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Des submersibles

dans le Léman

Qui aurait pensé que les deux bathyscaphes MIR qui sont descendus

à – 3 821 m sur l’épave du Titanic viendraient plonger un jour dans

le Léman? Cet été, ils ont permis la réalisation du programme elemo,

d’une dimension et d’une portée jamais égalées jusque-là: 15 projets de

recherche internationaux coordonnés par l’EPFL pour mieux connaître

le plus grand lac alpin, son fonctionnement et son état de santé.

TexTe : Jacques-Henri addor

pHoTos : Jacques-Henri addor,

paul T. isleY, sTepHanie Girardclos

coup de fil de l’epFl peu avant 10 heures:

«Vous êtes libre pour une plongée à bord d’un

Mir?... on vous attend dans 15 minutes devant

le Beau-rivage palace. un zodiac vous mènera

à la barge». a la hâte, je prends mes affaires et

fonce sur le Beau-rivage. a 10 h 40, après

quelques contrôles et des formalités, l’écoutille

du Mir-2 se refermait sur ses trois occupants,

le pilote russe Viktor (un habitué du Titanic, du

Bismarck, du Koursk, du pôle nord, du lac

Baïkal, etc.), alexis et moi. a 10 h 42 commençait

notre plongée vers les «abysses» lémaniques...

c’est grâce au suédois Frederik paulsen que Mir

peut plonger ici. paulsen, directeur général du

groupe pharmaceutique Ferring installé depuis 2006

à saint-prex, n’est pas un entrepreneur comme les

autres: explorateur, philanthrope et consul honoraire de

russie à lausanne, il était à bord du sous-marin de poche

Mir-2 lorsque les russes sont descendus sur le fond de

l’océan arctique, le 2 août 2007, plantant un drapeau de titane

par - 4 261 m, une affaire qui provoqua la colère des canadiens

et des danois.

c’est justement parce qu’il a les meilleures connexions avec le monde scientifique russe qu’il

connaît les possibilités des Mir et qu’il est sensible au lac que paulsen voulait

lancer un grand projet de recherche dans le léman. le programme elemo

s’est progressivement mis en place, avec l’epFl comme partenaire

académique. les 4 millions de son budget ont été avancés

par Ferring (3 millions) et par le consulat honoraire de

russie à lausanne (1 million). les contacts ont été

pris avec l’institut océanographique shirshov

de l’académie des sciences de russie, en

particulier avec le professeur anatoly

sagalevich, le consulat coordonnant

l’ensemble du projet en la personne

de Mikhael Krasnoperov. c’est

ainsi que les deux submersibles

Mir-1 et Mir-2 ont débarqué

au Bouveret le

30 mai dernier, avec

leurs accessoires, équipements

et outillages, et

une équipe de 25 personnes

composée de

quatre pilotes, d’électriciens,

de techniciens,

de cameramen,

de scientifiques

et d’un médecin.

la descente du sousmarin

est imperceptible

n’étaient l’obscurité

croissante de

l’eau et les indications

du profondimètre digital.

il fait bien chaud

dans cet habitacle de 2,10

m de diamètre. nous transpirons.

dans le halo des projecteurs,

on ne voit qu’un

spectacle de «couscous», de particules

et de microorganismes en

suspension. a 11 h 03, une surface

beige faite de mamelons sablonneux

apparaît. nous atteignons le fond du

léman, à - 309 m.

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Plonger et remonter, sous la

surveillance de Viktor, qui

a participé à la campagne du

Titanic (page ci-contre, en

haut à droite).

Viktor cherche l’épave du «rhône», qui repose sur

le fond depuis 1883. contact radio avec la surface,

pour avoir quelques indications en plus de celles

du Gps et du radar. en raison de la profondeur, la

communication est affectée d’un puissant écho,

comme si Viktor et son interlocuteur se parlaient à

travers l’espace intersidéral.

