Comment il juge la vie politique et sociale en Europe.

21 octobre 1831

Où donc êtes vous, mon ami, quʹon ne vous entend plus? au haut dʹun mont avec

les aigles, ou au fond dʹun val avec les taupes? Sʹil en est ainsi, descendez ou remontez un

peu car moi, homme de la plaine, je veux causer avec vous. Nʹimaginez pas au moins que

je fasse ici une allusion politique. Dieu mʹen préserve. Jʹen suis là au contraire, que jʹajoute‐

rai volontiers aux Litanies cette demande: ʺDe furore politicorum, libera nos, Domine!ʺ

comme autrefois on disait au vieux Paris, Normanorum; mes amis et moi sommes convenus

14 Jusqu’en 1830, Hugo habita au n°11 de la rue Notre-Dame-des-Champs. Après le triomphe d’Hernani, comme l’appartement ne

désemplissait pas, les propriétaires, gens calmes et sans histoires, ne purent leur renouveler le bail. Les Hugo trouvèrent à se loger

du côté des Champs-Élysées, dans un hôtel qui "se dresse comme un défi au milieu des terrains vagues". A l’époque, les Champs-

Élysées n’étaient pas à la mode et ses riches demeures pas encore construites!

10


quʹune si fastidieuse chose ne se mettrait plus entre nous et dans le reste de Paris, sans

convention, il en est ainsi à peu près pour tout le monde et cela se croit aisément, nʹest‐ce

pas, plein jusquʹà la gorge, on ne peut plus manger. En province on nʹen est pas là, il para‐

ît: viennent de me tomber ici quelques bons Dieppois à moi connus. Cʹest vraiment

curieux de les voir dévorer avec avidité les mets les plus grossiers en ce genre. Jʹen étais ef‐

frayé. Quel appétit! Et vite, mon ami, vous me demandez: que faites vous maintenant que

vous voilà délivré. Hélas! lʹodieuse politique, voyez‐vous, cʹest une fièvre. Tant quʹelle

dure, on nʹa quʹune vie factice dʹéréthisme et de bouffissure; lʹaccès passé, on retombe pâle,

exténué, vide, impuissant, on ne sait pas même vouloir ni regretter, ni avoir un désir. Oh!

heureux homme qui avez échappé à toutes ces phases de la maladie, à qui lʹair des champs

a dʹun coup rendu fraîcheur et vie: oh! que je vous vois bien la tête haute, lʹœil animé, ou

plutôt comme on le devient à la longue en présence de la nature, face à face avec lʹinfini,

calme, posé, revenu pour ainsi dire; les bras croisés et regardant passer. Du moins, mon

ami, pensez‐vous à nous au milieu dʹun pareil bonheur? Avez‐vous un souvenir, un re‐

gret? Vous manquons‐nous? Gavard qui jamais ne jouit en repos de rien, de temps en

temps me demande: ʺCroyez‐vous que Victor nous aime réellement?ʺ Et moi, invariable‐

ment je réponds: je le crois. Nʹallez pas me faire mentir au moins, à vous en serait la peine

devant Dieu. Oui, devant Dieu, lʹamitié est vraiment sainte. Tout sentiment profond, géné‐

reux, dévoué est un élan vers Dieu et jʹai toujours de pareils mouvements en pensant à

vous.

Un autre ami à vous, M. Hugo, est à la campagne comme vous, depuis quelque

temps. M. Foucher Paul que jʹai rencontré mʹa dit que sa sœur était à la campagne aussi,

toujours souffrante; elle était bien changée en effet, quand je la vis pour la première fois.

Vous avez connais‐sance sans doute de cette vilaine affaire de M. Hugo avec son libraire 15 ;

les gens de bonne foi et de sens savent

bien lui rendre justice, mais les sots et

ceux qui parlent par ouï‐dire font

autrement; je nʹy vois pas grand

malheur. Je soupçonne pourtant que M.

Hugo en a du mécontentement et de

lʹennui. Si vous lisez peu les journaux,

cette misère vous aura échappé peut‐

être; cherchez dans la Gazette des

tribunaux de ce mois.

Puisque nous parlons journaux,

LʹAvenir 16 va bien; il a des moyens de

subsister pour un certain temps. Paraît‐il

15 V. Hugo s’était engagé à livrer à son éditeur Gosselin son roman Notre-Dame de Paris le 15 avril 1829. Après un an d’attente,

celui-ci lui réclama son manuscrit, sous peine d’une astreinte de 1000f par semaine de retard. V.Hugo achèvera son roman-fleuve

en cinq mois!

16 Fondé le 16 octobre 1830 par un groupe de jeunes catholiques rassemblés autour de Félicité de Lamennais, il était le principal organe

du catholicisme libéral; son programme était «Dieu et la liberté». Hostile à la politique d’alliance entre l’Eglise et l’Etat (le

trône et l’autel), il réclamait la pleine liberté de conscience et de religion, ce qui impliquait la suppression du Concordat. Il fut suspendu

le 15 novembre 1831 et ses thèses condamnées dans Mirari Vos, le 15 août 1832. Félicité de Lamennais (1782-1854),

breton (comme Chateaubriand, son contemporain), ordonné prêtre en 1816, devint célèbre pour son Essai sur l’indifférence en matière

de religion (1817). Journaliste de talent, il est d’abord royaliste et ultramontain, mais il va évoluer vers le catholicisme libéral,

dont il restera l’inspirateur tout au long du 19 e siècle. Après la condamnation de son journal, il se retirera dans sa propriété de la

Chênaie, en Bretagne. Fin 1833, il cessera toute fonction sacerdotale, et à partir de 1835, ne partagera plus la foi catholique.

11


chez vous? Y avez‐vous lu le procès de lʹEcole libre 17 devant la chambre des Pairs? Les dis‐

cours de MM. Montalembert et Lacordaire, lʹadmirable chose! Cela me rend toute ma foi.

Si cela nʹest pas à Angers, si vous nʹavez pas LʹAvenir, dites‐le moi, je vous enverrai par M.

Leclerc, votre correspondant, le procès de lʹEcole libre; il a dû paraître ces jours‐ci en bro‐

chure.

Il est un tout petit peu question de mʹenvoyer hors de France, mais si vaguement

encore quʹil ne vaut pas la peine de vous en parler aujourdʹhui.

Personne ne sait mieux que moi remplir trois pages dʹune lettre sans rien dire. Je me

trouve toujours surpris dʹêtre arrivé au bout quand je suis encore au préambule; mais il

faut en prendre son parti, ce quʹil y a dʹun peu passable en moi, quant aux idées et aux

sentiments est si confus, si loin placé; je dirais presque de moi, cʹest un trou noir, sinon

profond; qui sait? au fond peut‐être, il y a quelque chose; seulement au‐dessus, vers le

bord, incessamment sʹélève un petit brouillard de babillage, de mots fluides, vapeur légère

quʹun seul rayon de jour pénètre et dissipe aussitôt. Cela ne ressemble pas mal à une com‐

paraison avantageuse; cʹest quʹici encore je dis mal ce que je prétends dire et ainsi toujours.

Vous ne tiendrez compte de tout cela et me ferez, nʹest‐ce pas, une réponse bien compacte,

à lignes bien serrées; il y a bien aussi quelque excuse à moi de dire si peu en tant de mots,

il y a si chétive vie autour de nous; quʹest‐ce donc qui vit autour de nous? Quʹest‐ce qui a

une âme? Notre histoire, notre politique, notre littérature, nos arts; non, la vraie vie nʹest à

rien de tout cela, mais du moins est‐elle ailleurs? En Allemagne peut‐être, mais pas com‐

plète, pas de corps et dʹâme; en Russie, je ne sais pas, il fait trop froid peut‐être, le sang ne

circule pas. En Angleterre, il nʹy a pas non plus force et vigueur. Tout bien considéré donc,

notre pauvre Pologne égorgée 18 , rien ne vit plus en Europe. Vous avez rugi, nʹest‐il pas

vrai, à lʹannonce que Varsovie était morte; il y avait bien de quoi: cʹétait le dernier soupir

dʹun ancien monde; un nouveau monde renaîtra sans doute, mais que de jours encore pas‐

seront dans les ténèbres, combien de peines et de sueurs, et peut‐être de sang coûtera

lʹœuvre nouvelle. Il me semble que je vous ai déjà dit tout cela; je baisse visiblement. Je

mets ici simplement les noms de M. votre Père, de votre frère, de M. Léon. Ce sont des no‐

tes, vous en ferez un chant. Adieu, arrivez vite, au revoir bientôt. Quand? On voulait 8f.

pour emballer votre Bonaparte. Cʹétait trop; avec le port cela devenait extravagant: vos or‐

dres pour cela.

Votre ami dévoué.

Léon Le Prevost

17 En mai 1831, Lacordaire et Montalembert ouvrent une école libre qui est aussitôt fermée par la police. En septembre, traduits devant

la Chambre des Pairs, où Montalembert vient d’être élu, ils ne sont condamnés qu’à 100f d’amende. Henri Lacordaire

(1802-1861), prêtre et dominicain. Avec Lamennais et Montalembert, un des chefs de file du catholicisme libéral. Après la

condamnation de L’Avenir, il s’éloigne de Lamennais. Grand orateur, il prêchera à Stanislas, à N.D. de Paris (1836-1836) et en

1843, restaurera l’ordre dominicain en France. Charles de Montalembert (1810-1870) participe au groupe des catholiques libéraux

de Lacordaire et de Lamennais. Collaborateur à L’Avenir, il se séparera de Lamennais en 1832. Membre de la Chambre des

Pairs, il fut au cœur des débats sur la liberté religieuse et celle de l’enseignement. Il avait ouvert à Paris un brillant salon littéraire.

Il a laissé une importante étude sur les Moines d’Occident.

18 Allusion au soulèvement du 14 août à Varsovie qui tentait de secouer la domination russe et autrichienne. Les troupes de Nicolas

I er avaient pris la ville le 8 septembre. Cet épisode fut l'occasion pour bien des catholiques polonais de défendre leur pays contre

l'occupant étranger, comme la fameuse comtesse Emilie de Plater, qui servit d'aide de camp à son mari, et qui mérita d'être appelée

la "Jeanne d'Arc polonaise". MLP. rencontrera deux de ses frères, César et Ladislas, qui fréquentaient comme lui le salon de Montalembert

(cf. lettre 16, du 2 avril 1833).

12


7 à M. Pavie

Décès du père de leur ami Gavard. Réflexions sur la mort. Le choléra à Paris.

Mardi 24 avril 1832

Jʹétais tout à lʹheure, mon ami, chez M. Gavard lorsque votre lettre mʹest arrivée,

cʹest moi qui lʹai ouverte et jʹy vais répondre, sans préjudice dʹune épître particulière que

Gavard vous pourra faire un peu plus tard. Mais en ce moment, il nʹaurait guère le calme

nécessaire pour sʹentretenir avec vous, la mort a aussi heurté à sa porte et son bon vieux

père vient de mourir. Il est décédé hier à 6h. non par suite de la maladie régnante 19 ; mais il

nʹimporte par où la mort vient; mourir, cʹest toujours mourir. Notre ami a lʹâme si douce et

si affectueuse et il avait dʹailleurs une tendresse si profonde pour son père quʹil est dans

une grande désolation; Jusquʹau dernier instant il a veillé près de lui et lʹa vu passer de no‐

tre monde à un meilleur. Il a beaucoup pleuré toute la nuit, mais ce matin il est revenu

chez lui ramenant sa mère et je lʹai trouvé calme, bien triste, mais résigné. Oh! que ce der‐

nier mot est amer, quʹil garde de douleurs profondes, et combien de gens pourtant autour

de nous, depuis un mois, ont dû se résigner, ployer sous une force indomptable, et, vain‐

cus, après lʹhorrible lutte dire au vainqueur: que votre volonté soit faite: le Vainqueur, cʹest

Dieu, mais que lʹhomme est faible et quʹil résiste peu: cʹest vraiment pitié! Moi aussi, tout

récemment, jʹai vu mourir un bon vieillard, presque mon père ici. Il nous regardait tous et

semblait, ne pouvant plus parler, nous demander encore secours, mais pleurant ou mor‐

nes, nous répondions par les pleurs ou le silence. Alors, nʹespérant plus, il a fermé les yeux

et il est mort. 20

Je ne crois pas quʹune créature ayant une âme puisse voir pareille chose sans sentir

à ce moment quʹelle aussi meurt en même temps, que les liens dʹamour qui lʹattachaient à

la terre se relâchent, du moins assez, pour quʹelle aussi se croie libre et prête à sʹenvoler.

Jʹétais naturellement assez disposé déjà à considérer la vie comme un devoir, comme une

tâche, mais je lʹoubliais bien encore quelquefois; à présent, il me semble que je ne lʹoublie‐

rai plus.

Votre lettre aussi, mon ami, mʹafflige profondément. Vous aussi vous me quittez

donc? une absence longue, indéfinie. Il y a si peu dʹespérance au bout! Cela ressemble‐t‐il

plus à la vie quʹà la mort, je ne sais, mais cela mʹattriste plus que je ne saurais dire! Vous

étiez mon étoile ici: quand je ne savais plus par où marcher, je regardais en haut et jʹavan‐

çais vers le point que vous occupiez vous‐même. Désormais

il faudra vous placer bien haut pour quʹà si grande

distance vos amis puissent vous apercevoir; mais moi,

jʹaurai lʹœil perçant et saurai bien vous distinguer dès

que vous commencerez à poindre. Courage mon ami,

veuillez fortement sortir de lʹombre et vous y arriverez

assurément. Non pas, Dieu vous en garde, pour briller

et éblouir, mais pour vivre et respirer dans la lumière, pour

vivre de toutes vos facultés, par lʹâme comme par le

cœur.

19 De la fin du mois de mars 1832 à octobre de la même année, le choléra envahit Paris. Il fera près de 22000 morts. MLP. note ici

que, paradoxalement, le père de leur ami n'est pas mort des suites de l'épidémie.

20 Il s'agit probablement de M. Hébert, ami de son père, chez qui le jeune Le Prevost avait pris pension lors d'un premier séjour à Pa-

ris. (VLP, I, p.7).

13


Interrompu ici, cʹest après deux jours seulement que je clorai ce brouillon. Jʹen suis

presque bien aise, car jʹaurai des nouvelles de plus en plus satisfaisantes à vous donner sur

la décroissance du mal qui nous désole; il s’affaiblit de jour en jour, et tout à l’heure la

mortalité débordée comme ils disaient, sera rentrée dans son lit. Avant peu, nous aurons la

retraite la plus sûre, le refuge le plus certain, car les médecins sʹaccordent à dire que là il

sera le meilleur dʹhabiter, non pas où le mal ne sera pas venu, mais dʹoù déjà il sera parti.

Il sʹest disséminé sur les provinces, mais affaibli et comme en déroute; on ne craint pas

beaucoup ses ravages. Toutefois, mon ami, vous savez combien vivement il nous intéres‐

sera de savoir quel effet il aura dans lʹAnjou 21 , et si, tout ce qui vous touche de près ou de

loin est épargné. Point de négligence donc et donnez‐nous souvent, mais souvent de vos

nouvelles. Notre ami Cosnier peut vous relayer. Il sait bien aussi que nous attendons avec

impatience vos bulletins. Renvoyez‐le ici. Que fait‐il là‐bas? et M. Nerbonne donc?

Je reçois hier une lettre de notre bien affectionné M. Mazure, lui et sa femme et son

petit pépin de fille vont bien. Vous aurez les Chateaubriand bientôt. Je les recueille. Adieu,

pensez beaucoup à nous. Ecrivez‐nous. Commercez enfin le plus possible avec nous, afin

que nous ne cessions pas dʹentrer dans votre vie, dʹy être mêlé comme élément nécessaire,

car, nous, voyez‐vous, ne saurions désormais vous séparer de la nôtre.

Respect, affection pour tous, et pour vous, mon ami, le dévouement le plus absolu.

Léon Le Prevost

8 à M. Pavie

Il annonce à son ami qu’il ʺredevient croyantʺ. Prière à un Dieu ʺsentiʺ. Il cherche un prêtre à qui ʺremettreʺ sa

conscience. Il hésite entre les abbés Gerbet et Lacordaire.

Paris, 9 août 1832

Ecoutez bien, mon cher ami, je voudrais conseil de vous

sur une affaire grave que vous comprendrez bien, une af‐

faire de conscience enfin. Quelquʹouvert et accessible que

je sois pour vous de toutes parts, je me sens quelque répu‐

gnance à vous entretenir par lettre de pareille matière qui

ne se touche guère, même entre amis, quʹavec précaution,

à des heures choisies de confiance et dʹabandon. Mais que

faire à cela, puisque vous nʹêtes pas là, et quʹautour de moi

je nʹai personne que je puisse consulter et dont lʹavis éclai‐

ré me tire de mes doutes. Vous mʹavez vu, il vous en sou‐

vient, sur la route du catholicisme, le regardant comme

mon but, mais faisant à peine vers lui quelque pas bien

lents, mʹarrêtant souvent sur le chemin, et demeurant en

dernier résultat dans ce triste état mixte qui nʹest ni lu‐

mière ni ténèbres, et qui tantôt me semblait le crépuscule

de mon ancienne foi, et tantôt lʹaurore dʹune foi nouvelle. A lʹaide de Dieu, je sors enfin de

ces brouillards dʹincertitude et de doute, je redeviens croyant, je sens que mes liens se bri‐

21 Dès que le fléau s'était manifesté à Paris, en mars 1832, V. Pavie s'était empressé de regagner sa ville natale. C'est au mois de juin

que le département du Maine-et-Loire sera envahi par la terrible maladie.

14


sent et que je remonte à la vérité; ma prière nʹest plus vague, incertaine, au hasard jetée

vers le Dieu inconnu, elle va dʹune pente naturelle au Dieu que je sens, que je vois, que

jʹentends et sous lʹœil de qui je suis à cet instant comme à tous les autres. Vous prendrez

part je le sais, mon cher ami, à mon bonheur et je nʹeusse pas manqué de vous le dire plus

tôt, si je nʹeusse pas trouvé en moi la répugnance dont je parlais plus haut, sorte de pudeur

de lʹamour divin qui se renferme et se voile comme les autres amours dont il est le type

éternel.

Mais il ne suffit pas, vous le savez, de croire, il faut une forme à sa foi, il faut des

œuvres, il faut remplir les devoirs du chrétien. Jʹai dû, dès lors, songer à remettre ma cons‐

cience aux mains dʹun prêtre, à chercher remède pour le passé, aide pour lʹavenir. Un di‐

gne ecclésiastique dont vous mʹavez peut‐être entendu parler, M. lʹabbé Busson, ancien se‐

crétaire général de notre Ministère, catéchiste de M lle de Berry 22 , nʹinspirait cette confiance

tendre et élevée que jʹaimerais porter à un directeur; il était absent. Depuis son retour

dʹHolyrood où il a été donné à M lle sa 1 ère communion, il avait dû quitter Paris, toute car‐

rière lui était désormais close; toutefois, lʹarchevêque, qui a en lui grande confiance, lʹa

nommé récemment chanoine et curé de Notre‐Dame; mais déterminé à un oubli absolu,

déconcerté peut‐être aussi par quelques odieuses plaisanteries du Constitutionnel sur sa

nomination il refuse décidément et je me suis assuré à lʹarchevêché que cʹest sans espoir de

retour.

Maintenant, mon ami, dites‐moi, que faut‐il faire? Faut‐il frapper à la porte du pre‐

mier prêtre de paroisse et lui dire: Je viens à vous recevez‐moi; sans doute le plus humble

prêtre me fera, je le sais, entendre la parole de Dieu, mais je suis bien faible encore, mes

lumières sont bien incertaines; jʹeusse aimé pour les jours mauvais trouver des enseigne‐

ments, pour tous les jours un guide dans les études que je veux entreprendre. Vous com‐

prenez déjà où je vais arriver. M. Gerbet 23 ou M. Lacordaire seraient ceux entre tous dont la

direction me serait la plus précieuse, dont la parole me pénétrerait le mieux.

Mais M. Gerbet ne doit revenir quʹau mois dʹoctobre à Paris où ces Messieurs pa‐

raissent devoir se réunir de nouveau, et M. Lacordaire que je nʹai jamais vu me donne une

frayeur dʹenfant; puis il me semble que ces MM. ne voudront pas de moi, ils ont tant et de

si graves occupations. Jʹaurais pourtant une grande joie si lʹun ou lʹautre, le premier sur‐

tout, voulait me diriger. Dites, que faire? Faut‐il attendre le retour de M. Gerbet? cela sem‐

ble bien long, aller tout de suite à M. Lacordaire qui me dira oui ou non, ou au simple prê‐

tre de paroisse?

Vous qui me connaissez bien, mon ami, vous comprendrez

mieux que moi, étant depuis longtemps en bonne voie, ce qui me

convient le mieux. Réfléchissez un instant et donnez‐moi un bon et

salutaire avis. Je le suivrai; pour vous dire ma pensée tout simple‐

ment, jʹeusse de tous aimé le plus le prêtre nommé le premier, lʹab‐

bé Busson; déjà chaque fois que je le voyais, je me retenais pour ne

22 Elle était la sœur du comte de Chambord, dont plus tard, en 1871, l'intransigeance sur le fameux drapeau blanc, entre autres raisons,

fit échouer le retour des Bourbons sur le trône. Leur mère, la duchesse de Berry, s'illustrait en cette année 1832, en tentant de

soulever la Provence et la Vendée contre Louis-Philippe.

23 Philippe Gerbet (1798-1864), prêtre en 1822, appartint au groupe de Lamennais jusqu'en 1835. Philosophe et historien, théologien,

grand écrivain, il va préciser le système philosophique mennaisien. Il fait paraître en 1829 un maître livre, Considérations sur

le dogme régénérateur de la piété catholique, où il rejette le jansénisme et recommande la communion fréquente. A Rome de 1839

à 1849, il y travaille à son Esquisse de la Rome chrétienne. Il sera nommé évêque de Perpignan, en 1854. D'après la lettre de MLP.

du 1 er décembre, il semble que l'abbé Gerbet, après l'avoir entendu en confession, l'a confié à un autre prêtre. (cf. infra, lettre 10.)

15


pas lui donner le nom de père, tant je me sentais entraîné vers lui de respect et de tendre

confiance, puis après M. Gerbet, puis M. Lacordaire.

Je cherche dans le monde entier, à moi connu, à qui, excepté vous, mon ami, jʹeusse

osé adresser pareille lettre, à personne assurément; cʹest peut‐être que vous ne ressemblez

à personne, ou pour ne pas vous donner dʹorgueil, peut‐être cʹest que je vous aime mieux

que personne.

Léon Le Prevost

Brûlez cela tout de suite, je vous en prie instamment. Répondez‐moi sans retard, je

vous en prie. Cette affaire me préoccupe et jʹy veux une prompte solution.

9 à M. Pavie

Remerciements à son ami car il a compris les besoins de son âme. Pèlerinage de Lamennais à Rome. Vaines re‐

cherches pour trouver un directeur spirituel. Dieu demande un dévouement total. S’engager dans le combat de la

doctrine. Il sollicite à nouveau les conseils de V. Pavie.

22 août 1832

Quelque confiance que jʹeusse en vous, mon cher Victor, je nʹattendais pas néan‐

moins votre réponse sans quelque inquiétude. Il fallait pour me satisfaire quʹelle réunit

tant de qualités presque impossibles, tant dʹindulgence, de tendresse, dʹencouragement! Il

me semblait, voyez‐vous, quʹen vous écrivant je mʹétais comme agenouillé devant vous et

dans lʹimmense besoin que jʹavais dʹobtenir grâce pour le passé, espoir pour lʹavenir,

jʹavais versé tout cela en votre âme, attendant humblement que votre main me relevât, que

votre voix me dit de consolantes paroles; cʹétait presque un ministère saint que je vous

avais confié; il vous fallait, à la porte du temple, me précéder et mʹen ouvrir lʹaccès.

Si vous nʹaviez pas bien senti tout cela, mon ami, si vous ne lʹaviez pas su démêler à

travers la gêne et lʹembarras de ma lettre, si la vôtre ne fût venue comme un saint embras‐

sement mʹétreindre et me réchauffer, jʹaurais souffert amèrement et serais retombé dou‐

loureusement sur moi‐même; mais grâces vous soient rendues, mon ami, vous mʹavez en‐

tendu; grâces soient rendues à votre cœur qui a deviné le mien ou plutôt grâce à la charité

chrétienne dont lʹoreille est toujours ouverte, qui recueille avec amour la moindre plainte,

le moindre murmure et qui fait quʹune âme sʹentrʹouvrant pour respirer, nʹest pas

contrainte de se refermer aussitôt. Merci donc, ô mon frère, comme vous mʹappelez. Votre

lettre mʹa fait grand bien. Vous ne saurez croire avec quelle joie, jʹentrevois quʹune intelli‐

gence plus absolue encore nous rapprochera désormais, que tous deux nous aurons le

même chemin, tous deux le même but, et quʹespoir nous sera donné de nous y réunir.

Mais je parle avec trop dʹassurance peut‐être, la lumière qui mʹéclaire est vacillante

encore et le passé sʹélève encore comme un nuage pour lʹobscurcir.

Jʹai suivi votre avis. En lʹabsence de M. Gerbet, jʹai voulu aller voir M. Lacordaire,

mais il venait de partir aussi, pour quel que temps mʹa‐t‐on dit, jusquʹà la fin de septembre

peut‐être.

Ainsi vers le mois dʹoctobre, il paraît, les trois reviendront, la réunion se formera de

nouveau.

16


Je tiens ces détails de M. Boré 24 resté seul dans lʹimmense

maison de la rue de Vaugirard. Il mʹa fait en votre nom cordial

accueil; nous avons fait ensemble plusieurs tours de jardin,

parlant de vous beaucoup, et beaucoup aussi et avec effusion

contenue (comme cela a lieu en première entrevue) de lʹAvenir et

de ses pères. Le pèlerinage à Rome nʹest pas demeuré sans

résultat. M. de Lamennais revient, sûr que ses doctrines sont or‐

thodoxes et quʹil est bien dans le sein de lʹEglise; il nʹa point il est

vrai, obtenu dʹapprobation expresse et éclatante. Cela nʹest point

dans lʹesprit, à ce quʹil me semble, de la Cour de Rome, mais les

cardinaux, les docteurs en théologie se sont accordés dans leur

jugement favorable. M. Boré mʹa lu un passage dʹune lettre récente de M. de Lamennais:

ʺUn cardinal, dit‐il en substance, me parlait ainsi: la Cour de Rome ne procède point par

voie dʹapprobation, mais par voie de censure; son silence est un assentissement tacite à vos

doctrines; si elles eussent contenu quelque chose de répréhensible, une bulle dʹadmonition

vous eût été immédiatement adressée. Nous vous y engageons donc; écrivez en toute li‐

berté; reprenez la suite de LʹAvenir. Parlez‐y avec la même force et avec plus dʹénergie en‐

core, puisque le danger est devenu plus grand: ainsi faisaient les Pères de lʹEglise, quand

la foi leur semblait en dangerʺ.

Jʹai tâché de rendre, aussi exactement que je lʹai pu faire de

mémoire, les termes de la lettre; le cardinal interlocuteur y est

nommé, mais avec recommandation de silence. Il va sans dire que

jʹignore son nom.

Dʹaprès cela M. de Lamennais serait, dit M. Boré, en

disposition de reprendre LʹAvenir ou tout au moins une publication

périodique dans le même esprit. Ce dernier parti me semblerait bien

moins avantageux. Il y a bien des centaines de journaux qui parlent

chaque jour en mal, un seul en bien, contre tous, ne serait pas trop. On espère aussi reprise

à lʹhiver du cours de M. Gerbet. Vous aurez beau faire, mon ami, tout cela vous ramènera

parmi nous, à moins pourtant que vous aussi ne receviez votre mission qui vous retienne

là‐bas; que vous ne repreniez la pensée dʹune correspondance, dʹun lien de doctrine noué

par vous dans votre pays; alors, je le crois, vous resterez, car vous aurez des devoirs di‐

gnes de vous, tels que les impose notre temps; car, jʹhésite à le dire de peur de mauvaise

inspiration, les devoirs de la vie ordinaire, même chrétienne et pure, ne me semblent pas

les seuls aujourdʹhui imposés au petit nombre dʹhommes fidèles que Dieu se garde. Il veut

dʹeux le dévouement de leur vie tout entière, car ils doivent être des instruments dans sa

main. Je ne demande pas grâce, mon ami, pour un langage que de bien longtemps, que

jamais peut‐être je nʹaurai droit de tenir. Il nʹimporte par qui la vérité (sʹil y a vérité ici) soit

proclamée. Pourtant, mon ami, ne donnez pas à mes paroles plus de valeur quʹelles nʹen

ont réellement et surtout gardez toute confiance pour vos propres aspirations qui valent

bien mieux que les miennes.

24 Eugène Boré (1809-1878), angevin d'origine, d'abord disciple de Lamennais, il devint ensuite prêtre de la Congrégation de la Mission,

(supérieur général en 1874). Son frère Léon (1806-1883), lui aussi disciple de Lamennais, ami d'Ozanam, fut professeur

d'histoire et de littérature. Après la suspension de leur journal, les trois "pèlerins de la liberté", Lamennais, Lacordaire et Montalembert,

étaient partis pour Rome solliciter l'appui du Pape. Les bâtiments et le jardin sont ceux de la Maison des Carmes, 70, rue

de Vaugirard, aujourd'hui Institut Catholique de Paris.

17


Ce que cʹest que sʹaventurer à dire plus quʹil ne faut! Je ne sais plus comment faire

pour délayer, noyer deux ou trois mots malencontreux. Ils signifient pourtant simplement,

mon ami, que selon moi, si un combat de doctrine se renouvelait, sʹétendait, et selon les

temps, pouvait exiger coopération de tous les vrais fidèles, vous moins quʹun autre, ne

paraîtriez fait pour rester en paix dans les modestes devoirs dʹune vie douce et intérieure.

Nʹest‐il pas vrai quʹil nʹy a pas mal à parler ainsi?

Pour achever au plus vite cette bien longue lettre, jʹajoute que M. Boré qui a pu

comprendre le but de mes questions au sujet de MM. Gerbet et Lacordaire mʹa dit quʹà

leur retour lʹun ou lʹautre ou même le père attendu le premier me donneraient avec joie

conseils et direction.

Il reste à décider par vous, mon ami, si attendre vaut le mieux; dans trois semaines,

M. de Lamennais doit être ici, les autres dans cinq semaines. M. de Lamennais nʹest‐il pas

trop chargé dʹoccupation? Ne faudra‐t‐il pas patienter jusquʹà lʹarrivée des premiers; alors

est‐il sage de demeurer jusque‐là en si triste position quand la grâce mʹest donnée dʹen

changer? Mais dʹautre part, on exigera de ma part retour sur bien des années; ce sera chose

grave pour moi (bien entendu que toute considération humaine est bien loin dʹêtre reçue

par moi) et cependant dans six semaines, il faudra revenir aux mêmes moyens près dʹun

autre qui aura également besoin de me connaître de loin pour me juger et me conseiller.

Cette itérative nʹaffaiblira‐t‐elle pas lʹeffet dʹune première effusion? Enfin nʹest‐il pas mau‐

vais dans ma position de prendre un directeur et de le quitter six semaines après? Voilà ce

qui mʹarrête jusquʹici et me fait penser quʹattendre vaut mieux. Mais, peut‐être, à mon in‐

su. quelque pensée humaine me dirige. Vous, mon ami, encore ici, conseillez votre frère en

Dieu, conseillez‐le en chrétien, et votre voix sera entendue. Songez seulement que ce serait

pour moi un grand bonheur dʹavoir pour appui lʹun de ces trois hommes et quʹautrement

je nʹaurai accès ni libre, ni confiant près dʹeux. Jʹattends votre réponse.

M. Boré mʹa chargé de vous donner des nouvelles de son frère; il est arrivé à Berlin

très enchanté, très heureux. M. Boré lui‐même se rappelle à votre souvenir. Moi, mon ami,

je vous embrasse cordialement. Je pense avec chagrin que cette lettre vous trouvera absent

peut‐être. Souvenirs affectueux pour tous.

Léon Le Prevost

10 à M. Pavie

Après la joie du retour à Dieu, les épreuves intérieures. MLP. ne sait comment expliquer son découragement.

Tourment de ne savoir comment servir Dieu. Sentiment de son inutilité. Mariage malheureux de sa soeur. L’abbé

Gerbet a confié MLP. à un autre prêtre. Echos de la pièce de V. Hugo, Le Roi s’amuse.

1 er décembre 1832

Je ne saurais, mon cher Victor, justifier mon long silence; il ne vient ni dʹoubli, je nʹai

pas besoin de le dire, ni de paresse, je me hâte de vous lʹassurer, cʹest un de ces faits si fré‐

quents dans notre vie dont nous ne saurions nous rendre compte exact à nous‐même,

quʹon ne peut expliquer parce quʹil resterait après à expliquer lʹexplication elle‐même et

quʹon se trouverait en face avec la même difficulté. Dispensez‐moi donc, mon ami, de vous

dire quʹun découragement profond mʹanéantit depuis des jours, des mois, mʹenvahit de

plus en plus et me jette dans une phase peut‐être inévitable de la vie et quʹil me faut sans

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doute à mon tour traverser. Cʹest, comme le pourraient dire ces odieux Saint‐Simoniens 25 ,

une époque critique, la transition de la jeunesse à lʹâge fait, la résistance du jeune homme

qui nʹa quʹà peine entrevu le monde doré des illusions, des espérances et qui refuse dʹen

sortir si vite. Cʹest mille choses encore quʹon dit mal, quʹon sent confusément, qui ne sup‐

portent pas la confidence car, à les dire, la bouche baille, à les entendre lʹoreille sʹengour‐

dit. Ne vous en apercevez‐vous pas déjà?

Votre amitié, mon cher Victor, voulait bien cependant sʹenquérir et sʹinquiéter de

moi. Jʹai lu cela avec reconnaissance dans votre dernière lettre à Gavard. Soyez en repos,

mon ami. Jʹai vu dès lʹabord, où portait votre sollicitude amicale,

sur le seul point désormais essentiel et nécessaire pour nous. Je

nʹose pas dire que sur ce point tout est bien pour moi et serait se‐

lon votre cœur, tout est aussi bien du moins que je le puis. Je vis

maintenant dans lʹaire qui me convient et ne conçois pas que

jamais jʹen puisse respirer dʹautre. Cʹétait bien là ma voie. Cʹétait

bien là ma pente; la suivre me semble doux. Si vous cherchez

dʹaprès cela comment je puis être si triste et si découragé, je

reviendrai à mon premier dire, je nʹen sais pas très bien la cause.

Jʹen trouve bien des raisons, bonnes toutes humainement, mais

que la résignation et lʹhumilité chrétiennes devraient neutraliser. Est‐ce quʹil nʹen est pas

absolument ainsi? Est‐ce que je tourne et cherche ma forme définitive ici‐bas, sans bien

trouver comment mʹasseoir? Je ne sais, mais quʹimporte après tout et la place et la forme?

Il nʹy a pas bien longtemps, courbant la tête sous une nécessité quʹil fallait bien accepter,

ouvrant les yeux à une évidence invincible, je me suis dit: allons, puisque la vie intellec‐

tuelle nʹest décidément pas faite pour moi, essayons un peu de la vie active, faisons dans

lʹhumble sphère où je suis placé tout le bien possible. Servons nos semblables, soyons tout

à tous, nʹen rebutons aucun, nous verrons; peut‐être cela ira‐t‐il mieux ainsi pour moi. A

peine avais‐je pensé cela en moi‐même que de tous côtés jʹai vu accourir, pousser, surgir

des gens de toute sorte, réclamant les uns mes loisirs, et je les leur ai donnés; dʹautres, mon

argent et ils lʹont eu; et en moins de rien, je me suis vu sans le sou et chargé pour bien des

mois et plus peut‐être des occupations les plus fastidieuses. Mais après examen, jʹai vu que

mon argent servait à ceux‐là pour vivre plus largement, à ceux‐ci, mes loisirs pour mettre

au bout des leurs et sʹy étendre plus à lʹaise. Cela nʹest pas fort encourageant. Eh bien, sʹil

me faut encore descendre de là, où arriverai‐je donc? A ramasser une aiguille tombée, une

pelote de fil égarée loin de la boîte à ouvrage? Vous voyez bien, mon ami, que jʹai raison

dʹêtre triste.

Je vous plains sincèrement et de cœur dʹêtre contraint, (oui, car vous nʹoserez faire

autrement) à lire jusquʹau bout cette vide et insensée épître; mais moi‐même, ami, je lʹécris

bien avec certitude de vous lasser, de vous communiquer quelque chose de ma torpeur.

Ne vous plaignez donc pas. En vérité, sʹil avait dépendu de moi de ne pas la faire nous au‐

rions attendu de meilleurs jours, mais M. Gavard me demande deux fois chaque semaine:

ʺAvez‐vous écrit,ʺ un non perpétuel est trop lourd à porter. Demain, je dirai oui et je mʹen

sens tout aise. Pardonnez‐moi donc, mon cher Victor, et oubliez. Surtout écrivez‐moi. Je ne

25 Claude-Henri de Saint-Simon (1760-1825), précurseur de la philosophie positiviste. Dans son œuvre posthume, le Nouveau

Christianisme, il formulait la morale d'une société fondée sur un "nouveau savoir, un nouveau pouvoir et un nouveau vouloir". Il

faut dépasser la religion, le christianisme en particulier, comme l'homme progresse de l'enfance à l'adolescence pour atteindre l'âge

adulte.

19


sais que votre voix qui puisse encore être musicale et harmonieuse pour moi en ce mo‐

ment. Criez bien fort, soyez tam‐tam ou trombone, car en vérité, il me faut une secousse

violente. La flûte ou le hautbois se fondraient avec mon dernier soupir. Pourtant, il me

semble bien que jʹai une âme, car je pleure souvent, bien souvent, mais je nʹen sais que

faire ni à qui la donner. Blasphème, direz‐vous. Et Dieu? oui, Dieu sans doute, mais ne

nous faut‐il pas, misérables mortels, une forme pour notre amour. Peut‐il aller droit au

sein de Dieu, sans ailes, sans un rayon, sans un nuage pour lʹy porter. Et moi, rayon,

nuage, ailes tout me manque. Je le dis à Dieu, prenez‐moi, me voici humble et soumis. Par‐

lez, jʹobéirai au degré le plus bas, sʹil vous plaît. A la place la plus obscure je veux vous

servir. Mais les jours se passent, ma jeunesse sʹen va, je ne sers à rien, je ne fais de bien à

personne. Une seule créature ici‐bas, ma pauvre sœur, a besoin réel de moi, et nuit et jour,

il me semble entendre la voix qui appelle; elle se débat aux serres dʹun mari sauvage. In‐

sensé, je lʹai vue il y a un mois. Je suis resté 15 jours près dʹelle, mais jʹen ai rapporté de la

colère, de la haine et du chagrin pour des années, sans lui donner aucun soulagement; car

elle a signé un contrat devant les hommes, dit oui devant Dieu et deux enfants la lient in‐

vinciblement à la brute quʹelle appelle son mari; et puis ma pauvre mère bien vieille,

bonne comme les anges, pure, candide comme eux, au lieu de paix, de calme recueilli pour

ses derniers jours, a tout cela sous les yeux. Mais, insensé, pourquoi vous bavarder tout ce‐

la? Le silence me semble aujourdʹhui la seule corde poétique qui me reste et je ne sais pas

la garder. Je la briserai encore. Non pas!

Savez‐vous bien ce quʹil mʹeût fallu? Quelquʹun de meilleur, de plus haut que moi,

qui mʹentraînât dans son tourbillon, me soutînt, me dirigeât. La faculté dʹenthousiasme est

réelle en moi et pourrait par élans me porter à toute espèce de bien. Dans le monde quʹal‐

lait créer M. de Lamennais, je me casais tout naturellement et sans effort 26 . Dites‐moi, sa‐

vez‐vous quʹil est en Bretagne avec MM. Gerbet et Lacordaire, vivant en reclus, travaillant,

méditant, priant, résigné à lʹinaction, à lʹobscurité relative du moins? et je demande des

exemples! Mais aussi comment mesurer ma taille à pareil géant! Autant vaudrait le grain

de sable disant à lʹHimalaya: frère, marchons ensemble. M. Gerbet a été bien bon pour moi

et mʹa laissé aux mains dʹun homme doux, excellent, pas précisément idéal comme je lʹen‐

tends, mais quʹimporte, jʹai beaucoup à mʹen louer. Je vois parfois, mais de loin en loin,

pour ne pas voler son temps, M. Boré votre ami; il est extrêmement bienveillant pour moi.

Son frère est de retour.

Vous remarquerez, mon ami, que pas une ligne de tout ce qui précède nʹexige ré‐

ponse et je ne vous en demanderai pas une lettre, si vous nʹaviez quʹà me parler de moi;

mais vous, mon bien bon Victor, il faut bien que vous me parliez de vous. Il faut bien que

je sache où vous en êtes de la vie. Je ne veux pas vous perdre de vue jamais. Je vous en

conjure donc, écrivez‐moi vite, dites‐moi vite, dites‐moi mille choses personnelles à vous,

mille choses sur votre bon, vénérable et adorable père; sur vos travaux, votre avenir, vos

espérances, tout ce qui est de vous enfin et vous intéresse et vous touche. Cela me fera un

bien extrême et me rendra un peu de cœur. Adieu, je vous aime de toutes mes forces. Ne

vous rebutez pas et gardez‐moi aussi votre affection, jʹen ai besoin.

Léon Le Prevost

26 Lamennais avait le projet de fonder une association de prêtres et de laïcs (la Congrégation de St-Pierre), consacrée à la défense de

la religion par la parole et la plume.

20


Vous savez que notre ami, M. Hugo a éprouvé récemment de vives contrariétés. Je

nʹétais pas au Roi sʹamuse 27 . Je nʹai osé demander des billets à raison de ma négligence près

de M. Hugo. Le jeune Trébuchet qui mʹavait promis une place nʹa pu me tenir parole et

tous mes efforts pour mʹintroduire dʹailleurs ont été inutiles. La lettre écrite dans les jour‐

naux nʹa pas produit bon effet. Mais on oublie vite aujourdʹhui. Au premier ouvrage de M.

Hugo, on ne se souviendra que de son véritable talent de poète.

11 à M. Pavie

Projet de mariage de Victor Pavie. MLP. exalte la vie de famille. Jugement sur Le Roi s’amuse.

14 décembre 1832

Il faut répondre sans retard, mon cher Victor, à votre lettre. Je me sens pressé de

vous dire merci de votre confiance; oh merci! en me parlant de vous, vous mʹavez fait

grand bien. Que vous ayez traversé le monde qui nous sépare pour mʹapporter votre se‐

cret le plus cher, jʹen ai une joie de cœur infinie. Aussi soyez tranquille, mon ami, votre

pensée sera dans mon âme comme en un sanctuaire, ce sera chose sainte quʹil faut entou‐

rer dʹobjets purs et sacrés comme elle. Ne sais‐je pas en effet, ce que serait pour vous une

épouse. Eve elle‐même, sortant des mains de Dieu et donnée à Adam, lʹabsorption en

vous‐même de tout ce que la nature comprend de plus sympathique à vous‐même, élé‐

ments épars dans tous les coins du monde et que la pensée de Dieu assembla, dons de vie

un jour pour vous, pour vous seul; à tout jamais à vous ici et dans lʹéternité encore.

Ainsi donc, vue seulement, révélée par lʹintuition dʹun regard! Cʹest bien. Oh, oui,

confiez‐vous à Dieu, point à la prudence humaine, mais, mon ami, que Dieu alors vous

soit bien présent, et permettrez que moi indigne, je vous le dise, prenez bien soin que ce

soit lui, bien lui, pas votre imagination, ni aucune inspiration moins pure ne vous dirige.

Priez ardemment, et moi, votre frère, je prierai aussi avec cœur, avec amour; mon Dieu,

quʹil mʹest doux dʹêtre lié à vous, mon ami, par un lien si pur, si spirituel que je puisse me

mettre ainsi avec vous, sous le regard de Dieu et le prier de vous bénir! En pareille voie,

vous ne sauriez vous égarer, soutenu surtout par votre vénéré père, si pieux lui‐même, si

digne de vous comprendre et de vous diriger; assurément si le Ciel prend une voix pour se

faire entendre à vous, ce doit être la sienne.

Je vois bien dʹici la vie de famille, telle quʹelle est tracée pour vous. Cʹest le devoir

dans sa forme la plus pleine, cʹest le sacerdoce du patriarche, cʹest mieux encore, cʹest la

voie du Christ parcourue par deux époux chrétiens. En est‐il donc désormais dʹautre pos‐

sible pour vous, pour moi, pour tous ceux qui, comme nous, nʹont de regard que pour

lʹavenir; de vie sociale, de vie politique il nʹen est point de nos jours; il ne nous reste donc à

nous chrétiens, quʹà nous réfugier là, quʹà rentrer aux devoirs primitifs de la famille et

dans cet étroit horizon accomplir notre carrière, priant, faisant le bien, résignés durant ce

silence de Dieu, attendant sa parole, qui peut‐être longtemps encore contenue nous réjoui‐

ra du moins dans nos tombes.

Ne soyez pas confiant à demi, mon cher Victor, et puisque vous mʹavez fait lire la

première page de votre histoire, nʹallez pas fermer subitement le volume, me laissant in‐

27 A l'affiche le 22 novembre, la pièce est interdite dès le lendemain par la censure, pour cause d'immoralité publique. V. Hugo avait

contre-attaqué en publiant une lettre ouverte dans le Constitutionnel. Un procès s'ensuivit, où V. Hugo fut acquitté. Il obtint un

triomphe populaire. Lui qui rêvait d'être "l'écho sonore" de son siècle, il se fera désormais "l'avocat de toutes les libertés".

21


quiet et tourmenté sur le reste. Jʹen murmurerai quelques mots à lʹoreille de M. Gavard

seulement; pour tous les autres ce sera le livre aux sept sceaux et vous en garderez la clef.

Je ne vous fais pas de question; je ne demande pas de portrait; vous me diriez peut‐

être en riant, comme notre ami Mazure: ʺdouée dʹassez dʹagréments pour que mes amis

puissent me féliciterʺ. Si cʹétait bien assurément celle qui vous est prédestinée, je saurais

bien sans aide me créer son image, mais votre lettre ne me donne pas sur ce point certitude

absolue, et vous‐même me semblez attendre quelque révélation nouvelle. Dites‐moi seu‐

lement un mot, mon ami, et je vous tiens quitte après: est‐ce une vierge comme celle de la

Bible, ou bien Raphaélique ou bien Lamartinienne? Jʹécrirais dʹavance la réponse. Cʹest

tout cela ensemble, direz‐vous. Je ne vous interroge donc plus. Jʹattendrai les mots quʹil

vous plaira mʹécrire, et de mon mieux jʹen tirerai mon image.

A propos de M. Mazure, est‐il bien vrai, êtes‐vous sûr quʹil soit venu à Paris avec sa

femme? Je ne le saurais croire. Quelle que soit parfois son étrange sauvagerie, nous étions

trop vraiment lʹun à lʹautre pour quʹil retournât en sûreté de conscience dans sa maison

sans mʹavoir vu. Peut‐être étais‐je en Normandie? Cela me tourmente, dites mʹen un mot,

si vous pouvez.

Je nʹavais osé vous parlez bien nettement du Roi sʹamuse. Il est des choses quʹon ne

sʹavoue quʹà lʹextrémité; mais il est bien vrai que jʹen pense peu de bien, et moins encore de

la préface, qui ne me paraît pas digne et haute, qui nʹest pas ce cri de sainte et juste indi‐

gnation par laquelle M. Hugo devait répondre à une accusation publique dʹimmoralité. At‐

tendons toutefois le plaidoyer. Que nos temps sont funestes au talent. Il faut lui être in‐

dulgent puisque le génie lui‐même ne lutte pas contre eux dʹun succès certain. Je ne déses‐

père pas assurément; mais je lʹavoue je suis inquiet et les tendres et sévères avis de Sainte‐

Beuve dans son article sur les Feuilles dʹautomne 28 me semblent aujourdʹhui une voix dʹen

haut, un avertissement solennel quʹil faut, sous peine de chute, que M. Hugo se recueille et

médite profondément. Votre parole si fraternelle avait aussi du poids près de lui, mon

cher Victor; ne trouverez‐vous donc pas encore quelque inspiration amicale? Elle arrivera,

jʹen suis sûr, au point marqué par vous.

Adieu, écrivez‐moi au plus vite, il le faut, car jʹattends; je voudrais bien, si jʹosais,

embrasser votre bon père; faites‐le pour moi. Il ne saurait sʹoffenser de ce témoignage de

tous mes sentiments de vénérations et de profond dévouement.

A vous toujours

Léon Le Prevost

12 à M. Pavie

Inquiétudes de V. Pavie à la perspective de se marier. MLP. l’encourage: l’amour humain est l’expression du don de

Dieu. S’appuyer sur Dieu.

Paris, le 27 décembre 1832

Je me sens un peu relevé, un peu moins découragé, mon ami, à mesure que vous

versez votre confiance en moi. Je me réchauffe à lʹardeur de vos sentiments et cette douce

28 Le titre du recueil est inspiré par un vers de son ami et disciple Pavie. Sainte-Beuve, qui oscillera entre la critique et l'amitié, avait

apprécié les vers sereins et paisibles, leur trouvant de la mesure, de la familiarité et de la tendresse. "Lorsque l'enfant paraît…".

22


chaleur distend; amollit mes pauvres membres engourdis; heureux que vous êtes, ami,

dʹallumer ainsi votre feu, de convier les autres à votre foyer! et vous vous plaignez pour‐

tant. Et vous avez peur de brûler! Et vous craignez lʹincendie; allez, allez toujours. Lʹin‐

cendie nʹest‐ce pas de la flamme et de la lumière encore? Oui, vous aurez des pleurs, des

sanglots; vous serez à la torture; mais tout cela cʹest la vie de lʹâme. Cʹest la puissance

dʹétreinte et dʹamour qui se révèle. Ah! mon cher Victor, pleurez‐les lentement ces précieu‐

ses larmes; bénissez leur amertume, et du milieu des tourments qui vous viendront peut‐

être, dites à Dieu: Merci! qui en a laissé jaillir en vous la source. Voyez autour de vous, M.

Gavard, moi, bien dʹautres que je sais, dʹautres encore que vous connaissez, pareille faculté

leur a‐t‐elle été donnée? Non. Ils ont aspiré à lʹâge dʹaimer et déjà il était passé quʹils aspi‐

raient encore! Alors voilant tristement leurs fraîches et jeunes espérances, ils ont tendu la

main à une femme. Quʹimportait laquelle? pour vivre près dʹelle doucement, lui donnant

appui, respect, tendresse même, tout hors lʹamour, le vrai et pur amour, car ils nʹen avaient

point à donner. Et vous, mon ami, en serrant vos deux mains sur votre cœur quand il bat

trop vite, vous y sentez bondir lʹamour; et pour vous une jeune fille, la seule peut‐être, gar‐

dée aussi en air plus pur, moins brumeux que celui de nos jours, est éclose, pour ainsi dire

a flori, sans quʹaucune pensée encore, sans quʹaucun regard même ait passé sur elle; quoi!

Dieu vous a donné tout cela, et vous vous plaignez. Prenez garde! Quelle que chose qui ar‐

rive donc, mon ami, à mettre même les choses au pis, gardez‐vous dʹune peine trop vio‐

lente ou insensée qui rejetterait à la face du ciel des dons bien rares quʹil vous a faits;

comme le dit un de nos maîtres: ʺsi la main du Seigneur vous plie, courbez votre tête et

pleurezʺ mais, moi, jʹen ai la confiance, le Seigneur vous relèvera ensuite et, dussiez‐vous

recevoir cet accablant refus si redouté, si redoutable, je ne vous trouverai pas moins avan‐

cé pour cela; bien plus, je verrais là un pas, un grand pas de fait. Jʹai bien peur, en voulant

vous conseiller, de parler en insensé; mais vous saurez bien donner à mes paroles lʹin‐

fluence et le poids quʹelles méritent tout juste, et prêter lʹoreille à une voix plus haute et

bien autrement sage que la mienne. Cela dit, il me semble à moi, que si Dieu vous a bien

dit que cette femme était digne de vous, que vous étiez fait pour elle, il vous la donne, elle

est bien vôtre et vous pouvez la prendre. Jʹentends que les petits obstacles de vanité, les

petits remparts de la Société, il faut tout à travers passer là‐dessus et nʹy pas voir des

monts inaccessibles; une volonté ferme et persévérante est plus forte que tout cela. On re‐

fusera, veuillez plus énergiquement. On dira non. Criez, beuglez oui, mille fois oui, à la

dernière; mais vous nʹirez pas jusque‐là. Ce sera chorus, et tout le monde chantera oui avec

vous. Mais pour cela il faut être bien sûr de soi; il ne faut pas marcher seul, il faut avoir

Dieu avec soi, lʹinterroger souvent du regard et ne continuer sa route que lorsquʹil aura dit

dʹavancer. Il me semble quʹil en va ainsi jusquʹà ce moment, et pour ce que jʹen sais, les

choses me paraissent telles quʹelles doivent être. Cette mère, le nez au vent, lʹoreille au

guet, elle est dans la nature tout simplement; elle garde sa fille, elle veille sur son enfant,

car à seize ans on a encore besoin de sa mère. Deux ans plus tard, elle serait moins mé‐

fiante et se laisserait approcher; ainsi font les animaux eux‐mêmes avec leurs petits. Ils

montrent les dents et grondent aux premiers temps, mais plus tard ils les laissent prendre

et les offrent eux‐mêmes aux caresses et à lʹaffection de lʹhomme. Mais tout sentiment vrai

rend clairvoyant telle femme qui eût été dʹailleurs incapable dʹatteindre du regard le front

dʹun homme, vraiment homme comme vous, tout à coup illuminée par son amour de mère

lira tout couramment dans une âme mystère, abîme profond jusque là pour elle. Confiez‐

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vous donc à tout cela, mon ami, à mille choses encore que jʹignore, quʹaucun de nous ne

sait, qui nʹexistent pas moins pourtant et, dans une sphère que nous ne pouvons atteindre,

font poids et contrepoids dans la balance de nos destinées. Adieu, tenez‐moi au courant,

vous êtes bien sûr de ma vive, de ma tendre sympathie, et joie ou peine, vous le savez, de

votre cœur ira droit à mon cœur.

Votre ami et frère,

Léon Le Prevost

Comme toujours respect et tendresse à votre bon père.

13 à M. Pavie

MLP. devine que le projet de mariage est contrarié. Son désir de partager la souffrance de son ami.

Vendredi 11 janvier 1833

Votre silence mʹinquiète, mon cher Victor, vous ne deviez pas, après mʹavoir fait

pressentir pour vous une crise violente, un chagrin effrayant, me laisser dans cette incerti‐

tude. Si vous avez de la peine, comme je le crains, il ne faut pas vous affliger seul, cela ne

serait pas dʹun ami. Et vous, mon cher Victor, qui savez tout ce que pèse ce mot amitié,

tout ce quʹil impose de devoirs et donne de droits, vous ne voudriez pas manquer ici à la

loi la plus sainte, la plus rigoureuse, celle du partage des peines, de lʹeffusion de la dou‐

leur. Quoiquʹil vous en doive donc coûter, mon ami, si vous souffrez, il faut me le dire;

écrire en pareil cas, ce me semble, est moins difficile que de parler; puis, je vous connais

bien; quelques mots me suffiront, je devinerai le reste. Dieu me garde de faire violence à

votre peine qui se voudrait renfermer au plus profond de votre âme, y rester secrète et voi‐

lée pour tous, si je nʹavais conviction, si je ne trouvais en moi pleine assurance que vous

me devez confiance, que ce devoir rempli, comme tout devoir quel quʹil soit, vous sera sa‐

lutaire et vous donnera plus de repos.

Ces lignes seront bien insensées si, comme je lʹespère encore, vous nʹaviez point les

peines que je redoute pour vous; mais insensées, quʹimporte? Ce nʹest pas avec des mots

que nous parlons entre nous; il est un autre langage invisible et sans son qui, à la vue sim‐

ple de ce papier saura bien se faire entendre de vous. Alors, vous penserez, mon ami, que

mon inquiétude fondée ou non est bien triste, quʹil ne faut pas me la laisser en vain, ou

bien quʹil faut la confirmer et me laisser mʹaffliger avec vous.

Adieu, mon ami, écrivez‐moi, jʹattends impatiemment.

Tout entier à vous par le cœur.

Le Prevost

14 à M. Pavie

Avec tact et délicatesse, MLP. exprime à son ami sa communion de cœur et d’âme. Conseils de patience. Avoir re‐

cours à la prière.

Mardi 12 février 1833

Jʹentre aussi avant que possible dans votre peine, mon bien cher Victor. Vous souf‐

frez. Cʹest assez. Je nʹexamine pas si cʹest avec raison, quʹimporte cela? La douleur nʹest pas

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moins vive; oh! oui. Quand vous appuyez sur moi votre tête pour pleurer, la mienne se

penche aussi pour pleurer avec vous. Ce sera une fraternité de plus entre nous. Dʹautres

vous chercheront des distractions, des motifs de consolation; mon rôle à moi, cʹest de sen‐

tir comme vous, de craindre, dʹespérer, dʹavoir larmes et joies avec vous et comme vous,

afin, mon frère, que nos deux âmes, ainsi unies, soient plus fortes contre la peine, ne suc‐

combent pas sous le bonheur. Si toute espérance vient à nous faillir quelque jour, alors,

mon ami, je nʹaurai plus de paroles, pas même de murmure ou de chant pour endormir

votre douleur. Nous aurons seulement des larmes, des larmes sympathiques qui se com‐

prendront, se diront lʹune à lʹautre ce quʹil y a au cœur, dʹoù elles jaillissent, de tendresse et

dʹamertume, dʹabîme sans fond quʹon nʹoserait sonder. Mais aujourdʹhui, sous vos crain‐

tes, reste encore un peu dʹespoir, un rayon vous luit, pour vous faible et pâle étoile qui

sʹéteint; pour moi, point lumineux dʹavenir et de jour qui va naître. Affermissez, sʹil se

peut, votre vie, regardez bien et vous direz comme moi: non, nous ne sommes plus en des

temps où un amour vrai, pur et profond doit sʹétouffer dans lʹâme qui lʹa conçu, à quelque

âme quʹil aille heurter, je le crois fermement, il lui sera ouvert. Quoique vous puissiez

nʹêtre pas à cet égard absolument de mon avis, vous conviendrez avec moi quʹune affec‐

tion dégagée de tout intérêt, de toute personnalité, quʹun dévouement exalté, lʹamour en‐

fin, tel que nous lʹentendons, tout en dehors de soi, sans que rien le rattache au moi et

puisse lʹy ramener, quʹun tel amour, dis‐je, est bien rare, et quʹil nʹest personne, fut‐ce une

brute stupide, qui nʹen sente le prix, qui dʹinstinct, de calcul ou de sympathie ne sʹem‐

presse de le recueillir; car pour les uns, il est lʹespoir du bonheur, pour les autres, nous par

exemple, la vie même, le sine qua non de lʹexistence. Eh bien, pourquoi voulez‐vous quʹune

femme qui semble intelligente et dévouée elle‐même par un point, une jeune fille si pure

quʹelle ne peut‐être bien loin du ciel, pourquoi voulez‐vous quʹeux seuls, entre tous, res‐

tent insensibles et de glace, sous un rayon qui échauffe et fond tout. Cela ne saurait être,

cela ne sera pas. Vous vouliez, ainsi que cette jeune fille vous a été tout à coup révélée, tout

à coup aussi la faire descendre en vous; il nʹy fallait pas compter; à cet âge on peut épeler,

mais pas lire couramment dans une âme; vous ne tenez pas assez compte de ses seize ans.

Il faut que lʹécheveau encore brouillé se démêle peu à peu; il faut enfin ici lʹinitiation lente

et successive, puisque la révélation intuitive serait hors de temps. Prenez donc patience,

mon ami, ne brusquez pas ainsi les choses, au risque de tout briser; tâchez de vous rasseoir

et comme votre ami Cosnier le conseille bien sagement, laissez les paroles déjà versées

descendre et tomber goutte à goutte. Ah! si vous pouviez entendre lʹécho de leur chute,

lʹharmonie si ravissante qui sʹélèvera dans la jeune âme, oh! vous seriez trop heureux. Je

vous en conjure, mon ami, soyez plus calme, ne troublez rien et vous lʹentendrez. Votre

image, pensez‐vous, nʹest pas celle de son rêve; assurément, car une très jeune fille, jʹen ai

eu récemment un exemple frappant, ne rêve jamais que joues blanches et roses et cheveux

bruns bouclés. Mais laissez faire et vous verrez si la véritable beauté dʹun homme, les re‐

flets dʹune belle âme brillant sur le front, dans la voix, le port, les gestes, si tout cela, de soi‐

même, ne fait bientôt fond, dessin, couleurs dans son esprit, nʹachève enfin un portrait

nouveau dont lʹoriginal sera vous. Pour terminer, jʹajoute enfin que jamais au monde il nʹa

existé fille de seize ans, qui au premier mot de mariage, nʹait rompu net par un refus, avec

effroi, comme vous les dites, souvent avec colère réelle.

