Les Inégalités de genre au Kenya - unesdoc - Unesco

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Les Inégalités de genre au Kenya - unesdoc - Unesco

Les inégalités

de genre

au Kenya


Les inégalités de genre

au Kenya

Textes réunis par Colin Creighton et Felicia Yieke

en collaboration avec Judith Okely, Lydia Mareri

et Christopher Wafula

Traductrice : Delphine de la Encina


Les idées et opinions exprimées dans cette publication n’engagent que leurs auteurs et ne refl ètent pas

nécessairement celles de l’UNESCO.

Les désignations employées et la présentation des données qui y fi gurent n’impliquent de la part de

l’UNESCO aucune prise de position quelle qu’elle soit quant au statut juridique des pays, territoires ou

zones, ou de leurs autorités, ni quant au tracé de leurs frontières ou limites.

Imprimé dans les ateliers de l’UNESCO

© UNESCO 2007

(SHS-2006/WS/1) CLD – 1052.7


Table des matières

Liste des collaborateurs v

Remerciements vii

Avant-propos viii

Pierre Sané

Introduction 1

Colin Creighton et Felicia Yieke

Partie 1 Économie et lieu de travail

1. Caractéristiques des micro et petites entreprises gérées 7

par des femmes dans les districts

de Meru Nord et de Meru Centre, Kenya

Gitile Naituli, Francis N. Wegulo et Bertha Kaimenyi

Étude de cas : les défi s s’opposant au développement 25

des micro-entreprises laitières gérées par les femmes au Kenya

Milcah Mulu-Mutuku, Adijah Ali-Olubandwa

et Dolphine Odero-Wanga

2. Les inégalités de genre dans les universités kenyanes 31

Jane Onsongo

3. Le graffi ti : un moyen de communication pour les femmes 51

sur leur lieu de travail ?

Felicia Yieke

Partie 2 Éducation et apprentissage

4. Encourager les femmes adultes à se former : 65

relever le défi grâce à l’apprentissage virtuel

Shirley Bennett

5. Les groupes d’entraide : un véhicule idéal 87

pour l’éducation des femmes

Marion Mutugi


Partie 3 Questions politiques

6. Politiques et législations environnementales : 97

une perspective de genre

Charles Charo Lugo

7. Prise en considération des sexospécifi cités 113

dans la gouvernance urbaine : l’expérience de la ville kenyane de Nakuru

en matière d’urbanisation participative

Samson W. Mwangi

Partie 4 Questions culturelles

8. Confl its, règlement des confl its et consolidation de la paix : 135

le rôle des femmes des communautés pastorales

Daudi E. Ekuam

9. L’impact des perceptions culturelles sur les questions de genre 159

Elizabeth Orchardson-Mazrui

Conclusion et recommandations 181

Rose Odhiambo et Ruth Odhiambo


Liste des collaborateurs

Shirley Bennett – Directrice du programme Master d’éducation à distance de l’Institut

pédagogique de l’université de Hull (GB). Contact : s.bennett@hull.ac.uk

Colin Creighton – Enseignant à l’université de Hull (GB). Contact : H.C.Creighton@hull.

ac.uk

Daudi Eddy Ekuam – Conseiller auprès de la Coalition pour la paix en Afrique

(PEACENET) en matière de construction de la paix et de résolution de confl its ;

consultant à temps partiel auprès du Centre pour le développement des droits des

minorités (CEMIRIDE) au Kenya. Contact : ekuaml@hotmail.com

Bertha Kaimenyi – Maître de conférences en administration de l’éducation à l’université

Daystar (Kenya). Contact : peber@knowtech.co.ke

Charles Charo Lugo – Maître-assistant auprès du département des sciences environnementales

de l’université d’Egrton (Kenya). Contact : clugzke2002@yahoo.com

Lydia Ayako Mareri – Maître-assistante auprès du département des langues et de

linguistique de l’université d’Egerton (Kenya). Elle enseigne la communication.

Contact: lydiamareri@yahoo.com

Elizabeth Orchardson Mazrui – Maître de conférences auprès du département des

beaux-arts de l’université Kenyatta (Kenya). Elle est également artiste. Contact :

lorchardson@yahoo.com

Marion W. Mutugi – Vice-directrice de l’Institut de médicine tropicale et des maladies

infectieuses (ITRMID) de l’université d’agriculture et de technologie Jomo Kenyatta

(JKUAT) (Kenya). Contact : mwmutugi@yahoo.com

Milcah Mulu-Mutuku – Maître-assistante auprès du département d’agriculture et

d’écologie humaine de l’université d’Egerton (Kenya). Contact : midea3@yahoo.

com

Samson Wokabi Mwangi – Professeur au département de sociologie de l’université

d’Egerton (Kenya), où il enseigne la sociologie du développement et la sociologie

environnementale. Contact : mwokabi@yahoo.com

Gitile Naituli – Professeur au département d’économie et de gestion agricoles de

l’université d’Egerton (Kenya). Il enseigne la gestion d’entreprise et l’entreprenariat.

Contact : gnaituli@hotmail.com

| v |


Dolphine Odero-Wanga – Professeur au département d’agriculture et d’écologie

humaine de l’université d’Egerton (Kenya). Contact : midea3@yahoo.com

Rose O. Odhiambo – Directrice de l’Institut d’études féminines, de genre et de développement,

et professeur au département de zoologie de l’université d’Egerton

(Kenya). Contact : ogwangodhiambo2001@yahoo.com

Ruth Odhiambo – Avocate près la Haute Cour du Kenya. Elle est également militante

en faveur des femmes et analyste politique. Contact : tomlaw@africaonline

Judith Okely – Professeur émérite à l’université de Hull (GB). Contact : J.M.Okely@hull.

ac.uk

Adijah M. Olubandwa – Maître-assistante auprès du département d’agriculture et

d’écologie humaine de l’université d’Egerton (Kenya). Contact : midea3@yahoo.com

Jane Onsongo – Professeur au département d’éducation de l’université catholique

d’Afrique de l’Est (CUEA) (Kenya). Contact : janeonsongo@hotmail.com

Christopher Wafula – Adjoint administratif auprès de l’Institut d’études féminines et

d’analyses de genre de l’université d’Egerton (Kenya). Contact : alfano2000@yahoo.

com

Francis Wegulo – Maître de conférences auprès du département de géographie de

l’université d’Egerton (Kenya). Contact : fwegulo@yahoo.com

Felicia Yieke – Professeur au département de langues et de linguistique de l’université

d’Egerton (Kenya). Contact : fyieke@yahoo.com

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Remerciements

Ces articles ont été présentés pour la première fois lors d’une conférence intitulée

« Comprendre les inégalités de genre au Kenya », qui s’est tenue dans l’enceinte

de l’université d’Egerton au Kenya du 5 au 8 avril 2004, sous l’auspice des

relations universitaires qui lient le Département des sciences sociales comparatives

et appliquées de l’université de Hull (Grande-Bretagne) et l’Institut d’études féminines,

de genre et de développement de l’université d’Egerton. Ces relations bénéfi

cient du soutien du British Council, organisme qui a fi nancé la conférence. Les

directeurs de l’ouvrage tiennent à remercier le British Council ainsi que son personnel

pour leur appui fi nancier et moral, et souhaitent témoigner leur gratitude

envers l’UNESCO, sans qui cet ouvrage n’aurait pu voir le jour. Leurs remerciements

s’adressent également au PNUD pour la fourniture des kits d’accueil et l’impression

du programme et des brochures de la conférence, ainsi qu’à l’entreprise kenyane

Crown Foods Limited de Molo, qui a assuré la distribution d’eau potable tout au

long de l’événement.

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Avant-propos

Au cours de la récente consultation menée autour du genre sur le thème de « l’autonomisation

des femmes dans la région des Grands Lacs : violence, paix et leadership

des femmes » 1 , des représentants du mouvement des femmes, du milieu universitaire

et des gouvernements sont venus rencontrer ceux de l’UNESCO, dans le but

de contribuer à l’élaboration du programme des Sciences sociales et humaines de

l’Organisation pour l’égalité des genres et le développement. Il y a été souligné que

la diffusion et la disponibilité des recherches et des écrits universitaires portant sur

l’égalité des genres et les droits fondamentaux des femmes étaient insuffi santes,

que ce soit sur support électronique ou en version imprimée, et qu’il était diffi cile

de trouver des informations récentes et largement diffusées sur les femmes africaines

et les spécialistes des questions de genre œuvrant en Afrique. Ces lacunes

s’avèrent cruciales pour un continent en proie à la guerre depuis plus de 30 ans, car

elles révèlent que la contribution des spécialistes africaines n’est pas suffi samment

intégrée aux efforts actuellement réalisés en vue de mettre un terme aux confl its et

de les prévenir, de promouvoir la réconciliation et de favoriser la paix et la reconstruction.

C’est par la recherche objective, universitaire ou appliquée, que pourront

notamment être résolues les diffi cultés qu’endurent certaines communautés,

nations ou régions. La recherche permet en outre d’étoffer les connaissances déjà

disponibles et, de fait, de proposer différentes solutions et alternatives possibles

pour venir à bout de ces diffi cultés. Cette fonction s’avère particulièrement utile

au développement de politiques et de stratégies, qu’elles visent la prévention des

confl its ou leur résolution, ainsi qu’à la promotion du développement durable au

niveau national, de l’égalité des genres et du respect des droits de la femme. Une

information pertinente et largement accessible, associée à une connaissance et à

une compréhension accrues de ces questions, est la clé d’une sensibilisation plus

effi cace et d’un changement de l’opinion publique, et permet d’encourager des pratiques

et des comportements culturels positifs, l’action préventive et la protection

des droits fondamentaux.

1 Cette consultation, organisée par l’UNESCO à Addis-Abeba, en Éthiopie, du 30 mai au 1 er juin

2005, avait pour but d’identifi er les besoins stratégiques spécifi ques des femmes de la région des

Grands Lacs et de développer, par la concertation, un plan d’action qui réponde à ces besoins.

Parmi les invités se trouvaient les représentants des Ministères chargés de la Condition féminine

du Burundi, de la République démocratique du Congo, du Kenya, du Rwanda et de l’Ouganda,

des représentants d’organisations féminines universitaires et d’organisations non gouvernementales,

la Commissaire de l’Union Africaine chargée des Affaires sociales, le Représentant spécial

du Secrétaire général des Nations Unies pour la région des Grands Lacs ainsi que des spécialistes

des questions de genre issus de cette région ou d’autres pays.

| viii |


Il est essentiel que les femmes, qu’elles appartiennent au monde universitaire

ou aux organisations de la société civile, ne soient pas uniquement l’objet

de ces recherches, mais que leurs voix, leurs perceptions, leurs approches et leurs

écrits soient partie intégrante du discours élaboré, afi n d’infl uencer ceux qui font

les politiques, les décisions et les opinions. Les femmes représentent la moitié de

l’humanité et, bien que leur contribution au développement et au processus de

construction de la paix ait été négligée ou sous-évaluée par le passé, il est primordial

qu’elles prennent une part égale à la recherche de solutions et à la proposition d’alternatives,

à l’heure d’établir une paix et un développement durables. Cette position

est soutenue par bon nombre de textes tels que la Déclaration et le Programme

d’action de Beijing, la Déclaration du Millénaire, la Résolution 1325 du Conseil de

sécurité des Nations Unies sur les femmes, la paix et la sécurité, la Charte africaine

des droits de l’homme et des peuples et la Déclaration de Dar es-Salaam sur la Paix,

la sécurité, la démocratie et le développement dans la région des Grands Lacs. Tous

ces instruments ainsi que de nombreux textes internationaux, régionaux ou nationaux,

préconisent la participation entière et égale des femmes à tous les aspects du

développement et le respect de leurs droits.

L’engagement de l’UNESCO en faveur d’une participation entière et égale des

femmes à la reconstruction post-confl ictuelle et aux processus de développement a

conduit le secteur des Sciences sociales et humaines de l’Organisation à soutenir la

création du Centre de recherche et de documentation sur les femmes dans la région

des Grand Lacs, ainsi qu’à renforcer ou établir des programmes d’études féminines

au sein des principales universités de la région. La vocation essentielle de ce centre

sera de contribuer au développement des connaissances disponibles sur les questions

relatives aux droits fondamentaux des femmes et à l’égalité des genres dans la

région des Grands Lacs, et de rendre ces informations accessibles aux responsables

politiques, aux décideurs et aux faiseurs d’opinion. Les programmes d’études féminines

concourront à l’élaboration d’un corps de diplômés africains sensibles aux

questions de genre, qui sauront intégrer la dimension de genre dans leur future vie

professionnelle et en faire bénéfi cier le développement de leur région. De plus, un

portail virtuel est en passe d’être construit sur le site internet de l’UNESCO, afi n de

permettre aux chercheurs, entre autres, de publier et de présenter leurs travaux au

monde entier ; une banque de données recensant des femmes et des spécialistes des

questions de genre de la région sera également mise en ligne.

Dans le sillage du soutien que nous apportons aux femmes et aux recherches

menées sur le genre dans la région des Grands Lacs, l’UNESCO est heureuse de s’associer

à la publication de cet ouvrage, qui offre aux chercheurs de cette région une

opportunité de partager leurs résultats et leurs travaux avec le reste de la communau

régionale et internationale. Ces articles abordent un large éventail de sujets

et proposent de nombreuses recommandations sur des questions que le secteur des

Sciences sociales et humaines de l’UNESCO a identifi ées comme étant prioritaires,

| ix |


notamment l’impact de la globalisation sur les droits fondamentaux des femmes,

les conséquences des pratiques socioculturelles, des normes et des lois sur l’égalité

des genres et les droits de la femme, ainsi que la dimension de genre des confl its, de

la consolidation de la paix et de la reconstruction. Nous espérons que les lecteurs

jugeront ces analyses pertinentes et qu’ils y trouveront une source d’inspiration

pour mettre en pratique les nombreuses recommandations formulées.

Pierre Sané

Sous-Directeur général pour les Sciences sociales et humaines

UNESCO

| x |


Introduction

Colin Creighton et Felicia Yieke

Les articles rassemblés dans cet ouvrage ont été sélectionnés parmi ceux présentés

lors de la conférence « Comprendre les inégalités de genre au Kenya », qui

s’est tenue à l’université d’Egerton, au Kenya, du 5 au 8 avril 2004. Organisée de

concert par le Centre (désormais Institut) d’études féminines, de genre et de développement

de l’université d’Egerton et par le département des sciences sociales

comparatives et appliquées de l’université de Hull, cet événement a réuni des

universitaires kenyans et d’autres pays, ainsi que des praticiens et des politiciens,

avec pour objectif de sonder les nombreux aspects de la subordination féminine

et de débattre des moyens qui permettent de faire front à l’immuable domination

masculine.

En dépit de ces nombreuses années de recherche et de militantisme féministe,

de toutes les résolutions internationales et les déclarations d’intention prestigieuses,

et malgré l’importance croissante que prennent les questions féminines dans les

discours des organisations gouvernementales et non gouvernementales, les progrès

pour atteindre l’égalité entre les genres restent désespérément lents. De plus, tandis

que des avancées semblent avoir été réalisées sur certains fronts, de nouvelles diffi -

cultés apparaissent. La restructuration économique, la crise de l’État, l’explosion des

confl its ethniques et les ravages causés par le VIH/sida comptent parmi les paramètres

dont les lourdes conséquences sur les relations de genre ont été sans doute plus

brutalement ressenties par les femmes de l’Afrique sub-saharienne que par toutes

les autres. Au vu de l’ampleur et de la rapidité des changements qui s’opèrent dans

le monde d’aujourd’hui, il est essentiel de réexaminer continuellement la variabilité

des schémas qui caractérisent les relations de genre, de surveiller l’étendue des

progrès réalisés en faveur de l’émancipation féminine et de s’interroger sur l’adéquation

des stratégies mises en place en général pour l’atteindre.

Nombreuses sont les diffi cultés des femmes africaines qui partagent des similitudes

avec celles rencontrées dans d’autres pays. Cependant, d’autres diffi cultés présentent

des caractéristiques propres ou, comme pour le VIH/sida, des conséquences

plus ou moins dévastatrices. De même, les idéologies ne sont pas uniformes, comme

en témoignent les différences entre le féminisme africain et le féminisme occidental

(Mikell, 1997). Par ailleurs, les mêmes processus peuvent engendrer des retombées

très différentes selon les régions. Ainsi, l’impact de la restructuration économique

sur les femmes varie considérablement entre les pays et entre les groupes d’un même

pays (Beneria et Feldman, 1992). Par conséquent, il est essentiel de veiller à contextualiser

les processus sociaux et d’analyser les contraintes et les opportunités des


femmes propres à chaque environnement régional, national ou local, si l’on veut

éviter toute surgénéralisation et concevoir des solutions effectives qui répondent

aux diffi cultés rencontrées par les femmes. Les articles de cet ouvrage fournissent

précisément une analyse contextualisée et examinent les diffi cultés majeures de la

société kenyane, des obstacles rencontrés par les micro-entrepreneuses au rôle joué

par les femmes dans les confl its entre les éleveurs, ainsi que les expériences visant à

incorporer une perspective de genre dans la planifi cation urbaine locale et la façon

dont la création d’un réseau entre différents groupes d’entraide peut contribuer à

l’autonomisation des femmes.

L’autonomisation des femmes au sein de la famille, de la communauté et

de la vie politique et économique était l’un des thèmes majeurs de la conférence.

L’autonomisation économique est largement reconnue comme étant un élémentclé

permettant aux femmes de réaliser des progrès dans d’autres domaines. C’est

pour cette raison que davantage d’attention a été consacrée au cours de ces dernières

années à l’implication croissante des femmes au sein des petites et micro-entreprises

et aux possibilités que cette timide percée puisse engendrer une indépendance économique

plus importante et, de fait, conduire les femmes à exercer une plus forte

infl uence dans la sphère privée aussi bien que publique.

Un article de cet ouvrage et une étude de cas sont consacrés au potentiel de

consolidation et d’expansion des micro-entreprises. Ces contributions attirent

toutes deux l’attention sur les diffi cultés auxquelles sont confrontées les entrepreneuses.

La plupart des femmes choisissent cette voie par facilité ; ces activités

dépendent de marges bénéfi ciaires faibles et hasardeuses et le capital de départ,

souvent très bas, provient essentiellement d’économies personnelles et rarement

d’institutions offi cielles.

Gitile Naituli, Francis Wegulo et Bertha Kaimenyi se sont penchés sur les

entreprises des districts de Meru Nord et de Meru Centre. Ils signalent qu’elles doivent

faire face à de sérieux problèmes une fois installées, tels que des coûts prohibitifs,

le règlement des dettes ou encore la gestion des employées. Le soutien

familial joue un grand rôle dans la gestion des tensions qui s’installent entre les

impératifs de l’entreprise et les responsabilités du foyer. Les auteurs affi rment par

ailleurs qu’une meilleure compréhension des dynamiques régissant ces entreprises

peut être obtenue en considérant non seulement les caractéristiques de chaque

entrepreneuse, mais aussi les spécifi cités propres à l’économie locale où elles sont

implantées et les opportunités et contraintes qui en découlent. L’article de Milcah

Mulu-Mutuku, Adijah Ali-Olubandwa et Dolphine Odero-Wanga souligne également

l’importance que revêt l’environnement spécifi que de chaque secteur soit,

dans ce cas, l’industrie laitière. Ici, le principal défi consiste à relever le faible niveau

des techniques utilisées et obtenir le fi nancement, les connaissances et la formation

nécessaires au bon déroulement de l’activité de l’entreprise.


Ces études concluent toutes deux qu’un plus grand soutien doit être apporté

à ces entreprises pour favoriser leur expansion et confi rment notamment l’inaccessibilité

des mécanismes de fi nancement formels, la position marginale et le futur

incertain de nombre de ces entreprises.

Toutefois, l’intérêt porté aux micro-entreprises ne doit pas occulter l’amélioration

qu’exige la situation des femmes dans le monde du travail en général. Dans

son article, Jane Onsongo examine à cet égard le rôle des universités et des institutions,

qui devraient être des acteurs majeurs de la promotion de l’égalité des genres

mais qui, souvent, échouent dans leur tâche. Elle fait remarquer que la parité n’est

toujours pas atteinte au niveau des admissions, que l’examen des curriculums vitæ

continue d’être soumis à des différenciations de genre et que des inégalités perdurent

au niveau du recrutement, de la formation et de la promotion au sein des plus

hautes sphères universitaires kenyanes. L’auteur montre que la culture universitaire

est un obstacle de taille pour le personnel féminin, en ce qu’elle se caractérise par

un environnement de travail hostile, une résistance au leadership féminin, des pratiques

institutionnelles d’obstruction et un manque de sensibilité aux questions de

genre au sein du corps dirigeant des universités, tandis que le harcèlement sexuel

reste, hélas, monnaie courante.

Les femmes titulaires de diplômes universitaires sont relativement privilégiées

au sein du marché du travail. En effet, les femmes qui pratiquent une activité occupent

bien souvent les postes les moins rémunérés faisant appel à une main d’œuvre

peu qualifi ée, généralement dans des secteurs où la mise en place d’organisations

syndicales s’avère particulièrement délicate. À ces diffi cultés viennent s’ajouter

le harcèlement sexuel et la crainte du licenciement en cas de grossesse. De telles

situations d’impuissance empêchent les femmes de formuler leurs revendications

et encore davantage de lutter pour se faire entendre.

Felicia Yieke analyse une forme d’expression largement répandue, quoique

rarement considérée : le graffi ti. Après avoir analysé des graffi ti provenant d’usines

implantées dans la zone industrielle d’exportation kenyane, l’auteur avance que ces

inscriptions devraient être prises au sérieux car elles permettent à ceux qui n’ont

pas d’autres moyens d’expression de partager leurs sentiments et leurs inquiétudes

avec les personnes qui sont dans la même situation. Dans ces usines, les graffi ti sont

un vecteur de critique et un moyen de formuler des diffi cultés telles que des conditions

de travail pénibles, l’absence de congés maladie ou maternité, des salaires

faibles, le harcèlement sexuel ou encore le manque de représentation syndicale.

Afi n de devenir plus indépendantes sur le plan économique, les femmes doivent

acquérir les qualifi cations nécessaires à leur compétitivité sur le marché du

travail. C’est pourquoi les obstacles auxquels sont confrontées les jeunes fi lles qui

veulent obtenir une éducation solide font l’objet d’une attention particulière. Il


est également tout aussi important de répondre aux besoins des femmes adultes

en matière de formation. Les méthodes d’enseignement traditionnelles n’étant pas

adaptées à la plupart des adultes, de nouvelles approches doivent être inventées.

Shirley Bennett examine le potentiel de l’apprentissage virtuel qui est perçu, aussi

bien en Afrique que dans le monde occidental, comme un outil potentiellement

capable de procurer la fl exibilité dont ont besoin les femmes en particulier. Après

avoir examiné de près la conception de ces cours, l’auteur montre que si l’apprentissage

virtuel peut présenter certaines contraintes, celles-ci peuvent être surmontées

à condition de les traiter à la racine et d’incorporer des solutions dès la conception

et lors de la mise en œuvre des programmes d’étude.

Améliorer les opportunités d’embauche et d’éducation des femmes, c’est

d’abord leur permettre de s’imposer en tant qu’individus. Dans son article, Marion

Mutugi traite des groupes d’entraide et de l’autonomisation entraînée par l’organisation

collective. Les femmes font montre d’une expérience considérable en la

matière même si, jusqu’à présent, l’impact de ces groupes reste limité en raison de

leurs faibles effectifs, de leur isolement et de leur durée de vie limitée. L’Association

pour le développement des femmes de Ndia montre que ces diffi cultés peuvent être

surmontées. Cette association réunit divers groupes qui viennent échanger leurs

expériences, fournit des supports éducatifs et d’apprentissage et permet la mise

en place de nouvelles activités. Grâce aux ressources de ce réseau, certains projets

qui n’auraient pu être entrepris par un groupe seul ont pu voir le jour, apportant

ainsi une contribution majeure à la réduction de la pauvreté et au renforcement du

statut, de la confi ance en soi et de l’infl uence locale des femmes.

D’autres articles abordent plus directement des questions d’ordre politique.

Charles Lugo attire notamment l’attention sur l’environnement domestique, un

aspect de l’hygiène environnementale largement négligé par la réglementation qui,

jusqu’à présent, a davantage légiféré dans le domaine public. Il s’agit d’une question

cruciale pour les femmes, car ce sont elles qui sont responsables du foyer.

L’auteur montre que les femmes qui, pour cuisiner, utilisent du bois ou du charbon

comme combustibles sont exposées à des taux de particules respirables dépassant

de loin les limites suggérées par l’OMS, et que celles qui ont recours au charbon ont

un taux d’exposition élevé au monoxyde de carbone. Les femmes le plus démunies

sont davantage concernées, car elles utilisent les combustibles les moins chers et

les plus polluants. Le problème risque fort de s’aggraver au cours des prochaines

années, comme l’indiquent les recherches menées dans la République-Unie de

Tanzanie voisine, selon lesquelles l’austérité économique pousse nombre de foyers

à se tourner vers ce type de combustibles (Campbell, 1995). Charles Lugo affi rme

que les pouvoirs publics devraient accorder plus d’importance aux dangers liés aux

activités domestiques, et prendre des mesures pour soulager les familles qui n’ont

d’autre choix que de recourir aux combustibles les plus nocifs.


Samson Mwangi aborde la dimension de genre des efforts entrepris afi n de

développer une gestion urbaine plus appropriée et d’encourager un engagement

civique plus prononcé. À travers l’étude de la ville de Nakuru, il révèle que les

femmes restent en marge de ce processus et que leurs besoins, tout comme leur contribution

éventuelle, sont ignorés, même par les organismes ayant offi ciellement

adopté des mesures en faveur de l’égalité des genres. La vie des femmes, mais aussi

l’urbanisme, s’en trouvent affectés, les nécessités et les priorités des femmes étant

différentes de celles des hommes en ce qui concerne le transport, le logement ainsi

que de nombreux services urbains de base.

L’intensifi cation de la violence des confl its parmi les populations pastorales

constitue l’un des problèmes principaux auxquels se trouvent confrontés les responsables

politiques. En reliant ces tensions aux questions de genre et de culture,

Daudi Ekuam montre que les femmes des communautés pastorales jouaient auparavant

un rôle-clé dans ce qu’il appelle les razzias « redistributives » (dont les objectifs

étaient contrôlés et limités), le règlement des confl its, l’encouragement et la récompense

des guerriers. À présent, les razzias « prédatrices » s’apparentent davantage

à un acte barbare qui porte un plus grand préjudice aux femmes, qui sont moins

à même de participer à la résolution des confl its. L’auteur souligne qu’il est nécessaire

de trouver de nouvelles méthodes qui permettent aux femmes de participer de

façon plus concrète aux processus politiques et d’utiliser leur habilité en matière de

négociation afi n de ramener la paix.

La place de la culture dans la domination de genre est au cœur de la vaste

étude menée par Elizabeth Orchardson-Mazrui, qui analyse les diverses façons dont

les femmes sont dénigrées, stéréotypées et contrôlées à travers des images et un

langage qui leur portent préjudice. Ces représentations dégradantes ont pour effet,

d’une part, de fi ger les structures de pouvoir établies et, d’autre part, en s’immisçant

dans la conscience des femmes, de modeler l’image que celles-ci ont d’elles-mêmes.

L’auteur explore les conséquences de ce phénomène sur les relations sexuelles, la

santé, la liberté de procréation, l’éducation, les choix de carrière, l’implication et

le leadership politiques. Elle met notamment l’accent sur l’usage abusif de propos

et d’images sexuels incendiaires ou avilissants qui paralysent les femmes, et sur le

rôle que jouent les médias à cet égard. La lutte contre ces représentations culturelles

négatives doit être perçue comme un élément important inhérent au processus plus

large d’autonomisation des femmes.

La plupart des auteurs qui ont contribué à cet ouvrage mettent en avant des

stratégies visant à améliorer le sort des femmes au sein des sphères qui font l’objet

de leurs analyses. Rose Odhiambo et Ruth Odhiambo présentent dans la conclusion

une vue d’ensemble des mesures essentielles à la progression des femmes kenyanes.

Elles passent en revue les réformes qui, de la loi au droit à la propriété en passant


par l’éducation et les médias, permettraient de transformer radicalement la vie des

femmes dans le Kenya d’aujourd’hui.

Références

Beneria, L. et Feldman S., (sous la direction de), Unequal Burden: Economic crises,

persistent poverty and women’s work, Boulder, Westview Press, 1992.

Campbell, J., “Conceptualizing Gender Relations and the House-hold in Urban

Tanzania”, in Creighton, C. et Omari C. K. (sous la direction de), Gender,

Family and Household in Tanzania, Avebury, Aldershot, 1995.

Mikell, G., (sous la direction de), African Feminism: The politics of survival in sub-

Saharan Africa, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1997.


1

Caractéristiques des micro et petites entreprises

gérées par des femmes dans les districts de Meru

Nord et de Meru Centre, Kenya

Gitile Naituli, Francis N. Wegulo et Bertha Kaimenyi

Résumé

Le rôle que jouent les micro et petites entreprises (MPE) dans le processus de développement

est au centre du débat sur le développement depuis ces 30 dernières années, au Kenya

comme dans l’ensemble des pays en développement. Ces entreprises sont de plus en plus

perçues comme un facteur essentiel générateur d’un savoir-faire qui fait cruellement défaut,

d’emplois et de moyens de subsistance pour un nombre croissant d’habitants des zones

urbaines aussi bien que rurales. Cet article examine les caractéristiques propres aux entreprises

gérées par des femmes dans les districts kenyans de Meru Nord et de Meru Centre,

et analyse la façon dont elles infl uencent la croissance des entreprises. Les résultats de

cette recherche montrent que l’âge, l’éducation, les comportements et les perceptions sont

des facteurs indissociables de la croissance des MPE. D’autres éléments sont également

liés à leur performance, tels que le capital investi ou encore une conjoncture économique

et réglementaire favorable. Cet article est suivi d’une étude de cas portant sur des microentreprises

de l’industrie laitière gérées par des femmes, qui décrit les cinq principaux obstacles

freinant le bon déroulement de leurs activités. Ces deux analyses concluent que le

futur développement des MPE, et particulièrement de celles gérées par des femmes, devrait

être ciblé et encadré par des politiques claires et volontaires reposant sur un contenu et une

approche à la fois diversifi és et holistiques.

Introduction

Selon des estimations récentes, le nombre de travailleurs indépendants au Kenya est

en hausse, particulièrement depuis les années 90. Entre 1991 et 1999, par exemple,

le nombre d’hommes occupant un emploi non salarié a augmenté de 30 pour cent.

Pour les femmes, ce chiffre atteint les 70 pour cent (CBS, 1998, 1999). Les femmes

Partie 1 Économie et lieu de travail | 7 |


eprésentent désormais près de la moitié des travailleurs indépendants au Kenya. En

dépit de cette forte progression, la recherche ne s’est pas fait l’écho de l’importance

croissante de cette tendance, et notre connaissance de l’entreprenariat féminin

kenyan est plutôt restreinte. Les travaux réalisés par l’OIT (1972), McCormick

(1988), Livingstone (1991) et King (1996) sont des références dans ce domaine. Cet

article et l’étude de cas qui l’accompagne s’inspirent de ces travaux et détaillent les

contraintes qui handicapent les femmes, ainsi que les méthodes qui permettent de

les surmonter.

Panel de recherche

Les chercheurs ont adopté une méthode d’enquête qui leur a permis d’analyser la

façon dont les entreprises se développent, particulièrement celles dirigées par des

femmes. Une étude concernant 1024 entreprises gérées par des femmes a été menée

puis complétée par une analyse plus détaillée portant sur 257 d’entre elles, dont

19 petites entreprises et 238 micro-entreprises. Le choix de cet échantillon a été

déterminé en vue de refl éter différentes situations du milieu industriel et commercial.

Ainsi, ces travaux se veulent davantage illustratifs que représentatifs des différentes

activités auxquelles se consacrent les femmes. Ces activités incluent aussi

bien celles pratiquées habituellement par les femmes, telles que la restauration ou la

vente au détail, que celles non traditionnelles, comme la construction ou le transport

(matatu, taxis collectifs).

Parmi les entreprises sélectionnées, dont la durée de vie s’échelonne de un

à dix ans, le statuts d’entreprise individuelle et de société de personnes sont les

plus fréquents, surtout chez les jeunes entrepreneuses, celui de société à responsabilité

limitée étant davantage retenu par les entreprises les plus anciennes. Les

257 sociétés analysées représentent une source d’emploi pour 198 chefs d’entreprise,

146 membres de leurs familles, 179 ouvriers, 57 apprentis et 21 travailleurs à

temps partiel, ce qui équivaut à un total de 601 personnes, soit environ 2,34 postes

par entreprise.

Les dirigeantes de ces entreprises proviennent de milieux très diversifi és. La

majorité d’entre elles sont mariées et ont des enfants (75 pour cent). Le nombre

de personnes à leur charge (enfants et autres membres de la famille) varie de un à

neuf, la majorité d’entre elles ayant entre une et six personnes à charge. Leur niveau

d’études est assez faible : seuls 19,9 pour cent ont suivi un cursus scolaire à plein

temps ou à temps partiel, et aucune n’a obtenu de diplôme signifi catif. Dans l’ensemble,

la formation professionnelle ou commerciale n’apparaît pas comme une

priorité pour les entrepreneuses : seule une femme sur trois a bénéfi cié d’un apprentissage

antérieur, dans le domaine de la production ou du marketing pour les deux

tiers. Aucune d’entre elles n’a été formée à la tenue de comptes ou d’archives, tâches

| 8 | Les inégalités de genre au Kenya


pourtant très importantes. Leur expérience professionnelle antérieure indique que,

pour la majorité, elles sont motivées à l’idée de faire carrière, après avoir consacré

un temps important à travailler ou à rechercher un emploi. De plus, la plupart

des entrepreneuses présentent une attitude extrêmement favorable à l’égard du

travail.

Une très faible proportion d’entre elles (18 pour cent) comptent parmi les

membres de leur famille des personnes pratiquant une activité non salariée : 11 pour

cent ont un époux ou un parent proche travailleur indépendant, et sept pour cent

sont issues de familles dont le père ou la mère travaille à son compte.

Contraintes socioculturelles

Les chercheurs doivent toujours faire face à certaines contraintes d’ordre méthodologique

lorsqu’ils s’appuient sur des récits oraux ou des explications personnelles

pour analyser des expériences antérieures ou actuelles, non seulement par rapport

à l’exactitude de l’examen rétrospectif, mais aussi quand il s’agit de distinguer les

problèmes « perçus » des problèmes « réels ». Les recherches sur le genre n’échappent

pas à cette règle. L’environnement social et l’origine ethnique des personnes

interrogées déterminent souvent la perception et la reconnaissance de la discrimination

en tant que telle. Parfois, l’enquête elle-même, par le simple fait d’interroger

et d’encourager les sujets à parler de leurs expériences, peut contribuer à élever le

degré de conscience et de reconnaissance de la discrimination de genre et à la différencier

de la discrimination ethnique.

Nombre de femmes sondées dans le cadre de cette étude déclarent n’être ni

féministes ni tribalistes et, qui plus est, semblent hostiles à ces philosophies. En

revanche, une minorité conséquente (38 pour cent) estime que les femmes éprouvent

davantage de diffi cultés concernant certains aspects de l’entreprenariat, sans

pour autant pouvoir identifi er les domaines dans lesquels la discrimination sévit.

Ont été désignés comme des contraintes socioculturelles majeures le comportement

sociétal vis-à-vis des femmes dirigeantes d’entreprises et le manque d’opportunités

antérieures qui leur auraient permis d’acquérir des connaissances et des compétences

en matière de gestion d’entreprise.

Cette conscience d’une différence entre les genres partagée par les entrepreneuses

des districts de Meru Nord et de Meru Centre a été éveillée par deux facteurs

en particulier : premièrement, la connaissance générale des diffi cultés à intégrer la

main d’œuvre, pour celles qui étaient auparavant employées ; et deuxièmement,

l’expérience directe de la discrimination de genre en tant que travailleuses non

salariées.

Partie 1 Économie et lieu de travail | 9 |


Les contraintes culturelles se sont avérées un facteur déterminant pour nombre

de résultats de cette enquête, en particulier celles qui font obstacle aux femmes

dans leur travail. Afi n de surmonter les diffi cultés méthodologiques, l’équipe de

chercheurs a adopté une approche pragmatique et, sans autre preuve que les témoignages

apportés, a permis aux personnes interrogées de décrire leurs propres convictions

aussi longuement que possible.

Raisons à l’origine de la création d’entreprise

Différentes raisons ont poussé les personnes interrogées à créer leur entreprise.

Environ la moitié d’entre elles (42 pour cent) ont fait ce choix parce que leur activité

était facile à démarrer ou à gérer (cf. tableau 1), tandis que 15 pour cent l’ont fait

parce qu’il existait une demande pour les biens et services fournis, et 12 pour cent

parce qu’elles possédaient l’expérience et les compétences requises. Très peu d’entrepreneuses

(deux pour cent) ont hérité de leur entreprise. La plupart des femmes

interrogées constituaient donc la première génération d’entrepreneuses.

Tableau 1

Raisons à l’origine de la création d’entreprise (%)

Raisons à l’origine de la création

d’entreprise

| 10 | Les inégalités de genre au Kenya

Nombre de personnes

interrogées

Pourcentage

Expérience et compétences 30 11,7

Facilité de démarrage et de gestion 109 42,4

Existence d’une demande 39 15,2

Héritage 5 2,0

Aptitude prononcée 3 1,1

Fort potentiel de croissance 17 6,6

Rendements stables/élevés 25 9,7

Pas de concurrence 29 11,3

Total 257 100,0

Source : Données d’enquête 2001.

Ceci n’a rien d’étonnant étant donné que la plupart de ces entreprises ont

été créées récemment. Dans les provinces où les recherches ont été conduites, le

nombre moyen d’années d’exercice était de 5,2 (Igembe Centre), 4,3 (Laare), 4,6

(Uringu), 5,4 (Tigania Est), 5,0 (Timau), 4,9 (Mirigamieru Est), 5,1 (Nknene) et 4,7

(Buuri), soit une durée moyenne d’existence de 4,9 années, ce qui confi rme les

résultats d’une étude menée par Ndua et Ngethe en 1984 à Nakuru.


Par ailleurs, ces données montrent que le choix de l’activité a été déterminé

par des critères liés soit à la demande, soit à l’offre. En effet, 57 pour cent des entreprises

ont été créées en fonction de facteurs liés à l’offre, et l’autre moitié (43 pour

cent) a été motivée par la demande, dont celles répondant directement à l’existence

d’une demande (15 pour cent), et celles créées en raison de l’absence de concurrents

(11 pour cent), de rendements stables ou élevés (neuf pour cent) ou d’un fort

potentiel de croissance (sept pour cent).

Une analyse critique de ces différentes raisons permet de comprendre pourquoi

le commerce de détail constitue le domaine d’activité principal des MPE. Si

l’expérience et les compétences sont des atouts indispensables au démarrage de

toute activité industrielle ou société de services, elles ne sont à l’origine de la création

d’à peine 12 pour cent des entreprises. Dans le commerce de détail, l’expérience

et les compétences sont bien moins utiles au démarrage ou à la gestion de

l’entreprise que dans le secteur industriel ou des services.

Motivations à l’origine de la création d’entreprise

Parmi les diverses motivations ayant incité les femmes à créer leur entreprise, la

recherche d’indépendance est la plus fréquemment citée. Toutefois, considérer l’indépendance

comme une notion unique serait masquer la pluralité de sens qu’elle

recouvre. En effet, en fonction de leur âge, les femmes ont attribué au concept d’indépendance

différentes défi nitions qui varient en fonction de leur environnement,

de leur expérience et de leurs aspirations.

Pour beaucoup de femmes âgées de moins de 20 ans, la recherche d’indépendance

signifi e avant tout pouvoir fuir la misère du chômage, et le travail non salarié

représente la seule alternative possible. Celui-ci est donc perçu comme un choix de

carrière à long terme, et les entrepreneuses désirent ainsi construire leur propre vie

professionnelle et se libérer du joug indigne de la pauvreté et du chômage. Le profi t

ne constitue pour aucune de ces jeunes entrepreneuses la motivation première de la

création de leur entreprise. Elles conçoivent plutôt le succès en termes d’accomplissement

de soi et de survie, et voient dans les notions de rentabilité et de croissance

non pas un but en soi mais plutôt, tout du moins en début d’activité, la confi rmation

de leur capacité à surmonter les barrières dressées devant elles.

Cependant, ce ne sont pas ces motivations qui ont incité toutes les jeunes

entrepreneuses à se mettre à leur compte ou à améliorer leurs conditions de vie.

Certaines d’entre elles y ont été naturellement poussées, souvent en raison des

conditions pénibles et de la situation désespérée qu’elles ont connues en tant que

salariées des institutions publiques. Ce sentiment est dû à la peur de manquer de la

motivation et du courage nécessaires pour lutter contre la discrimination ethnique

Partie 1 Économie et lieu de travail | 11 |


au sein de ces institutions. Ces entrepreneuses-là étaient auparavant toutes fonctionnaires.

Cependant, le facteur de la discrimination ethnique n’est pas l’unique

déterminant qui les ait poussées vers le travail non-salarié. D’autres motivations

plus positives, telles que le désir d’autonomie, ont également été avancées.

Seule une très faible proportion des personnes interrogées (environ deux pour

cent), constituée principalement de femmes plus âgées à la tête de petites entreprises

(cinq à neuf employés), se sont mises à leur compte après avoir occupé des

postes de direction, souvent dans des domaines d’activité connexes. Comme la plupart

de leurs homologues masculins, ces femmes se trouvaient confi nées dans des

conditions de travail frustrantes et, pour diverses raisons, recherchaient à travers

le travail non salarié l’indépendance et l’autonomie. Beaucoup déploraient l’absence

de perspectives de carrières et l’attribuaient à une question de genre. À travers

un « plafond de verre », elles apercevaient les sommets sans toutefois pouvoir les

atteindre. Ce phénomène engendrait un sentiment de manque de reconnaissance

et de possibilités d’évolution au sein de la fonction publique. Bien que ces femmes

réussissaient dans leur travail, le salariat leur avait fait perdre toute illusion. Le travail

indépendant les rendait libres de réaliser leurs ambitions, aussi bien sur le plan

professionnel que familial.

Enfi n, un dernier groupe représentant à peine un pour cent des personnes

sondées était composé de femmes issues de familles où le travail non salarié était

une pratique habituelle. Leur conception de l’entreprenariat se distingue du reste

du panel : il constitue la norme, et le salariat l’exception. Certaines d’entre elles

n’avaient d’ailleurs jamais travaillé en-dehors des entreprises familiales.

Bien que certaines caractéristiques et expériences se retrouvent chez toutes

les entrepreneuses, cette enquête montre que ces dernières ne constituent pas un

groupe homogène. En effet, chacune a apporté des réponses diverses et personnelles

au questionnaire, en présentant des raisons et des motivations différentes qui

les ont incitées à créer leur entreprises.

Les résultats de cette étude ne permettent pas de conclure à une explication

unique qui justifi e les raisons et motivations de la création d’entreprise : celles-ci

découlent d’une combinaison de facteurs. Seule une minorité des femmes interrogées

(cinq pour cent) ont déclaré que, bien qu’elles songeaient depuis longtemps à se

mettre à leur compte, c’était un facteur spécifi que qui les avait conduites à démarrer

leur activité. Parmi ces facteurs, la constitution d’épargne et la discrimination ethnique

ont été les plus fréquemment citées. D’autres ont évoqué des circonstances

personnelles (mariage, divorce, décès de l’époux) les ayant amenées à reconsidérer

leur vie professionnelle. En revanche, très peu d’entrepreneuses considèrent leur

démarche comme une réaction négative. La plupart l’associent à une étape positive

faisant éventuellement suite à une mauvaise expérience. Pour beaucoup d’entre

| 12 | Les inégalités de genre au Kenya


elles, et particulièrement pour celles qui ont de l’expérience dans la gestion, il

existe un lien étroit entre leur ancienne et leur nouvelle activité. Pour d’autres, leur

entrée dans le monde du travail indépendant s’est faite sur la base de compétences

développées dans le cadre du foyer, lorsque une expérience appropriée pouvait être

exploitée de manière effi cace.

Choix de l’activité

Les données relatives au niveau d’éducation montrent que 91 pour cent des entrepreneuses

ont été scolarisée : 52 pour cent en école primaire et 40 pour cent en

école technique, secondaire ou plus. Seuls quatre pour cent d’entre elles sont analphabètes.

Plus de la moitié (56 pour cent) n’avait reçu aucune formation commerciale.

Le tableau 2a indique que 33,1 pour cent des entrepreneuses, qu’elles aient

bénéfi cié d’une formation commerciale ou non, n’ont pas eu de diffi cultés à choisir

leur activité, contrairement à 66,9 pour cent. Par ailleurs, 41,3 pour cent des entrepreneuses,

qu’elles aient été scolarisées ou non, n’ont pas eu de diffi cultés à choisir

leur activité, contrairement à 58,7 pour cent (cf. tableau 2c). De plus, 85 pour cent

des entrepreneuses pratiquaient déjà une autre activité rémunératrice avant de

créer leur entreprise (cf. tableau 2b). L’hypothèse de départ était que les femmes qui

avaient bénéfi cié au préalable d’une scolarisation, suivi une formation commerciale

et pratiqué une activité rémunératrice avaient plus facilement choisi leur activité

que celles qui sont analphabètes, sans formation ou qui n’avaient jamais travaillé.

Ces trois postulats, à savoir la formation commerciale, la pratique antérieure d’une

activité rémunératrice et la scolarisation, ont été testés (cf. tableaux 2a, 2b et 2c).

Formation

commerciale

Pas de diffi cultés

Diffi cultés

Total

Tableau 2a

Formation commerciale (%)

Oui Non Total Pourcentage

48

98

146

37

74

111

85

172

257

33,1

66,9

100,0

x2 0,02102

Degrés de liberté 1

Lambda 0,000000

Phi 0,01726

Coeffi cient de contingence 0,01726

Signifi cativité 0,7868

Source : Données d’enquête, 2001

Partie 1 Économie et lieu de travail | 13 |


Activité antérieure

rémunératrice

Pas de diffi cultés

Diffi cultés

Total

| 14 | Les inégalités de genre au Kenya

Tableau 2b

Activité antérieure rémunératrice (%)

17

21

38

Oui Non Total Pourcentage

78

141

219

95

162

257

37,0

63,0

100,0

x2 3.86834

Degrés de liberté 1

Lambda 0,01988

Phi 0,14497

Coeffi cient de contingence 0,13185

Signifi cativité 0,0632

Source : Données d’enquête, 2001

Tableau 2c

Scolarisation (%)

Scolarisation Oui Non Total Pourcentage

Pas de diffi cultés

Diffi cultés

Total

28

20

48

78

131

209

106

151

257

41,3

58,7

100,00

x2 0,00000

Dégrés de liberté 1

Lambda 0,00000

Phi 0,1147

Coeffi cient de contingence 0,01147

Signifi cativité 1,00000

Source : Données d’enquête, 2001

Pour l’ensemble du panel, le choix de l’activité n’a été infl uencé ni par la

formation commerciale, ni par l’éducation. Le fait d’avoir été scolarisé ou d’être

analphabète, ou d’avoir reçu une formation commerciale ou non, ne facilite ni

ne complique le choix de l’activité. La troisième hypothèse nulle (aucune association

entre la pratique antérieure d’une activité rémunératrice et le choix de

l’activité) ne peut cependant être infi rmée, même si l’association est peu signifi cative

(Phi = 0,14497 ; coeffi cient de contingence = 0,13185). Par conséquent, le fait


d’avoir déjà été engagé dans une activité rémunératrice facilite, dans une certaine

mesure, le choix de l’activité.

Ces résultats contredisent ceux avancés par Carr (1993) dans le cadre d’une

étude menée en Afrique du Sud, selon lesquels il existe une relation étroite entre

la scolarisation, la formation commerciale et le choix de l’activité. Cette contradiction

apparente peut s’expliquer par le fait que les opportunités de travail propres

à la région étudiée n’exigent aucune formation commerciale préalable : dans les

districts de Meru Nord et de Meru Centre, la majorité des entreprises dirigées par

des femmes se consacre au commerce de détail. Elles ne nécessitent donc pas ou

peu d’expérience commerciale. Par ailleurs, le coût d’opportunité lié à la formation

commerciale est relativement élevé, étant donné que le capital initial reste une contrainte

majeure (cf. Sources de fi nancement de l’entreprise). Ces résultats peuvent

aussi se justifi er par le fait que les opportunités de formation sont non seulement

rares, mais aussi limitées. De plus, les chercheurs ont noté un manque d’appréciation

générale de l’importance d’une formation antérieure dans la région étudiée.

Une autre explication possible est que l’ensemble des opportunités commerciales

offertes dans ces districts se situe dans des domaines d’activité qui ne requièrent

pas un niveau d’éducation élevé. Une année de formation supplémentaire n’a

d’ailleurs qu’un effet marginal sur la diffi culté du choix d’activité (proche de zéro).

Il faut également prendre en compte la nature et le faible niveau de l’ensemble de

la demande de biens et de services de la région étudiée. En d’autres termes, toute

entreprise qui proposerait des produits un tant soit peu sophistiqués serait confrontée

à une demande limitée. En raison du sous-développement de ces districts,

les entrepreneurs et les futurs chefs d’entreprises sont contraints de développer des

activités qui ne refl ètent pas forcément leur niveau de formation. Au vu de cette

situation, l’absence de corrélation entre éducation et choix d’activité n’est donc pas

surprenante.

Si la pratique antérieure d’une activité rémunératrice, en particulier d’une activité

commerciale, semble faciliter le choix de la nouvelle activité, c’est sans doute

parce les entrepreneuses ont ainsi pu acquérir de l’expérience. L’avantage d’avoir

été confrontées à la réalité du terrain leur permet de connaître la tendance générale

des marchés et de cibler les secteurs porteurs, mais aussi de constituer un capital

d’investissement ou une épargne facilement disponibles. Toutes les entrepreneuses

qui se lancent dans le monde des affaires n’ont pas forcément ces atouts en main.

Sources de fi nancement de l’entreprise

Le faible apport de capital initial est l’une des caractéristiques importantes des

entreprises gérées par les femmes dans les districts de Meru Nord et de Meru Centre.

