Les pogroms antisémites en Ukraine au cours de la guerre civile

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Les pogroms antisémites en Ukraine au cours de la guerre civile

Les pogroms antisémites en Ukraine au cours de la guerre civile

(1917-1922)

Résumé de l’intervention au séminaire des boursiers de la Fondation pour la Mémoire

de la Shoah, 5 décembre 2011

Les pogroms de la guerre civile consécutive à l’effondrement de l’Empire russe

constituent la plus grande persécution antisémite avant la Shoah. L’Ukraine, zone

d’affrontement majeur de la guerre civile et lieu de peuplement de la majorité des futurs Juifs

soviétiques, concentre près de 80% des pogroms.

Notre hypothèse consiste à présenter ces persécutions comme un moment charnière

entre l’antijudaïsme à forte connotation religieuse et l’antisémitisme moderne, entre les

pogroms peu meurtriers du tsarisme et des pratiques d’extermination, et comme une tentative

de nettoyage ethnique. Les massacres ne représentent qu’une dimension des pogroms qui

conjuguent violences meurtrières, viols, destructions matérielles et mises en fuite des

populations juives. Comme en témoigne un panneau posé par les pogromistes sur un tas de

quatre-vingts quinze cadavres à Slovesnia, il fallait faire en sorte, pour les générations à

venir, qu’il n’y ait plus un Juif dans la ville.

Toutes les forces en présence au cours de la guerre civile ont persécuté les Juifs ; bien

que les armées antibolcheviques (armée nationaliste ukrainienne, armées « blanches » et

bandes paysannes insurrectionnelles « vertes », armée polonaise) sont à l’origine de

l’écrasante majorité des violences antisémites, des détachements rouges ont eux aussi

organisé des pogroms.

Le ressort essentiel des violences tient aux représentations que les forces armées et les

populations locales pouvaient se faire des populations juives. L’antisémitisme protéiforme de

la guerre civile construit le Juif comme une antithèse des populations slaves, d’autant plus

radicalisée en Ukraine à la faveur de l’indépendance de 1917. Ainsi les Juifs sont-ils accusés,

comme à l’époque tsariste, de profaner les églises et d’utiliser du sang chrétien lors de la

Pâques juive ; de parler une autre langue et de favoriser l’espionnage, préjugés hérités de la

Première Guerre mondiale ; d’être favorables au bolchevisme ; de spéculer et d’affamer

sciemment les populations ; d’être racialement différents. Aucune de ces dimensions de

l’antisémitisme ne prévaut définitivement entre 1917 et 1922, et à la faveur des multiples

pogroms, différents aspects sont tour à tour mis en avant pour légitimer les violences.

Un bref panorama des destructions humaines et matérielles permet de conclure à la

tentative de nettoyage ethnique, c’est-à-dire à la tentative d’effacement de la présence juive

passée, présente et à venir, en Ukraine. (Ces violences se rapprocheraient donc bien plutôt,

dans leur modalité, de la purification ethnique en ex-Yougoslavie, que de la Shoah.)

120.000 personnes sont directement mortes au cours des pogroms – soit 5% de la

population juive ukrainienne. Mais 80% des victimes consistent en hommes en âge de porter

les armes ; et dans de nombreux cas, les hommes étaient ouvertement dissociés des autres

populations (femmes, enfants, vieillards), afin d’être massacrés. Mais plus que les hommes,

ce sont aussi les élites juives que les pogromistes tentent de décapiter : rabbins et responsables

de la communauté sont systématiquement touchés, de même que les commerçants et artisans

qui organisent prétendument la spéculation. Ces statistiques ne doivent toutefois pas occulter

deux aspects : la premier tient aux violences physiques commises contre les femmes, les


enfants et les vieillards. Coups de crosse, de sabre, explosions pleuvent pendant les pogroms.

Un autre aspect important des pogroms tient dans des cas minoritaires mais constants

d’extermination pure et simple des populations juives dans leur totalité, essentiellement dans

des villages.