Je ne connais pas si bien la mère. Je ne saurais pas aussi sûrement parler dʹelle,

pourtant à sʹen tenir aux généralités, il y a pour moi, toute partialité amicale à part, mille à

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parier contre un que vous aurez plein succès près dʹelle. Seulement, mon ami, il ne faut

pas vous rebuter et, comme un enfant boudeur dire: je garderai ma peine pour moi seul;

non, il ne faudrait pas quʹun refus, sʹil venait, (et il peut très bien venir) portât à votre cœur

un coup sourd qui lʹenvenimerait et ne blesserait que vous. Les coups qui résonnent sont

moins dangereux et, frappant lʹoreille de qui les donne lʹémeuvent et lui font dire ʺassezʺ.

Ne pourriez‐vous donc voir cette mère seul à seul, et, en vous maîtrisant un peu lui parler:

votre soumission, vos promesses, cet accent de vérité quʹil faut subir quoiquʹon fasse, au‐

raient un effet, sinon immédiat, au moins sûr, et qui droit ou par détour, arriverait à son

cœur. Peut‐on refuser un homme qui demande place, comme tous, près du foyer, qui dit:

je nʹaurai ni regard, ni parole, je serai ainsi que tous, allant et venant, et si un jour, nʹim‐

porte quand, accoutumé à ma vue, ayant pris foi en moi, vous me dites: restez, eh bien, je

resterai. Sinon, demain, après, à toute heure vous ne pourrez dire: Allez et adieu. Prenez

courage, mon ami, ne cherchez pas vainement sʹil peut y avoir quelque cause de mauvaise

disposition contre vous, il nʹy en a pas, il ne peut y en avoir, tout au plus quelque illusion

de vue, quelque caprice dʹoptique, accident passager de la lumière, quʹun rayon dissipe en

éclairant mieux. Voilà, jʹen ai confiance tout ce qui se peut trouver dʹobstacle entre vous.

Que de premiers refus! Quʹun effroi enfantin nʹait donc pas tant de puissance pour vous

troubler. Soyez homme, soyez surtout, mon frère, croyant, espérant en Dieu, qui tient en

ses mains les fils de tout cela, priez‐le. Moi, je nʹai pas oublié un seul jour de le faire, de

puis celui où je vous lʹai promis. Adieu, mon ami, écrivez‐moi toutes les fois que vous en

avez la force et nʹattendez pas pour cela des faits décisifs; ce qui se passe en vous, jʹai be‐

soin de le connaître aussi et jʹen veux aussi ma part. M. Gavard sait, comme vous lʹavez vu.

Je nʹai pas besoin de vous en expliquer les raisons; elles mʹont semblé de conscience et de

sentiment. Vous les comprendrez de reste. Adieu encore. Je vous embrasse tendrement.

Le Prevost

15 à M. Pavie

Réunions chez Montalembert. Prochaine venue à Paris de V. Pavie.

Samedi 9 mars 1833

M. Sainte‐Beuve que je rencontrai dimanche dernier au soir, mon cher Victor, chez

M. de Montalembert 29 , (je nʹai pas depuis quelque temps trouvé place dans mes lettres

pour vous parler de ces réunions du dimanche) M. Sainte‐Beuve donc mʹapprit à ma

grande joie que vous alliez arriver, quʹil vous attendait sous peu de jours, peut‐être de

main, ou du moins peu après. Sans perdre de temps, je cours, moi, dès le lendemain, au‐

dedes ponts crier la nouvelle à M. Gavard et me féliciter avec lui. Puis, je commence une

lettre pour vous, afin de vous rappeler quʹà votre choix vous aviez ici demeure toujours

prête, ou chez lʹun, ou chez lʹautre. Puis, par réflexion que votre ancien domicile serait pré‐

féré par vous, dans la pensée aussi que ma lettre vous croisera en chemin, je la déchire et

jʹattends. Mais cela dure déjà depuis bien des jours. Lʹinquiétude me vient dʹavoir conçu

une joie anticipée et trop hâtive.

29 La résidence du comte de Montalembert était au 18, rue Cassette. MLP. habitait à cette époque au 4 de la même rue. Les dimanches

soirs, se réunissaient chez le jeune aristocrate un bon nombre d'écrivains, artistes, philosophes, "les plus illustres champions

de l'école catholique", écrivait le jeune Frédéric Ozanam.

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Hier, je suis allé au passage du Commerce prendre vent 30 ; on vous attend, mais sans

avis positif de vous. M. Sainte‐Beuve, par hasard, était

là dans la salle basse. Il sʹétonnait de votre silence et me

paraissait moins sûr. Cette longue exposition nʹa

dʹautre but, mon ami, que celui‐ci: cʹest‐à‐dire que tout

cet empressement, cette attente, ces joies de vos amis

forment lien et engagement pour vous; que si votre

pensée de voyage est indécise encore, ils doivent

lʹentraîner, que si elle était même à naître, tout cela

vous ôte votre liberté et vous oblige à vouloir, malgré

vous. Venez donc, mon ami, lʹexposition ne saurait aller

sans vous, et peut‐être pour cela, ne va pas jusquʹici très

bien. Mais, vous ici, tout sera au mieux. Car tous, nous

aurons dʹautres yeux pour voir, dʹautres cœurs pour

sentir.

Jʹattendais une lettre de vous, bien impatient

pour bien des raisons. Si vous tardez quelque peu

encore à venir, écrivez‐moi, je vous en prie. Ma

dernière lettre vous a déplu peut‐être, par excès de confiance dans un avenir que vous in‐

terprétez autrement, mais, je ne saurais, quoique je fasse, voir différemment la chose, en

tous sens, sous tous les points examinés et retournés, elle mʹamène toujours la même

conclusion. Il me semble impossible quʹun peu plus tôt, un peu plus tard, ce que nous

voyons nous tous en vous si bien, les autres aveuglés à plaisir le nient et le méconnaissent.

Adieu, mon ami, à bientôt, je lʹespère. M. Sainte‐Beuve nʹétait pas sûr que M. votre père ne

dût pas aussi nous arriver. Ce serait double bonheur, mais si nous nʹen devions pas tout

avoir, que tout au moins ne nous soit pas ôté; je vous le répète, nous vous attendons.

Léon Le Prevost

Si notre maison de la rue Cassette était choisie par vous, rappelez‐vous que vous y

jouiriez dʹune entière liberté. Jʹai deux entrées, deux pièces complètement séparées. Vous

seriez maître chez vous. Jʹajoute avec parfaite vérité que cela nʹaurait pour moi pas lʹombre

de gêne ni de dérangement. Voyez cela et faites comme vous voudrez.

16 à M. Pavie

Cœur compatissant de MLP. Sanctuaire inviolable de lʹâme où Dieu seul pénètre. Exhortations à la confiance.

Réunions chez Montalembert. Le charme quʹopère Montalembert sur ses invités. MLP. regrette lʹabsence de La‐

cordaire.

Paris, 2 avril 1833

Il est bien tard pour vous écrire, mon cher Victor, et je cours grand risque, sinon

dʹarriver trop tard, du moins dʹarriver mal à point, puisque vous‐même nous venant il se‐

rait plus simple dʹattendre un peu et de ne pas mettre ce prologue à nos entretiens. Jʹécris

pourtant, et, malgré aussi la mauvaise disposition où je me sens, tout cela ne me semble

pas faire obstacle entre nous. Il me semble dʹailleurs quʹil ne faut pas trop longtemps vous

laisser à vous‐même et quʹil est bon que par intervalle une voix amie vous réveille, vous

30 "prendre le vent", jargon de chasseur: aller à la rencontre du gibier.

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amène en ce monde et vous fasse croire encore à lʹavenir. Etes‐vous maintenant, mon ami,

plus rassis, voyant les choses de vue plus nette et plus ferme; ou bien, abattu, découragé,

manquant dʹair; tour à tour lʹun et lʹautre sans doute; mais de si loin, je nʹen puis que bien

mal suivre les alternatives. Hélas! quelque vive que soit ma sympathie, quelquʹintime que

soit la fusion de nos âmes, je sens ici mon impuissance; il est des choses qui ne se peuvent

dire ni même deviner, que Dieu seul pénètre, que lʹamour peut‐être aussi peut faire com‐

prendre à lʹamour, mais qui, hors de là, reste mystère impénétrable. Cʹest bien sans doute,

que lʹâme ait ainsi des asiles inviolables où seule avec Dieu, elle sʹabrite contre tout contact

même le plus ami et le moins irritant; aussi, je nʹaurai garde dʹy vouloir suivre la vôtre,

mais jusquʹau seuil du moins, mon ami, veillant et priant, jusquʹau retour, je voulais une

fois encore ici avant votre arrivée vous dire toute ma tendre compassion, cʹest‐à‐dire (re‐

montant au sens primitif du mot) combien mon âme reçoit vivement contrecoup de toutes

les impressions de la vôtre. Combien je vis en vous, combien surtout votre confiance en ces

derniers temps mʹavait avant pénétré. Oui, je voulais vous le dire; car, je le sais, il me sem‐

ble parfois que je nʹoserai quʹà peine ici vous parler, avec tant dʹeffusion vous interroger;

que la parole me viendra mal et me paraîtra trop rude pour aborder ce point si sensible, si

pudique du cœur et quʹil vous faudra presque toujours deviner ce que je ne dirai pas. Mais

est‐ce à vous, mon ami, quʹil est besoin de pareil avertissement? Ce nʹest pas, du reste, que

votre situation mʹapparaisse uniquement sous le côté douloureux, tant sʹen faut; mes en‐

tretiens avec Cosnier qui sʹest trouvé plus confiant encore que moi, mʹont pleinement

confirmé dans mes espérances. Mais je nʹignore pas que cette confiance, vous ne pouvez

vous‐même lʹavoir quʹà de courts instants, et que, le plus souvent, la crainte et le découra‐

gement doivent nous assaillir. Puis, votre bon père, si tendre aussi, sʹest identifié si bien

avec vous quʹil est devenu vous‐même, quʹil a aimé, espéré et tremblé avec vous. Cʹest

donc à quelques pas plus loin quʹil vous faut chercher les pronostics de lʹavenir, les reflets

moins incertains de la réalité; et tout cela, moi, je les vois dans ma confiance intime et

comme surnaturelle, dans celle de vos autres amis, dans mille choses qui échappent à

lʹanalyse, mais qui mʹannoncent de loin le port pour vous, comme en mer, la terre se révèle

de loin par je ne sais quel parfum indicible qui crie à tous ʺterreʺ bien avant la vigie. Ce ne

sont pas là, je le sais, des raisons; mais, quoi de plus léger, quoi de plus insignifiant que

des raisons: des présages, des rêves, des pressentiments me semblent en vérité et à vous

aussi, je pense, mille fois plus acceptables et plus fidèles. Jʹespère donc et toujours; prenez

aussi confiance, sʹil se peut, mon ami.

Il est vrai, pour ne pas mêler à nos entretiens dʹéléments étrangers, jʹavais négligé

de vous parler des réunions Montalembert, en autre temps sujet de communications si in‐

téressantes pour vous. En ef‐ fet, ces assemblées de frères

quelquefois rêvées par vous, où lʹunité de croyances forme aussi

unité pour les cœurs, se trouvent là réalisées. Orgueil, vanité,

timidité irritable et gênante sont là mises de côté. On se parle, on

sʹaborde, on sʹaime sans savoir les noms de ceux avec qui lʹont

fait échange de paroles et de sentiments. Ce nʹest pas que tous, sans

exception, soient catholiques, mais la masse, mais le peuple, si je

puis dire, est essentiellement un, essentiellement catholique. Quant

aux sommités, ce nʹest pas absolument de même mais le lieu influence et courbe un peu les

plus inflexibles et M. Lerminier lui‐même y est un peu moins tranchant et téméraire quʹail‐

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leurs. Sainte‐Beuve, Ballanche, le Baron dʹEckstein, Mickiewicz, le Comte Plater, Liszt,

dʹOrtigues, de Coux, dʹAult‐Duménil, Ampère 31 et bien dʹautres remuent dans tout cela

mille idées, cueillent mille sympathies et donnent issue et pâture à ce besoin dʹadmiration

et dʹamour que nous avons tous dans lʹâme et qui vous oppresse tant quand il reste inactif.

Mais je nʹaurais pas de mots surtout pour vous dire toute lʹamabilité, toute la séduction en‐

traînante de M. de Montalembert lui‐même; il parle à tous et si cordialement que dès

lʹabord on se sent à lui pour toujours. Il nʹest coin si obscur qui lui échappe, groupe si ti‐

mide quʹil nʹaille un instant animer de son entretien, y jetant quelques mots dont on cause

tout le soir. Du reste, sʹeffaçant tant quʹil peut. Il veut être chez lui le lien de tous et non

leur chef; il est dʹune modestie candide, cède toujours pour la forme, réservant seulement

le fond, se sacrifice enfin, et se montre chrétien dans son salon 32 . comme partout ailleurs,

prouvant à tous quʹil nʹest réellement dʹamabilité, de grâce que là, comme de vertu, de

grandeur et de force. Je pourrais longtemps continuer sur ce ton, mais jʹaime bien mieux

vous laisser vous‐même en juger. Les réunions dureront encore durant votre séjour ici et

vous y viendrez, il vous connaît et vous désire. Un soir, je ne sais comment, il vint à me

dire: ʺVictor Hugo mʹa lu hier une lettre bien bonne que lui écrit un jeune homme nommé

Pavie, pour lui recommander un Polonaisʺ. Me voyez‐vous dʹici mʹécrier: Pavie, Victor Pa‐

vie, mais cʹest mon ami, cʹest mon frère. Il viendra vous le verrez. Et Boré de mʹappuyer,

que vous étiez un catholique ardent, lamennaisien, que sais‐je. Si bien que M. de Monta‐

lembert vous attend presque comme nous et comme nous vous serrera la main. Vous

pourrez aussi voir à Paris M. Lacordaire, il a quitté la Bretagne; il ne vient pas aux diman‐

ches, je ne sais pas bien pourquoi, peut‐être par scrupule de soumission plus absolue à la

volonté du Saint‐Père. Je le regrette bien, jʹeusse été heureux de la voir. Il va sans dire que

ses liens avec M. de Montalembert ne sont point relâchés, quʹils se voient journellement. Je

nʹen sais pas davantage. Tout cela est bien dit au long, mon ami, mais je vous épargne en

nʹallant pas plus loin; vous partagerez, je pense, mes sympathies 33 pour ce foyer de com‐

munications, de douce effusion, et vous nʹaurez avec moi quʹun regret, cʹest quʹon en

31 Ballanche (1776-1847) cf. n. 8, p.6.- Lerminier (1803-1857), publiciste en vogue dans les années 1830-1838. D'Eckstein,

(1790-1861), Danois d'origine, l'un des précurseurs du catholicisme libéral. - Adam Mickiewicz (1798-1855), célèbre poète polonais,

d'ascendance lituanienne. Chef de la jeune école romantique polonaise, il s'installa à Paris en 1832 et y publia Le Livre de la

nation et des pèlerins polonais. - Comte de Plater, cf. supra, note 18. - Franz Liszt (1811-1886), le pianiste hongrois venait d'arriver

à Paris pour y parfaire sa formation artistique et littéraire. - Joseph d'Ortigues, né en 1802, musicographe; il rejoignit

l'équipe de L'Avenir. Charles de Coux, (1787-1864), économiste, disciple de Lamennais, il collabore à L'Avenir, puis à L'Université

Catholique, qui reprendra, avec La Revue Européenne, le flambeau des idées mennaisiennes. Georges d'Ault-Dumesnil,

né en 1814; ancien officier, il avait participé à la conquête de l'Algérie en 1830, avec le maréchal de Bourmont. Collaborateur de

L'Avenir. Jean-Jacques Ampère (1800-1864), fils du célèbre physicien, était professeur d'histoire et de littérature française au

Collège de France.

32 On trouve dans les lettres de F. Ozanam une description des salons de Montalembert, qu'il est intéressant de comparer à celle de

MLP. (VLP, I , p.34). "Il respire dans ces réunions un parfum de catholicisme et de fraternité. M. de Montalembert a une figure

angélique et une conversation très instructive. Les points de doctrine sur lesquels Rome a demandé le silence ne sont pas remis sur

le tapis; la plus sage discrétion règne à cet égard. Mais l'on s'entretient de littérature, d'histoire, des intérêts de la classe pauvre, du

progrès de la civilisation. On s'anime, on réchauffe son cœur et l'on emporte avec soi une douce satisfaction, un plaisir pur, une

âme maîtresse d'elle-même, des résolutions et du courage pour l'avenir." (A Falconnet, 5 janvier 1833). Au même, le 18 mars: "On

a beaucoup parlé de la misère du peuple et on en a tiré de sinistres présages pour l'avenir. Du reste, on cause très peu de politique

et beaucoup de science".

33 Sous la plume de Maxime de Montrond, ami intime de MLP., se devine le rayonnement que pouvait avoir MLP. dans de telles

réunions. "On pourrait s'étonner de trouver MLP. au milieu de ce monde brillant, lui si humble, si simple, mais il n'y était nullement

déplacé. Il était bien partout, portant partout ce bon ton, cette bienveillance et cette gaieté même, qui sont l'apanage des esprits

supérieurs. MLP. connaissait cette maxime de saint François de Sales: "Les saints tristes sont de tristes saints" et il la mettait

volontiers en pratique…M. de Montalembert, qui estimait MLP. le présentait à ses amis et connaissance comme un artiste, ce qui

l’humiliait quelque peu et le faisait sourire. Imaginez-vous, me disait-il quelquefois, que M. de Montalembert me prend pour un artiste.

Certes, moi, artiste, je ne le suis point; amateur, oui peut-être. Oui, j’aime les beaux-arts; mais surtout quand ils sont consacrés

à la gloire de Dieu; alors seulement ils méritent le nom de beaux, car ils sont un reflet de la souveraine beauté." Le beau,

comme le vrai, était l’élément vital de notre pieux ami." (VLP, I, p.34).

29


puisse entrevoir la prochaine interruption. M. de Montalembert ira, je crois, en Allemagne,

à la saison prochaine.

Adieu, au revoir bientôt. Oh! le plus tôt possible. Gavard vous veut aussi bien ar‐

demment avec votre bon, trois fois bon père. Il parait bien décidé à vous accompagner

dans vos voyages et plus sûr pour cette fois de sa résolution.

Que je vous sais gré de ce que vous me dites pour la chambre offerte chez moi! Que

nous nous entendons bien; que ce mot dévouement une fois bien compris, révèle de cho‐

ses! Vous avez bien contribué, mon ami, à me faire descendre plus avant dans le sens in‐

time de cette chose et je crois que cʹest là tout le secret de ma tendre et si infinie amitié

pour vous.

Le Prevost

17 à M. Pavie

Témoignage dʹamitié. Commentaire dʹun sermon de Lacordaire à St‐Roch. Avis sur différentes productions litté‐

raires.

Mardi 28 mai 1833

Il fallait, mon ami, vous laisser un peu respirer après votre retour, vous laisser digé‐

rer un peu de paix Paris et nous, trop en hâte peut‐être entassés durant votre court séjour

ici; il fallait enfin laisser lʹabsence se trancher nettement. Je ne vous ai donc pas écrit jus‐

quʹici, malgré le désir qui mʹy a bien des fois porté. Je me disais: il repose, il dort; ne lʹéveil‐

lons pas; mais je vous ai assez longtemps regardé dormir. Vous voilà bien remis. Allons

donc, levez‐vous et parlez‐moi. Dites‐moi bien naïvement comment vous êtes, si votre vie

est de nouveau arrangée là‐bas; si vous avez renoué toutes vos harmonies, un moment dé‐

placées. Dites‐moi en quel état est votre esprit, en quel mode, en quel ton. Dites‐moi, mon

ami, ce quʹon vous a dit à votre retour des choses qui vous

intéressent et ce qui est survenu depuis. Si jʹépuisais la

série de mes questions, elles iraient loin encore et la queue

prolongée en dépasserait bien ce court papier. Cʹest, voyez‐

vous, quʹaccoutumé que jʹétais à vous voir, à vous entendre

tous les jours, jʹai trouvé après bien du vide et du silence et

que quelques mots de vous jetés pour combler cela tombe‐

raient au fond, tout au fond de mon âme et y feraient un

bien que je ne puis dire. Jʹai honte de demander encore

quand vous avez ici tant donné, ne réservant rien de vous,

vous livrant tout entier par le dévouement et à lʹexemple

du Maître, disant: buvez et mangez. Il ne peut y avoir dans

ce rapprochement, je lʹespère, rien de mauvais. Je ne

prends point pour divine cette nourriture, je vous aime en Dieu; il le sait, et si parfois

quelquʹexaltation trop terrestre enivre ma tête, je ferme les yeux et cela passe. Oh! oui, je

vous aime en Dieu! Tout sentiment contenu, a dit M me de Staël 34 , nʹa guère dʹénergie; elle

34 Fille de Necker (ministre des Finances de Louis XVI), M me de Staël (1766-1817) illustra, par l'exemple d'une vie passionnée et par

ses œuvres littéraires, ce qui sera plus tard l'idéologie romantique. Pour elle, la poésie se doit d'exprimer les tourments des âmes à

la fois inquiètes et mélancoliques. Porté, par sa nature sensible, à épancher ses sentiments, ("quelque exaltation trop terrestre…"),

MLP. saura en maîtriser les manifestations excessives.

30


ne voyait donc pas que lʹamour peut comprimer lʹamour et quʹil y a double force alors et

double énergie, dʹoù résulte la soumission, pour nous manifestation

la plus haute de la puissance dʹaimer. Soyez donc en repos, mon

ami, je garderai le feu, mais je rejetterai la fumée. Il me vient

quelquʹinquiétude, mon ami, que la pensée qui me domine

heureusement aujourdʹhui et pour toujours, je lʹespère, ne revienne

en mes lettres trop inévitablement jusquʹà la monotonie, jusquʹà la

préoccupation maniaque. Sans doute, on peut dire: là où est le

trésor, là est le cœur, ou, avec S t Paul: ʺNos stulti propter Christum. Si

insanimus, Deo insanimus.ʺ 35 Sans doute on ne voit pas ce que des

chrétiens sʹentretenant auraient de mieux à dire que des choses de Dieu ou tendant à Dieu;

mais encore un sentiment divinement inspiré peut sonner mal, traversant la parole hu‐

maine, mais lʹattention nʹest pas toujours piété, il faut lʹattendre et ne pas la lasser. Je sens

cela. Dites‐moi donc, mon ami, si vous avez remarqué dans mes lettres, dans mon entre‐

tien ou mes actes quelque disposition à manquer en tout cela de mesure. Je remarque à

cette occasion que vous êtes sobre à lʹexcès de conseils. Cʹest modestie exagérée. On se juge

mal soi‐même. Un avis souvent fait grand bien, et, pour ma part, il mʹest bien des fois arri‐

de regretter le vôtre. Si vous mʹaimez, jʹallais dire; je me reprends: si vous me voulez

plaire, vous me conseillerez toutes les fois quʹil y aura lieu et plus que moins.

Quelquʹun vous a‐t‐il dit que M. Lacordaire avait prêché. A tout hasard, je vous en

parlerai quelques mots. Le sermon avait lieu à 7h. du soir à S t ‐Roch, un dimanche, par un

temps et soleil superbes, cʹest assez dire que lʹassemblée adorait Dieu dehors peut‐être,

mais quʹelle était peu nombreuse autour de la chaire. En revanche bien composée, le ban et

lʹarrière‐ban Montalembert, le 18 è siècle y compris et toute la Pologne réfugiée. Mais, si

une intention trop mondaine avait convoqué la plupart, ils ont sur lʹheure reçu leur châti‐

ment: il y a eu pâture pour les chrétiens mais pour eux seulement. Toute la partie humaine

de la chose: arrangement, logique, éloquence, tout cela a coulé; il nʹest rien resté à lʹorateur,

soit émotion, soit disposition mauvaise, que le plan et les masses de son discours, avec sa

ravissante voix si onctueuse et si pénétrante, mais encore manquant ce jour‐là dʹhabile di‐

rection, trop ménagée et plus tard menaçant de sʹéteindre tout à fait. M. Lacordaire nʹavait

point écrit son discours, comptant avec raison sur sa facilité pour mettre en œuvre sa ma‐

tière et la mieux accommoder, selon lʹinspiration émanée de lʹauditoire. Mais cela lui a fail‐

li; pourquoi? Je ne sais, mais partout le développement manquait, de grandes pensées

étaient jetées, de grandes masses esquissées, mais le

développement, mais la liaison, la fusion harmonieuse nʹont

pu venir, la plus mince intelligence y suppléait; cʹeût été, il

semble travail de manœuvre, pourtant faute de cela, la chose a

été tout à fait manquée. Je parle ici humainement, il sʹentend,

car, je ne sais si chrétiennement il ne se pourrait dire quʹainsi

dépouillée dʹartifice et même dʹenveloppe, la parole nʹétait pas

encore plus pure, plus chastement introduite dans lʹâme. Il

faut lʹavouer pourtant on se passe malaisément de la

participation extérieure et incontestablement cet effet particulier ne pouvait être que fort

restreint. M. Lacordaire est resté sous le coup, non pas découragé, le courage comme lʹes‐

35 Nous sommes fous, nous, à cause du Christ. Si nous sommes fous, nous sommes fous pour Dieu (1Co 4,10).

31


poir lui viennent dʹen haut, mais un peu ému. Cela

devait être, et dans son humilité, bien convaincu

maintenant quʹil faut parler à la jeunesse, à nous, ses

amis et ses frères, mais pas dans une chaire, pas à une

assemblée dʹÉglise. Il eût fallu peut‐être lui affaiblir

lʹeffet de cette première tentative; il eût essayé de

nouveau, et, mieux préparé, eût atteint pleinement sont

but; on ne pèse pas toujours ses paroles. M. de

Montalembert, comme chrétien, comme ami, sʹest cru

en droit de parler net et en a usé largement; dʹautres

encore sans doute et moi‐même qui le vis peu après je

ne dissimulai pas assez peut‐être quʹil nʹy avait pas eu

satisfaction complète, ou du moins je nʹinsistai pas

suffisamment sur ce quʹil y avait de grand dans la

chose telle quelle. Une interruption mʹen empêcha dʹail‐

leurs, une visite qui survint. Jʹen eus bien regret après

et si fort que je lui écrivis quelques mots pour com‐

pléter ma pensée. Il mʹa fait une réponse si pleine de bonté, de touchante humilité que

vous en seriez ravi comme moi. Lʹattrait puissant que Dieu lui a donné pour la jeunesse,

lʹexpérience quʹil a de ses sentiments, le besoin quʹil lui sait dʹune âme qui la comprenne,

tout cela dit‐il, lʹentraîne à travailler pour elle. ʺIl faut savoir, ajoute‐t‐il, entendre la volon‐

de la Providence qui ne se manifeste ordinairement à nous que par mille petites choses

qui agissent sur tous les points de notre âme et la décident déjà avant quʹelle ait réfléchi.

Dans le cas où je me trouve la réflexion est dʹaccord avec lʹattrait intime. Du reste les cho‐

ses se font peu à peu, sans bruit, et je ne me presse pas de faire, sachant bien que Dieu dis‐

posera tout pour le mieux, pourvu que je mʹabandonne à sa volontéʺ.

Cela ne rappelle‐t‐il pas, mon ami, Fénelon disant: Laissez‐vous aller au souffle de

la grâce, ne résistez pas à la volonté de Dieu, devenez comme un bon petit enfant qui se

laisse emporter sans même demander où on le porte.

Voilà bien des citations, mon ami trop pour une fois peut‐être; de peur de citer en‐

core je mʹabstiens de vous parler des Pèlerins polonais que vous avez lu déjà sans doute;

cʹest encore là un homme selon notre cœur. Trouvez‐vous comme moi que la préface par

M. de Montalembert, nʹest pas dʹor aussi pur que lʹouvrage même? 36 Lʹindignation est légi‐

time sans doute; mais la haine en Dieu est encore de lʹamour. Cʹest que le malheur met bien

près de Dieu. Pellico 37 , Mickiewicz ont trouvé là des révéla‐tions si lumineuses quʹils en

sont revenus avec une auréole. Oh! Si à eux aussi comme à un autre poète on disait: ami,

dʹoù nous viens‐tu etc. Oh! quʹelle serait belle leur réponse!

M. Gavard vous a écrit et désire se charger de vous renvoyer avec son avis vos

compositions. Je nʹai donc pas à vous en parler, cʹest bien assez dʹun; un mot dʹexplication

36 L'ouvrage du poète Mickiewicz venait d'être publié à Paris en 1832. Montalembert en avait fait la traduction.

37 Silvio Pellico, (1789-1854), écrivain italien. Accusé d'appartenir aux carbonari (société secrète qui s'était juré de chasser les Autrichiens

d'Italie), il fut emprisonné dix ans dans la forteresse du Spielberg, en Autriche. Libéré en 1830, il publia, deux ans après,

Mes Prisons. Davantage que la description du régime sévère auquel il fut soumis, l'auteur y raconte son retour à Dieu, son itinéraire

spirituel, à travers les souffrances supportées chrétiennement. Ecrit avec l'âme du poète et la douceur du chrétien, le livre déçut

les plus exaltés de ses amis. Il n'en eût pas moins un grand retentissement en Europe. On comprend que MLP., lui-même redevenu

chrétien depuis peu, ait été marqué par un tel témoignage. Dans la lettre 19, du 12 juillet 1833, il dit avoir composé une assez

longue recension de Mes Prisons. Mais, malheureusement, ce texte, envoyé à La Revue européenne, fut perdu.

32


seulement: vous avez paru entendre sur LʹOrganiste 38 que cela nʹavait pas été pris au sé‐

rieux par moi; tant sʹen faut. J’ai dit que le style me paraissait parfois trop familier. Jʹen‐

tendais par là que la forme en quelques endroits nʹétait pas suffisamment modelée, si je

puis dire. La chose nʹétait pas là dans le jour de lʹart, mais restait dans le monde où lʹon vit,

où lʹon parle, dans le monde familier. Lʹautre composition, quoique moins haute sans

doute, sous ce rapport est plus irréprochable. Cʹest ainsi seulement que je lʹai compris, en

disant quʹelle était plus faite et pouvait plutôt que lʹautre être immédiatement publiée.

Cette explication nʹimporte guère. Je désirais pourtant vous la donner, si vous avez quel‐

que confiance en ma circonspection et prudence, vous me renverrez lʹOrganiste après

lʹavoir retouché un peu et je puis, je crois, répondre de le placer, ainsi que lʹautre, la jeune

fille ou lacrymae convenablement. Vous nʹoublierez pas, mon ami, que vous avez à moi un

médaillon qui mʹest bien précieux. Jʹai songé depuis pourtant que votre bon père désirait

peut‐être le garder. Consultez‐le et faites pour le mieux. En tous cas, entre mes mains, il

serait un simple dépôt révocable à volonté. Puisquʹun seul exemplaire en reste, il doit ap‐

partenir à tous, et, selon le moment, passer de lʹun à lʹautre. Vous jugerez donc et je vous

mets au défi de ne pas faire selon mon désir. Car, comme ami, sʹentend, la matière en moi

prête; si vous nʹen faites pas quelque chose, si vous nʹen tirez pas tout le parti possible, ce

sera votre faute. Adieu, mon ami, je serai moins causeur une autre fois, aujourdʹhui il ne

pouvait en être autrement. Embrassez tendrement pour moi votre père.

Tout de cœur à vous.

Léon Le Prevost

Vous savez quel sujet occupait nos dernières lettres, cʹest ici une effusion ouverte

qui ne peut pas tarir. Soyez sûr quʹà tout instant, à toute heure mon attention est prête, que

ma sympathie veille toujours. Jʹai lu la Fée 39 , en mémoire de vous. Jʹétais digne de la lire. Je

lʹai senti au plaisir quʹil mʹa donné. Que Nodier fasse un seul pas encore, quʹil rompe un

dernier lien qui lʹattache aux autres pour se livrer tout à nous et je nʹaimerais personne

plus que lui.

Charles Nodier

Soirée à l’ Arsenal

38

Il s'agit de la pièce de Victor Hugo, L'Organiste Boyer (cf. Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires, par Théodore Pavie,

1887, p.141).

39

La Fée aux Miettes, (1832), œuvre du poète et écrivain Charles Nodier (1780-1844), dont le salon littéraire parisien, à l'Arsenal,

fut l'un des foyers du mouvement romantique. Dans La Fée, conte fantastique, il cherche à réconcilier le rêve et la réalité.

33


18 à M. Pavie

Condoléances pour le décès de la grand‐mère de V. Pavie. Hymne à la famille, ʺla société de Dieuʺ. Amitié pour ar‐

river ensemble à Dieu.

Paris, 30 mai 1833

Que sans retard je vous sois présent par cette lettre, mon ami, pour mʹassocier à vo‐

tre douleur, pour me placer avec vous sous la main du Seigneur quand elle vous frappe et

adorer avec vous sa volonté sainte. Quand des frères égarés sʹen vont de ce monde, tant de

crainte se mêle à nos espérances pour eux quʹinvolontairement on se courbe avec terreur

devant la Justice de Dieu qui passe, mais quand lʹœuvre sʹaccomplit au sein dʹune famille

chrétienne, le cœur ne se serre pas avec angoisse, il éclate en pleurs, en gémissements que

le Ciel recueille comme un fruit précieux de soumission et dʹamour. Ainsi votre bon père

agenouillé sʹeffondrait tout en larmes, ainsi vous le soutenant et ainsi moi‐même à cette

heure où je mʹidentifie si pleinement à vous que je souffre et pleure comme vous avez

souffert et pleuré. Mais, à ce moment surtout, mon ami, je le dis encore, crions: gloire et

merci à Dieu! qui nous a faits chrétiens, qui change la douleur en un présent céleste. Dites,

la grâce est‐elle assez sensible et palpable, quand la douleur de votre père, remontant

dʹâge en âge, va par échos enchaînés toujours, toujours montant, porter son tribut aux

pieds même du Seigneur? Oh! je le crois, nos yeux ne voient sûrement Dieu quʹà travers

les larmes et cʹest là un mystère qui nous soulève pour arriver jusquʹaux autres.

Non, je nʹai pas vu votre vénérée mère, mais ne le regrettez pas tant; vous ne savez

pas jusquʹà quel point ma tendre affection pour vous me donne par intuition sentiment et

notion de tout ce qui vous est cher. Quelques mots de votre frère, quelques exclamations

de vous mʹavaient ici fait voir de la vue de lʹâme cette tige vénérable de votre famille. Puis,

votre bon père, nʹen est‐il pas une image, puis vous et votre frère nʹen avez‐vous pas aussi

quelques traits? Bien des fois, je vous le proteste, mon esprit fut au milieu de vous aux

heures les plus saintes et vit votre famille comme un frère choisi par vous devait la voir.

Désormais, il y a là un grand changement; à votre bon père reviennent toutes les vertus de

la mère et Dieu sait sʹil en portera noblement le fardeau! Mais à vous aussi, mon bien cher

Victor, tout le poids des siennes. Mon cœur le dit avec joie; vous étiez grand déjà, mais il

vous faut grandir encore. Oh! continuez sans interruption votre famille, grossissez le tré‐

sor de ses vertus, gardez‐le avec sollicitude, avec amour. Gardez vos saintes traditions,

gardez la profession de vos ancêtres, gardez leur ville natale et surtout leur foyer. La fa‐

mille, cʹest la société de Dieu; quelques familles saintes encore éparses parmi nous je le

crois fermement, conservent seules avec lʹÉglise ce type éternel de lʹordre selon Dieu et in‐

terposent cette image entre sa colère et le désordre du monde. Cʹest donc une mission,

mon ami, que vous avez, mission de paix et de conciliation, mission sainte comme celle

des patriarches aux anciens temps et mon cœur me le dit encore, vous nʹy faillirez jamais.

Pour cela votre humilité accueillera tout appui, quelque faible quʹil puisse être. Je vous of‐

fre donc le mien. Je veux tendre à la perfection pour soutenir la vôtre. Vous aussi, vous

mʹaiderez et ainsi appuyés lʹun sur lʹautre, nous arriverons mieux à Dieu. 40

40 MLP. ne cherche pas à contrarier le mouvement naturel de son cœur qui le porte à aimer son prochain. Mais, la grâce aidant, il

voit de plus en plus, en toute amitié, l'occasion de se soutenir mutuellement, dans les joies et dans les peines, pour mieux marcher

ensemble vers Dieu. Arriver de concert à Dieu, accomplir de concert sa sainte volonté, telles sont quelques-unes des expressions

qui viendront spontanément sous sa plume, lorsqu'il faudra encourager ses frères à sauvegarder l'esprit de communauté et l'esprit

de dévouement. (cf. Règlement de 1847).

34


Avec ces sentiments vous pensez, mon ami, si je garderai mémoire du 18 juin. Si ce

jour‐là, je serai fervent au pied des autels. Tout ce que ma faiblesse pourra donner par la

prière sera tout entier versé au tribut, et jusque là chaque soir je dirai avec vous la prière

des morts, prière pour votre aïeule vénérée 41 ; prière, nous lʹespérons, quʹelle pourra re‐

cueillir elle‐même et offrir pour nous en hommage à Dieu.

Votre ami

Léon Le Prevost

Aujourdʹhui même jʹenverrai, si je ne puis la porter, votre lettre à notre ami. Son

union absolue avec nous en Dieu est désormais un vœu bien ardent pour moi. Travaillez‐

y; moi, je me sens si faible agent près de lui, si supérieur à moi, que le courage mʹaban‐

donne, si je nʹavais dʹailleurs ma confiance.

Dites à votre père toute ma tendre vénération pour lui; dites‐lui toute ma sincère

douleur et combien je suis vôtre à tous.

19 à M. Pavie

Amitié fondée sur Dieu. Comment souffrir en chrétien. Le chapelet de MLP. Circonstances dans lesquelles MLP.

cessa toute pratique religieuse et laissa sa vocation. Il encourage son ami à persévérer dans le choix dʹune épouse.

Nouvelles de Gavard, Sainte‐Beuve, Montalembert, Lacordaire. Ozanam et ses amis ont traduit lʹouvrage de Pelli‐

co, Mes Prisons, dont MLP. a fait une recension.

12 [juillet] 1833 42

Vos lettres mʹémeuvent si intimement, mon ami, quʹelles font naître en moi le be‐

soin dʹune effusion immédiate, dʹun épanchement immense dont je comprime avec peine

lʹimpétuosité et lʹexcès. Mais ce qui me rend avant tout cette émotion précieuse, cʹest que

jʹy vois un don de grâce, un encouragement, cʹest que jʹy trouve un parfum céleste qui dit

assez dʹoù il descend; puis, ma joie se double par réaction, car, mon ami, la tendresse infi‐

nie de votre lettre ne mʹen laisse pas douter. Moi aussi jʹai quelque puissance sur vous, moi

aussi je vous semble un bienfait de Dieu. Oh! que cela me fait de bien de vous servir à

quelque chose, à vous qui mʹêtes tant à moi‐même, à vous dont lʹaction mʹeût opprimé si je

ne lʹeusse subie avec tant dʹamour et si une voix ne mʹeût crié: reçois, reçois toujours, cʹest

Dieu qui donne. Quand une fois on a mis en cette voie toutes ses affections, quʹon a senti

tout ce quʹelles puisent dʹénergie et de pureté en sʹharmonisant à lʹamour divin, se peut‐il

quʹon les laisse encore sʹégarer seules. Se peut‐il quʹon préfère mille sons se heurtant et dis‐

cordes au concert céleste dont on fit un instant partie? A cela, je sais bien la réponse. Le so‐

leil luit quand il absorbe et dissipe les nuages, sinon le temps est sombre, lʹair mauvais; on

arrive à la nuit toujours attendant le jour. Aussi en sentant tout mon être qui se renouvelle,

mon âme se refaire, tous mes sentiments primitifs perdus depuis et que je croyais éteints,

renaître peu à peu sous le souffle de Dieu, en laissant enfin tout ce travail intérieur sʹopé‐

41

Il s'agit bien de la grand-mère de V. Pavie, et non de sa mère, comme pourraient le faire croire certaines phrases de la lettre. Par

deux fois, au moins, la biographie de V. Pavie par son frère Théodore confirme l'identité de la défunte: "Lorsqu'elle mourut en

1833, un ami de la famille écrivait à Victor: M me Pavie, votre grand-mère, était une sainte"!" (p.24). C'est en 1813 que V. Pavie

avait perdu sa mère: "...Victor avait cinq ans et moi deux mois quand elle disparut d'au milieu de nous" (p.31).

42

L'original de la lettre porte la date du 12 juin. C'est manifestement une erreur. Dans la lettre précédente (18, du 30 mai), MLP.

mentionne la date du 18 juin pour une messe célébrée à la mémoire de la défunte. Il y fait allusion, de nouveau, dans la présente

lettre, en employant le passé: "le 18, une messe a été dite..." Cette date du 18 juin est confirmée par une lettre adressée à V. Pavie

par M me Hugo: "J'irai, Monsieur, à la messe le 18 juin…" (V. Pavie, sa jeunesse…p124). Il convient donc de dater cette lettre 19 du

mois de juillet.

35


er en moi, je tremble parfois pourtant et je dis: si je bouge, lʹœuvre fragile encore branle et

sʹécroule, alors je lève les yeux en haut, puis je pense à vous et ma confiance revient.

Vous pouvez compter, mon ami, que je serai fidèle à ma promesse: le 18, ce jour si

grand pour vous, je puis dire pour nous, une messe a été dite ici pour mʹassocier à vos

prières, je pensai un moment à y convoquer Boré, Papau, ceux de vos amis qui sont nos

frères enfin; mais vous ne mʹaviez rien recommandé à ce sujet, je craignais dʹaller plus loin

que votre volonté. Jʹeusse mieux fait, je crains à présent, de suivre cette inspiration.

Je sens bien intimement, mon ami, tout ce que vous me dites de votre douleur. Je

conçois bien ainsi une douleur chrétienne qui plie dʹabord en sa faiblesse humaine, mais se

redresse ensuite, se mêle dʹespérance, et fortifiée de cet élément divin marche encore sur la

terre, mais en regardant le Ciel. Je conçois bien encore que vos pleurs roulent ensemble

pour votre vénérée mère et pour la peine secrète de votre cœur; je sens mieux que je ne le

pourrai dire cette liaison intime, ce rapprochement mystérieux dʹéléments en apparence

opposés et pourtant qui sʹattirent. Gardez à jamais, mon bien cher Victor, tous ces souve‐

nirs, il vous en sera demandé compte; mettez ensemble le chapelet et la boîte, purifiez

complètement lʹun par lʹautre et que ce soit là lʹemblème de votre bonheur futur, bonheur

terrestre, mais béni par Dieu. Ne vous semble‐t‐il pas que cette chaîne de chapelet dérou‐

lée aux mains du chrétien figure sa prière qui, dʹanneau en anneau, va se rattacher au

tronc du Seigneur; jʹaurai aussi un chapelet, mais je voudrais aussi quʹil me vînt dʹune

main sainte. Jʹen eus un autrefois, aux meilleurs jours de ma vie à 20 ans, quand Dieu

mʹavait mis au cœur la pensée sainte de me consacrer à lui. Je partis de Lisieux où jʹétais

alors 43 pour venir en vacances près de ma mère, avec un ami bon, généreux, mais bien mal

inspiré, car sa lumière ne venait pas dʹen haut; déjà il avait, bien à mon insu, ébranlé ma

foi. Pourtant, en passant au Havre où nous étions venus en traversant le bras de mer, je

mʹagenouillai le soir, lʹautre dormant déjà, et je récitai mon chapelet. Puis, lʹayant fini et

posé sur la table, je ne sais par quelle distraction, je vins à mettre dessus le flambeau. Jʹou‐

bliai le chapelet dessous. Huit jours après, tous mes liens avec Dieu étaient rompus; ma

mère et ma sœur prévenues subitement à dessein par lʹami, que jʹallais dans quelques se‐

maines au Séminaire, montrèrent une émotion à laquelle je ne sus pas résister. Je repris à

Dieu ce que je lui avais donné; pourtant aujourdʹhui, me voilà revenu à lui, mais je nʹai

plus à lui rendre ma première jeunesse, ni ma santé dʹautrefois. On laisse quelque chose

aux buissons de la route; je servirai donc Dieu, je lʹespère, mais plus dans la troupe dʹélite.

Jʹai perdu mon rang.

Je parlais tout à lʹheure pour vous de bonheur futur, obstiné que je suis à voir des

motifs dʹespérer dans tout ce qui vous désespère. En effet je ne puis, mon ami, considérer

autrement les remontrances qui vous sont faites; elles me semblent des marques bien réel‐

les dʹintérêt; on ne crie pas aux gens vous prenez un mauvais chemin quand on désire

quʹils sʹégarent: que votre caractère, vos manières dʹêtre habituelles et particulières ne

soient pas dès lʹabord comprises, cʹest inévitable et ne saurait durer; notre pauvre intelli‐

gence est si bornée que nous commençons tout rapprochement par des malentendus; mais

on sʹexplique peu à peu; lʹœil démêle, à travers lʹobscurité, la réalité des choses et sʹen em‐

pare définitivement. Sʹil en est ainsi entre nous, jeunes gens quʹune éducation, des princi‐

pes, des idées communes ont formulés pour ainsi dire en un même moule, comment y

échapperait‐on dʹhomme à femme, placé en situation si différente dans le monde de lʹintel‐

43 De septembre 1823 à février 1825, MLP. enseigna au Collège Royal de Lisieux. (Positio, p.26-27).

36


ligence, cela serait effrayant si, pauvres créatures, nous nʹavions pour nous entendre que

lʹintelligence; mais vous le savez mieux quʹun autre, nous avons aussi lʹamour et par là,

vous et une femme vraiment bonne, vraiment femme ne sauriez manquer de vous révéler

complètement lʹun à lʹautre. Ne vous découragez donc pas, mon bien cher Victor, ne vous

buttez pas contre les obstacles. Surmontez‐les. Il en est un par exemple dont vous vous ef‐

frayez outre mesure; lʹindifférence, peut‐être pis, de M me Ch.. Quoi, cette jeune femme,

mʹavez‐vous dit, est douce et bonne et elle vous fait peur. Elle vous est adverse, je le veux.

Eh bien, gagnez‐la. Priez‐la ardemment, rappelez‐lui quʹautrefois aussi elle aima et que

lʹaide de tous lui fut nécessaire, quʹil vous faut son appui et quʹelle peut tout pour vous.

Qui vous empêcherait, dites‐moi, de vous la rendre ainsi dévouée ou au moins engagée de

délicatesse à neutralité absolue? Un peu de timidité, un peu dʹorgueil peut‐être. Oh! mon

ami, on peut acheter sa compagne au prix de bien dʹautres sacrifices et ce nʹest pas vous

qui reculerez devant ceux‐là. Il serait bien froid pour tout autre dʹajouter quʹil faut, mon

ami, soumettre enfin tout cela à la volonté de Dieu et chercher dans votre confiance en Lui

plus de calme et dʹespérance, mais nous nous comprenons. Je nʹai pas peur de méprise. Et

puisque vous permettez tout à ma vive affection, oh! mon bien‐aimé Victor, il ne nous est

pas permis à nous autres chrétiens de vouloir, de chercher ici‐bas un bonheur direct et

pour ce bonheur en lui‐même, ne lʹoubliez pas, il ne doit être pour nous quʹune voie, quʹun

moyen; vous lʹavez dit vous‐même mille fois; mais dans les jours dʹangoisse et dʹardente

préoccupation où vous êtes, on peut oublier la fin, cʹest pourquoi je vous la rappelle.

Nous parlons ici souvent de votre frère; jʹy ai beaucoup pensé, surtout à propos de

lʹévénement arrivé dernièrement dans votre famille. Lʹéloignement nʹamortit pas le coup,

au contraire. Cʹest comme une pierre qui tombe; plus cʹest de haut, plus rude est lʹatteinte.

Continuez de nous informer de ce qui le concerne. Gavard et moi vous en saurons beau‐

coup de gré. Ce pauvre Gavard il se trouva lʹautre jour par nous entre deux feux. Au mo‐

ment où lui arrivait votre lettre, je ne sais quelle circonstance mʹavait donné occasion de

lui écrire aussi, un peu de jalousie, je crois, quʹil avait montrée à propos de vous, et tandis

que vos instances amicales le prenaient dʹun côté, les miennes le prenaient de lʹautre. Mais,

je le crains, lʹheure de Dieu nʹa pas encore sonné pour lui. Son amour du vague va toujours

croissant. Son dogme cʹest la négation, son culte, cʹest lʹattente. Il en vient à croire quʹil

porte en lui quelque grande vérité qui doit éclore un jour. Il demande grâce et respect pour

sa gestation, et lʹautre jour, dʹune voix toute émue, il me suppliait de nʹy pas toucher. Pau‐

vre ami qui prend un vain nuage flottant vaguement à lʹhorizon pour le bord sacré de la

Patrie. Mon Dieu! que nos efforts humains sont faibles; la foi remue les montagnes, mais

tout absolument nous est montagne! Et si la main de Dieu ne pousse avec nous, la monta‐

gne ne bouge!

Vous avez encore un autre ami, mon cher Victor, qui non seulement nʹavance pas,

mais recule dʹune façon effrayante, cʹest Sainte‐Beuve. Sa collaboration au National le tue

de toute façon. Il fait maintenant profession ouverte de rationalisme, et ce serait pis encore,

si lʹon en croyait un article sur Casanova 44 du 1 er jour du mois, où il affiche une incroyable

légèreté en morale, concédant à grand‐peine la liberté des actes humains. Le n° du 8

contient un autre travail sur les Pèlerins polonais qui nʹest guère moins malheureux. Jʹatten‐

dais quʹil nous parlerait de Pellico, point. Il a laissé ce soin à je ne sais quel plat écrivain

44 Casanova, (1725-1789), aventurier italien, célèbre pour ses Mémoires.

37


qui a si bien défiguré son sujet quʹil nʹen reste rien. Je dénonce tout cela à votre tendre af‐

fection pour lui. Il glisse vraiment. Retenez‐le, si vous pouvez.

Quelques jeunes catholiques, M. Ozanam 45 en tête, viennent de réaliser une bonne

et chrétienne pensée. Ils ont fait une traduction de Pellico qui sʹimprime et sera donnée à

très bas prix (30 sols au plus). On en veut inonder, sʹil se peut, notre France, et vous pense‐

rez comme moi, sans doute, que meilleure semence ne saurait y

être jetée. Jʹai songé que vous pourriez aider aussi à l ʹœuvre, en

en recevant un dépôt, lʹannonçant dans votre journal 46 et partout

où vous pourrez pour le répandre. Cela se peut‐il? Jʹavais fait

sur ce livre un petit travail destiné à votre journal; mais il a pris

couleur si tranchée de mes sentiments catholiques quʹil a fallu y

renoncer. Il est dʹailleurs beaucoup trop long. Je ne sais ce quʹil

deviendra. M. Gavard qui ne doute de rien, mʹa fait lʹenvoyer,

dans un moment dʹétourderie, à la Revue Européenne 47 Je vous

demanderais pardon de tant dʹorgueil, si je nʹavais dʹavance été

très indifférent à un refus prévu; on ne mʹa fait aucune réponse, je trouve quʹon a bien fait.

Adieu, mon ami, écrivez‐moi quand vous pourrez. M. Gerbet est ici. Je nʹai pu réus‐

sir à le voir encore. M. de Montalembert est avec vous, je pense, à cette heure. Il me dit

avant son départ quʹil reviendrait par Angers, ajoutant avec insistance itérative quʹil re‐

gardait comme un bonheur de vous y voir. M. Lacordaire a prêché au Collège Stanislas le

jour de S t Pierre sur lʹÉglise; cʹest la plus grande et la plus haute chose que jʹaie jamais en‐

tendue. Merci du souvenir quʹà double reprise vous donnez à ma mère. Merci de vos

vœux à ce sujet. Ils me vont droit au cœur et par la voie dʹune affection bien tendre, bien

pure, je lʹespère. Adieu encore. Pardon pour cette lettre extravagante. Je ne le ferai plus.

Jʹai depuis hier Lʹhomme de désir.

Souvenir et respect, vous savez: à vous, tout ce que

vous voudrez.

Léon Le Prevost

20 à M. Pavie

Savoir goûter le bonheur que Dieu et quʹIl sanctifie. Ne pas précipiter le

mariage. Projet de voyage à lʹétranger pour V. Pavie qui tourne court par

lʹindécision de Gavard. Petite chronique dʹouvrages littéraires ou religieux qui

viennent de paraître. MLP. fait la connaissance de Bailly. Il relève quelques

indices de reprise de la foi catholique.

Mardi 20 août 1833

Vous acceptez le bonheur avec grande défiance, mon

cher Victor, et je ne vous blâme pas. Vous craignez les

45

C'est en fréquentant le salon littéraire de Montalembert que MLP. avait fait la connaissance de Frédéric Ozanam (1813-1853).

Jeune étudiant en droit de 20 ans, Ozanam venait de fonder, le 23 avril, avec cinq de ses amis, la Conférence de Charité, sous l'impulsion

d'Emmanuel Bailly et de la Sœur Rosalie Rendu, Fille de la Charité. Le 4 février 1834, la Conférence prendra le nom de

Conférence de Saint-Vincent-de-Paul. La seule lettre connue de MLP. à Ozanam est du 11avril 1838 (cf. infra, lettre 75-1).

46

Dès son retour à Angers en 1832, Victor Pavie avait fondé, sur le modèle du cercle littéraire le "Cénacle" animé par V. Hugo, son

propre cénacle. De ce cénacle, sortit La Gerbe, où se publieront chaque année la prose et les vers de jeunes écrivains en herbe.

47 Parue de 1831 à 1834, elle diffusait les idées de Lamennais. Elle s'imprimait chez Emmanuel Bailly.

38


etours dʹune espérance trop facilement accueillie et vous faites bien; puis, vous aviez

peur, avouez‐le, que je ne prenne trop en joie les choses que vous mʹalliez dire; vous avez

donc comprimé tous les sentiments qui vous gonflaient le cœur en laissant à peine exhaler,

à longues haleines, quelques bouffées légères; cʹétait assez, allez, et craintes et joies, jʹai

tout deviné par là. Nʹai‐je pas toujours dʹailleurs la main sur votre cœur et ses battements

précipités ne me disaient‐ils pas les luttes qui sʹy passaient. Ne craignez pas, cher ami, je

nʹirai pas trop vite, je ne crierai pas victoire et triomphe avant lʹheure. Oh! je me sentirais

heureux pourtant à déposer avec vous, pour un instant seulement, rien quʹun instant,

toute crainte pour lʹavenir; à vous voir confiant vous‐même, vous noyer dans le bonheur et

savourer avec plénitude toutes les espérances infinies que peuvent laisser les mille choses

que vous me racontez, les mille pensées entassées dans ces quelques heures, les mille sen‐

timents quʹelles ont dû voir naître! Sʹil est vrai que le bonheur nʹest guère pour nous ici que

dans ces aspirations ardentes vers tout ce qui lui ressemble, où sera donc le vôtre, mon

ami, si vous vous refusez constamment à ces courts repos, toujours attendant, toujours dé‐

sirant? Pas encore, et toujours traversant les plus belles heures de votre vie, courant à dʹau‐

tres que vous outrepasserez encore? Oh! oui, ici jʹaurais voulu une halte pour vous, un peu

de repos et de fraîcheur, sauf à reprendre après lʹâpre et dur chemin, les courses haletantes

dans le désert brûlant. Dieu ne nous punit pas de notre bonheur, quand nous le sanctifions

en lui, quand nous lʹacceptons comme une consolation, une grâce, comme un moyen dʹar‐

river à lui. On peut, en le mettant de moitié dans sa joie, sʹy abandonner pleinement, en

toute sécurité et confiance, sans peur pour le lendemain, car lui encore en sera la mesure et

si elle est dʹamertume et de tristesse il ne refusera pas la part que nous lui offrirons. Je le

sens, il est bien facile dans le calme où je suis de parler ainsi et je nʹai garde de donner ex‐

tension trop grande à mes paroles. Je sais très bien quʹil est telles épreuves dans notre vie

qui nʹadmettent ni repos, ni réflexions, où lʹon roule emporté dans un tourbillon irrésisti‐

ble, nʹentendant plus, ne voyant plus, tendant seulement de toutes les puissances vers un

but, vers une fin. Oui, cʹest ainsi quʹest lʹamour et ceux quʹeffraie le tourbillon, qui nʹosent

sʹy lancer, qui veulent prendre une voie moins périlleuse, ceux‐là nʹarrivent jamais,

lʹamour nʹest pas fait pour eux; mais encore faut‐il respirer et crier parfois: Mon Dieu! Or,

pour vous, mon bien cher ami, il nʹexiste ni halte, ni trêve, partout et pour tout, vous vous

jetez au tourbillon, vous ne marchez pas, vous courez toujours. Et combien de temps, pen‐

sez‐vous que lʹon puisse aller ainsi, tendu jusquʹà rompre, lancé jusquʹà prendre flamme!

Je voudrais donc, mon ami, quʹun peu de cette admirable force revînt sur vous‐même,

pour y porter, par une volonté énergique, un peu de repos et de calme, parfois même un

peu dʹespoir confiant et de tout abandon.

Pourquoi, par exemple, cet effroi effaré devant la distance quʹon mettrait entre vous

et votre bonheur complet; laissez dire, laissez faire, laissez compter sur les doigts de la

mère les années, que lʹhorizon reste sans limite pour elle et pour sa fille qui, si jeune en‐

core, sʹeffraierait dʹun avenir plus précisé; puis, quand par votre docilité, votre soumission

dʹenfant, vous aurez obtenu enfin admission, quʹil nʹy aura plus, contre vous si humble et

si résigné, la défiance, à cet instant, dites‐moi, ne serez‐vous pas maître absolu et libre de

changer les lustres en années, les années en mois? A prendre la chose au pire, dʹaprès vos

vœux mêmes, un délai quelque peu reculé paraîtrait réellement à votre bon père, à vos

vrais amis un bonheur, un temps nécessaire dʹattente et dʹinitiation.

39


Si je parle ainsi, mon bien‐aimé ami, ce nʹest pas, croyez‐le, que mon ardente sym‐

pathie ne vole avec vous au but désiré. Ce nʹest pas que mon cœur reste calme et froid, pe‐

sant à loisir le bien et le mal. Oh! non, vous le savez, moi qui longuement ici vous gronde,

je lis tout dʹune haleine vos lettres, ne respirant quʹau bout. Chaque fois que vous souffrez,

il me semble quʹil faut courir à vous et lʹimpossibilité matérielle arrête à peine ma volonté.

Mais, mon ami, il y a encore en moi pour vous autre chose que de la sympathie, il y a une

tendresse infinie qui veut votre bonheur au prix de tous les sacrifices et brise ou réprime

tous les élans de la sympathie quand ils sʹéloignent de ce but, au lieu dʹy concourir. Voyez‐

moi ainsi, mon ami, si vous voulez me voir en vérité et donnez quelque poids à mes paro‐

les, car tout ce quʹil y a de meilleur en moi les inspire, de meilleur, oui car il nʹest point là

de réserve, rien qui ne vous appartienne, rien qui ne vous soit donné.

Jʹirai ce soir chez Gavard, je vous dirai au retour, si je puis, mieux que lui du moins,

ce quʹil compte faire.

Ce nʹest pas lʹaffection qui manque à Gavard pour vous suivre, ce nʹest pas non plus

le désir, ce nʹest que la puissance de vouloir, puissance que je ne lui ai guère jamais vue et

quʹil nʹeut peut‐être jamais. Que voulez‐vous? Cʹest étrange, mais il nous prouve que cela

retranché de lʹhomme, lʹhomme est encore une riche et bonne créature. Puis, dʹailleurs,

cʹest chez lui peut‐être une tendresse de cœur trop grande qui le fait se lier avec tant

dʹétreinte à tout ce qui lʹentoure que sʹen détacher est impossible. Dès lʹabord, quand je lui

en parlai avant‐hier: oh! me dit‐il, jamais, je ne mʹen sens pas capable; puis votre lettre lue,

cʹétait à elle quʹil était lié, il sʹécria: oh! oui, je le veux, oui, quinze jours cʹest arrêté; puis

nous revenons près de sa femme qui feint de lʹencourager à partir, parce quʹau fond elle ne

craint rien. Cʹétait alors bien autre chose et si vous aviez vu comme moi lʹimpossibilité

énorme, infranchissable qui, tout à coup sʹest élevée entre votre projet et sa réalisation,

vous auriez souri comme moi, comprenant lʹhomme jusquʹau fond et lui pardonnant aussi,

car, en vérité, ce nʹest pas sa faute à lui; il donne tout ce quʹil a de vouloir, demander plus

serait mal et vous ne le ferez pas, mon ami. Je regrette sincèrement et lui aussi, que cela

tourne ainsi. Je ne voudrais pas, moi, grand chose pour vous en pareil voyage. Je ne vous

ferais pas suffisant contrepoids. A défaut de mieux pourtant, je serais déjà en route, scirent

si ignoscere manes 48 , manes signifiant ici administration, ce qui est traduit moins librement

quʹon ne le pourrait croire.