Partie 1 Économie et lieu de travail | 15 |


Le montant moyen de ce capital se monte à 5 690 shillings kenyans (KES), soit

environ 62 euros. Pourtant, cette somme n’est pas dérisoire étant donné le niveau

global des revenus de la région et des femmes en particulier. De plus, si l’on tient

compte du contexte socio-économique des personnes interrogées, elle dénote l’accessibilité

relative du secteur des MPE. Ce faible capital refl ète également la nature

des entreprises gérées par les femmes. Leur petite taille est mise en évidence par la

valeur modale du capital investi par entreprise. Pour la province d’Igembe Centre,

cette valeur est de 6 000 KES, de 7 000 pour Mirigamieru Est, 3 000 pour Laare,

5 000 pour Nkuene, 2 000 pour Tigania Est, 1 500 pour Uringu et de 1 000 pour

Buuri et Timau.

Le capital initial permet également de souligner une autre caractéristique

importante de ces entreprises : elles sont liées à la situation économique de chaque

province du district où l’étude a été menée. Ainsi, la province de Mirigamieru Est,

où le revenu par habitant est le plus élevé, affi che le capital initial moyen le plus

important, suivi par Igembe Centre et Nkuene, qui bénéfi cient d’un revenu par

habitant supérieur à ceux de Tigania Est, de Timau et de Buuri.

Les fonds ayant servi au démarrage de l’activité proviennent essentiellement

de l’épargne personnelle. Les institutions fi nancières, les établissements de crédit et

les organismes de prêt ne sont pas des acteurs majeurs du fi nancement des entreprises

féminines. À Igembe Centre, 86 pour cent des femmes interrogées ont déclaré

que leur capital initial provenait de leur épargne personnelle, tandis que sept pour

cent (soit cinq entrepreneuses) ont démarré leur activité grâce aux prêts consentis

par des amis ou des parents (cf. tableau 3). À Mirigamieru Est, le capital initial est

issu de l’épargne personnelle de 90 pour cent des entrepreneuses, tandis que l’argent

prêté par des amis ou des parents a aidé huit pour cent d’entre elles. Concernant

Nkuene, autre province bénéfi ciant de riches et vastes ressources agricoles, 60 pour

cent seulement (soit 19 entrepreneuses) ont puisé dans leur épargne personnelle,

tandis que 23 pour cent (soit sept entrepreneuses) ont compté sur les fonds prêtés

par leurs amis ou les membres de leurs familles.

Les chiffres révèlent que dans les provinces où l’agriculture est la plus fl orissante,

telles que Igembe Centre et Mirigamieru Est (Nkuene mise à part), davantage

de femmes ont été capables de fi nancer le démarrage de leur entreprise. Cela signifi e

que l’activité qu’occupaient auparavant ces femmes leur permettait de dégager des

bénéfi ces supérieurs au revenu minimum de subsistance. Dans les provinces de

Tigania Est, Uringu, Laare, Timau et Buuri, les chiffrent soulignent la contribution

importante des amis et de la famille au capital de départ, soit respectivement 16, 19,

13, 22 et 26 pour cent (cf. tableau 3).

| 16 | Les inégalités de genre au Kenya


Division

Tableau 3

Sources de financement du capital initial par province (%)

Nombre de

personnes

interrogées

économies

personnelles /

familiales

ONG

Institutions

fi nancières

Amis /

parents

Autre

source

Igembe Centre 77 86,0 1,0 5,0 7,0 1,0

Laare 18 69,6 6,0 5,9 13,1 5,4

Tigania Est 10 72,4 – – 15,8 11,8

Uringu 15 68,6 2,0 1,0 19,2 9,2

Mirigamieru Est 85 89,7 – 1,0 8,3 1,0

Nkuene 32 59,6 – 3,0 23,4 14,0

Buuri 12 61,9 – – 25,9 12,2

Timau 8 71,3 – – 21,5 7,2

Source : Données d’enquête, 2001

De nombreuses femmes ont emprunté de l’argent auprès de parents ou d’amis,

ce qui suggère que leur situation fi nancière était plus critique que celles de leurs

créanciers. Ceci explique en partie le faible niveau de capital investi et confi rme

l’étude menée par Scott (1995 : 190), selon laquelle les entreprises féminines affi -

chent une surdépendance vis-à-vis de fonds limités « provenant généralement de

l’unité familiale ».

Les entrepreneuses qui n’ont choisi aucune des sources de fi nancement proposées

ci-dessus ont évoqué d’autres sources telles que le versement d’une pension

de retraite ou la liquidation de leurs droits, pour celles qui ont quitté un emploi

ou qui ont pris leur retraite. Certaines entreprises ont été créées suite à une cession

d’actifs ou à la vente de produits agricoles, sources de fi nancement qui ne sont pas

considérées par les entrepreneuses comme résultant de leur épargne personnelle.

La majorité des entrepreneuses, quelle que soit la province, ont déclaré avoir

démarré leur activité grâce à l’apport d’économies personnelles. Toutefois, cette

affi rmation peut paraître contestable étant donné que très peu d’entre elles occupaient

un emploi salarié auparavant. De plus amples recherches concernant l’origine

de l’épargne personnelle ont permis de clarifi er cette question (cf. tableau 4).

Origine de l’épargne personnelle. Ce qui surprend à la lecture des réponses

concernant l’origine de l’épargne personnelle, c’est que seule une faible minorité des

femmes interrogées de la province d’Uringu (13 pour cent) occupaient un emploi

au préalable (cf. tableau 4). En réalité, si l’on considère l’ensemble du panel du district

de Meru Nord, seules 49 des 120 entrepreneuses interrogées ont déclaré avoir

perçu les revenus d’une activité antérieure avant de créer leur entreprise. Mais alors,

Partie 1 Économie et lieu de travail | 17 |


d’où provient l’épargne personnelle ? Il est fort possible que les travaux agricoles en

soient l’origine. La majorité de travailleurs de Meru Nord et de Meru Centre, dans

l’ensemble, ne considèrent pas les rétributions tirées du domaine agricole comme

de véritables revenus. Ainsi, lorsque cette question leur a été posée, les entrepreneuses

ont probablement compris qu’elle faisait référence aux emplois du secteur

privé ou de la fonction publique. Cependant, parmi les femmes de Mirigamieru

Est et de Nkuene qui ont déclaré que leur capital initial provenait de leur épargne

personnelle, une majorité (58 pour cent et 53 pour cent respectivement) exerçait

auparavant une forme d’activité. Des recherches approfondies ont permis de

démontrer que la plupart de ces activités étaient liées aux coopératives agricoles, ce

qui souligne le rôle important de l’agriculture dans le fi nancement des entreprises

féminines rurales.

Division

Tableau 4

Origine de l’épargne personnelle par province (%)

Nombre de

personnes

interrogées

Activité

antérieure

| 18 | Les inégalités de genre au Kenya

Vente de

produits

agricoles

Cession d’actifs /

vente de bétail

Don en espèces

(parents ou

amis)

Autre

Igembe Centre 77 50,7 20,8 11,7 7,8 9

Laare 18 38,9 16,7 16,7 5,5 22,2

Tigania Est 10 10,0 20,0 60,0 10,0 –

Uringu 15 13,3 13,4 53,3 6,7 13,3

Mirigamieru Est 85 57,7 22,4 4,7 7,0 8,2

Nkuene 32 53,0 18,8 9,4 6,3 12,5

Buuri 12 – 17,0 58,0 17,0 8,0

Timau 8 12,5 25 62,5 – –

Source : Données d’enquête, 2001

Par ailleurs, certaines femmes ont temporairement délaissé le secteur agricole

pour celui des MPE. Bien qu’elles dissocient leur entreprise de leurs travaux

agricoles, elles se considèrent comme des femmes d’affaires mais aussi comme des

agricultrices. Ce sont ces femmes (soit environ 22 pour cent des personnes interrogées

de Mirigamieru Est), qui ont déclaré que leur épargne provenait de la vente

de produits agricoles. Cette forte interdépendance entre les entreprises féminines

rurales et l’agriculture n’est pas sans effets économiques sur le développement rural.

Si elle permet, entre autres, de soulager le problème du chômage rural des femmes

en créant des emplois non agricoles, elle peut facilement entraîner une pénurie

de main d’œuvre dans le secteur agricole, particulièrement en ce qui concerne la

plantation, le désherbage et la récolte, tâches essentiellement féminines dans les

districts de Meru Nord et de Meru Centre.


Dans la province d’Igembe Centre, la part de la vente de produits agricoles

dans la constitution de l’épargne se rapproche de celle observée à Mirigamieru

Est et à Nkuene. Dans la province de Laare, cette part est de 16,7 pour cent, ce

qui se rapproche des pourcentages enregistrés à Igembe Centre (20,8 pour cent),

Mirigamieru Est (22,4 pour cent) et Nkuene (18,8 pour cent). Ces données montrent

clairement que l’agriculture constitue l’une des principales sources de revenus

de la population rurale. À la part que représente la vente de produits agricoles dans

les provinces de Tigania Est (20 pour cent), de Buuri (17 pour cent) et de Timau

(25 pour cent) vient s’ajouter la vente de bétail, notamment de vaches, qui atteint

60 pour cent à Tigania Est, 58 pour cent à Buuri et 62,5 pour cent à Timau. Dans ces

trois provinces, l’élevage de bétail est une activité davantage répandue qu’à Igembe

Centre, Mirigamieru Est et Nkuene. Laare constitue un cas intéressant car l’élevage

et l’agriculture y sont d’égale importance. Par conséquent, la plupart des entrepreneuses

de ces provinces ont vendu une partie de leurs troupeaux afi n de créer leur

entreprise. Ces résultats confi rment ceux de Schragg et al. (1992), de Carter et de

Cannon (1998) et de Miner (1999), qui ont démontré, entre autres, que la réussite

des entreprises féminines était étroitement liée au soutien apporté par leurs parents

proches. En effet, dans les districts de Meru Centre et de Meru Nord, la culture veut

que les femmes ne possèdent pas de bétail. Le fait que leurs maris leur aient permis

de vendre le bétail pour créer leur entreprise prouve ainsi l’existence du soutien

apporté par les membres de la famille.

Raisons du choix du fi nancement du capital initial. La majorité des entrepreneuses

(69 pour cent pour les petites entreprises et 56 pour cent pour les microentreprises)

ont dû faire appel à leurs économies personnelles ou familiales car elles

ne disposaient pas des garanties nécessaires exigées par les institutions fi nancières.

Tout porte à croire que les entrepreneuses des zones rurales connaissaient l’existence

d’institutions de crédit, mais qu’elles ne se sont pas tournées vers elles. Ces

résultats coïncident avec ceux de Carr (1993), selon lesquels très peu de femmes

sud-africaines ont eu recours au crédit car elles craignaient d’être victimes de discrimination,

mais aussi de prendre des risques et de devoir payer des intérêts élevés.

Par ailleurs, les garanties et les compétences nécessaires en matière de commerce et

de gestion leur faisaient défaut. Contracter un prêt afi n d’acquérir un équipement

ou de louer des locaux représente bien souvent un risque trop important pour une

femme qui ne possède ni savoir-faire technique, ni formation commerciale. De fait,

les femmes ont tendance à démarrer des petites entreprises qui ne requièrent qu’un

faible apport en capital. Ceci met en évidence la nécessité d’examiner la question

du fi nancement, si l’ont veut que les femmes créent des entreprises tournées vers la

croissance qui ouvrent des perspectives d’emploi et génèrent des revenus.

Partie 1 Économie et lieu de travail | 19 |


Diffi cultés liées au fonctionnement

D’une manière générale, les mêmes problèmes liés au fonctionnement des entreprises

ont été observés chez toutes les entrepreneuses, à savoir la prospection de

clientèle, le marketing et le fi nancement. Cependant, il s’est avéré diffi cile de

défi nir à quel point ces diffi cultés étaient exacerbées par le genre. Certains problèmes

d’ordre général liés à la gestion des petites entreprises, tels que le règlement

tardif de créances, la tendance à sous-évaluer les prix afi n de répondre aux besoins

des familles nombreuses, la prospection et la fi délisation de clientèle ou bien encore

l’approvisionnement nécessaire à la production, s’avèrent davantage diffi ciles

à résoudre pour les entrepreneuses parce qu’elles n’ont pas facilement accès aux

réseaux commerciaux traditionnels, ni aux services administratifs. Le fait même

d’être à la tête d’une entreprise est diffi cile à gérer pour les entrepreneuses, en raison

de la perception traditionnelle des rôles et d’un soutien familial limité. Les conséquences

de ces diffi cultés de fonctionnement ainsi que les stratégies employées

pour les régler varient en fonction des entreprises.

Les entreprises les plus jeunes disposant d’un faible capital initial sont les

plus vulnérables face aux retards de paiement. Pour certaines femmes, le manque

de persuasion au moment de recouvrer les créances est étroitement lié au genre. De

plus, beaucoup d’entrepreneuses ont décidé de pratiquer des prix bas pour percer

le marché et, pour nombre de femmes interrogées, cette sous-évaluation chronique

des prix refl ète en réalité le manque de confi ance en leurs compétences et l’inaccessibilité

des réseaux majoritairement masculins.

Les diffi cultés liées à la constitution du capital initial, associées à des retards

de paiement et à une sous-évaluation des prix, ont des retombées directes sur de

nombreuses entreprises. La majorité des entrepreneuses n’a pu atteindre les résultats

escomptés au cours des deux premières années d’exercice. La plupart des petites

entreprises (cinq à 19 salariés) qui avaient réalisé d’importants investissements au

départ ont fait preuve d’une capacité à maintenir et à augmenter leur capital, pour

affi cher par la suite des taux de croissance plus élevés, qui se répercutent au niveau

du nombre de salariés que compte l’entreprise. Il apparaît donc que, une fois surmontées

les contraintes fi nancières (généralement au moment du démarrage), les

entrepreneuses ont peu de diffi cultés à gérer leur capital. Les obstacles se dressent

donc à certaines étapes de transition clés qui nécessitent un apport en capital conséquent

: lors du passage du travail à temps partiel au travail à temps plein, du

démarrage de l’entreprise et de l’entrée sur un nouveau marché.

| 20 | Les inégalités de genre au Kenya


Diffi cultés liées à la délégation

Même pour les entrepreneuses fortes d’une expérience dans la gestion de personnel

au sein d’organismes plus vastes, la relation avec les salariés est considérée comme

le problème le plus épineux et inextricable. Si les entrepreneuses les plus âgées

ont souvent ouvertement recours, avec succès, à une gestion de type matriarcale

caractérisée par une conception familiale des relations avec les salariés, les jeunes

entrepreneuses, qui n’ont ni expérience en matière de gestion, ni la faculté de développer

un style managérial crédible, doivent lutter davantage. Certaines d’entre

elles ont affi rmé que les hommes étaient réticents à l’idée d’être dirigés par des

femmes et qu’ils préféraient s’adresser à leurs maris ou à des parents de sexe masculin.

Trois entrepreneuses ont notamment fait référence à l’idée d’une « compétence

supposée », qui serait réservée aux hommes et non aux femmes.

Par ailleurs, nombre d’entrepreneuses ont affi rmé qu’un élément-clé de leur

réussite était la crédibilité de leurs revenus, pas seulement vis-à-vis de leurs associés

et de leurs clients, mais aussi auprès de leurs employés. La plupart des femmes ressentaient

clairement que ces problèmes de crédibilité étaient liés à des questions de

culture et de genre.

Diffi cultés liées au manque de soutien familial

Les projets de création d’entreprise ont suscité diverses réactions au sein des familles,

et le soutien familial s’est avéré d’une importance cruciale dans cette prise de décision.

Les doutes et les avis désapprobateurs étaient fréquents, et les confl its de rôle

décourageants qu’ils entraînaient restaient sans solution. En revanche, lorsque

le soutien familial était présent, il aidait considérablement les entrepreneuses à

prendre confi ance en elles.

Les tentatives visant à régler les confl its entre le rôle traditionnel des femmes

et les besoins de l’entreprise se sont parfois soldées par une détérioration des relations

familiales. Certaines études suggèrent que les entrepreneurs de sexe masculin

comptent sur le large soutien, aussi bien dans leur travail qu’au foyer, « de leur(s)

épouse(s) dévouée(s) » (Ngau et Keino, 1996 ; Still et Timms, 2000). En revanche,

les femmes ne peuvent en attendre autant de leurs maris et doivent, de fait, porter

seules le poids des responsabilités familiales et professionnelles.

Les conséquences de l’activité professionnelle sur les relations conjugales sont

diverses. De manière inattendue, seule une faible minorité d’entrepreneuses (neuf

pour cent) ont vu leur relations se dégrader depuis qu’elles sont à la tête de leur

entreprise, tandis que pour la majorité (78 pour cent), leurs relations se sont améliorées.

Les femmes mariées sont celles qui ont le moins souffert d’un point de vue

Partie 1 Économie et lieu de travail | 21 |


affectif. Comparés aux études précédentes, ces résultats peuvent paraître surprenants.

Cependant, un certain nombre de facteurs peuvent les expliquer. Comme le

fait remarquer Tellegen (1997), les MPE offrent des débouchés non négligeables aux

femmes puisqu’elles leur permettent de percevoir un salaire. Les personnes démunies

qui n’ont pas accès à d’autres sources de revenus ne peuvent pas se permettre

de rester sans emploi. Pour de nombreuses femmes africaines qui appartiennent

aux couches les plus pauvres de la société, diriger une petite entreprise est une

activité à la fois essentielle et indispensable. Et le soutien moral apporté par l’époux

constitue un atout inestimable.

Critères d’évaluation de la réussite

Les personnes interrogées ont été invitées à défi nir les différents critères qui, selon

elles, permettent d’évaluer la réussite et mesurer la performance de leur entreprise.

Une très large majorité (86 pour cent) défi nit la réussite en termes de réponse aux

attentes individuelles, plutôt qu’en des termes plus conventionnels de rentabilité et

de perspectives de croissance. Une fois les besoins fi nanciers individuels satisfaits,

les femmes considèrent les bénéfi ces excédentaires comme un critère secondaire de

réussite, et non comme un but en soi. Des différences variant en fonction du genre

ont été observées, en particulier concernant les motivations à l’origine de la création

de l’entreprise, les problèmes auxquels sont confrontées les entrepreneuses et

les attentes pour lesquelles l’entreprise créée devait apporter des réponses.

Stratégies utilisées par les entrepreneuses

Les stratégies déployées afi n de surmonter ces diffi cultés varient en fonction de

l’expérience et du comportement de chaque entrepreneuse. Les jeunes femmes,

principalement celles qui bénéfi cient d’une éducation secondaire, ont délibérément

choisi de se former en tant qu’apprenties, parfois sans rémunération, en

vue de compenser leur jeune âge et leur manque d’expérience professionnelle et

commerciale signifi cative. Quant aux femmes plus âgées et plus expérimentées,

elles ont préféré adopter une stratégie de « dépersonnalisation » visant à résoudre

les problèmes liés au genre, en sublimant leur genre et leur position personnelle

pour gagner à la fois en crédibilité mais aussi en confi ance. Inversement, plusieurs

femmes considéraient qu’en refusant de se comporter « comme un homme », elles

accédaient à un avantage compétitif. De nombreuses femmes on eut recours à cette

stratégie (46 pour cent) et ont déclaré qu’elles étaient prêtes à exploiter leur féminité

dans certaines négociations afi n d’obtenir un avantage compétitif.

La stratégie la plus répandue, à laquelle plus de 90 % des femmes ont eu

recours à plusieurs reprises, était de se tourner vers le réseau de relations. Il ne s’agit

| 22 | Les inégalités de genre au Kenya


pas seulement d’une stratégie managériale effi cace, mais aussi d’un mécanisme permettant

de trouver le soutien nécessaire au démarrage de l’entreprise, d’obtenir

des conseils et de sonder le marché. De nombreuses femmes, dont celles gérant des

petites entreprises en particulier, ont utilisé leur réseau afi n de se faire une place

dans le monde des affaires. Cette stratégie leur a également permis de faire face à

l’isolement des entreprises. Les entrepreneuses expérimentées ont en effet reconnu

que le réseau de relations était un outil essentiel qui facilitait l’entraide entre les

femmes. Ainsi, nombre de femmes ont servi de modèles, voire de « mentors », aux

nouvelles entrepreneuses des districts de Meru Centre et de Meru Nord.

Conclusion

Cette étude montre que les entrepreneuses qui dirigent des micro et des petites

entreprises dans les districts de Meru Centre et de Meru Nord doivent faire face

à des diffi cultés spécifi ques. Cependant, il est diffi cile de déterminer à quel point

ces diffi cultés sont causées ou exacerbées par le genre. Si de nombreuses femmes

travaillant à leur compte attribuent certains problèmes à des questions de genre,

d’autres font état d’une expérience différente, ou ne perçoivent aucune dimension

de genre dans les contraintes auxquelles elles sont confrontées.

Cette analyse révèle que différentes stratégies sont employées par les femmes

de ces districts afi n de contrecarrer les discriminations directes ou indirectes. Ces

stratégies varient selon les entreprises et sont souvent fonction de l’âge et de l’expérience

des entrepreneuses. Lorsque ces stratégies portent leurs fruits, elles jouent

sans conteste un rôle important dans la transformation des micro-entreprises (de

0 à 4 salariés) en petites entreprises (5 à 19 salariés).

Références

Carr, M., “Women in Small-Scale Industries – Some Lessons from Africa”, in Band,

I. S. A. et Bruijne, G. A. (sous la direction de), Gender, Small-Scale Industry and

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CBS, “National Micro and Small Enterprises Baseline Survey International Centre

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1988.

Miner J., B., “Entrepreneurs, High Growth Entrepreneurs, and Managers: Contrasting

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pp. 221-231, 1999.

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Sized Cities: The Case of Nakuru, Kenya”, articles divers, IDS, Université de

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Ngau, P., M et Keino, C., I., “Women’s Social Background and Entrepreneurship

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de), Small Enterprises, Flexibility and Networking in an African Context, Nairobi,

Longhorn, 1996.

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Business”, Journal of Small Business and Entrepreneurship, Vol. 9 (4), pp. 40-49,

1992.

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Work Style for Women”, Women in Management Review, Vol. 15, 5/6 novembre,

2000.

Tellegen, N., Rural Enterprises in Malawi: Necessity or Opportunity?, Aldershot, Ashgate,

1997.

| 24 | Les inégalités de genre au Kenya


Étude de cas : les défi s s’opposant au

développement des micro-entreprises laitières

gérées par les femmes au Kenya

Milcah Mulu-Mutuku, Adijah Ali-Olubandwa

et Dolphine Odero-Wanga

Introduction

Cette étude de cas se fonde sur des recherches menées en 2001 à Nairobi, Nakuru

et Kiambu, auprès de 108 micro-entreprises gérées par des femmes relevant d’un

secteur économique spécifi que : celui de l’industrie laitière. Cette analyse, fi nancée

par l’Organisation pour la recherche en sciences sociales en Afrique orientale et

australe (Organisation for Social Science Research in Eastern and Southern Africa

– OSSREA), se penche sur les problèmes auxquels sont confrontées ces femmes dans

l’exercice de leurs activités.

L’industrie laitière apparaît comme une porte d’entrée pour les micro-entrepreneuses

ouverte sur le monde des affaires, non seulement parce qu’elle présente

les avantages propres aux micro-entreprises (Child, 1977 ; Banque mondiale, 1991 ;

Parker et al., 1995), mais aussi parce que les produits laitiers à valeur ajoutée offrent

des opportunités de marché croissantes, entraînées par la tendance accentuée à

l’urbanisation et à la libéralisation des marchés (Thapa, 2000 ; Staal et al., 1998).

La demande de lait et de produits laitiers dans les pays en développement devrait

augmenter d’environ 60 pour cent d’ici à 2020 (Dugdill, 2000).

La plupart des personnes interrogées dans le cadre de cette étude ont bénéfi

cié de nombreuses années de scolarisation : 75 pour cent ont effectué des études

secondaires ou au-delà, et 14,8 pour cent des études postsecondaires. Seules deux

pour cent d’entre elles n’ont jamais été scolarisées. Il semblerait donc que les entrepreneuses

de ce secteur soient dotées d’un meilleur bagage éducatif que celles, plus

nombreuses, interrogées par Naituli, Wegulo et Kaimenyi. Cette différence s’explique

notamment par le fait que posséder une formation initiale constitue un

avantage, la production laitière étant un secteur axé sur la technologie. Toutefois,

seule la moitié des femmes qui avaient fait des études postsecondaires possédaient

une formation directement liée à cette activité.

Partie 1 Économie et lieu de travail | 25 |


Pour constituer leur capital initial, les entrepreneuses ont eu recours à cinq

sources de fi nancement distinctes. Comme pour l’étude précédente, la majorité

d’entre elles (41,8 pour cent) ont puisé dans leur épargne ou ont vendu des biens

personnels ou familiaux (16,5 pour cent). D’autres ont emprunté auprès de coopératives

ou de banques commerciales (18,5 pour cent), ces prêts ayant été obtenus

pour la plupart grâce à l’époux. Ce pourcentage paraît relativement élevé comparé

aux résultats de Naituli et al. D’autres sources de fi nancement ont également été

citées, telles que les contributions apportées par des amis ou des parents (21,3 pour

cent) et des sources plus informelles comme les associations d’épargne rotative et

de crédit (1,9 pour cent).

Obstacles au développement des micro-entreprises laitières gérées

par des femmes

Au cours de cette étude, cinq défi s majeurs qui entravent le développement des

micro-entreprises laitières gérées par des femmes ont été identifi és : les obstacles

législatifs, l’inaccessibilité des ressources fi nancières adéquates, les obstacles techniques,

l’inaccessibilité des formations appropriées et les problèmes liés à la commercialisation.

Les obstacles législatifs. La législation constitue une véritable contrainte

fi nancière. Afi n de gérer une coopérative laitière, il est obligatoire de s’acquitter

d’une taxe en vue de l’inscription au Registre laitier kenyan, d’obtenir une licence

d’exploitation (renouvelable chaque année) auprès des autorités locales et de présenter

un certifi cat médical. En sus, tout panneau publicitaire doit être préalablement

visé par les autorités locales, contre paiement. Les dépenses engendrées par

ces démarches empêchent les micro-entrepreneuses de concurrencer les marchands

ambulants, qui sont exemptés de ces taxes, et les grands industriels qui bénéfi cient

d’économies d’échelle. En conséquence, un grand nombre de micro-entrepreneuses

travaillent dans l’illégalité.

L’inaccessibilité des ressources fi nancières adéquates. Une fois l’entreprise

créée, d’autres investissements devront être réalisés pour moderniser les équipements.

Cependant, les bénéfi ces générés par les micro-entrepreneuses servent tout

juste à entretenir leurs familles, et bien peu pourra être réinvesti. Les sources de

fi nancement existent, mais elles ne sont pas toujours facilement accessibles aux

entrepreneuses car nombre d’entre elles ignorent leur existence ou n’ont pas les

garanties nécessaires. Seules 24,1 pour cent des femmes interrogées ont pu obtenir

des crédits, accordés par les ONG pour la plupart. Plusieurs diffi cultés liées à l’emprunt

ont été mentionnées, la première étant des taux d’intérêt élevés (56,5 pour

cent). L’absence de garantie et la peur de perdre le fonds de commerce en cas d’insolvabilité

ont été citées par 34,9 pour cent des entrepreneuses. Des conditions de

| 26 | Les inégalités de genre au Kenya


crédit hostiles (durée trop longue des réunions, délais de remboursement trop courts,

montants des prêts insuffi sants, heures investies à essayer d’obtenir un crédit), ont

également été évoquées par 30,4 pour cent des personnes interrogées.

Les obstacles technologiques. Le terme « technologique » est employé ici

dans son sens large et inclut aussi bien l’équipement que les méthodes de traitement

utilisés par les entreprises. Bien que différentes sortes d’équipements soient

disponibles sur le marché, les micro-entrepreneuses n’y ont qu’un accès limité. Elles

doivent donc avoir recours à des technologies très élémentaires, ce qui se refl ète sur

le type de produits qu’elles fabriquent. En effet, la majorité ne produit que du lait

frais (99,1 pour cent) et du lait fermenté (88,0 pour cent). Seules 36,1 pour cent produisent

du yaourt, tandis que très peu fabriquent d’autres produits tels que la crème

glacée (3,1 pour cent), le ghee (2,8 pour cent) ou le beurre (0,9 pour cent).

La majorité des entrepreneuses dispose d’un équipement rudimentaire tel

que des cuisinières à pétrole, des casseroles, des tasses et des récipients en plastique,

des cuillères en bois et des petites passoires de cuisine. De plus, 96 pour cent

d’entre elles chauffent le lait directement lors du traitement, bien que cette pratique

soit peu recommandable car elle affecte la structure des protéines laitières.

Seules 1,9 pour cent utilisent des équipements de haute technologie tels que des

pasteurisateurs, des compresseurs ou des barattes industrielles, tandis que 42,2 pour

cent ne connaissent pas ces équipements sophistiqués, et 36,1 pour cent n’ont pas

assez d’argent pour se les procurer.

Bien que le lait soit un produit périssable, 27,8 pour cent des entrepreneuses

ne possèdent aucun équipement de refroidissement ou de conservation, ce qui nuit

à la bonne conservation et à la qualité du lait cru et des produits fi nis et, de fait, à

la rentabilité des entreprises.

En raison de la libéralisation du secteur laitier, il est impératif que ces entreprises

puissent moderniser leurs technologies pour être à la hauteur de la concurrence

(Haan, 1994), ce qui implique qu’elles doivent connaître les besoins des

consommateurs et les technologies disponibles, se former aux nouvelles méthodes

de production et accéder aux sources de fi nancement adéquates.

L’inaccessibilité des formations appropriées. Seules 18,6 pour cent des

micro-entrepreneuses ont effectué une formation initiale dans le domaine de la

production laitière avant de créer leur entreprise. D’autres ont acquis leurs compétences

auprès de parents ou d’amis (63,9 pour cent) et 17,6 pour cent lors d’emplois

précédents.

Posséder des compétences préalables est essentiel au développement technologique

de l’entreprise. Si 35,8 pour cent n’ont effectué aucune démarche pour

Partie 1 Économie et lieu de travail | 27 |


améliorer leurs capacités et leurs savoir-faire, la majorité des entrepreneuses, par le

biais de différentes méthodes, a fait un effort dans ce sens. La famille et les amis,

source principale de conseils, ont été consultés par 38,9 pour cent des entrepreneuses,

tandis que 8,3 pour cent se sont tournées vers leurs clients ou leurs concurrents.

D’autres ont préféré employer des méthodes plus formelles (44,5 pour cent),

en assistant à des séminaires et ateliers, et 4,6 pour cent se sont documentées par

la lecture ou grâce à Internet. Mais cette mise à niveau ne s’est pas faite sans diffi -

cultés. En effet, 91,3 pour cent des femmes interrogées ont déclaré avoir rencontré

des obstacles tels que le manque de connaissance des sources disponibles (50 pour

cent), le manque de temps pour chercher des informations (28,3 pour cent) et les

coûts élevés pour obtenir celles-ci (13,0 pour cent).

Problèmes liés à la commercialisation. La commercialisation ainsi que le faible

niveau de la demande sont à l’origine de diffi cultés pour 49,1 pour cent des entrepreneuses,

lesquelles pensent que les consommateurs préfèrent davantage les produits

fabriqués par les grosses entreprises. La fl uctuation de la qualité constitue une autre

entrave, qui peut d’ailleurs expliquer le comportement des consommateurs. Certaines

micro-entrepreneuses (28,7 pour cent), n’effectuent aucun contrôle pour s’assurer de

la qualité constante de leurs produits avant traitement, tandis que 42,6 pour cent ont

recours à des technologies moyennement performantes (lactodensimètres) pour évaluer

la qualité du lait cru, et 16,5 pour cent à des méthodes rudimentaires (en faisant

brûler une allumette ou en se fi ant à l’odeur, à l’aspect et au goût du lait). Les autres

(12,2 pour cent) utilisent simultanément les deux méthodes.

Concernant la qualité des produits fi nis, 13,2 pour cent des entrepreneuses

n’effectuent aucun contrôle, alors que 48,7 pour cent ont déclaré suivre strictement

les procédures de traitement conformes, ce qui signifi e qu’aucune mesure

additionnelle n’est prise pour vérifi er ou améliorer la qualité des produits. Des tests

organoleptiques sont effectués par 19,5 pour cent des entrepreneuses et 18,6 pour

cent se fi ent à l’avis des consommateurs.

Autre diffi culté liée à la commercialisation, l’incapacité à estimer le nombre

de consommateurs gêne le développement d’une stratégie commerciale ciblée et

engendre un taux élevé d’invendus.

Conclusion

Tandis que les Kenyanes continuent de s’inventer de nouveaux lieux et

espaces stratégiques dans le monde du micro-entreprenariat, nombreux sont les

défi s qu’elles doivent relever en matière d’accès aux technologies et à l’assistance

technique appropriées, aux capitaux, aux marchés et aux réseaux. En outre, la législation

défavorable sape les efforts entrepris, et le manque d’accès aux technologies

| 28 | Les inégalités de genre au Kenya


est une contrainte majeure. À cet égard, les résultats obtenus par Naituli, Wegulo

et Kaimenyi se distinguent de façon intéressante : les micro-entrepreneuses du secteur

laitier éprouvent davantage de diffi cultés à se développer que celles qu’ils ont

interrogées. Ceci est probablement dû au fait que la croissance de l’industrie laitière

implique une modernisation technologique qui, à son tour, exige de posséder un

savoir-faire, une formation et des moyens fi nanciers supérieurs qui dépendent du

réinvestissement des bénéfi ces. Les différents résultats obtenus par les deux études

montrent qu’il est important d’examiner les points communs à toutes les microentrepreneuses,

mais aussi leurs dissemblances, car les diffi cultés rencontrées peuvent

varier considérablement en fonction des secteurs économiques.

En vue de surmonter ces obstacles, les entrepreneuses doivent être formées et

informées quant aux technologies, à la commercialisation et à la gestion fi nancière

nécessaires à leurs activités. Cette mise à niveau devrait être conduite à proximité

de leurs entreprises afi n d’éviter les contraintes liées aux rôles multiples d’entrepreneuse,

de mère et d’épouse qu’elles assument. Enfi n, puisque les micro-entrepreneuses

n’en ont pas les moyens, ce sont aux autorités publiques et aux organisations

spécialisées qu’il incomberait de fournir les fonds et autres ressources indispensables

à une telle démarche.

Références

Banque mondiale, World Bank Support for Small and Medium Industry in Selected

Countries, Washington D.C, Banque mondiale, 1991.

Child, F., “Small Scale Rural Industry in Kenya”, Occasional Paper n°17, Centre

d’études africaines, Los Angeles, University of California, 1977.

Dugdill, B., Small Scale Milk-Processing Technologies (Liquid Milk), article présenté lors

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échelle dans les pays en développement, FAO, 2000.

Haan, H. C., A Role for Informal Sector Associations in Technology Development and

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Parker, R., Riopelle, R. et Steel W., Small Enterprises Adjusting to Liberalisation in Five

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Staal, A. J., L. Chege, M. Kenyanjui, A. Kimari, B. Lukuyu, Njumbi, M. Owango, J.

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Thapa, T., Small-Scale Milk Processing Technologies: Other Milk Products, document de

base présenté lors de la conférence électronique sur la collecte et le traitement

du lait à petite échelle dans les pays en développement, FAO, 2000.

Partie 1 Économie et lieu de travail | 29 |


Résumé

2

Les inégalités de genre

dans les universités kenyanes

Jane Onsongo

Des mesures favorisant l’égalité des genres dans le domaine de l’enseignement supérieur

ont été mises en œuvre dans de nombreuses régions du monde. Ces efforts ont été

motivés par des contextes qui diffèrent selon les pays : certains découlent de stratégies

nationales visant à intégrer des groupes marginalisés, tandis que d’autres sont liés à l’amélioration

quantitative et qualitative des ressources humaines de haut niveau, ou s’inscrivent

dans le cadre de programmes plus vastes en faveur du développement social. Cet article

analyse les efforts entrepris en vue d’instaurer des politiques d’égalité des genres au sein

des universités du Kenya. Il traite des cas de discrimination de genre dans les universités

kenyanes, et des interventions qui pourraient les endiguer. Enfi n, il explore les défi s auxquels

sont confrontées les politiques d’équité et suggère quelques stratégies qui pourraient

renforcer la mise en œuvre de telles politiques dans le milieu universitaire.

Introduction

La préoccupation internationale à l’égard de la situation des femmes dans le monde

vient en renfort des campagnes qui défendent une répartition plus équitable des

richesses de la planète entre les sexes. Dans le monde entier, les femmes sont

sous-représentées et souffrent, de manière générale, d’une discrimination et d’une

marginalisation fondées sur le genre (Karim, 1995). Selon le Rapport mondial sur

l’éducation (1995 : 18), les recherches mettent en évidence que, depuis longtemps,

il existe un déséquilibre dans la participation des femmes à l’éducation formelle,

qui se traduit notamment par un taux d’alphabétisation nettement plus faible

chez les femmes (72,2 pour cent) que chez les hommes (83,6 pour cent). Deux tiers

environ des adultes analphabètes dans le monde sont des femmes (565 millions),

dont la plupart vivent en Afrique, en Asie et en Amérique latine. C’est dans ce

Partie 1 Économie et lieu de travail | 31 |


contexte qu’ont été développées des campagnes visant à élargir l’accès des femmes

à l’éducation.

Plusieurs conventions internationales portant sur l’accès des femmes à l’éducation

ont été adoptées, dont la Déclaration universelle des droits de l’homme

(1948), la Convention de l’UNESCO concernant la lutte contre la discrimination

dans le domaine de l’enseignement (1962) et la Convention des Nations Unies pour

l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (1981).

Cependant, ces dispositions ne sont que rarement appliquées à l’échelle nationale

et, même s’il existe des lois interdisant les discriminations, il est souvent diffi cile de

distinguer les discriminations fondées sur le genre de celles engendrées par d’autres

facteurs tels que la classe sociale, l’appartenance régionale, la race, la langue ou le

handicap. Toutefois, ces formes de discrimination exacerbent la distinction fondée

sur le genre et ne peuvent donc être ignorées.

Le rôle des universités dans la consolidation de l’égalité des genres

La Conférence mondiale sur l’enseignement supérieur (1998) souligne que renforcer

la participation et le rôle des femmes dans l’enseignement supérieur est une

fonction-clé de celui-ci. La conférence a permis d’identifi er plusieurs obstacles

d’ordre socioéconomique, culturel et politique qui continuent d’entraver l’accès

et l’intégration effective des femmes à l’enseignement supérieur. L’article 4 de la

Déclaration sur l’enseignement supérieur pour le XXI e siècle de l’UNESCO (1998)

demande de façon très explicite l’élimination de tout stéréotype lié au genre dans

l’enseignement supérieur, et insiste particulièrement sur la nécessité de faire tomber

les barrières politiques et sociales qui empêchent les femmes de participer aux processus

d’élaboration des politiques et de prise de décisions, aussi bien au niveau de

l’enseignement supérieur que dans la société en général. Les universités ont traditionnellement

pour mission de générer le savoir à travers la recherche, et de fournir

le leadership nécessaire au développement de ressources humaines de haut niveau

par le biais de la formation et de l’apprentissage. En outre, elles sont les responsables

mais aussi le moteur de la transformation de la société quant au rôle des genres

en général et à la place des femmes en particulier. L’université peut notamment

renforcer l’égalité des genres dans les domaines suivants :

Accès : les universités peuvent mettre en place de nouvelles réglementations

ou initiatives visant à augmenter le pourcentage d’étudiantes et de

personnel féminin.

Intégration : les universités peuvent veiller à ce que les contenus du

matériel de formation et d’apprentissage et le langage utilisés soient

respectueux du genre ; elles peuvent aussi incorporer les problèmes de

| 32 | Les inégalités de genre au Kenya


genre aux programmes de plusieurs disciplines et étendre la recherche

sur ces questions.

Environnement : l’environnement universitaire est souvent décrit

comme « hostile » aux femmes. Les universités peuvent prendre des

mesures pour créer un climat plus avenant envers le personnel féminin et

les étudiantes, et mettre en place des structures juridiques qui prennent

en charge certains problèmes tels que le harcèlement sexuel.

Promotion : il faut que les universités promeuvent les femmes aux

postes administratifs et d’enseignant les plus élevés pour leur permettre

de prendre part aux processus décisionnels.

Ces quatre domaines ont été examinés dans cet article afi n de mieux comprendre

les inégalités de genre au Kenya.

Caractéristiques des inégalités de genre au sein des universités

kenyanes

Atteindre l’égalité des genres, c’est garantir que toute personne, homme ou femme, soit

traitée de la même façon et dans le respect de sa dignité et de ses droits. Dans cet article,

la notion d’égalité de genre inclut la justice sociale, l’équité de la distribution des ressources

et l’égalité des chances, pour le personnel comme pour les étudiantes des universités

kenyanes. Plusieurs textes offi ciels font référence à l’égalité des chances dans le

système universitaire kenyan, parmi lesquels le Plan de développement national (1997-

2001). Celui-ci affi rme clairement, dans l’introduction de la section consacrée à l’éducation,

que « tout citoyen kenyan possède le droit inaliénable à l’éducation de base »

(Gouvernement du Kenya, 1997). Cependant, aucune directive n’est donnée quant à la

façon dont ces déclarations de principes doivent être appliquées aux différents niveaux

de l’enseignement. Dans les universités kenyanes, il existe des inégalités de genre au

niveau de l’admission, des fi lières choisies, du recrutement du personnel, de la formation

et de la promotion. Chacune de ces questions est traitée ci-dessous.

Admission / accès aux universités

L’UNESCO, à l’instar d’autres agences des Nations Unies, affi rme que l’accès aux

universités est un moyen de réduire les inégalités de genre dans la société. L’accès à

l’enseignement supérieur relève de l’égalité des chances à trois niveaux :

Tout individu doit bénéfi cier d’un accès égalitaire, quelle que soit sa

condition sociale.

Partie 1 Économie et lieu de travail | 33 |


Chacun doit avoir les mêmes opportunités de prendre part ou de s’intégrer

au système.

Les résultats scolaires doivent être égalitaires pour engendrer des bénéfi ces

égaux.

Au Kenya, en raison du nombre croissant d’étudiants désireux d’intégrer

l’université, il est diffi cile d’accepter tous les élèves admissibles, ce qui a, au fi l des

années, joué sur les notes minimales d’admission requises. Seul un faible pourcentage

de jeunes gens en âge de faire des études supérieures est inscrit à l’université. Par

exemple, en 2002, parmi les 198 356 élèves qui se sont présentés à l’examen d’entrée

aux universités (Kenya Certifi cate of Secondary School Examination – KCSE),

42 721 ont obtenu les notes minimales exigées. Mais les structures des universités

publiques kenyanes étant limitées, seuls 10 872 élèves (soit 25 pour cent) ont pu

effectivement rejoindre les bancs universitaires. De plus, en raison du niveau élevé

des candidats, les scores minimaux à atteindre sont passés de 62 à 64 pour les garçons,

et de 61 à 63 pour les fi lles. Ceux qui ne peuvent pas rejoindre les universités

publiques se tournent vers les établissements privés, s’ils en ont les moyens.

Ces chiffres montrent donc que certains candidats, aussi compétents soient-ils, se

voient privés de leur opportunité d’accéder à l’enseignement supérieur.

Les taux d’admission à l’université mettent en évidence une disparité entre les

sexes. Les statistiques pour l’année universitaire 1998-1999 du ministère de l’Éducation

révèlent que les femmes ne représentent que 30,5 pour cent des 40 613 étudiants

des cinq universités publiques du pays (Gouvernement du Kenya, 2000).

L’université Kenyatta compte le nombre le plus important d’étudiantes (38,9 pour

cent), tandis que l’université Jacomo Kenyatta détient le pourcentage le plus faible

(20,1 pour cent). Le ministère a reconnu que ce fossé entre les genres au sein des

universités publiques est un problème qui doit être traité de toute urgence.

Au cours de la même période, le nombre d’inscriptions dans les quatre universités

privées reconnues par l’État a sensiblement augmenté. Les femmes y représentent

46,7 pour cent des étudiants. L’université Daystar arrive en tête avec 48,1 pour

cent d’étudiantes, tandis que le Scott Theological College ferme la marche avec

16, 7 pour cent. Les données ayant trait aux inscriptions dans les universités privées

sont présentées dans le tableau 1.

Ces chiffres montrent que les universités privées comportent une proportion

non négligeable d’étudiantes, ce qui peut s’expliquer par le caractère à dominante

littéraire des programmes, la souplesse des horaires de cours et un environnement

éducatif favorable.

| 34 | Les inégalités de genre au Kenya


Le nombre de femmes admises en enseignement supérieur a des répercussions

considérables sur l’accès aux postes de leadership, là où les politiques se décident.

Étant donné que moins de femmes accèdent à l’ascension sociale, elles souffrent

d’un faible niveau de représentation au sein des plus hauts échelons des postes

administratifs et d’enseignement.

Tableau 1

Les étudiants dans les universités privées

de 1995-1996 à 1998-1999

Université 1995-1996 1997-1998

H F T H F T

Baraton 472 411 883 489 433 922

Catholic 365 392 757 569 638 1207

Daystar* 552 676 1228 559 691 1250

Scott** 48 10 58 65 13 78

Université 1997-1998 1998-1999

H F T H F T

Baraton 470 372 842 498 444 942

Catholic 668 657 1325 742 660 1402

Daystar* 607 790 1397 752 696 1448

Scott** 68 14 82 80 16 96

* Inclut les étudiants pré-universitaires

** Université reconnue par l’État en 1997

Source : Ministère de l’Éducation, des sciences et des technologies

Filières et inégalités des genres

L’iniquité qui existe au niveau des admissions se fait également ressentir dans le

choix des cours suivis par les femmes. Une enquête réalisée par le Ministère de

l’Éducation sur les fi lières choisies par les étudiants des universités publiques confi

rme que très peu de femmes sont inscrites dans les cursus scientifi ques, particulièrement

dans l’ingénierie (Gouvernement du Kenya, 2000). Ces données sont

refl étées dans le tableau 2.

Le fait que les hommes et les femmes étudient des matières différentes contribue

à aggraver l’inégalité quant aux catégories d’emplois auxquelles les femmes

ont accès, ce qui nuit à leur position dans la société. Il convient de noter que la

Partie 1 Économie et lieu de travail | 35 |


plupart des matières étudiées par les femmes débouchent sur des secteurs d’emploi

où la rémunération n’est pas attractive. En d’autres termes, les femmes y perdent

en autonomie économique car elles percevront des salaires moins élevés que ceux

des hommes.

Tableau 2

Filières choisies par les étudiants des universités publiques

en fonction du sexe (1998-1999)

Filière Homme Femme Total % Femme

Pédagogie 8 749 5 289 14 038 37,7

Lettres 3 568 1 910 5 478 34,9

Commerce 1 162 506 1 668 30,3

Agriculture 2 530 833 3 363 24,8

Ingénierie 2 435 244 2 679 9,1

decine 729 237 966 24,5

Sciences 3 677 1 000 4 677 21,4

Pédagogie 22 850 10 019 32 869 30,5

Source : Ministère de l’Éducation, des sciences et des technologies

Une fois inscrites à l’université, les étudiantes éprouvent davantage de diffi

cultés que leurs camarades de sexe masculin : logements inadaptés, conditions

sanitaires médiocres, harcèlement sexuel, etc. De plus, le manque de fonds nécessaires

au règlement des frais d’inscription et à la subsistance quotidienne pousse les

étudiantes à imaginer certains stratagèmes de survie qui ne sont pas toujours acceptables

aux yeux de la société. Afi n de subvenir à leurs besoins quotidiens, certaines

d’entre elles, doivent se prostituer ou entretenir des relations avec des hommes qui

travaillent, s’exposant ainsi à une contamination par le VIH/sida. La société s’empresse

de condamner leur comportement, sans pour autant essayer de comprendre

les causes du mal. Tous ces facteurs indiquent que l’environnement universitaire

n’est pas favorable aux étudiantes.

Recrutement, formation et promotion du personnel

Le faible taux de femmes qui accèdent à l’enseignement supérieur est une des raisons

pour lesquelles le personnel féminin est moins nombreux. Selon l’étude menée par

Kanake (1997), les femmes constituent une minorité du corps universitaire enseignant.

En 1995, les femmes ne représentaient que18 pour cent du personnel de

l’université de Nairobi, et 28,8 pour cent du personnel de l’université de Kenyatta.

Elles se concentraient majoritairement dans les départements de pédagogie et d’éducation

environnementale. Au sein de l’université de Nairobi, elles étaient considé-

| 36 | Les inégalités de genre au Kenya


ablement sous-représentées dans les départements suivants : ingénierie (2,3 pour

cent), architecture, graphisme et développement (9,7 pour cent), médecine vétérinaire

(10,2 pour cent), pharmacie (11,1 pour cent) et sciences (12,1 pour cent). En

outre, les femmes sont absentes des postes administratifs supérieurs. À cet égard,

les recherches conduites en 2002 montrent que seule une minorité de femmes participe

à la gestion des universités. Les résultats de cette étude sont reproduits dans

les tableaux 3 et 4.

Tableau 3

Postes occupés par les femmes

dans six universités publiques du Kenya (juillet 2002)

Poste H F T %

Président(e) 6 0 6 0

Vice-président (e) 13 2 15 13,3

Secrétariat 14 0 14 0

Direction 7 2 9 22,2

Administration 42 18 60 30

Doyen(ne) des étudiants 3 2 5 40

Doyen(ne) d’université 38 5 43 11 ,6

Responsable fi nancier 6 0 6 0

Bibliothécaire 6 0 6 0

Direction d’UFR 208 35 243 14,4

Membre du conseil 119 18 137 13,1

Source : Annuaire des universités et listes des personnels

Partie 1 Économie et lieu de travail | 37 |


Tableau 4

Postes occupés par les femmes dans quatre universités privées du Kenya

Poste H F T %

Président(e) 3 1 4 25

Vice-président(e) 8 1 9 11,1

Secrétariat 2 3 5 60

Direction RH 2 1 3 33,3

Administration 2 1 3 33,3

Doyen(ne) des

étudiants

2 1 3 33,3

Doyen(ne) d’université

11 1 12 8,3

Responsable

fi nancier

4 0 4 0

Bibliothécaire 2 2 4 50

Direction de

département

35 17 52 32,7

Total 71 28 99 28,3

Source : Annuaire des universités et listes des personnels

Ces statistiques révèlent que les femmes n’occupent pas les fonctions qui leur

permettraient de peser sur les politiques et les orientations de leurs institutions,

aussi bien au niveau des départements que de l’ensemble de l’université. De plus,

il s’avère que le peu de femmes qui parviennent à occuper des postes de direction

ou d’enseignant doivent faire face à de nombreux défi s, dont certains émanent

directement des politiques et pratiques institutionnelles : affectations et critères de

promotion discriminatoires, manque d’opportunités de formation, résistance masculine,

environnement de travail hostile, harcèlement sexuel et stéréotypes liés aux

rôles. Ces diffi cultés sont analysées ci-dessous.

