Les Noces de Marie-Victoire - Le Livre de Poche

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Les Noces de Marie-Victoire - Le Livre de Poche

ÉLISE FISCHER

Les Noces de

Marie-Victoire

ROMAN

CALMANN-LÉVY


© Calmann-Lévy, 2010.

ISBN : 978-2-253-15808-0 – 1 re publication LGF


Merci à Denis V. qui a soufflé dans le

creux de mon oreille et jusqu’au bord de

mon cœur l’histoire de son arrière-grandmère,

une jeune femme merveilleuse.

Je dédie ce roman à toutes les femmes

qui ont bataillé pour exister, à toutes celles

qui ont aimé malgré les interdits.


Je tente de rendre, telles qu’elles apparaissent,

les pensées des gens qui ne sont

traduites ni en paroles ni en gestes.

James JOYCE.

Je crois que le roman est la tragédie de

notre époque.

Georges SIMENON.


PREMIÈRE PARTIE


1

Vézelise, juillet 1919 – 5, rue des Brasseries 1

Henri claqua la porte avec rage. Il sembla à Charles

et à Louise, son épouse, que l’homme debout 2 ,au

centre de leur maison située au 5, rue des Brasseries,

non loin du pont enjambant l’Uvry, vibra, trembla

même. Louise tendit le dos, elle n’aimait pas les coups

d’éclat. Henri avait réagi avec fougue aux questions

de son oncle.

— Reviens, parbleu ! hurla Charles, nous pouvons

parler calmement.

— Il est amoureux, soupira Louise, et contre ça,

tu ne peux rien. Il est plus que majeur, la guerre est

finie. Il a envie de vivre, quoi de plus normal ! Tu

n’as pas été ainsi ?

— Soit, admit Charles, mais cette femme, cette…

cette Marguerite… plus âgée que lui.

1. Rue des Capucins aujourd’hui.

2. Dans certaines maisons anciennes, on appelle « homme debout

» la poutre maîtresse d’où partent des poutres transversales

supportant et la toiture de la maison et l’ensemble de la construction.

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— Comme tu y vas ! s’indigna soudain Louise.

Marguerite est mon amie de toujours et tu le sais. Née

dans une famille honorable. Son papa était gendarme

à Liverdun… Tu ne vas pas t’énerver pour cette différence

d’âge. Six ans, ce n’est pas la mer à boire !

Mon amie a la tête sur les épaules et encore le temps

de lui faire de beaux enfants. Henri a droit au bonheur.

C’est bien la promesse faite à Marie-Victoire

sur son lit de mort. Tu as secondé ta mère dans ce

but, non ?

— La vérité, c’est que je lui aurais préféré quelqu’un

d’autre.

— Et pourquoi, s’il te plaît ? Aurais-tu admis que

l’on te marie ? Chacun est libre de ses choix. Mon

amie Marguerite n’est pas un laideron.

— Cela me regarde

— Eh bien, pour être à égalité, le choix d’Henri

le regarde aussi. Laisse ton neveu se débrouiller.

— Je me demande ce qu’aurait dit Marie-Victoire,

sa mère, en le voyant au bras de cette fille.

— M’est avis qu’elle en aurait été fort heureuse.

D’ailleurs, cesse d’écrire des histoires d’un autre âge,

ta sœur ne va pas surgir du cimetière de Vézelise pour

te répondre. Si elle s’est tue de son vivant, c’est qu’elle

voulait peut-être tourner une page douloureuse…

— Sur un terrible secret, qui l’aura emportée dans

la tombe, la pauvre…

— Il serait peut-être temps de la laisser reposer en

paix et de ne pas l’ennuyer avec tes états d’âme, bien

inutiles du reste. On ne va pas rattraper trente ans de

malheur. Oh, ne me regarde pas avec cet air colère…

Je suis certes ta femme, mais je ne supporterai pas

une minute de plus tes sous-entendus et suspicions à

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l’égard de Marguerite. Pour qui te prends-tu ? Tu ne

crois pas que Marie-Victoire a assez souffert du

qu’en-dira-t-on ? Une fille mère montrée du doigt qui

a accouché dans la solitude et a dû fermer son atelier.