La Suisse paraît calmée et vous pourriez reprendre votre premier dessein, cela vous

irait mieux, il me semble, dʹaller là tout à lʹaise, respirer lʹair que dʹaffleurer un coin de

lʹItalie. Après tout, pourtant, le Piémont, la Lombardie surtout peuvent bien être détachées

du reste et vus en soi séparément. Gavard penche lui pour les Pyrénées, donneurs dʹavis

que nous sommes, nʹayant rien de mieux à donner, mais vous, comme lʹhomme à lʹâne:

nʹen ferai quʹà ma tête, et nous dʹajouter après: il le fit et fit bien.

Tout cela, mon ami, est écrit en désespoir de ce que mes trois pages se sont trouvées

inondées, je ne sais avec quoi, et que nʹayant plus place en suffisance pour rien mener à

fin, autant vaut ne rien commencer. Nous avons ici M. Gerbet.

Lisez Lelia 49 , beaucoup de mal, beaucoup de bien; il y a là et dans tout ce qui paraît

aujourdʹhui un insupportable mélange des choses saintes aux profanes. Le mysticisme en‐

48 S'il avait fallu, MLP. aurait su se faire excuser, par son administration, pour partir en voyage avec son ami Pavie.

49 Roman (1833) de l'écrivain Aurore Dupin, dite George Sand (1804-1876), qui bouscule quelque peu la morale et les préjugés so-

ciaux de l'époque.

40


vahit le roman; bientôt ce sera la scène. Nous aurons des Mystères 50 , moins la foi dans lʹau‐

teur, lʹacteur et lʹauditoire. Cela mʹinspire une singulière répugnance, mais lʹépreuve est

inévitable. Un filon découvert, on lʹépuise.

Jʹai remis votre journal au Cabinet de Lecture. Il paraît que vous eussiez dû déclarer

à la poste que cʹétait un imprimé: la voleuse mʹa fait payer dix‐huit sous (note pour lʹave‐

nir seulement, je nʹai pas besoin de vous le dire, et de simple avertissement). Mon petit

travail sur Pellico parait perdu. Si la Revue le

retrouve, je vous lʹenverrai, mon ami. On mʹa

demandé un bulletin dʹannonces pour cette

même revue, des poésies dʹun jeune breton un

peu connu de vous Ed. Turquety: Amour et foi.

Cela sera au n° dʹaoût, sauf coupures peut‐être et

ajustement.

Jʹai fait la connaissance de M.

Bailly 51 , je mʹen applaudis, comme bien vous le

pensez. Il confie la partie littéraire et

philosophique du journal quʹil dirige, la Tribune

Catholique, à quelques jeunes gens et le

produit des articles faits par eux est versé dans une

caisse pour aumônes que les jeunes gens eux‐

mêmes vont porter à de pauvres familles, cʹest une généreuse et pieuse pensée. Jʹaurai la

joie dʹy entrer un peu pour ma part. Il y a en ce moment ici un grand mouvement de chari‐

té et de foi, mais tout cela dans la sphère isolée de lʹhumilité, échappe au monde indiffé‐

rent. Je me trompe bien, ou de ces catacombes nouvelles sortira encore une lumière pour le

monde; il nʹimporte, du reste, quelle forme aura le résultat, mais une foule de recueils reli‐

gieux qui sʹimpriment ici maintenant à profusion et vont de tous côtés porter lʹinstruction

à tous les degrés, et dans la mesure de toutes les intelligences, révèlent un besoin qui jus‐

quʹici sommeillait ou se montrait bien moins impérieux. Les libraires disent quʹils nʹont

pas souvenir que de longues années un livre ait été vendu autant que Pellico. On en fait de

tous côtés des éditions nouvelles. (La nôtre nʹavance guère.) Dʹun autre côté, M. Gerbet

mʹa donné récemment des détails bien intéressants sur le mouvement dʹascension du ca‐

tholicisme en Angleterre; il mʹa en particulier rapporté un entretien de M. Rio, ami de M.

de Lamennais et maintenant compagnon de voyage de M. de Montalembert avec plusieurs

professeurs de lʹUniversité de Cambridge dʹoù on peut tirer les plus belles espérances. Si

ces détails ne vous ont pas été communiqués, dites‐le, vous les aurez dans ma prochaine

lettre. Jʹai vu récemment des lettres sur les Missions dʹAmérique; elles ont aussi de bien

heureux résultats; enfin on prépare ici des Missions pour lʹAfrique qui nʹen avait pas en‐

core.

Jʹavais tracé sur mon papier la ligne de nec plus ultra pour laisser place à lʹadresse,

elle nʹa pas été respectée. Je ne sais plus comment faire. Je ne sais pas comme vous dire

50 MLP. fait ici référence au genre dramatique médiéval d'inspiration religieuse qui mettait en scène la Nativité, la Passion, la Résur-

rection et des scènes de la vie des saints.

51 Emmanuel Bailly (1793-1861). Formé à l'école de la charité au sein des nombreuses sociétés (S. des Bonnes Oeuvres, des Bonnes

Etudes, des Amis de l'Enfance etc.) suscitées, au lendemain de la Révolution Française, par la fameuse Congrégation, il offrit, le

23 avril 1833, à Ozanam et à ses amis étudiants, les bureaux où il imprimait son journal, la Tribune Catholique, rue St-Sulpice. Il

accepta de présider les réunions de la Conférence de Charité, la future Société de Saint-Vincent-de-Paul.

41


eaucoup en peu de mots. Jʹessaierai. Adieu, mon ami, à bientôt une lettre de vous. Nous

avons eu, je dis nous, une lettre de Théodore, Gavard vous lʹa dit sans doute, bien bonne,

bien jeune et aimable lettre. Mille choses tendres et respectueuses à votre bon père, il me

semble toujours que je suis avec vous deux et que Dieu est au milieu de nous. Amen! Jʹau‐

rai bien à répondre sur la date de votre dernière lettre, mais nous nous entendons, cʹest as‐

sez répondre et puis en voilà bien long. Adieu, ami.

Léon Le Prevost

Le boulevard des Italiens, aquarelle, Thomas Boys, 1833

21 à M. Pavie

Atteint du choléra, MLP. a frôlé la mort. Lʹépreuve est une occasion de progrès spirituel. La situation matrimoniale

de V. Pavie toujours incertaine.

16 novembre 1833

Pauvre ami, à vous donc aussi des souffrances, et Dieu le sait, bien autrement cui‐

santes que les miennes. Les miennes étaient près de la mort, les vôtres doublent la puis‐

sance de votre vie mais pour doubler aussi la peine. Puisque vous le voulez, cher ami, et

aussi pour détourner un instant votre attention, je vous dirai quʹil a plu au Ciel, comme

vous lʹa dit Gavard, de mʹenvoyer une épreuve un peu plus rude que d’ordinaire. Une at‐

teinte assez violente de choléra a été le commencement de ma maladie et, pendant plu‐

sieurs jours des accidents si effrayants mʹont assailli que bien des fois jʹai attendu lʹheure

dernière; un jour surtout, jʹen ai la ferme certitude, la mort était à la tâche. Je sentais son

travail en moi, les liens les plus intimes étaient brisés un à un. Oh! quʹà ce moment la vue

dʹun prêtre, quʹon était allé chercher en hâte, me fit de bien, que Dieu fut bon et tendre

pour moi; sans lui, sans mon titre de chrétien je nʹeusse jamais supporté cette terrible an‐

goisse; et depuis encore, durant les semaines qui ont suivi, le corps épuisé, lʹesprit abattu,

42


terrifié, poursuivi de terreurs, de faiblesses nerveuses, dans un profond découragement,

effrayé dès quʹun moment jʹétais seul, comme un enfant dans les ténèbres, mon seul appui

encore, ma seule paix était en Dieu. Je pleurais, je gémissais sous sa main et je me relevais

moins triste, moins découragé. Aujourdʹhui, enfin, je suis loin de toute rechute et de tout

danger, mais je traîne une convalescence triste et lente. Je suis faible de corps et mes fa‐

cultés restent encore tellement ébranlées que tout travail mʹest impossible; mais jʹai quel‐

ques instants doux et consolants toutefois, quand Dieu me fait sentir au cœur quʹil me veut

ainsi, que je lui peux plaire ainsi en langueur et soumission.

Ce remède éternel, dans toutes les phases de mon mal, puissiez‐vous aussi, mon

bien‐aimé frère, le prendre, lʹaccepter aussi pour le vôtre. Hélas! je le dois dire, ma foi nʹest

pas telle que la consolation divine recouvrît absolument la plaie, amortît la douleur. Oh,

non, une rude bien rude souffrance restait, peut‐être en sera‐t‐il aussi pour vous, cher ami;

pourtant, il y aura, croyez‐moi, dans le mal ainsi porté, quelque chose dʹineffable et si,

lʹépreuve finie, vous êtes plus près de Dieu, faudra‐t‐il vous plaindre dʹune route parcou‐

rue?

Il y aurait dans une autre sphère, dans la réalité des choses, bien dʹautres consola‐

tions à vous offrir. Je ne sais si le manque de tous détails dans votre lettre en est cause,

mais je nʹai pu y trouver cette assurance irrévocable dʹune rupture définitive. La situation

est peut‐être bien moins mauvaise que vous ne le pensez: une mère près dʹune enfant ma‐

lade, lʹeût‐elle déjà donnée, lʹarrache pour la reprendre en son sein, cʹest pour elle à ce

moment le fruit quʹelle portait, le frêle nourrisson quʹelle allaitait jadis et vous voulez

quʹelle le laisse prendre, que le mal fini, elle laisse, tant loin que ce soit, approcher son en‐

fant: cʹest impossible. Sentez cela, cher ami. Ayez confiance dans le temps ou plutôt en

Dieu qui ne fera pas sʹépandre sur terre aride tous les trésors de votre cœur. Là est la pré‐

cieuse semence qui doit perpétuer votre sainte et bonne famille et Dieu la gardera, croyez‐

moi; puis, là‐haut, tous les ascendants éteints de cette famille, vos mères surtout, pour les‐

quelles vous êtes si pieux, prient pour vous, veillent sur vous. Quoiquʹil arrive donc, tout

tournera à bien. Ayez confiance seulement. Espérez en Dieu!

Écrivez‐moi bientôt, jʹattendais depuis longtemps votre lettre. Adieu, cher ami, dans

mes heures les plus pénibles votre souvenir mʹétait présent; puisse le mien, avec ma ten‐

dre, ma bien tendre affection vous êtes aussi de quelque consolation.

Jʹembrasse en fils votre père; vous, en frère.

Léon Le Prevost

22 à M. Pavie

Consolations à son ami dans sa déconvenue sentimentale. Nouvelle orientation de la vie de MLP.[son mariage avec

M lle de Lafond]. Il suivra les conseils de ses amis angevins.

Mercredi 1 er janvier 1834

Je vous écrivais, mon ami, quand votre lettre mʹest venue. Je trouvai quelque joie,

arrivant de la messe et après avoir donné à Dieu ma première heure de cette année, à vous

donner à vous, ami, la seconde; mais ce qui était de don pur devient devoir. Vous souffrez,

vous souffrez beaucoup. Jʹentrevois confusément votre malheur, je mʹy livre tout entier.

Vous voulez, cher Victor, que je vous parle de moi, je le ferai, ami. En autre moment jʹy

eusse trouvé répugnance, mais à cette heure que pourrais‐je vous refuser. Laissez‐moi seu‐

43


lement avant, ô mon frère, répondre à votre étreinte amicale. Laissez‐moi vous dire que je

pleure avec vous, que mon âme émue déjà et pressentant votre peine y compatissait dʹune

indicible tristesse et reçoit seulement ici le coup quʹelle attendait. Laissez‐moi vous répon‐

dre, ami (on a besoin dʹêtre aimé quand on souffre) que nul nʹeût jamais dʹamis tendres,

dévoués comme les vôtres, et sʹil plaît au Ciel que pareille joie refusée à tant dʹautres, ait

été couronnée, ne fut‐ce quʹune heure, dʹune joie mille fois plus pure, plus enviable encore,

il faut trouver votre sort bon, votre part bien large et, tout en pleurant, crier encore,

comme vous lʹavez fait: Béni soit Dieu qui donne et reprend. Souvenez‐vous aussi quʹen

reprenant, cʹest alors quʹil donne le plus. Vous avez rêvé, oh! bien heureux vous êtes.

Combien, âmes pauvres et chétives, y sont impuissantes; combien, timides et découragées

nʹosent accorder à toute leur vie la création dʹun rêve! Vous ne savez pas comme je le sais,

moi, tout ce quʹil y a dʹabattement et de tristesse à sentir en soi des puissances accablantes

qui nʹauront jamais dʹemploi; à voir, non dans les songes, mais près de soi au monde réel,

lʹâme qui est à vous, dont Dieu vous a dit le nom, qui eût pu vous comprendre, vous ré‐

pondre et pourtant à qui on nʹoserait parler, pas même, je lʹai dit, penser ni rêver, que mille

impossibilités séparent de vous à tout jamais et si invinciblement quʹaux heures les plus

confiantes, jamais une lueur dʹespérance nʹapparût pour autoriser plus tard au moins un

regret. De là, redescendant aux possibilités, aux choses que Dieu permet, met sous notre

main, nʹy pouvoir porter ni son cœur, ni sa vie, chercher seulement si de cette existence

vide quelquʹun voudrait encore et dire: prenez, cʹest bien peu, mais je ne saurais plus. Me

reconnaissez‐vous en tout ceci, mon bien cher Victor, et nʹaimerez‐vous pas mieux votre

part que la mienne. Ne revenez pas, mais jamais, ami, sur lʹimpossibilité dont je parle!

Lʹaurais‐je tue jusquʹà lʹheure dʹaffliction où vous me remettez votre âme pour lʹassoupir et

lui donner quelque relâche, où alors pour cela, tout au fond de moi‐même, je puise aux

dernières ressources de lʹintime; lʹaurais‐je tue pour vous, si elle osait arriver à lʹétat dʹes‐

pérance ou même de rêve, si elle était quelque chose, sinon un chagrin sans cause, nul

pour créer et pourtant formant obstacle et sʹinterposant parfois avec une incroyable autori‐

té.

Oh! sachez‐moi bien gré, mon cher Victor, de lʹeffort immense que moi aussi jʹai fait

ici pour vous parler de moi, quand mon cœur nʹest plein que de vous, ne se sent vivre

quʹen vous et en votre peine; tâchez encore de prendre assez sur vous pour mʹécrire de

nouveau et me dire un peu plus, jusque‐là du moins quʹil vous sera supportable. Je crains

dʹavoir incomplètement rempli la tâche que vous imposiez à mon amitié. Vous me de

mandiez peut‐être, ami, quelque révélation décisive sur mon sort qui, préoccupant vive‐

ment votre tendre sollicitude pour moi, vous arrachât une heure à vous‐même. Hélas! mon

ami, que vous dire? Si cʹest la vie intérieure que vous voulez elle a été, depuis votre lettre,

bien agitée, bien active; et, quelquʹeffort que jʹy fisse, aujourdʹhui je ne saurais vous le dire.

Quant à la vie des faits, elle est presque en arrêt. Jʹattends un peu de calme. Jʹattends que la

chose trop longtemps contenue, la forme dʹidée sʹépure, se dégage et remonte au senti‐

ment. Alors, ami, je le pense je vous obéirai. Mes pensées, du moins, sont absolument reti‐

rées de lʹautre projet, le détachement était peu pénible, je vous lʹai dit précédemment:

cʹétait là pour moi une forme simple et résignée pour ma vie: dʹélan, en haut et directe‐

ment, je lʹeusse donnée à Dieu, dʹélan encore, mais par une autre voie, vous avez entrevu

comment mon âme lʹeût pu rêver; ces deux chemins fermés, tout autre mʹira, je pense, et

Dieu me sera en aide. Savez‐vous, et je puis à vous tout dire, ce que je regrette ici le plus,

44


cʹest la chasteté reconquise avec le secours incessant de Dieu qui mʹavait rendu à mes pro‐

pres yeux quelque pureté, quelque poésie, la chasteté quʹil faudra perdre dans un amour

non sanctifié dʹespérance, en un hymen sans fruit. Mais votre ami 52 (jʹentends celui qui est

près de vous) y a bien songé sans doute et vous aussi assurément. Je passerai donc outre

probablement à ce scrupule et suivrai votre avis. Tout cela dʹailleurs, toute réflexion, toute

tristesse sʹeffaceront après la détermination prise. Je sais bien quʹune immense distance se

trouve entre le moment où lʹon parle et celui qui précède.

Adieu, mon bien‐aimé frère, parlez‐moi, moi aussi jʹai besoin dʹentendre votre voix.

Que nʹêtes‐vous donc ici, comme vous seriez aimé, comme votre peine serait partagée, vos

pleurs essuyés. Oh! que mon souvenir soit consolant pour vous. Remerciez tendrement

votre ami; portez lui respect et affection de ma part.

Léon Le Prevost

23 à M. Maillard 53

Invitation à une soirée dansante.

30 janvier 1834

Ne prenez pas sʹil vous plaît, dʹengagement pour le soir du dimanche gras (9 fé‐

vrier). Une marquise qui habite ma maison vous invite à une soirée dansante quʹelle donne

ce jour‐là. Je désire bien que cela vous soit agréable; je trouverais ainsi quelque plaisir dans

cette réunion à travers celui que vous auriez vous‐même.

Adieu. A vous bien sincèrement.

L. P.

Ne me négligez pas. Victor vous gronderait.

23‐1 à M. Bailly

Annonce de son mariage. Ne pas prévenir la Conférence.

18 juin 1834

Monsieur,

Au milieu des mille préoccupations et embarras d’un mariage tout près de

s’accomplir, je ne veux pas cependant négliger le soin de vous l’annoncer plus précisément

que je ne l’avais fait jusqu’ici; je dois trop aux sentiments de bienveillance et d’intérêt que

52

L'ami intime de V. Pavie est l'abbé Jules Morel (1807-1890), doyen du petit Cénacle. Consulté par MLP., le jeune prêtre se prononça

pour le mariage. "Combien il le regretta plus tard, écrit Maurice Maignen, lorsqu'il en connut bien les circonstances et les

suites". Mais Dieu avait sans doute ses desseins (…). Cf. VLP., I, p.241.

53

Premier billet de MLP. à ce jeune angevin, auquel il écrira souvent. (Les ASV. ont la copie de 17 lettres ou billets à M. Maillard).

Ce jeune étudiant en droit, -de surcroît poète et excellent pianiste- a raconté à M. Maignen l'impression que lui laissa leur première

rencontre: "Lorsqu'un matin, je vois apparaître sur le seuil de ma modeste chambre (…) une figure pleine de douceur et de bienveillance,

aux traits fins et distingués (…), c'était Le Prevost (…). Depuis cette entrevue dont je me souviendrais toute ma vie, je

l'ai fréquenté le plus que j'ai pu, je me suis attaché à lui comme à un être supérieur et bienfaisant, je l'ai suivi dans ses œuvres diverses,

dans l'expansion de sa charité inépuisable (…). Lettre à Maurice Maignen, 8 juillet 1887, Positio, p582.

45


vous m’avez accordés pour n’être pas assuré que vous prendriez part à un événement si

grave pour moi, si décisif pour mon avenir. 54

Vous avez pu apprendre, indirectement,

je crois, que ce mariage s’écarte en quelques

points des convenances habituellement

recherchées; toutefois, suivant les sentiments

que vous‐même inspirez, je l’ai si sincèrement

mis sous la protection de Dieu, j’ai si fort

cherché sa volonté que je dois croire enfin

l’avoir ainsi trouvée et prendre la confiance

qu’Il ne nous abandonnera pas.

Je l’espérerai surtout, Monsieur, si vous

voulez bien m’aider de vos prières, si demain,

en particulier, jour de mon mariage, vous avez la bonté de me recommander à Dieu.

J’y puis compter, je le sais, et vous en remercie d’avance, vous priant de recevoir en

même temps, Monsieur, l’assurance du respectueux attachement avec lequel je suis

Votre dévoué serviteur

Le Prevost

54 La cérémonie est prévue pour le lendemain, 19 juin, à la chapelle des Missions Etrangères, 128, rue du Bac.

46


P. S. Je désirerais que ce fait tout privé ne fut point annoncé particulièrement à la

Conférence, je craindrais que mes rapports de fraternité avec ses membres n’en fussent, si‐

non altérés, du moins changés; ils me sont doux ainsi, je désire les garder.

Permettez‐moi votre obligeance pour avertir M. de Francheville à son arrivée qu’il

doit s’adresser, pour l’admission dans une institution, d’une jeune fille dont il m’a parlé, à

M lle Bidard, rue du Petit Bourbon, n° 2. Cette dame, qui est prévenue par moi, a le moyen

de faire réussir cette affaire, et surtout une charité, qui entraîne tout à bien.

Je serai 3 semaines absent; j’ai laissé une note à M. de Flers sur nos familles; il les vi‐

sitera régulièrement.

24 à M. Levassor 55

Projet dʹune maison de famille pour jeunes gens. Association avec A. Levassor. Prudences de M. Levassor père.

Oeuvres des jeunes détenus. Nouvelles des pauvres visités par son ami.

Paris, 25 août 1834

Ma réponse, mon cher ami, aura tardé plus encore que votre lettre et je ne sais si,

comme vous, jʹen pourrais donner quelque bonne excuse; ce nʹest toutefois négligence ni

paresse, mais bien mon insuffisance pour les occupations momentanées qui me sont ve‐

nues, ou quelque peu de manque dʹhabileté dans la distribution de mes heures ou dans

lʹordre de mes actions. Je vous sais dʹavance un fonds dʹindulgence pour de pareils griefs.

Sans plus dʹapologie donc, je passe outre à nos affaires.

Jʹapprends avec une satisfaction bien vive que le consentement de votre père, base

essentielle et fondamentale de notre projet est obtenu, ou plutôt, ce qui est mieux encore,

pleinement et librement accordé. Cette sécurité de conscience bien acquise, nous nʹaurons

plus que des obstacles secondaires, et notre volonté ferme y pourra je lʹespère aisément

subvenir. Et dʹabord, mon ami, lʹobjection élevée par M. votre père au sujet de lʹassociation

pure et simple entre nous, ne fera point difficulté. Les inquiétudes quʹa manifestées ici M.

Levassor ne mʹoffensent nullement, puisque je nʹai pas lʹhonneur dʹêtre connu de lui; dʹail‐

leurs elles ne mʹeussent en aucun cas blessé, je les eusse, comme il est juste, rapportées à sa

tendre sollicitude, à sa prudence qui doit aider la vôtre en toute décision importante pour

vous. Je donne donc ici plein consentement aux dispositions que vous me proposez et je

désire que mon empressement à vous faire cette concession puisse paraître à M. votre père

un gage dʹentière sécurité.

Toutefois, mon ami, me permettez‐vous de vous faire à ce sujet quelques observa‐

tions en les abandonnant dʹailleurs à votre libre décision. Je vous ai promis que tout ce qui

serait pour moi dʹintérêt personnel serait vite sacrifié et ne saurait faire ombre dʹobstacle

pour le succès de notre dessein; il en sera ainsi, je vous le proteste de nouveau, et cʹest uni‐

quement dans lʹintérêt de notre œuvre elle‐même que jʹinsiste un peu à cette occasion.

Pensez‐vous, mon ami, que le nouvel arrangement proposé par vous ne détruira pas

lʹéquilibre, lʹharmonie désirable dʹune entière égalité entre nous? Croyez‐vous quʹil ne

créera pas supériorité dʹune part, subordination de lʹautre? En ce cas, êtes‐vous bien sûr de

55 Louis-Adolphe Levassor (1880-1899). Jeune avocat, il était entré à la Conférence de charité dès novembre 1833, grâce à son ami

Le Prevost, lequel venait d'y entrer peu de temps auparavant. Après être passé au séminaire de Chartres et à celui de St-Sulpice, à

Paris, il sera ordonné prêtre le 19 septembre 1840, par Mgr Clausel de Montals. Il exercera son ministère à Chartres, où il sera curé

de St-Aignan. MLP. écrira souvent à cet ami intime. (aux ASV, copie de 60 lettres).

47


ma complète abnégation? Suffira‐t‐elle pour soutenir mon ardeur dans une œuvre quʹen

moi‐même, je nʹaurai plus droit de dire mienne? Malgré ma confiance sans borne en votre

délicatesse, en votre générosité même, ne craignez‐vous pas quʹen quelques heures mau‐

vaises cette pensée décourageante ne se glisse en moi: ʺici nulle autorité directe, nul droit

pour toi, demain tu pourrais trouver porte close et ce serait bien, ton foyer nʹest pas làʺ.

Gardez‐vous de croire, mon ami, que ces réflexions tendent à vous faire changer

dʹavis; nullement, je désire seulement y tourner un instant votre attention; si vous êtes as‐

sez sûr de moi pour quʹelles ne vous préoccupent pas je suis trop fier de votre confiance

pour mʹy arrêter moi‐même; autrement si vous pensiez quʹaprès tout il ne faut point trop

présumer de ses forces ni de celles des autres, sans changer en rien au fond votre proposi‐

tion, peut‐être serait‐il possible que par quelques paroles verbales ou écrites, mais sans

nulle valeur légale, nous puissions rétablir plus dʹéquilibre, créer entre nous quelque obli‐

gation plus précise, moralement du moins et religieusement. Vous me direz à ce sujet vo‐

tre avis définitif, puis il nʹen sera plus parlé.

Je nʹai pas besoin de dire que jʹai vu M. Dufour 56 ; dans une première visite, je le

trouvai absent; jʹy suis retourné et nous avons conféré quelque temps ensemble. Il paraît

absolument dans la même disposition où vous lʹavez vous‐même trouvé, lʹavis de son

évêque devait seul régler définitivement sa détermination, quant au moment précis de sa

retraite, mais lʹannée qui va commencer en serait, a‐t‐il dit le terme le plus éloigné dans

tout état de choses. Je ne dois pas vous dissimuler que cette année, au moins, lui paraissait

désirable pour ses dispositions de départ, cela serait subordonné cependant, je lʹentrevois,

aux offres quʹon lui ferait pour un emploi plus ou moins prochain dans son diocèse. Il doit

partir demain; dans peu, sʹil tient sa promesse, il devra mʹécrire.

Je nʹomettrai pas de vous communiquer poste pour poste sa lettre, afin de concerter

avec vous la réponse. Son retour ici est fixé au commencement dʹoctobre ou même fin sep‐

tembre. Il repartirait pour visiter quelques unes des familles qui lui confient leurs fils. Il

nʹa pas paru croire que mon aide lui fût nécessaire en son absence; le répétiteur de droit

actuel continue provisoirement de veiller sur sa maison.

Quant au bail, il a objecté nombre de difficultés dans son intérêt et dans le nôtre

pour le prolonger durant 3 ans. Jʹai insisté toutefois, le priant de sonder au moins le terrain

et de sʹassurer précisément quʹil y aurait impossibilité ou désavantage grave à lui donner

une durée moins longue. Je ne sais ce quʹil aura fait et si la promesse que jʹavais pour cela

obtenue de lui aura été suivie. Je vous mets toutes ces choses, mon ami, bien sommaire‐

ment et fort en hâte, jʹy reviendrai, le temps et lʹespace me manquent à la fois.

56 L'abbé Dufour est directeur d'une institution de jeunes gens que MLP. envisage de reprendre.

48


Rue Saint-Sulpice et rue des Cannettes

« …ce modeste restaurant de la rue des Cannettes où nous prenions nos repas avec les futurs fondateurs de la Société

de Saint‐Vincent de Paul : Ozanam, Lallier, et les autres » Chanoine Levassor au Père Leclerc, 12.11.1889.

L’admission de M. Levassor se situe en novembre 1833. P. de La Perrière affirme aussi que MLP. fut admis

en novembre. C’est sans doute à la fin de ce mois qu’il commence vraiment à travailler avec les jeunes confrères.

Nous sommes installés près de nos jeunes prisonniers 57 , je vous entretiendrai dʹeux

plus au long quand jʹaurai mieux vu ce quʹil en faut attendre, au premier abord, jʹen ferais

volontiers autant de petits saints: pauvres enfants, tant sʹen faut! Un dʹeux, dʹexcellente

famille, séparé des autres, avec lequel je causai hier assez longuement, est enfermé pour

avoir battu son père, il a 19 ans passés, près de 20. Cʹest le seul que je connaisse; par lui,

jugez du reste. Plusieurs ne savent pas lire, on leur montre mal ou point, nous allons nous

en occuper. Adieu, mon ami, jʹai visité vos pauvres protégées, tout le monde, là, languit,

vous êtes leur vie, la charité et la grâce y viennent par vous, revenez donc pour elles et

aussi quelque peu pour votre ami dévoué en J.C.

L. Le Prevost.

57 Au cours de ses visites charitables, MLP. avait eu l'occasion de découvrir, près du Panthéon, rue des Grès, aujourd'hui rue Cujas,

une maison de correction pour jeunes gens. Il conçut le projet de soutenir et de catéchiser ces jeunes détenus. Grâce à l'intervention

de son ami avocat Levassor, MLP. en obtint la permission le 8 juillet 1834. Avec Ozanam et d'autres confrères, MLP. commença

l'œuvre en août 1834. Les visites se poursuivront jusqu'en 1836. A cette date, les détenus seront transférés à la prison de la Roquette,

à l'autre extrémité de Paris. La Société de Saint-Vincent-de-Paul se tournera alors vers les Apprentis-orphelins.

49


25 à M. Levassor

Accord de M me Le Prevost pour lʹassociation projetée. Confidences sur les premiers mois de son mariage. Détails

pratiques sur lʹorganisation de lʹœuvre future. Bien à faire à ces étudiants. Démarches charitables.

Paris, ce 29 août 1834

Je me pique dʹhonneur, mon ami, et pour aujourdʹhui du moins, vous nʹaurez pas à

vous plaindre de ma négligence, si tant est quʹune première fois jʹai mérité ce reproche.

Hier, à 9h. du soir, votre cousin mʹapportait votre lettre et ce matin me voilà vous répon‐

dant; jʹeusse pu réclamer son obligeance pour vous remettre ma lettre, mais il était incer‐

tain, sʹil ne serait pas déjà parti au moment où je la lui eusse envoyée; elle ira donc par la

voie commune, ne lʹen traitez pas moins bien, je vous prie. Je réponds dʹabord, mon cher

ami, au point le plus essentiel de votre lettre, à celui que M. votre père et vous, avec une

délicatesse de conscience que jʹapprécie, avez désiré dʹéclaircir nettement, je veux dire lʹas‐

sentiment de ma femme à notre projet. Je dois le faire remarquer en premier lieu, mon cher

ami, votre tendre sympathie pour tout ce qui me touchait si vivement ne vous a pas per‐

mis de garder, en ces rapports de confiance et dʹeffusion qui se sont établis entre nous, au

sujet de mon intérieur, la froide raison, le jugement calme quʹun étranger, par exemple, eût

maintenu en lui; ainsi, quand jʹarrivais vers vous accablé par ma peine pour la verser en

votre sein, ami dévoué, avant tout, vous avez bien plutôt songé à en prendre moitié, quʹà

lʹanalyser rationnellement, à comparer ma situation avec dʹautres positions analogues, et à

former de tout cela une prévision nette, une espérance précise au moins pour lʹavenir. Au‐

trement, je le crois à présent que je suis un peu rassis moi‐même, vous eussiez pensé peut‐

être que ces premiers troubles survenus au commencement de mon mariage étaient un ef‐

fet presque inévitable de la position exceptionnelle quʹil comportait. Lʹharmonie et lʹintel‐

ligence ne pouvaient, sans choc et sans froissement, sʹétablir entre gens que tant de dis‐

proportion dʹâge, de nature, de goût séparait, mais après cette première épreuve, après ce

premier heurt si douloureux, on a de part et dʹautre cette expérience, cette conviction: cʹest

quʹà tant résister on se brise, cʹest quʹil faut céder plutôt, fléchir un peu et, quʹà la longue,

on peut ainsi rendre sa vie plus facile et plus douce. Nous en sommes là chez nous et de

puis les dernières explications faites entre nous et qui, je pense, jetèrent quelque jour salu‐

taire sur notre position, aucune affliction nouvelle nʹest venue nous troubler. Dieu aidant,

je lʹespère, il en sera toujours ainsi, et nous aurons, sinon le bonheur que nous nʹavons ja‐

mais espéré, du moins quelque repos et un peu de calme pour marcher dans le bien.

Tout cela est bien long, mon ami, patience, jʹarrive au but. Dʹaprès cette nouvelle

disposition, lʹassentiment de ma femme dont je nʹavais jamais douté, devenait la chose du

monde la plus simple aussi lʹa‐t‐elle donné, non seulement volontiers, mais avec joie et de

plein cœur. En deux mots, voici comme je lui ai présenté la chose: ʺNotre position est au‐

jourdʹhui, dans le monde, honnête et supportable; nous avons quelque bien, vous vos tra‐

vaux, moi mon emploi. Mais dans quelques années, le temps du repos sera venu pour

vous, puis‐je compter assez sur les chances dʹavancement dans ma carrière pour subvenir

seul aux charges de notre maison? Plus tard, si nous désirons lʹun et lʹautre nous retirer en‐

tièrement, aurons‐nous accru suffisamment nos ressources pour nous assurer, même en

province la situation qui vous convient? Il est à craindre que non. Or, une occasion se pré‐

sente dʹoccuper utilement le temps dont je puis disposer, lʹactivité qui me tourmente au‐

jourdʹhui, et dont je ne sais que faire, ne pensez‐vous pas quʹil faut saisir cette occasion?ʺ

50


La réponse de toute femme sensée à pareille question ne pouvait être douteuse,

aussi a‐t‐elle pleinement applaudi à notre projet et y a‐t‐elle donné entière adhésion. Pour

ce qui la concerne personnellement, comme une entreprise du genre de la nôtre est étran‐

gère à ses goûts, à ses habitudes, incompatible avec les arts quʹelle tient à cultiver par des‐

sus tout, il est convenu quʹelle nʹinterviendra en aucune façon dans nos affaires, cette

convention, qui, sans doute, est de votre goût est essentiellement aussi nécessaire pour

elle. Seulement nous avons arrêté aussi que pour rendre mes communications avec elle

habituelles et même de tous les jours, nous rapprocherions autant que possible sa demeure

de lʹétablissement dirigé par nous. Ainsi, il nʹy aurait entre nous nulle séparation, nulle

cause dʹétonnement pour le dehors, mais simple arrangement très habituel et très ordi‐

naire entre époux pour lʹexercice respectif dʹoccupations différentes.

Cette difficulté levée, je passe au reste, bien plus aisé encore à démêler, puisquʹil ne

concerne que nous gens de facile accommodement. Vous désirez, mon ami, que je précise

plus nettement ce que jʹentends par quelque obligation à créer entre nous. Voici ma pen‐

sée. Nous allons, si notre projet sʹexécute, créer un établissement ou le réformer, ce qui est

presque tout un. A cette œuvre nous mettrons notre intelligence, notre jeunesse, notre ac‐

tivité, tout ce qui est en nous enfin, et, je lʹespère, nous aurons plein succès; mais si, dans

deux ou trois ans, grâce à nos efforts réunis, la maison est devenue selon nos vœux et plei‐

nement florissante, vous semblerait‐il, mon ami, juste et bon de me dire: à cette heure tout

va bien, je puis tout mener seul, adieu?

La maison que nous prendrons est peu étendue et représente une valeur (je parle de

lʹétablissement) de 20.000f. à peine; si, dans six ans, grâce à nos efforts réunis, cette valeur

sʹest considérablement accrue, vous semblerait‐il juste et bon que le fruit de nos travaux

demeurât le fruit dʹun seul?

Or, mon ami, votre titre de propriétaire unique vous donnerait ces droits qui, je le

sais, dʹavance, vous répugneraient trop à exercer. Je demanderai donc que pour établir

plus nettement notre position respective, vous reconnaissiez (mais je le répète, sur simple

parole ou écriture sans valeur légale):‐1° Que notre association quoique non fondée sur

une valeur matérielle de ma part, nʹen est pas moins réelle et ne devra être rompue que

fraternellement et à lʹamiable; ‐2° Que la plus‐value de lʹétablissement au moment de la

rupture de lʹassociation ou de la cession de la maison, cette plus‐value, dis‐je, étant lʹœuvre

de tous les deux, serait aussi le profit de tous les deux.

Quant au mobilier, jʹinterviendrai dans le prix dʹacquisition pour ce que vous trou‐

verez bon et sʹil sʹaccroît avec le temps, jʹy participerai proportionnellement. Du reste tout

cela, mon ami, je le dis encore, tout ce qui est intérêt nʹest que misère, facile, on ne peut

plus facile à arranger entre nous.

Je songe de plus en plus avec satisfaction, à notre établissement futur, à voir plus

nettement la chose, je me convaincs mieux encore quʹavec de la bonne volonté il y a là

beaucoup de bien à faire; cʹest vraiment un point critique que ce moment de transition

pour les jeunes gens des collèges, à lʹentière liberté et émancipation. Sʹemparer de ce mo‐

ment pour les initier, autant quʹil se peut à la science du monde et plus encore à la science

dʹen haut, occuper leur intelligence, leur ardeur, leur montrer un bon emploi de ces fa‐

cultés dans lʹétude de la philosophie, de la littérature, des arts, préparer toutes ces voies

pour eux, leur ouvrir la vie, en un mot, leur en bien indiquer le vrai chemin; cʹest là une

œuvre vraiment bonne, utile à la société, et selon le cœur de Dieu. Si nous en sommes di‐

51


gnes, mon ami, cette œuvre sera notre lot, sinon, je lʹespère, nous le lʹentreprendrons pas.

Je prie chaque jour pour cela avec vous.

Jʹai voulu voir M. Gardet, il est à la campagne et ne doit revenir que demain; à son

retour je prendrai près de lui lʹinformation que vous désirez avoir. Sa jeune sœur, je pense,

va être admise aux Oiseaux; les bonnes D lles Bidard sʹen occupent avec lʹactivité que vous

leur connaissez pour tout ce qui est charité. Jʹemploierai, selon vos instructions, les fonds à

moi remis et vous en rendrai compte. Adieu, mon cher ami, écrivez‐moi bientôt, jʹétais si

fort accoutumé à vos visites que jʹai besoin de vos lettres pour mʹen tenir lieu.

Puisque me voilà maintenant présenté à M. votre père, veuillez lui offrir mes senti‐

ments bien respectueux; si des relations plus intimes sʹétablissent comme je lʹespère, entre

vous et moi, jʹy trouverai sans doute quelque occasion de rapprochement avec votre fa‐

mille et jʹen serai vraiment bien flatté.

Adieu, mon ami, à vous de cœur bien sincèrement en J‐C.

Le Prevost

P.S. Recrutez chez vous des jeunes gens dans la supposition dʹune création, nous les

aurions toujours provisoirement, en cas contraire, chez M. Dufour, où vous seriez à même

de les diriger, cela nous mettrait dʹailleurs en terrain un peu plus ferme pour traiter avec

lui, si nous pouvions garder lʹalternative dʹune fondation par nous mêmes.

Il est dommage que peu de temps nous reste, cependant avec de lʹactivité, on pour‐

rait, je pense, réunir dès cette année quelques sujets et préparer plus de moyens pour la

suivante. Examinez et nous déciderons. Je verrai M. Gardet.

26 à M. Levassor

M me Levassor fait obstacle au projet dʹassociation. Lʹéducation quʹil faudrait donner à ces jeunes gens. Place des

institutions privées depuis la Révolution. Convictions chrétiennes de MLP.

Paris, le 3 septembre 1834

Les peines que vous éprouvez, mon très cher ami, me toucheraient vivement, lors

même quʹelle ne mʹatteindraient pas aussi personnellement par quelque point, ma tendre

et sincère amitié pour vous serait bien suffisante pour mʹy faire prendre part, votre lettre

mʹa donc affligé et je vous écris sans retard pour que cette peine, bien mise en commun,

sʹallège, sʹil se peut, pour lʹun et pour lʹautre. Du reste, quant au fond de la chose, je lʹai

dʹavance si complètement abandonné à la volonté de Dieu que quelque solution qui ad‐

vienne, je saurai, je lʹespère, mʹy résigner. Je devrais peut‐être, mon cher ami, me borner à

ces assurances de sympathies et de volonté conforme à la vôtre; vous conseiller dans la si‐

tuation grave où vous êtes me semblerait du moins hasardé et peu prudent je me bornerai

donc à examiner avec vous lʹobstacle que rencontre aujourdʹhui notre projet et les moyens

quʹil pourrait y avoir chrétiennement de le faire cesser.

Lʹextrême répugnance que manifeste Madame votre mère pour le genre dʹétablis‐

sement que nous nous proposons dʹentreprendre me paraît tenir à ce quʹelle nʹa pas une

idée assez précise de la nature de cet établissement, des devoirs quʹil impose, de la situa‐

tion quʹil donne dans la société, ni avant tout des moyens et facilités quʹoffre Paris pour la

direction dʹune pareille entreprise. Je ne mets pas en doute que suffisamment éclairée sur

ces divers points Madame votre mère ne vous vît en toute sécurité et même avec joie sui‐

52


vre la voie qui semblait sʹouvrir si naturellement devant vous. Elle objecte la responsabili‐

té, mais cette responsabilité est bien moindre que celle des instituteurs, puisquʹil ne sʹagit

pas ici dʹenfants, mais de jeunes gens ayant déjà force et raison presque suffisante pour se

diriger. Le chef dʹétablissement chez nous nʹest pas père, il est ami, frère, il ne prescrit

plus, mais conseille, un conseil ne donne point responsabilité, ou du moins nʹest une

charge que pour la conscience. Il y a donc peu ici à démêler avec les hommes, on traite

avec Dieu et le compte est plus facile. Un jeune homme mis sous nos yeux, malgré nos avis

se dérange et sʹégare, mais sa famille en est par nous avertie et prend dès lors toute res‐

ponsabilité, sʹil y en a. Nous ne promettons pas de tenir les jeunes gens constamment sous

nos yeux, détenus et surveillés, nous promettons de les suivre du regard, autant quʹil se

peut, dʹinformer leurs familles de la direction quʹils prennent, de leur assiduité et progrès

dans lʹétude, nous promettons affection et conseil; cela fait (et nous le ferions) notre tâche

est remplie, nulle responsabilité ne nous reste. Quant à la maladie, nous ne reculerions ni

vous ni moi devant le devoir de soigner un être souffrant, de lʹassister, de lʹencourager à

lʹheure de la mort.

La direction dʹun grand ménage effraie Madame votre mère. Cʹest quʹelle ignore

peut‐être quelle immense différence offre Paris à cet égard sur la province, où il faut tout

voir, tout indiquer, tout suivre, tout faire même au besoin, à tout mettre la main. Ici, rien

de pareil, les gens de service sont dressés autrement, les facilités pour les productions et

objets de consommation sont multipliées de telle sorte que tout va, tout marche, sinon

seul, du moins avec une simple impulsion, une simple surveillance et direction. Ainsi, un

ecclésiastique ici comme lʹabbé Dufour, par état, par goût, étranger à tout soin du ménage,

mène sans difficulté, sans beaucoup de temps ni de soins, un intérieur qui effraierait 4 des

meilleurs ménagères de province. Mais, je le sais, tout cela se persuade difficilement, il le

faut vérifier, il faut lʹavoir vu longtemps et en cent endroits et en cent positions différentes

pour le croire, pour nʹen plus douter. Cʹest aussi vous le savez, une inquiétude bien peu

fondée que celle dʹêtre mis avant, désigné comme carliste et Jésuite. Qui s’occupe ici des

Institutions privées, à peine si, parmi les gens intéressés, lʹéminente et si religieuse maison

de M. Poiloup 58 est connue; moi qui de tout temps, ai suivi les choses dʹinstructions, il y a

trois mois à peine que je sais son existence. Qui, sous la Restauration, fut plus mêlé aux

choses de parti, fut plus mis en avant que M. Bailly, directeur des Bonnes Études, âme des

Congrégations. Eh bien! M. Bailly a‐t‐il été inquiété après la Révolution? et nous étrangers

à tout cela, faisant le bien selon nos forces, en quelque humble coin, nous serions signalés,

tourmentés, je ne le saurai croire; et, pour dire vrai, en tous cas, je ne verrai là pour des

hommes, pour des chrétiens, nullement une raison de reculer devant une résolution bonne

et prise devant Dieu. Je nʹinsisterai pas sur les mille raisons que je pourrais ajouter, elles

seraient superflues, car vous et moi avions déjà envisagé de près tout cela, nous avions vu,

nous avions conversé avec des hommes chargés de pareils établissements, qui ne parais‐

saient ni accablés, ni effrayés par la responsabilité, les chances mauvaises, les craintes de

suspicion; aussi la vraie difficulté nʹest pas en nous, ce nʹest pas nous qui devons être

convaincus, mais bien Madame votre mère, et, je lʹavoue, la convaincre me paraît difficile,

parce que lʹesprit ne prend que peu de lumière à la fois, et quʹici sur tous ces points, il en

58 L'abbé Poiloup dirigeait une institution religieuse qui s'installa à Vaugirard en 1830. L'établissement, repris par les Jésuites en

1852, deviendra le fameux collège de Vaugirard, où le p. Olivaint, futur martyr de la Commune avec le p. Planchat, fut professeur

et supérieur de 1857 à 1865.

53


faudrait par masses, il en faudrait à flots. Que Madame Levassor se relâchât un peu, on

pourrait lʹespérer, mais quʹelle cédât absolument dʹaprès ce que jʹentrevois, il nʹy faut pas

compter. Quant à la décision à prendre définitivement, je pense, mon ami, comme vous

quʹil faut prier beaucoup, ne pas froisser votre mère, lʹéclairer peu à peu, sʹil se peut, sinon

abandonner absolument ce sujet dʹentretien. Madame Levassor, mʹavez‐vous dit, est fort

pieuse, les ecclésiastiques qui lʹapprochent et en qui elle a confiance ne pourraient‐ils la

conseiller utilement, réduire à leur juste valeur à ses yeux les objections quʹelle oppose,

dépouiller enfin sa résistance de toute exaltation, de toute intervention dans cette résis‐

tance des causes secondaires, étrangères à la raison pure, à la tendresse chrétienne et éclai‐

rés dʹune mère pour son fils. Jʹespère en ces moyens, jʹespère en Dieu surtout, prions‐le et

comptons sur sa grâce. Voyez M. Lecomte 59 ou votre confesseur, le consentement de votre

père, avec calme et rationnellement donné, me paraît dʹun grand poids.

Adieu, votre ami dévoué.

Léon Le Prevost

Jʹai vu M. Gardet, il compte toujours sur le jeune homme. Nous allons assez bien

rue des Grès.

27 à M. Levassor

M. Levassor abandonne le projet dʹassociation. Proposition dʹune place de greffier. Sʹils devaient se séparer, rester

unis en Jésus, lʹami commun. Espérance de voir fructifier lʹœuvre des Jeunes détenus. Dames assistées par la

Conférence.

Paris, le 17 septembre 1834

Je ne pourrais dire avec vérité, mon cher ami, que votre lettre ne mʹait donné quel‐

que peu de chagrin. Jʹavais mis mes pensées, mes espérances dans ce projet et ce nʹest pas

sans quelque désappointement que je vois dʹun souffle le château renversé; mais, je le

peux dire aussi, je nʹavais désiré la réalisation de nos desseins quʹautant quʹils seraient

dans la volonté de Dieu et quʹils se concilieraient pleinement avec vos propres désirs, avec

vos devoirs, vos intérêts. Si tout cela et avant tout lʹappel de Dieu vous entraînent ailleurs,

que sa volonté soit faite, suivez votre voie, mon ami, et soyez assuré que mes vœux bien

ardents, ma bien vive sympathie vous y accompagneront constamment. Je nʹai point écrit à

M. Dufour dont jʹignore lʹadresse. Jʹai fait demander chez lui si une lettre nʹétait pas venue

pour moi de sa part, mais je ne crois pas bon de la provoquer directement dans la plus

quʹincertitude où votre situation met désormais nos arrangements avec lui. Sʹil mʹécrit, se‐

lon sa promesse, je concerterais avec vous la réponse, si au contraire, ce que je ne présume

pas, son avis a changé, je pense quʹil vaut mieux lui laisser lʹinitiative de la rupture.

M. Gardet, venu ces jours‐ci chez moi où il ne mʹa pas rencontré, a laissé quelques

lignes pour me prier de vous faire en son nom une communication. Un greffier attaché au

Tribunal de 1 ère instance à Paris offre de lui faire gagner 600f. et au‐delà chaque année pour

un très léger et bien facile travail; cependant M. Gardet, décidé à ne sʹoccuper nullement et

quelque peu que ce soit de pratique, va refuser cette proposition, mais il pense quʹelle

pourrait vous agréer, en ce cas, il accepterait, sauf arrangement avec vous, pour le partage

du travail, sʹil en peut prendre partie. Dans le cas où vos ouvertures pour Orléans nʹau‐

59 Directeur spirituel de M. Levassor.

54


aient pas succès, peut‐être cela serait‐il à votre convenance. Je craindrais seulement, quoi‐

que M. Gardet nʹait rien ajouté sur cela, quʹil nʹy eût inconvénient à trop ajourner la ré‐

ponse à faire au greffier en question.

Merci, mon cher ami, du bon souvenir que vous mʹaccordez dans vos charmantes

excursions, de la part que vous mʹy voulez bien souhaiter, ma pensée a des ailes, mais mon

corps a des chaînes. A défaut de lʹun, je mets au moins lʹautre à votre suite pour vous faire

fidèle compagnie. Jʹaurai bien de la joie à vous revoir à votre passage ici, ce sera pour bien

peu de temps, pour une longue absence ensuite, et, qui sait, peut‐être pour toujours. Mon

Dieu! que les liens terrestres durent peu, et quʹil nous faut bien, nʹest‐il pas vrai, mon ami,

faire amitié, établir fraternité avec J.C. frère, ami quʹon a toujours là, qui nous suit en tous

lieux et quʹon retrouve encore au monde où nous tendons. Si le temps nous sépare, nous,

mon ami, puissions‐nous là, du moins, nous retrouver entier avec cet ami commun.

Votre bien dévoué en J.C.

Le Prevost

M me Delatre part ou est partie pour Rouen, vous lʹy trouverez peut‐être. Nos en‐

fants, rue des Grès, vont assez bien, cette œuvre vous intéresserait vivement, vous avez

beaucoup semé de ce côté, si nous recueillons un peu, nous devrons vous en rendre grâce.

La bonne M me Meslin 60 ne mʹavait rien dit, mais je tiendrai compte de lʹavis.

28 à M. Levassor

Suites des démarches pour lʹemploi proposé à M. Levassor. Activités charitables de MLP. Il confie à Dieu son ul‐

time espoir quant à leur association.

Paris, le 3 octobre 1834

Le retard quʹa souffert notre correspondance, mon cher ami, ne tient à aucune rai‐

son de négligence, ainsi que votre ingénieuse charité vous lʹa fait dʹavance présumer, mais

simplement à cette persuasion où jʹétais que vous deviez passer ici aux derniers jours de

septembre. Jʹimaginais que cʹétait en allant à Rouen et non à votre retour que vous traver‐

seriez Paris. Si je ne me trompe, votre lettre mʹavait dʹabord présenté ainsi la chose; dès

lors il me paraissait inutile de vous écrire à la veille de votre arrivée. Je me réservais de ré‐

pondre verbalement aux diverses questions que vous mʹaviez adressées et je mʹétais mis

en mesure pour cela. Votre dernière ne me prend donc point en faute ni au dépourvu; si

ma réponse nʹest point partie poste pour poste, afin de vous trouver encore à Chartres,

cʹest quʹil mʹa été impossible hier dʹobtenir lʹadresse de M me Delatre. M me Pianet mʹa prié de

retourner pour cela aujourdʹhui chez elle et mʹa mis ainsi en retard obligé dʹun jour.

M. Gardet que jʹai questionné de nouveau, selon votre désir, sur la nature des oc‐

cupations quʹil offrait de vous procurer, mʹa répondu quʹil nʹavait aucune donnée précise à

cet égard, quʹil présumait seulement, dʹaprès les propres paroles que lui avait transmises

son père, que ces occupations étaient douces et faciles; peut‐être pourrait‐on présumer que

ce sont quelques affaires de palais; il attend, du reste, votre réponse impatiemment pour

donner lui‐même décidément la sienne. Il mʹa répété que de temps en temps dʹautres affai‐

60 Membre de la Conférence, M. Levassor visitait, rapporte M. Maignen, "trois pauvres vieilles femmes [Delatre, Meslin et Dorne]

dont il payait régulièrement le loyer à chaque trimestre. La Conférence venait chaque fois à son aide pour une petite part. Nous appelions

cette œuvre l'œuvre des trois vieilles femmes, et leur histoire a duré longtemps dans la Conférence". M. Maignen ajoute

qu'une fois entré au séminaire, M. Levassor n'en continuait pas moins ses aumônes. Cf. VLP.,I, p.107.

55


es lui étaient offertes encore, quʹil les refusait dʹordinaire à cause de sa répugnance pour

la pratique, mais quʹil vous les transmettrait si vous vouliez y donner vous‐même quelque

peu de votre temps. Il pourrait vous sembler singulier que M. Gardet nʹeût pas pris de

renseignements plus précis sur le sujet dont il sʹagit; voilà lʹexplication quʹil mʹa donnée

sur ce point: le greffier qui a fait offre pour lui à son père est un ancien ami de sa famille

qui lui a montré à lui personnellement beaucoup de bienveillance durant son enfance,

mais dont ses occupations lʹont éloigné depuis plusieurs années; or, économe comme il

lʹest de son temps, M. Gardet ne voudrait pas renouer avec le greffier en question ni re‐

prendre des relations qui lʹobligeraient ensuite à un commerce suivi, si ces relations ne

doivent être profitables à lui ou à vous. Ainsi, si votre réponse est affirmative, il ira voir le

greffier, si elle est négative il le fera remercier obligeamment par son père et se tiendra coi

lui‐même. Tâchez de vous contenter de cela.

Je nʹavais point négligé non plus lʹaffaire des loyers, bien que je ne comprisse pas

pour quelle raison vous désiriez que le vôtre fut payé si longtemps avant la fin du terme.

Je suis passé chez votre portière pour lui remettre lʹargent, le propriétaire était pour quel‐

ques jours à la campagne et nʹavait point laissé la quittance, à son retour on devait me

lʹapporter et en toucher le montant. On nʹest pas venu, jʹy repasserai.

Je nʹai point vu depuis quelques jours M me Meslin, je la verrai aussi avant lʹéchéance

du terme. Il mʹa fallu lui donner jusquʹici 25f pour vivre, mais elle mʹa promis que durant

tout le mois dʹoctobre, grâce à la générosité de votre frère, elle nʹaurait point besoin de re‐

courir à votre bonté. La bonne M me Dorne me vient voir de temps en temps, elle a été bien

des semaines sans travail, mais enfin elle en a maintenant. De plus je lui ai procuré un pe‐

tit ménage de 8f par mois qui lʹaide un peu. Le jeune artiste ne mʹa point remis jusquʹici les

10f qui doivent subvenir à son loyer. Jʹéprouvais quelque répugnance à lʹaller voir tout ex‐

près pour lui demander cet argent, mais si vous le jugez bon jʹirai. Vous me direz cela dans

votre réponse. Il me resterait à répondre à toutes les bonnes et graves choses que contient

votre lettre dʹhier, mais outre que lʹespace me manque, je craindrais quʹune matière aussi

sérieuse ne vînt mal à point au milieu dʹune noce, je me borne donc pour vous tranquilli‐

ser au moins de ce côté, à vous dire, mon bien cher ami, que je nʹentendrais nullement que

votre association avec moi pût vous priver dʹaucun avantage à venir, encore moins vous

empêchât de réaliser quelque résolution sainte, quʹen tous les cas les choses sʹarrangeraient

entre nous devant Dieu, selon la charité et la justice et avec dʹautant moins de peine, je

lʹespère, que les sentiments si affectueux qui nous unissent rendraient de part et dʹautre les

sacrifices doux et faciles. Ayez donc, mon cher Adolphe, lʹesprit en repos pour tout ce qui

me concerne, je désire bien sincèrement en devenant votre associé, ne pas cesser dʹêtre en

même temps votre ami et votre frère. Ces titres réunis sauront tout aplanir et concilier en‐

tre nous, jʹen ai la pleine conviction.

Adieu, à bientôt, je vous embrasse cordialement et suis tout à vous en J.C.

Le Prevost

56


29 à M. Levassor

Les tractations pour reprendre lʹinstitution de jeunes gens pourraient finalement aboutir. Bonnes dispositions de

M. Bailly à leur égard.

Paris, mercredi 29 octobre 1834

Je suis assez pressé de travaux en ce moment, mon cher ami, je vous dirai donc en

hâte ici, seulement quelques mots.

Jʹai suivi ponctuellement vos instructions, samedi jʹai déposé votre lettre chez M.

Dufour et dimanche je suis passé pour connaître sa réponse. Il adhère à tout et consent à

tout, il doit ou même a dû déjà vous en informer lui‐même par écrit. Ses dispositions

mʹont paru extrêmement favorables; il est évidemment dans un de ces moments où les

moyens dʹarrangement doivent être faciles avec lui. M. Bailly que jʹai vu hier vous

conseille de ne pas tarder de saisir vite cette heureuse veine et moi‐même je vous y en‐

gage. Si vous persistez à penser que cette carrière puisse vous convenir. Je vous attends au

plus tôt, mon cher ami, vous savez quel plaisir jʹaurai à vous recevoir ici, à voir votre sé‐

jour sʹy prolonger pour quelques mois au moins.

Venez donc et croyez à la constante affection de votre tout dévoué ami en J.C.

Le Prevost

M. Bailly paraît aussi pour nous dans les plus obligeantes dispositions.

30 à M. Levassor

Confirmation de lʹaccord de lʹabbé Dufour. Patience et prières dans les contrariétés suscitées par cette affaire de

cession.

Vendredi 31 octobre 1834

Je ne sais, mon cher ami, si ma dernière lettre vous a suffisamment assuré des dis‐

positions de M. Dufour, en tout cas pour vous complaire je suis retourné hier chez lui et

lui ai fait connaître lʹincertitude où vous restiez encore et le désir que vous aviez dʹune ad‐

hésion plus complète à vos propositions, afin de ne laisser rien dʹindécis dans votre posi‐

tion respective. M. Dufour mʹa répondu: M. Levassor a mal saisi le sens de ma lettre elle

donne et je réitère ici adhésion complète à la demande qui mʹa été faite, cʹest‐à‐dire que M.

Levassor pourra dès aujourdʹhui établir avec moi les conditions de la cession, sauf à ne ra‐

tifier définitivement et exécuter ces conditions quʹaprès lʹépreuve de 6 mois quʹil désire

faire. Tout ce que contenait dʹailleurs ma lettre dʹexplications et réflexions sʹadressait à

Madame Levassor plutôt quʹà son fils.

M. Dufour a trouvé naturel et juste que toute disposition pour renouvellement de

bail ou autre vous restât étrangère jusquʹà lʹexpiration des 6 mois. Quant à lʹadmission de

M. Gardet, il fera, je pense, selon votre désir, cela, du reste, sera à régler amiablement.

M. Dufour vous désire pour le 10 ou 12 au plus tard.

Je prends part, mon ami, aux contrariétés que vous suscite cette affaire; prenez‐les

en patience, priez, je prierai aussi. Dieu est si bon et la vie est si courte.

Tout à vous de cœur en J.C.

Le Prevost

57


Je viens de chez M. Gardet, il est absent pour tout le jour, je nʹai pu le voir.

A bientôt. Adieu.

31 à M. Pavie

Très sollicité, MLP. nʹa pas eu le temps dʹécrire. Sa vie domestique ne doit pas donner le change. Le fond de sa na‐

ture est lʹespérance. Confidences sur les épreuves de sa vie conjugale. Sa force dʹâme pour tenir son engagement.

Paris, le 24 novembre 1834

Je serais bien inquiet en présence de tout autre, mon très cher Victor, dʹun silence

aussi bien gardé que le mien; mais avec vous jʹarrive aussi confiant et aussi libre que ja‐

mais, parce que ma tendre affection nʹa pas changé et que, jʹen suis profondément sûr, cʹest

tout ce que vous me demandez. Le reste est subjectif, accidentel et partant excusable ou de

facile oubli. A défaut des faits vous recourez à lʹintention et lʹintention défaillant elle‐

même quelque chose vous reste qui vous est personnel et propre, cʹest une vue intelligente

et large de tout ce qui est humain, une foi implicite aux possibilités vagues, une perception

réelle de lʹimperceptible, une vue transcendante de lʹinvisible. Il y aurait bien du malheur,

si avec tout cela, vous nʹaviez découvert que ces temps derniers je mʹétais, comme à plaisir,

laissé encombrer de mille choses jusquʹà en perdre respiration; ma tête passait au‐dessus

un moment, puis, tout aussitôt, jʹétais encore envahi. Vous avez dû, quelquefois aussi,

vous donner pareil amusement. Ne savoir à quoi courir, auquel entendre la fatigue,

lʹétourdissement, puis quand on laisse tout dʹépuisement, voir tout au hasard du Bon

Dieu, nʹen aller que mieux et arriver sans vous au but. Si vous demandez sur quoi tout cela

opérait, je ne le sais trop, en vérité. Lʹaffaire Levassor et quelques écrivasseries sont ce que

jʹen puis tirer de plus clair. Pour vous qui faites dix tours contre moi un, il y aurait eu bien

du loisir et de lʹespace, mais, vous le savez, le verre dʹeau a ses tempêtes et la nullité son

infini.