Affectations, politiques et pratiques de promotion discriminatoires

S’il n’existe pas de discrimination ouverte concernant le recrutement dans les universités,

il y sévit bel et bien des formes déguisées de discrimination au niveau des

critères de promotion et d’affectation. Outre l’expérience et les compétences généralement

requises, les différentes recherches effectuées dans ce domaine montrent

que d’autres facteurs s’ajoutent à la liste des critères d’embauche et de promotion,

non sans porter préjudice aux femmes (Kanake, 1997 ; Onsongo, 2000 ; Onsongo,

2002).

| 38 | Les inégalités de genre au Kenya


Kanake, qui a mené des travaux sur la disparité entre les sexes au sein des universités

kenyanes (1997: 43), affi rme que :

« […] dans les universités publiques du Kenya, une série de critères qui

ne dépendent pas du mérite joue parfois sur les promotions, l’attribution

de responsabilités et les opportunités de réussite. Ainsi, le tribalisme, le

népotisme, le favoritisme, les relations avec le Président, les liens politiques

et le degré d’entente avec son/sa supérieur semblent jouer un rôle

important dans l’attribution des fonctions de prestige à de nombreux

membres du personnel universitaire. »

Les annonces d’emploi concernant les postes universitaires ou administratifs

supérieurs décrivent en détail les compétences, l’expérience professionnelle et les

publications requises. Parfois, l’annonce précise que le candidat doit avoir occupé

des fonctions similaires durant une période de cinq ans minimum. Or les femmes

sont lésées par de telles exigences, car la plupart n’ont pas de doctorat et occupent

davantage des postes subalternes de professeurs assistants. Les femmes ont moins

de possibilités de faire une thèse et n’ont qu’un accès limité aux postes à responsabilités

qui leur permettraient d’acquérir l’expérience exigée. Une femme que j’ai

interviewée décrit son expérience de thésarde :

« Bien entendu, écrire une thèse est un véritable défi , particulièrement

pour les femmes qui doivent assumer plusieurs rôles : vous devenez

étudiante mais vous restez un membre du personnel du département

qui vous emploie, vous continuez d’être mère, épouse, et d’assumer vos

responsabilités sociales. Cela m’a pris un certain temps, six ans, pour

obtenir mon doctorat. Tout au long de cette période, je stagnais au

niveau professionnel. Bien que je m’attendais à grimper les échelons,

malheureusement, je n’ai reçu aucun soutien fi nancier. J’ai dû compter

sur mes propres ressorts pour poursuivre mes études. Bien souvent, les

femmes sont désavantagées, notamment dans le choix du cursus qu’elles

entreprennent. » (Directrice, mars 2004)

Par ailleurs, la composition des jurys qui font passer les entretiens est un frein

à l’intégration des femmes dans l’enseignement supérieur, aussi bien pour le personnel

enseignant qu’administratif. En effet, les membres des jurys sont essentiellement

des hommes, et les femmes font fréquemment l’objet de questions motivées

par des préjugés sexistes qui, dans la plupart des cas, sont sans rapport avec le poste

à pourvoir (Manya, 2000 ; Gachukia, 2002).

Partie 1 Économie et lieu de travail | 39 |


Environnement de travail hostile

La majorité des femmes s’accordent à dire que l’environnement de travail ne favorise

pas leur participation à la gestion universitaire. Certaines d’entre elles sont quotidiennement

victimes de préjugés de la part des hommes. Cette hostilité masculine

se traduit par des ingérences dans les tâches importantes, des interruptions lors de

réunions et un harcèlement sexuel futile.

Résistance au leadership féminin

Certaines femmes ressentent une résistance de la part de leurs collègues masculins

(supérieurs ou non), qui se liguent contre elles et refusent de coopérer ou d’effectuer

les tâches qui leur incombent. Ils cherchent ainsi à intimider les femmes et à leur

faire croire qu’elles sont incompétentes. Certains jeunes employés ont du mal à

accepter les instructions venant d’un supérieur hiérarchique de sexe féminin. L’une

de ces femmes nous fait part de son expérience :

« Le problème, c’est que lorsque que je m’adresse à mes collègues, ils se

rebiffent. On dirait qu’ils préféreraient faire les choses seuls. Souvent, ils

ne font pas le travail que je leur demande. Il faut sans cesse que je les

rappelle à l’ordre. » (Directrice, mars 2004)

Une autre femme témoigne :

« Je ne m’entendais pas du tout avec mon supérieur. Il me rabaissait

constamment et me réprimandait, même devant les élèves. Il n’a jamais

pu admettre que je sois Docteur et Maître de conférence, tout comme

lui. À cette époque, j’étais son assistante, mais j’avais les mêmes titres

et diplômes que lui. Il me parlait mal et m’appelait par mon prénom,

«Toi, viens ici». Au cours d’une réunion avec des étudiants, alors que je

voulais intervenir, il m’a dit : «Non, pas toi. Tais-toi». » (Directrice, mai

2004)

Pratiques institutionnelles

Parmi les pratiques universitaires qui manquent de considération à l’égard des

femmes, les heures de réunions sont les premières incriminées par les femmes qui

occupent des postes de direction. En effet, ces fonctions étant toujours considérées

d’un point de vue masculin, les réunions sont organisées à des heures inconvenantes

; certaines se terminent très tard et d’autres ont lieu les week-ends, ce

qui est extrêmement contraignant pour les femmes qui ont de jeunes enfants.

Pour certaines, cela leur a coûté leur mariage car leurs époux n’acceptaient pas

qu’elles rentrent tard ou qu’elles assistent à des réunions le week-end. Certes, ni la

| 40 | Les inégalités de genre au Kenya


programmation des réunions, ni les longues heures de travail ne sont dues à des

préjugés de genre, mais davantage à une surcharge organisationnelle. Si elles sont

un moyen de résoudre les problèmes de gestion, elles n’affectent pas les hommes

et les femmes de la même façon. Dans la plupart des cas, les femmes sont censées

s’adapter à ces pratiques qui ne tiennent pas compte de leurs responsabilités privées.

Harcèlement sexuel

Le harcèlement sexuel est monnaie courante dans les universités kenyanes et entrave

la promotion des femmes. Le témoignage d’une directrice illustre ce phénomène :

« Lorsque j’écrivais ma thèse, deux hommes me supervisaient. L’un

d’entre eux espérait obtenir ainsi des avantages sexuels et m’a proposé

de sortir avec lui. Lorsque j’ai décliné ses avances, il est devenu très hostile

à mon travail et s’est mis à me critiquer. C’est peut être l’une des

raisons pour lesquelles j’ai mis si longtemps (environ 10 ans), non seulement

pour obtenir mon diplôme, mais aussi un poste, car cet homme

occupe des fonctions très importantes au sein de l’université. En réalité,

il incarne l’université à lui seul, il en est la voix. Il est devenu très désagréable

et à chaque fois que je devais me rendre dans son bureau pour

mon travail, il refermait la porte et me disait toutes sortes de choses, me

sermonnait, m’injuriait et me demandait si je croyais être la fi lle la plus

brillante qu’il ait jamais vue. » (Directrice, mars 2004).

Tous ces obstacles ont empêché de nombreuses femmes, pourtant compétentes,

d’accéder aux fonctions les plus élevées. Les femmes qui possèdent les

diplômes universitaires, l’expérience professionnelle et les compétences administratives

requises devraient pouvoir présenter leur candidature sur un même pied

d’égalité que les hommes. Or en raison des barrières qui se dressent devant elles,

la majorité des femmes les plus qualifi ées n’ont pas été embauchées aux postes de

cadres supérieurs, voire n’ont pas présenté de candidature.

Initiatives visant à renforcer l’égalité des genres dans les

universités kenyanes

Des efforts ont été réalisés par certaines universités, à titre individuel, dans l’objectif

d’intégrer à leurs programmes les diffi cultés rencontrées par les femmes. La

plupart de ces démarches ont été subventionnées par des donateurs ou par des

ONG comme le Forum des éducatrices africaines (African Forum for Women

Educationists – FAWE) ou l’Association des universités africaines (Association of

African Universities – AAU). Cette dernière a notamment lancé un programme pour

Partie 1 Économie et lieu de travail | 41 |


l’équité des genres que toutes les universités partenaires s’engagent à appliquer.

Les initiatives entreprises comprennent entre autres la création de centres pour les

femmes, des mesures de discrimination positive et le renforcement de la participation

des femmes dans les domaines scientifi ques.

Création d’instituts ou de centres pour les femmes

En conformité avec le programme mis sur pied par l’AAU, trois universités publiques

ont créé des centres pour les femmes : l’université de Kenyatta en 2002, l’université

de Maseno en 2001 et l’université d’Egerton en 1992. Les trois autres universités

publiques proposent des cursus en rapport avec les questions de genre : l’université

de Nairobi, par exemple, a instauré un diplôme de troisième cycle spécialisé dans

l’égalité des genres et le développement. Peu d’informations sont disponibles quant

aux mesures éventuellement prises par les universités privées en faveur de l’égalité

des chances.

Il est important de souligner que, si des programmes d’études féminines ont

été établis et si des centres de conseils pour les femmes ont été créés, ils ne s’efforcent

toutefois pas de promouvoir l’égalité des genres, de façon générale, au sein des

universités. De plus, ces centres œuvrent dans l’isolement, sans être rattachés aux

autres départements ni aux activités universitaires. Les ressources qui permettraient

de mener des programmes de sensibilisation sur les campus font défaut, et le personnel

employé manque parfois de connaissances ou d’intérêt pour les questions

de genre (Keino, 2002). Il est peut-être encore trop tôt pour évaluer l’effi cacité de ces

centres, la plupart d’entre eux ayant été créés récemment. Mais il est peu probable

qu’ils apportent une grande contribution à la mise en œuvre de politiques d’égalité

des genres dans les universités du Kenya. Molestone (2004) rappelle que tant que les

approches des diffi cultés liées au genre resteront limitées à quelques universitaires,

départements ou cours facultatifs, l’égalité entre les genres aura bien du mal à faire

son chemin.

Discrimination positive

Bien qu’aucune législation n’exige des universités qu’elles adoptent des mesures

de discrimination positive, certaines initiatives temporaires ont été entreprises

par les universités publiques afi n d’améliorer l’accès des femmes à l’enseignement

supérieur. Le Comité d’admission mixte (Joint Admissions Board, JAB), chargé de

superviser l’entrée des étudiants dans les universités publiques, a baissé d’un point

le seuil d’admission pour les fi lles. À sa propre discrétion, le comité s’est basé sur

la performance générale des centres d’admission de chaque université. Cette initiative

a, dans certains cas, permis d’augmenter le nombre d’étudiantes inscrites à

l’université. Cependant, cette mesure de discrimination positive ne concerne que

| 42 | Les inégalités de genre au Kenya


les admissions du deuxième cycle, et rien n’a été fait en faveur de la nomination de

femmes aux postes administratifs ou d’enseignant.

Programmes d’enseignement

Concernant les programmes d’enseignement, les universités se sont efforcées de

renforcer la participation des femmes dans des domaines traditionnellement masculins

tels que les sciences, les mathématiques, les technologies de l’information

ou l’ingénierie. L’université d’agriculture et de technologie Jomo Kenyatta (Jomo

Kenyatta University of Agriculture and Technology – JKUAT) a mis en place certains

programmes tels que le projet « Éducation des fi lles en sciences et mathématiques

en Afrique » (Education in Mathematics and Science in Africa, FEMSA) et

« Femmes africaines dans les sciences et l’ingénierie » (African Women in Science

and Engineering). L’université de Kenyatta propose un programme sur trois ans,

subventionné par la fondation FORD. Il vise à faire progresser l’intégration des

femmes dans les sciences, les mathématiques et les technologies de l’information,

en organisant notamment des séminaires professionnels, en invitant les scientifi -

ques, hommes ou femmes, à parler des possibilités de carrières et en incitant les étudiantes

à consulter des organismes de recherche pour s’informer des opportunités

professionnelles dans le domaine des sciences. Cependant, la plupart de ces projets

s’adressent à des étudiantes qui sont déjà inscrites dans des fi lières scientifi ques.

D’aucuns estiment que cette approche visant à accroître le rôle des femmes

dans des activités ou des carrières traditionnellement masculines peut contribuer

à renforcer, plutôt qu’à atténuer, les stéréotypes sexistes à l’encontre des femmes.

Cette opinion se fonde sur l’hypothèse fausse que les mauvaises performances féminines

dans ce domaine sont dues à un manque d’intérêt, de motivation, de capacités

ou de confi ance en soi. Elle ignore les mauvaises méthodes d’enseignement et

la socialisation par lesquelles doivent passer les femmes. Dans d’autres domaines, il

a été prouvé qu’en se contentant d’encourager les femmes à intégrer des secteurs à

prédominance masculine, sans changer les pratiques ni adapter l’environnement de

travail, l’égalité entre les genres n’en tirait aucun bénéfi ce. Une fois embauchées, les

femmes ne se sentent pas à leur place, voire frustrées, et certaines décident même

de démissionner (Bagihole, 2003).

Dans l’ensemble, rares sont les efforts délibérés qui facilitent l’application de

politiques en faveur de l’égalité des genres dans les universités du Kenya. Les paragraphes

suivants analysent les défi s éventuels qui s’opposent à la mise en place de

ces politiques.

Partie 1 Économie et lieu de travail | 43 |


Défi s s’opposant à la mise en place de mesures et de politiques

favorisant l’égalité des genres

De nombreux motifs ont pu dissuader les universités kenyanes d’appliquer des politiques

préconisant l’égalité des genres. Certains d’entre eux découlent directement

des objectifs en vue desquels les universités ont été créées, ou du rôle que ces établissements

sont censés jouer aux yeux de la société. D’autres résultent de comportements

sociétaux négatifs à l’égard des femmes. Toutefois, les raisons pesant

sur la situation actuelle mises en évidence par mes recherches et mon travail de

terrain sont : le manque de sensibilisation aux sexospécifi cités parmi les dirigeants,

le personnel et les étudiants des universités ; l’absence de législation exigeant l’application

de ces politiques ; des ressources insuffi santes. Chacun de ces points est

examiné en détail ci-dessous.

Manque de sensibilisation aux sexospécifi cités

parmi les responsables universitaires

La non prise en compte des spécifi cités de genre chez les décideurs au sein des

universités semble être un problème majeur. Lorsque j’ai interrogé des hauts responsables

universitaires sur les facteurs qui entravent la participation des femmes

à la gestion des universités (Onsongo, 2002), tous les hommes ont insisté sur le fait

que le genre n’était pas un critère pris en considération lors du recrutement, de la

promotion ou de la nomination du personnel enseignant ou administratif. Un des

présidents que j’ai interviewés affi che une conception très limitée de l’égalité des

genres :

« Lors des réunions entre présidents d’universités, que ce soit ici ou à

l’étranger, la question de la représentation équilibrée des sexes parmi

le personnel universitaire et les étudiants surgit systématiquement et le

débat s’anime. Lorsqu’on me demande si ce problème existe dans mon

université, je réponds que non car nous traitons avec des êtres humains et

intelligents, des «homos sapiens», et non avec des personnes sexuées. »

Avant de renchérir :

« Mon université compte 52 pour cent d’étudiantes. Concernant le

recrutement et la promotion du personnel, nous faisons des efforts pour

donner une chance aux femmes. Elles sont directrices ou directrices

ajointes de départements, et environ 98 pour cent du personnel de secrétariat

sont des femmes (c’est moi qui souligne). Grâce à cette attitude

favorable, je suis convaincu que davantage de femmes auront progressivement

accès aux postes les plus élevés. » (Président, juin 2002)

| 44 | Les inégalités de genre au Kenya


Sa conception des questions liées aux sexospécifi cités est révélatrice. Pour

lui, comme pour beaucoup d’autres, le fait d’avoir 52 pour cent d’étudiantes et

de nommer quelques femmes à des postes de direction suffi t à résoudre les problèmes

de disparité entre les genres dans le milieu universitaire, ou dans la société

en général. Un autre homme occupant des fonctions de haut rang a déclaré :

« Il ne devrait pas y avoir de problème et, personnellement, je trouve qu’il n’y

en a pas. Les femmes ont la possibilité de jouer leur rôle. Mais je crois qu’en continuant

dans cette voie… ce sont les hommes qui deviendront une espèce menacée.

Pour moi, que vous soyez un homme ou une femme n’a jamais fait aucune différence.

Il ne devrait pas y avoir de discrimination de genre, et je crois qu’il n’y en a

pas. C’est pour cela que je ne me sens pas concerné. Ces problèmes sont exagérés. »

(directeur, mars 2004)

Le manque de sensibilité, voire la dénégation, affi ché par la plupart des membres

du personnel qui dirige les universités n’est pas sans conséquences. Le corps

dirigeant ne soutient pas les programmes visant à renforcer la participation des

hommes et des femmes à la gestion des universités. Il n’alloue ni les ressources ni

le personnel nécessaires à la bonne exécution des programmes. Si des initiatives

donnant des responsabilités aux femmes ont vu le jour, telles que les centres de

conseil, le reste du personnel universitaire considère que ces femmes ne sont là

que grâce aux programmes, et le personnel masculin les évite. Il est essentiel de

sensibiliser les personnels universitaires aux sexospécifi cités pour qu’ils puissent

adopter un nouveau champ de vision toujours ouvert à de nouvelles perspectives.

Éveiller une prise de conscience dans le milieu universitaire permettrait de faire

reconnaître l’existence du problème et d’accepter que des mesures soient être prises

pour le redresser.

Absence de données d’ensemble relatives au genre

Une autre pierre d’achoppement de l’égalité des genres est l’absence de données

d’ensemble relatives au genre qui permettraient de révéler l’amplitude des disparités

dans les universités. Le FAWE observe que les informations relatives au genre

ne sont pas systématiquement disponibles, et qu’il existe un nombre insuffi sant de

publications concernant les domaines qui posent problème aux femmes et l’impact

de ces diffi cultés sur leur participation et leur niveau de performance (2001). Cela

a gêné la mise en place de programmes visant à réduire les disparités de genre dans

la plupart des universités africaines. Font également défaut les informations sur les

facteurs qui empêchent les femmes d’obtenir de l’avancement, tels que la participation

aux processus de développement de la recherche, de la gestion, du travail et

du personnel.

Partie 1 Économie et lieu de travail | 45 |


Diffi culté d’intégration au niveau local de modèles d’enseignement

sensibles au genre

À l’heure de renforcer l’application de politiques en faveur de l’égalité des genres,

l’importance des conventions et des déclarations internationales est incontestable.

Cependant, leurs dispositions ne sont que rarement mises en œuvre. Dans de nombreux

pays, ces instruments ne sont qu’une toile de fond des problèmes, ce qui

soulève des questions quant à la nature des préoccupations internationales et régionales

concernant l’inégalité entre les genres. Mama (2002) fait remarquer qu’il est

diffi cile d’appliquer les conventions internationales dans les pays où des régimes

autoritaires et anti-démocratiques et des gouvernements illégitimes et discrédités

considèrent les droits de la femme comme un simple exercice de relations publiques.

Ils signent et ratifi ent les différents traités des Nations Unies afi n de recevoir

des subventions, mais n’appliquent pas leurs dispositions.

À l’inverse, et engendrées par les différences culturelles viennent s’ajouter les

diffi cultés économiques qui contribuent à la non prise en compte par les gouvernements

du problème de l’égalité des genres dans les universités. En raison de la

pauvreté qui sévit dans la plupart des pays en développement, la majorité de la

population n’a pas les moyens d’accéder à l’éducation de base. Les budgets nationaux

et les subventions sont donc davantage axés sur la nécessité de rendre l’éducation

de base accessible à toutes les personnes démunies. Même si les organismes de

subvention apportent leur soutien fi nancier, et même si les conventions en matière

d’égalité des genres sont signées, l’éducation de base tend à constituer la priorité.

Absence de cadre législatif

La législation permet de garantir que les politiques d’égalité des genres seront

appliquées avec succès. Ces politiques, tout comme leur cadre légal, doivent être

soutenues par la mise en place de mécanismes et de structures qui assurent une

application effective. Un gouvernement et une législation qui apportent leur concours

à ces politiques permettent de faciliter leur mise en œuvre. Or il n’existe

aucune politique véritablement défi nie quant à l’égalité des genres dans le système

éducatif kenyan, et l’égalité des chances repose sur les bases de la Constitution du

Kenya et des conventions internationales.

Liberté et autonomie des universités kenyanes

En Afrique, l’université est perçue comme le sommet de la pyramide éducative,

dont la mission est de promouvoir la compréhension régionale et internationale,

produire une main d’œuvre hautement qualifi ée, stimuler la croissance économique

et préserver et développer la culture et le patrimoine. Cette perception a permis

aux universités d’obtenir liberté et autonomie, c’est-à-dire le droit d’enseigner et de

| 46 | Les inégalités de genre au Kenya


choisir son personnel sans aucune contrainte émanant d’une autorité quelle qu’elle

soit. Ce droit est d’ailleurs énoncé clairement par plusieurs lois universitaires. De

fait, qu’une université adhère ou non au principe d’égalité des chances, aucun système

de contrôle ne permet de le vérifi er. La plupart des dirigeants universitaires

africains sont des hommes et pour eux, l’égalité des genres n’est pas un problème

en soi, contrairement au développement national, par exemple. La structure, l’organisation

et les pratiques de l’enseignement supérieur restent majoritairement

masculines et ont tendance à être très rigides. Les politiques discriminatoires ou

insensibles aux spécifi cités de genre existent toujours. L’une des directrices que j’ai

interrogées décrit les universités kenyanes en ces mots :

« Je trouve la gestion des universités un peu trop conservatrice. Leurs structures

sont très rigides, tout comme leur façon de procéder. Parfois, je crois que cela

nuit à la bonne gestion des universités. » (Directrice, mars 2004)

Stratégies pour l’application des politiques d’égalité des genres

dans les universités kenyanes

Certaines suggestions ont été émises par les personnes interrogées en vue d’améliorer

l’application des politiques favorisant l’égalité des genres :

Intégrer une perspective de genre : l’approche intégrée est le processus

visant à évaluer les répercussions sur les femmes et sur les hommes de

toute action planifi ée, notamment en matière de législation, de politiques

et de programmes, dans quelque secteur et à quelque niveau que

ce soit. Il s’agit d’une stratégie visant à incorporer les préoccupations et

les expériences des femmes aussi bien que celles des hommes dans la

conception, la mise en œuvre, le suivi et l’évaluation des politiques et des

programmes dans tous les domaines – politique, économique et social

(UNESCO, 1999). Cette intégration est nécessaire car certains programmes

en faveur des femmes qui, sur le papier, paraissaient adéquats, n’ont fait

qu’aggraver leur marginalisation. Il est également plus facile de négliger

ces programmes lorsqu’ils se déroulent hors du cadre habituel des autres

projets et activités. Les centres/instituts de genre devraient être intégrés

aux activités et projets des universités afi n de gagner en infl uence.

Développer les politiques en faveur de l’égalité des chances : à l’heure

où cet article est rédigé, il n’existe aucune politique favorisant l’égalité

des chances dans les universités, exception faite de celles mentionnées

par la Constitution du Kenya. De telles politiques et des mécanismes

facilitant leur application, leur suivi et leur évaluation établis doivent

être développées. Des structures doivent être créées afi n de prévoir

Partie 1 Économie et lieu de travail | 47 |


une réalisation sur le long terme. Les universités devraient contribuer

fi nancièrement à ces initiatives, et des efforts devraient être réalisés afi n

de fournir des données d’ensemble sur le genre permettant de prévoir, de

concevoir et d’évaluer les programmes universitaires.

Encourager la recherche, la publication et la documentation : la

plupart des hommes qui dirigent les instances décisionnelles des universités

prétendent qu’il n’y a pas de femmes qualifi ées qui conviennent

aux postes à responsabilités. Un tel comportement peut être mis sur le

compte de l’ignorance. Parfois, les responsables politiques demandent des

preuves de la discrimination de genre avant de commencer à envisager

des solutions. La recherche est un outil effi cace permettant de contrecarrer

cette tendance à la discrimination « raisonnée ». La publication

des résultats obtenus et des expériences menées permettra d’informer

les responsables politiques et d’accroître la sensibilisation. Davantage

de travaux empiriques sont nécessaires pour identifi er les domaines

de disparité et ceux qui posent des diffi cultés aux femmes, si l’on veut

passer des paroles à l’action et en terminer avec toutes les excuses qui

servent de justifi cation.

Faire participer les femmes à la gestion : la représentation inadéquate

des femmes en matière de gestion aux postes de chef d’établissement,

de proviseur, de président et de responsable du service des inscriptions

limite leurs possibilités de pouvoir élaborer des politiques et de prendre

des décisions concernant la formation des femmes. Les dirigeants sont

infl uencés par la société dans laquelle ils vivent, les idéologies, les

coutumes et les pratiques. Par conséquent, la prédominance masculine

chez les décideurs freine la cadence du changement.

Accroître la sensibilité aux questions de genre : cette stratégie devrait

être mise en place sur les lieux de travail à travers l’organisation de

réunions, d’ateliers et de séminaires destinés aux décideurs. Toutes les

femmes doivent participer à la recherche de solutions pour faire ainsi

entendre leurs voix et s’assurer que les solutions soient réalisables.

Ceci implique des actions de sensibilisation et une mobilisation sociale

soucieuses des préoccupations des femmes. On croit bien souvent qu’en

se contentant de nommer une femme dans un comité, les problèmes liés

au genre seront automatiquement traités et résolus.

Changer les pratiques structurelles, organisationnelles et institutionnelles

: cette mesure est nécessaire si l’on veut répondre aux besoins

des femmes qui assument plusieurs rôles. Il s’agit d’une part d’assouplir

les horaires de travail des jeunes mères, et d’autre part de revoir les

| 48 | Les inégalités de genre au Kenya


Conclusion

procédures de désignation et de promotion et de les adapter aux femmes.

Il convient notamment de se demander si les époux du personnel désigné

sont traités de manière égale selon leur sexe, et s’il existe une discrimination

concernant le logement ou les indemnités de logement.

Défi er ou prévenir les comportements discriminatoires ou offensants :

cette initiative peut être mise en place via l’adoption d’une politique

offi cielle qui condamne explicitement les actes ou les menaces sexistes,

tout en permettant aux étudiants et au personnel universitaire de faire

connaître les abus dont ils sont victimes en menant des campagnes de

sensibilisation sur le campus.

Les campagnes internationales en faveur de l’égalité des genres ont énormément

contribué à la prise de conscience des injustices dont sont victimes les femmes, aussi

bien dans l’ensemble de la société que dans le domaine éducatif. Si des efforts sont

entrepris pour atteindre l’égalité des genres dans les universités kenyanes, visant

notamment à faciliter l’accès des femmes à l’enseignement supérieur, aucune législation

n’oblige les universités à promouvoir l’égalité dans les faits. Sans législation

adéquate, ni bonne volonté de la part des dirigeants universitaires et des autorités

publiques, les bonnes intentions énoncées dans les conventions internationales

telles que Déclaration et le Programme d’action de Beijing (1995) ou la Déclaration

mondiale sur l’enseignement supérieur pour le XXI e siècle (1998) seront diffi ciles à

mettre en place. Encore une fois, se concentrer uniquement sur l’accès des femmes

aux universités, comme c’est le cas à l’heure actuelle, sans renforcer leur intégration,

changer l’environnement ou les promouvoir aux postes à responsabilités, ne

fait qu’aggraver les stéréotypes sexistes dont elles pâtissent.

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| 50 | Les inégalités de genre au Kenya


Résumé

3

Le graffi ti: un moyen de communication

pour les femmes sur leur lieu de travail ?

Felicia Yieke

Sur le lieu de travail, les femmes sont confrontées à de nombreux problèmes et diverses

formes de discrimination. Le présent article traite des femmes sur leur lieu de travail en

les prenant comme un exemple de groupe minoritaire opprimé par les employeurs et par

la société en général. Des données ont été réunies concernant les lieux de travail où les

femmes occupent des postes très peu qualifi és, particulièrement des données concernant

les graffi tis trouvés dans des endroits retirés tels que les toilettes ou les couloirs étroits.

Ces inscriptions ont été soumises à une analyse critique du discours (ACD) et étudiées en

fonction de l’information disponible sur les infortunes des travailleuses dans le monde

d’aujourd’hui et au Kenya en particulier. Des entretiens ont également été menés afi n de

corroborer les données collectées. Le présent article montre que le graffi ti est un moyen

d’expression pour les femmes qui permet de sensibiliser la société à leur détresse.

Introduction

Les travaux archéologiques et anthropologiques montrent que, à travers l’histoire, le

dessin a toujours été un moyen de raconter les différentes activités humaines et d’en

garder la trace (Nwoye, 1993 : 419). Bien qu’il soit encore utilisé aujourd’hui dans

la publicité et d’autres domaines connexes, il n’est plus considéré par l’ensemble

de la société comme une moyen de conserver une trace du passé. Cependant, il est

encore possible de trouver des inscriptions sur des murs ou dans des lieux publics :

il s’agit des graffi tis.

Depuis fort longtemps, les graffi tis constituent un moyen d’expression présent

dans les institutions publiques du monde entier. Dans la plupart des cas, on

les trouve sur les murs des toilettes ou des couloirs. Mais que sont-ils exactement ?

Partie 1 Économie et lieu de travail | 51 |


Quel rôle jouent-ils dans les institutions ? Pourquoi les trouve-t-on principalement

dans des endroits isolés comme les toilettes ? Quel message souhaitent faire passer

leurs auteurs ? Que peuvent nous apprendre les graffi tis sur les diffi cultés que rencontrent

les femmes sur leur lieu de travail ? Sont-ils un moyen pour les femmes de

s’exprimer sur le lieu de travail, où elles se sentent généralement oppressées ?

L’objectif de cet article est de démontrer que les graffi tis constituent indubitablement

un moyen de communication, même s’ils semblent parfois déplorables

ou sont perçus comme une forme d’art médiocre. Les graffi tis sont le discours d’une

partie de la population qui se sent mise à l’écart, et à qui les moyens et formes

d’expression font défaut. La question que nous devons nous poser est la suivante :

quel discours se cache derrière les graffi tis ? Nous montrons que si les graffi tis sont

perçus de façon négative dans certains quartiers, ils portent des valeurs positives

pour une frange bien précise de la population. Dans cette optique, nous avons pris

les femmes sur leur lieu de travail comme exemple d’une catégorie de personnes

marginalisées, brutalisées et opprimées.

En ce qui concerne le langage et le genre, pourquoi vouloir étudier le lieu

de travail ? Kendall et Tannen (1997 :81) affi rment que le lieu de travail est caractérisé

par une série de contraintes. Il s’agit d’une structure institutionnelle dans

laquelle les individus sont hiérarchiquement classés et où les hommes ont toujours

été davantage représentés, particulièrement au sein des rangs les plus élevés. La

majorité des femmes se concentre aux échelons inférieurs, objet de cette étude. En

dépit de récents changements, le lieu de travail est toujours organisé en fonction de

critères liés au genre.

Cet article analyse le lieu de travail, et particulièrement les zones franches d’exportation

du Kenya (Export Processing Zones, ci-après EPZ). Les EPZ sont implantées

autour de la capitale Nairobi, à Ruaraka et Athi River, mais aussi à Changamwe,

dans la ville portuaire de Mombasa. Ces zones ont été choisies parce que les travailleurs

y sont victimes de graves violations de leurs droits humains, et parce que

les femmes, qui constituent la majorité de la main d’œuvre semi-qualifi ée, sont

celles qui, comme d’habitude, en souffrent le plus. Récemment, les médias ont

largement couvert les souffrances endurées par ces travailleurs, ce qui a beaucoup

bouleversé, inquiété et ému le public. C’est pour cette raison que les chercheurs ont

décidé d’étudier plus en profondeur ce qui se passe réellement dans les EPZ.

Nous nous sommes penchés sur le cas des femmes qui travaillent tous les

jours dans les EPZ et qui forment un groupe minoritaire opprimé. Nous avons ainsi

réuni des données auprès de diverses entreprises opérant dans les EPZ du Kenya, en

portant notre attention sur les graffi tis dessinés sur les murs des toilettes ou d’autres

endroits retirés. Nous avons rassemblé une centaine de graffi tis environ afi n de les

analyser, en les replaçant dans le contexte des informations dont nous disposons

| 52 | Les inégalités de genre au Kenya


sur la situation actuelle des femmes au Kenya. Nous avons également procédé à de

brefs entretiens afi n de mieux pouvoir comprendre ces graffi tis. La méthode d’analyse

critique du discours (ci-après ACD) a servi de cadre interprétatif à l’analyse profonde

de ces discours. L’ACD est par ailleurs un instrument qui permet d’examiner

les discours qui ne sont habituellement pas pris au sérieux de prime abord. Les

résultats de cette étude refl ètent la situation désespérée dans laquelle se trouvent les

femmes qui travaillent dans les EPZ.

Le graffi ti, un moyen d’expression des problèmes sociaux sur le lieu

de travail au Kenya

Au premier abord, les graffi tis peuvent apparaître comme des dessins anodins réalisés

par des personnes désœuvrées et mal intentionnées. Les graffi tis sont généralement

perçus comme préjudiciables. Mais lorsqu’on les regarde de plus près, à

travers l’optique de la dynamique du langage, ils prennent une autre dimension. Le

langage peut être un outil pour les personnes se trouvant en situation de force qui

leur permet de soumettre et réprimer les personnes plus faibles. Mais il peut aussi

être utilisé par les personnes dominées dans le but de s’émanciper en matière de

développement social, politique, économique et intellectuel. Pour ces personnes,

le graffi ti est une véritable arme qui permet à un groupe minoritaire, bien souvent

opprimé, de se faire entendre. Dans la plupart des cas, ces groupes n’ont pas d’autre

moyen légitime d’exprimer leurs opinions sur les sujets qui les affectent. Devant

de telles contraintes, le graffi ti devient une alternative vers laquelle ils se tournent.

Nwoye (1993 : 419) nous rapporte le cas des étudiants qui, au Nigeria, avaient été

considérés comme des fauteurs de troubles par plusieurs gouvernements successifs.

Le même phénomène se reproduit dans la plupart des pays africains, particulièrement

dans ceux où les gouvernements sont considérés comme tyranniques et

répressifs par une majorité de la population.

Sur le lieu de travail, les femmes sont confrontées à de nombreux problèmes

et diverses formes de discrimination : harcèlement sexuel, refus de congés pour

s’occuper d’un enfant malade, renvoi en cas de grossesse, faibles rémunérations par

rapport au type de tâches effectuées, temps de travail trop long dans des conditions

préjudiciable à la santé et au bien-être. Cette situation se trouve aggravée par le

manque de moyens qui permettraient de canaliser leurs griefs, et par le fait que le

lieu de travail est un endroit à prédominance masculine, particulièrement dans les

postes de direction, où se prennent les décisions stratégiques. Cet article montre

que les graffi tis peuvent incarner un moyen d’expression pour les femmes, ou du

moins sensibiliser les autres à leur situation diffi cile. Pendant longtemps, la plupart

des cultures ont interdit ou découragé les femmes de prendre la parole dans des

lieux publics, que ce soit devant le corps législatif ou religieux, les salles d’audience

ou les institutions universitaires. Ces lieux étant généralement associés au discours

Partie 1 Économie et lieu de travail | 53 |


public, celui-ci est donc réservé aux hommes puisque les femmes en sont exclues.

De plus, le discours étant à l’origine de la création, de la promotion et du renforcement

des idées dominantes (donc masculines) dans la société, la rhétorique féminine

est dévalorisée, tandis que celle des hommes est valorisée (Cole, 1991 : 401).

D’après les recherches effectuées par Cole (1991), à l’université d’Illinois à

Urbana-Champaign, les murs des toilettes sont une sorte de forum public utilisé par

les femmes pour partager leurs idées. Si elles choisissent des endroits semi-publics

tels que les toilettes pour s’exprimer, c’est sans doute parce que ces lieux leur permettent

de garder une certaine forme d’anonymat et de s’assurer que leur identité ne

sera pas révélée, la plupart des graffi tis abordant des questions considérées comme

hautement polémiques, voire explosives. Souvent, l’identifi cation de l’auteur peut

être lourde de conséquences. C’est pourquoi ils préfèrent rester anonymes, le plus

important étant de sensibiliser le public aux problèmes sociaux endurés sur le lieu

de travail. De fait, les graffi ti prospèrent dans des endroits tels que les toilettes car ils

permettent à leurs auteurs de bénéfi cier d’une intimité relative pour exprimer leurs

opinions sans aucune crainte (Nwoye, 1993 : 421).

Autre raison de choisir les toilettes: dans la plupart des cas, elles n’ont pas

été repeintes depuis des années. En effet, les employeurs préfèrent améliorer les

endroits plus visibles, au bénéfi ce de leur clientèle et de l’image de leur entreprise.

Les lieux plus retirés sont mal entretenus, et les promesses de rénovation, « quand

les fonds seront disponibles », sont le mot d’ordre. Cela permet aux graffi tis d’acquérir

une certaine durabilité, aussi désagréables ou injurieux soient-ils.

Bruner et Kelso (1980 : 241) font remarquer que les graffi tis étant peints là où

d’autres peuvent les voir, ils constituent une forme de communication « publique ».

Par ailleurs, de nombreuses études expliquent que les auteurs de ces inscriptions suivent

bien souvent des stratégies de communication conditionnées par les sexospécifi

cités et le statut social. Ainsi, les hommes s’affi rment comme les « dominants »

à travers leurs graffi tis, en affi rmant ou réaffi rmant leur pouvoir sur ceux qu’ils

considèrent inférieurs, alors que les femmes, que l’ont considère souvent comme

« silencieuses » en matière de communication, se servent des graffi tis pour repenser

leur position d’opprimées au sein de la société patriarcale.

L’ACD : théorie et méthode d’analyse du discours pour la recherche

en sciences sociales

L’émergence récente de l’ACD procure aux chercheurs un « outil de diagnostic

important, permettant d’évaluer la domination sociale et politique » (Van Dijk,

1996 : 90). Selon Van Leeuwen (1993), l’ACD s’attache principalement « au discours

en tant qu’instrument de pouvoir et de contrôle d’une part, et en tant

| 54 | Les inégalités de genre au Kenya


qu’instrument de construction sociale de la réalité d’autre part ». Divers travaux

ont été conduits grâce à l’ACD, depuis son utilisation par un large panel de théories

scientifi ques et sociales (Lemke, 1995 ; Scollon, 1998 ; Chouliaraki et Fairclough,

1999), en passant par des interventions politiques directes (Wodak, 1996 ; Wodak et

Reisigl, 2001), jusqu’à l’analyse de textes et d’autres interactions. Les sujets analysés

incluent notamment la race et le racisme (van Dijk, 1993 ; Wodak, 1996), le genre

et le sexisme (Wodak, 1997 ; Talbot, 1998 ; Yieke, 2001, 2002), la représentation des

médias (Fairclough, 1995 ; Scollon, 1998 ; Chouliaraki, 1999), la bureaucratie et la

surveillance (Sarangi et Slembrouck, 1998), le langage employé dans le domaine

éducatif (Van Leeuwen, 1993), la restructuration du capitalisme et du néolibéralisme

(Fairclough, 1993, 1995b) et l’utilisation des graffi tis dans les universités

(Yieke, 2003).

L’ACD applique au langage certaines formes d’analyses critiques développées

par le « marxisme occidental ». D’importants courants du marxisme occidental,

contrairement à d’autres écoles marxistes, ont accordé davantage d’importance aux

dimensions culturelles plutôt qu’économiques des sociétés, en soulignant que les

relations sociales dans le monde capitaliste sont établies et maintenues (reproduites)

principalement à travers la culture (et donc, l’idéologie), et non pas uniquement ou

essentiellement à travers des processus économiques. Parmi les personnages et les

mouvements clés du marxisme occidental du XX e siècle, certains ont joué un rôle

considérable tels que Antonio Gramsci (1971), l’école de Francfort (notamment

Jürgen Habermas, 1989, 1994) et Louis Althusser (1971). Même si tous les analystes

qui ont recours à l’ACD ne se réclament pas explicitement de cet héritage, il n’en

cadre pas moins leurs travaux.

L’ACD permet d’analyser les textes et d’autres supports interactifs, mais ceuxci

ne sont pas son point de départ. L’ACD découle des questions et des diffi cultés

sociales auxquelles les individus se trouvent confrontés dans leur vie sociale. Si ces

questions sont abordées par la sociologie, les sciences politiques et/ou culturelles,

l’ACD les approche du point de vue de leur dimension sémiotique. Ainsi, l’ACD ne

considère pas les graffi tis comme de simples textes ou interactions, mais comme des

supports qui sont le refl et des problèmes sociaux auxquels leurs auteurs font face.

L’ACD analyse la sémiotique comme discours, et le considère non pas comme

un simple élément du social, mais comme une composante dialectiquement reliée

aux autres. Cette conception découle du fait que l’ACD perçoit le discours comme

une forme de pratique sociale. Or, décrire le discours en termes de pratique sociale

implique une relation dialectique entre un événement discursif particulier d’un

côté, et une/des situations(s), une/des institution(s) et une/des structure(s) sociale(s)

qui les construisent de l’autre. Une relation dialectique est un rapport à double

sens, c’est-à-dire que l’événement qui produit le discours est fonction des situations,

des institutions et des structures sociales qui, à leur tour, sont façonnées par

Partie 1 Économie et lieu de travail | 55 |


lui (Fairclough et Wodak, 1997 : 256). Ainsi, le discours est à la fois origine et produit

du social, origine dans le sens où il peut contribuer à maintenir et à reproduire

le statu quo, mais aussi à le faire évoluer.

L’ACD n’est pas une science sociale impartiale ou objective : elle est davantage

engagée et investie. Elle a donc un impact sur la pratique des sciences sociales

et sur les rapports sociaux. L’ACD est « critique » dans le sens où elle donne lieu à

une forme de recherche et d’analyse dont l’objectif est de changer en mieux la vie

des gens, même s’il est diffi cile de défi nir exactement « ce qui est mieux », car il

s’agit-là d’un débat et d’une évaluation en perpétuelle évolution (Fairclough, 2001 :

26). Cette aspiration au changement implique que l’ACD ne se contente pas d’apporter

une critique « négative » de la sémiotique de la vie sociale, en observant par

exemple la façon dont celle-ci maintient les processus de domination. L’ACD offre

aussi un examen plus « positif », en explorant les formes sémiotique qui émergent

et résistent, et en les prenant comme un élément de la lutte sociale.

L’ACD est généralement utilisée dans des études portant sur la construction,

la reproduction et l’appropriation mentale des discours « du sommet vers la base »

(Chilton, 1985 ; Fairclough, 1989, 1995; Fowler, 1991 ; van Dijk, 1993, 1996, 1997).

Jusqu’à présent, peu d’attention a été accordée à l’analyse des discours « de la base

vers le sommet », tels que les graffi tis populaires ou les processus de résistance aux

structures de domination visibles. Cet article est donc consacré au discours « partant

de la base » formulé par un groupe social relativement privé de tout pouvoir.

Analyse de la construction discursive des graffi tis sur le lieu

de travail au Kenya

Une centaine d’échantillons de graffi tis provenant des usines de textile de Ruaraka,

près de Nairobi, a été analysée. Je me suis penchée sur ceux ayant trait aux problèmes

des femmes sur leur lieu de travail, qui représentent 30 pour cent de l’ensemble

les graffi tis observés.

Cette analyse part du principe que les graffi tis sont utilisés depuis la nuit des

temps pour exprimer les revendications des personnes qui se sentent opprimées.

Lors de nos recherches, nous avons trouvé des graffi tis sur pratiquement tous les

murs. Sur les 200 graffi tis analysés par Yieke (2003) dans les universités kenyanes,

40 pour cent concernent des problèmes sociaux, économiques et scolaires qui affectent

directement les étudiants dans leur vie sur le campus. D’après cette étude,

la lecture des graffi tis est un bon moyen de s’informer des questions sociales qui

préoccupent la population estudiantine. L’étude conclut que loin d’être des actes

de vandalisme ou de dégradation, comme on le croit souvent, les graffi tis sont un

| 56 | Les inégalités de genre au Kenya


moyen de communication utile au processus de revalorisation et une forme de

résistance au statu quo.

Après avoir examiné les conditions de travail des femmes dans les entreprises

des EPZ, nous avons eu le sentiment que les graffi tis pouvaient éventuellement être

un moyen de confi rmer ce qui se passe dans ces entreprises. Nous avons bel et bien

trouvé des graffi tis, bien qu’en moindre nombre que dans les universités. La plupart

des graffi tis trouvés sur les différents lieux de travail étaient des énoncés isolés

ou de simples phrases écrites par un seul auteur. Cependant, quelques uns étaient

des dialogues et parfois, nous avons trouvé des dialogues continus, écrits par plusieurs

personnes à des moments distincts, comme le prouve l’utilisation d’encres

différentes (par exemple, une ligne était écrite au stylo rouge, la suivante au stylo

noir et celle d’après au crayon à papier). Les styles d’écriture différents suggèrent

également une pluralité d’auteurs.

Les diffi cultés qui touchent directement les femmes sur leur lieu de travail se

divisent en plusieurs catégories, parmi lesquelles :

Des conditions de travail pénibles :

– absence de congés maternité

– refus de congés maladie

– heures supplémentaires non rémunérées

– absence de vêtement de protection

– salaires faibles par rapport aux tâches effectuées

Harcèlement sexuel

Représentation syndicale insuffi sante

Des conditions de travail pénibles

Absence de congés maternités / refus de congés maladie. Ces questions préoccupent

les femmes qui travaillent dans les EZP. D’après mes lectures et les entretiens

que j’ai conduits, les femmes enceintes ne sont pas autorisées à continuer

de travailler. Pour les employeurs, la grossesse fait gaspiller un « temps précieux »

et dès qu’on découvre qu’une femme est enceinte, elle est renvoyée. Lorsque ces

femmes peuvent réintégrer leur poste, elles sont considérées comme de nouvelles

employées et perdent le peu de droits qu’elles avaient acquis. La dernière vague de

licenciements remonte à février 2004, lorsque 15 femmes avaient été licenciées en

raison de leur grossesse. Il s’agit d’une violation fl agrante des droits fondamentaux,

chaque femme étant libre de choisir le moment de sa maternité lorsqu’elle se sent

prête. Les graffi tis suivants corroborent ce récit :

Partie 1 Économie et lieu de travail | 57 |


Exemple n°1

1. On a le droit d’être enceinte et de donner la vie !

2. Tu crois ?

3. Essaie et dis adieu à ton travail

D’après mon évaluation et mon analyse, trois personnes différentes ont écrit

ces phrases. L’auteur 1 dit que les femmes qui travaillent ont le droit de tomber

enceinte. L’auteur 2 s’en étonne. Elle est sans doute sarcastique et bien consciente

des pratiques de l’entreprise. L’auteur 3 met au défi l’auteur 2 de tomber enceinte

et de perdre son travail en conséquence. Il s’agit de trois auteurs distincts car leurs

écritures et la couleur de l’encre sont différentes.

Salaires faibles, heures supplémentaires non rémunérées et temps de travail

trop long. Les trois extraits ci-dessous ont été trouvés l’un à côté de l’autre. Ils

ont apparemment été écrits par différents auteurs car les écritures et la couleur de

l’encre utilisée sont différentes :

Exemple n°2

4. Comment le Nyapara ose-t-il nous chronométrer aux toilettes ? (Nyapara signifi e

surveillant/contremaître en swahili)

5. C’est absurde

6. Ameze wembe (traduction littérale du swahili : « tu peux avaler une lame de

rasoir », autrement dit : « quoique tu fasses, on s’en moque »)

Replacées dans leur contexte, ces trois phrases veulent dire que les employeurs

des EPZ souhaitent que lorsqu’ils sont sur leur lieu de travail, les salariés y consacrent

tout leur temps. Il leur est même diffi cile de demander d’aller aux toilettes. Les

employeurs pensent que leurs salariés simulent et que la production en sera affectée.

Les employés qui vont trop souvent aux toilettes risquent de se voir déduire des

heures de travail et de perdre une partie de leur salaire, voire de se faire renvoyer.

Un autre graffi ti vient confi rmer ce phénomène :

Exemple n°3

7. Dépêche-toi, sinon ils vont te dépointer !

Cette phrase indique que les travailleurs ont constamment peur d’être renvoyés

pour des délits mineurs, même lorsqu’il s’agit de satisfaire un besoin naturel.

On dit souvent, en plaisantant, que les EPZ du tiers-monde fabriquent de la pauvreté,

ce qui va à l’encontre de leur objectif initial d’autonomisation. Mais de nombreux

éléments prouvent qu’il ne s’agit pas d’une plaisanterie, mais de la vérité.

| 58 | Les inégalités de genre au Kenya


Les travailleurs des entreprises implantées dans les EPZ doivent effectuer de nombreuses

heures supplémentaires pour gagner tout juste de quoi survivre. De plus, ils

ne sont pas autorisés à quitter leur poste tant que les objectifs ne sont pas atteints,

sans considération pour leur état de santé ni forme de congés. Un employé m’a

confi é qu’il pouvait travailler jusqu’à 24 heures d’affi lée, entrecoupées de courtes

pauses, et que lorsque l’objectif n’était pas atteint, il était retenu à l’usine, même

s’il fallait travailler jusqu’au matin. Généralement, les employés travaillent entre

huit et douze heures d’affi lée, avec une pause de seulement 45 minutes. Leur salaire

journalier est d’environ deux dollars, duquel doivent être déduites les charges de

prestations sociales ou de sécurité sociale qui, ironiquement, ne bénéfi cient jamais

aux travailleurs car elles ne sont souvent même pas reversées aux organismes concernés.

Les objectifs de production sont un sujet de querelle, et la plupart des employés

s’en plaignent. Les phrases suivantes montrent qu’ils travaillent trop dur pour un

salaire trop faible :

Exemple n°4

8. Nous sommes des bêtes de somme

9. Oui, et mal payées

10. Mi, nataka pesa (en swahili, signifi e : « moi, je veux de l’argent »)

11. Pesa ya kazi jinga (en swahili, signifi e : « de l’argent contre un travail stupide

»)

Harcèlement sexuel sur le lieu de travail

Les graffi tis suggèrent que le harcèlement sexuel, qu’il soit verbal ou physique, est

monnaie courante dans ces entreprises, ce qui a été confi rmé par les entretiens et

les reportages effectués par les médias. Les femmes sont véritablement victimes de

harcèlement, et lorsqu’elles refusent les avances de leurs patrons, elles sont mises

à la porte sans qu’on prenne soin d’écouter leur version des faits. Voici quelques

graffi tis révélateurs :

Exemple n°5

12. Nous en avons marre du harcèlement sexuel des nyaparas (nyapara signifi e

surveillant/contremaître en swahili)

13. Dites non au harcèlement et à la discrimination sexiste

14. Certains hommes seraient mieux sans leur… Ils l’utilisent pour harceler les

pauvres femmes et les forcer à…

15. Mungu wa huruma atuhurumia sisi wamama (en swahili, signifi e : « Dieu miséricordieux,

aie pitié de nous les femmes/mères »).