après 15 minutes de recherche, nous découvrons le

«rhône»: le parapet, la rambarde, le pont. nous faisons

un tour complet de l’épave, observant au passage les

lettres r – H – Ô – n – e encore bien visibles, de même

qu’une croix suisse à la proue, et son ancre étonnamment

petite pour un navire de cette dimension. a

l’arrière, la barre à roue est toujours là, bien qu’un peu

cabossée, ainsi que les bossoirs de la chaloupe. la

pression qui règne à cette profondeur (32 kg / cm 2 ) a

progressivement affaibli la structure des matériaux. de

ses deux projecteurs, Mir-1 nous gratifie d’un contrejour

magique sur la poupe du «rhône».

dans toute la zone du Haut-lac comprise entre Villeneuve

et saint-Gingolph, l’université de Genève

(uniGe) et l’eaWaG (institut de recherche de l’eau

du domaine des epF) se sont penchés plus spécialement

sur le delta du rhône et ses canyons, leur morphologie,

leur formation et la composition de leurs

sédiments. au fil du temps et sans qu’on s’en doute

depuis la surface, le fleuve a créé pas moins de 9 canyons,

dont les plus hautes falaises atteignent 50 m

et s’estompent progressivement pour ne mesurer plus

qu’une dizaine de mètres au large de locum.

«d’après les cartes anciennes, de 200 à 250 ans, et

les écrits, le rhône a connu trois embouchures,

L’incroyabLe saga de sagaLevich et des Mir

Les deux «sous-marins de poche» MIR-1 et MIR-2 doivent leur existence à la ténacité du professeur Anatoly Sagalevich, 72 ans.

Jeune homme, les romans de Jules Verne éveillèrent en lui la passion de la recherche. Après un diplôme en électronique en 1965,

il commence ses travaux à l’Institut océanographique Shirshov et plonge en Mer Noire et dans la Caspienne. Lui vient alors l’idée

de développer pour son pays, l’URSS, un sous-marin d’exploration moderne, capable de plonger à 6000 m. Il cherche des solutions

technologiques à Vancouver et rencontre à plusieurs reprises Jacques Piccard qui esquisse pour son ami russe le PX-40.

La guerre froide ne facilite pas les choses. Coup sur coup, le Canada, la France et la Suède retirent leurs offres. Avec le constructeur

suisse Sulzer, les contacts n’avancent pas mieux. Les pressions des Etats-Unis, par services secrets interposés, n’y étaient

certainement pas étrangères. Finalement, c’est en Finlande, chez Rauma-Repola Oceanics, que les rêves de Sagalevich vont se

concrétiser. Le Pentagone voyait d’un mauvais œil ce développement. La détection des sous-marins stratégiques était en jeu. En

décembre 1987, après les tests concluants de MIR-1 et MIR-2, les pressions et les menaces de sanctions économiques américaines

furent telles que Rauma-Repola abandonna tout nouveau développement de sous-marins.

Avec plus de 3000 heures sous l’eau, plus de 1000 plongées dont 57 sur le Titanic, une pointe à - 6170 m avec MIR-1 et une autre

à - 6120 m avec MIR-2, les deux submersibles ont prouvé leur fiabilité.

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128 ans après son naufrage,

le nom du «Rhône» est encore

étonnamment visible.

explique stéphanie Girardclos, limnogéologue à

l’institut des sciences de l’environnement, de

l’université de Genève. on sait aussi que le rhône

a coulé plus au nord que son cours actuel. les

explorations à bord des Mir nous donnent l’occasion

de prélever des échantillons qui vont permettre

de remonter le temps sur plusieurs centaines ou

milliers d’années. c’est de l’histoire régionale.»

oscar pizarro, un chercheur de l’université de

sydney, s’est associé au programme elemo avec ses

appareils de mesures optiques et acoustiques.

spécialisé dans l’observation des fonds sous-

marins, notamment pour la recherche archéologique

en Grèce et en Turquie, il devrait aboutir à des

représentations tridimensionnelles encore plus

détaillées des fonds lémaniques.

a 12 h 45, nous amorçons la remontée. la température

de l’habitacle est tombée à 21°c, car l’eau qui

nous entoure est à 5°c. Viktor replie les bras articulés

du submersible et vidange les ballasts, permettant au

Mir-2 de regagner la surface. a - 70 m, nous percevons

le «retour de la lumière», toujours plus intense

au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la

surface où nous arrivons à 13 h 15. soulevé par la

puissante grue, le Mir-2 est sorti des eaux lémaniques

pour regagner sa plateforme.

dans le cadre de l’un des 15 projets du programme

elemo, le professeur andrew Barry (epFl) vise à

mieux comprendre comment les produits polluants

se diffusent dans le lac. de son côté, une équipe de

l’eaWaG étudie le comportement des eaux dans

les couches limites très profondes. «il y a encore

beaucoup d’incertitudes quant aux processus

physiques et chimiques», relève ulrich lemmin,

professeur honoraire du laboratoire d’hydrologie

environnementale, coordinateur des plongées.