Lʹaffaire Levassor dont je parlais reste provisoirement dans cette heureuse indéci‐

sion qui va si bien à la quiétude de notre ami. Il a obtenu de sa famille, pour tout résultat,

permission de se mettre six mois en pension chez Monsieur Dufour, pour examiner de

près la chose et sʹassurer quʹelle lui convient. Malgré le ton dont je parle, je trouve cela

sensé et nʹen ai pas ressenti la moindre contrariété. Dʹailleurs moi aussi, à certains mo‐

ments que je tâcherai de convertir en jours, puis en années, je vois presque avec indiffé‐

rence tout ce qui fait la trame matérielle de notre vie. Cʹest découragement et faiblesse bien

souvent, quelquefois résignation, ardent espoir en Dieu. Ce dernier sentiment est et reste‐

ra, je lʹespère, le fond de ma vie, ma note sensible, le reste nʹest que vibration consonante

ou simple accompagnement. Tant que je pourrai parler ainsi, mon ami, ne me plaignez

pas; ma vie extérieure peut‐être bizarre, monotone et triste, il nʹimporte, il est des heures

qui ravivent, qui comblent lʹâme et consolent de tout; il est des heures qui rayonnent et qui

chantent, des heures où lʹon entend au loin lʹécho de la dernière heure répondant à lʹéterni‐

té.

Nʹallez pas prendre au grand sérieux toutes ces phrases romantiques; cʹest un coin

de la chose, mais pas lʹabsolu, je suis dʹailleurs un fort bon vivant, me portant bien, cou‐

rant tout à lʹheure à merveille, mangeant buvant bien, querellant parfois ma femme qui va

58


maintenant beaucoup mieux, enfin votre digne ami [sauf la pipe] 61 et presque aussi tapa‐

geur que vous.

Ma femme, mon cher Victor, sans en vouloir convenir, est beaucoup plus forte et

moins souffrante, elle travaille un peu et marche, je lʹespère, à un mieux définitif. Entre

nous, je ne saurais dire que la santé la rende meilleure, mais je vaux si peu moi‐même que

cʹest chez nous à bon chat bon rat 62 . Nous ne faisons pas pourtant mauvais ménage, si le

Bon Dieu nous aide, nous pourrons arriver à bien. Cʹest une étrange chose, vous verrez,

que le ménage, et rien ne saurait dʹavance en donner une idée. Jʹen ris quelquefois tout

seul ou bien jʹen pleure. Car cʹest également comique et triste; il y a aussi un beau côté.

Jusque‐là on mène sa vie plus ou moins à distance des autres vies; union de société, de fa‐

mille, union dʹamis, union de frères, tout cela va côte à côte, et pourtant pas sans peine; en

ménage, cʹest bien autre affaire; deux vies en une ou bien dualité acharnée, lutte à mort, il

faut choisir. Le beau côté, cʹest quʹà force de se combattre soi‐même, on se mâte à la fin

quelquefois et lʹon en sort meilleur. En voie contraire, si lʹon cédait, le mal irait bien vite. Je

ne vois que quatre pas: injure, violence, assassinat, suicide. Or, cʹest là, mon ami, une ef‐

frayante idée, il nʹy a que le premier pas qui coûte, on franchirait les autres en moins de

rien et sans presque y songer. En longeant parfois les abords du chemin, jʹai entrevu à la

dérobée tout cela! Jʹai vite reculé, vous mʹen croirez, car sʹil faut vaincre ou briser pour

mettre ici lʹharmonie, il est plus facile et meilleur de briser et dompter en soi quʹen autrui.

Jʹy veux travailler de toute mon âme; priez Dieu, mon meilleur ami, avec moi, pour quʹil

me soutienne et me conduise au but.

Jʹaurais presque envie de vous faire reproche de ne mʹavoir pas écrit, mais vous

avez fait aussi pour le mieux sans doute; écrivez‐moi bientôt et à cœur débordant sur tou‐

tes choses et sur la meilleure en particulier. Jʹentends celle que vous avez si courtement

touchée dans votre dernière lettre. Embrassez votre bon père, mon ami Théodore et ceux

qui sont encore là‐bas connus ou à connaître.

Jʹai vu Gavard, pas M. Boré encore; je lʹespère; pas encore le jeune C. Je me suis oc‐

cupé de lui. Je suis allé au collège; mais sans le voir; au plus tôt, je le verrai et lʹaimerai

pour vous et pour Dieu. Votre ami et frère,

Léon Le Prevost

Gavard vous a écrit; il va bien.

32 à M. Pavie

Dans lʹépreuve, MLP. sʹabandonne à la volonté de Dieu. Il fréquente toujours ses amis. Fidélité indéfectible à Pa‐

vie: tant que son fil dure, il veut quʹil se tisse avec le sien.

31 décembre 1834

Bien que je vous doive pour votre excellente lettre mon cher Victor, une longue et

grande réponse, vous êtes homme à vous contenter de quelques lignes qui viendront, du

moins au premier jour de lʹan, joindre mes tendres affections aux effusions qui pleuvront

sur vous tant aimé et aussi tant aimant. Je marche donc et vite pour arriver à temps.

61 Le texte porte: "à cela près de la pipe", c'est-à-dire sauf la pipe : si V. Pavie était grand fumeur, MLP. ne l'était pas du tout.

62 La défense, la réplique, vaut mieux que l'attaque.

59


La première partie de votre lettre me contriste vivement et mʹaffligerait plus encore,

si je nʹétais accoutumé à des retours contre toute espérance et si, presque malgré moi, je ne

gardais quelque confiance en lʹavenir. Pour parler vrai, cependant, je ne suis pas bien cer‐

tain quʹune scission définitive me parût un malheur réel; dʹentraînement, de dévouement

absolu à tout ce que vous voulez, je me suis livré à corps perdu dans cette idée; mais

cʹétait, je le sentais, en certains moments, par abnégation et foi aveugle, plutôt que par

conviction. Une vie tout entière résumée en un moment, cʹest trop dʹambition peut‐être,

cʹest le martyre et ici, mon ami, serait‐ce bien ici le martyre pour Dieu? Moi, je nʹen sais pas

dʹautre que je puisse approuver et je le sais bien, les heures de fièvres passées, vous ne

sauriez vous‐même penser et vouloir différemment. Quoiquʹil en soit la Providence est là,

elle a tant fait pour vous sur tout le reste, quʹil y aurait criante injustice à ne pas espérer

aussi en elle pour cette grande affaire. Cʹest ma dernière ressource quand ma pauvre tête

se lasse et ne voit plus clair aux choses. Reposez‐vous aussi là, mon cher Victor, et prenons

confiance que lʹissue, quelle quʹelle soit, sera la meilleure.

Il serait cruel, cher ami, quand vous cherchez à vous reprendre un peu au bonheur

qui me concerne, par compensation de ce qui vous en manque, il serait vraiment lâche à

moi de mʹy refuser: pourtant cher Victor, ne faites pas trop compte, je vous le dis, sur ce

frêle appui, il pourrait vous manquer. Jamais avenir fut moins assuré que le mien et cet

avenir ne compte pas par années, mais par jour: la veille ne saurait dire où me trouvera le

lendemain, ici ou bien loin; il en est qui ont une demeure, un foyer transmis avec des sou‐

venirs et des espérances, qui sʹy casent et sʹy assoient en disant: je mourrai là; moi, je

mourrai assurément, mais où? Je ne sais. Cette incertitude, qui me tient toujours en alerte,

nʹaurait rien qui répugnât à mes sentiments, si elle provenait de simple abandon de cœur,

de résignation confiante et calme, mais je ne puis dire quʹil en soit ainsi. Lʹaccepter telle

quelle, cʹest peut‐être le mieux. Jʹy tends, jʹy arriverai, je lʹespère, ce sera là mon bonheur.

Je tiens cordialement à tout ce que vous mʹavez donné et nʹen lâcherai miette; Mar‐

ziou et moi nous voyons fidèlement, Gavard aussi, Godard même, puisquʹil est un peu

frotté de vous. Soyez tranquille, ami, tout ce que vous avez touché mʹest cher, choses et

gens, rien nʹen sera perdu.

Je vois le petit C. je vais tâcher quʹil vienne aux Rois chez nous. Il sort dʹailleurs tant

quʹil veut, mʹa‐t‐il dit, chez un correspondant. On en est très content au collège. Je lʹai re‐

commandé à lʹabbé Buquet, directeur, que je connais et aussi à son professeur que je me

trouve connaître aussi particulièrement. Ce dernier le regarde comme un de ses meilleurs

élèves et sʹy intéresse beaucoup. Ce dernier le regarde comme un de ses meilleurs élèves et

s’y intéresse beaucoup. Etes‐vous content, mon maître?

Adieu, très cher ami, luttez, bataillez le mieux quʹil se pourra cette année avec les

jours, avec les heures, le temps passe et lʹon arrive au bout. Mêlez‐moi toujours un peu à

tout. Tant que mon fil dure, je veux quʹil se tisse avec le vôtre. Quand il cassera, allez tou‐

jours, mais encore aimez‐moi.

Léon Le P.

60


33 à M. Pavie

La sphère religieuse est la seule capable de procurer le vrai bonheur. Consolations et conseils à son ami. Il est touché

de lʹestime que lui porte Edouard Guépin. Difficultés à sʹoccuper dʹun petit pensionnaire. Nouvelles des amis an‐

gevins. V. Pavie sʹest éloigné momentanément de la Gerbe. Lacordaire chargé des conférences de Carême à Notre‐

Dame de Paris.

5 février 1835

Votre précédente lettre, cher Victor, mʹavait laissé sur votre situation des inquiétu‐

des et jʹen gardais une impression vague de tristesse que je parvenais mal à dissiper.

Jʹavais lu vos lettres à Gavard, Marziou, Godard, car, à défaut de communications directes

à vous, jʹen quête effrontément par toute voies, mais nulle part je ne trouvais réponse en‐

tière à ma sollicitude sur votre état de cœur. Aussi trouvai‐je que vous tardiez bien à

mʹécrire. Je suis maintenant, je ne dirai pas plus tranquille, cela vous effaroucherait, seu‐

lement, cher ami, je suis moins tourmenté. Je me sens, comme vous lʹavez été vous‐même,

soulagé par cette effusion qui vous a été permise, en détour sans doute et non immédiate,

mais qui nʹaura pas été, je mʹen assure, sans quelque écho pour cette jeune âme. Que je re‐

viens vite à tout ce que vous voulez et que cʹest de bon gré que je vous livre et mon cœur

et ma tête à tout vent soufflé par vous. Je voudrais tant vous voir heureux que pour vous

au moins je reprends foi au bonheur! Pourtant, soit étroitesse dʹesprit, soit vieillesse de

cœur, soit, jʹaime mieux le croire, ferme, inébranlable, exclusive conviction, je ne puis voir,

idéalement ou au réel, aucun bonheur, hors la sphère religieuse, et si je ne vous y savais,

cher ami, à tout jamais enfermé, si je ne vous voyais si scrupuleux, si inquiet aux limites,

jʹaurais beau faire, vous auriez mes tendres sympathies, mais de confiance en lʹavenir et

repos au présent, impossible. Je ne saurais. Aussi, est‐ce avec une joie infinie que depuis

longues années déjà je vous ai suivi sur ce point. Je vous ai vu et mʹen souviens, presquʹen‐

fant encore, à force de candeur, de naïve franchise, à travers lʹart, la poésie et les brillants

rêves de nos philosophes, vous démêler, vous faire jour et toujours aller au but. A votre

dernier voyage toutefois, vous me sembliez changé; mais cʹétait transformation simple, je

le vis bientôt; au lieu de 19 ans, vous en avez 25, voilà tout. La lutte nʹétait plus toute au

dehors, elle se faisait à lʹintérieur, mais là encore vous étiez maître. Votre front essuyé et la

poussière abattue, vous vous retrouviez en face de Dieu. Cela dure encore aujourdʹhui,

cher ami, mais je nʹai pas peur. Jʹai lu les premières pages du livre. Jʹen devine et pressens

les dernières. Tout passé attentivement étudié porte indice de lʹavenir; le vôtre, cher ami,

est rassurant et bon; il est tout dʹor, disait Marziou, à tels pieds on nʹimpose point tête

dʹargile. Cela mʹexplique, et mon ardeur à suivre tous vos projets et ma confiance sans

bornes à toutes vos vues sur votre propre avenir; vous avez une règle, un point dʹépreuve;

bien certain que vous y rapportez tout par volonté expresse ou dʹirrésistible instinct, que

pourrais‐je craindre et quʹai‐je de mieux à faire quʹà vous abandonner aveuglément tout ce

qui est en moi de sentiment pour être à votre gré conduit et maîtrisé. Ainsi, en arrive‐t‐il

toujours et je lʹai senti en cette occasion surtout. Ce nʹest pas toutefois que vos affaires me

semblent définitivement amenées à mieux, mais la persévérance, la persistance de volonté,

en pareille matière me paraissent presque décisives et si vous voulez opiniâtrement, vous

obtiendrez. Quant à lʹheureuse application de ce ferme vouloir, quant au jugement du

choix, je vais de foi en vous comme pour tout le reste. Allez donc ami; suivez votre voie et

gardez bien notre loi, à moi si chère, de me donner part à toute cette œuvre si intime et si

personnelle pour vous.

61


Ce que vous me dites de votre ami Ed. Guépin 63 me touche beaucoup. Je lʹaime ten‐

drement et le voudrais de toute mon âme, heureux comme il mʹen semble digne; il me

montre aussi quelque confiance, il y a en nous des points souffrants qui sʹentendent. Ce se‐

rait une grande joie pour moi que nous puissions arriver à complète sympathie; assurez‐le

encore de mon dévouement sans bornes; jʹavais mis au bas de ma lettre mon adresse

comme invitation de mʹécrire encore. Dites‐lui cela, il a du loisir, et lui, dans les miens,

peut hardiment prendre et choisir les meilleurs.

Vous me remerciez plus quʹil ne faut, cher ami; mon intimité avec le jeune C. est

moins avancée que vous ne le pensez et que je ne le voudrais. Lʹabbé Buquet, directeur du

Collège était à la campagne aux Rois, lorsque je me présentai pour faire sortir cet enfant;

les autres chefs me connaissant peu nʹont point dû faire, en ma faveur, exception à cette

règle qui défend de confier les élèves à toute personne du dehors qui nʹest point autorisée

par les parents directement et en forme. Lʹabbé Buquet a levé lʹobstacle pour lʹavenir, mais

les mercredis (jour de sortie) ma femme est au dehors tout le jour pour affaires; moi à mon

bureau, comment promener le pauvre enfant? Cela ne se peut. Je le vois, pour des raisons

analogues, très peu à son collège. Je redoublerai de volonté pour vous complaire, sʹil y a

lieu, cher ami.

Jʹai rappelé hier à Gavard le projet de portrait par M. Ménard. Pour sa femme cʹest

déjà chose jugée impraticable; pour lui, il ne sait; mais du possible au réel, cʹest abîme à

franchir, en lui surtout. Jʹy compte peu. Il voyait hier une occasion de faire obtenir un tra‐

vail mince et peu lucratif il est vrai, à notre ami. Jʹy ai poussé cependant ardemment et sa

femme et lui, mais... mais la volonté, je le crains, faillira ici encore. Je verrai Marziou au

plus tôt. Jʹétais absent lorsquʹil mʹa apporté votre lettre. Je suis toujours absent. Je vois

Marziou toujours et lʹaime cordialement. Nous sommes, je lʹespère maintenant pris lʹun à

lʹautre par vous surtout qui nous servez de lien. Nʹest‐ce pas ainsi entre tous vos amis?

Nʹest‐ce pas ainsi en tout? Nʹêtes‐vous pas le maître toujours, bien quʹhumble et défiant de

vous, vous cherchiez en haut vos élèves, quand il les faudrait découvrir en bas. Moi, no‐

tamment, ne subsiste que de vos restes. Je me surprends à toute heure vous copiant pâle‐

ment et vis parfois quinze jours sur un mot tombé de vous, sur quelque souvenir qui me

revient ou que Dieu me rend plutôt comme aliment et soutien. Nʹenviez donc plus les

prodigues et quelques larmes dont le père les baigne au retour: fili, omnia mea tua sunt 64

cʹest là la part des fils aînés, la vôtre, ami; gardez‐la bien.

Vous prenez mal, ami, et par mauvais côté, votre retraite de La Gerbe pour cette an‐

née; ce nʹest pas trahison à vos amis, ce nʹest pas renier lʹâme aimante et vivante en vous;

cʹest, ami, en recueillir un peu sur vous‐même les rayons quʹon ne savait pas chez vous ré‐

fléchir, laissez faire le temps. Ne livrez pas plus de vous quʹon en peut comprendre à la

fois; notre maître disait aux siens: jʹaurais bien des choses encore à vous apprendre, mais

lʹheure nʹest pas venue, vous ne sauriez me comprendre 65 , et il se taisait. Lʹheure vint pour‐

63 Ami d'enfance de V. Pavie, lui aussi du groupe des Angevins de Paris, Edouard Guépin avait subi l'ascendant de MLP. En avril

1835, il l'écrira à V. Pavie: "Merci, mille fois merci, pour l'ami que vous m'avez donné en MLP. Quels trésors inépuisables d'amitié

il possède! S'il y avait quelque chose de plus sacré que ces noms d'ami et de frère, je les lui donnerais, car il est plus que tout

cela, dans l'idée la plus étendue, la plus favorable, qu'ils puissent représenter. Ce n'est pas un homme de notre temps, c'est un saint.

Tous les jours, et quoi qu'il fasse pour cacher ce qu'il fait de bien et de beau, j'apprends sur lui, et quelquefois il me laisse involontairement

deviner, des choses à honorer un Fénelon, un Vincent de Paul". (VLP., I, p.51). MLP. le ramènera à la foi et le soutiendra

dans l'épreuve de sa maladie. (cf. Lettre 43).

64 Cf. Lc 15,31.

65 Cf. Jn 16,12.

62


tant. Pour vous aussi, ami, dans lʹhumble sphère de votre humanité, lʹheure viendra, ayez

patience, gardez seulement votre âme et votre cœur, gardez votre foi, votre pureté, votre

ardeur, on y puisera largement quelque jour, cʹest le trésor rare et quʹon ne dédaigne point.

Mais si, par impossible, une part intime, la meilleure peut‐être, restait ici‐bas méconnue,

oh! grâces en soient rendues à Dieu qui se la réserve et la garde pour lui cette part. Don‐

nez‐la lui bien vite, n’est‐ce pas là le charme indicible, la secrète joie du mystique disce

nesciri 66 Adieu, ami, je vous aime, vous suis et vous comprends.

Tout à vous de toute âme

Le Prevost

M. Lacordaire est chargé officiellement par lʹArchevêque des

Conférences de Notre‐Dame pour le Carême. 67 Nous aurons aussi

lʹabbé Cœur. Dites cela à Ed. Guépin qui me lʹavait demandé. Res‐

pects, souvenirs, amitiés autour de vous.

Mgr de Quelen

34 à M. Pavie

Exhortation à se tourner vers Dieu. MLP. voudrait lui exprimer plus chaleureusement son amitié, mais ses propres

souffrances nʹy prêtent pas.

3 mars 1835

Que de tribulations et de peines. Combien je vous plains, cher ami. Votre dernière

lettre mʹétait dʹun meilleur augure et jʹavais contenu, par simple obéissance les empresse‐

ments et la joie que je croyais désormais pleinement justifiés; mais voilà encore un revire‐

ment, ce ne sera pas le dernier, cher ami, espérons‐le. Les antécédents exigent une autre

fin, et quelle quʹelle soit dʹailleurs, je ne puis penser quʹelle se résume en tout à quelque

conseil pris dʹune glace, à lʹenivrement dʹune valse après un soir de bal. Lʹexpérience et

dʹamères révélations, mais quelles quʹelles fussent pour vous, jʹen ai la confiance, la main

de Dieu, qui vous fut si douce jusquʹici, saurait encore les adoucir. Elle vous a doué dʹune

imagination riche et dʹun cœur confiant. A de pareils dons qui pourraient devenir si funes‐

tes, elle a dû joindre un entourage et des points de défense; quels ils sont, je ne sais, mais il

vous les faut, ami, et jʹy compte, ils ne vous manqueront pas. Jʹaime à penser dʹailleurs que

votre ardeur trop vive a pu sʹexagérer beaucoup la valeur de quelques circonstances expli‐

cables et peu significatives peut‐être en soi. Jʹattends à ce sujet une nouvelle lettre que

vous ferez courte, si votre disposition lʹexige, mais que je désire prompte, vous le croirez

aisément, cher ami.

Prenez courage, cher Victor, ce nʹest peut‐être quʹune épreuve, ou bien, je le croirais

plutôt une leçon. Subissez‐la doucement et tout sʹapaisera. Qui sait ce quʹune ardeur

comme la vôtre pourrait entraîner dʹhumiliation et dʹoubli pour un autre amour qui veut

le dessus toujours et ne souffre point dépression. Je ne crains pas cher ami, à tout hasard,

de ramener toujours votre pensée de ce côté, parce que je connais profondément votre âme

et quʹen bonheur comme en peine, il ne lui faudrait point dʹautre remède, lʹusage variant

66

Apprends à être ignoré.

67

Ce fut grâce à F. Ozanam que Mgr de Quélen offrit à Lacordaire la chaire de Notre-Dame de Paris. La première conférence aura

lieu le 8 mars 1835.

63


seulement, mais devant à lʹun comme à lʹautre appliquer un calme rafraîchissant et modé‐

rateur.

Je prierai plus ardemment Dieu pour vous, cher ami, durant ces jours de tourmente,

quelle que soit votre propre situation, tâchez de vous échapper aussi un peu par là. Ce se‐

ra au moins un instant pour reprendre haleine et vous en serez plus fort. Je voudrais, très

cher ami, trouver des accents plus ardents, plus sympathiques avec lʹétat de votre âme,

mais ma vie y prête si peu! Pardonnez‐moi, cher Victor, et si vous ne me trouviez pas la

voix assez émue, assez pénétrante, croyez bien, du moins, que cʹest du plus profond de

mon cœur quʹelle vient pour arriver à vous.

Votre frère et ami.

Léon Le Prevost

35 à M. Maillard

Invitation à une exposition du musée du Louvre.

[12 mars 1835]

Samedi, à 10h. précises, je serai vous attendant à la première salle du musée. Ma

compétence est, cher ami, plus que contestable, ce nʹest donc point comme conseil, mais

bien comme simple compagnon quʹil faut me prendre, autrement vous seriez en mé‐

compte. Adieu, et comme toujours à bientôt.

Votre tout affectionné

Le Prevost

Jeudi, 6h.

36 à M. Maillard

Changement du jour du rendez‐vous.

[13 mars 1835]

Un billet que vous allez recevoir par la poste vous propose dʹaller demain samedi

au Louvre, mais je me rappelle, à lʹheure même, que lʹexposition est fermée le samedi. Si

vous voulez aujourdʹhui même, à 10h., je puis être rendu à la première salle du musée et

vous y attendre. Autrement, il faudrait remettre à mardi, le lundi étant jour réservé.

Vendredi 8h. du matin.

37 à M. Maillard

Heure et lieu du rendez‐vous pour se rendre à lʹexposition.

[13 mars 1835]

On ira définitivement au Gavard ce soir, et pour cela on se trouvera à 6h. précises à

St‐Sulpice, à la chapelle de la Vierge, derrière le chœur.

Jusque‐là, on continuera dʹêtre gentil et bon enfant.

Vendredi matin, 10 h.

64


38 à M. Maillard

Invitation à une promenade dans les bois. Visite à Edouard Guépin, malade.

[Dimanche 15 mars 1835]

Demain, entre 10h 30 et 11h nous pourrons, si vous voulez, aller prendre un peu

lʹair, sans bruit ni tapage, nous deux seuls, en promenade dʹétude et de santé.

Je descendrai vous prendre à lʹheure dite, après avoir fait une petite visite à

Edouard.

39 à M. Maillard

La promenade en pleine nature est annulée.

[15 mars 1835]

Une circonstance que je nʹavais pas remarquée dʹabord, me privera, mon cher ami,

du plaisir de vous accompagner demain à Robin des Bois. Excusez‐moi et croyez à tous

mes regrets.

Votre tout aimé

Le Prevost

Dimanche au soir.

40 à M. Levassor

Le projet de Maison dʹétudiants fait long feu. MLP. examine avec sa femme dʹautres solutions proposées par M.

Levassor. Deux confrères de la Société de Saint‐Vincent‐de‐Paul sʹintéressent aussi au projet.

Paris, le 17 mars 1835

Il paraît maintenant bien certain, mon cher ami, que Dieu ne vous veut pas dans la

situation que nous avions désirée, lui qui tient les cœurs en sa main, pouvait aisément

nous rendre favorable celui de votre mère, il ne lʹa pas fait, plus tard, peut‐être, il nous

laissera voir pourquoi. Aujourdʹhui, cher ami, ayons confiance et soumettons‐nous en at‐

tendant son heure. Quelque regret que me puisse causer cette issue de nos projets, je sens

bien quʹelle vous est rude encore plus quʹà moi; vous lʹaviez moins prévue peut‐être et

dʹailleurs elle dérange plus essentiellement lʹordre de votre vie.

Mais quʹimporte cela? Pour tous deux nʹy a‐t‐il pas cette pensée consolante quʹune

vie, réellement et de cœur donnée à Dieu, nʹest jamais inutile, quʹil sait bien, lui, en tirer

parti et y donner un noble emploi.

Pour vous, ô mon ami, il vous ferme cette voie, cʹest quʹil vous appelle dans une

meilleure, pour moi, sans doute, cʹest que la tâche quʹil mʹa donnée déjà, suffit à ma fai‐

blesse, si peut‐être elle ne la dépasse. Ainsi quelque affligée et triste que me paraisse votre

âme, je suis en repos sur elle, elle saura ou se plaindre ou se consoler, nʹayez pas trop de

regret non plus pour moi, cher ami, comme vous je prierai et comme vous, je retrouverai la

paix.

Il va sans dire que je nʹai point omis de tenter ou dʹexaminer les différents moyens

que vous mʹindiquiez dans votre lettre, pour empêcher lʹentière destruction de nos projets.

65


Malgré la gravité des considérations dont je vous ai entretenu plusieurs fois tou‐

chant mes ressources personnelles et les raisons qui mʹempêchent dʹen disposer librement,

jʹai une dernière fois examiné lʹétat des choses et consulté aussi ma femme. Vous savez,

mon ami, comme la maladie nerveuse de ma femme la préoccupe douloureusement de

pensées tristes et de craintes heureusement non fondées; mais je dois, vous le savez aussi,

pour son repos, en tenir compte et ne lui donner aucun sujet dʹinquiétude. Mes années,

mʹa‐t‐elle dit, sont comptées, si encore jʹen dois avoir; durant ce peu de jours je voudrais

du repos, nʹengagez donc ni vous ni moi dans aucun embarras, je me sens incapable de

rien soutenir de tel. Que tout cela ne fût point fondé en raison, il nʹimporte, nʹest‐il pas vrai

mon cher ami, il est de mon devoir dʹy donner une valeur absolue et de ne point passer

outre. Ma femme trouvait bon toutefois, pour ne pas me refuser tout, que je prisse la res‐

ponsabilité du loyer de la maison pendant les deux dernières années du bail et quʹimmé‐

diatement je donnasse 1000f ou 1200f, moitié en meubles pour suppléer à lʹinsuffisance de

ceux de lʹétablissement, moitié en argent pour les autres besoins. Mais cela ne comble rien,

nʹaplanit rien, il faut une somme ronde, un peu plus ronde même que vous ne le paraissez

croire. Dʹabord 4.000f avec vos 2.000f présumés de bénéfice en fin dʹannée, pour compléter

le payement à faire à M. Dufour. De plus, pour assurer le loyer de la maison durant la pre‐

mière année, 4.000f encore; pour la remise en état du mobilier 1500f., pour premières

avances et dépenses courantes 2.000f. En tout, cela donne 11.500f et nous nʹavons pour y

pourvoir que 1000f, à prélever peut‐être sur votre pension et autant que je puis offrir; reste

toujours, à prendre au mieux les choses, un déficit de 8 à 9000f. Vous remarquerez que ce

calcul repose sur la prévision, je lʹavoue peu admissible, dʹun non succès absolu.

Je suis allé voir M. Marziou avec lʹintention de lui offrir 1/3 dans le bénéfice, sʹil

voulait avancer cette somme, afin quʹune large chance lui fut donnée en avantage, si quel‐

que chance pouvait être à courir en perte. La proportion était basée dʹailleurs, comme nous

lʹavons dit, et sur lʹâge et sur le caractère de M. Marziou qui nous obligeait, tout en

contractant un engagement avec lui, à lui donner appui et force contre nous‐mêmes. Les

deux autres tiers du bénéfice devaient, dans ma pensée, appartenir, lʹun à vous, lʹautre à

moi, et servir à compléter le payement de lʹétablissement.

M. de la Noue 68 sʹest trouvé là au moment de ma visite à M. Marziou et jʹai pu faire

ma proposition à ce dernier avec dʹautant plus dʹassurances quʹil pouvait avoir un conseil

tout naturel dans un ami entièrement désintéressé. Sur simple exposition des faits lʹun et

lʹautre ont pris feu et demandé ardemment la réalisation de notre projet, sʹoffrant à lʹenvie

à y concourir comme à chose sainte et utile pour tous nos amis chrétiens. Mais, en dernier

résultat, ni lʹun ni lʹautre nʹont actuellement disponible la somme quʹil nous faudrait et ne

peuvent assurer expressément quʹà temps fixe ils pourraient la présenter. M. Marziou est

appelé en ce moment par sa famille pour reddition de comptes, mais cela peut durer un

certain temps; sa majorité dʹailleurs nʹest point encore sonnée, enfin il serait à craindre que

sa famille dans une légitime sollicitude pour la gestion de sa fortune nʹen réclame la direc‐

68 Un article du Bulletin de la Société de St Vt-de-P., intitulé Les origines de la Société de St-Vincent-de-Paul, relate l'épisode de la

réunion au cours de laquelle les membres fondateurs de la Société se retrouvèrent pour prendre une grave décision: devait-on, oui

ou non, accueillir au sein du groupe un nouveau membre, en la personne de Gustave Colas de la Noue? Dès la 3 e ou 4 e réunion,

soit le 7 ou le 14 mai 1833, G. de la Noue fut admis dans le petit cercle et considéré comme le 7 e membre, puisque Bailly n'était

pas à proprement parler membre du petit groupe. Un premier tournant est pris ce jour-là, car ce ne fut pas sans hésitation que le petit

noyau fondateur se décida à admettre un membre supplémentaire, craignant, en s'étendant, de rompre le charme de leur intimité

première. De la Noue fera partie des commissions constituées en décembre 1834 et janvier 1835 pour examiner la proposition

d'Ozanam de scinder la Conférence en plusieurs sections (Positio, p.81-82).

66


tion avec assez dʹinstance pour lier les mains à notre ami. Il partira donc sous peu et il es‐

père pouvoir nous donner réponse dans un délai assez court; mais vous et moi savons as‐

sez les choses pour ne pas asseoir une détermination et conclure arrangement sur des ba‐

ses aussi peu assurées. Je ne vois dʹautre part aucune voie ouverte, la pensée de lʹopposi‐

tion si énergique de votre mère mʹafflige dʹailleurs et ne me permet pas de rechercher aussi

librement que je lʹeusse voulu les ressources qui pourraient par hasard exister encore. Je

nʹai même pas par volonté expresse tenté celles que vous mʹaviez indiquées, car il vous

appartient et non à moi dʹapprécier le degré de liberté légitime qui vous reste sans man‐

quer au respect et à la soumission que vous devez à votre famille. Je me borne donc et me

bornerai à la simple exécution de vos instructions. Il me reste à voir M. Dufour. Je nʹai pu

le rencontrer. Jʹy retournerai ce soir. En tout état de cause, jʹoffrirai vous et moi à son choix

pour surveiller la maison gratuitement durant tout le temps quʹil voudrait sʹen absenter.

Ce sera un bien faible dédommagement de lʹincertitude où nous lʹavons tenu jusquʹici. Il

ne faut pas dʹailleurs espérer quʹil se prête à aucune conciliation du genre de celle que

vous lui aviez déjà proposée, cʹest‐à‐dire de garder la propriété de lʹétablissement. Je le

crois donc, mon cher ami, je puis consigner ici, bien assurément, la rupture absolue de nos

projets et dire adieu avec vous à cet agréable rêve.

Je puis lʹécrire, en toute vérité, ce que jʹen regrette le plus cʹest vous, cʹest lʹappui

chrétien que jʹespérais trouver dans notre association. Dieu y pourvoira et me soutiendra

lui‐même peut‐être, priez‐le pour cela, je vous en conjure, mon ami, restons unis par la

prière au moins, si nous devons autrement être séparés. Mais jʹy songe, abandonnez‐vous

donc Paris? Et pourquoi? On ne peut guère étudier aisément que là! Nʹy passerez‐vous

donc point au moins une partie de votre temps? Votre lettre semble dire non, revenez sur

ce sujet dans votre prochaine lettre. Adieu. je vous dirai mon entretien avec M. Dufour.

A vous de cœur en Jésus‐Christ

Le Prevost

Demandez pour nous deux les prières de M. Lecomte.

41 à M. Levassor

Réactions de lʹabbé Dufour. Malgré son échec, le projet a accru lʹunion fraternelle avec M. Levassor.

Mercredi 18 mars 1835

Comme il était facile de le prévoir, mon cher ami, le pauvre M. Dufour a paru bien

mortifié de la conclusion de notre affaire. Jʹai eu beau faire, préparer la chose, lʹadoucir,

lʹatténuer, le coup était rude et il lʹa vivement ressenti. Je dois ajouter toutefois que cette

impression est demeurée personnelle en lui et que, tout en regrettant lʹincertitude, les dé‐

lais fâcheux que tout cela entraînait pour lui, il nʹa montré ni amertume ni aigreur contre

nous. Dieu, il faut lʹespérer, qui pèse et compense toutes choses, acceptera le sacrifice quʹil

a eu ici à lui offrir et lui en rendra le prix. Du reste, aucun arrangement autre que celui dé‐

jà préparé entre vous et lui ne lui a paru acceptable; il veut, avec raison, en retournant au

S t Ministère, y vaquer libre de tout soin étranger et de seule responsabilité en dehors de ses

devoirs ecclésiastiques. Il paraissait désirer votre prompt retour et craignait en particulier

que la conférence de droit ne fût encore interrompue vendredi. Vous jugerez bon, sans

doute, mon ami, de lui écrire au plus tôt pour vous entendre avec lui sur tout point.

67


Voilà tout ce que jʹai à vous dire aujourdʹhui sur cette grande affaire, si longtemps

objet de nos entretiens et méditations; il y a peu dʹapparence quʹelle y tienne désormais

une large place; et pourtant, je ne saurais trop dire pourquoi jʹattends toujours, comme sʹil

devait survenir quelque péripétie, quelque retour inattendu; mais jʹai bien soin de ne pas

voir là un pressentiment, mais un simple effet de lʹhabitude, jusquʹici prise, de regarder la

situation comme arrêtée et presque certaine. Dans quelques jours cette dernière impres‐

sion sʹeffacera aussi et il ne restera plus trace en notre vie de tout ce beau plan dʹavenir.

Quʹil en reste, cher ami, une union plus intime entre nous, quelques doux souvenirs

dʹépanchement et dʹamitié, une fraternité plus sainte en J.C. et pour ma part ces derniers

mois ne seront pas perdus.

Adieu, écrivez‐moi au plus tôt

Votre ami, frère en J.C.

Le Prevost

42 à M. Pavie

Encouragements, après lʹéchec de son projet de mariage, à tirer les leçons du passé. Leur ami Gavard a perdu sa

mère. Eloge du jeune Edouard Guépin. Lacordaire à Notre‐Dame. MLP. exhorte son ami à donner à La Gerbe une

note plus catholique.

2 avril 1835

Où en êtes‐vous, mon cher Victor, votre pauvre cœur, si ulcéré, a‐t‐il retrouvé un

peu de calme et de repos. De toutes vos lettres, la dernière que vous mʹavez écrite est la

plus triste et celle qui mʹa le plus tourmenté. Cependant, le premier moment passé, je nʹai

pu trouver en moi le moindre regret pour le fond de cette chose. Votre vie nʹallait pas par

là dans sa véritable voie, tout votre être nʹeût pu ressortir et avoir sa valeur. Les années

dʹardeur et dʹimagination passées, vous ne vous seriez pas, comme il vous le faut, trouvé

au centre dʹune vraie famille avec des devoirs tout naturellement déduits dʹune situation

bonne et simple. Gardez la voie commune, allez, mon ami, cʹest la meilleure. Cʹest une

grande audace de se faire exception et si les motifs ne sont alors pleinement purs et justi‐

fiés devant Dieu, il en résulte une vie constamment tiraillée de droite et de gauche, pénible

à suivre et dont la fin reste incertaine. Vous avez de pleines et larges facultés, regardez

bien quel meilleur et plus parfait emploi vous en pouvez faire, non pour vous seul, mais

pour tous, et faites‐le pendant que le choix vous reste ouvert et libre. Dieu est venu à votre

aide pour cette fois, il arrache violemment à vos mains dʹenfant un jouet terrible qui pou‐

vait vous briser; mais lʹexpérience mûrit et rend homme. Dieu vous laissera maître peut‐

être désormais, la responsabilité de vous‐même vous restera, pensez‐y. La volonté est un

rude fardeau à porter. Ecrivez‐moi bientôt, mon ami, pour mʹassurer que vous êtes au‐

jourdʹhui plus rassis, que le côté défectueux de tout ce passé vous apparaît maintenant

clairement, que vous y renoncez de cœur et ne voulez plus laisser désormais à lʹimagina‐

tion part si grande dans lʹordre de votre avenir. Pardonnez‐moi de prendre si exclusive‐

ment les choses dʹun seul côté. Je nʹétais que trop disposé, vous le savez, à les voir favora‐

blement tant quʹil y eut moyen de le faire; la situation me semble aujourdʹhui tranchée du

côté négatif et jʹy appuie dʹautant plus fortement que votre intérêt, comme ma propre in‐

clination, mʹy poussait de deux parts à la fois.

68


Vous avez appris sans doute de notre ami Gavard la perte quʹil a faite de sa mère. Il

a veillé près dʹelle trois jours et trois nuits pour avoir un dernier regard ou un mot dʹadieu,

mais il nʹy avait plus regard ni parole et notre pauvre ami nʹa rien obtenu. Où va donc

lʹâme, en quel réduit se cache‐t‐elle alors, et par quelle voie secrète passe‐t‐elle de ce

monde au monde meilleur? Partir ainsi à la dérobée, cʹest bien triste, et pour qui sʹen va et

pour qui reste, nʹest‐ce pas ami, que vous ne choisiriez pas de mourir ainsi?

Jʹai revu notre ami Ed. Guépin, cette âme est, je lʹespère, bien acquise à Dieu. Je nʹai

vu en aucune autre un abandon si naïf, une volonté si simple et si ouverte pour la vérité. Je

crois que Dieu et lui sʹaimeront tendrement.

M. Lacordaire, vous le savez, fait merveille à Notre‐Dame et cela est dʹautant plus

consolant que lʹempressement de lʹauditoire dépasse de beaucoup le mérite de lʹenseigne‐

ment et montre quʹil y a disposition providentielle dans les esprits. Il y a ici vraiment bien

des motifs dʹespérance. Jʹespère que cela vous gagne et quʹil est de même autour de vous.

Vous, ami, foyer, là‐bas, de toute union, poussez donc un peu dans cette voie de charité

tous ceux dont Dieu vous a fait le chef. Transfigurez votre Gerbe, ami, cela serait beau et

digne de vous. Lʹaffaire Levassor aujourdʹhui tuée sans retour. Adieu, mon très cher Vic‐

tor, aimez‐moi, je vous aime tendrement.

Le Prevost

43 à M. Pavie

Maladie dʹEdouard Guépin. Piété et confiance du jeune malade. A son chevet, MLP. a le sentiment de la présence

de Dieu. Il exprime à V. Pavie sa joie de le savoir à nouveau fiancé.

25 mai 1835

Mon cher Victor,

La situation de notre pauvre Edouard ne semble pas sʹaméliorer; elle se maintient

seulement. Je ne sais si cʹest avantage, car lʹétat est bien grave; il y a, disent les médecins,

des cavernes dans le poumon, et en effet des vomissements à peu près périodiques de ma‐

tières muqueuses annoncent que ces creux intérieurs se remplissent et se vident constam‐

ment. Cʹest à cela quʹon attribue lʹinflammation et la fièvre continue. Les médecins es‐

sayent de cicatriser le mal, mais en tâtonnant et comme doutant dʹeux‐mêmes et de leurs

remèdes. Béni soit Dieu en qui lʹespérance nous reste, quand tout se trouble et défaille au‐

tour de nous. Ainsi pense le pauvre malade dont la piété et la confiance vont croissant en

degré admirable. Voilà, dit‐il, en montrant le Christ, mon seul et véritable médecin! Aussi

prie‐t‐il presque à toutes les heures avec une simplicité, une candeur qui ravissent. Hier, il

a lui‐même demandé à son confesseur que la communion lui fût donnée, et ce matin le S t

Viatique avec lʹExtrême‐onction quʹon ne sépare pas, lui ont été conférés. Comment en

pleine connaissance, sans lʹombre de soupçon sur le danger de sa position, le malade a dé‐

siré ce remède suprême, comment le bon père, que cela terrifiait, ne sʹy est pas opposé?

Comment les gens dʹéglise ont traversé inaperçus, cette maison, ont trouvé près du lit le

père et moi tout seuls, sans amis étrangers et importuns, sans survenue dedecins ni au‐

tres pour interrompre la sainte cérémonie? Comment? Faut‐il le demander? Dieu le vou‐

lait, tout était dit. Cʹest pour moi une grande responsabilité de moins, cher ami, que le

pauvre enfant, en ce monde, soit remis aux mains de son père, et pour lʹautre, aux mains

de Dieu, que ce dépôt regarde à cette heure et qui saura bien y veiller. Nous avons des

69


heures bien tristes près de ce lit de souffrance, mais ce quʹil nʹappartient quʹà Dieu dʹopé‐

rer, il en est de bien calmes et de bien douces. Celle‐là certes est du nombre. Nous pleu‐

rions mais sans effort et parce que lʹâme pleure en se sentant si près de Dieu; quʹil fût là,

aucun doute pour nul de nous, car il parlait à chacun de nous, au malade surtout qui visi‐

blement sʹentretenait bouche à bouche avec lui. Que nʹétiez‐vous là, ami, vous que les

grandes choses touchent si fermement. Que nʹêtes‐vous là encore à dʹautres instants. Lors‐

que nous sommes seuls tous trois, Edouard, son père et moi, et cela se trouve presque cha‐

que soir, à la tombée du jour, le pauvre ami demande quʹon lui récite une dizaine de cha‐

pelet. Alors lʹun de nous commence, lʹautre répond, le malade suit et le Ciel descend sur

nous. Cʹest à ce moment un calme, une paix dont nul, sʹil nʹest chrétien comme vous, ne

saurait comprendre la douceur et tout cela pourtant au lit dʹun mourant, entre père et

frère, près de se quitter peut‐être pour toujours. Oh, non, dʹautres nʹont point un Dieu

comme le nôtre et qui traite ainsi ses enfants.

Je passe sans aucune peine de ce sujet à un autre qui vous touche personnellement,

cher ami, et moi, par contrecoup, comme il est juste. Les larmes de joie et les larmes de tris‐

tesse nʹont‐elles pas même source, et quand elles coulent sur notre joue, qui donc pourrait

leur donner un nom? Donc, cher ami, voilà lʹordre et la paix revenus en vous. Je nʹen vou‐

drais dʹautre preuve que votre lettre de si doux, de si facile épanchement. Jamais, ami, je

nʹen reçus de vous qui fut plus simple, plus fraîche, plus naïve. Il y avait émanation et re‐

flet évident, il y avait eu déjà communication avec la noble et franche nature que vous

aviez approchée et ce seul contact avait déjà son effet. Entouré que vous êtes de bons et

sages conseils, guidé dʹailleurs dʹen haut bien sensiblement, vous nʹavez que faire, ami, de

mon assentiment, mais librement, pleinement pourtant, je vous lʹénonce ici pour ma pro‐

pre joie, cette chose me plaît, me charme sans restriction, elle est dans le vrai, dans lʹordre,

dans le véritable amour. Jʹaime tendrement et en sœur cette jeune fille, et, tenez‐le pour

certain, à notre première rencontre, nous nous tendrons la main et seront amis pour la vie.

Cʹest une contre‐épreuve aussi, qui se trouve en une affection profonde et vraie comme la

nôtre; et si, dans un sentiment, il nʹy avait pas accord et sympathie pour tous deux, il y au‐

rait juste doute à prendre sur ce sentiment. Ici pleine unité. Marchez donc vite, ami, et par‐

lez‐moi tout en marchant. Vous me faites vraiment tort dʹailleurs, en supposant que jʹeusse

aimé le sacrifice insensé que vous aviez rêvé. Je nʹentends pas ainsi le sacrifice; rien nʹest

beau à mes yeux de ce qui nʹest pas bon, et nʹest pas bon ce qui ne rend lʹâme ni plus belle,

ni meilleure, ni plus fructueuse, qui la remplit de vide seulement et la laisse flottante à tout

vent; non, tout sacrifice à mes yeux, doit avoir son principe en dehors du moi, et ici, quel‐

que noble et généreux que voulût être le moi, cʹétait le moi toujours, partant point de vrai

sacrifice.

Vous devez pensez, la chose prise ainsi, tout ce que votre bonne nouvelle a dʹheu‐

reux et de consolant pour moi. Dites mʹen donc beaucoup de choses encore, je respire si li‐

brement par là que jʹy prends plaisir.

Adieu, respect et affection à tous. Vous ai‐je chargé de dire à Cosnier toute ma joie

de son retour à nous; jʹy ai pensé bien des fois et senti mon affection pour lui doublée.

Cʹest peut‐être mal, mais je ne puis me le dissimuler, jʹaime tout le monde autant que je le

puis, mais une irrésistible sympathie mʹentraîne, presque malgré moi, vers tout vrai catho‐

lique. Priez Dieu pour Edouard. Adieu.

Le Prevost

70


44 à M. Pavie

Félicitations pour son mariage. Guépin, leur ami malade, va mieux.

12 juin 1835

Il ne me reste plus cher ami quʹà vous féliciter, puisque la grande chose dont vous

mʹaviez dit le projet touche maintenant à sa réalisation. Cʹest une pleine joie pour moi de

voir votre vie si bien commencée jusquʹici, se rester fidèle à elle‐même et sʹouvrir un large

passage dans lʹavenir. Mes vœux vous ont suivi dès longtemps pas à pas; ils vous accom‐

pagneront, cher ami, surtout aux jours solennels qui se préparent pour vous 69 . Peu dʹheu‐

res se passeront sans quʹune prière, un souvenir, un muet regard à Dieu nʹappelant sur

vous sa bénédiction sainte, et vous ne courez guère risque de mécompte si, à tout instant

heureux ou grave pour vous, vous dites: et lui aussi là‐bas, il pense à nous, il prie pour

nous.

Nʹoubliez pas de me dire bientôt le jour et ensuite lʹheure, afin que jʹy sois présent

par lʹâme, et que vous‐même me sentiez près de vous.

Je crois, cher ami, que pour don de noces Dieu vous accordera de serrer encore la

main à notre Edouard. Depuis quelques jours une apparence de mieux nous laissait un

peu dʹespérance. Tout en y donnant confiance moi‐même je nʹosais vous lʹécrire, car être

déçu après est si amer! Mais pourquoi ne pas vous associer à un sentiment si doux quʹil

commence à poindre pour que rien nʹen soit perdu pour vous; espérez donc un peu, ami,

et si jamais vous revoyez le pauvre malade, criez en bien haut grâce à Dieu. Je vous le dis,

moi qui lʹai constamment vu, ni les médecins, ni les soins ne lʹont guéri. Un mois durant,

les médecins ont renié leur art, disant: il mourra; mais Dieu, que mille voix à la fois invo‐

quaient chaque jour, répondait: Non, il ne mourra pas. 70 Dieu aura dit vrai. Jʹy compte. Les

decins auront menti.

Mais cʹest assez parlé souffrance et mort, à qui devant soi sent tant de force et de

vie; les parts sont bien inégales en ce monde. Faites, ami, que la vôtre soit la meilleure,

quoique la plus douce. Offrez votre bonheur à Dieu pour quʹil lʹépure et quʹil nʹen soit

point jaloux. Comparez votre sort à celui dʹEdouard, ou plutôt, ô mon ami, éloignez tout

ceci. Aimez, aimez ardemment. Vivez en plénitude, mais toujours, toujours bénissez Dieu.

Votre frère et ami Le Prevost

45 à M. Maillard

Remerciements de sa lettre écrite après le mariage de V. Pavie. Leur ami Gavard lui a fait, de vive voix, le récit de

lʹinoubliable journée.

12 août 1835

Je vous sais bien bon gré, très cher enfant, de mʹavoir si vite donné quelques signes

de souvenir, malgré les joies dʹun retour, le tumulte enivrant dʹune fête et les mille affec‐

tions dont on vous entoure; la part que vous mʹavez faite au milieu de tout cela mʹen de

vient plus précieuse; votre chère petite lettre ira avec mes mieux aimées, mes plus choisies,

69 C'est le 12 juillet 1835, un mois après, jour pour jour, qu'en l'église de Saint-Melaine, près d'Angers, Victor Pavie épousera Louise

Vallée.

70 Car il a reçu le sacrement des malades. L'amélioration de sa santé va lui permettre de regagner Angers et d'y prolonger sa vie, une

dizaine de mois encore, jusqu'en mai 1836.

71


avec celles que je nʹai pas besoin de relire que je regarde seulement parfois parce que les

regarder me satisfait.

Notre ami Gavard nʹa trompé ni votre attente, ni la mienne; dès lʹarrivée il mʹa

conduit sous les arbres au frais et là, mʹayant fait asseoir, sans désemparer trois heures du‐

rant, il mʹa minutieusement raconté faits paroles et gestes. Que notre très cher Victor fût le

sujet presque unique de cette longue causerie, cʹétait de droit, mais les autres non plus

nʹont été oubliés, vous surtout, cher ami, et votre si bonne famille y avez eu la place qui

vous appartenait, cʹest dire grande et de prédilection comme nos sentiments pour vous.

Jʹai su ainsi le succès de vos vers; je lʹavais bien prévu, ce sont les meilleurs, les mieux ins‐

pirés que vous ayez jamais faits: que vos larmes soient venues avec comme double hom‐

mage à notre bien‐aimé Victor, rien de plus simple, le tout venait de même source. Il mé‐

rite bien dʹêtre aimé ainsi, et vous, cher ami, le plus jeune, le plus candide de tous ses amis

vous étiez bien digne de nous servir dʹorgane; votre voix parlait pour nous tous; oh! tel

que je le sais, le cœur de notre ami a dû vibrer bien haut à pareille harmonie! le beau, le

ravissant souvenir pour vous, cher enfant, bénissez Dieu, car à des millions dʹautres dans

toute leur vie, il nʹen concède point un pareil! Et savez‐vous, ami, pourquoi à vous plutôt

quʹà eux telle faveur est accordée; cʹest dʹabord parce quʹil vous aime par‐dessus les autres,

car son amour est libre, puis à vingt ans votre cœur est pur encore, cela explique tout, per‐

sévérez, cher enfant, et le présent vous est un gage de lʹavenir.

Je vous écris à la fin dʹune longue et fatigante séance de bureau, et si mon cœur, à

défaut du reste, ne poussait ma plume, je nʹeusse pas tenté de vous écrire. Je tenais à vous

dire au plus vite et par la première occasion, quelques mots au moins en acompte sur les

autres lettres que je pourrai, jʹespère, vous écrire.

Cʹest Léon qui sʹen charge: pauvre garçon, depuis quelque temps il était un peu dé‐

laissé. Angers sans doute lui garde compensation. Je pense sans cesse à notre Edouard, di‐

tes‐le lui, je voulais lui écrire 71 aussi, mais je ne puis même mener ce billet à fin. Quand je

ne pouvais ici, durant ses souffrances, lui parler de peur de le fatiguer, je lʹembrassais, em‐

brassez‐le pour moi.

Gavard mʹa fait aimer tendrement votre famille, jʹaimerai ne lui être pas étranger

entièrement; dites en particulier mille choses amicales à votre jeune frère, nous sommes

déjà, vous savez, un peu amis.

Adieu, très cher enfant, à bientôt, tenez‐moi bien près de vous, je vous ai moi tou‐

jours ici.

Léon Le Prevost

46 à M. Levassor

Excuses pour avoir trop insisté sur lʹavenir de son ami. Nouvelles des pauvres dont sʹoccupait M. Levassor. Voca‐

tions du Séminaire dʹIssy‐les‐Moulineaux. La fête de la Société de St‐Vt‐de‐P., le 19 juillet, a été une belle réussite.

18 août 1835

Mon cher ami,

Vous paraissez bien décidé, mon cher ami, à ne point donner de vos nouvelles, ce‐

pendant il me serait bien doux dʹen recevoir. Je crains que lʹardeur, peut‐être indiscrète, de

71 E. Guépin reparti pour l'Anjou, c'est Léon Cosnier qui va porter à Angers cette lettre des tinée à A. Maillard.

72


mes instances au sujet de votre avenir, ne vous ait, pour plus de sûreté, fait prendre ce rôle

silencieux à mon égard; mais, cher ami, un simple avertissement de votre part eût suffi

pour me donner plus de réserve, et la présente, en particulier, vous prouvera que je puis,

quelque intérêt que mʹinspire cette question, mʹabstenir entièrement de lʹaborder.

Je pense que ce point réglé, vous ne serez pas fâché dʹentendre un peu parler de

tous ceux que vous laissez ici et dont vous gardez, jʹespère, encore quelque souvenir. Je

puis vous tenir au courant, car, depuis peu, jʹai vu à peu près tout votre monde. M me

Courbe, quʹun coup de soleil avait, vous savez, rendu

assez sérieusement malade, est pleinement rétablie.

Dimanche jʹy ai passé la soirée, jʹy conduisais un jeune

homme fraîchement débarqué et quʹon désire

maintenir en ses bons principes. Jʹai pensé quʹil

nʹétait pas pour cela de plus sûr moyen que de le faire ami

de notre bon Emile. On fêtait ce jour là M me Courbe

(Marie) toute la famille était réunie à table; ces excellentes

gens ne nous ont pas trouvés de trop et nous ont ac‐

cueillis de leur mieux, la soirée a été fort joyeuse, et

mon Lyonnais est sorti enchanté. Jʹai promis de

rappeler à votre souvenir toute cette bonne famille qui

vous aime, mon cher ami, dʹune façon bien rare et bien

digne dʹenvie. Une nouvelle: notre ami Marziou est ici depuis quelques jours, il vient faire

ses emplettes pour son mariage qui a lieu dans quinze jours. Pauvre enfant! et vraiment à

le voir fatigué, maigri, changé, je ne puis mʹempêcher de croire quʹil a raison de bien rem‐

plir sa vie, car elle ne semble guère promettre longue durée. Il avait peur de moi; le cher

ami me savait donc bien mal; je lʹai embrassé avec toute lʹeffusion possible et lʹai vite ras‐

suré.

Connaissiez‐vous, mon ami, M. lʹabbé Dombrée, vous mʹen aviez du moins entendu

parler souvent: à vingt‐huit ans à peine il vient de nous quitter. Le jour de lʹAssomption,

nous étions tous à St‐Sulpice autour de son cercueil. M. lʹabbé Didon, saint prêtre vous sa‐

vez, suivait à pas lent le convoi, lʹabbé Dombrée était son condisciple: ils se reverront bien‐

tôt, il ne paraît pas possible que cela tarde même jusquʹà lʹautomne. Cʹétait, je vous lʹas‐

sure, un triste spectacle, mais Dieu parlait aussi dans tout cela, et plus dʹun dans la foule,

enviait le sort de ces deux prêtres, du premier surtout qui possède au lieu dʹespérer.

M. Cherruel ajourne son projet de Séminaire, M. Roger nʹa pas vu sans joie lʹépoque

des vacances lui ouvrir les portes des beaux jardins dʹIssy. Il en est sorti si vite, si vite que

je crains presque du retard pour sa rentrée. Ainsi donc débâcle de tous côtés, heureuse‐

ment il reste toujours à Dieu des paysans, des pêcheurs, ceux là nʹayant à quitter que leurs

filets se détachent plus aisément; je commence à comprendre ce mystère. Ce nʹest pas en

temps mauvais seulement, comme ceux dont nous sortons, que le Seigneur recrute là sa

milice, mais toujours. Oh! mon Dieu, vous lʹavez dit: bienheureux les pauvres. M me Meslin

va bien, nous nous occupons de lui faire obtenir les 5f des 74 ans; je ne sais encore si nous

aurons succès. M mes Delatre et Dorne passablement aussi.

Nous avons eu une fête admirable le jour de la fête patronale de notre petite Société.

Lʹarchevêque officiait, 4 Evêques lʹentouraient, lʹEvêque de Moulpen a prêché. Le soir ré‐

73


union des frères chez M. Bailly et joie complète. A lʹéglise comme à la soirée, nous étions

plus de 100. Cela a dignement clos lʹannée.

Mon pauvre ami Edouard Guépin se trouve encore en ce monde!

Adieu, cher ami, écrivez‐moi et croyez toujours à lʹaffection toute fraternelle de vo‐

tre dévoué

Le Prevost

47 à M. Maillard

Sʹinquiète de la santé dʹEdouard Guépin. Il veut savoir si V. Pavie est vraiment heureux et être au courant de ce

que fait et lit son jeune ami Maillard.

17 septembre 1835

Cher ami,

Depuis bien longtemps je nʹai point de nouvelles de notre ami Edouard: je lui ai

écrit bien des fois sans quʹil lui ait été possible, ainsi que je le pensais bien dʹavance, de me

faire aucune réponse; mais, en dernier lieu, je le priais de recourir à vous et, par votre in‐

termédiaire de me tenir au courant de sa situation et de tout ce qui peut lʹintéresser. Je ne

reçois rien non plus de ce côté. Ce silence mʹinquiéterait si je nʹavais dʹailleurs lʹassurance

que vous mʹinformeriez de vous‐même, cher ami, de tout incident nouveau dans la posi‐

tion de notre cher malade; jʹespère donc que son état se soutient, mais à défaut de chan‐

gement notable et décisif je ne laisserais pas dʹapprendre avec un grand intérêt quelques

détails sur sa vie ordinaire et la disposition de son esprit. Mes lettres se ressentaient de

mon absolue ignorance à cet égard, ne sachant sur quel ton lui parler, je me suis tenu dans

une entière insignifiance. Tirez‐moi de peine, cher Adrien, dites‐moi ce que jʹaurai à faire

pour distraire un peu notre ami et lui complaire; je le ferai sans retard.

Edouard nʹest pas le seul dont jʹaimerais avoir des nouvelles; Victor, que devient‐il?

Cʹest à peine sʹil faut le demander, il est heureux, mais toutefois de sa nature notre âme est

si inquiète quʹelle veut, même en plein repos, être encore rassurée; dites‐moi donc, très

cher enfant, quʹil est heureux, bien heureux, autant que nous le voulions, autant quʹil faut

pour nous faire envie sur ce point, comme sur tant dʹautres.

Vous, enfin, cher ami, que jʹai gardé pour le dernier, dites‐moi, oh! dites‐moi bien

avec cette confiance si gentille et à moi si douce, tout ce que vous êtes à cette heure, corps

et âme, amour et pensée; jʹai sur tout cela des droits dʹami, presque de père; vous mʹen de

vez compte, enfant, contez‐moi bien au long tout ce qui vous occupe et vous plaît, vos loi‐

sirs, vos heures choisies, votre vie enfin, pour que je me mire en cela comme dans un rêve

et retrouve dans ces effusions quelque trace confuse de mon passé. Ce que jʹaurai en retour

pour vous, cher ami, hélas! je ne saurais le dire! une tendre sympathie et beaucoup dʹaffec‐

tion, cʹest tout ce qui me reste; vous en prendrez, cher ami, tant quʹil faudra et jusquʹà

compte quitte; jamais je ne dirai: cʹest trop.