Partie 1 Économie et lieu de travail | 59 |


Lorsque j’ai interrogé certaines employées, elles m’ont laissé entendre que

c’était une vraie malédiction d’avoir la peau brune, d’être belle et de travailler dans

les EPZ. En effet, certains supérieurs ou surveillants leur demandent des faveurs

sexuelles, et si elles refusent, elles sont renvoyées. Si elles acceptent, elles bénéfi cient

d’un traitement favorable pendant un temps, contrairement aux autres femmes.

Mais dès que le supérieur jette son dévolu sur une autre femme, elles sont très vite

oubliées. Celles qui ne tombent pas enceintes ont bien de la chance car elles ont

moins de risques d’être congédiées. Celles qui ne sont pas infectées par des maladies

sexuellement transmissibles (MST) ou par le VIH/sida sont encore plus chanceuses,

les risques de transmission étant un problème qui se généralise dans les EPZ. Les

employés ont par ailleurs affi rmé que de nombreuses femmes, particulièrement les

plus jeunes, étaient décédées du VIH/sida qu’elles avaient contracté suite à des rapports

sexuels avec les contremaîtres, nombre d’entre eux étant infectés.

Certaines femmes ont déclaré que le harcèlement sexuel qui sévit dans les EPZ

a mis à l’épreuve leur mariage et conduit à un taux de divorce élevé, en particulier

chez les couples employés sur le même lieu de travail. Certains maris (qu’ils travaillent

aux côtés de leurs épouses ou non), ont affi rmé que leurs femmes passaient

trop de temps au travail et qu’elles délaissaient maris et enfants. D’autres ont même

avoué qu’ils n’étaient pas sûrs que l’absence de leurs femmes soit due au travail ou à

des pratiques indécentes. Par conséquent, beaucoup de femmes ont été contraintes

de repousser ou de reporter leur mariage, leur maternité ou d’autres fonctions liées

à leur féminité.

Représentation syndicale insuffi sante

Les travailleurs des EPZ n’ont pas de syndicat pour les représenter. En l’absence d’organisation

syndicale, les travailleurs éprouvent généralement davantage de diffi -

cultés. Malgré l’arrivée au pouvoir de l’Alliance nationale de la coalition Arc-en-ciel

(NARC) suite aux élections de décembre 2002, et en dépit d’une nouvelle législation

en faveur de la création de syndicats dans les EPZ, les travailleurs se plaignent de ne

pas être autorisés à rejoindre ces organisations. Ils affi rment que lorsque les inspecteurs

du travail sont appelés à enquêter sur des plaintes pour mauvais traitement,

ils prennent systématiquement le parti des employeurs et fi nissent par reprocher

au personnel son indiscipline. Les salariés les plus contestataires sont généralement

renvoyés le jour même. Cette pratique intimide les travailleurs, qui fi nissent par

accepter leur statu quo avec son lot de problèmes et de mauvais traitements, afi n de

sécuriser leurs modestes revenus. Le graffi ti suivant met en évidence le fait que le

manque de représentation syndicale est un réel problème dans le EPZ :

| 60 | Les inégalités de genre au Kenya


Exemple n°6

16. Où est Atwoli ? (Il s’agit du dirigeant actuel de l’Organisation centrale des

syndicats, Central Organisation of Trade Unions – COTU)

17. Nous souffrons !

18. Peux-tu faire quelque chose ?

19. Des mots, toujours des mots, mais rien ne change

Ces exemples sont construits de façon dialogique et ont été écrits par différents

auteurs. Les travailleurs soutiennent que si la COTU pouvait les représenter

de manière adéquate, l’ensemble des problèmes identifi és pourraient être

en grande partie résolus, et qu’un accord de négociations collectives est nécessaire

entre les syndicats et leurs représentants auprès des tribunaux. De telles initiatives

amélioreraient très probablement leurs salaires, mais aussi leurs conditions

de travail. Toutefois, depuis que la NARC est au gouvernement, la représentation

des entreprises des zones franches a légèrement progressé. En janvier 2003, près

de 10 000 ouvriers du textile travaillant dans les EPZ ont été renvoyés après avoir

manifesté pour obtenir de meilleures conditions de travail. Certains d’entre eux ont

pu réintégrer leur poste, grâce à l’intervention d’un comité de représentants de la

COTU, de la Fédération des employeurs du Kenya (Federation of Employers – FKE)

et du Ministère du Travail kenyan. Cependant, davantage de mesures doivent être

prises afi n de garantir à ces employés la sécurité d’emploi nécessaire.

Conclusion

L’analyse et la discussion que nous venons de présenter mettent en évidence que

les graffi tis sont utiles à la société et que, loin d’être des actes de vandalisme ou

le produit d’individus désoeuvrés, ils constituent un mode d’expression pour des

minorités ou des sous-groupes exclus et dépourvus de tout autre moyen de se faire

entendre. Sur le lieu de travail, les graffi tis offrent en outre des possibilités de communication

pour les femmes qui n’ont souvent pas voix au chapitre et qui cherchent

sans relâche une moyen d’exprimer leurs opinions. Nous avons vu que les

graffi tis sont un moyen d’expression alternatif et que leurs auteurs participent en

réalité à une forme de communication qui s’apparente à celles des groupes de prise

de conscience. Cet article a également examiné comment des femmes marginalisées

en situation précaire réussissent à faire entendre leur voix, demander des conseils

et s’apporter mutuellement du soutien, de la consolation et même du courage,

et montré qu’elles peuvent parfois remettre en question la domination masculine

dans une société qui les réduit au silence. Le graffi ti est une forme de discours qui

devrait être tolérée, voire encouragée, dans l’objectif de mieux connaître les revendications

et les souffrances des femmes dans notre société.

Partie 1 Économie et lieu de travail | 61 |


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du Ghana à Legon, Accra, 17-19 septembre 2003.

Partie 1 Économie et lieu de travail | 63 |


4

Encourager les femmes adultes à se former :

relever le défi grâce à l’apprentissage virtuel

Résumé

Shirley Bennett

Aujourd’hui, l’importance de pouvoir se former tout au long de la vie et d’accroître l’accessibilité

des programmes éducatifs s’impose comme une évidence. Dans le cadre des

efforts visant à intégrer des étudiants non-traditionnels à l’enseignement supérieur, l’apprentissage

virtuel apparaît comme un outil idéal permettant d’assurer une formation sans

contraintes de déplacements ou d’horaires pour les adultes qui ont besoin de concilier

apprentissage et exigences de la vie quotidienne. Les femmes, en particulier, peuvent tirer

grand parti de cette méthode d’enseignement. Toutefois, le simple fait de mettre en ligne

certains programmes pour offrir davantage de fl exibilité aux individus qui les suivent n’est

pas suffi sant. L’expérience de l’enseignement traditionnel montre bien que l’accessibilité

des formations n’est qu’une facette du problème. Le présent article passe en revue les

expériences vécues par les femmes qui reprennent un apprentissage professionnel en vue

d’obtenir un diplôme de formation initiale via un cursus dispensant certains modules et

cours de soutien par le biais d’une interface virtuelle. Une discussion comparative envisage

ensuite comment mettre en pratique les résultats de cette étude, en vue d’assurer une conception

et une mise en place de cours à distance ou mixtes qui répondent aux besoins des

femmes dans le contexte africain.

Introduction

Peraton attire notre attention sur le fait que, dans les pays en développement, il

existe un besoin urgent de traiter le problème de l’accès des adultes à la formation,

outil du développement personnel et national : « Il reste encore de nombreux

adultes qui n’ont jamais été scolarisés ou qui ont abandonné l’école très jeunes.

Leurs opportunités s’en trouvent réduites, tout comme leur contribution potentielle

à la société et à l’économie. » (2001 : 7).

Partie 2 Éducation et apprentissage | 65 |


Ce besoin ne concerne pas seulement l’éducation de base ; il doit également

inclure l’enseignement supérieur, si l’ont veut satisfaire ce que Kuzvinetsa Peter

Dzvimbo, recteur de l’Université virtuelle africaine (AVU), appelle « une forte

demande concernant un enseignement supérieur de qualité sur tout le continent

africain ». Il préconise la réalisation d’investissements stratégiques dans ce

domaine, afi n de répondre à la nécessité de relever le niveau de compétence de

la main d’œuvre africaine, et d’éviter que « l’écart entre l’Afrique et le reste de la

société mondiale de la connaissance ne se creuse davantage » :

« De nombreux exemples à travers le monde prouvent que les pays dont

l’économie est fl orissante sont aussi ceux qui ont investi massivement

dans l’enseignement supérieur et l’apprentissage. L’AVU est convaincue

que l’éducation et la formation supérieures des Africains sont tout aussi

importantes que l’enseignement et l’apprentissage aux niveaux primaire

et secondaire, sans quoi ni les universités ni les écoles techniques africaines

ne pourront compter sur un nombre suffi sant d’enseignants et

d’éducateurs qualifi és. » (Dzvimbo, 2004)

Au Royaume-Uni, il est particulièrement urgent d’étendre et d’accroître la participation

des femmes d’un certain âge dans l’enseignement supérieur, comme le

souligne Medhurst :

« Les femmes d’âge mûr sont celles qui, en général, ont le moins de

diplômes universitaires, excepté celles qui reprennent les études plus

tard au cours de leur vie. Ces femmes, particulièrement celles âgées de

plus de 40 ans, seront de plus en plus à la traîne en matière de compétences.

Le retour à l’apprentissage apparaît comme le seul moyen permettant

de remédier à ces disparités. » (1997 : 28)

Comme le soulignent bon nombre d’études présentées à l’université d’Egerton

en avril 2004, à l’occasion de la conférence sur le genre, la sous-représentation des

fi lles et des femmes dans tous les domaines et à tous les niveaux de l’enseignement

en Afrique est un problème très grave. Les participants ont notamment mis en

avant les diffi cultés que rencontrent les femmes adultes sur un continent où les

rôles traditionnels, les responsabilités domestiques et familiales et les restrictions de

déplacement sont des pierres d’achoppement de la participation des femmes dans

l’enseignement, et particulièrement dans l’enseignement supérieur.

Dans le monde occidental, certains louent avec conviction les vertus de l’apprentissage

à distance, outil permettant de répondre au besoin de renforcer la participation

à l’éducation. De même, l’Université virtuelle africaine considère que

cette forme d’apprentissage est un atout qui peut multiplier les possibilités d’accéder

à l’enseignement supérieur en Afrique. D’après les premiers chiffres donnés

| 66 | Les inégalités de genre au Kenya


par le site internet de l’AVU, il semblerait que les femmes soient particulièrement

concernées puisque cet organisme enregistre « un nombre d’inscriptions élevé de

candidates (plus de 40 pour cent), en raison de la fl exibilité qu’offre l’apprentissage

à distance ».

Mais l’apprentissage virtuel est-il l’outil idéal qui permettrait de résoudre les

vastes problèmes que sont l’accès à l’éducation des adultes en Afrique, l’inégalité

des genres et le renforcement de la participation des femmes dans l’enseignement

pour adultes ? Cet article s’efforce de répondre à cette question. En s’appuyant sur

le fruit de l’expérience des étudiants et du personnel (essentiellement féminin) qui

participent, au Royaume-Uni, à un programme visant à accroître la participation à

l’enseignement supérieur, nous montrons que des stratégies peuvent être mises en

place afi n de relever les défi s qui, s’ils ne doivent pas être sous-estimés, peuvent être

surmontés et engendrer des bénéfi ces qui l’emportent largement sur les diffi cultés

rencontrées.

Méthodes de recherche

Le présent article s’inscrit dans un projet plus large dont le but est d’explorer les

avantages et les défi s de l’apprentissage virtuel en tant qu’instrument permettant de

promouvoir la participation à l’enseignement supérieur, et d’analyser les stratégies

pouvant être mises en œuvre pour faire face à ces défi s. Cette étude a pour objectif

de tirer les leçons que peut nous enseigner l’étude de cas menée au Royaume-Uni, et

de déterminer les solutions qui pourraient être applicables et utiles à l’élaboration

et à la mise en place effi caces de cours virtuels visant à inclure davantage de femmes

dans l’enseignement supérieur en Afrique.

L’étude de cas menée au Royaume-Uni porte sur le diplôme de formation initiale

axée sur l’enseignement et le soutien scolaire des moins de 16 ans. Il s’agit

d’un nouveau cursus qui vise à former des professeurs assistants pour les écoles primaires

et secondaires dans la région de l’Humber, en Angleterre. Ce programme a

pour mission spécifi que d’élargir la participation à l’enseignement supérieur, grâce

à des programmes d’apprentissage professionnel destinés à des étudiants non-traditionnels,

et par le biais de partenariats avec le monde universitaire, l’enseignement

postscolaire et les employeurs de ce secteur.

Ce cursus a été mis en place par l’université de Hull et par cinq établissements

d’enseignement supérieur faisant partie du consortium. Au cours de la première

année, 115 adultes ont pris part au programme, dont 113 femmes et 2 hommes.

Les admissions sont fonction de critères non-traditionnels. En effet, parmi les personnes

recrutées, très peu possèdent une formation de base ; leur âge varie de 24 à

26 ans, la plupart d’entre eux ayant entre 40 et 49 ans (la fourchette des 30-39 ans

Partie 2 Éducation et apprentissage | 67 |


les suivant de près). Avec 80 unités de cours par année, la charge de travail est

importante pour un apprentissage à mi-temps, étant donné que les participants

doivent concilier études, responsabilités familiales et travail à plein temps en tant

que professeur assistant. La première année de cours comprend des modules sur le

rôle émergent de l’assistanat dans les écoles et le développement et la protection

de l’enfance, une formation initiale en anglais, mathématiques et sciences, et des

cours visant à développer les aptitudes à la communication et les autres compétences

requises dans l’enseignement supérieur.

Ce programme « mixte » associe méthodes traditionnelles d’enseignement et

formation électronique, via l’interface d’apprentissage virtuel Merlin, mise au point

par l’université de Hull. Merlin permet une forme de communication asynchrone

entre les étudiants et leurs éducateurs, et présente une série de caractéristiques facilitant

la collaboration, l’accès aux ressources et aux cours, et l’envoi des copies et

des corrections.

Ces caractéristiques de fonctionnement servent à instaurer une communication

croisée entre élèves et professeurs, et grâce à la discussion virtuelle, les connaissances

acquises dans la salle de classe sont consolidées et approfondies. De plus, un

module par an est dispensé entièrement en ligne : les devoirs, le matériel éducatif,

la collaboration, les discussions, les examens… tout est disponible sur l’interface

d’apprentissage virtuel. Ce système évite aux étudiants de devoir assister deux soirs

par semaine à des cours, et les aide à mener de front études, travail et responsabilités

familiales, tout en leur offrant la possibilité de s’entraider.

Plusieurs méthodes de recherche ont été mises en place afi n de générer les

données utilisées dans cet article : groupe de discussions sur l’enseignement des

adultes suivant des cours traditionnels ; étude de cas de l’utilisation de l’apprentissage

virtuel par le programme de formation initiale ; ateliers de discussions autour

de la formation en ligne, qui ont rassemblé des participants africains à la conférence

internationale sur le genre qui s’est déroulée à l’université d’Egerton, au Kenya.

Le groupe de discussion était composé de professeurs qui connaissent bien les

méthodes traditionnelles d’apprentissage destinées à la formation des adultes. Les

réunions ont permis d’évoquer les besoins des adultes qui reprennent des études,

les défi s et les obstacles qu’ils rencontrent ainsi que les stratégies qui pourraient les

aider à prendre confi ance en eux, surmonter les problèmes auxquels ils font face et

tirer parti des compétences et de l’expérience qu’ils ont déjà acquises.

L’étude de cas portant sur le diplôme de formation initiale a été réalisée à

partir de questionnaires remis aux étudiants en vue d’analyser leur expérience de

l’apprentissage virtuel et d’évaluer la conception des modules mis en ligne la première

année. Elle s’appuie également sur des groupes de réunions qui ont rassemblé

| 68 | Les inégalités de genre au Kenya


le personnel chargé des cours virtuels et des groupes composés d’étudiants de certaines

institutions, qui ont permis de se pencher plus en avant sur des aspects spécifi

ques de leur pratique de l’apprentissage électronique.

L’étude comparative concernant les questions soulevées au cours de ces travaux

et les priorités spécifi ques au contexte africain s’inspire des ateliers de discussions

organisés au cours de la conférence internationale sur le genre, à l’université

d’Egerton. Les participants ont été invités à examiner les avantages que peut offrir

l’apprentissage virtuel en Afrique, ses diverses utilisations possibles, les problèmes

que poserait sa mise en place et les stratégies qui pourraient être mises en œuvre

pour les résoudre.

Discussion

Au cours de cette discussion, nous aborderons successivement quatre aspects de

l’utilisation de l’apprentissage virtuel par les étudiants non-traditionnels, en analysant

les avantages mais aussi les défi s qu’ils présentent, ainsi que les stratégies

qui peuvent être mises en place au niveau de la conception et de l’accès des cours

électroniques pour relever ces défi s et réaliser le potentiel qu’offre cette méthode

de formation.

Les deux premiers aspects concernés sont l’accès aux TIC et à Internet d’une

part, et le développement des compétences informatiques nécessaires d’autre part.

Il s’agit des deux questions que les participants des ateliers organisés à Egerton ont

désignées comme étant particulièrement sensibles dans le contexte africain.

Les deux autres aspects traités dans cet article sont d’ordre pédagogique. Le

premier concerne l’utilisation de l’apprentissage virtuel en tant qu’outil facilitant

et renforçant une approche collaborative et constructiviste de l’enseignement. Le

second porte sur des compétences plus « humaines », telles que la gestion du temps

et la culture générale nécessaire aux étudiants à l’heure d’endosser leur nouveau

rôle, avec les compétences qu’exigent en général l’apprentissage virtuel et l’utilisation

d’Internet. Ces questions pédagogiques n’ont pas été considérées comme

prioritaires lors des ateliers d’Egerton, ce qui refl ète les tendances soulignées par les

recherches menées dernièrement en Écosse par l’organisation eLearning Alliance

(Martin et Jennings, 2002), qui confi rment les résultats déjà avancés par Massy

(cité in ibid), selon lesquels les compétences techniques apparaissent généralement

comme la préoccupation la plus urgente lors des premières étapes de l’adoption

de l’apprentissage virtuel. La compréhension des processus de cet apprentissage, la

conception de l’environnement éducatif et le développement de stratégies appropriées

aux besoins des étudiants ne sont généralement pris en compte qu’une fois

les questions d’ordre technique résolues.

Partie 2 Éducation et apprentissage | 69 |


Les résultats de cette étude de cas confi rment que les problèmes techniques

ne sont pas isolés, et suggèrent qu’il est important de considérer aussi bien les diffi -

cultés techniques que pédagogiques inhérentes à la conception et à la mise en place

des cours virtuels, si l’on veut faire de l’apprentissage virtuel un outil qui favorise

l’accès à l’éducation des femmes en Afrique.

Accéder aux TIC pour accéder au savoir

Flexibilité et accessibilité sont sans doute les avantages de l’apprentissage virtuel

les plus souvent cités. Cette nouvelle méthode de formation est perçue comme un

moyen permettant de supprimer ou de limiter la présence physique exigée par les

cours traditionnels, et de mettre le savoir à la portée des individus dans les lieux

où ils peuvent se rendre tous les jours, que ce soit chez eux, au travail, à l’extérieur,

dans une bibliothèque ou dans un centre équipé des TIC (Ministère britannique de

l’Éducation, 1998).

De nombreux exemples montrent clairement que la fl exibilité est un critère

essentiel, pour les femmes en particulier. Des recherches conduites aux États-Unis

ont montré « qu’environ 75 pour cent des femmes se tournent vers l’apprentissage

virtuel d’abord pour le confort de pouvoir suivre des cours à distance, près du lieu

de travail ou du domicile » (Furst-Bowe, 2001 : 408). L’une des femmes interrogées

dans le cadre de l’enquête américaine a déclaré : « Ce type de programme me

permet d’optimiser le temps que je passe à la maison avec ma famille ». Ce commentaire

souligne que la possibilité de concilier études et responsabilités familiales

est très importante pour l’accès des femmes à l’éducation.

Ce sentiment est partagé par les personnes que nous avons interrogées. Cellesci

nous ont confi é qu’elles apprécient cette fl exibilité car elle leur permet d’intégrer

les études à leur mode de vie. La majorité des étudiantes sont des épouses et des

mères qui jonglent entre responsabilités familiales et travail à plein-temps. En effet,

40 pour cent d’entre elles ont désigné la fl exibilité en terme de temps, de rythme

et de déplacement comme étant l’un des avantages-clés offerts par l’apprentissage

virtuel. Les entretiens ont également révélé qu’elles étaient enthousiastes à l’idée de

pouvoir « choisir quand et où étudier » et « se connecter sur Internet à 2 heures du

matin si on le souhaite ».

Les étudiants d’Egerton ont eux aussi désigné la fl exibilité, et notamment

le fait de pouvoir suivre des cours à distance, comme étant l’avantage principal

de l’apprentissage virtuel dans le contexte africain. Les priorités majeures qu’ils

ont identifi ées sont : le travail de proximité et la possibilité de suivre des cours

au niveau local, là où les compétences font défaut, et de cibler les groupes marginalisés.

Les participants s’accordaient à dire que l’apprentissage virtuel peut contribuer

à l’autonomisation des femmes et les aider à surmonter les obstacles qui

| 70 | Les inégalités de genre au Kenya


freinent leur participation dans l’éducation et leurs progrès dans le monde universitaire.

Ils ont souligné que l’éloignement des centres éducatifs est un inconvénient

pour les femmes, en raison des lourdes responsabilités familiales que leur impose

une société où les rôles sont très marqués par le genre, et des restrictions physiques

liées à l’accouchement et à la maternité. Ces remarques viennent confi rmer les

résultats des évaluations concernant les cours sur le genre, la pauvreté et le développement,

dispensés depuis deux ans par le Centre d’études féminines de l’université

d’Egerton : il existe un besoin urgent de développer des programmes auxquels les

femmes peuvent accéder près de leur domicile tout en continuant de se consacrer

à leurs occupations familiales, telles que l’allaitement ou les tâches ménagères

(Odhiambo, 2004).

Cependant, ceux qui vantent la fl exibilité de l’apprentissage virtuel sous-estiment

souvent que cette fl exibilité pose problème. En effet, ceux qui ont besoin de

cette fl exibilité sont aussi ceux qui ont le plus de diffi cultés à accéder aux technologies

nécessaires pour pouvoir tirer profi t des avantages de l’apprentissage virtuel.

Même au Royaume-Uni, l’accès à Internet n’est pas universel, et le personnel

éducatif qui cherche à répondre aux besoins des personnes les plus démunies ne

peut l’ignorer. Les recherches conduites par l’association des universités du Nord-

Est de l’Angleterre en 2002 mettent en garde contre la fracture numérique qui est

en train de se produire au détriment de certains groupes de la population. De plus,

d’après les statistiques offi cielles pour la période juillet-septembre 2002, 54 pour

cent des foyers britanniques ne sont pas raccordés à Internet 2 . Nos propres recherches

montrent que cette question du raccordement et des coûts qu’il suppose est

importante car, comme nos résultats l’indiquent, la fl exibilité implique la possibilité

de pouvoir étudier chez soi. Bien que beaucoup aient accès à Internet depuis l’école,

moins de 10 pour cent peuvent se connecter sur leur lieu de travail. Pour celles

qui sont mariées ou qui ont des enfants (nombre d’entre elles les élevant seules),

l’accès à Internet offert par certaines institutions n’est pas toujours une alternative

viable en raison des diffi cultés liées à l’éducation des enfants. Ceci soulève par

ailleurs le problème des coûts liés au raccordement à Internet. D’après le rapport de

Price-Waterhouse Cooper (2000) établi suite à une enquête menée pendant deux

semaines auprès de notre groupe d’étudiants, « pouvoir se connecter à Internet

implique des coûts élevés, et il faut trouver un fournisseur d’accès moins cher. La

tarifi cation à la minute n’est pas avantageuse. Une alternative doit être envisagée ».

Par ailleurs, l’utilisation d’Internet à la maison est source de confl its de priorités

concernant le partage de l’ordinateur ou de la ligne téléphonique, notamment avec

les enfants qui ont besoin de l’ordinateur pour faire leurs devoirs. Ces problèmes

soulevés dans les questionnaires ont été identifi és comme étant des contraintes

majeures par ceux qui étudient chez eux.

2 http://www.statistics.gov.uk/pdfdir/intal202.pdf

Partie 2 Éducation et apprentissage | 71 |


En Afrique, rares sont ceux qui ont accès aux TIC à domicile. En revanche,

l’éducation des enfants peut s’avérer moins problématique car les structures familiales

sont étendues et les liens communautaires étroits. Par conséquent, l’accès

à Internet se fait davantage dans des centres éducatifs et/ou dans des cybercafés,

sans pour autant que cela masque le problème de l’accès aux technologies, qui est

d’autant plus criant dans les pays en développement. Perraton fait d’ailleurs remarquer

ceci :

« Les étudiants doivent avoir accès aux équipements nécessaires s’ils veulent

avoir des activités plus exigeantes d’un point de vue technologique

que de lire des livres […]. Tout équipement suppose une source de courant

[…] qui ne soit pas sans cesse interrompue pour que les ordinateurs

fonctionnent. Il faut aussi que l’industrie des services soit capable d’entretenir

cet équipement. Pour utiliser Internet, les étudiants ont besoin

d’un fournisseur d’accès et doivent être en mesure de faire face aux coûts

de connexion et de ligne, qui sont sans doute plus élevés dans le Nord

que dans le Sud en termes réels et par rapport aux revenus. Ces exigences

restreignent l’accès aux NTIC qui, au lieu de réduire l’écart, risquent de

le creuser davantage. » (2002 : 148)

L’ensemble de ces questions pertinentes dans le contexte africain ont été

abordées lors de l’atelier organisé à Egerton, en particulier celles liées aux coupures

de courant et à l’isolement des zones rurales qui, pourtant, sont celles qui pourraient

tirer le plus d’avantages de l’accès local à l’apprentissage. Aux problèmes

mentionnés par Perraton viennent s’ajouter ceux de la mauvaise qualité des services

fournis et de l’encombrement du réseau, qui ont été mis en évidence lors de

l’atelier. Le recteur de l’AVU a notamment insisté sur ces diffi cultés et sur le coût de

l’accès à Internet :

« Le problème principal que rencontrent les institutions africaines

aujourd’hui est le coût élevé de la bande passante, ce qui nuit à la connectivité

des pays africains, même si 48 satellites couvrent chaque centimètre

carré du continent ! Sur les 34 institutions partenaires de l’AVU,

seules neuf bénéfi cient d’une connexion Internet de plus de 128 kilooctets

par seconde (ko/s), qui est partagée par toute l’université. »

(Dzvimbo, 2004)

Étant donné l’ampleur de ces défi s, il est raisonnable de se demander si

l’apprentissage virtuel est approprié au contexte africain. On pourrait répondre

facilement à cette question en abandonnant cette méthode, mais ce n’est pas ce

qu’envisage l’AVU :

| 72 | Les inégalités de genre au Kenya


« L’utilisation de méthodes d’enseignement traditionnelles (particulièrement

les cours uniquement dispensés dans les établissements) ne permet

pas à elle seule de fournir un accès suffi sant aux formations modernes

qui sont essentielles aux étudiants de plus en plus nombreux, et qui

permettraient aux diplômés de participer à l’économie du savoir, enjeu

capital pour le développement économique des pays africains. L’un des

défi s majeurs de l’AVU est de mettre en place un modèle pédagogique

pour ses institutions partenaires, qui réponde aux besoins spécifi és cidessus.

» (Dzvimbo, 2004)

Une approche plus constructive consiste à considérer des stratégies qui prennent

en compte les défi s techniques sans les considérer comme insurmontables.

Ces stratégies doivent nécessairement inclure des mesures pratiques qui abordent

et résolvent les problèmes de l’accès à Internet et des coûts lors de la phase de conception

des programmes.

Comme nous l’avons précisé plus haut, dans le cadre de l’étude de cas qui

nous intéresse, la situation personnelle des participants engendre dans l’ensemble

des problèmes au niveau individuel et au sein de la famille. Ainsi, les stratégies

mises en œuvre prévoyaient certaines mesures telles que le prêt d’ordinateurs portables

ou la mise à disposition de guides conseillant les fournisseurs d’accès les moins

chers.

Selon les participants de la conférence d’Egerton, les stratégies entreprises

pour s’attaquer aux diffi cultés spécifi ques au contexte africain doivent comprendre

des structures et des politiques instituées aux niveaux national et régional. Des

mesures telles que l’amélioration de l’électrifi cation dans les zones rurales, la gestion

des coupures de courant et l’utilisation de générateurs de secours constituent

des initiatives cruciales qui permettraient de résoudre les problèmes de fourniture

électrique. D’autres mesures visant à améliorer l’accès même aux ordinateurs reposent

sur des initiatives telles que la suppression par le Gouvernement des taxes sur

le matériel informatique, la mise à disposition de moyens permettant d’acquérir des

ordinateurs portables et la facilité de crédit pour l’achat d’équipements rentables.

Les participants ont également fait valoir le rôle que peut jouer le secteur privé,

en assurant notamment la maintenance informatique et en offrant davantage de

fournisseurs d’accès qui proposent des tarifs plus abordables, afi n d’élargir l’étendue

du réseau.

Les participants de la conférence, tout comme le recteur de l’AVU, ont souligné

l’importance des économies d’échelle dans l’aspect fi nancier des défi s d’ordre

technologique. L’AVU estime qu’il est de son ressort d’atteindre ces économies

d’échelle, grâce à des partenariats avec des universités africaines toujours plus nombreuses

: « Nous travaillons dorénavant avec davantage d’universités sur les façons

Partie 2 Éducation et apprentissage | 73 |


dont nous pouvons nous regrouper afi n d’atteindre des économies d’échelles »

(Dzvimbo, 2004).

S’il est indispensable de prendre des mesures à grande échelle, d’autres stratégies

peuvent être adoptées au niveau de la conception de chaque cours virtuel, en

s’assurant par exemple qu’Internet ne soit pas leur unique support. L’apprentissage

virtuel ne se résume pas à la seule utilisation de l’ordinateur : il doit aussi inclure

d’autres supports dont des ressources papier et, même dans le cas de programmes

dispensés principalement en ligne, les participants doivent pouvoir travailler avec

et sans ordinateur. Ainsi, les contraintes liées à la connexion Internet et aux coûts

de celle-ci seraient atténuées, et les étudiants trouveraient cette méthode d’enseignement

plus facile d’utilisation, la plupart des personnes qui n’ont pas l’habitude

de se servir d’un ordinateur ayant des diffi cultés à travailler uniquement devant un

écran.

L’apprentissage virtuel peut être associé à d’autres méthodes d’enseignement.

C’est ce qu’on appelle l’apprentissage mixte. Les étudiants du programme de formation

initiale étaient d’ailleurs favorables à une combinaison de cours traditionnels

et virtuels, et l’AVU a pour sa part adopté une forme d’enseignement mixte pour

ses cours à distance qui a recours à la fois aux technologies et aux méthodes classiques.

Les décisions concernant l’apprentissage mixte ne doivent pas être prises au

moment où les cours sont dispensés, mais lors de la phase d’élaboration. Il est

important d’évaluer le rôle que jouera chaque méthode et la façon dont elles se

complèteront. La conception et la mise en place des cours seront en grande partie

infl uencées par ces décisions. Par exemple, si on décide de remettre aux étudiants

une copie papier des ressources utiles aux cours, ils n’auront pas à les télécharger sur

Internet, ce qui est parfois coûteux. Un des participants du programme de formation

initiale a d’ailleurs fait remarquer que « l’impression revient chère en termes

de papier et d’encre. Pourquoi ces ressources ne sont-elles disponibles qu’en ligne ?

On pourrait aussi avoir un exemplaire papier ».

Cette question est également vraie pour l’Afrique. Comme le souligne Perraton,

les expériences de l’apprentissage virtuel dans les pays en développement montrent

qu’une approche qui utilise la technologie pour « mettre en ligne les ressources en

amont, qui doivent ensuite être téléchargées par les professeurs en aval » ne fait que

déplacer les coûts du fournisseur vers l’élève (Perraton, 2002 : 145). Une telle utilisation

d’Internet ferait de l’apprentissage virtuel une approche distributive « par

le bas », méthode pour laquelle nombre de programmes d’enseignement à distance

ont été critiqués (Perraton, 2002 : 83). De plus, cette approche empêche d’exploiter

les avantages offerts par Internet tels que la communication entre élèves et professeurs,

et l’enseignement participatif et interactif.

| 74 | Les inégalités de genre au Kenya


L’apprentissage virtuel, un moyen de se former aux TIC

Parmi les compétences de base énumérées par le livre blanc du Ministère britannique

de l’Éducation 21st Century Skills, Realising Our Potential (Compétences du XXI e siècle

– Comment réaliser notre potentiel, DfES, 2003), les compétences informatiques arrivent

en troisième position. Dans le cadre du développement nécessaire de ces compétences,

l’apprentissage virtuel offre aux adultes qui reprennent une formation

l’opportunité d’acquérir des aptitudes qui sont aujourd’hui incontournables.

Souvent, les étudiants de l’enseignement supérieur estiment que c’est à l’université

d’assurer le développement des compétences informatiques qu’il devront

faire valoir sur le marché du travail (Morris et al., 2003). Pour ma part, je crois que

nous laissons de côté les femmes que nous voudrions intégrer à l’enseignement

pour adultes si nous ne cherchons pas des moyens qui leur permettraient de développer

leurs compétences informatiques, de rattraper leur retard par rapport aux

autres étudiants et d’éviter qu’elles soient incapables de répondre aux demandes

de la société de demain. Cette remarque s’applique aux femmes, mais aussi à l’ensemble

de la population active des pays en développement. L’Organisation internationale

du Travail (OIT) signale que :

« Selon le dernier Rapport sur l’emploi dans le monde, la révolution des

technologies de l’information et de la communication (TIC) se propage

à des vitesses différentes dans les pays riches et dans les pays pauvres, ce

qui provoque une fracture numérique qui ne cesse de s’agrandir. À moins

qu’on ne remédie rapidement à ces disparités, les aspirations en matière

d’emploi et le potentiel de productivité de millions de travailleurs dans

de nombreux pays en développement ne pourront pas se réaliser. Le

rapport précise que les pays en développement doivent envisager des

politiques fondamentales qui garantissent aux travailleurs l’accès aux

technologies, mais aussi à la formation et aux compétences qui permettent

de les utiliser. » (Bureau international du Travail, 2001)

Le Gouvernement britannique, tout comme l’OIT, considère les compétences

informatiques comme une passerelle qui permet d’améliorer les perspectives d’emploi.

Le rapport du BIT cite également d’autres avantages des TIC :

« Les TIC peuvent contribuer à l’objectif de réduction de la pauvreté,

non seulement car elles ont des retombées positives sur l’économie, mais

aussi parce qu’elles concourent à faire progresser l’accès aux soins de

santé, à l’éducation et à d’autres services d’utilité publique. Fournir une

assistance publique et/ou privée aux organisations communautaires en

vue d’offrir un accès adapté aux besoins des personnes démunies serait

un bon point de départ. » (Bureau international du Travail, 2001)

Partie 2 Éducation et apprentissage | 75 |


Par ailleurs, nos recherches révèlent que le développement des compétences

informatiques est également bénéfi que sur le plan personnel. Les étudiants du

programme de formation initiale valorisent considérablement le renforcement de

ces compétences car elles leur sont utiles aussi bien dans leur vie personnelle qu’à

l’école où, par exemple, ils se sentent plus à l’aise d’utiliser plus souvent l’ordinateur

avec les enfants.

S’il est important de développer les compétences informatiques, les diffi -

cultés qui en découlent ne doivent pas être sous-estimées. Bien que les adultes du

programme de formation initiale possédaient déjà quelques connaissances en la

matière, ils ont décrit l’apprentissage virtuel en termes de « baptême du feu ». Au

cours de la première année de cours, nous n’avions pas réellement évalué l’ampleur

de la tâche à laquelle les étudiants devaient s’atteler, ni n’avions prévu d’initiation

appropriée en début d’année. Or cette initiation est arrivée en tête des suggestions

d’amélioration des cours pour l’année suivante : 60 pour cent des élèves environ

ont recommandé que soient mis en place des cours d’initiation à l’interface Merlin

et à l’informatique en début du programme.

Il est donc apparu nécessaire d’intégrer une formation en informatique au

programme, particulièrement pour les adultes dont les compétences en la matière

peuvent être plus faibles et qui ont précédemment été en situation d’échec scolaire.

Le programme de formation initiale de professeurs-assistants pour les enfants de

moins de 16 ans a ainsi mis en place un module d’apprentissage informatique au

début de la deuxième année d’existence du cursus. Ce module consiste en une

période d’initiation de deux semaines, incluant six heures de cours d’informatique,

des travaux pratiques pouvant être effectués indépendamment et des ateliers de

soutien visant à accompagner les élèves dans leurs premières interactions en ligne.

L’impact positif de ce dispositif a été perçu aussi bien par les étudiants que par les

enseignants, ce qui lui a valu d’être pérennisé depuis.

Il est important que l’apprentissage informatique ne concerne pas uniquement

des connaissances générales, comme la gestion des dossiers, mais qu’il forme

aussi à l’utilisation de toutes les interfaces d’enseignement virtuel du programme.

En effet, naviguer et travailler sur des environnements peu familiers peut constituer

un obstacle pour les étudiants qui n’y sont pas convenablement préparés. Il est

essentiel que la première rencontre de l’étudiant avec l’interface d’apprentissage

soit une expérience encourageante.

Certains étudiants devront être encadrés tout au long du programme, ce qui

suppose que son coût doit inclure un soutien suivi, si l’on veut éviter que les compétences

techniques et le manque de confi ance en soi nuisent à la bonne participation

des adultes (Bennett et Marsh, 2003). Il faut qu’un soutien technique soit

assuré par une personne en mesure de fournir des réponses rapides et claires aux

| 76 | Les inégalités de genre au Kenya


questions des étudiants. Des cours de soutien individuels ou de groupe s’avéreraient

également utiles.

Ces mesures n’impliquent pas uniquement des coûts : elles doivent également

être adaptées à la conception pédagogique des cours, au temps que consacrent les

étudiants à leurs études ainsi qu’à leurs compétences. Les instructions doivent être

formulées d’une manière simple et claire, et structurées de façon à refl éter les étapes

que doivent franchir les étudiants au fur et à mesure des activités. Les activités ellesmêmes

devraient faire appel à des manipulations informatiques de base, et toute

opération plus complexe devrait être expliquée pas à pas, afi n d’assurer le développement

progressif des compétences informatiques.

L’apprentissage virtuel, une approche de l’enseignement collaborative

et constructiviste

Le recteur de l’Université virtuelle africaine affi che son engagement en faveur de

la promotion de méthodes qui permettent un enseignement en profondeur et

incluent « des approches constructivistes qui encouragent chez les étudiants la

modélisation, l’entraînement, la construction, l’articulation, la réfl exion, l’exploration

et des pratiques autonomes et réfl exives » (Dzvimbo, 2004).

Conformément aux principes du constructivisme social, le contexte social

recouvre une importance majeure dans le processus d’apprentissage traditionnel

des adultes, et des femmes en particulier. Les interactions sociales permettent d’entretenir

la motivation, de lever les obstacles et de renforcer la confi ance des participants

qui, dans une entreprise commune, donnent de nouvelles signifi cations aux

activités éducatives. Le contexte social et la collaboration sont des facteurs importants

de l’apprentissage, aussi bien dans les salles de cours que sur Internet. En

effet, des preuves montrent qu’ils sont encore plus indispensables à la motivation

et à l’implication des étudiants isolés et indépendants. Les étudiants du programme

de formation initiale ont déclaré qu’ils aimaient avoir le sentiment d’étudier avec

d’autres étudiants, de dépasser l’isolement lié à l’apprentissage à distance et de se

sentir partie intégrante d’une communauté virtuelle, malgré l’éloignement physique

des autres membres. Ils étaient donc favorables à l’idée « d’étudier avec

d’autres personnes sur Internet, même si elles ne sont pas en face [d’eux]».

Les recherches menées aux États-Unis ont montré que « lorsque les instructeurs

conçoivent les cours en prévoyant peu d’interactions, ou sans prêter assez

d’attention aux étudiants, ils peuvent rebuter les étudiants ou les désengager du

processus d’apprentissage » (Furst-Bowe, 2001). Lors de la conférence d’Egerton,

les intervenants ont identifi é la communication, l’interaction et la collaboration

comme étant des opportunités essentielles qu’Internet peut apporter à l’apprentissage

à distance en Afrique. D’autres articles présentés à l’occasion de la conférence

Partie 2 Éducation et apprentissage | 77 |


suggèrent que ces facteurs sont particulièrement appréciés des femmes, et qu’ils

devraient être intégrés en priorité dans le cadre d’une conception de cours virtuels

soucieuse du genre.

De plus, les opportunités de communication qu’offre Internet peuvent être

exploitées en vue de renforcer la contribution des femmes aux débats et de les

placer sur le même pied d’égalité que les hommes. L’enseignement virtuel peut

donner plus de poids aux groupes minoritaires ou défavorisés et les encourager à

prendre part aux discussions. La communication au travers d’écrans d’ordinateurs

rend les différences de sexe, de race, d’âge et de revenus moins évidentes et donc

moins importantes. De fait, ceux qui se sentent intimidés par leur « différence »

dans des relations face-à-face, se sentent rassurés par l’anonymat relatif de la virtualité,

et peuvent exprimer leurs opinions plus facilement que dans une salle de classe

traditionnelle (Furst-Bowe, 2001).

Cependant, pour réussir à promouvoir la communication par l’apprentissage

virtuel, certains problèmes doivent être traités avec sérieux dès la phase de conception

des cours. Comme nous l’avons vu, les étudiants non-traditionnels ne possèdent

pas de compétences informatiques très solides. Au début, la communication

virtuelle peut les mettre mal à l’aise et ils peuvent avoir des diffi cultés à considérer

leurs camarades comme de réels individus. Les étudiants peuvent douter de la qualité

d’une communication par courriers électroniques ou conférences, et se sentir

vulnérables en formulant leurs pensées sur des forums de discussions, en raison de

la « permanence » relative de l’écrit. En effet, les commentaires individuels exprimés

en classe sont éphémères et oubliés au fi l de la discussion. Mais le format textuel

de la plupart des conversations électroniques fi xe les contributions de chacun et les

rend visibles aux yeux de tous pendant toute la durée de la communication, ce qui

peut être ressenti comme une menace sans l’instauration préalable de liens communautaires

et d’une confi ance entre les étudiants.

Par ailleurs, les contraintes de temps signifi ent que si la communication

électronique est volontaire et encouragée, mais qu’elle reste périphérique, elle

n’entraîne que peu d’adhésion (Perraton, 2002 : 145). Pour qu’une collaboration

électronique pertinente se mette en place, il ne suffi t pas de dire aux étudiants que

c’est « une bonne chose ». Pour qu’ils en comprennent l’intérêt et se donnent la

peine d’y participer, la conversation doit être intégrée à l’ensemble de la conception

pédagogique dès le départ.

Telle est l’approche adoptée par le programme de formation initiale.

L’interface d’apprentissage virtuel Merlin donne aux étudiants la possibilité d’interagir,

de collaborer et de se soutenir mutuellement en-dehors du cadre restrictif

des cours hebdomadaires ou bimensuels. Les discussions en ligne sont un élément

précieux du processus d’apprentissage, même si les cours sont d’abord dispensés

| 78 | Les inégalités de genre au Kenya


en classe : encouragées par les professeurs, elles font partie intégrante de chaque

module et permettent de consolider les connaissances acquises en classe, d’approfondir

les questions abordées, de partager les ressources de chacun et de développer

de nouvelles compétences (comme citer des sources pour étayer un argument, par

exemple). À cette fi n, tous les moyens de communication et de création de groupes

qu’offre l’interface d’apprentissage virtuel sont intégralement exploités. Les options

courriers électroniques et conférences permettent de contacter directement professeurs

et camarades. Les étudiants sont aussi encouragés à utiliser les options « Qui

est en ligne ? 2 » et « Qui est qui 3 », spécifi ques à l’interface Merlin, pour les aider à se

sentir moins seuls, poser des questions ou tout simplement discuter entre eux.

Ces options axées sur la construction communautaire et les efforts visant à

créer un groupe virtuel basé sur la confi ance et la coopération ne sont pas périphériques

à l’utilisation d’Internet comme outil d’une expérience éducative de qualité.

Lorsque nous avons interrogé les étudiants quant aux aspects les plus gratifi ants

de l’apprentissage virtuel, la plupart d’entre eux ont cité les possibilités de soutien

mutuel et d’interactions sociales : « Nous pouvons discuter en ligne, nous entraider

et nous motiver » ; « Le soutien mutuel et l’amitié que nous avons développés sont

ce qu’il y a de plus précieux ».

L’apprentissage virtuel, un outil pour acquérir de nouvelles compétences

Il y a quelques années, les participants d’un forum de discussion affi rmaient que

l’apprentissage virtuel n’était destiné qu’aux « étudiants éprouvés », et qu’il devait

être utilisé uniquement par les étudiants de troisième cycle possédant des techniques

d’études approfondies. Bien qu’une telle affi rmation ne puisse être ignorée, la

prendre pour argent comptant serait une solution de facilité, une excuse qui priverait

les étudiants adultes des avantages qu’offre cette méthode d’enseignement,

parmi lesquels la possibilité et la nécessité de développer les techniques d’études

qui leur font justement défaut, et qui seront utiles à leur formation et à leur vie

professionnelle futures.

Robert Hawkins, au nom de l’Institut de la Banque mondiale, déclare :

« Aujourd’hui, le réseau international a besoin d’une main d’œuvre qui

sache utiliser les technologies permettant de gagner en productivité et

en créativité, et notamment procéder à l’analyse des informations, processus

qui consiste à trier les données pertinentes, savoir comment les

2 Les étudiants peuvent voir qui est connecté en même temps qu’eux.

3 Chaque membre a sa propre page d’accueil et est encouragé à y poster informations et coordonnées

personnelles, photos et fi chiers audio. Cette page est optionnelle mais elle permet en

général aux étudiants d’apprendre à se connaître et de construire une identité de groupe.

Partie 2 Éducation et apprentissage | 79 |


atteindre, les comprendre, les contextualiser et les communiquer aux

autres. De plus, les employeurs attendent de leur personnel qu’il ait les

compétences nécessaires pour collaborer, travailler en équipe et partager

l’information à travers le réseau international, soit, en d’autres termes,

analyser les données à partir d’une perspective multidisciplinaire. Les

travailleurs doivent avoir des connaissances qui les rendent fl exibles et

capables d’apprendre rapidement dans un environnement dynamique

en perpétuelle évolution. Ils doivent «apprendre à apprendre» et avoir la

capacité d’assimiler rapidement de nouvelles compétences. » (Hawkins,

2002)

Ces remarques valent également pour le continent africain. D’après le Dr

Subbiah Arunachalam (2002), président de la Fondation pour la recherche M S

Swaminathan, la pénurie d’accès à Internet dont pâtissent les scientifi ques des pays

en développement est en passe de créer une nouvelle forme de pauvreté : la pauvreté

de l’information. Développer l’accès à Internet leur permettrait d’accéder aux

multiples ressources qu’offre le réseau. Mais, comme le laisse entendre Hawkins,

l’accès à l’information n’est qu’une pierre de l’édifi ce, et nous devons tous être des

consommateurs de savoir avisés :

« La principale diffi culté à laquelle se heurte l’éducation aujourd’hui

n’est pas l’accès à davantage d’informations. En réalité, le défi que doivent

relever les étudiants est de faire sens de la quantité des ressources

dont ils disposent. Dans le contexte de l’explosion de l’information, il

s’agit de donner aux étudiants les capacités et les méthodes qu’exige la

gestion de ce fl ux gigantesque d’informations. » (Garrison et Anderson,

2003 : 11)

Il ne fait aucun doute que l’apprentissage électronique exige que les participants

développent ces nouvelles aptitudes, et les exigences concernant les femmes

en particulier impliquent souvent qu’elles aient auparavant acquis des compétences

tout au long de leur vie, à travers les nombreuses responsabilités et tâches

familiales, voire les emplois à temps partiel ou à temps plein qu’elles assument. La

participation des femmes à l’apprentissage virtuel peut les aider à adapter la gestion

du temps et le sens des priorités aux exigences requises par l’enseignement à distance

et l’utilisation d’Internet.

À ces nombreuses compétences s’ajoute la nécessité d’adopter un rythme de

travail fl uide et cyclique qui n’existe pas dans les structures scolaires traditionnelles.

Nos recherches ont montré que certains étudiants apprécient la fl exibilité de l’apprentissage

virtuel car elle leur permet de rythmer et de gérer leurs études et de

revenir sur les points qui leur posent des diffi cultés : « On peut avoir une deuxième

chance » ; « L’intégralité du module A est disponible en ligne, ce qui nous permet

| 80 | Les inégalités de genre au Kenya


d’évaluer clairement la charge de travail, de s’organiser et de choisir quel chapitre

aborder en premier, sans les contraintes scolaires habituelles ». Cependant, d’autres

étudiants ont éprouvé des diffi cultés à gérer leur temps et à s’adapter à l’autonomie

et à la responsabilité induites par l’apprentissage à distance. Habitués aux cours

dirigés par un professeur qui leur impose des délais, ils éprouvaient le besoin d’un

encadrement plus strict : « On nous a dit de réaliser le module à notre rythme jusqu’au

29 août… Comme nous n’avions pas de délai, nous n’avons pas fait le travail.

Il faut savoir se discipliner pour travailler à son rythme ».

Certains étudiants ont eu l’impression, au départ, qu’ils ne pouvaient pas

avancer sans l’aide d’un professeur, et se plaignaient de devoir « attendre les réponses

aux questions lorsque le professeur n’était pas en ligne au même moment », ou

« d’attendre trop longtemps pour que les copies soient corrigées ». Les professeurs

se sont eux aussi plaints de l’exigence des élèves qui attendent une réponse immédiate

: « L’apprentissage virtuel tend à fournir un service 24 heures sur 24. Les étudiants

s’attendent à ce qu’on leur réponde instantanément, comme si nous étions

des ordinateurs et non des êtres humains ».