«Mais on a déjà pu constater que les masses d’eau

profondes bougent aussi, à la vitesse de 5 à 6 cm/s».

ces masses d’eau restent donc pendant des années

dans le lac.

depuis l’interdiction du phosphate en 1986, la qualité

des eaux du léman s’est nettement améliorée.

cela étant, il existe d’autres facteurs essentiels: les

micropolluants. il s’agit de métaux lourds et de

matières organiques provenant de processus industriels,

qui échappent aux dispositifs de filtrage. la

recherche des micropolluants et l’étude élargie de

leur évolution constituent la part majeure du

programme elemo. collaborent dans ce domaine

spécifique l’epF de lausanne, l’université de Genève,

l’eawag, ainsi que la plus grande institution

privée des etats-unis dans la recherche océanogra-

phique. une autre étude examine l’écosystème du

lac léman sur la base d’échantillons prélevés dans

les sols et les eaux, ainsi que l’impact des activités

humaines sur la qualité de l’eau.

au terme de toutes ces analyses effectuées dans

le cadre du programme elemo prévu sur cinq ans,

on disposera d’une quantité impressionnantes

d’informations. «les russes n’avaient jamais plongé

dans un lac aussi «petit», avec des appareils

dont ils n’avaient pas l’habitude», observe ulrich

lemmin, «et les chercheurs n’avaient pas l’habitude

de travailler avec des sous-marins d’exploration.»

Finalement, une excellente collaboration s’est

instaurée et les résultats obtenus jusqu’ici sont

enthousiasmants. Mais pas question de s’arrêter

là. patrick aebischer, président de l’epFl, ambitionne

en effet de créer une chaire de limnologie,

à laquelle participeraient également les universités

de Genève, de lausanne, de neuchâtel et de

France voisine.

a 14 h 30, me voilà de retour à mon bureau, sans trop

bien comprendre encore ce que j’ai vécu. il y a 5 heures,

j’avais dans l’idée de boucler plusieurs dossiers... le

hasard a voulu que j’aie la chance d’un rendez-vous

imprévu avec les plus grandes profondeurs du léman

et l’épave du «rhône».

Fiche technique des MiR

Type: bathyscaphe, sous-marin autopropulsé, pour la recherche en grande profondeur

(contrairement au mésoscaphe).

Constructeur: Rauma-Repola Oceanics (FIN), 1987

Longueur / Largeur: 7,8 m / 3,6 m

Poids / Ballasts: 18,6 t / 999 l.

Vitesse horizontale: env. 9 km/h.

Vitesse verticale: 40 m/min.

Habitacle: 2,1 m de diamètre intérieur, 5 cm d’épaisseur de la sphère (3 Hublots à 18 cm)

Equipage: 3 personnes

Autonomie max.: 246 h.

Record de plongée: 6170 m (MIR-1), 6120 m (MIR-2)

dans Le siLLage de L’«auguste Piccard» et du «F.-a. ForeL»

Dans le domaine de la plongée habitée, les deux MIR sont respectivement les

3e et 4e submersibles à explorer les profondeurs lémaniques. En 1964, premier

sous-marin lémanique et attraction de l’Exposition Nationale de Lausanne,

le mésoscaphe «Auguste Piccard» avait effectué 1112 plongées et transporté

quelque 33 000 curieux. Le deuxième sous-marin lémanique est le «F.-A. Forel»,

que Jacques Piccard avait développé sous le nom de PX-28. Jusqu’à son retrait

définitif de la navigation en 2005, le PX-28 avait transporté plus de 6000 personnes

et effectué plus de 4000 plongées.

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