Vous êtes‐vous souvenu, cher Adrien, de quelques livres que vous deviez lire en

mémoire de moi: de Maistre (Soirées) 72 , Lamennais, ou mieux si vous vous y sentez inspiré.

72 Les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821), ouvrage posthume de Joseph de Maistre, (1753-1821), homme politique et philosophe

français, adversaire de la Révolution française. Dans les Soirées, ou Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence, sa

réflexion porte sur le mystère du mal, "cet écueil de la raison humaine", reconnaît la nécessité de la réparation par le sacrifice, et

s'achève par la découverte du mystère de la Croix. (9 e entretien).

74


Jʹy tiens fort, si ce nʹest fait, hâtez‐vous, cher ami, afin que nous ayons un sujet dʹentretien

de plus à votre retour. Jʹeusse tant aimé, mon Dieu! que la belle et grande voie où dʹautres

nʹentrent quʹen détour, sʹouvrît droite devant vous! Mille et mille nʹont presque pas le

choix; quand vingt ans sonnent pour eux, pauvres égarés, ils sont déjà si loin; le passé les

précipite et les pousse; mais vous, votre choix est libre encore; oh! ami, je ne vous souhaite

quʹune chose, cʹest de bien regarder avant de choisir.

Adieu, cher enfant, pardonnez‐moi ce petit bout dʹoreille qui se montre, quoique

jʹen aie; adieu, aimez‐moi, écrivez‐moi, puis revenez bientôt. Embrassez Victor, Théodore,

Edouard, Léon, tous nos amis, Godard, Cosnier, Nerbonne et dʹautres encore, le plus pos‐

sible. Jʹaime là‐bas chez vous beaucoup dʹamis.

Votre dévoué de cœur

Le Prevost

48 à M. Levassor

La vocation sacerdotale de M. Levassor se dessine. Mariage de leur ami Marziou. La santé dʹEd. Guépin décline.

Nouvelles des pauvres visitées par la Conférence St‐Sulpice.

23 septembre 1835

Mon très cher ami,

Vous ne pouviez me causer une joie plus vive quʹen me donnant la nouvelle conte‐

nue dans votre dernière lettre. Vous avez remis votre sort aux mains de deux saints prê‐

tres, cʹest admirable, mon ami, de cette sorte le sacrifice est déjà fait; si, contre mon vœu,

Dieu ne lʹacceptait pas, il ne vous en tiendrait pas moins compte et tout votre avenir, jʹen

suis sûr, en serait mieux selon le cœur du Maître. Ce grand pas fait, il en reste un autre en‐

core difficile à franchir, la volonté peut‐être opposante de votre famille; mais Dieu encore a

les cœurs en main, je suis en paix, tout sera pour le mieux. Nʹoubliez pas, mon ami, le vif

et tendre intérêt que mʹinspire cette grande affaire et si quelque incident plus décisif sur‐

vient, ne manquez pas de mʹen informer.

Il y aura demain 8 jours que notre ami Marziou a dû sʹengager en des liens bien du‐

rables pour un esprit si mobile, bien forts, pour une âme si tendre. Pauvre enfant! Un beau

rêve dʹamour, de douces joies au foyer est passé devant ses yeux, vite il lʹa voulu saisir;

mais le rêve passé ne lui reste‐t‐il nul regret? Dieu lʹaime, ceci me console. Il était en lutte

pourtant durant son séjour ici, concilier lʹardente piété quʹil avait eue avec les joies mon‐

daines lʹembarrassait un peu, la piété avait forcément fléchi, mais il en restait assez pour

donner bonne espérance à ses amis. Deux jours avant son mariage, il mʹécrivait: ʺOh! mon

ami, quʹil y a loin de la sublimité des fonctions que jʹavais choisies au misérable état où je

vais entrerʺ. Prions beaucoup pour lui, mon cher ami, il lʹa demandé et il en a besoin. Il y a

quelques mois, il sʹest consacré à la Ste Vierge, en prenant le St Scapulaire, elle le gardera

comme son enfant; je ne comptais guère ce jour‐là (jʹétais avec lui à la chapelle des Carmes)

que sitôt il faudrait invoquer pour lui lʹaide de notre sainte patronne.

Jʹai reçu récemment des nouvelles de notre pauvre Ed. Guépin. Il se trouve toujours

faible, maigre, toussant, ne dormant pas; cʹest une ombre, et pourtant, pauvre enfant! il ne

parle que dʹavenir. Il est pieux toujours; Dieu lui payera ses souffrances, je crois que main‐

tenant elles ne peuvent durer longtemps.

75


Je vais mʹoccuper de remettre nos petites ressources pour le loyer; mais il manque

toujours 27f et je le dis à regret, mon ami, je ne vois aucun moyen dʹy pourvoir. Avisez.

M me Meslin se rappelle à votre souvenir; elle a fait courageusement toutes les démarches

pour obtenir les 5f du bureau, elle a un certificat dʹâge, mais je ne sais si on voudra lʹad‐

mettre.

Adieu, mon cher ami, je me recommande toujours à vos prières; pas un seul jour

vous nʹêtes oublié dans les miennes; invoquez aussi pour moi le vénérable M. Lecomte.

A vous en J.C.

Le Prevost

48‐1 à M. Bailly

M. Bailly est indisposé. Les Confrères ont chargé MLP. de lui écrire. Activités de la Conférence.

Paris, le 23 septembre 1835

Monsieur et ami,

Jʹavais appris à votre porte où je me suis présenté plusieurs fois pour avoir de vos

nouvelles, lʹaccident qui vous retient loin de nous; ce nʹétait pas sans regret, je vous assure,

quʹà chaque réunion, je me voyais contraint dʹannoncer que, pour cette fois encore, nous

serions sans vous, car, jugeant du cœur de tous par le mien, je savais dʹavance leur peine.

Les fronts hier encore se sont rembrunis à cette annonce, aussi me suis‐je hâté, pour les

épanouir, dʹajouter que, mardi sans faute, la Société retrouverait son président. Votre ex‐

cellente lettre a été lue alors presque tout entière pour fortifier cette espérance.

A lʹunanimité on mʹa prié de vous écrire, de vous remercier dʹun souvenir si aima‐

ble et surtout de lʹaffection tendre et vraiment paternelle quʹelle respire pour nous. Tous

ces enfants sentent, je vous jure, ce que vous valez pour eux ils en sont vivement pénétrés,

et ce sentiment ne sera pas sans force pour les garder bons et dignes de vous. Nous avons

pensé que les grâces les meilleures à vous rendre étaient la prière, aussi nʹavons‐nous pas

clos la séance sans recommander vous et les vôtres à la miséricorde du Seigneur. Puisse‐t‐

il sʹen souvenir et vous garder précieusement.

Nous sommes bien peu nombreux, cela va sans dire; pourtant nous ne laissons pas

de visiter encore une soixantaine de familles, lʹargent jusquʹici nʹa pas manqué et le zèle

encore moins. MM. Louis et de Lalice visitent la prison avec beaucoup de persévérance

sans préjudice dʹautres œuvres, on les peut compter désormais parmi les membres les plus

fermes de la Société. Tout est resté dans les formes accoutumées; jʹai tenté de suivre vos er‐

rements, de prendre un peu de votre douceur et patience, de mʹeffacer humblement et de

laisser part suffisante à tous. Mais tout cela est en bien petite échelle, comme dix à deux

cents, la proportion est ici bien gardée.

Pour satisfaire sur tout point votre sollicitude, jʹajoute que les santés sont bonnes et

que les absents, au moins pour ceux que je sais, prospèrent et sont en bonne voie. M. Le‐

vassor mʹécrit de Chartres, ses affaires tournent bien, il a remis la décision à deux saints

prêtres qui le dirigent là‐bas depuis de longues années; un autre (M. Decaux, dʹAngou‐

lême) me prie de voir M. lʹabbé Buquet pour lui, il désirerait faire à Stanislas une première

année de théologie, bien secrètement, sa famille est opposante.

76


Adieu, Monsieur et ami, je nʹai pas besoin en finissant de me dire tout vôtre, vous

me savez bien, jʹespère, déjà tout acquis. Faites de moi ce que vous voudrez, vos vues en

tout sont si pieuses et si bonnes quʹy concourir me semblera toujours aussi heureux que

sûr.

Je présente à M me Bailly mon hommage, à vous les sentiments respectueux et dé‐

voués de Votre très humble et très obéissant serviteur

Le Prevost

Un petit groupe se réunissait dans une sorte de cercle d’études appelé « Conférence dʹhistoire ». Les réunions

avaient lieu chez M. Emmanuel Bailly, professeur de Philosophie et Directeur du journal « La tribune catholique ». Parmi

les habitués de ce cercle, se trouvaient Ozanam, Lamache, Letaillandier, Léon Le Prévost, Lallier ... et quelques autres.

Un camarade leur lança un jour ce défi : « ... Vous qui vous vantez dʹêtre

catholiques, que faites‐vous? » Cette interpellation fit réfléchir le groupe .. Lʹun

dʹeux proposa : « Fondons une Conférence de Charité ». Cette idée plut à tous ;

mais ils avaient besoin dʹun guide M. et Mme Bailly connaissant bien Sœur Rosalie,

les envoient à la rue de lʹEpée de Bois. Sœur Rosalie leur enseigne à visiter

lʹindigence à domicile. Ils apprennent avec elle à voir Notre Seigneur dans les

pauvres. Leur indiquant les familles à visiter, elle leur donne des avis sur la

manière chrétienne de les aborder, de les respecter, de les considérer comme des

frères, riches en humanité.

Fondée à St Étienne du Mont le 23 avril l833, la Conférence de Charité

devint, en février 1834, la Conférence de Saint Vincent de Paul, qui fut choisi

comme maître et modèle. Le nombre des membres de la

Conférence augmenta rapidement. En 1835, Monsieur Le Prévost

proposa de la dédoubler pour en créer une à St Sulpice, et dʹautres

suivaient. Il y eut discussion : les avis étaient très partagés !

Lʹunanimité se fit lorsque celui qui lʹavait proposée dit que lʹidée

venait de Sœur Rosalie. Les Conférences se multiplièrent

rapidement à Paris et en province... Frédéric Ozanam rêvait «

dʹenserrer le monde dans un réseau de charité. »

(Cf. : www.filles‐de‐la‐charite.org)

49 à M. Pavie

MLP. rend grâce pour le bonheur dont jouit son ami. Lui se voit comme un ʺpauvre vase briséʺ. Nouvelles de

Montalembert et de Lacordaire.

8 octobre 1835

Laisser quinze jours entiers sans réponse une lettre aussi tendre, aussi affectueuse

que la vôtre, cher ami, cʹest bien peu mʹen montrer digne; mais il nʹest pas mal en ce sens

que mon insuffisance témoigne ainsi contre les exagérations de votre amitié et me ramène

à ma véritable place; nous y gagnerons tous deux, vous en voyant plus juste, moi en étant

prisé comme je vaux. Je fais réserve bien entendu pour votre confiance en mon dévoue‐

ment à vous et aux vôtres; sur ce point, cher Victor, donnez‐leur carrière, il y a de lʹespace;

allez toujours et encore, vous nʹaurez point le bout.

Jʹai senti cela surtout en ces derniers temps, à propos du bonheur qui vous est venu

de tant de côtés à la fois; ce bonheur, je lʹai goûté comme mien. Je lʹai savouré ici en paix et

ce ressentiment 73 de votre vie, cette influence de votre étoile sur la mienne ne sʹest point

73 Non pas au sens de rancune, mais de bonne influence, de sentiment éprouvé en retour.

77


démentie; puisse ce parallélisme durer jusquʹà la fin, le mystère de la réversibilité nʹaura

pas été sans fruits pour moi.

Vous me paraissez bien pénétré, cher ami, du grand don que le Ciel vous a fait.

Grâces lui en soient rendues. Cʹétait mon grand, mon plus cher vœu à cette heure solen‐

nelle, quʹelle fut bénie de Dieu et quʹil vous gardât sous sa main; cette épreuve passée, on

peut le dire en confiance, votre vie entière aura été une, vous la rapporterez sans brèche ni

fêlure au Souverain Créateur. La belle œuvre, ami, quʹune vie ainsi remplie; que je vous

lʹenvie, ou plutôt que jʹaime mon Dieu de vous lʹavoir ainsi faite! Que les œuvres dʹart et

les merveilles du génie sont pâles et frêles ombres auprès de cette radieuse création! Et

vous voulez que je vous conseille, cher ami, moi, pauvre vase brisé, de pièces et de mor‐

ceaux. Comparez, ami, et tirez vous‐même le conseil. Que la fin réponde au commence‐

ment. Tout sera bien, noble et beau! Dieu sera satisfait!

Continuez, très cher Victor, de me faire une petite place à votre foyer, de mettre

quelquefois mon souvenir entre votre Louise et vous, je me sens si heureux ainsi; vous êtes

riche, soyez hospitalier; comme le pauvre aussi moi, en recevant cette aumône, je dirai:

ʺDieu vous les rende!ʺ Quʹil vous le rende, oui, en douce paix, en amour pour votre

Louise, en amour pour ceux qui naîtront dʹelle, en amour pour tous, et près et loin; cela

seul est nécessaire et bon, cela seul est digne de vous. Ne vous effrayez pas trop de quel‐

ques petits froissements inévitables dans une union intime et confiante, cela passe. Le fond

reste quand il est bon, les saillies trop accusées sʹeffacent à la longue et le travail même qui

en résulte reçoit son prix.

Je nʹai guère de nouvelles à vous donner de nos amis. M. de Montalembert est en‐

core en voyage jusquʹà lʹhiver. Il songe beaucoup à se marier; il a une grande carrière à

courir, il y subviendra, je lʹespère. La volonté va chez lui un peu trop ardemment, cʹest ri‐

chesse exubérante et je pense quʹil nʹy a rien à redouter.

M. Lacordaire a quitté sa retraite de la Visitation pour plus libre étude, dit‐on, je le

regrette. Il y avait tant de calme et de paix dans ce couvent de pauvres religieuses, leur dé‐

tachement était dʹun si bon conseil, mais M. Lacordaire aura fait pour le mieux. Il est tou‐

jours pieux et humble, comme vous le savez. Au carême il reprendra sa chaire. Nous lʹen‐

tendrons de nouveau.

Voilà tout ce que je sais: les choses marchent et se font ici; mais providentiellement

et sans que les hommes semblent y avoir grande part; ce nʹest que plus beau; seulement,

on le remarque moins. Cʹest comme une sorte de parabole vivante, ceux qui ont des oreil‐

les entendent, les autres, non!

Mille tendresses au pauvre Edouard, je lui ai écrit il y a peu de temps. Jʹessayais ti‐

midement de tourner ses yeux vers son vrai avenir. Jʹai craint dʹavoir fait trop ou trop peu;

de loin et pas présentement ces choses se font mal. Suivez‐le, ami, jusquʹà la fin.

Souvenir aussi à M. Il tourne très bien, sinon immédiatement, au moins en un

temps il sera des nôtres; son affection pour vous lui est dʹun grand appui. Votre nom pro‐

noncé le remonte de cent pieds. Jʹespère par là.

Je ne sais quelle expression assez respectueuse et assez tendre trouver pour votre

bien‐aimée femme. Cherchez pour moi, ami, et parlez, je prononce mot à mot après vous.

Adieu, Votre frère et ami

Le Prevost

78


Votre bon, très bon père et

Théodore aussi, ne mʹoubliez pas

près dʹeux.

Je vous recommande un beau

livre: La douloureuse Passion de

N.S.J.C. traduit de lʹallemand par M.

Cazalès.

50 à M. Pavie

Son amitié pour lui est désintéressée. Discrète ouverture sur ses relations avec sa femme. MLP. homme de foi et de

prière. Nouvelles de quelques amis de Paris.

2 janvier 1836

Que vous êtes bon, cher ami, dʹinterrompre la douce monotonie de votre bonheur

pour me le venir conter; toute la part quʹon en pourrait avoir par la sympathie, je lʹai prise

et la prends à toutes les heures, et je vous sais bien gré, cher Victor, de nourrir ce foyer

dʹincessantes effusions; il en a toujours été ainsi depuis que nous sommes unis, jʹai tou‐

jours reçu, vous avez toujours versé et ce nʹest pas votre faute si, à la fin, le vide en moi nʹa

pas été rempli. Dans cette dernière lettre, par exemple, il y a des joies à combler un abîme,

des joies à enivrer ma tête, à me navrer le cœur, et pourtant rien de tout cela, grâce à Dieu.

Une satisfaction vive, tendre et reconnaissante, cʹest tout ce que je me sens, tout pour vous

et à cause de vous. Cʹest bien, nʹest‐il pas vrai, en fait dʹamitié, ce quʹon pourrait dire le pur

amour, sans intérêt aucun ni retour à soi‐même, il y a des grâces dʹétat.

Jʹévite dʹordinaire de vous parler de moi ou plutôt lʹidée ne mʹen vient pas, nʹayant

rien qui mʹémeuve le plus souvent à ce sujet; que ces quelques mots venus par hasard

vous rassurent donc une fois pour toutes; ma vie peu à peu arrive à la pleine et parfaite in‐

signifiance qui devait être ma part. Je nʹen ai nulle amertume, dʹordinaire même peu de

peine. Dieu mʹaide, les jours se passent, ainsi la fin viendra. Une chose pourtant me donne

quelque regret, cʹest que lʹair où je vis est peu respirable pour mes amis; ils nʹy tiennent

guère; ils viennent tard et sʹen vont vite; encore, voyez‐vous, cʹest là faible inconvénient; je

sais bien courir après, les rejoindre et me remettre à leur pas. Ma femme, cʹest par elle que

jʹaurais dû commencer, comme la plus intéressée ici, a gagné beaucoup sur plusieurs

points; sa santé est infiniment meilleure: elle a repris de lʹactivité, de la vie; son humeur est

moins irritable, sa susceptibilité moins vive; je lui fais le soir habituelle compagnie; cepen‐

dant elle nʹest pas sans ennui; le monde quʹelle suivrait, à défaut de mieux, lʹattire peu;

puis, je mʹy sens, moi, trop forte répugnance; elle irait seule; elle reste donc le plus sou‐

vent. Une grande chose pourrait occuper sa pauvre âme, la foi; hélas! elle arrive, peut‐être;

je lʹattends toujours, car nuit et jour je la demande; mais elle nʹest pas là encore. Priez, ami,

priez ardemment pour nous; songez que cʹest là lʹœuvre, la seule, que le ciel ait donné à

votre ami, et que cela même, sa faiblesse nʹa pu lʹaccomplir; priez bien; il me semble que,

cela fait, ma tâche serait finie. Jʹentonnerais: nunc dimittis, le bon Dieu me prendrait.

Savez‐vous bien que vous êtes le seul au monde à qui je parle ainsi: ce sont vos

étrennes. Puis, vos lettres sont si confiantes et si bonnes, jʹai voulu faire pendant et rivali‐

79


ser avec vous. Je viens dʹécrire à Edouard avant vous; avec lui tout est pressé; mais ma

mère ici ne vient quʹaprès vous. Je ne lui ai pas encore écrit, je vais le faire. Adieu. Aimez

votre femme pour moi. Je ne vois pas autant Théodore que je le voudrais. Je lui vais peu, je

pense; Godard lui réussit mieux. Il étudie beaucoup. Je vois en lui un frère toutefois,

croyez‐le bien. Je serai à lui tant que je pourrai et quʹil y consentira.

Respect et tendresse à votre Père et encore une fois à votre femme.

Le Prevost

M. de Brentano 74 est lʹauteur de la Vie de Marie Emmerich. Auteur aussi du livre.

51 à M. Levassor

Sa santé se maintient, mais son âme est désorientée. La Conférence St‐Sulpice se languit un peu; une section a été

constituée au Faubourg St‐Germain. Lacordaire a prêché à N.D. de Paris pour les orphelins du choléra. Les Jésuites

de Place et de Ravignan commencent à se faire connaître. La vocation de son ami est entre les mains de la Provi‐

dence.

6 janvier 1836

Mon bien cher ami, ce nʹest pas, je vous assure, par représailles que ma réponse

vous arrive si tardivement, cʹest par simple et pure insuffisance de ma pauvre tête qui, du‐

rant ces jours nébuleux, surtout, ne conçoit et ne produit rien, pas même lʹacte le plus fa‐

cile et le plus doux, quʹavec peine, lentement, et à grandes distances. Je ne souffre pas, ma

santé est même passable, mais ma vie est si chétive, si pauvre, que cʹest pitié; cʹest comme

un tout petit filet dʹeau coulant sur les sables, encore un peu il sʹy perdrait tout à fait. Avec

cela, qui rafraîchir ou désaltérer, un oiseau ou bien une fourmi, mais, gens de votre sorte,

ami, ils nʹauraient du tout, pour un seul déjeuner. Je

parle ici, bien entendu, de la vie spirituelle et morale;

quant à la vie des jambes rien nʹarrête son activité

triomphante, toujours courant, toujours pressé, il ne me

manque à cet égard quʹune chose, savoir où je vais,

pourquoi je cours, ce qui en revient ou pour moi, ou pour

dʹautres. Voilà mon histoire en quatre mots: corps et âme.

Vous voyez quʹil nʹy avait pas presse à vous la

raconter. Quant au reste, je ne sais si, comme dans la

jaunisse, je vois tout jaune, mais rien autour de moi ne

me semble mériter attention, hors un seul fait qui peut‐

être est déjà vieux pour vous. Quelques jours après la

Toussaint, notre ami, M. Estève, nous a fait ses adieux et

est entré au Séminaire dʹIssy; il sʹy trouve à merveille et

nʹen veut sortir que pour rentrer lʹan prochain au grand

Séminaire de Paris. Je dois lʹaller voir prochainement

avec lʹami de Montrond 75 qui semble lui, se diriger définitivement dans une carrière diffé‐

rente. Notre petite société subsiste, mais ne sʹaccroît pas; il y a, en ce moment, un peu dʹhé‐

74

Clemens Brentano, (1778-1842), poète romantique allemand, qui se convertit au catholicisme sous l'influence de la visionnaire

Anna Katharina Emmerich, dont il transcrivit et publia les visions, en 1833.

75

Maxime de Montrond, premier biographe de MLP. Un homme de bien, ami des ouvriers, le Père Jean-Léon Le Prevost. Il fréquentait

les soirées Montalembert où il remarqua Ozanam et MLP. Futur membre de la Conférence de Charité, il écrira dans La

80


sitation; une section sʹest formée au faubourg Saint‐Germain, elle a peine à prendre vie,

nous avons grand besoin de lʹaide de Dieu et de nos saints patrons, grand besoin aussi des

prières de nos amis, priez donc pour nous vous qui nous aimez.

Je suis parvenu à réunir encore pour cette fois quelques fonds pour vos loyers; jʹau‐

rai en tout 38f, il me manquera, par conséquent, 37f dont je ferai lʹavance. M. de Persan dé‐

sire ne pas vous payer ici les 15f quʹil vous doit, il mʹa dit avoir écrit à lʹabbé Teissier (je

crois) pour cet argent vous fut remis à Chartres.

Vos pauvres protégées sont toujours en même état, spirituellement très bien, jʹen ai

la confiance, temporellement fort éprouvées par le bon Dieu. Il prend soin, du reste, de les

consoler lui‐même; M me Delatre a communié chez elle ces jours derniers.

M. Lacordaire a prêché récemment à N.D. pour les orphelins du choléra; il nʹa pas

été heureux, son discours a paru généralement mauvais; il se relèvera; dʹailleurs, la Provi‐

dence a pris cela comme bon, le but a été atteint, on a recueilli à la quête beaucoup dʹar‐

gent.

Un jeune Jésuite, M. de Place, commence à se faire ici une grande réputation que je

trouve pour ma part fort méritée; un autre, M. de Ravignan, ancien procureur du Roi, dé‐

bute, dit‐on, avec un éclat extraordinaire; au Carême, vous le pourrez entendre; ce dernier

doit prêcher à Saint‐Roch.

Vous laissez, cher ami, votre vocation se prononcer peu à peu et vous faites bien, je

pense, la Providence, si vous laissez faire, vous portera où elle veut; je prie pour cela sans

y manquer un seul jour, gardez‐moi, de votre côté, un pieux souvenir près de notre divin

Maître; ma situation est assez calme, mais, vous le savez, tant que cette paix nʹaura pas

pour base des deux côtés, la foi, la charité, il nʹy faut guère compter.

Je mʹassocierai de toute mon âme aux prières pour votre frère; dites‐moi, je vous

prie, lʹadresse du prince de Hohenlohe, peut‐être recourrai‐je à lui pour notre pauvre

Guépin dont lʹexistence, toute misérable et languissante quʹelle soit, est un premier mira‐

cle. Jʹai lu récemment un ouvrage du prince de Hohenlohe précédé dʹune notice écrite par

lui‐même sur sa vie. Lʹouvrage est nul, mais on y trouve foi, piété fervente, cʹest assez. Tâ‐

chez de vous procurer la Douloureuse Passion de Jésus‐Christ par Sœur Emmerich, cʹest un

merveilleux ouvrage.

Tout à vous en Jésus‐Christ

Le Prevost

Je me recommande instamment aux prière de M. Lecomte pour la conversion de qui

vous savez, surtout.

Tribune Catholique. Ami intime de MLP., il décrira avec émotion, la première messe de celui qu'il appelle "l'humble serviteur de

Dieu", "docile instrument aux mains du Seigneur".

81


52 à M. Maillard

Visite à effectuer chez un ami, orateur pour la Sainte‐Famille.

Samedi 23 avril [1836]

Cher enfant,

Il faudrait bien pourtant nʹêtre pas plus longtemps gascon et tenir la promesse que

vous aviez faite de visiter M. de St Chéron. Demain, à 7h.½, je vous attendrai sans remise et

nous irons. Il a maintenant un piano, et comme il ne sait pas sʹen servir, il aime beaucoup

que quelquʹun le fasse pour lui; du reste, nulle toilette, tout est permis, y compris bas bleus

et cravate jaune; point de frais dʹesprit non plus, on est là comme dans sa chambre.

Adieu, enfant, soyez sage et aimez toujours

Votre affectionné Père

Le Prevost

53 à M. Maillard

Invitation à dîner.

Mardi [3 mai 1836]

Cher enfant, je reçois de Normandie une assez grosse volaille; il faut venir demain à

5h. Vous nous aiderez à la manger.

Votre bon vieux père

Le Prevost

Je nʹose inviter Théodore qui, je le crains, nʹest pas libre. Si pourtant il lʹétait, il serait

bien venu.

54 à M. Maillard

Visite culturelle annulée.

[4 mai 1836] 76

Ne me cherchez pas à la galerie vitrée, mon cher ami; jʹai dû aller hier matin chez M.

Gavard et nʹy puis retourner aujourdʹhui.

Vous mʹavez promis de me venir voir ce soir, ne lʹoubliez pas; notre ami Ed. Guépin

vous accompagnera, je lʹespère.

Adieu, à bientôt. Votre tout ami

Le Prevost

Mercredi matin

76

De toute évidence, cette lettre doit être datée avant 1836: elle mentionne en effet Ed. Guépin, qui, à cette époque, se meurt en Anjou

(cf. supra lettre 45 et infra lettre 60).

82


55 à M. Maillard

Invitation à dîner avec des membres de la famille Pavie.

[Jeudi 5 mai 1836]

A 5h. très précises, samedi, cher enfant, le bon Père Pavie vient avec Théodore dî‐

ner. Venez aussi, nʹest‐ce pas?

A vous de cœur et encore

Le Prevost

56 à M. Théodore Pavie

Invitation à une exposition.

Vendredi [6 mai 1836]

Mon cher ami,

Ma femme a pour demain samedi un billet pour la galerie de M. du Sommerard,

elle se fait une fête dʹy conduire vous et Maillard. Avertissez aussi, si vous voulez, le bon

Godard qui désirait aussi voir cette galerie.

Il faudrait être à midi ½ précis, Chapelle de la Vierge à St ‐Sulpice, on se rejoindra là.

Ma femme avertit Maillard quʹon va là en demi‐toilette; partant, point la grosse cra‐

vate jaune dont un caprice de femme lui fait méconnaître le mérite.

Votre ami dévoué

Le Prevost

57 à M. Maillard

Prêt de livres auxquels tient MLP.

Paris, samedi [7 mai 1836]

Lire, communiquer, puis rendre après et pas perdre. Etre toujours bien sage et tou‐

jours aimer ses amis.

58 à M. Maillard

Invitation à rencontrer Maxime de Montrond.

Mercredi [11 mai 1836]

Votre ami M. de Montrond, que vous nʹavez pas encore vu depuis votre retour, me

vient voir ce soir. Tâchez donc de venir aussi.

A vous de cœur.

Le Prevost

83


59 à M. Maillard

Venu saluer ses amis angevins au passage du Commerce, MLP. nʹa trouvé personne.

16 mai [1836]

Adieu, mon cher Adrien, adieu aussi mon cher Emile; vous nʹétiez pas là hier ni

précédemment, quand je suis venu; mon Dieu, quʹon se voit peu ici‐bas.

Embrassez‐vous lʹun lʹautre en mon intention; je vous aime en frère, ainsi vous ne

recevrez ni lʹun ni lʹautre rien de trop.

A vous bien affectueusement.

Le Prevost

Ci‐joint un mot pour Beauchesne.

60 à M. Pavie

Amitié réelle, mais sans affinité avec Théodore, frère de Victor. MLP. pense quʹil nʹa plus ni influence ni action au‐

près de ses amis. Mort de son ami Guépin; il laisse parler son cœur et sa foi. Comment vont ses amis angevins de

Paris. Que V. Pavie soit patient avec la Providence: elle veillera sur son premier enfant.

18 mai 1836

Tout dʹabord, cher ami, et avant même tout remerciement pour votre bonne et fra‐

ternelle lettre, je dois faire justice, disculper Théodore que vous accusez à tort et sur lequel

je me serai aussi exprimé inexactement. Je nʹai nullement à me plaindre de lui, tant sʹen

faut. Il mʹa montré en toute occasion pleine confiance et amitié, expansion autant quʹelle

est possible en lui, recherche autant quʹelle se concilie avec ses travaux et habitudes. Ce

que jʹai voulu dire, cher ami, et ce que je répète, cʹest que toute influence sur lui de ma part

est impossible, par cette raison que lʹaffinité manque non à nos âmes, mais à nos natures;

vous‐même cher, bien cher Victor, avec votre vie emportée et tourbillonnante, vous mʹeus‐

siez entièrement laissé hors de vous, si je ne sais quel coin faible et tendre en vous ne mʹeût

raccroché et lié intimement à vous. A part cela encore, ne savez‐vous pas, par expérience,

ce quʹil faut de puissance corporelle, outre celle du cœur, pour cultiver les affections. Cʹest

à la sueur de son front quʹon gagne son pain aussi dans cet ordre de sentiment; il faut mille

soins, mille courses, mille assiduités et moi, mes jambes défaillent plus encore que ma cha‐

rité. Je demeure loin, la moindre course mʹépuise; de découragement, je laisse tout échap‐

per, les liens se relâchent ou manquent à se former, je le sens, je le regrette, mais quʹy faire?

Lʹâme va et le corps reste; alors je ramène lʹâme aussi. Je prie un peu et me console, son‐

geant que la prière est un lien aussi, invisible peut‐être sur terre, mais puissant en haut et

qui nous rattache au sein de Dieu. Voilà mon histoire, cher ami; de jour en jour, ma place

devient moins grande. Je mʹatténue, je mʹefface dʹinfluence et dʹaction. Je nʹen saurais avoir

aucune. Théodore, Godard, Maillard et nos chers angevins, tout cela vit, court, se répand,

marche au bien, je lʹespère, mais sans que jʹy fasse rien, ni que jʹy puisse rien.

Lʹâme de notre pauvre Edouard à demi vacillante, déjà au‐dessus de son corps

épuisé, était seule vraiment unie à la mienne, mais ce nʹétait point dʹaffection humaine;

aussi ne lʹai‐je presque point retenu. Je ne demandais des jours encore quʹautant quʹils

compteraient pour le salut. La mesure étant pleine, je bénis Dieu qui lʹa reprise et délivrée.

Jʹavais pleuré Edouard ici, parce que je le voyais beaucoup souffrir et que la partie sensible

en moi sʹen émouvait. Mais ensuite, presque avec calme, je regardais de loin ce merveil‐

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leux dégagement de lʹesprit qui sʹépure et sʹenvole. Tant quʹil vivait, cʹétait convention en‐

tre nous, nous prions lʹun pour lʹautre, maintenant la convention dure encore, je prie ici,

lui là‐haut.

Je nʹai vu Bruneau quʹune seule fois. Cette surdité me déconcerte plus que je ne sau‐

rais dire. Jérôme que je ne vois point, que je rencontre seulement, est heureux, je pense; lui

et quelques amis vivent en communauté chrétienne, presque monastique. Si cela se sou‐

tient, cela tournera à bien pour eux. Marziou nʹavance point. Godard tourne toujours sur

lui‐même. Gavard imagine et déraisonne. Léon argumente et dispute. Maillard se cache et

fuit toujours. Vous, tout seul, mon cher ami, pouviez pétrir tous ces éléments, les fondre,

en faire un ensemble; moi, même séparément, je nʹen saurais manier aucun.

Ce ne peut être sérieusement, cher Victor, que déjà vous grondiez, parce que vous

nʹêtes que deux encore chez vous. Attendez donc un peu, la Providence prépare lentement

et avec amour lʹâme de votre enfant. Ne troublez pas son œuvre par votre impatience.

Priez tous deux doucement, avec confiance et volonté résignée. Dieu aime votre famille,

jʹose presque lʹassurer et veut vous bénir encore dans vos enfants. Jʹai une Vie de Tobie, pe‐

tite brochure, en allemand, avec quelques vignettes. Cette histoire est si touchante, si bien

appropriée à toute famille chrétienne que je vous lʹenvoie, malgré son peu de mérite. Je

lʹavais achetée à votre intention, réalisez‐la en songeant à moi; il y a là dʹadmirables et

doux conseils pour votre position.

Votre excellent père est resté ici longtemps, et, pourtant, je ne lʹai presque quʹentre‐

vu. Il était introuvable. Je lʹaime toutefois ainsi; il me rappelle vos courses essoufflées, vos

visites haletantes. Je songeais quʹil courait ainsi pour vous rejoindre plus vite et je le

concevais bien; à sa place, moi, votre frère, je courrais bien aussi.

Adieu, cher ami, causez toujours de moi avec votre chère petite femme; aimez‐moi

à vous deux. Etre marié, cʹest aimer à deux, au lieu dʹaimer tout seul.

Votre dévoué ami

Le Prevost

61 à M. Levassor

MLP. encourage son ami, quelque peu irrésolu, à suivre lʹappel de Dieu qui le pousse à quitter le monde; il lui dé‐

peint le bonheur dʹune vie pauvre et détachée de tout. Il exprime lʹespoir que son siècle verra en France un grand

mouvement religieux. Détails édifiants sur des réfugiés polonais dont la vie de communauté attire fort MLP. Zèle

des confrères de St‐Vincent‐de‐Paul.

Paris, 28 juin 1836

Jʹai rendu grâces à Dieu, mon très cher ami, des bonnes et saintes choses que

contient votre dernière lettre: jʹy trouve, sous quelques réserves dʹhumilité et de sage dé‐

fiance, une fermeté de vouloir que vous nʹaviez pas encore montrée. Peu à peu lʹhorizon

sʹéclaircit et bientôt vous lirez au grand jour dans votre avenir. Je me sens plus fort main‐

tenant pour vous encourager, en voyant le bon M. Lecomte et vos autres conseillers si fer‐

mes dans leur avis; jʹose dire après eux que tout, en cette grave affaire, tournera en bien

pour vous et pour les vôtres, parce que vous nʹavez rien voulu que selon le cœur de Dieu

et que son cœur qui vous aime vous veut heureux.

Par ma propre expérience, je puis attester que jamais chose entreprise en intention

pieuse et droite nʹa eu mauvaise fin; si le succès nʹétait pas selon mon espérance cʹest quʹil

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la dépassait trop pour que ma prévision y eût atteint. Courage donc, mon bien cher ami,

encore un léger effort et lʹœuvre sera consommée; une vie toute dʹabnégation et dʹamour,

toute perdue en Dieu, tel sera ici‐bas votre partage et au bout: Deus meus et omnia! Cela ne

vaut‐il pas un peu dʹincertitude, quelques douleurs de cœur, quelques larmes peut‐être,

que la Vierge sainte essuiera en tendre compassion. Je vous en conjure, mon cher Adolphe,

mon cher frère, ne reculez pas, lʹheure est venue, Dieu vous appelle, vous nʹen pouvez

douter, criez donc de toute votre force, me voici ecce venio; faites le sacrifice du cœur, pour

le reste, il sʹen charge, il disposera tout; du jour où, en effusion dʹâme, vous lui direz: oui,

je suis vôtre, oui, je suis à vous, prenez‐moi, à lʹheure même il vous emportera.

Je ne sais, je me trompe, mais il me semble que notre temps fera quelque chose de

grand pour la cause de Dieu. Il me semble quʹil y a des signes, que la grâce fait germer une

œuvre de régénération; je vois en tant de cœurs une ferveur ardente, une aspiration dʹave‐

nir si grande! Oui, Dieu veut ramener notre France à Lui. Alors que dʹouvriers il demande

ra pour sa sainte moisson, et vous des premiers, ami, vous serez là sous sa main, détaché

de tout, prêt à tout, lʹEsprit vous armera de force, vous inspirera divinement. Oh! ne vou‐

driez‐vous pas tout cela? Que de regrets vous en auriez!

Vous souvient‐il de notre pauvre Marziou, il a voulu le bonheur de la terre; il est ri‐

che, marié, à une femme quʹil aime, et pourtant il pleure amèrement les biens quʹil a per‐

dus; ne mʹimitez pas, écrit‐il à notre ami Lambert, allez à Dieu, lui seul est aimable, lui seul

est doux; pour lʹatteindre, prenez la voie la plus courte, les autres sont rudes et pleines

dʹennuis. Je nʹai pas besoin de vous recommander ici le secret, ceci a été écrit presque

comme confession, le cas seul peut mʹautoriser à vous le révéler.

La Providence semble vous ménager un entourage aussi agréable quʹédifiant dans

la retraite où vous devez entrer à la fin de cette saison. Outre quelques uns de nos amis

que vous savez déjà, jʹen sais dʹautres encore dont lʹintimité vous sera bien douce. De ce

nombre sont quelques jeunes Polonais réfugiés que Dieu appelle à Lui. Pauvres exilés, di‐

sent‐ils, nous nʹavons plus de patrie, plus de parents ni dʹamis, mais voilà que le Seigneur

veut nous tenir lieu de tout, Il nous recueille en sa maison; là sera pour nous le foyer, la

famille, la patrie; oh! nous nʹavons rien perdu! Aussi sont‐ils de la plus admirable piété;

demain, deux dʹentre eux et bientôt un troisième vont à Stanislas; mais ils passeront de là à

St‐Sulpice: vous les y trouverez. Depuis quelque temps réunis à quelques autres de leurs

compatriotes, ils vivent en communauté, dirigés par un supérieur pris parmi eux, avec une

règle chrétienne rigoureusement observée; ils se servent eux‐mêmes. Du reste, la prière,

lʹétude, les œuvres saintes, surtout la conversion de leurs frères exilés, font toute leur vie;

jʹai vu lʹintérieur de cette communauté; rien de plus édifiant, cʹest toute charité, toute paix

en Dieu. Un crucifix énorme, placé dans la pièce dʹentrée, est là comme pour vous recevoir

et vous avertir de lʹair de la maison; les gens sont à lʹavenant, chacun vous salue et vous

sourit, cʹest la fraternité des premiers temps. Ils ne sont que 8, je crois, ils ne prennent que

ceux de leur pays. Ils sont très pauvres; lʹaumône que leur fait le Gouvernement, 500f à

chacun, est leur seule ressource à peu près, mais ils sont austères et sobres, il reste encore

la part des pauvres. Je nʹembellis rien, cʹest vérité toute simple. Nʹaurez‐vous pas grande

joie à compter parmi vos frères deux ou trois de ces pauvres réfugiés ? Les deux que je

connais, et dont je parle ici surtout, sont fort instruits et de lʹesprit le plus distingué; ils

sont très jeunes (22 ou 24 ans) dʹune figure noble; lʹun est balafré; ce seront de magnifiques

prêtres, je vous assure, mais aussi pieux, aussi humbles que beaux; lʹun des deux surtout

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ne cesse de prier, même en parlant, en agissant, on sent que son âme voit Dieu toujours et

ne le perd jamais; je sais dʹun pauvre malade quʹil gardait la nuit, que sans cesse il était à

genoux, sʹentretenant avec son Dieu, y revenant dès quʹil pouvait; il trouvait ainsi la nuit

courte. Durant cinq semaines aussi, il a veillé à lʹhôpital un de ses compatriotes, jeune

étourdi blessé en duel; à force de soins il lʹa sauvé, et lʹâme avec le corps, il lʹa fait chrétien.

Voilà comme Dieu, mon cher ami, traite de pauvres exilés, n’en soyons pas jaloux; tous

aussi ne sommes‐nous pas exilés. Oh! comme eux, nous avons nos droits, nous nʹavons

quʹà les réclamer. Dieu nous sera doux et miséricordieux. Si vous mʹen croyez, nous nous y

mettrons de tout cœur, notre misère, notre faiblesse seront nos titres et, peut‐être, avec la

grâce, deviendrons‐nous fervents et bien aimés du Seigneur.

Adieu, nʹoubliez pas de me prêcher dans votre réponse, je ne mʹen fais pas faute ici

à votre égard, prenez votre revanche; je serai docile et bon auditeur.

La conférence se soutient; M. Housset est des plus zélés, non par mon fait; je nʹai pu

l’aller voir, Dieu lʹy aura conduit; il semble aimable et bon. Vos bonnes dames vont comme

toujours. Priez avec redoublement pour moi, votre frère en Jésus‐Christ. je nʹy manque ja‐

mais de mon côté pour vous.

Le Prevost

Souvenirs de respect à M. Lecomte, je me recommande à lui.

62 à M. Maillard

Diplôme dʹétudes juridiques de son jeune ami. Exhortation à mener une vie droite et chrétienne, ainsi quʹà faire

fructifier les dons quʹil a reçus.

1 er août 1836

La difficulté assez grande pour moi, très cher ami, de quitter mon bureau afin de

remplir votre petite commission, a retardé plus que je ne lʹaurais voulu ma réponse: je suis

en mesure maintenant et jʹaccours. Votre diplôme nʹest plus au Ministère où je suis allé le

chercher, on mʹa renvoyé à la Faculté qui nʹa pas jugé suffisante lʹautorisation que vous

mʹaviez envoyée. Une procuration semblable serait bonne, mais en prenant soin de faire

légaliser votre signature par le Maire dʹAngers. Vous aviserez donc aux moyens de satis‐

faire Dame Faculté.

Vous savez bien, cher Adrien, si jʹeusse aimé vous garder ici; jʹavais quelquefois du

remords dʹinsister trop sur cette douce idée qui pouvait nʹêtre pas dans les vues de votre

famille, et pourtant, cédant à lʹentraînement, jʹarrangeai avec vous tout un avenir bien loin

dʹAngers, auprès de nous et sous mes yeux de père et dʹami. Que voulez‐vous, le vent

lʹemporte; quoique bien jeune, beaucoup de rêves déjà ont passé ainsi pour vous, bien

dʹautres encore passeront; le mieux peut‐être serait de nʹen plus faire, mais vous nʹen êtes

pas là, cher enfant, et vous pleurerez souvent encore vos douces chimères envolées.

Tout bien calculé, si vous devez être avoué, mieux vaut Angers pour vous y prépa‐

rer que Paris. Ici vous eussiez assurément pris cette carrière en dégoût; vos yeux sʹouvrant

de plus en plus vous eussent montré les graves difficultés dʹune voie si généralement mal

hantée: chez vous cela doit être moins mauvais; avec une ferme volonté, on y peut, je le

crois, garder encore honneur, délicatesse, conscience, et concilier tout cela avec un bénéfice

raisonnable et de légitimes prétentions. On ne saurait rester dans les nues, force nous est

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de prendre pied; si cʹest en place nette, pays et lieux nʹimportent guère. Malgré ma tendre

affection pour vous, je tiendrai comme secondaires ces accidents si divers, si lʹessentiel, si

lʹunique nécessaire, la droiture, la sainte honnêteté de votre cœur peuvent demeurer saines

et sauves.

Ces conseils de morale sans principe et sans but me vont bien mal, cher ami, je suis

bien gauche à les articuler. Jʹaimerais vous parler un langage plus vrai et plus haut, mais

lʹentendriez‐vous, ne vous lasserait‐il pas, ne viendrait‐il pas à contre temps? Combien de

fois cette crainte mʹa retenu ici, quand voyant en vous mille facultés nobles et précieuses,

je disais en moi‐même: tous ces trésors pourtant, on les pourrait assurer pour lʹavenir!

Dieu qui les a faites ne demande pour les accroître et les grandir quʹun seul regard de

confiance et dʹamour; ce regard, Il le sollicite et lʹattend; oh! ne lui sera‐t‐il donc pas donné!

Quʹune parole religieuse et croyante mʹeût réjoui le cœur alors, si vous lʹeussiez laissée

tomber, cher ami, mais enfant, vous nʹy songiez pas, lʹheure passait et je partais.

Vous voilà loin maintenant, vous devenez homme, vous aurez la volonté plus ferme

et moins flexible, le cœur moins tendre, lʹinspiration moins facile, cela fait bien des raisons

dʹinquiétude et de doute sur vous; et cependant, cher enfant, jʹespère toujours: toute votre

vie est libre encore; nul engagement avec le mal, nul tiraillement du passé ne compromet

votre avenir; il est encore à vous, bien à vous; mais lʹheure du choix est venue, les premiers

pas que vous ferez peuvent être décisifs; oh! que nʹai‐je assez dʹardeur et de puissance

pour vous bien dire tout ce que cet instant a de solennel et dʹimmense pour vous! Un

guide sûr, éclairant pour vous le monde, vous y tracerait les deux routes, vous dirait les

peines, tourments et ennuis de lʹune, la paix, la sûreté, la grande fin de lʹautre, entraînerait

votre volonté, vous pousserait bon gré mal gré dans la vraie voie, et vous forcerait à y

marcher: je nʹai, moi, ni force, ni mission pour cela, je nʹai que mes vœux les plus tendres,

mes prières les plus ferventes; vous les aurez, cher ami, je vous en assure: puissent‐ils,

comme un souffle heureux, tourner vos voiles au meilleur avenir. De ce côté encore, est

votre seul refuge pour garder votre poésie si chère, votre amour de lʹart, vos études les

plus aimées; à Angers surtout, loin du foyer qui ranime et soutient tout, vous aurez bien

vite épuisé vos ressources, le monde du beau se fermera pour vous; si Victor a gardé sa

haute vue, sa noble et généreuse pensée, cʹest à la foi quʹil le doit; interrogez‐le, il vous le

dira; sans elle, son esprit comme son cœur fussent devenus arides, la foi même en ce sens,

la foi seule lʹa sauvé. Mettez donc en cet abri les précieux dons de votre âme; ailleurs, tout

est perdu, tout se garde par là.

Adieu, cher enfant, lʹautomne mʹalourdit, cette lettre vous en fera foi, mais laissez la

forme, prenez seulement le fond, cʹest‐à‐dire, ma tendre et vive sollicitude pour vous, avec

mes plus affectueux sentiments.

Embrassez Victor, je lui dois une lettre, et Théodore et Cosnier, Beauchesne. Souve‐

nir à notre cher Emile.

Le Prevost

88


63 à M. Maillard

MLP. se résigne à le voir quitter définitivement Paris pour Angers. Loi du détachement quotidien de ce que lʹon

aime. Ce que le temps use et détruit, la charité le répare. Il demande des nouvelles de ses amis dont lʹabsence lui

coûte.

30 septembre 1836

Vous mʹaccusez bien, cher enfant, tout bas, peut‐être même tout haut, de négliger

vos affaires; je nʹai pourtant pas mis votre commission en oubli: jʹai votre diplôme depuis

assez longtemps déjà; je guettais quelque occasion de vous le faire parvenir, mais cette sai‐

son nʹen fournit guère, je lʹenvoie donc, comme vous lʹaviez demandé, par la poste tout

simplement.

Je me flattais encore un peu que la décision nʹétait pas irrévocable quant à votre sé‐

jour définitif à Angers: votre dernière lettre ne laisse plus de doutes à cet égard: cʹest donc

un nouvel article pour le chapitre des résignations. Jʹen ai beaucoup en ce genre depuis

quelque temps: deux de mes plus chers amis 77 vont au Séminaire: Dieu les demande, je ne

puis les lui refuser; dʹautres, et vous êtes de ce nombre, sont réclamés par les exigences de

carrière et position dans le monde: ceux‐là, je les perds encore plus, il me semble; les pre‐

miers prieront pour moi et ainsi me garderont bon souvenir, mais les seconds, combien de

temps compterai‐je pour eux, combien de temps le monde et ses mille soins, soucis, vœux

tourbillonnants, laissera‐t‐il place pour moi dans leur pensée et quelque affection dans

leur cœur? Je nʹose guère y songer. Cʹest une des plus tristes choses de notre nature que

cette impuissance de garder empreintes en nous des images toujours vives, des souvenirs,

des sentiments toujours frais. Commençons donc, cher enfant, cʹest la loi, commençons dès

ce moment à nous oublier chaque jour un peu, jusquʹà épuisement entier du trésor; je ne

sais qui me dit que le mien aura plus longue durée, que je le garderai mieux et, qui sait, si

ma vie nʹest pas trop longue, jusquʹà dernière fin? Ce nʹest pas en moi confiance présomp‐

tueuse, voici ma raison: votre nom, depuis longtemps, est inscrit tout au long dans ma

prière, il y restera; de la sorte, si le temps use et détruit, la charité réparera; chaque jour,

sans se lasser, elle refera la trace, et tant quʹelle‐même subsistera, ne laissera point lʹoubli

prévaloir. Tâchez, de votre côté, de trouver quelque biais ou industrie pour suppléer à

cette ressource, si mieux vous nʹaimez lʹadopter aussi vous‐même; ce serait le plus cher de

77 Ses amis Levassor et Lambert, tous deux Confrères de Saint-Vincent-de-Paul.

89


mes vœux et désormais je serai sans crainte sur la durée et lʹavenir de notre intime affec‐

tion.

Dites bien encore à notre cher Victor que je vais lui écrire au plus tôt; je suis depuis

quelque temps dans des landes si tristes, si désolées, que je ne me sens propre à rien: cʹest

effet dʹautomne, sans doute, jʹen sortirai et je payerai mes dettes arriérées. Si jusque‐là Vic‐

tor ou quelque autre âme dévouée mʹécrivait, je demande en grâce des nouvelles de M.

Bruneau qui a quitté Paris malade et dans un état qui me semble inquiétant. Je lʹai vu deux

jours avant son départ, et cette dernière entrevue nous a enfin faits amis.

Parlez de moi à Théodore, à Cosnier et à Beauchesne et à lʹami Godard: lʹabsence de

tout ce monde à la fois mʹest dure, jointe encore à la vôtre, cher enfant, cela mʹexplique

mon abattement: exils du cœur, dit le petit livre que je vous ai donné, et que vous ne lisez

pas, indocile enfant!

Adieu, respect comme toujours à votre bon père et souvenir amical à Emile.

Votre tout affectionné.

Le Prevost

64 à M. Levassor

MLP. le stimule dans sa vocation. Il voit dans les épreuves et les obstacles quʹelle rencontre une marque de bénédic‐

tions divine; la vocation est ʺbienheureux échangeʺ.Tristesse de leur ami Lambert qui entre au séminaire. Pour sa

future incardination, que son ami sʹabandonne à la Providence.

Paris, 7 octobre 1836

Je nʹai point été jusquʹà la fin de votre lettre, mon cher ami, sans remercier Dieu,

dans toute lʹeffusion de mon âme, des grandes grâces quʹil vous a faites. Que vous lui ap‐

partenez bien et quʹil vous voulait fortement! Sa conduite à votre égard est divinement

providentielle, pleine dʹune économie merveilleuse et dʹune miséricorde toute aimable. Les

rudes épreuves que vous venez de traverser sont le plus sûr témoignage de votre vocation;

je nʹen ai point vu, dans tout ce qui mʹentoure, de réelle et bien certaine, qui nʹait été aussi

fortement éprouvée; cʹest le van du Seigneur, bienheureux ceux qui, comme vous mon

ami, demeurent parmi le bon grain! Ne prenez dʹailleurs nulle inquiétude de votre trouble,

de votre émotion, du dernier regard que vous jetez sur le monde; quand on va le quitter,

quelque misérable quʹil soit, on le trouve beau, on oublie le mal quʹil nous a fait et celui

quʹil nous voudrait faire encore; cela est naturel et inévitable, jʹose même dire que cela est

dans lʹordre de Dieu et selon son cœur. Comme Il a éprouvé votre fermeté, votre foi par les

difficultés, Il éprouve votre amour et votre désir par les sacrifices que vous semblez lui

faire; que vous semblez, oh! oui, simple apparence du sacrifice, car vous échangez le néant

contre la vie, lʹerreur contre la vérité, les passions vaines contre lʹamour; bienheureux

échange, mon ami, dont Dieu permet quʹà cette heure tout le prix vous échappe, afin que

vous ayez le mérite de donner quand cʹest lui qui réellement vous donne. Que Dieu est

bon, mon ami, et quʹil vous a aimé, cela me revient encore et je lʹen veux remercier encore

pour vous! Jʹen suis ému jusquʹaux larmes, tant je vois de douceur dans ses procédés, tant

je vois aussi de promesses pour lʹavenir dans ses bienfaits présents. Oui, Il a de grands

desseins sur vous, sinon pour faire aux yeux du monde de grandes œuvres (ceci est son

secret), au moins pour vous sanctifier hautement, si vous persévérez dans lʹhumilité et la

douceur, dons quʹIl vous a faits et quʹIl vous laisse à cultiver. Je dois oublier au milieu de

90


ces graves événements le chagrin que me cause humainement votre perte. Jʹavais compté

sur votre séjour ici et, je vous le dirai, jʹai été durement frappé en apprenant que Dieu vou‐

lait autrement.

Le soir de votre venue ici, jʹallais en hâte chez M me Delatre qui mʹapprit la décision.

Que la sainte volonté du Seigneur soit faite, à chacun sa part de sacrifice. Il y a eu aussi un

peu en ceci pour notre ami M. Lambert récemment revenu et qui, entrant lundi à St‐

Sulpice, espérait marcher côte à côte avec vous.

Pauvre enfant, malgré la fermeté de sa vocation, à ce dernier moment il est, comme

vous, un peu triste et abattu; sa douce vie, sa liberté, ses amis, tout cela lui arrachait hier

quelques larmes, la main de Dieu les essuiera, Il paiera tout ce quʹIl prend et au centuple,

Il lʹa promis et sa parole ne trompe point. A moi aussi, mon cher ami, il faudra quʹIl me

paye ces deux âmes bien‐aimées quʹIl m’avait données comme appui et consolation et qu’Il

me redemande maintenant; je ne les ai point refusées, Il le sait, priez‐le pour quʹIl sʹen

souvienne et que son amour mʹen récompense!

Jʹai vu votre ami Courbe, comme vous le désiriez, et sans aucun retard; vous avez sa

réponse et toutes vos malles et paquets sont partis, je nʹai donc rien à ajouter sur ce point.

M. de Mollevaux veut que vous vous donniez sans restriction au diocèse de Chartres et

surtout que vous jetiez au sein de Dieu toute préoccupation et tout souci dʹavenir; il af‐

firme que le Seigneur qui vous a si providentiellement mené, fera encore de même désor‐

mais, et que sʹil vous désirait en autre lieu vos liens avec le diocèse de Chartres nʹauraient

nulle force contre sa main. Allez donc en paix, mon bien cher frère, où Dieu vous mène,

que sa grâce vous guide, que sa lumière vous éclaire et quʹIl vous réchauffe en son amour,

cʹest ce que chaque jour mes vœux et mes prières vont lui demander pour vous.

Votre frère en J.C.

Le Prevost

Jʹarrangerai lʹaffaire des loyers, nous aurons lacune encore de la conférence absente

en ce moment, jʹy pourvoirai pour cette fois. Je verrai M. Aniche et je vous rendrai compte

du résultat.

65 à M. de Montrond

Sevré dʹamitié, MLP. se réjouit du retour de M. de Montrond. Vocations de Levassor, Lambert, Estève.

Paris, ce 15 octobre 1836

Mon cher ami,

Jʹapprends avec une vive satisfaction que vous devez habiter bientôt notre voisi‐

nage. Nous étions au temps passé bien isolés: tous nos amis nous avaient quittés. Leur ab‐

sence et la vôtre en particulier, mon cher ami, nous laissaient un grand vide. Hâtez‐vous

de revenir et restez des nôtres le plus longtemps quʹil se pourra.

Notre ami Levassor a consommé son sacrifice, malgré les nombreux obstacles que

lʹennemi lui a suscités, surtout au dernier moment; sa fermeté a été admirable ou plutôt,

Dieu, dans sa bonté, lʹa soutenu et lʹa rendu fort. Mais ce nʹest point ici quʹil doit rester; par

concession aux vœux de sa famille, il doit rester au séminaire de Chartres. Ses Supérieurs

ont été unanimement dʹavis quʹil devait accorder à ses parents cette consolation. Priez

pour lui: je crois que Dieu lʹappelle à une grande perfection, car il est doux et humble. Je le

91


egrette vivement, mais Dieu le saura mieux garder et mieux aimer que moi qui le lui

abandonne, quoiquʹil mʹen coûte. Puisse‐t‐il le tenir bien près de lui!

M. Lambert est aussi hors du monde depuis lundi dernier; il est à St‐Sulpice avec

notre ami M. Estève. Nous les retrouverons là lʹun et lʹautre.

Adieu, mon cher ami, revenez bientôt. Je me sens un grand besoin dʹêtre de nou‐

veau entouré de quelques âmes bonnes et aimantes. Le cercle sʹest tant éclairci autour de

moi que jʹen suis parfois un peu découragé. Vous me relèverez, vous mʹédifierez comme

toujours par vos paroles et vos exemples. Jʹen ai, en ce moment, un pressant et grand be‐

soin.

A bientôt. Votre tout dévoué ami et frère en J.C.

Le Prevost

66 à M. Pavie

Son état de santé, toujours inférieur à la tâche que son zèle voudrait entreprendre. Devant le bien à faire, la pensée

de son insuffisance le poursuit: ʺJe ne suis pas en proportion juste avec cette énorme villeʺ.

17 novembre 1836

Mort, malade ou endormi, en tout état de cause, vous désespérez de moi sans

doute, mon bien cher Victor; votre indulgente amitié nʹaura pu y tenir pour cette fois, vous

aurez été démonté; il y a de quoi, je lʹavoue. Pourtant, je veillais, je pensais à vous et je

vous aimais toujours. Pourquoi cet obstiné silence? Je ne saurais le dire au juste. Je suis

souvent si mal disposé, quant au corps, que lʹesprit manque dʹinstrument. Cʹest guerre et

lutte perpétuelle entre lʹun et lʹautre; au milieu de tout cela, ma vie sʹuse et sʹécoule sans

profit ni résultat pour moi, non plus que pour les autres. La soumission passive est le seul

mérite possible et je ne lʹai pas toujours. Pardonnez‐moi donc, mon très cher ami, en vérité,

mon cœur nʹa nul tort. Je suis toujours vôtre, toujours disciple et frère pour vous. Si je le

dis à Dieu plus quʹà vous, cʹest quʹil est là tout près et que vous, vous êtes loin. Puisse‐t‐il

vous le redire et me garder en union avec vous.

A mʹentendre, vous me croiriez impotent, roulant dans un fauteuil, cacochyme et

crachotant; point, ce nʹest pas cela. Je suis faible seulement de corps et dʹesprit, je ne suis

pas en proportion juste avec cette énorme ville, avec cette prodigieuse activité, cette ani‐

mation puissante quʹelle exige pourtant. Je suis toujours en retard, toujours à court de

temps, dʹhaleine, de pensée, de vie en un mot. Jʹen ai une étincelle quand il faudrait un

grand foyer. Conclusion: indulgence et pardon, mon frère Victor, amitié quand même et

paix constante entre nous.

Je songe parfois que nous eussions dû changer, vous et moi, de lieu; cela vous allait

si bien à vous, avec vos infatigables jambes et votre ardeur éternelle, dʹarpenter nos pavés,

de servir cent devoirs et cent amis à la fois, suffisant à tout, rendant à tout raison; et moi, la

vie routinière et monotone dʹune petite ville serait mon fait! Mais, jʹy pense aussi, on peut

se reposer sur vous pour remuer tout, faire danser la routine et mettre les gens à votre pas.

Cela est‐il ainsi, mon cher ami, avez‐vous fait là‐bas votre vie à votre guise, ou bien vous

a‐t‐on un peu rompu et dompté? Une lettre que mʹa montrée Gavard fait déjà réponse.

Vous êtes le Victor dʹautrefois sans rien de moins. Tant mieux, ami, car le cœur aussi est le

même assurément. Tout est bien tant qu’il en est ainsi.