— Peut-être…

— Un bon conseil, Charles, laisse ces vieilles histoires

!

— Facile à dire… La note fut chargée et bien

lourde de conséquences, mourir à vingt-six ans… Je

mets de côté le chagrin de notre mère, les ricanements

ou les sourires pincés sur son passage… J’en veux

toujours à cet homme qui a fui ses responsabilités, un

sans-courage, un pleutre, un homme sans honneur

qui a laissé traîner son sang.

— Cette vieille histoire a pas loin de trente ans, tu

n’y étais pas que je sache… Que sais-tu réellement

des amours de ta sœur ? De cet homme dont on parle

à mots feutrés dans la famille ? Tu ne vas pas nous

en faire un roman et causer comme les gens d’ici. Il

suffit de ta mère… Mais comment lui en vouloir dans

l’état qui est le sien ? Tu vas finir par radoter, mon

pauvre Charles.

— Laisse ma mère, veux-tu ! Elle se meurt, étrangère

aux siens… Trop de malheur vient à bout de la

raison et des cœurs tendres.

— Alors ce serait bien de ne pas se fâcher, le tempéra

Louise, en posant sa tête sur son torse. Ne

gâchons rien, Charles. Chaque seconde de vie est précieuse,

veillons à cela, comme nous en avons fait le

serment le jour de notre mariage, tu t’en souviens ?

Elle sut qu’elle l’avait convaincu. Il se laissa tomber

sur la chaise près de la cheminée, sans un mot, plongé

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dans des pensées qui paraissaient l’accabler. Il leva

ensuite la tête, se redressa et regarda longuement

son épouse. Louise était une femme de bon sens.

Jusqu’à ce jour, jamais elle ne s’était opposée à lui. Il

la découvrait ardente, justicière tout à coup, et même

s’il ne voulait pas se l’avouer, il était heureux de ce

trait de caractère. Il aimait sa générosité et ce côté

va-t-en-guerre. Louise était l’amie de Marguerite, la

jeune femme aimée d’Henri.

— Tu as raison, laissa-t-il tomber. Je dois être un

peu fatigué et je m’emporte un peu vite. J’oublie sans

doute l’âge de mon neveu, je ne l’ai pas vu grandir.

Il nous a quittés très jeune pour faire son service

militaire, la guerre a suivi… Sept ans, c’est court et

c’est long à la fois. En sept ans, le jeune homme s’est

métamorphosé, il est devenu un homme que je peine

à découvrir. Je vois encore en lui l’enfant fragile. J’ai

promis à sa mère de veiller sur lui.

— Tu l’as fait, Charles. Avec un grand dévouement

et personne ne te reprochera jamais rien. Henri

sait ce qu’il te doit. Il suffit de vous voir tous deux à

la fanfare de Vézelise, lui soufflant dans son tuba et

toi dans ta clarinette, pour comprendre la complicité

qui vous unit. C’est formidable une telle entente. Et

quand vous faites du théâtre… Mon Dieu, que vous

êtes drôles tous deux !

— Qu’est-ce que je peux faire maintenant ?

— Lui parler tout simplement, vous allez être aussi

malheureux l’un que l’autre si vous restez fâchés. Et

puis, dans cette querelle stupide, Marguerite et moi

serons déchirées. Nous sommes amies depuis toujours,

ne l’oublie pas, Charles.

Il se leva et prit son épouse dans ses bras.

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— Que ferais-je sans toi, ma chère Louise ? murmura-t-il

à son oreille.

— Allons, rit-elle en se dégageant, car elle voyait

le couvercle sur la cocotte se soulever. Le repas risque

de brûler. Tu en trouverais une autre, non ?

— Ce serait difficile, très difficile, je dois le reconnaître.

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