Cette dépendance envers le professeur illustre bien que l’apprentissage virtuel,

méthode d’enseignement qui demande aux étudiants d’être davantage

« autonomes, motivés et de fournir plus d’efforts que lorsqu’ils sont en classe »

(Furst-Bowe, 2001), doit relever des défi s qui dépassent le cadre des compétences

ordinaires. De nombreuses sources montrent que les adultes qui reprennent une

formation « traînent » souvent derrière eux une expérience scolaire négative, qui

engendre un manque de confi ance en soi, la peur d’être évalué ou la crainte de se

tromper. Or leurs doutes ne vont pas s’estomper parce qu’ils participent à un programme

à distance, car « l’interface d’apprentissage virtuel n’est pas simplement un

nouvel environnement plus complexe que les autres, mais un nouvel espace d’enseignement

et d’apprentissage. La technologie à elle seule ne suffi t pas à améliorer

ces processus » (Alexander et Boud, 2001 : 4).

Certaines stratégies peuvent être utiles aux problèmes de dépendance et de

gestion du temps et du travail. Il est nécessaire d’intégrer une formation dans ce

domaine aux programmes d’apprentissage virtuel destinés aux adultes. Mais surtout,

il est primordial d’identifi er clairement l’objectif de chaque « module électronique

» et « non-électronique » du programme, et ce dès sa phase d’élaboration. Par

exemple, les étudiants pourraient se servir d’Internet uniquement pour rechercher

des informations, communiquer et interagir, tandis que d’autre tâches, telles que

la lecture ou l’écriture, pourraient être effectuées sans ordinateur, ou du moins sans

l’aide d’Internet. Identifi er avec précision les différents aspects d’un cours permet

aux professeurs de guider les étudiants sur la manière dont ils doivent structurer

leur travail et gérer leur temps, et de résoudre les problèmes liés à un accès Internet

limité. S’ils savent clairement comment organiser leur travail et distinguer les tâches

Partie 2 Éducation et apprentissage | 81 |


à effectuer en ligne ou hors ligne, les étudiants seront moins dépendants de leurs

professeurs pour déterminer ce qu’ils doivent faire et quand.

Conclusion : l’apprentissage virtuel, un moyen d’encourager les

femmes adultes à se former

Cet article s’est efforcé de répondre à la question de savoir si l’apprentissage virtuel

est un instrument utile à l’accès des femmes africaines à l’éducation. Nous avons

exploré les avantages mais aussi les défi s que cette méthode présente. En partant de

notre expérience auprès des femmes adultes qui suivent une formation dispensée

par l’université de Hull, nous avons suggéré des stratégies qui pourraient avoir toute

leur place dans des initiatives similaires qui seraient mises en place dans les pays

du Sud.

Nous avons vu que les questions d’ordre technique mais aussi pédagogique

devaient être abordées, de l’accès aux ordinateurs et à Internet, en passant par le

renforcement des compétences informatiques adéquates jusqu’à la mise en place

de méthodes interactives et collaboratives et le développement de techniques d’apprentissage

pertinentes. Nous avons montré, exemples à l’appui, que « la bonne

gestion des interfaces d’apprentissage peut améliorer l’expérience des étudiants,

comme le prouvent de nombreux témoignages d’étudiants et de professeurs »

(Morris et al., 2003). Parallèlement, nous avons démontré qu’afi n que les stratégies

élaborées viennent à bout des problèmes, ces derniers ne devaient pas être abordés

au fur et à mesure du programme mais dès le début, au moment de sa conception.

Au fi l de la discussion, le besoin d’identifi er le rôle spécifi que de l’apprentissage

virtuel par rapport aux autres éléments de l’ensemble du programme est

apparu comme une question récurrente en ce qui concerne l’élaboration des cours.

Il s’agit en effet d’une nécessité importante si l’on veut garantir que les cours en

ligne, en classe et le travail personnel qui composent un apprentissage mixte soient

complémentaires, et si l’ont veut que les attentes des étudiants soient satisfaites et

les diffi cultés qu’ils rencontrent surmontées. Il n’existe cependant pas d’approche

unique. L’usage que décide de faire un professeur de la technologie et d’Internet

dépend de sa propre compréhension de l’éducation et de ses points de vue :

« Internet est une sorte de test de Rorschach de la philosophie éducative.

D’aucuns le considèrent comme un moyen de donner des instructions,

tandis que d’autres y voient une immense base de données à la disposition

des étudiants. Pour ma part, Internet est un nouvel instrument

de construction, une nouvelle opportunité qui s’offre aux étudiants

de débattre, partager et construire ensemble. » (Garrison et Anderson,

2003 : 39)

| 82 | Les inégalités de genre au Kenya


Toutes ces méthodes d’apprentissage virtuel peuvent contribuer à améliorer

l’expérience des adultes en matière de formation. Il ne fait aucun doute que de

nombreuses formes d’apprentissage virtuel permettent de travailler à son rythme et

offrent de opportunités de réfl exion, ce que les adultes qui manquent de confi ance

en eux ou qui sont plus lents apprécient particulièrement. D’autres programmes

voient en l’apprentissage virtuel un moyen de renforcer l’indépendance des étudiants

et les invitent à consulter Internet pour leur intérêt personnel. Les étudiants

adultes sont traités comme des adultes : ils sont autonomes et libres de choisir les

points qu’ils veulent approfondir. D’autres cursus mettent en avant le potentiel

collaboratif d’Internet et recourent à l’apprentissage virtuel pour les opportunités

d’éducation participative qu’il présente.

Le véritable enjeu est de comprendre qu’un apprentissage virtuel effi cace qui

encourage les adultes à se former n’est pas qu’une simple question de complexité

technique visant à instaurer un vaste environnement éducatif et communicatif. Il

s’agit davantage d’élaborer des cours dont la conception et la mise en place sont

claires, afi n de développer des programmes qui exploitent les différentes façons

dont l’apprentissage virtuel peut répondre aux besoins des adultes, s’adapter aux

défi s inhérents à leur formation, inclure des méthodes d’enseignement qui leur

sont spécifi ques et faciliter celles qui sont les plus effi caces.

Bien entendu, de nombreux facteurs liés au contexte font qu’une expérience

vécue dans une situation donnée ne peut être appliquée directement à une autre :

l’approche choisie doit donc être fonction du contexte. Nous devrions prendre en

compte les conseils avisés de Govinda Shrestha :

« […] tant que les expériences seront menées auprès de petits groupes

d’universitaires dans des pays à la pointe de la technologie, il est fort

peu probable que les résultats soient applicables aux besoins criants en

matière d’apprentissage à distances des pays qui accusent un retard technologique.

» (Shrestha, 1997)

Toutefois, certains principes sont valables quel que soit le contexte. Nos travaux

ont montré que ni les avantages ni les inconvénients de l’apprentissage virtuel

ne peuvent être pris pour argent comptant. Si la vocation de cette méthode d’enseignement

est de promouvoir la participation, la conception des cours doit être axée

sur l’éducation et le développement, et non sur la technologie. Il est essentiel de

garder à l’esprit les besoins et la situation des étudiants lorsque les cours sont conçus

et instaurés. Telle est la philosophie qui devrait sous-tendre l’utilisation de l’apprentissage

virtuel par les adultes, et qui nous sera d’une aide précieuse pour identifi er

les stratégies appropriées au contexte spécifi que dans lequel nous évoluons.

Partie 2 Éducation et apprentissage | 83 |


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Stephenson J. (sous la direction de), Teaching and Learning Online: Pedagogies

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20 octobre 2003.

Partie 2 Éducation et apprentissage | 85 |


Résumé

5

Les groupes d’entraide : un véhicule idéal

pour l’éducation des femmes

Marion W. Mutugi

Le concept des groupes d’entraide a initialement été développé par des femmes des zones

rurales du Kenya. Cette initiative leur permet de disposer d’argent liquide pour répondre

à des situations d’urgence, ou pour contribuer au fi nancement de certains événements

(mariages ou funérailles par exemple). La composition, la gestion et le caractère informels

de ces groupes en font une plateforme d’éducation par les pairs qui permet d’identifi er les

problèmes liés au développement local et de mettre en place des mesures visant à réduire la

pauvreté. Cet article porte sur une organisation communautaire du district de Kirinyaga,

qui rassemble les membres d’une centaine de groupes d’entraide et rend possible leur interaction,

tout en créant une plateforme de formation pour les femmes dans les domaines

de l’agriculture, de la santé, de l’éducation et du micro-entreprenariat. L’effi cacité de cette

organisation en tant que forum d’apprentissage pour les femmes dans les secteurs de l’agriculture,

des sciences, des technologies et de l’entreprenariat fait ici l’objet d’une présentation

et d’une analyse.

Introduction

L’objectif de cette étude est d’évaluer l’effi cacité des groupes d’entraide en tant

que plateformes d’avancée des femmes dans les sciences et les technologies. Katz

et Bender (1976) donnent une défi nition exhaustive du groupe d’entraide (cité in

Katz, 1981) :

« Le groupe d’entraide est une structure de petite taille créée volontairement

dans un but de solidarité et d’accomplissement d’un objectif

défi ni. Il est généralement composé de pairs qui se rejoignent pour s’apporter

une aide mutuelle en vue de répondre à un besoin commun, de

Partie 2 Éducation et apprentissage | 87 |


surmonter un handicap ou un problème et d’initier un changement social

et/ou personnel voulu. Les fondateurs et les membres de ces groupes

estiment que les institutions sociales existantes ne répondent pas (ou ne

peuvent pas répondre) à leurs besoins. Ils encouragent les interactions

sociales directes et l’appropriation des responsabilités personnelles par

tous les membres du groupe. Ils apportent un soutien matériel mais aussi

moral, en se «centrant sur la tâche» et en prônant une idéologie ou des

valeurs grâce auxquelles les membres peuvent développer et renforcer

leur identité personnelle. »

La formation d’un groupe d’entraide est donc le fruit d’une réaction spontanée

à l’expérience commune d’une situation indésirable. Cette initiative leur permet de

s’emparer des problèmes qui les touchent et de chercher des solutions qui s’appliquent

aussi bien à l’individu qu’au groupe. Katz décrit clairement la progression

de ce processus à travers les phases de désespoir, de consensus, d’engagement et de

création du groupe.

Nayar et al. (2004) et Zola (1979) se sont penchés sur l’histoire des groupes

d’entraide. Les premiers se seraient développés au XIX e siècle dans les pays industrialisés

d’Europe et dans l’Amérique des pionniers. Dans l’Europe victorienne, la

création des groupes a été déclenchée par le déclin des structures sociales, qui a

conduit à l’augmentation des taux de pauvreté, de morbidité et de natalité parmi les

populations défavorisées. Ces groupes se consacraient essentiellement au secteur de

la santé et épaulaient les personnes se trouvant en situation diffi cile, telles que les

malades en phase terminale ou les personnes âgées, comblant ainsi un besoin qui

n’était plus pris en compte par les services sociaux et sanitaires. Aux États-Unis, ces

groupes sont nés de l’immigration vers le Nouveau monde, alors que les arrivants

se sont retrouvés dans un environnement étranger, sans services sociaux pour les

aider à survivre. Ils se sont donc tournés les uns vers les autres en vue de former des

groupes dont les membres partageaient les mêmes caractéristiques sociales telles

que la race, la religion, le pays d’origine, mais sans distinction de sexe ni d’âge. Ils

assuraient principalement certains services à vocation sociale tels que les rites funéraires

ou bien encore le crédit.

En Asie, la philosophie de l’auto-développement prônée par Gandhi a servi

de cadre à la constitution de groupes d’entraide en Inde et au Bengladesh, dont

la tâche principale était de réduire la pauvreté grâce à des activités rémunératrices

qui leur permettaient d’accéder à l’autonomie économique. Ces associations sont

progressivement devenues des coopératives à vocation commerciale à part entière,

dotées de systèmes d’épargne et de crédit. Elles s’adressent directement aux femmes

et étaient composées, dans les années 90, à 85 pour cent de femmes environ. Leurs

activités étaient orientées vers la production et la création de revenus. Ces groupes

| 88 | Les inégalités de genre au Kenya


se sont récemment tournés vers le soutien social, notamment en raison de la pandémie

du VIH/sida.

Au Kenya, le concept des groupes d’entraide a vu le jour dans les zones rurales

à l’initiative des femmes, dont l’objectif était l’autonomisation sociale et économique.

Les adhésions étaient souvent fonction de la proximité résidentielle ou des

liens familiaux. Par la suite, le recrutement, souvent mixte, s’est trouvé lié aux activités

économiques ou de développement. Au sein des groupes mixtes, les femmes

ont tendance à être tenues à l’écart des responsabilités, exception faite des postes

de trésorerie qui sont presque toujours tenus par elles. Quant aux groupes développant

des activités sportives ou théâtrales, ils se composent essentiellement de

jeunes membres et se caractérisent par une prédominance masculine, aussi bien au

niveau des adhérents que des membres du bureau.

Les premiers groupes étaient composés de femmes et avaient pour activité principale

la constitution d’épargne et le crédit. Ils étaient surnommés les « manèges ».

Les groupes plus récents sont davantage cohésifs et tendent à s’orienter vers des

activités liées au développement, telles que l’achat d’ustensiles domestiques, de

vêtements (lessos ou pull-overs), de toits de tôle ou de citernes, ou bien la construction

de latrines et de W-C. En outre, les groupes d’entraide constituent la principale

plateforme d’éducation pour les femmes au niveau local, grâce à l’organisation et

à la cohésion sociale qu’ils mettent en place, à l’importance qu’ils attachent à l’infl

uence des pairs et à la compétition saine qui existe entre leurs membres.

Cependant, on peut reprocher aux groupes d’entraide leur tendance à être

peu communicatifs quant à leurs délibérations, voire réticents à partager leurs expériences,

ce qui les conduit à l’isolement même les groupes géographiquement proches,

et de fait, à une pénurie d’idées neuves. Dans nombre de cas, cette pénurie

rend rapidement les membres du groupe apathiques, particulièrement une fois

comblées les attentes de chacun, comme l’acquisition d’une citerne par exemple.

Cette apathie conduit à son tour à la désintégration du groupe. Afi n de surmonter

leur isolement, les groupes doivent tisser des liens entre eux. Ceci permettrait aux

groupes appartenant à la même zone géographique, et probablement à la même

catégorie socioéconomique, de partager les initiatives qu’ils ont déjà testées et mises

en place. Dans le but de renforcer ces liens, il est important que ces groupes aient

un point de convergence, une organisation qui les rassemble et leur permette de

communiquer entre eux.

C’est dans cette optique qu’a été créée l’Association pour le développement

des femmes de Ndia (Ndia Integrated Women Development Association – NIWDA),

organisation communautaire (OC) qui rassemble plusieurs groupes d’entraide.

L’objectif de la NIWDA est d’établir des liens entre les groupes membres, afi n qu’ils

partagent leurs bonnes pratiques dans les domaines de l’agriculture, de la santé, de

Partie 2 Éducation et apprentissage | 89 |


l’éducation et du micro-entreprenariat, encourageant ainsi des activités favorisant

la lutte contre la pauvreté, particulièrement pour les femmes des zones rurales.

Supports et méthodes

Ndia est une division administrative du district de Kirinyaga, dans la province centrale

du Kenya. Essentiellement agricole, cette zone a pour activité économique

traditionnelle l’agriculture de rente (café et thé). On y trouve également des cultures

vivrières telles que le riz, le maïs et le haricot. Le cheptel exploité se compose

principalement de bétail laitier. Ce secteur a été mis en diffi culté par l’effondrement

des points de vente traditionnels comme les coopératives crémières. Suite à la chute

des cours du café et, dans une moindre mesure, du thé, certaines cultures horticoles

se sont développées, telles que les tomates ou les haricots verts. En dépit du vaste

potentiel agricole de Ndia, le rythme du développement a été freiné voire inversé

au cours des dix dernières années, en raison de la dépendance envers les cultures

de rente comme principale activité économique. C’est dans ce contexte que nos

recherches ont été conduites.

La NIWDA a été fondée en 2002 en tant qu’organisation communautaire

dirigée par des femmes, dans l’objectif de constituer une plateforme pour l’éducation

des femmes qui encourage le développement mais aussi la réduction de la

pauvreté. Son bureau est composé de 16 membres, qui ont été élus sur la base de

leurs qualités à assumer des postes à responsabilités dans au moins trois autres organisations

telles que des églises, des groupes d’entraide, des écoles ou des coopératives.

Ces 16 femmes d’âge, d’éducation et de religion neutres sont issues des quatre

cantons que compte Ndia. Les groupes d’entraide sont présentés à l’association par

les membres du bureau puis, une fois affi liés suite à leur demande, ils peuvent tirer

parti et partager des informations grâce au réseau qui relie les groupes membres. Les

groupes intègrent l’organisation sans distinction de genre concernant leurs membres,

tant que leur intérêt se porte prioritairement sur l’agriculture, la santé, l’éducation

ou le micro-entreprenariat. Le schéma n°1 refl ète la structure de la NIWDA.

Aujourd’hui, plus d’une centaine de groupes a rejoint la NIWDA, dont les

membres sont d’âge et de sexe divers et les objectifs et activités variés. Une préférence

est accordée aux groupes qui mènent des activités économiques ou de développement,

par opposition aux groupes qui se consacrent exclusivement à l’aide

sociale. Toutefois, comme le montre le tableau 1, deux tiers des groupes affi liés à la

NIWDA ont une activité initiale à vocation sociale, 15 pour cent ont une activité

économique tandis que les autres affi chent des objectifs très variés.

| 90 | Les inégalités de genre au Kenya


Schéma n°1 : structure de la NIWDA

Chaque mois, des réunions sont organisées par les membres de l’organisation

dans les quatre localités de Ndia. Il s’agit de forums ouverts qui permettent aux

membres du groupe qui les accueillent de dispenser une formation sur un thème

choisi. Des participants d’autres groupes sont bien entendu invités à partager leurs

expériences sur le sujet abordé.

Tableau 1

Activités initiales des groupes d’entraide affiliés à la NIWDA

Types d’activité %

Sociale : manèges, enterrements, frais d’hospitalisation, repas de Noël 62

Économique : élevage de chèvres, marchés, transport en vélo (boda boda) 15

Voisinage : bidonvilles, sécurité 8

Clans : résolution de confl its, adjudication des terres 5

Divertissement : théâtre, acrobaties 3

Accès à l’eau, origines communes 2

Autre 5

Partie 2 Éducation et apprentissage | 91 |


Chaque groupe d’entraide est censé envoyer un représentant lors des réunions,

qui à son retour, formera les autres membres du groupe. Une fois qu’ils se

connaissent, les membres de différents groupes sont encouragés à interagir et à

dialoguer en dehors du cadre de la NIWDA.

Résultats

Des programmes ont été mis en œuvre par la NIWDA dans les quatre domaines

décrits ci-dessous.

Agriculture

La prédominance agricole de la division de Kirinyaga était une préoccupation

majeure pour les membres de ce programme, d’autant plus que le cours des cultures

traditionnelles de café et de thé avait chuté. Le programme devait être axé sur des

cultures et des élevages considérés comme typiquement « féminins », de façon à ce

qu’il n’y ait aucune compétition avec les hommes dans la gestion et la commercialisation

des produits, et pour renforcer l’autonomisation des femmes. C’est dans cette

optique que la culture de bananes et l’élevage de chèvres laitières ont été retenus,

ces activités étant généralement sous la responsabilité des femmes. Par la suite, il a

été décidé que seules des variétés génétiquement améliorées seraient introduites.

Les bananes développées à partir de cultures tissulaires ont été choisies pour

leur résistance aux parasites et leur maturation synchronisée. Des plants de bananiers

ont été commandés et achetés par l’intermédiaire des groupes d’entraide.

Quand le volume de production dépasse la demande locale, les groupes commercialisent

le surplus dans les zones urbaines.

Concernant le bétail, la chèvre alpine a été choisie car de nombreux lopins de

terre ont une surface réduite qui supporte mal le cheptel laitier. Les groupes acquièrent

un bouc reproducteur qu’ils accouplent avec les chèvres locales pour engendrer

une progéniture génétiquement améliorée, qui est élevée jusqu’à la troisième génération

pour produire des chèvres laitières. Afi n d’éviter tout croisement consanguin,

les boucs sont renouvelés à chaque génération. Les boucs reproducteurs sont

ensuite échangés entre les différents groupes qui conduisent la même activité.

Pour soutenir ces programmes, la NIWDA a travaillé en collaboration avec

l’université d’agriculture et de technologie Jomo Kenyatta (JKUAT), l’Institut pour

la recherche agricole du Kenya (Kenya Agricultural Research Institute – KARI) et le

Ministère de l’Agriculture, qui ont entre autres fourni des données scientifi ques.

Par ailleurs, des formations sur la gestion des cultures fruitières, l’élevage et les

| 92 | Les inégalités de genre au Kenya


avantages des variétés améliorées sont assurées lors des réunions mensuelles, à la

demande des participants.

Santé

Les programmes de santé instaurés par la NIWDA se veulent à la fois préventifs

et thérapeutiques, et privilégient la médecine naturelle et les produits locaux en

particulier. L’organisation assure des formations concernant les bienfaits de l’utilisation

des céréales et des légumes afi n d’inverser la tendance actuelle qui est à la

dépendance aux produits industriels considérés comme « modernes ». L’utilisation

de remèdes naturels, disponibles localement et abordables, est également encouragée.

Les habitants qui ont des connaissances sur ce type dedecine jouent un

rôle important dans le bon déroulement du programme.

La NIWDA traite également des problèmes liés à la pandémie de VHS/Sida,

dans le but d’atteindre et de maintenir un niveau élevé de prévention et de sensibilisation,

notamment en dépistant les personnes infectées, en les aidant à accepter

la maladie et en créant un environnement favorable à leur insertion dans la communauté.

Le Centre international sur la physiologie et l’écologie des insectes (ICIPE),

l’organisation Maendeleo ya Wanawake, les Ministères de la Santé et de l’Agriculture

ainsi que de nombreuses ONG travaillent de concert avec la NIWDA dans le

cadre de ce programme en mettant ressources, main d’œuvre et matériels à disposition.

Éducation

À travers ce programme, la NIWDA assure des formations concernant les droits

civiques, les droits fondamentaux et les droits de la femme et de l’enfant. Ce programme

s’avère particulièrement utile au district de Kirinyaga, tristement célèbre

pour sa violence domestique et ses confl its liés à la possession des terres. Un pan

important de ce programme est d’ailleurs consacré aux confl its de territoires parmi

les populations des bidonvilles installés à proximité des centres urbains. Plusieurs

femmes membres de la NIWDA ont également reçu une formation parajuridique,

ce qui leur permet de pouvoir intervenir rapidement si nécessaire.

Si ce programme était au départ considéré avec méfi ance par les hommes, qui

pensaient qu’éduquer les femmes sur leurs droits entraînerait des confl its sociaux,

il bénéfi cie à présent d’une forte popularité, au point que les administrations et

les forces de l’ordre locales font parfois appel aux conseils et appréciations de

la NIWDA. De nombreuses ONG telles que la Fédération des avocates du Kenya

(Federation of Kenya Women Lawyers, FIDA Kenya), la Ligue des électrices du

Partie 2 Éducation et apprentissage | 93 |


Kenya (League of Kenya Women Voters), l’Alliance politique des femmes du Kenya

(Women’s Political Alliance Kenya), le réseau Pamoja, le Forum Habitat (Shelter

Forum) et l’Unité médico-légale indépendante (Independent Medical-legal Unit)

ont apporté leur soutien à ce programme spécialisé.

Micro-entreprenariat

Ce programme est destiné aux groupes d’entraide de la NIWDA qui ont des activités

économiques. Des formations portant sur la correspondance commerciale, l’organisation

et l’établissement de rapports sont dispensées afi n de professionnaliser ces

activités. La comptabilité, l’épargne, la croissance et l’investissement font l’objet

d’une attention spécifi que afi n d’améliorer la viabilité et la durabilité des entreprises.

La création d’organismes de crédit dans les villages est assurée par la NIWDA

et maintenue par les groupes d’entraide, afi n de permette aux individus de pouvoir

créer ou développer leur entreprise. Jusqu’à présent, ce programme est celui qui

bénéfi cie de la plus grande visibilité, car il concrétise les possibilités et la crédibilité

des individus dans la société. Afi n de pérenniser ce succès, ce programme

doit s’adresser en priorité aux personnes des catégories socioéconomiques les plus

défavorisées qui ne peuvent accéder au crédit, et dont la conformité aux exigences

strictes de la comptabilité est élevée.

Discussion et conclusion

La NIWDA est une organisation-cadre qui permet aux groupes d’entraide de tisser

des liens et d’échanger des informations, levant ainsi le voile sur le système de

fonctionnement fermé de ces groupes. Jusqu’ici, il semblerait que les groupes non

mixtes soient les mieux à même de recevoir et tirer parti des informations. Les

informations circulent en effet de façon plus fl uide parmi les membres et entre

les groupes uniquement composés de femmes, suivis des groupes de jeunes puis

de ceux uniquement masculins. D’après notre expérience, les groupes d’entraide

mixtes sont les moins réceptifs.

La leçon essentielle à retenir après deux ans de programmes de la NIWDA est

que les groupes d’entraide peuvent servir de tremplin aux initiatives féminines en

faveur du développement. Les groupes d’entraide sont un véhicule préétabli qui

facilite le travail en réseau et permet de fait d’introduire de nouveaux moyens de

lutte contre la pauvreté. Il faut souligner que ces groupes existaient déjà et qu’ils

profi taient même à des activités pour lesquelles ils n’avaient pas été initialement

créés. Bien qu’ils concernent avant tout les femmes, il est intéressant de remarquer

que des groupes exclusivement composés d’hommes sont aussi affi liés à la NIWDA,

| 94 | Les inégalités de genre au Kenya


ce qui montre que la communauté rurale masculine peut aussi tirer avantage à

reconnaître les initiatives des femmes et à accepter leur leadership.

À partir de ces expériences préliminaires, nous pensons que les groupes d’entraide

préétablis devraient être utilisés comme des véhicules fi ables et effi caces

favorisant l’échange vertical et horizontal d’informations ainsi que l’éducation des

populations en matière de développement. D’après Kropotkin (1904), le groupe

d’entraide est le système le plus ancien et le plus naturel que les êtres humains

ont inventé pour améliorer leur condition. Au Kenya, où ces groupes sont essentiellement

féminins, nous recommandons que les organisations de développement

s’appuient sur les groupes d’entraide déjà existants pour promouvoir une éducation

soucieuse des questions de genre qui favorise le développement et l’éradication de

la pauvreté.

Remerciements

Ce travail n’aurait pu être réalisé sans le soutien de l’université d’agriculture et

de technologie Jomo Kenyatta, l’Institut pour la recherche agricole du Kenya, les

ministères de l’Agriculture et de la Santé, l’ICIPE, Maendeleo ya Wanawake ainsi

que plusieurs ONG comme la FIDA Kenya, l’Unité médico-légale indépendante, la

Ligue des électrices du Kenya, l’Alliance politique des femmes du Kenya, le réseau

Pamoja, le Shelter Forum et l’association Trickle-up Kenya.

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Partie 2 Éducation et apprentissage | 95 |


6

Politiques et législations environnementales :

une perspective de genre

Résumé

Charles Charo Lugo

Dans de nombreuses zones rurales et urbaines à faible revenu, les risques liés à l’environnement

domestique représentent un problème majeur, particulièrement pour les femmes,

les enfants et les personnes âgées. Il est nécessaire de mettre en place des stratégies politiques

concrètes visant à diminuer et à éliminer les risques qu’encourent dans et à proximité

des foyers les femmes et les enfants en raison de leurs rôles traditionnels. Cet article expose

les résultats d’une étude sur les risques pour la santé de trois types de combustibles utilisés

par les ménages (essentiellement des femmes) pour la préparation des repas, dans la

zone métropolitaine d’Accra (Greater Accra Metropolitan Area – GAMA) au Ghana. Cette

étude révèle que les particules respirables atteignent un niveau inquiétant par rapport aux

recommandations de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), particulièrement dans

les foyers qui utilisent du bois ou du charbon. Les taux de monoxyde de carbone émis par le

charbon sont également supérieurs à ceux préconisés par le Programme des Nations Unies

pour l’Environnement (PNUE) et l’OMS. Ces résultats sont ensuite extrapolés à la situation

kenyane. Enfi n, l’article donne un aperçu des politiques de santé environnementale et des

plans d’action du Gouvernement kenyan tout en insistant sur la nécessité d’inclure une

dimension de genre à ces politiques, notamment en matière de gestion des risques environnementaux

et des dangers sanitaires au sein et autour du foyer.

Introduction

Cet article a pour objectif de montrer l’impact des relations entre les genres sur les

questions environnementales et pourquoi il existe un besoin urgent de réformer les

politiques de l’environnement et la législation y afférente en les rendant davantage

sensibles aux questions de genre. Afi n d’atteindre un niveau de développement

durable satisfaisant et de consolider les politiques environnementales, il convient

Partie 3 Questions politiques | 97 |


notamment d’adopter une approche transformative des politiques et des actions

menées en faveur des femmes.

Il existe trois façons d’envisager la relation entre le genre et l’environnement

ou le développement en général. La première est une approche égalitaire selon

laquelle l’égalité des genres devrait constituer un objectif de développement pour

des questions de morale et de justice, notamment au niveau de la prise de décisions

concernant l’environnement et de l’accès et du contrôle des ressources et des bénéfi

ces engendrés par le développement durable. Une deuxième approche, axée sur

l’effi cacité, soutient que les femmes doivent être des acteurs à part entière de tous les

programmes environnementaux pour que ceux-ci atteignent leurs objectifs, étant

donné la contribution majeure, les compétences de gestion et les connaissance des

femmes dans ce domaine et leur rôle dans la production et la reproduction.

Enfi n, l’approche transformative plaide en faveur d’un changement des structures

sociétales actuelles, afi n d’assurer un processus de développement durable

soucieux des individus, dans lequel femmes et hommes peuvent être autonomes

et vivre pleinement et dignement sans distinction de classe, de race, d’ethnicité,

de religion ou de résidence. La transformation des relations entre les classes et les

genres, entre autres, doit avoir lieu à tous les niveaux de la société, de l’individu au

foyer en passant par la communauté, mais aussi à l’échelle nationale et internationale.

Des études récentes portant sur la relation genre/environnement ont fait

émerger un horizon de perspectives diverses. Toutes s’accordent à dire qu’il existe

des différences entre les relations de l’homme et celles de la femme à l’environnement,

et que ces différences devraient être prises en compte dans les politiques concernant

l’environnement et le développement durable. Cependant, les perspectives

divergent dans leurs conceptions de la relation genre/environnement, tout comme

dans les politiques qu’elles impliquent.

D’après la majorité des courants qui se dégagent, les femmes ont un rapport

« spécifi que » à l’environnement dont elles sont les utilisatrices ou les « gestionnaires

». Dans la pensée du développement, cette approche est connue sous le nom

de « femmes, environnement et développement » (Women, Environment and

Development – WED) ; elle est centrée sur les politiques et l’intervention des ONG

et des principaux organismes donateurs. Ce courant incarne une initiative concrète

d’intégrer les préoccupations environnementales récentes au courant précédent

appelé « les femmes et le développement » (Women in Development – WID).

L’approche « WED » tient compte de l’image du rôle traditionnel des femmes en

tant qu’utilisatrices et gestionnaires des ressources naturelles : ce sont elles qui coupent

le bois, vont chercher l’eau, abritent les ressources génétiques, préparent la

nourriture, etc. Ces images montrent que les femmes ont une relation très intime

| 98 | Les inégalités de genre au Kenya


à l’environnement ; les intérêts des femmes et ceux de l’environnement sont complémentaires

: ce qui est bon pour les femmes l’est aussi pour l’environnement, et

inversement. Cet argument est souvent utilisé au niveau politique dans l’objectif de

renforcer la participation des femmes à la gestion environnementale.

Genre, environnement et épidémiologie

Bien que cet article ne porte pas directement sur l’environnement et l’épidémiologie,

il accorde une large place aux problèmes environnementaux au sein et autour

du foyer, et à la façon dont ils touchent particulièrement les femmes, les enfants et

les personnes âgées. Des solutions concrètes sont nécessaires afi n d’aider les femmes

à réduire ou à éliminer les risques environnementaux auxquels elles sont exposées

de par leurs rôles traditionnels.

Puisque ce sont les femmes qui, généralement, s’occupent du foyer et des parties

attenantes, les problèmes liés à l’environnement domestique ne touchent pas

les hommes et les femmes de la même façon. Le foyer et ses alentours sont cruciaux

pour la santé et le bien-être des femmes. Les hommes ont tendance à passer plus

de temps à l’extérieur et sont donc moins exposés aux risques environnementaux

domestiques. Cette dimension de genre est par ailleurs largement subordonnée

au niveau de vie des foyers et concerne particulièrement les villes où le revenu

par habitant est faible, ainsi que les quartiers les plus défavorisés. Ce sont dans

ces zones que certains problèmes environnementaux majeurs affectent le milieu

domestique (McGranahan, 1993).

L’âge est également un facteur important. Si les enfants issus de familles à

faible revenu sont particulièrement exposés aux risques environnementaux, il est

incontestable que les fi lles le sont encore plus que les garçons. En effet, les jeunes

fi lles, infl uencées par le comportement de leur mère, s’occupent davantage du foyer,

des personnes malades et des autres enfants.

Une étude qualitative des problèmes et des risques menée dans la zone métropolitaine

d’Accra (GAMA) a révélé que les femmes sont généralement subordonnées

au chef de famille, même si elles assument de lourdes tâches et sont parfois autonomes.

Sur le lieu de travail, contrairement au milieu domestique, la gestion de

l’environnement devient une responsabilité d’ordre public assurée essentiellement

par les hommes, qui s’organisent de façon hiérarchique. Cependant, l’étude qualitative

a montré qu’il existe, entre ce que les hommes considèrent relever de la sphère

privée et du domaine de l’État, des espaces où les femmes jouent un rôle important

qui incarne, dans une certaine mesure, la continuation de leur responsabilités familiales.

Traditionnellement, les femmes travaillent ensemble pour entretenir l’enclos

familial et se voient confi er la tâche de gérer les espaces entre les différents milieux

Partie 3 Questions politiques | 99 |


de vie (Songsore et McGranahan, 1995). Par exemple, ce sont elles qui sont responsables

de la mobilité des enfants d’un espace à un autre.

Les résultats quantitatifs de cette étude confi rment et transcendent le fait

que les femmes adultes, en raison de leurs responsabilités familiales, supportent

de façon inéquitable les problèmes de santé environnementale associés au milieu

domestique. En dépit de l’évolution des relations entre les genres, les responsabilités

environnementales assurées par les femmes ont été laissées à l’écart. Si les

services d’utilité publique ont contribué à alléger le fardeau des femmes, du moins

dans les foyers les plus aisés, un long chemin reste à parcourir. Le Gouvernement

kenyan a mis en place des politiques et une législation relatives à la construction

de logements dans les villes, mais aucune mesure n’a été prise dans les zones

rurales. La demande de l’Autorité nationale de gestion environnementale (National

Environmental Management Authority – NEMA) qui exige que chaque projet de

développement, y compris de logement, soit soumis à une étude d’impact sur l’environnement

(EIE), est restée sans suite. Par conséquent, la plupart des habitations ne

sont pas couvertes par cette législation, ce qui constitue un défi en termes de genre

pour l’environnement local et l’amélioration de la santé. Les instruments politiques

orthodoxes sont destinés au secteur public et répondent avant tout aux problèmes

physiquement et socialement liés au domaine public. Or dans le monde entier, les

rôles traditionnels attribués aux sexes font peser davantage de poids sur les épaules

des femmes, au sein d’une sphère privée dont les hommes sont absents mais qu’ils

dominent. Certains auteurs affi rment que les femmes sont en passe d’opérer une

transformation de la sphère privée analogue au processus de démocratisation du

domaine public (Giddens, 1992). Ce point de vue est contestable. Cependant, il est

clair que l’infl exibilité des rôles attribués à chacun et la sur-dépendance vis-à-vis

des politiques publiques n’aident pas les femmes à gérer le milieu domestique de

manière effi cace, et encore mois à répartir équitablement les responsabilités.

Répartition des tâches domestiques en fonction de l’âge et du genre

– une analyse qualitative

Les tâches domestiques généralement prises en charge par les femmes sont : l’entretien

de la maison, des toilettes et de la salle de bains ; la lessive ; l’approvisionnement

en eau et en combustibles nécessaires à la cuisine ; l’achat des aliments et

des autres produits dont la famille a besoin ; la préparation et le service des repas

et la vaisselle. Autant d’activités qui peuvent présenter des risques majeurs pour la

santé des femmes.

| 100 | Les inégalités de genre au Kenya


Gestion des tâches domestiques

Les tâches domestiques ne sont pas toujours entièrement assurées par la femme.

Comme le montrent de nombreuses études, il existe une répartition complexe des

tâches entre l’épouse et le mari, les enfants (surtout les fi lles), les employés domestiques,

les enfants recueillis par les familles d’accueil, la belle-mère ou les bellessœurs.

Cette répartition varie en fonction de la composition familiale, de la phase

du cycle démographique, des revenus, de la catégorie d’emploi des adultes et du fait

que la femme soit ou non la principale source de revenus du ménage. Nonobstant

ces variations, les femmes prennent en général leurs rôles de gestionnaire du foyer,

d’épouse et de mère très au sérieux. La norme sociale veut que les femmes se consacrent

aux tâches physiques non rémunérées, et que les hommes payent les factures

d’électricité, le loyer et tout autre frais, et rapportent l’argent qui permet de faire

vivre toute la famille.

S’occuper des enfants, des personnes âgées et des personnes malades

au sein du foyer

Les tâches domestiques, pour les femmes qui ont à charge des enfants ou des petitsenfants,

impliquent également de devoir les nourrir, les baigner et les habiller. C’est

la mère qui garde toujours un œil sur les enfants, veille à leur santé, s’inquiète

quand ils tombent malades et les emmènent chez le médecin ou à l’école. La mère,

ainsi que la grand-mère et les sœurs, doivent aussi jouer avec l’enfant, l’éduquer et

le socialiser. Toutes ces activités exigent du temps et entrent souvent en confl it avec

les tâches ménagères et les activités rémunératrices. Comme dans la plupart des

cultures, « l’idéalisation de la maternité en tant qu’institution toute-puissante et

bienveillante suppose que les mères doivent assumer entièrement seules leurs grossesses

et toutes les tâches ménagères et domestiques qui en découlent » (O’Connell,

1994 : 37). Parmi les charges maternelles, celle de s’occuper des enfants en âge de

marcher peut s’avérer très fatigante et diffi cile : à cet âge, les enfants ont toujours

faim et mettent à la bouche tout ce qu’ils trouvent. Leur santé est exposée à de

nombreux risques environnementaux, et la plupart des enfants souffrent de maladies

liées à l’environnement. Dans les villes à faibles revenus, les décharges d’ordures

ménagères représentent un danger important pour les enfants, sans parler des

préservatifs usagés jetés sur la voie publique qu’ils ramassent et gonfl ent pour faire

des ballons, encourrant ainsi de graves risques sanitaires.

Si les femmes soignent les enfants et les personne malades (en particulier les

personnes âgées), elles prennent aussi de plus en plus à leur charge les frais des soins

hospitaliers des familles à faibles revenus. Lorsqu’un membre de leur foyer tombe

malade, les femmes sont non seulement exposées aux maladies contagieuses, mais

elle doivent aussi assumer davantage de responsabilités, qui viennent s’ajouter à

une vie déjà bien remplie.

Partie 3 Questions politiques | 101 |


Gestion des parties communes

Dans les quartiers à faibles revenus, où se concentre la majorité des populations

urbaines, des arrangements informels ont été mis en place afi n de gérer les parties

et installations communes aux habitations et au quartier. Ces dispositions ont été

motivées davantage par la structure des lotissements que par les liens de proximité

entre les résidents (Songsore et McGranahan, 1995). Les parties communes incluent

la cour des bâtiments et les alentours, les toilettes, les cuisines et les salles de bains

communes. Des mécanismes ont également été instaurés pour partager les factures

d’eau et d’électricité entre les personnes qui partagent le même compteur.

L’existence d’une dimension de genre dans la répartition des tâches domestiques

est évidente. Les femmes jouent un rôle-clé concernant l’hygiène des parties

communes : elles sont responsables du nettoyage des cuisines, des salles de

bains, des cours, des toilettes et de leur environnement immédiat. Pour ce faire,

les femmes des différents foyers du lotissement se mettent d’accord entre elles. Les

hommes célibataires sont dispensés de ces tâches « féminines ». Les femmes sont

donc davantage exposées aux risques environnementaux que les hommes. C’est

pourquoi il est nécessaire de réformer les politiques en matière d’environnement

pour qu’elles prennent en compte une dimension de genre. La faible représentation

des femmes au niveau de la prise de décisions politiques fait barrière à de telles

mesures, car les femmes sont privées de l’opportunité de formuler des orientations

qui répondent à leurs besoins stratégiques en relation au milieu domestique.

Genre, classe sociale et risques liés à l’environnement – une analyse

quantitative

Les études dans ce domaine ont montré que le degré d’exposition d’un individu,

ou d’une famille, aux risques liés à l’environnement domestique dépend du niveau

socioéconomique du foyer, du genre, de l’âge et des revenus de ses membres

(Songsore et McGranahan, 1995). Indépendamment du sexe du chef de famille, les

femmes jouent un rôle prépondérant dans la gestion environnementale du foyer.

De plus, la plupart des familles à revenu intermédiaire ont tendance à embaucher

des femmes en tant qu’employées de maison. Parmi les 1 000 foyers interrogés dans

le cadre de l’étude conduite dans la région GAMA, 95 pour cent sont gérés essentiellement

par des femmes, contre cinq pour cent seulement par des hommes. Les

femmes sont donc celles à qui incombe la responsabilité de la gestion de l’environnement

domestique. Cependant, en fonction de leur lieu de résidence, elles

peuvent être affectées différemment par les dangers liés à l’environnement. Par

ailleurs, les femmes des milieux aisés ont la possibilité d’employer des personnes

issues du milieu ouvrier pauvre à qui elles confi ent les tâches domestiques (Songsore

et McGrahanan, 1995).

| 102 | Les inégalités de genre au Kenya


Niveau de vie des foyers et problèmes liés à l’environnement qui affectent

les femmes

Les domaines-clés abordés dans cette section concernent l’eau et l’hygiène publique,

les moyens de contrôle des insectes vecteurs et des insectes nuisibles, la pollution de

l’air intérieur et les problèmes de logement. Des statistiques portant sur cinq groupes

de même taille issus de classes sociales différentes montrent que les problèmes

environnementaux s’intensifi ent en même temps que la situation économique des

familles se dégrade (Songsore and McGranahan, 1995). Ces chiffres mettent également

en évidence une variation des espaces au sein desquels se situent les problèmes

environnementaux gérés localement. Plus un foyer est défavorisé, plus les

femmes risquent d’être confrontées aux intérêts confl ictuels des autres foyers avec

lesquels elles partagent les services techniques et environnementaux.

Eau et hygiène publique. Les femmes et les enfants qui ont la responsabilité

d’aller recueillir l’eau servant à la lessive, à la cuisine et au ménage sont d’autant

plus affectés lorsque les réserves sont contaminées et diffi ciles à atteindre. Les

femmes des foyers aisés ont accès à des installations sanitaires privatives et n’ont

pas à nettoyer les excréments des enfants qui défèquent à proximité des habitations,

ni les ordures ou les matières fécales qui peuvent s’accumuler dans le voisinage.

En revanche, les femmes des milieux défavorisés doivent faire face à un

environnement souvent souillé par la présence d’excréments, d’ordures ménagères

et d’eaux usées. Les personne démunies doivent pour la plupart utiliser des latrines

à fosse, partagées par toute la communauté. À cause de la surpopulation, les enfants

sont souvent contraints de faire leurs besoins devant les yeux de tous. En raison des

installations sanitaires inadaptées et de l’approvisionnement en eau inadéquat, les

femmes des quartiers pauvres, qui sont responsables de l’entretien de leur foyer, se

trouvent exposées à de multiples risques sanitaires.

Moyens de contrôle des insectes vecteurs, des animaux nuisibles et des

insectes. Les femmes, responsables de l’entretien de l’environnement, sont non

seulement confrontées à un approvisionnement en eau inadapté, à de mauvaises

conditions d’hygiène sanitaire et à l’accumulation d’ordures ménagères, mais aussi

à des animaux nuisibles et des insectes vecteurs tels que les mouches, les moustiques,

les rats et les cafards, qui colonisent les habitations surpeuplées des foyers les

plus pauvres. Ces animaux sont vecteurs de plusieurs pathologies contagieuses tels

que le paludisme et autres maladies diarrhéiques. L’insecte responsable du paludisme

se reproduit dans les eaux stagnantes, et les mouches prolifèrent dans les

cuisines, les toilettes, les latrines et les conteneurs de détritus non couverts.

Les familles démunies sont particulièrement vulnérables à ces insectes. Si les

moustiques sont uniformément présents, peut-être davantage dans les zones périurbaines,

tous les autres insectes sont principalement concentrés dans les foyers les

Partie 3 Questions politiques | 103 |


plus défavorisés. Les femmes des milieux aisés sont davantage épargnées car elles

ont les moyens d’acquérir des répulsifs plus effi caces. Par ailleurs, les spirales insecticides

sont à l’origine d’autres risques de pollution. Les femmes des foyers pauvres

doivent faire face à des problèmes en soi tels que la pollution de l’air intérieur, des

logements surpeuplés et diverses contraintes liées à l’inadéquation de l’habitat, qui

génèrent d’autres problèmes collectifs tels que la prolifération d’insectes.

Pollution de l’air intérieur, surpopulation et conditions de logement. Si

l’approvisionnement en eau potable, l’hygiène sanitaire et l’évacuation des déchets

constituent des priorités pour le Gouvernement et les autorités locales, ce n’est pas

le cas de la pollution intérieure de l’air. Ceci est dû au fait que les moyens techniques

et juridiques qui permettent l’identifi cation de l’origine et de la quantité des agents

polluants ne sont pas toujours disponibles ou accessibles. Au Kenya, ces moyens

sont très peu développés et, lorsqu’ils existent, encore faudrait-il les faire connaître

auprès de la population, particulièrement auprès des familles rurales et des foyers

urbains les plus défavorisés. Aucune politique ne relie directement la conception

architecturale aux problèmes de pollution de l’air. La plupart des habitations rurales

et certains logements périurbains sont mal aérés, et la plupart des pièces servent

de chambre aussi bien que de cuisine. Dans leur foyer, les femmes et les enfants

sont parfois exposés à de hauts niveaux de pollution de l’air intérieur, en raison

de la fumée due à la cuisine, particulièrement lorsque la combustion de charbon

et de bois s’effectue dans un environnement mal ventilé et surpeuplé. L’utilisation

de combustibles polluants tels que le charbon et le bois est très répandue chez les

familles démunies. De plus, les activités rémunératrices pratiquées par les femmes

à la maison telles que le fumage du poisson, la distillation ou la fabrication de produits

alimentaires, augmentent les risques de pollution intérieure. La plupart des

foyers n’ont pas le luxe d’avoir une cuisine séparée. La préparation des repas se fait

souvent en plein air, ce qui, certes, peut réduire certains risques d’exposition. Les

foyers démunis vivent dans des quartiers pauvres, parmi d’autres familles qui sont

également susceptibles d’utiliser des combustibles polluants. Ainsi, l’exposition à

la combustion devient un problème collectif diffi cile à contenir. Par ailleurs, les

familles démunies doivent faire face à d’autres désagréments telles que les fuites

d’eau provenant des toitures et, dans une moindre mesure, l’humidité et la moisissure.

Exposition aux émissions des combustibles de chauffe

La principale source de pollution de l’air intérieur provient de la combustion des combustibles.

Nombreux sont les polluants que l’on trouve à l’intérieur aussi bien qu’à

l’extérieur de l’habitat : dioxyde de soufre, monoxyde de carbone, oxyde nitrique,

dioxyde d’azote, composés organiques polycycliques et particules. Outre la nature

des polluants, les conséquences sanitaires dépendent des situations d’exposition,

| 104 | Les inégalités de genre au Kenya


de l’intensité, du temps et de la durée d’exposition et de l’état physiologique et psychologique

de l’individu. De nombreux contaminants ont des effets à long terme

sur la santé (Ellegard et Egneus, 1992 : 4). L’exposition des femmes aux particules

respirables et au monoxyde de carbone varie considérablement en fonction du type

de combustible utilisé. Les études menées dans la zone GAMA fournissent des données

pertinentes sur la contribution des combustibles à la pollution ambiante et sur

la façon dont celle-ci diffère en fonction du niveau de vie des foyers.

Exposition aux particules respirables pendant la cuisson des aliments

Dans le cadre de l’étude menée dans la zone GAMA, un test visant à mesurer le

taux d’exposition aux particules inhalables (en µ/m 3 ) et au monoxyde de carbone a

été effectué auprès d’un groupe de 199 femmes utilisant des combustibles différents

pour la préparation des repas. La concentration moyenne en particules inhalables

a été évaluée à partir de trois sources de combustibles : le bois, le charbon et le

pétrole/GPL/électricité (ces trois sources ont été réunies au sein de la même catégorie

en raison du faible nombre d’utilisatrices). Les femmes qui utilisent du bois

présentent les taux d’exposition moyens les plus élevés, suivies par celles qui ont

recours au charbon. L’analyse des variations met en évidence des différences d’exposition

signifi catives entre les trois groupes d’utilisatrices. Les résultats de cette

analyse sont reproduits dans le tableau 1.

Selon les directives de l’OMS concernant la qualité de l’air extérieur, la concentration

journalière moyenne pour les particules en suspension ne devrait pas

excéder 150 à 230 µg/m 3 plus de sept jours par an. Or l’exposition des utilisatrices

de bois et de charbon en particulier dépasse ces valeurs-guides de façon inquiétante.

Les femmes issues de milieux défavorisés sont les plus susceptibles d’utiliser

du bois (particulièrement celles qui, dans les zones rurales, vont ramasser du bois de

chauffe) ou du charbon comme source d’énergie principale. On peut ainsi conclure

sans peine que les femmes les plus pauvres sont les plus exposées aux particules

respirables, ce qui peut compromettre leur santé à court et à long terme.