92


Cela me fera grand bien dʹavoir une lettre de vous à moi adressée toute fraîche et de

nouvelle date. Par ma faute, je nʹen ai plus que dʹanciennes et bien que toutes elles soient

gardées avec respect, je ne les relis point. Vous mʹavez donné là‐dessus vos répugnances.

Je nʹaime guère à prendre la vie à reculons. Faites‐moi donc bientôt une épître où je vous

retrouve, cela me rajeunira et me remettra sur pied. Nʹoubliez pas dʹy faire grande part à

votre bien‐aimée femme; il me semble quʹelle était autrefois implicitement en vous, et que

par là elle est pour moi connue et aimée, comme sʹil nʹeût jamais été autrement. Théodore,

que fait‐il, ne vous revient‐il pas bientôt? Je ne sais ce que lui veut ma femme, elle me le

demande tous les jours. Pressez‐le un peu de partir. Le Chaldéen, le Syriaque et lʹArmé‐

nien, et je ne sais combien dʹautres, le réclament aussi et moi avec, quoiquʹindigne et infé‐

rieur. Affections à lui, à Maillard, Cosnier et tous, car tout angevin, voyez‐vous, de près ou

de loin, mʹest toujours un peu parent.

Adieu, mon cher Victor, par‐dessus tout, respect à votre bon père et vive affection à

votre chère femme.

Tout à vous de cœur.

Le Prevost

67 à M. Levassor

MLP. encourage son ami à répondre à lʹappel du Seigneur. Il lui transmet les conseils de son propre directeur spiri‐

tuel, lʹabbé de Malet. La Conférence de St‐Vincent‐de‐Paul se développe. Nomination de MLP. comme président de

la section St‐Sulpice. La petite maison des orphelins. Demande de prières pour sa femme.

Paris, 24 décembre 1836

Votre bonne et longue lettre, mon cher ami, mʹa consolé de lʹattente, trop prolongée

à mon gré, qui lʹavait précédée; je nʹétais pas il est vrai, absolument sans nouvelle sur votre

situation; de divers côtés, jʹavais recueilli, ici quelques mots, là quelques autres, et lʹen‐

semble suffisait pour me tranquilliser, mais jʹavais besoin de communications plus directes

pour pénétrer dans ce qui vous touche, aussi intimement que mon cœur le veut. Votre let‐

tre remplit pleinement ce vœu, vous y avez mis votre âme tout entière et jʹai pu y lire en

liberté. Je me hâte de vous le dire, mon cher ami, lʹimpression qui mʹen reste, livre fermé,

est de satisfaction et de joie parfaite. Dieu continue son œuvre en vous avec la même bonté

et la même miséricorde, de votre côté, vous le laissez faire sans résistance, tout est bien; Il

vous dépouille, Il vous prend une à une toutes les choses que vous croyez vôtres; bénissez‐

le, ce voleur sublime, comme lʹose appeler Bossuet; quand Il aura tout pris, que vous serez

bien à sa merci, du fond de votre dénuement, vous le verrez revenir les mains pleines,

rapportant tout, mais changé, purifié, sanctifié: foi, amour, espérance, ferveur, force et lu‐

mière, votre âme en sera comblée et criera: Seigneur, cʹest assez.

Si donc lʹépreuve continue, si votre misère sʹaccroît encore, soyez en paix, souriez

doucement en vous‐même et dites: mon Dieu, je vous comprends, vous vous cachez en

vain, je le sais bien, vous nʹêtes pas loin.

93


Ces paroles rassurantes, ce nʹest pas moi, mon cher frère, qui

vous les donne, cʹest un pieux et savant ecclésiastique 78 consommé

dans lʹétude des consciences, qui me les remet pour vous. Lʹépreuve,

vous dit‐il expressément, est la mesure des grâces que Dieu veut

faire après, et lʹindice aussi de la grandeur de ses desseins sur une

âme; quand un arbre doit pousser haut et étendre au loin ses bran‐

ches, le vent lʹébranle en tous sens pour que les racines prennent

profondément la terre; cʹest la marque de prédestination, les saints

ont tous passé par là. Votre lettre que jʹai communiquée à cet homme

vénérable, lʹa confirmé dans sa pensée, il veut que vous suiviez tranquillement votre route

comme si tout ce qui se passe en vous ne vous regardait pas. Si les secousses devenaient

trop fortes, il vous conseillerait le recours aux Sacrés Cœurs, si vénérés par vous, et à S t Jo‐

seph tout‐puissant contre les peines intérieures. Les litanies de ce Saint pendant neuf jours

si cela se peut seulement et vous convient, car, je le répète, quant à présent, tout lui plaît et

lui semble parfait. Je nʹai rien à ajouter à ces excellents conseils, moi, pauvre ignorant, sans

titre, ni mission, je ne pourrais que vous fourvoyer. Je nʹai que mes prières à vous offrir, et,

pas un seul jour, je ne manque dʹen adresser quelquʹune au Seigneur pour vous; puisse‐t‐il

mʹentendre et vous garder toujours parmi ses enfants les

plus aimés!

Je vais être contraint, mon cher ami, de tourner

court ici, mes travaux me pressent dans cette saison dont

les jours sont si courts; jʹajoute seulement un mot en

réponse à vos questions. Nos amis Estève, Lambert, L.

sont à St‐Sulpice heureux et satisfaits; la santé de M.

Lambert souffre un peu, cʹest là son épreuve à lui; M. de

Galambert chez les Jésuites, heureux aussi; M. de

Montrond marié, heureux dans sa voie, les épreuves

viendront, il y peut compter. Le catéchisme de Mannat

prospère. Notre petite conférence vit toujours et compte 5

sections, on parle dʹune sixième pour St‐Roch. Elle tend à

devenir de plus en plus paroissiale, et restant laïque, à se

mettre de plus en plus sous la main des Curés. Le Roule

et Bonne‐Nouvelle sʹassemblent au presbytère, St‐Merry

à la sacristie, St‐Sulpice dans un local dépendant de

lʹéglise, locale commode et définitivement acquis que nous a concédé le Curé. La prési‐

dence de cette dernière section 79 mʹest échue après essais pour faire mieux qui nʹont pas

78 "Vers 1835-1836, une lecture attentive de la correspondance de MLP. signale un changement notable dans le style de ses lettres: il

semble que la religiosité s'efface pour faire place à la doctrine spirituelle la plus solide". (M. Maignen). MLP. avait trouvé un guide

expérimenté dans les épreuves de la vie et éclairé sur la conduite des âmes: l'abbé comte de Malet. Officier sous Napoléon, blessé

en 1807 dans un engagement avec les Cosaques qui le blessèrent au visage (MLP. parlait souvent de la "balafre glorieuse" de son

directeur spirituel), il se maria, mais peu après, perdit et sa femme et son unique enfant (1816). Ordonné prêtre, il fonda une communauté

de religieuses, les Sœurs de Ste-Marie-de-Lorette, qu'il installa à Paris, au 16 de la rue du Regard. Grand connaisseur de

la spiritualité salésienne, ce fut lui qui fit goûter à MLP. les écrits de saint François de Sales. MLP. savait ce qui lui devait: "C'est

lui qui m'a fixé dans la voie de la confiance en Dieu". Il meurt le 16 août 1843, avant la fondation de l'Institut.

79 A l'assemblée du 8 décembre 1835, les Sections devinrent des Conférences: St-Etienne-du-Mont (présidée par Ozanam), St-

Sulpice (par Chaurand). Et pour la première fois dans les procès-verbaux, on parle de la "Société de Saint-Vincent-de-Paul, dont

Bailly est président et MLP. vice-président (du 8.12.1835, jusqu'au moins en 1839). Mais il était difficile aux Conférences de garder

longtemps leurs présidents: leurs études terminées, ces jeunes universitaires retournaient dans leur ville d'origine. Le 11 décembre

1836, il est donc décidé que MLP. assumera la présidence de St-Sulpice. Il y restera jusqu'au 24 avril 1849.

94


éussi; légère pour bien dʹautres, cette tâche mʹest fardeau; je vous demande expressément

de prier pour que jʹy trouve occasion de faire quelque bien à nos frères et à moi et que cela

tourne à la gloire de Dieu. Notre petite maison va bien, grâce au dévouement de M. de

Kerguelen 80 , et il y a 12 et tout à lʹheure 13 enfants.

Vos pauvres femmes vont passablement, mes confrères et moi nous visitons quel‐

quefois M me Delatre. Les loyers vont éprouver déficit et je ne vois aucun moyen de le com‐

bler. M me Delatre désire quʹon ne recoure pas à Manille, elle craint que les légers secours

quʹil lui obtient ne tournant au loyer, nʹaccroissent dʹautant sa misère déjà si grande et si

dure à porter. Dʹautre côté, M. Daubigny va quitter Paris; il va dans le midi, à lʹextrémité

de la France; je lʹai vu, à partir du prochain terme il ne faudra plus compter sur lui. Pour

cette fois, jʹaurai encore en tout 33f, mais au prochain terme il ne restera que 18f. Je regrette

vivement que vos charges sʹaccroissent ainsi, malheureusement, je ne vois pas comment

les alléger.

Jʹai vu hier la famille Courbe en votre nom; Emile nʹy était pas; on fait beaucoup de

démarches dont on attend le résultat; M. Bailly mʹa promis de faire tout ce qui serait en lui

près des gens quʹil connaît; cependant le succès reste douteux. Adieu, mon bien cher frère,

gardez‐moi souvenir devant Dieu et écrivez‐moi quelquefois, voilà désormais les seules

ressources dont puisse disposer notre amitié, elles sont grandes encore, si nous en usons

bien et souvent.

Votre frère en J.C. Le Prevost

80 Arsène de Kerguelen (1804-1887), membre de la Conférence en 1834, petit-fils de l'amiral qui donna son nom aux îles qu'il avait

découvertes dans les mers australes. Ce confrère avait été chargé d'enseigner l'arithmétique à quelques apprentis-orphelins pris en

charge par la Société de St-Vt-de-Paul en 1836. L'Œuvre s'installa rue Copeau, (aujourd'hui rue Lacépède), près de St-Etienne-du-

Mont. MLP. prêta son concours à cette petite Œuvre. Il rédigeait les procès-verbaux du Conseil de l'Œuvre, rendait visite aux orphelins

tous les soirs, malgré sa fatigue et ses infirmités, et surtout il s'en occupait spirituellement. M. de Kerguelen devant rentrer

en Bretagne à la fin de 1838, MLP. accepta de le remplacer. Au cours de son mandat, MLP. annonça, non sans fierté, à l'assemblée

générale de juillet 1839, la réalisation d'un projet qui lui tenait à cœur, la parution de la Vie de Saint Vincent de Paul par Abelly,

dont l'impression (6000 ex.) fut confiée aux orphelins-apprentis. En 1841, l'Œuvre fut confiée aux Frères des Ecoles Chrétiennes,

qui s'en occuperont jusqu'en 1845. La Société de St-Vt-de-Paul conservant encore le patronage externe des apprentis, c'est à continuer

cette petite Œuvre des orphelins-apprentis que l'Institut allait donner ses premiers soins (cf. in fine P.V. du Conseil des orphelins-apprentis,

le 1 er mars 1845.)

95


Mardi, je termine une neuvaine commencée à lʹintention de ma femme. Cette lettre

vous arrivera assez à temps pour que vous unissiez au moins une fois vos vœux aux

miens, vous savez combien la grâce que je demande me serait précieuse, priez donc avi‐

dement pour nous.

68 à M. Levassor

MLP. réconforte son ami dans lʹépreuve qui touche sa famille. Exhortation à lʹespérance. ʺDieu nʹefface que pour

écrire et ne reprend que pour donner encore plus.ʺ Communion des saints.

Paris, 10 mars 1837

Mon bien cher ami,

Jʹapprends par notre ami Emile Courbe, quʹun grand sujet dʹinquiétude et de peine

est donné à votre famille, quʹune perte douloureuse vous menace et que les soins et les

vœux de vos amis vous sont désirables. Je veux être des plus empressés et vous témoigner

sans nul retard la vive et tendre sympathie que je me sens pour cette nouvelle affliction.

Peut‐être nʹest‐ce encore quʹun avertissement, un appel envoyé par la divine miséricorde

pour se concilier décidément un cœur qui, sans cela, languirait encore longtemps dans sa

triste incertitude; vous le savez, mon cher ami, ce moyen est familier à notre Père Céleste,

Il frappe, et bien fort parfois, lʹhomme est renversé et se croit perdu, mais dès quʹil crie

grâce la main du Seigneur le relève, lui accorde des jours et conduit à perfection lʹœuvre

de sa conversion.

Je me plais à penser que telle est en ce moment lʹépreuve subie par votre bon père,

et que la consolation de le posséder vous sera encore laissée; mais sʹil en était autrement, je

garderai néanmoins vive et ferme confiance; le bon M. Lecomte vous a promis que votre

sacrifice serait bénédiction pour votre maison; cʹétait au nom de Dieu quʹil parlait Dieu ne

le démentira point; quelque chose qui advienne, la grâce du salut me semble acquise à vo‐

tre bon père, et, sʹil plaisait au Maître dʹabréger les temps, jʹose espérer de son amour infini

quʹil nʹy aurait point préjudice pour lʹâme de son serviteur, Il accumulerait les grâces, Il les

verserait à mains pleines, et, dans un instant peut‐être, ferait lʹœuvre de beaucoup dʹan‐

nées. Tâchez, mon cher ami, de mettre profondément en votre cœur cette espérance; outre

quʹelle vous consolera à tout événement, elle sera, si jʹose le dire, une obligation de plus

pour notre bon Maître dʹy donner satisfaction; Il ne voudrait point, pour la détruire, déchi‐

rer une âme si confiante en sa bonté, Il vous fera selon que vous aurez cru, et votre foi

exercera violence sur sa volonté divine. En repassant dans mon souvenir ce que je sais de

votre famille, je me dis que ce nʹest point sans des vues de miséricorde que le Seigneur lʹa

frappée déjà douloureusement; votre pauvre père nʹa‐t‐il pas déjà pleuré deux de ses fils

qui lui ont été pris, lʹun pour le ciel, lʹautre pour la maison de Dieu? Nʹest‐il pas aussi lan‐

guissant, privé de santé, de repos, de joie, depuis bien des années! Il y aura pour cela com‐

pensation dans les justices éternelles, Dieu nʹefface que pour écrire et ne reprend aussi que

pour donner encore plus. Prions néanmoins, ainsi que vous le demandez, mon cher ami,

prions instamment; nos prières, quoique imparfaites et misérables, doivent avoir poids

dans sa balance, heureux si nous contribuons à lʹentraîner vers la miséricorde. Un jour

aussi cela nous sera rendu; dʹautres, à leur tour, demanderont grâce pour nous; car, cʹest

ainsi que tout se lie et sʹenchaîne dans la sainte communion des âmes!

96


Je serai fort empressé dʹapprendre la suite de lʹépreuve où vous êtes engagé en ce

moment, vous et ceux qui vous sont chers; tâchez de mʹen tenir informé, si quelque loisir

vous reste; disposez dʹailleurs de moi pour tout ce que vous croiriez devoir entreprendre

devant Dieu. Je coopérerai, selon ma faiblesse, à vos prières et à vos œuvres afin dʹêtre

vraiment, comme je me plais à me dire

Votre frère en J.C.

Le Prevost

68‐1 à M. Bailly

Lʹabbé T. Combalot, prédicateur de renom, vient visiter la Conférence Saint‐Sulpice. La présence de M. Bailly est

souhaitée.

Dimanche 26 mars 1837

Monsieur et ami,

M. Combalot a promis de venir visiter la section St‐Sulpice mardi au soir; nous se‐

rions bien heureux si vous vouliez y venir vous‐même afin de le recevoir. Tous nos amis

vous en auraient une sincère reconnaissance et en particulier celui qui vous renouvelle ici

les assurances de son respectueux dévouement.

Le Prevost

69 à M. Levassor

Décès de M. Levassor père. Comment son ami, ʺélu du Seigneurʺ, doit supporter cette épreuve. Visite des pauvres.

Persévérance des séminaristes.

12 avril 1837

Mon bien cher ami,

La part aussi grande que sincère que jʹai prise à vos peines vous était si assurément

acquise quʹil nʹétait guère besoin de vous le dire par écrit; je nʹy eusse pas manqué, toute‐

fois, si quelques occupations et embarras ne se fussent mis à la traverse. On aime, dans ces

tristes circonstances, à sʹentendre répéter ce quʹon sait déjà; il est doux aussi et consolant

dʹêtre alors entouré de toutes les affections qui restent, afin de moins sentir le vide de cel‐

les quʹon vient de perdre. Aussi étais‐je de cœur auprès de vous, croyez‐le bien, mon cher

frère; par la pensée je suivais tous vos pas; je voyais les scènes douloureuses quʹil vous fal‐

lait traverser, les soins, les devoirs qui vous devaient accabler; je vous plaignais et je priais

pour vous. Mais je nʹoubliais pas en même temps que vous êtes élu du Seigneur, lʹenfant

bien‐aimé de la Mère de Dieu; lʹun et lʹautre le garderont, me disais‐je, ils adouciront sa

peine et porteront avec lui le fardeau. Hâtez‐vous, je vous en conjure, de mʹassurer que je

ne me suis point trompé; que vous avez, dans ces jours dʹamertume, reçu la visite du Sei‐

gneur, que son aide vous a été présente ainsi quʹaux vôtres, et que ces douloureuses

épreuves ont été pour sa divine miséricorde comme un prétexte à de nouvelle grâces, à des

dons plus abondants. Il est aussi dʹautres détails quʹil me sera précieux de connaître sur les

derniers jours et la fin de votre bien‐aimé père. Je me plais à me figurer dʹavance toutes

choses dans le sens le plus heureux, mais jʹaimerais pourtant, mon cher ami, que vous

confirmiez mes espérances. Je nʹai point épargné mes faibles prières, et avant, pour obtenir

97


que sa fin fût sanctifiée, et depuis, pour que le but de notre vie entière reçut ici accomplis‐

sement, cʹest‐à‐dire pour que la paix, le repos, lʹunion éternelle avec Dieu fût acquise à

lʹâme qui vous fut ici‐bas si chère.

Enfin, mon bien cher ami, je désire ardemment apprendre que ce douloureux évé‐

nement nʹaura rien de contrariant pour votre carrière, que vous la voulez suivre comme

Dieu aussi le veut, je pense, sans que les événements humains, quelque graves quʹils soient

dʹailleurs, puissent vous en détourner. Ne tardez pas, je vous en prie encore, mon cher

ami, à satisfaire sur tous ces points ma sollicitude dʹami et de frère, je vous en serai vrai‐

ment reconnaissant.

Je ne veux pas finir sans vous dire quelques mots de vos bonnes dames. Cʹest tou‐

jours même position, mêmes souffrances, mêmes besoins, et même instance aussi à votre

charité. On attend avec impatience une lettre de vous. Nos amis sont aussi à peu près tels

que vous les avez laissés; notre petite société se soutient assez bien; priez pour elle, tou‐

jours elle vous garde bon souvenir. Ceux du Séminaire persévèrent et correspondent aux

grâces de Dieu; faites comme eux, mon cher frère, cʹest le vœu le plus cher de

Votre tout dévoué ami en J.C.

Le Prevost

70 81 à M. Levassor

70‐1 au Ministre des Cultes

Demande de congé temporaire au Ministère de la Justice et des Cultes (Division du Culte catholique‐2 e Bureau 82 )

afin de se rendre à Duclair, auprès de sa sœur, M me Salva, très éprouvée dans son mariage.

Paris, le 23 mai 1837

Monsieur le Ministre,

Une affaire qui intéresse gravement ma famille rend ma présence nécessaire pour

quelque temps en Normandie.

Je viens en conséquence solliciter de votre bienveillance un congé de trois semaines.

Lʹassiduité que je mʹefforce dʹapporter à mes travaux, la bienveillance de mes chefs

et surtout, Monsieur le Ministre, vos dispositions favorables pour les employés placés sous

vos ordres, sont les titres dont sʹappuie ma demande et les motifs sur lesquels jʹose me

fonder pour en attendre le succès.

Je suis avec respect, Monsieur le Ministre,

Votre très humble et très obéissant serviteur

Le Prevost, rédacteur.

81 Se reporter, infra, à la lettre 75-3.

La lettre 70, adressée à M. Levassor et portant la date reconstituée de mai 1837, contient une allusion à un événement qui doit la

faire déplacer d'une année. MLP. annonce à M. Levassor le mariage d'Auguste Le Taillandier, l'un des premiers confrères de St-

Vt-de-Paul. "à la fin du mois". Or, Le Taillandier se marie le 7 juin 1838, à Rouen (cf. S. Grandais, Biographie de MLP., p.53).

c’est manifestement en mai 1838 et non en mai 1837 que MLP. écrit cette lettre à M. Levassor.

82 La permission ne fut accordée que pour 15 jours. On lit en effet dans la marge :

1° - Du chef du 2 e Bureau: la multiplicité et l'urgence des affaires qui restent à traiter actuellement dans le 2 e Bureau exigent la présence

presque continue des employés qui le composent. Je suis donc d'avis de limiter à quinze jours seulement, le congé demandé

par M. Le Prevost, congé qui ne lui serait encore accordé qu'à raison de l'assiduité et du zèle avec lesquels il remplit ses devoirs.

2° - Du M. des Requêtes, Chef de la Section du Culte catholique: proposé à Monsieur le Garde des Sceaux d'accorder le congé de

15 jours sans retenue, vu sa brièveté, mais sous condition que la retenue sera imposée en cas de prolongation d'absence non justifiée.

98


71 à M. Pavie

Effusions de son cœur. Nouvelles de sa mère, et de sa sœur dont le mariage est un échec. MLP. dresse un bilan de

son propre mariage: depuis trois ans, malgré une estime réciproque, ʺcʹest une marche pénibleʺ. Dieu toujours pré‐

sent dans lʹépreuve.

17 juillet 1837

Que votre amitié, mon cher Victor, est généreuse et fidèle, quʹelle fait honte à ma

négligence et à ma lâcheté. Vous aviez trop bien présumé de moi; non, Théodore nʹempor‐

tait rien pour vous que lʹhumble confession dʹune torpeur stupide dont on ne peut rien ar‐

racher. Il y avait, avec, pourtant, force tendresses et affections, car jʹaime quand même,

dormant ou éveillé, mais cʹétait tout. Point de reproches, ils seraient retombés sur son nez,

point dʹexcuses, je nʹétais pas en droit de pardonner. Vous, mon aimé ami, dont la fécondi‐

té ne se lasse point et dont le cœur nʹa point de repos en ses effusions, vous prenez lʹinitia‐

tive, vous me parlez le premier de cette douce joie quʹil mʹa fallu retrouver pour quelques

instants, aux rayons de votre chaleureuse affection. Vous me parlez des bénignes influen‐

ces dʹune affection plus suave encore peut‐être, de la douce intervention de votre femme,

blanche clarté de nuit après les splendeurs du jour. Que cela est bien à vous, ami, de pro‐

voquer mon âme et dʹy remuer ces tendres souvenirs, je mʹen sens tout rafraîchi, cʹest une

rosée sur lʹherbe aride, béni en soyez‐vous. Il est vrai, cher ami, que cette douce âme, de

venue moitié de votre âme, mʹa naïvement et fortement entraîné. Jʹallais à elle par pente et

attrait, sans nulle réflexion ni pensée, comme autrefois je mʹétais laissé aller à vous; cʹétait

floraison nouvelle de notre vieille affection. Je vois cela en cette heure, mais je nʹavais

garde dʹy penser alors, et je me sens tout surpris dʹimpression si naïve, vieux que je suis

déjà et si accoutumé aux analyses. Dites‐lui, cher ami, que mon cœur est tendrement re‐

connaissant du bien quʹil a reçu; que par là, nous demeurons attachés, elle, pour mʹavoir

été si aimable, moi pour lʹavoir dignement aimée!

Théodore vous a dit, à cette heure sans doute, quʹau jour où il me vit un bouquet en

main, cʹétait double fête pour moi; le matin, je suivais le père qui est aux cieux; le soir jʹal‐

lais retrouver la mère quʹil mʹa laissée sur la terre. Je lʹai revue, mon ami, meilleure encore

et plus sainte; ces trois ans lʹont bien grandie et, cʹest merveille divine vraiment, quʹen pays

si mauvais, si dépourvu de toute ressource pour la culture des âmes, la sienne, par ri‐

chesse propre du fonds, par soins directs de la grâce, ait ainsi cru dans le bien et mûrisse

pour les greniers du Seigneur; dʹelle‐même, elle me conduisait chez ses pauvres pour les‐

quels elle travaille aujourdʹhui presque uniquement, puis, quand le matin, revenant de la

messe avec elle, elle sʹappuyait sur moi, elle pressait mon bras, me disant: ʺOh! que nous

nous entendons bien!ʺ Elle a 73 ans, elle marche bien encore, mais un appui lui plaît. Je lui

en servais. Quʹil me serait doux quʹil en fût ainsi jusquʹà la fin! Mais non, nous voilà sépa‐

rés. Elle est bien loin, et serai‐je là quand Dieu la reprendra? Oh! que ne mʹest‐il donné

plutôt, pour comble de tous mes vœux, dès aujourdʹhui de courir à lʹavance, là‐haut, à

lʹombre de la sainte demeure, lʹattendre, ami, et quelques autres encore. Voilà de bonne et

douces pensées, mais ne croyez pas quʹil mʹait été donné de mʹy livrer en paix là‐bas.

Cʹétaient là fleurs croissant sur le fumier de grandes afflictions! Ma pauvre sœur plie sous

un fardeau de peines toujours plus accablant, sans quʹaucun allégement semble possible

par voie conciliante et paisible; dix ans de ménage nʹont pu faire encore de sa vie et de

celle de son mari une seule vie, et humainement, la fusion semble impraticable, à cause des

éléments vraiment dissociables de lʹune des deux parties, quelque explosion peut sʹatten‐

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dre dʹheure en heure. Je nʹai donc point eu de repos là‐bas, pas un jour dʹépanouissement.

Jʹai rapporté le cœur triste et fermé que jʹavais au départ, avec inquiétude de plus de ce cô‐

té. Union, paix, charité, indulgence tendre et miséricordieuse, vertus absentes autour de

moi, où donc cela se trouve‐t‐il? chez vous, je lʹespère, cher ami, car, avec les mots, Dieu

nous donne ici‐bas aussi quelque peu des choses.

Pourquoi me presser encore, ami, pour nʹavoir que des redites? Les trois ans qui

viennent de passer nʹont été quʹune suite dʹamertumes, de froissements douloureux, et

parfois dʹangoisses désespérées; tout cela, jʹy compte fermement, a été mesuré pour la vie

meilleure; mais le temps y a été pleinement sacrifié. Jʹai lutté autant que cela était en moi,

par affection et douceur, par volonté et empire, mais tout cela, dans la proportion insuffi‐

sante de mes forces, demeurait inférieur à la position. Je me flatte quʹà lʹheure quʹil est une

phase est accomplie de cette marche pénible. Tout semble inoffensif et, en un certain point,

bienveillant entre nous. Qui sait ce que ménage lʹavenir? Dieu est là, dʹailleurs, après nous

avoir bien convaincus de notre impuissance, peut‐être interviendra‐t‐Il? ou plutôt, Il nʹa

jamais cessé dʹintervenir. Je lʹai senti dans les plus mauvais jours, comme soutien et conso‐

lation, ou bien comme aiguillon et frein, me pourchassant à lʹœuvre, malgré mes plaintes

et mes cris; sans lui, je nʹeusse point été jusquʹici; avec lui, je poursuivrai, ignorant des

moyens qui me restent cachés, mais confiant dans la fin. Cʹest une merveille quʹen pareil

naufrage quelque chose ait échappé. Lʹestime mutuelle a surnagé pourtant. Priez ardem‐

ment, mon cher frère, quʹavec ce mince appui, la charité revienne aussi sur lʹeau.

Adieu, mille affections aux vôtres qui sont miens aussi, à votre femme bien‐aimée

surtout, puis le père et votre frère Théodore. Adrien à qui je veux écrire et à qui je le dois

bien et les autres aussi. Je verrai Gavard, mais il est fortement prévenu; je ne crois pas quʹil

y ait faute volontaire de ma part; jʹy ferai de mon mieux. Adieu.

Votre ami et frère

Le Prevost

72 à M. Pavie

Un ami commun, Ménard, sʹen retourne à Angers. Désir de recevoir des nouvelles de son ami. Avec M me Le Pre‐

vost, cʹest ʺpaix et toléranceʺ, plutôt que sympathie et affection. Peines ici‐bas, repos là‐haut.

27 novembre 1837

Mon cher Victor,

Nous vous renvoyons votre petit Ménard; il faut que vous le couviez encore un peu

avant de le laisser sʹenvoler; il nʹa guère de plumes encore, le nid lui convient pour un

temps; nous le reprendrons lʹan prochain. Sérieusement, je suis bien aise quʹil retourne à

vous; on ne saurait voir sans inquiétude une chère petite âme si fraîche, si gentille, sʹaven‐

turer dans notre immense monde de Paris, sans guide et sans appui. Plus il est enthou‐

siaste, confiant, illusionné, plus il serait aisément trompé ou séduit. Lʹexpérience lui don‐

nerait bien quelque rude leçon, mais cʹest un triste moyen, quand il vient sans gradation et

trop brusquement. Je nʹai, du reste, vu cet enfant que deux fois, sans autre expansion de

part et dʹautre que dans lʹordre de généralités banales, mais il nʹest pas difficile à pénétrer,

il me semble; je lʹaimerai bien aisément. Je crois seulement que je ne lui suffirais pas et que

dʹautres auraient bien plus de prise que moi sur lui.

100


Vous mʹavez promis une lettre, cher ami, je lʹattends. Depuis bien longtemps, nʹest‐

il pas vrai, rien dʹintime ne sʹest écoulé de vous à moi; quoiquʹen dise Gavard, lʹimplicite

ne suffit pas, la forme est essentielle aussi; nous ne saurions ici‐bas nous en passer. Vous

avez des ennuis sans doute. Quelques mots me sont arrivés en lʹair là‐dessus, assez pour‐

tant pour me faire comprendre quʹune âme faite comme la vôtre a dû être péniblement

froissée. Cʹest un anneau de plus à la chaîne que tous il nous faut traîner, cher ami, et qui

sʹallonge à chacun de nos jours. Que cela doit être lourd à la fin, et que le repos doit sem‐

bler doux quand on lʹa déposée. Vous nʹavez guère souvent pensé ainsi, ne vous plaignez

donc pas trop. Dieu, en somme, a été tendre pour vous. Que je me garde bien aussi de me

plaindre pour ma part; tant dʹautres méritaient plus et ont bien moins obtenu.

Jʹai à peine entrevu Théodore depuis son retour, quoique nous ayons été assez lon‐

guement réunis; les occasions de se parler autrement quʹen phrases ayant cours sont rares

ici. On gagne pourtant quelque chose à sʹentendre dʹun peu plus près, quand de part et

dʹautre, on a quelque droiture et bonne intention.

Dites‐moi, mon cher Victor, bien des choses de votre intérieur, de votre chère petite

femme surtout; je désire bien garder toujours ma petite place au coin de votre feu, bien

que je ne puisse guère vous promettre la pareille, nʹayant, à vrai dire, presque ni maison,

ni feu. Je dois vous dire pourtant, cher ami, à vous qui prenez si tendre intérêt à nous, que

la paix règne depuis un long temps chez nous. Paix de tolérance, il est vrai, plus que de

sympathie et dʹaffection; mais nʹest‐ce pas beaucoup déjà. On espère si aisément que par‐

fois je me surprends à y chercher quelques indices dʹun mieux bien établi pour lʹavenir. La

main de Dieu est nécessaire pour cela; ne vous lassez donc pas, cher Victor, de Le prier

avec moi. Ce lien, et de foi et de prières, nʹest‐il pas dʹailleurs entre nous le plus sûr gage

de la durée de notre fraternelle affection.

Votre dévoué frère et ami

Le Prevost

73 à M. Levassor

Dévouement et zèle de MLP. auprès des pauvres. Une bienfaitrice est malade, acceptation chrétienne de la maladie.

Demande instante de prières pour sa femme, quʹil a convaincue de porter une petite médaille.

Paris, le 29 décembre 1837

Mon bien cher ami et frère en J.C.,

Jʹai reçu votre lettre avec les 30f pour le loyer de vos pauvres femmes; je tâcherai de

réunir le reste et jʹespère que la Providence y pourvoira pour cette fois comme par le passé.

Je suis, à lʹoccasion de ces pauvres dames, chargé dʹune commission pour vous de la

part de M me Houdan. Elle vous avertit quʹelle nʹa plus possibilité désormais de gérer les

petits intérêts que vous lui aviez confiés et quʹelle sera remplacée dans ce soin par M elle

Montvoisin (actuellement demeurant avec M elle Dumay) à qui vous ferez bien dʹenvoyer

des fonds, attendu que les ressources laissées par vous sont entièrement épuisées.

Vous savez peut‐être déjà, mon cher ami, pourquoi la bonne M me Houdan vous

donne cet avertissement; cʹest parce que sa santé est tellement altérée depuis plusieurs

mois que toute occupation extérieure lui devient impossible. Jʹignorais le triste état de cette

excellente dame et jʹai été douloureusement frappé de sa position; elle est telle, mon cher

ami, que quelques semaines semblent le terme de sa carrière. Depuis un certain temps, sa

101


poitrine sʹest affectée de la manière la plus grave, et les soins et la science ont échoué pour

y porter remède. Sa résignation et sa patience sont telles quʹon les pourrait attendre dʹune

âme si généreusement donnée à Dieu, et Dieu, à son tour, lʹen récompense par de grandes

consolations spirituelles. M gr de Nancy lui vient dire la S te Messe fréquemment dans son

appartement et tous les cinq jours la S te Communion lui est donnée par autorisation de M gr

lʹArchevêque de Paris.

Jʹajoute, mon cher ami, et cʹest un point essentiel, que du 3 au 12 janvier, le Prince

Hohenlohe doit faire une neuvaine à son intention. La malade demande le suffrage de vos

prières les plus ferventes; les pratiques sont laissées au choix avec simple recommandation

de dévotion et souvenir aux Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie.

M me Houdan espère beaucoup de cette pieuse intercession et attend par là son réta‐

blissement. Sans cela, mon cher ami, cʹest‐à‐dire hors le cas de miracle, la guérison est im‐

possible. Du reste, le sacrifice est consommé par la pauvre malade. Vous aimez Dieu assez,

lui disais‐je, pour le bénir encore, si au lieu de la santé, Il vous accorde surcroît de grâces

spirituelles. Oh! oui; a‐t‐elle répondu, sa très sainte volonté soit faite! Assurément, mon

cher ami, on ne peut se défendre dʹémotion en la voyant si faible, si épuisée; mais pourtant

nous ne saurions la plaindre, nʹest‐il pas vrai? Mourir ainsi est un sort bien digne dʹenvie

et puisse le Seigneur accorder à nos vœux une telle mort, fût‐elle bien prompte, fût‐elle

aussi pénible et douloureuse.

Adieu, mon cher ami, cʹest tout ce que jʹai le temps de vous dire aujourdʹhui, je vous

enverrai bientôt des renseignements sur les cours de St‐Sulpice.

Votre frère en J.C.

Le Prevost

(priez pour moi)

P.S. Ma femme a consenti à prendre une petite médaille, priez pour moi, cher frère,

bien instamment pour elle.

74 à M. Levassor

Renseignements sur les cours du Séminaire St‐Sulpice. Activités de la Société de St‐Vt‐de‐Paul et de lʹœuvre des

Apprentis. Décès de deux confrères, dont G. de la Noue. La conférence St‐Sulpice essaime à St‐François‐Xavier‐

des‐Missions.

Paris, le 19 février 1838

Mon bien cher ami et frère,

Il est grand temps de tenir la promesse que jʹavais faite de vous écrire; peut‐être

même jugez‐vous quʹil nʹest plus temps et que pour arrêter une détermination sur le point

dont vous mʹaviez parlé, il vous fallait plus à lʹavance avoir des renseignements. Les voilà,

mon cher ami, il vous restera encore tout le saint temps du Carême pour y réfléchir et pour

demander conseil au bon Dieu. St‐Sulpice étudiera après Pâques le dogme de la Grâce, en

morale, les Contrats. On ne saurait trouver plus importante matière et jʹespère bien que

vous voudrez venir ici la travailler. Vos confrères Estève, Lambert, de Goy et autres en ont

aussi un sincère désir; tâchez de les satisfaire, si cʹest dʹailleurs la volonté du Maître su‐

prême à qui vous appartenez.

102


Je ne sais si vous avez eu des nouvelles de notre pauvre M me Houdan; elle languit

encore toujours sʹaffaiblissant et déclinant de jour en jour. Le Seigneur accomplit en elle

lʹœuvre dʹune purification entière; espérons quʹaprès tant de souffrances, Il la jugera digne

du ciel. Son fils aîné est arrivé et se trouve près dʹelle. Il sera là pour lui fermer les yeux; il

est bien jeune, mais cʹest une leçon bien grande aussi et bien solennelle que celle de la mort

dʹune mère et d’une mère si chrétienne. Le souvenir lui en restera et influera sans doute

utilement sur son avenir. Puisque nous parlons de sujet si grave, je dois vous dire que

nous avons, ces jours passés, perdu notre cher confrère Gustave de la Noue, le poète,

lʹécrivain! Il est mort dans les sentiments les plus touchants de piété et de résignation. Un

autre membre aussi de notre section St‐Sulpice est mort le même jour et a été enterré à la

même heure. Il a été enlevé en 24 heures par une fièvre cérébrale, et si inopinément quʹau‐

cun secours religieux nʹa pu lui être donné; heureusement, il vivait en saint. Jʹespère que la

mort ne lʹaura point surpris.

Notre petite Société qui vous intéresse toujours va jusquʹici assez bien. Outre plu‐

sieurs sections nouvelles qui se forment en province, trois sʹétablissent en ce moment à Pa‐

ris; à St‐Nicolas , à St‐Germain‐des‐Prés et aux Missions. Cette dernière est une colonie de

St‐Sulpice. Elle sʹassemble chez les Lazaristes, près des reliques de notre bienheureux pa‐

tron saint Vincent de Paul. Nous espérons que cela lui portera bonheur et que lʹesprit de

charité sera au milieu dʹelle. Je la recommande ainsi que toutes les autres, à vos prières.

Nos apprentis vont bien, nous en avons 15; le bon M. de Kerguelen ne les a point encore

quittés. Une loterie est en action pour soutenir et agrandir cette petite œuvre. On parle

aussi d’un sermon. Si tout cela va bien, nous essayerons dʹavoir une nouvelle série dʹap‐

prentis qui seraient ciseleurs en bronzes. Priez bien pour que Dieu nous bénisse et que tout

cela soit purement pour sa gloire.

Vos bonnes femmes vont passablement. Le bon M. Urvoy 83 ici pour quelque peu de

temps, sʹoccupe de la chère M me Delatre. La fille de cette pauvre dame languit tristement et

marche, je crois, à une fin peu éloignée. Que de morts et de mourants! mon cher ami, cette

courte lettre en est toute pleine; mais, jʹen parle sans tristesse et vous mʹécouterez de

même, car tous meurent dans le Seigneur et nous ne pouvons quʹenvier leur sort. Adieu,

mon bien cher frère, je vous attends bientôt, votre présence me fera du bien et mʹencoura‐

gera à aimer Dieu que je sers avec un certain mouvement, mais je le crains, sans beaucoup

avancer... Adieu, je prie toujours pour vous, priez constamment pour moi.

Votre dévoué frère en J.C.

Le Prevost

83 Olivier Urvoy de Saint-Bedan (1812-1861), né près de Nantes, avait étudié à Paris et connut MLP. à la Conférence de St-Sulpice.

Son père s'étend opposé à sa vocation religieuse, ce n'est qu'en 1859, à plus de 46 ans, qu'il sera reçu dans l'Institut. "Par le désir, il

est le premier de tous nos Frères, à avoir voulu, bien avant 1845, s'unir à notre Fondateur pour se dévouer aux œuvres charitables."

(G. Courtin, Nos premiers frères autour de leur père, 1974, ASV). MLP. écrira qu'il "était le plus saint parmi nous; il pratiquait les

vertus religieuses à un degré bien rare de notre temps", (lettre 747).

103


75 à M. Levassor

A cause dʹun surcroît dʹoccupations, retard dans la correspondance. Cours du Séminaire St‐Sulpice. M. Levassor

devra y prolonger, de six mois, ses études.

[mars 1838]

Mon bien cher ami,

La loterie que nous avons faite ces jours

derniers pour nos petits orphelins a pris, et au‐

delà, tout le temps dont je pouvais disposer;

littéralement, je nʹai pas trouvé une minute

pour vous écrire; maintenant je suis en retard

sur tout, et en particulier, pour mes travaux

dʹadministration; je vous dirai donc seulement

deux mots en hâte.

Le premier: jusquʹà la fin de lʹannée,

comme je vous lʹai déjà dit, on doit voir dans

les cours du Séminaire les Contrats et la Grâce;

lʹan prochain, les Sacrements en général et en

particulier, lʹEucharistie, la Pénitence, lʹOrdre

et le Mariage.

Ce nʹest pas tout néanmoins, car, à moins de volonté expresse de votre Evêque,

vous devriez, si vous veniez ici, éprouver un retard de 6 mois pour votre ordination, et

prolonger ainsi de 6 mois votre séjour à St‐Sulpice. Ces 6 mois, me dit M. Lambert, seraient

employés à des études très utiles et très attachantes; je ne saurais trop vous en donner le

détail; il me semble, entre autres, quʹil a parlé dʹun cours de diaconat. Cette dernière partie

des renseignements (pour les 6 mois) mʹest venue par intermédiaire et nʹest pas, quant au

détail, suffisamment précise pour moi; si vous y teniez spécialement, je reviendrais moi‐

même et directement à la charge près de nos frères Estève et Lambert.

M. Urvoy sʹest chargé, à mon défaut, de voir Emile Courbe. Il avait fait votre com‐

mission; mais sans donner pourtant au prisonnier de secours d’argent que sa santé ni son

état ne paraissaient exiger.

Ceci, mon bien cher ami, ne compte pas pour une lettre; j’espère mieux agir pro‐

chainement et mʹentretenir plus à loisir avec vous; en attendant écrivez‐moi et si vous avez

besoin de nouveaux renseignements, demandez et vous recevrez.

Votre ami et frère en J.C.

Le Prevost

104


75‐1 à M. Ozanam 84

Sollicite un accueil fraternel pour un membre de la Conférence St‐Sulpice.

11 avril 1838

Mon bien cher ami et frère,

Je nʹai que le temps de vous écrire deux mots pour vous de

mander accueil favorable de votre part et de celle de nos amis de

Lyon, pour M. Cauvain, membre très fervent de la section de St‐

Sulpice. Bien quʹil ne soit que depuis peu au milieu de nous, je lʹai as‐

sez vu pour vous assurer quʹil est plein de zèle, fort pieux et très ami

des pauvres. Avec cela il ne saurait manquer de se trouver à lʹaise près

de nos amis de Lyon qui ne le cèdent à personne sur tous ces points.

Je me rappelle instamment à leur souvenir et en particulier à celui de mon bien cher M.

Chaurand, de M. La Peyrière et autres tous, car en vérité je me sens pour tous un cœur de

frère.

Nous allons bien ici, nous espérons Mgr de Paris à notre prochaine réunion générale;

soyez par la pensée au milieu de nous.

Je me recommande à vos excellentes prières et suis avec une tendre affection

Votre dévoué confrère

Le Prevost

75‐2 à M. Bailly

Démarches effectuées pour mieux loger lʹOeuvre des orphelins‐apprentis. MLP. cherche un successeur à M. de

Kerguelen, lʹactuel directeur.

1838

Monsieur et ami,

Ma femme a visité hier lʹappartement de la Rue dʹEnfer; elle ne peut sʹaccoutumer à

lʹidée dʹaller là, et comme il nous faut marcher ensemble, je nʹy pourrai moi‐même prendre

demeure. Du reste, en quelque lieu que soit lʹétablissement, jʹoffre volontiers dʹy aller 3 fois

par semaine si nos amis jugeaient que cela fut de quelque utilité.

Il me paraît que si lʹon pouvait simplifier les moyens, cela nʹen serait que mieux. Si,

par exemple, après nouveaux renseignements on jugeait M. Corman réellement propre à

remplacer M. de Kerguelen, trouver un local de 12 à 1500f pour les enfants seulement et

pour lui, serait peut‐être de plus facile exécution.

Dʹautre part, jʹai visité la maison Poiloup, elle conviendrait, à certains égards, très

bien. Deux petits bâtiments avec une cour séparée, situés au fond de la cour principale suf‐

firaient parfaitement pour les enfants. Le corps de bâtiment sur la rue pourrait être mis en

84 C'est la seule lettre connue de MLP. à F. Ozanam. Ce dernier cite plusieurs fois MLP. dans sa volumineuse correspondance. La

lettre 505 du 27 juillet 1843 à son cousin Henri Pessonneaux témoigne de la confiance qu'il avait en lui: "…je remettrai l'affaire

aux mains de M. Leprevost, c'est assez dire qu'elle sera mieux placée que dans les tiennes". Mais l'estime réciproque n'empêchait

pas les différences de points de vue. Dans une lettre du 27 avril 1840 à Joseph Artaud, Ozanam, précisant les activités de la Société,

écrit : "Il y a ensuite beaucoup de réunions sous les toits des sacristies; mais cette disposition cléricale s'efface un peu, en même

temps que diminue l'influence de MLP. On a obtenu la démission de son titre de vice-président général, ce qui est beaucoup, car ce

fonctionnaire est presque désigné pour succéder au président." En fait, MLP. resta vice-président jusqu'en mai 1844, où il fut remplacé

par Cornudet (cf. Foucault, La Société de Saint-Vincent-de-Paul, 1932 p.76).

105


location dʹappartements bourgeois et se prêterait à telles dispositions quʹon lui voudrait

donner. On voudrait de tout cela (par adjudication) 3000f.

Si vous jugiez à propos de prendre renseignement sur M. Corman, il a été présenté

par M. Bouvier.

Je clos en hâte ce brouillon presque aussi, jʹallais dire, mal écrit que vos propres let‐

tres; puisse‐t‐il nonobstant être, comme elles le sont toujours, favorablement accueilli.

Je suis, avec des sentiments respectueux

Votre dévoué serviteur et ami

Le Prevost

Vendredi matin

75‐3 à M. Levassor

Se séparer du monde nʹentraîne pas la rupture des liens de charité. Félicitations à son ami pour la fidélité à sa

vocation, malgré les épreuves. Obstacles que lʹon rencontre dans le monde. Affirmer avec saint François de Sa‐

les:ʺNos imperfections sont instruments de salutʺ. Mariage dʹun confrère de St‐Vt‐de‐Paul, Le Taillandier.

[mai 1838]

Mon cher ami et frère en J.C.,

Je suis dʹautant plus sensible aux reproches de votre amitié que je ne saurais trouver

refuge dans ma conscience, jʹy rencontrerais un juge encore plus sévère pour gourmander

ma paresse et ma négligence. Je fais donc humblement mon mea culpa et mʹen remets à

votre indulgente charité pour me trouver quelque bonne excuse. Jʹaurais bien toutefois ceci

à alléguer que vous êtes désormais en si saint lieu, sous si bonne garde, que mon affection

rassurée peut déposer toute sollicitude; mais cela ne fait point excuse: est‐il si saint asile

que notre faiblesse ne sʹy laisse surprendre, garde si vigilante que le démon, complice avec

nous, ne sache lʹéluder? Dʹailleurs, pour être hors du monde, vous nʹavez point rompu

avec lui les liens de charité; comme les saints continuent de chérir dans le ciel ceux quʹils

ont aimé sur la terre, dans votre pieuse retraite vous avez encore souvenir de nous, vous

priez pour nous, vous nous désirez en bonne voie, vous pleurez de nos peines et vous

vous réjouissez de nos joies. Oh! que je me garde bien, mon cher ami, dʹinterrompre des

relations si précieuses; jʹen ai trop grand besoin, et si jamais ma mollesse les négligeait, re‐

prenez et grondez, la charité le veut, entrez en sainte colère et Dieu vous en bénira.

Jʹai été singulièrement édifié, mon cher ami, de la noble fermeté avec laquelle vous

mʹavez répondu quand jʹémettais quelques craintes sur les suites, pour votre vocation, des

événements survenus dans votre famille, le sacrifice nʹa point été fait à demi; Dieu vous a

paru définitivement la meilleure part, vous lʹavez choisie et vous ne la laisserez point re‐

prendre; ainsi se confirme, à lʹépreuve et par les faits, et de plus en plus, votre vocation.

Oh! oui, Dieu est la meilleure part, et bienheureux ceux qui peuvent lʹembrasser unique‐

ment! Dans le monde, quoi quʹon fasse, en tendant les bras au Seigneur, on étreint avant

Lui ce qui se trouve à la traverse, et si, dans une ardeur sainte, on veut écarter ces obstacles

importuns, on nʹen a pas le droit, tous crient et réclament, par la chair, par le sang, le sen‐

timent, la convenance, tous ont propriété sur vous; il faut plier, se soumettre, ce nʹest quʹà

travers cela quʹon peut à de rares moments, et bien imparfaitement, pénétrer jusquʹà Dieu.

Ainsi, cher ami, en est‐il pour moi; dʹautres font mieux, je le sais, et je mʹen réjouis pour la

106


gloire de notre divin Maître; mais le grand nombre est comme moi, le monde les oppresse,

ils ne sauraient le vaincre ni sʹen dépêtrer.

Cʹest triste chose, cher ami, de marcher toujours sans avancer jamais, et en sʹaperce‐

vant souvent quʹaprès bien des jours on a reculé, on est plus loin du but! Mais à qui donc

vais‐je faire pareille doléances, ne le savez‐vous pas aussi, cher ami, nʹavez‐vous point tra‐

versé ces épreuves autrefois, et même aujourdʹhui, pourquoi ne lʹavouerais‐je pas: nʹavez‐

vous pas vos luttes aussi? Oh! oui; en vain je feins que le parfait repos est pour ceux qui

vous ressemblent, le parfait repos nʹest quʹau ciel. Partout, lʹEsprit‐Saint lʹa dit,. la vie de

lʹhomme est mauvaise, partout, excepté au sein du Seigneur, du Père qui est dans les

cieux, du Maître divin qui veut tous là‐haut nous recueillir sous ses ailes. Oh! sʹalléger

pour y courir plus vite, cʹest beaucoup déjà, cʹest tout ce qui nous est permis, cʹest ce que

vous avez fait, cʹest ce que je nʹai pas eu le courage de faire; cʹest pourquoi je vous envie et

vous dis bienheureux. Cʹest pourquoi, quand vous vous plaignez, je vous trouve injuste et

je dis: Dieu nʹa donc point quelques créatures sans plaintes ni gémissements, le bénissant

toujours, contentes de la part quʹil leur a faite. Je murmure ici et mʹafflige de ma misère;

ailleurs, cʹest même chose: les plus saints seulement compriment leur douleur et gémissent

dans le cœur de Jésus! Armons‐nous de courage, mon ami, gardons nos faiblesses, tour‐

nons‐les même à profit, en nous humiliant, en acceptant notre abjection et disons avec

saint François de Sales: ʺOh! bienheureuses et chères imperfections, vous me serez instru‐

ments de salutʺ.

Vos comptes, cher ami, sont faciles à régler pour le passé et pour le présent. Sur les

60f que jʹai reçus il y a trois mois, jʹai donné 30f à M me Houdan et 30f à moi; quant aux 60f

que votre lettre mʹannonce, je nʹai vu encore ni eux, ni le parent qui les devait apporter.

Tout ici comme toujours, les saints persévèrent, dʹautres lan‐

guissent et je suis de ceux‐là; nos petites œuvres se soutiennent.

Notre ami Le Taillandier se marie à la fin du mois 85 ; il va au Mans et

prend un établissement industriel (fabrique de sucre).

Jʹoublie peut‐ être dʹautres pareilles nouvelles, mais sʹil en est

ainsi, vous rectifierez le compte à votre passage ici. Tâchez que ce

soit au plus tôt. Adieu, mon bien cher frère, priez pour nous, pauvres

pécheurs, priez notre Mère bien aimée et son divin Fils; je les prierai

de mon mieux aussi pour vous.

Souvenir de vénération au bon M. Lecomte et à vous, tendre affection.

Votre frère en J.C.

Le Prevost

Jʹoubliais de vous dire pour M. Lecomte que le début de M. Joseph de Mirebeau,

son élève, a été très brillant. Il nʹa point prêché (je mʹexplique) au dehors, mais seulement

devant sa Communauté. Les juges sévères qui lʹentouraient ont été émerveillés. Du reste,

sa régularité, sa piété fervente sont également édifiantes, on le regarde comme un homme

de grande espérance.

85

Le mariage aura lieu le 7 juin. Ce qui nécessite de retarder d'un an la lettre 70 (cf. supra note 81), datée initialement du mois de

mai 1837.

107


76 à M. Pavie

Vivre et aimer, cʹest tout un. MLP. se plaint dʹavoir trop dʹactivités; cependant, ce quʹil fait, il le fait pour Dieu.

Sa vraie vie est toute entière à Dieu. Marcher ferme malgré les obstacles du chemin.

Paris, 1 er juin 1838

Savez‐vous bien, mon très cher Victor, quʹà force de compter lʹun sur lʹautre, nous

finissons par nous endormir; ce sommeil, oh non! ne serait pas la mort, loin de nous une

pareille pensée, mais il suffit que cela en ait lʹimage pour que cela semble bien triste; ré‐

veillons‐nous, cher ami, et que nos cœurs battent bien fort pour témoigner que nous vi‐

vons ou que nous aimons, car cʹest tout un. Jʹai sous les yeux votre dernière lettre qui date

de cinq grands mois, et qui pourtant après si long espace est encore si chaude dʹexpansion

quʹà ce moment je mʹen sens tout ravivé. Je vous en conjure bien, mon cher Victor, soyez

comme toujours le plus généreux et le plus fidèle de mes amis; écrivez‐moi quand même

et jamais, jamais ne cessez de compter sur moi avec cette assurance qui mʹhonore et me re‐

lève un peu aux heures dʹabattement. Il faut bien vous dire, pourtant, cher ami, que mon

silence ne provient pas, comme vous le semblez croire, dʹune disposition trop contempla‐

tive, ni de lʹenvahissement toujours croissant des exercices pieux, tant sʹen faut. Ce serait

une belle excuse près dʹun cœur aussi chrétien que le vôtre, je le sais; mais je ne puis me

lʹapproprier; il y a, au contraire, cher Victor, trop de menus actes dans ma vie, trop dʹacti‐

vité extérieure, trop de concessions aux choses du moment; chaque jour en ramène un

nombre plus que suffisant pour remplir toutes les heures. Chaque matin une mesure nou‐

velle se présente, jʹy satisfais tant bien que mal, mais cela nʹa point de bout. Est‐ce le résul‐

tat du trop plein de cette ville monstrueuse où nous sommes? Est‐ce faiblesse et insuffi‐

sance en moi? Je ne sais, mais cʹest ainsi et je dis vrai. Il sʹen suit, très cher ami, que tout ce

qui ne crie pas autour de moi avec autant dʹactualité, tout ce qui nʹest quʹau fond du cœur

intime, tendre, doucement remuant: Dieu, ma mère et vous, est négligé trop souvent et ne

se fait pas entendre. Pourtant, tout mon amour est là, toute ma vie, tous mes vœux.

Jʹélance çà et là quelques regrets ardents vers ces objets délaissés, vers Dieu surtout; lui qui

sonde les reins, il sait bien quʹau fond je donne aux exigences quotidiennes mes pas, mes

actions, mes pensées même et mes préoccupations, mais que ma vie, ma vraie vie, celle qui

est à moi et que le monde extérieur ne me prend pas, elle est à lui, toute entière à lui. Vous,

mon bien‐aimé Victor, dont lʹindulgence, dont la pénétration confiante a toujours ressem‐

blé envers moi à celle de la Providence, imitez‐là. Sous ce mouvement machinal, cet en‐

traînement des choses, sachez avec votre œil de frère démêler votre part. En vérité, elle y

est, je la sens et cʹest la meilleure, je vous lʹassure. Que jʹaimerais à persuader en ce sens

tous ceux, à leur degré, qui ont droit aussi de ma part à une affection manifestée, incarnée,

comme vous le dites. Oh! je ne nie point la dette, avec le temps peut‐être je paierai tout,

quʹil aient seulement patience; puis, si cette vie nʹy suffit, nʹen aurons‐nous pas une autre

où aimer, aimer tous et toujours, sera lʹunique affaire; là, je paierai avec usure. Je crains

bien, toutefois, de nʹobtenir merci avec de pareilles raisons que de vous seul, mais cʹest dé‐

jà beaucoup.

Et vous, mon cher Victor, passons à vous, cela vaut mieux, et vous, à quel point

êtes‐vous de la grande échelle où nous grimpons tous, si lestement les uns, si lourdement

les autres, si ridiculement ceux‐ci, si noblement ceux‐là? Vous êtes dans ces derniers, je

suis sûr, vous poursuivez comme vous avez commencé, vous rendez heureuse la chère et

bonne petite âme que Dieu a unie à la vôtre, vous encouragez et maintenez dans le bien

108


vos amis et dʹautres encore: travail, étude, amour saint, prière, voilà tel que je vous vois,

cher ami, le fond de votre vie; voilà comme je vous veux et comme je vous demande à

Dieu chaque jour.

Cʹest une grande tâche assurément de marcher ferme en pareille ligne, malgré les

obstacles, les circonstances de lieux, de temps et de tout ce qui fait scandale à nos pieds,

mais cʹétait la seule chose qui vous convînt et, jʹai bonne confiance, vous la tiendrez inva‐

riable jusquʹau bout. A ce plan général que je sais déjà, ne manquez pas, cher ami, dans

une toute prochaine lettre, dʹajouter quelques détails et indications plus précises qui me

permettent, avec cette familiarité affectueuse que vous mʹavez toujours concédée, de sui‐

vre jusquʹaux plus petits sentiers cette vie qui mʹest si chère.

Je nʹai point vu Théodore depuis quelque temps, il était sorti quand je lʹai cherché

dernièrement. A une visite précédente, jʹai trouvé chez lui Nerbonne, mais je ne lʹai guère

entrevu. Gavard aussi y était, et cʹétait fête pour nous deux de nous revoir après si longue

absence. Nous en sommes là, malgré la volonté très cordiale, je le crois, de part et dʹautre,

de nous rapprocher, nous nʹy arrivons quʹà des temps qui font date et époque. Autour de

vous, cher ami, cela doit être plus mouvant, on se voit tous les jours presque. Notre cher

Adrien et quelques autres encore que je vous sais, vous sont si assidus que vous avez

peine à ne nous pas prendre en pitié, ici, nous qui courons toujours sans jamais arriver.

A propos de visites trop rares et bien souhaitées, à quand la vôtre, cher ami; voilà

une grande année passée et point de Victor; venez, sʹil se peut, vous serez comme jadis no‐

tre point dʹunion, et, pour quelque temps les beaux jours reviendront, sans compter encore

le bon souvenir que cela laisse et tous les relâchements que cela renoue! Cʹest vraiment une

œuvre morale, sinon mieux encore, qui vous appartient là. Jʹai quelque envie de dire que

cʹest un devoir et vous viendriez, car jamais en vain le mot a‐t‐il frappé lʹoreille de notre

Victor?

Adieu, bien cher ami, mille amitiés et des meilleures à votre chère âme, à tous ceux

que vous aimez.

Votre ami et frère

Le Prevost

P.S. Je dois une lettre à Adrien. En attendant embrassez‐le pour moi.

77 à M. Levassor

Démarches pour des livres. A Notre‐Dame‐des‐Victoires, MLP. fait prier pour sa femme.

Jeudi 6 septembre 1838

Mon cher frère,

Dʹaprès les renseignements que je me suis procurés, il paraît que vous pourrez avoir

dans les prix fixés dans votre esprit les ouvrages de saint François de Sales et la Bible. Je‐

nʹai point vu seulement le premier de ces livres relié en deux volumes. Il existe sans doute

en dʹautres magasins que ceux où mes indications ont été puisées. Adieu, mon bien cher

frère, je me recommande toujours à votre bon souvenir devant Dieu.

109


Jʹai fait recommander aux prières de la pieuse confrérie du Saint Cœur de Marie, à

la paroisse des Petits Pères 86 , une personne que vous savez et dont la conversion me ren‐

drait bien heureux. Joignez vos vœux aux nôtres, mon cher ami; le Seigneur est si bon! Il

nous exaucera enfin. Allez‐y donc de tout cœur, je vous en conjure, en vous adressant au

Saint Cœur de notre Mère.

Je nʹoublierai pas de prier pour votre frère.

Votre dévoué frère en J.C.

Le Prevost

78 à M. de Montrond

A son ami qui rentre dʹun séjour en Suisse, MLP. avoue que, cette année, la vie sédentaire lui a pesé. Mais la pré‐

sence de Dieu ne lui a pas fait défaut. M. Levassor sʹapprête à venir à Paris.