Aux massacres opérés sur les hommes répondent les viols massivement commis contre

les femmes tout au long des pogroms. Leur difficile mise en témoignage, les statistiques

parcellaires ne peuvent que donner lieu à des estimations : globalement, les viols semblent

avoir été proportionnellement aussi importants que les meurtres et on peut supposer que

150.000 ont été commis entre 1917 et 1922. Loin d’être des débordements, les viols touchent

les femmes de tous âges (de 4 à 76 ans, constatés) ; ils sont collectifs, systématiques et

accompagnés de violences parfois fatales. Ils accompagnent des discours généralisés à

mesure, sur la pureté de la filiation et la prétention des seuls slaves à occuper le sol ukrainien.

Les femmes violées meurent rarement lors des viols ; ces derniers entraînent toutefois de

nombreuses grossesses non désirées et propagent d’innombrables maladies vénériennes.

L’absence complète de soins – inexistants en Ukraine au cours de la guerre civile – et des

avortements opérés en-dehors de toute présence médicale entraîne ainsi une mortalité

importante des victimes de viols : les rares statistiques constituées font état de 10% de

mortalité. Généralisées, elles permettent de conclure à 15.000 victimes indirectes des viols.

Mais l’effet le plus visible des pogroms tient dans la constitution de flux massifs de

réfugiés qui fuient notamment les campagnes où les bandes armées de toutes les couleurs

politiques les harcèlent perpétuellement entre deux pogroms. Un demi million de personnes

sont ainsi jetées sur les routes, vers les grandes villes ukrainiennes, où leur sécurité est

relativement mieux assurée, et vers les frontières. Dans les camps de réfugiés qui se

constituent précairement en Ukraine, les épidémies emportent plus de 100.000 Juifs

généralement dépouillés de tous leurs biens. La mobilité géographique de ces populations

réfugiées est aussi à l’origine de l’extraordinaire mobilité sociale des Juifs aux débuts de

l’URSS, disséminés sur tout le territoire et rapidement entrées au service des nouveaux

emplois pourvus par le pouvoir soviétique.

Le total cumulé de toutes les victimes directes et indirectes des pogroms se monte

ainsi au moins à 235.000 personnes, soit 10% du total de la population juive ukrainienne,

tandis que d’autres sources vont jusqu’à 300.000.

La spécificité des pratiques de purification ethnique tiennent, outre aux massacres et

aux viols de masse, à une attention toute particulière des persécuteurs aux symboles de la

présence honnie, qu’il s’agit d’effacer. Il faut ainsi souligner l’ampleur des destructions

physiques ; si seulement 10% des Juifs ukrainiens décèdent au cours des pogroms, plus de la

moitié d’entre eux vont perdre la totalité de leurs biens lors des années de guerre civile. Les

pogromistes ont toutefois des cibles privilégiées qu’ils détruisent systématiquement,

notamment par le feu, symbole s’il en est de la purification. Les lieux de culte et les lieux de

la vie publique juive sont ainsi tous mis à bas : synagogues, écoles juives, cimetières,

bibliothèques et bains publics sont brûlés ou détruits. Les commerces et artisanats juifs

constituent l’autre cible systématique des violences, tandis que les lieux d’habitation sont

pillés et rendus inhabitables.

Mais tous les biens juifs ne sont pas détruits définitivement : le pillage précède

largement la purification et les biens des populations juives sont emportés par les

pogromistes. Ces derniers les utilisent dans une large mesure dans le commerce ou le troc

avec les populations locales voisines pour qui cette période des pogroms constitue,

spécialement dans les campagnes, un moment d’enrichissement inespéré dans la pénurie des

années de guerre civile. Tandis que les populations chrétiennes manquaient notamment de

biens manufacturés, de vêtements et de chaussures, les pogroms viennent en exproprier les

Juifs. Ainsi, si les pogroms reposent essentiellement sur un enchevêtrement de représentations


largement fantasmées, il ne faut pas négliger l’intérêt que les populations locales ont pu

trouver, soit à participer au pillage lors des pogroms, soit, à tout le moins, à rester passive face

au déchaînement de ces violences.

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