Tableau 1

Concentrations moyennes de particules en suspension (µg/m 3 )

au sein des trois catégories d’utilisatrices

Bois Charbon Pétrole/GPL/Électricité

Moyenne ET N Moyenne ET N Moyenne ET N

587 94,0 21 341 34,4 122 195 55,0 24

Partie 3 Questions politiques | 105 |


Exposition au monoxyde de carbone pendant la cuisson des aliments

Le monoxyde de carbone (CO) produit lors de la combustion peut être nocif en

fonction de sa concentration dans l’air respiré, de la durée d’exposition, du volume

respiratoire de l’individu, de son débit cardiaque, de la demande en oxygène des

tissus et de la concentration d’hémoglobine dans le sang (Songsore et McGranahan,

1995). Le tableau 2 ci-dessous indique les expositions moyennes et les concentrations

moyennes pondérées dans le temps des trois groupes de combustibles. Les

utilisatrices de charbon sont davantage exposées au CO, suivies par les utilisatrices

de bois et celles de pétrole, de GPL ou d’électricité. Environ six pour cent des utilisatrices

de charbon ont été exposées à une concentration supérieure à 25 ppm, valeurguide

de l’OMS et du PNUE pour une heure d’exposition (Benneh et al., 1993 :

70). D’autres polluants peuvent présenter un taux d’exposition similaire à ceux du

CO ou des particules, tels que le monoxyde de carbone émis par les lampes-tempête,

les anti-moustiques traditionnels, le dioxyde de soufre, l’acide sulfhydrique,

la poussière, etc. Dans l’ensemble, ces tests confi rment que la fumée produite par la

cuisson est un véritable sujet d’inquiétude.

Tableau 2

Concentration moyenne de CO en unité de dose (ppmh)

et moyenne pondérée dans le temps (ppm) au sein des trois catégories

d’utilisatrices

Bois Charbon Pétrole/GPL/Électricité

Moyenne ET N Moyenne ET N Moyenne ET N

24,1 9,1 24 33,1 2,9 137 3,8 1,1 32

Concentration (ppm)

Bois Charbon Pétrole/GPL/Électricité

Moyenne ET N Moyenne ET N Moyenne ET N

7,5 3,0 24 11,0 1,0 137 1,2 0,4 32

Source : Benneh et al. (1993)

Discussion

De nombreux risques environnementaux et sanitaires majeurs encourus sont étroitement

liés à la répartition des tâches entre les sexes. Les personnes démunies, en

raison de leurs ressources limitées, sont particulièrement vulnérables aux catastrophes

naturelles et aux risques environnementaux. La sécheresse et autres phénomènes

naturels les affectent davantage car elles n’ont pas de « moyen de repli ».

Dans les zones rurales du Kenya, les femmes sont généralement chargées de récolter

| 106 | Les inégalités de genre au Kenya


le bois de chauffe. Le Gouvernement, les agences de développement et les organisations

de la société civile intègrent de plus en plus fréquemment une perspective

de genre à leurs politiques, programmes et projets en faveur de la protection de

l’environnement. Toutefois, long est le chemin qui reste à parcourir pour améliorer

les conditions environnementales de travail au sein du foyer, et les engagements

pris lors des conférences internationales ou formulés dans les conventions doivent

être traduits dans la pratique à l’échelle domestique.

S’il existe une législation visant à protéger l’environnement au Kenya, elle

n’est pas appliquée de façon adéquate. Le défi principal consiste à faire comprendre

que la protection de l’environnement est essentielle au développement durable. La

pauvreté ne pourra être éradiquée qu’à condition que les ressources soient protégées.

Au fi l des années, l’hygiène publique du pays s’est détériorée. Les pathologies

liées à un mauvais assainissement telles que les infections respiratoires (tuberculose),

le choléra, la typhoïde, la diarrhée et les maladies dues à l’infestation par

des vers intestinaux sont en augmentation dans les régions à faible revenu où les

services d’hygiène font défaut. L’assainissement ne fait pas partie des priorités des

programmes de développement. De fait, peu de ressources sont allouées à l’hygiène

publique, et les possibilités technologiques s’en trouvent limitées. Certains

facteurs socioculturels entravent également l’amélioration de l’assainissement dans

certaines communautés.

Au cours des dix dernières années, l’attention croissante portées au genre et

à l’énergie dans les réfl exions sur le développement a contribué à faire reconnaître

que les femmes et les hommes ont des besoins, des rôles et des intérêts différents et

que, par conséquent, leur accès aux ressources et services énergétiques ne sont pas

les mêmes (Programme des Nations Unies pour le développement – PNUD, 2001).

En Afrique, ce sont les femmes qui, en général, portent le lourd fardeau de l’approvisionnement

énergétique du foyer, et qui dépensent un temps et une énergie

considérables à ramasser le bois de chauffe et à cuisiner, parmi d’autres activités qui

demandent de l’énergie.

L’utilisation du bois comme combustible domestique est principalement

répandue dans les pays les moins avancés où, pour de nombreuses raisons, les

sources d’énergie alternatives telles que le gaz naturel, le pétrole, le GPL et l’électricité

ne peuvent être adoptées. Cette combustion intensive de bois engendre de

multiples répercussions aux niveaux social et environnemental, notamment des

problèmes sanitaires dus à la pollution de l’air intérieur et des changements climatiques

liés à l’émission de gaz à effet de serre et au déboisement des espaces forestiers.

De plus, une forte dépendance vis-à-vis du bois de chauffe entraîne une importante

demande de main d’œuvre et met potentiellement en péril les membres des foyers

Partie 3 Questions politiques | 107 |


qui l’utilisent, en affectant les femmes et les enfants de façon disproportionnée.

Par conséquent, des politiques d’intervention effi caces doivent être mises en œuvre

et inclure une perspective de genre, afi n d’endiguer les problèmes sanitaires liés à

l’environnement.

Au Kenya, le cadre des politiques sanitaires ne donne aucune indication claire

quant à la manière d’aborder les problèmes de santé liés à l’environnement. Le

Gouvernement, par l’intermédiaire de la législation actuelle, a décidé de privilégier

les services de santé préventifs plutôt que curatifs, notamment grâce aux normes

d’assainissement et d’hygiène, qui sont perçues comme des facteurs-clés. Toutefois,

le processus de développement de l’assainissement environnemental et de la politique

d’hygiène publique n’est encore qu’à l’état d’ébauche.

Conclusion et recommandations

Afi n de traiter les problèmes liés à l’environnement, les politiques envisagées

devraient être orientées vers les cinq domaines suivants : information, éducation

et communication, cadre juridique, cadre institutionnel, technologie, mobilisation

des ressources.

Information, éducation et communication (IEC) : le Kenya en tant que

pays n’a pas de stratégie exhaustive en matière d’IEC concernant l’environnement

et l’assainissement. Afi n de mette en place des solutions

effi caces, la stratégie envisagée devrait explorer et exploiter toutes les

technologies de collecte et de diffusion de l’information que permettent

les avancées récentes dans ce domaine.

Cadre juridique : il est nécessaire de coordonner les activités et les

questions relatives à la formulation des politiques d’hygiène et d’assainissement,

et notamment : revoir les politiques/législations existantes

afi n d’identifi er leurs incohérences, contradictions et inadaptations par

rapport aux problèmes d’assainissement et d’hygiène de l’environnement

; examiner les lois et les politiques relatives à ce domaine, afi n de

formuler des orientations qui prennent en compte les problèmes dus à

la privatisation et à la normalisation, les question de genre et la gestion

des sinistres ; analyser les responsabilités et les attributions juridiques

des acteurs-clés de l’assainissement et de l’hygiène de l’environnement.

Cadre institutionnel : il est essentiel d’élaborer un exposé de principes

en tant que cadre institutionnel des politiques de développement en

matière d’hygiène et de santé publique.

| 108 | Les inégalités de genre au Kenya


Technologie : un projet politique portant sur les questions technologiques

devrait être développé afi n d’identifi er les problèmes d’hygiène et de

santé publique et les défaillances techniques des politiques y afférentes.

Mobilisation des ressources: il est primordial de formuler des orientations

pour la mobilisation de ressources en faveur de la fourniture

durable de services d’hygiène et d’assainissement, qui permettront

notamment d’identifi er les sources potentielles de fi nancement et les

pénuries actuelles de ressources dans le secteur.

L’objectif de toute politique environnementale est de protéger le droit des

citoyens à un environnement sain et décent, essentiel à leur survie. Si l’environnement

extérieur a fait l’objet de nombreuses préoccupations, l’effi cacité des interventions

entreprises dans ce domaine risque d’être diminuée par le manque d’attention

portée à la pollution de l’air intérieur.

Au Kenya, le charbon est utilisé comme source principale d’énergie domestique

par plus de 80 pour cent de la population urbaine, et plus de 30 pour cent de

la population rurale l’utilise également pour répondre à certains besoins de nature

énergétique. Plus de 99 pour cent de la population rurale utilise le bois en tant

que combustible (ministère de l’Énergie, 2002). Les femmes étant les principales

responsables du foyer, elles sont exposées à davantage de risques sanitaires à l’intérieur

qu’à l’extérieur des habitations. Il est donc nécessaire de les protéger, mais

aussi d’inclure une dimension de genre dans l’environnement intérieur, par le biais

d’une approche transformative. La structure actuelle de la société doit être modifi

ée afi n de jeter les bases d’un processus de développement durable soucieux des

individus, dans lequel hommes et femmes ont la possibilité de vivre pleinement et

dignement sans distinction de culture, de classe, d’ethnicité, de religion ou de résidence.

La transformation des relations de classe et de genre, entre autres, doit avoir

lieu à tous les niveaux de la société, de l’individu au foyer en passant par la communauté,

mais aussi à l’échelle nationale et internationale. Lorsque les hommes sont

eux aussi exposés aux risques liés à l’environnement, les revendications des femmes

seront renforcées en vue d’une intervention politique, cette interaction donnant

lieu à un compromis, comme l’illustre le schéma ci-dessous.

Partie 3 Questions politiques | 109 |


Aspects économiques

Aspects politiques

Zone de compromis

FEMME

HOMME

| 110 | Les inégalités de genre au Kenya

Aspects sociaux

Aspects culturels

Environnement familial

Des stratégies fondées sur le compromis doivent donc être développées entre

les hommes et les femmes dans le but de réduire ou d’écarter les situations les

exposant à un risque. Ces initiatives doivent englober au même titre les dimensions

politiques, sociales et culturelles. L’interaction entre ces dimensions, associée

à une perspective de genre, permettra d’établir une zone de compromis propice à la

création et à la mise en place au niveau national d’une politique gouvernementale

effi cace et sensible aux questions de genre.

Références

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Management: Gender, Environment and Epidemiology in the Greater Accra

Metropolitan Area – Ghana, Stockholm, Stockholm Environmental Institute,

1995.

Partie 3 Questions politiques | 111 |


Résumé

7

Prise en considération des sexospécifi cités

dans la gouvernance urbaine : l’expérience

de la ville kenyane de Nakuru en matière

d’urbanisation participative 1

Samson W. Mwangi

Le présent article a pour objectif de démontrer que la gouvernance urbaine doit incorporer

une perspective de genre si elle se veut équitable, durable, opérationnelle et effi cace. Il

met en avant les défi s, les contraintes et les possibilités qui se présentent aux institutions

quant à l’intégration d’une dimension de genre dans la gestion urbaine participative de la

municipalité de Nakuru, au Kenya. L’application de l’Agenda Local 21 (LA 21) à Nakuru

a débuté en 1995. Ce programme offre de nombreuses opportunités de traiter les problèmes

liés au genre, mais il est freiné par des obstacles considérables, des incertitudes et des

rapports de force entre les différents acteurs. Cette étude examine la situation actuelle de

cette grande ville, où l’aspect technique du programme a été supervisé par UN-Habitat,

organisation internationale qui affi che clairement une politique de genre. Toutefois, les

préoccupations liées aux sexospécifi cités semblent avoir été ignorées ou mises à l’écart.

Des changements sont inévitables au niveau de la culture organisationnelle et des procédures

de fonctionnement afi n de favoriser des analyses et des processus de consultation

qui prennent le genre en considération. L’intégration d’une dimension de genre à la bonne

gouvernance urbaine apporte des solutions aux nombreux problèmes que pose la diversité

sociale et économique. Enfi n, en s’appuyant sur l’expérience menée à Nakuru, cet article

s’efforce de faire le lien entre principes de bonne gouvernance urbaine et préoccupations

liées au genre.

1 Cet article est une version résumée des études qui ont été fi nancées par l’Organisation pour la

recherche en sciences sociales en Afrique orientale et australe (OSSREA), dont je tiens à remercier

les membres pour leur soutien fi nancier et leurs conseils. Les opinions exprimées dans cet article

n’engagent que leur auteur et ne refl ètent pas celles des institutions mentionnées.

Partie 3 Questions politiques | 113 |


Introduction

L’intégration des femmes à la participation, à la gestion urbaine responsable et à

l’engagement civique occupe une place importante dans l’Agenda Local 21 2 et dans

l’Agenda Habitat. Elle est également au cœur de cet article. Il existe un manque de

reconnaissance vis-à-vis de la contribution différente qu’apportent les hommes et

les femmes à la ville, de l’infl uence des responsabilités distinctes qu’ils assument au

foyer et dans la société et de la façon dont ceci infl uence leurs capacités à s’engager

dans la vie publique. Trop peu de mesures ont été prises pour inclure les femmes et

les groupes marginalisés à la planifi cation et à la gestion urbaine. Il est nécessaire de

trouver de nouvelles perspectives qui reconnaissent les femmes comme des acteurs

à part entière de la gouvernance urbaine et qui facilitent leur participation à travers

des partenariats urbains.

La participation et l’engagement civique sont des facteurs essentiels à la bonne

gouvernance, dont l’objectif est de s’attaquer aux problèmes d’équité sociale, de

légitimité politique et de gestion ineffi cace des infrastructures et des services. La

façon différente dont les femmes et les hommes participent à la bonne gouvernance

et en bénéfi cient est principalement fondée sur les constructions de genre

dominantes dont les normes, les attentes et les expressions institutionnelles limitent

l’accès des femmes aux ressources socioéconomiques, et donc politiques, de la

zone urbaine (Beall, 1996).

L’application de l’Agenda 21 (LA 21) a été conduite par UN-Habitat, organisation

qui a adopté une politique de genre 3 en 1996, suite à la Conférence des Nations

Unies sur les établissements humains (Habitat II). Or concernant la ville de Nakuru,

aucun effort délibéré n’a été entrepris afi n de traduire dans les faits cette politique.

Le programme LA 21 offrait pourtant l’opportunité d’intégrer avec succès l’égalité

2 Le processus de développement et de mise en place de l’Agenda Local 21 (LA 21) a débuté à

Nakuru en 1995. Il a apporté à la ville de nouvelles perspectives de bonne gouvernance urbaine.

Il s’agit d’une initiative participative emmenée par le gouvernement local qui s’adresse à l’ensemble

de la population, dans l’objectif d’initier des actions stratégiques complètes en faveur

de la protection de l’environnement, de la prospérité économique et du bien-être de la communau

(ICLEI, 1997 : 2002). D’après le Conseil international pour les initiatives écologiques

locales (ICLEI), les facteurs-clés assurant la réussite de ce programme sont : la participation de

toute la communauté, l’évaluation des conditions actuelles, la détermination d’objectifs spécifi -

ques, le suivi et l’établissement de rapports. L’appel à rejoindre le processus du LA 21 lancé par

les autorités locales et les communautés a sans doute été la plus grande réussite de l’application

de l’Agenda 21.

3 UN-Habitat a un mandat clair et l’obligation stricte de mettre en place et de promouvoir une

approche intégrée de l’égalité hommes/femmes et fi lles/garçons dans le processus international

de développement des établissements humains. Cette obligation est stipulée par nombre d’instruments

et plans d’action internationaux ratifi és et adoptés, ainsi que par des déclarations et

des résolutions directement liées à UN-Habitat. L’engagement de UN-Habitat envers l’adoption

d’une politique de genre intégrée est également refl été par certaines résolutions adoptées par

le Conseil d’administration de UN-Habitat et l’Assemblée Générale.

| 114 | Les inégalités de genre au Kenya


des genres à la gouvernance urbaine. Cependant, cette opportunité n’a pas été saisie

et les résultats de notre étude montrent que les femmes, les jeunes et les personnes

démunies ont été laissés en marge des nouvelles structures de gouvernance, et que

les élites traditionnelles et les classes ouvrières organisées ont dominé l’ensemble

du processus décisionnels.

Les responsables politiques et les urbanistes, hommes ou femmes, doivent

être conscients des sexospécifi cités afi n que les besoins et les intérêts des femmes

soient pris en compte et que ces dernières soient inclues aux processus d’urbanisation

(Beall, 1996). Par exemple, un aménagement urbain soucieux des questions

de genre pourrait répondre au problème croissant des femmes qui sont à la tête de

familles monoparentales. La vulnérabilité des femmes à la pauvreté et leurs stratégies

de survie économique particulières ne pourront être refl étées dans les politiques

urbaines que si les notions de « foyer » et de « voisinage » tiennent compte du

genre et du type de structure familiale.

Gouvernance urbaine, genre et Agenda Local 21 – analyse des

concepts

Après avoir passé en revue la littérature consacrée à la gouvernance urbaine, aux

questions de genre et à l’Agenda Local 21, nous en avons identifi é les lacunes de

connaissance que cet article vise à combler, et nous nous sommes efforcés d’en

distiller, de façon non exhaustive, les questions essentielles pour les aborder dans

cette étude. Le terme de « gouvernance » est largement contesté par les spécialistes

des sciences sociales et de l’étude du comportement. Sa popularité et son utilisation

entraînent une série de diffi cultés de compréhension du concept. En effet, ce terme

recouvre une pluralité de sens qui dépend de l’orateur, et il est progressivement

devenu un mot « passe-partout », voire un « refrain » politique. La « gouvernance »

se caractérise davantage par son usage répandu que par la clarté ou la singularité

de sa signifi cation (Mwangi, 2002). Paproski (1993) l’envisage comme le processus

d’interaction entre le secteur public et les différents acteurs ou groupes d’acteurs de

la société civile. La distinction cruciale entre « gouvernement » et « gouvernance »

réside dans la notion de « société civile », qui peut être défi nie comme étant la vie

publique des individus et des institutions indépendamment du contrôle exercé par

l’État (Harpham et Boateng, 1997).

L’engouement récent pour la gouvernance urbaine trouve ses origines dans

l’attention plus généralement portée aux principes de « bonne gouvernance » et de

développement. Certains estiment que la gouvernance urbaine est essentiellement

liée à des questions de responsabilisation fi nancière et d’effi cacité administrative

(Sampford, 2002). Une autre approche, celle que nous avons retenue, se penche

davantage sur des préoccupations politiques plus larges comme la démocratie ou la

Partie 3 Questions politiques | 115 |


participation (Robinson, 1995). La bonne gouvernance profi te aux citoyens, mais

aussi à l’économie, en renforçant notamment la lutte contre la corruption, le maintien

de la démocratie, la qualité de vie et l’égalité des chances de tous les citoyens,

les opportunités d’exprimer leurs souhaits et aspirations, mais aussi la sécurité,

l’équité et la durabilité (ibid.).

L’objectif de cet article est d’analyser les questions de genre par rapport au

développement urbain et de s’assurer que toutes les composantes du développement,

l’élaboration de politiques, la prise de décisions politiques, l’urbanisme, la

planifi cation, le suivi et l’évaluation prennent en compte les sexospécifi cités. Les

chercheurs, mais aussi les praticiens, sont persuadés que l’intégration d’une perspective

de genre aux questions de développement ne pourra voir le jour qu’à condition

que des efforts délibérés soient entrepris dans ce sens.

La Décennie des Nations Unies pour la femme (1976-1985) a non seulement

permis d’attirer l’attention sur les inégalités de genre à l’échelle internationale, mais

aussi d’analyser en profondeur les origines et les manifestations des déséquilibres

de genre dans le processus de développement. Toutefois, cette prise de conscience

des besoins des femmes en matière de développement ne s’est pas nécessairement

concrétisée par des stratégies innovantes qui s’attaquent aux racines de l’inégalité

et de la discrimination. En réalité, de nombreux programmes qui sont mis en place

en faveur des femmes et du renforcement de la capacité des organisations féminines

servent des objectifs égoïstes, et de nombreux travaux de recherches affi chent une

indifférence vis-à-vis des sexospécifi cités (Gachukia, 1993). La plupart des responsables

politiques, urbanistes, chefs de projets et chercheurs continuent d’exclure les

femmes et les considèrent comme de simples consommatrices de services, plutôt

que comme des collaboratrices et des participantes majeures, voire des « catalyseurs

», comme on les a parfois décrites, du processus de développement.

Beall (1996) assure que le genre est une donnée essentielle sur laquelle il faut

construire un ensemble de questions relatives au processus de marginalisation et

aux conséquences de celle-ci sur l’environnement urbain. Les rôles et les responsabilités

différentes que confi e la société à chaque sexe déterminent la façon dont

les hommes et les femmes peuvent contribuer à la vie urbaine et en tirer parti. Les

facteurs responsables de la mise à l’écart des femmes et des minorités dans les processus

décisionnels sont visibles au sein de plusieurs autorités locales. L’exclusion

de ces groupes a des retombées négatives sur la bonne gouvernance urbaine et va à

l’encontre des principes d’une ville soucieuse de tous ses citoyens.

En parallèle, il est primordial de reconnaître la diversité et la complexité du

vécu des individus dans les différentes villes du monde entier. Les femmes, tout

comme les hommes, ne forment pas un groupe homogène, comme le montre le

passage de la pensée internationale de la perspective « femmes et développement »

| 116 | Les inégalités de genre au Kenya


vers l’approche « genre et développement ». Les femmes peuvent être des personnes

âgées, des travailleuses, ou assumer de nombreuses responsabilités domestiques.

Certaines femmes essaient également de concilier plusieurs rôles en même temps.

Par ailleurs, les femmes ne sont pas le seul groupe exclu de la gouvernance urbaine,

de l’aménagement et des politiques d’urbanisation et de développement de nos

villes. D’autres groupes sont également victimes d’une marginalisation fondée sur

des critères d’ethnicité ou de classe, par exemple (Beall, 1996).

Une gouvernance urbaine soucieuse du genre fait partie de l’engagement des

urbanistes et des responsables politiques vis-à-vis des citoyens (Beall, 1996). En réalité,

c’est un engagement mutuel qui devrait être pris, car il est important que les

connaissances, l’énergie et les compétences des hommes et des femmes de la base

soient prises en compte au niveau des délibérations politiques et de l’aménagement

du territoire. Les femmes et les hommes (et non les genres) organisent la gouvernance

urbaine et les partenariats y afférents ; ils s’y engagent et y participent. Les

femmes forment un ensemble politique fondé sur des intérêts spécifi ques, soit en

tant qu’individus, soit en tant que groupe.

Toutefois, la dimension de genre ne s’adresse pas à un ensemble ou à des

individus, mais concerne la pratique d’une politique, d’un aménagement, d’une

gestion et d’une organisation urbaine. Elle correspond à la reconnaissance et à la

sensibilité vis-à-vis des différents rôles et responsabilités des hommes et des femmes

dans les établissements humains, et des relations sociales qui existent entre eux.

Selon Beall (1996), les femmes et les hommes qui souhaitent un développement

équitable et participatif des établissements humains peuvent comprendre les intérêts

sexospécifi ques et la diversité sociale, et adopter des pratiques urbanistes soucieuses

du genre.

Les Gouvernements locaux et leurs communautés se sont vus clairement confi

er la tâche de mettre en pratique l’objectif-clé de l’Agenda 21, à savoir le développement

durable. Les conditions de réussite de l’Agenda 21 dépendent donc du

niveau local ou micro structurel. L’Agenda Habitat renforce le rôle du processus

LA 21 en tant qu’approche pertinente permettant d’harmoniser développement

urbain et environnement. D’un point de vue conceptuel, les deux agendas soulignent

la nécessité d’institutionnaliser une nouvelle approche de l’aménagement

urbain et de sa gestion qui concilie les problèmes environnementaux et les préoccupations

liées au développement socioéconomique des générations présentes et

futures. Les deux programmes préconisent donc une nouvelle approche de l’aménagement

et de la gestion urbaine, et un glissement des concepts de Gouvernement

local et d’environnement vers des notions de gouvernance locale et de durabilité

(Selman et Parker, 1999).

Partie 3 Questions politiques | 117 |


À Nakuru, l’application de l’Agenda 21 englobait une multitude de sujets liés

à l’amélioration et au développement d’établissements humains durables, préoccupations

majeures de UN-Habitat qui, comme nous l’avons déjà dit, a joué un rôleclé

dans la mise en œuvre de l’Agenda 21 dans cette municipalité. Ce programme

devait fonctionner de manière proactive en faveur de l’égalité hommes/femmes

et fi lles/garçons dans tous ses domaines d’attribution, afi n de respecter l’objectif

global de UN-Habitat qui est l’intégration d’une perspective de genre et des droits

de la femme à toutes ses activités.

Malgré leur présence visible en tant que citoyennes, les femmes restent sousreprésentées

dans les instances gouvernantes. À quelques exceptions près, les

femmes sont incontestablement étrangères au processus local de prise de décisions.

Bien qu’elles soient des acteurs-clés des stratégies mises en place par les foyers et les

organisations au niveau local, les femmes sont exclues des forums où se prennent

les décisions importantes. Tandis que l’accent est mis sur la nécessité d’autonomiser

des femmes, l’objectif politique à atteindre est l’égalité entre les genres, ce

qui implique d’intégrer les femmes au même titre que les hommes et de prêter

attention aux sujets qui les préoccupent. Il est essentiel que l’ensemble de la campagne

de UN-Habitat pour une bonne gouvernance urbaine traite tous les aspects

des questions de genre, particulièrement dans les domaines d’action prioritaires

que l’organisation a identifi és.

La communauté internationale 4 défi nit l’équité des genres en termes d’égalité

de droits, d’opportunités et de responsabilités entre les hommes et les femmes. On

sait qu’il faudra du temps et des efforts pour atteindre cette parité. Les gouvernements

n’en doivent pas moins tout mettre en œuvre dans ce sens, notamment dans

leurs politiques de gestion urbaine et dans tout autre initiative de développement.

Comme nous l’avons vu, hommes et femmes jouent un rôle essentiel dans le

développement urbain, et chaque programme en faveur d’une bonne gouvernance

urbaine doit identifi er leurs rôles spécifi ques. Bien que la littérature consacrée au

genre dans la gouvernance urbaine soit prolifi que, très peu de recherches empiriques

ont été menées dans ce domaine et sur les conséquences de la non-intégration

des préoccupations de genre. Il est donc nécessaire d’analyser dans quelle mesure

ces principes ont été appliqués, mais aussi les opportunités et les contraintes qui

jalonnent le parcours de l’application de ces principes.

4 La communauté internationale a affi rmé et réaffi rmé son engagement en faveur de l’autonomisation

des femmes et de l’égalité des genres dans nombre d’instruments internationaux, dont le

plus important et le plus signifi catif est la Convention sur l’élimination de toutes les formes de

discriminations à l’égard des femmes (CEDEF), datant de 1979. Les engagements réglementaires

de la Convention ont été réaffi rmés dans la Déclaration et le Programme d’action de Beijing,

en 1995. Lors de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes, les gouvernements ont

réitéré leur engagement à renforcer l’égalité des genres et ont identifi é 12 domaines préoccupants.

À l’occasion de la Conférence de Beijing, l’intégration des femmes a été adoptée comme

approche générale en vue d’atteindre l’égalité des genres.

| 118 | Les inégalités de genre au Kenya


Processus de prise de décisions au sein des foyers kenyans

Pour étudier les relations entre les genres, la gestion et la mobilisation des ressources

au sein des foyers de Nakuru, il faut comprendre comment les décisions

y sont prises, et surtout déterminer si elles résultent d’un processus collectif ou

de la volonté imposée par un individu ou un groupe. Notre analyse révèle que la

prise de décisions ne dépend pas d’un schéma préétabli, mais que les foyers comportent

à la fois des membres coopératifs et intransigeants qui peuvent parvenir à

différents accords selon les aptitudes à négocier de chacun. Divers facteurs infl uent

sur la négociation, tels que les normes sociales et les comportements culturels. Les

schémas de prise de décisions varient en fonction des foyers interrogés, mais aussi

au sein d’un même foyer.

D’après nos observations, la plupart des décisions sont prises par les chefs de

famille (masculins pour la plupart). Moins fréquemment, les décisions sont adoptées

conjointement par les deux époux. Une femme interrogée a fait remarquer que

les décisions collectives sont l’occasion pour les femmes de corriger les hommes par

le dialogue. En revanche, certaines femmes qui ne participent pas au processus décisionnel

apprécient ainsi de ne pas pouvoir être blâmées en cas de mauvais choix.

Par ailleurs, même lorsque les décisions sont prises conjointement, notre enquête

révèle que les maris ont le dernier mot. En effet, même dans le cas où l’épouse

fait des suggestions, la décision fi nale appartient à leur partenaire masculin. Nous

avons regroupé ci-dessous en plusieurs catégories les facteurs qui infl échissent de

toute évidence le processus décisionnel au sein des foyers de Nakuru, mais qui peuvent

également être valables ailleurs.

Facteurs liés aux traditions et à la culture. D’après les foyers interrogés, des

facteurs d’ordre économique, éducatif et culturel jouent sur les schémas de prise

de décisions. Le système patriarcal présent dans de nombreux pays africains tend à

avoir une infl uence profonde sur ces schémas. Les négociations sont caractérisées

par une domination masculine, ce qui ne favorise pas la participation des femmes

aux débats. Même dans les cas où l’époux aide sa femme à créer une entreprise familiale,

il reste dans l’obligation de couvrir la majeure partie des dépenses du foyer. Le

statut du chef de famille infl ue également sur la prise de décisions. Des stéréotypes

sexistes affectent également la manière dont les décisions sont adoptées, mais ceuxci

dépassent le cadre de cette étude.

Facteurs liés à l’environnement économique du foyer. La situation économique

des membres du foyer joue un rôle important dans le schéma de prise

de décisions. En effet, les femmes manquent de pouvoir économique, ce qui les

empêche de pouvoir prendre véritablement part au processus. Les femmes en sont

conscientes, comme le démontre leur participation à des acticités rémunératrices

dans tous les quartiers sondés. Les hommes ont donc le dernier mot, ce qui a des

Partie 3 Questions politiques | 119 |


implications économiques concernant notamment l’envoi des enfants à l’école, les

vacances ou le montant qui peut être consacré au loyer.

Le rôle de chef de famille est également fonction des responsabilités économiques.

La plupart des personnes interrogées ont admis que ce rôle était principalement

assuré par les hommes, car se sont eux qui font face à l’essentiel du budget

familial. L’un d’entre eux a fait remarquer que lorsque le mari perd ses revenus, les

femmes sont alors libres d’agir comme bon leur semble. Pour lui, le rôle de chef

de famille est étroitement lié à la capacité de subvenir aux besoins du foyer. Si les

hommes interrogés semblent trouver que leur rôle et sa perception vont de soi,

certains se sont plaints de la pression économique qu’ils endurent et l’un d’entre

eux a déclaré : « Nous ne profi tons pas de nos salaires. Au moment où nous les

percevons, nous avons déjà emprunté beaucoup d’argent ». Une femme a justifi é

la position dominante des hommes en affi rmant que « dans la tradition et dans la

Bible, l’homme est le chef de la famille ». Cette remarque souligne l’importance des

facteurs culturels et économiques dans la prise de décision. Nous avons observé que

ces facteurs ont également eu une incidence sur la participation des hommes et des

femmes au processus LA 21 et aux réunions organisées dans ce cadre, comme nous

le démontrons ci-après.

Facteurs liés à l’éducation. L’éducation a également un impact sur le schéma

de prise de décisions. Les familles dont les deux époux ont atteint au moins le

niveau secondaire supérieur d’enseignement engagent des débats sur pratiquement

tous les sujets qui concernent le foyer. Ceci est encore plus vrai lorsque les époux

ont (plus ou moins) le même niveau d’éducation.

LA 21, gouvernance urbaine et analyse selon le genre à Nakuru

Comme nous l’avons vu dans les paragraphes précédents, les hommes ont l’avantage

dans le processus de décisions au niveau du foyer, ce qui n’est pas sans incidence

sur la gouvernance urbaine. Notre étude a révélé que les hommes ont plus

de chance d’être au courant des réunions du conseil municipal et d’y participer en

tant que membres des organisations de quartier ou des comités de développement

locaux. L’ensemble des facteurs qui affectent la prise de décisions au niveau du

foyer a également des répercussions sur la participation des hommes et des femmes

aux réunions du LA 21 et du conseil municipal.

| 120 | Les inégalités de genre au Kenya


Tableau 1

Connaissance du processus LA 21 en fonction du genre

H % F %

Oui 14 58,4 10 27,7

Non 10 41,6 26 72,3

Total 24 100 36 100

Source : Enquête sur les ménages, 2003

Le tableau 1 ci-dessus montre que parmi tous les foyers interrogés, 58,4 pour

cent des hommes sont au courant du processus LA 21 et de ses activités, contre

41,6 qui ne connaissent pas ce programme. Chez les femmes, ces chiffres sont respectivement

de 27,7 et de 72,3 pour cent, ce qui indique que davantage d’hommes

que de femmes ont connaissance du processus. Cet écart peut être imputable au

fait que très peu de citoyens de Nakuru étaient informés des initiatives mises en

place par le programme, qu’il s’agisse des réunions consultatives, des ateliers sur

l’aménagement ou de toute autre forme de communication. Ces chiffres mettent

également en évidence une différence entre les genres concernant la connaissance

des actions de développement. Certes, il est pratiquement impossible d’impliquer

tous les citoyens, mais l’information n’a pas été véhiculée, ce qui a limité la participation

des résidents.

Le tableau 2 indique les raisons de la non-participation aux réunions du LA 21.

La majorité des personnes interrogées déclare ne pas avoir participé aux réunions

car elle n’en était pas informée. Dans l’ensemble, 26,7 pour cent des foyers ont

assisté à une réunion. Cependant, en examinant de plus près la question de la participation

aux réunions des comités de développement locaux, notre étude met en

évidence des résultats contradictoires. Ceci peut être attribuable au fait que certains

citoyens font diffi cilement la relation entre les comités locaux de développement

et le processus LA 21. Il apparaît donc nécessaire que les responsables municipaux

présentent le processus LA 21 de façon à ce que les résidents puissent comprendre

cette initiative et l’associer aux autres activités mises en places dans leur localité.

Partie 3 Questions politiques | 121 |


Tableau 2

Raisons de la non-participation au processus LA 21

| 122 | Les inégalités de genre au Kenya

Fréquence Pourcentage

Ne connaissaient pas le processus 36 60

N’ont pas eu l’opportunité 2 3,3

Participation de l’époux ou d’un membre

du foyer

16 26,7

Manque de temps 6 10

Total

Source : Enquête sur les ménages, 2003

60 100

Tableau 3

Participation des ménages aux réunions du LA 21

dans les quatre zones en fonction du genre

Centre Ouest Est Sud

h F h F h F h F

N’ont jamais participé 2 4 4 5 5 5 2 3

Ont participé 4 1 2 1 2 0 5 1

Participent encore 4 0 2 1 3 0 4 2

N-15 n-15 n-15 n-15

Source : Enquête sur les ménages, 2003

Bien qu’elles soient des actrices-clés des stratégies mises en place par les foyers

et les organisations au niveau local, les femmes sont exclues des forums où se prennent

les décisions importantes. Tandis que l’accent est mis sur la nécessité d’autonomiser

des femmes, l’objectif politique à atteindre est l’égalité entre les genres.

Nous devons également garder à l’esprit que les relations entre les genres ne sont

pas immuables et peuvent évoluer avec le temps. L’analyse des relations de genre

au sein du processus de gouvernance urbaine est une démarche complexe, étant

donné la diversité des domaines concernés et les variations qui peuvent se produire

entre et au sein même des foyers.

L’Administration générale de la coopération au développement de Belgique

a fi nancé l’ensemble des activités développées dans le cadre de l’Agenda Local 21

dans la ville de Nakuru, et en a confi é la gestion au Centre des Nations Unies pour

les Etablissements Humains (CNUEH). Des conseillers municipaux de niveau intermédiaire

ont été choisis pour former une équipe de base, chargée de planifi er les

projets, de mettre en place les activités au quotidien, de suivre la progression des


projets et de préparer des rapports mensuels. Le lien avec les quartiers était assuré

par les représentants des organisations communautaires. Une autre équipe d’aménagement

était responsable de l’élaboration du plan stratégique d’urbanisation.

Tableau 4

Composition de l’équipe d’aménagement par genre

Fréquence Pourcentage

Homme 11 73,3

Femme 4 26,7

Total 15 100

Source : Enquête de terrain de l’auteur, 2003

Le tableau 4 montre que l’équipe chargée de l’aménagement était majoritairement

composée d’hommes (73,3 pour cent), contre 26,7 pour cent de femmes. Au

vu de cette disparité, il est probable que les préoccupations des femmes concernant

l’aménagement du territoire n’aient pas reçu l’attention qu’elles méritaient, et que

certaines questions importantes aient été survolées, en particulier en matière de

transport et de logement. En réalité, aucun des projets soumis ne proposait d’initiative

particulière visant à répondre aux besoins sexospécifi ques d’ordre stratégique

ou pratique.

Les tableaux suivants indiquent la composition en fonction du genre des

autres institutions partenaires qui ont participé au projet. De manière générale,

on observe que les femmes étaient moins représentées, ce qui n’est pas sans conséquences.

En effet, nous estimons que consulter et écouter les femmes pour mieux

comprendre leurs rôles et leurs besoins est la condition première de l’incorporation

d’une analyse de genre à toute initiative d’urbanisation. Mais dans les faits, la façon

dont les questions de genre sont traitées dépend des orientations politiques adoptées.

Tableau 5

Composition de l’équipe du DURP en fonction du genre

Fréquence Pourcentage

Homme 5 100

Femme 0 –

Total

Source : Enquête de terrain de l’auteur, 2003

5 100

Partie 3 Questions politiques | 123 |


Les participants du Département de l’aménagement urbain et régional

(Department of Urban and Regional Planning – DURP) étaient tous de sexe masculin.

L’équipe ne comportait aucune femme. Le DURP était chargé de l’étude sectorielle

qui a guidé la préparation du plan stratégique d’urbanisation.

Tableau 6

Composition par genre de l’Institut de recherche

pour le logement et la construction (HABRI)

| 124 | Les inégalités de genre au Kenya

Fréquence Pourcentage

Homme 2 66,6

Femme 1 33,3

Total 3 100

Source : Enquête de terrain de l’auteur, 2003

L’Institut de recherche pour le logement et la construction (HABRI) était chargé

de conduire des recherches sur le logement. Le tableau 6 montre que 66,6 pour cent

des membres de l’équipe étaient des hommes, contre 33,3 pour cent de femmes.

Tableau 7

Composition du département d’architecture

Fréquence Pourcentage

Homme 2 66,6

Femme 1 33,3

Total 3 100

Source: Enquête de terrain de l’auteur, 2003

Le département d’architecture de l’université de Nairobi était chargé d’élaborer

les plans de construction. Son équipe comprenait deux hommes et une femme.


Tableau 8

Composition par genre du Centre d’études supérieures

sur les établissements humains (PGCHS) 5 , Leuven

Fréquence Pourcentage

Homme 5 100

Femme 0 –

Total 5 100

Source : Enquête de terrain de l’auteur, 2003

Le PGCHS (Postgraduate Centre of Human Settlements) a joué un rôle central

dans l’ensemble du processus LA 21. Outre son soutien organisationnel, il a également

coordonné le consortium regroupant les universités, les municipalités, les

sociétés de conseil et les ONG belges, apporté son aide aux activités du programme

et mis à disposition ses compétences, ses outils et ses techniques.

Table 9

Composition par genre de UN-habitat, de l’ITDG et du WWF

UN-Habitat ITDG WWF

Fréq. % Fréq. % Fréq. %

Homme 2 40% 2 100% 3 100%

Femme 3 60% 0 – 0 –

Total 5 100% 2 100% 3 100%

Source : Enquête de terrain de l’auteur, 2003

Les tableaux 5 à 9 mettent en évidence le déséquilibre en termes de genre de

toutes les organisations impliquées dans l’élaboration du plan stratégique d’urbanisation

et des plans d’actions locaux.

Problèmes liés à l’intégration d’une perspective de genre dans

l’aménagement

Les femmes et les hommes ont des expériences différentes de l’environnement

urbain et l’utilisent de façon distincte. De fait, leurs priorités en termes de services

et d’infrastructures ne sont pas les mêmes. Pourtant, les intérêts et les besoins des

5 Le PGCHS a également rassemblé le consortium des professionnels, des sociétés de conseil et des

ONG belges.

Partie 3 Questions politiques | 125 |


femmes en tant qu’utilisatrices de l’environnement urbain ne fi guraient que rarement

dans le processus LA 21 mis en place à Nakuru. Ceci n’est pas surprenant,

étant donné que les femmes ont été largement exclues des processus de planifi cation

et de prise de décisions. Les responsables politiques et les urbanistes, hommes

ou femmes, doivent donc à plus forte raison prendre conscience des sexospécifi cités

afi n que les hommes et les femmes soient consultés sur un pied d’égalité et encouragés

à participer pleinement à la planifi cation et au processus décisionnel urbains.

Nous étayons ci-dessous à l’aide de quelques exemples trouvés dans les documents

du LA 21 les différents besoins de chaque sexe en matière de transports et de logement

urbains.

L’expérience menée à Nakuru montre que les hommes et les femmes ont des

exigences distinctes en matière de transports. Cependant, la façon dont les structures

prévues envisageaient l’espace réservé aux transports ne tenait pas compte des

priorités des femmes ; elle privilégiait la mobilité à l’accessibilité et se préoccupait

davantage du secteur formel. Souvent, les femmes ont besoin d’emprunter les transports

en-dehors de heures de pointe et de se rendre à des destinations différentes

de celles des hommes. À Nakuru, les femmes des quartiers à faible revenu se rendent

aux marchés municipaux très tôt ou en milieu de matinée pour acheter des

légumes et d’autres produits agricoles qu’elles revendent ensuite dans leur quartier.

Les priorités des femmes ont été négligées, mais aussi celles des hommes qui ne

relèvent pas du secteur d’emploi formel concentré dans le centre-ville. Toutefois,

nous avons observé que les femmes ont davantage recours aux transports publics

ou à la marche à pied, tandis que les hommes utilisent leur voiture personnelle ou

d’autres véhicules. Or les conditions de transport public sont souvent déplorables.

Les services de transport abordables sont bondés, peu sûrs et souvent peu fi ables et

irréguliers, ce qui empêche les femmes de mener à bien leurs responsabilités familiales

et domestiques, freine leur productivité et menace leur sécurité. Il est donc

primordial que les modalités de transport prévues et que les plans d’actions locaux

soient modifi és pour prendre en compte ces besoins spécifi ques.

Nous avons remarqué que les populations urbaines défavorisées n’ont qu’un

accès précaire au logement, aux infrastructures et aux services urbains de base, pas

uniquement à Nakuru mais dans tous les principaux centres urbains en expansion.

Pour des raisons politiques, juridiques et économiques, ces populations sont souvent

confi nées sur des sites inadaptés à l’établissement humain. Dans les quartiers

pauvres de Nakuru, la précarité de logement décourage les familles démunies à

investir l’espace public, même si de nombreux exemples prouvent que les femmes

s’organisent sous forme de groupes communautaires afi n d’améliorer leur environnement

et leur sécurité. Mwangi (2002) souligne d’ailleurs le rôle crucial que jouent

les organisations communautaires dans la gestion de l’environnement et l’amélioration

de la qualité de vie à Nakuru.

| 126 | Les inégalités de genre au Kenya


Nous avons observé que les femmes sont souvent exclues des programmes

de logement et des autres initiatives associées, en raison de critères d’inéligibilité :

leurs revenus sont trop faibles, elles n’ont pas de sécurité d’occupation immobilière

et manquent de temps ou de compétences pour intégrer les réseaux d’entraide.

Même celles qui ne sont pas marginalisées sont rarement consultées. Les besoins

spécifi ques des femmes n’ont pas été pris en compte au niveau de la conception des

plans d’habitation, du lieu d’implantation des logements et de la fourniture des services

de base. Les femmes sont les principales concernées en matière de logement

et d’infrastructures urbaines et nous estimons que, de fait, elles peuvent avoir des

idées pour améliorer la planifi cation et éviter tout gaspillage ou échec. Compte tenu

de leur responsabilité envers la gestion du foyer et de la communauté, les femmes

ont des intérêts particuliers à ce que l’approvisionnement en eau soit plus sûr, le

système d’assainissement effi cace, l’enlèvement des déchets régulier et la fourniture

d’énergie abordable. Au cours des réunions de préparation des plans d’action

pour la fourniture locale de services publics, dont la fonction était de promouvoir

la participation des habitants, les femmes n’ont pu s’exprimer qu’à de rares occasions,

bien qu’elles composaient la majorité de l’assemblée. Lorsque l’une d’entre

elles pouvait prendre la parole, ce n’était qu’après qu’un certain nombre d’hommes

aient parlé. Les paragraphes suivants abordent les opportunités et les défi s inhérents

au processus d’incorporation d’une perspective de genre au processus LA 21.

Avant de nous pencher plus avant sur l’expérience de Nakuru, nous pouvons

recenser, à partir de diverses sources, les opportunités qu’offrent le programme

LA 21 de promouvoir un processus décisionnel attentif aux genres en milieu urbain.

Certaines d’entre elles devraient être saisies d’urgence :

augmenter le nombre de femmes et de jeunes au sein de toutes les

équipes et de tous les comités impliqués dans le processus LA 21 ;

inclure les besoins pratiques et stratégiques des femmes à toutes les

propositions relatives au plan stratégique d’urbanisation, en particulier

celles concernant l’aménagement de l’espace et les plans d’action

envisagés ;

mobiliser les femmes et les autres groupes marginalisés à travers des

groupes de pression, des associations de quartiers et des organisations de

base. Cette démarche est très importante car si on ne donne pas l’occasion

aux groupes qui prennent habituellement les décisions de voir que

les femmes et les groupes marginalisés sont extrêmement mobilisés, ils

ne les prendront pas en considération ;

5 Le PGCHS a également rassemblé le consortium des professionnels, des sociétés de conseil et des

ONG belges.

Partie 3 Questions politiques | 127 |


nommer davantage de femmes au sein des conseils afi n de renforcer leur

représentation.

Bien que ces opportunités se soient présentées par le passé, elles n’ont pas été

pleinement exploitées lors du processus LA 21, compte tenu de l’absence probable

d’un environnement favorable. La plupart des personnes démunies vivent dans des

établissements humains précaires et sont exposées à un environnement dangereux

pour leur santé. Nous pensons que le développement urbain de beaucoup de villes

kenyanes comporte une dimension de genre. Il infl ue souvent sur les rôles que les

hommes et les femmes jouent dans la société, notamment concernant la participation

au processus décisionnel au niveau municipal, la gestion et l’administration

du foyer.

L’expérience de Nakuru nous montre que la situation a peu évolué, et que les

femmes en particulier ont été mises à l’écart ou jugées inutiles au processus de développement

du plan stratégique d’aménagement, considéré comme un modèle du

développement durable par la municipalité de Nakuru. Des exemples empiriques

confi rment que les sexospécifi cités ont été totalement ignorées et, huit ans après, il

apparaît évident que le rôle des groupes minoritaires en général a été négligé pour

plusieurs raisons, la principale étant que le déplacement des populations rurales

vers les centres urbains a largement contribué à instaurer une dimension de genre

dans l’urbanisation.

La migration sélective en fonction du genre refl ète une série d’impératifs et de

contraintes socioéconomiques qui président aux activités, au pouvoir et aux statuts

des hommes et des femmes, ainsi qu’aux nouveaux schémas de comportement, à

l’accès aux ressources et à l’organisation sociale. Dans ce sens, la différence entre les

genres en matière de mobilité rurale et urbaine est non seulement un moyen d’évaluer

les relations hommes/femmes, mais également de faire évoluer ces relations à

travers de nouvelles politiques à cet effet.

Il est de plus en plus indispensable d’élaborer des politiques qui améliorent

l’allocation et l’utilisation des ressources dans les zones urbaines afi n de parvenir à

une gestion effi cace. L’âge, la structure, les relations entre les sexes et les problèmes

liés à l’espace ont des conséquences sur la planifi cation et la gestion des affaires

urbaines. La structure hétérogène des foyers devrait être prise en compte afi n de se

défaire de l’hypothèse sous-jacente selon laquelle tous les schémas qui gouvernent

les foyers seraient identiques, et de reconnaître qu’ils réagissent et perçoivent la

gestion urbaine de différentes façons (Mwangi, 2002).

Par le passé, les femmes étaient plutôt passives en raison de leur statut de

subordination, de leur exploitation et de la négation de leurs droits fondamentaux.

Cette absence d’action de la part des femmes a été imputée en partie aux prati-

| 128 | Les inégalités de genre au Kenya


ques socioculturelles et aux obstacles dressés par les hommes dans les domaines

politique et économique. Même lorsque les décisions étaient prises suite à des réunions,

ce qui était le cas à Nakuru, les personnes qui avaient assez de confi ance pour

exprimer leurs points de vue étaient toujours favorisées. En général, ce sont aussi

celles qui sont avantagées en matière de revenus, d’éducation et de pouvoir. Dans

certains quartiers, les réunions organisées n’étaient pas aussi démocratiques qu’on

le laissait entendre.

De nombreuses personnes interrogées dans le cadre de cette étude ont fait

remarquer que le passage d’une démocratie passive vers une démocratie active ne

pouvait être réalisé qu’à condition d’amorcer une réponse à ce problème, sans quoi

il risquerait de s’aggraver. « L’égalité des chances pour tous doit aller au-dedes

mots », a fait observer la dirigeante d’une organisation communautaire lors d’une

interview des plus révélatrices. En raison de l’importance attachée aux compétences

de haut niveau, ceci impliquerait de changer l’attribution des tâches et le contexte

dans lequel les idées sont débattues. En résumé, il faudra démonter et défaire l’hypothèse

selon laquelle ceux qui prennent la parole avec assurance et clarté sont

ceux qui méritent d’être écoutés. À long terme, nous devrons reconnaître que ce qui

était auparavant considéré comme un talent naturel ou une compétence innée peut

au contraire être appris et transmis à d’autres.