Paris, 20 octobre 1838

Mon cher ami,

Jʹai été vraiment heureux, après votre si longue absence, de recevoir de vous une

lettre qui mʹapportait directement de vos nouvelles. Quand on laisse, comme vous un peu

de son âme dans tout ce quʹon écrit, on est bien sûr de réjouir le cœur dʹun ami, en sʹentre‐

86 C'est la paroisse de la Basilique Notre-Dame-des-Victoires, place des Petits-Pères. Le 3 décembre 1836, l'abbé Desgenettes avait

consacré sa paroisse au Très Saint et Immaculé Cœur de Marie, refuge des pécheurs. Ce fut l'une des grandes dévotions mariales

de MLP. et il y emmenait régulièrement son "cher troupeau de la Sainte-Famille". Une fois l'Institut fondé, la communauté ira

souvent en pèlerinage à Notre-Dame-des-Victoires remercier la Vierge pour toutes les grâces reçues, mais surtout la prier pour obtenir

les vocations dont elle avait un urgent besoin.

110


tenant avec lui, même à distance, et par lʹintermédiaire dʹune lettre, quelquʹinsuffisant que

soit dʹordinaire ce moyen.

Je vous en remercie donc beaucoup, mon très cher ami, et viens vous répondre avec

un empressement qui vous prouve combien me sont précieux les témoignages de votre af‐

fection. Nous nʹavons point chez nous, comme vous, la joie dʹaller un peu respirer le grand

air des montagnes, pas même celui des bois, ni des champs. Nous avons gardé le logis

toute cette saison, non sans gémir parfois à travers les barreaux de la cage, non sans se‐

couer aussi la chaîne qui nous semblait, dans ces derniers jours surtout, bien lourde à traî‐

ner. Tout le monde, de tout étage et condition, les saints comme les mondains, les riches et

ceux qui voudraient lʹêtre, tous sʹenvolaient, cʹétait une vraie désertion.

Heureusement, Dieu est partout et demeure avec ceux qui restent, en même temps

quʹil est avec ceux qui sʹen vont. Nous ne pouvions donc pas nous plaindre ni nous dire

délaissés. Là où est Dieu, tout est bien, puisquʹIl était avec nous, le lieu nʹimportait plus.

Malheureusement, cʹétait nous peut‐être qui nʹétions pas avec Lui! Vous quʹIl aime et quʹIl

écoute, nʹoubliez pas, mon cher frère, de lʹinvoquer souvent pour nous.

Vous apprendrez avec joie, jʹen suis assuré, que notre bon ami Levassor sera bientôt

dans notre voisinage. Il doit, me dit‐on, arriver ici prochainement, pour achever son Sémi‐

naire. Il a, ces jours derniers, marié son frère en Normandie, à la satisfaction de tous.

Jʹai fait votre commission, pour le tableau, selon votre désir, etc. etc.

Adieu, mon bon ami, ne mʹoubliez pas devant Dieu, et croyez à la cordiale affection

de votre ami et frère.

Le Prevost

79 à M. Pavie

Il se réjouit de la future naissance chez les Pavie. Lʹenfant, don de Dieu. MLP nʹa pas eu ce bonheur familial. Ac‐

ceptation de ce sacrifice. Il cherche du travail pour ses petits orphelins.

Paris, 12 novembre 1838

Mon bien cher Victor,

Vous serez père; jʹen ai béni Dieu du plus profond de mon âme. Oui, Dieu devait à

sa divine bonté de ne point laisser votre bonheur imparfait. Il se devait dʹajouter une der‐

nière faveur à toutes celles quʹil vous a déjà faites, afin que vous ne puissiez dire que de

tous les dons que sa main de père peut verser, il vous en ait manqué un seul. Maison,

foyer, famille, cercle nombreux dʹamis, santé, riche aisance, dons dʹesprit, dons du cœur et

par dessous tout, don de la foi, joie de connaître lʹauteur de tant de biens, de lʹaimer dʹun

cordial amour, de lui rapporter tout, de lui faire hommage de tout, oui de tout, de vous‐

même et plus que vous‐même, de votre bien aimée femme et de lʹenfant quʹelle a conçu.

Oh! oui, vous serez heureux, mon très cher Victor, et Dieu est immensément bon, et je

veux que vous et moi nous lʹaimions à cause de tout cela encore davantage. Voyez aussi

quelle grâce tout aimable il a mis en son procédé envers vous. Il vous a laissé souhaiter

pour un temps cette faveur pour quʹelle fut mieux appréciée, mieux demandée aussi par

vous. Il vous a ainsi procuré le bonheur de prier, de prier ensemble et avec larmes, dʹobte‐

nir enfin par des vœux, des pèlerinages, de saintes promesses faites à vous deux devant

lui, votre Père, devant la Vierge sainte, votre Mère, dʹobtenir par tout cela ce que vous

étiez venu à considérer comme le plus grand bien du monde. Autrement, cet enfant nais‐

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sant naturellement, vous lʹeussiez pris comme votre œuvre. Mais Dieu vous a permis de

voir que cʹétait Lui qui donnait la vie et non pas vous, et Il grave aussi profondément dans

votre esprit cette sainte vérité que cet enfant lui appartient, que du jour de sa naissance, il

doit être consacré et offert non seulement comme votre premier‐né, mais encore comme

lʹenfant Dieu‐donné, fruit des entrailles de la divine miséricorde.

Je nʹai pas, mon très cher Victor, lʹintention, croyez‐le bien, de vous rappeler tout ce‐

la; mon cœur me dit que tout cela était dans le vôtre, et jʹabonde en ce sens par cette tendre

et intime sympathie qui me fait entrer en vous, comme vous entrez en moi. Ainsi votre

joie, je vous le dis, est ici bien comprise, bien partagée. Je goûte par ma vive affection le

bonheur quʹil nʹa pas plu à Dieu de me donner directement. Cʹest une sorte dʹadoption

pour lʹenfant qui naîtra: Rachel, dans lʹancienne loi, était tenue comme mère des enfants

nés dʹune femme de son choix; quʹil en soit ainsi entre nous. Jʹaurai par là une prospérité et

ma stérilité sera consolée. Jʹai admiré, du reste, votre délicate bonté, qui vous fait presque

me demander pardon dʹun bonheur qui accroît encore votre supériorité sur moi. Soyez en

paix, cher ami, mon âme nʹa pas été un seul instant troublée, ma joie a été sans mélange,

sans retour intéressé sur moi‐même. Quand le Seigneur exige un sacrifice, il aide aussi à le

consommer; il mʹa donné la force dʹaimer et dʹadorer sa sainte volonté.

Je nʹai point encore vu Théodore, sans doute il nʹest point encore ici; je lʹattends avec

double impatience, et pour lui que jʹaime cordialement et parce quʹil mʹapportera de vos

nouvelles à tous. Jusque là adieu, mon bien cher ami, mille affections bien dévoués à votre

chère amie, à votre père et à tous, Adrien en particulier.

Votre ami et frère

Le Prevost

Je vous remercie de votre zèle à placer les lithographies pour nos petites orphelins.

Je ne sais si on vous a dit quʹune partie dʹentre eux sont occupés à fondre des caractères

dans lʹimprimerie de M. Bailly: ils manquent quelquefois de travail, cʹest un chagrin pour

nous. Je désirerais donc que vous prissiez, si cela se peut, sans préjudice dʹaucun arrange‐

ment, vos caractères à cette fonderie; si cela vous semble praticable, dites‐le. Je vous ferais

parvenir le spécimen de tous les caractères que nous pourrions vous fournir. Je nʹai pas

besoin de dire que ces enfants ne sont que les aides dʹhabiles ouvriers et que les produits

ont toute la perfection quʹon peut souhaiter.

79‐1 à M me Bailly

Invitation à la promenade des orphelins à Meudon.

Vendredi 26 juillet 1839

Madame,

Nos petits enfants, que nous devons conduire à la campagne dimanche prochain,

seraient doublement heureux si M. Bailly et sa famille étaient de la partie et voulaient bien

se joindre à nous pour cette petite fête87 ; je viens donc solliciter en leur nom cette faveur et

87 L'un des fils de M. Bailly, Vincent de Paul, plus tard Assomptionniste et fondateur du journal la Croix, se rappelait avoir vu MLP.

avec les orphelins-apprentis. "Le premier souvenir que nous avons conservé de MLP. nous reporte vers 1838; il était au milieu d'un

petit peuple d'apprentis, les premiers qui aient formé une œuvre à Paris, place de l'Estrapade. Dans quel abandon était l'enfance ouvrière

alors"! Vt-de-P. Bailly, Pieux souvenirs, in Bulletin de l'Union, 7.11.1874, cf. Boissinot, Un autre saint Vincent de Paul,

1991, p.112.

112


vous prie dʹemployer votre crédit près de M. Bailly que mes instances nʹont pas entière‐

ment déterminé.

Nos enfants, qui ont la mémoire de leur âge, ont dʹailleurs le souvenir encore tout

frais dʹun pâté très appétissant dont vous leur avez fait don, il y a deux ans, pour pareille

fête; ils nʹoseraient assurément demander la même grâce pour cette fois mais moi, je serai

moins honteux et je parlerai pour eux, sachant, Madame, lʹintérêt si bienveillant que vous

portez à nos orphelins et lʹempressement que vous mettez en toute occasion à vous rendre

à leurs vœux.

Le but de notre promenade sera Meudon avec retour par St‐Cloud; le bateau à va‐

peur aura place pour nous, je lʹespère; il nʹy aurait donc point trop de fatigue pour vous si

vous consentiez à faire cette petite excursion.

Agréez, Madame, lʹhommage du sentiment respectueux avec lequel je suis

Votre très humble et très dévoué serviteur

Le Prevost

80 à M. Pavie

Joies de la paternité. Encouragement à développer la Conférence St‐Vt‐de‐Paul dʹAngers. Esprit dʹhumilité dans

les œuvres: ʺDieu ne trouve pas dignes de grandes choses ceux qui se trouvent trop haut pour les petitesʺ. Diffu‐

sion du livre édité par ses soins , Vie de saint Vincent de Paul

1er septembre 1839

Mon cher Victor,

Vous avez maintenant tant et de si chers objets pour occuper vos affections que

vous seriez peut‐être excusable de nous oublier un peu, nous qui sommes loin et moi sur‐

tout qui vaux si peu. Jʹatteste pourtant quʹil nʹen est rien; nous nous sommes promis autre‐

fois que rien ne prévaudrait contre notre affection et ce nʹest pas vous assurément qui

manqueriez le premier de fidélité. Je voudrais seulement que vous mʹécriviez un peu plus

souvent, je vous répondrais et jʹen aurais le cœur plus satisfait.

Jʹai eu de vos nouvelles toutes fraîches ces jours derniers: jʹai rencontré Théodore,

que je ne savais pas revenu et qui mʹa parlé de vous tous, y compris le neveu dont, contre

sa propre attente, il est fort enchanté. Cʹest une merveilleuse chose que le sang et lʹaffinité

quʹil met entre nous a bien des secrets que notre courte vue ne pénètre pas. Je me plais à

mʹimaginer, quelquefois autant que je puis et en procédant du connu à lʹinconnu, quelles

doivent être à vous vos joies paternelles, à vous que les sentiments naturels entraînent si

ardemment, à vous qui saviez déjà si bien aimer le reste; comment donc aimez‐vous cet

enfant qui marche, qui parle, qui vous appelle et vous serre avec ses petits bras, je crois

bien que je nʹai quʹune faible idée de tout cela; en Dieu pourtant toute affection doit se

comprendre. Si je savais au moins de ce côté fermement me rattacher, je resterais au ni‐

veau de tout. Jʹy tâcherai, ne fût‐ce que pour rester uni à vos affections les plus intimes et

comme toujours en prendre ma part.

Je suis allé pour voir votre bon père quʹon mʹa dit être ici. Je nʹai pu le rencontrer, il

est constamment en course, arrangeant tout, veillant à tout avec sa providence paternelle.

Il aplanit les chemins pour son fils Théodore et tâche sans doute que rien ne puisse heurter

son pied dans cette longue course quʹil va fournir. Tant de sollicitude et de soins sont bien

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touchants; cela console et rend heureux de voir cela. On aime mieux lʹespèce humaine en

la trouvant capable dʹun dévouement si généreux.

Jʹespère que vos travaux ne vous auront pas empêché de prêter assistance à la petite

Société de St‐Vincent‐de‐Paul qui sʹest formée chez vous 88 ; ne vous découragez point, je

vous en conjure, si cela est bien petit et dʹune simplicité un peu enfantine dans son com‐

mencement, je crois que les œuvres de Dieu se produisent ainsi pour lʹordinaire, afin de

servir dʹépreuve à lʹhumilité. Dieu ne trouve pas dignes de grandes choses ceux qui se

trouvent trop haut pour les petites. Cette Société a fait ici et en beaucoup de lieux encore,

un bien très réel. Jʹaurais une joie véritable à ce quʹelle prît racine tout à fait chez vous, et je

vous demande votre coopération cordiale pour y parvenir. Vous verrez que la récompense

ne vous manquera pas dans la suite.

Je fais mettre chez M. Th. Leclerc un ballot de 25 exemplaires de notre Vie de saint

Vincent (2 vol. in‐8) Le prix de librairie est de 7f 50; mais vendus par nous, ils ne se payent

que 6f sur lesquels 1f. est encore retenue par la Conférence de Paris ou de la Province qui

fait les placements, de sorte quʹon nʹa à nous tenir compte que de 5f pour chaque exem‐

plaire. Sur les 25 que je vous envoie, 12 (les couvertures pâles) ont des portraits un peu

plus soignés que les autres. Vous les donnerez à qui vous voudrez. Du reste, au premier

envoi que vous me demanderez après celui‐ci, toutes les gravures seront également bon‐

nes. Tâchez de pousser un peu cette petite affaire, qui nʹest pas sans intérêts pour la Socié‐

té.

Adieu, mon bien cher Victor, cʹest lʹami Hubert qui vous remettra cette lettre. Cʹest

un honnête garçon.

Mille souvenirs affectueux pour votre chère femme et aussi mille tendresses pour

son cher petit enfant.

Votre dévoué ami et frère

Le Prevost

Gardez‐vous bien de mʹoublier près de mes bons amis Adrien et son frère. Gavard,

Bruneau, Nerbonne, Léon.

81 à M. Pavie

La foi et ses richesses. Les petites œuvres de charité ne rebutent pas V. Pavie. Mérite de ces humbles et petites œu‐

vres. Lʹamitié selon lʹexemple du Christ.

6 janvier 1840

Mon cher Victor,

Vous mʹécriviez au jour de Noël, je vous réponds au jour de lʹEpiphanie, nous

sommes quittes. Car, si Noël est la fleur, lʹEpiphanie est le fruit. Quʹil mʹest doux, mon cher

Victor, que toutes ces bonnes et pieuses pensées, inspirées à votre excellente âme par le

grand mystère de notre foi, sʹépanchent tout naturellement vers moi; non pas que jʹen

prenne de lʹorgueil et que je mʹen croie digne, mais parce que cela me prouve toujours de

plus en plus que lʹunion de nos cœurs fondée sur une pareille base est à tout jamais assu‐

88 Elle avait été fondée vers la fin de l'année 1838 par Florestan Hébert qui, pendant ses études à Rennes, avait participé à la conférence

qui venait de s'y fonder. C'est rue St-Laud, chez V. Pavie, que la Conférence angevine se réunit. Autour de Hébert, il y a

Paul Beauchesne, Joseph d'Andigné, Victor Godard, J.B. Renier et Clément Myionnet, futur Frère de St-Vt-de-Paul. Le 1 er décembre

1839, V. Pavie en deviendra le trésorier. (Cf. Positio, p. 131-132)

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ée, tant que la base elle‐même nʹaura pas branlé. Or, qui de nous nʹespère, malgré sa fai‐

blesse permanente, rester jusquʹau bout sur cette pierre de la foi; nous lui devons nos plus

pures joies et nous savons que, hors de là, il nʹy en aurait plus pour nous de véritables dé‐

sormais, parce que qui a goûté celles‐là a le cœur trop grand pour les autres. Je me réjouis

aussi bien vivement à cause de vous en particulier. Vos dernières lettres sont pleines dʹune

ardeur fervente qui me prouve que votre âme va sʹexaltant de plus en plus; que ni les af‐

faires de ce monde, ni les joies du ménage, causes trop ordinaires de lʹaffaiblissement des

nobles inspirations, nʹont de prise sur vous, la flamme tend en haut et surmonte tout obs‐

tacle; ainsi fait lʹélan sublime de votre cœur. Jʹen bénis Dieu et lui demande quʹil me fasse

pareille grâce pour que nous marchions côte à côte et gagnions ensemble le but. Nos peti‐

tes œuvres de charité ne seront pas sans influence pour nous y aider réciproquement; mon

cœur a bondi de joie, je vous lʹavoue, quand jʹai reconnu que la simplicité de ces petits tra‐

vaux ne vous rebutait pas. Dieu mʹa montré quʹil a dʹimmenses grâces pour ceux qui, en

son nom, acceptent dʹhumbles et petites entreprises et les trouvent grandes, parce quʹelles

se font à cause de Lui.

Persévérez, mon bien cher ami, notre affection déjà grande par là sʹen accroîtra en‐

core et ce ne sera point le moindre des heureux fruits qui en viendront. Non, certes, notre

bien‐aimé Maître nʹa point proscrit les doux et tendres sentiments pour les âmes qui sont

siennes: Il usait de caresses pour les petits enfants, de vives effusions pour ses amis et de

prédilections intimes pour quelques‐uns. Il veut que nous lʹaimions avant tout et cʹest de

droit, mais quʹà cause de lui nous aimions aussi tous les autres, non uniformément, mais

en ordre et degrés, selon lʹaffinité de nos âmes. Celles‐là doivent nous être les plus chères

qui nous attirent le plus 89 Dieu a mis en elles ce quʹil nous faut, ce qui doit nous soutenir,

nous élever au‐dessus de nous‐mêmes et doubler nos forces pour avancer vers lui. Ceci, je

lʹai trouvé en vous dès lʹabord, cher ami, et à cette heure, je lʹy trouve encore. Saint Jean

sʹappuyait ainsi sur le sein du Maître bien‐aimé; que je vous sais gré de rappeler cet aima‐

ble souvenir. Saint Jean est mon patron. Que de fois lʹai‐je prié de mʹenhardir et de me

conduire lui‐même jusquʹau cœur de notre divin ami! Je lisais dans une Vie de S te Thérèse

(par M. Leboucher, curé de St‐Merry que vous lirez tout de suite, si vous mʹen croyez, avec

une autre vie plus rare du même auteur, la Vie de la Bienheureuse Marie de lʹIncarnation,

fondatrice du Carmel en France) je lisais ceci: elle priait pour une âme droite, mais égarée

pourtant, et, dans un élan de sublime familiarité, elle disait: ʺAttirez‐le à vous, ô mon Jé‐

sus, vous le voyez, il serait digne dʹêtre de nos amis!ʺ Cʹest ainsi que nous devons traiter

avec lui et par retour, aussi, avec ceux quʹil nous a donnés. Allons en cette voie, cher ami,

jʹy marcherai à grands pas, je vous assure, car je croirais suivre ainsi lʹexemple et la volonté

de notre Dieu.

Dites bien à votre douce amie quʹelle sera de moitié en tout cela. Je la crois aussi,

comme vous, bien chère à Dieu et bien digne de lui.

Mille choses affectueuses à tous nos amis, à Bruneau en particulier qui mʹaccuse, je

le crains, de négligence, quoiquʹil nʹy ait vraiment rien de tel en moi à son égard. Affection

aussi à tous les autres, à Adrien, à Godard et à ceux encore qui veulent bien se souvenir de

moi.

Merci de votre zèle pour le débit de S t ‐Vincent, je vous serai obligé de me faire tou‐

cher aussitôt quʹil se pourra lʹargent reçu. (5f par exemplaire seulement).

89 MLP. parle ici d'un attrait tout surnaturel et spirituel. Ce qui suit précise et complète sa pensée sur l'amitié chrétienne.

115


Adieu encore, cher ami, unissons nos prières, nos actes et toute notre vie; les meil‐

leurs comme vous paieront pour les autres et tous ensemble arriverons au but.

Votre dévoué frère en J.C.

Le Prevost

P.S. Tendre respect à votre bon père.

81‐1 à un Confrère de St‐Vincent‐de‐Paul.

Rapport sur la Conférence St‐Sulpice.

29 avril 1840

Mon cher confrère,

Jʹai lʹhonneur de vous adresser ci‐joint les notes qui mʹont été remises par le secré‐

taire et le trésorier de la Conférence de St‐Sulpice.

Je nʹai rien à y ajouter, la situation de cette Conférence étant à peu près la même en

ce moment quʹelle était lors de notre dernière assemblée générale.

Je suis, avec des sentiments bien affectueux

Votre tout dévoué confrère

Le Prevost

RAPPORT SUR LA CONFERENCE DE ST‐SULPICE 90

15 décembre 1835 M. Chaurand Président

M. Le Prevost idem

Section de St‐Sulpice de 1836 à 1840

7 avril 1840

Lʹorigine de la Conférence St‐Sulpice se confond avec celle de la Société de S t ‐Vincent. Elle a eu une

existence séparée dès que le nombre des associés a été assez considérable pour exiger leur répartition entre

plusieurs sections différentes. Les séances régulières de la section de St‐Sulpice ont commencé le 15 décem‐

bre 1835, sous la présidence de M. Chaurand, qui a été remplacé par M. Le Prevost, président actuel de la

Conférence.

ŒUVRES DE LA CONFERENCE ‐ Conformément au bien général de la Société, la section de St‐

Sulpice sʹest proposé la visite et le soulagement des familles pauvres de la paroisse, dont chacun des mem‐

bres visite régulièrement quelques‐unes. Afin dʹen rendre compte, non seulement de lʹétat matériel, mais

aussi de lʹétat moral et religieux de ces pauvres, la Conférence avait coutume, dans lʹorigine, de demander à

chacun des membres un rapport spécial et détaillé sur chacune de ces familles. Cette mesure qui produisit

dʹabord les meilleurs résultats, dut cependant être abandonnée quand le grand nombre des membres de la

Conférence permit dʹaugmenter considérablement celui des familles; on chargea alors, une fois par an, un

certain nombre de membres de faire une inspection de toutes les familles de la paroisse et de rendre à la

Conférence un compte général de leur situation. Cette mesure nouvelle nʹa pas encore paru suffire pour

donner à la Conférence entière, aux membres, au président et au secrétaire, une connaissance habituelle et

approfondie des besoins des pauvres, et la Conférence a décidé, en 1840, que 10 membres seraient chargés

dʹune manière permanente, de la surveillance dʹune section de la paroisse pour obtenir, aperçus dans lʹocca‐

sion, tous les renseignements nécessaires sur les familles visitées.

La Conférence de St‐Sulpice nʹa jamais mis dʹinterruption complète dans ses séances ni dans la visite

des pauvres. Seulement la première année, lʹextrême diminution de ses membres lʹa obligée de recourir pour

quelques semaines à la section de St‐Jacques. Durant les vacances suivantes, les membres restant à Paris se

sont efforcés de remplacer leurs Confrères en redoublant dʹassiduité; on nʹa abandonné, momentanément,

que les familles les moins nécessiteuses.

90 Ce document joint n'est pas de la main de MLP.

116


La Conférence, sans se borner absolument à la visite des pauvres, sʹest occupée activement de procu‐

rer des places ou du travail aux personnes de la classe ouvrière qui lui ont été recommandées, jusquʹà lʹéta‐

blissement de la Commission du placement qui sʹoccupe maintenant de satisfaire aux demandes adressées

de toutes les sections.

La Conférence de St‐Sulpice, surtout depuis quʹelle est présidée par M. Le Prevost, a toujours eu sous

son patronage direct la Maison des Orphelins; cʹest elle qui, la première, a organisé la loterie qui se tire an‐

nuellement au profit des jeunes apprentis.

Dans ses différents travaux, la Conférence a toujours trouvé un grand secours dans la bienveillance

de M. le Curé de St‐Sulpice qui vient de temps à autre visiter et présider ses séances.

PERSONNEL ‐ La section de St‐Sulpice a toujours été, à peu près, lʹune des plus nombreuses de la

Société de St‐Vincent. Formée dʹenviron quarante membres au commencement de 1836, elle en comptait plus

de cent à la fin de cette année ‐ cent cinquante au moins étaient inscrits sur ses registres en 1837, 1838. Mais

la formation de plusieurs Conférences voisines, que celle de St‐Sulpice a dû soutenir, à leur naissance, en

leur envoyant un certain nombre de ses membres, a peu à peu diminué son personnel; elle est composée, en

1840, dʹenviron cent vingt membres dont quatre vingts ou quatre vingt dix sʹoccupent activement de la visite

des familles. Le nombre des familles visitées a suivi les variations du nombre des membres; il est, en 1840, de

210 à 220.

NATURE DES SECOURS ‐ Les secours qui sont distribués aux familles consistent en bons de pain,

de bouillon, de viande ou de pommes de terre. Des secours extraordinaires en argent sont accordés pour les

besoins urgents.

Le vestiaire fournit un assez grand nombre dʹobjets dʹhabillement de tous genres, aux pauvres. Enfin

des draps et des couvertures acquises par la Conférence sont prêtées aux pauvres pendant leurs maladies ou

pendant les froids de lʹhiver.

RESSOURCES ‐ Pour subvenir à toutes ces différentes dépenses, la Conférence nʹa aucune ressource

régulière: aucun sermon de charité, aucune loterie particulière nʹa rempli sa caisse pour quelque temps à

lʹavance. Une seule fois, un legs de lʹun de ses membres lʹa mise à même de faire une distribution générale de

secours pécuniaire aux pauvres les plus nécessiteux. Ses revenus consistent dans le produit des quêtes faites

à chaque séance, ou les dons faits, de temps à autre, par M. le Curé ou quelques personnes étrangères.

Elle a cherché à y joindre quelques accessoires comme le placement de billets de souscriptions, soit

perpétuelles, soit bornées à la durée de lʹhiver, ou mieux de billets payables en une seule fois, sans engage‐

ment ultérieur. La vente des exemplaires de la Vie de S t Vincent, sur laquelle chaque Conférence avait un petit

bénéfice, lui a fourni pendant quelque temps un supplément de revenus. Quelquefois, elle a eu recours à la

vente de quelques objets donnés par des membres. Mais la régularité de ses faibles ressources lʹoblige à vivre

au jour le jour, sans avoir même de caisse remplie pour les besoins du lendemain, ou plutôt à se fier entière‐

ment dans la bonté de la Providence qui jusquʹà présent ne lui a pas manqué. 91

RECETTES ET DEPENSES ‐ Chaque année a amené une augmentation dans le chiffre des recettes et,

par conséquent, a permis dʹétendre les dépenses.

Recettes Dépenses

1836 1 569,50 1 495,55

1837 2 218,60 2 112,60

1838 3 429 3 509

1839 4 302,80 4 234

7 avril 1840 1 115,25 1 153,95

12 635,15 12 505,10

La Conférence ne sʹest pas bornée à procurer aux pauvres un soulagement matériel; les exhortations

de son président, celles de M. le Curé de St‐Sulpice et de tous les ecclésiastiques qui, de temps en temps, sont

venus la visiter, ont eu pour objet constant de graver dans lʹesprit des jeunes gens la nécessité dʹexercer une

action morale sur les indigents, de les ramener à la religion à lʹaide de la charité, ‐ et, au grand nombre des

membres de la Société de St‐Vincent, quʹils sʹétaient fait à eux‐mêmes un bien spirituel ineffable en travail‐

lant au salut de lʹâme comme au salut du corps de ceux qui leur sont confiés.

91 Le président n'aime guère voir la caisse pleine. "Jamais nous n'y laissons amasser de l'argent, notre habitude est d'aller au jour le

jour. Nous attribuons fréquemment des secours en argent; il y a telle misère qu'on ne peut secourir par des bons. Mais la plupart du

temps, la Conférence vote des secours sur les fonds qu'elle n'a pas encore; la Providence y pourvoit." Assemblées générales de la

SSVP., 21 juillet 1839, f.45.

117


SEANCES ‐ Les séances de la section de St‐Sulpice se tiennent, depuis le 13 décembre 1836 dans une

salle attenant à lʹéglise même. Les séances sʹouvrent avec une lecture pieuse qui depuis 1838, se fait dans la

Vie de S t Vincent: il a semblé que nulle part on ne trouvera des exemples plus beaux et plus pratiques de cha‐

rité que dans la vie de ce grand patron de toutes les bonnes œuvres, qui est aussi le Patron de notre Société

entière. 92

La distribution des secours en nature, les propositions et les demandes de places occupent la plus

grande partie de la séance qui se termine par la prière, ainsi quʹelle a commencé.

82 à M. Pavie

V. Pavie, âme de la Conférence dʹAngers. Ce zèle vient de Dieu. Vie des Conférences: conseil dʹordre pratique. Ce

quʹévoque le prénom de Joseph, que son ami a donné à son fils aîné.

18 mai 1840

Mon bien cher Victor,

Que je vous sais gré de me prendre ainsi pour intermédiaire de vos communica‐

tions avec notre petite Société centrale. Jʹy gagne des lettres plus fréquentes de vous et aus‐

si la joie de me trouver en participation directe avec ce que nos amis dʹAngers et vous sur‐

tout, mon cher frère, faites de bon et de charitable pour nos pauvres protégés. Je me

rappelle maintenant avec quelque honte que je nʹosais, durant le temps que vous habitiez

encore ici, vous parler de cette Société, ni vous demander dʹen faire partie. Je craignais

quʹelle ne fût trop petite pour vous; je vous faisais grand tort de vous croire si peu humble.

Et dʹailleurs, tout ce qui regarde Dieu et la charité est grand, et quoique rapetissé trop sou‐

vent par nos faibles mains, demeure assurément bien plus haut et plus digne dʹun cœur

généreux que les grands intérêts et les soins prétendus tels qui nous occupent si générale‐

ment. Vous êtes lʹâme, me dit‐on, de la Société dʹAngers, jʹen bénis Dieu de bien bon cœur,

mais sans aucun éloge pour vous, car lʹardeur pure et sainte qui est en votre âme, pour

tout ce qui est noble et bon, ce nʹest pas vous qui lʹy avez mise, ni conservée, ni épurée de

plus en plus avec lʹâge. Il ne faut donc louer que Dieu qui vous aime et à qui seulement

vous le rendez de votre mieux.

Le Conseil (pardon dʹun si gros mot) ne sʹest réuni quʹhier. Je lui ai soumis votre

demande. Par une répugnance peut‐être exagérée de tout ce qui ressemble aux signes de

ralliement et tendraient à nous produire au dehors comme une société se posant, ayant ses

insignes et ses moyens dʹaffiliation, la majorité des membres assemblés a pensé que mieux

valait peut‐être sʹabstenir de délivrer parmi nous des diplômes, titres ou cartes dʹadmis‐

sion, que pour nous, du moins, nous nʹen sentions pas ici le besoin et que si chez vous,

comme à Nancy ou ailleurs, on trouvait ce moyen utile, on devrait y pourvoir sans que la

Société centrale y intervint aucunement. On mʹa chargé expressément, toutefois, de vous

dire que cette opinion ne comportait aucun blâme de votre projet et que liberté tout entière

vous restait dʹy donner telle suite que le besoin de votre action locale vous paraîtrait ré‐

clamer. Après cela, jʹajoute que le portrait placé en tête de notre Vie de St Vincent est la pro‐

92 Dans une lettre à son ami intime, François Lallier, F. Ozanam écrivait de Lyon, le 17 mai 1838, à propos des réunions de la Conférence

de Lyon : "…nous lisons maintenant, au lieu de l'Imitation, la Vie de saint Vincent de Paul, pour mieux nous pénétrer de ses

exemples et de ses traditions. Un saint patron n'est pas en effet une enseigne banale pour une Société comme un saint Denys ou un

saint Nicolas pour un cabaret. Ce n'est même pas un nom honorable sous lequel on puisse faire bonne contenance dans le monde

religieux: c'est un type qu'il faut s'efforcer de réaliser, comme lui-même a réalisé le type divin de Jésus Christ. C'est une vie qu'il

faut continuer, un cœur auquel il faut réchauffer son cœur, une intelligence où il faut chercher des lumières; c'est un modèle sur la

terre et un protecteur au ciel; un double culte lui est dû; d'imitation et d'invocation." (L. 175, t.1, p.309).

118


priété de lʹœuvre de nos apprentis et que, sʹil vous convenait pour vos cartes projetées, en

pourrait en tirer telle quantité que vous en désireriez sur des feuilles que vous imprime‐

riez ensuite à votre gré. Ces gravures vous seraient données à 15f le cent sur papier grand

in‐8° ou petit in‐4°.

Des règlements vont aussi vous êtes

envoyés. Assez de Société. Dites‐moi vite

maintenant quelques nouvelles de vous et

des vôtres. Votre chère petite amie est de

moitié au moins dans tout ce que vous

faites, jʹen suis sûr, et Joseph y mettra aussi

un peu la main. Jʹaime ce cher enfant rien

quʹà cause de son nom. Cʹest un nom qui

signifie simplicité, humilité, obéissance, âme

droite, naïve, patiente, courageuse, âme

intérieure et saintement recueillie.

Que votre Joseph sera aimable, cher à

Dieu, à Jésus, à Marie et aux Anges, sʹil est

beau et bon comme son nom! En attendant,

je suis sûr quʹil crie et pleure, de la manière

la moins angélique possible. Je lʹaime pour‐

tant, cher ami, pour toutes sortes de raisons;

je nʹai pas besoin nʹest‐ce pas, de vous les

expliquer toutes?

Adieu, mille affections autour de

vous, au cercle intime et ensuite plus loin, en

allant toujours grandissant.

Votre ami et frère

Le Prevost

83 à M. Pavie

Nouvelles des familles Pavie et Salva. MLP. résume sa vie. Son amitié avec Gavard.

Paris, 28 septembre 1840

Très cher Victor,

Je profite du départ pour Angers du confrère Macé pour vous griffonner en hâte

quelques lignes. Je comptais vous écrire pour votre bon père, mais suivant la louable habi‐

tude de mes jambes boiteuses, elles sont arrivées chez Mme Ladame93 , tout juste au moment

où M. Pavie venait de monter en voiture: faites‐lui, je vous prie, mes excuses et dites‐lui

bien aussi tous mes regrets. Je nʹai vu personne depuis quelque temps qui vous approche.

Jʹignore donc si votre chère amie a donné une petite sœur au petit Joseph, sœur ou frère,

pourtant, car il nʹimporte, Dieu ne laissant pas le choix, fait la place de lʹune ou bien de

lʹautre en ce monde et dans le cœur de ceux qui devront accueillir le petit être nouveau‐né.

93

Propriétaire de la pension du même nom, sise au Quartier Latin, passage du Commerce, 1, rue St-André-des-Arts, où logent ses

amis angevins.

119


Ma sœur bien‐aimée est enceinte aussi en ce moment et bien près dʹaccoucher. Jʹaurai donc

à faire des vœux pour les deux chères créatures ensemble; puisse le bon Dieu les bénir

lʹune et lʹautre et les accueillir avec un tendre amour.

Je voudrais avoir bien des choses à vous dire sur mon compte, car je sais, cher ami,

combien vous intéresse tout ce qui me regarde; mais, en vérité, il nʹy a point dʹhistoire

moins curieuse que la mienne; par suite de mes goûts paisibles et de mes habitudes routi‐

nières, je tourne toujours et toujours dans le même rond, sans faire le moindre zigzag, ni à

droite, ni à gauche. Cʹest peut‐être bon en quelque sens; mais pour le récit, cela nʹy prête

pas le moins du monde. Il faut donc, cher Victor, que vous vous contentiez de ce som‐

maire général. Rien de très bon, rien de très mauvais, santés médiocres, fortune aussi,

cœurs assez paisibles, désir du ciel et confiance en Dieu. Voilà tout.

Votre vie à vous, cher ami, est moins insignifiante, vous vous garderez donc bien

dans votre réponse de nʹinscrire ainsi que des têtes de chapitre; dʹailleurs, jʹai, vous le sa‐

vez, lʹesprit un peu lent, je ne développe rien, je prends tout et sans plus, comme on le

donne; comptez là‐dessus et détaillez bien. Cʹest ce quʹil me faut; ceux que jʹaime à mon

gré ne sont jamais trop longs.

Il y a un temps considérable que je nʹai vu Gavard. Il me semblait quʹil avait si peu

dʹempressement à me rechercher que cela mʹa ôté la confiance de le poursuivre moi‐même.

Il est pourtant toujours aimable et bon quand nous nous voyons; mais, à tort ou à raison, il

me regarde comme un être dont la puissance est bien bornée et ne peut étreindre que ce

qui est tout près de lui. Cela est vrai, au fond, je lʹavoue; seulement, je crois quʹil nʹavait

pas cessé dʹêtre près de moi et quʹil entrait bien dans la sphère quʹil mʹest donné dʹembras‐

ser. Cela ne veut pas dire, cher ami, que je me reconnais comme un esprit exclusif. Jʹespère

quʹil nʹen est rien. Jʹaime assurément par le cœur tout ce que mes facultés si restreintes ne

peuvent atteindre, jʹadmets seulement, quant aux effets, que je nʹatteins pas bien loin. Vous

mʹacceptez ainsi, vous, mon cher Victor, mais tous ne sont pas si généreux et si indulgents.

Adieu, mille amitiés à tous nos amis autour de vous; ce nʹest pas ma faute, si je nʹai

pas vu Adrien Maillard lors de son dernier voyage. Dès que je le sus à Paris, je courus chez

M me Ladame, mais elle lʹavait à peine vu et ne connaissait point son adresse. M. Sainte‐

Beuve mʹa donné des nouvelles de Théodore mais un peu vieilles déjà. Jʹen aimerais bien

de plus fraîches. Je suis de cœur au milieu de votre petit cercle intérieur et me dis comme

toujours en vous embrassant, cher Victor,

Votre ami et frère en N.S.

Le Prevost

84 à M. Levassor

Excuses pour nʹêtre pas allé à son ordination sacerdotale. ʺPauvre laïc très indigneʺ, MLP. a gardé de la nostal‐

gie pour cet état de vie auquel il nʹa pu accéder.

9 octobre 1840

Mon bien cher frère,

Jʹai regretté infiniment de ne mʹêtre pas trouvé à la maison lors de votre rapide pas‐

sage à Paris, regretté aussi de nʹavoir pu au moins vous voir à la voiture, regretté enfin

surtout de ne mʹêtre pas rendu à Chartres, comme je lʹaurais tant désiré, pour votre ordi‐

nation. Jʹai prié du moins mal quʹil était en moi dans la chapelle du bon saint Vincent à qui

120


vous êtes si cher et à qui vous allez, jʹen suis sûr, de plus en plus ressembler. Cela a été ma

seule consolation et cʹest aussi ma ressource ordinaire dans toutes mes impuissances dʹes‐

prit, de volonté et de jambes tout ensemble.

Jʹattendais avec une vive impatience une lettre cœur à cœur, où vous me direz, cher

ami, autant que Dieu vous le permettra, tout ce que ce divin Père a fait pour vous dans ce

grand jour de votre consécration définitive, et aussi dans ce très adorable sacrifice quʹil

vous a été donné dʹoffrir avec notre Sauveur. Oh! vous ne me direz pas tout, je le sens

bien; qui pourrait tout dire, en pareil cas? Mais jʹen verrai assez pour que mon âme soit

édifiée et mon cœur rempli de joie à cause de votre bonheur.

Dites‐moi aussi, cher abbé, que vous avez prié pour moi, pauvre laïc très indigne, et

que vous mʹavez mis dans le sein de notre Dieu avec tous ceux qui vous sont chers et que

vous aviez droit, ce jour‐là surtout, de recommander à son amour.

Il faut que je finisse vite cette lettre, cher ami, bien quʹil me fût si doux de la prolon‐

ger. Je vous lʹécris particulièrement pour vous demander ce que vous voulez faire désor‐

mais pour le loyer de vos pauvres protégées. Le terme est échu, elles crient misère; que

vais‐je faire? Dites‐moi cela, bien promptement, je vous prie.

Mille tendres sentiments en N.S.

Votre frère dévoué

Le Prevost

85 à M. Levassor

Demande des instructions pour ses trois pauvres protégées. Le monde et Dieu.

Paris, 28 octobre 1840

Mon cher ami,

Votre silence prolongé mʹinquiéterait un peu si je ne songeais quʹau milieu dʹune si‐

tuation nouvelle, vous avez dû vous trouver bien à court de temps. Je me borne donc à ré‐

clamer le premier instant de loisir que vous pourrez me consacrer et vous demande seu‐

lement, en attendant, quelque souvenir devant Dieu, car cela ne prend guère de temps et

coûte bien peu; Dieu pourtant sʹen contente et nous en tient grand compte. Je voudrais

bien aussi deux lignes, deux seulement, si vous nʹen pouvez mettre trois, pour me dire vos

intentions au sujet de vos bonnes protégées. Notre Conférence étant obérée nʹa pu rien

faire ce trimestre, tout ce que jʹai pu réunir sʹest réduit à 10f. Je les ai donnés à Mme Meslin

et jʹen ai fait autant pour Mme Delatre, mais lʹune et lʹautre sont désespérées dʹune pareille

réduction, Mme Delatre surtout. M. Hanicle qui lʹaidait un peu, vient dʹêtre appelé à la cure

de St‐Séverin et ne pourra plus lʹaider, tout lui manque à la fois. Voyez, mon cher ami, si

avant de prendre là‐bas de nouveaux engagements, le bon Dieu ne préférerait pas que

vous continuiiez à faire ici un peu du bien quʹil vous a conseillé de faire durant tant dʹan‐

nées.

Tout va ici passablement pour notre petite Société. Le monde autour de nous nʹest

pas beau, mais Dieu nous garde, nous nous remettons entre ses mains.

Votre ami affectionné et frère en N.S.

Le Prevost

121


85 bis à un Confrère de St‐Vt‐de‐Paul

Comptes de la maison des Orphelins‐apprentis.

Le 22 juin 1841

Mon cher confrère,

Je vous envoie la note que vous désiriez sur les dépenses et recettes de la maison de

nos Apprentis; elle suffira, je lʹespère, pour remplir votre but.

Jʹai examiné si je pouvais vous donner des détails plus explicites et je me suis assuré

que sans un travail très long pour le dépouillement du registre, mois par mois, depuis plus

de cinq années, cela ne saurait être exact.

Croyez à mes bien affectueux sentiments.

Le Prevost

86 à M. dʹAssonville94 Félicitations pour la naissance de son fils. La piété mariale dans les familles. Dieu et son amour, fin de toute exis‐

tence humaine. Confrérie des artistes. Dieu et lʹart.

[23 juillet 1841]

Mon bien cher confrère,

Que vous êtes aimable de nous avoir fait part au plus tôt de lʹheureux événement

qui est venu réjouir votre famille et porter surtout la joie dans votre cœur si tendre et si

aimant. Croyez bien cher ami, que si je suis un peu tardif à vous répondre, je nʹen ai pas

moins pris une vive part à votre bonheur. Tous nos confrères ont ensemble prié pour lʹen‐

fant nouveau‐né, et de mon côté, je lʹai recommandé à Dieu, particulièrement au temps

que vous mʹaviez marqué.

Votre tendre piété envers Marie vous sera bien payée assurément, elle adoptera cet

enfant que vous lui avez donné, elle veillera sur lui et le gardera pour le Seigneur. Si dans

chaque famille de si saintes coutumes étaient en usage, le monde changerait de face, il re‐

deviendrait chrétien et, avec le bonheur de la génération présente, il assurerait encore celui

des générations à venir.

Ayez la bonté, cher ami, de faire agréer mes félicitations à Mme dʹAssonville et de me

rappeler au souvenir de votre bon père dont je partage également toute la joie.

Nous avons reçu ces jours‐ci des nouvelles de M. de Cantricaut qui nous annonce,

de son côté, quʹun enfant lui est né. Cʹest une fille; Dieu partage ses dons; peut‐être ces

deux chers enfants se rencontreront un jour dans le monde comme leurs pères sʹy sont

rencontrés; puisse leur voie, quelle quʹelle soit, et leur part en ce monde être bonne et me‐

ner bien droit à la fin de toute existence humaine: Dieu et son amour. Cʹest votre vœu pour

votre fils, cher ami, et je mʹy associe bien cordialement.

Nos petites associations vont toujours assez bien; la Confrérie des Artistes qui vous

intéresse en particulier se soutient et progresse; quelle joie si quelquʹheureuse réaction se

pouvait faire dans les arts; si les artistes remontaient enfin à lʹunique source du beau,

comprenaient le but véritable de lʹart, la grandeur de leur mission et lʹobligation quʹa tout

94

Pierre d'Assonville, Confrère de St-Vt-de-Paul, était artiste-peintre. Il ajoute sur la lettre : "arrivée à Metz ce 24 juillet 1841." La

date, manquante, est le 23 juillet, au plus tard.

122


homme doué de génie ou de talent de les faire servir à glorifier lʹauteur de ces dons, à

grandir son âme et à élever lʹâme de ses frères!

Nous sommes bien loin de là aujourdʹhui, nous y viendrons peut‐être un jour. Si vo‐

tre petit enfant peint comme vous un jour, oh! comme je suis bien sûr que vous soufflerez

en son âme de saintes inspirations pour spiritualiser ses œuvres et leur donner la valeur

dʹactes moraux, qui pèsent devant Dieu et méritent seuls aussi la gloire et lʹestime des

hommes.

Adieu, cher ami, tenez‐nous au courant des choses qui vous intéressent, et croyez

au tendre attachement de

Votre dévoué frère en J.C.

Le Prevost

86‐1 à M. Bailly

Présentation dʹun confrère au Conseil Général de Paris.

23 juillet 1841

Monsieur et cher Président,

Jʹai lʹhonneur de vous proposer, pour représenter la Conférence St‐Sulpice dans le

Conseil de Paris, M. Dufresne95 qui remplacera, durant quelques semaines, M. de Gui‐

naumont, absent pour le temps des vacances. Je nʹai pas cru indispensable, pour ce court

intérim, que M. Dufresne eût le titre de vice‐président. Si pourtant vous en jugiez autre‐

ment, jʹaurais lʹhonneur de mʹen entendre avec vous.

Je regrette beaucoup de ne pouvoir assister moi‐même aux séances du Conseil, mais

lʹheure des réunions jointe à lʹéloignement où je suis du lieu où elles se tiennent, ne me

permettra dʹy paraître que bien rarement. Jʹaccepte dʹailleurs tout ce que nos confrères unis

à vous trouveront utile pour nos petites œuvres et je ne ferai en aucun cas difficulté à mʹy

conformer.

Agréez, Monsieur et cher Président, lʹassurance de mes sentiments respectueux.

Le Prevost

87 à M. Levassor

Un jeune homme pourra aider M. Levassor. ʺPauvre comme un serviteur de J.C..ʺ

10 août 1841

Mon très cher frère,

Jʹai cherché pour vous, dʹaprès la demande de Mme Delatre, un jeune homme qui pût

à la fois faire votre ménage et vous aider dans vos catéchismes. Cela nʹétait pas facile à

trouver, mais je crois enfin être sur la voie. Le Supérieur des Frères mʹa adressé, avec re‐

commandation, un homme de 32 ans, fort et de figure prévenante et douce, qui a été autre‐

fois maître dʹécole et depuis Frère à St‐Nicolas chez M. Bervanger. Il nʹen est sorti que de

95 Secrétaire de la Conférence St-Sulpice, il en fut l'un des membres les plus dévoués. Lorsque MLP. aura démissionné de son poste

de président, Dufresne résumera: "La Conférence de St-Sulpice, c'était M. Le Prevost". (Edouard Dufresne, M. Le Prevost, dans le

feuilleton du Monde, Paris, 25 août 1890). Eloge qui rejoint la maxime de Jules Gossin, second Président général de la Société:

"Tant vaut le président, tant vaut la Conférence".

123


sa propre volonté, à cause du tracas excessif que lui donnaient les 400 enfants de cette mai‐

son; tous ses certificats vantent sa piété et ses bons sentiments.

Si vous pensez quʹil vous convienne, écrivez‐moi, je vous prie, vos conditions et je

vous lʹenverrai. Il faudra lui payer le voyage, car il est pauvre comme un serviteur de J.C.

Je désire que votre réponse me vienne poste par poste, cet excellent homme ne pouvant at‐

tendre et ayant reçu de moi promesse que vous nʹy mettriez point de retard.

Adieu, bien cher frère, je vous aime tendrement dans les Cœurs sacrés de Jésus et

de Marie.

A vous cordialement.

Le Prevost

88 à M. Pavie

Compassion à lʹoccasion de la mort du petit Joseph Pavie. Prière par Marie. Mystère et fécondité de la souffrance.

ʺLes heures dʹaffliction sont choisies pour lire plus grandement aux choses de Dieuʺ. Sa propre famille, elle aus‐

si, est éprouvée.

Paris, 19 novembre 1841

Cher Victor,

Je ne sais quel instinct de tendre affection me préoccupait de vous ces jours‐ci et

semblait mʹavertir que votre âme peinée appelait à elle ceux qui lui sont dévoués. Je ne

sentais rien de précis pourtant, sinon le besoin de vous écrire, et je lʹeusse fait, cher ami,

quand même votre lettre ne serait pas venue avec ses tristes révélations; mais que dire à

pareilles peines! Comment empêcher les entrailles de gémir? Comment tarir tant de gra‐

cieux et amers souvenirs qui reviennent sans cesse et qui remplacent les douces illusions

de lʹavenir? Je crains, cher ami, de ne pas savoir, même à lʹaide de ma tendre sympathie

pour vous, entrer assez avant dans ces profondeurs. Il y a dans votre lettre des expressions

touchantes qui me sont comme une lumière sur ces puissances aimantes et douloureuses

de lʹâme; mais je sens que je ne suis pas, votre chère femme et vous, jusquʹà lʹextrême fin:

un cœur de mère a des abîmes que Dieu seul peut sonder.

Oh! puisse le Seigneur descendre bien intimement dans vos deux âmes quʹil a faites

et rachetées et les toucher de sa main divine pour les consoler et les guérir. Oui, cher ami,

je lui ai fait cette prière et comme aujourdʹhui est un jour de Marie, veille dʹun autre jour

dédié aussi à sa mémoire, jʹai prié par Marie, mère aussi, que le glaive qui vous perce ma‐

nifestât au Seigneur tout lʹamour, toute la résignation de votre sacrifice et le rendit pré‐

cieux devant lui. Dans les heures de pieuses effusions vous avez dit souvent: ʺO Dieu, que

vous rendrons‐nous, quʹy a‐t‐il en nous de cher et dʹintime, fût‐ce au fond de nos entrail‐

les, que nous ne vous offrionsʺ et le Seigneur a tendu la main, il a pris le don offert. Ne le

regrettez pas, cher ami, il lʹa pris pour lui, cʹest‐à‐dire pour lʹéternel bonheur. Que ne peut‐

il prendre encore tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons, car la vie est en lui et

nous cherchons la vie, car il est lʹamour et nos âmes ne soupirent quʹaprès lʹamour. Le

doux ange le sait maintenant: quʹil le révèle à ceux quʹil a quittés, quʹil plane sur vous et

soit comme lʹange gardien de votre foyer, quʹil le rende encore plus saint et vous fasse as‐

pirer au ciel qui est sa demeure à lui et où ses douces caresses vous attendent.

Cʹest ainsi que vous prenez, je le vois bien, cet acte de la volonté divine; cʹest un pas

de plus, dites‐vous; oui, toute souffrance, toute douleur est un pas. On se traîne, on ne

124


marche pas autrement. Mais dans cette voie, après quelques degrés franchis, lʹœil sʹouvre

et plonge dans lʹimmense vérité, le mystère de la croix révèle sa sublimité et lʹâme entre en

possession du bonheur promis. ʺBienheureux ceux qui pleurentʺ, oui, bienheureux de la

joie du sacrifice, de la joie du dépouillement, de lʹamour soumis et dévoué qui sʹimmole à

ce quʹil aime et le glorifie en abîmant tout en lui.

Les heures dʹaffliction sont bien choisies pour lire plus grandement aux choses de

Dieu. Permettez‐moi, cher ami, de vous conseiller pour lecture intime un livre qui mʹa été

enseigné à moi‐même par un homme grave et saint, et dont, je crois, la substance vous ira

bien. Cʹest lʹIntérieur de Jésus et de Marie par le P. Grou. Ce titre nʹest guère attrayant, mais

ne vous y arrêtez pas. Je vous connais mal, ou cette pure et sainte contemplation de lʹâme

du divin Maître vous conviendra. Pour abréger, je vais passer chez le libraire et le charger

de remettre un exemplaire de cet ouvrage chez M. Leclerc, avec prière de vous le faire

parvenir. Acceptez, cher ami, ce mince don de votre frère affectionné.

Vous avez tant de peines, cher ami, faut‐il vous dire aussi les miennes. Ma bonne et

vénérée mère, âgée de près de quatre‐vingts ans, est languissante; elle se remet pénible‐

ment dʹune maladie et commence à se lever un peu chaque jour. Le mari de ma sœur, alité

depuis quatre mois, est atteint dʹune affection au cœur qui présente les caractères les plus

alarmants. Ma sœur entre ma mère et son mari, faible et grêle quʹelle est, ne se couchait

plus ces temps derniers. Elle veillait sur un fauteuil, allant de lʹun à lʹautre. En tout état de

cause, une si longue interruption fait un tort irréparable à mon beau‐frère, pour sa car‐

rière, et la gêne se met dans ses affaires. Lʹéducation des enfants réclame des sacrifices; jʹy

aiderai un peu, mais je nʹai guère moi‐même de fortune et de santé.

A mon tour, cher ami, je demande vos prières pour ma famille et celles aussi de vo‐

tre chère amie. Ce tendre échange de prières grandira la charité entre nous et nous rappro‐

chera de Dieu en resserrant encore nos liens. Ma femme prend une tendre part à vos pei‐

nes, à celles de M me Pavie surtout. Que ne puis‐je aussi vous promettre ses prières. Oh!

cher ami, je vous en conjure, demandez pour elle cette grâce qui nous pousse à prier. Res‐

pectueux souvenir à votre père, et à vous deux mes plus chères amitiés.

Votre frère en J.C.

Le Prevost

88‐1 à M me Bailly

Paiement de la Vie de saint Vincent de Paul.

21 novembre 1841

Madame,

Les intérêts de la somme de 3 000f appartenant à nos orphelins, étant échus depuis

assez longtemps déjà, jʹai lʹhonneur de vous proposer de les appliquer, comme lʹan der‐

nier, au payement des frais dʹimpression de la Vie de St Vincent de Paul. Je vous prie donc,

Madame, dʹavoir la bonté de remettre au porteur de ce mot un reçu de 150f à valoir sur ce

qui reste à payer.

Agréez, Madame, la nouvelle assurance du respect avec lequel je suis

Votre très humble et très obéissant serviteur

Le Prevost

125


88‐2 96 à un Confrère de St‐Vincent‐de‐Paul

Bref rapport sur lʹétat et les œuvres de la Conférence de St‐Sulpice.

Paris, 1er décembre 1841

Mon cher confrère,

Jʹai lʹhonneur de vous envoyer la note des membres admis dans la Conférence de St‐

Sulpice depuis la dernière assemblée générale. M. Bion, avoué, notre trésorier, vous enver‐

ra au plus tôt sa note de ses recettes et dépenses.

Jʹaurais voulu joindre à ces chiffres quelques détails plus intéressants, mais à ce

moment de lʹannée surtout où nous commençons à peine à nous rassembler, nous nʹavons

guère de faits dignes dʹêtre remarqués. Tous nos membres ne sont pas encore réunis, nous

nʹen comptons guère que 80 au lieu de 120 que nous avions avant les vacances; mais cʹest à

lʹépoque peu avancée de la saison seulement que cette diminution doit, je pense, être attri‐

buée; le même zèle et la même ardeur que par le passé semblent animer tous nos confrères

de St‐Sulpice et jʹai la confiance que nos pauvres nʹauront quʹà se louer des efforts de leur

charité.

Nous avons présentement 170 familles sous notre patronage, et une liste de 200 au‐

tres qui aspirent à être adoptées successivement.

La surveillance dans lʹécole des Frères des enfants appartenant à nos familles, est

organisée dans notre Conférence et sʹexercera régulièrement pour le plus grand bien de ces

enfants.

Agréez, mon cher confrère, lʹassurance de tous mes sentiments bien dévoués.

Le Prevost

88‐3 à M. de Baudicour 97

Fondation de la ʺconférence des étrangersʺ à Rome.

Paris, 2 mars 1842

Mon cher confrère,

M. l’abbé Véron, notre confrère, qui réside présentement à Rome, m’écrit qu’à la

suite des merveilleux événements qui viennent de se passer en cette ville et qui ont remué

toutes les âmes98 , le Père de Villefort a eu l’heureuse pensée de reformer une Conférence

de St‐Vincent‐de‐Paul, en la composant de telle sorte qu’elle n’ait pas à craindre, comme la

première fois, une dissolution.

M. le Baron de Bock, allemand protestant converti, a été choisi pour président et le

Prince Borghèse, trésorier. Des fonds considérables ont déjà été réunis et des premiers tra‐

vaux, commencés. Je vous remettrai vendredi, à la Conférence des Missions, la lettre de

M.Véron qui contient des détails d’un intérêt général pour notre Société. En attendant, je

vous prie de préparer l’envoi qu’il réclame, de plusieurs douzaines de Règlements, ainsi

96

Elle portait le n° 88-1 bis dans les tomes IX et X de la précédente édition des Lettres.

97

Cette lettre du 2 mars 1842, découverte à l'occasion de l'annotation des Lettres de F. Ozanam, vient se placer avant celle du 16

avril et celle du 15 mai. Les anciennes 88-2 et 88-3 du tome IX, deviennent 88-4 et 88-5. Louis Collette de Baudicour (1815-

1883), avocat, était depuis 1838, secrétaire du Conseil de direction (puis Conseil général à partir de 1840), de la Société de St-Vtde-Paul,

où il avait remplacé François Lallier. Il restera à ce poste jusqu'en 1853.

98 MLP. fait allusion à la conversion de Marie-Alphonse de Ratisbonne, fils d'un banquier juif, le 20 janvier 1842, à l'église S. Andrea-delle-Fratte,

suivie de son baptême le 31 janvier à l'église du Gesù.

126


qu’une lettre qui ouvrira les rapports entre cette nouvelle Conférence et le Conseil Géné‐

ral.

Voici l’adresse: M. l’abbé Véron (Dietro la Tribuna di Tor de’Specchi, 13) ROME.

Adieu, mon cher confrère; je vous prie de joindre la lettre ci‐contre à votre envoi.

Votre tout dévoué confrère en N.S.

Le Prevost

P.S. Je ne sais si vous avez eu la bonté de répondre à M. de Guizeuil, Président de

Besançon.

Autel de l’apparition miraculeuse, à S. Andrea-delle-Frate

88‐4 à M. Bailly

Diffusion de la Vie de St Vt‐de‐Paul.

Marie-Alphonse de Ratisbonne

Samedi 16 avril 1842

Monsieur et ami,

M. Olivier ne sʹest pas trouvé en mesure de payer sa dette pour la Vie de St Vincent de

Paul, mais il mʹa promis quʹil aurait bientôt des rentrées de fonds.

Il se plaint beaucoup quʹon offre de divers côtés lʹouvrage à 3f 50 et un libraire à qui

il en avait remis, les lui a rapportés en disant quʹil ne pouvait plus les placer après un pa‐

reil rabais.

Je pense quʹon ferait grand tort à cette édition si on agissait ainsi; jʹai écrit à M. This

pour le conjurer dʹy mettre de la prudence car je suppose que cela vient de lui. Peut‐être

lʹimprimerie ferait‐elle bien de ne pas lui délivrer de nouveaux exemplaires. Si lʹon pouvait

amener quelques conclusions, cela serait le mieux car tant de mains employées à lʹœuvre y

gâteront, je le crains, quelque chose.

Sentiments respectueux et dévoués de

Votre très humble serviteur et ami

Le Prevost

127


88‐5 à M. Bailly

Présentation dʹun confrère pour représenter MLP. à la réunion des présidents.

Paris, le 15 mai 1842

Monsieur et cher Président,

M. Dufresne qui me remplaçait à la réunion des présidents en sera désormais em‐

pêché; jʹai lʹhonneur de vous présenter, au nom de la Conférence de St‐Sulpice, M. Deslan‐

dres, lʹun de nos membres les plus assidus et les plus zélés; il remettra régulièrement à

lʹassemblée les notes que nous aurons à transmettre et recevra, en échange, celles quʹon

voudra bien nous adresser.

Agréez, Monsieur et cher Président, la nouvelle assurance de mes sentiments res‐

pectueux et dévoués.

Le Prevost

89 à M. Levassor

Dispositions chrétiennes de la famille Levassor. Prières à N.D. de Chartres pour lui et sa propre famille. Fête de

saint Vincent de Paul. Décès de lʹune de ses protégées.

Paris, 21 juillet 1842

Mon bien cher ami,

Dans la pensée que votre frère était chargé par vous, comme à lʹordinaire, de la pe‐

tite somme que vous accordez pour le loyer des pauvres Dames et pour M me Meslin, je lui

avais écrit à ce sujet; il me répond quʹil pense bien que les 75f sont à ma disposition, selon

lʹusage, mais que pourtant il nʹa pas encore reçu de lettre de vous sur cet objet. Je vous prie

donc, mon bien cher frère, de mʹécrire un mot sur ce que je dois faire.

Votre excellent frère mʹexplique avec beaucoup de douceur et de bonté les raisons

qui lʹempêchent encore pour un temps de sʹassocier à nos confrères de St‐Vincent‐de‐Paul

et quelque regret que jʹen aie, je ne puis mʹempêcher de les trouver excellentes. Lʹesprit le

plus chrétien règne dans cette lettre et je me réjouis bien, très cher ami, de vous voir un

frère si tendrement dévoué, avec tous les siens, à notre divin Seigneur. Un commerçant

bien et vraiment pieux est extrêmement rare, à Rouen surtout, et cʹest une marque toute

spéciale de la bonté de N.S. que cette heureuse exception tombe sur votre famille. Cette

pensée doit vous consoler dans les aridités et travaux rudes du saint Ministère. Vos prières

ne sont pas sans fruit, puisquʹelles obtiennent ou concourent à obtenir de si précieux résul‐

tats. Jʹen réclame toujours quelque petite part pour moi, indigne chrétien, et pour ma pau‐

vre femme qui en a toujours grand besoin. N.D. de Chartres, si vous la priiez un peu ten‐

drement, mʹobtiendrait aussi pour ma maison une bénédiction comme celle qui favorise

votre famille. Demandez‐la, je vous en conjure, vous qui êtes prêtre du Seigneur, homme

de prière et notre interprète auprès de Lui.

Nos petites œuvres vont toujours assez bien. Avant‐hier, notre Saint Patron nous

avait réunis un grand nombre à sa chapelle, lʹassemblée était, comme à lʹordinaire, très édi‐

fiante et pleine de consolation. Quatre prélats réunis, les bonnes filles de Saint Vincent, les

prêtres Lazaristes et tous leurs séminaristes, martyrs aspirants, et nous enfin qui aimons

un peu aussi notre divin Maître, tout cela nʹavait quʹun cœur et quʹune âme; assurément

Dieu était au milieu de nous.

128


Adieu, mon cher ami, votre pauvre M me Dorne est morte bien pieusement; cʹest le

fruit de sa pauvreté qui rachète les faiblesses de la nature et aussi la récompense de votre

pieuse charité.

Je suis dans les Saints Cœurs de J. et de M.

Votre frère dévoué

Le Prevost

89‐1 à M. Bailly

Vente de la Vie de St Vincent de Paul.

Paris 16 août 1842

Monsieur et ami,

Il me revient de tous côtés que la Vie de St Vincent est donnée par M. Debécourt, par

Lebigre et autres libraires qui la tiennent de vous, à 2f 50 et même au‐dessous. Un pareil

rabais perd complètement cette édition et excite la vive réclamation des libraires qui en ont

reçu de nous à un prix plus élevé et qui ne pourront sʹen défaire quʹà perte. Cependant,

nous étions convenus formellement quʹen partageant le reste de lʹédition, nous nʹabaisse‐

rions que de concert entre la Société et vous le prix gardé jusque là. Je regrette dʹautant

plus que cette promesse ait été oubliée par vous que la Société va se trouver dans lʹimpos‐

sibilité de rentrer dans lʹavance de 4.500f quʹelle a faite; les 1500 exemplaires formant sa

part ne pouvant plus représenter maintenant cette somme.

Mon dernier vœu était quʹau moins il nʹy eût de perte pour aucune des deux par‐

ties; il y faut aussi renoncer; jʹen ai un vif chagrin car je suis assuré quʹen abaissant seule‐

ment un peu et de concert le prix de lʹouvrage, on eût pu en tirer bon parti.

Jʹai reçu ces jours derniers une petite somme de 125f environ pour des livres de la

librairie Périsse; je mʹempresserai de vous la remettre aussitôt que vous le désirerez, avec

la note de ce qui reste encore dû par cette maison; je crains seulement quʹelle ne renouvelle

des réclamations au sujet du rabais et ne refuse pour le reste de garder les conventions

adoptées entre elle et moi.

M. Olivier a aussi réclamé très vivement; mais ses payements sont maintenant

achevés; il resterait à voir si lʹéquité ne veut pas quʹon fasse quelque retour à son égard.

Agréez, Monsieur et ami, les assurances de mon sincère et respectueux dévoue‐

ment.

Le Prevost

P.S. Il me reste chez moi et chez lʹancien surveillant de nos enfants, une trentaine

dʹexemplaires que je garderai, si vous voulez bien, à compter sur les 1500 à revenir à la So‐

ciété; on mʹen demande quelques volumes, mais je ne sais plus à quel prix les vendre; nous

avions proposé 4f pour les Conférences et 5f pour le dehors; quel taux suivre maintenant?

Dites‐moi un mot, je vous prie, de conseil à ce sujet.

90 à M. Pavie

Souci pour un jeune horloger chrétien. Eloge de la famille, ʺlʹune des œuvres les plus belles, les plus saintes de

notre mondeʺ. A sa femme, il manque encore ʺlʹunique nécessaireʺ.

129


Paris, 1er septembre 1842

Très cher Victor,

M. lʹabbé L. qui mʹétait venu voir au nom de lʹami M. va repartir. Quoiquʹil soit un

peu tard maintenant pour lui donner une lettre, comme je lʹaurais voulu, je griffonne au

moins ces deux mots de souvenir, afin dʹinterrompre un silence que vous avez la bonté, je

lʹespère, de trouver long ainsi que moi.

Votre jeune horloger en est un peu cause; il a déposé votre lettre chez moi en mon

absence. Je lʹattendais, je lʹattends encore. Je lʹai regretté. Jʹavais parlé de lui à deux confrè‐

res horlogers. Sans doute, il aura trouvé vite une case et sʹy sera placé. Jʹespère que ce sera

bien, puisque cet excellent jeune homme est chrétien et sous la garde de Dieu. Gavard, que

jʹentrevois à travers les colonnes de la rue de Rivoli, mʹa donné par‐ci par‐là de vos nouvel‐

les et de celles de la famille. Tout est au mieux, mʹassure‐t‐il. Jʹen ai une joie extrême. Vous

méritez si bien tous de former une bonne, nombreuse et exemplaire famille, gardant les

traditions, sans mépris du présent. Il y en a peu ainsi. Cʹest, je crois, une des œuvres les

plus belles, les plus saintes de notre monde. Veillez bien, cher ami, à ce que rien ne la gâte

chez vous, afin de lʹoffrir complète au Seigneur!

Mon pauvre petit ménage à moi est tout dispersé: ma femme est à la campagne de

puis quinze jours et doit y rester jusquʹà la mi‐octobre. Elle va bien maintenant ou presque

bien; maintenant, elle est plus forte que moi qui traîne bien souvent. Nous sommes dʹail‐

leurs assez bons enfants, tendres lʹun pour lʹautre. Une seule chose manque encore, mal‐

heureusement, cʹest lʹunique nécessaire et Dieu seul le donne tôt ou tard; nʹest‐il pas vrai,

cher ami, il le donnera.

Je voudrais vous dire quelques mots des conférences qui prospèrent et font vrai‐

ment un peu de bien, mais il faut finir. A quelque prochain courrier le reste.

Ici encore pourtant les plus tendres affections pour vous et votre chère Louise et ses

chers petits, avec beaucoup dʹamitié dévouée aussi pour votre bon frère Théodore et tous

nos amis.

A vous de tout cœur.

Le Prevost

91 à M. Levassor

Arrangements financiers concernant la Conférence. Nouvelles de sa santé et de ses œuvres de charité.

Paris, 16 septembre 1842

Mon bien cher ami et frère,

Votre silence, après ma dernière lettre, mʹa laissé incertain sur les moyens que vous

vouliez prendre pour me faire parvenir lʹargent destiné à vos pauvres Dames; je me suis

borné en conséquence à faire lʹavance pure et simple des 30f nécessaires aux loyers et je

nʹai rien fait toucher chez Monsieur votre frère, quoique je lui eusse écrit pour lui donner

un avis contraire.

Je vais avoir ces jours‐ci à réclamer de nouveau son entremise obligeante pour faire

parvenir une petite somme en Normandie; je vous prie donc, très cher ami, de mʹécrire au

plus tôt pour me dire dans quels termes je dois poser ma demande. Savoir si, dʹabord, il

faudra déduire, sur lʹargent quʹil aura la bonté de faire rendre en retour ici chez moi, les

130


30f que jʹai avancés pour le trimestre dernier et, quant au trimestre qui va échoir, sʹil faut

aussi en faire déduction.

Je vous aurai une sincère obligation, cher ami, si vous mʹécrivez tout de suite, car le

petit arrangement que jʹai à prendre, de mon côté, pour la Normandie, va se trouver assez

pressé.

Je suis tout aise que cette occasion vous oblige à me donner de vos nouvelles, car

vous mʹen laissez beaucoup jeûner. Vous répandez à flots les conseils et les paroles édi‐

fiantes sur tous ceux qui vous entourent et sur dʹautres encore, sans doute, par votre cor‐

respondance; cette sainte pâture mʹirait assurément bien aussi et si, par sobriété spirituelle,

je ne la sollicite pas trop ardemment, croyez, cher ami, quʹelle me réconforterait pourtant

bien merveilleusement. Je suis presque toujours souffrant et si faible de jambes et dʹesprit,

que je ne fais presque plus rien en œuvre de charité. Lʹinutilité de ma vie me pèse parfois

et jʹai besoin de me souvenir que nous devons être comme le veut notre divin Maître, et

non comme il nous plairait à nous‐mêmes.

Pour vous, cher ami, vous travaillez courageusement au soin des âmes et comptez

parmi les ouvriers de la vigne sainte; jʹen bénis cordialement notre bien‐aimé Seigneur et le

prie, comme votre frère et tendre ami, de me donner une petite part à vos mérites.

Adieu, cher ami, je suis dans les divins Cœurs de J. et M.

Votre frère dévoué

Le Prevost

91‐1 à M. Bailly

Propose un confrère comme possible président dʹune des Conférences.

Paris, 24 septembre 1842

Monsieur et ami,

Vous nʹavez pas répondu à ma dernière lettre, mais, sans rancune, je vous en

adresse une seconde, quʹau besoin même je ferai suivre

dʹune troisième.

Celle‐ci est pour vous dire quʹun de nos confrères

de la Conférence des Missions, M. Bourlez, a quitté ce

quartier pour aller demeurer Place du Panthéon n° 1, ce

qui lʹobligera à sʹattacher à lʹune des Conférences du

quartier St‐Jacques.

M. Bourlez est un homme de 40 ans, instruit et de

manières fort aimables; il était précepteur des enfants de

la famille de Villequier qui lʹa vu partir avec un extrême

regret au moment de son mariage; il a présidé

quelquefois la Conférence des Missions en lʹabsence de

M. Ferrand, 99 et lʹa fait de manière à prouver quʹil pour‐

rait le faire à merveille pour son propre compte.

99 Amédée Ferrand de Missol, (1805-1882), docteur en médecine en 1828, ordonné prêtre en 1856, entra en relation avec MLP. vers

1839. Il venait d'être désigné comme président de la Conférence St-F.Xavier-des-Missions. Devenu veuf, il donne tout son temps

libre à la visite des pauvres et des malades. Il entend un jour MLP. lui confier son désir de voir surgir une congrégation pour continuer

les œuvres fondées par la Société de St-Vt-de-Paul. Il accepte de réunir chez lui, rue St-Sulpice, n°18, quelques confrères afin

131


Si, comme on me le dit, St‐Médard et St‐Jacques‐du‐Haut‐Pas vont se trouver sans

Président, vous jugeriez peut‐être utile de jeter les yeux sur lui pour lʹune ou lʹautre place.

Je ne donne ici dʹailleurs quʹun simple renseignement, dont vous ferez tel usage que

vous trouverez bon.

Je suis comme toujours avec un sincère dévouement

Votre respectueux serviteur et ami

Le Prevost

92 à M. Levassor

Envoi dʹune statue de la Vierge. Choix dʹun prédicateur. Mise au point des comptes pour les pauvres visitées.

Un confrère de St‐Sulpice se fait missionnaire.

Paris, le 17 janvier 1843

Mon bien cher frère,

Je me suis fait un double plaisir de mʹacquitter de vos commissions, parce quʹelles

regardent la gloire de Dieu dʹabord, et ensuite, parce que je trouvais lʹoccasion de vous

être utile. M. Dubucoy, que jʹai vu hier, mʹa dit quʹil ne demandait pas mieux que de vous

faire lʹenvoi du groupe de Notre‐Dame des Sept Douleurs, mais quʹil avait besoin avant

tout, de savoir si la chapelle où il devait être placé était prête et surtout de connaître les

dimensions dʹune manière précise, en largeur et hauteur, de la place quʹon lui destine, afin

de sʹassurer sʹil pourra convenablement y être adapté. Il me semble un peu que vous lui

aviez déjà envoyé ces renseignements; mais, comme il semble lʹavoir entièrement oublié, il

faudrait, en ce cas, cher ami, se résigner à recommencer.

M. Duquesnay, de son côté, est très disposé à faire les sermons que vous désirez,

mais il craint que son supérieur, M. lʹabbé de Rauzan, à qui on doit sʹadresser, ne refuse.

Pour parer ce coup, il croit prudent que la lettre écrite à son Supérieur lui fut envoyée à

lui‐même. (M. Duquesnay, rue de la Planche, 15) sous enveloppe, afin quʹil pût la remettre

personnellement à M. de Rauzan, en lʹaccompagnant de quelques explications qui aplani‐

raient peut‐être les difficultés. Le premier dimanche de février est pris pour Versailles,

mais les deux suivants sont encore libres. Hâtez‐vous donc, cher ami, de vous mettre en

mesure. Jʹai été ici bien payé de ma peine, en faisant connaissance avec M. Duquesnay qui

est un homme de vrai talent et en même temps un des plus aimables et des plus dévoués

prêtres que je connaisse et qui se puisse voir.

Je nʹai pu encore régler entièrement vos petits comptes pour les bonnes Dames,

parce que je ne sais pas encore ce qui pouvait être dû pour Mme Meslin. Mais jʹai remis à

Melle Montvoisin 33f, savoir: 18f pour avances quʹelle avait faites, selon ses anciennes habi‐

tudes, avant la réception de votre lettre et 15f pour le trimestre, selon vos dernières ins‐

tructions. Pour le loyer de Mme Delatre, qui nʹest pas de 22f50 mais à 27f50, il sera néces‐

saire, cher ami, que vous donniez désormais 16f et non 15, afin que nous puissions, de no‐

tre côté, faire une petite diminution proportionnelle. Si vous le voulez bien, nous réglerons

la chose ainsi désormais. Pour cette fois, je suis plus quʹen mesure, votre frère mʹayant re‐

mis 75f sur lesquels je nʹai encore remis que 49f à Melle Montvoisin, dont 33f pour elle‐

d'étudier ensemble un tel projet. Ce fut l'origine de la "Réunion intime", dont fit partie le futur père Olivaint. Elle finira par se disperser

(cf. VLP. I, p.137; Positio, p.131).

132


même et 16fpour le loyer de M me Delatre. Il me resterait donc en avoir 26f, sʹil nʹest rien dû

pour M me Meslin. Je dirai cela au juste à votre frère, en lui écrivant lors du prochain terme.

Adieu, bien cher ami, je termine en réclamant toujours une part dans vos prières

pour moi et pour ce qui me touche particulièrement. Je désirerais bien arriver à aimer Dieu

de cœur et en véritable simplicité; demandez‐lui cette grâce, tout misérable que je sois; je

prie aussi pour vous.

Votre frère en J.C.

Le Prevost

P.S. Notre frère Estève vient dʹentrer chez les Jésuites pour devenir missionnaire.

92‐1 à M. Bailly

Annonce du décès dʹun confrère.

Paris, 3 février 1843

Monsieur et ami,

La Conférence St‐Sulpice vient de perdre un de ses membres M. Laurent architecte;

il a succombé hier à une fièvre typhoïde. Il était fort bien disposé spirituellement. Son

convoi aura lieu demain samedi à 8h très précises, à la Chapelle de lʹhospice Necker.

Pressés par le temps, nous ne pouvons avertir que les membres de notre Confé‐

rence.

Sentiments respectueux et dévoués.

Le Prevost

93 à M. Maignen100 Rendez‐vous pour une conférence du Père de Ravignan.

[12 avril 1843]

On mʹassure, mon cher confrère, que lʹinstruction de M. de Ravignan 101 commence à

7h.½ et que la foule y est fort grande; je pense donc quʹil conviendra demain de partir un

peu plus tôt quʹil nʹétait convenu. Je me rendrai à 7h. moins un quart à lʹéglise des Lazaris‐

tes qui est plus directement sur votre chemin 102 et je vous y attendrai, si vous nʹy êtes déjà

vous‐même.

A vous bien cordialement

Le Prevost

Mercredi 5h.

100 e

Maurice Maignen (1822-1890), le 3 Frère de St-Vt-de-Paul, après MLP. et C. Myionnet. Il était né à Paris, dans le quartier des

Halles. Artiste, il est contraint de gagner péniblement la vie des siens. Il avait fini par trouver une place dans l'administration, lorsqu'il

fit la connaissance de MLP., en avril 1843. Subjugué par la personnalité de MLP., il va retrouver la foi à son contact. Enthousiaste,

inventif et généreux, celui que MLP. appellera "son fils spirituel", mettra toute sa foi et sa charité au service des apprentis et

ouvriers. Dès 1858, il introduira la "question sociale" au sein du mouvement des œuvres pour la jeunesse ouvrière, estimant que

ces œuvres ne doivent pas se contenter de faire "prier et jouer les apprentis, mais aussi de les "patronner par l'assistance professionnelle".

En 1871, il inspirera à La Tour du Pin et à A. de Mun de fonder l'Œuvre des Cercles Catholiques d'Ouvriers.

101

Gustave-Xavier de Ravignan (1793-1858), avocat, puis jésuite en 1822, successeur de Lacordaire aux Conférences de Carême à

Notre-Dame de Paris, de 1837 à 1846. Il apportera volontiers son concours aux œuvres de l'Institut, à la Sainte-Famille par exemple.

Il prêchera, le 4 mai 1855, à l'œuvre de Nazareth, l'un de ses derniers sermons de charité.

102

Sur l'enveloppe, l'adresse indiquée est 155 rue de Sèvres; Paris. M. Maignen y habite "dans un ancien hôtel morcelé en une multitude

de petits logements et d'ateliers". MLP. lui, réside à quelques pas, au 98, rue du Cherche-Midi.

133


94 à M. Maignen

Pressante 103 invitation à venir le rencontrer pour dissiper un malentendu.

Cher confrère,

Vous mʹavez tenu grande rigueur tous ces jours‐ci;

lʹinquiétude mʹa pris plusieurs fois que vous vous ne

fussiez de nouveau indisposé. Venez, je vous prie, après

votre dîner, mʹassurer quʹil nʹen est rien; nous règlerons

ensemble nos petites dispositions.

A vous de cœur bien sincèrement

Le Prevost

Le Père de Ravignan

95 à M. Maignen

Réunion des ouvriers à St‐Sulpice.

[1843]

Paris, samedi matin

20 mai 1843

M. Le Prevost se rappelant que Monsieur Maignen a témoigné le désir dʹassister à la

réunion des ouvriers 104 , lʹinforme quʹelle aura lieu dimanche à St‐Sulpice et sʹoffre pour lʹy

accompagner.

Dans le cas où Monsieur Maignen accepterait cette proposition, il faudrait quʹil eût

la bonté dʹêtre rue du Cherche Midi, 98, à 7h. moins un quart, le soir.

M. Le Prevost renouvelle à son cher confrère lʹassurance de ses sentiments dévoués.

95‐1 à M. Bailly

Sollicité pour prendre sa succession, MLP. ne peut accepter.

103 Sur le coin gauche de la lettre, on peut lire: pressée, à remettre dans la matinée.

Paris, 20 mai 1843

104 Il s'agit de la réunion de la Société de St-François-Xavier, créée en 1840 pour le bien spirituel des ouvriers. Armand de Melun et

le Vicomte de Lambel en furent les principaux artisans. Elle prendra de plus en plus le caractère d'une société de secours mutuels

et d'éducation populaire. Le principal de ses animateurs fut François Ledreuille.

134


Monsieur et ami,

Vous avez cherché parmi nous un membre qui fît preuve de dévouement pour no‐

tre chère œuvre de St‐Vincent et, en vous souvenant que déjà nous avons passé ensemble

bien des jours tant bons que mauvais, vous avez jeté les yeux sur moi. 105

Votre confiance mʹa vivement touché, et si je nʹécoutais quʹun premier élan du cœur,

jʹaccepterais sans hésiter la tâche que vous vouliez me donner; mais ici, la volonté ne suffit

pas, il faut des moyens qui répondent à lʹimportance de lʹœuvre et ces moyens me man‐

quent. Vous savez que ma santé est débile 106 ; elle lʹest vraiment plus que cela ne paraît en‐

core; vous connaissez aussi quelques‐unes des charges imposées à ma faiblesse, mais je ne

vous les ai pas toutes dites. Je tenterais la Providence si jʹallais au‐delà, et je compromet‐

trais lʹœuvre si excellente dont jʹaccepterais la responsabilité.

Je suis sincèrement attristé du moment dʹembarras que ce refus vous peut causer,

jʹirai vous voir au plus tôt afin de chercher avec vous, si vous y consentez, les moyens

meilleurs qui peuvent être sous votre main; mais jʹai grande confiance du reste dans la

protection divine qui ne nous a jamais manqué et qui depuis 10 ans nous a soutenus et dé‐

veloppés. Nous désirons le bien et nous nous offrons à Dieu pour lʹaccomplir; Dieu ne

nous rejettera pas: nous lʹen prierons dʹailleurs, et moi surtout, qui puis si peu autrement,

je donnerai par cette voie, tout ce qui me reste et dʹardeur et de forces.

Agréez, Monsieur et ami, les assurances accoutumées de tout mon respectueux at‐

tachement.

Le Prevost

96 à M. Maignen

Réunion de la Société de St‐F.‐Xavier pour les ouvriers, à lʹéglise St‐Sulpice.

21 mai 1843

M. Ferrand mʹécrit que si nous voulons venir à 6h. à la salle des ouvriers, il nous fe‐

ra entrer de ce côté, autrement la foule sera si grande par lʹentrée commune, rue Palatine,

quʹon nʹarrivera à la nef quʹavec difficulté. Jʹaimerais mieux accepter cette proposition,

mais peut‐être ne pourrez‐vous être libre à temps; en ce cas, nous courrons les chances de

lʹautre côté.

Dimanche, 4 h.

Le Prevost

97 à M. Pavie

Naissance chez les Pavie. La famille de MLP. Ces amitiés et affections familiales, il les vit en Dieu; il veille à ce

quʹelles ʺsʹépurent en Luiʺ. Simplicité et humilité des petites œuvres de St‐Vt‐de‐Paul qui sont bien ʺdans lʹes‐

prit chrétienʺ.

Paris, 23 mai 1843

105

Dès 1840, E. Bailly avait envisagé de démissionner mais il remettait à plus tard sa décision. Elle interviendra, un an après cette

lettre, le 9 mai 1844.

106

Davantage que les raisons de santé invoquées, M. Maignen rapporte qu'à cette époque "MLP. méditait déjà la création d'un institut

religieux."

135


Mon bien cher Victor,

Jʹapprends par Gavard quʹune nouvelle joie est accordée à votre maison et que vous

êtes maintenant père de trois petits enfants. (me pardonne le grand Maurice 107 de parler de

lui de si libre façon). Je nʹai pas besoin, cher ami, de vous dire combien je suis heureux de

votre bonheur. Je nʹai pas perdu lʹhabitude de me mêler à tout ce qui vous intéresse et aus‐

si avant que votre tendre intimité me le permet. Jʹavais presque envie de vous gronder un

peu de ne mʹavoir point écrit vous‐même; mais, cher ami, je me repose sur vous pour me

faire la part qui me doit revenir. Nʹoubliez pas, quand vous me répondrez, de me dire que

votre chère femme va bien, quʹavec son entourage elle est encore plus aimable, sʹil se peut,

et plus aimée pour vous.

Vous voulez, cher Victor, quʹen compensation de vos effusions, je vous parle aussi

de ce qui me touche. Je ne suis pas si riche que vous. La Providence qui mesure ses dons,

selon sa sagesses, mʹa tracé une voie que je dois suivre en la bénissant dʹavoir déjà tant fait

pour moi qui mérite moins. Ma femme va assez bien, quoique souffrant un peu chaque

jour. Elle peint et travaille avec goût. Bientôt elle ira se reposer quelque temps à la campa‐

gne qui, depuis quelques années, lui réussit à merveille.

Je ne sais si vous savez que jʹai été ce Carême dernier en Normandie pour chercher

ma nièce qui est en pension depuis ce moment, chez les Dames de Saint‐Maur, dans mon

voisinage. Cʹest une grande jeune fille de 16 ans, douce et docile comme un agneau, très

bien élevée par sa mère et assez instruite, eu égard aux ressources quʹon avait sous la

main. Ici elle travaille avec ardeur et contente tout le monde; ce sera, je lʹespère, une excel‐

lente personne; elle est pieuse et pure comme un ange. Son frère a 13 ans; il est dans une

institution ecclésiastique à Yvetot. Il va également très bien. Ma bonne mère que vous ché‐

rissez est admirable; elle se porte à merveille. Elle ne vit que pour le bon Dieu, pour les

pauvres et pour ses enfants. Ma sœur est près dʹelle et la garde comme un trésor. Puisse le

Seigneur ne pas nous la ravir encore. Nous ne sommes pas assez forts pour nous passer de

cet appui. Cʹest notre lien le plus cher au monde; sʹil était brisé, notre vie serait trop dure.

Dieu, qui le sait, y pourvoira.

Voilà ce quʹil y a en moi, cher ami, quant au reste vous le savez déjà. Je vis aussi un

peu en Dieu et je serais heureux que ce fût chaque jour davantage, afin que toutes mes

pensées et mes affections allassent sʹépurer en lui. Je suis toujours un peu nos petites œu‐

vres de S t Vincent, sachant bien quʹelles sont humbles, décousues, souvent peu apprécia‐

bles, mais reconnaissant en même temps que par cela même elles sont mieux peut‐être

dans lʹesprit chrétien. Adieu, cher ami, je me mets par la pensée dans quelque aimable

scène de famille, comme il sʹen fait autour de vous chaque jour, et je mʹunis aux pures joies

de votre cœur de fils, de mari et de père, et aussi de bon et fidèle ami. Adieu encore à

vous, béni tendrement comme toujours.

Le Prevost

P.S. Mille souvenirs à votre chère amie et au bon père. Un baiser pour les petits.

107

V. Pavie aura six enfants. Les trois aînés, Joseph, Maurice et Elisabeth moururent en bas âge. Leur survécurent, Louise, Eusèbe et

Georges.

136


98 à M. Levassor

Démarches auprès dʹun statuaire. Retraite pascale à N.D. par le père de Ravignan. Espérance de voir se réveiller

la foi chez les ouvriers.

Paris, 24 mai 1843

Mon bien cher frère,

Mon silence vous peut faire croire que jʹai négligé votre recommandation relative‐

ment au groupe de N.D. des Douleurs; il nʹen est rien pourtant; je suis allé, je ne saurais

dire combien de fois, mais quatre au moins, chez M. Dubucoy à ce sujet; comme chaque

fois il oubliait les dimensions, jʹai pris le parti de lui rédiger une note détaillée, contenant

tous les renseignements que vous mʹaviez transmis. Il en avait paru pleinement satisfait et

mʹavait promis solennellement que dans huit jours lʹenvoi serait fait. Cependant, jʹy suis

retourné depuis, à plusieurs reprises, nouvelle promesse, nouveau délai, allégation dʹaffai‐

res, dʹembarras multipliés, cʹest tout ce que je puis obtenir. Jʹen désespère un peu, pour

vous dire la vérité, car je vois que cet excellent M. Dubucoy nʹarrive à rien et justifie ce qui

mʹavait été dit: quʹil est fatigué et quelque peu vieilli. Dites‐moi, cher ami, ce que je dois

faire et je me rendrai à vos instructions.

Je pense que le Carême nʹa pas été pour vous sans de grandes fatigues; je ne vous en

plains pas si votre santé est assez robuste pour les supporter. Je serai bien aise dʹavoir un

mot à ce sujet dans votre prochaine lettre. Mme Delatre avait entendu dire vaguement que

vous aviez un peu souffert; cela nous a donné quelque inquiétude, vous la dissiperez, je

lʹespère, entièrement, en mʹapprenant que vous êtes remis et disponible comme toujours

pour les œuvres de Dieu.

Notre divin Maître est servi ici aussi avec un zèle et une charité bien édifiants eu

égard, au moins, au long oubli dont on se plaignait, il y a peu dʹannées encore, avec tant

de raison. La retraite de Notre‐Dame, suivie par un nombre immense dʹhommes de tout

âge et de conditions diverses, a été couronnée par une communion générale, à laquelle

près de trois mille hommes ont eu le bonheur de prendre part. Les ouvriers ont eu leur

tour; à Ste‐Marguerite, cela était, assure‐t‐on, admirable; hier, à St‐Sulpice, je lʹai vu de mes

propres yeux, six cents ouvriers environ remplissaient la nef, ils se sont approchés de la

sainte Table avec un recueillement et une piété qui vous eussent, cher ami, bien vivement

attendri.

Le soir, ils étaient huit cents ou mille au local de leur assemblée; la réunion a été

pleine dʹintérêt, elle sʹest terminée par un salut solennel. Si cette bonne œuvre se répand

dans tous les quartiers, Paris et après lui la France entière seront sauvés; priez bien, cher

ami, pour que le Seigneur bénisse cet heureux commencement.

Je vous aime toujours bien tendrement dans le cœur de J. et de M.

Le Prevost

98‐1 à M. Houssard108 Communication dʹune demande de rendez‐vous.

108 Vicaire et économe du Séminaire.

137

Paris, 3 juillet 1843


Monsieur lʹ abbé,

M lle Mignon, que jʹai eu lʹhonneur de voir hier, ne mʹa pas paru éloignée de donner

assentiment à la demande que je lui ai faite relativement à M. Laigrètes; cependant elle

avait besoin de quelque réflexion et elle a manifesté lʹintention de vous aller voir demain

mardi, ou en votre absence, M. lʹabbé Carbon, pour vous donner une réponse définitive.

Je souhaite bien, Monsieur lʹabbé, quʹelle soit telle que vous la désirez, et je saisis

cette occasion pour vous renouveler lʹassurance des sentiments bien respectueux avec les‐

quels je suis

Votre très humble et très dévoué serviteur

Le Prevost

99 à M. Maignen

Visites des pauvres. Un discours du comte de Molé.

Paris, 20 juillet 1843

Je vous remets ci‐joint, mon cher confrère, une lettre pour votre pauvre Stiénon et

aussi deux cartes, afin que vous nʹayez pas le chagrin de lʹaller voir les mains vides. Vous

ferez bien, en passant, de voir chez le portier de M. Gibert quelles sont les heures où on le

trouve sûrement, afin de le dire à Stiénon.

Si, pendant que vous serez dans ce quartier, vous voulez bien entrer rue Neuve

Guillemin, 23, (au 3 e , petite porte à gauche), chez la pauvre famille Césard dont je vous

parlais hier au soir, jʹaurais un renseignement à prendre en ce qui la concerne: cʹest de sa‐

voir si une place de jardinier que je lui avais proposée a pu convenir à ces braves gens. Ce‐

la vous donnera occasion de voir leur intérieur et de juger si vos visites pourraient leur

faire un peu de bien. Dans ce cas, nous pourrions, pour ne pas trop vous charger, confier à

quelquʹautre membre lʹune de vos familles.

A vous bien cordialement

Le Prevost

Je mets aussi sous cette enveloppe le discours de M. Molé 109 , je serai bien aise quʹil

ne se perde pas, bien quʹon peut, après tout, le remplacer aisément.

99‐1 à M. Bailly

Demande quʹil lui prête la Vie de saint Vincent de Paul, par Abelly , en abrégé.

Paris 28 juillet 1843

Monsieur et ami,

La Vie de St Vincent par Abelly, toute excellente quʹelle soit, ayant des longueurs qui

en rendent la lecture difficile dans nos Conférences, nous aurions le désir, à St‐Sulpice, de

noter sur un exemplaire les passages ou parties qui peuvent sans inconvénient être omis.

Lʹabrégé fait par Abelly lui‐même, et dont vous avez un exemplaire assez rare, pouvant

109 Louis, comte de Molé, (1781-1855), homme politique français. Premier ministre de 1836 à 1839. Lorsqu'en 1845, A. de Melun

lancera sa revue intitulée Les Annales de la Charité, destinée à "éclairer le zèle de tous les hommes charitables de France", le

comte de Molé en sera l'un des membres fondateurs.

138


eaucoup nous servir pour ce petit travail, je vous prie dʹavoir la bonté de nous le prêter

pour quelques jours.

Lʹun de nos confrères qui remet ce mot chez vous reviendra dans la journée pour

prendre le volume chez votre portier, si vous avez la bonté de nous le confier.

Je vous en remercie dʹavance et vous exprime, comme toujours, mes sentiments

respectueux et dévoués.

Le Prevost

100 à M. Levassor

Démarches pour une statue commandée à Paris. Placement dʹun jeune apprenti‐tailleur chez un patron. De‐

mande dʹaide pour un jeune pharmacien.

Paris, le 14 août 1843

Mon bien cher frère,

Jʹaurais été heureux en vous écrivant la veille de la fête de notre très aimée Marie,

de vous annoncer que le groupe, si longtemps désiré, est enfin en chemin pour sa destina‐

tion, mais je nʹai rien de pareil à vous apprendre et cʹest à mon grand regret, comme vous

pouvez croire. M. Dubucoy est toujours dans la même disposition, mais sans quʹaucun ré‐

sultat sʹen suive; la dernière fois que je suis allé pour le voir il était parti pour Eu; il nʹen

doit revenir que dans six semaines, et, à son retour, je ferai une nouvelle tentative.

Je me suis occupé aussi, cher ami, dʹun autre objet que vous mʹaviez recommandé

par votre dernière lettre qui mʹa été remise, comme vous ne lʹavez pas oublié, sans doute,

par un jeune frère sorti pour cause de santé de sa Communauté et qui désirait se placer ici

pour se perfectionner dans lʹétat de tailleur. Je suis parvenu à le faire entrer chez un excel‐

lent maître, bon chrétien, qui appartient à la Conférence St‐Sulpice. Mais, le pauvre enfant,

malgré sa bonne volonté, va si peu vite et est encore si mal habile quʹil ne peut gagner que

25 sous par jour. Cʹest trop peu pour vivre ici, vous le savez; se loger, nourrir, blanchir, et

vêtir exigent, même pour le pauvre enfant, plus que cela. Le pauvre jeune homme souffre

donc beaucoup dans ces premiers temps. Nous lʹavons aidé quelque peu et nous continue‐

rons à le faire, mais nos ressources sont modiques, vous le savez. Il serait donc bien essen‐

tiel que vous puissiez obtenir autour de vous, de ceux qui sʹintéressent à lui, quelques peti‐

tes ressources qui lui permettraient dʹattendre le moment, dʹailleurs assez prochain, (3 ou 4

mois peut‐être) où il pourra entièrement subvenir à ses besoins. Il paraît bon et pieux, son

patron en est content; ce serait vraiment une bonne œuvre que de lʹaider à franchir le mau‐

vais pas.

Un bon jeune homme nommé Mélion, qui appartient à la Conférence St‐Sulpice,

vient de se rendre à Chartres où il doit diriger prochainement une pharmacie; jʹaurais aimé

à vous le recommander, mais je nʹai pas sous les yeux le nom du pharmacien quʹil va sup‐

pléer. Ce bon enfant est chrétien, cela va sans dire et il aime les pauvres, il concourrait avec

plaisir dans la Société de St‐Vincent‐de‐Paul de Chartres; je vous prie de le mettre en rap‐

port avec nos amis et aussi de veiller un peu sur lui spirituellement.

Bien quʹil soit bon pratiquant, je ne sais pas absolument si les préoccupations dʹune

position assez pénible ne lui auraient pas, ces temps derniers, fait un peu négliger ses de

voirs essentiels. Un pareil soin va bien à votre zèle, cher ami, une pauvre chère âme à en‐

courager, à réchauffer un peu, cʹest votre œuvre de tous les jours; en mʹécrivant, ne man‐

139


quez pas de mʹen dire quelques mots; faites aussi

de votre mieux pour le jeune tailleur, enfin priez

un peu pour votre affectionné frère en N.S.

Le Prevost

P.S. M me Delatre va assez bien relativement.

Le nom de ce pharmacien est Gilbert Barrière;

vous auriez, cher ami, la bonté dʹécrire un mot à

M. Mélion pour lʹavertir que vous le recevriez vo‐

lontiers, si cela ne vous dérange pas trop.

101 à M. de Montrond

A son ami qui vient de perdre son enfant, il exprime sa compassion

en des termes empreints dʹélévation chrétienne et dʹaffectueuse dé‐

licatesse. Dévotion à la Vierge Noire, consolatrice des affligés.

Paris, 9 septembre 1843

Mon bien cher frère et ami,

Ce nʹest pas pour vous consoler que je vous

écris, mais pour entrer de toute mon âme dans

votre peine et vous dire combien nous en sommes tous ici profondément pénétrés.

Je nʹai pas souvenir quʹaucun événement mʹait plus ému et affligé que celui‐ci 110 car,

vous connaissant si intimement, vous et votre chère femme, je suis descendu, à l’instant,

dans votre cœur et jʹai vu combien sa plaie devait être douloureuse.

Que vous dire donc, bien cher ami, et quelle parole trouver? Aucune, sinon que

Dieu est bon, quʹil vous aime, quʹil lʹa voulu ainsi, quʹil faut bénir son saint nom. Plus tard

il vous dira pourquoi. Maintenant, cʹest lʹheure de souffrir; inclinez donc votre tête et pleu‐

rez sans murmurer.

Cʹest hier, jour de la Nativité de Notre‐Dame, que cette triste nouvelle mʹa été don‐

née; tout aussitôt je suis allé à la chapelle de St‐Thomas‐de‐Villeneuve 111 et là, jʹai supplié

avec instance la consolatrice des affligés de ne pas vous abandonner dans une si grande

angoisse. Elle seule, cher ami, connaissant par elle‐même une pareille douleur, pourra

vous consoler et toucher votre pauvre cœur, sans le froisser. Souvenez‐vous, en ce mo‐

ment, de votre tendre confiance pour Elle et abandonnez‐vous lʹun et lʹautre entre ses

mains. Oh! si sa bonté vous entrʹouvrant le ciel, vous faisait voir les régions de délices où

repose la chère âme envolée, peut‐être, cher ami, nʹauriez‐vous pas le courage de la rappe‐

ler à notre triste exil! Aspirez donc plutôt à lʹheure où vous la rejoindrez vous‐même; cʹest

au plus heureux à tirer les autres à soi.

110 M. de Montrond vient de perdre son premier enfant. Coïncidence dans le malheur: c'est aussi à cette époque que, le 4 septembre

1843, en Normandie, la barque qui transporte, entre Villequier et Caudebec-en-Caux, la fille de V. Hugo, Léopoldine et son mari,

chavire brusquement, noyant les deux jeunes gens. Hugo apprend la nouvelle le 9, jour où MLP. écrit sa belle lettre à M. de Montrond.

111 Le couvent de la Communauté des Filles de St-Thomas-de Villeneuve (aujourd'hui à Neuilly-sur-Seine) était situé alors aux 25-27

de la rue de Sèvres, près de la rue du Cherche-Midi. La chapelle de ce couvent était le sanctuaire privilégié de MLP. Il aimait à

prier devant la célèbre Vierge Noire, qui, on le sait, avait accordé à saint François de Sales une grâce qui lui fit retrouver la paix du

cœur.

140


Sa part est la meilleure: il va vous préparer la vôtre parmi les Anges et les Saints. Sʹil

fut allé plus avant dans la vie, il en eût connu les amertumes et aussi les fautes, et mainte‐

nant quʹil vous est ravi, vous nʹoseriez penser à lui sans inquiétude. Mais il est resté dans

lʹinnocence du Baptême: doux et pur esprit, il est avec les Vierges à la suite de lʹAgneau:

vous pouvez le contempler par la foi, lʹinvoquer et unir votre âme à la sienne dans le sein

du divin amour.

Oh! tenez ainsi vos yeux en haut, cher ami, et vous ne pleurerez plus; allez où cette

douce voix vous appelle et vous oublierez les douleurs de la terre.

Les voies du Seigneur sont merveilleuses. Les pères, ici‐bas, soutiennent les pas de

leurs enfants nouveau‐nés; mais, dans le ciel, où lʹinnocence est la seule puissance, les en‐

fants guident leurs pères et leur ouvrent le chemin. Votre âme si pieuse et si tendrement

aimante, cher ami, allait souvent vers les choses dʹen haut. Maintenant je me figure que

toutes vos pensées et vos aspirations se tourneront par là; et si cet état devient habituel, si

votre vie sʹécoule ainsi avec Dieu et avec les anges, pourriez‐vous vous plaindre encore,

puisque votre cher ange à vous est là aussi, et que vous ne le quitterez point!

Ce sont là les vœux que mon cœur de frère et dʹami forme pour vous, et cʹest ce que

je vais demander tous les jours à J. et M., fils et mère aussi, qui se sont séparés ici‐bas aussi,

mais dont les âmes sont restées incessamment unies au sein de Dieu.

Adieu, bien cher ami, je vous embrasse bien tendrement.

Votre bien dévoué en N.S.

Le Prevost

101‐1 à M. Bailly

Demande dʹaide pour un ancien confrère de la Société de St‐Vt‐de‐Paul.

Paris 14 septembre 1843

Monsieur et ami,

M. Cahen dʹIngevillers, qui a appartenu à la Conférence St‐Thomas‐dʹAquin, se

trouve présentement dans une position si pénible quʹun peu dʹaide immédiat lui serait,

dit‐il, indispensable. M. de Maisonneuve, député, promet, à ce quʹil paraît, de le faire en‐

trer au mois de novembre, au Ministère du Commerce, mais jusque là, il manque du né‐

cessaire.

Je nʹai pas lʹhonneur de connaître particulièrement M. dʹIngevillers mais il me paraît

dans une si grande affliction que je ne puis me refuser à vous le recommander en vous

priant dʹexaminer si notre Société, en pareil cas, nʹa pas quelque moyen dʹêtre utile à ceux

qui lui ont appartenu.

Agréez, Monsieur et ami, lʹexpression accoutumée de mon dévouement respec‐

tueux.

Le Prevost

102 à M. Levassor

Neuvaine au Cœur de Marie pour une conversion.

141

Paris, 23 septembre 1843


Cher frère et ami,

Je commence aujourdʹhui une neuvaine au Saint Cœur de Marie pour obtenir une

conversion depuis longtemps sollicitée par votre ami.

Ayez la charité dʹunir vos prières aux nôtres. Marie à qui, dès longtemps, jʹai confié

cette chère âme, nous obtiendra enfin son retour. Je compte beaucoup, cher ami, sur vos

saints sacrifices, daignez y faire une part à cette intention; les prières de la neuvaine sont

seulement: Ave Maria et Memorare.

A vous dans les dévoués cœurs de J. et de M.

Le Prevost

103 à M. Maignen

Sʹenquiert dʹune démarche confiée à M. Maignen.

Paris, samedi 11 octobre 1843

Mon cher confrère,

Ma femme me prie de vous dire que si vous nʹavez point encore proposé Melle Ca‐

pron chez M. Guip ou si lʹon fait difficulté dʹattendre son retour, elle se déterminera à se

présenter elle‐même.

A vous bien cordialement

Le Prevost

104 à M. Levassor

Recommandation dʹun jeune homme susceptible dʹaider M. lʹabbé Levassor.

Paris, 12 octobre 1843

Mon bien cher frère,

Voici112 un bon jeune homme qui, je crois, vous conviendrait; il est pieux, de bon ca‐

ractère et assez instruit pour remplir les fonctions que vous lui destineriez. Il nʹest pas par‐

faitement décidé à quitter Paris; mais je pense que, voyant comme vous êtes bon, il désire‐

ra vous accompagner.

Votre frère dévoué en J. et M.

Le Prevost

Jʹirai vous voir au plus tôt.

105 à M. Pavie

Leur amitié sʹentretient par la correspondance. MLP. ne peut guère se déplacer. Nouvelles de Th. Pavie et de Ga‐

vard. Nostalgie des rencontres dʹautrefois.

Paris, 28 octobre 1843

Cher ami,

Adrien, qui repart pour votre ville dʹAngers, veut bien se charger de ces deux lignes

que je vous fais en hâte, afin de ne pas perdre cette bonne occasion. Vous aurez ainsi de

112 Le jeune homme s'est présenté lui-même, muni de la lettre de MLP. à M. Levassor qui réside au Séminaire St-Sulpice, 9, place de

l'église du même nom. C'est là que MLP. se propose d'aller rendre visite à son ami.

142


mes nouvelles et ma lettre sollicitera de vous une réponse qui me sera bien précieuse, cher

ami. Car, depuis longtemps vous ne mʹavez rien dit; après un si grand silence, il me sem‐

ble quʹil ne faut lʹinterrompre que pour un cas important et lʹon attend toujours. Je vous en

prie, cher Victor, nʹattendez pas du tout; les choses les plus simples seront dʹun haut inté‐

rêt pour moi si elles vous touchent et mʹentretiennent de vous et de votre cher entourage.

Jʹai gardé sur ma table votre dernière lettre, parce quʹelle contient les noms de vos trois pe‐

tits enfants avec quelques mots de détail sur chacun. Quand ma mémoire fait défaut, jʹy

recours et retrouve la petite généalogie. Cela me charme, cher ami, et me représente ces

trois petits anges avec leur mère et vous; jʹen fais un tableau délicieux et jʹai soin de mʹy

ménager à moi aussi, dans un coin, quelque place.

Il me semble quʹà la fin, des moments favorables viendront où je pourrai mʹéchap‐

per moins difficilement et vous aller voir un peu à loisir. Jusquʹici rien nʹy paraît, car je suis

tellement enchaîné et ma bonne mère elle‐même mʹappelle chaque année, sans que je

puisse accourir comme mon cœur le voudrait. En attendant, vous qui avez le pied plus

leste, moins dʹentraves aussi, venez, cher Victor. On vous espère, me dit‐on, pour janvier.

Ce sera un beau commencement dʹannée et je me réjouirai bien, dans ce temps, dʹembras‐

ser, de serrer fort et cordialement un frère tendrement aimé.

Je nʹai point revu Théodore depuis son retour; les occasions de rapprochement

manquent entre nous. Mais, je me sens la même affection pour lui, sans en rien laisser, ni

au temps, ni au chemin. Je compte sur lui aussi et je me tiens ainsi le cœur en état. Jʹen

pourrais dire autant pour notre bon et toujours bon Gavard. Je lʹaperçois, plutôt que je ne

le vois; nous nous serrons la main à en crier sous les arcades de Rivoli, parfois même nous

traversons ensemble les Tuileries, mais les belles promenades dʹautrefois, taillées en plein

dans de longues journées, elles ne reviennent plus, il nʹen reste quʹun bon souvenir.

Cher ami, parlez‐moi de tout cela avec un peu de regret. Jʹaime à penser que vous

les repassez aussi dans votre mémoire et que vos vieux amis de ce temps‐là vous man‐

quent comme à nous quelquefois.

Faites mille tendresses respectueuses à votre bon père, des affections bien dévouées

à votre chère amie et quelques caresses aux petits. Tout cela pour moi qui aime ce cher

monde de tout mon cœur.

Votre frère et ami

Le Prevost

P.S. Sans oublier les S t Vincent.

105‐1 à M. Bailly

Le Docteur Courtois, confrère, cherche un remplaçant.

[1843]

Monsieur et ami,

M. Courtois, ancien membre de la Conférence St‐Etienne‐du‐Mont, maintenant éta‐

bli à Yvetot où il sʹest fait, je crois, une assez bonne clientèle comme médecin, mʹécrit que

sa santé sʹest altérée et quʹon lʹoblige à quitter la Normandie pour se rendre dans un climat

plus doux. Il désirerait quʹun jeune médecin, un membre de St‐Vincent‐de‐Paul sʹil se peut,

mais au moins un homme religieux, veuille le remplacer à Yvetot.

143


Il lui céderait clientèle, mobilier, maison, etc., aux conditions les plus favorables et

se réduirait même, je crois, pour toute indemnité à demander un prix très modique de ce

quʹil livrerait en nature, nʹexigeant rien pour la clientèle. On pourrait, du reste, sʹentendre

à cet égard plus précisément avec lʹabbé Courtois, son frère, rue S t Guillaume, 24, mais il

recommande expressément que son nom et celui de la localité quʹil habite, ne soient indi‐

qués quʹaprès de premières et favorables ouvertures laissant entrevoir une conclusion.

En vous écrivant à ce sujet, je remplis le vœu de M. Courtois qui se rappelle bien

particulièrement à votre bon souvenir.

Croyez, je vous prie, Monsieur et ami, à tous les sentiments de mon sincère et res‐

pectueux attachement.

Le Prevost

105‐2 à M. Bailly

Demande, avec dʹautres Présidents, pour changer de salle dʹassemblée générale.

Paris 5 décembre 1843

Monsieur et ami,

Un nombre considérable de nos confrères mʹexpriment un vif regret sur le choix qui

a été fait du local de lʹInstitut pour notre réunion générale; ils font observer, avec raison,

que cette première assemblée est ordinairement la plus solennelle et la plus nombreuse de

toutes, quʹil y a grave inconvénient à priver les deux tiers de la Société dʹy assister et de

convoquer 1200 personnes dans un local qui nʹen peut recevoir que 250.

Trois présidents se joignent à moi pour appuyer cette remarque, et demandent avec

instance quʹon choisisse de préférence la salle des ouvriers à St‐Sulpice si lʹon ne peut

trouver ailleurs un lieu dʹassemblée également commode et convenable.

Cette salle parfaitement décente et de tout point disposée pour une semblable ré‐

union, contient 800 personnes; quoiquʹelle touche à lʹéglise, elle nʹa rien dʹune chapelle, ni

par sa forme, ni par son usage habituel; enfin elle est dès ce moment à notre disposition et,

sans aucune dépense, nous pourrions lʹobtenir et nous y assembler.

Des raisons de délicatesse mal entendue mʹont empêché, dans la séance dernière du

Conseil, dʹinsister sur cette proposition, mais cʹétait là une considération sans valeur que

jʹeusse dû sacrifier et que je sacrifie ici sans peine en mʹunissant à la demande de nos

confrères.

Nos amis de lʹInstitut catholique ne sauraient mal prendre, je le pense, ce change‐

ment de résolution; les raisons qui le détermineraient sont trop évidentes pour ne les pas

frapper les premiers et je ne mets pas en doute que sans aucun froissement ni dʹune part ni

d’une autre, ils nʹentrassent dans nos vues et ne nous gardassent leur bonne volonté pour

toute autre occasion où elle pourrait mieux nous servir.

Je désire bien, Monsieur et ami, que cette réclamation ne soit pas trop tardive, elle

prouve que nos confrères attachent une véritable importance à nos assemblées générales et

je crois que, sur ce point, nous devons partager leur sentiment.

Veuillez croire, Monsieur et ami, aux assurances accoutumées de mon respectueux

dévouement.

Le Prevost

144


105‐3 à M. Bailly

MLP. lʹincite à quitter la présidence de la Société. Malaise dans la Société.

Paris 5 janvier [1844]

Monsieur et ami,

Je nʹai pu prendre sur moi, hier au soir, de parler, par manque de force peut‐être,

mais surtout dans la crainte dʹaggraver ce que la situation pouvait avoir de pénible pour

vous. Cependant, dans lʹintérêt de notre chère Société, et dans le vôtre, que je nʹen sépare

point, je me crois obligé de vous dire que mon avis ne diffère pas de celui de tous les au‐

tres membres du Conseil. Nous sommes dans un état de malaise, de défiance, de découra‐

gement qui affaiblit les liens déjà si frêles de notre unité et qui ne peut manquer dʹamener

bientôt de tristes déchirements.

Ne serait‐il pas bien regrettable, quʹà tort ou à raison, une pareille affliction pût

vous être imputée et ne serait‐ce pas compromettre tout le bien que vous avez fait?

En quittant à temps la direction de la Société de St‐Vincent‐de‐Paul, vous emporte‐

rez maintenant le regret de tous ses membres et la conscience de lʹavoir généreusement

servie; plus tard, après quelques débats fâcheux quʹon doit craindre, on méconnaîtra peut‐

être les mérites bien réels dʹune longue carrière de bonnes œuvres et vous‐même viendrez

à les mettre en doute. Jʹose vous conjurer, Monsieur et ami, de garder intact un bien si chè‐

rement acquis, et de rester, aux yeux de Dieu et à ceux des hommes, le bienfaiteur de notre

Société.

En déposant un fardeau qui ne fait quʹajouter à vos peines, vous acquérrez dʹail‐

leurs plus de liberté de cœur et dʹesprit; vos affaires auront alors tous vos soins et votre

persévérance si courageuse rendra à votre famille, avec le repos, lʹétat meilleur que vous

ambitionniez pour elle.

Je désire bien ardemment, Monsieur et ami, que ces quelques mots nʹaient rien qui

vous afflige et que vous voyiez dans mes instances ce quʹelles sont réellement: un nouveau

témoignage de mon attachement sincère et de mon respectueux dévouement.

Le Prevost

106 à M. Maignen

Soin des pauvres. Remerciements pour sa charité.

Mercredi matin [24 janvier 1844]

Mon cher confrère,

Si vous aviez, par grand hasard, la pensée de venir au devant de moi aujourdʹhui, je

vous prie de ne pas prendre cette peine, je serai obligé de quitter mon bureau avant lʹheure

ordinaire.

Comme le temps commence à nous gagner et que je craignais de vous fatiguer après

votre indisposition, je suis allé hier au quai pour lʹachat des médailles et je vais tâcher de

conclure aujourdʹhui le marché, je vous serais donc obligé de ne pas vous en occuper de

votre côté.

Je compte toujours sur votre bonne volonté pour la préparation des billets et je joins

ici les cartes qui nous ont été rendues après la séance. Je pense quʹil sera bon de les recom‐

pléter et dʹen faire un cent de plus, afin de contenter tous nos pauvres gens.

145


Je vous remercie de nouveau, en leur nom, des peines que vous avez la charité de

prendre pour eux, et souhaite de toute mon âme que Dieu vous les paye au centuple.

A vous comme toujours, bien cordialement en N.S.

Le Prevost

107 à M. Maignen

Il fixe un rendez‐vous pour parler de la réunion des pauvres.

Mercredi [24 janvier 1844]

Demain jeudi, à 4h. ¼ , venez si vous pouvez à St‐Thomas‐dʹAquin, en sortant de

votre bureau 113 , nous causerons de la réunion des pauvres. Ne vous dérangez nullement,

dʹailleurs, si vous ne pouvez venir; je vous verrai dans un autre moment.

A vous

Le Prevost

108 à M. Maignen

Un de leurs rendez‐vous doit être avancé.

Vendredi matin [26 janvier 1844]

Cher confrère,

Jʹavais oublié que demain samedi, jʹaurai un rendez‐vous au faubourg St‐Germain à

4h. 1/2 . Cʹest donc aujourdʹhui même que jʹirai chez M. Falandry, et non pas demain. Jʹai, du

reste, un véritable remords de vous faire courir si loin, sans utilité bien réelle pour nos

œuvres, je crois donc quʹil vaut mieux que je renonce à cette satisfaction. Ne venez pas, je

vous en prie, pour peu que vous ayez de fatigue ou dʹoccupation, je ne vous en saurai pas

moins gré de votre bonne volonté.

Passé 4h.25, je ne vous attendrai plus et partirai de la place Vendôme.

A vous toujours en N.S.

Le Prevost

109 à M. Maignen

Invitation à une distribution de médailles à St‐Sulpice. Envoi dʹun livre quʹil lui recommande de lire ʺen bonne

et simple dispositionʺ.

Paris, 26 janvier 1844

Mon cher confrère,

Si vous désirez assister dimanche prochain à la grande réunion de la distribution

des médailles à St‐Sulpice, je ferai en sorte de vous avoir un billet pour les places réser‐

vées; mais il faudra me venir prendre de bonne heure (à 6h.½ ) car il y aura presse.

113 Après avoir travaillé dans l'administration des chemins de fer de Rouen, M. Maignen était entré alors au ministère de la Guerre,

rue St-Dominique. L'Eglise St-Thomas-d'Aquin en était tout proche.

146


Je vous envoie le livre dont je vous ai parlé; je serais bien surpris si vous ne goûtiez

pas tout 114 ce quʹil a dʹaimable et de solide à la fois. Vous remarquerez, en quelques chapi‐

tres, une certaine naïveté de langage que nos mœurs ne comportent plus; mais, vous avez

un trop bon esprit pour quʹil puisse vous en rester aucune mau‐

vaise impression. Lisez‐le, cher ami, en bonne et simple disposi‐

tion et vous en tirerez, jʹen suis sûr, beaucoup de fruit.

Adieu, à vous bien cordialement en N.S.

Le Prevost

110 à M. Maignen

Rendez‐vous à la messe paroissiale aux Missions Etrangères.

Samedi matin [Carême 1844]

Mon cher confrère,

La première messe paroissiale115 aux Missions sera demain à 7h., à cause du Ca‐

rême; ceux qui voudront sʹy trouver devront donc sʹéveiller un peu matin et surtout se le‐

ver dès quʹils seront éveillés. Je ferai en sorte dʹêtre de ce nombre; tâchez de venir égale‐

ment.

A vous bien affectueusement en N.S.

Le Prevost

Je vous serai obligé de rendre bientôt à M. de Montrond les feuilletons de Charité

mène à Dieu.

111 à M. Maignen

Communication dʹouvrages dʹapologie. Ne pas lire celui sur saint François dʹAssise. Dieu guide lui‐même les

âmes.

Paris, 19 avril 1844

Je vous remets ci‐joint deux petits ouvrages de doctrine qui, je lʹespère, vous agrée‐

ront. Cʹest toutefois de lʹapologie plutôt que de la doctrine proprement dite; si cʹétait en ce

114 "…Un de ces petits ouvrages, très dédaignés dans le monde sous le nom de bons livres, dont le mauvais style et l'ennui m'avait

toujours inspiré un profond dégoût (…) je me décidai à le parcourir; mais quand j'eus commencé sa lecture, je la continuai et allai

jusqu'au bout. C'était en effet un des meilleurs ouvrages de réfutation populaire qui existassent à l'époque". VLP., I, p.98.

115 "Connaissant mon inconstance, MLP. me proposa d'assister à la messe dite le premier dimanche du mois pour la Conférence de

St-Vt-de-Paul à l'église des Missions et d'y faire ensemble la sainte communion. C'était le meilleur moyen d'assurer ma régularité

dans l'accomplissement de mes devoirs de piété." Notes de M. Maignen, VLP, p.116. en ce Carême 1844, comme l'année précédente,

il y aura foule à N.D. de Paris, (cf. lettre 98 à M. Levassor, et lettre d'Ozanam, 8 avril 1844, 535 à M me Haratender, t. II., p.

528).

147


dernier sens plus spécialement que vous vous sentiez incliné à porter votre étude, je pour‐

rais aussi vous satisfaire.

Ne tenez aucun compte, je vous prie, de mes observations dʹhier sur saint François

dʹAssise; vous avez déjà remarqué que, plus quʹun autre, jʹaime à voir mes sympathies

partagées et quʹà tort, souvent, je cherche à les inspirer aux autres. Laissez donc ce livre

qui pourrait ne vous causer que de lʹennui et suivez votre penchant qui nʹest assurément

pas un mauvais guide en cette occasion. Cʹest surtout dʹinstruction solide que vous avez

besoin et vous ne la trouveriez que sous une forme peu accessible dans saint François

dʹAssise.

Le plus ordinairement Dieu guide lui‐même les âmes pour les éclairer en leur don‐

nant de lʹattrait pour les choses qui leur sont le plus essentielles; je crois donc quʹil faut al‐

ler par où il vous pousse: lui seul pénètre bien nos cœurs; lui seul sait les manier et les ins‐

truire, abandonnez‐vous à lui.

Adieu, je nʹirai pas ce soir à lʹexercice de la retraite; demain, vendredi, peut‐être

vous y trouverai‐je.

A vous bien cordialement in X to .

Le Prevost

112 à M. Pavie

Sollicitude pour les enfants de son ami. Nouvelles de sa mère, née Rosalie Duchatard. Difficulté à obtenir un