Questions liées au genre et normes de bonne gouvernance urbaine

Dans cette section sont examinés les différents principes et normes de bonne gouvernance

urbaine, et la façon dont ils peuvent inclure des considérations de genre,

notamment dans le cas de la ville de Nakuru. La littérature récente consacrée à la

bonne gouvernance semble faire ressortir sept principes interdépendants : durabilité,

décentralisation, équité, effi cacité, transparence / responsabilité, engagement

civique / citoyenneté et sécurité. Si chacune de ces normes vaut pour les hommes

autant que pour les femmes, certaines sexospécifi cités doivent être mises en relief.

Dans les paragraphes suivants, nous utiliserons ces normes comme cadre analytique,

dans l’optique d’inclure davantage de femmes au processus décisionnel.

Durabilité. Les femmes sont des actrices majeures de la vie urbaine et portent

de lourdes responsabilités vis-à-vis du bien-être de leur famille. La durabilité est une

pierre angulaire de la future planifi cation des villes, et la consultation de tous les

acteurs urbains est une condition préalable à sa réalisation, en matière d’aménagement

et de gestion du territoire en particulier (CNUEH, 2000). Parfois, les stratégies

de survie et les initiatives mises en place par les femmes pour subvenir aux besoins

fondamentaux de leur famille sont source de confl its avec les autorités locales. Il

est essentiel que les contraintes auxquelles font face les femmes des milieux urbains

défavorisés soient reconnues et combattues, notamment par le biais de partenariats

avec les autorités locales. La question de la durabilité a été soulevée lors des ateliers

Partie 3 Questions politiques | 129 |


consultatifs organisés à Nakuru en 1995. Cependant, d’après nos observations, très

peu de femmes ont pris part à ces ateliers, et celles qui y ont participé ne représentaient

ni les besoins ni les aspirations des populations urbaines démunies. Ceci a, en

défi nitive, sapé les nobles initiatives portées par le programme LA 21.

Décentralisation. La décentralisation incarne l’opportunité de renforcer la

participation des hommes et des femmes aux processus de planifi cation et de consultation,

mais aussi d’allouer les ressources locales en tenant davantage compte des

sexospécifi cités. Le conseil municipal de Nakuru étant l’autorité la plus proche des

citoyens, il est le mieux placé pour inciter les femmes à prendre part aux processus

de prise de décisions et de consultation. La décentralisation du pouvoir et des ressources

est un facteur important de l’amélioration de la participation de tous les

acteurs. Cependant, la lutte pour les ressources au niveau local peut être incontrôlée,

et les réseaux liant patron et clients synonymes de malversation ou de favoritisme.

Ceci a pour effet d’exclure davantage les femmes et les populations défavorisées

plutôt que de les encourager à s’investir dans le processus politique. Pourtant, l’expérience

de Nakuru montre combien l’action des femmes pourrait contrecarrer ces

phénomènes, notamment dans les domaines de la gestion des déchets et de la fourniture

d’eau. Le conseil municipal de Nakuru est habilité à rectifi er les règlements,

ce qui prouve qu’il a les moyens d’encourager une participation plus large de la part

de la majorité des citoyens. Les comités locaux de développement sont des unités

décentralisées qui servent de catalyseur au renforcement de la participation. Il est

nécessaire que la composition de ces comités refl ète un souci d’équité de genre, ces

assemblées étant les vecteurs de la participation de la communauté à la gouvernance

urbaine. Au cours de la préparation des plans d’action pour la fourniture de

services à Nakuru, les femmes n’ont pu faire part de leurs préoccupations qu’une

fois que les hommes avaient pris la parole. Ce schéma s’est trouvé reproduit dans la

plupart des réunions auxquelles nous avons assisté en tant qu’observateurs.

Équité. L’équité en matière de gouvernance urbaine implique la représentation

et l’accès aux ressources de tous. L’équité d’accès à la prise de décisions et aux

services fondamentaux dans la ville est essentielle à la bonne gouvernance urbaine.

Pourtant, d’innombrables facteurs tels que le revenu ou le statut social empêchent

les citoyens de participer à la vie de la municipalité et entravent leur accès aux

ressources. Même lorsque cet accès existe, la répartition de la dépense publique

est inégale en termes de genre. Par exemple, la restructuration économique affecte

davantage les femmes, les réductions étant opérées majoritairement dans la santé

et les services sociaux, secteurs qui les aident à accomplir leurs tâches domestiques

et familiales (Moser 1996). Les droits des femmes en matière de représentation

et d’accès aux services de base et aux autres ressources urbaines ne peuvent être

reniés. Les plans du projet LA 21 sont maintenant en phase d’application, et des

mesures devraient être mises en œuvre pour garantir que l’équité entre les genres

| 130 | Les inégalités de genre au Kenya


soit atteinte et que les bénéfi ces des programmes de développements et des services

soient égalitairement distribués et accessibles à tous, sans distinction de genre.

Effi cacité. Le rôle des femmes dans l’économie urbaine n’est souvent pas

reconnu, soit parce qu’il se concentre principalement dans le secteur informel, soit

parce qu’il manque de visibilité, notamment pour ce qui est des tâches ménagères.

Les urbanistes de Nakuru doivent se montrer effi caces concernant les fi nances et

l’administration, ce qui suppose de réguler et de coordonner la gestion des autorités

locales, particulièrement en matière de fi nances, afi n d’assurer le bon déroulement

du programme. Pour ce faire, les femmes et les hommes doivent être en mesure

d’assurer pleinement leur survie et de contribuer à l’économie. Rendre visible et

valoriser la contribution des femmes au même titre que celle des hommes est un

défi majeur dont dépend l’effi cacité du fonctionnement de la ville, qui se trouve

compromis lorsque les femmes et les personnes démunies sont exclues des processus

décisionnel et politique.

Transparence et responsabilité. D’après un document de la Banque mondiale,

plus les droits des femmes sont importants, plus elles participent à la vie publique

et moins le secteur public est corrompu (Banque mondiale, 2000). Mais les femmes

doivent aussi avoir accès aux performances des autorités locales et être en mesure

de les interpréter et des les commenter. La transparence et la responsabilité dépendent

de l’ouverture au contrôle par les citoyens de l’administration et des politiques

municipales. La communication doit être envisagée de façon à être accessible aux

personnes qui ne peuvent pas comprendre les documents complexes ou qui ne sont

pas habituées à prendre part au débat public, ainsi qu’aux parents qui travaillent

et disposent d’un temps limité. Toutes ces caractéristiques concernent davantage

les femmes que les hommes. À Nakuru, le processus LA 21 se voulait transparent et

vérifi able. Bien qu’un certain nombre de rapports de suivi et d’évaluation aient été

rédigés, ils ne sont pas accessibles au grand public, et l’échange d’informations ne

se fait qu’uniquement entre les élites locales et les organisations participantes.

Engagement civique et citoyenneté. La littérature consacrée à la participation

communautaire et aux partenariats urbains, aussi bien au niveau des gouvernements

que des organismes internationaux, souligne de plus en plus l’importance

des organisations féminines de base. On ne saurait trop insister sur le rôle crucial

que jouent les femmes qui s’organisent sur le terrain, en militant pour l’instauration

de services et en mettant à disposition infrastructures et services fondamentaux

là où ceux-ci sont inexistants. La responsabilité incombe aux autorités locales

d’encourager l’engagement des citoyens, hommes et femmes. Assurer le bon fonctionnement

des quartiers des zones urbaines est également dans leur intérêt. Avant

la mise en place du LA 21, seule une poignée d’organisations communautaires (OC)

étaient actives à Nakuru. Depuis, les nombreuses créations de collectifs (plus de

130 sont désormais recensés) indiquent qu’ils peuvent au moins aboutir à des résul-

Partie 3 Questions politiques | 131 |


tats ou, dans le meilleur des cas, engendrer un mouvement participatif à grande

échelle. L’enthousiasme et la bonne volonté qu’affi chent les OC pour améliorer

les conditions de vie des citoyens ne font plus aucun doute. Mais les organisations

communautaires les plus récentes ainsi que d’autres bénéfi ciaires du plan stratégique

d’urbanisation ont placé trop d’espoir dans ce programme. Il se peut que

leurs attentes ne soient pas en phase avec ce projet qu’ils n’ont pas aidé à mettre

en œuvre dès le départ. Nous pensons qu’un important défi se profi le, étant donné

que la multiplication des OC et de leur demande en matière d’assistance technique

et de soutien fi nancier dépasse les capacités du projet LA 21 et du conseil municipal

de Nakuru de fournir les services et de prodiguer les conseils adéquats et opportuns.

Les OC s’impliquent activement dans la gestion des déchets, la sensibilisation, le

nettoyage des quartiers et la gestion des points d’eau. Nous avons observé que la

majorité de leurs membres sont des femmes, et qu’elles participent principalement

aux activités de nettoyage, tandis que les hommes s’occupent des négociations avec

le conseil municipal concernant les problèmes qui nuisent aux quartiers et à leur

sécurité.

Sécurité des individus et de l’environnement. Les problèmes liés à un environnement

urbain peu sûr, voire hostile, peuvent être perpétués par le manque d’attention

de la part des autorités locales concernant la sécurité des femmes au sein

de leur foyer et des espaces publics. La sécurité des individus et de l’environnement

dans lequel ils évoluent ne concerne pas uniquement les quartiers défavorisés. Ce

problème devient de plus en plus urgent car les zones dangereuses restreignent

l’accès et la mobilité des citoyens et des femmes en particulier. Par ailleurs, les violences

faites aux femmes peuvent aussi bien se produire dans l’espace privé que

public. Les femmes qui sont victimes d’abus perdent presque toujours leur logement

et leur sécurité. Ainsi, la violence et la crainte de la violence empêchent les femmes

de participer pleinement et égalitairement à la vie sociale de leur communauté, ce

qui met en cause le fonctionnement démocratique de notre société (OCDE, 1995).

Conclusion

Cette analyse nous permet de constater qu’il existe des opportunités et des perspectives

de mettre en place avec succès le processus LA 21 et le plan stratégique

d’urbanisation. Mais pour ce faire, les parties prenantes doivent être attentives aux

considérations de genre. Le désir de mener à bien le programme LA 21 est fort.

Cependant, son application dans la ville de Nakuru met en évidence l’existence

d’écarts entre les politiciens et les fonctionnaires supérieurs, ainsi qu’entre les fonctionnaires

de niveaux et de secteurs différents, écarts qu’il faudra combler si l’on

veut tendre vers un processus décisionnel participatif.

| 132 | Les inégalités de genre au Kenya


La prise en compte des sexospécifi cités liées à la gouvernance urbaine exige

des compétences de la part des professionnels du secteur. Il s’agit d’une initiative

complexe. Afi n de développer des modes et des formes de prise de décisions participative

qui incluent hommes et femmes, en-dehors du cadre des autorités locales

et de l’aménagement public, il est nécessaire d’initier en parallèle un processus permettant

de coordonner et d’échanger l’expérience acquise. Les tâches et les rôles

des décideurs et de tous les acteurs de la gestion urbaine ont besoin d’être réformés,

tout comme le processus d’aménagement en lui-même.

Les zones urbaines, en tant que lieu et symbole d’un changement et d’un

développement rapide dans nombre de sociétés, présentent désormais une problématique

critique dans les discours et la pratique du développement. Nous avons

montré que la bonne gouvernance, celle qui prône l’engagement et la participation

des citoyens, ne peut être véritablement comprise sans référence aux constructions

de genre existantes. En analysant la mise en place du processus LA 21 dans la ville

de Nakuru, dont la mission est d’améliorer la gouvernance urbaine, nous avons

remarqué que les sexospécifi cités ne sont pas traitées avec l’importance qu’elles

méritent. Nous nous sommes également efforcés d’identifi er les facteurs responsables

de l’exclusion des femmes du processus décisionnel. Bien qu’elles ne puissent

exercer de pouvoir formel, les femmes jouent souvent un rôle important dans le

développement urbain, particulièrement dans leur quartier. Mais les multiples rôles

qu’elles assument les empêchent de s’engager pleinement dans les processus et les

institutions de la gouvernance urbaine. L’intégration d’une dimension de genre

dans la gouvernance urbaine soulève d’autres questions plus vastes ayant trait à

la diversité et à l’engagement civique. Les femmes ne sont pas l’unique groupe

marginalisé. Si l’on veut exploiter pleinement l’énergie et la créativité humaines à

travers l’engagement civique, il est nécessaire que les zones urbaines acceptent et

accueillent la diversité sociale.

Références

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Partie 3 Questions politiques | 133 |


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| 134 | Les inégalités de genre au Kenya


8

Confl its, règlement des confl its

et consolidation de la paix : le rôle des femmes

des communautés pastorales

Résumé

Daudi E. Ekuam

Si les femmes sont partout les premières victimes des problèmes sociaux engendrés par

les confl its, celles qui sont issues des communautés pastorales souffrent particulièrement

pendant et après ces événements. Les confl its pastoraux modernes se distinguent principalement

de ceux des temps passés par le fait que la majorité des victimes sont les femmes et

les enfants, qui sont les membres les plus vulnérables des communautés sur le plan social.

Les femmes sont exposées à des violences physiques, des privations alimentaires et de mauvaises

conditions sanitaires, des viols et d’autres formes d’atteintes sexuelles. Le présent

article s’interroge sur le rôle traditionnel des femmes des communautés pastorales dans les

confl its et le règlement de ces derniers, en vue de modifi er le paradigme de l’ordre public

et d’intégrer pleinement les femmes aux processus de paix, ce qui permettra de régler les

confl its qui semblent insolubles au sein des communautés pastorales. Bien qu’une grande

attention ait été portée aux effets que les changements intervenus depuis la période coloniale

ont eus sur ces dernières, la place des femmes dans ces sociétés a été peu considérée.

Cependant, elles ont toujours joué un rôle déterminant, qu’il soit positif ou négatif, dans

les confl its. Malgré les diffi cultés auxquelles elles sont confrontées, les femmes des communautés

pastorales ont montré à maintes reprises leur capacité à surmonter le désespoir et à

rétablir la paix. L’objet de cet article est de surligner le fait qu’en portant notre regard sur

les femmes, c’est l’ensemble de la communauté qui devient l’objet de notre attention.

Introduction

Il ne fait aucun doute qu’aujourd’hui, ce sont les femmes et les enfants qui souffrent

le plus pendant et après les confl its. Selon Hussein et Liebenberg (1999), rien qu’en

Afrique, sur les 30 guerres qui ont eu lieu dans plus de 15 pays depuis 1970, plus

Partie 4 Questions culturelles | 135 |


de 90 pour cent des victimes étaient des femmes et des enfants de la population

civile. Les femmes subissent des violences physiques, des privations alimentaires

et de mauvaises conditions sanitaires, ainsi que des atteintes sexuelles. D’après Farr

(2001: 17), « […] pendant les confl its, les femmes renoncent à leur bien-être et à

leur autonomie physiques ». Elles sont victimes de viols, forcées de contribuer à l’effort

de guerre en faisant plus d’enfants pour remplacer ceux qui meurent pendant

les confl its, n’ont plus accès aux soins médicaux, sont contaminées par des maladies

sexuellement transmissibles et fi nissent par donner naissance à des enfants illégitimes.

En outre, leurs conjoints, surtout s’ils ont été vaincus, réaffi rment parfois

leur autorité sur elles en ayant recours à la force – un recours qui leur est facilité

par leurs nombreuses armes « inutilisées ». La pauvreté et la dépossession aggravent

encore la situation des femmes, notamment pendant la phase de reconstruction

post-confl ictuelle.

Toutefois, les femmes participent activement à toutes les phases des confl its

et de leur transformation. Elles apportent leur contribution, y compris sur le plan

militaire, en transportant des armes à travers des zones de front, en transmettant

des informations, en approvisionnant les guerriers en nourriture et même en

cachant des combattants et des armes. Dans certains cas, la guerre suscite chez elles

de l’enthousiasme. En effet, la militarisation des femmes est inévitable dans certaines

zones, car elle les prépare à la mobilisation en période de confl it et après.

Malgré le rôle crucial que les femmes jouent dans les confl its, leur participation

au règlement de ceux-ci et aux efforts des communautés et des pays pour

rétablir la paix est généralement invisible, et ce même au niveau des Nations Unies.

Le Programme d’action de Beijing (1995) se proposait, dans ses objectifs stratégiques,

« d’élargir la participation des femmes au règlement des confl its au niveau

de la prise de décisions, et de protéger les femmes vivant dans les situations de

confl it armé et autres ou sous occupation étrangère » 3 . Elle s’engageait également

à « promouvoir des formes non violentes de règlement des confl its et réduire les

violations des droits fondamentaux dans les situations de confl it ». La Déclaration

de Windhoek de mai 2000 défi nit les moyens concrets dont disposent l’ONU et

ses États membres pour encourager la participation des femmes à la sécurité nationale

et à la mise en œuvre de missions et de négociations de maintien de la paix.

Enfi n, en octobre 2000, le Conseil de sécurité a adopté la résolution 1325 4 , qui

réaffi rme notamment « le rôle important que les femmes jouent dans la prévention

et le règlement des confl its et dans la consolidation de la paix » et souligne « qu’il

importe qu’elles participent sur un pied d’égalité à tous les efforts visant à maintenir

et à promouvoir la paix et la sécurité et qu’elles y soient pleinement associées,

3 Quatrième conférence mondiale des Nations Unies sur les femmes, organisée à Beijing en

1995.

4 Cette résolution a marqué un tournant décisif dans les questions relatives aux femmes, car elle

a permis que « les femmes comptent enfi n ! ».

| 136 | Les inégalités de genre au Kenya


et qu’il convient de les faire participer davantage aux décisions prises en vue de la

prévention et du règlement des différends. » Cependant, l’esprit de ces déclarations

et de leurs protocoles n’a pas fait beaucoup évoluer la situation. Par ailleurs, l’ONU

elle-même manque de coordination et de réseaux pour assurer l’harmonisation de

ses résolutions relatives aux femmes.

Jusqu’à présent, la plupart des gouvernements africains n’ont pas cherché à

promouvoir les formes non violentes de règlement des confl its, ni fourni de fonds

destinés à celles-ci. Au contraire, ils ont généralement recours à une intervention

militaire pour régler les confl its. La lutte contre la violence incombe aux organisations

de la société civile (OSC) et aux organismes internationaux, dont les missions

ne vont pas toujours dans le sens du règlement des confl its et dont les moyens

fi nanciers et techniques sont souvent limités.

Si les femmes du monde occidental ont fait de grands progrès sur le plan social

et politique, certaines étant devenues très infl uentes dans le débat public, il en va

autrement des Kenyanes et des Africaines en général ; ce constat est encore plus

vrai pour les femmes des communautés pastorales. La partie suivante de cet article

s’interroge sur les confl its pastoraux, en mettant l’accent sur le rôle traditionnel des

femmes dans ceux-ci, dans leur règlement et dans les processus de consolidation

de la paix, en tentant d’identifi er les différents acteurs et en émettant, par la même

occasion, des recommandations qui esquissent les démarches à mettre en œuvre.

Mais avant tout, cet article a pour objectif d’élargir le débat sur ce sujet important

entre les chercheurs, les responsables gouvernementaux, les organismes donateurs

et fournisseurs d’aide et les spécialistes des confl its.

Le statut des communautés pastorales au Kenya

Les communautés pastorales occupent 80 pour cent de la superfi cie du Kenya.

Elles vivent sur les territoires désignés communément comme des « zones arides et

semi-arides ». Leur population s’élève à environ six millions de personnes et tire ses

moyens de subsistance du bétail et des produits qui en sont dérivés. Les conditions

environnementales diffi ciles rendent la sécheresse et la famine fréquentes. Pour survivre

face aux incertitudes liées à l’environnement, les communautés pastorales ont

développé un système social très fl exible et un mode de vie extrêmement mobile.

Depuis près d’un siècle, les pasteurs nomades sont victimes d’un « traitement

préjudiciable renforcé par des lois et des politiques nationales discriminatoires »

(voir Goldsmith, 2002a). Par ailleurs, les interventions liées au développement

dans les zones où ils vivent sont caractérisées par une ignorance généralisée vis-àvis

de ces communautés et de leurs systèmes (Hendrickson et al., 1998). De nombreux

projets pleins de bonnes intentions échouent à cause de la vision stéréotypée

Partie 4 Questions culturelles | 137 |


qu’ont les chercheurs, les représentants gouvernementaux et les professionnels de

l’aide et du développement. Les communautés pastorales elles-mêmes n’ont pas

l’opportunité d’exercer une infl uence sur les actions réalisées en leur nom. C’est

pourquoi les zones pastorales sont aujourd’hui caractérisées par la pauvreté, l’absence

d’opportunités économiques, les confl its (provoqués par la concurrence face

à des ressources en diminution), de faibles taux de scolarisation et des infrastructures

insuffi santes. Tel est l’environnement dans lequel évoluent quotidiennement

les femmes des communautés pastorales.

Les confl its liés aux ressources naturelles, dont la razzia est une forme spécifi

que, sont endémiques dans les zones pastorales. À l’origine, les razzias de bétail

étaient considérées comme un moyen de réapprovisionnement permettant de contribuer

aux processus complexes de reproduction socioculturelle et de gestion des

ressources pastorales. En commettant ce type d’attaques, que Hendrickson et al.

(1998) appellent « razzia redistributive » 5 , les éleveurs prenaient soin de minimiser

le nombre de morts, en particulier chez les non-combattants. Cependant, la razzia

« prédatrice » a effacé la motivation sociale par son intensité et son échelle mêmes.

Les razzias de bétail présentent désormais un aspect commercial. Dans la région, la

prolifération des armes légères et de petit calibre a aggravé la situation. Les femmes

et les enfants des communautés pastorales sont de plus en plus souvent victimes

de ces attaques. En effet, les dommages humains conduisent ces femmes à choisir

la militarisation et à s’impliquer directement dans l’organisation des confl its. Ainsi,

elles aident leurs hommes en leur fournissant des éléments essentiels à la guerre,

tels que des informations, des vêtements, des abris et des médicaments.

Depuis peu, on assiste à un regain d’intérêt pour le pastoralisme de la part des

organisations donatrices locales et des organismes internationaux. Par conséquent,

un certain nombre d’OSC et d’ONG sont de plus en plus impliquées dans les activités

liées au règlement des confl its et au rétablissement de la paix. Cependant, les

confl its pastoraux se révèlent insolubles, malgré les ressources considérables qui

sont consacrées au rétablissement de la paix par de multiples organisations. De

manière générale, les communautés pastorales connaissent aujourd’hui une pauvreté

croissante due aux confl its occasionnés par les razzias de bétail. En outre,

même si les gouvernements et les organismes de développement présents dans la

région ont décidé d’intégrer les questions de genre à leurs politiques pour toutes

leurs actions de développement, les femmes ne sont toujours pas prises en considération

dans les questions de règlement des confl its.

5 Terme utilisé par ces auteurs afi n de désigner une forme traditionnelle de razzia de bétail

utilisée aux fi ns de réapprovisionnement, par opposition à la forme commerciale ou « razzia

prédatrice ».

| 138 | Les inégalités de genre au Kenya


Les femmes des communautés pastorales et les confl its au Kenya

Le pastoralisme est un système qui repose majoritairement, mais pas exclusivement,

sur le déplacement de troupeaux sur de vastes étendues. Ce mode de production

est en fait une réponse aux conditions climatiques et environnementales (Osamba,

2001). Bien qu’il constitue le meilleur moyen d’exploiter les ressources naturelles

des prairies, il souffre depuis toujours d’un manque de soutien de la part des plus

hautes instances gouvernementales. C’est pourquoi les populations pastorales sont

constamment exposées à la marginalisation et à l’appauvrissement. Leur environnement

prédisposé aux sécheresses, qui offre peu de ressources, les a rendues particulièrement

vulnérables. Au fi l du temps, les pasteurs nomades ont mis en place des

mécanismes permettant d’atténuer les effets des incertitudes environnementales,

mais les récentes vagues de confl its ont déstabilisé l’équilibre atteint.

Depuis la période coloniale, les responsables de la planifi cation du développement

opérant au Kenya n’ont jamais reconnu le pastoralisme comme un système

de production ou un mode de vie rationnel. C’est pour cela que les interventions de

développement dans les zones pastorales sont caractérisées par une ignorance générale

concernant les populations pastorales et leurs systèmes (Hendrickson et coll.,

1998). Alors que leur situation géographique les place déjà au bord des frontières du

Kenya, les communautés pastorales ont été reléguées à la périphérie de la participation

politique et économique dans la société. Selon un rapport d’Oxfam, « la quasi

totalité de la population des régions arides peut être considérée comme vivant sous

le seuil de pauvreté ». La Stratégie nationale d’éradication de la pauvreté 1999-2015

reconnaît que 80 pour cent de la population des districts situés sur les terres arides

et semi-arides entre dans la catégorie de pauvreté absolue (Birch et Shuria, 2001).

Les inégalités régionales du Kenya fi gurent parmi les plus contrastées d’Afrique.

Tandis que Nairobi, la province du Centre et certaines parties de la Vallée du Rift

soutiennent la comparaison avec d’autres pays dont le niveau de développement

humain est intermédiaire, les districts où vivent les communautés pastorales se

trouvent dans la catégorie la plus basse. Aujourd’hui, la pauvreté apparaît comme le

plus grand défi pour ces populations au Kenya, et en particulier pour les femmes.

La place des femmes dans les communautés pastorales

Si une certaine attention est portée au développement, ou à son absence, chez

les populations pastorales dans leur ensemble, les femmes qui en font partie sont

peu prises en considération. Comme l’indiquent Joekes et Pointing (1991), « de

nombreux écrits ont en revanche été consacrés à la position des femmes dans l’agriculture

en Afrique, et notamment aux effets négatifs que les évolutions sociales et

économiques du vingtième siècle ont eus sur elles ».

Partie 4 Questions culturelles | 139 |


Dans les quelques études réalisées sur les communautés pastorales, un certain

nombre d’observateurs ont une approche stéréotypée et assimilent le rôle de la

femme dans l’économie pastorale à celui d’une bête de somme. Je dirais au contraire

que le pastoralisme nourrit « l’entreprise de la famille », à laquelle participent

tous les membres de la communauté, chacun ayant une fonction spécifi que et complémentaire

(Spencer, 1999). Le travail est clairement réparti entre les genres, et les

rôles des femmes sont très valorisés. Dans les situations de confl it, du fait qu’elles

portent et mettent au monde les enfants, elles sont protégées des activités à haut

risque comme le combat.

Bien qu’il existe de légères variations dans le rôle culturel des femmes

d’un groupe pastoral à l’autre, les similitudes l’emportent largement sur les différences.

Dans presque toutes les communautés pastorales, les fi llettes sont formées

socialement dès leur enfance pour assumer les responsabilités familiales.

Traditionnellement, les femmes s’occupent des tâches ménagères telles que la préparation

des repas, l’approvisionnement en bois de chauffe et en eau, la construction

de structures d’habitation, l’allaitement et l’éducation des enfants et l’abreuvement

des animaux. Elles se sont également mises à l’agro-pastoralisme, au commerce de

détail et à l’artisanat afi n de compléter le revenu familial. En raison de leur vision

stéréotypée, certaines OSC considèrent les relations entre genres au sein des sociétés

pastorales comme patriarcales et caractérisées par des inégalités dans l’accès aux

ressources, les structures de pouvoir formelles et la prise de décision (da Conceicao,

2002). La section suivante examine certains aspects importants de la vie d’une

femme au sein d’une communauté pastorale.

Propriété des terres et des biens. Dans les zones pastorales, les terres sont

détenues en tant que source commune de biens, dont l’utilisation était à l’origine

régulée comme celle des autres ressources naturelles, au bénéfi ce de l’ensemble de la

communauté. Cette régulation était nécessaire afi n d’empêcher leur dégradation, et

sa responsabilité était confi ée aux anciens, garants de tous les intérêts de la communauté,

y compris de son histoire. Malgré la délimitation des terres détenues par les

différents groupes de pasteurs, ces limites étaient souvent franchies, en fonction des

saisons et des accords mutuels (Joekes et Pointing, 1991). Ce mode d’exploitation

des terres avait pour objectif d’assurer la sécurité des communautés et de minimiser

les risques liés à l’imprévisibilité des conditions climatiques. Avec ce type d’arrangements,

les droits d’utilisation des terres étaient détenus de manière coopérative.

Cette forme de structure agraire offrait à tous un accès égal et garantissait ainsi leurs

moyens de subsistance.

Aujourd’hui, la structure agraire du Kenya est fondée sur le régime de propriété

anglais et « nie l’existence du système communal qui était compris et appliqué par

les communautés pastorales » (Gouvernement du Kenya, 2001a). Le système foncier

qui prévaut dans la plupart des terres pastorales est celui des terrains domaniaux

| 140 | Les inégalités de genre au Kenya


(Trusts Lands). Les conseils locaux sont investis des terres « par fi déicommis » au

bénéfi ce de leurs habitants. Malheureusement, le concept de « fi déicommis » entre

le conseil et les habitants est rarement applicable (Lenaola et al., 1996), et ce pour

quatre raisons. Premièrement, le/la Ministre des Administrations locales exerce une

grande infl uence sur les décisions des conseils locaux en matière foncière. Il/elle a

le pouvoir, par le biais de dispositions légales, de persuader les conseils de suivre la

volonté du Gouvernement central, même si elle est impopulaire. Deuxièmement,

le président a légalement le pouvoir d’attribuer des Trust Lands directement à quiconque.

Troisièmement, le Commissioner of Lands (commissaire des Terres) détient

un mandat administratif sur les Trust Lands et peut l’exercer pour toute action

qu’il/elle estime appropriée. Quatrièmement, le/la ministre chargé des Terres et des

Implantations peut également déclarer un Trust Land comme zone d’adjudication.

De fait, il devient de plus en plus diffi cile pour les populations pastorales d’exercer

des droits de gestion sur leurs Trust Lands. On assiste à une vague de cession progressive

de ces terres.

Tandis que les Trust Lands passent aux mains des particuliers, les femmes des

communautés pastorales sont de plus en plus privées de leurs ressources importantes.

Les forces capitalistes se sont installées. Comme le fait remarquer Athoo

(2002), « le régime de propriété privée [des terres] n’offre pas aux femmes l’opportunité

de gérer les ressources ». La création de ranchs collectifs dans les régions

masaï et la subdivision subséquente des terres en propriétés individuelles est une

véritable tragédie pour les femmes de cette société. L’appropriation des pâturages

utilisés pendant la saison sèche dans certaines zones pastorales, comme celle du lac

Turkana, pour y établir des réserves de gibier par exemple, a eu des effets similaires

pour les femmes des communautés pastorales.

Quant aux autres formes de propriété, il est intéressant de noter que le pastoralisme

ressemble à une « entreprise » familiale, dans laquelle chaque membre

détient des « parts » et participe au fonctionnement de « l’activité ». Il ne faut pas

confondre l’image occidentale stéréotypée de la « propriété » avec la manière dont

les biens sont détenus dans les communautés pastorales. Le rôle de l’homme est

celui du dirigeant (ou du P-DG occidental) d’une entreprise familiale. Mais en réalité,

chez les Turkana, lorsqu’une femme atteint l’âge moyen, elle assume un rôle

matriarcal. Son mari la consulte pour toutes les décisions relatives à la propriété.

Elle peut également prendre des décisions cruciales concernant la propriété, y compris

celle du bétail, en l’absence de son époux, dans la mesure où celles-ci sont dans

l’intérêt de la famille. En cas de différends sur la propriété, les décisions sont prises

démocratiquement et suivent les règles de la justice naturelle. De manière similaire,

Ahmed (2002) constate que les femmes somali contemporaines ne sont pas asservies,

mais vivent avec les hommes dans une relation d’interdépendance. Elles sont

considérées comme les membres les plus productifs de l’économie pastorale.

Partie 4 Questions culturelles | 141 |


Principaux défi s des femmes des communautés pastorales en matière de

développement. Comme nous l’avons déjà vu, les zones pastorales du Kenya sont

indubitablement en retard depuis très longtemps en matière de développement,

et ce en grande partie à cause de la négligence dont elles sont l’objet. Cependant,

tout le monde semble d’accord pour dire que cette situation est due avant tout à

l’attitude stéréotypée des gouvernements successifs et d’autres acteurs du développement

envers le pastoralisme, tant comme système de propriété terrienne que

comme mode de vie. Par conséquent, « […] les politiques et les interventions de

développement inadaptées nuisent systématiquement à leurs institutions et à leurs

stratégies de réponse aux diffi cultés environnementales » (Hesse et Odhiambo,

2002).

Les défi s que les femmes des communautés pastorales rencontrent le plus fréquemment

aujourd’hui en matière de développement sont :

La pauvreté : la Stratégie nationale d’éradication de la pauvreté 1999-

2015 indique que 80 pour cent de la population des districts situés sur

les terres arides et semi-arides entrait dans la catégorie de « la pauvreté

absolue» en 1999, contre une moyenne nationale de 51 pour cent. Cela

signifi e que 2,4 millions de femmes vivaient dans une misère extrême

dans les zones pastorales (Gouvernement du Kenya, 2001b).

L’illettrisme : selon le Little Fact Book on Socio-Economic and Political

Profi les of Kenya’s Districts (« Petit dossier documentaire sur le profi l

socioéconomique et politique des districts kenyans »), le taux moyen

d’alphabétisation des zones pastorales est de 46 pour cent. Pour les

femmes, ce chiffre descend jusqu’à 26 pour cent dans certains districts

où vivent des communautés pastorales. Et c’est parmi les écolières et

étudiantes de ces zones que le taux d’abandon en cours de scolarité est le

plus élevé.

L’insécurité : celle-ci résulte en grande partie des confl its provoqués par

les razzias de bétail. Les femmes et les enfants continuent de payer un

lourd tribut en termes de pertes humaines et de déplacements internes.

Les atteintes aux droits fondamentaux sont également très fréquentes.

La famine : elle est due aux sécheresses provoquées par des conditions

environnementales diffi ciles.

La marginalisation : celle-ci est à la fois politique et économique. On

constate également une absence de participation dans les organes politiques

et les structures de gouvernance formels, tant au niveau local que

national. L’accès aux opportunités économiques est insuffi sant en raison

| 142 | Les inégalités de genre au Kenya


de la négligence elle-même ou de l’exclusion historique de l’économie

principale.

Les institutions/structures : les femmes des communautés pastorales

ne disposent pas assez de structures ou d’institutions d’accompagnement.

Et même lorsque celles-ci existent, elles sont fragiles et manquent

de moyens pour répondre à leurs besoins de manière satisfaisante.

Les femmes des communautés pastorales et les confl its

Dans cette région, la plupart des confl its impliquant des populations pastorales

sont liés aux razzias de bétail et à des différends relatifs aux ressources naturelles.

Par le passé, les razzias de bétail étaient caractérisées par des contraintes sociales

et des limitations morales. Bien que la plupart des études les évoquent de manière

négative, il existe en fait deux types de razzias, à savoir « redistributives » et « prédatrices

» (Hendrickson et al., 1998 : 6), dont la distinction semble échapper à de

nombreux chercheurs. Dans le cas des razzias redistributives ou « adaptatives » 6 ,

les femmes et les enfants n’ont jamais été atteints dans la mesure où ils ne s’interposaient

pas entre le pilleur et son objectif. La pire chose qui pouvait arriver à

une femme dans cette forme d’attaque était d’être enlevée pour servir de butin de

guerre. Les femmes adultes étaient mariées et recevaient le même traitement que les

autres membres de la communauté (chez les Turkana, par exemple). Les fi llettes (les

garçons étaient rarement enlevés) étaient élevées jusqu’à ce qu’elles atteignent l’âge

d’être mariées à un membre de la famille de son ravisseur. Cette forme de razzia

permettait également de rendre les ressources accessibles à un plus grand nombre

de personnes pendant les périodes diffi ciles (Swallow et al., 1978). Si elle réussissait

une razzia, une communauté accédait, bien que provisoirement, à certaines

ressources telles qu’une source d’eau, un pâturage de bonne qualité ou encore un

capital génétique intéressant (grâce à l’enlèvement de femmes). Les armes utilisées

dans ce type d’attaques ne causaient pas de pertes humaines massives. En résumé,

les populations pastorales y avaient recours comme stratégie d’adaptation face à

leur environnement instable. Elles étaient étroitement surveillées et contrôlées par

les anciens. Il convient de noter que ces razzias ne constituaient pas une activité

régulière, mais étaient commises uniquement lorsque le recours à d’autres stratégies

d’adaptation était impossible.

Aujourd’hui, la principale préoccupation des femmes des communautés pastorales

est la forme prédatrice ou « commerciale » 7 des razzias, qui se répand rapidement

en Afrique de l’Est. Les femmes en sont, de plus en plus, les premières

victimes. La prolifération des armes légères et de petit calibre a aggravé la situa-

6 Je préfère appeler ce type de razzia « adaptative », car ce terme indique que l’instabilité environnementale

est un facteur déclencheur de ces actes.

7 Je préfère ce terme à « prédatrice », qui est employé par Hendrickson et al., 1998.

Partie 4 Questions culturelles | 143 |


tion. En outre, la présence de guerriers rebelles et l’affl ux d’armes à feu provenant

des zones de combat des pays voisins (Soudan, Somalie, Ouganda et Éthiopie) ont

rendu les confl its encore plus diffi ciles à maîtriser. Dans cette région, les femmes

deviennent donc victimes de famines, d’une grande misère, de violences physiques,

de viols et d’autres formes d’atteintes sexuelles.

Contribution traditionnelle des femmes aux confl its. Contrairement aux

idées reçues, les femmes des communautés pastorales contribuent signifi cativement

aux confl its dans la région. Chez les Turkana, les femmes jouent un rôle déterminant

tant avant qu’après les razzias. Bien que la décision de commettre une razzia

(adaptative) soit prise exclusivement par les anciens et le devin, conjointement

avec les pilleurs, les femmes ont des fonctions spécifi ques et cruciales.

Avant de partir pour une razzia, chacun des jeunes guerriers doit recevoir la bénédiction

de sa mère. Le rite de bénédiction comprend typiquement les étapes

suivantes :

Encadré 1

La mère se retire avec son fi ls dans son « Ekol » (maison). Elle lave sa poitrine

dans un « atubwa » (bol) destiné à cet effet. Puis elle asperge d’eau le visage et

le torse nu de son fi ls et chante des prières tout en invoquant ses ancêtres et en

évoquant toutes les bonnes choses qu’elle a accomplies pour la communauau

cours de sa vie. Ensuite, elle lui donne parfois des amulettes à porter afi n de le

protéger du mal. La chef du village peut également participer à la bénédiction

du groupe de guerriers en les faisant ramper sous ses jambes écartées. Les jeunes

hommes sont alors libérés « au monde », après quoi les anciens, et enfi n le

Devin (Emuron), les bénissent tous ensemble avant leur départ en mission.

Les femmes de l’ethnie pokot pratiquent des cérémonies similaires, mais

encore plus élaborées, pour bénir leurs fi ls lorsqu’ils partent razzier du bétail.

En l’absence des guerriers, les femmes sont censées observer certains rituels

afi n de veiller à ce que les jeunes hommes reviennent sains et saufs :

| 144 | Les inégalités de genre au Kenya


Encadré 2

La mère fait un nœud sur le bord (Echilet) de sa robe (Eleu) faite de peau,

jusqu’au retour de son fils (ou à la confirmation de sa mort).

La mère du pilleur, ou sa femme, veille à ce qu’aucun lait ne soit versé dans

sa gourde habituelle tant qu’il est absent. Elle garde le récipient vide pendant

toute cette période.

La mère et/ou l’épouse d’un guerrier ne doit pas prendre de bain ni enduire son

corps d’huile, ce qui signifierait qu’elle est en deuil.

Les femmes veillent à ce que personne ne prononce le nom du guerrier pendant

son absence, car cela risquerait de le hanter au cours de la razzia.

La mère et le père s’assurent qu’aucune dette (Amica, Ekwuer) 8 due au guerrier

n’est réglée pendant son absence.

Enfi n, lorsque les guerriers reviennent, outre les rituels pratiqués par les

anciens et l’Emuron, les femmes doivent accomplir des rites et des rôles distincts :

Encadré 3

Les femmes, conjointement avec les anciens, veillent à ce qu’aucun guerrier (ni

bétail volé) n’entre dans la propriété avant d’avoir été lavé.

Lorsqu’ils arrivent dans la propriété, les femmes accueillent les guerriers avec

des chansons et des danses très élaborées et intenses en hommage à leur valeur.

Ceux qui n’ont pas participé à la razzia sont fustigés et qualifiés de lâches.

Pour chaque guerrier ou tout le groupe, une chèvre sacrifiée est rôtie sans

avoir été éviscérée. On fait alors éclater les entrailles de l’animal sur le torse

du guerrier. Ce rituel est supposé le libérer de l’asservissement du sang de

l’ennemi (s’il a tué).

Normalement, les jeunes filles tatouent les guerriers pour indiquer le nombre de

combattants ennemis tués par chaque homme.

Un guerrier peut également transférer l’honneur du tatouage à sa petite amie ou

à sa sœur bien-aimée, de manière à ce qu’elle soit tatouée à sa place.

Leur mère ou une matriarche rase les hommes et les enduit d’ocre rouge. Chacun

reçoit un collier de cauris en guise de distinction honorifique.

Les femmes veillent à ce que les guerriers soient bien nourris pendant un

certain temps. Les admiratrices de ces hommes deviennent nombreuses, au

point parfois de devenir agaçantes.

8 Traduction approximative.

Partie 4 Questions culturelles | 145 |


Chez les Turkana, la tante la plus âgée du guerrier est prioritaire pour le partage

des animaux volés et reçoit la part « la plus grasse ».

Chez les Borana, un guerrier prouve sa valeur en coupant les testicules d’un

ennemi tué, avant de les attacher autour du coup de son chameau, comme une

cloche de vache. Ce guerrier a normalement droit à une cérémonie d’accueil triomphale

organisée par les femmes lorsqu’il amène ses animaux chez lui. Les femmes

chantent et dansent à sa louange pendant toute la soirée et au-delà. Par ailleurs,

le guerrier le plus valeureux se voit offrir un plus grand choix de jeunes fi lles à

épouser.

Chansons d’éloge et de raillerie des femmes turkana pour les guerriers

Les femmes turkana utilisent le chant et la danse avec habileté afi n de forcer leurs

hommes à commettre des razzias de bétail, au moyen de chansons extrêmement

provocantes, comme le montrent les deux exemples suivants. Tous les textes fi gurant

dans ces encadrés sont tirés de rencontres et d’expériences personnelles.

Turkana

1. LOPULUMOE

Lopulumoe ekaguman

Edia ka pakang tounae

Toiunae ka ngimoe

Ngayewoiye! Ilemari

(Refrain)

Ekiriam loti a Napeitom

Sua kiperi, kiperia!

Sua kiperi kwa ngingokuo

Ngayewoiye! Ilemari

Encadré 4

| 146 | Les inégalités de genre au Kenya

Traduction française

1. MONSIEUR L’EFFACEUR

(D’ENNEMIS)

Lopulumoe tu vises juste

Fils de mon père, sauve-moi/nous

Sauve-moi/nous de l’ennemi

Oh ! Tu auras (du bétail)

Pendant la bataille de Napeitom

Nous avons péri, péri !

Nous avons péri comme des chiens

Oh ! Tu auras !


Turkana

2. LOOL-OL

Lool-ol iremi iyo oria?

Iyee ngayewoiye, yangae

(Refrain)

Aar ayole kiwang towara

Aar ngimukuny – ngikemoe ngulu!

Adwar nyaite aremete ta apa

Aar esuro – ngikemoe ngulu

Eroko ilodi nanae auno

Turkana

3. KAPE LOKIRIAM

Anikirai iyong ekile

Kape lokiriam-ia

Ekiriem ka ngatuk-a

Irau nyekadengania

(Refrain)

Irau nyekadengania

Kape lokiriem-ia

Ekiriem ka ngatuk-a

Encadré 5

Encadré 6

Traduction française

2. LÂCHE

Lâche, quand as-tu participé à une

razzia ?

Il tue un lézard et se vante toute la

journée

Il tue des fourmis – voilà ses

ennemis !

Le taureau avec lequel il danse lui

a été remis par les anciens

Il tue un dik-dik – voilà ses

ennemis !

Donnez-moi une corde (pour me

pendre) avant qu’il ne m’approche

Traduction française

3. PARS POUR LE FRONT

Si tu es un homme

Pars pour le front

Du combat pour les vaches

Tu es brave

Tu es brave

Pars pour le front

Du combat pour les vaches

Partie 4 Questions culturelles | 147 |


Turkana

4. EKILE-A-NYATOM

Nakorikel nakang

Esakere ngatuk-a

Ikoku nikang-a

Esakere ngatuk-a

Esiyan ngichominngikadokoi-a

Ekile a – Natelenge esaki etau

Ekile a nyikakoku-a emam kane

(Refrain)

Iyo Ekomwa

Bua atoelokin

Ekile loa anyatom ngesi asaki

ayong

Ekile a nyikakoku-a emam kane

Turkana

5. NYAITIE

Nabokolem Nyaitie,

Tokuro ngalup toloma

Eee! Nangoria!

Kidaru ngakiro a Nairobi

(Refrain)

Aite aarare ngikiliok

Aite alachare ngikatukok

Aite eusiere aberu

Aite aarare ngimoe

Encadré 7

Encadré 8

| 148 | Les inégalités de genre au Kenya

Traduction française

4. L’HOMME AU FUSIL

Ma jolie fi lle

Elle est faite pour recevoir des vaches

Ma fi lle

Elle est faite pour recevoir des vaches

Elle a commencé à parler à

des singes et à des babouins

Je veux l’époux de Nateleng

L’époux de ma fi lle n’est pas là

Toi Ekomwa

Viens, soyons amis

Je veux un homme avec un fusil

L’époux de ma fi lle n’est pas là

Traduction française

5. LA VACHE

Jolie vache,

Creuse la terre et disparais-y !

Oui ! Ma belle !

Attends les nouvelles de Nairobi

Des hommes ont péri à cause de la vache

Des chefs ont été pillés à cause de la vache

Une femme a été mariée à cause de la vache

Des ennemis sont morts à cause de la vache


Turkana

6. AREME ETENGAN

NGATUK

Areme Etengan ngatuk

Yangaee eremi Etengan

Iwooye ye ngaaye

Areme Etengan ngatuk

(Refrain)

Encadré 9

Traduction française

6. ETENGAN A CAPTURÉ

DES VACHES

Etengan a capturé des vaches

Oui ! Etengan peut capturer

Oui!

Etengan a capturé des vaches

Dans la première chanson (encadré 4), les femmes, tout en louant la

valeur de Lopulumoe, l’appellent à utiliser ses talents de tireur afi n de

les sauver d’un ennemi qui maraude. La communauté est assiégée et

seule la bravoure d’un homme tel que Lopulumoe peut la sauver. Il

obtient également une récompense pour ses actes – Ilemari (« Tu auras

du bétail ! »).

Dans la deuxième chanson (encadré 5), les femmes fustigent un lâche

de premier ordre. Il ne participe jamais aux razzias. La meilleure chose

qu’il puisse faire est tuer des animaux tels que des rats, des lapins ou des

fourmis. Et à chaque fois, il se frappe la poitrine comme s’il avait vaincu

un ennemi. La jeune fi lle qui chante ne veut pas qu’il s’approche d’elle

(pour la courtiser) et, par peur, elle prend une corde pour se pendre car

elle ne supporte pas les lâches.

La troisième chanson (encadré 6) pousse les hommes à partir pour le

front pour capturer des vaches, plutôt que de paresser pendant que les

autres sont sur le front et périssent pour le bétail.

Dans la quatrième chanson (encadré 7), une mère vante les mérites d’un

guerrier (l’homme au fusil). Elle veut que sa fi lle épouse un guerrier, et

non un singe ou un babouin (les lâches qui n’ont pas d’armes). Ekomwa

se trouve être l’homme au fusil et elle préfère donc se lier d’amitié avec

lui pour qu’il épouse sa fi lle.

La cinquième chanson (encadré 8) est un éloge de la vache et de son

importance pour la communauté. Les guerriers ont rapporté des vaches

qu’ils ont prises à l’ennemi et une opération de sécurité risque d’être

Partie 4 Questions culturelles | 149 |


menée par les forces gouvernementales afi n de les récupérer. Les femmes

recommandent donc à la vache, qui est un animal très recherché, de se

cacher sous terre pour éviter d’être repérée.

Dans la sixième chanson (encadré 9), les femmes adorent tout simplement

Etengan en raison de ses prouesses lors des razzias et de sa bravoure

sans égal. Elles citent les nombreuses zones et les multiples ennemis qu’il

a attaqués par le passé. Elles cherchent ainsi à inciter les jeunes hommes

à suivre son exemple.

En résumé, les femmes des communautés pastorales sont pleinement impliquées

dans le confl it et dans sa perpétuation. Au sein des populations pastorales, les

confl its ne sont pas des affaires « privées ». Ils impliquent presque tous les membres

de la communauté. Les pasteurs nomades vénèrent les femmes et les considèrent

comme la source de la vie (Osamba, 2001). Leurs paroles et leurs actes sont pris au

sérieux et elles peuvent jouer un rôle important dans les situations de confl it. Selon

un rapport du Bureau interafricain des ressources animales de l’Union africaine

(AU/IBAR) sur le rôle des femmes dans les confl its et la consolidation de la paix dans

le groupe Karamojong, « le travail de terrain et les recherches effectués au fi l des

années ont montré que [le rôle des femmes dans les confl its] est complexe, car il est

généralement informel et souvent caché des étrangers et des personnes qui ne sont

pas membres du foyer. Les femmes peuvent inciter leurs fi ls et leurs époux à partir

razzier du bétail » (Akabwai, n.d.). Les femmes des communautés pastorales ont

également soutenu des confl its en veillant au maintien des voies de ravitaillement

en nourriture et autres nécessités de guerre.

Conséquences des razzias de bétail sur les femmes et les relations entre les

genres. Bien que les femmes jouent depuis longtemps un rôle déterminant dans les

razzias de bétail, la forme actuelle, prédatrice ou commerciale, a eu des effets considérables

sur les femmes et les relations de genre, parmi lesquels fi gurent notamment

:

a) les déplacements internes. Selon Ruto et al. (2003 : 10),

164 457 personnes au total auraient été déplacées en raison des confl its

dans les districts pastoraux du nord du Kenya, et 105 500 d’entre elles,

soit 70 pour cent , sont des femmes et des enfants âgés de moins de

quatorze ans. Alors que ces communautés avaient adopté, sous le contrôle

des anciens, leurs propres stratégies traditionnelles pour s’occuper des

personnes déplacées, ces dispositifs ont été ébranlés. En effet, l’un des

effets négatifs des razzias commerciales de bétail a été la perte d’autorité

des anciens sur les décisions de la communauté. Par ailleurs, au lieu

de combler ce vide, les institutions et les structures administratives du

Gouvernement ont encore fragilisé les institutions traditionnelles, qui

sont perçues comme des sources d’autorité divergentes.

| 150 | Les inégalités de genre au Kenya


) l’appauvrissement et la prolifération de l’indigence urbaine.

Plus de 60 pour cent de la population des zones arides et semi-arides vit

sous le seuil de pauvreté 9 , et plus de deux tiers de ces personnes sont des

femmes. Traditionnellement, comme nous l’avons déjà vu, les ressources

des communautés pastorales étaient réparties équitablement entre tous

les membres de la famille. Cette dernière, qui fonctionnait comme une

entreprise, possédait du bétail. Lorsque le chef de famille mourait, les

anciens étaient habilités à veiller à ce qu’aucun parent malhonnête ou

peu scrupuleux ne tire profi t de cette situation pour prétendre abusivement

à la propriété du bétail familial. Aujourd’hui, alors que l’autorité

des anciens s’affaiblit continuellement, les femmes sont de plus en plus

dépossédées à cause de leur position relativement plus faible dans la

société, parfois avec la connivence des anciens qui sont justement censés

les aider.

À l’origine, notamment chez les Turkana, des animaux étaient

« prêtés » aux membres défavorisés de la société afi n de les aider à se

remettre des pertes qu’ils avaient subies, même si ce prêt était habituellement

négocié avec l’homme qui dirigeait la famille. Aujourd’hui, peu

de prêteurs acceptent de prendre des risques avec les femmes déplacées,

veuves ou divorcées/séparées. Elles sont considérées comme des foyers

instables et susceptibles de manquer à leurs engagements.

Dépourvues de bétail pour vivre, les femmes des communautés

pastorales déplacées par les razzias prédatrices se retrouvent dans des

conditions économiques extrêmement diffi ciles. Ainsi, en raison ce type

d’attaques et de la prolifération des armes qui en découle, 70 pour cent

des femmes des communautés pastorales ont dû partir vers des zones

urbaines, où elles peuvent à peine augmenter leur niveau de vie.

c) le VIH/sida et les infections sexuellement transmissibles. La

propagation du VIH/sida au sein des communautés pastorales constitue

probablement la plus grande menace, et c’est une véritable bombe

à retardement. Bien qu’aucune donnée offi cielle ne soit disponible,

certains éléments portent à croire que les taux d’infection sont assez

élevés.

Le taux élevé d’exode rural, lié à l’insécurité croissante et à l’absence

d’opportunités économiques dues aux razzias de bétail, a accéléré

la pandémie. Les femmes étant de plus en plus nombreuses à être dépossédées

de leurs biens, un plus grand nombre d’entre elles se lance dans le

9 La Banque mondiale fi xe le seuil de pauvreté à un dollar par jour.

Partie 4 Questions culturelles | 151 |


commerce sexuel. Alors que les guerriers traditionnels n’avaient jamais

recours aux actes sexuels avec les femmes du camp ennemi pendant une

razzia de bétail, les pilleurs commerciaux s’adonnent de plus en plus à

des exploits sexuels, soit pour satisfaire leur libido, soit comme moyen

de déshonorer l’ennemi. La transmission des épouses par héritage, la

polygamie, les méthodes d’accouchement non hygiéniques, les voleurs

« de grand chemin » et les chauffeurs routiers contribuent également à

la propagation du VIH/sida dans les zones pastorales.

Les communautés pastorales sont extrêmement peu conscientes

de la pandémie. D’après mes observations personnelles, je dirais que

la menace la plus dangereuse pour les communautés du Kenya est

aujourd’hui le niveau alarmant d’ignorance quant à cette maladie. Une

large proportion de la population rurale n’en a même pas entendu parler

et, dans le cas contraire, ne croit pas à son existence, bien qu’un nombre

considérable de ces personnes aient contracté le VIH.

d) les pertes humaines et matérielles. Bien qu’aucune donnée fi able

ne soit disponible sur le niveau des pertes humaines et matérielles 10 au

sein des communautés pastorales, pour la seule année 2003, plus de

2 000 vies et des biens dont la valeur totale s’élevait à plus de 600 millions

de shillings kenyans ont été perdus. Les principales victimes ont été les

105 000 femmes et enfants déplacés dans le district pastoral du nord du

Kenya (Ruto et al., 2003). De nombreuses femmes deviennent veuves

et migrent alors vers la ville, puisqu’elles ne peuvent prétendre à la

propriété d’aucun bien.

e) le déclin des valeurs morales. Traditionnellement, la communau

prenait en charge, tant sur le plan économique que social, les femmes

qui perdaient leur conjoint au cours des razzias de bétail. Comme

nous l’avons déjà vu, les anciens et les membres des clans prenaient

sur eux de veiller à ce qu’une femme dans cette situation ait suffi samment

d’animaux pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses enfants.

Un parent proche pouvait en outre hériter d’elle et ainsi répondre à ses

besoins sociaux.

10 Le Centre pour le développement des droits des minorités (CEMIRIDE) mène actuellement une

étude fi nancée par USAID sur le coût du confl it dans le nord du Kenya (« Cost of Confl ict in

Northern Kenya ») au cours des dix dernières années. Ces recherches visent à déterminer le

nombre de victimes, l’impact sur le tissu social des communautés et leurs stratégies d’adaptation,

les conséquences sur les institutions et le coût de la menace contre la stabilité et la sécurité

régionales c’est-à-dire ses effets secondaires.

| 152 | Les inégalités de genre au Kenya


Dans le cas des razzias prédatrices, les bénéfi ciaires sont généralement

jeunes et riches. Et puisque le tissu de la société est déjà miné et

corrompu par ces maraudeurs, ils deviennent leur propre autorité. Ils

sont capables d’attirer les veuves et les jeunes fi lles avec des gains matériaux.

En raison des richesses des pilleurs commerciaux et de leur mode

de vie libre, les femmes déplacées vers le centre des villes se prostituent

pour satisfaire les besoins des hommes qui reviennent enrichis de leurs

razzias. Le simple fait que ces pilleurs soient des « hommes au fusil » leur

vaut une admiration craintive. Dans le monde des « hommes au fusil »,

il n’existe aucune autorité, gouvernementale ou autre.

À l’origine, le divorce était rare dans la plupart des communautés

pastorales. Chez les Turkana, même lorsqu’il avait lieu, il s’agissait plus

d’une séparation que d’un divorce à proprement parler. Chaque partie

était toujours libre d’exiger le Lopalikinet 11 . Cette situation conduisait

généralement le couple à engendrer des enfants hors mariage. Elle maintenait

essentiellement un lien entre les enfants, le père et la famille. Elle

liait également les parents, et surtout l’homme, à leurs responsabilités

sociales. Hors des infl uences religieuses, elle semblait être la pratique

traditionnelle dans la plupart des communautés pastorales. Cependant,

le divorce y est aujourd’hui bien courant.

f) l’insécurité croissante. Tandis que la razzia adaptative était effectuée

avec une certaine dignité et dirigée par les anciens des communautés, la

razzia commerciale ou prédatrice est motivée par la cupidité et le profi t

personnel. Ses auteurs sont sans pitié, non seulement envers « l’ennemi »,

mais également envers les membres de leur propre communauté. Ils ont

conscience du fait que peu d’entre eux approuvent leurs activités.

L’abondance des armes légères et l’échec quasi total de l’appareil

de sécurité d’État dans la région ont renforcé l’attitude arrogante des

pilleurs. Les troupeaux ne sont pas la seule cible de ces pilleurs modernes

qui s’attaquent également aux routes, aux établissements humains, aux

maisons, aux institutions et aux locaux commerciaux. De plus, ils ne se

limitent plus aux communautés « ennemies », mais volent également le

bétail de leur propre communauté. Cette situation a accéléré le développement

de l’insécurité dans la région.

Rôle des femmes dans la résolution des confl its et le rétablissement de la

paix. Les chercheurs et les spécialistes du règlement des confl its croient générale-

11 Terme turkana qui peut se traduire par « cadeau de séparation » ; celui-ci se réfère la plupart du

temps à un « présent » sexuel.

Partie 4 Questions culturelles | 153 |


ment, à tort, que les femmes étaient traditionnellement exclues de la prise de décisions

cruciales dans les communautés pastorales. Il convient donc de noter que la

plupart de ces communautés sont égalitaristes par nature et sont composées d’individus

indépendants qui appartiennent eux-mêmes à un sous-groupe ou à un sousclan.

Le foyer y est en général l’organe décisionnel fondamental. C’est à ce niveau

du foyer/de la famille que la plupart des femmes participent à la prise de décisions

dans les communautés pastorales, hors du regard public. Le rôle du chef du foyer,

dans l’Arbre des anciens, est d’articuler les points de vue qui ont déjà été discutés

au niveau familial. Cela explique en partie pourquoi les femmes et les jeunes des

sociétés pastorales paraissent invisibles dans les réunions concernant l’ensemble de

la communauté. Dans certaines communautés pastorales, les femmes disposent de

leurs propres structures parallèles, dans lesquelles elles exercent une autorité sur les

autres femmes.

Comme je l’ai expliqué ci-dessus, les femmes des communautés pastorales

jouent un rôle déterminant dans la perpétuation des confl its. Cependant, elles ont

une fonction tout aussi importante dans le règlement des confl its et la consolidation

de la paix. Elles sont considérées comme la personnifi cation de la vie, puisqu’elles

la créent et la maintiennent. À cet égard, elles sont respectées. C’est pour

cela qu’elles jouent un rôle crucial dans le rétablissement de la paix au sein des

communautés pastorales.

Chez les Turkana, les mères ont toutes une infl uence considérable sur leurs fi ls.

Ils croient qu’une malédiction prononcée par une mère contre son fi ls qui a désobéi

est mortelle. C’est pourquoi les mères jouent un rôle important dans la bénédiction

lors des razzias. Les Turkana, comme toutes les autres populations pastorales, ont

une tradition orale très riche, par le biais de laquelle sont transmises l’histoire et

la richesse linguistique. De même, la tradition orale permet de propager la paix.

Tandis que les anciens incarnent les normes et les principes de justice admis dans la

société, les femmes répandent la tradition et diffusent des messages culturels pertinents

grâce à la danse et au chant. Pendant les danses de « récompense » (Akinyak)

(que l’AU/IBAR désigne à tort comme Alokita 12 , qui sont réservées aux hommes), les

femmes, bien que leur objectif soit de demander les faveurs des hommes, utilisent

cette occasion pour passer des messages pacifi ques, qu’elles communiquent par des

danses, des chansons et des scènes dramatiques élaborées.

L’équivalent masaï de « paix » est Osotua, qui désigne également le cordon

ombilical. Selon Sultan (2000), on ne coupe pas simplement l’Osotua avec un couteau

comme on le fait dans les hôpitaux aujourd’hui. Une prière doit être dite et des

brins d’herbe doivent être noués sur la tête. La sage-femme lève et baisse ensuite le

couteau trois fois avant de couper le cordon. Ce rituel symbolise la première relation

entre la mère et l’enfant, et il a un rapport direct avec l’infl uence que la mère

peut avoir sur son fi ls quand il grandira. Pendant les confl its sanglants qui opposent

| 154 | Les inégalités de genre au Kenya


les Luos et les Masaï, l’une des manières employées par les femmes pour rétablir la

paix est d’échanger leurs bébés avec ceux de l’« ennemi » et d’allaiter ces derniers

(Osamba, 2001).

Chez les Kalenjin, et en particulier chez les Pokot, lorsqu’une femme enceinte

retire son Leketio, une ceinture de grossesse décorée de cauris, et la place entre les

groupes ou les individus qui s’affrontent, le combat doit alors cesser. Cette femme

n’est pas obligée d’être la mère biologique d’un guerrier, car la mère d’un enfant est

mère de tous les autres aux yeux de la communauté. Pour les Pokot, l’herbe est un

symbole de nutrition, comme le sein de la Nature. Lors d’un affrontement, si une

personne arrache de l’herbe, cela signifi e que le combat doit s’arrêter.

Grâce au rôle d’intermédiaire qu’elles jouent entre la famille et la communau

dans son ensemble, les femmes ont développé des talents de négociatrices.

Par ailleurs, les femmes sont facilement mariées entre clans ou tribus ; elles recherchent

donc souvent la paix, puisque la prévention et le règlement des confl its entre

communautés peut présenter un intérêt pour elles. Le mariage interethnique a été

un instrument de consolidation de la paix entre les clans Degodia et Ajuran dans le

district de Wajir. De plus, en tant que mères, les femmes s’occupent de la famille et

se montrent plus effi caces que les hommes pour rétablir la paix.

Intégration des femmes dans les mécanismes de règlement des

confl its et de consolidation de la paix

Il est nécessaire de prendre en compte les domaines-clés suivants afi n d’intégrer

pleinement les femmes des communautés pastorales dans le règlement des confl its

et la consolidation de la paix :

1. Aujourd’hui, l’un des principaux échecs pour les femmes des

communautés pastorales kenyanes est leur incapacité à parler d’une

seule voix. Peu d’organisations de la société civile œuvrent en faveur

des femmes dans les zones pastorales, et celles qui y sont présentes

ne sont pas effi caces car elles manquent de coordination entre elles et

avec les organisations qui traitent la transformation des confl its. Il est

donc nécessaire d’encourager la mise en place d’une coalition entre les

différentes OSC dans ces zones.

2. La transformation des confl its doit constituer la pierre angulaire de tous

les programmes de développement dans les zones pastorales, notamment

de ceux qui visent les femmes. La viabilité de ces programmes sera ainsi

renforcée.

Partie 4 Questions culturelles | 155 |


3. Les confl its et les guerres sont des événements dans lesquels le genre

occupe une place importante, et ils affectent différemment les femmes

et les hommes. Leur accès au pouvoir et à la prise de décisions n’est pas

égal, en particulier au sein des communautés pastorales au Kenya. Il faut

donc favoriser la consolidation de la paix en renforçant la capacité des

femmes qui y vivent à participer au règlement des confl its et au rétablissement

de la paix, ainsi qu’en parvenant à un équilibre entre les genres

dans les débats décisionnels.

4. Les circonstances spécifi ques dans lesquelles vivent les femmes des

communautés pastorales dictent leur manière de réagir aux confl its et

aux efforts de rétablissement de la paix. Il est donc primordial d’aborder

chaque situation différemment, en tenant compte de leurs opportunités

et de leurs limitations. Les approches du règlement des confl its et de

la consolidation de la paix peuvent s’inspirer de celles adoptées dans

d’autres cas, mais chaque société pastorale est unique, et les solutions

qui sont effi caces quelque part ne le sont pas nécessairement ailleurs.

Chacune de ces communautés a sa propre culture, qui sert de référence

pour obtenir une situation pacifi que. Toute communauté qui connaît

un confl it s’efforce de parvenir à une réconciliation. Les populations

pastorales comprennent bien que celle-ci n’arrive pas du jour au

lendemain comme lors de la signature d’un traité de paix offi ciel. Elle se

construit et se nourrit de symboles de paix, qui peuvent être matériels ou

immatériels. Les Africains croient à la réconciliation avec leur Dieu, leurs

proches, leurs ancêtres et l’ensemble de la nature (les animaux, l’herbe,

les plantes, les montagnes, l’eau et la lune). C’est pourquoi les institutions

locales de règlement des confl its et de consolidation de la paix

présentes au sein des communautés pastorales doivent être renforcées,

afi n de pouvoir être employées à ces fi ns.

5. La participation des femmes aux processus de paix est obligatoire aux

termes du droit international. En octobre 2000, le Conseil de sécurité

des Nations Unies a voté la résolution 1325 relative aux femmes, à la

paix et à la sécurité. Ce texte décisif engage les États et tous les acteurs

à veiller à la pleine participation des femmes aux processus de paix.

L’Union européenne et d’autres organisations régionales et multilatérales

ont adopté les principes de cette résolution. Cependant, la réalité

ne refl ète toujours pas les discours, et peu de mesures ont été prises pour

appliquer ce texte. L’expérience montre que l’intégration des femmes

12 Le terme correct est Aligota. Les hommes les effectuent pour quémander de la « viande ». Il arrive

que leur mission tourne à la violence. C’est pourquoi ils sont généralement préparés à toute

éventualité. En raison de leur violence inhérente, les femmes n’ont jamais recours à ces danses,

du moins chez les Turkana.

| 156 | Les inégalités de genre au Kenya


dans le processus de paix améliore la qualité des accords obtenus et

augmente également les chances que ceux-ci soient mieux appliqués. Il

est dommage que les femmes des communautés pastorales ne fi gurent

dans aucun des organes des Nations unies chargés du maintien de la

paix, car nombre d’entre elles pourraient y prétendre.

6. Bien que les femmes des communautés pastorales ne participent pas

directement aux guerres et aux confl its, elles sont très sensibles à leurs

signes et peuvent souvent les détecter à temps. Il est donc nécessaire

de les inclure dans les processus de prévention. Il est également vital

d’intégrer des indicateurs qui tiennent compte des questions de genre

dans la collecte d’informations avant l’éclatement des confl its et dans les

stratégies de réponse afi n de résoudre les confl its pastoraux.

7. La capacité des femmes des communautés pastorales et de leurs sociétés

civiles à participer aux processus de règlement des confl its et de consolidation

de la paix est faible et ineffi cace. Il convient de renforcer leurs

capacités localement, principalement parce que l’application des

décisions prises par les hommes et les étrangers sans les femmes est

souvent de courte durée.

Conclusion

En raison de leur caractère apparemment insoluble, le règlement des confl its impliquant

les populations pastorales et les efforts de consolidation de la paix nécessitent

aujourd’hui une approche nouvelle et intégrée. Les femmes de ces communautés

représentent une ressource inexploitée. L’image stéréotypée des femmes en tant que

victimes passives des confl its occulte leur rôle et leur contribution à la consolidation

de la paix et donne une fausse idée de la réalité complexe de leurs expériences

et de leur implication dans les situations de confl it. Les femmes sont des victimes,

mais elles sont aussi des combattantes. Elles sont à la fois survivantes et protectrices.

Enfi n, elles sont également génératrices de paix. Non seulement l’approche

qui consiste à les décrire et les traiter uniquement comme des victimes ternit leurs

efforts et les prive de l’opportunité de progresser, mais elle exclut également une

ressource immense et inexploitée pour le rétablissement de la paix ainsi que la

reconstruction et les mutations postconfl ictuelles.

Dans les situations de confl it, lorsque la violence atteint les foyers et les communautés,

la hiérarchie politique ou militaire ne peut pas imposer seule une paix

durable. Ce sont les personnes affectées par le confl it qui doivent détenir la solution.

Les femmes sont à l’écoute de leur communauté, elles comprennent ses besoins et

ont la capacité d’y ancrer la paix. Pourtant, elles demeurent exclues des processus

Partie 4 Questions culturelles | 157 |


de paix offi ciels. Les femmes des communautés pastorales ont un profond intérêt

personnel et une grande responsabilité dans la consolidation de la paix et la réconciliation.

Il est donc essentiel de les intégrer dans le règlement des confl its.

| 158 | Les inégalités de genre au Kenya


Résumé

9

L’impact des perceptions culturelles sur les

questions de genre 1

Elizabeth Orchardson-Mazrui

Le présent article examine l’impact des perceptions culturelles sur les questions de genre

au Kenya, et soutient que les stéréotypes véhiculés par les images et le langage qui dressent

un portrait négatif de la femme sont une entrave à la lutte pour l’égalité et l’équité entre

les genres. Il montre que dans nombre de communautés kenyanes, les tabous culturels que

subissent les femmes contribuent à faire croire que le combat des celles-ci pour l’égalité

est synonyme d’usurpation des droits et des rôles dévolus aux hommes. Si les perceptions

et les attitudes culturelles sous-tendent de nombreux problèmes liés au genre, il est nécessaire

de les confronter, comme l’affi rme cet article, afi n de faire avancer le débat sur le

genre au Kenya et partout en Afrique dans la bonne direction. De nombreuses théories

alimentent cette étude, qui s’inspire en particulier des travaux de John Berger (1972), de

Peter Coleridge (1993), et de Mary Ann Caws (1989), portant sur la représentation et la

perception visuelles de la femme.

Introduction

Le pouvoir constructif et destructif des images et des mots est parfois sous-estimé.

Les représentations et les paroles peuvent être subtiles et insidieuses, et leur

infl uence peut être telle qu’elles produisent parfois un impact psychologique profond

et durable. On rappelle souvent aux enfants le proverbe selon lequel « les

coups blessent, mais pas les mots ». Pourtant, les mots peuvent faire mal et affecter

ceux à qui ils s’adressent, et leur laisser des marques indélébiles.

1 Cet article a servi de discours d’introduction lors de la conférence internationale « Comprendre les

inégalités de genre », qui s’est déroulée à l’université d’Egerton au Kenya, du 5 au 8 avril 2004.

Partie 4 Questions culturelles | 159 |


Les médias électroniques et la presse diffusent sans cesse des images et des mots

qui ont un grand pouvoir d’impact et qui peuvent être les outils d’une guerre psychologique.

Par exemple, la première action des Américains lorsqu’ils arrivèrent en

Irak en 2002 fut de renverser la statue gigantesque de Saddam Hussein et de détruire

ses somptueux palaces. Ces gestes délibérés avaient été calculés afi n de démoraliser

les Iraquiens et d’asseoir l’autorité de États-Unis et de leurs forces armées. Et les

journaux de titrer « Saddam renversé », comme s’il s’agissait de l’homme et non

de son effi gie. Les images de la destruction de la statue étaient poignantes, tout

comme celles du corps du soldat américain traîné par une camionnette somalienne

en 1991, peu après l’invasion de la Somalie par l’armée américaine. Ces images

avaient scandalisé l’Amérique et les Somaliens avaient été taxés de « sauvages ».

L’impact de cette scène avait été si fort que l’armée américaine s’en était allée de

Somalie aussi vite qu’elle y était venue.

La puissance des images, des mots et de ce qu’ils sous-entendent a été mise en

évidence lors de nombreux confl its. Au cours de la guerre du Vietnam, par exemple,

les soldats américains avaient l’habitude de reprendre une chanson qui assimilait

pénis et fusil à deux armes de guerre redoutables. Le refrain incitait les soldats

américains à utiliser leurs armes pour tuer l’ennemi, et leur pénis pour violer les

femmes, non seulement pour abuser et démoraliser celles-ci, mais aussi pour émasculer

et décourager l’ennemi vietnamien.

Autre exemple du pouvoir de l’image : le couple Winnie et Nelson Mandela.

Lorsque Nelson Mandela a été libéré de prison en 1994, son épouse l’éclipsait

visuellement aussi bien que verbalement. Ses gestes et ses mots étaient plus défi ants

que ceux de son mari ; elle était beaucoup plus affi rmée politiquement que lui. Très

vite, on l’a retirée du devant de la scène politique sud-africaine. Graca Mandela,

la nouvelle épouse de Mandela, semble au contraire davantage incarner la femme

africaine. Elle sait rester à l’écart et soutient discrètement son mari. Pourtant, loin

de celui-ci, Graca Mandela est une femme forte qui, en tant qu’activiste, milite pour

les droits des femmes.

Langage, perceptions culturelles et tabous

L’une des questions majeures de cet article est l’impact des perceptions culturelles

africaines et, dans une certaine mesure, des tabous, sur les relations entre les genres.

Comment les langues africaines parlent-elles de la femme ? Comment infl uencentelles

notre perception de celles-ci ? Le langage est un facteur indispensable à la compréhension

des relations humaines. Mwaura, dans un article sur l’importance de

l’utilisation des dialectes locaux dans la réussite de la communication médiatique,

affi rme que le langage « infl uence notre façon de percevoir et d’évaluer la réalité,

et façonne notre comportement vis-à-vis d’elle » (1993 : 27). Dans la même veine,

| 160 | Les inégalités de genre au Kenya


Coleridge écrit à propos des problèmes liés au handicap : « Nos pensées et nos attitudes

sont infl uencées par le langage que nous utilisons. Nous avons tendance à

glisser dans tout langage des schémas dictés par l’usage du moment et les attitudes

dominantes » (1993 : 99).Il ajoute plus loin : « Le langage est un fait culturel qui

se rapporte aux comportements et à la perception de soi » (1993 : 102). Coleridge

s’inscrit en faux contre les étiquettes assignées aux personnes handicapées car elles

« désignent l’individu non pas en tant que tel, mais en tant que cas ou objet »

(1993 : 99). Les étiquettes, c’est-à-dire les descriptions négatives, dévalorisent les

individus.

En Afrique comme partout dans le monde, le langage peut faire avancer ou

reculer les questions de genre. Certaines langues africaines utilisent un système

sémantique plus neutre, dont la fl exibilité permet de décrire aussi bien les hommes

que les femmes et leurs rôles respectifs. Concernant les populations igbo du Nigeria,

Amadiume observe ceci :

« La langue igbo, par opposition à l’anglais par exemple, ne construit

aucune association rigide entre certains adjectifs ou attributs et les

genres, ni entre certains objets et pronoms possessifs masculins ou féminins

[…]. Ce système linguistique comprend moins de distinctions de

genre et permet ainsi de conceptualiser certains rôles sans les relier à un

sexe. De fait, ces rôles peuvent être assumés par les hommes comme par

les femmes. » (1987 : 89-90)

Les débats sur le rôle des langues africaines et leur place dans le monde sont

toujours d’actualité. Le préjudice qu’ont porté, et que portent toujours, les langues

des pays colonisateurs à l’inconscient africain fait encore aujourd’hui l’objet de

discussions. Ngugi wa Thiong’o affi rme le fait suivant :

« La domination d’une langue par celle des nations colonisatrices a joué

un rôle-clé dans le processus mental de domination des populations

colonisées. » (1986 : 16)

De nombreux intellectuels africains estiment que pour décoloniser véritablement

les esprits africains, l’utilisation des langues africaines doit être activement

promue, comme préconisé dans la conclusion de la Déclaration d’Asmara sur les

langues africaines.

Les perceptions culturelles négatives, perpétuées à travers le langage et les

images, peuvent nuire au psychisme des individus. Les recherches conduites en

Inde par l’ONG PREPARE révèlent que les Dalits 2 , auparavant appelés les « intou-

2 Les Dalits représentent la caste inférieure indienne. PREPARE est une ONG locale qui mènent des

Partie 4 Questions culturelles | 161 |


chables », se considèrent comme des êtres inférieurs. Il a été démontré qu’ils internalisent

entièrement les valeurs négatives de leur statut inférieur :

« Les conséquences sur la personnalité des Dalits sont telles qu’ils se

caractérisent par un psychisme profondément affecté, qu’ils aient fait de

longues études ou qu’ils soient analphabètes. » (Dharamaraj, 1991, cf.

Coleridge, 1993 : 53)

Les travaux de l’organisation PREPARE montrent que le concept de caste est si

profondément ancré dans la culture indienne qu’il rend diffi cile tout changement

constructif. Coleridge souligne que le système de caste peut avoir un « effet dévastateur

sur l’image qu’ont d’eux-mêmes ceux qui se trouvent au plus bas échelon de

la société » (1993: 152).

La situation des Dalits peut s’apparenter à celle des femmes en Afrique là où les

interdits et les tabous culturels leur sont préjudiciables. Par exemple, dans de nombreuses

cultures africaines, certaines activités sont interdites aux femmes au cours

de leurs menstruations. Les tabous se rattachant à la pureté et à la souillure limitent

les activités des femmes au cours de cette période. Dans certaines communautés, les

femmes non excisées n’ont pas le droit de servir les hommes circoncits. Parfois, à

la mort de l’époux, la femme est considérée comme « salie » et doit se soumettre à

des rituels de lavement avant de pouvoir réintégrer la communauté. D’autres interdits

portent sur la nourriture ou sur les parties des volailles ou des animaux que les

femmes peuvent ou non manger, et sur la façon dont elles doivent se comporter en

présence de leurs maris, d’autres hommes ou du reste de leur famille. Ces tabous et

ces restrictions ont un impact inévitable sur le psychisme féminin. Le langage, les

perceptions et les comportements culturels peuvent contribuer à l’émancipation ou

à la domination des femmes. Le langage et les images peuvent servir à perpétuer les

valeurs culturelles, les idéologies ou, de façon plus insidieuse, la domination.

Concernant la représentation visuelle du corps féminin, Caws déclare ceci :

« Le langage sur le corps est contenu, impliqué et enserré dans le langage,

et la représentation par le langage est déjà associée, par la chaîne de

mots inéluctable, aux événements de langage passés, présents et futurs.

L’image ne peut donc être neutre ou objective, car elle est composée de

différents corps et de fragments de représentations visuelles et linguistiques.

» (1989 : 26)

En s’appuyant sur les travaux de John Berger, Caws fait remarquer, à propos de

l’image féminine véhiculée par les représentations visuelles :

| 162 | Les inégalités de genre au Kenya


« Elle ne découle pas de la sexualité de la femme, mais de celle de l’observateur,

dont l’emprise de la passion est telle que les poils, censés incarner

le pouvoir sexuel et la passion, sont en général absents de son corps fait

objet. » (1989 : 117, cf. Berger, 1972 : 54)

En ce qui concerne la représentation du corps de la femme dans les publicités,

Caws, en commentant une annonce de la marque de chaussures ECCO, observe la

chose suivante :

« Il ne s’agit pas uniquement d’une question de classe, mais aussi de

motif : le fabricant conçoit de ses mains son produit, c’est-à-dire nous.

Frappées des initiales ou du nom de la marque, les chaussures semblent

marcher toutes seules sur les trottoirs parisiens : la personne qui les porte

importe peu. » (1989 : 33)

En d’autres termes, La publicité transforme, explicitement ou implicitement,

les femmes en objets du désir. Elles deviennent un point de mire artistique et des

êtres consommables (Caws, 1989 : 112).

Dans les sociétés patriarcales africaines, l’image de la femme varie d’une

société à l’autre. Chez les Kuba, la féminité est perçue comme une triste et affreuse

destinée. Une statue appelée ngaat apoong refl ète cette perception : les larmes de

la statue symbolisent le triste sort des femmes. Parmi les Chokwe et les Dan du

Liberia, les statues de femmes se contentent de célébrer leur beauté et le plaisir des

sens. Dans les sociétés matrilinéaires, la maternité des chefs est exaltée, ces femmes

étant censées engendrer des dynasties et des hommes nobles. Mais l’unique but de

ces femmes semble être celui de donner naissance à des meneurs (Vansina, 1984 :

205).

L’ethnie holo, située dans la région du haut Kwango, confectionnait des statues

représentant leurs reines. La plus célèbre d’entre elle est Nzunga, qui régnait

sur l’ancien Angola. Elle s’est battue contre les Portugais et les Hollandais et a fondé

les royaumes de Matamba et de Ndongo. Les statues des reines holo n’ont pas de

sexe et affi chent un visage résolu. Leurs incrustations de métal symbolisent leur

statut de souveraine (Vansina, 1984: 205).

Au Kenya, les femmes sont représentées par des images qui mettent en avant

leur rôle de mère, de porteuse de bois ou d’eau, ou de vendeuse ambulante. On

trouve des images plus insidieuses dans les médias électroniques et la presse. Les

représentations implicites, celles créées dans l’esprit par l’association de mots et de

descriptions, existent aussi bien dans la littérature orale et écrite que dans la presse.

Ce sont ces images qu’il est nécessaire d’examiner afi n de déterminer leur impact

sur les questions de genre.

Partie 4 Questions culturelles | 163 |


L’impact des perceptions culturelles sur les questions de genre au

Kenya

Dans cet article, les conséquences des perceptions culturelles sur les questions de

genre ont été regroupées en plusieurs catégories, afi n d’en faire ressortir les points

saillants. L’hypothèse de départ est que le langage et les images sont des instruments

puissants de contrôle et de manipulation, et que le langage est parfois utilisé

pour perpétuer certaines valeurs et perceptions culturelles qui peuvent avoir des

retombées négatives sur les femmes et sur le combat qu’elles mènent pour atteindre

la parité. De plus, l’anglais, langue offi cielle que le Kenya a hérité de la colonisation,

sert parfois à maintenir des stéréotypes féminins qui, souvent, rabaissent les

femmes et les empêchent de lutter pour leurs droits.

Genre et gouvernance

Il existe des disparités considérables entre les hommes et les femmes en matière de

gouvernance. De nombreux problèmes auxquels sont confrontées les femmes qui

ont des ambitions politiques se rapportent aux perceptions culturelles de leur rôle

dans la société. Du début de leur campagne jusqu’à leur entrée au Parlement, les

politiciennes doivent faire face à des violences physiques et verbales, auxquelles

viennent s’ajouter d’autres problèmes tels que des fonds et un soutien moral insuffi

sants. Au cours de la campagne électorale de 2002, plusieurs femmes ont été victimes

de violence. Dorcas Wambui, qui se présentait dans un district électoral, a

perdu son mari et six membres de sa famille dans un incendie, lorsque ses rivaux

politiques ont mis le feu à sa maison (Daily Nation, 23 déc. 2002). Grace Wamuyu

Nyachae, épouse du candidat présidentiel du Ford People, a dû prendre la fuite

lorsque les adversaires politiques de son mari sont venus la menacer de s’en prendre

à elle et à son équipe de campagne (Daily Nation, 23 déc. 2002).

Les mécanismes de socialisation culturelle n’encouragent pas les femmes à

intégrer la vie politique, bien que cette tendance semble avoir évolué depuis les élections

de 2002, davantage de femmes ayant été élues au Parlement. Culturellement,

la politique a été pendant longtemps considérée comme le domaine réservé des

hommes, et les politiciennes comparées à des prostituées. Il n’est pas rare que des

rumeurs circulent sur les mœurs débridées des politiciennes. Cecily Mbarire, jeune

députée de l’Alliance nationale de la coalition Arc-en-ciel (NARC) déclare à ce

sujet :

« Les femmes candidates doivent apprendre à vivre avec l’impression

de défi er les normes culturelles. Elles sont considérées comme des garçons

manqués ou accusées de délaisser leur mari. Elles travaillent tard

et loin de chez elles. Si elles ne suivent pas leur mari, leur moralité est

remise en question. On dit souvent qu’elles ont une vie dissolue […].

| 164 | Les inégalités de genre au Kenya


Certains de mes collègues masculins s’imaginent que mon seul but est

de me divertir. » (Nixon Ng’ang’a, Lifestyle, Sunday Nation, 12 janvier

2003, p. 3)

En 1997, Charity Ngilu, l’actuelle Ministre de la Santé du Gouvernement

NARC, a marqué l’histoire en devenant la première femme kenyane à se présenter

aux élections présidentielles. Sa défaite a été cuisante. Son chef de campagne, Njoki

Ndungu, actuellement député au sein du Parlement, a déclaré : « Les électeurs nous

ont clairement fait savoir qu’ils ne concevaient pas qu’une femme puisse être présidente.

D’autres ont promis de voter pour elle pour sa beauté. Son programme

électoral était éclipsé par sa féminité. » (Njoki Ndungu, Lifestyle, Sunday Nation,

12 janvier 2003, p. 6).

Mais la violence politique n’a pas uniquement cours lors des périodes électorales.

Elle se manifeste également dans les débats qui concernent les femmes. En

2002, par exemple, alors le Parlement débattait d’une loi sur la protection familiale

contre les violences domestique :

« […] la discussion a dégénéré en attaques personnelles contre les

députées, les expertes juridiques […] et les membres de la Fédération

internationale des avocates kenyanes (FIDA Kenya) […]. La crainte

de l’Establishment masculin s’est exprimée très clairement à travers

les déclarations des députés. Certains d’entre eux ont affi rmé qu’il est

nécessaire de soumettre perpétuellement les femmes à des menaces de

violence pour maintenir l’unité et la discipline au sein de la famille. »

(Murungi, 2002: 66)

L’entrée dans le monde politique suppose les moyens fi nanciers adéquats. Cela

est quasiment impossible pour la majorité des femmes, les Kenyanes ayant peu, ou

pas, de ressources économiques propres. Les époux de celles qui sont mariées peuvent

décider de ne pas les soutenir moralement ou fi nancièrement. La section I-1

de la Loi sur les droits de propriété des femmes mariées stipule qu’elles peuvent

acquérir des biens meubles et immeubles et en jouir et en disposer. Mais dans la réalité,

ceci s’avère diffi cile, et la section 17 de la même loi précise qu’en cas de dispute,

l’épouse doit apporter la preuve de sa contribution à l’acquisition de la propriété

immobilière commune. Le droit coutumier empêche encore davantage les femmes

de jouir de leur droit à la propriété. D’après Adhiambo Oduol, « les pratique coutumières

africaines sont préjudiciables aux femmes concernant les biens communs

aux époux, notamment lorsque le divorce entre en ligne de compte. » (2002: 44).

Le droit coutumier ne reconnaît pas aux femmes le droit de posséder des

biens conjugaux ou d’en disposer, et les femmes divorcées sont dépossédées de l’ensemble

de leurs biens. Ainsi, comme nous l’avons dit plus haut, il est diffi cile pour

Partie 4 Questions culturelles | 165 |


la plupart des femmes de briguer des mandats politiques. Le seul moyen qui permet

aux femmes d’entrer en politique est de recevoir le soutien fi nancier des partis politiques

ou d’autres organismes, tels que le Centre pour la démocratie pluripartiste

(Centre for Multiparty Democracy) qui fi nance les formations politiques.

Concernant les images et les perceptions de la féminité, celles qui s’adressent

aux politiciennes sont avilissantes. Véhiculées par des mots et des insinuations,

elles semblent avoir invariablement trait à des questions de morale. Comme

nous l’avons déjà signalé, les politiciennes sont considérées comme des femmes

légères et comparées à des prostituées. Les images qu’évoquent les prostituées, les

« travailleuses du sexe », sont celles de femmes en tenues moulantes et minijupes.

Les travailleuses du sexe sont considérées comme des femmes immorales dont les

hommes sont la proie. Lorsque ces représentations négatives sont assimilées aux

femmes en général, elles sapent l’image de la féminité. Si l’image des politiciennes

est associée à celle des prostituées, l’idée que les femmes sont libertines et incapables

de gouverner se trouve renforcée. De telles associations rabaissent et dégradent

les qualités de leadership des femmes. Comment se défaire des images et du langage

qui les avilissent délibérément ? Une solution serait que les politiciennes s’engagent

davantage dans les débats publics aux côtés de leurs homologues masculins. À la

télévision, la plupart des émissions de débats consacrées aux questions politiques

et économiques n’accueillent que très peu de femmes. Il est nécessaire d’accorder

plus de visibilité aux situations réunissant des hommes et des femmes qui exposent

leurs points de vue ou débattent des problèmes cruciaux que rencontre la société.

De tels débats permettraient de renforcer le dialogue politique, de prouver au grand

public que les femmes sont tout aussi intelligentes et ingénieuses que les hommes

et qu’elles peuvent jouer un rôle majeur dans la gouvernance et le leadership. Hélas,

les quelques politiciennes que compte le Kenya ont tendance à être reléguées à la

périphérie du discours politique. Elles sont généralement invisibles et inaudibles.

Une fois de plus, ceci est dû aux attentes et aux perceptions culturelles selon lesquelles

les femmes doivent rester discrètes.

En général, les communautés kenyanes inculquent aux leurs que le pouvoir

est légitimement une affaire d’hommes. Dans les sociétés patriarcales, les hommes

occupent traditionnellement la position de chef. Ils prennent les décisions qui

ont une grande portée sur la famille et les membres de la communauté. Dans le

Kenya d’aujourd’hui, lorsque les députés se voient confi és des postes au sein du

Gouvernement, leur communauté les élève souvent au rang « d’ancien » et leur

accorde le droit d’utiliser les symboles du pouvoir et les attributs propres à cette

position, tels que des bâtons ou des sceptres, des coiffes à plumes ou à perles et des

parures traditionnelles. Ceci montre que les pratiques patriarcales se perpétuent

dans la société moderne. Ce culte du statut du chef ou « d’ancien » s’applique rarement

aux femmes.

| 166 | Les inégalités de genre au Kenya


Même si dans certaines communautés, quelques femmes âgées dirigent les

rituels et les cérémonies destinées aux fi lles et aux femmes, elles sont rarement

considérées comme des « chefs ». Dans la plupart des communautés africaines, le

leadership féminin est subsumé par celui des hommes, qui s’exprime plus ouvertement.

Tandis que le pouvoir masculin traditionnel continue d’inspirer l’homme

moderne, les femmes n’ont pas été capables d’en faire autant.

Aujourd’hui, les seules discussions portant sur le rôle des femmes en tant que

« chefs » tournent en général autour de la mutilation génitale féminine (MGF).

Dernièrement, les femmes qui pratiquent la MGF ont été diabolisées par les membres

des ONG, au point que certaines se livrent désormais à ce rituel de façon clandestine.

Certaines communautés, telles que les Samburu ou les Masai du Kenya, se

montrent infl exibles et affi rment qu’elles continueront de pratiquer l’excision, sans

quoi leurs fi lles ne pourront pas trouver mari. Des approches créatives sont actuellement

expérimentées au sein de certaines communautés afi n d’introduire des

cérémonies de passage alternatives qui remplaceraient les rituels douloureux. Il y a

quelques dizaines d’années, deux pays africains francophones ont été les premiers

à mettre en place des cérémonies alternatives, au cours desquelles les exciseuses

sont encouragées à déposer leurs couteaux. Le but de cette démarche est d’éviter

de stigmatiser les exciseuses pour ne pas qu’elles se livrent à des rituels clandestins.

Ces rituels alternatifs peuvent contribuer à la prise de conscience des dangers liés à

la MGF, sans pour autant ostraciser celles qui la pratiquent. Ils peuvent également

faire beaucoup pour changer la perception selon laquelle les exciseuses sont des

praticiennes dangereuses qui méritent d’être punies.

Genre, santé et droit génésique

Dans de nombreux pays africains, les femmes sont désavantagées en matière de

soins de santé, en raison du coût élevé et de leur inaccessibilité. Dans les zones

rurales, les femmes sont d’autant plus lésées que les cliniques, peu nombreuses,

sont mal gérées et mal équipées. Elles doivent marcher longtemps pour s’y rendre.

Les fi les d’attente sont souvent longues et parfois, il faut patienter toute une journée

pour consulter. De plus, en raison de l’augmentation du coût de la vie, nombreux

sont ceux qui n’ont pas les moyens de se faire soigner. Les plus touchés sont les

femmes et les enfants ; les femmes qui ont des revenus intermédiaires sont également

affectées.

Les exploitations spécialisées en fl oriculture, où les femmes perçoivent de

faibles salaires et sont confrontées à des pratiques de discrimination et de harcèlement

sexuel, sont montrées du doigt car elles compromettent la santé de leurs

ouvrières. Celles-ci sont souvent exposées aux pesticides, causes de cancers, de stérilité

et d’autres pathologies. Il y a quelques dizaines d’années, des recherches ont été

menées auprès des exploitations fl oricoles de Colombie. Un documentaire intitulé

Partie 4 Questions culturelles | 167 |


« Chaque rose qui fl eurit est une petite fi lle qui se fane » montre que de nombreuses

fi llettes qui travaillent dans ce secteur deviennent stériles ou développent des cancers,

ce qui les conduit à une mort prématurée.

Par ailleurs, la recherche a montré que les femmes étaient particulièrement

touchées par les problèmes liés au VIH/sida. La stigmatisation des femmes infectées

est particulièrement tragique, et nombreuses sont celles accusées d’avoir transmis

le virus à leur époux ou partenaire. Les femmes sont alors chassées du foyer car elles

sont considérées comme la cause de la maladie. Pourtant, il a été démontré qu’elles

en sont souvent les victimes, et que ce sont leur mari ou partenaire qui leur transmettent

le virus.

Concernant l’infi délité, la femme qui entretient une liaison avec un homme

marié est souvent appelée « l’autre femme » ; elles est décrite comme une briseuse

de ménage immorale, et accusée de voler le mari ou le partenaire d’une autre. Les

hommes ne font l’objet d’aucun reproche. La société ferme les yeux sur leurs responsabilités,

tandis que les femmes sont assimilées à des images de prostituées éhontées

ou de monstres. De plus, les femmes ont malheureusement souvent tendance à se

quereller entre elles au lieu de confronter leur mari ou leur partenaire. Celles qui

ont été trompées sont prêtes à massacrer « l’autre femme » et préfèrent ignorer la

part de responsabilité de leur conjoint.

Certains feuilletons sur le VIH/sida diffusés récemment avaient pour protagonistes

des femmes infi dèles porteuses de la maladie ou qui provoquaient l’infi délité.

Étonnamment, certains de ces feuilletons sont réalisés par des femmes, ce qui

soulève la question suivante : pourquoi les réalisatrices cherchent-elles à perpétuer

le stéréotype de la femme infi dèle et porteuse de maladies ? Le pire est que les

femmes sont décrites comme étant celles qui transmettent le virus mortel à leur

mari ou partenaire, à l’appui d’images telles que celles utilisées dans des campagnes

de prévention contre le VIH/sida, qui personnifi ent symboliquement la maladie en

prostituée. Là encore, ces représentations dévalorisent les femmes et laissent penser

que les hommes sont honnêtes et au-dessus de tout reproche.

Les femmes qui vivent au sein de familles polygames sont particulièrement

concernées par les MST et le VIH/sida. Des études ont montré que, dans certaines

communautés polygames, le mari est souvent celui qui transmet le virus à ses différentes

épouses. De plus, quand l’argent manque pour payer les soins de santé,

celles-ci risquent de ne pas pouvoir accéder aux services médicaux de base. Si le

mari ne peut subvenir aux besoins de toutes ses épouses et de tous ses enfants, il

peut décider de privilégier une famille au détriment des autres.

Dans les communautés où l’homme doit verser une dot à la famille de sa

future épouse, les femmes sont considérablement désavantagées en termes de soins

| 168 | Les inégalités de genre au Kenya


médicaux. En effet, ce système de dot implique qu’elles ne peuvent quitter le foyer

conjugal, qu’elles le veuillent ou non. Si elles s’enfuient pour retourner chez leurs

parents, ceux-ci peuvent les chasser, de peur de devoir rembourser la dot. Dans

certaines tribus, notamment chez les Mijikenda 3 , une partie de la dot sert à garantir

les droits du mari sur ses enfants, et ne peut jamais être remboursée. Les enfants lui

appartiennent et la femme n’a aucun droit sur eux, ce qui n’est pas le cas d’autres

communautés où, comme chez les Kikuyu, les enfants appartiennent à la mère.

Toutefois, le montant de la dot correspondant aux droits sexuels de l’époux doit

être restitué si la femme quitte le foyer.

La stigmatisation culturelle ne joue pas non plus en faveur des femmes divorcées.

Il y a quelque temps, Wambui Otieno est devenue tristement célèbre en faisant

la une de la presse pour avoir épousé, à l’âge de 60 ans, un jeune homme qui

aurait pu être son fi ls. L’opinion publique l’a accablée de la pire façon, en affi rmant

qu’une grand-mère n’avait pas le droit d’épouser un homme plus jeune qu’elle. Son

mari a été qualifi é de « chercheur d’or ». Quels genres d’images et de perceptions

véhicule-t-on à travers le dénigrement public de ce mariage dans les journaux et à la

télévision ? Quel message passe-t-il aux enfants ? Pourquoi une femme ne pourraitelle

pas épouser un homme plus jeune qu’elle, alors qu’un homme peut épouser

une femme en âge d’être sa petite fi lle sans que cela soit mal perçu ?

Toutes ces perceptions culturelles négatives ne font pas avancer le combat

pour l’égalité. D’aucuns diront que les arguments avancés par cet article se restreignent

à la sphère privée. Pourtant, ces perceptions ont une portée considérable sur

le progrès des femmes. Le message à retenir du cas de Wambui Otieno est clair :

une femme âgée ne doit pas tomber amoureuse, et épouser un homme plus jeune

relève pratiquement de l’acte criminel. La société accorde davantage de libertés aux

hommes d’entretenir des relations avec des fi lles plus jeunes. Ces jeunes femmes

sont considérées comme des « lolitas ». En swahili, on les désigne sous le terme de

ndogo ndogo, ce qui littéralement signifi e « la petite » ou le « petit bout ». Mais la

situation qu’elles connaissent n’est pas sans conséquences sur leur avenir, car elles

fi nissent bien souvent par être repoussées, avec peu de ressources sur lesquelles

compter.

Les femmes stériles et les belles-mères sont également victimes de préjugés

culturels débilitants et sont ridiculisées par certaines communautés. Les femmes

qui ne peuvent pas avoir d’enfants sont chassées de leur foyer conjugal, leur mari et

leurs parents estimant que la procréation est la première raison d’être de la femme.

Certains peuples perçoivent la stérilité féminine comme une malédiction. Dans

l’est du Nigeria, ne pas avoir d’enfants est une disgrâce. Les femmes sans enfants

3 Les Mijikenda regroupent six sous-groupes partageant des cultures similaires qui vivent dans

l’arrière-pays côtier du Kenya.

Partie 4 Questions culturelles | 169 |


sont considérées comme inutiles et font l’objet de médisances (Nwapa, 1966 : 205).

Chez les Luo 4 , les femmes stériles sont méprisées et contraintes de faire venir une

jeune sœur ou une autre fi lle de leur famille pour épouser leur mari et lui donner

une descendance. Ainsi, les parents de la femme stérile ne sont pas obligés de restituer

la dot versée à la famille du gendre. Cette situation est un fardeau lourd à porter

pour les femmes stériles, qui fi nissent souvent par se sentir seules et frustrées.

Certaines communautés dressent un portrait des belles-mères tout aussi

négatif que celui des femmes stériles. Dans de nombreuses tribus, les belles-mères

sont comparées à des ogres qui maltraitent les enfants. Ces images sont notamment

véhiculées par les contes pour enfants. Encore aujourd’hui, nombreux sont les

beaux-fi ls et les belles-fi lles qui prétendent haïr leur belle-mère. Quelle sorte d’opinion

les enfants ont-ils de ces femmes ? Les conceptions et les descriptions dominantes

leur sont préjudiciables car elles vont systématiquement à l’encontre des

images féminines positives qui devraient être développées dans tous les domaines

de la vie sociale. Fait révélateur, les beaux-pères sont, eux, peu stigmatisés, le comportement

des sociétés patriarcales voulant que l’homme n’assume que rarement

la responsabilité d’un enfant qui n’est pas le sien. Le cas échéant, il n’est de toute

façon pas dépeint de la même manière négative.

Genre, sexualité, harcèlement sexuel et violence

Le genre et la sexualité sont souvent des sujets sensibles. Il est généralement admis

que le genre est une construction sociale qui renforce un nombre d’obligations,

de droits, de devoirs et de schémas de comportement préétablis. Kameri-Mbote

observe que le genre apparaît « comme une forme de sexualisation fi gée de l’inégalité

entre les hommes